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MÉMOIRE PRÉSENTÉ À
L'UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À TROIS-RIVIÈRES
PAR
CYNTlllA LÉVESQUE
SEPTEMBRE 2006
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Université du Québec à Trois-Rivières
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mon conjoint, qui m'ont soutenue tout au long de ma démarche intellectuelle. Leurs
encouragements et leur présence constante à mes côtés ont grandement facilité mon
parcours. La confiance inébranlable dont ils font preuve à mon endroit m'incite chaque
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TABLE DES MATIÈRES
REMERCIEMENTS .................................................................................................... i
INTRODUCTION ....................................................................................................... 1
CHAPITRE 1:
CORRESPONDANCES IDÉOLOGIQUES, THÉMATIQUES ET FORMELLES
ENTRE POST COLONIALISME ET FÉMINISME ............................................... 13
1.1. Introduction à la théorie postcoloniale ........................................................... 13
1.2. Motivation politique de la résistance .............................................................. 16
1.3. « La vie privée est politique» :
jonction du féminisme et du postcolonialisme ...................................................... 17
1.4. La quête de la subjectivité .............................................................................. 19
1.4.1. Identité, altérité et hybridité: trois concepts reliés dans la contestation .... 21
1.5. Le colonisateur: une autorité à révoquer ...................................................... 25
1.5.1. À la recherche de son Histoire ................................................................... 29
1.5.2. La reconquête d'un espace à soi ................................................................ 34
1.5.3. Reprendre possession de sa langue ............................................................ 38
CHAPITRE 2 :
LA MAISON TRESTLER OU LE If JOUR D'AMÉRIQUE:
HISTOIRES ET IDENTITÉS ................................................................................... 43
2.1. Une écrivaine féministe ................................................................................... 44
2.2. La maison Trestler ou la résistance postcoloniale et féminine ........................ 44
2.3. La quête des je féminin et québécois .............................................................. 49
2.4. Le rapport au pouvoir..................................................................................... 53
2.4.1. « Une double temporalité» ...................................................................... 57
2.4.2. «Je sors du monde du silence» ................................................................ 61
2.4.3. S'approprier son territoire ......................................................................... 65
CHAPITRE 3:
PETITES VIOLENCES
OU LA QUÊTE DE SOI DANS LE NOUVEAU MONDE ...................................... 70
3.1. Madeleine Monette : auteure nord-américaine .............................................. 70
3.2. Petites violences : symptôme d'une époque incertaine ................................... 72
3.3 Quandje rencontre l' Autre ............................................................................. 76
3.4. Une domination insidieuse .............................................................................. 80
3.4.1. Une femme libre dans une cité hybride ..................................................... 84
3.4.2. L'enchevêtrement du passé et du présent .................................................. 89
3.4.3. La langue libératrice ................................................................................. 92
CONCLUSION .......................................................................................................... 97
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INTRODUCTION
différentes formes d'aliénation dont sont victimes les êtres humains, que l'on songe à
l'esclavagisme, au racisme ou à la violence faite aux plus démunis. Bien que plusieurs
l'infériorité. Force est de reconnaître, toutefois, que la conjoncture actuelle est loin de ce
qu'elle était au milieu du 20ème siècle, alors que maints territoires, disséminés partout sur
des nations supérieures. S'il est idéaliste de penser qu'un jour tous les peuples du monde
seront égaux et analogues en tous points, il n'en demeure pas moins que les luttes pour
la décolonisation, entreprises dans une multitude de colonies dès les années 1950, ont
constitué une étape décisive dans cette perpétuelle quête égalitaire. La vague généralisée
du mouvement postcolonial, sur lequel se fondera notre réflexion dans le cadre de cette
recherche.
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2
critique postcoloniale fut L'orientalisme d'Edward Saïd, paru en 1978. Dès lors, la
approches analytiques très diversifiés. C'est ainsi que plusieurs critiques s'intéressent
par exemple à la situation des anciennes colonies africaines, tandis que d'autres se
penchent davantage sur la condition de groupes marginalisés, tels que les femmes ou les
apparaisse, observable ou bien dans un texte ou bien dans une région adhérant au
courant en question.
préfixe «post» qui réfère à un segment temporel précis, c'est-à-dire une période
1 On pense, entre autres, à Peau noire, masques blancs (1952) de Frantz Fanon, Cahier d'un retour au
pays natal (1956) d'Aimé Césaire et Portrait du colonisé précédé du Portrait du colonisateur (1957)
d'Albert Memmi.
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3
pure du postcolonialisme, s'il en est une, alors qu'il désigne l'ensemble des contre-
acception correspond à une vision élargie du mouvement, dont nous nous réclamons plus
particulièrement pour les fins de notre étude. Dans cette troisième perspective, le courant
minoritaires et aux cnses identitaires. Nul doute, malgré tout, qu'une prise en
considération de ces trois différentes approches conduit vers une lecture davantage
négligée.
dernier lieu, permet assurément de jeter un regard nouveau sur certaines œuvres
littéraires contemporaines, notamment celles écrites par des femmes. Comme ces
même si les femmes de toutes nations et de toutes générations ont revendiqué, depuis
l'entreprise pouvait quelques fois sembler démesurée à leurs yeux. La crise presque
2 Jean-Marc Moura, dans Littératures francophones et théorie postcoloniales (1999), précise toutefois que
cette acception purement chronologique ne rend pas compte de tous les enjeux du postcolonialisme,
puisque la dénonciation et le désir d'émancipation des sujets commencent parfois durant la période
coloniale.
3 Idem, «Littératures coloniales, littératures postcoloniales et traitement narratif de l'espace: quelques
problèmes et perspectives », dans Jean Bessière et Jean-Marc Moura (s.1.d.), Littératures postcoloniales et
représentations de l'ailleurs; Afrique, Caraïbe, Canada, Paris, Éditions Honoré Champion, 1999, p. 187.
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4
La montée en puissance du mouvement féministe dans les années 1970 s'explique, entre
autres, par ce sentiment de promiscuité avec les peuples colonisés, qui voulaient
condition subordonnée. Cette prise de conscience sera la première étape menant à une
They [les femmes] share with colonized races and peoples an intimate
experience of the politics of oppression and repression, and like them they have
been forced to articulate their experiences in the language of their oppressors.
Women, like post-colonial peoples, have had to construct a language of their
own when their only available 'tolls' are those ofthe 'colonizers,4.
Dans ces circonstances, tout porte à cr01re que le rapprochement entre femme et
colonisé, unis par une même expérience oppressive, légitime un travail de recherche où
4 Bill Ashcroft, et alii, The Empire writes back. Theory and practice in post-colonialliteratures, London
et New-York, Routledge, 1989, p. 175: «Les femmes partagent avec les races et les peuples colonisés
l'expérience intime d'une politique de répression et d'oppression, et comme eux, elles ont été contraintes
de verbaliser leur expérience dans la langue de l'oppresseur. Les femmes, à l'instar des peuples issus du
mouvement postcolonial, ont dû se forger un langage propre, alors que les seuls outils disponibles étaient
ceux des colonisateurs. » C'est nous qui traduisons.
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5
premier plan une tradition féminine, et en confinant les canons masculins dominants à
un niveau minimal de légitimité dans la sphère sociale. Cette stratégie de subversion fut
également l'apanage des sujets postcoloniaux à leurs débuts, alors que toutes les valeurs
inférieures. Puis, les deux mouvements se sont par la suite éloignés de cette pensée
cette optique, ni les hommes ni les femmes, de même que les colonisateurs et les
désormais offerte par les sujets dominés, quel que soit le courant auquel ils
appartiennent, conduit à la création d'un nouvel ordre social, « basé sur une logique de
et féminisme pour en faire ressortir les corrélations thématiques et formelles, ainsi que
écrites par des Québécoises. Force est de constater, comme il en sera aussi question au
premier chapitre de cet ouvrage, que l'histoire et la finalité des deux mouvements
5 Obed Nkunzimana, « Les stratégies postcoloniales et le roman francophone: débat théorie et prospective
critique », Présence francophone, Université de Sherbrooke, n° 50, 1957, p. 16.
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6
Il est néanmoins impératif d'avouer que le postcolonialisme est une théorie peu
unienne 7 . » Pareillement, même si l'époque coloniale fait partie d'un passé éloigné, il
nous apparaît évident que les Québécois se sentent toujours inféodés, ou à tout le moins
influencés, par les puissances colonialistes, telles que l'Angleterre et la France, ainsi que
vingtième siècle environ. À l'instar de Maurice Arguin, nous croyons que les Canadiens
exercée par l'Autre provoque une résignation pessimiste qui n'est pas sans rappeler
6 La revue américame Québec Studies a consacré son numéro printemps/été 2003 à la question du
postcolonialisme au Québec. Il s'agit d'une des rares sources bibliographiques où les deux composantes
sont mises en relation.
7 Vincent Desroches, «Présentation: En quoi la littérature québécoise est-elle postcoloniale? », Québec
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7
[Le Canadien français est] aux prises avec une idéologie de survIVance
nationale qui a survalorisé et sacralisé sa société et sa culture, engees en
rempart contre l'envahisseur. Or, ces valeurs qui ont aidé la collectivité à se
maintenir face au dominateur constituent un frein au progrès collectif et un
obstacle à l'exercice de la liberté individuelle9 .
C'est la parution du Refus Global en 1948 qui dévoilera véritablement une première
une dynamique de quête identitaire, les sujets postcoloniaux ne voient plus la nation de
Le genre, l'identité sexuelle, l' ethnicité, les classes sociales, les nouveaux
mouvements sociaux, le positionnement générationnel et les communautés
cybernétiques sont tous des référents identitaires et des lieux de passage à
l'acte politique avec lesquels le nationalisme coexiste et rivalise. Il nous faut
maintenant reconnaître que les espaces intersubjectifs et les communautés de
conversation nécessaires au façonnement de l'identité sont pluriels et dispersés.
Et que le sujet peut agir politiquement dans une multiplicité de sphères 10.
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8
pouvoir, mais ces autorités font dorénavant partie de plusieurs espaces identitaires. Cet
engendré par les luttes décolonisatrices. Si le féminisme a connu un prodigieux essor dès
les années 1970, le Québec ne fait pas exception à la règle. Les écrivaines vont vouloir
dénoncer l'aliénation dont elles sont esclaves, subordonnées depuis toujours au pouvoir
Aussi est-il important de mentionner que le mouvement féministe québécois a suivi une
au terme d'une période que l'on pourrait qualifier de « coloniale », alors que la
Maison [du Père]ll », la Révolution tranquille procure aux femmes une occasion de
nationaliste québécois, pendant lequel toute la collectivité est englobée dans un « nous»
homogénéisant:
Patricia Smart, Écrire dans la maison du père. L'émergence du féminin dans la tradition littéraire du
11
Québec, Montréal Québec/Amérique, 1988, p. 23.
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9
Feminists socialists and nationalists were thus able to link women's oppression
under patriarchy with the struggles of developing countries subjected to the
dominance of foreign capital 12 .
mouvement collectif et prennent la parole en tant que femmes: « After almost a century
of struggle to inscribe themselves in the "national text" , Quebec women had finally
attained literary autonomy, but they now seemed ready to move beyond the nationalist
literary project 13 ». À n'en pas douter, cette dissociation des femmes concorde avec un
en 1980, le référent identitaire de la « nation» n'est plus assez efficace pour regrouper
les différentes communautés minoritaires en une société homogène. Tout se passe par
conséquent comme si chacune de ces communautés, notamment celle des femmes, tenait
à établir ses propres normes identitaires et à choisir vers quels groupes hégémoniques
québécoises est englobée dans l'entreprise plus vaste des sujets postcoloniaux contestant
dans ce présent ouvrage entre postcolonialisme et féminisme soit pertinent, parce qu'il
12 Karen Gould., Writing in the Feminine. Feminism and Experimental Writing in Quebec, Carbondale,
Southem TIlinois University Press, 1990, p. 12: «Les féministes socialistes et nationalistes ont ainsi été en
mesure de comparer l'oppression des femmes au sein du patriarcat aux luttes entreprises dans les pays
dominés par une capitale étrangère. » C'est nous qui traduisons.
13 Mary Jean Green., Women & Narrative Identity. Rewriting the Quebec National Text, Montréal &
Kingston., McGill-Queen's University Press, 2001, p. 107: « Après environ un siècle de combat visant à
les inscrire au sein du « texte national », les Québécoises ont finalement atteint leur autonomie littéraire, et
sont maintenant aptes à se distancer du projet nationaliste. » C'est nous qui traduisons.
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10
induit à un jugement critique inédit sur des œuvres de fiction écrites par des Québécoises
thème est étudié selon une approche qui concilie deux mouvements sociaux
homologues, il y a tout lieu de croire que les portées de l'étude acquièrent un intérêt
particulier. Bref, ces propos introductifs ont permis d'établir les bases de notre
théorie postcoloniale, son adéquation avec le féminisme ainsi que la façon dont ces deux
propose plus loin d'approfondir, sur les plans thématiques et formels, le champ
la co-présence de ces deux courants culturels dans la sphère sociale du Québec. Dans
cette première partie, nous nous attarderons davantage aux correspondances entre les
par un sujet, et que cette démarche d'individuation s'observe, de part et d'autre, par le
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11
biais de thèmes précis, tels l'altérité comme phénomène social contemporain, le pouvoir
et la langue associée à la domination. Cette section vise à présenter notre cadre théorique
personnages féminins au travers des époques sera mis en relief Nous nous intéresserons
révisionnisme historiographique.
violences de Madeleine Monette (1982), qui met également en lumière, à notre avis,
contexte conjugal, elle déborde par la suite vers les sphères du public en exposant les
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12
l'instar de celle qui la précède, prendra appui sur les outils conceptuels développés au
premier chapitre, outils qui, nous l'espérons, se façonnent en une grille d'analyse
susceptible d'être appliquée à d'autres œuvres littéraires issues de la même époque, soit
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CHAPITRE 1
l' œuvre dans des sociétés dont l' historiographie rend compte de modifications
structurelles majeures. Les sujets postcoloniaux s'inscrivent en effet dans une culture
1 Dans le cadre de ce mémoire, nous utilisons la distinction centre/périphérie dans son acception
sociologique, alors qu'elle permet de modéliser les relations de pouvoir entre deux entités dissemblables.
