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Épist 22

Le cours d'épistémologie vise à explorer les relations entre science et philosophie, en abordant des concepts clés tels que les préjugés et les dangers de la modernité. Les étudiants apprendront à analyser la place de l'épistémologie dans la science et à développer un esprit critique face aux connaissances scientifiques. Le cours inclut des lectures, des exposés et des débats, tout en soulignant la nécessité d'un changement de paradigme pour faire face aux défis contemporains.

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Le cours d'épistémologie vise à explorer les relations entre science et philosophie, en abordant des concepts clés tels que les préjugés et les dangers de la modernité. Les étudiants apprendront à analyser la place de l'épistémologie dans la science et à développer un esprit critique face aux connaissances scientifiques. Le cours inclut des lectures, des exposés et des débats, tout en soulignant la nécessité d'un changement de paradigme pour faire face aux défis contemporains.

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EPISTEMOLOGIE

(UFR Sciences de la Vie et de la Terre/ Sciences Biologiques, juin 2022)

Plan du cours

INTRODUCTION

I-LES RAPPORTS ENTRE LA SCIENCE ET LA PHILOSOPHIE

I-1-identité entre science et philosophie

I-2-rupture entre science et philosophie

II-LE PARCOURS DE L’ESPRIT SCIENTIFIQUE

II-1-l’omniprésence des préjugés

II-2-la déconstruction des préjugés

III-CHANGER DE PARADIGME POUR SE PRESERVER DES DANGERS DE LA SCIENCE

III-1-la modernité et ses conséquences.

III-2-la nécessité d’un nouveau paradigme.

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE
Bachelard Gaston, La formation de l’esprit scientifique, Vrin, Paris, 1993.
Comte-Sponville André, Dictionnaire Philosophique, PUF, Paris, 2001.
Descartes René, Discours de la méthode, 10/18, 1951.
Gusdorf Georges, La Révolution galiléenne, T1, Paris, Payot, 1969.
Kant Emmanuel, Fondement de la métaphysique des mœurs, 10/18, 1952.
Ki-Zerbo Joseph, A quand l’Afrique ? Editions de l’aube, 2003.

Koyré Alexandre, Eléments d’histoire de la pensée scientifique, Gallimard, Paris, 1973.

Koyré Alexandre, Du monde clos à l’univers infini, Gallimard, 1973.


Nakoulima Pierre, La préservation de la planète, défis contemporains de la modernité,
L’Harmattant, 2010.
Somet Yoporeka, L’Afrique dans la philosophie, Introduction à la philosophie africaine
pharaonique, Khepera, 2005.

1
FILMOGRAPHIE
Peur bleue (Renny Harlin, 1999)
Hollow man (Paul Verhoeven, 2000)
Frankenstein (Bernard Rose, 2015)

DESCRIPTION DU COURS

Le cours d’épistémologie est conçu pour permettre aux étudiants de s’approprier le concept
d’épistémologie et les différentes problématiques qui constituent son domaine de compétence.
Parce que la réflexion épistémologique porte sur des sujets concrets issus du développement
de la science, ce cours confrontera les étudiants à la lecture de textes, à des exposés, à des
exercices, à des débats autour de films afin qu’ils touchent de près les problématiques de la
réflexion épistémologique.

OBJECTIF GENERAL

Chaque étudiant devra être capable d’analyser la place de la réflexion épistémologique dans la
constitution de la science qui assure le bonheur de l’humanité.

OBJECTIFS SPECIFIQUES

Chaque étudiant devra être capable de :

- Définir le terme épistémologie.


- Différencier l’épistémologie descriptive de l’épistémologie prescriptive.
- Différencier la science de la connaissance.
- Décrire les rapports entre la philosophie et la science.
- Définir le préjugé.
- Différencier la science du préjugé.
- Décrire les dangers liés au paradigme de la modernité.
- Définir la bioéthique.
- Enumérer les thèmes les plus courants qui intéressent la réflexion bioéthique.
- Justifier le passage du paradigme de la modernité à un autre.
- Décrire un type de bonheur en rupture avec la société de consommation.

INTRODUCTION

Le mot épistémologie a été construit par James Ferrier (1808-1864) en 1854. L’épistémologie
est un démembrement de la philosophie. Certains la désignent comme la philosophie des
sciences quand d’autres se refusent à établir cette similitude en lui attribuant plutôt un champ
de réflexion plus modeste. Etymologiquement, il est forgé à partir de deux mots grecs,

2
épitémè (connaissance, science) et logos (discours, science). Le mot épistémologie désigne
alors la théorie de la connaissance ou la réflexion sur la connaissance (il s’agit de la
connaissance en général, c'est-à-dire toutes les formes de savoir y compris ceux qui ne sont
pas d’ordre scientifique). Il est difficile d’établir de manière exhaustive la liste des
problématiques qui alimentent les réflexions épistémologiques. Parce que la connaissance est
une activité en constante évolution, de nouvelles théories apparaissent sans cesse et inspirent
ainsi les réflexions des épistémologues. Ainsi certaines préoccupations épistémologiques
actuelles étaient inexistantes il y a quelques années. Mais de manière générale l’épistémologie
s’intéresse à : comment sont élaborées les connaissances, comment elles naissent, comment
elles se développent. On parlera alors d’épistémologie descriptive. Elle peut aussi consister à
produire une réflexion critique sur la science c'est-à-dire sur les dangers éventuels qu’elle peut
provoquer. On parlera cette fois-ci d’épistémologie prescriptive ou normative.

