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Mali, Le: Au Pouvoir

Le document examine l'évolution du pouvoir au Mali depuis l'insurrection populaire de 1991 et l'instauration de la Troisième République, en mettant en lumière les ambiguïtés et les contradictions qui en découlent. Il aborde la relation entre le pouvoir d'État et les réseaux sociaux, ainsi que l'impact des politiques de privatisation et de clientélisme sur la société malienne. Enfin, il souligne comment ces dynamiques ont conduit à un mécontentement populaire croissant, culminant dans des revendications démocratiques.

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Mali, Le: Au Pouvoir

Le document examine l'évolution du pouvoir au Mali depuis l'insurrection populaire de 1991 et l'instauration de la Troisième République, en mettant en lumière les ambiguïtés et les contradictions qui en découlent. Il aborde la relation entre le pouvoir d'État et les réseaux sociaux, ainsi que l'impact des politiques de privatisation et de clientélisme sur la société malienne. Enfin, il souligne comment ces dynamiques ont conduit à un mécontentement populaire croissant, culminant dans des revendications démocratiques.

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POUVOIRS LOCAUX

Claude Fay

La d6mocratie au Mali,
ou le pouvoir en pâture:)

<< Tous les singes sont mauvais,


sauf cclui qui n’a pas encore gat6 ton champ.
Tous les pouvoirs sont mauvais,
sauf celui contre lequel tu ne t’es pas encore but6 >>l.

À la suite d’une insurrection populaire et de l’intervention d’une partie de


l’armée, un processus démocratique s’est mis en place au Mali en 1991,abou-
tissant à l’instauration de la Troisième République. Celle-ci a été confrontée
depuis à une série de problèmes déstabilisateursaffectant l’unité nationale ou
la paix sociale. Il n’entre pas ici dans mon intention de faire une analyse
détaillée de la situation politique et sociale actuelle. J’examinerai plutôt les
conditions &émergence de la revendication démocratique, l’ensemble des
références croisées (rapports sociaux et représentations de diverses natures et
de profondeurs historiques différentes) à travers lesquelles cette revendica-
tion s’est construite et a été appropriée par différents groupes, les ambiguïtes
dont elle était porteuse au départ et leurs conséquences ultérieures. Il semble
en effet que le jeu-de ces ambiguïtés surdétermine la plupart des problèmes
actuels, tout particulièrement l’enj7u crucial que constitue la définition du
pouvoir en général, du pouvoir &Etat en particulier, et des relations qu’il
entretient avec les réseaux divers composant le socius malien. Texaminerai
d‘abord ces processus sur la scène N nationale >>, entendue ici comme la scène
.. ., politique urbaine, celle où se sont déroulés les événementsinsurrectionnelset
où se définissent les paradigmes officiels du pouvoir. Dans une seconde par-
O. R.S.T.O..MVI, Fonds Documentaire * Je remercie Témoré Tioulenta, linguiste à l’Institut des sciences humaines de
Bamako d‘avoir effectué les transcriptions en fulfulde, et mon interprète, Ous-
mane Pamanta, pour le suivi d’une partie des enquêtes. Je remercie égaiement
Bréhima Kassibo, anthropologue à l’Institut d’économie rurale de Bamako, qui a
bien voulu mk faire part de ses appréciations et de ses critiques. Ceci n’engage en
rien leur responsabilité dans les analyses qui suivent.
1. Baadifriu moyya so wana ndu boimanali man tan ngeesa, Iaamufuu moyya sina mo
ferraaki ma, proverbe peul. n

_.
.-
.... - .~..- ./.r_l
..
LE POUVOIR MALIEN EN PÂTURE 21
20 CLAUDE FAY

tie, j’étudierai en contrepoint la façon dont les paysans du Maasina’ éva- Examinons la nature et les modes d’exercice du pouvoir, de l’indépen-
luent ce qu’on leur présente du système démocratique et pratiquent celui- dance à l‘a État-UDPM >>’ selon la formule locale consacrée. Bagayogo
ci, et je m’interrogerai sur la possible homogénéité des contradictions qui (1987) et Amselle (1985,1992) montrent bien comment les principes de pré-
affectent l’ensemble social malien au-delà de Evidente variété des enjeux dation et de redistribution qui structuraient le pouvoir et l’économie dans
ruraux et urbains. les formations politiques précoloniales (monarchies et grands empires) ont
été récupérés, en même temps ,qu’une idéologie << aristocratique >> légiti-
mante, par la bourgeoisie d’Etat issue de la bureaucratie coloniale
La scène urbaine-nationale :enjeux et idéologies << locale >>. Dès l’indépendance, une accumulation d‘Etat s’effectue aux
dépens des commerçants et de-la paysanqerie en même temps que se géné-
.De I’État indépendant à I’(( État-UDPM ))3 : politique et clientdisme ralisent les sociétés et entreprises d’Etat. A partir de 1968,et jusqu’aux poli-
tiques, de privatisation mises en place dans,le cadre de l’ajustement structu-
Le Mali accède à l’indépendance en 1960, et se dote d’un régime de type rel, unpillage systématique du secteur d‘Etat est mené conjointement par
socialiste sous la direction du président Modibo Keita et de son parti, des dignitaires du régime et par des commerçants6,puis par des entreprises
l’Union soudanaise, section du Rassemblement démocratique africain privées. À, la prédation opérée sur les couches paysannes et au pillage du
(USRDA). En 1968, un coup d’État fomenté par le Comité militaire de libé- secteur d’Etat se superpose, dans les années 1970, un détournement impor-
ration nationale (CMLN) installe à la tête de l’État un jeune lieutenant, tant des revenus de l’assistance internationale7.A ce mode de prélèvement
Moussa Traoré, d’abord simple représentant de la junte mais qui, par la de la richesse correspond, note Bagayogo (1987), son utilisation << aristocra-
suite, mettra progressivement en place un pouvoir autocratique. En 1979, il tique >>, sa reconversion en prestige social par une large redistribution aux
crée le parti unique, l’UDPM4, et ouvre l’ère de ce que l’on appellera cou- dépendants (redistribution hiérarchisée mais touchant d’importantes popu-
ramment << la politique >>. Le parti est représenté aux niveaux des villages lations) et aux instances religieuses (construction de mosquées, entretien de
(comités), de l’arrondissement (sous-section), du cercle (section) et au divers spécialistes islamistes ou << païens >>, sacrifices correspondants) et par
niveau national (Bureau exécutif central, BEC)’, chaque niveau élisant les une consommation ostentatoire. La promotion des valeurs aristocratiques
memlires du niveau supérieur tous les trois ans. Le BEC réélit alors le candi- avait déjà été favorisée par la colonisation, qui avait << clientélisé P les
dat unique au poste de secrétaire général. Les sections proposent également anciennes familles dominantes et renchéri sur les hiérarchies locales pour
tous les cinq ans des listes de députés éligibles, sur la base desquelles le BEC mieux asseoir son encadrement. Le même modèle aristocratique servira dès
établit une liste unique qui est présentée au suffrage populaire (il s’agit d’un l’indépendance’ d’idéologie nationale destinée à compenser la réalité du
vote bloqué). Le secrétaire général de l’UDPM est le seul candidat possible sous-développement et le sentiment d’infériorité face au <( miracle ivoi-
à la présidence de la République et il est régulièrement réélu tous les cinq rien N. Les valeurs aristocratiques de redistribution empruntent en fait
ans à la quasi-unanimitépar un référendum populaire. L’opposition n’existe conjointement, avec différents dosages, au modèle impérial de la << cour B,
donc que sous la forme de quelques partis clandestins, le concept de << poli- au modèle religieux de la charité et au modèle patrimonial paysang. En
tique >> ne s’appliquant de fait qu’aux compétitions internes, aux daérents
niveaux de I’UDPM, pour l’accès aux postes de pouvoir.
6. Cette conjonction d’intérêts n’excluait cependant pas des contradictions entre ces
2. J’entends ici par Maasina (terme pouvant désigner des aires d’extension variable) deux catégories sociales. Inversement, comme le note AMSELLE (1992), une partie
les pourtours du fleuve Diaka, entre Tenenkou et le lac Débo, région qui corres- de la nomenklatura du régime socialiste conservait des relations étroites avec le
pond approximativement au petit empire que se sont taillé les ar6e Diallo-Dikko milieu commerçant.
entre le XVII~et le mcsiècle. I1 s’agit de ma principale zone d’enquête (notam- 7. Les << problèmes D affectant les deux premières instances sont d’ailleurs régulière-
ment sur les problèmes fonciers) depuis 1985. Pour cet article, j’ai plus particuliè- ment invoqués pour reproduire et amplifier la troisiè,me, au point qu’on pourrait
i rement travqillé dans l’arrondissement de Togguéré-Koumbé qui appartient
dire qu’avec la crise la bourgeoisie bureaucratique d’Etat malienne devient essen-
stricto sensu au Wuro Ngya. I1 va de soi que le Maasina n’est ni plus ni moins tiellement une << bourgeoisie d’assistance >>.
représentatif qu’une autre région. 8. Le baptême de la jeune nation sous le nom de << Mali >> est significatif.
3. Union démocratique du peuple malien. 9. La grandeur des Maliens en tant que descendants des grands empires, leur sagesse
4. A ce parti sont incorporées deux organisations de masse, l’Union nationale des paysanne séculaire, leur rapport traditionnel à la nature (rapport mystique, éven-
femmes du Mali ( U m ), et l’Union nationale des jeunes du Mali (UNJM, tuellement relu à la lumière des idéologies écologiques), leurs vertus musulmanes
- 1 -.créée peu avant I’UDPM). L’appartenance au parti et aux deux organisations est étaient et sont ainsi régulièrement, et concurrentiellement, évoqués sur les ondes
automatique et déterminée respectivement par le sexe et l’tige. nationales. Si l’on ajoute à cela des segments d’idéologie marxiste (qui reste para-
5. La région, le cercle et l’arrondissement sont des découpages administratifs emboî- doxalement, depuis la Première République, un des langages prégnants en milieu
tés, partiellement repris de l’administration coloniale. Ils sont dirigés respective- enseignant), on peut considérer qu’on a forgé en une trentaine d‘années, principa-
ment par un gouverneur, un commandant de cercle et un chef d’arrondissement. lement chez les lettrés urbains, une conscience nationakun peu incertaine.
u
*
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1 -

CLAUDE PAY LE I’OUVOIR MALIEN EN I~Â’l’UIiE 23

conjuguant ces modèles (systématiquement et alternativement évoqués et creuser entre la première fraction et les opérateurs privés (la fraction
utilisés par le pouvoir), ces valeurs permettent d’établir une continuité idéo- moderne des commerçants encouragée par les institutions internationales)
logique entre des niveaux d’existence sociale irréductibles mais articulés par que sa politique corporatiste défensive entrave.
le modèle clientéliste. Au long des circuits entremêlés de l’administratif, du Pendant toute cette période, le mécontentement populaire (spkciale-
politique N, du religieux et du commercial, des réseaux de clientèle imbri- ment urbain) va grandir et, après l’échec d’une tentative de récupération
qués (y compris, à la base, ceux qui s’organisent autour de pouvoirs tradition- fondamentaliste (wahabite), va être pris en charge par une couche urbaine
nels, maîtrises paysannes ou chefferies impériales précoloniales) structurent moderniste prônant la démocratisation en opposition à l’État-UDPM. Le
continûment la quasi-totalité de l’ensemble social autour de pôles de pou- mouvement de protestation sera amplifié par l’apparition d’une presse libre,
voirs et de richesse très personnalisés. Depuis 1979, l’UDPM, omniprésente imposée par des intellectuels” peu mElés au circuit de prédation et mettant
surtout depuis le primat officiel donné au politique sur l’administratif, qua- en avant, par formation, des exigences morales d’inspiration démocratique.
drille consciencieusementla plus grosse partie de ces réseaux”. Tout procède Le rassemblement idéologique contestataire, dans sa forme populaire
donc virtuellement de I’État, qui gère, directement ou indirectement, l’éco- (ici aussi relancée par les journaux d’opposition), se fait largement
nomique, y compris les financements de l’aide au développement, et se sou- autour du thème significatif de la lutte contre la corruption. Amselle note
met ou clientélise la plupart des autres réseaux de pouvoir : (< La nation se que la généralisation de la petite corruption était une composante intrin-
définit par son appartenance au corps de l’État >j (ibid.) et, note Amselle sèque du système clientéliste redistributif. Dans ce système, en effet, c’est
(1992; 638), << La prédominance des relations verticales [.. I empêche l’appa- finalement le népotisme et le clientélisme redistributif qui légitiment la
rition d’une quelconque “ société civile ” >>. C‘est pourquoi le changement ne concussion et la prévarication, à mi-chemin de deux représentations :
pouvait se produire qu’a partir d‘une crise du système clientéliste redistribu- celle des droits prédateurs du pouvoir (tout fonctionnaire est, à son
tif, crise ébranlant le continuum idéologique évoqué. C‘est également la rai- niveau, un homme de pouvoir, un faama), et celle d’une circulation redis-
son pour laquelle il ne pouvait être mené que par les éléments << du haut n tributive généralisée des biens (tout fonctionnaire a une famille et des
touchés par cette crise, et d‘abord les citadins. dépendants)”. La notion populaire de << bouffer >>, qui englobe des phé-
nomènes aussi divers que le détournement massif de fonds, la petite pré-
varication, la petite concussion & la pratique de la commission en géné-
. De la crise du clientélisme à l‘insurrection démocratique ral, qui se dilue à terme dans celle de e débrouiller >>, indique bien le
continuum idéologique qui s’était mis en place. Dans ce cadre, a trop
À partir des années 1980, la politique de privatisation induite par les insti- bouffer >>, prévariquer de façon abusive, n’est condamnable que si
tutions internationales met le secteur d‘Etat en péril. Avec le passage du l’action présente une démesure, eu égard au pouvoir réellement détenu
franc malien au franc CFA, en 1983, le pouvoir d’achat des fonctionnaires du << rançonneur >> (autre terme local) ou à son << équivalent-prévarica-
est quasiment diminué de moitié ;l’institution d‘un concours d’entrCe dans tion >>, ou aux moyens du << rançonné >>. C‘est pourquoi l’inflation de la
la fonction publique (1984) puis le dégraissage de cette même fonction fonction publique, et particulièrement de ses couches inférieures les plus
publique, le paiement de plus en plus irrégulier des salaires (environ tous faiblement rétribuées (notamment la police, l’armée, les eaux et forêts),
les trois mois, avec des rappels aléatoires) compromettent radicalement la si elle favorisait la petite redistribution comme palliatif classique, a fait
reproduction de la couche bureaucratique, le maintien de la rente pour une naître des contradictions-clés. En même temps que le fossé apparaissait
partie de ses membres, la survie économique pour une autre, et, partant, le de plus en plus grand entre les différentes fractions de la couche bureau-
processus même de la (petite) redistribution. Le fossé va donc se creuser cratique, la multiplication des petits ponctionneurs dans le cadre d’une
entre des couches (principalement urbaines) paupérisées, exclues de la paupérisation générale occasionnait une pression plus grande, multi-
redistribution, et tout ce qui s’apparente à l’appareil d’Etat, et, à l’intérieur
de l’appareil #État, entre la fraction la plus proche du pouvoir, qui tente et
p q i e n t partiellement à (< maintenir sa surface prédatrice >j (ibid. : 633), et 11. Ces intellectuels prennent d’énormes risques (la torture des opposants était cou-
les, fractions respectivement sacrifiées et paupérisées. I1 va également se rante depuis 1968),mais leur tâche est sans doute facilitée par des pressions occi-
dentales et par les exigences qu’imposait à Moussa Traoré la présidence de
l’organisation de l’unité africaine (OUA).
10. Jusqu’en 1979, la force de l’armée est le mythème impérial le plus m i s en avant. 12. La formule << nous sommes tous les mêmes B ou sa version misérabiliste << nous

