Philosophie pour les Sciences Humaines et Sociales
Patrick Juignet
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Patrick Juignet. Philosophie pour les Sciences Humaines et Sociales. Libre Accès Éditions. 2023,
978-2-9587843-0-0. �hal-03969582v3�
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Cette version a été
rééditée sous le titre
Homme, Culture et
Société en 2024.
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PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Avant-propos
Qu’est-ce que l’Homme, la Culture et la Société ? Comment les
étudier ? Quelle place occupent les sciences qui y prétendent dans
le concert des savoirs contemporains ?
Cet essai philosophique tente de répondre à ces questions. La
philosophie a deux modes principaux d’intervention concernant les
sciences et les savoirs qui s’en approchent. Ce sont l’épistémologie
et l’ontologie. La première s’occupe des principes, objets et
méthodes de recherche propres aux sciences. La seconde s’occupe
des conceptions du réel qui les sous-tendent.
C’est sur le second aspect que le présent travail va porter
préférentiellement. La séparation entre les sciences se rapportant à
l’Homme et les sciences de la Nature est en partie liée aux
dualismes matière/esprit et nature/culture. Ces dichotomies ont été
essentialisées ou substantifiées par la métaphysique. Pour
surmonter ces dualismes, certains ont été tentés par le
réductionnisme matérialiste. La Nature serait une, d’un seul tenant,
et composée de matière.
Le réductionnisme, s’il est conséquent, aboutit sur le plan
ontologique au physicalisme (seul le niveau physique existe) et, sur
le plan épistémologique, à ne considérer comme valide en dernier
ressort que la science physique. La chaîne complète de réduction
ramène le social à l’individuel, l’individuel au biologique, le
biologique au physique. Si cette réduction est erronée, on voit les
7
AVANT-PROPOS
dégâts occasionnés : des pans entiers de l’existant sont niés et les
savoir associés disqualifiés. Les connaissances portant sur
l’Homme, la Culture et la Société, situées en début de chaîne, sont
tout particulièrement impactées.
Ces positionnements antagonistes (dualisme versus
réductionnisme) ne vont pas de soi ! Une discussion s’impose. Les
guerres entre idéalisme et matérialisme, dualisme et monisme, ne
sont pas de fatalités. Elles sont issues des vieilles métaphysiques
de la substance.
On peut concevoir le Monde différemment, selon une ontologie
pluraliste et émergentiste. La conception que nous proposons se
fonde sur le principe d’une coordination entre les champs
théoriques et les champs empiriques. Cela permet de délimiter des
niveaux ontologiques émergents. Concernant les humains, les
cultures et les sociétés, trois domaines fondamentaux et pertinents
se dessinent. Ce sont le biologique, le cognitif et le social. La
Culture paraît se placer à l’intersection des deux derniers.
Hormis le conflit entre dualisme et réductionnisme un autre
problème a affecté les savoirs contemporains : « la
déconstruction ». Ce mouvement amorcé en philosophie avec
jacques Derrida a affecté tous les savoirs sur l’Homme, la Culture
et la Société et a eu des conséquences de méthode. Ce courant de
pensée nie la possibilité de vérité par rapport à une réalité
objectivable. Il valorise l’irrationnel. L’irrationalité, qui est la
façon de penser la plus répandue, n’est pas utile à la connaissance.
Elle produit seulement des fictions inopérantes. Le constructivisme
y est poussé à l’extrême, ce qui aboutit à nier l’existence d’un réel
indépendant. Il s’ensuit un relativisme généralisé qui met en doute
la science.
8
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Dans le sillage flou de la déconstruction s’est formé une
tendance épistémologique dite « nominaliste », terme repris de la
querelle médiévale sur les universaux. Cette épistémologie prône
une position non réaliste dans les sciences humaines et sociales au
titre d’un critique des approches réalistes ou essentialistes qui
postulent l'existence d'entités sociales, psychologiques ou
culturelles indépendantes de notre conceptualisation. Ce
nominalisme épistémologique rejette l'idée de réalités objectives,
tout au moins dans ces domaines du savoir. Cette attitude n’est pas
dépourvue de fondement, mais ne peut être ni généralisée, ni
déclarée absolue. Si la réalité est bien construite par l’expérience,
contrairement à ce courant de pensée, on peut considérer qu’elle
n’en comporte pas moins des possibilités d’objectivation.
Deux cas se présentent et ils sont nettement différents. Les
sciences appliquées et les savoirs pragmatiques, s’adressant aux
aspects culturels, délimitent des champs de la réalité empirique
sans réelle indépendance, car ils sont produits par l’action
humaine. L’objectivation en est délicate et les méthodes pour y
parvenir doivent ruser avec les dilemmes posés par la quasi-
identité entre l’observateur et l’observé, et le redoublement d’une
construction de faits eux-mêmes construits. Dans un certain
nombre de cas, la réalité empirique est liée à un réel indépendant
sur lequel vient buter l’expérience. Ces champs de la réalité sont,
par conséquent, bien objectivables, sous réserve d’employer la
méthode appropriée.
Notre travail s’appuie entièrement sur les sciences dites
humaines et sociales, qui ont identifié des champs empiriques
irréfutables. En retour, il propose pour ces savoirs un fondement
ontologique plausible, ce qui contribue à les situer dans l’épistémè
contemporaine. Le point de vue de l’action individuelle et
collective, sera brièvement évoqué. Il y correspond une
9
AVANT-PROPOS
philosophie pratique, une pragmatique, qui de toutes autres
ambitions. Cet essai, au travers d’une nouvelle ontologie réaliste
nullement naïve et surtout pluraliste, tente d’échapper au dualisme
traditionnel tout comme et au réductionnisme. Il s’oppose à
l’idéologie de la déconstruction et sur le plan épistémologique
prend des positions nuancées.
Signalons pour finir cet avant-propos une particularité
typographique. Certains noms communs sont pourvus d’une
majuscule lorsqu'ils sont utilisés comme types. Ces concepts
génériques subsument les diverses formes particulières par leurs
traits communs. Ils gardent leur minuscule lorsqu'ils désignent des
aspects particuliers. Ainsi l’Homme est distingué des hommes et
des femmes, la Culture des cultures particulières, la Société des
diverses sociétés. Ces concepts agrègent des caractéristiques
communes permettant de constituer un type dépassant les multiples
particularités. Cette typologisation par assemblage de
caractéristiques permet d’esquiver une conception essentialiste aux
conséquences indésirables et évite aussi de tomber sans cesse sur
l’argument de l’exception. Il s’ensuivrait une discussion sans fin,
jusqu’à en arriver à dire que l’homme se définit d’être
indéfinissable, comme l’a suggéré Max Scheller1, ou le social
insaisissable, au vu de la diversité des sociétés.
Pour les autres emplois, les citations et dans les expressions
convenues, nous gardons la graphie habituelle avec une minuscule.
La majuscule ne marque pas un idéal-type 2, ce qui renverrait à la
querelle des méthodes évoquée dans le premier chapitre. Heinrich
Rickert a développé une méthode spécifique pour les sciences de la
culture, la méthode des types idéaux. Il s’agissait de construire des
idéaux pour comprendre les phénomènes culturels, en mettant
1 Scheller Max, La Situation de l’homme dans le monde, Paris, Aubier, 1951.
2 Ideen-Typenlehre
10
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
l'accent sur leurs caractéristiques essentielles, mais avec un arrière-
plan idéaliste auquel nous ne souscrivons pas.
Ces concepts permettent de constituer des objets de pensée par
le regroupement de trait ou de propriétés constamment retrouvés
ensemble. Ils sont un peu flous pour deux raisons. Il n’est pas
facile d’avoir une définition exacte (encore moins un consensus) et
ils doivent pouvoir évoluer avec l’avancée (ou
l’approfondissement) des connaissances. Leur emploi ne se situe
donc pas dans une conception des catégories inspirées du
formalisme logique. La rationalité philosophique demande une
certaine flexibilité.
On trouvera également une majuscule pour distinguer les termes
désignant des entités considérées (à tort ou à raison) comme des
totalités, par opposition aux divers autres acceptions des mêmes
termes. La Nature, l’Univers et le Monde correspondant à des
totalités. Par contre, une minuscule notera que chacun puisse vivre
dans son monde, ou qu’il ait son univers à lui, ou que la nature
environnante soit belle. Les totalités sont des concepts régulateurs
dont l’emploi est à discuter. Ils doivent être signalés pour éviter les
méprises. Dire que l’Homme fait partie de la Nature, ou qu’une
femme se promène dans la nature, véhicule des enjeux
philosophiques très différents.
11
AVANT-PROPOS
12
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Chapitre 1
Des disciplines récentes
Les disciplines scientifiques s’intéressant à l’humain, aux
cultures et aux sociétés humaines, ont commencé à s’individualiser
et à se différencier tant de la philosophie que des sciences de la
nature à la fin du XIXe siècle. Cela n’a pas été sans interrogations
sur ce qui fait leur spécificité et même leur légitimité en tant que
sciences.
1. La querelle des méthodes
La conception commune suppose une dualité en l’humain.
L’Homme aurait d’évidence un corps et un esprit. Depuis sa mise
en forme philosophique par René Descartes, l'opposition entre le
corps et l’esprit (ou l’âme) a donné lieu à des controverses sans fin.
Au milieu du XIXe siècle surtout dans les pays germanophones
l’idéalisme hégélien est très présent. Ensuite, la vision hégélienne
selon laquelle l’histoire serait la réalisation de l’Esprit fait face à
un fort courant dit « matérialiste historique ». Karl Marx et
Friedrich Engels ont utilisé la dialectique hégélienne, mais en
donnant la primauté aux réalités concrètes et à l’économie. Leur
critique de l'économie politique et leur théorie de la lutte des
classes sont des applications de la méthode dialectique « remise sur
ses pieds » ; alors qu’elle marchait sur la tête en supposant que les
idées soient le moteur principal de l’histoire.
13
CHAPITRE 1 DES DISCIPLINES RÉCENTES
L’opposition entre le domaine de l’humain et le reste de
l’Univers (considéré comme Nature) a touché, dès leur apparition,
les sciences voulant s’occuper des affaires humaines, dites à ce
moment « sciences de l’esprit ». Elle a pris l’allure d’une
opposition de méthode. C’est la Methodenstreit, la querelle des
méthodes. En arrière-plan se situe le problème ontologique
fondamental : l’Esprit a-t-il une existence réelle ou faut-il tout
ramener à la matière et au concret ? Faut-il naturaliser l’humain ?
Ramener la dualité problématique à l’unité de la matière a semblé
une solution qui est encore largement défendue actuellement. Une
autre opposition a joué, celle des méthodes.
La Methodenstreit (la querelle des méthodes) a eu lieu à la fin
du XIXe siècle dans les pays germanophones. Elle a concerné
l’histoire et l’économie, puis la psychologie et la sociologie. La
légitimité de l’abord traditionnel de ces disciplines est contestée
par la montée du positivisme. De plus, l’influence croissante des
sciences positives dites « de la nature », remet en cause le prima
des « humanités » dans les Universités germanophones.
Philippe Descola note à juste titre :
« Bataillant autant contre la philosophie idéaliste de
l’histoire que contre le naturalisme positiviste, historiens
linguistes, et philosophes s’efforcent alors d’asseoir la
prétention des humanités à devenir des sciences rigoureuses,
dignes d’un respect égal à celui qu commande la physique,
la chimie ou la physiologie animale »3.
On peut situer le départ de la querelle lorsque, vers 1850,
l’historien Johann Gustav Droysen a avancé, l’opposition entre
deux méthodes en histoire, l’une consistant à expliquer (erklären)
et l’autre à comprendre (verstehen). Ensuite, elle a opposé les
3 Descola Philippe, Par delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 144.
14
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
économistes de l'école allemande et ceux de l'école autrichienne,
puis elle s’est étendue à la sociologie naissante. Il va en résulter un
partage entre des sciences qui seraient de la nature
(Naturwischenschaften) et d’autres qui seraient de l’esprit ou de la
culture (Geistwischenschaften, Kulturwishenschaften) :
- Les sciences de la nature sont généralisantes, elles expliquent
par des causes ou des lois universelles, elles sont objectivantes car
elles mettent en évidence des faits constatables par tous. Ce sont
les sciences du type physique, chimie, biologie, qui se développent
fortement à la fin du XIXe et début du XXe siècle.
- Les sciences de la culture/esprit sont particularisantes, elles
comprennent le sens des situations, retracent des généalogies. Elles
sont subjectives, visant les intentions, les représentations, les
données de la conscience. Ce sont les sciences comme l’histoire,
l’économie, la sociologie, la psychologie.
Le problème a été mis en lumière en 1883 par Wilhelm Dilthey
dans son Introduction aux sciences de l'esprit. Si tous sont
d’accord pour défendre la légitimité des sciences ayant trait à
l’Homme et à la culture, les défenseurs d’une approche particulière
s’opposent à ceux partisans d’une approche qui serait identique aux
autres sciences dites de la nature. Wilhelm Dilthey a soutenu l'idée
que la compréhension (Verstehen) est une méthode acceptable
distincte de l'explication (Erklären).
Selon Dilthey, la compréhension est la méthode des sciences de
l’Esprit qui permet de saisir le sens subjectif des actions et des
expériences. Expliquer est utilisé dans les sciences de la nature,
pour déterminer les causes des phénomènes. Cet auteur défini
l’esprit de façon plutôt empirique et cherche à établir une méthode
appropriée aux disciplines humaines. La compréhension implique
une immersion empathique dans la subjectivité des individus, en
15
CHAPITRE 1 DES DISCIPLINES RÉCENTES
tenant compte du contexte culturel et historique, et en interprétant
de manière holistique les significations attachées aux actions
humaines. En arrière-plan se situe le problème ontologique
fondamental : l’esprit a-t-il une existence réelle ou faut-il ramener
le monde humain à la matière ou au concret ?
Une dissension s’est produite à l’intérieur des disciplines situées
du côté de l’esprit/culture. Pour certains, les savoirs portant sur
l’histoire, la psychologie, les différentes cultures, etc., pourrait être
des connaissances positives et devenir des sciences de la nature.
Les représentations pourraient être objectivées et jouer un rôle
causal.
Contre cette thèse, les partisans d’un abord subjectif et
particulier accusent cette approche de rater ce qui est intéressant,
de réduire et de dénaturer l’Esprit, la Culture et l’Homme, en
appauvrissant les données par l’application d’une méthode
inappropriée. Cependant, les partisans d’une spécificité radicale
des « sciences de la culture » prennent le risque d’une exclusion de
ces disciplines du concert des sciences. Elles seraient alors situées,
au mieux, du côté de la littérature de la philosophie, au pire, du
côté des savoirs populaires trompeurs. En cette fin XIXe
« L’opinion selon laquelle toute science véritable serait une science
de la nature »4 se répand.
En 1894, Windelbrand dans son discours du rectorat à
Strasbourg a intitulé « Histoire et science de la nature » s’oppose à
la tendance universalisante qui conduit
« les méthodes mécanistes, géométrique, psychologique,
dialectique, à étendre leur hégémonie à la connaissance
humaine dans son ensemble. Une philosophie de l’histoire
4 Rickert Henrich, Grenzen des natruwissenschaften Begriffsbildung,
Fribourg-Leipzig, Mohr, 1996, p. 2.
16
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
positiviste cherche à faire de l’histoire une science de la
Nature ».
Il prône une ferme distinction entre Naturwischenschaften et
Geistwischenschaften, tant du point de vue de l’objet que de la
méthode5.
À cette occasion précisons qu’à l’intérieur de la Querelle se
pose une autre question épistémologique d’importance : faut-il se
fier à la nature des objets étudiés (à leur fondement ontologique)
ou la manière de les étudier (à la méthode) ? Heinrich Rickert,
combine les deux critères. Certains domaines du fait de leurs objets
ne peuvent relever que des sciences de la nature, d’autres des
sciences historico-culturelles, et certains de l’une ou l’autre selon
le point de vue et la méthode adoptée6.
Rickert est un héritier d’Emmanuel Kant. Kant a amené une
avancée philosophique et épistémologique majeure en montrant
que notre perception du monde dépend de notre expérience et
celle-ci de notre entendement. L’ensemble est mis en forme dans
les sciences sous forme d’une méthode. Rapporter une science
naissante à sa méthode est donc parfaitement justifié. Kant a aussi
introduit la distance critique, qui se traduit dans ce cas par une
interrogation sur les méthodes et leur pertinence. La position de
Rickert sur ce sujet est la même que celle de Dilthey ; la bonne
méthode pour étudier les humains et leurs cultures est
compréhensive interprétative et individualisante. Il y a une nette
inflexion par rapport au dualisme et l’opposition est moins
tranchée. Plus subtilement, on pourrait dire que la discontinuité est
moins grande entre nature et culture qu’entre matière et esprit, car
5 Windelband Wilhelm, « Histoire et sciences de la Nature », Les Études
philosohiques, 2000, p. 3.
6 Rickert H., Ibid., p. 22.
17
CHAPITRE 1 DES DISCIPLINES RÉCENTES
l’accent est mis sur l’approche cognitive et non sur le fondement
ontologique. L’opposition entre Nature et Culture devient le
fondement de la division entre les diverses sciences spécialisées
(specialwischenschaften)7.
Sur la dissension concernant la méthode ou l’objet d’étude pour
caractériser la discipline comme science de l’Esprit ou de la Nature
dès 1903, Max Weber prend le parti de la méthode. Ce qui fait la
spécificité des sciences s’intéressant à l’Homme serait la méthode
adoptée et non ce sur quoi elles portent (pas sur leur fondement
ontologique). Il tente aussi de dépasser l’opposition entre
comprendre et expliquer. De plus il remplace progressivement
l’expression sciences de l’Esprit par sciences de la culture
(Kulturwissenschaften). C’est à lui et à son ami Heinrich Rickert
que l’on doit la promotion de l’expression « sciences de la culture »
(Kulturwissenschaften)8.
Max Weber fait de la compréhension des motivations des agents
sociaux une modalité de l’explication causale. On retrouve cette
position chez Karl Jaspers qui l’applique à la psychopathologie. De
même Sigmund Freud tentera de concilier explication causale et
psychisme humain. Freud a voulu inscrire la psychanalyse dans les
sciences de la Nature et en faire une Specialwischenschaft, une
science spécialisée. Il ne souhaitait en aucun cas qu’elle soit
assimilée à une science de l’esprit. C’est évidemment par
opposition à l’idéalisme et dans l’espoir de fonder une science
positive. Sur le plan de la méthode, il s’est très rapidement heurté
au problème du général et du particulier.
7 Rickert Heinrich, (1897) Sciences de la nature et sciences de la culture suivi
de Théorie de la définition, Paris, Gallimard, 1997, p. 46.
8 Dans les années 1880 à 1900. En particulier l’opuscule
Kulturwissenschaftent und Naturvissenschaften de Heinrich Rickert publié
en 1884.
18
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Au début des Études sur l’hystérie9, il s’excuse et prévient les
lecteurs, car ils vont trouver des « histoires de malades », ce qui
peut les étonner. Ce sont bien les histoires de personnes singulières
prises dans la temporalité qui sont rapportées. Mais simultanément,
Freud explique les faits décrits par des processus psychiques qui
sont eux généraux et intemporels. Il a résolu le problème quoique
sans le théoriser. Il est possible de marier lois générales et
déroulements particuliers. C’est le principe de toutes les sciences
appliquées ! Les modèles ou les lois générales s’appliquent aux cas
particuliers qui en retour permettent de rectifier les théories, si elles
sont inadaptées. Nous y reviendrons à diverses reprises dans ce
livre. Il n’y pas lieu d’opposer des sciences du général à celles du
particulier La querelle des méthodes est artificielle, en partie due à
la défense corporatiste des humanités menacées par les sciences
positives.
Ce rappel historique montre que dès le moment où l’on s’est
intéressé de manière scientifique à l’Homme, à la Culture et à la
Société, des problèmes ontologiques et des problèmes de méthode
ont surgi. Ils persistent de nos jours. L’anthropologue Christophe
Darmangeat note en le critiquant, qu’en 2017, l’anthropologie « se
voit caractériser davantage par sa méthode que par son objet »10.
L’opposition de méthode est toujours de mise. On peut donner en
exemple la position du sociologue Jean-Claude Passeron qui dans
Le raisonnement sociologique (1991) prône la position historienne
et particulariste (idiopathique). Il n’y aurait en sociologie que des
faits contextualisés et particuliers, donc pas de lois générales
9 Freud Sigmund, (1895) Études sur l'hystérie, Paris, PUF, 2002.
10 Darmangeat Christophe, Recension (Histoire brève de l’anthropologie),
L’Homme, EHESS, n°221, 2017, p. 206.
19
CHAPITRE 1 DES DISCIPLINES RÉCENTES
possibles, ni de support ontologique (de réel) identifiable pour ces
lois11.
Sur le plan de la méthode l’alternative se situe entre une science
au sens de lois ou de modèles applicables à tous les humains, ou de
savoirs diversifiés portant chaque individu ou chaque groupe
ethnique ou culturel. Une réponse non conflictuelle est possible. Il
n’y a de science que du général, mais il est pertinent de prendre en
compte les variations individuelles ou collectives. On est alors
dans une application et une adaptation de la méthode à l’étude des
cas particulier et des évolutions non reproductibles (car issues de
bifurcations singulières). La cohabitation du général et du
particulier est possible dans certaines limites. Si le mouvement de
saisi du cas individuel s’accentue, pour rendre compte d’une
histoire individuelle unique, on quitte la science pour forger un
savoir qui se rapproche de la littérature. Ceci n’a rien de
problématique et même présent l’intérêt d’un enrichissement. Il
faut simplement situer le moment où l’on change de registre
épistémologique.
2. La guerre des substances
L’une des préoccupations de Ludwig Wittgenstein a été de
délivrer la philosophie de son mauvais penchant à spéculer sur des
questions sans réponse. Bien avant lui, la critique kantienne visait
déjà à affranchir la raison d’avoir à traiter de problèmes insolubles.
Il est probable que la relation entre le corps et l’âme (le cerveau et
l’esprit) fasse partie de ce type de questionnement. Le problème est
fondé sur une catégorisation-opposition utilisée par le sens
11 Passeron Jean-Claude, Le raisonnement sociologique Un espace non
poppérien de l’argumentation, Paris, Albin-Michel, 1991.
20
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
commun repensée philosophiquement selon une opposition
substantielle.
Après Descartes, l’âme et l’esprit se sont rassemblés en une
même chose (substance) pensante qui tire son sens de l’opposition
d’avec le corps (qui se suffit à lui-même pour s’animer). L’âme
raisonnable pensante rassemblerait la perception, la pensée, la
volonté, l’imagination. La réception et la reprise post-cartésienne
du dualisme a figé le Monde en deux substances : matérielle et
spirituelle, étendue et non-étendue. De cette métaphysique, il
s’ensuit que l’homme possède un corps étendu dans l’espace, de
nature matérielle (assujetti aux lois de la nature) et simultanément
aurait une âme-esprit qui ne le serait pas et forgerait la culture. Le
cartésianisme a fait l’objet de nombreuses critiques, mais le
dualisme reste au centre des débats contemporains et divise les
sciences humaines et sociales. La guerre des substances persiste au
XXIe siècle.
Une ontologie implicite intervient en arrière-plan dans les
sciences humaines et sociales. Éviter l’ontologie dualiste
permettrait de les repenser. Cette catégorisation duelle, d’abord
pragmatique, a été portée sur un plan métaphysique des essences et
des substances, ce qui provoque des difficultés et des clivages
inutiles. La guerre des substances n’est pas une fatalité. Il existe
une autre possibilité plus rationnelle et plus heuristique.
En même temps, au XXe siècle, la pression
naturaliste/matérialiste est restée forte. Elle affirme que les objets
naturels et humains seraient de la même étoffe matérielle. Les
projets de naturaliser l’esprit et de matérialiser le sens se sont
imposés. Pierre Jacob note dans Pourquoi les choses ont-elles un
sens que le naturalisme veut « percer le mystère du sens » en le
ramenant à un « monde dénué de sens » et Daniel Andler précise
21
CHAPITRE 1 DES DISCIPLINES RÉCENTES
que pour le naturalisme, il ne saurait y avoir deux ordres de choses
et de connaissances12. Il s’agit de ramener l’esprit, le sens, la
culture, à un point de vue naturel-matériel.
Le réductionnisme est une manière de surmonter le dualisme et
ses contradictions. Il aboutit logiquement au physicalisme (seule le
niveau physique existe) et à l’éliminativisme (il faut éliminer les
divers savoirs et les remplacer par la physique). Pris dans son
ensemble, le mouvement de réduction ramène le social à
l’individuel, l’individuel au biologique, le biologique au physique.
La sociologie devient individualiste, l’individu est expliqué par sa
biologie, elle-même explicable en dernière instance par la
physique. Au passage, on note que le domaine culturel a disparu.
La volonté de réduction fondée sur une conviction matérialiste est
sans fondement. Elle a des conséquences fâcheuses : déni de
certaines formes d’existence et disqualification des savoirs
associés.
Une réflexion ontologique peut faire avancer le débat et lui faire
prendre une autre tournure. Il y a une troisième voie qui évite à la
fois le dualisme et la réduction matérialiste, c’est le pluralisme. Sur
la base d’un fondement ontologique adapté, les méthodes et les
objets propres aux sciences de l’Homme de la Culture et de la
Société trouveraient une meilleure définition et un ancrage
épistémologique plus solide. Associer représentations et causes,
chercher des lois générales ou des modèles explicatifs, sans
renoncer, ni au sens, ni à la diversité des manifestations concrètes,
devient possible. C’est le sujet d’âpres discussions en ce début de
XXIe siècle.
12 Jacob Pierre, Pourquoi les choses ont-elles un sens, Paris, Odile Jacob,
1997. Andler Daniel, La Silhouette de l'humain, Paris, Gallimard, 2016.
22
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Vis-à-vis des théories scientifiques, deux options
épistémologiques sont possibles : le réalisme ou une position
agnostique, dite instrumentaliste. Ce problème (réalisme versus
instrumentalisme) doit être posé, mais ce ne peut être de façon
directe ; il faut s’aider d’un intermédiaire. Si on suppose que ces
structures, fonctions, processus, etc. ont une forme d’existence
quelconque, plutôt que de se prononcer directement et a priori sur
cette question, il faut plutôt se demander si elles ont un support qui
leur serait propre (ou pas). Et si oui, déterminer lequel, en tenant
compte de ce que les faits humains sont produits activement. On
n’a jamais affaire à des choses inertes, mais à des faits produits qui
résultent d’une genèse. C’est une spécificité dont il faut tenir
compte d’un point de vue épistémologique si l’on veut adopter une
posture réaliste.
Deux hypothèses sont envisageables concernant le support des
capacités intellectuelles humaines. Soit il est de l’ordre du
neurobiologique, soit il est de l’ordre d’un niveau d'organisation
possédant un degré de complexité supérieur. La question n'est à ce
jour pas tranchée, mais des arguments puissants en faveur de la
seconde hypothèse existent. À cette occasion, nous exposerons
clairement les problèmes du réductionniste, du dualisme, les
concepts d’émergence et de niveaux d’organisation. La thèse d’un
pluralisme ontologique, conséquence de la pluralité des sciences,
sera envisagée. C’est la plus intéressante.
Les disciplines correspondant aux appellations de sciences
humaines, sciences sociales, sciences de l’esprit, sciences de la
culture, sont très variées et peu homogènes. Toutefois, on
remarquera qu’elles n’incluent pas la biologie, ni la médecine, ni la
psychiatrie qui s’occupent pourtant scientifiquement des humains.
L’extension du domaine est restreinte. Restriction dont, l’habitude
aidant, on ne s’étonne plus. Cependant, elle ne peut être ignorée,
23
CHAPITRE 1 DES DISCIPLINES RÉCENTES
car elle a des conséquences importantes. Les sciences humaines ne
s’occupent pas de l’Homme, mais seulement de certains aspects
(déclarés plus humains que d’autres) ou de certaines activités et
réalisations humaines. On peut dire la même chose des sciences
sociales qui ne s’occupent pas de la Société, mais des sociétés ou
de certaines de leurs particularités.
Précisons cette affirmation qui risque de faire retomber dans le
dualisme. Les sciences humaines et sociales ne s’occupent pas des
aspects physiques, chimiques, biochimiques, biologiques,
neurobiologiques, etc. qui, pourtant, concernent l’Homme sans
contestation possible. Elles privilégient certaines manifestations
situées du côté subjectif, langagier, culturel, sociétal, politique. Il
s’ensuit le questionnement qui va occuper cet ouvrage : à quoi
correspond ce dont elles s’occupent ? Quelle pertinence y a-t-il à le
dissocier du reste du Monde ?
Les humanités classiques et leur évolution vers les sciences
dites humaines se réfèrent traditionnellement à l’esprit et à la
culture. Les sciences humaines offrent une infinité de recherches
(de l’origine des langues au folklore en passant par l’ethnographie,
la psychologie de la connaissance, etc.) mais sans toujours définir
la condition de possibilité des diverses activités humaines qu’elles
étudient. Ce qui constitue l’Homme et la Société est laissé en
suspens. On s’en remet au dualisme ou à sa contestation
matérialiste-naturaliste qui sont des sous-jacents métaphysiques
contestables. Les sciences humaines et sociales reprennent des
ontologies préexistantes héritées de la philosophie. C’est le point
d’intervention de ce travail : proposer une ontologie plus adaptée.
Il n’existe pas d’unité dans les disciplines citées. Il n’y pas
même de nom communément admis pour les rassembler.
Coexistent les sciences de l’homme, les sciences sociales, les
24
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
sciences de la culture, les sciences de l’esprit, les sciences
cognitives, sans compter la philosophie du langage, la philosophie
de l’esprit liée à la philosophie analytique et opposée à la
philosophie continentale, sans oublier les différentes psychologies,
les unes s’occupant de l’esprit, les autres des comportements, et les
troisièmes de la neurobiologie, psychologies d’ailleurs
concurrentes avec la psychanalyse et la psychiatrie.
Citons aussi la division entre la sociologie, l’anthropologie
sociale, la psychologie sociale et l’anthropologie culturelle. La
grammaire, la philologie, ont donné la linguistique est ses diverses
écoles dont s’est séparée la sémiotique avec ses vetsants plutôt
sémantique ou plutôt pragmatique. Notre essai philosophique vise
un territoire morcelé à l’extrême où les écoles s’affrontent.
3. Un abord ontologique différent
Face aux métaphysiques traditionnelles, on peut se fonder sur
une ontologie conçue en tenant compte de toutes les sciences
fondamentales existantes, depuis la physique et la chimie jusqu'aux
diverses disciplines biologiques et médicales. Les sciences
humaines et sociales viennent les compléter en bout de chaîne.
Notons bien au passage que toutes s'appliquent à l'Homme qui,
jusqu’à preuve du contraire, fait partie du Monde. Cette
constatation assez banale d’une pluralité dans les sciences doit
faire réfléchir.
Nous avons développé ailleurs13 l’idée d’un pluralisme
ontologique qu’il est possible et souhaitable d’opposer aux
métaphysiques traditionnelles, aussi bien à l’idéalisme au
matérialisme et au dualisme. Les conséquences sont importantes
dans le vaste domaine des sciences s’intéressant à l’Homme, la
13 Juignet Patrick, Un Univers organisé, Nice, Libre Accès Éditions, 2023.
25
CHAPITRE 1 DES DISCIPLINES RÉCENTES
Culture et de la Société. Celles-ci sont en effet généralement
tributaires du dualisme et de sa contestation moniste, si bien que
leur positionnement épistémologique est ambigu.
Les sciences fondamentales (avec leurs domaines et leurs objets
propres) visent des niveaux ontologiques différents. Le schéma de
compréhension générale de l’Homme peut donc prendre sa source
dans les différents domaines disciplinaires fondamentaux (dont on
admet qu'ils présentent une légitimité épistémologique). Cette
conception prend en compte tous les aspects de l'humain, depuis la
vie organique jusqu’à la vie sociale et culturelle. Cette pluralité
n’exclut pas les caractéristiques singulières à l'humain.
Ce livre a laissé de côté une grande quantité des disciplines
classées dans les sciences dites humaines, telle la préhistoire, la
philologie, la politique, l’organisation du travail, la criminologie,
l'éducation, le droit, etc., etc. Il est centré sur quelques disciplines
qui paraissent centrales et devraient permettre d’identifier ce qui
est commun aux sciences humaines : tout ce qui concerne la
pensée, la représentation, le langage, l'intelligence, les conduites
intelligentes et finalisées. Cette perspective conduit à élucider
comment l’activité intellectuelle humaine donne la possibilité de
penser, de transmettre une culture, d'agir de manière intentionnelle
et d’instituer un ordre social (des relations interhumaines régulées).
L’ontologie qui nous guide fait une distinction entre réalité
empirique et réel constitutif, c’est-à-dire entre l’ensemble des faits
construits par l’expérience et ce qui existe en soi et
constitutivement. Séparer ces deux formes d’existence, implique
qu’on ne puisse les penser de la même manière. C’est seulement à
partir des savoirs empiriques solides qu’une approche ontologique
peut faire des hypothèses sur les formes d'existence du réel. Le réel
26
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
peut aussi qualifier la réalité en ce qu’elle n’est pas empreinte
d’illusion, de fiction.
Cela résout aussi les apories du constructivisme exacerbé prôné
par le courant de la déconstruction. Cet hyperconstructivisme nie
l'existence d'une réalité indépendante objectivable. « Les
chercheurs en sciences sociales se sont très largement engagés dans
la voie d’un hyper-constructivisme ou d’un nominalisme
épistémologique radical » écrit Bernard Lahire14. Cette position
excessive vient du raisonnement erroné selon lequel la réalité serait
entièrement construite et relative. Il est certain que la réalité
empirique est construite par l'expérience. Cela ne veut pas dire
qu’elle en dépende complètement et que l’objectivité soit
impossible. Nous allons montrer pourquoi et sous quelles
conditions dans cet ouvrage. Les positions doivent être nuancées
selon l’ domaine de recherche concerné.
À côté de la réalité empirique il y a un réel indépendant existant
de lui-même et par lui-même. Les deux sont liés, si bien que
l'expérience vient se heurter au réel présent dans la réalité. Les faits
ainsi mis en évidence ont une objectivité. Ils ne sont pas fluctuants
et totalement dépendant de l’observateur. Associer constructivisme
et réalisme est parfaitement possible et évite les impasses de
l’hypercontructivisme. Le constructivisme se doit d’être tempéré
par un réalisme bien compris et nullement naïf. Comme l’énonce
Bernard Lahire en ce qui concerne les sciences sociales, mais son
propos peut être élargi :
Une double attitude épistémologique, indissociablement
réaliste et constructiviste semble devoir être adoptée [...] »15.
14 Lahire Bernard, Les structures fondamentales des sociétés humaines, Paris, La
Découverte, 2023, p. 67.
15 Ibid., p. 95.
27
CHAPITRE 1 DES DISCIPLINES RÉCENTES
Dans la mesure même où il est couplé au constructionnisme, le
réalisme allégué n’est pas du tout un réalisme empirique naïf
portant sur la réalité, mais portant sur ce qui la fonde.
Il faut évoquer aussi la position dite « instrumentaliste » ou
conventionnelle. On peut admettre l'existence d'un réel
indépendant et s'abstenir d'en parler. Cette position est tout à fait
respectable. Elle a été adoptée par le positivisme et par
l’agnosticisme ontologique inspiré de Kant. Elle permet
parfaitement de développer des connaissances scientifiques, mais
et un peu insatisfaisante. Abandonner complètement ce qui existe
indépendamment laisse un blanc et une incertitude. Par ailleurs
l’idée d’un en soi inconnaissable suppose une coupure radicale
entre réalité empirique et réel constitutif, ce qui est improbable.
Réel et réalité sont plutôt comme les deux faces d’un même pièce,
cette pièce étant l’Univers que nous connaissons partiellement.
Autrement dit, pour revernir vers les questions de méthode,
constructivisme et réalisme doivent se tempérer l’un l’autre. Si la
réalité est construite, elle n’en bute pas moins sur le réel qui existe
indépendamment. C’est précisément le but de la méthode
scientifique que de chercher cette butée qui vient réfuter les
théories inadéquates. Un constructivisme sans réalisme conduit à
une incertitude sur les faits et donc un relativisme généralisé. Rien
ne peut vérifier ou réfuter la théorie qui est alors une opinion. C’est
ce que prétend le courant de la déconstruction qui invalide la
scientificité ramenée à un discours comme les autres. C’est un
positionnement excessif.
Notre propos vise à penser ce qui constitue fondamentalement
l’Homme la Culture et la Société à partir des connaissances
scientifiques récentes qui s’en occupent. La réalité objectivée grâce
aux méthodes des sciences dites humaines, sociales, enregistre une
28
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
résistance qui vient de la charpente qui la sous-tend à laquelle nous
avons donc un accès indirect. S'en tenir seulement aux faits serait
possible, mais l’abord scientifique dessine les contours d’une
existence réelle. L'ontologie sur laquelle nous nous appuyons vise
simultanément ce qui existe en dehors de nous (le réel) et en
rapport avec nous (la réalité). Dans le cas de la culture le domaine
d’étude est entièrement une production humaine. Des problèmes
particuliers se posent. Nous les laissons de côté pour le moment et
y reviendrons au chapitre cinq sur les relations entre Culture et
Société.
L’interrogation sur ce qui existe, sur ce qui constitue
fondamentalement l’Univers est commune à l’ontologie et à la
métaphysique, mais la façon de théoriser cette interrogation est
nettement différente. Dans l’ontologie la conceptualisation vient a
posteriori des savoirs scientifiques, elle reste dans des limites
étroites, elle récuse les approches intuitives. Celle qui est
développée ici se place dans un cadre réaliste postulant l’existence
autonome du Monde.
Cela renvoie, sur le plan de la méthode, au débat opposant
instrumentalisme et réalisme. Les théories sont elles des
conventions explicatives sans plus, ou renvoient elles à une
existence réelle de ce qu’elles expliquent ? Les théories et modèles
sont construits par les chercheurs. Cela n’empêche pas qu’ils
puissent correspondent à quelque chose de réel. Si elles sont
fondées ces théories ne sont pas des fictions. Elles répondent à des
faits objectivés et vérifiés et sont donc en adéquation avec la
réalité.
Or la réalité est construite par l’expérience elle-même conduite
selon la méthode adoptée. Si elle est pertinente cette méthode teste
ce qui résiste dans la réalité, le réel. Il s’ensuit que la connaissance
29
CHAPITRE 1 DES DISCIPLINES RÉCENTES
scientifique dans son ensemble est interprétable de façon réaliste.
Elle indique un réel bien présent et effectif. Notons que la position
réaliste ne suppose pas que le réel soit comme le dit la théorie.
L’affirmation est plus floue et mesurée, elle pose seulement
l’existence d’un réel différencié, dont on peut se faire une idée au
travers des faits qui le manifestent. Le réel est toujours voilé, car il
est vu au travers du prisme de la connaissance qui l’approche.
5. Un nouvel espace de recherche
Dans Les Mots et les choses, Michel Foucault a caractérisé
l’épistémè moderne par un trièdre formé des sciences physico-
mathématiques, des sciences empiriques (de la vie -biologie-, du
travail -économie- et du langage -linguistique-) et de la
philosophie. Les sciences humaines (psychologie, sociologie, étude
des mythes) ne posséderaient pas de domaine spécifique, car elles
se sont développées « dans l’interstice de ces savoirs » 16. Pour cette
raison, « elles ne peuvent pas être des sciences » 17. Elles
représentent un danger pour les trois savoirs modernes, puisqu'il
suffit à ceux-ci de dévier légèrement de leur domaine propre pour
tomber dans cet entre-deux qu’est le champ des sciences humaines.
Ce qui constituerait une anthropologisation de la pensée qui est
dénoncée par Foucault. Nous ne partageons ni cette catégorisation,
ni la dénonciation de l’anthropologisation de la pensée, qui sous-
entend une métaphysique idéaliste. Nous affirmons au contraire
que la pensée est une production pleinement et entièrement
humaine.
Ensuite, vient une question de méthode. Les sciences de
l’homme, de la société apportent des garanties intéressantes quant
16 Foucault, Les Mots et les choses, Paris, Gallimard,1966, p. 358.
17 Ibid., p. 377.
30
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
aux domaines factuels étudiés et aux tentatives de théorisation qui
en sont faites. Elles s’appuient sur une expérience objectivante,
souvent double, à la fois compréhensive et explicative. De plus,
elles ont des théories spécialisées dédiées à leur objet. Les résultats
sont bien différents de ceux issus d’une rationalisation, même très
sophistiquée, partant de l’expérience ordinaire et du vécu, ce que
nous récusons comme méthode fiable.
