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Critique de l'ouvrage "Early Kingdoms in Madagascar" par R. Kent

Le document critique l'ouvrage de R. K. Kent sur les royaumes anciens de Madagascar, soulignant des erreurs dans ses interprétations et sa compréhension de la langue malgache. Les auteurs, Louis Molet et Paul Ottino, mettent en avant la nécessité d'une meilleure connaissance des langues et des cultures pour aborder l'histoire de Madagascar. Ils contestent également les conclusions de Kent sur les origines culturelles des Malgaches, suggérant que ses analyses manquent de rigueur scientifique.

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Critique de l'ouvrage "Early Kingdoms in Madagascar" par R. Kent

Le document critique l'ouvrage de R. K. Kent sur les royaumes anciens de Madagascar, soulignant des erreurs dans ses interprétations et sa compréhension de la langue malgache. Les auteurs, Louis Molet et Paul Ottino, mettent en avant la nécessité d'une meilleure connaissance des langues et des cultures pour aborder l'histoire de Madagascar. Ils contestent également les conclusions de Kent sur les origines culturelles des Malgaches, suggérant que ses analyses manquent de rigueur scientifique.

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M A D A G A S C A R E N T R E l ' A F R I Q U E E T PINDONÉSIE

Discussion
r
s

LOUIS MOLET et PAUL O T T I N O

L'ou&age récent de R. K. Kent - Early Kingdoms in Madagascar I ~ O O - I ~ O O *


- appelle certainement la controveyse, ainsi q d o n le constatera à la lecture de ces I

deux commentaires à la fois concoydants - dans la critique - et contyastis - dans


l'évaluation.
Q

Les Américains s'intéressent, à Madagascar et certains d'entre eux, avec des


bonheurs très divers, publient le fruit de leurs recherches. Parmi eux, le profes-
seur Raymond Kent, qui a fait quelques séjours à Tananarive et est même allé
dans plusieurs provinces, vient de publier un ouvrage d'histoire portant sur les
X V I ~et X V I I ~siècles intitulé Early Kingdoms in Madagascar 1500-1700 (Anciens 9

royaumes de Madagascar 1500-1700).


C'est une très belle édition, bien imprimée sur beau papier, avec des cartons
lisibles, un glossaire, un index, une bonne bibliographie, une couverture solide
et une jolie jaquette, et c'est tout à l'honneur des éditeurs dont le reseau commer- II

cia1 fait le tour du monde anglophone.


I1 s'agit en effet d'un livre anglais écrit pour des lecteurs anglophones qui ne
savent ni le malgache ni le franCais. Ce livre pourrait, dans une certaine mesure,
les dispenser de lire l'abondante littérature de la fin du X I X ~et du début du
X X siècle
~ à laquelle il est fait de très nombreuses références, et l'on retrouve les
échos des disputes courtoises que soutenaient les savants d'alors.
Dans cette controverse largement apaisée, Raymond Kent a pris parti d'em-
blée, non seulement pour Gabriel Ferrand (et Emil Birkeli) auxquels il dédie son
livre, mais colztre les Grandidier (Alfred et son fils Guillaume) pour lesquels, mal-
gré quelques phrases polies, il affiche un mepris solide et largement &al& Or, il

* Raymond K. KENT,Early Kifigdonzs in, Madagascui 1500-1700,London, New York, ...


Holt, Rinehart & Winston, 1970,336 p., index.
MADAGASCAR 127

est vrai - il n'est que trop vrai - que les conclusions, parfois hâtives et parfois
aventurées de ces pères de la science malgache, ont trop souvent et trop long-
temps ét6 acceptées comme paroles $Évande et que ceux qui venaient après
eux se sont fourvoyés en les suivant aveuglément, car, sauf exceptions rarissimes,
ils étaient loin d'avoir leur savoir encyclopédique, les moyens d'investigation
dont ils disposaient (sur leur bourse personnelle) et leur esprit de synthèse. Et il
est plus facile qu'à quiconque, pour un Américain qui n'a probablement jamais
visité le Musée Guimet à Paris (où est d6posée une partie des trésors acquis et
sauvés par les Grandidier), de déboulonner les grands ancêtres, ces savants
modestes et désintéressés qui ont apporté une contribution inégalable à la science
d'outre-mer. Pourtant, dès le début du siècle, tous les malgachisants ne suivaient
pas aveuglément ces ténors et exprimaient et leurs réserves et leurs propres vues,
dont certaines restent valables en tant que telles. Depuis, d'autres chercheurs
avaient exprimé des vues plus justes et avaient précisé des points obscurs ou
erronés. Grâce à R. Kent, (( l'hypothèque Grandidier )) est d6sormais levée et les
faiblesses des hypothèses avancées il y a soixante-dix ans sont fortement soulignées
et rendues très visibles.
Pour redresser les erreurs, point n'est besoin de m6priser ni de pontifier.
I1 faudrait surtout éviter de prêter soi-même le flanc aux critiques et de tomber
dans des errements qui trahissent une profonde méconnaissance de certains
aspects essentiels du sujet. Pour parler avec une autorité acceptable de Mada-
gascar, il ne serait pas malséant d'en connaître, sinon les dialectes pleins de pièges,
du moins la langue officielle courante et, dans un chapitre sur la linguistique et
les emprunts étrangers, il vaudrait mieux ne pas confondre le mot abrégé ana,
diminutif de anana légume D, avec ana, diminutif de anaka (( enfant N (étymologie
((

