Rationalité de l'Homo Oeconomicus
Rationalité de l'Homo Oeconomicus
Bertrand Zancanaro
Bertrand Zancanaro
Mémoire
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Bertrand Zancanaro
2016
Université Paris I (Panthéon-Sorbonne)
UFR 10 (Philosophie) – Master 2 - Philosophie et société
Directeur de recherche : Emmanuel Picavet
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Introduction
théories elles-mêmes qui entendent rendre compte de ce qu’est la rationalité sont nombreuses
et parfois fort éloignées les unes des autres, preuve que sur un sujet d’une importance aussi
capitale et symbolique, une explication unifiée fait défaut. Par ailleurs, elle n’est pas un objet
par la rationalité elle-même. Elle est à elle-même son propre critère, en quelque sorte juge et
partie. S’interroger sur la nature de la rationalité, c’est donc opérer un retour de la pensée sur
reconnaître aucune limite à la rationalité, tant ses applications possibles et les objets auxquels
d’un agent, on est obligé de supposer cet agent comme étant lui-même rationnel, même de
façon minimale.
Pourtant, une définition claire et la plus exhaustive possible de la rationalité est nécessaire à
l’élucidation de nombreux problèmes qui occupent actuellement les sciences sociales parce
organisations. Parmi ces problèmes, celui qui nous intéresse particulièrement consiste à savoir
ce qu’est une action rationnelle, et corollairement, une action irrationnelle, si tant est qu’une
telle action existe. En effet, l’enjeu d’une telle interrogation ne réside pas dans la satisfaction
rationnelle n’est pas simplement la décrire, c’est aussi tenter de la modéliser, d’en extraire la
règle. La visée d’une telle tâche n’est pas simplement descriptive, elle est aussi normative,
c’est-à-dire qu’elle prescrit ce qui doit être. En effet, si certains exemples peuvent nous
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incliner à penser le contraire, agir de façon rationnelle, ou du moins éviter d’agir de façon
irrationnelle nous apparaît plutôt comme une bonne chose. La philosophie elle-même par sa
tradition a souvent cherché à démontrer que la raison doit être cultivée et opposée aux
qualifie dans bien des cas de déraisonnables. Même les penseurs qui ont exprimé des réserves
sur la possibilité pour la raison d’exercer un tel rôle se sont précisément exprimés dans le
langage de la rationalité. Par conséquent, analyser les rouages de la rationalité, c’est chercher
une définition de la dimension rationnelle de l’action, dans l’espoir d’aider à orienter nos
premier champ d’interrogation est relatif à la connaissance humaine, et il nous est utile pour
rationalité sous le premier angle revient à se demander quand est-ce qu’un individu ou un
comportement est rationnel, tandis que le second demande s’il est souhaitable que cet individu
montrerons comment elle a été formalisée par les sciences économiques et sociales. Nous
nous interrogerons ensuite sur la figure de l’Homo Oeconomicus, figure abstraite qui entend
lorsqu’elle est à l’œuvre. Nous explorerons par ailleurs le rapport entre rationnel et
raisonnable, pour savoir si la rationalité n’est qu’une affaire de cohérence entre moyens et
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fins. Nous verrons la pluralité des formes de rationalité. Nous nous interrogerons sur ce que
moderne.
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I. Rationalité et dimension pratique de l’action : les fins et les
moyens
Aristote et la délibération:
C’est dans la délibération que la rationalité semble nous apparaître à l’œuvre le plus
distinctement. En effet, la délibération consiste en une activité de la pensée qui se saisit elle-
Aristote analyse le raisonnement pratique, et la délibération sur laquelle il repose. S’il traite
de la rationalité, l’accent est donc mis sur sa dimension instrumentale, dont il identifie les
Aristote commence par distinguer les actions consenties et les actions non-consenties : ce
qui n’est pas consenti peut résulter de deux causes, à savoir soit la « violence » soit
physique de réaliser ce que nous voulons : autrui nous en empêche, ou bien s’oppose à
consentement d’une action, l’ignorance, consiste en un défaut de connaissance qui nous est
imputable. Aristote parle alors de principe extérieur et de principe intérieur à l’action non-
consentie : l’action non-consentie pour cause de violence tire son principe de l’extérieur,
c’est-à-dire d’une source extérieure à l’agent, là où ce principe est intérieur à l’agent quand le
consentement.
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Or Aristote évoque également l’existence de « cas litigieux », c’est-à-dire de dilemmes
moraux ou pratiques. Dans ce genre de situation, les données du problème à résoudre nous
sont accessibles, et l’on doit composer avec elles. Nous ne choisissons pas d’être placés dans
ladite situation, mais il nous est possible d’influer sur son dénouement en mettant en œuvre un
raisonnement pratique qui nous commande d’agir de telle ou telle façon, relativement à des
critères que nous prenons en considération et qui comptent pour nous. Ce raisonnement
pratique est par nature instrumental, dans la mesure où il consiste surtout en une pondération
facteurs Aristote prend l’exemple d’un décideur qui a la possibilité de commettre un forfait
pour sauver la vie d’individus à savoir des parents et des enfants. Il doit alors décider si la
survie de ces innocents passe avant ou après le respect des lois qui commandent de ne pas
commettre de forfait. La particularité de ce cas litigieux est que l’agent connaît d’emblée
l’issue de telle ou telle décision qu’il peut prendre : il peut prévoir les conséquences de ses
actes. Le problème évoqué par Aristote n’est donc pas celui de l’incertitude sur les moyens et
les conséquences de leurs mise en œuvre –que se passerait-il si l’agent décidait de commettre
Aristote prend alors un autre exemple de « cas litigieux » : faut-il pour un marin, se
séparer de sa cargaison en pleine tempête afin de délester son navire ? Aristote emploie ici
l’adjectif « intelligent » pour désigner les marins qui sont capables non seulement du
raisonnement pratique consistant à évaluer s’il faut ou non jeter la cargaison par-dessus bord,
mais qui, en outre, s’y résignent. La rationalité « intelligente » consiste donc pour Aristote
non seulement à traduire une situation contingente en des termes ou branches d’une même
alternative qu’il est possible de confronter les uns aux autres, mais de plus, à choisir le
moindre mal entre diverses possibilités. En effet, dans les deux exemples précédents, les
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situations sont « embrouillées », puisqu’aucune solution ne semble absolument avantageuse
pour l’agent, mais ses décisions demeurent consenties car celui-ci agit pour son intérêt propre
en choisissant le moindre mal, dans son propre intérêt. S’il se retrouve par un hasard
quelconque dans une épreuve qu’il n’a pas cherché à traverser, il peut agir de façon consentie
dans cette épreuve par l’exercice de son raisonnement pratique. Le philosophe définit donc
l’action consentie comme étant la conséquence d’un choix, action dont le mouvement
procède de l’agent qui n’agit pas par automatisme. Pourtant, la fin visée par l’action en
contexte « embrouillé » n’est pas une fin en soi, qui dans des conditions optimales serait
considérée comme valorisable. Elle est un pis-aller requis par l’adaptation à la contigence de
la vie quotidienne. Il faut ici rappeler que pour Aristote, le consentement n’implique pas
nécessairement la décision. Il y a des actes accomplis « sur le coup », dans l’immédiat, qui
peuvent être consentis, sans pour autant être le fruit d’une décision réfléchie, c’est-à-dire
temporalité, c’est-à-dire la médiation de d’une réflexion sur l’action à mener. Cette réflexion
décision délibérée et rationnelle avec ce qu’il nomme l’ « appétit », à savoir, les désirs, les
passions. C’est dans cette perspective que le philosophe oppose l’incontinent au continent :
l’incontinent « exécute ce que veut son appétit sans en prendre la décision, alors que le
continent, à l’inverse, décide ce qu’il exécute sans en avoir l’appétit »1. A travers cette
comme deux forces opposées l’une à l’autre. Il reste à savoir comment ils s’articulent et
peuvent interagir entre eux : « la décision peut contrarier l’appétit, alors que l’appétit ne se
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contrarie pas lui-même ». En d’autres termes, la délibération rationnelle peut réfréner le désir,
aller à son encontre, là où le désir seul ne peut aller contre lui-même. Partant du principe que
le désir oriente vers l’agréable et éloigne du pénible, la décision peut prendre le contrepied du
désir ou appétit, car elle n’a précisément pas pour objet l’agréable ou le pénible. La décision
peut agir contre l’appétit, mais l’inverse est impossible. Il est intéressant de confronter cette
thèse d’Aristote à la conception humienne selon laquelle la raison n’a pas prise sur les
passions, Hume affirmant en effet dans le second livre du Traité de la nature humaine que « la
raison est, et ne peut qu'être, l’esclave des passions; elle ne peut prétendre à d'autre rôle qu'à
La décision présuppose la délibération dont l’objet est nécessairement une chose que
l’on peut influencer par notre action, ce qui exclut les lois physiques immuables de la nature,
par exemple. La délibération est donc à visée pratique pour Aristote, et ne concerne que ce qui
dépend de nous et nous concerne. La forme de rationalité qui s’exprime dans ce qu’Aristote
qu’elle porte sur les moyens en vue de réaliser une fin, et non cette fin donnée : « nous ne
délibérons pas des fins, mais des moyens pour y parvenir »3. La délibération a donc une
fonction purement instrumentale, et non téléologique : « une fois qu’on a posé la fin, on
regarde la question de savoir comment et par quels moyens on peut l’atteindre et si plusieurs
moyens paraissent en mesure de l’atteindre, on examine quel est le plus facile et le plus
beau ». En revanche, la délibération d’aboutir à une prise de décision qui, elle, peut aller à
l’encontre de l’appétit, des désirs, des passions. Le rationnel rejoint en quelque sorte le
3 (p89)
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La morale rationnelle chez Kant :
Dans Les Fondements de la métaphysique des mœurs, publié quatre ans après la
première édition de la Critique de la Raison pure, Kant jette les bases d’une étude sur les
principes a priori de la moralité. Son projet est de mettre en évidence les principes purement
rationnels et donc universels d’une moralité qui ne soit fondée sur aucune connaissance
empirique, une moralité pure, indépendante des situations contingentes. Kant distingue
philosophie : la Physique ou « philosophie naturelle » qui est science des lois de la nature,
l’Ethique qui est science des lois de la liberté, c’est-à-dire de l’agir humain, et qui peut porter
le nom de « philosophie morale », et pour finir, la Logique qui s’intéresse aux lois formelles
d’exercice de la raison. Par ailleurs, les connaissances rationnelles auxquelles ces différentes
branches permettent d’accéder sont de deux types différents : elles sont formelles lorsque,
sans objet, elles porte sur « la forme de l’entendement et de la raison » eux-mêmes. Ce type
de connaissance procède d’un mouvement auto-réflexif de la pensée, qui n’a pas besoin
d’objet extérieur. Elles peuvent également être matérielles, lorsqu’elles portent sur un objet
défini et sur les lois auxquelles il est soumis. Par ailleurs, Kant opère une distinction entre les
Empirique signifie que la connaissance s’appuie sur des principes tirés de l’expérience, alors
qu’une branche dite « pure » expose ses principes a priori, c’est-à-dire sans aucune référence
à l’expérience et aux principes tirés de l’expérience dans lesquels elle pourrait venir se
réaliser. La Physique et l’Ethique relèvent toutes deux de la philosophie matérielle, car elles
se rapportent à un objet défini, la Nature en tant qu’elle impose ses lois dans le premier cas,
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ou dans le second cas l’agir humain en tant que l’homme peut imposer sa volonté et assurer
sa liberté dans le second cas. La Logique relève de la philosophie formelle. Elle n’a pas
d’objet défini, bien qu’elle soit requise d’une certaine manière pour les deux autres types de
philosophie. Elle relève d’une connaissance pure uniquement : s’intéressant à l’aspect formel
de la pensée elle-même, et révélant les règles universelles de cette pensée, elle ne peut faire
appel à des données ou des principes empiriques, tirés d’une expérience qui présuppose
l’existence même de la pensée logique. C’est donc la seule discipline philosophique qui ne
science des lois de la nature, et l’Ethique, philosophie morale qui est science des lois de la
liberté ont chacune une partie « pure » et une partie empirique. La partie pure de la Physique
est la métaphysique de la nature, tandis que la partie pure de l’Ethique est la métaphysique des
mœurs. La partie empirique de la physique et de l’éthique tient son existence d’une fait que
physique et éthique se rapporte à des « objets déterminés de l’entendement ». Dans tous les
cas, il existe des lois ou des règles : les objets de la physique sont soumis aux lois naturelles,
les objets de l’éthique sont soumis aux lois de la liberté. La raison et l’entendement sont
soumis à des règles universelles que la logique se propose d’étudier. Est-ce à dire que la
Logique se rapporte à un objet ? Selon Kant, non. C’est par la raison et l’entendement que
nous saisissons les objets extérieurs, et pouvons comprendre les lois auxquels ils sont soumis.