Quelques sciences humaines, plus fondamentales que les autres,
proposent un abord empirique qui concerne tant la pensée que le
langage, l'intelligence et les conduites humaines. Elles amènent à
considérer que l’activité intellectuelle produit des faits
objectivables réunis en un domaine factuel dont l'existence est
difficilement réfutable. Il s'agit là de faits très spécifiques propres à
l'Homme. On peut ainsi s’accorder sur les faits et chercher
comment ils sont produits par les humains. Dans ce cadre, la
conception émergentiste et organisationnelle du réel offre une
solution. Elle permet d’évoquer un niveau d'organisation de degré
de complexité suffisant pour permettre les performances
intellectuelles de l'Homme. Au vu des connaissances actuelles, il
s’agit soit du niveau biologique (et plus précisément
neurobiologique) soit d’un niveau de degré supérieur à celui-ci,
que nous qualifions de cognitif et représentationnel. Reste à
argumenter à ce sujet.
Dans les disciplines ayant trait à l’humain les conception
courante ont tendance à être reprises dans les disciplines qui se
prétendent scientifiques. À ce sujet, il nous faut évoquer la
distinction pratique du corps et de l’esprit. Ces termes du langage
courant ont leur fondement dans une expérience ordinaire
communément partagée et, à ce titre, ils sont et seront toujours
utilisés. La dualité corps-esprit est une manière de se vivre et de se
placer dans le Monde qui est admise quasi universellement. Pour
31
CHAPITRE 1 DES DISCIPLINES RÉCENTES
autant cette catégorisation n’a pas à être utilisée à titre ontologique.
Elle résulte du vécu ordinaire, de nécessités pratiques, repris dans
les récits et mythes présents dans de nombreuses cultures. C’est
une conception courante qui ne constitue pas une base ontologique
et épistémologique heuristique, tout au contraire.
Cette conception courante ne peut que persister, car il est
impossible d’échapper à notre expérience spontanée qui, par
ailleurs, est ancrée dans la culture et pas seulement la nôtre.
Comment situer les deux ? Dans une coexistence pacifique,
chacune jouant son rôle dans son domaine de validité. La
conception courante dans la vie courante et la conception savante
dans la vie savante. Elles sont bien différentes, mais les deux ne
peuvent que coexister, car aucune ne peut prétendre éliminer
l’autre.
Dans Le Nouvel Esprit scientifique, Gaston Bachelard affirme à
juste titre que la science contemporaine est née d’une réflexion sur
les concepts initiaux d’une mise en doute des idées évidentes,
d'une rupture avec des connaissances mal faites18. Il écrit :
« Les sciences physiques et chimiques dans leur
développement contemporain peuvent être caractérisées
épistémologiquement, comme des domaines scientifiques
qui rompent nécessairement avec la connaissance
vulgaire »19.
Si certaines connaissances portant sur l’Homme, la Culture et la
Société ont amorcé la rupture, elle n’est pas encore achevée. En
paraphrasant Bachelard, nous dirons que les sciences devraient
finir de rompre avec l’ontologie vulgaire. Pour progresser, il leur
faudrait abandonner l’opposition corps-esprit reprise selon une
18 Bachelard Gaston, Le Nouvel Esprit scientifique, Paris, Alcan, 1934, p. 47.
19 Bachelard Gaston, Le rationalisme appliqué, Paris, P.U.F.,1986 p. 102.
32
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
métaphysique substantialiste. Tout au contraire, elle engendre de
faux problèmes qui conduisent les sciences s’intéressant à
l’Homme dans des impasses.
Pour autant, ce n’est pas que l’on ne puisse rien dire du tout,
d’un point de vue savant, au sujet du corps et de l’esprit. Il faut
seulement faire un pas de côté épistémologique, prendre une
distance, et se situer en position « méta ». On peut étudier ce qui
est considéré et vécu comme corps par les humains. De même en
ce qui concerne l’esprit. Autrement dit, on peut étudier la façon
qu’ont les humains de se considérer comme ayant un corps et un
esprit. Ce dernier est parfois également attribué aux animaux,
arbres, fleuves, dans certaines cultures. Dans ce cas, on ne les
considère pas selon le sens commun, mais on prend en compte ce
que le sens commun considère et les effets que cela a dans les
conduites individuelles et dans la société.
On peut aussi considérer qu’ils ont des vertus pratiques qui
permettent de se diriger au quotidien et que ce sont des stéréotypes
sociaux indépassables. Dans ce cas, on adopte une attitude
pragmatique qui en tient compte. De la science fondamentale
jusqu’à une pragmatique du quotidien, il y a de multiples
positionnements possibles. Il faut juste savoir de quel point de vue
on se place. Ces considérations épistémologiques constituent un
enjeu majeur.
Ou les sciences humaines construisent des objets d’études
pertinents, ou elles continuent et prolongent le discours commun
interprété selon une métaphysique de la substance. Dans ce dernier
cas, elles ne peuvent prétendre à la scientificité. La rupture
épistémologique qu’elles ont déjà amorcée impose une distance
vis-à-vis des façons ordinaires de concevoir l’Homme. Il n’y a pas
d’étude scientifique directe du corps ou de l’esprit. Il y a des objets
33
CHAPITRE 1 DES DISCIPLINES RÉCENTES
d’étude scientifique que l’on peut, d’un point de vue pratique,
rapporter au corps ou à l’esprit, tels que nous les percevons
ordinairement.
Michel Foucault considère que les sciences humaines butent sur
des paradoxes : celui de l’homme posé à la fois comme objet
empirique et comme sujet transcendantal, ou celui de la
représentation objet de science et en même temps condition de
toute science. Il en conclut que « La science occidentale a
constitué, sous le nom d’homme, un être qui, par un seul et même
jeu de raisons, doit être le domaine positif du savoir et ne peut pas
être objet de science »20. Pour juger de la situation de l’Homme
vis-à-vis des sciences qui veulent l’étudier, il faut décider de
l’ontologie dans laquelle on se place. Il en découlera une indication
sur ce qui peut être étudié scientifiquement et selon quelle
méthode.
L'évocation de l’émergence de niveaux d’organisation constitue
l'hypothèse ontologique que nous allons tester. Dans le prisme de
cette ontologie pluraliste, la vision de l’Homme se diffracte en
plusieurs champs du réel qui contribuent tous à le constituer. À
chacun d’entre eux correspond une connaissance qui a toute sa
légitimité. Le problème est de les identifier. Grâce à cette approche
la dichotomie sujet-objet disparaît, car on a affaire à des
connaissances portant sur un champ du réel. On sort de
l’expérience immédiate qui impose ce type d’opposition.
Il s’ensuit une interrogation concernant les disciplines à
vocation scientifiques regroupées sous les termes de sciences
humaines et sociales, ou de humanities and social sciences, ou bien
de Geisteswissenschaften et Sozialwissenschaften. L'enjeu de ce
travail est d'ouvrir un nouvel espace de raisonnement sur la base du
20 Foucault Michel, Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 378.
34
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
pluralisme ontologique. La recherche présentée sera
transdisciplinaire appuyé sur des nombreux auteurs, appartenant à
des écoles disparates voir antagonistes. Pour éviter une dispersion
trop importante, mais aussi pour des raisons de fond, elle s’est
centré sur la cognition et le social, considérés comme des niveaux
fondamentaux. Elle s’interrogera aussi sur les chevauchements
entre le biologique, le cognitif et le social, certains domaines du
savoir ne pouvant être convenablement situés qu’à leurs
intersections.
35
CHAPITRE 1 DES DISCIPLINES RÉCENTES
36
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Chapitre 2
Intellect, cognition, pensée
Y a-t-il un fondement commun aux diverses façons que les
humains mettent en œuvre pour connaître le Monde ? Pour le
savoir, nous allons envisager divers champs cognitifs, puis évaluer
s’ils présentent des critères permettant de les rassembler.
1. Les champs empiriques concernés
Le langage et la pensée
La relation entre la pensée et le langage est une vieille affaire
qui a été conçue de différentes manières : de la disjonction totale à
l’osmose complète. Au XXe siècle, la linguistique a fait diverses
propositions.
Pour Ferdinand de Saussure, avant l’acquisition d’une langue
particulière, la pensée n’est qu’une « masse amorphe et
indistincte » 21. C’est la langue qui impose à la pensée son
découpage. Pour Noam Chomsky, la formation de la pensée est la
principale fonction du langage, bien avant la communication. Pour
cet auteur, l’activité de penser repose fondamentalement sur une
créativité linguistique inhérente au fonctionnement de la
grammaire universelle.
21 Saussure Ferdinand (de), Cours de Linguistique Générale, Paris, Payot,
1981.
37
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
Dans l’approche linguistique, on considère assez souvent que
l’organisation du langage génère la pensée, qu’il la structure et lui
confère sa capacité de représentation de la réalité. Le langage ne
serait pas une traduction de la pensée qui existerait comme
antérieure et indépendante, le langage catalyserait la pensée. Parmi
les linguistes contemporains, François Rastier 22 et François
Recanati23 soutiennent que le langage et la pensée sont étroitement
liés.
Divers types de pensées sont identifiables, depuis la pensée
rationnelle formalisée jusqu’à la pensée imaginative la plus
débridée. Il existe différents types de pensées selon les processus
cognitifs engagés et les langages utilisés. Les manières de penser
mathématique, musicale, verbale ou imagée ne sont pas les mêmes.
Quelle que soit la manière de considérer la pensée (et ces manières
sont très diverses), force est de constater que la pensée se
manifeste en utilisant des formes sémiotiques, certes variables,
mais indispensables. Il y a toujours une sémiotisation (au sens
large) de la pensée24.
Pour situer notre propos par rapport aux développements de la
linguistique, nous citerons François Rastier :
« La linguistique saussurienne a ouvert une tradition
d’études sémantiques caractérisée par une conception non
référentielle et non compositionnelle du langage et une
description systématique des contextes et des textes. Dans
22 Rastier François, Faire sens De la cognition à la culture, Paris, Garnier,
2019.
23 Recanati François. Philosophie du langage et de l'esprit. Collège de France.
2019. https://www.college-de-france.fr/site/francois-recanati/_inaugural-
lecture.htm. Penser avec le langage. Colloque de rentrée du Collège de
France. 2020. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02932399/.
24 Juignet Patrick. La pensée et sa genèse. Philosophie, science et société.
2019. https://philosciences.com/origine-pensee.
38
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
les années 1970 cependant, la perspective générative
dominait en linguistique (dans le courant chomskien) et en
sémiotique (dans le courant greimassien). Elle est héritée
des grammaires philosophiques antérieures à la formation de
la linguistique comme science : il s’agit toujours d’expliquer
les phénomènes linguistiques « de surface » par des
opérations de la pensée sur des structures profondes, de type
logique, dont on donne une présentation axiomatique. La
problématique interprétative rompt avec ce dualisme
traditionnel […] La sémantique interprétative ne traite ni
des représentations, ni des objets du monde. Elle décrit en
effet le sens des langues et des textes oraux et écrits sans
faire appel à des réalités conceptuelles ou mondaines, mais
comme le produit de différences entre signes et autres
unités, tant en contexte qu’au sein des textes et des
corpus »25.
Nous retiendrons de ces diverses approches la possibilité
humaine de considérer de produire un langage qui s’intègre à la
Culture.
Les conduites et actions pratiques finalisées
Nous nous intéresserons également aux conduites, c'est-à-dire
aux comportements ayant un but qui préexiste à leur réalisation. Ce
but demande une intelligence pour coordonner les actes constituant
les conduites. Les conduites sont le plus souvent intelligibles pour
les autres humains qui en perçoivent la finalité, peuvent la
comprendre et ne manquent pas de la juger. On peut s’appuyer ici
sur l’idée de Vincent Descombes d’« une puissance intentionnelle
de mise en ordre », ou encore d’un « ordre du sens » 26 qui,
manifesté dans un comportement, fait de lui ce que nous appelons
une conduite. La conduite est structurée selon un ordre
25 Rastier François Sens et textualité, Limoges, Lambert-Lucas, 2016, p. X.
26 Descombes Vincent, Les Institutions du sens, Paris, Éditions de Minuit,
1996.
39
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
intentionnel, c’est-à-dire déterminée par un ensemble de relations
entre des fins et des moyens.
La coordination des actes suppose une intelligence et une
intention, ce qui implique une association complexe entre les
divers processus intellectuels. Les conduites peuvent être pensées,
mais aussi se dérouler sans formulation explicite quoique pas sans
processus intellectuels qui les dirigent. C’est ce qui les différencie
des réactions et des comportements élémentaires qui ne rentrent
pas dans notre champ d’étude.
Dans les conduites courantes, les processus intellectuels traitent
presque toujours simultanément différents registres : évaluation de
la situation, contexte social et pratique, moyens à disposition, etc.,
ce qui implique un arrière-plan cognitif de grande ampleur. Une
intention s’appuie, pour se réaliser, sur un arrière-plan toujours
complexe et ramifié et qui peut contenir des éléments
contradictoires. Une conduite, quel que soit son domaine, fait appel
à des savoirs, à une capacité de jugement, à des raisonnements,
autrement dit à l’intellect. Les types de conduites sont
innombrables. Ce peut être des conduites adaptatives ou des jeux,
ce peut être des conduites concrètes ou sociales. Les conduites
manifestent empiriquement l’activité cognitive.
L'imagination et l'imaginaire
La capacité à imaginer est retrouvée partout dans la vie
humaine, dans la façon dont elle enjolive la réalité, dans les œuvres
d’art, et même au cours du sommeil dans les rêves. La mise en
évidence de composants élémentaires et fondateurs de l’imaginaire
a été amorcée par la psychanalyse et par l'anthropologie. Il y a une
création et la constitution de représentations complexes purement
inventées. Leur création par l'individu ne veut pas dire qu'elles lui
40
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
soient propres. On trouve plutôt dans leurs aspects élémentaires
des formes imagées standards, dites archétypales, ce qui signifie
collectives et constamment retrouvées. Gilbert Durand fait de
l’imaginaire un carrefour anthropologique, la norme fondamentale
de la pensée humaine. De fait, il y a bien une charge imaginaire
massive et peu perçue à sa juste mesure dans le vécu humain. Elle
constitue un aspect factuel parfaitement descriptible dont il faut
tenir compte et qui s'intègre au champ empirique qui nous
concerne ici.
Cette charge imaginaire fausse la vision (des autres, de la
Société, de l’Univers). Elle constitue une capacité de
méconnaissance plutôt que de connaissance. Il y a une propension
humaine à dénier la réalité, à vivre dans l’illusion, qui ne peut être
négligée. Mais, l’imagination est aussi source de création et
d'invention. La psychanalyse et l'anthropologie ont montré que la
production imaginaire est liée au pulsionnel, et donc au biologique.
Gilbert Durand, par exemple, a répertorié des formes de
l'imaginaire autour de grands schèmes structuraux qui ont un
rapport avec l'organisation biologique. Et pourtant, il leur donne
une autonomie, une dynamique propre. L’un n’exclut pas l’autre.
Ayant d’abord opté pour une description phénoménologique de
l’imaginaire, qui l’a amené à une classification des différentes
formes et structures, Gilbert Durant déclare ensuite que
l’imaginaire « ne renvoie qu’à lui-même »27. Durand se demande
ensuite quelle démarche ontologique adopter. Il se réfère alors au
sens, « un sens qui serait la chose du monde la mieux partagée »28
et aurait un caractère transcendantal (terme qui reste mal défini).
27 Durand Gilbert, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris,
Dunod, 1992, p. 438.
28 Ibid.
41
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
Jean-Jacques Wunenburger propose de considérer une pensée en
images et d’envisager l’existence d’une pensée figurative. Ceci le
conduit à examiner « l’intellect imageant » et à y voir avec Kant, «
des figures de pensée » et à considérer avec Gilbert Durand, les
corrélations qui existent entre « syntaxe de l’imaginaire et
structures intellectuelles »29.
L’intelligence et la connaissance
L’intelligence, concrète et abstraite, celle qui permet de résoudre
de problèmes est au centre de ce que nous nommons l’intellect.
Elle a été appréhendée de diverses manières.
L’école piagétienne de psychologie de la connaissance en
fournit une description et une théorie convaincantes. Le concept de
schème très employé par Jean Piaget est intéressant, il sert à
expliquer des manifestations identifiées empiriquement concernant
l’action et la pensée. Un schème est une structure ou une
organisation.
Le concept est utilisé aussi bien pour expliciter le sensorimoteur
que l’affectif, le symbolique ou l’intelligence pure. Il constitue un
ensemble, une totalité fermée, une structure qui s’exécute en entier
écrit-il dans La formation du symbole chez l’enfant30. Pour autant,
la perspective n’est pas instrumentiste (théorie purement
explicative), car le schème existe chez l’individu sous une forme
ou une autre. Il est construit et élaboré au cours de l’enfance et de
l’âge adulte par assimilation et accommodation. Le passage d’un
stade à un autre suppose que les schèmes plus élaborés englobent
les précédents.
29 Wunenburger Jean-Jacques, Philosophie des images, Paris, P.U.F., 1997, p.
199.
30 Piaget Jean, La Formation du symbole chez l'enfant, Delachaux et Niestlé,
Neuchâtel-Paris, 1976, p. 28
42
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Cependant, le schème n’est pas conscient.
« Le schème d'une action n'est ni perceptible (on perçoit une
action particulière, mais non pas son schème), ni
directement introspectible et l'on ne prend conscience de ses
implications qu'en répétant l'action et en comparant ses
résultats successifs »31.
Le schème piagétien ne renvoie pas au mental, même s’il sert
dans certains cas à constituer des images mentales, par exemple
dans l’activité perceptive32. Le schème s’exécute et engendre une
conduite observable. Quand on rassemble les différents schèmes
évoqués dont le nombre est immense, on a un appareil
psychologique très complexe.
Jean Piaget a théorisé la capacité de présentation différée sous le
vocable de fonction sémiotique. Avant même que l'enfant
n'acquiert les signes linguistiques, il utilise des représentants de
différentes manières : par le jeu symbolique, par l’imitation
différée, par les images mentales, motrices, visuelles ou auditives.
Jusqu'en 1963, Piaget appelait cette fonction « symbolique », puis,
suite à une remarque d’un linguiste, il a adopté le terme de fonction
sémiotique, car son propos concerne non seulement l'emploi de
symboles, mais encore et surtout celui des signes conventionnels.
Selon Piaget, le langage est « un cas particulier de la fonction
sémiotique »33.
La psychologie de la connaissance élaborée par Jean Piaget
aboutit à désigner chez l’homme des systèmes organisés qui se
construisent progressivement et correspondent à l’intellect humain.
Si Piaget affirme cette thèse avec force, il reste prudent sur le plan
31 Piaget Jean, Études d’épistémologie génétique, volume 14, p. 251.
32 Piaget Jean, La Formation du symbole chez l'enfant, Delachaux et Niestlé,
Neuchâtel-Paris, 1976, p. 80.
33 Piaget Jean, Schèmes d'action et apprentissage du langage, p. 248.
43
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
ontologique. Ces structures cognitives sont considérées comme une
puissance, une capacité, que possède l’individu. La genèse des
structures cognitives est la condition constitutive de la capacité à
connaître de l’Homme. Elle existe nécessairement, mais sa forme
d’existence, sa nature ontologique, reste en suspens. Cela
correspond au débat que nous souhaitons mener. Jean Piaget
affirme l’existence chez l’Homme de systèmes organisés qui se
construisent progressivement et correspondent à l’intellect humain.
On retrouve l’idée de schème chez Philippe Descola. Il parle
de :
« schèmes d’intégration de l’expérience qui permettent de
structurer de façon sélective le flux de la perception et le rapport à
autrui en établissant des ressemblances et des différences »34.
Il s’agit dans ce cas de schèmes que nous qualifierons
d’intellectuels, puisqu’ils ne sont ni biologiques, ni idéaux. Nous
verrons plus loin que, selon cet auteur, il y a en d’autres.
Les aspects psychiques et psychopathologiques
La pensée et les conduites peuvent prendre des formes
pathologiques qui font pleinement partie de notre domaine d’étude.
Cela ne change en rien leur nature, mais a donné lieu à des études
que l’on peut regrouper sous le terme de psychopathologie. La
psychiatrie et la psychanalyse, depuis la fin du XIX e siècle,
décrivent assez finement ces aspects (obsessions, compulsions,
délires, rationalisme, etc.) et cherchent à les expliquer.
Nous nous limiterons à évoquer la psychanalyse. Sigmund
Freud a tenté une première théorisation de la clinique en
s’appuyant sur la psychologie associationniste et la notion de
34 Descola Philippe, Par delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 404.
44
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
représentation. Il a essayé d’expliquer les symptômes constatés par
l’action de représentations qui peuvent coexister indépendamment
les uns des autres et surtout ne pas être conscientes. La pathologie
viendrait de la rupture du lien entre les représentations qui
agiraient de manière autonome (au détriment de la personne
rassemblée par une instance unificatrice). Évidemment, le statut
des représentations inconscientes a immédiatement posé des
difficultés. Quelle est la nature de ces « traces psychiques
inconscientes » qui ne sont ni des phénomènes mentaux conscients
ni des modifications neuronales ?35
Freud leur accorde un rôle déterminant dans les symptômes et
les conduites. Ces traces psychiques et les processus qui les
affectent sont inconscients et échappent à la volonté et sont
considérées sans rupture nette avec la neurophysiologie cérébrale.
On a reproché à Freud son inspiration empiriste et la fixité des
représentations qui selon Jean Piaget pourraient être remplacées
par des schèmes qui sont, eux, dynamiques 36. On constate surtout
qu’il peine à le donner un statut ontologique au psychisme.
Pour Carl Gustav Jung, le psychisme participe du vivant, mais il
doit être considéré comme différent des phénomènes
physicochimiques. Il considère que l’on ne peut que constater «
notre ignorance de la nature du psychisme » et que nous pouvons
seulement dire qu’il existe. C’est une position proche de celle de
Freud. Les archétypes de Carl Gustav Jung sont des productions
originales du psychisme37.
35 Sur ce sujet, voir les premiers écrits de Freud : (1893) « Quelques
considérations pour une étude comparative des paralysies motrices
organiques et hystériques » et (1898) « La sexualité dans l’étiologie des
névroses », in Résultats. Idées. Problèmes, t. 1, Paris, PUF, 1984.
36 Piaget Jean, La formation du symbole chez l’enfant, Delachaux et Niestlé,
Lausanne-Paris, p. 223.
45
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
Le problème de la nature du psychologique (du psychisme) a été
longtemps en débat. Le paradoxe est d’avoir à supposer une pensée
inconsciente. Sigmund Freud le formule en reprenant les propos du
philosophe et psychologue Theodor Lipps :
« Le problème de l’inconscient en psychologie est moins un
problème psychologique que le problème de la psychologie
elle-même38.
En effet, la psychologie naissante cherche son objet. Il est admis
en cette fin du XIXe siècle qu’elle s’intéresse aux faits mentaux
conscients et/ou aux comportements observables. Il s’ensuit que
des aspects qui ne seraient ni les uns, ni les autres, (des aspects
mentaux et cependant inconscients) ne sauraient être acceptés par
la discipline. Il faut proposer une solution épistémologique, sinon
l’idée de processus psychologiques inconscients sera
immédiatement réfutée comme absurde et l’inconscient déclaré
étranger au domaine de la psychologie.
Freud propose à la fin de L’interprétation des rêves, dans le
chapitre « Psychologie de processus du rêve », au paragraphe VI
une réflexion sur une dizaine de pages39. Une amorce de solution se
dessine. Plutôt que de pensée, Freud évoque des processus
psychiques qu’il faut théoriser. « Il faut que le médecin puisse
toujours conclure de l’effet conscient au processus psychique
inconscient »40. Finalement, ce qu’il faut arriver à concevoir, c’est
le psychisme lui-même dont la nature nous serait inconnue.
37 Descombes Vincent, Les Institutions du sens, Paris, Éditions de Minuit,
1996., p. 67.
38 Freud Sigmund, L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 519.
39 Ibid., pp. 517-527.
40 Ibid.
46
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
« L’inconscient est le psychisme lui-même et son essentielle
réalité. Sa nature intime nous est inconnue »41.
Philippe Descola, en plus des schèmes cognitifs, utilise aussi les
notions de « schèmes pratiques » et de « schèmes relationnels ».
Les schèmes pratiques seraient « des dispositions psychiques
sensorimotrices et émotionnelles »42. Ils ne sont pas conscients, ce
sont des schèmes non réflexifs, dont infère l’existence à partir de
leurs effets.
La conscience réflexive est, vis-à-vis du psychisme, assez peu
efficace et elle ne renseigne les individus que d’une manière
incomplète. Les faits mentaux issus de l’expérience dit « interne »
sont trompeurs et donnent un accès partiel au fonctionnement
psychique effectif. Dès lors, quel statut donner à ce qui est
inconscient et dont on suppose l’existence à partir du ressenti, des
pensées conscientes et des attitudes, constatés empiriquement ?
Quel peut être son statut ontologique ? Et, plus précisément, quel
peut être ce statut, si l’on suppose que l’inconscient « ne saurait
être localisés dans des éléments organiques du système
nerveux »43 ? C’est l’une des questions fondatrices de la présente
recherche. N’y aurait-il pas là une existence réelle à laquelle nous
avons un accès partiel ?
L’ordre individuel et collectif
Claude Lévi-Strauss a repris le terme d'esprit, mais il parle d'un
esprit désubjectivé fait d’opérations qui sont le symbolique lui-
même, conçu comme une entité supraindividuelle et inconsciente.
Le système symbolique « se borne à imposer des lois structurales,
41 Ibid., p. 520.
42 Descola, Ibid., p. 189-191.
43 Ibid, p. 58.
47
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
qui épuisent sa réalité, à des éléments inarticulés qui proviennent
d'ailleurs : pulsions, émotions, représentations, souvenirs »44.
Ce n’est pas le refuge des particularités individuelles, le
dépositaire de l’histoire unique de chacun, mais un fonctionnement
commun à tous. Inconscient, il « se réduit à un terme par lequel
nous désignons une fonction : la fonction symbolique,
spécifiquement humaine, sans doute, mais qui, chez tous les
Hommes, s'exerce selon les mêmes lois ; qui se ramène en fait à
l'ensemble de ces lois, qui dépend de la structure objective du
psychisme et du cerveau »45 et son fonctionnement repose sur « le
jeu combiné de mécanismes biologiques et psychologiques »46.
L’existence du « symbolique », au sens de Claude Lévi-Strauss,
est mise en évidence par l’identité des systèmes apparaissant dans
les différents domaines des activités sociales et culturelles
humaines. Par rapport aux capacités et activités humaines, la
structure est l’armature invisible qui les génère et les soutient.
L’esprit humain, en œuvrant, produit les structures et les applique
(de manière inconsciente), organisant ainsi le Monde, et fondant la
culture47.
Certes, on note des variations dans les énoncés, mais le sens
général est toujours identique. L’esprit « impose des formes », via
« des schèmes », qui modèlent la réalité sociale et permettent de
comprendre la réalité naturelle. L’activité cognitive de l'Homme
impose des formes à des contenus et finalement trouve sa
définition de produire les structures.
44 Lévi-Strauss Claude, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, p. 232,
233.
45 Ibid., p. 349.
46 Ibid., p. 333.
47 Lévi-Strauss Claude, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, p. 117.
48
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Ce dont parle Claude Lévi-Strauss correspond à l'un des aspects
de ce que nous voulons mettre en évidence sous le terme d’intellect
(en évitant celui très connoté d'esprit qu’il emploie). Il s’agit de la
capacité à représenter, puis séparer, trier, classer les aspects de
l’environnement concret et social de l’Homme. Cette capacité
agence et ordonne selon des principes de symétrie, opposition,
contraire, équivalence. Il s’ensuit des effets dans l’organisation des
pratiques concrètes, sociales, tout autant que dans l’exercice de la
pensée réfléchie.
Lévi-Strauss montre qu'il existe un système d'ordonnancement
qui s’applique spontanément à divers domaines dont les
productions et la transmission des mythes, des systèmes de
parentés, des traditions et des coutumes. Cet ordonnancement se
met en jeu automatiquement, au quotidien, sans volonté
particulière. Il est à l'œuvre dans la plupart des actions humaines et
semble être universel et fondateur de la culture.
La représentation vue par le cognitivisme
Il y a un certain flou dans le vocabulaire employé au sein du
cognitivisme. Généralement, les auteurs qualifient de « mental »
les fonctionnements cognitifs perçus par le sens interne. Ils ont un
aspect factuel, puisqu'ils sont perçus intérieurement et transmis
extérieurement. Mais parfois, on désigne par mental des processus
non observables. Les définitions du mental sont floues et
contradictoires.
La psychologie cognitiviste ne s’adresse pas spécialement aux
faits conscients et admet que les structures et fonctions cognitives
soient inconscientes. Ses modèles sont inférés à partir des faits,
mais ne correspondent pas nécessairement à quelque chose de
mentalisé par l'individu concerné. Par exemple, Stich (1978) parle
49
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
de processus ou d’états « infra-doxatiques ». La recherche vise,
dans ce cas, à révéler la « structure infra-doxatique de la
cognition ». Il serait préférable d'éviter le terme de « mental » qui
est ambigu, et de parler tout simplement de processus cognitifs.
Une branche importante du cognitivisme postule des processus
cognitifs dont nous ne sommes et ne pouvons être conscients. La
cognition est le fait de systèmes qui ont des représentations, mais
qui n’accèdent pas automatiquement à la conscience qui n’est pas
nécessaire pour la cognition. Les auteurs considèrent les processus
cognitifs comme des systèmes de traitement de l'information
composés de modules spécialisés et agencés dans une architecture
contrôlée par un système de supervision. C'est un modèle fondé sur
des principes d'organisation séquentielle ou parallèle et de
rétroaction issus de l'informatique.
Une partie de la psychologie cognitiviste (mais une partie
seulement) a repris la représentation comme support des
compétences. Ce sont des entités (de diverses tailles et de diverses
natures), douées de propriétés (sémantiques, syntaxiques et autres),
qui feraient l'objet de traitements ou processus cognitifs. Les
représentations supposées par le cognitivisme ne sont pas des
observables, sont des entités supposées à titre théorique dont les
propriétés font l'objet d'une recherche empirique qui cherche à être
expérimentale.
La représentation est définie comme un constituant cognitif issu
des interactions de l'individu avec ce qui l’entoure. Les
représentations dont il est question présentent les propriétés
communes suivantes listées par Michel Denis 48 : la nécessité de
leur inscription sur un support ; une fonction de référence ; la
nécessité d’une manipulation. Pour certains cognitivistes, le sens
48 Denis Michel, Image et cognition, Paris, PUF, 1993.
50
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
est identifié à des représentations qui, pour certaines, sont des
concepts. On conclut alors, avec Ray Jackendoff, que « la structure
sémantique est la structure conceptuelle »49 ; ou encore avec
Ronald Langacker que « le sens est identifié avec la
conceptualisation »50.
Dan Sperber, tout en affichant un matérialisme de principe,
admet des mécanismes cognitifs de perception, de mémorisation et
d’inférence qui permettent la formation et la transformation des
représentations mentales et des mécanismes interindividuels de
communication. Il admet même des métareprésentations, c’est-à-
dire des représentations qui portent sur des représentations,
permettant des états mentaux à propos d’autres états mentaux
permettant la communication51.
La psychologie cognitive d'inspiration cognitiviste étend parfois
ses ambitions du côté de la pensée en général, voire de « l'esprit »,
en s'interrogeant sur les mécanismes fondamentaux de « l'esprit ».
Cela tient à sa filiation avec la philosophie de l'esprit. Cette
psychologie recherche une continuité dans « la manière dont la
pensée émerge de l'activité cérébrale » et « d'une conception
unitaire de l'activité psychologique, organisée en niveaux de
traitements hiérarchisés, partant de l'analyse des signaux (les
stimuli) pour s'achever avec l'élaboration de connaissances stables
présentées de manière symbolique »52.
Il y a là l'amorce d'un paradigme original concernant l'Homme,
mais avec des ambiguïtés importantes dans l'emploi indifférent des
49 Jackendoff Ray, Semantics and cognition, Cambridge, M.I.T. Press, 1983, p.
85.
50 Langacker Ronald, An Introduction to cognitive grammar, Cognitive
science, Vol 10-1, 1986, p. 3.
51 Sperber Dan, La Contagion des idées, Paris, Ed. Odile Jacob, 1996.
52 Launay Michel, Psychologie cognitive, Hachette, Paris, 2004, p. 18.
51
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
termes de mental, esprit, pensée, cognition, esprit-cerveau. Les
éléments cognitifs dont traite la psychologie cognitiviste
concernent les représentations (sémantiques, spatiales,
procédurales) et des divers mécanismes dans lesquels elles sont
prises (catégorisation, compréhension, raisonnement). La
recherche aboutit à les modéliser et à les théoriser. C’est ce qui
nous importe.
2. Les caractéristiques pour l’intellect
Le vaste champ de recherche dont nous venons de donner un
aperçu au travers des différentes écoles qui l’ont abordé, possède-t-
il des caractéristiques qui le différencient des autres champs de la
réalité ? Pour répondre, nous allons indiquer quelques-unes de ses
spécificités.
Des traits définissant l’intellect
Il y a une forte diversité dans nos références. En effet, nous
avons fait feu de tout bois, c'est-à-dire mentionné divers savoirs,
sans nous soucier de la concurrence entre eux, ni des critiques dont
ils sont l’objet. L’important est qu’ils indiquent indubitablement
des faits de type psycho-intellectuels objectivables. C’est cette
transversalité qui nous intéresse. En effet, pour trouver des traits
communs à l’intellect humain, il faut passer outre à la disparité
disciplinaire actuelle.
Nous utiliserons les termes « d’intellect » pour désigner ce vaste
ensemble. Par « faits intellectuels », nous désignerons les aspects
empiriques et par « capacités intellectuelles » la potentialité qui les
génère. Ce qui sous-entend qu’ils n’existent pas par eux-mêmes,
qu’ils ne sont pas sui generis, advenus par le miracle des idéalités
ou de l’Esprit objectif. Ces termes précis permettent d’éviter les
52
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
notions d’âme, d’idéalité, d’esprit et d’état mentaux, usés par des
siècles de controverse et de débats métaphysiques. L’intellect revêt
de nombreux aspects. Nous en avons évoqué quelques-uns, étudiés
par les sciences humaines. Nous allons maintenant tenter de définir
des caractéristiques communes à ces divers aspects.
Pas de solipsisme pour l’intellect
L’expérience commune d’une pensée in petto, dans le « for
intérieur », est d’une évidence ordinaire. Comme expérience, elle
fournit des faits qui sont subjectifs, mais peu récusables. Mais on
ne peut prétendre résumer l’intellect à la subjectivité et négliger les
actions, la communication et les interactions qu’il permet et qui le
rendent objectivable de diverses manières. Les études empiriques
montrent que l’intelligence se développe immédiatement dans
l’interaction avec l’environnement concret et social et que la
capacité symbolico-sémiotique s’acquiert de la même manière.
Elle s’amplifie et se développe massivement grâce aux échanges.
En dehors de cette stimulation relationnelle (cas des enfants ayant
survécu seuls, dits « enfants-loups »), l’intellect humain reste
limité à une intelligence pratique. Un intellect solipsiste n’existe
pas. S’il est évidemment individuel, l’intellect se développe par
l’interaction, la communication, dès le plus jeune âge. Il a donc
une dimension collective, il est partagé.
Le solipsisme attribué par certains à l’esprit est l’une des
impasses que nous combattons et nous y reviendrons à plusieurs
reprises. Cette opinion est difficile à contester puisque c’est une
expérience première et irrépressible qui amène dans un second
temps l’assertion : l’esprit est ma seule conscience rapportée à moi
et c’est la seule existence dont je sois sûr. À un premier degré, c’est
le Je pense cartésien et au plus fort, c’est l’affirmation d’un esprit
clos sur lui-même, ne donnant qu’une expérience « privée ».
53
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
Ludwig Wittgenstein soutient qu’il est impossible d’argumenter
contre la conviction solipsiste53. Pris dans un mouvement
autistique, l’intellect peut se refermer et refuser tout partage. Ce
qui existe à divers degrés, dont certains gravement pathologiques.
Les autismes précoces ont cet effet, de même que les diverses
formes de schizophrénies54. C’est pourquoi nous avons pris la
précaution de souligner que nous étudions l’intellect en général,
comme forme-type, qui ne couvre pas les particularités
individuelles. Il s’ensuit qu’une expérience subjective première ne
peut servir de guide pour son étude. Le biais serait beaucoup trop
important.
Une dynamique productive
Tout ce qui a été décrit dans la partie qui précède montre que
l'intellect humain est dynamique et partagé. Il existe dans l’action
qui le produit. Tout ce dont nous avons parlé a une forme
d’existence transitoire liée à sa production. La pensée cesse
lorsqu’on cesse de penser, la création musicale s’arrête lorsque
compositeur cesse de composer, le rêve disparaît au réveil, etc. Le
déploiement des formes de l’intellect a lieu dans le temps et ne
dure pas.
Tous les faits concernés intellectuels exigent une activité
humaine. Les conversations ne se produisent pas si personne ne
parle, les pensées ne sont nulle part si personne ne pense et point
de rêve sans rêveur. Il faut un mouvement, une dynamique
humaine pour les produire, ce qui les différencie radicalement des
choses. De plus les productions intellectuelles sont fugaces. Pour
53 Wittgenstein Ludwig, Recherches philosophiques, Paris, Gallimard, 2005. p.
178.
54 Juignet Patrick, Manuel de psychopathologie clinique, Grenoble, PUG,
2006.
54
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
pallier ce caractère transitoire, on a inventé des moyens de les
réifier, de le concrétiser sur des supports pérennes : parois des
cavernes, tablettes d’argile, papyrus, papier, toiles et maintenant
par des enregistrements à haute technicité de toutes sortes.
Ces formes concrètes stabilisées (enregistrements, écrits,
peintures, etc.) sont des choses qui peuvent interagir en tant que
choses, mais dans ce cas les caractère disparaît. Les considérer
comme un domaine de la réalité autonome est douteux. Ces objets
culturels présents dans la réalité n'interagissent pas ensemble sur le
plan intellectuel. Les livres ne se lisent pas entre eux, les images ne
se regardent pas elles-mêmes. Le médiateur constant et
indispensable est l'être humain. Leurs contenus demandent une
action humaine pour exister. Ils permettent une reproduction de la
pensée, de l’imagination, des raisonnements qui sont à nouveau
générés transitoirement par l’activité intellectuelle de celui qui
déchiffre ces supports. La fixité des œuvres ne doit pas masquer le
fait que les productions intellectuelles sont transitoires et n’existent
que pendant la durée de leur production et de leur utilisation
humaine. Les supports concrets ne sont là que pour pallier la
fugacité des interactions intellectuelles.
Des effets sociaux et culturels
Les conduites humaines produisent des effets dans la réalité
concrète et dans la réalité sociale. Les actions et discours
produisent un effet individuel chez celui qui les perçoit : émotion,
réflexion, projet de faire telle action. Une conduite individuelle
engendre d'autres conduites et attitudes dans l'entourage et devient
collective. Les actions pratiques transforment l’environnement
naturel au point que l’Homme crée un milieu qui lui est propre.
55
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
Ces conduites individuelles sont organisées selon une structure
rationnelle ou irrationnelle, mais elles sont aussi compréhensibles
par les autres individus humains. Les faits et gestes ont une finalité
dont on rapporte l’origine en amont (ce qu’on appelle l’intention).
Globalement, il se produit un vaste ordonnancement social à
caractère symbolique. On peut décrire un ensemble de règles
explicites ou implicites, de manières de se conduire, de lois
coutumières ou codifiées.
Ces formes de réflexions et d’actions constituent un néo-
environnement qui est différent et distant de l'environnement
naturel, un néo-environnement symbolique/fictif distancié de la
nécessité immédiate. L'ensemble forme la nébuleuse culturelle qui
enveloppe l'Homme de sa naissance à sa mort dont le contenu est
variable au fil du temps historique, car les connaissances et les
formes symboliques se transmettent, évoluent, s’accroissent ou se
perdent. Cet environnement culturel va du langage aux rites, il
concerne les institutions de base comme la famille ou très vastes
comme les États, il concerne les mœurs.
Les langues changent et évoluent. Les enfants inventent des
mots et les écrivains des formes narratives nouvelles. Sur le plan
des idées, on peut passer du géocentrisme à l’héliocentrisme, les
religions déclinent pour réapparaître. Même les conventions et les
stéréotypes qui tentent de stabiliser les choix collectifs évoluent.
La mise en jeu collective provoque une interaction dynamique
provoquant des changements constants. L'histoire des idées met en
évidence d’incessantes évolutions. Il y a dans la Culture une
inventivité et une créativité qu’on ne retrouve pas avec cette
intensité et cette rapidité dans l’environnement naturel et que l’on
peut attribuer à la dynamique intellectuelle des humains.
56
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
La plupart de ces mouvements de pensée produisent des
contenus qui sont objectivés sous forme de textes oraux ou écrits,
et selon des formes picturales ou musicales. In fine, c’est toute la
culture qui est concernée. Une fois produite, la transmission d’une
culture implique un apprentissage et une mémorisation par la
génération suivante. Sa reprise la transforme plus ou moins, selon
que dans la culture domine un vent de conservatisme ou de
renouvellement, une volonté de tradition ou de modernité.
