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07 Etude

L'étude se concentre sur l'échantillonnage des archives des réfugiés civils à Genève, en utilisant un échantillon de 2'421 personnes dont le nom commence par la lettre 'B', représentant environ 10% de la population totale. Les résultats montrent que cet échantillon est représentatif de la population entière en termes de nationalité et de statut de réfugié, bien que des biais puissent exister. L'analyse statistique et les biographies des réfugiés et passeurs fournissent des aperçus sur les parcours de ces individus pendant la Seconde Guerre mondiale.
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07 Etude

L'étude se concentre sur l'échantillonnage des archives des réfugiés civils à Genève, en utilisant un échantillon de 2'421 personnes dont le nom commence par la lettre 'B', représentant environ 10% de la population totale. Les résultats montrent que cet échantillon est représentatif de la population entière en termes de nationalité et de statut de réfugié, bien que des biais puissent exister. L'analyse statistique et les biographies des réfugiés et passeurs fournissent des aperçus sur les parcours de ces individus pendant la Seconde Guerre mondiale.
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100 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

ETUDE DU FONDS À TRAVERS UN ÉCHANTILLON REPRÉSENTATIF

En termes archivistiques, l'échantillonnage d'un fonds répond à une nécessité liée à l'explosion
quantitative des sources générées par les différents services administratifs.224 L'accélération de la
production des archives impose l'élimination d'une partie d'entre elles. Or, la nécessité de gagner de
la place doit être « conciliée avec l'intérêt des historiens futurs ».225 L'échantillonnage d'un fonds
doit donc se faire de façon méthodique et s'efforcer de répondre aux impératifs d'une utilisation
postérieure. De même, le choix de telle pratique par rapport à telle autre n'a de sens que lorsqu'il est
explicité et critiqué.

L’étude du fonds de l'Ar. ter. GE au moyen d'un échantillonnage des données correspond à
une nécessité liée au temps et aux moyens à disposition. D'un point de vue pratique, il était impossi-
ble d'analyser l'ensemble des individus d'une population donnée lorsque celle-ci est aussi importante.
La méthode de l'exhaustivité est en effet discutable lorsque l'on sait qu'un échantillon de 10%, sélec-
tionné selon des critères statistiques rigoureux226, est représentatif à 95% d'une population donnée.

Choix de la lettre « B » pour l'étude du fonds

Pour le présent rapport, l'échantillon choisi est constitué à partir des fiches des réfugiés dont
le patronyme commence par la lettre « B ». Il représente 2'421 personnes, soit environ 10% des
23'575 personnes que recense la base informatique genevoise. La période représentée s'étend du
mois d'août 1942 à la fin du mois de décembre 1945; elle comprend également quelques rares cas
datant de 1941. Dans un premier temps, les fiches ainsi que les dossiers respectifs de ces personnes
ont été saisis. Une fois ce travail effectué, la recherche dans plusieurs sources complémentaires a
permis l'exploitation optimale des diverses informations récoltées. Après avoir été saisi sur support
informatique, l'échantillon a été utilisé pour effectuer différentes statistiques.

Limites et herméneutique de l'échantillon lettre « B »

Issue de la pratique archivistique et de l'évolution des sciences sociales, l'analyse d'un fonds
historique par échantillonnage n'a de sens que dans la mesure où nous pouvons en tirer, par inférence
statistique, des conclusions valables pour la population toute entière. Ce problème de représentativité
nous a poussés à mener une rapide étude comparative entre les chiffres fournis par l'ensemble de la
base et ceux provenant de notre échantillon. Cette étude a permis de constater que les différences de

224
Félix HULL, Utilisation des techniques d'échantillonnage dans la conservation des archives: étude RAMP et
principes directeurs, UNESCO, Paris, 1981.
225
Jean FAVIER, Les Archives, PUF, Collection Que sais-je ?, No. 805, Paris, 1997, p. 52.
226
On tirera, par exemple, de façon aléatoire une personne sur dix pour obtenir un échantillon de 10 %. Ou encore,
on se basera sur une lettre donnée (B, S ou T) choisie pour sa représentativité dans la population. Voir notamment
l'ouvrage de référence de William LEE HAYS, Statistics for the social sciences, 2ème édition, Holt Rinehart and
Winston, Londres, New York [etc.], 1974.
Les réfugiés civils et la frontière genevoise 101

nature sont peu importantes: la répartition en terme de nationalité, religion, accueil/refoulement, caté-
gorie de réfugiés y est sensiblement la même.227

Ainsi, l'échantillon lettre « B » reflète la population toute entière avec un degré de représenta-
tivité élevée. La force de nos résultats228 et la taille de l'échantillon, qui représente 10 pour cent de
l'ensemble de la base, minimisent d'autant plus le risque de biais statistiques. Cependant, ces derniers
ne sont pas à exclure.

On pourrait estimer par exemple que ce choix introduit une surreprésentation de certaines
nationalités. Mais les biais éventuels, outre que la comparaison évoquée ci-dessus tend à démontrer
qu’ils n’existent pas, sont à nos yeux compensés par un atout. En effet, l’échantillon lettre « B » per-
met d’observer la trajectoire des familles dont les membres sont parfois éparpillés dans plusieurs
dossiers, qu’ils soient entrés en Suisse ensemble ou pas. La singularité du refuge des familles enrichit
ainsi cette étude. Enfin, la fonction essentielle de cet échantillon lettre «B » reste celle d'un outil
d’analyse et de réflexion.

227
Des comparaisons ont été effectuées avec les statistiques, établies à l’époque par l’Officier de police, ainsi
qu’avec l’ensemble de la base de données.
228
Voir par exemple les tableaux statistiques sur les réfugiés accueillis et les réfugiés refoulés, ou encore sur les
différentes nationalités représentées dans le fonds de l'Ar. ter. GE.
102 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

STATISTIQUES ET ILLUSTRATIONS

Les différents tableaux statistiques présentés ci-dessous sont établis à partir de l'échantillon
« B » et accompagnés de commentaires succincts. Ceux-ci ont pour but de proposer des interpréta-
tions possibles, sans pour autant prétendre à l'exhaustivité. Comme il a déjà été dit, l'analyse statisti-
que de l'échantillon lettre "B" doit élaborer des pistes de réflexion que seul un dépouillement complet
du fonds de l'Ar. ter. GE est à même de confirmer ou d'infirmer.
En outre, les tableaux commentés sont accompagnés d'exemples de personnes cherchant
asile en Suisse, depuis leur fuite de l'étranger jusqu'au franchissement de la frontière franco-
genevoise. Les quelques biographies citées dans les pages suivantes, choisies pour leur intérêt et leur
représentativité, sont établies à partir des déclarations des personnes concernées. Il est évident que
les vérifications étaient difficiles à l'époque et qu'elles sont aujourd'hui quasiment impossibles. Aussi,
la véracité de ces récits reste toute relative. Cependant, c’est essentiellement sur la base de ces in-
terrogatoires que les autorités suisses ont dû prendre des décisions.
Dans un premier temps, l’ensemble de la population de l’échantillon lettre «B» sera abordé.
Les différentes catégories de personnes seront donc illustrées, puis la nationalité de l’ensemble des
personnes arrêtées par l’Ar. ter. GE, ou sous son contrôle, sera chiffrée. Ensuite, la catégorie des
réfugiés civils reconnus comme tels sera plus particulièrement étudiée. Dans une troisième partie, il
est apparu important d'aborder le sujet des réfugiés refoulés. Vu l'importance historique de cet as-
pect de la politique d'asile de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, l'étude portera sur
l'ensemble de la base de données, et non plus uniquement sur l'échantillon « B ».

POPULATION DU FONDS DE L’ARRONDISSEMENT TERRITORIAL

Tableau des catégories pour l'ensemble du fonds de l'Arr. ter. GE

Le tableau ci-dessous représente les catégories de personnes figurant dans l'ensemble de


notre base informatique. Elles ont été arrêtées par l'Ar. ter. GE ou sont passées sous son contrôle
entre le mois d'août 1942 et le mois de décembre 1945.

Répartition des catégories de personnes arrêtées par l'Ar. ter. GE ou sous son
contrôle, entre août 1942 et décembre 1945 (Echantillon B soit 2'421 cas)
Trafic frontalier
et passeurs
1.3% Autres
Etrangers non réfugiés 3.6%
1%

Suisses non réfugiés Suisses réfugiés Réfugiés civils


1.6% 12.6%
65.3%
Réfugiés militaires
6.5%
Collaborateurs
0.5%

Résistants
1.7%
Réfractaires STO
5.8%
Les réfugiés civils et la frontière genevoise 103

Résistants

Le fonds de l'Ar. ter. GE conserve aussi les traces de nombreux parcours de résistants. Ce-
pendant, la différence entre les jeunes Français fuyant le STO, les maquisards ou autres partisans
reste difficile à effectuer selon les périodes de la guerre. Le 15 septembre 1944, le commandement
de l’armée donne les instructions suivantes : « Les membres de formations armées et comman-
dées soutenant un gouvernement qui n’était pas reconnu par la puissance occupant la région
dans laquelle combattaient les partisans. »229 L’armée secrète (A.S.), le groupement des forces
françaises de l’intérieur (F.F.I.), les francs-tireurs partisans (F.T.P ) sont cités à titre d’exemples. En
réalité, l'accueil ou le refoulement de ces personnes dépendent de la période à laquelle ils se présen-
tent à la frontière, de leur état de santé, ainsi que des raisons concrètes qui les poussent à se rendre
temporairement en Suisse (hospitalisation, renseignement, ravitaillement, recherché par l'ennemi ...).

