0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
46 vues327 pages

Madame Roland

Le document présente une biographie de Madame Roland, une figure emblématique de la Révolution française, en soulignant son ascension sociale et son engagement politique. Il évoque le contexte historique de son époque, notamment le règne de Louis XVI et les réformes de Turgot, tout en mettant en lumière la personnalité complexe de Madame Roland. La Révolution est décrite comme un tournant décisif dans sa vie, lui permettant de s'affirmer et de jouer un rôle significatif dans les événements de son temps.

Transféré par

hkheloufi972
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
46 vues327 pages

Madame Roland

Le document présente une biographie de Madame Roland, une figure emblématique de la Révolution française, en soulignant son ascension sociale et son engagement politique. Il évoque le contexte historique de son époque, notamment le règne de Louis XVI et les réformes de Turgot, tout en mettant en lumière la personnalité complexe de Madame Roland. La Révolution est décrite comme un tournant décisif dans sa vie, lui permettant de s'affirmer et de jouer un rôle significatif dans les événements de son temps.

Transféré par

hkheloufi972
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Du même auteur

L’Honneur perdu de Marie de Morell (L’affaire La Roncière, 1834-1835), Perrin, 1996


La Baronne de Feuchères (1790-1840), Perrin, 2000
Secrétaire générale de la collection :
Marguerite de Marcillac

© Perrin, 2004,
et Perrin, un département d’Édi8, 2015 pour la présente édition

12, avenue d’Italie


75013 Paris
Tél. : 01 44 16 09 00
Fax : 01 44 16 09 01
[Link]

Portrait de Madame Roland, peinture de Johann Ernst Heinsius, 1792, Versailles, musées du
Château et de Trianon.
© MP/Leemage

EAN : 978-2-262-05101-3

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre
gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du
Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions
civiles ou pénales. »

tempus est une collection des éditions Perrin.

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


Pour Dorothée
« Tout se lie et s’enchaîne. Véritablement la vie de chaque
individu est un poème dans lequel un certain nombre de
personnages ont leur place dès l’origine et dont le sort ne
peut être connu qu’en suivant l’histoire de celui qui fait le
principal rôle. »
Madame ROLAND,
Lettre à Jany (octobre 1793).

« S’il y a une révolution, pourquoi Julien Sorel ne jouerait-il


pas le rôle de Roland et moi celui de madame Roland ? »
STENDHAL,
Le Rouge et le Noir, II, 19.
Sommaire
Titre

Du même auteur

Copyright

Dédicace

Prologue
1 - L’enfant de la Seine

2 - La fille des Lumières


3 - La Nouvelle Héloïse ou la dialectique de l’amour et de la vertu
4 - « Questo primo dolcissimo bacio… »
5 - Madame de La Platière, secrétaire, nourrice et solliciteuse
6 - « Vivons en ménage champêtre… »

7 - « Le bien à faire, qui ne s’exécutera jamais »


8 - « La Révolution survint et nous enflamma »
9 - La femme de Caton
10 - « On vit ici dix ans en vingt-quatre heures »
11 - Un sombre hiver

12 - Comment Roland devint ministre


13 - La femme du ministre
14 - La chute de la royauté
15 - « La Révolution… elle est devenue hideuse »
16 - La Gironde contre la Montagne ou l’illusion du pouvoir des mots
17 - Julie et Saint-Preux dans la tempête révolutionnaire
18 - Le procès du roi
19 - « La reine Coco »
20 - La prisonnière
21 - « Adieu, je ne vis plus que pour me détacher de la vie »
Brève notice sur le destin des autres proches de Mme Roland
Épilogue
Notes

Bibliographie sommaire
i. œuvres de mme roland
ii. principales biographies et études consacrées à mme roland
iii. autres ouvrages consultés
Index des noms de personnes

collection tempus Perrin


Prologue

Le 12 novembre 1774, au cœur de l’île de la Cité, dans la Grand-


Chambre du Palais de Justice tendue de soie violette, se déroule la plus
majestueuse cérémonie de la monarchie. Elle porte un nom étrange : lit de
justice. Face à un parterre de magistrats – moutonnement de perruques
blanches et chatoiement de robes rouges – le nouveau roi, Louis XVI, jeune
homme timide et sans grâce, vêtu d’un habit violet et coiffé d’un large
chapeau empanaché de plumes blanches, perché sur un trône fleurdelisé
(c’est le lit), prononce d’une voix forte et avec une autorité qui surprend les
quelques phrases que lui ont fait répéter ses ministres : « Je vous rappelle
aujourd’hui à des fonctions que vous n’auriez jamais dû quitter. Sentez le
prix de mes bontés et ne les oubliez jamais. Je veux ensevelir dans l’oubli
tout ce qui s’est passé et je verrais avec le plus grand mécontentement les
divisions intestines troubler le bon ordre et la tranquillité de mon Parlement.
Ne vous occupez que du soin de remplir vos fonctions et de répondre à mes
vues pour le bonheur de mes sujets qui sera toujours mon unique objet. »
Louis XVI a vingt ans. Il règne depuis six mois et vient de signifier leur
rétablissement aux parlementaires exilés dans leurs provinces, trois ans
auparavant par son grand-père Louis XV pour s’être dressés contre le
pouvoir royal. La réforme du chancelier Maupeou qui supprimait la vénalité
des charges et instituait des magistrats révocables nommés par le roi est
ainsi abolie. Il s’agit d’un acte politique considérable, accueilli par un
concert de louanges et qui vaut au jeune roi une immédiate popularité. Tout
au long du parcours qui le ramènera à Versailles, les ovations du peuple
vont saluer le passage du carrosse royal.
C’est que, brisés par Louis XV et Maupeou, les anciens parlements
rappelés symbolisent la résistance à l’absolutisme et les parlementaires ont
su se poser en champions des libertés, de toutes les libertés. Mais le
changement ne s’arrête pas là. Parallèlement, le jeune roi entend développer
l’action réformatrice de l’Etat. Il a confié le contrôle général des Finances à
un « philosophe », un homme des Lumières, Turgot. Ce haut fonctionnaire,
intègre et compétent, passionné du bien public, ami des encyclopédistes,
s’est entouré d’esprits éclairés : Condorcet, Suard, l’abbé Morellet. C’est un
homme de progrès, partisan de la liberté du commerce, dont la nomination a
été applaudie par Voltaire et d’Alembert. Ainsi les premières initiatives du
nouveau règne rencontrent-elles l’assentiment du peuple et de l’élite
intellectuelle.
Ce même samedi 12 novembre 1774, à quelques mètres du Palais de
Justice, une petite bourgeoise de l’île de la Cité participe à l’enthousiasme
général. Elle demeure quai de l’Horloge, dans un de ces immeubles de
pierres blanches et de briques roses qui font écrin à la place Dauphine. Dès
huit heures du matin, elle a assisté à l’arrivée du cortège royal pour la messe
célébrée dans la Sainte-Chapelle. A deux heures de l’après-midi, lorsque le
roi est sorti du Palais, elle a entendu avec émotion les manifestations de joie
des habitants du quartier. Quatre jours plus tard, elle en rendra compte dans
une lettre à sa meilleure amie. « Les acclamations dont les airs retentirent,
écrit-elle, me semblèrent d’autant plus touchantes qu’elles pouvaient être
regardées comme l’expression de tous les gens de bien. » Surtout sensible à
la joie universelle que suscite la décision du roi, elle n’en demeure pas
moins, en jeune disciple des « philosophes », sans illusion sur l’utilité de la
réforme annoncée : « Un prince montant sur le trône dans des circonstances
aussi critiques ne pouvait-il se dispenser de ce rétablissement nécessaire et
souhaité ? Eh ! qu’en pouvait-il craindre ? Les parlements sont comme des
vieilles ruines que l’on vénère encore, mais ils ne sont plus une barrière à
l’autorité royale ; c’est une idole chérie quoique impuissante, il fallait la
rendre à ses adorateurs que sa présence console. » En revanche, le choix de
nouveaux ministres et d’abord la promotion de Turgot lui inspirent un
immense espoir. En conclusion de sa lettre, elle dresse de la situation un
tableau idyllique : « Voilà des ministres éclairés et bien intentionnés, un
jeune prince docile à leurs conseils et qui veut le bien, une reine aimable et
bienfaisante, une cour aisée, agréable et décente, un corps législatif
honorable, un peuple charmant qui ne veut que le pouvoir d’aimer son
maître, un royaume plein de ressources ; ah ! nous allons être heureux,
j’aime à l’espérer, je m’en fais une douce image, et je ne dirai plus ce que je
pensais il y a huit mois, que l’Etat tendait au point de ressemblance avec ces
gouvernements où tout nouveau-né est un malheur de plus1*1. »
En 1774, Manon Phlipon, la future Mme Roland, a vingt ans, le même
âge que le roi. Elle est la fille d’un maître graveur de la place Dauphine. En
dehors de l’âge et d’une même aspiration sincère au bonheur du peuple,
qu’est-ce qui peut rapprocher Louis XVI de Mlle Phlipon ? Rien. Il est le
monarque absolu, roi de droit divin, dont elle n’est qu’un obscur sujet parmi
vingt-trois millions de Français. Théoriquement le pouvoir du monarque n’a
pas de limites ; elle ne peut envisager d’en détenir jamais ne serait-ce
qu’une parcelle. « L’obscurité de ma naissance, de mon nom, de mon état
semble me dispenser de m’intéresser au gouvernant2 », observe-t-elle avec
une apparente résignation. Qui pourrait imaginer alors que leurs destins se
croiseront ? Personne, et surtout pas elle. Jeune fille sans fortune, jolie mais
vertueuse, elle n’est pas armée pour franchir les barrières sociales. Elle n’y
songe d’ailleurs pas, même s’il lui arrive de le regretter : « Plus d’une fois
je pleurai, dépitée de n’être pas née Spartiate ou Romaine3. » Mais elle est
née petite bourgeoise du royaume de France au XVIIIe siècle. Encore est-ce
une chance car la France est riche et les commerces parisiens sont
prospères. Surtout, le pays connaît un formidable bouillonnement d’idées
dans lequel Manon Phlipon s’est immergée depuis l’adolescence. Cette
boulimique de lecture connaît pratiquement tout Voltaire. Elle a lu, parmi
d’autres, Bayle, Montesquieu, d’Alembert, Diderot, Buffon, d’Holbach,
Helvétius et l’abbé Raynal. Bientôt elle admirera Rousseau plus que tous
les autres. Petite roturière privée de la perspective de jouer un rôle social,
elle se réfugie dans la philosophie. Non pas, comme on l’a dit, dans
l’imaginaire ou la spéculation purement intellectuelle. Pour elle, la
philosophie est une pédagogie de la vie. D’une intelligence supérieure,
sensible et passionnée, elle en tire les enseignements propres à former son
caractère pour mieux diriger sa vie personnelle, en même temps qu’elle y
puise les aliments de sa réflexion politique. Mais l’idée d’une révolution ne
lui traverse pas l’esprit : « Je veux être heureuse, écrira-t-elle deux ans plus
tard, de la manière la plus convenable au bien de mes semblables, la plus
conforme aux lois établies, la plus solide pour la durée de mon bonheur ; je
crois ne pouvoir l’être qu’en écoutant la raison et pratiquant la justice ;
voilà mon désir et ma foi4. » S’avouant républicaine de cœur, elle regarde
comme une utopie déraisonnable un renversement de l’ordre établi. Elle a
appris « à respecter et chérir, par devoir et réflexion5 », le régime
monarchique et, comme, on l’a vu, se réjouit en pensant que les parlements
« ne sont plus une barrière à l’autorité royale ». Comme la plupart de ses
maîtres à penser, c’est sur l’avènement d’un despotisme éclairé qu’elle
fonde alors ses espoirs d’une France plus heureuse. Elle veut croire, en cette
fin d’année 1774, que le nouveau roi dont elle ne sait presque rien mais qui
inaugure si bien son règne sera le maître d’œuvre du changement.
Pourtant, l’optimisme de Manon et la liesse qui accompagne le roi ce
jour-là reposent sur un malentendu et masquent une contradiction qui
mènera le régime à sa perte. Les « libertés » défendues par les parlements
ne sont que des privilèges surannés, inconciliables avec l’avènement de la
société libérale prônée par Turgot. Il existe désormais une opposition
irréductible entre la réforme de l’Etat et la vieille société à ordres. La
monarchie périra, notamment, de n’avoir pas su résoudre cette contradiction
qui sape les fondements du vieil édifice depuis la fin du règne de
Louis XIV. En rétablissant les parlements, Louis XVI commet
probablement la première erreur de son règne. Sans le savoir, il porte un
coup fatal à la réforme de l’Etat. Rares sont ceux qui en ont conscience ce
jour-là. Les vivats de la foule amassée sur le passage du roi couvrent les
craquements annonciateurs de la Révolution*2.

Quinze ans vont passer. De tergiversations en capitulations, la


contradiction et le malentendu vont s’aggraver car ce roi estimable « restera
l’homme d’une monarchie qui n’est plus faite pour lui ni pour l’époque6 ».
Il n’a pas le goût du pouvoir, ni d’aptitude à l’exercer. Surtout,
viscéralement attaché à la tradition, il n’osera jamais se désolidariser d’une
aristocratie qui sape son autorité et s’érige en contre-pouvoir représentatif
sans voir qu’elle ne représente qu’elle-même. Toutes les tentatives de
réformes économiques échoueront avant même d’avoir été conduites à leur
terme : après l’expérience de l’économie libérale, le dirigisme financier
suivi de la relance par l’inflation. Turgot partira, puis Necker, puis Calonne.
A la résistance des parlements succédera la contestation de l’assemblée des
notables. Pendant ce temps, augmente le déficit qui engendre la famine et
les révoltes. Soudain, la machine va s’emballer. En l’espace de trois mois,
de mai à août 1789, l’Ancien Régime va s’effondrer. L’idée d’une
représentation nationale a fait son chemin et, avec la réunion des Etats
généraux par une monarchie minée de l’intérieur, le pouvoir, brusquement,
change de mains.
Ainsi, ce qui semblait inconcevable va s’opérer en quelques semaines.
Le 12 novembre 1774, Louis XVI a enclenché un mécanisme qui finira par
provoquer un renversement total de l’ordre des choses. Il portera au pouvoir
la fille du graveur et détrônera le roi. L’histoire de Mme Roland, c’est
d’abord celle de l’ascension improbable d’une sage petite bourgeoise de
Paris. Mais ce n’est pas un conte de fées. Mme Roland n’est pas seulement
le produit des circonstances et de quelques hasards. C’est, avant tout, un
caractère hors du commun, une personnalité riche et complexe, généreuse et
orgueilleuse, cérébrale et sensible, raisonnable et passionnée, en proie à des
inquiétudes, en lutte contre elle-même, en révolte sourde contre sa
condition de femme et son statut social. La Révolution sera pour elle, tout à
la fois, le bouleversement politique auquel elle aspire et une plongée
libératrice dans l’action. Elle s’y jettera corps et âme. Elle y jouera un rôle à
sa mesure. Elle y trouvera la mort, un sourire aux lèvres, curieusement
réconciliée avec elle-même.
Mais, dans la tranquille euphorie de l’automne 1774, nul ne peut
deviner l’enchaînement des événements qui feront de Manon Phlipon l’un
des acteurs les plus zélés du renversement de la monarchie, l’un des plus
implacables adversaires de Louis XVI, puis, de tous deux, dans la même
année 1793, des martyrs emblématiques.

*1. On trouvera les notes de références en fin d’ouvrage.

*2. Tocqueville (L’Ancien Régime et la Révolution), puis François Furet (La Révolution) ont magistralement analysé
comment la structure de l’Ancien Régime a produit 1789 et la suite.
1
L’enfant de la Seine

Fille d’un marchand de Paris, Marie-Jeanne Phlipon est née le 17 mars


1754, dans l’île de la Cité où elle résida – hormis quelques brèves
interruptions – jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. L’état civil parle de lui-
même. 1754 : c’est l’année où Jean-Jacques Rousseau, dans son Discours
sur l’origine de l’inégalité, désignait la liberté et l’égalité comme principes
fondamentaux de toute législation ; c’est aussi l’année où Diderot éditait le
quatrième volume de l’Encyclopédie. L’île de la Cité : c’est à la fois le cœur
historique et le centre géographique de ce Paris qui sera le principal théâtre
de la Révolution. Fille de marchand : elle a grandi au sein de cette
bourgeoisie des corporations parisiennes qui allait trouver dans les principes
de la Révolution une réponse à ses frustrations. Ainsi les hasards de la
naissance l’ont-ils placée au cœur même d’une société en pleine mutation,
active et impatiente, déjà grosse des orages révolutionnaires.
Son histoire, sa situation géographique et sa surface réduite font de l’île
de la Cité, au milieu du XVIIIe siècle, un quartier où se rencontre une rare
densité de population disparate et de bâtiments hétéroclites. Sur toute la
partie située à l’est, un amas désordonné et compact de maisons enserre la
cathédrale Notre-Dame, l’archevêché, l’Hôtel-Dieu où affluent les malades
et les indigents, et l’hôpital des Enfants-Trouvés où, chaque année, sont
déposés plusieurs milliers de nouveau-nés1. Une population bruyante circule
en tous sens dans cet enchevêtrement de ruelles sombres et malodorantes,
considéré par Louis-Sébastien Mercier comme « le quartier le plus malsain
de Paris2 ». La vue sur la Seine est bouchée par des maisons étroites, à trois
étages, édifiées au bord des quais ainsi que sur le pont Saint-Michel et le
Pont-au-Change. Du côté ouest de l’île, la masse hérissée de tours du Palais
de Justice et la Sainte-Chapelle occupent presque tout l’espace. Le Palais
est un labyrinthe où règnent aussi le bruit et l’agitation : va-et-vient
d’avocats, de procureurs, de greffiers et de plaideurs, parmi les curieux, les
marchandes de colifichets et les vendeurs de brochures. Au long de la rue
Saint-Louis qui jouxte l’aile sud du Palais, des maisons, construites en
partie sur pilotis, forment saillie sur le fleuve. Seuls, à l’extrême pointe de
l’île, les quais et le triangle de la place Dauphine – alors quasiment fermé
par les immeubles de la rue de Harlay – présentent un aspect harmonieux,
aéré et coloré. Mais l’animation n’y est pas moindre, car, à proximité
immédiate, le Pont-Neuf est un axe de circulation intense. Des milliers de
Parisiens empruntent chaque jour, à pied, en voiture ou en charrette, ce
point de passage principal d’une rive à l’autre de la Seine. Ce mouvement
permanent attire une multitude de petits métiers : vendeurs de beignets,
marchands de chansons, charlatans et décrotteurs. Au milieu du pont, des
marchandes de fruits ont installé leurs étals. Un peu plus loin, vers le quai
Conti, des recruteurs tentent d’enrôler les jeunes gens dans les armées du
roi, avec la complicité rémunérée de filles publiques. Ceux que leurs
activités ne mènent pas là y viennent par curiosité ou par plaisir, car la
statue équestre d’Henri IV et la place Dauphine font partie des lieux de
promenade favoris des Parisiens. La foule qui se presse dans ce coin de l’île
est plus mélangée. La populace y côtoie les riches bourgeois et la société la
plus huppée qui constituent la clientèle des orfèvres installés sur le quai du
même nom et sur la place. Toutes les maisons ont un double accès sur la
place Dauphine et sur le quai des Orfèvres, le quai de l’Horloge ou la rue de
Harlay. Les pièces d’argenterie sont principalement exposées dans les
boutiques disposées en enfilade sur le quai des Orfèvres. L’orfèvrerie a
attiré ici d’autres professionnels des métaux précieux : bijoutiers, graveurs,
ciseleurs, guillocheurs et polisseurs ont installé leurs ateliers et demeurent
place Dauphine. C’est là que vécut Manon jusqu’à son mariage.

Mme Roland se décrivait comme « fille d’artiste » élevée « au sein des


beaux-arts »3. Gatien Phlipon, son père, appartenait effectivement à cette
catégorie de commerçants, mi-artisans, mi-artistes, qui, en cela, se
distinguaient des marchands ordinaires. Il avait commencé par exercer la
peinture sur émail, mais avait dû y renoncer car ses yeux ne supportaient
pas l’approche du feu auquel il fallait passer cette matière. Il devint donc
graveur sur métaux et, maniant le burin et les ciseaux, aidé « d’un assez
grand nombre d’ouvriers4 », il fabriquait des cachets, des sceaux, des
armoiries, et décorait des objets de valeur : tabatières, boîtiers de montre,
coffrets, étuis et pommeaux de canne. Cette activité le mettait en rapports
fréquents avec des artistes. Quelques années avant la Révolution, il se
déclarait « graveur de M. le comte d’Artois », ce qui laisse supposer qu’il
avait, au moins une fois, exécuté une commande pour le frère du roi.
Accessoirement, dans un esprit spéculatif méprisé par sa fille, il se livrait au
commerce des bijoux.
Les Phlipon étaient originaires de Touraine. A la fin du XVIIe siècle, le
grand-père de Gatien exerçait le métier de peigneur de laine à Château-
Renault où l’on fabriquait des draps et de la bonneterie. Son fils, né en
1669, vint à Paris sans qu’on en sache la raison. A vingt-six ans il tenait un
commerce de marchand de vin, rue des Noyers, près de la place Maubert. Il
avait un voisin, Jean Rotisset, qui exerçait la même activité, dans la même
rue, à l’enseigne de L’Epée de bois. Rotisset avait deux garçons et trois
filles. L’aînée, Geneviève, était vive et jolie. Elle plut à Phlipon qui obtint
sa main et l’épousa le 4 novembre 1722. Mais le grand-père paternel de
Manon mourut prématurément, trois ans plus tard. Il laissait une veuve de
vingt-neuf ans et deux enfants dont l’aîné, Gatien, n’avait pas deux ans5.
Geneviève Phlipon échoua dans sa tentative de reprendre le commerce des
vins. Elle avait probablement reçu quelque instruction car, privée de
ressources, elle devint la gouvernante des deux enfants de riches parents
éloignés, M. et Mme de Boismorel. Ainsi la déconfiture du commerce
paternel avait-elle, autant que ses dispositions artistiques, décidé du destin
professionnel du père de Mme Roland.
Gatien Phlipon était bel homme. Un pastel, aujourd’hui propriété du
musée de Lyon, le représente dans sa trentaine élégante : habit bleu,
perruque poudrée, le port de tête altier, l’œil clair, un imperceptible sourire
aux lèvres, la main gauche glissée dans le gilet, il évoque Almaviva plutôt
que l’idée qu’on se fait d’un simple marchand. Les traits sont réguliers, le
front haut, le nez droit. Les grands yeux bleus sous les arcs des sourcils
expriment l’intelligence. La fossette du menton et les lèvres bien ourlées
suggèrent la sensualité. Seul le bas du visage, un peu épais, laisse deviner
une certaine mollesse de caractère. Mme Roland l’a dépeint comme un
homme « robuste et sain, actif et glorieux [qui] aimait sa femme et la
parure ». En lui, elle admirait l’artiste mais jugeait sévèrement la mentalité
mercantile. Elle reconnaissait toutefois qu’en honnête commerçant « il
aurait bien fait payer une chose plus qu’elle ne valait mais se serait tué
plutôt que de ne pas acquitter le prix de celle qu’il avait achetée6 ». Peu
instruit, Gatien Phlipon avait le goût sûr et une solide culture artistique.
A l’âge de vingt-six ans, le 30 juin 1750, le maître graveur avait épousé
Marguerite Bimont, d’un an plus âgée que lui, fille sans fortune d’un
mercier de la rue de la Pelleterie. Pour elle, si l’on en croit leur fille, ce ne
fut pas un mariage d’amour : « Ses parents lui présentèrent un honnête
homme dont les talents assuraient l’existence et sa raison l’accepta7. »
Marguerite Phlipon n’en fut pas moins une épouse exemplaire. Manon, qui
adorait sa mère, vante « son cœur sensible, son esprit agréable […] une âme
céleste et une figure agréable8 ». Pour le pastel, pendant de celui du mari,
elle a posé en marquise – robe d’apparat largement décolletée, diadème haut
perché sur la chevelure relevée, carcan de flèches derrière l’épaule –, ce qui
ne correspond pas à la mise simple évoquée par sa fille. Sans doute avait-
elle cédé aux instances du « glorieux » Phlipon qui « aimait la parure ». Son
visage fin, dominé par de grands yeux bruns, exhale une douce mélancolie.
Par ses parents, bien qu’ils fussent sans fortune, Marie-Jeanne Phlipon
appartenait à ce qui constituait alors une sorte d’aristocratie des marchands
parisiens. Six « grands corps » dominaient le commerce de Paris parmi
lesquels l’orfèvrerie, à laquelle se rattachait la gravure sur métaux, et la
mercerie, métier de sa famille maternelle. A l’intérieur de ces professions,
les situations demeuraient très inégales, mais toutes avaient en commun
d’exercer la fabrication et le commerce de produits de luxe caractérisés par
la qualité de la matière et l’originalité de la façon*1. La future Mme Roland
naquit et grandit dans ce milieu de marchands modestes mais considérés.
Parmi ses proches parents, il n’y avait que deux exceptions : un jeune oncle
maternel, Nicolas Bimont, prêtre, et la sœur de sa grand-mère paternelle,
Marie-Louise Rotisset, qui avait épousé Jean-Baptiste Besnard, régisseur du
domaine de Soucy, propriété du riche fermier général Haudry de Soucy.
Marie-Jeanne Phlipon, qu’on surnomma Manon, fut baptisée le
lendemain de sa naissance, à l’église Sainte-Croix de la Cité. Ses parents
demeuraient alors rue de la Lanterne*2. Elle avait été précédée d’une Marie-
Marguerite qui ne vécut que quelques mois. Après elle, Gatien et
Marguerite Phlipon eurent cinq autres enfants qui, tous, sont morts en
naissant ou en bas âge. Conformément à l’usage de l’époque, Manon fut
aussitôt confiée à une nourrice, choisie par sa grand-tante Besnard près
d’Arpajon. Elle passa deux années auprès de cette paysanne qui la chérissait
et lui rendit régulièrement visite par la suite. Lorsqu’elle réintégra le
domicile familial, ses parents s’étaient installés, atelier et logement, au
deuxième étage d’un des immeubles donnant sur le quai de l’Horloge et la
place Dauphine*3. C’est là que Manon s’éveilla à la vie. « Vive sans être
bruyante9 », elle était curieuse de tout. A quatre ans, elle savait lire et
retenait tout ce qu’elle lisait. On lui fit apprendre le catéchisme et des
passages de l’Ancien et du Nouveau Testament. Elle faisait la fierté de ses
parents et la joie des visiteurs qui la prenaient sur leurs genoux pour lui
faire réciter le Symbole de saint Athanase. A cinq ans, elle apprit à écrire.
Son père lui enseigna le dessin, son oncle, l’abbé Nicolas Bimont, lui donna
des rudiments de latin. Pour le reste, on fit venir des maîtres à domicile. La
géographie, l’histoire, la musique et la danse, elle assimilait tout avec une
rapidité stupéfiante. Apprendre lui était un jeu. Dès cinq heures du matin,
dans le silence de la maison endormie, elle se glissait hors du lit, trottinait
jusqu’à sa table de travail, alors située dans la chambre de ses parents, et
rédigeait ses exercices avec ardeur. Après quelques années, tous ses
professeurs déclaraient n’avoir plus rien à lui apprendre et demandaient
seulement la permission de lui rendre visite, de temps à autre, pour le seul
plaisir de s’entretenir avec elle. A sept ans, on lui fit préparer sa
confirmation. L’étendue de ses connaissances aurait dû la dispenser
d’assister au cours de catéchisme de Saint-Barthélemy*4, surtout fréquenté
par les enfants du peuple. Mais l’oncle Nicolas Bimont, l’un des vicaires de
la paroisse, fit valoir que sa présence pouvait déterminer d’autres bourgeois
du quartier à y envoyer aussi leurs petits, « chose très agréable au curé10 ».
Bien sûr, elle sidéra l’assemblée des enfants et des mères qui les
accompagnaient. Tout le clergé de la paroisse félicitait l’oncle du petit
prodige. Mais ses parents veillaient à ne pas la cantonner dans ce rôle de
singe savant. Son père lui apprit à manier le burin et elle gravait de petites
figures sur des plaques de cuivre qu’elle offrait à l’occasion des fêtes de
famille. Les Phlipon employaient une domestique, mais Manon aidait sa
mère à la cuisine et pour les commissions.
Ce qui frappe dans le récit qu’elle fait de son enfance, c’est l’absence de
mention de petits camarades de son âge. Simple oubli, révélateur du peu de
cas qu’elle faisait des autres enfants ? Témoignage de l’inévitable isolement
d’une petite fille trop mûre pour se lier aisément avec ceux de son âge ?
Preuve du narcissisme d’une enfant trop admirée par les adultes pour ne pas
s’y complaire exclusivement ? Sans doute y a-t-il une part de vérité dans
chacune de ces explications. Il reste que, pour une petite bourgeoise de l’île
de la Cité, les occasions de se faire des amis étaient plutôt rares. On sait
qu’elle n’avait ni cousin ni cousine de son âge, qu’elle n’allait pas à l’école
et que les enfants de sa condition ne se bousculaient pas au catéchisme de la
paroisse. Comme il n’était pas question qu’on la laisse s’aventurer seule
dans la rue, sauf pour aller acheter une salade ou des fruits dans le périmètre
de la place Dauphine où tout le monde la connaissait, Manon grandissait
dans un monde d’adultes. C’était là le sort naturel d’une fille unique de son
temps et de son milieu à Paris. Il demeure que cette situation s’accordait
avec son caractère et qu’elle n’en souffrait pas.
Sa nature, tout à la fois raisonnable, sensible et rebelle, s’est affirmée
très tôt dans ses relations avec ses parents. Elle se dressait contre les accès
d’autorité « assez brusques » de son père, s’exposant délibérément au fouet
plutôt que de céder à un ordre dont elle ne sentait pas la logique ni le bien-
fondé. Au lieu de cela, écrit-elle, « ma mère, habile et prudente, jugeait à
merveille qu’il fallait me dominer par la raison ou me gagner par le
sentiment ; ainsi ne trouvait-elle point de résistance11 ». Phlipon jugea
sagement qu’il lui fallait renoncer à se mêler de l’éducation de sa fille. Il
choisit de lui prodiguer des caresses, de lui apprendre le dessin et la
gravure, et de la conduire à la promenade. Tant que sa femme vécut, il
entretint avec Manon des relations affectueuses et paisibles.
Dès l’âge de sept ans, elle consacrait la plus grande partie de son temps
à la lecture. La pièce principale de l’appartement qu’on appelait
modestement la salle était un vaste salon où figuraient quelques meubles de
qualité, de jolis tableaux et une tapisserie d’Aubusson. Cette pièce
communiquait avec l’atelier où s’activaient le maître graveur et ses
apprentis. Dans le renfoncement d’un côté de la cheminée on avait, au
moyen d’une cloison, constitué une petite cellule dont la porte vitrée, garnie
d’un rideau, ouvrait sur le salon. « Là, écrit Mme Roland, étaient un lit, si
resserré dans l’espace que j’y montais toujours par le pied, une chaise, une
petite table et quelques tablettes : c’était mon asile12. » Sur les tablettes,
Manon avait disposé quelques livres. C’est là qu’elle dormait et qu’elle se
réfugiait pour lire. Ouverte sur le quai de l’Horloge, une petite fenêtre lui
permettait de contempler, en se penchant, les barques et les grandes
gabarres qui encombraient la Seine, vers l’ouest, « les tableaux mouvants
du Pont-Neuf [qui] variaient la scène à chaque minute13 », la pompe à eau
sur pilotis de la Samaritaine et, au-delà, le palais du Louvre, les arbres du
Cours-la-Reine et la colline de Chaillot. Pareille perspective contrastait
heureusement avec l’exiguïté de la chambre et l’atmosphère confinée de
l’île de la Cité : « Beaucoup d’air, un grand espace s’offraient à mon
imagination vagabonde et romantique14. » L’endroit était propice à la
rêverie et aux méditations inspirées par les lectures.
Aussitôt qu’elle eut épuisé les livres élémentaires que lui fournissaient
ses maîtres, Manon s’empara des ouvrages qui garnissaient la bibliothèque
de ses parents. Nul ne dirigeait ses choix. C’est en autodidacte qu’elle
acquit très tôt une culture aussi vaste qu’hétéroclite. Après les Vies des
saints, elle dévora, entre autres, le Roman comique de Scarron, les
Mémoires de Mlle de Montpensier et un traité sur L’Art héraldique. Seul un
petit traité juridique des Contrats lui tomba des mains au quatrième
chapitre. Une ancienne traduction de la Bible qui s’exprimait « aussi
crûment que les médecins » la mit « sur la voie d’instructions que l’on ne
donne guère aux petites filles »15. Quand sa grand-mère lui parlait des petits
enfants qui naissaient dans les choux, Manon riait sous cape. « Je disais,
écrit-elle, que mon Ave Maria m’apprend qu’ils sortent d’ailleurs, sans
m’inquiéter comment ils y étaient venus16. » Ayant fait le tour des livres de
la bibliothèque familiale, elle remarqua qu’un apprenti de son père, « qui ne
ressemblait pas à ses camarades […] et cherchait de l’instruction17 »,
dissimulait des livres dans l’atelier. Elle les lui emprunta avec l’accord
tacite de sa mère et c’est ainsi qu’à l’âge de huit ans, elle découvrit
Plutarque. Avec Jean-Jacques Rousseau qu’elle ne lut que bien plus tard,
Plutarque fut l’auteur qui produisit sur elle la plus forte impression. De sa
première lecture des Vies des hommes illustres, elle écrit : « Je goûtai ce
dernier ouvrage plus qu’aucune autre chose que j’eusse encore vue […]
C’est de ce moment que datent les impressions et les idées qui me rendaient
républicaine sans que je songeasse à le devenir18. » La révélation fut telle
que pendant le carême de 1763, plutôt que d’en interrompre la lecture, elle
emporta son Plutarque à l’église. Trente ans plus tard, enfermée à la prison
de l’Abbaye, les Vies des hommes illustres figurait en tête de la liste des
ouvrages qu’elle souhaitait se procurer. Le parallèle est frappant avec
Rousseau qui a écrit de l’auteur grec : « Ce fut la première lecture de mon
enfance, ce sera la dernière de ma vieillesse19. » La lecture des biographies
des héros de l’Antiquité grecque et romaine avait révélé à Manon Phlipon,
comme à tant d’autres de sa génération, la puissance des « âmes fortes » et
l’exaltation de l’idéal patriotique. Elle allait y puiser des leçons de civisme,
« non pas d’un civisme ordinaire, purement pratique, observe Jean Sirinelli,
mais d’un civisme plein de sentiments et même de passion pour la
communauté et la chose publique20 ».
A neuf ou dix ans, bien évidemment, de telles lectures parlaient d’abord
à la sensibilité ou à l’imagination de la petite Manon. Elle vibrait de la
même manière aux récits des aventures que lui retraçaient le Télémaque de
Fénelon ou la Jérusalem délivrée du Tasse et s’identifiait aux héroïnes sans
songer à y trouver des modèles. « J’étais Eucharis pour Télémaque, et
Herminie pour Tancrède, écrit-elle ; cependant, toute transformée en elles,
je ne songeais pas à être moi-même quelque chose pour personne ; je ne
faisais point de retour sur moi ; je ne cherchais rien autour de moi ; j’étais
elles et je ne voyais que les objets qui existaient pour elles ; c’était un rêve
sans éveil21. » Après cela, la lecture du Candide de Voltaire lui sembla une
« distraction ». Ce furent des ouvrages sur l’éducation des enfants –
notamment le traité de Fénelon sur l’éducation des filles – que lui offrit son
père qui, vers l’âge de onze ans, éveillèrent sa réflexion. « J’avais beaucoup
de maturité, écrit-elle, j’aimais à réfléchir, je songeais véritablement à me
former moi-même ; c’est-à-dire que j’étudiais les mouvements de mon âme,
que je cherchais à me connaître, que je commençais à sentir que j’avais une
destination qu’il fallait me mettre en état de remplir22. »
Pour le reste, Manon était une enfant comme les autres, pleine de vie et
de santé. Sa mère se plaisait à la parer comme une petite princesse à
l’occasion des fêtes familiales et, le dimanche, pour la messe et la parade
rituelle des familles bourgeoises au jardin des Tuileries. Ces jours-là, la
petite fille joufflue aux grands yeux noirs et profonds dont les longs
cheveux tombaient habituellement en boucles sur les épaules échangeait le
modeste fourreau de toile contre ce qu’on appelait un corps-de-robe. C’était
une robe taillée dans les soies les plus riches, très serrée à la taille, bouffant
largement à partir des hanches, avec une longue traîne ornée de multiples
chiffons. On lui frisait les cheveux avec des papillotes et des fers chauds.
Ainsi apprêtée, déguisée en dame élégante, Manon Phlipon arpentait
fièrement les allées des Tuileries en tenant la main de ses parents, après la
messe dominicale. Deux fois par semaine, on rendait visite à ses grands-
mères. Elle s’ennuyait ferme chez sa bonne-maman Bimont, depuis
longtemps « tombée en enfance » et chez laquelle il n’y avait d’autre lecture
qu’un vieux recueil de psaumes. En revanche, elle ne se lassait pas des
visites à sa bonne-maman Phlipon, « petite femme de bonne grâce et de
belle humeur dont les manières agréables, le langage poli, le rire gracieux et
le coup d’œil malin annonçaient encore quelques prétentions à plaire ou à
faire savoir qu’elle avait plu23 ».

Manon approchait de ses onze ans quand une pénible circonstance vint
troubler ce bonheur tranquille. Parmi les apprentis du graveur, la petite fille
regardait comme une sorte de grand frère un garçon de quinze ans dont les
parents vivaient en province et qui, pour cette raison, dînait souvent à la
table familiale. Un soir qu’il était seul dans l’atelier, Manon s’approcha de
l’adolescent qui travaillait, penché sur son ouvrage. Comme pour jouer, il
lui prit la main, la tira sous l’établi et lui fit « toucher quelque chose
d’extraordinaire ». Manon poussa un cri. Sans lui lâcher la main, le
garnement fit un demi-tour et lui présenta « l’objet de [ses] frayeurs ». Il
finit par la laisser repartir, pâle et tremblante, après qu’elle eut promis de ne
rien dire. Quelques semaines passèrent. Le garçon la supplia de ne pas lui
en vouloir. « Vous avez fait une vilaine chose », lui dit-elle. « Point du tout,
lui répondit le polisson, votre maman joue bien ainsi avec votre papa et n’a
pas peur. » Elle n’en crut rien mais, peu à peu, la crainte se dissipa. Le
garçon se montra plus aimable que jamais et Manon finit par en rire avec lui
comme d’un enfantillage. Elle avait presque oublié l’incident quand, peu de
temps après, sous prétexte de l’aider à redescendre de l’établi sur lequel elle
était montée pour voir une fanfare par la fenêtre, il la plaça de force sur ses
genoux, lui fit sentir ce qu’elle connaissait déjà et porta « une main hardie
là où on n’atteignait point autre chose » en cherchant « à la rendre
caressante ». Nouveaux cris de Manon qui, en se débattant, surprit le visage
révulsé de l’agresseur et faillit s’évanouir. Le garçon s’était calmé à temps,
mais cette fois Manon ne supportait plus sa présence et voulait parler à sa
mère. Celle-ci, frappée par la mine « inquiète et triste » de son enfant,
l’interrogea et recueillit avec effroi « le récit de tout ce qui s’était passé »24.
La malheureuse mère manifesta tant de frayeur et d’émotion, invoquant
« religion, vertu, honneur et réputation », reprochant maladroitement à sa
fille d’avoir considéré comme une chose légère le premier attentat, que
Manon se persuada qu’elle était « la plus grande coupable de l’univers ».
On la conduisit à confesse, faisant d’elle, écrit-elle joliment, une « pénitente
avant d’avoir été pécheresse ». « De ce moment, ajoute-t-elle, les idées
religieuses me dominèrent25. » Curieusement, on ne congédia pas le
coupable mais on ne le reçut plus dans l’intimité familiale et on veilla à ne
pas prolonger la durée de son apprentissage chez Phlipon.
Dans ses Mémoires, Mme Roland a tenu, bien qu’il lui en coûtât, à
reproduire sans omettre aucun détail le récit complet de ce qui constitue
bien un attentat à la pudeur et une tentative de viol. Son fidèle ami Bosc
censura le passage dans les premières éditions et Sainte-Beuve, pourtant
fervent admirateur, a stigmatisé ce qu’il appelle « un acte immortel
d’impudeur » et lui a reproché d’avoir ainsi suivi l’exemple de Rousseau, ce
qui n’était pas tolérable de la part d’une femme. « Nous y avons tous cédé
plus ou moins dans nos propres confessions, reconnaît-il ; mais elle, elle
était femme et devait s’en souvenir26. » C’était oublier qu’au XVIIIe siècle,
les femmes s’exprimaient plus librement qu’au milieu du XIXe. D’autres
auteurs, sans partager l’indignation pudibonde de Sainte-Beuve, ont
également attribué à l’influence des Confessions le « réalisme » du récit.
Mais si l’exemple de Jean-Jacques a pu jouer son rôle, Mme Roland n’avait
certes pas le sentiment, dans ce cas précis, de confesser un épisode
inavouable de son existence. Ainsi qu’elle l’a elle-même relevé, cette
histoire « n’a pas de comparaison » avec celle du ruban volé. Si l’écriture
lui en fut pénible, c’est parce qu’elle la contraignait à revivre l’événement
le plus douloureux de son enfance. Sachant l’influence qu’il avait eue sur la
formation de sa personnalité, elle considérait ne pas pouvoir se borner à
« indiquer le fait en glissant un peu27 », comme l’aurait voulu Sainte-Beuve.
« La dévotion dans laquelle je tombai me modifia étrangement, écrit
Mme Roland ; je devins d’une humilité profonde, d’une timidité
inexprimable ; je regardai les hommes avec une sorte de terreur qui
s’augmenta lorsque quelques-uns me parurent aimables ; je veillais sur mes
pensées avec un scrupule excessif ; la moindre image qui pouvait s’offrir à
mon esprit, même confusément, me semblait un crime28. »
Désormais, « la grande affaire [qui] occupait toutes les pensées » de
Manon fut de préparer sa première communion. Presque toutes ses lectures
étaient tournées vers ce projet. Aussi douloureux que lui parût le sacrifice
de s’éloigner de ses parents, elle résolut de se retirer dans un lieu plus
propice à la prière et au recueillement. Un soir, elle éclate en sanglots, se
jette aux pieds de son père et de sa mère : « Je veux vous prier, leur dit-elle,
de faire une chose qui me déchire mais que demande ma conscience :
mettez-moi au couvent. » Les Phlipon accédèrent d’autant plus aisément au
souhait de leur enfant qu’il correspondait aux usages du temps. L’éducation
d’une fille supposait, lorsqu’on en avait les moyens, un passage d’une ou
deux années au sein d’un pensionnat religieux. Sur la recommandation du
maître de musique, leur choix s’est porté sur la congrégation Notre-Dame,
tenue par les ursulines, rue Neuve-Saint-Etienne, dans le faubourg Saint-
Marcel, car « la maison était honnête, l’ordre peu austère » et « les
religieuses passaient en conséquence pour n’avoir point de ces excès, de ces
mômeries qui caractérisaient le plus grand nombre »29. Il fut décidé qu’elle
y passerait une année. Le 7 mai 1765, âgée de onze ans et deux mois, elle se
séparait pour la première fois de ses parents en versant des torrents de
larmes qu’elle offrait à Dieu comme un sacrifice nécessaire.
Mais, très vite, Manon fut conquise par cette vie nouvelle. Elle a
raconté sa première nuit au couvent avec des accents annonciateurs de
Chateaubriand : « Je me levai doucement, j’allai près de la fenêtre, le clair
de lune permettait de distinguer le jardin sur lequel elle avait vue. Le plus
profond silence régnait dans ces lieux ; je l’écoutais pour ainsi dire avec une
sorte de respect ; de grands arbres projetaient çà et là leur ombre
gigantesque et promettaient un sûr abri à la méditation tranquille : je levais
les yeux vers le ciel ; il était pur et serein ; je crus sentir la présence de la
divinité qui souriait à mon sacrifice et m’en offrait déjà la récompense dans
la paix consolante d’un séjour céleste ; des larmes délicieuses coulent
lentement sur mon visage, je réitère mon dévouement avec un saint
transport et je vais goûter le sommeil des élus30. » La messe quotidienne et
une demi-heure de méditation chaque après-midi, puis une discipline
religieuse plus rigoureuse à l’approche de la première communion
comblaient sa ferveur religieuse. Le 15 août, « baignée de larmes et ravie
d’amour céleste », tremblante, au bord de l’évanouissement, elle marcha
vers la sainte table soutenue par une religieuse. Le dimanche, après la
messe, ses parents venaient la chercher pour une promenade au Jardin des
Plantes qu’on appelait alors le Jardin du Roi. Vingt-huit ans plus tard, du
fond de sa prison, elle évoquera cette période comme « un temps de calme
et de ravissement » et décrira avec nostalgie « les douces émotions d’un
jeune cœur sensible et tendre, avide de bonheur, commençant à sentir la
nature et n’apercevant que la divinité »31. Si Manon puisait dans la pratique
religieuse et le mysticisme un aliment à sa sensibilité, elle éprouva aussi,
chez les religieuses de la congrégation Notre-Dame, le bonheur de plaire et
découvrit les délices – nouveaux pour elle – des amitiés exclusives et
passionnées. Le niveau de son instruction, sa maturité et sa réserve naturelle
firent d’elle « la favorite de toutes les nonnes ». Elle était première en tout
et plus instruite que les « grandes » de dix-sept ou dix-huit ans. Elle se lia
d’amitié avec une sœur converse de vingt-quatre ans, Angélique Bouflers,
en religion sœur Sainte-Agathe, fille pauvre et sans instruction dont la
sensibilité et la vivacité d’esprit lui valaient la considération de toute la
communauté. En dépit de brouilles passagères, sœur Sainte-Agathe et
Manon n’ont jamais cessé de se voir, de correspondre et de s’entraider
jusqu’aux derniers jours de la vie de Manon. C’est également au pensionnat
qu’elle fit la connaissance des sœurs Cannet. Elles venaient d’Amiens.
Henriette, l’aînée, impétueuse et fantasque, avait dix-huit ans. La seconde,
Sophie, âgée de quatorze ans, studieuse et raisonneuse, devint la meilleure
amie de Manon, qui prit l’habitude de se confier à elle. Inséparables, elles
n’eurent bientôt plus de secret l’une pour l’autre. « Nous voulions nous
soutenir mutuellement et nous avancer dans le chemin de la perfection32 »,
écrit Mme Roland. Quand Manon quitta le pensionnat puis quand les sœurs
Cannet regagnèrent Amiens, elles poursuivirent par correspondance les
interminables conversations commencées au couvent. Ces longues lettres
constituent le plus précieux témoignage de ce que fut la vie de Manon
Phlipon, ses réflexions, ses doutes, ses joies, ses douleurs, ses frustrations et
ses ambitions jusqu’à son mariage.
Ainsi qu’il avait été arrêté, Manon Phlipon quitta le couvent au bout
d’une année. Comme son père avait accepté d’occuper au sein de sa
corporation des fonctions qui l’appelaient souvent à l’extérieur, sa mère
devait surveiller le travail des apprentis. Il fut donc décidé que Manon, qui
avait maintenant douze ans, habiterait pendant un an chez sa grand-mère
Phlipon. Celle-ci, qui avait touché la part de l’héritage de son père, le
marchand de vin Rotisset, demeurait dans l’île Saint-Louis. Manon
retrouvait la Seine, mais c’était, à un jet de pierre de la Cité, un autre
monde, calme et cossu. « C’est un quartier, écrivait Sébastien Mercier, qui
semble avoir échappé à la corruption de la ville […], les bourgeois se
surveillent ; les mœurs des particuliers y sont connues33. » La peine que
Manon éprouvait à se séparer de la sœur Sainte-Agathe et de Sophie Cannet
était adoucie par les promesses de fréquentes visites au couvent et le
bonheur de vivre avec cette grand-mère vive et joyeuse, « aimable pour les
jeunes personnes dont la société lui plaisait beaucoup et de qui elle mettait
quelque orgueil à être recherchée34 ».
*1. Pour l’orfèvrerie c’est évident. Quant à la mercerie, elle englobait alors tout ce qui touchait aux tissus, soieries
précieuses, tapis, galons, accessoires vestimentaires ou de décoration, etc. Les quatre autres « grands corps » étaient la draperie,
l’épicerie, la pelleterie et la bonneterie. Ces professions étaient organisées et réglementées. Les marchands de vin (métier des
grands-parents paternels de Mme Roland) y accédèrent en 1776.

*2. A l’emplacement actuel de la rue de la Cité.

*3. Très vraisemblablement à l’emplacement de l’actuel no 37 et non au no 41 comme l’indique une plaque apposée à tort
sur cette maison. En 1778, Phlipon transporta son atelier et son logement dans une maison voisine, probablement celle qui fait
l’angle du quai et de la rue de Harlay, aujourd’hui la Maison du barreau.

*4. L’église Saint-Barthélemy était située en face du Palais, à l’emplacement actuel du tribunal de commerce.
2
La fille des Lumières

Dans l’île Saint-Louis, la bonne-maman Phlipon vivait avec sa sœur,


Angélique Rotisset, « bonne fille, asthmatique et dévote, pure comme un
ange, simple comme un enfant, très humble servante de son aînée1 ».
Pendant l’année que Manon passa auprès d’elle, sa tante Angélique lui
servit de gouvernante et sa grand-mère d’institutrice. On se rappelle que,
devenue prématurément veuve, celle-ci s’était consacrée à l’éducation des
deux enfants de riches parents éloignés, M. et Mme de Boismorel. Dans sa
bibliothèque, la petite Manon trouva de quoi satisfaire sa boulimie de
lecture et son projet secret de se consacrer à la vie religieuse. L’Introduction
à la vie dévote de saint François de Sales et les œuvres de saint Augustin
alimentaient ses méditations. Puis ce fut Bossuet dont les ouvrages la
« mirent sur la voie de raisonner [sa] croyance2 ». C’est à cette époque
qu’elle découvrit aussi Mme de Sévigné dont elle écrira plus tard : « Les
lettres de Mme de Sévigné fixèrent mon goût ; son aimable facilité, ses
grâces, son enjouement, sa tendresse me firent entrer dans son intimité ; je
connaissais sa société, j’étais familiarisée avec ses entours comme si j’avais
vécu avec elle3. » Placée dans un milieu et dans un siècle très différents,
Manon Phlipon allait devenir une infatigable épistolière qui saurait, elle
aussi, faire alterner dans une même lettre réflexions philosophiques et
religieuses, portraits drôles et féroces, expressions spontanées de la
sensibilité et scènes de la vie quotidienne.
Tous les matins, la tante Angélique conduisait Manon à la messe. Le
reste de la journée était consacré à la lecture, aux promenades et aux
ouvrages de broderie que lui enseignait sa grand-mère. Celle-ci sortait peu
mais recevait des visites. « Son humeur agréable animait la conversation »
et elle saisissait toutes les occasions de faire admirer à ses visiteurs la grâce
et les dons de sa petite-fille. « Vous la gâterez, quel dommage ! » disait la
tante Besnard dont l’affection pour sa petite nièce n’en était pas moins
vive4. Le dimanche, les parents de Manon l’emmenaient à la promenade.
Parfois elle se faisait conduire à la congrégation Notre-Dame pour
embrasser les religieuses et ses amies.
Un matin, sa bonne-maman lui mit une de ses plus belles robes et l’on
partit, avec la tante Angélique, pour rendre visite à Mme de Boismorel qui
résidait dans un bel hôtel du Marais. Mme Roland a raconté dans ses
Mémoires cet épisode au cours duquel, pour la première fois, elle éprouva
confusément un désagréable sentiment d’oppression. Mme de Boismorel
leur avait parlé, à elle et à sa grand-mère, sur un ton qu’elle n’avait jamais
jusqu’alors rencontré et avec un air « qui annonçait la volonté d’être
considérée et l’assurance de mériter qu’il en fut ainsi5 ». Voici, selon le récit
des Mémoires, comment elles furent accueillies : « Eh ! bonjour
mademoiselle Rotisset, s’écrie d’une voix haute et forte Mme de Boismorel
en se levant à notre approche (mademoiselle ? quoi ! ma bonne-maman est
ici mademoiselle ?). Mais, vraiment, je suis bien aise de vous voir ! Et ce
bel enfant ? C’est votre petite-fille ? elle sera fort bien ! venez ici mon
cœur, asseyez-vous à côté de moi. Elle est timide : quel âge a-t-elle, votre
petite-fille, mademoiselle Rotisset ? Elle est un peu brune, mais le fond de
la peau est excellent ; cela s’éclaircira avant peu […]. » Suit un
interrogatoire en règle. Les réponses sentencieuses de l’enfant trahissent
une érudition qui contrarie fort Mme de Boismorel : « Elle lit, votre petite-
fille, mademoiselle Rotisset ? » demande-t-elle sur un ton soupçonneux qui
n’est pas perçu par la grand-mère. « La lecture est son plus grand plaisir ;
elle y emploie une partie de ses jours », répond celle-ci fièrement. « Oh, je
vois cela. Mais prenez garde qu’elle ne devienne une savante, ce serait
grand’pitié. » Cette entrée en matière et le reste de la conversation
produisirent chez Manon un profond malaise. « Je ne me demandais pas
encore, écrira Mme Roland, pourquoi ma bonne-maman n’était point sur le
canapé et Mme de Boismorel dans le rôle de Mlle Rotisset, mais j’avais le
sentiment qui conduit à cette réflexion6. » Il reste que cette impression
confuse – première perception des effets humiliants de l’inégalité des
conditions – ne l’empêcha pas d’éprouver, dès qu’elle fit sa connaissance,
une vive sympathie pour Roberge de Boismorel, le propre fils de la vieille
dame si revêche. Celui-ci rendait visite, plusieurs fois par an, à la grand-
mère de Manon qui l’avait élevé. Il avait alors trente-sept ans, une femme
charmante et un fils dont il voulait faire lui-même l’éducation « d’après des
vues philosophiques que les préjugés de sa mère et la grande dévotion de sa
femme ne contrariaient pas peu7 ». En dépit (ou à cause) de la différence
d’âge, huit ans plus tard, il entretiendra avec Manon une amitié amoureuse
et jouera un rôle notable dans sa formation intellectuelle.

Au bout d’une année, Manon, qui avait treize ans, retourna vivre auprès
de ses parents. Elle renoua avec les leçons de chant, de guitare, de danse,
d’arithmétique, d’histoire et de géographie. Elle apprit aussi à jouer du
violon. Son père tenta vainement de l’intéresser à la gravure. Durant les
longues soirées, elle se livrait à des travaux de broderie pendant que sa
mère lisait à voix haute les livres choisis par Manon. Après la messe du
matin, Mme Phlipon et sa fille faisaient quelques courses. Le reste du temps
était occupé par les leçons et les repas, après quoi, écrit-elle, « je me retirai
dans mon cabinet pour lire, écrire et méditer8 ». Ayant épuisé depuis
longtemps la bibliothèque de ses parents, elle empruntait des livres à l’abbé
Le Jay, premier vicaire de Saint-Barthélemy, chez qui logeait son oncle,
l’abbé Bimont. Elle se passionnait alors pour l’histoire et dévora l’Histoire
de France de Mézeray, La Conjuration des Espagnols contre la République
de Venise de l’abbé Saint-Réal ainsi que les ouvrages de Rollin et Crevier
sur Rome et l’Antiquité. Pendant trois ans, elle puisa aussi chez l’abbé Le
Jay les œuvres de divers pères jésuites, Condillac, les poésies de Voltaire, le
Discours sur l’Histoire universelle de Bossuet, les lettres de saint Jérôme,
Don Quichotte et maints autres livres aussi disparates. Elle avait
généralement « plusieurs lectures à la fois, les unes servant de travail, les
autres tenant lieu de récréation9 ». Lorsqu’un passage lui plaisait, elle
s’appliquait à le recopier et, dans ses lettres à Sophie Cannet, elle résumait
et commentait ses lectures. Parallèlement, elle rédigeait pour elle-même ce
qu’elle appelait ses Loisirs, mélange de dissertations philosophiques de
haute tenue et d’introspections psychologiques, émaillées de poèmes assez
médiocres.
Peu après son quatorzième anniversaire, très exactement le 1er mai
1768, Manon Phlipon était devenue femme. La nature, écrit-elle joliment,
« avait fleuri tout à coup sans aucun effort, comme une rose vive et fraîche
qui s’entrouvre aux rayons puissants du soleil printanier10 ». Elle a accueilli
« avec une sorte de joie » l’événement que sa mère et sa bonne-maman lui
avaient laissé prévoir. A quatorze ans, elle avait atteint sa taille d’adulte, un
peu plus d’un mètre cinquante. Dans ses Mémoires, elle s’est décrite à cet
âge : « La jambe bien faite, le pied bien posé, les hanches très relevées, la
poitrine large et superbement meublée, les épaules effacées, l’attitude ferme
et gracieuse, la marche rapide et légère. » Pour le visage, elle reconnaît que
les traits ne sont pas réguliers, mais ne doute pas de son charme. La bouche
est « un peu grande » mais « le sourire tendre et séducteur », les yeux petits
« d’un gris châtain » mais le regard « ouvert, franc, vif et doux ». Elle
n’aime pas son nez « un peu gros sur le bout ». Elle a le teint coloré et
rougit sous le coup d’une émotion, ce qui se produit souvent car elle est
timide et émotive. Son menton retroussé trahirait, selon elle, une nature
disposée à la volupté, mais, ajoute-t-elle aussitôt, « je doute que jamais
personne fût plus faite pour elle et l’ait moins goûtée11 ». On devine son
triste sourire lorsqu’elle écrit ces mots, vingt-cinq ans plus tard, dans sa
prison, privée de l’espoir de revoir jamais l’homme qu’elle aime.
A quatorze ans, l’éveil des sens, précisément, tourmentait l’adolescente.
Au grand dam des pudibonds qui ont également censuré ce passage des
Mémoires, elle a évoqué comment elle avait été « quelquefois tirée du plus
profond sommeil d’une manière surprenante » et « ce bouillonnement
extraordinaire qui soulevait [ses] sens dans la chaleur du repos »12. Or la
lecture de Bossuet lui avait appris « qu’il ne nous est pas permis de tirer de
nos corps aucune espèce de plaisir, excepté en légitime mariage13 ». Aussi
Manon fut-elle prise de panique : « Grande agitation dans mon pauvre cœur,
prières et mortifications. » Il fallait à tout prix éviter le renouvellement de
pareils « accidents nocturnes ». Lorsque le phénomène s’annonçait, elle se
jetait hors du lit et, pieds nus sur le carreau, les bras en croix, priait le
Seigneur de la préserver des pièges du démon. Pour faire pénitence, elle
mettait de la cendre sur ses tartines. Elle finit par s’en confesser à l’abbé
Morel, son directeur de conscience, qui ne parut guère y attacher
d’importance. « Ma conscience, conclut-elle, fut délivrée d’un scrupule très
fatigant, et je fus vigilante sans être agitée14. »

Les lettres à Sophie Cannet nous en apprennent plus que les Mémoires
sur l’évolution morale et psychologique de la jeune fille. Dévote et
philosophe, sensible et raisonneuse, timide et passionnée, émotive et
volontaire, vertueuse et désireuse de plaire, elle va trouver dans l’écriture le
moyen de maîtriser ses contradictions apparentes et de forger sa
personnalité. Ecrire, c’est pour elle tout à la fois un plaisir et une discipline
exigeante. A raison d’une ou deux lettres par semaine, elle va pouvoir
épancher sa sensibilité en exprimant à Sophie une amitié passionnée. Elle y
mêle des peintures de la vie quotidienne, la description de ses états d’âme,
l’expression de ses angoisses et de ses aspirations. Surtout, elle y développe
les réflexions que lui inspirent ses lectures et l’observation du monde. « Je
m’appliquai avec une égale attention, écrira-t-elle, à rechercher ce que je
devais faire et à examiner ce que je pouvais croire : l’étude de la
philosophie, considérée comme la science des mœurs et la base de la
félicité, devint mon unique étude ; je lui rapportais mes lectures et mes
observations15. »
Pour cette fille des Lumières, la grande affaire c’est, bien sûr, la
recherche du bonheur. Mais sa religion lui interdit de le trouver ailleurs que
dans la pratique de la vertu. Non pas la vertu stoïcienne qui présume des
forces de l’homme, mais « une vertu éclairée fondée sur les principes
solides d’une morale éprouvée et soumise au joug de la foi16 ». Jusqu’à sa
dix-huitième année, la philosophie de Manon demeure imprégnée de
jansénisme tempéré par la lecture de Malebranche. Elle plaint les libertins
avec des accents de prédicateur fanatique. « Je me les représente, écrit-elle
à Sophie le 18 octobre 1770, marchant dans ce sentier affreux de
l’incrédulité, l’audace sur le front, le remords dans le cœur, le trouble et
l’inquiétude à l’esprit, toujours dans cette agitation violente, inséparable de
leur désolante situation, plongés de plus en plus dans ces ténèbres qui
n’offrent que des larmes et des angoisses17. » Mais en dépit de l’abus des
formules stéréotypées, on devine que Manon veut concilier la foi chrétienne
et la quête du bonheur terrestre. Cette infatigable raisonneuse n’envisage
pas, alors, de contester le dogme de la révélation. Elle estime « fou à la
raison même de vouloir comprendre ce qui est au-dessus d’elle18 ». En
vérité, sa religion est plus sentimentale qu’intellectuelle. Il lui reste quelque
chose du mysticisme de l’époque de sa première communion, et
probablement aussi une certaine peur d’affronter le monde. A seize ans, elle
écrit à Sophie qu’elle éprouve à la messe « ce plaisir que l’âme ressent en
présence de son Créateur, de son Dieu et son Père […] ce plaisir si doux
[…] qu’il est impossible de trouver dans les êtres pour lesquels le cœur
n’est point formé ». « Hors de là, ajoute-t-elle, tout n’est qu’ennui,
amertume, dégoût19. » Sa timidité, sa sensibilité et son imagination dont elle
se défie souvent (« C’est une ennemie que je déteste20 ») trouvent un refuge
dans la religion. Il y a encore, chez elle, de la misanthropie. Elle proclame
son dégoût des bals où l’on danse et stigmatise « une occupation aussi sotte
[…] où l’homme, cette créature raisonnable, se dégrade, en quelque
sorte21 ». En même temps, lucide, elle s’irrite de ce qu’elle appelle son
amour-propre, cet orgueil qui est « la source de nos désagréments […] qui
nous rend si sensible à la moindre raillerie ou à la plus faible apparence de
mépris22 ». Les combats intérieurs et la mélancolie dominent toute cette
période de l’adolescence de Manon. En contemporaine de Rousseau, qu’elle
n’a pratiquement pas lu alors, elle verse des larmes au spectacle de la nature
et celles-ci, dit-elle, lui sont « infiniment plus douces que le rire le plus
animé23 ».

C’était précisément au contact de la nature qu’elle éprouvait le


sentiment préromantique de vivre en harmonie avec le monde. Plusieurs
fois par an, Manon se rendait à la campagne. Elle a évoqué dans ses lettres
et raconté dans ses Mémoires ces trop rares moments de bonheur parfait.
Les dimanches d’été, elle suppliait ses parents de l’emmener à Meudon.
Levée à cinq heures, la petite famille embarquait au Pont-Royal sur un
coche d’eau qui les déposait à Bellevue. Après avoir gravi un sentier
escarpé, on marchait dans les bois avant de faire étape chez un vieux
fontainier qui leur servait « des œufs frais, des légumes, de la salade, sous
un joli berceau de chèvrefeuille derrière la maison ». On se reposait à
l’ombre des arbres, « doucement appuyé sur un amas de feuilles ». Le soir,
avant d’embarquer, une fermière les régalait d’« une jattée de lait
fraîchement trait24 ». Ces tableaux bucoliques enchantaient Manon. Elle
s’attachait à prolonger les émotions ressenties au contact de la nature par la
lecture enthousiaste des poètes anglais. Les Nuits de Young et les Saisons
de Thomson avaient sa préférence. Elle tentait même de les imiter en
composant de petits poèmes naïfs qu’elle retranscrivait dans ses Loisirs et
dans ses lettres.
L’autre séjour campagnard rituel était celui qui conduisait Manon, sa
mère et sa grand-mère Phlipon à Fontenay-les-Briis, près d’Arpajon, pour
deux ou trois semaines vers la fin de l’été. L’oncle et la tante Besnard y
occupaient un appartement dans le vieux château dépendant du domaine de
Soucy, propriété du fils de l’ancien fermier général Haudry dont Besnard
avait été le régisseur. A l’approche du départ, le ton des lettres de Manon
exprime sa joie et son impatience. « Mon imagination galope, ma plume
trotte, mes sens sont agités, les pieds me brûlent », écrit-elle à Sophie. « Un
peu de repos fera merveille, ajoute-t-elle ; j’emporterai en allant à la
campagne premièrement mon violon, ensuite des Eléments de géométrie
[…] et puis le Maître italien que mon papa m’a acheté, je ne sais pourquoi,
et qui sera peut-être la cause que j’apprendrai cette langue. Telle est la
compagnie que j’emmène. Je trouverai là-bas de beaux bois, de belles
prairies, de jolies vallées, des coteaux délicieux, des montagnes agréables,
un logement vaste, une vue charmante ; un grand-oncle et une grand-tante
qui nous recevront de bon cœur ; du reste, Corneille, Molière, Racine,
Milton, Voltaire, Bernis, voilà la société ; tu vois combien elle a
d’agréments ; elle instruit, amuse, divertit, ne fait point du bruit ni
d’embarras25. » La personnalité de Manon s’épanouissait à la campagne. Au
milieu des siens, son amour-propre ne redoutait pas le jugement des
étrangers. Au contact innocent de la nature, elle pouvait laisser libre cours à
sa sensibilité et à son imagination. Elle éprouvait là un sentiment de
plénitude, une euphorie sensuelle libérée des interdits. Comble de bonheur,
la bibliothèque de Fontenay était bien fournie. Le plaisir d’apprendre se
conjuguait avec les émotions les plus douces.
Ce fut pourtant lors d’un séjour à Fontenay qu’elle ressentit, pour la
deuxième fois, l’absurdité d’une société fondée sur la hiérarchie des
conditions sociales. Un jour, les Besnard, Manon et sa grand-mère furent
invités à dîner au château de Soucy par les propriétaires du domaine,
héritiers d’un financier qui, après avoir volé l’Etat, avait marié ses filles à
des rejetons de l’aristocratie. Or, à la stupéfaction de la jeune bourgeoise, ils
ne furent pas reçus par Haudry et sa famille, mais à l’office, par les femmes
de chambre et les valets qu’on appelait les officiers pour les distinguer des
simples domestiques qui prenaient leur repas dans les cuisines. Manon, qui
y vit une « politesse malhonnête » assez humiliante, fut plus surprise encore
par l’état d’esprit de ses commensaux. « Je ne me doutais pas, écrit-elle, de
ce qu’étaient les femmes de chambre jouant la grandeur. […] c’était pis
chez les hommes […] La conversation fut toute remplie de marquis, de
comtes et de financiers dont les titres, la fortune, les alliances paraissaient
être la grandeur, la richesse et l’affaire de ceux qui s’en entretenaient. »
« J’aperçus un nouveau monde, conclut-elle, dans lequel je trouvai la
répétition d’un monde qui ne valait guère mieux pour paraître
davantage26. »
Le récit de cet épisode appartient aux Mémoires de Mme Roland qui y
affirme avoir conçu alors qu’un système favorisant les alliances des
bourgeois enrichis avec la vieille noblesse de cour « ne pouvait appartenir
qu’à un régime détestable et une nation bien corrompue27 ». Ses
correspondances de l’époque ne témoignent pas d’une opinion aussi
tranchée. Il reste que les lettres à Sophie Cannet rendent compte de l’éveil
progressif de la conscience politique de la jeune philosophe. C’est dans une
lettre du 15 septembre 1771 – elle a dix-sept ans – qu’apparaît la première
allusion aux événements politiques de son temps. Mais elle n’exprime
encore aucune opinion. « Je n’ai point de nouvelles à t’apprendre, écrit-elle
à Sophie, à moins que tu n’ignores encore la suppression du parlement de
Toulouse et sa recréation, composée de plusieurs anciens membres28. » Ce
laconisme appliqué à un épisode du formidable conflit qui oppose
l’absolutisme royal aux cours de justice s’explique probablement par la
crainte que sa lettre ne soit ouverte et lue par les agents du roi*1. Mais on
sait par les Mémoires qu’à l’instar des « philosophes » elle épousait la cause
de l’opposition parlementaire dont elle se procurait toutes les
remontrances29. C’est en 1774, avec la mort de Louis XV, qu’elle
commence à exprimer sa sensibilité politique. « Je sens, écrit-elle à Sophie,
que le bien général me touche. Ma patrie m’est quelque chose, mon
attachement pour elle forme un lien sensible dans mon cœur […], je me
sens l’âme cosmopolite […], un Caraïbe m’intéresse, le sort d’un Cafre me
touche30. » Manon a vingt ans et son intérêt pour la chose publique
l’emporte désormais sur les considérations religieuses. Au risque de
choquer son amie, elle avoue que sa condition de femme lui pèse. Si elle
avait eu le choix, elle « n’aurait pas choisi un sexe faible et inepte qui reste
souvent dans l’inutilité », parce que, précise-t-elle, « ma passion est l’utilité
générale » et que « la première et la plus belle des vertus à mes yeux
aujourd’hui est l’amour du bien public »31. Voilà pourquoi elle se réjouit des
réformes annoncées par le nouveau roi à l’automne 1774. La nomination de
Turgot au contrôle général des Finances et le rappel des parlements
présagent une ère nouvelle.
Le séjour qu’elle a fait à Versailles, en octobre, l’a confortée dans son
hostilité à l’égard de la monarchie absolue. Sa mère et elle ont été reçues,
avec l’abbé Bimont, par une femme de la Dauphine qui connaissait son
jeune oncle. Dans le récit qu’elle en fit à Sophie, elle n’a pas dissimulé
s’être bien amusée mais elle ajoute aussitôt que « cette inégalité extrême
que met le rang entre quelques millions d’hommes et un seul individu de la
même espèce » l’a choquée. En conclusion, elle affirme : « Un roi
bienfaisant me semble un être presque adorable mais si, avant de paraître au
monde, on m’eût donné le choix d’un gouvernement, je me serais
déterminée par conviction pour une république32. » Mais elle reconnaît que
c’est là une chimère, une de plus qu’il faut ajouter au nombre de ses
« folies » qui font rire son amie. Lorsque survient, quelques mois plus tard,
pour cause de cherté du pain, la guerre des Farines*2, elle en rend compte à
Sophie avec objectivité et modération, montrant une égale compréhension
pour les émeutiers (« Quand un homme dit : j’ai faim, c’est un terrible
argument auquel seule la subsistance peut répondre ») et pour le roi et ses
ministres (« Avec des lumières et de la bonne volonté, il est encore bien
difficile de faire le bien »)33.

L’intérêt grandissant de Manon Phlipon pour le bien général s’était


accompagné d’un éloignement progressif des idées religieuses qui avaient
dominé son enfance et son adolescence. Le dogme de la damnation
éternelle promise aux incrédules, fussent-ils innocents et vertueux, lui parut
bientôt incompatible avec une religion qui « ne devait avoir pour but que le
bonheur des hommes et l’honneur de la Divinité34 ». L’étude de l’histoire
des peuples lui avait inspiré l’horreur d’un fanatisme « qui versa des flots
de sang pour faire baptiser les malheureux35 ». Dès lors, en lectrice de
Bayle, de Voltaire, d’Holbach, d’Helvétius et de l’abbé Raynal, elle remit
en cause les dogmes de la religion révélée. Elle évolua progressivement du
scepticisme au déisme intellectuel puis à l’athéisme, non sans tourments
intérieurs car sa nature sensible et passionnée s’accommodait mal des
doctrines qui réduisaient l’homme à une créature médiocre ou déterminée
par ses seuls intérêts.
Les réactions de Manon à l’exécution publique de deux criminels, le
13 décembre 1774, témoignent des impressions fortes et contradictoires qui
la tourmentaient alors. Les deux suppliciés ont vingt ans, l’un d’eux a
commis un parricide. De sa petite fenêtre, elle a vu la foule se presser vers
la place de Grève, sur l’autre rive, et grimper sur les toits pour profiter du
spectacle de la roue et du feu qui leur est infligé. « Je me dérobe, écrit-elle à
Sophie, à des scènes d’horreur où mille gens sont conduits par une curiosité
secrète et sanguinaire. » Pendant douze heures, les hurlements du parricide
vont se faire entendre jusqu’au fond de l’appartement de la place Dauphine.
Manon n’a pas fermé l’œil de la nuit. « Dans ce moment, écrit-elle, on
oublie que c’est un criminel pour sentir que c’est un homme qui souffre
[…] J’avoue que le crime est horrible, j’approuve la justice mais j’étais
cependant aussi irritée de voir tant d’âmes cruelles que j’étais affectée des
maux du misérable. » Comment croire en l’homme en présence d’un crime
aussi atroce et des cris de joie de la populace qui « applaudissait, comme à
un théâtre, aux souffrances et aux tortures du patient » ? Voilà la question
qui la hante. Mais comme elle rejette les réponses que lui propose le
christianisme aussi bien que celles suggérées par le matérialisme athée, elle
n’a d’autre issue que de se réfugier dans le sentimentalisme : « C’est toi qui
me consoles, je détourne ma vue, je la porte sur Sophie et je vois des
perspectives plus heureuses, des douces émotions me pénètrent et viennent
réveiller le plaisir dans mon cœur. Il est encore du sentiment et de la vertu
dans le monde, me dis-je alors, et le bonheur avec eux n’est pas banni de
l’univers36. » Gita May, auteur d’un remarquable Essai sur la sensibilité
préromantique et révolutionnaire, observe avec justesse que « cette façon
de substituer des professions de foi et des effusions sentimentales à
l’examen lucide et sans complaisance de la conduite humaine est tout à fait
typique d’une époque qui, en face des problèmes moraux les plus épineux,
aime dresser des exemples prouvant que nos actes ne sont pas motivés par
des instincts brutaux et égoïstes37 ». Privée de religion, la jeune philosophe
ne savait comment concilier le rationalisme avec son sentimentalisme
exacerbé. En décembre 1774, Manon n’avait pas encore lu Jean-Jacques
Rousseau. C’est lui qui, quelques mois plus tard, allait la réconcilier avec
elle-même en lui permettant de s’abandonner au culte sentimental de l’Etre
suprême sans renoncer à sa foi en l’homme.
Elle n’avouera que bien après avoir perdu la foi chrétienne. A vingt ans,
Manon, soucieuse de ne pas choquer son entourage, continue de pratiquer.
A Sophie, elle signale seulement, au détour d’une lettre, les doutes qui
l’assaillent38, ou la sympathie qu’elle éprouve pour un prêtre, ami de la
famille, l’abbé Legrand, car « il laisse à chacun sa façon de penser39 ». Son
caractère aussi a changé. Si elle souffre toujours « d’être timide à l’excès »,
sa misanthropie l’a quittée. « Plus on est éloigné, plus on réfléchit sur soi-
même, écrit-elle à Sophie le 19 septembre 1774, plus on est porté à
l’humanité, la bienveillance, la tolérance40. » Désormais, elle aime se
divertir et prend plaisir à danser plus qu’à prier : « Si je vais au bal, je
n’oublie pas l’église […] J’y priai Dieu de bon cœur, mais j’eus toutes les
peines imaginables à le faire sérieusement. » Et Manon de s’interroger :
« Est-il impossible de faire tout cela [réfléchir] en s’égayant ? Faut-il
froncer le sourcil pour penser ? La raison, conclut-elle, peut être de bonne
humeur41. »

Cette évolution n’était pas seulement l’effet des lectures et des


méditations. A compter de ses dix-huit ans, Manon était souvent amenée à
sortir de sa retraite studieuse. Si sa guitare, son violon et sa plume
occupaient encore « les trois quarts de sa vie42 », le quart restant était
consacré à ce qui constituait la vie mondaine d’une jeune fille de la petite
bourgeoisie de l’époque. Son père l’emmenait aux salons de peinture. Elle y
rencontrait des peintres connus, amis de Phlipon, comme Greuze et Latour.
Une fois par semaine, elle accompagnait sa mère aux concerts privés que
donnait chez elle une ancienne cantatrice italienne, la femme du sculpteur
Lépine, élève de Pigalle. Là, « dans le silence que l’usage prescrit aux
demoiselles », elle observait la société composée de musiciens talentueux,
« d’insolentes baronnes et de jolis abbés, de vieux chevaliers et de jeunes
plumets »43, esprits distingués dont la compagnie lui plaisait. Un jour,
Mme Lépine proposa à Mme Phlipon et à sa fille de l’accompagner à
l’assemblée littéraire d’un certain M. Vasse. Manon s’en faisait une joie.
Elle a raconté drôlement sa déception dans une lettre à Sophie et dans ses
Mémoires44. Le salon de M. Vasse n’était pas celui de Mme Geoffrin. On
n’y rencontrait pas d’Alembert mais de petits auteurs prétentieux qui
déclamaient de mauvais vers composés à la louange de beautés plus ou
moins défraîchies. Il y planait un parfum de libertinage qui déplut à
Mme Phlipon. Manon et sa mère ne sont pas retournées chez M. Vasse.
Dès que Manon atteignit l’âge de dix-huit ans, ses parents se
préoccupèrent de la marier. Fille unique, plutôt jolie, vertueuse et réservée,
ayant « l’apparence de quelque fortune », elle constituait un parti séduisant
et les prétendants affluaient place Dauphine. Avec ironie, elle en a dressé un
inventaire partiel dans ses Mémoires45. Au désespoir de ses parents, elle les
repoussa tous poliment : les joailliers du quartier, l’épicier, le boucher, le
médecin Gardane, « plus propre à conjurer la fièvre qu’à la donner »,
l’avocat sans cause Morizot de Rozain, dont les lettres bien tournées « lui
ont prouvé qu’il ne suffisait pas encore d’avoir de l’esprit pour [lui]
convenir ». C’est que Manon n’entendait s’unir qu’avec un homme qui
partagerait ses goûts et ses idées. A l’approche de ses vingt ans, elle le
décrivait ainsi à Sophie : « Un homme qui, par l’élévation de son âme, la
solidité de son jugement, la droiture de son cœur, la délicatesse de ses
sentiments, puisse s’unir et s’assimiler avec moi, me seconder dans
l’éducation d’une famille que je ne voudrais confier qu’à notre commune
tendresse46. » Elle se flattait d’être indifférente à l’apparence physique : « Si
l’amour me prenait par les yeux, je mourrais de honte avant de lui céder47. »
Quoique malheureux de constater qu’aucun de ceux qu’on lui proposait ne
répondait à son idéal, les parents Phlipon s’efforçaient patiemment de la
raisonner mais se gardaient d’user de leur autorité. Il ne faut pas s’étonner
de ce libéralisme. Il correspondait aux idées exprimées alors dans les
ouvrages sur l’éducation des jeunes filles : « Promettez-lui et lui tenez votre
promesse que vous ne déciderez rien sur son sort sans l’avoir consultée […]
Si elle a quelques objections à vous faire, écoutez-la avec bonté et cherchez
à les détruire avec douceur, non par autorité48. » Les parents de Manon
suivaient à la lettre ces recommandations. Phlipon confiait même à sa fille
le soin de rédiger le brouillon des lettres de refus qu’il recopiait
consciencieusement. Manon s’amusait « à faire le papa ». Ce fut pourtant le
début de la dégradation des relations entre le père et la fille. Chaque
demande donnait lieu à de longues discussions sur les avantages et les
inconvénients de l’union envisagée. Lui parlait argent et statut social. Elle
répondait communion des sentiments et des pensées. Sans craindre de
blesser son père, elle précisait qu’à ses yeux tout commerçant est un fripon.
« Te voilà dans les nues, observait amèrement Phlipon, il y fait beau quand
on peut y monter, mais il n’est pas aisé de s’y tenir49. » Enfin se présenta un
étudiant en droit féru de philosophie, Pahin de La Blancherie, rencontré aux
concerts de Mme Lépine. Plutôt laid, il avait écrit un livre mais n’avait pas
un sou vaillant. Phlipon jugea prématurée toute promesse de mariage. Le
jeune philosophe partit pour Orléans sans renoncer à son projet. Cette fois,
toutes les conditions étaient réunies pour que Manon s’enflamme. La
Blancherie fut son premier amour et nous en reparlerons. En attendant,
Manon elle-même considérait la situation avec humour et mélancolie :
« Depuis quatorze ans jusqu’à seize, écrivait-elle à Sophie, je voulais un
homme poli, depuis seize jusqu’à dix-huit, je voulais un homme d’esprit, et
depuis dix-huit ans je veux un vrai philosophe, de manière que, si cela
continue, à trente ans il me faudra un ange humanisé et je n’aurai jamais
rien50. »

Leur différend sur le mariage n’était pas la seule cause de l’éloignement


de Manon à l’égard de son père. Depuis quelque temps, celui-ci avait
« perdu par degré ses habitudes laborieuses ». Il s’absentait souvent de
l’atelier, fréquentait les cafés, jouait à la loterie, oubliait l’heure du souper
et ne rentrait qu’à minuit. Entretenait-il déjà une liaison avec une autre
femme ? Marguerite Phlipon souffrait en silence. La douleur morale
s’ajoutait à l’altération de sa santé. Depuis quelques mois, elle endurait de
violents maux de tête et éprouvait des difficultés croissantes à marcher. Les
médecins s’avouaient incapables d’en trouver la cause et les remèdes
prescrits demeuraient sans effet. On avait caché à Manon la gravité du mal
en lui parlant de rhumatismes. Elle s’efforçait d’adoucir les souffrances de
la malheureuse sans imaginer qu’elle pouvait la perdre. Le comportement
de Gatien Phlipon rapprochait les deux femmes. Plus que jamais
auparavant, elle éprouvait une immense tendresse pour cette mère
exemplaire51.
Mais Marguerite Phlipon mourut d’une attaque le 7 juin 1775.
Mme Roland a raconté dans ses Mémoires les détails de son agonie de
plusieurs heures et son propre désespoir quand elle comprit qu’il n’y avait
plus rien à faire. C’est une scène de Greuze : « Ma mère ! Elle n’était plus !
Je soulève ses bras, je ne puis le croire, j’ouvre et je referme
alternativement ses yeux qui ne me verront plus et qui se fixaient sur moi
avec tant de tendresse, je l’appelle, je me jette sur son lit avec transport, je
pose mes lèvres sur les siennes ; je les entr’ouvre, je cherche à aspirer la
mort, j’espère la gagner avec mon souffle et pouvoir expirer dans
l’heure52. » Manon perdit connaissance. On la transporta chez un voisin puis
chez les Besnard, dans l’île Saint-Louis. Pendant huit jours, elle demeura
couchée, en proie à de terribles convulsions. Une lettre de Sophie déclencha
ses pleurs et les crises s’espacèrent. Mais son père vint à son chevet et
entreprit de la consoler avec une rare maladresse. Il ne trouva rien de mieux
que de lui faire observer que, dans ce malheur, la Providence avait encore
bien fait les choses puisque sa mère avait achevé l’éducation de sa fille et
qu’il lui restait son père qui, de ses deux parents, pouvait être le plus utile à
sa fortune ! « Je mesurai, a-t-elle écrit, tout ce qui se trouvait entre mon
père et moi ; il me sembla qu’il déchirait lui-même le voile respectueux
sous lequel je le considérais ; je me trouvais tout à fait orpheline, puisque
ma mère n’était plus et que mon père ne m’entendrait jamais53. » Les
convulsions reprirent et il fallut attendre encore une semaine avant de
constater qu’elle se rétablissait très lentement.
La douleur occasionnée par la disparition de sa mère et la révélation de
l’abîme qui la séparait désormais de son père ne suffisent pas à expliquer
deux semaines d’évanouissements et de convulsions. En vérité, cette double
perte la jetait brutalement dans l’âge adulte. La violence et la longueur de la
crise témoignent de ce qu’à vingt et un ans, en dépit de sa maturité
intellectuelle, Manon n’y était pas préparée. A l’instant de conduire seule sa
vie, elle se cabrait. De trop graves questions restaient sans réponse,
plusieurs énigmes n’étaient pas résolues dont l’affection de ses parents et
l’amitié de Sophie lui avaient dissimulé jusqu’alors le caractère vital. En
philosophe rationaliste, elle avait rejeté la religion de son enfance mais sa
foi en l’homme et sa sensibilité ne pouvaient se satisfaire du déisme
voltairien ou du matérialisme athée. Sa nature idéaliste et passionnée ne
pouvait s’accommoder d’un vague scepticisme. Tant qu’elle avait vécu dans
un environnement affectif chaleureux, elle épanchait sa sensibilité au sein
du foyer familial. Aussitôt disparus les objets privilégiés de son culte
sentimental, le doute qui l’habitait lui fut insupportable. Les crises ayant
cessé, elle demeura inerte et comme absente. Elle avait perdu le goût de
vivre. Elle souffrait du doute philosophique et du doute d’elle-même. Telle
était la maladie de Manon.
Ce fut l’abbé Legrand, ce prêtre philosophe et libéral, qui lui procura la
médecine qui allait la ramener à la vie. Un jour, il lui apporta la Nouvelle
Héloïse, le roman de Jean-Jacques Rousseau. Manon vibra immédiatement
au récit des amours de Julie et Saint-Preux. Elle reconnut aussitôt en
Rousseau « l’interprète des sentiments qu’[elle avait] avant lui mais que lui
seul savait expliquer54 ». Il lui peignait un monde en tout point conforme à
sa sensibilité et à ses aspirations, où l’on pouvait exalter l’amour-passion et
la vertu, jouir du bonheur domestique, éprouver les correspondances entre
la nature et les sentiments, prôner la liberté et l’égalité sociale, croire en un
Dieu bienfaisant et à l’immortalité de l’âme. Rousseau détrônait Voltaire et
tous les autres philosophes. Il allait révéler Manon Phlipon à elle-même et
l’armer de certitudes.

*1. Elle y fera une allusion trois ans plus tard dans une autre lettre.

*2. La montée des cours du blé – effet conjugué d’une récolte médiocre et de la liberté du commerce décidée par Turgot – a
provoqué, fin avril, début mai 1775, le pillage des moulins et des boulangeries autour de Paris puis, le 3 mai, dans la capitale. Le
peuple exigeait la taxation du pain. L’ordre fut promptement rétabli mais le libéralisme économique de Turgot était discrédité. Ses
adversaires de tous bords relevaient déjà la tête.
3
La Nouvelle Héloïse ou la dialectique de l’amour
et de la vertu

Dans une lettre à Sophie Cannet du 21 mars 1776, Manon résume, en


deux phrases définitives, son opinion sur le roman de Jean-Jacques
Rousseau : « Son Héloïse est un chef-d’œuvre de sentiment. La femme qui
l’a lu sans se trouver meilleure après l’avoir lu, ou tout au moins sans
désirer de le devenir, n’a qu’une âme de boue, un esprit apathique : elle ne
sera jamais qu’en dessous du commun1. » Cet enthousiasme mêlé
d’intolérance, cette condamnation sans appel de celles qui en jugeraient
autrement, donnent la mesure de l’impression produite sur la jeune femme
qui considérait jusqu’alors le roman comme un genre mineur sinon frivole.
On ne peut comprendre Mme Roland si on méconnaît le retentissement qu’a
produit en elle la lecture de la Nouvelle Héloïse.
Au risque d’être infidèle ou réducteur, il faut, ici, tenter de résumer les
mille pages du roman de Rousseau. Saint-Preux, jeune précepteur d’origine
roturière, vit dans l’intimité de son élève, Julie d’Etange, et de sa cousine
Claire, à Clarens, sur la rive suisse du lac de Genève. A l’instar des héros
du Moyen Age, Abélard et Héloïse, le maître s’éprend de son élève qui
partage son amour. Emportés par la violence de leur passion, les amants se
donnent l’un à l’autre. Mais ils savent que le baron d’Etange ne peut
envisager une mésalliance pour sa fille, d’autant qu’il l’a promise à un
quinquagénaire qui lui a sauvé la vie, le baron de Wolmar. Pour contraindre
son père, Julie espère une grossesse qui ne se produira pas. Des scènes
violentes avec M. d’Etange, la découverte des lettres des amants et la mort
de sa mère qui la comprenait ont raison de la résistance de Julie qui supplie
Saint-Preux de s’éloigner. Après avoir été dissuadé du suicide par son ami
Milord Edouard, il embarque sur une escadre anglaise pour un tour du
monde. Julie épouse Wolmar qui se révèle un homme sage, intelligent et
généreux auprès duquel, entourée de leurs deux fils, elle trouve la paix d’un
bonheur simple. Ils ont établi à Clarens, avec leurs domestiques, leurs
ouvriers et leurs voisins, une communauté autarcique, vertueuse et
économe, où règne le paternalisme social. Après quatre ans d’absence,
Saint-Preux se manifeste à nouveau. Julie avoue le passé à son mari qui, ne
doutant pas de la force d’âme de sa femme et de son ancien amant, invite
celui-ci à Clarens. Bien évidemment, Julie et Saint-Preux constatent que
leur passion n’est pas éteinte. Armés de leur vertu, ils résistent, non sans
mal, à la tentation. Lors d’une absence de Saint-Preux, Julie se jette à l’eau
pour sauver un de ses fils de la noyade. Elle prend froid, doit s’aliter et
meurt avant le retour de Saint-Preux. Telles sont, très résumées, les
aventures de Julie et de Saint-Preux. Mais le roman ne se borne pas au récit
d’une intrigue amoureuse en forme de leçon de morale. Les lettres
échangées par les protagonistes sont aussi le moyen, pour Rousseau,
d’exprimer les correspondances entre le spectacle de la nature et les
sentiments ainsi que ses idées philosophiques sur le mariage, la famille,
l’éducation, l’organisation sociale, l’existence de Dieu et le sentiment
religieux.
Volumineux roman par lettres publié en 1761, Julie ou la Nouvelle
Héloïse reçut un accueil enthousiaste du public et particulièrement des
femmes. Il marque une étape essentielle dans l’histoire de la littérature.
Certes, il s’inscrit dans une tradition romanesque à succès : le roman
d’amour psychologique. Comme l’avaient fait avant lui Mme de La Fayette
et l’abbé Prévost, Rousseau met en scène des personnages en proie à une
passion amoureuse. Comme l’Anglais Richardson, il use de la forme
épistolaire pour saisir sur le vif les mouvements de l’âme de ses héros et
suivre, pas à pas, leur évolution. Comme eux, il peint le dilemme de
l’amour et de la vertu, la rigueur implacable des conventions sociales. Mais
la nouveauté et l’originalité de la Nouvelle Héloïse sont ailleurs. C’est que
Rousseau ne se borne pas à analyser la fatalité d’une passion. Il ne limite
pas cette analyse à la description du sentiment amoureux et des conflits
intérieurs qu’il provoque. Il exalte l’amour avec lyrisme sans dissimuler la
violence du désir physique « car son lyrisme n’a rien de désincarné, et la
sensualité en est le fond2 ». L’amour de Julie et Saint-Preux « engage à la
fois l’âme et le corps3 ». Mieux, cette jeune fille qui se donne à son amant et
ce séducteur qui parvient à ses fins ne sont pas des libertins mais des êtres
admirables et vertueux. Rousseau réconcilie l’amour-passion, l’amour total
avec la vertu. Les deux sont inséparables et se nourrissent l’un de l’autre. Et
puisque la morale sociale commande aux amants de sacrifier leur union,
c’est dans leur passion qu’ils puisent la force de cette conversion héroïque.
« Sans perdre son caractère électif, leur amour devient ce qu’il était à
l’origine dans son essence, la forme personnelle de leur participation à
l’amour universel4. » Si la passion inspire la vertu, le risque existe qu’elle la
menace. C’est effectivement ce qui se produit. Seule la mort de Julie offre
une issue. Mais cette mort, loin d’être une fin, est une promesse d’amour
éternel : « Quand tu verras cette lettre, écrit Julie à Saint-Preux, les vers
rongeront le visage de ton amante et son cœur où tu ne seras plus. Mais
mon âme existerait-elle sans toi, sans toi quelle félicité goûterais-je ? Non je
ne te quitte pas, je vais t’attendre. La vertu qui nous sépara sur la terre nous
unira dans le séjour éternel. Je meurs dans cette douce attente ; trop
heureuse d’acheter au prix de ma vie le droit de t’aimer sans crime et de te
le dire encore une fois5. » L’autre originalité du roman réside dans les
dissertations philosophiques qui se mêlent au récit et lui confèrent une
dimension de critique sociale. Henri Coulet a parfaitement résumé les
raisons du succès du roman auprès de la génération qui fera la Révolution.
« La bourgeoisie montante, écrit-il, trouvait dans la Nouvelle Héloïse, pour
la première fois, sans rire dégradant, sans aventures extravagantes, sans
hypocrisie et sans compromission avec le libertinage, l’expression
romanesque de ses vertus familiales, de sa sentimentalité, de son goût de
l’ordre et de l’économie, de son honnêteté, de son sens de la justice, de
toutes ses qualités solides et réfléchies de l’esprit et du cœur qu’elle
opposera à l’aristocratie corrompue. Un héroïsme nouveau était né :
l’héroïsme du sacrifice à la morale et à la famille sous le regard de Dieu6. »
Ainsi Manon Phlipon découvrait-elle, grâce à Rousseau, qu’il n’était
pas nécessaire d’être « née Spartiate ou Romaine » pour donner un sens à sa
vie. On pouvait être petite bourgeoise, en France, au XVIIIe siècle, et disciple
active de Plutarque. Lorsqu’elle aura vingt ans, quelques années plus tard,
Mme de Staël, si éloignée de Manon par son éducation et son milieu, écrira,
elle aussi, son admiration pour Rousseau et pour son Héloïse7. Comme les
autres femmes qui l’ont lu, toutes deux lui sont reconnaissantes d’avoir si
bien mêlé le sentiment et la raison, et d’avoir su reconnaître aux femmes
sinon l’égalité des capacités, du moins l’aptitude à exercer un magistère
moral indispensable à l’organisation harmonieuse d’une société d’hommes
libres.
Aussitôt avalée la Nouvelle Héloïse, Manon dévorera les autres
ouvrages de Rousseau : l’Emile, le Contrat social, la Profession de foi du
vicaire savoyard et les divers Discours et Lettres avec le même
enthousiasme. Mais elle met la Nouvelle Héloïse au-dessus de tous les
autres. Chaque année, elle le relira. Toujours, elle s’y référera,
consciemment ou non. Si elle en a subi l’influence, c’est d’abord parce
qu’elle s’y est reconnue et que, en proie à un immense découragement, elle
y a puisé la force de croire en elle-même. Il est probable que son destin eût
été différent si elle n’avait lu la Nouvelle Héloïse à ce moment précis de sa
vie.

