© Éditions Albin Michel, 2024
ISBN : 9782226496805
Aucun continent ne partirait volontairement à la dérive. Avant les
déchirures tectoniques, il y avait une seule mer et une seule terre. L’île
unique s’appelait la Pangée. L’exil n’existait pas, il suffisait de marcher
longtemps, on rejoignait forcément les siens.
Tout départ est une aberration. Je pense être placée pour le savoir, j’ai
passé ma vie à partir. Mes parents diplomates déménageaient sans cesse,
emmenant une progéniture plus traumatisée à chaque fois. Au lieu de m’y
habituer, j’ai contracté une allergie aux départs.
Adolescente, je m’étais juré qu’adulte je trouverais le lieu absolu dont
ensuite je ne bougerais plus. À vingt et un ans, je décidai que l’endroit élu
serait Tokyo. Ce fut une catastrophe. Je rentrai à Bruxelles et soupçonnai
que ce pourrait être mon chez-moi. Les dieux ne s’accommodèrent pas de
cette évidence et m’envoyèrent à Paris, où je débarquai comme un oiseau au
pays des chats. À ma surprise, je m’épris profondément de cette ville
dangereuse. Je gardai Bruxelles en tant que solution de repli et me laissai
gagner par le trouble parisien.
Vingt-cinq années défilèrent et mon amour pour Paris triompha. C’est le
seul emplacement au monde où je suis restée si invraisemblablement
longtemps. Si l’on m’avait affirmé, quand j’étais enfant, que ma sédentarité
serait parisienne, j’aurais été incapable de le croire. C’est cela, tomber
amoureux : un destin imprévu s’offre à vous, vous vous y jetez sans
comprendre, avec l’ivresse de qui agit au mépris des plans de carrière.
Cela ne m’empêche pas de partir en voyage parfois. Autant le dire, ce
n’est jamais de gaieté de cœur. Il y faut des raisons sérieuses, comme le
travail. Ce n’est pas que je sois une personne de devoir, c’est qu’il y a
toujours, sous-jacente, cette indignation : « Tu habites Paris et tu veux
voyager ? »
Autant déclarer qu’on habite l’Éden et que l’on souhaite visiter les
Enfers.
Nuançons : ces vingt-cinq dernières années, j’ai découvert l’Italie,
l’Amazonie – je me suis aperçue qu’il existait d’autres lieux sublimes et que
m’y rendre valait le détour. Il n’empêche que même ces destinations idéales
provoquent en moi le recul exprimé plus haut. Il me faut vaincre, pour
partir, un amour aussi puissant que l’inertie.
Rappel : l’inertie est la résistance d’un objet à une force exerçant sur lui
un mouvement. Le dictionnaire y voit une propriété. Je me permets de
trouver cela inexact. Une propriété, c’est presque une épithète homérique.
L’inertie, c’est beaucoup plus grave.
Partir m’apparaît toujours comme une violence. Et pourtant, il s’agit de
départs tellement plus bénins que ceux de ma jeunesse, puisque je suis
assurée de revenir. Le traumatisme est si puissant que mes ténèbres
intérieures ne croient pas au retour. Quand Paul Bowles déclarait que le
voyageur digne de ce nom était celui qui n’était pas sûr de revenir, il ne
parlait évidemment pas pour mon cas pathologique, puisque, au lieu de
vivre cette incertitude avec une noblesse métaphysique, je l’appréhende de
la pire manière. Les veilles de départ, je ne dors pas : je suis trop accaparée
par mes adieux à mon lit, à mon placard, à mon quotidien.
Début 2021, Pep Beni remporta le prix Nicéphore Niépce pour son
magnifique recueil de photographies, Tombé du ciel, qui raconte la guerre
du Pacifique côté Japon. Elle gagna ainsi un aller-retour long-courrier pour
deux personnes. Toutes les destinations desservies par Air France étaient
envisageables.
Pep Beni est un personnage important de ma vie. Cette photographe
extraordinaire est l’une des premières amies que j’ai eues en France, lors de
mon arrivée, il y a quelques décades.
Pep m’appela pour m’annoncer la grande nouvelle :
– La destination que j’ai choisie est le Japon, et c’est toi qui m’y
accompagnes.
Panique.
– Avec la pandémie, je ne pense pas que ce soit possible, hélas.
– Je sais. Nous partirons dès que la situation le permettra.
Je respirai. Début 2021, il paraissait impensable de sortir un jour de ce
cauchemar. Comme beaucoup de gens, je croyais que le confinement et ses
avatars dureraient jusqu’à la fin des temps.
Peu à peu, le covid desserra son étau. Mais même quand on put à
nouveau voyager au loin, le Japon ne rouvrit pas ses portes. Pep
s’impatientait.
Fin 2022, le pays du Soleil-Levant accepta de redevenir une destination,
à condition de fournir des garanties plus que sérieuses. Pep appela aussitôt
Air France pour prendre deux billets pour mars-avril. Cent pour cent des
vols avaient déjà été réservés par les innombrables touristes qui, depuis trois
ans, attendaient de voir les cerisiers en fleur. Je crus que les dieux me
protégeaient.
– Mars 2024 ? suggérai-je.
– Pas question ! C’est comment, mai au Japon ?
– C’est la saison des azalées.
Pep réserva à la seconde deux allers-retours. Nous partirions donc le
20 mai 2023 pour rentrer à Paris le 31 mai.
– Tu devrais plutôt inviter quelqu’un d’autre, tentai-je encore.
– Trop tard. Et puis je veux que ce soit toi qui me guides. Toi la grande
prêtresse de l’éloge de l’ombre, qui t’en es fait une spécialité au-delà même
de tes romans, tu ne peux pas te débiner !
« Ça m’apprendra », pensai-je.
La dernière fois que j’étais allée au Japon, c’était au printemps 2012, à
l’occasion du tournage de Amélie Nothomb, une vie entre deux eaux.
Pendant dix jours, l’équipe de Laureline Amanieux m’avait filmée à Kyoto,
à Kobé, à Tokyo et à Fukushima. Il s’agissait d’un reportage sur mes
relations avec le Japon, qu’elles soient passées ou présentes. L’exercice
s’était révélé aussi passionnant que difficile. Le plus dur consistait à
éprouver des émotions aussi intenses que mes retrouvailles avec ma nounou
sous le regard ininterrompu de la caméra. Cela avait eu le mérite imprévu
de m’interdire de m’effondrer.
Onze années s’étaient écoulées depuis et non les moindres. Il y avait eu la
pandémie, ensuite la guerre d’Ukraine avait éclaté. Mon père était mort. À
mon insu, ces épreuves avaient creusé en moi une souffrance dont je ne
tenais pas compte.
« Retourner au Japon te réconfortera », me dis-je. L’argument ne porta
pas. Ce qui m’obnubilait, c’était l’idée d’y aller avec Pep. Non : d’être la
guide de Pep sur le sol nippon. Je n’avais jamais été la guide de personne.
Guider Pep me paraissait terrifiant. C’est peu dire qu’il s’agit d’une amie
exigeante. Mais le plus effrayant, c’était de jouer ce rôle au Japon.
C’est mon pays préféré au monde, ma terre sacrée. La simple évocation
de son nom suffit à me mettre en transe. Un tel amour ne me donne aucune
compétence particulière et m’enlève tout droit à l’erreur.
– Tu parles la langue, dit Pep.
Oui. Non. J’ai parlé cette langue. Je sais qu’elle est toujours là, enfouie
sous des décombres innombrables. Lors de mon dernier séjour au pays du
Soleil-Levant, j’avais senti des wagons de japonais me revenir en mémoire
chaque jour. Pas forcément les mots les plus utiles ni les tournures les plus
pratiques, mais les locutions auxquelles je m’étais attachée pour des motifs
sentimentaux.
Le japonais est ma langue fantôme. Jusqu’à l’âge de cinq ans, je l’ai parlé
couramment. Ensuite j’ai quitté le pays et j’ai oublié la langue. Quand j’ai
eu vingt et un ans, je suis revenue au Japon et j’ai réappris, en découvrant
que je n’avais pas complètement escamoté un langage d’enfant qui avait été
le mien. J’ai eu une longue et importante liaison avec un jeune Tokyoïte qui
se délectait de mon curieux sabir. Et puis j’ai travaillé dans une entreprise
nippone à laquelle mes singulières facultés linguistiques ont inspiré une
méfiance croissante, jusqu’au moment où j’y ai reçu l’ordre le plus abstrus
qui fût : « Oubliez le japonais. »
J’ai essayé d’obéir. La débâcle professionnelle qui s’est ensuivie m’a
convaincue de tourner la page. J’ai quitté Tokyo où j’avais, deux ans plus
tôt, décidé de vivre. Retour en Belgique.
À vingt-cinq ans, je découvre un nouveau pays : la France. Les
autochtones m’accueillent bien, je m’acclimate. Le japonais disparaît de ma
mémoire, non sans laisser une trace incongrue que je préfère ignorer.
Il me faudra attendre l’âge de quarante-cinq ans pour rejoindre l’Empire,
à la faveur du documentaire de Laureline Amanieux, et m’apercevoir que
j’ai désobéi aux ordres de l’entreprise : je n’ai pas oublié la langue.
Tout se passe comme si le japonais était une marée : à mesure que je
m’éloigne, descend la mer des mots. Il suffit que je revienne et la marée
remonte, mon bateau est en eau.
Mai 2023, c’est marée basse. Ce n’est pas la première fois, mais j’ai
quand même peur. Et si j’avais perdu la clef de cette langue ?
Le bon côté de Pep, c’est qu’elle ne me laisse pas le choix :
– Tu n’as qu’à y arriver.
Elle me met la pression.
Quand j’anticipe ce voyage, je n’en dors plus. La simple idée d’acheter
des billets de train me semble au-dessus de mes forces.
Lorsque je vivais au Japon, combien de fois m’étais-je acheté des billets
de train ? C’était si facile que je ne me rappelle plus comment je procédais.
Si je partais seule, je n’aurais pas peur, j’exulterais même à l’idée du côté
aventureux de l’affaire. Mais devoir guider Pep me semble au-dessus de
mes forces.
« Tu es de mauvaise foi. Seule, tu ne partirais pas au Japon », me dis-je.
C’est vrai. Je suis devenue cette personne qui ne prend plus l’initiative
d’aller au Japon. Louée soit Pep qui m’y contraint !
Samedi 20 mai. L’avion quitte Roissy-Charles-de-Gaulle à treize heures.
Je découvre que le vol a rallongé. Auparavant, Paris-Osaka durait onze
heures. À présent, treize heures et trente minutes. À cause de la guerre
d’Ukraine, l’avion ne peut plus survoler la Russie, comme jadis. On passe
par le sud : Turquie, Kazakhstan, Chine.
À côté de moi, Pep psychote :
– Tu crois que je vais supporter un vol aussi long ?
– Aucun problème.
– Je suis asthmatique.
– Moi aussi.
– Je suis allergique aux oreillers de plumes d’Air France.
Je donne les coussins au steward :
– Tu vois, le problème a disparu.
– Je vais avoir une crise d’angoisse.
Je connais assez Pep pour savoir qu’elle risque en effet un pic d’anxiété.
Je lui dis ce qu’elle a besoin d’entendre.
– Nous pouvons encore descendre de l’avion et annuler le voyage.
Une part de moi espère qu’elle prendra cette décision. Pep respire un
grand coup :
– Non. J’attends depuis toujours d’aller au Japon. Je dois avoir ce
courage.
– Tu verras, cela va très bien se passer.
L’avion décolle. Alea jacta est.
En vol, j’ai tendance à ne rien faire. Si je suis assise à côté du hublot, je
regarde le ciel et la terre sans discontinuer. Dans le cas contraire, je pratique
le non-agir. Lire ? Impossible d’atteindre la concentration requise. Écrire ?
Seulement quand ce sera le petit matin. Et puis, pourquoi me justifier ? La
vie ne m’offre pas tant d’occasions de farniente.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Rien.
– Alors occupe-toi de moi.
– Que veux-tu dire ?
– Je vais avoir une crise d’angoisse, poursuit Pep. Aide-moi.
N’ayant aucune idée de l’attitude à adopter, je commence à parler au
hasard :
– L’avion est plein à craquer. C’est extraordinaire. Dommage que nous
n’ayons pas un hublot à côté de nous. Sinon, je te montrerais Meaux, ce
serait enthousiasmant. Un Paris-Osaka, on peut comprendre que ce soit
plein. Paris-Meaux, c’est tout aussi complet. Essaie les trajets les plus
improbables, Meaux-Vierzon, Compiègne-Vandœuvre, c’est toujours
complet. Il y a peu de mystères aussi profonds : où vont ces gens ? Quel
besoin ont-ils de se déplacer ? Ne sont-ils pas mieux chez eux ? En quoi
Vierzon vaut-elle le détour ? Vandœuvre n’est-elle pas aussi ennuyeuse que
Compiègne ? On se sent mal placé pour les juger, car si l’on s’en indigne,
c’est précisément parce que l’on est avec eux dans le Meaux-Vierzon. « Ah
oui, mais moi, j’ai une bonne raison, c’est que… » Et là soudain, la nullité
de toute motivation apparaît. C’est pourquoi se déplacer est une activité
dangereuse, qui met en lumière la vacuité de l’existence.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Au moins, en avion, on a des possibilités. Tu vois, il y a un écran, on
peut choisir par exemple un film.
Hypnotisée, Pep me laisse pianoter sur son écran. Parmi les films
proposés, il y a Revoir Paris. Ce titre me scotche. J’accorde mon écran avec
le sien.
– On le regarde ensemble, d’accord ?
Dont acte. Le film s’avère terrible, il est question des attentats du
13 novembre 2015. Mon amie confie son angoisse au personnage interprété
par Virginie Efira et oublie la sienne. Mission accomplie.
Une sympathique Portugaise nous sépare du hublot. Comme elle dort, je
prends l’initiative de soulever le volet.
Je viens d’avoir fini d’écrire : le matin peut se décréter. Il faut reconnaître
que dans ma vie, l’aube est souvent purement mentale. Le choc n’en est que
plus vif, en ce 21 mai, de découvrir une aurore véritable, ce moment que,
paradoxalement, je rate toujours, pour ce motif que je suis ensevelie sous
l’écriture.
L’écran indique que nous survolons la Corée du Sud. J’ai beau être cent
pour cent analogique, j’apprécie ces GPS, surtout quand l’échelle est
grande : se rendre compte que le minuscule appareil passe au-dessus de
l’Azerbaïdjan ou du Sichuan, cela produit son effet. Si l’on n’est pas assis à
côté du hublot, je ne trouve pas absurde de rester l’œil fixé pendant douze
heures sur l’image.
Ma voisine a le sommeil lourd, je peux me coucher sur elle sans la
déranger. C’est ainsi que je peux convertir le tracé du GPS en son
équivalent paysager : il est rare de disposer d’une possibilité aussi
immédiate.
Après la Corée, il y a la mer. Mon cœur se met à battre la chamade.
J’éteins l’écran, je ne veux plus avoir affaire qu’au réel. Toujours allongée
sur ma voisine, je regarde par le hublot avec l’avidité du pèlerin.
Soudain j’aperçois le rivage. La voix étranglée d’émotion, je commence à
gémir :
– Le Japon ! Je le vois ! Il est là !
Larmes de joie. Pep ricane.
– Tu as l’air du Corse dans Astérix quand il sent l’odeur de son île.
Elle a raison. Comment ai-je pu tellement répugner à ce voyage alors que
la simple vision du sol nippon me met à ce point dans un état second ?
Je m’efface afin que Pep puisse jouir de la vue. Elle peut toujours se
moquer, elle semble aussi bouleversée que moi. Pour elle, ce sera la
première fois : je la jalouse un peu. Ce doit être prodigieux de découvrir le
Japon à l’âge adulte.
À y réfléchir, ma répulsion envers les départs doit beaucoup à l’Empire.
Le premier départ de ma vie consista à quitter le Japon, à l’âge de cinq ans.
Cet arrachement me traumatisa. Par la suite, j’ai connu tant et tant de
départs difficiles : outre leur douleur intrinsèque, je les ai toujours ressentis
comme des répétitions de la tragédie primitive. Quitter le Japon, l’archipel
idéal, la terre où mon existence avait un sens.
À l’époque, nous avions quitté le Japon pour la Chine de Mao, autant dire
pour l’enfer. Mais même si nous avions troqué l’Empire contre Cythère, je
pense que ma souffrance eût été équivalente. Peu importait où nous allions.
Nous désertions le Japon. Cet énoncé suffisait.
Depuis cet arrachement initial, j’étais retournée au Japon, j’avais tenté de
m’y installer pour toujours. Cela n’avait pas marché, j’avais fini par
m’enfuir. Un tel échec n’avait rien changé à mon amour : j’étais toujours
aussi éperdument amoureuse de ce pays. Sans doute ce schéma de base me
conditionna-t-il pour la suite. Chez moi, l’amour se fiche du résultat.
L’éloignement ne correspond en rien à une renonciation ou à un
attiédissement de ma ferveur.
Pep doit lire dans mes pensées puisqu’elle me dit :
– Tu ne vas pas recommencer avec ta nostalgie, n’est-ce pas ?
– Tu as raison.
La nostalgie : je ne m’y étais déjà que trop adonnée. Il s’agit de ma
pathologie invétérée. Il faut donc que je lui résiste. N’était-il pas temps que
je redécouvre le Japon sans être obsédée par ce que j’y avais vécu ?
Mon pèlerinage sur les traces de mon passé nippon, je l’avais effectué au
moins à deux reprises. Pep voulait que je remette mon compteur à zéro.
C’était un bon plan. En serais-je capable ?
Atterrir à Osaka provoque toujours une peur identique : l’avion pique
vers la mer, on se demande si le pilote ne cherche pas un suicide collectif, la
piste surgit à la dernière seconde. Quand l’appareil se pose, les passagers
respirent un grand coup.
Les formalités sont au moins deux fois plus longues qu’avant. Nous
avions pourtant rempli les formulaire préalables, nos réponses ne
conviennent pas. Après avoir enfin satisfait les autorités aéroportuaires,
nous prenons le train pour Kyoto.
