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4) Le Temps Et L'existence Et La Mort

Le document explore la relation complexe entre le temps et l'existence humaine, soulignant comment la modernité a transformé notre perception du temps en une notion commerciale et mathématique, souvent au détriment de la qualité de l'expérience humaine. Il examine les réflexions de philosophes tels que Platon, Aristote et Saint Augustin sur la nature du temps, mettant en lumière la distinction entre le temps psychologique et le temps mesuré par les horloges. Enfin, il critique la mathématisation du temps dans la science moderne, qui tend à ignorer la réalité de l'expérience humaine du temps.

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4) Le Temps Et L'existence Et La Mort

Le document explore la relation complexe entre le temps et l'existence humaine, soulignant comment la modernité a transformé notre perception du temps en une notion commerciale et mathématique, souvent au détriment de la qualité de l'expérience humaine. Il examine les réflexions de philosophes tels que Platon, Aristote et Saint Augustin sur la nature du temps, mettant en lumière la distinction entre le temps psychologique et le temps mesuré par les horloges. Enfin, il critique la mathématisation du temps dans la science moderne, qui tend à ignorer la réalité de l'expérience humaine du temps.

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LE TEMPS ET L’EXISTENCE HUMAINE

L’être humain, disions-nous, par l’orientation de ses choix et de ses projets, est
plongé dans une condition temporelle. Que voulons-nous dire par là ?

Il y a bien des façons de concevoir le temps. Le temps d’aujourd’hui est celui de


l'urgence, l'urgence de la rentabilité commerciale. Nous vivons un temps de
marchands et de marchandises : temps de production, temps d’acheminement,
temps de vente, temps de consommation. Tout est scandé sur ce modèle qui
semble s’imposer à nous de manière quasi tyrannique. Le temps commercial de
l’échange est lui-même adossé au temps industriel de la production massive, qui
repose lui-même sur le temps mathématique de l’horloge. Depuis ce temps, nous
n’avons plus le temps et vivons dans l’urgence, car il faut toujours « gagner du
temps » pour « gagner sa vie ».

Conséquence : Le sujet moderne "n'a pas de temps à perdre" : il transforme la


durée en calcul et en revenu. Notre temps doit être rentable et économique, y
compris d'ailleurs pendant les temps de « vacances », que l'on va découper en
tranches aussi diverses que fines dans l'agenda de nos prévisions, pour le presser
comme un citron et en tirer le maximum de jus. Le seul résultat de cette affaire
est l’apparition de la notion de « contretemps ». On finit par superposer
involontairement deux activités l’une sur l’autre.

C'est pourtant une parfaite illusion de penser "allonger" le temps en le découpant


en aussi petites tranches que possible, en le hachant au maximum en séquences-
étincelles, rendez-vous minutés, et autre "plage horaire" ou le repos est interdit.
La plage horaire est ornée d'un sable fin qui ne cesse de couler, toujours à la
même vitesse, dans la cascade tranquille et fatale du sablier. Tout occupé à cette
transformation, il ne se préoccupe plus de savoir ce qu'il convertit vraiment, ni
d'ailleurs si le temps qu'il transforme est réellement "convertible", et si au fond il
ne lui coule pas entre les doigts malgré tout. Il est en effet manifeste que plus la
modernité cherche à maîtriser le temps, et plus celui-ci lui échappe.

Or ce rapport au temps ne va pas du tout de soi, dans la mesure où la société


marchande n'émerge qu'au XIVème siècle en Europe (voir Jean Favier, de l’or et
des épices, 1991). Le temps moderne est celui du commerce, car il est
conçu pour favoriser la rentabilité du marché organisé en vue de
l’échange de biens matériels ou de services. Or cette rentabilité est un
calcul. Il se fonde donc logiquement sur les mathématiques, sur la
physique moderne qui propose une conception pure, idéale et
mécanique du temps, permise par l’invention de l’horloge.
Problème du temps : a) ce temps-là, celui de la montre et de l’horloge
industrielle, est-il vraiment le temps réel ? Comme le disait fort sagement
un Touareg à propos des occidentaux : "vous, vous avez l'heure, mais nous, nous
avons le temps." La communication contemporaine est devenue de plus en plus
instantanée et éphémère, alors qu'au Moyen-âge la perception du temps était
totalement différente.

b) Qu’est-ce que le temps, si ce n’est pas le temps mathématique de


l’horloge ? Notion intermédiaire, le temps est difficile à comprendre, entre
autres parce qu'il est censé délimiter ce qui change et doit fractionner ce
changement qui est pourtant continu. Mais comment mesurer un flux continu
sans qu'il nous échappe ? Les instruments de mesure du temps cernent-ils
vraiment le temps ? Est-ce que le temps uniforme, quantitatif et mathématique
des scientifiques est vraiment le temps réel ? Comment comprendre une qualité
avec une quantité ?

c) Qu’est-ce que le temps psychologique ? Quand nous sommes moins


vigilants, le temps semble s'écouler plus vite. Pire, quand nous dormons, le
temps semble s'arrêter pour nous ; quand nous sommes victimes d'un coup de
foudre, le temps semble également s'arrêter. Lorsqu'on s'ennuie, il ralentit, on
trouve le temps long. Lorsqu'on est en retard, le temps accélère, semble filer à
toute vitesse. Il semble que le temps soit perçu psychologiquement comme
quelque chose de plastique et de malléable. Le temps ne serait-il alors
qu'une illusion de la conscience ? Existe-t-il en soi, en dehors d'une
conscience qui le perçoit, ou bien n'est-il qu'un fantasme, un rêve
collectif de l'humanité prisonnière de ses représentations ? Si l'on
s'interroge sur le temps en lui-même, on découvre donc étrangement qu'il
pourrait n'exister que pour l'homme, être coincé entre l'instant pur et l'éternité.
Le temps serait le propre de la condition humaine. En effet, l'animal vit dans
l'instant pur, collé à l'immédiat du maintenant, duquel il ne peut se détacher
dans la mesure où il n'existe pas pour lui d'autre instant qui précède ou suit le
"maintenant". En ce sens, on peut dire que l’animal « subsiste » dans le temps,
mais n’existe pas vraiment.