Si cette cartographie de la philosophie telle que la propre Kant paraît intéressante dans
la présente analyse, c’est qu’elle isole la philosophie morale d’une part, qu’elle montre la
a priori. Les fondements de la métaphysique des mœurs ont pour vocation de préparer l’étude
des principes de la moralité pure, ou métaphysique des mœurs. Le fait est que, pour Kant, on
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situationnelle, contingente, pour trouver les principes de la moralité véritable, c’est-à-dire une
moralité qui, en tant qu’elle est rationnelle et universelle, vaut pour tous les êtres rationnels et
toutes les situations. Kant va donc interroger ce qu’est la valeur morale d’une action. En effet,
Kant considère que les hommes s’arrangent souvent avec la moralité. L’action qu’ils
considèrent comme moralement bonne est, de son point de vue, souvent dépourvue de valeur
maximisation de l’utilité personnelle avant tout. A l’inverse, Kant entend fonder la morale sur
anthropologique ou pratique, duquel on ne saurait tirer aucune maxime universelle, ayant une
véritable valeur morale, c’est-à-dire, pouvant fonder une obligation. C’est le projet de la
Métaphysique des mœurs que de trouver les principes a priori de la morale. Pour ce faire, il
faut donc d’abord désolidariser la partie pure a priori, de la partie pratique a posteriori.
Comment les principes purs de la morale vont alors pouvoir s’incarner dans la pratique, c’est
principe de la morale provient de la raison, et vaut, en tant que tel, pour tout être raisonnable,
c’est-à-dire qu’il vaut pour tout homme, indépendamment des « circonstances où il est placé
dans ce monde »4. Par conséquent, c’est dans une raison pure que l’on trouve le principe de la
morale véritable et non dans des raisons empiriques contingentes. Donc Kant distingue bien la
philosophie morale sous des aspects différents (pur et empirique), la métaphysique des mœurs
circonscrit son champ d’étude à la nature de l’homme tel qu’il est, dans telles ou telles
circonstances données. La métaphysique des mœurs permet d’identifier les lois morales a
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priori valables pour un être raisonnable, et indépendamment des circonstances où leur
application est possible ou non. Mais identifier de telles lois ne suffit pas à produire l’action
bonne, puisque « concevoir l’idée d’une raison pure pratique » (p52) est une chose,
l’appliquer concrètement dans la conduite quotidienne en est une autre. Selon Kant, seule une
« volonté bonne » peut être tenue pour moralement bonne. En effet, c’est dans la pureté de
l’intention que se révèle la moralité. Le philosophe élabore une théorie morale non-
conséquentialiste, puisqu’agir en conformité avec la loi morale ne suffit pas. Kant distingue le
l’utilité, en montrant que ce qui est utile à l’obtention de quelque avantage peut s’avérer
moralement mauvais. Il y a donc ce qui rend heureux et ce qui rend digne d’être heureux, à
savoir la vertu. Kant va rapprocher la vertu morale du souverain Bien. La bonne volonté a
chez Kant une valeur intrinsèque, c’est-à-dire qu’elle tire sa valeur du fait qu’elle est bonne,
avant d’être utile. L’exemple en est que la volonté au service de l’utile n’est pas toujours
employée pour le Bien, et que des vertus utilitaires qui, pourrait-on dire, facilitent le succès de
l’action -Kant prend l’exemple du sang-froid- peuvent être utilisées pour de mauvaises
raisons, avec de mauvaises intentions. Il est donc intéressant de noter que Kant distingue la
rationalité purement instrumentale que donne à voir un agent adaptant des moyens à des fins,
et une rationalité propre à la fin elle-même de l’action. Kant insiste sur le fait que la réussite
des actions entreprises par le truchement d’une volonté humaine n’est pas un critère pertinent
de la valeur morale de cette volonté. Il privilégie l’intention aux conséquences, ce qui revient
naturellement à évaluer une volonté d’après son intention et non pas ses réalisations.
On peut donc dire que Kant fait de la raison la pierre d’angle de la morale, du moins
en ce qui concerne le principe de ce qui est moralement bon. Néanmoins, il ne distingue pas,
dans les fondements de la métaphysique des mœurs, entre la Raison -qui s’oppose
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consiste pour une volonté d’action donnée, à se doter des meilleurs moyens pour réaliser
l’objectif fixé. En effet, son projet n’est pas, dans Les Fondements de la métaphysique des
prise en compte de tels ou tels facteurs contingents. Cette prise en compte est l’objet d’étude
à la nature de l’homme, et les conditions particulières dans lesquelles il est appréhendé. Ici, la
morale est appréhendée du côté de son principe premier, qui est le « moralement bon », la
réalisations, même si celle-ci était complètement incapable de « faire aboutir ses desseins ».
Sa valeur est intrinsèque, « l’utilité ou l’inutilité ne peut en rien accroître cette valeur »5. La
sont des fins utiles, là où la morale n’est pas du domaine de l’utile. Kant pose que les hommes
sont doués de raison et de volonté. Il distingue donc les deux facultés. Selon lui la raison n’a
pas pour finalité de nous montrer la voie vers le bonheur, la conservation de soi ou le bien-
être, puisque la raison nous sert à cela bien moins que l’instinct. Sa destination est donc de
saisir les principes de la morale, pour nous permettre de mettre en œuvre une bonne volonté :
« La nature aurait empêché que la raison n’allât verser dans un usage pratique et n’eût la présomption,
avec ses faibles lumières, de se figurer le plan du bonheur et des moyens d’y parvenir ; la nature aurait
pris sur elle le choix, non seulement des fins, mais encore des moyens même, et avec une sage
prévoyance elle les eût confiés ensemble simplement à l’instinct. »6
Pour Kant, la fin ultime de l’homme est d’atteindre le souverain bien qui réside dans la plus
pure moralité. Tâcher d’atteindre le bonheur par la raison est non seulement inefficace
-puisque la raison n’est d’aucun secours dans ce cas- mais c’est également passer à côté de la
véritable destination de la raison, qui est de saisir la pure morale et d’agir pour elle. La raison
5 Id.
6 Id.
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est un bien mauvais auxiliaire de vie en vue d’accéder au bonheur : en effet, la volonté qui se
fixe sur des objets particuliers, en vue de la satisfaction des besoins, n’est pas bien gouvernée
par la Raison. On peut penser au phénomène de l’incontinence, dans lequel un agent ayant
toutes les meilleures raisons du monde d’effectuer une action ne parvient pas à passer à l’acte.
Par ailleurs, l’instinct serait meilleur dans ce rôle que la raison, puisque la certitude naturelle
de ce qui est bon pour nous, et concourt à notre conservation, notre bien-être et notre bonheur,
se dispenserait de l’avis de la raison. Toutefois, pour Kant, la raison a tout de même une
puissance pratique. C’est une puissance pratique, en ce qu’elle sert à l’agir humain, et non pas
uniquement à la connaissance, à la théorie. Donc il faut bien que la raison serve l’action, soit
une faculté qui oriente l’action. C’est pourquoi Kant définit la raison comme une puissance
« […] puisque néanmoins la raison nous a été départie comme puissance pratique, c’est-à-dire comme
une puissance qui doit avoir de l’influence sur la volonté, il faut que sa vraie destination soit de
produire une volonté bonne, non pas comme moyen en vue de quelque autre fin, mais bonne en soi-
même ; c’est par là qu’une raison était absolument nécessaire, du moment que partout ailleurs la
nature, dans la répartition de ses propriétés, a procédé suivant des fins. » 7
Le bonheur chez Kant consiste plus ou moins en une somme de satisfaction. C’est donc une
idée vague et flottante, dès lors que l’on ne respecte pas, par le biais de la volonté bonne,
certains devoirs, qui excluent d’eux-mêmes certaines inclinations que nous pourrions être
tentés de suivre. Le bonheur est lui-même une inclination, mais généralement, nous pouvons
le confondre avec les plaisirs sensibles particuliers, et nous sommes tentés de satisfaire nos
besoins sensibles à mesure qu’ils se présentent. Il y aurait donc un amour pathologique, relatif
aux plaisirs des sens, et un amour pratique, qui se commande, « qui réside dans la volonté et
7 Id.
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non dans le penchant de la sensibilité, dans des principes de l’action et non dans une
Nous avons vu que Kant consacre une analyse importante au rapport entre raison,
rationalité instrumentale ou pratique, et question des fins à savoir la morale. Nous pouvons
retenir de sa thèse que la rationalité revêt un caractère universel. En effet, c’est par l’usage
d’une raison pure pratique que l’on identifie un principe moral pur qui oriente la volonté et
toute inclination, donc de tout besoin à satisfaire. Etant donné que cette rationalité pure ne
part pas des inclinations comme autant de besoins à satisfaire, mais du principe de la volonté
bonne, c’est-à-dire de la loi morale comme moralement bonne, elle est censée être
raison : le rationnel et le raisonnable sont encore trop proches l’un de l’autre, si bien que l’on
peut dire à ce stade qu’un comportement ou un individu est rationnel s’il obéit à des principes
de la raison, dont on peut préciser qu’ils visent le Bien moral. Il faudra attendre l’essor des
8 Id.
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II. Sciences sociales, Théorie du Choix Rationnel et hypothèse de
l’Homo Oeconomicus
le champ des sciences humaines et sociales, en particulier en sociologie et dans les sciences
et les critiques qu’elle a pu essuyer. Nous nous intéresserons à la fiction abstraite de l’Homo
instrumentale. Nous confronterons cette figure de l’Homo Oeconomicus aux critiques les plus
récurrentes qui ont pu être formulées à son encontre, afin d’identifier les limites de ce
paradigme, et lui restituer, précisément, son statut de paradigme. Nous nous interrogerons
pour finir sur la nature de cette fiction abstraite de l’homo oeconomicus, en nous demandant
s’il s’agit d’un postulat, d’un précepte ou outil pratique, ou bien s’il n’est pas une proposition
dérive normative de l’activité des sciences économiques qui l’ont fait naître. Les sciences
L’enjeu est de parvenir à dégager des règles universelles du comportement humain sous
certains angles particuliers et propres à chaque discipline, afin d’expliquer et de prévoir les
encore la psychologie disposent chacune de leur angle d’étude, de leur prisme propre à partir
duquel elles abordent le comportement humain. A la manière des sciences de la nature, les
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sciences humaines qui s’intéressent au comportement humain cherchent à obtenir une
reconnaissance et une légitimité par rapport aux conclusions auxquelles elles aboutissent.