Il s’agit d’une navette Hello Kitty. Je n’en crois pas mes yeux. Pep
exulte. Y entrer permet de ne plus subir la décoration rose bonbon et
l’omniprésence de Kitty. Le trajet dure plus d’une heure, je ne la vois pas
passer. Mon amie scrute les moindres détails de la banlieue d’Osaka et puis
de ce Kansai plus urbain que rural qui mène à l’ancienne capitale. Je
comprends son ébahissement, rien ne lui paraît vide de signification.
C’est dimanche, il doit être midi. Est-ce pour ce motif que les rues sont
désertes ? Ni voitures, ni êtres humains. Parfois, une rizière entre deux
immeubles déroute le regard.
À Kyoto, nous avons un peu de mal à trouver l’auberge traditionnelle que
Pep a réservée. La ryokan en question ne nous autorise pas encore à nous
installer, il est trop tôt. Nous laissons nos bagages à la réception et partons à
l’aventure.
Ivresse sèche : redécouvrir une ville fréquentée dans son enfance en
s’interdisant la nostalgie. Kyoto a très peu changé, je n’en ai oublié que la
cartographie. Imaginez un retour à Paris où l’on se rappellerait les lieux et
non leur disposition : « J’irais volontiers au Louvre mais je ne sais plus où il
se situe. » Je suis bombardée d’émotions sans domicile fixe.
Pep s’arrête le long de la rivière de Gion. De l’autre côté, un héron attend
sa pitance à la fenêtre d’une taverne. La restauratrice le fait patienter en lui
tendant parfois des rogatons. Ce spectacle nous captive. Il nous vient à
l’esprit que si l’échassier a choisi cette enseigne, c’est pour des motifs
sérieux.
– J’ai faim, dit mon amie.
Je connais Pep depuis un quart de siècle. Quand elle a faim, l’heure est
grave. Retarder l’échéance du repas peut entraîner des conséquences
terribles. Nous traversons la rivière et finissons par dénicher l’entrée
dérobée de la taverne.
Une hôtesse nous accueille comme si elle nous attendait depuis toujours.
Subjuguée, Pep découvre les manières japonaises. À peine sommes-nous
assises que l’on nous apporte du thé et des serviettes parfumées. « J’ai
l’impolitesse de vous servir », dit l’hôtesse à mon amie qui heureusement
ne la comprend pas.
La tenancière nous explique qu’elle n’a qu’un seul déjeuner à nous
proposer mais que si nous le tolérons, nous n’aurons pas à le regretter.
J’accepte avec joie et s’ensuivent des processions de mets plus délicats les
uns que les autres. Béni soit ce héron qui nous a indiqué le meilleur
restaurant de Kyoto !
De l’autre côté de la fenêtre, l’échassier en question s’impatiente. Pep
veut aller lui donner à manger, la tenancière l’arrête :
– Quand j’aurai fini mon service, je lui apporterai les restes. Ne le gâtez
pas, il n’en prend déjà trop qu’à son aise.
C’est moi qui traduis. Je ne saisis pas tous les mots mais l’esprit ne
m’échappe pas. Par ailleurs, plus je déguste les plats de ce festin, plus mon
japonais me revient. L’hôtesse me demande d’où vient mon kansaiben –
mon dialecte de la région, car en effet, j’ai l’accent d’ici. Je lui raconte mon
enfance, ma nounou.
– Où habitiez-vous ?
– À Shukugawa.
– Je suis de Nishinomiya ! s’exclame-t-elle.
Nous avons donc été voisines et palabrons comme telles. Pep m’interroge
sur le sens de notre conversation. Comme elle m’a interdit la nostalgie,
j’invente que je lui parle politique.
Nous sommes les dernières clientes de midi. Ainsi, nous assistons au
déjeuner du héron, qui reçoit de somptueux reliefs. L’animal a le bec fin et
se goberge. C’est un plaisir de le voir se repaître.
À l’auberge, nous prenons possession de nos chambres traditionnelles. Je
m’émerveille de retrouver l’odeur du tatami frais. Mon amie, persuadée
désormais que je suis parfaitement bilingue, me fait poser mille questions à
l’hôtelier : le futon est-il antiacarien, l’oreiller est-il en plumes, etc. ? Pour
« acarien », je japonise l’anglais bedbug. L’hôtelier pâlit à l’idée que nous
puissions le soupçonner d’abriter de tels hôtes. Nous frisons l’incident
diplomatique, je rétablis l’harmonie comme je peux.
Nous allons nous promener. Le soir tombe. La nostalgie est un sentiment
crépusculaire, la mienne grandit dans ma poitrine. Je découvre la jouissance
de ne pas la partager. Kyoto a beau être cette cité d’exception, pour moi,
c’est d’abord une ville de ma région, et je m’émeus des loupiotes qui
s’allument aux échoppes.
Nos pas nous portent vers les montagnes qui délimitent la cité et nous
découvrons un temple qui, à en juger par les effigies qui le recouvrent, est
voué aux lapins. Pep, lapinophile devant l’Éternel, pousse toutes sortes
d’exclamations et me prend à témoin :
– Enfin un pays qui accorde au lapin la place qui lui est due !
Tandis qu’elle photographie des dizaines de statues de lagomorphes, je
me laisse envelopper par des rouleaux de nostalgie. Il fait noir, désormais, il
n’y a plus que les lanternes du sanctuaire pour nous éclairer et le temps
n’existe plus. J’ai quatre ans.
Personne ne vient nous dire qu’il faut s’en aller. Y a-t-il une heure de
fermeture ? Il semblerait qu’il soit possible de passer la nuit au temple des
lapins et Pep ne demanderait pas mieux. Les Japonais sont des gens si
respectueux qu’ils n’imaginent pas les plans tordus qui s’installent dans les
cervelles européennes. Ce qui finit par nous en dissuader est la présence
d’autres Occidentaux.
J’emmène mon amie dans une gargote que j’ai repérée. On y sert
d’authentiques okonomiyaki. L’okonomiyaki, littéralement « chose cuite à
votre honorable goût », est malgré ce nom un plat des plus populaires. Il
connaît en Europe une mode grandissante, ce qui prête à confusion : on
croit chic d’en déguster alors que c’est presque de la nourriture de foire. Le
bouge que j’ai déniché est vulgaire, il y a des relents de graillon : enchantée,
je commande deux okonomiyaki et deux bières locales. La tenancière ne
tarde pas à nous les apporter et je me délecte : c’est pile l’okonomiyaki que
me préparait ma nounou Nishio-San, à la cuisine.
Derrière nous, des ivrognes parlent fort. Pep tire la tête, elle déteste
visiblement cet endroit.
– Au Japon aussi, il y a des soudards qui grasseyent. Je trouvais bon que
tu le saches, lui dis-je.
– D’accord, je le sais à présent. Tu peux ne plus me traîner dans des lieux
pareils désormais.
La fatigue du voyage a raison de nous. Nous retournons à la ryokan, je
m’effondre sur le futon. Quelques heures plus tard, me réveiller pour écrire
est difficile : dans ce sens-ci, le décalage horaire est dur à digérer. Charmée
par la jolie lampe de papier, j’y arrive mieux. Le soleil ne tarde pas à se
lever.
À huit heures du matin, je revêts le yukata de l’auberge et je rejoins Pep
qui a commandé dans sa chambre le petit déjeuner traditionnel.
Quand j’entre, mon amie est installée à la table basse, servie par une
ravissante jeune Japonaise qui dispose devant elle des plats de laque noire et
rouge. Manifestement, cela lui plaît beaucoup plus que la gargote de la
veille. Je m’assieds en face d’elle, la jeune femme enlève les couvercles des
plats.
Pep découvre des poissons séchés, des aubergines au miso, des
champignons marinés, un rouleau d’omelette, des racines de lotus, une
soupe d’algues. Elle n’en revient pas et goûte chaque mets avec
enthousiasme, tandis que la jeune femme lui verse du thé.
Je n’en suis pas à mon premier petit déjeuner nippon, il s’en faut, et
même si je ne nie pas son excellence, j’ai un peu de mal. Je mâchouille une
petite prune salée, je déteste mais le voyage dans le temps fonctionne : je
déteste cela de manière identique aux occurrences précédentes. La jeune
femme s’enquiert du sens de ma grimace, je réponds :
– Shiokara sugimasu.
Expression consacrée pour dire que c’est trop salé. Littéralement : « C’est
trop épicé de sel », ce qui prouve qu’en japonais, le sel est considéré comme
une épice.
Pep se déclare plus japonaise que moi : elle, elle raffole de tout. Je
maintiens qu’à midi ou en soirée, cela passerait mieux. Du poisson séché le
matin, c’est trop fort en goût pour moi.
S’ensuit la question piège de qui visite Kyoto : par quel temple
commencer ? Il y en a tant et ils sont plus sublimes les uns que les autres. Je
suggère de débuter par le plus proche, le Kiyomizu-dera. Nous nous y
rendons à pied, par des ruelles d’abord très calmes. À proximité, je
découvre un dédale d’échoppes touristiques autour du temple. En 1989, il
n’y avait pas cela. Heureusement, dès que nous franchissons l’enceinte
sacrée, plus rien n’a changé.
Le Kiyomizu-dera bénéficie d’un atout fréquent dans cette ville : il est
bâti sur les contreforts de la montagne environnante et n’en surplombe que
mieux le monde profane. Celui qui l’explore a le double bonheur d’avoir la
montagne dans son dos et une vue panoramique devant soi. Une cascade
adjacente renforce le prestige d’un tel emplacement.
C’était le temple préféré de mon père. La dernière fois que je l’avais vu,
c’était en sa compagnie. Mon père avait alors la cinquantaine, mon âge. Je
me rappelle son émotion lorsque nous l’explorions ensemble. Il ne disait
presque rien mais son visage montrait des précipices, comme si cette beauté
le ravageait : il ouvrait grand les yeux avec un air de souffrance. Il paraît
que j’ai une expression comparable quand j’admire.
Ce séjour de 1989 avait eu lieu en août, c’était la saison des pluies, il
faisait une chaleur accablante et l’humidité nous oppressait. En mai 2023, il
fait vingt-huit degrés, c’est un peu beaucoup pour la saison mais c’est
agréable, d’autant qu’aucune touffeur n’est encore perceptible.
La deuxième quinzaine de mai est l’époque dévolue aux visites scolaires.
Il y a très peu de touristes occidentaux, seulement des tribus d’adolescents
nippons en uniforme, accompagnés d’un ou de plusieurs professeurs. C’est
une promiscuité très sympathique. Les élèves sont à la fois rigolards et
respectueux, ils regardent avec déférence ce qu’on leur montre.
– Quand j’étais au collège, j’ai visité Chambord avec ma classe, déclare
Pep.
– Et vous étiez comme ces adolescents ?
– Pas exactement. On chahutait, c’était à qui dirait la connerie la plus
énorme. Enfin, comparés aux jeunes Français d’aujourd’hui, nous étions des
enfants de chœur.
Je m’arrête auprès d’un professeur qui s’exprime doctement devant de
sages élèves et un panorama sublime et j’écoute. Je ne comprends que des
bribes :
– Ce qui est important, lorsque l’on contemple (…), c’est de retrouver
l’harmonie qui est en soi.
Les adolescents l’écoutent avec une pénétration profonde. Je traduis à
Pep qui s’esbaudit :
– Quel enseignant génial !
S’il est un pays qui réserve encore au sensei la place qui devrait être la
sienne, c’est le Japon. Ce titre y reste auréolé d’un prestige absolu. Au point
qu’il est difficile de le traduire. Le sensei est au professeur ce que le mont
Fuji est au point culminant de la Belgique.
Dans l’enceinte du temple, j’initie mon amie aux joies du kori dans une
cafétéria : la glace pilée – ou granité – arrosée d’un sirop de son choix. Je
suggère le kori au matcha. Nous recevons deux gigantesques ramequins
remplis de granité imbibé de thé de cérémonie, sucré pour la circonstance.
On jurerait deux réductions zen de montagnes imaginaires. Le vert si
particulier du matcha nous envoûte pendant que nous croquons des
cuillerées de glace pilée.
– J’adore, décrète Pep.
– Il n’y a pas plus rafraîchissant.
La chaleur monte. Nous retournons à la ryokan nous allonger une heure
sur les tatamis. La tenancière nous demande si nous souhaitons que, ce soir,
un dîner traditionnel nous soit servi. Nous acceptons.
À l’autre extrémité de la ville, nous allons voir ce joyau qu’est le Ryōan-
ji, le temple zen par excellence. Je ne tenterai pas ici de décrire ce qui le fut
tant de fois. Le Ryōan-ji est le sommet de l’esthétique shibui, que l’on
pourrait traduire par « âpre ». Cette âpreté aspire à l’invisible, au rugueux, à
ce qui s’insère dans la nature sans sauter aux yeux. Porter un manteau de
kimono marron, manger un kaki amer, boire du matcha dans un bol
dépourvu de bord lisse, vieillir en devenant aussi ridé que de l’écorce,
ignorer le clinquant et le brillant tant dans l’expression que dans les actes,
c’est suivre la voie du shibui : le comble du bon goût.
Méditer sur le jardin du Ryōan-ji, c’est explorer une hypothèse de vie que
l’on ne retiendra peut-être pas mais dont la simple éventualité nettoie l’âme.
On pourrait en effet se dépouiller jusqu’à atteindre l’âpreté la plus rare,
celle de l’esprit : ce vide, cette caisse de résonance idéale pour ressentir
enfin le monde tel qu’il est, sans l’encombrer de notre tumulte intérieur
dans lequel nous avons la vanité de voir de la pensée. Il faudrait ratisser
notre vide comme ce jardin.
Pep a une grande qualité d’admiration. Elle s’assied au bord de la mer de
gravier, contemple et se tait. J’apprécie qu’aucun commentaire ne soit
échangé. Il y a moins de visites scolaires à la tombée du soir, mais les
quelques classes que nous croisons gardent elles aussi le silence.
Une amie allemande m’a confié avoir pleuré en découvrant le Ryōan-ji.
« C’était juste parfait », a-t-elle ajouté.
Nous rentrons à pied. C’est loin, c’est bien. Marcher à travers le Kyoto
crépusculaire n’a rien d’un embarras. La circulation est modérée, personne
n’a l’air de vouloir renverser un piéton qui vient de Paris s’en émerveiller.
Pep se sert de son iPhone pour retrouver le chemin de la ryokan.
C’est une ville de taille moyenne, ce qui lui valut de figurer sur la liste
américaine des villes sur lesquelles expérimenter les premières bombes
atomiques en août 1945. Le nom de Kyoto fut rayé de cette théorie pour le
motif que le voyage de noces du secrétaire à la Guerre s’y était accompli et
qu’il avait pu constater la splendeur des lieux. On félicite M. Stimson de ne
pas avoir passé sa lune de miel à Acapulco.
À l’auberge, on nous sert un dîner dans la chambre de mon amie. « Festin
zen » est-il une contradiction dans les termes ? Bouillon d’orchidée,
cassolettes de légumes des montagnes, poissons crus et cuits, il y a tant de
plats que nous ne savons où donner de la baguette.
Il a fait très lourd l’après-midi, un orage commence. Par les fenêtres
ouvertes, nous respirons l’odeur de la pluie, qui assaisonne ce repas comme
il le mérite.
Je prends congé de Pep pour aller dormir. Couchée sur le futon, j’écoute
l’averse. J’éprouve une volupté égale à ma fatigue et je sombre.
Au milieu de la nuit, Pep déboule dans ma chambre.
– J’entends du bruit.
– C’est le tonnerre, rendors-toi.
– Non, il y a des voix.
Pep a la phobie du bruit nocturne. Mal réveillée, j’arrive dans la chambre
de mon amie. Je n’entends rien.
– Remets-tu mon témoignage en cause ? s’insurge-t-elle.
– Non, bien sûr.
– Accompagne-moi à la réception.
Emballées dans nos yukatas, nous descendons dans le hall, où le
tenancier joue le rôle de veilleur de nuit. Il est une heure du matin.
L’homme reconnaît celles qui l’accusaient d’abriter des bedbugs et fronce
les sourcils, il n’a encore rien vu. Je traduis les propos de Pep le plus
diplomatiquement possible.
– Mon amie entend du bruit dans sa chambre. C’est une conversation qui
a lieu à proximité.
– Je ne suis pas responsable du comportement du voisinage.
– Mon amie dit que cela vient de votre établissement.
– Mes hôtes sont tous endormis.
– Mon amie voudrait changer de chambre.
À chacune de mes paroles, le tenancier réagit par un haut-le-corps. Il ne
sait pas combien j’atténue la charge de Pep, dont le moindre propos consiste
en une déclaration de guerre. Bon sang ne saurait mentir : je me livre à un
exercice de haute diplomatie.
À bout de nerfs, l’homme nous conduit à une chambre libre. Pendant le
trajet, Pep me dit qu’elle m’a à l’œil et à l’oreille :
– À l’évidence, ce que tu traduis à ce type n’est pas ce que je lui jette à la
figure.
– Le japonais est une langue autre, je réponds suavement. Par exemple,
« espèce de margoulin » se traduit par l’équivalent de « négociateur
étonnant ».
– C’est ça, prends-moi pour une idiote.
La nouvelle chambre se révèle moins bien que l’initiale.
– Il se fout de moi ! Jamais je ne logerai dans ce taudis.
Ce que je traduis ainsi :
– Mon amie trouvait plus de charme à la chambre que vous lui aviez
attribuée. Pourriez-vous, je vous prie, nous en montrer une autre ?
La scène se reproduit encore deux fois. Le tenancier déclare alors qu’il
n’y a plus de chambre libre.
– D’accord, dit Pep. On s’habille, on prend nos affaires et on change
d’hôtel.
– Il est une heure trente du matin, je proteste.
– Et alors ?
Je saute dans mes vêtements et nous voici dans la rue en pleine nuit, à
Kyoto. L’expérience ne manque pas d’intérêt. Nous croisons quelques
geishas furtives qui ne font pas dans le folklore.
