Chut Adele Dort
Chut Adele Dort
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De Nathalie Deleau
Distribution : 3 femmes
• Adèle : entre 35 et 45 ans, Adèle est une femme à l’écoute des autres, un peu
en retrait, depuis toujours. C’est pourtant le personnage central de cette
histoire. Le jour où le chemin d’Adèle croise celui de « l’homme à la mini
rouge », c’est le grand cataclysme, un bouleversement émotionnel majeur.
• Lise : entre 35 et 40 ans, Lise est un personnage érotomane et fantasque
dans la première partie et dans la seconde, une jeune femme multipliant les
déceptions amoureuses. Ses relations avec Victoire sont conflictuelles mais
Lise reste très fortement influencée par celle-ci.
• Victoire : entre 35 et 45 ans, Victoire est le personnage dominant de la pièce.
Figure presque maternelle, elle est prête à tout pour que ce petit monde
continue à tourner autour de sa personne.
Synopsis: Adèle vient de « se faire rencontrer » par un homme. Et cela lui fait tout
drôle, car elle n’est plus spécialement jeune et ne s’y attendait pas. Comment gérer
cette situation qui l’épouvante et la bouleverse ? Car finalement, sa vie est bien
réglée, elle vit coincée entre deux autres femmes, Lise et Victoire, en co-location.
Le spectacle est scindée en deux parties : une première partie raconte le rêve
d’Adèle, qui a fui devant cette nouvelle situation, et retrouve ses deux comparses
dans une transposition de leur quotidien.
La seconde partie représente le retour à la réalité. Adèle retrouve Lise qu’il faut
réconforter car elle est éprouvée par sa 12 ème déception amoureuse d’affilée, et
Victoire.
Un banc orange au milieu de la scène. Adèle est sur scène, elle dort sur le banc, un
livre à la main.
Scène 1
Entrée de Lise, personnage plein de vitalité, avec une toute petite valise. Elle
regarde Adèle, et va s’asseoir à côté d’elle. Elle la pousse un peu, la réveille, elle a
la banane !
ADELE, un temps, elle hésite à répondre, elle n’a pas trop envie de parler, peut-être
aussi qu’elle a du mal à se réveiller : Ben moi c’est Adèle, je viens d’arriver.
LISE : Ah…c’est bien… silence…Et votre destination finale c’était juste le quai ?!
ADELE : C’est vrai que normalement on reste sur un quai lorsqu’on attend un train et
non parce qu’on vient justement de descendre du dernier qui est reparti d’ailleurs -il y
a une petite heure-. Je crois que la normalité et moi, ça fait deux. Nous sommes
fâchées depuis bien longtemps. D’ailleurs je dois être en froid avec pas mal de mots
en « té »
LISE : C’est dommage que je doive partir, parce que vous m’êtes très sympathique,
mais vous comprenez, je suis attendue…cela dit, je peux vous indiquer où dormir…
Ou peut-être vous attendez quelqu’un ?
ADELE, la regarde un moment, et en voix off : ah non moi c’est tout le contraire : je
fuis quelqu’un !
Non, je suis en congés et en buvant mon thé ce matin j’ai songé pourquoi ne pas
aller m’aérer quelque peu dans un endroit bien vert, et tant pis si il pleut… elle
s’éclaircit la voix
ADELE : pas très convaincue, juste pour donner le change, oui mais ne vous
inquiétez pas ! Ma mère avait une amie qui lorsqu’elle partait en vacances, ne
prévoyait jamais rien. Elle s’arrêtait juste dans un village qu’elle trouvait agréable, un
petit pays où elle sentait qu’elle avait envie de passer un moment, elle entrait dans le
premier troquet venu, discutait avec les gens du coin comme on dit, et en sortait
toujours avec une bonne adresse…
LISE lui coupant la parole : …Enfin moi je m’en vais, pour un petit bout de temps !
Hier quand je pense… Je suis allée voir cette pièce de théâtre pas terrible parce qu’il
faut bien s’occuper alors on s’invente des rendez-vous soi disant immanquables, des
occasions de tuer l’ennui, mais finalement je peux bien te le dire, le théâtre je m’en
fous ! La vie est bien faite, tu sais. Non parce que si je n’étais pas allée voir cette
pièce, je ne serais jamais allée au théâtre hier, et si je n’étais pas allée au théâtre
hier, rien ne se serait passé ! C’est dingue !! Un seul regard lui a suffi lorsqu’il m’a di-
rigée vers ma place, de façon si prévenante, mais si virile à la fois et qu’il a tendu sa
main …pour que je l’effleure, c’était si délicat, si romantique !! Elle reste en sus-
pens !!
LISE : toujours dans le même état, la lumière s’est éteinte ! (de la façon dont elle au-
rait dit : il m’a embrassée !). Après le spectacle, il m’a cherchée mais il y avait trop de
monde. C’est pour ça, je pars ! Il m’attend, il doit d’ailleurs se faire un sang d’encre
depuis hier ! Le pauvre …dans quel état doit-il être (attendrie). Puis tout à coup Pour-
vu qu’il ne soit pas déjà trop tard !