Si la différentiation s'opère le plus souvent à un niveau géographique, nous croyons qu'elle peut
également être envisagée suivant d'autres facteurs, comme l'identité sexuelle. Tel que précisé dans Le
dictionnaire du littéraire, « [l]a relation entre centre et périphérie est une relation de dominant à dominé»
(p. 83). Ainsi, dans un système patriarcal par exemple, le centre représenterait l'homme, tandis que la
périphérie serait incarnée par la femme.
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14
plan psychologique s'avère ainsi une stratégie postcoloniale mise à contribution par le
sujet écrivant, visant à reconquérir son identité dépossédée à l'intérieur d'une réalité
épistémologiques sont importants à considérer dès lors que l'on souhaite adopter un
propos, il importe de rappeler que la notion de colonialisme tend à s'élargir depuis peu
pour acquérir un sens plus global, de manière à ce que le terme qui y est associé, le
postcolonialisme, se dote d'une acception plus englobante et, de sorte, moins précise3 :
2 Obed Nkunzimana, « Le débat postcolonial et le Québec », Québec Studies, vol. 35, printemps/été 2003,
p.66.
3 Nous faisons référence à la troisième acception décrite à la page 3 de l'introduction.
4 Obed Nkunzimana, op. cit., p. 67.
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15
Ce disant, une analyse postcoloniale qui se voudrait conforme se doit de définir à la fois
relation de domination et les méthodes employées par le sujet pour y résister. Force est
littéraire [ ... ] par rapport à la colonisation et ses conséquences 5 . » Ce sont d'ailleurs ces
conséquences, très variables d'un individu et d'une communauté à l'autre, qui font en
strictement matériel, il est possible de réfléchir sur le fait que la colonisation a confiné
une réclusion à l'intérieur d'un territoire conquis par les forces au pouvoir. Qui plus est,
reconnaissons que les effets néfastes de l'impérialisme sont très marqués au plan moral.
Si d'aucuns considèrent que le passé colonial du Québec, par exemple, est peu
collectif est similaire7» à ce qui est visible dans des contrées ayant récemment accédé à
que « [t]oute domination est relative 8», nous croyons que chaque analyse postcoloniale
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16
désormais la singulière diversité des obj ets d'investigation retenus lors d'études
« pratiques d'écriture et de lecture qui ont cours dans des pays ou des régions qui se
opprimé, enlisé depuis toujours dans une « torpeur passive ll », cherchera à reprendre le
9 Voici quelques exemples d'ouvrages illustrant cette variété: Mamadou Diouf (s.l.d.), L'historiographie
indienne en débat. Colonialisme, nationalisme et sociétés postcoloniales; Brian Crow et Chris Banfield,
An Introduction to Post-colonial Theatre; Maria Tymoczko, Translation in a Postcolonial Context. Early
Irish literature in English Translation.
10 Marie Vautier, « Les métarécits, le postmodernisme et le mythe postcolonial au Québec; Un point de
vue de la « marge» », Études littéraires, Montréal, vol. 27, n° 1, été 1994, p. 44.
11 Albert Memmi, op. cil., p. 98.
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17
détournera par la suite vers toutes les relations de pouvoir, devenant l'expression plus
dichotomie existant entre les groupes au pouvoir et les minorités, dans un but égalitaire.
Ce geste acquiert du coup une valeur politique indéniable, dans la mesure où les
«interactions conflictuelles, les rapports de forces entre les acteurs et leur issue
constituent [ ... ] l'indice obj ectif de détermination du politique dans chaque relation
concrète observée 15 ». Nul doute, de ce fait, que l'entreprise protestataire des sujets
postcoloniaux est politique, attendu que les rapports de forces entre colonisateurs et
Québec, qui a entre autres été motivé par la revendication d'un espace subjectif au sein
12 Jacqueline Bardolph, Études postcoloniales et littérature, Paris, Honoré Champion, 2002, p. 46.
13 Marie Vautier, op. cit., p. 49.
14 Obed Nkunziman~ «Les stratégies postcoloniales et le roman francophone: débat théorie et
prospective critique », Présence francophone, Université de Sherbrooke, n° 50,1957, p. 9.
15 Patrick Lecomte et Bernard Denni, Sociologie du politique, Grenoble, Presses Universitaires de
Grenoble, 1990, p. 14.
16 Nicole Brossard, «L'écrivain », dans La nef des sorcières, Ottawa, Les écrivains coopérative d'édition,
1976, p. 75.
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18
la résignation, les femmes vont vouloir accéder au statut de sujets, en réclamant un droit
de parole. Bien entendu, cette subjectivité constitue en soi une contestation de l'autorité
patriarcale, seule détentrice d'une voix reconnue à l'intérieur de la société. Mais les
écrivaines québécoises iront plus loin en se dotant d'une langue propre, une écriture
En publiant des fictions où est mise en scène la quotidienneté des femmes, les auteures
agissent sur deux plans. Elles dénoncent d'abord la suprématie de l'institution littéraire
faire écho à la réalité des femmes. Comme le confirme Mary Jean Green, « [t]hese 1970s
feminists, like their more timid predecessors of the 1960s, tumed their attention away
from the national text, exploring the inscription in language of the female body [... ] in
preference to joual 8 ». Aussi les romancières souhaitent-elles donner une voix politique
à ces milliers d'existences muettes reléguées à la sphère du privé. Car les relations de
trouvent, d'où l'affirmation que le privé peut également être politique. Or, les féministes
s'en prennent au fait que la domination masculine écrase la volonté d'action des femmes
17 Patricia Smart, Écrire dans la maison du père. L'émergence du féminin dans la tradition littéraire du
Québec, Montréal Québec/Amérique, 1988, p. 318.
18 Mary Jean Green, Women & Narrative Identity. Rewriting the Quebec National Text, Montréal &
Kingston, McGill-Queen's University Press, 2001, p. 106 : «En 1970, ces féministes, à l'instar de leurs
prédécesseurs plus timides ayant œuvré dans la décennie 1960, prennent leur distance à l'endroit du texte
national, explorant le langage corporel féminin plutôt que s'attardant aujoual. » C'est nous qui traduisons.
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19
soit obéi. [ ... ] C'est lui qui peut bénir, maudire, ordonner19 .» L'écriture, devenant elle-
même geste politique de contestation, sera donc le moyen privilégié pour dénoncer cette
générations présente et passée, les affranchissant de leur statut d'objet silencieux « qui
dans le champ du postcolonialisme, leurs textes faisant état d'une nette volonté de
finalité et les intentions des deux mouvements étudiés sont fortement reliées, de sorte
que les sujets postcoloniaux et féminins visent tous deux à « se ré-approprier la vision de
leur monde 21 ». Cet objectif correspond ni plus ni moins à une quête identitaire, qui,
colonisés, de même que les femmes, sont positionnés au bas de la structure hiérarchique
de pouvoir et sont marqués de plusieurs traits significatifs avilissants, ce qui les incite à
entreprendre cette épreuve libératrice. Procédons, sans être exhaustive, à un rapide tour
19 France Théoret, Nous parlerons comme on écrit, Montréal, Les Herbes rouges, 1982, p. 38.
20 Patricia Smart, op. cit., p. 106.
21 Jacqueline Bardolph, op. cit., p. 54.
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20
d'horizon concernant quelques-uns de ces attributs péjoratifs 22 . D'une part, les êtres
n'est pas un alter ego du colonisateur. C'est à peine encore un être humain. Il
tend rapidement vers l' obj et. À la limite, ambition suprême du colonisateur, il
devrait ne plus exister qu'en fonction des besoins du colonisateur, c'est-à-dire
etre transjorme
S ,A 0.(,'
en colonzse
· ' pur23 .
Ces individus exploités sont également tenus à l'écart de la sphère publique, n'ayant
aucun droit de regard ou de parole sur les affaires de l'État. Ils sont placés, en quelque
sorte, hors du temps, subissant l'histoire plutôt que d'y participer activement. D'autre
part, pour contrer la domination psychologique et physique, les colonisés et les femmes
vont se replier dans les valeurs-refuges, telles que la religion ou la famille, qui finissent
22 Albert Memmi, dans son ouvrage intitulé Portrait du colonisé (1972), relève plusieurs camctéristiques
des êtres assujettis, les colonisés, qui peuvent facilement être comparés aux femmes. Nous fondons notre
propos sur ce texte.
23 Albert Memmi, op. cil., p. 87.
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21
des colonisés ou des femmes est aliénée, voire perdue, puisque le colonisateur exerce un
contrôle avéré sur les discours et les représentations symboliques au sein de la réalité
Voilà les raisons pour lesquelles les sujets postcoloniaux et féminins vont entreprendre
la reconquête de leur identité: ils veulent devenir des sujets à part entière, pleinement
reconnus pour ce qu'ils sont, et non pour ce que l'on voudrait qu'ils soient.
des particularités de cette époque contemporaine rejoignent les courants étudiés aux
requises, car l'intentionnalité que sous-tend une œuvre postmodeme diffère de celle des
deux mouvements qui nous occupent, tandis qu'elle met davantage en relief des
l'attitude relativiste du sujet postmodeme font en sorte que sa critique du pouvoir est
24 Ibid., p. 141.
25 Bernard Lamizet, Politique et identité, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2002, p. 28l.
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22
moins engagée que celle des sujets féminins et postcoloniaux. Toujours est-il que le
processus d'individuation dans lequel s'engagent les êtres subjugués s'avère, entre
autres, une composante commune à l'ensemble de ces trois champs. Ainsi, il faut tenir
compte du fait :
pouvoir, le colonisé et la femme sont beaucoup plus sensibles à l'altérité et ouverts aux
dans la démarche d'individuation des sujets, évoluant dans une société qui «élimine
toute volonté de hiérarchisation des différences et repose plutôt sur une perspective
d'égalité27 ».
hégémoniques, dont les diktats hissent leur pratique idéologique au rang supérieur du
système hiérarchique. Or, cette contestation peut s'observer de maintes façons au sein
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23
pouvoir. À ce propos, Homi Bhabha affirme d'ailleurs ceci: « Hybridity [... ] displays the
postcoloniale, alors que les rapports d'inféodation se voient profondément altérés par ce
rejet du binarisme et de la fixité. Le fait est désormais indéniable: l'ère dans laquelle
conflictuelle29 ».
conséquences de cette pluralité sur la quête identitaire amorcée par les individus
marginalisés seront tangibles. Dans un premier temps, ils devront prendre conscience de
cette réalité culturelle hétérogène, pour ensuite être en mesure d'accepter le caractère
postmoderne il va sans dire, force leur sera de constater que leur identité même est
qui conduit inlassablement au façonnement d'une nouvelle identité. C'est en ce sens que
Stuart Hall observe: « [cultural identities] undergo constant transformation. Far from
being eternally fixed in sorne essentialist past, they are subject to the continuous 'play'
28 Homi K. Bhabha, The location of culture, London, Routledge, 1994, p. 112: « Le concept de 1'hybridité
expose les transformations nécessaires en ce qui concerne toutes les situations de discrimination et de
domination. » C'est nous qui traduisons.
29 Obed Nkunzimana, «Le débat postcolonial et le Québec », op. cif., p. 84.
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24
of history, culture and power30 .» La mise au jour de cette nouvelle identité plurielle par
façon efficace pour contrecarrer la vision unitaire des groupes contrôlant. À l'intérieur
En plus de cette individualité visitée et modelée par l'altérité, les sujets indociles
vont multiplier leurs référents identitaires, si bien que leur quête sera mise en relation
avec plusieurs sources significatives. Il est vrai que l'identification d'un individu
30 Stuart Hall, « Cultural Identity and Diaspora », dans Padmini Mongia (s.1.d.), Contemporary
postcolonial theory. A reader, New York, Oxford University Press, 1996, p. 112: «Les identités
culturelles subissent des transformations constantes. Loin d'être éternellement arrimées à un passé
essentialiste, elles sont soumises à l'interaction continuelle entre histoire, culture et pouvoir. » C'est nous
qui traduisons.
31 Jocelyn Maclure, Récits identitaires. Le Québec à l'épreuve du pluralisme, Montréal,
Québec/Amérique, 2000, p. 187-188.
32 Sherry Simon, «Espaces incertains de la culture », dans Sherry Simon, et alii, (s.1.d), Fictions de
l'identitaire au Québec, Montréal, XYZ, 1991, p. 17.
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25
et les classes sociales. Il s'agit d'un autre aspect de la culture postcoloniale qui entre en
dominant.
groupes par rapport aux contraintes qui entravent leur réalisation de soi 33 ». D'ailleurs,
l'égard de plusieurs facteurs, dont l'Histoire, la spatialité et le langage. Dans les pages
qui suivent, nous verrons plus spécifiquement que la quête identitaire des sujets
ce rapport de domination est surtout perceptible dans trois lieux d'ancrage structurant
faut également prendre en compte le fait que la motivation première de cette démarche
résulte de l'expérience oppressive ayant aliéné les colonisés et les femmes pendant
33Diane Lamoureux, L'amère patrie. Féminisme et nationalisme dans le Québec contemporain, Montréal,
Les éditions du Remue-ménage, 2001, p. 165.
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26
nombre d'années. Tel que nous l'avons évoqué au début de ce chapitre, ce rapport de
force peut se traduire de plusieurs façons. D'une part, le groupe au pouvoir exerce une
domination qui perdure. Les sociétés ou les individus colonisés rendent manifeste une
influencés par eux sur les plans politique, économique ou culturel. Comme le rappelle à
world scene still dominated by the same centers35 ». Finalement, le rapport de pouvoir
auquel sont soumis les femmes et les colonisés laisse inévitablement des séquelles
34 Paul Aron, et alii (s.l.d.), Le dictionnaire du littéraire, Paris, Presses universitaires de France, 2002, p.
462.
35 Marvin Richards, «Corralling the wild ponies: Correspondance between Quebec and the postcolonial»,
Québec Studies, vol. 35, printemps/été 2003, p. 138: " [... ] tel un vestige de l'empire et tel un actant semi
autonome sur la scène internationale, toujours dominé par les mêmes autorités centralisatrices. » C'est
nous qui traduisons.