Après l’éhination de ses concurrents, en 1979, Moussa Traoré met en place un somme tous pauvres w peuvent ainsi être employées alternativement dans une dis-
contrôle plus serré de la société civile et relance un clientélisme plus généralisé cussion entre un fonctionnaire réclamant un bakchich et un usager tentant de
afin de construire de nouvelles bases à un pouvoir plus personnel. On verra que marchander. Le problème concret est de fixer un compromis acceptable, le prin-
celui-ci ménage, en brousse, une nouvelle place à des responsables locaux. cipe même de l’acte prévaricateur n’étant évidemment jamais mis en question.
“I a . ’
24 CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN EN PÂTURE 25

forme, ressentie d’une part comme harcelante et d’autre part comme illé- La deuxième revendication, celle de << démocratie P, est évidemment
gitime par les couches populaires. En ville comme en brousse, conformé- mise en place par des intellectuels. Ambiguë par nature, elle s’inscrit dans
ment à la logique analysée, s’il est normal d’être rançonné, il est anormal un contexte international déterminé et est aussi provisoirement rassem-
,I. de l’être trop, à tous moments et par n’importe qui.
.. bleuse dans une partie des couches urbaines. En dehors de l’aspiration
”‘ Le thème de la corruption du pouvoir et de ses agents occupe alors le générale des intellectuels aux libertés << formelles >> (aspiration ayant un
devant de lascène populaire. Quand la redistribution liée à la grande cormp- contenu professionnel immédiat pour le barreau), elle peut, dans le
tion devient de plus en plus inégale et restreinte, quand la petite corruption contexte, renvoyer à la volonté d’une libéralisation (désétatisation), de
effectuée par la fraction bureaucratique paupérisée est de plus en plus harce- l’économie ou à celle d’une plus grande inté ration dans le pouvoir d’Etat
.lante et qu’en retour sa légitimité statutaire s’effondre, la prévarication $État de couches lettrées jusque-là marginalisbes‘! Les conditions étaient donc
elle-même, et à l’horizon la propriété, apparaissent comme des vols, car déta- réunies pour un mouvement global d’opposition à 1’Etat-UDPM. Les
chées de l’idéologie redistributive et de la légitimité du po~voir’~. Le voleur, contradictions,indissociablement‘économiques et idéologiques, se concen-
contrairement au prévaricateur statutaire, est un pillard sans statut, conçu traient particulièrement sur deux couches d’individus :
comme un << être errant >> extrait de tout contexte familial-lignager (non redis-
tributeur), tout cela étant exprimé par la notion populaire de vagabond. II est Les jeunes chômeurs diplômés, et les étudiants, qui savent, depuis I’ins-
donc virtuellement dénué de toute humanité et il est ,de ce fait, presque légi- tauration du concours d’entrée dans la fonction publique et la baisse des
time de l’éliminer. I1 est significatif que certains des traitements extrêmes recrutements, qu’ils rejoindront à terme les rangs des premiers. Initiale-
réservés aux voleurs aient été appliqués à divers représentants (grands ou ment destinés à prendre la lace qui leur incombait, grande ou petite, dans
petits) du pouvoir pendant les événements révolutionnaire^'^, et que ces der- la chaîne prédatrice d’EtaJ7, ils se retrouvent sans emploi, souvent misé-
niers aient été accompagnés de pillages collectifs, qu’on peut apparenter aussi rables et en butte au rejet (parfois violent) de la part de milieux familiaux
bien à des récupérations individuelles de masse qu’au droit de pillage des sol- qui ne toléraient leur marginalisation productive que dans l’espoir d’une
dats des empire^'^. Il ,est également significatif que, dans les semaines qui ont redistribution future. Ces jeunes gens se trouvent donc appartenir en même
suivi, lynchage populaire systématique des petits voleurs urbains impru- temps à la couche des exclus de la redistribution et, au moins idéologique-
dents ait symétriquement eu lieu, la haine et la peur de ces voleurs s’étant ment, à celle de la fraction sacrifiée de la byreaucratie. Ajoutons que leur
radicalisée à l’annonce d’une évasion en masse de la prison centrale. La pro- partie la plus dynamique, renonçant à 1’Etat-providence et tentant sa
testation anti-corruption s’est ainsi avérée particulièrement rassembleuse, chance dans le commerce moderne, ressent également le carcan étatique
mais restait très ambiguë. Elle s’inscrivait dans une crise de la représentation comme intolérable.
de la prédation légitime qui pouvait renvoyer soit à l’expression de la misère Toute une couche paupérisée de la jeunesse urbaine, en semi-rupture par
brute des exclus (les émeutes de mars 1991 sont aussi partiellement des rapport à l’ordre familial traditionnel (fondé entre autres sur la capacité du
émeutes de la faim), soit à l’exigence d’un accès plus équitable à la redistribu- chef de famille de << nourrir ses gens D), et se débrouillant grâce à divers
tion..., donc à la prédation (à l‘intérieur de la couche bureaucratique, dans les petits métiers, commerces et trafics, éminemment soumis à la petite préda-
ancienriescouches de recrutement ou entre fonctionnaireset privés). tion douanière ou policière’’. Une des premières grandes émeutes qui pré-
1. L
cèdera les événements révolutionnaires sera le fait de commerçants ambu-
13. Ce mécanisme était d‘ailleurs stratégiquement utilisé par le pouvoir qui poussait lants s’estimant déjà trop taxés et qu’on voulait déloger du centre-ville.
éventuellement des opposants ou des concurrents à s’enrichir pour les dénoncer
I ensuite. Trois grandes campagnes contre la corruption avaient ainsi été lancées par Ces deux couches, sans avenir dans la situation présente, fourniront
Moussa Traoré depuis les années 1970. Dans les années 1980,l’agressivité populaire l’essentiel des combattants de rue et des émeutiers-pillards pendant les
se dressera particulièrement contre l’épouse et la belle-famille du Président dont la << événements P. I1 faut ajouter à cela la situation complexe des militaires.
prédation était considérée comme particulièrement illégitime, et d‘ailleurs assimilée,
en utilisant des catégories paysannes classiques, à la dilapidation des biens du lignage Soumis aux difficultés des fonctionnaires en général -à l’exception d’une
par les épouses au profit des alliés. Qu’on se rappelle Marie-Antoinette ...
14, Certains corps sont brûlés ;beaucoup de petits voleurs subiront par Ia suite le sup- 16. La revendication de démocratie peut aussi accessoirement entretenir les extases
plice du collier. L‘humour populaire macabre parlera de l’application de l’article
((
esthético-humanistes d’une petite cour de coopérants, qui y a peut-être perçu,
‘I. 320BV >> (300 F CFA, prix du litre d’essence, 20 F, prix d’une boîte d’allumettes, BV, outre le signe tant attendu de l’effacement des différences, le gage d’une meilleure
brûlé vif). Dans les mois qui suivent, lors de manifestations corporatistes, on bran- intégration px‘ofessionnelle.
dira en tête de cortège un bidon d’essence et un pneu. Tout ceci témoigne de la force 17. Ils s’y intégraient au moins au niveau inférieur des petites rentes de situation que
de la représentation du <( pouvoir-hiérarchie-employeur >> comme voleur qui s’était constituent les emplois subalternes dans une fonction publique pléthorique.
. constituée, représentation qui légitimait celle d’une justice populaire expéditive.
18. On parlera pour désigner cette couche de jeunes chômeurs >> par opposition aux
((
15. Pour une description de ces pillages, voir LE PALEC 1992. ((jeunes diplômés >>.
1’1 ,
26 CLAUDE ‘FAY LE POUVOIR MALIEN EN PÂTURE 27

couche d‘officiers supérieurs privilégiés -, ils se retrouvent sous-équipés, nale, dans laquelle des représentants régionaux des divefses composantes
et de moins en moins en mesure d‘accéder aux consommations de prestige socio-professionnelles et des représentants des corps &Etat élaborent un
(dimentaires, vestimentaires, sexuelles) correspondant à leur statut, alors projet de Constitution, la charte des partis et le code électoral. La Constitu-
qu’ils sont supposés incarner les fondements du régime. L’humiliation de la tion est votée en janvier 1992 par référendum, puis se tiennent les élections
défaite de 1990 face aux troupes rebelles du Nord, le sentiment confus municipales, législatives et présidentielles. Le 8 juin 1992, Alpha Oumar
d’une trahison, achèvent de cristalliser chez eux une profonde amertume. Konaré, candidat de 1’ADEMAqui a obtenu la majorit6 absolue aux législa-
. Pendant l’année 1990, les pôles de pression réclamant la fin du dirigisme tives, devient le premier président de la Troisième République. Onze partis
politique et l’instauration d’une démocratie pluripartiste se multiplient : sont représentés à l’Assemblée nationale. L‘armée, fidèle à ses promesses,
l’Union nationale des travailleurs maliens (UNTM, existant depuis la Pre- rentre progressivement dans ses casernes.
mière République), le barreau et deux journaux indépendants nés dans le
courant de l’annCelg. Le Conseil national extraordinaire du parti unique, qui
se Téunit peu après, ne tient aucun compte de ces revendications, malgré Réseaux, partis, partis-réseaux :
l’existence d’un courant interne favorable au multipartisme. Courant octobre
a lieu une marche spectaculaire, à travers Bamako, de six jeunes gens munis contradictions du modèle démocratique
de pancartes aux slogans pro-démocratiques,marche qui sera à l’origine de la
constitution de l’Association des diplômés demandeurs d’emplois (ADIDE). La jeune démocratie hérite d’une situation peu confortable, oÙ vont se
Puis se constituent deux associations de lutte pour la démocratie et le pluri- manifester, à propos de quelques problèmes-clés, la plupart des contradic-
partisme, le Comité national d‘initiative démocratique (CNID) et l’Associa- tions portées par le mouvement d’opposition. Sans prétendre faire une ana-
tion pour la démocratie au Mali (ADEMA), ainsi qu’un syndicat scolaire lyse exhaustive d’une situation complexe et en gestation, tentons de situer
indépendant, l’Association des élèves et étudiants du Mali (AEEM). En jan- au moins la nature de ces contradictions.
vier 1991, une grève générale est décrétée par I’UNTM. Les trois mois qui sui- Les réseaux et les partis. - Une fois éliminé le << régime sanguinaire et
vent sont ponctués par des marches et réunions pacifiques des diverses organi- corrompu de Moussa Traoré et de sa clique >> (syntagme figé rappelant
sations démocratiques et par une répression de plus en plus brutale du régulièrement les conditions idéologiques rassembleuses), il fallait res-
pouvoir. Le 22 mars, l’armée tire sur une manifestation pacifique. Cinq jours taurer et maintenir la paix civile tout en affirmant la légitimité du nouvel
d’émeutes populaires s’ensuivent (engageantprincipalementles élèves et étu- ordre, notamment en organisant le procès des res onsables des détour-
diants et une fraction importante de la jeunesse urbaine au chômage), nements économiques et des massacres de 1991’q et en contenant les
émeutes accompagnées de destructionsde biens appartenant au pouvoir ou à tentatives déstabilisatrices des tenants de l’ancien régime. I1 fallait gérer
de grosses fortunes privées, auxquelles l’armée répond par des massacres des sociétés politiques et civiles constituées par les ensembles de réseaux
indifférenciés. L‘UNTM engage une grève générale illimitée, et les associa- dont on a parlé, largement quadrillés et coiffés pendant quinze ans par le
tions démocratiques se regroupent dans une coordinationgénérale” qui siège parti unique, qui avait ainsi également récupéré la plus grande partie des
chaque jour à la bourse du travail. Le 26 mars, de jeunes officiers créent le compétences nationales, pour, selon le cas (ou alternativement), les utili-
Comité de réconciliation nationale, dirigé par le lieutenant-colonel Amadou ser ou les stériliser. C’est à ces séries de réseaux intégrant de vastes clien-
ToumaniTouré (bientôt surnomméATT) et procèdent dans la nuit à I’arresta- tèles que la volonté démocratique a été immédiatement confrontée,
tion de Moussa Traoré, déclarant paracheverpar là le processus démocratique. et il est bien évident (et constatable) que les compétitions électorales
i Après négociation entre le Conseil de réconciliation nationale (CRN) et n’ont pu se faire sans les mobiliser d’une façon ou d’une autre. Ce phé-
la’ Coordination des associations, se constitue le Comité transitoire de salut nomène a relancé les tensions internes au mouvement démocratique,
du peuple (CTSP), composé de civils et de militaires, formant un gouveme- tensions aiguisées par quelques solides hostilités nées du temps de
ment de transition dirigé par ATT et destiné àpréparer des électionslibres et la clandestinité. Politiquement, elles ont pris la forme prévisible d‘accu-
le passage àla démocratie. En juillet et août 1991a lieu une conférence natio- sations mutuelles de manipulation et de compromission avec les
tenants de l’ancien régime. Une réelle compétition s’exprimait sous cette
19. Aurore et Les Echos. Seule une revue culturelle trimestrielle indépendante,
Jainana, existait déjà depuis 1984. 21. Le procès des cccrimes de sang N durera plusieurs semaines et se terminera en
20. I1 s’agit d e l ” , de I’ADEhL4,du CNID, du barreau, de I’AEEM, de I’ADIDE, février 1993 par quatre condamnations à mort (non encore exécutées), dont celle
1de I’AJDP (Association des jeunes pour la démocratie et le progrès, fondée après la de Moussa Traoré. Le procès des << crimes e‘conomigues >> est à ce jour encore
marche d‘octobre) et de I’AMDH (Association malienne des droits de l’homme). repoussé.
2s CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN EN PÂTURE 29

