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CL 0224

Le document traite de la protection internationale des droits acquis, soulignant la complexité et l'importance de cette notion dans le contexte juridique actuel. Il aborde les défis liés à la définition et à la protection des droits acquis, ainsi que les critiques qui lui sont adressées, tout en reconnaissant leur pertinence dans le droit international et national. L'auteur, Georges Kaeckenbeeck, examine également les implications de ces droits face aux évolutions sociales et politiques.

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Le document traite de la protection internationale des droits acquis, soulignant la complexité et l'importance de cette notion dans le contexte juridique actuel. Il aborde les défis liés à la définition et à la protection des droits acquis, ainsi que les critiques qui lui sont adressées, tout en reconnaissant leur pertinence dans le droit international et national. L'auteur, Georges Kaeckenbeeck, examine également les implications de ces droits face aux évolutions sociales et politiques.

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CL-0224

LA

PROTECTION INTERNATIONALE
DES DROITS ACQUIS
PAR

Georges KAECKENBEECK, D.C.L.


Président du Tribunal arbitral germano-polonais de Haute Silésie,
Professeur de Droit international
à l'Institut universitaire de Hautes Études Internationales à Genève
NOTICE BIOGRAPHIQUE

Georges-S.-F.-C. KAECKENBEECK (Belge), né à Bruxelles le 30 mai


1892. Etudes à l'Université de Bruxelles et à l'Université d'Oxford
(Magdalen College). D. C. L. (Oxon) en 1921.
Successivement « lecturer » à University College et King's College
(Université de Londres), « law tutor » de Saint-Hughes College, des
Non collegiate students et, ad interim, de Magdalen College,
Oxford; conseiller juridique adjoint au ministère des Affaires étran-
gères de Belgique; membre de la section juridique du Secrétariat
de la Société des Nations; depuis 1922, président du Tribunal
Arbitral germano-polonais de Haute Silésie.

PRINCIPALES PUBLICATIONS

International Hivers a monograph based on diplomatie documents, Lon-


dres, 1918.
Contribution : aux Handbooks prepared under the direction of the histo-
rical Section of the Foreign Office (h° 149), published by H. M. Stationery
Office, 1920; aux Transactions of the Grotius Society (vol. IV et XXI); au
British Yearbook of International Law (1936); etc.
Publications officielles : Actes et documents de la Conférence polono-
allemande tenue à Vienne du 30 avril au 30 août 1924 (Mauz, éditeur, Vienne).
— Collection officielle de décisions d'intérêt jurisprudentiel du Tribunal
Arbitral de Haute Silésie (1 vol., de Gruyter, Berlin, en allemand et polo-
nais), etc.
LA PROTECTION INTERNATIONALE
DES DROITS ACQUIS

INTRODUCTION

§ 1. — Jamais le sujet que nous allons tTaiter n'a été plus


brûlant. Il se trouve, on peut le dire, en pleine ligne de feu
des batailles juridiques et politiques qui se livrent aujour-
d'hui. Jamais, non plus, son étude systématique n'a été
plus malaisée. Les conflits idéologiques qui caractérisent
notre époque et recouvrent souvent assez mal des conflits
d'intérêts, en sont une des causes principales.
Il fut un temps où, en opposant les droits privés aux droits
publics, les droits subjectifs aux résultantes de la loi, le
domaine de l'autonomie privée à celui de l'ordre public, on
faisait usage de concepts pragmatiquement clairs, sinon par-
faitement élucidés. Ce n'est plus le cas. Là où l'on voyait
des différences spécifiques essentielles, on en vient souvent
à ne plus voir que des fonctions idéologiques, et ce que la
doctrine avait cherché à soustraire aux controverses s'y
trouve ramené bon gré mal gré.
Les notions de droits subjectifs, de droits acquis, ont sans
contredit leur fonction idéologique ou leur but social, fonc-
tion ou but qu'elles partagent d'ailleurs avec d'autres
notions. On en fait notamment une barrière contre les em-
piétements de l'Etat sur la propriété individuelle sous quel-
que forme juridique qu'elle se présente; on les oppose à la
révolution à froid, qui consisterait à effectuer, par la voie
législative, des translations de propriété; en d'autres ter-
mes, on en fait un obstacle à la dépossession légale des
possédants, un instrument de défense individuelle ou de
statu quo social.
Mais ce n'est là qu'un aspect. Il y en a un autre. La plu-
322 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (6)
1
part des systèmes juridiques protègent la propriété ; ils
déterminent en détail les conditions d'acquisition de droits
et la protection sur laquelle les détenteurs de ces droits
peuvent compter. Sans une certaine garantie de permanence,
les droits perdent tout sens et le Droit lui-même finirait par
s'effondrer dans une complète insécurité. Il y a là, dans
l'état actuel de notre civilisation, une base encore solide
pour les notions de droits subjectifs et de droits acquis.
Leur fonction n'est pas encore épuisée. Et en dépit de criti-
ques basées surtout sur l'analyse abstraite, les deux notions
ont conserva une vitalité considérable dans le domaine inter-
national aussi bien que dans le domaine national. En effet,
par l'enchevêtrement international des intérêts économiques,
le patrimoine de ressortissants étrangers se trouve constam-
ment, sous l'une ou l'autre de ses multiples formes juridi-
ques, menacé par des mesures executives ou législatives,
influencées tantôt par des passions nationales, tantôt par
l'évolution même des conceptions sociales et politiques.
§ 2. — Dans quelle mesure et de quelle manière le droit
international protège-t-il ces droits ? Tel est, dans l'ensem-
ble, notre problème.
Mais on aurait tort d'y voir un problème simple ou unique.
Il faut plutôt penser à une série de problèmes dont les solu-
tions particulières, même si elles se réclament de mêmes
principes fondamentaux, de mêmes notions générales, doi-
vent être examinées séparément.
On est trop tenté de généraliser; on ne tient pas toujours
compte, en procédant par analogie, de tous les éléments des
problèmes. Bref, on cherche trop à simplifier. Or, ici pré-
cisément, simplification et généralisation sont fatales. Nous
nous trouvons en effet sur les confins du droit international
et des droits nationaux, du droit privé et du droit public, de
l'autonomie privée et de la souveraineté de l'Etat, sur les
confins de la statique et de la dynamique du droit.
Est-il, dès lors, étonnant que tous les efforts pour établir
1. Voir dans American Journal o/ International Law, juill. 1927, p. 82ii et
suiv., un tableau des lois fondamentales de nombreux pays protégeant la
propriété, par Chandler P. Anderson.
(7) INTRODUCTION 323

un principe général de protection des droits acquis en droit


international aient échoué ? Je fais moins allusion aux géné-
ralisations d'auteurs qu'aux essais de codification en matière
de responsabilité d'Etat. Cela veut-il dire que les droits
acquis ne jouissent d'aucune protection internationale ? Nul-
lement. Mais ils ne jouissent que d'une protection fragmen-
taire, découpée, relative, presque hypothétique parfois, qui
exige un traitement multiple et nuancé.
§ 3. — On a rendu la notion même de droit acquis respon-
sable de ces difficultés. On l'a combattue comme étant une
notion inutilisable, scolastique, protée, sur laquelle aucun
accord n'était possible 1 . Pourtant, cette notion a été très
généralement utilisée, non seulement par la doctrine, mais
dans la pratique des tribunaux, de l'arbitrage, de la Cour
permanente de La Haye et dans de nombreux traités. Quand
ce ne serait qu'afin d'apprécier la pratique arbitrale et judi-
ciaire et d'interpréter les clauses conventionnelles se réfé-
rant à la notion de droits acquis, il faudrait écarter la sug-
gestion trop catégorique d'une critique abstraite tendant à
rejeter a priori cette notion comme impropre à tout traite-
ment scientifique.
Notons d'ailleurs, une fois pour toutes, qu'en parlant de
droits acquis on n'envisage qu'un aspect — l'aspect pra-
tique et essentiel, il est vrai — des rapports juridiques tout
entiers qui sont, dans leur intégralité, les véritables objets
des principes étudiés. Ce qu'il faut respecter, c'est tout le
rapport juridique constitué conformément à la loi. Mais du
point de vue de celui qui a un intérêt au respect, cela se
résoud à un droit.
N'oublions jamais non plus que le juriste doit vivre dans
la réalité pratique, et non dans la pure abstraction logique.
Le droit n'existe, en effet, et ne se justifie vraiment, à mon
sens, que tel que, juge, on se sent légitimé à l'appliquer.
Aussi, là où dans la conscience juridique subsistent des dou-
tes, des scrupules, on ne peut les taire. Là où, d'une pra-
tique, on cherche à déduire un principe, il convient de re-

1. Cp. Armin jon, lì ecueil des Cours de l'Académie, 1933-11, p. 103.


324 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (8)

chercher les limites d'application de ce principe. Là où une


notion a acquis droit de cité, il faut déterminer dans quels
domaines, dans quelles conditions et dans quel sens le
recours à cette notion se justifie, soit comme moyen d'expo-
sition, soit comme moyen d'explication du droit positif. Si
toutefois toutes ces conditions paraissent exigibles, elles
paraissent également suffisantes, et l'on ne peut, en tout cas,
dans l'état actuel du droit international, exiger l'intégration
logique parfaite de chaque notion usitée dans un système
complet de doctrine.
§ 4. — C'est pour cette raison que, sans nous faire le pro-
tagoniste de la doctrine des droits acquis, et sans garantir
la valeur logique de la notion, ni prendre parti sur son fon-
dement philosophique — ce qui d'ailleurs exigerait trop de
temps —, nous n'avons pas hésité à accepter de traiter ici
le sujet qui nous a été confié, a savoir la protection inter-
nationale des droits acquis. A cet effet, nous rechercherons
ce qu'on entend ou ce qu'il faut entendre par droits acquis,
quel usage il a été fait de cette notion dans le droit en géné-
ral, et particulièrement, en surveillant attentivement les ana-
logies, dans le droit international. Notons que nous aurons
toujours à distinguer, dans la pratique, ce qu'implique le
droit international général de ce qui ne peut résulter que
de stipulations conventionnelles spéciales. Ceci constituera
le tableau du droit on vigueur, ou, si l'on veut, les condi-
tions juridiquement requises pour que soient actuellement
protégeables des droits acquis. Il ne restera plus, dès lors,
qu'à envisager les méthodes de protection internationale de
ces droits et qu'à conclure.
I

PRINCIPES FONDAMENTAUX

A. — NOTION DE DROITS ACQUIS.

§ 5. — La notion de droit individuel ou, ce qui revient au


même, de droit subjectif, n'est donc pas incontestée. Les
critiques qu'on lui adresse sont tantôt d'ordre logique,
comme chez Kelsen, et tantôt, comme chez Duguit, d'ordre
sociologique. Kelsen veut notamment supprimer le dualisme
entre le droit subjectif et le droit objectif, tout comme il se
refuse à distinguer entre droit privé et droit public 1 .
Duguit, d'autre part, bat en brèche la notion « métaphysi-
que » de droit subjectif, et lui oppose la notion de fonction
sociale 2 . La propriété, par exemple, qu'il ne nie pas, car
elle est une condition essentielle de la grandeur et de la
prospérité de la société, tandis que le collectivisme serait à
son avis un retour à la barbarie, la propriété n'est pas un
droit, c'est, dit-il, une fonction sociale que le propriétaire,
oomme possesseur de richesses, a à remplir.
Mais la notion même de droit subjectif, assouplie sans
doute par ces critiques, reste, et restera longtemps encore,
au cœur de la pratique juridique. C'est l'individualisme qui
caractérise cette notion qui est la cause principale de son
actuelle faiblesse, car beaucoup ne veulent plus partir,
comme on le faisait jadis, d'entités individuelles, réglant
leurs propres rapports mutuels; on veut partir aujourd'hui
du groupe social imposant sa norme. Reconnaissons l'énorme
importance sociale et politique que présente oe changement

1. V. Reine Rechtslehre, p.-49 et 113.


2. V. notamment Trans/ormations. générales du droit privé depuis le Code
Napoléon.
326 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (io)

de point de vue. Mais cela n'empêche que partout où il fau-


dra déterminer ce que, à un moment donné, une personne
peut faire légitimement, oe en quoi la loi la protège, ce
qu'elle peut exiger de X, Y, Z, ou de tout le monde, on ne
fera en définitive que déterminer l'étendue des droits subjec-
tifs de cette personne au dit moment. Certes, ces droits
n'existent que dans le cadre d'un ordre juridique donné et
avec les diverses limitations que celui-ci peut imposer; mais
il ne reste pas moins légitime, parce que pratique, de dis-
tinguer ces droits subjectifs de l'ordre juridique objectif
dont ils dépendent, voire même, éventuellement, d'opposer
leur existence aux transformations que l'on veut faire subir
à la loi. Toutefois, ce qui s'estompe de plus en plus, c'est
la distinction entre le droit subjectif émanant de l'autono-
mie de la volonté et les simples résultantes du droit objectif.
§ 6. — Ceci n'a pas laissé d'influencer la doctrine des
droits acquis. En effet, pendant un siècle à peu près, cette
doctrine avait été dominée, notamment en Allemagne, par
l'exigence d'un titre spécial d'acquisition. Ce titre spécial
faisait du droit acquis une véritable forteresse contre les
empiétements de l'exécutif et du législatif. Car, si la loi
pouvait retirer ce qu'elle avait donné (gesetzliche Rechte),
elle devait respecter ce qui reposait sur un autre titre d'ac-
quisition. Cette théorie, dont Johann Stephan Putter et
B. W. Pfeiffer paraissent être les premiers grands protago-
nistes, atteint son apogée avec Gierke l , mais elle n'a fait
que perdre du terrain depuis. Et la tendance moderne est
plutôt de considérer que les notions de droits subjectifs et de
droits acquis coïncident, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de droits

1. Gierke (Deutsches Pñvatrecht, I, p. 192 et suiv.), définit les droits acquis


des droits « welche ihrem Subjekte kraft eines besonderen Erwerbsgrundes
sind die allgemeinen & besonderen gesetzlichen Rechte, die für alle Personen
oder für alle Angehörigen einer bestimmten Personenkíasse unmittelbar
durch Rechtssatz begründet sind. Denn bei ihnen fehlt eben ein indivi-
dueller Erwerbsgrund ». Gierke n'a d'ailleurs pas oublié la nécessité de
l'achèvement de l'acquisition, sur laquelle la jurisprudence française insiste
plus spécialement. Car il dit aussi : « Keine erworbene Rechte sind die
erst werdenden Rechte : wo das bisherige Recht nur die Möglichkeit oder
WarscheinlicWceit eines künftigen Rechterwerbes eröffnet, liegt bloss Rechts-
hoffnung vor, die durch eine Aenderung der Rechtsordnung abgeschnitten
wird... »
(II) PRINCIPES FONDAMENTAUX 327
l
existants qui ne soient pas des droits acquis . Il va de soi
que cette extension de la notion du droit acquis devait entraî-
ner une diminution de son utilité pour déterminer quels
droits jouissent d'une certaine immunité contre les empié-
tements du pouvoir et les transformations de la loi.
§ 7. — Mais la doctrine n'en est pas restée la. Il y a, en
effet, d'autres éléments soit dans la notion de « droit »,
soit dans la notion d' « acquis », auxquels on peut donner
un relief particulier. On peut notamment, sans s'inquiéter de
la nature du titre d'acquisition, exiger, comme l'a fait la
jurisprudence française, que l'acquisition soit complète, dé-
finitive, c'est-à-dire qu'elle ait fait entrer irrévocablement
dans le domaine du sujet le droit qu'il a acquis. A ce point
de vue, on a opposé au droit acquis l'expectative, qui n'est
pas encore un droit, mais est plus qu'une simple espérance,
puisqu'elle a son fondement dans le droit en vigueur. Ainsi
les personnes appelées par la loi à hériter de X n'ont, avant
la mort sans testament de celui-ci, qu'une expectative 2 .
Bref, en appuyant particulièrement sur tel ou tel élément
discernable dans l'expression « droit acquis », les auteurs
ont cru trouver un critère pour l'établissement d'une caté-
gorie de droits doués d'une persistance particulière 3 . Ils
1. Georg Meyer, Der Staat & die erworbenen Rechte, 1898, p. 10-13. II
conclut (p. 13) : « Diese Ausführungen zeigen zur Genüge, dass die Unterschei-
dung von erworbenen Rechten und auf Gesetzen beruhenden Rechten unhalt-
bar ist. Jedes Recht hat den Charakter eines erworbenen Rechtes... »
2. Dalloz, Répertoire -pratique, Vo « Lois et décrets », n°" 168 et suiy. Des
définitions généralement données par les auteurs, il résulte que le droit
acquis est celui dont une personne est déjà investie, qui fait partie de eon
patrimoine; qu'un tiers ne peut pas lui enlever, et qu'elle peut, en général,
transmettre, aliéner. Les expectatives sont de simples espérances qui, au
moment où la loi nouvelle est devenue obligatoire, n'étaient pas encore
dans le patrimoine. N° 170 : « Constituent... de simples expectatives sus-
ceptibles d'être détruites par une loi nouvelle... le droit pour la réalisation
duquel il faut, de la part de l'homme, la manifestation d'une volonté subsé-
quente... l'espérance qui repose sur la volonté révocable d'un tiers ou du
législateur... » La distinction est critiquée, notamment par Planiol, Droit
civil, I, n° 241, et par Colin et Capitani, I, p. 47.
Il convient aussi de noter que des « expectatives » sont parfois, sous
ce nom, traitées comme de véritables droits dans certains traités ou lois.
Cp. art. 844 Convention de Genève du 18 mai 1922.
3. Affolter (Das intertemporale Privatrecht), présente un tableau détaillé de
la doctrine (p. 872-682), qu'il divise comme suit : I. Die Art des Erwerbsthat-
bestandes als Kennzeichen dea erworbenen Rechtes; — n. Die art der
328 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (12)

cherchaient par là, avant tout, une solution au problème de


la non-rétroactivité des lois. On dirait, en effet, que droit
acquis et non-rétroactivité de la loi sont des notions qui s'ap-
pellent l'une l'autre, tant elles apparaissent souvent comme
les deux aspects d'un même phénomène.

B. — DROITS ACQUIS EN DROIT INTERTEMPOREL ou TRANSITOIRE.

§ 8. — Lorsque deux règles de droit se succèdent, appli-


cables au même rapport juridique, le principe classique en
droit privé s'exprime par deux formules : I o II ne faut pas
attribuer d'effet rétroactif à la nouvelle loi; 2° La nouvelle
loi ne porte pas atteinte aux droits acquis. Ces deux for-
mules, expression du même principe, se correspondent exac-
tement J . C'est ainsi qu'on considérera comme rétroactive
une loi qui étend son application à des droits acquis pour
les influencer. Prenons un exemple : A a stipulé la clause-or
dans un contrat avec B. Survient une loi abolissant la clause-
or. Il n'y aura pas rétroactivité si cette nouvelle loi laisse
intact le droit acquis de A à être payé en or, même dans
l'avenir. Il y aurait rétroactivité si la nouvelle loi suppri-
mait le droit de A au paiement en or dans l'avenir et, à un
degré supérieur, si elle le supprimait même pour le passé
non liquidé. Ce qui domine en quelque sorte la notion de
non-rétroactivité, c'est qu'un rapport juridique ne doit pas
être privé du caractère et de l'efficacité que lui a imprimés
la loi à laquelle il doit son origine 2 .
§ 9. — La notion de droit acquis, dans cette théorie clas-
Verknüpfung mit dem Subjekte oder die Vollendung des Erwerbsthatbestande's
als Kennzeichen des erworbenen Rechtes; — III. Der Inhalt einer Befugnis
als Kennzeichen eines erworbenen Rechtes; — IV. Vereinigungstheorien über
das Wesen erworbener Rchte; — V. Die 'Gegner der Lehre...
1. Savigny, System des heutigen Römischen Rechts, VIII, §§ 384-385. Ce
point de vue n'est pourtant pas universellement reconnu. Cp. Gierke,
Deutsches Privatrecht, I, p. 191, note 28.
2. Parlant du principe général de la non-rétroactivité des règles juridiques,
Cavaglieri (Revue de droit international et de législation comparée, La notion
des droits acquis et son application en droit international public, p. 286)
croit qu'il suffit, pour justifier l'application du droit antérieur, de faire
appel à ce principe élémentaire de logique et de justice qui exige que les
situations juridiques soient examinées dans le cadre des normes de droit
en vigueur au moment où ces situations se forment : « Tout rapport juri-
dique, une fois constitué, enferme et emporte avec lui un élément chrono-
(i3) PRINCIPES FONDAMENTAUX 329

sique de ce qu'on a appelé le « conflit des lois dans le


temps » *, ou encore le droit intertemporel 2 ou transitoire,
est devenue le critère de la non-rétroactivité.
C'est le rôle qu'elle joue également dans plus d'un code 3 .
Et quand, notamment, l'article 2 du Code Napoléon stipule :
« La loi ne dispose que pour l'avenir, elle n'a point d'effet
rétroactif », la jurisprudence française l'a interprété comme
impliquant le respect des droits acquis *.
logique dont il faut tenir compte toutes les fois que l'on doit apprécier
la validité et l'efficience de ce même rapport. »
Ce que Cavaglieri exprime par « tout rapport juridique, une fois cons-
titué », n'est-il pas la même chose que ce que d'autres juristes expriment
par « droit« acquis » t
1. Savigny, I, c. VIII, § 383, etc.
2. Friedrich Affolter, Das Intertemporale Recht. . Dai Hecht der zeitlich
verschiedenen Rechtsordnung, 1902.
3. Citons notamment :
Argentine, C. civ. ISTI. — Art. 3 : « Les lois disposent pour l'avenir; elles
n'ont point d'effet rétroactif et ne peuvent porter atteinte aux droits déjà
acquis. » — Art. 8 : « Nul ne peut avoir de droits irrévocablement acquis
contre une loi d'ordre public. »
Autriche, C. ,civ. 1811. — Art. 8 : « Gesetze wirken nicht zurück; sie haben
daher auf vorhergegangene Handlungen und auf vorhererworbene Rechte
keinen Einfluss. »
Brésil, C. civ. 1916. — Introd., art. 3 : « La loi ne portera atteinte en
aucun cas aux droits acquis, aux actes juridiques parfaits, ou à la chose
jugée.
n 1» Sont considérés comme acquis les droits que leur titulaire ou son
représentant peut exercer, et ceux pour le commencement de l'exercice
desquels un délai déterminé a été fixé, ou une condition établie, que la
volonté d'un tiers ne peut modifier. »
Portugal, C. civ. 1867. — Art. 8 : « La loi civile n ' a point d'effet rétroactif;
néanmoins la loi qui n'aurait d'autre 'but que d'interpréter une loi anté-
rieure peut être appliquée rétroactivement, à moins qu'il ne résulte de
cette application une atteinte à des droits acquis. »
Suisse. — Titre final, art. 1 " al. 1 e r : « Les effets juridiques de faits
antérieurs a l'entrée en vigueur du Code civil continuent à être régis par
les dispositions du droit fédéral ou cantonal sous l'empire duquel ces faits
se sont passés. »
Art. 4 : « Les effets juridiques de faits qui se sont passés sous l'empire
de la loi ancienne, mais dont il n'est pas résulté de droits acquis avant
là date de l'entrée en vigueur du Code civil, sont régis dés cette date par
la loi nouvelle. »
Dans les pays suivants, la question est réglée par des textes analogues
à l'article 2 du Code civil français : Chili (C. civ. 1888, art. 9 al. 1er);
Egypte (C. civ. mixte 1818, art. 2); Espagne (C. civ. 1888, art. 3); Italie
(C. civ. 1868, art. 2); Paye-Bas (Disposition générale au C. civ. 1824, art. 4);
Pérou (C. civ. 1881, art. 2); Uruguay (C. civ. Í868, art. 7); Venezuela (C. civ.
1873, art. 3).
4. V. notamment Dalloz, Répertoire pratique de législation, de doctrine
et de jurisprudence, 1918, v° « Lois et décrets », chap. IV.
330 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (14)

§ 10. — Encore faut-il se rendre compte des limites que


le droit positif et les auteurs admettent à ce principe.
Celui-ci s'adresse aux juges. Il n'interdit pas au législateur
de faire une loi rétroactive. Une telle loi lierait les juges
comme toute autre. Mais, en l'absence d'une claire stipula-
tion à cet effet, le juge est tenu d'interpréter la loi et de
l'appliquer de telle manière qu'elle ne porte pas atteinte
à des droits acquis. C'est une règle qui, si elle était violée,
pourrait donner lieu à cassation du jugement.
Si cette règle ne lie pas le législateur, il n'en est toute-
fois pas moins vrai que sa ratio legis, son principe justifi-
cateur, s'impose à l'attention de celui-ci aussi bien qu'à
celle du juge. Car ce principe répond d'une part à un sens
universel de l'équité et résulte, d'autre part, de la néces-
sité de maintenir inébranlable la confiance dans l'autorité
des lois, confiance qui serait déçue si l'efficacité des actes
accomplis conformément aux lois en vigueur, en vue de
l'acquisition de droits, n'était assurée d'une certaine perma-
nence *. Sans cette permanence, aucune stabilité dans les
rapports juridiques. L'état des droits et de la propriété serait
en perpétuelle révolution.
Le principe s'impose donc à l'attention du législateur,
mais non comme principe impératif. Le législateur doit pou-
voir, eu égard à des intérêts supérieurs, passer outre à des
droits acquis. Cela n'entache pas sa loi d'illégalité. Cela ne
donne pas non plus à des individus lésés un recours contre
l'Etat pour obtenir une indemnité, à moins que le législa-
teur ne l'ait lui-même voulu.
C'est dans ce cadre que se situe la notion des droits acquis.
Ceux-ci restent en principe sous l'empire de la loi confor-
mément à laquelle ils ont été créés, tandis que la loi nou-
velle étend son domaine au fur, et à mesure que disparaissent
ces anciens droits et que s'en créent de nouveaux.
§ i l . — Mais y a-t-il une notion de droits acquis qui
fasse partout autorité dans le droit positif ? Pour qu'il en
soit ainsi, il faudrait que le droit intertemporel soit un

1. Savigny, loc. cit., VIII, § 3S8 in fine.


(IS) PRINCIPES FONDAMENTAUX 33'

ordre juridique indépendant des ordres nationaux et s'impo-


sant à eux *. Si l'on considère de près la pratique, on remar-
que que chaque jurisprudence nationale a, selon la nature
de ses dispositions légales, élaboré plus ou moins indivi-
duellement sa notion. Les éléments communs et constants
sont évidemment ceux qui sont le plus clairement saisis par
la conscience juridique ou par l'esprit d'équité. Pour le reste,
des différences nombreuses d'ordre traditionnel, idéologi-
que, politique, technique, peuvent fort bien exister. Alors
même qu'on découvre dans divers systèmes juridiques natio-
naux un principe commun et une notion commune, on n'en
peut encore conclure que leur sens et leur contenu seront
identiques dans chaque pays. L'élaboration d'une notion-
type de droits acquis, valable partout comme critère de la
non-rétroactivité, apparaît dès lors comme une entreprise
artificielle. Aussi ibien ne doit-on point s'étonner des nom-
breuses définitions tautologiques qui existent de cette no-
tion. Il faut, en effet, ou bien trouver dans les mots « droit »
et (( acquis » le critère cherché, ou bien faire de la notion
« droit acquis » le cadre dans lequel s'inséreraient tous les
droits que le législateur lui-même devrait respecter.
Ajoutons à cela que le droit est dynamique; qu'il s'opère
constamment une recherche d'adéquation entre la loi, les
fins sociales et politiques et le sens de l'équité, et que, selon
les époques ou les situations sociales, le sens de l'équité peut
peser davantage en faveur du statu quo ou en faveur du chan-
gement. De là découlera nécessairement une tendance exten-
sive ou une tendance restrictive de la notion de « droits
acquis », de même qu'un renforcement ou un affaiblisse-
ment de son autorité.
§ 12. — La notion élastique d'ordre public vient alors
à point. En effet, ce qui est d'ordre public prime les droits
individuels. Si, pour des motifs d'ordre moral, politique ou
économique, des institutions juridiques doivent être suppri-
mées, on ne peut admettre que le respect dû à des droits
acquis s'y oppose. Nous pensons notamment à l'abolition
1. C'est bien ce que croit Affolter (Das Intertemporale Private Recht). Voir
spécialement p. 3.
332 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (16)

de l'esclavage, à la suppression de certaines charges héré-


ditaires, de certains monopoles privés, à l'interdiction d'in-
dustries qui se seraient révélées nuisibles au public ou dan-
gereuses aux ouvriers, etc. L'on remarque que c'est ici la
qualité ou le motif de la loi nouvelle, plutôt que le carac-
tère du droit acquis, qui décide s'il convient, oui ou non,
de faire retroagir la loi *.
Ce n'est donc pas sans raison qu'on n'a pas voulu lier
le législateur, car le problème est éminemment un problème
législatif. Aux législateurs donc d'avoir la prudence, la modé-
ration et la clairvoyance nécessaires. A eux de peser les
avantages généraux et les sacrifices particuliers. A eux, là
où leur sens de l'équité l'indique, de prévoir la compensa-
tion du sacrifice demandé. Aucune époque ne peut dominer
ou vinculer l'avenir par son sentiment passager de la jus-
tice. Aucune époque ne devrait, d'autre part, faire fi de ce
qui a été valablement et légalement constitué dans le passé,
si elle ne veut elle-même courir le risque de ne rien créer
que de violent et d'éphémère. Si l'on voit dans le respect
des droits acquis moins un principe technique précis qu'une
maxime de politique législative et d'équité, on s'explique
aisément sa merveilleuse vitalité qui 'lui a permis de braver
toutes les critiques. Ce respect est le trait d'union néces-
saire pour ajuster le passé et l'avenir dans le domaine des
transformations du droit.