36 Sandra Hobbs, « De l'opposition à l'ambivalence: la théorie postcoloniale et l'écriture de la résistance
au Québec», Québec Studies, vol. 35, printemps/été 2003, p. 101.
37 Albert Memmi, op. cit., p. 97.
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27
Bref, la colonisation instaure une relation dictatoriale unitaire dévastatrice, tant sur le
plan psychologique que physique, alors qu'est valorisée une « conception du pouvoir
basée sur la hiérarchie, une hiérarchie qui se traduit par l'exploitation, l'inégalité,
l'oppression38 ».
idéologiques dont l'objectif premier est d'offrir une résistance à cette tyrannie en tentant
de redonner à l'être assujetti « la part de pouvoir oppositionnel qui lui revient 39». Jean-
Marc Moura résume cette entreprise en expliquant que les ouvrages littéraires issus de
ces deux courants révèlent des modes d'écritures «qui sont d'abord polémiques à
le jeu, la déconstruction des codes européens4o ». Il existe donc une relation agonique
entre le groupe dominant et le groupe dominé, dès lors que ce dernier aspire à retrouver
la pleine possession de son identité. Comme nous le préciserons plus loin, la contestation
déterminantes, soit le temps, l'espace et le langage. Il n'en demeure pas moins qu'elle
peut également s'observer sous la forme d'un texte, puisque, comme les romans
communs qui visent à briser les cadres narratifs anciens 41 ». Pour cette raison, que l'on
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littéraire s'apparente à une esthétique de la négation 42 », les écrits issus des mouvements
transgressant les diktats imposés par les hégémonies despotiques. En somme, à l'instar
de Michel Foucault, si nous admettons que le «pouvoir [du colonisateur] s'exerce plutôt
dominante, mais l'effet d'ensemble de ses dispositions stratégiques43 », il est certain que
Dès lors que le colonisé ou la femme entreprend la reconquête de son identité, il importe
hégémonies tient surtout au fait qu'elles ont une emprise sur ces trois entités. Une
réflexion sur leur actualisation dans les textes est donc indispensable à l'étude de la
résistance postcoloniale.
42 Frances Fortier,« Archéologie d'une postmodemité », Tangence, n° 39, mars 1993, p. 31.
43 Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, p. 31.
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différentes façons, nous l'avons amplement souligné. Une des formes d'aliénation la
l'impossibilité pour l'être assujetti de participer activement à l'Histoire en tant que sujet.
La carence la plus grave subie par le colonisé est d'être placé hors du temps et
de l 'histoire et hors de la cité. La colonisation lui supprime toute part libre dans
la guerre comme dans la paix, toute décision qui contribue au destin du monde
et du sien, toute responsabilité historique et sociale. [ ... ]
Le colonisé, lui, ne se sent ni responsable ni coupable, ni sceptique, il est hors
de jeu. En aucune manière il n'est plus le sujet de l'histoire; bien entendu il en
subit le poids, souvent plus cruellement que les autres, mais toujours comme
objet. Il a fini par perdre l'habitude de toute participation active à l'histoire et
ne larec'1 ame meme~ p1us 44 .
En outre, l'historiographie ayant toujours utilisé comme matériau premier les sources
écrites, qui font partie intégrante de la culture savante d'une population, il n'est pas
étonnant de constater que les sujets de l'Histoire sont issus des groupes dominants de la
société. Les peuples dont la tradition orale est prééminente se voient confinés à l'oubli,
alors que leur entrée dans les manuels historiques coïncident le plus souvent avec le
l'Amérique, qui pour plusieurs et pendant très longtemps, n'a commencé à exister que
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30
Partant, cette conjoncture dont les femmes et les colonisés sont victimes se
pas étranger à l'incrédulité postmoderne émaillant les sociétés de nos jours. Preuve en
est que François Hartog, dans son ouvrage intitulé Régimes d'historicité, expose les
grandes tendances historiographiques qui ont animé les civilisations depuis l'Ancien
la proie d'une crise des philosophies de l'histoire, alors que la notion même de progrès
est remise en cause. Si le futur était une préoccupation centrale au milieu du vingtième
siècle, avec l'avènement de l'ère du doute, la situation a été quelque peu altérée:
«l'avenir se mettait à céder du terrain au présent, qui allait prendre de plus en plus de
place, jusqu'à sembler depuis peu l'occuper tout entière. On entrait alors dans un temps
passe donc comme si le passé et le futur devenaient des espaces temporels nécessaires
afin de valoriser l'immédiat. Le culte du passé, surtout, acquiert une fonction capitale,
De fait, les individus ou communautés pour qui la quête identitaire est problématique
feront l'éloge de leur passé afin de mieux comprendre leur réalité actuelle confuse. Tout
45 François Hartog, Régimes d'historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003, p. 121.
46 Ibid., p. 164-165.
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31
reconstruire cette identité aliénée en revisitant le discours unitaire dominant. Pour tout
sur le passé, qui est à comprendre dans un mouvement plus large de reconquête
vérité qu'il prétend enseigner. Comme le soutient Marie Vautier, la «célébration [sic]
les femmes et les colonisés vont vouloir créer un passé à leur image, faisant écho à leur
identité présente. L'Histoire, pour ces êtres opprimés, devient une source intarissable
contribuant à créer un fil entre passé et présent. TI s'agit de se donner « une version de
l'Histoire événementielle qui ne correspond pas à celle imposée par les pouvoirs
s'identifier à des symboles forts du passé, des symboles qui répondent à leur
47 Nous empruntons l'expression à Jean-François Lyotard, dans son livre intitulé La condition
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32
rappelle en ce sens que depuis peu, les perceptions ont changé: «both history and
fiction are discourses, [... ] both constitute systems of signification by which we make
sense of the pastSl ». Il s'ensuit que l'Histoire perçue comme fiction ou texte devient
Force est donc d'admettre que cette « reconstruction d'un passé nié et parfois
sujet, à renaître grâce à la mise en valeur de son histoire personnelle ou collective. Cette
réévaluation historique s'opère notamment par la possibilité de donner une parole, une
voix subjective aux individus muets des générations passées. En effet, dans la mesure
uniquement par la mise en place d'un «je» narratif mais par une pluralité de voix
multiplicité. Inutile de préciser qu'il s'agit d'une technique subversive visant, une fois
contribue à faire progresser les êtres minoritaires dans leur entreprise de reconquête
identitaire, tel que le mentionne Mary Jean Green à propos des écrivaines
québécoises: « they share the project of giving voice to silenced women of preceding
51 Linda Hutcheon, A poetics ofpostmodernism. History, theory, fiction, London, Routledge, 1988, p. 89:
« L'Histoire et la fiction sont des discours, [... ] tout deux constituent des systèmes de signification à l'aide
desquels nous comprenons le passé. » C'est nous qui traduisons.
52 Jean-Marc Moura, « Littératures coloniales, littératures postcoloniales et traitement narratif de l'espace:
quelques problèmes et perspectives », op. cit., p. 18l.
53 Janet M. Paterson, Moments postmodernes dans le roman québécois, Ottawa, Presses de l'Université
d'Ottawa, 1990, p. 18.
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33
generations whom they see as essential to the construction of a woman' s identity that
can only be fully understood in its relationship to the past 54 ». En définitive, si le retour
temporel effectué par les sujets postcoloniaux et féminins se veut en lui-même critique
de la totalisation des discours dominants, il faut aussi constater que la mise en scène de
politique de dénonciation.
54 Mary Jean Green, op. cit., p. 154 : « elles souhaitent donner une voix aux femmes silencieuses issues
des générations antérieures, un projet essentiel à la construction d'une identité féminine, laquelle ne peut
être pleinement comprise que dans sa relation avec le passé. » C'est nous qui traduisons.
55 Daniel Mercure,« Temps et modernité. La construction sociale du futur », Constructions sociales du
temps, Québec, Les éditions du Septentrion, 1996, p. 38.
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34
La réappropriation identitaire amorcée par les êtres marginalisés passe donc par une
reprise de contrôle sur leur propre histoire et sur celle de leur collectivité, dans une plus
individuel et collectif56. »
duquel les sujets minoritaires poursuivent leur quête. Certes, la maîtrise des centres
soit dans la vaste contrée colonisée ou dans l'espace intime de la féminité. La suprématie
du centre, dans cette perspective, est reconnaissable de multiples façons. D'une part, à
son développement :
Une telle situation de subordination entretient l'aliénation à tous les niveaux, c'est-à-dire
d'un cercle vicieux. D'autre part, à plus petite échelle, les êtres assujettis peuvent
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35
par le colonisateur, ils ne peuvent évoluer en toute autonomie, ils sont maintenus à
distance des grands enjeux sociaux et sont astreints à une relative immobilité à
d'appartenance.
thématique spatiale dans un écrit issu du genre romanesque. Dans les récits
contemporains, tout porte à croire que « les déplacements du personnage autant que
l'espace physique qu'il occupe à des moments précis du récit servent justement, dans la
leur traitement dans le texte se veulent hors de tout doute révélateurs d'une disposition
solide effet d'appartenance qu'il suscite. Ce phénomène est particulièrement visible dans
les romans postcoloniaux, puisque, « [sa représentation] devient l'image d'une identité
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36
oubliée, aliénée 60». Il semble impératif, tout bien considéré, de scruter la figuration
des personnages évoluant dans des espaces restreints, ce qui laisse transparaître une
reconquête identitaire amorcée par ces êtres assujettis sera donc inséparable d'une
à ses fins. Dans un premier temps, il s'attachera à déconstruire les couples antithétiques
l'unitarisme imposé par le centre. C'est ce que confirme Alice A. Jardine, lorsqu'elle
affirme que :
[c]e qui sera désormais nécessaire pour tout sujet humain désirant de décrire le
monde moderne sera de traverser le miroir, de démanteler le cadre maintenu en
place par les «Grandes Dichotomies» et d'opérer une trans-position des
frontières et des espaces qui sont maintenant embrouillés dans une confusion
. 61
fi19urat1ve .
voyage dans les récits appartenant aux genres étudiés. Comme les « déplacements et les
migrations forcent à repenser des notions comme celles d'identité et de subj ectivité [ ... ]
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37
certains traits de cette altérité afin de mieux connaître leur propre identité. Ainsi que le
qui laissent entendre l'impossibilité de pouvoir cerner [ ... ] avec précision les contours
plus large, est justement d'abolir la dichotomie entre centre et périphérie, ce qui n'est
formes. En revendiquant une parole ou un territoire au sein d'un espace périphérique, les
une position excentrée pour son discours est en fait un acte politique, le choix d'un
espace hybride, qUI permettra d'abolir les barrières de sexe, race et de langue64 ».
la mise en lumière des différences perceptibles dans d'autres lieux. Cette ouverture sur
On peut observer le rôle particulier de cette dénonciation dans la vie des femmes.
Si les colonisés souhaitent abolir toutes les formes de dualismes spatiaux, quels qu'ils
soient, pour favoriser l'hybridité, les femmes pour leur part s'attardent plus
62 Gaëtan Brulotte, {( Espace et sexuation dans la nouvelle québécoise contemporaine », dans Louise
Dupré, et alii (s.l.d), Sexuation, espace, écriture. La littérature québécoise en transformation, Québec,
Éditions Nota bene, 2002, p. 133.
63 Simon Harel, Le voleur de parcours. Identité et cosmopolitisme dans la littérature québécoise
contemporaine, Montréal, Les Éditions du Préambule, 1989, p. 57.
64 Jacqueline Bardolph, op. cit., p. 29.
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38
Incapables de s'échapper du privé, elles se sont résignées, alors qu'elles étaient aptes à
Les écrivaines féministes, plus précisément, ont donc voulu déconstruire cette division
binaire, afin de mettre un terme au silence et à la passivité auxquels les femmes étaient
the domestic space into the public sphere by arguing that it is the location of unwaged
cette différentiation public/privé se voulait de fait capitale dans une quête libératrice où
les femmes souhaitaient parvenir au statut de sujet au sein d'une société patriarcale.
les colonisateurs et les hommes ont également imposé leur culture, leur langue et leur
discours véhiculant l'unique vérité. Ainsi, comme la périphérie est confinée au silence
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39
Cette relation de pouvoir entraîne le plus souvent des situations où coexistent deux ou
prescrit, n'était pas assez efficace pour décrire la réalité «différente» des êtres
marginalisés. Le processus d'individuation entrepris par ces sujets implique sans aucune
équivoque une reprise de possession du langage, qui fait partie intégrante de toute
subjectivité. Ainsi les sujets postcoloniaux s'attacheront-ils, tel que précisé dans
l'ouvrage The Empire Writes Back, à « seizing the language of the centre and re-placing
it in a discourse fully adapted to the colonized place69 .» Ils devront reprendre le contrôle
de toutes les dimensions de leur langue maternelle, afin d'explorer toutes ses
potentialités. Cette prise de parole, acte politique par excellence, se veut une stratégie
d'une démarche d'auto affirmation, attendu que « la revendication la plus urgente d'un
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40
Les jeux langagiers sont omniprésents: ils illustrent des VISIOns du monde
différentes en célébrant un métissage culturel à l'intérieur d'une seule langue.
Comparativement aux tensions linguistiques dans les œuvres de décolonisation,
où l'on contestait la prédominance néfaste d'une langue étrangère, les
explorations linguistiques dans une œuvre postcoloniale sont perçues comme
productives et libératrices, car elles permettent de jouir de la richesse spécifique
de la langue maternelle 71.
plusieurs langues ainsi que l'éclatement des frontières génériques, sont autant de
importante du langage, alors que les champs lexicaux relatifs à l'écriture, la lecture, l'art,
D'ailleurs, l'écriture des femmes ira loin dans cette direction contestataire,
puisque pour elles, la seule façon de rendre efficace leurs propos a toujours été l'usage
il s'agira pour l' écrivaine féministe, « consciente de sa situation d'exil, de faire passer
dans ses textes le plus de « féminin» possible, de subvertir du même coup les codes
71 M ane
. V · op. Cil.,
autIer, . p, 49 .