à propos d'anatsemba, p. 65), ni (p. 253) confondre le préfixe nominal honorifique


R a / R e / R o avec le mot ra (( sang n. Or, on peut relever d'innombrables fautes :
d'impression (9 fautes en IO lignes de texte malgache, en haut de la page 302,
dont on ne peut rendre l'imprimeur responsable) ; de transcription ((( Alosara 11,
passim, pour Alasora ; (( Ankara )I, passim, pour Anakara) ; de lecture : (( Garama-
nalataka )) (p. 142, que les vrais malgachisants me pardonnent !) qui n'a rien à
4 voir ni avec le swahili Gharanza, ni avec le malgache Zatsaka (!) ; d'interprétation :
Bararatavokoka, abrégé systématiquement par R. Kent (sauf p. 136) en (( Barata-
vokoka )) et oh il découvre les racines bara et tavo, illustrant ingénument (( le grand
nombre de faCons dont un mot composé malgache peut être [mal] compris... 1)
Cette distance vis-à-vis de la langue pourrait être féconde si elle n'était pas cécité,
ce dont témoignent les échantillons de traduction dont très honnêtement R. Kent
donne les textes, qu'il n'a manifestement compris que dans leur sens général,
et dont (( Ny fiana [pour filàna !] a$ela bara )) (p. 304) donne par ses faux-sens,
ses contresens, ses omissions, une démonstration pitoyable. A tel point qu'on
se demande quelle valeur supplémentaire peuvent avoir, s'ils ne sont pas trans-
crits et traduits par de vrais malgachisants (R. Kent écrirait : trained scientists),
les enregistrements au magnétophone que l'auteur dit avoir recueillis en divers
points de l'île.
Pourtant, les exposés qu'il fait des leqons reçues de divers maîtres - règles

I
I28 LOUIS MOLET ET PAUL OTTINO

à suivre, écueils à Cviter, comparaisons à faire, hiérarchies à respecter -montrent


