La Femme au Collier de Velours - Dumas
La Femme au Collier de Velours - Dumas
BeQ
Alexandre Dumas
La femme au collier de velours
roman
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Du même auteur, à la Bibliothèque :
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La femme au collier de velours
Image de couverture :
William Holman Hunt 1827-1910
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I
L’arsenal
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jetée qui s’étendait du fort de la Goulette au fort
de l’Arsenal, laissant un étroit passage aux
bâtiments qui veulent pénétrer du golfe dans le
lac. Ce lac, aux eaux bleues comme l’azur du ciel
qu’elles réfléchissaient, était tout agité, dans
certains endroits, par les battements d’ailes d’une
troupe de cygnes, tandis que, sur des pieux
plantés de distance en distance pour indiquer des
bas-fonds, se tenait immobile, pareil à ces
oiseaux qu’on sculpte sur les sépulcres, un
cormoran qui, tout à coup, se laissait tomber à la
surface de l’eau avec un poisson au travers du
bec, avalait ce poisson, remontait sur son pieu, et
reprenait sa taciturne immobilité jusqu’à ce qu’un
nouveau poisson, passant à sa portée, sollicitât
son appétit, et, l’emportant sur sa paresse, le fit
disparaître de nouveau pour reparaître encore.
Et pendant ce temps, de cinq minutes en cinq
minutes, l’air était rayé par une file de flamants
dont les ailes de pourpre se détachaient sur le
blanc mat de leur plumage, et, formant un dessin
carré, semblaient un jeu de cartes composé d’as
de carreau seulement, et volant sur une seule
ligne.
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À l’horizon était Tunis, c’est-à-dire un amas
de maisons carrées, sans fenêtres, sans
ouvertures, montant en amphithéâtre, blanches
comme de la craie et se détachant sur le ciel avec
une netteté singulière. À gauche s’élevaient,
comme une immense muraille à créneaux, les
montagnes de Plomb, dont le nom indique la
teinte sombre ; à leur pied rampaient le marabout
et le village des Sidi-Fathallah ; à droite on
distinguait le tombeau de saint Louis et la place
où fut Carthage, deux des plus grands souvenirs
qu’il y ait dans l’histoire du monde. Derrière
nous se balançait à l’ancre le Montézuma,
magnifique frégate à vapeur de la force de quatre
cent cinquante chevaux.
Certes, il y avait bien là de quoi distraire
l’imagination la plus préoccupée. À la vue de
toutes ces richesses, on eût oublié la veille, le
jour et le lendemain. Mais mon esprit était, à dix
ans de là, fixé obstinément sur une seule pensée
qu’un rêve avait clouée dans mon cerveau.
Mon oeil devint fixe. Tout ce splendide
panorama s’effaça peu à peu dans la vacuité de
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mon regard. Bientôt je ne vis plus rien de ce qui
existait. La réalité disparut ; puis, au milieu de ce
vide nuageux, comme sous la baguette d’une fée,
se dessina un salon aux lambris blancs, dans
l’enfoncement duquel, assise devant un piano où
ses doigts erraient négligemment, se tenait une
femme inspirée et pensive à la fois, une muse et
une sainte. Je reconnus cette femme, et je
murmurai comme si elle eût pu m’entendre :
– Je vous salue, Marie, pleine de grâces, mon
esprit est avec vous.
Puis, n’essayant plus de résister à cet ange aux
ailes blanches qui, me ramenant aux jours de ma
jeunesse, et comme une vision charmante, me
montrait cette chaste figure de jeune fille, de
jeune femme et de mère, je me laissai emporter
au courant de ce fleuve qu’on appelle la
mémoire, et qui remonte le passé au lieu de
descendre vers l’avenir.
Alors je fus pris de ce sentiment si égoïste, et
par conséquent si naturel à l’homme, qui le
pousse à ne point garder sa pensée à lui seul, à
doubler l’étendue de ses sensations en les
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communiquant, et à verser enfin dans une autre
âme la liqueur douce ou amère qui remplit son
âme.
Je pris une plume et j’écrivis :
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mourra comme il a vécu, n’osant pas même
laisser après lui ses confessions, qui, à la rigueur,
peuvent se laisser raconter, mais qui ne peuvent
guère se lire.
« Vous avez déjà couru à la signature, n’est-ce
pas, madame, et vous savez à qui vous avez
affaire ; de sorte que maintenant vous vous
demandez comment, entre ce magnifique lac qui
est le tombeau d’une ville et le pauvre monument
qui est le sépulcre d’un roi, l’auteur des
Mousquetaires et de Monte-Cristo a songé à vous
écrire, à vous justement, quand à Paris, à votre
porte, il demeure quelquefois un an tout entier
sans aller vous voir.
« D’abord, madame, Paris est Paris, c’est-à-
dire une espèce de tourbillon où l’on perd la
mémoire de toutes choses, au milieu du bruit que
fait le monde en courant et la terre en tournant. À
Paris, voyez-vous, je vais comme le monde et
comme la terre ; je cours et je retourne, sans
compter que, lorsque je ne tourne ni ne cours,
j’écris. Mais alors, madame, c’est autre chose, et,
quand j’écris, je ne suis déjà plus si séparé de
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vous que vous le pensez, car vous êtes une de ces
rares personnes pour lesquelles j’écris, et il est
bien extraordinaire que je ne me dise pas lorsque
j’achève un chapitre dont je suis content ou un
livre qui est bien venu : Marie Nodier, cet esprit
rare et charmant, lira cela ; et je suis fier,
madame, car j’espère qu’après que vous aurez lu
ce que je viens d’écrire, je grandirai peut-être
encore de quelques lignes dans votre pensée.
« Tant il y a, madame, pour en revenir à ma
pensée, que cette nuit j’ai rêvé, je n’ose pas dire à
vous, mais de vous, oubliant la houle qui
balançait un gigantesque bâtiment à vapeur que le
gouvernement me prête, et sur lequel je donne
l’hospitalité à un de vos amis et à un de vos
admirateurs, à Boulanger et à mon fils, sans
compter Giraud, Maquet, Chancel et Desbarolles,
qui se rangent au nombre de vos connaissances ;
tant il y a, disais-je, que je me suis endormi sans
songer à rien, et comme je suis presque dans le
pays des Mille et Une Nuits, un génie m’a visité
et m’a fait entrer dans un rêve dont vous avez été
la reine. Le lieu où il m’a conduit, ou plutôt
ramené, madame, était bien mieux qu’un palais,
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était bien mieux qu’un royaume ; c’était cette
bonne et excellente maison de l’Arsenal au temps
de sa joie et de son bonheur, quand notre bien-
aimé Charles en faisait les honneurs avec toute la
franchise de l’hospitalité antique, et notre bien
respectée Marie avec toute la grâce de
l’hospitalité moderne.
« Ah ! croyez bien, madame, qu’en écrivant
ces lignes, je viens de laisser échapper un bon
gros soupir. Ce temps a été un heureux temps
pour moi. Votre esprit charmant en donnait à tout
le monde, et quelquefois, j’ose le dire, à moi plus
qu’à tout autre. Vous voyez que c’est un
sentiment égoïste qui me rapproche de vous.
J’empruntais quelque chose à votre adorable
gaieté, comme le caillou du poète Saadi
empruntait une part du parfum de la rose.
« Vous rappelez-vous le costume d’archer de
Paul ? vous rappelez-vous les souliers jaunes de
Francisque Michel ? vous rappelez-vous mon fils
en débardeur ? vous rappelez-vous cet
enfoncement où était le piano et où vous chantiez
Lazzara, cette merveilleuse mélodie, que vous
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m’avez promise et que, soit dit sans reproches,
vous ne m’avez jamais donnée ?
« Oh ! puisque je fais appel à vos souvenirs,
allons plus loin encore : vous rappelez-vous
Fontaney et Alfred Johannot, ces deux figures
voilées qui restaient toujours tristes au milieu de
nos rires, car il y a dans les hommes qui doivent
mourir jeunes un vague pressentiment du
tombeau ? Vous rappelez-vous Taylor, assis dans
un coin, immobile, muet et rêvant dans quel
voyage nouveau il pourra enrichir la France d’un
tableau espagnol, d’un bas-relief grec ou d’un
obélisque égyptien ? Vous rappelez-vous de
Vigny, qui, à cette époque, doutait peut-être de sa
transfiguration et daignait encore se mêler à la
foule des hommes ? Vous rappelez-vous
Lamartine, debout devant la cheminée, et laissant
rouler jusqu’à vos pieds l’harmonie de ses beaux
vers ? Vous rappelez-vous Hugo le regardant et
l’écoutant comme Étéocle devait regarder et
écouter Polynice, seul parmi nous avec le sourire
de l’égalité sur les lèvres, tandis que madame
Hugo, jouant avec ses beaux cheveux, se tenait à
demi couchée sur le canapé, comme fatiguée de
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la part de gloire qu’elle porte ?
« Puis, au milieu de tout cela, votre mère, si
simple, si bonne, si douce ; votre tante, madame
de Tercy, si spirituelle et si bienveillante ;
Dauzats, si fantasque, si hâbleur, si verbeux ;
Barye, si isolé au milieu du bruit, que sa pensée
semble toujours envoyée par son corps à la
recherche d’une des sept merveilles du monde ;
Boulanger, aujourd’hui si mélancolique, demain
si joyeux, toujours si grand peintre, toujours si
grand poète, toujours si bon ami dans sa gaieté
comme dans sa tristesse ; puis enfin cette petite
fille se glissant entre les poètes, les peintres, les
musiciens, les grands hommes, les gens d’esprit
et les savants, cette petite fille que je prenais dans
le creux de ma main et que je vous offrais comme
une statuette de Barre ou de Pradier ? Oh ! mon
Dieu ! qu’est devenu tout cela, madame ?
« Le seigneur a soufflé sur la clef de voûte, et
l’édifice magique s’est écroulé, et ceux qui le
peuplaient se sont enfuis, et tout est désert à cette
même place où tout était vivant, épanoui,
florissant.
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« Fontaney et Alfred Johannot sont morts,
Taylor a renoncé aux voyages, de Vigny s’est fait
invisible, Lamartine est député, Hugo pair de
France, et Boulanger, mon fils et moi sommes à
Carthage d’où je vous vois, madame, en poussant
ce bon gros soupir dont je vous parlais tout à
l’heure, et malgré le vent qui emporte comme un
nuage la fumée mouvante de notre bâtiment, ne
rattrapera jamais ces chers souvenirs que le temps
aux ailes sombres entraîne silencieusement dans
la brume grisâtre du passé.
« Ô printemps, jeunesse de l’année ! ô
jeunesse, printemps de la vie !
« Eh bien ! voilà le monde évanoui qu’un rêve
m’a rendu, cette nuit, aussi brillant, aussi visible,
mais en même temps, hélas ! aussi impalpable
que ces atomes qui dansent au milieu d’un rayon
de soleil infiltré dans une chambre sombre par
l’ouverture d’un contrevent entrebâillé.
« Et maintenant, madame, vous ne vous
étonnez plus de cette lettre, n’est-ce pas ? Le
présent chavirerait sans cesse s’il n’était
maintenu en équilibre par le poids de l’espérance
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et le contrepoids des souvenirs, et
malheureusement ou heureusement peut-être, je
suis de ceux chez lesquels les souvenirs
l’emportent sur les espérances.
« Maintenant parlons d’autre chose ; car il est
permis d’être triste, mais à la condition qu’on
n’embrunira pas les autres de sa tristesse. Que
fait mon ami Boniface ? Ah ! j’ai, il y a huit ou
dix jours, visité une ville qui lui vaudra bien des
pensums quand il trouvera son nom dans le livre
de ce méchant usurier qu’on nomme Salluste.
Cette ville, c’est Constantine, la vieille Cirta,
merveille bâtie en haut d’un rocher, sans doute
par une race d’animaux fantastiques ayant des
ailes d’aigle et des mains d’homme comme
Hérodote et Levaillant, ces deux grands
voyageurs, en ont vu.
« Puis, nous avons passé un peu à Utique et
beaucoup à Bizerte. Giraud a fait dans cette
dernière ville le portrait d’un notaire turc, et
Boulanger de son maître clerc. Je vous les envoie,
madame, afin que vous puissiez les comparer aux
notaires et aux maîtres clercs de Paris. Je doute
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que d’avantage reste à ces derniers.
« Moi, j’y suis tombé à l’eau en chassant les
flamants et les cygnes, accident qui, dans la
Seine, gelée probablement à cette heure, aurait pu
avoir des suites fâcheuses, mais qui, dans le lac
de Caton, n’a eu d’autre inconvénient que de me
faire prendre un bain tout habillé, et cela au grand
étonnement d’Alexandre, de Giraud et du
gouverneur de la ville, qui du haut d’une terrasse
suivaient notre barque des yeux, et qui ne
pouvaient comprendre un événement qu’ils
attribuaient à un acte de ma fantaisie et qui n’était
que la perte de mon centre de gravité.
« Je m’en suis tiré comme les cormorans dont
je vous parlais tout à l’heure, madame ; comme
eux j’ai disparu, comme eux je suis revenu sur
l’eau ! seulement, je n’avais pas, comme eux, un
poisson dans le bec.
« Cinq minutes après je n’y pensais plus, et
j’étais sec comme M. Valéry, tant le soleil a mis
de complaisance à me caresser.
« Oh ! je voudrais, partout où vous êtes,
madame, conduire un rayon de ce beau soleil, ne
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fût-ce que pour faire éclore sur votre fenêtre une
touffe de myosotis.
« Adieu, madame ; pardonnez-moi cette
longue lettre ; je ne suis pas coutumier de la
chose, et, comme l’enfant qui se défendait
d’avoir fait le monde, je vous promets que je ne
le ferai plus ; mais aussi pourquoi le concierge du
ciel a-t-il laissé ouverte cette porte d’ivoire par
laquelle sortent les songes dorés ?
« Veuillez agréer, madame, l’hommage de
mes sentiments les plus respectueux.
« ALEXANDRE DUMAS.
« Je serre bien cordialement la main de
Jules. »
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sommes sûrs d’être les bienvenus, « Qui m’aime
me suive ».
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Vingt ans après, le feu prit à une vingtaine de
milliers de poudre qui s’y trouvaient enfermés.
L’explosion fut terrible ; Paris trembla comme
tremble Catane les jours où Encelade se remue.
Des pierres furent lancées jusqu’au bout du
faubourg Saint-Marceau ; les roulements de ce
terrible tonnerre allèrent ébranler Melun. Les
maisons du voisinage oscillèrent un instant,
comme si elles étaient ivres, puis s’affaissèrent
sur elles-mêmes. Les poissons périrent dans la
rivière, tués par cette commotion inattendue ;
enfin, trente personnes, enlevées par l’ouragan de
flammes, retombèrent en lambeaux : cent
cinquante furent blessées. D’où venait ce
sinistre ? Quelle était la cause de ce malheur ? On
l’ignora toujours : et, en vertu de cette ignorance,
on l’attribua aux protestants.
Charles IX fit reconstruire sur un plus vaste
plan les bâtiments détruits. C’était un bâtisseur
que Charles IX : il faisait sculpter le Louvre,
tailler la fontaine des Innocents par Jean Goujon,
qui y fut tué, comme chacun sait, par une balle
perdue. Il eût certainement mis fin à tout, le
grand artiste et le grand poète, si Dieu, qui avait
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certains comptes à lui demander à propos du 24
août 1572, ne l’eût rappelé.
Ses successeurs reprirent les constructions où
il les avait laissées, et les continuèrent. Henri III
fit sculpter, en 1584, la porte qui fait face au quai
des Célestins : elle était accompagnée de
colonnes en forme de canons et sur la table de
marbre qui la surmontait, on lisait ce distique de
Nicolas Bourbon, que Santeuil demandait à
acheter au prix de la potence :
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aujourd’hui la bibliothèque de l’Arsenal.
En 1823, Charles Nodier fut appelé à la
direction de cette bibliothèque, et quitta la rue de
Choiseul, où il demeurait, pour s’établir dans son
nouveau logement.
C’était un homme adorable que Nodier ; sans
un vice, mais plein de défauts, de ces défauts
charmants qui font l’originalité de l’homme de
génie, prodigue, insouciant, flâneur, flâneur
comme Figaro était paresseux ! avec délices.
Nodier savait à peu près tout ce qu’il était
donné à l’homme de savoir ; d’ailleurs, Nodier
avait le privilège de l’homme de génie ; quand il
ne savait pas il inventait, et ce qu’il inventait était
bien autrement ingénieux, bien autrement coloré,
bien autrement probable que la réalité.
D’ailleurs, plein de systèmes, paradoxal, avec
enthousiasme, mais pas le moins du monde
propagandiste, c’était pour lui-même que Nodier
était paradoxal, c’était pour lui seul que Nodier se
défaisait des systèmes ; ses systèmes adoptés, ses
paradoxes reconnus, il en eût changé, et s’en fût
immédiatement fait d’autres.
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Nodier était l’homme de Térence, à qui rien
d’humain n’est étranger. Il aimait pour le bonheur
d’aimer : il aimait comme le soleil luit, comme
l’eau murmure, comme la fleur parfume. Tout ce
qui était bon, tout ce qui était beau, tout ce qui
était grand lui était sympathique ; dans le
mauvais même, il cherchait ce qu’il y avait de
bon, comme, dans la plante vénéneuse, le
chimiste, du sein du poison même, tire un remède
salutaire.
Combien de fois Nodier avait-il aimé ? c’est
ce qu’il lui eût été impossible de dire à lui-
même ; d’ailleurs, le grand poète qu’il était ! il
confondait toujours le rêve avec la réalité. Nodier
avait caressé avec tant d’amour les fantaisies de
son imagination, qu’il avait fini par croire à leur
existence. Pour lui, Thérèse Aubert, la Fée aux
miettes, Inès de las Sierras, avaient existé.
C’étaient ses filles, comme Marie ; c’étaient les
soeurs de Marie ; seulement, madame Nodier
n’avait été pour rien dans leur création ; comme
Jupiter, Nodier avait tiré toutes ces Minerves-là
de son cerveau.
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Mais ce n’étaient pas seulement des créatures
humaines, ce n’étaient pas seulement des filles
d’Ève et des fils d’Adam que Nodier animait, de
son souffle créateur. Nodier avait inventé un
animal, il l’avait baptisé. Puis, il l’avait de sa
propre autorité, sans s’inquiéter de ce que Dieu
en dirait, doté de la vie éternelle.
Cet animal c’était le taratantaleo.
Vous ne connaissez pas le taratantaleo, n’est-
ce pas ? ni moi non plus ; mais Nodier le
connaissait, lui ; Nodier le savait par coeur. Il
vous racontait les moeurs, les habitudes, les
caprices du taratantaleo. Il vous eût raconté ses
amours si, du moment où il s’était aperçu que le
taratantaleo portait en lui le principe de la vie
éternelle, il ne l’eût condamné au célibat, la
reproduction étant inutile là où existe la
résurrection.
Comment Nodier avait-il découvert le
taratantaleo ?
Je vais vous le dire.
À dix-huit ans, Nodier s’occupait
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d’entomologie. La vie de Nodier s’est divisée en
six phases différentes :
D’abord, il fit de l’histoire naturelle : la
Bibliographie entomologique ;
Puis de la linguistique : le Dictionnaire des
Onomatopées ;
Puis de la politique : la Napoléone ;
Puis de la philosophie religieuse : les
Méditations du cloître ;
Puis des poésies : les Essais d’un jeune
barde ;
Puis du roman : Jean Sbogar, Smarra, Trilby,
le Peintre de Salzbourg, Mademoiselle de
Marsan, Adèle, le Vampire, le Songe d’or, les
Souvenirs de Jeunesse, le Roi de Bohême et ses
sept châteaux, les Fantaisies du docteur
Néophobus, et mille choses charmantes encore
que vous connaissez, que je connais, et dont le
nom ne se retrouve pas sous ma plume.
Nodier en était donc à la première phase de ses
travaux ; Nodier s’occupait d’entomologie,
Nodier demeurait au sixième, – un étage plus
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haut que Béranger ne loge le poète. Il faisait des
expériences au microscope sur les infiniment
petits, et, bien avant Raspail, il avait découvert
tout un monde d’animalcules invisibles. Un jour,
après avoir soumis à l’examen l’eau, le vin, le
vinaigre, le fromage, le pain, tous les objets enfin
sur lesquels on fait habituellement des
expériences, il prit un peu de sable mouillé dans
la gouttière, et le posa dans la cage de son
microscope, puis il appliqua son oeil sur la
lentille.
Alors il vit se mouvoir un animal étrange,
ayant la forme d’un vélocipède, armé de deux
roues qu’il agitait rapidement. Avait-il une rivière
à traverser ? ses roues lui servaient comme celles
d’un bateau à vapeur ; avait-il un terrain sec à
franchir ? ses roues lui servaient comme celles
d’un cabriolet. Nodier le regarda, le détailla, le
dessina, l’analysa si longtemps, qu’il se souvint
tout à coup qu’il oubliait un rendez-vous, et qu’il
se sauva, laissant là son microscope, sa pincée de
sable, et le taratantaleo dont elle était le monde.
Quand Nodier rentra, il était tard ; il était
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fatigué, il se coucha, et dormit comme on dort à
dix-huit ans. Ce fut donc le lendemain seulement,
en ouvrant les yeux, qu’il pensa à la pincée de
sable, au microscope et au taratantaleo.
Hélas ! pendant la nuit le sable avait séché, et
le pauvre taratantaleo, qui sans doute avait besoin
d’humidité pour vivre, était mort. son petit
cadavre était couché sur le côté, ses roues étaient
immobiles. Le bateau à vapeur n’allait plus, le
vélocipède était arrêté.
Mais, tout mort qu’il était, l’animal n’en était
pas moins une curieuse variété des éphémères, et
son cadavre méritait d’être conservé aussi bien
que celui d’un mammouth ou d’un mastodonte ;
seulement, il fallait prendre, on le comprend, des
précautions bien autrement grandes pour manier
un animal cent fois plus petit qu’un citron, qu’il
n’en faut prendre pour changer de place un
animal dix fois gros comme un éléphant.
Ce fut donc avec la barbe d’une plume que
Nodier transporta sa pincée de sable de la cage de
son microscope dans une petite boîte de carton,
destinée à devenir le sépulcre du taratantaleo.
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Il se promettait de faire voir ce cadavre au
premier savant qui se hasarderait à monter ses six
étages.
Il y a tant de choses auxquelles on pense à dix-
huit ans, qu’il est bien permis d’oublier le
cadavre d’un éphémère. Nodier oublia pendant
trois mois, dix mois, un an peut-être, le cadavre
du taratantaleo.
Puis, un jour, la boîte lui tomba sous la main.
Il voulut voir quel changement un an avait
produit sur son animal. Le temps était couvert, il
tombait une grosse pluie d’orage. Pour mieux
voir, il approcha le microscope de la fenêtre, et
vida dans la cage le contenu de la petite boîte.
Le cadavre était toujours immobile et couché
sur le sable ; seulement le temps, qui a tant de
prise sur les colosses, semblait avoir oublié
l’infiniment petit.
Nodier regardait donc son éphémère, quand
tout à coup une goutte de pluie, chassée par le
vent, tombe dans la cage du microscope et
humecte la pincée de sable.
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Alors, au contact de cette fraîcheur vivifiante,
il semble à Nodier que son taratantaleo se ranime,
qu’il remue une antenne, puis l’autre ; qu’il fait
tourner une de ses roues, qu’il fait tourner ses
deux roues, qu’il reprend son centre de gravité,
que ses mouvements se régularisent, qu’il vit
enfin.
Le miracle de la résurrection vient de
s’accomplir, non pas au bout de trois jours, mais
au bout d’un an.
Dix fois Nodier renouvela la même épreuve,
dix fois le sable sécha et le taratantaleo mourut,
dix fois le sable fut humecté et dix fois le
taratantaleo ressuscita.
Ce n’était pas un éphémère que Nodier avait
découvert, c’était un immortel. selon toute
probabilité, son taratantaleo avait vu le Déluge et
devait assister au Jugement dernier.
Malheureusement, un jour que Nodier, pour la
vingtième fois peut-être, s’apprêtait à renouveler
son expérience, un coup de vent emporta le sable
séché, et, avec le sable, le cadavre du
phénoménal taratantaleo.
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Nodier reprit bien des pincées de sable mouillé
sur sa gouttière et ailleurs, mais ce fut
inutilement, jamais il ne retrouva l’équivalent de
ce qu’il avait perdu : le taratantaleo était le seul
de son espèce, et, perdu pour tous les hommes, il
ne vivait plus que dans les souvenirs de Nodier.
Mais aussi là vivait-il de manière à ne jamais
s’en effacer.
Nous avons parlé des défauts de Nodier ; son
défaut dominant, aux yeux de madame Nodier du
moins, c’était sa bibliomanie ; ce défaut, qui
faisait le bonheur de Nodier, faisait le désespoir
de sa femme.
C’est que tout l’argent que Nodier gagnait
passait en livres.
Combien de fois Nodier, sorti pour aller
chercher deux ou trois cents francs absolument
nécessaires à la maison, rentra-t-il avec un
volume rare, avec un exemplaire unique !
L’argent était resté chez Techener ou
Guillemot.
Madame Nodier voulait gronder ; mais Nodier
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tirait son volume de sa poche, il l’ouvrait, le
fermait, le caressait, montrait à sa femme une
faute d’impression qui faisait l’authenticité du
livre, et cela tout en disant :
– Songe donc, ma bonne amie, que je
retrouverai trois cents francs, tandis qu’un pareil
livre, hum ! un pareil livre, hum ! un pareil livre
est introuvable ; demande plutôt à Pixérécourt.
Pixérécourt, c’était la grande admiration de
Nodier, qui a toujours adoré le mélodrame.
Nodier appelait Pixérécourt le Corneille des
boulevards.
Presque tous les matins, Pixérécourt venait
rendre visite à Nodier.
Le matin, chez Nodier, était consacré aux
visites des bibliophiles. C’était là que se
réunissaient le marquis de Ganay, le marquis de
Château-Giron, le marquis de Chalabre, le comte
de Labédoyère, Bérard, l’homme des Elzévirs,
qui, dans ses moments perdus, refit la Charte de
1830 ; le bibliophile Jacob, le savant Weiss de
Besançon, l’universel Peignot de Dijon ; enfin les
savants étrangers qui, aussitôt leur arrivée à Paris,
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se faisaient présenter ou se présentaient seuls à ce
cénacle, dont la réputation était européenne.
Là on consultait Nodier, l’oracle de la
réunion ; là on lui montrait des livres ; là on lui
demandait des notes : c’était sa distraction
favorite. Quant aux savants de l’Institut, ils ne
venaient guère à ces réunions ; ils voyaient
Nodier avec jalousie. Nodier associait l’esprit et
la poésie à l’érudition, et c’était un tort que
l’Académie des sciences ne pardonne pas plus
que l’Académie française.
Puis Nodier raillait souvent, Nodier mordait
quelquefois. Un jour il avait fait le Roi de
Bohême et ses sept châteaux ; cette fois-là, il
avait emporté la pièce. On crut Nodier à tout
jamais brouillé avec l’Institut. Pas du tout ;
l’Académie de Tombouctou fit entrer Nodier à
l’Académie française.
On se doit quelque chose entre soeurs.
Après deux ou trois heures d’un travail
toujours facile ; après avoir couvert dix ou douze
pages de papier de six pouces de haut sur quatre
de large, à peu près d’une écriture lisible,
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régulière, sans rature aucune, Nodier sortait.
Une fois sorti, Nodier rôdait à l’aventure,
suivant néanmoins presque toujours la ligne des
quais, mais passant et repassant la rivière, selon
la situation topographique des étalagistes ; puis
des étalagistes, il entrait dans les boutiques de
libraires, et des boutiques de libraires dans les
magasins de relieurs.
C’est que Nodier se connaissait non seulement
en livres, mais en couvertures. Les chefs-
d’oeuvre de Gaseon sous Louis XIII, de Desseuil
sous Louis XIV, de Pasdeloup sous Louis XV et
de Derome sous Louis XV et Louis XVI, lui
étaient si familiers, que, les yeux fermés, au
simple toucher, il les connaissait. C’était Nodier
qui avait fait revivre la reliure, qui, sous la
Révolution et l’Empire, cessa d’être un art ; c’est
lui qui encouragea, qui dirigea les restaurateurs
de cet art, le Thouvenin, les Bradel, les Niedrée,
les Bozonnet et les Legrand. Thouvenin, mourant
de la poitrine, se levait de son lit d’agonie pour
jeter un dernier coup d’oeil aux reliures qu’il
faisait pour Nodier.
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La course de Nodier aboutissait presque
toujours chez Crozet ou Techener, ces deux
beaux-frères réunis par la rivalité, et entre
lesquels son placide génie venait s’interposer. Là,
il y avait réunion de bibliophiles ; là, on faisait
des échanges ; puis, dès que Nodier paraissait,
c’était un cri ; mais, dès qu’il ouvrait la bouche,
silence absolu. Alors Nodier narrait, Nodier
paradoxait de omni rescibili et quibusdam aliis.
Le soir, après le dîner de famille, Nodier
travaillait d’ordinaire dans la salle à manger,
entre trois bougies posées en triangle, jamais
plus, jamais moins ; nous avons dit sur quel
papier et de quelle écriture, toujours avec des
plumes d’oie. Nodier avait horreur des plumes de
fer, comme, en général, de toutes les inventions
nouvelles ; le gaz le mettait en fureur, la vapeur
l’exaspérait ; il voyait la fin du monde infaillible
et prochaine dans la destruction des forêts et dans
l’épuisement des mines de houille. C’est dans ces
fureurs contre le progrès de la civilisation que
Nodier était resplendissant de verve et foudroyant
d’entrain.
34
Vers neuf heures et demie du soir, Nodier
sortait ; cette fois, ce n’était plus la ligne des
quais qu’il suivait, c’était celle des boulevards ; il
entrait à la Porte-Saint-Martin, à l’Ambigu ou
aux Funambules, aux Funambules de préférence.
C’est Nodier qui a divinisé Debureau ; pour
Nodier, il n’y avait que trois acteurs au monde :
Debureau, Potier et Talma ; Potier et Talma
étaient morts, mais Debureau restait et consolait
Nodier de la perte des deux autres.
Tous les dimanches, Nodier déjeunait chez
Pixérécourt. Là, il retrouvait ses visiteurs : le
bibliophile Jacob, roi tant que Nodier n’était pas
là, vice-roi quand Nodier paraissait ; le marquis
de Ganay, le marquis de Chalabre.
Le marquis de Ganay, esprit changeant,
amateur capricieux, amoureux d’un livre comme
un roué du temps de la Régence était amoureux
d’une femme, pour l’avoir ; puis, quand il l’avait,
fidèle un mois, non pas fidèle, enthousiaste, le
portant sur lui, et arrêtant ses amis pour le leur
montrer ; le mettant sous son oreiller le soir, et se
réveillant la nuit, rallumant sa bougie pour le
35
regarder, mais ne le lisant jamais ; toujours jaloux
des livres de Pixérécourt, que Pixérécourt refusait
de lui vendre à quelque prix que ce fût ; se
vengeant de son refus en achetant, à la vente de
madame de Castellane, un autographe que
Pixérécourt ambitionnait depuis dix ans.
– N’importe ! disait Pixérécourt furieux, je
l’aurai.
– Quoi ? demandait le marquis de Ganay.
– Votre autographe.
– Et quand cela ?
– À votre mort, parbleu !
Et Pixérécourt eût tenu sa parole si le marquis
de Ganay n’eût jugé à propos de survivre à
Pixérécourt.
Quant au marquis de Chalabre, il
n’ambitionnait qu’une chose : c’était une Bible
que personne n’eût, mais aussi il l’ambitionnait
ardemment. Il tourmenta tant Nodier pour que
Nodier lui indiquât un exemplaire unique, que
Nodier finit par faire mieux encore que ne
désirait le marquis de Chalabre : il lui indiqua un
36
exemplaire qui n’existait pas.
Aussitôt le marquis de Chalabre se mit à la
recherche de cet exemplaire.
Jamais Christophe Colomb ne mit plus
d’acharnement à découvrir l’Amérique. Jamais
Vasco de Gama ne mit plus de persistance à
retrouver l’Inde que le marquis de Chalabre à
poursuivre sa Bible. Mais l’Amérique existait
entre le 70e degré de latitude nord et les 53e et 54e
de latitude sud. Mais l’Inde gisait véritablement
en deçà et au-delà du Gange, tandis que la Bible
du marquis de Chalabre n’était située sous
aucune latitude, ni ne gisait ni en deçà ni au-delà
de la Seine. Il en résulta que Vasco de Gama
retrouva l’Inde, que Christophe Colomb
découvrit l’Amérique, mais que le marquis eut
beau chercher, du nord au sud, de l’orient à
l’occident, il ne trouva pas sa Bible.
Plus la Bible était introuvable, plus le marquis
de Chalabre mettait d’ardeur à la trouver.
Il en avait offert cinq cents francs ; il en avait
offert mille francs ; il en avait offert deux mille,
quatre mille, dix mille francs. Tous les
37
bibliographes étaient sens dessus dessous à
l’endroit de cette malheureuse Bible. On écrivit
en Allemagne et en Angleterre. Néant. Sur une
note du marquis de Chalabre, on ne se serait pas
donné tant de peine, et on eût simplement
répondu : Elle n’existe pas. Mais, sur une note de
Nodier, c’était autre chose. Si Nodier avait dit :
« La Bible existe », incontestablement la Bible
existait. Le pape pouvait se tromper ; mais
Nodier était infaillible.
Les recherches durèrent trois ans. Tous les
dimanches, le marquis de Chalabre, en déjeunant
avec Nodier chez Pixérécourt, lui disait :
– Eh bien ! cette Bible, mon cher Charles...
– Eh bien ?
– Introuvable !
– Quoere et invenies, répondait Nodier.
Et, plein d’une nouvelle ardeur, le bibliomane
se remettait à chercher, mais ne trouvait pas.
Enfin on apporta au marquis de Chalabre une
Bible.
Ce n’était pas la Bible indiquée par Nodier,
38
mais il n’y avait que la différence d’un an dans la
date ; elle n’était pas imprimée à Kehl mais elle
était imprimée à Strasbourg, il n’y avait que la
distance d’une lieue ; elle n’était pas unique, il est
vrai, mais le second exemplaire, le seul qui
existât, était dans le Liban, au fond d’un
monastère druse. Le marquis de Chalabre porta la
Bible à Nodier et lui demanda son avis :
– Dame ! répondit Nodier, qui voyait le
marquis prêt à devenir fou s’il n’avait pas une
Bible, prenez celle-là, mon cher ami, puisqu’il est
impossible de trouver l’autre.
Le marquis de Chalabre acheta la Bible
moyennant la somme de deux mille francs, la fit
relier d’une façon splendide et la mit dans une
cassette particulière.
Quand il mourut, le marquis de Chalabre
laissa sa bibliothèque, à mademoiselle Mars, qui
n’était rien moins que bibliomane, pria Merlin de
classer les livres du défunt et d’en faire la vente.
Merlin, le plus honnête homme de la terre, entra
un jour chez mademoiselle Mars avec trente ou
quarante mille francs de billets de banque à la
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main.
Il les avait trouvés dans une espèce de
portefeuille pratiqué dans la magnifique reliure
de cette Bible presque unique.
– Pourquoi, demandai-je à Nodier, avez-vous
fait cette plaisanterie au pauvre marquis de
Chalabre, vous si peu mystificateur ?
– Parce qu’il se ruinait, mon ami, et que,
pendant les trois ans qu’il a cherché sa Bible, il
n’a pas pensé à autre chose ; au bout de ces trois
ans il a dépensé deux mille francs, pendant ces
trois ans là il en eût dépensé cinquante mille.
Maintenant que nous avons montré notre bien-
aimé Charles pendant la semaine et le dimanche
matin, disons ce qu’il était le dimanche depuis six
heures du soir jusqu’à minuit.
Comment avais-je connu Nodier ?
Comme on connaissait Nodier. Il m’avait
rendu un service. C’était en 1827, je venais
d’achever Christine ; je ne connaissais personne
dans les ministères, personne au théâtre ; mon
administration, au lieu de m’être une aide pour
40
arriver à la Comédie Française, m’était un
empêchement. J’avais écrit, depuis deux ou trois
jours, ce dernier vers, qui a été si fort sifflé et si
fort applaudi :
« Eh bien... j’en ai pitié, mon père : qu’on
l’achève ! »
En dessous de ce vers, j’avais écrit le mot FIN :
il ne me restait plus rien à faire que de lire ma
pièce à messieurs les comédiens du roi et à être
reçu ou refusé par eux.
Malheureusement, à cette époque, le
gouvernement de la Comédie-Française était,
comme le gouvernement de Venise, républicain,
mais aristocratique, et n’arrivait pas qui voulait
près des sérénissimes seigneurs du Comité.
Il y avait bien un examinateur chargé de lire
les ouvrages des jeunes gens qui n’avaient encore
rien fait, et qui, par conséquent, n’avaient droit à
une lecture qu’après examen ; mais il existait
dans les traditions dramatiques de si lugubres
histoires de manuscrits attendant leur tour de
lecture pendant un ou deux ans, et même trois
ans, que moi, familier du Dante et de Milton, je
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n’osais point affronter ces limbes, tremblant que
ma pauvre Christine n’allât augmenter tout
simplement le nombre de :
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toutes les éditions de ses oeuvres et ornée de son
buste. Il prit mon manuscrit, me donna rendez-
vous à huit jours, et nous congédia.
Au bout de huit jours, heure pour heure, je me
présentai à la porte de M. Picard. M. Picard
m’attendait évidemment ; il me reçut avec le
sourire de Rigobert dans Maison à vendre.
– Monsieur, me dit-il en me tendant mon
manuscrit proprement roulé, avez-vous quelque
moyen d’existence ?
Le début n’était pas encourageant.
– Oui, monsieur, répondis-je ; j’ai une petite
place chez monsieur le duc d’Orléans.
– Eh bien ! mon enfant, fit-il en me mettant
affectueusement mon rouleau entre les deux
mains et en me prenant les mains du même coup,
allez à votre bureau.
Et, enchanté d’avoir fait un mot, il se frotta les
mains en m’indiquant du geste que l’audience
était terminée.
Je n’en devais pas moins un remerciement à
Nodier. Je me présentai à l’Arsenal. Nodier me
43
reçut, comme il recevait, avec un sourire aussi...
Mais il y a sourire et sourire, comme dit Molière.
Peut-être oublierai-je un jour le sourire de
Picard, mais je n’oublierai jamais celui de
Nodier.
Je voulus prouver à Nodier que je n’étais pas
tout à fait aussi indigne de sa protection qu’il eût
pu le croire d’après la réponse que Picard m’avait
faite. Je lui laissai mon manuscrit. Le lendemain,
je reçus une lettre charmante, qui me rendait tout
mon courage, et qui m’invitait aux soirées de
l’Arsenal.
Ces soirées de l’Arsenal, c’était quelque chose
de charmant, quelque chose qu’aucune plume ne
rendra jamais. Elles avaient lieu le dimanche, et
commençaient en réalité à six heures.
À six heures, la table était mise. Il y avait des
dîneurs de la fondation : Cailleux, Taylor, Francis
Wey, que Nodier aimait comme un fils ; puis, par
hasard, un ou deux invités ; puis qui voulait.
Une fois admis à cette charmante intimité de
la maison, on allait dîner chez Nodier à son
44
plaisir. Il y avait toujours deux ou trois couverts
attendant les convives de hasard. si ces trois
couverts étaient insuffisants, on en ajoutait un
quatrième, un cinquième, un sixième. s’il fallait
allonger la table, on l’allongeait. Mais malheur à
celui qui arrivait le treizième ! Celui-là dînait
impitoyablement à une petite table, à moins
qu’un quatorzième ne vînt le relever de sa
pénitence.
Nodier avait ses manies : il préférait le pain
bis au pain blanc, l’étain à l’argenterie, la
chandelle à la bougie.
Personne n’y faisait attention que madame
Nodier, qui le servait à sa guise.
Au bout d’une année ou deux, j’étais un de ces
intimes dont je parlais tout à l’heure. Je pouvais
arriver sans prévenir, à l’heure du dîner ; on me
recevait avec des cris qui ne me laissaient pas de
doute sur ma bienvenue, et l’on me mettait à
table, ou plutôt je me mettais à table entre
madame Nodier et Marie.
Au bout d’un certain temps, ce qui n’était
qu’un point de fait devint un point de droit.
45
Arrivais-je trop tard, était-on à table, ma place
était-elle prise : on faisait un signe d’excuse au
convive usurpateur, ma place m’était rendue, et,
ma foi ! se mettait où il pouvait celui que j’avais
déplacé.
Nodier alors prétendait que j’étais une bonne
fortune pour lui, en ce que je le dispensais de
causer. Mais, si j’étais une bonne fortune pour
lui, j’étais une mauvaise fortune pour les autres.
Nodier était le plus charmant causeur qu’il y eût
au monde. On avait beau faire à ma conversation
tout ce qu’on fait à un feu pour qu’il flambe,
l’éveiller, l’attiser, y jeter cette limaille qui fait
jaillir les étincelles de l’esprit comme celles de la
forge ; c’était de la verve, c’était de l’entrain,
c’était de la jeunesse ; mais ce n’était point cette
bonhomie, ce charme inexprimable, cette grâce
infinie, où, comme dans un filet tendu, l’oiseleur
prend tout, grands et petits oiseaux. Ce n’était pas
Nodier.
C’était un pis-aller dont on se contentait, voilà
tout.
Mais parfois je boudais, parfois je ne voulais
46
pas parler, et, à mon refus de parler, il fallait bien,
comme il était chez lui, que Nodier parlât ; alors
tout le monde écoutait, petits enfants et grandes
personnes. C’était à la fois Walter Scott et
Perrault, c’était le savant aux prises avec le poète,
c’était la mémoire en lutte avec l’imagination.
Non seulement alors Nodier était amusant à
entendre, mais encore Nodier était charmant à
voir. Son long corps efflanqué, ses longs bras
maigres, ses longues mains pâles, son long visage
plein d’une mélancolique bonté, tout cela
s’harmonisait avec sa parole un peu traînante, que
modulait sur certains tons ramenés
périodiquement un accent franc-comtois que
Nodier n’a jamais entièrement perdu. Oh ! alors
le récit était chose inépuisable, toujours nouvelle,
jamais répétée. Le temps, l’espace, l’histoire, la
nature, étaient pour Nodier cette bourse de
Fortunatus d’où Pierre Schlemihl tirait ses mains
toujours pleines. Il avait connu tout le monde.
Danton, Charlotte Corday, Gustave III,
Cagliostro, Pie VI, Catherine II, le grand
Frédéric, que sais-je ? Comme le comte de Saint-
Germain et le taratantaleo, il avait assisté à la
47
création du monde et traversé les siècles en se
transformant. Il avait même, sur cette
transformation, une théorie des plus ingénieuses.
selon Nodier, les rêves n’étaient qu’un souvenir
des jours écoulés dans une autre planète, une
réminiscence de ce qui avait été jadis. selon
Nodier, les songes les plus fantastiques
correspondaient à des faits accomplis autrefois
dans Saturne, dans Vénus ou dans Mercure : les
images les plus étranges n’étaient que l’ombre
des formes qui avaient imprimé leurs souvenirs
dans notre âme immortelle. En visitant pour la
première fois le Musée fossile du Jardin des
Plantes, il s’est écrié, retrouvant des animaux
qu’il avait vus dans le déluge de Deucalion et de
Pyrrha, et parfois il lui échappait d’avouer que,
voyant la tendance des Templiers à la possession
universelle, il avait donné à Jacques de Molay le
conseil de maîtriser son ambition. Ce n’était pas
sa faute si Jésus-Christ avait été crucifié ; seul
parmi ses auditeurs, il l’avait prévenu des
mauvaises intentions de Pilate à son égard.