Pour l’heure, Marie-Jeanne Phlipon*1 est persuadée d’avoir trouvé son


Saint-Preux. Claude Pahin de La Blancherie, cet étudiant en droit, originaire
de Langres, ami de Greuze et féru de philosophie, qu’elle a connu deux ans
auparavant, était parti pour Orléans. Phlipon n’en voulait pas pour gendre
car il n’avait ni fortune ni situation. Elle avait regretté son départ et
confessé à Sophie la naissance d’un sentiment amoureux pour celui qu’elle
appelle « l’homme d’Orléans » ou « D.L.B. ». Ce sentiment avait survécu à
l’absence et la lecture de la Nouvelle Héloïse l’avait ravivé. Et voilà qu’un
après-midi d’octobre 1775, on frappe à la porte : c’est l’homme d’Orléans !
Marie Phlipon est en deuil ; il s’étonne. « Ma mère n’est plus, lui dit-elle, je
l’ai perdue depuis quatre mois. » Pahin compatit avec sensibilité. Arrive
Phlipon ; Pahin l’embrasse. Marie, bouleversée, manque de s’évanouir :
« Le frisson me prenait, mon cœur était gros, mes yeux gonflés et rouges,
tous mes membres tremblaient8. » Pahin la console et s’épanche à son tour.
Lui aussi a failli mourir d’un chagrin violent dont il se remet à peine mais
dont il tait l’objet, preuve, s’il en faut, de son extrême délicatesse. Il lui
prête les épreuves de son ouvrage en cours d’impression. C’est un traité sur
l’éducation qu’il a intitulé Extraits du Journal de mes voyages ou Histoire
d’un jeune homme pour servir d’école aux pères et mères. Le titre annonce
un programme fait pour séduire Marie qui le lit sans attendre. Elle en rend
compte aussitôt à Sophie : « Tu as vu mes Loisirs, ce sont les mêmes
principes, c’est mon âme tout entière. » « Certes, reconnaît-elle, ce n’est pas
Rousseau, mais il n’ennuie pas […] Je n’ose le juger car il me ressemble
trop, mais je crois que j’en dirai ce que j’ai dit à Greuze de son tableau : si
je n’aimais pas la vertu, il m’en donnerait le goût9. » Le mot est lâché :
Pahin de La Blancherie incarne la vertu. Il est donc digne d’être aimé. Il
multiplie ses visites place Dauphine. On parle philosophie ; on échange des
livres. Mais le charme de cette relation n’est pas seulement intellectuel.
« Près de lui, écrit-elle, je suis dans une mélancolie douce et charmante, je
raisonne peu, je sens beaucoup10. » Phlipon s’en inquiète et demande à la
bonne, Mignonne, de prier le soupirant d’espacer ses visites. Croyant bien
faire, Mignonne s’acquitte de sa mission en lui laissant croire qu’elle
exprime la volonté de sa jeune maîtresse. Marie l’apprend et s’affole. Que
va-t-il penser d’elle ? Reviendra-t-il ? Doit-elle lui écrire ? Lui-même ne
va-t-il pas lui demander des explications ? Cette fois, tout est en place pour
que la douce mélancolie se transforme en flambée. Marie alterne les phases
d’exaltation, de désespoir et de tranquille certitude. Elle se met à idéaliser
cette histoire à peine ébauchée. Elle semble oublier que ni elle ni lui n’ont
jamais esquissé un geste ni même prononcé une parole d’amour. Elle se
prend pour Julie mais elle saute les étapes. Pourtant, La Blancherie-Saint-
Preux ne se manifeste pas. Cela n’entame pas son ardeur. « Il m’aime, se
dit-elle, il travaille à me mériter. » Et Marie de conclure sa lettre à Sophie à
la manière des personnages de la Nouvelle Héloïse : « Je sais que, après les
premières impressions, D.L.B., revenu à lui-même, agit certainement
comme moi. Je le juge sur mon cœur, rien ne lui ressemble davantage. Nous
ne nous voyons pas mais nous savons que nous nous aimons, sans nous
l’être jamais dit. Nous comptons l’un sur l’autre ; satisfaits de cette douce
persuasion, nous courrons avec ardeur dans cette noble carrière de vertu et
de sacrifices où nous sommes entrés ; là au moins nous serons
éternellement ensemble11. »
On a beaucoup ironisé sur cette exaltation d’un amour de tête. Pourtant,
ce serait une erreur de n’y voir qu’une marque d’immaturité affective ou les
divagations romanesques d’une midinette. Comme toujours chez Marie
Phlipon, l’exaltation des sentiments n’abolit pas la lucidité et tout ce qu’elle
entreprend participe d’une démarche volontariste. Elle sait bien que rien
n’est joué (« Nous nous aimons, sans nous l’être jamais dit »). Mais, dans
le cas présent, il s’agit, avant toute chose, de ne pas laisser mourir cet
amour, de préserver les chances d’une passion qu’elle croit à sa portée. Le
malentendu qui a éloigné Pahin de La Blancherie ne doit pas être vécu
comme une fatalité. Il faut entretenir la flamme. S’il est digne d’elle il agira
de même et ils trouveront bien le moyen de vivre cette passion. D’ailleurs,
l’occasion ne va pas tarder à se présenter.
Lettre du 5 janvier 1776 : « Sophie, Sophie, mon amie ! Sans toi je suis
perdue ; je suis dans la crise la plus violente, dans le combat le plus cruel
avec moi-même ; je n’ai de force que pour me jeter dans les bras de l’amitié
[…] Encore un instant, une minute, et la lettre que je t’envoie [lettre jointe
destinée à La Blancherie] serait partie à son adresse. Je ne me retiens que
par le plus grand effort. Je veux me faire illusion à moi-même en te
l’envoyant, je cherche à me tromper pour me maintenir dans le vrai. Ô
sentiment avoué par la nature et la raison, pourquoi faut-il que je te cache
aux yeux qui t’ont fait naître ? Mon âme brûle de s’ouvrir, je crois qu’il le
faut pour la vie de ce que j’aime ; et les préjugés, l’opinion, mon père… Ô
Dieux, que je souffre12 ! »
Que s’est-il passé ? La veille, Pahin de La Blancherie est revenu place
Dauphine, « triste, défait et mourant », miné « d’inquiétude, de chagrin et
de sensibilité ». Mais Marie n’était pas seule. Bouleversée, elle n’a rien pu
laisser paraître en présence de son père et d’un cousin. « Il ne se doute pas
de ce qu’il me fait éprouver, explique-t-elle, ma gaîté apparente doit le
tourmenter encore […] Un seul mot de ma bouche pourrait le rappeler à la
vie, à la santé : je le crois, je le sens et je ne le dirais pas ? Il se tait lui-
même et ne fait par là que m’intéresser davantage, parce qu’il se montre
aussi conséquent à ses principes et toujours également estimable. » Alors
elle a pris la plume pour le consoler et lui laisser deviner sa flamme. Faut-il
l’expédier ? Elle s’en remet à Sophie : « Oui, je le désire, je le voudrais et
j’hésite à te le commander […] L’amour m’a vaincue : je ne sais plus me
commander […] Décachète la lettre, fais-en lecture, songe à notre situation,
à mes tourments, à son chagrin, vois si tu dois l’envoyer13. »
Une lettre de Sophie reçue le 13 janvier lui apprend qu’elle a bien
expédié la missive à Pahin. Marie exulte : « D.L.B. sait qu’il m’intéresse, il
voit que je l’aime et c’est moi qui le lui apprends ! » Son regard sur la vie
en est transformé : « On ne s’imagine pas quelle énergie l’amour donne à la
vertu quand il est produit par elle14. » Mais les jours passent et La
Blancherie ne se manifeste pas. Marie commence à soupçonner qu’elle a pu
se tromper sur lui. L’exaltation retombe. « C’était un orage auquel la bonace
a succédé », écrit-elle à Sophie le 24 janvier. Il s’est borné à lui adresser son
livre qui vient d’être publié. Elle l’a relu et, toute réflexion faite, juge
qu’« il n’est pas de la première volée ». En mars, elle l’entrevoit à la messe
donnée en mémoire de sa mère. Elle verse quelques larmes et veut croire
encore que cette discrétion est la marque d’une extrême délicatesse. Mais,
bientôt, l’illusion va se dissiper totalement. En juin, elle le rencontre au
Luxembourg. Stupeur : il porte un plumet à son chapeau ! Un plumet ?
Comme cela cadre mal avec le goût de la simplicité qui caractérise les vrais
« philosophes ». « Ah ! Tu ne saurais croire combien ce maudit plumet m’a
tourmentée15 », écrit-elle à Sophie. Mais il y a plus grave. Elle apprend que
La Blancherie courtise depuis un an les filles du chirurgien Bordenave et
encore d’autres « demoiselles riches et éveillées », au point qu’on le
surnomme l’amoureux aux onze mille vierges. Ainsi, son Saint-Preux n’était
d’un coureur de dot. Probablement retoqué par les filles riches, il sollicitera
un entretien avec Marie Phlipon en décembre 1776. Elle le recevra
froidement, écoutera son boniment avant de l’éconduire tranquillement.
Mais, écrira-t-elle à Sophie, « peu s’en faut que je ne regrette cette erreur :
jamais mon âme ne fut plus grande, plus exaltée, plus belle que lorsqu’elle
en fut possédée16 ». Plus ou moins consciemment, Marie recherchera
toujours un Saint-Preux. Elle finira par le trouver.

Il ne faudrait pas croire que, pendant les dix-huit mois qui suivirent le
décès de sa mère, seul La Blancherie occupait l’esprit de Marie. Comme
toujours, elle lisait, philosophait et noircissait du papier. Elle sortait aussi
car les tête-à-tête avec son père lui pesaient. Jusqu’en septembre 1776, elle
entretint avec Roberge de Boismorel, qui avait maintenant quarante-cinq
ans, une relation intellectuelle très intense, faite d’échanges de livres, de
promenades philosophiques et de correspondances épistolaires. Passionné
par les idées nouvelles, admirateur de Rousseau, il avait été ébloui par la
lecture des Loisirs de Marie. De toute évidence, il était amoureux. Mais,
marié et père d’un fils de seize ans qui le décevait, il ne s’était jamais
départi d’une prudente réserve. Marie lui en savait gré. Elle avait fait de lui
son mentor. « Je goûtais pour la première fois, avec réflexion, écrit
Mme Roland, le plaisir très doux que la sensibilité, l’amour-propre nous
font trouver à être apprécié par quiconque au jugement duquel nous mettons
du prix17. » Il avait mis sa riche bibliothèque à la disposition de son élève. Il
dirigeait ses lectures, la tenait informée « de ce qu’on appelait les
nouveautés dans le monde savant et littéraire18 », l’amenait aux séances
publiques de l’Académie française et la recevait, avec Phlipon et sa bonne-
maman, dans son hôtel du Marais ou au Petit-Bercy, sa somptueuse
propriété dont les jardins descendaient jusqu’aux bords de la Seine. Elle
l’appelait « le Sage de Bercy ». Lorsque le temps s’y prêtait, on faisait de
longues promenades. Une fois, accompagnés de Phlipon et du jeune
Boismorel, ils accomplirent, en rousseauistes fervents, le pèlerinage de
Montmorency : la forêt, l’étang et la maison de l’Ermitage où le cher Jean-
Jacques avait séjourné. Là, à l’ombre des arbres, le Sage lisait quelques
extraits des meilleurs auteurs, Phlipon bâillait, le fils Boismorel jetait un œil
assez peu philosophique en direction de la jolie Marie qui, elle, goûtait
pleinement le bonheur de cette journée philosophico-bucolique19.
Boismorel se désespérait d’avoir un fils paresseux et dissipé en dépit de
ses efforts pour lui dispenser une éducation inspirée de l’Emile. Un jour, il
eut l’idée de demander à Marie de lui adresser « une mercuriale sage et
pénétrante » destinée à chatouiller son amour-propre et à lui donner le goût
de l’étude. D’abord interloquée, Marie se laissa convaincre, à condition
qu’on dissimulât à l’adolescent l’identité de l’auteur. Elle soumit son projet
au Sage qui fut enchanté. On fit expédier la lettre d’Amiens par Sophie
Cannet. Marie fut assez fière d’apprendre que le garçon avait été
impressionné et persuadé que la « remontrance » était l’œuvre d’un
vénérable ami de son père20.
Rien ne faisait plus plaisir à la future Mme Roland que de n’être pas
toujours reconnue comme l’auteur de ses écrits et de les voir attribuer à un
homme. On devine qu’elle y trouvait un démenti au préjugé du temps qui
voulait qu’aucune femme ne pût égaler un homme dans l’art de l’écriture.
Rousseau lui-même, son cher Rousseau, avait professé cette idée. Elle eut la
vive satisfaction de lui prouver son erreur. Un jour, en effet, Marie a décidé
d’écrire à Rousseau dans l’espoir de le rencontrer. Elle se recommanda d’un
ami genevois de son père et de Rousseau, l’horloger Augustin Moré qu’elle
appelait « le philosophe républicain ». Avec l’accord de Moré, elle adressa
une requête de celui-ci à son illustre compatriote et proposait d’aller
chercher la réponse rue Plâtrière. Elle s’y rendit le 29 février 1776 en
compagnie de Mignonne. Thérèse Levasseur entrouvrit la porte, le visage
sévère. Marie a rapporté le dialogue à Sophie :
« Madame, n’est-ce pas ici que demeure Rousseau ?
— Oui, Mademoiselle.
— Pourrais-je lui parler ?
— Qu’est-ce que vous lui voulez ?
— Je viens savoir la réponse d’une lettre que je lui écrivis ces jours
derniers.
— Mademoiselle, on ne lui parle pas ; mais vous pouvez dire aux
personnes qui vous ont fait écrire… car ce n’est pas vous qui avez écrit une
lettre comme cela…
— Pardonnez-moi…
— L’écriture seule annonce une main d’homme.
— Voulez-vous me voir écrire ? lui dis-je en riant. Elle me fit “non” de
la tête en ajoutant :
« Tout ce que je puis vous dire, c’est que mon mari a renoncé
absolument à toutes ces choses ; il a tout quitté ; il ne demande pas mieux
de rendre service, mais il est d’âge à se reposer.
— Je le sais, mais au moins j’aurais été flattée d’entendre cette réponse
de lui ; je profitais de l’occasion pour offrir l’hommage de mon respect à
l’homme du monde que je respecte le plus : recevez-le, Madame. »
Marie est repartie « avec la légère satisfaction, dit-elle, de voir qu’il
avait trouvé ma lettre assez bien tournée pour ne pas la croire l’ouvrage
d’une femme, et la petite peine d’avoir perdu mes pas21 ».
Peu de temps après la « mercuriale » au fils Boismorel, le Sage de
Bercy mourut, en quelques jours, des suites d’un coup de soleil. Avec lui,
elle perdait un père de substitution. C’était en septembre 1776 et ce fut,
quinze mois après la mort de sa mère, une nouvelle épreuve pour Marie
Phlipon.

La vie quotidienne place Dauphine n’était pas gaie. Gatien Phlipon


passait ses journées à l’extérieur, le plus souvent chez sa maîtresse. Dans
l’espoir de faire fortune, il délaissait son atelier et se lançait dans des
entreprises hasardeuses. « Mon père, a écrit Mme Roland, se ruinait à petit
bruit22. » Les soirées étaient sinistres. Phlipon rentré vers dix heures, le
souper était vite avalé car l’on parlait peu. Ensuite, écrit-elle à Sophie, « je
prends les cartes pour l’amuser et nous jouons au piquet. Dans les
intervalles, je tâche de former une conversation ; des réponses laconiques la
brisent sur-le-champ. Je suis toujours à remuer l’écheveau pour attraper un
bout de fil ; je sue mais c’est en vain. En faisant de mon mieux, le temps
s’écoule : onze heures sont sonnées ; mon père se jette au lit, et moi je
rentre dans ma chambre où j’écris jusqu’à deux, trois heures23 ». Elle écrit
sur ses lectures. Elle écrit à Sophie, bien sûr, qui ne partage pas
l’enthousiasme de son amie pour Rousseau et se demande si elle ne va pas
rentrer au couvent. Marie défend son Jean-Jacques avec ardeur et s’efforce
de détourner Sophie de son projet. Elle écrit aussi à Henriette Cannet, la
sœur aînée, qui a passé plusieurs mois à Paris, en 1776, en vue d’un
mariage de raison qui ne se fera pas. Dans la journée, elle lit beaucoup mais
ne vit pas en recluse. Aussi souvent qu’elle peut, elle reçoit et rend des
visites : ses cousines du côté maternel, Mme Trude et Mlle Desportes, « le
philosophe républicain » Moré et d’autres vieux philosophes dont nous
reparlerons constituent sa société habituelle. Assez régulièrement, elle se
rend chez son jeune oncle, l’abbé Bimont, qui est désormais chanoine de la
Sainte-Chapelle de Vincennes. « Là, écrit-elle, on trouve la table mieux
garnie que la bibliothèque24. » Alors, quand elle va à Vincennes, c’est pour
se distraire et se détendre car il arrive – rarement et jamais pour longtemps
– que l’activité intellectuelle l’épuise. « J’use de la vie canoniale avec
quelque plaisir, écrit-elle à Sophie en laissant joliment courir sa plume, je
fais la folle pour nous amuser ; je prends un violon, tandis qu’un bon
chanoine en lunettes prend sa vieille basse qu’il fait résonner sous un archet
tremblotant ; un troisième nous accompagne avec une flûte glapissante et
nous faisons un concert propre à faire fuir tous les chats. Cependant,
enchanté de ses prouesses, chacun des calotins finit et s’applaudit ; je me
sauve au jardin, j’y cueille la rose ou le persil ; je tourne dans la basse-cour
où les couveuses m’intéressent et les poussins m’amusent ; je ramasse en
ma tête tout ce qui peut se dire en nouvelles, en histoires, pour ravigoter les
imaginations engourdies et détourner les conversations de chapitre dont je
suis parfois endormie. Voilà ma vie25. » Cela dure trois ou quatre jours puis
elle rentre à Paris.
Un autre homme mûr – très mûr celui-là – exerça alors une influence
intellectuelle notable sur Marie Phlipon. Joseph-Charles de Sainte-Lette
avait soixante ans. C’était un homme, écrit Mme Roland, « que la vivacité
de l’esprit et l’emportement des passions avaient égaré dans sa jeunesse26 ».
Ayant dissipé sa fortune, il était parti exercer des fonctions dans
l’administration en Louisiane puis, après que celle-ci eut été cédée aux
Espagnols, avait rejoint Pondichéry. Début 1776, le conseil de Pondichéry
l’avait envoyé à la cour de Versailles pour y défendre les intérêts de la
colonie. Muni de la recommandation d’un ami des Phlipon, capitaine de
cipayes aux Indes, il rendit visite à Gatien, et Marie fut aussitôt sous le
charme du personnage. Il joignait aux qualités intellectuelles et à l’étendue
des connaissances une sensibilité enrichie par une expérience humaine qui
fascinait la jeune philosophe. Sainte-Lette lui rendait visite plusieurs fois
par semaine. Pendant des heures, elle l’interrogeait sur les mœurs des
sauvages du Mississippi et des habitants des Indes. Marie avait lu les
Recherches philosophiques sur les Américains de Cornelius de Paw et
l’Histoire des Indes de l’abbé Raynal. Sainte-Lette corrigeait les erreurs,
contestait certains jugements, rapportait toutes sortes d’anecdotes. A
Pondichéry, il luttait contre l’esclavage et il était rentré en France pour
convaincre le gouvernement de créer dans la colonie des magasins royaux
afin de mieux combattre les famines et d’éviter que, pour subsister, les
Indiens ne soient conduits à vendre leurs enfants aux Européens27. Marie
buvait ses paroles. « Il a la démarche fière, le regard d’aigle, l’air sombre et
pénétré, écrivait-elle à Sophie, sa voix est sonore, sa prononciation nette,
accentuée avec force28. » Lui-même prenait un vif plaisir à ces
interminables conversations. Quoique « athée tout franc », il admirait
Rousseau et Marie constatait que leurs « âmes [étaient] à l’unisson29 ». « Il
raisonnait d’après le cœur humain et il avait conservé de sa jeunesse le goût
de la poésie légère dans laquelle il avait écrit de jolies choses30. » Marie
admirait son tempérament passionné et énergique, sa gaieté et sa sensibilité.
Elle lui prêtait certains extraits de ses Loisirs et il prophétisait :
« Mademoiselle, vous avez beau vous en défendre, vous finirez par faire un
ouvrage31. » Marie Phlipon voyait en Sainte-Lette un mélange idéal de
Saint-Preux et de Wolmar. « Il est heureux pour moi, écrivait-elle à Sophie,
que cet homme n’ait pas dix ans de moins, je l’aurais aimé plus que je
n’eusse voulu32. » Cette relation dura dix mois. En novembre 1776, sa
mission accomplie, Sainte-Lette repartit pour Pondichéry où il devait
occuper les fonctions de lieutenant de police. Il y mourut un an plus tard.
Deux mois avant son départ, Sainte-Lette avait présenté à Marie son
ami, M. de Sévelinges, veuf de cinquante-sept ans, sans fortune, receveur
de la ferme des tabacs à Soissons. Il venait de perdre sa femme et Sainte-
Lette l’avait fait venir à Paris pour le distraire de sa douleur. Sévelinges ne
souffrait pas la comparaison avec Sainte-Lette mais il avait le goût de la
philosophie et de la littérature. Marie fut émue par son malheur. Peu après
le départ de son ami pour Pondichéry, il retourna dans sa province. Il avait
emporté avec lui quelques cahiers des Loisirs qu’il lui renvoya quelques
mois plus tard accompagnés d’une lettre pleine d’éloges. Marie y fut
sensible. Elle avait perdu La Blancherie, Boismorel puis Sainte-Lette et
traversait une période de doute et de mélancolie. Ils vont alors, pendant un
an, échanger une correspondance où la philosophie fait bientôt place à un
débat confus et plein de malentendus sur un projet de vie commune. Il lui a
proposé de venir « philosopher » avec lui à Soissons et promis de la loger
au fond de son jardin… Marie qui désespère de jamais connaître une
passion amoureuse voit probablement dans Sévelinges un possible M. de
Wolmar. Mais, sachant très bien qu’elle n’éprouve pour lui que de l’estime,
elle suggère naïvement une sorte d’union philosophique qu’elle appelle « le
célibat dans le mariage33 ». Evidemment, ce n’est pas précisément ce
qu’envisage Sévelinges qui, au lieu de l’avouer, propose de laisser passer
quatre ou cinq ans, car, explique-t-il sans rire, vu son âge, ils pourront alors
plus aisément « vivre comme frère et sœur34 ». Elle lui fait comprendre
qu’elle n’est pas dupe et, furieux de sa réponse, il l’accuse de duplicité.
Marie finit par soupçonner qu’il y a du tartufe derrière le philosophe de
Soissons. Elle s’en veut d’avoir laissé libre cours à son imagination et de
s’être « laissée emporter au-delà du vrai35 ». Elle lui en veut d’avoir tenté
d’en profiter. Elle décide d’en tirer la leçon. « Je te proteste, écrit-elle à
Sophie le 13 mars 1778, qu’avec aucun des hommes il ne m’arrivera
désormais de développer tous mes sentiments36. » A vingt-quatre ans, Marie
Phlipon constate amèrement qu’il n’est pas plus facile de trouver un
Wolmar qu’un Saint-Preux.
Au hasard de ses sorties chez une voisine et chez ses cousines, elle fit la
connaissance de deux personnages dont le caractère original, les idées
« philosophiques » et la vie aventureuse excitaient son intérêt. Tous deux
étaient mariés et elle n’en attendait que le plaisir de discussions animées et
le charme de récits colorés et passionnants. Alexandre Armeny de Paradis,
capitaine du génie, avait servi en Corse puis dans l’île de Gorée, sur la côte
sénégalaise, où il allait retourner comme gouverneur. Il détestait les Anglais
dont il avait été le prisonnier au Sénégal, et Marie, qui avait lu La
Constitution de l’Angleterre de De Lolme, défendait leurs institutions et
leurs mœurs politiques37. L’autre, François-Pierre Pictet, Genevois, ami de
Voltaire et de l’abbé Raynal, géant filiforme de deux mètres « sec et
décharné […] mais plein de sens, d’âme et de feu », avait été le
bibliothécaire et le secrétaire de l’impératrice de Russie. Elle l’interrogeait
sur le système russe d’éducation publique et sur les mœurs des Kalmoucks,
peuplade des bords de la Volga38.
Mais il lui faut aussi mener un douloureux combat contre son père au
cours de l’année 1777. L’atelier périclite. Il ne reste plus que deux
apprentis. C’est Marie qui les surveille comme elle peut, car Phlipon passe
le plus clair de son temps à l’extérieur. Chacun voit bien que les clients se
font rares. Ses cousines ont fait observer à Marie qu’au train où vont les
choses, son père aura bientôt englouti la part de la communauté dont elle
aurait dû hériter au décès de sa mère. Mais elle ne sera majeure qu’à vingt-
cinq ans (en mars 1779) et, en attendant, c’est son oncle, l’abbé Bimont, qui
a été nommé curateur. Il devrait exiger qu’on dresse l’inventaire des biens
pour préserver du désastre ce qui revient à sa nièce. Mais le débonnaire
chanoine n’ose affronter son beau-frère. L’oncle et la tante Besnard,
prodigues en bonnes paroles, redoutent également l’incident et repoussent
toujours le moment d’intervenir. Désespérant d’obtenir de sa famille un
soutien efficace, Marie, la mort dans l’âme, finit par exprimer ses
inquiétudes à son père. Il s’ensuit des scènes pénibles, après quoi Gatien
Phlipon assure qu’il prendra les dispositions nécessaires39. Mais les
semaines passent et il n’en fait rien. Enfin l’oncle Bimont se décide à
intervenir, mais il le fait avec une telle maladresse que Gatien reproche à sa
fille d’avoir secrètement intrigué contre lui. Enfin, il accepte de faire venir,
fin juillet 1777, l’huissier et le notaire pour établir l’inventaire, mais il ne
décolère pas contre sa fille. « La vie m’est devenue pesante, écrit-elle à
Sophie […] Du moment que j’ai paru le témoin éclairé de ses désordres
secrets et que j’ai demandé un arrangement dans les affaires, il m’a
regardée et m’a peinte comme un enfant ingrat et dénaturé que l’intérêt seul
pouvait animer40 […]. » Mais elle ne regrette pas son initiative car
l’inventaire a révélé que ses craintes n’étaient pas vaines. Alors que Gatien
Phlipon avait, quatre ans auparavant, annoncé une dot de vingt mille francs
à un prétendant, il ne leur reste plus qu’environ six mille francs plus le
mobilier évalué à quatre mille francs41. « Aurait-il mieux valu le laisser
courir rapidement à une misère que je n’aurais pu soulager quand elle serait
parvenue à son comble42 ? » Non, évidemment. Au moins peut-elle être sûre
désormais qu’elle ne sera pas épousée pour son argent. Un peu honteux de
constater que cette situation est le résultat de leur couardise, l’oncle et la
tante Besnard lui confient, sous le sceau du secret, qu’eux-mêmes et sa
grand-mère Phlipon ont pris la décision de faire d’elle leur légataire en
limitant à l’usufruit les droits de son père sur leurs successions43.
En 1777, l’académie de Besançon, pour son prix annuel, a proposé aux
candidats le sujet suivant : Comment l’éducation des femmes pourrait
contribuer à rendre les hommes meilleurs. Pareil thème ne pouvait
qu’exciter l’intérêt de la jeune admiratrice de Rousseau. Elle a rédigé un
discours dans un style pompeux et académique qui ne lui ressemble guère
mais qu’elle jugeait probablement adapté à l’attente du jury. Sur le fond, la
candidate insistait, on n’en sera pas surpris, sur la nécessité de donner aux
femmes une éducation qui les détourne de la frivolité et du « néant de
l’inutilité44 ». L’idée fondamentale n’était exprimée que vers la fin du
discours : « C’est dans le principe de la législation qu’il faut chercher celui
de la bonté nationale et de la félicité publique : ce sont l’équité des lois,
l’exactitude de leur observation, la juste distribution des peines et des
récompenses, et l’égale répartition des richesses qui produisent la vertu et
font devenir les hommes aussi bons qu’ils peuvent être. » Autrement dit,
commencez par réformer l’Etat et les lois car « les femmes n’ont jamais sur
les mœurs qu’une influence subordonnée à celles de ces premières causes
qui les modifient elles-mêmes en déterminant l’éducation qu’elles
reçoivent45 ». C’était bien vu mais c’était refuser de traiter le sujet.
Mme Roland l’a elle-même observé dans ses Mémoires : « Je raisonnais sur
le problème au lieu de le résoudre46. » Elle n’eut pas le prix, qui, d’ailleurs,
ne fut pas décerné cette année-là.
Plus que ce discours, ce sont les lettres qu’elle adresse aux sœurs
Cannet qui nous apprennent ce qu’elle pense, en ces années 1776 à 1778, de
l’éducation des femmes et de leur condition. Elle veut bien concéder que
« le rôle et le devoir d’une femme est l’obéissance et le dévouement », mais
encore faut-il que le mari en soit digne et qu’il soit « l’égal [de sa femme]
par le sentiment »47. Si les hommes ont pour eux la force de leur
constitution, il revient à une éducation bien dirigée, observe-t-elle, de
« suppléer à l’infériorité physique et de nous établir à certains égards, dans
une sorte d’égalité48 ». Elle éprouve personnellement l’injustice du sort qui
est réservé aux femmes. « En vérité, écrit-elle à Sophie le 5 février 1776, je
suis bien ennuyée d’être femme : il me fallait une autre âme, un autre sexe
ou un autre siècle […] Mon esprit et mon cœur trouvent de toutes parts les
entraves de l’opinion, les fers des préjugés, et toute ma force s’épuise à
secouer vainement mes chaînes. » Et puis, tout à coup, ce cri du cœur,
presque prophétique : « Ô liberté ! idole des âmes fortes, aliment des vertus,
tu n’es pour moi qu’un nom49 ! », mots prémonitoires auxquels ceux qu’on
lui prête sur l’échafaud feront tragiquement écho dix-sept ans plus tard.
Marie Phlipon se sent prisonnière des préjugés du temps. Sans argent
puisque son père a dilapidé ce qui restait, sans projet de mariage qui lui
convienne, elle envisage de prendre un métier et s’est remise au dessin car
elle ne supporte pas l’idée de se marier par intérêt. « L’estime, la mieux
fondée, écrit-elle encore à Sophie, la délicatesse et le sentiment me
conduiront à l’autel, ou je n’irai jamais50. » Elle rejette tous les partis que lui
proposent son père, ses tantes ou ses cousines. Tous ceux qui se présentent
lui laissent entrevoir un avenir médiocre dont elle ne veut à aucun prix. Elle
sait, au fond d’elle-même, qu’elle est capable d’accomplir de grandes
actions. « J’ignore, confesse-t-elle, si c’est l’effet d’une imagination
exaltée, de l’illusion, de l’enthousiasme, mais j’avoue que je ne me sens pas
faite pour les choses ordinaires51. » Mais est-ce envisageable pour une petite
bourgeoise à qui la bienséance interdit même de sortir sans sa bonne, une
parente ou une amie ? Elle rêve parfois de se déguiser en homme pour se
promener seule et observer le monde librement. Un jour, elle s’habillera en
paysanne et traversera Paris, curieuse de rencontrer incognito « une brunette
assez jolie de l’âge de vingt et un ans » qui est entretenue par son père52.
Une autre fois, elle visitera Etampes sous le même déguisement « un poing
sur le côté, l’autre bras en balancier », ravie de cette occasion de faire
librement connaissance de toutes les personnes de rencontre53. Elle enrage
de ne pouvoir voyager et d’être « renfermée dans un petit cercle où tout ce
qui [l’]environne [la] contraint et [l’]atterre ». Elle voudrait visiter l’Italie,
admirer les œuvres de Raphaël et de Michel-Ange, se « repaître de tout ce
que les beaux-arts nous offrent d’admirable54 ». Mais rien de tout cela n’est
possible. Alors, elle lit et elle écrit avec plus d’ardeur que jamais. Elle écrit
sur tous les sujets et « roule dans [sa] tête le plan d’un roman
philosophique55 ». Elle lit, entre autres, l’Histoire de la Russie de Voltaire ;
Virgile – l’Enéide et les Géorgiques ; Montaigne – qui lui plaît bien ; Pascal
– qu’elle n’aime guère ; les Lettres de Cicéron ; les Commentaires de
César ; les Discours politiques de Machiavel ; Clarisse Harlowe, le roman
de Richardson ; et, bien sûr, Rousseau et Plutarque. « J’ai choisi Rousseau
pour mon bréviaire, Plutarque pour mon maître, Montaigne pour mon
ami56 », écrit-elle à Henriette Cannet. En juin 1778, elle découvre
Xénophon dans une traduction ardue de 1612. En l’espace de quelques
semaines, elle se gave des récits des combats de Cyrus et d’Artaxerxès, des
guerres des Lacédémoniens contre les Perses, de l’histoire des républiques
de Sparte et d’Athènes, et de l’Apologie de Socrate. Elle lit et digère le tout
en un temps record pour en restituer aussitôt, sur plusieurs dizaines de
pages envoyées à Henriette, un résumé fulgurant assorti de commentaires57.
De temps à autre, elle s’exerce à la géométrie et s’intéresse à la physique.
Et comme si tout cela ne suffisait pas à lui occuper l’esprit, elle s’est remise
à l’italien.
Vue à travers les lettres aux sœurs Cannet, la monotonie de la vie de
Marie Phlipon ne semble guère troublée que par l’exaltation que lui procure
son activisme intellectuel. Pourtant, un changement important s’est produit.
Pour la première fois, elle dissimule quelque chose à ses amies d’Amiens.
Certes, de loin en loin, elle évoque des rencontres avec Jean-Marie Roland,
ami de la famille Cannet. Mais elle ne dit pas – car il lui a demandé de
garder le secret – qu’elle a, progressivement, noué avec lui une relation
amoureuse à l’issue encore incertaine.

*1. On ne l’appelle plus Manon qui était le surnom qu’on lui donnait pendant son enfance et son adolescence.
4
« Questo primo dolcissimo bacio… »

C’est le jeudi 11 janvier 1776 à cinq heures du soir que Jean-Marie


Roland de La Platière a, pour la première fois, frappé à la porte de
l’appartement du quai de l’Horloge. Agé de quarante-deux ans, inspecteur
des manufactures en poste à Amiens, il est souvent reçu chez les Cannet qui
songent à lui faire épouser Henriette. Célibataire endurci, vieux garçon,
austère mais amateur de femmes, il a toujours repoussé le moment de
s’engager dans les liens d’un mariage. Ce qu’on lui a dit, chez ses amis
d’Amiens, de la jeune Parisienne dont un charmant portrait est accroché au
mur a excité sa curiosité. Il a proposé à Sophie de lui remettre une lettre de
sa part à l’occasion d’un séjour à Paris. « Cette lettre, a écrit Sophie, te sera
remise par le philosophe dont je t’ai fait quelques fois mention, homme
éclairé, de mœurs pures, à qui l’on ne peut reprocher que son admiration
pour les anciens aux dépens des modernes qu’il déprise et le faible de trop
aimer à parler de lui1. » Avertie de sa présence par Mignonne, Marie quitte
sa plume et sa cellule pour l’accueillir. Elle trouve un homme grand et
maigre, faisant plus que son âge. Il a le front dégarni, des cheveux longs et
non poudrés, le teint un peu jaune, un nez aquilin, un long visage triste, bref
des traits qu’elle juge « plus respectables que séduisants2 ». Mais son fin
sourire n’est pas sans charme et, dès qu’il s’anime, sa physionomie devient
expressive. Comme la nuit tombe, elle lui offre un fauteuil près du feu.
Gatien Phlipon les rejoint et l’on bavarde agréablement. De quoi parle-t-
on ? Certainement pas de la pluie et du beau temps. « L’abbé Raynal a été
sur le tapis, Rousseau, Voltaire, les voyages, la Suisse, le gouvernement,
etc., mais légèrement, en courant, comme pour effleurer et tâter les
matières3. » Cette fois Marie est sous le charme intellectuel du visiteur.
« J’ai un peu bégayé sans être trop timide, écrit-elle encore à Sophie, le soir
même ; je l’ai reçu tout bonnement en baigneuse*1, dans une camisole
blanche, avec ce négligé que tu aimais les matins d’été4. » Elle avait le
souci de plaire. Roland ne fut pas déçu et demanda la permission de revenir.
Mais, ce jour-là, Marie n’a pas encore regardé Roland comme un mari
possible. Toutes ses pensées sont tournées vers La Blancherie. La visite de
l’ami des Cannet constitue tout au plus un agréable dérivatif à son
obsession inquiète du moment. Ce 11 janvier, elle est dans les affres de
l’attente car elle ignore toujours si Sophie a transmis à son Saint-Preux la
lettre qu’elle lui a adressée quelques jours plus tôt. Et quand l’étoile de La
Blancherie commencera à pâlir, Roland, dans un premier temps, souffrira de
la comparaison avec Sainte-Lette. « Quand je le compare à M.D.S.L., écrit-
elle à Sophie le 19 février, je trouve qu’auprès il n’est qu’un savant5. » Il
n’a pas l’aisance enjouée et l’ardent enthousiasme qui font le charme du
vieux fonctionnaire colonial. Il faut dire que Roland – peut-être parce qu’il
devine cette préférence – s’est montré sectaire et gaffeur. Il juge de tout sur
un ton qui n’admet pas la réplique. Il a traité Buffon de charlatan et elle a
été choquée de l’opinion abrupte et peu galante qu’il a émise sur le livre de
l’abbé Raynal. « C’est un ouvrage pour les femmes, bon pour les
toilettes ! » a-t-il lancé dans le feu de la discussion. « Je ne digère pas un
jugement aussi cru », écrit Marie6. Elle est persuadée de ne pas lui plaire et
c’est une situation qu’elle supporte mal. Il est probable qu’elle l’intimide.
Chacun d’eux est surtout préoccupé de l’impression qu’il produit sur
l’autre. Elle est cependant satisfaite de constater qu’ils s’accordent pour
admirer les vertus des anciens Grecs et la république romaine. Après une
conversation avec Roland, elle note que « nos histoires modernes n’offrent
pas de révolutions intéressantes de peuples entiers agissant et combattant
pour la liberté, pour le bien public7 ». Sur ce thème-là, leurs pensées sont
déjà à l’unisson. Mais il faudra encore quelque temps pour qu’il gagne son
estime. Ce sera chose faite le 2 mai. Ce jour-là, après deux heures de
conversation en tête à tête, elle écrira à son amie : « J’ai admiré la justesse
de ses raisonnements, l’agrément de sa conversation, la solidité de son
esprit, le nombre de ses connaissances ; enfin je le reverrai avec plaisir. J’ai
un peu balbutié mais le malheur n’est pas grand8. » Et, à la fin du mois de
juin, quand La Blancherie se sera définitivement déconsidéré à ses yeux,
elle parlera de Roland à Sophie dans des termes qui trahissent la naissance
d’un sentiment plus fort : « Il a une philosophie douce et vraie et tu sens à
merveille que les pervertis de son espèce me conviennent parfaitement.
Enfin, il me paraît tout propre à faire un ami solide si la suite des temps
soutient sa liaison9. » Elle n’en dit pas plus car elle sait qu’on pense à lui
pour Henriette, chez les Cannet. Elle ne dit pas non plus qu’avant de partir
pour l’Italie, le 8 août 1776, il lui a remis en dépôt ses manuscrits et qu’elle
lui a accordé, en rougissant, la permission de l’embrasser chastement10.
Mais à Henriette elle confie quand même, en lui faisant jurer de garder le
secret, qu’il a promis de lui écrire11.

Jean-Marie Roland de La Platière était originaire de Villefranche-en-


Beaujolais. Il était né le 19 février 1734 à Thizy-en-Beaujolais où sa famille
possédait le domaine de La Platière. Les Roland, implantés dans le
Beaujolais depuis le XVIe siècle, appartenaient à la bonne bourgeoisie
provinciale. L’arrière-grand-père de Jean-Marie Roland avait été conseiller
du roi et grenetier au grenier à sel de Thizy, et son grand-père, avocat au
parlement, devint conseiller du roi et échevin de Villefranche en 1692. Son
père, conseiller du roi au bailliage de Beaujolais, fut successivement
échevin de Villefranche et recteur de l’hôtel-Dieu où il se signala par la
rigueur de sa gestion. Il possédait une vaste maison d’habitation à
Villefranche, le domaine et le château rural de La Platière à Thizy et, sur la
paroisse de Theizé, dans le vignoble, une autre propriété et un manoir, le
Clos. Bien que n’ayant aucun droit à un titre de noblesse, il avait ajouté à
son nom patronymique celui de sa terre de La Platière. En 1720, il avait
épousé Thérèse Bessye de Montozan, fille d’un avocat au parlement
d’authentique noblesse qui se flattait d’être apparenté aux Choiseul. Ils
eurent dix enfants dont cinq fils survécurent. Jean-Marie, le plus jeune,
avait treize ans à la mort de son père. Celui-ci laissait une succession
largement grevée de dettes, au point qu’il fallut vendre la propriété de La
Platière dont le nom fut transféré au Clos. Les quatre frères de Jean-Marie
étaient entrés dans les ordres12. Pour un bourgeois honorable mais
quasiment ruiné, en un temps où l’on ne distribuait plus les charges, la
carrière ecclésiastique semblait la seule perspective possible. La famille
poussait Jean-Marie à imiter ses frères. Mais, après des études sommaires
au collège de Villefranche, puis chez les jésuites à Roanne, il renonça à ce
projet. A dix-huit ans, il quitta sa famille pour Lyon où, pendant deux
années, il occupa un emploi modeste dans le négoce. Il ne s’y plut guère
mais manifesta de l’intérêt pour l’étude de l’industrie et du commerce. En
1754, il se rendit à Nantes et entra chez un armateur avec le projet de partir
pour les Antilles. Il dut y renoncer pour des raisons de santé et accepta la
proposition d’un de ses cousins, inspecteur des manufactures à Rouen, qui
le fit entrer dans son administration en qualité d’élève surnuméraire. Il se
passionna aussitôt pour cette activité et contracta l’habitude de rédiger de
copieux mémoires destinés à sa hiérarchie. Quelques mois après son
arrivée, un premier mémoire sur les matières premières employées dans les
étoffes lui valut les félicitations du puissant directeur général du Commerce,
Trudaine, dont il devint le protégé*2. L’année suivante, à la faveur d’un
nouveau mémoire, il fut promu élève inspecteur. Il jouissait de l’estime de
ses supérieurs et des membres de la chambre de commerce de Rouen.
Bourreau de travail, avide de connaissances, il poursuivait, parallèlement à
l’exercice de ses fonctions, des études de mathématiques, de dessin, de
chimie, d’histoire naturelle, de botanique et d’anatomie13. La promotion
qu’il espérait se faisait attendre. Mais, en 1764, Trudaine le nomma sous-
inspecteur à Clermont-de-Lodève (aujourd’hui Clermont-de-l’Hérault). Il y
demeura deux années et y travailla avec tant d’acharnement qu’il tomba
malade. « Déjà, a-t-il écrit, les jours ne suffisaient pas pour les ateliers à
visiter, les notes à prendre, les troubles à pacifier, les mémoires à rédiger ;
la plus grande partie des nuits fut employée à une correspondance
journalière et très serrée sur nombre d’objets. Un affreuse maladie me
conduisit aux portes du tombeau14… » Cette fois, la récompense ne tarda
pas. A trente-deux ans, il obtint le poste d’inspecteur des manufactures de
Picardie.
A son arrivée à Amiens, en novembre 1766, Roland a trouvé une
situation difficile. La ville était en proie à toutes sortes de rivalités qui
nuisaient au développement de l’activité économique. Partisan de la liberté
du commerce et de l’industrie, il usa de son autorité pour briser les
corporatismes et abolir les règlements. Inapte à la diplomatie, d’un
caractère abrupt et cassant, indépendant, inaccessible à toute forme de
corruption, capable de s’opposer à l’intendant de Picardie dont il était
pourtant le subordonné, Roland s’est fait beaucoup d’ennemis parmi les
riches marchands de la ville qui tenaient la municipalité et la chambre de
commerce. Mais, grâce à l’appui de Trudaine qui ne lui fit jamais défaut, il
avait accompli (depuis dix ans au moment où il rencontra Marie Phlipon)
un travail exemplaire. C’est ainsi qu’il avait autorisé les fabricants des
campagnes à concurrencer ceux d’Amiens qui prétendaient conserver le
monopole de la fabrication. Il avait aussi imposé aux marchands qui
méprisaient les fabricants d’admettre ceux-ci comme juges consulaires et
membres de la chambre de commerce. Contre l’avis de l’intendant, il avait
fait interdire aux marchands de la ville d’exiger une taxe de leurs
concurrents extérieurs qui introduisaient des étoffes à Amiens pour les y
faire apprêter. Il savait aussi, au nom de la liberté du travail, s’opposer à des
fabricants qui voulaient imposer un préavis de six semaines aux ouvriers
démissionnaires, et à un juge qui avait jeté en prison une ouvrière coupable
d’en avoir incité d’autres à quitter brusquement leur emploi pour
s’embaucher ailleurs. Chaque fois, Trudaine l’approuvait et il imposait ses
vues.
En même temps, il multipliait les incitations à moderniser les industries
traditionnelles et à en créer de nouvelles. A cette fin, il avait effectué de
nombreux voyages d’études en France et à l’étranger. C’était, pour lui,
l’occasion d’échapper, pour quelque temps, aux réactions hostiles que
provoquaient certaines de ses décisions. Il y était encouragé par Trudaine,
pour cette raison, mais surtout parce qu’il rapportait de chacune de ses
missions des enseignements précieux pour l’essor du commerce et des
industries de sa circonscription et du royaume. Partout où il allait, Roland
étudiait les règlements, observait les innovations, se faisait expliquer les
techniques, prenait des notes détaillées, ramassait des échantillons. Aucun
secteur d’activité n’échappait à sa curiosité : tissage des étoffes, tanneries,
papeteries, imprimeries, mines et carrières, agriculture et pêche. Il
rapportait le tout à Amiens pour en faire profiter les industries locales et
rédigeait de longs mémoires qui faisaient le bonheur de Trudaine. « Soyez
sûr, lui écrivait l’intendant des finances, que vous ne pouvez rien faire de
plus utile à l’Etat, et que je ferai tous mes efforts pour vous y seconder15. »
C’est ainsi qu’il parcourut les Flandres et la Hollande en 1768. L’année
suivante, il visita l’est de la France et la Suisse. Sur le chemin du retour, il
fit étape à Ferney où Voltaire le retint à dîner. En 1771, il se rendit en
Angleterre. En 1772, il accomplit une mission dans tout l’ouest de la France
puis retourna en Suisse, l’année suivante. De là, il entreprit un périple qui le
mena de la Savoie et du Dauphiné à Lyon puis en Auvergne jusqu’en
Gascogne et dans le Béarn. Il poussa jusqu’à Bayonne et remonta par
Bordeaux, La Rochelle, Poitiers, Tours et Orléans. Enfin, de mai à
octobre 1775, il parcourut l’Allemagne en tous sens. Nous avons vu qu’il
partait pour l’Italie au début du mois d’août 1776 quand il obtint la faveur
d’embrasser Marie Phlipon.
Ce haut fonctionnaire modèle, jaloux de son autorité, d’un caractère
grincheux, hépatique, atrabilaire, qui s’usait à la tâche, n’en avait pas moins
noué des liens d’amitié avec de nombreux érudits, passionnés de sciences et
de philosophie, grands admirateurs des anciens Grecs. Parmi eux, les frères
Cousin de Dieppe. L’aîné, Michel, avocat du roi au bailliage de cette ville,
avait publié un Traité de la peine de mort inspiré de Beccaria. Le cadet,
Louis dit Cousin-Despréaux, écrivait une Histoire de la Grèce en seize
volumes à laquelle Roland collabora. Avec d’autres, ils avaient formé dans
leur jeunesse une espèce de société littéraire où l’on se donnait des noms de
philosophes grecs : Cousin-Despréaux était Platon et Roland Thalès, la
Normandie était la Grèce… C’était à l’époque où Roland habitait Rouen. Il
était tombé amoureux d’une demoiselle Marie-Madeleine Malortie et s’était
promis de l’épouser. Elle était Cléobuline dans le cercle des « Grecs ». Il
était en poste à Amiens quand elle tomba malade et l’appela à son chevet.
Elle mourut le 24 juillet 1773. Il fut au comble du désespoir et composa en
sa mémoire une oraison funèbre en prose et en vers : Thalès aux sœurs de
Cléobuline et à tous les Grecs, salut et consolation.
Tel était l’homme qui avait produit une forte impression sur la petite
Parisienne de vingt-deux ans. En Roland, Marie Phlipon a reconnu un
possible Wolmar, un philosophe austère et sage, aux manières simples, un
caractère droit et franc, méprisant le luxe et la frivolité, un admirateur de
Rousseau et des antiques républiques, passionné du bien public et riche
d’expériences qui, comme elle, avait tout lu et vivait « la plume à la main ».
Certes, elle aurait aimé qu’il eût plus de fantaisie et de chaleur. Mais dans la
situation qui était la sienne et puisque le sort d’une petite bourgeoise
vertueuse était d’attacher sa destinée à celle d’un mari, Roland représentait
pour elle une chance inespérée. Elle était bien décidée à ne pas la laisser
passer.

En lui laissant en dépôt ses précieux manuscrits, Roland avait


clairement montré à Marie Phlipon en quelle estime il la tenait. Elle a tout
lu et relu ; notes de voyages, anecdotes, réflexions personnelles, projets
d’ouvrages sur le commerce et l’industrie. Ces lectures ont conforté ses
sentiments et elle attend avec impatience des nouvelles du voyageur. Dès
septembre 1776, elle reçoit de dom Pierre Roland, prieur du collège de
l’abbaye de Cluny à Paris, frère préféré de Jean-Marie, le récit de la
première partie du voyage en Italie. Elle remercie aussitôt le bénédictin en
le priant de faire savoir au voyageur tout l’intérêt qu’elle prend « à sa
personne, à son voyage, aux risques [qu’elle] lui voit courir16 ». En
janvier 1777, elle tremble à la lecture du récit d’une tempête qu’il a essuyée
entre Messine et Naples, où il a failli périr. Puis plus rien : de février à
septembre, Marie demeure sans nouvelles de Roland. C’est alors qu’elle
sombre dans la mélancolie. Elle a perdu Boismorel et Sainte-Lette, et se
débat dans le conflit avec son père. Le silence de Roland augmente son
désespoir et elle se raccroche à ce projet d’union chaste avec Sévelinges
qu’elle connaît à peine. Pourquoi Roland ne tient-il pas sa promesse ? S’est-
elle mépris sur ses sentiments ? Est-il mort ? En vérité, sa famille, alertée
par dom Pierre, s’efforce de détourner Roland de la mésalliance que
constituerait une union avec la fille d’un graveur ruiné. On lui fait valoir,
par lettres, les mérites et la dot de la fille d’un secrétaire du roi. Il hésite et
c’est, probablement, par loyauté qu’il préfère ne pas donner trop
d’espérances à Marie.
Enfin, le 2 octobre, elle reçoit une longue lettre qu’elle n’attendait plus.
Roland est de retour à Villefranche, épuisé par les fatigues du voyage,
inquiet pour son avenir professionnel car Trudaine est mort le 5 août*3, mais
heureux de savoir qu’il va bientôt retrouver son amie. C’est une lettre de six
pages. Marie s’enflamme et répond sur-le-champ : « Je suis pénétrée, ravie,
désolée, je vous gronde, je vous… Je voudrais posséder plusieurs langues et
pouvoir me servir de toutes à la fois […]. Votre lettre m’a fait pleurer et,
cependant, je suis plus heureuse depuis que je l’ai reçue17… » A-t-elle eu
tort de manifester si clairement ses sentiments ? Elle demeure cinq
semaines sans nouvelles. C’est en novembre que dom Pierre Roland lui
apprend que son frère est très malade et qu’il a voulu qu’elle en soit
informée. Elle reprend espoir et lui écrit aussitôt en l’exhortant à se
soigner : « Songez que vous êtes comptable à vos amis de votre bien-être et
du leur. C’est tout un18. » Le bénédictin lui a remis la suite du récit du
voyage et elle s’y plonge aussitôt. Nouvelle douche froide : Roland y
évoque ses relations avec une jeune veuve de Livourne, « libre, sensible,
délicate, d’un esprit et d’un cœur auxquels il faut sans cesse de l’aliment
[…], brune, de la taille, de beaux yeux ; possédant au suprême degré l’art de
tous les arts, celui qui fait qu’on plaît et par lequel on cache ce qui fait
qu’on plaît19 ». Marie comprend qu’il est trop tôt pour s’emballer et se
borne à adresser au convalescent un commentaire assez sec de ses
impressions sur les dernières notes d’Italie.
Roland rétabli débarque à Paris en février 1778. Il s’installe à l’hôtel
Impérial, rue des Mathurins, et rend aussitôt visite à Marie Phlipon. Les
correspondances ultérieures permettent de comprendre qu’il a exprimé le
désir de l’épouser mais qu’elle a exigé qu’il dénoue auparavant la situation
fausse dans laquelle il se trouve vis-à-vis d’Henriette Cannet. Ils se revoient
donc en amis jusqu’à son départ pour Amiens en juin. Avant de partir, il lui
laisse son exemplaire de l’œuvre de Xénophon. Ils sont convenus de
correspondre en gardant le secret. Mais Roland, qui invoque une activité
professionnelle intense, n’écrit guère. Ils se revoient brièvement en août,
mais en présence de Sophie qui est de passage à Paris. Roland revient de
Reims où il a pris ses grades de licencié en droit en un temps record. Arrivé
le 30 juillet, il s’est inscrit le lendemain et a étudié jour et nuit. Le 3 août, il
était reçu bachelier après avoir soutenu une thèse de droit canon et une
thèse de droit civil. Le 5 août, il soutenait une autre thèse et obtenait sa
licence. De retour à Amiens, il demeure silencieux pendant plus de trois
mois. Marie n’y croit plus. Mais il lui écrit enfin le 30 décembre pour lui
annoncer qu’il a parlé avec Henriette, que tout éventuel malentendu est
dissipé et qu’il sera à Paris en février pour un long séjour.
Plus rien, dès lors, ne semble s’opposer à la réalisation des espoirs de
Marie Phlipon. Lorsque Roland arrive à Paris, fin janvier 1779, celle-ci a
déménagé sans quitter la place Dauphine : les Phlipon occupent depuis un
mois un nouvel appartement, à l’angle du quai de l’Horloge et de la rue de
Harlay, dans l’immeuble qui abrite aujourd’hui la Maison du barreau.
Roland, c’est de bon augure, a choisi une résidence toute proche, à l’hôtel
de Rome, rue de la Licorne, dans l’enchevêtrement grouillant et malodorant
de ruelles sombres situé entre Notre-Dame et le Palais de Justice. Il lui
consacre presque toutes ses soirées, ils lisent de l’italien, parlent avec
passion de Télémaque et de Jean-Jacques. La nuit, ou tôt le matin, elle lui
écrit des lettres plutôt suggestives et encourageantes : « De mon lit… il
n’est pas sept heures. Je m’éveille et la première émotion que j’éprouve est
celle d’un sentiment qui me ramène à son objet20. » Souvent elle a recours à
l’italien, comme pour dissimuler les mots d’amour qu’elle n’oserait pas
écrire en français : « Che fai tu adesso, mio amico ? Pensi tu a me, che
t’amo, che te scrivo21*4 ? » Cette fois Roland n’entend plus tergiverser. La
voie lui paraît libre et, début avril, enhardi par la tendresse des propos
échangés, il l’embrasse voluptueusement. Il lui semble qu’elle n’a opposé
qu’une résistance timide, conforme aux convenances. Mais qu’a-t-il fait, le
malheureux ? Dès le lendemain, Marie s’enfuit à Vincennes, auprès de son
oncle, et lui adresse une lettre pleine de reproches. Ces premiers baisers,
pourtant si doux, l’ont effrayée. Elle le lui écrira plus tard : « Questo primo
dolcissimo bacio, impétueusement ravi, me fit un mal affreux. La répétition
de ce délit, trop faiblement évitée, augmentait mon agitation et mes
regrets22. » Mais pour l’heure, elle se borne à lui parler de vertu et d’amitié :
« J’avoue que votre vivacité m’intimide et m’effraie […] Il me semble que
l’amitié n’est pas si ardente dans ses caresses23. » L’amitié ? Roland mesure
la gravité du malentendu. Il est froissé et, avant de repartir pour Amiens, lui
signifie dignement qu’il ne cherche pas à s’imposer, qu’il est bien
malheureux mais qu’il ne fera rien qui puisse troubler son bonheur à elle.
L’a-t-il apaisée ? Erreur. Marie redouble de fureur et il reçoit, en retour, une
nouvelle volée de bois vert aux accents raciniens : « Aveugle ingrat ! Je
pourrais être heureuse sans que tu fusses heureux ! Tu me le dis et tu ne
rougis pas24… » Cette fois, le pauvre Roland n’y comprend plus rien. Il lui
répond sur le même ton et la somme de s’expliquer. Elle va le faire sur une
vingtaine de pages assez confuses où alternent curieusement les accents de
la vertu outragée et de vraies marques d’amour. « Je n’ai pas assez de votre
philosophie, écrit-elle, ou j’en ai trop d’une autre qui ne ressemble pas à la
vôtre sur ce seul point, pour me livrer inconsidérément à l’empire d’une
passion qui deviendra chez moi transport ou délire […] Epargnez-moi ces
émotions délicieuses et cruelles qui suivent le délire et l’oubli des sages
réserves […] Mon ami (je vous appelle de ce doux nom dans l’effusion de
mon cœur), vous pourrez trouver autre part moins de rigueur mais non pas
plus de tendresse… » Et pour terminer : « Il est plus de minuit, tout se tait,
tout est mort, je n’entends que les gémissements de la souffrance
[Mignonne, malade depuis plusieurs semaines, était en train d’agoniser].
Le sommeil est loin de moi, j’aurais mille choses à te dire si je pouvais
m’occuper d’autres choses que de toi25. » Etait-ce l’effet recherché ? Roland
craque. « Pardonne-moi, lui répond-il par retour. Je baigne tes lettres de mes
larmes26. » Mais le 30 avril, il lui pose la question sous forme d’ultimatum :
« J’exige par tous les droits qu’a l’amitié de demander et d’obtenir que tu
me dises oui ou non27. » Marie capitule le 6 mai. « Si tu n’entends pas ce
oui quel autre te faut-il ? Je l’ai confessé, mon ami, la fierté de mon âme
égale sa sensibilité : dans toute autre situation je me serais offerte à toi ;
dans celle où je suis, il fallait que tu m’obligeasses à te pardonner tes
avantages28. »
Qu’est-ce que tout cela signifie ? Comment faut-il interpréter la
conduite de Marie ? A-t-elle peur de l’amour ? Quelle est la nature de cette
crainte ? Est-elle victime d’un blocage, d’une terreur consécutive à
l’agression subie dans sa onzième année ? Redoute-t-elle, au contraire et
comme elle le suggère, de ne pas savoir résister au vertige de la sensualité ?
Joue-t-elle une habile comédie ? S’agit-il d’un calcul stratégique ? Ou se
dupe-t-elle elle-même, à force de vouloir « transformer en roman courtois la
plus prosaïques des unions », comme l’a écrit Françoise Kermina29 ?
L’avantage avec Marie Phlipon, c’est qu’elle écrit tout ce qu’elle pense. Il
suffit de lire ses lettres pour y trouver l’explication de tous ses actes. Or
toute sa correspondance, ses Loisirs et ses Mémoires nous apprennent que si
elle redoute l’amour physique, ce n’est pas l’effet d’une quelconque
inhibition. Elle en connaît « les émotions délicieuses et cruelles », écrit-elle
à Roland. Pourquoi cruelles ? Parce que sur ce chapitre, elle croit devoir se
méfier de la vivacité des hommes. Chez eux, a-t-elle écrit aux sœurs Cannet
en juillet 1777, « la violence du désir n’est pas un gage de constance ni de
sincérité : toutes leurs attentions paraissent intéressées : on dirait qu’ils
n’ont qu’un but et que l’amour est, chez eux, un effet du tempérament
tandis que chez les femmes le besoin d’aimer est un besoin du cœur30 ».
Elle l’écrit à Roland aussitôt après son oui : « J’ai remarqué de bonne
heure, que les plus délicats d’entre vous, les plus sensibles aux agissements
du sexe [lire : des femmes] n’avaient généralement pour lui qu’une estime
bornée, pour ainsi dire conditionnelle31. » Voilà pourquoi ce premier baiser
dolcissimo lui a fait si peur : et si l’amour déclaré par Roland n’était
qu’attirance physique ? En lectrice de la Nouvelle Héloïse, elle exige de son
amant des gages d’amitié profonde et durable. A cela s’ajoute son terrible
orgueil. Sans fortune, elle peut espérer être aimée pour elle-même. Mais
cela ne lui suffit pas. Il lui faut, sur ce point aussi, une certitude. Or Roland
n’a encore rien dit à sa famille et elle devine qu’on va lui reprocher cette
mésalliance. Alors elle l’a mis à l’épreuve : « Dans [la situation] où je suis,
il fallait que tu m’obligeasses à te pardonner tes avantages. » Son exigence
d’absolu a failli faire tout échouer.
Cette fois, rien ne semble devoir entraver leur résolution. Roland juge
qu’il n’y a plus de temps à perdre. Il arrête la date des fiançailles et du
mariage : entre le 15 août et le 15 septembre. A Amiens, il loue une maison,
rue du Collège, et s’occupe de l’installer pour qu’ils y emménagent aussitôt
après la noce. Pendant deux mois, ils échangent des lettres pleines de
projets, de sentiments et de roucoulements. Pourtant, il y a une ombre au
tableau : « Je voudrais de ta part, lui a-t-il écrit, le secret le plus inviolable
et qu’aucun genre d’amitié ne pût le partager. Me le promets-tu ? Dis oui et
je suis tranquille32. » Elle acquiesce mais ce silence forcé lui pèse. Pourquoi
ne rien dire à son père ? Pourquoi continuer à dissimuler la situation aux
sœurs Cannet ? Sans doute a-t-elle deviné qu’il souhaite retarder le moment
d’annoncer à sa famille qu’il ne fera pas un mariage d’argent. Ce soupçon
altère la confiance de Marie. Lui-même dissimule son embarras derrière de
la mauvaise humeur. Toujours éprise de sincérité, elle a cru bon de lui
communiquer sa correspondance passée avec Sévelinges. Il lui reproche
vertement la légèreté de son comportement dans cette intrigue malheureuse.
Enfin, elle obtient de lui l’autorisation de parler à son père, mais à la
condition – absurde – qu’elle taise le nom du futur mari… Elle fait
justement observer que c’est impossible et, encouragée par la cousine
Desportes mise dans la confidence, passe outre la condition. Elle a bien fait
car Gatien Phlipon consent sans réticence. « Baise ma lettre, écrit-elle à
Roland le 27 juin, tressaille de joie, mon père est content, il t’estime, il me
chérit ; nous serons très heureux […] J’ai retrouvé mon père d’autrefois, ce
père glorieux de sa fille, ravi de l’aimer et de le lui dire33. » La réponse de
Roland la saisit comme un jet glacé : « Je suis ravi de ton contentement. Et
si je ne mets pas autant d’enthousiasme qui honore ton cœur dans cette
affaire qui l’intéresse aussi essentiellement, c’est que je n’en ai pas autant
désespéré34. » Mais il ne dit toujours rien à sa propre famille et refuse de
formaliser sa demande par une lettre à Phlipon.
Début août, Marie obtient de son père qu’il écrive le premier. Mais
Roland n’apprécie pas le ton de la lettre et, à son tour, répond sèchement.
Furieux, Phlipon exige, en représailles, que sa fille lui laisse lire les lettres
qu’elle a reçues de Roland. Marie refuse, Roland s’indigne. Et tout au long
des mois d’août et septembre, Marie va assister impuissante et désespérée
au combat de coqs auquel vont se livrer le père et le fiancé. Mais c’est sur
elle que pleuvent les coups. Défend-elle Roland auprès de son père ? Celui-
ci lui fait une scène. Cherche-t-elle à atténuer la mauvaise opinion de
Roland sur Phlipon ? Roland n’a pas de mots assez durs pour le lui
reprocher et exige qu’elle quitte le domicile paternel. « Entre ces deux
dindons, une jeune fille martelée », observe Claude Manceron35. Marie n’en
peut plus. Pendant quelques jours, elle songe au suicide. Elle décide de
rendre sa liberté à Roland, à moins qu’il ne vienne à Paris pour s’expliquer.
Il proteste de son amour et de son désespoir mais, toujours, s’acharne sur
Phlipon. « Je n’irai pas traiter avec un homme sans prudence, sans
discrétion, sans parole et que ne dirais-je pas36 ! » S’il parle d’elle, c’est
pour se plaindre et lui faire des reproches : « Et toi, toi ! Tu ne proposes rien
mais que de rompre… Je suis dans un accablement horrible37. » Il a fini par
écrire à sa famille mais n’a rien trouvé de mieux que de lui communiquer
copie de la plus maladroite des lettres de Phlipon. Il est aveuglé par un
amour-propre monstrueux. C’est à se demander si, des deux fiancés, ce
n’est pas lui qui redoute le plus l’amour. En vain elle lui écrit encore de
longues lettres admirables de patience et d’abnégation. Le 11 septembre :
« Je te vois craindre, hésiter, presque te repentir ; mon devoir se trace en
caractères sombres, effrayants, je le suis intrépidement, je te dégage et
m’immole moi-même […] Je t’aime trop pour ne pas redouter par-dessus
tout de t’apporter des désagréments en partage […] Je reste près de mon
père pour y subir tout ce qui m’est réservé ; j’ai perdu le repos de ma vie, la
douce paix du cœur, mais pour recouvrer ces biens précieux, je ne me
donnerai pas le malheur de t’aimer […] Comment nous verrons-nous ?
Suis-je bien la même qui t’écrivais il y a six semaines ? Je pleure, j’écris, je
te cherche, je m’échappe, je ne trouve que confusion, maux et douleur38. »
Roland reste muré dans son égoïsme. Le premier qui cède est le père. Dans
une lettre du 23 septembre, il propose à Roland de faire la paix et de « jeter
au feu », pour n’en plus jamais parler, les lettres blessantes. En vain. Roland
rompt le 28 septembre : « La lettre de ton père est aussi peu réfléchie que la
précédente. Elle prouve un homme sur lequel il y a bien peu à compter […]
J’ai cru au bonheur, c’est une chimère […] Je te mandais que j’allais
m’enterrer dans le travail ; ce fut un projet. C’est une nécessité39. » Cette
fois, tout semble bien fini.
Marie sort de l’épreuve épuisée nerveusement. Mais il lui reste encore
assez d’énergie pour se ressaisir. Dès le 2 octobre, sa résolution est prise :
elle va quitter son père et prendre pension au couvent des augustines de la
congrégation Notre-Dame, là où elle avait passé l’année de sa première
communion. Gatien Phlipon ne fait pas de difficulté et elle emprunte quatre
cents livres à Sophie en lui laissant croire qu’il s’agit seulement de prendre
ses distances avec son père. Elle s’installe le 7 novembre dans un petit
logement situé sous les toits du couvent. « J’ai le plus grand besoin, écrit-
elle à Roland, de repos, de silence et d’efforts pour rétablir l’équilibre entre
mes facultés et me rendre à moi-même40. » Elle ne se reconnaît plus. Elle a
perdu le goût du travail intellectuel et, pour la première fois, s’impose
comme une discipline l’étude de la géographie et le perfectionnement de
son italien. Après une rapide toilette, elle y consacre ses matinées puis elle
lit : Montaigne, Rousseau, Horace. Ses après-midi sont réservés à des
travaux de couture. Elle ne sort que deux fois par semaine. L’une de ses
sorties la conduit dans l’île Saint-Louis chez sa grand-mère et chez les
Besnard. L’autre est pour son père. Au domicile de la place Dauphine, elle
jette un œil sur le linge et emporte au couvent ce qu’il faut raccommoder.
Elle évite autant qu’elle peut les mondanités avec les dames pensionnaires
et les sœurs. Seule sœur Sainte-Agathe, l’amie chère de son enfance, vient
lui tenir compagnie un quart d’heure tous les soirs. Elle compte donner des
répétitions à des élèves pour payer sa pension et rembourser Sophie. Faute
de moyens, elle se fait une cuisine frugale : « Des pommes de terre, du riz,
des haricots verts, cuits dans un pot avec quelques grains de sel et un peu de
beurre41. » Elle s’est remise à sa guitare et, malgré l’hiver et la neige, se
promène chaque jour dans le jardin de la congrégation.
Cette vie d’ascèse monacale lui convient. Peu à peu, elle retrouve cette
force d’âme qui l’avait abandonnée. Elle médite sur son sort et s’interroge
sur son avenir. Estelle vouée au célibat ? C’est ce qu’elle écrit à Sophie en
continuant de lui dissimuler ses fiançailles rompues avec Roland. Pourtant,
ils n’ont pas cessé de s’écrire, malgré la rupture. Y croit-elle encore ? La
dernière épreuve l’a éclairée sur Roland. Elle connaît désormais ses
faiblesses : une bonne dose d’égoïsme et un orgueil démesuré. Les quelques
lettres qu’ils ont échangées en octobre l’ont persuadée qu’il l’aime encore.
Sa manière d’aimer n’est certes pas d’un Saint-Preux. Elle n’y reconnaît pas
non plus la tranquille confiance d’un Wolmar, mais elle n’oublie pas ses
qualités et lui conserve encore des sentiments assez forts pour persister à
penser que ce mariage est une chance à ne pas laisser passer. Elle aura
bientôt vingt-six ans et Roland vaut mieux que tous les autres prétendants
qu’elle a vus défiler. Alors, pour la première fois probablement, elle va
manœuvrer et se donner les moyens de le reconquérir définitivement. Nul
cynisme dans cette conduite, mais un efficace pragmatisme sentimental, une
opportune aptitude à appliquer son intelligence à démêler les trames
compliquées de l’affectivité.
Puisqu’il faut ménager l’amour-propre de Roland, elle s’y emploie.
D’abord en quittant le domicile paternel. Tant qu’il l’exigeait, son amour-
propre à elle lui interdisait de céder. Maintenant qu’ils ont rompu, elle
s’éloigne de Phlipon car elle sait que jamais la réconciliation ne pourra
s’effectuer sous le toit de celui-ci. Dans les longues lettres qu’elle écrit à
Roland, elle se garde de lui faire des reproches. Aux critiques de Roland sur
les exaltations changeantes de son caractère, elle répond qu’elle a besoin de
vivre auprès d’un homme sage et raisonnable pour modérer les
emportements de sa sensibilité trop vive. Elle dresse d’elle-même un
portrait qui flatte l’amour-propre de Roland. Celui-ci, malheureux, plus
aigri que jamais, mécontent de tout, finit par s’attendrir et demande s’il
pourra venir la voir dans sa retraite. Parallèlement, elle prend soin de
s’attirer les bonnes grâces de la famille Roland. Fin septembre, elle a
rencontré à un salon de peinture dom Roland, désormais prieur du
monastère d’Ozay et curé du village voisin de Longpont, près de Paris. Elle
lui a tout raconté. Dom Roland est venu dîner chez les Phlipon. Elle s’en est
fait un allié et le bénédictin va s’employer à favoriser la réconciliation.
Enfin, Roland vient à Paris le 28 décembre. Après quelques jours passés à
Longpont, chez son frère, il rend visite à Marie le 12 janvier 1780. Ils se
revoient à travers les grilles du parloir et le voici transformé : « Triomphe
dans ta retraite, mon amie, lui écrit-il le lendemain. Quel est donc ton
empire et dans quel état m’as-tu jeté ? Je croyais que ta vue allégerait tous
mes maux ; elle y a mis le comble42… »
Marie Phlipon sait qu’elle a gagné. Mais il lui faut une victoire totale.
Elle veut l’approbation officielle de la famille Roland. Le 20 janvier, dom
Roland se rend au couvent pour faire la demande officielle et, deux jours
après, elle reçoit la visite de Mlle de La Belouze, cousine des Roland, fille
d’un ancien conseiller de la Grand-Chambre, personnage considérable dont
les Roland font grand cas. Puisqu’il n’y a plus d’obstacle, le contrat de
mariage est reçu par Me Durand, notaire place Dauphine, le 27 janvier. Aux
termes du contrat, Roland apporte la maison et le domaine du Clos de La
Platière évalué à soixante mille livres, à charge pour lui de verser une rente
à ses frères bénédictins. Marie apporte les quelques centaines de livres qui
représentent tout ce qu’elle possède. Le mariage religieux est célébré par le
chanoine Bimont en l’église Saint-Barthélemy de la Cité, le 4 février 1780.
Quelques jours auparavant, elle a informé Sophie dans une lettre où l’on
retrouve les accents de Julie annonçant à son ancien amant son mariage
avec Wolmar. Comme Julie, elle est persuadée qu’elle renonce pour
toujours à l’amour-passion. Elle proclame sa foi dans un bonheur conjugal
conforme à la conception du mariage prônée par Rousseau : « Pénétrée
intimement sans être enivrée, étourdie, j’envisage ma destination d’un œil
paisible et attendri. Des devoirs touchants et multipliés vont remplir mon
cœur et mes instants ; je ne serai plus cet être isolé, gémissant de son
inutilité, cherchant à déployer son activité d’une manière qui prévient les
maux de la sensibilité aigrie. La sévère résignation, le fier courage qui
servent d’appui dans le malheur aux âmes fortes qu’il éprouve, seront
remplacés par la jouissance pure et modeste des vrais liens du cœur. Femme
chérie d’un homme que je respecte et que j’aime, je trouverai ma félicité
dans le charme inexprimable de contribuer à la sienne, enfin j’épouse
M. Roland43. »

*1. Petit bonnet d’intérieur.

*2. Daniel-Charles Trudaine (1703-1769), intendant des finances, directeur des Ponts et Chaussées (1743), directeur du
Commerce et des Manufactures (1749). Son fils, Jean-Charles-Philibert dit Trudaine de Montigny (1733-1777), lui fut adjoint en
1757 et demeura le « patron » et le protecteur de Roland après le décès de son père.

*3. Trudaine de Montigny est mort un mois après sa mise à la retraite forcée par Necker qui, nommé directeur général des
Finances le 29 juin 1777, avait aussitôt supprimé les intendants des finances. Or Trudaine avait promis à Roland un des quatre
postes d’intendant du commerce.

*4. « Que fais-tu à cette heure-ci, mon ami ? Penses-tu à moi qui t’aime, qui t’écris ? »
5
Madame de La Platière, secrétaire, nourrice
et solliciteuse

« Les événements de la première nuit de mes noces me parurent aussi


surprenants que désagréables », écrit Mme Roland dans ses Mémoires1.
N’en déduisons pas que leur entente ne fut qu’intellectuelle. La lecture des
lettres échangées par le couple au cours des premières années du mariage
permet de corriger l’impression produite par celle des Mémoires. Cette
correspondance contient suffisamment de marques de tendresse véritable
pour qu’on suppose que, passé les surprises et les maladresses de la
première nuit, leur entente fut complète.
Les Roland résidèrent à Paris pendant presque toute l’année 1780.
L’année précédente, le poste d’inspecteur des manufactures de Normandie
avait été déclaré vacant. Roland, qui gardait un excellent souvenir de ses
débuts professionnels à Rouen où il avait conservé de nombreux amis,
s’était porté candidat. Mais, désormais privé de l’appui de Trudaine, il ne
fut pas nommé et en conçut beaucoup d’amertume. Il payait la rançon de
son caractère indépendant et des mauvais rapports qu’il entretenait avec les
puissants intendants du commerce dont il était le subordonné direct. Au
surplus, Turgot avait été remplacé par Necker. Un banquier dirigiste avait
succédé à l’économiste libéral et les thèses prônées par Roland n’étaient
plus à l’ordre du jour. Toutefois, on n’entendait pas se priver de sa
compétence et de son expérience. Maintenu dans son poste d’inspecteur des
manufactures de Picardie, il fut chargé de participer, dans les bureaux
parisiens du contrôle général, à la refonte des règlements régissant les
manufactures de tout le royaume.
Craignant désormais de ne plus pouvoir satisfaire ses ambitions
professionnelles, Roland avait simultanément entrepris de mettre en forme
et de publier ce qu’il appelait ses Arts, c’est-à-dire des monographies sur les
arts et manufactures dont la substance était déjà contenue dans les
nombreux mémoires qu’il avait rédigés au cours de sa carrière. Pour lui,
c’était encore une façon de remplir sa mission au service de l’Etat : en
divulguant les procédés industriels les plus efficaces, il entendait favoriser
la modernisation et l’essor des industries. En économiste libéral, il
combattait tous ceux, fabricants ou fonctionnaires, qui protégeaient les
secrets de fabrique dans un esprit protectionniste. Ces publications devaient
aussi lui permettre d’arrondir son pécule et de se faire admettre comme
membre titulaire, associé ou correspondant, de plusieurs de ces académies
qui fleurissaient en province et dans diverses grandes villes d’Europe tout
au long du XVIIIe siècle. Les académies provinciales, à l’instar des
prestigieuses académies de Paris, réunissaient l’élite intellectuelle ou
cultivée du pays : aristocrates et ecclésiastiques lettrés, noblesse de robe,
commis de l’Etat, avocats, médecins et enseignants. Leurs membres étaient
imprégnés de l’esprit des Lumières. On y débattait de questions littéraires,
philosophiques et scientifiques. Elles correspondaient entre elles. Chaque
année, elles décernaient des prix pour récompenser les travaux les plus
remarquables sur des sujets proposés aux candidats. Les journaux, y
compris ceux de Paris comme Le Mercure de France, donnaient une large
publicité à leurs travaux. C’est ainsi que Rousseau était devenu célèbre du
jour au lendemain pour avoir obtenu le prix de l’académie de Dijon pour
son Discours sur les sciences et les arts. A l’origine créées par Richelieu et
par Colbert, elles jouissaient de privilèges. En cela, elles demeuraient
représentatives de la vieille société à ordres. Mais « égalitaires à l’intérieur
d’elles-mêmes2 », annonciatrices des sociétés de pensée, elles participaient
activement à l’effervescence intellectuelle du temps et constituent l’un des
phénomènes socioculturels qui sont à l’origine de la Révolution. Grand
commis de l’Etat, « philosophe », assoiffé de connaissances scientifiques,
graphomane infatigable, Roland aspirait à faire partie d’un grand nombre
d’académies. Il était, bien sûr, membre associé de celle de Villefranche-en-
Beaujolais et de celle de Rouen. Au cours de son voyage en Italie, il avait
été reçu membre de la Société des arcades de Rome. Grâce à ses
publications, il allait bientôt devenir membre correspondant des académies
des sciences de Paris, de Turin et de Montpellier. Pendant l’année 1780,
Roland publia, avec l’approbation de l’Académie des sciences de Paris,
signée de son secrétaire perpétuel Condorcet, L’Art du fabricant d’étoffe en
laine et L’Art du fabricant de velours de coton. Son troisième traité, L’Art
du tourbier, devait être publié l’année suivante sous le même patronage
éminent.
Les Roland logeaient dans un hôtel garni de la rue Saint-Jacques,
l’hôtel de Lyon. Ils y nouèrent des liens d’amitié avec un jeune étudiant en
médecine, François Lanthenas, que Roland avait connu en Italie et qui
occupait une chambre dans l’hôtel. La jeune épouse acceptait volontiers de
se faire la secrétaire-copiste-correctrice d’épreuves de son mari. Malgré sa
bonne volonté, elle ne portait qu’un intérêt limité à l’industrie des tissus.
Aussi, pour se changer les idées, suivait-elle avec Roland des cours
d’histoire naturelle et de botanique au Jardin du Roi qui se trouvait à un
quart d’heure de marche de l’hôtel de Lyon. « C’était, écrit-elle, l’unique et
laborieuse récréation de mes occupations de secrétaire et de ménagère3. »
Le cours de botanique était dispensé par Jussieu et celui d’histoire naturelle
par Daubenton. C’est là qu’ils firent la connaissance d’un jeune homme de
vingt et un ans, Louis Bosc d’Antic, fils d’un médecin, employé dans
l’administration des postes, passionné d’histoire naturelle et de botanique,
qui allait devenir le plus généreux et le plus fidèle des amis de
Mme Roland.
En septembre, ils se rendirent à Lyon puis dans le Beaujolais où Marie
fit la connaissance de sa belle-mère et de l’aîné de ses beaux-frères, le
chanoine Dominique Roland. Début décembre, ils étaient de retour à l’hôtel
de la rue Saint-Jacques. Roland partit pour une mission d’inspection à Sens.
Il revint pour les fêtes du nouvel an avant de repartir pour la Picardie dès le
3 janvier. Ce bref séjour fut riche en initiatives prometteuses : le
31 décembre, Roland signait avec l’éditeur Panckoucke son premier contrat
de collaboration à l’Encyclopédie méthodique et, avant son départ, le couple
conçut l’enfant qui allait naître neuf mois plus tard.

Charles-Joseph Panckoucke, éditeur génial, avait racheté en 1762 aux


libraires associés les droits de l’Encyclopédie de Diderot dont le succès
avait été freiné par la censure royale et les contrefaçons étrangères. Après
avoir publié quelques Suppléments, il avait décidé de reprendre l’œuvre des
philosophes en en modifiant le contenu et la formule éditoriale. L’idée était
de refondre les différents articles (notamment les articles scientifiques qui
étaient devenus obsolètes en raison des progrès des sciences et des
techniques accomplis en trente ans), d’en ajouter de nouveaux et de
substituer au principe alphabétique des dictionnaires par matière à
l’intérieur desquels l’ordre alphabétique était conservé. Un index général
devait permettre de retrouver aisément les différents sujets abordés dans les
dictionnaires de l’Encyclopédie méthodique. Il s’agissait de proposer au
public « une bibliothèque complète et universelle de toutes les sciences
humaines ». Pour refondre les articles et en rédiger de nouveaux,
Panckoucke fit appel à plusieurs dizaines de collaborateurs, juristes,
hommes de lettres, médecins, savants, presque tous académiciens, tous
considérés comme les meilleurs spécialistes des sujets à traiter et jouissant
d’une grande notoriété. Parmi eux : Condorcet, secrétaire perpétuel de
l’Académie des sciences, Marmontel, secrétaire de l’Académie française,
leurs homologues des Académies royales de médecine et de chirurgie. On
trouvait aussi les spécialistes d’histoire naturelle, Daubenton et Lamarck, ou
encore Gaspard Monge, rédacteur du Dictionnaire de physique. Jean-Marie
Roland de La Platière se voyait confier la plus grande partie du
Dictionnaire des manufactures, arts et métiers. Ce choix donne la mesure
de l’autorité et de la réputation qui étaient les siennes en ce domaine.
Avant de travailler au Dictionnaire de Panckoucke, Roland souhaitait
publier ses Lettres d’Italie, recueil de notes rédigées pendant son voyage de
1776-1777. Il avait chargé son ami Cousin-Despréaux d’en surveiller
l’impression par un imprimeur de Dieppe. Les choses traînaient en
longueur. A la fin du mois de janvier 1781, Roland envoya sa femme à
Rouen pour qu’elle fasse la connaissance de ses amis normands, la société
des « Grecs ». Elle logeait chez les demoiselles Malortie, sœurs de cette
Cléobuline qui avait été le premier grand amour de Roland. De là, elle se
rendit à Dieppe pour tenter d’accélérer l’édition des Lettres d’Italie. Cet
épisode ne présenterait guère d’intérêt si la correspondance échangée à ce
sujet n’illustrait les difficultés auxquelles se heurtait alors la publication
d’un ouvrage aussi inoffensif. L’impression avait commencé sous le
contrôle d’un censeur royal qui exigeait des suppressions arbitraires à seule
fin de justifier son intervention. Une fois les premiers volumes imprimés, le
censeur s’avisa de la nécessité d’obtenir l’approbation d’un service du
ministère des Affaires étrangères, le Bureau pour les affaires de chancellerie
et de librairie, car le livre contenait des passages relatifs aux Etats italiens.
En attendant, plusieurs exemplaires ayant été diffusés officieusement,
l’auteur vivait dans la crainte d’une contrefaçon. Enfin l’interdit fut levé en
novembre 1781, mais à la triple condition que l’auteur demeurât anonyme,
que tous les exemplaires portassent la mention – fictive – « imprimé à
Amsterdam » et qu’ils fussent expédiés de Dieppe à Neuchâtel, enclave
prussienne au cœur de la Suisse, pour être ensuite diffusés en France par un
circuit de contrebande. Roland a dû ainsi engager des frais importants et
patienter deux ans et demi avant de voir son livre diffusé de manière
anonyme4.
A son retour de Normandie, à la fin du mois de février 1781, Marie
Roland s’est installée à Amiens avec son mari. On les appelait M. et
Mme de La Platière. Ils habitaient la maison, située rue du Collège, que
Roland avait louée et aménagée au printemps 1779. C’était une vaste
bâtisse avec un petit jardin, mitoyenne du cloître Saint-Denis qui servait
alors de cimetière*1. Il y faisait froid l’hiver car les cheminées tiraient mal.
Mme Roland y demeurera plus de trois ans. Elle sortait peu et le cercle
habituel de ses relations était limité aux rares notables locaux qui n’étaient
pas en mauvais termes avec son mari. On sait en effet que celui-ci ne
cessait, depuis quinze ans, de contrarier les aspirations des riches
négociants de la ville. Les Roland voyaient souvent M. et Mme Deu de
Perthes, leurs voisins de la rue du Collège. Louis-Joseph Deu, directeur
général des fermes pour la gabelle, les traites et les tabacs, était grand
lecteur et passionné de botanique. Parmi les autres amis du couple
figuraient Alexandre-Nicolas de Bray de Flesselles, avocat du roi au bureau
des finances de la généralité de Picardie, et plusieurs fabricants de tissus
dynamiques et inventifs dont Roland encourageait les initiatives. Il faut
aussi citer le professeur de chimie et médecin d’Hervillez, le pharmacien-
chimiste Lapostolle et l’abbé Reynard, professeur de philosophie et de
physique, regardé par le principal du collège comme un « novateur
dangereux » car il enseignait la physique en français et non en latin. Ce qui
les unissait tous, c’était un même intérêt passionné pour les sciences. La
plupart d’entre eux étaient membres de l’académie des sciences d’Amiens
où Roland ne put cependant se faire admettre en raison de l’hostilité des
grands bourgeois et des principales autorités de la ville.
Bien sûr, Marie Roland rencontrait régulièrement les sœurs Cannet,
mais leurs relations n’avaient pas la même intimité qu’autrefois. « Roland,
a-t-elle écrit, avait désiré, au commencement de notre mariage, que je visse
peu mes bonnes amies ; je me pliai à ses vœux et je ne repris la liberté de
les fréquenter davantage que lorsque le temps eut inspiré à mon mari assez
de confiance pour lui ôter toute inquiétude de concurrence d’affection5. »
Les mariages des sœurs Cannet furent aussi pour quelque chose dans le
relâchement des liens d’amitié. Sophie épousa en 1782 – elle avait trente et
un ans – un chevalier de Gomiécourt, hobereau picard de cinquante-trois
ans qui se brouilla avec Mme Roland, deux ans après, pour un motif
demeuré inconnu. C’est après la mort de Gomiécourt, en décembre 1788,
que la correspondance reprit entre les deux amies. Quant à Henriette, on la
maria, en 1784, à l’âge de trente-sept ans, à un magistrat de plus de
soixante-dix ans, M. de Vouglans. « Ce criminaliste, conseiller au Grand
Conseil, est veuf depuis dix-huit mois et grille de se remarier ; les médecins
le lui ont même conseillé », écrivait à son mari Mme Roland. Celle-ci, qui
avait rencontré Vouglans à Paris en 1776, n’osa pas dissuader son amie bien
qu’elle détestât ce dévot fanatique, auteur d’un recueil sur les Lois
criminelles qui se voulait une réfutation de Beccaria et qu’elle considérait, à
juste titre, comme une « compilation laborieuse où le fanatisme et l’atrocité
le disputent au travail ». Et elle ajoutait : « Je n’ai jamais rencontré
d’homme dont la sanguinaire intolérance m’ait plus révoltée6. » On conçoit,
dans ces conditions, la difficulté de poursuivre les anciennes relations. Mais
ce mariage, froidement prescrit comme une médecine, n’empêcha pas le
vieux tartufe de mourir en 1791. L’amitié avait survécu et, lorsque
Mme Roland fut incarcérée à Sainte-Pélagie, Henriette lui rendit visite et lui
proposa, au risque d’une mort certaine, de faciliter son évasion en prenant
sa place.
Durant ces trois années passées à Amiens, Marie Roland, entre deux
visites d’amis, s’occupait de son enfant, perfectionnait son anglais,
herborisait et tenait sa maison avec l’aide d’une bonne et d’une cuisinière.
Le dimanche, elle allait à la messe par bienséance, afin de ne pas en rajouter
dans les provocations à l’égard de la bourgeoisie bien-pensante de la ville.
« J’ai été aujourd’hui à la messe pour l’édification de mon prochain »,
écrivait-elle à Roland7. Lorsque celui-ci était appelé à Paris ou pour une
mission dans sa circonscription, elle lui écrivait presque tous les jours. Elle
l’assistait dans la préparation des articles du Dictionnaire des manufactures
en réunissant des notes, en résumant des ouvrages ou en les traduisant de
l’anglais avec l’aide d’un dictionnaire et en correspondant avec des
spécialistes susceptibles de fournir des contributions utiles.
Et la politique ? Manifestement, depuis la disgrâce de Turgot
(mai 1776), Marie se désintéressait du gouvernement du royaume. Turgot
était tombé, victime de la hausse du prix des grains et de la coalition des
privilégiés. Avec son départ prenaient fin la tentative de mettre en œuvre
une politique économique libérale et le rêve d’une monarchie réformatrice
inspirée par les « philosophes ». Après un court intermède, Necker lui avait
succédé. Il aurait pu séduire la jeune philosophe républicaine, ce protestant
genevois, lettré, esprit éclairé dont la femme tenait un salon fréquenté par
Grimm, Diderot et l’abbé Raynal, et dont la fille, la future Mme de Staël,
était élevée dans le culte de Rousseau. Jacques Necker affichait un vertueux
désintéressement en refusant toute rémunération. Il avait montré sa volonté
réformatrice en supprimant des centaines d’offices inutiles et coûteux, en
s’attaquant aux abus en matière de pensions et de grâces, en se préoccupant
de la misère des hôpitaux et en proposant de réduire les prérogatives des
parlements. Lui aussi avait été renvoyé – en mai 1781 – sous la pression des
conservatismes. Mais, habile propagandiste de lui-même, passé maître dans
l’art de la communication, il avait su se faire regretter par le peuple et les
élites éclairées qui fréquentaient le salon de sa femme. Pourtant,
Mme Roland n’aimait pas Necker. Sans doute faut-il voir là un effet de
l’influence de Roland, forcément hostile à ce directeur général des Finances
dont la conception financière et dirigiste de la gestion économique de l’Etat
tournait le dos au productivisme libéral de Turgot qu’il vénérait. D’ailleurs,
Necker s’était fait remarquer en publiant un ouvrage, La Législation et le
Commerce des grains, qui critiquait la politique économique de Turgot. En
outre, Roland nourrissait des ressentiments personnels à l’encontre de celui
qui, en supprimant les intendants des finances, l’avait privé de la protection
de Trudaine et avait fait de lui le subordonné immédiat des intendants du
commerce qui ne l’aimaient guère. Voilà pourquoi l’action de Necker n’a
pas suscité l’intérêt de Mme Roland, et quand, trois années après son
renvoi, le Genevois publia les trois volumes de son Administration des
Finances de la France, elle écrivait à son mari : « On annonce partout trois
gros volumes du Necker (sic) ; qu’est-ce et qu’en dit-on ? J’ai tant vu faire
et vu faire tant de sottises à cet homme-là, qu’il me paraîtrait bien étonnant
s’il n’en disait pas beaucoup, dans trois volumes8. » Entre-temps, Calonne
avait été poussé au contrôle général des Finances par les milieux financiers
et le clan des courtisans les plus inconséquents. Ce n’était certes pas lui qui
pouvait réveiller l’intérêt de Mme Roland pour l’action du gouvernement.
Plus surprenante peut paraître l’indifférence de la jeune femme éprise
d’égalité et de liberté à l’égard de la guerre d’Amérique. Certes, quatre ans
auparavant, elle avait salué comme un événement heureux et important la
révolution américaine. « Je la vois avec intérêt, avait-elle écrit à Sophie
Cannet le 4 octobre 1777, et je souhaite la liberté de l’Amérique comme
une juste vengeance du droit naturel violé de tant de manières dans ce
continent malheureux et si peu fait pour l’être9. » Mais l’alliance avec les
Etats-Unis et l’entrée en guerre de la France l’ont laissée indifférente. Le
21 novembre 1781, un de ses amis est venu, enthousiaste et plein de son
sujet, lui annoncer la victoire des Américains et des Français sur les
Anglais, à Yorktown. Or, loin de partager l’emballement de son
interlocuteur, elle en a été irritée, comme en témoigne sa lettre du
lendemain à son mari : « M. de Vin est venu me voir hier tout exprès pour
m’apprendre nos succès en Amérique et la victoire remportée sur Mylord
Cornwallis ; en arrivant, il m’a saluée de cette nouvelle, et j’ai été obligée
d’essuyer une longue dissertation politique qui n’a fini qu’avec sa visite. Je
ne conçois pas l’intérêt qu’un particulier tel que lui peut mettre à ces
affaires des rois qui ne se battent pas pour nous10. » Ainsi, pour elle, il n’y
avait rien à attendre de cette victoire et le soutien décisif apporté par la
France à la jeune démocratie américaine ne pouvait être interprété comme
l’expression d’une adhésion du gouvernement aux principes de la
Déclaration des droits. A cet égard, elle ne se trompait pas. Pour Vergennes
et Louis XVI, cette guerre n’a jamais été un combat en faveur de la liberté
et de la démocratie. Il s’agissait uniquement d’utiliser la révolte des
colonies américaines pour affaiblir l’Angleterre, et de modifier ainsi, au
profit de la France, les rapports de force en Europe. Dans sa conviction que
le bien public ne peut venir que du peuple naturellement bon, cette disciple
de Rousseau ne mesurait probablement pas que l’engouement des salons et
de certains aristocrates pour la révolution américaine portait en lui un des
ferments de la révolution qu’elle appelait de ses vœux. Elle écrivait à
Roland sa lassitude des discussions sur les questions de guerre et de
finances « car la politique m’ennuie toujours à mort, et toutes ces querelles
de princes qui se chamaillent me donnent envie de dormir11 ».
Mais la jeune Mme Roland n’avait pas renoncé à son culte de la liberté
et du bien public. Si elle se désintéressait alors de la politique c’est qu’elle
n’attendait plus rien de la vieille monarchie. Depuis l’automne 1774 et les
espérances suscitées par les premières initiatives du nouveau roi, ses idées
se sont radicalisées. Dès 1776, après l’échec de Turgot, elle avait rédigé,
pour elle-même, dans ses Loisirs, un texte intitulé Rêveries politiques qui
témoigne, tout à la fois, de la fin de ses illusions et d’une vision
clairvoyante de l’avenir : « Si le système demeure, écrivait-elle, et que les
vivres restent chers ainsi que les baux, et que le peuple continue de souffrir,
il arrivera ou une violente crise qui peut renverser le trône et nous donner
une autre forme de gouvernement, ou une léthargie semblable à la mort12. »
La lecture de Rousseau l’a confortée dans son rêve d’une société idéale où
le peuple prendrait son destin en main et se donnerait des chefs capables de
se sacrifier au bien public. Dans une lettre de 1780, elle a rappelé à Sophie
Cannet son admiration pour « Fabius, le temporisateur, qui, préférant à tout
le bien de la patrie, aima mieux s’exposer, pour sauver l’Etat, au blâme de
ses contemporains qui n’approuvaient pas sa conduite, que de s’attirer leur
éloge et risquer le salut public par une lâche complaisance pour les vues du
peuple13. » Mais lorsqu’elle observait le monde qui l’entourait, elle ne
reconnaissait nulle part les vertus qui, croyait-elle en lectrice de Plutarque,
caractérisaient les républiques de Sparte et de Rome. L’échec, en juin 1782,
de la micro révolution de la république de Genève lui a inspiré des
jugements très sévères sur les malheureux vaincus : une poignée de
« révolutionnaires » qui, assiégés et menacés par plus de quinze mille
hommes des armées des rois de France et de Sardaigne, avaient sagement
choisi de capituler sans offrir la moindre résistance. Au récit que lui fit un
de ses amis genevois, Mme Roland s’est indignée : « Il me paraît clair,
écrivait-elle à Bosc d’Antic, que Genève, en général, n’était plus digne de la
liberté ; on ne voit pas la moitié de l’énergie qu’il aurait fallu pour défendre
un bien si cher ou mourir dans ses ruines. » Puis, s’avisant de ce que cette
idée contrariait sa conception rousseauiste d’un peuple naturellement
vertueux, elle ajoutait : « Je n’en ai que plus de haine pour les oppresseurs
dont le voisinage avait corrompu cette république avant qu’ils vinssent la
détruire. » Enfin elle concluait sa lettre par une profession de foi qui ferait
sourire si la suite des événements n’avait prouvé qu’elle était sincère :
« Vertu, liberté, n’ont plus d’asile que dans le cœur d’un petit nombre
d’honnêtes gens ; foin du reste et de tous les trônes du monde ! Je le dirais à
la barbe des souverains : on en rirait de la part d’une femme ; mais, par ma
foi, si j’eusse été à Genève, je serais morte avant de les en voir rire14. »
Mme de La Platière écrivait cela en novembre 1782 à son jeune ami
Bosc d’Antic, tranquillement installée au coin du feu, tout en veillant sur le
berceau de son enfant. Eudora était née le 4 octobre 1781. Ils lui avaient
donné ce prénom grec pour satisfaire la manie de Roland. La famille de
celui-ci avait espéré un héritier mais Marie, qui trouvait ridicule cette
préférence, avait choisi le mode ironique pour annoncer la nouvelle à l’aîné
de ses beaux-frères : « Eh bien ! mon cher frère, ce n’est qu’une fille !… Je
vous en fais mes excuses très humbles, mais de plus habiles que moi ne s’y
entendent pas mieux […] Au reste je vous promets bien que cette petite
nièce vous aimera tant que vous lui pardonnerez d’avoir mis le nez dans ce
monde où l’on croyait qu’elle n’avait que faire15… » Bien évidemment, en
lectrice de l’Emile, elle entendait nourrir elle-même son enfant. Elle avait
tellement de lait au cours des premières semaines qu’il fallut lui amener un
nourrisson de cinq mois qui la téta pendant trois semaines pour résorber le
trop-plein. Malheureusement, elle tomba bientôt malade et la disette
succéda aux débordements. Simultanément, Eudora manifesta des troubles
de la digestion. Le médecin recommanda de recourir à une nourrice. Malgré
son épuisement, Mme Roland refusa car elle entendait suivre à la lettre les
conseils de Mme Le Rebour, auteur à succès d’un Avis aux mères qui
veulent nourrir leur enfant. Elle y avait lu que « la mauvaise disposition de
l’estomac des enfants dans ce temps-là leur fait un absolu besoin de téton,
faute duquel on en a vu beaucoup périr à cette époque16 ». Résultat : la mère
et l’enfant s’épuisaient. Roland et tout l’entourage s’inquiétaient. « Laisse
dire, lui répondait-elle, tous ces gens qui ne comptent pour rien sur la nature
qu’ils n’ont jamais eu le courage de suivre avec constance : je serai nourrice
en dépit d’eux17. » Elle s’obstinait et, suivant les recommandations de
Mme Le Rebour, ingurgitait force doses de quinquina, de vin d’Espagne, de
petite bière, de soupe à l’oseille et de sirop d’orgeat. Elle fit aussi appel à
une « téteuse » professionnelle qui, au rythme de deux séances par jour,
finit par faire remonter le lait. Elle parvint donc, à force de volonté, à
nourrir de nouveau son enfant. Mais elle endura encore de terribles
souffrances car, quand Eudora fut sevrée, le lait continua d’affluer et, un an
après, elle avait encore « les seins comme deux pierres » et ressentait des
douleurs quand elle remuait les bras18. « On ne connaît pas la véritable
Mme Roland, observe Georges Huisman, quand on oublie ce qu’elle a fait
pour sa fille durant l’automne 1781 et l’hiver 178219. »

