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Poésie et roman entre deux guerres

Le document explore la poésie et le roman entre les deux guerres, mettant en avant des poètes comme Jean Cocteau et Pierre Reverdy qui, bien que différents des surréalistes, cherchent une quête spirituelle à travers la poésie. Il souligne également la transformation du roman, avec des auteurs comme Marcel Proust et André Gide, qui privilégient l'expression des émotions et des réflexions sur l'intrigue, marquant une rupture avec les styles littéraires du 19ème siècle. Ces écrivains, par leur approche novatrice, influencent profondément la littérature du 20ème siècle.

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Poésie et roman entre deux guerres

Le document explore la poésie et le roman entre les deux guerres, mettant en avant des poètes comme Jean Cocteau et Pierre Reverdy qui, bien que différents des surréalistes, cherchent une quête spirituelle à travers la poésie. Il souligne également la transformation du roman, avec des auteurs comme Marcel Proust et André Gide, qui privilégient l'expression des émotions et des réflexions sur l'intrigue, marquant une rupture avec les styles littéraires du 19ème siècle. Ces écrivains, par leur approche novatrice, influencent profondément la littérature du 20ème siècle.

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Histoire des idées, de littérature

et de l’art au 20 ème siècle.

Semestre 4 avec Pr. Mouad ADHAM


Entre les deux guerres :
Littératures et arts (suite)
La poésie entre les deux guerres, autres expériences que
celle des surréalistes …
. En parallèle avec l’expériences des surréalistes, d’autres poètes choisissent d’autres
voies : parfois en convergences avec les surréalistes, et parfois en grande divergence
avec eux. Sans constituer une école à part, ces poètes sont différents et chaqu’un d’eux
forge un univers propre à lui.
. Le rapport de ces poètes avec la psychanalyse, était différent de celui des surréalistes :
une exploration de l’intérieur pour saisir le conflit entre le désir et l’interdit, mais pas
comme une source de joie (comme le fait les surréalistes)
. La plupart de ces poètes considèrent la poésie comme moyen d’une quête spirituelle,
« une réponse au néant du temps » (Jouve), la poésie donne, à travers l’écriture, « une
image de l’au-delà »
. Parmi ces poètes Jean Cocteau, Pierre Reverdy, Pierre Jean Jouve, Joë Bousquet
Presque nue et soudain sortie Reviens mon chéri mon bel ange
D'un piège de boue et d'orties Aie pitié de ma douleur
La bohémienne pour le compte Mais l'enfant reste sourd et mange
Du cirque vole un fils de comte La bonne soupe des voleurs

Tandis que la mère appelle Quatre fois le vin lui coupe le cou
Folle debout sur l'allée À coups de vin amer
L'enfant en haut d'une échelle Auprès de l'assiette à soupe
Au cirque apprenait à voler Sa tête roule au fond des mers

On peut voler à tout âge À voler le songe habitue


Le cirque est un cerf-volant L'enfant rêve d'une statue
Sur ses toiles ses cordages Effrayante au bord d'un chemin
Volent les voleurs d'enfants Et qui vole avec les mains

Volés voleurs ont des ailes


La nuit derrière les talus
Où les clameurs maternelles Jean Cocteau, Opéra (1927)
Ne s'entendent même plus
Rien

On ne voit plus glisser que l'ombre dans la


Un son de cloche vient nuit
Lumière qui s'approche Et le mur s'éloigner du trottoir où je suis
Ou lambeaux de chansons Le vide se ferait
Il n'y aurait plus de terre
Dans l'arbre des oiseaux s'accrochent
Et la vague qui roulerait
Et les autres s'en vont
serait une chanson
J'écoutais venir toutes les voix guerrière
J'attendais les regards qui tomberaient des toits Le monde s'efface
Au point où je disparaîtrai
Et triste dans la rue où j'étendais les bras
Tout s'est éteint
J'oubliais que quelqu'un passait
Il n'y même plus de place
Tout près de moi Pour les mots que je laisserai
Des rumeurs s'élevaient
Au loin la foule passe Pierre Reverdy, Sources du vent (1929)
Que tu es belle maintenant que tu n'es plus
La poussière de la mort t'a déshabillée même de l'âme
Que tu es convoitée depuis que nous avons disparu
Les ondes les ondes remplissent le cœur du désert
La plus pale des femmes
Il fait beau sur les crêtes d'eau de cette terre
Du paysage mort de faim
Qui borde la ville d'hier des malentendus
Il fait beau sur les cirques verts inattendus
Transformés en églises
Il fait beau sur le plateau désastreux nu et retourné
Parce que tu es si morte
Répandant des soleils par les traces de tes yeux
Et les ombres des grands arbres enracinés
Dans la terrible Chevelure celle qui me faisait délirer