72 Patricia Smart, op. cil., p. 250.
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41
notamment avec des écrivaines telles que France Théoret et Nicole Brossard, cette
aventure littéraire :
Bref, les sujets infériorisés, colonisés ou femmes, chercheront à passer du statut d'objet
(du discours) au statut de sujet (écrivant), en créant ou en restaurant une langue qui leur
prendre en compte l'aspect contextuel de chaque entreprise contestataire, c'est que cette
perspective critique est vaste et riche. Il est donc primordial de bien cerner la finalité
73 Gabrielle Frémont, « Casse-Texte », Études littéraires, vol. 12, n° 3, déc. 1979, p. 317.
74 Lise Gauvin, Langagement. L'écrivain et la langue au Québec, Montréal, Boréal, 2000, p. 77.
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42
traitement particulier de ces thèmes, alors que les personnages mis en scène tentent de
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CHAPITRE 2
contributions au monde des lettres. Ayant étudié la littérature, elle est romancière, poète,
la fois de « suggérer une autre façon de lire le monde» ainsi que d'assouvir sa passion
depuis toujours par le savoir en général, a cependant eu une véritable révélation tandis
qu'elle poursuivait ses études supérieures à l'université. Selon elle, «ce qu'enseignaient
pas toujours cohérent par rapport au réel2 . » Cette découverte est alors devenue une
1 Janet Paterson, « L'écriture du désir. Entretien avec Madeleine Ouellette-Michalska », Voix et Images,
vol. 23, n° 1 (67), automne 1997, p. 14.
2 Ibid., p. 14.
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44
C'est ainsi que les deux essais intitulés L'échappée des discours de l'œil (1981) et
fois rationnelle et pulsionnelle, permet d'apprendre ce que l'on ignore. De fait, à la suite
de la rédaction de ces deux textes, elle affirmera être affectée désormais par toutes les
sein de son œuvre littéraire. Mentionnons, parmi la liste de ses ouvrages, ceux qui ont
connu le plus de succès, hormis le roman à l'étude: La tentation de dire Uournal, 1986);
Le plat de lentilles (roman, 1987); La fête du désir (roman, 1990) et L'été de l'île de
discours de l'oeil en 1982 et le Prix Molson de 1'Académie des lettres du Québec pour La
maison Tresler ou le Se jour d'Amérique en 1984. En 1993, elle a également été lauréate
du Prix France-Québec pour son roman L'été de l'île de Grâce, et du Prix Arthur-Buies
pour 1'ensemble de son oeuvre. Il semble donc que cette écrivaine s'avère une artiste
occupant avec brio la scène québécoise en ce qui concerne les questions traitant de la
culture féminine. Ses travaux, tant critiques que littéraires, constituent assurément des
production de l'ouvrage demeure significatif, étant donné que la décennie 1980 marque
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45
«non» au référendum a agi comme une véritable bombe, puisque dès lors la nation
Désorientés par cet échec, les Québécois ont dû se tourner vers d'autres référents
dans une entrevue, a également constaté cet éclatement des valeurs politiques de la
De sorte, les habitants du Québec poursuivront leur quête amorcée avec la Révolution
tranquille, mais se détourneront quelque peu du facteur politique, bien que ce dernier
personnelle, dont les intérêts diffèrent selon les référents pris en considération par
l'individu.
identitaire, parce qu'il problématise non seulement la quête de sujets féminins, mais
3Claudine Bertrand et Josée Bonneville (s.l.d.), La passion au féminin, Montréal, XYZ, 1994, p. 43.
4 Madeleine Ouellette-Michalska, La maison Trestler ou le 8e jour d'Amérique, Montréal,
Québec/Amérique, 1984,299 p. Dorénavant, toutes les références à cette œuvre seront entre parenthèses,
dans le corps du texte, avec la mention MT.
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46
également celle d'une Québécoise pour qui la nation est primordiale. Résumons
Elle entreprend la rédaction d'un roman, où elle souhaite mettre au premier plan
l'histoire de Catherine Trestler, la fille du riche immigrant allemand s'étant installé dans
historiques, alors qu'est relaté le passé colonial du Québec, et la mise en scène de la vie
de Catherine, une jeune femme rebelle qui conteste l'autorité de son père, Johan-Joseph
que la ligne de partage ne soit parfaitement définie. Tout en critiquant divers éléments de
que s'en font d'autres nations, la narratrice souhaite par ailleurs déconstruire le métarécit
historique, duquel les femmes ainsi que les Québécois ont été tenus à l'écart. Tel que le
soutient à ce sujet Mariana C. Ionescu, «[p Jar son statut privilégié de journaliste-
écrivaine, la narratrice jette un pont entre les deux thématiques majeures du roman, le
nationaliste, ou pour mieux dire postcolonialiste, s'allient dans le texte afin d'engendrer
une double dénonciation des autorités impérialistes et masculines, sans compter que
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47
À cet égard, jetons un rapide coup d'œil, d'une part, sur la dimension féministe
du roman. Bien que notre analyse s'appuie sur des thématiques précises, il importe de
voir comment, dès le début de la diégèse, la narratrice exprime la façon dont elle conçoit
L'appartenance au groupe des femmes est ici nettement perceptible, alors que la
narratrice s'identifie aux deux filles Trestler en s'attardant à l'oppression qu'elles ont
colonialistes. Si la narratrice doit parcourir les manuels historiques afin de construire son
Province. La France, en premier lieu, est vivement critiquée par la journaliste, qui
considère l'abandon de la colonie aux mains des Anglais comme la cause d'un
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48
Ma colère de trois cents ans se réveille. Ça ne se passera pas comme ça. Je les
tiens responsables d'avoir fondé une colonie. Ouvrir un pays, c'est comme
accoucher, on ne peut fermer les yeux ensuite et dire merci, c'est terminé. [ ... ]
Nous sommes des bâtards du Nouveau Monde en transit entre deux continents.
[ ... ]
Trois siècles d'absence, et nous épelons le mot qué-bé-cois à tout venant,
comme si les vertus de la répétition pouvaient nous conférer l'existence. (MT,
p.67)
compatriotes, plus de trois cents ans plus tard, ressentent encore une certaine infériorité,
tant aux niveaux linguistique que politique, vis-à-vis de la France, la mère-patrie. Cette
précipitait chez McDonald [ ... ]. Le fast food était devenu la métaphore de l'Occident, et
265) Immobilisés dans un interstice, donc, les Québécois se retrouvent dans un non-lieu
d'infériorité perpétué par l'Histoire aliénante qui réfute leur rôle, voire leur identité
propre. Force est ainsi de reconnaître que, dans le roman à l'étude, la narratrice mène ces
deux combats simultanément, de par son fort sentiment d'appartenance aux femmes et à
la nation du Québec.
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49
rapports agoniques mis en cause. Voyons de façon plus détaillée comment s'articule la
relation identitaire entre les individus marginalisés, les femmes et les Québécois, et les
centres despotiques, représentés dans la diégèse soit par les hommes ou par les capitales
prime abord, il importe de mentionner que la préséance est accordée aux personnages
récit enchâssé que nous appellerons désormais le «roman Trestler », rédigé par la
narratrice. Cette dernière, journaliste anonyme s'exprimant au je, affiche rapidement son
indétermination identitaire, puisque son nom importe moins que le sexe féminin auquel
importe, tous ces prénoms résonnent de la même manière à vos oreilles. » (MT, p. 25)6
femmes, qui lui ressemblent par-delà les époques, afin de les réunir dans leur quête
redonner aux femmes cette parole qui leur permettrait d'exprimer leurs vécus, leurs
douleurs et leurs joies, témoignant que « [d]es milliers de femmes [la] traversent et [lui]
racontent leurs naissances, leurs deuils, leurs enfants, leurs courses sous le soleil, leurs
6 Lucie Guillemette, dans son étude publiée dans la revue Voix et Images en 1997, s'est attardée sur la
question des «je» féminins dans le roman de Ouellette-Michalska. Elle démontre que la mémoire féminine
instaurée par la narratrice-journaliste relativise les fondements du temps chronologique patriarcal dans le
but de transmettre un savoir. La contraction de l'espace-temps engendrée par le processus de création
laisse advenir une histoire au féminin, empreinte d'imaginaire. Les constats analytiques présentés dans
cette analyse coïncident avec notre interprétation de l' œuvre, particulièrement en regard de la thématique
temporelle qui fait l'objet d'une partie du présent chapitre.
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50
C'est donc grâce à cette sensation de proximité que la narratrice entreprend le récit
plus spécifique de Catherine Trestler, à qui elle s'identifie jusqu'à confondre ses
souvenirs et ses perceptions à ceux du personnage féminin ayant vécu au début du 19ème
siècle. On le voit bien, d'ailleurs, lorsque la journaliste fait correspondre ses sensations
et ses mouvements à ceux de la jeune fille: «j'ajustais mes pas aux siens [Catherine],
sentant battre mon pouls au rythme du sol martelé par ses chaussures. » (MT, p. 50) De
recluse dans une maison close: «La vieille maison grise se superpose de plus en plus
souvent à la maison Trestler. À la fin, je ne sais plus qui parle, qui a parlé. Je ne sais plus
qui raconte ses rêves et ses peurs. » (MT, p. 93) Ne sachant manifestement plus trop qui
elle est, la narratrice décide d'inventer une Catherine Trestler indocile, espérant trouver
besoin pour traverser le cycle de renaissance qui [l]'appelait.» (MT, p. 274) Ayant
«tracé pour elle [Catherine] les chemins d'indépendance, de passion et de ténacité qui
[lui] avaient parfois manqué» (MT, p. 274), l'écrivaine a tenté de fusionner leurs
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51
que cette jonction, traversant l'espace et le temps, permet d'englober par extension
toutes les femmes dans une parole unique contestataire, acte politique qui permettra
ultimement d'octroyer une voix subjective aux victimes muettes du passé et du présent.
personnel, le corporel et le subjectif, reconstituer une histoire plurielle, une histoire qui
ironique, au sein duquel la narratrice rend compte de l'aliénation québécoise en face des
français, Raymond Barre, rend visite à «ces inconnus de même souche qu'il connaît
plaît à imaginer les pensées du dignitaire, fortement éprouvé par ce passage en sol
7Laure Neuville, «Écrire pour «vivre le temps à l'envers» : Madeleine Ouellette-Michalska et Francine
Noël », dans Gabrielle Pascal [dir.], Le roman québécois au féminin : (1980-1995), Montréal, Triptyque,
1995, p. 38.
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52
Belle Province, alors qu'elle souhaite mettre au JOur l'apparente infériorité de ses
la France constitue certes une autorité exerçant une forte emprise sur le Québec; mais la
mêmes portiques, mêmes living-rooms, mêmes lits king size, mêmes T. V. dinners. »
(MT, p. 62) Selon le même raisonnement, la narratrice s'en prend aux Canadiens
anglophones, qui forment un peuple distinct et méprisant: «Deux peuples restent unis
par cela même qui les divise, la peur des Américains. Mais au-delà du péril yankee, les
Anglais méprisent les Canadiens français qu'ils traitent de rêveurs, de paresseux, de Don
monarchie, Scotland Yard, la reine, sa cour et ses chevaux. My Queen, que l'on adore en
éternellement. » (MT, p. 241) Le ton caustique employé par la journaliste laisse hors de
tout doute transparaître son exaspération par rapport à cette ambivalence identitaire
caractérisant ses concitoyens. Lucide, la jeune femme souhaiterait que le Québec ne soit
plus ce «rêve qui ne finit jamais. » (MT, p. 68) C'est de la même manière qu'Yvan
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53
L'une des ambivalences que les Québécois identifient le mieux est celle, sur la
longue durée, de leurs multiples héritages. Sont-ils des Français, des
Britanniques, des Américains, se demandent-ils? Par leur situation coloniale
depuis le 16ème siècle, les Québécois ont vu leur identité successivement
identifiée au coq gaulois, au lion britannique et à l'aigle étatsunien. Compte
tenu de la richesse de ces héritages façonnés par trois grands pays, il est un peu
attendu que la synthèse de ces influences constitue un défi et confere quelque
ambivalence à la représentation de soi des Québécois 8 •
Tout ce qui précède nous amène à conclure que la journaliste-écrivaine n'est pas
québécoise, une identité qui ne serait plus marquée par l'absence ou l'immanence, mais
bien par une pleine maîtrise de soi, une prise en charge de son propre destin, en accord
Une telle prise de conscience de l'assujettissement n'est qu'un premier pas dans la
aux victimes marginalisées sont nécessaires, néanmoins il importe pour elle d'exposer le
rapport hiérarchique perceptible entre les hommes et les femmes du roman, plus
spécifiquement entre Catherine Trestler et son père, J. J. Trestler. Il est indéniable que la
narratrice représente le lien entre ce père et sa fille comme étant tyrannique. Dès le début
8 Yvan Lamonde, Allégeances et dépendances. L'histoire d'une ambivalence identitaire, Montréal, Nota
Bene, 2001, p. 229.
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54
«1.1. Trestler parle. Personne ne l'interrompt. » (MT, p. 38) Chez lui, il est le seul
dirigeant et tous lui doivent respect et obéissance. Il «dicte les gestes qUI
s'accomplissent à cette table, commande les événements qui se déroulent dans cette
maison [ ... ], exige le retrait des filles» (MT, p. 39). Plus encore, une «demoiselle
Trestler doit raser les murs sans encombrer le passage de celui qui fait trembler la terre.
Elle doit disparaître de sa pupille, ne pas encombrer son horizon. » (MT, p. 55) À cette
cantonnant les êtres soumis à un silence et à une passivité perpétuels. À l'intérieur des
murs de 1.1. Trestler, les femmes sont contraintes à un état quasi léthargique, évincées de
est interdite à la maison Trestler, que les seuls livres permis sont les manuels de
grammaire, d'histoire et les livres de prières. » (MT, p. 99-100) Aussi, la jeune femme,
parlant d'elle et de sa sœur Madeleine, dénonce cette mainmise en ces mots: «Madame,
à la maison Trestler les touches du piano, comme l'or des coffres et l'argent, restent sous
clef. Nos réserves sont intactes. Nos vertus et nos talents sont cachés. Depuis toujours,
nos désirs et nos besoins nous sont dictés par les clans Curtius et Trestler. » (MT, p. 101)
Bref, les filles Trestler, dont Catherine, sont manifestement victimes de l'autorité
patriarcale dictatoriale du père Trestler, qui ne fait jamais «passer l'amour avant le
9 Lucie Guillemette aborde également le rapport d'autorité entre 1.J Trestler et Catherine: « La jeune fille
remet donc en question l'autorité du père et un mode d'apprentissage fondé exclusivement sur le
conditionnement. Aussi attribue-t-elle à l'homme, si péremptoire soit-il, une fonction de non-savoir. »
Lucie Guillemette, « L'inscription du savoir historique dans l'énoncé au féminin: la genèse de l'Amérique
dans La maison TrestZer », Voix et images, 1997, vol. 23, n° l, p. 62.