forme, les partis politiques, s’étant de fait inévitablement constitués en traversée par trois divisions transversales :l’une entre les intérêts contra-
nouveaux réseaux (idéologiques et d’intérêts), tentaient à leur tour de qua- dictoires, encore mal formulés, des couches nouvelles accédant à la scène
driller et coiffer des réseaux de niveau inférieur, de créer ou de récupérer politique ; l’autre entre les intérêts des couches nouvelles et ceux des
diverses clientèles. réseaux politiques plus anciens ; la troisième entre le pouvoir (la couche
On ne détaillera pas ici la palette des partis. L‘un d’eux (l’Union démo- nouvelle qui tient actuellement les rênes de I’État) et les opposants (tous
cratique pour le développement, UDD) reconstitue presque notoirement les autres).
une fraction importante de l’ex-Union démocratique du peuple malien. On Devant l’absence, dans le socius traditionnel, de larges classes d’intérêts
trouve une orientation langagière plus socialisante (notamment socialiste horizontales définies et conscientes, la volonté démocratique, n’ayant pas
agraire) dans les programmes des deux premiers partis démocratiques, elle-même de base sociale précise, est donc confrontée sans médiations à des
l’Alliance pour la démocratie au Mali (ADEMA) et le Comité national séries de réseaux en compétition, dont ceux qu’elle a elle-même créés.
d’initiative démocratique (CNID), et dans le programme de l’Union souda- Notons que les appareils des partis politiques des pays du Nord fonctionnent
naise-Rassemblement démocratique africain (USRDA). Les << perceptions évidemment aussi comme réseaux verticaux de clientèles (et, de ce fait,
du monde >> des opérateurs privés (pour une fraction de I’USRDA, pour le connaissent également le népotisme et la prévarication). Mais ces partis
BDIA [Bloc pour le développement et l’intégration africaine], mais aussi reposent sur de vastes clientèles horizontales socialement définies dans la
pour I’UDD et des fractions plus faibles de I’ADEMA ou du CNID) ou société civile et qui leur fixent des limites. Depuis 1991,au Mali chaque parti
bien des fonctionnaires (pour une fraction de I’ADEMA et du CNID) ins- important a tenté de requadriller le maximum de réseaux de niveau
pirent plus ou moins nettement les discours de tel ou tel responsable poli- inférieu?, par des processus formellement identiques à ceux qui avaient
tique. Mais la nature du socius malien fait que chaque parti vise fondamen- cours sous l’ancien régime. Ces partis se présentent donc à terme comme des
talement toutes les clientèles possibles, et même les tendances décrites ici réseaux (politiques) de niveau supérieur structurellement semblables à
ne se retrouvent pas nécessairement dans les prises de position sur les pro- l’ancien parti unique, à c$te diérence (en soi contradictoire) qu’ils ne dis-
blèmes concrets (ajustement structurel, étudiants, problème du Nord) qui posent pas du pouvoir d’Etat. On peut donc comprendre qu’ils soient hostiles
font le plus souvent l’objet de déclarations assez floues, car surdéterminées à ce pouvoir par nature, et que son renversement leur apparaisse comme une
par un clivage majeur entre le parti au pouvoir et les autres. Si des opposi- prioritéx. I1 semble que l’actuel Président ait tenté dernièrement, devant le
tions nettes entre des classes d’intérêts virtuellement divergents n’apparais- caractère bloqué de cette situation et en opposition avec son propre parti, de
sent pas explicitement, c’est sans doute aussi en partie parce que le jeu de relancer l’expression de réseaux sociaux plus concrets (de niveau inférieur)
ces intérêts est bloqué par l’ajustement structurel et les incertitudes poli- en instaurant des concertations régionalesz, en référence quasi explicite à la
tiques, mais aussi fondamentalement parce que ces intérêts ne concernent Conférence nationale. Le tollé suscité dans les divers partis (et notamment
que des couches urbaines restreintes et qu’ils ne peuvent se réaliser qu’en dans le sien) par cette tentative, comme leur ralliement plus ou moins franc
s’inscrivant dans des réseaux préexistants plus vastes : on retrouve ainsi la devant son apparent succès, semblent montrer que le problème crucial au
série de conditions apparue dans les décennies précédentes. Mali est bien de parvenir à ancrer le politique dans les intérêts d’une société
La contradiction entre le nouveau jeu démocratique et la logique des civile, en opposition au modèle vertical.
réseaux est consciente chez beaucoup d’acteurs. En langage politique, on
opposera ainsi deux peurs contradictoires dans les premiers partis démo-
23. En ville, il s’agit des corporations professionnelles formelles ou informelles, des
cratiques :celle de voir l’action politique moderne se couper de la société structures patriarcales de quartier, des groupes d’intérêts plus informels, å com-
concrète, et celle de voir le politique et 1’Etat se dissoudre dans les mencer par celui des étudiants, éventuellement de personnes dotées de prestige.
réseaux en tentant de les utiliser. Cette contradiction passe entre les par- En brousse, comme on le verra dans la seconde partie, il s’agit des structures villa-
tis mais aussi à l‘intérieur de ceux-cí, notamment - et logiquement -du geoises et lignagkres, d’autorités historiques cmboîtCcs dc différents types, et de
leurs clicntblcs. Selon la clicntdc et IC typc de parti, messages politiques, pro-
parti au pouvoirz2.Des compromis mouvants et des alliances ponctuelles mcsscs ct/ou billcts dc banquc circulaiciil intcnsivcmcnl pcndant ICS Clcctions sur
imprévisibles (entre d’anciens responsables de I’UDPM et des chefs du toute l’étendue de la République.
mouvement démocratique révolutionnaire) sont ainsi passés dans le cadre 24. Le spectre d’un coup &Etat plane ainsi en permanence sur le pays. La peur a
notamment été entretenue par la rumeur d’une tentative faite par l’ancien aide de
politique récent où domine un affrontement entre le pouvoir et camp de Moussa Traoré en décembre 1993.
l’opposition. Pour résumer, il semble que la classe politique actuelle soit 25. En juillet et août 1994. I1 s’agissait de faire apparaître le point de vue des diverses
couches urbaines et rurales sur les problèmes locaux mais aussi nationaux (notam-
ment le problkme étudiant et le problème du Nord). Rappelons que la Confé-
22. La tendance actuelle dans les partis démocratiques fondateurs semble être à la rence nationale avait précédé l’instauration des appareils politiques, et avait
marginalisation de la partie la plus <( idéologique >> ou gauchiste >>.
(( obtenu un étonnant succès de mobilisation.

I
I :
G

‘ 30 CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN EN PÂTURE 31

Le pouvoir d’État occupe donc logiquement une position de bouc-émis- fessionnels ou régionaux et demandant assistance ou dédommagement, a
saire. Il n’est jamais assez démocratique, toujours virtuellement despo- également eu lieu dans les deux années post-révolutionnaires. Comme si,
tique, puisque la démocratie est confusément interprétée comme une équi- sur la base du rassemblement anti-UDPM antérieur, les couches urbaines
*valencegénérale des réseaux supérieurs de pouvoir. Mais il est toujours étaient devenues, non pa,s des ensembles de citoyens d’une démocratie,mais
, trop faible, parce que la définition du pouvoir reste étayée par une théorie la clientèle globale de 1’Etat démocratique en attente de redistribution.
de la << force >> (funga) liée au modèle aristocratique vertical, théorie surin- . La force du mouvement étudiant et la peur qu’il inspire, la compétition
vestie par l’ancien régime autocratique. Pour les mêmes raisons, il est tou- acharnée de toutes les tendances et partis pour le récupérer, viennent sans
jours trop en rupture par rapport aux réseaux sociaux, ou trop compromis doute de son ambivalence fondamentale. I1 représente la clientèle historique
avec eux. Ce qui nous amène au second grand problème. naturelle de la démocratie. Mais sa diversité sociologiqueet son caractère non
intégré en font potenticllcment un pôle dc dénonciationdu clientélisme.C‘est
Les étudiants et la paix sociale. - Le début de l‘agitation étudiante avait pourquoi il fonctionne à la fois comme un quasi-parti organisé conformément
kté essentiellement corporatiste (régularité et augmentation des bourses, aux logiques clientélistes et comme un corps d‘intervention quasi-militaire
m:illeures conditions de travail, meilleure intégration dans l’appareil susceptible de les combattre violemment, au nom de la transparence et/ou
d’Etat). Après un gel relatif de la situation dû aux promesses du gouverne- pour promouvoir ses intérêts propres de corps”. La course aux postes de pou-
‘ ment de transition, le mouvement corporatiste a repris de plus belle, luttant voir et certains scandales financiers qui ont notamment accompagné le gou-
pour obtenir des validations << au choix >> des années scolaires et contre vernement de transition ont particulièrementchoqué une partie des étudiants,
toute tentative de sélection et de réduction du droit à la bourse, et s’illus- ainsi que la fraction des intellectuelsqui restait économiquementet politique-
trant, entre février et avril 1993, puis en février 1994, par divers saccages et ment marginalisée. Mais des responsables étudiants ont eux-mêmes participé
émeutes à la suite desquels le gouvernement décréta la fermeture des au gouvernement de transition et des soupçons de prévarication ont pesé sur
enseignements secondaires et supérieurs, cela après deux années quasi- certains d’entre eux et sur des responsables de l’ADVR. Les étudiants les plus
blanches. radicalisés et les jeunes chômeurs paupérisés qui continuent à fournir.les
Le problème étudiant est sans doute celui sur lequel se manifeste le plus troupes de choc (parasitaires ou non) des manifestations ont logiquement
l’opposition générale au pouvoir d‘Etat du reste de la classe politique. développé une hostilité aiguë àtous les signes de leur exclusion :voitures <( en
Celle-ci s’est d‘abord longuemeqt fait l’éch0 du mécontentement populaire état >>, signes de richesse en général, signes du pouvoir, de sa puissance et de
grandissant face à l’inertie de l’Etat devant les émeutes étudiantes. Dès les son ordre (cabines téléphoniques, feux rouges, panneaux de signalisationz),
premières actions répressives, elle s’est bruyamment indignée de la bruta- signes de l’occident.
lité du pouvoir et a multiplié les déclarations sur la nécessité du dialogue. Étant donnée la diversité sociologique de la couche étudiante (futurs
~ Le radicalisme du mouvement étudiant, renouant avec les pratiques des jeunes chômeurs paupérisés ou futurs fonctionnaires d,État), il est probable
émeutes insurrectionnelles de 1991 et, comme à cette époque, drainant qu’elle se scindera àterme, et qu’une partie élitiste (élite universitaireou élite
dans son sillage de nombreux jeunes chômeurs, s’explique de plusieurs politique) négociera l’opposition passée. Mais le jeu du pluripartisme et de la
manières. D’une part, cette couche sociale, la plus active dans le change- lutte pour le pouvoir peut évidement complexifierle problème. L’existence
ment, ne voit pas satisfaits,sur fond de dévaluation et d’ajustementstructu- d’une couche de jeunes chômeurs paupérisés ayant fait l’apprentissage d’une
rel, les intérêfs qui l’avaient mue. Mais la colère des étudiants, pris dans une violence destructrice et récupératrice, et constituant fonctionnellement une
logique du martyre (<< morts pour la démocratie B) exprime aussi sans armée émeutière de réserve pour divers intérêts, est inquiétante en soiz9.
doute le mécontentement d‘une clientèle sacrifiée. De façon prévisible, la 27. Les étudiants les plus radicaux ont ainsi rejoué, sur un mode mineur, les événe-
logique clientéliste avait en effet généralement investi a posteriori les évé- ments insurrectionnels en se livrant, courant 1993, à des attaques contre les diri-
nements insurrectionnels.Après le coup d‘Etat s’était constituée une Asso- geants de I’ADEMA et leurs biens personnels. La même logique reste à l’œuvre :
’ciation des victimes de la répression (ADVR), regroupant des personnes faute de redistribution, les signes de l’accumulation sont détruits.
28. I1 s’agit pour eux de faire de l’obstruction au sens plein, c’est une hostilité géné-
très,dissemblab1esz6,réclamant (et obtenant) un dédommagement financier rale à la circulation (des signes, des prébendes et des voitures) que manifeste cette
à 1’Etat nouveau, un peu dans la logique du << prix du sang >> donné par les couche socialement bloquée, ou N enclavée >> pour reprendre une notion popu-
empires traditionnels aux familles de leurs combattants ou clients décédés. laire au Mali. Un jeune émeutier à qui une collègue demandait pourquoi il
Une véritable explosion d’associations, fondées sur des intérêts socio-pro- s’acharnait sur une cabine téléphonique répondit de façon très pertinente :
<( Parce que les policiers nous ont provoqués >>.
29. Et elle l’est aussi pour les réactions qu’elle peut susciter. Le banditisme et la drogue
26. Combattants révolutionnaires de rue, victimes de balles perdues, mais aussi sont, de l’avis général, en expansion à Bamako,e t l e sont aussi les milices privées
émeutiers-pillards. d‘autodéfense financéespar les quartiers et utilisées par certains en période électorale.
!
32 CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN EN PÂTURE 33