Hiiips ! Voilà mon TER ! Bien, adieu, ce fut court mais intéressant ! Elle lui serre la
main oh, si vous ne savez pas trop où aller, juste à 50 m, vous avez Victoire qui a
une chambre d’hôte, juste à côté du troquet, c’est facile ça s’appelle « chez Victoire
et Lise ». Enfin… il va falloir changer le nom ! Les derniers mots sont dits des cou-
lisses.
Scène 2
Pas de noir ! Une musique retentit : pourquoi pas une musique de film qui a la
pêche, au choix…
ADELE : excusez-moi !
ADELE, un peu surprise : Euh, non non ce n’est pas du tout ça, mais enfin…voilà, je
suis en vacances pour quelques jours et j’ai croisé une dame qui s’appelle Lise sur le
quai de la gare, elle partait mais elle m’a dit que vous aviez une chambre d’hôte de
disponible?
VICTOIRE : En effet elle est libre. Personne ne se bouscule jamais pour la louer…
Alors comme ça vous avez rencontré Lise à la gare ?
ADELE : Oui…
ADELE : ben c'est-à-dire qu’elle ne m’a pas donné l’impression de quelqu’un qui
allait revenir, elle m’a plutôt dit qu’elle partait… partait…
VICTOIRE : Ah oui ?! Mais vous savez, sur le ton de la confidence, il ne faut pas
croire tout ce que Lise raconte, elle est un peu … Mais vous vous en apercevrez
bien vite, va, et votre nom c’est quoi ?
ADELE : Adèle
VICTOIRE : Enchantée Adèle, moi c’est Victoire. Elle tape dans ses mains et la
musique reprend. Victoire prend la valise d’Adèle et lui fait signe de la suivre.
ADELE, face public : Je viens de me faire rencontrer par un homme. Si vous trouvez
que c’est violent de le dire comme ça vous avez raison. Je suis en plein cataclysme.
J’ai l’air calme à première vue mais à l’intérieur, c’est tout sens dessus dessous. Il
faut dire que je ne m’y attendais pas. Vous comprenez, je ne suis plus toute jeune,
alors avec le temps qui passe, j’avais commencé à me faire à l’idée. Surtout qu’en
général, la probabilité de rencontrer quelqu’un est inversement proportionnelle à
l’évolution normale de votre charme naturel. Et puis un jour, j’étais dans ma ville, et
j’attendais pour traverser dans les passages cloutés. On n’est jamais trop prudent.
Soudain, je vois une mini rouge avec le numéro 27 sur les portières, et un toit à da-
mier noir et blanc, qui s’arrête pour me laisser passer. Je n’y voyais pas trop bien
mais je pouvais distinguer tout de même que le conducteur occupait pratiquement
tout l’espace à l’intérieur de sa mini. Et ça m’a fait sourire. Et puis je n’y ai plus pen-
sé. Deux jours plus tard, de nouveau dans ma ville, mais à un autre passage clouté,
je revois ma mini avec le même homme dedans, qui non seulement me laisse passer
mais en plus se gare illico, sort de sa voiture, me hèle : Eh madame, attendez ! Il
vient me parler gentiment et j’étais tellement surprise que je ne me souviens plus du
tout de quoi, sauf que j’ai trouvé ça très agréable. Tellement, que lorsqu’il m’a de-
mandé mon adresse mail je lui ai donnée sans hésiter… Avec mon numéro… Le len-
demain, j’avais un message de lui, long comme un jour sans pain, un truc tellement
enthousiaste que je me suis mise à pleurer comme une dinde. Si mes larmes
n’avaient pas été salées, j’aurais pu arroser mon jardin avec. Sauf que je n’en ai pas
de jardin. Mais le problème c’est que je n’ai pas su quoi répondre, je suis restée in -
terdite devant l’écran, et puis j’ai paniqué. J’ai pris ma petite valise, quelques affaires,
j’ai sauté dans le premier train, pour me mettre à l’abri. Je crois que j’ai bien fait. Elle
hésite et lâche : C’est nul.
Scène 4
VICTOIRE entre sur une musique plus calme, un peu triste, idéalement du même
compositeur que précédemment. La musique a commencé pendant qu’Adèle parlait.
VICTOIRE : Vous voyez que vous avez une dent contre X, ce n’est pas une vue de
l’esprit. M’enfin. Elle claque dans ses doigts, la musique s’arrête. Asseyez-vous ! Je
dois écosser des petits pois, vous me tiendrez compagnie, vous n’avez pas l’air dé-
bordée de toutes façons. Vous aimez ça les petits pois ?
VICTOIRE : Tiens !! Lise ! Très ironique : Ca alors, je ne m’y attendais pas du tout, tu
es décidément imprévisible ! A Adèle : alors j’avais raison non ? Remarquez, je n’ai
pas beaucoup de mérite, je la connais comme si je l’avais tricotée la pauvre.
LISE : d’un ton enjoué En fait lorsque je suis arrivée devant le théâtre, je me suis
aperçue qu’il était fermé ! Lundi oblige!