L’interrogation ressurgit : qu’est-ce qui en l’Homme, à chaque
génération, lui permet de reprendre, puis de mettre en œuvre à son
tour cette dynamique culturelle, à part ses capacités
intellectuelles ?
Un dépassement du biologique
Les faits évoqués ne sont pas non plus du même genre que les
mouvements viscéraux, les réflexes, les comportements instinctifs.
Ce ne sont pas des réactions à des indices ni des comportements
conditionnés devenus des automatismes. Ces conduites de
réflexion, intelligentes et symboliques, manifestent un décalage par
rapport aux événements qui les sollicitent.
Ce décalage est d'abord temporel. Il y a un temps de
compréhension, puis d’intégration, puis d’enchaînement cognitif,
et enfin de réponse, le cas échéant. Ce décalage peut demander une
heure ou plusieurs mois. Il peut même y avoir des effets d’après-
coup (ultérieurs et à distance de l’événement) assez lointains
(plusieurs années) lorsque viennent s’ajouter d’autres informations
qui n’étaient pas présentes au début. Karl Popper a traité de l'une
de ces caractéristiques spécifiques sous le thème de « la théorie
causale de la nomination » aboutissant à l'idée qu'on « ne peut
57
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
formuler de théorie physique qui rende compte selon un mode
causal des fonctions descriptives et argumentatives du langage »55.
Du point de vue empirique, si l’intellect entre en jeu, ce que l’on
observe diffère d’un comportement réactionnel au contexte. Le
traitement intellectuel des informations donne des conduites
différées, réfléchies, finalisées. Ces conduites peuvent engendrer
une meilleure adaptation, mais aussi une désadaptation majeure
(les folies humaines), car l’intellect fonctionne autant sur un mode
rationnel et objectif que sur un mode imaginaire et irrationnel. Il
peut produire des scénarios parfaitement fantaisistes qui
engendrent des conduites désadaptées.
Dans le temps de l’évolution individuelle, ces conduites
apparaissent progressivement. Insignifiantes à la naissance, elles se
développent progressivement. De plus, il y a une maturation, une
sagesse acquise avec l'âge, qui les modifie de façon très variable au
fil du temps individuel. L’intellect humain engendre des conduites
qui ont des caractères différents et décalés par rapport aux
réactions purement adaptatives.
La reproduction culturelle n’a rien à voir avec celle de
l’environnement naturel qui se réplique selon des processus
automatiques qui évoluent très lentement. La culture produite
l’intelligence humaines n’a pas la même dynamique que les
changements de saison, la pousse des feuilles, la reproduction des
insectes, etc. Elle ne peut y être comparée ou assimilée, comme le
tente bizarrement la philosophie naturaliste pour des raisons
obscures.
55 Popper Karl, Conjectures et réfutations, Paris, Payot, 1985, p. 347.
58
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Situer la pensée
Penser, c'est produire des formes intelligibles, perceptibles et
communicables (pour soi-même et pour les autres), grâce à
l'association d’une forme sémiotique, à des processus d’intellection
qui se contraignent réciproquement, ce qui engendre certaines
difficultés. La pensée n'est pas fixe, elle se constitue dans un
mouvement dynamique de composition continue sous l’effet d’une
double contrainte intellectuelle et sémiotique. Penser et une action
et se manifeste comme un évènement dans la durée de son
effectuation.
Vue sous cet angle la pensée, au sens général d’une expression
cognitivo-sémiotique propre à l’Homme, prend diverses formes
issues de la combinaison entre des processus cognitifs différents se
liant à des formes de représentations sémiotiques différentes. Ainsi
définie, elle est consciente ou préconsciente, mentalisée (perçues
par l’individu) et très souvent communiquée par l'expression
(rendue perceptible aux autres). Les pensées peuvent être
rationnelles ou irrationnelles, claires ou confuses, s’enchaîner selon
des processus divers et utiliser des langages variés (verbal, imagé,
schématique, musical).
Nous réservons le terme de pensée aux formes empiriquement
perceptibles. Cette manière de procéder permet d’individualiser les
processus cognitifs et représentationnels à l’origine de la pensée
qui eux ne le sont pas. Il se trouve que ce sont eux qui sont parfois
nommés « pensée ». Comme ils ne sont pas perceptibles,
l’assimilation des deux (des processus à la pensée) donne, par
inférence, un caractère ineffable et fantomatique de la pensée. Les
distinguer simplifie le raisonnement, et résout le problème soulevé
par Gilbert Ryle, d’avoir à supposer des « épisodes occultes ».
59
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
Nous situons la pensée à la jonction des processus cognitifs et
des processus linguistiques. Les structures et processus de chacune
des sphères sont complexes, si bien que des interférences non
voulues se produisent dans ce qui est exprimé comme pensée.
Faute de compétence spécialisée, nous préférons considérer
globalement processus cognitifs et processus langagiers, avec leur
autonomie, nous contenant de dire que c'est de leur association
que naît la pensée qui, à son tour, à une certaine autonomie56.
Le caractère autonome de la pensée
Qu’ils soient imaginatifs ou rationnels, les différents modes de
la pensée suivent un cheminement propre.
La pensée rationnelle a une possibilité de validation intrinsèque
(rationnelle ou logico-mathématique) établie par le raisonnement.
Cette possibilité d'affirmer la vérité ou la fausseté de propositions
implique une autonomie de la pensée, c'est-à-dire le fait qu'elle ne
dépende que des critères qu’elle se donne. L’autonomie de la
pensée signifie que la raison se soumet à des règles qui lui sont
propres. De la sorte, un domaine possédant un degré de fermeture
se constitue. Comme cette autonomie ne vient pas de l'interaction
des éléments logico-mathématiques entre eux (ils n'interagissent
pas directement entre eux dans le ciel des idéalités), elle implique
une indépendance de la capacité qui en permet le maniement. Il y a
là quelque chose de spécifique.
On évoquera aussi classiquement les conduites morales. Se
comporter selon des principes demande qu’ils soient identifiables
et discutables par eux-mêmes. Plus largement, cela concerne les
56 Pour plus de précisions : Juignet, Patrick. Le propre de l'Homme.
Philosophie, science et société. 2018. https://philosciences.com/cognitif-
propre-homme et La pensée et sa genèse. Philosophie, science et société.
2019. https://philosciences.com/origine-pensee.
60
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
règles de vie sociale. Un immense champ d’activités humaines est
régi par des règles, ont été pensées, discutées, communiquées,
établies collectivement et viennent s’intégrer à la Culture. Nous
reviendrons ultérieurement sur les divers composants de la Culture
et son rôle dans la constitution du social.
Les processus d'enchaînement intellectuels suivent diverses
règles qui leur sont propres. Ces règles peuvent être objectivées et
décrites par une théorie appropriée pour l’instant éparpillée entre
logique, philosophie de la connaissance et psychologie cognitive.
Elles ne peuvent être formulées dans des théories appartenant à
d’autres domaines comme la physique ou la biologie. L’Homme a
la possibilité de penser rationnellement ou irrationnellement et à se
conduire selon des règles qu’il se donne individuellement et
collectivement. C’est grâce à des capacités intellectuelles qui ne
procèdent que d’elles-mêmes.
La complexité est présente d’emblée
Les faits de pensée associent généralement plusieurs aspects à
divers degrés : ils sont conscients, ils comportent un jugement, ils
jouent sur la représentation, ils mobilisent le langage, ils sont
intentionnels, ils suivent des règles de divers types, ils sont
potentiellement reproductibles chez autrui. On trouve toujours ces
caractères dans les diverses manifestations que nous avons
évoquées ci-dessus et leur association leur donne une spécificité
indéniable.
La perception, le plus simple des faits à considérer dans ce
domaine, comporte ce qu'on appelle la conscience. La personne
sait qu'elle perçoit quelque chose, elle y prête attention. Cela
s’accompagne toujours d'une activité cognitive telle que
l'utilisation de catégories (espace et temps) et de jugements (réalité
61
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
ou illusion du perçu). À ce jugement s'en ajoutent d'autres en
nombre indéfini (c'est dangereux, c'est intéressant, etc.). La
perception implique un redoublement de la sensation dans la
mémoire, une persistance hors du contexte immédiat, ce qui permet
une re-présentation qui est une présentation différée réutilisable.
Elle est toujours d’une grande complexité. Généralement, la
perception s’accompagne d'une nomination (de la chose perçue),
parfois d'une expression et d'une série de pensées. Elle peut être
indiquée à autrui par un geste, un son, évoquée par une phrase la
décrivant.
L’élément le plus simple possible du domaine concerné comme
une perception est déjà extraordinairement complexe et met en jeu
des capacités diverses. Cette liaison entre plusieurs capacités n'est
pas anecdotique. Elle demande une puissance synthétique
considérable concernant des aspects très abstraits comme le
jugement, la conscience, etc. Ici aussi, on peut assez légitimement
supposer un échappement au déterminisme biologique dont ne voit
pas par quel processus il permettrait une telle synthèse. Cela
implique la liaison et l’interconnexion entre des capacités diverses
et nombreuses.
3. Des spécificités et une origine humaine
Un domaine factuel particulier et irréfutable
Les faits de pensée, d'action et de création sont le plus souvent
conscients, intentionnels et représentatifs. Ils sont de plus liés aux
langages (verbal, imagé, musical, etc.) et dirigés par des processus
cognitifs dont certains sont rationnels et d'autres non. Ils ont une
ampleur et une importance majeures pour l'Homme ; partageables
et partagés par une bonne partie de l'humanité, ils constituent un
62
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
néo-environnement qui enveloppe la vie humaine. Il se constitue là
un vaste domaine de la réalité qui présente une certaine
homogénéité, car il est pourvu de traits singuliers qui le
différencient d'autres domaines identifiables, comme le domaine
physique, chimique ou biologique identifiés par des sciences
empiriques correspondantes.
Nous avons évoqué ce domaine grâce à la philosophie et aux
diverses sciences de l’Homme telles que la linguistique, la
psychanalyse, la psychologie de la connaissance, l'anthropologie,
le cognitivisme qui l’étudient et mettent en évidence ces capacités
humaines spécifiques. Prises toutes ensemble, ces disciplines
correspondent à un immense champ factuel bien particulier qui
mérite d'être identifié et accrédité comme champ de recherche.
Nous l’appellerons le domaine de l’intellect humain. Ce domaine
peut être objectivé grâce aux différentes sciences humaines qui
l’étudient, même si elles rencontrent des difficultés de méthode.
Une anthropologie philosophique, pour être crédible, doit
nécessairement s’appuyer sur des données empiriques, sur un
domaine objectivable.
L’évitement du débat spiritualisme contre
matérialisme
Le problème philosophique traditionnel concernant la nature des
idées, des abstractions, des concepts, etc. a reçu trois grands types
de solutions : l'idéalisme platonicien qui leur attribue une existence
substantielle propre ou le cartésianisme qui suppose une substance
pensante non étendue ; le conceptualisme réaliste aristotélicien et
thomiste qui les situent dans l’esprit et dans les choses ; le
nominalisme linguistique qui les réduit aux signes langagiers ; le
matérialisme qui dénie leur existence propre et les donne pour être
les manifestations des processus neuronaux.
63
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
Karl Popper propose une tripartition du monde.
« Dans cette philosophie pluraliste, le monde est constitué
d’au moins trois sous-mondes ontologiquement distincts [...]
le premier est le monde physique, ou le monde des états
physiques ; le second est le monde mental, ou le monde des
états mentaux ; et le troisième est le monde des intelligibles,
ou des idées au sens objectif ; c’est le monde des objets de
pensée possibles : le monde des théories en elles-mêmes et
de leurs relations logiques [...] »57.
Notre souhait est d’éviter ce type de débat pour nous concentrer
sur un autre tout différent : chercher ce qui peut en l’Homme
constituer le support de ses capacités intellectuelles. Supposer un
ensemble de capacités est une manière d'expliciter la formation du
monde 2, mais sans accorder un statut spécial aux faits mentaux ou
subjectifs et d’en faire un monde à part (le monde 2).
Au flou et aux controverses existant dans le domaine que nous
venons de décrire, nous opposons une proposition épistémologique
précise. À ce domaine factuel descriptible fait face diverses
théories à vocation scientifique qui l’expliquent de manière
rationnelle, ce qui lui donne une crédibilité. Il reste à chercher ce
qui, en l’Homme, permet de le produire factuellement (de le
réaliser). Cet axe de recherche s'inscrit dans une ontologie non-
réductionniste et pluraliste qui l’englobe et lui donne son
originalité.
Quelles capacités pour réaliser cela ?
Si on récuse les réponses traditionnelles apportées aux capacités
intellectuelles de l’Homme en les rapportant à une entité
substantielle comme l’esprit, et/ou à des idéalités platoniciennes,
57 Popper Karl, Sur la théorie de l’esprit objectif, in La connaissance objective,
pp. 245-293). Paris, Aubier, 1968.p. 247.
64
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
ou encore à des « mondes » à la façon de Karl Popper, la question
devient : qu’est-ce qui en l’Homme (dans ce qui le constitue)
produit les faits évoqués ci-dessus ? Qu'est-ce qui en chaque
individu humain peut générer les faits de pensée d’intelligence,
d’imagination, de langage que globalement nous nommerons
capacités d’intellection (de production des faits intellectuels au
sens large) ? On entre ainsi dans une perceptive génétique au sens
d’expliquer la genèse. Il s’agit de situer le problème dans un cadre
théorique précis, celui de la genèse des faits considérés. Ces faits
intellectuels ne sont pas premiers, présents préalablement dans
l’environnement naturel. Ils demandent une activité humaine pour
exister. Pour avancer dans l’explication de ces phénomènes, il faut
maintenant expliciter les capacités humaines qui les produisent.
Nous en sommes au point où, maintenant, il convient expliquer
cette genèse, ce qui demande de se situer dans une ontologie
appropriée. Ce dernier aspect constitue le cœur de notre propos.
Les prémisses en ont été données dans les chapitres précédents.
Mettre en avant la genèse de l’ensemble de tous les faits qui ont été
décrits, dans un cadre ontologique nouveau, correspond à un
changement de paradigme. C’est une manière différente de
positionner les recherches.
65
CHAPITRE 2 INTELLECT, COGNITION, PENSÉE
66
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Chapitre 3
Changer de paradigme
La situation épistémique des sciences humaines est ambiguë.
D’un côté, elles apportent un renouveau empirique et théorique,
mais de l’autre, elles restent dépendantes du paradigme le plus
courant reposant sur le dualisme ou sa critique matérialiste.
1. Dualisme et réductionnisme
La conception commune
Au quotidien, pour agir et se situer convenablement dans
l’environnement concret, nous tenons compte de notre masse, de
notre corpulence, de notre place dans l’espace, de notre force
musculaire, etc., bref, de ce que nous nommons notre corps. Par
rapport à notre environnement social, nous contrôlons notre
apparence, notre posture, nos attitudes, etc., et donc nous
interagissons socialement grâce à notre corps. Du corps, nous
différencions ce qui a trait à la pensée, à l’imagination, à la
conscience, aux capacités intellectuelles, etc. D’évidence, ces
aspects sont différents du corps, ils sont abstraits, non palpables,
sans matérialité. On les rassemble sous les termes d’intellect,
d’esprit, ou d’âme, ou d’intériorité selon la dénomination adoptée.
À l’esprit, conçu comme intériorité, s’oppose l’extériorité de
l’environnement immédiat.
67
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
D'un point de vue pratique, on ne peut guère considérer les
choses autrement. Tout un chacun prend spontanément en compte
ce double aspect de son individualité. La catégorisation corps-
esprit rend assez bien compte de ce qui se passe dans notre vie
pratique et quotidienne. Philippe Descola présume de l’universalité
de la « distinction conventionnelle entre l’intériorité et la
physicalité »58. Mais cette évidence provoque, de ce même point de
vue, disons ordinaire, toutes sortes de bizarreries. Les limites entre
soi, le corps et l’esprit sont difficiles à fixer. Si on demande aux
personnes estimant posséder un esprit où il se situe et sous quelle
forme il existe, les uns diront, il est en moi, c’est moi, ce moi est
un sujet, mais je suis aussi mon corps. D’autres rétorqueront que
l’esprit est dans un monde séparé du monde physique, qu’il a son
lieu à lui dans lequel le sujet peut aller, mais pas le corps. D’autres
répondrons que l’esprit est plutôt dans le langage et la
communication, qu’il est extérieur à soi.
La conception commune s’exprime souvent selon la métaphore
du contenant : « Il a une idée dans la tête ». Les idées sont « dans »
l’esprit ou « dans » la tête, ce qui implique que l’un des deux, ou
les deux à la fois, soient des sortes de contenants et avec un
contenu qui serait invisible (car à l’intérieur du contenant). Dans le
jeu de l’intériorité/extériorité, le corps trouve difficilement sa
place. Si l’esprit est intériorité et l’environnement l’extériorité, le
corps est entre les deux. Extérieur à l’esprit, il fait partie de
l’environnement qui pourtant environne le corps. On retrouve la
difficile question de la limite.
L’esprit serait accessible seulement par l’introspection, car
personne ne peut regarder dans l’intériorité des autres. Cet esprit
estimé privé et solipsiste mène à douter de son existence chez les
58 Descola Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, Seuil, 2005, p. 217.
68
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
autres. L’esprit en question peut aller jusqu’à douter de l’existence
du monde environnant se déclarant sujet autonome et unique
certitude. Mais alors, comment expliquer que l’on arrive à
concevoir la pensée des autres ? Comment se fait-il qu’on arrive à
se mettre d’accord sur la justesse ou la fausseté d’un
raisonnement ?
Si on a (au sens d’avoir, de posséder) un corps et un esprit,
comme le prétend la conception commune, qui les possède ? Si le
possédant se confond avec l’un ou l’autre, comment peut-il
prétendre les avoir ? Le Moi-Je revendiquant « avoir » devrait être
extérieur à son « avoir », mais on sent bien que ce n’est pas
possible. Généralement, on choisit l’esprit pour s’identifier. Le
sujet pensant serait identique à soi-même qui est en même temps la
conscience. Mais est-il séparable du corps ? Que devient-il en cas
d’anesthésie générale ou de coma ? Est-il toujours là ? Et si le
corps disparaît ? Sur ce dernier point, les réponses foisonnent.
Les religions ont toutes et chacune leurs réponses à ce sujet, de
la métempsychose (passage dans un autre corps, y compris végétal
ou animal) à l’accès à des infra ou ultra-mondes paradisiaques ou
infernaux. L’esprit ayant quitté le corps est-il encore un sujet, une
personne, un moi ? L’esprit (mens) est-il encore accompagné de
l’âme (anima) ? Cette manière ordinaire de penser, utilisable en
pratique, engendre dès qu’on l’interroge d’innombrables paradoxes
et bizarreries, avec pour seules réponses des fantaisies imaginatives
métaphysico-religieuses. L’empirisme naïf associé à une ontologie
non-critique ne peuvent constituer un fondement pour les sciences.
Il faut une conception plus sophistiquée.
C’est la raison qui nous a poussé à récuser la métaphysique, car
ces questions communes ont été reprises et ressassées au fil des
siècles par les métaphysiques de tous horizons et nous voulons
69
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
rompre avec ce type de discussions. Elles sont sans fin, car elles
traitent de problèmes insolubles. On comprend pourquoi nous
avons cherché à nous appuyer sur un champ empirique
relativement établi par les sciences humaines et sociales afin
d’abandonner ce genre de questionnement et de passer à d’autres,
certes plus complexes, mais qui peuvent trouver des réponses.
L’universalité d’une telle conception
Pour mieux décrire cette conception courante, nous allons
reprendre divers travaux de psychologie de la connaissance et
d’anthropologie culturelle. Suite à des recherches empiriques très
abondantes, Jean Piaget note que l’enfant différencie
progressivement son corps propre de ce qui l’environne. Ensuite,
un décentrement des actions par rapport au corps permet de juger
de leurs effets objectifs sur la réalité constituée en objets. Cela
conduit aussi à considérer son corps propre comme un objet parmi
les autres, tous situés dans l’espace. L’objet-chose au fil du temps
acquiert une permanence spatio-temporelle et il se produit une
objectivation des relations causales.
Citons Piaget : Il se produit une « différenciation du sujet et des
objets entraînant la substantification progressive de ceux-ci ... ».59
C’est là l’expérience commune, celle qui permet de s’adapter
correctement à l’environnement. Piaget décrit la façon dont se
forme l’expérience ordinaire et la conception dualiste la plus
courante de l’Homme et du Monde consistant à opposer un sujet à
son environnement qui est lui constitué d’objets et substantification
des uns et/ou des autres. L’homme est à la fois sujet par son action
et sa pensée et objet par son corps.
59 Piaget Jean, L’épistémologie génétique, Paris, PUF, 1970, p. 16.
70
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Si l’on en croit Philippe Descola, le schème de pensée dualiste
distinguant entre intériorité et extériorité est communément
répandue et se retrouve dans les diverses socio-cultures humaines.
Descola appelle intériorité et physicalité ce qu’on appelle
généralement esprit et matière. Combiné avec la catégorisation du
continu et du discontinu cela donne quatre combinaisons possibles
et donc quatre types de récits. Descola propose là une analyse
combinatoire des conceptions cosmologiques humaines depuis son
article de 199660 et l’a maintenu dans Par-delà nature et culture61,
et dans Les formes du visible62.
Ce que Philippe Descola décrit, ce sont les manières selon
lesquelles les populations humaines perçoivent et conçoivent le
Monde et par conséquence la manière dont elle habitent leur
environnement. Il estime que les critères de continuités et de
discontinuités sont présents chez chaque individu, car intériorisés
par des schèmes cognitifs façonnés dès l’enfance. Il s’agit de la
conception ordinaire qu’ont les humains d’eux-mêmes et de ce qui
les entoure, étendue inductivement au Monde en général et même
au-delà63. On constate que la distinction commune opposant esprit-
intériorité à corps-matière-extériorité est présente à la fois dans les
cultures occidentales et non-occidentales, mais avec des
répartitions très différentes.
60 « Constructing natures. Symbolic ecology and social practice », in Ph.
Descola & G. Pálsson (dirs.), Nature and Society. Anthropological
Perspectives : 82-102. Londres, Routledge, 1996.
61 Descola Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, Seuil, 2005.
62 Descola Philippe, Les formes du visible. Une anthropologie de la figuration,
Paris, Seuil, 2021.
63 Ce que Descola appelle parfois des ontologies sont des métaphysiques, car
la reprise abstraite des postulats de la pensée ordinaire conduit à la
métaphysique.
71
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
Cette catégorisation ordinaire et commune, pour évidente et
répandue qu’elle soit, ne peut être instituée en une ontologie
rationnelle, sauf de manière abusive. Elle est la résultante intuitive
d’une expérience ordinaire et subjective mise en forme selon une
pensée classificatoire sans valeur démonstrative. Beaucoup
d'hommes se considèrent eux et le monde selon ces dualités et
agissent en conséquence. Les humains dans diverses civilisations
se considèrent selon l’opposition corps-esprit, extériorité-
intériorité, visible-invisible, étendu-inétendu, etc. Ces façons de
penser ne sont pas des catégories ontologiques sur lesquelles une
démarche scientifique peut s’appuyer. L’ontologie pluraliste qui
guide ce livre ne s’apparente à aucune de ces cosmologies à
caractère métaphysique.
Quant à la définition du naturalisme donnée par Descola, nous
ne la retiendrons pas. Cette conception correspondrait à « une
continuité de la physicalité des entités du monde et une
discontinuité de leur intériorité »64. Ce qui est décrit là est un
dualisme que le naturalisme tend à effacer. Descola associe
« l’édifice dualiste »65 au naturalisme moderne66, ce qui est curieux,
car le naturalisme moderne est généralement moniste. Il s’agit juste
ici de préciser ce point de vocabulaire pour éviter les confusions. Il
correspond cependant à une différence d’appréciation. Selon nous
la modernité se caractérise une tendance métaphysique
dichotomisante, combattue par les divers naturalismes qui sont
monistes et font valoir l’unité de la Nature.
64 Descola Philippe, Par delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 304.
65 Ibid, p. 14.
66 Ibid, p. 26.
72
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Du dualisme au Mind-Body problem
Pour ce qui est du débat actuel, on peut se référer au
cartésianisme et à ses critiques. Comme chacun le sait, pour René
Descartes, il est impossible de douter que l’on pense, alors que l’on
peut douter du monde concret. La suite de son raisonnement
consiste à attribuer à cette pensée une substance, la « res cogitan »,
à quoi il faut ajouter la « res extensia » du monde étendu. Spinoza
a critiqué Descartes au titre que l’interaction de la substance
spirituelle avec la substance matérielle paraît impossible. Il
suppose, pour résoudre ce problème, l'existence de deux attributs à
la substance qui serait unique. Leibnitz à sa suite évoque un
parallélisme entre aspects matériels et spirituels.
La métaphore du moulin employée par Gottfried Leibniz dans la
Monadologie peut nous aider.
« Et feignant qu’il y ait une machine, dont la structure fasse
penser, sentir, avoir des sensations ; on pourra la concevoir
agrandie en conservant les proportions, en sorte qu’on
puisse y entrer comme dans un moulin. Et cela étant posé,
on ne trouvera en la visitant que des pièces, qui poussent les
unes sur les autres, et jamais de quoi expliquer une
perception »67.
Poussons l’expérience de pensée proposée par Leibnitz en
visitant un véritable moulin défini comme le dispositif concret qui
permet de moudre et d’obtenir de la farine. En pénétrant dans un
moulin, si nous regardons les « pièces qui poussent les unes sur les
autres », nous ne comprendrons rien au moulin. Nous percevrons
une infrastructure matérielle opaque quant à sa finalité. Pour
expliquer la mouture de la farine, il faut considérer l’ensemble : le
moteur, les arbres de transmission, les engrenages, jusqu’à la
67 Leibniz Gottfried, Monadologie, Paris, Ermann, 1840, §17.
73
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
meule et le tout en activité. Il faut nécessairement inclure l’action
du meunier qui veille au fonctionnement, à l’approvisionnement en
grain et à la sortie de la farine. Il faut le schéma fonctionnel de
l’ensemble pour expliquer le résultat. La mécanique des rouages
juxtaposés est impuissante à expliquer un moulin.
On peut ajouter comme pièce au dossier la position
phénoménologique qui a pris le parti de s’appuyer sur l’expérience
subjective. Pour Edmund Husserl, il y a un contenu absolument
certain qui nous est donné par l’expérience interne. Le moi
posséderait de lui-même un schéma qui le fait apparaître comme
existant avec un contenu individuel d’états vécus, de facultés et de
tendances, donc comme un objet d’expérience, accessible à
l’expérience interne »68. L’âme, l’esprit sont d’abord un fait
d’expérience.
La critique des dualismes par le matérialisme a conduit à la
doctrine de la réduction de l'esprit à la matière et, plus précisément,
au cerveau. Cette solution présente deux inconvénients, celui de
laisser de côté une partie non négligeable de l'humain et celui de
remettre à plus tard les explications précises. Ce serait simplement
parce que notre savoir est pour l’instant insuffisant, mais les
réductionnistes assurent qu’il se développera ultérieurement avec
le progrès des sciences. Cependant, il se peut que ce savoir ne
vienne jamais si la réduction qu'il suppose est sans fondement. Elle
a pour projet de résoudre une mauvaise catégorisation
métaphysique. En lieu et place, il semble intéressant d'envisager
une autre manière de penser l'Homme et le Monde, une manière
qui ne s'appuie ni sur l’idéalisme, ni sur le dualisme, ni sur la
réduction matérialiste.
68 Husserl Edmund, Méditations cartésiennes, Méditation 12, Paris, Vrin, p.
24.
74
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
La philosophie de l’esprit contemporaine va plutôt vers un
dualisme des états ou des propriétés. Elle oppose les états mentaux
et les états physiques. Cette catégorisation suppose que le Monde
peut être conçu selon deux types, le physique et le mental, et qu’il
existe un rapport causal (ou pas, selon les auteurs) de l’un sur
l'autre. Dans le débat sur le dualisme, l'option d'une réduction du
mental au physique est fréquemment défendue. Concernant le
débat actuel, Vincent Descombes oppose les partisans du
« dedans », héritiers mentalistes de Descartes, de Locke, de Hume
et de Maine de Biran, héritiers parmi lesquels on peut compter les
phénoménologues et les cognitivistes, à ceux du « dehors », les
philosophes de l’esprit objectif et de l’usage public des signes,
comme Sanders Peirce et Ludwig Wittgenstein. Il est assez
étonnant de voir ressurgir au XXIe siècle sous le « label à succès du
Mind-Body problem »69 l’antique querelle des relations de l’esprit
et du corps. Pour nous, il s’agit, en vérité, du Mind-Body faux
problème.
Nous pouvons facilement transformer l'argumentation de
Gilbert Ryle développée dans son livre phare, La notion d'esprit. Si
on change les termes corps et esprit qu'il utilise, par niveau
biologique et niveau cognitif, tout en gardant son raisonnement,
« Puisque le corps humain est une unité complexe et
organisée, l’esprit humain doit […] être une autre unité,
également complexe et organisée »70,
devient : le niveau biologique est complexe et organisé et le
niveau cognitif et représentationnel également. Selon nous, l’un et
l’autre font partie de l’Univers et contribuent à la pensée et aux
69 Dennett Daniel, La conscience expliquée, Paris, Odile Jacob, 1993, p. 53.
70 Ryle Gilbert, La notion d’esprit, Paris, Payot, 1978, p. 85.
75
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
conduites humaines. Il n’y a donc ni mystère, ni fantôme
immatériel à évoquer.
Pour Gilbert Ryle « l’idéalisme et le matérialisme sont des
réponses à des questions mal posées »71. Mais son remède
behavioriste est un déni d’existence de l’intellect humain. La
conception pluraliste que nous proposons délivre de l’idéalisme
comme du matérialisme, mais conserve ses capacités intellectuelles
à l’Homme sur le plan ontologique. Le même raisonnement vaut
pour le social. Les faits spécifiquement sociaux ne peuvent être
attribués à la réalisation de l'Esprit (Hegel) ni à la somme des
actions individuelles. Notre ontologie permet d'attribuer au social
une existence en tant que niveau d'organisation ayant une
autonomie au vu du domaine empirique authentifié par les sciences
sociales.
La philosophie a repris la catégorisation ordinaire pour en
donner des versions métaphysiques plus ou moins sophistiquées.
Répétons ici, une fois de plus, que la dualité corps-esprit ne
constitue un problème pertinent, ni pour la philosophie, ni pour la
science, et qu’elle doit faire l'objet d'une distanciation critique. La
philosophie dualiste tente d’expliquer une catégorisation ordinaire
et pratique par des concepts abstraits. Le résultat ne peut être
satisfaisant. Les affrontements se succèdent pour imposer un point
de vue idéaliste, matérialiste ou dualiste avec ou sans l’appui de
Dieu ou de la science selon les époques. Le problème « corps-
esprit » fait l'objet de controverses incessantes et reste sans
solution depuis qu’il a été inventé. Jaegwon Kim, note dans
L'esprit dans un monde Physique qu’au cours des années 1970 et
1980, et jusqu'à nos jours, on a cherché à donner une place à
l'esprit dans un monde fondamentalement physique.
71 Ibid. p. 90.
76
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
La réitération contemporaine du problème des rapports du corps
et de l’esprit est une impasse théorique au fond de laquelle elle
tourne en rond occasionnant des disputes constantes. Le point de
vue ordinaire dualiste et sa reprise métaphysique est sans solution
rationnelle. Il faut penser autrement, repartir sur d’autres bases
ontologiques. C’est évidemment là où les difficultés commencent.
Il est difficile d’échapper à la manière habituelle de penser. Elle
s’impose spontanément et ressurgit subrepticement au travers des
manières de s’exprimer. Elle est corroborée par les postulats
métaphysiques communément admis et les catégories empiriques
usuelles. Tout cela constitue un gros obstacle et demande une
rupture contre intuitive pour y échapper.
Les pièges du dualisme
Poser un objet d’étude comme l’intellect permet d’échapper aux
apories provoquées par la supposition d’un esprit juxtaposé au
corps. L'esprit cumule deux obstacles épistémologiques que Gaston
Bachelard a décrits dans La formation de l'Esprit scientifique :
celui de l'expérience première et celui de la substantification.
Par l'expérience première, c’est-à-dire la saisie empirique
immédiate et subjective, l'esprit est assimilé au mental, puis par
une interprétation métaphysique, il est donné pour être une
substance non étendue (pensante), voire supposé posséder un
caractère transcendant. Ainsi conçu, l'esprit masque l’intellection et
empêche la connaissance scientifique de s'y confronter. Proposer
une théorisation de l'intellection, c’est rompre avec les conceptions
subjectivistes, spiritualistes ou mentalistes de l'esprit et accepter
une distanciation qui objective les faits mentaux, ce qui élimine les
conceptions traditionnelles de l’esprit.
77
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
Mais il pose aussi des problèmes inverses lorsqu’il est assimilé
à une intériorité impalpable et mystérieuse. L’esprit appartiendrait
au secret des consciences, pure subjectivité, domaine privé, ne se
manifesterait pas comme événement ou phénomène ayant une
réalité. Après avoir été un quasi dogme, l’intériorité est devenue,
dans le champ philosophique analytique, un objet de railleries.
L’image du scarabée dans la boîte, qui apparaît au § 293 des
Recherches philosophiques de Ludwig Wittgenstein :
« Supposons que chacun possède une boîte contenant ce que
nous appelons un « scarabée ». Personne ne pourrait jamais
regarder dans la boîte des autres ; et chacun dirait qu’il ne
sait ce qu’est un scarabée que parce qu’il a regardé le sien. –
En ce cas, il se pourrait bien que nous ayons chacun dans
notre boîte, une chose différente. On pourrait même
imaginer que la chose en question changerait sans cesse. –
Mais qu’en serait-il si le mot « scarabée » avait néanmoins
un usage chez ces gens-là ? – Cet usage ne consisterait pas à
désigner une chose. La chose dans la boîte ne fait
absolument pas partie du jeu de langage, pas même comme
un quelque chose, car la boîte pourrait aussi bien être vide
»72.
En jouant le jeu de Wittgenstein, on peut ajouter que,
évidemment, la boîte est vide, puisqu’il n’y a pas de boîte. L’esprit
contenant, l’esprit-boîte contenant des pensées, est un mythe sans
fondement, une réification inadaptée. L’intellect humain est
fondamentalement dynamique, et s’il fallait en donner une image,
ce serait celle d’un flux bouillonnant et sans limite précise qui se
déclenche de lui-même ou lorsqu’il est sollicité par les
circonstances. Le double mythe de l’intériorité et du privé tient à
l’attribution d’une forme d’existence mystérieuse à l’esprit. « Nous
nous sommes laissé abuser par un certain type de description très
72 Wittgenstein Ludwig, Recherches philosophiques, Paris, Gallimard, 2004, §
293, p. 150.
78
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
générale, qui confère à l’objet étudié dans le cas précis un caractère
mystérieux et incompréhensible »73 écrit Jacques Bouveresse.
À l’autre bout du spectre philosophique se tiennent les
éliminativistes. Pour les partisans du réductionnisme matérialiste,
l'esprit n’existe pas de manière autonome, voire pas du tout. Sur le
plan ontologique, seul le cerveau existe, si bien que c’est à lui que
l’on doit attribuer toutes les conduites humaines. L’intellection est
assimilée à l’esprit, suspect d’immatérialité et par là d’inexistence,
puisque seule la matière existe. En bonne logique, il faut se rabattre
sur le cerveau et de manière conséquente se déclarer éliminativiste.
L’éliminativisme s’appuie aussi sur l’idée de clôture causale. Si le
domaine physique est causalement clos et autosuffisant, l'esprit ne
peut avoir aucun effet sur lui et, donc, son existence est
improuvable. Un autre argument évoqué par les réductionnistes est
celui du « rasoir d’Occam ». Il signifie qu’on ne doit rien supposer
d’inutile, c’est-à-dire aucune entité dont on pourrait se passer. À ce
titre, il serait souhaitable d’expliquer toutes les conduites
uniquement du point de vue neurophysiologique. Nous sommes là
dans un paradigme résolument réductionniste.
Ces raisonnements, certes acceptables, partent du présupposé
dualiste (distinguant corps-esprit, physique-mental, matériel-
spirituel) pour le réfuter au profit du premier terme des couples
d’opposés. On peut faire deux objections à ce procédé. Celle de
Donald Davidson, concernant les événements mentaux : « … il n'y
a pas de lois déterministes strictes à partir desquelles on puisse
prédire et expliquer la nature exacte des événements mentaux »74.
À partir de cette constatation, il est impossible d'évoquer une
détermination causale par des états physiques. Une autre objection
73 Bouveresse Jacques, Le Mythe de l’intériorité, Paris, Éditions de Minuit,
1976, p. 57.
74 Davidson Donald, Actions et événements, Paris, PUF, 1993. p. 279.
79
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
plus radicale consiste à refuser d’attribuer a priori une nature
spirituelle à l’intellect humain pour en faire une entité de type âme-
esprit qu’il faudrait ensuite réduire. Abandonnant le dualisme, il est
possible, de repartir sur une autre base, celle des organisations
émergentes, et d'ouvrir un nouvel espace de raisonnement.
Tant que régnera le mind-body problem qui préoccupe
massivement la philosophie de l'esprit, ce sera difficile. Il s'agit
d’abord de se dégager de cette impasse théorique. Tant que l’on
considérera que l’Homme a un corps et un esprit qui seraient là
substantiellement, tant que l’on voudra qu’il participe à des
« mondes » différents (sensible ou suprasensible) ou de divers
types (mondes 1, 2 et 3 de Karl Popper), le problème ne se
résoudra pas. L’idée d’une localisation spirituelle ou corporelle,
caractérisée comme « état » ou « substance », conduit à une
impasse épistémologique.
Le problème corps-esprit, qu'il soit celui (postcartésien) de
relations entre des substances incompatibles ou celui de
l'interaction impossible entre des zones causales fermées sur elles-
mêmes (philosophie analytique), est, à ce jour, sans solution et
destiné à le rester. Supposer un esprit à l'Homme implique un
dualisme qui, pour Jaegwon Kim, est mis en difficulté par le
principe de clôture causale « selon lequel le domaine physique est
causalement clos et autosuffisant du point de vue explicatif »75.
Dès l'instant où on suppose deux substances ou deux types d'états,
on bute irrémédiablement sur la question de leurs relations qui
reste à ce jour sans réponse. Supposer des niveaux d'existence
multiples change le problème en déléguant aux sciences la charge
de détailler les niveaux nécessaires, jusqu'à ce que les interactions
75 Kim Jaegwon, La philosophie de l’esprit, Paris, Les Éditions d'Ithaque,
2008, p. 335.
80
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
entre eux deviennent pensables et puissent être étudiées
empiriquement.
2. Changer les principes de recherche
Une conception du Monde
L'Homme faisant partie du Monde, ce qui s'applique au Monde
s'applique à l'Homme. Il s'ensuit que l’effort pour individualiser et
situer le fondement de ses capacités intellectuelles dépend de
l’ontologie selon laquelle on les pense. Dans les premiers
chapitres, des arguments ont été avancés en faveur d’une ontologie
pluraliste qui suppose plusieurs formes d'existences dans l'Univers
(Univers au sens de ce qui est connu du Monde). Ces formes
d’existences peuvent être comprises comme des niveaux
d’organisation de complexité croissante procédant les uns des
autres. Selon les connaissances scientifiques actuelles, on peut
grossièrement différencier trois niveaux relativement homogènes :
physique, chimique, biologique. La constitution des niveaux peut
être expliquée par le concept d’organisation et la relation entre
niveaux grâce au concept d'émergence.
Résumons la conception pluraliste émergentiste. L’hypothèse
actuelle pour l'expliquer l’émergence est celle de l’auto-
organisation. Dans l’Univers, les constituants ont une tendance à
s’assembler spontanément en éléments plus complexes. Les
particules s’assemblent en atomes, qui s’assemblent en molécules,
qui s’assemblent en macromolécules, qui s’assemblent en cellules,
etc. Les forces en jeux sont multiples et variables selon le niveau et
il est impossible de les détailler (interaction forte et faible, forces
électriques, liaisons covalentes, forces électromagnétiques,
électrostatiques, mécaniques, etc.). À un moment donné, la
81
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
complexification fait apparaître une forme d’organisation qui se
manifeste par des faits qualitativement différents.
Un niveau de complexité est une forme d’existence qui se
manifeste dans un champ empirique identifiable étudié par une
science fondamentale. Par exemple, le niveau moléculaire est
identifié par la chimie, les niveaux atomique et subatomique par la
physique. Chaque région se construit sur celles qui la précèdent,
mais chacune a des propriétés nouvelles et spécifiques (qui
n’existent pas dans les régions de complexité inférieure). Les
implications du concept de niveau d’organisation sont diverses,
entre autre, cela signifie qu’il y a une continuité et même une
inclusion et une dépendance entre les niveaux.