Dans cette perspective, elles ont pour ambition de découvrir des lois universelles quasi-
physiques. Découvrir ces lois est la tâche du théoricien, qui part de postulats et formule des
hypothèses pour ensuite les vérifier par l’expérience, et si possible en dégager des lois ayant
une fonction explicative voire prédictive. Tout d’abord, il faut préciser ce que nous entendons
ici par comportement humain. En tant qu’individus, nous agissons tous les jours en fonction
de buts que nous nous fixons plus ou moins consciemment. Nos actions sont donc pour
certaines d'entre elles des moyens de réaliser une ou plusieurs fins qui comptent pour nous, et
pour lesquelles lesdites actions ne sont que des moyens pour les réaliser, et pas des fins en
elles-mêmes. Sans entrer dans les détails qu’explore la philosophie de l’action et plus
précisément l’ontologie de l’action, on peut avancer que certaines actions sont des fins en soi,
quand d’autres ne sont que des moyens, c’est-à-dire des étapes nécessaires à la réalisation
d’un objectif plus lointain. Cette distinction entre fin et moyen est fondamentale pour toutes
les sciences ayant pour objet d’étude les individus et leurs actions, c’est-à-dire le
comportement humain. Elle est par ailleurs centrale dans la question de la rationalité. En effet
les théoriciens des sciences économiques et sociales appellent cette faculté d’adaptation des
Nous nous intéressons dans les lignes qui suivent à cette rationalité instrumentale telle
qu’elle est décrite par les sciences sociales, et en particulier les sciences économiques et la
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De la Raison à la rationalité : les étapes de la formalisation par les sciences sociales
raison est en quelque sorte normative. Il s’agit d’une faculté qui prescrit. La rationalité
renvoie quant à elle à une certaine logique des comportements humains à laquelle on
s’intéresse dans un esprit scientifique. Il serait donc possible d’en dégager des règles. Le
chercheur qui se penche sur la rationalité en formule des théories, les soumet à l’examen, à la
réfutation, tente d’apporter des preuves, des exemples à ces propos. Il est amené à formuler
postulats. La question de la rationalité intéresse toutes les sciences sociales et toutes les
sciences humaines : c’est par la raison que l’on explique, que l’on prouve, que l’on cherche et
que l’on se pose des questions. On élabore des systèmes, on utilise le discours argumentatif.
nombre d’hypothèses que l’examen le plus sévère permettra seul de confirmer ou d’infirmer.
Ceci nous amène au problème de l’axiome dans les sciences sociales : chacune d’entre elles
nature humaine, quasi-indémontrable, mais dont l’évidence semble incontestable. Ce trait est
chaque fois différent : l’instinct sexuel dans le cas de la psychanalyse freudienne par exemple,
sociales, ou encore l’amour-propre. Cette a abondance d’axiomes en compétition les uns avec
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les autres conduit selon Boudon à un flottement dans les sciences sociales, puisque personne
consisterait en une explication du comportement d’un individu par des forces qui le dépassent,
rationalité de la part de l’agent. Selon Boudon, la rationalité est une déclinaison de la raison
L’idée de sagesse renferme la croyance selon laquelle la raison peut dominer les passions, les
réfréner. Par la suite, la raison devient peu à peu un instrument qui permet de se représenter le
réel tel qu’il est. On s’interroge sur son efficacité. C’est dans cette optique que Kant dans la
Critique de la raison pure se demande ce que peut penser la raison pure, c’est-à-dire privée de
toute expérience et du concours des sens. La raison pure peut-elle se satisfaire d’elle-même ?
Il faut donc ici introduire une distinction entre connaissance et action : pour Kant, la raison
représentation fiable du monde. La raison pratique kantienne quant à elle, guide l’action. Peu
à peu on assiste à une sorte de glissement conceptuel de la raison vers la rationalité. Boudon
modéliser le recours aux probabilités pour faire face à l’incertitude, dans une optique d’utilité
espérée. La théorie des jeux pousse quant à elle la théorie de la décision plus loin : elle change
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d’autrui devient alors une variable supplémentaire que le décideur doit intégrer dans son
dans la science économique : celle-ci thématise le calcul d’intérêt, et pose comme principe
premier le fait que l’individu est mû par la recherche de son intérêt personnel. L’individu
serait supposé égoïste. Pour finir, la psychologie cognitive s’intéresse aux biais cognitifs qui
mènent à un résultat contraire à ce que l’on s’attendrait à observer si l’on respectait le principe
même de rationalité. Il faut noter qu’avec la théorie de la décision sont posées les bases d’une
science normative de l’action, au sens de ce qui prescrit telle ou telle action en fonction de
certains critères. Aussi bien la théorie de la décision que la théorie des jeux participent d’un
mouvement dont une des ambitions est démonstrative : « il ne s’agit plus d’évoquer la raison
en des termes généraux, mais de déterminer ce qu’elle recommande de faire dans des
conditions précises de risques et d’incertitude »9. Nous nous intéresserons dans les lignes au
à la rationalité. Issue des travaux en sciences économiques et sociales, elle se concentre sur la
analyse profonde de Raymond Boudon, sociologue français qui a consacré la majeure partie
une théorie de cette rationalité qui soit assez universelle pour unifier les sciences sociales. La
terme de « rationalité », et c’est dans cette optique qu’elle est analysée dans la présente étude.
9 R. Boudon, (p12)
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En particulier, nous nous appuyons sur elle pour formuler une réponse aux questions
quelles conséquences en tirer ? S’il s’avère que seul ce qui relève d’un calcul coût-bénéfice
est rationnel, alors bon nombre de conceptions, d’actions ou de croyances humaines doivent
être décrétées irrationnelles en tant qu’elles échappent à cette logique de calcul. L’idée est
donc de concevoir la nature de ce qui peut faire contrepoids à l’égoïsme maximisateur que les
La Théorie du Choix Rationnel –à laquelle nous ferons référence par son abréviation
traditionnelle « TCR »- est une théorie qui s’est développée en sciences sociales, notamment
manières d’expliquer les phénomènes sociaux, à savoir par une approche « atomiste », ou par
une approche « holiste ». L’approche holiste entend considérer et étudier les phénomènes
sociaux comme des entités sui generis, lesquelles sont intrinsèquement différentes de la
somme des entités qui les constituent. En d’autres termes, ce qui est du domaine du collectif
relève pour l’approche holiste, d’une entité irréductible à la combinaison des actions
individuelles qui sont supposées le constituer. L’atomisme prend quant à lui le contrepied de
la conception holiste. Dans cette perspective, la TCR se concentre précisément sur l’individu
et sur ses raisons d’agir, pour expliquer ensuite les phénomènes sociaux. La TCR est dérivée
postulats sont différents. Si elle s’est imposée comme une théorie dominante de la rationalité,
c’est qu’elle présente plusieurs attraits : l’atout majeur de la TCR est qu’elle porte l’espoir de
démythifier la réalité sociale, puisqu’elle semble apporter une réponse définitive à la question
l’action rationnelle sur laquelle elle se fonde, toute question supplémentaire est inutile : un
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agent agit de telle façon plutôt que de telle autre car cela est plus avantageux pour lui, car il a
de bonnes raisons de le faire. Selon Boudon, la TCR propose des explications « sans boîte
noire » du comportement d’un individu. Par ailleurs, la TCR est séduisante car le postulat du
calcul coût-bénéfices la rend éligible au formalisme d’un point de vue mathématique. Il est en
effet possible de bâtir des fonctions d’utilité qui sont supposées éclairer les actions
Dans son contenu, cette théorie intègre au moins trois postulats, auxquels il est possible
d’en ajouter d’autres. L’ordre de présentation des postulats n’est pas arbitraire, car chaque
nouveau postulat interagit avec le ou les précédent(s) pour modifier la portée de la théorie. Le
premier postulat (P1) est celui de l’individualisme. Il est fondamental et premier en ce que son
contenu indique que les phénomènes sociaux sont compréhensibles en tant que constitués
l’individu, de ses actions et de ses choix, pour expliquer ceux-ci, mais aussi les phénomènes
sociaux et collectifs dont ils participent. Cela ne signifie pas que les individus ne peuvent pas
être influencés par des entités collectives, mais que la clé de compréhension de ces entités et
découvrir le sens qu’ils revêtent pour l’individu. Le postulat de la compréhension ajoute qu’il
Vient ensuite le troisième postulat (P3), à savoir le principe de rationalité, qui nous
intéresse particulièrement dans la présente étude. Il signifie que l’individu a de bonnes raisons
23
de faire ce qu’il fait ou de croire ce qu’il croit. On voit que le postulat de la rationalité est ce
qui permet au postulat de compréhension de tenir. Etant donné qu’on suppose la rationalité
chez les agents que l’on étudie, on peut en principe expliquer leurs comportements au moyen
assuré de pouvoir rejoindre l’agent, et son action resterait à jamais un mystère, hermétique à
satisfaisante de la TCR. Les postulats suivants s’ajoutent à ces derniers pour les compléter,
explicative.
pour l’agent dans les conséquences de cette action, et non dans cette action-même. Ce postulat
vient compléter (P3) en renforçant l’idée que la rationalité dont il est ici question est une
rationalité instrumentale : l’action est considérée comme un moyen, une étape vers la
réalisation d’un objectif de l’agent. Elle n’est pas une fin en soi, et son sens réside bien dans
ses résultats. C’est en ce sens que la rationalité qui est à l’œuvre dans le choix de la mise en
œuvre de telle ou telle action est instrumentale : elle est un outil pour décider de l’action à
suivre, action qui est elle-même un moyen. Reconnaître ce quatrième postulat, c’est s’orienter
vers une conception instrumentale du choix rationnel, dont nous verrons par la suite qu’elle ne
va pas de soi.