C. — DROITS ACQUIS EN DROIT INTERTERRITORIAL.

§ 13. — Un droit une fois constitué conformément aux lois


en vigueur, une certaine permanence doit, comme nous ve-
nons de le voir, lui être reconnue, sous peine de tomber
dans une précarité universelle. Et cette permanence n'est
pas limitée au temps; elle se justifie aussi dans l'espace.
Si le fait pour un individu de se transporter d'un endroit
1. Savigny distingue entre deux espèces de lois : celles ayant pour objet
l'acquisition de droits, et auxquelles s'applique le principe de non-rétroac-
tivité, et celles ayant rpour objet l'existence de droits, et auxquelles le
principe de non-rétroactivité ne s'applique pas {loc. cit., VIII, § 398). Une
comparaison avec le paragraphe 349 montre qu'il s'agit bien, "en dernière
analyse, de la question « d'ordre public ».
(i7) PRINCIPES FONDAMENTAUX 333

dans un autre, où prévalent des lois différentes, devait ren-


dre caducs ou influencer les nombreux droits qui constituent
sa personnalité et son patrimoine, tout déplacement, toute
activité internationale, seraient rendus quasi impossibles.
Aussi constatons-nous que la reconnaissance des droits ac-
quis à l'étranger constitue un des principe fondamentaux
du droit international privé. Non, sans doute, que chaque
système de droit international privé l'ait adopté expressé-
ment comme tel, mais, quelle que soit la forme technique
qu'elles aient pu revêtir dans un système donné, l'idée
essentielle et ses conséquences pratiques sont reconnues. Les
critiques n'atteignent que l'écorce.
§ 14. — Les controverses au sujet du caractère du droit
international privé et les divergences qui caractérisent son
traitement systématique rendent une discussion rapide du
sujet quelque peu malaisée. Il va de soi que des résultats
semblables peuvent être atteints soit en accordant une vali-
dité extraterritoriale à des droits dûment créés conformé-
ment à la loi étrangère, soit en reconstituant l'état de droit,
grâce à l'application de cette même loi étrangère. Mais si
l'on part du point de vue, très justifiable, que les juges
n'appliquent jamais, à strictement parler, que les lois de
leur propre pays, on peut conclure que, lorsqu'on parle de
l'application de la loi étrangère, c'est en réalité la recon-
naissance des situations juridiques dûment acquises à l'étran-
ger qui a lieu 1 .

1. C'est ce que Holland (Elements of jurisprudence, p. 418, li« éd.) exprime


clairement : « What really happens when a law seems to obtain extraterri-
torial effect, is rather that rights created and defined by foreign law obtain
recognition by the domestic tribunal. »
Voir aussi, note 2, même page, où Bolland reconnaît comme fondement
de sa théorie la doctrine des droits acquis, doctrine qui lui apparaît,
ajoute-t-il, inébranlée en dépit des nombreuses attaques dirigées contre elle.
Dicey {Conflict of Laws, p. 2ö, 2« éd.) n'est pas moins catégorique :
a English judges, and the same thing holds good of, for instance, French or
German judges, never in strictness enforce the law of any country but
their own. Upon the occasions on which they are popularly said to enforce
a foreign law, what they do in reality is, as already pointed out (p. 11), to
enforce not a foreign law but a right acquired under tlhe law of a foreign
country. This distinction may appear at first sight a useless subtlety,
but due attention to it removes difficulties which have perplexed both
textwriters and courts. »
334 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (18)

§ IS. — L'effet extraterritorial des lois ou l'effet extraterri-


torial des droits acquis conformément à ces lois sont, en
définitive, deux interprétations d'un même phénomène. Nous
considérons toutefois que les travaux de Dicey J , en Angle-
terre, et de P i l l e t 2 , en France, ont donné un fondement
sérieux au principe de la reconnaissance extraterritoriale des
droits acquis. Ce fondement, Pillet le trouve dans l'idée du
respect de leur souveraineté par les Etats. Gomme il le
remarque (§ 284),

« ... on aperçoit facilement l'intérêt majeur qu'a l'Etat sous


l'autorité duquel un droit a été acquis à le voir respecté à l'étran-
ger. Il y va, pour cet Etat, de la reconnaissance de sa propre
souveraineté, qui a conféré à ces droits leur valeur, et de la
participation de ses sujets au commerce international, participa-
tion qui serait impossible en dehors de cette grande loi de res-
pect. On aperçoit tout aussi clairement le défaut d'intérêt de
l'Etat étranger à refuser à de pareils droits leur effet. Sa souve-
raineté ne va pas, sans doute, jusqu'à régir des actes entière-
ment étrangers à son territoire et à ses sujets, et l'application des
lois étrangères, dans l'hypothèse, ne porte aucun préjudice à l'au-
torité de ses propres lois. De plus, il ne saurait refuser à ces
droits leur effet sans faire obstacle au commerce des deux Etats
et il ne peut avoir à cela aucun intérêt.
« En principe donc la loi à établir ici est aussi certaine théo-
riquement qu'elle est pratiquement nécessaire, on peut même
dire qu'elle révèle entre les intérêts des divers Etats une concor-
dance parfaite, bien loin de soulever un conflit. Cette loi peut
se formuler ainsi : tout Etat doit, en règle générale, assurer sur
son territoire le respect et l'observation des droits acquis à
l'étranger. Cette loi peut être qualifiée l'un des fondements du
droit international privé. » 3

1. Dicey, Con/lict 0/ Lotus, General ¿Principles, I, II et V, p. 33 à 33,


33 à 40, 88 et 89, ainsi que p. 10 à 12, 2e éd.
2. Pillet, Principes de droit international privé, 1903. — Sur le rôle de
Pillet en cette matière, voir J.-P. Niboyet, Manuel de droit international
privé, 1928, 2" éd., § 368.
3. Deux notes de Pillet (p. 76 et 11) méritent d'être ici rappelées pour ceux
qui s'intéressent aux fondements de leur science :
« l.Lo principe général auquel aboutit notre méthode ee rapproche beau-
coup de la définition du droit d'après Kant, et même,, ei l'on considère que
la souveraineté est bien la liberté de l'Etat dans ce qu'elle a de ration-
nellement intelligible et de légitime, il se confond tout a fait avec elle
et peut être présenté en ces termes : c'est lo principe d'après lequel la
(ig) PRINCIPES FONDAMENTAUX 335

§ 16. — Pour bien saisir la portée de cette obligation, il


convient d'avoir présente à l'esprit la conception même que
Pillet se fait du droit international privé, qui, selon lui,
est un véritable droit qui lie les Etats et dont les prescrip-
tions doivent jouir, sur le territoire de chacun d'eux, de toute
l'autorité que la législation intérieure attache aux règles
du droit (§ 29). Toutefois, ajoute Pillet :
« Cette formule ne pourra produire son plein et entier effet
que lorsque les diverses nations se seront ralliées à un système
général et unique de droit international privé. Notre science for-
mera alors une discipline commune qui s'imposera aux divers
législateurs par cette raison peremptoire que le pouvoir législatif
est une part de la souveraineté et que la souveraineté particulière
de chaque Etat n'a son libre jeu qu'à la condition de remplir
ses obligations envers les autres Etats. Aussi longtemps que durera
l'état actuel de diversité et de séparation que nous connaissons,
le droit international privé en vigueur dans chaque Etat sera celui
que cet Etat reconnaît, c'est ce droit particulier qui jouira sur
le territoire de l'Etat de l'autorité dont il est ici question. »

L'Etat apparaît donc en cette matière comme définissant


plutôt que comme créant le droit international privé.
§ 17. — Il résulte de cette conception que le devoir de tout
Etat, en règle générale, d'assurer sur son territoire le res-
pect des droits acquis à l'étranger est bien un des fonde-
souveraineté (ou liberté) de chacun peut coexister avec la souveraineté
de tous, d'après un principe général de respect de la souveraineté
(Cf. Ahrens, Cours de droit naturel, Introd., p. 28 et euiv.). »
2. « Il n'est pas inutile d'observer que cette idée du respect mutuel
imposé aux Etats pour leur souveraineté est également, suivant nous,
le principe fondamental du droit international public. Dans ce domaine,
nous rencontrons également des conflits entre les droits attachas a la sou-
veraineté des Etats; seulement ces conflits ne se présentent pas entre les
droits de législation civile; ils sont plus généraux et peuvent surgir au
sujet d'attributions quelconques de l'Etat (domaine, commerce et naviga-
tion, représentation, traités). Nous les résoudrons de même par la com-
paraison de l'intérêt que présente pour chacun des Etats en présence l'acte
au sujet duquel le conflit s'est élevé. C'est la seule solution rationnelle des
conflits, car entre deux prétentions inconciliables et fondées l'une et 1'nu-
tre sur un intérêt légitime (c'est-à-dire conforme au but de la souveraineté),
la justiço' veut que l'on choisisse celle qui représente l'intérêt le plus grand.
Cette solution est évidemment celle qui sert le mieux les intérêts de la
société internationale (Cf. Nos droits fondamentaux des Etats dans l'ordre
des rapports internationaux, p. 32 et euiv.). »
336 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (20)

ments du droit international privé, mais cela ne veut nulle-


ment dire que chaque droit individuel acquis dans un pays
est, comme tel, protégé par le droit international public de
telle sorte que sa violation dans un autre pays constituerait
un délit international. (Ceci est d'ailleurs un point sur lequel
nous reviendrons [cf. §§ 39-40]. Il ne s'agit pour le moment
que de bien comprendre Pillet.)
§ 18. — La règle exprimée par Pillet n'est pas non plus
absolue. Elle admet certaines exceptions, dont l'une très
importante. C'est l'exception d'ordre public *. La justifica-
tion de cette exception est « qu'on ne peut pas être admis à
faire par une voie détournée ce qu'il est défendu de faire
directement et que les exigences de l'ordre public sont trop
absolues pour que l'on puisse les méconnaître à la faveur
d'un acte passé à l'étranger » (§ 286).
Le rôle de cette exception présente en ce domaine une
particularité qui a été bien mise en évidence par Pillet :
« Lorsqu'un acte juridique est contraire à une disposition d'or-
dre public de la législation qui le régit, écrit-il, cet acte est nul.
Il n'a aucune valeur. Il n'est bon en aucun pays. Il est affecté
d'une nullité internationale parce qu'il n'a pas été juridiquement
constitué. Ici il n'en va plus de même. L'acte a été juridiquement
fait, il a donné naissance à un droit acquis d'après la législation
qui lui est applicable, seulement ce droit n'est pas susceptible
d'être invoqué dans un certain pays, parce qu'il y serait con-
traire à une loi d'ordre public. Même dans ce dernier pays cet
acte ne peut pas être tenu pour nul : le droit qui en découle est
seulement paralysé dans ceux de ses effets qui sont contraires à
l'ordre public local. » (§ 286.)

§ 19. — Enfin, Pillet a le mérite d'avoir mis en lumière le


lien qui unit le principe de la non-rétroactivité à son pro-
pre principe, tous deux constituant « l'expression d'une
même nécessité sociale, la nécessité qu'il y a à ne pas faire
de la loi un agent de désordre, une menace dirigée contre
les situations légitimement acquises ». Toutefois, et Pillet
1. Pillet cite aussi l'exception due à l'impossibilité pour l'Etat de donner
sur son territoire effet a un droit acquis a l'étranger parce qu'il n'existe
pas dans sa législation de droit analogue et que, dès lors, les moyens
lui manqueraient pour assurer à ce droit son exécution (§ 289).
(u) PRINCIPES FONDAMENTAUX 337

lui-même le fait observer, « la ressemblance ne va pas jus-


qu'à l'identité ». D'ailleurs «un rapport international ne se
gère jamais d'après les mêmes lois qu'un rapport purement
national ».
La différence à laquelle il nous faut attacher une importance
toute spéciale est celle-ci : en droit international privé, le
principe de respect s'applique à tous les droits sans dis-
tinction, nés à l'étranger, suivant le plus ou moins de
rigueur du lien qu'ils ont formé, tandis qu'en matière de
rétroactivité la distinction entre droits acquis et expecta-
tives, comme en France, ou la restriction aux droits possé-
dant un titre spécial d'acquisition, comme chez maints
auteurs allemands, est, en raison du but poursuivi, générale-
ment considérée comme fondamentale. Appuyons sur ce
point.
§ 20. — Il ne faudrait pas croire, toutefois, que cette dif-
férence dans l'étendue du contenu de la notion de droits
acquis dans le domaine interne de la non-rétroactivité et
dans le domaine international de la reconnaissance des
droits dûment acquis à l'étranger, fait de la notion « droit
acquis » un simple cadre à remplir arbitrairement selon le
rôle qu'on se propose de lui faire jouer. Si l'on se place à
un point de vue suffisamment élevé, on doit reconnaître la
profonde vérité qui s'exprime dans le recours à la notion
de droit acquis pour déterminer la rétroactivité. En principe,
tout droit acquis, c'est-à-dire toute situation régulièrement
créée conformément au droit en vigueur, devrait être sous-
trait à toute précarité; mais d'autre part, le droit n'étant pas
statique, les lois nouvelles étant censées être plus adéquates
aux nécessités sociales que les lois antérieures (car sans cela
elles ne se justifieraient pas), il faut bien qu'on leur ouvre
un domaine aussi large que possible d'application. Et l'on en
vient ainsi à choisir parmi les droits ceux seulement qui sont
le plus particulièrement susceptibles de s'opposer à une em-
prise de la loi nouvelle sur leurs propres conséquences, ou ,
bien à choisir parmi les lois nouvelles celles dont les motifs
particulièrement pressants ou le caractère particulièrement
impératif impliquent d'emblée une application aussi gêné-
338 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (22)

rale que possible. C'est en cherchant un critérium technique


à cet effet que les auteurs, et souvent aussi la jurisprudence,
ont forcé le sens naturel de la notion.
§ 21. — Nous nous trouvons ainsi ramenés à la remarque
faite au début (§ 6) que la tendance moderne des auteurs
était de considérer la notion de « droits acquis » comme
coïncidant avec celle de droits subjectifs existants. Cela est
conforme au principe général du respect des droits acquis,
mais empêche de faire de la notion de droit acquis un cri-
tère certain en matière de non-rétroactivité. « Droit acquis »
n'est nullement synonyme de droit intangible.
II

APPLICATIONS ANALOGIQUES DES PRINCIPES CI-DESSUS

A..1. — UN CHANGEMENT DE SOUVERAINETÉ LAISSE INTACTS


LES RAPPORTS JURIDIQUES D'ORDRE PRIVÉ.

§ 22. — Chacun des deux principes étudiés ci-dessus est,


en droit international, susceptible d'applications par analo-
gie. C'est dans le cas d'annexion principalement que ces
analogies ont été le plus clairement aperçues et qu'on en a
fait l'usage le plus fréquent. Caractéristique est à ce sujet
la manière dont le savant internationaliste belge, Ernest
Nys, traite du «as de cession de territoire dans son Droit
international, tome II, pages 31 et suivantes. D'ailleurs,
Savigny citait déjà le changement de législation dû à une
cession de territoire comme cas d'application de sa théorie
de la non-rétroactivité dans le VIIIo volume de son System
des heutigen römischen Rechts. Et Pillet lui-même, à qui
nous avons déjà fait de si grands emprunts, signale l'an-
nexion comme fournissant à ses principes une ample mois-
son d'applications (§ 295).
Mais le cas de cession de territoire n'est pas le seul qui
permette l'application au droit international des principes
en question. C'en est seulement le plus important et sans
doute le plus difficile.
§ 23. — Pour la clarté, examinons d'abord l'analogie du
principe, mis en lumière par Pillet, de la reconnaissance
et du respect des droits acquis à l'étranger. A l'étranger,
c'est-à-dire sous une autre souveraineté. C'est bien le cas
qui se présente lorsque, par suite d'une cession (ouannexion,
ou conquête, cela revient au même au point de vue qui nous
intéresse) les droits des habitants acquis sous l'empire de la
340 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (24)

souveraineté qui vient de disparaître, se trouvent soudain


en présence d'une autre souveraineté.
La règle incontestée est que le changement de souveraineté
laisse intacts les droits privés. La construction juridique est
qu'une souveraineté disparaît, faisant place à une autre.
Cela veut dire, en général, que l'organisation politique, le
droit public et l'ordre public du nouvel Etat remplacent
ceux de l'ancien. Mais les rapports juridiques d'ordre privé
n'en sont pas touchés. C'est conforme, d'une part, au prin-
cipe du respect des droits acquis; cela résulte, d'autre
part, de ce que la notion de souveraineté s'est peu à peu
libérée de toute implication patrimoniale; cela a également
bénéficié de l'idée qu'il s'agit de deux ordres juridiques dif-
férents : l'ordre public et l'ordre privé.
C'est toutefois une règle qui, si elle s'impose à la cons-
cience juridique, n'en devait pas moins être clairement sta-
tuée pour mettre notamment un frein à l'avidité d'un pou-
voir conquérant et enlever toute apparence de légitimité à
de véritables confiscations. La jurisprudence internationale
est d'ailleurs riche en décisions à cet égard. Nous avons à
en citer deux qui sont d'une importance spéciale, tant par
leur haute autorité comme « précédent », qu'en raison du
fait qu'elles conduisent chacune à d'importants développe-
ments.
§ 24. — L'une d'elles émane de la Cour Suprême des Etats-
Unis, en 1833. C'est l'affaire United States versus Perche-
man l. Il s'agit d'un demandeur qui avait acquis d'un gou-
verneur espagnol quelque 2.000 acres de terres en Floride.
Après la cession de la Floride par l'Espagne aux Etats-Unis,
en 1819, son droit fut contesté. Le jugement de Chief Justice
Marshall en faveur du demandeur contient un passage clas-
sique constamment cité depuis par les tribunaux comme par
les auteurs.
« Il est très rare — remarque-t-il — que, même en cas de
conquête, le conquérant ne se borne pas à se substituer au sou-
verain et à assumer le gouvernement du pays. L'usage interna-
tional moderne, qui est devenu droit, serait violé, le sentiment
1. Ü. S. Supreme Court, 7 Petera 81.
(as) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 341

de la justice et du droit reconnus par le monde civilisé serait


outragé si la propriété devait être généralement confisquée et les
droits privés annulés. Les citoyens changent d'allégeance; les liens
qui les unissaient à leur ancien souverain sont dissous, mais leurs
rapports mutuels et leurs droits de propriété restent intacts. »

Et il ajoute plus loin :


« Une cession de territoire n'est jamais conçue comme étant
une cession des biens appartenant à ses habitants. Le roi ne cède
que ce qui lui appartient. Les terres dont il avait déjà disposé
ne sont plus siennes pour en disposer à nouveau. »

Ces principes, approuvés et suivis dans de très nombreuses


décisions, n'ont plus été mis en question. Ils ont, au con-
traire, servi de base à maintes clauses de traités conclus
par les Etats-Unis *.
Contentons-nous de remarquer ici que la décision améri-
caine ne fait pas usage de la notion de droit acquis comme
telle, mais se réfère essentiellement à celle de propriété 2 .
§ 25. — L'autre affaire est celle des colons allemands en
Pologne, qui a donné lieu à l'avis consultatif n° 6 de la Cour
permanente de Justice internationale. Les faits, dépouillés de
tout ce qui n'est pas indispensable, sont les suivants : un
certain nombre de colons, domiciliés en territoire cédé à la
Pologne par l'Allemagne, occupaient leurs terres en vertu
de contrats (Rentengutsverträge) conclus avec la Commission
de colonisation allemande. Le Gouvernement polonais, se
considérant comme propriétaire légitime de ces.terrés en
vertu de l'article 256 du Traité dé Versailles, estimait être
en droit de procéder à l'annulation des contrats susdits. La
question, soulevée devant le Conseil de la Société des Nations
au titre de question de minorité, fut portée par celui-ci
devant la Cour permanente afin d'obtenir un avis consul-
tatif. Notons simplement que l'article 256 du Traité de Ver-
sailles stipule que les Puissances cessionnaires de territoires
allemands acquerront tous biens et propriétés appartenant

1. Voir uno liste de ces décisions et une liste de ces traités dans Francis
B. Sayre, Change of Sovereignty & Private Ownership of Land, American
Journal 0/ International Law, July 1918, p. 481.
2. Cp. § 84.
342 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (26)

à l'Empire ou aux Etats allemands et situés dans ces ter-


ritoires.
§ 26. — La Cour s« prononça contre la thèse polonaise.
Elle s'assura tout d'abord que, en vertu des contrats passés,
les colons possédaient des droits acquis opposables au ven-
deur (p. 35). Dès lors, la principale question était de savoir
si, la souveraineté et le droit à la propriété des domaines
d'Etat ayant changé, le colon qui a passé un « Rentenguts-
vertrag » avec l'Etat prussien est en droit d'exiger du Gou-
vernement polonais, en tant que nouveau propriétaire, l'exé-
cution de ce contrat. La Cour rejeta expressément le point
de vue selon lequel les « Rentengutsverträge » seraient
autonïatiquement devenus nuls comme conséquence de la
cession de territoire.
<( Des droits privés — statua la Cour — acquis conformément
au droit en vigueur ne deviennent point caducs à la suite d'un
changement de souveraineté. »
Et après avoir fait observer que, le droit civil allemand
étant resté en vigueur, il n'y avait pas lieu d'examiner la
question de savoir si et dans quelles circonstances un Etat
peut, en vertu de son pouvoir législatif souverain, modifier
ou annuler des droits privés, la Cour ajouta, en reprenant
la question d'un point de vue différent :
« La €our est ici en présence de droits privés découlant de dis-
positions légales ou conventionnelles expresses, et il suffit, aux
fins du présent avis, de dire que même ceux qui contestent l'exis-
tence en droit international du principe de la succession d'Etats,
ne vont pas jusqu'à maintenir que les droits privés, y compris
ceux qui ont été acquis de l'Etat en tant que propriétaire foncier,
ne peuvent être valablement opposés à celui qui succède à la sou-
veraineté. » (P. 36.)