Émerger signifie que le mode d'organisation de complexité
supérieure naît de celui qui le précède immédiatement. Cette
conception du Monde est applicable à l’Homme, car il est inclus
dans le Monde et ne constitue pas une entité à part. On peut
l'appliquer à l'Homme dans son ensemble, mais aussi aux appareils
qui le constituent. Il est possible d'appliquer cette idée de mode
d'organisation au système nerveux central.
Pour résumer, le pluralisme ontologique admet plusieurs
niveaux ou formes d'existence dans l’Univers. Il repose, d’un point
de vue épistémologique, sur la différenciation des sciences et, du
point de vue ontologique, sur les concepts d’émergence et
d'organisation. En ce qui concerne les sciences humaines, c’est le
problème de savoir s’il existe une forme d’existence qui soit le
support des capacités d’intellection de l’Homme. Quel niveau
d'organisation est susceptible de supporter les capacités
d’imagination, de réflexion, de représentation et de langage ?
Dès l’instant où l’on a affaire au vivant, il faut une ontologie
particulière, dynamique, car le vivant est actif. La statique des
82
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
substances, qui perdureraient identiques à elles-mêmes dans le
temps, est d'évidence inadaptée eu égard du vivant et tout
particulièrement de l’Homme. Ces concepts, rapidement évoqués
ici, trouveront leur emploi aux chapitres suivants.
La production des faits intellectuels
L’esprit est la façon commune de désigner l’intelligence, la
pensée, l’imagination, conception reprise par la philosophie.
L'Homme serait pourvu d’un esprit. Penser, résoudre des
problèmes, rêver, écrire un roman se ferait grâce à l’esprit. Les
capacités correspondantes seraient situées, selon une métaphore
spatiale, « dans » l'esprit, qui lui-même serait situé quelque part
dans l'individu (intériorité) ou hors de l'individu (extériorité), selon
les doctrines philosophiques. L’ensemble est peu ou prou considéré
comme transcendant, hors du sensible. Inutile de dire que nous ne
souscrivons pas à ce genre de propos.
Dans la mesure où ils sont donnés par l’expérience (ordinaire ou
celle des observations des sciences humaines), on peut considérer
la pensée, les représentations, les activités intellectuelles, leur
communication par divers langages, comme des faits que l'on peut
saisir empiriquement. C'est ce à quoi s'occupe la psychologie de la
connaissance, l'épistémologie génétique, la psychologie du
développement, la linguistique et la sémiotique, etc. Nous les
nommons génériquement des faits intellectuels en y incluant la part
d’exubérance imaginaire et symbolique par ailleurs très présente.
Or, les faits sont des faits et il n’y a pas lieu de leur donner un
statut autre, non factuel, tel que celui de substance, d'entités,
d'états, etc. Ces faits ont des caractéristiques qui permettent de les
différencier et de les catégoriser. Ils peuvent être objectivés et
expliqués par les théories des sciences humaines et sociales qui se
83
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
sont attelées à cette tâche. C’est ce que nous avons rappelé dans le
précédent chapitre. Un fait empirique n’apparaît ex nihilo devant
nos yeux émerveillés. Il est toujours produit par un niveau du réel.
Le réel affecte toute expérience de sa présence et c’est cette
marque, cette empreinte irrécusable, qu’enregistre la science
lorsqu’elle cherche à connaître l’Univers. Les faits intellectuels ne
sont pas hors de l’Univers.
De plus, il est à remarquer que nous ne sommes pas dans le
domaine de l’inerte, celui des objets physiques interagissant entre
eux, mais dans le domaine du vivant et de l’humain. Le vivant a
cette particularité d’être actif. On peut considérer, sans trop de
risque de se tromper, que ces faits intellectuels sont dus à l'activité
des individus humains. Nous évoquerons donc d’abord, en restant
volontairement un peu vague, des capacités propres à les générer.
Le terme de « capacités » nomme ici génériquement les schèmes,
structures, fonctions, instances évoqués par les sciences de
l’Homme qui ont cherché à les expliquer, et sous-entend une
potentialité d’action (capable d’effectuation). Il est préférable à
celui de propriétés qui correspond à des caractéristiques et suppose
une passivité comme les propriétés de tels matériaux.
La question qui nous préoccupe peut alors se formuler ainsi :
qu’est-ce qui donne à l’Homme sa capacité à imaginer, à inventer,
à penser, à parler, à comprendre, etc. ? Quelle activité lui permet de
connaître et de se représenter, de modifier et transformer l'Univers
au sein duquel il évolue ? D’où lui viennent ces capacités
intellectuelles si largement développées chez lui ? Selon la
conception qui a été exposée au-dessus, dans le cadre d'une
ontologie de l'organisation, on peut supposer que les capacités en
question sont supportées par un niveau d'organisation propre à cet
effet. Le problème se pose alors de la manière suivante : s’il y a
84
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
niveau d'organisation propre à supporter les capacités
intellectuelles de l’Homme, quel est-il ?
Comment changer ?
La recherche du niveau permettant de situer l’intellect humain
comme objet de recherche suppose quelques principes de base.
- Il s’agit de s’appuyer sur les aspects factuels des
manifestations intellectuelles tels qu’ils ont été saisis
empiriquement par les sciences humaines dont nous admettons
qu’elles ont constitué un domaine d’objectivation irréfutable.
- Refuser de considérer que l’intellect constitue une entité
supra-sensible nommée esprit, attitude qui résout le problème a
priori en supposant une substance spirituelle séparée de la matière
(ce qui amène des contradictions et des problèmes insolubles).
- Reconnaître que ces aspects factuels de type intellectuel sont
produits activement grâce à des capacités appartenant aux
individus humains par une dynamique et lors de l’interaction avec
l’environnement concret et social.
Ces trois premiers principes conduisent à chercher ce qui en
l'Homme peut produire ce type de faits, c'est-à-dire à déterminer le
support de ses diverses et nombreuses capacités intellectuelles. Ils
évitent leur substantification en une entité mentale ou spirituelle,
ce qui résout le problème de manière artificielle. La finalité de la
recherche fondée sur le paradigme défini ci-dessus est de trouver
l'origine des capacités d’intellection propres à l’Homme.
Nous appliquons également un quatrième principe, celui d’une
cohérence entre toute forme d’existence (niveau d’existence) et les
faits qui la manifestent. Pour toute science, il y a une cohérence
entre son domaine empirique (factuel) et le niveau du réel auquel
85
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
elle s’intéresse. Notre réflexion s’appuie fondamentalement sur ce
principe de cohérence entre tout niveau d’existence réelle et ses
manifestions factuelles. Enfin, nous supposons, dans le cadre d’une
ontologie organisationnelle et émergentiste, que le niveau
d’existence (support plausible des capacités évoquées) est un
niveau d’organisation. Il reste alors à déterminer lequel.
Au terme de ces présupposés, nous avons amorcé le changement
de paradigme et quitté celui généré par le substantialisme et ses
déclinaisons soit dualiste, soit moniste. C’est un autre problème
qui surgit : quelle forme d’existence (supposée être un niveau
d’organisation) peut être le support des capacités intellectuelles de
l’Homme ? Notons que cette hypothèse, sur le plan
épistémologique, n’est pas agnostique instrumentaliste (qui serait
un choix possible, car compatible avec les recherches
scientifiques), elle est réaliste. Elle fait le pari d’une existence
réelle des niveaux d’organisation.
Une réponse immédiate étant impossiblenous le nommerons le
niveau générateur de l’intellect (avec pour acronyme NGI). Il
s’agit du niveau de complexité qui produit les capacités cognitives
et représentationnelles humaines et qui reste à déterminer. Pour
donner un aspect un peu ludique à notre problème, nous le
résumerons en une formule qui frappe l’imagination : NGI = x. Le
problème devient : soit x le niveau d’organisation supportant les
capacités d’intellection humaines, il faut trouver x parmi les
candidats possibles désignés par les sciences contemporaines. Du
coup, la délimitation des sciences dites actuellement « sciences
humaines » pose un problème, car l’un des candidats possibles est
étudié par la neurobiologie, qui n’y est pas incluse.
Cette manière de procéder permet de garder, dans un premier
temps, une neutralité ontologique au sujet du niveau en question.
86
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Son existence est d’abord seulement jugée nécessaire. Vient
ensuite le second temps des hypothèses sur sa nature. Notons que
le même raisonnement de recherche d’un niveau inconnu peut
s’appliquer au social, ce que nous verrons ultérieurement. Mais il y
a une nuance à considérer, le rôle d’intermédiation de l’intellect
qui complique un peu le problème, comme nous le verrons au
chapitre cinq.
Un niveau d’organisation, quel qu’il soit, ne peut être sui
generis, présent miraculeusement. La seule possibilité est qu'il
émerge, se forme, à partir d’un autre de moindre complexité.
L’émergence d’un niveau spécifique aux capacités intellectuelles
humaines est obligatoirement un effet de la complexification du
fonctionnement neurobiologique du cerveau. S’agit-il d’un ultime
perfectionnement de celui-ci, sans changement qualitatif ou faut-il
admettre l’émergence d’un degré de complexification
supplémentaire donnant une autonomie au niveau générateur de
l’intellect ? Nous voilà au cœur de notre problème.
Pour résumer notre problème, suite au débat mené dans la
première partie du chapitre, nous supposons qu’il a seulement deux
solutions possibles : le support individuel des capacités
intellectuelles spécifiquement humaines est soit de l’ordre du
champ biologique (et plus spécifiquement de la neurophysiologie
cérébrale), soit de l’ordre d’un niveau d'organisation différent
possédant un degré de complexité supérieur au neurobiologique.
La question n'est à ce jour pas tranchée. Si on estime que la
biologie du cerveau est suffisante pour les expliquer, le problème
est résolu. Mais si cette explication s’avère insuffisante, le
problème reste à traiter. Le propos est d’avancer dans la résolution
de ce problème.
87
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
3. Un niveau générateur spécifique de
l’intellect ?
Problématisation
Nous avons décrit au chapitre deux un vaste champ factuel sit
« intellectuel » subsumant sous ce terme les aspects imaginatifs,
intelligents, représentationnels et langagiers pris dans leur
ensemble. Deux hypothèses sont possibles, soit le support
individuel des capacités intellectuelles spécifiquement humaines
est constitué par la neurophysiologie cérébrale, soit c’est un niveau
d'organisation différent possédant un degré de complexité
supérieur au neurobiologique. Pour en juger, il faut évaluer lequel
répond le mieux aux caractères spécifiques du champ intellectuel.
Les faits dont nous nous occupons ne ressemblent pas à ceux
dont s’occupent les sciences physiques ou chimiques ; ce ne sont ni
des choses ni les propriétés ou les qualités de quelque chose. Il
s’agit toujours d’événements dynamiques se produisant au plan
individuel ou interindividuel. Les productions intellectuelles sont
fugaces, elles demandent d’être produites et reproduites, elles
n’existent que pendant la durée de leur production, ce qui les
différencient des choses qui persistent durablement. Elles sont
complexes et impliquent la liaison et l’interconnexion entre des
capacités diverses et nombreuses. S’il est individuel, l’intellect se
situe aussi et massivement dans l’interaction, la communication
dès le plus jeune âge. Au vu du caractère dynamique de
l’intellection, le support des capacités intellectuelles doit être
capable d’une activité et également d’une puissance capable de
gérer la complexité.
Les faits intellectuels sont variables et évoluent sous l’effet de la
créativité individuelle et collective. Les langues évoluent, les idées
88
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
changent, des mythes disparaissent, d’autres réapparaissent, l’art
crée des esthétiques nouvelles, totalement inédites, souvent
surprenantes. Qu’elle soit imaginative ou débridée, rationnelle et
logique, les différents modes de la pensée suivent leur propre
cheminement. La pensée suit des règles spécifiques indifférentes
aux lois bio-physico-chimiques. L’intelligence et les différents
modes de la pensée suivent un cheminement propre, ce qui revient
à dire que les capacités intellectuelles procèdent d’elles-mêmes.
La réflexion, intelligente et symbolique, manifeste un décalage
par rapport aux événements qui la sollicitent. Ce ne sont pas des
réactions immédiates, elles ont leur propre temporalité. Les
conduites individuelles ont une finalité dont on rapporte l’origine
en amont (ce qu’on appelle l’intention). Le sémiotico-symbolique
présent dans l’univers social suit un mouvement d’ensemble, une
évolution historique, qui sont étrangers au temps de la physique.
L’intellect humain permet des conduites individuelles et collectives
décalées par rapport aux aspects purement adaptatifs.
L’intellect suit des règles qui lui sont propres. Qu’ils soient
imaginatifs ou rationnels, les différents modes de la pensée suivent
un cheminement spécifique qui a été largement décrit. Ces modes
de pensée ont fait objet d’immenses travaux depuis l’explicitation
des règles de la logique, du calcul mathématique, de la rationalité
jusqu’aux schémas suivis par les mythes, les rêves, l’imagination
en passant par la structure du langage.
Arguments en faveur d’un support neurobiologique
Penser en terme d’organisation signifie que l’on renonce au
chosisme (pour reprendre le terme de Gaston Bachelard) du corps
et de l’esprit, désignation certes utile au quotidien, mais inadéquate
pour penser la complexité de l’Homme. Cela signifie d’avoir à
89
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
considérer la complexité et la multiplicité. Chaque niveau est lui-
même pluriel et présente des différenciations de complexité en son
sein. Au sein du vivant, tous les niveaux de complexité présents
dans l’Univers sont présents et interagissent. Le biologique a lui-
même plusieurs niveaux d’organisation de complexité croissante et
il en est de même pour l’une de ses formes qui est le système
nerveux.
« On n’a qu’un cerveau pour penser à tout » écrit Gaston
Bachelard76. Pour le coup, il fait ce qu’il dénonce. Le cerveau, cette
masse de substance blanche et grise contenue dans la boite
crânienne, ne suffit pas à penser comme le montre l’observation de
certaines personnes dans le coma ou sous anesthésie générale.
Dans ces cas, le cerveau comme entité anatomique est bien présent
et nullement lésé ; il est irrigué et les neurones ainsi que les
cellules gliales sont vivantes. Mais à un certain niveau, il ne
fonctionne pas. Ce n’est pas le cerveau, mais un certain type de
fonctionnement dynamique du niveau neurobiologique qui est
nécessaire pour penser et agir. Ce qui est à prendre en compte,
c’est simultanément le niveau d’organisation et son
fonctionnement dynamique.
Si l’on examine le système nerveux humain, on constate que le
système nerveux périphérique et le système nerveux central n’ont
pas du tout le même degré de complexité. Considérant seulement
l’encéphale, le degré de complexité augmente au fur et à mesure
que l’on va du myélencéphale au télencéphale. Selon que l’on
considère des parties ou l’ensemble, les neurones ou les synapses,
les types de réseaux neuronaux, les interrelations entre réseaux
neuronaux, etc., les implications sont très différentes.
76 Bachelard Gaston, Essai sur la connaissance approchée, Paris, Vrin, p. 25.
90
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
On évalue à 100 trillions (1021) le nombre de connexions dans le
cerveau. Si l’on passe du niveau synaptique à celui plus complexe
des signaux transmis, de leur modulation, de leurs interactions, de
leur auto-organisation, les nombres mis en jeux sont pour l’instant
inenvisageables. On entre dans un fonctionnement, une activité,
d’une extrême complexité. Parler du cerveau en général comme
dans l’expression l’Homme pense avec son cerveau est inadapté et
n’a pas beaucoup de sens d’un point de vue scientifique. Le niveau
neurobiologique est un univers à lui tout seul et présente divers
degrés de complexité.
Au vu de ces éléments, on est en droit de se demander si les
aspects les plus complexes du fonctionnement neurobiologique
pourraient être le support des capacités d’intellection humaines. La
complexité du fonctionnement neurobiologique est importante et
on a affaire à des processus dynamiques (un fonctionnement), ce
qui conviendrait pour générer des faits dont on a vu qu’ils étaient
dynamiques et complexes. L’hypothèse n’est donc pas à exclure,
mais elle présente des faiblesses. Ce que l’on connaît du
fonctionnement neurobiologique est insuffisant pour montrer qu’il
génère les structures, schèmes et processus d’intellection identifiés
à ce jour. Aucun neurophysiologiste sérieux ne prétendra que telle
configuration du fonctionnement neuronal produit telle pensée, ou
telle intention, ou telle volonté, etc. Il y a un fossé explicatif au
sens où, entre le savoir neurobiologique et le savoir des sciences
humaines, il n’y pas de lien (hormis de corrélation).
Une difficulté épistémologique assez évidente saute aux yeux.
La neurobiologie met en évidence, par l’observation et
l’expérimentation, des structures neuronales, elle effectue des
dosages biochimiques et des mesures électriques, elle tente de
modéliser la dynamique des signaux électrochimiques, etc. Les
sciences humaines s'occupent de la pensée, du langage, de la
91
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
communication, de la représentation, de la volonté, du jugement,
des conduites complexes, etc. Nous avons affaire à deux types de
disciplines différents qui s'occupent de faits différents, avec des
théories différentes. Comment une connaissance portant sur
certains faits pourrait porter sur d’autres faits ? Transposer une
explication valide dans un champ empirique sur un autre champ
empirique peut-il aboutir à un énoncé vérifiable et réfutable ? Les
nombreux travaux de neuropsychologie montrent des corrélations
entre des faits de nature différente. La seule affirmation possible de
nos jours est qu’il y a une relation entre la neurophysiologie
cérébrale et l’intellection (nous y reviendrons plus en détail au
chapitre suivant).
On peut arguer d’une insuffisance temporaire et considérer
qu’un jour la recherche mettra en évidence que le niveau
générateur de l’intellect est de type neurobiologique. Mais alors,
nouveau problème épistémologique, n’y aura-t-il pas un
changement d’objet tel qu’on ne sera plus dans le champ de la
neurobiologie, car de fait, il se sera alors constitué une nouvelle
discipline ? Nous n’en sommes pas là. Le fossé explicatif entre les
faits et théories de type neurobiologique et les faits et les théories
des diverses disciplines s’occupant de l’intellect est si vaste et si
profond que l’on est en droit d’envisager une autre hypothèse.
Arguments en faveur d’un niveau spécifique
Un certain nombre d’indices laissent à supposer que le niveau
générateur de l’intellect humain n’est pas de nature
neurobiologique et qu’il est légitime de supposer l’émergence d'un
niveau de complexification supérieur au neurophysiologique.
Qu’ils soient imaginatifs ou rationnels, les différents modes de
la pensée suivent un cheminement propre. L’intellect humain
92
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
permet des conduites individuelles et collectives décalées par
rapport aux aspects purement adaptatifs dont s’occupe en général
la biologie appliquée. L’autonomie de la pensée tient une place
importante dans cette argumentation. Si un changement dans la
biochimie du cerveau ou dans les circonstances environnantes
occasionnait un changement dans les lois mathématiques ou les
règles logiques, il n’y aurait plus de démonstration dont on puisse
dire si elle est vraie ou fausse universellement. Il n’y aurait que des
opinions relatives aux circonstances. Si la pensée était déterminée
par le niveau neurobiologique, elle perdrait ses qualités et entrerait
dans la catégorie des faits ordinaires. En tant que produit d’un
processus neurobiologique, elle serait une propriété de ce dernier.
On constaterait, dans une perspective naturaliste, que telle pensée
se produit selon tel état du cerveau dont elle dépend. On ne peut
réduire la pensée à cette épiphénoménalité, car ses caractéristiques
montrent qu'elle y échappe. À partir de là, il est possible de
concevoir un niveau d’organisation spécifique qui répondrait aux
caractères spécifiques de l’intellect humain.
Concevoir ce niveau d'organisation et de fonctionnement de
degré supérieur n’a rien de difficile. Il suffit de considérer qu’il est
issu du niveau neurobiologique, sans y être réductible, et qu’il
possède des propriétés originales, celles lui permettant de produire
des faits tels que l’imagination, la pensée (rationnelle ou
irrationnelle et imaginative), les différents langages humains, les
conduites finalisées, intelligentes ou stupides, et par-delà le champ
sémiotico-symbolique qui irrigue la Société. En résumé, il est
plausible de distinguer un niveau de complexité spécifique pour
expliquer les capacités humaines, car il génère des faits
observables dont les caractéristiques sont spécifiques.
Deux voies de recherche sont possibles. Celle qui, partant des
faits empiriquement constatés, les décrirait puis les théoriserait.
93
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
Dans cette perspective, on peut se servir des connaissances ayant
trait à l’Homme et déjà existantes : la psychanalyse, la psychologie
cognitive, la linguistique, l’anthropologie culturelle. Elles
apportent, chacune à leur manière, un savoir empirique sur la
cognition humaine. La seconde voie est celle qui, en partant du
champ neurobiologique, chercherait à définir l’émergence
organisationnelle qui s’opère à partir de lui. Elle a été amorcée par
la mouvance cognitiviste et attend de nouveaux développements
qui viendront avec l’avancée des neurosciences.
Les niveaux d’organisation, cognitif et neurobiologique,
forment des régions contiguës qui sont en interaction et qui
influent réciproquement l'une avec l'autre de manière constante. Le
bon problème ne serait-il pas de chercher des occasions
d'articulation entre les théories neurophysiologiques et les théories
des sciences s’occupant de la cognition humaine dans ses divers
aspects ?
Comment comprendre cette émergence ?
Il s’agit de tenter d’expliciter la jonction entre deux niveaux
d’organisation contigus dont la complexité est différente. Il y a
deux approches possibles selon que l’on considère le passage du
moins complexe vers le plus complexe ou l’inverse. Pour arriver à
un résultat, il faut mener les deux en même temps afin d’arriver à
une concordance, il faut une double approche. Mais pour l'instant,
on bute sur l'insuffisance du savoir. L’étude en complexité
croissante ne peut partir que des savoirs existants des aspects
neurobiologiques du cerveau. Pour comprendre le passage d’un
niveau à l’autre, il faudrait identifier les éléments neurobiologiques
générateurs les plus complexes et les éléments représentationnels
natifs les plus élémentaires. Or, nous n'avons qu’un savoir
94
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
sommaire des aspects neurophysiologiques et surtout des systèmes
de traitement des signaux les plus complexes du cerveau.
On peut évoquer les ensembles constitués par divers réseaux
neuronaux parcourus de signaux lorsqu’ils entrent en relation par
l’intermédiaire de réseaux associatifs complexes. Si on les
considère d’un bloc, ils peuvent constituer les éléments
neurosignalétiques de haut niveau. À partir de quel moment peut-
on supposer que les processus neurophysiologiques et
neurosignalétiques sont assez intégrés et stabilisés pour générer des
schèmes et processus cognitifs ? Nul ne le sait. Pour l’instant, la
neurophysiologie ne donne aucun détail sur la stabilisation de tels
ensembles. Par contre, l’imagerie cérébrale, qui ne cesse de
s’améliorer, montre des corrélations entre l’évocation volontaire de
représentations précises et l’activation de réseaux cérébraux.
L’espoir de cerner l’émergence de composants individualisables de
niveau supérieur à partir des interactions neurosignalétiques est
permis, mais reste incertain.
L’étude en complexité décroissante passe par l’intermédiaire des
disciplines déjà constituées que sont la linguistique, la sémiotique,
l’anthropologie culturelle, la psychologie sociale, la psychologie
cognitive, la psychanalyse. Elles construisent des faits et des
théories en rapport avec les systèmes représentationnels qui se
manifestent dans les différents aspects de la vie humaine : langage,
capacités cognitives et conatives, capacités relationnelles,
stratégies sociales, etc. La mise en évidence de schèmes ou
structures représentationnelles a été amorcée par les sciences
humaines, de la linguistique à la psychanalyse en passant par
l’anthropologie.
L’histoire de l’humanité montre qu’à un certain moment de son
évolution (évolution ontogénétique individuelle et évolution
95
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
phylogénétique collective) sont apparues des capacités
intellectuelles spécifiques chez l’Homme. L’hypothèse faite dans
cet ouvrage est qu’elles correspondent à l’émergence d’un niveau
de complexité supérieur à l’organisation neurophysiologique /
neurosignalétique. Les capacités d’intellection humaines et la
production d’une culture transmissible sont plus probablement les
produits d’un niveau générateur de l’intellect singulier et autonome
plutôt que de la seule évolution neurobiologique qui par ailleurs est
indispensable (pour autant qu’on puisse en juger au vu du savoir
actuel). Enfin, il est bien évident que les deux niveaux
d’organisation, le niveau générateur de l’intellect et le niveau
neurobiologique, forment des régions contiguës et hiérarchisées
qui sont en interaction et qui influent réciproquement l'une sur
l'autre de manière constante.
Le terme NGI est un assez vilain sigle à usage transitoire.
Dorénavant, nous nommerons le support de l’intellection le
« niveau cognitif et représentationnel ». « Cognitif » désigne ce qui
a trait à la connaissance et convient à peu près, mais il est un peu
restrictif et devra être étendu aux raisonnements irrationnels, à
l’imagination, aux rêves et aux délires qui font partie intégrante du
domaine à prendre en compte. Le terme « représentation » évoque
une présentation différée, avec l’idée de tenir lieu d’un aspect
autre, de le remplacer et de le relier. Cet autre aspect n’est pas
nécessairement une chose, mais souvent un élément sémiotique. En
français, le préfixe « re » insiste sur le redoublement, le renvoi
sémiotique. Il a été largement employé pour désigner un élément
intellectuel stabilisé (une image, un mot), sens dont nous aurons
également besoin.
96
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Penser autrement l’intellect
Chercher comment l’intellect peut être produit par un niveau
d’organisation constitutif de l’Homme, c’est tout simplement offrir
la possibilité penser de manière nouvelle les capacités
intellectuelles humaines. La thèse d’un niveau d’organisation
spécifique dédié à la genèse de l'intellect s’inscrit dans une
anthropologie qui considère l’Homme comme un être vivant
organisé auquel un degré d’organisation particulier donne des
capacités intellectuelles et relationnelles spécifiques. Cette
conception implique une continuité entre le neurobiologique et le
niveau considéré, ce qui permet de comprendre l’influence de l’un
sur l’autre. L’émergence du niveau d’organisation et d’intégration
générateur de l’intellect est en effet nécessairement un effet de la
complexification du neurobiologique. Il ne peut exister sui generis
(de lui-même) ni se forger ex-nihilo (à partir de rien) ! Cette
conception suppose de chercher la jonction entre les structures et
fonctions cognitives, et les structures et fonctions
neurobiologiques. L’explication de la façon dont l’émergence se
produit demandera une quantité considérable de travaux de
recherche.
Notre propos s’appuie sur les études empiriques et sur les
tentatives de théorisation des sciences humaines qui s’étendent de
l'épistémologie génétique de Jean Piaget jusqu’à l'anthropologie de
Claude Lévi-Strauss en passant par les travaux des linguistes. Vis-
à-vis de ces diverses disciplines, deux attitudes sont possibles. On
peut prendre une attitude agnostique, dite instrumentaliste,
estimant que leurs théories sont une manière commode d’expliquer
la réalité humaine et rien de plus. On peut prendre une attitude
réaliste et supposer qu’à ces théories il correspond quelque chose
d’existant réellement et qui est constitutif de l'Homme.
97
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
Dans un cadre réaliste, il existe deux possibilités non
exclusives. D’une part, la mise en jeu du fonctionnement
neurobiologique et de ses hauts degrés de complexité en
considérant qu’il peut être le support nécessaire aux capacités
d’intellection humaines. Précisant bien que nous parlons de
niveaux fonctionnels irréductibles à une supposée matière
cérébrale. D’autre part, nous défendons l’idée qu’il est plausible et
intéressant de supposer un niveau d'organisation plus élaboré que
le neurobiologique et spécifique aux capacités d’intellection
(capacités à la fois cognitives et représentationnelles) qui lui serait
suffisant. Notons à cette occasion qu’il y a une énorme différence
entre supposer l’émergence évolutive d’un niveau cognitif organisé
et supposer un esprit transcendant de nature substantielle fixe.
Les deux hypothèses étant compatibles, cela revient à donner un
double fondement ontologique hiérarchisé aux capacités
d’intellection humaine qui ont été théorisées en termes de schèmes,
structurations, fonctions, instances, interactions et processus, etc.
par les sciences humaines et en particulier la psychologie de la
connaissance. On notera que, si l’hypothèse d’un niveau autonome
- de type spécifiquement cognitif et représentationnel - était
contestée, il faudrait alors une néo-neurobiologie capable
d’expliquer les structures et fonctions cognitives (ce qui n’est pas
du tout le cas actuellement). Cette évolution ferait se rapprocher
cette néo-théorie d’une théorie de l’organisation intellectuelle et la
différence s'amenuiserait.
Le rôle de la philosophie
Dans le cadre philosophique contemporain, l’intellect est soit
une propriété ou disposition du corps, soit une substance spirituelle
autonome, soit l’effet d’un sujet (support devenu agent) défini
comme ego, idée généralement combinée à celle d’une mystérieuse
98
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
intériorité. Rien de cela ici. D’autres problèmes, d’autres questions,
une autre attitude qui s'opposent autant à l'Homme neuronal qu'à
l'Homme spirite et qui suggèrent la possibilité d’un nouveau
paradigme pour les sciences de l’Homme. Le rôle du philosophe
est de mettre en évidence le socle épistémique sur lequel reposent
les sciences (ici les sciences humaines et sociales) et de faire des
propositions épistémologiques et ontologiques pour l’améliorer, au
vu précisément de ce que les sciences apportent.
L’hypothèse d’un niveau générateur de l’intellection évite les
suppositions métaphysiques a priori eu égard aux capacités
intellectuelles humaines en leur donnant un socle capable de les
produire, mais indéterminé. L’un des enjeux étant celui de
l’autonomie (l’indépendance), ou pas, de la pensée et de l’action
humaine. Nous avons considéré les théories qui ont été édifiées à
partir des effets identifiables du niveau supposé. Elles sont
réparties dans de nombreuses disciplines des sciences humaines.
Chacune propose un modèle explicatif qui vaut pour son domaine,
ce qui selon notre thèse correspond à la connaissance de l’un des
systèmes du niveau générateur de l’intellect, qui n’est nullement
simple et homogène.
À la question qu’est-ce qui en l’Homme lui donne ses capacités
intellectuelles (quel est le niveau générateur ?), deux réponses sont
possibles : soit le niveau neurobiologique, soit un niveau
d'organisation supérieur dit « cognitif ». Ce problème ne peut être
posé que si l’on a abandonné le dualisme et changé de paradigme.
Il demande d’avoir adopté une ontologie pluraliste et non
substantialiste. Nous allons, dans le chapitre suivant, avancer des
arguments qui montreront que la seconde réponse est, à ce jour, la
plus probable.
99
CHAPITRE 3 CHANGER DE PARADIGME
100
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Chapitre 4
Un niveau cognitif émergent
L’hypothèse d’un niveau d’organisation susceptible de générer
les capacités intellectuelles humaines apporte un éclairage sur la
spécificité humaine et sur les sciences qui s’intéressent à l’Homme.
1. Un niveau de complexité en l’Homme
Dissiper un malentendu
Le philosophe doit montrer les impasses causées par les
problèmes illusoires ou insolubles et s'interroger sur les façons de
penser. Certaines conceptions, bien que très présentes, voire
dominantes, sont trompeuses et de peu d’intérêt. C'est le cas du
dualisme supposant que l’esprit pourrait se juxtaposer au cerveau.
On peut penser autrement, selon d'autres concepts.
Plutôt qu'esprit et cerveau (substance pensante et substance
étendue) on peut envisager le fonctionnement neurobiologique et le
fonctionnement cognitif. D'évidence le fonctionnement
neurobiologique ne peut produire que des faits de type
neurobiologique (avoir des propriétés de ce type). Il y a
nécessairement une cohérence entre une forme d’existence
supposée et les faits qui la manifestent. Les faits et propriétés sont
des caractéristiques liées à ce qui les produit. De même le
fonctionnement cognitif en peut produire que des faits intellectuels.
101
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
Dans une optique réaliste, on suppose que ces deux types de
fonctionnement existent réellement. Le plus simple est de supposer
qu'à chaque forme d'existence identifiable correspond des capacités
spécifiques. Dans ces cas, il y a une cohérence entre le support et
ses propriétés. Cela répond au principe selon lequel à tout niveau
d'existence spécifique correspondent des faits et des propriétés
spécifiques.
Dans ce chapitre, nous partirons du principe qu'il y a deux
formes d'existence, chacune manifestée par des propriétés
caractéristiques, les unes intellectuelles et les autres
neurobiologiques. Ensuite se pose un problème : quelle relation
existe-t-il entre le niveau neurobiologique et le niveau de la
cognition humaine ? C’est dans ce cadre précis que l’idée
d’émergence peut être utilisée à bon escient. Elle suggère que les
deux niveaux d’existence procèdent l'un de l'autre. C'est la thèse
que nous défendrons ici : le niveau cognitif émerge du niveau
neurobiologique.
L'hypothèse de la complexification et de l'émergence
La théorie des niveaux d'organisation/intégration suppose
l’existence d'une complexification dans l’Univers. Si on applique
ce principe au cas qui nous préoccupe, on peut considérer qu'il
existe dans le système nerveux des niveaux d'organisation de
complexité croissante. La question que l'on doit se poser ensuite
est la suivante : à partir d'une complexification suffisante, peut-on
supposer qu'il se forme un niveau présentant une différence par
rapport au neurobiologique et si oui comment ?
Nous employons ici le terme d’émergence comme concept
ontologique concernant les relations entre les niveaux constitutifs
de l’Univers. Ce concept impose deux exigences : celle d’une
102
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
dépendance et simultanément d’un échappement, soit une
différenciation qui donnant une singularité et une certaine
autonomie au niveau émergent. Cela implique une hiérarchie
particulière au sens ou le niveau émergent dépend du précédent
pour son existence, mais est aussi régi par un déterminisme qui lui
est propre. Les deux niveaux sont des formes d’existence, ils ont
constitutifs de l’Univers. Dans certains cas, le niveau émergent
rétroagit sur son niveau fondateur, si bien que les relations entre
eux sont interactives.
Concevoir le niveau d’organisation qui est à l’origine des
capacités intellectuelles humaines comme émergent, c'est dire que
ses éléments constitutifs sont formés à partir de ceux du
neurobiologique, mais qu'ils n'y sont pas réductibles, car ils sont
autonomes - ce qui se manifeste par des propriétés particulières.
Autrement dit, l'hypothèse repose sur le postulat que
fonctionnement neurobiologique, à partir d’un certain seuil de
complexification, est capable de former de nouvelles entités
possédant des qualités particulières. Les ensembles structurels et
fonctionnels ainsi formés constitueraient le niveau
supportant/générant les capacités d’intellection humaines.
Notre but est de donner des pistes de recherche sur la liaison
entre le neurobiologique et le support du fonctionnement cognitif
et représentationnel. Ce niveau d'organisation, dont l'existence est
plausible, faute d’avoir été identifié jusqu'ici, n'a pas de nom. Nous
utiliserons d'abord le terme barbare de niveau générateur de
l’intellect humain (avec pour acronyme NGI) pour indiquer la
perspective qui est celle d'une production, d'une genèse, et pour
rester neutre quant à sa nature. Ensuite viendra le terme de niveau
cognitif (ou plus explicitement cognitif et représentationnel)
lorsque la démonstration aura avancé.
103
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
2. Envisager l’émergence du cognitif
Une double approche
Expliciter l’émergence supposée correspond à trouver les
chaînons manquants entre le niveau générateur de l’intellect et le
niveau neurobiologique. Dans la mesure où il s'agit d'une approche
entièrement nouvelle, nous pouvons seulement donner quelques
indications sommaires sur la manière d'envisager les recherches.
L'idée générale est de repérer la jonction entre les niveaux en
conjuguant une approche du plus complexe vers le plus simple et
du plus simple vers le plus complexe, les anglophones diront top-
down et bottom-up. Voyons comment envisager cette double
approche.
L'hypothèse de l’émergence permet de faire un projet de
recherche, même si le savoir actuel est très insuffisant. Deux voies
sont possibles, l'une descendant en complexité (complexité
décroissante) et l'autre montant en complexité (complexité
croissante), la première partant des sciences humaines et la
seconde partant de la neurobiologie. La solution (lointaine)
consisterait à identifier les éléments générateurs ou support et les
éléments natifs émergents. Les premiers sont les aspects
neurobiologiques les plus complexes connus dont l'auto-
organisation produit les seconds, c’est-à-dire les constituants
cognitifs autonomes de base. Expliciter le changement qualitatif,
c’est définir le passage d'un niveau à l'autre.
Donnons immédiatement un exemple simple. La sensation est
l'aspect le plus simple et le plus anciennement étudié.
L'aboutissement des influx sensoriels dans les aires corticales
donne lieu à des cartes fonctionnelles donnant des capacités
comme la reconnaissance environnementale. Ces ensembles
104
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
peuvent entrer spontanément en interaction pour produire une
évocation sensorielle. Si on les considère d'un bloc, ces ensembles
interactifs peuvent parfaitement constituer des éléments du niveau
cognitif.
Mais, à partir de quel moment peut-on considérer que le
processus neurophysiologique est assez intégré et stabilisé pour
être considéré comme une représentation perceptive avec ses
qualités et sa dynamique propre ? Pour l'instant, la
neurophysiologie ne donne aucun détail sur la liaison et la
stabilisation de tels ensembles. Seule l’imagerie cérébrale montre
des corrélations entre l'évocation volontaire de représentations
précises et l'activation de réseaux cérébraux. Ces corrélations,
plutôt que d’être interprétées de façon réductionniste, peuvent
parfaitement être interprétées comme manifestant l’émergence
d’aspects cognitifs et de représentation.
L'étude en complexité décroissante passe par les
sciences cognitives
Au vu de l’ampleur du champ cognitif qui couvre aussi bien les
conduites pratiques, sociales que la pensée et le langage, il est
évident qu'il n’est pas uniforme. Nous partons donc du principe
que, par leurs méthodes propres, les sciences humaines existantes
construisent une approche empirique des divers processus,
fonctions et systèmes, structures pouvant être attribués au niveau
générateur de l’intellect humain (NGI).
Pour décrire les éléments natifs au niveau représentationnel, il
faut une démarche simplificatrice réduisant les composants
jusqu'au moment où les éléments constitués pourront être mis en
rapport avec des ensembles de type neurobiologique (ceux qui
seront constitués par la démarche complémentaire). Les
105
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
constituants cognitifs et représentationnels supposés doivent garder
les propriétés qui les caractérisent. Il n'y a pas de limite précise, à
part celle de ne pas sortir du niveau considéré. On peut donc
raffiner progressivement les éléments à considérer jusqu'à trouver
les éléments et processus élémentaires.
Ce que semble indiquer la diversité des disciplines (linguistique,
psychologie cognitive, psychanalyse, anthropologie, épistémologie
génétique), c'est qu'il y a plusieurs approches possibles et qu'il est
probablement vain de chercher une jonction unique. Le chaînon
manquant est probablement constitué par plusieurs maillons
parallèles se complétant. S'appuyer sur ces connaissances permet
d'éviter l'impasse philosophique de l'esprit, car elles s'appuient
dans leurs recherches sur des faits : des conduites observables, des
tests, la résolution de problèmes, la description des formes de
pensée, etc., aspect factuels qui témoignent du niveau cognitif.
L'étude en complexité croissante passe par la
neurobiologie
Du côté biologique, la tâche consiste à déterminer les éléments
neurobiologiques de haut niveau qui, assemblés, peuvent
s'autonomiser et former des ensembles stables pouvant interagir
avec d'autres du même type et former des supports à une
recomposition de degré supérieur. L'idée d'un niveau propre à
l'intellection est fondée sur le principe émergentiste de constitution
d'éléments d'un type nouveau issus d'autres moins complexes. Sur
le plan théorique, la constitution d'entités et de fonctions cognitives
ayant une autonomie correspond simplement à une
complexification du fonctionnement neurobiologique par
réorganisation qui donne un autre niveau de fonctionnement avec
des caractéristiques différentes.
106
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Notons que cette approche par complexification croissante n’a
rien d’extraordinaire et qu’elle aussi cours en neurobiologie.
Jacques Neirynck rappelle que c'est la « complexe organisation
du cerveau qui en fait la puissance et non pas le composant de
base » (le neurone). C'est le « point de vue de nombreux
scientifiques qui, comme Scott (1995), admettent l'existence de
niveaux d'organisation (physico-chimique, biologique, psychique)
en interaction, non réductibles les uns aux autres, mais avec des
propriétés émergeant d'un niveau hiérarchique à l'autre »77.
Il existe actuellement une « brèche épistémologique entre le
niveau de l'individu social avec son cerveau et le niveau
moléculaire et cellulaire » et « combler la brèche ne sera
probablement possible que par le développement de nouveaux
concepts, mais surtout par la compréhension des réseaux
neuronaux ». Et nous ajouterons par l'établissement d'un niveau
cognitif ayant une existence à l'égal des niveaux de complexité
neurobiologiques.
La recherche ascendante passe par celle des aspects
neurobiologiques qui peuvent être candidats en vue de constituer
les éléments natifs générateurs de la cognition. Ils sont
nécessairement complexes. Pour Jacques Neirynck, « Les
neurosciences proposent que les réseaux neuronaux corticaux
parviennent à générer [des] représentations en travaillant
ensemble »78.
