Le poème en prose
Proche de la prose et de la poésie à la fois, le poème en prose, apparu au milieu du
XIXe, est difficile à définir.
1- Du côté de la prose :
Il appartient visiblement à la prose puisqu’il ne comporte ni retour à la ligne,
ni rime, ni rythme régulier. Sa disposition dans la page est celle de la prose.
2- Du côté de la poésie :
Certaines caractéristiques le rapprochent pourtant de la poésie. Chaque poème
est un texte autonome, comportant une unité, une structure originale, et bien
souvent une chute qui fait penser à celle du sonnet. Les textes sont souvent
composés de paragraphes qui peuvent évoquer des strophes séparées par des
blancs. Ils ont une structure interne qui repose sur des surprises, des oppositions,
des symétries, des parallélismes, aussi bien dans les idées que dans les images,
dans la syntaxe des phrases ou dans les sonorités. Les différents paragraphes /
strophes commencent souvent par des articulations logiques ou chronologiques
qui soulignent une progression dans le récit, la description ou l’évocation, jusqu’à
la conclusion, qui clôt le texte en supprimant, le plus souvent, toute possibilité de
suite : le poème en prose se suffit à lui-même, comme les poèmes à forme fixe.
La lecture analytique d’un poème en prose doit s’attacher à ce qui fait la
spécificité d’un tel poème, les effets de répétitions, de structure et de rythme, à
l’intérieur d’une unité de sens.
Texte 1 :
Les Fenêtres
Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant
de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus
profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une
fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins
intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit
la vie, rêve la vie, souffre la vie.
Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre,
toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec
son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette
femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en
pleurant.
Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi
aisément.
Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.
Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? »
Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à
sentir que je suis et ce que je suis ?
Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869.
Texte 2 :
Les Ponts
Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bombés,
d'autres descendant ou obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se
renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et
légers que les rives, chargées de dômes, s'abaissent et s'amoindrissent. Quelques-
uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D'autres soutiennent des mâts,
des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent et filent, des
cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d'autres
costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de
concerts seigneuriaux, des restants d'hymnes publics ? L'eau est grise et bleue,
large comme un bras de mer. - Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit
cette comédie.
Arthur Rimbaud, Illuminations, 1886.