LISE : Exactement, sur le bon chemin ! Car du coup, j’ai repris le TER en sens in-
verse, normal…
VICTOIRE : ça…
LISE : Et le contrôleur a complètement flashé sur moi. Je l’ai tout de suite vu ! C’était
un peu gênant… Même si de manière très fine, il a tout fait pour jouer le beau téné-
breux indifférent. Au bout d’un moment il a complètement craqué, il m’a demandé
mon adresse et une pièce d’identité…plus 30 euros, là je me suis dis qu’il poussait
un peu tout de même pour donner le change face à ses collègues…
VICTOIRE : agacée : Moi ? Mais j’ai plein d’amoureux Adèle sachez le ! Des grands
bruns, des petits blonds, des mauvais garçons, des aristocrates ! Moi grâce au ciné-
ma je n’ai jamais été déçue en amour, qui peut en dire autant? S’adressant au pu-
blic : vous ? Ou vous ?!! Je suis entourée d’amour ! Tout le temps ! Marnie dans les
bras de Sean Connery dans le film d’Hitchcock c’est moi !! John Malkovich c’est à
moi qu’il pense lors du duel de fin dans « les liaisons dangereuses » ! Cary Grant,
c’est ma main qu’il retient et c’est moi qu’il tire du vide dans « la mort aux
trousses » ! Et c’est encore moi qui hésite entre César et David dans « César et Ro-
salie » de Sautet. Et vous alors, où en êtes-vous dans votre vie sentimentale ?
ADELE : …
VICTOIRE : Remarquez, le fait que vous ayez débarqué toute seule ici, ça me donne
un léger indice…
ADELE : il faut du courage pour aimer, pour oser aller vers l’autre et des fois j’ai peur
de ne pas être assez costaud…
VICTOIRE : Vous avouerez qu’il faut surtout avoir envie de se compliquer l’exis-
tence !
ADELE : Ah ? Vous trouvez ? Moi, il y a des jours où je me dis que la vie de céliba -
taire n’est pas méga simple…
VICTOIRE : Peut-être mais c’est sûrement deux fois moins compliqué que la vie de
couple, c’est mathématique. Enfin, ça les occupe… Mais regardez Lise ! Entre nous,
ça ne va pas fort là-haut, vous ne trouvez pas ? On peut même dire qu’elle est rava-
gée. Eh bien vous voulez que je vous dise ? A force de vouloir faire comme tous les
Scène 5
LISE qui est entrée pendant le monologue, à Adèle, mais bienveillante : ne vous in-
quiétez pas, ça ne dure jamais longtemps, au début ça fait bizarre, mais après on se
prend au jeu. Plus bas sur le ton de la confidence Parfois, elle s’habille comme Mari-
lyn alors ça a un peu de mal à passer au village, surtout qu’on ne peut pas dire qu’il y
ait une ressemblance frappante. Enfin c’est beaucoup de travail quoi, alors c’est pour
les grandes occasions !
Pendant ce temps là, Victoire est restée immobile, elle est encore dans son trip, et
Lise et Adèle sont de chaque côté. Tout à coup, Lise la secoue un peu :
LISE : Ehhh !! Il y a quelqu’un ou quoi ??! Victoire !! Où est-tu ?? Ouh ouh ??!!
VICTOIRE : Oui oui… je suis là, c’est moi… Quelle heure il est ?? Ma séance ! Ouh
là je file, à tout à l’heure !
Elle sort
LISE : Et vous ne répondez pas ! C’est peut-être un homme ! Moi à votre place…
LISE : Naturellement !
ADELE : Voilà…Est-ce que vous pensez que l’amour existe ? Croyez-vous à un en-
gagement entre deux personnes ?
LISE : Ouh la, à la première question je réponds oui !! Bien sûr que l’amour existe !!
Quelle idée même de la poser ! A croire que vous avez vécu dans une grotte jusqu’à
présent ! Mais je trouve que votre deuxième question, là, un engagement entre deux
personnes, ça arrive peut-être, mais pour moi c’est impossible… vous voyez, j’ai trop
d’obligations envers mon prochain… et envers tous ceux dont j’ai changé l’existence
d’un simple regard. C’est une grosse responsabilité, une mission, un devoir haute-
ment moral ! Non mais imaginez un instant que demain je décide de lier ma vie à un
seul homme !! En premier lieu, lequel choisir ? Pourquoi favoriser celui-ci et non pas
celui-là ? Mais admettons que je prenne une décision. Par la suite, je n’ose pas ima-
giner les conséquences d’une telle inconséquence : dépressions à gogo dans la gent
masculine, tentatives de suicide sans doute, avec sûrement dans le lot quelques
unes de réussies, quelle horreur… Comment voulez-vous vivre avec ça sur la
conscience! Non voyez-vous, je ne suis pas de celles qui se défaussent, j’ai choisi
l’altruisme !
ADELE un peu sciée tout de même : Ah oui évidemment si l’on voit les choses
comme ça… C’est une sorte de philosophie, quoi…
LISE : Exactement ! Bon, je ne dis pas que cela ne m’apporte pas quelques petites
satisfactions tout de même… C’est très agréable de posséder ce pouvoir
d’attraction… En toute discrétion, car le crier sur les toits en plus, ce serait vraiment
indécent … Je vous le dis à vous, car je sens qu’il ne saurait y avoir de la jalousie ou
de compétition entre nous… Vous êtes au dessus de ça, je l’ai tout de suite deviné.