La seule manière de les générer est qu'elles émergent, c'est-à-
dire s'autonomisent en se formant et qu’elles prennent une
individualité qui permette de les considérer pour elles-mêmes.
77 Neirynck Jacques, Introduction aux réseaux neuronaux, Bruxelles, De
Boeck, 2010.
78 Ibid., p. 150.
107
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
L'émergence est nécessairement locale et progressive
Si on se fie aux données empiriques sur l'évolution de la
connaissance chez l'enfant, il faut admettre que le niveau cognitif
et représentationnel, dont elle dépend, se construit
progressivement. Il est insignifiant à la naissance et se développe
plus ou moins selon les individus. Il est sans cesse en construction
et en évolution (parfois en involution). Il n’est donc pas toujours
déjà-là, mais toujours en formation et reformation. Concernant sa
formation chez l'enfant, on peut la situer vers l'âge de deux ans,
lorsque le cerveau a atteint une complexification suffisante.
Rien ne permet de supposer des représentations autonomes chez
le très jeune enfant. Ce n'est qu'à partir d'un certain âge que les
conduites d'imitation, de jeu, celles indiquant « la conservation de
l'objet » (selon les travaux de Jean Piaget) et l'acquisition du
langage font supposer l'existence de représentations et de processus
les concernant. Se pose aussi la question des souvenirs. Comment
les traces mnésiques se transforment-elles en souvenirs, c'est-à-dire
en formes remémorations formulables consciemment, pouvant
faire l'objet d'une expérience subjective ? Cette transformation est
aussi une piste de recherche.
Selon notre hypothèse, l’émergence du niveau cognitif et
représentationnel se produit lors du fonctionnement
neurobiologique et n’aboutit pas à quelque chose qui persiste hors
de ce fonctionnement. L'existence cognitive se produit tant que le
fonctionnement neurologique se produit. S’il cesse, le cognitif
cesse. On peut le situer comme une forme d'existence potentielle
s’actualisant ou se réactualisant en permanence.
Avec le niveau cognitif, on est devant un existant (une forme
d’existence) émergente. Il est en relation avec le neurobiologique,
mais il est aussi autonome (il a ses propres règles de
108
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
fonctionnement). Le terme d’émergence est approprié pour noter
ce double rapport de dépendance et d’autonomie conjuguées. De
plus, son existence même n’est pas fixe. Elle est variable au fil du
temps individuel, puisqu'elle se constitue lors de l'enfance, puis
évolue et prend de l’ampleur à l’âge adulte. Pour que ce niveau
émerge, une maturation cérébrale et une interaction avec
l'environnement est nécessaire. Le niveau cognitif est une forme
d’existence relative à ses conditions. On dira qu’il s’agit là de
généralités abstraites. Nous en convenons, mais, en l’absence de
travaux de recherche sur les conditions d’émergence du cognitif,
on ne peut guère en dire plus. Nous allons quand même tenter
d’apporter quelques précisions.
3. Dépendance et échappement
Une dépendance attestée
Les variations de l’intellect au fil du temps individuel, montrent
sa dépendance vis-à-vis de la croissance et de la maturation du
cerveau qui évolue depuis l'enfance jusqu’à l’âge adulte. L'étude
des variations montre aussi sa régression lors d’atteintes cérébrales
qu’elles soient lésionnelles, toxiques ou dégénératives (démences).
On peut en conclure que pour que ce niveau se constitue, une
maturation cérébrale, un bon fonctionnement neurobiologique et
une interaction stimulante avec l'environnement sont toutes
nécessaires.
D'un point de vue pharmacologique, on constate que des
molécules peuvent mettre hors circuit les capacités cognitives et
libérer des comportements automatiques, ou au contraire rendre la
pensée plus vive et plus alerte. Il est évident que les maladies
neurologiques affectent les capacités intellectuelles. D'où
109
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
l'évidence d'une dépendance des diverses capacités intellectuelles
humaines par rapport au neurobiologique, mais jusqu’à quel point
et de quelle manière ?
La psychopharmacologie clinique montre des relations
complexes entre divers types de fonctionnements neurobiologiques
et divers comportements, conduites ou formes de pensée. On ne
peut concevoir le problème de manière simple et univoque. Il est
probable qu'il faille parler d'émergences (au pluriel) et de divers
degrés de dépendance. Cliniquement, on constate que plus les
aspects intellectuels sont liés aux modalités réactionnelles, à
l'humeur, à l'émotion, et plus ils peuvent être modifiés
pharmacologiquement. Inversement, plus ils sont neutres et
abstraits et plus, ils sont indépendants de l'action pharmacologique.
Ceci est vrai dans le cadre d’une modulation contrôlée. Si les
substances aboutissent à des états disruptifs aigus, confusionnels
ou comateux, l’intellect est dévasté ou s’évanouit.
Les raisonnements abstraits de type logico-mathématique ne
changent pas sous l'action des psychotropes. Ils peuvent être
rendus impossibles (abrutissement, coma) ou être facilités
(stimulation), mais leur forme reste inchangée. On peut en déduire
que la relation entre le niveau neurobiologique et le niveau cognitif
a une forme particulière : celle d'un support nécessaire, mais
permettant un degré d’échappement. En inversant le problème, on
pourrait dire que c’est le bon fonctionnement neurobiologique qui
permet à une pensée autonome de se déployer. C’est ce que l’on
peut constater cliniquement d’un point de vue médical.
Il s’ensuit l’idée que le niveau générateur de l’intellect combine
une dépendance vis-à-vis du niveau neurobiologique associée à un
échappement. Mais à partir de quels éléments et de quel degré de
complexité cet échappement se produit-il ?
110
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
La pensée suit un ordre qui n’est pas causal. On peut rappeler le
raisonnement de Donald Davidson (pourtant réductionniste et
déclarant vouloir une « théorie matérialiste de l’esprit »),
concernant les événements mentaux : « […] il n'y a pas de lois
déterministes strictes à partir desquelles on puisse prédire et
expliquer la nature exacte des événements mentaux » 79. À partir de
cette constatation, il est impossible d'évoquer une détermination
causale du mental par des états physiques. Davidson défend un
physicalisme occasionnel et propose alors l’idée de survenance.
Mais, plus généralement, les processus d'enchaînement de type
cognitif et représentationnel suivent des règles qui leur sont
propres et ne peuvent être formulés en termes de causalité.
La question se repose : qu’est-ce qui génère en chaque homme
cette capacité à penser de manière autonome et à se comporter
selon des règles qu’il se donne individuellement et
collectivement ? Quel support pourrait permettre l’autonomie de la
pensée et des conduites régies par des principes si la réduction au
neuronal échoue ?
L’argument de la pensée rationnelle
La pensée rationnelle a un statut particulier, car elle à une
possibilité de validation intrinsèque, établie par le raisonnement.
Cette possibilité d'affirmer la vérité ou la fausseté implique une
autonomie de la pensée, c'est-à-dire le fait qu'elle ne dépende que
des critères qu’elle se donne. Elle a donc de fortes chances
d’échapper à une détermination neurobiologique.
Toute activité scientifique s’efforce de penser et d’agir selon des
méthodes précises et au sein de paradigmes assez stricts. On ne
voit pas comment elle pourrait dépendre des cerveaux des
79Davidson Donald, Actions et événements, Paris, PUF, 1993, p. 279.
111
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
chercheurs qui sont à coup sûr tous différents. Si c’était le cas, les
méthodes seraient inapplicables, varieraient sans cesse et aucune
vérification ou réfutation ne serait possible.
Si un changement dans la biochimie du cerveau ou dans les
circonstances environnantes occasionnait un changement dans les
lois mathématiques ou les règles logiques estimées justes, il n’y
aurait plus de démonstration dont on puisse dire si elle est vraie ou
fausse universellement. Il n’y aurait que des opinions relatives aux
circonstances.
On peut citer ici l'argumentation alerte d'André Comte Sponville :
« Imaginez, par exemple, que toute pensée soit
exclusivement déterminée par le fonctionnement du
cerveau, donc en dernier ressort par des causes physiques
(puisque le cerveau est matériel). La neurobiologie ou la
physique ne seraient elles-mêmes que les effets de causes –
les particules – qui ne pensent pas. Comment savoir alors si
ces sciences sont vraies ? Car enfin, la pensée des
astrologues, des fous ou des ignorants est aussi déterminée
par leur cerveau ! Si tout est également déterminé, la
conviction qu’une connaissance est vraie n’est jamais qu’un
état neuronal, qui ne prouve rien. Si tout est déterminé, le
déterminisme, comme doctrine, est aussi déterminé que
l’indéterminisme : comment savoir lequel est vrai ?
Bref, pour que l’idée de vérité garde un sens, et donc pour
qu’une connaissance soit possible, il faut que la pensée ne
soit pas seulement déterminée par des causes, mais aussi
conduite par des raisons. C’est la limite du neurobiologisme
comme du physicalisme : si toute pensée se réduit
intégralement à un certain état du cerveau ou de la matière,
quel crédit accorder à la physique ou à la neurobiologie ?
Quelle différence neurologique y a-t-il entre une idée vraie
et une idée fausse ? Tous les neurologues que j’ai interrogés
m’ont répondu : « Aucune ». Mais alors la neurologie est
112
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
incapable de rendre compte de quelque vérité que ce soit,
fût-ce de la sienne propre ! »80.
L’autonomie de la pensée rationnelle signifie que la raison se
soumet à des règles qui lui sont propres. De la sorte, un domaine
possédant un degré de fermeture se constitue. Comme cette
autonomie ne vient pas de l'interaction des éléments logico-
mathématiques entre eux (ils n'interagissent pas directement entre
eux dans le ciel des idéalités), elle implique une indépendance de
la capacité qui en permet le maniement. Il y a là quelque chose de
spécifique.
On évoquera aussi classiquement les conduites morales. Se
comporter selon des principes demande que ces principes soient
identifiables et discutables par eux-mêmes. Plus largement les
règles de vie en société. Un immense champ d’activités humaines
est régi par des règles, des principes, qui demandent d’avoir été
pensés, discutés, communiqués, établis collectivement.
Si la pensée était déterminée par le niveau neurobiologique, elle
perdrait ses qualités et entrerait dans la catégorie des faits
ordinaires. La pensée en tant que produit d’un processus
neurobiologique serait une propriété de celui-ci. On constaterait,
dans une perspective naturaliste, que telle pensée factuelle se
produit selon tel état du cerveau dont elle dépendrait. Or, on ne
peut réduire la pensée à cette dépendance, car ses caractéristiques
montrent qu'elle y échappe.
Nier l’autonomie de la pensée est une impasse de la modernité
créée par la volonté de naturaliser l’Homme pour échapper à
l’idéalisme et au spiritualisme jugés inacceptables sur le plan
métaphysique. La validité des raisonnements demande une
80 Comte-Sponville André, Entretien avec Vincent Citot, Le
Philosophoire, 2013/2 (n° 40), pages 11 à 23.
113
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
autonomie de ce qui les produit, les valide ou les réfute. Si un
champ propre de détermination de type cognitif n’existait pas, la
pensée serait déterminée par le fonctionnement du cerveau et elle
n'aurait pas de validité intrinsèque.
La philosophie transcendantale a pour tâche de rapporter ce qui
paraît immédiat à la capacité de connaître qui est à son origine.
Elle doit chercher dans l'entendement la possibilité des concepts, y
compris premiers, et analyser l'usage que nous faisons de notre
entendement. C'est là l'objet de la philosophie transcendantale. Dès
la Critique de la raison pure, Emmanuel Kant a montré qu’elle
portait ses conditions de possibilité en elle-même. Les éléments
premiers de la pensée, qui permettent la construction des objets sur
lesquels portera secondairement la réflexion, sont déterminés par
notre faculté de connaître.
Ensuite, la raison pure se déploie selon ses propres lois. Dans
son essai tardif sur Le Conflit des facultés, Kant va plus loin en
posant que tout raisonnement est autonome et en notant que « le
pouvoir de juger de façon autonome, c’est-à-dire librement
(conformément aux principes de la pensée en général), se nomme
la raison »81 Sa démonstration est assez convaincante. L’autonomie
de la raison signifie que les raisonnements rationnels sont
déterminés par eux-mêmes, c’est-à-dire par les concepts et par les
règles de composition.
Selon le système conceptuel utilisé et le formalisme adopté, la
pensée produite est différente. L’autonomie de la pensée signifie
que la raison se soumet à des règles qui lui sont propres, que l’on
peut mettre en évidence et partager. Plus largement cela signifie
81 Kant Emmanuel, Critique de la raison pratique, Paris, PUF, 1960, p. 86.
et « Le Conflit des facultés », in Œuvres complètes, Nrf, Pléiade, 1980, t.
III, p. 826.
114
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
qu’elle crée ses concepts. Dans Substance et fonction et dans Le
concept dans les sciences de la nature et de la culture Ernst
Cassirer affirme sans ambiguïté que les concepts fondamentaux de
chaque science ne sont pas les reflets passifs d’un être donné, mais
des symboles intellectuels créés de manière autonome par leurs
interactions.
Il semble évident que la conceptualisation et la rationalité ne
doivent dépendre que d’elles-mêmes. Envisageons l’inverse et
supposons que ce ne soit pas le cas. Il y aurait une variation des
concepts et de la vérité démonstrative au gré des circonstances, et
donc aucune vérité formelle démontrable universellement. Si l’on
admet la possibilité qu’une démonstration rationnelle a une vérité,
ou une fausseté, constantes et universelles, elle est indépendante
des circonstances. Cette indépendance suppose une autonomie de
la pensée rationnelle, car pensée et démonstration ne sont pas
séparables.
4. Quelques données en neurobiologie
Des savoirs incertains
Du point de vue neurobiologique, les années 2010 ont apporté la
découverte des processus d’auto-organisation. Ils se produisent lors
de la constitution (et reconstitution) des réseaux neuronaux et ils
contribuent à la stabilisation des fonctionnements
neurophysiologiques. La capacité du cerveau à utiliser de
nouveaux neurones (un processus que l’on nomme neurogenèse
secondaire) permet de supposer des processus d’auto-configuration
du cerveau adulte.
Ces processus pourraient être ce qui permet l’émergence des
composants du niveau cognitif et représentationnel et leur
115
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
renouvellement (que ce soit leur élimination ou leur consolidation).
Cette conception renvoie au modèle de la flex-stabilité du niveau
neurobiologique. Ce serait un processus dynamique caractéristique
des équilibres métastables biologiques, c’est-à-dire des systèmes
dynamiques dotés de plusieurs points d’équilibre correspondant à
plusieurs minimums locaux d’énergie potentielle.
Il est possible de concevoir des systèmes formés de variables
neurobiologiques en utilisant des équations différentielles. Cette
approche, que l’on qualifie de dynamique, permet de faire
apparaître des propriétés dites émergentes régies par des équilibres
instables. Mais nous récusons la pertinence du terme d’émergence
s’il s’agit simplement de propriétés caractéristiques du niveau
considéré. Pour qu’il y ait émergence, il faut qu'il s'agisse de
nouveaux éléments d'un autre type qui se forment. Notre
compétence ne nous permet pas de nous prononcer sur ce point.
C'est l'ensemble de ces fonctionnements qui pourraient être
porteurs potentiels d'émergence. Ils concernent les réseaux
neuronaux parcourus de signaux qui entrent en relation par
l'intermédiaire de réseaux associatifs de niveau 5. Décrire et
modéliser un tel fonctionnement n'est pas simple. Il est aussi
impossible de savoir quand la neurobiologie va progresser
suffisamment pour proposer des candidats générateurs pertinents
qui puissent être mis en relation avec ces aspects cognitifs natifs.
Les réseaux neuronaux
On sait qu'il existe une réorganisation anatomique et
fonctionnelle de zones neuronales lors des apprentissages. Certains
utilisent la notion d'engramme, terme que l'on doit à Susumu
116
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Tonegawa82, qui désigne des ensembles de neurones liés entre eux
et affectés par des modifications durables lors d'un apprentissage.
D'autres chercheurs parlent du fonctionnement des réseaux
neuronaux, ce qui est une approche plus fine.
Ce sont les constituants déjà fortement organisés qui nous
intéressent. L'organisation entre neurones forme des réseaux qui
eux-mêmes sont connectés et forment une organisation de degré
variable. Au vu des connaissances actuelles résumées par Jacques
Neirynck83, si l'on considère le neurone comme le niveau 1, le
microcircuit péri-synaptique sera le niveau 2, le réseau local sera le
niveau 3, le réseau régional le niveau 4 et enfin le réseau supra-
régional le niveau 5.
Dans la mesure où le principe est de trouver, pour envisager une
émergence possible, l'élément le plus complexe possible, il est
probable que l'on ait à chercher dans les niveaux 4 ou 5. Le
problème à résoudre peut se formuler ainsi : trouver le degré de
complexité nécessaire pour que la transformation en éléments
cognitifs et représentationnels puisse se produire. On peut penser,
par exemple, aux réseaux des aires corticales de niveau 4 lorsqu'ils
sont mis en relation avec d'autres du même type (niveau 5) par les
faisceaux d'association ou par le thalamus.
Une approche déjà ancienne inscrite dans la feuille de route
pour l’étude des systèmes complexes de la Complex Systems
Society 84 consiste à explorer les dynamiques spatio-temporelles à
méso-échelle dans les colonnes corticales ou encore les
82 Tonegawa Susumu, « Memory Engram Cells have come of age », Neuron,
2015.
83 Neirynck Jacques, Introduction aux réseaux neuronaux, Bruxelles, De
Boeck, 2010.
84 French roadmap for complex systems.
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00392486/document.
117
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
assemblages de neurones synchronisés (ou, plus largement les
assemblages polysynchrones). « Ces dynamiques spatio-
temporelles peuvent être utile pour élucider la dynamique
neurobiologique microscopique derrière les processus
symboliques ». Le but est de comprendre les liens entre processus
neurobiologique et les processus symboliques.
Neurosignalétique et neurobiologie computationnelle
Il est évident que ce ne sont pas les réseaux inertes qui nous
intéressent, c'est leur fonctionnement. L'aspect fonctionnel de la
neurobiologie est constitué par les signaux électrochimiques qui
parcourent les réseaux neuronaux. On sait que l'organisation
temporelle des signaux, leur stabilisation en motifs, jouent un rôle
dans le codage. À partir de là, on peut imaginer que des motifs
signalétiques structurés, en se formant et se reformant
régulièrement, constituent des schémas constants et autonomes que
l'on pourrait considérer comme la base d’émergence d’éléments
premiers appartenant au niveau cognitif et représentationnel. Seule
une modélisation mathématique sophistiquée mise en œuvre par
ordinateur pourra donner une idée à ce sujet.
Mais la complexité est immense et la tâche pour constituer un
modèle mathématique manipulable que par des ordinateurs de
grande puissance est immense. Le cerveau humain a plus de 100
trillions (un trillion = 1018) de connexions qui se font grâce à un
mélange de transmissions de type « digital » (influx le long des
axones) et « analogique » (libération de neuromédiateurs selon un
processus continu), transmission modulée par un nombre
incommensurable de rétroactions et selon des processus en
parallèle et en temps continu.
118
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Pour l'instant, les connaissances en informatique neuronale ou
neurobiologie computationnelle (il n'y a pas de terme fixé) sont
très faibles. En octobre 2015, une équipe du Blue Brain Project a
publié un article décrivant la simulation d'un micro portion cerveau
de rat, portant sur 31 000 neurones et 40 millions de synapses
correspondant à un volume du néocortex d'environ 0,29 mm³. On
voit immédiatement les limites actuelles de ce type d’ambition qui
par ailleurs ne concerne pas les capacités intellectuelles, mais
uniquement le fonctionnement neurosignalétique 85.
Le Human Brain Project (Projet du cerveau humain) qui vise à
simuler l’ensemble du fonctionnement du cerveau humain grâce à
un ordinateur semble bien illusoire86, car excessivement ambitieux.
La rémanence neuronale
Toutes les capacités intellectuelles ont une persistance, elles
sont pérennes et reproductibles. Il y a donc ce qu’on nomme une
mémoire qui ne se limite pas aux souvenirs. Il doit y avoir une
relation entre la mémoire intellectuelle et l’existence d’une
permanence ou d’une rémanence du fonctionnement
neurobiologique.
La mémoire, du point de vue neurobiologique, est constituée par
les traces permanentes dans les circuits neuronaux du cerveau. Un
mécanisme possible pour maintenir les traces est de maintenir
l'activation d'une partie des neurones après la disparition de ce qui
a causé leur activation. Cette « activité persistante » ou « activité
réverbérante » est considérée comme le mécanisme le plus
85 Henry Markram et al., « Reconstruction and Simulation of Neocortical
Microcircuitry », Cell, vol. 163, Issue 2, 8 octobre 2015, p 456-492. (DOI
10.1016/j.cell.2015.09.029.
86 Le « The Human Brain Project » , lancé par la division des technologies
futures émergentes (FET) de l’Union européenne devrait s’achever en 2024.
119
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
plausible de la mémoire à court terme (en particulier la mémoire de
travail).
À long terme, un autre mécanisme doit rentrer en jeu. Ce sont
les modifications des synapses qui se produisent grâce à la «
plasticité synaptique ». Cela s'applique probablement à la
formation des éléments porteurs d’une possible émergence que
nous cherchons. La plasticité permet de former de nouveaux
réseaux qui ont une stabilité au moins transitoire, ce qui peut se
faire de deux manières, soit par persistance intrinsèque, soit par
reproduction à l'identique au fil du temps. On peut y voir une
possibilité de mémoire intellectuelle au sens de la formation de
néo-circuits à partir desquels peuvent émerger les schèmes fixes
des processus intellectuels.
Les corrélations neurobiologiques
Les aires langagières
Le modèle « Memory, Unification, Control » proposé par Peter
Hagoort postule que les aires du langage abritent au moins trois
circuits parallèles correspondant aux trois principaux niveaux de
représentation combinatoire du langage : phonologie, syntaxe et
sémantique. Dans chacun de ces circuits, des secteurs distincts de
la région frontale inférieure gauche interviendraient pour unifier
les objets codés par les aires temporales et pariétales postérieures
sous forme d’arbres cohérents. Ce qui correspond à l’association
entre signifiant, structure syntaxique et sens. Il pourrait y avoir là
un lieu d’émergence87.
87 Hagoort Peter, MUC (Memory, Unification, Control): A Model on the
Neurobiology of Language Beyond Single Word Processing, Computer
Science, Psychology. 2016.
120
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Le projet de Peter Hagoort est réductionniste, mais il peut être
interprété de façon émergentiste, car la causalité entre les
structures cérébrales et les arbres syntaxiques n’est pas fléchée.
Rien n’empêche d’interpréter les corrélations qui ont été montrées
comme des occasions d’émergence.
Dans une interview, le linguiste François Rastier constate :
« Il y a bien des corrélats neurologiques à notre activité,
mais cela ne veut pas dire que ces corrélats soient des
causes. Il y a d’autres niveaux de l’action humaine que celle
des [interactions] entre neurones »88.
Ce terme de niveau que François Rastier emploie de manière
hypothétique, nous lui donnons une signification ontologique
précise, celle de niveau d’organisation porteur des capacités
d’intellection produisant la pensée-langage et de manière plus
générale l’activité intellectuelle cognitive et représentative
humaine.
Des aires mathématiques
Les travaux de Stanislas Dehaene peuvent être exploités de la
même manière. Sous sa direction, Marie Amalric a étudié les aires
cérébrales impliquées dans la réflexion mathématique de haut
niveau par IRM fonctionnelle89. Lorsque la réflexion portait sur des
objets mathématiques, un réseau dorsal pariétal et frontal était
activé, réseau qui ne présentait aucun recouvrement avec les aires
du langage.
88 Rastier François, Interview, 2019.
89 Amalric Marie. et Dehaene Stanislas, « Origins of the brain networks for
advanced mathematics in expert mathematicians », Proceedings of the
National Academy of Sciences, vol. 113, no 18, 2016.
121
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
À l’inverse, lorsqu’on demandait aux personnes faisant les tests
de réfléchir à un problème d’histoire ou de géographie, le réseau
qui s’activait était complètement différent des régions
mathématiques et impliquait certaines aires du langage. Le réseau
d’aires cérébrales mis à jour dans cette étude entre en jeu lors du
traitement du nombre et du calcul mental et s’active également en
réponse à la simple vue de nombres ou de formules
mathématiques.
Quelle leçon tirer des corrélations
Il serait sans intérêt de multiplier les exemples qui tous
montrent la même chose : il existe une corrélation entre une
activité fonctionnelle neurobiologique de certaines aires du cerveau
et une activité intellectuelle particulière. Toutes ces
expérimentations peuvent être interprétées sur un mode
réductionniste ou sur un mode émergentiste.
Il faut bien noter aussi que toutes mettent en évidence une
activité fonctionnelle des zones concernées, ce qui va dans le sens
de notre thèse : ce n’est pas l’infrastructure cérébrale qui est à
considérer, mais son fonctionnement. Cependant, aucune théorie
particulière de l’activité proprement neurophysiologique et
neurosignalétique n’est proposée. Nous voulons dire, aucune
théorie particulière ayant une valeur explicative par rapport aux
performances testées.
5. Une tentative de synthèse
Interactions de contiguïté
Entre le neurophysiologique et le cognitif, il y a d’abord une
dépendance du second qui émerge du premier et, d’autre part, une
122
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
double interaction. Dans un sens, celui des systèmes intégratifs, le
neurofonctionnel forge les contenus et processus cognitivo-
représentationnels et dans l’autre sens, celui de l’effectuation, il y a
une transcription du cognitif en processus neurophysiologiques
absolument indispensables pour commander des actions.
Le neurophysiologique (action des neuromédiateurs, transfert et
dynamique des signaux, modulation hormonale), s'appuie sur la
constitution neurologique (neurones et cellules gliales, des réseaux
neuronaux, des systèmes précâblés). Le fonctionnement
neurophysiologique a une certaine autonomie au sens où le
traitement de signaux (dit aussi de l’information) a ses propres
règles qui échappent en partie au support neuronal. En mode
descendant, ce fonctionnement envoie des commandes qui
empruntent nécessairement les voies neurologiques.
Enfin, le neurologique et le biosomatique interagissent. Le
système neurologique commande les systèmes moteurs et
viscéraux. Ceci est trop connu pour être développé. Inversement,
ce système nerveux est entièrement supporté par le biosomatique
sans lequel il n'existerait pas. Le biosomatique l'informe de
l'environnement en envoyant des signaux issus des divers appareils
sensoriels et ainsi que par voie endocrinienne.
Les actions en cascade
Il s'agit de l'action du cognitif sur le biosomatique, qui est
certaine et évidente puisqu’il faut passer par le biosomatique pour
réaliser un acte quelconque commandé par une idée. Le
neurofonctionnel et le neurologique agissent constamment sur les
régulations du tonus musculaire et sur le système neurovégétatif
ayant ainsi des actions viscérales. L'action du biosomatique
jusqu'au cognitif est plus obscure, mais on sait aussi que, par voie
123
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
montante, les dysfonctions biologiques d’origine purement
somatiques provoquent des effets neurophysiologiques et
cognitivo-représentationnels.
Nous sommes loin de connaître avec précision ces interactions,
mais elles existent nécessairement. Le niveau cognitif et
représentationnel pour produire des conduites finalisées
intelligentes demande des actes qui mettent en jeu les niveaux
neurologique et biologique qui commandent les actions
corporelles. Sans cette interaction rien ne se fait. Une mauvaise
nouvelle intégrée au niveau cognitif engendre une suite de pensées
affligeantes qui retentissent sur le neurobiologique en donnant une
humeur dépressive (corrélée à des modifications dans la
dynamique des neuromédiateurs) avec des effets biologiques :
perte d’appétit, inhibition motrice, etc. Quel que soit le domaine
concerné l’interaction entre niveaux est constante.
Et le psychisme ?
Les niveaux considérés sont en continuité et en interaction les
uns avec les autres. Il existe des interactions entre le niveau
représentationnel, neurobiologique et le reste du biosomatique (que
nous considérons en bloc pour simplifier le raisonnement).
Enfin, disons un mot du psychisme qui ne peut être comme dans
la confusion langagière le veut assimilé à l’esprit ou au mental.
Nous le définirons comme l’entité individuelle qui détermine les
conduites affectives et relationnelles. On a vu précédemment, que
le terme désigne d’abord une entité virtuelle qui a été supposée par
la psychanalyse pour expliquer les conduites humaines, sans que sa
nature soit précisée. Freud est toujours resté flou à ce sujet et sa
postérité a bataillé pour tirer le psychisme vers l'esprit ou vers le
124
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
neurobiologique. Nous ne souscrivons à aucune de ces deux
options.
Les éléments de la définition du psychisme sont divers. Il peut
être situé comme une entité complexe, repérable en chaque
individu humain qui engendre les conduites, traits de caractère,
types de relations, sentiments, symptômes, etc., décrits par la
clinique. On dit tenir compte qu’il évolue au fil de la vie
individuelle et acquiert des contenus qui dépendent de facteurs
relationnels, éducatifs, sociaux, et de facteurs biologiques et
neurophysiologiques. Enfin, il est possible d’en construire un
modèle théorique, rationnel et cohérent à partir des faits cliniques.
Ce modèle a d’abord une valeur opératoire, celle d’expliquer la
clinique en intégrant les différentes influences qui agissent sur
l’individu humain.
Une difficulté surgit. Si on se réfère aux caractéristiques du
niveau cognitif et à celles du niveau neurobiologique, le psychisme
ne répond ni aux unes, ni aux autres. Cependant, il est
indispensable de l’identifier au titre de l’explication des conduites
humaines. Une énigme apparait. On peut la résoudre en supposant
que le psychisme soit mixte, c'est-à-dire qu’il comporte à la fois
des aspects neurobiologiques et cognitivo-représentationnels que
l'on ne peut pas toujours départager. Il intègre aussi des influences
relationnelles, culturelles et sociales. Ces facteurs sont pour
certains communs, et pour d'autres singuliers, propres à chaque
personne ou à certaines cultures. Le psychisme ne s'inscrit donc
pas exactement dans l'un des niveaux tels qu'ils ont été vus ci-
dessus.
Si l’on se réfère aux caractéristiques du cognitif et à celles du
neurobiologique, le psychisme ne répond ni aux unes, ni aux
autres. Cependant, il est indispensable de l’identifier au titre de
125
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
l’explication des conduites humaines. C’est l’instance de
mémorisation et de pérennité des interactions relationnelles
marquantes et de la socioculture. Une énigme apparait. On peut la
résoudre en supposant que le psychisme soit mixte. Il met en jeu
les deux niveaux, cognitif et neurophysiologique, et leurs
interactions. Ces dernières sont constantes et continues, et parfois
non départageables.
Un niveau d’organisation identifiable
Pour les réductionnistes, c’est le fonctionnement neuronal qui
produirait la pensée, les comportements intelligents, etc. Cette
hypothèse n'est évidemment pas fausse, car un bon fonctionnement
neurobiologique est toujours nécessaire à la cognition. Cependant,
il n'a pas été démontré qu'il soit suffisant. C'est dans l'interstice
logique entre nécessaire et suffisant que s'inscrit l'hypothèse
présentée. Si la détermination biologique n’est pas suffisante, il
faut ajouter une autre possibilité. C’est là qu’intervient l'hypothèse
d’un niveau d’organisation de complexité supérieure au niveau
neurobiologique pour porter les capacités cognitives humaines.
C'est une thèse ontologique : elle affirme l'existence effective d'un
niveau d'organisation. Ce qui permet d’expliquer l'autonomie de la
pensée et de l'intelligence humaine sans faire appel à des
hypothèses métaphysiques sur l'esprit.
Poser le problème des compétences cognitives et
représentationnelles humaines autrement qu'en termes de leur
réduction au cerveau, ou de leur rattachement à l'esprit, paraît
intéressant et plausible compte tenu des avancées contemporaines
du savoir. Cette thèse est fondée sur une ontologie de l'organisation
par opposition à une métaphysique de la substance (qui débouche
nécessairement sur l'opposition corps-esprit et ses vaines tentatives
de résolution). Nous dissocions la globalité de l’esprit en un objet
126
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
d’étude composé d’un ensemble de faits mis en relation avec une
forme d’existence (un niveau) susceptible d’en expliquer la genèse.
Notre positionnement méthodologique est le suivant :
- Les diverses manifestations de la pensée (de l’imagination
débridée à la logique la plus aride) sont considérées comme des
aspects factuels, tout comme les conduites intelligentes.
- L'ensemble de ces faits est attribué à l'activité intellectuelle
humaine (connaissance, intelligence, représentation), ce qui
implique d’attribuer des capacités intellectuelles à l’Homme.
- Ces capacités ne surgissent pas du néant, ni ne tombent du ciel
des Idéalités. Elles sont portées par quelque chose en l’Homme qui
a une forme d'existence pérenne.
- Cette forme d'existence peut être considérée comme un niveau
d'organisation qui émerge du niveau neurobiologique (selon des
modalités multiples et complexes qui pour l'instant nous
échappent). Nous le nommons pour être explicite par rapport à ses
effets le niveau cognitif et représentationnel.
L’hypothèse d’un niveau cognitif issu du niveau
neurobiologique délivre des problèmes du dualisme : autant celui
(postcartésien) de la relation entre des substances incompatibles,
que celui des interactions impossibles entre des états physiques et
mentaux (séparés par la clôture causale déclarée infranchissable
par la philosophie analytique).
La commande cognitive des actes, ne pose aucun des problèmes
métaphysiques âprement discutés tels que l’interaction des
substances ou le franchissement causal, puisqu’il existe une
interaction entre niveaux. Il y a là un éclairage ontologique sur ce
qui fait la spécificité humaine utile pour les sciences qui s’en
127
CHAPITRE 4 UN NIVEAU COGNITIF ÉMERGENT
occupent de manière incertaine. Elles oscillent du
comportementalisme à l’idéalisme, de la psychologie cognitive à la
neurobiologie. Puisse la désignation d’un niveau cognitif ayant une
existence réelle et bien identifiée les aider à stabiliser leurs objets
de recherche.
128
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Chapitre 5
Un niveau social émergent
Peut-on supposer une forme d’existence du social, c’est à dire
de ce qui fonde les sociétés ? Selon l’ontologie proposée dans cet
ouvrage, ce ne peut être que sous la forme d’un niveau
d’organisation, qui émergerait de la collectivité humaine.
1. Le problème du social
Étudier la société humaine
Une première approche des sociétés au XVIIe siècle, due à
Thomas Hobbes, a mis l’accent sur le rôle des institutions et des
pouvoirs que l'on qualifie de régaliens. C’est vers le XVIIIe siècle
que l’on commence à soupçonner l’existence spécifique du social.
David Hume reconnaît la consistance du lien social comme tel et
met ainsi en place la possibilité d’une étude empirique de la
Société. Adam Ferguson et Adam Smith prolongent les intuitions
humiennes, en les liant à celles de Mandeville, et avancent la thèse
que par la conjonction de la sociabilité et de l’intérêt individuel, on
peut expliquer le développement de la société civile90.
Il revient à Auguste Compte d’avoir voulu fonder une science
de la Société sur le modèle des sciences de la nature, une physique
sociale. Il l’annonce dès la première leçon de son cours de
90 Gautier Claude, Hume et les savoirs de l’histoire, Paris, Vrin/EHESS, 2005.
129
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
philosophie positive91. La sociologie s’est développée dans une
optique positiviste comme science des phénomènes sociaux
d’abord situés, dans un excès durkheimien, à « l’égal des choses ».
C’est au XIXe siècle que l’idée de société comme totalité
organisée commence à poindre. Ensuite, dans les premières
décennies du XXe siècle les disciplines ayant trait à la société se
sont multipliées (l'histoire, la géographie, l’économie, l’ethnologie,
l’anthropologie sociale, l’anthropologie culturelle). Une grande
hétérogénéité d’approche s’est installée. Elle ne facilite pas la
réponse concernant ce qui constitue le social.
La question de savoir sur quoi reposent les sociétés humaines, le
« social » comme fondement des sociétés, reste en suspens. « À
cette question apparemment simple, plusieurs réponses ont été
apportées, mettant en avant des facteurs de nature différente »,
écrit Pierre Grelley92. C’est le problème qui nous intéresse
précisément ici, savoir ce qui constitue les sociétés, l’existence du
social quelle que soit la société considérée.
La pertinence de ce problème du « social » est contestée par les
courants empiriste et pragmatiste qui préfèrent s’en tenir à la
description de la diversité des sociétés. Cette tendance récuse
l’existence de rapports sociaux fondamentaux et préfère décrire la
diversité contextualisée des faits sociologues. Il n’y aurait pas de
propriétés transculturelles ou transhistoriques caractérisant le
social93. La « méfiance à l’égard d’un réel structuré et de tous les
91 Comte Auguste, (1830-1842) Cours de philosophie positive, Paris, Hatier,
1982, p. 75.
92 Grelley Pierre, Qu'est-ce qui fait une société ? Informations sociales,
2012/4, n° 172, p. 101.
93 Passeron Jean-Claude, Le Raisonnement sociologique. Un espace non
poppérien de l’argumentation, Paris, Albin-Michel, 2001.
130
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
moyens permettant d’approcher ces structures »94 touche de large
pans de la sociologie. Il est tout à fait possible de s’en tenir à la
description phénoménale.
Cependant, les sciences fondamentales s’occupent de champs de
la réalité différents auxquels correspondent des champs du réel
différents. Si elles démontrent des lois, trouvent des régularités, ce
n’est pas par miracle. Elles le doivent à un réel perdurant sur
lequel, elles viennent buter en le testant. Un savoir rentre dans une
perspective scientifique à partir du moment où il délimite un
champ de la réalité fiable et démontre des lois ou au moins des
régularités. Si ces dernières ont une stabilité, elles le doivent à un
réel solide sur lequel la science en question vient buter en le
testant. Certains courant de la sociologie et de l’anthropologie
culturelle vont dans ce sens.
Des repères épistémologique et ontologique
Faut-il rappeler que l’approche proposée ici s’appuie sur une
épistémologie spécifique la fois constructiviste et réaliste 95, selon
laquelle un domaine scientifique se définit par les faits et théories
mise en évidence par les recherches. Deux questions se posent
alors concernant le social : y a-t-il du commun dans la diversité des
recherches sur les sociétés humaines ? Ce commun a-t-il une forme
d’existence réelle ? La diversité des savoirs s’appliquant aux
sociétés et leurs divergences théoriques ne facilite pas les réponses.
Le premier aspect concerne la réalité factuelle des
manifestations sociales, celles qui sont saisies empiriquement par
les sciences sociales. On s'accorde généralement pour admettre que
94 Lahire Bernard, Les structures fondamentales des sociétés humaines, Paris,
La découverte, 2023, p. 132.
95 Qui va à l’encontre du relativisme et de l’irréalisme dans lequel sont
tombées une partie des sciences sociales.
131
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
les actions individuelles ne sont pas suffisantes pour faire société.
Les relations sociales sont observables et peuvent être constituées
en faits attestés. Assurément, la réalité sociale a un pouvoir
contraignant qui lui est propre. Il n’y a pas de consensus, mais
malgré leurs divergences, un grand nombre de sociologues et
anthropologues, etc sont d’accord sur ce point : on peut décrire des
faits typiquement sociaux. Nous tiendrons cela pour acquis.
Si l'on admet qui y a bien un domaine du social empirique
identifiable, une réalité sociale, le second problème est de savoir si
cette réalité factuelle a un fondement réel. Peut-on donner un statut
d’existence ontologique au social ? La tentative de réponse à cette
question se fera dans le cadre d’une ontologie pluraliste et
émergentiste qui été définie ailleurs96. Elle n’est ni essentialiste, ni
substantialiste. L’ontologie pluraliste qui sert de référence permet
d’envisager une existence réelle du social qui viendrait simplement
s’ajouter aux autres formes d’existence.
Pour tester cette hypothèse, il faut interroger les diverses
sciences du social, pour évaluer si elles fournissent des arguments
en ce sens. Ces disciplines identifient-elles quelque chose qui
aurait une stabilité suffisante pour générer les faits sociaux
étudiés ? Produisent-elles des théories (lois ou régularités
générales, ou des modèles d’ensemble), laissant supposer des
formes d'organisation ou d'architecturation du social ? Des thèses,
au demeurant hétérogènes, ont été avancées. Nous allons en
envisager quelques-unes.
Le social est une façon de penser qui s’est imposé dans la
sociologie moderne. Cette idée suppose qu’il y ait une entité (une
96 Juignet, Patrick. Arguments en faveur d’une ontologie pluraliste.
Philosophie, science et société. 2023. https://philosciences.com/arguments-
ontologie-pluraliste.
132
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
totalité) qui diffère des individus et qui s’impose à eux. Cette entité
autonome est animée par un déterminisme propre sur lequel les
volontés individuelles n’ont pas de prise (ou seulement de manière
indirecte). Une dynamique globale se produit. Elle ne peut être
expliquée par les volontés individuelles, même si elles la
constituent. Il y a là un paradoxe qui peut trouver une solution,
comme nous allons le voir.