d) Que faire de son temps ? L'homme n'est pas Dieu et n'est donc pas capable
de supporter une perpétuité sur la terre, du fait même de sa condition d'être
temporel, changeant et "persistant" à la fois. Et pourtant le temps qui passe lui
est insupportable, et le changement, qui s'achève en déclin et finit par la mort,
lui pèse. Comment expliquer cette contradiction, cette angoisse
fondamentale de la condition humaine, qui voudrait à la fois changer et
demeurer le même? Est-ce lié à la capacité de prévoir l'avenir, et donc de se
savoir mortel ? Seul l'homme, en effet, possède cette conscience de la mort qui
l'accompagne en sourdine toute sa vie. Ainsi que le dit Heidegger, le souci est la
structure fondamentale de l’existence comme Projet, car il suppose étonnement
et capacité d’anticiper la mort comme terme accidentel de l’existence terrestre.
Avec le temps naissent donc la possibilité de la mémoire et la possibilité de
l’oubli, qui sont en étroite connexion et accompagnent le projet existentiel de
l’homme.
I- Recherche d'une vraie définition du temps

Comme le dit St Augustin, "Qu'est-ce que le temps ? Si personne ne me le


demande, je le sais ; mais que je veuille l'expliquer à la demande, je ne le sais
pas". (Confessions) De fait, si l'on veut définir le temps, il faut se référer à ceux
qui y ont réfléchi, et qui sont curieusement assez peu nombreux. Trois penseurs
dominent les autres sur ce plan par la profondeur de leur réflexion : Platon,
Aristote, St Augustin. Ils ont le grand avantage de se compléter et de
s'approfondir mutuellement. Leur thèse commune est que le temps a une réalité
objective, indépendamment du sujet humain.

1) La définition de Platon (Timée, 37-38)

Platon essaie d'approcher l'essence du temps en partant de la notion d'éternité,


qui pour lui seule existe vraiment. Si le temps existe, c'est dans la mesure où il se
rapproche et imite l'éternité à sa manière, tout comme une copie n'a de valeur
que parce qu'elle se rapproche de l'original. En conséquence, Platon définit le
temps ainsi :

Définition : le temps est l'image mobile de l'éternité.


L'image signifie ici copie, représentation. "Mobile" signifie mouvant, changeant.
Eternité : instant présent fixe, qui ne dure et ne passe pas.
Explication : le temps essaie de ressembler à l'éternité mais ne peut empêcher
de faire durer l'instant. Par conséquent, c'est en se mouvant, en changeant, en
passant que se fait cette ressemblance, par incapacité à se fixer dans l'éternité
de l'instant présent.

Remarque : cette définition prend pour point de départ l'éternité, dont nous
n'avons pas d'expérience directe. Une approche plus concrète pourrait partir
plutôt de l'expérience du changement, qui est immédiate et évidente : c'est
l'approche d'Aristote.

2) La définition d'Aristote (Physique, IV, 10-11).

Aristote commence donc par examiner le changement, le mouvement. Qu'est-ce


que le changement en soi ? Il se trouve dans la chose qui change, qui se meut
elle-même ou qui est mue par autre chose. Or, quel que soit le changement, le
temps est le même partout et de la même façon. Il est simultané à tous les
mouvements, puisqu'il s'écoule pour tous de manière identique. Donc, on peut
dire qu'il n'est pas le mouvement ou le changement lui-même, autrement il y
aurait un temps propre pour chaque mouvement, et l'on ne pourrait pas les
accorder dans une simultanéité.

D'autre part, s'il n'y avait pas de changement, il n'y aurait pas de temps, car si
tout était immobile, y compris nos pensées, il n'y aurait plus de sensation
d'écoulement. On peut donc dire que, curieusement, si le temps n'est pas le
mouvement lui-même, il n'est pas sans le mouvement.

Ceci posé, Aristote va plus loin. Il remarque que l'écoulement du temps se fait
dans un certain sens, un sens de succession, qui se caractérise par un avant et
un après dans cet écoulement continu :

avant après
____________________________________

Qu'est ce qui permet de distinguer l'avant et l'après, et évite de les confondre?


C'est une mesure de division entre deux extrémités dont l'une devient antérieure
et l'autre postérieure.

antérieur postérieur
____________________/___________________

Percevoir l'avant et l'après, par cette division dans la continuité du changement,


c'est percevoir le temps et être capable de le dénombrer en le divisant. Aristote
peut ainsi tenter une définition :

Définition : Le temps est le nombre du mouvement selon l'avant et


l'après. (la mesure divisant le mouvement dans une succession)
L'aspect psychologique du temps est bien mis en valeur par le troisième auteur,
Augustin, dont la célèbre analyse du temps se trouve dans Les Confessions, livre
onze, écrites au IVème siècle de notre ère.

3) L'approche du temps psychologique selon Augustin (Confessions, XI)


Pourquoi trouve-t-on le temps « long » ?
Augustin montre très bien que le temps n'est pas "court" ou "long" en lui- même,
mais qu'il paraît ainsi seulement pour la conscience. Pour Augustin, le passé et le
futur, n'étant pas présents, ne peuvent pas avoir de consistance et donc avoir de
longueur. Le futur, n'étant pas encore, n'a pas de longueur. Le passé, qui n'est
plus, n'en n'a pas non plus ; on ne peut mesurer un non-être. Mais le présent lui-
même n'est pas consistant, puisqu'il va immédiatement dans le passé et tend à
ne pas être. Qu'est-ce que le présent, en effet? Ce n'est ni un siècle, ni une
année, ni un mois, ni un jour, ni une heure, ni un groupe de minutes, ni une
minute, ni même une seconde, ni un centième de seconde. On pourrait diviser le
présent à l'infini pour savoir ce qui est réellement présent. Théoriquement, le
présent ne serait qu'une étincelle sans durée, sans étendue divisible, comme un
point pour une droite. Le présent n'aurait donc aucune longueur, aucun espace,
aucune durée : par conséquent le présent, pas plus que le passé ou l'avenir, ne
peut être appelé long ou court. Il est sans longueur en réalité et passe
immédiatement au passé qui n'est plus. En plus d'être sans longueur, il est
insaisissable au sens fort du terme, et on peut même presque affirmer que le
présent d'existe pas ou quasiment pas, tant il passe instantanément au passé et
à ce n'est plus. Donc les termes "ce fut long", "c'est long", "ce sera long" n'ont
pas de sens en soi.
La durée que l'on vit ne peut pas avoir de longueur puisqu'elle ne dure pas en
fait.
Elle ne dure, en réalité, que parce que l'on s'en souvient par la mémoire.
C'est donc la mémoire humaine qui produit l'illusion d'une longueur du temps,
parce que la mémoire nous permet d'arracher le présent au passé et de le faire
durer en nous. On mesure ainsi la longueur du temps en la comparant aux
mesures des durées mémorisées. Ainsi le temps et sa durée seraient en grande
partie "quelque chose qui demeure gravé en ma mémoire". On appelle cela
la rétension du passé (Husserl). Pour Augustin, c'est bien l'esprit qui mesure le
temps, ce qui tend à nier sa réalité en dehors de l'esprit.
II- La mathématisation du temps dans la science moderne.
La science moderne, avec Galilée, Descartes et surtout Newton (Principia), va
tirer les leçons de cette analyse d'Augustin et déréaliser le temps, le
transformant en quantité mathématique idéale et totalement indépendante du
changement réel et naturel. Le temps va devenir une durée artificielle, un
écoulement uniforme, éternel et absolu, traité comme un espace homogène :
t0 __t1. Paradoxalement, ce temps quantitatif finit par ignorer la perception de la
durée naturelle des jours, trop relative, et donc par ignorer le temps réel lui-
même. Le temps de l'horloge et de la montre est ce temps
mathématique absolu, artificiel, à distinguer du temps naturel, relatif aux
astres. Voir texte de Newton.
II- La mathématisation du temps dans la science moderne.