ADELE : Ah vous croyez ? Moi j’ai plutôt l’impression d’être en dessous de pas mal
de choses. Mais sinon c’est juste, je ne peux pas dire que je vous envie beaucoup.
Chut ! Adèle dort
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LISE, le paragraphe qui suit est dit de plus en plus vite : Vous êtes sage vous, c’est
bien, c’est un signe de maturité. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Victoire
par exemple ! Je sais bien qu’elle me critique, nous n’avons pas les mêmes points de
vue et je la soupçonne d’être un peu envieuse, inconsciemment bien entendu ! Entre
nous, vous trouvez que c’est sain, vous, de se comporter comme elle le fait ? D’être
enfermée dans sa passion comme une sardine à l’huile dans sa boîte? Non ! Ce qui
ne va pas voyez-vous, c’est qu’elle est complètement à côté de la plaque, en dehors
de toute réalité ! Personne ici ne l’a jamais vue avec un homme… ni avec une
femme d’ailleurs… On ne sait pas si c’est la raison pour laquelle elle est comme elle
est ou si c’est parce qu’elle est comme ça que personne n’a jamais voulu d’elle…
LISE : Mais si ! C’est comme lorsqu’on se demande si c’est la poule qui a pondu
l’œuf ou si c’est l’œuf qui a fait la poule !
VICTOIRE : Maxence a annulé la séance car nous n'étions que trois. Ca m'énerve !
C'était un film de Cukor que je n'ai jamais vu, un inédit ! Il a été inflexible, je lui ai
même proposé de lui payer trois places pour qu'on arrive à 5 personnes, il n'a rien
voulu savoir... Mais au fait, ça ne vous dirait pas un petit Cukor? Comme ça, dans
l'après-midi, à l'improviste?
LISE : Ah pour moi ce n'est pas possible. A chaque fois que Maxence me voit, j'ai
l'impression que son coeur va lâcher tellement il est ému et perd tous ses moyens.
Ce ne serait vraiment pas raisonnable. Non, je préfère rester à l'écart, c'est bien
mieux pour lui.
VICTOIRE : Alors tu n'iras plus au cinéma?! Jamais?! C'est bien dommage, ça aurait
été ta dernière chance d'être un tantinet équilibrée, ça ne te ferait pas de mal, crois
moi…
VICTOIRE : Je te prie de ne pas mêler Adèle à ça. Est-ce que je le fais moi ? Est-ce
que je t’insulte moi ? Est-ce que je te traite de mythomane érotomaniaque sur le re-
tour moi ? Qui n’a jamais réussi à se caser en plus ? Une mythomane érotoma-
niaque impuissante sur le retour, voilà ce que tu es ma chère !
LISE, après un silence : Je crois que j'en ai assez Victoire, je vais partir, accepter la
proposition du premier homme que je vais croiser en sortant d'ici et tant pis pour les
autres ! Il faut que j'apprenne à être un peu égoïste à présent.
VICTOIRE : Oh oui, je l’ai déjà entendue celle-ci ! Mais pars donc ! Tu n'as qu'à partir
si tu en es capable, ça m’est bien égal maintenant puisque de toutes façons, Adèle
reste avec moi !
LISE : Mais pas question ! Je l'emmène! Elle sera bien plus heureuse avec mon mari
et moi!
ADELE: Pardon?
ADELE : Mais et moi? Une petite minute ! J'ai quelque chose à dire! Je ne suis pas
un sac ! J’ai une vie ! J’ai ma vie ! C'est de ma vie dont il s'agit, j’ai mon mot à dire!
ADELE, face public : Je ne sais pas vous mais moi, je n’aime pas beaucoup la tour-
nure que prennent les événements… Vous pensez qu’il est possible de stopper un
rêve lorsqu’il ne vous plait pas ? J’ai bien envie d’essayer ! Après tout, il n’y a aucune
raison pour que je n’y parvienne pas, c’est mon rêve ! C’est tout de même moi qui
décide, non ? Vous comprenez, elles sont vraiment trop barges, moi je m’endors
avec mes doutes et mes questions, alors là, ça me complique trop la vie, ce n’était
pas le but au départ… Je voudrais tellement me retrouver comme au début sur ce
banc, et seule, dormir tranquillement et ne plus penser à rien, ne plus penser à
l’homme à la mini même, si il le faut, ne plus rêver, ne plus rêver…
Sur une musique rapide, à déterminer, du compositeur X dans l’idéal, Adèle pousse
Lise et Victoire dans les coulisses, et réarrange le plateau pour la deuxième partie,
tout en répétant :
C’est vrai ça c’est ma vie, j’ai le droit d’avoir une vie, c’est mon droit, c’est ma vie…
Scène 1
Nous revoilà comme dans la scène 1 de la première partie : Adèle est endormie sur
le banc. Lise entre avec deux valises/sacs. Elle voit Adèle sur le banc, laisse tomber
lourdement ses sacs. Pas de réaction d’Adèle. Elle éteint la musique avec la télé-
commande.
LISE, face public : Quand je pense qu’elle était là…J’ai téléphoné tout à l’heure !