2. Quelle existence pour le social ?
Des thèses pour le moins diverses !
Le point de vue marxiste
Le point de vue marxiste est intéressant pour notre propos. Il a
été développé à partir 1846 dans L'Idéologie allemande d’abord,
puis, ensuite, Le Capital. L’appellation de matérialisme est
trompeuse, car Marx ne développe pas une métaphysique de la
matière. Elle vient de l’opposition à idéalisme hégélien. Il s’agit
plutôt d’un économisme et d’un appel au concret. Karl Marx met
en avant le rôle de la fabrication des biens, de leur circulation, des
moyens de les produire industriellement et de l’argent. Il nomme
infrastructure cet ensemble et tente d’en donner une loi général
qu’il nomme « loi de la valeur ».
Il note que « la lutte millénaire pour l’appropriation des biens »
prend une forme particulière au XIXe siècle du fait de
l’accumulation du capital qui permet d’acheter les moyens de
production maintenant industrialisés. Marx et Friedrich Engels
mettent en évidence que le système capitaliste de production et de
distribution des biens dépasse les individus et produit des effets
collectifs. C’est bien là le social : quelque chose de déterminant qui
dépasse les individus et a des effets sur eux.
133
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
Marx et Engels distinguent deux niveaux d’organisation de la
société. L'infrastructure (ou base économique) se compose des
forces productives (les moyens de production et le travail humain)
et des relations de production (les rapports sociaux qui en
découlent). « L'ensemble de ces rapports de production constitue la
structure économique de la société, la base concrète sur laquelle
s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle
correspondent des formes de conscience sociales déterminées »97.
La superstructure englobe les institutions politiques, les formes
juridiques, la culture, la religion et les idéologies qui en découlent.
Marx soutient que l'infrastructure économique détermine, en
dernière instance, la superstructure. Nous verrons qu’il ne convient
pas de minimiser l’aspect culturel et idéologique qui participe
massivement au social. Il est évident que le système économique
participe massivement à la constitution de l’organisation des
sociétés. Cependant l’idéologie, même si elle a un rôle de fiction,
n’est pas, par elle-même, fictive. Elle a une réalité et doit être
considérée comme telle.
L'auto-organisation du social
L’école sociologique systémique contribue à donner des
arguments. Friedrich Hayek et Niklas Luhmann empruntent les
idées de la théorie des systèmes, à partir des années 1960, pour
l'appliquer à la société. Ces auteurs théorisent la production d’un
ordre social non intentionnel. Ils se sont aidé des théories de l’auto-
organisation qui mettent en évidence l’existence de systèmes dont
le fonctionnement ne peut être contrôlé par un agent.
Hayek ne défend pas l’idée d’une régulation naturelle du social.
Pour cet auteur, l'organisation de la société résulte d'un ordre
97 Marx Karl, (1859) Préface Critique de l’économie Politique, Œuvres I,
Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 269 à 452.
134
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
spontané, qui est d’une grande complexité et que l’on ne connaît
que partiellement. De ce fait, il n'est pas possible de prétendre le
modifier sans le pervertir. C’est voué à l’échec. Il s’est concentré
sur l’économie et a prôné une attitude ultralibérale en matière
économique. On remarquera la contradiction flagrante. Cette
attitude est une attitude politique. La non-intervention ultralibérale
implique en vérité une série de lois contraignantes pour imposer un
marché purement concurrentiel, qui n’est donc pas un ordre
spontané, mais institué.
Autrement dit, pour aller plus loin dans le raisonnement, ordre
spontané et ordre voulu se mélangent et ne sont pas opposables.
L'ordre voulu est un ordre pensé qui comme nous l'avons montré
fait partie du social. L'auto-organisation sociale n'est en rien
comparable à celle des atomes entre eux. Elle inclut les lois,
normes et décision humaines. Il n’est pas intéressant de cliver et
d'opposer les ajustements sociaux automatiques aux ajustements
voulus. Tous deux participent à l’organisation du social.
Cela étant, nous partageons l'avis de Friedrich Hayek sur un
point, celui de la complexité. Il affirme qu’on ne peut comprendre
parfaitement l'ensemble du système socio-économique. Les règles
de conduite qui gouvernent nos actions et les institutions qui se
dégagent de cette régularité sont des adaptations séculaires, si bien
qu'il est impossible de tout prendre en compte consciemment.
Deux points de vue sont confondus dans ce raisonnement. Celui
pratique des acteurs sociaux qui ne peuvent tout comprendre et
doivent agir, par différence avec celui théorique des sciences
sociales qui proposent des modèles cohérents. Comme le dit Eva
Dabray dans sa thèse de doctorat sur L’ordre social spontané, le
terme d’auto-organisation est un terme commode pour rendre
compte, dans le champ social, de phénomènes de production non
135
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
intentionnelle d’ordre social, et donc d'un niveau d'organisation
social identifiable.
La synthèse de Norbert Elias
Une synthèse exemplaire a été proposée par Norbert Elias dès
1939. Pour cet auteur la réalité sociale a un pouvoir contraignant
qui lui est propre. Norbert Elias, dans La société des individus,
écrit :
« L’ordre invisible de cette vie sociale que l’on ne perçoit
pas directement avec les sens, n’offre à l’individu qu’une
gamme très restreinte de comportements et de fonctions
possibles. Il se trouve placé dès sa naissance dans un
système de fonctionnement [organisé en] structures très
précises »98.
Le social trouve son support, dans les fonctions
interdépendantes, dont la structure donne aux groupes humains
leurs caractères spécifiques. L’environnement social est fait
d'interactions, de dépendances, de hiérarchies qui préexistent à
l'individu, qui lui-même y contribue par sa pensée et ses actes. Une
série de boucles interactives se constitue entre les individus et leur
société.
« Le tissu de fonctions interdépendantes par lequel les hommes
se lient les uns aux autres a son propre poids et sa propre loi »99 et
de ce fait, on peut lui attribuer une existence. Le social semble bien
avoir une existence que l’on peut théoriser.
Le thème est repris en 1977 dans La dynamique de l’Occident :
« Les plans et les actes, les mouvements émotionnels et
rationnels des individus s’interpénètrent continuellement
dans une approche amicale ou hostile. Cette interpénétration
98 Elias Norbert, La société des individus, Paris, Fayard, 1991, p. 49.
99 Ibid. p. 50-51.
136
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
fondamentale des plans et des actes humains peut susciter
des transformations et des structures qu’aucun individu n’a
projetées ou créées. L’interdépendance entre les hommes
donne naissance à un ordre spécifique, ordre plus impérieux
et plus contraignant que la volonté et la raison des individus
qui y président »100.
Cet ordre détermine l’évolution historique et le processus de
civilisation. Il n’est ni rationnel, ni irrationnel, ni spirituel, ni
naturel. Le social ne répond pas à ce genre d’opposition. Cet ordre
obéit à des lois qui lui sont spécifiques. C’est à juste titre que
Norbert Elias souligne que les oppositions habituelles
(rationnel/irrationnel, spirituel/naturel) empêchent de penser
correctement le social. Elias concilie le point de vue pragmatique
(considérant l’action des individus, leurs buts), un point de vue
empirique (les faits sociaux), avec une ontologie du social comme
ordre ou structure historiquement constituée.
On peut interroger cette méthode qui est particulièrement
intéressante pour notre recherche. Le point de vue pragmatique
considère des individualités interagissantes (individualités au sens
large). Il se différencie du point de vue qui s’intéresse à
l’existence. Les deux sont légitimes. À un moment de l’histoire
humaine, les individualités interagissantes, personnes, mais aussi
choses, moyens d’échanges, activités productives, règles,
institutions, etc., forment une organisation telle qu’il est nécessaire
de lui attribuer une existence. C’est le moment où cet ensemble
organisé prend une force déterminante qui va agir sur les individus.
Autrement dit, c'est le moment où le point de vue pragmatique ne
permet plus une suffisante explication, car les individualités
subissent des contraintes issues de leur combinaison. On est en
100 Norbert Elias, La dynamique de l’occident, Paris, Calmann-Lévy, 1977, p.
182-183
137
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
droit de supposer que c’est à ce moment qu’émerge le social
comme réel déterminant.
La conception ontologique qui nous guide permet de désigner
des domaines purement factuels, des champs de la réalité, vis-à-vis
desquels il est inopportun de supposer un substrat réel. Ce débat
traverse les sciences sociales. Doit-on considérer les sociétés
comme des réalités exclusivement factuelles, à étudier de façon
pragmatique qui sont finalement toujours particulières façonnées
par l’histoire ? Au-delà de cet aspect peut-on considérer que la
sociologie bute sur un réel, constitutif du social comme tel, qui
aurait alors un caractère général ?
Bernard Lahire et les structures fondamentales du social
Dans Les structures fondamentales des sociétés humaines,
Bernard Lahire s’essaye à une socio-anthropologie intéressante. Il
désigne comme objet de son travail « la structure sociale
fondamentale », « l’organisation sociale »101. La cartographie du
social qu’il dresse s’appuie sur l’identification de lignes de force et
des grands faits anthropologiques. Il dresse le tableau complexe
une anthropologie sociale qui relie individu et société.
Si, comme l’écrit Lahire, « derrière les multiples travaux des
sciences sociales se cachent des mécanismes sociaux en nombre
limité »102, alors, il y a une unité du champ sociologique. C’est un
argument épistémologique pour supposer un niveau du réel social.
Cette thèse se situe dans le cadre de l’ontologie pluraliste et réaliste
que nous défendons. Elle suppose que les sciences fondamentales
se heurtent à une strate du réel qui leur résiste. Elles y accèdent au
101 Lahire Bernard, Les structures fondamentales des sociétés humaines, Paris,
La Découverte, 2023, p. 905 et 909.
102 Ibid, p. 22.
138
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
travers de la réalité factuelle103. Le niveau ainsi touché se
caractérise par le fait d’avoir une structuration, une organisation,
qui le caractérise et le différencie.
Raymond Boudon, pourtant promoteur de l’individualisme
méthodologique104, note que si le sociologue étudie des faits
singuliers, des régularités statistiques, il cherche aussi à mettre en
évidence des relations générales. « Son analyse tend très
généralement à mettre en évidence les propriétés du système
d’interactions responsable […] »105. Autrement dit, les faits mis en
évidence par le sociologue sont explicables par la structure du
système d’interactions qui les produit. Même le point de vue
individualiste va dans le sens de mettre en évidence l’aspect
systémique de la société.
Une existence engendrant une diversité
Georg Simmel, l’un des fondateurs de la sociologie, est intéressant
au titre d’une approche plurielle.
« La société, écrit Simmel, n’est pas un être simple dont la
nature puisse être exprimée toute entière dans une seule
formule. Pour en avoir la définition, il faut sommer toutes
ces formes spéciales de l’association et toutes les forces qui
en tiennent unis les éléments »106.
103 Juignet, Patrick. Une ontologie pluraliste est-elle envisageable ?
Philosophie, science et société. 2022. https://philosciences.com/ontologie-
pluraliste.
104 Un phénomène social n'est convenablement expliqué que si on réussit à le
décomposer en ses "unités élémentaires" que sont les comportements
individuels. On devrait expliquer le comportement de l’acteur social que par
les raisons qu'il donnerait lui-même (Boudon, Raymond, L'idéologie, Paris,
Fayard, 1986).
105 Boudon Raymond, La Logique du social, Hachette, Paris, 1979, p. 51.
106 Simmel Georg, « Comment les formes sociales se maintiennent », L’Année
sociologique, 1896-1897, In Sociologie et épistémologie, Paris, PUF, 1981,
p. 172-173.
139
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
La société correspond à la multiplicité des formes et des processus
de socialisation. La sociologie ne peut s’arrêter à l’idée de société,
elle doit aussi considérer le social dans la diversité qu’il permet.
Les évolutions historiques et culturelles sont d’évidence très
diverses. Une ontologie relationnelle ou structurale du monde
social paraît plausible pour Laurence Kaufmann et Laurent
Cordonier. Selon ces auteurs, on peut concevoir une
architectonique de la culture qui permet d’introduire une verticalité
dans le processus de diffusion et de transmission des
représentations. Ce que nous interpréterons comme un effet de
l’usage collectif du cognitif qui produit une infinité diversité de
représnetations.
Il faut aussi expliciter l’interdépendance constitutive des
institutions, des positions sociales, des dispositifs matériels, des
pratiques et des représentations107. Les tenants d’une véritable
sociologie de la relation soutiennent une thèse de nature
ontologique : « le monde social est produit et reproduit par des
relations, non par des individus autosuffisants et indépendants les
uns des autres » écrit Laurence Kaufmann dans La ligne brisée en
2016.
S’il y a bien un niveau social réel (existant effectivement), il
n’est en aucun cas simple et homogène. À ce titre, bien que le
soubassement ontologique de référence ne soit pas le même, on
peut réfléchir, comme le fait Laurence Kauffman, à une « ontologie
feuilletée » de la société 108. Combien de feuillets, c'est-à-dire de
sous-niveaux doit-on considérer ? Le problème est difficile, car les
107 Laufmann Laurence, Cordonier Louis, Les sociologues ont-ils perdu l’esprit
? À la recherche des structures élémentaires de la vie sociale. SociologieS.
2012. § 33 et 34. http://sociologies.revues.org/3899.
108 Voir : Laurence Kaufmann, Laurent Cordonier Vers un naturalisme social. À
la croisée des sciences sociales et des sciences cognitives, SociologieS.
2011.
140
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
sociétés sont étudiées par de nombreuses sciences sociales qui ont
des objets différents et des méthodes divergentes. Il est pour
l’instant impossible de se prononcer. C’est l’avenir des recherches
qui en décidera.
On peut également citer les travaux de Michel Grossetti qui
propose une méthode qui lui est propre. Il avance plusieurs
principes. Nous retiendrons seulement deux d’entre eux qui nous
intéressent particulièrement. Il fait référence à l’émergence, qui est
un pilier de notre réflexion, et à l’appui sur les données empiriques
objectives, qui est une condition indispensable : il parle de
« l'adoption d'une approche « émergentiste » qui permet de rendre
compte de la constitution d'entités à un niveau donné sans
surcharger les autres niveaux ni réifier les entités, processus ou
relations considérés. » Et : « l'obligation de fonder, dans la mesure
du possible, les catégories proposées sur les méthodes d'enquête en
sciences sociales »109.
Dans une ontologie des niveaux d’organisation, les grands
niveaux identifiables ne sont pas d’un seul bloc. Ils comportent des
sous-niveaux imbriqués. On a ainsi à la fois un positionnement
clair désignant nettement une forme d’existence présente dans
l’Univers et une liberté de recherche pour l’aborder. Pour ce qui est
du social le niveau d’existence peut être désigné grâce au
regroupement d’études sociologiques diverses. Il rassemble divers
types d’organisations, de sous structures en interaction les unes
avec les autres.
109 Grossetti Michel, Comment construire une ontologie « robuste » pour les
sciences sociales ? Conférence Université de Toulouse, janvier 2022, et
Examen d'une ontologie robuste pour les phénomènes sociaux
intermédiaires in Métaphysique et Sciences Nouveaux problèmes, Paris,
Hermann 2022.
141
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
3. Le rôle de la médiation cognitive
Associer des diverses conceptions
La conception légaliste met en avant les lois, le pouvoir de
l’État, les institutions, et considère qu’ils fondent les sociétés. Une
vision plus large suggère que le lien social prendrait naissance dans
la recherche d’un équilibre général reposant sur un système
d’échanges réciproques assurant la satisfaction des intérêts
individuels. Enfin, pour d’autres, ce serait la culture (l’ensemble
des croyances, des savoirs et des savoir-faire, des coutumes, des
normes et des valeurs) qui constituerait la matrice capable de
générer une société.
Ces deux conceptions ne s’opposent pas, car les types
d’interactions sociales suggérées par chacune peuvent être
considérées ensemble. Évoquer des législations, des systèmes
d’échange, des formes culturelles, sont des réponses qui ont
chacune leur pertinence et n’ont pas à être opposées.
Avec la mise en avant de la linguistique et de la sémiotique, une
approche différente du social apparaît dans l’anthropologie
culturelle grâce à Claude Lévi-Strauss.
« En posant la nature symbolique de son objet,
l’anthropologie sociale n’entend donc pas se couper des
realia […] elle ne sépare pas culture matérielle et culture
spirituelle. Dans la perspective qui lui est propre […] elle
leur porte le même intérêt. Les hommes communiquent au
moyen de symboles et de signes ; pour l’anthropologie, qui
est une conversation de l’homme avec l’homme, tout est
symbole et signe, qui se pose comme intermédiaire entre
deux sujets »110.
110 Lévi-Strauss Claude, (1960) Leçon inaugurale au Collège de France, in
Anthropologie structurale II, Paris, Plon, 1973, pp. 18-20.
142
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
La tentative de fonder un domaine de recherche autour du sens
et de la culture peut aussi contribuer à situer ce qu’est le social
institué par les humains. Max Weber loin d’être simplement un
partisan d’une sociologie « compréhensive » opposée à
l’« explication », il fait de la compréhension des motivations des
agents sociaux une modalité de l’explication causale.
L’ambition de ce courant de pensée, qui se poursuit
actuellement, est d’éclairer la genèse de l'espèce humaine par une
réflexion sur le développement du langage mis au centre de
l’anthropisation et de la socialisation. Les « sciences de la culture »
seraient fédérées par l’étude de l'anthropisation 111. Nous allons
montrer que ces aspects peuvent s’intégrer dans une ontologie des
organisations émergentes112 (ce qui évite de faire jouer l’opposition
nature/culture sur le plan ontologique).
L’aspect intellectuel, idéologique et culturel
L’Homo sapiens est du genre Homo, ce qui signifie qu'il est un
vivant parmi les autres. Mais, à un moment de son évolution, il a
acquis une spécificité d’espèce. Les Australopithèques ont évolué
vers le genre Homo qui a donné plusieurs branches dont la branche
vivante actuelle l’Homo sapiens.
Ce dernier a développé ses capacités techniques, son
intelligence et s'est mis à vivre en groupes, puis au fil du temps
dans des sociétés de plus en plus vastes et complexes. Les
capacités intellectuelles humaines génèrent les différentes formes
de la pensée, dont les produits objectivés donnent la culture au sens
111 Rastier François Bouquet Simon, Une introduction aux sciences de la
culture, Paris, PUF, 2002.
112 Juignet, Patrick. Une ontologie pluraliste est-elle envisageable ?
Philosophie, science et société. 2022. https://philosciences.com/ontologie-
pluraliste.
143
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
large (normes, règles, langages, lois, idéologies, arts, sciences et
techniques) qui elle-même permet l’interaction collective,
l’échange et par voie de conséquence la socialisation. Les
idéologies et religions, les productions et interactions
intellectuelles, sont une part essentielle de l’environnement
humain, en quelque sorte un « milieu »113.
La technique constitue aussi un entourage très présent pour
l'humain et participe des interactions sociales. Elle dépend en
grande partie de l’intelligence humaine que ce soit les savoir-faire
pratiques transmis, ou les technologies sophistiquées issues des
sciences. L’omniprésence des artefacts produits par la technique
constitue un environnement pour les humains différent de
l'environnement terrestre dit naturel, un néo-environnement qui
distancie les humains de la pression sélective naturelle et les
soumet à des contraintes puissantes d’un autre type. Ce néo-
environnement est toujours et nécessairement repris à titre
individuel par l’intermédiaire d’un traitement cognitif et
représentationnel, faute de quoi il n’aurait aucun effet sur les
conduites individuelles. Il ne fait aucun doute qu’il dépend pour sa
constitution de l’intelligence humaine.
La dimension relationnelle et affective que l’on attribue
généralement au psychisme joue aussi un rôle. Elle est même
parfois et à juste titre considéré comme essentielle au lien social.
Globalement, une vaste nébuleuse relationnelle, institutionnelle,
symbolique et technique enveloppe l'Homme de sa naissance à sa
mort. Elle diffère selon les régions géographiques et évolue au fil
du temps historique. La dimension sociale a une dimension
psychocognitive que même Émile Durkheim reconnaissait, bien
qu’il tienne à la distinguer du social proprement dit. Loin
113 François Rastier, Faire sens De la cognition à la culture, Paris, Classiques
Garnier, 2018, p. 29.
144
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
d’opposer psychologie et sociologie, il a tenté d’établir un trait
d’union entre les deux, via les représentations114.
Bernard Lahire veut « faire une nette distinction entre le social
qui fixe la nature des rapports entre les différentes parties d’une
société […] et la culture qui concerne tout ce qui se transmet »115.
« La socialisation suppose des processus d’enseignement […]
d’apprentissage, de mémorisation incorporation sous la forme de
schèmes …. ». L’aspect culturel correspond à ce qu’il considère
comme l’une des lignes de force du social qu’il nomme la «
socialisation /transmission culturelle »116. Les schèmes sont aussi
externalisés dans les règles coutumières, écrites, les institutions,
rites, etc. Tout en minimisant la Culture, l’auteur admet que
l’espèce humaine combine le social et le culturel du fait de
circonstances fondatrices : apprentissage, transmission et
accumulation culturelle.
Son projet d’une « sociologie à l’échelle individuelle » cherche
à montrer qu’il y a support individuel du social qui ne peut être
négligé. Ce n’est en rien une sociologie individualiste, mais une
recherche sur la façon dont le social trouve place en chaque
individu. Lahire s’intéresse au rêve. Les études de cas présentées
montrent que le social joue un rôle dans la construction du rêve 117.
L’auteur confirme la conviction freudienne selon laquelle chaque
élément du rêve « apparaît déterminé de multiples façons », y
compris sociale. Notre expérience de psychiatre et psychanalyste
confirme empiriquement cette thèse qui s’explique aisément par le
114 Durkheim Émile, Représentations individuelles et représentations
collectives, Revue de métaphysique et de morale, 1898.
115 Lahire Bernard, Les structures fondamentales des sociétés humaines, Paris, La
Découverte, 2023, p. 11.
116 Ibid., p. 348.
117 Lahire Bernard, L’interprétation sociologique des rêves, Paris, La
Découverte, 2018, p. 69-70.
145
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
fait que le niveau cognitif et représentationnel est le support de
l’interaction entre l’individu et la société dans laquelle il vit.
Le social existe « aussi sous la forme de dispositions et de
compétences incorporées » écrit Lahire118. Les longs
développements des chapitres précédents tendent à accréditer
l’idée que c’est principalement sous une forme cognitive. Le
niveau cognitif et représentationnel propre à l’Homme participe
massivement à l’intermédiation entre les individus humains. Les
intellects individuels ne se juxtaposent pas, ils interagissent et par
là créent du commun : lois, règles, normes, rites, actions, décisions
affectant le groupe. Certaines décisions aboutissent à créer des
institutions pour répondre à des nécessités fonctionnelles
proprement collectives. Les aspects institutionnels résultent d’une
intentionnalité collective (partagée) et des pratiques qui les
soutiennent.
La culture est un milieu sémiotisé au sein duquel baignent les
hommes de leur naissance à leur mort. Pour François Rastier :
« L’environnement humain (ou entour) est spécifiquement
constitué de performances sémiotiques et de
(re)présentations. L’autonomie et la complexité du
sémiotique déterminent les caractères propres de la
cognition humaine »119.
L’Homme vit d’abord et surtout dans un environnement
culturel, social et technique. Divers niveaux d’interaction existent,
mais, concernant les aspects intellectuels, il est certain que chaque
individu rencontre la pensée et le langage de sa société dès sa
118 Lahire Bernard, Dans les plis singuliers du social. Individus, institutions,
socialisations, Paris, La découverte, 2019, p.14.
119 Rastier François, Faire sens, De la cognition à la culture, Paris, Garnier,
2019, p. 190.
146
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
naissance et qu’il les apprend. Il rencontre des pratiques culturelles
et des procédures techniques qu’il doit assimiler.
Les sociétés humaines, dépendent de l’intellect et de ses
produits (culturels et politiques). Ils en sont les médiateurs obligés.
Sans le niveau cognitif, l’organisation sociale humaine, qui est
complexe et multi-hiérarchisée, se désagrégerait immédiatement en
formes sommaires. Des médiations cognitives de toutes sortes sont
nécessaires pour que le lien social se produise et que les
institutions se maintiennent. On peut les appeler des schèmes,
terme générique et employé par plusieurs auteurs.
Les interactions directes
L’enfant naît dans une famille au sein d’une société particulière,
puis y passe sa vie. Il y a plusieurs manières de concevoir
l’interaction entre l’individu et le social. Si l’on accepte la thèse
d’un intellect autonome, l’interaction entre capacité intellectuelle
et socioculture est doublement constitutive. L’intellect individuel
est façonné par la socioculture de même que celle-ci est forgée par
la conjonction des intellects.
On peut s’appuyer à cet égard sur les travaux de Jean Piaget qui
montrent que la pensée est d’emblée socialisée. La pensée, en
particulier conceptuelle, est une pensée collective, car elle obéit à
des règles communes120. L’intellection n’est en rien solipsiste,
puisqu'elle se construit dans l’échange avec les autres.
L’organisation socio-culturelle vient s'inscrire chez les individus
aussi bien dans le biosomatique que dans le cognitivo-
représentationnel par le biais des apprentissages qui se produisent
au cours de la vie. Inversement, l'ordre social ne peut se constituer
que grâce aux capacités humaines de communiquer, organiser,
120 Piaget Jean, La construction du réel chez l’enfant, Delachaux et Niestlé,
Neuchâtel-Paris, pp. 315-316.
147
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
prévoir. Le niveau social n’existe que par l’interaction conjuguée
des individus. Il faut donc, a minima, concevoir comment
individus et groupes sociaux interagissent.
Dès la prime enfance, le nourrissage, le portage, les
apprentissages sphinctériens, les récompenses et punitions
s’inscrivent dans le neurobiologique. Ensuite, les règles énoncées,
les raisons données, les normes explicites, les manières de se
conduire avec les autres et dans la vie viennent se mémoriser au
niveau cognitif et représentationnel. Émile Durkheim, pourtant
fervent défenseur de l’autonomie du social, évoque le rôle des
représentations. « La vie collective, comme la vie mentale de
l'individu, est faite de représentations ; il est donc présumable que
représentations individuelles et représentations sociales sont, en
quelques manières, comparables »121.
On doit aussi évoquer l’habitus de Pierre Bourdieu. L’habitus
permet d’expliquer la détermination des conduites à partir de
schèmes immanents générateurs d’action, schèmes qui se sont
formés à partir de la situation sociale de l’individu. Cependant, à
ma connaissance, Bourdieu ne répond pas à la question du support
individuel de l’habitus. Il en fait une « loi immanente, déposée en
chaque agent par la prime éducation ». C'est la condition non
seulement de la concertation « puisque les redressements et les
ajustements consciemment opérés par les agents eux-mêmes
supposent la maîtrise d’un code commun [...] »122.
Le problème est de savoir comment cette immanence déposée
en chaque individu humain par la prime éducation existe et
persiste. On trouve une réponse par son inscription dans un niveau
121 Durkheim Émile, Représentation individuelles et représentations collectives,
Revue de métaphysique et de morale, 1898.
122 Bourdieu Pierre, Esquisse d'une théorie de la pratique, Paris, Seuil, 2000. p.
272.
148
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
d’organisation approprié, qui a de fortes chances d’être le niveau
cognitif et représentationnel. Il en est de même pour le code
commun, qui ne demande à être connu et pensé individuellement.
Dan Sperber et John Searle sont tous deux sont réductionnistes,
ce qui les incite à chercher comment le social pourrait procéder des
individus, puis des représentations (ce qui permettrait en dernier
ressort une possibilité de réduction biophysique). Dan Sperber
dans La contagion des idées évoque une communication des idées
et plus précisément un partage des représentations. Les
mécanismes cognitifs individuels ‒ de perception, de mémorisation
et d’inférence, de formation, de transformation et de partage ‒
permettraient une contagion des représentations au sein de la
Société.
John Rogers Searle se sert du même principe, celui du passage
par les représentations et le langage pour évoquer le social, mais de
façon plus sophistiquée. Il suggère l’existence d’un processus
permettant l’apparition de la réalité sociale à partir du langage. Les
faits institutionnels, dont fait partie le langage, ne peuvent qu’être
causés par des états intentionnels individuels. Les faits mentaux,
les faits de langage et les faits institutionnels s’enchaînent les uns
aux autres.
La conception de Norbert Elias exposée dans La société des
individus étudie les modalités d’incorporation dans chaque
individu de l’habitus collectif. Il dessine une structure de la
personnalité qui serait commune aux membres d’une même
Société. Le concept de personnalité dépasse l'intellect introduire
une complexité et une profondeur émotionnelle et affective qui
inclut le psychisme, et s’étend vers le biologique, ce qui est
compréhensible si on renonce aux clivages habituels.
149
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
Toutes ces hypothèses peuvent être interprétées comme des
tentatives pour lier l’individu et le social, et toutes supposent,
quoique de manière très différente, une inscription individuelle du
social chez l’Homme et une action de celui-ci sur le social. Quelle
que soit l’école sociologique concernée, la plupart apportent de
l’eau au moulin de l’interaction. La thèse d’un niveau cognitif et
représentationnel fournit un support possible et plausible pour cette
interaction. On peut soutenir que le social émerge des interactions
des intellects humains s’ils sont en nombre suffisant.
D’ailleurs, la conception bourdieusienne de schèmes
générateurs d’action pourrait quasiment être une définition de l’un
des aspects du niveau cognitif. Le social est présent
individuellement sous forme de schèmes, ou d’autres types
d’inscriptions dynamiques, qui déterminent la pensée et les
conduites finalisées. Le niveau cognitif et représentationnel
individuel interagit constamment avec l’environnement culturel et
social, c’est la passerelle, le trait d’union entre individu et Société.
Nous défendons l’idée que le niveau cognitif et
représentationnel constitue un média entre l’Homme et la Société,
et contribue massivement à former le social comme niveau
d’organisation spécifique. L’environnement social et culturel
n’existerait pas si l’Homme ne possédait pas des capacités
intellectuelles pouvant le créer et le pérenniser. L’énorme
complexité des interactions sociales demande un support
sophistiqué et l’intellect humain semble être le média approprié. Le
cognitif donne aussi sa spécificité à l’organisation sociale humaine,
qui diffère de celle des collectivités animales, nettement plus
simples et de moindre ampleur.
150
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
4. Culture et civilisation
Des définitions difficiles à trouver
Nous venons d’évoquer divers aspects communément qualifiés
de culturels. Il convient toutefois de préciser la définition. Nous
avons évoqué dans le premier chapitre la mise en avant de la
Culture au cours de la « Querelle des méthodes » au milieu du
XIXe siècle. La Culture (Kultur) y est conçu comme un processus
civilisationnel. Ultérieurement avec l’école culturaliste américaine
(Franz Boas, Margaret Mead) ce sont plutôt les cultures dans leur
diversité qui ont été mises en exergue. Nous laisserons de côté les
nombreuses nuances selon les écoles. Quoi qu’il en soit, la
définition de la Culture est indécise et la limite avec la civilisation
imprécise.
Dans une acception restreinte, on désigne par culture la vie
religieuse, intellectuelle, artistique, et le style de vie d’un groupe
social. La culture associe les arts (la musique, la peinture, la
littérature, la danse, le cinéma, le théâtre), les savoirs (la
philosophie et les sciences dans les sociétés avancées), les
pratiques du quotidien (manière de s’habiller, de parler, les parures,
l’art culinaire, les sports), les techniques (des savoirs-faire jusqu’à
la haute technologie). Tous ces aspects impliquent l’emploie de
divers systèmes de signe (langues parlées et écrites, codes de toutes
sortes). La Culture inclut les normes sociales et les attentes qui
régissent le comportement acceptable au sein d'un groupe, les
mœurs. Le domaine est immense.
D’une manière un peu plus théorique, l’idée de culture renvoie à
un ensemble stable de mœurs, de croyances, de savoirs, à l'usage
d'une langue. Une culture constitue une configuration singulière,
cohérente et reconnaissable qui la différencie des autres. Dans ce
151
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
cas, on emploie le terme au pluriel. L'anthropologie culturaliste
insiste sur la diversité des cultures. Dans une même société, il
existe des cultures locales, des contre-cultures, des particularismes
culturels. Les cultures évoluent dans le temps et se diversifient
dans l'espace géographique. Avec la mondialisation, une culture
commune se répand sur toute la planète.
La Culture dans une acception universalisante, correspond au
processus d'humanisation, elle spécifie l'Homme comme le note
Emmanuel Kant au début de l’Anthropologie du point de vue
pragmatique123. Cette façon de voir a été reprise par Ernst Cassirer
et par l’anthropologie culturelle récente. L'anthropologie a été
définie comme « science sociale et culturelle de l’homme » par
Claude Lévi-Strauss. Dans ce cadre la culture donne à l’Homme sa
spécificité. Dans ce cas, il s'agit d'un processus civilisationnel
humanisant. Au sens large et dynamique, la culture se confond
avec le processus civilisationnel. C'est ce qui permet l'acquisition
d'un statut d'humain par l'intégration de loi et règles pour régir les
relations, l'entrée dans un espace social organisé qu'elle contribue à
former.
Dans ce dernier cas, on a affaire à un processus très général
référé à l’opposition nature/culture. L'humanité (l'humanisation)
viendrait d'un arrachement à la nature et de l'appartenance au
monde culturel. L’entrée de l’Homme dans le processus de
civilisation/culture se ferait par le langage et grâce à une pensée
ordonnée qui produit des distinctions fondatrices et des règles de
base. Une Loi commune, un ordre symbolique, érigeant des
interdits (inceste, violence) et des prescriptions (règles de mariage,
respect des autres).
123 Dans ce cas, nous écrivons Culture avec une majuscule pour spécifier son
caractère générique et universel.
152
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Le terme civilisation cumule deux sens. Le premier, apparu dès
le XVIIe siècle évoque une évolution positive des mœurs et des
savoirs. Le second, apparu du XIXe siècle, désigne un vaste
ensemble social et culturel historiquement daté. Au XIXe siècle, on
parle des « grandes civilisations » qui sont des organisations
politiques, économiques, techniques, culturelles et religieuses,
occupant un territoire géographique durant une période historique.
C'est en ce sans que Paul Valéry a écrit la phrase restée célèbre : «
Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous
sommes mortelles. » (La Crise de l’esprit, 1919).
De manière plus dynamique et plus anthropologique, on entend
par civilisation, le processus de transformation qui accroît
progressivement le degré de sociabilité et l’étendue de la culture.
C’était la vision du XVIIIe siècle. C'est une conception dynamique
et positive, parfois liée à l'idée d'une finalité. Cependant, dans la
longue durée, les mouvements civilisationnels peuvent s’arrêter et
même régresser.
D'un point de vue de l'anthropologie culturelle, culture et
civilisation ne sont pas clairement séparées. L’entrée de l’Homme
dans le processus de civilisation (culture) s’est fait par le langage,
les règles de base (Loi commune), apparues chez l’Homo sapiens.
Puis la civilisation au sens d'une évolution culturelle s’est
développée. Norbert Elias propose trois axes de description : celui
de l’interdépendance entre groupes humains, celui de l’évolution
psychique individuelle, celui des représentations collectives.
L’évolution des interdépendances entre les groupes humains. Le
progrès les augmente et les complexifie. Cette évolution conduit
vers la composition d’entités politiques sans cesse plus larges. À
cet égard, la genèse de l’État occupe une place centrale.
153
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
Au cours du processus civilisationnel, l’économie psychique
individuelle s’affine. La répression et la sublimation des pulsions
(d’agression, sexuelles et nutritionnelles) favorisent la pacification
des relations interpersonnelles et engendrent la civilité, ce qui se
traduit par des manières de se conduire et de ressentir plus douces,
plus soucieuses d'autrui (une évolution des mœurs). La tendance à
une maîtrise sans cesse plus raffinée et nuancée de soi-même
permet le relâchement maîtrisé typique des sociétés permissives.
Enfin, selon Elias, l’évolution culturelle rendrait les représentations
collectives du monde changent, deviennent plus réalistes et
raisonnables, les aspects scientifiques prennent de l’ampleur, les
arts et la culture s'émancipent par rapport aux religions.
Évidemment, il ne s’agit pas d’une règle générale d’évolution.
Toutes les civilisations ne suivent pas le même mouvement. Dans
certaines l’évolution s’arrête et d’autres s’effondrent et
disparaissent.
Divers points de vue
Même dans une acception restreinte le domaine culturel est
immense et convoque pour son étude des disciplines qui se
diversifient à l’infinie des structures familales jusqu’aux études sur
l’art en passant par la sexualité ou les manière de table. Chacune
pouvant d’ailler être étudiés de façon historique. Nous allons nous
centrer sur deux aspects qui paraissent centraux pour la définition
du culturel : la dimension sémitique et les règles.
François Rastier défend l’idée selon laquelle :
« les sciences sociales ont besoin d’une théorie des pratiques
créatrices et porteuses de sens, bref d’une théorie de l’action
154
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
ou praxéologie qui ne soit pas simplement extrapolée de la
production technique ou de la création artistique »124.
Ceci impose que les sciences sociales prennent en compte
l’aspect sémiotique. Rastier a développé une théorie des pratiques
sémiotiques (une pragmatique). Il critique l’ontologie au titre
qu’elle aurait entravé la sémiotique. On peut répondre que ce sont
des ontologies inadaptées, dérivées des métaphysiques
(platonicienne ou aristotélicienne) qui ont eu cet effet. Une
désignation rationnelle et argumentée des formes d’existence peut
nuire en aucune manière. La réflexion ontologique que nous
amenons permet de désigner des domaines purement factuels, vis-
à-vis desquels il est vain de supposer un substrat réel. On peut
considérer les langages ou l’aspect sémiotique comme essentiel
pour la définition.
Un problème apparaît :
« La sémiotique, définie par Saussure comme “ science des
signes au sein de la vie sociale ”, peut en effet s’écarter de la
philosophie transcendantale en “ remplaçant ”, même
comme condition de la connaissance, la Raison par les
cultures, et en restituant à la description des objets culturels
le caractère critique que la philosophie kantienne avait
emprunté à la philologie »125.
Selon nous, ce problème métaphysique traditionnel peut
parfaitement être éludé. Dans la conception évoquée, la Raison est
abusivement ontologisée par un présupposé idéaliste sous-jacent.
Elle est, en vérité, un aspect de la cognition humaine 126. La pensée
est une production pleinement et entièrement humaine. Il s’ensuit
124 Rastier François, L’action et le sens — pour une sémiotique des cultures,
Journal des anthropologues, n°85-86, mai 2001, pp. 183-219.
125 Ibid., p. 184.
126 Voir Chapitre 1, § 5.
155
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
que la cognition ne peut être remplacée par la culture, car pas de
culture sans intelligence ni langage, tous deux constitutifs de la
pensée humaine.
Cet écueil passé, l’argumentation de Rastier concernant
l’omniprésence du sémiotique dans la Culture est fondamentale,
car elle permet de la caractériser 127. La sémiotisation est le médium
de la Culture qui à ce titre se trouve à l’intersection de la cognition
et de la société. Les systèmes sémiotiques sont situés à la fois au
sein de la vie sociale et au sein du fonctionnement cognitif
individuel.
La socialisation de l’individu et la constitution de la Société
comme entité passent nécessairement par ces échanges cognitifs,
langagiers et représentationnels. Mais il faut apporter de
précisions, que ce soit du côté individuel ou du côté social, dans la
manière dont cela se produit. L'anthropologie culturelle française
du XXe siècle (Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss, Françoise
Héritier, pour les plus connus) a mis en évidence chez les humains
une capacité à forger des règles qui constituent la base de
l’humanisation et de la sociabilité. Ce serait là un invariant
anthropologique qui constituerait le socle de la socialisation.
Dans les pas de Marcel Mauss, on peut considérer qu’une partie
des conduites sociales sont régies par le don, qui est un mélange
d’obligation et de liberté. Pour Mauss, l’échange sur le mode
donner-recevoir-rendre, constitue une part essentielle du lien
social, ce qui semble empiriquement avéré. Au-delà de l’échange
économique, l’échange a aussi une part affective et symbolique.
Ces échanges manifestent la coopération, la hiérarchie, le respect
mutuel, la sollicitude au sein du groupe humain. Par ce fait, c’est
127 Rastier François, Faire sens, De la cognition à la culture, Paris, Garnier,
2019, p. 190.
156
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
bien autre chose que de l’utile qui circule dans les sociétés
humaines.
Ces principes constituent le « fondement constant du droit »,
une « morale universelle »128. Avec eux, « nous touchons le roc »
de l’humain129. Ils impliquent des formes de raisonnements
élémentaires, conscient ou pas. Ils nécessitent de repérer un ordre
social, de s’y inscrire dans la réciprocité (ou pas). Au plus simple,
il faut distinguer soi-même de l’autre et concevoir une réciprocité
entre les deux, seule façon de donner-recevoir à égalité. Cela sous-
entend de connaître et comprendre l’ordre régissant le social par
lequel le juste se définit, ce qui fait rarement défaut dans quelque
société que ce soit.