Nous repérons des hôtels où l’on nous accueille avec stupéfaction. Dans
un pays où les manières priment, on nous dit que ce n’est pas une heure
pour s’enregistrer. Notre insistance renforce leur refus.
Deux heures du matin, la pluie redouble, je ne me suis jamais sentie aussi
misérable. Combien de temps allons-nous errer ainsi, dans le Kyoto
nocturne, à nous faire rejeter à chaque hôtel ?
Pep finit par dire :
– Bon, c’est mort. Revenons à la ryokan.
Je n’ose pas crier victoire. Quand nous arrivons, le tenancier dit d’un ton
sarcastique :
– Vous n’avez donc pas trouvé une chambre ailleurs ?
– Dis-lui d’aller se…
– Nous sommes heureuses de vous revoir, cher monsieur.
J’accompagne mon amie dans sa chambre initiale. Elle tend l’oreille :
– Le bruit a disparu. Couchons-nous et dormons.
Je m’allonge sur mon tatami. Il est deux heures trente du matin, il me
reste une heure et demie pour dormir. Je me tourne et me retourne, épuisée,
l’énervement entrave le sommeil. Au Japon, le soleil se lève plus tôt
qu’ailleurs, je finis par l’imiter. Le thé trop fort efface la fatigue. Le temps
d’écrire et le souvenir de cette nuit étrange s’éloigne.
Quand je rejoins Pep pour le petit déjeuner nippon, je m’aperçois que la
jeune serveuse lui parle désormais avec une admiration appuyée. Elle
voudrait lui porter ses aliments à la bouche, comme une geisha. Je traduis
des périphrases avant de comprendre la situation : le tenancier a dû dire à
ses employées des horreurs à notre sujet et surtout sur celle qui
commandait. Rien d’absurde à supputer que cet homme doit être très
impopulaire auprès de celles qu’il tient pour des servantes. Ce devait être la
première fois que quelqu’un s’adressait à lui avec insolence. Si l’on ajoute
que Pep est une femme étrangère qui semble âgée de trente ans à peine, on
peut imaginer la fureur du despote. D’où la jubilation des employées.
Ce que j’explique à mon amie qui s’en réjouit en commentant :
– Bien fait, j’en rajouterai une couche quand je le reverrai.
L’événement ne devait plus se produire qu’une seule fois. Sans doute
avait-il demandé à être averti chaque fois que les deux « Françaises »
approcheraient de la réception car nous n’avons plus eu affaire à lui, mais à
des jeunes femmes idolâtres de Pep.
La pluie a cessé, le temps est à présent idéal, beau et doux. Nous partons
visiter le Nijō-jō, l’ancien palais impérial. La qualité d’admiration de Pep
me frappe une fois de plus. Elle se fige d’extase devant les peintures et
s’imbibe de leur splendeur jusqu’à la transe. À ce rythme, l’exploration du
palais dure deux heures et demie.
Le parquet du Nijō-jō produit ce fameux chant de rossignol qui ressemble
plus à un crissement de cigale qu’à autre chose. Il n’empêche que ce son
singulier provoqué par nos pas participe à la magie du château.
Nous sautons dans un taxi.
– Le Pavillon d’or, je vous prie.
Mon amie semble à l’altitude voulue pour le découvrir. À la vue du
Kinkaku-ji, elle se met à trembler.
– Le moine du bouquin de Mishima a raison, dit-elle, il faut y mettre le
feu.
Ce doit être la sixième fois de ma vie que je contemple le Pavillon d’or.
Le revoir en compagnie de Pep extatique produit le meilleur effet. Le
contact high agit, nous sommes deux à vouloir incendier ce temple,
vaincues par cet excès de beauté.
En plus, le roman de Mishima est un mot de passe entre elle et moi. Pour
toutes les deux, Le Pavillon d’or a joué le rôle d’un bréviaire. Je l’ai lu à
treize ans, Pep à vingt-trois ans, et nous y avions vu, chacune de notre côté,
un mode d’emploi du sublime. La pyromanie nous avait paru appropriée.
D’où que nous l’envisagions, le Kinkaku-ji flambe au soleil. Sa splendeur
est une provocation. Se contenter de le contempler humilie. On veut
participer, et comme on ne le peut pas, on détruit. « En haine de la beauté »,
précise Mishima. Tout plutôt que la tiédeur.
Posé sur sa cime, le phénix d’or s’élance, toujours selon Mishima, à
travers le temps. Le temple a fait ses preuves. Anéanti par le feu dans les
années cinquante, il est reconstruit selon la même méthode, ce qui constitue
au Japon la seule éternité qui vaille. Son incendie figure désormais comme
une péripétie digne de ne pas être mentionnée.
Pep photographie le Pavillon d’or avec son téléphone.
– De ma part, c’est un crime professionnel, dit-elle.
Je comprends. À chacun son feu. Son extase n’est pas pour autant
amoindrie. Interrompre un tel syndrome de Stendhal serait insensé. Afin de
poursuivre l’orgie, j’emmène mon amie au Pavillon d’argent.
Nous réagissons de plus belle ensemble et de plus en plus fort.
Tremblements et claquements de dents ne nous gênent plus. Nos pupilles
dilatées nous vaudraient des soupçons si notre attitude ne relevait pas de
l’évidence.
– Je ne serai plus jamais comme avant, dit encore Pep.
Au sortir de l’enceinte, j’avise le commencement du chemin de la
Philosophie. Ce n’est indiqué qu’en japonais, comme quoi personne n’a
songé à faciliter l’exploration aux étrangers.
La dernière fois que j’ai arpenté le chemin de la Philosophie, c’était en
août 1989, avec mon père. La chaleur nous avait tant écrasés que nous
avions plus transpiré que philosophé. Mai 2023, printemps délicieux : mon
amie et moi nous engageons dans le fameux chemin en proie à la joie
ultime. N’est-ce pas l’aboutissement de la philosophie ?
Nous avons quitté le temps, nous marchons le long de la rivière depuis
toujours. Quand nous atteignons l’extrémité du chemin, nous adoptons sans
réfléchir l’unique attitude philosophique possible : nous continuons à
marcher dans n’importe quelle direction. Nous sommes à Kyoto et nous
marchons. Nous n’avons pas besoin de plus. Les ruelles nous conduisent, la
ville nous propose assez d’étendue pour que nous puissions nous y égarer
ad libitum.
Nos pas choisissent d’instinct la périphérie plus que le centre. Nous
croisons un zoo.
– Le zoo de Kyoto. Je ne savais pas que cela existait, dis-je.
Nous nous y rendons. C’est un zoo ordinaire. Il n’y a pas de mal
particulier à lui attribuer. C’est déprimant comme un zoo. Notre exaltation
s’effondre.
J’explique à Pep que ce n’est rien, que la joie creuse des gouffres : nous
n’y demeurerons pas. Mon amie s’entête dans le marasme : un zoo à Kyoto,
pourquoi pas un bunker à Venise ?
Je l’entraîne vers la sortie. Pep ne décolère pas. J’essaie de changer de
sujet, c’est impossible. La rage trouve mieux son chemin que l’extase : nous
arrivons à la ryokan. Le tenancier nous salue avec une politesse exagérée,
j’en rajoute une couche, histoire de rester dans le ton.
– Ce type a une tête de gardien de zoo, dit Pep.
En guise de diversion, je propose de nous rendre aux bains publics.
– Qu’est-ce que tu as contre la baignoire de ta chambre ?
– Rien, c’était pour changer.
– On n’a pas déjeuné ce midi. J’ai faim.
Je connais cet appel, il est à considérer. Quand mon amie a faim, sa
mauvaise humeur peut devenir dangereuse. Nous repartons dans les rues à
la recherche d’un endroit où dîner.
– Que penses-tu de cette sobaya ?
– Il y a mieux, non ?
– Regarde ce restaurant, il a l’air bien.
– Il ne t’en faut pas beaucoup.
Cercle vicieux : plus Pep a faim, plus elle voit tout en noir, et moins les
menus lui conviennent. C’est ainsi que nous mettons des siècles à ne pas la
contenter. Deux heures plus tard, elle consent à s’attabler dans un bouge où
l’on nous sert de la soupe à l’udon.
– C’est pas fameux, dit-elle en mangeant à bouchées affamées.
L’appétit calmé, chacune rejoint sa chambre. Je dors sans demander mon
reste.
Miracle du matin. Le sommeil a effacé l’ardoise, l’avenir nous fait crédit
à nouveau. Nous prenons le train régional pour Nara.
Personne n’aura à cœur de s’informer sur Nara à travers ces notes, je
m’épargne donc les considérations d’usage. Pep découvre les célèbres
daims avec tant d’enthousiasme qu’elle en oublie le zoo de la veille. Par un
temps idéal, nous montons vers le Tōdai-ji. Je ne me rappelais plus son
immensité.
Pep s’avère une caisse de résonance extraordinaire. Elle vibre comme le
tambour local, elle répercute l’onde de choc en mille fois plus fort. Je
ressens le Tōdai-ji à travers la loupe de ses émotions. À nous deux, nous
formons un accélérateur d’extase d’une efficacité redoutable.
Le temple escalade les contreforts de la montagne, nous nous élevons
avec lui. La grimpette nous agrandit, nous tutoyons les déités, qui nous
répondent de bonne grâce. Plus nous gravissons d’escaliers, plus nous avons
envie d’en gravir.
Quand nous atteignons les plus hautes ramifications du Tōdai-ji, nous
nous arrêtons. La vue nous saisit. Nara, d’autres montagnes. Nous nous
asseyons pour boire un thé. C’est parfait.
– Je voudrais rester ici toujours.
Nous restons ici toujours. Pourquoi aller ailleurs ? La cloche du temple
retentit, chacune de mes côtes en résonne.
Qu’est-ce qui est plus arrogant, dire nous ou dire je ? Attribuer un
sentiment à qui que ce soit, surtout à soi-même, n’est-ce pas manquer de
retenue ?
À de tels moments, je regrette de ne pas fumer. Il me semble que ce serait
une forme de présence plus intense. Cela tombe bien, néanmoins, puisque
c’est interdit. Tabako ō suwanai, est-il indiqué sempiternellement : « Ne
sucez pas de tabac. » Avis aux suceurs de cigarettes.
Pep ne fume pas non plus. Nous avons pour point commun l’asthme,
modéré dans mon cas, démentiel dans le sien. Pour Pep, une bouffée de
cigarette équivaudrait à une tentative de suicide.
Mais là, l’air est pur et nous respirons à pleins poumons. Hyperventiler :
la modification de conscience la plus accessible. Plus je me gorge
d’oxygène, plus notre promontoire m’apparaît comme le lieu absolu.
– Je voudrais rester ici toujours.
Quand on ne sait plus si c’est l’autre ou soi – ou personne – qui parle,
c’est un signe excellent. Quelque chose advient qui relève de l’épiphanie.
Je renverse la tête en arrière et je goûte un morceau de ciel.
– On bouge, dit Pep.
Ce qu’elle est sûre d’elle ! Elle a raison, nous conservons l’épiphanie en
marchant. Se précipiter dans la descente n’est pas si facile, l’escalier est un
exercice zen qui enseigne la juste vigilance des pieds.
Nara est une petite ville de province. Nous avons dépassé l’heure du
déjeuner. Un cuistot nous propose cependant un bol de riz et un œuf cru.
J’accepte avec un cri de joie, je me rends compte que c’est le repas de mes
rêves. Pep dégoûtée me voit casser l’œuf et le mêler au riz brûlant à l’aide
des baguettes. La dernière fois que j’ai eu droit à ce festin, j’avais cinq ans.
Cela me plaît toujours autant, je gémis de délice.
– Il ne t’en faut pas beaucoup, remarque mon amie.
– Ce n’est pas mon avis.
Le cuistot a la tête des gens du Kansai. Il me regarde manger avec
approbation. J’ai envie de coller des baisers sur ses bonnes joues.
Nous allons visiter le temple des cloches. Mon cerveau devient non
verbal, je n’imprime pas son nom. Pourtant, en le revoyant, je m’en
souviens comme si j’étais venue la veille. Ce fameux voyage d’août 1989
avec mon père, qui le désignait comme notre pèlerinage.
Cette appellation le dit bien, nous étions en 1989 sur les traces de 1972 :
c’était une équipée dédiée à la nostalgie, vertu cardinale de mon père, dont
j’ai hérité à cent pour cent. Si 1989 poursuivait déjà un but aussi intime,
comment éviter que 2023 cherche les vestiges de 1989 en plus de ceux de
1972 ?
Il me prend un vertige à l’idée d’avoir vécu si longtemps. Ces dates sont
si lointaines. En 1972 déjà, donnant la main à mon père, j’avais visité le
temple des cloches. C’était lui, le modèle initial du voyage. Pire : je m’en
souvenais. Plus grave encore : en 1972 déjà, j’étais en proie à la nostalgie,
non pas d’une venue précédente, mais du présent d’alors. J’avais cinq ans et
je savais que j’allais quitter le Japon et j’en avais d’avance le cœur déchiré.
Et mon père également. Nous avions lui et moi inventé la nostalgie
préventive : idée romantiquement funeste, vaccin inspirant, se contentant
d’agrandir dans l’âme la région dévolue à la nostalgie rétrospective.
Papa, quel est notre problème ? Et pourquoi me l’as-tu légué ? Que suis-
je censée faire de ces émotions tentaculaires ? Si au moins je savais le
temps de ma souffrance !
Afin d’en supporter l’idée, je prends la seule décision possible : il n’y a
pas de temps. Le temple des cloches le prouve : il n’a pas changé d’une
poussière depuis 1972 et 1989. Allons jusqu’au bout du raisonnement : moi
non plus, je n’ai pas changé. Pour être plus précise, je me reconnais mieux
en 1972 qu’en 1989. Me comparer à une jeune femme de vingt-deux ans me
semble plus absurde que me parangonner à l’enfançonne. Cette dernière
m’habite profondément.
Donc j’ai cinq ans et je découvre le temple des cloches, à Nara, en 2023,
avec mon amie Pep Beni. Cela fonctionne, elle ne s’aperçoit pas de ma
métamorphose, elle photographie avec son iPhone les déambulatoires du
cloître bouddhique.
J’ai l’instinct de lui tendre la main.
– Qu’est-ce qui te prend ?
Sa réaction me rappelle à l’ordre. Il faut jouer à l’adulte. Comment
procéder ? Dire un truc idiot. Dont acte :
– C’est beau, n’est-ce pas ?
Puis je me détourne et je continue d’explorer mon passé enchâssé dans ce
temple. Ma remarque était idiote et pourtant exacte, je me réponds à moi-
même.
– Oui, c’est tellement beau.
Si je vis encore longtemps, n’excluons pas qu’un jour je revienne à Nara,
ajoutant au vol-au-vent de ma nostalgie un feuilletage supplémentaire.
Notre admiration se poursuit quelques heures durant, puis nos pas nous
ramènent vers la gare. Je réprime un élan de fierté : je n’ai pas montré à
mon amie les cimes de nostalgie que j’ai atteintes. Ce doit être en partie
pour cela qu’elle est à ce point enchantée de l’excursion.
Dans le train, Pep me dit :
– Merci, tu as été un bon guide. Le Kansai, ça te connaît.
Un si grand éloge ! Tout cela pour avoir caché mes larmes et pour m’être
tue presque sans discontinuer !
– Il me semble ne t’avoir rien dit.
– Ton silence ne manquait ni de précision ni d’enseignement.
De retour à Kyoto, nous passons notre dernière soirée dans le Kansai à
Gion. Les geishas, que deux nuits auparavant nous avions surprises à une
heure du matin, sont moins fascinantes à vingt heures. Nous saluons notre
héron, fidèle à son poste. Nous dînons d’une tempura encyclopédique :
chaque fleur est prétexte à une friture nouvelle.
Le lendemain, nous prenons congé de la ryokan. Pep est saluée comme
un général victorieux : les jeunes femmes de l’auberge s’inclinent devant
elle, lui offrent des cadeaux, me prient de lui traduire des paroles suaves. Le
tenancier ne se montre pas. Quand le taxi nous emmène, les admiratrices de
mon amie demeurent prosternées aussi longtemps que nous restons dans
leur champ de vision.
Dans le Shinkansen pour Tokyo, je vis un épisode ridicule : j’ai perdu
mon billet. J’ai beau vider mon sac, impossible de le retrouver. Il me reste
la facturette de paiement, je la montre au contrôleur pour prouver ma bonne
foi. Il n’en doute pas mais il m’explique qu’arrivée à Tokyo je devrai me
présenter aux autorités. Les autorités de la gare de Tokyo : cet énoncé
m’effraie.
– C’est à cause de la machine, précise le contrôleur.
J’ai encore plus d’effroi. J’imagine une machine qui déchiquette les
usagers sans billet. Comme j’ai cinq ans depuis la veille, j’éclate en
sanglots.
Le contrôleur m’envoie son homologue féminine, dans l’espoir que la
douceur d’une femme apaise des larmes aussi embarrassantes. Les
passagers sont consternés.
Pep se paie ma tête :
– Pleurer pour un ticket !
La contrôleuse accourt pour me parler avec la gentillesse d’une maman.
Son discours proféré d’une voix caressante n’en est pas moins
comminatoire. Je redouble de sanglots et l’enfant de cinq ans ne songe pas à
les essuyer, ni à se moucher. Dégoûtée, l’aimable employée du Shinkansen
finit par me demander si je n’ai pas quelque honorable mouchoir.
Je sors de mon sac un petit paquet de Kleenex, j’en saisis un – miracle !
Mon ticket de train s’était glissé entre deux mouchoirs en papier. Perversité
insidieuse des choses.
Je pousse un cri de joie en brandissant le billet, la contrôleuse me félicite
comme si elle s’adressait à une enfant attardée. Le drame se termine, il s’en
faut de peu qu’elle ne me donne un sticker Hello Kitty pour achever de me
consoler.
Nous arrivons à Tokyo et je comprends à quel sérieux problème
j’échappe. Pour quitter les quais du Shinkansen, il faut insérer son ticket
dans un tourniquet qui ne peut en aucun cas vous livrer passage autrement.