qu'il a requ une bonne formation et il est évident qu'il a beaucoup bénéfici6 des
cours d'historiens africanistes, surtout de ceux qui ont traité des royaumes,
particulièrement du Monomotapa ; mais il lui reste à faire le même effort d'infor-
mation pour l'Asie du Sud-Est, l'Indonésie et l'Indochine, le Cambodge par-
ticulièrement. I1 lui faudra aussi apprendre à apprécier l'importance des faits
technologiques pour les études historiques (ex. : p. 223). On ne peut pas ne pas
tenir compte en effet des conclusions de Hornell sur les pirogues ni écarter en
deux petites pages la thèse solidement établie de A. M. Jones (à partir de ses
études d'ethnomusicologie sur les xylophones africains dont les prototypes
anciens sont, disons pour simplifier, javanais et arrivés en Afrique bien avant les
Portugais) et qui arrive à la conclusion qu'au début de notre ère, des colonies
indonésiennes ont existé et duré quelques siècles dans les embouchures des grands
fleuves Niger et Congo.
L'exposé général du travail de R. Kent avait pris un bon départ, et l'impor-
tance exceptionnelle de Madagascar pour les contacts anciens entre l'Indonésie
et l'Afrique (je dirais l'influence indonésienne en Afrique) est fortement soulignée
(P. 87).
Mais tenant à prendre le contre-pied de ce qu'ont écrit les Grandidier, R.Kent
décide donc que l'essentiel de la culture malgache, telle du moins qu'on peut
l'imaginer ou la reconstituer, vient d'Afrique, et tout spécialement les organi-
sations politiques dirigées par des rois.
A propos des Antaimoro (ou Temoro), l'auteur fait de longues digressions
sur les Tanosy - en fait presque uniquement sur le clan Zafindraminia - pour
lesquels il en reste, sans plus, à l'hypothèse de Ferrand des Musulmans indonésiens
ayant transité par l'Afrique orientale (p. IOZ), et sur les Tambahoaka, qu'il y a
légitimement lieu de distinguer des Antemoro (p. 105). L'opinion de R. Kent est
(p. III) qu' (( il n'y a aucune raison de considérer Temwu comme un nom mal-
gache ou comme la corruption d'un autre, &ranger aux dialectes malgaches n1.
Bien qu'il reconnaisse que les Temoro ont l'arabe à la base de leur langue secrète
(p. 92, n. IS), bien que le système des classes des Temoro soit très différent de
ceux des peuples de langue bantou (p. IIZ), bien que la fabrication du papier
antemoro ne puisse passer pour un trait de la culture swahili (p. III)... il n'y a
pas d'autre alternative au continent africain comme point d'origine des Temoro
(p. 109). L'origine en pourrait être 6thiopienne... du vaste hinterland somali et de
l'lhhiopie orientale où des communautés musulmanes fossilisées auraient fini par
fournir des seigneurs aux Temoro malgaches. Ce refus de l'origine arabe paraît venir
de ce que Grandidier l'a proposée (p. 113). Je ne sais sur quoi se base Kent pour
affirmer qu'il n'y avait pas de b6tail à Matitana (sic) au X V I ~siècle, et l'un des
deux mots arabes qu'il transcrit / 3 u? kv / (p. 112) ne peut se lire solitany mais
sä$ina, ce qui porte à croire qu'il ne sait pas mieux l'arabe que le malgache. La
conclusion est pour le moins inattendue et la démonstration n'est pas convain-
I. I1 me semble que Antemoro signifie u ceux du rivage n, par rapport aux Antemy a ceux
du fleuve )), aux ANtevato (c ceux des pierres D, aux Antesnka u ceux des vallées D, etc.
MADAGASCAR 129

cante. Les mégalithes des tombeaux se retrouvent plus nombreux en Océanie


qu'en Afrique orientale. Et Kent, si sourcilleux dans sa critique des travaux anté-
rieurs, accorde un avis favorable aux très contestables affirmations que le regretté
Philippe Rombaka a placées en tête de sa publication sur les Antemoro-Anteony
(que Zaïveline Ramarosaona et moi-même, et non Suzanne Raharijaona, avons
traduite et dont le texte malgache n'a rien de confidentiel), et il en infère que des
liens entre Temore et Qadiriyya au X V siècle~ ne sont pas impossibles... La men-
tion de l'arc et de la flèche pour (( Matitana )), arme qui n'aurait disparu que vers
le milieu du X I X ~siècle, ne semble pas de grande valeur, comme je l'ai écrit ailleurs
(cj. (( Le Problème de l'arc Madagascar n, Civilisation malgache, 1971,IV). Tout
cela reste fort obscur, fort embrouillé, et les conclusions de Kent sont loin d'être
en progrès sur ce qu'ont écrit Suzanne Vianès et Hubert Deschamps dans Les
Malgaches du Sud-Est.
Les Bara sont la seule tribu réellement malgache à laquelle sont reconnues
sans trop de réticences des affinités africaines anciennes (p. 119). I1 me paraît
superflu de rediscuter les assertions de Louis Michel (policier et non sociologue,
p. II~), mais, comme l'écrit Kent, (( quelques données ethnographiques de l'ouvrage
de Louis Michel possèdent une valeur considérable quand elles sont isolCes du
reste 1) (p. 123).En dire plus serait trop. Mais je ne suis pas du tout convaincu
que le site de Varabei de Flacourt, entre le pays Tanosy et celui des Temoro
(p. I~I),puisse désigner lesBarabe et il peut s'agir aussi bien, et plus probablement,
d'un lieu se$te.ntrio.naZ :avarabe, avaratra be des fractions connues sous le nom de
Antavaratsa (( ceux du nord D. C'est aussi une plaisanterie que de vouloir retrouver
le mot bara dans le nom propre Rabararata vokoka (p. 135). I1 serait parfaitement
acceptable d'imaginer que bararata vokoka signifie (( la bararatal formant la croix
(vokoka) et que ce mot pourrait avoir été inspiré par les crucifix de procession
))