Ce cours couvrira ces deux facettes de l’épistémologie. Il vise à contribuer à la constitution de


votre sens critique d’apprentis scientifiques, de scientifiques en devenir, de futures
chercheurs, de simples citoyens qui veulent être les artisans de leur temps, les acteurs de leur
monde. Découvrir l’importance de la science et aiguiser son esprit critique face à la science,
c’est découvrir la ténacité des représentations, la persistance des préjugés. L’option de l’esprit
critique est d’autant plus salutaire que notre temps est permissif aux contre-vérités, à toutes
les formes de fanatismes (religieux, politique, ethnique, artistique, sportif,…). L’entreprise de
réflexion ne va pas sans risque (Socrate en son temps a été condamné à mort et bien d’autres
ont subi l’exil comme Epictète). En effet vouloir se détacher de toutes ses formes de négations
de l’esprit critique et retrouver la pureté de sa pensée, c’est vouloir s’exposer à l’exclusion, à
l’isolement, à la violence. Vouloir réfléchir, c’est s’exposer à l’invective. Pourtant il nous faut
accepter d’échapper au confort de l’adhésion aux vérités d’hier en allant contre la mode, la
pensée dominante

De manière précise ce cours examinera d’abord les rapports susceptibles d’être établis entre la
science et la philosophie. Ensuite il exposera le cheminement de l’esprit scientifique. Enfin,
face aux dangers actuels que la technoscience fait planer sur l’humanité, ce cours montrera la
nécessité d’un changement paradigmatique afin de conjurer ces dangers.

I-LES RAPPORTS ENTRE LA SCIENCE ET LA PHILOSOPHIE

3
I-1-identité entre science et philosophie

La philosophie est sans doute l’activité intellectuelle la plus ancienne au monde. Elle a couvé
puis donné naissance à toutes les sciences. Le philosophe était l’homme de toutes les
connaissances. Par exemple les auteurs comme Thalès (625-545 av. J.-C), Anaximandre (610-
547 av. J.-C), Anaximène (570-526 av. J.-C), Empédocle (490-430 av. J.-C), Anaxagore (500-
428 av. J.-C), Leucippe ( Démocrite (460-370 av. J.-C), Aristote (384-322 av. J.-C), Epicure
(341-270 av. J.-C), en plus d’être philosophes, étaient aussi des grands scientifiques de leurs
temps. René Descartes en disant que la philosophie couvre tout ce que l’esprit humain peut
savoir a pu écrire que : « Toute philosophie est comme un arbre dont les racines sont la
métaphysique, le tronc est la physique et les branches qui sortent de ce tronc, toutes les autres
sciences ».

Qu’est-ce que la philosophie ?

Etymologiquement, le mot philosophie désigne l’amour de la sagesse1. Un tel amour


se manifeste à travers le désir du philosophe par la recherche sans fin de la connaissance, par
le déploiement de la pensée qui se propose d’examiner minutieusement à la lumière de ses
propres facultés ce qui se présente à elle.

La particularité la plus frappante qui marque indéniablement la singularité de l’homme


est qu’il possède la pensée. Ainsi pour Blaise Pascal, la grandeur de l’homme n’est pas liée à
une quelconque force physique exceptionnelle mais plutôt à sa capacité à se représenter, à
penser. D’ailleurs du point de vue physique, l’homme se signale par sa fragilité, il n’est qu’un
roseau, comme le reconnait Blaise Pascal qui s’empresse d’ajouter que la supériorité de
l’homme se situe dans le fait qu’il pense.2

La philosophie est une méthode de pensée. Mais la forme de pensée caractéristique


dont elle se réclame est celle qui est sélective. Elle n’admet que ce qui a survécu à l’épreuve
de la critique. Elle soumet au tribunal de la critique les représentations, les croyances, les
opinions dans le seul but de rejeter celles qui ne font pas la preuve de leur solidité face au tri 3.
Le philosophe, l’amoureux de la sagesse, ne se reconnaît possesseur d’aucun savoir. La

1
Le mot philosophie est constitué à partir de deux mots grecs : d’abord de philein qui veut dire aimer et qui
donne le substantif philae qui à son tour veut dire amoureux ou ami ; ensuite de sophia qui signifie sagesse ou
savoir.
2
Blaise Pascal, Pensées, Garnier-Flammarion, 1976, p.149.
3
Marcien Towa, L’Idée d’une philosophie négro-africaine, Editions Clé, Yaoundé, 1998, p.7.
4
relation qui l’unit au savoir relève plutôt de l’ordre de la quête. L’acte décisif du philosophe
qui traduit sa quête permanente du savoir consiste préalablement pour lui à confesser tout de
suite son ignorance. C’est pourquoi Edmund Husserl affirmait que le philosophe est celui qui,
en matière de connaissance fait le vœu de pauvreté4.

