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La Méthode naturelle
de Freinet
Nicolas Go, Laboratoire de
Recherche Coopérative de l’ICEM
accord avec Aristote qui écrit : « Il n’y ressentis comme une désintégration, d’apprentissage par imitation, mais
a qu’un seul principe moteur, la faculté cause de souffrance. Il serait insuffisant dans l’activité sociale qui provoque
désirante » 4. On pourrait ainsi résu- de parler en l’occurrence d’imitation. les effets de sens 6 et organise les rela-
mer cette idée : la Méthode naturelle C’est plus profond, plus organique et tions des désirs entre eux. C’est une
crée un milieu favorisant les accroisse- plus impératif : c’est un geste qui susci- activité sociale de connaissance et de
ments de puissances. Mais il faut te un geste semblable, comme une re-connaissance, qui s’effectue dans
immédiatement ajouter : elle organise vibration qui se transmet avec une égale la complexité : contrairement à l’en-
leur rencontre et leur amplification longueur d’onde, c’est un rythme qui seignement traditionnel exclusive-
mutuelle dans un contexte coopératif. secoue les muscles d’une façon similai- ment centré sur les savoirs, elle prend
re, un cri qui appelle un cri identique. en considération la totalité de l’être,
La fécondité du milieu (la ren-
contre des puissances) En vertu de cette loi de résonance, il est elle mobilise ce que Paul Ricoeur a
naturel que l’enfant qui veut croître en appelé lors d’un entretien avec Jean-
Le principe de coopération, avant
puissance s’efforce de mettre ses gestes Pierre Changeux « l’expérience inté-
d’être un principe politique, est un
et ses cris à l’unisson du comportement grale », « l’expérience totale », « com-
principe que je dirai éthique et, bien
et des paroles de son entourage » (MN, plexe et complète », ou encore « l’ex-
en deçà, le prolongement social de
30). Cette conception empirique est périence phénoménologique » 7.
phénomènes biologiques : elle est la
aujourd’hui renforcée par les pro- On me pardonnera toutes ces référen-
meilleure façon de favoriser la ren-
grès des neurosciences, je pense ces théoriques, qui ne sont pas de l’in-
contre et l’amplification mutuelle
notamment aux récents travaux du tellectualisme gratuit, mais qui visent
des puissances de vie. Son enjeu ?
professeur Giacomo Rizzolati sur à montrer la modernité de la pensée
Une rencontre d’effectuation de
les neurones miroirs 5. de Freinet et la pertinence actuelle de
puissances, sans aucun effet de pou-
voir. Le pouvoir, c’est toujours l’effec- Il y a un prolongement efficient la Méthode naturelle. Je me permets
tuation d’une puissance au détri- des phénomènes neurologiques de convoquer ce que Gilles Deleuze
ment d’une autre. Il y a pouvoir
chaque fois qu’une puissance aug-
Qu’est-ce que la scolastique ?
mente en diminuant une autre puis-
« Il faut connaître les lois du langage et de l’écriture avant de pré-
30 sance. Dans la coopération, c’est
tendre parler et écrire. Ce sont, aux dires de la scolastique, des
l’inverse qui se produit : l’augmen- mécanismes qui se montent comme les pièces d’un réveil. […] Là
tation d’une puissance provoque est justement la grande erreur scolastique et scientifique qui croit
l’accroissement d’une autre. Par pouvoir procéder avec les rouages complexes de la vie comme
exemple, lorsque Erwan présente au elle le fait avec un mécanisme mû par came ou engrenage. […]
groupe sa méthode de Gauss, ce Les processus scolaires partent avec ostentation de l’intellect, de
n’est pas pour signifier sa supériori- la théorie, de la science abstraite, vers la pratique plus ou moins
té sur les autres, c’est pour partager ajustée au comportement. Démarche profondément anormale. La
sa découverte et transmettre à d’au- nouvelle méthode naturelle monte de la vie normale, naturelle et
tres l’augmentation de sa propre complexe, vers la différentiation, la comparaison, l’exploration et la
puissance. Pourquoi le ferait-il ? loi.