P. B. est né en 1907 à Genève. Français, ils est marié et exerce le métier de


cultivateur. Il est domicilié à Margencel (Haute-Savoie). Il fait son instruction militaire
et fonctionne comme moniteur d'escrime à Strasbourg. Mobilisé en 1939, il est fait
prisonnier le 6 juin 1940. Après 7 mois de captivité, il s'évade et rejoint sa famille à
Margencel. Depuis lors, il travaille à la campagne et participe à la résistance. Son
rôle est de guetter les parachutages de matériel et d'opérer la liaison avec le maquis.
La Milice a vent de son activité, ce qui l'oblige à quitter son domicile et à se cacher
avec quelques camarades. Craignant pour sa sécurité, il décide alors de se rendre en
Suisse et franchit la frontière vers les Etôles, borne 156, sur la commune de Jussy, le
29 février 1944. Lors de son interrogatoire, il déclare avoir participé à l'échauffourée
de Sciez. Une fois en Suisse, il est interné au camp des Cropettes, puis dans celui
des Charmilles et enfin dans celui du Petit-Saconnex le 7 mars 1944. Il quitte Genève
à la fin du mois de mars 1944 pour être interné au camp des Avants, dans le canton
de Vaud.230

Les faits de résistance ne sont pas l'apanage des hommes. Il arrive en effet que des femmes
soient obligées de se réfugier temporairement en Suisse à cause de leur appartenance au maquis ou
de leur sympathie pour lui.

Mme A. B. est née en 1904 en France voisine. De 1914 à 1919, elle se


trouve à Bellegarde où elle suit l’école primaire. Dès 1919, elle entre comme fonc-
tionnaire aux P.T.T. Elle gagne la Suisse pour éviter les recherches de la Gestapo sur
ses activités anticollaborationnistes. Son travail principal pour la résistance consistait
à avertir les personnes qu'elle savait recherchées par la Gestapo, spécialement des
Juifs dans les sanatoriums. Elle aidait la résistance en utilisant la poste restante et en
procurant de faux papiers. La Gestapo est venue l'arrêter dans son bureau, mais elle
réussit à disparaître avant d'être appréhendée. Le personnel avec qui elle travaillait a
néanmoins reçu des menaces de représailles. Elle franchit la frontière vers Pierre-à-
Bochet, en passant à travers le Foron le 11 mai 1944. Arrêtée à 13 heures 30, elle
est remise à la Gendarmerie d'armée à Chêne-Bourg. Elle est ensuite placée dans le

229
LUDWIG, 1957, p.284.
230
AEG, Justice et Police, Ef/2, dossier 6387.
104 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

camp de triage de Claparède, puis transférée, le 12 mai 1944, dans le camp de


Champel, le 16 mai 1944 dans celui du Petit-Saconnex et enfin dans celui des
Avants dans le canton de Vaud le 9 juin 1944. Le 20 octobre de la même année,
alors qu'elle se trouve dans un home pour réfugiés, elle reçoit une convocation pour
se présenter au camp des Charmilles en vue de son rapatriement qui a lieu le 26 oc-
tobre 1944 par la gare des Eaux-Vives.231

Passeurs

Décrits comme des « contrebandiers de chair humaine »232 et invoqués par les autorités
helvétiques pour justifier la fermeture et le contrôle renforcé des frontières, les passeurs figurant dans
les dossiers de l'Ar. ter. GE subissent, pour la plupart, une incarcération en Suisse avant d'être ex-
pulsés sur France s'ils ne sont pas suisses. Une simple indication de direction, un geste de la main ou
encore quelques pas partagés avec des étrangers cherchant asile en Suisse, justifient parfois l'éti-
quette de passeur. On rencontre également des personnes plus impliquées dans ce genre d’activités.
Il peut s’agir de frontaliers qui connaissent bien la région et qui rendent service à des inconnus, gra-
tuitement ou plus souvent contre de l’argent. Enfin, il existe aussi des passeurs qui font partie
d’organisations clandestines et dont le travail est organisé depuis des centres où l’on cache les réfu-
giés. Certains passeurs monnayent chèrement leur aide et font bon commerce de la misère d'au-
trui.233 Il n'en demeure pas moins que pour bien des cas, l'assistance fournie, gratuitement, répond à
des critères moraux - même si le discours officiel n’y croit pas ou feint de ne pas y croire. Les pas-
seurs qui travaillent pour des organisations comme la CIMADE n’ont par exemple pas le droit de
demander de l’argent aux réfugiés convoyés et touchent un salaire qui semble bien mince en rapport
avec les risques encourus.234

Pour les passages organisés depuis la Belgique, tels que ceux de la filière de la Croix Blan-
che, les sommes demandées couvrent les frais de voyages de tous genres, tels que la
fabrication de faux papiers. Pour les réfugiés totalement démunis, d'autres solutions sont trouvées.235

La biographie ci-dessous présente un passeur frontalier connaissant bien la région et offrant


ses services occasionnellement.

P. B., né en 1924 à Genève, est français originaire de Chens-le-Pont


(Haute-Savoie). De confession catholique, il exerce le métier d'agriculteur. Le 22
avril 1944, il est surpris sur territoire français par une patrouille allemande alors qu'il
accompagne des réfugiés voulant passer en Suisse. Il prend la fuite. Blessé par une

231
AEG, Justice et Police, Ef/2, dossier 7418.
232
Colonel Fernand Chenevière, 1948, p. 388.
233
Selon certains dossiers, les sommes déboursées pour un passage en Suisse, pas forcément garanti, allaient de
5'000.- à 50'000.- francs français de l'époque. Au regard d'un salaire moyen d'ouvrier de 2'000.- francs français par
mois, ces montants paraissent énormes.
234
Voir en annexe la note de Mme Ruth Fivaz-Silbermann sur les réseaux et les passeurs d’enfants.
235
Les passages organisés depuis la Belgique et les recompositions de familles qui y sont associées, cela afin de
répondre aux conditions d'admission, feront l'objet d'une étude financée par le Fonds national Suisse de la recher-
che scientifique (FNRS).
Les réfugiés civils et la frontière genevoise 105

balle à la cuisse droite, il est reçu et soigné à l'hôpital de Thonon. Alors qu'il est re-
cherché par les Allemands, il décide de franchir la frontière franco-suisse. Il est arrêté
au moment de son passage à Hermance, le 28 avril 1944. Selon son dossier, il est
accompagné par un autre passeur, mais désire ne communiquer son nom qu'à l'Offi-
cier de police de l'Ar. ter. GE. Il est alors écroué aux arrêts militaires au poste du
Bourg-de-Four. Du fait de sa blessure à la cuisse droite, il est transféré à l'hôpital
cantonal le 29 avril 1944. Dans une enquête datée du 8 mai 1944, un agriculteur de
la région d'Hermance qui possède des terrains en France voisine, est interrogé sur le
passeur P. B. Il déclare ne rien savoir. Or, selon les douaniers du poste d'Hermance,
P. B. est membre d'une famille qui fait partie d'une organisation de passages. Une
autre famille, D., aurait les mêmes activités. Il semble que la personne qui a accom-
pagné P. B. au moment de son entrée en Suisse n'est autre que le fils cette autre fa-
mille D. Le 10 mai, P. B. retourne aux arrêts militaires avant d'être transféré le 24
juin 1944 au camp de Belmont. Dans sa déclaration, P. B. affirme n'avoir jamais
fonctionné comme passeur, bien qu'il ait rendu service quelquefois à des personnes
inconnues voulant franchir la frontière, notamment des Français recherchés par les
Allemands. Le 18 juillet 1944, l'Officier de police militaire genevois écrit à son ho-
mologue de l'Arrondissement territorial 10 (Valais) que « la Division de Police
[l']informe que P. B. doit être refoulé ». Il le prie de « lui remettre la copie (...)
et de faire le nécessaire pour son refoulement, à moins que P. B. préfère être
refoulé dans la région de Genève ». Si tel devait être le cas, l'officier genevois de-
mande à en être informé. Le dossier ne précise pas le lieu définitif du refoulement de
P. B. 236

C.S., de Marseille, est un étudiant qui s’engage à la CIMADE dès le mois de


décembre 1943. Épisodiquement, ce résistant travaille aussi avec le SR suisse. Il fait
passer la frontière suisse à des personnes non-refoulables dont la liste se trouve déjà
en Suisse et pour qui les formalités ont été faites par l’organisation. Il touche 1800
francs français de salaire mensuel avec l'interdiction de demander de l’argent aux ré-
fugiés. Dans une déclaration du 6 juin 1944, il reconnaît avoir fait passer avec un ami
une cinquantaine de personnes en tout depuis qu'ils exercent leur activité. Il semble,
d’après son rapport d'arrestation, qu’il ait été déjà refoulé le 6 avril 1944. Lorsqu’il
est intercepté, il faisait franchir la frontière a une évadée du camp de la Meyze. Il est
d’abord écroué aux arrêts militaires, puis le 7 juillet 1944 mis à la disposition de la
justice militaire. Le 4 août 1944, il est refoulé à La Feuillée.237

Collaborateurs

Tout comme les résistants, les collaborateurs ont cherché l'asile en Suisse à l'approche de
la défaite allemande. Ainsi, à partir du printemps 1944, plusieurs miliciens tentent de passer en
Suisse. Les instructions de la Division de police du 12 juillet 1944 précisant que « les étrangers qui
semblent indignes de l’asile à raison d’actes répréhensibles ou qui ont lésé ou menacent les