que ne pouvaient manquer d'avoir avec eux les équipages (p. 132)portugais nau-
t :y fragCs qui, vers les années 1520,tentèrent de traverser le sud de l'île. Si le rappro-
chement entre Masikoro et Mashokora, forêt claire de Tanzanie, au-delà de Dar-
i es-Salam, pourrait être plausible, certaines assimilations sont de la plus haute
fantaisie : celle du nom du village Manongabe qui signifie (( qui monte beaucoup 1)
n'a rien à faire avec Angabe, esprits des grands défunts, ni avec l'Umgabe, le chef
d'un territoire qui porte les ruines de Zimbabwe (p. 137); le nom de la rivière
Manankarongana ((( qui a des [est bordée de] Izaroqarta +) ne peut être rapproché
des Makalanga, ni de Mocarangas, ni de Rozvi-Karanga, peuple de Zimbabwe,
pas plus que tsimibaby ne peut l'être de Zimbabwe (p. 138). Ces assimilations
font douter du sérieux scientifique de l'auteur. A propos de tsimibaby ((( qui ne
porte pas sur le dos D), on pourrait au contraire suggérer que la croix de graminCe
(bararata vokoka) n'est qu'une simple croix et non un crucifix car elle ne porte
pas (tsy mibaby) un personnage qui serait le crucifié.
Mais rien d'important dans ces pages ne contredit aux traditions connues :
que les Bara auraient été constituCs en royaume (comme plus tard les Betanimena-
I. Bararata, nom malgache des grandes Graminées ligneuses (Phragmites communis,
Trin.).
2. Harongana, arbres de forêt secondaire degradée (Haronga nzadagascariensis, Choisy).

9
130 LOUIS MOLET ET PAUL OTTINO

Betsimisaraka l'ont été par Jean-René et les (( enfants métis 1) zafia-malata, de


teint beaucoup plus clair que la population ambiante) par ces Portugais noirs,
descendants des naufragés, ces Zafimanely ou postérité de Manoela, du nom de
Manoel de la Cerda qui commandait l'un des navires, et que ce royaume ne dura
pas même cent ans (p. 157) avant de se disloquer. Ne reviendrait-on pas ainsi
au roi blanc dont Kent ne peut supporter l'idée (p. 233) ? Est-ce une obsession >
européenne ou une répugnance inconsciente américaine ? I

Que le pays Bara ait été traversé d'ouest en est par d'autres peuples ne fait
pas l'ombre d'un doute, sans qu'il faille attribuer au terme saka plus de valeur
qu'il n'en comporte, même dans le nom du peuple antaisaka (ou antesaka).
?
Mais cela amène àparler des Sakalava (Sdka-ldva et non ((Sakkállavan!) (p. 159).
Si, avec Grandidier, Kent reconnaît que (( la clé de l'origine des Sakalava pourrait
se trouver dans leur nom )) (p. 166),il n'hésite pas à rapprocher le nom d'une r6gion
occidentale de l'fle, Antsakoambe ou Sakoambe (( où il y a beaucoup de sakoa 1)
(arbre de Cythère, Poq5artia cafra, Perr.) et le royaume de Sacumbe du Zam-
bèze !... et à faire venir le nom des Maroseràna de (( mari + +
serafia ou or tyaces,
étant composé d'un emprunt pour le mot or, importé par les porteurs d'or eux-
mêmes et d'un mot malgache avec le sens dialectique de traces )) (p. 1g5)l, afin
de pouvoir écrire : (( L'ethnicité exacte des fondateurs Maroseràna ne sera proba-
blement jamais connue. D'un autre côté, la linguistique et l'ethnographie font
converger leurs traits vers l'empire producteur d'or de Mwene Mutapa 1) (p. 196)...
Les (( Sakalava des Sakalava )) auraient disparu après avoir donné vers 1710 un
empire à la branche royale volamena (p. 204). J'ai indiqué ailleurs en détail2 que
je voyais l'origine et le sens du mot Sakalava dans les mots arabes anciens Sãkläb/
Sakaliba qui désignaient les (( Slaves éthiopiens 1) (Saealiba Ez-Zefidj) dont les
Arabes firent le trafic dans le Canal de Mozambique au moins jusqu'au X V I ~siècle.
Pour les Merina, mélange de Vazimba et de Hova, il était inéluctable qu'ils
eussent des princes et ils acceptèrent pour tels les Andriana issus du groupe
d'ampandrana. Or, nulle part à Madagascar, la ressemblance du roi-paysan 1
(p. 237) avec les princes du royaume khmer ancien n'est plus forte qu'en Imerina.
Malheureusement, R. Kent ne connaît guère la littérature sur cette partie du
monde et son ignorance des règles matrimoniales propres à plusieurs peuples
malgaches l'amène à parler d'inceste (pp. 230-231)alors qu'en l'occurrence il ne
s'agit que d'une union préférentielle recommandée. De même, on voit employer
pour la première fois un mystérieux terme : (( lakato 1) (p. 235), erreur sans doute
pour lakana (( véritable pirogue 1) et qui reviendra dans la conclusion3.
Le grief adressé par Kent au R.P. Callet, auteur des inestimables Tantara
(Histoiredes rois), de n'avoir écrit, sur les 1732 pages que compte son livre, que
33 pages SUT les Vazimba, ne tient guère car il serait curieux de voir combien les
I. u Maroseranana, litt. beaucoup de ports ; nom donné.surtout aux princes du sang que
Radama Ier [I~IO-18281 envoya comme gouverneurs aux divers ports de mer où il établit
des douanes )) (dict. MALZAC, p. 599).
2. dans les Mblawges offerts au professeur Pierre Gourou.
3. lakato signifie : grotte ; maison spkciale des épouses d'un roi temoro ; u a da$$ing
board 1) ;ou U qui a une tête large et de mauvaise apparence n (RICHARDSON,
Dictionary, 1885).
MADAGASCAR 131

