INTRODUCTION GENERALE
Il faut évidemment partir de la notion de pouvoir politique, qui
commande tous les développements ultérieurs. En effet, l’homme, de par sa
nature même, est conduit à vivre en société, à constituer des ensembles
organisés à l’intérieur desquels, s’établissent de relations entre les différents
individus qui les composent.
L’observation, même superficielle de la société met en évidence
l’existence d’une distinction entre des personnes qui exercent un pouvoir de
commandement et d’autres personnes qui sont soumises à l’obligation
d’obéissance. On peut donc considérer que le phénomène du pouvoir est général
et qu’il caractérise les sociétés humaines. Ce pouvoir a cependant des caractères
différents selon le domaine dans lequel il est applique.
Ainsi, on peut admettre qu’il y ait un pouvoir familial, un pouvoir
économique ou encore un pouvoir religieux. Ces types de pouvoirs ne se
confondent pas avec le pouvoir que l’on qualifie de politique.
Si nous nous en tenons à l’étymologie, le pouvoir politique est celui qui
est exercé dans la cadre la cité (en grec polis) et donc plus généralement dans
des groupes humains complexes qui rassemblent plusieurs familles et qui
connaissent une différenciation sociale et économique.
Nous préciserons la notion et les caractères du pouvoir politique
(Paragraphe 1) avant de retracer son évolution (Paragraphe 2).
Paragraphe 1 : Définition du pouvoir politique
Pour définir le pouvoir politique, il faut le distinguer de notions voisines
(A) avant de voir ce qui fait sa spécificité (B).
A) La distinction de l’autorité, de l’influence et du pouvoir
Dans le langage courant, on a tendance à employer indistinctement les
mots de pouvoir, d’influence ou d’autorité pour qualifier les situations dans
lesquelles une personne ou un groupe de personnes a la possibilité de diriger de
manière obligatoire le comportement d’autres personnes.
Pourtant, il y a lieu de les distinguer.
1°) La notion d’influence
L’influence que peut avoir une personne peut être définie comme un
système de relations entre elle et d’autres personnes. Elle consiste dans la
possibilité qu’a cette personne de modifier dans un sens déterminé le
comportement ou les idées des personnes avec lesquelles elle est en contact.
Autrement dit, l’influence constitue un « rapport entre des acteurs par lequel
l’un d’entre eux amène les autres à agir autrement qu’ils ne l’auraient fait sans
cela ».
2°) Le concept de pouvoir
Le pouvoir semble pouvoir être défini comme étant un cas spécial
d’influence. Il affecte évidemment le comportement des personnes, mais il se
distingue de l’influence en général en tant qu’il implique des pertes, ou des
sanctions sévères qui peuvent être infligées à celui qui refuse de se conformer au
modèle de comportement et d’action qui est proposé.
C’est principalement dans l’appréciation de l’existence ou de la force de
la sanction que peut être faite la différence entre l’influence et le pouvoir.
L’influence ne compte pas d’application de sanctions, si elle existe, il ne
s’agit que d’une sanction peu sévère qui n’affecte gravement la situation de la
personne qui est soumise à l’influence.
Le pouvoir est donc une influence qui est assortie d’un pouvoir de
coercition.
3°) La notion d’autorité
Le pouvoir étant caractérisé par la reconnaissance d’un pouvoir assorti
d’une possibilité d’exercer des mesures de coercition contre ceux qui ne s’y
soumettent pas par l’autorité peut être définie comme le pouvoir légitime. Le
pouvoir peut être considéré comme légitime ou illégitime par ceux qui y sont
soumis. Est légitime le pouvoir qui est considéré comme juste ou, en tout cas,
comme exercé conformément à des règles que l’on estime être justes.
L’analyse de l’évolution historique montre à l’évidence que toutes les
titulaires d’un pouvoir à l’intérieur d’un système politique cherchent à obtenir la
légitimité et à le transformer en une véritable autorité.
B) La spécificité du pouvoir politique
Dés lors que le pouvoir est un phénomène social général, c’est
probablement par la définition de la politique que l’on parviendra à mettre en
évidence la spécificité du pouvoir politique.
Tout d’abord, on peut concevoir de définir la politique par référence à des
institutions spécifiques. C’est une opinion qui a été largement exprimée au cours
des siècles passés, et qui a consisté à définir la politique par référence à l’Etat.
