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La Méthode naturelle de Freinet est une approche pédagogique qui favorise l'apprentissage par le travail et la coopération, en intégrant les processus individuels dans un contexte social. Elle vise à libérer le travail de la scolastique pour permettre aux enfants de développer leur potentiel créatif et d'apprendre de manière significative. Cette méthode repose sur une compréhension des dynamiques de vie et de désir, encourageant les élèves à s'engager activement dans leur apprentissage.

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La Méthode naturelle de Freinet est une approche pédagogique qui favorise l'apprentissage par le travail et la coopération, en intégrant les processus individuels dans un contexte social. Elle vise à libérer le travail de la scolastique pour permettre aux enfants de développer leur potentiel créatif et d'apprendre de manière significative. Cette méthode repose sur une compréhension des dynamiques de vie et de désir, encourageant les élèves à s'engager activement dans leur apprentissage.

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Pédagogie Freinet Méthode naturelle

La Méthode naturelle
de Freinet
Nicolas Go, Laboratoire de
Recherche Coopérative de l’ICEM

Dans un monde qui naît de lui, l’homme peut tout devenir.


José Bousquet, Le Temps et les hommes 1.

Introduction mental dont Freinet a analysé la La deuxième question qui se pose


Je ne veux pas faire ici œuvre d’his- « loi universelle » dans son Essai de est la suivante : Méthode naturelle
torien, en montrant comment se sont psychologie sensible, elle organise la de quoi ? La réponse est tout aussi
rencontre des processus individuels simple : Méthode naturelle d’ap-
progressivement élaborées la pratique
dans le contexte social et politique prentissages. Il ne faut pas oublier
et la théorie de la Méthode naturelle. Je
de la coopération, elle concrétise les que par la Méthode naturelle, les
voudrais plutôt, proposer une ana-
principes philosophiques d’une enfants apprennent, et que l’éduca-
lyse de la Méthode naturelle, pour
éducation à la sagesse, que Freinet a tion est une éducation au travail et
28 tenter d’approcher ce qu’elle est.
présentée dans son œuvre majeure, par le travail. On croit souvent qu’en
La justification est double : d’abord, L’Éducation du travail. pédagogie Freinet, les exigences
pour rendre hommage à Paul Le sont moindres. Bien au contraire :
Je disais que l’École Moderne ris-
Bohec, récemment décédé, qui est le elles sont très grandes, d’autant
quait de perdre ses fondements, ce
seul à avoir élaboré, après Freinet, qu’elles débordent largement le
qui arrivera si elle oublie la place
une œuvre écrite sur ce sujet, et qui seul domaine des savoirs scolaires.
centrale de la Méthode naturelle ;
a inlassablement travaillé à appro- Comme Freinet le précise à propos
de fait, les pratiques qui en décou-
fondir et à généraliser sa pratique. de la langue : « Notre méthode natu-
lent ont parfois tendance à s’atté-
Ensuite, parce que mes observa- relle d’écriture-lecture est essentielle-
nuer, ou à s’exténuer : elles s’affai-
tions çà et là m’ont apporté la ment une méthode de vie ». Disons
blissent, deviennent moins vives,
conviction que l’École Moderne ris- rapidement que dans nos classes,
moins fortes, moins audacieuses. La
quait de progressivement perdre on travaille beaucoup, et différem-
coopération se réduit parfois à un
ses fondements, j’entends une com- ment. En particulier, le travail est
ensemble de règles collectives, le
préhension fine et une pratique vécu sur le mode de la jubilation.
travail à un ensemble d’activités et
vivante de l’Éducation du travail et C’est ce que je voudrais contribuer à
de techniques, le tâtonnement expé-
de la Méthode naturelle. élucider un peu.
rimental est limité par une pro-
La première question qui se pose grammation, l’expression se réduit
est la suivante : pourquoi la
LES PRINCIPES DE LA
à prendre la parole, la communica-
MÉTHODE NATURELLE
Méthode naturelle ? La réponse est tion porte sur de simples informa-
simple : parce qu’elle constitue l’en- tions ou des opinions, la création Le premier étonnement de Freinet a
treprise fondamentale de la pédagogie est réservée à quelques activités. Je porté sur l’ennui des enfants à l’école,
Freinet. Elle enveloppe, comme suis pourtant convaincu que tout et il s’est dit quelque chose de très
catégorie générale, l’ensemble des est toujours possible, et qu’il suffit simple : s’ils s’ennuient, ils ne peu-
découvertes de l’École Moderne : de peu pour que l’École Moderne vent rien apprendre de bien. Quand
elle donne un milieu aux processus redevienne un mouvement de pion- un élève s’ennuie, il ne travaille pas,
sensibles de tâtonnement expéri- niers, porté par un souffle créateur. et s’il ne travaille pas à l’école, il
Méthode naturelle Pédagogie Freinet