La philosophie inaugure cette attitude humaine qui pousse l’homme à avoir une lecture
rationnelle de lui-même et de tout ce qui l’entoure. Se posant en s’opposant à toute forme
d’autorité et de certitude, elle installe la contradiction comme une réalité permanente au cœur
de ses investigations.

La reprise incessante des réflexions philosophiques fait la preuve du dynamisme de la


philosophie et de l’urgence qui anime les philosophes pour trouver des solutions aux
préoccupations de leurs temps. Par-delà la diversité des auteurs, on peut remarquer qu’il y a
une constance dans toute œuvre philosophique : la position de la raison comme seul tribunal
de la vérité et le désir d’affranchir l’homme des pièges de l’illusion. Mahamadé Savadogo
exprime bien cette particularité quand il écrit ceci : « ce qui caractérise la tâche
philosophique, par-delà la diversité des origines des individus qui l’assument, c’est avant
tout, la ferme résolution de soumettre ce qui est, tout ce qui est, à la règle de la pensée ».5

L’apparition de Socrate est considérée dans l’histoire de la philosophie comme une


rupture décisive au point de faire de lui un repère. On parle alors à partir de lui, de
philosophes pré-socratiques et de philosophes post-socratiques. Ce qui lui vaut une telle
reconnaissance dans le panthéon des philosophes est lié à la révolution qu’il a introduite dans
les investigations philosophiques. Jugeant lacunaire la connaissance portée par l’homme sur
l’univers, Socrate installe celui-ci au cœur même des préoccupations de la philosophie. En
l’invitant à se connaître lui-même, il veut que celui-ci parvienne au fondement de la vertu en
se garantissant ainsi une existence inspirée par le bien, le juste, le beau.

En Europe, la philosophie est apparue au sixième siècle avant l’ère chrétienne en


Grèce. En tant que méthode de la pensée, la philosophie déchaîne les passions quand il s’agit
de déterminer son origine géographique. Martin Heidegger est catégorique par rapport à cette
origine. L’étymologie du mot philosophie étant grecque, il en conclut que la philosophie,
parce que parlant grec, est originellement grecque c'est-à-dire occidentale. Il précise ainsi sa
4
Edmund Husserl, Méditations cartésiennes, Vrin, Paris, 2008, p.19.
5
Mahamadé Savadogo, Philosophie et Histoire, L’Harmattan, col. Ouverture philosophique, Paris, 2003, p.13.

5
pensée : « la philosophie est grecque dans son être même – grec veut dire : la philosophie est
dans son être original, de telle nature que c’est d’abord le monde grec et seulement lui
qu’elle a saisi en le réclamant pour se déployer ».6

Cette assertion de Martin Heidegger proclame exclusivement l’Europe comme la patrie de la


manifestation originelle de la philosophie. Elle ignore royalement les écrits de certains grands
auteurs occidentaux comme Thalès, Pythagore, Héraclite, …qui, pourtant ne cachent pas leurs
dettes vis-à-vis de l’Egypte antique qu’ils désignent comme leur lieu d’initiation à la réflexion
philosophique7. Se prononçant sur cette position eurocentriste et ses conséquences, Yoporeka
Somet replace ainsi l’Afrique dans la longue histoire de la philosophie où certains auteurs
occidentaux voulaient l’en exclure. Selon lui,
Ce qui est habituellement donné comme l’origine de la philosophie, voire de la pensée
rationnelle, n’en est qu’une étape, qui elle-même suppose le temps long de conceptions, de
conceptualisations et de formulations antérieures. Tout en reconnaissant l’importance et
l’impact de cette étape grecque pour le développement ultérieur de la pensée dans le monde
occidental, il est bon et juste de rappeler le rôle pionnier joué par l’Egypte pharaonique dans
l’élaboration des notions philosophiques habituellement attribuées aux présocratiques. On
s’aperçoit dès lors que les interrogations qui ont été, par exemple, celles des milésiens au VI e
siècle avant l’ère chrétienne étaient déjà connues et discutées par les prêtres égyptiens
quelques 2000 ans auparavant dans la vallée du Nil, en Afrique.8

En réalité il faut admettre, qu’en plus de l’Egypte ancienne, la philosophie c'est-à-dire


la possibilité de fonder les savoirs sur la raison, a pu émerger dans différents foyers
intellectuels du monde tels que la Chine, l’Inde, le Japon, le monde arabe. Une telle lecture
permet de reconnaître l’originalité de chaque foyer philosophique et les influences qui ont pu
se produire entre eux.

Dès son apparition, la philosophie s’est fixée une ambition, un projet qui consiste en
l’émancipation, en l’autonomisation de l’esprit humain. De manière précise il s’agit pour la
philosophie de permettre à tout homme de grandir, de sortir de sa minorité pour atteindre sa

6
Heidegger, Question I et II, Gallimard, Paris, 1968, p.321.

7
Lire à ce propos Yoporeka Somet, L’Afrique dans la philosophie. Introduction à la philosophie africaine
pharaonique, Khepera, 2005.
8
Yoporeka Somet, L’Afrique dans la philosophie. Introduction à la philosophie africaine pharaonique,
Khepera, 2005, p. 17.
6
majorité. Il s’agit pour tout homme de se libérer de toute sujétion handicapante et de pouvoir
penser par lui-même.