historiens des États-Unis d'Amérique, au dernier quart du X I X ~siècle, en consa-


craient à l'histoire des Indiens de leur propre territoire. Quant à dire que toute ((la
culture spécifiquement royale de l'Imerina dérive de la haute époque vazimba, y
compris les déjà présentes influences Antalaotra et plus spécialement les Zafin-
draminia et les anciens Antemoro n (p. 241), cela me paraît loin d'être fondé et
démontré. Tout comme l'assertion que (( pendant longtemps les Merina payèrent
tribut à l'empire côtier des Sakalava I) (p. 242). Serait-ce un secret ressentiment à
l'encontre des Merina, déjà sensible pp. 8-9 ?
La conclusion, cependant, est relativement surprenante. Kent reconnaît que
l'influence des anciens civilisateurs étrangers auprès des peuples malgaches
d'autrefois ne peut &tre(actuellement) réellement connue. On peut donc accepter
les traditions locales qui les disent (( blancs D, sachant que cela n'implique qu'une
moindre pigmentation mélanique et conviendrait aussi bien aux (( Arabes 1) des
comptoirs africains qu'aux Indonésiens qui ont imposé leur langue à l'île ; que
l'arabisation de la culture malgache n'est pas le fait des seuls Temoro mais des
métis de gens du cru et d'Antalaotra, mais que ces civilisateurs n'ont pu venir à
Madagascar, ni d'Arabie, ni des Indes, mais d'Afrique. De là à croire qu'il a existé
une race afro-malgache ayant habité les deux côtés du Canal de Mozambique
(p. z47), il y a une marge que je ne peux franchir car les faits africains, tels que
nous les connaissons, s'y opposent malgré tout. Le rassemblement d'arguments
linguistiques (p. 250) pour un rapprochement entre Madagascar et la Rhodésie
mène à la conclusion inverse, alors que, incontestablement, mais je me base sur
les ruines de Khami (et non sur celles de Zimbabwe que je connais également),
sur le vocabulaire - mais celui du peuple Ila (qui a des consonances malgaches
nombreuses, comme par exemple le mot alakasy) et non sur le Setchuana -, je
suis persuadé qu'il y a eu une forte influence commune, et c'est à ce propos qu'il
faut tenir compte des indices précieux relevés par A. M. Jones.
Il y aura encore bien des choses à trouver et à dire à propos de l'Afrique et
de Madagascar, mais il faut une culture ethnologique et historique qui embrasse
non seulement l'Afrique sud-orientale mais aussi l'Asie du Sud-Est, et, nécessai-
rement, une connaissance linguistique réelle du malgache qui fait probablement
défaut à Kent, ce qui réduit à peu de chose tout son travail présent. Et c'est
dommage, car il y a bien des choses intéressantes dans cet ouvrage buissonnant
que son ton de mépris et d'orgueil rend difficilement supportable.
Pour résumer en trois lignes, je dis qu'il y a là une somme importante de
travail, présentée de faTon embarrassée et trop touffue, écrite sur un ton qui la
rend peu sympathique et dont les conclusions sont réduites à presque rien par
une méconnaissance complète de la langue malgache, qui conduit à des aberrations.