Parce que c’est plus humain, parce Ce rétablissement sera une des grandes victoires de notre péda-
gogie populaire » (MN, 33, 120).
que c’est plus joyeux. Ça, c’est
« Au lieu de considérer, comme le fait l’école traditionnelle, que
éthique. Mais Freinet y voit égale-
l’enfant ne sait rien et qu’il appartient à l’éducateur de tout lui
ment un phénomène naturel, qui est
apprendre – ce qui est prétentieux et irréalisable – nous partons,
celui de l’apprentissage par imita- pour notre enseignement, des tendances naturelles à l’action, à la
tion, apprentissage implicite par création, à l’amour du beau, au besoin de s’exprimer et de s’exté-
lequel s’effectuent souvent les pro- rioriser » (MN, 170).
grès les plus déterminants, et qu’il « Aucune, absolument aucune des grandes acquisitions vitales ne
appelle « loi de résonance ». se fait par les procédés apparemment scientifiques. C’est en mar-
Permettez-moi de le citer un peu chant que l’enfant apprend à marcher ; c’est en parlant qu’il app-
longuement : « L’individu éprouve rend à parler ; c’est en dessinant qu’il apprend à dessiner. Nous
une sorte de besoin non seulement ne croyons pas qu’il soit exagéré de penser qu’un processus si
psychologique mais fonctionnel d’accor- général et si universel doive être exactement valable pour tous les
der ses actes, ses gestes, ses cris avec enseignements, les scolaires y compris. Et c’est forts de cette cer-
ceux des individus qui l’entourent. titude que nous avons réalisé nos méthodes naturelles dont les
Tout désaccord, toute disharmonie sont
scientistes essaient de contester la valeur ». (MN, 9)
Méthode naturelle Pédagogie Freinet
dit à propos du désir : on ne désire complexes et singuliers, et il les conçus pour résoudre automatique-
jamais un objet séparé, isolé, on dési- transforme et les accélère dans une ment, sans qu’il soit besoin de raison-
re toujours dans un ensemble. Le activité sociale de connaissance. ner, les problèmes de base que pose la
désir « coule dans un agencement », il Résumons un peu : la Méthode natu- vie ». 10 Un autre chercheur, Steven
est fait de multiplicités. Dans « ce que relle est une démarche complexe Rose 11, a préféré le terme « homéo-
les enfants disent » 8, le philosophe d’apprentissage par « Tâtonnement dynamique » parce qu’il suggère le
écrit : « un milieu est fait de qualités, expérimental », qui permet à chaque processus de recherche d’ajustement
substances, puissances et événements : enfant de déployer de façon créative plutôt que le point d’équilibre fixe.
par exemple la rue, et ses matières comme sa puissance de vie, et qui favorise, C’est que le but de ces processus est
les pavés, ses bruits comme le cri des mar- par le travail et les inventions, la ren- plutôt de créer un élan vital qui
chands, ses animaux comme les chevaux contre des puissances dans un n’est pas neutre, et que Damasio
attelés, ses drames (un cheval glisse, un milieu social coopératif. 9 appelle « bien-être ». 12 Il s’agit du
cheval tombe, un cheval est battu…). […] substrat neurobiologique du désir,
Je citais tout à l’heure Aristote, affir-
Le petit Hans [étudié par Freud] définit qui se complexifie considérable-
mant qu’il n’y a qu’un seul principe
un cheval en dressant une liste d’affects, ment dans l’expérience humaine
moteur, la faculté désirante. Freinet
actifs et passifs : avoir un grand fait-pipi, vécue. L’expérience que nous en
dit à peu près la même chose dans
traîner de lourdes charges, avoir des avons, c’est que le bien-être et l’équi-
son Essai de psychologie sensible : « En
œillères, mordre, tomber, être fouetté, faire libre ne suffisent pas, ils sont plutôt