Au moment des émeutes, alors que la lassitude populaire grandissait et que d’intérêts et de valeurs étrangers à la culture nationale. Son principal
les commerçants s’armaient en prévision d’éventuels pillages, l’angoisse défenseur, Maître Vergès, insistait avec une pesante finesse sur l’exis-
d’une << guerre entre les jeunes et les vieux >> régnait à Bamako. Les jeunes tence de la corruption et du clientélisme dans les démocraties occiden-
étaient ainsi soupçonnés de confondre démocratie et anarchie, ou (dans la France des fausses factures et du sang contaminé >>),comme si
tales (<<
une perspectiye oppositionnelle) la démocratie l’était de dresser les jeunes l’opposition des deux modèles n’était qu’un leurre propre à cacher un pur
contre l’ordre en général, donc contre les vieux, thème qu’on retrouvera en rapport de force entre empires. Sur fond de dévaluation et d’ajustement
brousse. Dans les nouvelles représentations, le thème populaire du << pou- structurel, tous les grands problèmes ont fait une place à ce paradigme,
voir-ordre disparu >> fait donc écho à la situation politique du << pouvoir dis- l’opposition des partis bien sûr (le Président étant présenté comme
puté >>, ils sont deux symptômes symétriques de la difficulté à penser hors l’homme de la France, Amadou Toumani Touré comme l’homme de
du modèle vertical traditionnel et de la continuité idéologique qu’il pro- l’Amérique), mais aussi le problème étudiant (par évocation de la
mouvait entre Etat et famille. déstructuration << à l’occidentale >> de la relation traditionnelle - en fait
bien ébranlée - aînéslcadets) et le problème du Nord pour les raisons
Les problèmes du Nord et la paix civile. - Du sommet de Tamanrasset, en déjà évoquées.
1990, à nos jours, en passant par le Pacte national, le problème posé par la Dans une interview récente, au titre évocateur -<< Comment j’ai pris le
rébellion n’a cessé de s’aggraver. Trop d‘éléments d’information manquent pouvoir. Pourquoi je l’ai quitté >> -donnée àJeune Afrique3’, l’ancien Pré-
pour en développer une analyse objective. On peut remarquer néanmoins sident malien de la transition, le lieutenant-colonel Amadou Toumani
qu’indépendamment des fondements politiques du problème, l’insécurité Touré, opère une étonnante relecture des événements révolutionnaires. I1
réelle et persistante occasionnée chez les populations du Nord du pays par les fait de l’intervention militaire, présentée en 1991 comme parachevant le
pillages réguliers de petites bandes armCes,a repos6 dc façon aiguc la qucstion processus dCmocratiquc, l’action essenticlle qu’il avait prCparée de longue
de la fiabilité et de la force du pouvoir d’Etat. Toute une presse d’opposition date et suspendue dans l’attente du pourrissement du pouvoir. I1 renvoie
profite ainsi du problème pour exercer un chantage à la peur dans un langage dos à dos <( tous ceux qui ont cassé et brûlé notre pays, tous ceux qui les y
très ethnique, de façon symétrique inverse aux emportements nomadophiles ont incités... le groupe de Moussa et son gouvernement n : tous auraient dû
un temps développés par une partie de la presse occidentale (et tout particu- être jugés. La légitimité du 26 mars est contestable parce qu’elle est dif-
lièrement par Radio France internationale). La conjonction des deux délires fuse D. La démocratisation cst décrite comme G un phénomène de mode...
identitaires aboutit actuellement à définir << le problème du Nord >> en termes modèle occidental... prêt à emporter >>, et il déplore qu’on n’ait a tenu
raciaux, ce qui n’avait jamais été le cas dans ce pays3’. aucun compte des systèmes politiques...qui ont fait leurs preuves jadis chez
nous, tels ceux des grands empires >>. Pour conclure, il déclare qu’ on peut
Toutes ces questions (auxquelles il faut ajouter celle de la lutte contre la concevoir une démocratie sans élections ;il peut y avoir multipartispe sans
fraude) sont donc bien surdéterminées par les contradictions qui affectent démocratie... Et nous voyons des exemples d’affaiblissement de 1’Etat par
le jeu du modèle vertical (politiquement différencié depuis le changement la démocratie >>.Concernant les problèmes du Nord, peu de choses, mais
de régime) et celui des significations démocratiques qui ont du mal à préci- une courte remarque précise que, par esprit professionnel, il aurait dans un
ser leur base sociale d’objectivation. C‘est pourquoi l’opposition Nord-Sud premier temps été tenté par une solution militaire. Représentations de la
reste un paradigme important de la situation malienne (le renvoi des pro- force propre au pouvoir et de son fondement militaire, haine du désordre
blèmes à ce paradigme est quasiment une tradition depuis l’indépendance) (populaire) et définition implicite du processus démocratique comme
e t un pôle supplémentaire de déstabilisation de la démocratie. Lors de son dévoiement politicien d’une purification militaire, proclamation d’attache-
procès, toute la défense de Moussa Traoré se fondait sur un hypemationa- ment aux valeurs culturelles mandingues : tous les Cléments de récupéra-
lisme culturel où les événements étaient présentés comme un coup de force tion des principales contradictions actuelles par un discours aristocratique
orchestré par les organisations démocratiques sous l’égide de la France légitimiste sont présents. S’il est peu probable qu’une menace d’interven-
:(:! p q les manipulateurs et les manipulateurs de manipulateurs D~’), au nom tion militaire existe véritablement dans l’immédiat, le contexte idéologique
ainsi créé a été assez inquiétant poir que le gouvernement ait récemment
30. C‘est ainsi que le récent assassinat du consul de Suisse à Niafunké (octobre 1994) dissous une coordination des sous-officiers contestataires et rappelé
donne actuellement lieu à des articles de presse ou a des communiqués peu dis- l’armée à son devoir de neutralité (septembre 1994).
tanciés évoquant respectivement le spectre du génocide ou Q une manœuvre du
lobby touareg >> !
31. Expression, devenue célèbre, employée par Moussa Traoré dans un de ses der- 32. Amadou Toumani Touré, g Comment j’ai pris le pouvoir... >>, Jeune Afrique, sup-
niers discours avant l’insurrection. plément au no 1753-1754,11-24 août 1994,62 p.
34 CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN EN PÂTUFE 35

Sur le plan idéologique, Bagayogo (1987) notait l’imbrication, dans les construite).du pouvoir propre à la société considérée et sur la façon dont
représentations légitimantes de l’ancien régime, de << schèmes culturels elle a intégré -lespouvoirs concrets de la période post-indépendance.
précoloniaux >> et des << thèmes de l’homogénéité sociale et de l’unité natio-
nale >>, ou << idéologie communautaire >>. Le discours d’Amadou Toumani
Touré - c’est-à-dire d’un militaire - insiste habilement en creux sur la Pouvoirs précoloniaux : violence, ordre et distance
subordination de principe des seconds aux premiers, au nom de la paix
sociale garantie par l’autorité guerrière de YEtat. De son côté, le mouve- Des vagues de peuplement complexes et interactives ont constitué dans le
ment démocratique a largement repris à son compte l’idéologie commu- Maasina des ethnies (siihiiji) principalement caractérisées par des inscrip-
nautaire, l’orientant vers des incitations à la prise en charge des groupes tions privilégiées dans des secteurs de production : l’élevage pour les
horizontaux par eux-mêmes, insistant sur le thème de la << transparence ,33. Peul, la pêche pour les Bozo et les Somono, l’agriculture pour une partie
Mais l’idéologie communautaire ainsi détachée de son versant hiérarchique des Marka puis pour les captifs de culture, les macczitìe des empires peuls
risque d’apparaître indifférente aussi bien aux valeurs lignagères-villa- et pour leurs descendants affranchis, les r i m a a ~ 6 ePasteurs,
~~. pêcheurs et
geoises (où les deux s’articulent par définition) qu’à la représentation cul- agriculteurs libres détiennent les maîtrises-propriétés (‘jeyal) liées à leurs
turelle prégnante de la coexistence des segments locaux horizontaux sous la éléments de prédilection (terre, eau, herbe) et à leurs territoires, maî-
loi d‘un pôle guemer supérieur ou, au niveau du Mali, de l’unité nationale trises incluant les prérogatives sacrificielles du lignage maître-proprié-
sous le signe de l’État despotique. Elle risque donc d’être ressentie, particu- taire des eaux, des terres ou des herbes (jeydo ndiyam, jeydo leydi. jeydo ou
lièrement en milieu rural, comme un principe d’indifférenciation, et de ren- jowro huddo), sous la direction du sacrificateur. Celui-ci est garant du
voyer encore aux représentations explosives de la vacance du pouvoir et de pacte initial avec les génies (seydam, plus spécifiquement 6i ndiyam, filles
l’anomie sociale. Et, paradoxalement, elle peut aussi apparaître à certains de l’eau, pour les génies d’eau), et maîtrise ainsi les conditions rituelles de
comme un voile masquant pudiquement le retour de très << verticales >> et reproduction de ce pacte et, partant, des activités productives qui y sont
habituelles négociations.
Le pouvoir laamu, qui fait référehce à des chefferies guerrières, est
d’abord un pouvoir sur les hommes établi par la force (sembe). I1 est donc
La scène rurale :les reformulations transversal aux maîtrises paysannes, pouvoirs sur les éléments reposant sur
la capacité mystique Gendal (litt. cuisson D), mais il n’y est pas indifférent.
Comme il en va en général dans les mondes ruraux, les paysans du Maasina Les maîtrises mystiques peuvent représenter la limite du laamu face aux
honorent I’État en tant que facteur d‘ordre et le critiquent dans ses pratiques pouvoir des éléments et aux pouvoirs sur les éléments, mais les chefferies
rCpressives et prédatrices (notamment fiscales) concrètes, et le très ancien guemères peuvent aussi s’appuyer sur les pouvoirs mystiques, les utiliser
thème de la méfiance paysanne, comprise comme méfiance des dominés, s’y pour établir leur autorité sur le territoire global et, en retour, les maîtrises
illustre aussi bien qu’ailleurs. Comme il en va généralement,les paysans attri- territoriales paysannes sont de fait virtuellement suspendues à la volonté
buent au pouvoir en place aussi bien les maux nouveaux que ceux plus anciens des chefs guerriers qui, au cours de l’histoire deltaïque, en même temps
qui apparaissent comme des scandales toujours renouvelés. Sur fond d’une qu’ils lèvent divers tributs, désapproprient et réapproprient régulièrement
psychose occasionnée par les attaques régulières de petites bandes de pillards des maîtrises lignagères. Examinons lcs catégorisations locales. Les chefs
armés venant de la frontière mauritanienne depuis 1991, et d‘une dramatisa-
tion des conflits fonciers dans la région, les reproches de faiblesse faits au nou-
veau pouvoir démocratique détaient donc pas étonnants, pas plus que ne 34. Pour une présentation plus précise des groupes et de leurs prérogatives, voir GAL-
LAIS 1967,1984 ;I ~ S S I B1983,1988
O ; FAY1989 ;pour I’étude des systèmes rela-
l?étaientdes reproches plus généraux adressés depuis 1979 au régime précé- tionnels ritualisés qui ont présidé à leur réification ethnique, voir FAY1995. Dans
dent, et du reste au régime antérieur. On entend aussi des reproches inverses la zone d’enquête définie, le fulfulde (langue des Peul) est la langue dominante, et
et contradictoires. Mais des analyses nouvelles étaient aussi élaborées, et une souvent exclusive depuis une ou deux générations pour tous les groupes. Ce sera
donc notre langue de référence.
théorie locale du <<bonN pouvoir s’en dégageait plus clairement que jamais. 35. La situation est en fait plus complexe. Chez les Bozo par exemple, il faudrait dis-
:Q faut donc rappeler quelques éléments sur la théorie (historiquement tinguer sur un territoire plusieurs maîtrises sacrificielleslignagères correspondant
à différents types de pêcheries, le tout étant coiffé par celle du lignage maître
d‘eau du groupement. Chez les Peul, la définition du contenu exact des maîtrises
serait encore plus complexe. Je n’entre pas dans ces détails, puisqu:il s’agit de
33. Notion traduite en bamanan par kokaje, qui signifie << laver blanc n, laver propre
(( penser ici l’articulation de cet ordre et des chefferies guerrières ou #Etat. On les
>>, tendanciellement << purifier D. trouvera dans DAGET 1949, GALLAIS 1967 et FAY1989,1993.
36 CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN EN PÂTURE 37
l i