Pierre Jean Jouve, Hélène (1936)


Le Large
Ce n’est pas son nom qui le grise
Mais qu’il soit murmuré tout bas
Le secret d’un cœur qui se brise
Dans des voix qu’il ne connaît pas
Quand toute plainte lui révèle
De quoi sa peine avait pleuré
L’homme entend son cœur qui l’appelle
Dans les voix qui l’ont ignoré
Ainsi chaque étoile voit-elle
La nuit des sommets s’accomplir
En formant dans la nuit des ailes
Le bruit que quelqu’un va venir
Lui son mal est la pitié même
Ce qu’il est s’efface à son tour
Et pour lui rendre ce qu’il aime
Retourne à la pitié du jour
Joë Bousquet, La connaissance du Soir (1945).
Le roman, un genre mêlant tous les genres

. Loin des récits surréalistes (Nedja et L’Amour fou de Breton), le roman de l’entre les deux
guerres est considéré comme le genre littéraire marquant une rupture avec l’écriture
balzacienne.
. La première qualité qu’offre ce type de littérature est la place non centrale de l’intrigue
(l’histoire) : le narrateur a pour fonction de raconter ses émotions, ses impressions à travers
le monologue intérieur (Proust) ou de prendre l’écriture de roman comme sujet du roman
(Gide) ou de prendre l’espace du roman comme lieu de rencontre de l’oralité et de l’écrit
(Céline)
. Même si l’intrigue ne disparait pas totalement, elle n’est désormais qu’un prétexte pour
faire passer autres choses considérées plus importantes (émotions, sensations, réflexions, …)
et feront la différence nette avec l’écriture du 19ème siècle, notamment le roman réaliste et
naturaliste.
. Les diapositives qui suivent donnent une idée sur ces romanciers qui ont marqué la durée
d’entre les deux guerres (c’est important aussi de chercher d’autres passages ou d’autres
romans de ces romanciers pour saisir ce qui est nouveau et propre à cette époque)
Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser
quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que
le moment où je l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger
de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille
tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle
m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais
à souhaiter qu’il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman
n’était pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle ouvrait la porte pour
partir, je voulais la rappeler, lui dire « embrasse-moi une fois encore », mais je savais qu’aussitôt elle
aurait son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en
montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites
absurdes, et elle eût voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de me
laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de
plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand
elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une hostie pour une
communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir.
Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux
encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne
montait pas me dire bonsoir.
Le monde se bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques
étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à
Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu’il avait fait ce
mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme),
quelquefois après le dîner, à l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le
grand marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du jardin, non
pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui étourdissait au passage de son bruit
ferrugineux, intarissable et glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en
entrant « sans sonner », mais le double tintement timide, ovale et doré de la
clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait : « Une visite, qui
cela peut-il être ? » mais on savait bien que cela ne pouvait être que M. Swann ; ma
grand-tante parlant à haute voix, pour prêcher d’exemple, sur un ton qu’elle
s’efforçait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter ainsi ; que rien n’est plus
désobligeant pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on est en train
de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre ; et on envoyait en éclaireur ma
grand-mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de
plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs
de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les
faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann (1913)