a) La science moderne, avec Galilée, Descartes et surtout Newton (Principia), va


tirer les leçons de cette analyse d'Augustin et déréaliser le temps, le
transformant en quantité mathématique idéale et totalement indépendante du
changement réel et naturel. Le temps va devenir une durée artificielle, un
écoulement uniforme, éternel et absolu, traité comme un espace homogène :
t0 __t1. Paradoxalement, ce temps quantitatif finit par ignorer la perception de la
durée naturelle des jours, trop relative, et donc par ignorer le temps réel lui-
même. Le temps de l'horloge et de la montre est ce temps
mathématique absolu, artificiel, à distinguer du temps naturel, relatif aux
astres. Voir texte de Newton.

b) Pour l'homme de science, le temps n'est pas une préoccupation essentielle : ce


qui importe vraiment, ce n'est pas le temps, mais l'éternité des lois. Le temps
est secondaire, géométrisé et traité comme une portion d'espace, sans aucune
spécificité particulière. L'ordre immuable et intemporel des lois doit prévaloir sur
la durée, jusqu'à Einstein qui déclare lui-même : "pour nous autres physiciens
convaincus, la distinction entre le passé, le présent et le futur n'est qu'une
illusion, malgré sa persistance." (Lettre du 25 mars 1955). Autant dire que le
temps n'existe pas en réalité pour les physiciens, qui nient donc la réalité du
temps cosmologique.

En réalité, le temps mathématique est complètement différent du temps que


nous vivons, parce qu'il est neutre, homogène et surtout réversible : le temps
d'une montre pourrait même changer de direction sans difficulté, et les aiguilles
tourner en sens inverse, pourvu que cela n'affecte pas la constance et l'éternité
des lois. Le temps ainsi conçu ignore le temps ; ce n'est pas le temps mais un
cadre artificiel de l'esprit projeté dans la réalité. Kant l'appelle une "forme de
la sensibilité humaine", sorte de cadre intérieur sans réalité objective et sans
aucun rapport avec la réalité.

Critique : Cette conception éternitaire des sciences est cependant


contestable, notamment par la découverte du principe de thermodynamique que
l'on appelle l'entropie, qui prouve d'une certaine manière que la flèche du temps
est irréversible, et permet de relier à nouveau le temps au changement réel du
cosmos, en lui conférant à nouveau une forme de réalité extra-mentale. Il semble
en effet que le temps réel échappe à la physique relativiste comme à la physique
de Newton. Le temps de la nature ne semble pas être un temps de type
géométrique et homogène, et échappe ainsi à la prévision. _ Pourquoi dois-je
attendre que le sucre fonde ? disait Bergson. C'est que la durée de sa fusion est
un absolu qui ne dépend pas de moi, qui n'est pas relatif à ma conscience et à
mes cadres mathématiques. En réalité, le temps n'est pas mystérieux pour les
scientifiques, surtout, en fait, parce qu'il est esquivé et ignoré. On attend
aujourd'hui une théorie du temps qui soit capable de faire la synthèse entre la
durée mathématique et la succession réelle des événements.

III- Le temps et l'existence humaine.

La première expérience de l'homme l'informe que le monde est sujet au


changement et au mouvement. Puis, par sa conscience, il découvre en lui une
identité qui semble se maintenir à travers les changements. Ainsi découvre- t-il
son existence, qui n'est autre que le fait de persister à travers le changement.
(per-sistere : se tenir à travers.) Le milieu intérieur biologique, par exemple,
protège le sujet organique des mouvements externes et semblent défendre
l'identité et l'intégrité biologique du corps de la naissance à la mort. Son
expérience globale est donc contradictoire, et la vie dans le temps est semblable
à une tension entre un mouvement et une persistance. Le problème est de
savoir ce qui change en l'homme et ce qui demeure en lui à travers le temps, en
tenant compte du fait que l'avenir proche est dans la mort. Que peut dire Hamlet
en regardant le crâne, et que peut-il espérer ?

1) ce qui change et se meut en l'humain.

a) L'expérience sensible, avec ses perceptions différentes à chaque instant, qui


ne se maintiennent en nous qu'avec l'aide de la mémoire.
b) Les corps sensibles, y compris notre propre corps. Tous les corps sensibles sont
soumis au changement, à l'usure, au dépérissement et à la désagrégation. La vie
est une résistance provisoire à cette tendance irréversible, mais cette résistance
s'accompagne de concessions au changement : le corps change, se meut, croît,
dépérit. Au sens fort du terme, nous n'avons pratiquement plus rien du corps que
nous avions à la naissance, tant la matière qui le constitue a été renouvelée.

Tout ce qui change est le signe d'une absence de permanence et d'une


disparition à plus ou moins long terme. Mais y a-t-il quelque chose qui échappe
au changement ?

