Corrigé :
Introduction :
Le Cahier d’un retour au pays natal est un long poème d’Aimé Césaire, auteur
martiniquais fondateur du mouvement de la négritude, qui prône l’affirmation de l’identité
noire. L’ouvrage, paru dans une première version en 1939, réfute la forme poétique
traditionnelle, le nom même de « Cahier » rend difficile de classer l’œuvre dans un genre
précis. Le texte est à la fois composé de vers libres et de passages en prose, de passages
parfois narratifs ou lyriques. Il est empreint d’une dimension autobiographique importante ;
il retrace le parcours de son auteur dans sa quête identitaire. Cette quête passe par le refus
de l’assimilation, donc de la culture blanche, et par un retour à ses origines. Le Cahier
propose donc un voyage métaphorique de l’Europe et des Antilles vers le pays ancestral.
Dans son livre, après avoir évoqué la décadence des Antilles, l’auteur ressent le besoin de
« partir ». C’est de ce départ dont il est question dans cet extrait, situé environ au milieu de
l’ouvrage. Ce passage, composé de deux strophes en vers libres, exprime le projet de voyage
de Césaire et développe les images présentes dans la mémoire de l’auteur. Nous nous
demanderons en quoi ce texte nous présente la quête identitaire de l’auteur au travers d’un
voyage métaphorique et d’une réflexion sur la mémoire.
Le texte se compose de deux mouvements qui correspondent aux différentes
strophes, la première annonçant le départ depuis l’Europe, la deuxième s’attardant sur la
mémoire de l’auteur.
Explication linéaire :
Premier mouvement : v1 à 7
V1 : C.C.L. qui témoigne du départ de l’Europe, donc du début du voyage vers le « pays
natal » annoncé dans le titre. D’emblée Césaire instaure une géographie métaphorique (ce
voyage étant avant tout spirituel) et annonce le chemin inverse de celui suivi par les
esclaves jusqu’au XIXe siècle. On remarquera le choix de l’infinitif dans la locution « au sortir
de » plutôt que « à la sortie de » ; l’infinitif peut en effet avoir une valeur de volonté, comme
c’était le cas précédemment dans l’œuvre avec la phrase composé d’un unique mot :
« Partir. »
Personnification de l’Europe ou métonymie (on désigne les Européens) par l’épithète
« révulsée » et le complément de l’adjectif « de cris » : il est nécessaire ici de définir le mot
révulser pour comprendre le sens du vers. Dans le langage courant, être révulsé signifie
« être bouleversé », ou « être pris d’horreur », mais c’est d’abord un terme médical
signifiant pour une partie du corps « se retourner », « se contracter », « avoir un
mouvement de
recul ». Dans tous les cas, le mot renvoie à un état d’immobilité, de crispation. Les « cris »
seraient donc des cris retenus, qui ne peuvent pas sortir ; l’Europe serait donc comparée à
un corps malade dont les cris ne peuvent jaillir, idée renforcée par l’adverbe « toute ». Cela
correspond à la dénonciation que fait Césaire des peuples colonisés précédemment dans le
Cahier : « cette foule criarde si étonnement passée à côté de son cri, le seul qu’on eût voulu
l’entendre crier ».
Césaire donne donc l’image d’une Europe figée dans laquelle le peuple noir ne trouve pas sa
voix, d’où la nécessité de ce départ.
V2 : L’absence de ponctuation et de verbe pour ces deux vers fait surgir des images dans
l’esprit du lecteur ; on trouve ici une métaphore maritime avec le substantif « courants » qui
sera filée tout au long du texte. L’auteur continue son voyage qui reprend les étapes de la
traite négrière faite par bateau en sens inverse. Ces courants maritimes sont qualifiés par
l’épithète « silencieux », et par le complément du nom « de la désespérance » qui évoquent la douleur
de cette traversée, et à nouveau l’impossibilité de trouver sa voix. La souffrance est inextricablement
liée au silence dans ces deux premiers vers.
V3 et 4 : Anaphore du CCL du premier vers, comme un refrain. Cette répétition permet de
qualifier à nouveau l’Europe par des expansions du nom.