Mais rien ! Pas une réponse, je peux mourir tout le monde s’en fout. En plus, je me
suis farcie les cinq étages toute seule avec les sacs, avec la peine que je ressens je
vous jure… En plus, ce n’est vraiment pas mon jour car j’ai rencontré Gazelle
Toxique en bas et on a parlé… un peu. Mais vous ne savez pas qui c’est Gazelle
toxique vous, c’est vrai. C’est une voisine, elle a des jambes qui sont longues comme
un jour sans pain. Et Victoire lui a trouve ce surnom…bref.
Elle va s’asseoir sur le banc, la pousse un peu. Elle est complètement déprimée.
ADELE : Oh tu sais, j’ai fait un de ces rêves! Hyper bizarre ! T’étais dedans tiens…et
Victoire aussi d’ailleurs… quelle histoire de dingues ! Je suis encore à moitié ensu-
quée…
LISE : Je ne comprends rien, pourtant c’était du solide avec Louis, un mois d’amour,
de sorties, de rendez-vous … Je n’ai pas pu me tromper à ce point, la façon dont il
me regardait, la semaine dernière, lorsqu’il m’a demandé si je voulais des enfants
tout ça !
ADELE : Oui Lise mais si je ne me trompe pas, il me semble que tu lui as répondu
que tu en voulais quatre… Je ne sais pas moi… ça lui a peut-être mis la pression à
ce garçon… peut-être tu aurais dû rester plus dans le vague.
LISE : Si il s’agit de ça de toutes façons il n’est pas bien fin, car ce n’est pas à mon
âge que je peux faire quatre des enfants… Il y a de fortes chances que ma date de
péremption survienne après le premier ou le deuxième.
LISE : Ah mais c’est resté très correct, presque… constipé. Lorsque j’ai sonné chez
lui, et qu’il a ouvert avec cet air hagard qui me faisait craquer - d’habitude - et qu’il a
vu mes sacs et mes valises, j’ai tout de suite vu que je n’étais pas attendue. Tu vois,
il est resté bloqué, comme un lapin pris dans les phares d’une voiture. Alors je me
suis lancée…
LISE : Oui ! Bah, qu’est ce que j’avais à perdre ? Je lui ai dit que je le trouvais char-
mant, que j’étais bouleversée par notre rencontre, qu’il avait changé ma vie, que je
voulais qu’on passe à la vitesse supérieure, qu’il me manquait trop et que je voulais
qu’on fasse un essai pour quelques jours, qu’on vive un peu ensemble, que c’était
une surprise, bref.
LISE : Ben après la phase du lapin, il est passé par toutes les couleurs, d’abord
rouge, puis très rouge puis tout blanc, tout ça pendant que je parlais. Et quand je me
suis arrêtée, il a finalement bégayé un truc genre « c’est super gentil ». Mais il ne
m’a pas dit d’entrer. Alors moi j’ai dit « oh de rien c’est normal » Et puis au bout d’un
moment je me suis sentie un peu cruche tout de même…
LISE : Oui…alors j’ai fini par dire qu’il pouvait ne pas répondre tout de suite, que je le
laissais réfléchir, tout ça, qu’il y pense juste, et puis je lui ai souhaité une bonne jour -
née…
LISE : Rien. Il a refermé la porte et moi je suis partie pleurer dans ma voiture, avec
un œil sur le portable au cas où il appellerait. Si ce n’est pas un gros vent, il faudra
qu’on m’explique.
ADELE : Tu ne devrais pas t’en faire trop, après tout, il va peut-être rappeler, laisse
le mariner un peu…
LISE : c’est moi qui marine ! D’un sens c’est mieux comme ça. Et puis depuis le
temps, je commence à relativiser l’échec. N’empêche c’est dur, la 12 ème déception
d’affilée.
Scène 2
VICTOIRE qui est arrivée par derrière en douce, commence à réciter « la fille » de
Jean de la Fontaine :
Certaine fille un peu trop fière,
Prétendait trouver un mari jeune, bien fait et beau, d’agréable manière
Point froid et point jaloux, notez ces deux points-ci
Cette fille voulait aussi qu’il eût du bien, de la naissance, de l’esprit, enfin tout.
Mais qui peut tout avoir ? Le destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d’importance
Chut ! Adèle dort
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La belle les trouva trop chétifs de moitié… »
VICTOIRE : Le sous-titre, c’est que tu me fais penser à la greluche de cette fable, qui
s’agite dans tous les sens parce qu’elle se sent rassir à vue d’œil et qui saute sur
tout ce qui bouge. Pour ne plus être seule soi disant.
- En aparté face public : Oui parce que je ne sais pas si vous avez remarqué mais
lorsqu’on parle d’une célibataire on dit qu’elle est seule. Même si elle est entourée
d’amis, eux ne comptent pas, c’est tout de même incroyable. En dehors du couple,
point de salut ! Mais bientôt ma parole, tu vas finir par nous sortir que tu n’aurais ja-
mais dû quitter Plan-Plan, que c’était peut-être le bon ! Je me demande quand tu ar-
riveras à profiter tout simplement de ce que tu as déjà !