vivant naît, grandit, fructifie, puis


Qu’est-ce que la vie ?
« Le processus global d’acquisition ne joue évidemment que si décline et meurt » (EPS, 9). 3 Cette
sont sauvegardées les conditions mêmes de la vie. L’enfant recon- vie, à l’origine de toutes les activités
naît globalement sa maman parce que des contacts affectifs mul- humaines, il la considère comme
tiples et subtils – et indélébiles – ont été établis au cours de sa pre- une « puissance », en s’inspirant de
mière enfance. Mais il confondra les infirmières […] Ces éléments sa lecture de Nietzsche. Voici com-
ne sont pas inscrits dans le processus affectif des individus […] ment il l’exprime : « Dans la réalisa-
Quand on écrit au tableau “avec une pile et une ampoule Mimile tion de ce processus vital pour la mon-
nous fait de la lumière”, les mots sont intégrés naturellement, sans tée normale de l’être, l’individu mobili-
passe-passe scolastique, dans une pensée et un événement se un potentiel maximum de vie que
vécus. Ils s’inscrivent, de ce fait, naturellement, et avec un maxi- j’appellerai puissance » (EPS, 10).
mum de sûreté, dans le complexe d’acquisition et de vie. […] Si
l’enfant ouvre son manuel et lit cette phrase pourtant apparem- Concrètement, cela implique la
ment active : “Toto est content, son papa l’emmène à la pêche”, il chose suivante pour l’éducateur :
ne reconnaît rien parce qu’il n’est pas allé à la pêche. […] Il lorsqu’il entre dans sa classe, ce
manque à notre texte la chaleur de l’événement qui aurait inséré qu’il voit en face de lui, ce ne sont
normalement la phrase dans une expérience individuelle ou collec- pas essentiellement des élèves, ce
tive » (138-39). sont des puissances de vie qui se
manifestent et se cherchent. Chaque
faut le contraindre. S’en suivent grand mouvement pédagogique enfant est une puissance de vie sin-
tous les problèmes d’autorité, de qu’il s’est explicitement préoccupé gulière, prise dans une histoire per-
discipline, de contrôle, de sanction, essentiellement des questions de sonnelle, et qui cherche par tous les
et par voie de conséquence, d’inéga- pratiques éducatives. Mais on ne moyens à grandir. L’éducateur a
lités et d’échec scolaire. peut rien comprendre à son action affaire à des effectuations de puis-
si on ne la rapporte pas à ce qui la sances, qui varient par des diminu-
Il a alors essayé de comprendre
détermine entièrement, et qui méri- tions et des accroissements. Par
pourquoi les élèves rechignent
terait de longs éclaircissements : un exemple, lorsqu’un enfant présente
autant, et sa réponse a été très éton-
projet de sagesse révolutionnaire. La un texte de lui devant une assem-
nante, et très nouvelle : ils ne s’en- 29
Méthode naturelle est la forme blée qui l’apprécie et l’applaudit, il
nuient pas parce qu’ils doivent tra-
concrète et spécialisée que prend ce éprouve une augmentation de sa
vailler, c’est au contraire parce qu’ils
projet en éducation. puissance, qui se traduit mécani-
ne travaillent pas qu’ils s’ennuient. Il
quement par un sentiment de jubi-
avait trouvé la solution entre le vice La puissance de vie (le primat du lation. Lorsque, à la suite de multi-
par excès (le travail forcé), et le vice désir) ples tâtonnements, un enfant de
par défaut (les pédagogies ludiques). CM2 comme Erwan redécouvre
Il y a au fondement de la pensée de
Son mot d’ordre a été : il faut libérer le seul la méthode de Gauss pour cal-
Freinet, et à la base de la Méthode
travail de la scolastique. C’est le ver- culer la somme des dix-huit pre-
naturelle, une considération stricte-
sant éducatif des combats politiques miers nombres [il additionne 1 et
ment matérialiste, une considéra-
et économiques contre le travail alié- tion de bon sens qui plonge ses raci- 18, 2 et 17 et ainsi de suite jusqu’à 9
né. La classe traditionnelle ne met nes dans la plus ancienne philoso- et 10, puis effectue le produit de 19
pas les enfants au travail, elle leur phie de la Grèce antique, celle des (résultat de chaque addition) par 9
impose des besognes scolastiques, « physiciens », qu’on peut résumer (nombre d’additions)], il éprouve
en les privant des ressources créatri- dans une citation : « L’être humain dans sa solitude puis devant le
ces de la vie et du désir. est, dans tous les domaines, animé par groupe une soudaine augmentation
Avant d’aborder précisément le pro- un principe de vie qui le pousse à mon- de puissance qui se traduit égale-
blème de la Méthode naturelle, il ter sans cesse, à croître, à se perfection- ment par la jubilation. Ceci peut,
me faut encore préciser deux points ner, à se saisir des mécanismes et des éventuellement, constituer pour lui
d’importance capitale, souvent outils afin d’acquérir un maximum de une expérience cruciale à la fois
négligés : d’abord, Freinet s’inscri- puissance sur le milieu qui l’entoure » intellectuelle, affective et sociale.
vait dans une visée politique révo- (MN, 30). 2 Freinet précise ailleurs Ce sont de tels accroissements de
lutionnaire, ensuite il nourrissait ce qu’il entend par « la vie » : « Je puissance que chacun recherche, et
une visée philosophique de sagesse. prends la vie dans son mouvement sans que la Méthode naturelle vise à favo-
C’est parce qu’il était avant tout préjuger ici de son origine, ni de ses riser et à multiplier. Ceci est un autre
pragmatique et animateur d’un buts. Je constate seulement que l’être nom pour le désir. Freinet est en
Pédagogie Freinet Méthode naturelle