C’était surtout le Juif errant que Nodier avait eu
l’occasion de rencontrer : la première fois à
48
Rome du temps de Grégoire VII ; la seconde fois
à Paris, la veille de la Saint-Barthélemy, et la
dernière fois à Vienne en Dauphiné, et sur lequel
il avait des documents les plus précieux. Et à ce
propos il relevait une erreur dans laquelle étaient
tombés les savants et les poètes, et
particulièrement Edgar Quinet : ce n’était pas
Ahasvérus, qui est un nom moitié grec moitié
latin, que s’appelait l’homme aux cinq sous,
c’était Isaac Laquedem : de cela il pouvait en
répondre, il tenait le renseignement de sa propre
bouche. Puis de la politique, de la philosophie, de
la tradition, il passait à l’histoire naturelle. Oh !
comme dans cette scène Nodier distançait
Hérodote, Pline, Marco Polo, Buffon et
Lacépède ! Il avait connu des araignées près
desquelles l’araignée de Pélisson n’était qu’une
drôlesse ; il avait fréquenté des crapauds près
desquels Mathusalem n’était qu’un enfant ; enfin
il avait été en relation avec des caïmans près
desquels la tarasque n’était qu’un lézard.
Aussi il tombait à Nodier de ces hasards
comme il n’en tombe qu’aux hommes de génie.
Un jour qu’il cherchait des lépidoptères, c’était
49
pendant son séjour en Styrie, pays des roches
granitiques et des arbres séculaires, il monta
contre un arbre afin d’atteindre une cavité qu’il
apercevait, fourra sa main dans cette cavité,
comme il avait l’habitude de le faire, et cela assez
imprudemment, car un jour il retira d’une cavité
pareille son bras enrichi d’un serpent qui s’était
enroulé à l’entour ; un jour donc qu’ayant trouvé
une cavité il fourrait sa main dans cette cavité, il
sentit quelque chose de flasque, et de gluant qui
cédait à la pression de ses doigts. Il ramena
vivement sa main à lui, et regarda : deux yeux
brillaient d’un feu terne au fond de cette cavité.
Nodier croyait au diable ; aussi, en voyant ces
deux yeux qui ne ressemblaient pas mal aux yeux
de braise de Charon, comme dit Dante, Nodier
commença par s’enfuir, puis il réfléchit, se ravisa,
prit une hachette, et, mesurant la profondeur du
trou, il commença de faire une ouverture à
l’endroit où il présumait que devait se trouver cet
objet inconnu. Au cinquième ou sixième coup de
hache qu’il frappa, le sang coula de l’arbre, ni
plus ni moins que, sous l’épée de Tancrède, le
sang coula de la forêt enchantée du Tasse. Mais
50
ce ne fut pas une belle guerrière qui lui apparut,
ce fut un énorme crapaud encastré dans l’arbre
où, sans doute, il avait été emporté par le vent
quand il était de la taille d’une abeille. Depuis
combien de temps était-il là ? Depuis deux cents
ans, trois cents ans, cinq cents ans peut-être. Il
avait cinq pouces de long sur trois de large.
Une autre fois, c’était en Normandie, du temps
où il faisait avec Taylor le voyage pittoresque de
la France : il entra dans une église à la voûte de
cette église étaient suspendus une gigantesque
araignée et un énorme crapaud. Il s’adressa à un
paysan pour demander des renseignements sur ce
singulier couple.
Et voici ce que le vieux paysan lui raconta,
après l’avoir mené près d’une des dalles de
l’église sur laquelle était sculpté un chevalier
couché dans son armure.
Ce chevalier était un ancien baron, lequel avait
laissé dans le pays de si méchants souvenirs, que
les plus hardis se détournaient afin de ne pas
mettre le pied sur sa tombe, et cela, non point par
respect, mais par terreur. Au-dessus de cette
51
tombe, à la suite d’un voeu fait par ce chevalier à
son lit de mort, une lampe devait brûler nuit et
jour, une pieuse fondation ayant été faite par le
mort qui subvenait à cette dépense et bien au-
delà.
Un beau jour, ou plutôt une belle nuit, pendant
laquelle, par hasard, le curé ne dormait pas, il vit
de la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur celle
de l’église, la lampe pâlir et s’éteindre. Il attribua
la chose à un accident et n’y fit pas cette nuit une
grande attention.
Mais, la nuit suivante, s’étant réveillé vers les
deux heures du matin, l’idée lui vint de s’assurer
si la lampe brûlait. Il descendit de son lit,
s’approcha de la fenêtre, et constata de visu que
l’église était plongée dans la plus profonde
obscurité.
Cet événement, reproduit deux fois en
quarante-huit heures, prenait une certaine gravité.
Le lendemain, au point du jour, le curé fit venir le
bedeau, et l’accusa tout simplement d’avoir mis
l’huile dans sa salade au lieu de l’avoir mise dans
la lampe. Le bedeau jura ses grands dieux qu’il
52
n’en était rien ; que tous les soirs, depuis quinze
ans qu’il avait l’honneur d’être bedeau, il
remplissait consciencieusement la lampe, et qu’il
fallait que ce fût un tour de ce méchant chevalier
qui, après avoir tourmenté les vivants pendant sa
vie, recommençait à les tourmenter trois cents ans
après sa mort.
Le curé déclara qu’il se fiait parfaitement à la
parole du bedeau, mais qu’il n’en désirait pas
moins assister le soir au remplissage de la lampe ;
en conséquence, à la nuit tombante, en présence
du curé, l’huile fut introduite dans le récipient, et
la lampe allumée ; la lampe allumée, le curé
ferma lui-même la porte de l’église, mit la clef
dans sa poche, et se retira chez lui.
Puis il prit un bréviaire, s’accommoda près de
sa fenêtre dans un grand fauteuil, et, les yeux
alternativement fixé sur le livre et sur l’église, il
attendit.
Vers minuit, il vit la lumière qui illuminait les
vitraux diminuer, pâlir et s’éteindre.
Cette fois, il y avait une cause étrangère,
mystérieuse, inexplicable, à laquelle le pauvre
53
bedeau ne pouvait avoir aucune part.
Un instant, le curé pensa que des voleurs
s’introduisaient dans l’église et volaient l’huile.
Mais en supposant le méfait commis par des
voleurs, c’étaient des gaillards bien honnêtes de
se borner à voler l’huile, quand ils épargnaient les
vases sacrés.
Ce n’étaient donc pas des voleurs ; c’était
donc une autre cause qu’aucune de celles qu’on
pouvait imaginer, une cause surnaturelle peut-
être. Le curé résolut de reconnaître cette cause,
quelle qu’elle fût.
Le lendemain soir, il versa lui-même l’huile
pour bien se convaincre qu’il n’était pas dupe
d’un tour de passe-passe ; puis, au lieu de sortir
comme il l’avait fait la veille, il se cacha dans un
confessionnal.
Les heures s’écoulèrent, la lampe éclairait
d’une lueur calme et égale : minuit sonna...
Le curé crut entendre un léger bruit, pareil à
celui d’une pierre qui se déplace, puis il vit
l’ombre d’un animal avec des pattes
54
gigantesques, laquelle ombre monta contre un
pilier, courut le long de la corniche, apparut un
instant à la voûte, descendit le long de la corde, et
fit une station sur la lampe, qui commença de
pâlir, vacilla et s’éteignit.
Le curé se trouva dans l’obscurité la plus
complète. Il comprit que c’était une expérience à
renouveler, en se rapprochant du lieu où se
passait la scène.
Rien de plus facile : au lieu de se mettre dans
le confessionnal qui était dans le côté de l’église
opposé à la lampe, il n’avait qu’à se cacher dans
le confessionnal qui était placé à quelques pas
d’elle seulement.
Tout fut donc fait le lendemain comme la
veille ; seulement le curé changea de
confessionnal et se munit d’une lanterne sourde.
Jusqu’à minuit, même calme, même silence,
même honnêteté de la lampe à remplir ses
fonctions. Mais aussi, au dernier coup de minuit,
même craquement que la veille. Seulement,
comme le craquement se produisait à quatre pas
du confessionnal, les yeux du curé purent
55
immédiatement se fixer sur l’emplacement d’où
venait le bruit. C’était la tombe du chevalier qui
craquait.
Puis la dalle sculptée qui recouvrait le sépulcre
se souleva lentement, et, par l’entrebâillement du
tombeau, le curé vit sortir une araignée de la
taille d’un barbet, avec un poil long de six
pouces, des pattes longues d’une aune, laquelle se
mit incontinent, sans hésitation, sans chercher un
chemin qu’on voyait lui être familier, à gravir le
pilier, à courir sur sa corniche, à descendre le
long de la corde, et, arrivée là, à boire l’huile de
la lampe, qui s’éteignit.
Mais alors le curé eut recours à sa lanterne
sourde, dont il dirigea les rayons vers la tombe du
chevalier.
Alors il s’aperçut que l’objet qui la tenait
entrouverte était un crapaud gros comme une
tortue de mer, lequel, en s’enflant, soulevait la
pierre et donnait passage à l’araignée, qui allait
incontinent pomper l’huile, qu’elle revenait
partager avec son compagnon.
Tous deux vivaient ainsi depuis des siècles
56
dans cette tombe, où ils habiteraient
probablement encore aujourd’hui si un accident
n’eût révélé au curé la présence d’un voleur
quelconque dans son église.
Le lendemain, le curé avait requis main-forte,
on avait soulevé la pierre du tombeau, et l’on
avait mis à mort l’insecte et le reptile, dont les
cadavres étaient suspendus au plafond et faisaient
foi de cet étrange événement.
D’ailleurs, le paysan qui racontait la chose à
Nodier était un de ceux qui avaient été appelés
par le curé pour combattre ces deux commensaux
de la tombe du chevalier, et comme lui s’était
acharné particulièrement au crapaud, une goutte
de sang de l’immonde animal, qui avait jailli sur
sa paupière, avait failli le rendre aveugle comme
Tobie.
Il en était quitte pour être borgne.
Pour Nodier, les histoires de crapauds ne se
bornaient pas là ; il y avait quelque chose de
mystérieux dans la longévité de cet animal qui
plaisait à l’imagination de Nodier. Aussi toutes
les histoires de crapauds centenaires ou
57
millénaires, les savait-il ; tous les crapauds
découverts dans des pierres, ou dans des troncs
d’arbres, depuis le crapaud trouvé en 1756 par le
sculpteur Le Prince, à Eretteville, au milieu d’une
pierre dure où il était encastré, jusqu’au crapaud
enfermé par Hérifsant, en 1771, dans une case de
plâtre, et qu’il retrouva parfaitement vivant en
1774, étaient-ils de sa compétence. Quand on
demandait à Nodier de quoi vivaient les
malheureux prisonniers : Ils avaient leur peau,
répondait-il. Il avait étudié un crapaud petit-
maître qui avait fait six fois peau neuve dans un
hiver, et qui six fois avait avalé la vieille. Quant à
ceux qui étaient dans des pierres de formation
primitive, depuis la création du monde, comme le
crapaud que l’on trouva dans la carrière de
Boursick, en Gothie, l’inaction totale dans
laquelle ils avaient été obligés de demeurer, la
suspension de la vie dans une température qui ne
permettait aucune dissolution et qui ne rendait
nécessaire la réparation d’aucune perte,
l’humidité du lieu, qui entretenait celle de
l’animal et qui empêchait sa destruction par le
dessèchement, tout cela paraissait à Nodier des
58
raisons suffisantes à une conviction dans laquelle
il y avait autant de foi que de science.
D’ailleurs Nodier avait, nous l’avons dit, une
certaine humilité naturelle, une certaine pente à
se faire petit lui-même qui l’entraînait vers les
petits et les humbles. Nodier bibliophile trouvait
parmi les livres des chefs-d’oeuvre ignorés, qu’il
tirait de la tombe des bibliothèques ; Nodier
philanthrope trouvait parmi les vivants des poètes
inconnus, qu’il mettait au jour et qu’il conduisait
à la célébrité ; toute injustice, toute oppression le
révoltait, et, selon lui, on opprimait le crapaud, on
était injuste envers lui, on ignorait ou l’on ne
voulait pas connaître les vertus du crapaud. Le
crapaud était bon ami ; Nodier l’avait déjà prouvé
par l’association du crapaud et de l’araignée, et, à
la rigueur, il le prouvait deux fois en racontant
une autre histoire de crapaud et de lézard non
moins fantastique que la première ; le crapaud
était donc, non seulement bon ami, mais encore
bon père et bon époux. En accouchant lui-même
sa femme, le crapaud avait donné aux maris. les
premières leçons d’amour conjugal ; en
enveloppant les oeufs de sa famille autour de ses
59
pattes de derrière ou en les portant sur son dos, le
crapaud avait donné aux chefs de famille la
première leçon de paternité ; quant à cette bave
que le crapaud répand ou lance même quand on
le tourmente, Nodier assurait que c’était la plus
innocente substance qu’il y eût au monde, et il la
préférait à la salive de bien des critiques de sa
connaissance.
Ce n’était pas que ces critiques ne fussent
reçus chez lui comme les autres, et ne fussent
même bien reçus, mais, peu à peu, ils se retiraient
d’eux-mêmes, ils ne se sentaient point à l’aise au
milieu de cette bienveillance qui était
l’atmosphère naturelle de l’Arsenal, et à travers
laquelle ne passait la raillerie que comme passe la
luciole au milieu de ces belles nuits de Nice et de
Florence, c’est-à-dire pour jeter une lueur et
s’éteindre aussitôt.
On arrivait ainsi à la fin d’un dîner charmant,
dans lequel tous les accidents, excepté le
renversement du sel, excepté un pain posé à
l’envers, étaient pris du côté philosophique ; puis
on servait le café à table. Nodier était sybarite au
60
fond, il appréciait parfaitement ce sentiment de
sensualité parfaite qui ne place aucun
mouvement, aucun déplacement, aucun
dérangement entre le dessert et le couronnement
du dessert. Pendant ce moment de délices
asiatiques, madame Nodier se levait et allait faire
allumer le salon. Souvent moi, qui ne prenais
point de café, je l’accompagnais. Ma longue taille
lui était d’une grande utilité pour éclairer le lustre
sans monter sur les chaises.
Alors, le salon s’illuminait, car avant le dîner
et les jours ordinaires on n’était jamais reçu que
dans la chambre à coucher de madame Nodier ;
alors le salon s’illuminait et éclairait des lambris
peints en blanc avec des moulures Louis XV, un
ameublement des plus simples, se composant de
douze fauteuils et d’un canapé en Casimir rouge,
de rideaux de croisée de même couleur, d’un
buste d’Hugo, d’une statue d’Henri IV, d’un
portrait de Nodier et d’un paysage alpestre de
Régnier.
Dans ce salon, cinq minutes après son
éclairage, entraient les convives, Nodier venant le
61
dernier, appuyé soit au bras de Dauzats, soit au
bras de Bixio, soit au bras de Francis Wey, soit
au mien, Nodier toujours soupirant et se plaignant
comme s’il n’eût eu que le souffle ; alors il allait
s’étendre dans un grand fauteuil à droite de la
cheminée, les jambes allongées, les bras
pendants, ou se mettre debout devant le
chambranle, les mollets au feu, le dos à la glace.
S’il s’étendait dans le fauteuil, tout était dit :
Nodier, plongé dans cet instant de béatitude que
donne le café, voulait jouir en égoïste de lui-
même, et suivre silencieusement le rêve de son
esprit ; s’il s’adossait au chambranle, c’était autre
chose : c’est qu’il allait conter ; alors tout le
monde se taisait, alors se déroulait une de ces
charmantes histoires de sa jeunesse qui semblent
un roman de Longu, une idylle de Théocrite ; ou
quelque sombre drame de la Révolution, dont un
champ de bataille de la Vendée ou la place de la
Révolution était toujours le théâtre ; ou enfin
quelque mystérieuse conspiration de Cadoudal ou
d’Oudet, de Staps ou de Lahorie ; alors ceux qui
entraient faisaient silence, saluaient de la main, et
allaient s’asseoir dans un fauteuil ou s’adosser
62
contre le lambris ; puis l’histoire finissait, comme
finit toute chose. On n’applaudissait pas ; pas
plus qu’on n’applaudit le murmure d’une rivière,
le chant d’un oiseau ; mais, le murmure éteint,
mais, le chant évanoui, on écoutait encore. Alors
Marie, sans rien dire, allait se mettre à son piano,
et, tout à coup, une brillante fusée de notes
s’élançait dans les airs comme le prélude d’un feu
d’artifice : alors les joueurs, relégués dans des
coins, se mettaient à des tables et jouaient.
Nodier n’avait longtemps joué qu’à la bataille,
c’était son jeu de prédilection, et il s’y prétendait
d’une force supérieure ; enfin, il avait fait une
concession au siècle et jouait à l’écarté.
Alors Marie chantait des paroles d’Hugo, de
Lamartine ou de moi, mises en musique par elle ;
puis, au milieu de ces charmantes mélodies,
toujours trop courtes, on entendait tout à coup
éclore la ritournelle d’une contredanse, chaque
cavalier courait à sa danseuse, et un bal
commençait.
Bal charmant dont Marie faisait tous les frais,
jetant, au milieu de trilles rapides brodés par ses
63
doigts sur les touches du piano, un mot à ceux qui
s’approchaient d’elle, à chaque traversée, à
chaque chaîne des dames, à chaque chassé-croisé.
À partir de ce moment, Nodier disparaissait,
complètement oublié, car lui, ce n’était pas un de
ces maîtres absolus et bougons dont on sent la
présence et dont on devine l’approche ; c’était
l’hôte de l’Antiquité, qui s’efface pour faire place
à celui qu’il reçoit, et qui se contentait d’être
gracieux, faible et presque féminin.
D’ailleurs Nodier, après avoir disparu un peu,
disparaissait bientôt tout à fait. Nodier se
couchait de bonne heure, ou plutôt on couchait
Nodier de bonne heure. C’était madame Nodier
qui était chargée de ce soin. L’hiver elle sortait la
première du salon ; puis quelquefois, quand il n’y
avait pas de braise dans la cuisine, on voyait une
bassinoire passer, s’emplir et entrer dans la
chambre à coucher. Nodier suivait la bassinoire,
et tout était dit.
Dix minutes après, madame Nodier rentrait.
Nodier était couché, et s’endormait aux mélodies
de sa fille, et au bruit des piétinements et aux
64
rires des danseurs.
Un jour nous trouvâmes Nodier bien
autrement humble que de coutume. Cette fois, il
était embarrassé, honteux. Nous lui demandâmes
avec inquiétude ce qu’il avait.
Nodier venait d’être nommé académicien.
Il nous fit ses excuses bien humbles, à Hugo et
à moi.
Mais il n’y avait pas de sa faute, l’Académie
l’avait nommé au moment où il s’y attendait le
moins.
C’est que Nodier, aussi savant à lui seul que
tous les académiciens ensemble, démolissait
pierre à pierre le dictionnaire de l’Académie. Il
racontait que l’Immortel chargé de faire l’article
écrevisse lui avait un jour montré cet article, en
lui demandant ce qu’il en pensait.
L’article était conçu dans ces termes :
« Écrevisse, petit poisson rouge qui marche à
reculons. »
– Il n’y a qu’une erreur dans votre définition,
répondit Nodier, c’est que l’écrevisse n’est pas un
65
poisson, c’est que l’écrevisse n’est pas rouge,
c’est que l’écrevisse ne marche pas à reculons...
le reste est parfait.
J’oublie de dire qu’au milieu de tout cela,
Marie Nodier s’était mariée, était devenue
madame Ménessier ; mais ce mariage n’avait
absolument rien changé à la vie de l’Arsenal.
Jules était un ami à tous : on le voyait venir
depuis longtemps dans la maison ; il y demeura
au lieu d’y venir, voilà tout.
Je me trompe, il y eut un grand sacrifice
accompli : Nodier vendit sa bibliothèque ; Nodier
aimait ses livres, mais il adorait Marie.
Il faut dire une chose aussi, c’est que personne
ne savait faire la réputation d’un livre comme
Nodier. Voulait-il vendre ou faire vendre un
livre, il le glorifiait par un article : avec ce qu’il
découvrait dedans, il en faisait un exemplaire
unique. Je me rappelle l’histoire d’un volume
intitulé le Zombi du grand Pérou, que Nodier
prétendit être imprimé aux colonies, et dont il
détruisit l’édition de son autorité privée ; le livre
valait cinq francs, il monta à cent écus.
66
Quatre fois Nodier vendit ses livres, mais il
gardait toujours un certain fonds, un noyau
précieux à l’aide duquel, au bout de deux ou trois
ans, il avait reconstruit sa bibliothèque.
Un jour, toutes ces charmantes fêtes
s’interrompirent. Depuis un mois ou deux, Nodier
était plus souffreteux, plus plaintif. Au reste,
l’habitude qu’on avait d’entendre plaindre Nodier
faisait qu’on n’attachait pas une grande attention
à ses plaintes. C’est qu’avec le caractère de
Nodier il était assez difficile de séparer le mal
réel d’avec les souffrances chimériques.
Cependant, cette fois, il s’affaiblissait
visiblement. Plus de flâneries sur les quais, plus
de promenades sur les boulevards, un lent
acheminement seulement, quand du ciel gris
filtrait un dernier rayon du soleil d’automne, un
lent acheminement vers Saint-Mandé.
Le but de la promenade était un méchant
cabaret, où, dans les beaux jours de sa bonne
santé, Nodier se régalait de pain bis. Dans ses
courses, d’ordinaire, toute la famille
l’accompagnait, excepté Jules, retenu à son
67
bureau. C’était madame Nodier, c’était Marie,
c’étaient les deux enfants, Charles et Georgette ;
tout cela ne voulait plus quitter le mari, le père et
le grand-père. On sentait qu’on n’avait plus que
peu de temps à rester avec lui, et l’on en profitait.
Jusqu’au dernier moment, Nodier insista pour
la conversation du dimanche ; puis, enfin, on
s’aperçut que de sa chambre le malade ne pouvait
plus supporter le bruit et le mouvement qui se
faisaient dans le salon. Un jour, Marie nous
annonça tristement que, le dimanche suivant,
l’Arsenal serait fermé ; puis tout bas elle dit aux
intimes :
– Venez, nous causerons.
Nodier s’alita enfin pour ne plus se relever.
J’allai le voir.
– Oh ! mon cher Dumas, me dit-il en me
tendant les bras du plus loin qu’il m’aperçut, du
temps où je me portais bien, vous n’aviez en moi
qu’un ami ; depuis que je suis malade, vous avez
en moi un homme reconnaissant. Je ne puis plus
travailler, mais je puis encore lire, et, comme
68
vous voyez, je vous lis, et quand je suis fatigué,
j’appelle ma fille, et ma fille vous lit.
Et Nodier me montra effectivement mes livres
épars sur son lit et sur sa table.
Ce fut un de mes moments d’orgueil réel.
Nodier isolé du monde, Nodier ne pouvant plus
travailler, Nodier, cet esprit immense, qui savait
tout, Nodier me lisait et s’amusait en me lisant.
Je lui pris les mains, j’eusse voulu les baiser,
tant j’étais reconnaissant.
À mon tour, j’avais lu la veille une chose de
lui, un petit volume qui venait de paraître en deux
livraisons de la Revue des Deux Mondes.
C’était Inès de las Sierras.
J’étais émerveillé. Ce roman, une des
dernières publications de Charles, était si frais, si
coloré, qu’on eût dit une oeuvre de sa jeunesse
que Nodier avait retrouvée et mise au jour à
l’autre horizon de sa vie.
Cette histoire d’Inès, c’était une histoire
d’apparition de spectres, de fantômes ; seulement,
toute fantastique durant la première partie, elle
69
cessait de l’être dans la seconde ; la fin expliquait
le commencement. Oh ! de cette explication je
me plaignis amèrement à Nodier.
– C’est vrai, me dit-il, j’ai eu tort ; mais j’en ai
une autre ; celle-là je ne la gâterai pas, soyez
tranquille.
– À la bonne heure, et quand vous y mettrez-
vous, à cette oeuvre-là ?
Nodier me prit la main.
– Celle-là, je ne la gâterai pas, parce que ce
n’est pas moi qui l’écrirai, dit-il.
– Et qui l’écrira ?
– Vous.
– Comment ! moi, mon bon Charles ? mais je
ne la sais pas, votre histoire.
– Je vous la raconterai. Oh ! celle-là, je la
gardais pour moi, ou plutôt pour vous.
– Mon bon Charles, vous me la raconterez,
vous l’écrirez, vous l’imprimerez.
Nodier secoua la tête.
– Je vais vous la dire, fit-il ; vous me la
70
rendrez si j’en reviens.
– Attendez à ma prochaine visite, nous avons
le temps.
– Mon ami, je vous dirai ce que je disais à un
créancier quand je lui donnais un acompte :
Prenez toujours.
Et il commença.
Jamais Nodier n’avait raconté d’une façon si
charmante.
Oh ! si j’avais eu une plume, si j’avais eu du
papier, si j’avais pu écrire aussi vite que la
parole !
L’histoire était longue, je restai à dîner.
Après le dîner, Nodier s’était assoupi. Je sortis
de l’Arsenal sans le revoir.
Je ne le revis plus.
Nodier, que l’on croyait si facile à la plainte,
avait au contraire caché jusqu’au dernier moment
ses souffrances à sa famille.
Lorsqu’il découvrit la blessure, on reconnut
que la blessure était mortelle.
71
Nodier était non seulement chrétien, mais bon
et vrai catholique. C’était à Marie qu’il avait fait
promettre de lui envoyer chercher un prêtre
lorsque l’heure serait venue. L’heure était venue,
Marie envoya chercher le curé de Saint-Paul.
Nodier se confessa. Pauvre Nodier ! il devait y
avoir bien des péchés dans sa vie, mais il n’y
avait certes pas une faute.
La confession achevée, toute la famille entra.
Nodier était dans une alcôve sombre, d’où il
étendait les bras sur sa femme, sur sa fille et sur
ses petits-enfants.
Derrière la famille étaient les domestiques.
Derrière les domestiques, la bibliothèque,
c’est-à-dire ces amis qui ne changent jamais, les
livres.
Le curé dit à haute voix les prières auxquelles
Nodier répondit aussi à haute voix, en homme
familier avec la liturgie chrétienne. Puis, les
prières finies, il embrassa tout le monde, rassura
chacun sur son état, affirma qu’il se sentait
encore de la vie pour un jour ou deux, surtout si
72
on le laissait dormir pendant quelques heures.
On laissa Nodier seul, et il dormit cinq heures.
Le 26 janvier au soir, c’est-à-dire la veille de
sa mort, la fièvre augmenta et produisit un peu de
délire ; vers minuit, il ne reconnaissait personne,
sa bouche prononça des paroles sans suite, dans
lesquelles on distingua les noms de Tacite et de
Fénelon.
Vers deux heures, la mort commençait de
frapper à la porte : Nodier fut secoué par une
crise violente, sa fille était penchée sur son
chevet et lui tendait une tasse pleine d’une potion
calmante ; il ouvrit les yeux, regarda Marie et la
reconnut à ses larmes ; alors il prit la tasse de ses
mains et but avec avidité le breuvage qu’elle
contenait.
– Tu as trouvé cela bon ? demanda Marie.
– Oh oui ! mon enfant, comme tout ce qui
vient de toi.
Et la pauvre Marie laissa tomber sa tête sur le
chevet du lit, couvrant de ses cheveux le front
humide du mourant.
73
– Oh ! si tu restais ainsi, murmura Nodier, je
ne mourrais jamais.1
La mort frappait toujours.
Les extrémités commençaient à se refroidir ;
mais, au fur et à mesure que la vie remontait, elle
se concentrait au cerveau et faisait à Nodier un
esprit plus lucide qu’il ne l’avait jamais eu.
Alors il bénit sa femme et ses enfants, puis il
demanda le quantième du mois.
– Le 27 janvier, dit madame Nodier.
– Vous n’oublierez pas cette date, n’est-ce pas,
mes amis ? dit Nodier.
Puis, se tournant vers la fenêtre :
– Je voudrais bien voir encore une fois le jour,
fit-il avec un soupir.
Puis il s’assoupit.
Puis son souffle devint intermittent.
1
Francis Wey a publié, sur les derniers moments de Nodier,
une notice pleine d’intérêt, mais écrite pour les amis, et tirée à
vingt-cinq exemplaires seulement.
74
Puis enfin, au moment où le premier rayon du
jour frappa les vitres il rouvrit les yeux, fit du
regard un signe d’adieu et expira.
Avec Nodier tout mourut à l’Arsenal, joie, vie
et lumière ; ce fut un deuil qui nous prit tous ;
chacun perdait une portion de lui-même en
perdant Nodier.
Moi, pour mon compte, je ne sais comment
dire cela, mais j’ai quelque chose de mort en moi
depuis que Nodier est mort.
Ce quelque chose ne vit que lorsque je parle
de Nodier.
Voilà pourquoi j’en parle si souvent.
Maintenant, l’histoire qu’on a lue, c’est celle
que Nodier m’a racontée.
75
II
La famille d’Hoffmann
76
ce qu’elle était.
C’était la ville allemande par excellence,
calme et politique à la fois, un peu triste, ou
plutôt un peu rêveuse : c’était la ville des romans
d’Auguste Lafontaine et des poèmes de Goethe,
d’Henriette Belmann et de Werther.
En effet, il ne s’agit que de jeter un coup
d’oeil sur Mannheim pour juger à l’instant, en
voyant ses maisons honnêtement alignées, sa
division en quatre quartiers, ses rues larges et
belles où pointe l’herbe, sa fontaine
mythologique, sa promenade ombragée d’un
double rang d’acacias qui la traverse d’un bout à
l’autre ; pour juger, dis-je, combien la vie serait
douce et facile dans un semblable paradis, si
parfois les passions amoureuses ou politiques n’y
venaient mettre un pistolet à la main de Werther
ou un poignard à la main de Sand.
Il y a surtout une place qui a un caractère tout
particulier, c’est celle où s’élèvent à la fois
l’église et le théâtre.
Église et théâtre ont dû être bâtis en même
temps, probablement par le même architecte ;
77
probablement encore vers le milieu de l’autre
siècle, quand les caprices d’une favorite
influaient sur l’art à ce point que tout un côté de
l’art prenait son nom, depuis l’église jusqu’à la
petite maison, depuis la statue de bronze de dix
coudées jusqu’à la figurine en porcelaine de
Saxe.
L’église et le théâtre de Mannheim sont donc
dans le style Pompadour.
L’église a deux niches extérieures : dans l’une
de ces deux niches est une Minerve, et dans
l’autre est une Hébé.
La porte du théâtre est surmontée de deux
sphinx. Ces deux sphinx représentent, l’un la
Comédie, l’autre la Tragédie.
Le premier de ces deux sphinx tient sous sa
patte un masque, le second un poignard. Tous
deux sont coiffés en racine droite avec un
chignon poudré ce qui ajoute merveilleusement à
leur caractère égyptien.
Au reste, toute la place, maisons contournées,
arbres frisés, murailles festonnées, est dans le
78
même caractère, et forme un ensemble des plus
réjouissants.
Eh bien ! C’est dans une chambre située au
premier étage d’une maison dont les fenêtres
donnent de biais sur le portail de l’église des
Jésuites, que nous allons conduire nos lecteurs,
en leur faisant seulement observer que nous les
rajeunissons de plus d’un demi-siècle, et que
nous en sommes, comme millésime, à l’an de
grâce ou de disgrâce 1793, et comme quantième
au dimanche 10 du mois de mai. Tout est donc en
train de fleurir : les algues au bord du fleuve, les
marguerites dans la prairie, l’aubépine dans les
haies, la rose dans les jardins, l’amour dans les
coeurs.
Maintenant ajoutons ceci : c’est qu’un des
coeurs qui battaient le plus violemment dans la
ville de Mannheim et dans les environs était celui
du jeune homme qui habitait cette petite chambre
dont nous venons de parler, et dont les fenêtres
donnaient de biais sur le portail de l’église des
Jésuites.
Chambre et jeune homme méritent chacun une
79
description particulière.
La chambre, à coup sûr, était celle d’un esprit
capricieux et pittoresque tout ensemble, car elle
avait à la fois l’aspect d’un atelier, d’un magasin
de musique et d’un cabinet de travail.
Il y avait une palette, des pinceaux et un
chevalet, et sur ce chevalet une esquisse
commencée.
Il y avait une guitare, une viole d’amour et un
piano, et sur ce piano une sonate ouverte.
Il y avait une plume, de l’encre et du papier, et
sur ce papier un commencement de ballade
griffonné.
Puis, le long des murailles, des arcs, des
flèches, des arbalètes du quinzième, des
instruments de musique du dix-septième, des
bahuts de tous les temps, des pots à boire de
toutes les formes, des aiguières de toutes les
espèces, enfin des colliers de verre, des éventails
de plumes, des lézards empaillés, des fleurs
sèches, tout un monde enfin ; mais tout un monde
ne valant pas vingt cinq thalers de bon argent.
80
Celui qui habitait cette chambre était-il un
peintre, un musicien ou un poète ? Nous
l’ignorons.
Mais, à coup sûr, c’était un fumeur ; car, au
milieu de toutes ces collections, la collection la
plus complète, la plus en vue, la collection
occupant la place d’honneur et s’épanouissant au
soleil au-dessus d’un vieux canapé, à la portée de
la main, était une collection de pipes.
Mais, quel qu’il fût, poète, musicien, peintre
ou fumeur, pour le moment, il ne fumait, ni ne
peignait, ni ne notait, ni ne composait.
Non, il regardait.
Il regardait, immobile, debout, appuyé contre
la muraille, retenant son souffle ; il regardait par
sa fenêtre ouverte, après s’être fait un rempart du
rideau, pour voir sans être vu ; il regardait comme
on regarde quand les yeux ne sont que la lunette
du coeur !
Que regardait-il ?
Un endroit parfaitement solitaire pour le
moment, le portail de l’église des Jésuites.
81
Il est vrai que ce portail était solitaire parce
que l’église était pleine.
Maintenant quel aspect avait celui qui habitait
cette chambre, celui qui regardait derrière ce
rideau, celui dont le coeur battait ainsi en
regardant ?
C’était un jeune homme de dix-huit ans tout
au plus, petit de taille, maigre de corps, sauvage
d’aspect. Ses longs cheveux noirs tombaient de
son front jusqu’au-dessous de ses yeux, qu’ils
voilaient quand il ne les écartait pas de la main,
et, à travers le voile de ses cheveux, son regard
brillait fixe et fauve, comme le regard d’un
homme dont les facultés mentales ne doivent pas
toujours demeurer dans un parfait équilibre.
Ce jeune homme, ce n’était ni un poète, ni un
peintre, ni un musicien : c’était un composé de
tout cela ; c’était la peinture, la musique et la
poésie réunies ; c’était un tout bizarre, fantasque,
bon et mauvais, brave et timide, actif et
paresseux : ce jeune homme, enfin, c’était Ernest-
Théodore-Guillaume Hoffmann.
Il était né par une rigoureuse nuit d’hiver, en
82
1776, tandis que le vent sifflait, tandis que la
neige tombait, tandis que tout ce qui n’est pas
riche souffrait : il était né à Koenigsberg, au fond
de la Vieille-Prusse ; né si faible, si grêle, si
pauvrement bâti, que l’exiguïté de sa personne fit
croire à tout le monde qu’il était bien plus
pressant de lui commander une tombe que de lui
acheter un berceau ; il était né la même année où
Schiller, écrivant son drame des Brigands, signait
Schiller, esclave de Klopstock ; né au milieu
d’une de ces vieilles familles bourgeoises comme
nous en avions en France du temps de la Fronde,
comme il y en a encore en Allemagne, mais
comme il n’y en aura bientôt plus nulle part ; né
d’une mère au tempérament maladif, mais d’une
résignation profonde, ce qui donnait à toute sa
personne souffrante l’aspect d’une adorable
mélancolie ; né d’un père à la démarche et à
l’esprit sévères, car ce père était conseiller
criminel et commissaire de justice près le tribunal
supérieur provincial. Autour de cette mère et de
ce père, il y avait des oncles juges, des oncles
baillis, des oncles bourgmestres, des tantes jeunes
encore, belles encore, coquettes encore ; oncles et
83
tantes, tous musiciens, tous artistes, tous pleins de
sève, tous allègres. Hoffmann disait les avoir
vus ; il se les rappelait exécutant autour de lui,
enfant de six, de huit, de dix ans, des concerts
étranges où chacun jouait d’un de ces vieux
instruments dont on ne sait même plus les noms
aujourd’hui : tympanons, rebecs, cithares, cistres,
violes d’amour, violes de gambe. Il est vrai que
personne autre qu’Hoffmann n’avait jamais vu
ces oncles musiciens, ces tantes musiciennes, et
qu’oncles et tantes s’étaient retirés les uns après
les autres comme des spectres, après avoir éteint,
en se retirant, la lumière qui brûlait sur leurs
pupitres.
De tous ces oncles, cependant, il en restait un.
De toutes ces tantes, cependant, il en restait une.
Cette tante, c’était un des souvenirs charmants
d’Hoffmann.
Dans la maison où Hoffmann avait passé sa
jeunesse, vivait une soeur de sa mère, une jeune
femme aux regards suaves et pénétrant au plus
profond de l’âme ; une jeune femme douce,
spirituelle, pleine de finesse, qui, dans l’enfant
84
que chacun tenait pour un fou, pour un maniaque,
pour un enragé, voyait un esprit éminent ; qui
plaidait seule pour lui, avec sa mère, bien
entendu ; qui lui prédisait le génie, la gloire ;
prédiction qui plus d’une fois fit venir les larmes
aux yeux de la mère d’Hoffmann ; car elle savait
que le compagnon inséparable du génie et de la
gloire, c’est le malheur.
Cette tante, c’était la tante Sophie.
Cette tante était musicienne comme toute la
famille, elle jouait du luth. Quand Hoffmann
s’éveillait dans son berceau, il s’éveillait inondé
d’une vibrante harmonie ; quand il ouvrait les
yeux, il voyait la forme gracieuse de la jeune
femme mariée à son instrument. Elle était
ordinairement vêtue d’une robe vert d’eau avec
noeuds roses, elle était ordinairement
accompagnée d’un vieux musicien à jambes
torses et à perruque blanche qui jouait d’une
basse plus grande que lui, à laquelle il se
cramponnait, montant et descendant comme fait
un lézard le long d’une courge. C’est à ce torrent
d’harmonie tombant comme une cascade de
85
perles des doigts de la belle Euterpe
qu’Hoffmann avait bu le philtre enchanté qui
l’avait lui-même fait musicien.
Aussi la tante Sophie, avons-nous dit, était un
des charmants souvenirs d’Hoffmann.
Il n’en était pas de même de son oncle.
La mort du père d’Hoffmann, la maladie de sa
mère, l’avaient laissé aux mains de cet oncle.
C’était un homme aussi exact que le pauvre
Hoffmann était décousu, aussi bien ordonné que
le pauvre Hoffmann était bizarrement fantasque,
et dont l’esprit d’ordre et d’exactitude s’était
éternellement exercé sur son neveu, mais toujours
aussi inutilement que s’était exercé sur ses
pendules l’esprit de l’empereur Charles Quint :
l’oncle avait beau faire, l’heure sonnait à la
fantaisie du neveu, jamais à la sienne.
Au fond, ce n’était point cependant, malgré
son exactitude et sa régularité, un trop grand
ennemi des arts et de l’imagination que cet oncle
d’Hoffmann ; il tolérait même la musique, la
poésie et la peinture ; mais il prétendait qu’un
86
homme sensé ne devait recourir à de pareils
délassements qu’après son dîner, pour faciliter la
digestion. C’était sur ce thème qu’il avait réglé la
vie d’Hoffmann : tant d’heures pour le sommeil,
tant d’heures pour l’étude du barreau, tant
d’heures pour le repas, tant de minutes pour la
musique, tant de minutes pour la peinture, tant de
minutes pour la poésie.
Hoffmann eût voulu retourner tout cela, lui, et
dire : tant de minutes pour le barreau, et tant
d’heures pour la poésie, la peinture et la
musique ; mais Hoffmann n’était pas le maître ; il
en était résulté qu’Hoffmann avait pris en horreur
le barreau et son oncle, et qu’un beau jour il
s’était sauvé de Koenigsberg avec quelques
thalers en poche, avait gagné Heidelberg, où il
avait fait une halte de quelques instants, mais où
il n’avait pu rester, vu la mauvaise musique que
l’on faisait au théâtre.
En conséquence, de Heidelberg il avait gagné
Mannheim, dont le théâtre, près duquel, comme
on le voit, il s’était logé, passait pour être le rival
des scènes lyriques de France et d’Italie ; nous
87
disons de France et d’Italie, parce qu’on
n’oubliera point que c’est cinq ou six ans
seulement avant l’époque à laquelle nous sommes
arrivés qu’avait eu lieu, à l’Académie royale de
musique, la grande lutte contre Gluck et Puccini.
Hoffmann était donc à Mannheim, où il
logeait près du théâtre, et où il vivait du produit
de sa peinture, de sa musique et de sa poésie,
joint à quelques frédérics d’or que sa bonne mère
lui faisait passer de temps en temps, au moment
où, nous arrogeant le privilège du Diable boiteux,
nous venons de lever le plafond de sa chambre et
de le montrer à nos lecteurs debout, appuyé à la
muraille, immobile derrière son rideau, haletant,
les yeux fixés sur le portail de l’église des
Jésuites.
88
III
Un amoureux et un fou
89
visiteur se contenta de prononcer un des prénoms
d’Hoffmann.
– Théodore, dit-il.
– Ah ! c’est toi, Zacharias Werner, murmura
Hoffmann.
– Oui, c’est moi ; tiens-tu à être seul ?
– Non, attends.
Et Hoffmann alla ouvrir.
Un grand jeune homme, pâle, maigre et blond,
un peu effaré, entra. Il pouvait avoir trois ou
quatre ans de plus qu’Hoffmann. Au moment où
la porte s’ouvrait, il lui posa la main sur l’épaule
et les lèvres sur le front, comme eût pu faire un
frère aîné.
C’était, en effet, un véritable frère pour
Hoffmann. Né dans la même maison que lui,
Zacharias Werner, le futur auteur de Martin
Luther, de l’Attila, du 24 Février, de la Croix de
la Baltique, avait grandi sous la double protection
de sa mère et de la mère d’Hoffmann.
Les deux femmes, atteintes toutes deux d’une
affection nerveuse qui se termina par la folie,
90
avaient transmis à leurs enfants cette maladie,
qui, atténuée par la transmission, se traduisit en
imagination fantastique chez Hoffmann, et en
disposition mélancolique chez Zacharias. La
mère de ce dernier se croyait, à l’instar de la
Vierge, chargée d’une mission divine. Son
enfant, son Zacharie, devait être le nouveau
Christ, le futur Siloé promis par les Ecritures.
Pendant qu’il dormait, elle lui tressait des
couronnes de bleuets, dont elle ceignait son
front ; elle s’agenouillait devant lui, chantant, de
sa voix douce et harmonieuse, les plus beaux
cantiques de Luther, espérant à chaque verset,
voir la couronne de bleuets se changer en auréole.
Les deux enfants furent élevés ensemble ;
c’était surtout parce que Zacharie habitait
Heidelberg, où il étudiait, qu’Hoffmann s’était
enfui de chez son oncle, et à son tour Zacharie,
rendant à Hoffmann amitié pour amitié, avait
quitté Heidelberg et était venu rejoindre
Hoffmann à Mannheim, quand Hoffmann était
venu chercher à Mannheim une meilleure
musique que celle qu’il trouvait à Heidelberg.