Une circonstance singulière pour une « philosophe républicaine » va, au


printemps 1784, arracher quelque temps Mme Roland à la monotonie de la
vie provinciale. Roland et sa famille s’étaient mis en tête d’ériger en fief le
Clos de La Platière et d’obtenir, à cette fin, des lettres de noblesse. L’idée
avait germé pendant la grossesse de Marie avec l’espoir qu’elle accouche
d’un héritier mâle. Un dossier avait été constitué et un mémoire rédigé par
Mme Roland qui faisait valoir les titres – plutôt incertains – de sa belle-
famille à se voir reconnaître un tel privilège. A défaut de reconnaissance
d’une noblesse suffisamment ancienne, on pouvait espérer un
anoblissement et l’inspecteur des manufactures avait lui-même rédigé un
autre mémoire rappelant les services rendus par lui à l’Etat. La naissance
d’Eudora et les difficultés de l’entreprise avaient conduit Roland à y
renoncer à la fin de 1781. Sa femme l’en avait approuvé : « C’est un de ces
malheurs dont on se console, lui avait-elle écrit ; je t’assure qu’il m’apparaît
plus triste de n’avoir plus de lait à donner à ma fille que de ne pouvoir lui
transmettre les privilèges dont ces Lettres nous feraient jouir20. » Mais la
belle-mère et le beau-frère étaient revenus à la charge et les Roland se
résolurent à entreprendre les démarches deux ans plus tard. Il s’y attachait
des avantages matériels (privilèges fiscaux) et une considération sociale qui
flattait l’orgueil et l’ambition de Roland. En outre, c’était, en cas de succès,
augmenter les chances d’un mariage avantageux pour Eudora. Il fut arrêté
que Mme Roland, laissant mari et enfant à Amiens, se rendrait à Paris pour
accomplir dans les bureaux des ministères et à Versailles cette délicate
mission. « Me voilà donc tout de bon solliciteuse et intrigante, écrivait-elle
à son mari quelques jours après son arrivée ; c’est un bien sot métier ! Mais
enfin je le fais et point à demi car autrement il serait inutile de s’en
mêler21. »
Elle avait quitté Amiens le 18 mars 1784, accompagnée de sa bonne,
Marguerite Fleury. Il lui en coûtait d’abandonner Eudora qui avait tout juste
deux ans et demi et dont elle ne s’était pas séparée un seul jour depuis sa
naissance. Mais il s’agissait précisément d’obtenir une faveur dont le
bonheur futur de son enfant pouvait dépendre. Elle descendit à l’hôtel de
Lyon et retrouva là Lanthenas, le jeune ami de Roland qui achevait
mollement ses études de médecine. Elle y prenait avec lui son repas du soir.
Bosc d’Antic passait souvent la voir et les deux jeunes gens – Bosc surtout
– se firent ses chevaliers servants pendant les deux mois passés à Paris.
Après avoir consacré plusieurs jours à recopier en de multiples exemplaires
les mémoires justificatifs de Roland, elle mit au point sa stratégie, avec le
concours avisé de Mlle de La Belouze, experte en intrigues de cour. Il
apparut bien vite que l’appui de quelques courtisans ne suffirait pas. En
effet, il dépendait de Vergennes, principal ministre, que la requête fût
présentée au roi. Mais cela supposait de convaincre le contrôleur général
des Finances, Calonne, d’intervenir en faveur de Roland auprès de son
collègue, et Calonne ne se mobiliserait que sur avis favorable des supérieurs
hiérarchiques de l’inspecteur des manufactures, les quatre intendants du
commerce. On ne pouvait donc se contenter de solliciter des interventions à
la Cour. Il fallait aussi convaincre les intendants du commerce qui
n’appréciaient guère l’ombrageux Roland. L’entreprise était hardie. Marie
Roland va s’y jeter avec ardeur.
Ce fut, pendant plusieurs semaines, une course effrénée, de Paris à
Versailles, de l’hôtel de Lyon aux bureaux des intendants. Elle sollicite, tour
à tour, les commis des ministres et les grands seigneurs, remue ciel et terre,
use de son charme et de son éloquence, et finit par obtenir des audiences
des redoutables intendants du commerce. Tous lui font un accueil plutôt
froid et commencent par lui dire tout le mal qu’ils pensent de son mari.
Alors, elle plaide avec chaleur et avec esprit. L’un après l’autre,
MM. Tolozan, Blondel, de Montaran et Devin de Galande se laissent
prendre à son charme et promettent de l’aider. Le soir, elle écrit à Roland
pour lui rendre compte de toutes ses démarches. Entre deux audiences, elle
court se distraire avec l’ami Bosc. Ensemble, parfois accompagnés de
Lanthenas, ils se promènent au Jardin du Roi et vont au bois de Boulogne
pour manger des œufs frais, à Chaillot pour admirer la machine à feu des
frères Périer, à Vincennes chez le chanoine Bimont, à Alfort pour rencontrer
les savants de l’Ecole vétérinaire. Elle n’oublie pas non plus de rendre visite
à Panckoucke et aux imprimeurs. Elle négocie les droits d’auteur et corrige
les épreuves du Dictionnaire des manufactures. Certains soirs, quand ils ne
vont pas au théâtre ou à l’opéra, elle joue pour ses deux amis quelques
morceaux sur le piano-forte que Bosc lui a fait livrer à l’hôtel de Lyon. Elle
se couche épuisée. Pourtant, jamais la vie ne lui a paru aussi légère.
De toute évidence, ce séjour parisien du printemps 1784 marque une
étape importante dans l’épanouissement de la personnalité de Mme Roland.
Pour la première fois de sa vie, il lui est permis d’agir en femme libre.
Depuis sa petite enfance, elle était le centre du monde mais son univers était
singulièrement réduit. Certes, elle n’a jamais douté de sa supériorité, mais
sa capacité d’influence ne s’est exercée que dans le cercle étroit de sa
famille et de ses amis, et son pouvoir de séduction n’a jamais conquis que
des hommes d’âge mûr. A trente ans, pour la première fois, elle échappe
aux tutelles successives de son père et de son austère mari. Elle va et vient
librement, rencontre qui elle veut, tient tête à des personnages puissants et
entretient une relation amicale, délicieusement trouble, avec des hommes
jeunes, enthousiastes et gais. Cette vie-là lui convient à merveille. Tout lui
sourit, personne ne semble en mesure de lui résister. Les portes s’ouvrent et
chacun propose de l’aider dans son entreprise. Elle se meut avec aisance
dans les bureaux de l’administration comme dans les antichambres de
Versailles. Elle apprivoise les ennemis de Roland et s’en fait des alliés. Elle
découvre – sans vraie surprise – « que [ses] trente ans ne font fuir
personne22 » et se plaît à rapporter à Roland les compliments des intendants
du commerce qui trouvent qu’elle a « de l’esprit comme un lutin23 », qu’elle
« peut beaucoup servir [à son mari] et qu’on l’entend avec plaisir24 ». Avec
une insistance qui n’est pas tout à fait innocente, elle lui rapporte, sans en
omettre aucun, les propos sévères tenus sur son compte par ses supérieurs
hiérarchiques et lui fait bien comprendre que, sans elle, sa maladresse aurait
tout compromis. « Mon bon ami, lui écrit-elle, faussement candide, tous ces
gens ne sont pas si diables ; ils étaient aheurtés (sic) et la sécheresse de ton
style a fait tout le mal en leur donnant à croire que tu étais d’un caractère
terrible et que tu avais des prétentions intolérables ; je t’assure qu’on peut
les manier ; mais devant ces éléphants furieux, il fallait mettre un mouton :
les voilà apaisés25. » Ce séjour à Paris marque l’époque où Mme Roland a
persuadé son mari qu’elle n’était certes pas faite pour jouer auprès de lui un
rôle subalterne. De cet épisode date le moment où Roland admet, de bonne
grâce, qu’elle est au moins son égale, qu’elle lui est complémentaire et
quelle peut être utile à sa carrière.
L’autre circonstance importante de cet intermède parisien c’est le
plaisir, nouveau pour elle, qu’elle éprouve en compagnie d’hommes jeunes,
le charme du marivaudage avec François Lanthenas et Louis Bosc. Tous
deux sont amoureux mais de manière différente. Le premier, éperdu
d’admiration pour Roland qui l’appelle le « fidèle Achate », n’envisage pas
de sacrifier son amitié avec le mari pour l’amour de la femme. Pour elle, il
est le « cher frère » et lui se considère comme l’ami du ménage et
n’imagine pas de le briser. Bosc, Méridional au sang chaud, aura plus de
mal à dissimuler qu’il est épris. De plus il est séduisant et il est probable
qu’elle ne le regarde pas tout à fait comme un frère. Depuis 1780, ils n’ont
cessé de s’écrire en multipliant les confidences. Bosc, dont la vie
sentimentale n’est pas vide, se contente de ce flirt aussi délicieux
qu’innocent. Il escompte probablement qu’elle finira bien par tomber dans
ses bras. En attendant, sous couleur de plaisanter, il glisse dans ses lettres à
Roland des demi-aveux qui finiront par irriter le mari. « Je vous aime tous
les deux, lui écrit-il un jour, elle encore plus que vous26. » Et, le lendemain :
« Devinez ? Nous nous sommes embrassés bien fort, bien fort, et vous étiez
entre nous deux27. » Cette fois, Roland proteste et Marie renonce à la
promenade qu’elle a prévu de faire avec Bosc jusqu’à Ermenonville. Elle
promet à son mari d’accomplir avec lui seul ce pèlerinage sur la tombe de
Jean-Jacques Rousseau. D’ailleurs, le séjour parisien touche à sa fin. Il n’y
a plus qu’à attendre le résultat des démarches accomplies et Marie a décidé
de rentrer à Amiens après avoir pris congé des intendants du commerce.
C’est au cours de son ultime visite dans les locaux de la direction du
commerce qu’elle apprend fortuitement la vacance du poste d’inspecteur
des manufactures de la généralité de Lyon dont dépend Villefranche. Elle
s’enquiert aussitôt de savoir si un nouvel inspecteur a été nommé. C’est le
cas, lui répond-on, mais l’arrêté de nomination n’a pas encore été soumis à
la signature du ministre. Marie comprend qu’il y a là une opportunité à
saisir. Roland, qui s’est résigné à envisager une retraite studieuse dans son
Beaujolais, pourrait, s’il obtenait le poste, y poursuivre une carrière
brillante. La voilà qui fait à nouveau le siège de ses amis les intendants du
commerce et leur arrache, en quelques jours, la nomination de son mari à
Lyon avec autorisation de résider à Villefranche et une substantielle
augmentation de ses appointements. Au diable Amiens et la Picardie, tant
pis pour l’anoblissement. « Eh bien ! mon ami, c’est une chose faite, nous
irons à Lyon […]. Ainsi nous aurons notre commodité et les honneurs de la
guerre en sus ; c’est tirer son épingle du jeu28. »

Avant de quitter Amiens, les Roland ont fait, en juillet, un séjour de


trois semaines en Angleterre. En ces années-là, l’Angleterre est à la mode et
le voyage outre-Manche « une obligation sociale, un devoir intellectuel29 »
pour tout homme cultivé. Mme Roland, comme tous ceux de sa génération,
a appris à aimer l’Angleterre à travers l’histoire de ses institutions et sa
littérature. Elle a lu l’ouvrage de De Lolme sur son système politique, les
romans de Richardson et les poèmes de Young. Elle est séduite par avance
et le récit qu’elle a laissé de son voyage illustre jusqu’à la caricature
l’anglomanie ambiante. Elle dresse du pays et de ses habitants un tableau
idyllique où l’on ne trouve nulle trace de son esprit critique. A peine a-t-elle
posé le pied sur le sol anglais qu’elle « sent que l’homme, quel qu’il soit,
est ici compté pour quelque chose et qu’une poignée de riches ne fait pas la
nation30 ». En roulant vers Londres, elle s’émerveille de constater que les
propriétés ne sont séparées que par « des haies vives et de petites barricades
en bois » et non pas par de hauts murs en pierre. « Celui qui possède jouit
tranquillement des biens dont la vue n’est interdite à personne », observe-t-
elle, convaincue que c’est là un effet « de la nature et de l’influence de
l’administration »31. Un peu plus loin, elle affirme sérieusement que, dans la
campagne anglaise, on ne trouve « pas une maison misérable où le chaume,
la boue, le fumier, l’indigence s’amassent et attestent, comme dans la plus
grande partie de nos villages, l’état du peuple et la nature du gouvernement
sous lequel il gémit32 ». Son récit, par ailleurs plein de détails intéressants,
fourmille de naïvetés du même acabit. Les pauvres ? « On en rencontre peu
à Londres, ils n’y demandent l’aumône qu’en fraude, en présentant des
bouquets ou autres petites choses33. » Le peuple ? Il « montre partout un
caractère sage ; il jouit paisiblement et avec volupté : la chaleur, l’énergie,
l’emportement ne se manifestent que dans les élections ou contre les actes
injustes34 ». D’ailleurs, « la foule ne fait jamais une presse incommode et
n’occasionne aucun accident ; on va plus doucement, on s’arrête, on se
dégage tout naturellement, sans contrainte et sans désordre35 ». Les
femmes ? « Toutes les femmes ici, même celles de l’ordre le plus
méprisable, celles qui cherchent à séduire, semblent le faire encore avec un
air de pudeur36. » Et elle qui apprécie plus qu’une autre la compagnie des
hommes cultivés vante les mérites de la ségrégation des sexes car « les
mœurs y gagnent et le bonheur des familles en est plus assuré37 ». A
Londres, elle se pâme devant les monuments et si elle veut bien consentir
qu’il y a « de belles choses en France », c’est pour ajouter aussitôt qu’elles
sont « toutes faites pour le prince aux dépens de ses sujets arbitrairement
imposés et pleurant au fond des provinces le bien auquel ils ne participent
que par leur sueur ou leur souffrance »38.
A quoi faut-il attribuer cet angélisme béat mêlé de parti pris simpliste ?
A l’effet de mode, sans doute. A l’euphorie dans laquelle baignent les
Roland depuis la nomination à Lyon. Très certainement, aussi, à l’accueil
chaleureux réservé à Roland par la Société royale des sciences de Londres
qui a solennellement salué « l’homme instruit et laborieux qui, par ses
travaux, s’est dévoué au bien public et peut trouver partout des
compatriotes dans toutes les nations39 ». Mais ces raisons superficielles ne
suffisent pas à expliquer pareille abolition du jugement chez une femme qui
n’en manquait pas. Il faut envisager des causes plus sérieuses. D’abord, la
conviction, confortée par la lecture de Rousseau, que de bonnes institutions
peuvent transformer la nature humaine : un bon gouvernement rend le
peuple meilleur. Cette idée est tellement ancrée dans l’esprit de
Mme Roland qu’elle est incapable de discerner ce qui pourrait la démentir
ou même y apporter quelque tempérament. Elle qui juge les individus avec
perspicacité se révèle soudain inapte à porter un regard critique sur un
peuple considéré dans sa globalité. Le Voyage en Angleterre illustre ce
travers. S’y ajoute le fait que ce récit a été rédigé pour qu’Eudora le lise
plus tard. Sa préoccupation pédagogique a probablement conduit
Mme Roland à forcer le trait et le manichéisme.
Après avoir fait leurs malles, les Roland partirent d’Amiens le 25 août
1784 avec Marguerite Fleury qui ne les quittera plus. Ils firent un crochet
par la Normandie avant de rejoindre Paris où ils séjournèrent jusqu’au
23 septembre. Ce jour-là, ils étaient tous réunis, avec Lanthenas et Bosc, à
Longpont, chez dom Pierre Roland, pour la cérémonie des adieux. A
l’heure prévue, au moment des effusions, Louis Bosc, les yeux pleins de
larmes, se détourna brusquement et s’enfuit sans dire un mot. Avant de
monter dans la voiture qui devait les conduire jusqu’à Villefranche, Marie,
bouleversée, lui a écrit un mot pour le supplier de s’expliquer et de donner
de ses nouvelles. Bosc ne répondit pas. En dépit de plusieurs lettres
pressantes, sa bouderie dura trois mois. Il fournit enfin une explication
infantile qui dissimulait mal la vraie cause de son chagrin. Mais celui-ci
semblait dissipé. La correspondance reprit comme auparavant. Bosc,
consolé, redevint le plus fidèle des amis de Mme Roland.

*1. La maison, une partie de la rue et le cloître ont été démolis vers 1840.
6
« Vivons en ménage champêtre… »

Villefranche, chef-lieu judiciaire de la sénéchaussée de Beaujolais, était


la capitale administrative de la région, apanage du duc d’Orléans. A l’abri
d’une enceinte fortifiée et de larges fossés, la ville comptait alors plus de
cinq mille habitants parmi lesquels un grand nombre d’ecclésiastiques, de
fonctionnaires et de gens de justice. Elle devait sa prospérité à ses foires et
marchés où affluaient les populations des environs, ainsi qu’au
développement de ses industries de tissage : manufactures de coton,
fabriques d’indiennes et blanchisseries de toile. La noblesse locale et la
bourgeoisie aisée y possédaient des maisons patriciennes reconstruites sous
la Renaissance. Elle disposait, pour l’éducation de ses enfants, d’un
pensionnat religieux pour jeunes filles et d’un collège municipal pour les
garçons1. L’église paroissiale de Notre-Dame des Marais était animée par
des chanoines constitués en collégiale et recrutés au sein des familles de la
ville. L’hôpital général était confié aux soins des Dames de Sainte-Marthe.
On y trouvait aussi un couvent de cordeliers, un autre de capucins et deux
confréries de pénitents2. Ce climat de dévotion ne nuisait pas à la vie
mondaine et intellectuelle de la petite ville. La bonne société, qui aimait le
jeu et les agapes, multipliait les réceptions et se pressait aux séances de la
petite académie royale des sciences, des belles-lettres et des arts. Les
Roland de La Platière comptaient parmi les notables importants de
Villefranche. Le père de Jean-Marie avait été magistrat du bailliage de
Beaujolais et recteur de l’hôtel-Dieu. Son frère aîné, le chanoine Dominique
Roland, chantre de la collégiale, âgé de soixante-deux ans en 1784, avait
occupé les mêmes charges après la mort de leur père. Les deux frères
étaient membres de l’académie. Leur mère, Mme de La Platière, née
Thérèse Bessye de Montozan en 1699, tenait salon tous les jours dans la
vaste maison familiale située sur la Grande-Rue, à l’angle de la rue Sainte-
Claire*1.
Cette élégante demeure du XVIe siècle dispose d’un puits dans la cour
intérieure où prend naissance l’escalier à rampe de fer forgé. Le couple
Roland et Eudora se sont installés au second étage. Ils prennent leur repas et
font salon au premier étage où demeurent la belle-mère et le chanoine. Le
rez-de-chaussée est occupé par des locataires car la petite fortune familiale
a fondu. C’est d’ailleurs par souci d’économie que les Roland ont choisi de
résider à Villefranche dans la maison familiale. L’inspecteur des
manufactures dispose à Lyon d’un simple pied-à-terre où sa femme
n’accomplit que quelques brefs séjours pendant l’hiver. Il est souvent absent
car il lui faut parcourir à cheval sa nouvelle circonscription quand il ne
demeure pas à Lyon. Marie s’ennuie à Villefranche et porte un regard
ironique et un peu méprisant sur la société de la ville : « Vilain logis, table
délicate, toilette élégante, jeu continuel et gros quelquefois, voilà le ton de
la ville dont les toits sont plats et les petites rues servent d’égouts aux
latrines. D’autre part, on n’y est point du tout sot ; on y parle assez bien,
sans accent, ni même de termes incorrects. Le ton est honnête, agréable,
mais on n’y est peu, c’est-à-dire très court en fait de connaissances. Nos
conseillers sont regardés comme des personnages fort importants ; nos
avocats sont aussi fiers que ceux de Paris, et les procureurs aussi fripons
que nulle part. Au reste, c’est ici au rebours d’Amiens : là, les femmes sont
généralement mieux que les hommes, à Villefranche c’est le contraire et ce
sont elles qui ont plus sensiblement le vernis de la province3. » Mais, fidèle
à elle-même, Marie Roland prend soin de ne pas choquer ses nouveaux
compatriotes. Elle s’est prêtée de bonne grâce à la corvée des visites
protocolaires aux dames de la ville, ne manque jamais la messe dominicale
et fait même la quête le dimanche de Pâques : « J’agis exactement comme il
convient en province à une mère de famille qui doit édifier tout son
monde4. » Il n’y a qu’au bal qu’elle va avec un réel plaisir car elle aime
toujours danser. Mais elle veille à le dissimuler pour éviter les
commérages : « Malgré mes trente et un ans, confesse-t-elle à Bosc, je ne
me retirai à minuit que par sagesse et non pas satiété5. » Comme toujours
elle veut plaire et tient pour l’un des secrets du bonheur de ne jamais
heurter les préjugés de son temps et de son milieu.
C’est dans le même esprit qu’elle s’est efforcée d’entretenir des
rapports aimables avec sa belle-mère, vieille femme aigrie et jalouse « qui
n’a jamais senti que le plaisir de molester les autres par ses caprices6 ». De
guerre lasse, Marie choisit d’affecter l’indifférence avec la consolation de
constater que Roland n’a pas la moindre indulgence pour cette mère
dénaturée. « Chaque matin, écrit-il à Bosc, elle va à l’église prendre une
nouvelle dose d’humeur, puis elle vient la répandre sur nous tous, mais
singulièrement sur ma moitié […] C’est un diable incarné qui va à la messe
tous les jours, communie souvent et qui n’en médit, calomnie, gronde et fait
tapage que davantage7. » Heureusement, Marie entretient des rapports
affectueux avec son beau-frère, le chanoine Dominique Roland. D’un
naturel bienveillant, ce religieux très attaché aux dogmes n’en est pas moins
grand admirateur de Jean-Jacques Rousseau. Bien évidemment, il ignore la
nature véritable des sentiments religieux de sa belle-sœur qui n’a guère
d’efforts à faire pour donner le change. « Comme j’ai été fort dévote dans
ma première adolescence, confie-t-elle à Bosc, je sais mon Ecriture et
même mon office divin aussi bien que mes philosophes et je fais volontiers
usage de ma première érudition qui l’édifie singulièrement8. » Alors, quand
elle a suffisamment enduré les récriminations de sa belle-mère, elle se
réfugie dans le cabinet de travail « pour lire Rousseau avec le bon frère9 ».
A Bosc encore, elle avoue ingénument sa nostalgie de la compagnie des
hommes jeunes. « Je n’ai pas seulement un étourneau pour m’amuser. Ce
n’est pas qu’il en manque en ville, mais ils ne sont pas séduisants. Les
jeunes gens en général ne sont pas bien ici. Mais cela n’est point étonnant,
les femmes n’y entendent rien. Il faut des voyages, des comparaisons pour
les décrasser. Aussi reviennent-ils hommes plus aimables tandis que les
femmes restent dans leur petite allure et avec leurs petites grimaces qui n’en
imposent à personne10. »
Le temps lui manque pour se plonger autant qu’elle le voudrait dans la
lecture et l’écriture car le chanoine l’a chargée de diriger la maison et les
domestiques. Les journées se succèdent, rythmées par les multiples
obligations de la maîtresse de maison, de l’épouse-collaboratrice, de la
mère attentive et de la bru docile. Tôt levée, elle déjeune avec sa fille puis
la fait lire en déplorant que « cette petite friponne d’Eudora [qui] a beau
voir, lire et écrire, n’en bâille pas moins sur tous les livres11 ». Le reste de la
matinée est consacré aux soins du ménage, « les fruits, le vin, le linge et
autres détails, fournissant chaque jour à quelque sollicitude12 ». S’il lui reste
du temps avant le dîner, servi à midi chez la belle-mère, elle le passe au
cabinet de travail à rédiger quelque projet d’article encyclopédique ou de la
correspondance administrative pour son mari. Après le repas, un ouvrage
sur les genoux, elle tient compagnie à sa revêche belle-mère en dissimulant
son impatience de retourner au cabinet de travail. Le chanoine Dominique
l’y rejoint, le soir. Ils lisent les journaux et Rousseau, chacun faisant,
alternativement, la lecture à haute voix. Eudora ne la quitte guère. Elle la
confie à Marguerite lorsqu’il y a des invités aux repas et quand elle
travaille. Cette existence suppose quelques sacrifices. « L’anglais, l’italien,
la ravissante musique, tout cela demeure loin derrière, écrit-elle à Bosc ; ce
sont des goûts, des connaissances qui demeurent sous la cendre où je les
retrouverai pour les insinuer à mon Eudora à mesure qu’elle se
développera. » Mais elle ne se plaint pas de cette vie qui serait
effectivement « très austère » si son mari n’était pas « un homme de
beaucoup de mérite qu’[elle] aime infiniment ». « C’est, conclut-elle, la vie
la plus favorable à la pratique de la vertu, au soutien de tous les penchants,
de tous les goûts qui assurent le bonheur social et le bonheur individuel
dans cet état de la société ; je sens ce qu’elle vaut, je m’applaudis d’en jouir
et je mets tous mes soins à l’obtenir13. » Nulle résignation contrainte dans
cette proclamation. Son caractère, son expérience personnelle et Rousseau
lui ont appris que le bonheur se trouve en soi-même, à condition de savoir
diriger sa vie affective. De cette aptitude qu’elle possède totalement,
Mme Roland a fait le principe de son épanouissement.
A peine Roland a-t-il pris ses nouvelles fonctions à Lyon qu’il a fait le
siège de l’académie de la ville. Dès le 30 novembre 1784, il en a été nommé
membre associé avant d’être élu académicien ordinaire le 3 mai 1785. Il y
déploie aussitôt une activité intense et participa à de nombreux travaux.
Outre de multiples communications sur les sujets techniques et scientifiques
qu’il traite dans le Dictionnaire de Panckoucke, Roland ne prononce pas
moins de cinq discours au cours des années 1785 à 1789. A l’occasion de sa
réception, il a parlé de L’influence des lettres dans les provinces comparée à
leur influence dans la capitale. Le 8 août 1786, il lit un Discours sur les
femmes, puis l’année suivante, des Réflexions sur Plutarque et des
Observations sur l’usage d’enterrer ou de brûler les morts. En février 1789,
il soumet aux académiciens ses Réflexions sur les seuls moyens efficaces
contre le venin de vipère et celui de la rage. On le voit aussi adresser à la
Société d’émulation de Bourg-en-Bresse un mémoire Des causes qui
peuvent rendre une langue universelle, dans lequel il prophétise – en un
temps où toute l’Europe cultivée parlait français – que c’est la langue
anglaise qui jouera ce rôle. Bien évidemment, Mme Roland a été
étroitement associée à la préparation et à la rédaction de ces ouvrages.
Quelle part prit-elle au Discours sur les femmes ? Sans doute une part
prépondérante, voire exclusive. On reconnaît son style et ses idées à chaque
ligne. C’est une habile défense des femmes, bien faite pour faire taire les
hommes portés à les critiquer. La thèse est simple : « Pour juger des mœurs,
du caractère, de l’esprit et des goûts d’une femme, il suffit de bien connaître
les hommes dont elle fait sa société particulière et ses relations chéries. »
L’idée, en apparence banale, procède en réalité d’une adroite récupération
des valeurs masculines du milieu dans lequel évolue Mme Roland. Dans
cette société où l’autorité et tous les pouvoirs sont confisqués par les
hommes, il ne reste à la femme que son pouvoir de séduction sur les
hommes. « Les sages ont des amis, les femmes veulent des admirateurs »,
écrit-elle en songeant à elle-même, c’est pourquoi « le choix de ceux dont
elles ambitionnent le plus les suffrages, et les moyens qu’elles prennent
pour les obtenir, offrent en même temps la clef de leur caractère et mettent
le sceau à leur esprit ». Objecterait-on « qu’on pourrait aussi juger les
femmes par leurs liaisons entre elles » ? Illusion, répond l’auteur, car dans
cette société « les femmes se voient par devoir ou par nécessité bien plus
que par choix ou par goût ». La morale du propos n’est pas exprimée mais
elle se déduit aisément : Hommes gardez-vous de critiquer les femmes qui
vous entourent ; elles sont à votre image et vous n’avez que celles que vous
méritez14.

Si Mme Roland n’appréciait que modérément la vie qu’elle menait dans


la résidence familiale de Villefranche, il en allait différemment des séjours
qu’elle passait dans la maison de campagne du Clos de La Platière, à douze
kilomètres de la ville. Quand on quitte Villefranche en direction du sud-
ouest, on s’élève jusqu’aux premiers coteaux du Beaujolais et on découvre
le village de Theizé, accroché sur la pente, au milieu des vignobles. Les
maisons carrées de pierre ocre, aux toits presque plats, sont regroupées
autour des deux églises aux clochers de style roman. En contrebas, à
quelques centaines de mètres du bourg, se trouve le Clos de La Platière.
C’est une maison rustique du XVIIe siècle, basse et étroite, aux façades
percées de nombreuses petites fenêtres et flanquée de deux tours carrées qui
lui donnent une allure de manoir. A l’époque où Marie Roland y vécut,
c’était une maison d’exploitation viticole dont les communs abritaient un
pressoir, les écuries, un cellier et des caves. Ils forment, avec la maison des
maîtres, une cour intérieure plantée d’arbres. De l’autre côté, un petit parc à
l’anglaise dont il faut sortir pour admirer la vue décrite par Mme Roland :
« Au milieu des coteaux couverts de vignes, non loin de quelques hauteurs
agrestes, nous avons, pour point de vue, une grande étendue de bois de
chênes ; les sommets bleuâtres des montagnes du Dauphiné ceignent
l’horizon dans le lointain, et la crête gelée et brillante du Mont-Blanc
couronne la perspective15. » Il y avait, au Clos, quatre domestiques et cinq
vignerons qui partageaient avec les Roland les produits de la récolte. Marie
s’y rendait à cheval. Auprès d’elle trottinait un âne sur lequel on avait placé
Eudora dans un panier. Marguerite et les bagages suivaient dans une
charrette tirée par deux bœufs. Elle y passa les mois de septembre et
octobre 1785. L’année suivante, elle y séjourna presque sans interruption de
mai à octobre. A compter de 1787, elle en fit sa résidence principale. Cette
année-là, en effet, le bon chanoine Dominique s’était décidé à abandonner à
son frère la pleine propriété du Clos. Marie avait accueilli la nouvelle avec
des transports de joie. Elle allait enfin pouvoir réaliser son rêve de bonheur
rustique : « Viens faire des haies, une basse-cour et le reste, réalisons nos
douces chimères, avait-elle écrit aussitôt à Roland, vivons en ménage
champêtre, goûtons et répandons le bonheur en établissant l’ordre et la
vigilance16. » Comme Julie de Wolmar au milieu des paysans de Clarens,
elle allait jouir de ce bonheur simple prôné par Rousseau. Elle éprouvait ce
sentiment grisant de constater que sa vie se déroulait selon le programme
idéal tracé par son cher Jean-Jacques.
Au Clos, Mme Roland partage son temps entre l’éducation de sa fille, la
direction de sa maison, celle des activités agricoles et la rédaction des
articles encyclopédiques ou des discours académiques. Le ton de ses lettres,
vif et alerte, exprime avec charme le plaisir qu’elle trouve dans les activités
de la campagne : « J’asine à force et m’occupe de tous les petits soins de la
vie cochonne de la campagne. Je fais des poires tapées qui sont délicieuses ;
nous séchons des raisins et des prunes, on fait des lessives, on travaille au
linge ; on déjeune avec du vin blanc, on se couche sur l’herbe pour le
cuver ; on suit les vendangeurs, on se repose au bois ou dans les prés ; on
abat les noix, on a cueilli tous les fruits d’hiver, on les étend dans les
greniers […] Adieu, il s’agit de déjeuner et puis d’aller en corps cueillir les
amandiers. Salut, santé et amitié pardessus tout17. » S’il lui arrive encore de
philosopher, c’est en adepte de la Profession de foi du vicaire savoyard.
« Toutes les fois, écrit-elle à Bosc, que je me promène dans le recueillement
de la paix de mon âme, au milieu d’une campagne dont je savoure tous les
charmes, je trouve qu’il est délicieux de devoir ses biens à une intelligence
suprême, j’aime et je veux alors y croire […] Comme on aime Rousseau !
Comme on le trouve sage et vrai quand on le met en tiers seulement entre la
nature et soi18 ! » Au Clos, loin du tumulte de la ville et des mondanités, au
milieu des paysans et des vignerons, Marie Roland a trouvé son équilibre et
la paix intérieure. Elle prend une part active aux travaux agricoles. Elle
organise des fêtes pendant les vendanges, visite les malades et s’efforce de
soulager les pauvres. Cette existence la comble totalement. Elle n’envisage
pas d’y renoncer. « Oui, écrit-elle à Roland, je sens que je passerais toute
ma vie à la campagne dans le contentement et la paix du cœur […] Il n’y a
pas de voisins fastueux qui rappellent la sottise des villes et l’abus du luxe,
qui humilient le malheureux et indignent les sages ; il n’y a pas non plus ce
grand nombre de pauvres sans ressources qui font gémir la médiocrité
incapable de les secourir… On peut faire du bien sans être riche et être
humain sans trop de peine19. » Elle n’a pas renoncé aux livres ni à l’activité
intellectuelle mais ses centres d’intérêt ont évolué. En collaboratrice
consciencieuse de son mari, elle continue de rassembler la documentation et
de prêter la main à la rédaction des articles du Dictionnaire des arts, mais la
philosophie et les sciences n’ont plus, pour elle, le même attrait
qu’auparavant. « Je t’assure, écrit-elle à son mari, que, quand tu auras fini
tes arts, tes sciences et tout leur attirail, je me jette à corps perdu dans la
littérature et t’y entraîne avec moi […] J’ai par-dessus la tête de la
métaphysique et de ses billevesées dont je me suis gorgée à l’âge où
d’autres se rassasient de romans […] Chaque année nous relirons Plutarque
et une partie du bon Jean-Jacques. Nous feuilletterons Montaigne dans les
accès de ce que les Anglais nomment humour : sur ce fond nourrissant nous
jetterons l’assaisonnement de toutes les folies poétiques et romanesques de
tous les âges, de toutes les fleurs de l’esprit en tout genre20. » Elle
redécouvre les Saisons de Thomson et n’en finit pas de relire la Nouvelle
Héloïse. Quelle immense satisfaction lui procure cette relecture ! Jamais le
roman de Rousseau ne lui a paru plus vrai. Jusqu’alors elle sentait et
raisonnait comme Julie, elle aspirait à vivre comme elle. Désormais elle est
Julie et elle éprouve chaque jour le bonheur d’incarner avec Roland ce
couple idéal qui gouverne paternellement une petite communauté agricole
où règnent la concorde et la vertu. Dans une lettre de novembre 1787, elle
résume pour un ami suisse les principes qui régissent leur union : « Unis,
sinon par un âge semblable, du moins par les mêmes goûts et les mêmes
principes, nous ne nous apercevons que des différences qui peuvent nous
rendre plus chers l’un à l’autre ; je n’aurai pas voulu d’un chef qui ne fût
meilleur et plus éclairé que moi, il s’est bien trouvé d’une compagne qu’il
était capable de diriger et de rendre heureuse. Nous nous sommes choisis
librement, nous vivons dans l’intimité de la confiance ; laborieux et
partagés entre les travaux du cabinet et les soins des affaires extérieures, je
l’aide dans ses occupations, il me guide dans les miennes21. » Plus tard, les
féministes reprocheront à Mme Roland cet éloge conformiste du bonheur
conjugal. Mais il faut se garder des jugements anachroniques. Elle est trop
de son temps pour ne pas reconnaître en tout mari celui qui dirige la vie du
ménage. Son pragmatisme et son instinct lui interdisent de sacrifier son
bonheur domestique à des velléités d’émancipation rejetées par le milieu
dans lequel elle évolue. Mais elle y met plusieurs conditions sur lesquelles
elle ne transige jamais : la communauté de pensée, le respect mutuel et la
liberté du consentement.
Il y a pourtant une ombre au tableau : Eudora – faut-il s’en étonner ? –
regimbe à se couler dans le moule rousseauiste. Sa mère déplore de ne pas
reconnaître en elle les dispositions qui étaient les siennes. C’est une enfant
affectueuse et câline, mais dissipée et rebelle que la lecture et l’étude du
clavecin font bâiller. Pour tenter de la discipliner, Marie – curieusement
oublieuse des leçons de Rousseau – a commencé par lui imposer, dès l’âge
de cinq ans, un emploi du temps rigoureux et austère : « J’ai réglé les
heures et je crois cette méthode excellente. Nous nous levons ensemble à
six heures ; toilette, lecture du catéchisme et travail d’aiguille, le tout de
compagnie jusqu’à huit heures ; alors déjeuner commun, grande joie et
récréation jusqu’à neuf heures et demie. On remonte, j’écris et l’enfant coud
ou tricote jusqu’à onze heures et demie. Récréation pour elle, mais dans
l’appartement jusqu’à midi. A midi, lecture de son choix et leçon de
musique. Dîner à une heure, récréation jusqu’à trois ; remonter, travailler et
lire jusqu’à cinq ; lecture courte ; goûter à cinq et jouer jusqu’à six au plus,
si l’on va dehors ; autrement on rentre, courte leçon de musique ; souper et
coucher entre sept et huit heures. Je soupe après huit et me couche une
heure après22. » Un an plus tard, il faut se rendre à l’évidence : le régime
imposé à Eudora ne l’a rendu ni plus studieuse, ni plus docile. Alors
Mme Roland s’avise de relire dans la Nouvelle Héloïse « le plan de Julie »
pour l’éducation de ses enfants. « Je trouvais que nous nous en étions trop
écartés », écrit-elle à son mari avant de lui résumer, comme s’il s’agissait
d’un essai pédagogique, les enseignements qu’elle en a tirés. A la lecture de
cette lettre, on mesure les effets de sa fascination pour Rousseau et de sa
familiarité avec les personnages du roman. Elle parle d’eux comme s’il
s’agissait d’êtres réels : « Les enfants de Julie étaient heureux et paisibles
sous ses yeux mais ils n’étaient assujettis à rien et tenus à cela seul de
laisser aux autres la liberté dont elle les faisait jouir. » Et d’en conclure que,
si Eudora n’est pas aussi sage que les enfants de Julie, la faute en revient à
ses parents qui, trop souvent, ont cherché à « la dompter par la force ou par
la crainte23 ». Malheureusement, la mise en application des résolutions
libérales n’aura pas les effets escomptés et, quand Eudora approchera de ses
huit ans, Mme Roland s’en plaindra amèrement dans une lettre à un ami :
« Voilà mon tourment de tous les jours. L’éducation, cette tâche si chère
pour une mère à l’égard d’un enfant qu’elle aime, semble être la plus rude
des épreuves qui m’ait été réservée24. » Déçue par son enfant, Marie n’en
est pas moins une mère très attentive. Elle tremble à chacune de ses
maladies et s’attache à la soigner elle-même tant elle redoute
l’incompétence des médecins du pays.

Dans ses lettres des années 1784 à 1788, on trouve peu de marques
d’intérêt de Mme Roland pour la situation politique et sociale de la France.
Certes, sa compassion pour la misère du peuple s’exprime à plusieurs
reprises, mais il s’agit surtout de celle qui lui est proche, qu’elle côtoie tous
les jours et qu’elle peut tenter de soulager : « On s’étonne et s’attendrit
quelquefois aux descriptions de la vie dure et sauvage de tant de peuples
éloignés, sans réfléchir que nos paysans, pour la plupart, sont misérables,
cent fois plus que les Caraïbes, les Groenlandais ou les Hottentots. » La
mort d’une femme de soixante ans « qu’on aurait pu tirer d’affaire si elle
eût été prise à temps » l’a particulièrement frappée : « Ces gens-là souffrent
des mois entiers sans discontinuer leur travail ; ils s’alitent sans rien dire…
ne songeant point au médecin ou, craignant la dépense de le faire venir,
appellent le curé à l’agonie et trépassent en remerciant Dieu de les
délivrer25. » En visitant les indigents et les malades de Theizé dont elle
s’efforce d’adoucir les souffrances, Marie Roland satisfait son besoin de
faire le bien autour d’elle. Le bonheur simple qu’elle éprouve au Clos n’a
pas entamé son altruisme, mais elle n’envisage pas d’autre voie que la
pratique de la bienfaisance.
Il est frappant de constater que les troubles sociaux, sévèrement
réprimés, qui agitent Lyon au début du mois d’août 1786 ne lui inspirent
qu’un compte rendu aussi froid que laconique : « Mon ami [Roland] est à
Lyon, écrit-elle à Bosc ; il y a une révolte dans cette ville, des ouvriers
contre les marchands, dont ils voulaient obtenir une augmentation de façon.
Les pierres d’une part, les sabres et fusils de la garde ont été leur train ; il y
a eu vingt blessés et environ quatre personnes de tuées. La première rumeur
eut lieu contre l’archevêque qui voulut faire exercer un ancien droit sur les
marchands de vin, ceux-ci fermèrent leurs cabarets, les ouvriers réduits à
aller boire dans les faubourgs s’y sont attroupés ; de là les
mécontentements, les projets séditieux et les démarches en conséquence.
Cinq comtes de Saint-Jean [il s’agit de chanoines de la cathédrale Saint-
Jean, comtes de Lyon, qui jouissent de prérogatives juridictionnelles] ont
fait les négociateurs, ont apaisé les esprits et ramené en ville une troupe
considérable, réfugiée aux Bretaux [sic] où elle méditait quelque entreprise.
La ville a été remplie de gens en armes et la paix universellement
troublée26. » C’est tout. Or il s’agit d’un événement considérable, « une des
premières émeutes significatives du prolétariat français », écrit Claude
Manceron27. Cette rébellion est un épisode violent de l’âpre lutte qui, tout
au long du XVIIIe siècle, oppose les marchands de tissus lyonnais aux
maîtres ouvriers et à leurs commis, les tisserands*2. Ces derniers, auxquels
se sont joints les chapeliers, ont cessé le travail et se sont attroupés pour
réclamer un relèvement du prix des façons car les tarifs imposés par les
marchands sont incompatibles avec la hausse du coût de la vie. Ils ont
obtenu le renfort des compagnons et des ouvriers maçons dont les salaires
sont payés avec trois mois de retard. La fermeture des cabarets, dont les
tenanciers protestent contre une pression fiscale excessive, a contribué à
l’échauffement des esprits. Très vite, il est apparu que les émeutiers
pourraient se rendre maîtres de la ville. La rébellion est promptement
réprimée. On relève des morts et des blessés. Trois meneurs sont arrêtés,
jugés sommairement, condamnés à mort et pendus le 17 août. La cause
profonde de cette révolte tragique réside dans les difficultés croissantes de
l’industrie et du commerce des tissus qui constituent alors les principales
activités de la ville. Elles souffrent de la concurrence étrangère, du
renchérissement des matières premières et d’un ralentissement de la
consommation des taffetas, velours et soies, au profit d’autres étoffes et
matériaux. La situation ne va pas cesser de s’aggraver et, en 1788, on
recensera à Lyon 5 442 métiers à tisser inactifs sur 14 777 et 20 000
chômeurs sur 58 000 ouvriers28.
A quoi faut-il attribuer le regard distant et presque indifférent posé par
Mme Roland sur cet événement ? Comment interpréter cette froideur
apparente de la part de celle qui a si souvent déploré l’incapacité du peuple
à prendre son destin en main ? Pourquoi n’épouse-t-elle pas la cause des
ouvriers et des tisserands, la femme de ce Roland qui, en poste à Amiens,
s’acharnait à les défendre contre l’égoïsme des puissants marchands ? « Elle
est bourgeoise, répond Claude Manceron, fille d’un artisan parisien, femme
d’un fonctionnaire important […] Elle s’est comme engourdie dans le
mariage et la province […] On dirait qu’elle a renoncé à ce que le monde
change29. » L’explication contient probablement une part de vérité, mais elle
est trop réductrice. D’abord, elle n’a certainement pas renoncé à voir
changer le monde. Mais il est vrai que sa conception de la révolution est
bourgeoise en ce sens qu’elle n’envisage qu’une redistribution du pouvoir
fondée sur un refus des discriminations par la naissance et la revendication
de libertés politiques et économiques. Elle ne conçoit d’autres révoltes que
celles qui sont dirigées contre les hiérarchies et les privilèges
consubstantiels à l’Etat monarchique. L’idée d’un soulèvement des
« producteurs » – ouvriers et petits artisans – contre les marchands ne lui est
pas familière. Pour elle, la condition misérable du peuple doit le conduire à
s’en prendre aux aristocrates et aux grands propriétaires qui accaparent les
richesses du royaume. Cette vision des choses est celle de tous ses
contemporains imprégnés des idées nouvelles. D’ailleurs, les émeutes
populaires, presque toujours, sont dirigées contre les représentants du
pouvoir royal et quelques grands seigneurs. Dès lors, les événements
atypiques de Lyon, qui préfigurent les grèves et les revendications salariales
du XIXe siècle, n’ont pu avoir, chez Mme Roland, la même résonance que la
révolution américaine et celle de Genève.
Demeura-t-elle pour autant indifférente ? C’est peu probable. Roland,
en raison de ses fonctions, était concerné au premier chef par ce conflit.
Cette circonstance, sans doute, explique la réserve avec laquelle sa femme
s’exprime sur le sujet. Or on sait que Roland, quoique économiste libéral,
fustigeait l’attitude des marchands lyonnais qui entendaient imposer aux
maîtres ouvriers le libre jeu de l’offre et de la demande. En vérité, il
méprisait plus que jamais le mercantilisme et il admettait, au nom de la
protection des fabriques et de la lutte contre le chômage, une certaine dose
d’interventionnisme et de protectionnisme30. Il reste que ni Roland ni sa
femme, pas plus qu’aucun de leurs contemporains, n’ont vu dans la révolte
des ouvriers lyonnais d’août 1786 un signe avant-coureur de la Révolution.

Au cours de l’été 1787, les Roland firent, avec Eudora, un voyage de


cinq semaines en Suisse. Leur périple les conduisit successivement à
Genève, Lausanne, Berne, Lucerne, Zurich et Bâle. « Le voyage en Suisse
est à la mode », a écrit Mme Roland dans le récit qu’elle a rédigé dès son
retour au Clos. Le succès de la Nouvelle Héloïse y avait beaucoup
contribué. Au bord du lac Léman, en pèlerinage sur les lieux célébrés par
Rousseau, face au panorama grandiose qu’offrent les montagnes, Marie
Roland a éprouvé les émotions puissantes, les correspondances entre la
nature et les sentiments qui caractérisent la littérature préromantique. Gita
May note qu’elle est un des premiers auteurs à employer le mot romantique
pour évoquer un paysage qui transporte l’âme et touche la sensibilité : « On
n’oublie pas, mais on ne saurait décrire, ce lieu spirituel et romantique, où
l’âme s’élève à l’unisson de la nature, où les grandes scènes ravissent
l’imagination, ramènent aux sentiments profonds, à la méditation d’objets
sublimes, à l’enthousiasme qui rend meilleur et plus heureux31. »
Indépendamment de cette ferveur naïve, son récit montre qu’elle s’est
également passionnée pour les mœurs et les institutions politiques de la
Confédération helvétique.
A Lyon, les Roland s’étaient liés d’amitié avec M. et Mme Delandine
auxquels elle communiqua le texte de son voyage en Suisse. Delandine,
alors directeur de l’académie de Lyon*3, fut séduit par le récit et décida de le
publier dans une petite revue qu’il dirigeait, Le Conservateur. L’ayant
appris avant la publication, Marie Roland exigea la suppression de son nom
et de tout indice permettant de la reconnaître. Elle ne redoutait rien tant que
de passer pour une femme savante. Elle ne doutait pas de son talent, mais
considérait, à l’instar de ses auteurs favoris, qu’une femme n’était pas faite
pour briller sur la scène du monde. Au contraire de Mme de Staël, elle
n’osait critiquer Rousseau sur ce point. « Dieu me garde, écrivait-elle à
Delandine, de ressembler jamais à une femme auteur ! La peur que j’aurais
qu’on se moquât de moi comme je vois faire des autres me donnerait une
contrainte grimaçante qui me rendrait insupportable à moi-même autant
qu’à autrui32. » Comme toujours, elle se pliait au conformisme de son temps
et de son milieu.

*1. Aujourd’hui, au no 793 de la rue Nationale.

*2. Les maîtres ouvriers sont des ouvriers à domicile qui sont propriétaires de leur métier à tisser mais non de la matière
première qu’ils transforment pour les marchands.

*3. Il sera député aux Etats généraux puis à la Constituante.


7
« Le bien à faire, qui ne s’exécutera jamais »

A Villefranche et au Clos, comme à Amiens, Mme Roland se tient


informée, grâce aux journaux et à Bosc, des événements politiques qui
agitent Versailles et Paris. Mais elle les considère avec froideur et
indifférence. Depuis l’échec de Turgot, elle a perdu toutes ses illusions sur
l’aptitude de la vieille monarchie à réaliser des réformes utiles. Elle ne croit
pas plus à une révolution prochaine et demeure persuadée que le peuple,
avili par des siècles de soumission, n’est pas capable de prendre en main
son destin. Quand, au cours de l’année 1788, s’accélèrent et se nouent les
événements qui vont rendre inéluctable la Révolution, elle tressaille à peine,
persuadée qu’il s’agit d’une nouvelle représentation de la vaine querelle qui
oppose, depuis des décennies, le pouvoir royal et les parlements. Il est vrai
que depuis l’avènement de Louis XVI, le gouvernement intérieur du
royaume offre le spectacle d’un perpétuel recommencement. Les ministres
se succèdent à la tête de l’administration des Finances. Chacun d’eux est
bientôt convaincu que la survie de l’Etat et la prospérité du pays rendent
nécessaires de profondes modifications des structures administratives et du
système fiscal. Chacun parvient aisément à persuader le roi de l’utilité et de
l’urgence des réformes. Il suffit d’en appeler à son bon sens et à son désir
sincère de faire le bonheur de ses sujets. Avec une autorité prometteuse, le
monarque soumet alors aux parlements l’enregistrement des ordonnances et
des édits préparés par le ministre. Chaque fois, les parlementaires, crispés
sur leurs privilèges, s’y opposent. Louis XVI pourrait passer outre et
imposer l’enregistrement par la procédure dite du « lit de justice ». Mais,
toujours, il finit par céder aux « remontrances » des magistrats et aux
pressions de son entourage. Le ministre doit partir. Un autre lui succède et
les mêmes événements se reproduisent à l’identique.
C’est ainsi que, depuis Turgot, toutes les tentatives de réforme de l’Etat
ont échoué. L’économiste libéral, ami des « philosophes », a dû se retirer en
1776. Il avait voulu remplacer la corvée – usage féodal qui arrachait le
paysan aux travaux agricoles pour participer à la construction et à
l’entretien des routes – par un impôt foncier proportionnel aux richesses
dont la noblesse et le clergé ne seraient pas exemptés. Au nom de la liberté
du travail, il avait souhaité briser les corporations professionnelles en
supprimant jurandes et maîtrises. A ses côtés, Malesherbes, secrétaire
d’Etat à la Maison du roi, avait entrepris de réduire les pensions et les
gratifications abusives. Il avait aussi envisagé de libéraliser la justice et de
donner un état civil aux protestants. Le parlement, la Cour, la reine, le vieux
Maurepas, le clergé, une partie de la bourgeoisie commerçante et les agents
d’affaires, tous les tenants des anciens privilèges s’étaient ligués contre
Turgot et son ami Malesherbes. Dans une longue lettre, « pathétique et
prophétique1 », Turgot avait tenté de peser sur la conscience du roi dont il
sentait vaciller la détermination : « N’oubliez pas, Sire, que c’est la
faiblesse qui a mis la tête de Charles Ier sur le billot […] Je ne puis assez
répéter à Votre Majesté ce que je prévois et que tout le monde prévoit d’un
enchaînement de faiblesse et de malheur, si, une fois, les plans commencés
sont abandonnés et si le ministre qui les a mis en avant succombe à l’effort
des résistances qui s’unissent contre lui2. » Il avait plaidé en vain. Sa
disgrâce était consommée et sa démission acceptée le 12 mai 1776.
Après un intermède de quelques mois, le roi avait fait appel à Jacques
Necker. Un banquier dirigiste, dont l’Eloge de Colbert avait été couronné
par l’Académie française en 1772, succédait à l’économiste libéral.
Genevois et protestant, il n’avait pas accès aux Conseils, ce qui lui
interdisait de s’opposer à la coûteuse guerre d’Amérique. Directeur du
Trésor puis directeur général des Finances, il jouissait de la faveur de
l’opinion et excellait dans l’art de soigner sa popularité. Il avait fait fortune
dans la banque, ce qui augurait bien de sa capacité à redresser les finances
du royaume. Intègre, il avait refusé tout appointement. Ouvert aux idées
nouvelles, il formait avec sa femme et sa fille, la future Mme de Staël, une
famille unie qui célébrait Dieu, la vertu, la liberté et l’esprit, tout en
œuvrant à la gloire du grand homme. Mme Necker, femme de lettres, tenait
un salon littéraire et politique fréquenté par les philosophes et tous les
esprits éclairés du temps. Instruit par l’exemple de Turgot, Necker n’eut pas
d’autre choix que de recourir à l’emprunt. Sa popularité et celle de la guerre
– lointaine et sympathique – qu’il s’agissait de financer suffirent à en
assurer le succès. En l’espace de cinq ans, cinq cent trente millions de livres
ont afflué dans les caisses du Trésor. Cela tenait du miracle mais
compromettait gravement l’avenir de l’Etat. Conscient de la nécessité de ne
pas s’en tenir à de tels expédients, mais trop prudent pour envisager une
réforme fiscale d’envergure, Necker décida de moderniser l’Etat par petites
touches successives, avec le double souci de réduire les dépenses et
d’améliorer le sort des plus défavorisés. C’est ainsi qu’il prit des mesures
pour réformer la Maison du roi et l’administration des Finances. Il entreprit
de réformer les hôpitaux et le régime pénitentiaire. Il projetait également de
supprimer la question, préparatoire et préalable. C’était déjà trop et il se
faisait des ennemis. Des libelles injurieux commençaient à circuler. Son sort
fut scellé quand le parlement de Paris eut connaissance du mémoire
confidentiel dans lequel il préconisait la généralisation des assemblées
provinciales auxquelles seraient attribués des pouvoirs économiques et les
prérogatives des parlements en matière fiscale. Ce fut un tollé. Le roi ne
voulut pas résister aux adjurations des parlementaires et des ministres
jaloux qui désignaient Necker comme un dangereux révolutionnaire.
Comme Turgot, et dans des circonstances identiques, Necker n’avait plus
qu’à remettre sa démission. C’est ce qu’il fit le 19 mai 1781. Mais –
différence avec son illustre prédécesseur – sa popularité était considérable.
Avant de quitter le pouvoir, pressentant sa disgrâce, il avait opportunément
publié un Compte rendu au roi pour l’année 1781, dans lequel, faisant son
propre éloge, il révélait au public le mécanisme des finances du royaume et
décrivait ses efforts pour réduire les dépenses excessives. L’immense succès
de sa brochure faisait de lui un ministre regretté du peuple et du monde des
Lumières.
Suivit une parenthèse de deux années au cours desquelles le terne Joly
de Fleury puis l’honnête Lefèvre d’Ormesson usèrent d’expédients funestes.
L’Etat était au bord de la banqueroute à la fin de l’année 1783. C’est alors
que les milieux financiers et quelques courtisans poussèrent au contrôle
général des Finances l’aimable et souriant Charles-Alexandre de Calonne,
intendant du roi à Lille. Homme léger et spirituel, séducteur aimé des
femmes, brillant et habile, il sut très vite s’attirer les sympathies et la
confiance en faisant partager son optimisme. Soucieux de n’être pas l’objet
des cabales de la Cour, il multiplia les largesses en faveur des frères du roi
et des grands seigneurs. Mais derrière cette complaisance tactique, il y avait
chez Calonne la conviction qu’avec la paix revenue, les dépenses de l’Etat
allaient favoriser la relance de l’économie. Ainsi encourageait-il l’industrie
et le commerce par des aides et des subventions. Dans le climat d’euphorie
qu’il avait suscité, il signa avec l’Angleterre un traité de commerce aux
effets désastreux pour les industries textiles. Ce fut, on l’a vu, une des
causes de la révolte des maîtres ouvriers lyonnais évoquée par
Mme Roland. En réalité, la politique du contrôleur général des Finances,
loin d’enrayer le mécanisme de la faillite, aggravait le déficit du Trésor.
Passé les années d’illusions, Calonne, à son tour, comprit la nécessité de
réformes profondes.
Durant l’été 1786, il soumit au roi son Précis d’un plan d’amélioration
des finances où se retrouvaient la plupart des idées émises avant lui par
Turgot et par Necker : impôt foncier proportionnel sans exemption,
abolition de la corvée, allègement de la taille, suppression des douanes
intérieures et mise en place d’assemblées de propriétaires élues au suffrage
censitaire. Jamais plan de réforme aussi vaste et audacieux n’avait été
proposé au roi. Sachant qu’il se heurterait à l’opposition des parlements,
Calonne proposa à Louis XVI de renouer avec une procédure jadis utilisée
avec succès par Henri IV et Louis XIII : la convocation d’une assemblée
des notables, composée des principaux personnages du royaume choisis par
le roi et, de ce fait, présumés relativement dociles. Le monarque fut séduit
par cette idée qui conciliait son désir sincère de réformes avec son
attachement viscéral aux traditions séculaires de la monarchie. Devant les
cent quarante-quatre notables, majoritairement membres de la noblesse et
du clergé, réunis le 17 février 1787, Calonne fit l’aveu d’un déficit de cent
treize millions en tentant d’en rejeter la responsabilité sur Necker et
prononça un discours révolutionnaire, stigmatisant « les abus dont
l’existence pèse sur la classe productive et laborieuse ». Il avait eu tort de
compter sur la complaisance des notables. Par la hardiesse de ses
propositions, par son ton provocateur, par ses attaques contre son
prédécesseur, il s’est aliéné tout à la fois les privilégiés et l’opinion
réformatrice qui regrettait Necker. Il déclencha la colère des notables,
aussitôt relayée par la reine et la plus grande partie de l’opinion. Une fois de
plus, le roi céda et Calonne fut congédié le 8 avril 1787.
C’était l’heure, pour Marie-Antoinette d’imposer son candidat,
Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse. Prélat libéral aux mœurs
dissolues, intelligent et ambitieux, il avait, au sein de l’assemblée des
notables, pris la tête de l’opposition du clergé aux réformes de Calonne.
Mais Brienne, à son tour, constate la nécessité de réformes fiscales. Pour
redresser les finances de l’Etat, il n’a pas d’autre solution que de reprendre
à son compte les projets de Calonne qui touchent aux privilèges du clergé et
de la noblesse. Le refus de l’assemblée des notables entraîne le renvoi de
celle-ci et le recours à la procédure ordinaire : l’enregistrement par les
parlements. Le scénario habituel va se reproduire tout au long de l’été
1787 : refus du parlement de Paris, lit de justice, révolte des parlementaires,
exil du parlement, solidarité des parlements de province. Mais cette fois,
plus que jamais auparavant, la résistance des parlements reçoit l’appui de
manifestations populaires. Ainsi les parlementaires qui ne font rien d’autre
que défendre leurs privilèges apparaissent-ils comme les champions de la
liberté et de la rébellion contre la monarchie absolue. Brienne et le roi sont
contraints de céder. Mais la question financière n’est pas résolue. Ils
décident d’imposer au parlement de Paris l’enregistrement d’un emprunt de
quatre cent vingt millions sans même le faire approuver par un vote au
cours de la séance du 19 novembre. Au duc d’Orléans qui se lève pour
déclarer cet acte illégal, Louis XVI répond : « C’est légal parce que je le
veux. » Le lendemain, le duc est exilé à Villers-Cotterêts. La guérilla
parlementaire reprend dès le début de l’année 1788 et Lamoignon, garde
des Sceaux, convainc Louis XVI de prendre une série d’ordonnances qui
décapitent les parlements puisqu’il s’agit, notamment, de confier
l’enregistrement à une cour plénière nommée par le roi. C’est un véritable
« coup d’Etat ». Le parlement riposte par une délibération du 3 mai qui
proclame la « loi fondamentale du royaume » : le vote des impôts par les
Etats généraux, le contrôle des lois par les parlements et l’abolition des
lettres de cachet. Cette fois, le roi ne cède pas. Il casse la délibération, fait
arrêter les meneurs, Duval d’Eprémesnil et Goislard de Montsabert, impose
l’enregistrement des ordonnances Lamoignon et déclare le parlement de
Paris « en vacance ». Tous ces événements se sont déroulés dans une
atmosphère de fièvre et d’ébullition populaire. En se dressant contre le
pouvoir royal, les magistrats parisiens ont mobilisé tous ceux qui
s’opposent à l’absolutisme. Les villes et les parlements de province, déjà,
prennent le relais de la révolte du parlement de Paris.
Lors de la réunion de l’assemblée des notables, une revendication a été
lancée : convocation des Etats généraux. Pour s’opposer à l’enregistrement
des réformes fiscales, les notables veulent faire revivre une assemblée
jamais réunie depuis 1614 et constituée des représentants élus des trois
ordres – noblesse, clergé, tiers-état – appelés à délibérer séparément. L’idée
a été reprise par le parlement de Paris pour justifier son refus d’enregistrer
les nouveaux impôts. La représentation par ordre assure une majorité aux
deux ordres privilégiés. « Ainsi, écrit François Furet, les Etats généraux
naissent du grand projet nobiliaire de ressaisir le contrôle de l’Etat3. » Mais,
dans le mouvement des idées du siècle, exhumer cette vieille institution
coutumière, c’est laisser voir la possibilité d’un système représentatif de la
nation. Ainsi va se réaliser, derrière les privilégiés, l’union de tous les
opposants à l’absolutisme royal autour de ce mot d’ordre qui enflamme
l’opinion : convocation des Etats généraux.
Partout, dans le royaume, la population manifeste son soutien aux
parlements. Dans plusieurs villes se produisent des émeutes. A Rennes, le
10 mai, l’intendant du roi et le commandant militaire sont lapidés. A Pau, le
19 juin, la foule fait prisonnier l’intendant, rouvre le palais de justice et
réinstalle le parlement. Dijon, Toulouse et Grenoble connaissent également
des journées de violences. C’est en Dauphiné que se produisent les
événements les plus lourds de conséquences. Le duc de Clermont-Tonnerre
qui commande la province a signifié des lettres d’exil aux parlementaires
qui avaient voulu se réunir pour protester contre les ordonnances
Lamoignon. Le 7 juin, jour fixé pour leur départ, la ville se soulève à
l’appel du tocsin. C’est jour de marché et les paysans descendus des
montagnes se joignent aux émeutiers. Les soldats du roi sont lapidés et
Clermont-Tonnerre capitule en promettant le rétablissement du parlement.
Mais l’effervescence ne cesse pas et, à l’instigation du juge royal Mounier
et de l’avocat Barnave, les représentants des trois ordres se réunissent, le
21 juillet, au château de Vizille, chez le riche négociant libéral Claude
Périer. Les représentants du tiers-état sont largement majoritaires.
L’assemblée se tient, selon le procès-verbal, « sans observation de rang ni
de préséance entre les personnes de chaque ordre ». Elle décrète le
rétablissement des états du Dauphiné mais ne se borne pas à satisfaire cette
revendication nobiliaire. Elle réclame le doublement de la représentation du
tiers-état, affirme sa volonté de ne pas abandonner « les droits de la nation »
et annonce que « les trois ordres de la province n’octroieront les impôts que
lorsque leurs représentants en auront délibéré dans les Etats généraux du
royaume ». Il ne s’agit donc plus de la défense des particularismes et des
anciens privilèges. A Vizille s’expriment la revendication égalitaire et
l’ébauche d’une volonté nationale. Le retentissement de cette initiative est
considérable. Le mouvement paraît si puissant que le roi doit, une fois
encore, céder. En août, il annonce la convocation des Etats généraux pour le
1er mai 1789. Le 24 août, il renvoie Brienne dont l’échec est patent : les
paiements de l’Etat sont suspendus depuis huit jours. Pour écarter le spectre
de la banqueroute, le roi rappelle Jacques Necker qui fait figure d’homme
providentiel.
Ces mesures – la convocation des Etats généraux et la nomination de
Necker – sont annoncées au moment où le pays commence à subir les effets
dévastateurs d’une crise économique majeure provoquée par une suite
d’intempéries néfastes aux récoltes. Cette crise va s’aggraver au cours du
rigoureux hiver 1788-1789. Les manifestations violentes vont se multiplier
un peu partout, ce qui n’est pas nouveau. Mais, cette fois, les émeutes
populaires coïncident avec l’agitation politique et donnent sa force et son
élan à la revendication égalitaire. Ainsi, c’est au cours de l’été 1788 que
tout bascule. Le tiers-état prend peu à peu conscience de sa puissance. « Du
combat contre l’absolutisme qui est déjà victorieux, il passe à la lutte contre
les privilèges4. » L’Histoire qui se répétait va soudain s’accélérer. En
quelques mois, le vieil édifice de la société à ordres va s’écrouler.

Au cours de cette année 1788, à maints égards décisive, Marie Roland a


vaguement frémi quand, en mai, les parlements ont refusé d’entériner les
ordonnances qui les dépossèdent du droit d’enregistrement au profit d’une
cour plénière. Mais elle ne se fait guère d’illusions car elle ne voit, dans
tout cela, rien qui satisfasse la revendication d’égalité. « Il n’y a que nous
autres plébéiens à qui l’on mettra la main dans la poche sans qu’il y ait
personne pour dire gare », écrit-elle à Bosc en juin. Et elle ajoute qu’elle ne
trouve « pas bonne cette histoire d’enregistrement et cette formation d’une
cour plénière vendue au roi5 ». En outre, elle ne participe nullement à
l’enthousiasme général qui accueille la nomination de Necker. On sait que
les Roland ne portent pas dans leur cœur le Genevois qui s’est opposé à
Turgot et qui a renvoyé Trudaine. « Nous autres qui, malgré son caractère,
le croyons passablement charlatan, nous doutons fort de sa bonté6 », a-t-elle
encore écrit à Bosc. D’ailleurs, elle dit « le Necker » comme pour mieux
marquer le peu d’estime qu’elle lui porte. Du fond de sa campagne
beaujolaise, Mme Roland ne perçoit pas encore la force du courant qui
grossit et que le nouveau ministre d’Etat, pas plus qu’aucun autre
désormais, ne pourra canaliser.
La grande question qui agite alors tous les esprits est celle des
modalités de la consultation annoncée des Etats généraux.
Traditionnellement, chacun des trois ordres réunit un nombre égal de
représentants et vote séparément, ce qui assure une majorité automatique
aux deux ordres privilégiés. Mais le tiers-état, conforté par l’exemple de
Vizille, réclame le doublement de sa représentation et le vote « par tête »
après la réunion des trois ordres en une seule assemblée. L’enjeu est
considérable puisque, grâce à quelques ralliements de membres de la
noblesse et du clergé, le tiers-état pourra dominer l’assemblée. Autour de
cette double revendication et du mouvement d’opinion qui l’accompagne se
constitue, de manière informelle, ce qu’on appelle le « parti national » ou le
« parti patriote ». On y trouve des journalistes d’origine modeste comme
Brissot, des fils de bourgeois aisés comme l’avocat Barnave, des
aristocrates et des ecclésiastiques acquis aux idées démocratiques comme
La Fayette, le vicomte de Noailles, le duc de La Rochefoucauld, le vicomte
de Mirabeau, l’évêque Talleyrand ou l’abbé Sieyès. Au sein des sociétés de
pensée, dans les clubs ou les loges maçonniques retentissent des discours
dénonçant les privilèges. Des milliers de brochures sont diffusées qui
alimentent des débats enflammés. Dans le même temps, la hausse du prix
du pain provoque des émeutes sévèrement réprimées à Paris, en septembre.
Tout ce bruit ne parvient probablement que très assourdi au Clos de La
Platière. A Bosc qui, plongé dans l’effervescence du monde parisien des
« patriotes », tente de lui faire partager son optimisme sur les changements
qui s’annoncent, Marie répond, désabusée : « Vous politiquez à perte de vue
et vous épuisez en dissertations sur le bien à faire, qui ne s’exécutera
jamais7. » D’ailleurs, les événements semblent lui donner raison. Les
parlementaires, qui, dans leur majorité, n’ont réclamé les Etats généraux
que pour mieux défendre les privilèges de la noblesse et du clergé,
n’entendent pas renoncer. Rétabli dans ses droits par Necker, le parlement
de Paris demande, le 25 septembre 1788, que les Etats généraux soient bien
convoqués « suivant la forme observée en 1614 ». Aussitôt qu’elle
l’apprend, Marie constate amèrement : « Nous en sommes donc à savoir
seulement s’il faudra végéter tristement sous la verge d’un seul despote, ou
gémir sous le joug de fer de plusieurs despotes réunis. » A tout prendre, elle
préfère la première branche de l’alternative car, pense-t-elle, « dans une
aristocratie, la condition du peuple y est quelquefois plus dure et elle le
serait parmi nous, où les privilégiés sont tout et où la plus nombreuse classe
est presque comptée comme zéro8 ». Elle écrit cela le 8 octobre 1788. Dans
la brochure qui le rendra célèbre en janvier 1789, l’abbé Sieyès exprime la
même idée en quelques formules lapidaires : « Qu’est-ce que le tiers-état ?
– TOUT. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? – RIEN. »
Ainsi, en cet automne 1788, Mme Roland, comme Sieyès et tous ceux qui
ne supportent plus l’humiliation des distinctions fondées sur la naissance,
récuse tout compromis avec l’aristocratie. La lutte des parlements contre
l’absolutisme n’est pas la leur. Il s’agit bien désormais du combat pour
l’égalité contre les privilèges et la société à ordres.
Il revenait à Necker d’arbitrer entre les réticences des ordres privilégiés
et les ambitions du tiers-état. L’ampleur et la force du mouvement d’opinion
en faveur de ce dernier étaient telles que, le 27 décembre 1788, le ministre
d’Etat annonça, avec l’accord du roi et de Marie-Antoinette, le doublement
de la représentation du Tiers aux Etats généraux convoqués pour la fin du
mois d’avril 1789. Mais le principe de la délibération par ordre était
maintenu, ce qui excluait, en théorie, la domination du tiers-état. On n’a pas
trace de ce que fut la réaction de Mme Roland. Il est probable qu’elle ne se
départit pas encore de son scepticisme.
8
« La Révolution survint et nous enflamma »

Au cours des premiers mois de 1789, les Roland sont à Lyon, dans leur
petit appartement. Ils ont mis Eudora en pension chez le pasteur Frossard.
Celui-ci et sa femme élèvent deux petits enfants dans les principes chers à
Mme Roland. Sociétaire de la société d’agriculture de Lyon pour la
correspondance étrangère, Frossard, qui a séjourné en Angleterre en 1784,
partage avec les Roland la passion des causes généreuses. Il vient de publier
un ouvrage dénonçant la traite des Noirs de Guinée. Il est l’ami d’un autre
ministre de l’Eglise réformée, Rabaut Saint-Etienne, bientôt député de
Nîmes aux Etats généraux, qui s’est fait connaître par son action décisive en
faveur de l’édit de tolérance grâce auquel, en 1787, les protestants ont
recouvré un état civil. Marie Roland rend visite à sa fille plusieurs fois par
semaine. Elle consacre la plus grande partie de son temps à rédiger, avec
son mari, le nouveau volume du Dictionnaire des manufactures qui doit être
publié avant la fin de l’année. Jusqu’en juillet, on ne la voit guère, dans sa
correspondance, se passionner pour la politique. Il est vrai que nombre de
ses lettres à Bosc et à Lanthenas ont disparu. En outre, Roland tombe
gravement malade au début du mois de juin. Atteint d’une fièvre putride, il
demeure trois semaines entre la vie et la mort. Sa femme qui le veille jour et
nuit le croit perdu. Elle n’a plus le temps d’écrire. Le 9 juin, en proie au
plus grand désespoir, elle trace, à la hâte, quelques mots destinés à Bosc :
« Je savoure [sic] à grands traits la perte de ce que j’ai de plus cher au
monde ; et, le sourire aux lèvres, la mort dans mon cœur, je donne tous les
jours des espérances que je n’ai plus1. » Fin juin, il est sauvé, mais il restera
couché jusqu’en octobre et sa convalescence ne s’achèvera qu’à la fin de
l’année. D’autres malheurs privés frappent Mme Roland en cette année
1789. Son père est mort en janvier. Perclus de dettes, il a survécu jusque-là
grâce à la pension que lui versaient sa fille et son gendre. Son cher oncle, le
chanoine Bimont, meurt en septembre et, deux mois plus tard, ce sera le
tour de dom Pierre Roland, le brave curé de Longpont. Au milieu de ses
malheurs domestiques, Marie Roland trouve une consolation dans sa
réconciliation avec Mme de Gomiécourt. Sophie Cannet est veuve depuis
décembre 1788. On l’a vu, Gomiécourt était à l’origine de la brouille entre
les deux amies. Marie Roland a fait les premiers pas. Elle a reçu en
août 1789 une réponse de Sophie qui lui a causé une grande joie. La lettre
de Sophie montre que les deux amies, en dépit du temps et de
l’éloignement, demeurent en totale communion de pensée au moment où se
produisent de grands changements politiques. « Je ne vois dans tout ce qui
se passe que la perte et la confusion des méchants et le triomphe des
honnêtes gens », écrit Sophie qui ajoute : « Je n’ai jamais tant souhaité que
de vivre dans ce moment-ci, mon cœur s’est épanoui au premier rayon de
liberté, je respire plus à mon aise, je crois voir les hommes devenir
meilleurs2… » La correspondance peut reprendre comme par le passé. Mais
cette fois il ne s’agira plus de disserter sur les républiques antiques en
regrettant la mollesse et la corruption des temps actuels. A un ami genevois,
Albert Gosse, Marie écrit fièrement : « J’espère que vous n’appellerez plus
mes braves concitoyens des badauds, et que leurs actes de vigueur vous
auront fait voir que nous commençons à nous rendre dignes de la liberté3. »
Désormais, en effet, la grande affaire des Roland – bientôt la seule
affaire – c’est la Révolution. Dans ses Mémoires, Mme Roland écrira : « La
Révolution survint et nous enflamma ; amis de l’humanité, adorateurs de la
liberté […] nous l’accueillîmes avec transport4. » Malgré les lacunes de la
correspondance de l’année 1789, les quelques lettres parvenues jusqu’à
nous ne laissent aucun doute à ce sujet. Bosc et Lanthenas, qui sont plongés
dans le bouillonnement des événements parisiens, s’efforcent de la tenir
informée. Mais, occupés à jouer un rôle, happés par l’action, ils n’ont guère
le temps de donner des détails à leurs amis.
Il faut dire que depuis le 5 mai, jour de la séance d’ouverture des Etats
généraux, les événements se succèdent avec une étonnante rapidité. Le roi,
éternel indécis, a commencé par ignorer la question de la réunion des trois
ordres. Le 10 juin, les députés du tiers-état ont appelé les représentants des
ordres privilégiés à se joindre à eux. Le 13 juin, ils se sont proclamés
Assemblée nationale. Le 19 juin, la majorité du clergé et quatre-vingts élus
de la noblesse se sont prononcés pour la réunion avec le Tiers. Le 20 juin,
dans la salle du Jeu de Paume, les députés du Tiers ont prêté serment de ne
pas se séparer avant d’avoir adopté la nouvelle Constitution du royaume.
Après avoir tenté de résister, Louis XVI a cédé, le 27 juin, en invitant son
« fidèle clergé et sa fidèle noblesse » à se réunir au tiers-état. Le 7 juillet,
l’Assemblée a nommé le Comité de Constitution. La Constituante était née.
Mais ceux qui, à la Cour, animent ce qu’on appelle le « complot
aristocratique » ont obtenu du roi une concentration de troupes autour de
Paris puis le renvoi de Necker. Pour les Parisiens, c’est une double
provocation qui annonce, tout à la fois, la contre-révolution et la
banqueroute. Le 14 juillet c’est l’émeute, la prise de la Bastille, les
premières fusillades (une centaine de victimes parmi les assiégeants) et les
premiers massacres spectaculaires (les têtes du gouverneur de Launay et du
prévôt des marchands promenées à bout de piques). Une nouvelle fois,
Louis XVI capitule. Le 15 juillet, il annonce à l’Assemblée le renvoi des
troupes. Le 16, il rappelle Necker. Le comte d’Artois, les princes de Condé
et quelques autres donnent le signal de la première vague d’émigration. Le
17 juillet, le roi est reçu par Bailly, le nouveau maire de Paris. Il accepte de
mettre à son chapeau la cocarde bleu et rouge aux couleurs de la Ville, et la
foule l’acclame. En quelques jours, Paris a mis à genoux la monarchie.
En province, les villes se sont, elles aussi, soulevées contre l’ancien
ordre des choses. Les municipalités et les représentants du pouvoir royal ont
été supplantés par une nouvelle démocratie municipale qui, selon les cas,
s’est installée pacifiquement ou par la force. Dans le même temps, en cette
seconde quinzaine de juillet, le monde paysan s’est violemment soulevé
contre les châteaux. Un peu partout se déroulent des scènes de pillage. On
saccage les propriétés, on brûle les archives. Souvent aussi la violence se
déchaîne et se propage de manière irrationnelle. C’est ce qu’on a appelé la
Grande Peur dont les causes sont multiples et les cheminements complexes,
différents selon les provinces. Ici, véritable révolte sociale contre les droits
seigneuriaux ; là, réflexe d’autodéfense provoqué par la hantise des
brigands qui dévastent et pillent les récoltes en un temps où la crise
économique jette sur les chemins, par centaines, des vagabonds et des
mendiants. Mais, dans la plupart des campagnes du royaume, ces
soulèvements sont alimentés et amplifiés par les échos déformés des
révolutions urbaines et les rumeurs de complot aristocratique ou d’invasions
étrangères : les vagabonds seraient des mercenaires à la solde des
aristocrates ; le comte d’Artois aurait levé une armée de seize mille
hommes. Les fausses nouvelles courent de village en village. Le moindre
incident déclenche des violences. Cette révolution paysanne qui a pour elle
la multitude a de quoi inquiéter le tiers-état bourgeois car elle s’en prend à
la propriété foncière et ne menace pas les seuls intérêts nobiliaires. « Au
début d’août 1789, révolte agraire ou Grande Peur, observent François Furet
et Denis Richet, les paysans sont debout, armés de fusils, de faux, de
bâtons. Ils frappent rudement à la porte de la révolution bourgeoise qui
hésite à leur ouvrir5. »
La Révolution en est là quand les Roland commencent à émerger du
tourment où les a plongés la maladie de Jean-Marie. Autant dire que
l’essentiel s’est déroulé sans eux. C’est, on s’en doute, une situation qui les
contrarie fort. D’autant plus que, faute de disposer d’informations fiables,
ils ont du mal à se faire une idée précise de la situation. A la lecture d’une
lettre de Roland du 29 juillet, on mesure son exaspération, amplifiée par les
rumeurs de la Grande Peur parvenues jusqu’à Lyon. Du fond de son lit,
encore incapable de se lever, il trouve la force de bombarder Bosc de
questions et de reproches : « Où est la reine ? Que fait-elle ? Qu’en dit-on ?
Est-ce que les princes se sont exilés ? Où sont-ils ? Que font tous ces
fameux brigands, ces malheureux scélérats ? Qu’en pense-t-on ? Qu’en dit-
on ? Nous ne savons rien de tout ce monde. Vous ne nous dites rien, ni en
quelle disposition de choses sont les affaires à la Cour et à Paris. Il y a
encore de terribles dessous de cartes […] Donnez-nous, donnez-nous donc
des détails un peu circonstanciés sur les événements. » La lettre évoque
aussi plusieurs rumeurs dont Roland voudrait savoir si elles sont fondées :
des pirates envoyés sur la Méditerranée pour attaquer les bâtiments qui
apportent des blés ; cinquante millions dérobés au Trésor royal pendant le
bref exil de Necker. Il affirme aussi que « des brigands soutenus et soldés
sont répandus dans les campagnes et les dévastent ». Pour lui, c’est l’œuvre
du complot aristocratique. Il met en garde ses amis de Paris contre un excès
d’optimisme : « Il y a beaucoup d’ennemis secrets qui continuent de miner
en dessous, tant qu’on n’abattra des têtes, sans réserve du rang, ni du
nombre6. » Marie Roland n’est pas moins mobilisée. Rassurée sur l’état de
santé de son mari, elle suit avec fièvre les événements de Paris. Elle veut
rattraper le temps perdu et refuse désormais d’entretenir plus longtemps ses
amis de ses préoccupations personnelles. « Quel est le traître, explique-t-
elle, qui en a d’autres aujourd’hui que celle de la nation7 ? » Elle brûle
d’agir et, dès juillet, on la voit exprimer les opinions les plus radicales et
adopter ce rôle d’inspiratrice qui ne cessera plus d’être le sien. Surtout, dès
ce moment, elle va jouer un rôle public, même si c’est de manière anonyme.
Celle qui, depuis l’âge de treize ans, a noirci des milliers de pages à
l’intention d’un petit cercle restreint, va mettre sa plume au service de la
Révolution. A compter du 12 août 1789, des extraits de ses lettres sont
publiés dans Le Patriote français, le journal de Brissot. Ainsi commence
entre le journaliste et les Roland une collaboration qui ne cessera qu’avec la
mort.

Jacques-Pierre Brissot, fils d’un traiteur de Chartres où il était né en


1754, rêvait depuis sa jeunesse d’une carrière philosophique et littéraire.
Très tôt, il avait dévoré tous les livres qui lui tombaient sous la main,
admiré Rousseau et « détesté les rois8 ». Après des études au collège de sa
ville natale et un emploi de gratte-papier chez un procureur, il avait gagné
Paris à l’âge de vingt ans. Parti pour conquérir la gloire, le jeune
« philosophe », léger, inexpérimenté et sans fortune, était bientôt devenu un
aventurier des lettres. Il avait publié des pamphlets contre les gens de
justice et les abus du droit de propriété, qui ne s’étaient guère vendus.
Aussi, pour gagner sa vie, avait-il, plus d’une fois, mis sa plume au service
d’entreprises éditoriales douteuses et de trafiquants de libelles
diffamatoires. Il lui fallait, dira-t-il, « écrire souvent pour vivre tous les
jours ». En 1784, à Londres, il avait connu la prison pour dettes. A peine
rentré à Paris, il avait été embastillé pour avoir été mêlé à la diffusion de
libelles orduriers contre la reine. Mais son talent, ses convictions anti-
absolutistes et son mariage avec Félicité Dupont, sous-gouvernante de la
princesse Adélaïde d’Orléans, lui avaient assuré la protection et l’amitié de
personnages influents acquis aux idées nouvelles. Parti humer l’air de la
révolution de Genève en 1782, il y avait rencontré le banquier républicain
Etienne Clavière avec lequel il avait noué de solides liens d’amitié. De
Londres, où il avait créé un journal destiné aux savants et penseurs
européens, il avait correspondu avec Condorcet, Suard et d’Alembert. A
l’occasion, il avait prêté sa plume à Mirabeau. En 1785, il avait été recruté
par le marquis Ducrest, frère de Mme de Genlis, pour l’aider à promouvoir
la popularité du duc d’Orléans, futur Philippe Egalité. Mais l’homme valait
mieux que cette image de mercenaire de la plume. Totalement désintéressé,
animé par de fortes convictions, c’était, écrira Mme Roland, « le meilleur
des hommes, bon époux, tendre père, fidèle ami, vertueux citoyen ».
L’amitié de Clavière exilé à Paris allait se révéler décisive pour la suite de
sa carrière. Autour d’eux va se constituer de manière informelle le groupe
des « brissotins » que, plus tard, les historiens appelleront les Girondins.
C’est en 1787 que les Roland sont entrés en relation épistolaire avec
Brissot. Celui-ci a enfin acquis une certaine notoriété. En février, il a publié,
en collaboration avec Clavière, un ouvrage sur l’Importance de la
révolution de l’Amérique pour le bonheur de la France. Les auteurs font
valoir la nécessité pour la monarchie française de procéder à d’importantes
transformations démocratiques si elle veut concurrencer efficacement
l’Angleterre dans le commerce avec les Etats-Unis. Au printemps 1787, la
réputation de l’ouvrage n’est pas encore parvenue à Villefranche, ni à Lyon
quand Roland reçoit de Brissot qu’il ne connaît pas une lettre l’informant
des compliments qu’il lui décerne dans son livre. Car Brissot, qui a lu les
Lettres d’Italie et les articles déjà parus de l’Encyclopédie des
manufactures, a cité des extraits des travaux de Roland, accompagnés
d’éloges très vifs : « Une saine logique, un patriotisme courageux, une
raison exercée caractérisent ses écrits. Il voit les causes du mal, et, ce qui
est plus rare, il a le courage de les publier. Son style rêche*1, mais
énergique, décèle une âme trop profondément frappée des abus pour
s’occuper des mots. Voilà des hommes précieux qu’on devrait
encourager… » Et, plus loin, Brissot regrette qu’on ne trouve pas dans tous
les articles de l’Encyclopédie de Panckoucke « l’énergie et les lumières qui
brillent dans ceux de M. de La Platière9 ». Il s’ensuivit une brève
correspondance entre les deux hommes et la création, à Villefranche en
janvier 1788, à l’instigation de Brissot, secrétaire de la chancellerie du duc
d’Orléans, et par l’entremise de Roland, d’une des « sociétés
philanthropiques », sortes de bureaux de charité que le duc mettait en place
dans ses apanages, non sans arrière-pensées politiques.
Au même moment, Brissot et Clavière fondent la Société des Amis des
Noirs, imitée de celle de Londres, qui a pour but immédiat l’abolition de la
traite avec l’espoir qu’elle entraînera à terme la fin de l’esclavage. Autour
de Clavière, son président, et de Brissot, les Amis des Noirs réunissent la
plupart des têtes du « parti patriote » comme Condorcet, La Fayette,
Mirabeau et les frères Lameth. Lanthenas, qui a fini par décrocher son
diplôme de docteur en médecine mais qui n’a jamais exercé, figure parmi
les premiers adhérents. Brissot est un de ses amis. Il lui parle des Roland et
tient ces derniers informés des travaux de la Société des Amis des Noirs. En
mai 1788, Brissot s’est embarqué pour l’Amérique, chargé par Clavière
d’une mission auprès du Congrès et impatient d’observer le fonctionnement
d’un système démocratique. La nouvelle de la convocation des Etats
généraux l’a ramené précipitamment à Paris au début de l’année 1789. Il y
échoue aux élections mais, dès avril, il lance une souscription pour la
création d’un journal « politique, libre, indépendant de la censure ». Les
Roland sont parmi les premiers souscripteurs. Un premier numéro sort en
avril mais la censure royale interdit la poursuite de la publication. Ce n’est
qu’à compter du 28 juillet, après le succès de la révolution parisienne et le
retour de Necker, que commence la publication régulière du Patriote
français. Bosc et Lanthenas sont des collaborateurs habituels de la
rédaction. Brissot, séduit par les lettres de Mme Roland, décide d’en publier
régulièrement des extraits présentés aux lecteurs comme venant d’« une
femme très éclairée et d’un caractère vraiment énergique10 ».

La première lettre de Mme Roland traitant de la révolution qui


s’accomplit est datée du 26 juillet*2. C’est une volée de bois vert pour Bosc
et Lanthenas : « Non vous n’êtes pas libres ; personne ne l’est encore. La
confiance publique est trahie ; les lettres sont interceptées […] Vous vous
occupez d’une municipalité, et vous laissez échapper des têtes qui vont
conjurer de nouvelles horreurs. Vous n’êtes que des enfants ; votre
enthousiasme est un feu de paille ; et si l’Assemblée nationale ne fait pas en
règle le procès de deux têtes illustres, ou que de généreux Decius ne les
abattent, vous êtes f… » Et pour terminer, une provocation à l’adresse des
agents qui interceptent la correspondance : « Si cette lettre ne vous parvient
pas, que les lâches qui la liront rougissent en apprenant que c’est d’une
femme et tremblent en songeant qu’elle peut faire cent enthousiastes qui en
feront des milliers d’autres11. » Cette sévère mise en garde s’explique
aisément. Elle a reçu de ses amis des lettres triomphantes après la
révolution de Paris et la capitulation du roi. En raison des difficultés et des
lenteurs de la correspondance, ces heureuses nouvelles lui sont parvenues
avec retard, au moment même où la révolte paysanne et les rumeurs de la
Grande Peur alimentent, en province, la crainte d’une revanche terrible de
la contre-révolution. Mais ce décalage entre la tranquille confiance de ses
correspondants et l’inquiétude qui règne à Lyon n’explique pas tout. Cette
lettre montre qu’une profonde transformation s’est opérée en elle. Ce ton
martial, presque violent, ces phrases courtes, ce style direct, lapidaire,
efficace, c’est celui d’une militante passionnée pour laquelle plus rien ne
compte désormais que la Révolution. Comme on est loin, soudain, de Julie
de Wolmar, des poètes anglais et du rêve de bonheur champêtre. En vérité,
ce n’est pas Marie Roland qui a changé, mais le monde environnant qui,
subitement, a basculé comme un décor de théâtre. Le Rousseau de la
Nouvelle Héloïse lui avait proposé un modèle de vie adapté à l’ancienne
société figée : la pratique des vertus privées au sein de sa famille, une
retraite campagnarde où l’on peut s’adonner aux travaux agricoles et
soulager les malheureux en consacrant encore un peu de temps à l’écriture
et à la lecture. La scène nouvelle lui dévoile la possibilité d’actions dignes
d’une Spartiate ou d’une Romaine. Elle n’hésite pas un seul instant. Elle se
jette dans cette révolution qu’elle n’espérait plus. Elle y met toute l’énergie
et la passion dont elle est capable par tempérament mais aussi par nécessité
car, mieux que ses amis, elle mesure l’ampleur des difficultés à surmonter.
Elle s’en expliquera dans ses Mémoires : « Il est fort difficile de ne pas se
passionner en révolution ; il est même sans exemple d’en faire aucune sans
cela ; on a de grands obstacles à vaincre : on ne peut y parvenir qu’avec une
activité, un dévouement qui tiennent de l’exaltation ou qui la produisent12. »
Trois jours après cette lettre à Bosc, Marie prend la route du Clos afin
de vérifier sur place les effets de cette révolte qui épouvante les campagnes.
Très vite rassurée, elle adresse à Brissot, les 3 et 7 août, les premières lettres
qui seront publiées dans Le Patriote français. Il s’agit à la fois de rassurer
les lecteurs et de leur donner du courage. « Tout le monde, écrit-elle,
m’engage à venir habiter la ville ; je n’en ferai rien ; je n’ai chagriné
personne à la campagne […] Je n’ai fait que du bien à mes voisins. S’ils
devenaient ingrats, tant pis, je payerais l’intérêt des avantages que ma
situation m’a donnés sur eux […] et quand je serai victime de quelques
brigands, je ne désespérerai pas de la chose publique, comme ces lâches qui
crient au renversement pour quelques maisons brûlées. » Ainsi le ton est
donné. C’est celui d’une Romaine. Plus loin, elle rapporte comment des
brigands, à la solde de « trois ou quatre petits seigneurs » des environs de
Villefranche, ont été arrêtés et mis hors d’état de nuire par les bourgeois et
le peuple de la ville. Mais la correspondante anonyme du journal ne borne
pas sa contribution à des chroniques édifiantes. Sur l’une des questions
constitutionnelles qui animeront bientôt les débats de l’Assemblée, elle
prend parti. Par avance, elle récuse le droit de l’Assemblée de fixer
irrévocablement les termes de la Constitution. « Il faut, dit-elle, si elle en
trace le projet, qu’il soit envoyé dans toutes les provinces pour être adopté,
modifié, approuvé par les constituants. » Car selon elle, les constituants ce
sont les électeurs et non les élus : « L’Assemblée n’est formée que de
constitués qui n’ont pas le droit de fixer notre sort. Ce droit est au peuple et
il ne peut ni le céder, ni le déléguer13. » C’est la conception rousseauiste du
mandat impératif que les députés écarteront au profit de la thèse prônée par
Sieyès d’une souveraineté qui s’exerce par l’intermédiaire des élus,
représentants de la nation entière. Ainsi Mme Roland se range-t-elle,
d’emblée, dans le camp très minoritaire de l’intégrisme démocratique.
Pour apaiser la révolte paysanne, l’Assemblée, au cours de la fameuse
nuit du 4 août et des jours suivants, abolit le « régime féodal » avec les
privilèges et servitudes qui y étaient attachés. On ne connaît pas la réaction
de Mme Roland. En revanche, fin août, quand les députés adoptent les dix-
sept articles de la Déclaration des droits de l’homme, en renvoyant à plus
tard l’examen des autres articles pour élaborer dans l’urgence la
Constitution, elle proteste encore : « On va nous plâtrer une mauvaise
Constitution comme on a gâché notre Déclaration incomplète et fautive14. »
Elle suggère à ses amis de faire parvenir à l’Assemblée « une adresse sage
et vigoureuse ». Curieusement, elle n’a pas confiance dans cette Assemblée
qui, pourtant, a déjà accompli une tâche considérable. On devine qu’elle
enrage d’être cantonnée dans ce rôle d’observatrice impuissante. Elle
voudrait agir ou exercer une influence sur le cours des choses. Aux
premiers jours d’octobre, dans une lettre à Bosc, elle dresse un programme
d’actions révolutionnaires à l’usage de la Commune de Paris dont Brissot
est déjà un membre influent de l’assemblée des électeurs. Elle envisage
aussi bien les questions économiques que la défense des frontières et les
programmes des théâtres… Elle propose que la municipalité s’empare de
toutes les caisses du Trésor « pour ôter à la Cour tout argent et pourvoir aux
besoins du peuple », et suggère diverses mesures propres à assurer le
ravitaillement. Elle milite aussi pour qu’en liaison avec les villes de
province soient formés des corps de troupes où seraient appelés « officiers
et soldats, sous peine d’infamie et d’exhérédence ». Pour les théâtres, elle
insiste sur la nécessité de « faire retirer ce qui maintient ou inspire la
mollesse, les mauvaises mœurs et l’esclavage15 ». Il est très probable que,
contrairement à son vœu, ces propositions aussi sommaires que naïves ne
furent pas communiquées à l’assemblée des électeurs parisiens. Mais cette
lettre contient un passage plus surprenant. C’est le plan qu’elle trace « pour
se rendre à Versailles, de Paris, pour y enlever les députés et les transférer à
Paris sous la garde de la nation, à la Constitution de laquelle ils doivent
travailler sans relâche16 ». En effet, au moment où elle écrit ces lignes, elle
ignore et ne peut deviner (la nouvelle ne parviendra pas à Lyon avant le
9 octobre)*3 que le peuple de Paris a fait mieux en ramenant aux Tuileries le
roi et sa famille. Ce sont les journées des 5 et 6 octobre. Le 19 octobre,
l’Assemblée suivra pour s’installer à l’archevêché puis dans la salle du
Manège.
Aussitôt après, l’exaltation et la méfiance de Marie Roland retombent.
Le ton des lettres suivantes est apaisé. « Je crois qu’enfin la grande
secousse politique qui vient d’agiter Paris, d’appeler le Roi dans ses murs et
d’y fixer l’Assemblée sera la dernière. Il est impossible actuellement que la
révolution ne s’achève pas17 », écrit-elle à ses amis genevois. Elle ne
désespère plus de ce peuple qui a montré sa force et sa détermination en
réalisant le projet qu’elle avait elle-même envisagé. La faiblesse du pouvoir
royal est avérée. Cette Assemblée dont elle redoute la modération va
désormais délibérer sous la surveillance du peuple de Paris. Elle y voit un
progrès car, pour elle, le peuple ne s’en laissera pas conter. Rassurée, Marie
Roland n’en demeure pas moins vigilante. De loin, elle juge les hommes
avec sagacité. Mirabeau : « Un génie que j’admire et que je crains18 », dont
elle se méfie. Le duc d’Orléans : « Je ne crois pas à la vertu et aux principes
du duc d’Orléans19. » Elle se réjouit de la confiscation des biens du clergé.
Elle signale à ses amis les rumeurs de complot aristocratique qui circulent à
Lyon, mais ne semble guère s’en émouvoir.
Cette sérénité retrouvée n’est pas seulement provoquée par le sentiment
que la Révolution est irréversible. Les Roland entrevoient, à Lyon, des
perspectives d’action politique. Jean-Marie a quitté son lit. Il est presque
totalement rétabli. Déjà Marie et lui participent aux activités de
bienfaisance de la Société philanthropique de la ville animée par Blot, un
ami d’enfance de Brissot. Surtout, la loi du 14 décembre 1789 a fixé le
régime électoral et administratif des communes. Les élections doivent se
dérouler en février 1790. Roland sera candidat.
Au cours de ce même mois de décembre, Arthur Young, qui
accomplissait son troisième voyage en France, séjourna à Lyon.
L’agronome et économiste anglais y fut reçu par le pasteur Frossard qui lui
fit rencontrer les Roland. Il recueillit auprès de l’inspecteur des
manufactures un grand nombre d’informations précieuses sur l’agriculture,
l’industrie et le commerce à Lyon et dans la région. Young passa de longues
heures avec Roland, non sans observer que « ce monsieur, déjà âgé, [avait]
une jeune femme très jolie20 ».