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Qui plus est, cette sujétion se perpétuera dans l'histoire, puisque la trace de l'absence
sera encore visible près de deux cents ans plus tard. En effet, en consultant des manuels
journaliste constate le peu de place accordée aux filles du commerçant: « Sur cette
notice biographique, leur vie tient en quatre lignes. Deux pour la naissance, deux pour la
mort. » (MT, p. 43) C'est que la supériorité masculine exigeait une certaine torpeur, dont
Madeleine, notamment, sera incapable de se départir: «Elle restera toute sa vie une
femme soumise, une femme sans emportements et sans excès. » (MT, p. 230) Avec une
telle obédience, il n'est pas étonnant que les milliers d'existences féminines négligées
par l'Histoire soient qualifiées de futilités. En somme, il faut retenir que la relation
l'imposition du silence, l'enfermement dans la sphère domestique et, d'un point de vue
rapport du Québec face aux diverses puissances impérialistes. Ainsi que nous l'avons
déjà mentionné, cette province est dépeinte comme étant une périphérie largement
dépendante, aux niveaux politique, économique et culturel, des centres. Sans nul doute,
les filles Trestler, ainsi que l'ensemble des femmes de toutes générations, les habitants
du Québec sont enlisés dans une inertie qui maintient leur inféodation. Désintéressés de
la chose politique, inaptes à percevoir leur statut de colonisés, ils ignorent la rébellion et
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l'instinct de survie» (MT, p. 24) irrite la journaliste, consciente que ses compatriotes ont
été «floués par l'histoire. Ici [au Québec], il n'y avait pas de généalogie, mais des
générations. Pas de territoire, mais des terres. Pas de pays, mais des paysages, des
saisons [ ... ].» (MT, p. 32) À cette langueur s'ajoute la situation géographique des
Québécois, voisins des Américains, astreints au culte du matérialisme qui les caractérise.
Pour le reste de la planète, et surtout pour les Français, les habitants de la Belle Province
américains, donc, ils sont constamment en quête de leur identité propre. Province
canadienne, le Québec est également ridiculisé par les anglophones du pays, qui
borborygmes de mangeurs de soupe aux pois. » (MT, p. 245) La narratrice s'en prend
comprendre pourquoi les Québécois rêvent «à vos amours, aux chapeaux de feutre à
large bord, affectionnés par madame votre mère, auxquels paraissait tenir une part du
prestige royal» (MT, p. 242). À n'en pas douter, la journaliste déplore ces relations de
Québec considère sa propre langue comme indigne de ses origines, son territoire comme
trop vaste et dénudé, son histoire comme celle d'une colonie abandonnée et méprisée.
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québécoise. Bien qu'il soit quelque peu idéaliste de penser pouvoir un jour corriger la
situation, la jeune femme entreprend la rédaction d'un roman qui se veut une
dénonciation. L'écriture devient donc un acte contestataire visant à redonner aux êtres
femmes et aux colonisés les référents identitaires qui leur permettront de s'affranchir et
apparaît comme étant foncièrement subjective pour la narratrice, qui s'est aperçu de ce
phénomène encore toute jeune: «Dans un cahier à lignes bleues, j'avais noté d'une
écriture maladroite, et pour mon seul plaisir, quelques anomalies de l'histoire, grande
Histoire apprise sans but ». (MT, p. 18) La narratrice découvre tôt l'aspect fictif de ce
10Diane Alméras, « Avènement d'une romancière », Relations, nO 503, septembre 1984, p. 235.
11Lucie Guillemette, «L'Amérique déconstruite et les voix/voies féminines dans La maison Trestler de
Madeleine Ouellette-Michalska », dans Irène Oore et Betty Bednarski (s.l.d.), Le récit québécois depuis
1980, Halifax, Dalhousie French Studies, 1992, p. 66.
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métarécit, qui est, comme tout autre acte de langage, un produit écrit SOUIlllS à
l'imaginaire: « Il faut avant tout rendre la fiction cohérente, faire en sorte que l'histoire
autrement, et on les croit sur parole. » (MT, p. 155) Sans équivoque, la journaliste insiste
sur ce caractère d'invention, désirant plus que jamais anéantir l'unitarisme propre aux
l'avais eu raison de lire comme des romans ces récits d'exploits et de batailles
auxquels les historiens, qui m'en avaient livré les épisodes, n'avaient jamais
assisté. Et auraient-ils été présents sur les lieux du désastre que mes doutes
eussent encore été fondés, le parti pris du sens commun, de la politique,
l'aveuglement des sens suffisant à orienter le jugement. L'Histoire avec un
grand H, c'était d'abord un genre littéraire doté de style, de règles, de procédés
d'écriture. (MT, p. 239)
des femmes est « tenue pour nulle» (MT, p. 174) à l'intérieur des livres historiques. La
masculine des événements. La vie des femmes, leur intimité, s'avère plutôt l' « envers
de l'histoire officielle ». (MT, p. 110) L'existence féminine est reléguée aux oubliettes,
puisqu'elle est immanente à celle des hommes, qui passe à la postérité. Ces derniers
accumulent en effet «les titres, les propriétés, les relations utiles. [ ... ] Cela exige le
retrait des filles, femmes qui vivront ailleurs, porteront un autre nom, formeront une
autre famille.» (MT, p. 39) Non seulement les manuels omettent-ils totalement la
contribution des femmes, mais cette lacune fixe et entretient la règle patriarcale voulant
qu'elles s'abstiennent de toute participation active. C'est ainsi que la journaliste dépeint,
dans son «roman Trestler », ce repli de la femme devant la primauté des grands récits
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maison. » (MT, p. 137) Bref, réduites au silence et à la passivité, les femmes ne peuvent
s'instituent les grands enjeux sociaux. Leur rôle est réduit à celui d'une ménagère,
dite universelle. Une fois de plus, la narratrice a remarqué depuis longtemps, parmi les
dates et les lieux énumérés, «une absence» (MT, p. 11) notoire de sa patrie dans les
livres. Le cas échéant, le portrait du Québec est peu reluisant, ce qui prouve sans
Ainsi représentés, les Québécois en sont venus à se plier à cette image aliénante, ne
réclamant aucun droit de parole. Les colonisés demeurent hors du temps et finissent par
se conformer à l'adage, tristement célèbre, de Lord Durham, qui affirmait que les
habitants de cette contrée formaient «un peuple sans histoire ». Ce manque affecte
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La journaliste décide donc d'utiliser la même logique que les historiens pour
concevoir son récit : elle écrira des histoires selon une interprétation subjective. Comme
elle a «toujours construit des romans sur les lambeaux de papier peint couvrant les
vieilles armoires et les murs effrités» (MT, p. 17), l'écrivaine procède de la même façon
pour le roman mis en abyme confiant à ses sens et à ses impressions le soin de guider
son imagination créative. Elle n'a d'ailleurs aucune difficulté à employer cette méthode,
puisque pour elle, il « suffit d'un bruit, d'un mot, d'une odeur, pour faire basculer la
mémoire d'un quart de siècle.» (MT, p. 71) La narratrice revisitera les histoires de
Catherine Trestler et des Québécois, choisissant par le fait même de leur attribuer un rôle
significatif dans leur destinée. Préférant «la passion du rêve au déterminisme des
archives» (MT, p. 192), elle essaie de retrouver le fait humain dans chaque événement
raconté froidement par les manuels consacrés et légitimés. Comme l'atteste à ce sujet
Ouellette-Michalska: «la mémoire la plus fidèle, la plus tenace, celle qui ne ment
repère, nous mettons des dates sur les événements, les souvenirs. Or c'est déjà tout
inscrit dans la chair 12. » De fait, la journaliste s'appliquera à suggérer une Catherine
audacieuse et volubile, ainsi qu'un peuple résistant aux menaces ennemies. Retournant
vécu et du temps rêvé» (MT, p. 299) peut engendrer un récit cohérent et crédible, au
même titre que l'Histoire officielle. Le projet romanesque prend ainsi la forme d'une
contestation: «la narratrice perçoit l'Histoire en fonction d'un discours qui est
conforme non seulement à une subjectivité mais à une idéologie et à un contexte social
12 André Van asse, «Une signature sur le drap: «La maison Trestler» de Madeleine Ouellette-
Michalska », Lettres québécoises, nO 35, automne 1984, p. 22.
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s'agit donc pour elle de reconsidérer cette Histoire selon sa propre idéologie, c'est-à-dire
temporalité est l'élément central grâce auquel il est possible de cerner la véritable
identité des protagonistes. Cette composante textuelle englobe tout le projet réfractaire
librement sans que cette prise de parole ne soit jugée péjorativement. Cette censure
imposée est nettement identifiable dans le roman à l'étude, alors que chaque jour,
Catherine Trestler « ravale ses mots, langues de feu» (MT, p. 38), à l'instar de la mère
13 Janet Paterson, «Le procès de l'Histoire: La maison Trestler », Moments postmodemes dans le roman
québécois, Ottawa, Presses de l'Université d'Ottawa, 1990, p. 63.
14 La majorité des analyses du roman à l'étude se penchent sur la question de l'Histoire. Notons toutefois
deux d'entre elles qui en font leur objet principal: Janet Paterson, «Le procès de l'Histoire: La maison
Trestler », Moments postmodemes dans le roman québécois, Ottawa, Presses de l'Université d'Ottawa,
1990, p. 11-24 et Lucie Guillemette, «L'inscription du savoir historique dans l'énoncé au féminin: la
genèse de l'Amérique dans La maison Trestler », Voix et images, 1997,23 (67), p. 52-64.
15 Marthe Blackburn, «Le retour de l'âge », La nef des sorcières, Ottawa, Les écrivains coopérative
d'édition, 1976, p. 21.
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auxquelles elle ne pouvait participer. Depuis toujours, les femmes doivent se confiner à
un silence asservissant, compte tenu de leur statut d'objet dépouillant tous leurs propos
éventuels d'une quelconque légitimité. Au fond, rien n'importe plus que de se plier à
hommes. Aux femmes, il suffit de régner à la cuisine. » (MT, p. 142) Le respect de cette
loi patriarcale non écrite évite aux femmes la confrontation avec le pouvoir, et maintient
subordination de la femme.
Si les femmes n'ont guère de prise sur les mots, cet état d'infériorisation
linguistique se manifeste également dans le rapport entre les Québécois et les centres
despotiques. « Derniers héritiers d'une langue morte» (MT, p. 32), les habitants du
Québec doivent constamment lutter pour faire valoir la recevabilité et la valeur de leur
« dialecte» (MT, p. 245). Ils sont facilement impressionnés par l'accent français,
hautement estimé et reconnu pour la culture noble qu'il représente. Ainsi que nous le
disions plus haut, le Québec, qui a « six heures de retard sur Paris» (MT, p. 22), cherche
en la France une reconnaissance; or cette sujétion implique par le fait même un clivage
des langues. La tournure québécoise est statuée non conforme au modèle standard
européen, puisqu'elle est empreinte d'expressions illustrant, selon les Français, que la
terre québécoise, «et toute la langue qui en découle, est figée dans l'étau de la
congélation. » (MT, p. 28) Rappelons aussi le continent anglophone sur lequel la Belle
Province tente de se fortifier. Entourés par le Canada anglais et les États-Unis, les
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consolide la domination linguistique à laquelle ils sont liés. Preuve en est que le premier
ministre français, en visite au Québec dans le roman, perçoit cette terre comme un
«pays à double langue et à double face, [ ... ] un monstre bicéphale dont la tête se
dissocie au-delà de l'apparente unification du corps. » (MT, p. 22) Force est alors de
par les hommes ou par les états dominants, passe par une tutelle langagière requérant ou
Désirant en quelque sorte venger les victimes muettes de l'histoire, elle amorce la
rédaction d'un roman où ces dernières pourront enfin faire entendre leurs voix, et ainsi
l'écriture est le «plus puissant obstacle à l'aveuglement» (MT, p. 14), de sorte qu'elle
souhaite clarifier l'histoire de Catherine Trestler, celle du Québec et la sienne, tout aussi
confuse que les deux premières. D'une part, «violant le silence» (MT, p. 53), la
narratrice veut «retracer les mots de celle qui ne parlera jamais» (MT, p. 58), c'est-à-
historiques évacuent totalement l'existence de cette jeune femme, l'écrivaine lui donne
une parole protestataire dans son roman. De fait, alors que J.J. Trestler impose le
mutisme sous son toit, Catherine, elle, « osera parler» (MT, p. 142) au je, enfreignant le
code infligé par son père tyrannique. Cette prise de parole, nous le verrons plus loin,
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la part subjective des récits d'Histoire, qui font valoir, selon les auteurs impliqués,
différentes versions d'un même événement. «Signé par des Québécois, le récit [de la
guerre de 1812] louait le Québec et de Salaberry. Écrit par des Canadiens anglais, il
insère, dans son roman, des segments intégraux tirés des manuels consacrés traitant de
ce conflit, pour ensuite « ajouter une réplique, corriger un détail» (MT, p. 132), afin de
Québécois, en narrant l'aventure militaire selon leur point de vue, elle leur donne
[La journaliste] insiste sur la résistance des Canadiens français aux invasions
américaines de 1775 et 1812 plutôt que sur l'histoire de l'oppression qui suit la
Conquête par les Anglais. Comme c'est le cas de Catherine, la narratrice
préfère raconter une histoire de résistance plutôt que de se concentrer sur une
oppression 16.
voix en tant que femme, puisque, selon ses dires, c'est d'abord pour elle qu'elle rédige
ce récit (MT, p. 249). Bref, la contestation s'exprime par cette reconquête linguistique
des femmes et des colonisés: Catherine Trestler prendra la parole devant son père, une
partie de l'histoire des Québécois sera reconsidérée et la narratrice exprimera ses états
16 Mary Jean Green, «L'itinéraire d'une écriture au féminin: une lecture féministe de Madeleine
Ouellette-Michalska », Voix et Images, 1997, vol. 23, nO 1, p. 98.