Cependant, il est encore possible d’affiner la théorie avec les cinquième et sixième
postulats. Le cinquième postulat (P5), dit « postulat de l’égoïsme » pose que, parmi les
conséquences possibles de l’action, celles qui font sens pour l’agent sont celles qui le
agent de sélectionner les conséquences possibles de son action. C’est un postulat relatif à la
24
modalité de sélection. Le sixième et dernier10 postulat (P6) le complète à son tour, en posant le
calcul coûts-bénéfices (CCB) comme critère de détermination employé par un agent pour
orienter son action en privilégiant son intérêt propre. On voit donc qu’en reconnaissant la
validité des postulats (P4) à (P6), on aboutit à une version étendue de la TCR selon laquelle
un individu privilégie telle ou telle action car elle implique les meilleures conséquences, à
savoir que la somme espérée des coûts et des bénéfices pour cette action sont optimales pour
lui.
les postulats que les théoriciens sont prêts à y intégrer. Les grandes orientations comprennent
version qui fait de l’égoïsme une hypothèse sérieuse d’étude, ou encore la version que
Boudon dit être privilégiée par les économistes et les sociologues, et qui intègre aux
précédents postulats celui du calcul coûts-bénéfices. Dans tous les cas possibles, on voit que
la TCR ne dit rien du contenu des intérêts et des préférences des individus. Bien au contraire,
10 Dans « Théorie du choix rationnel ou individualisme méthodologique ? », Boudon cite deux autres
postulats qu’il est possible d’intégrer à la théorie du choix rationnel, à savoir le postulat de la « volonté de
puissance », et le postulat de l’ « intérêt de classe ». Ces postulats précisent encore le contenu des intérêts et
des préférences de l’agent, et y reconnaissent des restrictions. Comme l’explique Boudon, « les
sociologues d’inspiration nietzschéenne et/ou marxienne, [peuvent reconnaître] que le sujet est tenaillé par
la volonté de puissance et/ou qu’il est avant tout concerné par ses intérêts de classe ». Le contenu de ces
postulats s’écartant nettement du propos qui est ici le nôtre, nous ne leur accordons pas de traitement
détaillé.
25
Boudon montre que plusieurs phénomènes sociaux restent incompréhensibles si l’on
que l’on aborde certains phénomènes sous l’angle de la TCR. Le premier de ces paradoxes,
bien connu des sociologues, est celui du vote. Le constat est le suivant : puisque la probabilité
pour un électeur que son vote soit décisif vis-à-vis de l’issue d’un scrutin dans un contexte où
les électeurs sont très nombreux, pourquoi vote-t-il ? Ce constat fait figure de contre-
est tellement élevée que son vote ne soit pas décisif, et qui plus est, que l’issue du scrutin soit
différente de celle qu’il souhaite, que l’on ne peut pas expliquer pourquoi un si nombre
d’individus continuent à voter. L’idée est qu’il doit exister d’autres explications du vote qui ne
reposent pas sur une interprétation conséquentialiste de l’action de voter. Pour rendre raison
du fait que les électeurs continuent dans une large mesure à s’impliquer dans la vie politique
et publique de leur état, on peut par exemple avancer l’hypothèse de biais cognitifs qui
existent, et qui ont pour résultat que les individus croient que leur vote a du poids. Les biais
cognitifs dont on parle ici sont en l’occurrence des croyances erronées que les agents
conséquentialiste prédit : ils continuent à voter, même si cela a de fortes chances de leur être
inutile. On peut par ailleurs expliquer le paradoxe du vote sur la base de ce que l’on appelle
que les probabilités pour que leur voix soit décisive sur l’issue du scrutin, car le risque qu’ils
encourent à ne pas voter est plus grand que celui impliqué par le fait de voter. L’action de
voter est alors le fruit d’une délibération rationnelle de l’électeur. Celui-ci opère une
pondération des risques selon les probabilités de succès ou d’échec de son vote, et y intègre
une échelle d’avantages et de coûts qui lui indique qu’il a tout intérêt à voter, quand bien
26
même le candidat de son choix ne sortirait pas gagnant du scrutin. Ce raisonnement inspiré
par Pascal repose sur une logique basée sur le risque et le regret, et sur un principe de
Enfin, on peut expliquer le comportement en apparence irrationnel de l’électeur par le fait que
l’acte de voter n’est pas uniquement un moyen d’élire un candidat. En d’autres termes, le vote
aurait une valeur expressive en plus d’une valeur utilitaire pour les individus, et le fait que
un citoyen à accomplir son devoir civique, à soutenir le parti de son choix, et à s’engager dans
la vie politique et publique de son état, quelle que soit les conséquences de cette implication.
On aurait sans doute plus de mal à formaliser et modéliser une telle explication fondée sur des
valeurs que celle fondée sur les conséquences attendues de l’action, mais on doit lui
d’influence au sein de leur pays. Dans les pays occidentaux, Boudon avance que le degré de
corruption et de trafic d’influence demeure en fait plutôt faible, et que si les coûts doivent en
être assumés par les contribuables, ce coûts sont aussi plutôt faibles. Pour lui, la stricte
application d’une TCR instrumentale ne permet pas de comprendre pourquoi la plupart des
le trafic d’influence sont des actes graves et moralement répréhensibles, alors qu’ils n’en sont
pas directement victimes, et en constatent très peu voir pas du tout les effets néfastes dans leur
vie quotidienne. Une explication possible de ce phénomène est que s’ils ne sont pas
directement touchés par la corruption, ils peuvent la dénoncer au nom d’une certaine
27
intrinsèquement mauvaises, et moralement condamnables. Il est à noter que le trafic
d’influence ou la corruption sont des exemples parmi d’autres d’un type de phénomène plus
large, à savoir les phénomènes d’opinion. Les phénomènes d’opinion renferment l’idée que
les acteurs sociaux sont couramment appelés à émettre, ou émettent d’eux-mêmes des
opinions sur des phénomènes qui ne les concernent pas directement. Comment expliquer que
des individus que l’on suppose égoïstes et maximisateurs de leur intérêt propre, possèdent et
expriment régulièrement des opinions bien pesées sur des phénomènes dont ils n’ont pas à
sentir les effets directs ? Boudon explique que de telles opinions constituent ce qu’il appelle
des « croyances prescriptives non-conséquentialistes », et qu’en tant que telles, la TCR peine
à les expliquer. Enfin, il est également possible de rencontrer des cas de figure où un agent
agit contre son intérêt personnel maximal, en refusant d’user de son pouvoir décisionnel pour
maximiser ses gains économiques ou autre, mais en choisissant au contraire d’agir au nom
d’un principe moral tel que le respect des autres, la justice, l’intégrité… Cette rationalité des
valeurs, ou rationalité axiologique comme l’appelle Boudon, constitue en ce cas une sorte de
En réalité, la critique que Boudon formule vis-à-vis des versions élargies de la TCR
illustre une de ses plus grandes lacunes, à savoir qu’elle est incapable d’expliquer les
croyances des individus, qui prennent pourtant une part extrêmement importante dans leurs
processus de délibération. Elle fait également peu de cas des préférences et des intérêts des
individus, qu’elle considère comme des données qu’elle n’a pas à expliquer, et dont elle n’a
28
pas à chercher la provenance ou la valeur, la validité intrinsèque. Non seulement les contre-
de la TCR, mais ils posent par ailleurs une question essentielle. La rationalité se résume-t-elle
à la rationalité instrumentale ?
« il faut donc privilégier l’Individualisme Méthodologique [qui reconnaît uniquement les trois
premiers postulats] et rejeter la TCR et ses variantes, qui ne sont pas assez générales. Le modèle de
l’IM limité aux postulats P1 à P3 permet en effet d’échapper aux difficultés de la TCR. Il est, lui,
effectivement général. Selon ce modèle, l’acteur doit être considéré en principe comme ayant des
raisons fortes de faire ce qu’il fait et de croire ce qu’il croit. Mais c’est dans certains cas, et dans
certains cas seulement, que ces raisons concernent les conséquences de l’action, c’est-à-dire que
l’acteur prend particulièrement en compte celles qui sont liées à ses intérêts, et qu’il peut tenter de
soumettre ces conséquences à un calcul coût-bénéfice. Dans d’autres cas, les raisons de l’acteur sont
de caractère cognitif (comme lorsqu’il s’oppose à une théorie qui ne le concerne pas dans ses intérêts
mais lui paraît faible) ou axiologique (comme lorsqu’il approuve une action qui ne le concerne pas
dans ses intérêts parce qu’elle obéit à certains principes) »11
maximisatrice que peut prendre la rationalité instrumentale dans certains cas, telle que la pose
difficultés, afin de remettre en perspective un certain nombre de ses postulats quant à la nature
humaine.
29
III. L’Homo Oeconomicus et l’hypertrophie de la rationalité
instrumentale : dimension économique, maximisation et égoïsme
que l’agent est libre de choisir entre plusieurs actions à effectuer. Par ailleurs, il connaît les
conséquences de chacune des possibilités d’action qui s’offrent à lui. On suppose en outre que
rationalité économique veut que l’individu effectuera l’action qui lui est la plus avantageuse,
c’est-à-dire qui permet au mieux de maximiser ses bénéfices, pour le coût le plus faible
possible. Ce principe est donc un principe de pondération des facteurs relatifs aux différents
choix possibles, et c’est en cette pondération que repose l’idée de choix rationnel ou de
décision rationnelle.
suggéré l’idée que la maximisation de l’intérêt propre de l’individu est centrale dans le
30
comportement humain. L’Homo Oeconomicus donne à voir, par une fiction abstraite, qui est
cet individu pour qui la dimension économique de l’action est primordiale, et inévitable dans
son comportement. Ce paradigme repose donc profondément sur l’hypothèse d’un égoïsme
ont remis en question la validité d’un tel postulat sur l’égoïsme naturel de l’homme, il existe
de sérieux arguments qui vont en son sens. Il s’agit dans les lignes qui suivent de confronter
ces points de vue différents, pour affiner notre analyse de la rationalité, afin qu’elle puisse
inclure une dimension économique qui existe de fait, sans toutefois dériver vers des
Le postulat de l’égoïsme
thématique de l’égoïsme du comportement humain. Cette analyse est reprise par Pierre
« Le besoin a pour corollaire la rareté, rareté des biens en général. Cette rareté est source de conflit :
Hume, après Hobbes et sans doute bien d’autres, marque cette évidence : certaines ressources, quelles
qu’elles soient, peuvent être l’objet de disputes entre les individus qui ne s’accorderaient pas quant à
leur jouissance, c’est-à-dire dans une situation d’absence d’unanimité »12.
Pour Hume, l’homme est un être de désir. Ce désir s’explique par une insatisfaction chronique
que chacune des actions de l’homme va avoir pour objectif de réduire. Donc, chaque action
31
vise la satisfaction d’un besoin, ou d’un manque, qui s’explique lui-même par la rareté.