A. 2. — SUBROGATION DE L'ETAT CESSIONNAIRE A L'ETAT CÉDANT.

§ 27. — La Cour permanente a pris position très simple-


ment mais très nettement *. Elle a recherché" s'il y avait un
1. La valeur des opinions exprimées par la Cour permanente pour démon-
(27) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 343

droit acquis et si ce droit était de nature privée, et elle a


clairement statué que de tels droits ne sont pas rendus ca-
ducs par une cession de territoire. Elle a tenu compte ensuite
de ce que la Pologne avait été subrogée à l'Allemagne comme
propriétaire foncier et elle a réitéré que les droits privés, ac-
quis de l'Allemagne en tant que propriétaire foncier, étaient
opposables à son successeur, la Pologne.
La simplicité n'est pourtant qu'apparente, car les ques-
tions effleurées par la Cour peuvent constituer chacune une
complication considérable du sujet. Ce sont, d'une part, les
questions touchant à la succession d'Etats et à la subrogation
et, d'autre part, les questions relatives au caractère privé
ou non des droits. Nous verrons que ces deux séries de ques-
tions ne sont nullement indépendantes l'une de l'autre.
Si, ensuite, mais d'une manière négative cette fois, la
Cour fait allusion à la question de savoir si et dans quelles
circonstances un Etat peut, en vertu de son pouvoir législatif
souverain, modifier ou annuler des droits privés, elle évoque
un problème qui complète celui que nous sommes en train
de traiter, mais qui est, lui, dominé par l'analogie du prin-
cipe de la non-rétroactivité. Nous y reviendrons d'ailleurs
plus tard. Examinons d'abord de plus près l'ensemble des
questions directement touchées dans l'avis de la Cour.
§ 28. — Les rapports juridiques sur lesquels la Cour a
trer l'existence d'un principe de droit international est minimisée par Cava-
glieri, du fait que si la Cour ne trouve pas de principes de droit inter-
national issus de la coutume ou des traités à appliquer à une espace concrète,
il lui est permis, par l'article 38 de son Statut, de recourir « aux principes
généraux de droit reconnus par des nations civilisées ». Parmi ces prin-
cipes, qui, dans eon opinion, n'appartiennent pas au droit international,
mais sont des exigences élémentaires d'une justice universellement recon-
nue, et surtout proviennent du droit privé, Cavaglieri admet qu'on peut
parfaitement bien faire figurer aussi le principe du respect international
des droits acquis.' Voir son article dans Revue de droit international, 1931,
p. 269, 270.
Cette distinction nous parait bien théorique et abstraite. Nous n'aperce-
vons pas, pour notre part, l'utilité d'une conception du droit international
vidée des principes généraux de droit reconnus par les nations civilisées,
sans lesquels ce même droit international est inapplicable à des espèces
concrètes. Nous préférons considérer le droit international tel qu'il est
applicable, sans le priver des principes que son application implique néces-
sairement en commun avec d'autres ordres juridiques. Question de défi-
nition ?
344 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (28)

statué dérivaient de Rentengutsverträge, c'est-à-dire de con-


trats conclus entre les colons et l'Etat prussien en tant que
propriétaire foncier représenté par un organe compétent.
C'est, on le remarque, comme sujet de droit interne que
l'Etat prussien apparaît comme co-contractant. D'autre part,
le droit acquis envers lui par les colons est un droit possé-
dant une valeur économique indéniable. Ce sont deux points
qu'il faut retenir pour comprendre l'exacte portée de l'avis
de la Cour et, en même temps, pour saisir quel élément
nouveau vient s'ajouter, dans l'espèce, au principe de droit
international privé du respect des droits acquis.
§ 29. — Si les colons avaient acquis leur droit d'une
société foncière, il n'y a point de doute que les tribunaux
de l'Etat cessionnaire ne les reconnaîtraient et les proté-
geraient conformément à la loi sous l'empire de laquelle
ils furent acquis. Si cette société foncière avait aliéné en
faveur d'une autre, elle n'aurait pu le faire que sous ré-
serve des droits déjà acquis par les colons, car elle n'aurait
pu disposer de droits qu'elle ne possédait plus. Mais, dans
l'espèce, c'est de l'Etat prussien que les colons ont acquis
leur droit, et c'est du successeur à la souveraineté prussienne
dans les territoires où sont localisés ces droits qu'ils en
réclamaient le respect. Or, si la Pologne était devenue pro-
priétaire en lieu et place de la Prusse, c'était en vertu d'un
titre international, à savoir en vertu de l'article 256 du
Traité de Versailles. H n'est pas nécessaire de déterminer
ici s'il convient de donner à cet article 256 un sens décla-
ratif ou constitutif. Mais il est clair que le gouvernement
polonais était parti de l'idée que, étant devenu propriétaire
à titre souverain, il devait l'être dans les limites seules de
sa propre souveraineté sans être tenu de reconnaître les
limites que son prédécesseur avait pu s'imposer *. C'est la
thèse que la Cour a rejetée. Elle a admis que la Pologne
était subrogée à la Prusse comme propriétaire foncier et
elle a admis que les droits opposables à la Prusse en cette

1. Cp. Pologne c. v. Bismarck, Cour Suprême de Varsovie, 3° division,


28 avril 1923, résumé dans Annual Digest of International Law cases, 1923-
1924, p. 80-81.
(29) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 345

qualité l'étaient également à la Pologne. Elle s'est basée à


cet effet sur ce que les droits en question étaient des droits
privés, nonobstant l'allégation par la Pologne que les lois
prussiennes de colonisation avaient un caractère et un but
politiques *. L'autorité de la règle de respect, sanctionnée
par l'avis de la Cour, se limite donc à des droits privés
acquis sur le domaine de l'Etat dans sa qualité de sujet
de droit interne. Les droits privés acquis sur le patrimoine
de l'Etat cessionnaire doivent donc être intégralement res-
pectés. Par « intégralement » nous voulons dire : dans toute
l'étendue sanctionnée par le droit sous l'empire duquel ils
ont été acquis 2.
§ 30. -^- Dès que le caractère privé du droit n'est pas
présent dans toute sa pureté, de nouvelles difficultés com-
mencent. L'Etat ou ses organes accordent, en effet, fré-
quemment, en tant que puissance publique, des droits d'une
valeur économique incontestable; de tels droits ont parfois
un caractère nettement public, mais parfois aussi un ca-
ractère mixte les faisant participer à la fois du droit public
et du droit privé. Il appartient, bien entendu, à chaque légis-
lation de déterminer le caractère des droits qu'elle entend
permettre ou créer.
§ 31. — Il va de soi que les droits nettement publics, et
particulièrement ceux de caractère politique, ne participent
pas de droit à la règle du respect des droits acquis. En effet,
comme nous l'avons déjà vu, le pouvoir souverain du ces-
sionnaire remplace dans le territoire cédé le pouvoir sou-
verain du cédant, et le principe, bien fondé à mon sens,
de l'hétéronomie des souverainetés exclut une subrogation.
Le droit politique ou le droit subjectif de caractère pure-
ment public acquis sous l'empire de la souveraineté du cé-
dant ne s'impose donc pas de droit à la souveraineté du

1. Avis n° 6, p. 39, cité en note in/ro, § 32.


2. Cp. Schwerdtjeger c. Gouvernement danois, Cour provinciale de l'Est,
Cour Suprême du Danemark, C déc. 1923 (résumé dans Annual Digest of. Inter-
national Laic cases, 1923-1921, p. 81-82) où une exception est faite en cas
de baux conclus en vue d'un transfert imminent de la souveraineté, et
particulièrement nfin d'asBurer au locataire des droits supplémentaires aux
dépens de l'Etat cessionnaire.
346 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (30)

cessionnaire. Car c'est bien, en effet, toute l'organisation


politique et tout le droit public du cessionnaire qui se subs-
tituent à l'organisation politique et au droit public du cé-
dant. Cela ne veut pas dire qu'aucune norme ou aucune
considération ne peut imposer de restrictions à la souve-
raineté du cessionnaire. Mais cela veut dire uniquement
qu'un droit politique meurt avec le système politique auquel
il appartient.
Une question qui s'est très souvent posée tant devant des
tribunaux nationaux qu'internationaux est celle des droits
des fonctionnaires de l'Etat cédant vis-à-vis de l'Etat ces-
sionnaire. D'après le principe que nous venons d'exposer,
il n'existe, en dehors de stipulations conventionnelles, au-
cune obligation juridique pour l'Etat cessionnaire de repren-
dre les fonctionnaires de l'Etat cédant. S'il le fait, de nou-
veaux rapports de droit public sont créés que gouvernera
seul le droit public de l'Etat cessionnaire *.
Si donc le principe de respect des droits acquis implique
subrogation de l'Etat cessionnaire à l'Etat cédant lorsque
le rapport juridique a un caractère privé, il ne l'implique
pas lorsque le rapport juridique a un caractère politique ou
éminemment public.
§ 32. — Quid des droits mixtes ? Il faut rechercher si c'est
le caractère privé ou le caractère public qui domine et si
le droit public ou l'ordre public du cessionnaire sont com-
patibles avec le respect de ces droits 2 .
1. Do nombreuses décisions existent sur ce point. Voir, par exemple :
Frystatzki c. Etat polonais (A. S. Entscheidungen des Schiedsgerichts für
Oberschlesien, I, p. 46-88); Musiolik c. Etat polonais (Ibid., p. 188); Hausen,
V, p. 46.
H existe toutefois des conventions stipulant le contraire dans des cas
bien déterminés. Ainsi : l'article 844 de la Convention de Genève entre
l'Allemagne et la Pologne du 18 mai 1922; les articles 28, 29 et 30 du Statut
du Territoire de Memel annexé à la Convention signée à Paris le 8 mai 1924
entre l'Empire britannique, la France, l'Italie, le Japon et la Lithuanie
{Société des Nations, ¡Recueil des traités, vol. 29, n° 736).
2. Cp. Max Huber, Staatensukzession, §§ 94-95. — C'est un point que la
Cour permanente a dû examiner dans son Avis n° 6 sur les colons alle-
mands. Cp., p. 39 : « Afin de justifier l'annulation des Rentengutsverträge,
l'on a invoqué certaines autres considérations relatives aux dispositions
contenues dans ces contrats. En premier lieu, l'attention de la Cour
a été attirée sur leur caractère mixte, à la fois privé et public. Mais les
(3i) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 347
Intéressant à cet égard est le cas de la comtesse de Buena
Vista rapporté par Moore, dans son Digest of International
Law, vol. I, § 99, p. 428-429.
.Don Sebastian Calvo de la Puerta avait, en 1927, acheté
aux enchères publiques, à la Couronne espagnole, la charge
de « Alguacil mayor » de la cité de La Havane, à Cuba.
Cette charge, déclarée perpétuelle et héréditaire, était dévo-
lue à la comtesse de Buena Vista. Elle impliquait l'inspec-
tion des viandes et autorisait à prélever une certaine
somme par tête de bétail tué à l'abattoir. Un nommé Duples-
sis avait acquis dans cette charge, dont la valeur écono-
mique était considérable, un intérêt de 80 p. 100. Lors de
l'occupation américaine de La Havane, les autorités mili-
taires des Etats-Unis ne permirent plus à la comtesse de
Buena Vista et à M. Duplessis d'exercer leur office ni d'en
toucher les émoluments. Ceux-ci en appelèrent au Gou-
vernement des Etats-Unis en alléguant que cette charge
était leur propriété, et que, comme telle, elle était proté-
gée par l'article 8 du Traité de paix du 10 décembre 1898
et par le droit international.
Le traité invoqué stipulait notamment que la cession ne
portait en rien atteinte à la propriété ou aux droits afférents
à la possession tranquille de toute espèce de propriété par...
des individus de quelque nationalité qu'ils soient.
Les Etats-Unis rejetèrent cette demande. La décision de
M. Root, secretary of War, mérite l'attention :
« Je ne puis admettre — dit-il en substance — que le droit
de remplir une partie quelconque des charges ou de recevoir
une partie quelconque des émoluments afférents à l'office de
sheriff de La Havane sous la souveraineté espagnole constitue un
privilège capable de survivre à cette souveraineté. Le fait que
la (îouronne espagnole a permis que l'office en question pût être
acquis par héritage ou par achat ne lui enlève pas le caractère
d'un office dont l'existence dépend entièrement de la souverai-
neté qui l'a créé.
considérations politiques primitivement associées aux Rentengutsverträge
ne leur enlèvent en aucune façon leur caractère de contrats de droit civil,
et les quelques clauses de caractère nettement politique qu'ils contien-
nent peuvent devenir inopérantes sans entraver le moins du monde l'appli-
cation normale de leurs clauses essentielles. »
348 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (32)

» Les services que le demandeur prétend avoir le droit de ren-


dre contre compensation sont essentiellement un exercice du
droit de police appartenant à l'Etat. La faculté d'exercer ce droit
sous l'autorité espagnole a nécessairement pris fin lorsque la sou-
veraineté espagnole à Cuba a pris fin. Le Gouverneur militaire
a eu alors le devoir de pourvoir à ce que cette partie du droit
du nouveau souverain, lequel a pris la place du souverain espa-
gnol, soit exercée et à ce que les services nécessaires soient ren-
dus au public. La demanderesse n'a été privée d'aucune pro-
priété. L'office, droit ou privilège qui lui était échu par héritage,
devait, par sa nature, prendre fin avec la souveraineté dont il
dépendait. »

Partant de notre principe, nous dirions : ce qui est essen-


tiel et dominant, dans le droit en question, c'est non le
caractère d'un droit privé dû au fait qu'il était reconnu
héréditaire (caractère qui serait d'ailleurs incompatible avec
l'ordre public américain), c'est au contraire le caractère d'un
droit public dû au contenu même du dit droit, lequel impli-
que l'exercice d'une prérogative de la souveraineté. Or, la
prédominance du caractère public du rapport juridique fait
obstacle à la subrogation, de sorte que le droit s'est éteint
lorsqu'à pris fin la souveraineté espagnole. Les Etats-Unis
n'étaient donc nullement tenus de le respecter, ni en raison
de l'article 8 du Traité de 1898, ni en raison du droit inter-
national général, tel que nous l'avons décrit.
§ 33. — De loin, la plus importante des catégories de
droits mixtes est celle des concessions. Il n'y a aucun doute
que l'opinion juridique moderne pèse entièrement en faveur
de l'obligation de respecter les concessions. Toutefois, vu les
intérêts publics considérables qui peuvent entrer en jeu, il
serait peut-être d'un optimisme exagéré de croire le débat
définitivement clos en faveur du respect absolu.
1} convient de noter à ce propos la théorie dite du béné-
fice qui a été soutenue aux Etats-Unis, et qui subordonne
le respect des concessions à la preuve qu'elles sont à l'avan-
tage du territoire cédé *. Cette théorie, qui se base sur le
principe d'équité qui veut que la charge suive le bénéfice,
1. V. Francis B. Sayre, Change of Sovereignty and Concessions, American
Journal oj international Law, 1918, p. 703 et suiv.
(33) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 349

paraît plus apte à résoudre des questions de partage de det-


tes, en cas d'annexion partielle, qu'à répondre à la question
de savoir si et quand un Etat annexant est tenu de respec-
ter les concessions existantes dans le territoire qu'il an-
nexe. Dans le domaine du respect des concessions, l'adop-
tion de cette théorie ne risquerait que trop de substituer à
la règle de droit le règne exclusif de l'intérêt subjectif de
l'Etat annexant *. II y a cependant une idée saine impliquée
dans cette théorie, mais elle paraît mieux exprimée dans
le rapport de la Commission des Concessions du Transvaal,
qui considère que le nouveau gouvernement peut suppri-
mer ou modifier une concession lorsque son maintien est
nuisible à l'intérêt public. N'oublions pas toutefois que le
rapport ajoute que, dans ce cas, la question de compensa-
tion surgit, car il serait inéquitable qu'un concessionnaire
perde, sans compensation, un droit dûment acquis et dont
il avait rempli toutes les conditions, simplement parce que
le nouveau gouvernement diffère de l'ancien sur le point
de juger ce qui est ou non nuisible à l'intérêt public, et ce,
même alors que l'opinion du nouveau gouvernement serait
incontestablement la vraie (n°' 14 et 13 du rapport).
§ 34. — Il n'est pas sans intérêt de donner ici un aperçu
des points essentiels de ce rapport de la Commission des
Concessions du Transvaal, rapport qui ne peut être bien
compris que si l'on tient compte de certaines particularités
du droit anglais. Notons tout d'abord qu'en raison de la
doctrine spéciale des « Acts of State », les questions relatives
à une annexion ne sont pas des questions justiciables des
cours de justice britanniques. C'est donc la pratique seule
du gouvernement qui peut nous éclairer sur la conception
britannique du droit à cet égard. Si, pourtant, sous l'in-

1. Même si l'on ne considère le «benefit» que comme critère de locali-


sation, la théorie reste trop étroite et, à mon sens, mal assise. Il va de
soi que des concessions, notamment, ne s'imposent au respect de l'Etat
cessionnaire quo pour autant qu'elles sont unies au cessum par un lien
sérieux. Mais on no peut refuser de prendre en considération tout lien
dont no résulte pas un avantage pour le cessum. Voir au paragraphe 76
comment l'article 4, § 2, chup. 3, de la Convention de Genève relative
à la Haute Silésie a exprimé cette idée de rattachement local.
350 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (34)

fluence notamment de l'étroite définition du droit de Austin,


on ne reconnaît, comme le fait le rapport, le caractère de
droit qu'aux règles qui s'imposent aux cours de justice,
il va de soi qu'on pourra contester le caractère juridique
d'une règle de maintien des concessions en cas d'annexion
tout en reconnaissant que celle-ci est généralement admise et
s'impose en quelque sorte à la conscience de la Couronne,
qui est, en l'occurrence, le véritable et le seul juge. En
tenant compte de ceci, on peut saisir la portée exacte des
observations suivantes, que nous empruntons au dit rap-
port :
« Il est clair — dit celui-ci — qu'un Etat qui en a annexé un
autre n'est pas juridiquement lié par les contrats conclus par
l'Etat qui a cessé d'exister et aucune cour de justice n'est compé-
tente pour donner effet à de tels contrats si l'Etat annexant refuse
de les reconnaître. [Comprenons donc ceci comme se référant
exclusivement à la pratique britannique et comme sujet à la
remarque que nous venons de faire.] Mais l'usage moderne des
nations — continue le rapport — tend à la reconnaissance de
tels contrats. Après l'annexion, dit-on, les citoyens changent d'al-
légeance, mais leurs rapports mutuels et leurs droits de pro-
priété restent intacts, et par propriété on entend également des
droits contractuels. » [Cela suggère la comparaison avec « United
States versus Percheman », et la doctrine américaine qui s'est
greffée sur ce précédent.]

Et le rapport de citer en français :


« La conquête change les droits politiques des habitants du
territoire et transfère au nouveau souverain la propriété du do-
maine public de son cédant. Il n'en est pas de même de la pro-
priété privée qui demeure incommutable entre les mains de ses
légitimes possesseurs. »

Le rapport poursuit :
« Des concessions comme celles qui sont l'objet de notre en-
quête présentent des exemples de droits mixtes, publics et privés.
Il est probable qu'elles subsistent après l'annexion jusqu'à ce
qu'elles soient abrogées par l'Etat annexant et, dans la pra-
tique des Temps Modernes, là où des traités ont été conclus
réglant une cession de territoire, elles ont souvent été maintenues
d'un commun accord. »
(35) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 351

Les rapporteurs expriment ensuite l'avis qu'il n'y a pas


lieu de distinguer entre le cas d'annexion d'un Etat entier
et le cas d'annexion d'une partie seulement d'un Etat.
Revenant aux concessions, ils se demandent si les obliga-
tions des Etats annexants ont été définies autoritativement
avec assez de précision et pratiquées avec assez d'uniformité
pour justifier l'affirmation qu'elles constituent bien une
règle de droit international. Mais ils expriment en même
temps leur conviction que l'opinion moderne la plus auto-
risée admet qu'en règle générale les obligations de l'Etat
annexé envers les personnes privées doivent être respec-
tées. Non sans réserve cependant, car ils estiment notam-
ment que l'Etat annexant peut refuser de reconnaître des
obligations encourues par l'Etat annexé dans le but même
de lui faire la guerre *.
Sous ces réserves, conclut le rapport, le Gouvernement
de Sa Majesté
u ... Sera sans doute disposé d'adopter, en ce qui concerne
les concessions en question, le principe proclamé par le conqué-
rant dans le cas de l'annexion du Hanovre par la Prusse, qui
constitue le précédent moderne correspondant le plus exactement
à l'espèce; à savoir que chacun sera protégé dans la possession
et l'usage de ses droits dûment acquis. »

Il sera donc nécessaire que, dans chaque cas, le gouverne-


ment annexant examine si les droits qu'il est sollicité de
reconnaître ont, en fait, été dûment acquis et si les condi-
tions imposées ont été remplies. Il en résulte qu'une con-
cession pourra être supprimée : I o si elle sortait de la com-
pétence du gouvernement disparu; 2° si elle violait un traité
avec l'Etat annexant; 3° si elle a été acquise illégalement
ou frauduleusement; 4° si les conditions n'en ont pas été
remplies sans justification.
Dans tous ces cas, le rapport considère, sauf circonstances
spéciales, la suppression ou la modification des concessions
sans compensation comme étant justifiée. Dé plus, comme
nous l'avons déjà vu, le rapport admet la suppression ou la
1. V. cependant sur ce point, Weetlake, Collected papers, p. 49449S.
352 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (36)

modification de toute concession nuisible à l'intérêt public,


mais, dans ce cas, uniquement avec compensation.
§ 35. — La règle du respect des concessions s'explique
par la valeur économique de celles-ci pour le concession-
naire, ainsi que par leur caractère contractuel qui les fait
dépendre, quel que grand que soit l'intérêt public, d'un
accord de volontés plutôt que de l'organisation politique
ou administrative. Ces deux éléments, économique et volon-
taire, tendent à faire prédominer le caractère privé.
D'autres cas où l'élément économique est, il est vrai, très
important, mais où manque l'élément contractuel, sont
beaucoup plus douteux. C'est le cas, par exemple, pour les
pensions de fonctionnaires, les pensions d'invalidité de
guerre, certains droits à des annuités en vertu d'assurances
sociales obligatoires, etc.
Ces droits, qui jouent un rôle croissant dans la vie mo-
derne et constituent pour un grand nombre de personnes
le soutien économique principal de leur existence, sont, d'au-
tre part, intimement liés à l'organisation administrative de
l'Etat et à ses possibilités financières. Ils n'ont pas fait jus-
qu'ici l'objet d'une décision internationale autoritative, et il
faut donc être très prudent en exprimant une opinion quant
à leur traitement. J'incline pour ma part à admettre qu'a
défaut de convention contraire l'Etat cessionnaire ne sera
pas de droit subrogé à l'Etat cédant dans des rapports juri-
diques touchant d'aussi près l'organisation politique et
sociale. Il n'y aurait donc pas, à mon avis, de titre légal à
faire valoir contre l'Etat cessionnaire pour lui imposer le
respect de ces droits. Ceci n'envisage toutefois que l'aspect
strictement juridique de la question, conformément au prin-
cipe que nous avons développé. Mais il va de soi que des
raisons très cogentes d'équité et de bonne politique impose-
ront en fait dans de nombreux cas la reconnaissance des
situations existantes. La différence sera toutefois que celles-ci
ne seront alors conditionnées que par le droit de l'Etat ces-
sionnaire tout comme si elles avaient été nouvellement
créées sous son autorité; tandis que si la subrogation avait
eu lieu et si, par conséquent, les droits en question devaient
(37) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 353

être respectés comme droits acquis, c'est conformément au


droit en vigueur au moment de l'acquisition, c'est-à-dire
conformément au droit du cédant, qu'ils devraient être
reconnus l.
Et c'est bien, en effet, que, contrairement au droit privé
qui restera généralement en vigueur, les lois d'organisa-
tion politique, administrative et sociale ne survivent géné-
ralement pas à la souveraineté qui s'éteint. Ce sont d'ailleurs
des questions qui devraient toujours être prévues dans des
traités de cession 2 .
§ 36. — Mais il est encore un autre point sur lequel il
convient d'insister et qui doit, lui aussi, inciter à la pru-
dence. C'est que la règle de subrogation basée sur le carac-
tère privé ou public des droits, si elle est de portée géné-
rale, ne constitue pourtant pas un critérium exclusif et
absolu. Tout d'abord, d'autres éléments peuvent entrer en
jeu. Par exemple l'appropriation des fonds d'assurances
sociales du cédant par le cessionnaire pourrait fort bien
impliquer la subrogation aux dettes (annuités, pensions,
etc.) qui grèvent ces fonds. Ensuite chaque législation peut

1. La question s'est posée devant le Tribunal arbitral de Haute Silésie.


Le 'Gouvernement polonais avait pris à sa charge le paiement des pensions
d'invalidité do guerre que les habitants, devenus Polonais du territoire
cédé, uvaient acquis sous la souveraineté allemande. Seulement, depuis que
la loi polonaise règle ces pensions uniformément pour tout le territoire
de la Pologne, elle les paie conformément à cette loi. Il en résulte dans
la pratique, tant pour le taux que pour certaines autres particularités,
des différences — selon le cours <lu change, notamment — avec ce à. quoi
la loi allemande donnerait droit. Aussi, une série de procès ont été
intentés contre le Gouvernement polonais en paiement de dommages-
intérêts pour suppression ou diminution de droits acquis conformément
a l'article 4 de la Convention de Genève du 15 mai 1922.
Le tribunal a rejeté ces demandes parce que les pensions d'invalidité
de guerre ne sont pas comprises parmi les droits protégés par l'article 4
§ 2 chiffres 3 et 4. Les deux gouvernements, allemand et polonais, avaient
en effet réservé ces droits pour un règlement spécial, qui fut négocié long-
temps encore après l'entrée en vigueur de l'article 4, mais qui, en fin de
compte, n'aboutit à/ aucun résultat. Le Tribunal n'a donc pas eu l'occa-
sion do se prononcer sur les principes du droit international qui entrent
en jeu; mais le mémoire de l'agent d'Etat polonais, M. Sachocki, résumé aux
puges 48 à 82 du volume IV des Décisions d'intérêt jurisprudential du Tri-
bunal Arbitral, affaire Gawelcyk c. Etat polonais, constitue une étude inté-
ressante du sujet.
2. Cp. Cabouat, Des annexions de territoire et de leurs principales consé-
quences, Paris, 1881, p. 187 et suiv.
354 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (38)

qualifier comme elle l'entend les droits qu'elle reconnaît.


Il se peut par conséquent qu'une législation fasse prédominer
l'élément public, là où une autre laissera le pas à l'élément
privé, de même qu'une législation peut fort bien traiter
comme un droit individuel bien caractérisé ce qu'une autre
législation n'envisagera tout au plus que comme une simple
résultante de son droit public. Et l'on remarque même
fréquemment de telles variations à l'intérieur d'une législa-
tion, dues tantôt à un mouvement de doctrine, tantôt à une
évolution politique : témoin la doctrine des droits publics
subjectifs en Allemagne. De même qu'un individualisme
exagéré verrait un peu partout des droits subjectifs proté-
gés presque à l'égal de droits purement privés, de même une
conception absolutiste et totalitaire de l'Etat, poussée à ses
dernières conséquences, finirait par ne plus voir nulle part
que de pures résultantes de normes aussi variables que la
volonté politique de l'Etat. Entre ces deux extrêmes, il y
a une infinité de possibilités qui illustrent la relativité
des notions avec lesquelles opère notre science. Notre pen-
sée politique a, de tous temps, oscillé comme un pendule
entre la primauté de l'individu et la primauté de l'Etat.
Nos organisations politiques, influencées par ces oscillations,
ont toutefois effectué jusqu'ici une série de compromis
entre les deux tendances. C'est bien entendu toujours dans
le cadre du compromis sanctionné par le droit positif en
vigueur que le juriste doit se placer. Mais il convient qu'il
se rende très nettement compte de la relativité des notions,
concepts et critères qu'il emploie, afin de n'en user qu'avec
une circonspection extrême dans les cas non encore résolus
avec autorité ou sanctionnés par l'expérience.

B. — ANALOGIE DU PRINCIPE DE NON-RÉTROACTIVITÉ.

§ 37. — Nous avons vu que le fait d'un changement de


souveraineté ne rend pas caducs les droits privés acquis
avant ce changement et que, dans le cas de droits acquis
contre l'Etat cédant, leur respect s'imposait à l'Etat cession-
naire, en tant que subrogé, pour autant que le caractère poli-
(39) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 355

tique ou nettement public de ces droits ne s'opposaient


pas à la subrogation. Il s'agissait d'une conséquence directe
du changement de souveraineté. Nous avons à présent à faire
un nouveau pas en avant et à examiner ce qui se passe
lorsque l'Etat cessionnaire introduit dan3 le territoire cédé
une législation nouvelle. C'est le problème auquel la Cour
permanente de Justice internationale avait fait allusion pour
le réserver, dans son avis sur les colons allemands en
Pologne *.
Somme toute, cette législation nouvelle, qu'elle ait lieu
en territoire récemment cédé ou en territoire possédé depuis
longtemps ou même très longtemps, sera, pour autant qu'elle
ait à tenir compte de droits déjà acquis, toujours soumise
aux mêmes règles. En effet, le fait de la cession n'a pas,
d'une part, porté atteinte aux droits acquis (si ce n'est
dans l'ordre politique et public). Il n'a pas non plus pu douer
ces droits d'une respectabilité ou d'une persistance plus
grande que s'il n'y avait pas eu de changement de souve-
raineté. On ne voit donc aucune raison pour admettre que
des droits acquis sous la même souveraineté puissent être
considérés comme plus précaires que les droits acquis sous
une souveraineté différente. Il en résulte que l'applicabilité
du principe de non-rétroactivité à la législation nouvelle
sera la même, que cette législation s'applique à un terri-
toire nouvellement acquis ou non.
§ 38. — Et tout d'abord remarquons qu'en ce qui concerne
l'interprétation des nouvelles lois par les juges, l'applica-
tion du principe de non-rétroactivité est purement et sim-
plement une question de droit interne exclusivement sou-
mise aux sanctions que prévoit ce droit 2 .
Mais, ainsi que nous l'avons vu, ce principe, qui s'adresse
impérativement aux juges, puise sa raison d'être dans des
considérations qui ne devraient pas laisser le législateur
indifférent. Ceci ne constitue toutefois pas pour lui une obli-
gation juridique.
i. Cp. § 27.
2. Cp. G. Kaeckenbeeck, The protection of vested rights, The British Year
Book of International Law, 1936, p. 18.
3S6 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (40)

La compétence du législateur pour légiférer en toute indé-


pendance et décider entre autres de quels effets ses droits
doivent être doués reste intacte tant qu'une obligation con-
traire n'est pas imposée à l'Etat par le droit international
en vigueur. Or, ni dans la forme générale qu'un Etat com-
mettrait un délit international en passant une loi rétroac-
tive', ni dans la forme plus précise qu'un Etat violerait une
obligation juridique internationale en supprimant par voie
législative des droits acquis 2 , la coutume internationale n'a
sanctionné une telle obligation. Il n'y a pas non plus de
conventions multilatérales statuant une telle norme. Quant
aux clauses conventionnelles stipulant le respect de certains
droits acquis dans des cas spéciaux comme dans le cas assez
fréquent d'optants, etc., elles indiquent que le principe ne
jouit pas d'une autorité générale et incontestée puisqu'il est
nécessaire de stipuler et de déterminer l'étendue et l'effica-
cité (d'ailleurs très variables) qu'on veut lui accorder dans
des cas déterminés.
§ 39. — Si, d'ailleurs, une telle norme existait en l'ab-
sence de stipulations conventionnelles, toute violation cons-
tituerait un délit international entraînant la responsabilité
de l'Etat. Or, il suffit de s'en référer aux Bases de discussion
établies par le Comité préparatoire de la Conférence pour la
codification du droit international (Publications de la Société
des Nations, C."75, M. 69, 1929, V) pour se convaincre com-
bien les gouvernements sont loin d'admettre l'existence
d'une telle norme et ses conséquences.