I-2-rupture entre science et philosophie

La prouesse encyclopédique de réunir en soi toutes les connaissances était possible dans
l’antiquité où le caractère embryonnaire des savoirs était tel qu’il était possible pour un
individu de les maîtriser à la perfection. De plus en plus le domaine des sciences est complexe
et leur maîtrise impose une spécialisation fine. Pour toutes ces raisons il n’est pas possible de
nous jours de maîtriser une science dans sa totalité, a fortiori toutes les sciences. Vouloir tout
connaître, c’est se condamner à ne rien connaître.

Au cours de l’histoire les diverses sciences qui composaient l’arbre philosophique vont se
retirer de la sujétion de la philosophie pour prendre leur indépendance et assurer leur
développement.

-l’astronomie et les mathématiques dès l’antiquité.

-la physique avec Galilée (1564-1642) à la renaissance.

-la chimie avec Lavoisier (1743-1794)

-la biologie avec Claude Bernard (1813-1878).

-les sciences humaines dans la moitié du XIXe siècle.

Le retrait de ces sciences du directoire de la philosophie ne signe pas pour autant l’inutilité de
la philosophie.

L’épistémologie en tant que science est issue de la philosophie. Elle consiste en une réflexion
philosophique sur la science. Mais il n’est pas exagéré de se demander, du fait que toutes les
sciences qui constituaient la philosophie s’en sont retirées, si le philosophe est qualifié pour
produire un discours sur la science. Le discours philosophique peut-il avoir une quelconque
validité en s’intéressant à la science si le philosophe n’a aucune qualification scientifique ?

Il ne s’agit pas pour le philosophe de vouloir jouer au scientifique, de donner des leçons sur
un domaine où il n’a aucune compétence. Le philosophe épistémologue doit savoir tenir sa
place et ne pas se muer en un donneur de leçon dans un domaine qui n’est pas le sien.
L’épistémologie ne consiste pas à faire de la science mais à décrire l’activité scientifique ou à

7
produire une réflexion critique sur les résultats de la science, sur la science dans la société, sur
l’orientation de la science.

La philosophie a intérêt à abandonner les relents de sa prétention encyclopédique. Ce qu’il lui


faut, c’est de retrouver son interrogation fondatrice : comment dois-je vivre ? Cette question
elle-même débouche inéluctablement sur la question du bonheur. Une telle question ne saurait
faire l’économie de la morale, c’est à dire : qu’est-ce que le bien ? Qu’est-ce que le mal ?
Nous comprenons pourquoi la réflexion épistémologique engage le destin de la philosophie.

II- LE PARCOURS DE L’ESPRIT SCIENTIFIQUE

II-1-L’omniprésence des préjugés

Que faut-il entendre par préjugés ? Le préjugé désigne ce qui a été jugé avant un quelconque
constat, un quelconque examen. Il s’agit d’établir sur un fait une vérité, une conviction avant
de l’examiner vraiment, d’y avoir réfléchi véritablement et comme il faut. Le préjugé
embrouille l’esprit, brouille le regard.

Puisque le préjugé est une affirmation, une conviction rendue sans une vérification préalable,
sans une démonstration qui apporte des preuves, nous comprenons toute l’importance que la
philosophie accorde au doute et à la formulation des questionnements. Pour elle, ce qui est
nocif pour tout homme et pour toute société, c’est d’avoir des réponses qui ne sont pas
générées par des questions. L’assertion de Karl Jaspers 9 selon laquelle, en philosophie les
questions sont plus importantes que les réponses prend ici toute son importance.

Exemple de préjugé : les arachides fraîches sont les agents du paludisme.

Exercice : déconstruire ce préjugé en le comprenant et en expliquant pourquoi il est faux.

Le préjugé est à l’opposé de l’esprit scientifique. Celui-ci procède par l’observation des faits,
l’élaboration des hypothèses et enfin la vérification expérimentale. Tout résultat auquel
s’accroche la science est le fruit d’un tel parcours. En plus de cette précaution
méthodologique, l’homme de science ne jure pas sur la véracité absolue de ses résultats. Il est
conscient que ceux-ci sont toujours susceptibles d’amélioration.

9
Karl Jaspers, Introduction à la philosophie, 10/18, Paris, 1982.
8
L’allégorie de la caverne 10 est assez représentative de l’opposition entre le monde de la
connaissance et celui de l’ignorance. Le monde de l’ignorance ou monde sensible se
caractérise par le règne des sens, de l’opinion, des préjugés. L’art de Socrate dans les
dialogues de Platon consiste à réussir par des questions à faire sortir ceux qui y vivent et à
cheminer vers le monde des Idées, lieu où règne la vérité.