91
Mais, une fois réunis, une fois à Mannheim,
loin de l’autorité de cette mère si douce, les deux
jeunes gens avaient pris appétit aux voyages, ce
complément indispensable de l’éducation de
l’étudiant allemand, et ils avaient résolu de visiter
Paris.
Werner, à cause du spectacle étrange que
devait présenter la capitale de la France au milieu
de la période de Terreur où elle était parvenue.
Hoffmann, pour comparer la musique
française à la musique italienne, et surtout pour
étudier les ressources de l’Opéra français comme
mise en scène et décors, Hoffmann ayant dès
cette époque l’idée qu’il caressa toute sa vie de se
faire directeur de théâtre.
Werner, libertin par tempérament, quoique
religieux par éducation, comptait bien en même
temps profiter pour son plaisir de cette étrange
liberté de moeurs à laquelle on était arrivé en
1793, et dont un de ses amis, revenu depuis peu
d’un voyage à Paris, lui avait fait une peinture si
séduisante, que cette peinture avait tourné la tête
du voluptueux étudiant.
92
Hoffmann comptait voir les musées dont on
lui avait dit force merveilles, et, flottant encore
dans sa manière, comparer la peinture italienne à
la peinture allemande.
Quels que fussent d’ailleurs les motifs secrets
qui poussassent les deux amis, le désir de visiter
la France était égal chez tous deux.
Pour accomplir ce désir, il ne leur manquait
qu’une chose, l’argent. Mais, par une coïncidence
étrange, le hasard avait voulu que Zacharie et
Hoffmann eussent le même jour reçu chacun de
sa mère cinq frédérics d’or.
Dix frédérics d’or faisaient à peu près deux
cents livres, c’était une jolie somme pour deux
étudiants, qui vivaient, logés, chauffés et nourris,
pour cinq thalers par mois. Mais cette somme
était bien insuffisante pour accomplir le fameux
voyage projeté.
Il était venu une idée aux deux jeunes gens, et,
comme cette idée leur était venue à tous deux à la
fois, ils l’avaient prise pour une inspiration du
ciel.
93
C’était d’aller au jeu et de risquer chacun les
cinq frédérics d’or.
Avec ces dix frédérics il n’y avait pas de
voyage possible. En risquant ces dix frédérics on
pouvait gagner une somme à faire le tour du
monde.
Ce qui fut dit fut fait : la saison des eaux
approchait, et puis le 1er mai, les maisons de jeu
étaient ouvertes ; Werner et Hoffmann entrèrent
dans une maison de jeu.
Werner tenta le premier la fortune, et perdit en
cinq coups ses cinq frédérics d’or.
Le tour d’Hoffmann était venu.
Hoffmann hasarda en tremblant son premier
frédéric d’or et gagna.
Encouragé par ce début, il redoubla.
Hoffmann était dans un jour de veine ; il gagnait
quatre coups sur cinq, et le jeune homme était de
ceux qui ont confiance dans la fortune. Au lieu
d’hésiter, il marcha franchement de parolis en
parolis ; on eût pu croire qu’un pouvoir surnaturel
le secondait : sans combinaison arrêtée, sans
94
calcul aucun, il jetait son or sur une carte, et son
or se doublait, se triplait, se quintuplait. Zacharie,
plus tremblant qu’un fiévreux, plus pâle qu’un
spectre, Zacharie murmurait : « Assez, Théodore,
assez » : mais le joueur raillait cette timidité
puérile. L’or suivait l’or, et l’or engendrait l’or.
Enfin, deux heures du matin sonnèrent, c’était
l’heure de la fermeture de l’établissement, le jeu
cessa ; les deux jeunes gens, sans compter, prirent
chacun une charge d’or. Zacharie, qui ne pouvait
croire que toute cette fortune était à lui, sortit le
premier : Hoffmann allait le suivre, quand un
vieil officier, qui ne l’avait pas perdu de vue
pendant tout le temps qu’il avait joué, l’arrêta
comme il allait franchir le seuil de la porte.
– Jeune homme, dit-il en lui posant la main sur
l’épaule et en le regardant fixement, si vous y
allez de ce train-là, vous ferez sauter la banque,
j’en conviens ; mais quand la banque aura sauté,
vous n’en serez qu’une proie plus sûre pour le
diable.
Et, sans attendre la réponse d’Hoffmann, il
disparut. Hoffmann sortit à son tour, mais il
95
n’était plus le même. La prédiction du vieux
soldat l’avait refroidi comme un bain glacé, et cet
or, dont ses poches étaient pleines, lui pesait. Il
lui semblait porter son fardeau d’iniquités.
Werner l’attendait joyeux. Tous deux
revinrent ensemble chez Hoffmann, l’un riant,
dansant, chantant ; l’autre rêveur, presque
sombre.
Celui qui riait, dansait, chantait, c’était
Werner ; celui qui était rêveur et presque sombre,
c’était Hoffmann.
Tous deux, au reste, décidèrent de partir le
lendemain soir pour la France.
Ils se séparèrent en s’embrassant.
Hoffmann, resté seul, compta son or.
Il avait cinq mille thalers, vingt-trois ou vingt-
quatre mille francs.
Il réfléchit longtemps et sembla prendre une
résolution difficile.
Pendant qu’il réfléchissait à la lueur d’une
lampe de cuivre éclairant la chambre, son visage
était pâle et son front ruisselait de sueur.
96
À chaque bruit qui se faisait autour de lui, ce
bruit fût-il aussi insaisissable que le frémissement
de l’aile du moucheron, Hoffmann tressaillait, se
retournait et regardait autour de lui avec terreur.
La prédiction de l’officier lui revenait à
l’esprit, il murmurait tout bas des vers de Faust,
et il lui semblait voir, sur le seuil de la porte, le
rat rongeur ; dans l’angle de sa chambre, le barbet
noir.
Enfin son parti fut pris.
Il mit à part mille thalers, qu’il regardait
comme la somme grandement nécessaire pour
son voyage, fit un paquet des quatre mille autres
thalers ; puis, sur le paquet, colla une carte avec
de la cire, et écrivit sur cette carte :
97
venait de faire, il se déshabilla, se coucha, et
dormit tout d’une pièce jusqu’au lendemain à
sept heures du matin.
À sept heures il se réveilla, et son premier
regard fut pour ses mille thalers visibles et ses
quatre mille thalers cachetés. Il croyait avoir fait
un rêve.
La vue des objets l’assura de la réalité de ce
qui lui était arrivé la veille.
Mais ce qui était une réalité surtout, pour
Hoffmann, quoique aucun objet matériel ne fût là
pour la lui rappeler, c’était la prédiction du vieil
officier.
Aussi, sans regret aucun, s’habilla-t-il comme
de coutume ; et ; prenant ses quatre mille thalers
sous son bras, alla-t-il les porter lui-même à la
diligence de Koenigsberg, après avoir pris le soin
cependant de serrer les mille thalers restants dans
son tiroir.
Puis, comme il était convenu, on s’en
souvient, que les deux amis partiraient le même
soir pour la France, Hoffmann se mit à faire ses
98
préparatifs de voyage.
Tout en allant, tout en venant, tout en
époussetant un habit, en pliant une chemise, en
assortissant deux mouchoirs, Hoffmann jeta les
yeux dans la rue et demeura dans la pose où il
était.
Une jeune fille de seize à dix-sept ans,
charmante, étrangère bien certainement à la ville
de Mannheim, puisque Hoffmann ne la
connaissait pas, venait de l’extrémité opposée de
la rue et s’acheminait vers l’église.
Hoffmann, dans ses rêves de poète, de peintre
et de musicien, n’avait jamais rien vu de pareil.
C’était quelque chose qui dépassait non
seulement tout ce qu’il avait vu, mais encore tout
ce qu’il espérait voir.
Et cependant, à la distance où il était, il ne
voyait qu’un ravissant ensemble : les détails lui
échappaient.
La jeune fille était accompagnée d’une vieille
servante.
Toutes deux montèrent lentement les marches
99
de l’église des Jésuites, et disparurent sous le
portail.
Hoffmann laissa sa malle à moitié faite, un
habit lie-de-vin à moitié battu, sa redingote à
brandebourgs à moitié pliée, et resta immobile
derrière son rideau.
C’est là que nous l’avons trouvé, attendant la
sortie de celle qu’il avait vue entrer.
Il ne craignait qu’une chose : c’est que ce ne
fût un ange, et qu’au lieu de sortir par la porte,
elle ne s’envolât par la fenêtre pour remonter aux
cieux.
C’est dans cette situation que nous l’avons
pris, et que son ami Zacharias Werner vint le
prendre après nous.
Le nouveau venu appuya du même coup,
comme nous l’avons dit, sa main sur l’épaule et
ses lèvres sur le front de son ami.
Puis il poussa un énorme soupir.
Quoique Zacharias Werner fût toujours très
pâle, il était cependant encore plus pâle que
d’habitude.
100
– Qu’as-tu donc ? lui demanda Hoffmann avec
une inquiétude réelle.
– Oh ! mon ami, s’écria Werner... Je suis un
brigand ! je suis un misérable ! je mérite la
mort... fends-moi la tête avec une hache... perce-
moi le coeur avec une flèche. Je ne suis plus
digne de voir la lumière du ciel.
– Bah ! demanda Hoffmann avec la placide
distraction de l’homme heureux ; qu’est-il donc
arrivé, cher ami ?
– Il est arrivé... Ce qui est arrivé, n’est-ce
pas ?... tu me demandes ce qui est arrivé ?... Eh
bien ! mon ami, le diable m’a tenté !
– Que veux-tu dire ?
– Que quand j’ai vu tout mon or ce matin, il y
en avait tant, qu’il me semble que c’est un rêve.
– Comment ! un rêve ?
– Il y en avait une pleine table, toute couverte,
continua Werner. Eh bien ! quand j’ai vu cela,
une véritable fortune, mille frédérics d’or, mon
ami. Eh bien ! quand j’ai vu cela, quand de
chaque pièce j’ai vu rejaillir un rayon, la rage m’a
101
repris, je n’ai pas pu y résister, j’ai pris le tiers de
mon or et j’ai été au jeu.
– Et tu as perdu ?
– Jusqu’à mon dernier kreutzer.
– Que veux-tu ? c’est un petit malheur,
puisqu’il te reste les deux tiers.
– Ah bien oui, les deux tiers ! Je suis revenu
chercher le second tiers, et...
– Et tu l’as perdu comme le premier ?
– Plus vite, mon ami, plus vite.
– Et tu es revenu chercher ton troisième tiers ?
– Je ne suis pas revenu, j’ai volé : j’ai pris les
quinze cents thalers restants, et je les ai posés sur
la rouge.
– Alors, dit Hoffmann, la noire est sortie,
n’est-ce pas ?
– Ah ! mon ami, la noire, l’horrible noire, sans
hésitation, sans remords, comme si en sortant elle
ne m’enlevait pas mon dernier espoir ! Sortie,
mon ami, sortie !
– Et tu ne regrettes les mille frédérics qu’à
102
cause du voyage ?
– Pas pour autre chose. Oh ! si j’eusse
seulement mis de côté de quoi aller à Paris, cinq
cents thalers !
– Tu te consolerais d’avoir perdu le reste ?
– À l’instant même.
– Eh bien ! qu’à cela ne tienne, mon cher
Zacharias, dit Hoffmann en le conduisant vers
son tiroir ; tiens, voilà les cinq cents thalers, pars.
– Comment ! que je parte ? s’écria Werner, et
toi ?
– Oh ! moi, je ne pars plus.
– Comment ! tu ne pars plus ?
– Non, pas dans ce moment-ci du moins.
– Mais pourquoi ? pour quelle raison ? qui
t’empêche de partir ? qui te retient à Mannheim ?
Hoffmann entraîna vivement son ami vers la
fenêtre. On commençait à sortir de l’église, la
messe était finie.
– Tiens, regarde, regarde, dit-il en désignant
du doigt quelqu’un à l’attention de Werner.
103
Et, en effet, la jeune fille inconnue apparaissait
au haut du portail, descendant lentement les
degrés de l’église, son livre de messe posé contre
sa poitrine, sa tête baissée, modeste et pensive
comme la Marguerite de Goethe.
– Vois-tu, murmurait Hoffmann, vois-tu ?
– Certainement que je vois.
– Eh bien ! que dis-tu ?
– Je dis qu’il n’y a pas de femme au monde
qui vaille qu’on lui sacrifie le voyage de Paris,
fût-ce la belle Antonia, fût-ce la fille du vieux
Gottlieb Murr, le nouveau chef d’orchestre du
théâtre de Mannheim.
– Tu la connais donc ?
– Certainement.
– Tu connais donc son père ?
– Il était chef d’orchestre au théâtre de
Francfort.
– Et tu peux me donner une lettre pour lui ?
– À merveille.
– Mets-toi là, Zacharias, et écris.
104
Zacharias se mit à la table et écrivit.
Au moment de partir pour la France, il
recommandait son jeune ami Théodore Hoffmann
à son vieil ami Gottlieb Murr.
Hoffmann donna à peine à Zacharias le temps
d’achever sa lettre ; la signature apposée, il la lui
prit, et, embrassant son ami, il s’élança hors de la
chambre.
– C’est égal, lui cria une dernière fois
Zacharias Werner, tu verras qu’il n’y a pas de
femme, si jolie qu’elle soit, qui puisse te faire
oublier Paris.
Hoffmann entendit les paroles de son ami,
mais il ne jugea pas même à propos de se
retourner pour lui répondre, même par un signe
d’approbation ou d’improbation.
Quant à Zacharias Werner, il mit ses cinq
cents thalers dans sa poche, et, pour n’être plus
tenté par le démon du jeu, il courut aussi vite vers
l’hôtel des Messageries qu’Hoffmann courait
vers la maison du vieux chef d’orchestre.
Hoffmann frappait à la porte du maître
105
Gottlieb Murr juste au même moment où
Zacharias Werner montait dans la diligence de
Strasbourg.
106
IV
107
pirouette sur sa jambe torse, ce qui lui donnait
l’air d’enfoncer une vrille dans la terre, et
continuait son chemin.
Tout en le suivant, Hoffmann l’examinait et
gravait dans son esprit un de ces fantastiques et
merveilleux portraits dont il nous a donné, dans
ses oeuvres, une si complète galerie.
Le visage du vieillard était enthousiaste, fin et
spirituel à la fois, recouvert d’une peau
parcheminée, mouchetée de rouge et de noir
comme une page de plain-chant. Au milieu de cet
étrange faciès brillaient deux yeux vifs dont on
pouvait d’autant mieux apprécier le regard aigu,
que les lunettes qu’il portait et qu’il
n’abandonnait jamais, même dans son sommeil,
étaient constamment relevées sur son front ou
abaissées sur le bout de son nez. C’était
seulement quand il jouait du violon en redressant
la tête et en regardant à distance, qu’il finissait
par utiliser ce petit meuble qui paraissait être
chez lui plutôt un objet de luxe que de nécessité.
Sa tête était chauve et constamment abritée
sous une calotte noire, qui était devenue une
108
partie inhérente à sa personne. Jour et nuit maître
Gottlieb apparaissait aux visiteurs avec sa calotte.
Seulement, lorsqu’il sortait, il se contentait de la
surmonter d’une petite perruque à la Jean-
Jacques. De sorte que la calotte se trouvait prise
entre le crâne et la perruque. Il va sans dire que
jamais maître Gottlieb ne s’inquiétait le moins du
monde de la portion de velours qui apparaissait
sous ses faux cheveux, lesquels ayant plus
d’affinité avec le chapeau qu’avec la tête,
accompagnaient le chapeau dans son excursion
aérienne, toutes les fois que maître Gottlieb
saluait.
Hoffmann regarda tout autour de lui, mais ne
vit personne.
Il suivit donc maître Gottlieb où maître
Gottlieb, qui, comme nous l’avons dit, marchait
devant lui, voulut le mener.
Maître Gottlieb s’arrêta dans un grand cabinet
plein de partitions empilées et de feuilles de
musique volantes : sur une table étaient dix ou
douze boîtes plus ou moins ornées, ayant toutes
cette forme à laquelle un musicien ne se trompe
109
pas, c’est-à-dire la forme d’un étui de violon.
Pour le moment, maître Gottlieb était en train
de disposer pour le théâtre de Mannheim, sur
lequel il voulait faire un essai de musique
italienne, le Matrimonio segreto de Cimarosa.
Un archet, comme la batte d’Arlequin, était
passé dans sa ceinture, ou plutôt maintenu par le
gousset boutonné de sa culotte, une plume se
dressait fièrement derrière son oreille, et ses
doigts étaient tachés d’encre.
De ces doigts tachés d’encre il prit la lettre que
lui présentait Hoffmann, puis, jetant un coup
d’oeil sur l’adresse, et reconnaissant l’écriture :
– Ah ! Zacharias Werner, dit-il, poète, poète
celui-là, mais joueur. Puis, comme si la qualité
corrigeait un peu le défaut, il ajouta : Joueur,
joueur, mais poète.
Puis, décachetant la lettre :
– Parti, n’est-ce pas ? parti !
– Il part, monsieur, en ce moment même.
– Dieu le conduise ! ajouta Gottlieb en levant
les yeux au ciel comme pour recommander son
110
ami à Dieu. Mais il a bien fait de partir. Les
voyages forment la jeunesse, et, si je n’avais pas
voyagé, je ne connaîtrais pas, moi, l’immortel
Pasiello, le divin Cimarosa.
– Mais, dit Hoffmann, vous n’en connaîtriez
pas moins bien leurs oeuvres, maître Gottlieb.
– Oui, leurs oeuvres, certainement : mais
qu’est-ce que connaître l’oeuvre sans l’artiste ?
C’est connaître l’âme sans le corps ; l’oeuvre,
c’est le spectre, c’est l’apparition ; l’oeuvre, c’est
ce qui reste de nous après notre mort. Mais le
corps, voyez-vous, c’est ce qui a vécu : vous ne
comprendrez jamais entièrement l’oeuvre d’un
homme si vous n’avez pas connu l’homme lui-
même.
Hoffmann fit un signe de la tête.
– C’est vrai, dit-il, et je n’ai jamais apprécié
complètement Mozart qu’après avoir vu Mozart.
– Oui, oui, dit Gottlieb, Mozart a du bon ;
mais pourquoi a-t-il du bon ? parce qu’il a
voyagé en Italie. La musique allemande, jeune
homme, c’est la musique des hommes ; mais
111
retenez bien ceci, la musique italienne, c’est la
musique des dieux.
– Ce n’est pourtant pas, reprit Hoffmann en
souriant, ce n’est pourtant pas en Italie que
Mozart a fait le Mariage de Figaro et Don Juan,
puisqu’il a fait l’un à Vienne pour l’empereur, et
l’autre à Prague pour le théâtre italien.
– C’est vrai, jeune homme, c’est vrai, et j’aime
à voir en vous cet esprit national qui vous fait
défendre Mozart. Oui, certainement, si le pauvre
diable eût vécu, et s’il eût fait encore un ou deux
voyages en Italie, c’eût été un maître, un très
grand maître. Mais ce Don Juan, dont vous
parlez, ce Mariage de Figaro, dont vous parlez,
sur quoi les a-t-il faits ? Sur des libretti italiens,
sur des paroles italiennes, sous un reflet du soleil
de Bologne, de Rome ou de Naples. Croyez-moi,
jeune homme, ce soleil, il faut l’avoir vu, l’avoir
senti, pour l’apprécier à sa valeur. Tenez, moi,
j’ai quitté l’Italie depuis quatre ans ; depuis
quatre ans je grelotte, excepté quand je pense à
l’Italie ; la pensée seule me réchauffe ; je n’ai
plus besoin de manteau quand je pense à l’Italie ;
112
je n’ai plus besoin d’habit, je n’ai plus besoin de
calotte même. Le souvenir me ravive : ô musique
de Bologne ! ô soleil de Naples ! oh !...
Et la figure du vieillard exprima un moment
une béatitude suprême, et tout son corps parut
frissonner d’une jouissance infinie, comme si les
torrents du soleil méridional, inondant encore sa
tête ruisselaient de son front chauve sur ses
épaules, et de ses épaules sur toute sa personne.
Hoffmann se garda bien de le tirer de son
extase, seulement il en profita pour regarder tout
autour de lui, espérant toujours voir Antonia.
Mais les portes étaient fermées et l’on n’entendait
aucun bruit derrière aucune de ces portes qui y
décelât la présence d’un être vivant.
Il lui fallut donc revenir à maître Gottlieb,
dont l’extase se calmait peu à peu, et qui finit par
en sortir avec une espèce de frissonnement.
– Brrrou ! jeune homme, dit-il, et vous dites
donc ?
Hoffmann tressaillit.
– Je dis, maître Gottlieb, que je viens de la
113
part de mon ami Zacharias Werner, lequel m’a
parlé de votre bonté pour les jeunes gens, et
comme je suis musicien !
– Ah ! vous êtes musicien !
Et Gottlieb se redressa, releva la tête, la
renversa en arrière, et, à travers ses lunettes,
momentanément posées sur les derniers confins
de son nez, il regarda Hoffmann.
– Oui, oui, ajouta-t-il, tête de musicien, front
de musicien, oeil de musicien ; et qu’êtes-vous ?
compositeur ou instrumentiste ?
– L’un et l’autre, maître Gottlieb.
– L’un et l’autre ! dit maître Gottlieb, l’un et
l’autre ! cela ne doute de rien, ces jeunes gens ! Il
faudrait toute la vie d’un homme, de deux
hommes, de trois hommes pour être seulement
l’un ou l’autre ! et ils sont l’un et l’autre !
Et il fit un tour sur lui-même, levant les bras
au ciel et ayant l’air d’enfoncer dans le parquet le
tire-bouchon de sa jambe droite.
Puis, après la pirouette achevée s’arrêtant
devant Hoffmann :
114
– Voyons, jeune présomptueux, dit-il, qu’as-tu
fait en composition ?
– Mais des sonates, des chants sacrés, des
quintetti.
– Des sonates après Jean-Sébastien Bach ! des
chants sacrés après Pergolèse ! des quintetti après
François-Joseph Haydn ! Ah ! jeunesse !
jeunesse !
Puis, avec un sentiment de profonde piété :
– Et comme instrumentiste, continua-t-il,
comme instrumentiste, de quel instrument jouez-
vous ?
– De tous à peu près, depuis le rebec jusqu’au
clavecin, depuis la viole d’amour jusqu’au
théorbe ; mais l’instrument dont je me suis
particulièrement occupé, c’est le violon.
– En vérité, dit maître Gottlieb d’un air
railleur, en vérité tu lui as fait cet honneur-là, au
violon ! C’est, ma foi ! bien heureux pour lui,
pauvre violon ! Mais, malheureux ! ajouta-t-il en
revenant vers Hoffmann en sautillant sur une
seule jambe pour aller plus vite, sais-tu ce que
115
c’est que le violon ? Le violon ! et maître
Gottlieb balança son corps sur cette seule jambe
dont nous avons parlé, l’autre restant en l’air
comme celle d’une grue ; le violon ! mais c’est le
plus difficile de tous les instruments. Le violon a
été inventé par Satan lui-même pour damner
l’homme, quand Satan a perdu plus d’âmes
qu’avec les sept péchés capitaux réunis. Il n’y a
que l’immortel Tartini, Tartini, mon maître, mon
héros, mon dieu ! il n’y a que lui qui ait jamais
atteint la perfection sur le violon ; mais lui seul
sait ce qu’il lui a coûté dans ce monde et dans
l’autre pour avoir joué toute une nuit avec le
violon du diable lui-même, et pour avoir gardé
son archet. Oh ! le violon ! sais-tu, malheureux
profanateur ! que cet instrument cache sous sa
simplicité presque misérable les plus inépuisables
trésors d’harmonie qu’il soit possible à l’homme
de boire à la coupe des dieux ? As-tu étudié ce
bois, ces cordes, cet archet, ce crin, ce crin
surtout ? espères-tu réunir, assembler, dompter
sous tes doigts ce tout merveilleux, qui depuis
deux siècles résiste aux efforts des plus savants,
qui se plaint, qui gémit, qui se lamente sous leurs
116
doigts, et qui n’a jamais chanté que sous les
doigts de l’immortel Tartini, mon maître ? Quand
tu as pris un violon pour la première fois, as-tu
bien pensé à ce que tu faisais, jeune homme !
Mais tu n’es pas le premier, ajouta maître
Gottlieb avec un soupir tiré du plus profond de
ses entrailles, et tu ne seras pas le dernier que le
violon aura perdu ; violon, tentateur éternel !
d’autres que toi aussi ont cru à leur vocation, et
ont perdu leur vie à racler le boyau, et tu vas
augmenter le nombre de ces malheureux, si
nombreux, si inutiles à la société, si
insupportables à leurs semblables.
Puis, tout à coup, et sans transition aucune,
saisissant un violon et un archet comme un maître
d’escrime prend deux fleurets, et les présentant à
Hoffmann :
– Eh bien ! dit-il d’un air de défi, joue-moi
quelque chose : voyons, joue, et je te dirai où tu
en es, et, s’il est encore temps de te retirer du
précipice, je t’en tirerai, comme j’en ai tiré le
pauvre Zacharias Werner. Il en jouait aussi, lui,
du violon ; il en jouait avec fureur, avec rage. Il
117
rêvait des miracles, mais je lui ai ouvert
l’intelligence. Il brisa son violon en morceaux, et
il en fit un feu. Puis je lui mis une basse entre les
mains, et cela acheva de le calmer. Là, il y avait
de la place pour ses longs doigts maigres. Au
commencement, il leur faisait faire dix heures à
l’heure, et maintenant, maintenant, il joue
suffisamment de la basse pour souhaiter la fête à
son oncle, tandis qu’il n’eût jamais joué du
violon que pour souhaiter la fête au diable.
Allons, allons, jeune homme, voici un violon,
montre-moi ce que tu sais faire.
Hoffmann prit le violon et l’examina.
– Oui, oui, dit maître Gottlieb, tu examines de
qui il est, comme le gourmet flaire le vin qu’il va
boire. Pince une corde, une seule, et si ton oreille
ne te dit pas le nom de celui qui a fait le violon,
tu n’es pas digne de le toucher.
Hoffmann pinça une corde, qui rendit un son
vibrant, prolongé, frémissant.
– C’est un Antonio Stradivarius.
– Allons, pas mal ; mais de quelle époque de
118
la vie de Stradivarius ? Voyons un peu ; il en a
fait beaucoup de violons de 1698 à 1728.
– Ah ! quant à cela, dit Hoffmann, j’avoue
mon ignorance, et il me semble impossible...
– Impossible, blasphémateur ! impossible !
c’est comme si tu me disais, malheureux, qu’il est
impossible de reconnaître l’âge du vin en le
goûtant. Écoute bien : aussi vrai que nous
sommes aujourd’hui le 10 mai 1793, ce violon a
été fait pendant le voyage que l’immortel
Antonio fit de Crémone à Mantoue en 1705, et où
il laissa son atelier à son premier élève. Aussi,
vois-tu, ce Stradivarius-là, je suis bien aise de te
le dire, n’est que de troisième ordre ; mais j’ai
bien peur que ce ne soit encore trop bon pour un
pauvre écolier comme toi. Ça va, va !
Hoffmann épaula le violon, et, non sans un vif
battement de coeur, commença les variations sur
le thème de Don Juan, « La ci darem’ la mano ».
Maître Gottlieb était debout près d’Hoffmann,
battant à la fois la mesure avec sa tête et avec le
bout du pied de sa jambe torse. À mesure
qu’Hoffmann jouait, sa figure s’animait, ses yeux
119
brillaient, sa mâchoire supérieure mordait la lèvre
inférieure, et, aux deux côtés de cette lèvre
aplatie, sortaient deux dents, que dans la position
ordinaire elle était destinée à cacher, mais qui en
ce moment se dressaient comme deux défenses
de sanglier. Enfin, un allégro, dont Hoffmann
triompha assez vigoureusement, lui attira de la
part de maître Gottlieb un mouvement de tête qui
ressemblait à un signe d’approbation.
Hoffmann finit par un démanché qu’il croyait
des plus brillants, mais qui, loin de satisfaire le
vieux musicien, lui fit faire une affreuse grimace.
Cependant sa figure se rasséréna peu à peu, et
frappant sur l’épaule du jeune homme :
– Allons, allons, dit-il, c’est moins mal que je
ne croyais ; quand tu auras oublié tout ce que tu
as appris, quand tu ne feras plus de ces bonds à la
mode, quand tu ménageras ces traits sautillants et
ces démanchés criards, on fera quelque chose de
toi.
Cet éloge, de la part d’un homme aussi
difficile que le vieux musicien, ravit Hoffmann,
puis il n’oubliait pas, tout noyé qu’il était dans
120
l’océan musical, que maître Gottlieb était le père
de la belle Antonia.
Aussi, prenant au bond les paroles qui
venaient de tomber de la bouche du vieillard :
– Et qui se chargera de faire quelque chose de
moi ? demanda-t-il, est-ce vous, maître Gottlieb ?
– Pourquoi pas, jeune homme ? pourquoi pas,
si tu veux écouter le vieux Murr ?
– Je vous écouterai, maître, et tant que vous
voudrez.
– Oh ! murmura le vieillard avec mélancolie,
car son regard se rejetait dans le passé, car sa
mémoire remontait les ans révolus, c’est que j’en
ai bien connu des virtuoses ! J’ai connu Corelli,
par tradition, c’est vrai ; c’est lui qui a ouvert la
route, qui a frayé le chemin ; il faut jouer à la
manière de Tartini ou y renoncer. Lui, le premier,
il a deviné que le violon était, sinon un dieu, du
moins le temple d’où un dieu pouvait sortir.
Après lui vient Pugnani, violon passable,
intelligent, mais mou, trop mou, surtout dans
certains appoggiamenti ; puis Germiniani,
121
vigoureux celui-là, mais vigoureux par boutades,
sans transition ; j’ai été à Paris exprès pour le
voir, comme tu veux, toi, aller à Paris pour voir
l’Opéra : un maniaque, mon ami, un
somnambule, mon ami, un homme qui gesticulait
en rêvant, entendant assez bien le tempo rubato,
fatal tempo rubato, qui tue plus d’instrumentistes
que la petite vérole, que la fièvre jaune, que la
peste ! Alors je lui jouai mes sonates à la manière
de l’immortel Tartini, mon maître, et alors il
avoua son erreur. Malheureusement l’élève était
enfoncé jusqu’au cou dans sa méthode. Il avait
soixante et onze ans, le pauvre enfant ! Quarante
ans plus tôt, je l’eusse sauvé, comme Giardini ;
celui-là je l’avais pris à temps, mais
malheureusement il était incorrigible ; le diable
en personne s’était emparé de sa main gauche, et
alors il allait, il allait, il allait un tel train, que sa
main droite ne pouvait pas le suivre. C’étaient
des extravagances, des sautillements, des
démanchés à donner la danse de Saint-Guy à un
Hollandais. Aussi, un jour qu’en présence de
Jomelli il gâtait un morceau magnifique, le bon
Jomelli, qui était le plus brave homme du monde,
122
lui allongea-t-il un rude soufflet, que Giardini en
eut la joue enflée pendant un mois, Jomelli le
poignet luxé pendant trois semaines. C’est
comme Lulli, un fou, un véritable fou, un danseur
de corde, un faiseur de sauts périlleux, un
équilibriste sans balancier et auquel on devrait
mettre dans la main un balancier au lieu d’un
archet. Hélas ! hélas ! hélas ! s’écria
douloureusement le vieillard, je le dis avec un
profond désespoir, avec Nardini et avec moi
s’éteindra le bel art de jouer du violon : cet art
avec lequel notre maître à tous, Orpheus, attirait
les animaux, remuait les pierres et bâtissait les
villes. Au lieu de bâtir comme le violon divin,
nous démolissons comme les trompettes
maudites. Si les Français entrent jamais en
Allemagne, ils n’auront pour faire tomber les
murailles de Philippsbourg, qu’ils ont assiégé tant
de fois, ils n’auront qu’à faire exécuter, par
quatre violons de ma connaissance, un concert
devant ses portes.
Le vieillard reprit haleine et ajouta d’un ton
plus doux :
123
– Je sais bien qu’il y a Viotti, un de mes
élèves, un enfant plein de bonnes dispositions,
mais impatient, mais dévergondé, mais sans
règle. Quant à Giarnowicki, c’est un fat et un
ignorant, et la première chose que j’ai dite à ma
vieille Lisbeth, c’était, si elle entendait jamais ce
nom-là prononcé à ma porte, de fermer ma porte
avec acharnement. Il y a trente ans que Lisbeth
est avec moi, eh bien, je vous le dis, jeune
homme, je chasse Lisbeth si elle laisse entrer
chez moi Giarnowicki ; un Sarmate, un Welche,
qui s’est permis de dire du mal du maître des
maîtres, de l’immortel Tartini. Oh ! à celui qui
m’apportera la tête de Giarnowicki, je promets
des leçons et des conseils tant qu’il en voudra.
Quant à toi, mon garçon, continua le vieillard en
revenant à Hoffmann, quant à toi, tu n’es pas
fort ; c’est vrai ; mais Rode et Kreutzer, mes
élèves, n’étaient pas plus forts que toi ; quant à
toi je disais donc qu’en venant chercher maître
Gottlieb, qu’en t’adressant à maître Gottlieb,
qu’en te faisant recommander à lui par un homme
qui le connaît et qui l’apprécie, par ce fou de
Zacharie Werner, tu prouves qu’il y a dans cette
124
poitrine-là un coeur d’artiste. Aussi maintenant,
jeune homme, voyons, ce n’est plus un Antonio
Stradivarius que je veux mettre entre tes mains ;
non, ce n’est même plus un Gramulo, ce vieux
maître que l’immortel Tartini estimait si fort qu’il
ne jouait jamais que sur des Gramulo ; non, c’est
sur un Antonio Amati, c’est sur l’aïeul, c’est sur
l’ancêtre, c’est sur la tige première de tous les
violons qui ont été faits, c’est sur l’instrument qui
sera la dot de ma fille Antonia, que je veux
t’entendre. C’est l’arc d’Ulysse, vois-tu, et qui
pourra bander l’arc d’Ulysse est digne de
Pénélope.
Et alors le vieillard ouvrit la boîte de velours
toute galonnée d’or, et en tira un violon comme il
semblait qu’il ne dût jamais avoir existé de
violons, et comme Hoffmann seul peut-être se
rappelait en avoir vu dans les concerts
fantastiques de ses grands-oncles et de ses
grandes-tantes.
Puis il s’inclina sur l’instrument vénérable, et
le présentant à Hoffmann :
– Prends, dit-il, et tâche de ne pas être trop
125
indigne de lui.
Hoffmann s’inclina, prit l’instrument avec
respect, et commença une vieille étude de Jean-
Sébastien Bach.
– Bach, Bach, murmura Gottlieb ; passe
encore pour l’orgue, mais il n’entendait rien au
violon. N’importe.
Au premier son qu’Hoffmann avait tiré de
l’instrument, il avait tressailli, car lui, l’éminent
musicien, il comprenait quel trésor d’harmonie
on venait de mettre entre ses mains.
L’archet, semblable à un arc, tant il était
courbé, permettait à l’instrumentiste d’embrasser
les quatre cordes à la fois, et la dernière de ces
cordes s’élevait à des tons célestes si merveilleux,
que jamais Hoffmann n’avait pu songer qu’un
son si divin s’éveillât sous une main humaine.
Pendant ce temps, le vieillard se tenait près de
lui, la tête renversée en arrière, les yeux
clignotants, disant pour tout encouragement :
– Pas mal, pas mal, jeune homme ; la main
droite, la main droite ! la main gauche n’est que
126
le mouvement, la main droite c’est l’âme. Allons,
de l’âme ! de l’âme ! de l’âme ! ! !
Hoffmann sentait bien que le vieux Gottlieb
avait raison, et il comprenait, comme il lui avait
dit à la première épreuve, qu’il fallait
désapprendre tout ce qu’il avait appris ; et, par
une transition insensible, mais soutenue, mais
croissante, il passait du pianissimo au fortissimo,
de la caresse à la menace, de l’éclairage la
foudre, et il se perdait dans un torrent d’harmonie
qu’il soulevait comme un nuage, et qu’il laissait
retomber en cascades murmurantes, en perles
liquides, en poussière humide, et il était sous
l’influence d’une situation nouvelle, d’un état
touchant à l’extase, quand tout à coup sa main
gauche s’affaissa sur les cordes, l’archet mourut
dans sa main, le violon glissa de sa poitrine, ses
yeux devinrent fixes et ardents.
La porte venait de s’ouvrir, et dans la glace
devant laquelle il jouait, Hoffmann avait vu
apparaître, pareille à une ombre évoquée par une
harmonie céleste, la belle Antonia, la bouche
entrouverte, la poitrine oppressée, les yeux
127
humides.
Hoffmann jeta un cri de plaisir, et maître
Gottlieb n’eut que le temps de retenir le
vénérable Antonio Amati, qui s’échappait de la
main du jeune instrumentiste.
128
V
Antonia
129
morbidezza italienne, seul mot de la langue
exprimant à peu près l’idée de douce langueur qui
s’éveillait à son aspect. Sa mère était, comme
Juliette, une des plus belles fleurs du printemps
de Vérone, et l’on retrouvait dans Antonia, non
pas fondues, mais heurtées, et c’est ce qui faisait
le charme de cette jeune fille, les beautés des
deux races qui se disputent la palme de la beauté.
Ainsi, avec la finesse de peau des femmes du
Nord, elle avait la matité de peaux des femmes du
Midi ; ainsi ses cheveux blonds, épais et légers à
la fois, flottant au moindre vent, comme une
vapeur dorée, ombrageaient des yeux et des
sourcils de velours noir. Puis, chose singulière
encore, c’était dans sa voix surtout que le
mélange harmonieux des deux langues était
sensible. Aussi, lorsque Antonia parlait allemand,
la douceur de la belle langue où, comme dit
Dante, résonne le si, venait adoucir la rudesse de
l’accent germanique, tandis qu’au contraire,
quand elle parlait italien, la langue un peu trop
molle de Métastase et de Goldoni prenait une
fermeté qui lui donnait la puissante accentuation
de la langue de Schiller et de Goethe.
130
Mais ce n’était pas seulement au physique que
se faisait remarquer cette fusion ; Antonia était au
moral un type merveilleux et rare de ce que
peuvent réunir de poésie opposée le soleil de
l’Italie et les brumes de l’Allemagne. On eût dit à
la fois une muse et une fée, la Lorelei de la
ballade et la Béatrice de La Divine Comédie.
C’est qu’Antonia, l’artiste par excellence, était
fille d’une grande artiste. Sa mère, habituée à la
musique italienne, s’était un jour prise corps à
corps avec la musique allemande. La partition de
l’Alceste de Gluck lui était tombée entre les
mains, et elle avait obtenu de son mari, maître
Gottlieb, de lui faire traduire le poème en italien,
et, le poème traduit en italien, elle était venue le
chanter à Vienne ; mais elle avait trop présumé
de ses forces, ou plutôt, l’admirable cantatrice,
elle ne connaissait pas la mesure de sa sensibilité.
À la troisième représentation de l’opéra qui avait
eu le plus grand succès, à l’admirable solo
d’Alceste :
131
Je n’invoquerai pas votre pitié réelle.
J’enlève un tendre époux à son funeste sort,
Mais je vous abandonne une épouse fidèle.
132
profonde qu’il avait ressentie, et qui ne s’était
calmée qu’au fur et à mesure qu’il avait reporté
sur Antonia grandissante tout l’amour qu’il avait
pour sa mère.
Maintenant, à dix-sept ans qu’elle avait, la
jeune fille en était arrivée à tenir lieu de tout au
vieillard ; il vivait par Antonia, il respirait par
Antonia. Jamais l’idée de la mort d’Antonia ne
s’était présentée à son esprit ; mais, si elle se fût
présentée, il ne s’en serait pas fort inquiété,
attendu que l’idée ne lui fût pas même venue
qu’il pouvait survivre à Antonia.
Ce n’était donc pas avec un sentiment moins
enthousiaste qu’Hoffmann, quoique ce sentiment
fût bien autrement pur encore, qu’il avait vu
apparaître Antonia sur le seuil de la porte de son
cabinet.
La jeune fille s’avança lentement ; deux
larmes brillaient à sa paupière ; et, faisant trois
pas vers Hoffmann, elle lui tendit la main.
Puis, avec un accent de chaste familiarité, et
comme si elle eût connu le jeune homme depuis
dix ans :
133
– Bonjour, frère, dit-elle.
Maître Gottlieb, du moment où sa fille avait
paru, était resté muet et immobile ; son âme,
comme toujours, avait quitté son corps, et,
voltigeant autour d’elle, chantait aux oreilles
d’Antonia toutes les mélodies d’amour et de
bonheur que chante l’âme d’un père à la vue de
sa fille bien-aimée.
Il avait donc posé son cher Antonio Amati sur
la table, et, joignant les deux mains comme il eût
fait devant la Vierge, il regardait venir son enfant.
Quant à Hoffmann, il ne savait s’il veillait ou
dormait, s’il était sur la terre ou au ciel, si c’était
une femme qui venait à lui, ou un ange qui lui
apparaissait.
Aussi fit-il presque un pas en arrière lorsqu’il
vit Antonia s’approcher de lui et lui tendre la
main en l’appelant son frère.
– Vous, ma soeur ! dit-il d’une voix étouffée.
– Oui, dit Antonia : ce n’est pas le sang qui
fait la famille, c’est l’âme. Toutes les fleurs sont
soeurs par le parfum, tous les artistes sont frères
134
par l’art. Je ne vous ai jamais vu, c’est vrai, mais
je vous connais ; votre archet vient de me
raconter votre vie. Vous êtes poète, un peu fou,
pauvre ami ! Hélas, c’est cette étincelle ardente
que Dieu enferme dans notre tête ou dans notre
poitrine qui nous brûle le cerveau ou qui nous
consume le coeur.
Puis, se tournant vers maître Gottlieb :
– Bonjour, père, dit-elle ; pourquoi n’avez-
vous pas encore embrassé votre Antonia ? Ah !
voilà, je comprends, Il Matrimonio segreto, le
Stabat mater. Cimarosa, Pergolèse ? Porpora !
qu’est-ce qu’Antonia auprès de ces grands
génies, une pauvre enfant qui vous aime, mais
que vous oubliez pour eux.
– Moi, t’oublier ! s’écria Gottlieb, le vieux
Murr oublier Antonia ! Le père oublier sa fille !
Pourquoi ! pour quelques méchantes notes de
musique, pour un assemblage de rondes et de
croches, de noires et de blanches, de dièses et de
bémols ! Ah bien oui ! regarde comme je
t’oublie !
En tournant sur sa jambe torse avec une agilité
135
étonnante, de son autre jambe et de ses deux
mains le vieillard fit voler les parties
d’orchestration del Matrimonio segreto toutes
prêtes à être distribuées aux musiciens de
l’orchestre.
– Mon père ! mon père ! dit Antonia.
– Du feu ! du feu ! cria maître Gottlieb, du feu,
que je brûle tout cela ; du feu, que je brûle
Pergolèse ! du feu, que je brûle Cimarosa ! du
feu, que je brûle Pasiello ! du feu, que je brûle
mes Stradivarius ! mes Gramulo ! du feu, que je
brûle mon Antonio Amati ! Ma fille, mon Antonia
n’a-t-elle pas dit que j’aimais mieux des cordes,
du bois et du papier, que ma chair et mon sang !
Du feu ! du feu ! du feu ! ! !