Je traduis le dispositif par « tourniquet », qui désigne chez nous un sas
relativement facile à enjamber d’un bond ou d’une escalade. Ici, non
seulement l’exercice serait impossible, mais surtout, cela ne se fait pas.
Enfreindre la loi reviendrait à se promener tout nu, personne n’aurait cette
audace. Bref, si je n’avais pas retrouvé le billet, j’aurais dû parlementer
avec les autorités de la gare et cela ne se serait pas limité à payer une
amende ou un supplément, il aurait fallu m’humilier d’avoir contrevenu à
l’obligation primale : être en règle.
C’est très loin d’être la première fois que je voyage en Shinkansen. Si je
n’avais jamais remarqué auparavant le tourniquet fatal – trouvons-lui un
nom plus à sa mesure : le portique de la mort –, c’est parce que je n’avais
pas égaré mon ticket et que je l’avais livré sans réfléchir à l’automate seul
habilité à vous accepter sur le territoire de Tokyo.
Quelque chose me dit que perdre son billet dans l’autre sens serait moins
grave : à Nagoya, à Kyoto, à Osaka, le chef de gare vous verbaliserait un
peu comme chez nous. À Tokyo, il faudrait s’expliquer devant une
machinerie à la mesure de l’agglomération (quarante-deux millions
d’habitants).
« Ça commence très fort », me dis-je. Pep a réservé un hôtel à Ginza. Je
connais Ginza, c’est la rue la plus célèbre de Tokyo, mais je n’ai plus
aucune idée de sa localisation. Nous prenons un taxi et je lis dans le regard
du chauffeur, à l’énoncé de l’adresse, qu’il a affaire à des touristes
débutantes. Quatre cents mètres plus loin, il s’arrête.
– Tu ne savais plus que Ginza est à côté de la gare de Tokyo ? remarque
Pep.
– En effet, dis-je stoïquement.
L’hôtel est le contraire de la ryokan kyotoïte : un haut immeuble
moderne. Nos chambres sont des cubes, au dix-neuvième étage, avec vue
sur la ville. Nous jetons nos affaires et courons nous promener sur Ginza.
Pep exulte :
– Tokyo !
Je la comprends. Pour qui débarque, Ginza correspond pile à l’idée que
l’on peut se faire de la mégalopole. Je me garde de lui dire que Ginza
ressemble désormais un peu à Fifth Avenue à New York, si je la compare à
mon souvenir de 1989. Ce qui m’étonne le plus est d’avoir un souvenir de
1989 : je prends peu à peu conscience d’un phénomène mnémonique très
gênant.
J’ai habité Tokyo de l’âge de vingt et un ans à l’âge de vingt-trois ans. J’y
ai vécu des événements aussi fondateurs qu’une première relation
amoureuse importante et une première expérience professionnelle. Deux
livres prouvent combien ces années de jeunesse m’ont marquée. Et ce ne
sont pas que des souvenirs consignés dans l’écriture, ce sont des souvenirs
avec lesquels je compose au quotidien.
Me voici de retour à Tokyo et je découvre l’inefficacité de ma mémoire.
Par exemple, si je voulais me rendre à l’adresse où j’ai vécu en 1989, j’en
serais incapable. Je me rappelle par cœur l’endroit et ses environs, et je n’ai
plus aucune idée d’où il pourrait se situer. Au sud, à l’est ? Plus grave
qu’une absence de sens de l’orientation, mes souvenirs tokyoïtes sont
désincarnés : mon corps n’en conserve aucune trace. Il va falloir que je
serve de guide à Pep dans une ville qui est devenue pour moi une vue de
l’esprit. Et bien évidemment, il n’est pas question que je lui raconte mon
problème. Elle en conclurait que je me moque d’elle ou alors que je lui
mens, que je n’ai jamais habité ici.
Le verbe « habiter » a pour étymologie le fréquentatif du verbe « avoir »
en latin : avoir longtemps, c’est habiter. J’ai eu longtemps Tokyo, et cette
possession a disparu. Je suis dépossédée de cette mégalopole et je
commence à peine à mesurer les effets de cette amputation.
Est-ce à cause de ma régression à l’âge de cinq ans ? Le Kansai m’a si
puissamment rendu ma petite enfance qu’il m’a retranché le reste. À cet
âge-là, j’étais une petite provinciale, Tokyo m’était étranger. N’excluons
pas qu’il y ait là une explication.
Je n’ai pas le temps de réfléchir, je suis au cœur de l’action. Après une
longue promenade à Ginza, Pep veut se rafraîchir dans sa chambre. Ce répit
me semble propice, j’applaudis. Je sors de la douche quand j’entends
tambouriner à la porte.
– Je ne peux pas rester, il y a des acariens, une minute de plus ici et je
meurs.
En effet, le visage de mon amie est convulsé et elle a, au fond de la
gorge, la marque d’un début fulgurant d’allergie. Je bondis dans mes
souliers et nous descendons à la réception. Des gens très aimables lui jurent
qu’on lui a attribué, suivant ses instructions, la chambre la plus neuve et
propre de l’hôtel. Il est hors de doute qu’ils disent la vérité mais les fenêtres
des chambres peuvent à peine être entrouvertes et c’est ainsi que, faute
d’aération, un tel établissement est insalubre pour une asthmatique invétérée
comme Pep.
Nous voici en alerte. Où aller ? Comment trouver un autre hôtel,
a fortiori un hôtel qui convienne, un jeudi vers seize heures ? Je propose de
retourner à Kyoto, dans l’espoir que la ryokan nous loge de nouveau.
– Je veux visiter Tokyo ! proteste Pep.
Elle téléphone à notre contact sur place, l’excellente Alice, qui habite
Tokyo depuis deux ans avec son mari et son fils. Miracle : Alice propose
aussitôt d’héberger notre amie. Son immeuble archimoderne, très aéré,
devrait convenir à l’allergique. Je propose de prendre un taxi, elle affirme
que le métro sera beaucoup plus rapide. Afin d’avoir l’itinéraire, elle
demande à Pep de me parler :
– C’est très facile. Vous prenez la Yūrakuchō-sen jusqu’à Ikebukuro,
ensuite vous…
Panique. Pendant deux années de ma jeunesse, j’ai emprunté le métro
tokyoïte au moins quatre fois par jour. Oui, mais c’était il y a trente-quatre
ans. Je réponds oui d’un air dégagé pour dissimuler à Alice qu’elle me parle
une langue étrangère et je conclus par un comique :
– Nous arrivons.
C’est surtout à Pep que je cache mon état second. La pauvre a encore la
gorge enflée de son début d’allergie, je ne vais pas l’embêter avec les
accidents de mon cerveau. Je me rappelle qu’en 1989, je n’avais pas de
carte de crédit. J’insérais des yens dans une machine qui me les troquait
contre un ticket. Ce bon vieux système va me manquer, j’en suis sûre. Nous
descendons dans le métro et je m’écarte de la machine devenue
méconnaissable. Je m’adresse au guichetier et lui demande deux tickets
pour la banlieue d’Alice. L’homme sait qu’il ne s’agit pas d’une destination
touristique et me suggère d’acheter plutôt deux pass.
– Excellente idée, lui dis-je en lui tendant ma carte de crédit, qu’il
repousse avec effroi comme si j’avais tenté de le corrompre.
Il m’indique l’appareil dans lequel insérer celle-ci.
Nous descendons sur le quai de la ligne Yūrakuchō et Pep pousse un
juron d’admiration :
– C’est super propre et les gens attendent sagement en file à l’endroit où
s’ouvriront les rames. Je rêve !
Nous montons dans le métro et là, mon amie ne contient plus sa surprise.
– C’est l’heure de pointe et personne ne bouscule personne, personne ne
touche personne, on cède les places assises aux vieux ou aux femmes
enceintes, les bras m’en tombent !
Je comprends son étonnement mais ce que je vis est beaucoup plus
incroyable. La ligne Yūrakuchō était l’une de celles que j’empruntais
quotidiennement et chaque nom de station me plonge dans un émoi
surnaturel. J’essaie d’expliquer à Pep que si j’avais vécu à Paris il y a plus
de trente ans, prendre le métro et lire des noms de stations familières
comme Vavin ou Raspail me mettrait en transe.
– Et tu as les larmes aux yeux pour ça ? répond-elle, impitoyable.
J’en conclus qu’il vaut mieux garder mes sentiments pour moi, satisfaite
par ailleurs d’avoir des souvenirs aussi concrets. Pourtant, j’ai beau sonder
ma mémoire, ces explosions de sensibilité liée au nom des stations ne m’ont
pas rappelé comment se déplacer et encore moins comment guider Pep dans
une ville labyrinthique.
Alice habite Nerima qui, en 1989, n’était pas desservi par le métro. À
l’époque cette petite ville n’appartenait même pas à la banlieue. Il est récent
qu’elle soit englobée dans le grand Tokyo.
Notre amie nous attend à la gare, nous lui sautons dans les bras.
– Tu me sauves la vie, déclare Pep.
– Tu diras cela si l’appartement te convient, répond prudemment Alice.
Elle nous conduit au travers d’une charmante cité japonaise dont
l’emblème est le daïkon, le radis blanc géant. On en vend à chaque échoppe.
Au bout de sept minutes de marche, nous arrivons devant l’immeuble
d’Alice. Nous montons à l’étage et entrons. Le suspense est à son comble.
– Voici l’endroit où j’installe ton lit si tu n’as pas d’allergie. Combien de
temps faut-il pour savoir si ta crise va se déclarer ?
– Cinq minutes, répond Pep.
Pendant trois cents secondes, nous demeurons debout, immobiles, à
guetter les symptômes. La gorge de Pep enfle-t-elle ? Sa respiration se
bloque-t-elle ? Son nez coule-t-il ? J’essaie d’élaborer un plan B pour ce cas
catastrophique. Fouiller Tokyo à la recherche d’une chambre salubre me
semble mission impossible. Il n’y aurait que deux solutions : le train pour
Kyoto ou l’avion pour Paris.
– C’est nickel, décrète Pep. Il n’y a pas d’acariens chez toi.
Nous poussons un soupir de soulagement. Alice, décidément la personne
la plus exquise de la planète, se tourne vers moi :
– Désolée, Amélie, je n’ai pas de place pour vous loger.
– Mais moi je n’ai pas d’allergie, je retourne à l’hôtel. On se tutoie ?
– Tu dînes avec nous, quand même ! Mon mari et mon fils sont allés faire
les courses.
C’est la fête. Gérald et Abel, seize ans, reviennent avec de la bière
japonaise et du daïkon. Nous mangeons et buvons dans la bonne humeur.
L’excès de daïkon produit des renvois affreusement bruyants. C’est une
soirée délicieuse.
– Vous avez sans doute un emploi du temps chargé, dit Alice.
– Au contraire, dis-je. Et j’ai l’impression de n’avoir souvenir de rien.
– J’adorerais vous guider dans Tokyo, suggère Alice.
J’applaudis. Après avoir sauvé Pep, c’est moi qu’elle sauve.
Vers vingt-deux heures trente, je prends congé et retourne à la station de
Nerima. Après une heure de trajet, me voici à l’hôtel de Ginza. Par la
fenêtre de ma chambre, je vois Tokyo et ses lumières tentaculaires. Que
m’importe mon problème de mémoire ! Je suis folle de joie d’être là.
À Paris, j’avais prévu de relire à Tokyo À rebours de Huysmans.
J’éprouvais le besoin de redécouvrir ce chef-d’œuvre lu à dix-huit ans au
comble de l’exaltation. Pour des raisons difficiles à analyser, Tokyo m’avait
paru le lieu idéal pour ces retrouvailles littéraires.
Hier nous étions le 24 mai. Mon père aurait eu quatre-vingt-sept ans. Je
sors À rebours de mon bagage, je me couche sur le lit et je commence la
relecture avec solennité.
Bien plus que lire, relire est un acte d’amour. Prendre le risque de
réexpérimenter un coup de foudre, s’agissant d’un acte aussi intime que la
possession littéraire, c’est insensé. Heureusement, le charme opère dès les
premières pages. Il n’est pas indifférent de se réapproprier cette jouissance à
Tokyo. L’hypermodernité de la vue de ma chambre apporte au style de
Huysmans un assaisonnement délectable.
À dix-huit ans, la France m’était inconnue, ce livre ne m’en avait paru
que plus mystérieux. À présent, je me rends compte que le repaire de Des
Esseintes se situe à Fontenay-aux-Roses et je trouve ce détail plutôt
comique. Son incroyable palais n’est peut-être qu’un pavillon de banlieue,
finalement. Par ailleurs, j’avais oublié la scène du dentiste et elle me
traumatise.
Se réveiller à Tokyo produit son effet. Il y a un tel contraste avec le
Kansai : quatre matins d’affilée, j’avais repris conscience dans une odeur de
tatami et un silence insolite. S’éveiller à Tokyo, c’est se sentir aussitôt
traversé par une pulsation d’énergie rythmée par un bruissement urbain
ininterrompu.
L’espace tokyoïte étant réduit, il n’y a aucun emplacement pour écrire
dans cette chambre. Alors j’écris au lit. Ce n’est pas l’idéal mais cela
fonctionne. Couchée en position de prélat romain, je compose ma partition,
blottie sous la couette. Le contraste entre ce que j’écris et les conditions
dans lesquelles j’écris ne me déplaît pas, qui ne m’influencent guère.
Depuis tant d’années, j’ai dû apprendre à être une créatrice tout-terrain, j’ai
écrit en avion, parfois même dans le bus. En l’occurrence, s’adapter à son
environnement consiste à s’en abstraire.
À neuf heures du matin, Alice et Pep viennent me chercher à la réception.
– Où veux-tu aller ? interroge Alice.
– Je te laisse carte blanche, dis-je pour dissimuler que je n’en ai aucune
idée.
C’est la bonne réponse. Alice a préparé un circuit. Cette femme, qui
réside donc à Tokyo depuis deux ans, a une connaissance profonde de cette
ville, à croire qu’elle n’a pas cessé de l’explorer. Il s’agit pour elle d’initier
Pep à l’univers tokyoïte et de replonger Amélie dans du supposé connu :
elle nous emmène à Harajuku, où le grouillement des jeunes excentriques
n’a pas changé depuis ce que j’appelle « mon temps ».
– Arrête de parler comme ça, dit Pep, on croirait un ancêtre.
Nous explorons le quartier jusqu’aux plus reculées des friperies : les
panoplies de geisha gothique ou de punk kawaii n’ont plus de secret pour
nous.
J’essaie de trouver rassurant de me rappeler si bien Harajuku. Ça ne l’est
pas. En l’absence d’Alice, aurais-je eu l’initiative, pourtant évidente, de
commencer l’exploration de Tokyo par Harajuku ? Rien n’est moins sûr. Et
à supposer que j’aie eu cette idée, aurais-je été capable de m’y rendre en
métro ? Non. Quand je tente de me réapproprier Tokyo, ma mémoire se
heurte à une colossale indétermination spatiale. Des souvenirs qui ne sont
pas situés, c’est de l’ordre de l’inquiétante étrangeté.
– Nous sommes tout près du Meiji-jingū, dit Alice. Amélie, tu as envie de
le revoir ?
– Je n’y suis jamais allée.
Alice me regarde avec une perplexité sans exemple. J’aggrave aussitôt
mon cas :
– Je n’y ai jamais pensé.
C’est clair, je suis comme une personne qui passerait deux ans à Paris
sans même penser à voir le Louvre ou les Tuileries. Pourtant non, ce n’est
pas mon genre. Alors pourquoi cette omission ? Je l’ignore.
Pep rit sous cape et dit à Alice que mes connaissances de Tokyo doivent
être celles d’une enfant de quatre ans. Hélas c’est faux. Mon Kansai était
celui d’une enfançonne et mes souvenirs étaient efficaces. À Tokyo, tabula
rasa.
Je découvre donc le Meiji-jingū en même temps que Pep et je tombe des
nues : comment ai-je pu vivre si longtemps dans cette ville en me privant
d’une telle splendeur ? Le parc débute par un long encorbellement d’arbres
grandioses, si dru que le ciel en est occulté, et les senteurs des cryptomères
me montent à la tête. Le sanctuaire Meiji est vénérable à la façon japonaise,
d’une classe absolue, rien d’écrasant, on peut s’adonner à son extase sans
craindre de perdre la mesure.
Impitoyable, Pep m’asticote :
– On peut savoir pourquoi tu n’es jamais venue ici ? C’est pourtant un
parc pour amoureux, tu préférais peut-être les lieux clos…
Je n’ai rien à répondre mais je soupçonne un raisonnement plausible : à
l’époque, j’étais arrivée à Tokyo pour n’en plus repartir. Mon intention était
d’y vivre. Je m’étais à ce point considérée comme une Tokyoïte que j’avais
dédaigné les visites. Les vrais Parisiens ne grimpent pas au sommet de la
tour Eiffel.
La confusion ne m’empêche pas d’entrer de plain-pied dans une telle
magnificence. J’en tremble, j’ai les larmes aux yeux.
– Ça y est, elle pleure, s’agace Pep. Je t’avais demandé d’éviter !
– Tu t’offusques de ma nostalgie. Or, ce n’en est pas, puisque ce lieu
m’est inconnu. Je pleure d’admiration.
Alice rit de nos échanges. Elle nous emmène déjeuner sur Omotesandō.
Je lui montre le café où j’allais chaque dimanche avec mon père. Nous
avions nos circuits, j’apprécie qu’Alice les court-circuite.
– Tu te rappelles, alors ? demande Alice.
Oui et non. Je me rappelle les émotions, les paroles, les odeurs. Entre
chacune, il y a du vide. Mes souvenirs sont trop fragmentés pour constituer
une géographie. Par exemple, je n’avais pas enregistré que Harajuku était
proche d’Omotesandō.
– Je ne connais pas de meilleure mnémotechnie que la voix de mon père.