méconnaissant ce besoin de l’être de
du charivari avec ses jambes. C’est cette une condition minimale. L’enfant
monter sans cesse et de croître, l’École
distribution d’affects (où le fait-pipi joue est souvent dans la recherche de
s’est privée arbitrairement du plus
le rôle de transformateur, de convertis- l’instabilité, vers plus d’intensité,
puissant des moteurs humains ». Ce
seur) qui constitue une carte d’intensi- plus de puissance, plus de joie. Il
besoin de l’être de monter sans cesse
té ». recherche, je crois, et nous adultes
et de croître est pour Freinet l’ex-
La Méthode naturelle crée un tel de même, des accroissements de
pression même de la vie, que l’en-
milieu complexe où prolifèrent les puissance. Une vie humaine ne se
fant manifeste dès la naissance, et
événements, les puissances, les réduit pas à la recherche de sa régu-
qu’on retrouve sous des formes
intensités, sous l’effet de leur activi- lation, de son équilibre, du seul
diverses dans tout le règne vivant. 31
té créatrice et coopérative. En péda- bien-être : elle tend vers toujours
C’est ce que Spinoza en son temps
gogie Freinet, il n’y a pas de leçons plus de puissance et d’intensité.
avait nommé le conatus, et que retro-
programmées ni de progressions C’est ce qu’on peut tout simplement
uvent aujourd’hui des chercheurs en
contrôlées : il y a une prolifération neurobiologie comme par exemple appeler la joie de vivre.
d’événements dans l’incertitude, Antonio Damasio, sous le nom La Méthode naturelle effectue ce
organisés par le travail en coopéra- d’homéostasie. C’est l’ensemble des double tour de force : premièrement,
tion, où s’effectuent et se rencont- phénomènes chargés d’assurer la elle assume ce puissant moteur neuro-
rent des puissances à l’œuvre. Le régulation automatisée de la vie. Je biologique du désir en mettant l’enfant
milieu est à la fois institué, contrai- cite Damasio : « tous les organismes en situation d’auteur (« laissez l’en-
gnant pour les processus de tâton- vivants naissent munis de procédés fant entreprendre », MN, 51) et en lui
nement, et lui-même contraint et
instituant sous l’effet de ces tâtonne-
ments. Écoutons encore Freinet :
La Méthode naturelle
Si vous demandez à une maman, serait-elle agrégée ou femme de
« Ce processus peut d’ailleurs être per-
lettres ou même professeur de grammaire ou de phonétique, selon
fectionné et accéléré. Un milieu
quelle méthode elle a appris à parler à son enfant, elle vous regar-
« aidant » qui présente des modèles derait étonnée. Comme s’il pouvait y avoir deux façons d’enseigner
aussi parfaits que possible, qui facilite et le langage à un enfant ! Comme s’il pouvait même exister une
motive une permanente expérience per- façon d’enseigner le langage ! Il y a seulement une façon pour l’en-
sonnelle, qui oriente la répétition et la fant d’apprendre à parler selon le seul processus naturel et géné-
systématisation des réussites en dimi- ral de tâtonnement expérimental […].
nuant les fausses manœuvres et les L’enfant jette un cri plus ou moins accidentel, plus ou moins diffé-
risques d’erreur est, sans aucun doute, rencié. Il se rend compte, d’une façon plus intuitive que formelle,
décisif dans cette accélération » (MN, que ce cri a un certain pouvoir sur le milieu.
31). Il y a ainsi une double fonction C’est ce cri, lentement modulé à l’expérience, puis articulé, qui
du milieu : il accueille les processus deviendra langage. Sous quels mobiles, selon quelles normes se
en favorisant leurs déploiements
fera cette évolution, se parfera cette conquête ? (MN, 29-30).