. Du coté de chez Swann représente le premier volume d’A la recherche du temps perdu de Marcel
Proust. Malgré son apparition avant la première guerre mondiale, ce roman n’avait son vrai impact
qu’après la GG, voire même après la deuxième. Ce roman, même s’il représente une intrigue (un
narrateur qui veut devenir un écrivain), est un ensemble d’impressions et d’émotions d’un narrateur
qui se rappelle de son enfance et de toute sa vie par la suite.
. Le passage précédent relate le souvenir du « baiser du soir » que donne la maman à son enfant
avant de dormir ; l’importance de ce passage réside dans la souffrance qui afflige le cœur de
l’enfant quand le baiser tarde ou n’arrive pas à cause d’un obstacle (visite de M. Swann ou le rituel
imposé par le père). Cette frontière entre le désir de l’enfant et son accomplissement est le propos
du complexe œdipien développé par la psychanalyse freudienne. Puisque Proust ne connait pas
Freud, le passage montre que la littérature dévoile à sa manière la nature humaine avant même les
découvertes de la psychanalyse. Avec les surréalistes, on peut dire que la psychanalyse a
développé leur écriture automatique, mais Proust est loi d’être influencé par des travaux qu’il ne
connait pas d’ailleurs ; ce romancier découvre lui-même les secrets de l’âme humaine, et c’est lui
qui influence plusieurs écrivains du 20ème siècle.
. Ce qui est intéressant aussi dans le roman proustien, c’est la place secondaire donnée à l’intrigue
qui tourne autour des techniques à acquérir par le narrateur pour écrire un roman. Parmi ces
techniques, l’utilisation de la mémoire inconsciente. Un des passages célèbrent de la manifestation
de cette mémoire est le moment où le narrateur goute une madeleine (diapositives suivantes) qui
lui rappelle un souvenir avec sa tante Léonie à Combray (un retour en arrière)
Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et le drame de
mon coucher, n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma
mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de
thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux
courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée
d'une coquille de Saint- Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la
perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir
un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau
toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir
délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de
la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour,
en me remplissant d'une essence précieuse: ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était
moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante
joie? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne
devait pas être de même nature. D'où venaitelle? Que signifiait-elle? Où l'appréhender? (…)
Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que
le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand
j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion
de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté;
peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers,
leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents; peut-être parce que
de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé;
les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage
sévère et dévot - s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût
permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des
êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus
persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler,
à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque
impalpable, l'édifice immense du souvenir.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann (1913)


. Les Faux-Monnayeurs d’André Gide est aussi un roman qui abandonne la place centrale
donnée à l’intrigue pour faire un roman qui raconte des histoires qui se mêlent les unes aux
autres. Edouard, un des personnages de ce roman, est un écrivain qui veut écrire un roman
intitulé Les Faux Monnayeurs! Le choix du titre n’est pas arbitraire puisqu’il donne un roman dans
le roman. La structure en abyme du roman de Gide (comme celle d’ailleurs de Proust) montre la
différence qui caractérise ces romanciers de ceux du 19ème siècle : un artiste qui pense la
création de son œuvre.
. Le passage suivant montre cette structure (diapositives suivantes)
« Dépouiller le roman de tous les éléments qui n’appartiennent pas spécifiquement au roman. De
même que la photographie, naguère, débarrassa la peinture du souci de certaines exactitudes, le
phonographe nettoiera sans doute demain le roman de ses dialogues rapportés, dont le réaliste
souvent se fait gloire. Les événements extérieurs, les accidents, les traumatismes, appartiennent au
cinéma ; il sied que le roman les lui laisse. Même la description des personnages ne me paraît point
appartenir proprement au genre. Oui vraiment, il ne me paraît pas que le roman pur (et en art,
comme partout, la pureté seule m’importe) ait à s’en occuper. Non plus que ne fait le drame. Et
qu’on ne vienne point dire que le dramaturge ne décrit pas ses personnages parce que le
spectateur est appelé à les voir portés tout vivants sur la scène ; car combien de fois n’avons-nous
pas été gênés au théâtre, par l’acteur, et souffert de ce qu’il ressemblât si mal à celui que, sans lui,
nous nous représentions si bien. — Le romancier, d’ordinaire, ne fait point suffisamment crédit à
l’imagination du lecteur. »
Quelle station vient de passer en coup de vent ? Asnières. Il remet le carnet dans la valise. Mais
décidément le souvenir de Passavant le tourmente. Il ressort le carnet. Il y écrit encore :
« Pour Passavant, l’œuvre d’art n’est pas tant un but qu’un moyen. Les convictions artistiques dont
il fait montre, ne s’affirment si véhémentes que parce qu’elles ne sont pas profondes ; nulle secrète
exigence de tempérament ne les commande ; elles répondent à la dictée de l’époque ; leur mot
d’ordre est : opportunité.
« La Barre fixe. Ce qui paraîtra bientôt le plus vieux, c’est ce qui d’abord aura paru le plus
moderne. Chaque complaisance, chaque affectation est la promesse d’une ride. Mais c’est par
là que Passavant plaît aux jeunes. Peu lui chaut l’avenir. C’est à la génération d’aujourd’hui qu’il
s’adresse (ce qui vaut certes mieux que de s’adresser à celle d’hier) — mais comme il ne s’adresse
qu’à elle, ce qu’il écrit risque de passer avec elle. Il le sait et ne se promet pas la survie ; et c’est là
ce qui fait qu’il se défend si âprement, non point seulement quand on l’attaque, mais qu’il
proteste même à chaque restriction des critiques. S’il sentait son œuvre durable, il la laisserait se
défendre elle-même et ne chercherait pas sans cesse à la justifier. Que dis-je ? Il se féliciterait des
mécompréhensions, des injustices. Autant de fil à retordre pour les critiques de demain.»