236
AEG, Justice et Police, Ef/2, dossier N°- 7181.
237
AEG, Justice et Police, Ef/2, dossier N°-7829.
106 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

intérêts de la Suisse par leur activité ou leur attitude sont toujours refoulés238 » visent sans
doute cette catégorie de personnes. Pour la majorité d'entre eux, l'asile est de courte durée : la déci-
sion finale des autorités helvétiques est souvent le refoulement239. D'autres, après avoir été refoulés
une première fois, sont finalement accueillis.240 Les dossiers de l’arrondissement donnent parfois
également quelques informations sur la vie dans les camps. Ce genre de cas peut être illustré par
l’exemple de F.-H. B.:

Né en 1914 à Saint-Cergues, de nationalité française, F.-H. B. est un agri-


culteur. Au bénéfice d'un laissez-passer allemand et d'une carte frontalière, il a des
propriétés en Suisse. Le 3 mai 1944, cinq personnes munies de mitraillettes viennent
chez lui cerner sa maison. Or, il réussit à s'échapper « par miracle ». Possédant des
terres en Suisse, « pour lesquelles il paie des impôts », précise-t-il, il vient chercher
refuge à Genève. Il franchit donc la frontière illégalement le 4 mai 1944, à l'aube,
dans la région de Monniaz. Dès son passage, il se rend chez un cousin où il se res-
taure avant de s'annoncer à l'Arrondissement territorial. Son dossier contient une
lettre du Commandement de l'armée, datée du 11 août 1943, qui le présente comme
faisant partie du Service d'ordre de la Légion (S.O.L.) ou de la Milice française.
Pour le Commandement de l'armée, F.-H. B. est un « donneur » qui recherche en
Suisse les noms des réfugiés, français ou autres. Dès son arrestation pour franchis-
sement clandestin de la frontière, F.-H. B. est interné dans le camp des Charmilles,
puis le 29 mai 1944, suite à des menaces de mort de résistants internés eux aussi
dans le même camp, il est écroué à Saint-Antoine. Transféré dans le camp de travail
de Sierre le 21 juillet, il revient à Genève le 5 décembre 1944 en vue de son rapa-
triement et est placé à Claparède. Comme son frère lui déconseille de rentrer en
France pour le moment, il demande et obtient son renvoi au camp de travail de
Sierre. Il est finalement rapatrié le 8 mai 1945 par le poste de douane de Veigy.241

D'autres collaborateurs entretiennent d'étroites relations avec la Suisse de par leurs anciennes
fonctions ou leurs possessions foncières dans le canton de Genève.

J.-C. B. est né en 1914 en France voisine où il fait ses écoles. Mobilisé en


1939, il est démobilisé régulièrement au mois de juillet 1940. Il est membre de la Mi-
lice, mais « n'a jamais participé activement » à cette dernière. Le 25 novembre
1943, il franchit la frontière à pied, à travers les barbelés près de Perly. Il vient en
Suisse pour régler quelques affaires à Genève. Arrêté entre Perly et Bardonnex, il est
refoulé à 20 heures par le poste de Perly. Il dit avoir notamment été arrêté par les
troupes allemandes et relâché après deux jours de détention. Au printemps 1944, il
est recherché par la résistance en tant que milicien et chef de la délégation spéciale.
Menacé par les gens du maquis et sur le point d'être à nouveau appréhendé par les
Allemands, il s'enfuit en Suisse le 27 juin 1944. Pour la seconde fois, il franchit la

238
LUDWIG, 1957, p. 280. Voir aussi p. 284 les instructions du Commandement de l’armée du 15 septembre 1944
visant notamment les hommes incorporés dans les milices de Darnand et les collaborationnistes.
239
Cf. par exemple AEG, Justice et Police, dossier N°- 10'613.
240
AEG, Justice et Police, Ef/2, dossier 8092 et 5586.
241
AEG, Justice et Police, Ef/2, dossier 7309.
Les réfugiés civils et la frontière genevoise 107

frontière à Perly. Placé dans le camp de triage de Claparède, il est transféré dans le
camp du Petit-Saconnex le 28 juin 1944. Le 30 juin 1944, il fait une demande à la
Division de police à Berne afin d'obtenir sa libération pour les motifs suivants : issu
d'une famille installée depuis plus de six siècles dans une commune frontalière, il a re-
cueilli dans la succession de son père des biens ruraux sur la commune de Bardonnex
dont il aimerait s'occuper. A ce titre, il a toujours été titulaire d'une carte de circula-
tion frontalière. Porteur de celle-ci, et d'autres visas français ou suisses, il dit être en-
tré légalement dans le canton de Genève par Perly. Il prétend avoir assez de
connaissances et d'intérêts pour pouvoir vivre en Suisse. Enfin, il ajoute qu'il a égale-
ment des amis à Genève, particulièrement aux Archives d'Etat où il est souvent venu
faire des recherches, ainsi qu'à la Société d'Histoire et d'Archéologie de Genève dont
il est membre. Maire d'une commune voisine, il est considéré par l'Officier de police
genevois comme un réfugié politique. Le 20 juillet 1944, il obtient une autorisation de
séjour et habite à Genève. Entre les mois de juillet et janvier 1945, il obtient plusieurs
autorisations de voyage pour se rendre dans le canton de Vaud ou en Valais. Le 15
octobre 1944, il change de domicile et reste sous contrôle militaire à l'hôtel Beau-
Site. Le 22 février 1946, il passe sous le contrôle civil. Selon son dossier aux Archi-
ves fédérales à Berne, il aurait dénoncé des réfugiés en Suisse. Condamné à mort en
France pour collaborationnisme, puis aux travaux forcés, il finit par quitter la Suisse
pour se rendre au Brésil.242

Suisses

Le fonds de l'arrondissement conserve aussi de nombreux cas de ressortissants suisses. Ils se


sont fait arrêter à Genève soit pour être entrés dans la zone militaire interdite, soit pour tentative de
passage de la frontière en direction de la France, ou encore pour avoir aidé une personne à sortir de
Suisse. C’est par exemple le cas de citoyens genevois qui habitent près de la frontière ou de jeunes
Confédérés qui désirent se rendre en France, dès la Libération, pour y fêter la victoire. Ils ne sont
donc pas, à proprement parler, des réfugiés.

Quant aux Confédérés qui fuient la violence et cherchent refuge en Suisse, ils rentrent au
pays durant les années de guerre243 ou à l'été 1945. Ces derniers proviennent d'Allemagne et sont,
pour la plupart, ouvriers agricoles. Ils ont fui l'avancée des troupes soviétiques, les combats ou la
famine lorsqu'ils franchissent la frontière à St. Margrethen dans le canton de Saint-Gall. Le parcours
ci-dessous est le reflet de ces familles de Suisses déracinés, étrangers dans leur propre pays.

F. B. est né le 29 juillet 1900 à Steinbusch en Prusse orientale. Il vient en


Suisse avec son épouse et leurs quatre filles. M. B. suit les écoles de Parteinen jus-
qu'à l'âge de 14 ans. Ensuite, il travaille comme ouvrier agricole à Corjeiten où il

242
AEG, Justice et Police, Ef/2, dossiers 5586 et 8092 ; AF, fonds E 4264 (-)versement 1985/196, carton 1991, dos-
sier N 23387.
243
Pour les Suisses qui se réfugient au pays, venant de France voisine, ils passent la frontière genevoise surtout
dès l'automne 1942. Un mémoire de licence traite de ce sujet: Corinne LEBOISSARD, Passages clandestins de Suis-
ses à la frontière franco-genevoise durant la Seconde Guerre Mondiale, Mémoire de licence, Genève, 1997.
108 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

reste jusqu'en 1928 et où il se marie. Il est alors employé à Gross-Norgau. Le 27


janvier 1945, lui et sa famille doivent quitter les lieux car la région entière se trouve en
zone de combats. Ils fuient et arrivent par bateau à Dantzig le 4 février 1945. Ils
continuent alors en train avant d'être transportés avec la Wehrmacht en camion jus-
qu'à Berlin où ils ne restent qu'une nuit. Ils repartent en train pour Weinbeuler qu'ils
atteignent le 26 février 1945. Cinq jours après, ils vont à Kuschwardo dans la forêt
de Bohême. Le 3 mars 1945, les Américains qui occupent la région les évacuent en
train sur Fuchheim. Le 2 septembre 1945, ils sont transférés par la Croix-Rouge de
Munich à Bregenz. Le 3 septembre, ils franchissent la frontière à St. Margrethen
dans le canton de Saint-Gall et arrivent le 4 septembre dans le camp de La Plaine à
Genève. F. B. souhaite travailler dans une usine ou dans l'agriculture. Lui et sa famille
n'ont aucun moyen d'existence, mais ils espèrent obtenir de l'argent auprès de leur
commune d'origine. Ils sont transférés dans le home de St.-Cergue le 8 octobre
1945.244

Nationalités

Le fonds de l'Ar. ter. GE regroupe des personnes de nationalités diverses, comme le montre
le tableau ci-dessous.