Gradation : d’abord l’épithète « peureuse » : Césaire ne cesse pas dans son Cahier de
critiquer la passivité du peuple noir face à la colonisation. Il souhaite créer une forme de
rébellion et de prise de conscience collective, qui passera par le retour au pays natal. Mais
lorsque le peuple noir se trouve en Europe (les colonies ou autres), il fait preuve de trop de
docilité et d’apathie. (Il est nécessaire ici de ne pas opposer l’Europe comme étant la terre
des blancs au peuple noir : les noirs sont aussi en Europe, en particulier aux Antilles qui
sont des colonies.) La gradation témoigne d’un redressement moral, avec la subordonnée
relative « qui se reprend », l’adjectif « fier » (qui s’oppose à « peureuse ») et la tournure
réfléchie « se surestime », mise en avant par le rejet au v3. On constate donc une avancée,
une prise de conscience voulue par l’auteur.
V4 : D’où ce présent d’énonciation : l’auteur s’implique directement et annonce sa volonté :
celle d’un peuple qui se recentre sur lui-même, se retrouve, avec cet oxymore « égoïsme
beau » L’égoïsme qui est normalement à connotation négative est ici valorisé car il
correspond à l’affirmation identitaire.
V5 : enjambement, vers relancé par la conjonction de coordination « et » et la subordonnée.
L’égoïsme est personnifié, il s’agit en fait à nouveau d’une métonymie désignant le peuple
qui ose partir, ose sortir de son état d’immobilité et de passivité.
V6 : nouvel enjambement qui met en valeur deux images qui aboutissent toutes deux au
rappel de l’esclavage : le labour, et l’étrave renvoyant au négrier. Le mot labour doit être
pris au sens très large de travail, il peut s’agir du travail d’écriture de Césaire, ou, comme on
le voit dans le verbe « remémorer » (préfixe « re » évoquant une répétition) et dans la
strophe suivante, du travail de mémoire, qui fait donc logiquement surgir des images
anciennes de l’esclavage. Le substantif étrave est d’ailleurs qualifié par l’épithète «
implacable » ; autrement dit cette image s’impose à son esprit et à sa mémoire.
Deuxième mouvement : v8 à 15
V8 : Grosse rupture de rythme, les vers précédents jouaient sur les enjambements et les
rejets, créant un rythme lent et des vers courts, tandis que cette strophe s’approche
visuellement d’un paragraphe. La tournure exclamative crée un rythme bien plus vif.
L’adverbe exclamatif « que » évoque une quantité innombrable, tout comme la tournure
exclamative. La phrase est brutale, et suscite une imagerie très forte de violence. Le
complément « dans ma mémoire » qui achète la première phrase ouvre la deuxième, dans
un effet d’anadiplose. Il y a donc une insistance sur la mémoire de l’auteur, qui renvoie aux
massacres de l’esclavage et des colonies. On rappelle cependant que Césaire est né au XXe
siècle et n’a pas connu l’esclavage, il convient donc de s’interroger sur le sens de cette
mémoire : il ne s’agit pas de ses propres souvenirs, mais d’une mémoire nourrie de discours
rapportés, de récits de ses ancêtres ou de son peuple, voire d’une mémoire
transgénérationnelle.
Métaphore des lagunes : poursuite de la métaphore maritime. Il faut s’interroger sur le
symbole de ces lagunes. Bien que des lagunes existent partout dans le monde, il faut ici voir
un paysage africain. Les lagunes sont notamment liés à différents ports d’embarquement
d’esclaves (port de Loango au Congo près de la lagune de Tchibete ; lagunes de Cotonou et
de Ouidah au Bénin).
V9-10 : D’autre part, la lagune évoque un paysage paradisiaque. C’est pourquoi la présence
des têtes de morts vient inverser l’imagerie traditionnelle des lagunes. On remarque le « s »
à « têtes de morts », qui signale qu’il s’agit bien de têtes de cadavres, de têtes décapitées, et
non du symbole de la tête de mort qui ne prendrait pas de « s » même au pluriel. L’image
est donc extrêmement violente.