Louis MOLET
LOUIS MOLET ET PAUL OTTINO

*
I1 est difficile de parler en quelques pages de l'ouvrage récent de Kent : Early
Kilzgdoms ilz Madagascar 1500-1700, ouvrage d'autant plus important qu'il va
pratiquement faire connaître Madagascar aux étudiants de langue anglaise. +
I
L'impression de première lecture est que ce livre soulève au moins autant de
problèmes qu'il en résout et c'est là en quoi, à mon sens, réside son mérite.
L'intérêt de l'ouvrage est double et concerne tout autant Madagascar que I
l'ensemble de l'océan Indien. Pour ce qui est de la connaissance de Madagascar,
Kent met en lumière -après d'autres auteurs, mais d'une manière plus décisive -
l'hétérogénéité du pays et son double h6ritage indonésien et bantou (pour ne s'en
tenir qu'à ces deux faciès ; sans aucun doute l'Inde du Sud et Ceylan ont joué
aussi un très grand rôle) et, en même temps, l'influence déterminante des islamisés
de la côte sud-est et tout particulièrement du groupe Antemoro. Ce groupe, en
effet, peut être regardé comme l'introducteur des modèles politiques et politico-
religieux (ou magiques) généralisés à l'ensemble de l'île. Sans aucun doute, les
ressemblances frappantes dans le domaine du pouvoir, de la hiérarchie, de l'utili-
sation politique des règles de l'endogamie et de l'exogamie (à l'effet de fixer la
stratification sociale), les ressemblances aussi dans le domaine de la religion, de la
magie avec la divination et les interdits (fady), ont-elles contribué à créer cette
illusion d'une profonde unité ;illusion qui à son tour a nourri l'idéologie largement
r e p e d'une spécificité, d'une sorte d'irrédentisme malgache. Selon cette idéologie
profondément intériorisée, qui n'est qu'un produit de l'insularité et - dans le
domaine scientifique - du décalage par rapport à l'extdrieur (qui engendre une
réaction de défense), la connaissance de Madagascar ne relèverait pas tant de la
recherche rationnelle que d'une sorte d'intuition immédiate, d'une révélation Y

de nature spirituelle. I1 est inutile d'insister sur les dangers d'une telle conviction
qui, dans le passé, a conduit les (( malgachisants )) à considérer leur domaine comme
une chasse gardCe, à écarter les (( non-malgachisants )). Sur ce plan l'apport de
Kent est très positif. I1 l'est aussi sur un plan plus général, encore plus important. J
I1 apparaîtra évident aux lecteurs qui n'ayant jamais lu d'ouvrages sur Mada-
gascar liront Kent, que la connaissance de Madagascar n'est pas &parable de la
connaissance de l'ensemble de l'océan Indien. Cela est essentiel et vrai aussi bien
dans le domaine de l'histoire culturelle que dans celui de l'anthropologie sociale,
de l'archéologie, de la linguistique ou de l'ethno-botanique.
Dès le premier chapitre intitu16 (( The Myth of the White King 1) (peut-être
vaudrait-il mieux utiliser le pluriel : les mythes), l'effort de Kent porte dans deux
directions visant d'une part à ébranler les convictions conventionnelles perpétuées
depuis Grandidier sur une origine quasi exclusivement asiatique des Malgaches,
d'autre part à s'attaquer aux préjugés qui entachent trop souvent la recherche
à Madagascar, recherche menée fréquemment dans le cadre d'institutions colo-
niales ou, comme c'est le cas actuellement, néo-coloniales, ou encore dans celui
d'institutions religieuses, ce qui est certes déjà beaucoup mieux mais non exempt
MADAGASCAR I33
de parti pris. Dans l'ensemble, aussi dures - parfois dévastatrices - que soient
les critiques de Kent, elles sont pour la plupart fondées, même si les chercheurs
amateurs ou professionnels qu'elles visent ne pouvaient guère, du fait des struc-
tures dans lesquelles ils étaient pris, voir les choses autrement qu'ils ne le firent.
Les critiques sont salutaires et la démolition bienvenue, des théories pleines de
préjugés s'ingéniant à expliquer les faits marquants et significatifs présents A
Madagascar par des influences venues de l'extérieur (petits groupes de migrants,
naufragés, etc.), alors que dans la plupart des cas il s'agit bien hvidemment d'éla-
borations locales, explicables par des conditions historiques et écologiques par-
ticulières. De même, Kent met bien en lumière la distorsion systdmatique opérée
en faveur de l'Indonésie chaque fois que des traits sociaux et culturels sont
attestés, Li. la fois dans cette région du monde, à Madagascar et aussi ea AfYique
de Z'Est, notamment en Afrique bantoue. Sans doute, je vais y revenir, est-ce là
que réside le problème d'intérêt essentiel pour l'ensemble de l'océan Indien,
Sur ce point, on ne peut qu'approuver Kent dont les critiques - pour para-
phraser Proust - présentent (( l'acuité qu'engendre la parfaite antipathie )).Tou-
tefois il est dommage que, sans doute par un effet de pendule, Kent aille tout au
long de son ouvrage accomplir ou tenter d'accomplir la même distorsion, dans
l'autre sens cette fois, au profit de l'Afrique et plus particulièrement de l'Afrique
bantoue. Ses vues sont rassemblées dans les deux chapitres théoriques de son
livre, le chapitre z (( Madagascar and Africa )) qui annonce le corps de l'ouvrage,
et le chapitre 7 de conclusion (( Africa and Madagascar : The Weight of Evidence )I.
Les chapitres intermédiaires sont consacrés à la description des groupes contrastés
de Madagascar : les islamisés du Sud-est dont on a déjà dit le rôle (Antemoro),
les (( bantouïsés 1) Bara et Sakalava, enfin les populations plus nettement (( indo-
nésiennes )) dont les Merina (quelquefois improprement appelés Hova) sont le
prototype.