accord avec Aristote qui écrit : « Il n’y ressentis comme une désintégration, d’apprentissage par imitation, mais
a qu’un seul principe moteur, la faculté cause de souffrance. Il serait insuffisant dans l’activité sociale qui provoque
désirante » 4. On pourrait ainsi résu- de parler en l’occurrence d’imitation. les effets de sens 6 et organise les rela-
mer cette idée : la Méthode naturelle C’est plus profond, plus organique et tions des désirs entre eux. C’est une
crée un milieu favorisant les accroisse- plus impératif : c’est un geste qui susci- activité sociale de connaissance et de
ments de puissances. Mais il faut te un geste semblable, comme une re-connaissance, qui s’effectue dans
immédiatement ajouter : elle organise vibration qui se transmet avec une égale la complexité : contrairement à l’en-
leur rencontre et leur amplification longueur d’onde, c’est un rythme qui seignement traditionnel exclusive-
mutuelle dans un contexte coopératif. secoue les muscles d’une façon similai- ment centré sur les savoirs, elle prend
re, un cri qui appelle un cri identique. en considération la totalité de l’être,
La fécondité du milieu (la ren-
contre des puissances) En vertu de cette loi de résonance, il est elle mobilise ce que Paul Ricoeur a
naturel que l’enfant qui veut croître en appelé lors d’un entretien avec Jean-
Le principe de coopération, avant
puissance s’efforce de mettre ses gestes Pierre Changeux « l’expérience inté-
d’être un principe politique, est un
et ses cris à l’unisson du comportement grale », « l’expérience totale », « com-
principe que je dirai éthique et, bien
et des paroles de son entourage » (MN, plexe et complète », ou encore « l’ex-
en deçà, le prolongement social de
30). Cette conception empirique est périence phénoménologique » 7.
phénomènes biologiques : elle est la
aujourd’hui renforcée par les pro- On me pardonnera toutes ces référen-
meilleure façon de favoriser la ren-
grès des neurosciences, je pense ces théoriques, qui ne sont pas de l’in-
contre et l’amplification mutuelle
notamment aux récents travaux du tellectualisme gratuit, mais qui visent
des puissances de vie. Son enjeu ?
professeur Giacomo Rizzolati sur à montrer la modernité de la pensée
Une rencontre d’effectuation de
les neurones miroirs 5. de Freinet et la pertinence actuelle de
puissances, sans aucun effet de pou-
voir. Le pouvoir, c’est toujours l’effec- Il y a un prolongement efficient la Méthode naturelle. Je me permets
tuation d’une puissance au détri- des phénomènes neurologiques de convoquer ce que Gilles Deleuze
ment d’une autre. Il y a pouvoir
chaque fois qu’une puissance aug-
Qu’est-ce que la scolastique ?
mente en diminuant une autre puis-
« Il faut connaître les lois du langage et de l’écriture avant de pré-
30 sance. Dans la coopération, c’est
tendre parler et écrire. Ce sont, aux dires de la scolastique, des
l’inverse qui se produit : l’augmen- mécanismes qui se montent comme les pièces d’un réveil. […] Là
tation d’une puissance provoque est justement la grande erreur scolastique et scientifique qui croit
l’accroissement d’une autre. Par pouvoir procéder avec les rouages complexes de la vie comme
exemple, lorsque Erwan présente au elle le fait avec un mécanisme mû par came ou engrenage. […]
groupe sa méthode de Gauss, ce Les processus scolaires partent avec ostentation de l’intellect, de
n’est pas pour signifier sa supériori- la théorie, de la science abstraite, vers la pratique plus ou moins
té sur les autres, c’est pour partager ajustée au comportement. Démarche profondément anormale. La
sa découverte et transmettre à d’au- nouvelle méthode naturelle monte de la vie normale, naturelle et
tres l’augmentation de sa propre complexe, vers la différentiation, la comparaison, l’exploration et la
puissance. Pourquoi le ferait-il ? loi.
Parce que c’est plus humain, parce Ce rétablissement sera une des grandes victoires de notre péda-
gogie populaire » (MN, 33, 120).
que c’est plus joyeux. Ça, c’est
« Au lieu de considérer, comme le fait l’école traditionnelle, que
éthique. Mais Freinet y voit égale-
l’enfant ne sait rien et qu’il appartient à l’éducateur de tout lui
ment un phénomène naturel, qui est
apprendre – ce qui est prétentieux et irréalisable – nous partons,
celui de l’apprentissage par imita- pour notre enseignement, des tendances naturelles à l’action, à la
tion, apprentissage implicite par création, à l’amour du beau, au besoin de s’exprimer et de s’exté-
lequel s’effectuent souvent les pro- rioriser » (MN, 170).
grès les plus déterminants, et qu’il « Aucune, absolument aucune des grandes acquisitions vitales ne
appelle « loi de résonance ». se fait par les procédés apparemment scientifiques. C’est en mar-
Permettez-moi de le citer un peu chant que l’enfant apprend à marcher ; c’est en parlant qu’il app-
longuement : « L’individu éprouve rend à parler ; c’est en dessinant qu’il apprend à dessiner. Nous
une sorte de besoin non seulement ne croyons pas qu’il soit exagéré de penser qu’un processus si
psychologique mais fonctionnel d’accor- général et si universel doive être exactement valable pour tous les
der ses actes, ses gestes, ses cris avec enseignements, les scolaires y compris. Et c’est forts de cette cer-
ceux des individus qui l’entourent. titude que nous avons réalisé nos méthodes naturelles dont les
Tout désaccord, toute disharmonie sont
scientistes essaient de contester la valeur ». (MN, 9)
Méthode naturelle Pédagogie Freinet