Il suffit qu’il ait prononcé un mot une unique fois en n’importe quelle
langue pour qu’il soit gravé en moi à jamais. C’est un phénomène propre à
la petite enfance qui, chez moi, s’est installé pour toujours. En 1989, quand
il m’a fallu réapprendre le japonais, je me suis arrangée pour assister aux
conférences ou événements qu’il organisait à Tokyo : chaque discours qu’il
prononçait en japonais enrichissait mon disque dur de mille vocables et de
mille tournures.
– C’était valable aussi pour ses représentations de nô ? interroge Alice.
– Un peu moins. Le japonais médiéval, c’est plus difficile. Et puis,
comme dans notre opéra, la complexité du chant a tendance à rendre les
paroles inintelligibles.
Pep me suggère d’imiter mon père chantant le nô. Je m’exécute. Dans le
restaurant, on me regarde avec perplexité. Il vaut mieux que j’arrête.
À l’entrée de l’exposition consacrée aux chats dans l’art nippon, dans un
petit musée adjacent, un panneau avertit qu’il est interdit de parler durant la
visite.
– Pourquoi ? demande Pep.
– C’est une règle dans la quasi-totalité des musées tokyoïtes, dit Alice.
On estime que le silence est indispensable à la contemplation.
– Cela permet d’éviter les lieux communs et balourdises auxquels on a
droit dans les pinacothèques, dis-je.
Le chat dans l’art japonais : l’équivalent de l’oiseau dans l’art maya ou
du taureau dans l’art crétois. Les œuvres rassemblées sont ravissantes et
drôles. Pep exulte et vient régulièrement chuchoter à mon oreille ses
commentaires qui valent leur pesant de cacahuètes.
Au bout d’une demi-heure, un gardien arrive et admoneste Pep à l’aide
du panneau d’interdiction de parler qu’il a transporté. Son expression
courroucée dit le reste.
– Quoi ? Je chuchote, répond vertement Pep.
Elle a parlé à voix haute. L’agent frise la crise d’apoplexie et roule des
yeux. Alice fait un geste pacificateur et indique à notre amie, d’un index sur
les lèvres, qu’il importe de respecter la consigne. La suite de la visite se
déroule dans une ambiance orageuse. Je connais Pep et devine la tempête
sous son crâne. Comme prévu, au sortir du musée, elle explose :
– Je déteste leur règle idiote ! Et toi, pourquoi ne m’as-tu pas défendue ?
Pourquoi n’as-tu pas dit à ce type que je chuchotais et que je ne parlais
pas ?
– Parce que cela n’aurait servi à rien. Les Japonais sont hyper-
formalistes. Pour eux, chuchoter, c’est parler. Le règlement, c’est le
règlement.
– L’intervention d’Amélie n’aurait fait qu’empirer la situation, confirme
Alice.
– Mais chuchoter, cela ne dérange personne, dit encore Pep. Partager ses
émotions au moment où on les vit c’est indispensable.
– Je suis d’accord, dit Alice. Les Japonais voudraient qu’on attende
d’avoir quitté les lieux pour échanger.
– Ça perd de son charme !
Pep a tellement idéalisé ce peuple qu’il lui est très difficile d’accepter ses
aspects négatifs. Presque tous les étrangers qui débarquent au pays du
Soleil-Levant passent par cette étape. J’en connais beaucoup qui ratent ce
virage et tombent brusquement d’un extrême à l’autre : après avoir idolâtré
l’Empire, ils se mettent à le détester, pour un motif subalterne. Je sais que
Pep évitera cet écueil.
Alice constitue un fabuleux contre-argument. Elle nous raconte son
arrivée au Japon en pleine période du covid. Les autorités ne s’étaient pas
contentées de parquer les trois immigrants en une quarantaine
effroyablement sévère, ils avaient exigé que le fils, alors âgé de quatorze
ans, soit mis à l’écart de ses parents. Il avait fallu que son mari s’insurge
avec la dernière énergie pour éviter ce drame.
– Après un pareil accueil, tu as quand même réussi à aimer ce pays ?
demande Pep.
– Oh oui. Comment ne pas tomber amoureuse de toute cette beauté ? Et
les gens, en dehors de ces décideurs d’une raideur caricaturale, sont
tellement merveilleux. Je voudrais pouvoir te présenter mes amis d’ici. Ils
sont d’une douceur, d’une amabilité, d’une classe.
– C’est ta propre description que j’entends là, dis-je.
Alice rougit.
– Il n’est pas étonnant que tu te sentes chez toi ici, dis-je encore. Tu as
toutes les qualités de ce peuple.
– Mes amis nippons me le disent aussi, avoue-t-elle. Je suis retournée en
France pour Noël et j’ai eu beaucoup de mal avec mes compatriotes.
– Ça va, tu me supportes ? demande Pep.
– Toi, oui, dit Alice en riant.
– Et les Belges, tu supportes ?
– Les Belges, c’est limite, intervient Pep.
Alice nous a donné l’adresse d’un bar pour le soir : l’Arsène Lupin. Elle
jure que ce n’est pas un bar français. Nous prenons congé, je lui ramènerai
Pep en fin de soirée à Nerima.
Une enseigne à l’effigie d’un haut-de-forme avec monocle et fume-
cigarette nous signale l’entrée du bouge en sous-sol. Nous découvrons un
espace oblong, confiné, exagérément feutré. J’ai aussitôt la crainte que mon
amie développe une allergie violente, n’osant pas imaginer la densité de la
population d’acariens en un lieu pareil. Elle ne semble pas y songer car elle
s’extasie :
– Trop classe ! J’adore.
Un maître de cérémonie déguisé en barman des années cinquante nous
place au comptoir et nous demande ce que nous désirons. Pep s’enquiert des
cocktails, il lui détaille chacun, l’interrogeant sur ses goûts avec autant de
déférence que s’il s’adressait à Al Capone. Au bout d’une réflexion
commune d’une intensité impressionnante, ils se mettent d’accord sur une
boisson au nom créatif que par commodité de langage j’appellerai « le
croisement de Shinjuku ».
Ensuite il se tourne vers moi qui lui demande un whisky japonais nature.
Il me sort une liste interminable, j’y coupe court :
– Servez-moi celui que vous préférez.
Ma réponse ne lui va pas mais il préfère ne pas insister. À l’évidence, il
me considère comme le larbin de la personne éminente qui s’est montrée
aussi pointue dans le choix de sa consommation.
Nous le regardons préparer le croisement de Shinjuku. C’est un spectacle
fascinant. Il dose des ingrédients mystérieux et recherchés, le shaker est
pour lui aussi sacré que l’encensoir pour le thuriféraire. Sur son avant-bras,
il conserve en permanence une serviette blanche, repassée et pliée, avec
laquelle il essuie le bord du shaker quand il a fini de verser le breuvage dans
le verre à cocktail approprié et qu’il jette ensuite dans un bac à linge sale. Il
apporte ce nectar à Pep, le visage pénétré d’estime. Ensuite, il me sert
nonchalamment un whisky.
Nous trinquons :
– À Tokyo !
Mon amie goûte le croisement de Shinjuku et renverse la tête en arrière :
– Trop bon !
Elle m’invite à en boire une gorgée. Moi qui ne suis pas très cocktail, je
dois reconnaître qu’il est parfait :
– Enfin un cocktail qui n’a pas une saveur de bonbon acidulé !
– Tu aurais dû m’imiter.
– Je suis enchantée de mon whisky.
J’en ai oublié le nom mais pas l’exquise brûlure subtilement tourbée.
– Tu fréquentais quel bar quand tu habitais Tokyo ?
– Aucun.
– Tu avais vingt ans et tu n’allais pas dans les bars ?
Je lui fais remarquer qu’autour de nous personne n’a moins de quarante
ans.
– À vingt ans, à Madrid, j’allais au bar chaque jour, dit Pep.
– Madrid, c’est différent. Ici, il y a du Duke Ellington et du costard. Sans
parler des prix. Quel jeune viendrait en ces lieux ?
– Tu faisais quoi, le soir, à Tokyo, avec ton jeune fiancé ?
– On se promenait au Shirogane Koen. On mangeait des okonomiyaki
debout dans la rue. Et puis il me conduisait au port, on regardait les grues.
– Les oiseaux ?
– Non, les grues portuaires, de marque Komatsu. C’est beau la nuit.
Mon amie rit, finit son verre. À Paris, dans ces cas-là, elle réclame « la
petite sœur ». Ici, elle appelle le barman pour une nouvelle consultation, au
terme de laquelle elle choisit un cocktail différent. Je reprends une rasade
du whisky identique.
Nous parlons d’Alice, Pep est très heureuse chez elle.
– J’aime partager sa vie de famille. Ils sont calmes et équilibrés, tous les
trois. J’admire leur harmonie, je n’ai jamais connu ça.
– Alice a beaucoup d’une Japonaise.
– J’adore. J’aime ce peuple. Je voudrais lui ressembler.
Je souris. Les probabilités que Pep adopte la sérénité japonaise me
paraissent faibles. Il en va de même pour moi. Je le sais : j’ai essayé.
– Il n’empêche, je suis sûre qu’à vingt ans tu étais un bonnet de nuit. Ton
fiancé nippon a dû sacrément s’ennuyer avec toi.
– Il ne s’est pas plaint.
– Quelle excellente éducation !
Nous terminons nos verres et allons dîner d’un soba dans un endroit sans
prétention. Manger en état de légère ivresse est un plaisir exempt de toute
mauvaise surprise.
Je reconduis mon amie en métro jusqu’à sa lointaine banlieue et puis je
rentre à l’hôtel. Dégrisée, je lis, dans À rebours, le passage où Des Esseintes
incruste de pierres précieuses la carapace de sa tortue. Relire permet entre
autres d’expérimenter l’évolution de sa sensibilité. Je suis devenue
beaucoup plus impressionnable qu’à dix-huit ans : la mort de la tortue me
supplicie, il s’en faut de peu que je laisse glisser une larme.
Le mont Fuji n’est pas encore accessible à l’ascension, il ne le sera que
l’été, mais nous partons le lendemain en excursion avec Alice et sa famille
jusqu’à un lieu-dit, au-delà de Takao. En temps normal, de son sommet on a
droit à une vue imprenable sur le mont Fuji. Le ciel couvert nous le révèle à
peine.
– Pas grave, dit Pep. J’ai parfaitement vu le Fuji du Shinkansen. Le ciel
était dégagé.
– Désolé de te contredire, répond Gérald, tous les panoramas ne se valent
pas. D’ici, la vue sur le mont Fuji est à couper le souffle.
– C’est beau, aussi, qu’il soit dans le vague, dis-je.
Et je cite le célèbre haïku de Bashō : « Aux admirateurs de lune, un
nuage parfois offre une pause. »
– Une pause, d’accord. Espérons qu’elle ne soit pas trop longue, dit
Alice.
Nous partons explorer chaque poste d’observation du mont Fuji,
reprenant la voiture et escaladant chaque promontoire, buvant un thé à
chaque terrasse, priant à chaque temple. Le Fuji est en grève où que nous
nous arrêtions. Des amoncellements de nuages accrochés à la montagne
nous narguent là où nous devrions contempler l’image de la beauté même.
Je cite Baudelaire : « … les nuages… les merveilleux nuages ».
– Ce bon Charles n’espérait pas voir le Fuji dans toute sa splendeur, dit
Gérald.
Le Fuji dans toute sa splendeur, je l’ai vu plus souvent qu’à mon tour : en
août 1989, j’ai escaladé le volcan, j’ai dormi au sommet, et plus tard, le
15 décembre, il a été mon repère pendant l’expédition de montagne la plus
métaphysique de mon existence. J’ose dire que je l’ai tutoyé. Je ne suis
donc pas frustrée de ne pas le distinguer mais tais ce sentiment qui pourrait
être mal perçu.
Nous déjeunons dans un bouge où l’on nous sert des soupes d’udon.
Gérald explique comment, à quarante-cinq ans, il a abandonné sa carrière
française pour tenter l’expérience japonaise :
– Nous étions installés à Nancy, Alice et moi, nous étions heureux, mais
nous parlions sans cesse du Japon. Un jour, j’ai vu une offre d’emploi à
Tokyo. J’en ai parlé à Alice et à Abel. Ils ont dit : « On y va ! » Abel n’avait
pas terminé son année scolaire mais nous avons senti que la moindre attente
serait insupportable. Les formalités ont été expédiées, et c’est ainsi que
nous sommes arrivés en plein début de pandémie sans savoir l’enfer que
nous allions connaître.
– Vous regrettez ?
– Non. Pourtant les premiers mois, en quarantaine, ont été atroces. Et à
présent, dans mon travail je ne suis pas heureux. Ce que tu racontes dans
Stupeur et tremblements, je le vérifie au quotidien. Je ne resterai pas ici
éternellement, mais nous voulions tous les trois vivre quelques années au
Japon et nous avons eu raison. C’est une expérience fabuleuse et
irremplaçable.
– Pour moi, intervient Alice, c’est le bonheur. J’ai beau voir ce qui ne va
pas, je me sens faite pour vivre ici. Quant à Abel, il est trop content
d’habiter au pays des mangas. Le lycée français de Tokyo lui convient, il est
rempli d’élèves japonais.
Nous repartons à l’assaut d’une vue sur le Fuji. Le ciel se couvre de plus
en plus, Pep et moi avons envie de dire à nos amis de lâcher l’affaire.
– On va vous montrer notre endroit secret, déclare Gérald.
Il nous conduit en un lieu que rien n’indique. Il s’agit d’une plantation de
thé.
– Si près de Tokyo ? dis-je.
– Oui, répond Alice. C’est un thé vert de qualité supérieure qui pousse au
pied du Fuji. Normalement, on le voit très bien d’ici, et c’est la plus belle
vue que l’on puisse rêver.
Rien ne ressemble autant à l’idée du paradis qu’un jardin de thé. Les
arbustes adoptent d’eux-mêmes des formes douces et harmonieuses qui
s’étagent sans heurt, on croirait voir une légion de moines zen moutonner
dans le paysage.
– Peut-on se promener entre les plants ? demande Pep.
– Je ne te le conseille pas, il y a des petits serpents verts.
Tout éden contient son serpent. Comme on le comprend. On voudrait
vivre là, blotti entre deux théiers. On se recevrait en disant :
– Vous prendrez bien quelques feuilles de thé ?
On laisserait infuser en soi la plante magique qui libérerait son effet
miraculeux, un éveil sans violence. Pour moi, voir un jardin de thé est aussi
bouleversant que se promener dans une vigne. Il n’est pas indifférent que
mes breuvages de survie, le thé et le champagne, proviennent de plantations
d’une beauté aussi frappante.
Nous marchons dans les chemins des cueilleurs. À force de deviner la
présence tutélaire du Fuji au-dessus de nous, je ressens son emprise. Les
signes du kenshō, l’illumination provisoire répertoriée par le zen, se
multiplient en moi : tout s’ouvre, le cœur, la tête, mais aussi ce dont on ne
peut pas imaginer l’ouverture et qui cependant se dilate, le sang, la peau, les
os, pour livrer passage à une énergie parfaite, une abolition du temps, passé
présent futur, de l’espace, des projets, de l’identité, je ne suis plus rien
d’autre qu’un filet de conscience béate d’être ici, près de mon ami le mont
Fuji – je n’ai pas besoin de le voir, je reconnais son étreinte de divinité
fraternelle, nous avons vécu tant de choses ensemble toi et moi, quel trouble
exquis de te retrouver.
La dernière fois que j’ai éprouvé un kenshō, c’était en avril 2012 au
croisement de Shinjuku, à Tokyo. Pourquoi faut-il que je sois au Japon pour
vivre cela ? Je l’ignore. Il y a quelque force inconnue dans cette terre.
Le kenshō, c’est la version courte du satori, l’illumination définitive.
Comment sait-on que l’on vit la version provisoire ? En vérité, on ne le sait
pas. Et puisqu’il n’y a plus de temps, on s’en fiche. On est de plain-pied
avec l’éternité, on ne se pose pas la question du devenir de sa transe.
De toute façon, on n’en parle pas. Si quelqu’un dit qu’il a atteint le
satori, c’est qu’il en est à mille lieues. Pour le kenshō, en parler pendant
qu’il se produit, c’est une contradiction dans les termes. Pourquoi parler ?
Parce qu’on a une information à communiquer. Parce qu’on veut savoir
quelque chose. Parce qu’on veut exister.
Celui qui vit une illumination n’éprouve aucun besoin que cela se sache
et ne désire pas exister.
En ce 27 mai 2023, dans les jardins de thé, sous un mont Fuji qui ne
désire pas exister, lui non plus, je marche sans but ni raison, l’immobilité
me conviendrait parfaitement aussi, mes jambes avancent toutes seules,
comme si leur alternance déployait l’exaltation, comme si celle-ci gagnait à
être étalée dans l’espace. J’ai remarqué que la joie incitait à marcher, peut-
être pour un simple motif musical, on se transforme en rythme, on est
toujours rempli de rythmes, en temps normal on l’ignore, là, je me réjouis
de la multiplicité des rythmes qui me constituent, je les entends et je n’ai
pas à les accorder les uns avec les autres pour jouir de l’ensemble. C’est un
concert pour un public limité à moi-même.
Je ne m’aperçois pas que Pep me suit.
– Tu vas où ? finit-elle par dire.
En temps normal, je sursauterais de découvrir sa présence. Je m’arrête et
la regarde, elle a l’air de penser qu’elle me tire d’une rêverie, en vérité, elle
ne me tire de rien, elle ne me dérange pas, j’ai l’impression que rien ne
pourrait me déranger. Si le Fuji redevenait brusquement un volcan en
activité et se mettait à nous ensevelir sous des flots de lave, cela m’irait.
Au loin, Alice et Gérald nous appellent. Nous les rejoignons à pas lents à
travers ce paysage idyllique. Un vestige de conscience sociale me pousse à
leur dire :
– C’est trop beau.
– N’est-ce pas ? répond Gérald. Malheureusement, Tokyo n’est pas à côté
et on annonce des embouteillages. Il vaut mieux y aller.