L’action est toujours poursuite d’un avantage, sinon, les individus n’agiraient pas. C’est ce qui
pousse Hume à affirmer l’égoïsme ontologique de toute action. Cet égoïsme est formel, en
tant qu’il tient à l’essence même de l’action : l’action ne peut jamais être désintéressée. Pour
illustrer cette position, on peut dire que si un individu préfère une action x altruiste, à une
action y égoïste, un observateur extérieur remarquera tout de même que cet individu préfère x
à y. Peu importe la nature de ses raisons de préférer x à y, il choisit x car x présente pour lui un
plus grand avantage qu’y, et l’on peut dire qu’il est intéressé par x, plus que par y. C’est ce que
l’on peut entendre par un égoïsme ontologique ou formel, de toute action humaine. Par
ailleurs, ceci étant posé, Hume expose l’égoïsme substantiel, qui lui tient au contenu même de
L’égoïsme substantiel caractérise une action qui est effectuée en vue de la satisfaction de
l’intérêt propre de l’individu, sans égard pour les intérêts d’autrui. Si chaque action est
formellement égoïste, recherche d’un avantage pour l’agent, force est de constater que
certaines actions renferment en elles-mêmes des motivations plus ou moins tournées vers
l’intérêt d’autrui, prenant plus en compte cet intérêt au détriment de celui de l’agent, que
d’autres. Toutefois, Pierre Demeulenaere rappelle que le modèle de Hume entend ménager la
faire croire :
« Hume écarte une erreur d’interprétation importante. En effet, nous avons vu que toute action
émanait, par définition, de la recherche d’un plus grand avantage : on pourrait en déduire que toute
action est inévitablement égoïste puisqu’elle est entreprise par un individu qui recherche son
avantage ; cependant, dans la mesure où les objets mêmes de l’avantage sont hétérogènes, et
représentent un plus ou moins grand bien pour autrui, on ne saurait traiter les actions qui les
poursuivent comme équivalentes en leur intention. […] Aussi ne peut-on réduire toute action à une
absence tautologique d’altruisme, puisqu’au contraire les différentes actions peuvent être, de manière
variable, plus ou moins favorables à autrui, cette faveur pouvant être plus ou moins intentionnelle et
plus ou moins recherchée par autrui qui se réjouit alors de ses bienfaits »13.
13 Id.
32
Le modèle de Hume tel que l’expose Pierre Demeulenaere vise alors à garantir le
respect des contrats et des promesses faites. En effet, selon Hume, la société civile ne peut que
reposer sur la collaboration entre les individus. Cette collaboration ne se fait pas toujours par
altruisme ou par bienveillance mais bien souvent par appât du gain. En effet, la rareté des
biens fait que les individus sont contraints de poursuivre leur intérêt propre, dans une optique
de survie. Du fait de cette collaboration, ils diffèrent bien souvent dans le temps la perception
des gains ou le versement de la compensation, attachés à leurs transactions avec autrui. Or, ce
différé est contraire à ce que notre instinct de survie nous dicte : plus la satisfaction du besoin
est immédiate et plus les risques encourus sont réduits. On recherche donc dans la mesure du
termes, le problème pointé par Hume est relatif à une échelle de temporalité : il vaut mieux
recevoir d’abord et donner ensuite que l’inverse. Si toutefois, sous un certain aspect, il y a un
intérêt à recevoir sans donner, en usant par exemple de la tromperie, de la triche, du mensonge
ou de l’abus de confiance, cet intérêt nous dessert dès lors qu’il est question de nouer des
relations étroites sur le long terme avec des individus partenaires. Ce paradoxe est tel que l’on
aboutit à une impasse : rien ne me garantit que l’autre tiendra sa promesse, et le manque de
confiance pousse les hommes à un égoïsme prudent, dont on peut dire qu’il est un mal qui
ronge le lien social. La rationalité de l’individu dans cet état de dispute généralisée pour la
jouissance des biens rares adopte la forme suivante : il faut user de la contrainte, de la force,
sur autrui, sans qu’autrui ne le fasse à notre égard. Or, ce raisonnement est précisément le
même que tient autrui en tant qu’il est lui-même un individu amené à collaborer avec ses
congénères. Cette intersubjectivité qui s’exprime par la méfiance génère alors un cercle
vicieux. C’est ce qui fait dire à Hume qu’il faut une norme de réciprocité qui donne des gages
de la bonne volonté d’autrui à respecter ce qui nous arrange. Cette norme de réciprocité est le
33
contrat. Seule la portée obligatoire du contrat peut s’opposer à l’intérêt propre de l’individu,
un intérêt qui est délétère pour la société car il peut le pousser à rompre une promesse à
Hume reconnaît donc l’homme comme de fait enclin à une attitude égoïste, mais c’est
surtout la configuration de ses rapports avec les autres individus qui le contraint à rechercher
effectivement la satisfaction égoïste de ses propres besoins, et à la faire passer avant celle des
autres. Les formes de la coopération et la rareté des biens du fait de laquelle les individus
doivent assurer leur propre conservation induisent cet égoïsme intentionnel, sans qu’il soit
nécessaire d’affirmer que l’essence de l’homme, d’un point de vue métaphysique, est
travers une typologie qu’expose Pierre Demeulenaere. La forme la plus extrême de l’égoïsme
est celle de l’égoïsme « belliqueux » : l’individu est prêt à exercer toute forme de contrainte
sur autrui pour satisfaire ses intérêts propres, et dans cette quête de satisfaction personnelle,
nuire aux intérêts des autres ne lui pose pas de problème. L’égoïsme « tricheur » quant à lui,
mise sur le fait que tous les autres individus sont de bonne foi et font preuve de bonne
volonté. Le tricheur utilise à son propre escient le fruit de la discipline et du travail des autres.
On trouve une illustration fameuse de cette forme d’égoïsme en sciences sociales sous la
coopération des autres dans le cadre d’une action collective, sans y prendre part lui-même.
Cette forme d’égoïsme diffère quelque peu de la précédente, en ce qu’elle est moins
pessimiste sur la nature humaine : l’égoïste tricheur n’a pas pour intention de nuire aux autres.
Il profite simplement d’une occasion pour maximiser son gain personnel, et ce pour un effort
minimal. Par ailleurs, dans l’égoïsme « d’accord » : tous les individus sont d’accord sur la
répartition actuelle des biens. Celle-ci ne fait pas l’objet de critiques, ni de refus par les
individus de s’y conformer. Pour finir, Hume évoque un égoïsme « altruiste ». Aux allures
34
d’oxymore et de paradoxe, cet égoïsme est lié à la forme même de l’action humaine, qui n’est
jamais désintéressée : dans certains cas, les individus effectuent une action pour satisfaire le
et sans regarder les coûts ou les dépenses induites par cette action.
Par opposition à toutes ces formes possibles d’égoïsme, Hume parle d’un égoïsme que
Pierre Demeulenare qualifie d’ « ordinaire ». Cette forme d’égoïsme ordinaire est celle qui
nous intéresse le plus dans la présente étude, car elle permet de confronter les prescriptions de
la rationalité instrumentale dans la vie de tous les jours et l’hypothèse d’un égoïsme
suivante :
On pourrait parler d’un égoïsme ordinaire, [à savoir] celui des individus qui s’occupent en priorité de
leurs affaires, sans que cela ne les amène à vouloir asservir tout autre individu qui puisse leur être de
quelque avantage ; c’est la situation qui règne majoritairement dans la société décrite par Hume […].
L’individu choisit, ne pouvant s’occuper également de tout le monde, ses intérêts : lesquels peuvent
être, suivant les individus, plus ou moins bénéfiques ou néfastes aux autres, intentionnellement ou non.
A l’intérieur de cet égoïsme ordinaire se situe toute une gamme de possibilité d’altruisme, restreint ou
considérable : mais pour donner, il faut avoir, et acquérir lorsqu’on n’a pas déjà de quoi donner 14.
Cette forme d’égoïsme permet de comprendre comment, de fait, les individus peuvent
agir de façon rationnellement égoïste, sans toutefois devoir être qualifiés d’êtres dénués de
domination que l’on peut juger moralement répréhensible. En d’autres termes, ceci permet de
14 Id.
35
L’Homo Oeconomicus et la faillibilité de la rationalité : décision rationnelle, choix réel et
théorie de la rationalité limitée
dans tel ou tel contexte aurait alors un aspect d’objectivité absolue. Par opposition, le choix
réel qu’un individu opérerait dans ce même contexte, et qui différerait de l’unique solution
rationnelle possible ne serait en ce sens pas rationnelle. Est-ce à dire qu’elle serait
irrationnelle pour autant ? Comment expliquer que des individus supposés rationnels, qui
raisonnements parfaitement rationnels et non pas arbitraires, pourrait-il agir d’une façon
objectivement rationnelle à une entité extérieure omnisciente, et le choix réel opéré par un
individu dans une même situation. Herbert Simon qualifie de rationalité limitée, la rationalité
dont fait preuve l’agent qui délibère au mieux de ses capacités, mais n’aboutit pas à cette
décision la plus rationnelle qu’un observateur extérieur et omniscient puisse dans ce cas
envisager. La rationalité limitée de Simon prend acte du fait que bien souvent, les agents se
sur le problème qu’ils ont à résoudre, voire présentent une capacité cognitive insuffisante pour
traiter efficacement ces informations, quand bien-même elles seraient en leur possession. En
effet, comme le dit Hume dans l’Enquête sur les principes de la morale, « seule une
36
intelligence divine pourrait avoir connaissance de tout »15. Les hommes n’étant pas des dieux,
D’une certaine manière, et dans la mesure des ressources dont ils disposent, les
décisions des individus peuvent toujours être dites rationnelles, même s’il peut toujours
exister un résultat optimal qu’ils n’atteignent pas. On pourrait également parler de rationalité
subjective, dès lors que la délibération de l’individu s’effectue avec le désir d’aboutir à une
décision rationnelle, en arborant une forme générale aux allures rationnelles. Objectivement
parlant, la solution qu’un individu envisage peut ne pas être la plus rationnelle de toutes,
précisément parce qu’un très grand nombre d’autres solutions possibles et peut-être la plus
optimale de toutes lui sont inconnues, mais elle est rationnelle minimalement de son point de
vue. C’est cette rationalité subjective ou limitée, qu’un observateur extérieur peut attribuer au
comportement d’un agent chez qui il reconnaît l’effort de délibérer rationnellement avec les
Ces considérations sur la rationalité limitée comme illustration d’une différence entre
rationalité pratique ou instrumentale. Cette dernière intervient dans le cadre d’une action à
accomplir, d’une décision à prendre. Son contexte est donc toujours contingent, et le temps
de l’action impose une contrainte au délibérateur, qui est contraint à se décider en situation
d’incertitude. La délibération s’effectue sur les bases des informations détenues par l’agent,
aussi bien qu’en lien avec la reconnaissance de données manquantes du problème à résoudre,
de zones d’ombres. Le temps de la contemplation n’est pas le même que celui de l’action, et
les critères d’évaluation à posteriori d’une action adéquate doivent tenir compte de la
37
d’un Homo Oeconomicus agissant objectivement toujours au mieux pour maximiser son
rationalité limitée peuvent être attribués à des biais cognitifs, c’est-à-dire à des mécanismes de
l’individu. Ces biais permettent d’expliquer comment un être supposé rationnel et faisant
preuve d’un effort pour délibérer et agir de façon rationnelle, peut cependant tomber dans
cognitifs est que le calcul objectif des intérêts de l’individu s’y heurte : les raisonnements de
l’agent lui paraissent fiables, mais ils comportent en réalité des erreurs de jugement, ou des
erreurs de raisonnement. S’il croît agir en servant ses propres intérêts, ce n’est effectivement
pas le cas, et il est abusé par les mécanismes propres à sa façon de penser. On peut évoquer
plusieurs types de biais : les biais cognitifs qui consistent en des erreurs de jugement alors
même que les raisonnements paraissent fiables à l’agent délibérateur, les biais émotionnels
qui influencent les processus intellectuels selon que l’agent agit sous l’effet de la peur, de
l’envie, de la honte, ou de la culpabilité par exemple, c’est-à-dire des affects qui brouillent ses
intérêts et ses calculs. On peut également évoquer des biais moraux, qui résultent par exemple
de l’influence des normes sociales sur les raisonnements de l’agent, et viennent perturber son
d’une part des irrationalités dites « froides », c’est-à-dire résultant de processus intellectuels et
idées claires mais qui comportent des erreurs, et d’autres part des irrationalités « chaudes »,
qui désignent des comportements ou des actions pour lesquels les passions prennent le pas sur
comportement interfère avec la rationalité, prennent le pas sur elle et génère des
38
comportements irrationnels. On peut attribuer des biais aux irrationalités froides, c’est-à-dire
des biais ici-même où la rationalité se prétend à l’œuvre. La liste de ces biais est longue : on
peut citer notamment les biais de « confirmation » qui consistent pour un individu à ne
considérer que les informations qui confirment ses croyances, ses jugements et ses
raisonnements, et à négliger ceux qui les contredisent ou les affaiblissent ; les biais de
« primauté » qui consistent pour un individu pourtant rationnel, à n’accorder son attention et à
ne retenir que les informations auxquelles il a accès en premier, et à négliger celles qui
arrivent par la suite ; mais aussi les biais dits d’ « excès de confiance » lorsqu’un individu
surestime ses propres capacités, les biais de « cadrage » qui consiste pour l’agent à être
influencé dans sa décision finale par la manière dont un problème lui est présenté, ou encore
le biais de « conformisme » qui consiste reproduire les raisonnements et les actions d’autrui.