dit à propos du désir : on ne désire complexes et singuliers, et il les conçus pour résoudre automatique-
jamais un objet séparé, isolé, on dési- transforme et les accélère dans une ment, sans qu’il soit besoin de raison-
re toujours dans un ensemble. Le activité sociale de connaissance. ner, les problèmes de base que pose la
désir « coule dans un agencement », il Résumons un peu : la Méthode natu- vie ». 10 Un autre chercheur, Steven
est fait de multiplicités. Dans « ce que relle est une démarche complexe Rose 11, a préféré le terme « homéo-
les enfants disent » 8, le philosophe d’apprentissage par « Tâtonnement dynamique » parce qu’il suggère le
écrit : « un milieu est fait de qualités, expérimental », qui permet à chaque processus de recherche d’ajustement
substances, puissances et événements : enfant de déployer de façon créative plutôt que le point d’équilibre fixe.
par exemple la rue, et ses matières comme sa puissance de vie, et qui favorise, C’est que le but de ces processus est
les pavés, ses bruits comme le cri des mar- par le travail et les inventions, la ren- plutôt de créer un élan vital qui
chands, ses animaux comme les chevaux contre des puissances dans un n’est pas neutre, et que Damasio
attelés, ses drames (un cheval glisse, un milieu social coopératif. 9 appelle « bien-être ». 12 Il s’agit du
cheval tombe, un cheval est battu…). […] substrat neurobiologique du désir,
Je citais tout à l’heure Aristote, affir-
Le petit Hans [étudié par Freud] définit qui se complexifie considérable-
mant qu’il n’y a qu’un seul principe
un cheval en dressant une liste d’affects, ment dans l’expérience humaine
moteur, la faculté désirante. Freinet
actifs et passifs : avoir un grand fait-pipi, vécue. L’expérience que nous en
dit à peu près la même chose dans
traîner de lourdes charges, avoir des avons, c’est que le bien-être et l’équi-
son Essai de psychologie sensible : « En
œillères, mordre, tomber, être fouetté, faire libre ne suffisent pas, ils sont plutôt
méconnaissant ce besoin de l’être de
du charivari avec ses jambes. C’est cette une condition minimale. L’enfant
monter sans cesse et de croître, l’École
distribution d’affects (où le fait-pipi joue est souvent dans la recherche de
s’est privée arbitrairement du plus
le rôle de transformateur, de convertis- l’instabilité, vers plus d’intensité,
puissant des moteurs humains ». Ce
seur) qui constitue une carte d’intensi- plus de puissance, plus de joie. Il
besoin de l’être de monter sans cesse
té ». recherche, je crois, et nous adultes
et de croître est pour Freinet l’ex-
La Méthode naturelle crée un tel de même, des accroissements de
pression même de la vie, que l’en-
milieu complexe où prolifèrent les puissance. Une vie humaine ne se
fant manifeste dès la naissance, et
événements, les puissances, les réduit pas à la recherche de sa régu-
qu’on retrouve sous des formes
intensités, sous l’effet de leur activi- lation, de son équilibre, du seul
diverses dans tout le règne vivant. 31
té créatrice et coopérative. En péda- bien-être : elle tend vers toujours
C’est ce que Spinoza en son temps
gogie Freinet, il n’y a pas de leçons plus de puissance et d’intensité.
avait nommé le conatus, et que retro-
programmées ni de progressions C’est ce qu’on peut tout simplement
uvent aujourd’hui des chercheurs en
contrôlées : il y a une prolifération neurobiologie comme par exemple appeler la joie de vivre.
d’événements dans l’incertitude, Antonio Damasio, sous le nom La Méthode naturelle effectue ce
organisés par le travail en coopéra- d’homéostasie. C’est l’ensemble des double tour de force : premièrement,
tion, où s’effectuent et se rencont- phénomènes chargés d’assurer la elle assume ce puissant moteur neuro-
rent des puissances à l’œuvre. Le régulation automatisée de la vie. Je biologique du désir en mettant l’enfant
milieu est à la fois institué, contrai- cite Damasio : « tous les organismes en situation d’auteur (« laissez l’en-
gnant pour les processus de tâton- vivants naissent munis de procédés fant entreprendre », MN, 51) et en lui
nement, et lui-même contraint et
instituant sous l’effet de ces tâtonne-
ments. Écoutons encore Freinet :
La Méthode naturelle
Si vous demandez à une maman, serait-elle agrégée ou femme de
« Ce processus peut d’ailleurs être per-
lettres ou même professeur de grammaire ou de phonétique, selon
fectionné et accéléré. Un milieu
quelle méthode elle a appris à parler à son enfant, elle vous regar-
« aidant » qui présente des modèles derait étonnée. Comme s’il pouvait y avoir deux façons d’enseigner
aussi parfaits que possible, qui facilite et le langage à un enfant ! Comme s’il pouvait même exister une
motive une permanente expérience per- façon d’enseigner le langage ! Il y a seulement une façon pour l’en-
sonnelle, qui oriente la répétition et la fant d’apprendre à parler selon le seul processus naturel et géné-
systématisation des réussites en dimi- ral de tâtonnement expérimental […].
nuant les fausses manœuvres et les L’enfant jette un cri plus ou moins accidentel, plus ou moins diffé-
risques d’erreur est, sans aucun doute, rencié. Il se rend compte, d’une façon plus intuitive que formelle,
décisif dans cette accélération » (MN, que ce cri a un certain pouvoir sur le milieu.
31). Il y a ainsi une double fonction C’est ce cri, lentement modulé à l’expérience, puis articulé, qui
du milieu : il accueille les processus deviendra langage. Sous quels mobiles, selon quelles normes se
en favorisant leurs déploiements
fera cette évolution, se parfera cette conquête ? (MN, 29-30).
Pédagogie Freinet Méthode naturelle