*1. Le vaniteux Roland demanda s’il n’y avait pas là une faute typographique et s’il ne fallait pas lire riche…

*2. Cette lettre n’a pas été publiée dans Le Patriote français.

*3. Claude Perroud a démontré que la lettre de Mme Roland ne peut être postérieure au 7 octobre.
9
La femme de Caton

A Lyon, comme partout en France au cours de l’année 1789, deux


camps commencent à se former. Ils divisent désormais ceux qui, dans un
élan unanime, ont mis en branle le mouvement de la Révolution. La droite
et la gauche s’affrontent à la Constituante. D’un côté, les partisans d’un
régime constitutionnel tempéré, à l’anglaise : chambre unique, droit de veto
absolu pour le roi ; ce sont les « monarchiens » que les journées d’octobre
ont rejetés dans l’opposition minoritaire au sein de l’Assemblée. De l’autre,
ceux qui se considèrent comme les seuls vrais patriotes et pour qui
l’Assemblée seule incarne la souveraineté. Cette majorité, bientôt conduite
par un « triumvirat » – Alexandre de Lameth, Du Port et Barnave –, entend
s’appuyer sur cette nouvelle puissance : l’opinion populaire. Ses
représentants ont fondé la Société des Amis de la Constitution qui se réunit
rue Saint-Honoré, au couvent des Jacobins. Il s’agit d’associer la
bourgeoisie révolutionnaire à l’œuvre législative qui s’accomplit, d’en
débattre et d’exercer une surveillance permanente sur les autorités
constituées. Des sociétés du même type, affiliées aux Jacobins, sont créées
dans toutes les villes de province. Les idées qui y sont défendues disposent
du relais des journaux démocratiques qui prolifèrent depuis l’été 1789. A
Paris, la révolution municipale s’est opérée au même moment et la majorité
de la Constituante peut compter sur le soutien de la Commune et de la garde
nationale. A Lyon, en revanche, si l’insurrection populaire s’est produite
dès la fin du mois de juin, la lutte entre la bourgeoisie révolutionnaire et les
anciennes autorités municipales a été plus sourde et plus longue.
Au début de la Révolution, la prospérité de la deuxième ville du
royaume, l’une des premières villes commerçantes d’Europe, connaît un
déclin sensible depuis plusieurs décennies pour deux raisons majeures : les
difficultés de la Grande Fabrique qui résiste mal à la concurrence étrangère
et le considérable endettement de la ville. Ces deux phénomènes font de
Lyon une ville en crise quasi permanente dont les conflits récurrents entre
marchands et maîtres ouvriers sont l’illustration la plus violente. La Grande
Fabrique, c’est l’industrie textile : quinze mille métiers à tissu dont un tiers
inactifs, ce qui réduit au chômage vingt mille des soixante mille ouvriers.
Pour conjurer la famine, la ville doit acheter des grains et verser aux
boulangers des indemnités destinées à maintenir le prix du pain au-dessous
des cours. Or la dette de la ville accumulée depuis le XVIe siècle dépasse les
trente millions de livres1. Arthur Young est impressionné par la misère qui y
règne : « Il y a vingt mille personnes nourries par charité et conséquemment
fort mal nourries ; et la misère de tous les genres, chez la basse classe de la
société, est plus grande que jamais et surpasse même l’imagination2. » Le
pouvoir municipal est entre les mains d’une oligarchie constituée de
quelques dizaines de familles, véritable aristocratie dont la fortune est issue
de la fabrique, du négoce et de la banque. Ces familles occupent également
les principales charges de justice et de finance. Elles accaparent la plupart
des bénéfices ecclésiastiques. Enrichies dans le commerce et l’industrie,
anoblies par l’exercice de l’échevinage, elles forment « en pleine France
monarchique, un patriciat bourgeois comme celui des cités italiennes du
Moyen Age3 ». Ce sont les familles consulaires de Lyon. Le consulat,
constitué d’un prévôt des marchands et de quatre échevins, tous élus ou
cooptés au sein des familles consulaires, administre la cité et assure le
maintien de l’ordre au moyen d’une milice bourgeoise avec faculté de faire
appel aux troupes du roi en cas de troubles graves. Mais la gestion des
finances municipales est désastreuse. Si les gaspillages et les munificences
du consulat sont pour quelque chose dans l’endettement de la ville,
l’importance de celui-ci s’explique surtout par les exigences impérieuses du
pouvoir royal qui, depuis deux siècles, rançonne systématiquement Lyon.
Son dynamisme et sa richesse ont été prétexte à lui arracher des
gratifications et des pensions pour les protégés du roi. La monarchie
absolue a puisé sans vergogne dans la caisse municipale. Quand ils n’ont
pas fourni des dons gratuits, les édiles lyonnais ont acheté au prix fort des
exemptions fiscales et des privilèges qui ne profitent qu’aux plus riches. Et,
pour financer ces extorsions plus ou moins consenties, le consulat n’a cessé
de recourir à l’emprunt. C’est pourquoi, en 1789, la dette dépasse trente
millions de livres. Comme il faut bien faire face aux dépenses communales,
en l’absence de taxes ordinaires ou extraordinaires qui pèseraient sur les
plus fortunés, le consulat a institué des taxes sur la consommation prélevées
sous forme d’octroi aux portes de la ville. Le produit net de l’octroi
représente deux millions quatre cent mille livres supportés par la population
lyonnaise. C’est quasiment l’unique ressource de la ville. Insuffisante pour
assurer le remboursement des emprunts, elle a pour effet de renchérir les
denrées et objets de première nécessité. Ainsi, Lyon, dont la situation
géographique exceptionnelle devrait lui procurer à bon marché les biens de
consommation usuelle, connaît un coût de la vie anormalement élevé.
A Lyon, plus que partout ailleurs, les octrois symbolisent les abus de la
monarchie absolue. La convocation des Etats généraux, en faisant naître
l’espoir d’une prise en charge de la dette par l’Etat et la suppression des
octrois, a provisoirement préservé la paix sociale. Le consulat, habilement
et sans mentir vraiment, a rejeté la responsabilité de la situation sur l’Etat.
Sur ce sujet crucial, l’unanimité des trois ordres a masqué les divergences
d’opinions et d’intérêts. Mais, plus tôt qu’à Paris, la municipalité dirigée
par le premier échevin, le riche négociant Imbert-Colomès*1, s’est trouvée
confrontée à la colère populaire. Dès le 29 juin 1789, les manifestations de
liesse qui saluaient la nouvelle de la réunion des trois ordres au sein de
l’Assemblée nationale ont pris un tour violent. Pendant plusieurs jours, la
foule a couru aux octrois pour saccager les bureaux et laisser entrer les
marchandises sans payer de droits. Imbert-Colomès est parvenu à rétablir
l’ordre avec l’aide des troupes de ligne. Un des meneurs fut pendu et
quelques autres émeutiers furent condamnés aux galères. La crainte de ne
pouvoir canaliser les violences populaires, la hantise des pillages,
paralysaient les bourgeois partisans de la Révolution. On s’accorda pour
imputer la responsabilité des troubles à des brigands étrangers à la ville.
Dans le même temps, le premier échevin, habile manœuvrier, afficha son
souci de se concerter avec la bourgeoisie libérale « sur tout ce qui pourrait
intéresser le bon ordre, la tranquillité publique et la prospérité générale de
cette ville4 ». La vieille municipalité put ainsi survivre à la tourmente qui
avait emporté l’échevinage parisien. Fort de ce succès et de la présence des
troupes de ligne, le consulat fit appel à huit cents jeunes volontaires
appartenant à l’aristocratie de la ville pour encadrer la milice bourgeoise.
Les édiles lyonnais se donnaient ainsi les moyens de résister au mouvement
qui, partout en France, exigeait l’organisation d’une garde nationale et
l’élection des municipalités.
A la fin de l’année 1789, il apparaît clairement que la municipalité
lyonnaise s’est installée dans le camp de la contre-révolution. L’unanimité
n’est plus de mise et les patriotes s’organisent pour faire pression sur elle
afin qu’elle se soumette aux décrets de l’Assemblée nationale. Ils se
réunissent au sein de la Société des Amis de la Constitution, affiliée au club
des Jacobins. Depuis le 1er septembre, ils disposent d’un journal, le
Courrier de Lyon, fondé par l’avocat Champagneux, l’un des animateurs,
avec les Roland, de la Société philanthropique. C’est seulement à la fin du
mois de janvier 1790 que sont élus les officiers de la garde nationale de
Lyon. Mais le consulat persiste dans sa résistance. Il tarde à organiser les
élections municipales et confie, le 7 février, la garde de l’arsenal aux jeunes
volontaires de l’aristocratie. Cette dernière décision provoque la colère des
partisans de la Révolution. La foule s’amasse, pénètre dans l’arsenal et
s’empare des armes qu’elle retourne contre les volontaires. L’hôtel de ville
est envahi. Imbert-Colomès prend la fuite et le consulat capitule. Des
officiers de la garde nationale parviennent à maîtriser la situation et les
élections peuvent enfin se dérouler dans le courant du mois de mars.
C’est un modéré, Palerne de Savy, ancien avocat à la Cour des
monnaies, riche bourgeois philanthrope et libéral, qui est élu maire. Avec
lui, vingt-cinq officiers municipaux, les mieux élus au scrutin de liste,
assument la gestion permanente de la commune. Les plus ardents patriotes
n’ont pu obtenir suffisamment de suffrages pour figurer parmi eux. La
plupart se retrouvent au sein de l’assemblée des notables, le conseil général
de la commune, composé de soixante-quinze membres qui sont réunis et
consultés sur les seules décisions importantes. Jean-Marie Roland, l’orfèvre
Perret et le médecin Louis Vitet sont les personnages les plus en vue de ces
patriotes élus seulement comme notables au conseil général. Marie Roland
est déçue : « Il règne dans ce pays la quadruple aristocratie des prêtres et
des petits nobles, des gros marchands et des robins5. » Son mari a
probablement été victime d’une notoriété insuffisante et de l’hostilité
farouche des négociants lyonnais. En vue de l’élection, Roland a exposé son
programme municipal dans une brochure intitulée Municipalité de Lyon,
aperçu des travaux à entreprendre et des moyens de les suivre. Pour
redresser l’industrie lyonnaise et améliorer le sort des ouvriers, il propose la
liberté du travail et la réduction ou la suppression des octrois remplacés par
une taxe sur les loyers et un impôt au profit des hôpitaux. Il invite la
municipalité à former des comités chargés de s’atteler à divers sujets :
impositions et finances, manufactures et commerce, travaux publics, police,
bienfaisance. Il préconise aussi la vente des biens des hôpitaux et réclame la
publication des comptes et la publicité des séances. Mais, conformément à
son habitude, il n’a pu s’empêcher de stigmatiser les marchands qui
« vantent toujours leur argent6 ». Or les négociants lyonnais sont puissants.
Ils ont orchestré contre lui une campagne de diffamation qui l’a
probablement empêché d’obtenir les suffrages nécessaires pour être élu
parmi les officiers municipaux. Au nombre des calomnies colportées, on
prétendait que « pour se faire porter à la mairie, il allait déguisé dans les
tavernes et, sans se laisser connaître, indiquait son propre nom aux ouvriers
en se mêlant à leurs orgies7 ». Même Blot, l’ami de Brissot, élu lui aussi
parmi les notables, prend ses distances en évitant de siéger à côté de lui.
Voilà ce qu’il lui en coûtait de n’avoir pas ménagé les marchands lyonnais.
Décidément, Roland manque de diplomatie. Mais, curieusement, sa femme
ne lui en fait plus le reproche. Elle, qui avait tant critiqué la raideur de son
mari à l’égard des intendants du commerce, considère désormais que toute
prudence dans l’expression de ses convictions est une lâche
compromission : « Sans doute, écrit-elle à Lanthenas, sous l’ancien régime
on pouvait lui faire un tort de sa rude franchise, sans doute encore dans la
société, où l’on ne veut que des agréments aux dépens des qualités, on peut
lui reprocher son inflexibilité, ses formes anguleuses. Mais, quand on
soulève l’oppression, quand on déchire tous les voiles, quand il faut
poursuivre les abus, tonner contre l’injustice et révéler toutes les iniquités, il
est bien question de ménagements, de confitures et de politesses8 ! » Drapés
dans leur dignité, les Roland se retirent au Clos, début avril, pour ruminer
leur déconvenue et travailler au troisième volume du Dictionnaire. Jean-
Marie Roland se rend cependant à Lyon le 29 avril pour soutenir, au conseil
général de la commune, une pétition en faveur de la publicité des séances
de cette assemblée. La majorité des notables s’y oppose. Roland et ses amis
obtiennent que soit consultée l’assemblée primaire des électeurs qui, le
17 mai, se prononce à une écrasante majorité en faveur de l’installation de
tribunes pour accueillir le public aux séances. C’est un premier succès qui
le console de son demi-échec électoral.
Les Roland sont de retour à Lyon le 30 mai pour assister, avec
Champagneux, à la fête de la Fédération. Le directeur du Courrier de Lyon
a demandé à Mme Roland de faire le récit de cette cérémonie grandiose qui
servira de modèle à la grande Fédération nationale du 14 juillet au Champ-
de-Mars. Le compte rendu est publié dans le numéro daté du 1er juin. Plus
de soixante mille exemplaires sont distribués aux Lyonnais et aux cinquante
mille délégués des fédérations avant qu’ils ne retournent dans leurs régions.
A Paris, Brissot en publie des extraits dans Le Patriote français et Camille
Desmoulins dans ses Révolutions de France et de Brabant. Bien
évidemment, le nom de l’auteur n’est pas révélé aux lecteurs.
En juillet 1790, Lyon connaît à nouveau des troubles violents. Le 10,
sous la pression de la population, le conseil général de la commune adopte
une délibération approuvant la suppression immédiate de l’octroi et son
remplacement par un impôt, conformément au programme de Roland et de
ses amis. Mais cette décision est illégale. Elle est donc transmise à
l’Assemblée nationale qui seule dispose du pouvoir de lever ou d’abolir les
taxes et les impositions. Roland, dont les écrits ont inspiré la décision
municipale, a quitté Lyon pour le Clos dès le 7 juillet, sans que l’on sache si
son absence est l’effet d’un hasard ou dictée par une prudence anticipée. A-
t-il compris que la situation serait rapidement ingérable ? Le 17 juillet
parvient à Lyon le décret de l’Assemblée qui annule la délibération et exige
le rétablissement de l’octroi. L’affichage du décret déclenche des
manifestations qui dégénèrent en émeutes. Celles-ci vont durer plusieurs
semaines. Du fond de leur retraite, les Roland accusent la municipalité de
tergiverser et de laisser pourrir la situation pour mieux préparer la contre-
révolution. Les ennemis de Roland redoublent d’agressivité à son encontre.
De nouvelles calomnies sont répandues contre lui et contre sa femme. On
l’accuse d’avoir distribué de l’argent aux émeutiers. On va même jusqu’à
prétendre que si le commandant de la garde nationale a tardé à rétablir
l’ordre, c’est parce qu’il était auprès de Mme Roland, « à ses genoux », dit-
on9. Début août, la municipalité proclame la loi martiale. Des meneurs sont
jugés et pendus. A la fin du mois, les troupes de ligne, appelées en renfort
de la garde nationale, occupent la ville et les barrières sont rétablies. Mais le
problème des finances de la ville et du coût des denrées n’est pas résolu.

Tout au long de cette année 1790, les Roland alternent les séjours à
Lyon et au Clos. Ils savent que les emplois d’inspecteur des manufactures
seront bientôt supprimés. Doivent-ils continuer de résider à Lyon ? Roland
redoute de ne jamais parvenir à y occuper la position politique de premier
plan à laquelle il aspire. Ils se sentent étrangers dans cette ville. « Quelle
bizarrerie, écrit Marie Roland dans un moment de découragement, a jeté
deux êtres amis de la justice et de l’égalité, dans le lieu du royaume le plus
infecté des idées et des vices de l’esclavage et de la tyrannie10 ? » Dès lors,
n’ont-ils pas mieux à faire en exploitant leur petit domaine agricole tout en
continuant de soutenir la Révolution de leurs écrits et sans omettre de
diffuser la bonne parole parmi les populations des environs ? C’est ce qu’ils
font chaque fois qu’ils séjournent au Clos. Le curé de Theizé, son vicaire et
le maître d’école se voient remettre des exemplaires de la Déclaration des
droits avec prière d’en diffuser le contenu auprès de leurs ouailles et des
élèves. Mais les Roland ont, à cette époque, un autre projet plus ambitieux.
La mise en vente des biens du clergé (décrétée par l’Assemblée en
novembre 1789) leur a suggéré l’idée de créer une association agricole avec
Lanthenas et d’autres disciples de Rousseau séduits par l’exemple des
fermiers américains. Il s’agissait d’acquérir en commun un vaste domaine
ecclésiastique pour le mettre en valeur tout en répandant les lumières autour
de soi. Brissot avait, le premier, soumis les détails de ce projet à ses amis.
Outre l’exploitation agricole, l’entreprise devait comporter une papeterie,
une imprimerie, une bibliothèque et une salle de réunion. Lanthenas
prévoyait d’y ajouter un café et un club patriotiques11. C’est dans la
perspective de réaliser cette société agricole que Lanthenas mit les Roland
en relation avec son ami Bancal des Issarts, ardent et actif patriote, qui
disposait d’une importante somme d’argent pour participer à l’acquisition
d’un domaine.
Henry Bancal des Issarts avait trente-neuf ans. Fils d’un riche fabricant
de soieries de Clermont-Ferrand, il avait fait son droit à Orléans puis acheté
une étude de notaire à Paris, revendue en 1788 pour lui permettre de se
consacrer à l’action politique. Il s’était lié avec Bosc et, par lui, avait connu
Lanthenas qui l’avait présenté à Brissot. Membre de la Société des Amis
des Noirs, électeur de son district, il devint, en juillet 1789, l’un des
dirigeants du comité permanent de la municipalité parisienne, puis du
comité des subsistances. A ce titre, il joua un rôle notable dans les journées
révolutionnaires de l’été 1789. A la fin de cette même année, il s’en
retourna dans sa ville de Clermont-Ferrand afin d’y créer la filiale locale du
club des Jacobins et de s’y faire nommer électeur du département du Puy-
de-Dôme. Parallèlement, il demeurait un des lieutenants de Brissot et
collaborait au Patriote français. Avant même leur première rencontre,
Bancal avait suscité l’intérêt de Mme Roland. Elle savait par Lanthenas
qu’il partageait toutes leurs idées et qu’il avait pris une part active et
courageuse aux événements décisifs du début de la Révolution. En juin, elle
lui écrivit pour le prier de leur rendre visite à Lyon ou au Clos. La rencontre
eut lieu dans les premiers jours de juillet. Bancal passa quelques jours à
Lyon en compagnie de ses nouveaux amis. Le 7 juillet, il les accompagna
au Clos mais en repartit dès le lendemain pour Paris où il devait assister à la
grande fête de la Fédération. Il était convenu qu’il reviendrait fin août, en
compagnie de Lanthenas, pour un plus long séjour. Bancal était sous le
charme de Marie. Elle lui écrivit beaucoup au cours des semaines qui
suivirent, plus souvent et plus longuement qu’à Bosc et à Lanthenas. Dans
ses lettres à Bancal, il n’est question que de politique et du projet commun,
mais, le 4 août, au détour d’un paragraphe, elle laisse deviner un sentiment
d’une autre nature : « Comme il faisait bon dans les bois, doucement
abandonnée aux impressions de la nature à son réveil ! J’ai beaucoup pensé
à vous, j’ai repassé sur une partie du chemin que nous avons fait
ensemble… Vous êtes appelé à connaître tout ce qu’il y a de félicité en ce
monde car vous sentez le prix de la vertu : il n’y a rien au-delà12 ! » C’est
tout, mais c’est déjà, en demi-teinte, à peine esquissé, le langage de Julie à
Saint-Preux : l’évocation sentimentale d’une promenade dans la nature
aussitôt suivie d’une exaltation de la vertu comme source du bonheur. Nul
doute, après cela, que Bancal était pressé de revenir pour achever de mettre
au point ce projet de vie en communauté.
Le 28 août, il arriva au Clos avec Lanthenas. Il y demeura jusqu’au
2 octobre. Ce furent cinq semaines de bonheur parfait, de douce euphorie
mêlée d’exaltation. L’extrême chaleur de l’été finissant alternait avec les
pluies d’orage. Il régnait entre les Roland et les deux amis une complète
communion de pensée et de sentiment. On parla beaucoup de la Révolution.
Bancal fit le récit des journées de juillet 1789. Il évoquait son rôle avec
modestie, ce qui le rendait plus admirable aux yeux de Marie Roland. Tous
étaient d’accord pour critiquer la Constituante, jugée trop timide et
incapable de remettre de l’ordre dans les finances. On discutait avec
enthousiasme du projet d’établissement agricole commun. Ils visitèrent des
abbayes susceptibles de l’accueillir. Pour se délasser des conversations à
bâtons rompus, Marie jouait au volant avec Bancal. Avec lui, elle se
promenait dans la campagne. Quand le soleil était trop haut, ils cherchaient
de la fraîcheur dans les bois d’Alix. Il l’accompagnait dans ses visites aux
pauvres de la paroisse et contribuait par des dons à soulager leur misère.
Les journées se succédaient sans jamais engendrer la monotonie. Elle ne
trouvait plus le temps d’écrire et Bosc devait se contenter de quelques
lignes tracées à la hâte. Ils n’eurent bientôt aucun mal à reconnaître la cause
du plaisir qu’ils éprouvaient à se voir. Le trouble délicieux qu’elle éprouvait
auprès d’Henry Bancal recélait une autre force que le marivaudage
d’autrefois avec Bosc. Pour la première fois depuis son mariage, pour la
première fois de sa vie peut-être, cette femme de trente-six ans était
amoureuse. Au moment du départ, Bancal lui a parlé. A-t-il demandé un
gage ? Le lui a-t-elle accordé ? Une chose est certaine : elle a vécu
douloureusement cette séparation qui l’a laissée dans un état de langueur
qui ne lui ressemblait pas. De son côté, Bancal avait immédiatement écrit à
Roland pour lui dire combien il tenait à réaliser ce projet de vie en
communauté : « L’affection qui nous lie, précisait-il, fera le plus grand
charme de notre vie, et nous ne serons pas inutiles à nos semblables. »
Roland qui n’avait rien deviné joua – bien malgré lui – le rôle du confiant
baron de Wolmar. Il proposait d’acheter les biens du clergé de Villefranche.
« Qu’avez-vous de mieux à faire qu’à venir nous joindre ? répondit-il
aussitôt. S’il est vrai que les bois d’Alix invitent autant à la rêverie et que
cette manière d’être ait quelque charme pour vous, que ne venez-vous en
jouir ? […] Nous prêchons le patriotisme, nous élevons l’âme, le docteur
fait son métier ; ma femme est l’apothicaire du canton ; vous et moi nous
arrangerons les affaires13. » Alors, Marie se ressaisit. Puisque les rôles
étaient distribués, elle adressa à son Saint-Preux la lettre que n’aurait pas
manqué d’écrire Julie, mélange d’aveux attendrissants et d’exhortation au
devoir*2 : « Je prends la plume sans savoir ce que pourra devenir ce que je
vais tracer, comme sans juger ce que je vais écrire. Mon esprit est occupé de
mille idées que je trouverais sans doute plus faciles à exprimer si elles
étaient accompagnées de sentiments moins tumultueux. Pourquoi mes yeux
sont-ils obscurcis de larmes qui s’en échappent sans cesse et les remplissent
toujours ? Ma volonté est droite, mon cœur est pur et je ne suis pas
tranquille ! » Désormais elle n’envisage pas sans effroi leur projet
d’association : « C’est que je ne suis pas assurée de votre bonheur et que je
ne me pardonnerai jamais de l’avoir troublé ; c’est que j’ai cru vous voir
l’attacher, du moins en partie, à des moyens que je crois faux, à une
espérance que je dois interdire. » Ce qu’ils ont vécu au cours des derniers
jours, ce qu’elle ressent à présent lui laisse mal augurer de l’avenir qu’ils
ont imaginé : « Qui peut prévoir l’effet d’agitations violentes ou trop
fréquemment renouvelées ? Et ne seraient-elles pas redoutables quand elles
n’en auraient d’autre que cette langueur qui leur succède, qui altère
passagèrement l’être moral et ne le laisse plus au niveau de sa situation ? »
Elle ne doute pas que Bancal saura surmonter l’épreuve qu’elle lui impose.
Elle a besoin qu’il y parvienne : « L’idée de votre force me rend toute la
mienne. » Mais plus loin, elle s’interroge : « D’où vient que cette feuille
que j’écris ne peut-elle vous être envoyée sans mystère ? […] Qu’est-ce
donc que ces contradictions sociales, ces préjugés humains, au milieu
desquels il est si difficile de conduire son propre cœur ? […] Quand est-ce
que nous nous reverrons ? Question que je me fais souvent et que je n’ose
résoudre14. » Ils se reverront à Paris, neuf mois plus tard, l’un et l’autre
totalement apaisés. Entre-temps, Bancal avait accompli un long voyage en
Angleterre pour nouer des liens avec les amis anglais de Brissot. Ils n’ont
jamais cessé de s’écrire des lettres qui pouvaient être lues par Roland ou
Lanthenas. Une fois, pourtant, un peu piquée de constater que Bancal se
consolait plus vite que prévu, Marie joignit à sa lettre la fable du Rossignol
et de la Fauvette : après avoir séduit la fauvette prisonnière dans sa cage, le
rossignol « appelé par la gloire, ira dans les bois célébrer le printemps, la
liberté, l’amour ». Et elle concluait :
Adieu, fauvette, dans sa cage
La pauvrette a beau compter les moments,
Ils vont vite pour qui voyage 15 !

Après le départ de Bancal, Roland était retourné à Lyon en compagnie


de Lanthenas. Sa femme était restée au Clos pour surveiller les vendanges.
A la fin du mois d’octobre, elle reconduisit Eudora à Villefranche chez les
Dames de la Visitation où elle avait déjà passé quelques mois avant l’été.
Mme Roland avait définitivement renoncé à se charger de l’éducation de
cette enfant qui lui ressemblait si peu. Sur ce sujet, elle avait parfois des
mots durs pour Eudora : « Je suis assez habile à conduire le sentiment, mais
je ne sais pas le faire naître dans un cœur froid […] J’ignore la prise qu’on
peut avoir sur une tête qui ne se fixe point et un caractère qui ne s’émeut de
rien. J’en jette mon bonnet par-dessus les moulins, et j’avoue ne rien
entendre à pareille éducation16. » A d’autres moments, elle se reprochait son
impuissance : « Qu’est-ce que le soin d’allaiter son enfant en comparaison
de celui de former son cœur ? Le premier me fut si cher que je l’aurais payé
de ma vie ; pourquoi ne m’est-il pas donné de me livrer à l’autre17 ? »
A Lyon, Roland avait décidé de s’impliquer plus qu’auparavant dans la
vie politique locale. La Société des Amis de la Constitution, affiliée aux
Jacobins de Paris, restait dominée par quelques bourgeois aisés. Elle se
donnait pour tâche d’expliquer et de défendre les actes de l’Assemblée
nationale alors que Roland et ses amis souhaitaient qu’elle en fût l’aiguillon
exigeant. Elle n’était pas parvenue à réunir plus d’une quarantaine de
membres. Avec la collaboration active de Lanthenas et de quelques autres,
il s’attacha à développer et à animer une organisation concurrente, la
Société populaire, réunion de clubs de quartiers dont le recrutement se
faisait parmi les petits bourgeois et les artisans. La Société populaire connut
un vif succès. Dès la fin de l’année 1790, elle peut se flatter de compter
trois mille membres18. Cette action militante ainsi que l’échec d’une
conspiration dirigée depuis Turin par le comte d’Artois et le prince de
Condé allaient favoriser le parti démocratique à l’occasion du
renouvellement municipal de novembre et décembre. A la faveur
d’élections partielles et de démissions, les patriotes les plus engagés
entraient en force à la direction de la nouvelle municipalité. Le populaire
médecin Louis Vitet était élu maire. Jean-Marie Roland accédait au corps
des officiers municipaux. Avec Champagneux, Perret et quelques autres de
ceux qui animaient la fraction démocratique de l’ancien conseil général de
la commune, il participait au nouveau bureau municipal. « Ce sont tous
patriotes connus », se réjouissait Mme Roland19. Son mari se vit attribuer la
présidence de l’importante commission des finances. Roland se mit à
l’œuvre avec la rigueur et l’opiniâtreté qu’on lui connaît. Dès le
31 décembre, il fit sommer l’ancien trésorier de la ville de présenter ses
comptes depuis 1785 avec les pièces justificatives à l’appui. Sous sa
direction, la commission travaillait sans relâche. Elle décida de supprimer
pour cent quatre-vingt-deux mille livres de pensions, honoraires et
indemnités diverses dont la justification lui paraissait contestable. Elle prit
acte de l’abandon fait à la commune par l’inspecteur des manufactures
Roland de sa créance sur l’Etat d’arrérages dus sur son traitement depuis
178420. Il travaillait nuit et jour. « Il n’a pas un moment à lui, je ne le vois
qu’à l’heure du repas », écrivait Mme Roland qui avait regagné Lyon le
28 décembre.
La nature de la mission de Roland et son caractère technique ne lui
permettaient pas d’y associer sa femme. Alors, livrée à elle-même dans
cette ville qu’elle n’aime pas et où elle n’a pas d’amis, elle écrit de longues
lettres à Bancal, à Bosc et à Brissot. Elle ne cesse de vitupérer l’Assemblée
et de lancer des injonctions à ses amis qu’elle juge trop mous. On la sent
insatisfaite. Son ton martial dissimule à peine qu’elle enrage de se sentir
inutile et sans influence. « Adieu tout court, la femme de Caton ne s’amuse
point à faire des compliments à Brutus21. » C’est ainsi qu’elle conclut une
lettre à Brissot. En vérité, il ne lui plaît pas de n’être que la femme de
Caton. Il est frappant de constater qu’elle ne dit rien dans sa correspondance
de l’action de Roland dans ses nouvelles fonctions. Elle n’attend rien de sa
vie à Lyon. Elle est probablement impatiente de s’en aller. Elle brûle d’agir
et devine que c’est à Paris seulement qu’elle pourra exister par elle-même.
Mais, elle l’a écrit à Bancal : « Nous habiterons encore Lyon pour deux ans
et nous ne l’abandonnerons qu’après son entière régénération22. »
De manière inattendue, ce sont précisément les nouvelles fonctions de
Roland qui vont les conduire à Paris plus tôt que prévu. C’est que la
lancinante question de la dette de la ville n’est toujours pas résolue. On
saura bientôt qu’elle frôle les quarante millions. Blot, l’ami de Brissot,
envoyé à Paris par l’équipe municipale précédente, rentrait sans avoir rien
obtenu. Le 1er février 1791, Roland et son collègue Bret furent désignés
pour le remplacer dans cette mission de négocier avec l’Assemblée
nationale la prise en charge par l’Etat de la dette de Lyon. Le choix s’était
porté sur Roland en raison de sa compétence et de sa ténacité. Il est aussi
possible que certains de ses « amis » politiques n’aient pas voulu perdre
l’occasion d’éloigner un rival dont l’inflexibilité dérangeait. Une chose est
sûre : sa femme ne chercha pas à le dissuader d’accepter. Elle écrivit à Bosc
pour qu’il leur trouve un logement assez vaste dans le quartier du faubourg
Saint-Germain. Ils quittèrent Lyon le 15 février au matin pour Villefranche.
Le lendemain, ils prenaient la route de Paris.

*1. Le prévôt des marchands, Tolozan de Montfort, s’était mis en retrait. Très impopulaire, il avait échoué dans sa tentative
de donner au consulat un rôle prépondérant dans les élections aux Etats généraux.

*2. Michelet admirait éperdument cette lettre : « On ne peut lire qu’à genoux. »
10
« On vit ici dix ans en vingt-quatre heures »

Les Roland sont arrivés à Paris le 20 février 1791 accompagnés de Bret,


de Lanthenas et de leur bonne, Marguerite Fleury. Ils se sont installés dans
le logement trouvé par Bosc, au premier étage d’un hôtel meublé, l’hôtel
Britannique, rue Guénégaud*1, à deux pas du Pont-Neuf et de la place
Dauphine. C’est un bel appartement composé d’une large entrée, d’un grand
salon qui sert aussi de bureau pour Roland et son collègue, d’une chambre à
deux lits pour le couple et d’une autre, plus petite, pour leur domestique.
Bret et Lanthenas disposent chacun d’une chambre à l’étage supérieur. A
Paris, Marie se sent revivre. A peine remise des fatigues du voyage, elle
s’est promenée avec émotion dans le quartier de son enfance. Elle est allée
embrasser son oncle et sa tante Besnard dans l’île Saint-Louis puis sa
cousine Trude qui demeure près de Meulan. Mais, le plus important pour
elle, c’est de connaître enfin ces hommes qui font la Révolution. Elle
commence par rencontrer Brissot. Elle a raconté cet épisode dans ses
Mémoires : « Les manières simples de Brissot, sa franchise, sa négligence
naturelle, me parurent en parfaite harmonie avec l’austérité de ses
principes ; mais je lui trouvais une sorte de légèreté d’esprit et de caractère
qui ne seyait pas également bien à la gravité de la philosophie1. » Brissot la
conduit chez Pétion, son condisciple de Chartres, député de l’Eure, qui
siège à l’extrême gauche de l’Assemblée aux côtés de Robespierre et de
Buzot. Elle ne cherche pas à dissimuler les sentiments qu’elle éprouve à
l’occasion de ces premières rencontres. « Je suis, depuis hier, écrit-elle à
Bosc, dans une émotion telle que vous pouvez vous la représenter ; j’ai été
voir le brave Pétion […] O, Liberté ! Ce ne sera pas en vain que de
généreux citoyens se seront dévoués à ta défense2 ! » Ces premiers contacts
étant pris, elle est pressée de plonger au cœur de la Révolution et de se
rendre sur les lieux mêmes où elle s’accomplit. Elle calque l’emploi de son
temps sur celui des députés patriotes. Dès neuf heures du matin, elle prend
place dans la tribune du public à l’Assemblée, et, à huit heures du soir, elle
assiste à la séance des Jacobins. Chaque jour, elle court du Manège à la rue
Saint-Honoré. Elle rentre chez elle vers minuit, épuisée comme si elle avait
elle-même participé aux débats. Mais pour le moment elle observe et juge
les hommes : « Le subtil et captieux Maury, sophiste à grand talent ; le
terrible Cazalès […], le ridicule d’Eprémesnil […] ; l’adroit Mirabeau […],
les séduisants Lameth […], le petit Barnave, froid comme une citrouille
fricassée dans la neige ; l’exact Chapelier, clair et méthodique, mais souvent
à côté du principe3. » Très vite, elle se convainc que ceux qu’on appelle les
Noirs, la minorité contre-révolutionnaire, ne sont pas les plus dangereux
pour la cause de la Révolution. Ce sont les hommes de 1789, Mirabeau et la
majorité conduite par le triumvirat – Du Port, Lameth, Barnave –, qu’elle
redoute. Mirabeau meurt en avril. Les deux derniers contrôlent encore le
club des Jacobins et elle les soupçonne, non sans raison, de vouloir freiner
le mouvement de la Révolution. Très vite, elle exprime sa déception. Tout
ce qu’elle voit la conforte dans l’idée qu’on ne peut plus faire confiance à la
majorité de l’Assemblée constituante. Elle juge aussi que les Jacobins,
malgré l’autorité grandissante de Robespierre, « ne remplissent plus ou
remplissent mal le devoir qu’ils s’étaient imposé de discuter des objets dont
l’Assemblée aura à s’occuper4 ». C’est donc hors de l’Assemblée et du club
de la rue Saint-Honoré qu’il faut agir. D’ailleurs, la Constituante n’a plus
que quelques mois devant elle. L’Assemblée législative doit lui succéder et
les élections sont prévues pour juillet. Le 18 mai, Robespierre a même
arraché à l’Assemblée un vote aux conséquences considérables : la non-
réégibilité des députés sortants. Profitant de la lassitude de la plupart des
constituants pressés de rentrer chez eux, il les a invités à suivre son exemple
en renonçant vertueusement à exercer un nouveau mandat. Ainsi la
Constitution sera-t-elle privée, dans le nouveau Corps législatif, du soutien
de ceux qui l’ont faite.
Quoi qu’en dise Mme Roland, l’Assemblée constituante a accompli une
tâche immense. La rupture avec l’ordre ancien est totale. Outre la rédaction
de la Déclaration des droits et celle de la Constitution qui n’est pas encore
achevée, elle a réalisé une œuvre législative considérable : abolition des
privilèges et des droits féodaux, réforme administrative, nationalisation des
biens du clergé, loi municipale, abolition des jurandes et, bien sûr, la
Constitution civile du clergé dont elle n’a pas mesuré les conséquences.
Mais elle a aussi le souci de mettre des bornes à la Révolution et, peu à peu,
de nouveaux clivages sont apparus parmi les patriotes. Ils s’affirment plus
nettement en ce printemps 1791. Sur plusieurs sujets, la majorité de
l’Assemblée doit subir les assauts du petit groupe de députés résolument
démocrates conduit par Robespierre, Pétion et l’abbé Grégoire. En mai, les
deux camps s’affrontent sur le décret du marc d’argent qui élève
sensiblement le seuil d’éligibilité, puis sur le retrait aux clubs du droit de
pétition et sur les droits des mulâtres aux colonies. Chaque fois, les
minoritaires, isolés au sein de l’Assemblée, obtiennent l’appui des sociétés
populaires parisiennes auprès desquelles leur audience ne cesse de grandir.
Les discours qu’ils prononcent à l’Assemblée ou aux Jacobins sont relayés
par les journaux, notamment ceux de Brissot et de Camille Desmoulins.
Sous l’effet de ce qu’elle considère comme une surenchère démagogique, la
majorité se raidit. De même qu’à l’automne 1789 les monarchiens
souhaitaient « terminer la Révolution », Adrien Du Port proclame le 17 mai
1791 qu’il convient désormais de « la fixer et la préserver en combattant les
excès ». « Il faut, ajoute-t-il, restreindre l’égalité, réduire la liberté et fixer
l’opinion. Le gouvernement doit être fort, solide, stable5. » Cette
préoccupation conduit les chefs de la majorité à se rapprocher de la Cour.
Ils recherchent l’appui du roi pour faire contrepoids à l’extrémisme des
sections parisiennes et des sociétés populaires.
Dans ce paysage politique incertain et mouvant, Roland, sa femme et
Lanthenas sont résolument dans le camp des patriotes démocrates,
convaincus qu’il faut agir sur l’opinion populaire pour qu’elle fasse
pression sur ses représentants. C’est la thèse de Brissot. Ni lui ni personne
ne prononce encore le mot de république. Il est favorable à un système
représentatif mais refuse d’identifier la nation à ses représentants car il
redoute toute confiscation du pouvoir par une oligarchie, fût-elle élue. D’où
la nécessité de favoriser en permanence un large débat public en
promouvant la liberté indéfinie de la presse et le droit de pétition des clubs.
Pendant que Roland fait le siège des comités de l’Assemblée pour obtenir le
remboursement de la dette de Lyon, Lanthenas rédige des articles pour Le
Patriote français et fait, avec Bosc, « de [son] mieux pour provoquer des
sociétés populaires comme celles de Lyon6 ». Mme Roland les encourage :
« Ce n’est pas le tout de faire un gouvernement libre, dit-elle à Bosc, si l’on
n’est toujours en action pour le conserver tel et le perfectionner. Les
sociétés populaires seront la fédération pacifique des moyens, des intentions
et des lumières pour atteindre ce but7. » Elle néglige de plus en plus souvent
les séances de l’Assemblée et des Jacobins. En revanche, elle assiste
régulièrement à celles du Cercle social animées par l’abbé Fauchet qu’elle
juge « excellent et vigoureux apôtre de la meilleure doctrine8 ». Création
originale, le Cercle social, bientôt fusionné avec la Confédération
universelle des amis de la vérité, tient à la fois du club politique
révolutionnaire, de la loge maçonnique et du salon littéraire cosmopolite. Il
tient ses séances dans le vaste local du cirque du Palais-Royal, ce qui
permet à deux ou trois mille personnes d’y assister. L’abbé Fauchet, prêtre
rousseauiste, ancien prédicateur du roi, propagandiste de la démocratie
directe, y prononce avec d’autres comme Condorcet des conférences sur les
thèses de Jean-Jacques Rousseau et les questions institutionnelles. Les
spectateurs sont invités à intervenir et à voter des résolutions. Parmi les
animateurs du Cercle social figurent François Robert et sa femme, née
Louise de Kéralio, propriétaires de journaux et partisans avoués de
l’instauration d’une république. Le Cercle s’efforce aussi de nouer des liens
avec des hommes de lettres du monde entier. A cet effet, Bancal, toujours à
Londres, est mis en relation avec l’abbé par l’intermédiaire de Mme Roland
et de Lanthenas. Enfin, le Cercle social s’est doté d’une imprimerie pour
diffuser son propre organe, La Bouche de fer, ainsi que les écrits d’écrivains
partisans de la Révolution et de politiques comme Brissot, Condorcet et
Lanthenas. Les conférences du Cercle social enchantent Mme Roland. Bien
évidemment, elle se garde d’y prendre la parole. Tout juste se risque-t-elle à
adresser des lettres exprimant ses suggestions, mais en prenant soin de ne
pas se nommer car, écrit-elle à Bancal, « je ne crois pas que nos mœurs
permettent encore aux femmes de se montrer […] Elles ne pourront agir
que lorsque les Français auront tous mérité le nom d’homme libre9 ». Le
28 avril, elle retourne à l’Assemblée car ses amis députés doivent y prendre
la parole pour combattre la disposition de la réforme de la garde nationale
qui prévoit de n’y admettre que les citoyens actifs*2. Leurs efforts sont
vains. L’après-midi même, indignée, elle rédige le compte rendu de la
séance pour Le Patriote français : « Pétion s’est échauffé et n’en a que
mieux parlé. Le vigoureux Robespierre et le sage Buzot ont déployé tous
leurs moyens mais leurs cris étaient étouffés […]. J’ai le cœur navré. J’ai
fait le vœu ce matin de ne plus retourner dans cette Assemblée10. » Mais les
lecteurs ignorent toujours qui est cette observatrice passionnée : son compte
rendu, comme à l’accoutumée, est présenté par Brissot comme « la lettre
qu’une Romaine nous a écrite ».
C’est vers cette époque qu’il fut convenu, écrit-elle dans ses Mémoires,
« que les députés qui avaient coutume de se réunir pour conférer ensemble
se rendraient chez moi quatre fois par semaine après la réunion de
l’Assemblée, et avant celle des Jacobins11 ». Les plus assidus étaient Pétion,
Robespierre et Buzot, auxquels se joignaient Brissot et le banquier genevois
Clavière, son ami et bailleur de fonds. Les deux derniers n’étaient pas
députés. D’autres représentants de l’extrême gauche de la Constituante se
rendaient rue Guénégaud : l’abbé Grégoire, Garran de Coulon, Anthoine,
Louis de Noailles, notamment. Il ne faut pas exagérer l’importance du
« salon de Mme Roland ». Son originalité était d’être, probablement, le
premier salon strictement politique. Les débats philosophiques et les
mondanités n’y avaient pas leur place. On y discutait tactique et stratégie
dans une ambiance austère. Rien de moins mondain que ce salon : « Une
carafe d’eau et un sucrier étaient l’unique rafraîchissement qu’on trouvait
chez moi12. » Surtout, sa durée fut éphémère : d’avril jusqu’à la fin du mois
d’août 1791, époque du retour des Roland en Beaujolais. Quand ils
reviendront à Paris au mois de décembre suivant, le salon aura vécu. Il
demeure que c’est au cours de cette période, et à l’occasion de ces réunions,
que Marie Roland éprouve la griserie d’exercer un début d’influence sur le
cours des événements politiques. Elle n’a jamais ignoré sa capacité de
séduction. La plupart de ces hommes sont – comme les autres – sensibles à
son charme, à son intelligence, à la passion qui l’anime. Or tous ceux-là
jouent un rôle public important. Pour la première fois elle se sent en mesure
de peser, à travers eux, sur la marche de la Révolution. Mais elle veut le
faire avec la discrétion qui sied à une femme de son temps. Elle juge que
toute autre attitude serait suicidaire. C’est dans le huis clos des
conciliabules de la rue Guénégaud que Mme Roland naît à l’action
politique.
Il est difficile de la croire quand elle se décrit dans le rôle quasi muet de
la discrète hôtesse qui veille à se tenir à l’écart de la discussion. « Assise
près de la fenêtre, devant une petite table sur laquelle étaient des livres, des
objets d’étude, de petits ouvrages de main, écrit-elle dans ses Mémoires, je
travaillais ou je faisais des lettres tandis que l’on discutait. Je préférais
écrire parce que cela me faisait paraître plus étrangère à la chose […]
Excepté les compliments d’usage à l’arrivée et au départ de ces Messieurs,
je ne me permis jamais de prononcer un mot, quoique j’eusse souvent
besoin de me pincer les lèvres pour m’en empêcher. Si quelqu’un
m’adressait la parole, c’était après le cercle rompu et toute délibération
terminée13. » Sans doute était-ce la contenance qu’elle adoptait quand ses
visiteurs du soir étaient nombreux et comprenaient des hommes qu’elle
connaissait peu. Elle était trop fine mouche pour prendre le risque de
contrarier l’un ou l’autre de ceux dont elle n’avait pas gagné la confiance.
Mais lorsque la réunion était réduite au petit noyau des fidèles habitués,
Brissot, Pétion, Clavière et Buzot, même en présence de Robespierre, rien
ne justifiait une attitude aussi réservée et sa correspondance montre qu’elle
ne se privait nullement de leur dire ce qu’elle pensait. D’ailleurs, Brissot et
Pétion sont rapidement devenus des amis. On se voit en famille. Elle
apprécie la compagnie de Félicité Brissot « aimable femme qui a beaucoup
de tact et de jugement14 ». En François Buzot, timide et passionné, grave et
modeste, orateur talentueux, plus jeune qu’elle de six années, elle ne voit
pas encore un Saint-Preux. Mais elle l’a distingué aux côtés de Pétion et de
Robespierre comme l’un des trois seuls « hommes inébranlables qui osent
combattre pour les principes15 » à la tribune de la Constituante. Maximilien
Robespierre demeure toutefois pour elle une énigme. « Dans les
conférences qui se faisaient chez moi, écrit-elle, il parlait peu, ricanait
souvent, lançait quelques sarcasmes, n’ouvrait jamais un avis ; mais, le
lendemain d’une discussion un peu suivie, il avait soin de paraître à la
tribune de l’Assemblée et de mettre à profit ce qu’il venait d’entendre dire à
ses amis16. » Elle est pourtant fascinée par la force mystérieuse qui émane
de lui. Robespierre ne ressemble à aucun des hommes qu’elle connaît, ni à
aucun de ceux qui peuplent son imaginaire. Comme Roland, il est vertueux,
austère et intransigeant, mais il est attentif à sa mise, porte cravate et
perruque poudrée. Dépourvu des moyens du talent oratoire, c’est pourtant
par la parole qu’il s’impose dans les assemblées. Il flatte le peuple et
entretient sa popularité dans les sociétés populaires, mais sans jamais céder
à la familiarité. Si ses discours, comme ses écrits, témoignent d’une ardeur
combative peu commune pour le bien public, aucune passion ne semble
l’habiter. Jamais il n’exprime un sentiment. Il n’a rien d’un Saint-Preux car
en lui la passion et la vertu ne se combattent ni se s’alimentent
mutuellement. Selon la formule de Patrice Gueniffey, « inaccessible aux
passions [il] est entièrement disponible pour la vertu17 ». Sans doute Marie
Roland s’irrite-t-elle de constater qu’il demeure insensible à son charme.
Mais elle l’a suffisamment observé pour deviner qu’il est appelé à jouer un
grand rôle. Alors, elle le courtise sans se contraindre car, à défaut de
sympathie, elle éprouve pour lui une réelle admiration. Mais ce qu’elle
retient de ces premiers conciliabules de la rue Guénégaud, c’est que ces
hommes d’accord sur l’essentiel sont des individualistes forcenés,
incapables de définir un plan d’action commun. « Chacun a sa marotte et
veut qu’on s’occupe d’elle, sans égard pour la marotte d’autrui18 », soupire-
t-elle en constatant qu’« il est un égoïsme d’amour-propre aussi funeste que
celui de l’intérêt19 ». A plusieurs reprises, elle déplore la dispersion des
énergies qui empêche la constitution d’un « parti » comme en Angleterre.

Le mardi 21 juin, en début de matinée, la nouvelle a parcouru Paris


comme un éclair. A dix heures, Marie Roland trace à la hâte un post-
scriptum à la lettre pour Bancal qu’elle a rédigée la veille : « Je décachète
ma lettre pour vous dire au bruit du canon et dans la plus grande
fermentation que le roi et la reine se sont enfuis20. » Puis elle court à
l’Assemblée. Sur son chemin, elle peut constater, tout à la fois, le calme de
la population et son mépris indigné pour le roi et sa famille dont les effigies
et les noms sont partout détruits ou passés au noir de fumée. La fuite du roi
ranime les espérances de ceux qui, comme elle, forment le projet d’installer
une république. En revanche, pour l’Assemblée, c’est une catastrophe.
Toute la stratégie des chefs de la majorité est mise à mal. Alors même qu’ils
se sont rapprochés du roi afin d’obtenir son appui pour « fixer la
Révolution », celui-ci se dérobe, et de quelle manière : en affichant, à la
face du monde, son refus de la Constitution. Mais l’Assemblée a pour elle
la Commune de Paris dirigée par Bailly, la garde nationale commandée par
La Fayette et l’autorité qui s’attache à la légitimité des représentants de la
nation. Elle se ressaisit très vite, s’empare du pouvoir exécutif, ordonne la
levée de cent mille volontaires dans la garde nationale et choisit, dans une
adresse aux Français, d’accréditer la thèse extravagante de l’« enlèvement »
du roi. Cette fiction, démentie par le mémoire en forme d’aveu laissé par
Louis XVI, est indispensable à la préservation des institutions. Le soir du
22 juin parvient à Paris la nouvelle de son arrestation à Varennes. Se pose
alors la question du traitement qui doit lui être réservé : peut-on l’interroger
et doit-on le juger ? Qui peut le juger, les juges ou l’Assemblée ? Est-il
inviolable ? Le 15 juillet, l’Assemblée décrétera que le roi, victime d’un
enlèvement, est innocent et que seuls les organisateurs de la fuite, Bouillé et
ses complices, doivent être jugés.
Ces décisions n’ont pas été prises sans débats très vifs. L’enjeu était
considérable et, tout au long de ces journées, la tension fut extrême entre la
majorité de l’Assemblée et les patriotes de l’extrême gauche. Chacun
sentait qu’on était au bord de la guerre civile. Presque tous la redoutaient
car personne n’en devinait l’issue. C’est pourquoi le débat sur la république
fut escamoté. Seul le club des Cordeliers (mais sans l’aveu de Danton qui
en était pourtant l’un des principaux animateurs) et le Cercle social
réclamaient ouvertement la république. Condorcet a prononcé, le 8 juillet,
au cirque du Palais-Royal, un discours en faveur des institutions
républicaines et lancé, au même moment, le journal Le Républicain. Mais
Robespierre, toujours à l’avant-garde des combats contre la majorité de
l’Assemblée et aux Jacobins, n’a jamais prononcé le mot de république. Le
21 juin, aussitôt connue la fuite du roi, il avait prévu de prendre la parole à
la Constituante. Mais il en fut empêché, tout comme Pétion et Buzot. Dans
l’après-midi du lendemain, il se rendit chez Pétion pour analyser la situation
avec ses amis. Il y avait là, entre autres, Brissot et Mme Roland. Celle-ci a
rapporté dans ses Mémoires que Robespierre exprimait de sombres
pressentiments : « Il disait avec inquiétude que la famille royale n’avait pas
pris ce parti sans avoir dans Paris une coalition qui ordonnerait la Saint-
Barthélemy des patriotes et qu’il s’attendait à ne pas vivre dans les vingt-
quatre heures. Pétion et Brissot disaient au contraire que cette fuite du roi
était sa perte et qu’il fallait en profiter […] ; qu’il était évident pour chacun,
par ce seul fait, que le roi ne voulait pas de la Constitution qu’il avait jurée ;
que c’était le moment d’en assurer une plus homogène et qu’il fallait
préparer les esprits à la république. » Et elle ajoute : « A ceci, Robespierre
ricanant à son ordinaire et se mangeant les ongles, répondit en demandant
ce que c’était qu’une république21 ! » Du fond de la prison où l’a jetée
Robespierre, elle pense discréditer celui-ci en rapportant fidèlement cette
scène. Mais sa correspondance montre qu’elle faisait siennes, alors, les
alarmes du député d’Arras*3 et que celui-ci l’avait convaincue ainsi que
Brissot et Pétion de l’inopportunité de toute pétition explicite en faveur de
la république. Revendiquer la république, c’est se placer hors de la légalité.
Or, Robespierre ne veut à aucun prix donner prétexte à l’arrestation de
députés démocrates. Au surplus, la forme monarchique ou républicaine du
gouvernement lui est alors assez indifférente. Un roi faible et discrédité lui
paraît moins dangereux qu’une république oligarchique. Quand, quelques
semaines plus tard, il lui faudra se défendre, avec Brissot et Pétion, de
l’accusation d’avoir excité le peuple contre les décrets de l’Assemblée et
d’être les chefs d’un parti républicain, ils le contesteront avec la dernière
énergie : « La nation peut être libre avec un monarque […] Les mots
république, monarchie sont des termes vagues et insignifiants qui ne
caractérisent pas une nature particulière de gouvernement […] Tout Etat
libre où la nation est quelque chose est une république […] République et
monarchie ne sont pas incompatibles22. » Ce texte a été rédigé par le député
d’Arras avec la collaboration de Brissot, Pétion, Buzot et Roederer.
Mme Roland prendra soin d’en diffuser des exemplaires un peu partout.
Elle demeure républicaine mais elle approuve les considérations tactiques
qui imposent à ses amis de ne pas porter le débat sur ce terrain. Il n’y a pas
alors le moindre désaccord entre elle et Robespierre qu’elle désigne dans
ses lettres comme « le plus vigoureux défenseur de la liberté23 ».
C’est donc contre l’inviolabilité du roi, pour sa mise en accusation et
son jugement que les amis de Marie Roland bataillent en vain jusqu’au
15 juillet à l’Assemblée et aux Jacobins. L’ascendant croissant de
Robespierre aux séances des Jacobins conduit à une scission le 16 juillet.
Les modérés, conduits par Barnave, les frères Lameth et La Fayette fondent
le club des Feuillants. L’extrême gauche va désormais dominer au club de
la rue Saint-Honoré avec l’appui des sociétés populaires de Paris et de
province qui vénèrent Robespierre et Pétion.
Bien entendu, Marie a vécu ces journées dans la fièvre. Elle a assisté à
toutes les séances de l’Assemblée et des Jacobins. Elle tient informé Bancal
qui a regagné Clermont-Ferrand pour animer les sociétés patriotiques de la
ville. Elle l’invite à susciter des adresses demandant à l’Assemblée de faire
juger le roi. Elle écrit aussi à Champagneux qui, à Lyon, s’emploie à
favoriser la candidature de Roland à la prochaine Assemblée. Dès le
22 juin, renonçant à la réserve qu’elle s’imposait jusqu’alors, elle s’est
inscrite à la Société fraternelle des deux sexes, affiliée aux Jacobins.
Presque chaque soir, elle a conféré avec ses amis sur les initiatives à
prendre. Levée tôt le matin, elle n’est jamais couchée avant minuit. « On vit
ici dix ans en vingt-quatre heures », écrit-elle à Bancal24. Elle s’épuise, elle
s’exalte et va même, dans le secret de sa correspondance, jusqu’à souhaiter
la guerre civile, « cette grande école des vertus publiques25 ». Elle va
bientôt mesurer le caractère tragiquement aventureux de ce vœu.
La Constituante a profité des événements pour reporter la date des
élections des nouveaux députés et prolonger son propre mandat de quelques
mois. Elle veut achever la Constitution pour la présenter à Louis XVI qui
demeure « suspendu » jusqu’à ce qu’il l’approuve. Les décisions qu’elle a
prises les 15 et 16 juillet rendent désormais illégale toute demande de mise
en jugement du roi et de son remplacement à la tête de l’Etat. Or, les
pétitions des sociétés patriotiques continuent de déferler sur l’Assemblée.
Aux Jacobins, Brissot et Lanthenas s’efforcent de modérer le zèle des
pétitionnaires et se laissent surprendre par Choderlos de Laclos qui cherche
à récupérer le mouvement au profit d’une régence du duc d’Orléans.
Robespierre et Buzot se tiennent prudemment en retrait. Tous ont compris
que le rapport de force n’est pas favorable à ce qui ressemblerait à une
insurrection. Des rumeurs alarmistes circulent. La Fayette déploie
ostensiblement la garde nationale. Dans la matinée du 17 juillet, Marie
Roland écrit à Bancal : « Les matériaux de l’insurrection et de la guerre
civile s’amassent… Le feu éclatera au premier instant26. » Puis elle se rend
au Champ-de-Mars où une pétition déposée sur l’autel de la Patrie et
réclamant le jugement du roi est soumise à la signature des citoyens. Elle
ignore encore qu’un terrible incident s’est produit dans la matinée. Deux
misérables pochards se sont glissés sous l’estrade dans le dessein de
regarder sous les jupes des femmes. On les a surpris et soupçonnés d’avoir
voulu poser des mines. La foule s’en est emparé et quelques furieux les ont
pendus. Bailly et la municipalité ont aussitôt décrété la loi martiale. Le
calme semble revenu. Vers sept heures du soir, profitant de cette belle soirée
d’été, plusieurs milliers de Parisiens se promènent en famille parmi les
pétitionnaires quand surgit, drapeau rouge en tête, la garde nationale
commandée par La Fayette. Que s’est-il passé ? Quelques pierres lancées
vers la troupe ? Un coup de fusil parti dans la foule ? Toujours est-il que la
garde nationale ouvre le feu sans les sommations réglementaires. La
fusillade nourrie (six à sept décharges selon Mme Roland) laisse sur le sol
plusieurs dizaines de morts et de blessés. « Le deuil et la mort sont dans nos
murs, écrit Marie, la tyrannie s’est assise sur un trône souillée de sang27. »
Les sombres prédictions de Robespierre semblent s’accomplir. De
nombreux pétitionnaires sont arrêtés. Danton et Desmoulins ont pris la
fuite. Dans la soirée du 17 juillet, les Roland recueillent chez eux Robert et
sa femme qui n’osent passer la nuit à leur domicile. Inquiets du sort de
Robespierre dont ils sont sans nouvelle, ils courent à son domicile du
Marais, rue de Saintonge, pour lui proposer de l’héberger. Mais celui-ci a
déjà trouvé refuge chez le menuisier Duplay. Le lendemain, l’Assemblée
vote des remerciements « aux citoyens généreux défenseurs de l’ordre » et
maintient la loi martiale. Tous les journaux républicains sont interdits. En
revanche, on diffuse des feuilles et des pamphlets diffamatoires qui
désignent Robespierre et Brissot comme les instigateurs d’un complot
criminel heureusement déjoué. L’Assemblée et les Feuillants ont
apparemment gagné. En septembre, le roi prêtera serment à la Constitution
et l’Assemblée constituante se séparera en proclamant fièrement que « le
terme de la Révolution est accompli ».

Entre-temps, Marie Roland a quitté Paris pour le Beaujolais. Le


10 août, à force de ténacité, Jean-Marie Roland a fini par obtenir de
l’Assemblée un décret qui met à la charge de l’Etat la plus grande partie de
la dette lyonnaise, soit trente-trois millions et demi sur trente-neuf. C’est un
succès évident qui devrait lui valoir la reconnaissance de la municipalité et
de ses électeurs. Ce résultat n’est dû qu’à ses mérites personnels car son
collègue Bret a renoncé au bout de quatre semaines et les députés de Lyon à
la Constituante, qui détestent Roland, n’ont pas levé le petit doigt pour
l’aider. Mme Roland a quitté Paris le 3 septembre, une quinzaine de jours
avant son mari. Elle n’était pas fâchée de s’en aller « planter ses choux »
comme elle disait. Elle n’attendait plus rien de la politique avant la nouvelle
législature. Elle a accompli le voyage en compagnie d’une amie de Bosc,
Sophie Grandchamp, avec laquelle elle a noué des liens d’amitié et qui lui
restera proche et fidèle jusqu’à la fin. Dans les auberges où elles ont fait
étape, elles ont laissé, avant de repartir, un exemplaire de l’Adresse aux
Jacobins et aux sociétés affiliées rédigée par Robespierre pour se défendre
d’avoir tenté de favoriser une insurrection républicaine. Elles sont arrivées à
Villefranche après cinq jours de voyage épuisant dans une voiture publique.
La ville était écrasée sous la chaleur, la terre du Clos aride et pierreuse,
l’herbe partout brûlée. Pour ajouter à son accablement, une lettre de
Champagneux attendait Marie : Roland n’a pas été élu député à
l’Assemblée législative. Ainsi se dissipait l’espoir de retourner bientôt à
Paris pour agir à nouveau. A cette nouvelle, écrit-elle, « toute la nullité de la
province m’a paru tomber sur ma tête, je me suis sentie comme ensevelie
dans le vide et l’obscurité28 ». Les six mois passés à Paris ont définitivement
anéanti les rêves de bonheur champêtre. Certes, elle a récupéré Eudora qui
s’est jetée dans ses bras en sanglotant. Elle l’a trouvée sensible et douce
mais toujours aussi dépourvue de curiosité intellectuelle. La perspective de
s’enterrer au Clos entre un vieil homme grincheux et une enfant
contrariante lui fait maintenant l’effet d’une mort lente. Les vendanges lui
sont une corvée. Elle ne supporte plus de collaborer au Dictionnaire. « Le
travail auquel je me livre me dégoûte et m’épuise29 », confie-t-elle à Sophie
Granchamp. Plus rien ne l’intéresse que l’action politique. La passion de la
Révolution ne la lâche plus. Or, les hommes jeunes et courageux qui
veulent la poursuivre sont à Paris. Bancal n’a pas été élu à l’Assemblée
législative par les électeurs de Clermont-Ferrand mais ceux de Paris ont
désigné Brissot. Lanthenas et Bosc jouent un rôle actif aux Jacobins. Bancal
va bientôt les y rejoindre. Alors, elle brûle de retrouver Paris, et, avec
l’ingénieuse duplicité que la passion suggère à une maîtresse ardente, elle
trouve de bons motifs. Pour l’éducation d’Eudora, tournant le dos aux idées
de Rousseau, elle voit « les grands avantages du séjour à Paris » où elle
pourrait « lui présenter une foule d’objets capables d’exciter, de développer
un goût quelconque ». Pour Roland, elle juge nuisible à sa santé son « rejet
dans le silence et l’obscurité30 ». « Il est habitué à la vie publique, elle lui
est nécessaire plus qu’il ne le pense lui-même31 », ajoute-t-elle en épouse
attentive.
Mais Roland fait la sourde oreille. Pour tromper son impatience, elle
écrit, le 27 septembre, une longue lettre à Robespierre, preuve qu’elle
compte bien parvenir à ses fins. La lettre manque totalement de spontanéité.
Il est clair qu’elle ne sait trop comment s’y prendre pour capter l’intérêt de
cet homme étrange. Pour dissiper tout soupçon de démarche intéressée, elle
affecte le renoncement : « J’ai juré, en versant de douces larmes, d’oublier
la politique pour ne plus étudier et sentir que la nature, et je me suis hâtée
d’arriver à la campagne. » Puis, après avoir rappelé leurs convictions
communes, elle entortille un compliment appuyé : « Vous avez beaucoup
fait, Monsieur, pour démontrer et répandre ces principes ; il est beau et
consolant de pouvoir se rendre un témoignage à un âge où tant d’autres ne
savent point encore quelle carrière leur est réservée ; il vous en reste une
grande à parcourir pour que toutes les parties répondent au commencement
et vous êtes sur un théâtre où votre courage ne manque pas d’exercice. »
Enfin, elle ajoute, sans deviner la tragique ironie de la prophétie : « Du fond
de ma retraite, j’apprendrai avec joie la suite de vos succès32. » Rien, dans
cette lettre, ne pouvait exciter l’intérêt de Robespierre qui méprisait les
femmes. Il est manifeste que les ressorts de la personnalité de
l’Incorruptible lui demeurent une énigme.
En fin de compte, c’est l’un des derniers actes de la Constituante qui lui
a fourni l’argument décisif en faveur du retour à Paris. Le 27 septembre,
l’Assemblée a voté la suppression du corps des inspecteurs des
manufactures. Roland se voyait privé de cinq mille livres annuelles de
revenu. Il lui fallait tout à la fois accomplir les démarches nécessaires à
l’attribution d’une pension de retraite, accélérer l’impression du tome III du
Dictionnaire des manufactures et se trouver une nouvelle activité
susceptible de lui procurer un complément de ressources. Loin de Paris, ces
diverses entreprises comportaient trop d’aléas. Roland se laissa donc
convaincre et, début décembre 1791, le couple prenait la route de Paris en
compagnie d’Eudora et de la fidèle Marguerite Fleury. Sophie Grandchamp
les avait précédés.

*1. Claude Perroud a démontré qu’il s’agit très probablement de l’immeuble qui porte aujourd’hui le no 12.

*2. Seuls les citoyens « actifs » (payant une contribution directe égale à trois journées de travail) sont électeurs.

*3. Lettre à Bancal du 23 juin 1791 : « Hier, à cinq heures du soir, réunis avec Robespierre et plusieurs autres, nous nous
considérions sous le couteau […] et chacun ne songeait qu’à la manière de se rendre plus utile au salut public, avant de perdre la
vie qu’un massacre pouvait nous ôter d’un moment à l’autre. »
11
Un sombre hiver

Le retour à Paris ne fut pas à la hauteur des espérances de Marie


Roland. Sophie Grandchamp avait réservé pour eux un appartement à
l’hôtel Britannique mais, cette fois, au troisième étage. Il s’agissait d’un
logement beaucoup plus modeste. Roland ne percevait plus d’indemnité
pour frais de mission et il leur fallait se loger par leurs propres moyens. Le
nouvel appartement était trop exigu pour permettre d’y tenir les réunions
qui, au printemps précédent, avaient animé les soirées du premier étage.
D’ailleurs, les amis influents des Roland étaient soit absents de Paris, soit
entièrement absorbés par leurs nouvelles activités. Buzot, comme la plupart
des constituants, avait rejoint sa ville. Il avait été élu président du tribunal
criminel d’Evreux. Robespierre, revenu à Paris après deux mois passés à
Arras, disputait à Brissot le contrôle des Jacobins et ne songeait nullement à
renouer avec les Roland. Pétion était devenu maire de Paris « et les
sollicitudes de cette place l’occupaient tout entier1 ». Marie obtint de
rencontrer sa femme à l’Hôtel de Ville. Mme Pétion la reçut froidement, ne
prit pas la peine de la raccompagner au-delà de la porte du salon et la laissa
traverser seule l’enfilade des antichambres qui conduisent vers la sortie.
Sophie Grandchamp rapporte que son amie en fut « profondément
blessée2 ». Quant à Brissot, dont la fidélité n’était pas entamée, il n’avait
plus guère le temps de se rendre rue Guénégaud. Il menait de front la
direction du Patriote français et l’exercice de son mandat de député. Très
présent à l’Assemblée législative, il avait entrepris de regrouper autour de
lui les plus à gauche des nouveaux députés.
La nouvelle Assemblée siège depuis le 1er octobre 1791. Elle est
composée d’hommes neufs puisque les constituants se sont eux-mêmes
interdits de réélection. A l’exception de Brissot et de Condorcet, les Roland
ne connaissent aucun des nouveaux élus. Presque tous ont exercé des
responsabilités locales au sein des municipalités et des districts, comme
membres du directoire de leur département ou comme juges élus. Ils sont
jeunes puisque la moitié d’entre eux n’ont pas trente ans. Sans expérience
des affaires nationales, ils sont aussi nouveaux, comme l’observe François
Furet, en ce sens que « leurs souvenirs plongent non plus dans l’Ancien
Régime, mais dans la Révolution3 ». Ils vivent comme une évidence la
rupture avec l’ancien ordre des choses. C’est une assemblée bourgeoise,
élue au suffrage censitaire, où siègent en grand nombre les avocats. On y
trouve également des médecins, des négociants, des officiers, des
propriétaires fonciers, des membres du clergé constitutionnel. Sur 745
membres, 300 environ ont adhéré au club des Feuillants contre 136 qui se
sont inscrits aux Jacobins. Les autres forment une masse flottante et
indécise. C’est une assemblée plutôt conservatrice, respectueuse des
institutions léguées par les constituants.
Pourtant, dès les premières séances, la Législative a voulu manifester
son autorité et son indépendance à l’égard de la Constituante en détruisant
le cérémonial protocolaire qui devait régler les visites du roi à l’Assemblée.
C’est ainsi qu’elle a décidé que le monarque ne serait plus appelé « Sire »
ou « Votre Majesté » et qu’il prendrait place non plus sur un fauteuil doré
placé plus haut que celui du président, mais sur un siège identique. Mais,
deux jours après, elle reculait. La crainte d’un conflit entre le roi et
l’Assemblée avait fait chuter la Bourse. Dûment chapitrée en coulisse par
Barnave et Lameth, effrayée de sa propre audace, la majorité feuillante
rapportait le décret. Barnave, qui conseillait le couple royal, pouvait
rassurer la reine : « Les imprudences de la nouvelle Assemblée, lui écrivait-
il, ont fait éclater l’impression qu’avait produite la conduite du roi […]. Le
parti républicain se trouve représenté dans l’Assemblée actuelle d’une
manière si dégradante que bientôt les mots de républicain et de brigand
seront synonymes dans la conversation du peuple4. » Barnave se trompait.
L’incident révélait surtout la versatilité d’une Assemblée qui était, écrit
Jaurès, « comme suspendue dans le vide et à la merci des souffles errants,
des motions improvisées ou des intrigues savantes5 ». Un homme l’avait
compris : Brissot qui déjà exerçait son influence sur un petit groupe de
députés d’extrême gauche, orateurs brillants et fougueux. En cet hiver
1791-1792 commençait l’offensive de cette minorité républicaine qui allait
entraîner l’Assemblée monarchiste et s’emparer du gouvernement de la
Révolution.
Qui étaient-ils ces orateurs passionnés, ces hommes jeunes et combatifs
dont le rôle allait se révéler décisif ? Il y avait au premier rang quatre des
huit députés de la Gironde : Vergniaud, Gensonné, Guadet et Ducos. Les
trois premiers, qui n’ont pas quarante ans, se sont fait connaître comme
avocats à Bordeaux. Avec Jean-François Ducos, âgé de vingt-sept ans, fils
d’un commerçant aisé, ils ont fondé le club des Jacobins de la ville.
Aussitôt élus députés, ils ont rejoint ensemble la capitale. Dans la diligence
qui les emmenait, un diplomate allemand les a observés. Plus tard, il a
raconté à Michelet : « C’était des hommes plein d’énergie et de grâce, d’une
jeunesse admirable, d’une verve extraordinaire, d’un dévouement sans
bornes aux idées. Avec cela […], fort ignorants, d’une étrange inexpérience,
légers, parleurs et batailleurs, dominés (ce qui diminuait en eux l’invention
et l’initiative) par les habitudes du barreau6. » En Pierre-Victurnien
Vergniaud, fils d’une famille bourgeoise ruinée de Limoges, admirateur de
Démosthène et de Cicéron, va se révéler l’un des plus grands orateurs de la
Révolution, peut-être le plus grand après Mirabeau. Mais « cet homme dont
la parole [est] l’âme, cet orateur-né7 » n’est pas un politique. Poète, aimant
les femmes et le saint-émilion, Vergniaud est indolent. Pour lui, l’action
politique se borne à l’éloquence mise au service des idées généreuses. Il
réserve son énergie aux discours qu’il prépare soigneusement. Mais nulle
doctrine, nulle stratégie n’inspire sa parole. La force de son discours, son
effet d’entraînement reposent sur une formidable aptitude à galvaniser son
auditoire en lui offrant une représentation sublime des actes et des passions
révolutionnaires. Sa voix pleine et sonore saisit et transporte ceux qui
l’écoutent. Puis, redescendu de la tribune, Vergniaud retombe dans
l’indolence. « Il chérit le feu sacré, les envolées lyriques qu’il inspire, écrit
Jean-Denis Bredin, il vit d’audace, de risques, d’aventure… puis il retourne
à la vie, au plaisir ou au rêve8. » Arnaud Gensonné, fils d’une famille de
parlementaires bordelais, est tout le contraire de son ami Vergniaud. Lecteur
de Voltaire et de Montesquieu, épris de logique, porté à la réflexion, cet
homme frêle de trente-trois ans prononce d’une voix faible et nasillarde des
discours ciselés, limpides et incisifs. Il est aussi froid que Vergniaud est
enflammé. Mais la rigueur de ses démonstrations et son ironie mordante
font de lui un orateur écouté9. Elie Guadet appartient à une famille de
courtiers en vins de Saint-Emilion. Marié à la fille d’un riche négociant, il
était, à la veille de la Révolution, considéré comme l’un des meilleurs
avocats du barreau de Bordeaux, spécialiste des causes commerciales. A la
tribune de l’Assemblée, il s’impose par l’éclat de sa voix, la rigueur de son
raisonnement et sa capacité à conserver une totale maîtrise de lui-même
dans les débats les plus tumultueux10.
Dès leur arrivée à Paris, les députés bordelais sont entrés en relation
avec Brissot dont ils partagent les idées et qui est devenu, en l’absence de
Robespierre, l’homme fort du club des Jacobins. Ils se sont liés également
avec Maximin Isnard, jeune député du Var, dont les discours enflamment
l’Assemblée. Brissot a très vite mesuré le rayonnement que ces hommes
allaient donner à son influence au sein de la Législative. Il les a invités à
participer aux travaux du Comité diplomatique qu’il anime à l’Assemblée et
il les réunit, plusieurs fois par semaine, avant l’ouverture des séances. Ainsi
s’est formé le groupe des brissotins que, plus tard, les historiens appelleront
les Girondins.

Arrivés à Paris le 15 décembre, les Roland n’avaient pas été associés


aux premières réunions de Brissot et de ses nouveaux amis. En leur
absence, des habitudes nouvelles avaient été prises. Désormais, les
brissotins avaient pour centre de ralliement le salon de la jeune et jolie
Sophie de Condorcet et, plus encore, celui de Mme Dodun. La marquise de
Condorcet recevait Brissot et les députés girondins dans son hôtel de la rue
de Lille, à l’angle de la rue de Bellechasse. Condorcet, mathématicien
célèbre, économiste, ancien collaborateur de Turgot, encyclopédiste,
corédacteur du Dictionnaire de Panckoucke, philosophe, disciple de
Voltaire et admirateur de Rousseau, fondateur avec Brissot de la Société des
Amis des Noirs, républicain proclamé, favorable au vote des femmes,
possédait tous les titres qui auraient dû faire de lui l’ami des Roland. Mais,
pour des raisons demeurées obscures, ce ne fut jamais le cas. Marie Roland
aura même pour lui des mots très durs dans ses Mémoires. « Je n’ai jamais
rien connu de si lâche, écrira-t-elle. On peut dire de son intelligence, en
rapport avec sa personne, que c’était une liqueur fine imbibée dans du
coton11. » Pourquoi tant de sévérité ? Préjugé antiaristocratique ? Jalousie ?
Séquelles d’un différend remontant à l’année 1781 entre Roland et
l’Académie des sciences dont Condorcet était le secrétaire perpétuel ?
Mépris d’une audacieuse pour la timidité d’un pur intellectuel qui redoutait
les affrontements violents ? Sans doute, lorsqu’elle a écrit ces lignes,
Mme Roland lui en voulait-elle d’avoir, en octobre 1792, refusé de suivre
les Girondins dans leur offensive contre les Montagnards. Mais la
correspondance montre qu’elle a toujours nourri contre lui une vive
antipathie. Cela suffit à expliquer pourquoi les Roland n’étaient pas reçus
rue de Lille au cours de cet hiver 1791-1792. On ne les rencontrait pas non
plus chez Mme Dodun, « femme honnête et opulente », veuve d’un ancien
administrateur de la Compagnie des Indes dont le père avait été ministre des
Finances de Louis XV. Celle-ci hébergeait Vergniaud et le ménage Ducos à
l’étage supérieur de son somptueux hôtel de la place Vendôme. Plusieurs
fois par semaine, elle organisait des dîners au cours desquels les députés
bordelais, réunis avec Brissot, Roederer, Clavière, Fauchet – devenu évêque
assermenté puis député de Caen – et quelques autres élaboraient leurs
stratégies. Bosc, Bancal et Lanthenas qui travaillaient pour Brissot au club
des Jacobins se joignaient souvent à eux. « Roland, écrit sa femme, dont on
estimait le bon esprit et l’intégrité, fut invité à s’y rendre ; il n’y allait
presque point, à raison de la distance12. » Il n’y a pourtant pas si loin de la
rue Guénégaud à la place Vendôme. La vérité probable est que Marie
Roland souffrait de n’être plus l’organisatrice des conciliabules des députés
patriotes.
Mme Roland vivait ce retour à Paris comme une éprouvante traversée
du désert. Tout ce qui l’éloignait de la politique lui devenait insupportable.
C’est désormais Sophie Grandchamp qui assiste Roland dans ses travaux de
recherches et de relecture des épreuves du Dictionnaire des manufactures.
Chaque jour, il se présente chez elle à huit heures du matin. Ils travaillent
six heures d’affilée puis vont retrouver Marie pour dîner rue Guénégaud.
Comme toujours quand elle est privée d’activité, Marie Roland sombre dans
la mélancolie. Sa santé se dégrade. Elle souffre d’embarras gastriques. A
intervalles réguliers, des crises accompagnées de convulsions la laissent
sans force. Roland s’inquiète et parle de retourner au Clos dès qu’il aura
obtenu sa pension et que sera achevée l’impression du tome III du
Dictionnaire. Mais Marie ne redoute rien tant que de quitter Paris. « Mon
amie, écrit Sophie Grandchamp, me conjurait de le détourner d’un dessein
qui ferait son malheur13. » Elle n’attend rien pour sa santé de l’air pur de la
campagne. Rien ne serait pire pour elle que de renouer avec « une solitude
dans laquelle on ne peut faire société qu’avec sa basse-cour14 ». En
revanche, à Paris, tout espoir de se mêler à l’action politique n’est pas
perdu. Bosc, Lanthenas et Bancal, les amis fidèles, sont les principaux
lieutenants de Brissot aux Jacobins. En ce début de 1792, ils y occupent des
postes clés, Lanthenas est vice-président, Bancal et Bosc sont secrétaires.
Grâce à eux, Roland va entrer, le 15 février, au Comité de correspondance.
C’est un emploi modeste et obscur, mais où il peut se rendre utile à
Brissot. Les membres du Comité de correspondance sont chargés d’assurer
la liaison épistolaire avec les sociétés affiliées de province. Il s’agit de lire
toutes les lettres et de rédiger les réponses. Robespierre et Brissot
s’affrontent alors, à la tribune du club de la rue Saint-Honoré, sur la
question de la guerre. Il est important pour Brissot de placer au sein du
comité des amis sûrs capables d’entretenir sa popularité auprès des clubs de
province et d’y diffuser ses propositions. Avec Roland et ses amis, Brissot
dispose de relais particulièrement efficaces. Jean-Marie ramène chez lui,
chaque soir, un volumineux dossier de lettres auxquelles il faut répondre. Sa
femme trouve là un moyen de dissiper momentanément sa mélancolie.
« Touchée du bien qu’il était possible de faire en s’emparant des
imaginations pour les enflammer au profit de la vertu, je m’occupais de
cette correspondance avec plaisir, et le comité trouvait Roland travailleur ;
il n’était pas non plus sans rien faire, mais l’ouvrage de deux personnes très
expéditives devait être considérable aux yeux de ceux à qui l’ouvrage d’une
d’elles aurait déjà paru l’être15. » Rétrospectivement, elle exagère son
enthousiasme.
Comme il faut également se procurer un revenu et détourner Roland du
projet de rentrer au Clos, Sophie Grandchamp a convaincu Panckoucke de
lui confier la création et la direction d’un Journal des Arts consacré à
l’agriculture, aux arts industriels et au commerce dont le premier numéro
doit paraître en juillet. C’est ainsi que les Roland trompent leur ennui en
conservant l’espoir de jouer un rôle politique. Bien déterminés, cette fois, à
ne pas quitter Paris, ils ont décidé d’abandonner leur hôtel meublé. Le
10 mars 1792, Roland signe, pour six ans, le bail d’un petit appartement au
deuxième étage sur cour, rue de la Harpe, dont le propriétaire est un
membre du club des Jacobins. Ils doivent s’y installer en avril.
Mais l’état physique et moral de Marie ne s’améliore pas. Elle souffre
de demeurer dans l’ombre et éloignée de l’action. « Sa santé dépérissait
chaque jour, écrit Sophie Grandchamp ; des peines secrètes la dévoraient,
lui faisant souhaiter de terminer son existence16. » La chère Sophie a deviné
la cause de cet état dépressif et des pulsions suicidaires qui hantent son
amie : « Mme Roland nourrissait en secret une ambition qui contribuait à
l’état de langueur qui la consumait chaque jour17. » Le 20 mars, à peine
remise d’une crise qui l’a retenue au lit pendant quinze jours, elle écrit à
une amie genevoise, en affectant une tranquille résignation : « Aujourd’hui,
nous sommes supprimés […] ceux qui nous recherchaient l’année dernière,
ou sont retournés dans leurs foyers, ou sont montés à de grandes places où
ils oublient ceux qui n’en ont plus […] je suis solitaire et fermée dans le
cabinet à me délasser avec la littérature18. »
Mais le lendemain soir, Brissot frappe à sa porte. Que veut-il ? Savoir si
Roland accepterait le ministère de l’Intérieur. C’est le 21 mars : la fin de
l’hiver.
12
Comment Roland devint ministre

Jamais la petite rue Guénégaud n’avait connu pareil encombrement de


fiacres et de carrosses. Dans un fracas d’essieux, de sabots et de portières
qui claquent, les passagers se faisaient déposer devant l’hôtel Britannique.
Le soir du 24 mars 1792, le Tout-Paris de la politique se pressait au premier
étage. Chacun venait féliciter Roland qui avait prêté serment le jour même.
Le ministre sortant n’ayant pas encore quitté son appartement de fonction,
l’hôtelière de la rue Guénégaud, si peu prévenante à l’égard des Roland
depuis leur piteux retour au troisième étage, leur avait offert avec
empressement l’appartement du premier. Lorsque Sophie Grandchamp
pénétra dans le salon, elle crut rêver : « Mon amie, mourante le matin, avait
recouvré sa fraîcheur et ses grâces, elle était entourée d’un cercle nombreux
qui l’accablait de louanges ; Roland partageait les hommages et paraissait
satisfait […] Tous les ministres, les grands de l’Etat, les principaux députés
remplissaient la pièce. Deux laquais, debout derrière la porte, ouvraient un
ou deux battants suivant le rang de celui qui se présentait et qui leur
indiquait lui-même l’étiquette. Je me demandais si, réellement, la chose
était sérieuse1. »
Quel avait été l’enchaînement des événements qui, contre toute
prévision, avait fait de Roland un ministre de Louis XVI ? Comment celui
qui s’était résigné sans vrai regret à occuper un rang obscur avait-il été
soudain propulsé à la tête d’un des plus importants ministères ? Par quel
improbable coup du destin allait-il siéger au sein d’un conseil présidé par
un monarque qui représentait tout ce que lui et sa femme n’avaient cessé de
combattre obstinément ? L’événement était d’autant plus surprenant que ses
amis politiques, auxquels il devait sa nomination, étaient eux-mêmes
théoriquement minoritaires à l’Assemblée.
Il est nécessaire pour comprendre de revenir aux premières semaines de
la Législative. Brissot, on le sait, anime un petit groupe d’élus d’extrême
gauche, actifs et éloquents. Depuis Varennes, pour certains d’entre eux
depuis plus longtemps, ils rêvent plus ou moins ouvertement d’abattre la
monarchie. Mais ils sont minoritaires et les Feuillants, plus nombreux,
demeurent fidèles au mot d’ordre de Barnave : la Révolution est terminée.
Brissot et ses amis ne peuvent raisonnablement espérer entraîner
l’Assemblée dans un conflit ouvert avec le roi. En revanche, cette majorité
respectueuse des institutions, de la personne et des prérogatives du
monarque, redoute la contre-révolution. En cette fin d’année 1791, celle-ci
est incarnée par les prêtres réfractaires qui, déjà, agitent les provinces de
l’Ouest, et par l’armée des émigrés qui gesticule sur les bords du Rhin.
Brissot, Isnard et Vergniaud ont compris que c’est sur ce terrain qu’il faut
amener l’Assemblée. Or depuis Varennes plane également sur la Révolution
la menace d’une intervention armée des puissances étrangères. En août, à
Pillnitz, cédant aux sollicitations des frères de Louis XVI, le roi de Prusse et
l’empereur d’Autriche, frère de Marie-Antoinette, ont signé une déclaration
aux termes de laquelle « ayant entendu les désirs et les représentations de
Monsieur et de Monsieur le comte d’Artois, [ils] déclarent conjointement
qu’[ils] regardent la situation où se trouve actuellement le roi de France
comme un objet d’intérêt commun pour tous les souverains d’Europe2 ».
L’éventualité d’une intervention est cependant subordonnée à l’accord de
toutes les puissances européennes. Or il n’est rien de moins certain qu’un
tel accord et l’empereur a d’autres sujets de préoccupation dont la Pologne
n’est pas le moindre. En vérité, la menace est hypothétique, nullement
immédiate. Mais Brissot, qui rêve d’un mouvement de libération des
peuples, a trouvé là l’occasion de donner une impulsion nouvelle à la
dynamique révolutionnaire et de défier le roi au nom de la défense de la
nation et des acquis de la Révolution. Sa stratégie et ses arguments se
précisent au fil de ses discours. On peut les résumer ainsi : les cours
européennes menacent la Révolution ; il faut les sommer de chasser de
Coblence les émigrés et leur déclarer la guerre si elles s’y refusent ; cette
guerre préventive sera gagnée car les armées de la Révolution seront
accueillies en libératrices par les peuples opprimés ; en outre et surtout, la
guerre obligera le roi à choisir entre la nation et la contre-révolution. Ainsi
Brissot escompte-t-il d’un conflit armé avec l’Europe des rois qu’il assurera
le triomphe de la Révolution en même temps que son achèvement, car il
contraindra Louis XVI à trahir la nation.
Cette marche à la guerre, voulue comme une formidable manœuvre de
politique intérieure par les brissotins, sera d’autant plus facilement
approuvée par l’Assemblée que le roi et la reine la souhaitent pour des
raisons exactement contraires. Ils en espèrent l’écrasement de la
Révolution. Le roi l’a écrit à Breteuil, son ambassadeur à Vienne : « Au lieu
d’une guerre civile, ce sera une guerre politique et les choses en seront bien
meilleures. L’état physique et moral de la France fait qu’il est impossible de
soutenir une demi-campagne3. » Secrètement, Louis XVI et Marie-
Antoinette plaident auprès de l’empereur Léopold pour la réunion d’un
congrès des puissances européennes « appuyées d’armées formidables » qui
proposerait à la France une nouvelle constitution renforçant la monarchie et
la lui imposerait par les armes en cas de résistance. Le frère de Marie-
Antoinette refuse de s’engager dans cette voie dont il mesure les dangers.
Alors, poussé par son nouveau ministre de la Guerre, Louis de Narbonne, le
roi va prendre au mot les brissotins. En novembre, il oppose son veto aux
décrets de l’Assemblée contre les émigrés et les prêtres réfractaires, mais, le
14 décembre, à l’Assemblée, il se prononce ouvertement pour la guerre.
Certes, il ménage Léopold et se garde de proposer un affrontement avec les
grandes puissances. Il réserve son ultimatum aux petits princes du Rhin, les
électeurs de Trêves et de Mayence, en exigeant d’eux le respect du décret
de l’Assemblée qui les invite à faire cesser les rassemblements armés
d’émigrés sur leurs terres. Mais il n’ignore pas que la mise à exécution de
cette menace provoquera des troubles qui contraindront l’empereur à
intervenir. C’est ainsi que va se nouer une alliance objective entre le roi et
l’extrême gauche républicaine de la Législative. L’engrenage qui conduit à
la guerre est en place. Les conséquences en chaîne en seront immenses :
l’avènement puis la chute de la Gironde, la Terreur, la mort du roi,
Thermidor et la suite. La guerre durera jusqu’en 1815, presque sans
interruption. Un processus est enclenché qui va déterminer l’histoire
intérieure et extérieure de la France pendant presque un siècle*1.
Il reste qu’au début de l’année 1792, quelques esprits clairvoyants
répartis dans les deux camps mesurent les risques de l’aventure. Dans
l’entourage du roi, Barnave plaide en vain pour préserver les chances de la
paix. Delessart, ministre des Affaires étrangères, s’emploie lui aussi à
modérer les ardeurs guerrières. Mais Lameth et La Fayette pensent qu’une
guerre courte et limitée stabilisera la Révolution et confortera le roi
constitutionnel. Ce sont eux et quelques nobles d’épée libéraux, habitués du
salon de Mme de Staël, qui ont poussé au ministère de la Guerre l’amant de
celle-ci, Narbonne. Dans l’autre camp, à la tribune des Jacobins,
Robespierre se dresse contre Brissot. Il met en garde les patriotes contre
l’illusion d’une armée française portant la liberté dans toute l’Europe : « La
plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique est de
croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple
étranger pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime
les missionnaires armés4. » Pour lui, le péril le plus redoutable n’est pas à
Coblence mais aux Tuileries. Cette guerre voulue par Brissot sera conduite
par le roi et par le général de La Fayette. De nombreux officiers sont contre-
révolutionnaires. Qui peut croire que, placées dans de telles mains, les
armées ne finiront pas par se retourner contre le peuple et la liberté ? A
cela, Brissot répond en dévoilant le fond de sa pensée : « Je l’avouerai,
Messieurs, je n’ai qu’une crainte, c’est que nous ne soyons pas trahis. Nous
avons besoin de grandes trahisons, notre salut est là5. » Au moins les choses
sont-elles claires. Brissot et les Girondins refusent d’envisager la défaite.
Robespierre est de plus en plus isolé.
En rappelant aux brissotins les dangers d’une guerre dirigée par la Cour
et les généraux feuillants, l’Incorruptible a posé la question cruciale du
pouvoir exécutif. Attachée au principe de la séparation des pouvoirs, la
Constituante avait rejeté l’idée de confier au Corps législatif la désignation
des ministres. En vertu du même principe, elle avait décidé que les députés
ne pourraient accepter de portefeuille ministériel. La nomination des
ministres choisis en dehors de l’Assemblée demeure la prérogative du
monarque. Dans le contexte du ralliement d’un roi suspecté de double jeu à
une guerre voulue par l’Assemblée, il devenait essentiel pour Brissot
d’exercer, d’une manière ou d’une autre, un contrôle sur le gouvernement.
Par l’intermédiaire de Condorcet, le chef de l’extrême gauche rencontre
Narbonne. Certes, il n’y a rien de commun entre la croisade pour la liberté
préconisée par Brissot et la guerre de parade voulue par le ministre pour
consolider le régime. Mais Brissot reste persuadé que la moindre étincelle
sur les bords du Rhin mettra le feu à l’Europe des rois. Dès lors, le député-
journaliste républicain et le grand seigneur*2 sont des alliés objectifs.
Chacun s’efforce d’utiliser l’autre à son profit. Aux yeux de Brissot,
Narbonne sert la politique de la Gironde. Le ministre trouve dans cette
alliance un moyen de gagner en popularité. Mais l’attitude de Narbonne
provoque un conflit avec ses collègues des Affaires étrangères, Delessart, et
de la Marine, Bertrand de Molleville. Le 9 mars, le roi se sépare de son
ministre de la Guerre. Celui-ci n’est probablement pas sanctionné pour sa
détermination belliciste mais sa popularité irrite Louis XVI, et Marie-
Antoinette déteste Germaine de Staël. Le couple royal lui reproche surtout
de n’être pas l’homme de cette politique du pire, secrètement mise en
œuvre. Quoi qu’il en soit, Brissot – qui doute encore de la volonté du roi de
faire la guerre aux petits princes du Rhin – mesure avec le départ de
Narbonne la difficulté pour lui d’exercer une influence sur le pouvoir
exécutif et donc sur la conduite de la guerre.
Comment contraindre Louis XVI à nommer au gouvernement des
hommes jouissant de la confiance de Brissot et de ses amis ? Les Girondins
ont leur plan, mûri au sein du comité de la place Vendôme. Ils savent que
l’Assemblée dispose d’une arme contre le pouvoir exécutif : elle peut
décréter d’accusation et renvoyer devant la Haute-Cour les ministres et les
agents importants du pouvoir exécutif soupçonnés de crimes de lèse-nation.
Forts de l’appui des clubs et des sections, assurés du soutien de l’Assemblée
ralliée à la guerre, les Girondins lancent leur offensive dès le lendemain du
départ de Narbonne. Le 10 mars, Brissot dresse à la tribune de l’Assemblée
un réquisitoire contre Delessart, le ministre des Affaires étrangères. Il
l’accuse de haute trahison pour avoir, dans une correspondance avec son
collègue autrichien Kaunitz, cherché à préserver les chances de la paix. Le
malheureux Delessart n’a fait que son métier. Mais c’est pour Brissot
l’occasion de montrer au roi qu’il ne pourra plus gouverner sans
l’assentiment de l’Assemblée. Après lui, Vergniaud renchérit. Dans un
discours tonitruant, il menace l’entourage du roi et la reine elle-même. En
guise de péroraison, pointant du doigt la fenêtre d’où l’on aperçoit les
Tuileries, il s’écrie : « L’épouvante et la terreur sont souvent sorties, dans
les temps antiques, et au nom du despotisme, de ce palais fameux. Qu’elles
y rentrent aujourd’hui au nom de la loi ! Qu’elles y pénètrent tous les
cœurs ! Que tous ceux qui l’habitent sachent que notre Constitution
n’accorde l’inviolabilité qu’au roi ! Qu’ils sachent que la loi y atteindra,
sans distinction, tous les coupables et qu’il n’y aura pas une seule tête,
convaincue d’être criminelle, qui puisse échapper à son glaive. Je demande
qu’on mette aux voix le décret d’accusation6. » L’orateur de la Gironde est
acclamé. Le décret d’accusation est approuvé par une large majorité.
Delessart est arrêté et transféré à Orléans, siège de la Haute-Cour. La Cour
est pétrifiée. Le roi n’a plus le choix. La voie est ouverte pour un ministère
girondin.
Dès le 13 mars, Le Patriote français avançait le nom du général
Dumouriez pour les Affaires étrangères. C’est Gensonné, le député de la
Gironde, qui a soufflé son nom à Brissot. Envoyé par la Constituante
comme commissaire pour enquêter sur les troubles de la Vendée au cours de
l’été 1791, Gensonné a sympathisé avec Dumouriez qui y exerçait alors un
commandement. Brillant soldat, d’une intelligence supérieure, habile
intrigant, ce séducteur de cinquante-trois ans paraissait dix ans de moins.
Membre du club des Jacobins, où il comptait de nombreux amis, il était
parvenu à gagner la confiance du roi avec lequel il correspondait par
l’intermédiaire d’un ancien camarade de collège, Laporte, l’intendant de la
liste civile. Ce double jeu faisait de lui l’homme de la situation. Le roi, qui
avait nommé à la Guerre le pâle chevalier de Grave, confia à Dumouriez les
Affaires étrangères le 15 mars. Aussitôt nommé, le nouveau ministre se
rendit aux Tuileries pour se jeter aux pieds de Marie-Antoinette en
s’écriant : « Laissez-moi vous sauver ! » A peine relevé, il courut aux
Jacobins, coiffa le bonnet rouge et se fit acclamer par les patriotes avant
d’embrasser théâtralement Robespierre, le seul à avoir émis des réserves.
Dumouriez avait obtenu l’accord du roi pour consulter les Girondins sur
le choix des autres ministres. Il négocia avec Brissot, Roederer et Pétion. Ce
fut l’occasion de conciliabules au sein du comité de la place Vendôme.
Clavière obtint les Finances et Lacoste la Marine. Pour l’Intérieur,
Lanthenas avança le nom de Roland. Le comité hésita entre lui, Collot
d’Herbois et Dietrich, le maire de Strasbourg. « La raideur de son caractère
effraie », confia Lanthenas à Sophie Grandchamp. Finalement, Brissot opta
pour Roland. Dans la soirée du 21 mars, il se rendit rue Guénégaud pour
savoir si son ami accepterait. Marie, qui était seule, crut d’abord à une
plaisanterie. Le lendemain, Roland fit connaître son accord. Le 23 mars, à
onze heures du soir, Brissot et Dumouriez vinrent annoncer aux Roland la
nomination de Jean-Marie. « Je trouvais à Dumouriez, écrit Mme Roland
dans ses Mémoires, l’air délibéré d’un militaire, la tournure d’un adroit
courtisan, et le ton d’un homme d’esprit, mais nullement le caractère de la
vérité7. » Le contraste était grand, en effet, entre l’austère philosophe et le
général courtisan et démagogue.
*1. Rien ne dit cependant que les grandes puissances n’auraient pas déclenché cette guerre un peu plus tard.