Et le vieillard s’agitait comme un fou et sautait
sur sa jambe comme le diable boiteux, faisait
aller ses bras comme un moulin à vent.
Antonia regardait cette folie du vieillard avec
ce doux sourire d’orgueil filial satisfait. Elle
savait bien, elle qui n’avait jamais fait de
coquetterie qu’avec son père, elle savait bien
qu’elle était toute-puissante sur le vieillard, que
136
son coeur était un royaume où elle régnait en
souveraine absolue. Aussi arrêta-t-elle le vieillard
au milieu de ses évolutions, et l’attirant à elle,
déposa-t-elle un simple baiser sur son front.
Le vieillard jeta un cri de joie, prit sa fille dans
ses bras, l’enleva comme il eût fait d’un oiseau,
et alla s’abattre, après avoir tourné trois ou quatre
fois sur lui-même, sur un grand canapé où il
commença de la bercer comme une mère fait de
son enfant.
D’abord Hoffmann avait regardé maître
Gottlieb avec effroi ; en lui voyant jeter les
partitions en l’air, en lui voyant enlever sa fille
entre ses bras, il l’avait cru fou furieux enragé.
Mais, au sourire paisible d’Antonia, il s’était
promptement rassuré, et, ramassant
respectueusement les partitions éparses, il les
replaçait sur les tables et sur les pupitres, tout en
regardant du coin de l’oeil ce groupe étrange, où
le vieillard lui-même avait sa poésie.
Tout à coup, quelque chose de doux, de suave,
d’aérien, passa dans l’air, c’était une vapeur,
c’était une mélodie, c’était quelque chose de plus
137
divin encore : c’était la voix d’Antonia qui
attaquait, avec sa fantaisie d’artiste, cette
merveilleuse composition de Stradella qui avait
sauvé la vie à son auteur, le Pieta, Signore.
Aux premières vibrations de cette voix d’ange,
Hoffmann demeura immobile, tandis que le vieux
Gottlieb, soulevant doucement sa fille de dessus
ses genoux, la déposait, toute couchée comme
elle était, sur le canapé ; puis courant à son
Antonio Amati, et accordant l’accompagnement
avec les paroles, commença de son côté à faire
passer l’harmonie de son archet sous le chant
d’Antonia, et à le soutenir comme un ange
soutient l’âme qu’il porte au ciel.
La voix d’Antonia était une voix de soprano,
possédant toute l’étendue que la prodigalité
divine peut donner, non pas à une voix de femme,
mais à une voix d’ange. Antonia parcourait cinq
octaves et demie ; elle donnait avec la même
facilité le contre-ut, cette note divine qui semble
n’appartenir qu’aux concerts célestes, et l’ut de la
cinquième octave des notes basses. Jamais
Hoffmann n’avait entendu rien de si velouté que
138
ces quatre premières mesures chantées sans
accompagnement, Pieta, Signore, di me dolente.
Cette aspiration de l’âme souffrante vers Dieu,
cette prière ardente au Seigneur d’avoir pitié de
cette souffrance qui se lamente, prenaient dans la
bouche d’Antonia un pressentiment de respect
divin qui ressemblait à la terreur. De son côté
l’accompagnement, qui avait reçu la phrase
flottant entre le ciel et la terre, qui l’avait, pour
ainsi dire, prise entre ses bras, après le la expiré,
et qui, piano, piano, répétait comme un écho de
la plainte, l’accompagnement était en tout digne
de la voix lamentable, et douloureux comme elle.
Il disait, lui, non pas en italien, non pas en
allemand, non pas en français, mais dans cette
langue universelle qu’on appelle la musique :
« Pitié, Seigneur, pitié de moi, malheureuse,
pitié, Seigneur, et, si ma prière arrive à toi, que
la rigueur se désarme et que tes regards se
retournent vers moi moins sévères et plus
cléments ! »
Et cependant, tout en suivant, tout en
emboîtant la voix, l’accompagnement lui laissait
139
toute sa liberté, toute son étendue ; c’était une
caresse et non pas une étreinte, un soutien et non
une gêne ; et quand, au premier sforzando, c’est-
à-dire quand, lassée de l’effort, la voix retomba
comme pour essayer de monter au ciel,
l’accompagnement parut craindre alors de lui
peser comme une chose terrestre, et l’abandonna
presque aux ailes de la foi, pour ne la soutenir
qu’au mi bécarre, c’est-à-dire au diminuendo,
c’est-à-dire quand, lassée de l’effort, la voix
retomba do, quand, sur le ré et les deux fa, la
voix se souleva comme affaissée sur elle-même,
et, pareille à la madone de Canova, à genoux,
assise sur ses genoux, et chez laquelle tout plie,
âme et corps, affaissés sous ce doute terrible que
la miséricorde du Créateur soit assez grande pour
oublier la faute de la créature.
Puis, quand d’une voix tremblante elle
continua : Qu’il n’arrive jamais que je sois
damnée et précipitée dans le feu éternel de ta
vigueur, ô grand Dieu ! Alors l’accompagnement
se hasarda à mêler sa voix à la voix frémissante
qui, entrevoyant les flammes éternelles, priait le
Seigneur de l’en éloigner. Alors
140
l’accompagnement pria de son côté, supplia,
gémit, monta avec elle jusqu’au fa, descendit
avec elle jusqu’à l’ut, l’accompagnant dans sa
faiblesse, la soutenant dans sa terreur ; puis,
tandis que haletante et sans force, la voix mourait
dans les profondeurs de la poitrine d’Antonia,
l’accompagnement continua seul après la voix
éteinte, comme après l’âme envolée et déjà sur la
route du ciel, continuent murmurantes et
plaintives les prières des survivants.
Alors aux supplications du violon de maître
Gottlieb commença de se mêler une harmonie
inattendue, douce et puissante à la fois, presque
céleste. Antonia se souleva sur son coude, maître
Gottlieb se tourna à moitié et demeura l’archet
suspendu sur les cordes de son violon. Hoffmann,
d’abord étourdi, enivré, en délire, avait compris
qu’aux élancements de cette âme il fallait un peu
d’espoir, et qu’elle se briserait si un rayon divin
ne lui montrait le ciel, et il s’était élancé vers un
orgue, et il avait étendu ses dix doigts sur les
touches frémissantes, et l’orgue, poussant un long
soupir, venait de se mêler au violon de Gottlieb et
à la voix d’Antonia.
141
Alors ce fut une chose merveilleuse que ce
retour du motif Pieta, Signore, accompagné par
cette voix d’espoir, au lieu d’être poursuivi
comme dans la prière partie par la terreur, et
quand, pleine de foi dans son génie comme dans
sa prière, Antonia attaqua avec toute la vigueur
de sa voix, le fa du volgi, un frisson passa dans
les veines d’Hoffmann, qui, écrasant l’Antonio
Amati sous les torrents d’harmonie qui
s’échappaient de son orgue, continua la voix
d’Antonia après qu’elle eut expiré, et sur les
ailes, non plus d’un ange, mais d’un ouragan,
sembla porter le dernier soupir de cette âme aux
pieds du Seigneur tout-puissant et tout
miséricordieux.
Puis il se fit un moment de silence ; tous trois
se regardèrent, et leurs mains se joignirent dans
une étreinte fraternelle, comme leurs âmes
s’étaient jointes dans une commune harmonie.
Et, à partir de ce moment, ce fut non
seulement Antonia qui appela Hoffmann son
frère, mais le vieux Gottlieb Murr qui appela
Hoffmann son fils !
142
VI
Le serment
143
Gottlieb n’avait du moins rien à craindre : en
effet, quand à ce don naturel du chant était jointe
l’étude de la musique, quand les difficultés les
plus exagérées du solfège avaient été mises sous
les yeux de la jeune fille et vaincues aussitôt avec
une merveilleuse facilité, sans grimaces, sans
efforts, sans une seule corde au cou, sans un seul
clignotement d’yeux, il avait compris la
perfection de l’instrument, et, comme Antonia, en
chantant les morceaux notés pour les voix les
plus hautes, restait toujours en deçà de ce qu’elle
pouvait faire, il s’était convaincu qu’il n’y avait
aucun danger à laisser aller le doux rossignol au
penchant de sa mélodieuse vocation.
Seulement maître Gottlieb avait oublié que la
corde de la musique n’est pas la seule qui résonne
dans le coeur des jeunes filles, et qu’il y a une
autre corde bien autrement frêle, bien autrement
vibrante, bien autrement mortelle : celle de
l’amour !
Celle-là s’était éveillée chez la pauvre enfant
au son de l’archet d’Hoffmann ; inclinée sur sa
broderie dans la chambre à côté de celle où se
144
tenaient le jeune homme et le vieillard, elle avait
relevé la tête au premier frémissement qui avait
passé dans l’air. Elle avait écouté ; puis peu à peu
une sensation étrange avait pénétré dans son âme,
avait couru en frissons inconnus dans ses veines.
Elle s’était alors soulevée lentement, appuyant
une main à sa chaise, tandis que l’autre laissait
échapper la broderie de ses doigts entrouverts.
Elle était restée un instant immobile ; puis,
lentement, elle s’était avancée vers la porte, et,
comme nous l’avons dit, ombre évoquée de la vie
matérielle, elle était apparue, poétique vision, à la
porte du cabinet de maître Gottlieb Murr.
Nous avons vu comment la musique avait
fondu à son ardent creuset ces trois âmes en une
seule, et comment, à la fin du concert, Hoffmann
était devenu commensal de la maison.
C’était l’heure où le vieux Gottlieb avait
l’habitude de se mettre à table. Il invita
Hoffmann à dîner avec lui, invitation
qu’Hoffmann accepta avec la même cordialité
qu’elle était faite.
Alors, pour quelques instants la belle et
145
poétique vierge des cantiques divins se
transforma en une bonne ménagère.
Antonia versa le thé comme Clarisse Harlow,
fit des tartines de beurre comme Charlotte, et finit
par se mettre elle-même à table et par manger
comme une simple mortelle.
Les Allemands n’entendent pas la poésie
comme nous. Dans nos données de monde
maniéré, la femme qui mange et qui boit se
dépoétise. Si une jeune et jolie femme se met à
table, c’est pour y fourrer ses gants, si toutefois
elle ne conserve pas ses gants ; si elle a une
assiette, c’est pour y égrainer, à la fin du repas,
une grappe de raisin, dont l’immatérielle créature
consent parfois à sucer les grains les plus dorés,
comme fait une abeille d’une fleur.
On comprend, d’après la façon dont Hoffmann
avait été reçu chez maître Gottlieb, qu’il y revint
le lendemain, le surlendemain et les jours
suivants. Quant à maître Gottlieb, cette fréquence
des visites d’Hoffmann ne paraissait aucunement
l’inquiéter : Antonia était trop pure, trop chaste,
trop confiante dans son père, pour que le soupçon
146
vînt au vieillard que sa fille pût commettre une
faute. Sa fille, c’était sainte Cécile, c’était la
Vierge Marie, c’était un ange des cieux ;
l’essence divine l’emportait tellement en elle sur
la matière terrestre, que le vieillard n’avait jamais
jugé à propos de lui dire qu’il y avait plus de
danger dans le contact de deux corps que dans
l’union de deux âmes.
Hoffmann était donc heureux, c’est-à-dire
aussi heureux qu’il est donné à une créature
mortelle de l’être. Le soleil de la joie n’éclaire
jamais entièrement le coeur, une tache sombre
qui rappelle à l’homme que le bonheur complet
n’existe pas en ce monde, mais seulement au ciel.
Mais Hoffmann avait un avantage sur le
commun de l’espèce. Souvent l’homme ne peut
pas expliquer la cause de cette douleur qui passe
au milieu de son bien-être, de cette ombre qui se
projette, obscure et noire, sur sa rayonnante
félicité.
Hoffmann, lui, savait ce qui le rendait
malheureux.
C’était cette promesse faite à Zacharias
147
Werner d’aller le rejoindre à Paris ; c’était ce
désir étrange de visiter la France, qui s’effaçait
dès qu’Hoffmann se trouvait en présence
d’Antonia, mais qui reprenait tout le dessus
aussitôt qu’Hoffmann se retrouvait seul ; il y
avait même plus : c’est qu’au fur et à mesure que
le temps s’écoulait et que les lettres de Zacharias,
réclamant la parole de son ami, étaient plus
pressantes, Hoffmann s’attristait davantage.
En effet, la présence de la jeune fille n’était
plus suffisante à chasser le fantôme qui
poursuivait maintenant Hoffmann jusqu’aux
côtés d’Antonia. Souvent, près d’Antonia,
Hoffmann tombait dans une rêverie profonde. À
quoi rêvait-il ? à Zacharias Werner, dont il lui
semblait entendre la voix. Souvent son oeil,
distrait d’abord, finissait par se fixer sur un point
de l’horizon. Que voyait cet oeil, ou plutôt que
croyait-il voir ? La route de Paris, puis, à un des
tournants de cette route, Zacharias marchant
devant lui et faisant signe de le suivre.
Peu à peu, le fantôme qui était apparu à
Hoffmann à des intervalles rares et inégaux revint
148
avec plus de régularité et finit par le poursuivre
d’une obsession continuelle.
Hoffmann aimait Antonia de plus en plus.
Hoffmann sentait qu’Antonia était nécessaire à sa
vie, que c’était le bonheur de son avenir ; mais
Hoffmann sentait aussi qu’avant de se lancer
dans ce bonheur, et pour que ce bonheur fût
durable, il lui fallait accomplir le pèlerinage
projeté, ou, sans cela, le désir renfermé dans son
coeur, si étrange qu’il fût, le rongerait.
Un jour qu’assis près d’Antonia, pendant que
maître Gottlieb notait dans son cabinet le Stabat
de Pergolèse, qu’il voulait exécuter à la société
philharmonique de Francfort, Hoffmann était
tombé dans une de ses rêveries ordinaires,
Antonia, après l’avoir regardé longtemps, lui prit
les deux mains.
– Il faut y aller, mon ami, dit-elle.
Hoffmann la regarda avec étonnement.
– Y aller ? répéta-t-il, et où cela ?
– En France, à Paris.
– Et qui vous a dit, Antonia, cette secrète
149
pensée de mon coeur, que je n’ose m’avouer à
moi-même ?
– Je pourrais m’attribuer près de vous le
pouvoir d’une fée, Théodore, et vous dire : J’ai lu
dans votre pensée, j’ai lu dans vos yeux, j’ai lu
dans votre coeur ; mais je mentirais. Non, je me
suis souvenue, voilà tout.
– Et de quoi vous êtes-vous souvenue, ma
bien-aimée Antonia ?
– Je me suis souvenue que, la veille du jour où
vous êtes venu chez mon père, Zacharias Werner
y était venu et nous avait raconté votre projet de
voyage, votre désir ardent de voir Paris ; désir
nourri depuis près d’un an, et tout prêt à
s’accomplir. Depuis, vous m’avez dit ce qui vous
avait empêché de partir. Vous m’avez dit
comment, en me voyant pour la première fois,
vous avez été pris de ce sentiment irrésistible
dont j’ai été prise moi-même en vous écoutant, et
maintenant il vous reste à me dire ceci : que vous
m’aimez toujours autant.
Hoffmann fit un mouvement.
150
– Ne vous donnez pas la peine de me le dire,
je le sais, continua Antonia, mais il y a quelque
chose de plus puissant que cet amour, c’est le
désir d’aller en France, de rejoindre Zacharias, de
voir Paris enfin.
– Antonia ! s’écria Hoffmann, tout est vrai
dans ce que vous venez de dire, hors un point ;
c’est qu’il y avait quelque chose au monde de
plus fort que mon amour ! Non, je vous le jure,
Antonia, ce désir-là, désir étrange auquel je ne
comprends rien, je l’eusse enseveli dans mon
coeur si vous ne l’en aviez tiré vous-même. Vous
ne vous trompez donc pas. Antonia ! Oui, il y a
une voix qui m’appelle à Paris, une voix plus
forte que ma volonté, et cependant, je vous le
répète, à laquelle je n’eusse pas obéi ; cette voix
est celle de la destinée !
– Soit, accomplissons notre destinée, mon
ami. Vous partirez demain. Combien voulez-vous
de temps ?
– Un mois, Antonia ; dans un mois, je serai de
retour.
– Un mois ne vous suffira pas, Théodore ; en
151
un mois vous n’aurez rien vu ; je vous en donne
deux ; je vous en donne trois ; je vous donne le
temps que vous voudrez, enfin ; mais j’exige une
chose, ou plutôt deux choses de vous.
– Lesquelles, chère Antonia, lesquelles ? dites
vite.
– Demain, c’est dimanche ; demain, c’est jour
de messe ; regardez par votre fenêtre comme
vous avez regardé le jour du départ de Zacharias
Werner, et, comme ce jour-là, mon ami,
seulement plus triste, vous me verrez monter les
degrés de l’église ; alors venez me rejoindre à ma
place accoutumée, alors asseyez-vous près de
moi, et, au moment où le prêtre consacrera le
sang de Notre-Seigneur, vous me ferez deux
serments, celui de me demeurer fidèle, celui de
ne plus jouer.
– Oh ! tout ce que vous voudrez, à l’instant
même, chère Antonia ! je vous jure...
– Silence, Théodore, vous jurerez demain.
– Antonia, Antonia, vous êtes un ange !
– Au moment de nous séparer, Théodore,
152
n’avez-vous pas quelque chose à dire à mon
père ?
– Oui, vous avez raison. Mais, en vérité, je
vous avoue, Antonia, que j’hésite, que je tremble.
Mon Dieu ! que suis-je donc pour oser espérer ?
– Vous êtes l’homme que j’aime, Théodore.
Allez trouver mon père, allez.
Et, faisant à Hoffmann un signe de la main,
elle ouvrit la porte d’une petite chambre
transformée par elle en oratoire.
Hoffmann la suivit des yeux jusqu’à ce que la
porte fût refermée, et, à travers la porte, il lui
envoya, avec tous les baisers de sa bouche, tous
les élans de son coeur.
Puis il entra dans le cabinet de maître Gottlieb.
Maître Gottlieb était si bien habitué au pas
d’Hoffmann, qu’il ne souleva même pas les yeux
de dessus le pupitre où il copiait le Stabat. Le
jeune homme entra et se tint debout derrière lui.
Au bout d’un instant, maître Gottlieb
n’entendant plus rien, même la respiration du
jeune homme, maître Gottlieb se retourna.
153
– Ah ! c’est toi, garçon, dit-il en renversant sa
tête en arrière pour arriver à regarder Hoffmann à
travers ses lunettes. Que viens-tu me dire ?
Hoffmann ouvrit la bouche, mais il la referma
sans avoir articulé un son.
– Es-tu devenu muet ? demanda le vieillard ;
peste ! ce serait malheureux ; un gaillard qui en
découd comme toi lorsque tu t’y mets ne peut pas
perdre la parole comme cela, à moins que ce ne
soit par punition d’en avoir abusé !
– Non, maître Gottlieb, non je n’ai point perdu
la parole, Dieu merci ! Seulement, ce que j’ai à
vous dire...
– Eh bien !
– Eh bien !... me semble chose difficile.
– Bah ! est-ce donc bien difficile que de dire :
maître Gottlieb, j’aime votre fille ?
– Vous savez cela, maître Gottlieb ?
– Ah ça ! mais je serais bien fou, ou plutôt
bien sot, si je ne m’en étais pas aperçu, de ton
amour.
154
– Et cependant, vous avez permis que je
continuasse de l’aimer.
– Pourquoi pas ? puisqu’elle t’aime.
– Mais, maître Gottlieb, vous savez que je n’ai
aucune fortune.
– Bah ! les oiseaux du ciel ont-ils une
fortune ? Ils chantent, ils s’accouplent, ils
bâtissent un nid, et Dieu les nourrit. Nous autres
artistes, nous ressemblons fort aux oiseaux ; nous
chantons et Dieu vient à notre aide. Quand le
chant ne suffira pas, tu te feras musicien. Je
n’étais pas plus riche que toi quand j’ai épousé
ma pauvre Térésa ; eh bien ! ni le pain, ni l’abri
ne nous ont jamais fait faute. J’ai toujours eu
besoin d’argent, et je n’en ai jamais manqué. Es-
tu riche d’amour ? voilà tout ce que je te
demande ; mérites-tu le trésor que tu convoites ?
voilà tout ce que je désire savoir. Aimes-tu
Antonia plus que ta vie, plus que ton âme ? alors
je suis tranquille, Antonia ne manquera jamais de
rien. Ne l’aimes-tu point ? c’est autre chose ;
eusses-tu cent mille livres de rentes elle
manquera toujours de tout.
155
Hoffmann était près de s’agenouiller devant
cette adorable philosophie de l’artiste. Il s’inclina
sur la main du vieillard, qui l’attira à lui et le
pressa contre son coeur.
– Allons, allons, lui dit-il, c’est convenu ; fais
ton voyage, puisque la rage d’entendre cette
horrible musique de M. Méhul et de M. Dalayrac
te tourmente ; c’est une maladie de la jeunesse
qui sera vite guérie. Je suis tranquille ; fais ce
voyage, mon ami, et reviens ici, tu y retrouveras
Mozart, Beethoven, Cimarosa, Pergolèse,
Pasiello, le Porpora, et, de plus, maître Gottlieb et
sa fille, c’est-à-dire un père et une femme. Va,
mon enfant, va.
Et maître Gottlieb embrassa de nouveau
Hoffmann, qui, voyant venir la nuit, jugea qu’il
n’avait pas de temps à perdre, et se retira chez lui
pour faire ses préparatifs de départ.
Le lendemain, dès le matin, Hoffmann était à
sa fenêtre.
Au fur et à mesure que le moment de quitter
Antonia approchait, cette séparation lui semblait
de plus en plus impossible. Toute cette ravissante
156
période de sa vie qui venait de s’écouler, ces sept
mois qui avaient passé comme un jour et qui se
représentaient à sa mémoire, tantôt comme un
vaste horizon qu’il embrassait d’un coup d’oeil,
tantôt comme une série de jours joyeux, venaient
les uns après les autres, souriants, couronnés de
fleurs ; ces doux chants d’Antonia, qui lui avaient
fait un air tout semé de douces mélodies ; tout
cela était un trait si puissant, qu’il luttait presque
avec l’inconnu, ce merveilleux enchanteur qui
attire à lui les coeurs les plus forts, les âmes les
plus froides.
À dix heures, Antonia parut au coin de la rue
où, à pareille heure, sept mois auparavant,
Hoffmann l’avait vue pour la première fois. La
bonne Lisbeth la suivait comme de coutume,
toutes deux montèrent les degrés de l’église.
Arrivée au dernier degré, Antonia se retourna,
aperçut Hoffmann, lui fit de la main un signe
d’appel et entra dans l’église.
Hoffmann s’élança hors de la maison et y
entra après elle.
Antonia était déjà agenouillée et en prière.
157
Hoffmann était protestant, et ces chants dans
une autre langue lui avaient toujours paru assez
ridicules ; mais lorsqu’il entendit Antonia
psalmodier ce chant d’église si doux et si large à
la fois, il regretta de ne pas en savoir les paroles
pour mêler sa voix à la voix d’Antonia, rendue
plus suave encore par la profonde mélancolie à
laquelle la jeune fille était en proie.
Pendant tout le temps que dura le saint
sacrifice, elle chanta de la même voix dont là-
haut doivent chanter les anges ; puis enfin, quand
la sonnette de l’enfant de choeur annonça la
consécration de l’hostie, au moment où les fidèles
se courbaient devant le Dieu qui, aux mains du
prêtre, s’élevait au-dessus de leurs têtes, seule
Antonia redressa son front.
– Jurez, dit-elle.
– Je jure, dit Hoffmann d’une voix tremblante,
je jure de renoncer au jeu.
– Est-ce le seul serment que vous vouliez me
faire, mon ami ?
– Oh ! non, attendez. Je jure de vous rester
158
fidèle de coeur et d’esprit, de corps et d’âme.
– Et sur quoi jurez-vous cela ?
– Oh ! s’écria Hoffmann, au comble de
l’exaltation, sur ce que j’ai de plus cher, sur ce
que j’ai de plus sacré, sur votre vie !
– Merci ! s’écria à son tour Antonia, car si
vous ne tenez pas votre serment, je mourrai.
Hoffmann tressaillit, un frisson passa par tout
son corps, il ne se repentit pas, seulement, il eut
peur.
Le prêtre descendait les degrés de l’autel,
emportant le Saint Sacrement dans la sacristie.
Au moment où le corps divin de Notre-
Seigneur passait, elle saisit la main d’Hoffmann.
– Vous avez entendu son serment, n’est-ce
pas, mon Dieu ? dit Antonia.
Hoffmann voulut parler.
– Plus une parole, plus une seule ; je veux que
celles dont se composait votre serment, étant les
dernières que j’aurai entendues de vous, bruissent
éternellement à mon oreille. Au revoir, mon ami,
159
au revoir.
Et, s’échappant, légère comme une ombre, la
jeune fille laissa un médaillon dans la main de
son amant.
Hoffmann la regarda s’éloigner comme
Orphée dut regarder Eurydice fugitive ; puis
lorsque Antonia eut disparu, il ouvrit le
médaillon.
Le médaillon renfermait le portrait d’Antonia,
tout resplendissant de jeunesse et de beauté.
Deux heures après, Hoffmann prenait sa place
dans la même diligence que Zacharias Werner en
répétant :
– Sois tranquille, Antonia, oh ! non, je ne
jouerai pas ! oh ! oui, je te serai fidèle !
160
VII
161
occupations domestiques ou plastiques, pour
signer des passeports, composer des
signalements, donner des visas, accorder des
recommandations, et faire, en un mot, tout ce qui
concerne l’état de patriote.
Jamais la paperasserie n’eut autant de
développement qu’à cette époque. Cette maladie
endémique de l’administration française, se
greffant sur le terrorisme, produisit les plus beaux
échantillons de calligraphie grotesque dont on eût
pu parler jusqu’à ce jour.
Hoffmann avait sa feuille de route d’une
exiguïté remarquable. C’était le temps des
exiguïtés : journaux, livres, publications de
colportage, tout se réduisait au simple in-octavo
pour les plus grandes mesures. La feuille de route
du voyageur, disons-nous, fut envahie dès
l’Alsace par des signatures de fonctionnaires qui
ne ressemblaient pas mal à ces zigzags
d’ivrognes qui toisent diagonalement les rues en
battant l’une et l’autre muraille.
Force fut donc à Hoffmann de joindre une
feuille à son passeport, puis, une autre en
162
Lorraine, où surtout les écritures prirent des
proportions colossales. Là où le patriotisme était
le plus chaud, les écrivains étaient plus naïfs. Il y
eut un maire qui employa deux feuilles, recto et
verso, pour donner à Hoffmann un autographe
ainsi conçu :
163
– Mon cher voyageur, la province est encore
habitable, mais Paris est bien remué. Défiez-
vous, citoyen, il y a une police bien pointilleuse à
Paris, et, en votre qualité d’Allemand, vous
pourriez n’être pas traité en bon Français.
À quoi Hoffmann répondait par un sourire
fier, réminiscence des fiertés spartiates quand les
espions de Thessalie cherchaient à grossir les
forces de Xerxès, roi des Perses.
Il arriva devant Paris : c’était le soir, les
barrières étaient fermées.
Hoffmann parlait passablement la langue
française, mais on est allemand ou on ne l’est
pas ; si on ne l’est pas, on a un accent qui, à la
longue, réussit à passer pour l’accent d’une de
nos provinces ; si on l’est, on passe toujours pour
un Allemand.
Il faut expliquer comment se faisait la police
aux barrières.
D’abord, elles étaient fermées ; ensuite, sept
ou huit sectionnaires, gens oisifs et pleins
d’intelligence, Lavaters amateurs, rôdaient par
164
escouades, en fumant leurs pipes, autour de deux
ou trois agents de police municipale.
Ces braves gens, qui, de députation en
députation, avaient fini par hanter toutes les salles
de clubs, tous les bureaux de districts, tous les
endroits où la politique s’était glissée par le côté
actif ou le côté passif ; ces gens, qui avaient vu à
l’Assemblée nationale ou à la Convention chaque
député, dans les tribunes tous les aristocrates
mâles et femelles, dans les promenades tous les
élégants signalés, dans les théâtres toutes les
célébrités suspectes, dans les revues tous les
officiers, dans les tribunaux tous les accusés plus
ou moins libérés d’accusation, dans les prisons
tous les prêtres épargnés ; ces dignes patriotes
savaient si bien leur Paris, que tout visage de
connaissance devait les frapper au passage, et,
disons-le, les frappait presque toujours.
Ce n’était pas chose aisée que de se déguiser
alors : trop de richesse dans le costume appelait
l’oeil, trop de simplicité appelait le soupçon.
Comme la malpropreté était un des insignes de
civisme les plus répandus, tout porteur d’eau, tout
165
marmiton pouvait cacher un aristocrate ; et puis
la main blanche aux beaux ongles, comment la
dissimuler entièrement ? Cette démarche
aristocratique qui n’est plus sensible de nos jours,
où les plus humbles portent les plus hauts talons,
comment la cacher à vingt paires d’yeux plus
ardents que ceux du limier en quête ?
Un voyageur était donc, dès son arrivée,
fouillé, interrogé, dénudé, quant au moral, avec
une facilité que donnait l’usage, et une liberté que
donnait... la liberté.
Hoffmann parut devant ce tribunal vers six
heures du soir, le 7 décembre. Le temps était gris,
rude, mêlé de brume et de verglas ; mais les
bonnets d’ours et de loutre emprisonnant les têtes
patriotes leur laissaient assez de sang chaud à la
cervelle et aux oreilles pour qu’ils possédassent
toute leur présence d’esprit et leurs précieuses
facultés investigatrices.
Hoffmann fut arrêté par une main qui se posa
doucement sur sa poitrine. Le jeune voyageur
était vêtu d’un habit gris de fer, d’une grosse
redingote, et ses bottes allemandes lui dessinaient
166
une jambe assez coquette, car il n’avait pas
rencontré de boue depuis la dernière étape, et le
carrosse ne pouvait plus marcher à cause du
grésil. Hoffmann avait fait six lieues à pied, sur
une route légèrement saupoudrée de neige durcie.
– Où vas-tu comme cela, citoyen, avec tes
belles bottes ? dit un agent au jeune homme.
– Je vais à Paris, citoyen.
– Tu n’es pas dégoûté, jeune Prussien,
répliqua le sectionnaire, en prononçant cette
épithète de Prussien avec une prodigalité qui fit
accourir dix curieux autour du voyageur.
Les Prussiens n’étaient pas à ce moment de
moins grands ennemis pour la France que les
Philistins pour les compatriotes de Samson
l’Israélite.
– Eh bien ! oui, je suis pruzien, répondit
Hoffmann, en changeant les cinq s du
sectionnaire en un z ; après ?
– Alors, si tu es prussien, tu es bien en même
temps un petit espion de Pitt et Cobourg, hein ?
– Lisez mes passeports, répondit Hoffmann en
167
exhibant son volume à l’un des lettres de la
barrière.
– Viens, répliqua celui-ci en tournant les
talons pour emmener l’étranger au corps de
garde.
Hoffmann suivit ce guide avec une tranquillité
parfaite.
Quand, à la lueur des chandelles fumeuses, les
patriotes virent ce jeune homme nerveux, l’oeil
ferme, les cheveux mal ordonnés, hachant son
français avec le plus de conscience possible, l’un
d’eux s’écria :
– Il ne se niera pas aristocrate, celui-là ; a-t-il
des mains et des pieds !
– Vous êtes un bête, citoyen, répondit
Hoffmann ; je suis patriote autant que vous, et de
plus, je suis une artiste.
En disant ces mots, il tira de sa poche une de
ces pipes effrayantes dont un plongeur de
l’Allemagne peut seul trouver le fond.
Cette pipe fit un effet prodigieux sur les
sectionnaires, qui savouraient leur tabac dans
168
leurs petits réceptacles.
Tous se mirent à contempler le petit jeune
homme qui entassait dans cette pipe, avec une
habileté fruit d’un grand usage, la provision de
tabac d’une semaine.
Il s’assit ensuite, alluma le tabac
méthodiquement jusqu’à ce que le fourneau
présentât une large croûte de feu à sa surface,
puis il aspira à temps égaux des nuages de fumée
qui sortirent gracieusement, en colonnes
bleuâtres, de son nez et de ses lèvres.
– Il fume bien, dit un des sectionnaires.
– Et il paraît que c’est un fameux, dit un
autre ; vois donc ses certificats.
– Qu’es-tu venu faire à Paris ? demanda un
troisième.
– Étudier la science et la liberté, répliqua
Hoffmann.
– Et quoi encore ? ajouta le Français peu ému
de l’héroïsme d’une telle phrase, probablement à
cause de sa grande habitude.
– Et la peinture, ajouta Hoffmann.
169
– Ah ! tu es peintre, comme le citoyen David ?
– Absolument.
– Tu sais faire les patriotes romains tout nus
comme lui ?
– Je les fais tout habillés, dit Hoffmann.
– C’est moins beau.
– C’est selon, répliqua Hoffmann avec un
imperturbable sang-froid.
– Fais-moi donc mon portrait, dit le
sectionnaire avec admiration.
– Volontiers.
Hoffmann prit un tison au poêle, en éteignit à
peine l’extrémité rutilante, et, sur le mur blanchi
à la chaux, il dessina un des plus laids visages qui
eussent jamais déshonoré la capitale du monde
civilisé.
Le bonnet à poils et la queue de renard, la
bouche baveuse, les favoris épais, la courte pipe,
le menton fuyant furent imités avec un si rare
bonheur de vérité dans sa charge, que tout le
corps de garde demanda au jeune homme la
170
faveur d’être portraituré par lui.
Hoffmann s’exécuta de bonne grâce et croqua
sur le mur une série de patriotes aux visages bien
réussis, mais moins nobles, assurément, que les
bourgeois de la Ronde nocturne de Rembrandt.
Les patriotes une fois en belle humeur, il ne
fut plus question de soupçons : l’Allemand fut
naturalisé parisien ; on lui offrit la bière
d’honneur, et lui, en garçon bien pensant, il offrit
à ses hôtes du vin de Bourgogne, que ces
messieurs acceptèrent de grand coeur.
Ce fut alors que l’un d’eux, plus rusé que les
autres, prit son nez épais dans le crochet de son
index, et dit à Hoffmann en clignant l’oeil
gauche :
– Avoue-nous une chose, citoyen allemand.
– Laquelle, notre ami ?
– Avoue-nous le but de ta mission.
– Je te l’ai dit : la politique et la peinture.
– Non, non, autre chose.
– Je t’assure, citoyen.
171
– Tu comprends bien que nous ne t’accusons
pas ; tu nous plais, et nous te protégerons ; mais
voici deux délégués du club des Cordeliers, deux
des Jacobins ; moi, je suis des Frères et Amis ;
choisis parmi nous celui de ces clubs auquel tu
feras ton hommage.
– Quel hommage ? dit Hoffmann surpris.
– Oh ! ne t’en cache pas, c’est si beau que tu
devrais t’en pavaner partout.
– Vrai, citoyen, tu me fais rougir, explique-toi.
– Regarde et juge si je sais deviner, dit le
patriote.
Et, ouvrant le livre des passeports, il montra,
de son doigt gras, sur une page, sous la rubrique
Strasbourg, les lignes suivantes :
« Hoffmann, voyageur, venant de Mannheim,
a pris à Strasbourg une caisse étiquetée ainsi qu’il
suit : O.B. »
– C’est vrai, dit Hoffmann.
– Eh bien ! que contient cette caisse ?
– J’ai fait ma déclaration à l’octroi de
172
Strasbourg.
– Regardez, citoyens, ce que ce petit sournois
apporte ici... Vous souvenez-vous de l’envoi de
nos patriotes d’Auxerre ?
– Oui, dit l’un d’eux, une caisse de lard.
– Pour quoi faire ?
– Pour graisser la guillotine, s’écria un choeur
de voix satisfaites.
– Eh bien ! dit Hoffmann, un peu pâle, quel
rapport cette caisse que j’apporte peut-elle avoir
avec l’envoi des patriotes d’Auxerre ?
– Lis, dit le Parisien en lui montrant son
passeport : lis, jeune homme : « Voyageant pour
la politique et pour l’art. » C’est écrit !
– Ô République ! murmura Hoffmann.
– Avoue donc, jeune ami de la liberté, lui dit
son protecteur.
– Ce serait me vanter d’une idée que je n’ai
pas eue, répliqua Hoffmann. Je n’aime pas la
fausse gloire ; non, la caisse que j’ai prise à
Strasbourg, et qui m’arrivera par le roulage, ne
173
contient qu’un violon, une boîte à couleurs et
quelques toiles roulées.
Ces mots diminuèrent beaucoup l’estime que
certains avaient conçue d’Hoffmann. On lui
rendit ses papiers, on fit raison à ses rasades mais
on cessa de le regarder comme un sauveur des
peuples esclaves.
L’un des patriotes ajouta même :
– Il ressemble à Saint-Just, mais j’aime mieux
Saint-Just.
Hoffmann replongé dans sa rêverie,
qu’échauffaient le poêle, le tabac et le vin de
Bourgogne, demeura quelque temps silencieux.
Mais soudain relevant la tête :
– On guillotine donc beaucoup ici ? dit-il.
– Pas mal, pas mal ; cela a baissé un peu
depuis les Brissotins, mais c’est encore
satisfaisant.
– Savez-vous où je trouverais un bon gîte, mes
amis ?
– Partout.
174
– Mais pour tout voir.
– Ah ! alors loge-toi du côté du quai aux
Fleurs.
– Bien.
– Sais-tu où cela se trouve, le quai aux
Fleurs ?
– Non, mais ce mot de fleurs me plaît. Je m’y
vois déjà installé, au quai aux Fleurs. Par où y va-
t-on ?
– Tu vas descendre tout droit la rue d’Enfer, et
tu arriveras au quai.
– Quai, c’est-à-dire que l’on touche à l’eau !
dit Hoffmann.
– Tout juste.
– Et l’eau, c’est la Seine ?
– C’est la Seine.
– Le quai aux Fleurs borde la Seine, alors ?
– Tu connais Paris mieux que moi, citoyen
allemand.
– Merci. Adieu ; puis-je passer ?
175
– Tu n’as plus qu’une petite formalité à
accomplir.
– Dis.
– Tu passeras chez le commissaire de police,
et tu te feras délivrer un permis de séjour.
– Très bien ! Adieu.
– Attends encore. Avec ce permis du
commissaire, tu iras à la police.
– Ah ! ah !
– Et tu donneras l’adresse de ton logement.
– Soit ! c’est fini ?
– Non, tu te présenteras à la section.
– Pour quoi faire ?
– Pour justifier de tes moyens d’existence.
– Je ferai tout cela ; et ce sera tout ?
– Pas encore ; il faudra faire des dons
patriotiques.
– Volontiers.
– Et ton serment de haine aux tyrans français
et étrangers.
176
– De tout mon coeur. Merci de ces précieux
renseignements.
– Et puis, tu n’oublieras pas d’écrire
lisiblement tes nom et prénoms sur une pancarte,
à ta porte.
– Cela sera fait.
– Va-t’en, citoyen, tu nous gênes.
Les bouteilles étaient vides.
– Adieu, citoyens ; grand merci de votre
politesse.
Et Hoffmann partit, toujours en société de sa
pipe, plus allumée que jamais.
Voilà comment il fit son entrée dans la
capitale de la France républicaine.
Ce mot charmant « quai aux Fleurs » l’avait
affriandé. Hoffmann se figurait déjà une petite
chambre dont le balcon donnait sur ce
merveilleux quai aux Fleurs.
Il oubliait décembre et les vents de bise, il
oubliait la neige et cette mort passagère de toute
la nature. Les fleurs venaient éclore dans son
177
imagination sous la fumée de ses lèvres ; il ne
voyait plus que les jasmins et la rose, malgré les
cloaques du faubourg.
Il arriva, neuf heures sonnant, au quai aux
Fleurs, lequel était parfaitement sombre et désert,
ainsi que le sont les quais du Nord en hiver.
Toutefois, cette solitude était, ce soir, plus noire
et plus sensible qu’autre part.
Hoffmann avait trop faim, il avait trop froid
pour philosopher en chemin ; mais pas
d’hôtellerie sur ce quai.
Levant les yeux, il aperçut enfin, au coin du
quai et de la rue de la Barillerie, une grosse
lanterne rouge, dans les vitres de laquelle
tremblait un lumignon crasseux.
Ce fanal pendait et se balançait au bout d’une
potence de fer, fort propre, en ces temps
d’émeute, à suspendre un ennemi politique.
Hoffmann ne vit que ces mots écrits en lettres
vertes sur le verre rouge :
Logis à pied. – Chambres et cabinets meublés.
178
Il heurta vivement à la porte d’une allée ; la
porte s’ouvrit ; le voyageur entra en tâtonnant.
Une voix rude lui cria :
– Fermez votre porte.
Et un gros chien, aboyant, sembla lui dire :
– Gare à vos jambes !
Prix fait avec une hôtesse assez avenante,
chambre choisie, Hoffmann se trouva possesseur
de quinze pieds de long sur huit de large, formant
ensemble une chambre à coucher et un cabinet,
moyennant trente sous par jour, payables chaque
matin, au lever.
Hoffmann était si joyeux, qu’il paya quinze
jours d’avance, de peur qu’on ne vînt lui
contester la possession de ce logement précieux.
Cela fait, il se coucha dans un lit assez
humide ; mais tout lit est lit pour un voyageur de
dix-huit ans.
Et puis, comment se montrer difficile quand
on a le bonheur de loger quai aux Fleurs ?
179
Hoffmann invoqua d’ailleurs le souvenir
d’Antonia, et le paradis n’est-il pas toujours là où
l’on invoque les anges ?
180
VIII
181
Cette tapisserie représentait Orphéus jouant du
violon pour reconquérir Eurydice, et le violon
rappela tout naturellement Zacharias Werner à la
mémoire d’Hoffmann.
– Cher ami, pensa notre voyageur, il est à
Paris, moi aussi ; nous sommes ensemble, et je le
verrai aujourd’hui ou demain au plus tard. Par où
vais-je commencer ? Comment vais-je m’y
prendre pour ne pas perdre le temps du bon Dieu,
et pour tout voir en France ? Depuis plusieurs
jours je ne vois que des tableaux vivants très
laids, allons au salon du Louvre de l’ex-tyran, je
verrai tous les beaux tableaux qu’il avait, les
Rubens, les Poussin. Allons vite.
Il se leva pour examiner, en attendant, le
tableau panoramique de son quartier.
Un ciel gris, terne, de la boue noire sous des
arbres blancs, une population affairée, avide de
courir, et un certain bruit, pareil au murmure de
l’eau qui coule. Voilà tout ce qu’il découvrit.
C’était peu fleuri. Hoffmann ferma sa fenêtre,
déjeuna, et sortit pour voir d’abord l’ami
Zacharias Werner.
182
Mais, sur le point de prendre une direction, il
se rappela que Werner n’avait jamais donné son
adresse, sans laquelle il était difficile de le
rencontrer.
Ce ne fut pas un mince désappointement pour
Hoffmann.
Mais bientôt :
– Fou que je suis ! pensa-t-il ; ce que j’aime,
Zacharias l’aime aussi. J’ai envie de voir de la
peinture, il aura eu envie de voir de la peinture. Je
trouverai lui ou sa trace dans le Louvre. Allons au
Louvre.
Le Louvre, on le voyait du parapet. Hoffmann
se dirigea vers le monument.