II-2-La science comme déconstruction des préjugés

Il faut reconnaître que la Raison n’est pas absolue. Elle n’est pas totale. La Raison transforme
le réel en le comprenant et en agissant sur lui. En transformant le réel, la raison se transforme
elle-même. Elle se construit et se fabrique au fur et à mesure du mouvement historique de la
science. Selon Jean-Pierre Vernant « la loi du progrès de la pensée rationnelle, c’est le
développement par crises, et même par grandes crises. Dans l’histoire de la raison aussi, il y a
des révolutions (…). C’est lorsque la raison mord sur le réel qu’elle est obligée de remettre en
question ses principes directeurs, qu’elle doit faire sa mue11 ».

Socrate a développé un dispositif pour questionner l’opinion et le sommer à se justifier. Cette


démarche est aussi présente chez Gaston Bachelard12. Celui-ci cite l’opinion comme un des
obstacles, le premier qui se dresse face à la naissance de la pensée scientifique. En tant
qu’obstacle, l’opinion doit être détruite afin que la connaissance puisse se constituer. Pour
Gaston Bachelard, l’opinion ne pense pas parce que justement elle pense mal. Elle ne pense
pas parce qu’elle n’éprouve plus le besoin de penser. Elle est déjà satisfaite parce que sans
avoir posé de question, elle a à sa disposition les réponses nécessaires pour sa satisfaction.
Contrairement à l’opinion, la connaissance scientifique est éprouvée, construite, vérifiée. La
connaissance scientifique est dite vraie quand elle formule une loi qui est en adéquation avec
un phénomène observé. Il faut qu’il soit possible de vérifier techniquement cette adéquation.
Cependant il ne faut pas considérer cette vérité comme étant vraie une fois pour toutes. Elle
n’est pas absolue. Mais elle n’est pas non plus erronée. Elle constitue, au moment où elle
s’énonce, le niveau de connaissance le plus élevé qui soit. Toute théorie scientifique, est de
mise, est valable jusqu’au jour où un autre fait polémique viendra la contredire. Alors elle
tombera en désuétude et il faudra une autre démarche expérimentale pour créer une théorie
nouvelle plus complète que l’ancienne.

10
Voir Platon, La République, livre VII, Garnier-Flammarion, Paris, 1970, p.273–p.276.
11
Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, PUF, 2004
12
Voir Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, vrin, Paris, 1993.
9
L’histoire du progrès scientifique est donc une histoire de crises des théories scientifiques,
puisque la vérité n’est jamais totale et que quelque chose lui échappe toujours. C’est pourquoi
Bachelard affirme que « la connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque
part des ombres. Elle n’est jamais immédiate et pleine. Les révélations du réel sont toujours
récurrentes ».

Il n’y a pas de science sans contradiction des représentations, sans déconstruction des
préjugés.

Bachelard qui fait un parallèle entre le succès scolaire et le succès scientifique indexe
les obstacles épistémologiques comment empêchant leur développement. Pour lui tout succès
dans ces deux domaines doit compter avec la compréhension des obstacles et leur
dépassement.

Les professeurs de sciences imaginent que l’esprit commence comme une leçon, qu’on peut
toujours refaire une culture nonchalante en redoublant une classe, qu’on peut faire
comprendre une démonstration en la répétant point par point. Ils n’ont pas réfléchi au fait que
l’adolescent arrive dans la classe de physique avec des connaissances empiriques déjà
constituées. Il s’agit alors, non pas d’acquérir une culture expérimentale, mais bien de
changer de culture expérimentale, de renverser les obstacles déjà amoncelés par la vie
quotidienne.13

Ces préjugés constituent un substrat incontournable, un matériau précieux contre


lequel et sur lequel les connaissances solidement rationnelles peuvent prospérer. La véritable
connaissance n’est pas celle qui se constitue hors de tout préjugé. Elle est plutôt celle qui se
construit contre les préjugés, qui opère au milieu des préjugés en les combattant, en les
surmontant.

Selon Gaston Bachelard, connaître c’est réaliser une rupture avec ce qui avait cours.
La connaissance suppose d’abord la présence d’erreur et ensuite la rupture avec celle-ci. La
connaissance n’est rien d’autre que le dépassement de l’erreur. Apprendre, c’est d’abord
reconnaître l’erreur et la surmonter ensuite. Apprendre, c’est apprendre de l’erreur. Tant
qu’on n’a pas appris de l’erreur, on fera du surplace et le progrès ne sera pas possible. Tant
que les obstacles ne sont pas identifiés et mis devant en vue de leur dépassement, ils
continueront à étendre leur règne. Apprendre aux yeux de Gaston Bachelard, c’est devenir
autre, c’est opérer une mutation, c’est rompre avec le passé. L’erreur obtient ainsi une valeur

13
Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, Vrin, Paris, 1999, p.18.
10
opératoire, une valeur heuristique. Elle n’est pas perçue avec mépris car elle fait partie de la
nature de l’homme. Il faut alors la considérer afin de pouvoir la surmonter.

III- CHANGER DE PARADIGME POUR SE PRESERVER DES DANGERS DE LA SCIENCE

III-1-La modernité et ses conséquences.