1. Toutefois, de même que la violation discriminatoire du principe par des


juges & l'égard d'étrangers peut fort bien être considérée comme consti-
tuant un déni de justice, de même la violation grave et systématique du
principe par le législateur, notamment à la suite d'une annexion de terri-
toire, pourrait être considérée comme incompatible avec les principes de
droit et d'équité universellement reconnus si l'on pouvait y voir un moyen
de spoliation. Cp. § 49. V. aussi l'attitude des Etats-Unis au § 60 in /ine,
et Kaeckenbeeck, loc. cit., p. 13.
3. Notons que nous n'envisageons ici que la liberté juridique du législa-
teur quant à l'étendue à conférer au principe de non-rétroactivité par rap-
port à ses propres lois. Nous n'envisageons pas ici la question d'une com-
pensation éventuelle pour suppression ou diminution de droits acquis, ques-
tion qu'on y mêle généralement, mais que nous traitons séparément plus
lnin (§ 43).
(41) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 357

La question avait été posée aux gouvernements :


« La responsabilité de l'Etat se trouve-t-elle engagée si l'Etat
adople des dispositions législatives portant atteinte aux droits
acquis des étrangers ? »

Or, les réponses révélèrent de telles divergences qu'il ne


parut pas opportun au comité de retenir ce point pour en
faire l'objet d'une base de discussion distincte. Ce n'est cer-
tes point là le genre d'assentiment général requis pour éta-
blir l'existence d'une norme de droit international positif
restrictive de la souveraineté des Etats.
Ajoutons à cela qu'ainsi que nous l'avons vu la notion de
droit acquis à tendance, en matière de non-rétroactivité, à
jouer un rôle de critère qu'elle ne peut en réalité jouer qu'à
condition qu'on lui donne un sens restreint sur lequel il
n'existe pas d'accord général.
§ 40. — Aussi nous n'hésitons pas à dire que l'adoption
par un Etat de dispositions législatives portant atteinte à des
droits acquis par des étrangers n'implique pas en soi la res-
ponsabilité internationale de cet Etat. Et ceci d'autant plus
que la conclusion contraire aboutirait à une inégalité no-
toire en faveur des étrangers vis-à-vis des ressortissants de
l'Etat légiférant, principé d'inégalité qui n'a, lui non plus,
jamais été reconnu avec cette étendue par le droit inter-
national.
La règle que nous avons énoncée, à savoir que l'adoption
de dispositions législatives portant atteinte à des droits
acquis n'entraîne pas ipso jacto la responsabilité interna-
tionale de l'Etat, n'est que partiellement négative; elle veut
dire que le fait qu'une loi porte atteinte à un droit acquis
d'un étranger ne suffit pas, à lui seul, pour constituer un
délit international. Elle ne dit pas qu'elle ne constituera
jamais un délit, mais elle ne le constituerait que grâce à
la présence d'éléments autres que le simple fait d'avoir porté
atteinte à un droit acquis. Un tel élément existerait incon-
testablement si la disposition législative était contraire à
une stipulation d'un traité. Il existerait probablement aussi
si le droit atteint avait été acquis contre l'Etat légiférant en
358 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (42)

vertu d'un contrat conclu avec cet Etat ou d'une concession


accordée par ses pouvoirs publics. Ici, toutefois, il con-
vient encore de se demander si l'existence du délit interna-
tional ne doit pas se réduire aux cas où l'Etat a contracté
en tant que souverain et non en tant que fisc.
§ 41. — Les doutes qui existent quant à la responsabilité
de l'Etat en raison de dispositions législatives incompati-
bles avec les clauses de concessions accordées à des étran-
gers ou de contrats conclus avec des étrangers se retrouvent
dans les réponses des divers gouvernements à la ques-
tion III, n° 2, pages 30 et suivantes des Bases de discussion
pour la Conférence de codification du droit international en
matière de responsabilité des Etats. Ils sont habilement clas-
sés dans les « Observations » du Comité préparatoire. Celles-
ci — quoique sans appuyer — reflètent assez exactement
les hésitations des publicistes et des gouvernements pour
que nous nous croyions justifié à les citer intégralement.
« L'opinion dominante considère qu'en prenant des disposi-
tions législatives incompatibles avec une concession par lui accor-
dée à un étranger ou un contrat par lui conclu avec un étranger,
l'Etat a engagé sa responsabilité internationale. Quelques hési-
tations se manifestent cependant, soit que certaines réponses con-
sidèrent que la concession et le contrat, ainsi que leur violation,
font naître seulement des rapports de droit interne, soit qu'elles
envisagent que des distinctions sont nécessaires ou qu'au con-
traire, il faut éviter ici d'entrer dans trop de détails.
» Ces hésitations semblent de nature à s'atténuer si l'on observe
que l'affirmation de la responsabilité internationale de l'Etat n'af-
fectera pas l'efficacité, dans l'ordre interne, de la mesure qu'il
aura prise; on n'entend pas discuter les motifs qu'il peut avoir
de mettre fin à une concession ou à l'exécution d'un contrat, mais
seulement l'obliger à réparer le dommage qu'il cause en y met-
tant fin contrairement, on le suppose, aux dispositions de l'acte
de concession ou aux stipulations du contrat.
» Il paraît, d'autre part, qu'on répondra à certaines préoccu-
pations en distinguant entre l'acte législatif qui porte directe-
ment atteinte aux droits conférés par l'Etat à un 'étranger au
moyen d'une concession ou d'un contrat et l'acte législatif édic-
tant des mesures générales incompatibles avec cette concession ou
ce contrat; dans ce second cas, la responsabilité paraît devoir
être subordonnée à un certain examen des circonstances. »
(43) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 359

On remarquera que le Comité préparatoire propose d'écar-


ter toute interprétation nettement délictuelle de la législation
incompatible avec des droits résultant pour des étrangers
d'une concession accordée ou d'un contrat conclu par l'Etat.
La compétence de l'Etat pour légiférer ainsi n'est pas con-
testée; l'efficacité de cette législation n'est pas contestée non
plus; on veut simplement faire admettre l'obligation de
réparer le dommage causé.
Retenons ce point de vue. Il cadre avec la règle que nous
avons énoncée et se recommande à la conscience des juris-
tes par la raison d'équité qui veut que l'Etat ne puisse pas,
sans compensation, retirer par l'action d'un de ses pouvoirs
compétents (le législatif) des avantages concédés par un
autre pouvoir compétent (l'exécutif), et ce généralement en
échange d'une certaine activité ou de certains sacrifices éco-
nomiques de la part du concessionnaire ou du co-contractant.
L'Etat doit, en effet, être considéré comme une unité, tan-
dis que la validité des actes de ses pouvoirs ou organes ne
dépend que de leur compétence.
§ 42. — Quant à la compétence du législatif pour détermi-
ner la portée de ses lois et pour résoudre tout conflit entre
l'intérêt public et des droits particuliers, elle est incontes-
table. N'oublions pas qu'il n'y a guère de changement social,
guère de progrès qui ne porte atteinte à quelques droits
acquis. Obliger le législateur à faire halte devant chacun
d'eux, ce serait entraver et rendre impossible sa mission.
Certes, le principe général du respect des droits acquis lui
suggérera de n'agir qu'avec prudence et circonspection, mais
il ne l'empêche pas juridiquement d'agir. Et si le législateur
juge devoir, en faveur de l'intérêt général, sacrifier des droits
acquis, il peut, sauf obligations internationales liant l'Etat,
le faire.
Mais si le sacrifice imposé aux détenteurs des droits est si
considérable et exceptionnel qu'en toute justice il exige un
tempérament, il se posera une question différente et nou-
velle, celle de l'indemnisation.
§ 43. — La règle est fréquemment avancée que des droits
acquis ne peuvent être supprimés que moyennant compen-
3 6o KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (44)

sation. Cet énoncé me paraît inexact ou, tout au moins, il


prête à erreur. La question de savoir si, du point de vue de
l'intérêt public, il est expédient de mettre fin à certains
droits et la question de savoir si l'équité demande qu'une
indemnité soit accordée sont deux questions bien distinctes
dont la solution dépend de faits différents et de considéra-
tions différentes. La notion de droit acquis n'est certaine-
ment pas un critère de la valeur économique des droits indi-
viduels. Et, dans ces conditions, on ne perçoit pas pour quelle
raison la suppression de tíhaque droit acquis devrait donner
lieu à une indemnité. D'autre part, il est évident que lorsque
l'Etat accorde une indemnité au détenteur d'un droit sup-
primé, c'est non afin de racheter un acte illégal, mais uni-
quement afin de compenser équitablement, à l'aide de fonds
appartenant à la communauté, un sacrifice économique re-
quis en sa faveur. Il en résulte que la suppression par voie
législative d'un droit acquis ne doit pas toujours donner lieu
à compensation. Il en résulte aussi que même là où, du
point de vue de l'intérêt public, la suppression est absolu-
ment justifiée, voire indispensable, il se peut fort bien que
le fait de refuser une compensation constituerait une injus-
tice notoire. Ce qu'il faut donc rechercher c'est si, en l'oc-
currence, le droit international fournit un critère ou un
standard permettant de déterminer dans quel cas le paiement
d'une compensation est indispensable. C'est dans ces cas
seulement que la suppression législative de droits acquis par
des étrangers revêt, faute de compensation, un caractère jugé
illicite par le droit international.
§ 44. — C'est dans les traités et dans la pratique diploma-
tique, arbitrale et judiciaire que peuvent se trouver les élé-
ments de ce standard que le droit international veut voir
respecter'. Le standard en question est avant tout un stan-
dard d'équité. Il réprouve ce qui fait violence, dans la forme
comme dans le fond, au sens élémentaire de la justice. Je
dis élémentaire, et j'insiste sur ce mot. Ce n'est pas, en effet,
un sens raffiné de l'équité qui se fait entendre ici; le standard

1. Cf. Borchard, Protection, § 21.


(45) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 361

en question n'est assurément qu'un standard rudimentaire,


mais comme standard d'équité il exige qu'on tienne compte
de toutes les circonstances, ce qui n'en facilite certes pas la
description et rend son elucidation par des juges d'autant
plus expediente. Il est aussi nettement orienté du côté éco-
nomique. C'est avant tout la propriété qu'il protège sous ses
diverses formes, car il puise ses racines dans un monde et
dans une époque où la propriété privée était non seulement
incontestée, mais était considérée comme constituant un des
fondements essentiels de la société et du droit.
§ 45. — On comprend donc qu'au moment où s'atténue
dans un certain nombre de pays le caractère assez absolu de
cette conception; au moment où la propriété privée est vir-
tuellement supprimée dans au moins un très grand pays, en
tant qu'institution juridique; au moment où des conceptions
absolutistes de l'Etat donnent une extension inaccoutumée
à l'ordre public; au moment où, enfin, dans de nombreux
pays, l'organisation sociale et économique est en travail et
l'étatisation s'étend à des domaines toujours nouveaux, on
conçoit aisément que des réticences, des doutes, des contra-
dictions et des lacunes — de grandes lacunes même — carac-
térisent ce standard tel qu'il est pratiqué ou reconnu aujour-
d'hui. C'est ainsi que de grandes batailles juridiques se sont
livrées précisément au sujet de la suppression de la propriété
en Russie soviétique, de l'application de lois agraires nu
Mexique, en Roumanie et autres pays, de l'introduction de
monopoles d'Etat et de l'étatisation de branches entières de
l'industrie. Pour la solution de tels conflits, la notion des
droits acquis s'est avérée totalement inadéquate et impuis-
sante, comme d'ailleurs les explications que nous en avons
données suffisent à le faire pressentir. Il y aurait eu sans
doute moins d'illusions perdues si l'on avait opéré avec le
standard de compensation préconisé ici. D'ailleurs n'ou-
blions pas que ce standard présuppose au premier chef, au
moins dans le cadre qui nous occupe, la suppression ou
diminution d'un droit, sans quoi il n'y aurait pas même lieu
d'examiner la question d'une compensation.
§ 46. — Mais même l'efficacité de ce standard et la respon-
3 62 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (46)

sabilitó internationale qu'entraîne sa violation sont loin


d'être toujours reconnues. Il existe un principe souvent jugé
rival, mais à tort, dont les racines sont profondes, principe
simple, plausible, mais capable, si l'on n'y prend garde,
d'étouffer le standard international en question : c'est le
principe de non-discrimination. L'objet de ce principe est
d'exclure toute responsabilité internationale, et, partant,
toute protection internationale des étrangers, pourvu que le
traitement qui leur est accordé soit égal à celui dont béné-
ficient les nationaux. On part de l'idée que l'Etat est libre
de légiférer comme il l'entend dans son territoire; que
l'étranger qui s'installe dans ce territoire y est soumis aux
lois en vigueur, et que, pourvu que l'application de ces lois
ne soit point différentielle, l'étranger ne peut s'en plaindre,
ni son gouvernement intervenir en sa faveur. Reconnaissons
ce qu'il y a normalement de juste et de fondé dans cette
conséquence de la souveraineté territoriale. Le principe est
d'ailleurs universellement admis entre Etats civilisés, mais
non toutefois sans quelques limitations ou réserves. On ne
veut pas, et on ne peut pas aller jusqu'à dire que toute
mesure, quelque atteinte qu'elle porte à des droits d'étran-
gers, est internationalement correcte et inattaquable pourvu
qu'elle s'applique également aux nationaux. Et il est facile
de comprendre pourquoi. Ce qui paraît supportable aux uns
peut être absolument insupportable aux autres. Tant qu'il
existera des différences sensibles de niveaux de civilisation
et des divergences considérables dans les conceptions socia-
les, économiques et juridiques des peuples, des réclamations
internationales seront inévitables, et il serait non seulement
contraire au sentiment de la justice, mais encore incompa-
tible avec les intérêts primordiaux du commerce internatio-
nal, de leur opposer d'une manière absolue le principe de
non-discrimination. D'abord, il faut tenir compte des trai-
tés; et bon nombre de conventions et de traités de com-
merce, notamment, règlent la position juridique des étran-
gers et garantissent entre autres leurs droits de propriété.
Ensuite, l'égalité entre nationaux et étrangers peut, à l'égard
de certaine législation, apparaître dans la forme sans exis-
(47) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 363

ter en réalité dans le fond. Enfin, si le traitement égal est,


en général, une indication précieuse que la mesure en ques-
tion n'est pas jugée injuste ou vexatpire, et si l'on tient
compte que les conceptions de la justice peuvent varier con-
sidérablement d'un pays à l'autre, il n'en reste pas moins
qu'il existe un niveau minimum au-delà duquel il n'y a plus,
aux yeux de notre civilisation, que l'injustice flagrante et
intolérable. Et un Etat n'est certes pas tenu d'accepter que
ses ressortissants en soient victimes, même si les nationaux
restent sans remède 1 .
§ 47. — C'est bien ce qu'a cherché à exprimer le Gouver-
nement danois dans sa réponse au questionnaire du Comité
préparatoire pour la Conférence de Codification du droit
international (p. 34) :
« Le Gouvernement danois estime qu'il est fort difficile de fixer
une limite générale entre les cas où les étrangers doivent être sou-
mis aux mômes conditions que les propres ressortissants du pays
— ce qui doit être la règle générale — et les cas où ils ont droit,
par exception, à une protection particulière. Cependant, le Gou-
vernement danois est d'avis qu'il existe de telles limites fondées
sur des considérations du droit international public, par exemple
lorsque l'Etat adopte une loi sur la confiscation sans indemnité
de la propriété privée. Dans ce cas, les nationaux sont forcés de
se contenter des conditions offertes par leur constitution nationale.
Mais l'Etat étranger peut présenter une réclamation au nom de ses
ressortissants. »

§ 48. — La réponse hongroise (p. 17) est encore plus expli-


cite et plus précise :
« La responsabilité incombant aux Etats envers les étrangers
doit être distinguée, en fait de base juridique, de la responsabilité
leur incombant envers leurs propres ressortissants et habitants.
La base juridique de cette dernière est toujours le droit interne,
tandis que la première entre en jeu lorsque l'Etat a lésé, relative-
ment aux étrangers ou aux biens de ceux-ci, ses obligations internà-
1. Cp. Kaufmann, Règles générales du droit de la paix, Recueil des Coun
de l'Académie, 1936, p. 120. — Kaufmann opère, comme d'ailleurs certains
autres internationalistes, avec la notion de droits fondamentaux, parmi les-
quels il place la propriété, qui comprend à son tour tous les droits dûment
acquis (p. 121). un tel traitement, avantageux au point de vue systématique,
ne parait pas assez souple au point de vue de la pratique internationale.
•jb* KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (48)
tionales. Il s'ensuit qu'on peut répondre à la question particulière
que l'Etat remplit ordinairement ses obligations internationales,
d'après les principes généraux du droit international, du
moment qu'il traite les étrangers sur le pied d'égalité avec ses
propres nationaux. Cependant, des cas peuvent se présenter où
il n'y a pas même cette obligation (particulièrement en cas du
manque de réciprocité formelle et réelle). Par contre, le traite-
ment égal à celui des nationaux ne suffit point dans les cas sui-
vants :
» I o Si l'Etat s'est obligé par une convention internationale à
un certain traitement de l'étranger;
» 2° Si l'obligation du point 1 est basée sur le droit coutumier
international, universellement reconnu;
» 3° Si la législation interne n'offre pas, quant à la vie, la liberté
et la propriété, la protection qui est généralement due à l'indi-
vidu selon les principes reconnus par la législation des Etats
vivant en communauté de droit international. Ainsi une répara-
tion équitable en cas d'aliénation de biens. »

J'ai cité cette réponse in extenso parce que je la trouve bien


conçue. Le Danemark et la Hongrie ne sont d'ailleurs pas les
seuls Etats à avoir fait dans leur Téponse allusion à un niveau
international minimum de conduite civilisée, et la Suisse
(p. 36) a même été jusqu'à parler d'un ordre public des Etats
civilisés.
§ 49. — Il convient pourtant d'être à la fois circonspect
et précis en discutant ces principes sans cesse invoqués dans
les controverses internationales, et d'examiner les formules
sous leurs diverses faces. Le droit international, tel qu'il est
reconnu et pratiqué actuellement, ne va pas jusqu'à exiger
que le droit applicable aux étrangers soit en tous points
identique au droit applicable aux ressortissants, de telle
sorte qu'une simple différenciation n'impliquera pas tou-
jours et nécessairement la responsabilité internationale.
D'autre part, le fait d'avoir soumis l'étranger aux mêmes
lois et à la même protection juridique que les ressortissants
ne suffira à exclure toute responsabilité internationale que
pour autant que ces lois et la mesure de cette protection ne
seront pas inférieurs à la limite minimum requise par le
droit international, particulier ou général, tel qu'il résulte
(49) DROIT INTERNATIONAL GENERAL 365

pour les Parties des conventions en vigueur, ou, générale-


ment, de la coutume.
Comme le dit fort bien le commentaire à l'article 5 du pro-
jet de Convention relative à la responsabilité des Etats, pré-
paré sous la présidence du professeur Borchard par la Har-
vard Law School (1929) :
« Prétendre que la loi d'un pays, ou la protection juridique
accordée dan6 ce pays, ne sont pas conformes au standard inter-
national en question, n'est pas une accusation qu'on peut porter
à la légère. On la réservera d'ordinaire pour des cas tout à fait
exceptionnels. Le simple fait, par exemple, d'adopter un système
agraire différent de celui en vigueur dans la majorité des pays,
ne suffirait pas, si son application est la même pour les étran-
gers que pour les nationaux, à justifier à elle seule une telle accu-
sation. »

Et le commentaire conclut par cette excellente formule :


« Le droit international ne s'oppose pas à des expériences
sociales entreprises de bonne foi et non dans un but de spolia-
tion. »

Mais, — et ceci est l'autre face de la question —, dès


qu'apparaît le but de spoliation —ou son injuste résultat —,
aucune forme, aucune règle technique n'empêchera un Etat
de prendre en main la protection de ses citoyens dépouillés
de leurs droits 1 . Autre chose est, il est vrai, de savoir si
cette protection sera toujours victorieuse et efficace, ou si
la mesure de cette efficacité coïncidera toujours avec la léga-
lité internationale ou avec les exigences de l'équité. Nous
discuterons ces questions d'efficacité en parlant du méca-
nisme de la protection internationale des droits acquis. Tant
que nous n'en sommes qu'à la détermination du droit en
vigueur entre les nations, bornons-nous à répéter que le
droit d'un Etat d'intervenir diplomatiquement et de récla-
mer réparation en faveur de ses ressortissants victimes de

I. Le point de vue de E. Kaufmann (Recueil des Cours de l'Académie, 1936,


chap. 11, sect. 11, titre V), à savoir que la fortune nationale est un des
éléments organiques de l'Etat, donne, s'il est accepté, une base très solide
a l'intervention diplomatique.
366 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (50)

mesures de spoliation ne peut être sérieusement contesté.


Ce qui, dans la pratique, sera généralement contesté, ce
sera le caractère spoliateur des mesures ou le fait que ces
mesures sont en deçà du standard civilisé reconnu comme
obligatoire, et, s'il existe des conventions entre les Parties,
ce sera leur interprétation ou l'incompatibilité des faits avec
leurs clauses.
§ 50. — Loin de s'exclure mutuellement, le principe de
non-discrimination et celui du standard minimum civilisé se
complètent utilement. Ils possèdent chacun un noyau pré-
cieux de vérité. Mais il importe de bien faire ressortir les
limites d'application de chacun d'eux. Puisque notre droit
international repose sur la conception d'une multiplicité
d'Etats souverains, libres en principe de s'organiser inté-
rieurement comme ils l'entendent, on accepte comme des
faits leur diversité d'organisation et de points de vue. Ainsi,
l'organisation étatique sera plus accentuée dans un pays; la
liberté individuelle plus largement respectée dans un autre;
la propriété, sacro-sainte ici, sera jugée là, dans telles ou
telles limites, contraire à l'ordre public; les garanties judi-
ciaires, extrêmement développées dans un Etat, pourront
faire place dans un autre à une libre appréciation presque
illimitée des autorités. Il est évident que si, d'une part, oh
doit accepter le point de vue du souverain territorial, on est
fondé, d'autre part, à exiger de lui qu'il l'applique lui-même
d'une manière conséquente. Une discrimination est une
inconséquence, et cette inconséquence fait que l'Etat n'est
plus couvert par le principe de liberté d'organisation. Il en
résulte le droit pour un autre Etat d'intervenir en faveur
de ses citoyens lésés par la discrimination et, si celle-ci n'est
pas justifiée par des intérêts supérieurs reconnus ou par une
coutume conforme assez générale, de mettre en jeu la res-
ponsabilité internationale de l'Etat discriminant. Notons
bien que le fait de la discrimination ne fait pas encore jouer
le principe du standard minimum. Il peut rendre responsa-
ble, tout à fait indépendamment de ce standard, à un niveau
même très supérieur à ce standard. Puisque l'Etat donne à
son droit et à son organisation le caractère qui lui plaît, il
(SO DROIT INTERNATIONAL GENERAL 367

choisit et détermine en quelque sorte lui-même son niveau


de conduite. Ce niveau, qu'il a choisi lui-même, devient
ainsi une base objective pour le jugement de sa conduite,
tant que des conventions spéciales ne s'y opposent pas; et
tant que oe niveau ne tombe pas au-dessous du minimum
civilisé admissible.
§ 51. — Certes, on peut voir dans ce standard minimum
le noyau d'un droit international futur relatif à la respon-
sabilité des Etats envers des individus étrangers. Mais son
élaboration devra se faire par les apports graduels d'une
jurisprudence internationale à la fois prudente et avisée,
empreinte également de sens politique et d'équité, et douée
d'une autorité incontestée.
Tant que l'élaboration judiciaire de ce droit fera presque
entièrement défaut, on devra rester très sceptique à l'égard
de toutes théories proclamant l'immunité de tels ou tels
droits à être supprimés sans adéquate compensation par la
législation générale d'un Etat, et on fera bien de se remé-
morer le sage avertissement du savant professeur Borohard,
cité par Wittenberg dans son rapport sur la protection de
la propriété privée à l'International Law Association (p. 307):
« Quand on se rend compte ... que la promulgation des lois de
prohibition aux Etats-Unis a anéanti des millions investis par des
nationaux et par des étrangers; que les droits de succession en
Angleterre et dans maints autres pays enlèvent une proportion
exorbitante des propriétés sous forme de taxe gouvernementale;
que la législation relative à l'aménagement des villes cause sou-
vent d'énormes pertes de valeur; que certains pays ont morcelé
les grandes propriétés foncières et payé les propriétaires avec
des obligations presque sans valeur; qu'ils suppriment parfois par
leur constitution môme toute obligation de compenser, on sent
le danger d'être trop dogmatique et d'affirmer que tel ou tel droit
ne peut être diminué en vertu d'un principe supérieur impliquant
la protection des droits acquis. »

On sent que le principe de non-rétroactivité, qui, en ma-


tière purement nationale, montrait déjà de grandes faiblesses
en tant que conçu comme règle juridique, est, dans le do-
maine international, encore plus sujet à caution, ainsi que
3 68 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (52)

la notion artificielle de droit acquis qu'il implique. Les illus-


trations tirées de la pratique diplomatique, que nous donne-
rons en expliquant le mécanisme de la protection des droits
acquis, confirmeront cette constatation.
Combien Savigny avait raison, lorsqu'il écrivait (§ 400) :
«... que cette question devrait être retirée du domaine du droit
absolu et transférée dans celui de la politique législative, qui est
sa place véritable, et où maintes erreurs ruineuses pourraient
être évitées par de la circonspection, de la prudence et de la modé-
ration ! »
ra