guerriers (laaniì6e ou kaanankw06e)~~, singulièrement les ar6e Diallo-Dikko constituaient des clientèles. Les retraitslréattributions avaient souvent lieu
(sing. ardo) dans le Maasina, sont dits avoir <<pétrila zone >>37. Ils sont des sur la base d’antagonismes déjà existants. Dans le Maasina, ils prenaient
<< redresseurs >> (darrtiruii6e) de temtoires ;grâce à eux et à leurs interventions fréquemment la forme d’un territoire attribué comme prix du sang à un
(ils se sont << insérés n [naatondirdee] dans les territoires), les eaux et les terres lignage client qui avait perdu un membre dans un combat, mais ils pou-
sont devenues << droites, rectilignes D ($oocade). Le pouvoir guerrier n’a donc vaient aussi bien prendre celle de la reconnaissance du vainqueur. J. Bazin
pas directement accès aux Cléments, mais dès lors qu’il domine l’ensemble des (1982: 325) notait, à propos de Ségou, que la position en arbitre d’une
hommes et du territoire humanisé, que son aval, au moins implicite, est de fait force guerrière supérieure face à des parties paysannes qui << n’obtiennent
nécessaire à toute forme d’appropriation, on peut, par glissement, le conce- la paix et la justice qu’au prix de leur assyjettissement B aboutit à la créa-
voir comme fondateur en droit des territoires : (< Les ancêtres ont dit que les tion et au renforcement permanent de l’Etat. C‘est bien un Etat de droit
territoires sont des biens qui dorment, il faut que vienne un homme de pou- qui s’instaure ainsi, note le même auteur, et non une simple domination de
voir ou un brave qui les donne à qui il veut >> (maamiraa6embii leydi daaniindi fait, puisque la force supérieure est requise et reconnue comme instaura-
yo nioyyere so w a r m lamunke iza cuss0 hokata mo yidi fu). Dans plusieurs trice d’un ordre qui se proclame.
nythes, le chef guerrier demande ainsi aux autochtones de <<fairedes On retrouve le même processus au Maasina où la force qui soumet dans
marques 3 8 indiquant les limites de leurs appropriations, puis << reconduit >> un premier temps est posée en arbitre dans un second, et où sa légitimité et
ces ‘appartenances ou les annule. Tout lui appartient principiellement, et il sa maîtrise principielle de tout le territoire contrôlé sont alors établies. On
<< laisse >> (yoppiri) ou reprend selon son bon vouloir. Donc, << si la propriété a analysé ailleurs (Fay 1995) la relation de ndeworu, très semblable à lafade-
existe, c’est que le laanzu a accepté, et elle est enchaînée au laamu >> (so jeyal nya bambara, qui relie les segments d’un même lignage, les lignages de
ana woodi,laanzu ja6i sabi e laamu gal seeizyii) et chaque laatnu a pu à sa guise même nom (jammore), les ligsages ou lignées ayant des positions symé-
<< enlever-déracinerles propriétés et les planter en d’autres lieux >> (o ittijeeye triques et une importance égale (dans les pouvoirs mystiques, les terri-
keude o tuuti de nokku goddo). Pour conclure, le pouvoir guerrier << gouverne les toires, de nos jours la richesse) et plus extensivement tous les lignages de
sujets et aussi leurs propriétés >> (mo lammini laamaa6e e kanyum e jeyal mum). même ethnie (siihiiji). Cette relation est faite de rivalité et de conflit poten-
Dans les faits, les maîtrises mystiques avaient été établies par des tiel, particulièrement entre les maîtres importants de territoires, réalisant
groupes fondateurs souvent en partie guerriers qui avaient << traité >> les élé- parfaitement la formule du << champ concurrentiel formé d’unités homo-
ments et défini leurs frontières3’. Les reconductions (ou au contraire les logues >> (Bazin 1982 : 334). C‘est précisément dans cette potentialité de
retraits et réattributions) de maîtrises par les chefferies guerrières se sont violence que 1’État s’insère dans un second temps. Son pouvoir législatif,
clairement effectuées en fonction des ralliements (services religieux, mili- requis et reconnu, maintient cette violence à l’état de potentialité (qui se
taires ou techniques) des pouvoirs paysans aux pouvoirs guerriers qui se traduit ponctuellement par des mutations de propriété) et l’empêche de se
transformer en état de guerre permanent4’. De ce fait, le pouvoir devient,
par renversement,fondateur en droit des temtoires. En outre, son intégration
36. Le premier terme est peul (fulfulde), le second d’origine soninke. Ils se recou-
vrent en partie, peuvent avoir des applications spécifiques pour différents types de à la société comme instance hiérarchique qui tranche est si forte qu’il devient
. pouvoir. Tendanciellement, laamu désigne plutôt un empire (les empires passés), par le même renversement fondateur de la socialit6 possible. Ainsi, on peut
avec l‘idée d’un territoire organisé par le pouvoir, kaananke désigne plutôt un dire qu’“ un chef doit gouverner des gens D (kaananke ana haani laamade
chef guerrier en général et le terme peut être plus facilement appligué aux respon- yiin6e) mais également que << s’il n’y a pas de pouvoir, il n’y a pas de gens >> (so
sables d’autorité actuels, alors qu’on utilisera plutôt laamu pour 1’Etat malien cen-
tral. Mais tout cela n’est que tendanciel dans les pratiques linguistiques concrètes laamu waala yim6e waala). De multiples récits (évoquant la vie nomade, avant
actuelles. Ces questions seront traitées dans l’ouvrage collectif que prépare la sédentarisation) mettent en scène la fuite des populations devant un pou-
J. Bouju sur le pouvoir dans les sociétés de la Boucle du Niger. voir excessif. La condition du pouvoir, c’est d’avoir des sujets ;mais la condi-
37. Depokkude : pétrir D, <( remuer la boue )> ;pukkolan :<< eau boueuse, pâteuse x ;
((

homme pokki I << homme sale, couvert d’excréments D.Le mot leydi désigne à la
fois la terre, l’unité territoriale, la région, et la zone.
38. Taamaseede :<< empreintes, marques sur un animal n. 40. À la différence de ce que note BAZIN(1982 : 334-337) pour la zone de Ségou, il ne
39. Des maîtrises à la fois mystiques et guerrières ont ainsi pu se cantonner au plan nous semble pas, tout au moins dès que les unités sont suffisamment distantes
religieux à la suite d’une domination par d‘autres chefferies guerrières. C‘est le généalogiquement, qu’on ait affaire à Q un système d’équilibre relatif [où]l’anéan-
j cas au Nord-Diaka, oh l’on mentionne plusieurs combats guerriers entre les tissement du rival [..I ne saurait être l’objectif >>. L’histoire du Maasina est ponc-
grands maîtres d’eau initiaux. Il est du reste remarquable que, plus la zone était tuée de massacres entre unités homologues. L‘institution du ndeworu elle-même
peuplée lors de l’arrivée de nouveaux maîtres d’eau, plus le modèle du pacte paci- (FAY 1995) nobs semble organiser un équilibrage non seulement relatif mais tou-
. fique avec des génies hospitaliers (modèle dominant dans le Kotya, par exemple) jours provisoire. Elle apparaît sur fond d’affrontements la plupart du temps vio-
faisait place à celui d‘un combat acharné pour soumettre des génies acariâtres lents et non pas pour les éviter structurellement et a priori. Mais le débat reste
‘$.i
&(dansle Nord-Diaka). ouvert sur ce point.
* <

35 CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN EN PÂTURE 39

tion du socius, c’est la constitution des hommes en sujets d’un pouvoir, dans ses modes d’action et dans leurs limites, des attributs propres aux dBé-
puisque c’est le pouvoir qui garantit la paix tout en levant tribut, qui << mange rentes ethnies4, et en étant <( sans côté >> (waala feere), en n’intervenant pas
et fait manger D (o riyanzart o nyaminan). On dit que le pouvoir englobe M le inconsidérément dans les oppositions paysannes. Il est remarquable d’ailleurs
territoire41.Dans cette représentation, la force est l’attribut essentiel du pou- que la fonctionrecouvrante-englobante (en opposition à gouvernante,au sens
voir, celui qui suffit à le d é f i , puisque son intervention est requise en tant moderne) du pouvoir fait que toutes les hi6rarchies historiques tendent à se
que force, pour empêcher ou clôre un litige, et pour le reste on se débrouille conserver et simplement à se superposer au fil du temps, puisque ce sont tou-
entre soi. Et puisqu’il est essentiellement une force qui tranche et qui légitime jours de nouvellesverticalités qui coiffent les anciennes. Ainsi dans le Maasina
<< par force >> (dans cette représentation, à ce niveau hiérarchique, la force est, se réactualisent régulièrement, à l’occasionde différents problèmes (terre, eau,
au sens littéral, le droit), il n’a pas lui-même à être légitimé autrement que par herbe), des autorités emboîtéeset hiérarchisées :celle des Ameri Tu6e (chefs de
la reconnaissance de sa force : << le pouvoir n’est pas une vieille personne qui cantons) mise en place par les colons, celle des responsables de la Diina, celle
attend tout des,personnes,il doit être un enfant de quinze ans sans esprit et des descendants des ar6e, celle des maîtres paysans, etc. Comme nous l’avons
qui ne craint pas Dieu ; le pouvoir n’est qu’un enfant qui se fâche et rit en vu dans la première partie, c’est un emboîtement de niveau supérieur
même temps D~*.L’équation qui définit le pouvoir est d‘ailleurs à trois termes, qu’avaientcréé (ou tenté de créer) le pouvoir central et l’UDPM.
force-droit-vérité,puisque la force, dans la mesure où elle dit le droit, est le I1 en va de même pour les tributs. Le pouvoir des ar6e du Maasina est dit
point de vue de la vérité (iigooiiga), que tout pouvoir suffisamment fort sera être un pouvoir (< pur >>45,ce qui signifie dans le contexte qu’il ne perçoit pas
.dit pouvoir de vérité (laamu ïigoqaraajo). Lorsqu’on loue un pouvoir qui a (directement) de tributs, laissant cette préoccupation à ses dépendants semi-
<< donné sa vérité D à l’un des partenaires d‘un conflit, cela signifie la plupart asservis, les maccu6e ar6e. La Diina est également un gouvernement de l’islam
du temps simplement qu’il a tranché, même si ce faisant il a fait un mécontent. pur (ce qui n’empêche pas ses représentants d’avoir mis des lignages-clientsà
Les pouvoirs musulmans s’inséreront sans trop de mal dans cette représenta- certains postes-clés dans les villages relevant de son territoire). Cette dis-
tion, tout au msins du point de vue des dominés, puisque leur seule originalité
sera d‘agir au nom d’une force encore supérieure qui par définition dit la
- tinction de principe entre le pouvoir pur >> et les Cléments qui lui sont << col-
((

lés-accrochés>> (taaki6e) ou << à califourchon, juché sur lui D (bambajo), les


vérité et le droit. << pouvoirs accrochés >> (laamu takkido), permet de faire valoir le caractère
- Cette toute-puissance du pouvoir s’intégre donc dans un second temps à essentiel de force brute du premier et sera systématiquement appliquée à
l’ordre paysan comme force transcendante ordonnatrice : c’est parce qu’il l’ordre colonial et aux ordres suivants. Le tribut est généralement modique,
est fort qu’il devient arbitre, la force fonde en soi la légitimité de l’arbi- prend la plupart du’temps la forme d‘un droit de prélèvement sporadique
trage, laquelle en retour l’accroît. Mais le pouvoir ne devient et ne reste (aux pêcheurs, par exemple, on prend les plus beaux poissons lors des pêches
légitime que dans la mesure où ses nécessaires et violentes interventions ne d’étiage). Interventions du pouvoir et tributs doivent donc être idéalement
compromettent pas l’ordre en question mais le rendent au contraire pos- modulés, dans la théorie paysanne du pouvoir, afin d’entretenir le système
sible en prenant en charge le négatif de la violence. I1 reste donc effrayant tout en y effectuant des ponctions modestes46.C‘est sans doute la raison pour
(ce qui est d’ailleurs sa condition de f~nctionnement~~) mais sa légitimation laquelle, dans cette théorie, en (< ouvrant le ventre du pouvoir >>, on trouve
implique une certaine distancefonctionnelle. Il intervient dans l’ordre sans le toujours un pouvoir plus redoutable, et <<lepouvoir passé est toujours
compromettre (il ne compromet que des positions dans cet ordre) et il n’inter- meilleur >> (laamu yaa66iid094 kanyum samti) -méfiance paysanne elle aussi
vient pas à tout moment car, comme le dit un proverbe populaire, << Si le lion très universelle qui n’aime pas les changements de pouvoirs parce qu’il faut du
venait chaque matin au village, les femmes l’auraient déjà tué à coups de temps pour amver à un compromis vivable avec une nouvelle force.
pilon >>-. LÆ bon pouvoir kzamu est finalement celui qui, tout en la dominant,
gouverne la sphère paysanne selon sa nature, en tenant compte, par exemple
44. Le pouvoir efficace associe les Peul pour les tromper ;il fait travailler dur les mac-
cu6e ;il menace les Bozo de leur prendre leurs propriétés pour les tenir en respect,
41. Du verbe huu6ude :<< recouvrir, englober D. mais ne le fait pas ...I1 joue sur l’ordre hiérarchique interne au paysannat tout en le
42. Laamu wana mawdo doomoowofu e yim6e. laamu ana haani laaiade suka mo duu6i sappo e reconduisant.
joy, mo wala ImMle mo hidata Allah, laamu kaayo hoonoo suka bilete, jaalandu wakkati 45. Bolo :litt. << vide >>, signifie << à l’état simple, pur, élémentaire, essentiel >>. Ainsi, un
gootoo. neddo 6010 est un homme simple et s’oppose à andudo, un <<connaisseur>>, un
43. BAZIN(1982 :334) note que <( la force de Ségou a toujours, pour les communautés maître d‘eau par exemple. Mais le laamu 6010,<< pouvoir pur B, est un pouvoir qui
locales, double figure : elle est une menace extérieure toute puissante, elle est se contente d&régner sans se préoccuper de l’organisation des biens, et un isla-
. , aussi [.. I un moyen qu’on peut utiliser, une force mercenaire dont on peut s’assu- maya 6010, a islam pur >>, est celui qui ne se préoccupe que de Dieu.
ti4 rer l’appui D.En fulfulde, le qualificatif nyangiri accolé au pouvoir (laamu nyarz- 46. On peut, émiquement, confondre ces tributs et les, prébendes livrées aux <( pou-
giri) signifie sa dangerosité et renvoie aussi aux dangers naturels (fauves, divinités voirs collés >> pour obtenir gain de cause dans un conflit. BAZIN(1982 : 327) note
aigres, etc.) qui menacent l’homme en brousse ou dans l’eau. que Ségou << suscite secrètement les conflits pour pouvoir intervenir >>.
r.
* 40 CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN EN PÁTIJRE 41