Ces biais interfèrent avec une délibération rationnelle en falsifiant les données d’un problème,
données à partir desquelles l’agent délibère et élabore une réponse sous forme de décision
rationnelle.
Du rationnel au raisonnable
qui y sont attachés sont loin de faire l’unanimité parmi les économistes et les sociologues, et
que si elle occupe une place importante dans la tradition de leurs disciplines, leur radicalité a
été évoquée et critiquée à de nombreuses reprises. Au-delà de son incapacité à rendre compte
de certains phénomènes, une incapacité qui est donc à relier à sa tâche en tant que théorie
scientifique, de nombreux chercheurs ont tenté de mettre en évidence l’arbitraire des postulats
de départ qui la sous-tendent : la fiction de l’Homo Oeconomicus n’est pas qu’un simple outil
39
ou protocole de modélisation du comportement humain. Elle est porteuse d’une interprétation
Dans le champ des sciences économiques, Amartya Sen, par exemple, s’est intéressé de
près à la théorie du choix rationnel et à la figure de l’Homo Oeconomicus qui en est le porte-
parole: dans l’Idée de Justice, paru en 2009, l’économiste consacre un chapitre entier 16 à
souligner les incohérences de la Théorie du Choix Rationnel et à tenter d’en proposer une
alternative. Pour Sen, « la question principale est de savoir si l’on peut accepter l’hypothèse de la
poursuite systématique de l’intérêt personnel dans chaque acte ». Il considère que la TCR reflète en
convient pour lui, de ménager la possibilité d’une place aux actions altruistes, à l’engagement
désintéressé, sans les expliquer d’emblée par la poursuite d’un intérêt personnel masqué,
auquel rien ne saurait résister. Dans un article intitulé « Des idiots rationnels », Sen montre
par ailleurs que reconnaître l’égoïsme comme principe moteur chez l’individu humain
suppose qu’on puisse observer des préférences, c’est-à-dire une volonté cohérente à laquelle
rattacher les choix isolés que cet individu opère. Si l’on s’attache à comprendre les raisons
d’un choix isolé, on est forcé à partir de celui-ci, de formuler certaines préférences qu’aurait
l’individu et qui s’exprimerait dans le choix opéré. Or, si penser de la sorte est utile pour la
spéculation, c’est une réduction difficile : il est difficile à partir d’un choix contingent,
d’identifier des préférences nécessaires. Sen montre en effet que lorsque l’on s’intéresse au
continuum de choix opérés par l’individu au cours de son existence, il se trouve qu’une forte
imprévisibilité peut survenir. Pour le théoricien un agent peut choisir d’effectuer une action A
conséquence, soit il est décrété incohérent, soit l’on doit reconnaître que ses préférences
peuvent varier avec le temps. Dans ce dernier cas de figure, si les préférences varient, on peut
40
« empêcher le théoricien de [nous] affecter un classement de préférences, ce qui lui interdit de
Sen montre donc que ce qui prime dans l’analyse et la modélisation de la rationalité,
c’est la cohérence. La cohérence, au fond, ne s’intéresse pas à la liaison entre les choix opérés
et les préférences. Il y a cohérence lorsqu’il y a adéquation entre les résultats de deux choix
espacés dans le temps, portant sur les mêmes branches d’une alternative. Par ailleurs, Sen
remet en question « l’égoïsme par définition ». Pour Sen, « cette optique de « l’égoïsme par
définition » est parfois dénommée choix rationnel, et elle ne suppose rien d’autre que la
l’engagement. La compassion suppose le souci de l’autre en tant que son bien-être influe sur
l’engagement suppose un choix bien réel et contraire aux préférences, là où la compassion sert
toujours à maximiser notre bien-être propre. La compassion mobilise notre intérêt propre.
Comme le rappelle Sen, « l’engagement établit une distance entre choix personnel et bien-être
personnel ; or une grande partie de la théorie économique traditionnelle se fonde sur l’identité
de ces deux phénomènes »18. En d’autres termes, l’engagement vient perturber le lien de cause
suggérer que les gens sont honnêtes seulement dans la mesure où ils y trouvent un intérêt
économique. C’est là une hypothèse d’homo oeconomicus dont la vérité est loin d’être
18 (p101).
19 (p101)
41
Sen explique que la TCR est compatible avec l’empathie, car œuvrer pour le bien-être
d’autrui peut répondre à un intérêt qui nous est propre : contribuer à réduire le malheur
d’autrui c’est du même coup réduire le nôtre, si tant est qu’il nous est insupportable de voir
autrui souffrir. En revanche, la TCR est pour Sen incompatible avec l’idée d’engagement.
à la réduction du malheur d’autrui : son existence ne se trouve pas affectée par la réduction du
malheur d’autrui, ni par l’amélioration de sa situation, de telle sorte que s’engager ou ne pas
s’engager à aider autrui n’a aucune incidence sur le bien-être propre de l’agent. Pour la TCR il
est impossible de penser l’engagement désintéressé. Toute action qui n’œuvre pas à
maximiser l’intérêt propre de l’agent est une anomalie. Ainsi, ce à quoi la TCR reste sourde ce
sont, au fond, les croyances et les valeurs. L’exemple que propose Sen pour illustrer l’idée
d’engagement, est celui d’un individu imaginaire qui souhaite lutter contre les inégalités
sociales dans son pays : on ne peut le supposer être mû par la quête de son intérêt personnel
que s’il a à souffrir personnellement de ces inégalités. En revanche s’il veut faire reculer les
inégalités parce qu’il les juge nuisibles pour la société, alors même qu’il n’a pas à en souffrir
les conséquences, on peut dire que son action comporte une motivation sociale qui se
Ayant montré les limites de la TCR, Sen propose par ailleurs sa propre définition du
choix rationnel : le choix rationnel est le choix que l’on peut maintenir après l’avoir soumis à
un examen critique attentif. Il serait fondé sur des raisons soutenables. Comme le dit Sen :
42
« il faut moins se demander si une règle [de comportement] sert l’intérêt personnel, que vérifier que
l’on a suffisamment de raisons de la suivre (qu’elle soit fondée sur l’intérêt ou sur un autre motif
raisonné) »20.
C’est précisément le rapport entre rationnel et raisonnable que le propos de Sen vient remettre
au centre d’une théorie de la rationalité, en plus d’en montrer l’intérêt pour la bonne conduite
rationnel a le mérite d’être à la fois assez exigeante puisque le choix rationnel nécessite un
examen critique poussé et ne peut être balayé par le seul principe de maximisation de l’utilité
personnelle. Il est également assez permissif pour autoriser plusieurs options à être
considérées comme rationnelles. La conséquence est que le caractère prédictif d’une théorie
de la rationalité qui reconnaît une telle définition du choix rationnel est fortement remis en
conséquence de la version du choix rationnel par Sen est que l’on repousse les frontières entre
le rationnel et l’irrationnel, tout en pouvant considérer telle ou telle option comme plus
raisonnable que les autres. La cohérence logique d’une décision n’est pas le tout de la
rationalité, du moins de ce que l’on entend par un choix rationnel. La rationalité suppose aussi
la prise en compte d’un caractère raisonnable qui fait défaut à une théorie comme celle de
l’Homo Oeconomicus.
l’Homo Oeconomicus, tout en suggérant que les théoriciens lui accordent une importance et
une validité trop forte. Il expose de la sorte la constitution d’Homo Oeconomicus comme un
véritable paradigme, voire l’unique paradigme des sciences sociales. Mais avant de présenter
20 A. Sen, L’Idée de Justice, p.230
43
la théorie de Bourdieu, rappelons dans un premier temps ce qu’est un paradigme. On en
trouve chez Thomas Samuel Kuhn une définition éclairante. Selon Kuhn, un paradigme
naît « d’une découverte scientifique universellement reconnue qui, pour un temps, fournit à la
communauté de chercheurs des problèmes type et des solutions »21. Selon Kuhn,
« l'utilité d'un paradigme est de renseigner les scientifiques sur les entités que la nature contient ou ne
contient pas et sur la façon dont elles se comportent. Ces renseignements fournissent une carte dont les
détails seront élucidés par les travaux scientifiques plus avancés. En apprenant un paradigme, l'homme
de science acquiert à la fois une théorie, des méthodes et des critères de jugement, généralement en un
mélange inextricable »22.