2) ce qui ne change pas et demeure éternel.

a) L'homme peut cependant échapper provisoirement au temps par la mémoire,


qui neutralise le passage du présent et passé et retient le passé dans le présent
(rétension).
b) L'homme peut également échapper au temps par l'intelligence, qui est
capable de saisir des notions universelles et nécessaires, vraies toujours et
partout. Ces notions sont les essences, ou Idées, ou choses en soi. ex : définitions
philosophiques, théorèmes mathématiques.
Une essence est une réalité intelligible, universelle et éternelle, qui
donne sens et être aux réalités sensibles sans dépendre d'elles.
Ainsi, tous les triangles que je vois sont périssables, particuliers. Mais ils ne sont
des triangles que parce ce que je comprends l'essence du triangle en soi, qui, lui,
échappe à toute représentation sensible et demeure toujours "le triangle". On
peut dire que c'est le triangle en soi qui donne un sens et une réalité à tous les
triangles sensibles que je rencontre dans le monde. Le triangle est une essence
intelligible et éternelle. Nous recherchons l'essence dès que nous nous posons la
question : "qu'est ce que c'est?".
C'est Platon qui a initié la théorie des essences pour expliquer comment la
connaissance humaine était possible. En fait, si tout changeait radicalement,
aucune connaissance ne serait possible, car rien ne serait plus identique à lui-
même dans le temps. Il faut donc penser une réalité sensée qui persiste derrière
et au delà de tout changement du fait de sa nécessité. Ainsi l'essence du carré,
du guépard ou de l'étoile seront toujours et partout les mêmes, quels que soient
l'état du monde ou l'existence des hommes. (cf. texte du Phédon)
Or, pour saisir une essence qui ne change pas, il faut un instrument qui lui-même
ne soit pas changeant, sans quoi il ne pourrait jamais la saisir. L'intellect humain
ne doit donc pas changer et échapper aux sensations éphémères. Il doit être du
même ordre de réalité que les essences elles-mêmes pour pouvoir les atteindre.
Ainsi Platon peut-il penser avec vraisemblance une éternité de l'âme, hors de
portée de la corruption du corps sensible. La réalité spirituelle échappe au
mouvement et au changement sensible, parce que l'intelligible est d'un ordre
différent du sensible.

3) Que faire de notre temps? Faut-il d'abord retenir ou d'abord oublier?

a) Il faut arrêter le temps pour éterniser l'homme :


Tout l'effort de la philosophie inspirée par Platon va être alors de se préparer à
mourir en sachant se détacher des corps sensibles et de tout ce qui est
corruptible pour toucher les essences en s'imprégnant de leur éternité. Exister
n'est donc pas seulement vivre de la vie du corps sensible soumis au temps, c'est
aussi chercher les essences, le pourquoi des choses, qui est d'un autre ordre, qui
permet à l'homme de toucher une forme d'éternité en se libérant du joug de
l'éphémère et de l'oubli qui en découle. "O temps, suspends ton vol!"
Renchérirait Lamartine. Le platonisme est au fond un grand mouvement de
résistance à l'écoulement du temps, en retenant tout ce qui en lui ne passe pas,
comme en témoigne par exemple le dialogue du Phédon. Le temps n'est qu'une
marche pour accéder au vrai bien qu'est l'éternité.
1) ce qui change et se meut en l'humain.

a) L'expérience sensible, avec ses perceptions différentes à chaque instant, qui


ne se maintiennent en nous qu'avec l'aide de la mémoire.
b) Les corps sensibles, y compris notre propre corps. Tous les corps sensibles sont
soumis au changement, à l'usure, au dépérissement et à la désagrégation. La vie
est une résistance provisoire à cette tendance irréversible, mais cette résistance
s'accompagne de concessions au changement : le corps change, se meut, croît,
dépérit. Au sens fort du terme, nous n'avons pratiquement plus rien du corps que
nous avions à la naissance, tant la matière qui le constitue a été renouvelée.
Tout ce qui change est le signe d'une absence de permanence et d'une
disparition à plus ou moins long terme. Mais y a-t-il quelque chose qui échappe
au changement ?

2) ce qui ne change pas et demeure éternel.

a) L'homme peut cependant échapper provisoirement au temps par la mémoire,


qui neutralise le passage du présent et passé et retient le passé dans le présent
(rétension).
b) L'homme peut également échapper au temps par l'intelligence, qui est
capable de saisir des notions universelles et nécessaires, vraies toujours et
partout. Ces notions sont les essences, ou Idées, ou choses en soi. ex : définitions
philosophiques, théorèmes mathématiques.

Une essence est une réalité intelligible, universelle et éternelle, qui


donne sens et être aux réalités sensibles sans dépendre d'elles.

Ainsi, tous les triangles que je vois sont périssables, particuliers. Mais ils ne sont
des triangles que parce ce que je comprends l'essence du triangle en soi, qui, lui,
échappe à toute représentation sensible et demeure toujours "le triangle". On
peut dire que c'est le triangle en soi qui donne un sens et une réalité à tous les
triangles sensibles que je rencontre dans le monde. Le triangle est une essence
intelligible et éternelle. Nous recherchons l'essence dès que nous nous posons la
question : "qu'est ce que c'est?".

C'est Platon qui a initié la théorie des essences pour expliquer comment la
connaissance humaine était possible. En fait, si tout changeait radicalement,
aucune connaissance ne serait possible, car rien ne serait plus identique à lui-
même dans le temps. Il faut donc penser une réalité sensée qui persiste derrière
et au delà de tout changement du fait de sa nécessité. Ainsi l'essence du carré,
du guépard ou de l'étoile seront toujours et partout les mêmes, quels que soient
l'état du monde ou l'existence des hommes. (cf. texte du Phédon)

Or, pour saisir une essence qui ne change pas, il faut un instrument qui lui-même
ne soit pas changeant, sans quoi il ne pourrait jamais la saisir. L'intellect humain
ne doit donc pas changer et échapper aux sensations éphémères. Il doit être du
même ordre de réalité que les essences elles-mêmes pour pouvoir les atteindre.
Ainsi Platon peut-il penser avec vraisemblance une éternité de l'âme, hors de
portée de la corruption du corps sensible. La réalité spirituelle échappe au
mouvement et au changement sensible, parce que l'intelligible est d'un ordre
différent du sensible.
3) Que faire de notre temps? Faut-il d'abord retenir ou d'abord oublier?

a) Il faut arrêter le temps pour éterniser l'homme :


Tout l'effort de la philosophie inspirée par Platon va être alors de se préparer à
mourir en sachant se détacher des corps sensibles et de tout ce qui est
corruptible pour toucher les essences en s'imprégnant de leur éternité. Exister
n'est donc pas seulement vivre de la vie du corps sensible soumis au temps, c'est
aussi chercher les essences, le pourquoi des choses, qui est d'un autre ordre, qui
permet à l'homme de toucher une forme d'éternité en se libérant du joug de
l'éphémère et de l'oubli qui en découle. "O temps, suspends ton vol!"
Renchérirait Lamartine. Le platonisme est au fond un grand mouvement de
résistance à l'écoulement du temps, en retenant tout ce qui en lui ne passe pas,
comme en témoigne par exemple le dialogue du Phédon. Le temps n'est qu'une
marche pour accéder au vrai bien qu'est l'éternité. On est dans une posture
de confiance et de rencontre.