Mais il eut la douleur d’apprendre à la porte
que les Français, depuis qu’ils étaient libres, ne
s’amollissaient pas à voir de la peinture
d’esclaves, et que, en admettant, ce qui n’est pas
probable, que la Commune de Paris n’eût pas
déjà rôti toutes les croûtes pour allumer les
fonderies d’armes de guerre, on se garderait bien
de ne pas nourrir de toute cette huile des rats
183
destinés à la nourriture des patriotes, du jour où
les Prussiens viendraient assiéger Paris.
Hoffmann sentit que la sueur lui montait au
front ; l’homme qui lui parlait ainsi avait une
certaine façon de parler qui sentait son
importance.
On saluait fort ce beau diseur.
Hoffmann apprit d’un des assistants qu’il avait
eu l’honneur de parler au citoyen Simon,
gouverneur des enfants de France et conservateur
des musées royaux.
– Je ne verrai point de tableaux, dit-il en
soupirant ; ah ! c’est dommage ! mais je m’en irai
à la Bibliothèque du feu roi, et, à défaut de
peinture, j’y verrai des estampes, des médailles et
des manuscrits ; j’y verrai le tombeau de
Childéric, père de Clovis, et les globes céleste et
terrestre du père Coronelli.
Hoffmann eut la douleur, en arrivant,
d’apprendre que la nation française, regardant
comme une source de corruption et d’incivisme
la science et la littérature, avait fermé toutes les
184
officines où conspiraient de prétendus savants et
de prétendus littérateurs, le tout par mesure
d’humanité, pour s’épargner la peine de
guillotiner ces pauvres diables. D’ailleurs, même
sous le tyran, la Bibliothèque n’était ouverte que
deux fois par semaine.
Hoffmann dut se retirer sans avoir rien vu ; il
dut même oublier de demander des nouvelles de
son ami Zacharias.
Mais, comme il était persévérant, il s’obstina
et voulut voir le musée Saint-Avoye.
On lui apprit alors que le propriétaire avait été
guillotiné l’avant-veille.
Il s’en alla jusqu’au Luxembourg ; mais ce
palais était devenu prison.
À bout de forces et de courage, il reprit le
chemin de son hôtel, pour reposer un peu ses
jambes, rêver à Antonia, à Zacharias, et fumer
dans la solitude une bonne pipe de deux heures.
Mais, à prodige ! ce quai aux Fleurs si calme,
si désert, était noir d’une multitude de gens
rassemblés, qui se démenaient et vociféraient
185
d’une façon inharmonieuse.
Hoffmann, qui n’était pas grand, ne voyait rien
par-dessus les épaules de tous ces gens-là ; il se
hâta de percer la foule avec ses coudes pointus et
de rentrer dans sa chambre.
Il se mit à sa fenêtre.
Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui,
et il en fut embarrassé un moment, car il
remarqua combien peu de fenêtres étaient
ouvertes. Cependant la curiosité des assistants se
porta bientôt sur un autre point que la fenêtre
d’Hoffmann, et le jeune homme fit comme les
curieux, il regarda le porche d’un grand bâtiment
noir à toits aigus, dont le clocheton surmontait
une grosse tour carrée.
Hoffmann appela l’hôtesse.
– Citoyenne, dit-il, qu’est-ce que cet édifice, je
vous prie ?
– Le Palais, citoyen.
– Et que fait-on au Palais ?
– Au palais de justice, citoyen, on y juge.
186
– Je croyais qu’il n’y avait plus de tribunaux.
– Si fait, il y a le tribunal révolutionnaire.
– Ah ! c’est vrai... et tous ces braves gens ?
– Attendent l’arrivée des charrettes.
– Comment, des charrettes ? je ne comprends
pas bien ; excusez-moi, je suis étranger.
– Citoyen, les charrettes, c’est comme qui
dirait des corbillards pour les gens qui vont
mourir.
– Ah ! mon Dieu !
– Oui, le matin arrivent les prisonniers qui
viennent se faire juger au tribunal
révolutionnaire.
– Bien.
– À quatre heures, tous les prisonniers sont
jugés, on les emballe dans les charrettes que le
citoyen Fouquier a requises à cet effet.
– Qu’est-ce que cela, le citoyen Fouquier ?
– L’accusateur public.
– Fort bien, et alors ?
187
– Et alors les charrettes s’en vont au petit trot
à la place de la Révolution, où la guillotine est en
permanence.
– En vérité !
– Quoi ! vous êtes sorti et vous n’êtes pas allé
voir la guillotine ! c’est la première chose que les
étrangers visitent en arrivant ; il paraît que nous
autres Français nous avons seuls des guillotines.
– Je vous en fais mon compliment, madame.
– Dites citoyenne.
– Pardon.
– Tenez, voici les charrettes qui arrivent...
– Vous vous retirez, citoyenne.
– Oui, je n’aime plus voir cela.
Et l’hôtesse se retira.
Hoffmann la prit doucement par le bras.
– Excusez-moi si je vous fais une question,
dit-il.
– Faites.
– Pourquoi dites-vous que vous n’aimez plus
188
voir cela ? J’aurais dit, moi, je n’aime pas.
– Voici l’histoire, citoyen. Dans le
commencement, on guillotinait des aristocrates
très méchants, à ce qu’il paraît. Ces gens-là
portaient la tête si droite, ils avaient tous l’air si
insolent, si provocateur, que la pitié ne venait pas
facilement mouiller nos yeux. On regardait donc
volontiers. C’était un beau spectacle que cette
lutte des courageux ennemis de la nation contre la
mort. Mais voilà qu’un jour j’ai vu monter sur la
charrette un vieillard dont la tête battait les
ridelles de la voiture. C’était douloureux. Le
lendemain je vis des religieuses. Un autre jour je
vis un enfant de quatorze ans, et enfin je vis une
jeune fille dans une charrette, sa mère était dans
l’autre, et ces deux pauvres femmes s’envoyaient
des baisers sans dire une parole. Elles étaient si
pâles, elles avaient le regard si sombre, un si fatal
sourire aux lèvres, ces doigts qui remuaient seuls
pour pétrir le baiser sur leur bouche étaient si
tremblants et si nacrés, que jamais je n’oublierai
cet horrible spectacle, et que j’ai juré de ne plus
m’exposer à le voir jamais.
189
– Ah ! ah ! dit Hoffmann en s’éloignant de la
fenêtre, c’est comme cela ?
– Oui, citoyen. Eh bien ! que faites-vous ?
– Je ferme la fenêtre.
– Pour quoi faire ?
– Pour ne pas voir.
– Vous ! un homme.
– Voyez-vous, citoyenne, je suis venu à Paris
pour étudier les arts et respirer un air libre. Eh
bien ! si par malheur je voyais un de ces
spectacles, dont vous venez de me parler, si je
voyais une jeune fille ou une femme traînée à la
mort en regrettant la vie, citoyenne, je penserais à
ma fiancée, que j’aime, et qui, peut-être... Non,
citoyenne, je ne resterai pas plus longtemps dans
cette chambre ; en avez-vous une sur les derrières
de la maison ?
– Chut ! malheureux, vous parlez trop haut ; si
mes officieux vous entendent...
– Vos officieux ! qu’est-ce que cela,
officieux ?
190
– C’est un synonyme républicain de valet.
– Eh bien ! si vos valets m’entendent,
qu’arrivera-t-il ?
– Il arrivera que, dans trois ou quatre jours, je
pourrai vous voir de cette fenêtre sur une des
charrettes, à quatre heures de l’après-midi.
Cela dit avec mystère, la bonne dame
descendit précipitamment, et Hoffmann l’imita.
Il se glissa hors de la maison, résolu à tout
pour échapper au spectacle populaire.
Quand il fut au coin du quai, le sabre des
gendarmes brilla, un mouvement se fit dans la
foule, les masses hurlèrent et se prirent à courir.
Hoffmann à toutes jambes gagna la rue Saint-
Denis, dans laquelle il s’enfonça comme un fou ;
il fit, pareil au chevreuil, plusieurs voltes dans
différentes petites rues, et disparut dans ce dédale
de ruelles qui s’embrouillent entre le quai de la
Ferraille et les halles.
Il respira enfin en se voyant rue de la
Ferronnerie, où, avec la sagacité du poète et du
peintre, il devina la place célèbre par l’assassinat
191
d’Henri IV.
Puis, toujours marchant, toujours cherchant, il
arriva au milieu de la rue Saint-Honoré. Partout
les boutiques se fermaient sur son passage.
Hoffmann admirait la tranquillité de ce quartier ;
les boutiques ne se fermaient pas seules, les
fenêtres de certaines maisons se calfeutraient
avec mesure, comme si elles eussent reçu un
signal.
Cette manoeuvre fut bientôt expliquée à
Hoffmann ; il vit les fiacres se détourner et
prendre les rues latérales ; il entendit un galop de
chevaux et reconnut des gendarmes ; puis,
derrière eux, dans la première brume du soir, il
entrevit un pêle-mêle affreux de haillons, de bras
levés, de piques brandies et d’yeux flamboyants.
Au-dessus de tout cela, une charrette.
De ce tourbillon qui venait à lui sans qu’il pût
se cacher ou s’enfuir, Hoffmann entendit sortir
des cris tellement aigus, tellement lamentables,
que rien de si affreux n’avait jusqu’à ce soir-là
frappé ses oreilles.
192
Sur la charrette était une femme vêtue de
blanc. Ces cris s’exhalaient des lèvres, de l’âme,
de tout le corps soulevé de cette femme.
Hoffmann sentit ses jambes lui manquer. Ces
hurlements avaient rompu les faisceaux nerveux.
Il tomba sur une borne, la tête adossée à des
contrevents de boutique mal joints encore, tant la
fermeture de cette boutique avait été précipitée.
La charrette arriva au milieu de son escorte de
bandits et de femmes hideuses, ses satellites
ordinaires ; mais, chose étrange ! toute cette lie
ne bouillonnait pas, tous ces reptiles ne
coassaient pas, la victime seule se tordait entre
les bras de deux hommes et criait au ciel, à la
terre, aux hommes et aux choses.
Hoffmann entendit soudain dans son oreille,
par la fente du volet, ces mots prononcés
tristement par une voix d’homme jeune :
– Pauvre Du Barry ! te voilà donc !
– Madame Du Barry ! s’écria Hoffmann, c’est
elle, c’est elle qui passe là sur cette charrette.
– Oui, monsieur, répondit la voix basse et
193
dolente à l’oreille du voyageur, et de si près qu’à
travers les planches il sentait le souffle chaud de
son interlocuteur.
La pauvre Du Barry se tenait droite et
cramponnée au col mouvant de la charrette ; ses
cheveux châtains, l’orgueil de sa beauté, avaient
été coupés sur la nuque, mais retombaient sur les
tempes en longues mèches trempées de sueur ;
belle avec ses grands yeux hagards, avec sa petite
bouche, trop petite pour les cris affreux qu’elle
poussait, la malheureuse femme secouait de
temps en temps la tête par un mouvement
convulsif, pour dégager son visage des cheveux
qui le masquaient.
Quand elle passa devant la borne où Hoffmann
s’était affaissé, elle cria : « Au secours ! sauvez-
moi ! je n’ai pas fait de mal ! au secours ! » et
faillit renverser l’aide du bourreau qui la
soutenait.
Ce cri : Au secours ! elle ne cessa de le
pousser au milieu du plus profond silence des
assistants. Ces furies, accoutumées à insulter les
braves condamnés, se sentaient remuées par
194
l’irrésistible élan de l’épouvante d’une femme ;
elles sentaient que leurs vociférations n’eussent
pas réussi à couvrir les gémissements de cette
fièvre qui touchait à la folie et atteignait le
sublime du terrible.
Hoffmann se leva, ne sentant plus son coeur
dans sa poitrine ; il se mit à courir après la
charrette comme les autres, ombre nouvelle
ajoutée à cette procession de spectres qui
faisaient la dernière escorte d’une favorite royale.
Madame Du Barry, le voyant, cria encore :
– La vie ! la vie !... je donne tout mon bien à la
nation ! Monsieur !... sauvez-moi !
– Oh ! pensa le jeune homme, elle m’a parlé !
Pauvre femme, dont les regards ont valu si cher,
dont les paroles n’avaient pas de prix : elle m’a
parlé !
Il s’arrêta. La charrette venait d’atteindre la
place de la Révolution. Dans l’ombre épaissie par
une pluie froide, Hoffmann ne distinguait plus
que deux silhouettes : l’une blanche, c’était celle
de la victime, l’autre rouge, c’était l’échafaud.
195
Il vit les bourreaux traîner la robe blanche sur
l’escalier. Il vit cette forme tourmentée se
cambrer pour la résistance, puis soudain, au
milieu de ses horribles cris, la pauvre femme
perdit l’équilibre et tomba sur la bascule.
Hoffmann l’entendit crier : « Grâce, monsieur
le bourreau, encore une minute, monsieur le
bourreau... » Et ce fut tout, le couteau tomba,
lançant un éclair fauve.
Hoffmann s’en alla rouler dans le fossé qui
borde la place.
C’était un beau tableau pour un artiste qui
venait en France chercher des impressions et des
idées.
Dieu venait de lui montrer le trop cruel
châtiment de celle qui avait contribué à perdre la
monarchie.
Cette lâche mort de la Du Barry lui parut
l’absolution de la pauvre femme. Elle n’avait
donc jamais eu d’orgueil, puisqu’elle ne savait
même pas mourir ! Savoir mourir, hélas ! en ce
temps-là ce fut la vertu suprême de ceux qui
196
n’avaient jamais connu le vice.
Hoffmann réfléchit ce jour-là que, s’il était
venu en France pour voir des choses
extraordinaires, son voyage n’était pas manqué.
Alors, un peu consolé par la philosophie de
l’histoire :
– Il reste le théâtre, se dit-il, allons au théâtre.
Je sais bien qu’après l’actrice que je viens de
voir, celles de l’Opéra ou de la tragédie ne me
feront pas d’effet, mais je serai indulgent. Il ne
faut pas trop demander à des femmes qui ne
meurent que pour rire.
Seulement, je vais tâcher de bien reconnaître
cette place pour n’y plus jamais passer de ma vie.
197
IX
« Le jugement de Pâris »
198
à travers des impressions toutes contraires.
Comme sur la place de la Révolution, il y
avait foule sur le boulevard où se trouvait à cette
époque le théâtre de l’Opéra, là où est
aujourd’hui le théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Hoffmann s’arrêta devant cette foule et
regarda l’affiche.
On jouait le Jugement de Pâris, ballet-
pantomime en trois actes, de M. Gardel jeune, fils
du maître de danse de Marie-Antoinette, et qui
devint plus tard maître des ballets de l’empereur.
– Le Jugement de Pâris, murmura le poète en
regardant fixement l’affiche comme pour se
graver dans l’esprit, à l’aide des yeux et de l’ouïe,
la signification de ces trois mots, le Jugement de
Pâris !
Et il avait beau répéter les syllabes qui
composaient le titre du ballet, elles lui
paraissaient vides de sens, tant sa pensée avait de
peine à rejeter les souvenirs terribles dont elle
était pleine, pour donner place à l’oeuvre
empruntée par M. Gardel jeune à l’Iliade
199
d’Homère.
Quelle étrange époque que cette époque, où,
dans une même journée, on pouvait voir
condamner le matin, voir exécuter à quatre
heures, voir danser le soir, et où l’on courait la
chance d’être arrêté soi-même en revenant de
toutes ces émotions !
Hoffmann comprit que, si un autre que lui ne
lui disait pas ce qu’on jouait, il ne parviendrait
pas à le savoir, et que peut-être il deviendrait fou
devant cette affiche.
Il s’approcha donc d’un gros monsieur qui
faisait queue avec sa femme, car de tout temps les
gros hommes ont eu la manie de faire queue avec
leur femme, et il lui dit :
– Monsieur, que joue-t-on ce soir ?
– Vous le voyez bien sur l’affiche, monsieur,
répondit le gros homme ; on joue le Jugement de
Pâris.
– Le Jugement de Pâris... répéta Hoffmann.
Ah ! oui, le jugement de Pâris, je sais ce que
c’est.
200
Le gros monsieur regarda cet étrange
questionneur, et leva les épaules avec l’air du
plus profond mépris pour ce jeune homme qui,
dans ce temps tout mythologique, avait pu oublier
un instant ce que c’était que le jugement de Pâris.
– Voulez-vous l’explication du ballet,
citoyen ? dit un marchand de livrets en
s’approchant d’Hoffmann.
– Oui, donnez !
C’était pour notre héros une preuve de plus
qu’il allait au spectacle, et il en avait besoin.
Il ouvrit le livret et jeta les yeux dessus.
Ce livret était coquettement imprimé sur beau
papier blanc, et enrichi d’un avant-propos de
l’auteur.
– Quelle chose merveilleuse que l’homme !
pensa Hoffmann en regardant les quelques lignes
de cet avant-propos, lignes qu’il n’avait pas
encore lues, mais qu’il allait lire, et comme, tout
en faisant partie de la masse commune des
hommes, il marche seul, égoïste et indifférent,
dans le chemin de ses intérêts et de ses
201
ambitions ! Ainsi, voici un homme, M. Gardel
jeune, qui a fait représenter ce ballet le 5 mars
1793, c’est-à-dire six semaines après un des plus
grands événements du monde ; eh bien ! le jour
où ce ballet a été représenté, il a eu des émotions
particulières dans les émotions générales ; le
coeur lui a battu quand on a applaudi ; et si, en ce
moment, on était venu lui parler de cet
événement qui ébranlait encore le monde, et
qu’on lui eût nommé le roi Louis XVI, il se fût
écrié : Louis XVI, de qui voulez-vous parler ?
Puis, comme si, à partir du jour où il avait livré
son ballet au public, la terre entière n’eût plus dû
être préoccupée que de cet événement
chorégraphique, il a fait un avant-propos à
l’explication de sa pantomime. Eh bien ! lisons-
le, son avant-propos, et voyons si, en cachant la
date du jour où il a été écrit, j’y retrouverai la
trace des choses au milieu desquelles il venait au
jour.
Hoffmann s’accouda à la balustrade du
théâtre, et voici ce qu’il lut.
« J’ai toujours remarqué dans les ballets
202
d’action que les effets de décorations et les
divertissements variés et agréables étaient ce qui
attirait le plus la foule et les vifs
applaudissements. »
– Il faut avouer que voilà un homme qui a fait
là une remarque curieuse, pensa Hoffmann, sans
pouvoir s’empêcher de sourire à la lecture de
cette première naïveté. Comment ! il a remarqué
que ce qui attire dans les ballets, ce sont les effets
de décorations et les divertissements variés et
agréables. Comme cela est poli pour MM. Haydn,
Pleyel et Méhul, qui ont fait la musique du
Jugement de Pâris ! Continuons.
« D’après cette remarque, j’ai cherché un sujet
qui pût se plier à faire valoir les grands talents
que l’Opéra de Paris seul possède en danse, et qui
me permît d’étendre les idées que le hasard
pourrait m’offrir. L’histoire poétique est le train
inépuisable que le maître de ballet doit cultiver ;
ce terrain n’est pas sans épines ; mais il faut
savoir les écarter pour cueillir la rose. »
– Ah ! par exemple ! voilà une phrase à mettre
dans un cadre d’or ! s’écria Hoffmann. Il n’y a
203
qu’en France qu’on écrive ces choses-là.
Et il se mit à regarder le livret, s’apprêtant à
continuer cette intéressante lecture qui
commençait à l’égayer ; mais son esprit, détourné
de sa véritable préoccupation, y revenait peu à
peu ; les caractères se brouillèrent sous les yeux
du rêveur, il laissa tomber la main qui tenait le
Jugement de Pâris, il fixa les yeux sur la terre, et
murmura :
– Pauvre femme !
C’était l’ombre de madame Du Barry qui
passait encore une fois dans le souvenir du jeune
homme.
Alors il secoua la tête comme pour en chasser
violemment les sombres réalités, et, mettant dans
sa poche le livret de M. Gardel jeune, il prit une
place et entra dans le théâtre.
La salle était comble et ruisselante de fleurs,
de pierreries, de soie et d’épaules nues. Un
immense bourdonnement, bourdonnement de
femmes parfumées, de propos frivoles, semblable
au bruit que feraient un millier de mouches volant
204
dans une boîte de papier, et plein de ces mots qui
laissent dans l’esprit la même trace que les ailes
des papillons aux doigts des enfants qui les
prennent et qui, deux minutes après, ne sachant
plus qu’en faire, lèvent les mains en l’air et leur
rendent la liberté.
Hoffmann prit une place à l’orchestre et,
dominé par l’atmosphère ardente de la salle, il
parvint à croire un instant qu’il y était depuis le
matin, et que ce sombre décès que regardait sans
cesse sa pensée était un cauchemar et non pas une
réalité. Alors sa mémoire, qui, comme la
mémoire de tous les hommes, avait deux verres
réflecteurs, l’un dans le coeur, l’autre dans
l’esprit, se tourna insensiblement, et par la
gradation naturelle des impressions joyeuses, vers
cette douce jeune fille qu’il avait laissée là-bas et
dont il sentait le médaillon battre, comme un
autre coeur, contre les battements du sien. Il
regarda toutes les femmes qui l’entouraient,
toutes ces blanches épaules, tous ces cheveux
blonds et bruns, tous ces bras souples, toutes ces
mains jouant avec les branches d’un éventail ou
ajustant coquettement les fleurs d’une coiffure, et
205
il se sourit à lui-même en prononçant le nom
d’Antonia, comme si ce nom eût suffi pour faire
disparaître toute comparaison entre celle qui le
portait et les femmes qui se trouvaient là, et pour
le transporter dans un monde de souvenirs mille
fois plus charmants que toutes ces réalités, si
belles qu’elles fussent. Puis, comme si ce n’eût
point été assez, comme s’il eût eu à craindre que
le portrait, qu’à travers la distance lui retraçait sa
pensée, ne s’effaçât dans l’idéal par où il lui
apparaissait, Hoffmann glissa doucement la main
dans sa poitrine, y saisit le médaillon comme une
fille craintive saisit un oiseau dans un nid, et
après s’être assuré que nul ne pouvait le voir, et
ternir d’un regard la douce image qu’il prenait
dans sa main, il amena doucement le portrait de
la jeune fille, le monta à la hauteur de ses yeux,
l’adora un instant du regard, puis, après l’avoir
posé pieusement sur ses lèvres, il le cacha de
nouveau tout près de son coeur, sans que
personne pût deviner la joie que venait d’avoir,
en faisant le mouvement d’un homme qui met la
main dans son gilet, ce jeune spectateur aux
cheveux noirs et au teint pâle.
206
En ce moment on donnait le signal, et les
premières notes de l’ouverture commencèrent à
courir gaiement dans l’orchestre, comme des
pinsons querelleurs dans un bosquet.
Hoffmann s’assit, et tâchant de redevenir un
homme comme tout le monde, c’est-à-dire un
spectateur attentif, il ouvrit ses deux oreilles à la
musique.
Mais, au bout de cinq minutes, il n’écoutait
plus et ne voulait plus entendre : ce n’était pas
avec cette musique-là qu’on fixait l’attention
d’Hoffmann, d’autant plus qu’il l’entendait deux
fois, vu qu’un voisin, habitué sans doute de
l’Opéra, et admirateur de MM. Haydn, Pleyel et
Méhul, accompagnait d’une petite voix en demi-
ton de fausset, et avec une exactitude parfaite, les
différentes mélodies de ces messieurs. Le
dilettante joignait à cet accompagnement de la
bouche un autre accompagnement des doigts, en
frappant en mesure avec une charmante dextérité,
ses ongles longs et effilés sur la tabatière qu’il
tenait dans sa main gauche.
Hoffmann, avec cette habitude de curiosité qui
207
est naturellement la première qualité de tous les
observateurs, se mit à examiner ce personnage
qui se faisait un orchestre particulier greffé sur
l’orchestre général.
En vérité, le personnage méritait l’examen.
Figurez-vous un petit homme portant habit,
gilet et culotte noirs, chemise et cravate blanches,
mais d’un blanc plus que blanc, presque aussi
fatigant pour les yeux que le reflet argenté de la
neige. Mettez sur la moitié des mains de ce petit
homme, mains maigres, transparentes comme la
cire et se détachant sur la culotte noire comme si
elles eussent été intérieurement éclairées, mettez
des manchettes de fine batiste, plissées avec le
plus grand soin, et souples comme des feuilles de
lis, et vous aurez l’ensemble du corps. Regardez
la tête, maintenant, et regardez-la comme faisait
Hoffmann, c’est-à-dire avec une curiosité mêlée
d’étonnement. Figurez-vous un visage de forme
ovale, au front poli comme l’ivoire, aux cheveux
rares et fauves ayant poussé de distance en
distance comme des touffes de buisson dans une
plaine. Supprimez les sourcils, et, au-dessous de
208
la place où ils devraient être, faites deux trous,
dans lesquels vous mettrez un oeil froid comme
du verre, presque toujours fixe, et qu’on croirait
d’autant plus volontiers inanimé qu’on
chercherait vainement en eux le point lumineux
que Dieu a mis dans l’oeil comme une étincelle
de foyer de la vie. Ces yeux sont bleus comme le
saphir, sans douceur, sans dureté. Ils voient, cela
est certain, mais ils ne regardent pas. Un nez sec,
mince, long et pointu, une bouche petite, aux
lèvres entrouvertes sur des dents non pas
blanches, mais de la même couleur cireuse que la
peau, comme si elles eussent reçu une légère
infiltration de sang pâle et s’en fussent colorées,
un menton pointu, rasé avec le plus grand soin,
des pommettes saillantes, des joues creusées
chacune par une cavité à y mettre une noix, tels
étaient les traits caractéristiques du spectateur
voisin d’Hoffmann.
Cet homme pouvait aussi bien avoir cinquante
ou trente ans. Il en eût eu quatre-vingts que la
chose n’eût pas été extraordinaire ; il n’en eût eu
que douze que ce n’eût pas été bien
invraisemblable. Il semblait qu’il eût dû venir au
209
monde tel qu’il était. Il n’avait sans doute jamais
été plus jeune, et il était possible qu’il parût plus
vieux.
Il était probable qu’en touchant sa peau on eût
éprouvé la même sensation de froid qu’en
touchant la peau d’un serpent ou d’un mort.
Mais, par exemple, il aimait bien la musique.
De temps à autre, sa bouche s’écartait un peu
plus sous une pression de volupté mélophile, et
trois petits plis, identiquement les mêmes de
chaque côté, décrivaient un demi-cercle à
l’extrémité de ses lèvres, et y restaient imprimés
pendant cinq minutes, puis ils s’effaçaient
graduellement comme les ronds que fait une
pierre qui tombe dans l’eau et qui vont
s’élargissant toujours jusqu’à ce qu’ils se
confondent tout à fait avec la surface.
Hoffmann ne se lassait pas de regarder cet
homme, qui se sentait examiné, mais qui n’en
bougeait pas plus pour cela. Cette immobilité
était telle, que notre poète, qui avait déjà, à cette
époque, le germe de l’imagination qui devait
enfanter Coppélius, appuya ses deux mains sur le
210
dossier de la stalle qui était devant lui, pencha
son corps en avant, et, tournant la tête à droite,
essaya de voir de face celui qu’il n’avait encore
vu que de profil.
Le petit homme regarda Hoffmann sans
étonnement, lui sourit, lui fit un petit salut
amical, et continua de fixer les yeux sur le même
point, point invisible pour tout autre que pour lui,
et d’accompagner l’orchestre.
– C’est étrange ! fit Hoffmann en se rasseyant,
j’aurais parié qu’il ne vivait pas.
Et comme si, quoiqu’il eût vu remuer la tête
de son voisin, le jeune homme n’eût pas été bien
convaincu que le reste du corps était animé, il jeta
de nouveau les yeux sur les mains de ce
personnage. Une chose le frappa alors, c’est que
sur la tabatière sur laquelle jouaient ces mains,
tabatière d’ébène, brillait une petite tête de mort
en diamants.
Tout, ce jour-là, devait prendre des teintes
fantastiques aux yeux d’Hoffmann ; mais il était
résolu à en venir à ses fins, et, se penchant en bas
comme il s’était penché en avant, il colla ses
211
yeux sur cette tabatière au point que ses lèvres
touchaient presque les mains de celui qui la
tenait.
L’homme ainsi examiné, voyant que sa
tabatière était d’un si grand intérêt pour son
voisin, la lui passa silencieusement, afin qu’il pût
la regarder tout à son aise.
Hoffmann la prit, la tourna et la retourna vingt
fois, puis il l’ouvrit.
Il y avait du tabac dedans !
212
X
Arsène
213
faite, répliqua l’inconnu d’une voix métallique, et
dont les sons imitaient assez le bruit des pièces
d’argent qu’on empile les unes sur les autres ;
elle me vient d’héritiers reconnaissants dont
j’avais soigné le père.
– Vous êtes médecin ?
– Oui, monsieur.
– Et vous aviez guéri le père de ces jeunes
gens ?
– Au contraire, monsieur, nous avons eu le
malheur de le perdre.
– Je m’explique le mot reconnaissance.
Le médecin se mit à rire.
Ses réponses ne l’empêchaient pas de
fredonner toujours, et, tout en fredonnant :
– Oui, reprit-il, je crois bien que j’ai tué ce
vieillard.
– Comment tué ?
– J’ai fait sur lui l’essai d’un remède nouveau.
Oh ! mon Dieu ! au bout d’une heure il était mort.
C’est vraiment fort drôle.
214
Et il se remit à chantonner.
– Vous paraissez aimer la musique,
monsieur ? demanda Hoffmann.
– Celle-ci surtout ; oui, monsieur.
– Diable ! pensa Hoffmann, voilà un homme
qui se trompe en musique comme en médecine.
En ce moment on leva la toile.
L’étrange docteur huma une prise de tabac, et
s’adossa le plus commodément possible dans sa
stalle, comme un homme qui ne veut rien perdre
du spectacle auquel il va assister.
Cependant, il dit à Hoffmann, comme par
réflexion :
– Vous êtes allemand, monsieur ?
– En effet.
– J’ai reconnu votre pays à votre accent. Beau
pays, vilain accent.
Hoffmann s’inclina devant cette phrase faite
d’une moitié de compliment et d’une moitié de
critique.
– Et vous êtes venu en France, pourquoi ?
215
– Pour voir.
– Et qu’est-ce que vous avez déjà vu ?
– J’ai vu guillotiner, monsieur.
– Étiez-vous aujourd’hui à la place de la
Révolution ?
– J’y étais.
– Alors vous avez assisté à la mort de madame
Du Barry ?
– Oui, fit Hoffmann avec un soupir.
– Je l’ai beaucoup connue, continua le docteur
avec un regard confidentiel, et qui poussait le mot
connue jusqu’au bout de sa signification. C’était
une belle fille, ma foi !
– Est-ce que vous l’avez soignée aussi ?
– Non, mais j’ai soigné son Noir, Zamore.
– Le misérable ! on m’a dit que c’est lui qui a
dénoncé sa maîtresse.
– En effet, il était fort patriote, ce petit
négrillon.
– Vous auriez bien dû faire de lui ce que vous
216
avez fait du vieillard, vous savez, du vieillard à la
tabatière.
– À quoi bon ? il n’avait point d’héritiers, lui.
Et le rire du docteur tinta de nouveau.
– Et vous, monsieur, vous n’assistiez pas à
cette exécution tantôt ? reprit Hoffmann, qui se
sentait pris d’un irrésistible besoin de parler de la
pauvre créature dont l’image sanglante ne le
quittait pas.
– Non. Était-elle maigrie ?
– Qui ?
– La comtesse.
– Je ne puis vous le dire, monsieur.
– Pourquoi cela ?
– Parce que je l’ai vue pour la première fois
sur la charrette.
– Tant pis. J’aurais voulu le savoir, car, moi,
je l’avais connue très grasse ; mais demain j’irai
voir son corps. Ah ! tenez, regardez cela.
Et en même temps le médecin montrait la
scène où, en ce moment, M. Vestris, qui jouait le
217
rôle de Pâris, apparaissait sur le mont Ida, et
faisait toutes sortes de marivaudages avec la
nymphe Oenone.
Hoffmann regarda ce que lui montrait son
voisin ; mais, après s’être assuré que ce sombre
médecin était réellement attentif à la scène, et que
ce qu’il venait d’entendre et de dire n’avait laissé
aucune trace dans son esprit :
– Cela serait curieux de voir pleurer cet
homme-là, se dit Hoffmann.
– Connaissez-vous le sujet de la pièce ? reprit
le docteur, après un silence de quelques minutes.
– Non, monsieur.
– Oh ! c’est très intéressant. Il y a même des
situations touchantes. Un de mes amis et moi,
nous avions l’autre fois les larmes aux yeux.
– Un de mes amis, murmura le poète ; qu’est-
ce que cela peut être que l’ami de cet homme-là ?
Cela doit être un fossoyeur.
– Ah ! bravo ! bravo ! Vestris, criota le petit
homme en tapotant dans ses mains.
Le médecin avait choisi pour manifester son
218
admiration le moment où Pâris, comme le disait
le livre qu’Hoffmann avait acheté à la porte,
saisit son javelot et vole au secours des pasteurs
qui fuient épouvantés devant un lion terrible.
– Je ne suis pas curieux, mais j’aurais voulu
voir le lion.
Ainsi se terminait le premier acte.
Alors le docteur se leva, se retourna, s’adossa
à la stalle placée devant la sienne, et substituant
une petite lorgnette à sa tabatière, il commença à
lorgner les femmes qui composaient la salle.
Hoffmann suivait machinalement la direction
de la lorgnette, et il remarquait avec étonnement
que la personne sur qui elle se fixait tressaillait
instantanément et tournait aussitôt les yeux vers
celui qui la lorgnait, et cela comme si elle y eût
été contrainte par une force invisible. Elle gardait
cette position jusqu’à ce que le docteur cessât de
la lorgner.
– Est-ce que cette lorgnette vous vient encore
d’un héritier, monsieur ? demanda Hoffmann.
– Non, elle me vient de M. de Voltaire.
219
– Vous l’avez donc connu aussi ?
– Beaucoup, nous étions très liés.
– Vous étiez son médecin ?
– Il ne croyait pas à la médecine. Il est vrai
qu’il ne croyait pas à grand-chose.
– Est-il vrai qu’il soit mort en se confessant ?
– Lui, monsieur, lui ! Arouet ! allons donc !
non seulement il ne s’est pas confessé, mais
encore il a joliment reçu le prêtre qui était venu
l’assister. Je puis vous en parler savamment,
j’étais là.
– Que s’est-il donc passé ?
– Arouet allait mourir ; Tersac, son curé,
arrive et lui dit tout d’abord, comme un homme
qui n’a pas de temps à perdre : – Monsieur,
reconnaissez-vous la trinité de Jésus-Christ ? –
Monsieur, laissez-moi mourir tranquille, je vous
prie, lui répond Voltaire. – Cependant, monsieur,
continue Tersac, il importe que je sache si vous
reconnaissez Jésus-Christ comme fils de Dieu. –
Au nom du diable ! s’écrie Voltaire, ne me parlez
plus de cet homme-là. Et, réunissant le peu de
220
force qui lui restait, il flanque un coup de poing
sur la tête du curé, et il meurt. Ai-je ri, mon
Dieu ! ai-je ri !
– En effet, c’était risible, fit Hoffmann d’une
voix dédaigneuse, et c’est bien ainsi que devait
mourir l’auteur de la Pucelle.
– Ah oui, la Pucelle ! s’écria l’homme noir,
quel chef d’oeuvre ! monsieur, quelle admirable
chose ! Je ne connais qu’un livre qui puisse
rivaliser avec celui-là.
– Lequel ?
– Justine, de M. de Sade ; connaissez-vous
Justine ?
– Non, monsieur.
– Et le marquis de Sade ?
– Pas davantage.
– Voyez-vous, monsieur, reprit le docteur avec
enthousiasme, Justine, c’est tout ce qu’on peut
lire de plus immoral, c’est du Crébillon fils tout
nu, c’est merveilleux. J’ai soigné une jeune fille
qui l’avait lu.
221
– Et elle est morte comme votre vieillard ?
– Oui, monsieur, mais elle est morte bien
heureuse.
Et l’oeil du médecin pétilla d’aise au souvenir
des causes de cette mort.
On donna le signal du second acte. Hoffmann
n’en fut pas fâché, son voisin l’effrayait.
– Ah ! fit le docteur en s’asseyant, et avec un
sourire de satisfaction, nous allons voir Arsène.
– Qui est-ce, Arsène ?
– Vous ne la connaissez pas ?
– Non, monsieur.
– Ah ça ! vous ne connaissez donc rien, jeune
homme ? Arsène, c’est Arsène, c’est tout dire ;
d’ailleurs, vous allez voir.
Et, avant que l’orchestre eût donné une note,
le médecin avait recommencé à fredonner
l’introduction du second acte.
La toile se leva.
Le théâtre représentait un berceau de fleurs et
de verdure, que traversait un ruisseau qui prenait
222
sa source au pied d’un rocher.
Hoffmann laissa tomber sa tête dans sa main.
Décidément, ce qu’il voyait, ce qu’il entendait
ne pouvait parvenir à le distraire de la
douloureuse pensée et du lugubre souvenir qui
l’avaient amené là où il était.
– Qu’est-ce que cela eût changé ? pensa-t-il en
rentrant brusquement dans les impressions de la
journée, qu’est-ce que cela eût changé dans le
monde, si l’on eût laissé vivre cette malheureuse
femme ? Quel mal cela aurait-il fait si ce coeur
eût continué de battre, cette bouche de respirer ?
Quel malheur en fût-il advenu ? Pourquoi
interrompre brusquement tout cela ? De quel
droit arrêter la vie au milieu de son élan ? Elle
serait bien au milieu de toutes ces femmes, tandis
qu’à cette heure son pauvre corps, le corps qui fut
aimé d’un roi, gît dans la boue d’un cimetière,
sans fleurs, sans croix, sans tête. Comme elle
criait, mon Dieu ! comme elle criait ! Puis tout à
coup...
Hoffmann cacha son front dans ses mains.
223
– Qu’est-ce que je fais ici, moi ? se dit-il ; oh !
je vais m’en aller.
Et il allait peut-être s’en aller en effet, quand,
en relevant la tête, il vit sur la scène une danseuse
qui n’avait pas paru au premier acte, et que la
salle entière regardait danser sans faire un
mouvement, sans exhaler un souffle.
– Oh ! que cette femme est belle ! s’écria
Hoffmann assez haut pour que ses voisins et la
danseuse même l’entendissent.
Celle qui avait éveillé cette admiration subite
regarda le jeune homme qui avait, malgré lui,
poussé cette exclamation, et Hoffmann crut
qu’elle le remerciait du regard.
Il rougit et tressaillit comme s’il eût été touché
par de l’étincelle électrique.
Arsène, car c’était elle, c’est-à-dire cette
danseuse dont le petit vieillard avait prononcé le
nom, Arsène était réellement une bien admirable
créature, et d’une beauté qui n’avait rien de la
beauté traditionnelle.
Elle était grande, admirablement faite, et
224
d’une pâleur transparente sous le rouge qui
couvrait ses joues. Ses pieds étaient tout petits, et
quand elle retombait sur le parquet du théâtre, on
eût dit que la pointe de son pied reposait sur un
nuage car on n’entendait pas le plus petit bruit. Sa
taille était si mince, si souple, qu’une couleuvre
ne se fût pas retournée sur elle-même comme
cette femme le faisait. Chaque fois que, se
cambrant, elle se penchait en arrière, on pouvait
croire que son corset allait éclater, et l’on
devinait, dans l’énergie de sa danse et dans
l’assurance de son corps, et la certitude d’une
beauté complète et cette ardente nature qui,
comme celle de la Messaline antique, peut être
quelquefois lassée, mais jamais assouvie. Elle ne
souriait pas comme sourient ordinairement les
danseuses, ses lèvres de pourpre ne
s’entrouvraient presque jamais, non pas qu’elles
eussent de vilaines dents à cacher, non, car, dans
le sourire qu’elle avait adressé à Hoffmann quand
il l’avait si naïvement admirée tout haut, notre
poète avait pu voir une double rangée de perles si
blanches, si pures, qu’elle les cachait sans doute
derrière ses lèvres pour que l’air ne les ternît
225
point. Dans ses cheveux noirs et luisants, avec
des reflets bleus, s’enroulaient de larges feuilles
d’acanthe, et se suspendaient des grappes de
raisin dont l’ombre courait sur ses épaules nues.
Quant aux yeux, ils étaient grands, limpides,
noirs, brillants, à ce point qu’ils éclairaient tout
autour d’eux, et qu’eût-elle dansé dans la nuit,
Arsène eût illuminé la place où elle eût dansé. Ce
qui ajoutait encore à l’originalité de cette fille,
c’est que, sans raison aucune, elle portait dans ce
rôle de nymphe, car elle jouait ou plutôt elle
dansait une nymphe, elle portait, disons-nous, un
petit collier de velours noir, fermé par une
boucle, ou, du moins, par un objet qui paraissait
avoir la forme d’une boucle, et qui, fait en
diamants, jetait des feux éblouissants.
Le médecin regardait cette femme de tous ses
yeux, et son âme, l’âme qu’il pouvait avoir,
semblait suspendue au vol de la jeune femme. Il
est bien évident que, tant qu’elle dansait, il ne
respirait pas.
Alors Hoffmann put remarquer une chose
curieuse : qu’elle allât à droite, à gauche, en
226
arrière ou en avant, jamais les yeux d’Arsène ne
quittaient la ligne des yeux du docteur et une
visible corrélation était établie entre les deux
regards. Bien plus, Hoffmann voyait très
distinctement les rayons que jetait la boucle du
collier d’Arsène et ceux que jetait la tête de mort
du docteur se rencontrer à moitié chemin dans
une ligne droite, se heurter, se repousser et
rejaillir en une même gerbe faite de milliers
d’étincelles blanches, rouges et or.
– Voulez-vous me prêter votre lorgnette,
monsieur ? dit Hoffmann, haletant et sans
détourner la tête, car il lui était impossible à lui
aussi de cesser de regarder Arsène.
Le docteur étendit la main vers Hoffmann sans
faire le moindre mouvement de la tête, si bien
que les mains des deux spectateurs se cherchèrent
quelques instants dans le vide avant de se
rencontrer.
Hoffmann saisit enfin la lorgnette et y colla
ses yeux.
– C’est étrange, murmura-t-il.
227
– Quoi donc ? demanda le docteur.
– Rien, rien, reprit Hoffmann qui voulait
donner toute son attention à ce qu’il voyait ; en
réalité ce qu’il voyait était étrange.
La lorgnette rapprochait tellement les objets à
ses yeux, que deux ou trois fois Hoffmann étendit
la main, croyant saisir Arsène qui ne paraissait
plus être au bout du verre qui la reflétait, mais
bien entre les deux verres de la lorgnette. Notre
Allemand ne perdait donc aucun détail de la
beauté de la danseuse, et ses regards, déjà si
brillants de loin, entouraient son front d’un cercle
de feu, et faisaient bouillir le sang dans les veines
de ses tempes.
L’âme du jeune homme faisait un effroyable
bruit dans son corps.
– Quelle est cette femme ? dit-il d’une voix
faible sans quitter la lorgnette et sans remuer.
– C’est Arsène, je vous l’ai déjà dit, répliqua
le docteur, dont les lèvres seules semblaient
vivantes et dont le regard immobile était rivé à la
danseuse.
228
– Cette femme a un amant, sans doute ?
– Quoi ?
– Qu’elle aime ?
– On le dit.
– Et il est riche ?
– Très riche.
– Qui est-ce ?
– Regardez à gauche dans l’avant-scène du
rez-de-chaussée.
– Je ne puis pas tourner la tête.
– Faites un effort.
Hoffmann fit un effort si douloureux, qu’il
poussa un cri, comme si les nerfs de son cou
étaient devenus de marbre et se fussent brisés
dans ce moment.