*2. Narbonne est le fils naturel de Louis XV.


13
La femme du ministre

Début avril, le nouveau ministre de l’Intérieur et sa famille ont pris


possession du somptueux hôtel de la rue Neuve-des-Petits-Champs, naguère
affecté au contrôle général des Finances. Le département de l’Intérieur,
héritier de la Maison du Roi et du contrôle général (amputé de
l’administration des Finances), regroupait un grand nombre
d’administrations. En charge de la sûreté publique et des relations avec les
municipalités et les départements, le ministre avait également sous sa coupe
les ponts et chaussées, les postes, l’agriculture, le commerce et l’industrie,
les hôpitaux et les ateliers de charité, les cultes et les beaux-arts. « On a
commencé à me supposer beaucoup de pouvoir parce que j’avais beaucoup
à faire…1 » écrivait Roland. La tâche, en effet, était immense. Elle se
compliquait d’une nécessaire défiance à l’égard du personnel en place.
Prudemment, Roland commença par se familiariser avec les hommes et les
services avant d’entreprendre épurations et réformes. Il y eut une exception
pour la direction des postes dont l’importance politique commandait d’y
placer sans attendre des amis sûrs. Bosc fut l’un des quatre administrateurs
nommés le 11 mai, avec traitement de quinze mille livres et appartement de
fonction. A l’égard des autres fonctionnaires, Roland devait constamment
se tenir sur ses gardes. Parmi ses subordonnés, il trouvait les anciens
intendants du commerce, Blondel et Tolozan, dont il avait autrefois subi les
vexations. Mais il faut lui rendre cette justice qu’il ne leur montra aucune
hostilité. La rancune personnelle et l’esprit de revanche n’inspiraient pas sa
conduite. Nulle trace non plus, chez lui, d’un quelconque vertige du
pouvoir. Marie Roland, elle aussi, gardait la tête froide. « Ces révolutions,
écrivait-elle à Champagneux, apprennent à l’homme sage que le tour de
roue qui l’élève doit l’abaisser à son tour2. »
La première apparition de Roland à la Cour fit sensation. Jamais
jusqu’alors un ministre ne s’était présenté au roi dans ce que Mme Roland
appelle « son costume ordinaire et philosophique3 » : habit noir, chapeau
rond, gros souliers à cordons, cheveux raides et non poudrés encadrant un
long visage maigre. Le maître de cérémonie faillit s’étrangler et, prenant à
témoin Dumouriez, lui souffla : « Eh ! Monsieur, point de boucles à ses
souliers ! – Ah ! Monsieur, tout est perdu4 », répliqua, pince-sans-rire, le
ministre des Affaires étrangères.
Le roi tenait conseil avec ses ministres trois fois par semaine. Pendant
les premiers temps, Roland et Clavière furent sous le charme du monarque.
Celui-ci avait le don des contacts humains. Les nouveaux ministres étaient
séduits par sa bonhomie, son extrême courtoisie, sa culture historique et
géographique, sa bonne connaissance des sujets traités et la manière dont il
« protestait à tout propos avec l’accent de la franchise de son désir de faire
marcher la Constitution5 ». Marie reprochait à Roland et Clavière leur
naïveté. « J’ai peur que vous ne soyez joués », leur disait-elle en leur
rappelant sans cesse la fuite à Varennes6. Elle a dressé, dans ses Mémoires,
un long portrait de Louis XVI. « Ce prince, écrit-elle, n’était pas
précisément tel qu’on s’était attaché à le peindre pour l’avilir ; ce n’était ni
l’imbécile abruti qu’on exposait au mépris du peuple, ni l’honnête homme
bon et sensible que préconisaient ses amis. La nature en avait fait un être
commun qui aurait été bien placé dans un état obscur, que déprava
l’éducation du trône, et que perdit sa médiocrité dans un temps difficile où
son salut ne pouvait être opéré qu’à l’aide du génie et de la vertu […]
Louis XVI avait peur de l’enfer et de l’excommunication, il était impossible
de n’être point avec cela un pauvre roi […] S’il était né deux siècles plus
tôt, et qu’il eût eu une femme raisonnable, il n’aurait pas fait plus de bruit
dans le monde que tant d’autres princes de sa race qui ont passé sur la scène
sans y faire beaucoup de bien ni de mal. Parvenu au trône au milieu des
débordements de la cour de Louis XV et du désordre des finances,
environné par des gens corrompus ; entraîné par une étourdie joignant à
l’insolence autrichienne la présomption de la jeunesse et de la grandeur,
l’ivresse des sens et l’insouciance de la légèreté, séduite elle-même par tous
les vices d’une cour asiatique […], Louis XVI, trop faible pour tenir les
rênes d’un gouvernement qui se précipitait vers sa ruine et tombait en
dissolution, hâta leur ruine commune par des fautes sans nombre7. » Si le
jugement qu’elle porte sur le roi est assez juste, les défauts attribués à
Marie-Antoinette n’échappent pas aux préjugés révolutionnaires, même s’il
est exact que l’influence politique de la reine fut désastreuse.

Mais en ce mois d’avril 1792, Louis XVI dupait habilement ses


ministres en feignant de les laisser gouverner à leur guise. Mme Roland a
rapporté la manière dont se déroulaient les conseils au cours de ces
premières semaines : « Le roi laissait traiter ses ministres, lisait la gazette
pendant ce temps-là, les journaux anglais dans leur langue, ou faisait
quelques lettres. La sanction des décrets obtenait son attention. Il ne la
donnait pas aisément, sans refuser jamais, mais n’acceptait point à une
première présentation et remettait au conseil suivant ; alors il venait avec
son opinion faite, mais avait l’air de la laisser former par la discussion.
Quant aux grands objets politiques, il en éludait souvent l’examen en
détournant la conversation sur des sujets variés ou particuliers à chacun ; à
l’occasion de la guerre, il parlait de voyages ; à propos d’intérêts
diplomatiques, il citait les mœurs ou faisait des questions sur des localités
du pays dont il s’agissait ; si l’on examinait l’état de l’intérieur, il appuyait
sur quelques détails d’agriculture ou d’industrie ; il questionnait Roland sur
ses ouvrages, Dumouriez sur des anecdotes et ainsi du reste ; le Conseil
n’était plus qu’un café où l’on s’amusait à des bavardises8. » Il en alla ainsi
jusqu’à la déclaration de guerre « au roi de Bohême et de Hongrie », le
20 avril et, plus précisément, jusqu’aux premiers revers militaires.
Puisque la Cour, l’Assemblée et les ministres étaient d’accord pour
provoquer la guerre, le principal souci des brissotins parvenus au pouvoir
avait été de calmer les ardeurs pacifistes de Robespierre. L’ascendant de
celui-ci sur le club des Jacobins croissait sensiblement. Le 26 mars, un vif
incident l’avait opposé à Guadet, toujours sur la question de la guerre. La
décision du roi d’appeler des ministres girondins était susceptible
d’accréditer le soupçon d’une collusion entre les amis de Brissot et la
contre-révolution. Dans ces conditions, une scission au sein des Jacobins
pouvait tourner à l’avantage de Robespierre. Or, dans la situation qui était
désormais la leur, les ministres ne pouvaient se priver de l’appui de
l’extrême gauche et des sociétés populaires. On chargea donc Mme Roland
d’amadouer l’Incorruptible. Dès le 27 mars, elle le pria à dîner sans lésiner
sur les marques de respect et les flatteries. « Je n’espère, lui écrivait-elle, de
concourir au bien qu’à l’aide des lumières et des soins des sages patriotes ;
vous êtes pour moi à la tête de cette classe. Venez promptement, j’ai hâte de
vous voir et de vous réitérer l’expression de ces sentiments que rien ne
saurait altérer9. » L’entretien eut lieu dans les tout premiers jours d’avril.
Marie Roland plaida pour la nécessaire union de tous ceux dont « la passion
dominante est celle de l’intérêt général dépouillé de toute vue personnelle,
de toute ambition cachée ». Robespierre répliqua sèchement que
« quiconque pensait autrement que [lui] sur la guerre n’était pas un bon
citoyen10 ». Cela ne suffit pas à la décourager et, feignant d’être disposée à
se laisser convaincre, elle l’invita à revenir la voir pour qu’il lui expose ses
arguments. Robespierre promit mais n’en fit rien. Bien au contraire, le
23 avril, quelques jours après la déclaration de guerre, il dénonça à la
tribune des Jacobins « tous les intrigants et les ennemis de la Constitution »,
sans prononcer de noms mais en des termes qui désignaient Brissot et ses
amis. Guadet lui répliqua violemment le 25 avril. De ce jour date la rupture
entre Robespierre et les Girondins. L’Incorruptible prétendait dénoncer une
collusion entre Brissot et La Fayette, le chef des Feuillants. Rien n’était
plus faux. Mais au moment où le ministère girondin avait déclenché une
guerre dont La Fayette était l’un des chefs militaires, le soupçon pouvait
paraître fondé. Bientôt les nouvelles des premiers revers des armées
donnèrent du crédit aux accusations de Robespierre. La défaite qui
s’annonçait ne prouvait-elle pas la trahison ?
Il faut dire que l’offensive rapide en direction des Pays-Bas voulue par
Dumouriez tournait à la débandade tragique. Au premier contact avec les
Autrichiens, une division de Rochambeau avait reculé. Se croyant trahis, les
soldats avaient massacré un de leurs officiers, Dillon. Le désordre dans les
troupes était tel que Biron qui devait prendre Mons avait ordonné la retraite
le 30 avril. A ces nouvelles, Rochambeau annonçait sa démission prochaine
et La Fayette interrompait sa marche en pays de Liège. Le 18 mai, les chefs
des trois armées engagées dans cette offensive – Rochambeau, La Fayette et
Lückner – écrivaient à Dumouriez pour lui faire savoir que l’état
d’impréparation empêchait toute nouvelle offensive et qu’eux seuls
désormais décideraient secrètement des opérations futures. Le
gouvernement n’avait donc aucune autorité sur les généraux. De Grave, le
ministre de la Guerre, avait remis sa démission le 8 mai.
Cette situation mettait en difficulté les Girondins qui avaient voulu cette
guerre et qui, une fois au gouvernement, se révélaient incapables de la
conduire. Pour remplacer le chevalier de Grave, les Roland étaient parvenus
à imposer leur ami le général Servan, depuis longtemps acquis aux idées
révolutionnaires. La tranquille harmonie qui régnait jusqu’alors au sein du
ministère allait bientôt laisser place à un affrontement entre deux clans
opposés sur l’attitude à adopter vis-à-vis du roi. D’un côté Roland,
Clavière, en charge des Finances, et Servan, tous trois partisans de
l’affrontement avec le monarque. De l’autre Dumouriez, Lacoste, ministre
de la Marine, et Duranthon, ancien procureur-syndic de la Gironde qui avait
été choisi par les brissotins (de préférence à Bancal, candidat des Roland)
pour le portefeuille de la Justice. Les motifs d’affrontement étaient
nombreux. Les ministres patriotes réclamaient la désignation d’un secrétaire
chargé de consigner les délibérations du conseil alors que Louis XVI,
soutenu par les trois autres, s’y opposait car il craignait, non sans raisons,
que Roland ne rendît publics les procès-verbaux. Servan, appuyé par
Roland et Clavière, exigeait de Dumouriez plus de fermeté à l’égard des
trois généraux dont le comportement frisait l’insubordination. D’autres
sujets de friction empoisonnaient les relations à la tête de l’exécutif. Roland
réclamait en vain à Dumouriez des fonds secrets pour fonder un journal. On
se querellait également à propos de certaines nominations à des postes clés.
Le ministre de l’Intérieur et ses amis entreprirent d’exiger de Dumouriez
qu’il se séparât du directeur général de son ministère, Bonnecarrère,
corrompu et compromis dans une malversation où trempait la propre
maîtresse du ministre. Enfin, à la tribune de l’Assemblée, soucieux de
dédouaner leurs amis ministres, Isnard, Gensonné et les Girondins
imputaient au « comité autrichien » de la Cour, donc à la reine, les revers
essuyés aux frontières. Ils n’avaient alors aucune preuve de ce qu’ils
avançaient mais la correspondance de Marie-Antoinette attestera plus tard
du bien-fondé de leurs soupçons de trahison. Toujours est-il que, dès la mi-
mai, la discorde était complète au sein de l’exécutif.

Quelle était alors l’influence de Marie Roland sur le cours des


événements ? Quel rôle la femme du ministre de l’Intérieur jouait-elle
auprès de lui ? Dans ses Mémoires, elle évoque sa fonction de « plume » du
ministre ainsi que les dîners qu’elle organisait deux fois par semaine. Mais,
comme souvent, elle s’efforce de minimiser son influence politique.
« L’habitude et le goût de la vie studieuse, écrit-elle, m’ont fait partager les
travaux de mon mari tant qu’il a été simple particulier […] Il aurait fait des
homélies que j’en aurai composé. Il devint ministre : je ne me mêlais point
de l’administration, mais s’agissait-il d’une circulaire, d’une instruction,
d’un écrit public et important, nous en conférions selon la confiance dont
nous avons l’usage et, pénétrée de ses idées, nourrie des miennes, je prenais
la plume que j’avais, plus que lui, le temps de conduire11. » S’agissant des
dîners où venaient des ministres, des députés et d’autres personnalités, elle
indique simplement : « On causait d’affaires devant moi parce que je
n’avais ni la manie de m’en mêler ni d’entourage qui inspirât la
défiance12. » Mais il n’est pas vrai qu’elle se serait enfermée dans cet
emploi effacé et silencieux. Il existe plus d’une preuve de son implication
personnelle dans les décisions politiques. On a vu comment elle avait tenté,
dans les premiers jours du ministère girondin, d’infléchir la conduite de
Robespierre. Et quand il a fallu trouver un successeur au chevalier de
Grave, c’est elle qui a imposé Servan. Elle n’a d’ailleurs pas manqué de le
rappeler à l’intéressé dès le jour de sa nomination : « Oui, Monsieur, je l’ai
souhaité, voulu ; je tiens à cette opinion et vous la justifierez13. » Mais ce
n’est pas tout. Dès le lendemain, elle a dressé pour lui la liste des actions à
accomplir pour reprendre en main cette armée en déroute : être ferme avec
les officiers et rendre confiance aux soldats, exiger du roi une lettre pour
Lückner, rassembler les armées dispersées en une seule grande force, etc.
Servan n’a plus qu’à obéir : il sait à qui il doit son portefeuille et ce qu’on
attend de lui. « Je vous honore et vous aime, conclut-elle, et j’attends avec
confiance d’avoir toujours davantage à vous honorer et vous applaudir14. »
C’est là le langage d’un chef ou d’une inspiratrice, nullement celui d’une
observatrice silencieuse.
Les dîners au ministère se tenaient le lundi et le jeudi. Il y avait là les
ministres amis, Clavière et Servan, ainsi que Brissot, Bosc, Lanthenas et
plusieurs députés girondins. Pendant le premier mois, les six ministres
dînaient tour à tour chez l’un d’eux pour préparer la séance du conseil qui
se tenait le même jour. Dumouriez rapporte que cette habitude cessa dès que
Roland « voulut que chez lui sa femme et ses amis fussent admis15 ».
Dumouriez refusait toute immixtion de Marie Roland et des députés
girondins dans la conduite du gouvernement.
En réalité, outre son rôle de « plume » de son mari, Mme Roland se
chargeait de ce que nous appellerions aujourd’hui les relations publiques et
la communication du ministre. Elle avait le souci de défendre l’image de
son mari et de vanter à l’opinion publique les mérites de l’action des
ministres girondins. A cet effet, elle conviait à ses dîners le journaliste
Dulaure qui dirigeait une feuille sympathisante des idées girondines, le
Thermomètre du jour. Avec Lanthenas, qui faisait office de secrétaire
particulier du ministre, elle avait même voulu organiser au sein du ministère
un bureau chargé de la correspondance avec les sociétés populaires de Paris
et de province. Il s’agissait de leur adresser, en franchise postale, des
« directives » et de « payer des orateurs pour les fixer »16. Mais Roland
rejeta l’idée de ce véritable service de propagande. « Je ne veux d’autres
appuis que mon intégrité et mon zèle17 », objecta-t-il dans le style du
vertueux Romain qu’il affectionnait. L’épisode prouve que Roland ne cédait
pas systématiquement aux volontés de sa femme. On se rabattit sur le projet
de fonder un journal-affiche d’une seule page qui serait collé chaque jour
sur les murs. Le texte sommaire, imprimé en gros caractères, devait être
aisément lu par des milliers de Parisiens. Comme, par définition, un tel
journal était gratuit, il fallait trouver des fonds. C’est à ce sujet que
Dumouriez, qui, comme ministre des Affaires étrangères, avait la haute
main sur les fonds secrets, refusa d’y prélever la somme que réclamait
Roland. On trouva cependant un subterfuge. Dumouriez avait alloué à
Pétion trente mille livres mensuelles pour ses frais de police (il s’agissait de
payer des informateurs) et le maire de Paris consentit à en distraire six mille
au profit du journal des Roland.
C’est ainsi que naquit La Sentinelle dont Marie Roland confia la
rédaction à son ami Jean-Baptiste Louvet. Celui-ci, âgé de trente et un ans,
avait acquis une certaine célébrité quatre ans plus tôt en publiant un roman
réputé libertin, Les Amours du chevalier de Faublas, qui connut un grand
succès. Il écrivit aussitôt une suite des aventures de Faublas en deux
volumes, dont le dernier parut en 1790. Ce livre, « plus léger qu’immoral
où la politique se mêle à l’amour18 », était en partie inspiré par la passion
romanesque de l’auteur pour une amie d’enfance, Marguerite Demuelle,
dont il était aimé mais que sa famille avait contrainte à épouser un riche
joaillier du Palais-Royal. Dans le roman, Marguerite était Lodoïska. Au
printemps 1789, bravant les préjugés, Marguerite avait quitté son mari pour
retrouver Jean-Baptiste. Désormais, celui-ci lui attribua le prénom de son
héroïne. Louvet et Lodoïska, adorateurs de Rousseau, s’enthousiasmèrent
pour la Révolution. Ils quittèrent bientôt Nemours où ils vivaient cachés.
Jean-Baptiste publia des brochures politiques et se fit remarquer aux
Jacobins par la qualité de ses discours. Sa plume alerte le désignait pour le
Comité de correspondance où il connut Lanthenas qui le présenta aux
Roland. Petit et fluet, Louvet ne payait pas de mine mais séduisait par sa
nature franche et généreuse. « Il est impossible, écrivait Mme Roland, de
réunir plus d’esprit à moins de prétention et plus de bonhomie ; courageux
comme un lion, simple comme un enfant, homme sensible, bon citoyen,
écrivain vigoureux, il peut faire trembler Catilina à la tribune, dîner chez les
Gracques et souper avec Bachaumont19. » L’amour passionné qui unissait
Louvet et Lodoïska exerçait probablement une certaine fascination sur
Marie Roland. Ils étaient Julie et Saint-Preux affranchis des contraintes de
la vertu. « Lodoïska, écrit Lamartine, c’était Mme Roland plus tendre et
plus heureuse20. » Désormais, Louvet allait mettre son talent au service des
Girondins.

A la fin du mois de mai 1792, les tensions s’exacerbent un peu partout


et particulièrement dans Paris. Les nouvelles qui parviennent des frontières
redonnent de la vigueur aux propagandistes de la contre-révolution en
même temps qu’elles exaspèrent les patriotes. L’impuissance du pouvoir
exécutif encourage les projets séditieux de tous bords. Un peu partout, des
prêtres réfractaires prennent la tête de la contre-révolution. La dégradation
de la situation économique contribue à alourdir le climat. La hausse des
prix, la peur de manquer, provoquent des manifestations violentes conduites
par des ouvriers, des artisans et des petits boutiquiers. Ils réclament la
taxation et s’opposent au libéralisme économique prôné par la bourgeoisie
révolutionnaire. Le mouvement des « sans-culottes » s’organise dans les
quartiers populaires des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Des
citoyens passifs investissent les sociétés populaires. En réaction, les
Feuillants veulent supprimer les clubs pour briser la revendication
démocratique qui s’exprime de plus en plus souvent. Le bruit court que La
Fayette prépare un coup d’Etat au profit du roi et des Feuillants. Dans les
quartiers populaires, les esprits s’échauffent. Le 29 mai, mille cinq cents
hommes armés de piques et de bâtons, conduits par des citoyens de la
section des Gobelins, défilent dans la salle du Manège aux cris de « Vivre
libre ou mourir ! » et « La Constitution ou la mort ! ». Certes, ils
proclament leur volonté de défendre l’Assemblée mais ce zèle inopiné, cette
irruption brutale du peuple en armes au milieu de ses représentants, ne sont
rassurants pour personne. Or, dans ce climat de fièvre et d’agitation, la
classe politique révolutionnaire est divisée. Robespierre, aux Jacobins,
redouble ses attaques contre les ministres et les Girondins, présentés comme
les complices de La Fayette. Les ministres eux-mêmes s’affrontent au sein
du conseil. A l’Assemblée, l’effervescence populaire est relayée par
quelques députés d’extrême gauche qu’on désigne depuis peu sous le nom
de « la Montagne » car ils se sont regroupés sur les travées les plus hautes.
Ces hommes sont en liaison permanente avec les éléments les plus
extrémistes des sociétés populaires. Au club des Jacobins, cette tendance est
désormais la plus active. C’est sur eux que Robespierre compte s’appuyer
pour accroître sa popularité et asseoir son autorité. Cette surenchère
inquiète l’Assemblée qui ne peut rester inerte. Brissot et les Girondins
doivent montrer leur détermination à combattre la contre-révolution. Le
27 mai, à l’instigation de Vergniaud, les députés ont voté un décret
permettant de condamner à la déportation les prêtres insermentés sur la
seule dénonciation de vingt citoyens actifs d’un même canton. C’est un
premier défi lancé au roi, sommé de ne pas opposer son veto à une mesure
qui heurte violemment ses convictions. Deux jours plus tard, Bazire et
Couthon, députés montagnards, obtiennent de l’Assemblée la dissolution de
la garde royale. Enfin, le 4 juin, sans même avoir soumis la question au
conseil, Servan vient proposer à l’Assemblée la formation, aux portes de
Paris, d’un camp de vingt mille hommes en armes, recrutés au sein de la
garde nationale de tous les départements. Ces « fédérés » doivent assurer la
défense de Paris contre les ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. Il s’agit
aussi d’une manœuvre politique. Les Girondins souhaitent disposer d’une
force armée qui serait une menace permanente pour le roi et pour la Cour,
notamment en cas d’invasion étrangère, mais également une défense contre
les plus exaltés des sans-culottes parisiens. Robespierre l’a compris qui
s’oppose à ce projet dans lequel il voit « l’instrument d’une faction » et le
spectre d’un « gouvernement militaire ». L’effervescence grandit dans Paris,
les pétitions circulent et, le 8 juin, l’Assemblée vote le décret de formation
du camp des vingt mille fédérés.
Que va faire le roi ? Comme toujours, il tergiverse. A contrecœur, il
accepte de dissoudre sa garde royale. Mais sur le décret qui vise les prêtres
réfractaires et sur celui du camp des fédérés, il diffère sa réponse.
Dumouriez, quoique furieux d’avoir été mis par Servan devant le fait
accompli, lui suggère de ne pas s’opposer au camp des fédérés. Toute
résistance royale lui semble vaine car, de toute façon, les fédérés viendront
à Paris pour la fête de la Fédération, le 14 juillet, et ils y resteront. « A la
place de vingt mille hommes, explique-t-il au monarque, il arrivera des
provinces quarante mille hommes sans décret qui pourront réviser la
Constitution, l’Assemblée et le trône. » A l’inverse, La Fayette pousse le roi
à user de son droit de veto contre le décret de formation du camp. Par
ailleurs, Louis XVI constate que le directoire de Paris, composé de
modérés, désapprouve le décret sur la déportation du clergé insermenté.
Manifestement, il cherche à gagner du temps.
C’est le moment où Mme Roland va intervenir de manière décisive
dans le jeu politique. Depuis plusieurs semaines elle a compris que les
ministres girondins finiront par se discréditer aux yeux de l’opinion
révolutionnaire s’ils ne parviennent à imposer leurs vues – et les décrets de
l’Assemblée – au monarque. Elle a milité auprès d’eux pour qu’ils
adressent au roi une sorte d’ultimatum lui enjoignant de ne plus s’opposer
aux vœux de la majorité de la Législative. Cela impliquerait d’aller jusqu’à
la rupture et la démission collective. Roland s’est laissé convaincre, Servan
ne peut rien lui refuser, mais les autres, y compris Clavière, tout en se
déclarant d’accord sur le principe, ont critiqué la forme envisagée et jugé
prématurée la démarche. Marie Roland considère, à juste titre, que cet
attentisme fait le jeu du roi et des amis de Robespierre. Elle décide donc de
pousser son mari à agir seul. « Puisque le conseil n’avait point assez de
caractère pour se prononcer avec ensemble, écrira-t-elle, il convenait à
l’homme qui se sentait au-dessus des événements de prendre à lui seul le
rôle que ce corps aurait dû remplir ; il n’était plus question de donner sa
démission, mais de mériter d’être renvoyé, de dire : faites cela ou nous nous
retirons, et d’avertir que tout était perdu si telle conduite n’était adoptée. Je
fis la fameuse lettre21. »
Cette longue lettre, « tracée d’un trait », alternait les références aux
événements des trois années écoulées, le rappel des principes de la
Révolution, les menaces, les conseils et les mises en garde. Le ton général
frisait l’insolence. Il s’agissait de démontrer au monarque qu’en refusant
d’approuver les décrets de l’Assemblée, il prendrait la responsabilité d’une
guerre civile devenue inévitable. Au roi très dévot, le ministre rappelait que
la « Déclaration des droits est devenue un évangile politique et la
Constitution française une religion pour laquelle le peuple est prêt à
mourir ». D’un revers de plume, Roland écartait l’objection selon laquelle
le droit de veto du roi était précisément inscrit dans la Constitution. Cette
Constitution, écrivait-il, « je m’abstiendrai d’examiner ce qu’elle est en
elle-même pour considérer seulement ce que les circonstances exigent ».
Ainsi les faits devaient-ils primer sur toute considération juridique.
Analysant la situation du pays, le ministre poursuivait : « La fermentation
est extrême dans toutes les parties de l’empire. Elle éclatera d’une manière
favorable à moins qu’une confiance raisonnée dans les intentions de Votre
Majesté ne puisse enfin la calmer. » Or cette confiance ne s’établirait que si
le roi décidait d’approuver les décrets de l’Assemblée. Suivaient les
injonctions et les menaces : « Il n’est plus temps de reculer ; il n’y a même
plus moyen de temporiser. La Révolution est faite dans les esprits, elle
s’achèvera au prix du sang et sera cimentée par lui si la sagesse ne prévient
pas des malheurs qu’il est encore possible d’éviter. » Voudrait-on
l’empêcher par la force ? Alors, « toute la France se lèverait avec
indignation et, se déchirant elle-même dans les horreurs d’une guerre civile,
développerait cette sombre anarchie, mère des vertus et des crimes, toujours
funeste à ceux qui l’ont provoquée ». Après avoir ainsi légitimé de manière
anticipée les violences populaires, le ministre n’oubliait pas de louer « la
sensibilité naturelle de ce peuple affectueux » qui ne demandait qu’à
exprimer sa reconnaissance au monarque, à condition qu’il ne contrarie pas
les vœux de l’Assemblée22.
Cette lettre du 10 juin 1792 dont Mme Roland était si fière n’était
évidemment pas destinée à faire plier Louis XVI. « C’était, écrit Jaurès, un
coup de feu tiré à bout portant sur le roi et sur la royauté. » Ce texte,
partisan et manichéen, méconnaît délibérément que le droit de veto est une
prérogative constitutionnelle. Il justifie par avance l’insurrection. De toute
évidence, l’objectif est de provoquer le renvoi de Roland et de ses amis en
prenant à témoin l’opinion populaire de la pureté des intentions
révolutionnaires des ministres girondins. C’est un acte politique majeur qui
a nécessairement été concerté avec Brissot. Par la plume de Mme Roland,
les Girondins signifient à Louis XVI qu’il est nu. Ils ne se bornent plus à
critiquer la Constitution qui concède au roi une partie de la souveraineté. Ils
légitiment par avance le renversement de la monarchie.
L’effet escompté se produisit. Le 12 juin, Roland reçut du roi un bref
billet : « Vous voudrez bien, Monsieur, remettre le portefeuille de l’Intérieur
que je vous avais confié à Monsieur Mourgues que je viens d’en charger. »
Clavière et Servan étaient également renvoyés. Mme Roland n’attendait que
cela pour informer l’Assemblée et lui transmettre le texte de la fameuse
lettre. Sa lecture, lors de la séance du 13 juin, déchaîna les ovations des
députés et du peuple présent dans les tribunes. L’Assemblée en ordonna
l’impression et l’envoi dans les quatre-vingt-trois départements. Elle vota
que Roland, Clavière et Servan emportaient les regrets de la nation. Roland
était acclamé. Certains journaux comparaient l’effet produit par son renvoi
aux manifestations qui avaient accompagné celui de Necker en juillet 1789.
Sa femme triomphait secrètement. « Le double but était rempli, écrit-elle :
l’utilité, la gloire suivaient la retraite de mon mari. Je n’avais pas été fière
de son entrée au ministère, je le fus de sa sortie23. »
En échange du lâchage des trois ministres, Dumouriez avait obtenu du
roi le portefeuille de la Guerre et la promesse qu’il approuverait les deux
décrets de l’Assemblée. Infatigable manœuvrier, se jugeant indispensable
au roi, il escomptait ainsi reprendre la main. Il ne lui fallut que quelques
jours pour comprendre qu’il avait été trompé. Louis XVI ne cédait pas. Le
16 juin, Dumouriez remit sa démission et obtint de partir aux frontières
prendre le commandement de l’armée du Nord. Le roi forma un ministère
composé d’obscurs Feuillants. Il y parvint non sans mal. Chacun
comprenait que Louis XVI s’était engagé dans une impasse et rares étaient
les modérés qui acceptaient d’affronter l’insurrection violente qui
s’annonçait.
Dans ces conditions, les Girondins pouvaient-ils être satisfaits de la
situation ? La lettre et le renvoi des ministres, en leur procurant une
popularité immédiate, dissimulent à peine l’échec cuisant de leur stratégie :
la guerre n’a pas apporté les succès promis et les ministres ont surtout fait la
preuve de leur impuissance. Ils ont perdu leur pari de vaincre la résistance
du roi. Or, ils n’ont pas de politique de rechange. Au fond, ils voudraient
instaurer une république mais ils n’ont pas l’audace de le proclamer. Seul
motif de satisfaction : la faveur de l’opinion révolutionnaire dont ils
jouissent prive Robespierre de l’avantage que devrait constituer pour lui
leur échec qu’il avait annoncé. Prudemment, l’Incorruptible s’est borné à
rappeler que les événements lui donnent raison et s’est empressé, dans un
discours ultra-légaliste, de condamner par avance tout soulèvement et toute
tentative d’abattre la Constitution. Il sait que, pour les révolutionnaires
extrémistes, pour ces sans-culottes prêts à prendre les armes, les héros du
jour sont Roland et ses amis. Il redoute aussi un coup d’Etat de La Fayette
et des Feuillants. Ainsi les Girondins ne savent-ils que faire de leur
popularité, cependant que Robespierre juge prématurée toute initiative.
Partout l’effervescence des milieux révolutionnaires ne cesse d’augmenter.
La Fayette, conscient de l’impuissance de la classe politique
révolutionnaire, va tenter de reprendre en main la majorité feuillante de la
Législative. Loin de Paris, il n’a probablement pas mesuré l’ampleur de la
menace populaire. De son quartier général de Maubeuge, il a adressé à
l’Assemblée une lettre qui est lue lors de la séance du 18 juin. Il réclame le
respect du veto et l’anéantissement du règne des clubs. La majorité
applaudit mais Vergniaud et Guadet parviennent, en agitant le spectre du
coup d’Etat militaire, à la dissuader de voter l’envoi de la lettre aux
départements. La démarche de La Fayette a échoué. Mais elle porte à son
comble la colère des sociétés populaires et des sections parisiennes. Il n’y a
plus d’issue politique à la crise. La voie est libre pour l’insurrection.
Louis XVI ne se fait plus d’illusion. Le 19 juin, il écrit à son
confesseur : « Venez, Monsieur, je n’eus jamais autant besoin de vos
consolations, j’ai fini avec les hommes, c’est vers le ciel que se portent mes
regards. On annonce pour demain de grands malheurs. J’aurai du
courage24. »
14
La chute de la royauté

Le 20 juin est le jour anniversaire du serment du Jeu de Paume. Depuis


quelques semaines, plusieurs sections parisiennes, relayées par les journaux
démocrates, multiplient les pétitions en faveur de manifestations publiques
et de l’armement du peuple. Des meneurs ont pris la direction du
mouvement : le brasseur Santerre, le clerc de notaire Alexandre, le patron
boucher Legendre et le Polonais Lazowski, capitaine des canonniers de la
section des Gobelins. Ils ont prévu de pétitionner en armes le 20 juin devant
l’Assemblée pour obtenir le rappel des ministres girondins et la sanction des
décrets par le roi. La Commune et le maire, Pétion, ont interdit la
manifestation. Mais le discours de La Fayette, lu à l’Assemblée le 18, porte
à son comble l’exaspération des sections les plus échauffées. Sauf à tirer sur
la foule, il paraît impossible d’empêcher la manifestation. Le 19, Pétion fait
savoir aux meneurs que la garde nationale se bornera à la canaliser. C’est
ainsi que le 20 juin au matin, des groupes formés dans les quartiers
populaires se sont mis en marche en direction des Tuileries. A midi, les
manifestants dont le nombre n’a cessé de croître sont aux portes du
Manège. Les détails de cette journée sont connus. Les députés n’osent
s’opposer à la demande de pénétrer dans la salle. Huit mille manifestants en
armes, sans-culottes brandissant piques et bâtons et gardes nationaux,
défilent au pied de la tribune de l’Assemblée, au chant du Ça ira, aux cris
de « Vivent les sans-culottes ! » et de « A bas le veto ! ». Puis une foule,
plus nombreuse encore, pénètre dans le jardin des Tuileries avant de faire
irruption dans le château et d’envahir les appartements royaux. Coincé dans
l’embrasure d’une fenêtre, Louis XVI fait face avec un sang-froid qui force
l’admiration. Sous la menace, il coiffe un bonnet rouge et boit à la santé de
la nation. Mais il ne cède pas aux sommations des manifestants et réitère
son refus de rappeler les ministres et de sanctionner les décrets. Isnard et
Vergniaud, accourus de l’Assemblée, ne parviennent pas à convaincre la
foule de se retirer. Finalement, c’est Pétion, arrivé très tardivement, qui
obtient l’évacuation, non sans peine, vers huit heures du soir.
Quelle part les Roland ont-ils prise sinon à l’événement, du moins à sa
préparation ? « Quoique la journée du 20 juin n’eût pas le succès qu’en
attendaient ceux qui l’avaient provoquée, Mme Roland la conseilla pourtant
comme devant accélérer la rentrée de son mari au ministère », écrira Sophie
Granchamp. En vérité, ni les Girondins, ni les amis de Robespierre n’ont
décidé ni même « conseillé » cette journée. Les premiers se sont bornés à
laisser faire avec l’espoir qu’elle les ramènerait au gouvernement. Le
comportement ambigu de Pétion en témoigne. L’extrême réserve de
Robespierre qui redoutait son succès le confirme. Le Patriote français et La
Sentinelle avaient encouragé le mouvement mais aucun Girondin n’en avait
pris la tête. Il reste que l’échec d’une insurrection populaire dont les
objectifs étaient conformes aux vœux de Roland et de Brissot ne pouvait
qu’affaiblir le parti girondin.
Sur le moment, la journée du 20 juin apparaît surtout comme un échec
pour la Révolution. Le roi n’a pas cédé. Des protestations loyalistes de
soixante-quinze départements et des pétitions monarchistes vont bientôt
déferler sur le bureau de l’Assemblée. Dès le 21 juin, celle-ci vote un décret
contre les pétitions armées. Les Feuillants reprennent courage. Mais chacun
comprend qu’un nouveau pouvoir vient de s’affirmer. C’est celui des sans-
culottes, qui réunit les partisans inorganisés mais déterminés de la
démocratie directe et de l’armement du peuple. Cette minorité active,
radicale, n’est pas parvenue à faire plier le roi, mais, circonstance plus
grave, elle s’est montrée capable d’intimider l’Assemblée. Autre fait
significatif : en dépit de l’échec, pas une section parisienne n’a protesté
contre la journée du 20 juin. On mesure là sinon l’influence du mouvement,
du moins sa capacité d’intimidation. Le parti des sans-culottes se trouve
renforcé au détriment de l’extrême gauche légaliste, Girondins et
Montagnards confondus. En définitive, les excès du 20 juin ont permis au
roi et à ses partisans de récupérer une parcelle d’autorité.
La situation offrait à Louis XVI une ultime chance de ressaisir les rênes
du pouvoir. La Fayette qui l’avait compris accourut de Maubeuge. Avec
autant de panache que de maladresse, il vint à l’Assemblée, le 28 juin,
supplier les députés de punir les responsables de l’émeute mais aussi
d’interdire les clubs. En secret, il soumit au roi un plan audacieux qui
pouvait réussir mais se heurta au refus de Marie-Antoinette qui le détestait.
L’occasion fut perdue. La Fayette, rentré à Maubeuge, faisait figure de
général factieux et de traître puisqu’il avait, pour tenter un coup d’Etat,
abandonné son poste face à l’ennemi. Son initiative se retournait contre lui
et contre la monarchie. Brissot et Robespierre redressaient la tête. Le
2 juillet, la gauche de l’Assemblée fit voter un décret autorisant les gardes
nationaux de province à se rendre à Paris pour le 14 juillet. Ainsi, la
prévision de Dumouriez se réalisait : le roi avait opposé son veto au décret
sur la formation du camp de vingt mille hommes, mais qui pouvait
empêcher les fédérés de venir à Paris pour célébrer la prise de la Bastille et
la fête de la Fédération ?

Depuis le 14 juin, les Roland occupent leur petit appartement de la rue


de la Harpe. S’ils n’agissent pas, ils reçoivent leurs amis. Parmi eux, les
plus assidus sont Servan et un nouveau venu, Charles Barbaroux. Fils d’un
négociant marseillais, avocat, secrétaire adjoint de la Commune de
Marseille, il est l’un des fondateurs et dirigeants du club des Jacobins de sa
ville natale. Il a été désigné par les élus municipaux pour défendre les
intérêts de Marseille auprès de l’Assemblée législative. Arrivé à Paris en
février 1792, il s’est lié avec Brissot et les députés de la Gironde. Il a connu
Lanthenas qui l’a présenté aux Roland et a aussitôt été conquis par le
charme de Marie. Elle-même n’était pas insensible à la beauté
méditerranéenne – profil grec, grands yeux noirs, chevelure brune ondulant
jusqu’au col – de ce jeune homme fougueux de vingt-cinq ans au point qu’il
passa, à tort, pour son amant. Elle le jugeait « actif, laborieux, franc et
brave ». Elle appréciait son caractère « affectueux et vif » mais elle
regrettait chez lui « l’amour du plaisir »1. Barbaroux n’était pas assez
vertueux pour qu’elle en tombât amoureuse. Mais, comme elle, il aimait
passionnément la Révolution. Elle admirait son enthousiasme communicatif
et la détermination avec laquelle il se jetait dans l’action.
Réunis rue de la Harpe, les Roland et leurs deux amis débattaient
fébrilement des moyens de réagir à une invasion du territoire ou à un coup
d’Etat de La Fayette. Ils en étaient arrivés à concevoir, selon le mot de
Mme Roland, « un projet conditionnel d’une république dans le Midi2 ».
Penchés sur une carte, ils traçaient des lignes de démarcation, dressaient
l’inventaire des places fortes susceptibles de résister, imaginaient le moyen
d’assurer la production et l’acheminement des subsistances, et désignaient
les hommes sur lesquels on pouvait compter. Mais Barbaroux refusait de se
résigner à cette partition du territoire. Il fallait tout faire pour sauver Paris et
les départements du Nord. Dès le 21 juin, il avait suggéré à ses amis de
tourner le veto du roi sur le camp des fédérés en faisant venir les gardes
nationaux de province. « Nous ne perdîmes pas un instant, rapporte
Barbaroux : nous écrivîmes à Marseille d’envoyer à Paris six cents hommes
qui sussent mourir, et Marseille les envoya3. » Ces Marseillais, cornaqués
par Barbaroux, allaient jouer un rôle décisif au cours des journées qui ont
provoqué le renversement de la monarchie. C’est donc dans le salon de
Mme Roland qu’est née l’idée de faire venir à Paris le bataillon de
Marseillais qui popularisera le Chant de guerre pour l’armée du Rhin
composé en avril, à Strasbourg, par Rouget de l’Isle et qui deviendra La
Marseillaise.
Aussitôt après l’échec de la tentative de La Fayette parvint à Paris la
nouvelle du recul de l’armée de Luckner qui a renoncé à occuper la
Belgique et s’est replié sur Lille et Valenciennes. A l’Est, les Prussiens sont
sur le point de pénétrer en Lorraine. Début juillet, l’inquiétude et la colère
redoublent dans les milieux révolutionnaires. La menace d’une invasion se
précise et la gauche de l’Assemblée doit réagir. Le 3 juillet, Vergniaud
prononce un de ses plus grands discours. C’est un terrible réquisitoire
contre le roi, le plus audacieux qui ait été prononcé jusqu’alors à la tribune
de l’Assemblée. C’est une démonstration fulgurante du double jeu de la
Cour et des conséquences constitutionnelles qui peuvent en être tirées.
Après avoir rappelé la gravité de la situation, Vergniaud, feignant de
s’interroger sur la responsabilité de Louis XVI, énonce avec force toutes les
raisons qu’il y a de n’en pas douter. « C’est au nom du roi, martèle-t-il, que
les princes français ont tenté de soulever contre la nation toutes les cours de
l’Europe ; c’est pour venger la dignité du roi que s’est conclu le traité de
Pillnitz […] ; c’est pour défendre le roi qu’on a vu accourir en Allemagne,
sous les drapeaux de la rébellion, les anciennes compagnies des gardes du
corps ; c’est pour venir au secours du roi que les émigrés sollicitent et
obtiennent de l’emploi dans les armées autrichiennes […] ; c’est contre la
nation et l’Assemblée nationale seule et pour le maintien de la splendeur du
trône que le roi de Bohême et de Hongrie nous fait la guerre et que le roi de
Prusse marche vers nos frontières ; c’est au nom du roi que la liberté est
attaquée […]. Enfin tous les maux qu’on s’efforce d’accumuler sur nos
têtes, tous ceux que nous avons à redouter c’est le nom seul du roi qui en est
le prétexte et la cause. Or, je lis dans la Constitution, chapitre II, section 1,
article 6 : “Si le roi se met à la tête d’une armée mais en dirige les forces
contre la nation, ou s’il ne s’oppose pas, par un acte formel, à une telle
entreprise qui s’exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué la
royauté.” » Ainsi l’orateur de la Gironde pose-t-il pour la première fois à la
tribune de la Législative la question de la déchéance du roi. Il invite
l’Assemblée à s’interroger sur ce que serait un « acte formel d’opposition »
et les exemples qu’il donne montrent suffisamment que Louis XVI ne peut
se prévaloir d’en avoir accompli aucun. Vergniaud prend soin de souligner
qu’il se borne à envisager des hypothèses : « J’ai exagéré plusieurs faits,
j’en énoncerai même tout à l’heure qui, je l’espère, n’existeront jamais,
pour ôter tout prétexte à des applications qui sont purement hypothétiques ;
mais j’ai besoin d’un développement complet pour montrer la vérité sans
nuages. » Il imagine alors ce que pourrait être la défense d’un roi qui
prétendrait se retrancher derrière les droits qu’il tient de la Constitution :
« Il est vrai [dirait-il] que l’Assemblée nationale a rendu des décrets utiles
et même nécessaires et que j’ai refusé de les sanctionner, mais j’en avais le
droit, il est sacré car je le tiens de la Constitution […] ; j’ai fait tout ce que
la Constitution me prescrit ; il n’est émané de moi aucun acte que la
Constitution condamne, il n’est donc pas permis de douter de ma fidélité
pour elle, de mon zèle pour sa défense. » « Langage dérisoire », s’écrie
Vergniaud, qui, pour conclure, imagine la réponse des Français au roi qui
leur tiendrait ce langage. Formidable péroraison qui, dira Jaurès, « porte en
elle comme une vaste nuée, ce grondement de foudre et cet éblouissement
d’éclairs4 » :
« Etait-ce nous défendre que d’opposer aux soldats étrangers des forces
dont l’infériorité ne laissait pas même d’incertitude sur la défaite ? Etait-ce
nous défendre que d’écarter des projets tendant à fortifier l’intérieur du
royaume ou de faire des préparatifs de résistance pour l’époque où nous
serions déjà devenus la proie des tyrans ? Etait-ce nous défendre que de
choisir des généraux qui attaquent eux-mêmes la Constitution ? […] La
Constitution vous laissait-elle le choix des ministres pour notre bonheur ou
notre ruine ? Vous fit-elle chef de l’armée pour notre gloire ou pour notre
honte ? Vous donna-t-elle enfin le droit de sanctions, une liste civile et tant
de prérogatives pour perdre constitutionnellement la Constitution et
l’empire ? Non, non ; homme que la générosité des Français n’a pu
émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible
vous n’avez pas rempli le vœu de la Constitution ; elle peut être renversée
et vous ne recueillerez point le fruit de votre parjure ; vous ne vous êtes
point opposé par un acte formel aux victoires qui se remportaient en votre
nom sur la liberté ; mais vous ne recueillerez point le fruit de ces indignes
triomphes, vous n’êtes plus rien pour cette Constitution que vous avez si
indignement violée, pour ce peuple que vous avez si lâchement trahi5. »
L’effet de ce discours est considérable. La gauche et les tribunes
acclament longuement Vergniaud. Les Feuillants sont tétanisés. Mais le
député de la Gironde entend laisser au roi une ultime chance de démentir les
hypothèses – pourtant si proches de la réalité – qu’il a évoquées. Il ne
demande pas à l’Assemblée de se prononcer sur la déchéance du monarque
mais de décréter la patrie en danger et d’adresser à Louis XVI le message
d’avoir à se conformer à ce qu’il a indiqué.
Il reste que le discours de Vergniaud a irrémédiablement sapé les
fondements du trône. Il a mis en évidence qu’il existe une issue légaliste et
constitutionnelle à la crise politique qui dure depuis plusieurs mois.
Pourtant, dans une lettre du 7 juillet, Mme Roland va lui reprocher de
n’avoir pas été jusqu’au bout de la logique de sa démonstration en ne
demandant pas à l’Assemblée de prononcer la déchéance du roi. « Ne
craignez pas de lui dire, écrit-elle à Bancal, qu’il a beaucoup à faire pour se
rétablir dans l’opinion, si tant est qu’il y tienne encore en honnête homme,
ce dont je doute6. » Pourquoi juge-t-elle si sévèrement celui qui vient de
porter un coup terrible au roi ? Parce qu’il n’a pas provoqué un vote sur la
déchéance ? Mais elle ne peut ignorer que la majorité de l’Assemblée n’y
était pas prête. Chef-d’œuvre d’éloquence, le discours de Vergniaud était
aussi un modèle d’habileté politique. En amenant la majorité feuillante à
mettre le roi face à ses responsabilités, il lui imposait de se placer dans la
logique d’une possible déchéance. Cette déchéance que l’Assemblée
n’aurait osé voter le 3 juillet devenait ainsi la conséquence inéluctable d’un
refus du roi de tenir compte du message qu’elle avait approuvé ce jour-là.
Tout cela ne pouvait échapper à la perspicacité de Marie Roland. Mais son
tempérament, et peut-être aussi son antipathie pour Vergniaud, ne
s’accommodaient pas de ces préoccupations tactiques qu’elle regardait
comme des concessions à la contre-révolution. Elle était d’ailleurs
persuadée que jamais un nombre suffisant de députés feuillants ne se
résignerait à renvoyer le roi. Elle croyait sincèrement que le seul moyen
d’éviter un retour de flamme de la contre-révolution, c’était d’épouser sans
réserve la cause des sans-culottes et d’exiger le départ de Louis XVI. Même
si le ralliement de la majorité de la Législative à cette idée n’était pas
encore envisageable, il importait, aux yeux de Marie, que tous les députés
patriotes choisissent clairement leur camp. Il faut dire que le jour où elle
écrivait cette lettre, l’Assemblée avait été le théâtre d’une scène naïve qui
avait provoqué l’inquiétude des milieux révolutionnaires : enthousiasmés
par un éloquent appel à la réconciliation nationale de leur collègue Mgr
Lamourette, les députés avaient voté à l’unanimité un décret de fidélité à la
Constitution par lequel ils proclamaient leur égale aversion pour le système
républicain et pour la seconde chambre, après quoi, emportés par l’émotion,
ils s’étaient embrassés toutes tendances confondues. La scène du « baiser
Lamourette » n’aurait certainement pas été possible si, quatre jours
auparavant, Vergniaud avait exigé un vote sur la destitution du roi. Voilà
pourquoi Marie Roland lui en voulait. La suite des événements montre
qu’elle portait alors sur le rapport des forces en présence un regard plus
lucide que celui de ses amis.
D’ailleurs, l’épisode de la réconciliation Lamourette demeura sans
lendemain. Une idée nouvelle faisait son chemin : que l’Assemblée décrète
la patrie en danger. Il s’agissait d’un appel à la mobilisation de toute la
nation contre l’ennemi extérieur et la contre-révolution. La proclamation
devait entraîner des conséquences en chaîne : enrôlement de volontaires,
mise en activité permanente des sections, des gardes nationaux, des conseils
de département, de district et de commune, mais aussi obligation de porter
la cocarde tricolore et peine de mort pour « toute personne revêtue d’un
signe de rébellion ». Il s’agissait de prendre des mesures exceptionnelles
qui s’imposaient pour sauver la patrie et de permettre au peuple d’exercer
un contrôle permanent sur l’action du pouvoir exécutif. Certes, Condorcet
et Brissot rappelaient la nécessité d’y satisfaire sans violer la Constitution.
Mais les mesures exceptionnelles et temporaires envisagées contenaient
déjà en germe le terrible système du gouvernement révolutionnaire. Les
nouvelles successives de la marche des Prussiens vers la frontière et de la
démission des ministres feuillants firent tomber les dernières préventions de
la majorité de l’Assemblée : le 11 juillet, elle décréta la patrie en danger. La
mobilisation populaire qui s’ensuivit fut décuplée par l’arrivée à Paris, par
vagues successives à compter du 8 juillet, des bataillons de fédérés
résolument hostiles au pouvoir exécutif. Les pétitions en faveur de la
déchéance allaient se multiplier. Le 14 juillet, au Champ-de-Mars, la foule
acclama Pétion : « Vive Pétion, la liberté ou la mort ! » criait-on sur le
passage des souverains. La reine avait les yeux rougis. Louis XVI,
impavide et blême, monta les marches de l’autel de la patrie pour y
renouveler son serment. Tous deux venaient, une fois de plus, de refuser
l’aide de La Fayette. Ils n’attendaient leur salut que de l’invasion étrangère
et le roi, associant plus que jamais rouerie et naïveté, pensait gagner du
temps en faisant soudoyer des meneurs révolutionnaires. Ceux-ci
empochaient l’argent et poursuivaient sans désemparer les préparatifs de
l’insurrection.
A la mi-juillet, dans Paris, le rapport de force s’établit en faveur de
l’action révolutionnaire. La fièvre monte jour après jour. Les pétitions
déferlent sur l’Assemblée, sommée de proclamer la déchéance du roi.
Eternels apprentis sorciers, Brissot et les Girondins commencent à redouter
les conséquences incontrôlables d’une insurrection qu’ils ont pourtant
contribué à favoriser. Secrètement, Gensonné, Guadet et Vergniaud ont pris
langue avec le roi par l’intermédiaire du peintre Boze et de Thierry, valet de
chambre de Louis XVI. Ils espèrent convaincre celui-ci d’intervenir auprès
des puissances européennes et de nommer un gouvernement composé des
citoyens « les plus prononcés pour la Révolution ». Mais Louis XVI ne veut
rien entendre. « Dites bien à votre maître, prévient Vergniaud, que nous ne
nous dissimulons pas nos propres dangers mais qu’à partir de ce moment, il
n’est plus en notre pouvoir de le sauver7. » Pourtant les Girondins ne
renoncent pas car ils sont convaincus que le roi finira par céder quand il
pensera que le vote de son abdication sera susceptible de rallier une
majorité de l’Assemblée. Le 26 juillet, Guadet lit à la tribune le projet
d’adresse au roi rédigé par la commission extraordinaire que préside
Condorcet : « Vous pouvez encore sauver la patrie et votre couronne avec
elle. Osez enfin le vouloir ; que le nom de vos ministres, que la vue des
hommes qui vous entourent appelle la confiance publique… la Nation seule
saura sans doute défendre et conserver sa liberté ; mais elle vous demande,
Sire, une dernière fois, de venir vous unir à elle pour sauver la Constitution
et le trône. » Brissot monte à la tribune pour appuyer la motion mais croit
judicieux de lancer un appel à la modération, mettant en garde contre une
déchéance prononcée dans la précipitation et proposant « une adresse au
peuple pour le prémunir contre les mesures qui pourraient ruiner la cause de
la liberté ». Il est aussitôt applaudi par la droite et hué par le public des
tribunes sous l’œil goguenard des Montagnards. En quelques minutes,
l’effet du formidable discours de Vergniaud est aboli. Pour la première fois,
les Girondins sont en butte à l’hostilité des sections révolutionnaires qui ne
s’en prennent plus au roi et au pouvoir exécutif mais à l’Assemblée elle-
même.
Robespierre, jusqu’alors imprécis dans ses mots d’ordre, comprend que
l’heure est venue pour lui de révéler son plan. Le 29 juillet, aux Jacobins, il
prononce une attaque en règle contre la Législative. C’est elle, déclare-t-il
en substance, qui a conduit le pays au bord de l’abîme. La déchéance du roi
ne suffira donc pas. Il faut une nouvelle Constitution et, pour cela, élire une
Convention au suffrage universel. Robespierre, le premier, fournit un
programme à l’insurrection. Il souligne du même coup l’impuissance de la
Gironde.
Les Roland n’approuvaient pas la ligne modérée sur laquelle s’étaient
soudain repliés leurs amis girondins. Selon Marie Roland, ils ne furent pas
tenus informés des tentatives de rapprochement avec le trône. Sainte-Beuve
a eu en main une lettre, perdue depuis, que Mme Roland a adressée à
Brissot le 30 juillet 1792. Le commentaire qu’en fait l’auteur des Lundis
conforte l’hypothèse selon laquelle elle déplorait les hésitations de la
Gironde. Elle n’attendait rien de l’Assemblée et comptait sur la pression des
sections révolutionnaires pour trouver une issue à la crise. Soucieuse,
comme ses amis, de ne pas « déchirer l’acte constitutionnel », elle proposait
que les sections réunies « demandassent non la déchéance mais la
suspension provisoire qu’il serait possible, quoique avec peine, écrivait-elle,
d’accrocher pour ainsi dire à l’un des articles de la Constitution ». Au
passage, elle portait des appréciations sévères sur Gensonné, Guadet et
Vergniaud. A Brissot lui-même, elle reprochait amicalement d’être
« excessivement confiant, naturellement serein, même ingénu ». « Elle
cherche vainement, conclut Sainte-Beuve, un grand caractère propre à
rassurer dans cette crise et à rallier le bon parti par ses conseils… Tout en
excitant Brissot à être ce grand caractère, on voit qu’elle y compte peu8… »
On n’a pas d’autres traces des opinions qu’elle exprimait dans ces heures
décisives. On sait cependant que deux de ses proches, Jean-Baptiste Louvet
et Nicolas Pache, ont signé, en qualité de commissaire de leur section, la
pétition en faveur de la déchéance et de l’élection d’une Convention
nationale qui sera lue par Pétion à l’Assemblée le 3 août. On sait aussi que
deux autres intimes des Roland, Lanthenas et Barbaroux, seront au contact
des fédérés marseillais à la veille de l’insurrection.
Le manifeste de Brunswick, connu à Paris le 1er août, va mettre le feu
aux poudres. Par cette proclamation, le généralissime des armées austro-
prussiennes annonce la volonté des puissances de rétablir le pouvoir royal et
menace, en cas de violences et d’outrages faits au souverain, de livrer « la
ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale et les
révoltés coupables d’attentats aux supplices qu’ils auront mérités ». L’effet
produit est exactement inverse à celui escompté. Le manifeste est ressenti
comme une provocation par les milieux révolutionnaires. La fureur des
sections est portée à son comble. Elles s’organisent en vue de l’insurrection.
Chacune d’elles a désigné un commissaire. Sur quarante-huit sections,
quarante-sept se prononcent pour la déchéance. C’est cette pétition que
Pétion présente le 3 août à l’Assemblée. Celle-ci cherche à gagner du
temps. L’insurrection est annoncée pour le 5 août. Pétion parvient à
convaincre Santerre de la repousser au 9, date prévue pour le vote sur la
déchéance du roi. Préalablement, la gauche de l’Assemblée espère obtenir
le vote d’un décret d’accusation contre La Fayette. Mais, le 8 août, la
majorité de la Législative repousse le décret. C’est la preuve qu’elle ne
votera pas la déchéance. La fureur des sans-culottes se déchaîne et des
députés feuillants sont molestés.
Cette fois, le divorce est consommé entre l’Assemblée et les
sectionnaires parisiens auxquels les fédérés, notamment les Marseillais
arrivés le 30 juillet, vont prêter main-forte. Les préparatifs de l’insurrection
s’organisent dans la journée du 9 août. Dans la nuit du 9 au 10, les
commissaires de section se réunissent à l’Hôtel de Ville. Au petit matin, ils
se constituent en Commune insurrectionnelle et s’arrogent les pouvoirs de
la Commune légale. Pétion, sur sa demande, est consigné dans ses
appartements. Ainsi, si le mouvement réussit, les insurgés lui seront
reconnaissants d’avoir laissé faire ; s’il échoue, il pourra se prévaloir
d’avoir été empêché d’agir. Cette attitude peu glorieuse donne la mesure de
l’incapacité des Girondins à contrôler si peu que ce soit la situation. La
nouvelle Commune convoque le marquis de Mandat, commandant de la
garde nationale, et décide sa destitution (il est aussitôt remplacé par
Santerre) et son arrestation. Il est massacré par la foule avant même d’avoir
rejoint sa prison. Pendant ce temps, deux cortèges d’insurgés, sectionnaires
des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel renforcés par les fédérés
bretons et marseillais, progressent vers les Tuileries. La suite a été cent fois
racontée : le roi et sa famille acceptent de se mettre sous la protection de
l’Assemblée et se rendent au Manège ; on les place dans la loge du
logographe ; puis c’est l’assaut des Tuileries, le massacre des suisses et des
gentilshommes, les pillages et l’incendie, les têtes promenées au bout des
piques.
Désormais, la Commune insurrectionnelle peut dicter sa loi à
l’Assemblée. Huguenin, son président, y prend la parole en fin de matinée :
« Législateurs, il ne reste plus qu’à seconder le peuple : nous venons ici en
son nom, concerter avec vous les mesures pour le salut public… » Par une
chaleur écrasante, la Législative désertée de la plupart des députés de droite
va voter la convocation d’une Convention nationale élue au suffrage
universel*1. Les Girondins parviennent à faire admettre au public vociférant
qu’il convient de prononcer non pas la déchéance du roi mais sa suspension
provisoire jusqu’à ce que la Convention décide de la forme du pouvoir
exécutif et du sort du roi. L’Assemblée procède également à l’élection des
ministres, choisis en dehors d’elle, qui exerceront provisoirement le pouvoir
exécutif. A cet instant, les Girondins contrôlent l’Assemblée. Ils n’ont
aucun mal à faire désigner Roland, Clavière et Servan aux ministères dont
le roi les avait chassés. Le mathématicien Monge, collègue de Condorcet à
l’Académie des sciences, est choisi pour la Marine et les Affaires étrangères
sont attribuées à Lebrun, ancien collaborateur de Dumouriez. Mais Brissot
et ses amis ne peuvent éviter de faire une concession aux véritables
vainqueurs du jour : Danton, puissant tribun démagogue apprécié par la
nouvelle Commune et les émeutiers, est nommé à la Justice. L’Assemblée
décide aussi que le roi et sa famille « restent en otage » et résideront au
palais du Luxembourg. Trois jours plus tard, pour satisfaire les exigences de
la Commune, ils seront transférés dans la tour du Temple.
Si l’on s’en tient aux apparences, les Roland pourraient triompher : les
événements ne se sont-ils pas déroulés selon le scénario prédit par la lettre
de Roland au roi ? Jean-Marie n’est-il pas rappelé au pouvoir dans les
meilleures conditions possibles puisque cinq ministres sur six sont
girondins et qu’il n’y a plus de roi pour entraver la marche de l’exécutif et
l’approbation des décrets de l’Assemblée ? Les événements de la journée ne
sont-ils pas conformes aux vœux depuis longtemps exprimés par les
Girondins ? En vérité, le 10 août n’est pas, pour eux, l’aboutissement d’une
stratégie maîtrisée. Ce jour-là, l’Assemblée ne s’est résolue à suspendre le
roi que sous la menace des insurgés. C’est la Commune qui a imposé ses
volontés à la représentation nationale. Roland et ses amis ne sont revenus au
pouvoir qu’à la faveur de l’insurrection. Ils ne sont ministres que par la
volonté de la nouvelle Commune de Paris. C’est elle qui détient le vrai
pouvoir et ils ne vont pas tarder à l’éprouver.

*1. Se voient accorder le droit de vote tous les Français de sexe masculin âgés d’au moins vingt-cinq ans à l’exception des
domestiques.
15
« La Révolution… elle est devenue hideuse »

La nouvelle assemblée, la Convention, ne pourra se réunir avant le


21 septembre. Entre-temps, deux pouvoirs s’affrontent : d’un côté la
Législative finissante et le conseil exécutif composé des ministres qu’elle a
nommés ; de l’autre, la nouvelle Commune insurrectionnelle. Ce sont les
Girondins qui contrôlent l’Assemblée car, craignant pour leur sécurité, la
plupart des députés feuillants ne viennent plus siéger. Mais cette Assemblée
en sursis qui s’est laissé dicter sa conduite ne jouit d’aucune légitimité aux
yeux des milieux révolutionnaires. Désormais, le pouvoir de fait est entre
les mains de la Commune, qui va imposer son autorité dès le lendemain du
10 août. Le pouvoir appartient à la Commune car celle-ci s’appuie sur la
force des sections révolutionnaires armées et menaçantes. Pétion demeure
maire, mais n’exerce pas la moindre autorité. Parmi les deux cent quatre-
vingt-dix-huit membres du conseil général de la Commune désignés par
acclamation dans les sections, certains hommes vont très vite exercer de
l’influence alors même qu’ils n’ont pas été des acteurs de l’insurrection.
Robespierre, élu le 11 août par la section des Piques, est déjà célèbre ; les
autres vont le devenir bientôt : Billaud-Varenne, Chaumette, Tallien, Fabre
d’Eglantine. Les Roland y ont quelques rares amis : Nicolas Pache, Jean-
Baptiste Louvet, Restout et Chambon. A Robespierre, l’assemblée
municipale offre une tribune et un terrain de manœuvre idéal pour achever
d’écraser la Législative qui s’incarne désormais dans les Girondins. La
vieille rivalité entre l’Incorruptible et les amis de Brissot se prolonge
maintenant dans l’affrontement qui oppose la Commune à l’Assemblée et
au pouvoir exécutif.
Siégeant sans désemparer, la Commune va prendre, à partir du 11 août,
une série d’arrêtés dont elle exige aussitôt de l’Assemblée – auprès de
laquelle elle dépêche des délégations – qu’elle les convertisse en décrets.
Après de timides tentatives de résistance, l’Assemblée, toujours, s’incline
docilement. Ainsi la Commune dicte-t-elle sa loi à la nation. Elle a
commencé par dresser la liste des prêtres réfractaires à emprisonner. Elle a
fait abattre les statues d’Henri IV et de Louis XIV et briser les bustes de
Necker et de La Fayette. Le 13 août, on l’a vu, elle a obtenu l’enfermement
au Temple du roi et de sa famille. Elle ordonne des visites domiciliaires et
des perquisitions, procède à l’arrestation d’ecclésiastiques insermentés et de
journalistes royalistes. Les journaux de ces derniers sont interdits, leurs
presses sont saisies et remises aux imprimeurs patriotes. Elle réforme la
garde nationale, écarte les opposants de toute responsabilité dans les
sections. Elle institue un Comité central de surveillance chargé de la police
de sûreté générale et qui contrôle les comités de surveillance créés au sein
de chaque section, eux-mêmes autorisés à pratiquer visites domiciliaires et
arrestations. Le 15 août, Robespierre, à la tête d’une délégation de la
Commune, vient demander à l’Assemblée de satisfaire le juste besoin de
vengeance du peuple en instituant des tribunaux populaires statuant
« souverainement et en dernier ressort ». « Le peuple se repose, déclare-t-il,
mais il ne dort pas. Il veut la punition des coupables, il a raison1. » Mais
l’Assemblée ne cède pas. Deux jours après, une nouvelle délégation réitère
cette exigence en l’assortissant de la menace d’une nouvelle insurrection :
« Comme citoyen, comme magistrat du peuple, déclare l’orateur, je viens
vous annoncer que ce soir à minuit le tocsin sonnera, la générale battra. Le
peuple est las de n’être point vengé. Craignez qu’il ne fasse justice lui-
même. Je demande que sans désemparer vous décrétiez qu’il sera nommé
un citoyen par chaque section pour former un tribunal criminel […] Je
demande que Louis XVI et Marie-Antoinette, si avides du sang du peuple,
soient rassasiés en voyant couler celui de leurs fidèles satellites2. » Il n’en
faut pas plus pour que l’Assemblée vote, à l’unanimité, la formation d’un
tribunal révolutionnaire élu par une assemblée composée d’un délégué de
chacune des sections de Paris. Roland et Danton doivent contresigner les
décrets. Dès le 19 août, le tribunal siège et le premier condamné, David
Collenot d’Angremont, secrétaire de l’administration de la garde nationale,
sera guillotiné place du Carrousel dans la nuit du 20 au 21 août. Rouleront
ensuite dans le panier du bourreau les têtes d’Arnaud de Laporte, intendant
de la liste civile, et de Bachmann, major général des gardes suisses. Ces
trois-là furent les premiers « politiques » exécutés sur décision du tribunal
révolutionnaire. Enfin, prenant prétexte de la reddition de Longwy – connue
à Paris le 26 août –, le conseil général de la Commune arrête le principe du
désarmement des suspects et obtient du conseil exécutif (le gouvernement)
et de l’Assemblée un décret autorisant les visites domiciliaires pour
rechercher des armes dissimulées. La Commune a décidé de lancer une
opération de police dans la soirée du 29 août.
Mais le zèle des commissaires inquiète les amis de Roland et de Brissot.
Dans les derniers jours d’août, l’Assemblée a tenté de se ressaisir. Quatre
sections parisiennes, entraînées par celle des Lombards qu’anime Louvet,
manifestent leur volonté de se séparer de la Commune. Le 29 août, deux
délégués de la section de Louvet viennent à l’Assemblée protester contre les
excès des hommes de l’Hôtel de Ville. Ils sont applaudis par les députés. Le
lendemain, c’est Roland lui-même qui vient se plaindre. Le ministre de
l’Intérieur s’inquiète d’un risque de pénurie de subsistances consécutif aux
décisions administratives anarchiques de la Commune. Il demande la
suppression de cette dernière et l’élection d’une Commune légale. Enhardis
par ces initiatives, les députés s’insurgent contre la tyrannie municipale et,
dans un ultime sursaut, la Législative vote la dissolution de la Commune du
10 août et l’élection d’une nouvelle municipalité dans les vingt-quatre
heures. Bien évidemment, la Commune résiste et envoie des délégués
plaider sa cause au Manège. Mais l’Assemblée ne semble pas disposée à
plier. Pourtant, le 2 septembre, elle suspend son décret. Que s’est-il passé ?
La nouvelle vient de parvenir à Paris de la prise de Verdun par les
Prussiens. Dans quelques jours, ceux-ci peuvent être dans la capitale et,
face à une menace d’invasion, l’Assemblée juge impossible de poursuivre
cette querelle intérieure. L’offensive de Roland et de ses amis a fait long
feu. C’est ainsi que la Commune du 10 août a été sauvée par la coalition
austro-prussienne.

L’Assemblée avait décidé que les ministres présideraient à tour de rôle


le conseil exécutif provisoire. Jean-Marie Roland comptait bien s’imposer
comme le chef officieux du gouvernement. Son expérience, l’étendue de
son département et ses capacités reconnues d’administrateur le désignaient
pour ce rôle. En outre, il jouissait d’une grande popularité gagnée lors de
son éviction du premier ministère girondin. Soucieux d’asseoir très vite son
autorité et d’étendre son influence, il fit décréter, dès le 13 août, que « les
ministres étaient autorisés à faire chacun dans son département tous les
changements convenables3 » et plaça aussitôt des amis (Champagneux, Le
Camus et Lanthenas notamment) à la tête des principales divisions de son
ministère. C’est très probablement à son initiative que l’Assemblée, par
décret du 18 août, mit à la disposition du ministre de l’Intérieur une partie
des fonds secrets pour lui permettre d’animer un « bureau de formation de
l’esprit public », véritable officine de propagande destinée à « éclairer »
l’opinion dans les départements. Ainsi Roland se ralliait-il à l’idée émise
par sa femme lors du premier ministère. Cette fois, il fallait se donner les
moyens de mener un combat très dur contre la Commune de Paris et le
temps n’était plus aux poses vertueuses.
Très vite, pourtant, la volonté opiniâtre de Roland s’est heurtée à
l’autorité brutale de Danton. Par sa présence physique, mélange de force et
de bonhomie, par sa réputation d’agitateur lié aux sectionnaires les plus
violents, par son éloquence féroce et ironique, le ministre de la Justice
dominait ses collègues, qui le craignaient. Seul Roland chercha à
contrebalancer son influence mais ses efforts furent vains. Jamais il n’obtint
le soutien des autres ministres girondins. Danton, écrira Roland,
« gouvernait le vaisseau par sa voix stentorale, ses formes rudes, athlétiques
et ses effrayantes menaces, continuellement il était aux trousses des
ministres, leur poussant ses protégés et les forçant à les placer. Les conseils
ne présentaient jamais aucun plan, aucune suite de discussion. Ce n’était
que des propositions ex abrupto, entremêlées de cris, de jugements4… ».
S’agissait-il d’envoyer dans les départements des commissaires du conseil
exécutif chargés d’organiser la défense du territoire ? « Je me charge de
tout, s’écriait Danton ; la Commune de Paris nous fournira d’excellents
patriotes5. » C’était précisément ce que voulait éviter Roland. Mais, le
lendemain, les ministres entérinaient les propositions de leur collègue de la
Justice. Un autre jour, le ministre de l’Intérieur découvrit que, contre sa
recommandation, Monge avait désigné un homme de Danton pour une
inspection qui relevait de la Marine. Il exprima son désaccord à son
collègue. « Je sens vos raisons, lui répondit Monge, mais si j’oblige Danton,
il me fera pendre6. » Servan lui-même, le fidèle et honnête Servan, naguère
si attentif à servir la cause des Roland, avouera plus tard à Marie qu’il a
« empoisonné l’armée » des agents de Danton. « Il m’obsédait ! dira-t-il
pour se justifier, et que voulez-vous qu’on refuse à un homme qui a derrière
lui cent coquins pour vous lanterner7 ? » Et quand, fin août, le conseil
exécutif délibéra sur l’usage qu’il convenait de faire des deux millions de
fonds secrets mis par l’Assemblée à la disposition du gouvernement,
Danton, contre l’avis de Roland, obtint que la somme fût partagée entre les
ministres de manière qu’ils pussent en user librement et sans contrôle.
Ainsi, jour après jour, l’influence de Roland sur le conseil déclinait au profit
de celle de Danton qui avait partie liée avec la Commune.
Dans le temps même où il manœuvrait contre le ministre de l’Intérieur
au sein du conseil, Danton rendait régulièrement visite à Mme Roland.
Presque chaque jour, jusqu’à la fin du mois d’août, il se rendait rue Neuve-
des-Petits-Champs, souvent accompagné de Fabre d’Eglantine, son plus
proche collaborateur à la Justice. « Je ne puis douter, écrit Marie, que c’était
pour m’étudier8. » Amateur de femmes, le tribun était certainement curieux
de connaître celle dont il ne pouvait ignorer l’influence qu’elle exerçait sur
son vieux mari. Mais aucune arrière-pensée voluptueuse n’excitait cette
curiosité. Il savait bien qu’elle n’appartenait pas à la catégorie des femmes
dont il usait pour son plaisir. De ces visites, Danton escomptait tirer un
profit politique. Il la jugeait plus fine que son austère mari et souhaitait
vérifier s’il était possible de s’en faire une alliée. Marie confesse qu’en
dépit de la répulsion que lui inspiraient son apparence physique et sa
réputation, elle a « presque été la dupe de Danton pendant quelques
instants9 ». Mais très vite elle se mit à douter de la sincérité de la démarche
de son visiteur assidu. « Je n’ai jamais rien vu, écrit-elle, qui caractérisât si
parfaitement l’emportement des passions brutales et l’audace la plus
étonnante demi-voilée d’un air d’une grande jovialité, l’affectation de la
franchise et d’une sorte de bonhomie10. » Elle avait raison de se méfier de la
duplicité de Danton, mais elle eut le grand tort de le lui faire comprendre.
Le ministre de la Justice, qui ne disposait pas alors de fonds secrets,
attendait d’elle qu’elle persuade son mari de verser une partie des fonds
affectés au ministère de l’Intérieur à des journaux que Fabre et Danton lui
désigneraient. Elle refusa courtoisement d’accomplir la moindre démarche.
Fin août, Danton obtint des autres ministres, comme on sait, le partage des
fonds secrets et cessa ses visites.
C’est ainsi qu’elle se fit de Danton un ennemi. Contrairement à ce
qu’on a souvent écrit, son hostilité au tribun démagogue n’a pas été
principalement inspirée par une prévention contre ses mœurs dissolues et sa
vénalité. Vertueuse, Marie Roland n’était pas prude. Louvet, auteur libertin,
et sa Lodoïska, femme adultère, étaient ses amis, tout comme Bosc et
Barbaroux qui aimaient les femmes et le plaisir. Son amie Sophie
Grandchamp avait des amants. A Vergniaud, elle reprochait non pas sa
sensualité mais son indolence peu compatible avec une volonté politique
ferme. Elle avouait craindre que les compétences financières de Clavière ne
fussent « un peu gâtées par les habitude de l’agiotage ». Enfin, évoquant
dans sa prison les hommes qui conduisaient l’Assemblée le 10 août 1792,
elle écrit. « Il y avait là beaucoup d’hommes de mérite et pas un chef, pas
un de ces êtres à la Mirabeau, propre à commander au vulgaire, à rallier en
un faisceau les volontés des sages et à les présenter avec l’ascendant du
génie qui se fait obéir dès qu’il se manifeste11. » Or, elle n’ignorait pas
qu’en fait de mœurs dissolues et de corruption, Mirabeau n’avait rien à
envier à Danton. En vérité, si elle a refusé de ménager le ministre de la
Justice, c’est en raison de ce qu’elle croyait être un profond désaccord
politique et parce qu’elle voyait en lui un sanguinaire. Il était l’homme de la
Commune et elle se le représentait « un poignard à la main, excitant de la
voix et du geste une troupe d’assassins plus timides et moins pervers que
lui12 ». Les massacres des premiers jours de septembre allaient
définitivement la conforter dans cette conviction.

Dans les derniers jours d’août, les rumeurs les plus folles se sont
répandues dans Paris. On agite la menace d’un « complot des prisons » :
pendant que les volontaires se portent aux frontières pour tenter de
repousser l’ennemi, les aristocrates, les prêtres et tous les scélérats contre-
révolutionnaires qui peuplent les prisons ne vont-ils pas briser leurs chaînes
pour égorger les patriotes ? Dans son journal L’Ami du peuple, Marat,
membre du comité de surveillance de la Commune, a été le premier, bientôt
relayé par d’autres, à proposer une défense préventive contre cette menace
imaginaire. « Le dernier parti, qui est le plus sûr et le plus sage, a-t-il écrit,
est de se porter en armes à l’Abbaye, d’en arracher les traîtres,
particulièrement les officiers suisses et leurs complices, et de les passer au
fil de l’épée13. » Ainsi se répand l’idée que les visites domiciliaires et les
saisies des armes ne suffiront pas à protéger les braves citoyens des ennemis
de l’intérieur. Le 2 septembre, avec l’annonce de la chute de Verdun, la
psychose est à son comble. La situation est mûre pour ceux qui ont propagé
les rumeurs et préparé les massacres. Danton n’est pas de ceux-là, mais il
sait ce qui se prépare et, dans le formidable discours qu’il prononce vers
midi à l’Assemblée, il se garde d’opérer une distinction entre les ennemis
de l’extérieur et ceux de l’intérieur : « Tout s’émeut, tout s’ébranle, tout
brûle de combattre, s’écrie-t-il ; que quiconque refusera de servir de sa
personne ou de remettre ses armes soit puni de mort. Le tocsin qu’on voit
sonner n’est point signe d’alarme. C’est la charge sur les ennemis de la
patrie. Pour les vaincre, Messieurs, il faut de l’audace, encore de l’audace,
toujours de l’audace et la France est sauvée. »
Dans les heures qui suivent, répondant à l’appel du tocsin, des centaines
de Parisiens viennent s’enrôler dans les bureaux de recrutement disposés
aux carrefours. Dans le même temps, la Commune reçoit des appels de
sections qui demandent « de purger les prisons en faisant couler le sang des
détenus de Paris avant de partir14 ». Tout est en place. Le comité de
surveillance ordonne le transfert de vingt-deux prêtres réfractaires du dépôt
de l’Hôtel de Ville à la prison de l’Abbaye. A leur arrivée, après un
simulacre de procès, dix-neuf d’entre eux sont exécutés. Ce sont les
premières victimes d’un massacre qui va se prolonger jusqu’au 7 septembre
sous un ciel radieux. « Le mois de septembre était superbe, écrit Malouet ;
jamais un plus beau soleil n’éclaira tant d’horreurs15. » Les prisons de
l’Abbaye, des Carmes, du Châtelet, de la Conciergerie et de la Force sont le
théâtre de ces boucheries, mais aussi le séminaire de Saint-Firmin, le
couvent des Bernardins, Bicêtre où sont enfermés les aliénés, des
vagabonds et des adolescents, et la Salpêtrière où sont détenues des
femmes, souvent des prostituées. La plupart du temps, un tribunal
improvisé prétend revêtir de formes judiciaires l’effrayant carnage. On
connaît aujourd’hui le nombre approximatif des victimes : environ mille
trois cents hommes dont plus de deux cents prêtres, une quarantaine de
femmes et autant de mineurs de moins de dix-huit ans. Les trois quarts des
victimes étaient des prisonniers de droit commun.
On a souvent reproché à Roland de n’avoir rien fait pour empêcher ces
massacres et de ne pas même les avoir condamnés avec suffisamment de
force. Qu’en est-il ? Si l’on s’en tient aux actes et aux interventions
publiques, en faisant abstraction du contexte, on est obligé de reconnaître
que le ministre de l’Intérieur ne semble pas avoir été à la hauteur de la
situation. Dans la soirée du 2 septembre, les ministres, informés de ce qui se
passait à l’Abbaye et commençait à se propager dans les autres prisons,
tenaient conseil au ministère de la Marine. La séance se prolongea jusqu’à
onze heures. Il fut décidé de faire convoquer par Pétion, en présence de
Servan, les commissaires des sections pour « les raisonner, les éclairer s’il
est possible et leur dévoiler tous les maux de l’anarchie16 » au moment où il
s’agissait de se préparer à combattre l’envahisseur. Cette initiative n’aura
aucun effet. A la sortie du conseil, Grandpré, collaborateur de Roland et
inspecteur des prisons, aborda Danton pour l’informer de ce qui se passait
et le supplier d’agir. « Je me fous bien des prisonniers ! Qu’ils deviennent
ce qu’ils pourront ! » répondit le ministre de la Justice17. Que fit Roland ?
Le lendemain, 3 septembre, il adressa à l’Assemblée une lettre –
probablement rédigée par sa femme – dont on lui reprochera plus tard
l’extrême modération au regard de la gravité des événements. « Il est dans
la nature des choses et dans celle du cœur humain que la victoire entraîne
quelques excès, écrit le ministre de l’Intérieur. La mer, agitée par un violent
orage, mugit encore longtemps après la tempête, mais tout a ses bornes, on
doit enfin les voir déterminées… » Puis, non sans ménagements, il
condamne les abus de la Commune : « La Commune provisoire a rendu de
grands services, elle n’a pas besoin de mon témoignage à cet égard, mais je
le lui rends avec effusion du cœur ; la Commune provisoire s’abuse
actuellement par l’exercice continué d’un pouvoir révolutionnaire qui ne
doit jamais être que momentané pour n’être pas destructeur. » Il en vient
ensuite aux massacres et le moins qu’on puisse dire c’est que sa
condamnation est bien timide : « Hier, fut un jour sur les événements
duquel il faut peut-être baisser un voile, je sais que le peuple, terrible dans
sa vengeance, y porte encore une sorte de justice, il ne prend pas pour
victime tout ce qui se présente à la fureur, il la dirige sur ceux qu’il croit
avoir été trop longtemps épargnés par le glaive de la loi et que le péril des
circonstances lui persuade devoir être immolés sans délai18… » En
conclusion, Roland annonçait qu’il démissionnerait si sa lettre n’était pas
suivie d’effet. Elle n’en eut aucun et, le 4 septembre, le ministre de
l’Intérieur intima l’ordre à Santerre, qui commandait désormais la garde
nationale, de faire garder les prisons « pour empêcher que la sûreté des
personnes soit violée » en lui rappelant qu’il mettait « sous sa responsabilité
tout attentat commis contre un citoyen quelconque de la ville de Paris ».
Santerre promit d’obtempérer mais n’en fit rien. Le carnage dura encore un
peu plus de quarante-huit heures et Roland ne démissionna pas.
On aurait tort pourtant de lui reprocher cette apparente faiblesse. La
vérité est qu’il se sait impuissant, menacé lui-même, et que, des ministres et
de tous les Girondins, il est le seul qui a tenté quelque chose, au risque
d’être arrêté et exécuté. Impuissant, le ministre de l’Intérieur, car s’il
dispose comme l’Assemblée du pouvoir de requérir la force publique, celle-
ci demeure sous l’autorité du maire et du commandant de la garde
nationale. Or, le premier – otage de la Commune – n’a rien tenté et
Santerre, chef sans-culotte nommé par la Commune, n’obéissait qu’à celle-
ci. Comment pouvait-on, observe Michelet, « demander la fin du massacre
à ceux qui l’avaient commencé19 » ? Mais surtout Roland était directement
menacé par les égorgeurs. « Nous sommes sous le couteau de Robespierre
et de Marat20 », écrit Marie Roland à Bancal le 5 septembre. Les 1er et
2 septembre, au conseil général de la Commune, Robespierre, fidèle à son
habitude, a porté des accusations terribles contre les brissotins : « Personne
n’ose nommer les traîtres, s’est-il écrié. Eh bien, moi, pour le salut du
peuple, je les nomme ; je dénonce le liberticide Brissot, la faction de la
Gironde, la scélérate commission des vingt et un de l’Assemblée nationale,
je les dénonce pour avoir vendu la France à Brunswick et pour avoir reçu
d’avance le prix de leur lâcheté21… » Ainsi Roland et ses amis ont-ils été
désignés comme complices de l’envahisseur au moment même où l’on
prétendait purger Paris des traîtres. D’ailleurs, les sectionnaires ne s’y sont
pas trompés. Dès le 2 septembre, alors même que commençaient les
massacres à l’Abbaye, deux cents hommes se présentaient à la porte du
ministère de l’Intérieur, pour réclamer « à grands cris le ministre et des
armes ». Roland était parti pour le ministère de la Marine où siégeait le
conseil. Sa femme accepta de recevoir une délégation de dix hommes
auxquels elle expliqua que le ministre de l’Intérieur ne possédait pas
d’armes. Elle leur proposa même de visiter les lieux. Ils se retirèrent en
pestant contre « tous ces ministres [qui] étaient des foutus traîtres ». Ils
emmenèrent avec eux un secrétaire du ministère qu’ils relâchèrent au bout
d’une heure22.
Que serait-il advenu de Roland s’ils l’avaient trouvé ? Est-ce ce jour-là
ou deux jours après que le comité de surveillance de la Commune a rédigé
un mandat d’arrêt contre lui ? Il y a débat sur la date mais il est certain que
le 2 ou le 4 septembre ce mandat fut intercepté par Danton qui le déchira en
présence de Pétion. Brissot lui-même échappa de peu à l’arrestation. Peut-
être s’agissait-il simplement d’intimider les chefs girondins. Mais dans ce
climat de violence incontrôlée où dominaient la haine, la peur et la
calomnie, qui aurait pu empêcher leur mise à mort en cas d’arrestation ? Il
fallut donc du courage à Roland pour faire lire par le président de
l’Assemblée une lettre critiquant la Commune et désapprouvant les
massacres de la veille. Il lui en fallut aussi pour rappeler à l’ordre Santerre.
Face aux débordements de violence, il a agi et parlé du mieux qu’il pouvait.
Aurait-il dû démissionner ? Certes, c’eût été pour l’Histoire la plus
éclatante manière de marquer son désaccord et son impuissance. Mais quel
avantage politique pour ses idées et pour ses amis ? Il n’est pas douteux que
son départ aurait été présenté comme un aveu de la trahison dénoncée par
Robespierre et qu’il aurait été aussitôt arrêté. Pourtant ce n’est pas la peur
qui a retenu Roland. La suite a montré que ni lui ni sa femme ne craignaient
de mourir pour leurs idées. En vérité, il aurait commis une grave faute
politique en quittant le ministère de l’Intérieur. Démissionner, c’était
renoncer à se battre contre la Commune et lui laisser le champ libre.
Robespierre et ses amis n’attendaient que cela. Or, en ce début de
septembre se déroulaient les élections des futurs députés à la Convention.
Celle-ci, qui devait se réunir le 21 septembre, allait incarner le seul pouvoir
légitime et la première des priorités pour les Girondins était d’y obtenir une
majorité d’élus. C’était la condition nécessaire pour se débarrasser de la
dictature de la Commune. Dans cette partie de bras de fer qui les opposait
aux Montagnards, les Girondins ne pouvaient montrer le moindre signe de
faiblesse. Or, c’est évidemment ainsi qu’aurait été interprétée la démission
de Roland.
Il n’y a donc pas le moindre doute sur l’aversion des Roland pour les
massacres de Septembre. On doit aussi admettre qu’ils ne pouvaient agir
autrement qu’ils ont fait. Il n’est pas impossible que la fermeté de Roland
ait contribué à l’arrêt des massacres. Dans ses lettres à Bancal, parti à
Clermont-Ferrand pour se faire élire à la Convention, Marie décrit avec
effroi les scènes d’horreur qui se sont déroulées dans Paris, avant de
conclure : « Vous connaissez mon enthousiasme pour la Révolution, eh
bien, j’en ai honte ! Elle est ternie par des scélérats, elle est devenue
hideuse23 ! » Elle voit en Danton le maître d’œuvre de ce carnage :
« Danton conduit tout ; Robespierre est son mannequin, Marat tient sa
torche et son poignard ; ce farouche tribun règne et nous ne sommes que
des opprimés, en attendant que nous tombions ses victimes24. » Elle commet
là une erreur d’analyse. Des trois, Danton est certainement le plus modéré
et le seul disposé à pactiser avec les Roland et leurs amis. Il l’a prouvé en
recherchant une entente avec la femme de son collègue puis en déchirant le
mandat d’arrêt qui visait celui-ci. Mais Marie Roland n’y a vu que la
marque d’une diabolique duplicité. Plus que sa vénalité et sa grossièreté,
elle lui reproche son opportunisme. En intellectuelle, elle y voit un système
alors que Danton n’est qu’instinct. Il n’est pas venu à la Révolution par la
lecture de Plutarque et de Rousseau mais s’est révélé à lui-même et aux
sectionnaires comme agitateur de rue. Rien n’est plus étranger à
Mme Roland que ce tribun dont le génie s’exprime tout entier dans l’action.
C’est par opportunisme qu’il a couvert les massacres de Septembre, se
sachant incapable de les empêcher. Cela le distingue de Marat qui les a
suscités par ses écrits et de Robespierre qui a désigné ses rivaux aux
égorgeurs. Pourtant, aux yeux de Marie Roland, ces derniers ne seraient que
les auxiliaires subalternes d’un Danton désireux de régner par la terreur. Or,
Danton n’est pas plus sanguinaire qu’il n’aspire à la dictature. En refusant
tout rapprochement avec lui, Mme Roland et les Girondins vont commettre
une faute politique qui leur sera fatale.
16
La Gironde contre la Montagne ou l’illusion
du pouvoir des mots