Pédagogie Freinet Méthode naturelle
permettant d’explorer le milieu par ter des cheminements non prévisi- dynamique de la vie. Ce que Freinet
des processus de tâtonnement singu- bles. Ces cheminements sont lents, appelle le tâtonnement expérimental
liers ; deuxièmement, elle assume la progressifs, diversifiés et incertains. est porté par une tendance irrépressi-
complexité de l’expérience intégrale, en On « suit un itinéraire balisé », mais ble qui est celle de tous les êtres
produisant un milieu social vivant que on « cherche son chemin ». La vivants : l’exaltation de la puissance
les enfants investissent en perma- méthode naturelle permet à chaque de vie. Lorsque certains enfants en
nence de leur activité créatrice. enfant de chercher son chemin 13 paraissent démunis, c’est qu’elle a été
par la pratique vivante des tâtonne- réprimée soit par une situation socia-
LA DÉMARCHE DE LA ments, orientés par l’expérience et le déplorable, soit par la « fausse cul-
MÉTHODE NATURELLE les contraintes du milieu. ture » de l’école. Lorsque certains
Je voudrais formuler cette révolution enfants en font un usage destructeur
Une anti-scolastique pour le lien social ou pour eux-
pédagogique de façon très simple en
La Méthode naturelle est en rupture deux remarques, sur le mode du bon mêmes, c’est qu’elle a été pervertie.
radicale avec le modèle scolaire tra- sens, comme Freinet aimait à le faire : Le milieu vivant de la Méthode natu-
ditionnel que Freinet appelle « sco- relle permet à ces enfants de retro-
1. Une mère n’attend pas que son
lastique », et implique de transfor- uver progressivement leurs « lignes
enfant connaisse les lois du langage
mer la forme scolaire elle-même. de vie », ou comme disait Paul Le
pour l’autoriser à parler. Pourquoi
L’idée peut se résumer en un prover- Bohec, leur « ligne optimale de déve-
faudrait-il que, devenu élève, il
be célèbre : c’est en forgeant qu’on loppement ». Je rappelle la formula-
connaisse le code avant de pouvoir
devient forgeron. Cela signifie essen- tion de Freinet citée tout à l’heure :
écrire ? De même que c’est en par-
tiellement que l’activité ne provient « L’être humain est, dans tous les domai-
lant qu’il apprend à parler, c’est en
pas d’une programmation conçue nes, animé par un principe de vie qui le
écrivant qu’il apprend à écrire.
par le professeur, mais des proposi- pousse à monter sans cesse, à croître, à se
Retenons cette formulation : « l’en-
tions des élèves eux-mêmes, insti- perfectionner, à se saisir des mécanismes
fant n’attend pas d’avoir forgé son outil
tués en position d’auteurs : auteurs et des outils afin d’acquérir un maximum
pour s’en servir. Il s’en sert au fur et à
de leurs propres tâches, et co-auteurs de puissance sur le milieu qui l’entoure ».
mesure qu’il le forge, et il l’ajuste en
de la vie sociale dans la coopération.
s’en servant » (MN, 42). C’est simple : il faut exalter cette
32 C’est un véritable renversement, une
puissance dans un milieu coopéra-
sorte de révolution copernicienne. 2. Pourquoi ? Parce que le but du
tif, par le travail, par la connaissan-
petit enfant « n’est jamais de pronon-
Voici comment Freinet a posé le ce et la sagesse. Ce nouveau milieu
cer des syllabes, des mots, mais de se
problème et c’est, je crois, toujours est celui des explorations ensemble,
faire comprendre et de comprendre les
valable aujourd’hui même si l’on des conquêtes, des aventures, de
êtres vivants qui sont autour de lui –
schématise beaucoup : l’audace, de la créativité, de l’action.
bêtes et fleurs incluses – pour affermir
Les systèmes scolaires d’éducation et affirmer sa puissance » (MN, 40). Caractérisons avec Freinet la
partent, pour enseigner, de la ratio- Seul le sens importe, et ce sont la Méthode naturelle en quatre
nalisation des démarches et des création et le partage du sens qui points :
savoirs. Ils isolent des savoirs (objets sont les meilleurs vecteurs de puis- 1. L’être humain est animé par un
d’enseignement), établissent des sance de vie. Cette puissance de vie principe de vie qui le pousse à un
programmes et des progressions, se déploie dans un milieu complexe. maximum de puissance.