Il regarda dans l’avant-scène indiquée.
Dans cette avant-scène il n’y avait qu’un
homme, mais, cet homme, accroupi comme un
lion sur la balustrade de velours, semblait à lui
seul remplir cette avant-scène.
229
C’était un homme de trente-deux ou trente-
trois ans, au visage labouré par les passions ; on
eût dit que, non pas la petite vérole, mais
l’éruption d’un volcan avait creusé les vallées
dont les profondeurs s’entrecroisaient sur cette
chair toute bouleversée ; ses yeux avaient dû être
petits, mais ils s’étaient ouverts par une espèce de
déchirement de l’âme ; tantôt ils étaient atones et
vides comme un cratère éteint, tantôt ils versaient
des flammes comme un cratère rayonnant. Il
n’applaudissait pas en rapprochant ses mains
l’une de l’autre, il applaudissait en frappant sur la
balustrade, et, à chaque applaudissement, il
semblait ébranler la salle.
– Oh ! fit Hoffmann, est-ce un homme que je
vois là ?
– Oui, oui, c’est un homme, répondit le petit
homme noir ; oui, c’est un homme, et un fier
homme même.
– Comment s’appelle-t-il ?
– Vous ne le connaissez pas ?
– Mais non, je suis arrivé hier seulement.
230
– Eh bien ! c’est Danton.
– Danton ! fit Hoffmann en tressaillant. Oh !
oh ! Et c’est l’amant d’Arsène ?
– C’est son amant.
– Et sans doute il l’aime ?
– À la folie. Il est d’une jalousie féroce.
Mais si intéressant que fût Danton, Hoffmann
avait déjà reporté les yeux sur Arsène, dont la
danse silencieuse avait une apparence fantastique.
– Encore un renseignement, monsieur.
– Parlez.
– Quelle forme a l’agrafe qui ferme son
collier ?
– C’est une guillotine.
– Une guillotine !
– Oui. On en fait de charmantes, et toutes nos
élégantes en portent au moins une. Celle que
porte Arsène, c’est Danton qui la lui a donnée.
– Une guillotine, une guillotine au cou d’une
danseuse ! répéta Hoffmann, qui sentait son
231
cerveau se gonfler ; une guillotine, pourquoi ?...
Et notre Allemand, qu’on eût pu prendre pour
un fou, allongeait les bras devant lui, comme
pour saisir un corps, car, par un effet étrange
d’optique, la distance qui le séparait d’Arsène
disparaissait par moments, et il lui semblait sentir
l’haleine de la danseuse sur son front, et entendre
la brûlante respiration de cette poitrine, dont les
seins, à moitié nus, se soulevaient comme sous
une étreinte de plaisir. Hoffmann en était à cet
état d’exaltation où l’on croit respirer du feu, et
où l’on craint que les sens ne fassent éclater le
corps.
– Assez ! assez ! disait-il.
Mais la danse continuait, et l’hallucination
était telle, que, confondant ses deux impressions
les plus fortes de la journée, l’esprit d’Hoffmann
mêlait à cette scène le souvenir de la place de la
Révolution, et que tantôt il croyait voir madame
Du Barry, pâle et la tête tranchée, danser à la
place d’Arsène, et tantôt Arsène arriver en
dansant jusqu’au pied de la guillotine et
jusqu’aux mains du bourreau.
232
Il se faisait dans l’imagination exaltée du
jeune homme un mélange de fleurs et de sang, de
danse et d’agonie, de vie et de mort.
Mais ce qui dominait tout cela, c’était
l’attraction électrique qui le poussait vers cette
femme. Chaque fois que ces deux jambes fines
passaient devant ses yeux, chaque fois que cette
jupe transparente se soulevait un peu plus, un
frémissement parcourait tout son être, sa lèvre
devenait sèche, son haleine brûlante, et le désir
entrait en lui comme il entre dans un homme de
vingt ans.
Dans cet état, Hoffmann n’avait plus qu’un
refuge, c’était le portrait d’Antonia, c’était le
médaillon qu’il portait sur sa poitrine, c’était
l’amour pur à opposer à l’amour sensuel ; c’était
la force du chaste souvenir à mettre en face de
l’exigeante réalité.
Il saisit ce portrait et le porta à ses lèvres ;
mais, à peine avait-il fait ce mouvement, qu’il
entendit le ricanement aigu de son voisin qui le
regardait d’un air railleur.
– Laissez-moi sortir, s’écria-t-il, laissez-moi
233
sortir ; je ne saurais rester plus longtemps ici !
Et, semblable à un fou, il quitta l’orchestre,
marchant sur les pieds, heurtant les jambes des
tranquilles spectateurs, qui maugréaient contre
cet original à qui il prenait ainsi fantaisie de sortir
au milieu d’un ballet.
234
XI
La deuxième représentation du
« Jugement de Pâris »
235
Puis ces deux questions se croisèrent :
– Que faisais-tu là ?
– Où vas-tu ?
– Je suis arrivé d’hier, dit Hoffmann, j’ai vu
guillotiner madame Du Barry, et, pour me
distraire, je suis venu à l’Opéra.
– Moi, je suis arrivé depuis six mois, depuis
cinq je vois guillotiner tous les jours vingt ou
vingt-cinq personnes, et, pour me distraire, je vais
au jeu.
– Ah !
– Viens-tu avec moi ?
– Non, merci.
– Tu as tort, je suis en veine ; avec ton
bonheur habituel, tu ferais fortune. Tu dois
t’ennuyer horriblement à l’Opéra, toi qui es
habitué à de la vraie musique ; viens avec moi, je
t’en ferai entendre.
– De la musique ?
– Oui, celle de l’or ; sans compter que là où je
vais tous les plaisirs sont réunis : des femmes
236
charmantes, des soupers délicieux, un jeu féroce !
– Merci, mon ami, impossible ! j’ai promis,
mieux que cela, j’ai juré.
– À qui ?
– À Antonia.
– Tu l’as donc vue ?
– Je l’aime, mon ami, je l’adore.
– Ah ! je comprends, c’est cela qui t’a retardé,
et tu lui as juré ?...
– Je lui ai juré de ne pas jouer, et...
Hoffmann hésita.
– Et puis quoi encore ?
– Et de lui rester fidèle, balbutia-t-il.
– Alors il ne faut pas venir au 113.
– Qu’est-ce que le 113 ?
– C’est la maison dont je te parlais tout à
l’heure ; moi, comme je n’ai rien juré, j’y vais.
Adieu, Théodore.
– Adieu, Zacharias.
Et Werner s’éloigna, tandis qu’Hoffmann
237
demeurait cloué à sa place.
Quand Werner fut à cent pas, Hoffmann se
rappela qu’il avait oublié de demander à
Zacharias son adresse, et que la seule adresse que
Zacharias lui eût donnée, c’était celle de la
maison de jeu.
Mais cette adresse était écrite dans le cerveau
d’Hoffmann, comme sur la porte de la maison
fatale, en chiffres de feu !
Cependant ce qui venait de se passer avait un
peu calmé les remords d’Hoffmann. La nature
humaine est ainsi faite, toujours indulgente pour
soi, attendu que son indulgence c’est de
l’égoïsme.
Il venait de sacrifier le jeu à Antonia, et il se
croyait quitte de son serment : oubliant que
c’était parce qu’il était tout prêt à manquer à la
moitié la plus importante de ce serment, qu’il
était là cloué au coin du boulevard et de la rue
Saint-Martin.
Mais, je l’ai dit, sa résistance à l’endroit de
Werner lui avait donné de l’indulgence à
238
l’endroit d’Arsène. Il résolut donc de prendre un
terme moyen, et, au lieu de rentrer dans la salle
de l’Opéra, action à laquelle le poussait de toutes
ses forces son démon tentateur, d’attendre à la
porte des acteurs pour la voir sortir.
Cette porte des acteurs, Hoffmann connaissait
trop la topographie des théâtres pour ne pas la
trouver bientôt. Il vit, rue de Bondy, un long
couloir éclairé à peine, sale et humide, dans
lequel passaient, comme des ombres, des
hommes aux vêtements sordides, et il comprit
que c’était par cette porte qu’entraient et sortaient
les pauvres mortels que le rouge, le blanc, le bleu,
la gaze, la soie et les paillettes transformaient en
dieux et déesses.
Le temps s’écoulait, la neige tombait, mais
Hoffmann était si agité par cette étrange
apparition, qui avait quelque chose de surnaturel,
qu’il n’éprouvait pas cette sensation de froid qui
semblait poursuivre les passants. Vainement
condensait-il en vapeurs presque palpables le
souffle qui sortait de sa bouche, ses mains n’en
restaient pas moins brûlantes et son front humide.
239
Il y a plus : arrêté contre la muraille, il y était
resté immobile, les yeux fixés sur le corridor ; de
sorte que la neige, qui allait toujours tombant en
flocons plus épais, couvrait lentement le jeune
homme comme d’un linceul ; et du jeune étudiant
coiffé de sa casquette et vêtu de la redingote
allemande, faisait peu à peu une statue de marbre.
Enfin commencèrent à sortir, par ce vomitoire,
les premiers libérés par le spectacle, c’est-à-dire
la garde de la soirée, puis les machinistes, puis
tout ce monde sans nom qui vit du théâtre, puis
les artistes mâles, moins longs à s’habiller que les
femmes, puis enfin les femmes, puis enfin là
belle danseuse, qu’Hoffmann reconnut non
seulement à son charmant visage, mais à ce
souple mouvement de hanches qui n’appartenait
qu’à elle, mais encore à ce petit collier de velours
qui serrait son col, et sur lequel étincelait
l’étrange bijou que la Terreur venait de mettre à
la mode.
À peine Arsène apparut-elle sur le seuil de la
porte, qu’avant même qu’Hoffmann eût le temps
de faire un mouvement, une voiture s’avança
rapidement, la portière s’ouvrit, la jeune fille s’y
240
élança aussi légère que si elle bondissait encore
sur le théâtre. Une ombre apparut à travers les
vitres, qu’Hoffmann crut reconnaître pour celle
de l’homme de l’avant-scène, laquelle ombre
reçut la belle nymphe dans ses bras ; puis, sans
qu’aucune voix eût eu besoin de désigner un but
au cocher, la voiture s’éloigna au galop.
Tout ce que nous venons de raconter en quinze
ou vingt lignes s’était passé aussi rapidement que
l’éclair.
Hoffmann jeta une espèce de cri en voyant fuir
la voiture, se détacha de la muraille, pareil à une
statue qui s’élance de sa niche, et, secouant par le
mouvement la neige dont il était couvert, se mit à
la poursuite de la voiture.
Mais elle était emportée par deux trop
puissants chevaux, pour que le jeune homme, si
rapide que fût sa course irréfléchie, pût les
rejoindre.
Tant qu’elle suivit le boulevard, tout alla
bien ; tant qu’elle suivit même la rue de Bourbon-
Villeneuve, qui venait d’être débaptisée pour
prendre le nom de rue Neuve-Égalité, tout alla
241
bien encore ; mais, arrivée à la place des
Victoires, devenue la place de la Victoire
Nationale, elle prit à droite, et disparut aux yeux
d’Hoffmann.
N’étant plus soutenue ni par le bruit ni par la
vue, la course du jeune homme faiblit un instant.
Il s’arrêta au coin de la rue Neuve-Eustache,
s’appuya à la muraille pour reprendre haleine,
puis, ne voyant plus rien, n’entendant plus rien, il
s’orienta, jugeant qu’il était temps de rentrer chez
lui.
Ce ne fut pas chose facile pour Hoffmann que
de se tirer de ce dédale de rues, qui forment un
réseau presque inextricable de la pointe Saint-
Eustache au quai de la Ferraille. Enfin, grâce aux
nombreuses patrouilles qui circulaient dans les
rues, grâce à son passeport bien en règle, grâce à
la preuve qu’il n’était arrivé que la veille, preuve
que le visa de la barrière lui donnait la facilité de
fournir, il obtint de la milice citoyenne des
renseignements si précis, qu’il parvint à regagner
son hôtel et à retrouver sa petite chambre, où il
s’enferma seul en apparence, mais, en réalité,
242
avec le souvenir ardent de ce qui s’était passé.
À partir de ce moment, Hoffmann fut
éminemment en proie à deux visions : dont l’une
s’effaçait peu à peu, dont l’autre prenait peu à
peu plus de consistance.
La vision qui s’effaçait, c’était la figure pâle et
échevelée de la Du Barry, traînée de la
Conciergerie à la charrette et de la charrette à
l’échafaud.
La vision qui prenait de la réalité, c’était la
figure animée et souriante de la belle danseuse,
bondissant du fond du théâtre à la rampe, et
tourbillonnant de la rampe à l’une et à l’autre
avant-scène.
Hoffmann fit tous ses efforts pour se
débarrasser de cette vision. Il tira ses pinceaux de
sa malle et peignit ; il tira son violon de sa boîte
et joua du violon ; il demanda une plume et de
l’encre et fit des vers. Mais ces vers qu’il
composait, c’étaient des vers à la louange
d’Arsène ; cet air qu’il jouait, c’était l’air sur
lequel elle lui était apparue, et dont les notes
bondissantes la soulevaient, comme si elles
243
eussent eu des ailes ; enfin, les esquisses qu’il
faisait, c’était son portrait avec ce même collier
de velours, étrange ornement fixé au cou
d’Arsène par une si étrange agrafe.
Pendant toute la nuit, pendant toute la journée
du lendemain, pendant toute la nuit et toute la
journée du surlendemain, Hoffmann ne vit
qu’une chose ou plutôt que deux choses : c’était,
d’un côté, la fantastique danseuse, et, de l’autre
côté, le non moins fantastique docteur. Il y avait
entre ces deux êtres une telle corrélation,
qu’Hoffmann ne comprenait pas l’un sans l’autre.
Aussi n’était-ce pas, pendant cette hallucination
qui lui offrait Arsène toujours bondissant sur le
théâtre, l’orchestre qui bruissait à ses oreilles ;
non, c’était le petit chantonnement du docteur,
c’était le petit tambourinement de ses doigts sur
la tabatière d’ébène ; puis, de temps en temps, un
éclair passait devant ses yeux, l’aveuglant
d’étincelles jaillissantes ; c’était le double rayon
qui s’élançait de la tabatière du docteur et du
collier de la danseuse ; c’était l’attraction
sympathique de cette guillotine de diamants avec
cette tête de mort en diamants ; c’était enfin la
244
fixité des yeux du médecin qui semblaient à sa
volonté attirer et repousser la charmante
danseuse, comme l’oeil du serpent attire et
repousse l’oiseau qu’il fascine.
Vingt fois, cent fois, mille fois, l’idée s’était
présentée à Hoffmann de retourner à l’Opéra ;
mais, tant que l’heure n’était pas venue,
Hoffmann s’était bien promis de ne pas céder à la
tentation ; d’ailleurs, cette tentation, il l’avait
combattue de toutes manières, en ayant recours à
son médaillon d’abord, puis ensuite en essayant
d’écrire à Antonia ; mais le portrait d’Antonia
semblait avoir pris un visage si triste,
qu’Hoffmann refermait le médaillon presque
aussitôt qu’il l’avait ouvert ; mais les premières
lignes de chaque lettre qu’il commençait étaient
si embarrassées, qu’il avait déchiré dix lettres
avant d’être au tiers de la première page.
Enfin, ce fameux surlendemain s’écoula ;
enfin l’ouverture du théâtre s’approcha ; enfin
sept heures sonnèrent, et, à ce dernier appel,
Hoffmann, enlevé comme malgré lui, descendit
tout courant son escalier, et s’élança dans la
245
direction de la rue Saint-Martin.
Cette fois, en moins d’un quart d’heure, cette
fois, sans avoir besoin de demander son chemin à
personne, cette fois, comme si un guide invisible
lui eût montré sa route, en moins de dix minutes
il arriva à la porte de l’Opéra.
Mais, chose singulière ! cette porte, comme
deux jours auparavant, n’était pas encombrée de
spectateurs, soit qu’un incident inconnu
d’Hoffmann eût rendu le spectacle moins
attrayant, soit que les spectateurs fussent déjà
dans l’intérieur du théâtre.
Hoffmann jeta son écu de six livres à la
buraliste, reçut son carton et s’élança dans la
salle.
Mais l’aspect de la salle était bien changé.
D’abord elle n’était qu’à moitié pleine ; puis, à la
place de ces femmes charmantes, de ces hommes
élégants qu’il avait cru revoir, il ne vit que des
femmes en casaquin et des hommes en
carmagnole ; pas de bijoux, pas de fleurs, pas de
seins nus s’enflant et se désenflant sous cette
atmosphère voluptueuse des théâtres
246
aristocratiques ; des bonnets ronds et des bonnets
rouges, le tout orné d’énormes cocardes
nationales ; des couleurs sombres dans les
vêtements, un nuage triste sur les figures ; puis,
des deux côtés de la salle, deux bustes hideux,
deux têtes grimaçant, l’une le rire, l’autre la
douleur, les bustes de Voltaire et de Marat enfin.
Enfin, à l’avant-scène, un trou à peine éclairé,
une ouverture sombre et vide. La caverne
toujours, mais plus de lion.
Il y avait à l’orchestre deux places vacantes à
côté l’une de l’autre. Hoffmann gagna l’une de
ces deux places, c’était celle qu’il avait occupée.
L’autre était celle qu’avait occupée le docteur,
mais, comme nous l’avons dit, cette place était
vacante.
Le premier acte fut joué sans qu’Hoffmann fit
attention à l’orchestre ou s’occupât des acteurs.
Cet orchestre, il le connaissait et l’avait
apprécié à une première audition.
Ces acteurs lui importaient peu, il n’était pas
venu pour les voir, il était venu pour voir Arsène.
247
La toile se leva sur le second acte, et le ballet
commença.
Toute l’intelligence, toute l’âme, tout le coeur
du jeune homme étaient suspendus.
Il attendait l’entrée d’Arsène.
Tout à coup Hoffmann jeta un cri.
Ce n’était plus Arsène qui remplissait le rôle
de Flore.
La femme qui apparaissait était une femme
étrangère, une femme comme toutes les femmes.
Toutes les fibres de ce corps haletant se
détendirent ; Hoffmann s’affaissa sur lui-même
en poussant un long soupir, et regarda autour de
lui.
Le petit homme noir était à sa place ;
seulement il n’avait plus ses boucles en diamants,
ses bagues en diamants, sa tabatière à tête de
mort en diamants.
Ses boucles étaient en cuivre, ses bagues en
argent doré, sa tabatière en argent mat.
Il ne chantonnait plus, il ne battait plus la
248
mesure.
Comment était-il venu là ? Hoffmann n’en
savait rien : il ne l’avait ni vu venir, ni senti
passer.
– Oh ! monsieur ! s’écria Hoffmann.
– Dites citoyen, mon jeune ami, et même
tutoyez-moi... si c’est possible, répondit le petit
homme noir, ou vous me ferez couper la tête et à
vous aussi.
– Mais où est-elle donc ? demanda Hoffmann.
– Ah ! voilà... Où est-elle ? Il paraît que son
tigre, qui ne la quitte pas des yeux, s’est aperçu
qu’avant-hier elle a correspondu par signes avec
un jeune homme de l’orchestre. Il paraît que ce
jeune homme a couru après la voiture ; de sorte
que depuis hier il a rompu l’engagement
d’Arsène, et qu’Arsène n’est plus au théâtre.
– Et comment le directeur a-t-il souffert ?...
– Mon jeune ami, le directeur tient à conserver
sa tête sur ses épaules, quoique ce soit une assez
vilaine tête ; mais il prétend qu’il a l’habitude de
cette tête-là et qu’une autre plus belle ne
249
reprendrait peut-être pas bouture.
– Ah ! mon Dieu ! voilà donc pourquoi cette
salle est si triste ! s’écria Hoffmann. Voilà
pourquoi il n’y a plus de fleurs, plus de diamants,
plus de bijoux ! voilà pourquoi vous n’avez plus
vos boucles en diamants ! Voilà pourquoi il y a,
enfin, aux deux côtés de la scène, au lieu des
bustes d’Apollon et de Terpsichore, ces deux
affreux bustes ! Pouah !
– Ah çà ! mais, que me dites-vous donc là,
demanda le docteur, et où avez-vous vu une salle
telle que vous dites ? Où m’avez-vous vu des
bagues en diamants, des tabatières en diamants ?
où avez-vous vu enfin les bustes d’Apollon et de
Terpsichore ? Mais il y a deux ans que les fleurs
ne fleurissent plus, que les diamants sont tournés
en assignats, et que les bijoux sont fondus sur
l’autel de la patrie. Quant à moi, Dieu merci ! je
n’ai jamais eu d’autres boucles que ces boucles
de cuivre, d’autres bagues que cette méchante
bague de vermeil, et d’autre tabatière que cette
pauvre tabatière d’argent ; pour les bustes
d’Apollon et de Terpsichore, ils y ont été
250
autrefois, mais les amis de l’humanité sont venus
casser le buste d’Apollon et l’ont remplacé par
celui de l’apôtre Voltaire ; mais les amis du
peuple sont venus briser le buste de Terpsichore
et l’ont remplacé par celui du dieu Marat.
– Oh ! s’écria Hoffmann, c’est impossible. Je
vous dis qu’avant-hier j’ai vu une salle parfumée
de fleurs, resplendissante de riches costumes,
ruisselante de diamants, et des hommes élégants à
la place de ces harengères en casaquin et de ces
goujats en carmagnole. Je vous dis que vous
aviez des boucles de diamants à vos souliers, des
bagues en diamants à vos doigts, une tête de mort
en diamants sur votre tabatière ; je vous dis...
– Et moi, jeune homme, à mon tour, je vous
dis, reprit le petit homme noir, je vous dis
qu’avant-hier elle était là, je vous dis que sa
présence illuminait tout, je vous dis que son
souffle faisait naître les roses, faisait reluire les
bijoux, faisait étinceler les diamants de votre
imagination ; je vous dis que vous l’aimez, jeune
homme, et que vous avez vu la salle à travers le
prisme de votre amour. Arsène n’est plus là, votre
251
coeur est mort, vos yeux sont désenchantés, et
vous voyez du molleton, de l’indienne, du gros
drap, des bonnets rouges, des mains sales et des
cheveux crasseux. Vous voyez enfin le monde tel
qu’il est, les choses telles qu’elles sont.
– Oh ! mon Dieu ! s’écria Hoffmann, en
laissant tomber sa tête dans ses mains, tout cela
est-il vrai, et suis-je donc si près de devenir fou ?
252
XII
L’estaminet
253
voix, et il vit une petite vieille qui le tirait par le
collet de sa redingote.
C’était l’ouvreuse de l’orchestre, qui, ne
connaissant pas les intentions de ce spectateur
obstiné, ne voulait pas se retirer sans l’avoir vu
sortir devant elle.
Au reste, une fois tiré de son sommeil,
Hoffmann ne fit aucune résistance ; il poussa un
soupir et se leva en murmurant le mot :
– Arsène !
– Ah oui ! Arsène, dit la petite vieille.
Arsène ! vous aussi, jeune homme, vous en êtes
amoureux comme tout le monde. C’est une
grande perte pour l’Opéra, surtout pour nous
autres ouvreuses.
– Pour vous autres ouvreuses, demanda
Hoffmann, heureux de se rattacher à quelqu’un
qui lui parlât de la danseuse, et comment donc
est-ce une perte pour vous qu’Arsène soit ou ne
soit plus au théâtre ?
– Ah dame ! c’est bien facile à comprendre
cela : d’abord, toutes les fois qu’elle dansait, elle
254
faisait salle comble ; alors c’était un commerce
de tabourets, de chaises et de petits bancs à
l’Opéra, tout se paye. On payait les petits bancs,
les chaises et les tabourets de supplément,
c’étaient nos petits profits. Je dis petits profits,
ajouta la vieille d’un air malin, parce qu’à côté de
ceux-là, citoyen, vous comprenez, il y avait les
grands.
– Les grands profits ?
– Oui.
Et la vieille cligna de l’oeil.
– Et quels étaient les grands profits ? voyons,
ma bonne femme.
– Les grands profits venaient de ceux qui
demandaient des renseignements sur elle, qui
voulaient savoir son adresse, qui lui faisaient
passer des billets. Il y avait prix pour tout, vous
comprenez ; tant pour les renseignements, tant
pour l’adresse, tant pour le poulet ; on faisait son
petit commerce, enfin, et l’on vivait
honnêtement.
Et la vieille poussa un soupir qui, sans
255
désavantage, pouvait être comparé au soupir
poussé par Hoffmann au commencement du
dialogue que nous venons de rapporter.
– Ah ! ah ! fit Hoffmann, vous vous chargiez
de donner des renseignements, d’indiquer
l’adresse, de remettre les billets ; vous en
chargez-vous toujours ?
– Hélas, monsieur, les renseignements que je
vous donnerais vous seraient inutiles maintenant ;
personne ne sait plus l’adresse d’Arsène, et le
billet que vous me donneriez pour elle serait
perdu. Si vous voulez pour une autre ? Madame
Vestris, mademoiselle Bigottini, mademoiselle...
– Merci, ma bonne femme, merci ; je ne
désirais rien savoir que sur mademoiselle Arsène.
Puis, tirant un petit écu de sa poche :
– Tenez, dit Hoffmann, voilà pour la peine que
vous avez prise de m’éveiller.
Et, prenant congé de la vieille, il reprit d’un
pas lent le boulevard, avec l’intention de suivre le
même chemin qu’il avait suivi la surveille,
l’instinct qui l’avait guidé pour venir n’existait
256
plus.
Seulement, ses impressions étaient bien
différentes, et sa marche se ressentait de la
différence de ces impressions.
L’autre soir, sa marche était celle d’un homme
qui a vu passer l’Espérance et qui court après
elle, sans réfléchir que Dieu lui a donné ses
longues ailes d’azur pour que les hommes ne
l’atteignent jamais. Il avait la bouche ouverte et
haletante, le front haut, les bras étendus ; cette
fois, au contraire, il marchait lentement, comme
l’homme qui, après l’avoir poursuivie
inutilement, vient de la perdre de vue ; sa bouche
était serrée, son front abattu, ses bras tombants.
L’autre fois il avait mis cinq minutes à peine pour
aller de la porte Saint-Martin à la rue
Montmartre ; cette fois il mit plus d’une heure, et
plus d’une heure encore pour aller de la rue
Montmartre à son hôtel ; car, dans l’espèce
d’abattement où il était tombé, peu lui importait
de rentrer tôt ou tard, peu lui importait même de
ne pas rentrer du tout.
On dit qu’il y a un Dieu pour les ivrognes et
257
les amoureux ; ce Dieu-là, sans doute, veillait sur
Hoffmann. Il lui fit éviter les patrouilles ; il lui fit
trouver les quais, puis les ponts, puis son hôtel,
où il rentra, au grand scandale de son hôtesse, à
une heure et demie du matin.
Cependant, au milieu de tout cela, une petite
lueur dorée dansait au fond de l’imagination
d’Hoffmann, comme un feu follet dans la nuit. Le
médecin lui avait dit, si toutefois ce médecin
existait, si ce n’était pas son imagination, une
hallucination de son esprit ; le médecin lui avait
dit qu’Arsène avait été enlevée au théâtre par son
amant, attendu que cet amant avait été jaloux
d’un jeune homme placé à l’orchestre, avec
lequel Arsène avait échangé de trop tendres
regards.
Ce médecin avait ajouté, en outre, que ce qui
avait porté la jalousie du tyran à son comble,
c’est que ce même jeune homme avait été vu
embusqué en face de la porte de sortie des
artistes ; c’est que ce même jeune homme avait
couru en désespéré derrière la voiture ; or, ce
jeune homme qui avait échangé de l’orchestre des
258
regards passionnés avec Arsène, c’était lui,
Hoffmann ; or, ce jeune homme qui s’était
embusqué à la porte de sortie des artistes, c’était
toujours lui, Hoffmann. Donc Arsène l’avait
remarqué, puisqu’elle payait la peine de sa
distraction ; donc Arsène souffrait pour lui ; il
était entré dans la vie de la belle danseuse par la
porte de la douleur, mais il y était entré, c’était le
principal ; à lui de s’y maintenir. Mais comment ?
par quel moyen ? par quelle voie correspondre
avec Arsène, lui donner de ses nouvelles, lui dire
qu’il l’aimait ? C’eût été déjà une grande tâche
pour un Parisien pur sang, que de retrouver cette
belle Arsène perdue dans cette immense ville.
C’était une tâche impossible pour Hoffmann,
arrivé depuis trois jours et ayant grand-peine à se
retrouver lui-même.
Hoffmann ne se donna donc même pas la
peine de chercher ; il comprenait que le hasard
seul pouvait venir à son aide. Tous les deux jours,
il regardait l’affiche de l’Opéra, et tous les deux
jours il avait la douleur de voir que Paris rendait
son jugement en l’absence de celle qui méritait la
pomme bien autrement que Vénus.
259
Dès lors il ne songea pas à aller à l’Opéra.
Un instant il eut bien l’idée d’aller soit à la
Convention, soit aux Cordeliers, de s’attacher aux
pas de Danton et, en l’épiant jour et nuit, de
deviner où il avait caché la belle danseuse. Il alla
même à la Convention, il alla même aux
Cordeliers ; mais Danton n’y était plus ; las de la
lutte qu’il soutenait depuis deux ans, vaincu par
l’ennui bien plus que par la supériorité, Danton
paraissait s’être retiré de l’arène politique.
Danton, disait-on, était à sa maison de
campagne. Où était cette maison de campagne ?
on n’en savait rien ; les uns disaient à Rueil, les
autres à Auteuil.
Danton était aussi introuvable qu’Arsène.
On eût cru peut-être que cette absence
d’Arsène eût dû ramener Hoffmann à Antonia ;
mais, chose étrange ! il n’en était rien. Hoffmann
avait beau faire tous ses efforts pour ramener son
esprit à la pauvre fille du chef d’orchestre de
Mannheim : un instant, par la puissance de sa
volonté, tous ses souvenirs se concentraient sur le
cabinet de maître Gottlieb Murr ; mais, au bout
260
d’un moment, partitions entassées sur les tables et
sur les pianos, maître Gottlieb trépignant devant
son pupitre, Antonia couchée sur son canapé, tout
cela disparaissait pour faire place à un grand
cadre éclairé, dans lequel se mouvaient d’abord
des ombres ; puis ces ombres prenaient du corps,
puis ces corps affectaient des formes
mythologiques, puis enfin toutes ces formes
mythologiques, tous ces héros, toutes ces
nymphes, tous ces dieux, tous ces demi-dieux
disparaissaient pour faire place à une seule
déesse, à la déesse des jardins, à la belle Flore,
c’est-à-dire à la divine Arsène, à la femme au
collier de velours et à l’agrafe de diamants ; alors
Hoffmann tombait non plus dans une rêverie,
mais dans une extase dont il ne venait à sortir
qu’en se rejetant dans la vie réelle, qu’en
coudoyant les paysans dans la rue, qu’en se
roulant enfin dans la foule et dans le bruit.
Lorsque cette hallucination, à laquelle
Hoffmann était en proie, devenait trop forte, il
sortait donc, se laissait aller à la pente du quai,
prenait le Pont-Neuf, et ne s’arrêtait presque
jamais qu’au coin de la rue de la Monnaie. Là,
261
Hoffmann avait trouvé un estaminet, rendez-vous
des plus rudes fumeurs de la capitale. Là,
Hoffmann pouvait se croire dans quelque taverne
anglaise, dans quelque musico hollandais ou dans
quelque table d’hôte allemande, tant la fumée de
la pipe y faisait une atmosphère impossible à
respirer pour tout autre que pour un fumeur de
première classe.
Une fois entré dans l’estaminet de la
Fraternité, Hoffmann gagnait une petite table sise
à l’angle le plus enfoncé, demandait une bouteille
de bière de la brasserie de M. Santerre, qui venait
de se démettre, en faveur de M. Henriot, de son
grade de général de la garde nationale de Paris,
chargeait jusqu’à la gueule cette immense pipe
que nous connaissons déjà, et s’enveloppait en
quelques instants d’un nuage de fumée aussi
épais que celui dont la belle Vénus enveloppait
son fils Énée, chaque fois que la tendre mère
jugeait urgent d’arracher son fils bien-aimé à la
colère de ses ennemis.
Huit ou dix jours étaient écoulés depuis
l’aventure d’Hoffmann à l’Opéra, et, par
262
conséquent, depuis la disparition de la belle
danseuse ; il était une heure de l’après-midi ;
Hoffmann, depuis une demi-heure, à peu près, se
trouvait dans son estaminet, s’occupant, de toute
la force de ses poumons, à établir autour de lui
cette enceinte de fumée qui le séparait de ses
voisins, quand il lui sembla, dans la vapeur,
distinguer comme une forme humaine, puis,
dominant tous les bruits, entendre le double bruit
du chantonnement et du tambourinement habituel
au petit homme noir ; de plus, au milieu de cette
vapeur, il lui semblait qu’un point lumineux
dégageait des étincelles ; il rouvrit ses yeux à
demi fermés par une douce somnolence, écarta
ses paupières avec peine, et, en face de lui, assis
sur un tabouret, il reconnut son voisin de l’Opéra,
et cela d’autant mieux que le fantastique docteur
avait, ou plutôt semblait avoir, ses boucles en
diamants à ses souliers, ses bagues en diamants à
ses doigts et sa tête de mort sur sa tabatière.
– Bon, dit Hoffmann, voilà que je redeviens
fou.
Et il ferma rapidement les yeux.
263
Mais, les yeux une fois fermés, plus ils le
furent hermétiquement, plus Hoffmann entendit,
et le petit accompagnement de chant, et le petit
tambourinement des doigts ; le tout de la façon la
plus distincte, si distincte qu’Hoffmann comprit
qu’il y avait un fond de réalité dans tout cela, et
que la différence était du plus au moins. Voilà
tout.
Il rouvrit donc un oeil, puis l’autre ; le petit
homme noir était toujours à sa place.
– Bonjour, jeune homme, dit-il à Hoffmann ;
vous dormez, je crois ; prenez une prise, cela
vous réveillera.
Et, ouvrant sa tabatière, il offrit du tabac au
jeune homme.
Celui-ci, machinalement, étendit la main, prit
une prise et l’aspira.
À l’instant même, il lui sembla que les parois
de son esprit s’éclairaient.
– Ah ! s’écria Hoffmann ! c’est vous, cher
docteur ? que je suis aise de vous revoir !
264
– Si vous êtes aise de me revoir, demanda le
docteur, pourquoi ne m’avez-vous pas cherché ?
– Est-ce que je savais votre adresse ?
– Oh ! la belle affaire ! au premier cimetière
venu on vous l’eût donnée.
– Est-ce que je savais votre nom ?
– Le docteur à la tête de mort, tout le monde
me connaît sous ce nom-là. Puis il y avait un
endroit où vous étiez toujours sûr de me trouver.
– Où cela ? À l’Opéra, dit Hoffmann en
secouant la tête et en poussant un soupir.
– Oui, vous n’y retournez plus ?
– Je n’y retourne plus, non.
– Depuis que ce n’est plus Arsène qui remplit
le rôle de Flore ?
– Vous l’avez dit, et tant que ce ne sera pas
elle, je n’y retournerai pas.
– Vous l’aimez, jeune homme, vous l’aimez.
– Je ne sais pas si la maladie que j’éprouve
s’appelle de l’amour, mais je sais que si je ne la
265
revois pas, ou je mourrai de son absence, ou je
deviendrai fou.
– Peste ! il ne faut pas devenir fou ! peste ! il
ne faut pas mourir ! À la folie il y a peu de
remède, à la mort il n’y en a pas du tout.
– Que faut-il faire alors ?
– Dame ! il faut la revoir.
– Comment cela, la revoir ?
– Sans doute !
– Avez-vous un moyen ?
– Peut-être.
– Lequel ?
– Attendez.
Et le docteur se mit à rêver en clignotant des
yeux et en tambourinant sur sa tabatière.
Puis, après un instant, rouvrant les yeux et
laissant ses doigts suspendus sur l’ébène :
– Vous êtes peintre, m’avez-vous dit ?
– Oui, peintre, musicien, poète.
266
– Nous n’avons besoin que de la peinture pour
le moment.
– Eh bien !
– Eh bien ! Arsène m’a chargé de lui chercher
un peintre.
– Pour quoi faire ?
– Pourquoi cherche-t-on un peintre, pardieu !
pour lui faire son portrait.
– Le portrait d’Arsène ! s’écria Hoffmann en
se levant, oh ! me voilà ! me voilà !
– Chut ! pensez donc que je suis un homme
grave.
– Vous êtes mon sauveur ! s’écria Hoffmann
en jetant ses bras autour du cou du petit homme
noir.
– Jeunesse, jeunesse ! murmura celui-ci en
accompagnant ces deux mots du même rire dont
eût ricané sa tête de mort si elle eût été de
grandeur naturelle.
– Allons ! allons ! répétait Hoffmann.
– Mais il vous faut une boîte à couleurs, des
267
pinceaux, une toile.
– J’ai tout cela chez moi, allons !
– Allons ! dit le docteur.
Et tous deux sortirent de l’estaminet.
268
XIII
Le portrait
269
sans bruit vers l’hôtellerie d’Hoffmann.
Arrivé à la porte, Hoffmann hésita pour savoir
s’il monterait chez lui ; il lui semblait qu’aussitôt
qu’il allait avoir le dos tourné, la voiture, les
chevaux, le docteur et ses deux domestiques
allaient disparaître comme ils étaient apparus.
Mais à quoi bon, docteur, chevaux, voiture et
domestiques se fussent-ils dérangés pour
conduire Hoffmann de l’estaminet de la rue de la
Monnaie au quai aux Fleurs ? Ce dérangement
n’avait pas de but.
Hoffmann, rassuré par le simple sentiment de
la logique, descendit donc de la voiture, entra
dans l’hôtellerie, monta vivement l’escalier, se
précipita dans sa chambre, y prit palette,
pinceaux, boîte à couleurs, choisit la plus grande
de ses toiles, et redescendit du même pas qu’il
était monté.
La voiture était toujours à la porte.
Pinceaux, palette et boîte à couleurs furent mis
dans l’intérieur du carrosse : le groom fut chargé
de porter la toile.
270
Puis la voiture se mit à rouler avec la même
rapidité et le même silence.
Au bout de dix minutes, elle s’arrêta en face
d’un charmant petit hôtel situé rue de Hanovre,
15.
Hoffmann remarqua la rue et le numéro, afin,
le cas échéant, de pouvoir revenir sans l’aide du
docteur.
La porte s’ouvrit : le docteur était connu sans
doute, car le concierge ne lui demanda pas même
où il allait ; Hoffmann suivit le docteur avec ses
pinceaux, sa boîte à couleurs, sa palette, sa toile,
et passa par-dessus le marché.
On monta au premier, et l’on entra dans une
antichambre qu’on eût pu croire le vestibule de la
maison du poète à Pompéia.
On s’en souvient, à cette époque la mode était
grecque ; l’antichambre d’Arsène était peinte à
fresque, ornée de candélabres et de statues de
bronze.
De l’antichambre, le docteur et Hoffmann
passèrent dans le salon.
271
Le salon était grec comme l’antichambre,
tendu avec du drap de Sedan à soixante-dix
francs l’aune ; le tapis seul coûtait six mille
livres ; le docteur fit remarquer ce tapis à
Hoffmann ; il représentait la bataille d’Arbelles
copiée sur la fameuse mosaïque de Pompéia.
Hoffmann, ébloui de ce luxe inouï, ne
comprenait pas que l’on fit de pareils tapis pour
marcher dessus.
Du salon, on passa dans le boudoir ; le boudoir
était tendu de cachemire. Au fond, dans un
encadrement, était un lit bas faisant canapé, pareil
à celui sur lequel M. Guérin coucha depuis Didon
écoutant les aventures d’Énéas. C’était là
qu’Arsène avait donné l’ordre de faire attendre.
– Maintenant, jeune homme, dit le docteur,
vous voilà introduit, c’est à vous de vous
conduire d’une façon convenable. Il va sans dire
que si l’amant en titre vous surprenait ici, vous
seriez un homme perdu.
– Oh ! s’écria Hoffmann, que je la revoie, que
je la revoie seulement, et...
272
La parole s’éteignit sur les lèvres
d’Hoffmann ; il resta les yeux fixés, les bras
étendus, la poitrine haletante.
Une porte cachée dans la boiserie venait de
s’ouvrir, et, derrière une glace tournante,
apparaissait Arsène, véritable divinité du temple
dans lequel elle daignait se faire visible à son
adorateur.
C’était le costume d’Aspasie dans tout son
luxe antique, avec ses perles dans les cheveux,
son manteau de pourpre brodé d’or, sa longue
robe blanche maintenue à la taille par une simple
ceinture de perles, des bagues aux pieds et aux
mains, et, au milieu de tout cela, cet étrange
ornement qui semblait inséparable de sa
personne, ce collier de velours, large de quatre
lignes à peine, et retenu par la lugubre agrafe de
diamants.
– Ah ! c’est vous, citoyen, qui vous chargez de
me faire mon portrait ? dit Arsène.
– Oui, balbutia Hoffmann ; oui, madame, et le
docteur a bien voulu se charger de répondre de
moi.
273
Hoffmann chercha autour de lui comme pour
demander un appui au docteur, mais le docteur
avait disparu.
– Eh bien ! s’écria Hoffmann tout troublé ; eh
bien !
– Que cherchez-vous, que demandez-vous,
citoyen ?
– Mais, madame, je cherche, je demande... je
demande le docteur, la personne enfin qui m’a
introduit ici.
– Qu’avez-vous besoin de votre interlocuteur,
dit Arsène, puisque vous voilà introduit ?
– Mais, cependant, le docteur, le docteur ? fit
Hoffmann.
– Allons ! dit avec impatience Arsène, n’allez-
vous pas perdre le temps à le chercher ? Le
docteur est à ses affaires, occupons-nous des
nôtres.
– Madame, je suis à vos ordres, dit Hoffmann
tout tremblant.
– Voyons, vous consentez donc à faire mon
portrait ?
274
– C’est-à-dire que je suis l’homme le plus
heureux du monde d’avoir été choisi pour une
telle faveur ; seulement je n’ai qu’une crainte.
– Bon ! vous allez faire de la modestie. Eh
bien ! si vous ne réussissez pas, j’essayerai un
autre. Il veut avoir un portrait de moi. J’ai vu que
vous me regardiez en homme qui devait garder
ma ressemblance dans votre mémoire, et je vous
ai donné la préférence.
– Merci, merci cent fois ! s’écria Hoffmann
dévorant Arsène des yeux. Oh ! oui, oui, j’ai
gardé votre ressemblance dans ma mémoire : là,
là, là.
Et il appuya sa main sur son coeur.
Tout à coup il chancela et pâlit.
–Qu’avez-vous ? demanda Arsène d’un petit
air tout dégagé.
– Rien, répondit Hoffmann, rien ;
commençons.
En mettant sa main sur son coeur, il avait senti
entre sa poitrine et sa chemise le médaillon
d’Antonia.
275
– Commençons, poursuivit Arsène. C’est bien
aisé à dire. D’abord, ce n’est point sous ce
costume qu’il veut que je me fasse peindre.
Ce mot il, qui était déjà revenu deux fois,
passait à travers le coeur d’Hoffmann comme eût
fait une de ces aiguilles d’or qui soutenaient la
coiffure de la moderne Aspasie.
– Et comment donc alors veut-il que vous
vous fassiez peindre ? demanda Hoffmann avec
une amertume sensible.
– En Erigone.
– À merveille ! La coiffure de pampre vous ira
à merveille.
– Vous croyez ? fit Arsène en minaudant.