Problème : faut-il pour autant ignorer le temps et vivre comme si nous n'étions
pas atteints par le changement?
Platon répondrait que le changement est facteur de néant et d'oubli, et que vivre
par l'éphémère présent est une forme de retour à l'animalité. Pourtant, on a vu
avec St Augustin que seul le présent a quelque réalité : ne pas en tenir compte,
n'est-ce pas vivre en dehors de soi-même en
se fuyant sans cesse? Pensez à ceux qui vivent dans les bibliothèques et mènent
une existence totalement abstraite. Pensez à ceux qui laissent en friches tout ce
qui reste en dehors de l'écran d'ordinateur, en faisant pendant huit ans une thèse
sur un obscur auteur médiéval qui ne leur apporte aucun emploi. Peut-on
vraiment dire qu'ils vivent?

b) Profiter de l'instant présent, "Carpe Diem" (Horace)


L'épicurisme qui prône de profiter de l'instant se base sur un présupposé : la peur
et le malheur. Le remède au malheur est de se replier sur soi, en capturant tout
ce qu'on peut du présent, pour éviter de souffrir. On est plutôt ici dans une
posture de défiance et de rétraction individuelle dans le pur présent.
Vouloir ne rien oublier, ressasser ce qui n'est plus peut être un facteur
d'esclavage si ce passé est douloureux. L'oubli a parfois une valeur bénéfique,
comme l'affirme Nietzsche, pour permettre de s'ouvrir à ce qui vient en restant
libre d'agir. "Toute action exige l'oubli", écrit-il dans Considérations inactuelles.

Objection : certes, oublier peut-être un bien, mais ce n'est pas une raison pour
ne rien retenir, sans quoi l'on risque de s'immoler sur son autel. Rien n'est plus
angoissant que l'oubli intégral, ou le fait de n'être plus rien pour personne,
comme si nous n'avions jamais existé une fois que l'on a disparu. (cf. René de
Châteaubriand) L'homme doit donc savoir paramétrer la part de temporel et
d'éternel en lui.

IV- Pourquoi faut-il se soucier du devenir de son âme ?

1) L'ennui :
La société de loisirs ouvre un espace de temps disponible, inédit jusqu'alors, qui
n'est plus à consacrer au travail, mais pose aussi des problèmes épineux. _ Que
faire de son temps libre? Problème étrange et propre aux sociétés socialement
"avancées", il peut devenir embarrassant d'avoir à occuper son temps, à
le remplir , à l'employer, parce que le temps libre est d'abord un temps vide,
vide de travail, vide de contraintes, vide d'histoire collective et vide comme la
liberté du sujet contemporain qui n'a plus d'histoire et ne songe plus qu'à son
présent individuel. (Cf. Lipovetsky. L'ère du vide : "Aujourd'hui nous vivons pour
nous-mêmes, sans nous soucier de nos traditions et de notre postérité.") Le
présent libre est un présent vide où s'engouffre l'oisiveté du sujet atomisé, qui a
déserté l'engagement, la politique, la religion, les repères familiaux, les principes
moraux, et s'est replié dans la conscience cartésienne d'une existence sans
contenu, d'une liberté sans but et sans projet. Il faut pourtant bien le remplir, ce
temps-là, car il y a la menace de l'ennui qui plane, et avec lui l'angoisse liée à
la conscience de sa situation de déserteur, comme l'a bien vu Pascal, ou le
sentiment d'être "jeté au monde", si l'on suit Heidegger.

Voir texte de Pérec sur l'ennui et le sentiment de vide intérieur. L'âme se sent
alors exister, mais dans un étonnement douloureux et angoissant.

2) Deux réactions possibles à l'ennui :


a) Tuer le temps, "passer" le temps pour oublier l'ennui et la conscience de son
existence : le divertissement, ou fuite hors de soi-même. On s'occupe, donc on
est absent. L'âme s'anesthésie, se bande les yeux, se colle au ras des choses, et
"court de la mort à la mort" pour ne surtout pas avoir à s'ennuyer.
b) Tirer profit de la lucidité conférée par l'ennui et par l'étonnement, pour se
réveiller et s'interroger sérieusement sur sa condition réelle : la philosophie.

3) Etude du divertissement

Divertere, en latin, signifie « se détourner de soi-même » ce qui d’emblée indique


une tentative d’échapper à la conscience de soi. Le divertissement est un thème
traité surtout par Blaise Pascal, quand il analyse le libertin et ses conduites. On
peut dire que c'est ce qui permet d'oublier la conscience d'exister par le fait de
se plonger dans un délassement procurant du plaisir et de la distraction. Temps
libre signifie pour beaucoup fuite de la lucidité.

On peut distinguer quatre modes de divertissement :


a) le jeu.
C'est une activité non sérieuse qui vise à récupérer des forces pour reprendre le
travail ensuite. C'est le modèle même du "passe-temps", où il s'agit de s'investir
dans un rôle, une stratégie, ou de contempler une procédure de hasard. Mais
cette activité peut être dérisoire à la longue. Au fond, "le jeu n'en vaut pas
toujours la chandelle…"
b) le "On", le groupe
C'est le groupe social que l'on fréquente, avec ses codes, sa mentalité, ses rites
de reconnaissance, son histoire, ses manies, ses préjugés. Le moi, dans le
groupe, est soutenu par le regard de l'autre dans un but de reconnaissance.
Puisque l'on essaie d'exister dans et par le groupe, en fera tous les efforts pour
tenter de s'y fondre et de s'y faire accepter, quitte à se renier soi-même. En
outre, autrui n'est pas forcément désintéressé, et le groupe en question n'est pas
éternel.
c) la mode et ses tendances
La mode est le triomphe de l'esprit de changement et de versatilité. Quel que soit
le contenu, l'important est de renouveler sans cesse les formes esthétiques, tout
en se nourrissant paradoxalement du démodé qui précède. Ainsi la mode
dégénère-t-elle en recommencement permanent, une roue qui tournerait sans
fin, comme un supplice mythologique. Voir, sur la mode, Gilles
Lipovetsky, L'empire de l'éphémère, la mode et son destin dans les sociétés
modernes, Folio Essais n°170, 1987.

d) le spectacle
Définition de Guy Debord : le spectacle est le discours ininterrompu que
l'ordre présent tient sur lui-même. C'est une mise en scène permanente de
l'existence, étant donné que l'existence réelle lui échappe. Mais cette mise en
scène se propose surtout comme modèle à suivre passivement ou propre à
déclencher des achats. Le spectacle passe totalement sous silence tout ce qui ne
convient pas à ces deux propositions. Le spectacle suit une logique de
"séduction-soumission". Il masque la réalité du néolibéralisme économique dont il
est la vitrine permanente.
Critique du divertissement en général