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Mais tout n'est pas dit. Si la dénonciation passe par les actions concrètes des
différents protagonistes, elle est également perceptible dans les procédés formels mis en
œuvre. Outre la thématisation de l'acte d'écriture, alors que se multiplient les références
au geste scriptural de la narratrice, le roman rend compte d'une construction non linéaire
techniques de rupture utilisées pour briser le code textuel traditionnel. Tel que le
relation la ou le chosifiant.
Ainsi les reconquêtes historique et linguistique sont -elles des étapes du processus
de quête identitaire. Mais cette démarche émancipatrice ne saurait être complète sans
maison Trestler sont soumis au mutisme, ils sont également captifs d'un territoire clos
ou dévalorisé. Dans un premier temps, il faut avouer que cette claustration est surtout
17 Janet Paterson, «Le procès de l'Histoire: La maison Trestler », op. cit., p. 66.
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apparaît comme une «habitation colossale et sombre» (MT, p. 13) aux yeux de la
bâtiment» (MT, p. 45). Dans le roman qu'elle rédige, l'écrivaine fera de cette maison un
Trestler. Non seulement sont-elles obligées au silence, mais elles se voient aussi
barricadées dans les murs hostiles de leur maison grise. Pour la docile Madeleine, «la
vie s'arrête à la maison Trestler, un lieu sûr auquel elle s'agrippe» (MT, p. 231). Sa
sœur Catherine est beaucoup plus lucide, et se montre consciente de leur situation de
captivité. De son point de vue, « les murs sombres, la puissance austère [ ... ], le silence
lourd [et] la fenêtre étroite» (MT, p. 288) de la maison sont autant de descriptions
impressions du ministre Barre, tandis que sa visite au Québec a lieu pendant l'hiver,
pour ensuite les désapprouver. L'homme politique ne verbalise jamais ces remarques
québécoise est généralisée. «À l'écart du monde» (MT, p. 12), le Québec est vu comme
un pays de « froid et de blancheur» (MT, p. 20). L' « immensité du vide» (MT, p. 23)
enlève toute crédibilité aux habitants de ce territoire, qui ne cessent de vanter ses
splendeurs. «Carte postale d'un jour d'hiver en Amérique» (Mt, p. 20) : voilà bien ce
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que l'on aime dire du Québec, patrie glaciale et archaïque que l'on aime visiter
seulement, pour l'exotisme. «Cette terre maudite» (MT, p. 34) a d'ailleurs toujours
échappait.» (MT, p. 35) Ici, la seule mise en discours de ces jugements préconçus
quelque peu les propos imaginés, prouve sa contrariété face à cette situation dégradante,
son héroïne apte à se libérer de la maison Trestler, qui s'avère l'un des principaux
symboles d'aliénation. En effet, elle fera en sorte que Catherine abandonne la demeure
familiale afin d'évoluer en toute liberté avec son amoureux. Dès son plus jeune âge, la
demoiselle souhaite «être dehors» (MT, p. 58), alors que ses parents envisagent
toujours « la fermeture comme solution» (MT, p. 72). Déjà, elle sait que « l'évasion est
[sa] planche de salut» (MT, p. 90) et, sitôt qu'elle s'en sentira capable, envisage de
« quitter cette maison» (MT, p. 176). Ce départ sera ni plus ni moins ressenti comme
une véritable libération pour la jeune femme, qui s'exprime en ces mots: «Enfermée
mes parents, je ne savais pas que l'air libre pût être aussi enivrant. » (MT, p. 183) De
même, une fois délivrée du foyer paternel, Catherine reprendra possession de son espace
personnel en tombant enceinte. Découvrant les rapports intimes avec son amoureux, elle
abolit « les frontières du corps» (MT, p. 178) et peut enfin reconquérir sa féminité - son
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Bien qu'elle aime un homme avec lequel elle aura des enfants, le récit ne réduit
pas pour autant la jeune fille à un stéréotype masculin, celui de l'épouse et la
mère insensible au monde extérieur à son foyer. Foncièrement curieuse et
inspirée par un univers toujours en mouvement, la protagoniste inventée par la
18
romancière s'engage corps et esprit dans l'aventure de la connaissance .
ouvert et valorisé, montrant que« [I]es oppositions habituelles entre corps et esprit, [ ... ]
dedans et dehors n'ont plus cours 19 ». La dérision à l'égard des idées préétablies quant à
la terre québécoise ainsi que la fugue spatiale de la jeune héroïne sont deux
manifestations de cette réfutation. Maintenant aptes à parler et à agir, les femmes et les
thématiques internes, qui contribuent à représenter des personnages dont la démarche est
cet ouvrage constitue en quelque sorte le support sur lequel repose toute la quête des
actants. C'est en plongeant dans un passé nié par le discours historique que la narratrice
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l'écrivaine façonne une jeune femme qui se raconte et qui agit pour contester le pouvoir
en place, représenté par son père, J.J. Trestler. Aussi la journaliste représente-t-elle les
Québécois comme un peuple qui résiste, plutôt que comme une patrie qui souffre. En
redonnant aux êtres marginalisés un certain pouvoir contestataire, l'écrivaine leur permet
sujet. Enrichis d'une critique acerbe des différentes situations aliénantes pour les
femmes et les Québécois, les propos de la narratrice visent à leur restituer une parole, un
espace et une histoire, sans lesquels tout individu est condamné à se déshumaniser
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CHAPITRE 3
PETITES VIOLENCES
OU LA QUÊTE DE SOI DANS LE NOUVEAU MONDE
York vers la fin des années 1970. Inspirée par le dépaysement, elle y écrit son premier
roman. Débute alors une série de succès littéraires, alors que l'auteure se voit
récompensée à maintes reprises pour ses œuvres. Malgré ces distinctions, Monette
demeure une auteure peu étudiée par les chercheurs universitaires, ce qui étonne Ginette
Adamson, considérant que les textes monettiens sont riches et complexes, tant sur les
L'œuvre fictive de Monette peut être considérée comme une des plus aptes à
illustrer, de façon tout à fait compréhensible, l'approche textuelle que nous a
léguée Roland Barthes, ainsi que celle, plus traditionnelle, qui relève de la
thématique. L'auteure sait concilier les deux aspects dans une symphonie qui
conduit au plaisir de la lecture. Ses livres nous entraînent dans des dédales où le
texte parle de son fonctionnement interne, tandis que les personnages nous font
pénétrer dans un monde foisonnant dont se dégagent, avec délicatesse ou avec
violence, des considérations d'ordre sociologique, psychologique, sexuel ou
artistique, qui ont la particularité de nous entraîner dans la plus profonde
intimité 1.
1 Ginette Adamson, «Avant-propos », dans Janine Ricouart (s.l.d.), Relectures de Madeleine Manette,
Birmingham, Summa publications, 1999, p. x-xi.
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Ainsi le choix de Petites violences nous apparaît-il tout indiqué pour illustrer la théorie
1982, ce deuxième roman rend compte d'un cadre spatio-temporel propice à la rencontre
du soi et de l'autre, en plus de camper des protagonistes impliqués dans une dynamique
Outre les nombreuses publications dans les revues spécialisées et les ouvrages
collectifs, plusieurs textes de cette auteure francophone sont lus à la radio. Active dans
son milieu, elle présente régulièrement des conférences et des lectures publiques et
participe à des festivals de littérature, des salons du livre et des rencontres d'écrivains au
Québec, au Canada anglais, aux États-Unis, dans les Antilles et en France. Madeleine
Monette a publié quatre romans: Le double suspect (1980), Petites violences (1982),
Amandes et melon (1991) et La femme furieuse (1997). Elle a obtenu le Prix Robert-
Cliche, décerné par le Salon international du livre de Québec, pour son roman Le double
suspect; son troisième roman, Amandes et melon, a été sélectionné pour le Prix Molson
roman, La femme furieuse, a été retenu en sélection finale pour le Grand Prix des
lectrices de Elle Québec, le Prix Ringuet de l'Académie des lettres du Québec, le Prix
Unis. À n'en pas douter, Madeleine Monette s'avère une écrivaine reconnue, dont les
œuvres sont susceptibles d'intéresser autant le lecteur passionné que les chercheurs issus
du domaine littéraire.
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du Québec. C'est de fait en 1982, alors que Madeleine Monette réside depuis peu à New
York, que cette dernière fait paraître Petites violences. À l'instar de La maison Trestler,
sévit dans la belle Province à cette époque, compte tenu de l'échec référendaire survenu
ancrages qui lui permettraient de se forger une identité propre. Si l'héroïne du roman de
pour confronter son individualité à l'Autre, pour s'ouvrir à une altérité qui puisse
tout comme la manifestation d'une solidarité féminine dans La maison Trestler, cet
éloignement spatial et culturel s'avère représentatif de la quête menée par les Québécois
Mais depuis une dizaine d'années, on remarque une recrudescence des départs
vers le Sud, plus précisément vers les États-Unis. En effet, on dénombre
plusieurs œuvres où les personnages sont présentés « fuyant» vers le Sud. Car,
il faut bien le dire, dans la plupart des cas la migration vers le Sud est associée
au thème de la fuite, lequel se confond souvent avec le thème de la quête
d' identité 2 •
2 Monique Lafortune, Le roman québécois. Reflet d'une société, Laval, Mondia, 1985, p. 228.
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réussit à tracer dans son roman une entreprise de libération qui implique un sujet féminin
doute, si l'on s'en remet à ces considérations préliminaires, que le texte de Monette
d'un train, en direction de New York. Sans avoir eu le temps de réfléchir à sa vie et à ses
aspirations, la jeune femme se rend chez des amis français installés dans la métropole
américaine. Éloignée d'un contexte conjugal où elle se sentait opprimée, Martine est
3 Madeleine Monette, Petites violences, Montréal, Éditions Quinze, 1982, 232 p. Dorénavant, toutes les
références à cette œuvre seront données dans le corps du texte, entre parenthèses, avec la mention PV.
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74
N'y a-t-il pas lieu de s'interroger sur la dimension féministe et postcoloniale de cette
oeuvre, dans la mesure où on y problématise la trajectoire d'un sujet féminin qui se sent
réprimé à la fois au plan collectif et individuel, d'autant que ce sujet souhaite réévaluer
Néanmoins, avant d'aller plus loin, il importe de mentionner que la thèse sous-
jacente à l' œuvre de Monette se veut beaucoup moins explicite que dans le roman étudié
beaucoup plus discrète. Il ressort de cette distinction que La maison Trestler apparaît
quasi comme une œuvre théorique, puisque tout se passe comme si l'auteure empirique
avait dissipé l'aspect créatif dans une parole didactique sans équivoque. Certains
critiques lui ont d'ailleurs reproché ce «cri nationaliste, il faut le dire, [qui] devient
parfois discordant [ ... ] [et qui] empiète sur le romans ». En revanche, Madeleine
4 Karen Gould, «La tentation de l'Amérique: l'intime et le social dans Petites Violences », dans Janine
Ricouart (s.l.d.), Relectures de Madeleine Monette, Birmingham, Summa publications, 1999, p. 88-89.
5 André Vanasse, «Une signature sur le drap: «La maison Trestler» de Madeleine Ouellette-
Michalska », Lettres québécoises, nO 35, automne 1984, p. 20.
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75
une fiction accessible, parce que l'auteure «ne valorise nullement la théorie dans son
écrituré ». Il n'en demeure pas moins que sous des apparences anodines s'articule dans
son œuvre une quête identitaire, différente soit, mais tout aussi pertinente que celle
postcoloniale s'affiche de façon subtile dans ce texte. Ainsi l'héroïne ne milite-t-elle pas
en faveur des opprimés de ce monde, pas plus qu'elle n'écrit un roman contestataire et
significative de l'oppression. Si, d'une part, Martine ne se sent «pas très différente des
autres femmes» (PV, p. 81) de par sa vulnérabilité, elle est également sensible à la
situation des groupes minoritaires jugés marginaux par rapport aux conventions établies.
elle constate que les rapports hiérarchiques s'observent dans plus d'une sphère de la
société. Les groupes féministes et homosexuels, entre autres, la font réfléchir: «Les
fantaisie de ceux-là n'avaient rien à voir avec les revendications des premiers, et
pourtant on pouvait déceler dans les deux cas un même besoin de se rallier, de se
regrouper pour affIrmer que la déviance était aussi la norme. » (PV, p. 150) Comme
l'indique le titre du roman, l'énonciatrice est plongée au cœur de New York pour
domination et d'exclusion qui rendent la vie plus amère pour certains groupes de gens.
S'apercevant qu'elle n'est pas la seule femme enlisée dans une situation où existent des
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et, par extension, tous les individus mis à l'écart; elle veut « surtout parler des agressions
de routine et des violences détournées, de celles que l'on commet par amour et
Petites violences réside dans le processus de quête identitaire amorcé par les héroïnes.
Certes, toutes deux entreprennent une réflexion sur les relations binaires entre le centre
exhibant une image forte et homogène des femmes et des Québécois, la Montréalaise
tente plutôt de déstabiliser les autorités en baignant dans un milieu hétéroclite et hybride.