Est politique, tout ce qui appartient au domaine d’activités de l’Etat. Cette
définition n’est pas satisfaisante. En effet, elle caractérise une activité sociale
par référence à une institution qui est une création de l’esprit humain. L’Etat
n’est pas une réalité. L’Etat est une création de l’esprit humain, un concept.
Comment pourrait-on définir un phénomène social par une institution dont
l’existence même n’est pas liée à la vie sociale, mais simplement à l’esprit de
l’homme ? En outre, cette définition n’est pas acceptable dans la mesure où la
politique, et par conséquent le pouvoir politique, existe dans des sociétés où il
n’y a pas d’Etat. Il y a en effet, des sociétés sans Etat et ce ne sont pourtant pas
des sociétés sans politique.
Ensuite, Max Weber, qui est un sociologue allemand, a défini le pouvoir
politique par le monopole de la contrainte légitime qui lui serait attribué. Il est
de fait que la détention du monopole de la violence physique légitime, est un
élément important pour la qualification du pouvoir politique. Mais si la
référence à la contrainte est un élément nécessaire, elle est loin d’être suffisante
pour qualifier le pouvoir politique. On peut en effet considérer que le pouvoir
politique se distingue des autres pouvoirs par son caractère global.
Le système politique est susceptible d’exercer un pouvoir de contrôle et
de modification sur les autres sous-systèmes. Une décision politique pourra
effectivement bouleverser la nature des relations familiales ou encore le type de
structure économique ou les conditions d’exercice des religions. En ce sens, le
système politique englobe et dépasse l’ensemble des sous-systèmes qui
composent le système social.
Mais la politique se distingue des autres types d’activité en tant qu’elle
n’envisage les problèmes que globalement et considère la société dans son
ensemble et non pas divisée en secteurs.
Paragraphe 2 : Les diverses formes du pouvoir politique
Il est certain que, dans la plus grande partie de cas pouvant être étudiés, il
y a effectivement une distinction entre eux qui commandent et ceux qui
observent. Mais il ne faut pas négliger pour autant les situations dans lesquelles
une telle différenciation n’existe pas.
A) Les sociétés sans gouvernants
Les études ont permis de mettre en évidence l’existence de sociétés dans
lesquelles il n’y a pas de distinctions entre les gouvernants et les gouvernés.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’y ait pas de pouvoir politique, car il
n’existe pas de société sans pouvoir politique en ce sens qu’existe un code
d’obligations s’imposant aux membres du corps social dont la désobéissance est
sanctionnée par un certain nombre de peines.
Dans un tel type de société, les membres du corps social connaissent les
obligations auxquelles ils doivent se soumettre mais ils estiment qu’en les
respectant, c’est à la volonté des ancêtres, aux prescriptions des dieux ou des
esprits, à l’application de la tradition sacrée qu’ils se soumettent. Lorsqu’ils
adoptent un comportement qui est en contradiction avec des règles, ils savent
risquer l’application de sanctions. Celles-ci peuvent leur être infligées par les
puissances surnaturelles dont ils ont violé les enseignements, ou encore par
l’ensemble du groupe, ou même par des membres du groupe qui exercent à leur
égard le véritable droit à la vengeance. Ainsi, il y a un véritable pouvoir de
coercition qui peut aller jusqu’à la mise en œuvre de sanctions extrêmement
sévères consistant dans la mise à mort ou dans le rejet de groupe.
De telles sociétés, sans véritable gouvernant, n’ont pu survivre que dans la
mesure où elles étaient isolées d’autres genres de sociétés. Lorsqu’elles sont
entrées en contact avec des groupes sociaux plus évolués et disposant d’une
organisation politique plus différenciée, elles ont généralement été disloquées et
ont perdu ce qui faisait leur originalité.
Ainsi, dans ces sociétés sans gouvernants, le pouvoir politique existe mais
il est diffus dans l’ensemble de la société et s’applique selon des modalités qui
sont susceptibles de maintenir la cohésion du groupe et la possibilité de son
développement.
B) Le pouvoir individualisé
Une autre forme possible du pouvoir consiste dans la reconnaissance à
une personne déterminée, ou à un groupe de personnes, du droit d’exercer le
pouvoir de commandement. C’est donc une forme individualisée de pouvoir.