LE MÉCANISME DE LA PROTECTION DES DROITS ACQUIS


ET LA PRATIQUE INTERNATIONALE

A. — PROTECTION DIPLOMATIQUE ET ARBITRALE.

§ 02. — Il est difficile de s'expliquer les lacunes, le man-


que de précision et d'unité logique des notions et des prin-
cipes examinés si l'on ne se rend pas compte des divers
mécanismes de protection dans lesquels ils viennent s'in-
sérer.
Notons tout d'abord, puisque nous traitons de la protec-
tion internationale des droits acquis, que nous n'avons pas
à donner de détails sur la protection accordée normalement
par les tribunaux nationaux. Cette protection, très consi-
dérable, s'applique tant aux étrangers qu'aux ressortissants
eux-mêmes, et elle s'étend, par application des règles de
droit international privé, à de très nombreux droits acquis
soit en dehors du territoire, soit sous une souveraineté
antérieure. Cette protection s'effectue selon les règles de
compétence et conformément aux principes de droit et de
procédure déterminés par la loi de chaque pays. Ce n'est en
général que lorsqu'il n'y a pas de recours aux tribunaux
nationaux ou lorsque ceux-ci ont, pour quelque raison que
ce soit (incompétence, obéissance à la loi, manque de re-
mède admis, etc.), failli à leur tâche de protection, que le
recours à la protection internationale a lieu.
§ Î53. — Celle-ci peut prendre alors des formes très diver-
ses, qui n'excluent pas pourtant certains éléments com-
muns. Une personne lésée dans ses droits et qui a sans suc-
cès épuisé les remèdes locaux n'a plus d'autre possibilité
que de s'adresser à son propre gouvernement pour lui expo-
¿70 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (54)

ser ses griefs et le prier d'intervenir en sa faveur auprès de


l'Etat qui l'a lésée. Si son gouvernement le trouve expédient,
il s'adressera, par l'intermédiaire de son représentant diplo-
matique ou parfois même consulaire, au gouvernement qu'il
tient responsable de la lésion et attirera son attention sur
les faits, tantôt sans autre demande que des éclaircissements,
tantôt en insistant sur la nécessité d'un traitement plus
équitable, tantôt en réclamant soit la remise en état, soit
une compensation, tantôt en faisant usage même de moyens
de pression qui, selon les cas, peuvent aller jusqu'à des
représailles et, sauf conventions contraires, à l'emploi de la
force. Cette variété dans les moyens d'action peut, à l'occa-
sion, aider à établir un rapport entre le caractère plus ou
moins certain, plus ou moins sérieux, plus ou moins urgent
de l'affaire et le remède choisi par l'Etat protecteur. Mais,
étant donné que ces interventions diplomatiques s'insèrent
dans le cadre général des rapports diplomatiques entre les
deux Etats, le choix des moyens est apte à dépendre beau-
coup plus de l'atmosphère politique ou de la ligne politique
suivie que de la nature ou de la valeur des revendications
des citoyens. Il y a plus : l'Etat, qui est libre de protéger
ses nationaux, n'est pas tenu à le faire, et si, soit pour évi-
ter une certaine tension ou pour ne pas susciter de résis-
tances dans une autre question d'ordre plus politique, ou
encore, si, sans espoir d'aboutir eu égard à une tension
diplomatique trop considérable à ce moment, l'Etat décide
de ne pas intervenir en faveur de son ressortissant lésé,
celui-ci n'a aucun moyen de l'y forcer ni d'obtenir un autre
remède international quelconque. Si cette particularité a
l'avantage de permettre d'écarter d'emblée beaucoup de ré-
clamations futiles, et peut donner quelque fondement à la
présomption qu'un gouvernement ne prendra fait et cause
pour ses citoyens qu'après s'être dûment renseigné et s'être
convaincu du bien-fondé de leur demande, l'expérience ap-
prend toutefois que cet avantage est souvent moins grand
qu'on est tenté de le croire, car le ministère des Affaires
étrangères n'é'st souvent pas outillé pour faire une enquête
objective sur les faits; et il peut, d'autre part, arriver que
(55) PRATIQUE INTERNATJONALE 371

des situations politiques tendent à faire accepter avec peu


d'esprit critique des plaintes plus habilement que solidement
construites.
§ S4. — Une fois l'action diplomatique déclenchée, une
large série de possibilités se présentent. Il se peut que le
bien-fondé de la demande soit reconnu et que satisfaction
soit donnée à l'Etat réclamant. Même dans ce cas, le res-
sortissant en faveur duquel l'Etat est intervenu peut fort
bien n'y pas trouver son compte, car dès que l'Etat a pris
son affaire en main, l'intéressé a perdu tout contrôle sur
elle, et si, contre le gré de ce dernier, son gouvernement
s'est contenté d'une excuse ou d'une promesse ou d'une com-
pensation symbolique, l'affaire n'en est pas moins irrévoca-
blement réglée. D'autre part, il se peut que l'Etat auquel la
réclamation est présentée se trouve, en raison du rapport
qui existe entre ses forces et celles de l'Etat réclamant, ou
en raison de l'atmosphère politique qui règne entre eux,
dans l'obligation d'accéder à des demandes qu'il juge exces-
sives, ou, au contraire, enclin à résister par tous les moyens
à des revendications dont il reconnaîtrait l'équité dans tou-
tes autres circonstances.
Si la réclamation n'est pas admise, la discussion peut traî-
ner, et il se peut que l'affaire soit classée pendant des an-
nées, quitte, si une occasion se présentait, à redevenir ac-
tuelle, alors même que les intéressés auraient depuis
longtemps abandonné tout espoir ou perdu tout intérêt.
§ 85. — Cette description de la protection diplomatique
fait ressortir avant tout les lacunes et les défauts de cette
procédure. Il est vrai que, dans la pratique, elle fonctionne
souvent mieux que cela, mais les grandes irrégularités aux-
quelles elle est sujette et la lamentable inefficacité qui la
caractérise parfois pour des raisons purement politiques,
méritent d'être soulignées pour faire comprendre l'influence
déprimante qu'elles ont exercée sur le développement du
droit international dans notre matière. Cette procédure est
incontestablement co-responsable de l'imprécision des no-
tions et de l'incertitude des principes que nous avons
observées.
372 KAECKEN'BEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (56)

Toujours est-il que la protection internationale n'inter-


vient, comme nous l'avons vu, qu'au second degré, c'est-à-
dire dans les cas exceptionnels où une lésion sérieuse est res-
tée sans remède devant les instances locales. Mais puisque
l'individu lésé n'a, même dans ces cas, point d'accès à une
cour internationale pour y faire valoir ses droits, ce n'est
que lorsque l'Etat dont il est ressortissant fait sienne sa
revendication que le différend prend son véritable aspect
international : alors seulement il oppose, comme le veut l'or-
thodoxie, deux Etats l'un à l'autre; il met aux prises deux
souverainetés.
Ce différend entre deux Etats est, comme nous venons de
le constater, sujet à toutes les influences susceptibles d'agir
sur leur politique. De même qu'il se peut que le point de
vue du droit et de l'équité triomphe sans difficulté, il se
peut aussi que des points de vue incompatibles soient oppo-
sés l'un à l'autre sans chance de progrès ou d'accord; il se
peut même que le triomphe appartienne à la mauvaise vo-
lonté la plus persistante, ou à l'Etat le plus enclin à faire
usage d'une puissance supérieure.
§ î>6. — Le remède à ces défauts ? Le seul remède : des
juges.
Déjà nombreux sont, en effet, les cas où l'on a eu recours
à des arbitres, à des tribunaux arbitraux, à des commissions
mixtes et autres précurseurs d'une justice internationale à
l'instauration et h l'organisation de laquelle quelques pion-
niers travaillent inlassablement, mais que, dans son ensem-
ble, l'humanité qui devrait en bénéficier attend avec une tor-
peur pétrie d'indifférence et d'incompréhension. Certes, il
faut plus qu'une sensibilité normale pour souffrir d'une in-
justice qui ne frappe qu'autrui, et il faut un grand souci de
la vérité pour la poursuivre à travers le fracas des thèses
adverses.
Toujours est-il que, dans de nombreux cas, des Etats dans
l'impossibilité de régler diplomatiquement des différends
provenant de la violation sans réparation par l'un, d'un droit
possédé par un sujet de l'autre, les ont, par un compromis,
référés à une procédure arbitrale. Mais, comme souvent le
(57) PRATIQUE INTERNATIONALE 373

compromis détermine directement ou indirectement le droit


à prendre pour base et comme souvent aussi l'action est
jugée par référence à des conventions existantes, il faut
reconnaître qu'on ne peut tirer de l'examen de ces affaires
que bien peu de conclusions positives sur l'état du droit
international général dans la matière. D'ailleurs, dans des
arbitrages occasionnels tout l'intérêt se concentre sur la so-
lution pratique du différend, et non sur l'élaboration d'une
règle de droit. Il en résulte que l'autorité des précédents est
extrêmement maigre. Et il ne faut d'ailleurs pas perdre de
vue non plus que, pour une affaire portée à l'arbitrage, il
y en a sans doute des dizaines qui attendent dans des tiroirs
ou des cahiers la conjoncture politique favorable qui ne
vient pas.
§ 57. — La description qui précède de la protection diplo-
matique de citoyens lésés dans leurs droits acquis à l'étran-
ger est susceptible d'innombrables illustrations. Nous en ti-
rerons quelques-unes des rapports entre les Etats-Unis et le
Mexique, surtout depuis la Révolution mexicaine. Rien n'est
plus édifiant que l'étude de ces rapports, où, pendant près
d'un siècle, les divers aspects de la protection diplomatique
ont joué un rôle prépondérant 1 .
La grande majorité des cas y sont, au moins dans les
débuts, étrangers à la théorie des droits acquis, et se réiè-
rent principalement à la protection de la vie et de la liberté
des citoyens américains, à l'extension des impôts forcés et
des taxes militaires, à des dommages causés pendant la
révolution, à des dénis de justice, à la protection insuffi-
sante de la police, etc.; mais, après la Révolution mexi-
caine, la réforme agraire et la nationalisation des richesses
minérales du sous-sol, et en particulier du pétrole, ont mis
en question les droits acquis de nombreux citoyens améri-
cains et ont suscité, avec l'intervention protectrice du Gou-

1. Voir, entre autres, l'intéressant ouvrage de Frederic Sherwood Dunn


{The Diplomatic protection o/ Americans in Mexico, 1933, Columbia uni-
versity Press), qui contient une analyse détaillée très instructive des nom-
breuses controverses et de leurs iésultats. Nous faisons de cet ouvrage un
usage copieux dans ce qui suit.
374 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (58)

vernement des Etats-Unis, de longues et violentes contro-


verses qui sont pour nous d'un haut intérêt.
§ S8. — Ces mesures agraires et de nationalisation sem-
blent pouvoir se situer historiquement comme suit :
Le développement économique du Mexique avait pris, au
début du xx° siècle, une extension extraordinaire. Ce déve-
loppement était dû principalement à l'immense plus-value
des champs de pétrole et à la politique extrêmement favo-
rable aux étrangers du Gouvernement Porfirio Diaz. Mais
cette grande prospérité n'avait pas empêché le sort de la
classe paysanne d'empirer continuellement, tandis que l'es-
sor industriel profitait surtout aux étrangers, qui détenaient
les valeurs essentielles du pays. Deux revendications, celle
de la nationalisation du pétrole et celle d'une réforme agraire,
marquent la réaction révolutionnaire qui suivit le Gouverne-
ment Diaz, et se trouvent l'une et l'autre incorporées dans
l'article 27 de la Constitution mexicaine de 1917. Cet arti-
cle, dont l'application radicale eût infligé, notamment aux
grands propriétaires américains et anglais de champs petro-
líferos, des pertes désastreuses, provoqua de sérieuses pro-
testations et resta longtemps inappliqué. En 1921, Carranza
fut renversé. Les Gouvernements des Etats-Unis, de la France
et de l'Angleterre refusèrent longtemps de reconnaître son
successeur, Obregon, parce que celui-ci ne voulait pas chan-
ger l'article 27. Ce n'est en fin de compte qu'en 1928 que
les différends relatifs au pétrole furent apaisés par un arran-
gement représentant une sorte de compromis entre les inté-
rêts des sociétés étrangères et le désir du Gouvernement
mexicain d'obtenir le contrôle des richesses du sous-sol et
de se prémunir autant que possible contre les interventions
des gouvernements étrangers. La réforme agraire, d'autre
part, ne put être empêchée, et c'est sur la seule question
d'indemnisation que la transaction fut, en dernière analyse,
possible.
Les principaux buts poursuivis par l'article 27 étaient,
selon Sherwood Dunn (p. 330) ; I o d'améliorer la situation
économique des péons en leur donnant des terres à cultiver;
2° de placer l'exploitation du pétrole sous le contrôle direct
(59) PRATIQUE INTERNATIONALE 37s

du gouvernement; 3 o de réduire les inconvénients des inter-


ventions diplomatiques continuelles en limitant la capacité
légale des étrangers à posséder des propriétés; 4° d'effectuer
une distribution plus égale des richesses nationales en mor-
celant les latifonds et les entreprises monopolistiques.
De telles aspirations apparaissent somme toute assez légi-
times. Mais la difficulté consistait en l'espèce en ce qu'elles
ne pouvaient se réaliser sans un dommage très considérable
pour les intérêts étrangers, tandis que la situation du tré-
sor mexicain ne permettait pas un dédommagement adéquat.
Or, ces intérêts, acquis conformément aux lois antérieure-
ment en vigueur, étaient eux aussi légitimes. Et au principe
dont pouvait se prévaloir le Mexique que chaque Etat peut
organiser son régime de propriété et son économie comme
il l'entend, s'opposait le principe que si les droits de pro-
priété dûment acquis n'étaient assurés d'aucune protection,
tout commerce international deviendrait impossible.
Tel est le cadre d'ensemble du différend. Examinons main-
tenant, d'abord pour le pétrole, et ensuite pour les mesures
agraires, le développement des controverses et les princi-
paux points de vue.
§ 59. — Selon les lois en vigueur au Mexique jusqu'en
1917, les dépôts de pétrole appartenaient en toute propriété
au propriétaire du sol. Le droit d'exploitation ne dépendait
nullement, comme par exemple dans le cas des métaux pré-
cieux, d'une concession du gouvernement. De plus, la Cons-
titution de 1857 accordait à la propriété privée toutes les
garanties usuelles.
D'après l'article 27 de la Constitution de Querétaro, de
1917, le pétrole et tous les hydrocarbures, solides, liquides
et gazeux, appartiennent désormais à la nation en domaine
direct. Ce domaine de la nation est inaliénable et impres-
criptible. Il ne peut être octroyé de concessions par le gou-
vernement fédéral à des personnes privées ou à des sociétés
constituées conformément aux lois mexicaines que si des
travaux réguliers ont été entamés pour l'exploitation des
ressources en question et que si les conditions requises par
la loi sont remplies. De plus, l'article 27 prévoit que, seuls,
376 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (60)

des Mexicains ou des sociétés mexicaines ont le droit d'ac-


quérir des propriétés ou d'obtenir des concessions minières
au Mexique. Ce droit ne peut être accordé à des étrangers
que s'ils s'engagent devant le Département des Affaires étran-
gères à se considérer comme Mexicains en ce qui concerne
ces biens, et, par conséquent, à ne pas invoquer la protec-
tion de leur gouvernement à leur sujet, sous peine, en cas de
violation, de perdre au profit de la nation les biens ainsi
acquis.
Ces dispositions ne faisaient aucune réserve quant aux
droits acquis avant 1917. Il pouvait toutefois sembler que
ces droits fussent protégés par les dispositions constitution-
nelles relatives à l'expropriation pour raison d'utilité publi-
que et à la non-rétroactivité des lois.
Maintes assurances furent en tout cas données par le Gou-
vernement mexicain que celui-ci n'avait aucune intention
de confisquer la propriété des étrangers, mais que leurs
droits seraient, au contraire, protégés conformément au droit
international. Ces assurances n'apaisèrent toutefois pas les
craintes du Gouvernement de Washington, et les protesta-
tions diplomatiques se succédèrent.
§ 60. — Le 19 février 1918, Carranza décréta certaines
mesures fiscales relatives à l'industrie du pétrole. Celles-ci
prévoyaient notamment un paiement annuel de 5 pesos par
hectare pour les propriétés exploitées par le propriétaire du
sol, ainsi qu'une redevance de 5 p. 100 sur la production.
De plus, propriétaires et locataires étaient tenus de faire
enregistrer leurs propriétés pétrolifères endéans les trois
mois, après quoi toutes les propriétés pétrolifères non enre-
gistrées seraient considérées comme vacantes.
Craignant que l'obéissance à ce décret ne puisse être inter-
prétée comme une reconnaissance du droit de propriété de
la nation dans le sous-sol, les sociétés étrangères ne procé-
dèrent pas à l'enregistrement, et le Gouvernement des Etats-
Unis, par la voie de son Ambassade, protesta d'une manière
détaillée contre une procédure qui, sous couleur de taxation
et d'exercice du domaine direct, aboutissait en réalité à une
confiscation de propriété. Le décret apparaissait au Gouver-
(6i) PRATIQUE INTERNATIONALE 377

nement américain comme un effort pour donner effet au


paragraphe 4 de l'article 27 de la Constitution en détachant
la propriété des dépôts de pétrole de la propriété de la sur-
face du sol. Aucune compensation n'était prévue pour cette
diminution de droit, que d'ailleurs ne justifiait aucune uti-
lité publique.
Les Gouvernements français et britannique protestèrent
également contre ce décret *.
Dans sa réponse du 17 août 1918 à ces protestations, le
Gouvernement Carranza fit remarquer que le droit de préle-
ver des impôts, de même que celui de réglementer le droit
de propriété, étaient des attributs de la souveraineté et ne
pouvaient donc faire l'objet de représentations diplomati-
ques. Le Gouvernement du Mexique ne reconnaîtrait à aucun
pays le droit d'intervenir d'une manière quelconque dans
ses affaires intérieures ou même de protester contre des
actes exclusivement dans la sphère d'exercice de sa souve-
raineté. Le Gouvernement mexicain ne consentirait non plus
à aucune mesure plaçant les citoyens américains dans une
situation plus favorable que celle des Mexicains dans leur
propre pays. Ceci n'était que la simple application du prin-
cipe de l'égalité des Etats fréquemment oublié par des gou-
vernements forts dans leurs rapports avec des pays plus fai-
bles. En matière fiscale, ce principe conduisait à l'égalité des
nationaux et des étrangers devant l'impôt. Et la réponse
ajoutait qu'il ne pouvait s'agir en l'espèce d'un déni de jus-
tice, comme le prétendaient les Etats-Unis, puisque les so-
ciétés étrangères n'avaient même pas eu recours aux ins"-
tances locales; or, les tribunaux mexicains étaient seuls
compétents en la matière.
Nous verrons dans la suite les sociétés s'adresser aux tri-
bunaux mexicains 2.
Dans leur polémique ultérieure contre les arguments de
Carranza, les Etats-Unis insistèrent sur ce que le droit inter-
national impose à chaque Etat un certain minimum d'obli-
gations en ce qui concerne le traitement des étrangers, mi-
1. Sherwood Dunn, p. 341.
2. Cp. §§ 61 et 68.
378 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (62)

nimum tout à fait indépendant de ses obligations envers ses


propres citoyens l. Ce minimum implique entre autres le
devoir de n'adopter aucune mesure de confiscation de pro-
priétés acquises de bonne foi par des étrangers conformément
aux lois du pays où elles se trouvent.
Entre temps, en avril 1921, le Gouvernement Carranza
avait été renversé, et le général Obregon, désireux d'être
reconnu, fit diverses déclarations et promesses qui, pourtant,
ne réussirent pas à satisfaire les Etats-Unis. Comme l'ex-
prima en substance le Secrétaire d'Etat Hughes, le 7 juin
1921 : la question fondamentale qui confrontait le Gouver-
nement des Etats-Unis dans ses rapports avec le Mexique
était la sauvegarde des droits de propriété des Américains
contre la confiscation. Le Mexique était libre sans doute
d'adopter toute politique qui lui plût en ce qui concerne
ses terres, mais il ne l'était pas de supprimer sans compen-
sation des titres juridiques valables, acquis par des citoyens
américains conformément aux lois mexicaines. Une telle
politique dé confiscation portait atteinte non seulement à
des intérêts de particuliers, mais au fondement même du
commerce international, car ce n'est que sur la base de la
sécurité de la propriété, valablement possédée conformément
aux lois en vigueur au moment de son acquisition, qu'étaient
possibles des transactions commerciales entre les popula-
tions des deux pays ainsi que des rapports de coopération.
Et le secrétaire d'Etat d'ajouter qu'une application rétro-
active de l'article 27 constituerait un délit international
d'une grande gravité que son gouvernement ne pourrait tolé-
rer 2 . Sur quoi ii proposa au Mexique un traité d'amitié et
de commerce stipulant que les dispositions de la Constitu-
tion mexicaine ne seraient pas appliquées rétroactivement
au préjudice des citoyens américains ayant des droits de
propriété valables au Mexique. Le Gouvernement du Mexique
ne donna pas suite à cette proposition, mais voici qu'un
fait nouveau intervint.
§ 61. — La Compagnie du Texas n'ayant pas fait enregis-
1. Cn. §§ 46, 47,48.
2. Cp. § 39.
(63) PRATIQUE INTERNATIONALE 379

trer ses propriétés pétrolifères, un citoyen mexicain obtint


du Gouvernement une concession relative à l'exploitation de
certaines de ses propriétés. La Compagnie se pourvut devant
les tribunaux mexicains, et la Cour suprême décida en sa
faveur. De l'avis de la Cour, l'article 14 de la Constitution
prohibant la rétroactivité ne s'appliquait pas, il est vrai, à
la Constitution elle-même, mais le paragraphe 4 de l'arti-
cle 27 relatif au pétrole n'était pas rétroactif et ne portait
pas atteinte à des droits antérieurs légitimement acquis. La
loi antérieure donnait au propriétaire du sol le droit de re-
chercher et d'exploiter le pétrole sans avoir besoin d'auto-
risation, et lui permettait de transmettre ce droit. Dans l'es-
pèce, la propriété en question avait été achetée dans le but
d'y rechercher et d'y exploiter le pétrole. Ce faisant, le
droit de recherche et d'exploitation était devenu un droit
acquis, et le fait d'octroyer ultérieurement une concession
présupposant l'existence du domaine direct de la nation,
constituait une application rétroactive de la loi et une dépos-
session des droits d'exploration et d'exploitation apparte-
nant à la société. En d'autres termes, la Cour Suprême con-
sidérait que le droit d'exploitation n'était devenu un droit
acquis que grâce à certains actes positifs du sujet 1 , mais
que partout où de tels actes positifs avaient eu lieu le pro-
gramme de nationalisation de l'article 27 ne s'appliquait
pas.
Somme toute, cette décision offrait une base de transac-
tion entre les sociétés et le Gouvernement mexicain, en ré-
servant aux sociétés les couches pétrolifères en vue de l'ex-
ploitation desquelles elles avaient investi du capital, tandis
que le Gouvernement pouvait obtenir le contrôle d'étendues
considérables de terrains détenus par des spéculateurs ou
simplement tenus en réserve. Seulement, il n'était pas facile
de déterminer ce qu'il fallait entendre par des « actes posi-
tifs ». Les controverses continuèrent.
§ 62. — Toutefois, dans l'été 1923, la Conférence dite de
Bucareli apporta quelques nouvelles précisions. La délégation
1. Cp. la doctrine du titre spécial d'acquisition opposé aux « gesetzliche
Rechte », § fi.
3 8o KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (64)

mexicaine, reprenant le point de vue de la Cour Suprême


dans l'affaire de là Compagnie du Texas, chercha à y appro-
prier la distinction classique entre droit acquis et expecta-
tive 1 . La liberté d'exploiter le pétrole, tant qu'elle n'avait
pas été exercée, n'était qu'une expectative. La loi pouvait
donc y toucher sans violer le principe de la non-rétroacti-
vité. Les lois qui avaient donné aux propriétaires du sol la
possibilité d'exploiter le sous-sol sans avoir besoin de
concession, avaient en réalité fait une donation de pro-
priété qui, conformément au Code civil du Mexique, ne
devenait irrévocable que par l'acceptation. C'est cette accep-
tation que l'acte positif devait établir.
La délégation mexicaine fit au surplus une déclaration de
politique : Le Gouvernement mexicain avait l'intention de
respecter les principes de la décision de la Cour Suprême
dans l'affaire de la Compagnie du Texas déclarant que l'ar-
ticle 27 de la Constitution n'avait pas d'effet rétroactif à
l'égard de personnes ayant accompli des actes positifs mani-
festant leur intention de rechercher ou d'exploiter le pétrole
soit en forant, louant ou contractant relativement au sous-
sol ou en faisant des investissements ou des travaux en vue
de l'exploitation, ainsi que dans les cas où le prix d'achat
indiquait l'intention de rechercher et d'exploiter le pétrole,
et en général là où existait tout autre acte positif ou mani-
festation d'intention similaire. Les droits de ces proprié-
taires seraient également reconnus à leurs cessionnaires.
Telle serait dorénavant la politique du Gouvernement mexi-
cain, lequel accorderait des permis de forage assujettis seu-
lement aux règlements de police, aux règlements sanitaires,
aux mesures d'ordre public et au droit du Gouvernement de
prélever des taxes générales. Quant aux terrains par rapport
auxquels aucun acte positif n'avait été accompli, le Gouver-
nement accorderait à leurs propriétaires des droits préféren-
tiels pour l'exploitation du sous-sol, à l'exclusion des tiers,
mais ceci ne devait pas constituer pour le Gouvernement
mexicain une obligation d'une durée illimitée.