Une des premières initiatives de Jean-Marie Roland après son retour au


ministère de l’Intérieur avait été d’inviter le conseil exécutif à nommer
Dumouriez commandant en chef de l’armée du Nord. C’est la preuve qu’il
savait surmonter ses antipathies et ses ressentiments personnels lorsque
l’intérêt national le commandait. Ce choix avait été approuvé par Danton et
par les Montagnards. Habile stratège, Dumouriez réussit à opérer sa
jonction avec l’armée du Centre de Kellermann. Le 20 septembre, à Valmy,
contre tout pronostic raisonnable, l’artillerie française est parvenue à arrêter
la progression des Prussiens, qui feront retraite dans les jours suivants.
Divine surprise, la victoire de Valmy, prélude à la libération du territoire,
s’est produite le jour même où se constitue la Convention. L’armée des
citoyens s’est révélée capable de triompher des soldats prussiens considérés
comme invincibles. Le spectre de l’invasion est provisoirement écarté.
C’est une chance pour la Révolution. Les nouveaux députés sauront-ils la
saisir ?
La Convention, élue au suffrage universel à deux degrés, ne compte
aucun partisan avoué de la monarchie. Le climat de terreur qui régnait à
Paris s’était propagé dans de nombreuses villes de province. Seule une
petite minorité de la population a participé au scrutin qui, à Paris et dans
plusieurs départements, s’est déroulé en public et à haute voix. Les
nouveaux députés ont donc été élus par les seuls partisans de la Révolution.
A Paris, ce sont les hommes de la Commune qui font l’élection.
« Robespierre, Danton, Collot d’Herbois, Billaud-Varenne et Marat, voilà
les députés de Paris actuellement nommés1 », écrit, rageuse, Marie Roland à
Bancal le 5 septembre. Les votes des jours suivants confirment l’échec de
leurs amis dans la capitale. « Cependant, écrit-elle peu après, les bons choix
de la province nous raniment2. » Brissot et Pétion, battus à Paris, sont élus
dans l’Eure avec Buzot. Barbaroux, Isnard et Rebecqui sont désignés dans
les Bouches-du-Rhône, Louvet dans le Loiret et Bancal dans le Puy-de-
Dôme. Vergniaud, Gensonné, Guadet, Grangeneuve et Ducos sont réélus
dans la Gironde avec Boyer-Fonfrède, beau-frère de Ducos. Au nombre des
« brissotins », « rolandins » ou « girondistes » comme on les appelle alors,
il faut citer Valazé, Kersaint, les journalistes Carra et Gorsas, les pasteurs
Lasource et Rabaut Saint-Etienne ainsi que l’évêque constitutionnel
Fauchet. En définitive, sur 749 membres de la Convention, ceux qu’on
appellera les Girondins constituent un groupe informel et inorganisé
d’environ 160 députés que l’accélération brutale de la Révolution depuis le
10 août a rejetés sur les travées de la droite de l’Assemblée. En face, les
députés montagnards sont un peu moins nombreux : entre 100 et 140. Entre
ces deux groupes, une masse flottante qu’on désigne sous le nom de la
Plaine ou du Marais. Ceux-ci sont autant que les autres farouchement
révolutionnaires mais, pour des raisons diverses, ils répugnent à prendre
parti dans l’affrontement des deux factions rivales. Les plus en vue des
députés du Marais sont d’anciens membres de l’Assemblée constituante :
Sieyès, l’abbé Grégoire, Barère et Reubell. « Ils incarnent, notent Furet et
Richet, la révolution bourgeoise dans sa continuité3. » Par tempérament et
par conviction, ils sont attachés à la propriété et à la liberté. Les excès de la
Commune et les récents massacres font d’eux, à ce moment, les alliés
naturels de la Gironde.
Mais qu’est-ce qui sépare alors les Girondins des Montagnards qu’on
appellera bientôt les Jacobins, quand ils auront exclu leurs rivaux du club de
la rue Saint-Honoré ? Certainement pas les appartenances sociales ni les
antécédents politiques. Tous ou presque sont des bourgeois, le plus souvent
des juristes, mais on trouve aussi, dans chacun des deux camps, des
journalistes, quelques ecclésiastiques et des propriétaires. Leur expérience
de la politique est semblable : près de trois cents députés, toutes tendances
confondues, ont siégé à gauche dans les deux précédentes assemblées. Près
de quatre cents ont été membres d’une administration municipale ou
départementale. Les Girondins sont-ils secrètement monarchistes comme
les en accuseront les Montagnards ? Mais Condorcet et Brissot se
déclaraient républicains quand Robespierre n’envisageait pas de remettre en
cause la monarchie. Et c’est Buzot qui, en décembre 1792, fera voter le
décret punissant de mort quiconque proposerait de rétablir la royauté. Ont-
ils de la République des conceptions antagonistes : fédéraliste pour les
Girondins, centraliste pour les Jacobins ? Tous les historiens de la
Révolution ont montré qu’il s’agissait d’un procès d’intention et que jamais
les Girondins n’ont voulu mettre en cause l’unité de la République. L’appel
à la mobilisation des départements contre la toute-puissance de la
Commune de Paris n’a rien à voir avec le fédéralisme. Les Girondins sont-
ils plus que les Montagnards démocrates et légalistes parce qu’ils accusent
Danton, Robespierre et Marat d’aspirer à la dictature ? Mais seul Marat
s’est prononcé pour une dictature et, en cet automne 1792, Robespierre et
Danton prendront clairement leurs distances avec lui sur ce sujet. Serait-ce
alors le recours à la violence, ou du moins la tolérance à l’égard de la
violence comme moyen d’action, qui distinguerait les Montagnards de leurs
rivaux ? C’est certainement vrai au moment où s’ouvre la Convention et,
dès les premiers jours, Kersaint, Vergniaud et Buzot feront des massacres de
Septembre leur premier chef d’accusation contre les Montagnards.
Gardons-nous cependant de tout angélisme. Si les Roland et Brissot ont été
sincèrement effarés par le carnage, ce n’est pas le cas de tous leurs amis.
Les journalistes Gorsas et Carra, nouveaux députés girondins, n’avaient pas
craint de justifier les massacres dans leurs journaux respectifs. Et
Mme Roland elle-même n’avait-elle pas, en juillet 1791, appelé de ses
vœux la guerre civile qualifiée pour la circonstance de « grande école des
vertus publiques » puis, dans la lettre au roi du 10 juin 1792, justifié par
avance les violences populaires ? A la veille du 10 août, on l’a vue critiquer
les tentatives légalistes de Vergniaud et de Brissot pour obtenir la déchéance
du roi. Roland, alors, jouissait d’une grande popularité dans les sections et
elle envisageait sans état d’âme une insurrection violente qui le ramènerait
au pouvoir. En vérité, quand s’ouvre la session de la Convention, il n’existe
entre les deux factions aucun clivage idéologique, aucun désaccord
politique de fond mais une rivalité d’hommes alimentée par l’orgueil, la
méfiance et la peur. Ils ne se distinguent pas par les idées « le plus souvent
très vagues, confondues avec les mots, ni par les vertus ni par les vices »,
écrit Jean-Denis Bredin qui ajoute : « C’est la guerre qu’ils se feront qui
accusera les distances, ce sont la peur, la suspicion, les complots, les
discours qui entretiendront des haines inexpiables4. »
Les discours, les mots allaient en effet prendre une importance
considérable dans cet affrontement mortel. Or, la plus grande erreur des
Girondins fut précisément de prêter un pouvoir excessif à l’éloquence.
Avocats talentueux, trop confiants dans la force de la parole, ils oubliaient
les vertus de l’action. C’est probablement ce qui les différencie le plus des
chefs jacobins. C’est ce qui les a perdus. Avocats eux aussi, Danton – génial
improvisateur – et Robespierre – dont les formules ciselées étaient
longuement travaillées – s’imposaient par leurs discours mais ne se
méprenaient pas sur le pouvoir relatif des mots. Pour les chefs montagnards,
par ailleurs si différents, jamais le politique ne se réduisit à l’éloquence.
Celle-ci, toujours, était mise au service de l’action. Faire la révolution,
c’était pour eux agir en tenant compte de la force des choses, de la réalité de
l’instant. « Le génie de Robespierre, observe Patrice Gueniffey, c’est
d’épouser toujours la conjoncture5 » et Danton, précise Alphonse Aulard, a
pour « méthode d’agir au jour le jour, en résolvant immédiatement les
difficultés, de manière empirique, à mesure qu’elles se présentent6 ». Ce
pragmatisme, vertu cardinale en politique, fit cruellement défaut aux
Girondins.
Roland qui n’est pas orateur et sa femme qui n’a que sa plume pour
s’exprimer vivent eux aussi dans l’illusion du pouvoir des mots. Ils pensent
qu’avec les discours, les lettres publiques, les circulaires, les proclamations
écrites sont les moyens suffisants et imparables pour faire prévaloir une
politique. Roland, qui est homme d’action si l’on considère
l’administrateur, le grand commis de l’Etat, multiplie les fautes quand il
prétend agir en politique. Au ministère de l’Intérieur, il entend bien utiliser
le bureau de formation de l’esprit public à des fins de propagande. Il
n’hésite pas à inonder les sociétés populaires de province ainsi que les
administrations départementales et municipales d’écrits en tous genres. La
Législative finissante lui a accordé des crédits pour cela. Et puisque les
Roland sont engagés dans un combat passionné contre la Commune et les
Montagnards, ces crédits sont affectés exclusivement à l’impression et à la
diffusion de textes, de discours et de journaux girondins. Ils refusent
systématiquement toute aide aux feuilles montagnardes. On a vu comment
Marie Roland a éconduit Danton qui avait tenté un rapprochement sur ce
sujet. Mais, comme par ailleurs Roland, administrateur rigoureux, est avare
des fonds publics, les effets de cette propagande demeurent limités. Ainsi
Roland et ses amis ne tireront-ils aucun bénéfice politique de cette attitude
qui leur vaudra en revanche d’être accusés par Robespierre d’utiliser « les
ressources de la puissance publique » pour se livrer à une propagande
partisane, « peut-être plus redoutable à la liberté que toutes les
conspirations de la cour »7.
Les premières séances de la Convention persuadent les Girondins qu’ils
vont pouvoir aisément dominer cette Assemblée. Le 20 septembre, en effet,
Pétion est élu président par 235 voix contre 6 seulement à Robespierre.
L’élection du bureau confirme ce premier succès : les six membres
désignés, Girondins ou amis de la Gironde, appartiennent tous à la droite*1.
A l’instigation de Danton, l’Assemblée vote à l’unanimité qu’« il ne peut y
avoir de Constitution que celle acceptée par le peuple » et que « la personne
et la propriété sont sous la sauvegarde de la Nation ». C’est un signe clair
du chef montagnard en direction de la Gironde et des modérés : les spectres
de la dictature et du démembrement des propriétés sont écartés. Puis, dans
l’enthousiasme, la Convention vote à l’unanimité l’abolition de la royauté.
Enfin, le 22 septembre, la République est proclamée, quoique de manière
indirecte, par un décret aux termes duquel les actes publics sont désormais
datés de l’an I de la République. Les Girondins se sentaient forts. La
nouvelle de la victoire de Valmy, qui, sur la question de la guerre, semblait
leur donner raison contre Robespierre, augmentait en eux ce sentiment
d’invincibilité. Oubliant qu’il leur fallait séduire la Plaine et ramener à eux
les plus modérés des Montagnards, ils allaient multiplier les agressions et
les provocations qui n’auraient d’autre effet que de souder la Montagne et
d’éloigner d’eux progressivement la majorité fluctuante de la Convention.
Dès le 24 septembre, l’offensive était déclenchée par Kersaint et Buzot,
tous deux proches amis des Roland. Le premier imputa à la gauche de
l’Assemblée la responsabilité des massacres de Septembre. Buzot prit
aussitôt le relais pour demander que fût organisée une garde départementale
chargée de protéger la Convention. Le lendemain, Lasource, sur le même
thème, lança la formule demeurée célèbre : « Je ne veux pas que Paris,
dirigé par des intrigants, devienne dans l’Empire français ce que fut Rome
dans l’Empire romain, il faut que Paris soit réduit à un quatre-vingt-
troisième d’influence. » Ainsi, Paris, toujours, était pris pour cible par les
Girondins et désigné comme une ville peuplée d’assassins et de
comploteurs liberticides. Ce même 25 septembre, d’autres proches des
Roland, Louvet, Barbaroux et Rebecqui engagèrent une violente polémique
contre Danton, Robespierre et Marat, accusés de former un triumvirat
aspirant à la dictature. Danton et Robespierre eurent beau rappeler que
jamais ils n’avaient souscrit à un tel projet, Brissot et Vergniaud à leur tour
multiplièrent les attaques contre les trois chefs de la Montagne. Dans sa
défense, Danton, plus que Robespierre, avait pris ses distances avec Marat.
Habilement, prenant au mot Buzot qui se défendait de l’accusation de
« fédéraliste », il fit voter par la Convention unanime un décret proclamant
que « la République est une et indivisible ». En revanche, l’autre
proposition de Danton (la peine de mort pour quiconque proposerait la
dictature) ne fut pas votée car le Montagnard Chabot la fit retirer de l’ordre
du jour. Une fois encore, Danton avait montré qu’un rapprochement était
possible entre lui-même et la Gironde. Celle-ci ne voulut pas le
comprendre, pas plus qu’elle ne mesurait l’erreur qui consistait à s’en
prendre, violemment et systématiquement, à Paris, alors même que les
débats se déroulaient sous les vociférations menaçantes des sectionnaires
parisiens qu’elle s’aliénait ainsi chaque jour un peu plus. Sûre d’elle-même,
la Gironde multipliait les procès d’intention et les anathèmes à l’encontre de
ses adversaires, sans voir qu’elle contribuait ainsi à alimenter un système où
domineraient désormais la méfiance, l’intolérance et la haine.
Le 29 septembre, une manœuvre maladroite des Girondins fournit à
Danton l’occasion d’un coup de griffe aux Roland. Contre l’avis de Brissot
qui en avait fait le reproche à Marie Roland, le ministre de l’Intérieur s’était
fait élire dans la Somme. Or, le 29 septembre, la Convention décréta que les
ministres ne pourraient être choisis parmi ses membres. Buzot proposa à ses
collègues d’inviter Roland à rester au ministère pour quelque temps. Cette
démarche manifestement concertée irrita Danton qui avait choisi de quitter
son ministère aussitôt que son successeur serait nommé. « Personne ne rend
plus justice que moi à Roland, déclara-t-il, mais je dirai : si vous lui faites
une invitation, faites-la donc aussi à Madame Roland car tout le monde sait
que Roland n’était pas seul dans son département. Moi j’étais seul dans le
mien. La nation a besoin de ministres qui puissent agir sans être conduits
par leurs femmes. » Puis, s’étant interrompu un instant pour laisser fuser les
sarcasmes de la gauche, il ajoutait : « Je rappellerai, moi, qu’il fut un
moment où la confiance fut tellement abattue qu’il n’y avait plus de
ministres et que Roland lui-même eut l’idée de sortir de Paris8. » Ce dernier
trait faisait mouche car, fin août, Roland avait effectivement proposé de
transférer le conseil exécutif hors de Paris. Il s’agissait alors d’éviter que le
gouvernement ne fût éventuellement l’otage de l’armée d’invasion – et
aussi, mais cela n’était pas exprimé, celui de la Commune. Il reste qu’après
Valmy, cela ressemblait à un lâche défaitisme et Danton, insidieusement,
suggérait que c’était l’effet de l’influence d’une femme. Les Roland
reçurent l’insulte comme une gifle. Leur hostilité à Danton en fut décuplée.
Roland conserva son portefeuille, mais sans se faire prier car son élection
dans la Somme ne fut pas validée. Le ministre de l’Intérieur et ses amis
entreprirent alors d’attaquer Danton sur le terrain de l’intégrité. Le
18 octobre, Roland ayant solennellement présenté à l’Assemblée les
comptes justifiant l’usage qu’il avait fait des fonds mis à la disposition de
son ministère, les Girondins sommèrent Danton de rendre les siens, ce dont
il était incapable. Pour la plupart de ses dépenses, reconnut le tribun,
« j’avoue que nous n’avons pas de quittances légales ». Il fit valoir, non
sans raison, que la guerre « dont il s’occupait plus que de la justice » avait
rendu nécessaires des dépenses extraordinaires ordonnancées dans la
précipitation et qu’il ne pouvait non plus révéler le nom des agents secrets
qu’il avait rémunérés. « Nous étions comptables de la liberté et nous avons
rendu bon compte à la liberté », résumait-il en une jolie formule qui
n’empêcha pas les Girondins de le harceler pendant plusieurs semaines
encore. La majorité de la Convention finit par se lasser de ces débats
stériles. Elle ne donna pas quitus à Danton mais n’exigea rien de lui. De
cette polémique, Roland et ses amis recueillirent en apparence un avantage
psychologique : Danton en sortait affaibli. Mais c’était une victoire à la
Pyrrhus, lourde de conséquences. Humilié par la Gironde, atteint dans son
autorité, Danton se voyait poussé, plus que jamais, à rechercher des appuis
auprès de ceux dont il aurait fallu l’éloigner. Pis, en portant le débat sur le
terrain de la probité et de la rigueur, la Gironde faisait le jeu de Robespierre.
Le prestige et l’influence de l’Incorruptible grandissaient à mesure que le
soupçon de malversation rabaissait Danton.
Pourtant, les amis de Brissot et de Roland demeuraient persuadés de
l’efficacité de leur stratégie. Plusieurs succès contribuaient à les entretenir
dans cette illusion. En ce mois d’octobre 1792, ils étaient largement
majoritaires au sein de tous les comités de la Convention, notamment celui
qui était chargé d’élaborer la nouvelle Constitution. Au Comité exécutif,
Garat, considéré comme un ami, avait succédé à Danton à la Justice et
Roland était parvenu à faire nommer son collaborateur Pache en
remplacement de Servan, démissionnaire du ministère de la Guerre. Ils ne
voyaient pas les inconvénients qui pouvaient s’attacher à cette façon de
s’attribuer tous les postes importants. A Paris même, la brillante élection de
Pétion aux fonctions de maire leur dissimulait l’hostilité grandissante des
milieux révolutionnaires de la capitale*2. Enfin, des frontières affluaient les
bonnes nouvelles, reçues comme autant de confirmations de la clairvoyance
de Brissot qui avait voulu cette guerre : bientôt, la victoire de Jemmapes
(6 novembre) allait permettre à Dumouriez d’occuper la Belgique. Ainsi,
jour après jour, la Gironde prenait de l’assurance.
Les Montagnards réagissaient. Ils exploitaient habilement l’hostilité
affichée des Girondins contre les révolutionnaires parisiens. Dès le
10 octobre, Brissot fut exclu du club des Jacobins. Les évictions des autres
brissotins furent prononcées au cours des semaines suivantes. Dans leurs
discours, comme dans leurs journaux, des Montagnards stigmatisaient la
tendance de la Gironde à accaparer toutes les places. Cela permettait de les
présenter comme les tenants d’une nouvelle aristocratie et de retourner
contre eux l’accusation d’aspirer au despotisme. Robespierre, dans sa Lettre
à ses commettants du 28 octobre, qui reproduit l’essentiel d’un discours
prononcé aux Jacobins le même jour, les désignait comme le parti « des
intrigants de la république » en s’appliquant à les confondre avec les
ennemis de la Révolution : « Otez le mot de république, je ne vois rien de
changé. Je vois partout les mêmes vices, les mêmes calculs, les mêmes
moyens, et surtout la même calomnie […] Comment s’occuper du bonheur
public lorsqu’on n’est occupé qu’à faire le procès du patriotisme parisien ?
[…] Observez si ce n’est pas à eux que se rallient les riches, les corps
administratifs, les fonctionnaires publics et les citoyens qui inclinent aux
idées aristocratiques. Ils sont les honnêtes gens, les gens comme il faut de la
république. Nous sommes les sans-culottes et la canaille9. » Ainsi se
répandait peu à peu l’idée que les Girondins n’étaient que les représentants
des possédants, indifférents aux intérêts des plus modestes citoyens.
Voyant monter l’étoile de Robespierre, les Girondins décidèrent de lui
assener un coup qui se voulait mortel. Bien évidemment, l’arme destinée à
le terrasser ne pouvait être qu’un discours. Louvet, l’auteur de Faublas, fut
choisi pour porter l’estocade. Pendant plusieurs semaines, il avait travaillé
et appris par cœur sa Robespierride. Le texte fut soumis à Mme Roland qui
y prêta probablement la main. Il restait à provoquer l’incident qui fournirait
le prétexte pour attaquer Robespierre par surprise. Le ministre de l’Intérieur
s’en chargea. Le 29 octobre, il vient à la tribune de la Convention rendre
compte de la situation de Paris et dénoncer les abus de la municipalité. Puis,
avant de quitter la tribune, Roland affirme détenir des informations selon
lesquelles les sans-culottes parisiens annoncent « une nouvelle saignée,
mais plus copieuse que la première », et ajoute que celui dont ils se
réclament n’est autre que Robespierre. Celui-ci, conspué par l’Assemblée,
s’est levé. « Quoi, s’écrie-t-il, lorsqu’il n’est pas un homme qui osât
m’accuser en face, en articulant des faits positifs contre moi, lorsqu’il n’en
est pas un qui osât monter à cette tribune et ouvrir avec moi une discussion
calme et sérieuse… » Mais il n’a pas le temps de poursuivre. Louvet qui
s’est avancé au milieu de la salle l’interrompt. « Je m’offre contre toi, dit-
il ; oui, Robespierre, c’est moi qui t’accuse. » Et, sous les applaudissements,
il monte à la tribune et prononce une terrible charge contre le député de
Paris. Sa péroraison résume les griefs développés dans son réquisitoire :
« Robespierre, je t’accuse d’avoir depuis longtemps calomnié les meilleurs
patriotes ; je t’accuse car je pense que l’honneur des bons citoyens et des
représentants du peuple ne t’appartient pas ; je t’accuse d’avoir calomnié les
mêmes hommes, avec plus de fureur, à l’époque des premiers jours de
septembre, c’est-à-dire dans un temps où tes calomnies étaient des
proscriptions. Je t’accuse d’avoir méconnu, persécuté, avili la
représentation nationale, et de l’avoir fait méconnaître, persécuter, avilir. Je
t’accuse de t’être continuellement produit comme un objet d’idolâtrie,
d’avoir souffert que devant toi l’on dît que tu étais le seul homme vertueux
de la France, le seul qui pût sauver la patrie et de l’avoir vingt fois donné à
entendre toi-même. Je t’accuse d’avoir tyrannisé l’assemblée électorale de
Paris par tous les moyens d’intrigue et d’effroi. Je t’accuse enfin d’avoir
évidemment marché au pouvoir suprême. » Pour conclure, Louvet demande
à ses collègues de « charger un comité d’examiner la conduite de
Robespierre » et d’envisager « une loi qui condamne au bannissement tout
homme qui aura fait de son nom un sujet de division entre les citoyens »10.
C’est vague. Mais Louvet a du talent. L’effet produit par le discours est
considérable. Plusieurs députés se lèvent pour confirmer certains faits
dénoncés par l’orateur. Surtout, le public des galeries, habituellement
prompt à invectiver les adversaires des élus de Paris, est demeuré
silencieux. Robespierre a compris le danger. Il demande à la Convention de
ne pas se prononcer avant d’avoir entendu sa réponse et sollicite un délai de
huit jours pour la présenter. Au grand dam de Louvet, il obtient satisfaction.
Le délai est mis à profit par les amis de l’Incorruptible pour attiser la
colère des membres du club des Jacobins et des sans-culottes. Robespierre,
lui, s’est retiré dans sa petite chambre pour rédiger ce qui sera l’un des
meilleurs discours de sa carrière. Le 5 novembre, les galeries du public sont
archicombles, occupées par des partisans des deux camps. Vers une heure
de l’après-midi, Robespierre gravit lentement les marches de la tribune.
Aussitôt le silence se fait. De sa voix grêle et métallique, il entreprend de
réfuter chacune des accusations de Louvet. A la fougue passionnée de
l’auteur de Faublas, il oppose une démonstration rigoureuse, à la logique
apparemment implacable. De quoi l’accuse-t-on ? D’avoir aspiré à la
dictature ? Mais, observe-t-il, « pour exécuter [ce projet], il fallait d’abord
renverser le trône, anéantir la Législative, empêcher la formation d’une
Convention surtout ». Or, c’est lui qui le premier a demandé l’élection
d’une Convention. Et pour arriver à la dictature, il faut s’assurer de la
maîtrise des leviers du pouvoir. « Mais où sont mes trésors ? interroge-t-il ;
où sont mes armées ? Où sont les grandes places dont j’étais sans doute
pourvu ? Tout cela est dans les mains de mes accusateurs ! » S’il a malgré
tout caressé ce projet, c’est qu’il est fou. Mais alors, « comment des
hommes sensés [peuvent-ils] déployer tant d’efforts pour [le] présenter
comme le plus dangereux des conspirateurs ? ». Que lui reproche-t-on
encore ? D’être l’ami de Marat ? Robespierre parvient à s’en désolidariser
tout en le ménageant : « J’ai eu, en 1792, un seul entretien avec Marat. Je
lui reprochai une exagération et une violence qui nuisaient à la cause qu’il
pourrait servir. Il déclara en me quittant qu’il n’avait trouvé en moi ni les
vues ni l’audace d’un homme d’Etat. Ce mot répond aux calomnies qui
veulent me confondre avec cet homme. » Il défend aussi la Commune à qui
l’on reproche des arrestations arbitraires et des actes illégaux. Mais,
interroge-t-il, « est-ce donc le code criminel à la main qu’il faut apprécier
les précautions salutaires qu’exige le salut public dans les temps de crise
amenés par l’impuissance même des lois ? ». « A ce compte-là, il faudrait
aussi condamner l’interdiction des journaux royalistes ou le désarmement
des suspects car toutes ces choses étaient illégales, observe-t-il, aussi
illégales que la Révolution, que la chute du trône et de la Bastille, aussi
illégale que la liberté même […] Citoyens, vouliez-vous une révolution sans
révolution ? Qui peut marquer après coup le point précis où devait se briser
le flot de l’insurrection ? » Sur les prisonniers massacrés en septembre, il
consent à pleurer « les victimes coupables » mais, ajoute-t-il, « gardons
quelques larmes pour les cent mille patriotes immolés par la tyrannie […]
La sensibilité qui gémit presque exclusivement sur les ennemis de la liberté
m’est suspecte ».
S’étant justifié, Robespierre se tourne vers la droite et se fait
accusateur : « Vous ne parlez de dictature que pour l’exercer vous-même
sans aucun frein […] Vous ne parlez de proscription que pour proscrire et
tyranniser. » Il dénonce la manœuvre par laquelle, pour l’atteindre, on a
tenté de circonvenir l’Assemblée : « Vous avez pensé que, pour faire de la
Convention nationale le vil instrument de vos coupables desseins, il vous
suffirait de prononcer devant elle un roman bien astucieux et de lui proposer
de décréter sans désemparer la perte de sa liberté et son propre
déshonneur. » Voilà pour le romancier Louvet. Au malheureux Roland, il
réserve son ironie et son mépris : « Homme vertueux, homme
exclusivement, éternellement vertueux ! En vous adressant à la Convention
nationale avec un rapport bien astucieux après tant de libelles de toute
espèce, où voulez-vous donc aller par la route du crime ? Vous avez essayé
l’opinion, vous vous êtes arrêté, épouvanté par votre propre audace. Vous
avez bien fait. La nature ne vous a moulé ni pour de grandes actions, ni
pour de grands attentats. Je m’arrête ici moi-même par pitié pour vous… »
Pour conclure, va-t-il demander des sanctions contre ses accusateurs ? Bien
au contraire, il affiche sa volonté de ne pas s’abaisser au niveau où ils ont
situé le débat. « Ensevelissons, s’il est possible, ces misérables
machinations dans un éternel oubli, propose-t-il. Puissions-nous dérober au
regard de la postérité ces jours honteux de notre histoire, où les
représentants du peuple, égarés par de misérables intrigues, ont paru oublier
les grandes destinées auxquelles ils étaient appelés […] Je renonce à la juste
vengeance que j’aurais le droit de poursuivre contre mes calomniateurs ; je
n’en demande point d’autre que le retour de la paix et de la liberté. » La
chute parachève son image d’homme dévoué au bien public : « Citoyens !
s’écrie-t-il, vous parcourez d’un pas ferme et rapide votre superbe carrière,
et puissé-je aux dépens de ma vie et de ma réputation mêmes, concourir
avec vous à la gloire et au bonheur de notre commune patrie11. »
A peine a-t-il terminé qu’une immense ovation s’élève dans la
Convention. Robespierre est acclamé par tous les députés de la gauche et du
centre. Louvet, encouragé par Barbaroux, veut répliquer mais il est
conspué. Parmi ceux qui se lèvent pour l’empêcher de parler, il reconnaît
plusieurs de ses amis. Brissot, Vergniaud, Condorcet et Gensonné ont
compris qu’avec sa Robespierride, l’auteur de Faublas a rendu un grand
service à leur adversaire. Celui-ci quitte aussitôt la salle du Manège pour se
rendre aux Jacobins. A l’extérieur, la foule l’acclame et lui fait un cortège
triomphal. Sur son passage, les maisons de la rue Saint-Honoré sont
illuminées en son honneur. Jusque tard dans la nuit, des Parisiens vont fêter
le triomphe de leur idole en chantant la Carmagnole, le Ça ira et La
Marseillaise.
Tel fut le premier effet spectaculaire de la stratégie irréfléchie de la
Gironde. « Cette date du 5 novembre 1792, écrit Bernardine Melchior-
Bonnet, marque peut-être le grand tournant de l’histoire de la Gironde. »
C’est, en tout cas, la première manifestation du déclin de son influence. Le
procès du roi sera l’autre grand tournant.

*1. Il s’agit de Brissot, Vergniaud, Lasource, Condorcet, Camus et Rabaut Saint-Etienne.

*2. Pétion ayant opté pour son mandat de député, c’est Chambon, lui aussi modéré, qui fut désigné par les électeurs pour le
remplacer.
17
Julie et Saint-Preux dans la tempête
révolutionnaire

Que sait-on des opinions et du rôle politique de Mme Roland au cours


de cette période ? Quelle part prit-elle aux initiatives de ses amis ? En fut-
elle l’inspiratrice comme on l’a souvent écrit ? Sur la période qui s’étend de
l’automne 1792 au printemps 1793, on dispose de trop peu de lettres de
Marie pour répondre avec précision à ces questions. Une chose est certaine :
elle fut, sous le second ministère comme sous le premier, la collaboratrice
active de son mari. C’est d’ailleurs ce qui explique le ralentissement de son
activité épistolaire. « Adieu, je n’ai pas le temps de vivre, mais toujours
celui d’aimer », écrit-elle à Bancal, le 11 septembre. Son travail l’absorbe
au point qu’elle voit peu Eudora qui, le plus souvent, dîne seule avec sa
gouvernante. Infatigable graphomane, Marie consacre l’essentiel de son
temps à rédiger ou corriger – tâche partagée avec Champagneux – tous les
écrits et discours importants du ministre de l’Intérieur, ce qui ne signifie pas
que les idées n’étaient pas celles du mari. Edith Bernardin qui a examiné
« les brouillons où les écritures alternent » observe « qu’il serait vain de
chercher entre les lignes une action si bien harmonisée »1. Il en sera ainsi au
moins jusqu’au procès du roi. En revanche, Marie Roland se tient à l’écart
de l’action administrative du ministère. Le seul rôle qu’elle se reconnaît
dans ses Mémoires est celui d’avoir organisé, deux fois par semaine, des
dîners réunissant une quinzaine de convives, ministres, députés et amis
politiques. « Le goût et la propreté régnaient sur ma table, sans profusion, et
le luxe des ornements n’y parut jamais. On y était à l’aise sans y consacrer
beaucoup de temps […] On se mettait à table vers cinq heures et à neuf
heures il n’y avait plus personne chez moi2. » Elle affirme n’avoir eu « ni
cercle, ni visites » mais reconnaît que, souvent, des amis demandaient à la
rencontrer en particulier pour faire passer un message au ministre. C’est
ainsi, ajoute-t-elle, que « je me suis trouvée dans le courant des choses sans
intrigue, ni vaine curiosité3 ». Là, sans aucun doute, elle minimise son rôle.
Sa passion pour la chose publique, son hostilité aux Montagnards, son
intelligence et son charme, l’admiration que lui vouaient plusieurs
Girondins comme Barbaroux, Louvet et Buzot, interdisent d’admettre
comme plausible qu’elle se serait bornée à faire l’intermédiaire entre eux et
son mari.
A quoi tenait cette fascination qu’elle exerçait sur beaucoup de ceux qui
l’approchaient ? Marie Roland, alors âgée de trente-huit ans, en paraissait
cinq ou six de moins. Tous les contemporains ont souligné sinon sa beauté,
du moins le charme qui émanait d’elle. « Ma figure, a-t-elle écrit, n’avait
rien de frappant qu’une grande fraîcheur, beaucoup de douceur et
d’expression ; à détailler chacun des traits, on peut se demander où donc est
la beauté ? Aucun n’est régulier, tous plaisent4. » On a vu qu’en
décembre 1789, Arthur Young avait été conquis. Dumouriez, grand amateur
de femmes, fut, lui aussi, sensible à son charme. « C’est une femme de
trente à quarante ans, écrit-il, très fraîche, d’une figure très intéressante,
toujours mise élégamment, parlant bien, peut-être avec trop de recherche
d’esprit, vertueusement coquette5. » Selon Helena Williams qui la vit
souvent à compter de l’été 1792, « elle était grande et bien faite, et bien
qu’âgée de plus de trente-cinq ans, elle était encore jolie ». Mais ce qui
frappe la jeune Anglaise, républicaine enthousiaste très liée au groupe des
Girondins, c’est « une éloquence facile et puissante qui, sur ses lèvres,
donnait à la langue française une grâce nouvelle et une nouvelle énergie6 ».
Marie avait le don de la parole et une extraordinaire force de conviction.
Elle l’avait éprouvé en 1784, quand elle était parvenue à retourner en faveur
de son mari les intendants du commerce plutôt mal disposés à son endroit.
Dans sa prison, avec l’orgueil d’une femme blessée, elle a écrit : « Camille
[Desmoulins] a eu raison de s’étonner de ce qu’à mon âge, et avec si peu de
beauté, j’avais ce qu’il appelle des adorateurs : je ne lui ai jamais parlé7. »
Cette éloquence singulière a été signalée par tous les témoins. Après leur
première conversation, Sophie Grandchamp éprouva une véritable peine à
la quitter. « Je regrettais de l’avoir vue parce que je désirais la voir
toujours », écrit-elle après avoir noté qu’elle s’exprimait « avec une pureté,
un choix d’expressions, une énergie que le timbre argenté de sa voix rendait
plus remarquables »8. « Mme Roland parlait bien, trop bien », écrit
Lemontey qui fut député de Lyon à la Législative. Il ajoute : « L’amour-
propre aurait bien voulu trouver de l’apprêt dans ce qu’elle disait, mais il
n’y avait pas moyen : c’était simplement une nature trop parfaite. Esprit,
bon sens, propriété d’expression, raison piquante, grâce naïve, tout cela
coulait sans étude entre des dents d’ivoire et des lèvres rosées : force était
de s’y résigner9. » Cette aptitude à séduire par la parole demeurait intacte,
peut-être plus fascinante que jamais, dans les jours qui précédèrent son
exécution. En témoignent les récits de deux hommes qui l’ont côtoyée à la
Conciergerie et ont pu s’entretenir avec elle à travers la grille qui les
séparait du quartier réservé aux femmes. Beugnot, royaliste qui, de son
propre aveu, la voyait « avec une prévention défavorable », raconte :
« Aucune femme ne parlait avec plus de pureté, de grâce et d’élégance. Elle
avait dû à l’habitude de la langue italienne le talent de donner à la langue
française un rythme, une cadence véritablement neuve. Elle relevait encore
l’harmonie de sa voix par des gestes pleins de noblesse et de vérité, par
l’expression de ses yeux qui s’animaient avec le discours, et j’éprouvais
chaque jour un charme nouveau à l’entendre, moins par ce qu’elle disait que
par la magie de son débit10. » Riouffe, poète et dramaturge ami des
Girondins, décrit la scène et la véritable fascination qu’elle exerçait sur
ceux qui l’écoutaient. « Elle parlait souvent à la grille avec la liberté et le
courage d’un grand homme […] Nous étions tous attentifs autour d’elle
dans une espèce d’admiration et de stupeur. Sa conversation était sérieuse
sans être froide, elle s’exprimait avec une pureté, un nombre et une
prosodie qui faisaient de son langage une espèce de musique dont l’oreille
n’était jamais rassasiée11. » Tel était le secret du charme de Marie Roland :
une extraordinaire aptitude à capter l’attention de son interlocuteur par une
parole spontanée dont l’intelligence et la vivacité étaient portées par le
timbre et les inflexions d’une voix harmonieuse, soutenue par les gracieuses
manières d’un physique agréable. La séduction opérait d’autant mieux que
son éloquence naturelle ignorait la rhétorique et la grandiloquence. Marie
parlait simplement. Elle possédait la plus redoutable des éloquences : celle
qui proscrit les effets oratoires.
Il lui fut un jour donné l’occasion de paraître à la barre de la
Convention. C’était le 7 décembre 1792. Dans le cadre de la campagne de
calomnies orchestrée par les Montagnards contre les Girondins et plus
particulièrement contre le ministre de l’Intérieur, Chabot, ami de
Robespierre, avait dénoncé à la tribune une conjuration royaliste dont
Lebrun, ministre des Affaires étrangères, l’abbé Fauchet et Roland auraient
été les animateurs. Un personnage douteux dénommé Achille Viard
prétendait qu’ils étaient en correspondance avec Narbonne et d’autres
émigrés de Londres et qu’ils complotaient pour retarder le procès du roi.
Viard et Roland convoqués par l’Assemblée furent confrontés. Le premier
ayant mis en cause Mme Roland qu’il avait effectivement rencontrée
quelques jours auparavant, le ministre demanda que sa femme fut entendue.
L’Assemblée acquiesça et Marie se présenta à la barre. On devine avec
quelle fierté secrète elle prit la parole dans un silence religieux. Le Moniteur
a rendu compte de la séance. En quelques phrases courtes et limpides,
Marie Roland a exposé les circonstances et la teneur de son entretien avec
son accusateur. Calmement, sans phrases inutiles, sans protestations
d’innocence, sans chercher à prouver, en se bornant à faire le récit sobre et
factuel de la rencontre, elle montra comment Viard avait forcé sa porte pour
tenter de la compromettre. Son innocence éclatait comme une évidence.
Avant de conclure, elle a pris soin, sans en avoir l’air, de démentir les
malveillances répandues sur son rôle aux côtés du ministre : « Je lui
témoignai mon étonnement de ce qu’ayant des choses si intéressantes à
communiquer au ministre, c’était à moi qu’il s’adressait plutôt qu’à lui. Je
lui dis qu’apparemment il était dans une erreur que partageaient plusieurs
personnes. Il me dit que le ministre était si surchargé d’affaires qu’il ne
pourrait lui indiquer qu’un rendez-vous fort éloigné ; que mon intervention
pourrait en rapprocher le terme. Je lui répondis que je n’étais qu’à côté des
affaires ; que ce n’était pas à moi de disposer du temps du citoyen Roland ;
qu’il savait trop bien diriger l’emploi de ses moments pour que je pusse
m’en mêler ; que d’ailleurs, comme fonctionnaire publique, il s’en tenait à
l’usage de n’entendre les personnes qui ont des affaires à lui communiquer
que dans l’ordre de leur présentation. Il se retira. » Puis – seule concession
à l’expression d’une opinion subjective – elle ajouta pour conclure : « Sans
avoir l’œil très exercé, j’ai cru voir dans monsieur un homme qui venait
pour observer ce qu’on pensait plus que pour autre chose12. » Elle fut
aussitôt acclamée par la majorité de l’Assemblée qui demanda pour elle les
honneurs de la séance. « Citoyenne, dit le président, la Convention
nationale, satisfaite des éclaircissements que vous venez de lui donner, vous
invite aux honneurs de la séance. » « La citoyenne Roland, écrit Le
Moniteur, traversa la salle au milieu des applaudissements de la grande
majorité de l’Assemblée. » L’extrême gauche et, fait plus étonnant encore,
le public sont restés silencieux. Marat, dépité, écrivit le lendemain : « La
commère à qui on avait fait le bec, ou plutôt qui avait étudié son rôle, le
récita en femme capable13. » Malheureusement pour elle, ce succès fut sans
lendemain. Mais l’épisode est une illustration supplémentaire de son
exceptionnelle aptitude à séduire et à convaincre par la parole.
Dans ces conditions, on peut tenir pour vrai qu’elle exerça une certaine
influence sinon sur tous les membres du groupe, du moins sur ceux d’entre
eux qu’elle rencontrait le plus souvent et au premier rang desquels se
trouvaient Barbaroux, Louvet et Buzot. Or, ces derniers étaient à l’avant-
garde de la lutte engagée contre les chefs montagnards et l’on a vu que la
plupart de leurs interventions à la Convention étaient concertées avec celles
de Roland. Il n’est pas douteux que Marie approuvait sans réserve cette
politique. D’ailleurs, dans ses Notices historiques rédigées en prison, elle
fait l’éloge de la Robespierride de Louvet et évoque, pour en vanter les
qualités, un grand nombre des discours, des textes et des propositions de
François Buzot. Et, de Buzot encore, elle écrit : « Quelques lutteurs de sa
force auraient pu donner à la Convention l’impulsion qui lui était
nécessaire », reprochant aux « autres hommes à talents » de s’être
« ménagés comme orateurs pour les grandes occasions » et d’avoir
« négligé trop le combat journalier »14.
Si elle distingue ainsi Buzot des autres députés girondins, c’est parce
que, de toute évidence, elle fut intimement associée à son action politique.
En effet, depuis octobre, elle aimait passionnément François Buzot. Cette
passion était partagée. Ce grand amour dont elle avait longtemps rêvé
l’avait saisie alors qu’elle n’y songeait plus. Avec son exigence de vertu,
elle exhortait François à la sagesse. Heureux et inquiets, remués par des
sentiments contraires, ils étaient Julie et Saint-Preux jetés dans la tempête
révolutionnaire.
A l’automne 1792, François-Nicolas-Léonard Buzot avait trente-deux
ans. Il était né à Evreux, d’un père procureur au bailliage de la ville et d’une
mère elle-même issue de la vieille bourgeoisie de robe. Après des études au
collège d’Evreux, nourri de Plutarque et de Rousseau, il vint à Paris pour y
faire son droit. En 1784, il retourna dans sa ville natale pour s’inscrire au
barreau et épouser une cousine laide et contrefaite, son aînée de treize ans.
Cinq ans plus tard, il était élu par le tiers-état du bailliage d’Evreux député
aux Etats généraux. Avec Pétion et Robespierre, il appartenait, à l’extrême
gauche de la Constituante, à ce petit noyau démocrate qui combattait avec
ardeur la majorité feuillante. En 1791, tous trois étaient, avec Brissot et
Clavière, les visiteurs les plus assidus du salon de la rue Guénégaud. « Je
l’avais distingué, écrit Mme Roland, pour le grand sens de ses avis et cette
manière bien prononcée qui appartient à l’homme juste15. » Dès cette
époque, indépendamment de l’action politique, les Roland entretenaient
avec le couple Buzot des relations d’amitié. On se recevait souvent à dîner.
Lorsque la Constituante dut céder la place à la Législative, Buzot,
inéligible, regagna Evreux pour y présider le tribunal criminel. Il est
probable qu’au moment de son départ pour le Beaujolais, en
septembre 1791, Marie Roland a senti qu’elle éprouvait pour lui quelque
chose de plus fort que de l’estime et de l’amitié. Dès le lendemain de son
arrivée à Villefranche, elle écrivait à son mari : « Je m’étais promis d’écrire
à Mme Buzot par ce même courrier. Elle ne saurait imaginer ma sensibilité
aux témoignages d’intérêt qu’elle a bien voulu me donner, je l’ai quittée
avec une sorte de précipitation, parce qu’il fallait s’arracher, mais jamais ce
moment-là ne sortira de mon cœur. Dis-lui, ainsi qu’à son digne époux,
combien ils nous sont chers, tu peux parler pour nous deux puisque tu les
aimes autant que je fais16. » Si l’on observe qu’elle écrivit par ailleurs que
Buzot « avait une femme qui ne paraissait pas à son niveau mais qui était
honnête17 », on comprend que la séparation avait agi comme un révélateur
et que le message, dans sa fébrile urgence, s’adressait au mari plutôt qu’à la
femme. D’ailleurs, c’est avec lui seul qu’elle entretint une correspondance
suivie pendant l’année de séparation. Malheureusement, ces lettres-là sont
perdues. On devine aisément qu’elles contribuèrent à alimenter cet amour
qui était né à leur insu. Ils purent ainsi, lettre après lettre, éprouver leur
communauté de pensée et vérifier l’unisson de leurs sensibilités.
Tout concourait à les rapprocher : la formation intellectuelle, la
sensibilité, les goûts littéraires et philosophiques, l’amour de la vertu et des
actions sublimes, une même conception de la République et de la politique,
à quoi s’ajoutait un mariage qui n’avait pas assouvi leur besoin de tendresse
et d’amour. François, comme Marie, rêvait depuis toujours d’un amour
ardent, exclusif et pur. « Ma jeunesse fut presque sauvage, écrit-il dans ses
Mémoires ; mes passions concentrées dans mon cœur ardent et sensible
furent violentes, extrêmes mais bornées à un seul objet, elles étaient toutes à
lui […] La débauche me fit toujours horreur18. » De lui, elle écrivit au dos
d’un portrait qu’elle portait sur son cœur : « La nature l’a doué d’une âme
aimante, d’un esprit fier et d’un caractère élevé. Sa sensibilité lui faisait
chérir la paix et les douceurs d’une vie obscure et des vertus privées. Les
chagrins du cœur ajoutèrent à la mélancolie vers laquelle il était incliné. Les
circonstances le jetèrent dans une carrière politique ; il y porta l’ardeur d’un
bouillant courage et l’inflexibilité d’une probité austère19. » Physiquement,
il n’avait avec Roland rien de commun. Marie se borne à évoquer « une
figure noble et une taille élégante » ainsi que le souci de faire « régner dans
son costume ce soin, cette propreté, cette décence qui annoncent l’esprit
d’ordre, le goût et le sentiment des convenances, le respect de l’homme
honnête pour le public et pour soi-même20 ». Le portrait représente un assez
beau visage ovale encadré de cheveux poudrés, sous un front haut de très
grands yeux noirs, un nez fin et busqué, une bouche dont les lèvres bien
dessinées esquissent à peine un sourire mélancolique. Tel était l’homme en
qui elle reconnaissait Saint-Preux et qui, élu député de l’Eure à la
Convention, la retrouva à Paris en septembre 1792.
Que s’est-il réellement passé entre eux ? « L’empire que j’ai reconnu est
établi et je ne puis m’y soustraire21 », écrit-elle au plus fort de cette passion.
Mais, dans ses Mémoires, elle affirme être « demeurée fidèle à [ses]
devoirs22 » et on peut la croire. A plusieurs reprises, elle suggère combien
ce fut difficile. Rousseau, écrit-elle, « acheva de me garantir de ce qu’on
appelle des faiblesses, pouvait-il me prémunir contre une passion23 ? ».
Ailleurs, elle observe qu’il y fallut « la vigueur d’un athlète24 ». Fidèles aux
modèles de la Nouvelle Héloïse, ce roman dont on a dit qu’il était « un rêve
de volupté redressé en instruction morale25 », Marie et François nourrirent
leur passion de leur exigence de vertu et finirent probablement (du moins
elle, sinon lui) par éprouver une autre forme de volupté dans la
contemplation de leur sacrifice. Plongés dans le torrent de la Révolution, ils
mirent au service du combat politique toute l’énergie que leur insufflait leur
passion amoureuse. Dans cette dialectique de l’amour et de la vertu, l’action
politique se révélait une parfaite alliée : elle offrait un dérivatif
suffisamment puissant tout en légitimant les multiples rencontres sans
éveiller les soupçons. Mais Lanthenas, avec l’intuition de l’amoureux
éconduit, devina le secret de Marie et de François. « Lanthenas,
apparemment comme le vulgaire, écrit-elle, content de ce qu’il a lorsque
d’autres n’obtiennent pas davantage, s’aperçut que je ne demeurais point
insensible, en devint malheureux et jaloux26. » Aigri, miné par la jalousie,
ne doutant pas que l’adultère fût consommé, il fit des scènes à Marie et alla
jusqu’à dénoncer son comportement à Bosc et à Bancal qui, en amis fidèles,
ne divulguèrent jamais le secret. Dans le même temps, à la Convention,
Lanthenas se rapprocha des Montagnards. La rupture avec les Roland fut
définitive en janvier 1793. Dans quelle mesure la divergence politique a-t-
elle été inspirée par le dépit amoureux ? Dans ses Mémoires, Marie a des
mots très durs pour Lanthenas et semble persuadée que c’est bien la jalousie
qui a provoqué le désaccord politique. « Il ne voulait plus voir comme moi,
et bien moins comme celui qu’il me voyait chérir27 », écrit-elle. Si c’est
exact, la jalousie lui sauva la vie car cette distance prise vis-à-vis de la
Gironde lui vaudra d’échapper à l’arrestation et aux poursuites qui
frapperont ses anciens amis.
En dépit des nombreuses allusions figurant dans ses Mémoires, et des
invocations poignantes tracées dans ce qu’elle a appelé ses Dernières
pensées, Marie Roland n’a jamais dévoilé le nom de celui qu’elle aimait
passionnément. Et bien qu’une petite dizaine de personnes (dont la plupart
survécurent à la Révolution) aient été finalement mises dans la confidence,
aucune ne révéla qu’il s’agissait de François Buzot. Il fallut attendre la
publication, en 1864, des lettres qu’elle lui avait adressées de sa prison pour
que le mystère fût dissipé. Or, la révélation du nom de l’élu présente un
intérêt qui n’est pas seulement anecdotique. Elle permet de savoir qu’il n’y
avait probablement pas de désaccord politique entre elle et François Buzot.
Si l’on veut se faire une idée de ce que fut sinon l’influence, du moins la
ligne politique de Mme Roland dans la lutte de la Gironde contre la
Montagne, c’est donc à l’analyse des actes et des discours de Buzot qu’il
faut s’attacher.
18
Le procès du roi

Deux jours après la cinglante réplique de Robespierre à Louvet, la


Convention entamait le débat sur le sort qu’il convenait de réserver à
Louis XVI. Faut-il le mettre à mort sans formalités ? Doit-on le juger ? Le
peut-on alors que la Constitution de 1791 garantissait son inviolabilité ?
Cette dernière question fit l’objet de longs débats mais rares furent ceux qui
soutenaient qu’un roi qui avait trahi pouvait bénéficier d’une immunité.
Plus âpre fut la discussion sur l’opportunité de le juger dans les formes.
Saint-Just et Robespierre ne voulaient pas d’un procès. Pour le premier,
Louis XVI est coupable parce qu’il est roi. Il doit être frappé « comme un
ennemi car la royauté est un crime contre lequel tout homme doit être
armé ». Robespierre développe et affine le raisonnement de son ami : « Il
n’y a point de procès à faire. Louis n’est point un accusé, vous n’êtes point
ses juges […] Vous n’avez point de sentence à rendre pour ou contre un
homme, mais un acte de salut public à rendre. » Mais la force de la
démonstration de Robespierre tient dans cet argument d’une logique
implacable : juger Louis, c’est admettre qu’il puisse être innocent et que
ceux qui l’ont destitué soient coupables. Il estime que la Convention ne peut
envisager cette hypothèse et conclut : « Les peuples ne jugent pas comme
des cours judiciaires, ils ne rendent point de sentence, ils lancent la foudre ;
ils ne condamnent pas les rois, ils les plongent dans le néant […] Je
prononce avec regret cette fatale vérité : Louis doit mourir parce qu’il faut
que la patrie vive. »
Les Girondins sont embarrassés. Attachés à la république, ils redoutent
l’exécution du roi. Depuis septembre, ils ont fait de la condamnation des
violences leur principal cheval de bataille contre les révolutionnaires
parisiens et les Montagnards. Ils entendent désormais s’appuyer sur
l’opinion modérée. « A force de représenter ses adversaires comme des
anarchistes altérés de sang, écrit Jaurès, [la Gironde] s’oblige à témoigner
de la répugnance pour toute œuvre de mort1. » En outre, elle craint que la
mort du roi n’entraîne la rupture avec l’Angleterre et l’Espagne. Mais
comment éviter l’exécution de Louis XVI sans être accusé d’être royaliste
et contre-révolutionnaire ? Confrontés à cette question, les Girondins ont
cherché à gagner du temps tout en veillant à ne jamais apparaître comme les
défenseurs du roi déchu.
Dans ce rôle, Roland va prendre, le 20 novembre, une initiative
théâtrale qui va se retourner contre lui. Ce jour-là, alors que se poursuit le
débat sur l’opportunité de juger le roi, le ministre de l’Intérieur se présente
à l’Assemblée et dépose sur le bureau du président deux épaisses liasses de
documents. Ce sont, déclare-t-il, les papiers secrets que Louis XVI avait
cachés aux Tuileries, dans le trou pratiqué dans un mur, derrière un
panneau, et fermé par une porte en fer. L’existence de l’armoire de fer avait
été révélée au ministre par le serrurier Gamain qui l’avait installée à la
demande du roi. Le matin même, Roland, accompagné de Gamain et d’un
inspecteur des bâtiments, a brisé les scellés des appartements royaux pour
se faire désigner l’endroit et s’emparer des documents dont certains,
explique-t-il, pourraient compromettre « plusieurs membres de la
Constituante et de la Législative ». Roland s’attend à être applaudi
d’apporter ainsi à la Convention de nouvelles preuves des trahisons du roi
qui sont autant de pièces pour instruire le procès voulu par les Girondins.
Mais il a commis l’énorme erreur d’agir seul, sans prendre la précaution de
se faire accompagner des commissaires de la Convention et sans dresser de
procès-verbal. Aussitôt qu’il a terminé son exposé fusent des questions qui
jettent sur lui un terrible soupçon : n’a-t-il pas fait un tri parmi les papiers ?
N’a-t-il pas subtilisé ceux qui pourraient compromettre ses amis ? Roland,
qui mesure son imprudence, fournit des réponses embarrassées. Bien que
certains documents contiennent des révélations accablantes sur la duplicité
de Louis XVI et le double jeu de Mirabeau, Roland n’en tirera aucun
bénéfice politique, bien au contraire. Ses adversaires ne cesseront de
contester la sincérité de sa démarche et le roi lui-même discutera la validité
des preuves réunies en violation des formes légales.
Les Girondins, qui voulaient un procès en bonne et due forme, mais le
plus tard possible, réussirent à mettre Saint-Just et Robespierre en minorité
sur la proposition de faire exécuter Louis XVI sans jugement. Désireux de
se laver du soupçon de protéger le roi déchu, ils firent aussitôt approuver,
sur la proposition de Pétion, un décret selon lequel « la Convention
nationale déclare qu’elle jugera Louis XVI ». Ce point étant acquis, Ducos
proposa à l’Assemblée de consulter le peuple, réuni dans les assemblées
primaires, sur la procédure : Louis devait-il être jugé par la Convention sans
appel ou par un tribunal spécial commis par elle ? La manœuvre dilatoire
était évidente. Les adversaires de la Gironde la dénoncèrent comme
trahissant le projet secret de rétablir la royauté. Le lendemain, 4 décembre,
Buzot s’empare de l’argument et propose à la Convention « de décréter que
quiconque proposera de rétablir la royauté, sous quelque dénomination que
ce puisse être, sera puni de la peine de mort », ce qui est aussitôt approuvé
dans l’enthousiasme par l’Assemblée presque unanime. La diversion est
habile : elle permet de balayer l’accusation de royalisme en faisant planer
une menace sur ceux qu’il soupçonne d’aspirer à la dictature ou au
triumvirat, autre dénomination de la royauté. « On reconnaît, observe
Jaurès, la tactique familière de Buzot. Tout en cherchant à écraser l’extrême
gauche, il tentait de paraître plus révolutionnaire qu’elle2. » Quelques mois
plus tard, Buzot regrettera cette initiative : « Ce fut moi, écrira-t-il, qui
proposai cette loi dont on a fait le plus cruel abus. De pauvres cuisiniers, de
pauvres cochers de fiacres en ont été les premières victimes3. » Mais, pour
l’heure, il pensait donner à la Convention le moyen d’envoyer à l’échafaud
Robespierre, Danton et Marat, sans oublier Philippe Egalité, possible
prétendant au trône, qui siégeait dans leur rang.
En dépit d’autres tentatives dilatoires de la Gironde, la Convention
arrêta les formes du procès et décida que Louis XVI comparaîtrait le
11 décembre. Ce jour-là, dans un silence de mort (il avait été décidé que les
députés ne prendraient pas la parole), le roi répondit aux questions posées
par Barère qui présidait la séance. Il fut digne et maladroit, terne et
laconique, n’offrit aucune prise à ceux qui souhaitaient ajourner le procès.
La Convention lui accorda le droit de désigner des avocats pour assurer sa
défense et renvoya les débats au 26 décembre.
Le combat politique reprit aussitôt. Le 16 décembre, fidèle à sa tactique
de surenchère révolutionnaire dirigée contre la Montagne, Buzot tenta une
nouvelle diversion. Il demanda que le ci-devant duc d’Orléans, Philippe
Egalité, fût banni en même temps que tous les Bourbons. Cette manœuvre
habile embarrassait les Montagnards. Repousser la proposition de Buzot,
c’était se donner l’apparence de favoriser une possible restauration de la
monarchie. L’approuver, c’était reconnaître qu’en condamnant Louis XVI,
la Convention n’écartait pas définitivement la menace de cette restauration.
Grâce à Buzot, les Girondins apparaissaient comme les plus vigilants
défenseurs de la république en même temps qu’ils laissaient voir l’inutilité
de l’exécution du roi déchu. Surpris, les Montagnards tombèrent dans le
piège en votant le bannissement. Puis ils se ressaisirent et deux jours plus
tard dénonçaient la manœuvre. Les Girondins étaient divisés et, sur
proposition de Pétion, la Convention décida de suspendre le décret
jusqu’après le procès du roi. La manœuvre de Buzot avait échoué.
Le 26 décembre, Louis comparut de nouveau, accompagné de ses
conseils : Tronchet, avocat réputé, désigné par l’accusé à défaut de Target
qui avait refusé ; le vieux Malesherbes, son ancien ministre qui s’était
courageusement proposé ; le jeune de Sèze, que ses confrères ont chargé de
la plaidoirie. Celui-ci, trois heures durant, lut le texte de quarante et une
pages rédigé en quatre jours et soumis au roi la veille. Dans la première
partie, de Sèze soutenait la thèse de l’inviolabilité puis soulignait qu’à
défaut, l’accusé devait bénéficier des garanties accordées à tout citoyen.
« Je cherche parmi vous des juges et je n’y vois que des accusateurs […]
Louis sera donc le seul Français pour lequel il n’existe aucune loi, aucune
forme. Il n’aura ni les droits de citoyen, ni les prérogatives de roi. Il ne
jouira ni de son ancienne condition ni de sa nouvelle ? Quelle étrange et
inconcevable destinée ! » Puis, dans sa seconde partie, de Sèze contesta
qu’on pût retenir les faits antérieurs à la Constitution de 1791
nécessairement effacés par le pacte ainsi conclu entre le roi et la nation,
avant d’écarter, pour les faits postérieurs, ceux qui relevaient de la
responsabilité des ministres. Enfin, il réfuta les griefs personnels,
notamment en déniant toute force probante aux documents retrouvés aux
Tuileries et saisis par Roland en méconnaissance des garanties légales. Tous
les témoins ont rendu hommage à la forme élégante de la plaidoirie, à la
clarté de l’exposé, à la rigueur des raisonnements juridiques du défenseur
du roi. On a critiqué sa froideur, l’absence de mouvements oratoires. C’est
oublier que le roi lui-même avait biffé tous les passages chargés d’émotion.
On lui a aussi reproché d’avoir présenté une défense procédurière, non
politique, souvent faible sur le fond. Mais pouvait-il convaincre la majorité
de la Convention de l’innocence du roi ? Certainement pas. Existait-il une
chance de sauver sa tête ? Sans doute, et toute la difficulté était de choisir
les arguments les plus propres à convaincre les députés modérés. Jaurès a
magistralement brossé « ce qu’aurait pu être le plaidoyer du roi ». C’est une
défense politique d’une grande force qui invoque les siècles passés, le
mouvement de l’histoire, « le poids d’événements immenses » et qui
présente aux juges les périls qu’ils font courir à la Révolution elle-même en
le condamnant. Mais cette défense-là exigeait que Louis XVI ne fût pas
Louis XVI. Jaurès l’admet implicitement lorsqu’il observe que « ce n’est
pas en avocat qu’aurait dû parler Louis XVI, c’est en homme d’Etat4 ». Or,
on ne plaide pas efficacement à rebours de la personnalité d’un accusé.
Dans ces conditions, le choix des défenseurs de Louis XVI était
probablement le meilleur. En dénonçant les violations flagrantes des
principes de droit et de la procédure, ils pouvaient espérer jeter le trouble
dans l’esprit des députés modérés qui étaient majoritaires et souvent
juristes. Après de Sèze, Louis XVI ajouta quelques mots pour se défendre
d’avoir jamais voulu faire couler le sang du peuple.
Restait à décider de la peine. Sur ce sujet, l’affrontement politique entre
la Gironde et la Montagne, finalement arbitré par la Plaine, va se prolonger
jusqu’au 19 janvier. Désormais les Girondins fondent leurs espoirs sur
l’appel au peuple : selon eux, le jugement du roi doit être soumis à la
ratification des assemblées primaires. Guadet l’a écrit à sa femme : « Je
ferai tout ce que je pourrai pour sauver la vie de Louis XVI […] Il est la
dernière barrière qui nous garantisse. Sa tête tombant entraînerait les nôtres.
Mais pour cela, nous n’avons qu’un moyen, l’appel au peuple. Si nous
l’acquittions il serait égorgé sous nos yeux par la populace. Si l’appel au
peuple ne passe pas, nous sommes perdus avec lui5. » Le député de
Bordeaux montre bien que, pour lui, comme pour la plupart des Girondins,
le véritable enjeu n’est pas le sort du roi mais la lutte pour la direction de la
Révolution. De l’appel au peuple, les Girondins attendent la mobilisation
des départements contre la toute-puissance des sections parisiennes qui font
pression sur l’Assemblée. Se sachant incapables de réunir une majorité
contre la mort du roi, désireux de ne pas apparaître comme ceux qui veulent
le sauver, ils escomptent convaincre la Plaine de transférer aux assemblées
primaires la responsabilité de la décision ultime. Ils pressentent aussi que
s’ils échouent, ils périront à leur tour. Mais si tous redoutent les
conséquences pour la Révolution et pour eux-mêmes de l’exécution du roi,
certains veulent exprimer leur hostilité à la sentence de mort, alors que
d’autres annoncent qu’ils voteront la peine capitale.
C’est donc un combat ambigu que celui de la Gironde en faveur de
l’appel au peuple. Pleine d’arrière-pensées, la tactique des « appelants » est
d’autant plus confuse qu’ils ne sont pas tous d’accord entre eux sur l’objet
de l’appel au peuple. Pour Salle, et pour Brissot, la Convention ne doit se
prononcer que sur la culpabilité et laisser aux assemblées primaires le choix
de la peine : la prison, le bannissement ou la mort. Buzot, au contraire, veut
que l’Assemblée se prononce sur la peine mais que celle-ci soit soumise à la
ratification du peuple. A l’ambiguïté, la Gironde ajoute la contradiction
avec les positions et les principes défendus par elle dans le passé. En faveur
de l’appel au peuple, elle met en avant l’argument de la politique extérieure.
Si la Convention vote la mort, l’Angleterre et l’Espagne en tireront prétexte
pour se joindre à la coalition qui menace la République. Ainsi la Gironde
qui a voulu la guerre invoque-t-elle le péril des nations européennes
dressées contre la France révolutionnaire. Et, en préconisant l’appel au
peuple, elle renie le système parlementaire dont elle a toujours défendu la
nécessité face à la tyrannie de la démocratie directe incarnée par les
sectionnaires parisiens.
Les plaidoyers, si différents, de Vergniaud et de Buzot en faveur de
l’appel au peuple illustrent les contradictions de la Gironde. Dans un
admirable discours, Vergniaud n’indique pas quel sera son vote, mais
chacun comprend qu’il ne souhaite pas la mort de Louis XVI. « Il fallait du
courage, le 10 août, s’écrie-t-il, pour renverser Louis encore puissant, quel
courage faut-il pour envoyer au supplice Louis vaincu et désarmé ? […]
Quel courage trouvez-vous à faire un acte dont un lâche serait capable ? »
Tout son discours est un appel à la clémence : « Soit que Louis vive, soit
qu’il meure, il est possible que les puissances se déclarent nos ennemis,
mais la condamnation donne une probabilité de plus à la déclaration ; et il
est sûr que si la déclaration a lieu, la mort en sera le prétexte. Vous vaincrez
ces nouveaux ennemis, je le crois. » Mais, assure-t-il, le prix de cette
victoire sera trop lourd. Après avoir décrit les ravages de la guerre et
l’épuisement du pays qui en résulterait, Vergniaud poursuit : « Quelle
reconnaissance vous devra la patrie pour avoir en son nom et au mépris de
sa souveraineté reconnue commis un acte de vengeance devenu la cause ou
seulement le prétexte d’événements si calamiteux ? Oserez-vous lui vanter
vos victoires ? Je ne parle pas de défaites et de revers. J’éloigne de ma
pensée tout présage sinistre. Mais par le cours des événements même les
plus prospères, elle sera entraînée par des efforts qui la consumeront […]
Craignez qu’au milieu de ces triomphes, la France ne ressemble à ces
monuments fameux qui, dans l’Egypte, ont vaincu le temps. L’étranger qui
passe s’étonne de leur grandeur ; s’il veut y pénétrer, qu’y trouve-t-il ? Des
cendres inanimées et le silence des tombeaux… » Plaidant, lui aussi, pour
l’appel au peuple, Buzot invite la Convention à voter la mort. Il présente
l’appel au peuple comme un moyen de solenniser cette sentence de mort :
« Le peuple, dans ses assemblées primaires, s’appuiera de votre exemple :
les faibles seront raffermis dans leur opinion chancelante par l’expression
de la vôtre, et les hommes découragés en auront plus de force pour lutter
avec succès contre les partisans d’un modérantisme exagéré. » Comme
toujours, Buzot prend soin de marquer son engagement révolutionnaire.
Mais c’est pour donner plus de force à sa lutte contre la Montagne qui
demeure sa préoccupation essentielle. Il énonce clairement ce que les
Girondins attendent de l’appel au peuple. « Assez et trop longtemps, dit-il,
nos départements n’ont été que le simple spectateur des événements qui ont
influé sur la destinée de la France entière. Le temps est arrivé enfin
d’appeler l’attention de chacun d’eux sur ce qu’ils peuvent être dans la
balance politique. Le jugement de Louis XVI vous en fournit l’occasion.
Vous seriez coupables de le laisser échapper […]. » Tel était, effectivement,
le véritable enjeu du débat sur le sort du roi. Mais en dépit des efforts de
Buzot, chacun comprenait que les Girondins attendaient du peuple un vote
de clémence. Dès lors, « les appelants » faisaient figure de royalistes et la
cause des Girondins devenait suspecte aux yeux des révolutionnaires.
Robespierre s’empara du thème de la guerre pour le retourner contre les
partisans de l’appel au peuple. Si le territoire est envahi, expliqua-t-il, « les
intrépides amis de la liberté auront quelque chose de mieux à faire » que de
délibérer sur le sort de Louis XVI. Ainsi les assemblées primaires seront-
elles désertées par les citoyens les plus courageux. Et qui seront les maîtres
de ces assemblées ? « La lie de la nation, les hommes les plus lâches et les
plus corrompus, tous les reptiles de la chicane, tous les bourgeois
orgueilleux et aristocrates, tous les hommes nés pour ramper et pour
opprimer sous un roi… » Tel était, selon Robespierre, le véritable projet que
« les appelants » formaient secrètement en invoquant la souveraineté du
peuple.
Le 3 janvier, un coup de théâtre permit aux Montagnards d’alimenter
opportunément l’accusation de royalisme lancée contre les Girondins. Le
peintre Boze vint révéler à la Convention la démarche par laquelle,
quelques semaines avant le 10 août, Vergniaud, Guadet et Gensonné avaient
tenté un rapprochement avec le roi par l’intermédiaire de Thierry, son valet
de chambre. Les trois députés purent démontrer que leurs intentions étaient
pures puisqu’ils s’étaient bornés à demander à Louis XVI de rappeler les
ministres girondins et d’intervenir auprès des puissances pour obtenir le
retrait des armées étrangères. La Convention admit leurs explications mais
les Girondins étaient encore un peu plus affaiblis.
Le discours décisif fut celui que prononça Barère, le 4 janvier. Siégeant
au sein de la Plaine et affectant la modestie (« Je n’ai jamais ambitionné que
ma voix comptât pour plus d’une »), il parla contre l’appel au peuple avec
une redoutable efficacité. Sa force, observe Jaurès, « c’est qu’il soutenait la
thèse de la Montagne en la dépouillant de toute agression contre la
Gironde6 ». Il exprima même, sans le nommer, sa répulsion pour Marat et
les sections extrémistes de Paris. Il rendit hommage à Vergniaud, à tout ce
qu’il y avait de noble et de généreux dans son discours. « Cet orateur,
ajouta-t-il, a eu pour son opinion tout ce qu’il y a de favorable et de
touchant. Il ne reste à la mienne que ce qu’il y a de sévère et d’inflexible
dans les lois. Il n’y a dans mon lot que l’austérité républicaine, la sévérité
des principes, la fidélité au mandat et la terrible nécessité de faire
disparaître le tyran pour ôter tout espoir à la tyrannie. » Pour écarter l’appel
au peuple, il exhorte les députés à ne pas renier le système représentatif, à
ne pas « reporter au souverain ce que le souverain nous a chargés de faire ».
Enfin, il montra comment la proposition des Girondins ne manquerait pas,
sur un sujet aussi sensible, de provoquer la guerre civile. Barère,
calmement, a dit ce que la Plaine, c’est-à-dire la majorité silencieuse de la
Convention, voulait entendre.
Après dix jours de suspension, les débats reprirent le 14 janvier. Il fut
décidé que les votes commenceraient le lendemain par l’appel nominal sur
la question : Louis est-il coupable ? Seront ensuite posées les autres
questions dans l’ordre suivant : La sentence sera-t-elle portée à la
ratification des assemblées primaires ? Quelle peine sera prononcée ?
Le 15 janvier, à la quasi-unanimité*1, la Convention déclare Louis Capet
coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d’attentats contre
la sûreté générale de l’Etat. Les Girondins mettent leurs espoirs dans le
second vote qui se déroule aussitôt après. Ils n’ont pas mesuré l’impact du
discours de Barère sur la Plaine et aussi sur plusieurs de leurs amis. Leur
défaite est cuisante : par 424 voix contre 281, les députés repoussent l’appel
au peuple. Parmi eux, plusieurs Girondins – une quarantaine – se sont
désolidarisés de Brissot et de Vergniaud : Ducos et son beau-frère Boyer-
Fonfrède, Paine, La Révellière-Lépeaux, notamment. Condorcet, lui aussi, a
voté contre la ratification de la sentence par le peuple, probablement par
attachement au système représentatif.
L’appel nominal sur la peine, commencé le 16 janvier à six heures et
demie, va se poursuivre sans discontinuer pendant vingt-quatre heures. Le
premier appelé, Mailhe, vote la mort, mais précise aussitôt qu’il demande à
la Convention un sursis à l’exécution de la peine. Peu après, à la
stupéfaction générale, Vergniaud qui avait si éloquemment plaidé la
clémence se prononce pour la mort, l’assortissant lui aussi d’une demande
de sursis. Après lui, Guadet s’exprime dans le même sens. Mais Gensonné,
Ducos et Boyer-Fonfrède réclament la mort avec exécution immédiate. Des
six amis bordelais, seul Grangeneuve refuse de se prononcer pour le
châtiment suprême. Ainsi le scrutin décisif révèle-t-il les contradictions et
les incohérences de la Gironde. L’attitude imprévue de Vergniaud a
probablement pesé lourd en faveur de la mort. Comment expliquer ce qui
apparaît comme un revirement de dernière minute ? A cet instant, on peut
penser que le grand orateur bordelais, impressionné par l’ampleur du rejet
de l’appel au peuple, s’est rallié à la stratégie de Buzot : sauver le roi en se
donnant l’apparence de le condamner. Ainsi espère-t-il sans doute préserver
les chances d’un sursis. Mais plus d’un Girondin refuse de voter la mort.
Parmi eux, Rabaut Saint-Etienne, Kersaint, Lanjuinais, Gorsas, l’évêque
Fauchet et Bancal, l’ami de Mme Roland, qui votent pour le bannissement
ou les fers. Condorcet rappelle son hostilité de principe à la peine capitale et
réclame « la plus grave du code pénal après la mort », c’est-à-dire les fers.
A l’inverse, se prononcent pour la mort immédiate les Girondins Isnard,
Barbaroux, Rebecqui, Carra, La Révellière-Lépeaux et le pasteur Lasource.
Enfin, Brissot, Pétion, Louvet, Lanthenas et Valazé se déclarent partisans de
la mort avec sursis tout comme Buzot. Celui-ci a expliqué longuement son
vote. Après avoir rappelé son regret qu’on eût rejeté l’appel au peuple, il
fait valoir que la réclusion serait dangereuse car elle exciterait les passions
et Louis serait sans doute égorgé. Comme il redoute aussi les conséquences
d’une exécution immédiate, il demande un vote sur le sursis. « Je condamne
donc Louis à mort, conclut Buzot. Citoyens, en prononçant cet arrêt terrible,
je ne puis me défendre d’un sentiment de profonde douleur. Malheur à
l’homme féroce qui pourrait la prononcer, malheur au peuple qui
l’entendrait sans partager le même sentiment. » Buzot exprime là tout le
drame de la Gironde, animée de sentiments contraires, incapable de définir
une stratégie cohérente, nageant en pleine confusion pour avoir trop mêlé
les froids calculs aux épanchements affectifs. Le désordre qui règne dans les
rangs de la Gironde contraste avec la cohésion et la détermination des
Montagnards. Presque tous votent, évidemment, pour la mort immédiate.
A l’issue du scrutin, un premier dépouillement fait apparaître que sur
721 votants, 366 députés ont voté la mort, soit cinq de plus que la majorité
de 361 voix. Mais il se révèle que des erreurs ont été commises et ces
chiffres sont faux. Le 18 janvier, un contre-appel et un nouveau décompte,
incontestable celui-là, permettent d’annoncer le résultat du scrutin : 387
députés ont voté la mort mais 26 d’entre eux se sont déclarés en faveur du
sursis (sans toutefois en faire une condition). On pouvait donc considérer
que 361 votants contre 360 étaient réellement partisans de la mort
immédiate. Pouvait-on exécuter Louis XVI alors que la peine de mort
n’avait réuni que la plus courte possible des majorités simples ? Les
Girondins reprennent espoir et profitent de la situation pour exiger un vote
particulier sur le sursis. Un débat d’une extrême violence s’ensuit. Le
lendemain, Buzot trouve les arguments qui vont convaincre la majorité de
procéder à cet ultime vote : « Le procès de l’ex-roi sera jugé un jour par
l’opinion publique, déclare-t-il, on y remarquera de graves défauts de
forme, on s’élèvera contre la précipitation que vous avez mise à exécuter un
jugement qui n’a été rendu qu’à la simple majorité […] D’autre part, en
pressant la mort du coupable, l’Assemblée hâte la guerre générale, les
ruines, le désordre […] Sans éloigner l’exécution à une grande distance,
mais en ne la précipitant pas, la Convention aurait le temps de prendre des
mesures indispensables pour prouver à la France et à l’Europe qu’en faisant
mourir Louis sur l’échafaud, elle n’a pas été le jouet d’une faction
quelconque. » On procède au vote. La proposition de Buzot est rejetée par
380 voix contre 310. Il est trois heures du matin le 20 janvier. Les députés
sont épuisés. Beaucoup de ceux qui avaient repoussé la mort immédiate
n’ont pas suivi Buzot. Vergniaud a lui-même voté contre le sursis qu’il avait
pourtant réclamé lors de son vote sur la peine.
Le 21 janvier, à dix heures vingt, Louis XVI monte courageusement sur
l’échafaud. Il meurt comme il avait régné, en chrétien plus qu’en homme
d’Etat. L’exécution du roi marque la première grande défaite politique de la
Gironde. Cet échec est lourd de conséquences, car elle apparaît désormais
minoritaire au sein de la Convention et se voit injustement accuser de
royalisme.

Tout au long du procès du roi, les Roland ont vécu dans la crainte de
nouveaux massacres et de leur propre assassinat. « Il y a des projets
désastreux contre Louis », écrit Marie à Servan le 25 décembre. De Sèze
devait plaider le lendemain et, selon divers renseignements parvenus au
ministère, les égorgeurs profiteraient du transfert du roi à la Convention
pour l’assassiner et s’en prendre aux députés suspectés de vouloir le sauver.
On disait même qu’il était prévu « de comprendre le ministre de l’Intérieur
dans ce massacre7 ». Marie Roland, elle-même, recevait des lettres de
menaces de mort : « Les avis d’assassinat pleuvent sur ma table8. » A
plusieurs reprises, leurs amis les pressèrent de ne pas coucher au ministère.
Ils y consentirent deux ou trois fois. Puis Marie refusa, un soir qu’on lui
proposait de se déguiser pour sortir incognito de l’hôtel de la rue Neuve-
des-Petits-Champs. « J’ai honte, protesta-t-elle, du rôle qu’on veut me faire
jouer. Si on veut m’assassiner, ce sera chez moi. Je dois cet exemple de
fermeté et je le donnerai9. » Il fut même envisagé d’envoyer Eudora au Clos
avec son institutrice, mais le projet fut abandonné quand il apparut que
l’enfant y serait plus exposée qu’auprès de ses parents.
Tous deux, comme les Girondins, voulaient sauver le roi. Y eut-il, entre
eux, un désaccord sur la conduite à tenir ? Selon Bosc, Roland et Clavière
s’étaient prononcés contre une condamnation à mort par la Convention.
Roland, semble-t-il, considérait que l’Assemblée ne pouvait se faire à la
fois accusatrice et juge. Sophie Grandchamp rapporte que le ministre de
l’Intérieur avait annoncé qu’il congédierait les fonctionnaires qui
signeraient des pétitions réclamant la mort de Louis XVI. On peut en
déduire que le ministre approuvait la proposition de Salle de réserver aux
assemblées primaires la décision sur la peine qu’il convenait de prononcer.
En cela il se montrait plus ouvertement favorable au roi que sa femme qui, à
n’en pas douter, partageait les vues exprimées par Buzot à la Convention.
Mais les menaces dont ils étaient l’objet avaient une autre cause. Dans
le combat mortel qui les opposait aux Girondins, les Montagnards
considéraient Roland, plus qu’aucun de ses amis, comme l’homme à
abattre. A la tête du département ministériel le plus important, il avait la
haute main sur l’appareil de l’Etat. Sans doute sa marge de manœuvre était-
elle réduite entre un pouvoir législatif qui se voulait tout-puissant et des
administrations départementales élues, également jalouses de leurs
prérogatives. Mais par son activité intense, sa connaissance de
l’administration, son sens de l’autorité et l’usage déjà mentionné du bureau
de l’esprit public, il s’efforçait d’entraver l’influence des Jacobins. Voilà
pourquoi ceux-ci redoublaient leurs attaques contre Roland. Or, les
difficultés économiques, la cherté du pain et la chute des assignats
aggravaient la misère du peuple et faisaient du ministre de l’Intérieur,
hostile à la taxation des prix, le bouc émissaire idéal. Des affiches étaient
placardées sur les murs qui mettaient en cause non seulement le ministre
mais aussi sa femme, toujours représentée comme gouvernant dans
l’ombre : « Egorger avec le glaive de la farine le bon peuple est une idée
agréable dans laquelle elle se complaît, disait l’un de ces placards, et
l’honnête Convention nationale accorde à ce ministre, à cette autre Galigaï
douze millions pour acheter du pain à l’étranger lorsque la France en
abonde, selon tous les rapports10. » Les Roland étaient devenus les cibles
favorites de Marat et de Hébert qui, presque chaque jour dans leurs
journaux, déversaient sur eux des flots de calomnies et d’injures grossières.
Dès le 20 décembre, Marie avait exprimé à Servan ses sombres
pressentiments sur l’issue de l’affrontement. « Les affaires vont mal, lui
écrivait-elle […] La Convention est menée par une trentaine de furieux,
aidés du souverain bastonneur des tribunes. Brissot et la Gironde, avec
beaucoup de talents sans caractère, font comme dans l’Assemblée
législative, ils laissent faire et n’auront pas cette fois l’insurrection qui la
sauve, mais bien une émeute où ils périront. Deux ou trois hommes de
courage se dévouent et sont traités comme des Maury*2 pour ne pas vouloir
qu’une poignée de Parisiens fasse la loi aux quatre-vingt-trois
départements. Le ministre de l’Intérieur est abhorré comme le grand
inquisiteur qui empêche le renouvellement des massacres […] Mon ami, il
faut un courage plus qu’humain pour tenir dans cet enfer11. » Un mois plus
tard, l’échec de la stratégie girondine dans le procès du roi rendait plus
imminents encore les périls qu’elle redoutait.

*1. Sur 718 députés présents, 691 se sont prononcés pour la culpabilité, 27 ont refusé de se prononcer dont l’évêque
girondin Fauchet.

*2. L’abbé Maury avait été, à la Constituante, l’un des plus acharnés défenseurs des prérogatives royales.
19
« La reine Coco »

La campagne de diffamation et d’injures contre les Roland avait été


déclenchée par Marat dès le mois de septembre 1792, après que le ministre
de l’Intérieur eut refusé de lui allouer quinze mille livres sur les fonds mis à
sa disposition pour favoriser la propagande révolutionnaire. « Roland,
écrivait-il, n’est qu’un frère coupe-choux que sa femme mène par l’oreille,
c’est elle qui est le ministre de l’Intérieur sous la main de l’illuminé
Lanthenas, agent secret de la faction Guadet-Brissot1. » Marat, qui,
inlassablement, dénonçait les complots contre-révolutionnaires, désignait
désormais les Roland comme les organisateurs « des conciliabules
nocturnes du royalisme expirant ». Il suggérait au peuple révolutionnaire
qui s’était débarrassé du roi et de l’Autrichienne qu’un autre couple
entravait la marche de la Révolution selon un schéma identique : l’homme
débile était gouverné par sa femme qui recevait des galants dans son
boudoir. Hébert, dans son Père Duchesne, ne se contentait pas de suggérer
la comparaison, il distribuait les rôles. « Nous avons détruit la royauté,
écrivait-il, et, foutre, nous laissons s’élever à la place une autre tyrannie
plus odieuse encore. La tendre moitié du vertueux Roland met aujourd’hui
la France à la lisière, comme les Pompadour et les du Barry. Brissot est le
grand écuyer de cette nouvelle reine, Louvet son chambellan, Buzot le
grand chancelier, Fauchet son aumônier, Barbaroux son capitaine des
gardes, que Marat appelle mouchard, Vergniaud le grand maître des
cérémonies, Guadet son échanson, Lanthenas l’introducteur. Telle est,
foutre, aujourd’hui, la nouvelle cour qui fait maintenant la pluie et le beau
temps dans la Convention et les départements. Elle se tient tous les soirs, à
l’heure des chauves-souris, dans le même lieu où Antoinette manigançait
une nouvelle Saint-Barthélemy avec le comité autrichien. Comme la ci-
devant reine, Madame Coco, étendue sur un sofa, entourée de tous ces
beaux esprits, raisonne à perte de vue sur la guerre, la politique, les
subsistances. C’est dans ce tripot que se fabriquent toutes les affiches2. »
Mais Hébert ne se bornait pas à décrire les Roland comme de nouveaux
monarques. Il s’appliquait à les rendre ridicules et odieux en publiant des
récits burlesques censés rendre compte des divers épisodes de la vie de
sybarites que menaient « le vertueux Roland, le roi Coco, et sa femme, la
reine Coco ». Un jour, c’est une délégation de sans-culottes qui se rend chez
« ce vieux tondu au moment de la boufaille » : « Vingt cuisiniers chargés
des plus fines fricassées criaient à tue-tête : — Gare, gare, ouvrez le
passage, ce sont les entrées du vertueux Roland ; d’autres : les hors-d’œuvre
du vertueux Roland ; d’autres : les rôts du vertueux Roland ; d’autres : les
entremets du vertueux Roland. — Que voulez-vous ? dit le valet de
chambre du vertueux Roland à la députation. — Nous voulons parler au
vertueux Roland. — Il n’est pas visible maintenant. — Dites-lui qu’il doit
toujours l’être pour les magistrats du peuple. » Finalement, le ministre vient
« en rechignant, la gueule pleine, la serviette sur le bras ». Parmi les
ripailleurs, les sans-culottes aperçoivent Louvet lançant « des regards de
convoitise à la femme du vertueux Roland ». Mais un membre de la
délégation a renversé le dessert du ministre et, à cette nouvelle, « la femme
du vertueux Roland s’arrachait de rage ses cheveux postiches3 ». Ces
saynètes provoquent l’hilarité des sectionnaires parisiens. On s’arrache Le
Père Duchesne ; au coin des rues, les colporteurs de journaux en font la
lecture publique ; sur les places, mégères et sans-culottes singent pour les
badauds les débauches de la reine Coco. Car le vertueux Roland, qui « se
dédommage des carêmes qu’il a faits », est évidemment cocu. Pour le jour
de l’an 1793, Le Père Duchesne offre à ses lecteurs « une farce à mourir de
rire dont il faut régaler les sans-culottes ». « Il était bien minuit et la
vertueuse Roland, dans les bras de son négrillon Lanthenas, se délassait des
plaisirs moraux que lui procure son foutu tondu de mari. Grosse d’un
discours dont le tapissier*1 devait accoucher le lendemain, elle était dans les
douleurs de l’enfantement, lorsque le garçon Louvet entre tout hors
d’haleine et vient déranger leurs ébats. Ce petit bougre de calibourgnon en
sentinelle avait vu commencer l’insurrection. — L’anarchie, dit-il, est au
comble. Ils vont éventrer Louis Capet, éventrer les ministres, les honnêtes
membres de la Convention, et châtrer tous nos amis brissotins. – A ces
mots, la bougresse s’évanouit. Son Lanthenas beugle, Louvet court avertir
le vertueux Roland. Celui-ci se réveille en sursaut, secoue ses grosses
oreilles, etc. » Suit une scène bouffonne dont les héros grotesques sont « le
calibourgnon Louvet, le tondu Lanthenas et le castru Bancal4 ». Ainsi
Hébert relaie-t-il Marat dans sa dénonciation des méfaits du ménage
Roland.
Ponctuées de « bougre » et de « foutre », ces caricatures contribuent
efficacement à discréditer les Girondins. En substituant au couple royal
déchu le couple républicain qui tient désormais les rênes du pouvoir
exécutif, en lui prêtant les mêmes traits de caractère et les mêmes vices, en
le désignant comme responsable des malheurs qui accablent le peuple en
dépit de la chute de la monarchie, Hébert et Marat popularisent l’idée que la
Révolution ne sera pas accomplie tant qu’on ne se sera pas débarrassé des
rolandins et des brissotins. En suscitant les rires, ils attisent la haine. Marie
fait front, garde le silence et s’attend à mourir. « Je doute qu’on ait publié
plus d’horreurs contre Antoinette à laquelle on me compare […] Je suis
Galigaï, Brinvilliers, Voisin, tout ce qu’on peut imaginer de monstrueux, et
les dames de la Halle veulent me traiter comme Mme de Lamballe5. » Une
fois, pourtant, on l’a vu, Marie est sortie de sa réserve. C’est avec l’espoir
de casser cette image qu’elle voulut, le 7 décembre, paraître à la barre de la
Convention afin de confondre Viard qui, instrumenté par les Montagnards,
l’accusait de correspondre avec les émigrés de Londres. Mais cela n’a pas
suffi à désarmer Marat qui, six jours après, feint d’ignorer son succès. « Il
paraît démontré aux yeux des lecteurs, écrit-il, que toute cette affaire est un
complot tramé par la clique, chez Roland, et peut-être par sa Pénélope aidée
de ses principaux frères savants6. » Marat dénonce en polémiste, insinue
sans rien prouver, Hébert caricature sur le mode populacier. Jour après jour
la calomnie trace son chemin et rien ne peut l’arrêter.

Au sein du conseil exécutif, Roland est plus isolé que jamais. « Il était
détesté des cinq autres7 », a écrit Dumouriez. A l’exception de Clavière, peu
combatif, tous ses collègues sont désormais ralliés aux Montagnards.
Lorsque, en octobre, Servan, épuisé, a quitté le ministère de la Guerre, son
portefeuille a été confié à Nicolas Pache. C’est, depuis longtemps, un ami
du couple Roland. Il doit au ministre de l’Intérieur, dont il a été un
collaborateur discret et zélé, sa nomination au gouvernement. « Roland,
écrit Marie, le traitait en ami précieux et moi, touchée de l’utilité dont je le
croyais être à mon mari, je lui prodiguais des témoignages d’estime et des
démonstrations d’attachement8. » Or, aussitôt nommé, Pache s’est opposé à
toutes les propositions de Roland et s’est entouré de collaborateurs
montagnards qui, le soir aux Jacobins, traitaient le ministre de l’Intérieur
d’ennemi du peuple. « La bassesse, l’atrocité de cette conduite me
pénétrèrent d’indignation et de mépris9 », écrira Mme Roland. Le protégé
de Roland est devenu, au sein du conseil, l’homme des Jacobins. Ceux-ci
veulent pousser le ministre de l’Intérieur à la démission. A la Convention,
ils n’hésitent pas à reprendre à leur compte les calomnies de Marat et
d’Hébert. Ainsi, Poultier, député du Nord : « Nous gémirons longtemps
sous le despotisme de Roland, s’écrie-t-il. Il est tout-puissant, comme ne le
serait-il pas ? Il peut disposer de vingt-quatre millions. Les députés qui
forment sa cour sont des gens avides, gourmands. Roland a toujours une
table abondante et délicate, et la dame Roland en fait merveilleusement les
honneurs… Je crains bien que quelques mouvements ne renversent un jour
la table et les convives10 ! » Camille Desmoulins en rajoute dans
l’ignominie. « Il ne faut pas croire, écrit-il, qu’il n’y ait à la table des
ministres que des députés gourmands et que la Circé du lieu ne sache que
changer en pourceaux les compagnons de Barbaroux : elle a recours à
d’autres enchantements qui, à son âge et avec son peu de beauté, supposent
une bien plus grande magicienne11… » Ainsi, chaque jour et partout, le
couple est traîné dans la boue.
Début janvier, en plein débat sur le sort du roi, Robespierre décide de
relancer l’offensive contre le ministre de l’Intérieur. Roland donne des
leçons de vertu et d’honnêteté : le chef montagnard va jeter le doute sur sa
probité en l’accusant devant la Convention d’utiliser à des fins partisanes
les fonds secrets du ministère. Au moment où le pays souffre de la vie
chère, c’est une accusation qui porte d’autant plus qu’elle n’est pas sans
fondement. Le bureau de formation de l’esprit public est mis au service de
la propagande girondine. Robespierre revient sur ce thème, le 11 janvier,
dans sa Lettre à ses commettants. « Ce ministre, écrit-il, a fait plus de
libelles que d’actes de gouvernement. Il a dépensé en affiches calomnieuses
des trésors qui auraient suffi pour nourrir cent mille familles indigentes. Ses
rapports à la Convention, ses proclamations ne sont que des pamphlets
diffamatoires12. » Dans le même temps, les amis de l’Incorruptible font
courir le bruit que le ministre refuse de publier ses comptes et s’apprête à
quitter Paris. Mais le couple n’entend pas renoncer. A son ami de Zurich,
Lavater, qui leur a conseillé de démissionner, Marie répond, le 15 janvier,
qu’il n’en est pas question : « Toujours dans la tempête, toujours sous la
hache populaire, nous marchons à la lueur des éclairs […] La proscription
flotte sur nos têtes, mais il faut ramer toujours, atteindre au but, s’il est
possible, et mériter jusqu’à l’ostracisme s’il doit être la récompense de la
vertu13. » Le 19 janvier, à bout de forces, malade (il se relève à peine d’un
érésipèle à la jambe), Roland fait placarder sur les murs de Paris une affiche
destinée à démentir les calomnies des Montagnards et sa volonté de rester à
son poste. Après avoir donné le détail de l’emploi fait des fonds qu’il a
reçus, il se défend en homme qui ne cédera pas aux pressions : « Il est faux
et atroce de répandre que je cherche à fuir. Je n’ai rien à cacher et je sais
mourir. Il est faux et atroce de publier que je ne rends pas de comptes […]
Je sais qu’on me couvre de calomnies, je vois tous les jours grossir l’orage :
je l’ai dit, j’entends qu’on me renvoie ou qu’on m’immole, et je demande
qu’on me juge. S’il est un homme, parmi cette foule de gens qui
m’accusent, qui ait des preuves à fournir, qu’il les publie et les soumette à
la Convention : là je les réfuterai, et partout où il sera donné à la justice de
se faire entendre, je promets de les confondre14. » C’était clair, Roland ne
démissionnerait pas.
C’est donc avec stupeur que les députés prirent connaissance, le
23 janvier, d’une lettre de Jean-Marie Roland, datée du 22 et qui
commençait par ces mots : « Je viens offrir à la Convention mes comptes,
ma personne et ma démission… » Que s’est-il passé entre le 19 et le
22 janvier qui pourrait expliquer un tel revirement ?
L’exécution du roi ? Sans doute Roland la déplore-t-il ; mais le vote en
faveur de la mort était acquis dès le 17 et le sursis avait été rejeté le 19.
Dans sa lettre de démission, il se bornait à constater qu’un ministre qui
« n’inspire plus la confiance […] devient nuisible ». De qui avait-il perdu la
confiance ? Le 21 janvier, Danton avait, une fois encore, demandé sa
démission et, sur la proposition de Robespierre, la Convention avait décidé
la suppression des crédits alloués au ministre de l’Intérieur pour la
formation de l’esprit public. Dans le contexte, c’était un désaveu de sa
gestion et les Girondins ne l’avaient pas défendu. Dans une note conservée
par Champagneux, Roland s’en plaignait amèrement et confirmait que
c’était bien la cause de son départ. « Pas un seul membre de cette étonnante
majorité, dont beaucoup m’aimaient, tous m’estimaient, pas un seul qui
n’ait monté une seule fois à la tribune pour prendre ma défense… Oui, si
j’eusse trouvé un seul homme… Alors fort de ma conscience et de l’opinion
d’un homme de bien, j’aurais persisté15. » Tout laisse penser que les
maladresses de Roland avaient fini par lasser ses propres amis qui le
jugeaient désormais trop impopulaire pour le soutenir alors même qu’ils se
trouvaient eux-mêmes en difficulté. Une chose est sûre, la décision fut prise
d’un commun accord entre les époux : le brouillon de la lettre de démission
est presque entièrement de la main de Mme Roland.
Mais l’épuisement moral de Jean-Marie Roland n’avait pas pour seule
cause la défection de ses amis. Une épreuve plus douloureuse encore lui
ôtait le courage de poursuivre sa tâche : Marie venait de lui révéler qu’elle
aimait Buzot, mais qu’elle lui restait fidèle. Crut-elle sincèrement qu’il lui
serait reconnaissant de sa franchise et de son sacrifice ? C’est ce qu’elle
suggère dans ses Mémoires. « Mon mari, écrit-elle, excessivement sensible,
et d’affection et d’amour-propre, n’a pas supporté l’idée de la moindre
altération dans son empire ; son imagination s’est noircie ; sa jalousie m’a
irritée, le bonheur a fini loin de nous ; il m’adorait, je m’immolais à lui et
nous étions malheureux16. » On a beaucoup reproché à Mme Roland cet
aveu cruel et apparemment inutile. Certains ont cru déceler une manière
perfide d’associer à sa détresse morale celui qui faisait, malgré lui, obstacle
à son bonheur. Mais cela ne lui ressemble pas. Plus souvent on y voit une
nouvelle preuve de sa conception littéraire de la vie : une fois encore elle
aurait naïvement voulu se conformer au modèle de Julie de Wolmar.
L’hypothèse, plus vraisemblable, ne résiste pas à l’analyse. Peut-on croire
qu’elle ignorait à ce point le caractère de son mari ? Depuis leurs fiançailles
compliquées, elle avait souvent éprouvé les effets de sa jalousie
ombrageuse et de son immense orgueil. Elle ne pouvait pas supposer un
instant qu’il affecterait la tranquille assurance d’un baron de Wolmar. Et
elle n’ignorait pas qu’en avouant à son mari son amour pour Buzot, elle
s’exposait à cesser toute relation avec celui-ci. Comment peut-on croire
qu’elle s’y serait résolue à seule fin d’imiter Julie ?
Curieusement, il ne s’est trouvé aucun historien pour envisager
l’hypothèse la plus probable : si elle a décidé de parler à son mari, c’est
qu’elle n’avait sans doute pas d’autre choix. Lanthenas savait. Il avait
confié son indignation et son amertume à plusieurs amis. Dès lors, le risque
était sérieux que Roland apprenne son infortune par un tiers. Le péril était
d’autant plus grand que Lanthenas s’était rapproché de ceux qui
s’acharnaient à détruire la réputation de la femme du ministre. Or, le
21 janvier, Danton avait prononcé, devant la Convention, une phrase
sibylline qui dut glacer le sang de Buzot. Alors qu’il exposait que Roland
ne possédait plus la sérénité requise pour diriger son ministère, l’orateur
montagnard avait interpellé Lanthenas pour qu’il en atteste : « Citoyens,
avait-il dit, ce n’est pas avec la calomnie que je demande qu’un homme ne
remplisse plus ce poste, c’est d’après le jugement de ses commensaux17. »
Un long murmure avait suivi. Buzot avait certainement rapporté l’incident à
Marie. Certes il ne prouvait rien. Peut-être était-ce une simple allusion à
l’épuisement du ministre. Mais celui-ci était connu de tous et pas seulement
de l’un ou l’autre des « commensaux » du couple. Pour François et Marie, il
était difficile de ne pas soupçonner une trahison de Lanthenas. Comment,
désormais, ne pas craindre une révélation à Roland, ce qui n’aurait pas
même permis à Marie de tenter de s’expliquer ? Jamais Roland n’aurait pu
croire à ses protestations de fidélité s’il eût été affranchi par un tiers. C’est
pourquoi elle décida de prendre les devants. Puisqu’elle avait fait le choix
de sacrifier son amour à son devoir, elle devait, au point où en étaient les
choses, tout dire à son mari. A cette condition seulement elle pouvait
espérer qu’il lui pardonnerait. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. Mais
du moins avait-elle fait tout son possible pour sauver son couple. La
confession prononcée, il ne dépendait plus d’elle que Roland lui conservât
sa confiance.
Même si ce drame conjugal ne fut pas la seule cause de sa démission,
on comprend qu’il ait été au-dessus des forces de Roland de demeurer à son
poste. Au fond de lui-même, il n’avait jamais souhaité devenir ministre.
Sans sa femme, il serait resté au Clos en décembre 1791. Si elle ne l’y avait
pas encouragé, il n’aurait pas accepté d’entrer au gouvernement au mois de
mars suivant. Après les massacres de Septembre déjà, il avait voulu
démissionner. Il reste qu’il avait le goût du pouvoir et qu’il y a déployé une
activité considérable au point de devenir la bête noire des Jacobins. Ses
fermes convictions républicaines et l’amour de sa femme lui avaient donné
l’énergie qui lui permit de se maintenir contre vents et marées. La
révélation qu’elle ne l’aimait pas, que son ardeur pour l’action politique se
confondait désormais avec la passion brûlante qu’elle éprouvait pour un
autre, l’avait anéanti. La blessure d’amour-propre n’était pas moins
profonde que la douleur affective. Désormais, pour lui, les calomnies de
Marat et du Père Duchesne résonnaient comme d’horribles vérités : il était
bien « le vieux cocu » dont se moquaient les sans-culottes.
Le 23 janvier, les Roland quittaient l’hôtel de la rue Neuve-des-Petits-
Champs pour le petit appartement de la rue de la Harpe. Jean-Marie Roland
n’avait plus qu’une obsession : fuir loin de Paris, avec femme et enfant,
aussitôt qu’ils auraient obtenu des passeports. Mais auparavant il lui fallait
présenter ses comptes et obtenir quitus de la Convention. Il ne demandait
que cela. A huit reprises, il écrivit à l’Assemblée sans obtenir satisfaction.
C’est en vain également qu’il sollicita l’autorisation de s’éloigner
provisoirement. Les Roland constataient amèrement que leur retraite n’avait
pas calmé la hargne de leurs ennemis. Ils étaient des boucs émissaires trop
commodes pour qu’on les laissât se faire oublier. La lutte entre la Gironde
et la Montagne se poursuivait, plus violente que jamais. Les difficultés
d’approvisionnement et la hausse des prix avaient entraîné des troubles
dans Paris. En retardant indéfiniment la reddition de comptes de l’ancien
ministre sans lui permettre de quitter la capitale, les Montagnards se
donnaient le moyen de le désigner, encore et toujours, comme responsable
de tous les maux dont souffrait le peuple et de toutes les trahisons. Collot
d’Herbois, aux Jacobins, puis à la Convention, le 3 mars, prétendait détenir
la preuve que Roland avait placé douze millions en Angleterre. Marat
persistait à insinuer que des complots contre-révolutionnaires se tramaient
« dans le boudoir de la femme Roland ». Des sociétés populaires de
province et des sections parisiennes adressaient à la Convention des
motions réclamant la mise en accusation de Roland, de Brissot et des
Girondins. Certaines pétitions, comme celle de la société populaire de
Saint-Chamond, exigeaient la tête de Roland : « Citoyens, écrivait-elle, la
responsabilité des ministres est donc une chimère puisque Roland laisse à
ses successeurs l’exemple de l’impunité ? Il est temps de frapper cet
empoisonneur de l’opinion publique, il est temps que sa tête sanglante
effraie le premier criminel qui serait tenté de l’imiter. Quand verrons-nous
ce nouveau Manlius précipité de la roche Tarpéienne ? Quand verrons-nous
sa coupable faction marcher à l’échafaud18 ? »
L’effervescence est d’autant plus grande qu’aux frontières la situation
se retourne. Aux succès militaires de l’automne 1792 succèdent les revers à
compter de mars 1793. Le 16 mars, Dumouriez et l’armée de Belgique sont
battus à Neerwinden puis, peu après, à Louvain où ils se sont repliés. Le
23 mars, Dumouriez va entreprendre une négociation avec l’ennemi.
Quelques jours auparavant, le général, réputé proche des Girondins, a
adressé à la Convention une lettre dans laquelle il la rendait responsable des
défaites qui s’annoncent. Trahissait-il ? La chose n’était pas encore certaine,
mais les Jacobins le proclamaient déjà. Le 24 mars, le Comité de défense
générale décida de destituer Dumouriez. Pour exécuter la décision, il
désigna Beurnonville, le nouveau ministre de la Guerre (qui avait succédé à
Pache devenu maire de Paris), et quatre commissaires dont Bancal. Dès le
1er avril, Dumouriez les livra à l’ennemi*2. Sa trahison était désormais
certaine. Il se réfugia en Autriche le 5 avril après avoir vainement tenté de
marcher sur Paris.
Les liens de Dumouriez avec la Gironde étant connus, le comportement
du général alimentait opportunément les accusations de trahison que les
Jacobins répandaient contre les amis de Brissot. Cette fois encore, Roland
fut désigné. Le 31 mars, le Comité de défense générale décida de procéder à
une perquisition rue de la Harpe et à la saisie des papiers de l’ancien
ministre. Commencée à neuf heures du matin, l’opération se poursuivit
jusqu’à six heures du soir. Les papiers de Marie furent examinés et saisis.
Officiellement, il s’agissait de rechercher les preuves d’une collusion de
Roland avec le général félon. Espérait-on aussi trouver la preuve de son
infortune et le nom de son rival ? Camille Desmoulins l’a laissé entendre
dans son Histoire des Brissotins, publiée quelques semaines plus tard. Il y
affirme qu’informés de la visite domiciliaire par les députés girondins
membres du comité, les Roland auraient eu le temps de mettre à l’abri
certains documents et que Pétion avait confié à Danton : « Ce qui attriste ce
pauvre Roland c’est qu’on y verra ses chagrins domestiques et combien le
cocuage semblait amer au vieillard et altérait la sérénité de cette grande
âme19. » Comme à regret, Camille ajoute : « Nous n’avons point trouvé ces
monuments de sa douleur. » C’est ainsi que les Montagnards continuaient à
s’acharner contre les malheureux Roland.
Pourtant, tout montre qu’ils avaient renoncé à la politique et qu’ils
n’aspiraient à rien d’autre qu’à quitter Paris. D’elle, il reste trois lettres
qu’elle écrivit à Bancal en février ou mars. On n’y trouve pas une seule
allusion à la vie politique. Bancal est amoureux d’Helena Williams,
l’Anglaise amie des Girondins et de Marie Roland. Helena a décliné les
propositions qu’il lui a faites de l’épouser et il est désespéré. Marie
l’exhorte à ne pas céder au découragement : « Ayez assez d’énergie en vous
pour être son meilleur ami, conseille-t-elle, il sera impossible que son cœur,
touché, ne vous choisisse enfin pour le premier objet de ses affections20. »
Elle offre même de l’aider : « Si vous croyez que je puisse vous être utile
dans la maison W., j’irai et je m’y conduirai comme vous le jugerez
meilleur, c’est-à-dire en paraissant ignorer ou non l’objet et la nature de vos
affections21. » Les amours de Bancal lui sont un opportun dérivatif à la
mélancolie. Car, rue de la Harpe, l’atmosphère est lourde. Roland n’a pas
pardonné. Sa jalousie ne sera pas apaisée tant qu’il n’aura pas éloigné sa
femme de Paris. Sans doute reçoit-elle la visite de quelques amis comme
Louvet et sa Lodoïska, Barbaroux, Bosc et Bancal. Mais elle souffre de ne
plus voir celui qui ne cesse d’occuper ses pensées et dont ni eux, ni lui, ni
elle n’osent plus prononcer le nom. Elle étouffe. Roland le sait et,
probablement, s’en irrite. Pour mesurer ce qu’elle éprouve, il suffit de lire
ce qu’elle écrira à Buzot après son incarcération : « Tu ne saurais te
représenter, mon ami, le charme d’une prison où l’on ne doit compte qu’à
son propre cœur de l’emploi de tous les moments ! […] Point de ces
contradictions des lois ou des préjugés de la société avec les plus douces
inspirations de la nature, aucun regard jaloux n’épie l’expression de ce
qu’on éprouve ou l’occupation que l’on choisit. Personne ne souffre de
votre mélancolie, personne n’attend de vous des efforts ou n’exige des
sentiments qui ne soient pas en votre pouvoir. Rendu à soi-même […] on
peut, sans blesser les droits ou les affections de qui que ce soit, abandonner
son âme à sa propre rectitude, retrouver son indépendance morale au sein
d’une apparente captivité […] Il ne m’était pas permis de rechercher cette
indépendance et de me décharger ainsi du bonheur d’un autre qu’il m’était
si difficile de faire […] Comme je chéris les fers où il m’est libre de t’aimer
sans partage et de m’occuper de toi sans cesse ! » Et, plus loin, elle
ajoutera : « Je ne veux point pénétrer les desseins du ciel, je ne me
permettrais pas de former de coupables vœux ; mais je le remercie d’avoir
substitué mes chaînes présentes à celles que je portais auparavant, et ce
changement me paraît un commencement de faveur22. »
Ainsi, le huis clos familial de la rue de la Harpe lui semblait pire qu’une
prison. Il leur arrivait d’en sortir clandestinement pour se réfugier hors de
Paris quand les rumeurs d’arrestation et d’assassinat devenaient trop
insistantes. « Nous sommes hors les murs depuis huit ou dix jours ; je vais
cependant rentrer sous peu ; la crainte de la mort deviendrait pire que la
mort même23 », écrivait Roland à Bosc. « Et c’est là le moindre de mes
chagrins », ajoutait-il, hanté par la jalousie. L’atmosphère était à ce point
insupportable que, début mai, Marie se résolut à partir seule pour le Clos
avec Eudora. Elle jugeait qu’en cas de péril imminent, il serait plus facile à
Roland seul d’organiser sa fuite. Mais, note-t-elle, « une autre raison que
j’écrirai peut-être un jour et qui est personnelle, me décidait au départ24 ».
Elle indique ainsi qu’elle souhaitait fuir loin de celui qu’elle aimait. Etait-ce
si sûr ? Quand elle obtint enfin ses passeports, elle tomba malade et ne put
se rendre à la municipalité les faire viser. Comme toujours quand Marie
éprouvait une forte contrariété, elle subit « une attaque de coliques
nerveuses accompagnées d’horribles convulsions » qui la cloua au lit. Cette
crise, qui surgissait au moment d’accomplir l’ultime formalité lui
permettant de quitter Paris, montre suffisamment qu’au fond d’elle-même
elle vivait comme une terrible contrainte une décision qui allait mettre une
aussi grande distance entre elle et Buzot. Son corps protestait et elle l’a
reconnu en observant qu’elle subissait là les conséquences des « vives
affections d’une âme forte commandant à un corps robuste25 ». Elle resta
couchée pendant six jours.
Le 30 mai, se sentant mieux, elle décida qu’elle se rendrait à la
municipalité le lendemain. Mais elle en fut empêchée car, dès l’aube du
31 mai, le tocsin sonnait. Une insurrection se préparait. Un mystérieux
comité et les sections montagnardes avaient entrepris de marcher sur la
Convention pour obtenir, par la menace, la mise en accusation et
l’arrestation des principaux députés girondins et de Roland. A ce moment,
Marie ignorait le projet des insurgés mais elle devinait qu’ils n’étaient pas
favorables à ses amis. Pourtant, elle se sentit revivre. « Les caractères
énergiques haïssent l’incertitude, écrit-elle, […] le canon d’alarme et les
agitations du jour excitaient chez moi cet intérêt qu’inspirent les grands
événements, sans aucune émotion pénible26. » Ainsi, pour elle, au point où
en étaient les choses, tout valait mieux que le sombre tête-à-tête de la rue de
la Harpe ou l’exil du Clos. L’insurrection allait peut-être lui offrir une
chance d’agir à nouveau. Au fond, elle ne s’était jamais sincèrement résolue
à cette retraite imposée par les circonstances.