Les conditions de l’attribution à une personne du droit de commander
peuvent varier selon les cas que l’on considère. Il arrive, tout d’abord, que ce
soient les qualités personnelles d’un homme qui justifient que l’on lui
reconnaisse le droit de commander. Le fait qu’il soit le chasseur le plus adroit,
ou encore celui qui connaît le mieux les règles de la tradition, ou encore le fait
qu’il soit reconnu comme habité par l’esprit des ancêtres, ou bien encore le fait
qu’il se comporte dans la vie comme étant le plus intelligent, sont autant de
raisons qui font que l’on obéit aux ordres qu’il donne. Ensuite, il est également
possible que le pouvoir de commandement reconnu à un homme soit fondé sur
le fait qu’il soit susceptible de protéger la personne qui accepte de se soumettre à
lui.
Cette individualisation du pouvoir peut, en schématisant au maximum,
être ramenée à deux types principaux.
Le premier type est celui de l’autorité que Max WEBER qualifie de
charismatique. « Est charismatique la domination fondée sur un dévouement
hors du quotidien et justifié par le caractère sacré ou la force héroïque de la
personne et de l’ordre révélé ou créé par elle ». Cette définition met en évidence
deux phénomènes : le caractère exceptionnel de l’individu qui exerce le pouvoir
et l’existence d’un groupe de fidèles qui partagent la croyance dans les qualités
exceptionnelles de ce personnage.
Le chef charismatique apparaît souvent comme une sorte de
révolutionnaire qui secoue l’apathie et le conformisme du groupe et lui propose
un bouleversement de ses habitudes de vie. Il y a, entre lui et le reste du groupe,
un courant de sympathie, une adhésion de foi qui sont ici déterminants.
On constate ici l’importance du second élément qui est l’existence d’un
groupe de fidèles qui partagent la croyance dans les qualités exceptionnelles du
chef. Il est entouré par une sorte d’état-major, par un petit groupe de personnes
qui tirent de leurs liens avec le chef des qualités qui leur permettent de
participer, à ses côtés, à l’exercice du pouvoir de commandement.
Ce type de pouvoir charismatique se trouve dans les sociétés les plus
anciennes comme dans celles qui s’estiment les plus développées. Ce peut être
le grand sorcier, ou bien celui qui a été capable de proposer et de réussir une
expansion territoriale, ou encore le chef qui a imposé sa conception du monde et
sa volonté de puissance.
Le second type de pouvoir individualisé est celui dans lequel le groupe, ou
une partie de celui-ci, reconnaît à une personne le pouvoir de commandement en
échange de la protection que celle-ci est capable de lui assurer par le devoir de
protection. La société féodale offre un exemple célèbre et très instructif de ce
type de pouvoir.
C) - Le pouvoir institutionnalisé
Qu’est-ce que l’institutionnalisation du pouvoir ? Nous adopterons la
définition qui est donnée par le professeur BURDEAU : « L’institutionnalisation
du pouvoir (est) l’acte par lequel le fondement du pouvoir est transféré de la
personne des gouvernants à une entité : l’Etat » (Droit constitutionnel
Institutions politiques, édition 1970, p.15).
1°) Les causes de l’institutionnalisation du pouvoir
Elles sont multiples et nous présenterons ici celles qui sont les plus
évidentes.
Il semble, en premier lieu, que le passage du pouvoir individualisé au
pouvoir institutionnalisé résulte de la fragilité de la première forme de pouvoir.
En effet, dans le pouvoir individualisé, l’existence du lieu de
commandement/obéissance dépend de la relation qui s’établit entre les deux
acteurs politiques qui sont en présence. On a vu que la mort du suzerain comme
celle du vassal met fin au rapport de commandement/obéissance et qu’il
convient donc, chaque fois, de rétablir la relation si l’on veut qu’elle se
maintienne. Il y a là, bien sûr, un élément d’instabilité qui peut être considéré
comme une gêne dans l’organisation sociale.
La seconde cause est sans doute le fait que le pouvoir individualisé
entraîne une insécurité. Personne n’est jamais sûr de l’obéissance qui lui est due
ni non plus d’obtenir la protection qui doit lui être assurée. Il suffit que le
suzerain meure en période de crise pour que le vassal ne bénéficie plus de la
protection qui avait pourtant justifié qu’il fït hommage au suzerain décédé.