Les travaux de Claude Lévi-Strauss mettent en avant l’idée
d’une fonction structurante, d’une capacité d’ordonnancement,
commune à l’humanité que l’on retrouve dans la plupart des
sociétés humaines. Cette capacité, qui organise les conduites, les
faits culturels et les savoirs est universelle. Le lien social, pour
Lévi-Strauss, naît de quatre règles : la prohibition de l’inceste et
l’exogamie qui s’ensuit, les lois du mariage et la répartition
sexuelle des tâches. Ces règles organisent l’échange et la
circulation, d’abord des femmes dont dépend la survie de l’espèce,
mais également des biens matériels et culturels.
Les Hommes sont porteurs, individuellement et collectivement,
d’une capacité d’ordonnancement qui a le pouvoir de régir la vie
individuelle et collective. L'ordre ainsi produit est au fondement de
l’organisation sociale. Les règles de parenté, les règles de
conduites, le droit coutumier, puis le droit écrit et, par conséquent,
l’ordre social en général (qui ne dépend pas que de cela) dépendent
128 Mauss Marcel, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1966, p. 263.
129 Ibid., p. 264.
157
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
de cette capacité à ordonner. Les deux auteurs, Marcel Mauss et
Claude Lévi-Strauss, chacun à leur façon, font apparaître un
ordonnancement fondateur des relations humaines permettant à un
monde humain socialisé d’exister.
C’est cette possibilité de mise en ordre qui permet d’échapper à
l’instinctuel et au pulsionnel. Ainsi, elle amène une détermination
d’un autre type, celle des règles, des lois, de l’accord, de la parole,
de la réciprocité. L’instinctuel veut sa réalisation automatique, le
pulsionnel veut sa satisfaction immédiate et, dans des rapports
régis par ces modes, c’est la vitesse, la force et la ruse qui viennent
régler les conflits. Les humains, aussi loin que scrute le regard
anthropologique, ont toujours tenté d'instaurer une Loi commune
en contrepoint de la force et de la ruse. L’Homme a, grâce à ses
capacités cognitives, la possibilité de limiter ses déterminations
pulsionnelles et ses bizarreries psychiques ; mais celles-ci
persistent, de même que les nécessités biologiques. Il s'ensuit une
conflictualité fondamentale en l'Homme et une difficile
harmonisation sociale qui demande des efforts constants, comme
l’a signalé Sigmund Freud dans Le malaise dans la culture130.
L’éthique et ses déclinaisons morales et politiques qui sont des
activités intellectuelles abstraites participent de la formation du
social, dont elles constituent l’une des conditions d’émergence. Le
niveau cognitif et représentationnel constitue le lieu privilégié de
l’interaction entre individu et société. Ce niveau dirigeant les
conduites, il explique comment le social est efficient. L’Homme
n’est pas un pantin commandé par des ficelles sociétales invisibles,
elles-mêmes guidées par une téléologie mystérieuse 131. Le social a
130 Freud Sigmund, Le malaise dans la culture, Paris, PUF, 1995.
131 L’un des problèmes de la querelle des méthodes. Voir Feuerhahn Wolf, Max
Weber Qu'est-ce que les sciences de la culture ?, Paris, CNRS éditions,
2023, p.168-169.
158
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
besoin d’un intermédiaire en l’Homme et ce ne peut être que le
niveau cognitif et représentationnel. Supprimons les effets de la
pensée, des discours, des diverses productions symboliques et
culturelles, de l’éthique, des règles de droit, des sciences et
techniques, etc., on ne voit pas comment l’organisation sociale
pourrait persister. Il resterait des agencements hiérarchisés comme
la meute, ou le clan, auxquels il n’est pas sûr que le terme de
société soit adapté.
5. Culture n’est pas Société
Étudier les faits de culture
Compte tenu de l’orientation de cet ouvrage, nous nous en
tiendrons à évoquer la Culture comme processus globalisant
participant à la socialisation. Notre ontologie pluraliste impose
d’identifier progressivement des niveaux d’existence. La Culture
apparaît comme un effet du cognitif et représentationnel dans la
Société. On peut aussi dire c’est tout ce qui prend un statut
sémiotique au sein du social. Elle résulte de la mise en œuvre
collective de l’intellect propre aux humains. La culture est une
dynamique créatrice une intelligence sémiotisée mise en œuvre
collectivement dans un champ très vaste qui va depuis les principes
de base de la sociabilité jusqu’aux arts.
La multitude des manifestations culturelles constitue un
domaine immense. Il va de l’ordonnancement fondamental
permettant la vie en société, jusqu’à la vie religieuse, intellectuelle,
artistique, les savoirs (la philosophie et les sciences dans les
sociétés avancées), les pratiques du quotidien (manière de
s’habiller, de parler, les parures, l’art culinaire, les sports), les
techniques et leurs effets. Tous ces aspects impliquent l’étude des
159
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
divers systèmes de signe (langues parlées et écrites, codes de toutes
sortes).
L’étude de la Culture et des cultures concerne
fondamentalement les effets collectifs du cognitif dans les formes
diversifiées et comme processus d’humanisation (voir le
paragraphe prochain « Les interactions par les règles »). Elle passe
par l’étude des diverses manifestations culturelles et des diverses
cultures (dans laquelle l’ethnologie et l’anthropologie culturelle se
sont spécialisées).
L’ethnologie contemporaine « doit sa raison d’être » au concept
de culture ce qui lui permet de situer « l’espace propre de son
enquête [...] » écrit Philippe Descola132. En même temps,
l’ethnologue étudie des sociétés, car les cultures ne se
promèneraient dans l’espace désincarné des idéalités.
Philippe Descola indique la difficulté concernant le statut
ontologique à donner aux structures sociales :
« les configurations structurelles repérées par l’analyse dans
une réalité sociale quelconque sont-elles des expressions
épurées de concrètes constituant la trame de cette réalité ou
bien doivent-elles être conçues comme des modèles
opératoires » 133
Il s’ajoute au précédent le problème du positionnement entre
individualisme versus institutionnalisme : doit-on considérer
seulement l’action des individus, ou ce qui est présent chez eux
sous forme d’habitus, de schèmes cognitifs, ou bien uniquement
les institutions comme entités collectives ?
132 Descola Philippe, Par delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 138.
133 Descola Philippe, Ibid., p. 174 à 177.
160
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Le problème d’un positionnement épistémologique se pose :
instrumentalisme134 versus réalisme, qui s’accentue avec
l’opposition entre en relativisme (nominalisme épistémologique) et
objectivisme. Les théories de la culture et du social sont elles des
conventions explicatives sans plus, ou renvoient elles à une
existence réelle de ce qu’elles expliquent ? Les deux cas sont
différents.
Les sciences appliquées et les savoirs pragmatiques s’adressant
aux aspects culturels (englobés sous appellation sciences humaines
et sociales) délimitent des champs de la réalité empirique sans
réelle indépendance, car ils sont produits par l’action humaine.
Pour dire les choses de façon directe les études portant sur la
peinture du XIXe siècle, la sexualité en Océanie, les langues
mortes, ne correspond à aucun champs du réel constitutifs de
l’Univers. Ces études délimitent des champs empiriques dépendant
de l’action humaine. L’objectivation est délicate et les méthodes
pour y parvenir doivent ruser avec les dilemmes posés par la quasi-
identité entre l’observateur et l’observé, et le redoublement d’une
construction de faits eux-mêmes construits.
Dans ce contexte, mais en l’élargissant sans nuance,
l’épistémologie nominaliste prend une position radicale, selon
laquelle les catégories, les théories ou les modèles que nous
utilisons pour comprendre le monde social ou humain ne sont que
des conventions plutôt que les reflets d'une réalité solide. Les
défenseurs de ce point de vue sont sceptiques quant à l'idée qu'il
existe des structures sociales ou des entités indépendantes de notre
manière de les conceptualiser.
134 Appelée aussi « opératoire ».
161
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
Une nouvelle querelle des méthodes
Si la réalité est construite par l’expérience, elle n’en comporte
pas moins des possibilités d’objectivation. Si nos connaissances
sont construites plutôt que découvertes cela ne les empêche pas de
décrire, comprendre et expliquer la réalité. Évidemment, cela
demande une méthode particulière. Brièvement dit, elle doit ruser
avec les dilemmes posés par la quasi-identité entre l’observateur et
l’observé, et le redoublement produit par de faits eux-mêmes
produits. Pour y parvenir plusieurs procédés sont nécessaires. Tout
d’abord la réflexivité, c'est-à-dire le retour du chercheur sur sa
méthode et ses concepts pour les corriger de leur partialité. Ensuite
des comparaisons historiques ou interculturelles, permettant de
voir les différences. L’association entre abord génétique et
structural semble avoir porté ses fruits. La répétition au fil des
générations de chercheurs finit par produire des descriptions assez
sûres des faits à expliquer.
Le nominalisme s’associe fréquemment à une approche
pragmatique. Plutôt que de chercher à déterminer si les concepts
scientifiques ou les théories correspondent à des réalités objectives,
le nominalisme se concentre sur leur utilité pour résoudre des
problèmes pratiques ou pour organiser l'expérience. La vérité est
délaissée au profit d’un effet sur contexte culturel ou social. Cet
aspect n’est pas critiquable en soi. Il l’est s’il prétend se substituer
à l’approche scientifique. Nous verrons au chapitre sept qu’une
approche philosophique pragmatique a un intérêt pour décrire ce
qui se passe et en juger.
Le positionnement de la culture comme domaine factuel
pratique a des conséquences épistémologue pour son étude. Un
domaine purement factuel, qui plus est constitué des faits humains
présente des particularités. Il se produit des fluctuations et des
162
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
incertitudes dues à l’histoire et à l’intersubjectivité. Le débat
s’étend à toute la culture. On peut considérer les cultures comme
des réalités factuelles conditionnées par l’action humaine à étudier
de façon adaptée. On admet dans cas qu’elles ne renvoient à aucun
champ du réel stable. Il s’ensuit un problème de méthode. Les faits
de ce type sont difficilement objectivables, car l’expérience ne
vient buter sur rien. Elle doit s’auto-réguler.
Ces divers problèmes sont habituellement posés sous forme
d’une alternative excluante (conventionnalisme ou réalisme ;
individu ou institution) ce qui, de manière implicite, impose des
choix exclusifs qui seront, de ce fait même, inadaptés. Ces
questions induisent des réponses contraintes par le présupposé
exclusif. Or, en vérité, aucune exclusion ne s’impose.
Claude Lévy-Strauss note :
Le principe fondamental est que la structure sociale ne se
rapporte pas à la réalité empirique, mais à des modèles
construit d’après celle-ci »135.
Les structures sont évidemment des modèles opératoires
construits par les chercheurs. Mais elles le sont d’après la réalité
empirique, sinon ce seraient des simples fantaisies. Le problème
est alors : à quoi se « rapportent-elles », pour reprendre les termes
de Lévy-Strauss ? Notre thèse est qu’elles correspondent à quelque
chose de réel (qui existe vraiment). Autrement dit société et culture
n’ont pas le même statut ontologique et donc pas les mêmes
méthodes d’étude, même si elles coexistent au sens fort du terme.
Si elles sont établies sérieusement, scientifiquement, ces
théories répondent à des faits objectivés et vérifiés et sont donc en
adéquation avec la réalité. Or la réalité est construite par
135 Lévy-Strauss Claude, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, p. 305
163
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
l’expérience conduite la méthode adoptée par la connaissance. Si
elle est pertinente, cette méthode teste ce qui résiste dans la réalité :
le réel, ce qui existe indépendamment du chercheur. L’ensemble
des faits et de la théorie sont interprétables de façon réaliste.
Ensemble, ils indiquent un réel effectif. Bien évidemment, la
position réaliste ne suppose pas que le social soit comme le dit la
théorie.
L’opposition entre individualisme et institutionnalisme peut être
dépassée. Le social et les formes qu’il prend n’existe pas sans
institution pour les porter et les maintenir. Mais il n’existe pas non
plus sans individus. Une société avec personne serait un curieux
phénomène. Réciproquement, une société faite d’individus isolés et
sans institutions n’existe pas. D’évidence individus et institutions
sont nécessaires au social. Ce qui porte les institutions est
nécessairement construit et porté par des personnes et plus
particulières pas les schèmes cognitifs élaborés en pensées
permettant des actions de maintien des institutions et des formes
sociales.
L’opposition individu société est une mauvaise opposition qui
rend opaque le social. La cognition individuelle, mise en commun
sous la forme collective de la Culture, contribue au social qui en
retour façonne la culture et la cognition individuelle. Tout coexiste
obligatoirement. Les traditionnelles dichotomies évoquées ci-
dessus sont un obstacle à l’étude du Social et de la Culture. Par
contre, la recommandation de Bernard Lahire d’avoir à distinguer
Culture et Société est justifiée. L’imbrication des deux ne doit pas
conduire à les confondre.
164
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Différencier le social et le culturel
Le social a un aspect factuel (les faits sociaux) saisi
empiriquement par les diverses sciences qui s’en occupent. Ces
faits constituent un domaine d'objectivé difficilement réfutable.
Nous défendons l’idée, somme toute banale, qu’il y a là un champ
de la réalité identifiable. À partir de ce constat, deux possibilités
s’offrent : soit s’en tenir à cette factualité empirique, soit faire
l’hypothèse d’un réel existant ontologiquement.
La réalité sociale empiriquement constatée, malgré sa diversité
indéniable, semble soutenue par quelque chose qui est théorisé en
termes de fonctions, systèmes, structures, etc. Cette association
entre faits et théories, si l'on adopte une posture réaliste, laisse
supposer l’existence d’un réel social. Cette forme d'existence réelle
supposée, n’est ni essentielle, ni substantielle. Nous soutenons
qu’elle a émergée à un moment donné dans la collectivité humaine
lorsqu’elle a pris de l’ampleur et dépassé les agrégats claniques. Ce
qui s’en manifeste dans la réalité, au sens d’une réalité objectivée
et théorisée par les divers savoirs socio-anthropologiques, montre
qu’il n’est pas informe, mais organisé, architecturé.
Les sciences s’occupent de champs de la réalité différents,
auxquels correspondent, ou pas, des champs du réel. Dans certains
cas, on doit s’en tenir à l’aspect factuel, car il n’y a pas d’arrière-
plan réel sur lequel viennent buter les recherches. On peut défendre
cette position épistémologique à l’étude des cultures et des
systèmes sémiotiques, comme le font divers auteurs. Auquel cas ce
sont des méthodes d’étude spécifiques qui sont adaptées. Les
considérations épistémologiques et ontologiques sont liées.
Divers arguments plaident pour donner une importance majeure
à la culture dans la genèse du social. La transmission intellectuelle
des intentions, des raisons, des normes, de la Loi commune, du
165
CHAPITRE 5 UN NIVEAU SOCIAL ÉMERGENT
langage, des savoirs, etc. sont des faits avérés et incontestablement.
Les institutions sociales ne sont ni muettes, ni insensées, ni sans
règles. Les deux champs sont étroitement imbriqués, mais à un
moment donné une différenciation s’opère et elle doit être entériné
par une différenciation des savoirs. La sociologie se distingue des
sciences de la Culture à partir du moment et l’étude vient buter sur
le roc du réel social. Ce réel ne surgit pas du néant. Il émerge
lorsque la collectivité humaine soudée par diverses dépendances
économiques et politiques, par une culture et des institutions, se
solidifie et devint contraignante pour les individus. L’existence
d’un réel social est une thèse plausible qui peut donner une
dynamique à la sociologie. Quant aux sciences de la Culture, plus
pragmatiques, elles ont à développer une méthode propre, à la fois
réflexive, comparatiste, génétique et structurale, pour solidifier
leurs domaines d’étude.
166
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Chapitre 6
Un Homme conçu sans dualisme
L’abandon du dualisme permet une conception pluraliste de
l’Homme, bien plus heuristique. Il opère le passage d’une
conception spontanée érigée en métaphysique à une ontologie
réfléchie.
1. Une conception de l'Homme
La conception courante contemporaine
Au quotidien, pour agir et se situer convenablement dans son
environnement concret, chacun tient compte de sa configuration
anatomique, de sa place dans l’espace, de sa force musculaire, etc.,
bref, de ce que l’on considère comme le corps. Par rapport à notre
environnement social, nous contrôlons notre posture, nos attitudes,
notre habillement, etc., et donc notre corps.
Du corps, nous différencions ce qui a trait à notre pensée, à
notre imagination, à notre conscience, à nos capacités
intellectuelles, etc., que l’on nomme esprit, ou intellect, ou parfois
âme ou encore les états mentaux (la dénomination varie).
D’évidence ces aspects sont différents, car ils sont abstraits, non
localisable dans l'espace qui nous entoure.
D'un point de vue pratique, on ne peut guère considérer les
choses autrement. Tout un chacun prend en compte ce double
aspect de son individualité. Il y a bien une réalité concrète du corps
167
CHAPITRE 6 UN HOMME CONÇU SANS DUALISME
et une réalité abstraite du mental qu’il n’est pas question de nier.
Dans le cadre de la vie ordinaire, cette catégorisation est utile et
efficace.
Toutefois, la catégorisation ordinaire corps-esprit présente des
failles. Elle rend compte de ce qui se passe dans notre vie pratique
et quotidienne. Cette évidence provoque, de ce même point de vue,
toutes sortes de bizarreries. On peut demander aux personnes
estimant posséder un esprit où il se situe et sous quelle forme il
existe. Les uns diront « il est en moi-même, c’est moi ». Cette
réponse admise, on demandera ce moi-même est-il le corps ou
autre chose comme un sujet ? Certains opteront pour le corps et
d'autres pour le sujet. Quelques philosophes rétorqueront que
l’esprit est dans un monde idéal séparé du monde physique. Il
aurait son lieu spirituel propre dans lequel le sujet peut aller, mais
pas le corps. D’autres, enclins au concret, répondrons que l’esprit
est plutôt dans le langage et la communication, et qu’il est dans
l’interaction.
La conception commune s’exprime souvent selon la métaphore
du contenant : « Il a une idée dans la tête ». Les idées sont
« dans » l’esprit ou « dans » la tête, ce qui implique que l’un des
deux, ou les deux à la fois, soient des sortes de contenants et avec
un contenu qui serait invisible (car à l’intérieur du contenant).
Dans le jeu de l’intériorité/extériorité, le corps trouve difficilement
sa place. Si l’esprit est intériorité et l’environnement l’extériorité,
le corps est entre les deux. Extérieur à l’esprit, il fait partie de
l’environnement qui pourtant environne le corps. On retrouve la
difficile question de la limite.
L’esprit serait accessible seulement par l’introspection, car
personne ne peut regarder dans l’intériorité des autres. Cet esprit
estimé privé et solipsiste mène à douter de son existence chez les
168
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
autres. L’esprit en question peut aller jusqu’à douter de l’existence
du monde environnant se déclarant sujet et unique certitude. Mais
alors, comment expliquer que l’on arrive à concevoir la pensée des
autres. Comment se fait-il qu’on arrive à se mettre d’accord sur la
justesse ou la fausseté d’un raisonnement ?
Si l’on a (au sens d’avoir, de posséder) un corps et un esprit,
comme le prétend la conception commune, qui les possède ? Si le
possédant se confond avec l’un ou l’autre, comment peut-il
prétendre les avoir ? Le Moi-Je revendiquant avoir, devrait être
extérieur, distancié, mais on sent bien que ce n’est pas possible.
Généralement, on choisit l’esprit pour s’identifier. Le sujet pensant
serait soi-même qui est esprit-conscience. Mais est-il séparable du
corps ? Que devient-il en cas d’anesthésie générale ou de coma ?
Est-il toujours là ? Et si le corps disparaît ? Sur ce dernier point, les
réponses foisonnent.
Les religions ont toutes et chacune leurs réponses à ce sujet, de
la métempsychose (passage dans un autre corps, y compris végétal
ou animal, à l’accès à des infra ou ultra-mondes paradisiaques ou
infernaux. Cependant, le sujet reste-t-il le même s’il est sans corps
ou dans un autre corps ? L’esprit ayant quitté le corps est-il encore
un sujet, une personne, un moi ? L’esprit (mens) est-il accompagné
de l’âme (anima) ? Cette manière ordinaire de penser engendre dès
qu’on l’interroge d’innombrables paradoxes et bizarreries, avec
pour seules réponses des fantaisies imaginatives métaphysico-
religieuses.
Le dualisme a été repris et ressassé au fil des siècles par les
métaphysiques de tous horizons. Il faut éviter ces discussions sans
fin portant sur des problèmes insolubles.
169
CHAPITRE 6 UN HOMME CONÇU SANS DUALISME
L’universalité d’une telle conception
Pour bien comprendre cette conception courante, nous allons
reprendre les travaux de Jean Piaget. À la suite de recherches
empiriques très abondantes, cet auteur note que l’enfant différencie
progressivement son corps propre de ce qui l’environne. Ensuite,
un décentrement des actions par rapport au corps permet de juger
de leurs effets objectifs sur la réalité constituée en objets. Cela
conduit aussi à considérer son corps propre comme un objet parmi
les autres, tous situés dans l’espace. L’objet au fil du temps
acquiert une permanence spatio-temporelle et il y a une
objectivation des relations causales.
Citons Piaget : Il se produit une « différenciation du sujet et des
objets entraînant la substantification progressive de ceux-ci ... » 136.
C’est là l’expérience commune, celle qui permet de s’adapter
correctement à l’environnement. Piaget décrit la façon dont se
forme l’expérience ordinaire et la conception dualiste la plus
courante consistant à opposer un sujet à son environnement qui est,
lui, constitué d’objets. L’homme est à la fois sujet par son action et
sa pensée (son esprit) et objet par son corps. Puis l’un et l’autre
sont substantifés.
Philippe Descola nomme intériorité et physicalité ce qu’on
appelle généralement esprit et matière. Combiné avec le continu et
le discontinu, cela donne quatre combinaisons possibles qui
génèrent quatre types de récits. Descola défend cette catégorisation
depuis son article de 1996 « Constructing natures. Symbolic
ecology and social practice »137, et l’a maintenu dans Par-delà
136 Piaget Jean, L’épistémologie génétique, Paris, PUF, 1970, p. 16.
137 « Constructing natures. Symbolic ecology and social practice », in Ph.
Descola & G. Pálsson (dirs.), Nature and Society. Anthropological
Perspectives : 82-102. Londres, Routledge, 1996.
170
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
nature et culture138 et dans Les formes du visible Une
anthropologie de la figuration139.
Selon Philippe Descola, on peut distinguer l’animisme qui
instaure une continuité sur le plan de l’intériorité et une
discontinuité sur le plan de la physicalité ; le totémisme qui déclare
une continuité à la fois sur le plan de l’intériorité et de la
physicalité ; l’analogisme qui associe une discontinuité sur le plan
de l’intériorité et de la physicalité ; le naturalisme qui prône une
discontinuité sur le plan de l’intériorité et une continuité sur le plan
de la physicalité.
Ce que l’auteur tente de systématiser ainsi, ce sont les manières
selon lesquelles les populations humaines perçoivent et conçoivent
le Monde et par conséquent « habitent » leur environnement. Il
estime que les critères de continuités et de discontinuités sont
présents chez chaque individu, car intériorisés par des schèmes
cognitifs façonnés dès l’enfance.
Il s’agit là des conceptions ordinaires qu’ont les humains d’eux-
mêmes et des relations avec leur environnement, étendue
inductivement au Monde en général. Ce sont des ontologies
communes. Les Hommes font de l’ontologie sans le savoir, mais
ces ontologies sont plutôt des cosmologies à caractère
métaphysique. Quel que soit le cas, on constate toujours une
distinction : esprit-intériorité-âme-subjectivité et corps-matière-
physicalité-extériorité, qui est présente à la fois dans les cultures
occidentales et non-occidentales.
Cette dualité, pour évidente et répandue qu’elle soit, ne
correspond à rien de démontrable, ni quant à la constitution
138 Descola Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, Seuil, 2005.
139 Descola Philippe., Les formes du visible Une anthropologie de la figuration,
Paris, Seuil, 2021.
171
CHAPITRE 6 UN HOMME CONÇU SANS DUALISME
ontologique de l’Univers, ni quant à celle de l’Homme. Elle est la
résultante intuitive d’une expérience ordinaire et subjective n’ayant
pas valeur de vérité ontologique. Beaucoup d'hommes se
considèrent selon cette dualité et agissent en conséquence. Il y a
bien dans la réalité des pratiques corporelles et spirituelles qui
existent.
De nombreux humains dans diverses civilisations se considèrent
selon une dualité diversement conçue (corps-esprit extériorité-
intériorité, visible-invisible, étendu-inétendu, etc.) et agissent en
conséquence. Ce sont des faits humains indéniables, mais pas des
catégories ontologiques rationnelles dont il y aurait à débattre
philosophiquement ; si tant est que la philosophie se distingue du
sens commun et de la pensée ordinaire, ce qui n’est pas toujours le
cas.
La dualité corps-esprit
La philosophie a largement repris cette catégorisation ordinaire
pour en donner des versions plus ou moins sophistiquées. Mais,
est-ce bien pertinent ? La réponse que nous apportons est
résolument négative. La dualité corps-esprit ne constitue pas une
catégorisation pertinente pour une anthropologie philosophique et
scientifique. Elle doit faire l'objet d'une distanciation critique. La
transposition sur le plan ontologique d'une catégorie pratique et
empirique présente des défauts majeurs.
Comme chacun le sait, pour Descartes, il est impossible de
douter que l’on pense, alors que l’on peut douter du monde
concret. La suite de son raisonnement consiste à attribuer à cette
pensée une substance. C’est la « res cogitan », à quoi il faut ajouter
la « res extensia » du monde étendu.
172
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Spinoza a critiqué Descartes au titre que l’interaction de la
substance spirituelle avec la substance matérielle paraît impossible.
Il suppose, pour résoudre ce problème, l'existence de deux attributs
à la substance qui serait unique. Leibnitz à sa suite évoque un
parallélisme entre aspects matériels et spirituels.
La philosophie de l’esprit contemporaine va plutôt vers un
dualisme des états ou des propriétés. Elle oppose les états mentaux
et les états physiques. Cette catégorisation pose que le Monde
(comme totalité) peut être conçu selon deux types, le physique et le
mental, et qu’il existe un rapport causal (ou pas selon les auteurs)
de l’un sur l'autre.
Dans ce courant de pensée, l'option d'une réduction du mental
au physique est la plus fréquemment admise. Il est assez étonnant
de voir ressurgir au XXIe siècle sous le « label à succès du Mind-
Body problem »140 la vieille contradiction cartésienne. Pour nous, il
s’agit, en vérité, du Mind-Body faux problème.
Le problème « corps-esprit » fait l'objet de controverses
incessantes et reste sans solution depuis qu’il a été inventé. Les
derniers développements sur ce sujet n’ont rien apporté. Jaegwon
Kim, note dans L'esprit dans un monde Physique qu’au cours des
années 1970 et 1980, et jusqu'à nos jours, on a uniquement cherché
à donner une place pour l'esprit dans un monde fondamentalement
physique.
Le refus du dualisme a conduit à la doctrine de la réduction de
l'esprit à la matière et, plus précisément, au cerveau. Cette solution
présente deux inconvénients, celui de laisser de côté une partie non
négligeable de l'humain et celui de remettre à plus tard les
140 Dennett Daniel, La conscience expliquée, Paris, Odile Jacob, 1993, p. 53.
173
CHAPITRE 6 UN HOMME CONÇU SANS DUALISME
explications précises au titre que le savoir est pour l’instant
insuffisant.
Cependant, il se peut que ce savoir ne vienne jamais, si la
réduction qu'il suppose est sans fondement. Elle prétend résoudre
la dualité esprit/matière qui effectivement est critiquable.
Cependant, le monisme matérialiste l’est également. Il semble
intéressant d'envisager une autre manière de penser, une manière
qui ne s'appuie ni sur l’idéalisme, ni sur le dualisme, ni sur la
réduction matérialiste.
2. Une ontologie pluraliste
Une inspiration pluraliste pour penser le réel
En lieu et place du monisme et du dualisme, on peut soutenir
l’idée d’un pluralisme ontologie. Cette ontologie pluraliste et
savante, ne prétend pas s’appliquer au quotidien, mais elle se veut
utile pour les connaissances scientifiques. Cette vision du Monde,
à la fois plurielle, historique et régionale, se trouvait déjà chez
Antoine-Augustin Cournot à la fin du XIXe siècle 141, qui est un
précurseur de cette façon de penser.
Auguste Comte a, lui aussi, promu une conception pluraliste. Il
note que pour passer d’un domaine de la réalité à l’autre, il ne
suffit pas d’agréger les entités entre elles, il faut ajouter une «
nouvelle dimension ontologique ». Pour les auteurs positivistes
non réductionnistes, chaque discipline fondamentale posséderait «
une couche ontologique propre ». C'est l'idée que nous soutenons.
De nombreux philosophes ont mis en avant l'idée de relation et
d'organisation. Vers les années 1920, les philosophes Samuel
Alexander et Lloyd Morgan bâtirent une théorie connue sous le
141 Cournot Augustin., Matérialisme, vitalisme, rationalisme, Paris, Hachette,
1875.
174
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
nom d'évolutionnisme émergent. Le Monde se développerait à
partir d'éléments de base grâce à l'apparition de configurations de
plus en plus complexes. On aboutit ainsi à l’idée d’une pluralité
ontologique. Le pluralisme ontologique permet un véritable
changement de paradigme fondé sur la pluralité des formes
d'existence. Vingt ans plus tard Nicolaï Hartmann a repris et
développé cette idée.
Pour Hartmann chaque strate de la réalité repose sur les strates
inférieures, mais ne peut être entièrement réduites à ces dernières.
Il distingue quatre niveaux. Celui de matière inorganique qui
constitue la base la plus fondamentale. Celui du vivant qui est plus
'organisé. Le niveau de la psyché qui repose sur les structures
biologiques, mais possède des qualités nouvelles telles que la
subjectivité, la conscience, les émotions, qui ne peuvent être
expliquées uniquement par la biologie. Enfin, le niveau de la
culture (l'esprit objectivé) qui émerge à partir des capacités
psychiques humaines142.
Les deux piliers du pluralisme
On peut concevoir la pluralité du Monde de différentes façons.
Cependant, la prudence, toujours nécessaire en matière d'ontologie,
incite à passer du Monde à ce qui en est connu grâce aux sciences
et que nous nommons l'Univers. Autrement dit, il convient de
limiter l’extension du concept de pluralité. Il concerne le connu et
non la totalité.
Le premier argument pour envisager un pluralisme est la
différenciation épistémologique des sciences. Depuis le XVIIe
siècle, les sciences fondamentales se sont diversifiées. Elles
concernent des domaines factuels bien différents et les expliquent
142 Pour plus de précisions voir Juignet Patrick, Un univers organisé. Essai
pour un ontologie réaliste et pluraliste, Nice, Libre Accès Éditions, Chap 4.
175
CHAPITRE 6 UN HOMME CONÇU SANS DUALISME
selon des théories différentes. Il s'ensuit l'idée qu'il y a des
différences dans l'Univers dont il faut tenir compte (par Univers,
nous désignons la partie du Monde connue par les sciences). On
parle de régions, de niveaux, ou de formes d'existence selon la
terminologie employée.
Les autres concepts sont ceux de complexité et d'organisation.
Tous les composants connus de l'Univers, les particules, les
atomes, les molécules, les cellules, les organes, les individus, les
sociétés s’assemblent selon une forme et un ordre définis : une
structure ou organisation. De plus, depuis le minéral jusqu’au
vivant, on observe une complexification croissante évidente. L'idée
d'une émergence de modes d'organisation de complexité croissante
dans l'Univers est intéressante pour comprendre la différenciation
constatée dans la réalité.
À partir de ces considérations, on peut déplacer la question
ontologique. Les modes d’organisation sont des supports plus
plausibles qu'une ou deux substances homogènes 143. Plutôt que de
référer la persistance des aspects factuels observés et délimités par
les sciences à un substrat constant et uniforme, une substance
immuable, on peut les voir comme le produit de niveaux
d'organisation stables. Autrement dit, tant que dure une forme
architecturée du réel, on constatera des effets répétitifs et constants
dans la réalité.
Actuellement, les concepts d’émergence et de mode
d’organisation/intégration, ou encore de structure/système,
permettent de penser la différenciation ontologique de l'Univers,
dont atteste la différenciation épistémologique des sciences. L’idée
143 Juignet Patrick. Arguments en faveur d’une ontologie pluraliste.
Philosophie, science et société. 2023. https://philosciences.com/arguments-
ontologie-pluraliste.
176
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
d’une pluralité ontologique paraît bien plus plausible que le
monisme ou le dualisme. Avec le pluralisme, on sort de la vision
d’un Monde statique, mécanisable, coupé en deux par le dualisme.
On entre aussi dans un Univers changeant au sein duquel tous les
niveaux sont imbriqués, un Univers qui n’a pas d’organisation fixe
et définitive, un Univers en évolution. C’est la thèse de
l'évolutionnisme émergent soutenue dès 1920 par Samuel
Alexander et Lloyd Morgan.
La cosmologie montre que seul le niveau physique existait dans
les débuts très chauds et denses de l’Univers. À partir de ce niveau
de base, des configurations plus complexes se sont créés lorsque
les circonstances l’ont permis. La chimie et la biochimie montrent
que les composés ont eu besoin de conditions particulières pour se
former, la biologie évolutionniste montre que les premières cellules
étaient simples et qu’elles se sont diversifiées et complexifiées, etc.
Le pluralisme ontologique admet une pluralité de niveaux ou
modes d'existence dont le nombre n'est pas fixé à l'avance et ne
peut être décidé a priori. Il dépend du moment de l’évolution et de
certaines conditions locales, qui ne sont pas immuables. Leur
évaluation dépend de la capacité des sciences à les décrire et à les
expliquer.
Un pluralisme pour penser l'Homme
L'Homme étant dans l'Univers, le pluralisme le concerne aussi.
De fait, les sciences en particulier la médecine et la biologie
étudient le corps, selon ses niveaux d’organisation : physique,
chimique, biochimique, cellulaire, histologique, physiologique,
anatomique, etc., et d’un point de vue pragmatique médical
(demandant une compréhension pour action) selon les divers
appareils individualisables : appareil locomoteur, digestif, nerveux,
circulatoire, etc.
177
CHAPITRE 6 UN HOMME CONÇU SANS DUALISME
On admet de nos jours que l'Homme est un vivant. Son être
biologique, d'un point de vue scientifique, est abordé par
l'intermédiaire de chacun de ses niveaux de complexité, physique,
chimique, biochimique, cellulaire, histologique, physiologique,
anatomique. Il existe une vision plurielle du corps qui n'est pas
contestée du point de vue scientifique et médical.
Que l'Imagerie par Résonance Magnétique, qui est un procédé
purement physique, donne des images anatomiques n'occasionne
aucun problème métaphysique ! Que la chimie produise des
molécules efficaces sur le biologique paraît banal. Du point de vue
du vivant en général, et donc de l'Homme en tant qu'être
biologique, la coexistence de niveaux de complexité, étudiés par
des sciences différentes, est aisément admise.
Le débat contemporain porte surtout sur les capacités
intellectuelles de l’Homme et leur support. Pensé sous les auspices
du dualisme, il prend la forme du mind-body problem, du rapport
corps-esprit. Nous suggérons de remplacer ce problème, dans le
cadre d’une anthropologie savante renouvelée, par un autre : celui
de la coexistence de divers niveaux d'organisation, dont l'un serait
propre à la cognition.
On peut imaginer que, parmi les divers niveaux d'organisation
constitutifs de l'Homme, il en est un qui corresponde à ses
compétences cognitives et de représentation. L'existence, en plus
des niveaux admis, d'un niveau générateur de l’intellection est
plausible et ceci sans avoir à supposer de rupture avec les autres
niveaux ou formes d'existence (physique, chimique, biologique).
Reste à indiquer les savoirs existants qui donnent une crédibilité à
cette thèse et comment elle peut prendre une forme acceptable sur
le plan épistémologique.
178
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
3. Des arguments philosophiques et
scientifiques
Les apports philosophiques
Notre anthropologie philosophique s'appuie sur les sciences
humaines et la philosophie. Commençons par la philosophie.
L'incessant travail philosophique sur la pensée donne une densité
irréfutable aux diverses formes de la pensée humaine, ce qui amène
à considérer son existence empirique comme irréfutable.
Depuis deux millénaires, la philosophie montre une autonomie
de la pensée rationnelle. La pensée humaine possède une
possibilité de validité et de vérité intrinsèque établie par le
raisonnement. Cette possibilité d'affirmer ou pas une vérité
implique une autonomie pour la pensée. Si un changement dans la
biochimie du cerveau occasionnait un changement dans les lois
mathématiques ou logiques, il n’y aurait plus de possibilités de
décréter un raisonnement vrai ou faux. Il y a une nécessaire
autonomie du raisonnement qui implique une indépendance de la
capacité de penser.
Emmanuel Kant a marqué un tournant en mettant en avant les
conditions d’une pensée pertinente. Il faut chercher dans
l'entendement la possibilité des concepts, y compris premiers, et
analyser l'usage que nous en faisons. C'est là l'objet de sa
philosophie transcendantale144. Cette philosophie conduit à deux
affirmations que nous considérons comme vraies : la possibilité
d’une autonomie de la pensée et celle d’une réflexivité de la pensée
sur elle-même. Ces qualités particulières de la pensée rationnelle
suggèrent que les capacités intellectuelles qui la produisent sont
irréductibles à autre chose qu'elles-mêmes.
144 Kant Emmanuel., Critique de la raison pure, Paris, PUF, 1967, p. 86.
179
CHAPITRE 6 UN HOMME CONÇU SANS DUALISME
Les philosophes empiristes ont renouvelé la perspective. De
John Locke jusqu'à John Stuart Mill (du XVIIe au XIXe siècle) en
passant par Hippolyte Taine et Étienne Bonnot de Condillac, on
s’avance vers une étude empirique de la pensée, mais dans une
perspective qui reste subjective et réflexive. La pensée se regardant
et s’étudiant elle-même, est une avancée essentielle, mais elle n’est
pas suffisante. Il faut en plus une objectivation pour avancer dans
la connaissance. Les sciences humaines à partir du XIXe siècle se
sont saisies de domaines empiriques variés dont fait partie celui qui
nous intéresse.
On s’étonnera du peu de cas fait de la philosophie de l’esprit,
pourtant très présente sur la scène philosophique contemporaine.
La raison tient à son utilisation de termes comme l’esprit ou les
états mentaux, repris à titre de catégories, ce qui ne nous parait pas
souhaitable. Dans ces conditions, les innombrables tentatives pour
montrer l’existence ou l’inexistence des états mentaux et des états
physiques, et pour démontrer l’impossibilité des premiers à partir
de la clôture causale des seconds, etc., sont inutiles. Elles
concernent des problèmes fictifs.
Les sciences dites « humaines »
La psychiatrie et la psychanalyse, depuis la fin du XIXe siècle,
décrivent assez finement les formes des conduites et des formes de
la pensée qui sont pathologiques (obsessions, délires, rationalisme
morbide, etc.) et cherchent à les expliquer. Cette explication passe
par la recherche de causes ou, au moins, des conditions
déterminantes. C’est apport à mettre au dossier.
La psychanalyse a proposé un intermédiaire entre la cause
événementielle et l’effet symptomatique, le psychisme, dont le
fonctionnement expliquerait les conduites affectives, relationnelles
180
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
et la subjectivité individuelle. Le psychisme est constitué par des
processus et des mécanismes de types cognitifs et
représentationnels qui viennent se greffer à d'autres (pulsionnels,
émotionnels, sociaux).
La psychologie de la connaissance a montré que l’intellection,
la cognition au sens large, peut être vue comme activité
fonctionnelle (c’est-à-dire de manière dynamique, interactive,
autorégulatrice) et comme structure (se constituant en système
organisé prenant une forme définie). On parle de la cognition au
sens large, depuis le rapport à l’environnement, jusqu’aux activités
théoriques. On entre dans une pensée qui se pense objectivement à
partir de faits et non pas subjectivement en se retournant sur elle-
même.
Une partie de la psychologie cognitiviste a repris la
représentation comme support des compétences. Elles feraient
l'objet de traitements ou processus cognitifs. Les représentations
supposées par le cognitivisme ne sont pas des observables, mais
des entités théoriques. Leurs propriétés font l'objet d'une recherche
empirique qui cherche à être expérimentale. Les processus
cognitifs dont traite la psychologie cognitiviste seraient « en aval
du traitement des informations sensorielles… et en amont de la
programmation motrice » comme le définit Jean-François
Richard145. Il s’agit des diverses formes de représentations
(sémantiques, spatiales, procédurales) et des divers mécanismes
dans lesquels elles entrent (catégorisation, compréhension,
raisonnement).
L’anthropologie culturelle est vaste et fait appel aussi bien à des
concepts comme ceux de personnalité de base (Franz Boas), de
145 Richard Jean-François., Les activités mentales , Paris, Armand Colin, 1990,
p.11.