1. Cp. § 7.
(6s) PRATIQUE INTERNATIONALE 381

Devant cette déclaration de politique, la délégation amé-


ricaine se contenta de réserver tous les droits des citoyens
des Etats-Unis ayant trait au sous-sol, acquis conformément
aux lois et à la Constitution mexicaines en vigueur avant le
1" mai 19J7, et ce conformément au droit international et
à l'équité.
A la suite de cet accord, les Etats-Unis reconnurent le
Gouvernement d'Obregon. Et les controverses cessèrent jus-
qu'à la fin de 1925.
§ 64. — Le président Calles avait entre temps succédé à
Obregon. Mais, en automne 1923, le Congrès mexicain adopta
une loi réglant l'application de l'article 27 de la Constitu-
tion, qui introduisit une nouvelle phase de cet interminable
différend.
Cette loi stipulait que les dépôts d'hydrocarbures étaient
la propriété de la nation (art. 1). Cette propriété était ina-
liénable et imprescriptible (art. 2), et ce n'est qu'avec l'au-
torisation expresse de l'exécutif fédéral que l'exploitation du
pétrole pouvait avoir lieu. D'après l'artiole 4, les conces-
sions ne pouvaient être octroyées qu'à des Mexicains, des
sociétés mexicaines ou à des étrangers qui avaient notam-
ment rempli les conditions de l'article 27 de la Constitu-
tion relativement à la renonciation à la protection diploma-
tique de leur gouvernement.
Les concessions de recherches ne devaient pas excéder une
durée de cinq années. Les concessions d'exploitation ne
devaient pas excéder une durée de trente ans, bien qu'elles
fussent renouvelables.
L'article 14 contenait une importante disposition : Les
droits suivants seront confirmés sans frais au moyen de
concessions octroyées conformément à la présente loi,
savoir : I o les droits émanant de propriétés sur lesquelles
des travaux pour l'exploitation du pétrole avaient été enta-
més avant le 1" mai 1917; 2° les droits résultant de contrats
conclus avant le 1er mai 1947 par le propriétaire du sol ou
ses successeurs, dans le but exprès d'exploiter le pétrole. La
confirmation de ces droits ne peut pas être accordée pour
38Ï KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (66)

plus de cinquante ans à partir du commencement des tra-


vaux ou de la date du contrat.
L'article 15 stipulait de plus que la confirmation de ces
droits devait être demandée endéans un an de l'entrée en
vigueur de cette loi, après quoi les dits droits seraient consi-
dérés comme ayant fait l'objet d'une renonciation et privés
d'effet à l'égard du Gouvernement fédéral.
Cette loi du 26 décembre 1928 n'était pas conforme à la
politique esquissée lors de la conférence de Bucareli. Les
sociétés pétrolifères s'opposèrent vigoureusement à l'obliga-
tion d'accepter une concession pour cinquante ans à la place
d'un droit de propriété. Une fois la concession acceptée,
elles craignaient que sa durée ne pût être à nouveau réduite
ou que la concession même ne pût être retirée par la suite.
Aussi refusèrent-elles de demander ces concessions. Le Gou-
vernement américain prit fait et cause pour elles, et une
nouvelle controverse s'ensuivit. Le secrétaire d'Etat Kellogg
s'insurgea notamment contre l'emploi du mot « confirma-
tion » dans la loi. En réalité, ce n'était que l'échange forcé
d'un droit plus grand contre un droit plus petit. Il n'avait
aucun doute que la loi fût rétroactive et oonfiscatoire.
Señor Saenz, d'autre part, maintint qu'il s'agissait bien
d'une confirmation du titre, puisque l'octroi de la conces-
sion n'avait d'autre fondement que le respect du titre anté-
rieur. Sans ce titre, la concession ne serait pas octroyée du
tout. De plus, il argua qu'en limitant la durée de l'exercice
futur d'un droit, on n'agissait pas rétroactivement, puis-
qu'on ne modifiait pas les effets consommés de oe droit. Il
ne résultait d'ailleurs aucun dommage de l'échange, puisque
la concession gouvernementale était aussi bonne qu'un titre
privé pour l'exploitation du sous-sol, et que si la concession
expirait avant l'épuisement du pétrole une extension en
pourrait être obtenue. Pour justifier des représentations di-
plomatiques, il faudrait au moins — soutenait-il — l'exis-
tence d'un dommage concret.
§ 65. — Le dead-lock dura jusqu'à l'automne 1927. La
majorité des sociétés n'avaient pas fait de demandes de
concession, et les délais légaux pour faire ces demandes
(67) PRATIQUE INTERNATIONALE 383

étaient expirés. Leurs propriétés étaient donc sujettes à con-


fiscation, mais le Gouvernement mexicain ne prit aucune
mesure à ce sujet. Toutefois des permis de forage accordés
avant le 1er janvier 1917 à des sociétés qui n'avaient pas
rempli les conditions imposées par la loi furent retirés. Sur
quoi une société, la Mexican Petroleum Company, se pour-
vut en justice et obtint un jugement favorable de la Cour
Suprême.
De l'avis de la Cour, l'expiration du délai d'un an ne
pouvait pas être opposée à la société, car si la confirmation
du droit ne pouvait être accordée pour plus de cinquante
ans, elle impliquait une restriction des droits acquis avant
le 1" mai 1917, et la société n'aurait donc pu faire la
demande sans se soumettre à une diminution de ses droits.
Par confirmation d'un droit, on ne pouvait entendre qu'une
reconnaissance expresse de ce droit et non une modification.
La limite de cinquante ans était donc inconstitutionnelle
ainsi que la révocation du permis de forage.
Le 26 décembre 1927, le président Calles recommanda au
Congrès d'amender la loi relative au pétrole dans le sens de
la décision de la Cour Suprême. Ceci fut ißit, et le Départe-
ment d'Etat américain déclara alors en substance, le 28 mars
1928, que les règlements relatifs au pétrole qui venaient
d'être promulgués par le président Calles mettaient prati-
quement fin aux discussions qui avaient commencé il y a
dix ans au sujet de l'effet de la Constitution et des lois
mexicaines sur les sociétés pétrolifères étrangères. Le Dépar-
tement était d'avis que dorénavant telles questions qui pour-
raient encore surgir pourraient être réglées par l'activité
régulière de l'administration et des cours mexicaines.
Ainsi, après dix ans de tension diplomatique, d'échanges
de notes continuels et de procès, on était arrivé au point
d'où l'on aurait dû normalement partir, si tout avait été en
bon ordre. Le Gouvernement mexicain avait obtenu son do-
maine direct sur le pétrole, les sociétés étrangères étaient
protégées dans leur exploitation sans limites de temps. Seules
des acquisitions purement spéculatives restaient sans pro-
tection.
384 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (68)

§ G6. — En ce qui concerne la réforme agraire, l'article 27


de la Constitution remplaçait la conception individualiste et
absolue de la propriété privée qui avait prévalu jusqu'alors
par une théorie de l'usage social, subordonnant les intérêts
de l'individu à ceux du groupe. On remarquera qu'il s'agit,
en somme, d'une transformation du concept juridique de la
propriété qui n'est nullement limitée au Mexique; mais la
Constitution de 1917 l'introduisit quelque peu brusquement.
Les mesures concrètes qui étaient prévues étaient la division
des 'latifonds, le développement des petits domaines agri-
coles, l'établissement de nouveaux centres de population
rurale possédant les terres indispensables, l'encouragement
de l'agriculture, etc. 11 s'agissait entre autres de donner à des
villages qui n'avaient pas, ou pas assez de terrains, ce qui
leur manquait. A cet effet des dons antérieurs furent confir-
més comme étant d'utilité publique, tandis que des déci-
sions antérieures privant des villages ou tribus de certaines
propriétés furent cassées et les propriétés restituées. Les
contrats et concessions accordés par des gouvernements anté-
rieurs depuis 1876, qui résultaient en des monopoles de ter-
res, d'eau ou de ressources naturelles en faveur de particu-
liers ou de •sociétés, furent annulés comme préjudiciables à
l'intérêt public.
Les objections des Etats-Unis ne visaient pas la transfor-
mation de la notion juridique de propriété, ni même la
réorganisation du système agraire comme question d'intérêt
public. Ces droits du Mexique étaient concédés, mais les
Etats-Unis objectaient au mode d'exécution et surtout au
taux de compensation. Celui-ci n'était pas déterminé par
les tribunaux, mais rigidement fixé à la valeur taxable plus
10 p. 100.
Les Etats-Unis étaient d'avis que si la réforme ne pouvait
se faire qu'aux dépens de droits acquis, une compensation
était nécessaire. Le Mexique, tout en admettant la nécessité
d'indemniser, se trouvait dans l'impossibilité absolue de le
faire par des payements comptants sur la base de la valeur
marchande des propriétés.
Le Gouvernement mexicain chercha à montrer que la ré-
¡6g) PRATIQUE INTERNATIONALE 38s

forme sociale et agraire constituait une nécessité inéluctable


pour le Mexique, la paix sociale ne pouvant être assurée
autrement; la législation agraire était, de plus, exclusivement
une affaire de souveraineté intérieure; les étrangers n'y
étaient pas moins soumis que les nationaux. Il n'y avait
d'ailleurs point confiscation là où une indemnité était prévue
et où les étrangers lésés pouvaient recourir aux tribunaux
mexicains.
Les Etats-Unis, d'autre part, admettaient la nécessité des
réformes, mais demandaient que les compensations fussent
réelles, équitables et complètes. En dernière analyse, une
transaction fut faite permettant le payement de la compen-
sation en obligations jusqu'à concurrence de 1.750 hectares
expropriés; et une commission arbitrale (General Claims
Commission) fut prévue, qui avait, entre autres, juridiction
en cas de dommages causés par les mesures agraires. Cette
commission, instaurée en août 1924, devait avoir une durée
de trois ans. Elle fut prolongée à deux reprises pour une
période de deux ans. A la fin de ces sept années, les Etats-
Unis demandèrent, mais le Mexique refusa, une nouvelle pro-
longation, et la commission cessa de fonctionner après avoir
disposé pendant ces sept années de 148 affaires sur 3.617 af-
faires pendantes i. Aucune affaire relative aux lois agraires
n'avait été résolue 2.
§ 67. — Que ce ne soit qu'après des années de controverses
qu'on ait eu recours à une commission arbitrale, et qu'en
sept années celle-ci n'ait effectué qu'une si minime propor-
tion du travail, ce sont deux faits sur lesquels l'attention
doit être attirée. Ils ne sont nullement extraordinaires.
La difficulté de passer du stade de l'intervention diplo-
matique au stade (infiniment plus rare) de l'arbitrage est
extrêmement grande là où il n'existe pas, d'avance, de
conventions d'arbitrage obligatoire. Et même lorsque cette
première difficulté est vaincue, l'incertitude du droit, l'ex-
trême complexité de la matière et souvent aussi le manque
de personnel suffisamment préparé pour ce genre particuliè-

1. Sherwood Dunn, p. 40».


t. Sherwood Dunn, p. 380, note 11.
3 86 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (70)

rement délicat d'activité l, rendent les résultats encore très


problématiques.
Les arbitrages qu'on a coutume de citer 2, outre que la
plupart du temps une étude attentive en réduit considérable-
ment la portée comme « précédents », ne sont, somme toute,
que quelques rocs isolés émergeant d'un océan.
Aussi n'est-il pas oiseux de distinguer, d'une part, entre
ce qui habilite un Etat à faire des représentations ou à
intervenir de toute autre manière en faveur de ses ressor-
tissants et ce qui engage nettement la responsabilité de l'au-
tre Etat, et de distinguer, d'autre part, entre ce que le droit
condamne et ce qui assure en pratique réparation du dom-
mage. Dans le premier cas, on distingue entre l'usage diplo-
matique relatif aux interventions et le droit international
positif relatif à la responsabilité. Dans le second, on distin-
gue entre la règle de droit et les possibilités limitées d'en
tirer les effets. Il convient en toute occurrence de tenir
comptelde chacun de ces trois points de vue.

B. — PROTECTION JUDICIAIRE.

§ 68. — Les résistances opposées à l'arbitrage proviennent


parfois du sentiment exagéré de ce qui est dû à la souve-
raineté de l'Etat, parfois aussi à la volonté d'une adminis-
tration de persister dans une ligne de conduite dont elle pres-
sent la faiblesse du point de vue désintéressé d'un tiers. Mais
parfois aussi elles proviennent, avec plus de justification,
du sentiment qu'une affaire ne relève pas essentiellement de
règles de droit, mais revêt au contraire un caractère nette-
ment politique, vital parfois pour le développement normal
et pacifique à l'intérieur d'un Etat.
Le conflit relatif à l'application aux optants hongrois de la
loi agraire roumaine, auquel ont participé, outre la Hongrie
et la Roumanie, la Société des Nations par l'organe de son
1. Cp. A. H. Feller, The Mexican Claims Commissions 1923-1934, New-York,
1933, §§ 73 et 81.
2. Voir, par exemple, le rapport de Wittenberg à l'I. L. A. et le rapport
de Vienne cité par lui, p. 310 et sniv.
(7J) PRATIQUE INTERNATIONALE 387

Conseil, le Tribunal Arbitral Mixte roumano-hongrois et


presque toute l'élite des juristes internationaux, documente
entre autres, d'une manière compliquée sans doute, mais très
vivante, l'opposition des points de vue appelés « judiciaire »
et « politique », dans un cas où des sujets étrangers allé-
guaient et des clauses de traités et le droit international
commun pour exciper de l'application d'une loi générale
portant atteinte à leurs droits de propriété, mais applica-
ble aux ressortissants tout comme aux étrangers. Efforts
d'une part pour élargir la compétence du Tribunal Arbitral
Mixte, et, devant le retrait du juge roumain, pour en assurer
le fonctionnement; efforts aussi pour obtenir l'avis de la
Cour permanente de Justice internationale; efforts, d'autre
part, pour régler la question dans ' son ensemble selon la
procédure conciliatrice du Conseil de la Société des Nations.
L'examen des controverses et des points de vue essentiels
nous mènerait plus loin encore que ne l'a fait celui du conflit
entre les Etats-Unis et le Mexique, tout en s'avérant beau-
coup moins riche en aperçus relatifs à la méthode normale
de protection diplomatique et à la discussion de la doctrine
des droits acquis au point de vue de la non-rétroactivité des
lois. Nous manquons de temps pour l'entreprendre '. Mais
nous croyons devoir souligner en passant les réflexions sui-
vantes de Karl Strupp, partisan pourtant fervent de l'arbi-
trage international.
« Il y a des décisions de tribunaux d'arbitrage qui donnent une
. explication psychologique suffisante de la crainte qu'ont certains
Etats de faire usage de ce moyen préventif de guerre. Naturelle-
ment — et il faut aussi envisager ce point de vue — la possibilité
éventuelle de la perte du procès ne doit pas conduire un Etat à
la répudiation de cette noble institution. Mais il-y a des cas, et
le nôtre le prouve jusqu'à l'évidence, où l'on peut louer la
1. Voir, sur la question, E. Marhurg, dans Strupp, Wörterbuch de» Völ-
kerrecht» und der Diplomatie, vo!. Ill, Anhang, Vo Ungarisch-rumänischer
Optantenstreit, et la littérature citée. La plupart deB opinions qui ont
été émises sur la question, et qui offrent une grande richesse de points de
vue juridiques, mais doivent être étudiées avec précaution et esprit critique,
sont réunies en 3 volumes Sur ¡a réforme agraire roumaine, publiés à Paris,
l'un en 1027 à l'Imprimerie du Palais, et les deux autres en 1928 aux Edi-
tions internationales.
j88 KAECKENBEECK. - PROTECTION DES DROITS ACQUIS (72)

sagesse des rédacteurs du pacte de la Société des Nations, qu'ils


n'obligent pas íes Etats à soumettre tous leurs différends à l'ar-
bitrage ou à la juridiction internationale obligatoire, mais qu'ils
aient mis à leur disposition d'autres instruments de paix pour par-
venir a une solution pacifique d'un litige. Si l'arbitrage et la
juridiction internationale sont des moyens xax's!;o£ir|v pour trancher
des différends purement ou en premier lieu juridiques, c'est la
médiation du Conseil qui est le moyen le plus apte, du moment
où le litige a, ou — ce qui est le cas dans l'affaire qui nous pré-
occupe — prend les traits d'un conflit politique. Qu'on ne soit
pas trop rigide, qu'on ne dise pas que ce serait compromettre la
cause de l'arbitrage que de soumettre une chose pendante devant
ou tranchée par un tribunal, à la Société des Nations. C'était
juste aux temps passés, lorsque cet instrument de paix n'existait
pas encore ou d'une manière tout à fait imparfaite. Aujourd'hui
que nous le possédons, on ne peut pas dire qu'il vaut mieux par-
venir à une solution pacifique satisfaisante que de voir l'une
des parties mécontente n'obéissant qu'à contre-cœur à une sentence
qu'elle regarde comme injuste et relevant dans son cœur une ani-
mosité plus ou moins accentuée contre son adversaire victorieux
devant une instance arbitrale. » i.

§ 69. — Je cite ces observations comme l'expression non


d'une vérité définitive, mais d'une difficulté actuelle. L'acti-
vité judiciaire internationale n'a pas encore dépassé le stade
expérimental. La critique de Strupp contre certaines sen-
tences arbitrales est d'ailleurs peut-être trop sévère si l'on
tient compte du fait qu'elles ont souvent, et cela en raison
des mêmes considérations sur lesquelles précisément Strupp
appuie très judicieusement, cherché une solution pacifique
satisfaisante d'un différend diplomatiquement non résolu,
plutôt que la stricte élaboration d'une règle de droit. Seule
la Cour permanente de Justice internationale peut être à
juste titre jugée avec plus de sévérité, car sa principale mis-
sion à elle, celle qu'elle est à présent seule à pouvoir rem-
plir, est l'élaboration d'une jurisprudence internationale fai-
sant autorité. Toutefois, lorsque des situations spéciales
requièrent l'application ou la formation d'un droit spécial, on
s'adressera encore avec raison à des tribunaux arbitraux

1. P. 442 du volume I cité note précédente.


(73) PRATIQUE INTERNATIONALE 389

créés à cette fin spéciale. Occasionnels, ils n'auront guère la


tâche d'ólaöorer du droit, mais institutionnels, c'est-à-dire
créés comme institutions durables, ils peuvent jouer un rôle
important d'expérimentation, et, en cas de réussite, d'élabo-
ration de principes juridiques. Les tribunaux arbitraux ins-
titutionnels sont rares, malgré 1'efflorescence des tribunaux
arbitraux mixtes due aux derniers traités de paix. Mais un
tribunal arbitral créé tant soit peu sur leur modèle a été
entre autres chargé, pour une période de quinze ans, de pro-
téger les droits acquis avant un partage de territoire, et cela
d'une manière exceptionnelle, qui rend son expérience par
ticulièrement intéressante pour l'étude et le progrès de notrt
sujet. Je songe au Tribunal Arbitral germano-polonais de
Haute Silésie i.

i" La Cour permanente de Justice internationale.

§ 70..— Le fait récent qui ouvre le plus largement la voie à


une consolidation du droit international dans notre matière
et à une extension des limites de sa réalisation est certes
l'organisation de la Cour permanente de Justice internatio-
nale. Mais celle-ci n'en est encore qu'au début de son œuvre.
Elle a toutefois déjà fait un usage répété de la notion de
droit acquis et du principe de respect international des
droits acquis. Nous n'avons plus à revenir sur l'éclatante
confirmation donnée par la Cour, dans son avis n° 6 relatif
aux colon« allemands, au principe qu'une cession de terri-
toire ne porte pas préjudice aux droits privés acquis avant
la cession. Cette confirmation a d'autant plus de valeur
que la Cour a expressément jugé « qu'aucune disposition
conventionnelle n'est nécessaire pour protéger les droits et
pour maintenir les obligations de cette nature » (p. 38).
Aussi la Cour a-t-elle été d'avis que l'on ne pouvait tirer
aucune conclusion contraire du silence du Traité de paix.
Mais il y a d'autres cas encore où la Cour a fait usage

1. Sur le caractère de ce tribunal et l'œuvre accomplie par lui, voi'


G. KaeckenbeecK, The character and work of the arbitral tribunal of Uppe"
Silesia, Transactions 0/ the Grotius Society, vol. 21, p. 27, Londres, 1936.
390 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (74)

du principe du respect des droits acquis. Ainsi, dans son


jugement n° 7 relatif à certains intérêts allemands en Haute
Silésie polonaise. Il s'agissait dans l'espèce de l'usine d'azote
sise à Chorzòw. La Pologne avait rayé du registre foncier
la Société Oberschlesische Stickstoffwerke comme proprié-
taire, et inscrit à sa place le Trésor polonais. La question
de droit, compliquée assurément, était intimement liée à
l'interprétation de certaines dispositions de la Convention
de Genève du 15 mai 1922 relative à la Haute Silésie. Or,
voici comment la Cour raisonna notamment : l'expropria-
tion admise au titre III de la dite Convention de Genève est
« une dérogation aux règles généralement appliquées en ce
qui concerne le traitement des étrangers et au principe de
respect des droits acquis. Comme cette dérogation a elle-
même un caractère strictement exceptionnel, il est permis
d'en conclure qu'aucune autre dérogation n'est permise. »
!
(p. 22). Il est vrai que le principe de respect des droits
acquis se trouve expressément stipulé dans l'article 4 de la
Convention de Genève. Mais on peut d'autant moins tirer
de ce fait un argument affaiblissant l'autorité du principe
qu'à la page 31 la Cour a emphatiquement confirmé la règle
de son avis n° 6. Voici ce qu'elle dit à cet effet :
« En ce qui concerne l'article 5 de la loi polonaise du 14 juillet
1920, la Pologne prétend avoir acquis, libre de toutes charges, les
biens visés à l'article 256 du Traité de Versailles. Cette question
a déjà été examinée par la Cour dans son avis n° 6. Elle a estimé
que l'article 5 ne saurait être justifié par l'article 236 du Traité
de Versailles, car bien que ce Traité n'énonce pas expressément
et formellement le principe selon lequel, en cas de changement
de souveraineté, les droits privés doivent être respectés, ce prin-
cipe est clairement admis par le Traité. Rien n'a été allégué
dans la présente procédure qui puisée ébranler l'opinion de la
Cour à ce sujet. »

Enfin, discutant un autre aspect de l'affaire, la Cour a


émis le dictum suivant, qui a déjà donné lieu à quelque dif-
ficulté (p. 42) :
« Si la Pologne veut contester la validité de cette inscription,
son annulation ne saurait, en tout cas, résulter que d'une décision
(75) PRATIQUE INTERNATIONALE 3gi
rendue par la juridiction compétente; c'est ce qui ressort du prin-
cipe du respect des droits acquis, principe qui, ainsi que la Cour
a eu l'occasion de le constater à maintes reprises, fait partie du
droit international commun, qui, sur ce point, entre autres, est
à la base de la Convention de Genève. »

Dans l'affaire de Chorzòw, comme dans celle des colons,


la Cour a donc mis hors de doute son acceptation du prin-
cipe de respect des droits acquis en cas de cession de ter-
ritoire; elle a toutefois expressément réservé la question,
que nous avons traitée sous l'analogie du principe de non-
rétroactivité, « de savoir si et dans quelles circonstances un
Etat peut, en vertu de son pouvoir législatif souverain, modi-
fier ou annuler des droits privés » (p. 36). C'est précisément
cette question qui a surgi d'une manière si nette dans les
controverses entre les Etats-Unis et le Mexique que nous
avons évoquées.
§ 71. — Dans une affaire plus récente, l'affaire Oscar
Chinn, entre le Royaume-Uni et la Belgique, la Cour a eu à
s'occuper de la notion de droit acquis. Il s'agissait de déter-
miner entre autres si, en-faisant réduire, moyennant pro-
messe de compensation temporaire, les tarifs de la Société
Unatra au Congo belge et en mettant en conséquence d'au-
tres transporteurs fluviaux, parmi lesquels M. Chinn, dans
l'impossibilité de conserver leur clientèle, le Gouvernement
belge avait violé des droits acquis protégés par les prin-
cipes généraux du droit des gens. Le Gouvernement belge
estimait qu'il n'avait pas porté atteinte à des droits préexis-
tants et acquis; tout au plus des intérêts privés auraient-ils
été lésés (p. 81-82).
Voici comment la Cour prit position à ce sujet (p. 87-88) :

« Reste à examiner le dernier grief, invoqué subsi di airement


par le Gouvernement du Royaume-Uni, suivant lequel la mesure
du 20 juin 1931, en privant par contre-coup M. Chinn de la
perspective de poursuivre fructueusement ses affaires, avait cons-
titué une violation des principes généraux du droit international
et, notamment, de celui du respect des droits acquis.
» La Cour, sans méconnaître le changement de la situation éco-
nomique de M. Chinn, laquelle l'aurait amené à liquider son entre-
392 KAECKENBEECK, — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (76)

prise de transport et son chantier, ne saurait apercevoir dans sa


situation primitive, qui comportait la possession d'une clientèle et
la possibilité d'en tirer profit, un véritable droit acquis. Une
conjoncture économique favorable, ainsi que l'achalandage, sont
des éléments temporaires susceptibles de modifications inévita-
bles; les intérêts des entreprises de transports ont pu subir des
atteintes par suite de la crise générale et des moyens pris en vue
de la combattre.
« Aucune entreprise, surtout une entreprise de commerce ou de
transport, dont le succès est lié au cours changeant des prix et des
tarifs, ne peut échapper aux éventualités et aux risques qui sont
le résultat des conditions économiques générales. Certaines indus-
tries peuvent faire de grands profits dans une époque de prospérité
générale ou bien en profitant d'un traité de commerce ou d'une
modification des droits de douane; mais elles sont aussi exposées
à se ruiner et à s'éteindre à cause d'une situation difiérente. Aucun
droit acquis n'est violé dans des cas semblables par l'Etat. » l

§ 72. — L'affaire Oscar Chinn avait été portée devant la


Cour sur la base d'un compromis sur lequel s'étaient mis
d'accord les deux gouvernements. C'est la manière classique
et raisonnable de résoudre un différend de ce genre. Et c'est
un précédent qui ne demande qu'à être suivi.
Dans l'affaire de Chorzòw, l'introduction fut faite par
requête du Gouvernement allemand. Un arrêt spécial fut
rendu relativement à la compétence de la Cour et à la rece-
vabilité de la requête (jugement 6). La compétence était
fondée conformément à l'article 23 de la Convention de
Genève. Dans l'une et l'autre affaire, l'un des deux gouver-
nements avait pris en main les intérêts de ses ressortissants
et s'était, de la sorte, constitué partie au différend.
La Cour permanente s'est montrée très large dans l'admis-
sion d'un différend entre deux Etats là où, en réalité, le
différend avait surgi entre un Etat et un particulier. C'est
que l'article 34 du Statut de la Cour stipule que « seuls les
Etats ou les Membres de la Société des Nations ont qualité
pour se présenter devant la Cour », et la conception de la
Cour, qui correspond d'ailleurs aux notions orthodoxes rela-

i. Voir aussi l'opinion individuelle de Sir Cecil Huret sur ce point,


p. 121-122.
(77) PRATIQUE INTERNATIONALE 393
tives à la protection diplomatique, constitue le seul moyen
de permettre à de tels différends de recevoir une solution
judiciaire internationale.
Dans l'affaire de Chorzòw, il y avait même une instance
internationale à laquelle l'ayant droit pouvait s'adresser
directement en vue d'obtenir une indemnité pour la suppres-
sion ou la diminution de ses droits acquis. Cette instance
était le Tribunal Arbitral de Haute Silésie i. Mais la Cour
permanente a, notamment, échappé à l'argument polonais
que c'était le Tribunal Arbitral qui était compétent, en mon-
trant que la juridiction de la Cour avait trait à un différend
entre le Gouvernement allemand et le Gouvernement polo-
nais et que rien n'empêchait que cette compétence puisse
s'étendre même à des cas où le Tribunal Arbitral de Haute
Silésie serait compétent pour décider entre l'ayant droit et
l'un des deux gouvernements (arrêt n° 7, p. 33, 34),
Le point de vue de la Cour est bien illustré dans l'arrêt
n° 2, relatif à l'affaire des concessions Mavrommatis en
Palestine (p. 11 et 12) :
a Un différend, dit la Cour, est un désaccord sur un point de
droit ou de fait, une contradiction, une opposition de thèses juri-
diques ou d'intérêts entre deux personnes. Or, tel est certainement
le caractère du litige qui sépare actuellement la Grande-Bretagne
et la Grèce. Cette dernière Puissance fait valoir son droit propre
à ce que son ressortissant, M. Mavrommatis, qui avait été traité
par les autorités palestiniennes ou britanniques d'une manière
contraire à certaines obligations internationales dont le respect
s'imposait, obtienne de ce chef une indemnité du Gouvernement
de Sa Majesté britannique.
» Dans l'affaire des concessions Mavrommatis, il est vrai que le
différend a. d'abord été celui d'un particulier et d'un Etat, celui
de Mavrommatis et de la Grande-Bretagne, puis le Gouvernement
hellénique a pris l'affaire en main; le-différend est alors entré dans
une phase nouvelle : il s'est porté sur le terrain international; il
a mis en présence deux Etats; dès lors la possibilité existe qu'il

i. Il est vrai qu'un recours au Tribunal Arbitral de Haute Silésie aurait pu


se trouver sous la menace de l'article 600 de la Convention de Genève, qui
stipule que si une sentence du Tribunal Arbitral dépend de l'interprétation
de l'article 2ÍS6 du Traité de paix de Versailles, la procédure doit être sus-
pendue.
304 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (78)
relève désormais de la compétence de la Cour permanente de
Justice internationale.
L'article 26 du Mandat ne se contente pas, en effet, d'exiger,
pour attribuer juridiction à la Cour permanente de Justice inter-
nationale, qu'elle se trouve en présence d'un différend à résoudre.
Il faut encore que ce différend existe entre la Puissance manda-
taire et un autre Membre de la Société des Nations. Tel est incon-
testablement le cas dans le litige actuel, puisque l'Etat demandeur,
la Grèce, a fait dès le premier jour, ainsi que la Grande-Bretagne,
partie de la Société des Nations. C'est un principe élémentaire du
droit international que celui qui autorise l'Etat à protéger ses
nationaux lésés par des actes contraires au droit international
commis par un autre Etat, dont ils n'ont pu obtenir satisfaction
par les voies ordinaires. En prenant fait et cause pour l'un des
siens, en mettant en mouvement, en sa faveur, l'action diploma-
tique ou l'action judiciaire internationale, cet Etat fait, à vrai dire,
valoir son droit propre, le droit qu'il a de faire respecter en la
personne de ses ressortissants le droit international.
M II n'y a donc pas lieu, à ce point de vue, de se demander
si, à l'origine du litige, on trouve une atteinte à un intérêt privé,
ce qui, d'ailleurs, arrive dans un grand nombre de différends entre
Etats. Du moment qu'un Etat prend fait et cause pour un de ses
nationaux devant une juridiction internationale, cette juridiction
ne connaît comme plaideur que le seul Etat. La Grande-Bretagne
et la Grèce sont en face l'une de l'autre dans le différend auquel
ont donné lieu les concessions Mavrommatis. cela suffit, c'est un
différend entre deux Etats au sens de l'article 26 du Mandat pour
la Palestine. »