Nationalité des personnes réfugiées ou autres sous contrôle de l'Ar. ter. Ge selon
échantillon B: 2'421 personnes (août 1942-déc.1945) (apa-...=apatride et pays d'origine)
Tchécoslovaquie
Pays-Bas 1%
2.6%
Allemagne
2.8% Suisse
Italie Apatride
14%
9.3% 1%
Apa-Pologne
Belgique
Autres 1.1%
2.5% 6.5%
Apa-Allemagne
Pologne 2.4%
Apa-Autriche
13.9% 1.8%
Apa-France
0.5%

France-Suisse France
Apa-Autres
1.5% 38.6%
0.5%

La France est le pays le plus représenté dans les dossiers de l'arrondissement. Les Polonais,
arrivés en France voisine en partie déjà avant la guerre, constituent la deuxième nationalité étrangère.
On retrouve un nombre important de Suisses, dont la majorité proviennent d'Allemagne à la fin de la
guerre. Pour les Italiens, la grande majorité d'entre eux sont des militaires.

244
AEG, Justice et Police, Ef/2, dossier 11056.
Les réfugiés civils et la frontière genevoise 109

Les réfugiés civils étrangers

Le fonds de l'Ar. ter. Ge compte une majorité de réfugiés civils étrangers, lesquels seront
traités plus en détail. Ces derniers, additionnés aux réfractaires, résistants et collaborateurs, repré-
sentent plus de 73 % des cas traités dans l’échantillon lettre « B ». Ces personnes ont été arrêtées
soit directement par les services de l’Ar. ter. GE, soit par ceux d’un autre arrondissement et sont
passées par la suite sous contrôle de l’autorité militaire genevoise.

Les données statistiques que nous retenons pour les tableaux suivants sont construites à par-
tir des civils étrangers arrêtés245 par l'Ar. ter. GE, que ce soit à la frontière ou à l'intérieur du canton.
Comme critère de sélection, le canton par où le réfugié est entré n'est ici pas suffisant. En effet, seul
le canton où il a été arrêté peut indiquer quelles sont les autorités qui ont appliqué les directives fé-
dérales en matière d'asile.

Catégories de réfugiés civils étrangers arrêtés à Genève

Nous ne parlerons pas ici des réfugiés « militaires », soit des internés proprement dits. Pour
ces derniers, en principe, et selon la convention internationale de La Haye de 1907, la Suisse est
libre de les accueillir ou de les refouler, suivant son propre intérêt246. Dans les faits cependant, la
grande majorité des déserteurs est accueillie et internée, exception faite de quelques soldats alle-
mands. Leur prise en considération dans les statistiques suivantes, de même que les non-réfugiés
(trafiquants, passeurs, enfants de réfugiés nés à Genève, Suisses) ne ferait que biaiser le pourcentage
des véritables réfugiés accueillis ou refoulés.

Les catégories suivantes ont donc été retenues pour nos statistiques : les réfugiés civils non
frontaliers (CRCE : 1'016 personnes), les réfugiés civils frontaliers (CRCF : 172 personnes), les
réfractaires au Service du travail obligatoire247 (CREF : 146 personnes au 3.08.99). Les hommes et
femmes engagés dans la résistance (MRES : 44 personnes au 3.08.99) ont aussi été retenus parmi
les réfugiés civils, bien que leur statut ne soit pas très clair. De plus, comme cela a déjà été évoqué,
certains d'entre eux se sont présentés à la frontière genevoise comme réfractaires au STO. En outre,
la Confédération ne les considère par comme des militaires au sens de la convention de La Haye, ce
qui les exclut de ce type d'accueil.

A ces principales catégories, les membres civils des services de renseignement étrangers
(CSER : 4 personnes) ont été ajoutés, ainsi que les collaborateurs (CCOL : 11 personnes). Enfin,
pour être aussi complet que possible, il est apparu nécessaire de prendre en considération les cas

245
Le champ de la base informatique utilisé pour cette sélection est: Canton d'arrestation.
246
C'est ainsi, par exemple, qu'à la chute du Duce Benito Mussolini au mois de juillet 1943, la Confédération, crai-
gnant un afflux de fascistes italiens, ferme également la frontière aux militaires. Avec l'invasion allemande du nord
de la péninsule italienne, la position de la Suisse sera corrigée quelques semaines plus tard, les antifascistes de-
venant à leur tour les fugitifs. Il s’agit surtout des appelés au service militaire par les autorités de la République
sociale fasciste qui refusent d’obéir à leur ordre de mobilisation.
247
Promulguée le 4 septembre 1942, cette législation est renforcée le 16 février 1943 par un nouveau texte instau-
rant un Service du travail obligatoire (STO) de deux ans pour les jeunes gens nés entre le 1er janvier 1920 et le 31
décembre 1922. BARUCH, 1997, p. 413.
110 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

incertains (AINC : 30 personnes), c'est-à-dire les personnes dont le dossier ne permet pas d'établir
de manière satisfaisante la catégorie à laquelle ils appartiennent.

La majorité de ces réfugiés est venue chercher protection en Suisse entre le mois d'août
1942 et le mois d'août 1944, date de la Libération de la Haute-Savoie. En choisissant parmi les ré-
fugiés civils étrangers ceux qui ont été appréhendés à Genève, on obtient une population représentant
environ 60 % de l'échantillon « B », soit 1'413 personnes sur 2'421 (les autres ayant été appréhen-
dés à l’intérieur de la Suisse, au-delà des zones frontières).

Nationalité des réfugiés civils étrangers

Nationalité des réfugiés civils étrangers arrêtés par l'Ar. ter. GE après
franchissement illégal de la frontière selon leur nationalité: 1'413 réfugiés pour
l'échantillon B (août 1942 - décembre 1945)
Allemagne
Belgique 2.4%
3.3%
Italie
Pologne 2%
Pays-Bas
19.2% 3.3%
Tchécoslovaquie
1.1%
Autres
Apatride
4.8% 1.6% Apa-Pologne
1.7%
Apa-Allemagne
France 4%
51.9% Apa-Autriche
2.9%
Apa-France
Apa-Autre 0.8%
0.9%

Lorsque l'on considère uniquement les réfugiés civils étrangers selon leur nationalité, le pour-
centage réel de chaque groupe national ressort clairement. On constate ainsi que les Polonais et les
Français arrêtés à Genève représentent plus des deux tiers des cas. A noter encore que les apatrides
regroupent, à eux seuls, près de 12 pour cent des personnes recensées. Anciens Allemands, Autri-
chiens ou Polonais, ainsi que quelques Français récemment dénaturalisés, ils sont dans une grande
proportion de confession israélite. Les lois raciales concernant les Juifs promulguées par le Reich ou
ses différents régimes satellites en ont fait des citoyens de seconde zone dont les intérêts ne sont plus
défendus par aucun Etat.248 L’importante présence de Polonais, soit plus de 19 pour cent, peut
s’expliquer par l’émigration des Juifs, avant la guerre déjà, hors d’une Pologne fortement antisémite.

248
Les dénaturalisations des ressortissants allemands de confession juive débutent au mois de septembre 1935 en
Allemagne avec les Lois de Nuremberg. L'Anschluss de mars 1938 condamne, à leur tour, les Autrichiens juifs à
devenir des étrangers dans leur propre patrie. En automne 1940, le gouvernement de Vichy retire la nationalité
française aux citoyens israélites, récemment naturalisés comme les Polonais avec la promulgation du Statut des
Juifs, renforcé au mois de juin 1941. Voir notamment Philippe BURRIN, « Vers la Solution finale », in Auschwitz, la
Solution finale, Les collections de l'Histoire N°-3, 1998, pp. 22-25. Pour les dates importantes, on se référera à
L'Histoire de la Shoah, de la persécution à l'extermination des Juifs d'Europe, Softissimo & Endess Interactive,
CD-Rom édité par le Centre de la documentation juive contemporaine (CDJC), Paris, 1997.
Les réfugiés civils et la frontière genevoise 111

Refoulement des réfugiés civils étrangers

Dans les paragraphes suivants, les chiffres concernant les refoulements doivent être compris
comme la comptabilité du nombre de personnes refoulées définitivement. Ainsi, une personne refou-
lée à plusieurs reprises n’est comptabilisée qu’une seule fois. C’est le cas notamment de ce jeune
agriculteur :

F.-C. B. est né en septembre 1924 à Opheylissen en Belgique. Après


ses études, il travaille comme cultivateur chez ses parents qui possèdent un train de
campagne. Devant partir pour l’Allemagne, il quitte la Belgique le 6 juin 1943 avec
deux camarades. Ils vont en France et travaillent deux mois en Corrèze. Repérés par
les autorités de police, ils gagnent le maquis où ils restent jusqu’à leur départ pour la
Suisse. Le 1er octobre 1943, ils quittent le maquis, recherchés par les Allemands,
après avoir attaqué et fait sauter un train de munitions près de Clermont-Ferrand.
Renseignés par des paysans, ils franchissent la frontière à pied, le 7 octobre 1943,
près de Vers-Vaux (Chancy). Arrêtés à la douane de Chancy II à 19 heures, ils sont
refoulés à 20 heures à Vers-Vaux. Le 11 octobre 1943, ils passent à nouveau la
frontière au même endroit et sont encore une fois refoulés. Ils franchissent une troi-
sième fois la frontière le même jour dans la même région, vers 22 heures. Cette fois,
ils évitent les contrôles et ne sont pas arrêtés par les douaniers ou les gardes-
frontière. Ils se rendent à Genève pour attendre l’ouverture de leur consulat. Ils se
cachent dans une guérite d’autobus. Le 12 octobre 1943 au matin, ils se présentent
au Consulat, puis au bureau de l’Ar. ter. GE. Ils sont alors conduits dans le centre
d’accueil des Cropettes, puis dans le camp des Charmilles, pour être ensuite refoulés
le 15 octobre 1943 à Sauverny. Un contrordre arrive trop tard, soit à 17 heures 45.
F.-C. B. passe seul la frontière pour la quatrième fois le 15 octobre 1943 à pied,
entre les bornes 9 et 10 près de Bossy à 14 heures 30. Il est arrêté à 15 heures 15
au Grand Pré. Il transporte dans les différentes poches de ses vêtements vingt ca-
hiers de papier à cigarettes qui font l’objet d’un procès-verbal de contrebande. Sur
ordre de l’Officier de police de l’Ar. ter. GE, il est refoulé de suite à 17 heures vers
la borne 13. Le 22 novembre 1943, il entre une cinquième fois en Suisse dans la ré-
gion de Sauverny à 9 heures, sans être intercepté, et se rend au Consulat de Grande-
Bretagne. Il est placé dans le camp des Charmilles, puis ensuite refoulé pour la der-
nière fois le 24 novembre 1943 à la Croix-de-Rozon249.