Mais je crois que la peau de panthère ne
m’enlaidira pas non plus.
Et elle frappa sur un timbre.
Une femme de chambre entra.
– Eucharis, dit Arsène, apportez le thyrse, les
pampres et la peau de tigre.
Puis, tirant les deux ou trois épingles qui
276
soutenaient sa coiffure, et, secouant la tête,
Arsène s’enveloppa d’un flot de cheveux noirs
qui tomba en cascade sur son épaule, rebondit sur
ses hanches, et s’épandit, épais et onduleux,
jusque sur le tapis.
Hoffmann jeta un cri d’admiration.
– Hein ! qu’y a-t-il ? demanda Arsène.
– Il y a, s’écria Hoffmann, il y a que je n’ai
jamais vu pareils cheveux.
– Aussi veut-il que j’en tire parti, c’est pour
cela que nous avons choisi le costume d’Érigone,
qui me permet de poser les cheveux épars.
Cette fois le il et le nous avaient frappé le
coeur d’Hoffmann de deux coups au lieu d’un.
Pendant ce temps, mademoiselle Eucharis
avait apporté les raisins, le thyrse et la peau de
tigre.
– Est-ce tout ce dont nous avons besoin ?
demanda Arsène.
– Oui, oui, je crois, balbutia Hoffmann.
– C’est bien, laissez-nous seuls, et ne rentrez
277
que si je vous sonne.
Mademoiselle Eucharis sortit et referma la
porte derrière elle.
– Maintenant, citoyen, dit Arsène, aidez-moi
un peu à poser cette coiffure ; cela vous regarde.
Je me fie beaucoup, pour m’embellir, à la
fantaisie du peintre.
– Et vous avez raison ! s’écria Hoffmann. Mon
Dieu ! mon Dieu ! que vous allez être belle !
Et, saisissant la branche de pampre, il la tordit
autour de la tête d’Arsène avec cet art du peintre
qui donne à chaque chose une valeur et un reflet ;
puis il prit, tout frissonnant d’abord, et du bout
des doigts, ces longs cheveux parfumés, en fit
jouer le mobile ébène, parmi les grains de topaze,
parmi les feuilles d’émeraudes et de rubis de la
vigne d’automne ; et, comme il l’avait promis,
sous sa main, main de poète, de peintre et
d’amant, la danseuse s’embellit de telle façon,
qu’en se regardant dans la glace elle jeta un cri de
joie et d’orgueil.
– Oh ! vous avez raison, dit Arsène, oui, je
278
suis belle, bien belle. Maintenant, continuons.
– Quoi ? que continuons-nous ? demanda
Hoffmann.
– Eh bien ! mais ma toilette de bacchante ?
Hoffmann commençait à comprendre.
– Mon Dieu ! murmura-t-il, mon Dieu !
Arsène détacha en souriant son manteau de
pourpre, qui demeura retenu par une seule
épingle, à laquelle elle essaya vainement
d’atteindre.
– Mais aidez-moi donc ! dit-elle avec
impatience, ou faut-il que je rappelle Eucharis ?
– Non, non ! s’écria Hoffmann.
Et s’élançant vers Arsène, il enleva l’épingle
rebelle : le manteau tomba aux pieds de la belle
Grecque.
– Là ! dit le jeune homme en respirant.
– Oh ! dit Arsène, croyez-vous donc que cette
peau de tigre fasse bien sur cette longue robe de
mousseline ? moi je ne crois pas ; d’ailleurs il
veut une vraie bacchante, non pas comme on les
279
voit au théâtre, mais comme elles sont dans les
tableaux des Carrache et de l’Albane.
– Mais, dans les tableaux des Carrache et de
l’Albane, s’écria Hoffmann, les bacchantes sont
nues !
– Eh bien, il me veut ainsi, à part la peau de
tigre que vous draperez comme vous voudrez,
cela vous regarde.
La demande avait été faite d’un ton si calme et
si froid, qu’Hoffmann se renversa en arrière, en
appuyant les deux mains sur son front.
– Rien, rien, balbutia-t-il ; pardonnez-moi, je
deviens fou.
– Oui, en effet, dit-elle.
– Voyons, s’écria Hoffmann, pourquoi
m’avez-vous fait venir ? dites, dites !
– Mais pour que vous fassiez mon portrait, pas
pour autre chose.
– Oh ! c’est bien, dit Hoffmann, oui, vous
avez raison ; pour faire votre portrait, pas pour
autre chose.
280
Et, imprimant une profonde secousse à sa
volonté, Hoffmann posa sa toile sur le chevalet,
prit sa palette, ses pinceaux, et commença
d’esquisser l’enivrant tableau qu’il avait sous les
yeux.
Mais l’artiste avait trop présumé de ses
forces : lorsqu’il vit le voluptueux modèle posant,
non seulement dans son ardente réalité, mais
encore reproduit par les mille glaces du boudoir ;
quand, au lieu d’une Érigone, il se trouva au
milieu de dix bacchantes ; lorsqu’il vit chaque
miroir répéter ce sourire enivrant, reproduire les
ondulations de cette poitrine que l’ongle d’or de
la panthère ne couvrait qu’à moitié, il sentit
qu’on demandait de lui au-delà des forces
humaines, et, jetant palette et pinceaux, il
s’élança vers la belle bacchante, et appuya sur
son épaule un baiser où il y avait autant de rage
que d’amour.
Mais, au même instant, la porte s’ouvrit, et la
nymphe Eucharis se précipita dans le boudoir en
criant :
– Lui ! lui ! lui !
281
Et, en disant ces mots, elle avait dénoué le
ruban de sa taille et ouvert l’agrafe de son col, de
sorte que la robe glissait le long de son beau
corps, qu’elle laissait nu, au fur et à mesure
qu’elle descendait des épaules aux pieds.
– Oh ! dit Hoffmann, tombant à genoux, ce
n’est pas une mortelle, c’est une déesse.
Arsène poussa du pied le manteau de la robe.
Puis, prenant la peau de tigre :
– Voyons, dit-elle, que faisons-nous de cela ?
Mais aidez-moi donc, citoyen peintre, je n’ai pas
l’habitude de m’habiller seule.
La naïve danseuse appelait cela s’habiller.
Hoffmann approcha chancelant, ivre, ébloui,
prit la peau de tigre, agrafa ses ongles d’or sur
l’épaule de la bacchante, la fit asseoir ou plutôt
coucher sur le lit de cachemire rouge, où elle eût
semblé une statue de marbre de Paros si sa
respiration n’eût soulevé son sein, si le sourire
n’eût entrouvert ses lèvres.
– Suis-je bien ainsi ? demanda-t-elle en
arrondissant son bras au-dessous de sa tête et en
282
prenant une grappe de raisins qu’elle parut
presser sur ses lèvres.
– Oh ! oui, belle, belle, belle ! murmura
Hoffmann.
Et l’amant l’emportant sur le peintre il tomba
à genoux, et, d’un mouvement rapide comme la
pensée, il prit la main d’Arsène et la couvrit de
baisers.
Arsène retira sa main avec plus d’étonnement
que de colère.
– Eh bien ! que faites-vous donc ? demanda-t-
elle au jeune homme.
Au même instant, avant qu’il eût eu le temps
de se reconnaître, Hoffmann, poussé par les deux
femmes, se trouva lancé hors du boudoir, dont la
porte se referma derrière lui, et cette fois,
véritablement fou d’amour, de rage et de jalousie,
il traversa le salon tout chancelant, glissa le long
de la rampe plutôt qu’il ne descendit l’escalier, et,
sans savoir comment il était arrivé là, il se trouva
dans la rue, ayant laissé dans le boudoir d’Arsène
ses pinceaux, sa boîte à couleurs et sa palette, ce
283
qui n’était rien, mais aussi son chapeau, ce qui
pouvait être beaucoup.
284
XIV
Le tentateur
285
étudiant allemand, venu à Paris avec trois ou
quatre cents thalers, c’est-à-dire avec une somme
insuffisante à payer le tapis de son antichambre,
n’était-ce pas une folie à lui d’aspirer à la
danseuse à la mode, à la fille entretenue par le
prodigue et voluptueux Danton ! Cette femme, ce
n’était point le son des paroles qui la touchait,
c’était le son de l’or ; son amant, ce n’était pas
celui qui l’aimait le plus, c’était celui qui la
payait davantage. Qu’Hoffmann ait plus d’argent
que Danton, et ce serait Danton que l’on mettrait
à la porte lorsque Hoffmann arriverait.
En attendant, ce qu’il y avait de plus clair,
c’est que celui qu’on avait mis à la porte, ce
n’était pas Danton, mais Hoffmann.
Hoffmann reprit le chemin de la petite
chambre, plus humble et plus attristé qu’il ne
l’avait jamais été.
Tant qu’il ne s’était pas trouvé en face
d’Arsène, il avait espéré ; mais ce qu’il venait de
voir, cette insouciance vis-à-vis de lui comme
homme, ce luxe au milieu duquel il avait trouvé
la belle danseuse, et qui était non seulement sa
286
vie physique, mais sa vie morale, tout cela, à
moins d’une somme folle inouïe, qui tombât entre
les mains d’Hoffmann, c’est-à-dire à moins d’un
miracle, rendait impossible au jeune homme,
même l’espérance de la possession.
Aussi rentra-t-il accablé ; le singulier
sentiment qu’il éprouvait pour Arsène, sentiment
tout physique, tout attractif, et dans lequel le
coeur n’était pour rien, s’était traduit jusque-là
par les désirs, par l’irritation, par la fièvre.
À cette heure, désirs, irritation et fièvre
s’étaient changés en un profond accablement.
Un seul espoir restait à Hoffmann, c’était de
retrouver le docteur noir et de lui demander avis
sur ce qu’il devait faire, quoiqu’il y eût dans cet
homme quelque chose d’étrange, de fantastique,
de surhumain, qui lui fit croire qu’aussitôt qu’il le
côtoyait il sortait de la vie réelle pour entrer dans
une espèce de rêve où ne le suivait ni sa volonté
ni son libre arbitre, et où il devenait le jouet d’un
monde qui existait pour lui sans exister pour les
autres.
Aussi, à l’heure accoutumée, retourna-t-il le
287
lendemain à son estaminet de la rue de la
Monnaie ; mais il eut beau s’envelopper d’un
nuage de fumée nul visage ressemblant à celui du
docteur n’apparut au milieu de cette fumée ; mais
il eut beau fermer les yeux, nul, lorsqu’il les
rouvrit, n’était assis sur le tabouret qu’il avait
placé de l’autre côté de la table.
Huit jours s’écoulèrent ainsi.
Le huitième jour, Hoffmann, impatient, quitta
l’estaminet de la rue de la Monnaie une heure
plus tôt que de coutume, c’est-à-dire vers quatre
heures de l’après-midi, et par Saint-Germain-
l’Auxerrois et le Louvre gagna machinalement la
rue Saint-Honoré.
À peine y fut-il, qu’il s’aperçut qu’un grand
mouvement se faisait du côté du cimetière des
Innocents, et allait s’approchant vers la place du
Palais-Royal. Il se rappela ce qui lui était arrivé le
lendemain du jour de son entrée à Paris, et
reconnut le même bruit, la même rumeur qui
l’avait déjà frappé lors de l’exécution de madame
Du Barry. En effet, c’étaient les charrettes de la
Conciergerie, qui, chargées de condamnés, se
288
rendaient à la place de la Révolution.
On sait l’horreur qu’Hoffmann avait pour ce
spectacle ; aussi, comme les charrettes avançaient
rapidement, s’élança-t-il dans un café placé au
coin de la rue de la Loi, tournant le dos à la rue,
fermant les yeux et se bouchant les oreilles, car
les cris de madame Du Barry retentissaient
encore au fond de son coeur ; puis, quand il
supposa que les charrettes étaient passées, il se
retourna et vit, à son grand étonnement,
descendant d’une chaise où il était monté pour
mieux voir, son ami Zacharias Werner.
– Werner ! s’écria Hoffmann en s’élançant
vers le jeune homme, Werner !
– Tiens, c’est toi, fit le poète, où étais-tu
donc ?
– Là, là, mais les mains sur mes oreilles pour
ne pas entendre les cris de ces malheureux, mais
les yeux fermés pour ne pas les voir.
– En vérité, cher ami, tu as tort, dit Werner, tu
es peintre ! Et ce que tu eusses vu t’eût fourni le
sujet d’un merveilleux tableau. Il y avait dans la
289
troisième charrette, vois-tu, il y avait une femme,
une merveille, un cou, des épaules et des
cheveux ! coupés par-derrière, c’est vrai, mais de
chaque côté tombant jusqu’à terre.
– Écoute, dit Hoffmann, j’ai vu sous ce
rapport tout ce que l’on peut voir de mieux ; j’ai
vu madame Du Barry, et je n’ai pas besoin d’en
voir d’autres. Si jamais je veux faire un tableau,
crois-moi, cet original-là me suffira ; d’ailleurs,
je ne veux plus faire de tableaux.
– Et pourquoi cela ? demanda Werner.
– J’ai pris la peinture en horreur.
– Encore quelque désappointement.
– Mon cher Werner, si je reste à Paris, je
deviendrai fou.
– Tu deviendras fou partout où tu seras, mon
cher Hoffmann ; ainsi autant vaut à Paris
qu’ailleurs ; en attendant, dis-moi quelle chose te
rend fou.
– Oh ! mon cher Werner, je suis amoureux.
– D’Antonia, je sais cela, tu me l’as dit.
290
– Non ; Antonia, fit Hoffmann en tressaillant,
Antonia, c’est autre chose, je l’aime !
– Diable ! la distinction est subtile ; conte-moi
cela. Citoyen officieux, de la bière et des verres !
Les deux jeunes gens bourrèrent leurs pipes, et
s’assirent aux deux côtés de la table la plus
enfoncée dans l’angle du café.
Là, Hoffmann raconta à Werner tout ce qui lui
était arrivé depuis le jour où il avait été à l’Opéra
et où il avait vu danser Arsène, jusqu’au moment
où il avait été poussé par les deux femmes hors
du boudoir.
– Eh bien ! fit Werner quand Hoffmann eut
fini.
– Eh bien ! répéta celui-ci, tout étonné que son
ami ne fût pas aussi abattu que lui.
– Je demande, reprit Werner, ce qu’il y a de
désespérant dans tout cela.
– Il y a, mon cher, que maintenant que je sais
qu’on ne peut avoir cette femme qu’à prix
d’argent, il y a que j’ai perdu tout espoir.
– Et pourquoi as-tu perdu tout espoir ?
291
– Parce que je n’aurai jamais cinq cents louis à
jeter à ses pieds.
– Et pourquoi ne les aurais-tu pas ? je les ai
bien eus, moi, cinq cents louis, mille louis, deux
mille louis.
– Et où veux-tu que je les prenne ? bon Dieu !
s’écria Hoffmann.
– Mais dans l’Eldorado dont je t’ai parlé, à la
source du Pactole, mon cher, au jeu.
– Au jeu ! fit Hoffmann en tressaillant. Mais
tu sais bien que j’ai juré à Antonia de ne plus
jouer.
– Bah ! dit Werner en riant, tu avais bien juré
de lui être fidèle !
Hoffmann poussa un long soupir, et pressa le
médaillon contre son coeur.
– Au jeu, mon ami ! continua Werner. Ah !
voilà une banque ! Ce n’est pas comme celle de
Mannheim ou de Hambourg, qui menace de
sauter pour quelques pauvres mille livres. Un
million ! mon ami, un million ! des meules d’or !
C’est là que s’est réfugié, je crois, tout le
292
numéraire de la France : pas de ces mauvais
papiers, pas de ces pauvres assignats
démonétisés, qui perdent les trois quarts de leur
valeur... de beaux louis, de beaux doubles louis,
de beaux quadruples ! Tiens, en veux-tu voir ?
Et Werner tira de sa poche une poignée de
louis qu’il montra à Hoffmann, et dont les rayons
rejaillirent à travers le miroir de ses yeux
jusqu’au fond de son cerveau.
– Oh, non ! non ! jamais ! s’écria Hoffmann,
se rappelant à la fois la prédiction du vieil officier
et la prière d’Antonia, jamais je ne jouerai !
– Tu as tort ; avec le bonheur que tu as au jeu,
tu ferais sauter la banque.
– Et Antonia ! Antonia !
– Bah ! mon cher ami, qui le lui dira, à
Antonia, que tu as joué, que tu as gagné un
million ? qui le lui dira qu’avec vingt cinq mille
livres tu t’es passé la fantaisie de ta belle
danseuse ? Crois-moi, retourne à Mannheim avec
neuf cent soixante quinze mille livres, et Antonia
ne te demandera ni où tu as eu tes quarante-huit
293
mille cinq cents livres de rentes, ni ce que tu as
fait des vingt-cinq mille livres manquantes.
Et en disant ces mots Werner se leva.
– Où vas-tu ? lui demanda Hoffmann.
– Je vais voir une maîtresse à moi, une dame
de la Comédie-Française qui m’honore de ses
bontés, et que je gratifie de la moitié de mes
bénéfices. Dame ! je suis poète, moi, je
m’adresse à un théâtre littéraire ; tu es musicien,
toi, tu fais ton choix dans un théâtre chantant et
dansant. Bonne chance au jeu, cher ami, tous mes
compliments à mademoiselle Arsène. N’oublie
pas le numéro de la banque, c’est le 113. Adieu.
– Oh ! murmura Hoffmann, tu me l’avais dit et
je ne l’avais pas oublié.
Et il laissa s’éloigner son ami Werner, sans
plus songer à lui demander son adresse qu’il ne
l’avait fait la première fois qu’il l’avait rencontré.
Mais, malgré l’éloignement de Werner,
Hoffmann ne resta point seul. Chaque parole de
son ami s’était faite pour ainsi dire visible et
palpable : elle était là brillante à ses yeux,
294
murmurant à ses oreilles.
En effet, où Hoffmann pouvait-il aller puiser
de l’or, si ce n’était à la source de l’or ! La seule
réussite possible à un désir impossible n’était-elle
pas trouvée ? Eh ! mon Dieu ! Werner l’avait dit.
Hoffmann n’était-il pas déjà infidèle à une partie
de son serment ? qu’importait donc qu’il le devînt
à l’autre ?
Puis, Werner l’avait dit, ce n’étaient pas vingt-
cinq mille livres, cinquante mille livres, cent
mille livres, qu’il pouvait gagner. Les horizons
matériels des champs, des bois, de la mer elle-
même, ont une limite : l’horizon du tapis vert
n’en a pas.
Le démon du jeu est comme Satan : il a le
pouvoir d’emporter le joueur sur la plus haute
montagne de la terre, et de lui montrer de là tous
les royaumes du monde.
Puis, quel bonheur, quelle joie, quel orgueil,
quand Hoffmann rentrerait chez Arsène, dans ce
même boudoir dont on l’avait chassé ! de quel
suprême dédain il écraserait cette femme et son
terrible amant, quand, pour toute réponse à ces
295
mots : Que venez-vous faire ici ? il laisserait,
nouveau Jupiter, tomber une pluie d’or sur la
nouvelle Danaé !
Et tout cela n’était plus une hallucination de
son esprit, un rêve de son imagination, tout cela,
c’était la réalité, c’était le possible. Les chances
étaient égales pour le gain comme pour la perte ;
plus grandes pour le gain ; car, on le sait,
Hoffmann était heureux au jeu.
Oh ! ce numéro 113, ce numéro 113, avec son
chiffre ardent, comme il appelait Hoffmann,
comme il le guidait, phare infernal, vers cet
abîme au fond duquel hurle le Vertige en se
roulant sur une couche d’or !
Hoffmann lutta pendant plus d’une heure
contre la plus ardente de toutes les passions. Puis,
au bout d’une heure, sentant qu’il lui était
impossible de résister plus longtemps, il jeta une
pièce de quinze sous sur la table, en faisant don à
l’officieux de la différence, et tout courant, sans
s’arrêter gagna le quai aux Fleurs, monta dans sa
chambre, prit les trois cents thalers qui lui
restaient, et, sans se donner le temps de réfléchir,
296
sauta dans une voiture en criant :
– Au Palais-Égalité !
297
XV
Le numéro 113
298
promenoir de six rangs de colonnes doriques ;
qu’au lieu de tilleuls, il y avait des marronniers
dans le jardin, et que là où est le bassin, se
trouvait un cirque, vaste édifice tapissé de
treillages, bordé de carreaux, et dont le comble
était couronné d’arbustes et de fleurs.
N’allez pas croire que ce cirque fût ce qu’est
le spectacle auquel nous avons donné ce nom.
Non, les acrobates et les faiseurs de tours qui
s’escrimaient dans celui du Palais-Égalité, étaient
d’un autre genre que cet acrobate anglais, M.
Price, qui, quelques années auparavant, avait tant
émerveillé la France, et qui a enfanté les
Mazurier et les Auriol.
Le cirque était occupé dans ce temps-là par les
Amis de la Vérité, qui y donnaient des
représentations, et que l’on pouvait voir
fonctionner pourvu qu’on fût abonné au journal
la Bouche de fer. Avec son numéro du matin, on
était admis le soir dans ce lieu de délices, et l’on
entendait les discours de tous les fédérés, réunis,
disaient-ils, dans le louable but de protéger les
gouvernants et les gouvernés, d’impartialiser les
299
lois, et d’aller chercher dans tous les coins du
monde un ami de la vérité, de quelque pays, de
quelque couleur, de quelque opinion qu’il fût,
puis, la vérité découverte, on l’enseignait aux
hommes.
Comme vous le voyez, il y a toujours eu en
France des gens convaincus que c’était à eux
qu’il appartenait d’éclairer les masses, et que le
reste de l’humanité n’était qu’une peuplade
absurde.
Qu’a fait le vent, qui a passé, du nom, des
idées et des vanités de ces gens-là ?
Cependant le Cirque faisait son bruit dans le
Palais-Égalité, au milieu du bruit général, et
mêlait sa partie criarde au grand concert qui
s’éveillait chaque soir dans ce jardin.
Car, il faut le dire, en ces temps de misère,
d’exil, de terreurs et de proscriptions, le Palais-
Royal était devenu le centre où la vie, comprimée
tout le jour dans les passions et dans les luttes,
venait, la nuit, chercher le rêve et s’efforcer
d’oublier cette vérité à la recherche de laquelle
s’étaient mis les membres du Cercle Social et les
300
actionnaires du Cirque. Tandis que tous les
quartiers de Paris étaient sombres et déserts,
tandis que les sinistres patrouilles, faites des
geôliers du jour et des bourreaux du lendemain,
rôdaient comme des bêtes fauves cherchant une
proie quelconque, tandis qu’autour du foyer privé
d’un ami ou d’un parent mort ou émigré, ceux qui
étaient restés chuchotaient tristement leurs
craintes ou leurs douleurs, le Palais-Royal
rayonnait, lui, comme le dieu du mal ; il allumait
ses cent quatre-vingts arcades, il étalait ses bijoux
aux vitraux des joailliers. Il jetait enfin au milieu
des carmagnoles populaires et à travers la misère
générale ses filles perdues, ruisselantes de
diamants, couvertes de blanc et de rouge, vêtues
juste ce qu’il fallait pour l’être, de velours ou de
soie, et promenant sous les arbres et dans les
galeries leur splendide impudeur. Il y avait dans
ce luxe de la prostitution une dernière ironie
contre le passé, une dernière insulte faite à la
monarchie.
Exhiber ces créatures avec ces costumes
royaux, c’était jeter la boue après le sang au
visage de cette charmante cour de femmes si
301
luxueuses, dont Marie-Antoinette avait été la
reine et que l’ouragan révolutionnaire avait
emportées de Trianon à la place de la guillotine,
comme un homme ivre qui s’en irait traînant dans
la boue la robe blanche de sa fiancée.
Le luxe était abandonné aux filles les plus
viles ; la vertu devait marcher couverte de
haillons.
C’était là une des vérités trouvées par le
Cercle Social.
Et cependant ce peuple, qui venait de donner
au monde une impulsion si violente, ce peuple
parisien, chez lequel, malheureusement, le
raisonnement ne vient qu’après l’enthousiasme,
ce qui fait qu’il n’a jamais assez de sang-froid
que pour se souvenir des sottises qu’il a faites, le
peuple, disons-nous, pauvre, dévêtu, ne se rendait
pas parfaitement compte de la philosophie de
cette antithèse, et ce n’était pas avec mépris, mais
avec envie, qu’il coudoyait ces reines de bouges,
ces hideuses majestés du vice. Puis quand, les
sens animés par ce qu’il voyait, quand, l’oeil en
feu, il voulait porter la main sur ces corps qui
302
appartenaient à tout le monde, on lui demandait
de l’or, et, s’il n’en avait pas, on le repoussait
ignominieusement. Ainsi se heurtait partout ce
grand principe d’égalité proclamé par la hache,
écrit avec le sang, et sur lequel avaient le droit de
cracher en riant ces prostituées du Palais-Royal.
Dans des jours comme ceux-là, la
surexcitation morale était arrivée à un tel degré,
qu’il fallait à la réalité ces étranges oppositions.
Ce n’était plus sur le volcan, c’était dans le
volcan même que l’on dansait, et les poumons,
habitués à un air de soufre et de lave, ne se
fussent plus contentés des tièdes parfums
d’autrefois.
Ainsi le Palais-Royal se dressait tous les soirs,
éclairant tout avec sa couronne de feu.
Entremetteur de pierre, il hurlait au-dessus de la
grande cité morne :
– Voici la nuit, venez ! J’ai tout en moi, la
fortune et l’amour, le jeu et les femmes ! Je vends
de tout, même le suicide et l’assassinat. Vous qui
n’avez pas mangé depuis hier, vous qui souffrez,
vous qui pleurez, venez chez moi ; vous verrez
303
comme nous sommes riches, vous verrez comme
nous rions. Avez-vous une conscience ou une
fille à vendre ? venez ! vous aurez de l’or plein
les yeux, des obscénités plein les oreilles ; vous
marcherez à pleins pieds dans le vice, dans la
corruption et dans l’oubli. Venez ici ce soir, vous
serez peut-être morts demain.
C’était là, la grande raison. Il fallait vivre
comme on mourait, vite !
Et l’on venait.
Au milieu de tout cela, le lieu le plus fréquenté
était naturellement celui où se tenait le jeu.
C’était là qu’on trouvait de quoi avoir le reste.
De tous ces ardents soupiraux, c’était donc le
n° 113 qui jetait le plus de lumière avec sa
lanterne rouge, oeil immense de ce cyclope ivre
qu’on appelait le Palais-Égalité.
Si l’enfer a un numéro, ce doit être le n° 113.
Oh ! tout y était prévu.
Au rez-de-chaussée, il y avait un restaurant ;
au premier étage, il y avait le jeu : la poitrine du
bâtiment renfermait le coeur, c’était tout naturel ;
304
au second, il y avait de quoi dépenser la force que
le corps avait prise au rez-de-chaussée, l’argent
que la poche avait gagné au-dessus.
Tout était prévu, nous le répétons, pour que
l’argent ne sortît pas de la maison.
Et c’était vers cette maison que courait
Hoffmann, le poétique amant d’Antonia.
Le 113 était où il est aujourd’hui, à quelques
boutiques de la maison Corcelet.
À peine Hoffmann eut-il sauté à bas de sa
voiture et mis le pied dans la galerie du palais,
qu’il fut accosté par les divinités du lieu, grâce à
son costume d’étranger, qui, en ce temps comme
de nos jours, inspirait plus de confiance que le
costume national.
Un pays n’est jamais tant méprisé que par lui-
même.
– Où est le n° 113 ? demanda Hoffmann à la
fille qui lui avait pris le bras.
– Ah ! c’est là que tu vas, fit l’Aspasie avec
dédain. Eh bien ! mon petit, c’est là où est cette
lanterne rouge. Mais tâche de garder deux louis,
305
et souviens-toi du 115.
Hoffmann se plongea dans l’allée indiquée
comme Curtius dans le gouffre, et, une minute
après, il était dans le salon de jeu.
Il s’y faisait le même bruit que dans une vente
publique.
Il est vrai qu’on y vendait beaucoup de choses.
Les salons rayonnaient de dorures, de lustres,
de fleurs et de femmes plus belles, plus
somptueuses, plus décolletées que celles d’en
bas.
Le bruit qui dominait tous les autres était le
bruit de l’or. C’était là le battement de ce coeur
immonde.
Hoffmann laissa à sa droite la salle où l’on
taillait le trente et quarante, et passa dans le salon
de la roulette.
Autour d’une grande table verte étaient rangés
les joueurs, tous gens réunis pour le même but et
dont pas un n’avait la même physionomie.
Il y en avait de jeunes, il y en avait de vieux, il
y en avait dont les coudes s’étaient usés sur cette
306
table. Parmi ces hommes, il y en avait qui avaient
perdu leur père la veille, ou le matin, ou le soir
même, et dont toutes les pensées étaient tendues
vers la bille qui tournait. Chez le joueur, un seul
sentiment continue à vivre, c’est le désir, et ce
sentiment se nourrit et s’augmente au détriment
de tous les autres. M. de Bassompierre, à qui l’on
venait dire, au moment où il commençait à danser
avec Marie de Médicis : « Votre mère est
morte », et qui répondait : « Ma mère ne sera
morte que quand j’aurai dansé », M. de
Bassompierre était un fils pieux à côté d’un
joueur. Un joueur en état de jeu, à qui l’on
viendrait dire pareille chose, ne répondrait même
pas le mot du marquis : d’abord parce que ce
serait du temps perdu, et ensuite parce qu’un
joueur, s’il n’a jamais de coeur, n’a jamais non
plus d’esprit quand il joue.
Quand il ne joue pas, c’est la même chose, il
pense à jouer.
Le joueur a toutes les vertus de son vice. Il est
sobre, il est patient, il est infatigable. Un joueur
qui pourrait tout à coup détourner au profit d’une
307
passion honnête, d’un grand sentiment, l’énergie
incroyable qu’il met au service du jeu,
deviendrait instantanément un des plus grands
hommes du monde. Jamais César, Annibal ou
Napoléon n’ont eu, au milieu même de
l’exécution de leurs plus grandes choses, une
force égale à la force du joueur le plus obscur.
L’ambition, l’amour, les sens, le coeur, l’esprit,
l’ouïe, l’odorat, le toucher, tous les ressorts
vitaux de l’homme enfin, se réunissent sur un
seul mot et sur un seul but : jouer. Et n’allez pas
croire que le joueur joue pour gagner ; il
commence par là d’abord, mais il finit par jouer
pour jouer, pour voir des cartes, pour manipuler
de l’or, pour éprouver ces émotions étranges qui
n’ont leur comparaison dans aucune des autres
passions de la vie ; qui font que, devant le gain ou
la perte, ces deux pôles de l’un à l’autre desquels
le joueur va avec la rapidité du vent, dont l’un
brûle comme le feu, dont l’autre gèle comme la
glace, qui font, disons-nous, que son coeur bondit
dans sa poitrine sous le désir ou la réalité, comme
un cheval sous l’éperon, absorbe comme une
éponge toutes les facultés de l’âme, les
308
comprime, les retient, et, le coup joué, les rejette
brusquement autour de lui pour les ressaisir avec
plus de force.
Ce qui fait la passion du jeu plus forte que
toutes les autres, c’est que ne pouvant jamais être
assouvie, elle ne peut jamais être lassée. C’est
une maîtresse qui se promet toujours et qui ne se
donne jamais. Elle tue, mais ne fatigue pas.
La passion du jeu c’est l’hystérie de l’homme.
Pour le joueur tout est mort : famille, amis,
patrie. Son horizon, c’est la carte et la bille. Sa
patrie, c’est la chaise où il s’assied, c’est le tapis
vert où il s’appuie. Qu’on le condamne au gril
comme saint Laurent, et qu’on l’y laisse jouer, je
parie qu’il ne sent pas le feu ! et qu’il ne se
retourne même pas.
Le joueur est silencieux. La parole ne peut lui
servir à rien. Il joue, il gagne, il perd ; ce n’est
plus un homme : c’est une machine. Pourquoi
parlerait-il ?
Le bruit qui se faisait dans les salons ne
provenait donc pas des joueurs, mais des
309
croupiers qui ramassaient l’or et qui criaient
d’une voix nasillarde :
– Faites vos jeux.
En ce moment, Hoffmann n’était plus un
observateur, la passion le dominait trop, sans
quoi il eût eu là une série d’études curieuses à
faire.
Il se glissa rapidement au milieu des joueurs et
arriva à la lisière du tapis. Il se trouva là entre un
homme debout, vêtu d’une carmagnole, et un
vieillard assis et faisant des calculs avec un
crayon sur du papier.
Ce vieillard qui avait usé sa vie à chercher une
martingale, usait ses derniers jours à la mettre en
oeuvre, et ses dernières pièces à la voir échouer.
La martingale est introuvable comme l’âme.
Entre les têtes de tous ces hommes, assis et
debout, apparaissaient des têtes de femmes qui
s’appuyaient sur leurs épaules, qui pataugeaient
dans leur or, et qui, avec une habileté sans
pareille et ne jouant pas, trouvaient moyen de
gagner sur le gain des uns et sur la perte des
310
autres.
À voir ces gobelets pleins d’or et ces
pyramides d’argent, on eût eu bien de la peine à
croire que la misère publique était si grande, et
que l’or coûtait si cher.
L’homme en carmagnole jeta un paquet de
papiers sur un numéro.
– Cinquante livres, dit-il pour annoncer son
jeu.
– Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda le
croupier en amenant ces papiers avec son râteau
et en les prenant avec le bout des doigts.
– Ce sont des assignats, répondit l’homme.
– Vous n’avez pas d’autre argent que celui-
là ? fit le croupier.
– Non, citoyen.
– Alors vous pouvez faire place à un autre.
– Pourquoi ?
– Parce que nous ne prenons pas ça.
– C’est la monnaie du gouvernement.
311
– Tant mieux pour le gouvernement s’il s’en
sert ! Nous, nous n’en voulons pas.
– Ah ! bien ! dit l’homme en reprenant ses
assignats, en voilà un drôle d’argent, on ne peut
même pas le perdre.
Et il s’éloigna en tortillant ses assignats dans
ses mains.
– Faites vos jeux ! cria le croupier.
Hoffmann était joueur, nous le savons ; mais
cette fois ce n’était pas pour le jeu, c’était pour
l’argent qu’il venait.
La fièvre qui le brûlait faisait bouillir son âme
dans son corps comme de l’eau dans un vase.
– Cent thalers au 26 ! cria-t-il.
Le croupier examina la monnaie allemande
comme il avait examiné les assignats.
– Allez changer, dit-il à Hoffmann ; nous ne
prenons que l’argent français.
Hoffmann descendit comme un fou, entra chez
un changeur qui se trouvait justement être un
Allemand, et changea ses trois cents thalers
312
contre de l’or, c’est-à-dire contre quarante louis
environ.
La roulette avait tourné trois fois pendant ce
temps.
– Quinze louis au 26 ! cria-t-il en se
précipitant vers la table, et en s’en tenant, avec
cette incroyable superstition des joueurs, au
numéro qu’il avait d’abord choisi par hasard, et
parce que c’était celui sur lequel l’homme aux
assignats avait voulu jouer.
– Rien ne va plus ! cria le croupier.
La boule tourna.
Le voisin d’Hoffmann ramassa deux poignées
d’or et les jeta dans son chapeau qu’il tenait entre
ses jambes, mais le croupier ratissa les quinze
louis d’Hoffmann et bien d’autres.
C’était le numéro 16 qui avait passé.
Hoffmann sentit une sueur froide lui couvrir le
front comme un filet aux mailles d’acier.
– Quinze louis au 26 ! répéta-t-il.
D’autres voix dirent d’autres numéros, et la
313
bille tourna encore une fois.
Cette fois, tout était à la banque. La bille avait
roulé dans le zéro.
– Dix louis au 26 ! murmura Hoffmann d’une
voix étranglée ; puis, se reprenant, il dit : Non,
neuf seulement ; et il ressaisit une pièce d’or pour
se laisser un dernier coup à jouer, une dernière
espérance à avoir.
Ce fut le 30 qui sortit.
L’or se retira du tapis, comme la marée
sauvage pendant le reflux.
Hoffmann, dont le coeur haletait, et qui, à
travers les battements de son cerveau, entrevoyait
la tête railleuse d’Arsène et le visage triste
d’Antonia ; Hoffmann, disons-nous, posa d’une
main crispée son dernier louis sur le 26.
Le jeu fut fait en une minute :
– Rien ne va plus ! cria le croupier.
Hoffmann suivit d’un oeil ardent la bille qui
tournait, comme si c’eût été sa propre vie qui eût
tourné devant lui.
314
Tout à coup il se rejeta en arrière, cachant sa
tête dans ses deux mains.
Non seulement il avait perdu, mais il n’avait
plus un denier, ni sur lui, ni chez lui.
Une femme qui était là, et qu’on eût pu avoir
pour vingt francs une minute auparavant, poussa
un cri de joie sauvage et ramassa une poignée
d’or qu’elle venait de gagner.
Hoffmann eût donné dix ans de sa vie pour un
des louis de cette femme.
Par un mouvement plus rapide que la
réflexion, il tâta et fouilla ses poches, comme
pour n’avoir aucun doute sur la réalité.
Les poches étaient bien vides, mais il sentit
quelque chose de rond comme un écu sur sa
poitrine, et le saisit brusquement.
C’était le médaillon d’Antonia qu’il avait
oublié.
– Je suis sauvé ! cria-t-il ; et il jeta le
médaillon d’or comme enjeu sur le numéro 26.
315
XVI
Le médaillon
316
donner des louis pour ses thalers.
Le brave homme lisait, appuyé
nonchalamment sur son large fauteuil de cuir, ses
lunettes posées sur le bout de son nez éclairé par
une lampe basse aux rayons ternes, auxquels
venait se joindre le fauve reflet des pièces d’or
couchées dans leurs cuvettes de cuivre, et
encadrées par un fin treillage de fil de fer, garni
de petits rideaux de soie verte, et orné d’une
petite porte à hauteur de la table, laquelle porte ne
laissait passer que la main.
Jamais Hoffmann n’avait tant admiré l’or.
Il ouvrait des yeux émerveillés, comme s’il fût
entré dans un rayon de soleil, et cependant il
venait de voir au jeu plus d’or qu’il n’en voyait
là ; mais ce n’était pas le même or,
philosophiquement parlant. Il y avait entre l’or
bruyant, rapide, agité du 113, et l’or tranquille,
grave, muet du changeur, la différence qu’il y a
entre les bavards creux et sans esprit, et les
penseurs pleins de méditation. On ne peut rien
faire de bon avec l’or de la roulette ou des cartes,
il n’appartient pas à celui qui le possède ; mais
317
celui qui le possède lui appartient. Venu d’une
source corrompue, il doit aller à un but impur. Il a
la vie en lui, mais la mauvaise vie, et il a hâte de
s’en aller comme il est venu. Il ne conseille que
le vice et ne fait le bien, quand il le fait, que
malgré lui ; il inspire des désirs quatre fois, vingt
fois plus grands que ce qu’il vaut, et, une fois
possédé, il semble qu’il diminue de valeur ; bref,
l’argent du jeu, selon qu’on le gagne ou qu’on
l’envie, selon qu’on le perd ou qu’on le ramasse,
a une valeur toujours fictive. Tantôt une poignée
d’or ne représente rien, tantôt une seule pièce
renferme la vie d’un homme ; tandis que l’or
commercial, l’or du changeur, l’or comme celui
que venait chercher Hoffmann chez son
compatriote, vaut réellement le prix qu’il porte
sur sa face, il ne sort de son nid de cuivre que
contre une valeur égale et même supérieure à la
sienne ; il ne se prostitue pas en passant, comme
une courtisane sans pudeur, sans préférence, sans
amour, de la main de l’un à la main de l’autre ; il
a l’estime de lui-même ; une fois sorti de chez le
changeur, il peut se corrompre, il peut fréquenter
la mauvaise société, ce qu’il faisait peut-être
318
avant d’y venir, mais tant qu’il y est, il est
respectable et doit être considéré. Il est l’image
du besoin et non du caprice. On l’acquiert, on ne
le gagne pas ; il n’est pas jeté brusquement
comme de simples jetons par la main du croupier.
Il est méthodiquement compté pièce à pièce,
lentement par le changeur, et avec tout le respect
qui lui est dû. Il est silencieux, et c’est là sa
grande éloquence ; aussi Hoffmann, dans
l’imagination duquel une comparaison de ce
genre ne mettait qu’une minute à passer, se mit-il
à trembler que le changeur ne voulût jamais lui
donner de l’or si réel contre son médaillon. Il se
crut donc forcé, quoique ce fût une perte de
temps, de prendre des périphrases et des
circonlocutions pour en arriver à ce qu’il voulait,
d’autant plus que ce n’était pas une affaire qu’il
venait proposer, mais un service qu’il venait
demander à ce changeur.
– Monsieur, lui dit-il, c’est moi qui, tout à
l’heure, suis venu changer des thalers pour de
l’or.
– Oui, monsieur, je vous reconnais, fit le
319
changeur.
– Vous êtes allemand, monsieur ?
– Je suis d’Heidelberg.
– C’est là que j’ai fait mes études.
– Quelle charmante ville !
– En effet.
Pendant ce temps, le sang d’Hoffmann
bouillait. Il lui semblait que chaque minute qu’il
donnait à cette conversation banale était une
année de sa vie qu’il perdait.
Il reprit donc en souriant :
– J’ai pensé qu’à titre de compatriote vous
voudriez bien me rendre un service.
– Lequel ? demanda le changeur, dont la
figure se rembrunit à ce mot.
Le changeur n’est pas plus prêteur que la
fourmi.
– C’est de me prêter trois louis sur ce
médaillon d’or.
En même temps, Hoffmann passait le
320
médaillon au commerçant, qui, le mettant dans
une balance, le pesa :
– N’aimeriez-vous pas mieux le vendre ?
demanda le changeur.
– Oh ! non, s’écria Hoffmann ; non, c’est déjà
bien assez de l’engager ; je vous prierai même,
monsieur, si vous me rendez ce service, de
vouloir bien me garder ce médaillon avec le plus
grand soin, car j’y tiens plus qu’à ma vie, et je
viendrai le reprendre dès demain : il faut une
circonstance comme celle où je me trouve pour
que je l’engage.
– Alors, je vais vous prêter trois louis,
monsieur.
Et le changeur, avec toute la gravité qu’il
croyait devoir à une pareille action, prit trois
louis et les aligna devant Hoffmann.
– Oh ! merci, monsieur, mille fois merci !
s’écria le poète, et, s’emparant des trois pièces
d’or, il disparut.
Le changeur reprit silencieusement sa lecture
après avoir déposé le médaillon dans un coin de
321
son tiroir.
Ce n’est pas à cet homme que fût venue l’idée
d’aller risquer son or contre l’or du 113.
Le joueur est si près d’être sacrilège,
qu’Hoffmann, en jetant sa première pièce d’or sur
le n° 26, car il ne voulait les risquer qu’une à une,
qu’Hoffmann, disons-nous, prononça le nom
d’Antonia.
Tant que la bille tourna Hoffmann n’eut pas
d’émotions ; quelque chose lui disait qu’il allait
gagner.
Le 26 sortit.
Hoffmann, rayonnant, ramassa trente-six
louis.
La première chose qu’il fit fut d’en mettre
trois à part dans le gousset de sa montre pour être
sûr de pouvoir reprendre le médaillon de sa
fiancée, au nom de laquelle il devait évidemment
ce premier gain. Il laissa trente-trois louis sur le
même numéro, et le même numéro sortit.
C’étaient donc trente-six fois trente-trois louis
qu’il gagnait, c’est-à-dire onze cent quatre-vingt-
322
huit louis, c’est-à-dire plus de vingt-cinq mille
francs.