André Gide, Les Faux-Monnayeurs (1926)


. Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline est un
roman où l’oralité a une place privilégiée. La cohabitation de
l’écrit avec l’oral donne à Céline une position importante parmi les
romanciers qui ont marqué l’entre deux guerres et le 20ème siècle
en général. Même si le roman a une intrigue, la façon de raconter
l’absurdité la vie (la vie est un voyage dans l’obscurité et la nuit , et
il n’y aura pas de lumière dans l’horizon) et l’existence humaine
reste l’élément crucial qui relègue l’intrigue au deuxième plan.
. Dans le passage suivant (diapositive suivante), Bardamu, le
narrateur, dénonce l’absurdité de la guerre et se moque
ouvertement des valeurs patriotiques qui mènent des soldats
français à se battre avec ceux appartenant au camp allemand.
Cette critique est faite dans une langue inédite où l’oralité prime
sur l’écrit dans le roman, considéré comme un texte écrit.
Je me pensais aussi (derrière un arbre) que j’aurais bien voulu le voir ici moi, le Déroulède dont on
m’avait tant parlé, m’expliquer comment qu’il faisait, lui, quand il prenait une balle en plein bidon.
Ces Allemands accroupis sur la route, têtus et tirailleurs, tiraient mal, mais ils semblaient avoir des
balles à en revendre, des pleins magasins sans doute. La guerre décidément, n’était pas terminée !
Notre colonel, il faut dire ce qui est, manifestait une bravoure stupéfiante ! Il se promenait au beau
milieu de la chaussée et puis de long en large parmi les trajectoires aussi simplement que s’il avait
attendu un ami sur le quai de la gare, un peu impatient seulement.
Moi d’abord la campagne, faut que je le dise tout de suite, j’ai jamais pu la sentir, je l’ai toujours
trouvée triste, avec ses bourbiers qui n’en finissent pas, ses maisons où les gens n’y sont jamais et ses
chemins qui ne vont nulle part. Mais quand on y ajoute la guerre en plus, c’est à pas y tenir. Le vent
s’était levé, brutal, de chaque côté des talus, les peupliers mêlaient leurs rafales de feuilles aux petits
bruits secs qui venaient de là-bas sur nous. Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse, mais tout en
nous entourant de mille morts, on s’en trouvait comme habillés. Je n’osais plus remuer.
Le colonel, c’était donc un monstre ! À présent, j’en étais assuré, pire qu’un chien, il n’imaginait pas
son trépas ! Je conçus en même temps qu’il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre
armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l’armée d’en face. Qui savait combien ? Un,
deux, plusieurs millions peut-être en tout ? Dès lors ma frousse devint panique. Avec des êtres
semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment… Pourquoi s’arrêteraient-ils ?
Jamais je n’avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses.
Serais-je donc le seul lâche sur la terre ? pensais-je. Et avec quel effroi !… Perdu parmi deux
millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ? Avec casques, sans
casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à
genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre,
comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui
respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas),
cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis !
Décidément, je le concevais, je m’étais embarqué dans une croisade apocalyptique.
On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi
de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir avant d’entrer vraiment dans
la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ?
À présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça
venait des profondeurs et c’était arrivé.

L.F. Céline, Voyage au bout de la nuit (1932)


Travaux à faire :
. Cherchez d’autres romanciers marquant l’entre deux
guerres et les situer dans leur contexte historique (en quoi
leur écriture est propre à leur époque?)
. Cherchez le théâtre de l’époque
. Cherchez le gouvernement Vichy (une préparation à la
deuxième guerre mondiale, et à la quatrième et cinquième
République)

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