De plus, un réfugié refoulé, puis ultérieurement accueilli, n’est pas retenu dans le nombre des
refoulés ; seules les personnes refoulées par l’Arr. ter. GE et qui ne se représentent plus à la frontière
suisse250 pendant la guerre sont considérées comme refoulées définitivement.

249
AEG, Justice et police Ef/2, dossier 2865.
250
Les personnes refoulées à la frontière franco-genevoise ont fait l’objet de recherches dans la base de données
des Archives fédérales, afin de déterminer si elles sont éventuellement entrées en Suisse par un autre canton
après leur refoulement par Genève.
112 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

Le refoulement disciplinaire

La plupart des refoulements se font au moment de l’arrestation de la personne. Cependant, il


arrive que pour des raisons disciplinaires, les autorités helvétiques aient pratiqué des refoulements de
personnes accueillies et internées en Suisse depuis quelques mois déjà. Le non-respect des règles
édictées par l’armée et la Division de police, ou une fausse déclaration faite dans le but de tromper
les autorités peuvent être à l’origine d’un tel refoulement.

L. T. B. est né à la Chaux-de-Fonds en 1909. Il est de nationalité polonaise et a vécu à Ge-


nève jusqu’en 1939. Il quitte la Suisse la même année et se conforme ainsi à une décision d’expulsion
prononcée contre lui en avril 1937, apparemment pour papiers non en règle. Il se rend en France où il
travaille comme correspondant de plusieurs journaux suisses dont la Tribune de Genève. Il habite
Lyon jusqu’au 12 novembre 1942, date à laquelle il revient en Suisse, craignant d’être arrêté par les
Allemands comme juif et journaliste. Il est interné au camp du Bout-du-Monde le 13 novembre 1942.
L’interception de son courrier amène les autorités helvétiques à ouvrir une enquête à son sujet. D’après
sa correspondance avec des journalistes suisses dont il gérait les intérêts en France, il aurait connais-
sance d’informations importantes qu’il devrait partager avec les autorités suisses. Il reste à Genève le 17
novembre 1942 sur ordre du capitaine et secrétaire général du DJP genevois. Il est entendu par la Sû-
reté le 4 décembre 1942. Il aurait consommé de l’alcool le soir du 7 décembre, en attendant une
connaissance, tenancière de bar, à qui il voulait porter des nouvelles de son frère prisonnier dans un sta-
lag. De plus, il est rentré tard au camp en compagnie d’un réfugié surveillant du Bout-du-Monde et d’un
planton. Selon sa déclaration, il s’est rendu à la Communauté israélite de Genève pour y régler des af-
faires concernant l’aide aux internés se trouvant au camp du Bout-du-Monde. Le 18 décembre 1942,
lui et le surveillant du camp sont condamnés à cinq jours d’arrêts militaires pour avoir fréquenté un éta-
blissement de nuit et ne pas être rentrés à l’heure au camp. Il est refoulé le 24 décembre 1942 sur ordre
du Commandement de l’armée suite à sa «conduite déplorable ». Cette décision répond à une de-
mande de l’Officier de police militaire de Genève. De plus, le recours déposé par L. T. B. devant la
commission de recours contre les expulsions est rejeté. Il tente alors en vain de faire intervenir ses amis
journalistes de la Tribune de Genève. A son refoulement, il emporte avec lui quatre à cinq valises et
une machine à écrire251.

Mesure extrême, le refoulement disciplinaire n’apparaît que très rarement dans les dossiers de l’Arr. ter. GE -
qui n’informe évidemment pas sur les expulsions décidées par l’autorité cantonale. En outre, des cas de fausses déclara-
tions n’entraînent pas forcément un tel refoulement, peut-être à cause des risques encourus.

B. B. est née en Tchécoslovaquie en 1896. Elle est de religion juive et entre en Suisse avec sa
fille et un enfant né en 1938. Cette dernière prétend être la mère du jeune homme. Dans une deuxième
déclaration, elle explique pourtant que les parents de celui-ci ont été déportés par les Allemands et
qu’elle n’est pas sa véritable mère. Elle dit avoir fait une fausse déclaration sur les conseils d’un passeur
qui prétendait qu’autrement ils seraient tous les trois refoulés. De plus, elle n’est pas, contrairement à sa
première déclaration, célibataire. Son mari, diamantaire, a été déporté en Pologne au mois d’août 1942
par les autorités allemandes et elle n’a jamais reçu de nouvelles. Quatre de ses enfants ont également été
déportés en Pologne, et cela en 1942. Elle s’est cachée à Anvers pour ne pas subir le même sort. Elle
s’est rendue en Suisse afin d’éviter les mesures antijuives prises par les Allemands. Ils ont donc franchi
251
AEG, Justice et police, Ef/2, dossier 212.
Les réfugiés civils et la frontière genevoise 113

clandestinement la frontière le 31 janvier 1944 à 21 heures dans la région de Saint-Julien, avec l’aide
d’un passeur payé 2'000.- francs français. Une lettre de la Division de police fait état de la fausse dé-
claration de Mme B. : « Elle a de ce fait trompé (...) les autorités suisses, et abusé de leur
confiance. Ces motifs justifieraient le refoulement immédiat. Toutefois, cette mesure n’étant pas
indiquée pour le moment, il est décidé que B soit internée dans un home pour la durée de son sé-
jour en Suisse. »252

Arrestation, accueil et refoulement des réfugiés civils étrangers en général

Pourcentages de réfugiés arrêtés, accueillis ou refoulés par l'[Link]

19%
18%
17% Pourcentage d'arrestations
16% Pourcentage d'accueillis
15% Pourcentage de refoulés
14%
13%
12%
11%
10%
9%
8%
7%
6%
5%
4%
3%
2%
1%
0%
févr.43

févr.44
sans date

déc.42

déc.43

déc.44
avr.43

avr.44
juin.43

juin.44
août.42

août.43

août.44
oct.42

oct.43

oct.44

13.08.1942 29.12.1942 18.08.1944


Fermeture de Nouvelles Libération
la frontière instructions de la Haute
restrictives Savoie

26.09.1942 14.12.1942 26.07.1943 12.07.1944


Durcissement Refoulement Instructions concernant Ouverture de la frontière aux
et refoulement des réfractai- les Hollandais et l'élé- étrangers réellement menacés
des Juifs fran- res au STO vation de l'âge de 16 à pour des raisons politiques ou
çais 18 ans autres, donc aux Juifs

252
AEG, Justice et police Ef/2, dossier 6136.
114 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

Ce graphique représente la situation mensuelle des réfugiés en pourcentages par rapport à


l'ensemble de la période traitée. On observe qu'à partir du mois de septembre 1942, les refoule-
ments tendent à augmenter, alors que la pression à la frontière continue de descendre, ceci avec une
pause au mois de décembre 1942. Ainsi, près de 19% des réfugiés refoulés pendant la guerre le sont
aux environs du mois de mars 1943. L'augmentation proportionnelle des refoulements cesse ensuite
pour chuter, avec une reprise au mois de juin 1943, sans que les autorités de la Confédération aient
changé officiellement leurs instructions. Il semble donc que, dans la pratique, on ait accueilli propor-
tionnellement plus de réfugiés qu'auparavant.

Cette évolution doit éventuellement être mise en relation avec la présence, de janvier à sep-
tembre 1943, des Italiens à la frontière. En effet, les Italiens ont mené une politique beaucoup plus
souple que Vichy concernant les Juifs, puisqu’ils vont même jusqu'à les protéger contre les autorités
françaises.253 Les Italiens interdisent par exemple l’apposition de la mention « Juif », prévue par une
loi de Vichy en décembre 1942, sur les cartes d’identité et d’alimentation. 254 D’une manière géné-
rale, au début de l’année 1943, alors que les déportations se font massives depuis la côte méditerra-
néenne, les autorités d’occupation italiennes les interdisent à l’est du Rhône, et Rome informe Vichy
que les Juifs étrangers qui se trouvent sur le territoire contrôlé par les Italiens sont du seul ressort de
ces derniers. Par contre, Rome laisse l’Etat français libre de traiter ses citoyens, juifs ou non, comme
bon lui semble.255 Au mois de mars, les Italiens interdisent aux préfets de Valence, Chambéry et
Annecy d’arrêter des Juifs étrangers. A de nombreuses reprises, les transalpins iront même jusqu'à
exiger des autorités françaises que leur soient remis des Israélites déjà arrêtés.

Enfin, on s'aperçoit qu'à partir du mois d'avril 1943, les courbes proportionnelles des réfu-
giés refoulés et des accueillis se suivent en parallèle. Au cours de la seconde partie de l'année 1943,
après une augmentation des refoulements décalée dans le temps par rapport à celle des accueillis, le
nombre proportionnel des réfugiés refoulés devient inférieur à celui de l'accueil, sans, encore une fois,
que la politique de la Confédération ait officiellement changé. Il faut en effet attendre le 12 juillet
1944 pour que de nouvelles instructions ouvrent la frontière à tous les réfugiés, y compris les Juifs.