Se divertir est évidemment un bien lorsqu'il s'agit de récupérer des forces et de


stimuler les capacités humaines. Mais si l'on en fait une échappatoire
systématique et permanente pour fuir la réalité, alors le divertissement devient
l'équivalent d'un aveuglement et d'un déni de réalité. Nous pouvons aussi faire
des critiques plus ciblées contre l'esprit du divertissement, si tant est que le
divertissement ait un esprit :
a) La nature même du "passe-temps" est d'être lui-même temporaire. Il ne peut
pas s'éterniser ou prendre la place d'une activité plus sérieuse. L'anesthésie de la
conscience ne peut donc pas être totale, et laisse à celle-ci la possibilité de
réveils douloureux.
b) Le divertissement est vain parce qu'il est éphémère. L'éphémère est un mot
grec qui signifie "qui dure un jour", comme la durée de vie de l'insecte du même
nom. Ephémère signifie donc "sans lendemain". Il colle au présent immédiat. Or,
pour qu'un objet ait un sens, il faut qu'il ait une finalité et un temps pour se
réaliser. L'existence purement présente ne pouvant pas permettre de finalité, elle
devient absurde et vaine. Le pur présent n'est que vanité.
Voir le célèbre poème de l'Ecclésiaste dans la Bible : "Vanité des vanités, tout est
vanité" :
« Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité.
Quel avantage revient-il à l'homme de toute la peine qu'il se donne sous le
soleil ?
Une génération s'en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours.
Le soleil se lève, le soleil se couche ; il soupire après le lieu d'où il se lève de
nouveau.
Le vent se dirige vers le midi, tourne vers le nord ; puis il tourne encore, et
reprend les mêmes circuits.
Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n'est point remplie ; ils continuent à aller
vers le lieu où ils se dirigent.
Toutes choses sont en travail au-delà de ce qu'on peut dire ; l'œil ne se rassasie
pas de voir, et l'oreille ne se lasse pas d'entendre.
Ce qui a été, c'est ce qui sera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera, il n'y a rien
de nouveau sous le soleil. «
S'il est une chose dont on dise : Vois ceci, c'est nouveau ! cette chose existait
déjà dans les siècles qui nous ont précédés.
On ne se souvient pas de ce qui est ancien ; et ce qui arrivera dans la suite ne
laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard. » (Bible, livre
de l’Ecclésiaste)
Après avoir lu ce texte, il est possible de se demander "à quoi bon ?". Comme le
disait Beethoven, "Tout ne sert à rien"... Se divertir en permanence à vraiment,
de ce point de vue, la plus vaine des choses vaines.

c) En neutralisant la vigilance critique, le divertissement rend les hommes


passifs, manipulables et incapables de se révolter. se divertir, c'est littéralement
devenir un "cadavre obéissant", car soumis à une logique d'oubli de soi. Une
civilisation qui ne songe qu'à se divertir est une sorte de "despotisme de coton".
(Voir La Boétie, discours sur la servitude volontaire). La Boétie nous raconte que
le mot "jouer", en latin LUDERE, vient en fait de la province de Lydie, près de la
mer Egée, dont la cité principale était Sardes. Les lydiens étaient un peuple
désireux de se défendre pour préserver sa liberté. Un jour, le roi Cyrus décide
d'envahir et d'annexer la Lydie, mais comment faire face à un tel peuple. Le
vaincre et l'occuper militairement couterait cher et ne garantirait pas le succès.
Comment s'y prendre alors ? Cyrus a une idée géniale, aussi machiavélique
qu'efficace : faire une guerre sociale et non une guerre militaire. Il décide
d'envoyer des émissaires influents pour persuader les Lydiens de jouer, de se
divertir plutôt que de se défendre. Ces émissaires font installer des bordels, des
salles de jeux, des commerces de futilités pour que les lydiens s'amusent et ne
songent plus à leur liberté. Le plan fonctionnera à merveille, et Cyrus annexera la
Lydie sans verser une seule goutte de sang, car les lydiens, à force de se divertir
sans cesse, étaient devenus des loques, des légumes apathiques et incapables
de réagir devant ce qui menace ouvertement leur liberté.
La morale de l'histoire est la suivante [et elle vaut aujourd'hui plus que jamais !] :
si vous voulez dominer les peuples et les faire se comporter comme des
troupeaux passifs, faites-les s'amuser, donnez leurs "du pain et des jeux",
divertissez-les, ou bien, en complément, faites-les travailler dur et longtemps
pour les fatiguer. Tant qu'ils s'oublient eux-mêmes dans le jeu ou dans le travail,
ils ne songeront pas à se révolter et se comporteront toujours comme de bons
"cadavres obéissants" et dociles. Voilà pourquoi le divertissement systématique
(tout comme l'apologie systématique du travail) n'est très probablement qu'un
aveuglement dramatique, qui dissuade de réfléchir et nous fait regarder ailleurs,
pendant que la menace vient nous surprendre et nous vaincre par derrière.

Il ne semble donc pas que le divertissement perpétuel soit la bonne solution pour
envisager l'existence temporelle, ou alors uniquement de manière ponctuelle,
pour reprendre des forces. Se soucier de son âme, comme le préconise Socrate,
ce n'est pas chercher à l'anesthésier, à lui crever les yeux, mais à la réveiller. Les
écrans, sur lesquels nous sommes rivés à longueur de temps, quoi qu'en en dise,
crèvent nos yeux mais ne les réveillent pas.

5) L'étonnement, l'angoisse et la philosophie


a) A l'inconscience et à ses fausses joies, le philosophe préférera encore affronter
une angoisse lucide mais assumée par une recherche rationnelle. au lieu de fuir
l'ennui par le divertissement, il affrontera l'ennui sans détour, regardera dans les
yeux l'inquiétante étrangeté de l'existence en se consacrant à la comprendre, à
l'apprivoiser, voire à en cerner le mystère, quitte à passer par une conversion
philosophique ou même religieuse, comme c'est le cas de Pascal ou de Leibniz. Il
est facile de montrer que la philosophie est née de l'étonnement en face de
l'existence temporelle et temporaire de l'homme. Voici un texte de Schopenhauer
qui le montre bien :