*1. Il s’agit de Louvet qui tapisse les murs de Paris de son journal-affiche, La Sentinelle.

*2. C’est ainsi que l’ami de Mme Roland, prisonnier des Autrichiens, échappera à l’échafaud.
20
La prisonnière

Ce 31 mai 1793, à cinq heures et demie du soir, six hommes armés se


présentèrent au domicile des Roland. Ils étaient munis d’un ordre
d’arrestation de l’ancien ministre de l’Intérieur signé par les membres d’un
« comité révolutionnaire » constitué la veille par les insurgés et dépourvu
d’existence légale. Roland résista. « Je ne connais point, dit-il, de loi qui
institue l’autorité que vous me citez, et je n’obtempérerai point aux ordres
qui émanent d’elle ; si vous employez la violence, je ne pourrai que vous
opposer la résistance d’un homme de mon âge ; mais je protesterai contre
elle jusqu’au dernier instant. » Ce discours énergique ébranla la
détermination des commissaires. « Je n’ai pas ordre d’employer la
violence », reconnut le porteur du mandat qui décida d’aller rendre compte
au conseil de la Commune1. Marie Roland comprit qu’il n’y avait pas une
minute à perdre. Elle tenait là l’occasion d’agir espérée depuis le matin.
Séance tenante, elle dicte à son mari une lettre de protestation pour le
président de la Convention et décide d’aller la porter elle-même à
l’Assemblée. Comme toujours en pareil cas, elle ne ressent plus rien de
l’épuisement physique qui, la veille encore, la retenait au lit. Prestement,
elle s’enveloppe et se voile d’un châle noir puis saute dans un fiacre qui la
dépose au Carrousel*1. La cour des Tuileries est plein d’hommes en armes.
Elle se fraie un passage, court, vole, franchit tous les barrages et pénètre
dans la salle des pétitionnaires. A travers la porte, elle perçoit les
vociférations et le tumulte qui règnent dans la salle des séances. Elle remet
la lettre à un huissier qu’elle connaît. Une heure se passe. L’huissier revient
et lui apprend que les pétitionnaires se succèdent à la tribune pour réclamer
l’arrestation de vingt-deux députés girondins. Elle comprend que sa lettre
ne sera pas lue et envoie l’huissier chercher Vergniaud. Une idée lui est
venue : elle va parler à la barre de la Convention. Depuis le 7 décembre,
elle se sait capable d’imposer silence à cette Assemblée. Alors elle tourne
dans sa tête les phrases qu’elle doit prononcer. Elle va tenter de sauver
Roland. Mais comment douter que la perspective imminente de revoir
Buzot, de parler devant lui, d’être vue de lui, n’entre pour beaucoup dans
son exaltation ? Elle est comme électrisée. « J’étais, écrit-elle, dans cette
position d’âme qui rend éloquent. » Enfin Vergniaud paraît mais il se
montre sceptique sur ses chances d’être entendue. Elle insiste. « J’oserai
dire ce que vous-même ne pouvez exprimer sans qu’on vous accuse, lui dit-
elle ; je ne crains rien au monde et, si je ne sauve pas Roland, j’exprimerai
avec force des vérités qui ne seront pas inutiles à la République ; prévenez
vos dignes collègues, un élan de courage peut faire un grand effet et sera du
moins d’un grand exemple2. » Mais Vergniaud lui confirme que de
nombreux pétitionnaires sont inscrits avant elle et finit par la convaincre
qu’elle ferait mieux de revenir plus tard dans la soirée.
De retour rue de la Harpe, elle apprend que Roland est parvenu à
s’échapper par la cour, s’est glissé dans un immeuble mitoyen et s’est
réfugié chez Bosc, rue des Prouvaires. Elle va lui rendre compte de sa
démarche et repart pour la Convention. Mais il est dix heures du soir et la
séance est levée. Après un crochet chez un ami pour organiser la fuite de
son mari, elle décide de rentrer chez elle. La sentinelle de la Samaritaine
arrête son fiacre. Elle explique qu’elle revient de la Convention où elle
voulait faire une pétition. S’ensuit un dialogue qui nous paraît aujourd’hui
surréaliste. Au brigadier qui s’étonne : « A cette heure, une femme toute
seule ? » elle répond, offusquée :
« Comment, monsieur, seule ? Ne voyez-vous pas avec moi l’innocence
et la vérité : que vous faut-il de plus ?
— Allons, je me rends à vos raisons.
— Et vous faites bien, réplique-t-elle d’un ton plus doux, car elles sont
bonnes3. »
Il est minuit quand elle gravit les marches de son escalier. Un inconnu,
caché là, l’avertit qu’on va arrêter son mari dans la nuit. Mais elle le sait à
l’abri et, ne sachant où se rendre, elle décide de rester chez elle au risque
d’être arrêtée. Quelques minutes plus tard, une députation de la Commune
se présentait pour s’emparer de Roland. Elle répondit qu’elle ignorait où il
se trouvait : « La bande se retira fort mécontente4 », non sans placer une
sentinelle sur le palier et des gardes devant la maison. Elle se fit servir un
souper et se coucha, épuisée.
Vers trois heures du matin, elle fut réveillée par son domestique Louis
Lecoq qui lui annonçait la présence dans l’antichambre d’hommes
accompagnés de factionnaires qui voulaient lui parler. Elle comprit aussitôt
et s’habilla en présence de Marguerite Fleury qui avait les larmes aux yeux.
Cette fois, ses visiteurs étaient munis de deux mandats d’arrêt, l’un du
comité révolutionnaire et l’autre de la Commune. Ils avaient l’ordre
d’arrêter Roland et sa femme. Les mandats n’étaient pas motivés mais elle
renonça à invoquer leur illégalité comme à se prévaloir de la loi qui
interdisait les arrestations nocturnes. Le juge de paix, requis pour apposer
les scellés, se présenta vers trois heures et demie. Elle obtint de soustraire à
la mesure ses effets personnels et ceux de sa fille. L’opération se prolongea
jusqu’à l’aube dans une atmosphère lugubre. Une dizaine d’inconnus
circulaient dans le petit appartement, soit par curiosité, soit pour tenter de
dérober des objets. L’air devenait irrespirable. Enfin, vers sept heures, elle
fut emmenée. Eudora et les domestiques pleuraient. « Vous avez là des
personnes qui vous aiment », dit l’un des commissaires. « Je n’en ai jamais
eu d’autres près de moi », répliqua-t-elle fièrement. Du bas de l’escalier
jusqu’à la voiture, elle marcha entre deux haies de factionnaires en armes
sous le regard des curieux. Sur le passage de la voiture, quelques femmes
criaient : « A la guillotine ! » Aux commissaires qui lui proposaient de
relever la portière, elle opposa un refus en leur faisant observer que
« l’innocence, toute opprimée qu’elle soit, ne prend jamais l’attitude des
coupables5 ». On la conduisait à la prison de l’Abbaye.
On l’amena chez le concierge Delavacquerie auquel les commissaires,
avant de se retirer, donnèrent des instructions de la soumettre à un régime
de détention sévère. Le concierge et sa femme lui servirent un déjeuner
frugal en lui manifestant une extrême bienveillance. Delavacquerie ne
s’estimait pas tenu par des ordres purement verbaux : à condition que le
secret fût gardé, elle pourrait écrire et recevoir des visites. En attendant de
lui attribuer une cellule, ils l’installèrent dans une chambre de leur
appartement. Ses premières lettres furent pour Marguerite Fleury et Bosc.
Le jour même, elle reçut la visite de Grandpré qui occupait toujours le poste
d’inspecteur des prisons où Roland l’avait nommé. La protection de
Grandpré n’était certainement pas étrangère au régime de faveur dont elle
bénéficiait. Elle sut aussi manifester sa reconnaissance aux concierges en
les dédommageant du mal qu’ils se donnaient pour lui être agréables.
Grandpré l’exhorta à écrire à la Convention et à Garat, le ministre de
l’Intérieur, pour protester contre sa détention arbitraire, ce qu’elle fit
aussitôt. A dix heures du soir, elle fut transférée dans une cellule crasseuse.
Mais, faveurs précieuses, elle disposait d’une table, d’un lit, d’une
couverture « passable » et d’un oreiller. Elle demeura couchée dix heures
d’affilée et fut plusieurs fois réveillée, à l’aube, par le tocsin qui sonnait.
Elle comprenait que l’insurrection se poursuivait. Le 2 juin vers midi, elle
dressa la liste des ouvrages qu’elle souhaitait se procurer : la Vie des
hommes illustres de Plutarque, l’Histoire de la Grande-Bretagne de David
Hume et un dictionnaire d’anglais. En attendant que ses amis les lui
apportent, elle relisait les Saisons de Thomson dont elle avait pu glisser un
petit recueil dans sa poche au moment de son arrestation. Après son dîner,
la femme du concierge vint la chercher pour la conduire chez elle où
l’attendait la brave Marguerite qui tomba dans ses bras en pleurant. Le soir
même, on l’installa dans une nouvelle cellule plus petite : les arrestations se
multipliaient et c’était la condition pour qu’on pût la laisser seule. La pièce,
écrit-elle, était « fort maussade par la saleté des murs, l’épaisseur des
grilles, et le voisinage d’un bûcher que tous les animaux du logis prennent
pour lieux d’aisance6 ». Mais elle disposait toujours d’un lit et d’une table
pour écrire. Pour préserver le secret sur ses visites, il fut convenu qu’elle
recevrait ses visiteurs dans la chambre que les Delavacquerie mettaient à sa
disposition dans leur appartement.
Jusqu’alors, elle espérait que sa lettre serait lue à la Convention et que
ses amis pourraient obtenir sa libération. Mais, le 3 juin, la lecture du
Moniteur lui apprit les événements de la veille. Quatre-vingt mille hommes
commandés par Henriot, sans-culotte promu général en chef de la garde
nationale par le comité insurrectionnel, ont envahi l’Assemblée. Cent
cinquante canons ont été braqués sur le château des Tuileries et Henriot a
exigé l’arrestation des principaux Girondins. Terrorisés, les députés de la
Plaine ont capitulé. La Convention ou, plus exactement, une poignée de
robespierristes et de maratistes, a décidé l’arrestation à leur domicile de
vingt-neuf députés girondins et des ministres Clavière et Lebrun. Bien
évidemment, tous les amis de Mme Roland sont sur la liste. C’était le
premier coup d’Etat infligé à la République : avec l’appui d’une force
armée, les Montagnards ont amputé la représentation nationale d’une partie
de ses membres. En éliminant la Gironde, en terrorisant la Plaine, les amis
de Robespierre et de Marat se sont emparés du pouvoir. Le journal tomba
des mains de Marie. Effondrée, elle s’écria : « Mon pays est perdu ! » et se
prépara à subir une longue détention. Elle ne désespérait pas encore tout à
fait de la suite car, le 4 juin, elle adressa copie de sa lettre à la Convention à
la section de son quartier, la section Beaurepaire dont elle avait appris, par
le même journal, qu’elle avait voté une pétition en sa faveur. Mais la section
dut renoncer sous la pression des sectionnaires des quartiers voisins. Marie
continua, mais en vain, de harceler Garat ainsi que Gohier, le ministre de la
Justice. Grandpré et Champagneux lui rendaient régulièrement visite. C’est
ainsi qu’elle apprit que Buzot, Brissot, Barbaroux, Louvet, Guadet et
Pétion, notamment, avaient pu quitter Paris clandestinement. Sut-elle que
Buzot, ayant appris son arrestation, avait dit : « Je la sauverai ou je périrai
avec elle » et que ses amis l’avaient, presque de force, empêché de se
rendre à la Convention pour protester ? Probablement connaissait-elle aussi
la décision de Vergniaud, Gensonné et Valazé de demeurer chez eux jusqu’à
ce qu’on les arrête*2. Elle recevait aussi, plusieurs fois par semaine, la visite
de Sophie Grandchamp qui entretenait une liaison avec Grandpré chez qui
elle demeurait.
Bosc aussi vint la voir à l’Abbaye. Par lui, elle eut des nouvelles de sa
fille et de son mari. Dès qu’il avait appris l’arrestation de son amie, le fidèle
Bosc était allé chercher Eudora rue de la Harpe et l’avait confiée à
Mme Creuzé-Latouche qui demeurait à deux pas de là, rue Hautefeuille.
Son mari, député de la Vienne, proche des Girondins, avait joué un rôle
suffisamment effacé à la Convention pour échapper à la proscription qui
frappait ses amis. Puis, le 2 juin, Bosc avait aidé Roland à franchir
clandestinement les barrières de Paris et l’avait conduit, dans la forêt de
Montmorency, au prieuré de Sainte-Radegonde que Bancal avait acquis un
an plus tôt. De là, Roland devait rejoindre Rouen où il trouva refuge, vers le
15 juin, chez les demoiselles Malortie, les sœurs de cette Cléobuline, son
amour de jeunesse, dont il avait pleuré la mort prématurée en prose et en
vers.

Le 12 juin, Mme Roland subit un interrogatoire dans sa prison.


L’administrateur de police tenta naïvement de lui faire dire que Roland et
ses amis avaient conçu le projet d’installer une « république fédérative »,
que Roland avait fui Paris pour ne pas rendre ses comptes et que les
Girondins étaient liés à Dumouriez et à d’autres traîtres. Elle n’eut aucun
mal à réfuter toutes ces accusations sans se départir du plus grand calme.
L’administrateur se retira. Elle était satisfaite de constater qu’il n’avait pu
articuler contre elle-même un quelconque motif susceptible de justifier sa
détention.
Les jours passaient. Marie Roland vivait dans l’espoir que ses amis en
fuite parviendraient à soulever les départements contre la Convention
montagnarde. Elle savait que plusieurs d’entre eux – dont Buzot, Pétion,
Barbaroux et Louvet – avaient rejoint Caen d’où ils s’efforçaient
d’organiser une armée de fédérés qui pourrait marcher sur Paris. Le 15 juin,
ils avaient adressé une proclamation à tous les départements de la
République. Marie s’interrogeait sur le moyen de correspondre avec
François Buzot sans risquer de compromettre les intermédiaires possibles.
Comme toujours lorsqu’elle était empêchée d’agir, elle écrivait. Elle passait
la plus grande partie de son temps à rédiger ce qu’elle appelait ses Notes ou
Notices historiques. Après avoir relaté son arrestation, elle avait entrepris
d’écrire ses souvenirs relatifs aux événements auxquels elle avait été mêlée
depuis son premier séjour à Paris, en 1791. Elle défendait l’œuvre
ministérielle de Roland. Elle justifiait, non sans esprit critique, l’action de
Brissot et de la Gironde. Elle brossait des portraits vifs et sans complaisance
de ses amis et de ses adversaires politiques. Elle y consacrait toutes ses
matinées, les après-dîners étant réservés aux visites. Jour après jour, elle
noircissait de son écriture ferme et régulière les pages des cahiers que
Champagneux, Sophie Granchamp et Bosc emportaient, au fur et à mesure,
avec mission de les cacher en lieu sûr. Une fois encore l’écriture la sauvait
du découragement et de la mélancolie.
Le matin du 20 juin, Marie fut réveillée par les cris d’un colporteur qui
s’était installé sous la fenêtre de sa cellule. Il ne lui fallu pas longtemps
pour comprendre que le braillard ne s’était pas posté là par hasard.
L’homme faisait la lecture publique du dernier numéro du Père Duchesne.
Hébert avait imaginé de raconter une visite de son héros « à la citoyenne
Roland qui est à l’Abbaye ». Pour l’amadouer, prétendait-il, et « pour lui
tirer les vers du nez et connaître tous les projets des envieux de la
République », le père Duchesne s’était fait passer pour un chef vendéen.
Aussitôt, poursuivait Hébert, elle lui avait lancé « un regard tendre tel
qu’une chatte amoureuse à un gros matou qui vient rôder autour d’elle »
puis lui avait révélé que son mari et ses amis complotaient avec les émigrés
pour abattre la République. Satisfait qu’elle fût tombée dans le piège, le
père Duchesne lui avait vertement signifié que « les Français ne se battent
point pour un crâne pelé comme celui de [son] vieux cocu et pour une
salope édentée de [son] espèce. » « Pleure tes crimes, vieille guenon,
concluait-il, en attendant que tu les expies sur l’échafaud, foutre7 ! » Telles
étaient les injures, ponctuées de rires gras et d’appels au meurtre, qui, de la
rue, montaient jusqu’à elle ce matin-là. N’y tenant plus, elle prit la plume
pour écrire à Garat qui, quelques semaines auparavant, avait défendu
Hébert quand les Girondins avaient décrété son arrestation*3. La lettre était
cinglante : « Garat, je te rapporte cette insulte ; c’est à ta lâcheté que je la
dois ; et s’il arrive pire encore, c’est sur ta tête que j’en appelle à la
vengeance des cieux. Le brigand qui persécute, l’homme exalté qui injurie,
le peuple trompé qui assassine, suivent leur instinct et font leur métier ;
mais l’homme en place qui les tolère est à jamais déshonoré8. » Secoué par
l’algarade, le ministre de l’Intérieur écrivit au Comité de sûreté générale
pour rappeler qu’en l’absence de chef d’accusation, la détention de la
femme de son prédécesseur était illégale.

Il s’était écoulé vingt-deux jours depuis son arrestation quand la femme


du concierge vint chercher Marie pour la conduire auprès d’une visiteuse
qui n’avait pas voulu dire son nom. Elle la reconnut aussitôt. C’était une
amie de Pétion et de Brissot, Mme Goussard, qui lui apportait deux lettres
de Buzot et proposait de servir d’intermédiaire entre eux deux. Jamais
depuis cinq mois elle n’avait éprouvé pareil bonheur. En proie à la plus
douce exaltation (« Je les presse sur mon cœur, je les couvre de baisers »),
elle passa la soirée à relire les lettres de Buzot et à lui écrire une longue
réponse où alternaient la description de sa situation, les marques d’amour et
les exhortations au courage. « Je n’ose te dire, et tu es le seul au monde qui
puisse l’apprécier, que je n’ai pas été très fâchée d’être arrêtée », lui confie-
t-elle. Et elle s’explique en digne émule de Julie : « Ils en seront moins
furieux, moins ardents contre R, me disais-je ; s’ils tentent quelque procès,
je saurai le soutenir d’une manière qui sera utile à sa gloire. Il me semblait
que je m’acquittais ainsi envers lui d’une indemnité due à ses chagrins ;
mais ne vois-tu pas aussi qu’en me trouvant seule, c’est avec toi que je
demeure ? Ainsi, par la captivité, je me sacrifie à mon époux, je me
conserve à mon ami et je dois à mes bourreaux de concilier le devoir et
l’amour : ne me plains pas ! Les autres admirent mon courage mais ils ne
connaissent pas mes jouissances9. » Cette manière d’exalter le bonheur
qu’elle éprouve dans sa prison a souvent été interprétée comme l’expression
sublimée d’une sorte de résignation : Marie Roland se serait laissée
emprisonner par incapacité à trouver une issue à l’impasse politique et
sentimentale dans laquelle elle était engagée. Rien n’est plus faux.
Jusqu’aux dernières semaines, elle ne cessera d’espérer un retournement du
sort. La capitulation et la fuite sont des conduites étrangères à son
tempérament. D’ailleurs, plus loin, elle met en garde Buzot contre les
sombres pressentiments qu’il a exprimés dans l’une des deux lettres : « Eh !
Il s’agit bien de savoir si une femme vivra ou non après toi ! Il est question
de conserver ton existence et de la rendre utile à ta patrie ; le reste viendra
après10 ! »
Deux jours plus tard, le 24 juin, se produit un incroyable coup de
théâtre. Tôt le matin, la femme du concierge vient la tirer du lit pour la
conduire auprès d’un administrateur de police qui la demande. De quoi
s’agit-il ? « Je viens vous mettre en liberté », lui annonce l’inconnu qui
ajoute que les scellés apposés à son domicile vont être levés le jour même.
On lui montre l’ordre de mise en liberté qui se fonde sur l’absence de
motivation du mandat d’arrestation. Elle croit rêver. On la presse de
rassembler ses affaires car la cellule doit être libérée pour un nouvel
arrivant. Elle ignore encore qu’il s’agit de Brissot. Quelques minutes plus
tard, elle saute dans un fiacre et se fait conduire rue de la Harpe avec le
projet d’y déposer ses affaires avant de courir chez les Creuzé-Latouche
pour récupérer sa fille. Arrivée devant sa maison, elle passe sous le porche
« comme un oiseau » et s’engouffre dans l’escalier. Elle n’a pas le temps
d’atteindre le premier étage. Deux hommes sont sur ses talons, qui
l’interpellent : « Citoyenne Roland ! » Elle se retourne : « De par la loi,
nous vous arrêtons. » Abasourdie, elle demande à lire le mandat d’arrêt ;
cette fois, il est dûment motivé. Ainsi, c’était donc cela. Le Comité de
sûreté générale, s’étant avisé de l’illégalité du précédent mandat, l’avait
cyniquement remise en liberté pour mieux s’assurer de sa personne en vertu
d’un ordre dont nul ne pourrait plus contester la validité formelle. Tel avait
été l’effet de la timide protestation de Garat. Mais Marie n’entend pas se
laisser faire. Invitant les fonctionnaires de police à la suivre, elle court chez
sa propriétaire, Mme Cauchois, qui lui ouvre les bras en riant. « Laissez-
moi m’asseoir et respirer, mais ne vous réjouissez pas », lui dit Marie avant
de lui résumer la situation. Elle souhaite se mettre sous la protection de sa
section. Le fils Cauchois se précipite « avec la chaleur et l’indignation d’un
jeune homme honnête11 » et ramène bientôt deux commissaires de la section
Beaurepaire pour dresser un procès-verbal d’opposition. Tout le monde se
rend à la mairie où une vive discussion oppose les sectionnaires aux
officiers municipaux. Mais les premiers doivent céder et Marie est
finalement conduite à Sainte-Pélagie.

La prison de Sainte-Pélagie est plus hideuse encore que celle de


l’Abbaye. Moyennant quinze livres par jour, Marie obtient de dormir seule
dans une cellule. Mais son isolement est très relatif. Dans le quartier des
femmes où cohabitent prostituées et criminelles, les portes des cellules sont
ouvertes pendant la journée. Les détenues se réunissent « dans les corridors,
sous les escaliers, dans une petite cour ou une petite salle humide et puante
digne réceptacle de cette écume du monde12 ». Par les fenêtres, des
conversations s’établissent avec les détenus du quartier des hommes. « Les
gestes suppléent aux actions, écrit Mme Roland, et les fenêtres servent de
théâtre aux scènes les plus hideuses d’un infâme libertinage13. » L’endroit
n’est guère propice aux méditations et à l’écriture. Le soir de son arrivée,
Marie se sent gagnée par un immense découragement mêlé d’indignation.
Mais très vite, elle se ressaisit. « Je me trouvais bien dupe, écrit-elle,
d’accorder quelque chose à mes persécuteurs en me laissant froisser par
l’injustice14. » Moyennant quelque argent, elle se procure un écritoire, du
papier, des plumes et aussi des crayons car elle a décidé de se remettre au
dessin. Pour préserver son équilibre, elle veut « varier [ses] occupations ».
Dans les premiers temps, elle partage ses journées entre l’étude de l’anglais,
la lecture de Tacite et de Plutarque et le dessin. Si elle s’est remise à
l’anglais, c’est – on le devine à plusieurs allusions contenues dans ses
lettres – parce qu’elle envisage d’émigrer aux Etats-Unis dans le cas où elle
serait remise en liberté. La chaleur de juillet transforme sa cellule en
fournaise et elle n’a pas la force de se remettre à l’écriture, sauf pour
correspondre avec Buzot et avec Roland. Comme à l’Abbaye, elle échappe
au régime ordinaire de la prison grâce à Mme Bouchot, la femme du
concierge, qui prépare ses repas (« Une côtelette et quelques cuillerées de
légumes à dîner, un peu d’herbage le soir, jamais de dessert, rien à déjeuner,
que du pain et de l’eau ») et lui permet de recevoir ses visites dans son
appartement. Marie parviendra même à s’y faire apporter un piano dont elle
profitera pendant quelques semaines.
Début juillet, elle reçut la visite émouvante d’Henriette Cannet qui lui
apprit que sa chère Sophie, malade de la poitrine et mère de deux enfants,
ne pouvait venir la voir. Sans doute, elles évoquèrent plusieurs souvenirs
d’enfance. Mais l’objet principal de la visite d’Henriette était d’organiser
l’évasion de Marie. Elle lui proposa d’échanger leurs vêtements et de
prendre sa place. Veuve depuis deux ans du vieux M. de Vouglans, sans
enfant, elle voulait « exposer [sa] vie inutile, disait-elle, pour sauver la
sienne si précieuse à sa famille ». Marie refusa énergiquement. « Mais on te
tuerait ma bonne Henriette, répétait-elle. Plutôt souffrir mille morts que
d’avoir à me reprocher la tienne15. » Henriette retourna à Amiens sans avoir
pu la convaincre. Elle eut aussi des visites d’Angélique Bouflers, la sœur
Sainte-Agathe du couvent de son enfance, que Marie voyait régulièrement
depuis son retour à Paris.
Les moments les plus forts sont ceux qu’elle consacre à sa
correspondance avec Buzot. Entre le 3 et le 7 juillet, elle a reçu quatre
lettres de lui. Chaque fois, elle lui répond longuement. A lui seul elle avoue
qu’il lui arrive de pleurer. « Je me suis fait apporter this dear picture que,
dans une sorte de superstition, je ne voulais pas mettre dans une prison, lui
confie-t-elle ; mais pourquoi donc se refuser cette douce image, faible et
précieux dédommagement de la présence de l’objet ? Elle est sur mon cœur,
cachée à tous les yeux, sentie à tous les moments et souvent baignée de mes
larmes16. » Mais, si elle ne dissimule jamais la force de ses sentiments, elle
refuse de céder à la tentation de « dire du mal de cette vertu qu’on achète, il
est vrai, par de cruels sacrifices17 ». Toujours, elle rappelle à Buzot ses
devoirs envers Roland. Celui-ci, écrit-elle, demeure « dans un état moral si
triste, si accablant que je ne puis sortir d’ici que pour me rendre à ses
côtés18 ». Elle cherche les mots qui pourraient lui faire pardonner son
obstination à concilier sa passion avec son exigence de fidélité à son mari :
« J’aimerais à lui sacrifier ma vie pour acquérir le droit de donner à toi seul
mon dernier soupir19. »
A Buzot, elle parle aussi de politique. En ce début juillet, elle continue
d’espérer qu’avec Guadet, Pétion, Louvet et Barbaroux, il va parvenir à
soulever des départements contre la dictature montagnarde. Mais la lettre
qu’elle reçoit le 7 juillet la remplit d’effroi. Buzot lui annonce son intention
de s’engager dans l’armée rassemblée à Caen par le général Wimpffen pour
marcher sur Paris. Certes, elle craint pour la vie de l’homme qu’elle aime et
dont elle devine qu’il est, comme ses amis, un piètre guerrier. Avec raison,
elle doute de leurs capacités à encadrer une armée. Elle pressent l’échec et
l’inutilité du sacrifice. Mais, plus encore, ce projet lui semble une erreur
politique. Elle rappelle à Buzot que le rôle des représentants du peuple est
« de diriger les mouvements » et non « de s’exposer dans l’action » en
prenant la tête de bataillons en armes. « Vous auriez l’air, observe-t-elle, de
vous y mettre pour satisfaire des vengeances personnelles. » Les
Montagnards en tireraient avantage. « Ah ! conclut-elle, prends garde de ne
pas tout perdre par une ardeur inconsidérée ! » Puis, dans la soirée, faute
probablement d’avoir trouvé le moyen de faire partir la lettre, elle reprend
la plume. De nouveau, elle raisonne en politique. Manifestement, elle
comprend qu’une fois de plus ses amis girondins, auxquels le courage et
l’enthousiasme tiennent lieu de stratégie, vont négliger de se donner les
moyens de l’emporter. Elle fait observer que beaucoup de temps a été
perdu. « La grande affaire, ajoute-t-elle, est de s’assurer des postes, de
maintenir une grande discipline, d’entretenir le bon esprit par des écrits
marqués au coin de la vérité, de la vigueur et de la simplicité, de bien veiller
aux subsistances, aux moyens de soutenir les frais, et d’ordonner sagement
les dépenses. Voilà les parties que devraient surveiller les députés et
auxquelles leurs soins ou leurs avis doivent être donnés. Il y a presque
toujours assez de gens pour agir et trop peu qui soient capables de diriger. »
Buzot et ses amis ont-ils seulement songé à se « ménager des intelligences
dans toutes les sections de Paris » sans l’appui desquelles – du moins de
certaines d’entre elles – leur tentative risque d’échouer ? « Ne négligez pas
cette mesure, conseille-t-elle, elle est nécessaire et elle presse. »
Mais elle sent que, pour convaincre Buzot, elle doit recourir à d’autres
arguments. On devine qu’elle craint d’avoir, malgré elle, favorisé ce projet
qu’elle désapprouve. A force de lui rappeler qu’elle n’abandonnera jamais
Roland, n’a-t-elle pas inspiré à Buzot une conduite désespérée ? Alors, pour
la première fois, elle laisse entrevoir une possibilité de s’unir à lui un jour.
Elle prêche la patience. « O, mon ami, bénissons la providence ; elle ne
nous a pas rejetés, elle fera plus un jour peut-être ; vengeons-nous toujours
à mériter ses bienfaits de la lenteur qu’elle paraît mettre à les accorder. »
Puis elle décrit sa cellule et précise : « C’est là que, devant une petite table,
je lis, je dessine et j’écris ; c’est là que, ton portrait sur mon sein ou sous
mes yeux, je remercie le ciel de t’avoir connu, de m’avoir fait goûter le bien
inexprimable d’aimer et d’être chérie avec cette générosité, cette délicatesse
que ne connaîtront jamais les âmes vulgaires et qui sont au-dessus de tous
leurs plaisirs […] Voilà ma vie. Mais sais-tu que tu me parles bien
légèrement du sacrifice de la tienne et que tu me sembles l’avoir résolu fort
indépendamment de moi ? De quel œil veux-tu que je l’envisage ? Est-il dit
que nous ne puissions nous mériter qu’en nous perdant ? Et si le sort ne
nous permettait pas de nous réunir bientôt, faudra-t-il donc abandonner
toute espérance d’être jamais rapprochés, ne plus voir que la tombe où nos
éléments puissent être confondus ? […] Ne te laisse donc pas entraîner par
l’excès même du courage vers le but où mènerait aussi le désespoir20 ! »
Buzot reçut cette lettre vers le 10 juillet. Trois jours après, l’avant-garde
de la petite armée de Wimpffen avait été mise en déroute à Pacy-sur-Eure
par une poignée de gardes nationaux fidèles à la Convention. Le même jour,
Charlotte Corday, qui s’était liée à Caen avec les députés girondins, avait
assassiné Marat. Elle avait agi de sa propre initiative, mais sa
correspondance avec Barbaroux permit aux Montagnards d’accuser les
proscrits de Caen de lui avoir inspiré l’assassinat du député-journaliste.
Tout au long du mois de juillet, les Montagnards vont reprendre en main la
plupart des départements qui avaient montré des velléités de soulèvement.
Jour après jour, Buzot et ses amis prennent la mesure de leur isolement. A
la fin du mois, à Evreux, la maison de Buzot a été rasée et, à Caen, les
administrateurs du département se sont ralliés au parti montagnard. Les
proscrits devaient quitter la ville. Ils hésitaient : fallait-il s’embarquer pour
l’Amérique ou rejoindre Bordeaux ? Ils prirent le parti de gagner, non sans
péripéties, Quimper et Brest d’où ils espéraient s’embarquer pour le Sud-
Ouest qui semblait résister à la Convention. Pendant ce temps, Mme Roland
était sans nouvelles directes de Buzot mais elle avait appris par les journaux
son échec et sa fuite.
Désormais, chaque jour apportait de mauvaises nouvelles.
Dénonciations et arrestations se multipliaient. Le 4 août, Champagneux a
été arrêté sur ordre du Comité de surveillance générale et emprisonné à La
Force. Bosc, par prudence, dut espacer ses visites. Il se cachait à Sainte-
Radegonde et ne pouvait plus venir la voir qu’en se dissimulant sous divers
déguisements. Grandpré lui-même a été dénoncé comme complice de
l’assassinat de Marat et il s’en est fallu de peu qu’il soit à son tour
incarcéré. Lui aussi ne venait plus que rarement voir Marie. Seule Sophie
Grandchamp, moins surveillée, pouvait encore lui rendre visite assez
régulièrement. Le régime de faveur dont bénéficiait la prisonnière ayant été
porté à la connaissance des autorités, Mme Bouchot reçut l’ordre d’y mettre
un terme. Marie dut se résigner à passer ses nuits dans sa cellule et ses
journées dans le corridor. Il faut dire que la population carcérale avait
changé. Les prostituées et les criminelles avaient cédé la place aux femmes
des proscrits et des suspects. Ses compagnes étaient la femme d’un
président du Tribunal révolutionnaire, Montané, qui avait déplu en raison de
sa clémence, et celle d’un juge de paix « à qui sa voisine a prêté des propos
dits inciviques21 ». Vers le 10 août, Louise Pétion et son fils âgé de onze ans
furent enfermés à Sainte-Pélagie. Marie et Louise Pétion passaient de longs
moments ensemble. Bientôt elles comprirent qu’il n’y avait plus guère
d’espoir. La belle-mère de Pétion, qui n’exprimait jamais une opinion
politique, avait été conduite à l’échafaud. Quel était son crime ? Venue de
Chartres pour supplier la Convention de libérer sa fille et son petit-fils, on
l’avait condamnée sur le témoignage d’un pensionnaire de son hôtel qui
affirmait l’avoir entendue dire « qu’il fallait un roi ». Comment, après cela,
Marie Roland pouvait-elle encore croire qu’elle survivrait ? Pourtant, elle
ne cédait pas au découragement et n’avait rien perdu de son enjouement
habituel. Pour amuser ses compagnes, elle écrivit une lettre – jamais
envoyée – au président Montané qui redoutait les infidélités de sa femme.
Enfermé à La Force, le malheureux tremblait pour son honneur et accablait
sa femme de recommandations depuis qu’il avait appris que le général de
Biron, le beau Lauzun, détenu à Sainte-Pélagie, faisait parfois des
incursions dans le quartier des femmes. La jeune et vive Mme Montané fut
la première à en rire. Marie a composé sur-le-champ une lettre pleine
d’ironie à destination du mari jaloux. Elle commençait ainsi : « Le malheur
rapproche, il unit, plus encore que le plaisir, que serait-ce si l’un et autre
servaient à lier deux êtres ? Assurément, vous avez fait, en bon juge et
prisonnier rêveur, cette réflexion philosophique. Mais la réflexion n’est
jamais bonne aux maris. » « Voilà précisément la folie des maris, ajoute-t-
elle un peu plus loin. Ils veulent savoir, tout savoir, demandent sans cesse la
vérité puis se mordent les pouces quand ils l’ont apprise. » Elle poursuivait
sur le même ton, non sans se moquer d’elle-même en se décrivant comme
« prêcheuse de [son] métier » : « Le ciel a voulu que les tyrans fussent
lâches et cruels, le commun des hommes aveugle et stupide, les véritables
gens de bien dédaigneux de la vie, les maris jaloux, les femmes légères et
moi prêcheuse. » Là-dessus, elle rassure le mari : Lauzun vient tous les
jours, mais c’est pour voir sa maîtresse, Mlle Raucour, actrice du Théâtre-
Français. Puis elle termine par une pirouette propre à raviver l’inquiétude
du jaloux : Mlle Raucour, écrit-elle, « a de l’esprit comme un vrai diable et
votre chère femme est assez lutin ; d’ailleurs qui peut calculer l’effet d’un
jeûne auquel elle prétend que vous ne l’avez point accoutumée ? Ce n’est
pas moi, assurément, toute vieille édentée que me représente le père
Duchesne, et faite pour mentir comme une sibylle. Ainsi, cher Monsieur,
croyez-moi, prenez patience. Voilà le vrai lot des maris22. » C’est ainsi que
Marie, tout en faisant rire ses codétenues, se vengeait secrètement de son
vieux mari jaloux. Car on devine que c’est à lui qu’elle aurait voulu
adresser cette ironique remontrance d’une « prêcheuse ». Tout au long des
mois de juillet et d’août, elle avait eu à subir les effets de la jalousie de
Roland. Elle avait appris avec terreur que celui-ci écrivait des Mémoires et
qu’il s’y répandait en propos venimeux contre Buzot. Il lui fallut plusieurs
lettres pour obtenir de lui le serment qu’il avait jeté au feu son manuscrit.
Elle l’avait « exigé, écrit-elle, avec cette autorité que donne à une malade
l’approche des derniers moments23 ».
C’est à Buzot qu’elle en a fait la confidence dans une lettre qu’elle lui
écrivit le 31 août 1793, après avoir reçu de lui des nouvelles qu’elle
n’espérait plus. Cette fois, elle utilisa un langage codé, parlant d’elle-même
à la troisième personne, en feignant de lui donner des nouvelles d’une
certaine « Sophie » dont, disait-elle, « tu connais, mon ami, le cœur et
l’attachement ». Elle s’accrochait à l’espoir de le revoir un jour et tenait à
lui communiquer sa confiance. « Que de pleurs j’ai vu répandre à cette
pauvre Sophie, en baisant ta lettre et ton portrait ! écrit-elle. Conserve tes
jours pour elle ; il n’est pas impossible que son âge résiste aux atteintes
qu’elle supporte avec tant de courage, et tu te dois à son amour tant qu’elle
existe. » Pour cela, elle veut le dissuader de poursuivre un combat qu’elle
sait définitivement perdu. Elle s’inquiète de constater qu’il n’a pas renoncé
à rejoindre Bordeaux. Elle l’exhorte à partir pour les Etats-Unis. « Sophie,
poursuit-elle, attend l’annonce de ta résolution à cet égard comme du seul
moyen qui peut réparer tes malheurs et vous ménager la faculté de vous
retrouver un jour. […] Adieu, l’homme le plus aimé de la femme la plus
aimante ! Va, je puis te le dire, on n’a pas tout encore perdu avec un tel
cœur, en dépit de la fortune, il est à toi pour jamais […] Adieu ! oh ! comme
tu es aimé24 ! » C’est la dernière lettre qu’elle a écrite à Buzot. La lecture
des journaux lui apprendra bientôt qu’il n’a pas suivi sa recommandation.
Buzot, Pétion, Guadet, Barbaroux et Louvet ont rejoint par la mer l’estuaire
de la Gironde. Débarqués fin septembre, ils ont compris trop tard qu’ils
s’étaient jetés dans la gueule du loup. Bordeaux, à son tour, était passé sous
la coupe des Montagnards. Il n’y avait plus moyen de rejoindre l’Amérique.
Repérés, dénoncés, traqués, ils en étaient réduits à se cacher à Saint-
Emilion, dans un souterrain et un grenier prêtés par la belle-sœur de
Guadet.
Plus que jamais, Marie se jette dans l’écriture. Elle poursuit sans
relâche la rédaction de ses Notices historiques en juillet et en août. Elle a
même réécrit certaines d’entre elles – sous le titre Portraits et Anecdotes –
que Champagneux avait dû brûler au moment de son arrestation.
Parallèlement, le 9 août, elle a commencé à écrire ses Mémoires particuliers
qui sont le récit de son enfance et de sa vie avant la Révolution. En moins
de trois mois, elle va noircir plusieurs centaines de pages. Il ne s’agit plus
de tromper sa mélancolie mais de témoigner, de laisser une trace. Elle écrit
dans l’urgence avec la crainte de n’avoir pas le temps d’achever son travail.
Comme Jean-Jacques, elle veut tout dire. Avec une extraordinaire célérité,
elle rassemble et ordonne ses souvenirs. Les idées se mettent en place. Sa
vie défile. Sa plume légère glisse sur le papier épais et les phrases
s’enchaînent avec un rare bonheur d’expression. Elle écrit pour la postérité
avec la conviction qu’on ne peut juger un individu sans tout connaître de
lui : « J’ai fait mon calcul et pris mon parti ; je dirai tout, tout, absolument
tout : ce n’est que comme cela qu’on peut être utile25. »

En septembre, la Révolution bascule officiellement dans la Terreur. Les


Montagnards ont anéanti la Gironde dont les chefs sont, soit emprisonnés
(Brissot, Vergniaud, Gensonné, Valazé, Lasource et Gorsas notamment) soit
en fuite. Mais dans l’Ouest, l’insurrection vendéenne tient en échec l’armée
républicaine. Aux frontières, le territoire national est envahi par les armées
étrangères sur tous les fronts : le Nord, le Rhin, la Savoie, Marseille et
Toulon. A l’intérieur, la crise des subsistances persiste et l’agitation des
sans-culottes redouble. Le 5 septembre, les sections en armes, comme au
10 août, comme au 2 juin, menacent la Convention. « La Révolution, écrit
François Furet, est un théâtre où se rejoue sans cesse dans la rue l’air du
peuple souverain26. » Cette fois, les sections armées exigent la création
d’une armée révolutionnaire de l’intérieur, l’arrestation des suspects et
l’épuration des comités. La Convention cède et, pour garder le contrôle de
la Révolution, elle va, en quelques semaines, mettre la Terreur à l’ordre du
jour et organiser le gouvernement révolutionnaire.
Le 18 septembre, Marie Roland apprit que, la veille, l’Assemblée avait
voté la loi des suspects. « Je vis, écrit-elle, qu’ayant été arrêtée la seconde
fois sous cette dénomination de suspecte, je n’avais que pis à attendre du
temps27. » C’est à cette époque qu’elle est entrée en relation avec un homme
qu’elle a peu connu jusqu’alors et qui, au risque de sa vie, est devenu son
ami, son confident et l’ultime dépositaire de ses écrits. Le géographe Edme
Mentelle était un ami intime de Brissot. Sur la recommandation de celui-ci,
Roland, devenu ministre de l’Intérieur, lui avait attribué un logement au
Louvre où il disposait d’une salle pour dispenser son cours de géographie.
Mentelle était aussi un ami de Bosc qui lui avait fait part de l’impossibilité
dans laquelle il se trouvait désormais de rendre visite à la prisonnière. Par
reconnaissance pour Roland et parce qu’il admirait sa femme, Mentelle
trouva le moyen de rendre régulièrement visite à Marie. Quand il ne pouvait
pas venir, ils s’écrivaient. Par prudence, elle s’adressait à lui en le désignant
sous le pseudonyme de « Jany ». Par son intermédiaire, elle put également
correspondre avec Bosc. C’est grâce à Mentelle et à Sophie Grandchamp
qui lui rendit visite dans les derniers jours que nous connaissons les
sentiments qui animaient Marie Roland pendant les ultimes semaines de sa
vie. Elle se confia à Mentelle comme elle ne l’avait fait avec aucun autre de
ses amis. Elle éprouvait le besoin de lui parler de Buzot, de tout lui dire de
cette passion secrète. Elle avait décidé d’en écrire le récit complet si on lui
en laissait le temps et elle avait fait promettre à Mentelle de le publier plus
tard.
C’est le 3 octobre ou le lendemain qu’elle comprit qu’elle serait bientôt
jugée et condamnée. Ce jour-là, le conventionnel Amar avait donné lecture
à l’Assemblée de l’acte d’accusation contre les députés girondins. Tous
ceux qui n’étaient pas en fuite furent transférés le 5 octobre à la
Conciergerie, l’« antichambre de la guillotine ». Marie envisagea alors de se
laisser mourir de faim. Le 8 octobre, elle écrivit à « Jany » pour lui faire
part de sa résolution en ajoutant cependant qu’elle attendrait le procès des
députés girondins « pour juger alors des conséquences et de l’instant
d’exécuter [son] projet28 ». Elle joignait à l’envoi une lettre pour sa fille,
une autre pour Marguerite Fleury, les derniers cahiers de ses Mémoires et un
texte renfermant ses « dernières pensées ». Avec sang-froid, elle a rédigé un
testament par lequel elle dispose de tous ses biens sans oublier aucun de
ceux qui lui sont chers : Eudora, Marguerite, l’oncle et la tante Besnard,
mais aussi Bosc et Creuzé-Latouche auxquels elle destine ses deux seuls
bijoux, « deux bagues de médiocre valeur » qui lui viennent de son père. En
se refusant tout excès d’attendrissement, elle conclut ainsi sa lettre à sa
fille : « Sois digne de tes parents : ils te laissent de grands exemples et si tu
sais en profiter tu n’auras pas une inutile existence. Adieu enfant chéri, toi
que j’ai nourri de mon lait et que je voudrais pénétrer de tous mes
sentiments. Un temps viendra où tu pourras juger de tout l’effort que je me
fais en cet instant pour ne pas m’attendrir à ta douce image. Je te presse sur
mon sein. Adieu, mon Eudora29. » Vis-à-vis de Roland, elle ne triche pas.
Elle lui demande pardon de son acte et non pas de ce qui cause le principal
tourment du vieillard. On comprend qu’elle, en tout cas, ne lui a toujours
pas pardonné : « Pardonne-moi, homme respectable, de disposer d’une vie
que je t’avais consacrée ; tes malheurs m’y eussent attachée s’il m’eût été
permis de les adoucir ; la faculté m’en est ravie pour toujours, et tu ne perds
qu’une ombre, inutile objet d’inquiétudes déchirantes. » Enfin, à François
Buzot, elle s’adresse avec les accents, et parfois les mots mêmes, de
l’ultime message de Julie mourante à Saint-Preux*4 : « Et toi que je n’ose
nommer ! Toi que l’on connaîtra mieux un jour en plaignant nos communs
malheurs, toi que la plus terrible des passions n’empêche pas de respecter
les barrières de la vertu, t’affligerais-tu de me voir te précéder aux lieux où
nous pourrons nous aimer sans crime, où rien ne pourra nous empêcher
d’être unis ? – Là se taisent les préjugés funestes, les exclusions arbitraires,
les passions haineuses, et toutes les espèces de tyrannie. Je vais t’y attendre
et me reposer30. »
Mais elle veut choisir l’heure de sa mort et, jusque-là, conserver les
forces nécessaires car elle espère être appelée comme témoin au procès de
ses amis. Pourtant, le régime de la détention et les épreuves qu’elle endure
finissent par ébranler sa santé. Le 14 octobre, elle est transportée à
l’infirmerie. Le médecin lui a dit qu’il était un ami de Robespierre. L’idée
lui vient alors d’écrire à l’Incorruptible et de confier la missive au médecin.
Sur-le-champ, elle rédige une longue lettre, non pour se plaindre, mais pour
demander qu’il lui fasse connaître ses crimes et le sort qui lui est réservé. Il
ne lui faut que quelques heures pour prendre conscience de la naïveté de sa
démarche. Elle conserve la lettre. Mais l’écrire n’a pas été inutile car elle y
a puisé une nouvelle énergie. Elle n’a pas renoncé au suicide, mais elle
souhaite lui donner une dimension politique. Elle a toujours voulu
gouverner sa vie et n’entend pas laisser ses ennemis décider du moment où
elle cessera de vivre : « Attendrai-je donc qu’il plût à mes bourreaux
d’indiquer l’instant du supplice et d’augmenter leur triomphe des insolentes
clameurs auxquelles je serai exposée31 ? » Son idée est d’avaler un poison
devant le tribunal révolutionnaire, aussitôt qu’elle aurait terminé sa
déposition au procès des Girondins. Il lui faut donc se procurer une quantité
suffisante d’opium. De tous ceux avec qui elle peut encore correspondre,
elle juge que seul Bosc est susceptible de satisfaire cette terrible requête.
Elle lui écrit donc en ce sens. Mais Bosc refuse en « cherchant à lui prouver,
écrira-t-il, qu’il était aussi utile à la cause de la liberté qu’à sa gloire future
qu’elle se résolût à monter sur l’échafaud32 ». C’est à quoi elle va
maintenant se préparer.
Le procès des vingt et un Girondins commence le 24 octobre. Comme
elle l’espérait, elle est conduite à la Conciergerie et dans la salle d’audience
pour entendre la lecture de l’acte d’accusation par Fouquier-Tinville. On
imagine avec quelle émotion elle observe, sur le côté gauche de la salle,
assis sur trois rangées de gradins, les accusés, ses amis. La lecture terminée,
elle est ramenée au greffe où elle passera le reste de la journée dans l’attente
d’être appelée à la barre. Parmi les autres témoins qui attendent, elle
reconnaît Adam Lux, député de Mayence. Celui-ci, emprisonné à La Force
avec Champagneux, lui glisse dans la main un billet de ce dernier. Elle
parvient à rédiger à la hâte quelques mots pour son ami lyonnais. « Je vous
écris, griffonne-t-elle, dans un des antres de la mort, et avec la plume qui
tracera peut-être bientôt l’ordre de m’égorger. » Au pauvre Champagneux
qui a rédigé quelques mots d’espoir, elle ne dissimule pas son pessimisme :
« Vous ne reverrez plus ni Vergniaud, ni Valazé*5 ; votre cœur a pu
concevoir cette espérance, mais comment tout ce qui se passe depuis
quelque temps ne vous a-t-il pas ouvert les yeux ? Nous périrons tous, mon
ami : sans cela nos oppresseurs ne se croiraient pas en sûreté. » Après lui
avoir exprimé combien elle regrettait de l’avoir entraîné dans cette
aventure, elle résume les causes de leur échec : « Nous avons tous été
trompés, mon cher Champagneux, ou pour mieux dire, nous périssons
victimes de la faiblesse des honnêtes gens ; ils ont cru qu’il suffisait, pour le
triomphe de la vertu, de la mettre en parallèle avec le crime : il fallait
étouffer celui-ci33. » La certitude qu’il n’y a plus rien à espérer la renforce
dans son projet de proclamer de fortes vérités à la barre du tribunal. Mais
son tour ne vient pas ce jour-là et, quoique reconduite au greffe les jours
suivants, elle n’est toujours pas appelée. Dès le 27 octobre, elle devine
qu’elle n’aura probablement pas la possibilité de témoigner. « J’ai peur,
écrit-elle à Bosc, que ces drôles n’aient aperçu que je pourrais faire un
épisode intéressant et qu’il vaut mieux me rejeter après coup34. » Elle a vu
juste. Désormais on la laisse à Sainte-Pélagie et le procès se terminera le
30 octobre sans qu’elle ait pu faire sa déposition.
Elle ne fut pas la seule à être ainsi bâillonnée. Les débats traînaient en
longueur et les accusés se défendaient avec éloquence. A plusieurs reprises,
Brissot et surtout Vergniaud avaient ému l’auditoire qui commençait à les
écouter avec respect. L’inquiétude gagna les Montagnards. Le 29 octobre,
une délégation des Jacobins se présenta à la Convention pour protester
contre toutes les « formalités qui entravent la marche du tribunal ». Le jour
même, l’Assemblée vota un décret selon lequel, après trois jours, les débats
pourraient être clos si les jurés déclarent que leur conscience est
suffisamment éclairée. Le lendemain, à six heures du soir, interrogés par le
président, les jurés du procès des Girondins répondaient qu’ils se
considéraient comme suffisamment informés. Tard dans la soirée, la
sentence est tombée à la lueur des flambeaux : la mort pour les vingt et un.
Valazé se planta aussitôt un couteau dans le cœur et s’écroula. Les autres
furent emmenés. Ils criaient : « Vive la République ! » Ils prirent ensemble
un dernier repas et passèrent la nuit dans la chapelle de la Conciergerie.
Riouffe les entendit parler et même chanter. Certains d’entre eux se
confessèrent. Tous rédigèrent des lettres d’adieu à leurs proches. Vers midi,
le 31 octobre, dans le froid et sous la pluie, trois charrettes les conduisirent
place de la Révolution. Le cadavre de Valazé, face tournée vers le ciel, avait
été hissé sur une quatrième charrette. Au pied de l’échafaud, ils ont entonné
La Marseillaise. A l’appel de son nom, chacun montait sans cesser de
chanter. Chaque fois que le couteau tombait, le chœur diminuait. La voix
forte de Vergniaud fut la dernière à retentir*6. Il voulut, une ultime fois,
parler au peuple, mais un roulement de tambour couvrit ses paroles.
Le soir même, Mme Roland était transférée à la Conciergerie.

*1. Depuis le 10 mai 1793, la Convention a quitté le Manège pour siéger dans l’ancien théâtre du palais des Tuileries qui a
été aménagé.

*2. Ce qui ne se produira que le 25 juillet.

*3. Il avait été acquitté par le Tribunal révolutionnaire.

*4. Voir supra page 59.

*5. Tous deux avaient passé deux mois à La Force avec Champagneux.
*6. Sur ce point, les témoignages divergent car Brissot ou Viger sont également cités comme étant celui qui fut le dernier à
mourir.
21
« Adieu, je ne vis plus que pour me détacher
de la vie »

La veille de son transfert, Marie avait demandé à Mme Bouchot de lui


ménager un ultime entretien avec Sophie Grandchamp. A la demande de la
femme du concierge, Sophie s’était rendue méconnaissable. Le 31 octobre,
avant le lever du jour, Mme Bouchot l’avait introduite dans la lingerie où
Marie l’attendait. Sophie fut frappée par la sérénité de son amie : « Sa
santé, la fraîcheur de son teint attestaient du calme de son âme. » Marie
s’interrogeait sur la meilleure façon de mourir. L’idée du suicide ne l’avait
pas abandonnée. Puisque son procès serait une parodie de justice, n’était-il
pas préférable qu’elle prive ses bourreaux du plaisir de la juger et de la faire
exécuter ? Sophie Grandchamp, bouleversée, parvint à l’en dissuader en
faisant valoir que, tout au contraire, ses ennemis feindraient d’y voir une
dérobade et l’aveu de sa culpabilité. Marie en convint et demeura quelque
temps silencieuse. Puis, elle prit la main de son amie. « Il faut bien
connaître votre âme, dit-elle, pour hasarder la prière que je vais vous
faire… Auriez-vous le courage d’assister à mes derniers moments, afin de
rendre un témoignage authentique de ce qu’ils seront ? » En tremblant, les
traits décomposés, Sophie lui en donna l’assurance. « Ah ! C’est affreux,
ma demande me fait horreur », s’écria Marie. Puis, plus calme, elle reprit :
« Promets-moi seulement de me voir passer ; ta présence diminuera
l’effroi que me cause cet odieux trajet. Je serai sûre au moins qu’un être
digne de moi rendra hommage à la fermeté qui ne m’abandonnera pas dans
une épreuve aussi redoutable ; tu seras contente de moi, je ne t’affligerai
point.
— J’obéirai ; où voulez-vous que je me trouve ?
— A l’extrémité du Pont-Neuf, près de la première marche, appuyée
contre le parapet, vêtue comme tu l’es aujourd’hui1. »
Avant de se séparer pour toujours, les deux amies parlèrent pendant
trois heures. Le trouble de Sophie Grandchamp était tel qu’elle ne parvint
jamais à se rappeler ce qu’elles se dirent. Auparavant, Marie avait remis à
Mentelle le dernier cahier de ses Mémoires ainsi qu’un coffret contenant les
lettres et le portrait de Buzot*1. Elle n’avait pas eu le temps de raconter,
comme elle l’aurait souhaité, l’histoire de cet amour passionné. A Mentelle
elle adressa aussi un dernier billet : « Je crois, mon ami, écrivait-elle, qu’il
faut s’envelopper la tête ; et en vérité ce spectacle devient si triste qu’il n’y
a pas grand mal à sortir de la scène. Ma santé a été fort altérée ; les derniers
coups me rappellent ma vigueur, car ils en annoncent d’autres à supporter.
Adieu, je ne vis plus que pour me détacher de la vie2. »
A la Conciergerie, Marie fut « placée dans un lieu infect ; couchée, sans
drap, sur un lit qu’un prisonnier voulut bien [lui] céder3 ». Dès le
lendemain, elle subit un premier interrogatoire pendant trois heures au
greffe du tribunal. Elle fut interrogée par le juge David et Lescot-Fleuriot, le
substitut de Fouquier-Tinville. L’interrogatoire fut poursuivi le lendemain
dans la chambre du conseil. Elle a elle-même écrit le récit de ce qu’elle
appelle « une discussion [qui] fut longue et difficile4 ». Elle dut s’expliquer
sur son rôle auprès de Roland au ministère, sur sa complicité avec les
« traîtres girondins » qui avaient voulu soulever les départements contre la
Convention et installer une « république fédérative ». Elle se battit pied à
pied. Il lui fallut insister pour faire noter ses réponses car on voulait qu’elle
répondît par oui ou par non. On cherchait surtout à obtenir des détails sur
ses relations avec plusieurs députés girondins. L’un d’eux, Lauze de Perret,
avait été arrêté en possession de lettres de Mme Roland qui démontraient
que, par son intermédiaire, elle avait correspondu avec Barbaroux et Buzot
pendant ses deux premiers mois de détention. A tort ou à raison, elle fut
persuadée que l’on cherchait à lui faire avouer le nom de son amant.
Certaines questions, en effet, pouvaient le laisser penser. On lui demanda si
elle n’avait pas eu avec certains des proscrits « des relations plus intimes et
plus particulières ». Elle répondit que « Roland et elle étaient liés depuis
l’Assemblée constituante avec Brissot, Pétion et Buzot ». David et Lescot-
Fleuriot insistèrent : n’avait-elle pas eu « particulièrement et distinctement
d’avec son mari » des relations avec tel ou tel ? « Je les ai connus, répondit-
elle, avec Roland et par Roland, et, les connaissant, j’ai pour eux le degré
d’estime et d’attachement que chacun d’eux m’a paru mériter5. » En vain, le
juge et le substitut cherchèrent à lui faire dire où se cachait Roland. Après
avoir répondu que « qu’elle le sache ou non, elle devait ni ne voulait le
dire », elle exigea du greffier qu’il note « qu’une accusée doit rendre
compte de ses faits et non de ceux d’autrui et qu’il n’est point de loi qui
oblige à trahir au nom de la justice les premiers sentiments de la nature6 ».
Furieux, le substitut s’écria « qu’avec une telle bavarde on n’en finirait
jamais » et il fit clore l’interrogatoire7. Invitée à faire le choix d’un
défenseur, elle désigna Chauveau-Lagarde qui lui avait courageusement
proposé ses services et qui avait défendu, entre autres, Charlotte Corday, la
mère de Pétion, les Girondins et aussi Marie-Antoinette. Le dernier
interrogatoire l’avait épuisée. « Quand elle revint, raconte Riouffe, un de
ses compagnons de détention, ses yeux étaient humides, on l’avait traitée
avec une telle dureté jusqu’à lui faire des questions outrageantes pour son
honneur, qu’elle n’avait pu retenir ses larmes tout en exprimant son
indignation8. »
Marie Roland exerçait une extraordinaire fascination sur ses codétenus,
hommes et femmes. Le comte Beugnot a décrit les effets de son ascendant
et de son charme sur les autres prisonniers : « On jetait indifféremment sur
la même paille et sous les mêmes verrous la duchesse de Gramont et une
voleuse de mouchoirs, Mme Roland et une misérable des rues, une bonne
religieuse et une habituée de la Salpêtrière. Cet amalgame avait cela de
cruel pour les femmes élevées qu’il leur fallait souffrir le spectacle
journalier de scènes dégoûtantes ou horribles. Nous étions réveillés toutes
les nuits par les cris de malheureuses qui se déchiraient entre elles. La
chambre où habitait Mme Roland était devenue l’asile de la paix au sein de
cet enfer. Si elle descendait dans la cour, sa présence y rappelait le bon
ordre, et ces femmes sur lesquelles aucune puissance n’avait plus de prise
étaient retenues par la crainte de lui déplaire. Elle distribuait des secours
pécuniaires aux plus nécessiteuses et, à toutes, des conseils, des
consolations et des espérances. Elle marchait environnée de ces femmes qui
se pressaient autour d’elle comme autour d’une divinité tutélaire9. » Pour
autant elle ne cessait de prêcher la bonne parole républicaine et de défendre
passionnément ses convictions. Avec Beugnot, précisément, elle avait de
longues discussions. Elle « attachait à ses opinions, écrit-il, la violence
d’une passion […] Elle n’avouait le talent, la probité, la vertu, les lumières
que dans Roland et ses admirateurs ; partout ailleurs, elle ne voyait que
bassesse, ignorance ou trahison ». Un jour, la conversation se porta sur
Louis XVI. Elle s’en prenait à lui avec une rare véhémence. Beugnot voulut
au moins lui faire admettre qu’il avait affronté la mort avec un courage
admirable. « Fort bien, dit-elle, il a été assez beau sur l’échafaud. Mais il ne
faut pas lui en faire mérite : les rois sont élevés dès l’enfance à la
représentation10. » Toujours intransigeante s’il s’agissait de politique, elle ne
cherchait pas à dissimuler sa sensibilité si on abordait d’autres sujets.
« Séparez Mme Roland de la Révolution, elle ne paraît plus la même,
observe encore Beugnot […] Le tableau des jouissances domestiques met
dans sa bouche une teinte ravissante et douce ; les larmes s’échappaient de
ses yeux lorsqu’elle parlait de sa fille et de son mari : la femme de parti
avait disparu ; on retrouvait une femme sensible et douce qui célébrait la
vertu dans le style de Fénelon11. » En vérité, durant ses derniers jours, elle
faisait un effort considérable sur elle-même pour ne pas s’effondrer. Une de
ses codétenues l’a confié à Riouffe : « Devant vous, lui dit-elle, elle
rassemble toutes ses forces mais dans la chambre, elle reste quelquefois
trois heures appuyée sur sa fenêtre à pleurer. »
Dans sa cellule, la nuit, quand elle ne pleurait pas, elle écrivait. Après
avoir résumé ses interrogatoires, elle préparait sa défense en rédigeant la
plaidoirie qu’elle tenterait de prononcer devant le tribunal. Instruite par
l’exemple du procès de ses amis, elle ne se faisait probablement guère
d’illusions sur ses chances d’être autorisée à parler longtemps. Du moins
espérait-elle faire parvenir à Mentelle ce Projet de défense pour qu’il soit
publié un jour en annexe de ses Mémoires. C’est un beau morceau
d’éloquence préromantique. La rhétorique grandiloquente n’en est pas
absente. On y trouve aussi des habiletés pleines d’ironie : « Roland a pu
m’employer quelquefois comme un secrétaire et sa fameuse lettre au roi,
par exemple, est copie tout entière de ma main ; ce serait une assez bonne
pièce à joindre à mon procès si c’était les Autrichiens qui me le fissent, et
qu’ils s’avisassent d’étendre la responsabilité d’un ministre jusque sur sa
femme. » Sur la probable suggestion de Chauveau-Lagarde, elle ne néglige
pas les arguments juridiques. Elle s’efforce de démontrer qu’on la poursuit
pour ses opinions et non pour ses actes. Elle revendique hautement qu’elle
partageait « les opinions et les sentiments de ceux qu’on appelle les
conspirateurs » mais elle ajoute aussitôt : « Pour établir une complicité dans
un projet quelconque, il faut ou avoir donné des conseils, ou avoir fourni
des moyens, je n’ai fait ni l’un ni l’autre, je ne suis donc pas répréhensible
aux yeux de la loi. » On y trouve aussi une belle invocation de la liberté :
« La liberté ! […] Elle est pour le peuple sage qui chérit l’humanité,
pratique la justice, méprise ses flatteurs, connaît ses vrais amis et respecte la
vérité. Tant que vous ne serez pas un tel peuple, ô mes concitoyens ! vous
parlerez vainement de la liberté, vous n’aurez qu’une licence dont vous
tomberez victime, chacun à votre tour ; vous demanderez du pain, on vous
donnera des cadavres et vous finirez par être asservis […]. » Sa péroraison
enfin n’est pas un appel à la clémence : « Je sais que dans un temps
d’aveuglement et de fureur, d’esprit de parti, quiconque ose s’avouer l’ami
des condamnés ou des proscrits s’expose à partager leur fortune. Mais je
méprise la mort, je n’ai jamais craint que le crime et je n’assurerai pas mes
jours au prix d’une lâcheté. Malheur au temps, malheur au peuple où la
force de rendre hommage à la vérité méconnue peut exposer à des périls, et
trop heureux alors qui se sent capable de les braver ! » Chauveau-Lagarde,
sans doute, jugea cette chute peu faite pour entraîner l’indulgence des jurés.
On peut, sans risque de se tromper, conjecturer que c’est lui qui insista pour
qu’elle ajoute une dernière phrase où se révèle le souci de prudence et
d’efficacité de son conseil : « C’est à vous de juger maintenant s’il convient
à vos intérêts de me condamner, à défaut de preuves, sur de simples
opinions et sans l’appui d’aucune loi12. » Mais le courageux avocat pouvait-
il encore croire que le tribunal la laisserait aller jusque-là ?
Marie Roland n’allait pas attendre longtemps pour le savoir. Le
7 novembre, Chauveau-Lagarde lui annonce qu’elle comparaîtra le
lendemain. Elle remercie l’avocat de ses conseils puis l’adjure de ne pas
venir la défendre : elle ne doute pas du sort qui l’attend et refuse de le
compromettre inutilement. Ce même jour, elle écrit une dernière lettre. Elle
est destinée à une institutrice dont elle vient d’apprendre qu’elle a accepté
de recueillir Eudora en lui attribuant un nom d’emprunt. Elle a été choisie
par les Creuzé-Latouche chez qui Eudora n’était plus en sûreté. « Le
courage fait supporter aisément les maux qui nous sont propres, écrit-elle à
Mme Godefroid, mais le cœur d’une mère est difficile à calmer sur le sort
d’un enfant auquel elle se sent arrachée. » Plus que jamais, elle s’interdit
tout sentimentalisme. Elle exprime avec sobriété ce qu’elle souhaite pour
l’éducation et le bonheur d’Eudora. Puis elle ajoute : « Vous avez un fils, et
je n’ose pas vous dire que cette idée m’a troublée, mais vous avez aussi une
fille et je me suis sentie rassurée. C’est assez dire à une âme sensible, à une
mère et à une personne telle que je vous suppose. » Elle ne peut aller plus
loin : « Mon état produit de fortes affections, il ne comporte pas de longues
expressions, s’excuse-t-elle, recevez mes vœux et ma reconnaissance. » Et
elle signe : « La mère d’Eudora. » C’est la dernière lettre de Mme Roland
qui nous soit connue.
Le 8 novembre au matin, Marie Roland a apporté un soin particulier à
sa mise et à ce qu’elle appelle sa « toilette de mort ». Elle porte une longue
robe de mousseline blanche serrée à la taille par une ceinture noire. Sous un
simple bonnet, ses épais cheveux noirs tombent sur ses épaules et dans son
dos. « Sa figure, écrit Beugnot, me parut plus animée qu’à l’ordinaire, ses
couleurs étaient ravissantes et elle avait le sourire sur les lèvres. » Autour
d’elle, des femmes pleurent et se pressent pour lui embrasser la main
qu’elle leur abandonne. De l’autre, elle soulève la traîne de sa robe. Calme
et souveraine, elle prononce des paroles de réconfort. Près de la grille, elle
attend d’être appelée. Beugnot s’est approché pour lui dire quelques mots.
A cet instant, le guichetier crie son nom. Avant de passer la grille, elle
prend la main du royaliste. « Allons, Monsieur, lui dit-elle, faisons la paix.
Il en est temps. » Elle voit qu’il retient ses larmes et elle lui marque sa
gratitude par un triste sourire en ajoutant : « Du courage ! » Puis elle se
dirige vers l’escalier étroit qui conduit à la salle d’audience.
En pénétrant dans la salle où le public est nombreux, elle mesure
aussitôt l’hostilité ambiante. Face à elle, derrière un bureau surélevé, coiffés
de larges chapeaux emplumés, se tiennent le président assisté de ses
assesseurs et, au pied de l’estrade, Lescot-Fleuriot, substitut de l’accusateur
public. Sur la droite, sont assis les douze jurés. Flanquée d’un avocat
commis d’office et d’un soldat, Marie Roland écoute debout la lecture de
l’acte d’accusation. Puis, on appelle les témoins de l’accusation. Qui donc
le substitut a-t-il requis pour témoigner du fait que Marie-Jeanne Phlipon,
épouse de Jean-Marie Roland, ex-ministre, s’est rendue complice d’« une
conspiration horrible contre l’unité, l’indivisibilité de la République, la
liberté et la sûreté du peuple français » ? Marie a la surprise de voir pénétrer
dans la salle d’audience, tremblants, Louis Lecoq, Marguerite Fleury et
Mlle Mignot qui fut l’institutrice d’Eudora pendant le second ministère. Les
deux premiers refusent courageusement de rien dire qui puisse accabler leur
maîtresse. Cela vaudra bientôt l’échafaud à Lecoq et six mois de prison à
Marguerite Fleury. Mlle Mignot, en revanche, se répand complaisamment
en calomnies contre ses anciens patrons. Pour plus de sûreté, Fleuriot a fait
citer deux individus qui ne peuvent rien lui refuser. Marie n’a jamais vu le
premier, Guyrault, qui accuse les Roland d’avoir profité des massacres de
Septembre pour s’emparer des billets d’un établissement de crédit. Elle
connaît à peine le second, l’avocat Plaisant de la Houssaye, lui-même en
état d’arrestation, et qui ne se fait pas prier pour accabler l’accusée. Puis
Lescot-Fleuriot donne lecture des lettres de Lauze de Perret qui prouvent
qu’elle correspondait avec les proscrits lorsqu’ils étaient à Caen. La parole
est enfin donnée à l’avocat commis d’office. Mais Marie demande à se
défendre elle-même et commence la lecture de sa plaidoirie. Comme prévu,
elle est interrompue à l’instant où elle entreprend de dresser le panégyrique
de ses amis. Le président lui enjoint de « ne pas abuser de la parole pour
faire l’éloge du crime, c’est-à-dire de Brissot et consorts ». Marie se
retourne alors vers le public : « Je vous demande acte, s’écrie-t-elle, de la
violence que l’on me fait. » Mais le public lui est hostile. Des cris fusent :
« Vive la République ! A bas les traîtres ! » Les débats sont clos. Après un
court délibéré les jurés la déclarent coupable, puis le président lit la
sentence : Marie-Jeanne Phlipon est condamnée à la peine de mort. Sans
tressaillir, elle dit simplement : « Vous me jugez digne de partager le sort
des grands hommes que vous avez assassinés, je tâcherai de porter à
l’échafaud le courage qu’ils ont montré13. » Lescot-Fleuriot rédige sur-le-
champ l’ordre de réquisition prescrivant au commandant de la garde
nationale de faire procéder à l’exécution le jour même, à trois heures et
demie précises.
En pénétrant dans la Conciergerie où l’attendaient ses codétenus, Marie,
par un geste expressif de la main sur son cou, leur annonça la sentence. Une
autre section du tribunal avait condamné, le matin même, un certain Simon-
François Lamarche, ancien directeur de la fabrique des assignats. Elle
voulut prendre avec lui un dernier repas. Son compagnon de supplice
n’avait pas sa force d’âme. Il tremblait de tous ses membres. Elle s’efforça
de lui communiquer un peu de son énergie et parvint à le faire sourire
plusieurs fois. Quand on leur eut coupé les cheveux, elle l’examina et lui dit
avec une affectueuse ironie : « Cela te sied à merveille ; tu as, en vérité, une
tête antique14. » Avant de les conduire à la charrette qui attendait dans la
cour du Mai, on leur attacha les mains dans le dos. Lamarche passa devant
elle pour monter le premier. « Tu n’es pas galant, Lamarche, lui dit-elle, un
Français ne doit jamais oublier ce qu’il doit aux femmes15. » Le temps est
couvert, l’atmosphère chargée d’humidité et la pluie menace. La charrette
s’ébranle et se dirige vers le Pont-au-Change avant d’emprunter le quai de
la Mégisserie en direction du Pont-Neuf. Marie se tient droite. « Ses yeux
lançaient de vifs éclairs, son teint brillait de fraîcheur et d’éclat : un sourire
plein de charme errait sur ses lèvres, raconte Tissot, futur historien de la
Révolution, qui la vit passer ; cependant elle était sérieuse et ne jouait pas
avec la mort. Près d’elle on voyait le malheureux Lamarche, tellement
abattu par la terreur que sa tête semblait tomber à chaque cahot de la
voiture16. » De temps à autre, elle lui parlait et réussissait à lui arracher un
pâle sourire. Selon un autre témoin, la foule, nombreuse, demeurait
majoritairement silencieuse. « Cependant, ajoute-t-il, de loin en loin,
quelques-uns de ces scélérats criaient : A la guillotine ! à la guillotine !
Avec sa douceur mêlée de fierté, la citoyenne Roland répondait : j’y
vais17. » Au coin du Pont-Neuf, Sophie Grandchamp l’attendait, appuyée
sur le parapet. La charrette progressait lentement. « Dès que je pus
distinguer la figure de mon amie, écrit-elle, je ne la quittai plus. Elle était
fraîche, calme, riante ; on voyait qu’elle cherchait par ses discours à
redonner quelque énergie au malheureux dont la pâleur, l’abattement
formaient un contraste frappant avec le maintien assuré et l’éclat des
couleurs de sa compagne. En approchant du pont, ses regards me
cherchèrent ; j’y lus la satisfaction qu’elle éprouvait de me voir à ce dernier
et ineffaçable rendez-vous ; arrivée en face de moi, un mouvement d’yeux
accompagné d’un sourire m’indiqua qu’elle était contente d’avoir obtenu ce
qu’elle désirait18. »
Le sinistre cortège poursuivait sa marche lente alors que la nuit
commençait à tomber. Il déboucha sur la place de la Révolution vers cinq
heures. L’échafaud lugubre se dressait face à la colossale statut en plâtre de
la Liberté. Il fallait maintenant descendre à terre puis, chacun à son tour,
gravir les marches pour accéder à la plate-forme. Elle devait être exécutée
la première mais elle exigea qu’on intervertît l’ordre pour épargner à
Lamarche l’ignoble vision de son supplice. « Je saurai attendre », dit-elle au
bourreau qui voulut bien déroger à l’usage. Il lui restait une ou deux
minutes à vivre. C’était suffisant pour évoquer les ultimes pensées qu’elle
avait ajoutées à son testament : « Adieu, mon enfant, mon époux, ma bonne,
mes amis ; adieu soleil dont les rayons brillants portaient la sérénité dans
mon âme comme ils la rappelaient dans les cieux ; adieu campagnes
solitaires dont le spectacle m’a si souvent émue, et vous, rustiques habitants
de Theizé, qui bénissiez ma présence, dont j’essuyais les sueurs, adoucissais
la misère et soignais les maladies ; adieu cabinets paisibles où j’ai nourri
mon esprit de vérité, captivé mon imagination par l’étude et appris dans le
silence et la méditation à commander mes sens et mépriser la vanité.
Adieu… Non c’est de toi seul que je ne me sépare point ; quitter la terre
c’est nous rapprocher19. »
Enfin, elle gravit les marches. Parvenue sur la dernière scène de sa vie,
elle se tourna vers la statue et prononça ces mots : « Ô Liberté, que de
crimes on commet en ton nom*2 ! » Puis – comment en douter ? – elle se
représenta une fois encore le visage du proscrit qu’elle aimait, traqué au
nom de cette liberté. Maintenant le bourreau pouvait disposer de son corps.
Ce fut l’affaire de quelques secondes. Sanson et ses aides s’acquittèrent de
leur mission avec la promptitude et la dextérité que confère une pratique
répétitive désormais bien rodée. Pendant que la foule se dispersait, les corps
ensanglantés des suppliciés furent emportés pour être jetés, à même la terre,
dans le charnier de la Madeleine.
Le lendemain, Le Père Duchesne exprima sa satisfaction avec sa
délicatesse coutumière : « … Les sans-culottes ont donc bien fait, dame
Coco, de te faire jouer à la main chaude, car si ton vieux cocu de mari ne
s’était pas cassé le nez avec son brissotage, tu aurais été une seconde
Autrichienne20. » Le Journal universel, dont le rédacteur était le gendre de
Pache, s’indigna qu’elle eût osé affronter la mort en souriant : « Le vrai
courage ne rit pas. Mais les scélérats peuvent-ils avoir un vrai courage qui
n’appartient qu’à l’innocence21 ? » Quant au très officiel Moniteur, il se
saisit de l’événement pour dispenser une petite leçon de morale à l’usage
des femmes républicaines. « La femme Roland, bel esprit à grands projets,
philosophe à petits billets, reine d’un moment, entourée d’écrivains
mercenaires à qui elle donnait des soupers, distribuant des faveurs, des
places et de l’argent, fut un monstre sous tous les rapports. Sa contenance
dédaigneuse envers le peuple et les juges choisis par lui, l’opiniâtreté
orgueilleuse de ses réponses, sa gaîté ironique et cette fermeté dont elle
faisait parade dans son trajet du palais de Justice à la place de la Révolution,
prouvent qu’aucun souvenir douloureux ne l’occupait […] Le désir d’être
savante la conduisit à l’oubli des vertus de son sexe, et cet oubli, toujours
dangereux, finit par la faire périr sur l’échafaud. » La morale de l’histoire se
déduisait du portrait : « Femmes, voulez-vous être républicaines ? […]
Soyez simples dans votre mise, laborieuses dans votre ménage ; ne suivez
jamais les assemblées populaires avec le désir d’y parler ; mais que votre
présence y encourage quelquefois vos enfants ; alors la patrie vous bénira,
parce que vous aurez réellement fait pour elle ce qu’elle doit attendre de
vous22. »

*
* *

Jean-Marie Roland connut la nouvelle de la mort de sa femme le


dimanche 10 novembre. Après avoir brûlé tous ses papiers, il fit ses adieux
aux sœurs Malortie, sortit de Rouen à la tombée de la nuit et prit la
direction de Bourg-Beaudoin, en tenant à la main une canne-épée. Après
quatre lieues de marche, le vieil homme s’assit au pied d’un arbre et se
transperça le cœur avec son épée.
François Buzot apprit la mort de Marie le 13 novembre, alors qu’avec
Pétion et Barbaroux, il s’apprêtait à quitter le souterrain où ils se cachaient.
Sa douleur fut immense. « Elle n’est plus, écrivit-il à un ami d’Evreux qui
partageait le secret ; elle n’est plus mon ami ! Les scélérats l’ont
assassinée ! Jugez s’il me reste quelque chose à regretter sur la terre !
Quand vous apprendrez ma mort, vous brûlerez ces lettres. Je ne sais
pourquoi je désire que vous gardiez pour vous seul un portrait. Vous nous
étiez également cher à tous deux23… » Les trois amis survécurent dans une
nouvelle cachette qu’ils durent abandonner dans la nuit du 17 juin 1794.
Après avoir erré dans les environs de Castillon, ils furent repérés dans un
champ de blé. Pétion et Buzot se réfugièrent dans un bois. Barbaroux, trop
faible pour courir, tenta de se suicider mais se manqua. Aussitôt arrêté, il fut
guillotiné à Bordeaux le 25 juin. Le même jour, un paysan découvrit dans
un champ de seigle les cadavres de Buzot et de Pétion à demi dévorés par
des chiens et des loups, mangés par des vers. On sut que le lendemain de
l’arrestation de Barbaroux, les habitants des fermes voisines avaient
entendu deux coups de feu presque simultanés. François Buzot et Jérôme
Pétion s’étaient donné la mort.

*1. Les lettres de Buzot ont été perdues et son portrait retrouvé, par hasard, à la fin du XIXe siècle.