Sur l'ensemble de la période étudiée et sur l'ensemble de la base de données, ce sont près de
1'259 réfugiés civils étrangers arrêtés par l'Ar. ter. GE qui ont été refoulés, sur un total d'environ
14'200.256 L'ordre de grandeur correspond à celui fourni par l'échantillon «B » de réfugiés civils
étrangers. Le tableau ci-dessous, calculé à partir des données de l'échantillon «B », exprime le
même rapport:

253
Christian VILLERMET , 1991, p. 63 et ss.
254
Pierre M OUTHON, 1993, p. 122.
255
Robert O. PAXTON, La France de Vichy, 1940 - 1944, Editions du Seuil, Paris, (1972) 1973 trad., p. 179.
256
L'état actuel de la base, au 15 mars 2000, ne permet pas de fournir le nombre exact de réfugiés civils étrangers
arrêtés par l'Ar. ter. GE, beaucoup de dossiers restant encore à être saisis. Néanmoins, en ce qui concerne les
personnes refoulées par les services de l'Ar. ter. GE, les données ont été entièrement vérifiées.
Les réfugiés civils et la frontière genevoise 115

Accueil et refoulement des réfugiés civils étrangers à Genève:


août 1942 - décembre 1945

Réfugiés accueillis Réfugiés refoulés


86% 14%

Réfugiés juifs

Proportion de la population juive dans les arrestations et refoulements à Genève

Arrestations et refoulements à Genève des civils étrangers par rapport aux réfugiés
juifs
150
nb. refoulés juifs
140
nb. refoulés total
130 nb. d'arrestations de Juifs
120 nb. d'arrestations total
110
100
90
80
70
60
50
40
30
20
10
0
sans date

déc.42

déc.43

déc.44
avr.43

avr.44
févr.43

févr.44
août.42

août.43

août.44
oct.42

oct.43

oct.44
juin.43

juin.44

13.08.1942 29.12.1942 18.08.1944


Fermeture de Nouvelles Libération
la frontière instructions de la Haute
restrictives Savoie

26.09.1942 14.12.1942 26.07.1943 12.07.1944


Durcissement Refoulement Instructions concernant Ouverture de la frontière aux
et refoulement des réfractai- les Hollandais et l'élé- étrangers réellement menacés
des Juifs fran- res au STO vation de l'âge de 16 à pour des raisons politiques ou
çais 18 ans autres, donc aux Juifs
116 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

L'observation de ce graphique démontre que la courbe des réfugiés juifs dessine en fait celle
des réfugiés en général, à deux fortes exceptions près. En effet, dans la première moitié de l'année
1943, les conséquences de la mise en place du STO se font ressentir à la frontière franco-genevoise.
Aussi, la courbe totale des réfugiés devient indépendante de celle des réfugiés juifs en particulier. Ce
changement est parfaitement perceptible au mois de juin 1943. La seconde différence marquante se
situe au mois de juillet 1944. Dans cette période trouble qui précède la Libération de la Haute-
Savoie, des résistants, des habitants de villages incendiés, ou encore des collaborateurs et des dé-
serteurs viennent chercher un refuge occasionnel en Suisse. Ces réfugiés apparaissent donc égale-
ment dans ce graphique.

Représentation de la population juive dans les arrestations de réfugiés à Genève

L'arrivée de
Pourcentages des réfugiés juifs par rapport à la totalité réfugiés juifs aux fron-
des réfugiés arrêtés tières de Genève, soit
en moyenne 63% sur
100%
l'ensemble des réfugiés
90%
arrêtés, est rythmée par
80% la force des événe-
70% ments. Ainsi, l'observa-
60% tion du graphique ci-
50% contre conduit à suivre
40% l'évolution de la persé-
30% cution des Juifs d'Eu-
20% rope en général et dans
10% la France en particulier.
0%
Représentant près de la
totalité des réfugiés au
avr.43

avr.44
août.42

août.43

août.44
déc.42

déc.43

déc.44
juin.43

juin.44
oct.42

févr.43

oct.43

févr.44

oct.44
sans date

mois d'août 1942 pour


passer à moins de 70%
au mois de novembre,
cette population juive provient clairement de l'Europe déjà occupée ou annexée par le Reich, soit
principalement de l’Autriche, la Belgique et les Pays-Bas. Fuyant devant l'avancée des troupes alle-
mandes en 1940, ces réfugiés ont continué leur exode vers la France et, dans l'espoir d'y trouver un
refuge, jusqu'en zone non occupée.

Outre les rafles et la déportation depuis les camps du sud-ouest de la France, c'est surtout
l'occupation totale du territoire, le 11 novembre 1942, qui chasse à nouveau en grand nombre les
Juifs vers les frontières de la Suisse. Une partie d'entre eux trouvera un asile provisoire dans les ter-
ritoires sous autorité italienne, à condition qu'ils ne soient pas de nationalité française. La souricière
se ferme ensuite avec la chute du Duce Benito Mussolini. Les troupes allemandes remplacent alors
Les réfugiés civils et la frontière genevoise 117

les Italiens dans la zone française qu'elles n'occupaient pas encore. Les Juifs non français, jusque-là
protégés par les Italiens, tentent encore une fois de se rendre en Suisse, mais rencontrent les Alle-
mands aux frontières de Genève. En effet, le 9 septembre 1943, les autorités françaises et alleman-
des ferment la frontière.

Le dernier afflux massif qui débute au mois de février 1944 pour se terminer trois mois plus
tard est peut-être moins facile à expliquer. Les autorités allemandes créent le 23 mars 1944 une zone
interdite de 10 à 20 kilomètres le long des frontières franco-suisse et franco-italienne. Nommée Al-
pensperrzone, cette bande de territoire est vidée des citoyens de pays en guerre, ou qui l'ont été,
contre le Reich. Le même sort est réservé aux Juifs. Les homes d'enfants en vacances, colonies de
vacances, camps de jeunesse, camps de redressement, camps de travail ainsi que les maisons de
repos, autant de refuges provisoires pour les Juifs, sont vidés. Toute une série d'autorisations sous
conditions strictes sont nécessaires pour s'y rendre.257 Une autre explication réside peut-être dans le
fait que les Juifs de nationalité française ne sont absolument plus protégés par le régime de Vichy en
1944.

Finalement, le graphique n'apporte pas d'informations pertinentes au sujet des quelques mois
qui suivent celui de juin 1944 puisque le nombre absolu de réfugiés est trop faible pour être significa-
tif.

Hétérogénéité du refoulement au sein de la population juive

Le sort des réfugiés juifs ne semble pas être fonction de leurs origines qui sont diverses. Le
tableau suivant montre dans quelles proportions les principales nationalités sont présentes.

Pourcentages des réfugiés juifs arrêtés par Ar. ter. GE selon leur nationalité
(août 1942 - août 1944)
Autres nationalités
8% Français arrêtés
38%
Apatrides arrêtés
18%
All. et Aut. arrêtés
3%

Polonais et Est arrêtés


33%

Les réfugiés israélites d’Europe de l’Est arrêtés par l’Arr. ter. GE forment une proportion à
peu près équivalente aux Juifs français. Le lot des apatrides est, comme déjà vu, principalement ali-
menté par d’anciens Allemands, Polonais ou Français.

257
AEG, Militaire W2-I, 1944.
118 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

Concernant le refoulement des réfugiés juifs, les chiffres disponibles258 laissent deviner des li-
gnes de fracture entre les différentes nationalités, comme le démontre le tableau ci-dessous.

Pourcentages des réfugiés juifs refoulés après arrestation à l'Ar. ter. GE


selon leur nationalité (août 1942 - août 1944)
Autres nationalités
1%
Apatrides refoulés
Français refoulés
17%
27%

All. et Aut. refoulés


7%

Polonais et Est
refoulés
48%

Un quart des réfugiés israélites refoulés sont de nationalité française. Les réfugiés juifs origi-
naires de Pologne, ou d'un autre pays de l'Est - Roumanie et Tchécoslovaquie principalement - re-
présentent près de la moitié des refoulements. Parmi les apatrides juifs refoulés, une majorité d'entre
eux est donc constituée par d'ex-Polonais ou d'ex-Allemands.

Si l'on raisonne en terme de surpopulation étrangère, l'aspect quantitatif de la peur qu'elle en-
gendre s'accompagne d'un versant qualitatif. Selon André Lasserre259, il semble bien que les popula-
tions juives de l'Est (Ostjuden), fidèles à leurs traditions tant religieuses que nationales, apparaissent
comme « les moins assimilables » et suscitent ainsi les plus vives réserves auprès des autorités suis-
ses. On peut également supposer que les autorités helvétiques craignaient d’accueillir des Juifs com-
munistes ou membres du Bund260 polonais.