On peut convenir, toutefois, que la fugue vers les États-Unis apparaît d'abord comme
banale pour Martine et, dès son arrivée à New York, elle n'avait« plus aucune certitude
quant au plaisir [qu'elle allait] y trouver. » (PV, p. 31) D'ailleurs, l'héroïne n'est pas tout
à fait en mesure de comprendre les motivations derrière cette escapade. À preuve, elle
fait ces aveux: «Je n'ai jamais été une championne de l'introspection, n'ai jamais eu
comme d'autres le courage de passer ma vie au tamis» (PV, p. 113). Cette révélation
illustre que, lorsqu'elle met le pied à Manhattan, l'énonciatrice ignore le véritable motif
de son voyage. Mais elle apprendra au fil des jours que cet exil était nécessaire pour
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déconstruire la relation hégémonique dans laquelle elle était engoncée. En dépit d'un
passé inféodé à l'autorité et aux conventions, dès les premières pages du roman, il est
évident que Martine semble amorcer un mouvement de quête, errant en sol américain au
gré de sa fantaisie, mais ne sachant pas nécessairement quel est l'objet de sa recherche.
cesse de songer à sa vie à Montréal. C'est ainsi que Martine en viendra à percevoir le
rôle prépondérant qu'acquiert son évasion dans le cours de son existence. D'abord, elle
renoue avec la ville de New York, qu'elle affectionne beaucoup et qui lui donne un
Chaque séjour dans cette ville m'avait fait redécouvrir le pouvoir à la fois
dévastateur et vivifiant des rêves à petite ou grande échelle, et si je n'y étais
jamais venue qu'en touriste, je n'en avais pas moins eu envie chaque fois de
renoncer à tout ce qui me rassurait pour céder à mes désirs les plus
extravagants. Cette envie, à elle seule, valait bien des satisfactions, et il n'était
même pas nécessaire de la contenter pour se sentir revivre. (PV, p. 32)
En planifiant son voyage, elle était consciente de la nécessité «qu'un événement [ ... ]
vienne modifier le cours de [s]a vie» (PV, p. 32), toutefois elle ne savait pas pourquoi.
Que fuyait-elle donc? Qu'y avait-il à New York de si attrayant? Il sera possible de
répondre à ces questions au fur et à mesure que Martine lèvera le voile sur des aspects de
sa vie que, jusque-là, elle voulait ignorer. Elle prend progressivement conscience de la
soumission perpétuelle à laquelle elle était astreinte depuis son plus jeune âge. La fugue
salutaires pour elle. «En tant que Québécoise, Martine cherche ses racines dans ce vaste
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continent [ ... ] 7», dans la mesure où elle souhaite annihiler la femme subjuguée qu'elle
était à Montréal pour devenir une autre personne, une femme libre de parler, d'agir et de
consommation.
postcoloniale et féministe, telle que nous la décrivons au premier chapitre. En effet, les
sujets aspirent à ébranler la totalisation des instances au pouvoir en mettant au jour une
nouvelle identité hybride, une identité façonnée par l'Autre. «L'identitaire présent dans
que l'autre soit individu, milieu ou culture8 • » Martine comprend rapidement l'efficacité
de cet amalgame, et entreprend de se fondre dans la ville de New York pour s'allier à
J'ai besoin d'être secouée, bousculée, assommée par les bruits de la rue, besoin
de n'être qu'une figurante parmi tant d'autres, de voir les piétons disparaître
dans les taxis, les foules se précipiter en vrac dans les bouches de métro, les
cyclistes se faufiler entre les voitures avec un sifflet entre les dents, besoin
d'entendre les pushers vanter leurs produits à haute voix comme s'ils n'avaient
rien d'autre à vous offrir que des billets de tombola, besoin surtout de marcher
sans avoir l'impression d'être suivie [ ... ]. (PV, p. 68)
7 Aurélien Boivin, «Petites violences: chronique des réalités quotidiennes », Québec français, no 128,
hiver 2003, p. 94.
8 Lucie Lequin, «La traversée de l'ambiguïté dans l'image (im) mobile », dans Janine Ricouart (s.l.d.),
Relectures de Madeleine Manette, Birmingham, Summa, 1999, p. 185.
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l'héroïne d'échapper à l'emprise unitaire de son ancien amant, incapable pour sa part de
dont elle se réjouit particulièrement. Elle désire en ce sens se « transplanter quelque part
où [elle aurait] à tout moment le sentiment d'être une étrangère. Entrer en contact avec
l'héroïne, qui possède désormais plusieurs référents lui servant d'ancrages. Comme le
souligne Jean Morency, le voyage vers les États-Unis, thématisé de façon récurrente au
« [c]e qui importe donc dans ce scénario mythique, c'est naturellement le geste du
passée avec cette subjectivité plurielle acquise à New York, Martine se transforme et
Dans l'ensemble, il est aisé de conclure que le projet mené par l'héroïne, projet
qui prend forme au fil des heures passées en territoire américain, correspond à une
démarche identitaire visant à se départir d'une relation réifiante pour accéder à une
9Jean Morency, Le mythe américain dans les fictions d'Amérique; de Washington Irving à Jacques
Poulin; Montréal, Nuit blanche éditeur, 1994, p. 14.
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eux aussi le statut de sujet, et qui scandent haut et fort leur récrimination: « We are
people» (PV, p. 150). En baignant dans l'univers composite de New York, puis en
constatant à quel point la large promotion « des films d'horreur, de la pornographie, des
d'intolérance, Martine devient une femme nouvelle, délivrée de son image inférieure,
mais enrichie d'une lucidité éclairée. Karen Gould résume avec justesse l'entreprise
a déjà été dit que la Montréalaise arrivait à Manhattan sans connaître le but tangible de
son expédition. Or il lui faut peu de temps pour jeter un œil sur son existence, comme si
l'écart spatial lui permettait de «contempler [s]a vie à distance» (PV, p. 40). Ce sera
donc par le biais de nombreuses analepses, mises en lumière par Martine, que le lecteur
aisément. Il s'ensuit que la structure anachronique du roman ajoute à son intérêt, puisque
constitue la ligne qui unit le passé et le futur de Martine, en route pour passer quelque
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Cette réflexion guide l'énonciatrice vers une conscientisation, puis vers une rupture
définitive avec les éléments réprimant sa liberté, tels les souvenirs de l'autorité
Notons par contre que, sans même avoir eu le temps de décortiquer sa vie, la
Québécoise assiste d'abord à une scène d'une rare violence, à bord du train qui l'amène
aux États-Unis. Martine est témoin d'une sauvage agression, opposant un homme on ne
peut plus brutal et sa femme, résistant aux coups. Cet épisode faisant office de prologue
éclaircies sont extrêmement rares 12 », qui apparaît tout au long de la diégèse. Tous les
repentante, qui avait osé le quitter pour trouver le bonheur, mais qui était contrainte de
revenir faute de moyens. L'héroïne est touchée par cette mésaventure, déclarant
que cette «histoire de fugue [1]' avait troublée, peut-être moins cependant que son
dans le titre et dans les pages préliminaires permettent donc de révéler une violence
omniprésente, qui ébranle Martine et qui déclenche chez elle un mouvement d'auto-
11 Janine Ricouart, « Entre le miroir et le porte-clés: Petites violences de Madeleine Monette », dans
Irène Oore et Betty Bednarski (s.l.d.), Le récit québécois depuis 1980, Halifax, Dalhousie french studies,
vol. 23, automne-hiver 1992, p. 12.
12 Gilles Marcotte,« La fin du monde ancien », L'actualité, 8, nO 5, mai 1983, p. 135.
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C'est un fait, la Montréalaise allait à New York pour prendre ses distances avec
son ancien amant. Pourtant, ce n'est que sur place qu'elle est en mesure de plonger au
cœur de sa mémoire pour pleinement analyser cette relation difficile et obsédante. Tel
que le soutient Karen Gould: «Montréal émerge à travers une série de flashbacks
comme étant le site d'une vie passée et d'une liaison abusive que la narratrice-
que la liaison entre elle et Claude « était loin de reposer sur un pacte de non-agression»
(PV, p. 37). La protagoniste avoue que leur histoire «ressemblait moins à une liaison
amoureuse qu'à un défi, un simple combat à finir» (PV, p. 38). Puis, comme leur couple
était voué à l'échec, Martine a rompu. Mais le caractère dominant de ce dernier a fait en
sorte que la relation hiérarchique s'est perpétuée par-delà la séparation. Dès lors, Claude
Depuis quelques mois déjà Claude avait à mon [Martine] égard des curiosités
malsaines, presque maladives, et à voir la façon dont il s'immisçait
constamment dans ma vie privée, on aurait cru que j'étais devenue sa seule et
unique obsession. (PV, p. 51)
Tout se passe comme si cet homme avait sur Martine « tous les droits: droits de visite,
Dépersonnalisée, elle s'est chosifiée en devenant son bien, si bien qu'elle obéissait à
tous ses caprices et se culpabilisait de leurs problèmes relationnels. Leur union demeure
stagnante et agonique pendant un bon moment, jusqu'au jour où Claude abuse de son
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Les yeux terrifiants de Claude. Jamais je n'ai senti tant de rage me ramper sur
la peau, tant de fureur désespérée s'abattre sur moi. Encore une fois il a levé la
main et l'a balancée de toutes ses forces. Sur le coup je n'ai rien senti qu'une
violente secousse émotive, impossible à absorber, comme une commotion
éperdue et déroutante. La face contre terre, je n'osais ni me redresser ni jeter un
œil sur lui, de peur de le provoquer, et c'était tout juste si je sentais dans ma
bouche un trop-plein de salive épaisse et chaude, une montée de liquide qu'il
me fallait avaler. (PV, p. 220)
Cet événement incite la protagoniste à s'éloigner de Montréal, et par le fait même, des
excès de son ancien amant colérique. Mais une fois à New York, elle s'aperçoit
Avec effroi, l'héroïne constate qu'elle affiche une certaine dépendance à l'égard de sa
incapable de le quitter des yeux, et je suis forcée de reconnaître qu'il a encore prise sur
moi. » (PV, p. 183) Désirant plus que tout échapper à cet homme intransigeant, Martine
ne peut cesser de songer à lui, ce qui témoigne de l'aliénation dont elle est victime. Sans
nul doute, elle doit s'engager dans une démarche profonde de réflexion et d'action afin
ce point envahissant que seul son souvenir suffit à secouer Martine, à la claustrer dans
relation de vassalité à laquelle elle était et sera perpétuellement contrainte. Plus jeune, la
Montréalaise souhaitait déjà confronter le pouvoir de son père, espérant avoir la pleine
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maîtrise de sa vie, de son corps et de ses pensées. Mais ce dernier mettra rapidement un
l'héroïne, qui associe la soumission de son enfance à son attitude subordonnée à l'âge
tant que sujet autonome. Cet aboutissement ne sera possible qu'après une libération des
éléments répressifs de sa vie, tels les incursions dans son espace privé, les souvenirs
sentiment de captivité éprouvé par l'héroïne en sol québécois. Souhaitant mettre fin à sa
condition de subjuguée, elle « n'avai[t] rien trouvé de mieux cette fois-ci que de [se]
catapulter en plein cœur de Manhattan. » (PV, p. 32) La diégèse s'ouvre donc sur les
réflexions de cette passagère d'un train, qui met d'abord en veilleuse son intériorité pour
se pencher sur le destin misérable de la dame anonyme assise près d'elle. Puis, l'arrivée
dans la métropole suscite une vive réaction chez Martine, observant avec bonheur que
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cette ville est «électrisante comme une main sous une chemise de nuit, déconcertante
comme une averse sur une robe de soirée. » (PV, p. 32) Comme l'indique un ouvrage
traitant de la quête des héros postmodernes, «l'espace physique dans lequel évolue le
personnage, qu'il soit ou non composé de plusieurs lieux, peut correspondre assez
quant à l'exil de Martine: son voyage en train d'une part, puis son séjour à New York
d'autre part. Cette fugue, au-delà du dépaysement qu'elle procure, n'indique-t-elle pas
déterminé alors que l'histoire s'ouvre sur un véhicule en mouvement, à bord duquel
Martine prend place. Fait étonnant et important à considérer, puisque l'on s'écarte de la
état d'esprit particulier chez l'héroïne. Alors que le train fait un arrêt dans une ville
train» (PV, p. 13) Ainsi l'escapade vers les États-Unis rend-elle compte d'une démarche
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train, qui a subi à maintes reprises la violence de son mari. Si Martine concentre toute
son attention sur les malheurs de cette femme inconnue, il n'en demeure pas moins que
son expédition est significative. De ce fait, il semble que, dans un premier temps,
pas s'avouer qu'elle voyage «en Amérique afin de s'évader et de se réinventer 15 ». Mais
une foule de réflexions chez Martine, qui remarque l'effet vivifiant de son périple
américain:
[... ] je me voyais arpenter les rues de New York pour la toute première fois. Il
suffisait, me disais-je, de poser le pied sur l'île de Manhattan, et mieux encore
d'en faire le tour avec l'oeil inquisiteur et compatissant su photographe, pour
que soient relégués au rang de vulgaires clichés les commentaires les plus
choquants, les plus élogieux ou les plus stupéfiants qu'on ait jamais pu faire
pour cette ville. (PV, p. 33)
Étant depuis toujours reléguée à la position de l'Autre, de par son statut de femme, la
protagoniste se montre intéressée par les situations minoritaires de tout acabit. Elle rêve
outrage volontaire à la mesure et aux bonnes moeurs» (PV, p. 129). Suivant cette
affirmation, force est d'admettre que le contact avec cette culture plurielle états-unienne,
reconsidérer son individualité en fonction des traits d'américanité qui s'imposent à elle.
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renoncer à SOi16 . » En d'autres termes, Martine est en mesure de s'ouvrir sur l'altérité
un « soi» passé se fusionne avec un « soi» présent, nouvellement libre dans cet espace
pluriel. Tout bien considéré, il faut reconnaître que la notion d'exil et de territorialité
jouent un rôle capital dans le roman à l'étude, dans la mesure où l'héroïne y prend en
spatialité, fondamental dans la quête menée par Martine, acquiert en ce sens un statut
privilégié.
Martine. En effet, même si elle est «impatiente de sauter à pieds joints» (PV, p. 41)
dans le «tableau vivant, à la fois tonique et dérangeant» (PV, p. 41) que représente New
York, l'héroïne a de la difficulté à oublier les abus dont elle a été victime au Québec, tels
que les agressions physiques et l'appropriation de son espace privé. Par exemple, ne
s'introduisant chez elle à son insu. Pour la jeune femme, il est évident que « ses visites à
demi clandestines avaient pris l'aspect de véritables intrusions.» (PV, p. 52) Plus
16 Yvan Lamonde, Allégeances et dépendances. L'histoire d'une ambivalence identitaire, Montréal, Nota
Bene, 2001, p. 113.