ADELE : Ah ? Je ne sais plus, t’exagères sûrement, ohh ce n’était pas aussi… non,
vraiment, là, à part le jour où j’ai cuisiné une lotte braisée et où je me suis demandée
si Lise serait là pour la manger avec nous, ça doit être la seule fois où…
VICTOIRE, coupant la parole à Adèle : Ca va, ça va, c’est bon…Je voudrais juste te
rappeler Lise qu’ici ce n’est pas une chambre d’hôtes ! Nous avec Adèle, on a besoin
d’un minimum de considération ! Ici, on ne fait pas foyer dilettante pour chaudasse
en détresse.
ADELE : Sympa !…Bon, pour changer de sujet, au fait Victoire, ton casting pour le
doublage ça a donné quoi au juste ??
VICTOIRE, en regardant Lise : Bonne nouvelle ! Je crois que me carrière décolle, j’ai
touché le gros lot. Je vais doubler une actrice super connue.
VICTOIRE : Mais non ! En plus elle se double elle-même Victoria Abril. Non, c’est
Brigitte Hagemann !!
ADELE : Qui ?!
VICTOIRE : Ah bien sûr, elle boude maintenant, c’est bien simple, on ne peut rien lui
dire, jamais. Elle n’a aucun humour, elle prend tout mal ! Incapable de prendre un
peu de distance avec ce qui lui arrive…ou pas d'ailleurs...Bon, je vais me faire un
thé, vous en voulez un aussi ? Elle sort côté jardin, Adèle fait mine de la suivre et
reste en fond de plateau. Lise reste un instant comme tétanisée, puis sort côté court.
Adèle prend sa place, au centre.
Chut ! Adèle dort
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Scène 3
ADELE, face public : Evidemment ça plombe un peu l’ambiance… Moi qui aurais
bien besoin d’entendre des propos un peu positifs, c’est raté. Car vous savez quoi ?
Je viens de me faire rencontrer par un homme. Si vous trouvez que c’est violent de
le dire comme ça vous avez raison. Je suis en plein cataclysme. J’ai l’air calme à
première vue mais à l’intérieur, c’est tout sens dessus dessous. Il faut dire que je ne
suis pas programmée pour. Et puis, je ne suis plus toute jeune.
J’ai une drôle de sensation. Comme une impression de déjà vu, de déjà dit, de déjà
entendu…Ah bon ? Vous aussi ? Alors j’ai déjà dû vous parler de l’homme à la mini
rouge…qui m’a envoyé un message électronique si poétique qu’il aurait réussi à
émouvoir une statue. Mais moi je n’ai pas répondu à ce message. Je ne savais pas
quoi répondre, je ne savais pas quoi lui dire, moi à cet homme là… qui avait l’air si
bien et que je n’attendais pas. Le lendemain, il m’a renvoyé son message -le même-
en m’expliquant qu’il avait peur que je n’aie pas reçu le premier. Et là j’ai répondu un
truc bateau, un truc neutre et froid, un truc pas bien qui n’avait rien à voir avec le feu
d’artifices qu’il y avait là-dedans. Et depuis je sens qu’il est déçu, je sens qu’il va re -
prendre sa mini rouge et me laisser toute seule au croisement. Se dire qu’il s’est
trompé, et moi j’aurai tout perdu.
Scène 4
ADELE : non sauf… du temps peut-être… Tu as peut-être été un peu dure avec Lise
VICTOIRE : Bof…Un jour elle verra que c’est moi qui vois juste ! Elle file un mauvais
coton Lise à fureter comme ça, à être à l’affût du moindre mâle qui passe à sa por-
tée. Ce qui m’énerve le plus, c’est qu’elle a tout pour être heureuse !
ADELE : Ah bon ?
VICTOIRE : Oui ! Elle a un travail, bon un peu routinier, ok, mais elle en a un ! Elle a
une voiture, un toit et des amies dévouées. Eh bien non, elle persiste et signe dans
une voie qui ne peut lui apporter que des pépins. Je dois te rappeler le coup fumeux
de l’année dernière ?
ADELE, à contre coeur : ah oui, excuse-moi… Oui rappelle-moi donc ce qu’il s’est
passé l’année dernière, s’il te plait Victoire ?
ADELE : Lorsqu’on se sent seule, on est peut-être plus encline à s’imaginer des
choses, à s’aveugler, c’est humain. Elle a fait une erreur d’appréciation, ça peut arri-
ver à tout le monde.
VICTOIRE : Mais ça va continuer tant qu’elle n’aura pas compris qu’il y a deux caté-
gories d’hommes : les pires et les moins pires. C’est vrai que Louis, le petit dernier
là, fait plutôt partie de la seconde catégorie, mais bon…
VICTOIRE, lui coupant la parole : Honnêtement Adèle, tu ne trouves pas qu’on est
rudement bien ici toutes les trois ? Qu’on est une vraie famille, qu’on est mieux
qu’une famille ?
ADELE : Ben…
VICTOIRE : Ben non ! Et c’est normal ! Et c’est sain ! Tu vois bien que vouloir s’atta-
cher à un homme n’est tout de même pas une fin en soi ! D’ailleurs il existe des gens
lucides car tu sais ce qu’on dit d’une femme en couple ?