Un paradigme « détermine la légitimité des problèmes et aussi des solutions proposées »23. Un
paradigme serait en quelque sorte une certaine vision, représentation ou cartographie du réel
qui fixe des limites entre ce qu’un scientifique qui y adhère considère comme exister ou ne
pas exister dans la nature. Un paradigme conditionne donc la façon dont un individu, en
précède que l’on peut avancer l’idée selon laquelle la fiction abstraite de l’Homo
Oeconomicus est précisément un paradigme des sciences humaines et sociales. C’est la thèse
proposée par Bourdieu. La particularité de ce paradigme est que pour ceux qui y adhèrent, il
« l’Homo Oeconomicus tel que le conçoit (de manière tacite ou explicite), l’orthodoxie économique
est une sorte de monstre anthropologique : ce praticien à tête de théoricien incarne la forme par
excellence de la scholastic fallacy, erreur intellectualiste ou intellectualo-centrique, très commune
dans les sciences sociales, par laquelle le savant place dans la tête des agents qu’il étudie, ménagères
ou ménages, entreprises ou entrepreneurs, etc., les considérations et les constructions théoriques qu’il
a dû élaborer pour rendre compte de leurs pratiques »24.
22 Id.
23 Id.
44
Selon Bourdieu, les théoriciens hypostasient donc l’Homo Oeconomicus, une fiction qu’ils
ont pourtant créée à d’autres fins que celle de porter en elle-même une réponse définitive et
préalables, attendant d’être vérifiées, et une réalité plus complexe qu’ils essayent d’aborder et
précisément un paradigme qui pour Bourdieu, tend à s’imposer dans le champ des sciences
sociales. Sa portée explicative n’est pas la seule raison de sa prédominance : en tant que
paradigme, il oriente les recherches, influence les présupposés des chercheurs, à la manière
d’une tradition de pensée qui se perpétue, et fournit autant de nouveaux problèmes qu’elle
ébauche elle-même leurs solutions. La tentation pour les chercheurs d’appliquer ce prisme
conceptuel à de plus en plus de domaines de la vie humaine n’échappe pas à Bourdieu. Selon
lui,
« rien n’échappe plus à l’explication par l’agent maximisateur, ni les structures organisationnelles, les
entreprises ou les contrats, ni les parlements et les municipalités, ni le mariage (conçu comme échange
économique de services de production et de reproduction) ou la maisonnée, ni les rapports entre
parents et enfants ou l’Etat. Ce mode d’explication universel (les préférences individuelles sont
exogènes, ordonnées et stables, donc sans genèse ni devenir contingents) ne connaît plus de limites.
Gary Becker ne reconnaît même plus celles que Pareto était obligé de poser dans le texte fondateur où,
identifiant la rationalité des conduites économiques à la rationalité tout court, il distinguait les
conduites proprement économiques, qui sont l’aboutissement de « raisonnements logiques » appuyés
sur l’expérience, et les conduites « déterminées par l’usage », comme le fait de lever son chapeau en
entrant dans un salon (reconnaissant ainsi un autre principe de l’action, usage, tradition ou habitude, à
la différence de l’individualisme méthodologique qui ne veut connaître que l’alternative du choix
conscient et délibéré, satisfaisant à certaines conditions d’efficacités et de cohérence, et de la « norme
sociale », dont l’efficience passe aussi par un choix) »25.
action donnée qu’un critère d’évaluation purement économique. A travers les exemples de
champ d’application de ce paradigme tels que l’Etat, la famille, ou les entreprises, Bourdieu
25 Id.
45
semble indiquer que l’explication purement instrumentale et économique des comportements
prend le pas sur des explications qui accorderaient de l’importance à d’autres aspects de la vie
d’autres logiques et d’autres formes de rationalité à l’œuvre dans la vie humaine, que la
peut avancer que cette dérive est elle-même porteuse d’une proposition sur la nature de
l’homme, proposition indémontrable en tant que telle, bien qu’elle s’illustre dans de
nombreux cas pratiques et qu’elle semble pertinente dans certains cas. Cette proposition, à
savoir, l’individu est un maximisateur de son utilité personnelle, semble non seulement
quelque peu arbitraire, mais également à portée normative. En supposant ce qu’est l’homme et
quelle est sa nature, elle écarte du même coup d’autres explications possibles, à partir de
prémisses différentes.
rationalité et l’unification des sciences sociales », Philippe Mongin expose sous angle
L’auteur se demande précisément quelle est la portée dudit principe, et s’il est la réponse
universelle tant attendue, capable de fonctionner aussi bien pour les interrogations des
économistes que pour celles des sociologues ou des historiens. La rationalité, et à plus forte
raison le principe de rationalité peuvent-ils réellement servir à unifier toutes ces branches des
sciences sociales, c’est-à-dire permettre à des analyses à partir de point de vue différents de se
46
rejoindre sur un terrain commun, en l’occurrence le principe de rationalité ? Au sein des
psychologie d’autre part. Selon lui, l’économie n’a pas recours à la rationalité dans le même
sens et pour les mêmes fins que les autres. Ces disciplines pourraient être, en effet, par leur
nature, leurs prétentions et leurs outils, absolument inconciliables. Comme nous l’avons vu
précisément de l’action obéissant à des raisons ». Dans cette perspective, il semble à première
vue aussi juste que prudent d’affirmer simplement, comme le rapelle Mongin, que « les
hommes agissent suivant des raisons ». Dans ce cas, la rationalité s’illustre dans la possibilité
de justifier les actions humaines. En précisant quelque peu la thèse, on peut s’avancer jusqu’à
affirmer que «les hommes agissent en adaptant les moyens aux fins », ce qui revient à une
les moyens adéquats aux fins préexistantes. Cette approche délaisse du même coup la
question des fins de l’action, en se concentrant sur les moyens. De la sorte, la rationalité
s’entend comme une pure relation d’adéquation. En reliant la proposition qui affirme
l’existence de raisons à l’origine des actions, à celle qui caractérise l’action comme moyen
vers une fin, Philippe Mongin aboutit à une proposition plus large du principe de rationalité, à
savoir que « les hommes agissent d’une manière qui s’accorde à leurs désirs et leurs
commun à toutes les sciences sociales, car, se rapportant au comportement humain, même
sous des angles différents, elles sont obligées de reconnaître ce principe de rationalité, et de
bâtir leurs explication à partir de ce dernier. Mongin présente, sans toutefois affirmer
d’emblée qu’il y adhère, la théorie selon laquelle le principe de rationalité ne peut pas unifier
47
principe a une portée nomologique, c’est-à-dire qu’il vise à dégager des lois qui président aux
phénomènes naturels. Or dans les sciences économiques, ce principe ne jouerait pas le rôle
d’une loi, mais plutôt d’un « précepte pour la recherche », voire d’un « principe
eux pourraient recevoir le nom de lois de l’explication, contrairement à lui. Pour illustrer son
propos, il prend l’exemple de la bataille de Waterloo en 1815, sous l’angle des décisions
prises par Napoléon, alors à la tête de l’armée française. En partie à cause des décisions
stratégiques et tactiques de Napoléon, la bataille se solde alors par une défaite cuisante pour la
France. Mongin se demande alors s’il est possible pour un historien de rendre raison des
qu’elles induisent, doit-on pour autant les décréter irrationnelles ? En d’autres termes, le
qu’elles revêtent alors pour Napoléon- de ces décisions, en les éclairant à la lumière de ses
motivations, de ses croyances et de ses raisonnements ? D’un œil extérieur, il semble pourtant
que le fin tacticien que l’Histoire retient comme tel commet durant cette bataille des erreurs
grossières que l’on serait alors tenté d’attribuer à une irrationalité aussi grave que soudaine et
surprenante :
« Le principe de rationalité, qui est ici plus que jamais un principe de charité, permet-il de rendre
compte des actions de Napoléon [durant la bataille de Waterloo]? Rares sont les historiens qui nous
décrivent un Napoléon à la traîne des événements, sauf peut-être quand ils abordent la phase terminale
de la bataille. J’ai dit que le plan de campagne ne fait pas problème, et que l’on pouvait reconstituer
celui de Waterloo, même s’il était peu remarquable. Aux trois moments clefs, le 17 juin après Ligny,
au milieu de la journée du 18 juin, et en fin d’après-midi de cette même journée, Napoléon pouvait
s’écarter de la ligne tracée par ses décisions antérieures. Ce sont les moments les plus intéressants à
confronter au principe de rationalité. Napoléon a-t-il alors fait preuve de rigidité mentale et
d’irréflexion, de sorte qu’en ces moments précis, son comportement échapperait à la rationalité ? Ou
bien a-t-il commis des erreurs d’appréciation factuelles qui préservent sa rationalité subjective ? Ou,
enfin, a-t-il jugé objectivement de la situation tout en acceptant de prendre des risques considérables ?
48
En substance, Clausewitz explique la décision de sacrifier la Garde comme une irrationalité pure et
simple, et celle de scinder l’armée après Ligny comme la conséquence d’une erreur factuelle. »26
Mongin rappelle à travers ces conjectures formulées par Clausewitz, que l’explication
compte des raisons d’agir propres à ces mêmes agents. Lorsqu’eux-mêmes ne peuvent pas
nous renseigner sur la nature de ces raisons d’agir –quand bien même ils auraient la lucidité
nécessaire ou seraient encore de ce monde pour pouvoir le faire- c’est la tâche du chercheur
d’identifier ces raisons à partir des informations dont il dispose. Dans des situations pratiques
complexes où les raisons d’agir ne semblent pas évidentes pour l’observateur extérieur, une
telle identification des raisons d’agir repose en grande partie sur l’interprétation des faits.
C’est alors que les grands schèmes explicatifs généraux issus des sciences sociales, et relatifs
pertinence des hypothèses ainsi que leur probabilité d’être vraies. La complexité de certaines
raisons d’agir est telle qu’elle complique l’utilisation du strict principe de rationalité et autres
schèmes explicatifs tels qu’ils sont formulés par les sociologues ou les spécialistes de
supposent en outre une motivation à agir qui constitue le moteur du passage à l’acte. Ces
raisons d’agir sont elles-mêmes influencées par des biais cognitifs et d’autres influences, si
bien qu’il est légitime de se demander si le raisonnement pratique d’un agent ne demeure pas
49
Les conjectures exposées par Philippe Mongin relativement aux raisons d’agir de
« J’ai évoqué ces différentes possibilités explicatives non pour décider entre elles, ce qui n’est pas de
mon ressort, mais pour relever leur structure commune : elles se placent toutes à un niveau de
spécificité nettement plus considérable que le principe de rationalité lui-même. »27
On peut ici remarquer que si la rationalité semblait à première vue jeter les bases d’une
certaine intersubjectivité, c’est qu’elle permettait par son activité même de reconstituer la
statut de lois du comportement humain. Il y aurait alors une seule rationalité instrumentale,
partagée par tous les êtres doués de raison, mais s’illustrant en eux différemment selon des
différences de degré. Or, des problèmes tels que celui de l’irrationalité présumée de Napoléon
qui semblent invalidés par de tels cas pratiques. Mongin avance alors, et il se distingue en ceci
« les constructions des économistes se présentent finalement comme des caricatures des notions,
schèmes et principes exprimables en langage courant dont s’accommodent les autres sciences sociales
quand elles traitent de la rationalité. L’optimisation caricature l’idée d’action adéquate à ses
conditions ; la probabilité subjective de Savage, l’idée d’incertitude; l’attitude pour le risque de von
Neumann et Morgenstern, cette notion même si on la prend seulement au sens vague et quotidien.