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encore, l'homme manipulateur intimide la protagoniste en exil qui, même en voyage aux
Visiblement, Claude envahit l'espace intime de Martine, qui en vient à perdre le contrôle
sur son propre corps, ses sentiments et ses pensées. Ne pouvant supporter de voir faiblir
l'emprise qu'il a sur elle, il la poursuit d'ailleurs jusqu'à New York afin de la garder à
l' œil. Martine, pour sa part, compare son ancien amoureux à un « corps étranger» (PV,
p. 119). Elle est même apte à percevoir, lors d'un cocktail où ils sont réunis, la maîtrise
imperturbable de Claude: «Loin de s'en laisser imposer par les gens qui l'entourent, il
semble avoir fait le vide autour de lui, avoir tracé un cercle autour duquel il me repousse
Martine sait dorénavant que l'oppression ne pourra être annihilée qu'en déménageant
ailleurs, d'être à la fois dans le coup et parfaitement isolé, confronté à ses propres limites
D'autres diraient que je traverse une période d'instabilité, car j'ai à la fois
éperdument besoin de changement et peur de ne plus m'y retrouver, mais New
York convient heureusement à mon état d'esprit. (PV, p. 229)
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entre Martine et Claude réside dans l'envahissement spatial, que l'on songe à
cours à Montréal se présente sous la forme d' analepses dans le roman. Autrement dit, le
rôle de la temporalité est tout aussi capital que celui de l'espace, ces deux composantes
étant inextricablement liées au niveau diégétique. En effet, alors que le roman débute par
le voyage de Martine vers New York, l'histoire expose par la suite les réflexions de
l'énonciatrice, qui voit sa mémoire assaillie par les souvenirs de son enfance et de sa vie
à Montréal. L'héroïne est tout à fait lucide face à cette situation, ce qui l'amène à penser
que son exil à New York est nécessaire afin de se libérer entièrement du rapport de
pouvoir qui l'infériorise depuis son plus jeune âge. Aussitôt arrivée dans la métropole,
« le passé n'en finissait plus d'empiéter sur le présent» (PV, p. 76), ce qui donne à
Martine l'étrange sentiment que son «histoire, avec ses airs d'aller de l'avant, ne
progresse plus d'un pas sans en reculer de trois. » (PV, p. 77) La Montréalaise se voit
obligée de confronter les éléments marquants de son passé, même s'il est désagréable de
l'emprise de Claude, et de fait, pour recommencer à neuf dans un endroit éloigné. Mais
elle devra reconsidérer son histoire personnelle afin d'être pleinement en mesure, d'une
part, de comprendre sa réalité actuelle, et d'autre part, de songer à mener une nouvelle
vie. « Le passé refait surface et force les comparaisons, se superpose au présent pour le
défigurer. Je suis au bout de ma corde et je la sens qui s'étire derrière moi, prête à se
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son «je» féminin et québécois aura la part de pouvoir oppositionnel qui lui revient.
Québec. Cette soumission perdure dans le temps, témoignant de son impact sur la vie de
présent de l'héroïne:
amoureuse avec Claude, mais les jeux avec les garçons ont également eu un impact sur
aux garçons de son voisinage, dont le grand Gilles. Une fois adulte, elle réalise que ce
sens. » (PV, p. 113) La remémoration de ces faits survient au moment où Martine est en
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que lorsqu'elle affrontera son souvenir le plus pénible. En effet, le soir où Claude a
frappé violemment Martine se révèle comme étant le point tournant de sa vie, puisqu'il a
décidé la Montréalaise à quitter sa terre natale. Le récit de cette soirée tragique n'est
présenté qu'à la toute fin du roman. Mais c'est à sa suite que l'énonciatrice décide de
J'irai comme ça jusqu'à la fin de l'été, puis on verra. Ce n'est donc pas
maintenant que j'achèterai mon billet de retour, pas tout de suite que
j'appréhenderai mon arrivée à Montréal. Lorsque là-bas le train de New York
entrera en gare au matin [ ... ] [il] sera près de neuf heures et sur le quai ni
Claude ni mon passé ne m'attendront de pied ferme [ ... ]. (PV, p. 231)
Il ne fait aucun doute que Martine réussit à se libérer de l'emprise de son passé en
acceptant de vivre avec lui, puisqu'il fait partie d'elle. La négation de certains éléments
Martine à un avenir lointain, encore incertain, une plongée dans le risque. Elle sait que le
temps - passé, présent, avenir- se superpose, que le passé féconde l'avenir, que le
mouvement vers l'avant n'est pas rectiligne 17 . » Somme toute, il apparaît clair que les
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agissent comme supports diégétiques de l'action principale, entreprise par une héroïne
n'est pas à négliger, d'autant plus qu'elle apparaît sous de multiples aspects dans le
roman étudié. D'une part, rappelons que le droit de parole constitue en soi un instrument
de domination. Celui qui parle, et qui de ce fait confine les autres au silence, détient un
certain pouvoir, puisqu'il peut établir ses propres conventions de pertinence discursive.
Claude agit dans le texte comme un homme très volubile, adroit dans l'art de berner
autrui par l'usage de propos expressément choisis. En plus d'exaspérer Martine par ses
réputé du comportement violent, est capable d'envoûter qui que ce soit par ses paroles.
«Intuitif et perspicace, il sait dire ce qu'on a envie d'entendre et n'en a que plus de
pouvoir ou de charme. » (PV, p. 180) Pareillement, garder le silence peut être une façon
pour Claude de tourmenter Martine, qui préfère de loin connaître le fond de sa pensée
que d'endurer un mutisme prolongé: «Il n'a pas encore retéléphoné [... ], et je suis
persuadée que son silence n'est qu'une autre façon de me manipuler, de me tenir en
haleine. Il a compris depuis longtemps déjà qu'à faire attendre on exerce toujours un
certain pouvoir [... ]. » (PV, p. 106) C'est justement cet effet que le silence de l'autre
produit chez la voyageuse. Incapable de se révolter contre son ancien amant, autant lors
de ses discours que lors de ses silences, Martine constate avec désespoir son
impuissance: «la rage me rend muette et je ne réussis tout au plus qu'à hausser les
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Le périple à New York amène toutefois l'héroïne à redécouvrir la force des mots.
Québécoise précipitée au cœur d'une cité anglophone, elle devra faire un effort
J'aime la façon dont on dit les choses en anglais, la façon dont je m'y retrouve
sans m'y reconnaître tout à fait. Ne pouvant y recourir à aucun tic, aucun
automatisme, je redeviens en quelque sorte naïve et incertaine. Plutôt que de
rouler en voiture comme j'en ai l'habitude, j'enfourche une moto qui fonce en
plein cœur du paysage. La réalité me saute aux yeux, me renverse ou m'éblouit,
et mes réflexes ne sont plus les mêmes. Je me décrasse comme on se
désintoxique, et ma vision du monde devient toute relative, comme d'ailleurs la
perception que j'ai de moi. [ ... ] Ayant conscience de ne pas contrôler tous mes
effets, je redécouvre le pouvoir du langage et je m'en méfie. Parler me demande
un effort considérable, et n'ayant pas le cœur aux longs récits qui n'en finissent
plus, aux discussions inutiles et complaisantes, je réapprends petit à petit le
silence et l'économie des mots. (PV, p. 95)
coexistent.
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Comme il en a déjà été question, c'est le contact avec cette altérité qui détermine
Martine à se prendre en main de façon sérieuse. Du trajet sur rails au séjour dans la
battue du train ou l'écrivain passionné qu'est Lenny. Dans le wagon, Martine écoute le
récit de cette passagère, qui verbalise de façon honnête la domination dont elle est
victime. Puis, ce sera au tour de l'amant new-yorkais de libérer son affection pour la
langue en écrivant un premier roman. Que penser devant cette démonstration irréfutable
du contrôle de Claude réside dans l'autorité qu'elle attribue à ses discours. Elle saisit
qu'il est de son ressort de ne plus se laisser influencer par ces belles paroles:
Martine prend également conscience qu'elle ne pourra être totalement libre qu'après
avoir énoncé la cause réelle de sa fugue aux États-unis. Le récit de l'agression de Claude
à son endroit, tandis que ce dernier l'avait giflée, agit comme une délivrance ultime pour
l'héroïne. « Dans un texte écrit à la première personne, la narratrice ose affIrmer qu'il lui
est arrivé quelque chose d'important, et sa prise de parole va de pair avec une prise de
conscience de la violence qui avait été faite 18 .» Tout compte fait, la narration
autodiégétique prise en charge par Martine se veut révélatrice de son désir d'accéder à la
pleine subjectivité. Elle est dorénavant une femme libre de discourir et d'agir. Non
seulement fait-elle preuve d'agentivité, mais elle expose de façon concrète un acte de
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résistance à l'autorité unitaire, détentrice de discours associés à la vérité. Nul doute que
puisque, à la toute fin de son récit individuel, elle avoue souhaiter encourager les gens à
mettre en mots leurs souffrances afin de pouvoir s'en libérer: « C'est la petite histoire
qui m'intéresse, d'abord celle des individus, et j'ai plus envie de recourir à la fiction
[ ... ]. » CPV, p. 230) Cette volonté d'écriture témoigne d'une conscientisation à l'égard
des nombreux groupes, victimes d'une relation abusive. Il y a fort à parier que la
identitaire, le roman met en place des thèmes significatifs, emobés d'une intrigue au sein
anachronique du récit révèle une femme obsédée par des événements de son passé, ayant
eu cours dans d'autres lieux. La fugue de Martine lui permet en ce sens de faire le point
devient nécessaire, alors que l'autre langue, l'autre territoire, l'autre sexe, ouvrent les
Québécoise peut maintenant faire la paix avec son passé et s'affranchir des différents
rapports de pouvoir aliénants. Cette renaissance personnelle entre dans une prise de
d'elle. La prise de parole qui constitue le cœur de la diégèse fait donc le pont entre une
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pour l'affranchissement semble au premier abord individuelle, tandis que Martine traite
de son existence difficile, elle s'ouvre à la fin vers le public, dans la mesure où le roman
se termine par une volonté d'élargir la perspective vers d'autres individus marginalisés.
et féministes.
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CONCLUSION
l'intérêt des chercheurs, quelles que soient les disciplines scientifiques auxquelles ils se
féministe du Québec sous un jour nouveau. Selon la vaste définition fournie par
Plus encore, il nous a semblé primordial de voir, au-delà des affinités thématiques, la
l'actuelle ère postmoderne. Notre recherche s'est ainsi attachée à rendre compte de
l'articulation de ces deux mouvements dans la sphère sociale des années 1980 au
1 Jacqueline Bardolph, Études postcoloniales et littérature, Paris, Honoré Champion, 2002, p. 10-11.
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affecté toutes les formes de la connaissance, tel que le rappelle Janet Paterson: «le
postmoderne désigne un savoir hétérogène qui remet en question tant les grands discours
moins imprévisible. La société postmoderne ne conçoit donc plus le temps d'une façon
du pluralisme permet aux individus d'avoir une emprise sur leur propre vie immédiate.
et la conformité ne font plus sens, provoque de ce fait une désacralisation des discours
dominants.
féminisme peuvent être appréhendés suivant leur inscription dans cette époque
contemporaine. En effet, les groupes appartenant aux sociétés minoritaires, tels que les
peuples colonisés ou les femmes, vont réclamer leur droit de parole, alors qu'ils ont
publique, où s'édifient les fondements de la culture savante, les êtres assujettis ne sont
2 Janet M. Paterson, Moments postmodemes dans le roman québécois, Ottawa, Presses de l'Université
d'Ottawa, 1990, p. 1.
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unique vérité qu'il prétend enseigner, c'est-à-dire la supériorité absolue des instances au
Nous avons par la suite été en mesure de montrer que la littérature se veut un
support efficace pour mener cette entreprise révisionniste. L'analyse des deux œuvres
procédés scripturaux particuliers et des thèmes signifiants mis en œuvre. Si nous avons
spatiales et langagières dans l'examen d'un rapport de pouvoir singulier, nous avons
hypothèses introductives par l'étude de deux romans québécois écrits par des femmes.
Monette se présentent, au terme de notre démarche, comme deux textes qui exposent de
questionnement individuel imprégné d'un rapport nouveau entre soi et autre. Toutes
deux se sentent concernées par un nécessaire besoin de résistance, par une volonté de
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rencontre significatif, dont l'analyse, et les constats qu'elle a permis d'établir, entérinent
à la fois le discours unitaire des autorités impérialistes et celui des hommes contrôlants,
métarécit historique en réécrivant l'histoire d'une jeune femme ayant vécu au ISème
identitaire, concourt donc à rapprocher l' œuvre étudiée de la crise sociale actuelle.
Différente dans sa facture, l'œuvre de Madeleine Monette n'est pas pour autant
décide en effet de fuir les référents identitaires qui marquaient sa vie pour recommencer
langue, la protagoniste provoque un choc culturel qui lui permet de jeter un regard lucide
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conscientiser Martine et à la libérer une fois pour toutes des éléments qui brimaient sa
liberté individuelle, tels que les souvenirs de son père et de son amant violent. Le souhait
pluralité urbaine est constant, agit en quelque sorte comme une opposition aux multiples
relations de vassalité à laquelle elle était soumise. Mieux, l'héroïne en vient même à
prise de conscience sociale qui s'exprime chez l'héroïne vient de la sorte corroborer
Voilà donc deux romans québécois écrits par des femmes qui mettent en lumière
la plume pour consigner par écrit sa contestation, qui se verbalise de façon romancée
dans l'histoire de la rebelle Catherine Trestler. La seconde, de son côté, plie bagage et
force le dépaysement grâce auquel elle pourra retrouver son individualité. Dans chacune
des œuvres sont mis en relation les thèmes de l'histoire, de l'espace et de la langue, trois
synthèse des mouvements postcolonial et féministe permet donc d'aborder ces textes
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d'une façon nouvelle, alors que la contextualisation sociale se greffe à une prise de
suffisamment souple pour intégrer des œuvres romanesques issues d'un contexte de
étendu de textes québécois écrits par des femmes afin d'en vérifier l'adéquation avec
notre approche critique. De plus en plus reconnu et officialisé en tant que courant, tel
qu'en font foi les publications diverses qui s'y rattachent, le postcolonialisme est un
notre ère:
Il ressort de cette analyse que, mis en corrélation avec d'autres éléments socioculturels,
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