I, '-5 Historien, Kent s'appuie sur des documents. Son utilisation des sources
disponibles et notamment des archives et manuscrits rares, d'accès très difficile,
est en tous points impressionnante et d'un immense intérêt immédiat pour tout
chercheur int6ressé à Madagascar. C'est sans doute la première fois qu'un tel
effort est tenté dans un ouvrage, mais précisément, en même temps, peut-être
est-ce là l'une des sources du malaise que provoque la lecture de ce livre : le
sérieux de l'auteur dans ce domaine contraste avec ce qui apparaît aux spécia-
listes comme une désinvolture dans le traitement des autres sources de matériaux.
Cela est vrai, qu'il s'agisse des traditions orales (lesquellessont la plupart du temps
beaucoup mieux connues et attestées que ne le suggère Kent), d'ethno-botanique
ou encore, et surtout, de linguistique ; l'archéologie, dont les résultats commen-
cent à devenir cumulatifs, restant hors du tableau. Certains arguments tirés de
l'ethno-botanique et de ses implications pour les mouvements humains sont dis-
cutables et ne manqueront sans doute pas d'être discutés. Quant à ceux tirés de
la linguistique, ils sont trop souvent inacceptables, et cela est d'autant plus dom-
mage qu'ils tiennent une très grande place dans la progression de la pensée et
des démonstrations de l'auteur (peut-être, si on tentait d'en évaluer la part, le
I34 LOUIS MOLET ET PAUL OTTINO

tiers). De nombreuses analogies appuyées sur des rapprochements synchroniques


de mots malgaches et africains relèvent du fantastique. Sans entrer dans le détail,
il suffit de signaler deux sources majeures d'erreurs graves. D'une part, les
exemples abondent de rapprochements forcés d'un mot malgache officiel ou
dialectal avec un mot africain, alors que l'6quivalent indonésien, avec la même
morphologie et le même sens, est là, immédiatement disponible. De même, une
autre erreur fréquente consiste à presenter des étymologies arabes ou, ce qui est I(
plus grave (lorsque le mot swahili dérive lui-même de l'arabe), swahili, de termes
malgaches en omettant de signaler que les mêmes étymologies se trouvent éga-
lement dans les correspondants indonésiens (un bel exemple : la racine arabe
KBR - tombeau - qui, vocalisée, donne Kibory dans les dialectes malgaches
du Sud-est et K t h r en malais-indonésien, ceci sans noter le mot swahili de même
origine). Enfin, pour en terminer avec la linguistique, d'autres rapprochements
seraient impossibles si la sémantique, l'histoire et tout simplement le contenu
sociologique des mots malgaches étaient pris en considération. Comme je le disais,
ce laxisme surprend d'autant plus lorsqu'il est comparé à la rigueur qui semble
avoir présidé au traitement des sources historiques.
Ceci relevé, il ne faudrait pas que cette partie linguistique, si irritante soit-elle,
contribue à discréditer l'ensemble de l'ouvrage dont le corps, que composent les
chapitres 3 à 6 ((( The Anteimoro : A Theocracy in South Eastern Madagascar )) ;
(( The Bara : Africans of Madagascar 1) ; (( The Sakalava : Origins of the First