permettant d’explorer le milieu par ter des cheminements non prévisi- dynamique de la vie. Ce que Freinet
des processus de tâtonnement singu- bles. Ces cheminements sont lents, appelle le tâtonnement expérimental
liers ; deuxièmement, elle assume la progressifs, diversifiés et incertains. est porté par une tendance irrépressi-
complexité de l’expérience intégrale, en On « suit un itinéraire balisé », mais ble qui est celle de tous les êtres
produisant un milieu social vivant que on « cherche son chemin ». La vivants : l’exaltation de la puissance
les enfants investissent en perma- méthode naturelle permet à chaque de vie. Lorsque certains enfants en
nence de leur activité créatrice. enfant de chercher son chemin 13 paraissent démunis, c’est qu’elle a été
par la pratique vivante des tâtonne- réprimée soit par une situation socia-
LA DÉMARCHE DE LA ments, orientés par l’expérience et le déplorable, soit par la « fausse cul-
MÉTHODE NATURELLE les contraintes du milieu. ture » de l’école. Lorsque certains
Je voudrais formuler cette révolution enfants en font un usage destructeur
Une anti-scolastique pour le lien social ou pour eux-
pédagogique de façon très simple en
La Méthode naturelle est en rupture deux remarques, sur le mode du bon mêmes, c’est qu’elle a été pervertie.
radicale avec le modèle scolaire tra- sens, comme Freinet aimait à le faire : Le milieu vivant de la Méthode natu-
ditionnel que Freinet appelle « sco- relle permet à ces enfants de retro-
1. Une mère n’attend pas que son
lastique », et implique de transfor- uver progressivement leurs « lignes
enfant connaisse les lois du langage
mer la forme scolaire elle-même. de vie », ou comme disait Paul Le
pour l’autoriser à parler. Pourquoi
L’idée peut se résumer en un prover- Bohec, leur « ligne optimale de déve-
faudrait-il que, devenu élève, il
be célèbre : c’est en forgeant qu’on loppement ». Je rappelle la formula-
connaisse le code avant de pouvoir
devient forgeron. Cela signifie essen- tion de Freinet citée tout à l’heure :
écrire ? De même que c’est en par-
tiellement que l’activité ne provient « L’être humain est, dans tous les domai-
lant qu’il apprend à parler, c’est en
pas d’une programmation conçue nes, animé par un principe de vie qui le
écrivant qu’il apprend à écrire.
par le professeur, mais des proposi- pousse à monter sans cesse, à croître, à se
Retenons cette formulation : « l’en-
tions des élèves eux-mêmes, insti- perfectionner, à se saisir des mécanismes
fant n’attend pas d’avoir forgé son outil
tués en position d’auteurs : auteurs et des outils afin d’acquérir un maximum
pour s’en servir. Il s’en sert au fur et à
de leurs propres tâches, et co-auteurs de puissance sur le milieu qui l’entoure ».
mesure qu’il le forge, et il l’ajuste en
de la vie sociale dans la coopération.
s’en servant » (MN, 42). C’est simple : il faut exalter cette
32 C’est un véritable renversement, une
puissance dans un milieu coopéra-
sorte de révolution copernicienne. 2. Pourquoi ? Parce que le but du
tif, par le travail, par la connaissan-
petit enfant « n’est jamais de pronon-
Voici comment Freinet a posé le ce et la sagesse. Ce nouveau milieu
cer des syllabes, des mots, mais de se
problème et c’est, je crois, toujours est celui des explorations ensemble,
faire comprendre et de comprendre les
valable aujourd’hui même si l’on des conquêtes, des aventures, de
êtres vivants qui sont autour de lui –
schématise beaucoup : l’audace, de la créativité, de l’action.
bêtes et fleurs incluses – pour affermir
Les systèmes scolaires d’éducation et affirmer sa puissance » (MN, 40). Caractérisons avec Freinet la
partent, pour enseigner, de la ratio- Seul le sens importe, et ce sont la Méthode naturelle en quatre
nalisation des démarches et des création et le partage du sens qui points :
savoirs. Ils isolent des savoirs (objets sont les meilleurs vecteurs de puis- 1. L’être humain est animé par un
d’enseignement), établissent des sance de vie. Cette puissance de vie principe de vie qui le pousse à un
programmes et des progressions, se déploie dans un milieu complexe. maximum de puissance.
des techniques et des procédures
« Par la méthode naturelle, l’enfant lit et 2. Ce principe de vie est toujours
(qui prennent aujourd’hui le nom
écrit bien avant d’être en possession des socialisé, il est toujours désir de com-
d’ingénieries didactiques), conçoi-
mécanismes de base, parce qu’il accède à
vent des manuels pour provoquer munication et d’harmonie (l’individu
la lecture par d’autres voies complexes
des itinéraires d’apprentissages. Ce éprouve une sorte de besoin non seule-
qui sont celles de la sensation, de l’intui-
sont bien des « itinéraires », avec les ment psychologique mais fonctionnel
tion et de l’affectivité dans le milieu
indications accompagnées de des- d’accorder ses actes, ses gestes, ses cris
social qui pénètre désormais, anime et
criptions de tous les lieux par où avec ceux des individus qui l’entourent).
éclaire le milieu scolaire » (MN, 40).
l’on doit passer pour aller d’un 3. Il s’effectue par un processus per-
endroit à un autre. Qu’est-ce que la méthode natu- manent de tâtonnement, qui est tou-
La Méthode naturelle fait un ren- relle ? jours personnel, toujours singulier,
versement, ou plutôt un rétablisse- Il ne faut jamais perdre de vue cette et qui s’appuie sur les réussites.
ment : elle favorise des processus idée, au principe de la Méthode natu- Freinet en schématise très simple-
singuliers pour déclencher et facili- relle, de l’affirmation du principe ment les étapes :
Méthode naturelle Pédagogie Freinet