des techniques et des procédures
« Par la méthode naturelle, l’enfant lit et 2. Ce principe de vie est toujours
(qui prennent aujourd’hui le nom
écrit bien avant d’être en possession des socialisé, il est toujours désir de com-
d’ingénieries didactiques), conçoi-
mécanismes de base, parce qu’il accède à
vent des manuels pour provoquer munication et d’harmonie (l’individu
la lecture par d’autres voies complexes
des itinéraires d’apprentissages. Ce éprouve une sorte de besoin non seule-
qui sont celles de la sensation, de l’intui-
sont bien des « itinéraires », avec les ment psychologique mais fonctionnel
tion et de l’affectivité dans le milieu
indications accompagnées de des- d’accorder ses actes, ses gestes, ses cris
social qui pénètre désormais, anime et
criptions de tous les lieux par où avec ceux des individus qui l’entourent).
éclaire le milieu scolaire » (MN, 40).
l’on doit passer pour aller d’un 3. Il s’effectue par un processus per-
endroit à un autre. Qu’est-ce que la méthode natu- manent de tâtonnement, qui est tou-
La Méthode naturelle fait un ren- relle ? jours personnel, toujours singulier,
versement, ou plutôt un rétablisse- Il ne faut jamais perdre de vue cette et qui s’appuie sur les réussites.
ment : elle favorise des processus idée, au principe de la Méthode natu- Freinet en schématise très simple-
singuliers pour déclencher et facili- relle, de l’affirmation du principe ment les étapes :
Méthode naturelle Pédagogie Freinet
– l’enfant essaie toutes les possibili- POUR CONCLURE 4 Aristote, De anima, III-10. Voir également
tés avec une part importante de Spinoza : « Le désir est l’essence même de
hasard ; Il faudrait bien sûr montrer comment l’homme… », Ethique, III, Définition des
cela se passe concrètement. Pour affects-I.
– il retient celles qui ont réussi et les illustrer ses idées, Freinet parsemait 5 Giacomo Rizzolati et Corrado Sinigaglia, Les
répète ; ses textes d’exemples, d’anecdotes, neurones miroirs, Odile Jacob, 2007. Ces
– il les fixe en habitudes, en règles d’allégories. Mais il a aussi réalisé des neurones jouent un rôle capital dans l’explica-
études cliniques, celles notamment tion de capacités humaines telles que l’imita-
de vie.
tion, l’empathie, l’apprentissage linguistique,
de l’apprentissage de l’écriture par sa
4. C’est le milieu vivant et coopéra- etc.
fille Baloulette (Initiation à l’expression
tif qui permet, accélère et perfec- 6 Voici un autre extrait de Freinet à ce sujet,
écrite et à la lecture par la méthode natu-
tionne les tâtonnements en propo- qui rend bien compte de l’élaboration indisso-
relle – observation expérimentale), et sur ciablement physiologique et sociale de la
sant des références, des modèles,
la méthode naturelle de dessin. C’est connaissance dès les premiers jours de l’exis-
des outils adaptés.
ce qu’il nous faut continuer à faire, tence (MN 30) : « Dans son effort naturel pour
Voilà : il s’agit de supprimer le hia- armés des moyens de la recherche mettre ses cris à l’unisson des cris ambiants,
tus entre l’école et le milieu social, contemporaine en sciences de l’édu- l’enfant essaie successivement toutes les possi-
d’intégrer les techniques à la vie, de cation, en complément d’un travail bilités physiologiques et techniques, toutes les
combinaisons qu’autorise son organisme :
substituer la vie à la mécanique- de théorisation.