*2. C’est la phrase rapportée par Louis-Sébastien Mercier. Selon d’autres versions, elle aurait dit : « Ô Liberté, comme on
t’a jouée. »
Brève notice sur le destin des autres proches
de Mme Roland

Les autres fugitifs de Saint-Emilion, Guadet et Salle, avaient été arrêtés


et guillotinés à Bordeaux le 19 juin 1794. Seul Louvet eut la vie sauve. Par
amour pour Lodoïska, il avait regagné clandestinement Paris où personne
n’imaginait qu’un chef girondin pût encore se trouver. En février 1794, le
couple avait quitté la capitale pour se réfugier en Suisse.
Champagneux fut oublié dans sa prison dont il sortit peu après le 9
Thermidor. Pendant la même période, Bosc vécut à Sainte-Radegonde, se
donnant l’apparence d’un paysan. C’est là qu’il avait caché les cahiers
manuscrits de son amie. Dès qu’il put sortir de la clandestinité, il se fit
nommer tuteur d’Eudora au nom de laquelle il engagea les procédures qui
permirent à l’enfant d’entrer en possession des biens de ses parents. Dès
1795, il fit publier par Louvet, redevenu député mais aussi libraire et
éditeur, les Mémoires de Mme Roland, sous le titre qu’elle avait souhaité :
Appel à l’impartiale postérité. Il s’en vendit douze mille exemplaires. A
près de trente-sept ans, il se rendit compte qu’il était tombé éperdument
amoureux de sa jolie pupille, âgée de quatorze ans et qui n’avait pour lui
qu’une affection filiale. Sagement, il se fit nommer consul aux Etats-Unis
après avoir confié la tutelle d’Eudora à Champagneux. Rentré de New York
en 1798, il épousa un an plus tard une cousine qui lui donna six enfants. Il
devint inspecteur des pépinières puis, en 1806, membre de l’Institut. Bosc,
fidèle entre les fidèles, n’oublia jamais ses amis girondins. Il conserva des
relations amicales avec tous les survivants et fut le protecteur attentif des
veuves et des enfants de ceux qui n’étaient plus là. Il mourut le 10 juillet
1828 et se fit inhumer à Sainte-Radegonde où il possédait quelques arpents
de terre achetés à Bancal.
Lanthenas et Bancal (celui-ci libéré par les Autrichiens en
décembre 1795) siégèrent dix-huit mois au Conseil des Cinq-Cents (1796-
1798). Le premier mourut au début de l’année 1799. En 1808, Bancal
épousa, à cinquante-deux ans, la fille d’un notaire de la région de Clermont
dont il eut six enfants. Il consacra le reste de sa vie à sa famille et à son
domaine d’Auvergne. A la prière aussi car il était devenu catholique
pratiquant, sans renier ses convictions républicaines. Bancal mourut en
1826.
En décembre 1796, Eudora qui venait d’avoir quinze ans épousa le
second fils de Champagneux, Pierre-Léon, qui en avait vingt. Ils eurent
trois filles et vécurent paisiblement au Clos. Marguerite Fleury passa auprès
d’eux le reste de sa vie. En 1820, un soir d’automne, un homme frappa à la
porte du salon du Clos, s’annonçant comme un voyageur égaré qui
cherchait l’hospitalité. C’était Bosc qu’Eudora n’avait pas revu depuis
vingt-cinq ans. « Des larmes de joie coulèrent de part et d’autre jusqu’à ce
que les paroles pussent se faire un passage », raconte le beau-frère
d’Eudora1. Bosc resta quelques jours et revint une autre fois à l’occasion
d’un voyage à Lyon. En 1832, la dernière fille d’Eudora mourut, victime du
choléra. Sa mère se jeta dans la dévotion et les œuvres charitables, « adopta
une sorte d’uniforme religieux et vécut dans sa famille presque comme au
couvent2 ». Elle mourut en 1858, à l’âge de soixante-dix-sept ans.
Épilogue

Etre une femme engagée dans l’action politique : telle était la vocation
première de Marie-Jeanne Phlipon, en un temps où l’on ne concevait pas
qu’une femme se mêlât des affaires du gouvernement. Ce fut,
probablement, le trait le plus original de sa personnalité. Elle a été une
jeune « philosophe » passionnée par les idées de son temps ; un écrivain –
épistolière, essayiste, journaliste, mémorialiste – au talent éclatant ; une
épouse et une mère à l’image des modèles proposés par Rousseau ; la
bienfaitrice de la petite communauté paysanne de Theizé et des environs ; la
collaboratrice d’un mari qui fut grand commis de l’Etat, encyclopédiste et
ministre ; la conseillère et l’amie de plusieurs hommes jeunes qui firent la
Révolution ; l’amoureuse passionnée de l’un d’entre eux ; enfin une
prisonnière et une suppliciée qui défia ses bourreaux jusqu’à son dernier
souffle. Avec bonheur, elle s’est coulée, successivement ou simultanément,
dans ces différents emplois, grâce à une formidable aptitude à s’épanouir
dans les situations les plus diverses. « Qu’importe où le vent me jette,
disait-elle joliment, je porte avec moi le principe de ma félicité. » Mais, à y
bien regarder, le seul rôle auquel elle aspirait depuis toujours, la seule
ambition susceptible de la combler totalement, c’était de contribuer au bien
public, non pas seulement par la diffusion des idées mais par l’action
politique. Cette ambition, chez une femme, était à ce point révolutionnaire
au XVIIIe siècle qu’elle crut longtemps qu’il lui serait impossible de la
réaliser et décida qu’il convenait, en tout cas, de ne pas la proclamer
publiquement. Car, si le siècle des Lumières permit aux femmes cultivées
de participer au mouvement des idées et leur accorda une plus grande
liberté dans l’ordre privé, sa contribution à leur émancipation n’alla pas
plus loin. A de rares exceptions près – au premier rang desquelles
Condorcet – il n’y eut pas de philosophes pour envisager que les femmes
pourraient un jour prendre part au choix des dirigeants et à la conduite des
affaires publiques. C’est pourquoi la jeune Phlipon, toute imprégnée qu’elle
fût de la philosophie des Lumières, aurait souhaité changer d’âme, de siècle
ou de sexe. Elle n’avait pas vingt-deux ans lorsqu’elle l’écrivait à Sophie
Cannet. L’idéal du bonheur et de l’accomplissement de soi pour une femme
telle que Mme Roland ne résidait pas dans la tenue d’un salon ni dans
l’écriture d’ouvrages philosophiques ou littéraires. En cela, elle se distingue
de ses contemporaines également passionnées d’idées nouvelles et de la
Révolution comme Sophie de Condorcet et Germaine de Staël. Ce qu’on a
appelé son « salon » n’était rien d’autre que le lieu où se rencontraient des
hommes politiques de même sensibilité dont le seul but était d’arrêter
ensemble des plans d’action pour le jour même ou le lendemain. Et si
Mme Roland est reconnue comme l’un des plus grands écrivains de la
Révolution, l’écriture a surtout été pour elle un moyen de réfléchir sur ses
actes et de tromper son impatience d’agir. D’ailleurs, à compter de l’été
1789, ses lettres, plus rares, plus brèves et plus rapides, ne sont que des
commentaires de la Révolution qui s’accomplit. Et si elle reprend la plume
en prison, c’est d’abord pour défendre l’action politique de son mari et de
ses amis ou pour accabler ses adversaires. Les Mémoires particuliers eux-
mêmes sont, plus qu’il n’y paraît, un acte politique : en se racontant sans
rien cacher de sa personnalité ni de sa vie, Mme Roland entend non
seulement répondre aux calomnies répandues par Marat et Hébert, mais
aussi proclamer sa foi dans l’avenir car elle ne doute pas que la postérité,
connaissance prise de toutes les pièces du dossier, lui rendra justice.
Très tôt, elle a ressenti la nécessité d’employer son énergie à la chose
publique. Elle a tout juste vingt ans lorsqu’elle confie à Sophie que sa
« passion » – sa « dernière chimère », corrige-t-elle – « a pour objet l’intérêt
général » et que rien n’est à ses yeux plus beau que « l’amour du bien
public » et l’ardeur qu’on peut mettre à secourir les malheureux. Mais
comment faire lorsqu’on est une petite bourgeoise de Paris en 1774 ? En
dehors de la sphère privée, il n’y a pas de rôle pour les femmes qui
voudraient agir. En effet, seules la reine ou les maîtresses du roi et des
ministres sont réputées exercer une influence sur les dirigeants. C’est dire
les méthodes douteuses et le rôle néfaste qu’on prête aux femmes qui se
mêleraient des affaires publiques. Puisque le siècle ne lui permettait pas
d’employer utilement « le véritable enthousiasme des vertus publiques et de
la liberté » que lui avait inspiré Plutarque, elle trouva dans la Julie de
Rousseau l’exemple du « bonheur domestique auquel [elle] pouvait
prétendre ». Elle fut en vérité une femme plus accomplie que Julie car elle
ne se bornait pas à gouverner sa famille et une petite entreprise agricole.
Elle collaborait aux travaux d’un mari qui, comme fonctionnaire et comme
encyclopédiste, œuvrait pour l’intérêt général. Mais son pragmatisme lui
commandait de demeurer modestement dans son ombre. Elle savait qu’elle
n’avait rien à gagner à heurter de front le conformisme de la bonne société
de Villefranche. Au demeurant, elle n’aspirait pas à la célébrité.
Quand survint la Révolution, elle put enfin se jeter dans l’arène
politique et s’y engagea totalement. Pourtant, et c’est ce que lui
reprocheront plus tard les féministes, elle comprit très vite que toute
revendication de pouvoir pour les femmes, y compris pour elle-même,
serait vouée à l’échec. En cela, elle se sépare d’autres femmes
révolutionnaires, militantes actives des droits des femmes, comme
Théroigne de Méricourt et Olympe de Gouges. Cette singularité est une des
preuves qu’elle a toujours raisonné en politique plus qu’en idéologue ou en
théoricienne. Elle connaissait les préjugés des révolutionnaires pour qui les
femmes devaient être cantonnées dans le rôle d’épouse et de mère, car,
pensaient-ils, leur sensibilité et leur tempérament passionné les rendaient
inaptes à exercer un rôle utile dans l’ordre social et politique. Ainsi, même
sous la Révolution, elle avait le souci de ne pas heurter de front les préjugés
du temps. C’est pourquoi, en 1789 et 1790, elle se garde de signer de son
nom les articles qu’elle rédige pour Le Patriote français de Brissot. C’est
pourquoi on la voit, au printemps 1791, écrire aux hommes du Cercle social
en prenant soin de ne pas révéler son nom. Elle juge en effet que les
mentalités ne sont pas prêtes à accepter que les femmes se montrent et que
celles-ci ne pourront « agir que lorsque les Français, écrit-elle, auront tous
mérité le nom d’hommes libres ». La formule indique clairement qu’elle
regarde comme une véritable aliénation les préjugés à l’égard du rôle des
femmes dans la cité. Il faut attendre l’été 1791 et Varennes (« le départ du
roi a déclaré la guerre », écrit-elle) pour qu’elle s’inscrive à la Société
fraternelle des deux sexes. La gravité de la situation justifie ce changement
d’attitude. Les députés patriotes sont menacés et il importe que tous ceux et
toutes celles qui les soutiennent ne demeurent plus en retrait.
Désormais, elle sera ouvertement associée à l’action politique de son
mari et de ceux qu’on appellera les Girondins. Mais les institutions ne lui
offrent pas d’autre emploi que celui d’éminence grise. C’est suffisant pour
satisfaire son besoin ardent de participer aux luttes pour le pouvoir. Mais
cette situation est périlleuse. Elle a pris le risque de se retrouver « dans le
rôle où ses ennemis vont l’enfermer, et qui lui vaudra la mort et
l’immortalité : la femme de coterie, l’inspiratrice clandestine de la politique
girondine » (Mona Ozouf). Ainsi, par les effets conjugués des haines, des
préjugés et de la lutte sans merci que se livrent les factions, Mme Roland
va-t-elle finalement incarner deux modèles de femme dont aucun ne lui
ressemble : pour ses ennemis et ses futurs détracteurs, elle est, le plus
souvent, l’artificieuse intrigante qui a conduit à leur perte des hommes
qu’elle dominait et, parfois aussi, une petite bourgeoise ambitieuse et
jalouse ; pour ses admirateurs, elle est l’inspiratrice vertueuse et passionnée,
mue par sa seule sensibilité, qui a su galvaniser l’énergie des Girondins.
Le malentendu va s’aggraver et se prolonger, car les haines et les
préjugés ont survécu à la Révolution. La littérature et l’historiographie des
deux siècles qui ont suivi sont riches en portraits de Mme Roland dont
aucun ne la représente telle qu’elle fut. Ses admirateurs ne lui ont pas été
plus fidèles que ses détracteurs. « Tous, écrit encore Mona Ozouf, se sont
entendus à la percevoir et à la juger au regard d’une représentation de la
Femme idéale par rapport à laquelle ils cherchaient soit à célébrer une
proximité soit à déplorer un écart1. » C’est vrai pour les panégyristes
(Lamartine, Michelet, Carlyle, Sainte-Beuve, notamment) comme pour les
procureurs (parmi lesquels Thiers, Jaurès et les universitaires dantonistes ou
robes-pierristes, Aulard, Mathiez et Walter). Un seul admirateur a échappé
au stéréotype : Stendhal, esprit rebelle aux préjugés et qui sut reconnaître,
aimer et peindre des femmes de caractère. Il a d’ailleurs fourni l’explication
de l’incapacité de ses contemporains (comme des générations suivantes) à
comprendre Mme Roland : « Il faudra du temps avant de revoir une telle
âme ! Après ce grand caractère sont venues les dames de l’Empire qui
pleuraient dans leur calèche au retour de Saint-Cloud, quand l’empereur
avait trouvé leur robe de mauvais goût ; ensuite les dames de la
Restauration qui allaient entendre la messe au Sacré-Cœur pour faire leurs
maris préfets ; enfin les dames du juste milieu, modèles de naturel et
d’amabilité2. »
Deux exemples de jugements aussi faux qu’outranciers prononcés à
plus d’un siècle de distance par des hommes que tout sépare suffisent à
illustrer l’absurdité et la persistance des opinions erronées émises sur
Mme Roland. Lamartine, dont l’admirable Histoire des Girondins
s’affranchit souvent de l’exigence de vérité historique, la vénérait
éperdument. Pour le poète, Mme Roland, à l’instant de sa mort, incarne
l’échec du rêve républicain : « L’âme de la Gironde s’exhala dans son
dernier soupir, écrit-il. Mme Roland ressemblait en ce moment, et
ressemblera à jamais dans la postérité, à la république prématurée et idéale
qu’elle avait conçue, belle, éloquente, les pieds dans le sang de ses amis et
la tête tranchée par son propre glaive, oubliée d’un peuple qui ne la
reconnaît pas3. » Et quelle est la cause de cet échec sanglant auquel elle a
conduit ses amis ? Quelle explication le poète propose-t-il à ce mystère
d’une femme capable de déployer tant d’énergie dans l’action
révolutionnaire pour un si tragique résultat ? La réponse est d’un homme
trivial plus que d’un poète : la frustration amoureuse. Voilà pour Lamartine
la clé qui permettrait de comprendre Mme Roland : elle se serait jetée avec
passion dans l’action politique pour se consoler de ses déconvenues
sentimentales. Cent vingt ans plus tard, sous la plume de Gérard Walter,
universitaire robespierriste, annotateur savant de l’Histoire de la Révolution
française de Michelet, biographe de l’Incorruptible, on trouve, publiée en
1968, l’appréciation suivante du rôle de Mme Roland : « C’est une chose
pénible et décevante que d’avoir à constater que la rancune d’une femme
ambitieuse et vindicative est à l’origine du terrible conflit qui allait plonger
dans le sang et dans la boue la jeune république naissante. On s’est plu à
reconnaître à Mme Roland un immense pouvoir de séduction. Pourquoi, au
lieu d’en user pour s’efforcer de réconcilier les frères ennemis, s’en est-elle
servie pour attiser leurs haines4 ? » L’outrance et l’a priori sexiste sont ici
portés à leur comble : pour Walter, elle est seule responsable des violences
et de la Terreur, et ce qu’il met en cause, c’est l’usage pervers qu’elle aurait
fait de son pouvoir de séduction sur les hommes. Ainsi, Lamartine et
Gérard Walter ne peuvent concevoir qu’une femme engagée dans l’action
puisse être mue par d’autres ressorts que ceux qui relèvent de la sensibilité
et de la passion. Pendant deux siècles, des auteurs qui n’ont pas lu
Mme Roland – ou qui, l’ayant lue, ne l’ont pas comprise – ont refusé de la
voir telle qu’elle était : une femme dont l’intelligence et la raison, autant
que la sensibilité, gouvernaient les actions.
Il fallut attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que deux femmes
universitaires portent enfin sur Mme Roland un regard débarrassé des
préjugés*1. Gita May, dans un essai publié en 1964, s’est attachée à mettre
en évidence beaucoup d’aspects méconnus de la personnalité de
Mme Roland en analysant comment s’est exercée sur elle l’influence de
Jean-Jacques Rousseau. Plus récemment, Mona Ozouf a donné d’elle un
portrait lumineux et profond à partir de l’étude des textes où Mme Roland
traite elle-même « l’interrogation que tous, admirateurs et adversaires,
supposent résolue : qu’est-ce au juste qu’être une femme ? Et la question a-
t-elle un sens univoque ? ». L’historienne de la Révolution parvient ainsi à
restituer une personnalité d’une richesse exceptionnelle, capable de
gouverner sa vie affective sans étouffer sa sensibilité, dotée d’une
formidable aptitude à s’épanouir au gré des circonstances et dont la
cohérence réside précisément dans cette capacité d’accomplissement de soi
dans toutes les situations. « Le principe d’unification de cette existence,
conclut Mona Ozouf, est de croire que s’il y a mille destins pour une
femme, on peut les vivre tous dans l’exercice illimité de la pensée libre5. »

Reste à vérifier quelle fut réellement l’influence politique de


Mme Roland et quelle serait sa part de responsabilité dans l’échec des
Girondins. Chacun s’accorde à considérer que l’une des principales
faiblesses des Girondins fut l’absence de cohérence et de détermination
commune dans la définition d’une stratégie. L’épisode, à mains égards
décisif, du procès du roi en est l’illustration la plus symptomatique. Ce seul
constat permet de relativiser l’influence qu’on prête généralement à
Mme Roland. Il est certain que, sans elle, Roland n’aurait pas été ministre à
deux reprises et qu’elle a joué un rôle déterminant dans le renvoi provoqué
des ministres girondins en juin 1792. On peut également tenir pour acquis
qu’elle prit une part importante aux initiatives politiques de Buzot. Mais il
est frappant de constater que plusieurs de ses amis les plus proches n’ont
pas toujours voté comme elle l’aurait souhaité. Au procès du roi, Bancal a
refusé de voter la mort. A l’inverse, Barbaroux n’a pas demandé le sursis
préconisé par Buzot. Les Girondins étaient farouchement individualistes et
ces exemples montrent que, pas plus que Brissot, pas plus que Vergniaud ni
aucun autre, Mme Roland n’a eu un ascendant significatif sur le groupe. Il
est même probable qu’elle en eut moins que Brissot ou Vergniaud.
Dès avant la chute de la royauté, sa correspondance témoigne de
désaccords avec la stratégie de ses amis. C’est ainsi qu’on l’a vue juger
sévèrement Vergniaud pour n’avoir pas demandé la déchéance du roi en
conclusion de son discours du 3 juillet 1792. Elle se tenait alors sur une
ligne politique moins légaliste que les députés de la Gironde. Elle leur
reprochait leur modération et, le 30 juillet, écrivait à Brissot pour lui
conseiller, en vain, de rechercher l’appui des sections révolutionnaires.
Après le 10 août, l’affrontement avec la Commune et les massacres de
Septembre ont effacé les divergences. Dans la lutte mortelle qui a opposé la
Gironde à la Montagne, Mme Roland n’a, de toute évidence, pas joué un
rôle modérateur. Mais qui peut mesurer le poids de son influence dans la
stratégie mise en œuvre à l’automne 1792 ? Peut-on savoir si, sans elle, les
Girondins auraient tenté une alliance avec Danton ? Rien ne permet de
l’affirmer. On sait, en revanche, qu’une tentative de rapprochement eut lieu
le 15 mars 1793 et qu’elle échoua en raison de l’intransigeance de Guadet.
Or, à cette date, Mme Roland, qui se morfondait rue de la Harpe, ne fut
probablement pas consultée.
S’il apparaît que son influence politique sur le groupe des Girondins fut
plus modeste qu’on ne l’a dit, quelle appréciation peut-on porter sur son
sens politique ? Jusqu’à quel point sut-elle prévoir les évolutions et
préconiser les moyens d’action susceptibles de faire triompher ses idées ? A
son crédit, on peut porter sa conviction, exprimée dès la disgrâce de Turgot
en 1776, qu’il était illusoire d’espérer un changement qui ne procéderait pas
d’un bouleversement complet et violent. Une fois plongée dans la
Révolution, elle a compris, souvent mieux que ses amis, qu’en politique il
est nécessaire d’évaluer les rapports de force pour bien les utiliser. C’est
ainsi qu’en provoquant le renvoi des ministres girondins, elle permet à
Roland et aux brissotins de se hisser, en juin 1792, au sommet de la
popularité dans les milieux révolutionnaires. Cette même intuition de ce que
pèsent les forces en présence explique ses critiques à l’égard de Vergniaud
et de Brissot qui espèrent obtenir par les voies légales la déchéance de
Louis XVI. Elle voit juste lorsqu’elle considère qu’il n’y a aucune
concession à attendre du roi, ni de la majorité de la Constituante. Mais son
erreur est d’avoir cru qu’une fois le trône renversé, la surenchère
révolutionnaire cesserait. L’ayant compris, elle ne sut, pas plus que ses
amis, définir la stratégie qui aurait permis de réduire l’influence de la
Montagne. En refusant plusieurs fois la main tendue par Danton, en ne
cherchant pas à associer à leur action les plus influents des députés de la
Plaine, et en surestimant la force d’entraînement de l’éloquence et des
bonnes intentions, les Girondins ont commis des fautes qui ont contribué à
leur échec. Mme Roland n’a jamais critiqué les principaux choix
stratégiques des Girondins à la Convention. Tout au plus peut-on observer
qu’on trouve dans les interventions et les propositions de Buzot, plus que
chez les autres Girondins, la trace d’une ligne politique préméditée dont il
ne dévie jamais. C’est ce que souligne Mme Roland dans ses Mémoires
quand, parlant de Buzot, elle observe : « Quelques lutteurs de sa force
auraient pu donner à la Convention l’impulsion qui lui était nécessaire ;
mais les autres hommes à talents, paraissant se ménager comme orateurs
[c’est elle qui souligne] pour les grandes occasions, négligeaient trop le
combat journalier et ne se méfièrent point assez de la tactique de leurs
médiocres adversaires6. » Il apparaît, en définitive, que si Buzot et
Mme Roland ont partagé les erreurs stratégiques des Girondins, du moins y
a-t-il eu chez eux le souci de ne pas réduire la politique à la seule
éloquence. Tous comptes faits, dans le camp des Girondins, Mme Roland
n’était probablement pas la plus dépourvue de sens politique. Elle a échoué,
comme ont échoué, avant et après elle, tous ceux qui, à un moment donné,
ont cru qu’il était possible de terminer la Révolution.

Jusqu’au dernier instant, Mme Roland s’est comportée en femme


engagée dans l’action. Emprisonnée, bientôt vouée à une mort certaine, elle
s’est interrogée sur la meilleure façon d’être encore utile au bien public.
Puisque ses ennemis avaient décidé de l’enfermer et de lui ôter la vie, il
fallait que sa détention puis sa mort fussent l’occasion de servir la cause de
la liberté et de l’humanité. C’est pourquoi celle qui avait toujours rejeté
l’idée d’être une femme-auteur entreprit de rédiger des Mémoires et des
Notes destinés à édifier les générations futures. C’est aussi la raison pour
laquelle celle qui n’avait pas le goût de paraître mit tant de soin à
transformer le spectacle de son supplice en une figuration saisissante de la
résistance à l’oppression.
Elle est donc morte en héroïne de Plutarque. Mais nous savons qu’elle
fut aussi jusqu’à son dernier souffle une fille de Rousseau – « plus légitime
encore » que Julie, selon Michelet. La Révolution, pas plus que son mariage
ni que son exigence de vertu, n’avait entamé son aptitude à vivre une
passion amoureuse. Au risque de n’être pas comprise, elle voulut, pour la
postérité, ne rien cacher de cet amour secret. Il importe peu de savoir si elle
céda ou non à Buzot. Les lettres témoignent de la lucidité et de la sincérité
avec lesquelles elle assuma cette passion. Ses « dernières pensées »
expriment sa certitude d’être, après la mort, enfin unie à Buzot. Rousseau
lui avait permis de croire à l’immortalité de l’âme. C’est dans cette
espérance autant que dans la volonté d’être utile à la postérité qu’elle trouva
l’énergie d’affronter la mort sans inquiétude. A l’instant de mourir,
Mme Roland demeurait ce qu’elle était depuis toujours : l’enfant qui lisait
Plutarque et la jeune fille révélée à elle-même par la lecture de la Nouvelle
Héloïse.

*1. Il faut signaler également l’étude consacrée aux Mémoires de Mme Roland par Béatrice Didier dans son essai, Ecrire la
Révolution (PUF).
Notes

Prologue
1. Lettres de Madame Roland, Nouvelle Série, t. I (1767-1780), éd. Cl. Perroud, Imprimerie nationale, Paris, 1913.

2. Ibid., p. 237.

3. Ibid., LII.

4. Ibid., LIII.

5. Ibid., p. 228.

6. François Furet, La Révolution, Hachette, coll. « Pluriel », t. I, Paris, 1988, p. 55.

1. L’enfant de la Seine
1. Marcel Reinhard, Paris pendant la Révolution, Centre de documentation universitaire, Paris, s.d., p. 28 et 29.

2. Cité par Marcel Reinhard, op. cit., p. 20.

3. Mme Roland, Mémoires, Mercure de France, Paris, 1966, p. 201.

4. Ibid., p. 203.

5. Auguste Jal, Dictionnaire critique de biographie et d’histoire, Plon, Paris, 1872, p. 1078.

6. Mémoires, p. 203.

7. Ibid.

8. Ibid.

9. Ibid., p. 205.

10. Ibid., p. 207.

11. Ibid., p. 209.

12. Ibid., p. 212.

13. Ibid., p. 244.

14. Ibid.

15. Ibid., p. 211.

16. Ibid., p. 212.


17. Ibid.

18. Ibid., p. 213.

19. Cité par Jean Sirinelli, Plutarque, Fayard, Paris, 2000, p. 466.

20. Jean Sirinelli, op. cit., p. 464.

21. Mémoires, p. 213.

22. Ibid., p. 214.

23. Ibid., p. 232.

24. Ibid., p. 217 à 220.

25. Ibid., p. 220.

26. Sainte-Beuve, « Madame Roland », Nouveaux Lundis, t. VIII, Calmann-Lévy, Paris, 1886, p. 199 et 200.

27. Ibid., p. 200.

28. Mémoires, p. 220.

29. Ibid., p. 223.

30. Ibid.

31. Ibid.

32. Ibid.

33. Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, t. 1, Mercure de France, Paris, 1994, p. 457.

34. Mémoires, p. 233.

2. La fille des Lumières


1. Mémoires, p. 233.

2. Ibid., p. 239.

3. Ibid.

4. Ibid., p. 240.

5. Ibid.

6. Ibid., p. 241.

7. Ibid., p. 243.

8. Ibid.

9. Ibid., p. 249.

10. Ibid., p. 251.

11. Ibid., p. 254.

12. Ibid., p. 251.

13. Ibid., p. 252.

14. Ibid., p. 253.

15. Ibid., p. 256.


16. Lettres, N.S., t. I, p. 14.

17. Ibid., p. 18.

18. Ibid., p. 35.

19. Ibid., p. 21.

20. Ibid., p. 47.

21. Ibid., p. 18.

22. Ibid., p. 93 et 94.

23. Ibid., p. 111.

24. Ibid., p. 265 et 266.

25. Lettres, N.S., t. I, p. 243.

26. Mémoires, p. 275.

27. Ibid.

28. Lettres, N.S., t. I, p. 53.

29. Mémoires, p. 258.

30. Lettres, N.S., t. I, p. 195.

31. Ibid., p. 211.

32. Ibid., p. 228.

33. Ibid., p. 295 et 297.

34. Ibid., LIII.

35. Ibid., LIV.

36. Ibid., p. 242.

37. Gita May, De Jean-Jacques Rousseau à Madame Roland, Essai sur la sensibilité préromantique et révolutionnaire,
Droz, Genève, 1974, p. 110.

38. Lettres, t. I, p. 189, 208 et 209.

39. Ibid., p. 291.

40. Ibid., p. 225.

41. Ibid., p. 266.

42. Ibid.

43. Mémoires, p. 279.

44. Ibid., p. 279 à 281.

45. Ibid., p. 283 et s.

46. Lettres, t. I, p. 283.

47. Ibid.

48. Cité par Martine Sonnet, L’Education des filles au temps des Lumières, Cerf, Paris, 1987, p. 274.

49. Mémoires, p. 286.


50. Lettres, t. I, p. 286.

51. Mémoires, p. 295.

52. Ibid., p. 298.

53. Mémoires, p. 300.

54. Ibid., p. 302.

3. La Nouvelle Héloïse ou la dialectique de l’amour


et de la vertu
1. Lettres, N.S., t. I, p. 392.

2. Jean Ehrard, L’Invention littéraire au XVIIIe siècle : fiction, idées, société, PUF, Paris, 1997, p. 110.

3. Ibid., p. 113.

4. Henri Coulet, Le Roman jusqu’à la Révolution, Armand Colin, Paris, 2000, p. 374.

5. Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, éd. Henri Coulet, t. II, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1993,
p. 338.

6. Henri Coulet, op. cit., p. 381.

7. Mme de Staël, Lettres sur les écrits et le caractère de Jean-Jacques Rousseau, cité par Jean-Denis Bredin, Une singulière
famille, Fayard, Paris, 1999.

8. Lettres, N.S., t. I, p. 334.

9. Ibid., p. 335.

10. Ibid., p. 336.

11. Ibid., p. 343.

12. Ibid., p. 355.

13. Ibid., p. 356.

14. Ibid., p. 362.

15. Ibid., p. 418.

16. Ibid., p. 539.

17. Mémoires, p. 309.

18. Ibid., p. 313.

19. Ibid., p. 312.

20. Ibid., p. 314 ; Lettres, N.S., t. I, p. 417 à 420 et 421.

21. Lettres, N.S., t. I, p. 382 et 383.

22. Mémoires, p. 307.

23. Lettres, N.S., t. I, p. 541.

24. Ibid., p. 449.

25. Ibid., p. 450.

26. Mémoires, p. 450.


27. Lettres, N.S., t. I, p. 380.

28. Ibid., p. 403.

29. Ibid., p. 379.

30. Mémoires, p. 321.

31. Ibid.

32. Lettres, N.S., t. I, p. 511.

33. Lettres, N.S., t. II, p. 200.

34. Ibid., p. 227.

35. Ibid., p. 228.

36. Ibid., p. 230.

37. Ibid., p. 84 et 116.

38. Ibid., p. 85 et 95.

39. Ibid., p. 76 et s.

40. Ibid., p. 100 et 101.

41. Ibid., p. 108.

42. Ibid., p. 101.

43. Ibid., p. 142.

44. Lettres de Mme Roland, éd. Dauban, t. II, Paris, 1867, 467.

45. Ibid., p. 468.

46. Mémoires, p. 237.

47. Lettres, N.S., t. II, p. 260.

48. Ibid., p. 230.

49. Lettres, N.S., t. I, p. 375.

50. Ibid., p. 496.

51. Ibid., p. 507.

52. Lettres, N.S., t. II, p. 15.

53. Lettres de Mme Roland, éd. Dauban, op. cit., p. 476.

54. Lettres, N.S., t. I, p. 526.

55. Lettres, N.S., t. II, p. 13.

56. Ibid., p. 271.

57. Ibid., p. 284-286, 288-293, 296, 297, 300-304, 305-311.

4. « Questo primo dolcissimo bacio… »


1. Mémoires, p. 322.

2. Ibid.
3. Lettres, N.S., t. I, p. 360.

4. Ibid., p. 359.

5. Ibid., p. 381.

6. Ibid.

7. Ibid., p. 370.

8. Ibid., p. 406.

9. Ibid., p. 425.

10. Mémoires, p. 326.

11. Lettres, N.S., t. I, p. 504.

12. Lettres, N.S., t. II, appendice C, p. 561 et s.

13. Ibid., appendice D, p. 576.

14. Ibid., appendice D, p. 577.

15. Ibid., appendice E, p. 605.

16. Lettres, N.S., t. I, p. 490.

17. Jean-Marie Roland et Marie Phlipon, Lettres d’amour, éd. Claude Perroud, Alphonse Picard et fils, Paris, 1909, p. 39.

18. Ibid., p. 322.

19. Ibid., p. 45.

20. Ibid., p. 69.

21. Ibid., p. 72.

22. Ibid., p. 158.

23. Ibid., p. 77.

24. Ibid., p. 80.

25. Ibid., p. 82 à 91.

26. Ibid., p. 91.

27. Ibid., p. 97.

28. Ibid., p. 99.

29. Françoise Kermina, Madame Roland, Perrin, Paris, 1976, p. 85.

30. Lettres, N.S., t. II, p. 99.

31. Lettres d’amour, p. 106.

32. Ibid., p. 112.

33. Ibid., p. 182.

34. Ibid., p. 193.

35. Claude Manceron, Le Vent d’Amérique, Robert Laffont, Paris, 1974, p. 219.

36. Lettres d’amour, p. 263.

37. Ibid.
38. Ibid., p. 280 et s.

39. Ibid., p. 317.

40. Lettres, N.S., t. II, p. 411.

41. Mémoires, p. 331.

42. Lettres d’amour, p. 386.

43. Ibid., p. 397.

5. Madame de La Platière, secrétaire, nourrice et solliciteuse


1. Mémoires, p. 221.

2. Emmanuel Le Roy Ladurie, Préface de L’Aventure de l’Encyclopédie, Perrin, Paris, 1982, p. 14.

3. Mémoires, p. 333.

4. Lettres, t. II, appendice D, p. 588 et s.

5. Mémoires, p. 335.

6. Ibid., p. 269.

7. Lettres, t. I, p. 136.

8. Ibid., p. 492.

9. Lettres, N.S., t. I, p. 144.

10. Lettres, t. I, p. 70.

11. Lettres, N.S., t. II, p. 441.

12. Cité par Gita May, op. cit., p. 63.

13. Lettres, t. I, p. 10.

14. Ibid., p. 200.

15. Ibid., p. 55.

16. Ibid., p. 101.

17. Ibid., p. 133.

18. Lettres, N.S., t. II, p. 451.

19. Georges Huisman, La Vie privée de Madame Roland, Hachette, Paris, 1955, p. 168.

20. Lettres, N.S., t. II, p. 442.

21. Lettres, t. I, p. 319.

22. Lettres, t. I, p. 353.

23. Ibid., p. 353.

24. Ibid., p. 348.

25. Ibid., p. 354.

26. Ibid., p. 385.

27. Ibid., p. 389.


28. Ibid., p. 425 et 429.

29. Jacques Gury, Le Voyage outre-Manche, Robert Laffont, Coll. « Bouquins », Paris, 1999, Introduction, p. 4.

30. Ibid., p. 72.

31. Ibid.

32. Ibid., p. 471.

33. Ibid., p. 271.

34. Ibid., p. 165.

35. Ibid., p. 168.

36. Ibid., p. 167.

37. Ibid., p. 185.

38. Cité par Georges Huisman, op. cit., p. 187.

39. Ibid., p. 189.

6. « Vivons en ménage champêtre… »


1. Louis Trenard, La Révolution française dans la région Rhône-Alpes, Perrin, 1992, p. 29, 51, 61, 67 et 93.

2. Claude Perroud, Les Roland en Beaujolais au XVIIIe siècle, in La Révolution française, t. XXI, Paris, 1896, p. 389.

3. Lettres, t. I, p. 517.

4. Ibid., p. 507.

5. Ibid., p. 530.

6. Madeleine Clemenceau-Jacquemaire, Madame Roland, Plon, Paris, 1925, p. 180.

7. Cité par Georges Huisman, op. cit., p. 195.

8. Lettres, t. I, p. 507.

9. Ibid., p. 475.

10. Ibid., p. 518.

11. Ibid., p. 490.

12. Ibid., p. 506.

13. Ibid.

14. Roland de La Platière, « Discours sur les femmes », Le Conservateur, t. II, Delandine, 1788, p. 247 à 256.

15. Lettres, t. II, p. 21.

16. Lettres, N. S., t. II, p. 498.

17. Lettres, t. I, p. 539.

18. Ibid., p. 612.

19. Ibid., p. 709.

20. Ibid., p. 661 et 662.

21. Lettres, N.S., t. II, p. 501 et 502.


22. Lettres, t. I, p. 685.

23. Ibid., p. 717.

24. Lettres, t. II, p. 23.

25. Lettres, t. I, p. 708.

26. Ibid., p. 625 et 626.

27. Claude Manceron, La Révolution qui lève, Robert Laffont, Paris, 1979, p. 225.

28. Maurice Wahl, Les Premières Années de la Révolution à Lyon, Armand Colin, Paris, 1894, p. 29 et 30.

29. Claude Manceron, op. cit., p. 256.

30. Edith Bernardin, Roland et le ministère de l’Intérieur, Société des études robespierristes, Paris, 1964, p. 8, 9 et 10.

31. Cité par Gita May, op. cit., p. 200.

32. Lettres, N.S., t. II, p. 499 et 450.

7. « Le bien à faire, qui ne s’exécutera jamais »


1. Evelyne Lever, Louis XVI, Fayard, Paris, 1985, p. 233

2. Ibid., p. 238.

3. François Furet, op. cit., p. 83.

4. François Furet et Denis Richet, La Révolution française, Fayard, Paris, 1973, p. 62.

5. Lettres, t. II, p. 17.

6. Ibid., p. 16.

7. Ibid., p. 29.

8. Ibid., p. 30.

8. « La Révolution survint et nous enflamma »


1. Lettres, t. II, p. 52.

2. Lettres, N.S., t. II, p. XII.

3. Ibid., p. 516.

4. Mémoires, p. 336.

5. François Furet et Denis Richet, op. cit., p. 86.

6. Lettres, t. II, p. 52 note.

7. Ibid., p. 516.

8. Claude Manceron, Les Vingt Ans du roi, Robert Laffont, Paris, 1972, p. 82.

9. Lettres, t. II, appendice P, p. 729.

10. Ibid., p. 55 note.

11. Ibid., p. 53.

12. Mémoires, p. 134.


13. Lettres, t. II, p. 54 à 56.

14. Ibid., p. 61.

15. Ibid., p. 67.

16. Ibid., p. 68.

17. Lettres, N.S., t. II, p. 518.

18. Lettres, t. II, p. 71.

19. Ibid., p. 69.

20. Arthur Young, Voyages en France, Buisson, Paris, 1793, p. 99.

9. La femme de Caton
1. Maurice Wahl, op. cit., p. 17.

2. Arthur Young, op. cit., p. 102.

3. Maurice Wahl, op. cit., p. 7.

4. Ibid., p. 105.

5. Lettres, t. II, p. 99.

6. Maurice Wahl, op. cit., p. 141.

7. Ibid., p. 142.

8. Lettres, t. II, p. 95.

9. Ibid., p. 133.

10. Ibid., p. 131.

11. Ibid., appendice L, p. 696.

12. Ibid., p. 133.

13. Ibid., p. 169.

14. Ibid., p. 163 et s.

15. Ibid., p. 203.

16. Ibid., p. 97.

17. Ibid., p. 187.

18. Maurice Wahl, op. cit., p. 226 et 227.

19. Lettres, t. II, p. 201.

20. Maurice Wahl, op. cit., p. 346.

21. Lettres, t. II, p. 221.

22. Ibid., p. 201.

10. « On vit ici dix ans en vingt-quatre heures »


1. Mémoires, p. 129.
2. Lettres, t. II, p. 239.

3. Ibid., p. 241.

4. Ibid., p. 249.

5. François Furet, op. cit., p. 162.

6. Lettres, t. II, p. 240.

7. Ibid., p. 232.

8. Ibid., p. 248.

9. Ibid., p. 258.

10. Ibid., p. 270.

11. Mémoires, p. 131.

12. Ibid., p. 131.

13. Ibid.

14. Ibid., p. 245.

15. Mémoires.

16. Ibid., p. 133.

17. Patrice Gueniffey, « Robespierre », in François Furet et Mona Ozouf, Dictionnaire critique de la Révolution française,
« Acteurs », Flammarion, Paris, 1992, p. 249.

18. Lettres, t. II, p. 257.

19. Ibid., p. 299.

20. Ibid., p. 302.

21. Mémoires, p. 134.

22. Georges Walter, Robespierre, Gallimard, Paris, 1989, p. 186.

23. Lettres, t. II, p. 339.

24. Ibid., p. 325.

25. Ibid., p. 313.

26. Ibid., p. 334.

27. Ibid., p. 335.

28. Ibid., p. 376.

29. Sophie Granchamp, « Souvenirs » in édition Perroud des Mémoires.

30. Lettres, t. II, p. 382.

31. Ibid.

32. Ibid., p. 386 et 387.

11. Un sombre hiver


1. Mémoires, p. 64.
2. Sophie Grandchamp, op. cit.

3. François Furet, op. cit., p. 191.

4. Cité par François Furet, op. cit., p. 194.

5. Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française, t. II, Editions sociales, Paris, 1970, p. 61.

6. Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. I, « La Pléiade », Gallimard, 1952, p. 777.

7. Jean-Denis Bredin, « Vergniaud ou le génie de la parole », in François Furet et Mona Ozouf (sous la dir.), La Gironde et
les Girondins, Payot, 1991, p. 368.

8. Ibid., p. 375.

9. Bertrand Favereau, « Gensonné ou la fatalité de la Gironde », ibid., p. 418.

10. Jean Boutier, « Elie Guadet », ibid., p. 389 et s.

11. Mémoires, p. 170.

12. Ibid., p. 147.

13. Sophie Grandchamp, op. cit., p. 483.

14. Lettres, t. II, p. 408.

15. Mémoires, p. 147.

16. Sophie Granchamp, op. cit., p. 473.

17. Ibid., p. 475.

18. Lettres, N.S., t. II, p. 535.

12. Comment Roland devint ministre


1. Sophie Grandchamp, op. cit., p. 477.

2. Cité par Jean Jaurès, op. cit., t. I, p. 1084.

3. Cité par François Furet et Denis Richet, op. cit., p. 148.

4. Cité par Jean Jaurès, op. cit., t. II, p. 189.

5. Cité par Jean Jaurès, ibid., p. 186.

6. Cité par Jean Jaurès, ibid., p. 242.

7. Mémoires, p. 149.

13. La femme du ministre


1. Edith Bernardin, op. cit., p. 206.

2. Lettres, t. II, p. 410.

3. Mémoires, p. 149.

4. Mémoires, p. 66.

5. Ibid.

6. Ibid., p. 152 et 153.


7. Ibid., p. 150 et 151.

8. Ibid., p. 152 et 153.

9. Lettres, t. II, p. 414.

10. Ibid., p. 419.

11. Mémoires, p. 155.

12. Ibid., p. 72.

13. Lettres, t. II, p. 423.

14. Ibid., p. 425.

15. Dumouriez, Mémoires, t. II, Baudouin Frères, Paris, 1822, p. 174.

16. Sophie Grandchamp, op. cit., p. 481.

17. Ibid., p. 481.

18. Alphonse Aulard, in Mémoires de Louvet, préface, t. I, Librairie des bibliophiles, Paris, 1889, p. III.

19. Mémoires, p. 112.

20. Alphonse de Lamartine, Histoire des Girondins, t. III, Hachette, Paris, 1902, p. 210.

21. Mémoires, p. 154.

22. Cité par Madeleine Clemenceau-Jacquemaire, op. cit., p. 51 à 54.

23. Mémoires, p. 157.

24. Bernardine Melchior-Bonnet, Les Girondins, Tallandier, Paris, 1989, p. 93.

14. La chute de la royauté


1. Mémoires, p. 110.

2. Ibid., p. 111.

3. Charles Barbaroux, Mémoires, Armand Colin, Paris, 1936, p. 464.

4. Jean Jaurès, op. cit., t. II, p. 624.

5. Ibid., p. 618 à 623.

6. Lettres, t. II, p. 428.

7. Bernardine Melchior-Bonnet, op. cit., p. 110.

8. Cité par Claude Perroud in Lettres, t. II, p. 429.

15. « La Révolution… elle est devenue hideuse »


1. Georges Walter, op. cit., p. 287.

2. Ibid., p. 287.

3. Lettres, t. II, p. 405.

4. Cité par Luc-Antoine Champagneux, in Œuvres de J.M. Ph. Roland, t. I, Discours préliminaires, Bidault, Paris, an VIII.

5. Mémoires, p. 80.
6. Ibid., p. 144.

7. Ibid.

8. Ibid., p. 139.

9. Ibid.

10. Ibid., p. 76.

11. Ibid., p. 75.

12. Ibid., p. 77.

13. Michel Winock, L’Echec au roi (1791-1792), Olivier Orban, 1991, Paris, p. 305.

14. Ibid.

15. Malouet, Mémoires, t. II, Plon, Paris, 1874, p. 244.

16. Lettres, t. II, p. 433.

17. Mémoires, p. 141.

18. Cité par Bernardine Melchior-Bonnet, op. cit., p. 139, et Françoise Kermina, op. cit., p. 175.

19. Jules Michelet, op. cit., t. I, p. 1084.

20. Lettres, t. II, p. 434.

21. Michel Winock, op. cit., p. 304.

22. Mémoires, p. 141.

23. Lettres, t. II, p. 436.

24. Ibid., p. 436.

16. La Gironde contre la Montagne ou l’illusion du pouvoir


des mots
1. Lettres, t. II, p. 436.

2. Ibid., p. 437.

3. François Furet et Denis Richet, op. cit., p. 176.

4. Jean-Denis Bredin, Sieyès, la clé de la Révolution française, de Fallois, Paris, 1988, p. 240.

5. Patrice Gueniffey, op. cit., p. 262.

6. Alphonse Aulard, Histoire de la Révolution française, Armand Colin, Paris, 1901, p. 424.

7. Cité par Edith Bernardin, op. cit., p. 515.

8. Jules Michelet, op. cit., t. I, p. 1202.

9. Cité par Bernardine Melchior-Bonnet, op. cit., p. 172, et par Georges Walter, op. cit., p. 367.

10. Louvet, Mémoires, op. cit., t. I, p. 106.

11. Alphonse de Lamartine, op. cit., t. III, p. 220 à 223 ; Bernardine Melchior-Bonnet, op. cit., p. 178 et 179 ; Georges
Walter, op. cit., p. 335 à 375.
17. Julie et Saint-Preux dans la tempête révolutionnaire
1. Edith Bernardin, op. cit., p. 19.

2. Mémoires, p. 168.

3. Ibid., p. 72.

4. Ibid., p. 254.

5. Dumouriez, op. cit., t. III, p. 374.

6. Marie-Helena Williams, Le Règne de Robespierre, Arthème Fayard, Paris, 1909, p. 79.

7. Mémoires, p. 255.

8. Sophie Grandchamp, op. cit., p. 462.

9. Cité par C.A. Dauban in Etude sur Madame Roland et son temps, Plon, Paris, 1864, p. CXXXV.

10. Comte Beugnot, Mémoires, t. I, Dentu, Paris, 1866, p. 193.

11. Honoré Riouffe, Mémoires sur les prisons, t. I, Baudouin Frères, Paris, 1823, p. 56.

12. Cité par C.A. Dauban, op. cit., p. CLVIII.

13. Cité par Françoise Kermina, op. cit., p. 243.

14. Mémoires, p. 101.

15. Ibid., p. 137.

16. Lettres, t. II, p. 378.

17. Mémoires, p. 137.

18. François Buzot, Mémoires, Plon, Paris, 1866, p. 39.

19. Cité par Jacques Herrisay in François Buzot, Perrin, Paris, 1907, p. 1.

20. Mémoires, p. 100.

21. Lettres, t. II, p. 453.

22. Mémoires, p. 333.

23. Ibid., p. 302.

24. Mémoires, p. 220.

25. Gustave Lanson cité par Gita May, op. cit., p. 209.

26. Mémoires, p. 334.

27. Ibid.

18. Le procès du roi


1. Jean Jaurès, op. cit., t. V, p. 22.

2. Ibid., p. 25.

3. François Buzot, op. cit., p. 30.

4. Jean-Jaurès, op. cit., t. V, p. 44.

5. Cité par Bernardine Melchior-Bonnet, op. cit., p. 198.


6. Jean Jaurès, op. cit., t. V, p. 81.

7. Lettres, t. II, p. 445.

8. Ibid., t. II, p. 445.

9. Cité par Champagneux in Discours préliminaires, op. cit.

10. Cité par Bernardine Melchior-Bonnet, op. cit., p. 214.

11. Cité par Madeleine Clemenceau-Jacquemaire, op. cit., t. II, p. 123.

19. « La reine Coco »


1. Cité par Bernardine Melchior-Bonnet, op. cit., p. 161.

2. Cité par C.A. Dauban, op. cit., p. CLXIV.

3. Ibid., p. CLXIII.

4. Ibid., p. CLXII.

5. Lettres, t. II, p. 445 et 446.

6. Journal de la République française, 13 décembre 1792.

7. Dumouriez, op. cit., t. III, p. 353.

8. Mémoires, p. 105.

9. Ibid., p. 107.

10. Cité par Bernardine Melchior-Bonnet, op. cit., p. 218.

11. Ibid., p. 218.

12. Ibid., p. 224.

13. Lettres, t. II, p. 465.

14. Cité par Bernardine Melchior-Bonnet, op. cit., p. 224.

15. Cité par Champagneux in Discours préliminaires, p. xvi.

16. Mémoires, p. 333.

17. Cité par Edith Girardin, op. cit., note 142, p. 70.

18. Cité par Guy Chaussinand-Nogaret, Madame Roland, une femme en Révolution, Seuil, Paris, 1985, p. 236.

19. Cité par Madeleine Clemenceau-Jacquemaire, op. cit, t. II, p. 147.

20. Lettres, t. II, p. 467.

21. Ibid., t. II, p. 469.

22. Ibid., t. II, p. 500 et 501.

23. Ibid., t. II, p. 461.

24. Mémoires, p. 35.

25. Ibid., p. 36.

26. Ibid.
20. La prisonnière
1. Mémoires, p. 37.

2. Ibid., p. 38.

3. Ibid., p. 40.

4. Ibid., p. 42.

5. Ibid., p. 44.

6. Ibid., p. 176.

7. Cité par C.A. Dauban, op. cit., p. CCIX et CCX.

8. Lettres, t. II, p. 481.

9. Ibid., t. II, p. 484.

10. Ibid., t. II, p. 485.

11. Mémoires, p. 177.

12. Ibid., p. 181.

13. Ibid.

14. Ibid., p. 179.

15. Ibid.

16. Lettres, t. II, p. 499.

17. Ibid., t. II, p. 492.

18. Ibid., t. II, p. 498.

19. Ibid., t. II, p. 493.

20. Ibid., t. II, p. 502 à 506.

21. Mémoires, p. 191.

22. Lettres, t. II, p. 512 et 513.

23. Ibid., t. II, p. 508.

24. Ibid., t. II, p. 507 à 510.

25. Ibid., t. II, p. 528.

26. François Furet, op. cit., t. I, p. 229.

27. Lettres, t. II, p. 519.

28. Ibid., t. II, p. 521.

29. Ibid., t. II, p. 520.

30. Mémoires, p. 342.

31. Ibid., p. 343.

32. Lettres, p. 538 n.l.

33. Ibid., t. II, p. 530 et 531.

34. Ibid., t. II, p. 539.


21. « Adieu, je ne vis plus que pour me détacher de la vie »
1. Sophie Grandchamp, op. cit., p. 492.

2. Lettres, t. II, p. 538 note 1.

3. Mémoires, p. 365.

4. Ibid., p. 366.

5. Actes du Tribunal révolutionnaire, Mercure de France, Paris, 1968, p. 269.

6. Ibid., p. 279.

7. Mémoires, p. 368.

8. Honoré Riouffe, op. cit., t. I, p. 56.

9. Beugnot, op. cit., t. I, p. 198.

10. Ibid., t. I, p. 196.

11. Ibid., t. I, p. 197.

12. Mémoires, p. 371 à 374.

13. C.A. Dauban, op. cit., p. CCXXXVIII.

14. Sophie Grandchamp, op. cit., p. 494.

15. Ibid.

16. Cité par C.A. Dauban, op. cit., p. CCXL.

17. Actes du Tribunal révolutionnaire, op. cit., p. 279.

18. Sophie Grandchamp, op. cit., p. 495.

19. Mémoires, p. 346.

20. Cité par C.A. Dauban, op. cit., p. CCXLIV.

21. Ibid., p. CCXLIV.

22. Ibid., p. CCXLVIII.

23. Lettres, t. II, Appendice R, p. 765.

Brève notice sur le destin des autres proches de Mme Roland


1. Cité par Madeleine Clemenceau-Jacquemaire, op. cit., p. 279.

2. Ibid.

Épilogue
1. Mona Ozouf, « Madame Roland », in Les Mots des femmes, Fayard, Paris, 1995, p. 87 à 109.

2. Stendhal, Mémoires d’un touriste, in Voyages en France, « La Pléiade », Gallimard, Paris, 1992, p. 74.

3. Lamartine, op. cit., t. V, p. 232.

4. Gérard Walter, in Actes du Tribunal révolutionnaire, op. cit., p. 258.

5. Mona Ozouf, op. cit., p. 109.


6. Mémoires, p. 101.
Bibliographie sommaire

I. ŒUVRES DE MME ROLAND


L’intégralité de la correspondance de Mme Roland, ses œuvres de jeunesse
et ses Mémoires, dont les manuscrits sont conservés à la Bibliothèque
nationale, ont fait l’objet de nombreuses publications. Sauf indication
contraire, mes notes renvoient, pour la correspondance, aux éditions
publiées au début du siècle dernier par Claude Perroud, et, pour les
Mémoires, à l’édition publiée en 1966 par le Mercure de France,
présentée et annotée par Paul de Roux.

Appel à l’impartiale postérité par la citoyenne Roland, éd. Louis Bosc,


chez Louvet, Paris, An III [1795], 4 vol.
Œuvres de J.-M. Ph. Roland, femme de l’ex-ministre de l’Intérieur, éd. L.A.
Champagneux, chez Bidault, Paris, An VIII [1800], 3 vol.
Mémoires de Mme Roland, éd. Berville et Barrière, Baudouin Frères, Paris,
1820, 2 vol.
Mémoires de Mme Roland, éd. C.A. Dauban, Plon, Paris, 1864. Mémoires
de Mme Roland, éd. Cl. Perroud, Plon, Paris, 1905, 2 vol.
Mémoires de Mme Roland, éd. Paul de Roux, Mercure de France, 1966.
Mémoires de Mme Roland, éd. Philippe Godard, Cosmopole, Paris, 2001.
Lettres autographes de Mme Roland, adressées à Bancal des Issarts, préf.
de Sainte-Beuve, E. Renduel, Paris, 1835.
Lettres inédites de Mlle Phlipon, Mme Roland, adressées aux demoiselles
Cannet de 1772 à 1780, éd. Breuil, W. Coquebert, Paris, 1841, 2 vol.
Lettres en partie inédites de Mme Roland (Mlle Phlipon) aux demoiselles
Cannet, éd. C.A. Dauban, Plon, Paris, 1867, 2 vol.
Roland et Marie Phlipon, lettres d’amour (1777 à 1780), éd. Cl. Perroud,
A. Picard et fils, Paris, 1909.
Lettres d’amour de Mme Roland, éd. Philippe Godoÿ, Mercure de France,
Paris, 2003.
Lettres de Mme Roland, t. I (1780-1787), éd. Cl. Perroud, Imprimerie
nationale, Paris, 1900.
Lettres de Mme Roland, t. II (1788-1793), éd. Cl. Perroud, Imprimerie
nationale, Paris, 1902.
Lettres de Mme Roland. Nouvelle série, t. I (1767-1776), éd. Cl. Perroud,
Imprimerie nationale, Paris, 1913.
Lettres de Mme Roland, Nouvelle série, t. II (1777-1780), éd. Cl. Perroud,
Imprimerie nationale, Paris, 1915.
Voyage en Suisse, 1787, éd. de Beer, La Baconnière, Neuchâtel, 1937.
Voyage en Angleterre, in Le Voyage outre-Manche, Jacques Gury, Robert
Laffont, coll. « Bouquins », Paris, 1999.

II. PRINCIPALES BIOGRAPHIES ET ÉTUDES CONSACRÉES


À MME ROLAND
Bernardin (Edith), Roland et le ministère de l’Intérieur, Société des Etudes
robespierristes, Paris, 1964.
Chaussinand-Nogaret (Guy), Madame Roland, une femme en Révolution,
Seuil, Paris, 1985.
Clemenceau-Jacquemaire (Madeleine), Vie de Mme Roland, Tallandier,
Paris, 1929, 2 vol.
Cornevin (Marianne), Liberté que de crimes on commet en ton nom,
Maisonneuve et Larose, Paris, 2002.
Dauban (C.A.), Etude sur Madame Roland et son temps, Plon, Paris, 1864.
Didier (Béatrice), « Mme Roland et l’autobiographie », in Ecrire la
Révolution (1789-1799), PUF, Paris, 1989.
Ducos (Armand), Les Trois Girondines et les Girondins, Cassignol,
Bordeaux, 1895.
Huisman (Georges), La Vie privée de Mme Roland, Hachette, Paris, 1955.
Kermina (Françoise), Madame Roland ou la passion révolutionnaire,
Perrin, Paris, 1976.
Lenotre (Théodore Gosselin dit), « Le salon de Madame Roland » in Paris
révolutionnaire, Perrin, Paris, 1916.
May (Gita), De Jean-Jacques Rousseau à Madame Roland, essai sur la
sensibilité préromantique et révolutionnaire, Droz, Genève, 1974.
Michelet (Jules), Les Femmes de la Révolution, in Œuvres complètes,
t. XVI, Flammarion, Paris, 1980.
Ozouf (Mona), « Madame Roland » in Les Mots des femmes, Fayard, Paris,
1995.
Perroud (Claude), Introductions et notices critiques, in ses éditions de
Lettres et Mémoires (partie I de cette bibliographie) et divers articles
dans le périodique La Révolution française, 1898, 1899, 1903 et 1909.
Ribes (Hélène), Madame Roland, Rencontre, Genève, 1965.
Sainte-Beuve (Charles-Augustin), « Madame Roland », in Nouveaux
Lundis, t. VIII, et in Portraits de femmes, Gallimard, Paris, coll.
« Folio », 1998.
Wilcocks (Mary Patricia), Madame Roland, Hutchinson, Londres, 1938.

III. AUTRES OUVRAGES CONSULTÉS


Actes du colloque Girondins et Montagnards, sous la direction d’Albert
Soboul, Société des Etudes robespierristes, Paris, 1980.
Actes du Tribunal révolutionnaire, éd. G. Walter, Mercure de France, Paris,
1968.
Amarzit (Pierre d’), Barnave, Le Sémaphore, Paris, 2000.
Aulard (Alphonse), Histoire politique de la Révolution française, Armand
Colin, Paris, 1926.
Aulard (Alphonse), Les Grands Orateurs de la Révolution, Paris, 1914,
rééd. Mégarotis, Genève, 1980.
Badinter (Elisabeth et Robert), Condorcet, Fayard, Paris, 1988.
Barbaroux (Charles), Mémoires, éd. Cl. Perroud, Société d’histoire de la
Révolution française, Paris, 1923.
Beugnot (comte), Mémoires, Dentu, Paris, 1866, 2 vol.
Bluche (François), La Vie quotidienne au temps de Louis XVI, Hachette,
Paris, 1980.
Bluche (Frédéric), Danton, Perrin, Paris, 1999.
Bosc (Louis-Augustin), « Fragments de Mémoires », in Mémoires de
Mme Roland, éd. Cl. Perroud, t. II, Paris, 1905.
Bredin (Jean-Denis), Sieyès, la clé de la Révolution, de Fallois, Paris, 1988.
Bredin (Jean-Denis), Une singulière famille, Fayard, Paris, 1999.
Brissot (Jacques-Pierre), Mémoires, éd. Cl. Perroud, Picard, Paris, 1904.
Burke (Edmond), Réflexions sur la révolution de France, Hachette, Paris,
1989.
Buzot (François-Léonard), Mémoires, Plon, Paris, 1866.
Carlyle (Thomas), The French Revolution, The Modem Library, New York,
1934.
Cobban (Alfred), Le Sens de la Révolution française, Julliard, Paris, 1964.
Darnton (Robert), L’Aventure de l’Encyclopédie, Perrin, Paris, 1979.
Decaux (Alain), Histoire des Françaises, t. II, Perrin, 1999.
Dumont (Pierre-Etienne), Souvenirs, éd. Duval, Gosselin, Paris, 1834.
Dumouriez (Charles-François), Mémoires, Baudouin Frères, Paris, 1822, 4
vol.
Egret (Jean), La Pré-Révolution française (1787-1788), PUF, Paris, 1962.
Furet (François), La Révolution, Hachette, coll. « Pluriel », Paris, 1988, 2
vol.
Furet (François), La Révolution en débat, Gallimard, coll. « Folio », 1999.
Furet (François) et Ozouf (Mona), Dictionnaire critique de la Révolution
française, Flammarion, coll. « Champs », Paris, 1992, 4 vol.
Furet (François) et Ozouf (Mona), La Gironde et les Girondins, Payot,
Paris, 1991.
Furet (François) et Richet (Denis), La Révolution française, Fayard, Paris,
1973.
Gaxotte (Pierre), La Révolution française, éd. Jean Tulard, Complexe,
Paris, 1988.
Goete-Bernstein (H.-A.), La Diplomatie et la Gironde, Jacques-Pierre
Brissot, Hachette, Paris, 1912.
Goncourt (Edmond et Jules de), Les Femmes au XVIIIe siècle, Charpentier,
Paris, 1912.
Grandchamp (Sophie), « Souvenirs » in Mémoires de Mme Roland, éd. Cl.
Perroud, t. II, Paris, 1905.
Granier de Cassagnac (N.-A.), Histoire des Girondins et des massacres de
Septembre, Dentu, Paris, 1860, 2 vol.
Gueniffey (Patrice), La Politique de la Terreur, Fayard, Paris, 2000.
Herissay (Jacques), Un Girondin. François Buzot, député de l’Eure (1760-
1794), Perrin, Paris, 1907.
Huart (Suzanne d’), Brissot, la Gironde au pouvoir, Robert Laffont, Paris,
1986.
Jal (Auguste), Dictionnaire critique de biographie et d’histoire, Paris, Plon,
1872.
Jaurès (Jean), Histoire socialiste de la Révolution française, Editions
sociales, Paris, 1968-1973, 7 vol.
Lamartine (Alphonse de), Histoire des Girondins, Hachette, Paris, 1902, 6
vol.
Lefebvre (Georges), La Grande Peur de 1789, A. Colin, Paris, 1988.
Lenotre (Théodore Gosselin dit), Les Massacres de Septembre, Perrin,
Paris, 1947.
Lenotre (Théodore Gosselin dit), Le Tribunal révolutionnaire (1793-1795),
Perrin, Paris, 1918.
Lever (Evelyne), Louis XVI, Fayard, Paris, 1985.
Lever (Evelyne), Marie-Antoinette, Fayard, Paris, 1991.
Lever (Evelyne), Philippe Egalité, Fayard, Paris, 1996.
Lintilhac (Eugène), Vergniaud, Hachette, Paris, 1920.
Louvet de Couvrai (Jean-Baptiste), Mémoires, éd. Aulard, Librairie du
Bibliophile, Paris, 1889, 2 vol.
Madelin (Louis), La Révolution, Hachette, Paris, 1938.
Malouet (Victor), Mémoires, Plon, Paris, 1874, 2 vol.
Manceron (Claude), Les Hommes de la Liberté, Robert Laffont, Paris,
1972-1987, 5 vol.
Marand-Fouquet (Catherine), La Femme au temps de la Révolution, Stock,
Paris, 1989.
Mathiez (Albert), Girondins et Montagnards, Ed. de la Passion Paris, 1988.
Mathiez (Albert), La Révolution française, A. Colin, Paris, 1963.
Mauzi (Robert), L’Idée du bonheur au XVIIIe siècle, Slatkine, Genève, 1979.
Melchior-Bonnet (Bernardine), Les Girondins, Tallandier, Paris, 1989.
Mercier (Louis-Sébastien), Tableaux de Paris, Mercure de France, Paris,
1994, 2 vol.
Mercier (Louis-Sébastien), Le Nouveau Paris, Mercure de France, 1994.
Michelet (Jules), Histoire de la Révolution française, Gallimard, « La
Pléiade », Paris, 1952, 2 vol.
Mornet (Daniel), Les Origines intellectuelles de la Révolution française,
A. Colin, Paris, 1933.
Ozouf (Mona), La Fête révolutionnaire 1789-1799, Gallimard, coll.
« Folio », 1976.
Pétion (Jérôme), Mémoires inédits de Pétion, éd. C.A. Dauban, Plon, Paris,
1866.
Quinet (Edgar), La Révolution, Belin, Paris, 1987.
Reinhard (Marcel), Paris pendant la Révolution, Centre de documentation
universitaire, Paris.
Richardson (Samuel), Histoire de Clarisse Harlowe, Desjonquères, Paris,
1999, 2 vol.
Riouffe (Honoré), Mémoires sur les prisons, Baudouin Frères, Paris, 2 vol.
Robiquet (Jean), La Vie quotidienne au temps de la Révolution, Hachette,
Paris, 1938.
Robisco (Nathalie-Barbara), Jean-Jacques Rousseau et la Révolution
française, Honoré Champion, Paris, 1998.
Rosa (Annette), Les Femmes et la Révolution française, Messidor, Paris,
1988.
Rousseau (Jean-Jacques), Julie ou la Nouvelle Héloïse, éd. Henri Coulet,
Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1993, 2 vol.
Sirinelli (Jean), Plutarque, Fayard, Paris, 2000.
Soboul (Albert), La Révolution française, Gallimard, coll. « Tel », Paris,
1996.
Soprani (Anne), La Révolution et les femmes de 1789 à 1796, MA Editions,
Paris, 1988.
Staël (Germaine de), Considérations sur la Révolution française,
Tallandier, Paris, 1983.
Stendhal (Henri Beyle dit), Voyages en France, Gallimard, « La Pléiade »,
Paris, 1992.
Taine (Hippolyte), Les Origines de la France contemporaine, Robert
Laffont, coll. « Bouquins », Paris, 1986.
Tocqueville (Alexis de), L’Ancien Régime et la Révolution, in Œuvres
complètes, t. II, Gallimard, Paris, 1971, 2 vol.
Touchard-Laffosse, Vergniaud, chef des Girondins, Paris, 1847.
Trenard (Louis), La Révolution française dans la région Rhône-Alpes,
Perrin, Paris, 1992.
Tulard (Jean), Nouvelle histoire de Paris, la Révolution, Association pour la
publication d’une histoire de Paris, Paris, 1989.
Wahl (Maurice), Les Premières Années de la Révolution à Lyon (1788-
1792), A. Colin, Paris, 1894.
Walter (Gérard), Maximilien de Robespierre, Gallimard, Paris, 1989.
Williams (Maria-Helena), Le Règne de Robespierre, Arthème Fayard, Paris,
1909.
Winock (Michel), L’Echec au roi (1791-1792), Olivier Orban, Paris, 1991.
Young (Arthur), Voyages en France, Buisson, Paris, 1793.
Index des noms de personnes

ALEMBERT (Jean le Rond d’) : 14, 51, 157


ALEXANDRE (Charles-Alexis) : 239
ANTHOINE (François-Paul-Nicolas) : 188
ARTOIS (comte d’) : 21, 154-155, 212
AULARD (Alphonse) : 273, 377

BACHMANN (Baron Jacques de) : 257


BAILLY (Jean-Sylvain) : 154, 192, 196
BANCAL DES ISSARTS (Henry) : 174-178, 180, 187-188, 193, 195-196, 198, 206-
207, 226, 246, 266, 268, 270, 294, 308, 317, 325, 327, 337, 372
BARBAROUX (Charles) : 242-243, 251, 261, 270, 275, 283, 286, 290, 308, 316, 319,
327, 336-337, 344, 346, 349, 359, 369-370, 380
BARÈRE (Bertrand de) : 270, 300, 306-307
BARNAVE (Antoine) : 146, 165, 184, 194, 203, 212
BAYLE (Pierre) : 48
BAZIRE (Claude) : 232
BECCARIA (Cesare) : 86, 106
BERNARDIN (Edith) : 285
BERNIS (cardinal de) : 45
BERTRAND DE MOLLEVILLE (Antoine-François) : 216
BESNARD (Marie-Louise, née Rotisset) : 24, 38, 44-45, 54, 73, 95, 291, 352
BESNARD (Jean-Baptiste) : 24, 44-45, 54, 73-74, 95, 183, 352
BEUGNOT (comte) : 288, 360-361, 364
BEURNONVILLE (général de) : 326
BILLAUD-VARENNE (Jacques-Nicolas) : 255, 270
BIMONT (Nicolas, abbé) : 24-25, 40, 47, 69, 73, 98, 114, 152
BIRON (maréchal de) : 347
BLONDEL : 114, 222
BLOT : 164, 170, 180
BOISMOREL (Roberge de) : 22, 39, 65-66, 68, 71, 87
BOISMOREL (Mme de) : 22, 37-39
BONNECARRÈRE : 227
BOSC (Louis) : 31, 102, 110-111, 113-114, 116, 120, 123-124, 129, 133, 139, 148-
149, 151-153, 155, 162, 174, 180-181, 187, 197-198, 206-207, 221, 228, 294, 327,
333-334, 337-338, 346, 351-352, 354-355, 371-372
BOSSUET (Jacques-Bénigne) : 37, 40-41
BOUCHOT (Mme) : 342
BOUFLERS (Angélique, sœur Sainte-Agathe) : 34, 343
BOYER-FONFRÈDE (Jean-Baptiste) : 270, 307-308
BOZE (Joseph) : 248, 306
BREDIN (Jean-Denis) : 204, 272
BRET : 180, 183, 197
BRETEUIL (Louis-Auguste, baron de) : 213
BRIENNE (Louis-Marie de Loménie, comte de) : 144, 147
BRINVILLIERS (marquise de) : 318
BRISSOT (Jacques-Pierre) : 156-159, 161, 164, 170, 172, 174, 180, 183-184, 186-
188, 190, 193-195, 197-198, 202-203, 205-209, 212-213, 215-218, 224-225,
228, 232, 235, 240-242, 248-250, 253, 256-257, 266, 270-272, 276, 278, 283, 303,
307-308, 312, 315, 325, 338-339, 341, 350, 355-356, 359, 365, 376, 380, 382
BRUNSWICK (duc de) : 251, 266
BUFFON (Georges-Louis Leclerc, comte de) : 14, 80
BUZOT (François-Nicolas-Léonard) : 184, 188, 190, 193-195, 201, 270-272, 275-
276, 286, 290-292, 294-295, 299-301, 303-305, 308-310, 316, 322-323, 327, 329,
332, 336-340, 342-346, 349, 353, 358-359, 369-370, 382-383
BUZOT (Mme) : 291-292

CALONNE (Charles-Alexandre de) : 16, 108, 114, 142-144


CAMUS (Armand-Gaston) : 274
CANNET (Henriette, épouse de Vouglans) : 34, 69, 75, 77, 79, 81, 88, 92-93, 105-
106, 343
CANNET (Sophie, épouse de Gomiecourt) : 34, 40, 42-43, 45-47, 49-50, 52-55,
62-65, 67-69, 73, 75, 77, 79-80, 89, 92-93, 96, 105, 108, 110, 152, 343, 374-375
CARLYLE (Thomas) : 377
CARRA (Jean-Louis) : 270, 272, 308
CATON : 165, 180
CAUCHOIS (M. et Mme) : 341
CAZALES (J.-Antoine-Marie de) : 184
CÉSAR (Jules) : 76
CHABOT (François) : 270, 288
CHAMBON (Nicolas) : 256, 278
CHAMPAGNEUX (Luc-Antoine) : 169, 171, 179, 195, 198, 222, 259, 285, 321, 336, 338,
346, 350, 354-355, 371
CHAMPAGNEUX (Pierre-Léon) : 372
CHATEAUBRIAND (François-René, vicomte de) : 33
CHAUMETTE (Pierre-Gaspard) : 255
CHAUVEAU-LAGARDE (Claude-François) : 360, 362-363
CHOISEUL (duc de) : 82
CICÉRON : 76, 204
CLAVIÈRE (Etienne) : 157-158, 190, 206, 218, 222, 226, 228, 233, 235-236, 253, 261-
262, 291, 311, 336
CLERMONT-TONNERRE (duc de) : 146
COLBERT (Jean-Baptiste) : 101
COLLENOT D’ANGREMONT : 257
COLLOT D’HERBOIS (Jean-Marie) : 218, 270, 325
CONDÉ (princes de) : 154
CONDILLAC (Etienne Bonnot de) : 40
CONDORCET (Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de) : 12, 101, 103,
157, 159, 187, 193, 202, 216, 248-249, 253, 271, 274, 283, 307, 374
CONDORCET (Sophie, marquise de) : 205, 374
CORDAY (Charlotte) : 346, 360
CORNEILLE (Pierre) : 45
CORNWALLIS (Mylord) : 108
COULET (Henri) : 60
COUSIN (Michel) : 86
COUSIN-DESPREAUX (Louis) : 86, 103
COUTHON (Georges-Auguste) : 232
CREUZE-LATOUCHE (M. et Mme) : 337, 341, 352, 363
CREVIER : 40

DANTON (Georges-Jacques) : 192, 196, 253, 257, 259-262, 264, 266, 268-271, 273-
277, 300, 321, 323, 326, 381-382
DAUBENTON (Louis-Jean-Marie) : 102
DAVID (juge) : 358-359
DECIUS : 160
DELANDINE (M. et Mme) : 136
DELAVACQUERIE (M. et Mme) : 334-335
DELESSART (Antoine de Valdeck) : 214, 217
DELOLME (abbé) : 117
DEMOSTHÈNE : 204
DEMUELLE (Marguerite, épouse Louvet, dite Lodoïska) : 230, 261, 327
DESMOULINS (Camille) : 172, 186, 196, 287, 319, 326
DESPORTES (Mlle) : 69, 93
DEU DE PERTHES (M. et Mme) : 104
DEVIN DE GALANDE : 114
DIDEROT (Denis) : 14, 19, 102, 107
DIDIER (Béatrice) : 379
DIETRICH (M. de) : 218
DILLON (général Théobald) : 225
DODUN (Mme) : 205-206
DU BARRY (comtesse) : 315
DU PORT (Adrien) : 165, 184, 186
DUCOS (Jean-François) : 203, 206, 270, 299, 307-308
DUCREST (marquis) : 157
DUFRICHE-VALAZÉ (Charles-Eléonor) : 270, 308, 336, 350, 355-356
DULAURE : 229
DUMOURIEZ (Charles-François) : 217-218, 222, 224-229, 232, 237, 241, 253, 269,
278, 286, 318, 325, 337
DUPLAY : 197
DUPONT (Félicité, épouse Brissot) : 157, 190
DURAND (Me) : 97
DURANTHON : 226
DUVAL D’EPREMENIL (Jean-Jacques) : 145, 184

FABRE D’EGLANTINE (Philippe-François-Nazaire) : 255, 260-261


FAUCHET (abbé) : 187, 206, 270, 289, 316
FÉNELON (François Salignac de Lamothe-) : 29, 361
FLESSELLES (Alexandre-Nicolas de Bray de) : 105
FLEURY (Marguerite) : 113, 119, 125, 128, 183, 200, 333-334, 352, 364
FONFRÈDE voir BOYER-FONFRÈDE
FOUQUIER-TINVILLE (Antoine-Quentin) : 354, 358
FROSSARD (pasteur) : 151
FURET (François) : 15, 145, 155, 202, 271, 351

GALIGAĪ (Léonore) : 312, 318


GAMAIN (François) : 298
GARAT (Dominique-Joseph) : 278, 335-336, 339, 341
GARDANE : 51
GARRAN DE COULON : 188
GENLIS (Mme de) : 157
GENSONNE (Arnaud) : 203-204, 217-218, 227, 248, 250, 270, 283, 306, 308, 336, 350
GEOFFRIN (Mme) : 51
GODEFROID (Mme) : 363
GOHIER (Louis-Jérôme) : 336
GOISLARD DE MONTSABERT : 145
GOMIÉCOURT (chevalier de) : 105
GORSAS (Antoine-Joseph) : 270, 272, 350
GOSSE (Albert) : 152
GOUGES (Olympe de) : 376
GRAMONT (duchesse de) : 360
GRANDCHAMP (Sophie) : 197-198, 200-201, 207-208, 211, 218, 240, 261, 287, 311,
337-338, 347, 351, 357-358, 367
GRANDPRÉ : 264, 334, 336, 347
GRANGENEUVE (Jean-Antoine Lafargue de) : 270, 308
GRAVE (Pierre-Marie, chevalier de) : 218, 226, 228
GRÉGOIRE (abbé) : 185, 188, 270
GREUZE (Jean-Baptiste) : 51, 53, 61-62
GRIMM (Melchior, baron de) : 107
GUADET (Elie) : 203-204, 224-225, 237, 248-250, 270, 303, 306, 308, 315-316, 336,
344, 349, 371, 381
GUENIFFEY (Patrice) : 191, 273

HAUDRY DE SOUCY : 24, 44-45


HÉBERT (Jacques-René) : 312, 315-319, 338-339, 375
HELVETIUS (Claude-Adrien) : 14, 48
HENRI IV : 20, 143
HENRIOT (François) : 335
HERVILLEZ (M. d’) : 105
HOLBACH (Paul-Henri, baron d’) : 14, 48
HORACE : 95
HUGUENIN (Sulpice) : 252
HUISMAN (Georges) : 112
HUME (David) : 335

IMBERT-COLOMES : 168-169
ISNARD (Maximin) : 205, 212, 227, 240, 270, 308

JAURÈS (Jean) : 203, 235, 245, 298, 300, 302, 377


JOLY DE FLEURY (Guillaume) : 142
JUSSIEU (Antoine-Laurent) : 102

KAUNITZ (prince de) : 217


KELLERMANN (général) : 269
KERMINA (Françoise) : 91
KERSAINT (de) : 270, 272, 275

LA BELOUZE (Mlle de) : 97, 113


LA BLANCHERIE (Claude Pahin de) : 52-53, 61-65, 71, 80-81
LA ROCHEFOUCAULD (duc de) : 148
LACLOS (Choderlos de) : 195
LACOSTE : 218, 226
LAFAYETTE (Mme de) : 59
LA FAYETTE (marquis de) : 148, 159, 192, 196, 215, 225-226, 231, 233, 237, 239, 241-
242, 251, 256
LAMARCHE (Simon-François) : 366
LAMARCK (Auguste-Marie-Raymond, comte de) : 103
LAMARTINE (Alphonse de) : 230, 377-379
LAMBALLE (princesse de) : 318
LAMETH (Alexandre de) : 165, 184, 203, 215
LAMOURETTE (Mgr) : 247
LANJUINAIS (Jean Denis) : 308
LANTHENAS (François) : 101, 114, 116, 120, 151, 153, 159, 171, 173-175, 178-179,
183, 186-187, 195, 198, 206-207, 218, 228, 230, 242, 251, 259, 294, 308, 315-317,
323, 372
LAPORTE (Arnaud de) : 218
LAPOSTOLLE : 105
LAREVELLIÈRE-LÉPEAUX (Louis-Marie de) : 307
LASOURCE (pasteur) : 270, 274-275, 308, 350
LATOUR (Maurice Quentin de) : 51
LAUNAY (marquis de) : 154
LAUZE DE PERRET : 359, 365
LAUZUN voir BIRON
LAVATER (Johann-Kaspar) : 320
LAZOWSKI (Claude-François) : 239
LE CAMUS : 259
LEJAY (abbé) : 40
LE REBOUR (Mme) : 111-112
LEBRUN (Charles-François) : 253, 289, 336
LECOQ (Louis) : 333, 364
LEFÈVRE D’ORMESSON (Henri-François de Paul) : 142
LEGRAND (abbé) : 50, 55
LÉOPOLD II (empereur) : 213-214
LÉPINE : 51
LÉPINE (Mme) : 51-52
LESCOT-FLEURIOT (Jean-Baptiste-Edouard) : 358-359, 364-365
LEVASSEUR (Thérèse) : 67
LOUIS XIV : 15
LOUIS XV : 12, 47, 206
LOUIS XVI : 11, 15-17, 109, 139-143, 145-150, 153-154, 195, 212-214, 216-218,
222-224, 226, 228, 232-233, 235, 237, 240-241, 243-244, 246-249, 256-257, 297-
307, 309-311, 361, 382
LOUVET (Jean-Baptiste) : 229-230, 250, 256, 258, 270, 275, 279-281, 283, 286, 290,
297, 308, 316-317, 327, 336-337, 344, 349, 371
LÜCKNER (général) : 226, 243
LUX (Adam) : 354

MACHIAVEL (Nicolas) : 76
MAILHE (Jean-Baptiste) : 308
MALEBRANCHE (abbé) : 42
MALESHERBES (Chrétien-Guillaume de Lamoignon de) : 140, 301
MALORTIE (Marie-Madeline dite Cléobuline) : 86
MALORTIE (Mlles) : 103, 337, 369
MALOUET (Pierre-Victor) : 263
MANCERON (Claude) : 94, 133, 135
MANDAT (marquis de) : 252
MARAT (Jean-Paul) : 262, 266, 268, 270-271, 275, 290, 300, 312, 315-319, 324-325,
336, 346, 375
MARIE-ANTOINETTE : 150, 212-214, 216, 223, 241, 257, 360
MARMONTEL (Jean-François) : 103
MATHIEZ (Albert) : 377
MAUPEOU (René Nicolas de) : 12
MAURY (abbé) : 312
MAY (Gita) : 49, 136, 379
MELCHIOR-BONNET (Bernardine) : 284
MENTELLE (Edme, dit Jany) : 351-352, 358, 361
MERCIER (Louis-Sébastien) : 20, 35
MÉRICOURT (Théroigne de) : 376
MÉZERAY (François Eudes de) : 40
MICHEL-ANGE : 76
MICHELET (Jules) : 203, 265, 377, 383
MIGNONNE : 62, 67, 79, 91
MIGNOT (Mlle) : 364-365
MILTON (John) : 45
MIRABEAU (Gabriel-Honoré de Riquetti, comte de) : 149, 157, 159, 164, 184,
205, 262, 299
MOLIÈRE (Jean-Baptiste Poquelin, dit) : 45
MONGE (Gaspard) : 103, 253, 260
MONTAIGNE (Michel de) : 76-77, 95, 130
MONTANÉ (Président) : 347
MONTANÉ (Mme) : 348
MONTARAN (M. de) : 114
MONTESQUIEU (Charles de Secondat, baron de) : 204
MONTPENSIER (Mlle de) : 27
MORE (Augustin) : 67
MOREL (abbé) : 42
MORELLET (abbé) : 12
MORIZOT DE ROZAN : 51
MOUNIER (Jean-Joseph) : 146
MOURGUES : 235

NARBONNE (Louis, comte) : 214, 216-217


NECKER (Jacques) : 16, 87, 99, 107-108, 141-144, 147-150, 153-154, 156, 239, 256
NOAILLES (vicomte de) : 148
NOAILLES (Louis de) : 188

ORLÉANS (Louis-Philippe-Joseph, duc de, dit Philippe Egalité) : 157, 164, 300
OZOUF (Mona) : 377, 379

PACHE (Nicolas) : 250, 256, 278, 318, 325, 368


PAINE (Thomas) : 307
PALERNE DE SAVY : 169
PANCKOUCKE (Charles-Joseph) : 102, 114, 126, 158, 205, 208
PARADIS (Alexandre Armény de) : 72
PASCAL (Blaise) : 76
PAW (Cornélius de) : 70
PÉRIER (frères) : 114
PÉRIER (Claude) : 146
PERRET : 170, 179
PÉTION (Jérôme) : 184-185, 188, 190, 193-194, 201, 218, 229, 239-240, 248, 251,
255, 264, 266, 270, 274, 278, 301, 308, 336-337, 339, 344, 347, 349, 359, 369-370
PÉTION (Louise) : 201, 347
PHLIPON (Gatien) : 21-26, 31-32, 51-54, 61, 66, 68, 70, 73-74, 80, 93-95, 97
PHLIPON (Marguerite, née Bimont) : 32, 51-54
PICTET (François-Pierre) : 72
PLAISANT DE LA HOUSSAYE : 365
PLUTARQUE : 28, 60, 77, 110, 130, 291, 335, 342, 375, 383
POMPADOUR (marquise de) : 315
POULTIER : 319
PRÉVOST (abbé) : 59

RABAUT SAINT-ETIENNE (Jean-Paul) : 151, 270, 274, 308


RACINE (Jean) : 45
RAPHAËL : 76
RAUCOUR (Mlle) : 348
RAYNAL (abbé) : 14, 48, 70, 72, 80, 107
REBECQUI (François-Trophime) : 270, 275, 308
RESTOUT : 256
REUBELL (Jean-François) : 270
REYNARD (abbé) : 105
RICHARDSON (Samuel) : 59, 76, 117
RICHELIEU (cardinal de) : 101
RICHET (Denis) : 155, 271
RIOUFFE (Honoré) : 288, 356, 360-361
ROBERT (François) : 187, 196
ROBERT (Louis, née Kéralio) : 187, 196
ROBESPIERRE (Maximilien de) : 184-185, 188, 190, 193-197, 199, 201, 215, 218,
224-225, 228, 231-233, 236, 240-241, 249-250, 255-256, 266-268, 270-275, 278-
283, 297, 300, 305-306, 319-320, 336, 353
ROCHAMBEAU (comte) : 225-226
ROEDERER (Pierre-Louis, comte) : 194, 206, 218
ROLAND DE LA PLATIÈRE (Mme, née Bessye de Montozan) : 82, 122-123
ROLAND DE LA PLATIÈRE (Dom Pierre) : 87, 97, 120, 152
ROLAND DE LA PLATIÈRE (chanoine Dominique) : 102, 122, 124-125, 128
ROLAND DE LA PLATIÈRE (Eudora) : 111-113, 119, 122, 124-125, 128, 131-132,
151, 178, 198, 200, 311, 328, 334, 341, 352, 363, 371-372
ROLLIN : 40
ROTISSET (Jean) : 22
ROTISSET (Geneviève, épouse Phlipon) : 22, 29, 35, 38-40, 65, 73
ROTISSET (Angélique) : 37-38
ROUSSEAU (Jean-Jacques) : 14, 19, 28, 31-32, 43, 50, 55, 57-62, 66-67, 69-71, 80,
86, 95, 98, 107, 109, 116, 119, 124, 128-131, 136-137, 160, 187, 198, 230, 268, 293,
350, 373, 375, 383

SAINT-AUGUSTIN : 37
SAINTE-BEUVE (Charles-Augustin) : 31-32, 250, 377
SAINTE-LETTE (Joseph-Charles de) : 70-71, 80, 87
SAINT-JÉRÔME : 40
SAINT-JUST : 297, 299
SAINT-RÉAL (abbé) : 40
SALLE (Jean-Baptiste) : 303, 311, 371
SANSON (Charles-Henri) : 368
SANTERRE (Antoine-Joseph) : 239, 252, 265, 267
SAINT FRANÇOIS DE SALES : 37
SCARRON (Paul) : 27
SERVAN (général) : 226, 228, 232-233, 235-236, 242, 253, 260, 264, 278, 310, 312, 318
SEVELINGES (M. de) : 71-72, 87, 93
SÉVIGNÉ (Mme de) : 37
SÈZE (Raymond de) : 301-302, 310
SIEYES (abbé) : 149-150, 162, 270
SIRINELLI (Jean) : 28
SOCRATE : 77
STAËL (Germaine, baronne de) : 60, 107, 137, 141, 215-216
STENDHAL (Henri Beyle dit) : 377
SUARD (Jean-Baptiste-Antoine) : 12, 157
TALLEYRAND (Charles-Maurice de) : 149
TALLIEN (Jean-Lambert) : 255
TARGET (Guy-Jean-Baptiste) : 301
THIERRY : 248, 306
THIERS (Adolphe) : 377
THOMSON (James) : 44, 130, 335
TISSOT : 366
TOCQUEVILLE (Alexis de) : 15
TOLOZAN : 114, 222
TOLOZAN DE MONTFORT : 168
TRONCHET (François-Denis) : 301
TRUDAINE (Daniel-Charles) : 83-84
TRUDAINE (Jean-Charles-Philibert dit Trudaine de Montigny) : 83, 85, 87, 148
TRUDE (Mme) : 69
TURGOT (Etienne-François) : 12, 16, 47, 99, 107, 109, 140-143, 148, 205, 381

VALAZÉ voir DUFRICHE-VALAZÉ


VASSE : 51
VERGENNES (Charles Gravier, comte de) : 109, 113
VERGNIAUD (Pierre-Victorien) : 203-204, 206, 212, 217, 232, 237, 240, 243-246,
248-250, 261, 283, 304, 306-308, 310, 316, 332, 336, 350, 355-356, 381-382
VIARD (Achille) : 289, 318
VIGER (Louis-François-Sébastien) : 356
VIN (M. de) : 108
VIRGILE : 76
VITET (Louis) : 170, 179
VOISIN (Catherine Monvoisin dite) : 318
VOLTAIRE (François-Marie Arouet dit) : 29, 40, 45, 48, 55, 72, 76, 80, 85, 204-205
VOUGLANS (M. de) : 105

WALTER (Georges) : 377-379


WILLIAMS (Maria-Helena) : 287, 327
WIMPFEN (général) : 344, 346

XÉNOPHON : 77, 88

YOUNG (Arthur) : 164, 166, 286


YOUNG (Edward) : 44, 117
collection tempus
Perrin

DÉJÀ PARU
349. La France perd la mémoire – Jean-Pierre Rioux.
350. Mémoires accessoires, tome I, 1921-1946 – Philippe de Gaulle.
351. Mémoires accessoires, tome II, 1946-1982 – Philippe de Gaulle.
352. 11 novembre 1942, l’invasion de la zone libre – Eddy Florentin.
353. L’homme du Monde, la vie d’Hubert Beuve-Méry – Laurent Greilsamer.
354. Staline, la cour du tsar rouge, tome I, 1929-1941 – Simon Sebag Montefiore.
355. Staline, la cour du tsar rouge, tome II, 1941-1953 – Simon Sebag Montefiore.
356. Le 18 Brumaire – Thierry Lentz.
357. Louis XVI, tome I, 1754-1786 – Jean-Christian Petitfils.
358. Louis XVI, tome II, 1786-1793 – Jean-Christian Petitfils.
359. Histoire de la cuisine et de la gastronomie françaises – Patrick Rambourg.
360. L’Amérique des néo-conservateurs, l’illusion messianique – Alain Frachon, Daniel Vernet.
361. Du fascisme – Pascal Ory.
362. Histoire de la gendarmerie – Éric Alary.
363. Clemenceau – Michel Winock.
364. Le modèle suisse – François Garçon.
365. Une journée dans l’affaire Dreyfus, « J’accuse », 13 janvier 1898 – Alain Pagès.
366. Ribbentrop – Michael Bloch.
367. Voyage au cœur de l’OAS – Olivier Dard.
368. Splendeurs et misères du fait divers – Louis Chevalier.
369. Christianisme et paganisme du IVe au VIIIe siècle – Ramsay MacMullen.
370. Mihailović, héros trahi par les Alliés (1893-1946) – Jean-Christophe Buisson.
371. La guerre civile européenne. National-socialisme et bolchevisme, 1917-1945 – Ernst Nolte.
372. Rome et Jérusalem – Martin Goodman.
373. La chute de Saigon – Olivier Todd.
374. Les secrets du Vatican – Bernard Lecomte.
375. Madame de Staël – Ghislain de Diesbach.
376. L’irrésistible ascension de l’argent – Niall Ferguson.
377. Erwin Rommel – Benoît Lemay.
378. Histoire des Espagnols, tome II – Bartolomé Bennassar.
379. Les généraux allemands parlent – Basil H. Liddell Hart.
380. Google et le nouveau monde – Bruno Racine.
381. Histoire de France – Jacques Bainville.
382. Après le déluge – Nicolas Baverez.
383. Histoires de la Révolution et de l’Empire – Patrice Gueniffey.
384. Mille ans de langue française, tome I, Des origines au français moderne – Alain Rey, Frédéric
Duval, Gilles Siouffi.
385. Mille ans de langue française, tome II, Nouveaux destins – Alain Rey, Frédéric Duval, Gilles
Siouffi.
386. Juliette Gréco, une vie en liberté – Bertrand Dicale.
387. Le grand jeu de dupes – Gabriel Gorodetsky.
388. Des cendres en héritage. L’histoire de la CIA – Tim Weiner.
389. La Bastoche. Une histoire du Paris populaire et criminel – Claude Dubois.
390. Les Mitterrand – Robert Schneider.
391. L’étrange voyage de Rudolf Hess – Martin Allen.
392. Le monde post-américain – Fareed Zakaria.
393. Enquête sur les béatifications et les canonisations – Yves Chiron.
394. Histoire des paradis – Pierre-Antoine Bernheim, Guy Stavridès.
395. Margaret Thatcher – Jean-Louis Thiériot.
396. L’art de la guerre – Nicolas Machiavel.
397. Caligula – Pierre Renucci.
398. L’épopée du Normandie-Niémen – Roland de la Poype.
399. Stefan Zweig – Dominique Bona.
400. Louise de La Vallière – Jean-Christian Petitfils.
401. La saga des Grimaldi – Jean des Cars.
402. Jacques Pilhan, le sorcier de l’Élysée – François Bazin.
403. François-Joseph – Jean-Paul Bled.
404. La gauche à l’épreuve 1968-2011 – Jean-Pierre Le Goff.
405. La vie élégante – Anne Martin-Fugier.
406. Le mur de Berlin – Frederick Taylor.
407. Naissance de la police moderne – Jean-Marc Berlière.
408. La guerre du Mexique – Alain Gouttman.
409. Les conflits du Proche-Orient – Xavier Baron.
410. L’Action française – François Huguenin.
411. Le duel, une passion française – Jean-Joël Jeanneney.
412. La bataille de Moscou – Andrew Nagorski.
413. Jean-Jacques Rousseau – Monique et Bernard Cottret.
414. Louis Massignon – Christian Destremau, Jean Moncelon.
415. Histoire politique de la Ve République – Arnaud Teyssier.
416. Le peuple de la nuit – Diana Cooper-Richet.
417. François-Ferdinand d’Autriche – Jean-Louis Thiériot.
418. Les dossiers secrets du XXe siècle – Alain Decaux.
419. Histoire de la papauté – Yves Bruley.
420. Anti-Prince – François Sauzey.
421. Jeanne d’Arc, vérités et légendes – Colette Beaune.
422. Heydrich et la solution finale – Édouard Husson.
423. Sainte Geneviève – Joël Schmidt.
424. Malesherbes – Jean des Cars.
425. Histoire de la Méditerranée – John Julius Norwich.
426. La guerre secrète, tome I, Origines des moyens spéciaux et premières victoires alliées –
Anthony Cave Brown.
427. La guerre secrète, tome II, Le jour J et la fin du IIIe Reich – Anthony Cave Brown.
428. La droite, hier et aujourd’hui – Michel Winock.
429. L’obsession des frontières – Michel Foucher.
430. L’impardonnable défaite – Claude Quétel.
431. Le dernier empereur – Jean Sévillia.
432. Lucie Aubrac – Laurent Douzou.
433. Le déclin de Rome et la corruption du pouvoir – Ramsay MacMullen.
434. Le donjon et le clocher – Éric Mension-Rigau.
435. Histoire de l’Atlantique – Paul Butel.
436. Skorzeny, chef des commandos de Hitler – Glenn B. Infield.
437. Une histoire du XXe siècle, tome I – Raymond Aron.
438. Une histoire du XXe siècle, tome II – Raymond Aron.
439. Versailles après les rois – Franck Ferrand.
440. Précis de l’histoire de France – Jules Michelet.
441. L’assassinat d’Henri IV – Jean-Christian Petitfils.
442. De l’esprit de cour – Dominique de Villepin.
443. Figures de proue – René Grousset.
444. La saga des Hachémites – Rémi Kauffer.
445. Jacques et Raïssa Maritain – Jean-Luc Barré.
446. La chevalerie – Dominique Barthélemy.
447. Histoire de Rome – Jean-Yves Boriaud.
448. De Gaulle et l’Algérie française – Michèle Cointet.
449. Le clan des Médicis – Jacques Heers.
450. Histoire des grands-parents – Vincent Gourdon.
451. Histoire des grands scientifiques français – Éric Sartori.
452. Bir Hakeim – François Broche.
453. La mort de Napoléon – Thierry Lentz.
454. L’épopée de l’archéologie – Jean-Claude Simoën.
455. L’Égypte ancienne au jour le jour – Christian Jacq.
456. Histoire de Beyrouth – Samir Kassir.
457. Vaincre ou mourir à Stalingrad – William Craig.
458. Franklin D. Roosevelt – André Kaspi.
459. Louis-Philippe et sa famille – Anne Martin-Fugier.
460. Dans la Grèce d’Hitler – Mark Mazower.
461. Malaise dans la civilité ? – Claude Habib, Philippe Raynaud (dir.).
462. Comprendre la guerre. Histoire et notions – Laurent Henninger, Thierry Widemann.
463. Le guide des élections américaines – Nicole Bacharan, Dominique Simonnet.
464. Malaparte – Maurizio Serra.
465. L’Algérie des passions, 1870-1939 – Pierre Darmon.
466. Le roman de Marrakech – Anne-Marie Corre.
467. René Char – Laurent Greilsamer.
468. Marie-Thérèse d’Autriche – Jean-Paul Bled.
469. La synarchie, le mythe du complot permanent – Olivier Dard.
470. Le Versailles de Louis XIV – Mathieu Da Vinha.
471. Norbert Elias et le XXe siècle (dir. Quentin Deluermoz).
472. La reine Astrid – Pascal Dayez-Burgeon.
473. Le Chemin des Dames (dir. Nicolas Offenstadt).
474. Encyclopédie de la Grande Guerre, tome I (dir. Stéphane Audoin-Rouzeau et Jean-Jacques
Becker).
475. Encyclopédie de la Grande Guerre, tome II (dir. Stéphane Audoin-Rouzeau et Jean-Jacques
Becker).
476. Hitler, tome I, 20 avril 1889-octobre 1938 – John Toland.
477. Hitler, tome II, Novembre 1938-30 avril 1945 – John Toland.
478. Jacques Cœur – Jacques Heers.
479. Les maréchaux soviétiques parlent (prés. Laurent Henninger).
480. La vie des Huns – Marcel Brion.
481. Histoire de Belgrade – Jean-Christophe Buisson.
482. Allemagne IIIe Reich – Mathilde Aycard, Pierre Vallaud.
483. Le Moyen Age, ombres et lumières – Jean Verdon.
484. La saga des Habsbourg – Jean des Cars.
485. Aimé Césaire – Romuald Fonkoua.
486. L’art du commandement – John Keegan.
487. L’histoire des papes, de 1789 à nos jours – Bernard Lecomte.
488. Vercingétorix – Paul M. Martin.
489. Le défilé des réfractaires – Bruno de Cessole.
490. Hitler parle à ses généraux (prés. Helmut Heiber).
491. Hermann Goering – François Kersaudy.
492. L’affaire des Poisons – Jean-Christian Petitfils.
493. Les trente glorieuses chinoises – Caroline Puel.
494. La résistance allemande à Hitler – Joachim Fest.
495. Histoire des auteurs – Isabelle Diu, Elisabeth Parinet.
496. Madame du Barry – Jacques de Saint Victor.
497. Dominique de Roux – Jean-Luc Barré.
498. Thierry Maulnier – Étienne de Montety.
499. Tocqueville – Jean-Louis Benoît.
500. Combattant de la France Libre – Jean-Mathieu Boris.
501. Himmler, tome I, 1900-septembre 1939 – Peter Longerich.
502. Himmler, tome II, septembre 1939-mai 1945 – Peter Longerich.
503. Portraits-souvenirs – Alain Duhamel.
504. Le complexe de l’autruche – Pierre Servent.
505. L’abbé Mugnier – Ghislain de Diesbach.
506. Le Prince – Nicolas Machiavel.
507. La traque d’Eichmann – Neal Bascomb.
508. Churchill et Hitler – François Delpla.
509. Histoire de la Corse et des Corses – Jean-Marie Arrighi, Olivier Jehasse.
510. De la guerre en Amérique – Thomas Rabino.
511. Histoire du Japon médiéval – Pierre-François Souyri.
512. 1492, un monde nouveau ? – Bartolomé et Lucile Bennassar.
513. Napléon et la guerre d’Espagne – Jean-Joël Brégeon.
514. Bismarck – Jean-Paul Bled.
515. La Lorraine des ducs – Henry Bogdan.
516. Morts pour Vichy – Alain Decaux.
517. La duchesse de Chevreuse – Denis Tillinac.
518. Histoire intellectuelle des droites – François Huguenin.
519. Les crimes de la Wehrmacht – Wolfram Wette.
520. L’exode – Éric Alary.
521. Les soldats de la honte – Jean-Yves Le Naour.
522. Histoire des États-Unis, tome I, L’ascension, 1865-1974 – Pierre Melandri.
523. Histoire des États-Unis, tome II, Le déclin ?, Depuis 1974 – Pierre Melandri.
524. Talleyrand – Louis Madelin.
525. Histoire des murs – Claude Quétel.
526. Les miscellanées d’un Gallo-Romain – Lucien Jerphagnon.
527. Anne de Bretagne – Philippe Tourault.
528. Charlemagne – Georges Minois.
529. Diên Biên Phu – Pierre Pellissier.
530. La dernière chance – Yves-Marie Bercé.
531. À la recherche du temps sacré – Jacques Le Goff.
532. Les Hohenzollern – Henry Bogdan.
533. Paris révolutionnaire – G. Lenotre.
534. L’homme Napoléon – Louis Chardigny.
535. Hitler chef de guerre – Philippe Masson.
536. Histoire du Consulat et de l’Empire – Jean-Paul Bertaud.
537. Hitler et le Vatican – Peter Godman.
538. Souvenirs de la campagne de France – Baron Fain.
539. Les derniers secrets du Vatican – Bernard Lecomte.
540. Dictionnaire des fascismes et du nazisme, tome I, A-M – Serge Berstein, Pierre Milza.
541. Dictionnaire des fascismes et du nazisme, tome II, N-Z – Serge Berstein, Pierre Milza.
542. Ciano – Michel Ostenc.
543. Histoire de la marine allemande – François-Emmanuel Brézet.
544. Kang Sheng – Roger Faligot, Rémi Kauffer.
545. Histoire du Maroc – Michel Abitbol.
546. La naissance du capitalisme au Moyen Age – Jacques Heers.
547. De Gaulle, la République et la France Libre – Jean-Louis Crémieux-Brilhac.
548. Charles Péguy – Arnaud Teyssier.
549. La saga des Windsor – Jean des Cars.
550. Berty Albrecht – Dominique Missika.
551. Histoire du football – Paul Dietschy.
552. Stauffenberg – Jean-Louis Thiériot.
553. Requiem pour un empire défunt – François Fejtö.
554. Histoire anecdotique de la Première Guerre mondiale – Gérard Guicheteau, Jean-Claude
Simoën.
555. Paris libéré, 1944-1949 – Antony Beevor, Artemis Cooper.
556. La guerre totale – Erich Ludendorff.
557. La cour de France – Jean-François Solnon.
558. La grande fracture – Michel Winock.
559. Histoire de la Prusse – Christopher Clark.
560. Le Monde. Les grandes crises politiques françaises, 1958-2014 (dir. Gérard Courtois).
561. Alésia – Jean-Louis Voisin.
562. La première guerre d’Hitler – Thomas Weber.
563. Les guerres de Louis XIV – John A. Lynn.
564. Monarchies et royautés de la préhistoire à nos jours – Roland Mousnier.
565. La Waffen-SS, tome I – Jean-Luc Leleu.
566. La Waffen-SS, tome II – Jean-Luc Leleu.
567. Louis XIII, tome I – Jean-Christian Petitfils.
568. Louis XIII, tome II – Jean-Christian Petitfils.
569. Sigmaringen – Jean-Paul Cointet.
570. Colbert – François d’Aubert.
571. Marignan, 1515 – Didier Le Fur.
572. Grandeur et misère de l’Armée rouge – Jean Lopez, Lasha Otkhmezuri.
573. A la recherche de Winston Churchill (dir. Pierre Assouline).
574. Le Régent – Philippe Erlanger.
575. Azincourt, 1415 – Dominique Paladilhe.
576. Sept générations d’exécuteurs. Mémoires de Sanson – présenté par François-Henri Désérable.
577. Napoléon à Sainte-Hélène – Paul Ganière.
578. Le nazisme, régime criminel (dir. Marie-Bénédicte Vincent).
579. Madame de Maintenon – Jean-Paul Desprat.
580. Le Moyen-Orient pendant la Seconde Guerre mondiale – Christian Destremau.
581. Le grand tournant – Paul Kennedy
582. Madame Roland, une femme en Révolution – Pierre Cornut-Gentille.
Suivez toute l’actualité des Éditions Perrin sur
[Link]

Nous suivre sur


This file was downloaded from Z-Library project

Your gateway to knowledge and culture. Accessible for everyone.

[Link] [Link] [Link] [Link]

Official Telegram channel

Z-Access

[Link]

Vous aimerez peut-être aussi