VICTOIRE : Mais si tu le sais ! On dit qu’elle n’est plus libre, et parfois elle le dit elle-
même, cette cruche, avec une pointe de vanité dans la voix : « Non mais arrêtez tout
de suite votre manège Monsieur, je ne suis pas une femme libre ! » La pauvre. Et
bien moi Adèle, je peux le crier haut et fort : Je suis libre comme l’air ! Je suis une
femme libre !
ADELE : Moi ce qui me désespère, c’est que souvent, et encore plus le week-end
quand il fait beau, je me sens tellement libre que ça me donne le tournis. Et je ne
trouve pas ça follement gai ! En revanche, il est vrai que nous passons de bons mo-
ments toutes les trois, et que c'est chaleureux, et que c'est rassurant, et que d'une
certaine façon ça me convient aussi. Alors d'ou me viennent cette sensation, cette fé-
brilité, cette frousse incroyable alors qu'il est si facile de ne rien changer, de conti-
nuer ainsi ma vie?
Scène 5
LISE : Adèle j'ai pris une décision, je vais écrire mes mémoires d'ancienne combat-
tante du sexe, je me mets officiellement à la retraite de l'amour. Je pourrais même en
Chut ! Adèle dort
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faire un essai, il aurait certainement plus de succès que le dernier que j'ai essayé de
faire éditer, en vain...
ADELE : Oui mais moi j'ai toujours trouvé que c'était une grande injustice, c'est vrai,
c'était du bon travail, ce n'est pas de ta faute s'il n'a pas été jugé assez vendeur, moi
je trouve que l'érotomanie dans la littérature afghane c'était un sujet hyper ambitieux
et original!
LISE : J'ai décidé d'appeler le grand échec de ma vie sentimentale « le feu en vaut-il
vraiment la chandelle? ». Il y aura douze chapitres, en alexandrin pour le challenge...
Chaque histoire pourrait être introduite par quelques vers, développés par la suite.
Ca pourrait donner quelque chose comme ça :
Le premier chapitre, à Plan-Plan, est dédié
Ca me paraît normal car il fut le premier
Et si j’avais été un peu plus cortiquée
Peut-être avec cet homme je serais demeurée
Mais je n’aurais du coup rien à vous raconter!
LISE : Vous aurez droit Victoire et toi, à une superbe dédicace. A mes amies, mes
témoins, mes béquilles. Peut-être qu’ensuite je serai sereine. Comme toi ! C’est vrai
tu ne fais pas de bruit, tu ne prends pas de place, tu mènes ta petite vie là, avec ton
boulot, tu sors de temps en temps, c’est toi qui as raison, c’est toi qui as tout com-
pris. Comme Victoire finalement.
LISE : En plus tu as des amis garçons c’est sympa… ça moi je n’ai jamais pu…
ADELE : Tu parles de Paul ? Oui enfin, j’en ai un quoi : il est marié, on fait juste du
badminton ensemble de temps en temps
LISE : Oui alors tu vois, Adèle, je serais toi, je ne m’en vanterais pas non plus !
Scène 6
VICTOIRE : Parfaitement une femme libre ! Sans contrainte ! Je fais ce qui me plait,
au moment où j’en ai envie ! Je n’ai de comptes à rendre à personne !
VICTOIRE : Construire, entasser, transmettre ! Nous revoilà dans les lieux com-
muns ! Personnellement, j’ai toujours pensé que la seule raison qui faisait que deux
personnes s’accrochent l’une à l’autre et font des enfants, c’est la peur de la mort ;
ça les rassure de se télescoper avant le grand trou noir.
ADELE : Et alors ? Même si c’est le cas, c’est humain, non ? Ca ne t’épouvante pas
toi, l’idée de la mort ? Moi à chaque fois que j’y pense, ça me donne envie de hurler !
VICTOIRE : Ah oui moi aussi, surtout lorsque ça me vient à l’esprit pendant la nuit.
Alors je la regarde bien en face cette idée, et je la chasse ! Je sais ce qui m’attend,
mais j’ai toujours pensé que ce n’était pas une raison pour faire n’importe quoi et
pour s’encombrer de n’importe qui.
VICTOIRE, lui coupant la parole : Ce qui me révolte le plus c’est que lorsque je
mourrai, la terre ne s’arrêtera même pas de tourner ! Je crois que je donnerais beau-
coup pour être immortelle…
ADELE : Immortelle ? Quelle horreur ! Et voir mourir tout le monde avant soi ! Perdre
tous les gens qu’on aime un par un ?! Quelle galère ! Moi je ne m’en remettrais pas !
VICTOIRE : La mort des autres on arrive toujours à la gérer, va. Et comme dirait
l’autre, quelle que soit la raison pour laquelle on pleure, on finit toujours par se mou -
cher…
LISE : Eh bien je vais vous étonner mais moi je connais quelqu’un qui m’a dit que
tous les soirs, elle se couche en espérant ne pas se réveiller le lendemain !
LISE : C’est Gazelle Toxique. Je l’ai croisée tout à l’heure et elle m’a raconté ça.