Nous quittons cet endroit irrévocable. Gérald prend la direction de
l’autoroute, nous rejoignons des espaces balisés, d’apparence
interchangeables. Cela ne m’importe pas. Je ne redescends pas. Cela me va
très bien, d’être assise dans cette voiture qui sera tôt ou tard immobilisée
dans la glu de la circulation urbaine.
Gérald s’arrête à une station-service pour prendre de l’essence. Pep et
moi en profitons pour courir aux toilettes. Comme partout sur cette planète,
il y a la file aux toilettes pour femmes et personne aux toilettes pour
hommes. C’est embêtant, car j’ai très envie. C’est comme cela.
– Moi, je vais chez les hommes, déclare Pep.
Dont acte. Je n’ai pas le temps de lui dire qu’ici, c’est inconcevable. Les
gens ne montrent rien de leur indignation, la marquer serait une grossièreté
supplémentaire, mais je sais qu’ils sont médusés. « Il faut être une étrangère
pour se conduire ainsi », voilà ce qu’expriment leurs visages flegmatiques.
– Tu ne vas quand même pas faire la queue pendant trois plombes alors
que tu peux aller chez les hommes ? s’exclame mon amie en ressortant.
Je souffre le martyre à l’idée que quelqu’un comprenne le français et
réponds :
– Ce n’est pas grave, je peux attendre.
Ce qui est faux, car je danse d’un pied sur l’autre.
– Et faire attendre Alice et Gérald, ça ne te dérange pas ?
Ne sachant que répondre, je regarde Pep comme une demeurée. Elle
soupire d’agacement et rejoint la voiture.
Il n’y a plus trace de kenshō en moi. Il s’est interrompu pour une histoire
de chiottes, je ne suis pas fière. Je reste dans la file, le moral en berne, à
tenter d’analyser les causes d’un effondrement aussi ridicule. Au fond, Pep
est allée aux toilettes pour hommes, elle a choqué les gens, et alors ? C’est
elle qui a raison. Je pourrais encore lui emboîter le pas, je suis sous
pression, j’ai un mal fou à me retenir. J’ai beau me répéter qu’il vaut mieux
aller chez les hommes que faire pipi à l’instant devant tout le monde, je n’y
arrive pas. Le blocage est trop important. En Europe, je n’hésiterais pas une
seconde. Au Japon, je sais que je choquerais. Mon surmoi nippon m’écrase.
La file des femmes avance à une lenteur consternante. Saint-Simon
raconte que Louis XIV interdisait aux courtisans de s’absenter en sa
présence et qu’une dame qui avait eu un besoin aussi intense que le mien
s’était évanouie. Je voudrais m’évanouir pour échapper à cette situation
intolérable. Dire qu’il y a vingt minutes j’étais au sommet de l’extase zen et
qu’à présent je ne suis plus qu’une vessie torturée par la dimension
japonaise de mon éducation !
Arrive enfin mon tour. Inutile d’épiloguer sur le plus connu des
soulagements humains. Je rejoins la voiture où Pep, impitoyable, ne
m’épargne aucun commentaire sur mon attitude coincée. Alice et Gérald se
contentent de sourire, nous roulons de nouveau vers Tokyo tandis que je
m’adonne à la rumination. Après l’exaltation, la chute est d’autant plus
irrémédiable. Je me console en pensant que j’ai vécu des heures grandioses.
J’ai connu des kenshō ailleurs, mais il n’est jamais arrivé que j’aille au
Japon sans expérimenter un kenshō. N’est-ce pas la preuve que je suis
vraiment là ? Oui, je suis au Japon, il n’y a pas lieu d’en douter. D’où vient
que je ne me crois pas ? Je ne me trouve pas crédible, c’est ainsi. Il y a
toujours ce grincement au fond de moi qui rit à mes dépens, qui refuse de
me donner créance. J’ai beau réduire l’énoncé à son squelette, revient
l’antienne : « Il est évident que tu n’existes pas. D’ailleurs tu cherches sans
cesse à le prouver. Ton cher Nietzsche dit que ce qui a besoin d’être prouvé
pour être cru ne vaut pas grand-chose. J’emploie le pronom “tu” pour te
parler, c’est une commodité de langage. En vérité, il n’y a rien à te dire, tu
n’as pas atteint le stade où tu peux réceptionner une parole et accéder à
l’existence. »
À côté de moi, Pep bien carrée dans son siège ronronne de bonheur,
respire le Japon par tous les pores de sa peau, compulse les photos qu’elle a
prises et siffle entre ses dents devant tant de splendeurs déployées. Et moi,
qui suis pourtant si heureuse d’être là, je lutte contre des angoisses
métaphysiques d’une absurdité sans limites.
Comme prévu, la voiture s’enlise dans les bouchons monstrueux. On ne
pénètre pas impunément dans une agglomération de quarante-deux millions
d’habitants. Nous sommes samedi, les Tokyoïtes sont partis en excursion,
ils préfèrent rentrer chez eux avant dimanche, ce jour étant dévolu au vide.
À Nerima, nous retrouvons Abel. L’adolescent a passé l’après-midi à lire
L’Œuvre de Zola et en parle avec un émoi superbe. Je me rends compte que
c’est un livre qui manque à ma culture, je le lirai à mon retour en Europe.
À l’hôtel, je m’enfonce dans la relecture de Huysmans. Les seuls
moments où je ne doute pas de mon existence sont ceux où je lis. La
littérature me paraît l’unique domaine où j’ai pied. Les aventures
sensorielles de Des Esseintes s’adressent à tout ce qui cloche en moi, c’est-
à-dire tout. Il y a peu d’ivresses qui valent la lecture d’un roman que l’on
croirait écrit pour soi. Contrairement au kenshō, cela revient immédiatement
quand on s’y replonge. Les voyages sont des espaces privilégiés pour lire, je
l’ai constaté tant de fois. J’aime ne pas avoir d’autre ancrage que le livre.
Dimanche, Alice reste en famille. Pep me rejoint à Ginza et me suggère
de lui montrer un endroit où j’ai des souvenirs. Je l’emmène au parc
d’Ueno : quand on a tout oublié de Tokyo, on se rappelle encore le vaste
parc des familles. Nous nous y promenons longuement. Mon amie me
demande quel genre d’activités j’avais ici il y a trente ans.
– Aucune, réponds-je.
– Ça ne m’étonne pas de toi.
Je n’essaie pas de savoir ce qu’elle veut dire, je sens que ce ne serait pas
à mon avantage.
Qu’appelle-t-elle avoir une activité ? Cela sonne comme avoir piscine
quand on est petit. Non, je n’ai jamais eu cela, heureusement. J’ai vécu
deux ans à Tokyo, cela signifie : j’ai travaillé, j’ai lu, j’ai écrit, j’ai aimé.
Quoi d’autre ?
– Quand tu es venue ici en 2012, tu te souvenais de Tokyo ? interroge-t-
elle.
– Oui. Très bien, même.
– Que s’est-il passé, ces onze dernières années, pour que tu aies perdu la
mémoire ?
Bonne question. Rien de particulier. Je finis par dire :
– Mon père est mort.
– Oh non, encore ! Tu ne vas pas remettre ça !
– C’était la seule réponse possible à ta question.
– Et alors ? La mort du père, ça rend amnésique ?
– Ça change le cerveau.
– Je te connais depuis vingt-cinq ans. J’ai connu ton père. Vous n’étiez
pas si proches.
– C’est vrai. Il est mort, il m’est devenu terriblement proche.
– Le parc d’Ueno, c’est quoi, pour toi ? Dis la première chose qui te
vient.
– Mishima. Les rendez-vous interlopes, les couleurs interdites.
– J’adore Mishima mais quels sont tes souvenirs à toi ?
– Qu’ai-je de plus personnel qu’un brûlant souvenir de lecture ?
– Mais quand tu avais vingt ans tu venais bien ici, tu y faisais des
découvertes. Raconte.
– Cela ne m’a pas marquée. Quand je venais ici, j’essayais d’imaginer les
rendez-vous interlopes des homosexuels de Mishima.
– Pas mal. Bon, on va aller se fabriquer des souvenirs personnels.
Nous nous asseyons à la terrasse d’un café, au cœur du parc d’Ueno. Pep
commande une bière et moi un thé.
– Tu es tellement tournée vers le passé, dit-elle. Moi, je te propose le
présent. C’est intéressant, non ?
J’opine.
– Joue le jeu, poursuit-elle. Sois là pour de bon. Tokyo 2023, ça vaut la
peine de répondre présent.
Je me concentre.
– Faut-il que je parle ?
– Non, dit Pep. Sois totalement là. Ça te regarde.
J’essaie. Mes yeux explorent ce qu’il y a autour de nous. Aux autres
tables, des Tokyoïtes boivent des verres. Le temps de ce 28 mai est
exceptionnel, beau sans être trop chaud ; les gens jouissent de cette lumière
délicieuse. Dimanche, jour dévolu au vide. Le vide au Japon n’est pas ce
qu’il est chez nous. Ici, le vide, c’est la merveille, c’est ce que l’on
recherche. Le vide, c’est l’occasion de vivre enfin.
En Europe, le vide du dimanche est connu et sinistre. Nous n’avons pas
réussi à l’apprivoiser. Ne sommes-nous pas absurdes ? Un jour sans emploi
du temps : ce devrait être le Graal. Ici, ça l’est. Quelques tables plus loin,
deux jeunes Tokyoïtes prennent le thé. L’une d’elles, très jolie, porte une
robe en soie vert jade. Une telle élégance, à vingt ans, pour un rendez-vous
amical, ne choque pas dans un pays où c’est le laisser-aller qui froisse. Le
vert de son vêtement me semble plus subtil qu’au premier regard. Est-ce la
nature de l’étoffe qui l’irise de nuances aussi riches ?
Je plonge en ce vert tendre comme dans un bain. Ne tend-il pas plutôt
vers le vert thé de cérémonie, cette poudre de matcha dont la mode
commence chez nous ? Aux antipodes du clinquant d’un vert pomme ou de
la soldatesque d’un vert kaki, il chatoie au soleil du printemps. Vert d’eau ?
Non plus, il n’a pas cette crudité bleutée. Je repousse également le vert
pulpe de raisin, car cette soie est loin du fruit, elle n’invite pas à la caresse,
elle recherche la contemplation oblique de la politesse.
C’est donc par mon œil latéral que je m’abîme dans le spectacle de cette
moire. Je connais peu de plaisirs aussi grands que de jouir d’une couleur.
Être en présence d’un coloris stupéfiant, abolir toute autre sensation, ne plus
percevoir que cette vibration particulière de la lumière, puisque la couleur
traduit le spectre en un langage intime que nous appelons bleu, rouge, en
l’occurrence vert, je nommerai cette nuance le jade de cérémonie.
Je réagis comme si j’avais pris des champignons hallucinogènes, pourtant
je n’ai bu que le plus ordinaire des thés. C’est le charme de ce vert pâle qui
me vaut ce trouble exquis, j’ai l’impression que plus rien ne compte pour
moi, sur terre, que la volupté de cette obsession chromatique. Si j’essaie de
regarder ailleurs, le tropisme m’aimante aussitôt en direction de la couleur
événementielle.
Qu’importe de ne plus avoir de souvenirs incarnés dans cette ville. Il
fallait peut-être cette table rase pour que Tokyo devienne, dans ma
mémoire, uniquement la suavité de ce vert.
Je suis comme le personnage d’À rebours, lui qui consacre son énergie à
débusquer la couleur parfaite et à s’y immerger – chez lui, l’orangé. Quand
j’avais lu Huysmans pour la première fois, à dix-huit ans, je m’étais
interrogée sur la possibilité de vivre la couleur de façon à ce point
paroxystique. Aujourd’hui, je ne me pose plus la question mais je le vis.
C’est d’autant plus fabuleux que ce vert n’est pas ma couleur préférée, qui
est le vieil or. Mais là, je donnerais tout en ce monde pour demeurer
éternellement dans l’orbite de cette nuance délectable.
Pep me sort de cette torpeur :
– J’ai envie d’aller aux bains de l’hôtel.
Combien de temps a duré mon idylle avec le céladon ? Dix minutes ou
deux heures ? Impossible à savoir. Brusquement arrachée à la
contemplation, je suis mon amie dans le métro.
– Je n’ai pas réussi à obtenir l’annulation de ma réservation à l’hôtel, dit-
elle. Qu’au moins, ça me serve à fréquenter leurs bains traditionnels. Il
paraît qu’ils sont de première classe.
Nous descendons au sous-sol de l’établissement. Il faut montrer patte
blanche, le bain est sévèrement gardé. On nous rappelle le règlement : nous
n’avons pas le droit d’entrer dans l’honorable bain public si nous ne nous
sommes pas d’abord récurées de pied en cap et rincées méticuleusement.
Un addendum qui m’était inconnu stipule que le bain est rigoureusement
interdit à quiconque porte un tatouage. De mon temps, ce point n’était
jamais mentionné, sans doute parce qu’à l’époque le tatouage était rare et
réservé au milieu interlope. Aujourd’hui, toute personne de moins de trente-
cinq ans est tatouée, quelle que soit son origine sociale. Je me demande si
ces jeunes gens renoncent pour autant aux bains traditionnels. Car je
m’aperçois qu’il n’y a pas de vérification : dans un pays où la loi est à ce
point respectée, l’autorité considère que l’énoncé de l’interdit suffit.
Pep et moi avons respectivement la quarantaine et la cinquantaine. Nous
n’avons pas à mentir, nous ne sommes pas tatouées. On nous distribue des
serviettes et des yukatas. Nous entrons dans les bains pour femmes.
– Auparavant, c’était mixte, dis-je à Pep.
Il n’y a personne. Dans la salle d’eau, chacune s’installe devant son
baquet et son robinet. Nous nous frottons à l’éponge et au savon, nous
nettoyons à fond tout ce qui peut l’être et puis nous nous rinçons
longuement à la douche.
Il nous semble avoir atteint une propreté sans équivalent. Plus rien ne
s’oppose à la cérémonie, nous entrons ensemble dans l’un des bains géants.
Pep pousse un cri :
– C’est bouillant !
Ça l’est. À la base, l’honorable bain est conçu pour survivre à l’hiver
nippon. Rares étaient les maisons chauffées : avant de se coucher, on
s’immergeait en un bain fumant afin de se transformer en bouillotte
humaine jusqu’au lendemain matin. Sinon, trouver le sommeil s’avérait
chimérique.
Un 28 mai, par un printemps radieux, il n’existe aucune nécessité de
s’imposer une eau d’une température pareille. Pour ma part, j’apprécie,
consciente cependant du danger d’y rester longtemps. Je raconte à mon
amie que je me suis souvent évanouie dans l’honorable bain, provoquant le
plus grand embarras, car les autres baigneuses n’osaient pas me secourir.
– Et comment as-tu évité la noyade ?
– Boire la tasse m’a toujours réveillée. Il n’empêche, c’est une sensation
affreuse. Je sors, pour ne pas risquer la syncope.
Je m’assieds par terre, j’ai la tête qui tourne.
– Les autres bains sont-ils différents ?
– Oui, ils sont encore plus chauds.
Pep les essaie aussitôt.
– J’ai l’impression de cuire, dit-elle.
– Pas question que je te rejoigne.
– Si une tatouée arrive, je la dénonce.
– Pourquoi ?
– Pour avoir les bains rien que pour nous.
Une femme entre dans la pièce. Tandis qu’elle se récure, nous
l’observons : pas l’ombre d’un tatouage. Pep décide que l’expérience a
assez duré, nous allons nous rhabiller.
– J’ai adoré, dit mon amie.
– Je me sens mollassonne, dis-je.
– On va boire des verres, ça te requinquera.
Elle trouve l’adresse d’un bar branché sur son smartphone. Je la suis en
titubant jusqu’à un sous-sol où mon air vaseux suscite la méfiance.
– Votre amie est déjà ivre, déclare le portier d’un ton très gêné.
– Non, répond Pep, elle n’a pas l’habitude de se laver.
Je n’ai pas la force de me défendre, je voudrais m’affaler. Pep s’assied au
bar, d’où on la déloge illico :
– Attendez d’être placées, lui assène-t-on comme on parlerait à un cas
social.
Mon amie me murmure à l’oreille qu’elle pensait être au bar et non à
Buckingham Palace. Comment ne pas lui donner raison ? Rien n’est moins
cool qu’un bar tokyoïte. Je lui assure que dans le Kansai, ce n’est pas ainsi.
On finit par nous placer au bar, deux sièges plus loin. Un barista, aussi
charmant que le portier était odieux, vient nous conseiller. Pep discute
pendant vingt minutes, heureuse que l’on sonde ses goûts avec une telle
minutie, avant de choisir le cocktail signature. Il me reste juste assez
d’esprit pour demander un whisky nippon dont le nom disparaît de ma
mémoire à la seconde où je le prononce.
Nous trinquons. Pep sirote avec un plaisir non dissimulé. J’avale mon
whisky d’un trait. Ma tension remonte en moins de temps qu’il n’en faut
pour l’écrire.
– Ça va mieux, dis-je.
– Tu sais ce qui m’intrigue ? Tu n’as pas bu une goutte de champagne en
huit jours ! Ça ne te manque pas ?
Sidérée, je m’aperçois que je n’y ai même pas pensé.
– On en commande ? suggère Pep.
– Si seulement je le désirais !
Il faut croire que je me suis adaptée à l’environnement pour oublier ma
dépendance. Mon amour du champagne est en partie un facteur de
psychologie sociale. Je suis née dans un milieu dont il constitue la langue
paternelle. En boire, ce n’est pas uniquement s’adonner au plaisir ou
célébrer un événement, c’est adhérer aux valeurs de la haute diplomatie.
J’ai vu si souvent mon père recevoir en amis précieux des êtres qu’il vouait
aux gémonies. S’il y parvenait avec tant de grâce, nul doute que la flûte
dont il ne se départait pas y était pour beaucoup.
Pour noyer le poisson, je dis à mon amie :
– Les Français sont évidemment les plus grands consommateurs de
champagne au monde. Sais-tu qui a la médaille d’argent ?
– Si tu me poses la question, c’est que ce sont les Belges.