Cette attitude de la Cour permanente, confirmée d'ailleurs


dans d'autres décisions, est pour l'avenir de notre sujet d'une
importance qu'il serait difficile d'exagérer. Elle donne pour
ainsi dire la clé de la solution judiciaire de différends rele-
vant jusqu'ici uniquement de la protection diplomatique et
des arbitrages occasionnels auxquels cette protection aboutit
parfois.
Avec le progrès de la juridiction obligatoire de la Cour,
le développement du droit international dans notre matière
et, ainsi que nous en sommes persuadé, l'élaboration du
standard minimum de conduite internationale en matière de
compensation pour dépossession de droits, ont toute chance
de se réaliser graduellement.
(79) PRATIQUE INTERNATIONALE 395
§ 73. — Il faut toutefois remarquer que la protection diplo-
matique reste le mécanisme préalable.
C'est pourquoi des voix nombreuses se font entendre qui
réclament l'accès de la Cour à de simples particuliers ou,
à défaut de cette revendication énergiquement repoussée
jusqu'ici, demandent la constitution de tribunaux spéciaux
susceptibles de juger des différends entre gouvernements et
particuliers étrangers. Il y a certes beaucoup à dire en faveur
d'une simplification et d'une régularisation de la procédure
de protection, ainsi qu'en faveur d'une organisation judi-
ciaire à l'abri des fluctuations politiques *. Pourtant la plu-
part des projets qui ont été élaborés jusqu'ici paraissent
avoir peu de chance de succès, au moins dans un avenir
prochain. D'ailleurs, il conviendrait préalablement de savoir
ce que la Cour permanente sera capable de faire pour le
développement d'un corps unifié de jurisprudence dans notre
matière. C'est qu'il n'y a pas moins de danger, en fait
d'organisation internationale, à courir trop vite qu'à ne pas
avancer. L'organisation de la justice dans le monde ne
supporte guère que des ajustements. Elle abhorre les
révolutions.
L'avantage principal de la Cour permanente est incon-
testablement que, seule, elle est capable de développer une
jurisprudence uniforme.
§ 74. — Il convient aussi de noter que les traités de mino-
rités existants contiennent la clause suivante (je cite le traité
avec la Pologne) :
« La Pologne agrée en outre qu'en cas de divergence d'opinion
sur des questions de droit ou de fait concernant ces articles, entre
le Gouvernement polonais et l'une quelconque des Principales
Puissances alliées et associées ou toute autre Puissance Membre
du Conseil de la Société des Nations, cette divergence sera consi-
dérée comme un différend ayant un caractère international selon
les termes de l'article 14 du Pacte de la Société des Nations. Le
Gouvernement polonais agrée que tout différend de ce genre sera,
si l'autre partie le demande, déféré à la Cour permanente de Jus-
tice. La décision de la Cour permanente sera sans appel et aura

1. Cp. le cours de M. Sefériad&s h l'Académie, 1930.


396 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (80)
la même force et valeur qu'une décision rendue en vertu de l'ar-
ticle 13 du Pacte. » (art. 12.)

La Cour peut donc non seulement être appelée par le


Conseil ou l'Assemblée de la Société des Nations à donner
un avis consultatif, comme dans le cas des colons allemands
en Pologne; mais encore un différend peut être directement
porté devant elle par voie de requête, comme l'Allemagne
l'a fait vis-à-vis de la Pologne dans l'affaire relative à l'admi-
nistration du prince de Pless (fase. 52). L'Allemagne se basait
ici sur l'article 72 al. 3 de la Convention de Genève, qui
incorpore mot pour mot l'article 12 al. 3 du Traité de
Minorités que nous venons de citer.
Il résulte de ceci qu'après une cession de territoire à un
Etat lié par un des traités de minorités, la Cour peut être
compétente pour protéger des droits acquis de minoritaires
contre des mesures qui seraient en même temps des infrac-
tions aux stipulations du dit traité, et particulièrement de
celles qui garantissent aux minorités l'égalité devant la loi
et la jouissance des droits civils et politiques sans distinction
de race, de langue ou de religion. N'oublions pas toutefois
que si cette clause peut éventuellement servir à la protection
de droits acquis, elle ne le fait que pour autant qu'il s'agisse
de droits dont la violation est contraire au traité de mino-
rités. Il n'est pas toutefois sans intérêt qu'une certaine simi-
litude de jurisprudence puisse exister dans les cas de mino-
ritaires et d'étrangers, en ce qui concerne la protection
internationale des droits acquis (cp. § 77).

2° Organisation spéciale d'une protection judiciaire


des droits acquis en Haute Silésie.

§ 75. — La protection judiciaire des droits acquis impli-


quant le recours personnel de l'ayant droit et s'étendant à
des nationaux, minoritaires ou non, comme à des étrangers,
n'a été réalisée jusqu'à présent que dans le seul cas de la
Haute Silésie, et pour une période de quinze ans qui a expiré
le 15 juillet 1937.
(8i) PRATIQUE INTERNATIONALE 397
Aussi devons-nous considérer l'activité du Tribunal Arbi-
tral de Haute-Silésie comme l'essai expérimental le plus com-
plet qui ait été tenté jusqu'ici de la mise en œuvre interna-
tionale de la doctrine des droits acquis dans ses conséquences
les plus étendues. J'ai dit « essai expérimental » et j'insiste
sur ces mots, car il ne s'agit nullement dans l'espèce d'une
simple administration judiciaire des principes reconnus du
droit international, mais bien plutôt d'une appropriation de
la doctrine à la situation créée par le partage du territoire,
en partie hautement industrialisé, de la Haute-Silésie entre
la Pologne et l'Allemagne. Ce partage équivalait à une ces-
sion de territoire allemand à la Pologne. Mais étant donnés
les résultats du plébiscite, il laissait de part et d'autre d'ap-
préciables minorités et introduisait une frontière politique
dans un territoire dont l'efflorescence économique s'était
accomplie sous la souveraineté allemande d'une manière uni-
taire. C'est pourquoi non seulement les principes applicables
en cas de cession, mais une protection plus complète de la
propriété et des droits économiques des habitants, parais-
saient s'imposer. Le Conseil de la Société des Nations y pour-
vut principalement par les deux dispositions générales sui-
vantes de ses recommandations :
« Sans préjudice des dispositions de l'article 256 du Traité de
Paix, ces deux pays reconnaîtront et respecteront les droits de
toute nature, et notamment les concessions et privilèges acquis
avant la date du partage par des particuliers, des sociétés ou d'au-
tres personnes morales dans le territoire qui leur sera attribué.
» La Pologne renoncera pendant quinze ans au bénéfice des arti-
cles 92 et 279 en ce qui concerne l'expropriation d'établissements
industriels, mines ou gisements, sauf si, de l'avis de la Commissoin
Mixte, cela est indispensable pour assurer le maintien de l'exploi-
tation. »

§ 76. — Dans la Convention de Genève du 15 mai 1922,


qui a été élaborée par l'Allemagne et la Pologne sur la
base des recommandations du Conseil de la Société des
Nations, adoptées par la Conférence des Ambassadeurs, les
deux dispositions citées ont donné lieu, d'une part, à l'arti-
cle 4, et, d'autre part, aux articles 6 à 24. L'article 4 reprend
39 8 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (82)
tout d'abord intégralement le texte de la recommandation
citée, à savoir :

« Sans préjudice des dispositions de l'article 286 du Traité de


Paix de Versailles, l'Allemagne et la Pologne reconnaîtront et res-
pecteront les droits de toute nature, et notamment les conces-
sions et privilèges acquis avec le transfert de la souveraineté par
des particuliers, des sociétés ou des personnes morales dans leurs
parties respectives du territoire plébiscité. »

Et il ajoute simplement à ce texte les mots suivants : « et


cela en conformité des lois relatives aux dits droits et des
dispositions qui vont suivre ».
Et le paragraphe 2 du même article ajoute :

« La reconnaissance et le respect des droits acquis comportent


en particulier l'observation des principes suivants :
» I o Des mesures prises en dehors de la législation générale
seront inadmissibles si elles ne sont pas applicables aux ressortis-
sants de l'Etat qui les prend.
» 2° Le droit de poursuites, c'est-à-dire le recours aux tribunaux,
aux juridictions administratives ou aux autorités hiérarchiquement
compétentes, ne pourra être supprimé par des modifications de la
législation.
» 3° Si des concessions ou des privilèges, autorisant ou concer-
nant des installations, exploitations, établissements ou entrepri-
ses situés ou à situer sur le territoire plébiscité, ou ayant trait à.
un objet situé sur ledit territoire (concessions ou privilèges à inci-
dence locale), ou bien si des droits subjectifs qui ne proviennent
pas d'une concession, tels que des créances, dont ne fût-ce qu'un
des lieux d'exécution mentionnés au paragraphe 269 du Gode civil
allemand se trouve dans le territoire plébiscité, sont supprimés ou
diminués par l'application de lois générales ou par d'autres dispo-
sitions, l'Etat qui applique ces lois ou prend ces dispositions sera
tenu à l'indemnisation complète. Ce qui précède ne s'applique pas
aux restrictions temporaires qui, d'après le droit en vigueur, doi-
vent être tolérées par tout titulaire d'un droit.
» Aux concessions ou privilèges à incidence locale appartien-
nent en particulier : les concessions autorisant ou concernant les
installations, exploitations, établissements ou entreprises, les pri-
vilèges exclusifs d'exercer une profession (Ausschliessliche Gewer-
beberechtigungen) ou les privilèges industriels attachés à un fonds
(Realgewerbeberechtigungen), les concessions de chemins de fer
(83) PRATIQUE INTERNATIONALE 399
à voie normale ou à voie étroite, les concessions concernant l'uti-
lisation des cours d'eau, les concessions et privilèges relatifs à
l'exploitation de pharmacies, les droits résultant de la concession
du droit d'expropriation ou de la propriété de mines, y compris
les concessions régionales (Distriktsverleihungen), enfin les droits
résultant de demandes de concessions de mines (Mutungen), ainsi
que les privilèges d'exploitation minière (Bergbauprivilegien).
» 4° L'attestation officielle de la capacité de médecin, de den-
tiste et de vétérinaire, et l'autorisation d'exercer la profession de
sage-femme, ainsi que de géomètre ou topographe des mines, et
de maréchal ferrant, seront traités de la même manière que des
concessions et privilèges à incidence locale, pourvu que les pro-
fessions en question aient été exercées dans le territoire plébiscité
au moins depuis le 1er janvier 1922 et jusqu'à la date du transfert
de la souveraineté. »

Tel est donc le droit convenu entre l'Allemagne et la Polo-


gne en élaboration du principe général exprimé dans le para-
graphe 1.
Si vous ajoutez à ces dispositions l'article b qui stipule
que : « La question de savoir si, et dans quelle mesure, une
indemnité pour la suppression ou la diminution de droits
acquis doit être payée par l'Etat, sera directement tranchée
par le Tribunal Arbitral sur plainte de l'ayant droit», vous
avez tout ce qui est essentiel pour comprendre sur quelles
bases repose la jurisprudence dont je vais vous entretenir.
Relevons seulement ici que les deux pays n'ont pas cru
pouvoir accepter purement et simplement le principe général
du paragraphe 1 comme suffisamment clair et précis pour ser-
vir de base à l'activité d'un Tribunal Arbitral. Le texte du
paragraphe 2 n'a d'ailleurs été obtenu qu'à grand'peine
comme formule transactionnelle acceptable autant sans doute
par ses ambiguïtés que par les quelques précisions qu'il
apportait. Or, voici quelques traits importants de l'interpré-
tation que le Tribunal Arbitral a donné à cesi dispositions :
§ 77. — I o II a admis sa compétence, et partant la protec-
tion internationale des articles 4 et 5 non seulement dans les
cas où des ressortissants allemands réclamaient une indem-
nité du Gouvernement polonais ou bien des ressortissants
polonais réclamaient une indemnité du Gouvernement aile-
400 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (84)

mand pour suppression ou diminution de droits acquis, mais


encore dans les cas où des ressortissants1 allemands ou polo-
nais réclamaient de leur propre Gouvernement une telle
indemnité. Il a de plus admis que l'épuisement des instances
nationales n'était pas une condition préalable de l'accès au
Tribunal Arbitral. Ces deux principes ont été statues dans
l'affaire Steiner et Gross contre l'Etat polonais * (Décisions,
vol. I, p. 2). Cette décision se justifie notamment par les dis-
positions spéciales de la Convention de Genève, la genèse
de ces dispositions et la situation de fait à laquelle ces dis-
positions étaient destinées à être appliquées. Le partage du
territoire amenant pour la majorité des habitants un change-
ment de nationalité, et cela principalement sur la base du
domicile, la protection eût été réduite dans des proportions
non voulues par la Société des Nations, la conférence des
Ambassadeurs ou les deux Etats eux-mêmes si elle s'était
limitée, comme dans le droit international commun, à la
protection des étrangers. Et nombreux sont en effet les cas
où le Tribunal arbitral a eu à statuer sur des plaintes portées
par des ressortissants contre leur propre gouvernement 2 .

1. Le Tribunal Arbitral paraît même avoir admis le recours direct d'autres


étrangers d'après ce jugement.
2. Il est intéressant de noter que, dans son rapport sur les effets juri-
diques des changements de souveraineté territoriale, présenté à l'Institut
de Droit international à la session de Cambridge en 1931, Cavaglieri avait
proposé dans son avant-projet de résolution la stipulation suivante : « L'Etat
annexant ou nouveau est libre de modifier à son gré l'organisation juridique
du territoire annexé. Il est le seul juge de l'opportunité de mettre dans
la mesure et dans le moment qui lui plaisent ses propres lois à la place
de celle de l'Etat annexé. 11 est toutefois désirable qu'il reconnaisse les
droits acquis par des étrangers d'après la législation antérieure, autant que
cette reconnaissance n'est pas contraire à son intérêt et à ses lois d'ordre
public. » Parmi les observations des membres de la Commission se trouve,
paga 43, l'observation suivante de M. Asser : « Le motif de la disposition
contenue dans l'alinéa 2 ne me paraît pas tout & fait clair. Je me demande
notamment pourquoi la reconnaissance obligatoire des droits acquis est
limitée aux droits acquis par les étrangers. En matière de droit privé, il
no faut pas faire une différence entre les étrangers et les nationaux; il
n'est que juste que les droits acquis par les nationaux de l'Etat disparu
jouissent de la même protection que celle accordée aux droits des étrangers.
L'explication un peu vague relative a l'intérêt de l'Etat annexant me semble
de nature à pouvoir provoquer des abus; par contre, celle touchant l'ordre
public paraît mieux fondée. »
Dans ses observations finales, Cavaglieri répond à M. Asser, page 63 : « Je
(8s) PRATIQUE INTERNATIONALE 401

§ 78. — 2° Le Tribunal Arbitral a nettement distingué,


d'autre part, entre le principe de reconnaissance et de res-
pect des droits acquis et l'obligation d'indemniser en raison
de mesures législatives générales ou même administratives.
Il a décidé qu'une obligation d'indemniser n'existe que là où
elle est stipulée, à savoir dans les cas prévus au paragra-
phe 2, chiffres 3 et 4, de l'article 4 : affaire Niederstrasser
c. l'Etat polonais (Décisions, vol. II, p. 156.) Il en résulte
clairement que l'étendue du principe de respect des droits
acquis ne correspond pas à l'étendue du devoir d'indemniser
(cp. § 43).
§ 79. — 3° Le Tribunal Arbitral a fait un usage très étendu
de la distinction, que nous avons traitée d'essentielle égale-
ment (§ 30, 31, 32, 38), entre les droits privés et les droits
publics. Il est vrai que l'article 4 § 1 parle de « droits de
toute nature », et notamment de concessions et privilèges.
Mais le Tribunal a remarqué que les droitsi de nature publi-
que ou mixte, qui devaient donner lieu au payement éven-
tuel d'une indemnité, avaient été détaillés avec soin dans la
Convention, tandis que les droits privés, au sujet desquels
le droit international commun ne laissait pas de doute,
n'avaient donné lieu à aucune exemplification détaillée ou
enumeration. Il en résulte que tombent sous la règle d'in-
demnisation les droits subjectifs de caractère privé d'une
part, et, d'autre part, tels droits subjectifs de caractère
public ou mixte qui se trouvent enumeres ou impliqués aux
chiffres 3 et 4 du paragraphe 2 de l'article 4.
Une série de décisions conduisirent graduellement à l'élu-
me suis borné à parler de ces derniers (les étrangers)parce que c'est seule-
ment leur situation qui intéresse le droit international. Les rapports entre
un Etat et see propres sujets ne relèvent, en règle, que de son droit
interne. Vu toutefois qu'il est certainement juste que les droits acquis
par les nationaux de l'Etat disparu jouissent de la môme protection que celle
accordée aux droits des étrangers, nous n'avons aucune difficulté à donner
& ce principe une portée plus générale. »
Aussi M. Cavaglieli transforma-t-il comme suit son projet de résolution :
(( 11 doit pourtant reconnaître les droits privés acquis d'après la législation
antérieure, autant que cette reconnaissance n'est pas contraire à ses lois
d'ordre public. »
Ce dernier texte ne fait plus de différence entre les droits des nationaux
ot ceux des étrangers.
402 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (86)

cidation de ce principe auquel nous donnons d'ailleurs, pour


la simplification, une forme tant soit peu plus absolue que
le Tribunal Arbitral ne lui a donnée. L'affaire Hausen c.
l'Etat polonais (Décisions, vol. V, p. 20) a donné lieu à une
discussion assez approfondie de la question d'interprétation
(p. 42-44). Celle-ci s« termine par la remarque, sur laquelle
il vaut la peine d'attirer l'attention, qu'en matière de suc-
cession d'Etat la conception adoptée correspond à celle du
droit international général qu'un Etat cessionnaire n'est pas
sans autre subrogé à l'Etat cédant dans des rapports de droit
public (v. § 31-32). Dans diverses plaintes d'anciens fonc-
tionnaires allemands contre l'Etat polonais (cp. Prystatzki
[postes], vol. I, p.. 46; Ostrowsky [police], vol. I, p. 130;
Musiolik [chemins de fer], vol. I, p. 142, etc.), le Tribunal
avait fait d'abord simplement usage de ce dernier principe.
Mais la correspondance entre la conformation de l'article 4
§ 2 et ce principe, telle qu'elle résulte de la décision Hausen
citée (p. 42-44), s'est avérée décisive pour les cas où des
revendications identiques à celles qui avaient été faites
contre la Pologne furent, en raison de la législation révolu-
tionnaire du IIP Reich, portées devant le Tribunal par des
fonctionnaires allemands contre le Reich. Ici il n'y avait pas
de place pour un critère de subrogation ou non-subrogation,
et pourtant on ne pouvait admettre que, ¡par les articles 4 et !5
de la Convention de Genève, le Reich ait placé tous ses fonc-
tionnaires haut silésiens vis-à-vis de lui-même sous la protec-
tion en fait exclusive d'un Tribunal Arbitral composé d'un
Allemand et de deux étrangers. Si, conformément au prin-
cipe d'indépendance que reconnaît le droit international, la
Pologne pouvait, dans son territoire, déterminer librement
son organisation politique et administrative, l'Allemagne
devait pouvoir le faire au même degré, et une interpréta-
tion de l'article 4 admettant cette égalité entre les deux pays
s'imposait de préférence à toute autre. Quelques décisions
caractéristiques où il a été fait usage de ces principes se
trouvent dans le volume VI, fase. 2, des Décisions d'impor-
tance jurisprudentielle du Tribunal Arbitral. Ce sont : Quella
c. le Reich allemand, où il s'agissait de la pension d'un fonc-
(87) PRATIQUE INTERNATIONALE 403

tionnaire des chemins de fer du Reich; Hermann e. le Reich


Allemand et Tykiel e. le Reich allemand, qui tournent au-
tour de certaines dispositions du Betriebsrätegesetz du
4 février 1920; Degenhardt c. le Reich allemand et Schindler
c. le Reich allemand, où il s'agissait de fonctionnaires com-
munaux; Jablonsky c. le Reich allemand, relatif à un nota-
riat, etc.
§ 80. — 4° L'article 4 enjoint la reconnaissance et le res-
pect des droits acquis « en conformité des lois relatives aux
dits droits ». Cela veut dire, dans l'interprétation du Tribunal
Arbitral, que les droits à respecter sont en tous points déter-
minés par la loi qui leur était applicable avant le transfert
de la souveraineté. Cela correspond à l'idée même qui est à
la base du principe de non-rétroactivité (cp. § 8 et note).
Si, par exemple, un droit était, selon le droit qui lui était
applicable avant le changement de souveraineté, sujet à
dénonciation, le Tribunal Arbitral ne peut voir en aucune
circonstance dans le fait de la dénonciation une suppression
du droit pouvant donner lieu à une indemnité. C'est ce qui
est arrivé notamment dans l'affaire Wolny c. l'Etat polonais
(Décisions, vol. I, p. 134). Il s'agissait d'un inspecteur de
viandes qui demandait à être indemnisé du fait que les
autorités polonaises avaient unilatéralement mis fin à son
emploi. Le Tribunal Arbitral ayant constaté que l'activité
des inspecteurs de viande reposait, d'après le droit prussien
en vigueur avant le transfert de la souveraineté, sur un
contrat dénonçable par les autorités, cette simple constata-
tion suffisait pour faire rejeter la plainte. De même dans le
cas où des ramoneurs de cheminées s'étaient vu retirer leur
district, ils ne pouvaient obtenir d'indemnité pour cette rai-
son que l'article 39 de la « Gewerbeordnung », en vigueur
au moment du transfert de la Souveraineté, prévoit la pos-
sibilité d'un tel retrait sans indemnité (Preissner c. l'Etat
polonais; Décisions, vol. 7). Peu importent d'ailleurs les
motifs réels de la dénonciation. Il suffit que celle-ci ait une
base juridique dans le droit conformément auquel le rap-
port juridique en question a été constitué ou s'est développé.
Lors donc qu'un directeur de théâtre a vu dénoncer son con-
404 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (88)

trat après le mouvement de boycott organisé contre les juifs


en Allemagne, il ne pouvait réussir du fait que son contrat
était résiliable, et son allégation que la renonciation n'aurait
pas eu lieu sans des mesures de pression de la part des auto-
rités n'y pouvait rien changer, puisque l'étendue dans la-
quelle son droit existait n'avait pas été réduite. D'ailleurs le
désir exprimé par les autorités n'avait pas, dans l'espèce,
un caractère juridiquement obligatoire (l'affaire Weissmann
c. le Reich allemand; Décisions, vol. 7).
§ 81. — Il y a d'ailleurs des mesures dont la légitimité
n'est pas impliquée par l'étendue du droit lui-même et qui,
pourtant, ne donnent pas lieu au paiement d'une indemnité,
mâme lorsqu'un dommage substantiel en résulte. C'est que
oes mesures n'ont pas supprimé pu diminué d'une manière
permanente le droit comme tel. C'est ce qui arrive notamment
dans le cas de mesures fiscales (affaire Kügele c. l'Etat polo-
nais, vol. ni, p. 20), dans le cas de mesures de police rela-
tives à l'hygiène ou à la sécurité publique (affaire Gürtler
c. Etat polonais) ou encore de mesures passagères nécessitées
par le bien général, comme en cas d'épidémie, de danger
public ou de crise monétaire ou économique. Ainsi des res-
trictions à l'usage de la propriété dues à la « Devisenord-
nung » du Reich (affaire Quella c. le Reich allemand, vol. 6,
p. 98) ne pouvaient être considérées comme suppression ou
diminution de droits entraînant l'obligation d'indemniser.
§ 82. — La comparaison s'impose ici entre ces restrictions
au devoir d'indemniser et la notion de « police power », telle
qu'elle s'oppose en Amérique à la « power of eminent
domain ». Le XIVo Amendement à la Constitution des Etats-
Unis stipulant qu'un Etat ne peut priver vine personne de sa
vie, de sa liberté ou de sa propriété sans « due process of
law », et l'interprétation que lui a donné la Cour Suprême
des Etats-Unis, ont fait de ces notions de « police power »
et « power of eminent domain » les deux points de rallie-
ment pour toutes les mesures restrictives de l'usage de la pro-
priété ou de la liberté qui sont permises sans compensation
d'une part, et, d'autre part, pour les mesures d'expropria-
tion pour utilité publique qui ne peuvent avoir lieu que
(89) PRATIQUE INTERNATIONALE 40S

moyennant compensation. L'on sait combien est fuyante


la ligne de démarcation entre ces deux notions et combien
la jurisprudence a déjà varié sur certains points. Cela pro-
vient principalement de la difficulté qu'il y a à tracer une
limite précise aux moyens légitimes de réglementation de
l'Etat dans la poursuite de la santé, de la sécurité et du bien-
être de sa population et ce qui, d'autre part, équivaut à une
véritable expropriation.
Que l'on suive la méthode américaine ou la méthode euro-
péenne, que l'on se base sur la notion de propriété ou sur
celle, plus large, de droits acquis, les difficultés de préciser
les cas où s'impose une indemnité restent toujours considé-
rables et sont notamment sujettes à de nombreuses varia-
tions dues tant aux notions régnantes en matière d'étatisme
ou de liberté qu'aux possibilités économiques et financières
de l'Etat en question.
Ceci confirme d'une manière nouvelle ce que nous avons
déjà dit en parlant du standard international minimum de
compensation, qu'un tel standard ne pourra jamais être éla-
boré que par une activité judiciaire très avisée et restera
même toujours un sujet de difficulté pour des juges quelque
accomplis qu'ils soient. Mais, insistons sur ce point, ces dif-
ficultés ne sont pas dues au recours à la notion de droits
acquis, puisqu'elles existent aussi bien là où l'on opère avec
d'autres notions.
§ 83. — b° La protection des droits acquis devant se faire
par le Tribunal Arbitral par l'unique moyen de l'allocation
d'indemnités, et cela encore suivant une règle d'adéquation
de l'indemnité au dommage (art. 4 § 2, chap. 3), il en résulte
que seuls des droits possédant une valeur économique sont
en fait protégés.
C'est ce que le Tribunal a notamment relevé dans l'affaire
von Donnersmarck c. l'Etat polonais, où une indemnité était
réclamée pour la transformation par le Concordat intervenu
entre la Pologne et le Vatican, du droit de présentation
appartenant au prince von Donnersmarck comme patron
d'une église. Un tel droit n'ayant, d'après le « Allgemeines
Landrecht » qui lui était applicable, pas de valeur economi-
4o6 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (go)

que, et le patron étant même tenu de ne faire usage de son


droit de présentation que pour le bien de l'église dont il est
le bienfaiteur et sans avoir en vue son intérêt personnel, il
devait en résulter qu'un tel droit échappe à la protection
prévue.
§ 84. — Ici encore une comparaison avec la pratique amé-
ricaine s'impose. Celle-ci, comme nous l'avons vu dans l'af-
faire Perchonan c. United States, s'est servie de la notion
de propriété plutôt que de celle de droit acquis, et c'est
en élargissant la notion de propriété étendue d'abord aux
contrats que les juristes américains ont réussi à protéger la
plupart des droits possédant une incontestable valeur éco-
nomique 1 . Si l'on consulte la pratique américaine relative
à la protection de la propriété en matière d'annexion, l'on
s'aperçoit d'ailleurs que la solution de plus d'une difficulté
aurait pu être facilitée par un recours à la notion de droits
acquis, qui, à son tour, présente, il est vrai, d'autres diffi-
cultés.
§ 85. — Le droit acquis, comme l'a remarqué le Tribunal
Arbitral, doit être un droit concret possédé par un sujet déter-
miné, et il se distingue ainsi de simples libertés telles que la
liberté d'industrie (affaire Jablonsky, Décisions, vol. 6, n° 99)
comme aussi de simples espérances, possibilités ou expecta-
tives (affaire Tykiel c. le Reich allemand, vol. 6, n" 101).
C'est que, ne l'oublions pas, la protection des droits acquis
étant envisagée ici contre les transformations de la législa-
tion suivant l'analogie du principe de la non-rétroactivité,
certaines des limitations essentielles de la notion de droit
acquis, telle qu'elle est applicable dans ce domaine, se sont
tout naturellement imposées au Tribunal Arbitral.
§ 86. — Si le dommage est essentiel, il n'est pas à lui seul
suffisant. Nous avons vu (§§ 80-81) quelles mesures domma-
geables on doit tolérer même sans compensation. Le Tri-
bunal Arbitral a, à diverses reprises, insisté sur ce qu'un
certain taux de profit d'une affaire, ou un certain revenu pro-
venant soit du capital, soitde l'activité d'un intéressé, ne pou-