Comme on le sait, les caricatures ont, sur d’autres représentations, l’avantage de révéler
instantanément l’objet dont on veut parler, et elles en font comprendre certains traits avec une force
persuasive exceptionnelle. Il serait naïf de reconstituer les choix de Napoléon à Waterloo en lui
attribuant une fonction d’utilité von Neumann-Morgenstern, et cependant, on conçoit que l’historien
appréhende les schèmes du choix risqué d’autant plus clairement et distinctement qu’il aura déjà
fréquenté la théorie des choix économiques. »
Loin de formuler des théories aussi inutiles que prétentieuses, les économistes sont pour
27 Id.
50
leur qualité de caricaturistes, ils rendent des services peu douteux à l’ensemble des sciences
sociales ». Les sciences économiques auraient pour particularité de grossir exagérément les
traits pour les rendre visibles, c’est-à-dire de caricaturer les ressorts de la rationalité, pour
tournure que prennent depuis la seconde moitié du XXème siècle les sociétés modernes. Ce
caractérisée par une mainmise de l’homme sur la nature par la technique et la science, et dans
« lorsque nous dressons un plan, participons à une recherche, organisons une entreprise, nous
comptons toujours avec des circonstances données. Nous les faisons entrer en ligne de compte dans un
calcul qui vise des buts déterminés. Nous escomptons d’avance des résultats définis. Ce calcul
caractérise toute pensée planifiante et toute recherche. Une pareille pensée ou recherche demeure un
calcul, là même où elle n’opère pas sur des nombres et n’utilise ni simples machines à calculer ni
calculatrices électroniques. La pensée qui compte calcule. Elle soumet au calcul des possibilités
toujours nouvelles, de plus en plus riches en perspectives et en même temps plus économiques. La
pensée qui calcule ne nous laisse aucun répit et nous pousse d’une chance à la suivante. La pensée qui
calcule ne s’arrête jamais et ne rentre pas en elle-même. Elle n’est pas une pensée méditante, une
pensée à la poursuite du sens qui domine dans tout ce qui est. »28.
Par cette définition, Heidegger présente la « pensée calculante » en des termes que l’on
peut aisément rapprocher de ceux utilisés pour qualifier la rationalité instrumentale. En effet,
le terme de rationalité vient du latin ratio dont une des significations est le calcul, et on
autant que des probabilités. Cette rationalité instrumentale est censée intervenir précisément
51
pour mettre en œuvre des moyens adaptés afin de réaliser des fins déjà existantes. Or,
quelque sorte une fin en soi pour l’homme dont l’activité réflexive est toute entière tournée et
accaparée vers l’instrumental. Heidegger déplore cette mutation de la figure de l’homme qui
dans sa quête d’efficacité et d’efficience accrues, en oublie jusqu’à questionner le sens de son
activité. Fins et moyens se mélangent, se confondent dans la technique et son essor, au risque
d’ « éblouir l’homme ».
l’homme vis-à-vis de ce qu’il perd du même coup. La pensée méditative et une réflexion sur
« l’homme est transporté dans une autre réalité. Il résulte de [cette révolution radicale] une
position entièrement nouvelle de l’homme dans le monde et par rapport au monde. Le monde apparaît
maintenant comme un objet sur lequel la pensée calculante dirige ses attaques, et à ces attaques plus
rien ne doit pouvoir résister. La nature devient un unique réservoir géant, une source d’énergie pour la
technique et l’industrie modernes. […] Ainsi l’homme de l’âge atomique serait livré sans conseil et
sans défense au flot montant de la technique. Il le serait effectivement si, là où le jeu est décisif, il
renonçait à jouer la pensée méditante contre la pensée simplement calculante. Le sens du monde
technique se voile. […] La révolution technique qui monte vers nous depuis le début de l’âge atomique
pourrait fasciner l’homme, l’éblouir et lui tourner la tête, l’envoûter, de telle sorte qu’un jour la pensée
calculante fût la seule à être admise et à s’exercer »29.
L’homme moderne obnubilé par la science et la technique entend libérer des puissances
qui lui échappent, à la manière de l’apprenti-sorcier du poème éponyme de Goethe, dont les
la quête de l’homme apparaît non seulement sans fin, mais également délétère : elle induit de
rationalité, au détriment d’autres formes, qui comme nous l’avons évoqué via les limites de la
29 Id.
52
TCR, s’intéressent dans une perspective téléologique, aux fins de l’existence humaine et des
sociologue Max Weber, dans des travaux antérieurs à ceux d’Heidegger. Weber parle déjà
d’un processus de rationalisation observable dans les sociétés occidentales modernes, qui se
laquelle « à chaque instant nous pourrions, pourvu seulement que nous le voulions, nous
prouver qu’il n’existe en principe aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui interfère
dans le cours de la vie; bref que nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision »30. Chez
occidental moderne à s’assurer la mainmise et le contrôle sur la nature et les hommes, par le
s’étend par ailleurs à de plus en plus de domaines de la vie humaine, et consacre comme
protocole d’évaluation pratique des actions ce que Weber appelle la « rationalité en finalité »,
« rationalité en valeur », qui intègre des critères évaluatifs moraux. Heidegger comme Weber,
attirent tous deux l’attention sur la mutation profonde que la modernité induit pour l’homme
et les sociétés humaines, une mutation qui repose dans un cas comme dans l’autre
53
Conclusion
L’atout majeur du principe de rationalité en sciences sociales est qu’il nous incite à
chercher l’explication aux comportements en apparence irrationnels des agents du côté des
raisons des agents eux-mêmes et non pas de quelque force obscure que ce soit, qui dicterait de
façon arbitraire leurs manières de se comporter. C’est donc une orientation méthodologique
fertile pour expliquer les comportements les plus hermétiques à un observateur extérieur. En
dernier lieu sur des hypothèses qui nous semblent peu satisfaisantes, exprimant d’ailleurs
Philippe Mongin en donne quelques exemples, tels que celles du « hasard absolu », du
est aisé d’en trouver d’autres. Par opposition à ces hypothèses, le principe de rationalité est
54
supposé rendre totalement intelligible un comportement donné, l’expliquer sans « boîte
noire » comme dirait Boudon, et proposer une explication aussi définitive qu’en accord avec
ce que nous expérimentons dans la vie quotidienne. S’il est vrai que nous n’agissons pas
d’autres termes, s’il nous semble qu’il existe des comportements impulsifs, immédiats voire
réflexes, ceux-ci ne peuvent à eux seuls réfuter la possibilité d’actions qui soient rationnelles.
Affirmer l’existence d’un hasard absolu, d’un conditionnement rigide ou autre désordre
d’idées revient à nier que ces actions dont nous nous sentons les moteurs, dépendent en
dernier lieu de nous-mêmes. Reste alors à expliquer comment le hasard absolu se rend
toujours maître de nos actions, ce qui ne fait que substituer un problème à un autre. Au
d’expliquer ces comportements, et les ayant expliqués par leurs causes, il permettrait d’en
prévoir d’autres à l’avenir. Mais quel est le contenu véritable de ce principe ? Permet-il de
découvrir la nature profonde des motivations propres à un agent pour un comportement passé,
est-il possible de faire toute la lumière sur les processus cognitifs et les motivations secrètes et
profondes de l’empereur au moment où il donna des ordres qui mèneraient ses armées à la
méthodologiques formels élaborés par les économistes ou les sociologues, on peut rendre
raison de certains comportements, les expliquer d’une façon satisfaisante dans un contexte
simple. Mais si ce genre d’explication par inférence logique fonctionne relativement bien dans
des situations simples et triviales, des situations plus complexes peuvent paraître hermétiques
à toute explication définitive, et l’on ne peut, tout au plus, que proposer des conjectures dont
la probabilité d’être vraies sont plus ou moins fortes. C’est le cas d’un historien qui,
55
conformément à l’exemple de Mongin, étudie le comportement d’un personnage historique
lors d’un évènement particulier, et s’efforce de rassembler des données pour rendre compte
des raisons internes à l’agent d’agir comme il l’a fait. Les sciences économiques auraient ceci
de particulier par rapport aux autres qu’elles opèrent un retour réflexif sur la rationalité elle-
même. Une telle conception permet d’introduire de la nuance vis-à-vis des propos précédents
tels que ceux de Bourdieu, en rappelant que les économistes ne sont pas dupes d’un certain
caractère artificiel et fictionnel de l’Homo Oeconomicus, mais que le recours à cette fiction
sert finalement les intérêts de la recherche et de la connaissance, et ce quelles que soient les
disciplines qui y ont recours. Comme le rappelle Mongin, « on retient souvent la naïveté
pédante des micro-économistes en oubliant leur sens critique, pourtant exacerbé chez les
grands théoriciens »31. C’est précisément pour interroger la validité d’une fiction théorique
aussi radicale que celle de l’Homo Oeconomicus, que les théoriciens la génèrent, la façonnent
en en grossissant exagérément les traits. L’intérêt d’une telle démarche serait précisément
Aussi controversée soit-elle, la figure de l’Homo Oeconomicus grossit les traits d’une
forme de rationalité que nous connaissons bien, à savoir la rationalité instrumentale. Si les
cette dernière, on ne peut nier que les raisonnements instrumentaux représentent une grande
partie de l’activité humaine. Nous nous sommes donc posé la question de savoir si une telle
activité –adapter des moyens aux fins- était le tout de la rationalité, et il semble en
conséquence qu’il faille élargir, à la manière de Raymond Boudon, mais encore Max Weber
dimension logique de la rationalité dans son adaptation des moyens aux fins, l’agent apparaît
comme une machine à calculer imparfaite dont nous sommes vite contraints de supposer que
31 Mongin,
56
la motivation profonde est un instinct irrépréssible de domination, ou à tout le moins, de
satisfaction de son intérêt propre immédiat et égoïste. C’est à partir de ce type de conclusion
instrumentale et de l’égoïsme maximisateur tel qu’il n’a plus grand-chose à voir avec les
individus humains qu’il prétend pourtant mimer. Comme l’explique Amartya Sen, en tant
qu’il est complètement déconnecté de tout un pan de ce qui contribue à constituer une vie
humaine, « l’homme purement économique est à vrai dire un demeuré social. La théorie
économique s’est beaucoup occupée de cet idiot rationnel, drapé dans la gloire de son
Oeconomicus la place qui est la sienne : une illustration sous forme de fiction abstraite et
peut nier qu’elle existe et occupe une part de plus en plus grande dans les activités humaines.
Bibliographie
- Raymond Boudon,
- Pierre Demeuleneare, Homo Oeconomicus, enquête sur la constitution d’un paradigme, PUF,
57
- Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des Mœurs, Le livre de poche
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