Les cauchemars induits par l’omniprésence, l’omnipotence et l’omnipuissance de la science


trouvent leur linéament au moment de la constitution du monde moderne. Le monde moderne
commence juste à la fin de la renaissance. Il est radicalement lié à l’avènement de la
révolution scientifique des 16e et 17e siècles rendue possible par une nouvelle intelligibilité
de la nature et dont les principaux protagonistes sont Galilée, Newton, Laplace, Descartes…

Au sein de la nature pré-galiléenne (la nature avant Galilée, la nature avant l’avènement du
monde moderne) il n’y avait aucune différence entre l’être humain et les autres étants (l’étant
comme substantif désigne tout ce qui est). La distinction entre l’homme et le monde n’a pas
toujours été. Cette attitude qui date de la révolution scientifique des 16e et 17e siècles est
étrangère à la conception antique grecque. La philosophie antique grecque n’institue pas la
supériorité de l’homme sur les autres êtres. Pour elle malgré leur diversité toutes les choses
forment Un Univers c'est-à-dire un tout organisé, le cosmos. Le cosmos se caractérise par
l’ordre puisque créé par Dieu. Le cosmos forme une unité harmonique ne laissant rien hors de
lui et dans lequel l’homme a sa place naturelle ; c’est dans l’unité du Tout, semblable à un être
vivant, qu’est la raison de chacune de ses parties composantes y compris l’homme. Celui-ci
demeure une fragile partie d’un Univers dont il est inséparable.

L’humain comme les autres étants sont soumis au même droit. Georges Gusdorf résume ainsi
cette particularité :

« le sens de la nature chez les anciens est inséparable de leur intuition d’un cosmos vivant et
unanime, associant les hommes et les dieux, les êtres et les choses dans un avenir solidaire.
Le cosmos est un englobant, en lequel communient les secrets de toutes les vies possibles. Sa
loi est une loi de participation et d’association, par affinité symbolique entre les régions de
l’espace et les moments du temps. Connaître c’est chercher à déchiffrer certaines des

11
correspondances constitutives du réel ; cette recherche s’opère en quelque sorte du dedans et
par implication, car le sujet et l’objet de la connaissance forment un seul et même être14 ».

Avec Aristote (l’ancien monde grec) il y avait une hiérarchisation entre les mondes, le monde
sub-lunaire et le monde supra-lunaire. La révolution introduite par les protagonistes de 16e et
17e siècles a rendu l’espace homogène.

La fin de l’Unité vivante du tout est intervenue avec le bouleversement scientifique des 16e et
17e siècles. De manière précise la philosophie cartésienne instaure un dualisme en
différenciant ontologiquement l’homme de la nature. Depuis, l’homme, le sujet est investi du
pouvoir, de la mission de dominer la seconde, le monde qui reçoit le statut d’objet.

« Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique et que commençant
à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent
conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru
que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à
procurer, autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir
qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu
de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une
pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres,
des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous
connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à
tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de
la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui
feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui
s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans
doute le premier bien et le fondement de tous les autres bien de cette vie. »

Descartes, Discours de la méthode, 6e partie, Bibliothèque de la Pléiade, [Link], 1966,


p.168.

III-2-Nécessité d’un nouveau paradigme.

La science est devenue inquiétante. Elle doit s’autolimiter. L’activité scientifique n’est pas de
nature éthique. Les réflexions éthiques sont du domaine de la philosophie.

14
Georges Gusdorf, La Révolution galiléenne T1 , Paris, Payot, 1969.
12
Selon Jean-François Revel « nous aspirons à une philosophie qui pose les questions
auxquelles la science ne peut pas répondre. Car on ne peut tirer aucune morale de la science.
C’est sur la base de ce constat que la philosophie retrouve sa véritable et plus antique
fonction. Le mot « bioéthique », récemment forgé, signifie non pas qu’on peut induire une
morale de la biologie, mais qu’on souhaite, en sens inverse, lui en imposer une, du moins à
ses applications15 ».

De nos jours la conception du bonheur est influencée par l’omniprésence de la techno-science.


En effet la conviction a été faite que par le progrès induit par la science et la technique, le
bonheur de l’humanité sera réalisé. Le bonheur est identifié au bien être et au confort. Dans la
recherche du bonheur l’argent joue le premier rôle. En effet nous sommes dans une société de
consommation dont la caractéristique essentielle nous impose une course effrénée derrière les
objets sans cesse changeant. La publicité nous incite à la consommation à travers la presse, la
télévision, le cinéma. Tout laisse croire que pour être heureux il faut toujours être à la page.
Une telle manière de réaliser le bonheur est vouée à l’échec. Elle entraîne plutôt l’épuisement
de l’individu car il y a apparition sans cesse de nouveaux besoins. De même la société de
consommation se réalise au détriment de la nature dont les ressources qui ne sont pas
illimitées sont surexploitées. La course pour saisir le bonheur n’a pas de point d’arrivée car
celui-ci n’arrête pas de se déplacer rendant impossible le repos de quiconque veut le toucher.
Ainsi le bonheur est sans cesse fuyant. Il ne dure qu’un temps bref. L’individu, chasseur de
bonheur, se dépersonnalise et oublie que c’est en lui-même que se trouvent les possibilités de
construire le bonheur. Dans la société de consommation qui a un caractère d’aliénation,
l’homme n’a aucune possibilité d’être heureux. Il ne suffit pas d’avoir de l’argent où le
confort pour être heureux. Si le bonheur est assujetti à la possession des biens et à la
jouissance raffinée, jamais il ne sera atteint puisque ces biens ne cessent de changer.