« Excepté l’homme, aucun être ne s’étonne de sa propre existence, c’est pour


tous une chose si naturelle, qu’ils ne la remarquent même pas. […] L’homme est
un animal métaphysique. Sans doute, quand sa conscience ne fait encore que
s’éveiller, il se figure être intelligible sans effort ; mais cela ne dure pas
longtemps : avec la première réflexion, se produit déjà cet étonnement, qui fut
pour ainsi dire le père de la métaphysique. C’est en ce sens qu’Aristote a dit
aussi au début de sa Métaphysique : « car c’est l’émerveillement qui poussa les
hommes à philosopher ». De même, avoir l’esprit philosophique, c’est être
capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours,
de se poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire.
[…]
Plus un homme est inférieur par l’intelligence, moins l’existence a pour lui de
mystère. Toute chose lui paraît porter en elle-même l’explication de son comment
et de son pourquoi. Cela vient de ce que son intellect est encore resté fidèle à sa
destination originelle, et qu’il est simplement le réservoir des motifs à la
disposition de la volonté ; aussi, étroitement uni au monde et à la nature, comme
partie intégrante d’eux-mêmes, il est loin de s’abstraire pour ainsi dire de
l’ensemble des choses, pour se poser ensuite en face du monde et l’envisager
objectivement, comme si lui-même, pour un moment du moins, existait en soi et
pour soi.
Au contraire, l’étonnement philosophique […] suppose dans l’individu un degré
supérieur d’intelligence, quoique pourtant ce ne soit pas là l’unique condition :
car sans doute, c’est la connaissance des choses de la mort et la considération
de la douleur et de la misère de la vie qui donnent la plus forte impulsion à la
pensée philosophique et à l’explication métaphysique du monde. Si notre vie
était infinie et sans douleur, il n’arriverait à personne de se demander pourquoi le
monde existe, et pourquoi il a précisément telle nature particulière ; mais toutes
choses se comprendraient d’elles-mêmes. […]
Suivant moi, la philosophie naît de notre étonnement au sujet du monde et de
notre propre existence, qui s’imposent à notre intellect comme une énigme dont
la solution ne cesse dès lors de préoccuper l’humanité. […] L’étonnement
philosophique est donc au fond une stupéfaction douloureuse ; la philosophie
débute, comme l’ouverture de Don Juan, par un accord en mineur. »
Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, II, (1818),
pp.294-305, PUF, 1996,16ème édition.

b) Comment échapper à la vanité ? Cette angoisse fondamentale pousse


l'homme à savoir, non pas que tout est absurde, mais que seul vaut l'effort de la
pensée : "Toute notre dignité consiste à bien penser", dit Pascal. C'est en
décapant le sens que l'on voit ce qui a vraiment de la valeur. Bien des réalités
sont vertigineuses, difficiles à saisir, mais l'on vit bien que c'est le fait de prendre
conscience de ces réalités qui mérite vraiment que l'on s'y consacre comme
quelque chose de digne et de sensé. Voici probablement les textes les plus
puissants que Pascal ait pu composer sur ce thème :
« Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité
précédant et suivant, le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé
dans l’infinie immensité des espaces et que j’ignore et qui m’ignorent, je
m’effraie et je m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison,
pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par
l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? […]
Pourquoi ma connaissance est-elle bornée ? ma taille ? ma durée à cent ans
plutôt qu’à mille ? Quelle raison a eue la nature de me la donner telle, et de
choisir ce nombre plutôt qu’un autre, dans l’infinité desquels il n’y a pas plus de
raison de choisir l’un que l’autre, rien ne tentant plus que l’autre ?
Combien de royaumes nous ignorent !
Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » Blaise
Pascal, Pensées n°113.
« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature : mais c’est un roseau
pensant.
Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte
suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus
noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a
sur lui ; l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la
pensée. » Blaise Pascal, Pensées,
n°347.
Voilà donc ce qui échappe à la vanité d'un point de vue philosophique :
l'activité de la pensée.
(Une autre démarche est ici tout aussi possible, si l'on décide d'affronter cette
question d'une manière plus pratique, éventuellement sous un versant religieux :
échapper à la vanité consistera plutôt à s'investir concrètement pour se
consacrer aux autres par le dévouement et l'amour. Mais comme c'est ici un
cours de philosophie, je fournis la réponse philosophique).
c) Supposons donc que je me décide à réfléchir, à prendre la pensée au sérieux
pour comprendre. Pour cela, il faut de l'exercice, et surtout du temps (on y
revient toujours, ce qui montre que l'on n'est pas sorti de notre sujet : l'homme
est un être décidément temporel). Pour bien penser, il faut prendre le temps de
réfléchir. Or la vie moderne est conçue pour que l'on n'ait jamais le temps de rien
faire de profond, parce que ce temps frénétique est fait pour gagner de l'argent
le plus rapidement possible. Le temps moderne est donc strictement
incompatible avec la réflexion philosophique (je pense que vous vous en
êtes déjà aperçu : une petite heure ridicule, dans cette organisation industrielle
qu'est le lycée, scandée par des injonctions à entrer et à quitter des salles de
classe ne permet pas vraiment de prendre vraiment le temps de ce que l'on y
fait.) Ce temps est celui du commerce, du marché, de la gestion des flux
et des marchandises, non celui de la pensée humaine. Il est idéalement
fait pour la logistique et les abstractions de la finance, ce pourquoi il ne
correspond pas au temps des êtres du monde.
A l'inverse, l'objectif des Anciens était plutôt de dégager du temps libre pour se
consacrer au LOISIR SERIEUX (l'OTIUM des latins). Le loisir sérieux n'était pas
un temps fait pour s'oublier dans un divertissement quelconque, mais pour se
perfectionner soi-même par un effort de pensée, afin de se rendre plus
clairvoyant sur le monde et sur soi-même. Pour Sénèque, par exemple, le temps
de loisir résout le dilemme de la brièveté de la vie humaine, car celui qui lit de la
philosophie ramène le passé au présent, se place à un point de vue supérieur par
le recul qu'il prend, et valorise ainsi au maximum l'instant qu'il emploie en se
souciant de son esprit. Pour Sénèque, seul celui qui prend le temps de réfléchir
vit vraiment, pensant que ceux qui s'affairent dans des activités quotidiennes se
rivent à des choses finalement futiles ; ils semblent perdre le peu de temps qu'ils
ont à vivre sur cette terre en s'oubliant eux-mêmes :
« Seuls entre tous sont gens de loisir ceux qui consacrent leur temps à la
sagesse : seuls ils vivent. Et non seulement ils protègent leur propre vie ; mais à
leurs siècles ils ajoutent tous les siècles. Toutes les années qui se sont écoulées
avant eux leur sont acquises. Ne soyons pas ingrats ; c’est pour nous que sont
nés les créateurs célèbres des saintes doctrines ; ils ont préparés notre vie ; c’est
par le travail d’autrui que nous sommes conduits jusqu’aux réalités les plus belles
qu’ils ont fait passer des ténèbres à la lumière ; aucun siècle ne nous est interdit ;
nous avons accès à tout ; et, si, en agrandissant notre âme, nous pouvons sortir
des limites étroites imposées à la faiblesse humaine, nous disposons d’une vaste
durée à travers laquelle nous étendre. […] pourquoi, hors de notre durée
passagère si courte et si fragile, ne pas nous donner de toute notre âme à ces
pensées infinies, éternelles et que nous avons en commun avec les meilleurs des
hommes ? » Sénèque, De la Brièveté de la vie, 49, Gallimard, 1962.