À l’inverse, la négation suivante, qui crée un effet de parallélisme renvoie à l’image
traditionnelle des lagunes comme un lieu calme, joli, un « paradis », et renvoie finalement à
une vision touristique du paysage africain, qui s’oppose à celle de Césaire. Césaire parlait
d’ailleurs des Antilles comme d’un « paradis raté ». Pour lui, la colonisation, comme le passé
de l’esclavage, l’empêche d’accéder à cette image traditionnelle de la lagune, il y voit
seulement la mort.
V10-11 : L’absence de « pagnes de femme » laisse toute la place aux cadavres. Il est
important de comprendre l’importance de la négation dans ce passage, elle détruit
systématiquement les images agréables qu’on pourrait associer aux lagunes. Les pagnes de
femmes posés sur la rives suggèrent des femmes dénudées se baignant, et donc un possible
érotisme, or cette vision est empêchée. Autrement, le vêtement traditionnel est absent, la
lagune d’Afrique n’apparaît donc pas comme un lieu de reconnaissance identitaire et de vie
mais comme un lieu qui renvoie nécessairement à un passé douloureux.
V12 : Double métaphore s’appliquant à la mémoire. Deux images qui encerclent cette
mémoire, qui l’emprisonnent : le verbe « entourer » et la métaphore de la ceinture, qui
renvoie au champ lexical de l’habit instauré par les pagnes. La mémoire devient donc un lieu
clos, un lieu d’enfermement. Elle est assiégée par les images sanglantes.
V14 : la phrase que l’on pensait finie est relancée par la conjonction « et » ; la mémoire est
le sujet de la phrase, elle est donc personnifiée par le verbe d’action « mitraille ». Les images
qui surgissent dans cette phrase sont étonnantes : on mitraille non pas avec des balles mais
avec des barils de rhum, qui renvoient aux Antilles (Césaire est martiniquais). L’histoire de la
production du rhum aux Antilles est indissociable de l’esclavage ; le fait de « mitrailler » à
coup de rhum crée donc d’abord une image déroutante, une forme d’hypallage, mais a une
logique propre. La mémoire tire donc des barils de rhum en rafales.
Le COD du verbe mitrailler est « nos révoltes ignobles » ; l’auteur s’implique directement
avec le déterminant possessif, et pour la première fois s’inclut dans un groupe, composé de
l’entièreté du peuple noir. L’adjectif épithète « ignoble » semble être la réappropriation de
d’une insulte comme on le trouve souvent chez Césaire (réappropriation du mot barbare qui
donne le nom d’un poème). L’adjectif perd alors de sa force négative. Les barils de rhum,
c’est-à-dire le produit de l’esclavage vient donc « mitrailler », célébrer ces révoltes
ignobles.
Une deuxième analyse grammaticale consiste à voir le COD comme étant rattaché au
participe présent « arrosant » et non à « mitraille ». Le rhum vint donc “arroser”, célébrer
avec de l’alcool les révoltes ignobles. Cela est tout à fait cohérent vis-à-vis de l’ambition
décoloniale d’Aimé Césaire.
V15 : Il est nécessaire d’analyser grammaticalement ce morceau pour le lier à la phrase. Il
semble être une apposition se rattachant aux “révoltes ignobles” (en témoigne le pluriel à
“pâmoisons”). Les révoltes sont donc qualifiées d’yeux doux, ce qui semble contradictoire ;
mais cette douceur est a posteriori : après avoir bu d’un coup toute la liberté. Autrement dit,
les révoltés sont ivres de liberté, dont ils se sont gavés. On observe donc un bel exemple
d’hypallage, le verbe “lamper” (boire) devrait être lié au rhum, non à la liberté. De même, la
liberté est qualifiée de “féroce”, par un nouvel effet d’hypallage, ce qui sous-entend que
cette liberté a été obtenu dans le sang et la rage.
Il est important de relever les figures d’antonymie dans ces derniers vers, qui participent
au retournement des images. La liberté féroce s’oppose aux yeux doux, « ignoble » à
« génialement ». Ces effets d’opposition viennent neutraliser la portée péjorative des mots
« ignobles » ou « féroce », qui prennent une connotation positive sous la plume de Césaire.
Cela nous interroge sur la légitimité voire la nécessité de la violence dans la quête de
liberté et d’égalité.