Cependant, il convient de se garder de tout raisonnement péremptoire. En effet, les critères


objectifs d'admission restent ceux des instructions fédérales. La situation financière des réfugiés, par
exemple, intéresse également les autorités suisses au moment de la décision d’accueil ou de refoule-
ment. Les considérations basées sur la nationalité du réfugié, si elles ont pu exister dans les faits,
n’ont jamais fait l’objet de directives fédérales.261

258
Sur la population de réfugiés civils étrangers sélectionné pour l’échantillon « B », soit 1'413 personnes, 888
réfugiés sont de confession juive. Sur ces individus, tous arrêtés par l'Ar. ter. GE, 71 ont été refoulés définitive-
ment aux frontières du canton.
259
La Suisse et les réfugiés dans les années 30, intervention du Professeur André LASSERRE lors du Colloque sur
la Conférence d'Evian de 1938 organisé par l'IUHEI à Genève, du 6 au 8 janvier 1999.
260
Bund : Union sociale-démocrate juive, fondée en Russie en 1897 qui, après avoir participé à la formation du
parti social-démocrate naissant, au congrès de Minsk en 1898, se prononce contre les bolchéviks au congrès de
Londres en 1903 et est éliminé à la Révolution d’octobre en 1917. Il se reconstitue après 1918 dans la Pologne
indépendante.
261
Voir les Instructions fédérales en la matière.
Les réfugiés civils et la frontière genevoise 119

De Belgique en Suisse via la France: parcours de réfugiés juifs polonais

L'exemple ci-après illustre le parcours d'un réfugié polonais juif domicilié en Belgique depuis
les années 1930. Si chaque trajectoire humaine reste unique, cette tranche de vie présente des points
communs à de nombreux réfugiés juifs de l'époque.

S. B. est né en 1902 à Biala, en Pologne. De religion et d’origine juives, il


s'établit à Anvers pour exercer la profession de diamantaire. A l’époque où il tente le
passage en Suisse, il habite à Remoulins (Gard) en résidence forcée. Selon sa dé-
claration, son épouse a déjà été déportée. Un certificat médical atteste qu'il souffre
d'un cancer de l'estomac. Il tente de passer en Suisse avec ses deux fils âgés de 13
et 15 ans, le 31 décembre 1942 près du réservoir de la commune de Bardonnex. S.
B. paye à un passeur inconnu la somme de 10'000 francs français pour leur faire
franchir la frontière. S. B. n'a pas de parents en Suisse, ni beaucoup d'argent, mais
pense pouvoir en recevoir d'Amérique. Lui et ses fils sont arrêtés au poste de Lan-
decy et sont tous les trois refoulés le 31 décembre 1942 par les services de l'Arr. ter.
GE. Le 28 juillet 1943, une recherche est menée par le CICR - Agence centrale des
prisonniers de guerre - auquel l'Arr. ter. GE transmet la date de son refoulement.262

D'autres parcours de réfugiés connaissent un dénouement plus heureux. Cette famille polo-
naise juive qui, après une fuite de plusieurs mois à travers la Belgique et la France, parvient à entrer
en Suisse, non sans quelques séjours répétés dans différents camps de travail français.

I. B. est né au mois de juillet 1905 à Jasliska en Pologne. De confession


israélite, il est marié et a deux enfants. Il quitte la Pologne au mois de juillet 1929 et
se rend en Belgique à Anvers où il possédait déjà un domicile avant la guerre. Il y
rejoint son épouse qui avait un mois auparavant quitté la Roumanie pour se rendre en
Belgique. Peu de temps avant l'invasion allemande, ils sont évacués sur la France,
dans les environs de Moncioux dans la Haute-Garonne où ils restent pendant quatre
mois. Ils sont ensuite internés dans le camp de Brens d'où son épouse et ses enfants
peuvent s'échapper six semaines plus tard pour aller à Lyon. Au mois de décembre
1940, il est transféré dans le camp de Recebédou près de Toulouse dans lequel son
épouse vient le rejoindre au mois de janvier 1941. Les conditions y sont significati-
vement meilleures qu'à Brens. Le 28 février 1941, ils sont encore transférés dans le
camp de Rivesaltes où ils restent jusqu'au 20 juin 1941. Ils décident alors de s'enfuir
à Marseille. Huit jours plus tard, I. B. laisse sa famille pour aller travailler à Ugine en
Savoie pendant environ trois mois. Arrêté par la police française, le 18 septembre
1941, il est interné dans le camp de travail de Ruffieux où il reste jusqu'au 15 août
1942. A cette date, alors qu'il doit être déporté en Allemagne, il parvient à s'évader à
temps et arrive le 20 août 1942 à Lyon, où il est rejoint par sa famille le 4 novembre
1942. Le risque est permanent de se faire arrêter à cause des cartes de rationne-
ment. Comme les rafles rendent la situation encore plus dangereuse,
ils décident de se réfugier en Suisse et quittent Lyon le 2 mars 1943. Lui et
sa famille franchissent la frontière le 3 mars 1943, à 21 heures 50, près
262
AEG, Justice et Police, Ef/2, dossier 1362.
120 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

de Monniaz à la borne 150 à travers les barbelés. Ils sont arrêtés à la borne 151 par
des douaniers qui les remettent aux autorités militaires. L'épouse est enceinte de six
mois. Placé dans le camp des Charmilles, puis dans celui de Champel, I. B. est
transféré avec sa famille par le convoi N°- 18 dans le camp de Girenbad le 20 mars
1943.263

263
AEG, Justice et Police, Ef/2, dossier 2028.
Les réfugiés civils et la frontière genevoise 121

POUR CONCLURE

Après trois ans de travail et de réflexion sur le fonds d’archives de l’arrondissement territorial
Genève, le groupe de chercheurs et d’archivistes qui a enregistré sur une base de données informati-
que très exigeante et raffinée près de 17'000 fiches et dépouillé près de 3'000 dossiers de réfugiés,
est heureux de présenter au public ses premiers résultats et surtout un instrument de recherches pro-
metteur et riche de travaux ultérieurs sur la problématique de l’asile et sur l’histoire sociale de la
communauté genevoise, profondément impliquée dans la guerre sans faire officiellement partie des
belligérants.

On ne saurait donner à une étude historique sur un fonds d’archives particulier qu’une
conclusion ouverte. D’une part, l’histoire n’est jamais que la réflexion d’une certaine époque et d’une
certaine société sur son passé et sur son devenir, et elle ne peut prétendre à établir définitivement une
« vérité » immuable. D’autre part, on ne peut donner une image honnête d’un processus historique en
se fondant sur un seul type de source. D’autres viendront, qui poseront d’autres questions et qui
voudront pondérer le témoignage des sources que nous avons analysées avec d’autres sources : cela
est une démarche légitime et même hautement souhaitable de la part d’historiens.

Dans le vacarme médiatique qui accompagne la révision de leur passé récent par les autorités
et les historiens suisses, le groupe de travail qui signe la présente étude s’est efforcé de se tenir à
quelques principes de déontologie qui président à la recherche historique. S’inspirant en particulier
des recommandations toujours valables du maître que fut Marc Bloch, les auteurs ont été attentifs
aux points suivants :
• les historiens ne peuvent être des témoins, ils ne sont que des interprètes des témoignages et des
traces du passé contenues dans les documents ;
• il y a un certain danger dans la reproduction d’archives comme « preuves » : car on peut toujours
trouver d’autres archives qui contredisent ces prétendues preuves ;
• les archives doivent faire l’objet d’une réflexion et surtout d’une remise en perspective : on ne
peut faire « parler » les archives comme on ferait parler un prévenu au tribunal ;
• dans son travail d’interprète, l’historien doit prendre conscience de son propre système de va-
leurs pour le relativiser, ; il doit éviter notamment l’hagiographie comme l’illusion de proximité, et
prendre en compte la dimension du mythe, de la légende, de la mémoire ;
• l’historien doit résister à la tentation du pouvoir : il ne doit pas se croire obligé de répondre à tout
prix à ceux qui demandent des certitudes et des confirmations.

L’ensemble des fiches et des dossiers de l’arrondissement territorial Genève présente une
homogénéité suffisante pour permettre de donner quelques statistiques. Même s’il arrive que quel-
ques cas de refoulement ou même d’accueil n’aient pas laissé de trace dans les documents, les chif-
fres établis donnent du moins quelques ordres de grandeur et quelques proportions qui ne seront
guère modifiés dans la suite.

Entre le 13 août 1942 et le 31 août 1944, la base informatique constituée à partir du fonds
de l’arrondissement territorial GE compte environ 16’800 fiches individuelles, concernant les per-
sonnes arrêtées à la frontière genevoise, auxquelles s’ajoutent celles qui sont entrées en Suisse par la
122 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

frontière genevoise mais n’ont pas été arrêtées. Parmi elles, on compte 10’130 Juifs 264 et 700 per-
sonnes fuyant le S.T.O., auxquelles s’ajoutent un certain nombre de résistants dont la qualité est
toutefois difficile à définir. Ces fiches informatiques iront « nourrir » les bases de données des Archi-
ves fédérales concernant les personnes accueillies et/ou refoulées durant la période de guerre, et
permettront d’approcher et de nuancer toujours mieux l’ampleur du phénomène du refuge en Suisse
ou du refoulement des réfugiés.

Si l’on s’en tient à l’échantillonnage représentatif des dossiers dépouillés et vérifiés, on peut
dire que le 8 pour cent des Juifs ayant passé par Genève ont été refoulés, tandis que le 45 pour cent
des Français fuyant le Service de Travail Obligatoire ont été refoulés.

Parmi les Juifs refoulés, une centaine figure dans le Mémorial de la déportation des Juifs
de France265 qui recense les personnes de religion et d’origine juive déportées à partir de la France.
Pour connaître le sort des autres personnes refoulées, un vaste programme international de recherche
en réseau serait nécessaire.