mouvement de la langue et des lèvres, action
ment faussement rationnelle (les Il ne fait aucun doute qu’il y a enco- des dents, inspiration et expiration. Il retient,
acquisitions méthodiques seront re beaucoup à faire, et que très sou- pour les répéter et les utiliser, les essais qui ont
seulement perfectionnement des vent, le savoir-faire requis fait réussi et qui, par la répétition systématique, se
techniques de base, consolidation défaut. Les résultats ne sont pas fixent en règles de vie plus ou moins indélébi-
des succès). Pour cela, on ne fait les. Il parvient ainsi, en un temps record, à l’i-
toujours ceux qu’on voudrait, la
mitation parfaite des sons divers qu’il entend.
plus reposer l’enseignement sur des démarche de la Méthode naturelle Ce résultat est obtenu après un nombre plus ou
progressions programmées et ratio- n’est pas toujours très bien compri- moins grand d’expériences, mais l’individu –
nalisées, des leçons et des explica- se, les obstacles rencontrés sont adulte ou enfant – ne ménage jamais sa peine
tions, mais sur les productions des nombreux, et l’on se décourage par- quand toute sa vie est engagée ».
enfants, motivées par un désir fois. Mais peu importe, l’essentiel 7 Jean-Pierre Changeux, Paul Ricoeur, Ce qui 33
vivant, par une nécessité intérieure, est d’être en chemin, chacun faisant nous fait penser. La nature et la règle, Odile
qui s’inscrivent dans le déroule- du mieux qu’il peut. Il est de la Jacob, 2000, notamment pp. 80, 99, 128 et
responsabilité de l’ICEM de déve- 137 ; on pourra lire tout le chapitre « Le modè-
ment de multiples processus de
le neuronal à l’épreuve du vécu ».
tâtonnement, sous l’influence du lopper ses capacités de transmission
des savoirs, de formation et aussi de 8 Gilles Deleuze, Critique et clinique,
milieu. Les enfants n’apprennent
recherche critique. Minuit, 1991.
plus des objets de connaissance, ils
9 Dans EPS, Freinet distingue le milieu aidant
pensent et expérimentent leur vie, Ce que pour ma part je souhaite le
du milieu rejetant (l’enfant est exclu) et du
ils communiquent et explorent le plus, c’est que l’École Moderne dans milieu accaparant (l’enfant est forcé).
monde, et par suite ils apprennent. son ensemble remette en chantier ce
10 Antonio Damasio, Spinoza avait raison.
Ils n’échouent pas et ne ménagent qui est le joyau de la pédagogie
Joie et tristesse, le cerveau des émotions,
jamais leur peine. Ils ne sont plus Freinet, et probablement l’une des Odile Jacob, 2003, p. 34.
simplement acteurs sur la scène du plus belles promesses d’invention
11 Steven Rosse, Lifelines : Biology Beyond
théâtre scolaire, ils sont auteurs de pédagogique pour les décennies à Determinism, New York, Oxford University
leurs propres tâches, et co-auteurs venir : la dite « Méthode naturelle Press, 1998.
du milieu dans lequel ils explorent d’apprentissage ».
12 Damasio, ibid. p. 39.
et inventent. Ils sont auteurs de leur 13 En réalité il l’invente.
Nicolas Go
propre vie et, comme disait Paul,
« réparateurs de leurs destins ». Je
1 Cité par Freinet (MN, 215).
n’ai pas beaucoup parlé de la jubila-
tion, mais elle est manifeste dans 2 (MN, 30) signifie : La méthode
naturelle. I. L’apprentissage de la langue,
nos classes : les enfants aiment tra-
p. 30, édition Delachaux et Niestlé pour la
vailler, et jouissent de leurs réussi- pagination.
tes. La joie est toujours le signe d’un 3 (EPS, 9) signifie : Essai de psychologie
accroissement de puissance, le signe sensible, p. 9, édition Delachaux et Niestlé
de la création. pour la pagination.