– l’enfant essaie toutes les possibili- POUR CONCLURE 4 Aristote, De anima, III-10. Voir également
tés avec une part importante de Spinoza : « Le désir est l’essence même de
hasard ; Il faudrait bien sûr montrer comment l’homme… », Ethique, III, Définition des
cela se passe concrètement. Pour affects-I.
– il retient celles qui ont réussi et les illustrer ses idées, Freinet parsemait 5 Giacomo Rizzolati et Corrado Sinigaglia, Les
répète ; ses textes d’exemples, d’anecdotes, neurones miroirs, Odile Jacob, 2007. Ces
– il les fixe en habitudes, en règles d’allégories. Mais il a aussi réalisé des neurones jouent un rôle capital dans l’explica-
études cliniques, celles notamment tion de capacités humaines telles que l’imita-
de vie.
tion, l’empathie, l’apprentissage linguistique,
de l’apprentissage de l’écriture par sa
4. C’est le milieu vivant et coopéra- etc.
fille Baloulette (Initiation à l’expression
tif qui permet, accélère et perfec- 6 Voici un autre extrait de Freinet à ce sujet,
écrite et à la lecture par la méthode natu-
tionne les tâtonnements en propo- qui rend bien compte de l’élaboration indisso-
relle – observation expérimentale), et sur ciablement physiologique et sociale de la
sant des références, des modèles,
la méthode naturelle de dessin. C’est connaissance dès les premiers jours de l’exis-
des outils adaptés.
ce qu’il nous faut continuer à faire, tence (MN 30) : « Dans son effort naturel pour
Voilà : il s’agit de supprimer le hia- armés des moyens de la recherche mettre ses cris à l’unisson des cris ambiants,
tus entre l’école et le milieu social, contemporaine en sciences de l’édu- l’enfant essaie successivement toutes les possi-
d’intégrer les techniques à la vie, de cation, en complément d’un travail bilités physiologiques et techniques, toutes les
combinaisons qu’autorise son organisme :
substituer la vie à la mécanique- de théorisation.
mouvement de la langue et des lèvres, action
ment faussement rationnelle (les Il ne fait aucun doute qu’il y a enco- des dents, inspiration et expiration. Il retient,
acquisitions méthodiques seront re beaucoup à faire, et que très sou- pour les répéter et les utiliser, les essais qui ont
seulement perfectionnement des vent, le savoir-faire requis fait réussi et qui, par la répétition systématique, se
techniques de base, consolidation défaut. Les résultats ne sont pas fixent en règles de vie plus ou moins indélébi-
des succès). Pour cela, on ne fait les. Il parvient ainsi, en un temps record, à l’i-
toujours ceux qu’on voudrait, la
mitation parfaite des sons divers qu’il entend.
plus reposer l’enseignement sur des démarche de la Méthode naturelle Ce résultat est obtenu après un nombre plus ou
progressions programmées et ratio- n’est pas toujours très bien compri- moins grand d’expériences, mais l’individu –
nalisées, des leçons et des explica- se, les obstacles rencontrés sont adulte ou enfant – ne ménage jamais sa peine
tions, mais sur les productions des nombreux, et l’on se décourage par- quand toute sa vie est engagée ».
enfants, motivées par un désir fois. Mais peu importe, l’essentiel 7 Jean-Pierre Changeux, Paul Ricoeur, Ce qui 33
vivant, par une nécessité intérieure, est d’être en chemin, chacun faisant nous fait penser. La nature et la règle, Odile
qui s’inscrivent dans le déroule- du mieux qu’il peut. Il est de la Jacob, 2000, notamment pp. 80, 99, 128 et
responsabilité de l’ICEM de déve- 137 ; on pourra lire tout le chapitre « Le modè-
ment de multiples processus de
le neuronal à l’épreuve du vécu ».
tâtonnement, sous l’influence du lopper ses capacités de transmission
des savoirs, de formation et aussi de 8 Gilles Deleuze, Critique et clinique,
milieu. Les enfants n’apprennent
recherche critique. Minuit, 1991.
plus des objets de connaissance, ils
9 Dans EPS, Freinet distingue le milieu aidant
pensent et expérimentent leur vie, Ce que pour ma part je souhaite le
du milieu rejetant (l’enfant est exclu) et du
ils communiquent et explorent le plus, c’est que l’École Moderne dans milieu accaparant (l’enfant est forcé).
monde, et par suite ils apprennent. son ensemble remette en chantier ce
10 Antonio Damasio, Spinoza avait raison.
Ils n’échouent pas et ne ménagent qui est le joyau de la pédagogie
Joie et tristesse, le cerveau des émotions,
jamais leur peine. Ils ne sont plus Freinet, et probablement l’une des Odile Jacob, 2003, p. 34.
simplement acteurs sur la scène du plus belles promesses d’invention
11 Steven Rosse, Lifelines : Biology Beyond
théâtre scolaire, ils sont auteurs de pédagogique pour les décennies à Determinism, New York, Oxford University
leurs propres tâches, et co-auteurs venir : la dite « Méthode naturelle Press, 1998.
du milieu dans lequel ils explorent d’apprentissage ».
12 Damasio, ibid. p. 39.
et inventent. Ils sont auteurs de leur 13 En réalité il l’invente.
Nicolas Go
propre vie et, comme disait Paul,
« réparateurs de leurs destins ». Je
1 Cité par Freinet (MN, 215).
n’ai pas beaucoup parlé de la jubila-
tion, mais elle est manifeste dans 2 (MN, 30) signifie : La méthode
naturelle. I. L’apprentissage de la langue,
nos classes : les enfants aiment tra-
p. 30, édition Delachaux et Niestlé pour la
vailler, et jouissent de leurs réussi- pagination.
tes. La joie est toujours le signe d’un 3 (EPS, 9) signifie : Essai de psychologie
accroissement de puissance, le signe sensible, p. 9, édition Delachaux et Niestlé
de la création. pour la pagination.
Pédagogie Freinet Méthode naturelle