1. Cp. Wilkinson, The American doctrine of State Succession, p. 43 et auiv.


(gì) PRATIQUE INTERNATIONALE 407

vaient constituer un droit acquis (affaire Biskup c. l'Etat polo-


nais et le Reich allemand, vol. VI, n° 100; affaire Kugele,
vol. III, p. 20). Si, par exemple, l'introduction d'un nou-
vel impôt rend une entreprise si peu rémunératrice que le
propriétaire se décide à la liquider, il ne peut exiger que
l'Etat le dédommage.
Cela suggère une comparaison avec l'affaire Oscar Chinn,
dont nous avons déjà parlé (§ 41) et où la Cour permanente
de Justice internationale a refusé de voir dans la possession
d'une clientèle et la possibilité d'en tirer profit un véritable
droit acquis.
§ 87. — Le Tribunal Arbitral a pourtant toujours considéré
le « eingerichteter und ausgeübter Gewerbebetrieb », c'est-
à-dire l'entreprise aménagée et en exploitation comme un
droit à protéger. Et il a notamment obtenu que le Gouverne-
ment polonais accorde des indemnités aux propriétaires que
l'introduction d'un monopole d'Etat avait contraints à aban-
donner des entreprises acquises par eux avant le transfert
de la souveraineté 1 .

1. Voir affaire Jablonsky c. Reich allemand, vol. VI, n° 99, fin : « Den einge-
richteten und ausgeübten 'Gewerbebetrieb hat das Schiedsgericht wiederholt
ala Gegenstand eines subjektiven Rechts der zweiten Gruppe der geschützten
Rcohte insofern anerkannt, als es in einer Reihe von Prozessen Vergleiche
zum Zwecke der Entschädigung der durch die polnischen Monopolgesetzge-
bung betroffenen Betriebe angebahnt hat. In der Regel sind aber die Freihei-
ten zur Ausnutzung der Arbeitekraft und zu einer gewinnbringenden Betäti-
gung, die auf der allgemeinen Handlung und Gewerbefreiheit beruhen keine
subjektiven, wolhlerworbenen Rechte. Diese müssen vielmehr an einen bes-
timmten Erwerbsgrund anknüpfen und vom Rechte als eine konkrete Herre-
chaft8fugnis zuerkannt und ausgestattet sein. Das ist bei dem eingerichteten
und ausgeübten Gewerbebetrieb insofern der Fall, als sich die Herrschafts-
befugnis in einem bestimmten Unternehmen verkörpert, das als gegenständ-
liche Grundlaye eines besitzähnlichen Verhältnisses anerkannt und geschützt
wird. Der eingerichtete und ausgeübte Gewerbebetrieb weist also genau die
seihen Merkmale auf wie die oben angeführten auf Konzession oder Privileg
beruhenden gewerblichen Auenützungsrechte, die ebenfalls in einem Unter-
nehmen, einer Anlage oder einem Gegenstande verkörpert sind. In diesem
Sinne hat sich auch bereit« -das Schiedsgericht in seinem Urteil vom 7 Mai
1936 in der Sache Trenczek (c. 49-34) dahin ausgesprochen, dass ein Betrieb,
der nur in der persönlichen Tätigkeit des Kaufmannes beim Abschlüsse von
Geschäften besteht, nicht als ein eingerichteter und ausgeübter 'Gewerbebe-
trieb anzusehen ist. Bei dem Geschäftsbetriebe eines Anwaltes, der nur in der
Ausübung des Berufes als Rechtsberater und Rechtsvertreter besteht, kann
aber weder von einem. Unternehmen, in dem sich die Tätigkeit verkörpert,
4o8 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (92)

Mais il a, d'autre part, en se conformant aux dispositions


des articles 4 et 8, et en tenant compte de ce qu'implique
pour un droit le fait d'être acquis, refusé de protéger des
entreprises que 1' « ayant droit » n'avait acquises qu'après
le transfert de la souveraineté, même si ces entreprises
avaient été créées avant ledit transfert par d'autres person-
nes. L'affaire Ul c. l'Etat polonais contient une discussion
détaillée de ce point (Décisions, vol. HI, p. 118). Il s'agissait
d'une fabrique de liqueurs exploitée par une société à res-
ponsabilité limitée qui avait été créée en août 1923 et ins-
crite au registre du commerce le 20 octobre 1923. Cette société
réclamait une indemnité du fait de l'introduction en Silésie
polonaise du monopole de l'alcool. Le Tribunal Arbitral
constata que la naissance même de la société, personne juri-
dique d'après le droit en vigueur, étant postérieure au trans-
fert de la souveraineté, cette société ne pouvait être consi-
dérée comme ayant pu acquérir le droit à l'exploitation de
son entreprise avant le transfert de la souveraineté. Or, seuls
des droits acquis avant le transfert de la souveraineté, c'est-
à-dire avant le 15 juin 1922, sont protégés par l'article 4.
Ainsi que le Tribunal l'a fait remarquer, une acquisition pos-
térieure au transfert de la souveraineté ne peut être consi-
dérée comme ayant eu lieu avant le transfert de la souve-
raineté pour la seule raison qu'un prédécesseur avait pos-
sédé ces droits avant le transfert. Et ceci d'autant plus que
le moment de l'acquisition du droit est l'élément décisif pour
la protection de l'article 4.

noch von einer gewerblichen Ausnutzung dieses Unternehmens die Rede sein.
So hat auch das Reichsgericht für die ärztliche Berufstätigkeit die Aner-
kennung als eingerichteter und ausgeübter Gewerbebetrieb nur dann bejaht
wenn mit ihr das Unternehmen einer Privatkrankenanstalt verbunden ist,
während ohne ein solches Unternehmen die ftrtzliche Tätigkeit wegen des
dabei obwaltenden höheren wissenschaftlichen und sittlichen Interesses
ausserhalb des materiellen Gewerbebegriffes fällt. » (.Reichsgerichtsenscheidun-
gen, Bd. 64, s. 1S7, Bd. 94, e: 119.)
Remarquons que' le droit de pratiquer pour un médecin est traité dans la
Convention do Genève d'une manière spéciale sous le chiffre 4 du paragra-
phe 2 de l'article i. C'est ainBi que, dans un cas où les autorités polonaises
compétentes avaient retiré à un médecin la permission de pratiquer à partir
du moment où son option pour l'Allemagne prenait effet, le Tribunal a admis
la nécessité de' l'indemniser.
(93) PRATIQUE INTERNATIONALE 409
La protection de l'article 4 profite donc à l'ayant droit qui
a acquis son droit avant le transfert de la souveraineté. Elle
est exclue par un changement dans la personne de l'ayant
droit après ce transfert. Elle est attribuée au droit ou à son
possesseur, mais non à l'entreprise elle-même, objet de ce
droit.
Peut-être n'est-il pas sans intérêt de rapprocher cette con-
séquence du but même que se propose la théorie des droits
acquis en matière de non-rétroactivité. Cette théorie veut
servir de principe à un droit transitoire; elle a en vue l'éli-
mination progressive de l'action d'une loi ancienne au profit
d'une loi nouvelle jugée préférable 1 . Peu à peu, les droits
acquis sous l'empire de la loi ancienne disparaissent, faisant
place au règne exclusif de la loi nouvelle. Si les acquisitions
antérieures de prédécesseurs pouvaient profiter à leurs suc-
cesseurs, le but poursuivi ne pourrait jamais être atteint.
§88. — Les principes que nous venons de tirer de la juris-
prudence du Tribunal Arbitral de Haute-Silésie en matière de
protection de droits acquis sont évidemment loin d'épuiser
cette jurisprudence, mais ils suffiront, je l'espère, à donner
quelque idée de l'expérience réalisée et à illustrer d'une ma-
nière pratique plusieurs principes généraux énoncés au début
de ce cours.
La jurisprudence que nous avons citée est presque entière^
ment négative, c'est-à-dire qu'elle trace pour ainsi dire la
frontière adjacente à la limite de la protection des droits
acquis. Et cela se comprend. La notion de droits acquis est,
comme nous l'avons vu, trop vaste pour le rôle de critère
d'indemnisation. C'est donc par la détermination des espèces
où une indemnité ne s'impose pas que la théorie peut deve-
nir pratiquement utilisable. Ce qui reste en deçà de ces limi-
tes est le noyau de vérité de la théorie. La protection posi-
tive a consisté principalement en ceci : que les Etats, sachant
qu'ils étaient obligés au respect des droits acquis et qu'une
violation devait les faire condamner au dédommagement, se
sont abstenus dans les cas non douteux, ou bien ont transigé
avec les intéressés, sur l'avis du Tribunal.

1. Cp. Pillet, Principes, p. 804.


410 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (94)

Une protection comme celle prévue par la Convention de


Genève suffit incontestablement à empêcher des développe-
ments tels que ceux que nous avons décrits entre les Etats-
Unis et le Mexique, ou ceux dont le Conseil de la Société
des Nations a eu à s'occuper entre la Roumanie et la Hongrie.
Cette protection n'a pourtant pas paru insupportable aux
deux Etats puisqu'il a suffi généralement au Tribunal, une
fois l'étendue de sa compétence clairement déterminée, de
conseiller des transactions. La libre évolution politique des
deux Etats n'a pas été entravée. Et c'est assurément ce qui
a rendu l'activité du Tribunal supportable, car s'il peut y
avoir intérêt à donner à des individus une protection inter-
nationale de leurs droits privés possédant une valeur écono-
mique, il n'y a aucune justification pour mettre par là dans
la main de ces mêmes individus un instrument qu'ils pour-
raient employer d'une manière vexatoire ou dangereuse con-
tre les gouvernements, afin d'entraver ou d'influencer leur
politique.
CONCLUSIONS

§ 89. — Il est temps de conclure. L'examen que nous avons


fait montre clairement que l'usage analogique du principe
de respect des droits acquis est doué d'une valeur et d'une
autorité toutes différentes selon qu'il se réfère au respect de
droits privés acquis à l'étranger ou à la non-rétroactivité des
lois. Les deux notions de droits acquis afférentes à chacun
des deux principes ont d'ailleurs une étendue différente.
Le principe de respect international des droits acquis est,
après la consécration que lui a donnée la Cour permanente
de Justice internationale et vu la conformité de la pratique
des Etats-Unis avec le précédent de United States versus
Percheman, définitivement établi, et nous n'avons aucune
hésitation à accepter comme un principe indubitable du droit
international positif actuel qu'une cession de territoire ne
rend pas caducs les droits privés valablement acquis avant
cette cession. Nous avons même vu que le principe s'étend
aux droits mixtes dont le caractère privé Temport« nette-
ment sur le caractère public et qu'il implique, dans les cas
où l'Etat est un des sujets du rapport juridique, la subroga-
tion de l'Etat cessionnaire à l'Etat cédant, pour autant que
le caractère politique ou d'ordre public du dit rapport ne s'y
oppose pas. Dans tout ce domaine, la notion de droit acquis
est large et implique seulement la possibilité de faire valoir
le droit devant les instances judiciaires compétentes.
L'application de ce principe s'effectue en général, pour ce
qui est des droits purement privés sans rapport avec l'Etat,
par le mécanisme des règles de droit international privé telles
que les appliquent les tribunaux nationaux. Mais, pour au-
tant que l'Etat se trouve impliqué dans le rapport juridique et
qu'un certain caractère public se mêle au caractère privé du
dit rapport, la question a fréquemment fait l'objet de contro-
verses et de décisions internationales.
412 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (96)

La reconnaissance et le respect des droits privés acquis


avant la cession n'entrave pas plus la liberté législative de
l'Etat cessionnaire qu'elle ne l'aurait fait pour l'Etat cédant.
Le fait que la souveraineté de l'Etat cessionnaire s'est substi-
tuée dans le territoire cédé à la souveraineté de l'Etat cédant
implique sa compétence pour légiférer souverainement dans
ce territoire, et il en résulte que la question de décider avec
quels effets les lois nouvelles doivent être introduites rentre
entièrement dans la compétence de l'Etat cessionnaire. Il va
de soi néanmoins que cette compétence peut être limitée par
des conventions internationales et qu'un engagement de ne
pas introduire de législation incompatible avec l'existence
ou l'exercice de certains droits est parfaitement possible et
légitime.
La liberté pour l'Etat cessionnaire de modifier des droits
existants par voie de législation générale n'implique, par
elle seule, ni obligation ni absence d'obligation de compen-
ser les détenteurs de droits pour les pertes qui peuvent leur
être ainsi causées. La question de savoir dans quelles cir-
constances une indemnité est expediente ou juste est une
question indépendante qui relève, à vrai dire, elle aussi, du
pouvoir législatif, et nous avons vu qu'à part le cas d'une
discrimination dommageable pour des étrangers, le méca-
nisme de la protection diplomatique n'entrait légitimement
en jeu que si l'Etat légiférant ne se conformait pas au stan-
dard minimum de la société civilisée. Nous avons remarqué
que ce standard était tout rudimentaire, màis que, par son
caractère équitable, il échappait à une détermination précise
et ne pouvait s'élaborer et se consolider que par une acti-
vité judiciaire conséquente et avisée.
Nous avons vu aussi que le refus par un Etat de compen-
ser pour suppression ou diminution de droits là où la justice
élémentaire requiert compensation pouvait donner lieu à
intervention internationale et même à une sentence adverse
d'un tribunal international compétent, même alors que les
ressortissants de l'Etat responsable resteraient sans remède
vis-à-vis de leur propre gouvernement.
Nous avons vu ensuite par quel mécanisme de protection
(97) CONCLUSIONS 413

efficacité pouvait être donnée à ces principes. Nous avons


remarqué que la mesure de cette efficacité dépendait souvent
des fluctuations politiques et qu'une protection judiciaire in-
dépendante de ces fluctuations s'avérait jusqu'à présent très
difficile à déclencher. Nous avons souligné à ce sujet les pos-
sibilités qu'ouvre la conception de la Cour permanente d'un
différend entre deux Etats dans le cas où l'un d'eux agit
comme protecteur d'un ressortissant, et nous avons enfin
porté notre attention sur l'expérience la plus poussée jus-
qu'ici d'une protection judiciaire internationale des droits
«oquis môme vis-à-vis des transformations de la législation
générale, admettant le recours direct par les intéressés et la
complète égalité entre ressortissants et étrangers. Cet exa-
men des grands traits de la jurisprudence du Tribunal Arbi-
tral germano-polonais de la Haute-Silésie nous a permis de
jeter quelque lumière sur divers côtés techniques des pro-
blèmes qui se posent dans la pratique et il a notamment
confirmé que, comme moyen de protection économique vis-
à-vis de la législation ultérieure, la notion des droits acquis
est trop large, et que la règle de compensation ne peut en
aucun cas coïncider avec elle. De plus, il a montré que la
notion de droits acquis antérieurement à un moment déter-
miné n'était pas favorable à la protection d'entreprises in-
dustrielles comme telles, dans le cas notamment où celles-ci
changent ultérieurement de propriétaires.
§ 90. — Que pouvons-nous souhaiter pour l'avenir ? La
détermination par une jurisprudence internationale avisée du
standard civilisé minimum en matière de compensation pour
suppression ou diminution de droits de particuliers, soit par
voie de législation, soit par action administrative, et, à cette
fin, le recours plus facile et plus régulier au règlement arbi-
tral ou judiciaire *.

1. Cp. le passage suivant de la Draft Convention on the responsabilité of


States, prepared by the Harvard Law School in anticipation of the first Confe-
rence on the Codification of international law, The Hague, 1930 (in comment
on art. 18) : « The greatest difficulty in the matter of state responsibility
has been not the inability to agree on general substantive rules governing
the subject, but the fact that claiming states are not bound to resort to
the judicial process and have on occasion constituted themselves plaintiff,
4M KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (98)

A cet égard, les juges ou arbitres devront reconnaître que


le caractère juridique de ces problèmes n'est, à l'époque
actuelle, souvent pas exclusif, et ne suffit pas à les douer d'un
pouvoir d'appréciation politique dont l'exercice serait un vé-
ritable empiétement sur la sphère réservée de l'indépendance
législative et politique des Etats. D'autre part, ils devront
posséder au plus haut degré possible la volonté et le courage
d'une complète indépendance. Qualité morale d'autant plus
rare qu'elle est souvent traitée par des gouvernements comme
un vice, et doit apparaître ici combinée avec une intelli-
gence très souple et un sens politique bien équilibré.
Les juges ou arbitres n'ont, dans l'état actuel de la juri-
diction internationale, de compétence et de pouvoir que dans
la mesure où les Etats se sont entendus pour les leur accor-
der. Il est certes dans l'intérêt de l'avancement de la mé-
thode arbitrale et judiciaire pour le règlement des conflits
qu'ils interprètent les clauses de leurs compromis sans fai-
blesse, mais non, comme l'a prouvé le conflit hongrois-
roumain, en les élargissant. Il importe de plus qu'ils ne cher-
chent pas à imposer aux Etats des conceptions qui leur sont
étrangères, voire même une déviation éventuelle de leur poli-
tique. Au-delà d'un simple minimum, il convient d'observer
une certaine harmonie et correspondance avec les notions
nationales de justice vis-à-vis des particuliers. Dans tout ce
domaine de la juridiction internationale, nous n'hésitons pas
à dire que l'art personnel des juges doit encore déblayer
beaucoup de terrain. Tout cela trouve sa raison, non dans la
nature des choses, mais dans leur état actuel.

judge, and sheriff in their own causes. This is one of the principal and jus-
tifiable grievances of certain states. The major objection to the present
practice, notably from this point of view, is the absence of >an obligatory
legal method of determining issues of law. The present system contem-
plates the frequent use of political coercion of all types to enforce claims
essentially legal in character. The whole field of pecuniary claims, more
strictly legal in its nature than many of the other departments of interna-
tional law, should not only on its substantive, but on its procedural side,
he if possible divorced from politics and brought within a legal framework.
No pecuniary claim, not involving an immediate threat to human life,
should become the source of coercive political action. Every claim should,
if not easily settled diplomatically, be submitted by convention, as auto-
matically as possible, to an international court. »
(99) CONCLUSIONS 415

Je ne doute pas, pour ma part, que la protection interna-


tionale des droits individuels serait, en dernière analyse, ser-
vie par un respect méticuleux des intérêts majeurs et de l'in-
dépendance politique des Etats, et que, de même, ceux-ci
n'auraient qu'à gagner au respect méticuleux des droits indi-
viduels.
Il ne faudrait pas voir dans la sobriété de ces vœux et cons-
tatations un signe de pessimisme ou de découragement. Nous
avons foi dans le Droit et dans la Morale. Mais le juriste a,
avant tout, affaire avec la réalité. Nous ne traitons pas ici
d'un droit idéal, mais du droit qui se réalisé dans la pratique
internationale, et nous avons à prendre les Etats et les hom-
mes, non tels que nous voudrions les voir, mais tels qu'ils
sont.
Le principe des droits acquis contient, nous espérons
l'avoir suffisamment montré, un noyau de profonde vérité
et constitue d'autre part un critérium technique inadéquat.
Les juristes — moins ils sont bons et plus ils dépendent des
moyens techniques — devront d'autant moins recourir au cri-
tère que les législateurs auront mieux tenu compte de la
vivante vérité.
Contre l'impéritie législative et l'avidité politique, il n'y
a guère encore que l'intervention qui vaille, tandis qu'il n'y
a que des juges indépendants et avisés qui devraient compter.
BIBLIOGRAPHIE

La présente bibliographie ne comprend pas les Traités de Droit interna-


tional qui-sont — ou devraient être — dans toutes les mains, tels que ceux
d'ANZiLOTTi, HALL, N Ï S , SCELLE, HATSCUECK, VERDROSS, e t c .
Elle ne comprend pas davantage, si intéressantes que puissent être cer-
taines suggestions qu'ils contiennent, les Cours donnés h l'Académie de
Droit international sur « les Regles générales du Droit de la Paix », tels
que ceux de KAUFMANN (1936), BOURQUIN (1932), etc., n i les ouvrages classiques
de Philosophie du Droit, d e Droit public ou administratif ou de Droit civil
(KELSEN, DÜGUIT, JELLINEK, 'FLEINER, PLANIOL, etc.),- ni les Traités classiques de
Droit international privé (NIBOÏET, etc.).

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II. — Droit intertemporel ou transitoire.

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SZASZÏ (Etienne DE). — La doctrine des droits acquis en droit transitoire ou
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(•oí) BIBLIOGRAPHIE 4>7
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tution of 1917, American Journal o/ International Law, 1927, p. 68S et
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the League o/ Nations, 1929.
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constituent ensemble une intéressante discussion entre A. P. FACHIRI et Sir
John Fischer WILLIAMS sur la question de savoir si l'expropriation sans adé-
quate compensation constitue un délit international, môme en l'absence
de discrimination.
VI. — Protection judiciaire.
Cour permanente de Justice internationale. — Arrêts et opinions, en parti-
culier : Série A, n<" 2, 6 et 7; Série B, n» 6; Série A/B, n° 63.
Tribunal Arbitral germano-polonais de Haute Silésie. Collection offlcielle de
décisions d'intérêt jurisprudentie!, 7 volumes en allemand et en polo-
nais, chez de Gruyter, à Berlin.
4i8 KAECKENBEECK. — PROTECTION DES DROITS ACQUIS (loa)

Bornons-nous à citer, sur la justice internationale, POLITO, et sur l'œuvre


de la Cour permanente, HAHHARSKJÖLD, HUDSON et FACHIRI. Une bibliographie
complète est publiée par la Cour permanente.
Sur le Tribunal Arbitral de Haute Silésie, G. KAECEENBEECK, dans Transac-
tions of the Grotiui Society, vol. 21, Londres, 1936.

VII. — Divers.
DESCAMPO (Baron). — La définition des droits acquis, li e vue générale de droit
international public, 1915, p. 388.
LAUTERPACHT. — Private Law sources and analogies in International Law,
p. 128 et euiv.
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MARBURG (E.), in STRUPP, Wörterbuch des Völkerrechts, V Enteignung und
Völkerrecht, III, p. 819 et suiv., et Vo Ungarischer-rumänischer Optan-
tenstreit, III, p. 1106 et suiv.
SÉFÉRIADÈ3 (Stelio). — Le problème de l'accès des particuliers à des juridic-
tions internationales, Recueil des Cours de l'Académie de Droit inter-
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La ré/orme agraire roumaine, 1927, à l'Imprimerie du Palais, et 2 volumes
en 1928, aux Editions internationales.
BURCKHARDT. — Die Organisation der Rechtsgemeinschajt, Bâle, 1927. Chap. IV :
Die wohlerworbenen Rechte.
TABLE DES MATIÈRES

ÏNTRODVCTION (§S 1 à 4) ... 381-384


I. — Principes fondamentaux 323-338
A. — Notion de droits acquis (§§ 8 à 7).
B. — Droits acquis en droit intertemporel ou transitoire {principe de
non-rétroactivité) (§§ 8 à 12).
C. — Droits acquis en droit interterritorial {principe de respect)
(§§ 13 à 21).
II. — Applications analogiques- de ces principes en droit international
général 339-368
A. — Principe de respect en cas de changement de souveraineté
(g§ 22 à 36).
1. Non-caducité des rapports juridiques d'ordre privé (§§ 22 a 26).
2. Subrogation de l'Etat cessionnaire à l'Etat cédant (§§ 27
a 36).
B. — Les droits acquis des étrangers en cas de changement de légis-
lation {Analogie du principe de non-rétroactivité) (J§ 37 à M).
III. — Le mécanisme de la protection internationale des droits acquis
et la pratique internationale 369-410
A. — Protection diplomatique et arbitrale (§§ 82 à 67).
B. — Protection judiciaire (§8 68 à 88).
1. La Cour permanente de Justice internationale (§§ 70 a 74).
2. Organisation spéciale d'une protection judiciaire des droit«
acquis en Haute-Silésie (SS '8 à 88).
IV. — Conclusions (§§ 89-90) 411-418
BIBLIOGRAPHIE 416-4«

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