– Oui. N’est-ce pas admirable qu’un peuple qui boit tant de bière soit le
deuxième plus important consommateur de champagne ?
– Surtout à cause de toi.
– N’oublie pas mon père !
– C’est vrai. Quelle descente !
– Et quand il ne buvait pas du champagne, que buvait-il ?
– Du whisky ?
Je lève mon verre en signe d’assentiment. Le barista en conclut qu’il faut
me le reremplir. Pep esquisse le geste, connu dans l’univers entier, qui
signifie qu’elle attend la petite sœur.
– C’est donc en hommage à ton père que tu bois exclusivement du
whisky ici ?
– Pas seulement. Jusqu’à preuve du contraire, les Japonais ne font pas de
champagne. Alors qu’en matière de whisky, ils se défendent de mieux en
mieux.
– Pourquoi ne bois-tu pas de saké ?
– Je ne l’aime qu’en montagne, au coucher du soleil, devant le portique
d’un temple shinto, quand sonne la cloche.
– Combien tu me donnes pour que je ne révèle à personne que tu as passé
huit jours sans toucher à ton élixir magique ?
– Dire que je me suis bâti une telle réputation et que tu vas la détruire par
des ragots !
– On peut s’arranger. Paie la tournée.
– Ça va de soi.
Notre conversation commence à s’effilocher. Mon amie essaie chaque
cocktail préconisé par le barista. Je vide la bouteille de whisky au nom
oblitéré. Vient le moment où je me rappelle qu’Alice éteint les feux vers
minuit et qu’il nous faut retourner en cette lointaine banlieue. Si j’avais
encore mon jugement, je nous mettrais dans un taxi, mais mes pas me
conduisent dans le métro.
J’ai vu pas mal de Tokyoïtes ivres morts dans les transports urbains. Ils
gardent toujours une certaine tenue. Par bonheur, Pep et moi n’avons pas
atteint le point de non-retour. Le miracle se produit : je la mène à bon port.
Comme chez une vraie Japonaise, mon pilotage automatique a intégré la
trajectoire habituelle.
Pep dévore des fraises achetées à une échoppe tandis que nous marchons
à la hâte.
– Des fraises dans le noir, me dit-elle, prouvant que l’ivresse ne
l’empêche pas de citer les classiques.
Après l’avoir quittée, je me délecte à l’idée de retrouver À rebours. Ma
soûlographie est de qualité, je sais que je suis dans l’état idéal pour lire
Huysmans.
L’épisode où Des Esseintes prépare son voyage à Londres me convulse
de rire et de joie. Sans Pep, mes pérégrinations ne dépasseraient pas celles
du héros décadent. Je saute sur mon lit, où suis-je ? Ai-je vraiment habité
cette ville ? Par la fenêtre, je contemple des immeubles qui semblent aussi
peu endormis que moi. Je me dis que du sommeil serait nécessaire, je ne
sais plus pourquoi. « Parce qu’à quatre heures tu es supposée te lever pour
écrire », répond le surmoi. Bon Dieu, c’est vrai, qu’est-ce qui m’a pris de
choisir cette voie ? J’essaie de reconstituer mon parcours pour comprendre
comment j’en suis arrivée là, je ne me rappelle que ma petite enfance. C’est
ça le problème, rester coincée à l’âge de quatre ans confère des avantages et
des troubles subséquents.
Je m’endors lumière allumée dans une position improbable. Je me
réveille pile à quatre heures du matin. Trente-cinq ans d’habitude ne
s’effacent pas si facilement. Thé bouillant, écriture. Je me regarde faire et
pourtant c’est moi.
– Tu m’as poussée à boire, s’exclame Pep le lendemain, et j’ai la gueule
de bois.
C’est la meilleure. Alice nous propose de visiter un cimetière très spécial.
Une nécropole dont mon cerveau encore imbibé ne retient pas le nom. C’est
le lieu où l’on dépose les urnes funéraires des enfants mort-nés, des fausses
couches ou des bébés décédés avant l’âge de deux ans. Chaque sépulture
porte l’effigie d’un enfançon sous forme de statuette : on dirait de mini-
bouddhas endormis, enveloppés dans des kimonos de pierre. Partout
ailleurs, un endroit pareil inciterait à pleurer. Ici, on sent comme une grâce.
S’il est hors de doute que les parents endeuillés ont aimé leur petit défunt, il
est clair que le drame a été accepté. On a eu le cœur brisé, on s’est laissé
transpercer par le malheur, on n’oubliera pas, ce qui l’emporte au final est
une grande paix.
Les visages des statuettes de bébés sont souriants. Aucune amertume, ils
sont contents de leur sort. Ce qu’ils nous transmettent, c’est que c’est pour
nous que c’est dur. Pep et moi, encore engoncées dans les brumes de
l’alcool, en sommes convaincues. Alice nous explique tout cela avec
ferveur :
– Je ne connais aucun cimetière qui dégage tant de douceur, dit-elle.
Elle a raison. Il se met à pleuvoir, ce qui démultiplie cette impression.
Cette nécropole me parle, à moi qui me sens bloquée au stade du miroir
depuis une semaine. « Depuis une semaine ? Allons donc, depuis
toujours », grince la voix sardonique qui me tance en permanence. Suis-je,
moi aussi, l’un de ces bébés défunts ? Non, je suis en vie, et j’ai en
apparence l’indépendance d’une adulte.
Une jeune femme se tient face à une sépulture. Elle n’a pas l’air d’avoir
besoin d’un stoïcisme particulier pour supporter la proximité de celui qui
est, je le devine, son enfant trépassé. Elle est simplement venue lui rendre
visite.
La pluie redouble, Alice nous emmène déjeuner. Rien de tel qu’un bol de
nouilles au bouillon pour nous réchauffer et nous remettre sur pied.
– Ça va mieux, déclare Pep avec une expression de ressuscitée.
Pour le dessert, nous nous rendons chez un artiste pâtissier, au rez-de-
chaussée d’un centre commercial énorme. Sous les yeux d’un public averti,
entouré par ses jeunes assistants qui donnent à sa pâte de riz des coloris
d’une délicatesse insensée, l’homme sculpte des pétales de formes diverses
et les assemble pour confectionner des chrysanthèmes, des roses de
Bulgarie, des hortensias et des iris. Ces derniers me paraissent une gageure
vouée à l’échec, il n’en est rien : l’artiste a le tour de main pour imprimer
aux pétales bleus l’allure lancéolée de l’iris. Ses doigts touchent à peine ce
qu’il fait, il travaille avec des baguettes dont il ne cesse de changer, comme
ses gants de latex qu’il remplace à chaque fleur.
Assises face à son stand, nous demeurons interdites pendant au moins
une heure. Alice finit par nous dire qu’il faut consommer. Pep s’écrie :
– On mange ces fleurs ?
Je comprends sa stupéfaction. L’idée de mastiquer ces splendeurs choque.
– Elles sont délicieuses, assure Alice.
Une dame en kimono prend nos commandes et nous conseille :
– Si vous choisissez l’iris, honorable cliente, je vous suggère de
l’accompagner de notre matcha Sei Shōnagon.
On m’apporte l’iris en majesté sur une assiette carrée. La dame fouette
mon thé de cérémonie et m’invite à déguster. Ce n’est jamais que de la pâte
de riz, mais elle a cette saveur indescriptible pour laquelle je donnerais tous
les gâteaux du monde : faute de mieux, je l’appelle la fadeur poétique
japonaise. J’ai conscience du caractère péjoratif de cette dénomination. Je
ne trouve cependant pas plus approprié pour désigner ce goût peu marqué,
en retrait, aux antipodes des saveurs prononcées des pâtisseries
occidentales. Par exemple, s’il est un état impossible à atteindre avec cet iris
comestible, c’est l’écœurement. Sa dégustation exige un recueillement
méditatif.
Au Japon, il n’existe pas d’autre poudre cosmétique que celle de riz, dont
l’emploi est colossal. Le samouraï devait avoir dans sa besace un peu de
cette poudre, afin de se matifier le teint ; s’il recevait un coup mortel, il ne
serait pas dit que son cadavre aurait mauvaise mine. Pour les préparatifs
quotidiens d’une seule geisha, un poudrier entier était nécessaire. Est-ce
cette connexité qui contamine mon gâteau d’un arrière-goût de maquillage
nippon ?
Je prends une gorgée de matcha Sei Shōnagon : c’est l’empereur des thés
des cérémonies. L’habituelle saveur marine se raffine ici jusqu’à l’algue.
J’ai l’impression de boire la mer du Japon. L’accord gustatif avec l’iris est
idéal.
L’aventure gastronomique m’accapare au point que j’ai oublié mes
amies. Je m’aperçois soudain qu’Alice, face à sa rose de Bulgarie, prie
comme une moniale zen, quand Pep photographie son hortensia pour le
mettre sur les réseaux.
– Il n’y a que moi qui consomme, dis-je.
Alice sort de sa méditation et déguste la fleur à l’aide de la minuscule
cuiller de bambou prévue à cet effet. Pep saisit le gâteau à la main et le
mange en quelques bouchées, sans remarquer la stupeur qu’elle provoque
chez les dames en kimono.
– Je peux en commander un autre ? je demande.
Cette fois, c’est moi qu’on regarde comme la barbare de service. « Vous
venez d’avoir accès à un prodige de splendeur et de civilisation et au lieu de
garder cette sensation en vous pour l’honorer longuement, vous en exigez
encore ? » Je baisse la tête de honte.
Alice feint d’ignorer qu’elle promène deux Gauloises et trouve un
prétexte pour nous fausser compagnie. Pep manifeste le désir de découvrir
le café des Lapins, à l’autre bout de la ville.
– Tu es sûre que c’est une bonne idée ?
– Évidemment, répond Pep. Voir des lapins à Tokyo, ça ne te tente pas ?
Mon amie, je l’ai dit, voue aux léporidés un amour éperdu. Cela ne se
discute pas. Après un trajet en métro d’une complexité extrême, nous
débarquons dans les bas-fonds de la ville. Au bout d’une ruelle, nous
montons au quatrième étage d’un immeuble misérable où se situe le mal
nommé café des Lapins, qui ressemble à un dispensaire où de courageuses
jeunes femmes vêtues de combinaisons étanches et coiffées de charlottes
biberonnent des lapins qui ont des frimousses de repris de justice. J’entre, il
règne une odeur épouvantable.
– Ça sent le lapin ! déclare Pep en pâmoison.
Je prends sur moi pour supporter ce remugle qu’endurent
continuellement les hôtesses. Des lapins sautillent sous nos pieds, on nous
invite à nous asseoir pour éviter de blesser les bestioles. Nous commandons
une boisson, ce qui nous donne le droit d’admirer les animaux.
Mais pas de les toucher, au grand dam de Pep, qui brûle de les étreindre.
– Tu as vraiment envie d’embrasser des lapins qui sentent si mauvais ?
dis-je.
– C’est leurs déjections qui sentent mauvais, pas eux, s’indigne mon
amie.
Il n’empêche qu’on baigne dans cette puanteur et que je ne parviens pas
même à boire le jus de fruits qui m’a été servi.
Pep parlemente avec les soignantes, je traduis ses arguments :
– À Paris, je vis avec un lapin. Il me manque.
– Nous vous comprenons, honorable cliente.
– Si je pouvais prendre l’un de vos lapins dans mes bras, je ne lui ferais
aucun mal, je les connais bien. Et cela me soulagerait.
– Nos lapins sont très fragiles, nous redoutons la contagion.
Étrangement, Pep capitule. Moi, j’ai envie de demander quelle contagion
risquent les lapins dans nos bras.
Mon amie les contemple un par un, les décrit avec dévotion :
– Regarde celui-là, il est fragile, il revient de loin.
– Je leur trouve à tous des airs de gangsters, dis-je.
– Tu as raison. Un lapin, c’est quelqu’un qui prépare un casse. C’est pour
ça aussi que je les adore.
– Alors, pourquoi dis-tu que celui-là est fragile ?
– C’est la vérité. C’est des cas sociaux, ces lapins. Comment veux-tu
qu’ils ne sombrent pas dans le banditisme ?
Je vois que Pep est irrécupérable. Son indulgence envers les léporidés ne
connaît pas de limites. Intimement, je comprends Alice d’avoir refusé de
nous accompagner dans cet endroit qui sent le clapier.
Mon amie reprend, par mon truchement, son dialogue avec les
soignantes :
– Pourquoi n’envoyez-vous pas vos pensionnaires sur l’île des Lapins ?
– Nos honorables pensionnaires ont eu des destins difficiles. Ils ont été
achetés par des enfants tokyoïtes qui les ont abandonnés. Si seulement ils
nous avaient été directement adressés ! Nous les avons sauvés un à un, alors
qu’ils étaient réduits à l’état de clochards. Ils n’ont pas assez de force et de
santé pour vivre sur cette île, où les lapins sauvages ne leur laisseraient
aucune place. Et puis il est interdit d’emmener des animaux sur l’île des
Lapins !
L’île des Lapins, où je ne suis jamais allée, est ce territoire insulaire
entièrement dévolu aux lagomorphes ; les humains ont le droit de s’y rendre
pour quelques heures, à l’unique condition qu’ils respectent une règle : ne
pas donner à manger d’autre nourriture aux lapins que celle vendue sur
place, ce qui leur confère le droit de les photographier. Pour Pep, l’île des
Lapins, c’est l’équivalent du festival de Bayreuth pour le fanatique d’opéra.
Je ne sais pas par quel miracle notre voyage n’a pas inclus un pèlerinage là-
bas.
– Elle est où, cette île ?
– Du côté d’Hiroshima, répond Pep.
Ceci explique cela. Je bénis notre périple d’être si bref : si nous avions eu
le temps d’aller voir Hiroshima, Pep ne m’aurait pas épargné l’île des
Lapins. Ce que je trouve pénible, c’est cette prolifération. Le café des
Lapins, grand de trente mètres carrés, contient une quarantaine de Jeannots.
Cette supériorité numérique me donne l’impression que je vais me
transformer en carotte.
Mon amie, elle, est aux anges, et me fait traduire d’innombrables
questions aux soignantes. La dernière fois que j’ai autant travaillé comme
interprète, c’était dans l’import-export et cela a abouti à Stupeur et
tremblements. À présent, je ne suis plus harcelée par des supérieurs
hiérarchiques mais par des lapins. L’une de ces adorables petites bêtes vient
déposer des crottes sur mon pied.
– Il t’aime ! s’extasie Pep.
L’amour a bien des mystères. J’ai envie de secouer mon pied, mais je
devine que j’offenserais ce nouveau prétendant et que Pep ne me le
pardonnerait pas.
L’une des soignantes m’annonce que le temps réglementaire s’est écoulé
et que si nous voulons rester davantage, il nous faut commander une
boisson supplémentaire. Malhonnête, j’omets de traduire à mon amie la
seconde proposition. Nous payons, je remets mes chaussures après m’être
débarrassée de la chaussette qui a reçu l’offrande amoureuse.
À l’extérieur, je me gorge d’oxygène sans miasmes. Pep commente notre
visite avec enthousiasme, j’approuve ses moindres déclarations. Je lui
demande si elle ne veut pas m’accompagner aux bains traditionnels de
l’hôtel, elle accepte.
Délice de se récurer de pied en cap et de se purifier dans l’eau fumante.
C’est déjà notre ultime soirée tokyoïte. Je ne me sens capable que
d’emboucher à l’avance la trompette de la nostalgie bien que cela me soit
interdit. Je lui laisse l’initiative de notre emploi du temps.
Nous traînons dans des rues nocturnes que je ne m’efforce pas
d’imprimer. Mon amie avise un bar où l’on sert de la Guinness.
– Une Guinness à Tokyo, ça te dit ?
– Est-ce prudent, après notre cuite d’hier soir ?
– La Guinness, ce n’est pas de l’alcool, dit Pep, péremptoire.
Vendu. Nous nous installons au bar de ce qui ne se révèle pas être un
irish pub. C’est un établissement sans prestige, il n’y a presque personne.
Nous commandons deux pintes de Guinness qui nous sont servies dans les
règles de l’art. C’est un trait nippon que j’apprécie : si un Japonais vous
propose quoi que ce soit, il s’y connaît. Le barista s’avère être un spécialiste
de la stout, il est enchanté d’avoir enfin des clientes.
– Les gens n’aiment pas beaucoup cela par ici, me dit-il.
Pep me fait lui traduire que la Guinness est sa religion et qu’elle m’y a
convertie. C’est exact, c’est elle qui m’a appris à boire cette merveille, vingt
années auparavant. Le barista s’adresse dès lors à mon amie comme à une
divinité. Je dois l’empêcher de nous offrir une seconde pinte.
– Pourquoi ? s’indigne Pep.
– Rappelle-toi ce matin, dans quel état tu t’es réveillée.
Manifestement, ce souvenir est déjà lointain.
– Pourquoi tu as l’air triste ? me demande Pep.
– Parce qu’on part demain.
– Et alors, tu n’as pas envie de rentrer ?
– Quitter le Japon est toujours une épreuve pour moi.
– Arrête avec ça. De toute façon, tu n’es pas prête à vivre ici.
Elle dit vrai. J’ai essayé de vivre ici, j’en suis incapable. Pour autant,
mon amour pour ce pays est profond. Le Japon est mon premier échec
amoureux et chaque fois que j’y reviens, je revis ce coup de foudre et le
constat que je n’y arrive pas.
Je n’y arrive pas. C’est une phrase que je me répète cinquante fois par
jour, et pas uniquement sur le sol nippon. Il n’empêche que c’est le pays du
Soleil-Levant qui m’a appris ce sentiment effroyable : je n’y arrive pas. À
quoi ? À tout, à rien. À vivre au Japon. À vivre.
Froncement de sourcils. Non, ce n’est pas au Japon que j’ai découvert
cette incapacité, c’est à Tokyo. C’est la capitale qui m’a révélé ce handicap
si grave qu’il ne porte pas de nom. Enfant, dans le Kansai, j’y arrivais et j’y
arrive toujours. C’est à Tokyo que j’ai perdu les pédales et que je continue à
les perdre. Cette impression d’amnésie tokyoïte est au contraire une forme
d’hypermnésie : ce que je retrouve ici, intacte, c’est la conviction
implacable de mon néant.