Enfin, le fait que le pouvoir individualisé soit, par définition même, très
lié à la personne du chef crée des inconvénients. Dans la relation de type féodal,
on voit deux personnes placées face à face, l’une sachant qu’elle peut
commander, l’autre sachant qu’elle doit obéir. Or, les hommes répugnent en
général à se soumettre à la volonté d’un homme, dès lors qu’il est incarné et que
l’on est en relation constante avec lui. On a l’impression que l’obéissance est
plus supportable lorsque le lien est abstrait que lorsqu’il est personnalisé.
L’ensemble de ces raisons fit que les gouvernants, comme les gouvernés,
cherchèrent à stabiliser la relation du pouvoir. Le vassal éprouva rapidement le
désir de transformer en propriété de son fief ce qui n’était jusqu’alors qu’une
détention précaire. Quant au suzerain, il accepta finalement de renoncer à la
propriété effective dès lors qu’il était certain de se garantir l’obéissance des
successeurs de son vassal. Peu à peu, on s’oriente vers une désincarnation du
lien d’autorité vers une institutionnalisation du pouvoir, où le droit de
commandement et le devoir d’obéissance dépendent de principes abstraits et non
pas de qualités liées à la personne.
2°) Les conséquences de l’institutionnalisation du pouvoir
Elles consistent, en premier lieu, dans la dissociation entre le pouvoir et
son titulaire. Désormais, le pouvoir appartient à l’Etat, qui est un être abstrait
indépendant des personnes qui composent la société. Celui qui exerce la
fonction de commandement la détient non pas en fonction de ses qualités
personnelles mais en raison des droits, des compétences qui lui ont été
reconnues.
En second lieu, le pouvoir acquiert de ce fait une permanence. L’Etat
n’étant pas lié à la personne d’un homme quelconque, il continue d’exister quels
que soient les bouleversements qui se produisent et les changements qui
affectent la personne de ceux qui exercent en son nom le pouvoir. La mort ou le
remplacement du titulaire de l’autorité n’affecte pas l’existence de l’Etat, il ne
touche que les titulaires de certaines fonctions.
Enfin, le pouvoir, dès lors qu’il est institutionnalisé, est désacralisé, il ne
dépend plus d’une qualité magique, ou religieuse, ou tout simplement de la
force réelle ou supposée du titulaire du pouvoir, mais son fondement est la
raison et la loi en est l’expression. L’Etat, en tant qu’institutionnalisation du
pouvoir, apparaît bien comme une forme de celui-ci. Il correspond à un stade
déterminé de l’évolution des formes du pouvoir.
Ainsi, des institutions politiques sont nées et pour définir leurs rapports et
la place du citoyen, le droit constitutionnel s’est développé dont l’étude fait
l’objet de ce cours. Le droit constitutionnel se propose d’étudier les régimes
politiques c'est-à-dire l’ensemble des éléments qui forment le gouvernement
d’un Etat, mais avant d’étudier les régimes politiques sur les éléments théoriques
qui président au bon fonctionnement de ces régimes politiques d’où le plan
suivant :
1ère PARTIE : LES BASES DU DROIT CONSTITUTIONNEL
2ème PARTIE : LES REGIMES POLITIQUES CONTEMPORAINS
1ère PARTIE : LES BASES DU DROIT CONSTITUTIONNEL
Le pouvoir est dévolu à quelques-uns par la collectivité (ou accaparé par
une minorité). De là découle la distinction des gouvernants et des gouvernés et
la problématique de leurs rapports. C’est la Constitution qui définit et encadre
ces rapports en posant les règles relatives à l’organisation de l’Etat et des
institutions qui le composent, à la désignation des gouvernants, aux droits et
devoirs de gouvernés. La façon dont est organisée la relation gouvernants-
gouvernés détermine la nature du régime en place.
Nombre de Constitution de par le monde sont purement formelles ou
encore imposent la domination et quelques-uns tout en privant le peuple des
moyens de s’exprimer. Mais, dès qu’il y a participation du peuple à l’exercice
du pouvoir (de façon plus ou moins directe) et désignation des gouvernants par
l’élection, les conditions de la démocratie sont réunies.
La nature autoritaire ou démocratique d’un régime découle largement de
l’organisation et de l’indépendance des pouvoirs les uns par rapport aux autres.
Qu’il y ait une confusion entre les pouvoirs et le régime à toutes les chances
d’être autoritaire. Qu’il y ait une séparation entre eux et le régime est en principe
démocratique (le degré de séparation des pouvoirs commande en effet la forme
des régimes démocratiques).