L’ambition cartésienne de dominer la nature a révélé toute sa nocivité. Les dangers liés à la
techno-science nous incitent à engager notre responsabilité en vue de rendre possible la vie
sur terre pour nous-mêmes et pour les générations à venir. Il nous faut changer de cap au
risque de disparaître. Le paradigme cartésien, agressif vis-à-vis de la nature, est en crise et
l’avènement d’un nouveau s’avère incontournable.

Selon Nakoulima

15
Jean-François Ravel, Le point, n1331, 21 mars 1998
13
« Le mythe du développement, en d’autres termes, le salut, la prospérité pensés en
termes de matérialisme économique, d’accumulation matérielle n’aboutira qu’à ce
qu’on peut appeler les dégâts du développement c'est-à-dire les problèmes sociaux et
environnementaux actuels : exclusion, surpopulation, misère, pollutions diverses, etc.
Les périls sont immenses : la croissance économique est écologiquement suicidaire.
(…). L’économie de marché crée partout la précarité de vie pour un nombre
exorbitant de citoyens en contrepartie de l’enrichissement scandaleux de quelques
uns16 ».

En plus des dangers d’anéantissement physique de la terre, le progrès de la biologie soulève


d’autres problèmes. La biologie donne aujourd’hui à l’homme des pouvoirs immenses. Par
exemple elle fournit aujourd’hui à la médecine plus que des méthodes thérapeutiques
performantes pour vaincre de nombreuses maladies. Elle permet aussi d’améliorer ce qui est
normal, d’enrichir toute l’espèce humaine en lui conférant ainsi des qualités qui ne sont
présentes qu’en quelques hommes. Elle donne aussi des pouvoirs merveilleux dans le
domaine de l’agriculture et de l’élevage (OGM). Mais, comment éviter que ces méthodes ne
conduisent à des dérives, à des applications qui échapperaient à tout contrôle de la raison
lucide ? C’est là ou intervient la bioéthique. La bioéthique désigne le domaine de réflexion
qui allie savoir biologique et valeur humaine. L’éthique désigne en effet les principes de la
morale, les règles de la bonne conduite. Plus précisément il s’agit pour la bioéthique de
déterminer les limites que la science ne doit pas franchir. Jean-François Mattei appelle à
« protéger l’homme de la biologie et de ses utilisations 17 ». Il s’agit de limiter les
manipulations du vivant. La bioéthique s’intéresse entre autres aux thèmes suivants :

- L’euthanasie
- L’avortement
- L’eugénisme
- L’expérimentation sur l’être humain et l’embryon
- Manipulation génétique.

L’avantage des OGM en élevage et en agriculture est incontestable. Ils permettent d’obtenir
les meilleurs rendements. Mais peut-on prévoir toutes les conséquences éventuelles des
OGM ? Dans tous les cas on ne saurait élargir les OGM à l’homme. On ne peut pas permettre

16
Pierre Nakoulima, La préservation de la planète, défis contemporains de la modernité, L’Harmattan 2010,
p.101
17
Jean-François Mattei, Jeune-Afrique/L’Intelligent N 2094 – du 27 février au 5 mars 2001.
14
pour des hommes la « sélection prénatale », la « naissance optionnelle », la « planification
explicite des caractères ». Car les hommes ne sont pas des objets. Tout doit être fait au profit
de l’homme. L’homme doit être la finalité de toute chose et non le moyen d’une chose.
D’ailleurs nous n’avons pas besoin d’une humanité « composée seulement d’Hercules et
d’Adonis », de gens forts et beaux. Tout homme, quelque soit sa constitution physique,
quelque soit sa santé, est un homme. Et nous avons l’exemple de certains hommes qui ont
marqué l’humanité qui étaient soit impuissants, soit sourds, soit aveugles, mais qui en dépit de
leur handicap ont rendu de grands services à l’humanité.

L’humanité est une fin en soi, et pas seulement un moyen.

« (…). Or je dis : l’homme, et en général tout être raisonnable, existe comme fin en soi, et non
pas seulement comme moyen dont telle ou telle volonté puisse user à son gré ; dans toutes ses
actions, aussi bien dans celles qui le concernent lui-même que dans celles qui concernent
d’autres êtres raisonnables, il doit toujours être considéré en même temps comme fin. Tous les
objets n’ont qu’une valeur conditionnelle, car si les inclinations et les besoins qui en dérivent
n’existaient pas, leur objet serait sans valeur. Mais les inclinations mêmes, comme source du
besoin, ont si peu une valeur absolue qui leur donne le droit d’être désirées pour elles-mêmes,
que, bien plutôt, en être pleinement affranchi doit être le souhait universel de tout être
raisonnable. Ainsi la valeur de tous les objets à acquérir par notre action est toujours
conditionnelle. Les êtres dont l’existence dépend, à vrai dire, non pas de notre volonté, mais
de la nature, n’ont cependant, quand ce sont des êtres dépourvus de raison, qu’une valeur
relative, celle des moyens, et voilà pourquoi on les nomme des choses ; au contraire, les êtres
raisonnables sont appelés des personnes, parce que leur nature les désigne déjà comme des
fins en soi, c'est-à-dire comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement
comme moyen, quelque chose qui par suite limite d’autant toute faculté d’agir comme bon
nous semble ( et qui est un objet de respect). Ce ne sont donc pas là des fins simplement
subjectives, dont l’existence, comme effet de notre action, a une valeur pour nous : ce sont des
fins objectives (…).