À l’âge de quinze ans, comme n’importe quelle adolescente, je me suis
disputée avec mon père. Il y a coupé court avec cette déclaration :
– Toi, tu es comme moi : tu n’es rien.
J’en suis restée indignée, sans voix. Qu’est-ce qu’il voulait dire ? Lui,
rien ? Moi, rien, comme lui ? Je n’ai jamais compris cette malédiction
absurde.
Si mon père m’avait dit cela en japonais, langue que je partageais avec
lui, j’aurais pu y voir quelque chose de beau, de prometteur :
l’accomplissement suprême du néant nippon. Mais le ton de l’engueulade
ne laissait pas place au doute, il s’agissait de me réduire à la portion
congrue et, curieusement, de s’y associer.
Donc, ce héros qui avait sauvé plus de mille vies humaines, ce fin
diplomate, ce chanteur de nô, cet homme d’une culture effarante, se tenait
pour un zéro pointé et m’attribuait la même note. D’où pouvait venir
pareille déconsidération ?
Sans en saisir l’origine, je sais que je l’ai attrapée. Il n’y a pas que du
mauvais à cela : de tous les périls qui menacent l’écrivain, le pire est
l’autosatisfaction. Il n’empêche, j’aurais préféré une humilité saine à ce
vertige de nullité auquel je suis continuellement confrontée et que Tokyo a
si largement contribué à instaurer en moi.
Tokyo et mon père. Celui-ci avait toujours affirmé que le but de son
existence était de devenir ambassadeur à Tokyo. Il l’atteignit et garda ce
poste pendant neuf ans, durée d’une longueur stupéfiante qui se justifiait par
une vocation sans égale. De là à identifier mon père à Tokyo, il n’y a qu’un
pas.
En outre, si je n’avais pas vécu cet échec tokyoïte, je n’aurais jamais
tenté de publier. Il y a des humiliations fécondes. Ce n’est pas pour autant
que l’ambiguïté disparaît : je dois tout à une ville qui m’a mise nez à nez
avec mon incompétence profonde.
Pendant que je rumine ces pensées édifiantes, Pep et moi quittons le bar
et faisons du lèche-vitrine. Mon amie essaie une vingtaine de manteaux de
kimonos avant de trouver celui qui convient. En mode pilotage
automatique, je lui donne mon avis.
Enchantée de son achat, Pep ne quitte plus son nouveau vêtement.
– Pourquoi tu t’habilles comme ça ? me demande-t-elle.
Je me regarde et je m’aperçois que pendant le séjour entier, j’ai porté une
vaste chemise noire, une jupe trapèze noire et des godillots. Je réponds :
– Je cherche à me déguiser en Banana Yoshimoto.
– C’est qui ?
– Une romancière japonaise à succès.
– Tu lui ressembles ?
– Non. Mais je l’aime bien.
Nous dînons d’un soba et je reconduis Pep à Nerima. Je rentre à l’hôtel
en appréciant que l’ultime soirée tokyoïte n’ait pas donné lieu à plus de
cérémonie.
Dans ma chambre, je termine de lire À rebours. Il m’importe de finir
cette relecture à Tokyo. Mon pèlerinage passe aussi par là, sans que je
puisse forcément l’expliquer.
Dernière nuit. Je m’efforce de ne penser à rien, j’ai du mal. Je me
concentre sur la position couchée. La nuit d’après, je la passerai dans
l’avion, je n’aurai pas le luxe d’être allongée. Tout plutôt que laisser place
au désespoir, à ce sentiment d’échec et de trahison : une fois de plus, je vais
quitter le Japon. Et à présent je ne peux plus accuser mes parents ou la
fatalité. Je pars en adulte responsable, j’ai choisi de ne pas rester. Comment
vais-je concilier une telle attitude avec l’amour infini qui me relie à ce
pays ?
Je voudrais raconter par le menu mon ultime journée, dont je conserve un
souvenir précis et agréable. Dans le même temps, j’ai honte d’avoir été si
civilisée en ce jour de deuil anticipé. Alice nous emmène dans un parc
merveilleux dont je refuse de me rappeler le nom, elle a préparé un pique-
nique exquis. Il n’existe pas d’amie plus attentionnée qu’Alice, elle nous
offre des cadeaux, à nous qui l’avons squattée et monopolisée pendant un
siècle. Conspiration du destin, le temps est à son plus beau, un grand soleil
qui ne donne pas encore la chaleur de l’été. Ce 30 mai est parfait et ne
parviendra pas à nous inspirer le désir de partir.
Au parc Sans Nom, nous siestons toutes les trois, l’herbe est douce et
accueillante. Comme nous nous entendons bien ! Les heures passent comme
dans un rêve. Alice nous contamine de son harmonie profonde. Pep lui
assure que ce voyage l’a métamorphosée :
– À Paris, je ne serai plus la même.
J’affecte de la croire. Il y a belle lurette que je rate cent pour cent de mes
retours, je me garde donc du moindre pronostic.
L’heure est venue, nous allons à l’hôtel récupérer les bagages. Nulle à
l’exercice de la séparation, je m’efforce de l’accélérer, histoire d’en combler
le vide. Alice nous remet à chacune une lettre :
– À ouvrir dans l’avion, insiste-t-elle.
Je me vois pleurer, Pep se moque de moi et au milieu de ses sarcasmes
m’imite. La sentimentalité nous rend ridicules. Je m’engouffre dans le taxi.
Quand il démarre, Alice nous regarde jusqu’à ce que nous ayons disparu.
Alors que nous errons dans l’entre-deux de nos émotions, le chauffeur
nous avertit que nous avons un pneu crevé.
– On va rater l’avion ! dit Pep.
Je la rassure, nous avons une avance considérable. Le chauffeur s’excuse
mille fois. Je fais observer à mon amie que crever au Japon est une
expérience radicalement autre, ce qui ne parvient qu’à l’alarmer et à
l’énerver. Preuve s’il en est que sa nature parisienne revient à la vitesse
grand V.
Le chauffeur remet ses gants blancs, nous n’avons perdu qu’une dizaine
de minutes. L’aéroport de Haneda n’a plus rien à voir avec la modique
installation que j’avais connue trente ans auparavant. C’est devenu un
gigantesque centre commercial déguisé en musée du Japon d’antan. Pep et
moi l’arpentons en tous sens, éberluées qu’un tel montage existe. Nous
dépensons nos derniers yens pour d’invraisemblables babioles, des
parapluies nains en forme de lapins, d’aguichantes poupées en costume
techno-geisha, des mouchoirs trop étonnants pour jouer leur rôle,
d’immangeables gâteaux reproduisant le Pavillon d’or.
– C’est pour offrir, dit mon amie pour se disculper.
Nous savons que nous ne les donnerons pas, nous aurions un peu honte,
et puis nous sommes trop fascinées par ces n’importe quoi, ce qu’en
Belgique on appelle du brol, mais nulle part on ne trouve un brol pareil,
nous poussons des cris de joie prétendument de second degré pour
dissimuler notre émerveillement véritable. Nos logis seront encombrés pour
toujours de ces objets insidieux dont la séduction disparaîtra sous des
couches de poussière, nous nous maudirons d’avoir cédé à ces sirènes –
pour l’instant, nous sommes sous leur charme, littéralement enchantées.
Quand nos poches sont lessivées de leur ultime monnaie, quand nos
bagages sont alourdis de mille sottises, nous dînons d’un bol de ramen et
rejoignons la zone d’embarquement pour l’avion de Paris. Il nous reste deux
heures à attendre. Nous entendons parler français autour de nous et cela
nous met mal à l’aise. Inévitablement, nous avons droit à des propos
exaspérés sur « ce qui ne va pas dans ce pays ».
– Et voilà ce qui ne va pas dans le nôtre, dit Pep avec sagacité.
Nous nous asseyons un peu à l’écart pour échapper à ce folklore. Pour
occuper Pep, je lui tends À rebours. C’est un divertissement de qualité :
regarder mon amie découvrir Huysmans.
À minuit, nous embarquons et décollons. Je dissimule ce que je ne peux
vivre que comme un échec : quitter une énième fois le Japon. Je ne peux pas
attribuer cet arrachement à une puissance extérieure, je n’ai plus cinq ans.
C’est un abandon délibéré. L’âge adulte est une imposture. Je repense à ma
longue enfance, à mon interminable adolescence, pendant lesquelles je n’ai
pas cessé d’aspirer à mes retrouvailles avec ce pays-Graal. Si l’on m’avait
annoncé qu’un jour je monterais de mon plein gré dans un avion cherchant
à se dessouder de la terre sacrée, j’aurais éprouvé à mon endroit un mépris
incrédule.
L’actualité me sauve de ce désastre intime, il s’agit de consoler Pep qui, à
son tour, découvre la tristesse de quitter le Japon. Je ne peux pas identifier
son chagrin au mien, j’essaie néanmoins de la secourir. Elle finit par se
calmer et par chercher un ersatz de sommeil.
S’il est un art dans lequel je n’excelle pas, c’est celui du retour. Pourtant,
nul n’en a autant l’expérience que moi. Comme quoi elle n’enseigne rien :
je ne cesse de rater mes retours. On connaît l’enthousiasme, la conviction
que les révélations inouïes dues au voyage vont changer notre vie et peut-
être même celle de nos proches. On se sent dilaté, on s’attend à ce que la
métamorphose soit perceptible. On verse une larme de regret à l’idée de
réintégrer son foyer qu’on ne va pas tarder à défigurer de toutes les horreurs
dont on a encombré son bagage. Et puis reprend le quotidien. La béatitude
culmine, on est persuadé de jouer au mieux la mélodie rebattue des retours,
on y est beaucoup plus féru, chaque rituel a acquis une profondeur
vertigineuse – jusqu’à la première question :
– Vous étiez au Japon, n’est-ce pas ?
Heureux comme Ulysse, on commence son récit, avec moins de talent
qu’on avait cru, et au bout d’une demi-seconde on s’aperçoit que son
Odyssée n’intéresse pas, on vous a interrogé par politesse, tout le monde
vous interrogera de façon identique et aura une occupation obligeant à
interrompre votre récit, mais ne vous avisez pas pour autant de ne pas
répondre, de dire par exemple que vous êtes encore sous le charme et que
vous préférez différer votre réponse, on vous jugera égoïste et désagréable,
il est indispensable que vous tentiez de raconter, offrant ainsi à votre
auditoire l’occasion de se dire que vous êtes mortellement ennuyeux.
Cela pourrait paraître anecdotique si ce n’était à l’image de ce que l’on
ne tardera pas à éprouver soi-même. On se rappelle le magnifique voyage,
et pourtant on se rend compte qu’il a été absorbé par son gouffre intérieur,
on ne voit plus de remous à la surface de son océan redevenu étale, secoué
seulement par d’habituels embarras, la nuit on se remémore les merveilles
entrevues en se demandant pourquoi leur lumière nous éclaire si peu.
– Il faut intégrer ces nouvelles richesses, déclarent les experts modernes.
À cette fin ils nous proposent des techniques telles que la solitude, la
réflexion, le silence. Autant de retraites que j’ai essayées combien souvent.
Je n’y arrive pas. Sans doute est-ce cette impuissance qui m’a si vite rendue
incurablement nostalgique. La nostalgie est l’expression d’un échec, d’une
perte. Au moins la ressent-on si fort qu’elle s’inscrit dans le squelette.
C’est ainsi que chaque voyage m’appauvrit. Ce qui subsiste est moins la
beauté que ce qu’elle a creusé en moi. Mon talent, c’est le manque. Il n’y a
pas de limite à ma capacité de carence.
Nous atterrissons. Je mets Pep dans un taxi pour qu’elle aille récupérer
son lapin. J’éprouve le besoin de rentrer en RER, il me semble qu’il me
permettra de mieux renouer avec le réel. Saisissant contraste avec
l’équivalent nippon, que je n’ai pas cessé d’emprunter pour aller à Nerima.
Quelle est la principale différence ? J’ai du mal à l’exprimer. Au-delà du
sale et du sordide, il y a le malaise. Nous nous arrêtons à Aulnay-sous-
Bois : un si joli nom pour, comment dire ? Nous traversons Drancy,
comment ne pas se sentir mal ? Les banlieues japonaises, elles, ne donnent
pas envie de se pendre.
Revenue de chez la pet-sitter, Pep m’appelle.
– C’est bizarre ici, non ? Dans la rue, j’ai l’impression que les gens sont
des goujats.
C’est exagéré, mais je comprends.
La vie reprend, c’est la catastrophe habituelle. Si peu que l’on raconte de
son voyage, tout le monde s’en fiche. Néanmoins, on vous demande si vous
êtes allée voir votre nounou et on s’offusque de votre réponse. Inutile
d’essayer d’expliquer que des retrouvailles forcément suivies d’une énième
séparation vous auraient démolie et que non, étrangement, votre nounou n’a
pas envie de quitter le Japon pour s’installer avec vous : on vous considère
comme une brute.
Il y a aussi ceux qui sollicitent vos bonnes adresses tokyoïtes ou
kyotoïtes. Mon oubli des noms oblige, je n’ai rien à dire. On m’accuse
d’être égoïste et de vouloir garder pour moi mes lieux secrets. Quand cela
serait, serait-ce un crime si condamnable ?
Seul le travail dans lequel je m’engouffre me sauve. Je m’ensevelis sous
le courrier en retard et les entretiens. Le mois de juin commence sur les
chapeaux de roues, je participe à la conférence de presse de rentrée, il s’agit
désormais de parler de Psychopompe. Le titre de mon livre arrive à point, je
reviens d’un monde autre, si lointain, si profond, si déchirant, que sa seule
évocation me transit. Il existe tant de façons de mourir de son vivant, et de
cette mort-là aussi il importe de revenir.
Je suis une revenante. C’est ainsi qu’on appelle les fantômes et les
zombies. Je ne suis partie que onze jours mais la destination a tant compté
qu’elle a suffi à me restituer mon identité d’étrangère. Je suis l’étrangère
intransitive, celle qui ne précise pas d’où elle revient.
Pep a découvert entre-temps que tout le monde a une théorie sur le Japon,
de préférence ceux qui n’y sont jamais allés. Cela m’amuse beaucoup, ça la
met très en colère.
– C’est pourquoi je ne raconte pas mon voyage, lui dis-je.
– Comment ne pas raconter un voyage pareil ? s’insurge-t-elle.
Vraie question.
Je lui suggère de publier ses photos. Mon amie hausse les épaules.
J’insiste.
– Ce n’est pas pour moi, finit-elle par dire, avec l’air de qui ne mange pas
de ce pain-là. Je préfère montrer mes photos des pays que je ne connais pas
encore.
Est-ce à cet instant que j’ai commencé à y songer ? Sans doute. Je suis
partie, je suis revenue. La belle affaire ! Oui, mais je n’ai fait que cela toute
ma vie. Même le lieu où j’habite n’est pas celui que j’ai choisi. Le seul
endroit que j’aurais élu, je l’ai quitté. Je viens encore de l’abandonner. Quid
de cette aberration ? Je n’y comprends rien, alors je l’écris.
L’éternel retour : adolescente, quand j’ai découvert cette formulation sans
connaître le sens que Nietzsche lui attribuait, j’ai été éblouie. Il existait
donc un ordre du destin, une injonction à retrouver le lieu initial et idéal. Si
même un philosophe allemand le décrétait, j’y arriverais forcément.
Et puis j’ai su qu’il s’agissait de l’éternel retour de l’identique et que cela
n’avait rien de géographique. Nietzsche précisait qu’il n’y avait pas d’idée
dont il importait autant de se réjouir et je ne voyais pas pourquoi cela posait
problème.
Quarante années se sont écoulées depuis et je comprends pourquoi c’est
si ardu. À l’échelle de ma vie, l’éternel retour de l’identique consiste à aller
au Japon pour m’apercevoir que ce retour est impossible, que l’amour le
plus absolu ne donne pas la clef.
L’accepter, j’en suis capable. Nietzsche rabâche qu’il faut s’en réjouir,
sauf à ne pas devenir un grand vivant. C’est là que le bât blesse : je ne
parviens pas à m’en réjouir. Je vois combien l’équation de l’impossible
retour fait sens pour moi. Mais m’en réjouir ! Me réjouir de ce qui fonde ma
mélancolie ! N’y a-t-il pas un mur de différence entre accepter et se
réjouir ? Peut-être en effet ne serai-je jamais une grande vivante. Et
Nietzsche, là où il est, détournera le regard de moi.
Plus le temps passe et plus j’ai l’impression que nous sommes nombreux
dans la confrérie. Nous sommes appelés, je crois, à peupler de plus en plus
le monde, nous qui avons perdu un lieu aimé, à quelque titre que ce soit, et
qui avons tenté de le retrouver, pour découvrir l’impossibilité du retour.
DU MÊME AUTEUR
Aux Éditions Albin Michel
HYGIÈNE DE L’ASSASSIN
LE SABOTAGE AMOUREUX
LES COMBUSTIBLES
LES CATILINAIRES
PÉPLUM
ATTENTAT
MERCURE
STUPEUR ET TREMBLEMENTS, Grand Prix du roman de l’Académie française, 1999.
MÉTAPHYSIQUE DES TUBES
COSMÉTIQUE DE L’ENNEMI
ROBERT DES NOMS PROPRES
ANTÉCHRISTA
BIOGRAPHIE DE LA FAIM
ACIDE SULFURIQUE
JOURNAL D’HIRONDELLE
NI D’ÈVE NI D’ADAM
LE FAIT DU PRINCE
LE VOYAGE D’HIVER
UNE FORME DE VIE
TUER LE PÈRE
BARBE BLEUE
LA NOSTALGIE HEUREUSE
PÉTRONILLE
LE CRIME DU COMTE NEVILLE
RIQUET À LA HOUPPE
FRAPPE-TOI LE CŒUR
LES PRÉNOMS ÉPICÈNES
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LE LIVRE DES SŒURS
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