Pédagogie Freinet Méthode naturelle
La notion de « naturelle »
Elle ne s’oppose pas à « culturelle » mais à « artificielle ». Pourquoi ce mot de naturelle ? Certes,
Freinet était très imprégné du monde rural, celui des paysans qui travaillaient la nature (les bêtes, les
champs, l’eau...). Mais la vraie raison est la suivante : le processus de tâtonnement, sur lequel il fait
reposer toutes ses recherches, est présenté comme universel. Il rassemble aussi bien la manière dont
l’eau de pluie se fraie un chemin pour s’écouler au sol, que celle dont les bêtes choisissent la meilleu-
re nourriture, dont les enfants apprennent, dont les mères éduquent, dont les scientifiques font des
recherches et des découvertes... C’est dit « naturel » non pas simplement parce que ça a lieu dans la
nature, ou selon la nature, mais parce que ça se fait ainsi partout et tout le temps (sauf scolastique,
scientisme, mécanisme, exploitation).
Ce qu’il faut entendre par naturel, en réalité, c’est complexe. La méthode naturelle, c’est la méthode
de la complexité.
Méthode naturelle Pédagogie Freinet
La notion de « méthode »
Au temps de Freinet, on parlait de « méthodes traditionnelles » et de « nouvelles méthodes ». Il a
voulu prendre le contre-pied de tous ces discours, pour s’en distinguer, et il a choisi « méthode natu-
relle », non pas pour insister sur « méthode » (c’était juste le terme en vogue), mais sur « naturelle »
(par opposition à scolastique, donc).
Curieusement, il n’y a qu’en pédagogie que cette question fait problème. Lorsqu’on parle dans les
milieux de la recherche, de « méthode expérimentale », de « méthode scientifique », on entend tou-
jours des méthodologies très différentes, adaptées à leurs objets, chaque fois redéfinies dans les pro-
jets de recherches.
De plus, il ne faut pas réduire cette notion à l’une de ses définitions : programme réglé, ensemble de
moyens déterminés et organisés dans le temps pour obtenir un résultat attendu. Edgar Morin, par
exemple, penseur de la complexité, a intitulé son œuvre majeure La méthode. Voici comment il la défi-
nit, dans un autre ouvrage intitulé Éduquer pour l’ère planétaire. La pensée complexe comme métho-
de d’apprentissage dans l’erreur et l’incertitude humaines :
« La méthode ne précède pas l’expérience mais émerge pendant celle-ci et se manifeste à la fin […].
La méthode/chemin/essai/traversée/recherche et stratégie ne saurait se réduire à un programme, pas
plus qu’au constat d’un vécu individuel. Seule une vision déficiente et irréfléchie peut réduire la dimen-
sion multiple de la méthode à une activité programmatique et à une technique de production de la
connaissance. L’élucidation des circonstances, la compréhension de la complexité humaine du deve-
nir du monde exigent une pensée qui transcende l’ordre des savoirs constitués et la trivialité du dis-
cours académique. […] La méthode est également un exercice de résistance spirituelle organisée ».
Ainsi, il distingue deux sens du terme méthode : méthode (analytique) comme programme, et métho-
de (complexe) comme chemin dans l’incertitude. Et pour résumer il cite le poète Antonio Machado :
« Voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ».
Ce qu’il faut entendre par méthode, en réalité, c’est processus. La méthode naturelle, c’est les pro-
cessus complexes d’apprentissages.
35
Les techniques Freinet
Freinet était conscient des ambiguïtés de l’expression, c’est pourquoi il préférait parler de techniques
Freinet plutôt que de méthode Freinet. Mais ceci implique deux remarques :
– d’abord, Méthode naturelle et méthode Freinet, ce n’est pas la même chose. Laissons la seconde,
et militons pour la première.
– Ensuite, la Méthode naturelle (démarche d’apprentissages complexes) englobe les techniques
Freinet (texte libre, correspondance, conférences, réunion coopérative, etc.), qui entrent à son service.
La distinction est très importante. Trop souvent à l’ICEM, on a réduit la pédagogie Freinet aux tech-
niques Freinet, négligeant cette extraordinaire invention de la Méthode naturelle.