Nous ne donnons pas ici de nombres absolus, car ils changent chaque jour, suite au dépouil-
lement des dossiers. Du reste, compte tenu de l’évolution politique qui change les circonstances, et
des instructions successives qui modifient les conditions d’accueil, les seuls chiffres vraiment signifi-
catifs sont ceux qui sont mis en regard des événements et des instructions par une courbe statistique
telle que celle qui a été établie à partir de l’échantillon « B »266.

Il ressort de ces courbes que l’accueil et/ou le refoulement des réfugiés suit exactement la
conjoncture de la guerre et de l’occupation en Haute-Savoie et les émissions de directives et
d’instructions fédérales. Il n’y a là rien d’extraordinaire : comme tous les fonds d’archives adminis-
tratives, celui de l’arrondissement territorial Genève a été constitué et conservé essentiellement pour
prouver que l’on avait exécuté les ordres fédéraux. Mais pour connaître les anomalies, qu’il s’agisse
d’actes de générosité illicites ou au contraire de refoulements opérés en violation des instructions
fédérales, il est nécessaire de dépouiller tous les dossiers.

Ce faisant, on ne changera que peu la statistique, parce que les destins individuels ne peuvent
pas être réduits à des accumulations de chiffres. En effet, il s’agit là de deux langages différents, ex-
primant deux réalités différentes ; le raisonnement et la vie. Mais on approfondira et on affinera cer-
tainement la dimension humaine de la politique de la Confédération et de ses exécutants et son
impact sur une époque et sur une société. Car il ne faut pas s’y tromper, le gisement historique que
représentent l’ensemble des fiches et des dossiers de l’arrondissement territorial Genève reste consi-
dérable et précieux. En particulier les déclarations des personnes interrogées en vue de leur intégra-
tion à un camp de réfugiés, décrivant tout leur parcours : origine, parents, formation et activité
professionnelles, puis les circonstances de leur fuite, montrent dans le concret la catastrophe non
seulement individuelle et familiale, mais aussi démographique, sociale et économique causée par les
264
On entend par là non seulement les personnes notées comme juives dans les fiches et/ou les dossiers, mais
encore celles dont la religion n’est pas indiquée, mais dont le patronyme et le prénom sont à l’évidence d’origine
juive. Nous sommes toutefois conscients qu’en l’absence d’un véritable manuel d’onomastique juive, ces préten-
dues « évidences » doivent être envisagées très prudemment.
265
Publié par Beate et Serge KLARSFELD, Paris, 1978.
266
Voir ci-dessus, p. 113 et 115.
Les réfugiés civils et la frontière genevoise 123

mesures prises contre les Juifs par le IIIe Reich et par les pays occupés. Ces trajectoires, presque
toujours tragiques, témoignent des bouleversements apportés dans les existences par la guerre :
quitter son lieu de naissance ou de travail, s’arracher de ses racines pour aller s’établir dans un lieu
moins menacé, un refuge que l’on espère provisoire ; le provisoire durant, essayer péniblement de
reconstruire une vie professionnelle, une famille ; voir tout cela remis en question par des rafles, des
arrestations des membres de la famille, des déportations, fuir à nouveau ; toutes ces épreuves dans le
contexte de l’occupation, de la sous-alimentation chronique qui dégrade la santé, de la pénurie de
toutes sortes de denrées vitales, de la militarisation de la société, de la menace et de l’angoisse per-
manentes. Une lecture sensible de ces dossiers, favorisée par les « champs » indexés de la base de
données, devrait permettre une prise de conscience des réalités de la guerre dans la vie quotidienne
de ses victimes civiles.

On est là bien loin des critères prétendument stricts de l’accueil ou du refoulement des réfu-
giés, en réalité très flous267. On a dit et répété que les instructions fédérales laissaient aux militaires et
aux fonctionnaires chargés de les appliquer une certaine marge d’interprétation. Le secrétaire général
du département cantonal de Justice et police, Arthur Guillermet, qui avait été Officier de police de
l’Arr. ter. GE, les qualifie lui-même, dans son journal personnel, de « sibyllines »268. On a aussi évo-
qué la dilution des responsabilités, due à l’extrême complexité de la procédure et de l’organisation
de l’asile. Mais dans l’état des dossiers, il est très difficile d’apprécier dans quelle mesure les récits
poignants des personnes arrêtées ont pu impressionner les militaires chargés de prendre des déci-
sions de vie ou de mort au sujet des réfugiés. L’analyse des documents fait apparaître des cas
d’acceptation des réfugiés contraires aux instructions en vigueur, comme des cas de refoulements
illicites, et il est bien rare que des explications figurent dans le dossier. C’est pourquoi une prise en
compte d’autres sources, y compris de témoignages oraux lorsqu’on peut encore les recueillir,
s’avère nécessaire à la compréhension du phénomène. Il est à remarquer ici que les questions de
personnes, généralement abhorrées des historiens modernes, ne peuvent être ignorées ni passées
sous silence.

En revanche, si l’on veut revenir à l’utilisation statistique des dossiers, il importe de compléter
dans la mesure du possible les dépouillements, afin d’obtenir, conformément du reste à la législation
fédérale sur la protection des données personnelles, une base de données aussi exacte et fiable que
possible. Cela fait, la sélection des réfugiés selon divers critères tels que profession, âge, nationalité,
motif de la fuite, etc. devrait permettre de répondre à de nouvelles questions de caractère plus gé-
néral.

Ainsi, il serait nécessaire d’équilibrer la problématique de l’asile en étudiant non seulement le


refoulement des Juifs, mais encore le sort parfois tragique des nombreux Français, fuyant non seule-
ment le Service de Travail Obligatoire, mais parfois aussi la Gestapo à cause de leur activité de ré-
sistants, qui ont été refoulés à la frontière.

267
Même dans l’administration fédérale, les formules utilisées sont floues. Ainsi d’un réfugié accepté, on écrit -
c’est même une formule imprimée - « son refoulement n’est pas indiqué pour le moment » : cela signifie-t-il que le
candidat va être admis à l’asile, avec livret de réfugié et permis de séjour ? ou qu’il va rester jusqu’à la fin de la
guerre avec sur sa tête l’épée de Damoclès d’un renvoi toujours possible ?
268
Ce document nous a été obligeamment communiqué par son fils, M. Jean-Pierre Guillermet, ancien secrétaire
général du Conseil administratif de la Ville de Genève.
124 Les réfugiés civils et la frontière genevoise

La base de données informatique des réfugiés fournit également des informations complé-
mentaires sur certaines populations telles que les Juifs suisses de l’étranger, dont l’étude a été enta-
mée par ailleurs269 ; elle peut aussi apporter des renseignements sur le rôle des nombreuses
organisations d’entraide suisses et internationales, qui ont été actives sur territoire genevois. Compte
tenu de la situation de plaque tournante qui était celle de Genève, certains dossiers ont aussi fourni
des renseignements utiles à l’histoire de l’espionnage et de ses acteurs, dans les consulats, parmi les
réfugiés ou ceux qui se disaient tels, et même dans l’entourage du tristement célèbre caporal De-
mierre270 : sorte de puzzle, dont beaucoup de pièces manquent encore, et qu’une collaboration na-
tionale et internationale pourrait permettre de compléter. Et ces trois suggestions ne donnent qu’un
faible aperçu des multiples possibilités de cette base.

Ensuite, on devrait aussi s’intéresser aux quelque mille réfugiés, admis à l’asile, qui ont passé
la frontière à Genève sans être arrêtés, puis sont allés s’annoncer à la police à Lausanne, à Fribourg,
à Berne, dans d’autres villes suisses où ils avaient de la parenté. Leurs dossiers se trouvent dans le
fonds de l’Office fédéral des réfugiés à Berne, et sauf exception, ces personnes n’ont pas laissé de
traces dans le fonds de l’arrondissement territorial Genève. Mais un bref sondage dans ces dossiers
a permis de recueillir des données intéressantes sur les conditions concrètes du passage de la fron-
tière : lacunes dans la surveillance, voulues ou non par les militaires, efficacité de certains passeurs,
négligences dans les contrôles dans les transports publics, recommandations secrètes des plus hautes
autorités en faveur de certains réfugiés, etc.

On ne pourra pas non plus s’abstenir d’étudier, si l’on veut replacer le refuge en Suisse du-
rant la Deuxième Guerre mondiale dans le contexte plus général de la politique d’immigration, les
dossiers du Contrôle de l’habitant, qui, à Genève du moins, sont fort riches. On y trouve en effet des
cas de personnes candidates à l’asile, entrées par d’autres cantons, et finalement établies dans le
canton de Genève ; des personnes au bénéfice d’un visa, donc entrées en Suisse de manière parfai-
tement régulière, qui peuvent être considérées comme des réfugiés ; des étrangers bénéficiant d’un
visa, qui ont été déportés et tués avant même d’avoir pu entrer en Suisse.

Outre les travaux en cours sur diverses populations représentées dans le fonds de
l’arrondissement territorial et les fonds voisins, la matière à explorer est encore vaste. Rappelons
aussi que l’histoire de la Suisse durant la Deuxième Guerre mondiale ne se résume pas au cas gene-
vois. Chaque historien, avec ses questionnements et ses découvertes, apporte et apportera sa pierre
à un édifice toujours en construction.

269
Cf. le mémoire de licence d’Estelle PAPAUX, L’attitude des autorités fédérales face aux Suisses Juifs dans la
France de Vichy 1940-1944, sous la direction du professeur Hans Ulrich Jost, soutenu à Lausanne le 4 février
2000.
270
A cet égard, les procès qui lui ont été intentés devant le tribunal militaire, conservés aux Archives fédérales,
méritent une analyse plus poussée.

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