. Pouvoirs coloniaux et postcoloniaux :de la proXimit6 au d6sordre ? niErc catdgoric cst ccllc dcs << choscs du pouvoir )> (kuffejif a m u ) , qui (( sont 18
par le papier et partent par le papier >>, connaissent le français mais ne savent
Avec la colonisation et la création des divisions administratives, ce sont les pas commander, qui ont peur de tout, qui <<n’enlèventrien et ne mettent
chefs <<blancs>> quasi invisibles et plus encore les chefs de canton, presque rien >> (o ittata, o wattata), ce qui est la tâche exactement inverse de celle habi-
toujours choisis dans les familles aristocratiques anciennement dominantes, tuelle du pouvoir, qui << mange et fait manger >>.
qui vont occuper la place du << pouvoir pur D. Les chefs de canton sont dési- Cette classification exprime une très habituelle (et très balzacienne) ren-
gnés comme kanaankwo6e tu6e, chefs de tu6al. Le tu6al était le tambour de contre entre logique aristocratique et logique paysanne dans le mépris de la
guerre propre aux grandes chefferies peules et, par extension, il désignait petite bourgeoisie (ici de la petite bourgeoisie bureaucratique). Le pouvoir
leur pouvoir et l’aire oh s’exerçait celui-ci. Les responsables administratifs central, pour sa part, est évalué sur la base de cinq exigences fondamentales:
secondaires vont occuper la place des <( pouvoirs collés >>. Avec la décoloni- que pendant son règne il n’y ait pas de sang (c’est son devoir guerrier-pro-
sation et I’éviction des chefs de canton, le commandant de cercle devient le tecteur), qu’il y ait de bonnes pluies et de bonnes crues51, qu’il n’y ait pas de
<< grand commandant >> et le chef d’arrondissement le << petit comman- morts (causées notamment par des épidémies) et qu’il y ait de nombreuses
dant >>. On parle du huu6ere d’arrondi~sement~~. La perception qu’ont les naissances (mâles surtout), que les impôts ne soient pas trop importants et
paysans de ces responsables est complexe. D’un côté, ils leur apparaissent qu’il respecte ce dont il a hérité (tawangal: litt. << la grande chose trouvée >>),
comme les princes de petites chefferies, projection dans laquelle la plupart c’est-à-dire les maîtrises paysannes (terre, eau, herbe). Parallèlement à la
des responsables concernés s’installent d‘ailleurs trbs confortablement (Fay fonction guerrière et à l’aspiration à des tributs modérés et au respect de la
1994). On sait en même temps qu’ils sont des pouvoirs délégués, on les sphère de pou,voir proprement paysanne, on constate donc une projection sur
considère en général comme des << entasseurs . On distingue cependant le pouvoir $Etat du << stock symbolique lignager >?2. Cette projection a son
leurs qualités respectives (plus ou moins grande brutalité et pratiques importance :Moussa Traoré était venu au pouvoir par un coup #État et juste
inégales de concussion), qu’on rapporte à des catégories spécifiques. La avant les années de sécheresse, il était donc réputé avoir la force requise mais
première catégorie est celle des << têteurs de pouvoir >> (muynu6e laamu) ou << une tête de mauvais goût >> (howuela hoore) ; il était un <<bonchef des
des <<filsde tubal>>(6ii6e Zaamu), les descendants des familles impériales hommes >> mais un << mauvais chef des hommes de travail >>. Par contre,le gou-
qui << sont assis sur la peau du pouvoir >> (nguru laamu). Ils font la << parade >>, vernement de transition d‘Amadou Toumani Touré a été marqué par les
le nyayru de leur pouvoir49,sont fiers de leur origine et le montrent, savent pluies et les crues les plus abondantes depuis longtemps, il était donc un << chef
aborder les paysans, << on se connaît >> avec eux. Ils << bouffent bien sûr, crémeux D (kaananke karuzwdo), et cela, associé à sa victoire présentée comme
mais raisonnablement et évitent de << bouffer >> leurs égam en âge. Un pro- << guemère >> contre Moussa, lui a valu un prestige certain. La popularité du
verbe dit d’ailleurs : << I1 faut avoir tété le pouvoir pour pouvoir le conduire >> pouvoir actuel varie aussi, évidemment,au gré de l’amplitude des pluies et des
(kagna muyna mbulku so mbaawa durde ndum). Les << tireurs de laamu >> floe- crues et de l’intensité des attaques des rebelles.
doo6e laamu) ou << chercheurs de laamu >> (ndarrtoo6e laamu) sont, eux, des fils Mais, de tous ces critères, le plus important est celui du rapport des pou-
de pauvres, de laamaa6e (((sujets, personne à qui l’on commande >>) ou de voirs (central ou délégués) aux maîtrises-propriétés (jeye), donc à la sphère
talka (<< sujet >> également, et par extension << homme pauvre et sans impor- de (relative) autonomie paysanne. On a vu que dans la théorie classique les
tance >>). << Le blanc les a fait lire, ils cherchent le pouvoir mais se souviennent jeye sont principiellement enchaînées au pouvoir, mais que ses interventions
de la fatigue de leurs vieux>>.Donc, selon les cas, soit ils ménagent les dans leurs affaires ne sont tolérables que dans la mesure où elles sont relative-
paysans, se conduisent comme des fils bienveillants à l’égard des vieux et ment sporadiques d’une part, et ne menacent que des positions dans le sys-
(< bouffent D avec mesure, soit au contraire ils imitent avec démesure les
anciens pouvoirs, crient, insultent, et ((bouffent >> démesurément. La der- 51. Hoore persidan ana weeli soo ndiyam e kammu fuir waari :N la tête d’un prési-
dent a bon goût [il est porteur de chance et apprécié] si l’eau et la pluie vien-
47: De huu6ude :<< recouvrir, englober >>. nent >>.
48. DefaggotooBe, allusion aux tributs qu’ils lèvent. 52. OLIVIER D E SAP.DAN 1984 : 88. Cet auteur note la récupération de ce << stock )> par
49. C‘est un attribut essentiel du pouvoir de montrer sa force, montrer qu’il est le les chefferies aristocratiques en pays songhay-zarma. Dans le Maasina, la situa-
pouvoir, en faire la << parade >> (laamu w d a n nyayru laamu mun), comme on parade tion est plus complexe. I1 ne semble pas, d’après nos enquêtes, que les ar6e aient
en rendant visite à ses homologues-rivaux (rewor6e) (FAY 1995). directement récupéré ces attributs mystiques ;ils pouvaient par contre s’en préva-
5Ô. Le nyamre est au sens strict la manducation et indique ici, comme dans ce qui loir indirectement par clientélisation des << connaisseurs >> (andde), et la Diina
suit, la prévarication ou la concussion. Le tenne français étant quelque peu pré- joue pour sa part sur un registre islamique éventuellement paganisé. Mais en recu-
’ cieux et inusité, je préfère retenir ici I%quivalentdans le français populaire urbain pérant les attributs aristocratiques et les attributs islamiques paganisés, 1’Etat
du Mali : la << bouffe B, le fait de K bouffer D. On << bouffe >> l’argent de quelqu’un malien indépendant réactualise ce stock syncrétisé (même le pouvoir socialiste a
ou, ce qui revient au même, on << bouffe >> quelqu’un. joué sur ce registre) .
I. . .
I. 42 CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN EN PÂTURE.
43

tème, et non le système, d’autre part. La proclamation de la domanialité des création de l’UDPM a focalisé le problème. Au Maasina, deux parties étaient
terres et des eaux par l’État indépendant a donc été perçue très négativement. en compétition pour l’accès à la députation, l’une dirigée par la famille
! Elle a suscité, plus indirectement que directement, des séries de revendica- Nyang de Tenenkou, l’autre par la famille Koreïsi de Dia. Tous les lignages
tions contradictoires. Cela s’est fait d’abord en conjonction avec les décennies de tous les villages du cercle se sont ralliés à l’une ou l’autre, dans une
r fastes (années 1950 et 1960) et les importants profits qu’on pouvait alors tirer logique classique de double clientélisation. Ils l’ont évidemment fait sur la
des maîtrises, puis ultérieurement avec la sécheresse et la restriction ou le base de leurs intérêts, et le jeu politique a par là-même radicalisé la << faille >)
changement de configuration des territoires exploitable^^^. Toutes ces nou- existanteS7.Traditionnellement,les villages étaient gouvernés par un conseil
velles contradictions, vues du côté des maîtres-propriétaires traditionnels, oh les maîtres, auxquels s’ajoutaient les chefs de village (rôle éven-
étaient autant de tentatives d‘usurpation. La tentative socialiste de la Pre- tuellement m i s en place par la Diiiza), réglaient en commun les daérents pro-
mière République, l’insistance sur la propriété collective et la lutte (inégale blhmes, chacun ayant la priorité pour ceux qui se rapportaient à son Clément.
selon le lieu et l’autorité administrative) contre certaines prérogatives de ces Les non-propriétaires, les familles << diminuées >> ou << souillées$’,les étran-
maîtres (notamment contre les tributs liés à leurs maîtrises), la prise en main gers <( collés >> (takkii6e) aux lignages autochtones et, bien s&, les descendants
de la commercialisation, ont amplifié ce sentiment. Le bruit (soigneusement de captifs, avaient peu ou pas accès à la parole, au droit de décision et aux
entretenu par certainsréseaux) courait alors que Modibo Keita voulait << égor- prébendes liées à l’herbe, à la terre ou à l’eaua. L‘élection des conseillers de
ger tous les vieux à barbe blanche >> et << faire manger toutes les familles dans village, les tractations complexes où l’administration peut intervenir dans la
le même plat D ~ Les~ .atteintes à l’ordre traditionnel des maîtrises étaient donc
nomination du chef de village, le primat donné au politique sur l’administra-
spontanément interprétées comme un ébranlement de l’ordre lignager et plus tif, créent les conditions pour que tous ces << mineurs >> villageois puissent et
largement de l’ordre social. Les responsables administratifs locaux ont géné- veuillent s’exprimer (et accéder aux prébendes). Si, dans un premier temps,
-dement,pour leur part, plus ou moins entretenu les conflits à leur avantage on a retrouvé dans les instances politiques et administrativesvillageoises les
financier, volontairement ou du simple fait de leurs fréquentes mutatio&. représentants des familles traditionnellement importantes, dans un second,
Deux contradictionsmajeures se sont donc amplifiées : entre lesjey6e (les les << cadets sociaux >> ont entrepris de les investir, généralement sous l’égide
maîtres-propriétaires>))et les 6eenjeya ou waana jey6e (les autochtones de quelques lettrés61.Dans le cadre de cette grande opposition entre proprié-
<< sans propriété )> ou << non propriétaires >>) d‘une part, entre les jeyao6e (les taires et non-propriétaires, divers ralliements liés à des tensions (parfois
autochtones, mais le terme est souvent utilisé par les maîtres-propriétaires anciennes) entre lignages (ou à l’intérieur des grands lignages entre lignées
eux-mêmes pour se désigner) et les joola (les Q étrangers). d’autre part, ou importantes et lignées s’estimant défavorisées),aux réseaux d’alliance matri-
tout au moins ceux des étrangers >> et des << non-propriétaires B qui préten- moniale, ou à des clientèles de divers types, trouvent bien sûr leur place.
daient avoir des droits (ou s’en attribuer) sur les territoires en question56.La Le Maasina va donc être durablement déstabilisé, puisque les divisions
déchirent l’ordre hiérarchique normal, passent à l’intérieur des familles,
53. Pour des analyses de détail sur ces processus, principalement dans le secteur de la entre des nobles et leurs captifs, quelquefois entre les hommes et leurs
pêche, voir FAY1993,1994. Ces études sur le foncier ont été effectuées essentielle- sœurs, ou les hommes et leurs épouses si la famille de ces dernières se rallie
ment en milieu bozo, mais les enquêtes sur les représentations de la démocratie et le au camp adverse6’. Un sentiment d’anomie s’empare des esprits dans les
rapport politique au foncier ont été menées auprès d‘informateurs de toutes ethnies.
54. I1 s’agit des unités familiales de production, de consommation et de convivialitédites
fotire (litt. <( darmites .). Rappelons que l’interdiction de convivialité entre lignages 57. Le terme local, cekkol, désigne aussi les parties qui résultent de cette faille (et qui
de même nom (jammoore) et virtuellement entre lignages différents de même ethnie peuvent également être nommees pecce, << parts .).
est majeure chez tous les hommes libres et est une des conséquences essentielles du 58. Les jeybe sont les maîtres traditionnels de plaines et de brousse, d’eau, de pâturages.
ndervoru, de la distance nécessaire entre unités homologues (FAY1995). 59. Les far1diizaa6eet les c u d turininaadi sont des lignées nobles ayant été dévalorisées
55. Le modèle paysan du pouvoir << collé et soudoyable étant en place, toute muta-
))
par la mise en captivité et la déportation et/ou par des mariages dérogeant à la règle.
tion sert évidement de prétexte à soulever à nouveau les problèmes. 60. Prébendes nommées conngi, ou manga-ji, cf. FAY1989.
56. La sédentarisation en villages f i e s dans le Maasina (sédentarisation d’ailleurs 61. Contrairement à ce qui s’est passé (dans un second temps) dans d’autres régions,
relative, limitée par le nomadisme productif annuel) date, rappelons-le, du début peut-être moins islamisées, ce sont toujours principalement les fils de pauvres (Si
du xrxcsiècle. Les villages ont ensuite été déportés par le Futa et ne se sont réins- cuurel: <<filsde petites cases>>)qui sont envoyés à l’éCole publique, les autres
tallés qu’avec la pacification coloniale. C‘est donc dans les dernières décennies familles préférant l’école islamique.
seulement que la contradiction entre les << propriétaires >> des territoires et de 62. Pendant les années fastes, pour des raisons d’ordre plus général, la scission ligna-
, nombreuses familles (c non-propriétaires D sédentarisées dans les mêmes villages
gère s’accélérait, et les secteurs halieutique et pastoral notamment étaient forte-
est devenue aiguë. La même contradiction peut d’ailleurs affecter la relation entre ment monétarisés. La sécheresse des années 1970 favorise, sur cette base, la relativi-
villages - des villages entiers << non-propriétaires<<n’ayant qu’un droit d’usage sation de la hiérarchie lignagère, le tout renvoie à un désordre général qu’on
sur les eaux riveraines et ayant pu tenter de se les approprier à la faveur de la nou- attribue tantôt aux h d e r e (l’administration malienne), tantôt à l’argent des Blancs,
I
velle législation (FAY.1995). tantôt aux deux.
44 CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN EN PÂTURE 45