MÉTHODE NATURELLE, DEUX MOTS AU CŒUR DE LA COMPLEXITÉ

L’expression : Méthode naturelle


La meilleure manière de la traduire serait : Démarche complexe d’apprentissages. Parfaitement cons-
cient de son imperfection et de ses ambiguïtés, je milite pour l’appellation de Méthode naturelle, pour
les raisons suivantes :
– Elle constitue en pédagogie Freinet une sorte d’AOC : elle renvoie à une identité propre, impossible
à confondre avec d’autres pratiques (pédagogie active, didactique contemporaine, approche clinique
des apprentissages, etc.).
– Ce n’est pas qu’une appellation c’est aussi une référence, une exigence pour la pratique : en se
demandant (avec d’autres) ce que c’est que la MN, en essayant de la pratiquer (avec d’autres), on pro-
gresse dans des voies où l’on n’oserait probablement pas s’aventurer, tellement c’est déroutant.
– Elle renvoie à des savoir-faire pédagogiques et éducatifs très élaborés, suite à des décennies de
travail créatif des anciens (Freinet, Élise et les compagnons) ; ces savoir-faire sont encore très igno-
rés, y compris au sein de l’ICEM. Abandonner l’appellation, c’est risquer de les perdre avec. Changer
l’appellation, c’est favoriser les mutilations, les affadissements.
– Cette dénomination n’est pas scientifique mais imagée, comme beaucoup d’expressions de Freinet
(le tâtonnement expérimental, la vie, etc.), elle s’adresse à la sensibilité et au bon sens plus qu’à la
raison intellectuelle. C’est un oxymore : « Figure qui consiste à allier deux mots de sens incompatibles
pour leur donner plus de force expressive » (Robert).
– Conserver l’appellation, ce n’est pas la figer, c’est au contraire prendre soin de son caractère créa-
tif et subversif.