Alors Hoffmann, puisant à pleines mains dans
le Pactole solide, et le prenant par poignées, joua
au hasard, à travers un éblouissement sans fin. À
chaque coup qu’il jouait, le monceau de son gain
grossissait, semblable à une montagne sortant
tout à coup de l’eau.
Il en avait dans ses poches, dans son habit,
dans son gilet, dans son chapeau, dans ses mains,
sur la table, partout enfin.
L’or coulait devant lui de la main des
croupiers comme le sang d’une large blessure. Il
était devenu le Jupiter de toutes les Danaés
présentes, et le caissier de tous les joueurs
malheureux.
Il perdit bien ainsi une vingtaine de mille
francs.
Enfin, ramassant tout l’or qu’il avait devant
lui, quand il crut en avoir assez, il s’enfuit,
laissant pleins d’admiration et d’envie tous ceux
qui se trouvaient là, et courut dans la direction de
323
la maison d’Arsène.
Il était une heure du matin, mais peu lui
importait.
Venant avec une pareille somme, il lui
semblait qu’il pouvait venir à toute heure de la
nuit, et qu’il serait toujours le bienvenu.
Il se faisait une joie de couvrir de tout cet or ce
beau corps qui s’était dévoilé devant lui, et qui,
resté de marbre devant son amour, s’animerait
devant sa richesse, comme la statue de Prométhée
quand il eut trouvé son âme véritable.
Il allait entrer chez Arsène, vider ses poches
jusqu’à la dernière pièce, et lui dire :
« Maintenant, aimez-moi. » Puis le lendemain, il
repartirait, pour échapper, si cela était possible,
au souvenir de ce rêve fiévreux et intense.
Il frappa à la porte d’Arsène comme un maître
qui rentre chez lui.
La porte s’ouvrit.
Hoffmann courut vers le perron de l’escalier.
– Qui est là ? cria la voix du portier.
324
Hoffmann ne répondit pas.
– Où allez-vous, citoyen ? répéta la même
voix, et une ombre, vêtue comme les ombres le
sont la nuit, sortit de la loge et courut après
Hoffmann.
En ce temps on aimait fort à savoir qui sortait
et surtout qui entrait.
– Je vais chez mademoiselle Arsène, répondit
Hoffmann en jetant au portier trois ou quatre
louis pour lesquels une heure plus tôt il eût donné
son âme.
Cette façon de s’exprimer plut à l’officieux.
– Mademoiselle Arsène n’est plus ici,
monsieur, répondit-il, pensant avec raison qu’on
devait substituer le mot citoyen quand on avait
affaire à un homme qui avait la main si facile. Un
homme qui demande peut dire : Citoyen, mais un
homme qui reçoit ne peut dire que : Monsieur.
– Comment ! s’écria Hoffmann, Arsène n’est
plus ici.
– Non, monsieur.
– Vous voulez dire qu’elle n’est pas rentrée ce
325
soir ?
– Je veux dire qu’elle ne rentrera plus.
– Où est-elle, alors ?
– Je n’en sais rien.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! fit Hoffmann ; et il
prit sa tête dans ses deux mains comme pour
contenir sa raison près de lui échapper.
Tout ce qui lui arrivait depuis quelque temps
était si étrange qu’à chaque instant il disait :
« Allons, voilà le moment où je vais devenir
fou ! »
– Vous ne savez donc pas la nouvelle ? reprit
le portier.
– Quelle nouvelle ?
– M. Danton a été arrêté.
– Quand ?
– Hier. C’est M. Robespierre qui a fait cela.
Quel grand homme que le citoyen Robespierre !
– Eh bien !
– Eh bien ! mademoiselle Arsène a été forcée
326
de se sauver ; car, comme maîtresse de Danton,
elle aurait pu être compromise dans toute cette
affaire.
– C’est juste. Mais comment s’est-elle
sauvée ?
– Comme on se sauve quand on a peur d’avoir
le cou coupé : tout droit devant soi.
– Merci, mon ami, merci, fit Hoffmann, et il
disparut après avoir encore laissé quelques pièces
dans la main du portier.
Quand il fut dans la rue, Hoffmann se
demanda ce qu’il allait devenir, et à quoi allait
maintenant lui servir tout son or ; car, comme on
le pense bien, l’idée qu’il pourrait retrouver
Arsène ne lui vint pas à l’esprit, pas plus que
l’idée de rentrer chez lui et de prendre du repos.
Il se mit donc, lui aussi, à marcher tout droit
devant lui, faisant résonner le pavé des rues
mornes sous le talon de ses bottes, et marchant
tout éveillé dans son rêve douloureux.
La nuit était froide, les arbres étaient
décharnés et tremblaient au vent de la nuit,
327
comme des malades en délire qui ont quitté leur
lit et dont la fièvre agite les membres amaigris.
Le givre fouettait le visage des promeneurs
nocturnes, et à peine si, de temps en temps, dans
les maisons qui confondaient leur masse avec le
ciel sombre, une fenêtre éclairée trouait l’ombre.
Cependant cet air froid lui faisait du bien. Son
âme se dépensait peu à peu dans cette course
rapide, et, si l’on peut s’exprimer ainsi, son
effervescence morale se volatilisait. Dans une
chambre il eût étouffé ; puis, à force d’aller en
avant, il rencontrerait peut-être Arsène ; qui sait ?
En se sauvant, elle avait peut-être pris le même
chemin que lui en sortant de chez elle.
Il longea ainsi le boulevard désert, traversa la
rue Royale comme si, à défaut de ses yeux qui ne
regardaient pas, ses pieds eussent reconnu d’eux-
mêmes le lieu où il était ; il leva la tête, et il
s’arrêta en s’apercevant qu’il marchait droit vers
la place de la Révolution, vers cette place où il
avait juré de ne jamais revenir.
Tout sombre qu’était le ciel, une silhouette
plus sombre encore se détachait sur l’horizon noir
328
comme de l’encre. C’était la silhouette de la
hideuse machine, dont le vent de la nuit séchait la
bouche humide de sang, et qui dormait en
attendant sa file quotidienne.
C’était pendant le jour qu’Hoffmann ne
voulait plus revoir cette place ; c’était à cause du
sang qui y coulait qu’il ne voulait plus s’y
trouver ; mais, la nuit, ce n’était plus la même
chose ; il y avait pour le poète, chez qui, malgré
tout, l’instinct poétique veillait sans cesse, il y
avait de l’intérêt à voir, à toucher du doigt, dans
le silence et dans l’ombre, le sinistre échafaudage
dont l’image sanglante devait, à l’heure qu’il
était, se présenter à bien des esprits.
Quel plus beau contraste, en sortant de la salle
bruyante du jeu, que cette place déserte, et dont
l’échafaud était l’hôte éternel, après le spectacle
de la mort, de l’abandon, de l’insensibilité ?
Hoffmann marchait donc vers la guillotine
comme attiré par une force magnétique.
Tout à coup, et sans presque savoir comment
cela s’était fait, il se trouva face à face avec elle.
329
Le vent sifflait dans les planches.
Hoffmann croisa ses mains sur sa poitrine et
regarda.
Que de choses durent naître dans l’esprit de
cet homme, qui, les poches pleines d’or, et
comptant sur une nuit de volupté, passait
solitairement cette nuit en face d’un échafaud !
Il lui sembla, au milieu de ses pensées, qu’une
plainte humaine se mêlait aux plaintes du vent.
Il pencha la tête en avant et prêta l’oreille.
La plainte se renouvela, venant non pas de
loin, mais de bas.
Hoffmann regarda autour de lui, et ne vit
personne.
Cependant un troisième gémissement arriva
jusqu’à lui.
– On dirait une voix de femme, murmura-t-il,
et l’on dirait que cette voix sort de dessous cet
échafaud.
Alors se baissant pour mieux voir, il
commença à faire le tour de la guillotine. Comme
330
il passait devant le terrible escalier, son pied
heurta quelque chose ; il étendit les mains et
toucha un être accroupi sur les premières marches
de cet escalier et tout vêtu de noir.
– Qui êtes-vous, demanda Hoffmann, vous qui
dormez la nuit auprès d’un échafaud ?
Et en même temps il s’agenouillait pour voir
le visage de celle à qui il parlait.
Mais elle ne bougeait pas, et, les coudes
appuyés sur les genoux, elle reposait sa tête sur
ses mains.
Malgré le froid de la nuit, elle avait les épaules
presque entièrement nues, et Hoffmann put voir
une ligne noire qui cerclait son cou blanc.
Cette ligne, c’était un collier de velours.
– Arsène, cria-t-il.
– Eh bien ! oui ! Arsène ! murmura d’une voix
étrange la femme accroupie, en relevant la tête et
regardant Hoffmann.
331
XVI
332
trouvant ma chambre trop petite et mon lit trop
froid, j’en suis sortie, et suis venue ici.
Ces paroles étaient dites avec un singulier
accent, sans gestes, sans inflexions ; elles
sortaient d’une bouche pâlie qui s’ouvrait et se
refermait comme par un ressort : on eût dit un
automate qui parlait.
– Mais, s’écria Hoffmann, vous ne pouvez
rester ici !
– Où irais-je ? Je ne veux rentrer d’où je sors
que le plus tard possible ; j’ai eu trop froid.
– Alors, venez avec moi, s’écria Hoffmann.
– Avec vous ! fit Arsène.
Et il sembla au jeune homme que de cet oeil
morne tombait sur lui, à la lueur des étoiles, un
regard dédaigneux, pareil à celui dont il avait
déjà été écrasé dans le charmant boudoir de la rue
de Hanovre.
– Je suis riche, j’ai de l’or, s’écria Hoffmann.
L’oeil de la danseuse jeta un éclair.
– Allons, dit-elle, mais où ?
333
– Où !
En effet, où Hoffmann allait-il conduire cette
femme de luxe et de sensualité qui, une fois sortie
des palais magiques et des jardins enchantés de
l’Opéra, était habituée à fouler les tapis de Perse
et à se rouler dans les cachemires de l’Inde ?
Certes, ce n’était pas dans sa petite chambre
d’étudiant qu’il pouvait la conduire ; elle eût été
là aussi à l’étroit et aussi froidement que dans
cette demeure inconnue dont elle parlait tout à
l’heure, et où elle paraissait craindre si fort de
rentrer.
– Où, en effet ? demanda Hoffmann, je ne
connais point Paris.
– Je vais vous conduire, dit Arsène.
– Oh ! oui, oui, s’écria Hoffmann.
– Suivez-moi, dit la jeune femme.
Et de cette même démarche raide et
automatique qui n’avait rien de commun avec
cette souplesse ravissante qu’Hoffmann avait
admirée dans la danseuse, elle se mit à marcher
devant lui.
334
Il ne vint pas l’idée au jeune homme de lui
offrir le bras ; il la suivit.
Arsène prit la rue Royale, que l’on appelait à
cette époque la rue de la Révolution, tourna à
droite, dans la rue Saint-Honoré, que l’on
appelait rue Honoré tout court, et s’arrêtant
devant la façade d’un magnifique hôtel, elle
frappa.
La porte s’ouvrit aussitôt.
Le concierge regarda avec étonnement Arsène.
– Parlez, dit-elle au jeune homme, ou ils ne me
laisseront pas entrer, et je serai obligée de
retourner m’asseoir au pied de la guillotine.
– Mon ami, dit vivement Hoffmann en passant
entre la jeune femme et le concierge, comme je
traversais les Champs-Élysées, j’ai entendu crier
au secours ; je suis accouru à temps pour
empêcher Madame d’être assassinée, mais trop
tard pour l’empêcher d’être dépouillée. Donnez-
moi vite votre meilleure chambre ; faites-y
allumer un grand feu, servir un bon souper. Voici
un louis pour vous.
335
Et il jeta un louis d’or sur la table où était
posée la lampe, dont tous les rayons semblèrent
se concentrer sur la face étincelante de Louis XV.
Un louis était une grosse somme à cette
époque ; il représentait neuf cent vingt-cinq
francs en assignats.
Le concierge ôta son bonnet crasseux et sonna.
Un garçon accourut à cette sonnette du concierge.
– Vite ! vite ! une chambre ! la plus belle de
l’hôtel, pour Monsieur et Madame.
– Pour Monsieur et Madame, reprit le garçon,
étonné, en portant alternativement son regard du
costume plus que simple d’Hoffmann, au
costume plus que léger d’Arsène.
– Oui, dit Hoffmann, la meilleure, la plus
belle ; surtout qu’elle soit bien chauffée et bien
éclairée : voici un louis pour vous.
Le garçon parut subir la même influence que
le concierge, se courba devant le louis, et
montrant un grand escalier, à moitié éclairé
seulement à cause de l’heure avancée de la nuit,
mais sur les marches duquel, par un luxe bien
336
extraordinaire à cette époque, était étendu un
tapis.
– Montez, dit-il, et attendez à la porte du n° 3.
Puis il disparut tout courant.
À la première marche de l’escalier, Arsène
s’arrêta.
Elle semblait, la légère sylphide, éprouver une
difficulté invincible à lever le pied.
On eût dit que sa légère chaussure de satin
avait des semelles de plomb.
Hoffmann lui offrit le bras.
Arsène appuya sa main sur le bras que lui
présentait le jeune homme, et quoiqu’il ne sentît
pas la pression du poignet de la danseuse, il sentit
le froid qui se communiquait de ce corps au sien.
Puis, avec un effort violent, Arsène monta la
première marche et successivement les autres ;
mais chaque degré lui arrachait un soupir.
– Oh ! pauvre femme, murmura Hoffmann,
comme vous avez dû souffrir !
– Oui, oui, répondit Arsène, beaucoup... J’ai
337
beaucoup souffert.
Ils arrivèrent à la porte du n° 3.
Mais, presque aussitôt qu’eux arriva le garçon
porteur d’un véritable brasier ; il ouvrit la porte
de la chambre, et en un instant la cheminée
s’enflamma et les bougies s’allumèrent.
– Vous devez avoir faim ? demanda
Hoffmann.
– Je ne sais pas, répondit Arsène.
– Le meilleur souper que l’on pourra nous
donner, garçon, dit Hoffmann.
– Monsieur, fit observer le garçon, on ne dit
plus garçon, mais officieux. Après cela, Monsieur
paye si bien qu’il peut dire comme il voudra.
Puis, enchanté de la facétie, il sortit en disant :
– Dans cinq minutes le souper !
La porte refermée derrière l’officieux,
Hoffmann jeta avidement les yeux sur Arsène.
Elle était si pressée de se rapprocher du feu,
qu’elle n’avait pas pris le temps de tirer un
fauteuil près de la cheminée ; elle s’était
338
seulement accroupie au coin de l’âtre, dans la
même position où Hoffmann l’avait trouvée
devant la guillotine, et là, les coudes sur ses
genoux, elle semblait occupée à maintenir de ses
deux mains sa tête droite sur ses épaules.
– Arsène ! Arsène ! dit le jeune homme, je t’ai
dit que j’étais riche, n’est-ce pas ? Regarde, et tu
verras que je ne t’ai pas menti.
Hoffmann commença par retourner son
chapeau au-dessus de la table ; le chapeau était
plein de louis et de doubles louis, et ils
ruisselèrent du chapeau sur le marbre, avec ce
bruit d’or si remarquable et si facile à distinguer
entre tous les bruits.
Puis, après le chapeau, il vida ses poches, et
l’une après l’autre ses poches dégorgèrent
l’immense butin qu’il venait de faire au jeu.
Un monceau d’or mobile et resplendissant
s’entassa sur la table.
À ce bruit, Arsène sembla se ranimer ; elle
tourna la tête, et la vue parut achever la
résurrection commencée par l’ouïe.
339
Elle se leva, toujours raide et immobile ; mais
sa lèvre pâle souriait, mais ses yeux vitreux,
s’éclaircissant, lançaient des rayons qui se
croisaient avec ceux de l’or.
– Oh ! dit-elle, c’est à toi tout cela ?
– Non, pas à moi, mais à toi, Arsène.
– À moi ! fit la danseuse.
Et elle plongea dans le monceau de métal ses
mains pâles.
Les bras de la jeune fille disparurent jusqu’au
coude.
Alors cette femme, dont l’or avait été la vie,
sembla reprendre vie au contact de l’or.
– À moi ! disait-elle, à moi ! et elle prononçait
ces paroles d’un accent vibrant et métallique qui
se mariait d’une incroyable façon avec le
cliquetis des louis.
Deux garçons entrèrent, portant une table toute
servie, qu’ils faillirent laisser tomber en
apercevant cet amas de richesses que pétrissaient
les mains crispées de la jeune fille.
340
– C’est bien, dit Hoffmann, du vin de
Champagne, et laissez-nous.
Les garçons apportèrent plusieurs bouteilles de
vin de Champagne, et se retirèrent.
Derrière eux, Hoffmann alla pousser la porte,
qu’il ferma au verrou.
Puis, les yeux ardents de désir, il revint vers
Arsène, qu’il retrouva près de la table, continuant
de puiser la vie, non pas à cette fontaine de
Jouvence, mais à cette source du Pactole.
– Eh bien ? lui demanda-t-il.
– C’est beau, l’or ! dit-elle ; il y avait
longtemps que je n’en avais touché.
– Allons, viens souper, fit Hoffmann, et puis
après, tout à ton aise, Danaé, tu te baigneras dans
l’or si tu veux.
Et il l’entraîna vers la table.
– J’ai froid ! dit-elle.
Hoffmann regarda autour de lui ; les fenêtres
et le lit étaient tendus en damas rouge : il arracha
un rideau de la fenêtre et le donna à Arsène.
341
Arsène s’enveloppa dans le rideau, qui sembla
se draper de lui-même comme les plis d’un
manteau antique, et sous cette draperie rouge sa
tête pâle redoubla de caractère.
Hoffmann avait presque peur.
Il se mit à table, se versa et but deux ou trois
verres de vin de Champagne coup sur coup. Alors
il lui sembla qu’une légère coloration montait aux
yeux d’Arsène.
Il lui versa à son tour, et à son tour elle but.
Puis il voulut la faire manger ; mais elle
refusa.
Et comme Hoffmann insistait :
– Je ne pourrais avaler, dit-elle.
– Buvons, alors.
Elle tendit son verre.
– Oui, buvons.
Hoffmann avait à la fois faim et soif ; il but et
mangea.
Il but surtout ; il sentait qu’il avait besoin de
hardiesse ; non pas qu’Arsène, comme chez elle,
342
parût disposée à lui résister, soit par la force, soit
par le dédain, mais parce que quelque chose de
glacé émanait du corps de la belle convive.
À mesure qu’il buvait, à ses yeux du moins,
Arsène s’animait ; seulement, quand, à son tour,
Arsène vidait son verre, quelques gouttes rosées
roulaient de la partie inférieure du collier de
velours sur la poitrine de la danseuse. Hoffmann
regardait sans comprendre puis, sentant quelque
chose de terrible et de mystérieux là-dessous, il
combattit ses frissons intérieurs en multipliant les
toasts qu’il portait aux beaux yeux, à la belle
bouche, aux belles mains de la danseuse.
Elle lui faisait raison, buvant autant que lui, et
paraissant s’animer, non pas du vin qu’elle
buvait, mais du vin que buvait Hoffmann.
Tout à coup un tison roula du feu.
Hoffmann suivit des yeux la direction du
brandon de flamme, qui ne s’arrêta qu’en
rencontrant le pied nu d’Arsène.
Sans doute, pour se réchauffer, Arsène avait
tiré ses bas et ses souliers ; son petit pied, blanc
343
comme le marbre, était posé sur le marbre de
l’âtre, blanc aussi comme le pied avec lequel il
semblait ne faire qu’un.
Hoffmann jeta un cri.
– Arsène ! Arsène ! dit-il, prenez garde !
– À quoi ? demanda la danseuse.
– Ce tison... ce tison qui touche votre pied...
Et en effet, il couvrait à moitié le pied
d’Arsène.
– Ôtez-le, dit-elle tranquillement.
Hoffmann se baissa, enleva le tison, et
s’aperçut avec effroi que ce n’était pas la braise
qui avait brûlé le pied de la jeune fille, mais le
pied de la jeune fille qui avait éteint la braise.
– Buvons ! dit-il.
– Buvons ! dit Arsène.
Et elle tendit son verre.
La seconde bouteille fut vidée.
Cependant Hoffmann sentait que l’ivresse du
vin ne lui suffisait pas.
344
Il aperçut un piano.
– Bon !... s’écria-t-il.
Il avait compris la ressource que lui offrait
l’ivresse de la musique.
Il s’élança vers le piano.
Puis sous ses doigts naquit tout naturellement
l’air sur lequel Arsène dansait ce pas de trois
dans l’opéra de Paris, lorsqu’il l’avait vue pour la
première fois.
Seulement, il semblait à Hoffmann que les
cordes du piano étaient d’acier. L’instrument à lui
seul rendait un bruit pareil à celui de tout un
orchestre.
– Ah ! fit Hoffmann, à la bonne heure !
Il venait de trouver dans ce bruit l’enivrement
qu’il cherchait ; de son côté, Arsène se leva aux
premiers accords.
Ces accords, comme un réseau de feu, avaient
semblé envelopper toute sa personne.
Elle rejeta loin d’elle le rideau de damas
rouge, et, chose étrange, comme un changement
345
magique s’opère au théâtre, sans que l’on sache
par quel moyen, un changement s’était opéré en
elle, et au lieu de sa robe grise, au lieu de ses
épaules veuves d’ornements, elle reparut avec le
costume de Flore, tout ruisselant de fleurs, tout
vaporeux de gaze, tout frissonnant de volupté.
Hoffmann jeta un cri, puis, redoublant
d’énergie, il sembla faire jaillir une vigueur
infernale de cette poitrine du clavecin, toute
résonnante sous ses fibres d’acier.
Alors le même mirage revint troubler l’esprit
d’Hoffmann. Cette femme bondissante, qui
s’était animée par degrés, opérait sur lui avec une
attraction irrésistible. Elle avait pris pour théâtre
tout l’espace qui séparait le piano de l’alcôve, et,
sur le fond rouge du rideau, elle se détachait
comme une apparition de l’enfer. Chaque fois
qu’elle revenait du fond vers Hoffmann,
Hoffmann se soulevait sur sa chaise ; chaque fois
qu’elle s’éloignait vers le fond, Hoffmann se
sentait entraîné sur ses pas. Enfin, sans
qu’Hoffmann comprît comment la chose se
faisait, le mouvement changea sous ses doigts ;
346
ce ne fut plus l’air qu’il avait entendu qu’il joua,
ce fut une valse ; cette valse c’était le Désir de
Beethoven ; elle était venue, comme une
expression de sa pensée, se placer sous ses doigts.
De son côté, Arsène avait changé de mesure ; elle
tourna sur elle-même d’abord, puis, peu à peu
élargissant le rond qu’elle traçait, elle se
rapprocha d’Hoffmann. Hoffmann, haletant, la
sentait venir, la sentait se rapprocher ; il
comprenait qu’au dernier cercle elle allait le
toucher, et qu’alors force lui serait de se lever à
son tour, et de prendre part à cette valse brûlante.
C’était à la fois chez lui du désir et de l’effroi.
Enfin Arsène, en passant, étendit la main, et du
bout des doigts l’effleura. Hoffmann poussa un
cri, bondit comme si l’étincelle électrique l’eût
touché, s’élança sur la trace de la danseuse, la
joignit, l’enlaça dans ses bras, continuant dans sa
pensée l’air interrompu en réalité, pressant contre
son coeur ce corps qui avait repris son élasticité,
aspirant les regards de ses yeux, le souffle de sa
bouche, dévorant de ses aspirations à lui ce cou,
ces épaules, ces bras ; tournant non plus dans un
air respirable, mais dans une atmosphère de
347
flamme qui, pénétrant jusqu’au fond de la
poitrine des deux valseurs, finit par les jeter,
haletants et dans l’évanouissement du délire, sur
le lit qui les attendait.
Quand Hoffmann se réveilla le lendemain, un
de ces jours blafards des hivers de Paris venait de
se lever, et pénétrait jusqu’au lit par le rideau
arraché de la fenêtre. Il regarda autour de lui,
ignorant où il était, et sentit qu’une masse inerte
pesait à son bras gauche. Il se pencha du côté où
l’engourdissement gagnait son coeur, et reconnut,
couchée près de lui, non plus la belle danseuse de
l’Opéra, mais la pâle jeune fille de la place de la
Révolution.
Alors il se rappela tout, tira de dessous ce
corps raidi son bras glacé, et voyant que ce corps
demeurait immobile, il saisit un candélabre où
brûlaient encore cinq bougies, et, à la double
lueur du jour et des bougies, il s’aperçut
qu’Arsène était sans mouvement, pâle et les yeux
fermés.
Sa première idée fut que la fatigue avait été
plus forte que l’amour, que le désir, que la
348
volonté, et que la jeune fille s’était évanouie. Il
prit sa main, sa main était glacée ; il chercha les
battements de son coeur, son coeur ne battait
plus.
Alors une idée horrible lui traversa l’esprit ; il
se pendit au cordon d’une sonnette, qui se rompit
entre ses mains, puis s’élança vers la porte, il
ouvrit, et se précipita par les degrés en criant :
– À l’aide ! au secours !
Un petit homme noir montait justement à la
même minute l’escalier que descendait
Hoffmann. Il leva la tête ; Hoffmann jeta un cri.
Il venait de reconnaître le médecin de l’Opéra.
– Ah ! c’est vous, mon cher monsieur, dit le
docteur en reconnaissant Hoffmann à son tour ;
qu’y a-t-il donc, et pourquoi tout ce bruit ?
– Oh ! venez, venez, dit Hoffmann ne prenant
pas la peine d’expliquer au médecin ce qu’il
attendait de lui, et espérant que la vue d’Arsène
inanimée ferait plus sur le docteur que toutes ses
paroles. Venez !
Et il l’entraîna dans la chambre.
349
Puis, le poussant vers le lit, tandis que de
l’autre main, il saisissait le candélabre qu’il
approcha du visage d’Arsène :
– Tenez, dit-il, voyez.
Mais, loin que le médecin parût effrayé :
– Ah ! c’est bien à vous, jeune homme, dit-il,
c’est bien à vous d’avoir racheté ce corps afin
qu’il ne pourrît pas dans une fosse commune...
Très bien ! jeune homme, très bien !
– Ce corps... murmura Hoffmann, racheté... la
fosse commune... Que dites-vous là ? mon Dieu !
– Je dis que notre pauvre Arsène, arrêtée hier à
huit heures du matin, a été jugée hier à deux
heures de l’après-midi, et a été exécutée hier à
quatre heures du soir.
Hoffmann crut qu’il allait devenir fou ; il saisit
le docteur à la gorge.
– Exécutée hier à quatre heures ! cria-t-il en
s’étranglant lui-même ; Arsène exécutée !
Et il éclata de rire, mais d’un rire si étrange, si
strident, si en dehors de toutes les modulations du
rire humain, que le docteur fixa sur lui des yeux
350
presque effarés.
– En doutez-vous ? demanda-t-il.
– Comment ! s’écria Hoffmann, si j’en doute !
Je le crois bien. J’ai soupé, j’ai valsé, j’ai couché
cette nuit avec elle.
– Alors, c’est un cas étrange et que je
consignerai dans les annales de la médecine, dit
le docteur, et vous signerez au procès-verbal,
n’est-ce pas ?
– Mais je ne puis signer, puisque je vous
démens, puisque je dis que cela est impossible,
puisque je dis que cela n’est pas.
– Ah ! vous dites que cela n’est pas, reprit le
docteur ; vous dites cela à moi, le médecin des
prisons ; à moi, qui ai fait tout ce que j’ai pu pour
la sauver, et qui n’ai pu y parvenir ; à moi qui lui
ai dit adieu au pied de la charrette ! Vous dites
que cela n’est pas ! Attendez !
Alors le médecin étendit le bras, pressa le petit
ressort en diamant qui servait d’agrafe au collier
de velours, et tira le velours à lui.
Hoffmann poussa un cri terrible. Cessant
351
d’être maintenue par le seul lien qui la rattachait
aux épaules, la tête de la suppliciée roula du lit à
terre, et ne s’arrêta qu’au soulier d’Hoffmann,
comme le tison ne s’était arrêté qu’au pied
d’Arsène.
Le jeune homme fit un bond en arrière, et se
précipita par les escaliers en hurlant :
– Je suis fou !
L’exclamation d’Hoffmann n’avait rien
d’exagéré : cette faible cloison qui, chez le poète
exerçant outre mesure ses facultés cérébrales,
cette faible cloison, disons-nous, qui, séparant
l’imagination de la folie, semble parfois prête à
se rompre, craquait dans sa tête avec le bruit
d’une muraille qui se lézarde.
Mais, à cette époque, on ne courait pas
longtemps dans les rues de Paris sans dire
pourquoi l’on courait ; les Parisiens étaient
devenus très curieux en l’an de grâce 1793 ; et,
toutes les fois qu’un homme passait en courant,
on arrêtait cet homme pour savoir après qui il
courait ou qui courait après lui.
352
On arrêta donc Hoffmann en face de l’église
de l’Assomption, dont on avait fait un corps de
garde, et on le conduisit devant le chef du poste.
Là, Hoffmann comprit le danger réel qu’il
courait : les uns le tenaient pour un aristocrate
prenant sa course afin de gagner plus vite la
frontière ; les autres criaient : À l’agent de Pitt et
Cobourg ! Quelques-uns criaient : À la lanterne !
ce qui n’était pas gai ; d’autres criaient : Au
tribunal révolutionnaire ! ce qui était moins gai
encore. On revenait quelquefois de la lanterne,
témoin l’abbé Maury ; du tribunal
révolutionnaire, jamais.
Alors Hoffmann essaya d’expliquer ce qui lui
était arrivé depuis la veille au soir. Il raconta le
jeu, le gain. Comment, de l’or plein ses poches, il
avait couru rue de Hanovre ; comment la femme
qu’il cherchait n’y était plus ; comment, sous
l’empire de la passion qui le brûlait, il avait couru
les rues de Paris ; comment, en passant sur la
place de la Révolution, il avait trouvé cette
femme assise au pied de la guillotine ; comment
elle l’avait conduit dans un hôtel de la rue Saint-
353
Honoré, et comment là, après une nuit pendant
laquelle tous les enivrements s’étaient succédé, il
avait trouvé non seulement reposant entre ses
bras une femme morte, mais encore une femme
décapitée.
Tout cela était bien improbable ; aussi le récit
d’Hoffmann obtint-il peu de croyance : les plus
fanatiques de vérité crièrent au mensonge, les
plus modérés crièrent à la folie.
Sur ces entrefaites, un des assistants ouvrit cet
avis lumineux :
– Vous avez passé, dites-vous, la nuit dans un
hôtel de la rue Saint-Honoré ?
– Oui.
– Vous y avez vidé vos poches pleines d’or
sur une table ?
– Oui.
– Vous y avez couché et soupé avec la femme
dont la tête, roulant à vos pieds, vous a causé ce
grand effroi dont vous étiez atteint quand nous
vous avons arrêté ?
– Oui.
354
– Eh bien ! cherchons l’hôtel ; on ne trouvera
peut-être plus l’or, mais on trouvera la femme.
– Oui, cria tout le monde, cherchons,
cherchons !
Hoffmann eût bien voulu ne pas chercher ;
mais force lui fut d’obéir à l’immense volonté
résumée autour de lui par ce mot cherchons.
Il sortit donc de l’église, et continua de
descendre la rue Saint-Honoré en cherchant.
La distance n’était pas longue de l’église de
l’Assomption à la rue Royale. Et cependant
Hoffmann eut beau chercher, négligemment
d’abord, puis avec plus d’attention, puis enfin
avec volonté de trouver, il ne trouva rien qui lui
rappelât l’hôtel où il était entré la veille, où il
avait passé la nuit, d’où il venait de sortir.
Comme ces palais féeriques qui s’évanouissent
quand le machiniste n’a plus besoin d’eux, l’hôtel
de la rue Saint-Honoré avait disparu après que la
scène infernale que nous avons essayé de décrire
avait été jouée.
Tout cela ne faisait pas l’affaire des badauds
355
qui avaient accompagné Hoffmann et qui
voulaient absolument une solution quelconque à
leur dérangement ; or, cette solution ne pouvait
être que la découverte du cadavre d’Arsène ou
l’arrestation d’Hoffmann comme suspect.
Mais, comme on ne retrouvait pas le corps
d’Arsène, il était fortement question d’arrêter
Hoffmann, quand tout à coup celui-ci aperçut
dans la rue le petit homme noir et l’appela à son
secours, invoquant son témoignage sur la vérité
du récit qu’il venait de faire.
La voix du médecin a toujours une grande
autorité sur la foule. Celui-ci déclina sa
profession, et on le laissa s’approcher
d’Hoffmann.
– Ah ! pauvre jeune homme ! dit-il en lui
prenant la main sous prétexte de lui tâter le pouls,
mais en réalité, pour lui conseiller, par une
pression particulière, de ne pas le démentir ;
pauvre jeune homme, il s’est donc échappé !
– Échappé d’où ? échappé de quoi ?
s’écrièrent vingt voix toutes ensemble.
356
– Oui, échappé d’où ? demanda Hoffmann, qui
ne voulait pas accepter la voie de salut que lui
offrait le docteur et qu’il regardait comme
humiliante.
– Parbleu ! dit le médecin, échappé de
l’hospice.
– De l’hospice ! s’écrièrent les mêmes voix, et
quel hospice ?
– De l’hospice des fous !
– Ah ! docteur, docteur, s’écria Hoffmann, pas
de plaisanterie !
– Le pauvre diable ! s’écria le docteur sans
paraître écouter Hoffmann, le pauvre diable aura
perdu sur l’échafaud quelque femme qu’il aimait.
– Oh ! oui, oui, dit Hoffmann, je l’aimais bien,
mais pas comme Antonia cependant.
– Pauvre garçon ! dirent plusieurs femmes qui
se trouvaient là et qui commençaient à plaindre
Hoffmann.
– Oui, depuis ce temps, continua le docteur, il
est en proie à une hallucination terrible ; il croit
jouer... il croit gagner... Quand il a joué et qu’il a
357
gagné, il croit pouvoir posséder celle qu’il aime ;
puis, avec son or, il court les rues ; puis il
rencontre une femme au pied de la guillotine,
puis il l’emmène dans quelque magnifique palais,
dans quelque splendide hôtellerie, où il passe la
nuit à boire, à chanter, à faire de la musique avec
elle ; après quoi il la trouve morte. N’est-ce pas
cela qu’il vous a raconté ?
– Oui, oui, cria la foule, mot pour mot.
– Eh bien ! eh bien ! dit Hoffmann, le regard
étincelant, direz-vous que ce n’est pas vrai, vous,
docteur ? vous qui avez ouvert l’agrafe de
diamants qui fermait le collier de velours. Oh !
j’aurais dû me douter de quelque chose quand j’ai
vu le vin de Champagne suinter sous le collier,
quand j’ai vu le tison enflammé rouler sur son
pied nu, et son pied nu, son pied de morte, au lieu
d’être brûlé par le tison, l’éteindre.
– Vous voyez, vous voyez, dit le docteur avec
des yeux pleins de pitié et avec une voix
lamentable, voilà sa folie qui le reprend.
– Comment, ma folie ! s’écria Hoffmann ;
comment, vous osez dire que ce n’est pas vrai !
358
vous osez dire que ce n’est pas vrai ! vous osez
dire que je n’ai pas passé la nuit avec Arsène qui
a été guillotinée hier ! Vous osez dire que son
collier de velours n’était pas la seule chose qui
maintînt sa tête sur ses épaules ! Vous osez dire
que, lorsque vous avez ouvert l’agrafe et enlevé
le collier, la tête n’a pas roulé sur le tapis ! Allons
donc, docteur, allons donc, vous savez bien que
ce que je dis est vrai, vous.
– Mes amis, dit le docteur, vous êtes bien
convaincus maintenant, n’est-ce pas ?
– Oui, oui, crièrent les cent voix de la foule.
Ceux des assistants qui ne criaient pas
remuaient mélancoliquement la tête en signe
d’adhésion.
– Eh bien ! alors, dit le docteur, faites avancer
un fiacre, afin que je le reconduise.
– Où cela ? cria Hoffmann ; où voulez-vous
me reconduire ?
– Où ? dit le docteur, à la maison des fous,
dont vous vous êtes échappé, mon bon ami.
Puis, tout bas :
359
– Laissez-vous faire, morbleu ! dit le docteur,
ou je ne réponds pas de vous. Ces gens-là
croiront que vous vous êtes moqué d’eux, et ils
vous mettront en pièces.
Hoffmann poussa un soupir et laissa tomber
ses bras.
– Tenez, vous voyez bien, dit le docteur,
maintenant le voilà doux comme un agneau. La
crise est passée... Là ! mon ami, là !...
Et le docteur parut calmer Hoffmann de la
main, comme on calme un cheval emporté ou un
chien rageur.
Pendant ce temps, on avait arrêté un fiacre et
on l’avait amené.
– Montez vite, dit le médecin à Hoffmann.
Hoffmann obéit ; toutes ses forces s’étaient
usées dans cette lutte.
– À Bicêtre ! dit tout haut le docteur en
montant derrière Hoffmann.
Puis, tout bas au jeune homme :
– Où voulez-vous qu’on vous descende ?
360
demanda-t-il.
– Au Palais-Égalité, articula péniblement
Hoffmann.
– En route, cocher, cria le docteur.
Puis il salua la foule.
– Vive le docteur ! cria la foule.
Il faut toujours que la foule, lorsqu’elle est
sous l’empire d’une passion, crie vive quelqu’un
ou meure quelqu’un.
Au Palais-Égalité le docteur fit arrêter le
fiacre.
– Adieu, jeune homme, dit le docteur à
Hoffmann, et si vous m’en croyez, partez pour
l’Allemagne le plus vite possible ; il ne fait pas
bon en France pour les hommes qui ont une
imagination comme la vôtre.
Et il poussa hors du fiacre Hoffmann, qui, tout
abasourdi encore de ce qui venait de lui arriver,
s’en allait tout droit sous une charrette qui faisait
chemin en sens inverse du fiacre, si un jeune
homme qui passait ne se fût précipité et n’eût
retenu Hoffmann dans ses bras au moment où, de
361
son côté, le charretier faisait un effort pour arrêter
ses chevaux.
Le fiacre continua son chemin.
Les deux jeunes gens, celui qui avait failli
tomber et celui qui l’avait retenu, poussèrent
ensemble un seul et même cri :
– Hoffmann !
– Werner !
Puis, voyant l’état d’atonie dans lequel se
trouvait son ami, Werner l’entraîna dans le jardin
du Palais-Royal.
Alors la pensée de tout ce qui s’était passé
revint plus vive au souvenir d’Hoffmann, et il se
rappela le médaillon d’Antonia mis en gage chez
le changeur allemand.
Aussitôt il poussa un cri en songeant qu’il
avait vidé toutes ses poches sur la table de marbre
de l’hôtel. Mais en même temps il se souvint
qu’il avait mis, pour le dégager, trois louis à part
dans le gousset de sa montre.
Le gousset avait fidèlement gardé son dépôt ;
les trois louis y étaient toujours.
362
Hoffmann s’échappa des bras de Werner en lui
criant : Attends-moi ! et s’élança dans la direction
de la boutique du changeur.
À chaque pas qu’il faisait, il lui semblait,
sortant d’une vapeur épaisse, s’avancer, à travers
un nuage toujours s’éclaircissant, vers une
atmosphère pure et resplendissante.
À la porte du changeur, il s’arrêta pour
respirer ; l’ancienne vision, la vision de la nuit
avait presque disparu.
Il reprit haleine un instant et entra.
Le changeur était à sa place, les sébiles en
cuivre étaient à leur place.
Au bruit que fit Hoffmann en entrant, le
changeur leva la tête.
– Ah ! ah ! dit-il, c’est vous, mon jeune
compatriote ; ma foi ! je vous l’avoue, je ne
comptais pas vous revoir.
– Je présume que vous ne me dites pas cela
parce que vous avez disposé du médaillon !
s’écria Hoffmann.
– Non, je vous avais promis de vous le garder,
363
et, m’en eût on donné vingt-cinq louis, au lieu
des trois que vous me devez, le médaillon ne
serait pas sorti de ma boutique.
– Voici les trois louis, dit timidement
Hoffmann ; mais je vous avoue que je n’ai rien à
vous offrir pour les intérêts.
– Pour les intérêts d’une nuit, dit le changeur,
allons donc, vous voulez rire ; les intérêts de trois
louis pour une nuit, et à un compatriote ! jamais.
Et il lui rendit le médaillon.
– Merci, monsieur, dit Hoffmann ; et
maintenant, continua-t-il avec un soupir, je vais
chercher de l’argent pour retourner à Mannheim.
– À Mannheim, dit le changeur, tiens, vous
êtes de Mannheim ?
– Non, monsieur, je ne suis pas de Mannheim,
mais j’habite Mannheim : ma fiancée est à
Mannheim ; elle m’attend, et je retourne à
Mannheim pour l’épouser.
– Ah ! fit le changeur.
Puis, comme le jeune homme avait déjà la
main sur le bouton de la porte :
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– Connaissez-vous, dit le changeur, à
Mannheim, un ancien ami à moi, un vieux
musicien ?
– Nommé Gottlieb Murr ? s’écria Hoffmann.
– Justement ! Vous le connaissez ?
– Si je le connais ! je le crois bien, puisque
c’est sa fille qui est ma fiancée.
– Antonia ! s’écria à son tour le changeur.
– Oui, Antonia, répondit Hoffmann.
– Comment, jeune homme ! c’est pour épouser
Antonia que vous retourniez à Mannheim ?
– Sans doute.
– Restez à Paris, alors, car vous feriez un
voyage inutile.
– Pourquoi cela ?
– Parce que voilà une lettre de son père qui
m’annonce qu’il y a huit jours, à trois heures de
l’après-midi, Antonia est morte subitement en
jouant de la harpe.
C’était juste le jour où Hoffmann était allé
chez Arsène pour faire son portrait ; c’était juste
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l’heure où il avait pressé de ses lèvres son épaule
nue.
Hoffmann, pâle, tremblant, anéanti, ouvrit le
médaillon pour porter l’image d’Antonia à ses
lèvres, mais l’ivoire en était redevenu aussi blanc
et aussi pur que s’il était vierge encore du
pinceau de l’artiste.
Il ne restait rien d’Antonia à Hoffmann deux
fois infidèle à son serment, pas même l’image de
celle à qui il avait juré un amour éternel.
Deux heures après, Hoffmann, accompagné de
Werner et du bon changeur, montait dans la
voiture de Mannheim, où il arriva juste pour
accompagner au cimetière le corps de Gottlieb
Murr, qui avait recommandé en mourant qu’on
l’enterrât côte à côte de sa chère Antonia.
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Table
I. L’arsenal ..............................................5
II. La famille d’Hoffmann ......................76
III. Un amoureux et un fou ......................89
IV. Maître Gottlieb Murr........................107
V. Antonia.............................................129
VI. Le serment........................................143
VII. Une barrière de Paris en 1793..........161
VIII. Comment les musées et les
bibliothèques étaient fermés,
mais comment la Place de la
Révolution était ouverte .................181
IX. « Le jugement de Pâris »..................198
X. Arsène ..............................................213
XI. La deuxième représentation du
« Jugement de Pâris ».....................235
XII. L’estaminet ......................................253
368
XIII. Le portrait.........................................269
XIV. Le tentateur ......................................285
XV. Le numéro 113 .................................298
XVI. Le médaillon ....................................316
XVII. Un hôtel de la rue Saint-Honoré ......332
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Cet ouvrage est le 117e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
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