Il faut donc ménager du temps pour bien penser : le temps de loisir, ou temps
d'étude et de culture (otium). Le loisir traditionnel est un temps consacré à se
perfectionner soi-même, à se soucier de son âme, par l'étude. Il est aisé de
montrer que ces activités sont les plus parfaites que l'homme puisse accomplir,
c'est-à-dire celles où il est le plus libre. Mais évoquer cela aujourd’hui, je le sais
bien, relève de l’incongruité absolue… Tant mieux !
Conclusion : L'homme est la seule espèce vivante à percevoir le temps.
Kierkegaard le définit en conséquence comme une synthèse du temporel et de
l'éternel. Une existence authentique selon lui est celle qui parvient à faire une
synthèse harmonieuse entre les deux, sans faire d'impasse et sans se boucher
les yeux. Nous sommes responsables de ce que nous devenons. Il semble difficile
de pouvoir exister vraiment si l'on ne réfléchit pas ce que l'on fait de son temps
et comment on doit se comporter face au changement, ou face à la permanence.
De plus, cette réflexion a un parfum d'urgence, car, comme le dit Pascal, "nous
sommes embarqués", et le temps ne nous laisse pas beaucoup le temps de
penser à lui. (L'horloge de Baudelaire : _ Meurs, vieux lâche, il est trop tard!)
Terminons notre étude du temps par un schéma récapitulatif, que nous tirons du
philosophe existentialiste allemand Karl Jaspers (1883-1969), avec son ouvrage
intitulé La philosophie. Cet auteur montre bien la relation entre temps et
existence humaine, et tente de l'élucider pour qu'elle fasse sens.
Avec ce schéma se termine ici notre première partie, qui visait,
rappelons-le, à montrer ce qu'est l'homme, à la fois comme être
conscient, être rationnel, être libre et être temporel.
Nous allons maintenant faire une petite transition pour justifier notre
passage à une seconde partie, qui consistera dans l'analyse du savoir
humain et de ses modalités.
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TRANSITION VERS LA SECONDE PARTIE

D’après ce qui précède, on peut faire un bilan en essayant de se demander ce


qu’est l’homme. On peut appeler ce genre de recherche une anthropologie.
Voyons les différentes définitions de l’homme proposées par les philosophes au
cours des siècles :
Empédocle : « un mélange d’amour et de haine »
Platon : « un bipède sans plume »
Aristote : « animal raisonnable » « animal politique ».
Boèce (480-524) : « substance individuelle de nature rationnelle ».
Nicolas de Cues (1401-1464) : « un infini contracté »
Descartes : « une chose qui pense. »
Pascal : « un roseau pensant ».
Machiavel : « un lion et un renard ».
Hobbes : « l’homme est un loup pour l’homme ».
Rousseau : « un bon sauvage »
Mirabeau : « l’homme est un animal bon et juste qui veut jouir ».
Kant : « une liberté ».
Kierkegaard : « une synthèse de temporel et d’éternel »
Schopenhauer : « un vouloir vivre ».
Nietzsche : « une volonté de puissance » « un lion ou un chameau »
Freud : « un être de pulsions ».
Sartre : « une passion inutile ».
Les biologistes darwiniens : « un singe nu »

Cette liste est très intéressante, car un caractère présent chez les
anciens disparaît complètement chez les modernes à partir de Pascal : la
raison, la pensée. A partir de Machiavel, l’homme n’est plus perçu comme un être
raisonnable mais comme un être de passions, comparé à un animal sauvage. La
raison n’est plus la faculté distinctive de l’homme pour les modernes. Pourquoi ?
Les modernes refusent à l’homme la capacité de connaître le réel tel qu’il est et
estiment qu’il est inapte à la vérité. Ils estiment qu’il existe un désaccord foncier
entre l’esprit et le réel. Ils préfèrent de loin la satisfaction des passions à la
satisfaction du désir de connaître. Mais cette manière de voir les choses oppose
frontalement les modernes avec les anciens. Pour les anciens (grecs,
romains, médiévaux), il est absolument évident qu’une faculté naturelle
comme l’intelligence ne peut pas avoir été faite en vain. L’homme est un animal
raisonnable parce qu’il est naturellement fait pour connaître la vérité.
L’intelligence est une aptitude naturelle à connaître le réel de manière certaine et
légitime. Il y a homogénéité entre le réel et l’esprit, à condition de rectifier
certaines erreurs de méthode. Les anciens sont donc globalement REALISTES et
DOGMATIQUES.
Dogmatisme : théorie qui défend l’idée que l’homme peut accéder à des
vérités certaines et parfaitement légitimes.
Pour les modernes, l’accès à la vérité est impossible. " Je propose des
fantasies informes et irresolues, comme font ceux qui publient des questions
doubteuses, à debattre aux escoles : non pour establir la verité, mais pour la
chercher." Ainsi parle Montaigne (Essais), qui, par son scepticisme, est vraiment
le prototype de la mentalité moderne.
Il est pour eux évident, au contraire, que l’intelligence humaine est inapte à la
connaissance et à la vérité, qui lui échappe toujours. L’homme n’est donc pas fait
pour comprendre le monde tel qu’il est. Il y a une hétérogénéité fondamentale
entre le réel et l’esprit. Les modernes sont SCEPTIQUES.
Scepticisme : théorie qui défend l’idée que l’homme ne peut pas
accéder à des vérités certaines et légitimes.
Qui a raison, des anciens ou des modernes ? Peut-on, oui ou non,
prétendre à une connaissance légitime de la réalité ? Pour répondre à
cette question, il faut étudier la faculté de connaissance humaine, et
donc pratiquer ce que l’on appelle la PHILOSOPHIE THEORIQUE, qui
concerne donc le savoir humain et occupera notre deuxième partie.
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DEUXIÈME PARTIE :
LA CONNAISSANCE HUMAINE

LA VÉRITÉ
Préambule.
Deux citations pour commencer ce thème capital :
Guy Béart : "Ce jeune homme a dit la vérité, il doit être exécuté."
La Fontaine : "L'homme est de glace à la vérité; il est de feu pour les
mensonges."

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