Le sens de cette désignation


34 Pour Freinet, la Méthode naturelle s’oppose à la scolastique, qui rassemble les « méthodes pédago-
giques contemporaines » reposant sur « les éléments d’une fausse science ».
En voici le principal postulat :
« il faut connaître les lois du langage et de l’écriture avant de prétendre parler et écrire. Ce sont, aux
dires de la scolastique, des mécanismes qui se montent comme les pièces d’un réveil ».
Il leur oppose l’apprentissage par tâtonnement expérimental, organisé par la Méthode naturelle :
« Aucune, absolument aucune des grandes acquisitions vitales ne se fait par les procédés apparem-
ment scientifiques. C’est en marchant que l’enfant apprend à marcher ; c’est en parlant qu’il apprend
à parler ; c’est en dessinant qu’il apprend à dessiner. Nous ne croyons pas qu’il soit exagéré de pen-
ser qu’un processus si général et si universel doive être exactement valable pour tous les enseigne-
ments, les scolaires y compris. Et c’est forts de cette certitude que nous avons réalisé nos méthodes
naturelles dont les scientistes essaient de contester la valeur ».

La notion de « naturelle »
Elle ne s’oppose pas à « culturelle » mais à « artificielle ». Pourquoi ce mot de naturelle ? Certes,
Freinet était très imprégné du monde rural, celui des paysans qui travaillaient la nature (les bêtes, les
champs, l’eau...). Mais la vraie raison est la suivante : le processus de tâtonnement, sur lequel il fait
reposer toutes ses recherches, est présenté comme universel. Il rassemble aussi bien la manière dont
l’eau de pluie se fraie un chemin pour s’écouler au sol, que celle dont les bêtes choisissent la meilleu-
re nourriture, dont les enfants apprennent, dont les mères éduquent, dont les scientifiques font des
recherches et des découvertes... C’est dit « naturel » non pas simplement parce que ça a lieu dans la
nature, ou selon la nature, mais parce que ça se fait ainsi partout et tout le temps (sauf scolastique,
scientisme, mécanisme, exploitation).
Ce qu’il faut entendre par naturel, en réalité, c’est complexe. La méthode naturelle, c’est la méthode
de la complexité.
Méthode naturelle Pédagogie Freinet

La notion de « méthode »
Au temps de Freinet, on parlait de « méthodes traditionnelles » et de « nouvelles méthodes ». Il a
voulu prendre le contre-pied de tous ces discours, pour s’en distinguer, et il a choisi « méthode natu-
relle », non pas pour insister sur « méthode » (c’était juste le terme en vogue), mais sur « naturelle »
(par opposition à scolastique, donc).
Curieusement, il n’y a qu’en pédagogie que cette question fait problème. Lorsqu’on parle dans les
milieux de la recherche, de « méthode expérimentale », de « méthode scientifique », on entend tou-
jours des méthodologies très différentes, adaptées à leurs objets, chaque fois redéfinies dans les pro-
jets de recherches.
De plus, il ne faut pas réduire cette notion à l’une de ses définitions : programme réglé, ensemble de
moyens déterminés et organisés dans le temps pour obtenir un résultat attendu. Edgar Morin, par
exemple, penseur de la complexité, a intitulé son œuvre majeure La méthode. Voici comment il la défi-
nit, dans un autre ouvrage intitulé Éduquer pour l’ère planétaire. La pensée complexe comme métho-
de d’apprentissage dans l’erreur et l’incertitude humaines :
« La méthode ne précède pas l’expérience mais émerge pendant celle-ci et se manifeste à la fin […].
La méthode/chemin/essai/traversée/recherche et stratégie ne saurait se réduire à un programme, pas
plus qu’au constat d’un vécu individuel. Seule une vision déficiente et irréfléchie peut réduire la dimen-
sion multiple de la méthode à une activité programmatique et à une technique de production de la
connaissance. L’élucidation des circonstances, la compréhension de la complexité humaine du deve-
nir du monde exigent une pensée qui transcende l’ordre des savoirs constitués et la trivialité du dis-
cours académique. […] La méthode est également un exercice de résistance spirituelle organisée ».
Ainsi, il distingue deux sens du terme méthode : méthode (analytique) comme programme, et métho-
de (complexe) comme chemin dans l’incertitude. Et pour résumer il cite le poète Antonio Machado :
« Voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ».
Ce qu’il faut entendre par méthode, en réalité, c’est processus. La méthode naturelle, c’est les pro-
cessus complexes d’apprentissages.
35
Les techniques Freinet
Freinet était conscient des ambiguïtés de l’expression, c’est pourquoi il préférait parler de techniques
Freinet plutôt que de méthode Freinet. Mais ceci implique deux remarques :
– d’abord, Méthode naturelle et méthode Freinet, ce n’est pas la même chose. Laissons la seconde,
et militons pour la première.
– Ensuite, la Méthode naturelle (démarche d’apprentissages complexes) englobe les techniques
Freinet (texte libre, correspondance, conférences, réunion coopérative, etc.), qui entrent à son service.
La distinction est très importante. Trop souvent à l’ICEM, on a réduit la pédagogie Freinet aux tech-
niques Freinet, négligeant cette extraordinaire invention de la Méthode naturelle.

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