C’était incongru. J’étais là, embarrassée avec mes sacs. Elle était debout dans le hall
et tout à coup, elle s’est avancée droit sur moi, au bord des larmes, et elle m’a parlé
de ça, sans introduction sans rien. C’était comme un trop plein, il fallait qu’elle parle,
et moi j’étais là, un peu mal à l’aise au début, je me suis sentie vaguement agressée,
et puis lorsque j’ai vu que ça lui faisait du bien, je me suis rendue compte qu’elle
m’avait soulagée de quelque chose moi aussi. Et nous nous sommes dit au revoir.
LISE : Eh bien Gazelle Toxique, elle est comme ça, elle dit que la vie est comme un
grand espace temps, qu’elle doit occuper en attendant le grand saut ; donc elle
s’agite, elle essaie de remplir ses journées mais elle ne voit pas trop à quoi ça rime
ni ce qu’elle fait vraiment là. Elle m’a dit aussi que si on lui proposait de mourir de-
main, elle signerait tout de suite. Bref, la vie elle s’en fout, ça ne l’intéresse pas.
ADELE : Ben je ne sais pas trop, quoi, on discute là, ce n’est pas trop le moment
VICTOIRE : Lise, il ne faut pas croire, tout le monde n’a pas tes basses préoccupa-
tions !
LISE : Il n’est jamais trop tard pour prendre la bonne décision ! (Regard d’Adèle)
LISE : Non mais j’ai dit ça comme ça, sans réfléchir, un vieux réflexe de ma vie anté-
rieure. C’est vrai, qu’un homme téléphone sur le portable d’Adèle, volontairement
j’entends, sans qu’il s’agisse d’une erreur, c’est très improbable tout de même… Il
me semble que j’ai plus de chance d’être invitée à dîner par Quentin Tarantino la se-
maine prochaine.
LISE : Ben… invraisemblable… le mot est peut-être un peu fort ! Disons que ça nous
ferait tout drôle quoi…
Victoire et Lise entraînent Adèle sur le banc, elles la coincent entre elles deux et
continuent leur conversation comme si Adèle n’était pas là.
VICTOIRE : Non le problème avec Adèle, c’est qu’elle est dans un état de fatigue ex-
trême, elle travaille trop ! Tu as vu sa tête en ce moment ?
LISE : Ne m’en parle pas, elle s’endort n’importe quand, un vrai zombie. Encore tout
à l’heure, j’ai appelé mais elle n’a même pas répondu, j’étais en bas avec mes sacs
et…
VICTOIRE : Non, ce qu’il nous faudrait, c’est partir loin, rien que toutes les trois,
prendre quelques semaines de vacances ! Je ne sais pas moi on pourrait partir à …
LISE : à Cholet !
LISE : Ca c’est une idée, des vacances en Californie!! On les a bien méritées tu ne
crois pas ?
VICTOIRE : Pense donc ! Elle tape dans ses mains : Bon c’est décidé ! Je m’occupe
de tout… Elle sort, suivie de Lise
ADELE, se levant tout à coup, face public: Je ne sais pas vous mais moi, je n’aime
pas beaucoup la tournure que prend la conversation. C’est vrai je ne suis pas un
pot ! C’est peut-être un signe. C’est peut-être le moment d’accepter de changer ma
vie. De ne rien refuser. D’oser ! C’est ma vie après tout ! C’est de ma vie dont il
s’agit ! C’est tout de même moi qui décide, non ?
…J’ai bien rencontré un homme !! -le lieu et les circonstances sont bien secondaires-
Je ne le connais pas encore bien mais il m’a l’air très formidable. Oui !! Et ça me re-
mue toute là-dedans rien que de le dire… J’ai envie de disparaître sous terre telle -
ment j’ai la frousse. La frousse de l’avouer, la frousse de les quitter sans doute ? La
frousse de ne pas y arriver… A mon âge, vous vous rendez compte ? Je risque de
faire une crise cardiaque électrique s’il essaie de m’approcher d’un peu près. Oui
c’est vrai, j’ai une vie agréable et un joli cocon. Et des amies qui me disent qu’elles
m’envient, que c’est moi qui ai tout compris, que j’ai une vie trépidante. Quand j’étais
Chut ! Adèle dort
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plus jeune ma mère me disait qu’elle était fière de moi, qu’elle me trouvait bien rai-
sonnable de ne pas m’empoisonner la vie avec un homme, de ne pas m’encombrer.
Qu’ils ne valaient pas un clou. Qu’ils étaient tous pareils, lâches, menteurs, radins et
irresponsables. Alors comme je n’étais pas du genre rebelle, je n’ai pas eu la force
de la décevoir. On peut dire que ma loyauté filiale m’a coûtée cher. Mais ça avait l’air
d’être tellement important pour elle ! De toute façon, je ne pouvais pas faire autre-
ment alors… et puis après le pli était pris comme on dit… et puis un jour…
Il sonne à la porte. Elle sourit... Elle sort dans les coulisses. Victoire et Lise, qui sont
rentrées sur scène pendant la conversation, se regardent.
Fondu au noir.
La lumière se rallume. Victoire et Lise n’ont pas bougé. Elles vont saluer. Après le
salut :
LISE : alors ça non, je te jure. Je suis sciée, moi-même je n’en reviens pas.
FIN