années 1980 (même de ceux qui jouent les nouvelles cartes pour amélio- Pouvoirs démocratiques : le papier et la parole
rer leur statut) : << I1 ne faut pas avaler la politique mais la laisser dans la
bouche pour pouvoir la recracher >> ; << la politique casse la bouche des Après le vote pour la Constitution, où les Maasinanke furent conviés à don-
,parents>>63.On ne reconnaît plus le jeu normal du pouvoir. Au lien ner leur aval << à ce qui a été décidé par tout le Mali dans les grandes
. consubstantiel entre propriété jeyaZ et lignages sacrificateurs se superpo- réunions de Bamako >>, les partis se constituèrent. Les deux responsables
sait, au niveau supérieur, le pouvoir guerrier qui les << englobait >> (c’est la régionaux qui animaient les tendances de l’ex-UDPM s’étant respective-
I traduction stricte, on l’a vu), respectait et entretenait cette propriété, ment affiliCs au PSP et à I’USRDA, leurs clientèles suivirent approximati-
puisque c’était, B ce niveau supérieur, la sienne, et qui tranchait en cas de vement (on ne parle ici que du petit Maasina, tel que nous l’avons défini
besoin entre les intérêts divergents de lignages << responsables B. Dans la antérieurement). Conformément aux enjeux décrits; on entendit donc bien-
réalité nouvelle, << conseillers et politiques sont épinglés sur le cou du tôt dire que le PSP << voulait tuer les propriétaires >> et que le RDA << voulait
pouvoir >> (konsee e politiki ana do ee6e pedai e datitide laamu), une partie sauver les eaux et les herbes >>, inductions quelque peu étonnantes pour qui
des paysans devient un << pouvoir collé >>, et lorsqu’on gagne les élections connaît l’histoire de ces par@. Paradoxalement, la démocratie et le pluri-
<< le vote te donne une force (doozè) et te colle au pouvoir pour faire 2 tes partisme avaient au départ plutôt bonne presse en milieu paysan. Les
ennemis ce que tu veux >>. Tout individu, quel que soit son statut, peut impôts avaient baissé (suppression de l’impôt de capitation), les incursions
donc virtuellement jouer auprès du pouvoir le rôle traditionnel des guerrières des rebelIes (localement prononcé << rober >>) s’étaient estom-
lignages importants en lutte. Au lieu d’englober l’ordre lignager, le pou- pées un temps, les pluies et crues étaient plutôt bonnes depuis 1991, les
voir le remet en question en se situant partiellement au même niveau. << travaux forcés de l’arrondissement D (travaux en principe d’intérêt
~ C‘est ce qu’on exprime en appelant les conseillers ou hommes politiques public) et les amendes illégales avaient presque cessé. Fatigués de s’entre-
<< &es de pouvoir >> (hoore laanlu) mais aussi << secoueurs de pouvoir >> déchirer au sein de I’UDPM, les Maasinanke trouvaient également bon,
(dilliwoo6e laainu), et en remarquant que le pouvoir (laamu) vit mainte- depuis les premières discussions sur le pluripartisme (1990), que << chacun
nant à l‘intérieur des concessions, des marmites, des ethnies (siihiiji). Le soit désormais dans son parti D. MGs la compréhension locale du multi-
principe de stabilité de la sphère paysanne est, logiquement dans ce sys- partisme s’avéra bientôt particulière. Les différents partis66Btaient parfois
tème, remis en question par l’ébranlement du rapport entre sphère pay- considérés comme des groupes de pression qui allaient, en cas de succès,
sanne et sphère du pouvoir. Cela affole toutes les contradictions exis- influencer le pouvoir, sur le modèle de la tendance triomphante de l’ancien
tantes, d‘autant que les responsables administratifs perpétuent et parti unique. Mais puisqu’il y avait désormais plusieurs partis, tous pou-
démultiplient leurs stratégies concussionnaires à l’occasion de tous les vaient virtuellement prétendre à l’exercice du pouvoir, comme si chaque
conflits qui naissent, et qu’ils sont eux-mêmes perçus a priori comme parti devenait parti unique, équivoque qu’on a déjà trouvée en milieu
venant appuyer une des parties en lutte. On se mettra donc à examiner urbain. Cela explique la persistance de la comparaison, par les informa-
soigneusement leur statut lignager d’origine pour en déduire de quel côté teurs, du pluripartisme avec le règne des ar6e où << les jan6e et les nyey6e
ils risquent d‘être, ce qui traduit bien l’effondrement du caractère norma- [deux castes de commerçants et de griots] étaient les yeux et les oreilles de
lement transcendant du pouvoir. Tout cela est par principe mis au compte l’ardo >>, et luttaient pour avoir plus d’influence sur lui. On avait de plus
du pouvoir central : << Musa a noyé la vérité des trouveurs d’héritage >) intégré, du temps du parti unique, le principe de la prééminence du poli-
(Musa muilnail iigonnga taw6e tawangal). Mais en même temps, chacun sait
bien que toute la machinerie politi ue est coiffée et récupérée au sommet
par le chef unique du parti unique’. I1 est significatif que Moussa Traoré, 65. Le Rassemblement démocratique africain est l’ancien parti du président socia1ist.e
pendant toutes les dernières années de son règne, ait senti le besoin de Modibo Keita, le PSP, l‘ancien parti opposé qui soutenait les chefs de canton. A
Togguere, quelques fonctionnairesdéplacés et quelques étrangers formerent l’élec-
-multiplier les tournées en province pour réactualiser, de façon souvent torat de I’ADEMA. Le F¿DT obtint les suffrages de quelques lignages-clients des
tonitruante, la force du pouvoir central. Peul de Wuro Ngya qui votaient pour ce parti àDogo, et I’UDD quelques électeurs
ayant entendu dire qu’elle << remplaçait l’UDPM >>. De petites clienteles furent
acquises par divers moyens par d’autres partis dans difEérents villages. Au demieme
tour, I’ADEMA vit un peu partout augmenter ses sufiages, du fait de l’aspiration à
63. Politiki fatti modì kau njoppa e ley hunko yalla ado wawa tuttuude. << se trouver du côté du pouvoir D. C‘est actuellementtoute la clientèle de I’USRDA
64. Un paysan comparait le fonctionnement de I’UDPM au c partage des poissons de qui est en voie de passer à I’ADEMA sous l’effet, dit-on localement, d’une pro-
i la hyène n. Il s’agit d’un conte populaire relatant l’histoire d‘une hyène qui, ayant messe d’ambassade...
l pêché sept poissons, les distribue ensuite à ses sept enfants, puis réclame à chacun 66. Un parti poQtique est dénommé walde (plur. baule), terme qui servait à désigner
I la moitié de son poisson << puisqu’elIe-même n’avait rien eu et qu’il leur fallait par- soit des groupes d’âge horizontaux dans la société villageoise,
- soit des regroupe-
- -
I tager avec elle n. ment vefticaüx de qüartiers.
= 46 CLAUDE FAY LE P O W O I R MALIEN EN PÂTURE 47

tique sur l’administratif, et la possibilité conséquente d’avoir un recours Ces hésitations, malentendus et désenchantements s’expliquent aisé-
direct au pouvoir (éventuellement contre l’administration). Les partis ment :au regard de la théorie du pouvoir, si l’administration, son habituelle
entreprirent donc de harceler les différents responsables administratifs et représentante, hésite à trancher, si, contrairement à la réalité déjà dbtabili-
de cautionner des actes de désobéissance civile lorsqu’ils ne rencontraient sante apparue avec << la politique de Moussa >>, les tendances ou partis
pas l’accord désiré. Le gouverneur dut, en mars 1993,lancer une campagne (même triomphants) ne sont même plus gages de pouvoir, c’est que le pou-
pour expliquer que les partis ne pouvaient en aucun cas primer sur l’admi- voir a tout bonnement disparu et qu’on est renvoyé à un conflit potentiel
nistration ou décider de quoi que ce soit - ce qui les fit alors apparaître permanent entre rivaux. Le lien déjà examiné entre déstabilisation du rap-
comme parfaitement inutiles à la grande masse de leurs électeurs. port au pouvoir et déstabilisation interne de la société paysanne est réaf-
Les responsables administratifs, pour leur part, restaient globalement firmé : il n’y a plus d’unité villageoise. Qui pourra représenter le village
les mêmes à l’exception de quelques (très rares) mutations disciplinaires face à l’extérieur ? Va-t-on devoir con’struiredes cimetières différents ? Sur
,et des mutations tournantes courantes. Ils devinrent néanmoins plus fond des récriminations déjà examinées à l’époque de l’UDPM, le message
timides dans leurs modes habituels de gouvernement, soit qu’ils aient été démocratique conseillant de << s’entendre entre soi >> est en outre perçu
gagnés par l’esprit démocratique, soit qu’ils aient été moins sûrs qu’avant comme une incitation à la destruction définitive des hiérarchies, même les
de leurs éventuels soutiens dans une période de changements politiques. plus élémentaires. Propriétaires, non-propriétaires, vieux, jeunes, femmes,
Ils étaient de toute façon déstabilisés par les dangers que leur faisaient doivent-ils désormais s’asseoir sur la même natte pour discuter ? Ce senti-
courir les attaques de << rebelles >>, et ne songeaient généralement qu’à ment est évidemment aggravé par la situation d’insécurité liée à la reprise
quitter la région quand ils n’avaient pas pu éviter d’y être affectés. Cet des attaques des rebelles. Si le devoir de protection guerrière est le premier
état de fait ne les empêchait pas de percevoir quelques tributs à l’occasion devoir d’un pouvoir, on peut constater que << les fesses du pouvoir ne sont
des conflits qui édataient, mais ils se montraient plus réticents à se pro- pas assises >> (doote laamu njoodaaki). Dans ce contexte, même une mesure
noncer finalement en faveur d’une des parties. Ils tombèrent donc dans la aussi populaire a priori que la suppression de l’impôt de capitation est
catégorie locale infamante des << choses-instruments du pouvoir N. Paral- interprétée comme signe supplémentaire de faiblesse d’un pouvoir qui
lèlement, la propagande pro-démocratique disait que << tout le Mali devait renonce au tribut6’. Commentant cette mesure, un informateur remarquait
s’entendre comme un même lignage et que les citoyens devaient tenter
>j que << dire ‘le village est cassé’ ce n’est pas la parole du chef de village >>
de <<résoudreles problèmes entre eux, chercher la justice et la vérité (saare heelii wanaa konngol jom-sare). Les nouvelles venues de Bamako et
entre eux, se gouverner eux-mêmes >>, ne faire appel qu’en dernier lieu concernant les émeutes étudiantes renforcent ce sentiment de vacance du
aux instances officielle^^^. Ces messages sont pour le moins inadaptés par pouvoir. Que des propagandes déterminées ceuvrent incontestablement à
rapport à la représentation locale pour laquelle l’arbitraire de la force amplifier le doute sur la force de 1’Étatn’enlève rien au caractère prévisible
extérieure est le seul gage de paix entre unités homologues concurrentes de ces réactions.
en conflit potentiel permanent. << Voilà >>, commentait un vieil informa- D’oh la lamentation générale disant que << le pouvoir est parti en pâtu-
teur, G les mensonges qu’ils nous ont dits pour qu’on s’entretue D.Enfin, rage (laanzu oorii). Elle s’accompagne,ce qu’on aurait difficilement ima-
j>

le principe selon lequel les administratifs ne pouvaient être qu’une ins- giné deux ans auparavant, d’un éloge de la force et de la prévarication,
tance de conciliation qui devait référer les conflits (notamment fonciers) allant chez certains jusqu’à souhaiter le retour d’un ancien administrateur
à la justice en dernière instance, principe acquis depuis 1986 mais rare- muté après une série de plaintes et généralement honni. On expliquera
ment appliqué, se mit soudain à l’être systématiquement. Mais le plus ainsi que << celui qui n’a pas le courage de manger les gens n’est,pas un tra-
souvent il n’y a qu’un juge par cercle. Les conflits traînèrent donc, avec vailleur >> (mo walaa kuurasi nyamde yim6e wanaa golloowo). A l‘opposé,
leur cortège de concussions, et l’appareil d’Etat intervint trop tard, ce qui celui qui << mange les gens sait comment les faire travailler et doit lui-
j>

occasionna plusieurs tueries. Tout cela, comme on l’imagine, amplifia même travailler pour pouvoir (< bouffer >>, détourner. On fera l’éloge de la
l’ensemble des problèmes, d’autant que l’impression de vacance du pou- peur qu’inspire normalement le pouvoir, explicitement présentée comme
voir incita certains Cléments à présenter des revendications nouvelles très sa condition de fonctionnement, en opposition au pseudo-pouvoir actuel où
fantaisistes, ou d’anciennes qui avaient précédemment été rejetées, à << la démocratie est venue pour enlever la moelle et la chair du pouvoir D.
raviver des querelles qu’on croyait closes. Pour un de nos informateurs, << I1 n’y a plus de pouvoir, car il n’y a plus quelqu’un pour faire peur, ni
<< tout le Maasina se mit à se déterrer les hontes >> (irtude semto).
68. Ceci n’empêche évidemment pas, au contraire, qu’on tente d‘en profiter pour ces-
ser de payer tout impôt. Ce problème s’est posé rapidement à l’administration
67. Messages diffusés sur les ondes nationales et sur Radio-Mopti, créée fin 1992. dans presque tout le Mali rural.
* 48 CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN EN,PÂTLJRE 49