Empire in Madagascar )) ; enfin (( Imerina and the Tantara I)), apporte sans nul
doute des faits et des hypothèses du plus grand intérêt. Je m'en tiens ici à une
simple énumération. C'est d'abord le coup de grace pour les concepts d'ethnie
ou de tribu, et dans le même temps la mise en évidence du caractère extrêmement
hiérarchisé et stratifié des sociétés malgaches - deux idées qui me sont person-
nellement chères. C'est ensuite l'importance des modèles politiques et rituels
introduits à partir du Sud-est dans l'ensemble de Madagascar. A ce propos, le
chapitre sur l'Imerina, reprenant et développant les idées exprimées par G. Fer-
rand et d'autres auteurs d'une étroite relation entre cette région et les Hautes
Terres (Imerina et Betsileo), est très intéressant. En revanche, la théorie d'une
distinction Andriana/Hova est peu satisfaisante ; la thèse marxiste d'un simple
changement politique enregistrant un changement dans les modes de production
(passage d'une culture itinérante sur brûlis à une riziculture irriguée) est, en l'état
actuel des connaissances, beaucoup plus plausible. Un autre point : les évidences
anciennes de la présence de forts noyaux de peuplement africains sur la côte ouest
de Madagascar et leur absorption très rapide (quelques décennies).
La vraie question qu'appelle le travail de Kent - et qui sans cesse, bien qu'il
n'en soit pas toujours conscient, apparaît en filigrane dans ses exemples et rappro-
chements tronqués africains-malgaches dès lors que l'on restitue le troisième volet
manquant : le volet indonésien --.est celle des rapports entre l'Indonésie et
l'Afrique. Ou aussi, si l'on veut, celle de l'impact direct de l'Indonésie en Afrique
de l'Est sur l'ensemble de l'ancienne Azanie, en englobant sous ce terme la partie
nord du Mozambique, la Tanzanie, le Kenya et même le sud de la Somalie. Sans
doute de nombreux traits de l'organisation politique et rituelle, les idées de
MADAGASCAR I35
monarchie, les caractéristiques des interrègnes, prdsents partout àMadagascar (aussi
bien chez les (( Malgaches indongsiens 1) que chez les (( Malgaches africains ))),
sont-ils d'origine africaine, notamment bantoue. Sans doute les arguments de
Kent sont-ils convaincants, et on peut admettre que tous les modèles politiques
rdcents sont des modèles africains, ce qui, comme rétablit l'auteur, s'explique
parfaitement par la date tardive de la formation des ensembles politiques. Mais
ne peut-on aller plus loin ? Pourquoi existe-t-il en swahili des termes socio-
politiques d'origine indéniablement indonésienne (et non pas arabe) ? Ne serait-il
pas possible d'opérer un nouveau renversement des perspectives qui expliquerait,
cette fois sur le plan structural, les curieuses similitudes que l'on observe dans
les organisations-socio-politiquesde l'Asie du Sud-Est et de l'Insulinde d'une part,
de l'Afrique bantoue d'autre part ? Désormais, le problème essentiel, le problème
d'histoire culturelle est celui de la présence ancienne, sans doute antérieure au
xe siècle (bien que les liaisons semblent être attestdes jusqu'au X V I ~siècle), de
l'Indonésie dans l'ensemble de l'ouest de l'océan Indien : Ceylan, la côte africaine
d'Afrique de l'Est, Madagascar, ceci sans oublier &idemment les archipels tels
que, par exemple, les Maldives et aussi les Comores, qui ont dû jouer un très
grand rôle entre l'Indonésie, l'Inde-Ceylan, la bordure des pays arabes (et persan),
la côte orientale de l'Afrique et Madagascar.
L'ouvrage de Kent va servir de cible aux critiques, critiques d'autant plus
acerbes que la désinvolture est elle-même provocante. Dans le détail l'ouvrage
n'y résistera pas, les audaces et imprudences de l'auteur rendant la partie trop
belle à ses adversaires. Pourtant, je pense que l'armature et les iddes-forces que
Kent a eu le mérite de présenter, la réhabilitation africaine parallèle à la levée
de l'hypothèque Grandidier resteront - et de cela il faut lui savoir gré. Un détail
un peu triste (du moins sur le plan méthodologique) :la mise en pièces d'un Mada-
gascar c o n p bien commodément dans l'optique néerlandaise comme (( un champ
d'6tudes sociologiques ou anthropologiques )) ou encore comme (( un ensemble de
cultures et de sociétés génétiquement affiliées D. I1 n'en est rien et cela va rendre
difficile les traitements procédant par (( comparaisons contrôlées D. D'un autre
côté, du côtd positif, c'en est fait aussi par la même occasion du parti pris de
l'unité de Madagascar, de la spécificité malgache et des utilisations idéologiques
de ces reprdsentations. Sans nul doute, pour une politique réaliste, mieux vaudrait
désormais considérer - enfìn - les diférences !
Paul OTTINO
I

BCOLE PRATIQUE DES HAUTES BTUDES - SORBONNE


SIXIBME SECTION SCIENCES BCONOMIQUES E T SOCIALES

L'HOMME
Revue franpise d'anthropoZogìe

Volume XII MCMLXXII Cahier 2

Tirage à #art

MOUTON & CO

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