Si donc il doit y avoir un principe pratique suprême, et au regard de la volonté humaine un


impératif catégorique, il faut qu’il soit tel que, par la représentation de ce qui, étant une fin en
soi, est nécessairement une fin pour tout homme, il constitue un principe objectif de la
volonté, que par conséquent il puisse servir de loi pratique universelle. Voici le fondement de

15
ce principe : la nature raisonnable existe comme fin en soi. L’homme se représente
nécessairement ainsi sa propre existence ; c’est donc en ce sens un principe subjectif d’actions
humaines. Mais tout autre être raisonnable se présente également ainsi son existence, en
conséquence du même principe rationnel qui vaut aussi pour moi ; c’est donc en même temps
un principe objectif dont doivent pouvoir être déduites, comme d’un principe pratique
suprême, toutes les lois de la volonté. L’impératif sera donc celui-ci : Agis de telle sorte que
tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en
même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ».

KANT, Fondements de la métaphysique des mœurs.

On pourrait penser naïvement que les suites négatives de la science ne nous concernent pas
directement en tant qu’Africains, en tant que Burkinabè. Penser ainsi c’est se méprendre sur la
science et la réalité du monde. Nous vivons dans un monde globalisé. La mondialisation a fait
du monde un village planétaire et des humains, des voisins mondiaux. Un quelconque
problème soulevé par la science ne saurait avoir des conséquences strictement localisées.
Nous sommes tous victimes du réchauffement de la terre dont les conséquences affectent
toutes les parties de la terre. De manière spécifique en tant que Burkinabè nous pouvons faire
le constat que nos actions (industrielles, économiques..) sont liées au système économique
néo-libéral qui promeut le consumérisme. Il est aisé de faire le constat des conséquences sur
l’environnement liées à l’utilisation des pesticides dans l’agriculture (destruction de
l’écosystème). Les ravages des exploitations minières sont aussi patentes (contaminations des
eaux, des hommes, des animaux par l’usage de produits chimiques). Il est évident que nous ne
pouvons plus imiter le type de bonheur du monde occidental et chercher à reproduire leur
standard de développement. C’est pourquoi il nous faut instituer une rupture paradigmatique.
Il est alors temps de formuler des critiques sur les choix politique, économique, social qui
génèrent pour notre pays les dangers ci-dessus évoqués. Il faut mettre à l’indexe le néo-
libéralisme économique qui à travers le recours à la techno-science fait peser sur l’avenir des
pays africains de graves menaces que sont : la misère matérielle, la misère morale, la
désagrégation de la solidarité. A propos de la perte des valeurs africaines Ki-Zerbo a noté
ceci :

« depuis le XVIe siècle, l’Afrique est une sorte de wagon du train du développement.
Pourtant, cette Afrique doit conquérir son identité, fière de sa contribution à

16
l’aventure humaine, afin de redevenir acteur du monde, elle qui a pour ainsi dire
inventé l’homme, puis la première grande civilisation de l’humanité, la civilisation
égyptienne (…). Sans identité nous sommes un objet de l’histoire, un instrument utilisé
par les autres : un ustensile18 ».

Ki-Zerbo s’oppose à la reproduction par les Africains du modèle de développement


occidental. Il parle plutôt de développement alternatif, de développement endogène. Pour lui
ce développement doit prendre en compte les nombreux savoirs africains en les valorisant.

CONCLUSION

L’épistémologie en tant que regard philosophique sur la science nous a convaincu que la
science n’est pas qu’une affaire de laboratoire et qu’elle doit être soumise à des débats en
dehors des centres de recherche. L’importance de la science dans le développement des
sociétés et les effets qu’entraînent certaines recherches induisent forcement des réflexions de
nature différente que celles techniquement scientifiques. Aucun changement de cap n’arrive
par lui-même de manière naturelle, automatiquement. Tout changement est toujours
provoqué, préalablement pensé. La réflexion philosophique doit y contribuer. La dimension
descriptive de l’épistémologie permet de montrer par exemple comment la science s’élabore,
quels sont les facteurs qui peuvent ralentir le développement de la science, quelles sont les
conditions idéales pour l’épanouissement de la science. L’épistémologie prescriptive, en
initiant un regard critique sur les projets et les résultats scientifiques, veut garantir la
possibilité de la vie sur terre. La science n’a de raison d’être que parce qu’elle contribue au
bien-être des hommes. L’épistémologie proclame ainsi l’importance de la philosophie à
travers la formulation de questions éthiques. Elle invite au principe de responsabilité le
scientifique qui peut aussi s’ouvrir aux interrogations éthiques.

18
Joseph Ki-Zerbo, A quand l’Afrique ? Editions de l’Aude, 2003, p.8.
17

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