quelqu’un pour avoir peur >>”, le pouvoir-laarnu a laissé sa force (sembe) aux Rien de naïf, répétons-le, dans ces théorisations. Que la démocratie
laamaa6e (à ceux qu’il devait commander). Le funga bambaraa6e de consiste à ruser avec les rapports de force de la société civile, que des rap-
Moussa, sa << force-brute bambara >> fait en contrepoint l’objet de nostal- ports de force la hantent toujours, qu’on puisse poser le problème de la
gies. << Parti en pâturage >> pour les Maasinanke, le pouvoir y est en tout cas, nature de l’arbitrage de l’État démocratique face à ces rapports de force et
comme à Bamako, livré en pâture. qu’il aille de pair avec ceux de ses bases sociales et de sa stabilité, que la
On a affaire à une théorisation parfaitement consciente et revendi- transparence soit un idéal moral et non un modèle sociologique, et finale-
quée, et en aucun cas à de la naïveté. Un informateur explique que le ment que la démocratie soit théoriquement impossible eu égard aux anti-
modèle de transparence entre citoyens promu par la propagande pro- nomies qu’on rencontre en analysant ces problbmes, c’est ce qu’a djt la
démocratique n’est pas viable : << Si on demande à un homme qui a tort philosophie politique depuis fort longtemps. Le modèle local de << 1’Etat-
de prouver lui-même son tort, il se taira et ce tort-là on ne le verra jamais force >) avait posé et traité autrement le rapport entre droit, force et organi-
[...I ce n’est pas par la parole qu’on gouverne les hommes D . Un autre sation sociale, et résolu implicitement les contradictions par un renvoi
remarque que : << Celui qui cherche ton tibia pour en faire une flûte ne (idéalement, là aussi) du rapport de force fondateur à l’extérieur de la
tdmoignera jamais en ta faveur >>70. On a vu que le mot d’ordre de lutte société paysanne. Mais ce traitement résultait évidemment d‘une théorisa-
contre la corruption est ambigu, confronté à une théorie où la recherche tion après-coup”, en l’occurrence d’une intériorisation historique de la
de tributs est la principale motivation de l’action positive du pouvoir. domination par la paysannerie dominée. Le discours paysan sur 1’Etat-
Analysant la démocratie des Blancs, un informateur note qu’il s’agit de force est donc à comprendre non pas commc unc fascination psychologico-
faire un travail << où la force n’apparaît pas [...I où tu as fini le travail avec culturelle pour la force, mais comme un discours théorique sur le moindre
une certaine force et où tu ne parais pas même fatigué >>, et conclut qu’il mal possible dans la domination, celui qui ne déstructure pas les commu-
s’agit de G tromper le travail [de la forceJ >> et que Ies Blancs seuls savent nautés. Ce qui renvoie à une difficulté compréhensible, au vu de l’histoire
faire cela, aux Noirs il faut la force apparente7‘. La non-viabilité de la concrète, à pouvoir se penser autrement.
démocratie est renvoyée au mode même de l’élection. Le pouvoir est On trouve, dans les représentations paysannes de la démocratie, les
normalement conquis par les armes (la lance, le fusil), par le fétiche turu mêmes apparentes antinomies que sur Ia scène nationale-urbaine, notam-
ou par la grâce de Dieu. Si c’est le pays (leydi) qui choisit le chef, alors le ment celle du pluripartisme comme impossible coexistence de plusieurs
chef ne pourra << serrer >> le leydi sous peine de se voir renvoyer, il n’a par partis uniques. Comme sur la scène urbaine, cette antinomie repose sur la
définition qu’un pouvoir << chétif >) (laamu Z O ~ ~ O ) ~Et~ . l’idée démocra- contradiction d’intkrêts éventuellement horizontaux mais qui ne s’expri-
tique du << pouvoir de tous les citoyens n et de << l’équité du pouvoir >> ment qu’à l’intérieur de chaînes clientélistes verticales. On y trouve aussi la
rencontre le scepticisme. Comment Alfa peut-il espérer avoir d’autres prégnance d’un modèle traditionnel du pouvoir, politiquement remis en
électeurs s’il ne commence pas par favoriser ceux qui l’ont élu ? C’est avant sur la scène urbaine par certains politiques ou militaires. Cette appa-
ainsi qu’un pouvoir peut attirer de nouveaux clients. Et comment peut-il rente unité entre ville et campagne n’est pourtant pas l’expression d‘inté-
dire qu’il représente tous les Maliens, alors que beaucoup n’ont pas voté r$ts convergents. Elle reflète d‘un côté l’aspiration de certaines couches
pour lui? Moussa, lui, le pouvait, puisque tous votaient pour son urbaines à maintenir et à récupérer à leur profit le modèle prédateur, de
UDPM ... On atteint Ià, du point de vue de la théorie démocratique, le l’autre une difficulté paysanne à redéfinir un espace de jeu vivable dans le
comble de l’incompréhension. cadre d’un pouvoir qu’on comprend mal et qu’on pose implicitement a
priori comme un nouveau type de prédation. Le pouvoir actuel apparaît
notamment comme un pouvoir << du papier >> (laamu derewol), << des lettrés >>
69. Demokraasi wariifa itfa nibuso e caldi laantu.Loamu walaa so, walaa neddo kuleteedo,
walaa neddo kuuloowo. On peut aussi dire, en référence à la mise en avant arro- (laamu janngu6e ou laamu IekkolkooGe), ce qui renvoie d’une part au thème
gante de ceux qui n’étaient rien, que << celui qui inspirait la peur a cessé de le faire, du pouvoir sans chair, mais également à celui du pouvoir urbain et sans
et c’est maintenant celui qui devait avoir peur qui fait peur >> (jom huleede goottii doute à des réminiscences de la période post-indépendance. Les analyses
huleede kuloowo wattii huleede), ou que a c’est maintenant un pouvoir oh les poules qu’on peut faire de la situation nationale (de ses rapports de force) ne per-
dominent les éperviers >> (hannde laamu o kuldo subi cofe mbaawtiima ciile).
70. Bingel aadama so o toonyudb omo haani anndude toonyannge makko kaa o muroto a mettent d’ailleurs pas de certifier que les idées implicites des paysans sur le
yiitataa abada toonyannge makko I...]haala laamataako Gingel Adama. Ndaartoowo caractère prédateur de tout pouvoir à leur égard soient des illusions défai-
korral niaf a wada sereendu seedataako moyyere e maa.
71. Tuubaaku kanyum waawi hiilde golfe. Demokraasi tuubaaku wiiyaana demokraasi sel-
laata e Gaaleejo.
72. Le président élu peut ainsi être appelé U celui de la caisse B (keesujo, en référence 73. Est-il nécessaire de préciser que la même chose pourrait être dite de la naissance
% ’ .‘I à l’urne) ou (( celui du doigt >> (fedenduujo, puisqu’on l’a désigné). du modèle démocratique en Occident ?
50 CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN Eli PÂTURE 51

tistes. Quand ils analysent les événements étudiants à deux niveaux en pouvoir qu’on peut travailler les contradictionsqui témoignent d‘une possibi-
même temps, d‘une part comme étant une affaire de citadins, d’autre part lité de changement sans retomber dans des idéologies populistes déjà
comme ayant pour résultat de défavoriser les ktudiants venus de la brousse, condamnées par la paysannerie. Faire le contraire, déroger à l’image du pou-
ont-ils entièrement tort74? voir et à sa légitimité opératoire, ne peut que rejeter, par défaut et par peur,
Sans doute serait-il souhaitable que le pouvoir démocratique ne multi- vers des clientèles établies. Puisque de toutes les façons la démocratie est
plie pas les messages à contresens et à contre-effet en direction de la pay- condamnée à traiter une réalité clientéliste, qu’il n’y a pas d‘évitement pos-
sannerie, nota’mmentceux qui contribuent à l’anomie et favorisent la repré- sible de cette réalité, sans doute vaut-il mieux qu’elle ne se place pas du mau-
sentation d‘une vacance du pouvoir. Mais il ne faut pas surestimer le vais côté des images par une fascination exagérée pour une symbolique égali-
caractère passif de la paysannerie ni son unité. Même à travers les interpré- taire qui se veut modeme et qui n’est pourtant qu’un des niveaux de
tations contradictoires de la << politique de Moussa >> et de celle << d’Alfa >>, l’idéologie des pays occidentaux. Inversement, il serait grave que la logique
ce sont bien, on l‘a vu, de vrais problèmes que les paysans ont tenté de faire clientéliste reste dominante dans l’esprit des opérateurs du changement. Mais
apparaître. Lors de la Conférence nationale et, récemment, des concerta- le plus tragique serait que ces deux dérives se conjuguent et se renforcent sous
tions régionales, des représentants de diverses couches d’intérêts ne se la forme d’un masquage démocratique malhabile de jeux de pouvoir clien-
résumant pas aux grandes clientèlespolitiques verticales ont pu s’exprimer. télistes. De ce point de vue, le choix des délégués du pouvoir est essentiel
Dans plusieurs arrondissements du Maasina, des << coordinations des étant donné l‘importance qu’aura l’image qu’ils donneront de leurs actes7’.
jeunes >> (kordine) sont apparues, interdisant l’adhésion aux plus de qua- Au niveau supérieur, il serait dramatique que les intellectuels maliens, assi-
rante ans, suspects d‘avoir eu partie liée avec les pratiques successives de gnés par leurs compétences et leur sens de la nation comme les opérateurs
déstabilisation des villages, et se donnant comme programme, outre des majeurs du changement,oublient la nécessité d‘un m i n i ” d’unité et se per-
travaux d’intérêt collectif, la lutte contre les abus des responsables adminis- dent dans les délices de lafudenya.
tratifs, contre ceux des commerçants (hausse exagérée des prix sur fond de En ville, la situation est plus floue encore, du fait d’un contexte poli-
dévaluation), et contre un ordre traditionnel trop contraignant (à propos tique international très bloqué, et sans doute aussi parce que beaucoup de
des mariages, des consommations festives). Tout cela se passe plus ou citadins sont plus captifs encore que les paysans du modèle vertical, dans le
moins sur fond de répudiation du politique mais indique une nouvelle cadre d’un rapport villekampagne qui reste déterminant. Parallèlement,
forme d’aspiration à la prise en charge politique, qui peut évidemment l’anomie sociale qui, chez les paysans, continue d’être une peur, est peut-
connaître plusieurs avenirs. Selon le village, des coordinations ont le vent être plus réellement menaçante en milieu urbain. Entre ville et campagne,
en poupe, d’autres se sont déjà effondrées, soit pour s’être trop affrontées on peut en tout cas renvoyer dos à dos les deux représentations formelles
aux << vieux >> et à l’administration, soit pour être entrées dans une logique selon lesquelles les Africains ne sont pas faits pour la démocratie, ou au
concussionnaire. contraire peuvent l’adopter sans problème, dans la droite ligne de leurs tra-
Le fait même qu’à la faveur de la politique-UDPM, puis du pluripartisme, ditions ou par décret d‘un humanisme a-historique. La démocratie n’est
des classes d‘intérêts horizontales se soient en partie polarisées, a peut-être jamais allée nulle part << sans problbme >>, et sa mise en place a toujours été
créé les conditions d’une dynamisation des campagnes.Il faut sans doute pour l’œuvre de forces sociales déterminées. Il est vrai qu’elle se heurte au Mali,
cela prendre en compte et en charge le caractère résistant de la représentation et sans doute en Afrique, à un modèle dur, construit dans le cadre d’un type
traditionnelle du pouvoir. Selon un point de vue politique moderne, les précis et très ancien de domination et classiquement intériorisé par les
contradictions sociales du milieu paysan sont encore prises dans des gangues dominés. Reste donc à savoir quelles forces sociales peuvent se rencontrer
clientélistes archaïques. Mais le pouvoir (et singulièrement un nouveau pou- pour lui donner un contenu. On ne peut qu’espérer en tous cas qu’aucune
voir) est dans la théorie locale elle-même un opérateur légitime de change- force impériale ou qu’aucune restructuration clientéliste prédatrice ne
ment, un principe actif de remaniement des clientèles, qu’il <<Tecouvre >> viendront arrêter le débat, en permettant très circulairementà de nouveaux
(hp6Ude) par définition. C‘est bien aussi finalement le rôle d‘un Etat démo- dominateurs et aux toujours-soumis de se rassurer, chacun de son côté, sur
cratique que de <<recouvrir>> à bon escient les contradictions de la société l’étemelle validité d’une métaphysique africaine du pouvoir.
civile. On est donc tenté de penser que ce n’est qu’en assumant les attributs du
Orstom, Bamako, 1994.

74. Ces étudiants peuvent moins encore que les autres se permettre quelques années 75. I1 est sans douEe louable que le gouvemement democratiqueait soigneusement pros-
1 blanches. I1 est vrai que leur malheur est partagé par les étudiants les plus défavo- crit toute forme de chasse aux sorcières. Mais il est relativement stupéfiant que
risés des villes, qui ne seront certainement pas l’élite politique dont la cooptation soient restb en place, ou partis sévir ailleurs,certains fonctionnaires d‘autoriténotoi-
par tel ou tel pouvoir permettra de résoudre le problème étudiant. rement connus en brousse pour leui brutalite et leur malhonnêteté.
* $2 CLAUDE FAY LE POUVOIR MALIEN EN PÂTURE 53

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<(

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~~ ~
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facteur de désordre, voire d‘anomie. En même temps, les ralliements politiques se font
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