181
CHAPITRE 6 UN HOMME CONÇU SANS DUALISME
réciprocité sociale (Marcel Mauss) ou de structure avec Claude
Lévi-Strauss. Pour cet auteur, les opérations qui sont à l’œuvre
dans les différents domaines factuels étudiés, que ce soit la parenté,
les mythes ou les langues, sont des effets d'une capacité propre à
l'homme et le travail de Lévi-Strauss est un essai de théorisation
des effets empiriquement repérables de cette capacité en termes
structuraux.
La linguistique et la sémiotique sont aussi très vastes. Depuis sa
naissance avec Ferdinand de Saussure et Émile Benveniste, les
écoles se sont multipliées. La plupart admettent l'existence d'un
déterminisme propre aux langues et à leur usage par le langage. La
sémantique s’est intéressée aux contenus du langage ce qui l’a
renvoyée aux structures intellectuelles.
Les sciences humaines, même balbutiantes apportent des
garanties quant aux domaines factuels étudiés et aux tentatives de
théorisation qui en sont faites. Or, nous tenons à nous appuyer sur
des données fiables et sur des domaines disciplinaires stables. Elles
s'appuient sur une expérience objectivante, souvent
méthologiquement double, à la fois compréhensive et explicative.
De plus, elles ont des théories spécialisées dédiées à leur objet. Les
résultats sont plus fiables qu’une rationalisation, même très
sophistiquée, partant de l’expérience ordinaire et du vécu, ce que
font la plupart des philosophies ayant trait à l’Homme.
Les sciences humaines proposent un abord empirique à partir de
la clinique, de tests, d'enquêtes qui concernent tant la pensée que le
langage, l'intelligence, les conduites humaines y compris sociales.
Elles amènent à considérer des domaines factuels dont l'existence
est difficilement réfutable. Les sciences humaines décrivent avec
un certain degré d’objectivité des activités qui sont des actes de
représentation associés à la production de formes signifiantes et à
182
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
des conduites finalisées. Il s'agit là de faits très spécifiques, propres
à l'Homme, dont les différentes sciences de l’Homme proposent
chacune une théorisation. L'existence de ces théories et des
ensembles factuels de référence est un point d'appui du
raisonnement, car ils demandent à ce qu'on explique leur origine
qui est liée à l'activité humaine.
Si l'on croit à l'esprit, on dira que tout cela est dans l'esprit ou
constitue l'esprit. Si on récuse le spiritualisme et le dualisme, il faut
trouver une autre solution. En se référant à une conception
émergentiste et organisationnelle du réel, on peut évoquer un
niveau d'organisation de degré suffisant pour permettre les
performances intellectuelles de l'Homme. Il n'y a que deux
candidats possibles au vu des connaissances actuelles : le niveau
neurobiologique et un niveau de degré supérieur au précédent que
nous qualifions de cognitif et représentationnel, compte tenu des
fonctions qu'il remplit.
La neurobiologie
Est-ce une hypothèse plausible et recevable, de supposer que les
capacités intellectuelles soient générées par le cerveau ? C'est la
thèse matérialiste réductionniste communément admise, mais il y a
plusieurs motifs pour la récuser.
Si l'on admet un support biologique à la cognition, ce qui est
évident, ce ne peut être le cerveau comme entité anatomique, mais
son fonctionnement et à un niveau de complexité déjà élevé. Or,
les connaissances sont balbutiantes. À l'heure actuelle, aucun
neurobiologiste sérieux ne peut prétendre que tel fonctionnement
détermine telle volonté, telle conduite, telle pensée. Il faut donc
avoir une thèse plus élaborée.
183
CHAPITRE 6 UN HOMME CONÇU SANS DUALISME
Le second motif tient à la différence dans les domaines factuels
et les disciplines concernées : d'un côté la neurobiologie, qui
s'occupe des cellules, des flux biochimiques, des flux électriques,
des réseaux cellulaires, des signaux, et de l'autre les sciences
humaines qui s'occupent des idées, des représentations, de la
volonté, des décisions, de l'intelligence théorique et pratique.
Comme on l'a vu plus haut, le réductionnisme matérialiste est
invalidant pour la vérité démonstrative. Si une démonstration
rationnelle est déterminée par des processus neurobiologiques,
comment pourrait-elle dépendre du jeu des concepts et des règles
formelles ? Si la pensée est déterminée par son support biologique,
c'est un événement parmi d’autres et elle ne peut prétendre à une
validité ou une vérité.
Plus fondamentalement, on peut récuser le réductionnisme
comme un faux problème. Il part du dualisme corps-esprit,
physique-mental, matériel-spirituel, pour le réfuter au profit du
premier terme. On peut estimer, et c'est l'enjeu de ce travail de le
montrer, qu'il est préférable, pour l’étude de l’Homme et de la
Société, d'ouvrir un nouvel espace de raisonnement sur la base d'un
pluralisme ontologique appuyé sur les différences disciplinaires.
La neurobiologie constitue une discipline assez bien définie. La
psychologie de la connaissance et son évolution contemporaine
constituent une discipline en voie d'autonomisation. Chacune
correspond à des champs disciplinaires différents, qui s'occupent
de faits différents, avec des théories différentes. On peut supposer
qu'elles ont deux référents réels différents, le niveau
neurobiologique et le niveau cognitif, les deux étant étroitement
liés, mais pas identiques. Comme ils ne sont pas exclusifs l’un de
l’autre, ils sont à prendre en compte tous les deux et à coordonner.
184
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
4. Concilier dualisme et pluralisme
La conception courante
Au quotidien, pour agir et se situer convenablement dans
l’environnement concret, nous tenons compte de notre masse, de
notre corpulence, de notre place dans l’espace, de notre force
musculaire, etc., bref, de ce que nous nommons notre corps. Par
rapport à notre environnement social, nous contrôlons notre
apparence, notre posture, nos attitudes, etc., et donc nous
interagissons socialement grâce à notre corps. Du corps, nous
différencions ce qui a trait à la pensée, à l’imagination, à la
conscience, aux capacités intellectuelles, etc. D’évidence, ces
aspects sont différents du corps, ils sont abstraits, non palpables,
sans matérialité. On les rassemble sous les termes d’intellect,
d’esprit, ou d’âme, ou d’intériorité selon la dénomination adoptée.
À l’esprit conçu comme intériorité s’oppose l’extériorité, celle de
l’environnement immédiat.
D'un point de vue pratique, on ne peut guère considérer les
choses autrement. Tout un chacun prend spontanément en compte
ce double aspect de son individualité. La pragmatique (théorie qui
associe le point de vue empirique et pratique) élargit la vision et
conduit à considérer des individus en interaction avec leurs
environnements. Nous n’en parlerons pas ici. Notre propos se situe
sur le plan ontologique pour en tirer des enseignements pour
comprendre l’Homme et sa place dans l’Univers. Ce que ne permet
pas l’abord pragmatique, qui est une compréhension utile pour
l’action, mais fausse le jugement.
Dans sa Critique de la faculté de juger Emmanuel Kant
écrivait :
185
CHAPITRE 6 UN HOMME CONÇU SANS DUALISME
« ... émettre l’opinion qu’il existe dans l’univers matériel de
purs esprits, qui pensent sans avoir un corps […] cela
s’appelle une fiction […]. Une telle chose est une entité
sophistique (ens rationis ratiocinantis) »146.
Dans ce cas, les termes de corps et d’esprit sont inutiles. Les
niveaux d’organisation présents dans l’Univers sont hiérarchisés et
inclus les uns dans les autres, si bien que le niveau cognitif et
représentationnel qui génère la pensée coexiste avec le niveau
biologique. Notre travail aboutit à concevoir un Homme
pluridimensionnel dans un Univers pluriel, figure bien différente
de celle d’un individu duel figé dans le monde des substances. On
voit ainsi surgir un humain inclut dans la multiplicité de l’existant,
un Homme participant d’un Univers qui change et évolue.
Penser autrement
L’ontologie que nous proposons donne une intelligibilité utile à
la connaissance de l’Homme. Elle donne une place pleine et entière
à ce qui fait la spécificité humaine : ses capacités intellectuelles
que manifestent les diverses formes de pensée et qui permettent la
vie culturelle et sociale. L’affirmation d’une pluralité ontologique
n’interfère pas avec l’éthique et, sur le plan des valeurs, ne dément
en aucune manière la pertinence d’un projet humaniste.
Le philosophe doit soigner en lui les maladies de l’entendement,
affirmait Wittgenstein en 1956147. Parmi celles-ci, figure la
transformation de l’expérience vécue en propos métaphysiques. Il
est assez évident qu’il s’agit d’une rationalisation, dont on ne voit
pas comment elle pourrait constituer un mode de connaissance
adéquat de la réalité et encore moins de son fondement. Pour notre
146 Kant Emmanuel, Critique de la faculté de juger, Paris, Vrin, 1968, p. 271.
147 Wittgenstein Ludwig, Remarques sur les fondements des mathématiques,
Paris, Gallimard, 1983, p. 252.
186
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
travail, il nous a fallu nous extraire de la conviction première et
commune d’avoir un corps et un esprit afin de penser autrement,
selon une autre ontologie. Ça n’a pas été facile, car cette maladie
de l’entendement est tenace et elle se chronicise sous la pression
d’expressions langagières qu’il est difficile de ne pas employer.
La posture existentielle dualiste est la norme et elle est quasi
universellement répandue selon diverses variantes. Nous
proposons de laisser cette conception ordinaire à la vie ordinaire
(car on ne saurait la réformer). Wittgenstein va plus loin, il
préférerait un changement dans le vécu 148. Ce n’est pas possible.
L’expérience première et immédiate s’impose. On peut seulement
éviter sa transposition dans le domaine philosophique et
scientifique. Le problème corps-esprit est un non-problème
philosophique, une interrogation vaine. En remplacement,
l’ontologie des niveaux d’organisation, qui est applicable à
l’Homme, situe l’intellect tout simplement comme l’un d’eux.
C’est un positionnement ontologique savant qui ne prétend pas
s’imposer dans la vie ordinaire, ni d’un point de vue pragmatique
(guidant l’action pratique).
5. Un Homme pluriel, dans un Univers
pluriel
Le dualisme du corps et de l'esprit, conception commune à
usage pratique, ne constitue pas une catégorisation valable pour le
raisonnement scientifique. Il est source de raisonnements
aporétiques. Il est préférable de remplacer les notions de corps et
d’esprit par le concept de niveaux d'organisation. On peut alors
penser les aspects biologiques et cognitifs humains en dehors de
toute hypothèse métaphysique substantialiste et sans les opposer
148 Wittgenstein Ludwig, Remarques mêlées, Paris, Flammarion, 2002, p.129.
187
CHAPITRE 6 UN HOMME CONÇU SANS DUALISME
Concernant le cognitif, entre les deux niveaux candidats,
neurobiologique et cognitif, susceptibles de supporter les capacités
intellectuelles humaines, plusieurs arguments plaident en faveur du
second. Les caractéristiques connues du neurobiologique ne
semblent pas propres à expliquer les faits considérés. Pour justifier
leurs thèses, les propositions réductionnistes appauvrissent trop la
réalité humaine pour être crédibles. L'argument de simultanéité
entre activité neurobiologique et activité cognitive ne vaut pas
démonstration de détermination de l'un par l'autre, mais seulement
de dépendance et d’interaction.
Les conduites intelligentes et de représentation, la pensée, ont
une singularité et une autonomie. On les explique par des schèmes,
des structures, des processus dynamiques. Il est cohérent de
supposer qu'ils sont supportés par un niveau d'organisation
autonome qui échappe au déterminisme biologique. Cette
proposition évite les deux positions antagonistes prises eu égard
aux capacités intellectuelles humaines : soit leur surélévation
transcendante, soit leur réduction matérialiste au fonctionnement
du cerveau.
Accepter une pluralité de niveaux d'organisation, c'est changer
de paradigme. C'est passer d'une ontologie matérialiste ou dualiste
à une ontologie pluraliste. La question pertinente n'est alors plus
celle des rapports entre le corps et l'esprit, mais celle de
l'émergence d'un mode d'organisation cognitif spécifique qui
explique les capacités à connaître, penser, vouloir, se représenter,
communiquer, agir, etc., de l'Homme.
On pourrait dire, en une formule un peu provocante, que nous
proposons de concevoir l’Homme sans corps, ni esprit. Un Homme
sans dualisme est un Homme sans corps, ni esprit. Cela signifie
que l’attelage corps-esprit, qui est le point de vue pratique le plus
188
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
commun, ne doit pas être transposé sur le plan ontologique et qu’il
est inadapté pour penser de manière scientifique et philosophique.
Le dualisme, tout comme sa réduction matérialiste, sont
inappropriés pour concevoir correctement de l’humain. Une
rupture ontologique est nécessaire. Rupture au sens ou cette
conception doit être abandonnée à son usage ordinaire et
remplacée par une vision pluraliste associant tous les niveaux mis
en jeu : physique, chimique, biochimique, biologique, cognitif (sur
le plan individuel) et le niveau social (sur le plan collectif). On
passe d’un dualisme sommaire à un pluralisme complexe. Elle
permet de concevoir des domaines d’interaction mixtes. Cette
proposition donne une assise ontologique bien plus adaptée à
l’étude de l’Homme de la Culture et de la Société.
189
CHAPITRE 6 UN HOMME CONÇU SANS DUALISME
190
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Chapitre 7
Le point de vue pragmatique
1. Un abord pratique
Deux domaines à considérer
Nous allons quitter le domaine de l’épistémologie et de
l’ontologie pour envisager un abord pratique et empirique. Nous
quittons les connaissances scientifiques pour nous placer du point
de vue de l’action individuelle et collective, ainsi que de ses effets.
La philosophie pratique est traditionnellement identifiée au
domaine moral. La pragmatique149 dépasse très largement la
morale, car les actions et interactions humaines et sociales pour
une grande part échappent au jugement moral. Cette orientation
philosophie s’efforce de donner une description informée des
situations pratiques qui comportent de nombreuses dimensions.
Seule, elle est impuissante et doit s’appuyer sur des connaissances
déjà en place. Nous allons envisager successivement la place des
individus humains, des cultures et des sociétés humaines sur Terre
ainsi que leurs diverses interactions avec ce qui les environne.
L’aspect physique et physiologique des interactions concrètes
des humains est étudié par la biologie appliquée et la médecine.
Pour ce qui est des conduites, les traditions, la morale, la politique
149 Précisons qu’il ne s’agit pas du « pragmatisme » tel que proposé par Charles
Sanders Peirce, William James et John Dewey.
191
CHAPITRE 7 LE POINT DE VUE PRAGMATIQUE
tentent de les façonner. La culture lui donne ses formes
particulières. Nous allons aborder ici le domaine pratique sous
l’angle des interactions des individus humains avec ce qui les
entoure (leurs divers environnements). L’environnement au sens
large, c’est ce qui nous entoure. Par environnement, on pense
spontanément à l’environnement naturel. Encore faut-il s’entendre
sur ce que l’on appelle nature ou Nature (pour ceux qui y voient
une entité autonome). De manière plus ciblée par rapport au vivant,
ce sont les conditions de vie, le milieu. Cependant, le premier
entourage des humains, le plus proximal et le plus primitif, est
socioculturel.
Si par Nature, on veut dire tout ce qui existe, le terme de Monde
serait plus approprié. Si l'on veut dire ce qui existe sur Terre, il
serait plus précis et plus juste de dire que l’Homme entre en
relation avec ce qui l’entoure (l'atmosphère, l'hydrosphère, la
biosphère, la géosphère). Cela ne va pas sans l’intermédiaire obligé
de la Société, de la Culture et de la Technique, qui constituent pour
chaque individu humain un autre type d’environnement, avec
lequel les interactions sont massives dès le jeune âge.
L'Homme et un vivant particulier. Ses capacités cognitives
génèrent les différentes formes de la pensée, dont les produits
objectivés donnent la culture au sens large (y compris les sciences
et les techniques). L’intellect humain permet des interactions
fortes, des échanges nombreux et, par voie de conséquence, la
socialisation. Mettre en évidence le niveau cognitif et
représentationnel ainsi que le niveau social, ce n’est pas reléguer le
biologique, c’est ajouter des dimensions supplémentaires que l'on
doit nécessairement considérer.
L’Homo sapiens est du genre Homo, ce qui signifie qu'il est un
vivant parmi les autres. Mais, à un moment donné de son
192
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
évolution, il est devenu sapiens, c’est-à-dire a acquis une
spécificité d’espèce. Il a ainsi développé son intelligence et s'est
mis à vivre en groupes, puis au fil du temps dans des sociétés de
plus en plus vastes et de plus en plus complexes. Ces sociétés
intègrent toujours des aspects techniques, économiques et culturels,
l’ensemble constituant ce que l’on appelle une « civilisation ». Cet
ensemble civilisationnel entoure et enserre tous les humains.
Si l’on s’interroge sur ce qui entoure les individus humains, ils
interagissent avec deux types d'environnements. Ils entrent en
interaction avec l'environnement naturel terrestre, mais aussi et
surtout avec l’environnement technique et socioculturel qu'il a
façonné et qui le façonne en retour. Le problème qui se pose alors
est de cerner les interactions entre ces deux environnements ainsi
que celui de leur coexistence plus ou moins conflictuelle.
S’amorce ainsi un remaniement des catégories communément
utilisées. Si l’on utilise l’opposition nature/culture, qui est la
manière commune de penser, cela suppose que les humains vivent
dans leurs cultures et qu'ils n’ont pas seulement un environnement
dit « naturel ». Il est par conséquent plus pertinent de considérer
que l’individu humain vit dans deux environnements emboités,
l’un constitué par l’écosystème terrestre et l’autre constitué par sa
sa société, celle-ci comportant une dimension culturelle (et en
particulier technique). Ce qui implique d’avoir à penser la relation
des individus avec chacun de ces environnements et la relation
entre ces deux environnements.
L'environnement socioculturel et techno-économique constitue
un système complexe qui est le milieu de vie premier pour les
humains. Il est d’abord technique par l’habitat, les habits, les
innombrables artefacts-instruments mis à disposition. Il est
nourricier par l’agriculture et l’élevage. Il est culturel par la langue
193
CHAPITRE 7 LE POINT DE VUE PRAGMATIQUE
les arts et les mœurs. Il est social par l’organisation de la famille,
du clan, des Nations et des États qui les gouvernent.
L'esquive de la métaphysique
Penser les interactions des hommes avec ce qui les entoure
impose de savoir ce qu’est l’humain, c’est-à-dire de disposer d’une
conception anthropologique minimale.
La modernité considère que l’Homme est un vivant, un être
biologique et, à ce titre, il rentre dans le règne animal sous l’espèce
Homo. De plus, l’Homme pense, se représente, imagine, invente, il
est conscient de son existence, il agit selon des intentions. Il est du
genre sapiens. D’où viennent ces capacités spécifiquement
humaines ? Deux thèses s'affrontent. L'une les attribue à l'Esprit,
l'autre à la matière. Ces deux points de vue opposés et leur
affrontement sont caractéristiques de la modernité.
Il est possible d'esquiver les deux métaphysiques concurrentes,
idéaliste et matérialiste, grâce à la vision pluraliste de l’Homme et
de l’Univers que nous avons exposé. On peut, en effet, considérer
le réel selon une pluralité de niveaux d’organisation/intégration
que les connaissances empiriques explorent successivement. Cela
permet de rapporter la source de ses conduites aux divers niveaux
qui le constituent. Ainsi, on peut concevoir comme support de ses
interactions le niveau physico-chimique, le niveau biologique, le
niveau cognitif et le niveau social, sans qu’il y ait à les opposer.
De plus, l'Homme comme un être biologique doté de capacités
intellectuelles et vivant dans un tissu social. Le clivage cartésien
fondateur de la modernité disparaît sans qu’il soit besoin de faire
prévaloir un matérialisme réducteur. En tant que niveau
d'organisation à valeur ontologique, le niveau cognitif donne une
assise et un centre de gravité aux diverses approches de type
194
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
psychologique. Il en va de même pour le niveau social qui donne
un fondement aux diverses approches sociologiques.
Cette conception qui positionne l'Homme de manière inclusive
et interactive avec l’Univers pourrait être dite naturaliste.
Cependant, identifier l’Univers à la Nature au sens d'une entité
métaphysique totalisante (tantôt déifiée, tantôt réifiée) pose trop de
problèmes. De même, admettre une transition continue entre
capacités cognitives et fonction neurophysiologique pourrait aussi
être considérée comme naturaliste. Mais, à côté de cela, nous
maintenons une différenciation entre les deux (qui est niée par
nombre de naturalistes au nom du matérialisme). Notre réflexion
ne s’inscrit pas dans un naturalisme matérialisme réducteur, ni
même dans un naturalisme modéré150.
Tout naturalisme garde un lien avec la métaphysique de la
« Nature », vue comme une entité globale unifiée (notée ici avec
une majuscule). Notre propos ne concerne donc pas la Nature, mais
l’Univers (au sens précis de la partie du Monde connu par les
sciences). Nous évitons volontairement le terme de Nature (comme
entité totalisante) qui prête à confusion. Enfin, si par nature, on
désigne simplement l'environnement terrestre légué par l'évolution,
c'est-à-dire les équilibres écologiques permettant la vie sur Terre,
les hommes ne sont pas dans un rapport direct avec cette nature-
environnement. Ils sont d’abord en relation avec le milieu
socioculturel et technique qu’ils ont créé. L’évolution des sociétés
et l’expansion techno-culturelle les ont mis à distance du milieu
environnemental terrestre.
Si nous contestons l’appellation de « naturalisme » de Philippe
Descola, par contre la description qu’il fait de la culture moderne
nous parait juste. Elle est marquée par un dualisme opposant nature
150 Andler Daniel, La Silhouette de l'humain, Paris, Gallimard, 2016.
195
CHAPITRE 7 LE POINT DE VUE PRAGMATIQUE
et culture, intériorité et physicalité. Mais elle a aussi une difficulté
à considérer les boucles interactives et à privilégier une causalité
linéaire peu adaptée. Cet ensemble explique bien des conduites
observées. Ce qu’il nomme naturalisme correspond à quelque
chose de plus large, à savoir l’idéologie dominante dans la
modernité. Il évoque d’ailleurs « l’accroissement de la prospérité
des plus riches, la mise à sac irréfléchie des ressources la planète et
la destruction de la diversité biotique »151.
L’idéologie est un aspect particulier de la Culture. Elle indique
ce qui doit être fait ou pas, elle donne des directives, elle est
intéressée, etc. Elle doit donc être considérée comme un point de
vue pratique et abordée comme tel. Dans ce cadre, on peut décider
de se tenir à l’écart, ou abonder dans son sens, ou au contraire la
critiquer et s’y opposer. On n’est plus ici dans une visée
ontologique savante qui cherche à savoir ce qui existe de manière
neutre, rationnelle et argumentée. On est dans un discours
prescriptif vis-à-vis duquel il convient de se situer. Ce qui exige
préalablement d’avoir repéré l’idéologie pour ce qu’elle est.
2. Ontologie et pragmatique
Action et interaction
Comme développé précédemment, notre ontologie se fonde sur
les idées d’organisation et d'émergence ce qui laisse supposer des
niveaux d’organisations successifs. Cette conception présente
l'intérêt de ne supposer aucune coupure de type corps/esprit. Elle
permet de construire un modèle théorique simplifié de l’Homme
utilisable d’un point de vue pratique. Ce schéma comporte
plusieurs niveaux hiérarchisés et permet de situer les interactions
151 Descola, Ibid., p. 675.
196
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
qu’ils provoquent avec son environnement proche. Dès le moment
où on envisage des actions et interactions, on passe de l’ontologie à
la pragmatique. La première donne une sorte de cadre général, une
base, mais elle doit ensuite céder la main, lorsqu’on entre dans le
domaine des applications et de la pratique. D’autres concepts sont
nécessaires.
D’évidence, l’Homme a une constitution physico-chimique et
qui se retrouve dans l’Univers auquel il participe. Si l'on dépasse
les niveaux physiques et chimiques, on arrive au niveau
biologique. Même en se limitant à ce niveau, nous avons affaire à
une infinité de systèmes et d'appareils qui demanderaient une
encyclopédie pour être décrits. Nous allons donc simplifier à
l'extrême en ne considérant que ce qui est indispensable ici.
Du point de vue biologique, on peut évoquer l’ensemble
somatique (pris en bloc) et, en son sein, le système nerveux. Le
système nerveux fonctionne et assure la formation, la transmission
et l'interaction des signaux nerveux, qui se produisent par
médiation électrique et par médiation chimique. À partir de cette
fonctionnalité se forme, par un degré d'organisation
supplémentaire, le niveau suivant que nous nommons cognitif et
représentationnel. Cette base très simple nous permet de penser les
interactions de l'humain avec ce qui l'entoure.
Les interactions individuelles
Les relations qu'entretient l'individu avec ses environnements
sont différentes selon les niveaux d’interactions mis en jeu.
Considérons d’abord un environnement simplifié correspondant
aux conditions de vie. On peut distinguer grossièrement quatre
regroupements qui engendrent quatre types d'interactions de
chaque individu humain avec son environnement immédiat : les
197
CHAPITRE 7 LE POINT DE VUE PRAGMATIQUE
interactions cognitives, les interactions comportementales, les
interactions de type stimuli-réponses, les interactions
automatiques.
Au plus simple, la perception des indices et des événements
divers présents autour de soi demande un traitement de
l'information qui produit en retour des comportements (attitudes,
fuite devant un danger, stratégie de déplacement, etc.). Ceci
demande un apprentissage et la mise en place de schèmes
sensorimoteurs. Il s’agit de ce que l’on peut considérer comme les
aspects praxiques de la cognition.
L'individu est aussi soumis à des stimulations issues de son
environnement qui produisent des réponses en passant par le
niveau neurophysiologique pour ce qui concerne les
comportements simples (l’alimentation, les gestes automatiques).
L'interaction est largement gouvernée par des schémas innés issus
de l'évolution. Les conditions environnementales proximales qui
jouent sur le biosomatique donnent des réponses automatiques
(modification du rythme cardio-vasculaire, par exemple, en
fonction de la pression en oxygène). Dans ce cas l'interaction est
entièrement automatisée et correspond à l'adaptation au milieu
naturel au sens de l'écosystème terrestre actuel.
Pour ses besoins physiologiques, l’individu agit sur le milieu
ambiant qui lui est nécessaire pour vivre. Chaque individu respire,
boit, mange, ce qui provient de son environnement immédiat. Dans
ses relations pratiques avec l’environnement, l'Homme interagit
avec les choses concrètes. Il se heurte aux contraintes concrètes,
aux lois physiques de base. C’est dans une interaction constante
qu’il construit des capacités pratiques. Le concret rétroagit sur les
comportements en indiquant par les échecs et réussites ceux qui
sont adaptés et ceux qui sont inefficaces, voire nocifs. Cette
198
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
dimension pratique se distingue des aspects ontologiques. Ce que
l’Homme est et ce que les humains font, ne peut être envisagé de la
même manière.
Les relations entre l'individu humain avec ce qui l’entoure sont
des interactions en boucles, actives et rétroactives. Il faut aussi
noter les évolutions temporelles, car toute personne a une histoire.
Les boucles successives forment nécessairement une spirale
déployée au fil du temps. Si on considère la vie d’un individu, les
spirales emmêlées sont innombrables et forment un ensemble
complexe dont il est impossible de rendre compte de manière
exhaustive.
Mais cela ne s’arrête pas là. La connaissance humaine du milieu
passe par le niveau cognitif et représentationnel, qui produit un
savoir complexe et engendre des conduites pratiques et de
communication avec les autres. Ces conduites viennent d’une
pensée menant à des actions finalisées. Le savoir utile dans ce
cadre nécessite un long apprentissage, il dépend en grande partie
de l'éducation et souvent demande l'intervention d'une pensée
élaborée. L’Homme vit au sein de diverses cultures.
Les interactions culturelles
L’espèce humaine est apparue au sein de l’Univers et comme
tous les vivants, il s’est adapté à son milieu. Il est nécessairement
en osmose avec son environnement terrestre. Ce que l’on appelle
communément « nature » est tout simplement cette part très limitée
de l’Univers qui l’entoure et avec laquelle les individus humains
interagissent. L’Homme est en continuité interactive avec cet
environnement terrestre. Sur le plan ontologique l’humain est
constitué comme l’Univers dont il fait lui-même partie. D’un point
de vue pratique il n’en est pas de même.
199
CHAPITRE 7 LE POINT DE VUE PRAGMATIQUE
Comme on l’a vu avant, à côté du biosomatique, il faut
distinguer le niveau cognitif. Un tel niveau d’organisation
(générateur des compétences intellectuelles individuelles) explique
l’intelligence et de l’action humaine. Il donne un support à la
pensée. Cette dernière est complexe, car elle associe, à des degrés
divers et selon les diverses formes, des aspects sémiotiques et des
schèmes cognitifs (accessoirement des processus psychiques)152.
Les effets de la cognition sont massifs. Elle a parmi aux
humains d’inventer une multitude d’artifices techniques. Les plus
simples comme les outils, les vêtements, l’usage du feu, la
construction d’habitations, l’agriculture, l’élevage ont produit des
changements importants. Ses capacités intellectuelles et sa
sociabilité ont conduit les humains à aménager leur environnement
premier et à créer un néo-environnement techo-socio-culturel qui
entoure tous les individus humains.
Cet environnement artificiel immédiat est sémiotisé ce qui
constitue la Culture ou « entour ». François Rastier y distingue des
zones à partir de considérations purement sémiotiques, qu’il
nomme « zones anthropiques ». La sémiotique comporte des
fonctions locutoires à caractère personnel, local, temporel et enfin
modal. Pour cet auteur l’entour est composé des niveaux
présentationnel et sémiotique des pratiques. Le niveau physique y
figure seulement en tant qu’il est perçu.
« À ces trois niveaux, en jeu dans toute pratique,
correspondent trois praxéologies (ou théories de l’action) :
(i) la praxéologie représentationnelle comprend les arts de
mémoire, le raisonnement, l’effort mémoriel, etc. (ii) la
praxéologie sémiotique concerne la génération et
l’interprétation des performances sémiotiques ; la
152 Juignet, Patrick. La pensée et sa genèse. Philosophie, science et société.
2019. https://philosciences.com/origine-pensee .
200
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
praxéologie physique intéresse en premier l’activité
technique et productive »153.
C’est une manière de catégoriser l’environnement culturel de
l’humanité d’un point de vue pragmatique.
La nébuleuse idéologique
Nous voudrions insister sur un aspect du sémiotico-culturel.
L’Homme vit moins dans la réalité concrète, que dans une vaste
rumeur idéologique qu’il fabrique individuellement et
collectivement. Il produit et se nourrit intensément de récits de
toutes sortes : mythes, légendes, religions, idéologies,
propagandes, fictions, faits-divers, etc. Les humains vivent avec,
dans, et au travers, ce monde fictionnel, autour duquel ils bâtissent
une vie sociale, qui elle-même le nourrit.
Ce monde sémiotique ruse avec les contraintes de la réalité,
quoiqu’en même temps, il la transforme, si bien que la séparation
devient souvent impossible. Il utilise les moyens de
communication habituels, le langage parlé ou écrit, les images, la
musique pour créer un environnement sémiotique. Cet
environnement est l’un des fondements du social, car la
communication et le lien social dépendent de cet espace sémiotico-
culturel omniprésent. Cet espace est nécessairement une
conséquence du niveau cognitif et représentationnel, puisqu'il ne
peut s’autogénérer. Les cultures peuvent finalement être considérée
comme des passerelles, des traits d’union, entre les individus et
leur société.
Cette approche change complètement la conception
traditionnelle, en particulier marxiste, de la dimension idéologique
et culturelle comme « reflet » d’un monde politico-économique
153 Rastier, Ibid., p. 187-188.
201
CHAPITRE 7 LE POINT DE VUE PRAGMATIQUE
réel. Relisons Karl Marx : « Le reflet religieux du monde réel ne
peut disparaître […] »154. Cette dimension idéologique et religieuse
ne peut en aucun cas être considérée comme superficielle et
opposée à la vraie réalité. Elle a une réalité. C’est une réalité
représentative, produite par le niveau cognitif et représentationnel
dans son fonctionnement individuel et collectif. Certes, elle est à
différencier de la réalité concrète, mais c’est une réalité effective
qui est le fruit d’une action collective et vis-à-vis de laquelle on
peut agir.
Le « voile mystique et nébuleux » que dénonce Marx n’est pas
un brouillard fictionnel qui ne demanderait qu’à se dissoudre
devant la réalité (de la production économique et du pouvoir
politique). Idéologie, religion, culture, participent de la réalité et
ont une effectivité et puissante. Le problème doit être posé
autrement que selon l'opposition réalité/fiction. Ce qui entre en jeu
dans ce cas, c'est l’adéquation entre réalité représentative et la
réalité socio-politico-économique. D’un point de vue pratique on
se demandera si le savoir exhibé est en adéquation avec l’ordre
politico-socio-économique effectif. S’il est adéquat, on la dira vrai,
s’il est inadéquate, on le dira faux et illusoire. Un savoir adéquat
sera utile et intéressant. S’il est inadéquat, il sera trompeur et
aliénant. Dans tous les cas, il y a une mise en œuvre intéressée du
vrai et du faux à la poursuite de buts individuels ou collectifs.
Selon la forme et le contenu, on distingue classiquement
l’idéologie, la religion, les mythes, la propagande politique, etc.
Cet ensemble symbolique, discursif et fictionnel existe par lui-
même, avec une grande force. Il s’intègre à la culture au sens large
(normes, règles, langage, lois, idéologies, imaginaires, arts,
sciences et techniques) qui, elle-même, permet l’interaction
154 Marx Karl, Le Capital, Garnier-Flammarion, Paris, 1969, p. 74.
202
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
collective, l’échange et, par voie de conséquence, la
socialisation155. Cette socialisation est toujours stratifiée et
marquée par une lutte pour les bien et le pouvoir. La culture n’est
pas neutre.
Les hommes vivent au sein d’une Culture qu’ils fabriquent
individuellement et collectivement. Elle est nourrie de récits de
toutes sortes : mythes, légendes, religions, idéologies,
propagandes, fictions imaginatives, faits-divers, etc. Les moyens
de communication habituels, le langage parlé ou écrit, les images
fixes ou animées, la musique sont utilisés pour créer cet
environnement sémiotique. C’est l’un des fondements du social,
qui dépend de cet espace sémiotico-culturel omniprésent.
L’Homme vit avec et dans ce monde représentatif par lequel il bâtit
une vie sociale, qui elle-même s’en nourrit. Ce monde sémiotique
ruse avec les contraintes de la réalité concrète et la transforme, si
bien que la séparation devient souvent impossible156.
Dans ce vaste tourbillon culturel, l’idéologie et la propagande
tiennent une place importante. Aldous Huxley et surtout George
Orwell en ont dénoncé les formes perverses. Ce dernier, dans La
Ferme des animaux et dans son livre majeur 1984, a dénoncé
l’utilisation du mensonge, des fausses nouvelles, de la falsification
de l’histoire et des slogans contradictoires pour inhiber la pensée.
En particulier, il a noté l’utilisation de l’injonction à ne pas croire
son expérience, mais ce qui est imposé par l’idéologie. Les
propagandes totalitaires utilisent ces procédés et manipulent ainsi
155 Rastier François, Faire sens De la cognition à la culture, Paris, Classiques
Garnier, 2018, p. 29.
156 Xavier Giannoli a illustré dans différents films le déchaînement de la rumeur
par l’industrialisation des médias (de l’imprimerie en continu jusqu’à
l’internet).
203
CHAPITRE 7 LE POINT DE VUE PRAGMATIQUE
les populations. Ce n’est possible que parce que l’humanité est
immergée dans un bain sémiotico-langagier.
La techno-socio-culture produit un clivage
Les difficultés de survie ont poussé les humains à produire une
société technique pour modifier un environnement terrestre auquel
ils sont spontanément peu adaptés. Depuis le Néolithique l'humain
vit au sein d'une socioculture technique et économique qui forme
un intermédiaire avec l'écosystème terrestre. Cet intermédiaire est
plus ou moins poreux selon les sociétés. Cet intermédiaire a un
double aspect : concret du fait des techniques et des modes de vie
et idéologique du fait des conceptions culturelles. Dans les sociétés
évoluées il est devenu une barrière qui sépare et éloigne
considérablement l’humanité de l’écosystème terrestre tel qu’il
s’est constitué au fil d’une longue évolution.
Les humains se sont fabriqué collectivement un milieu différent
de l'environnement terrestre, un néo-environnement. Une vaste
nébuleuse technique, sociale et culturelle les enveloppe de leur
naissance à leur mort. Ce second type d’environnement ayant sa
propre force déterminante, il a traditionnellement été situé par
différenciation de la Nature.
Dans toutes les cultures, on trouve des mythes et des récits
idéologiques sur les relations entre l'Homme et la Nature.
Autrement dit, la conception de la Nature est un fait de culture :
c’est une conception impliquant une manière d’habiter la Terre qui
est en partie métaphysique. La Nature désigne une entité globale
avec laquelle il s’agirait d’entretenir un certain rapport. La
diversité de ces rapports a été largement décrite par Philippe
Descola157.
157 Voir précédemment.
204
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Il y a une tendance humaine largement répandue à se séparer de
la Nature en la désignant comme telle et à édifier une norme
collective par rapport à elle (quelle qu’elle soit). Il existe une
relation ambivalente avec les écosystèmes, pensés comme une
Nature hostile ou bienfaitrice, qu’il faudrait respecter, ou au
contraire dominer, exploiter, asservir.
Pour ce qui est d’une Nature à dominer ou exploiter, on trouve
déjà dans le récit de la Genèse un verset qui invite à « dominer » la
Terre158. Francis Bacon dans le Novum Organon annonce le règne
de l’Homme qui par les arts mécaniques pourra avoir une maîtrise
de son environnement. Avec Descartes l’Homme peut se déclarer
« maître et possesseur de la nature » 159 ou avec Emmanuel Kant
« seigneur de la nature »160.
Du côté matérialiste et naturaliste, on retrouve cette idée d’une
humanité qui collectivement se devrait de maîtriser la Nature.
C’est une tendance idéologique lourde présente en Occident et qui
s’est largement répandue. Penser le problème en termes de deux
environnements en interaction permet d’échapper à cette
conception et d’aborder le problème différemment.
Au fil du temps la technique s’est développée d’une manière qui
s’est fortement accentuée à partir du XIXe siècle pour devenir
omniprésente ensuite. De nos jours, la majorité de la population vit
dans des villes en utilisant une multitude d’objets de haute
technologie qui sont d’évidence le fruit de l’intelligence et de
l’action humaines. Même l’eau est devenue un produit
technologique distribué industriellement. L’environnement
158 Genèse 1, 28.
159 Descartes René, (1637) Discours de la méthode, in Œuvres et Lettres, Paris,
Gallimard, 1953. p. 168.
160 Kant Emmanuel, Critique de la faculté de juger, Paris, Vrin, 1968. p. 241.
205
CHAPITRE 7 LE POINT DE VUE PRAGMATIQUE
artificialisé a pris une ampleur considérable et enveloppe la vie
humaine.
Dans la constitution de la société, la dimension affective des
conduites n’est nullement négligeable. On lui doit une partie du
lien social, mais aussi des conflits. Les passions humaines de
domination, de volonté de puissance, les tendances à l’avidité, à la
démesure, les rivalités mortifères jouent un rôle majeur dans les
interactions sociales.
Les passions humaines interviennent aussi dans l’utilisation
immodérée de la technique. Ce peut être à des fins d'accumulation
absurde de richesses ou à des fins de puissance et de domination.
L'augmentation gigantesque d'arsenaux guerriers en est la
manifestation évidente. Le développement massif de l’industrie
s’est fait sans tenir compte de ses effets délétères sur les humains,
sur les sociétés et sur l’environnement terrestre. Il a fallu depuis le
XIXe siècle une lutte constante des populations pour le faire
reconnaître et cela reste au XXIe bien insuffisant.
3. Une société aux effets puissants
L’environnement socioculturel et technique
Le premier environnement des humains est social et culturel.
L’enfant naît dans une famille au sein d’une société et y passe toute
sa vie. Les aspects institutionnels constitutifs de la société résultent
d’une intentionnalité collective (partagée) mais également des
pratiques qui les soutiennent, comme des règles qui préexistent et
perdurent au fil des générations. Tout cela a nécessairement à voir
avec l’intellection. Les règles et a fortiori des lois codifiées sont le
fruit d’une réflexion et d’une élaboration.
La réalité sociale a un pouvoir contraignant qui lui est propre.
206
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
« L’ordre invisible, l’ordre de cette vie sociale que l’on ne
perçoit pas directement avec les sens, n’offre à l’individu
qu’une gamme très restreinte de comportements et de
fonctions possibles. Il se trouve placé dès sa naissance dans
un système de fonctionnement [organisé en] structures très
précises » 161.
L’autonomie du social trouve là son support, dans les fonctions
interdépendantes, dont la structure donne aux groupes humains
leurs caractères spécifiques. L’environnement social est fait
d'interactions, de dépendances, de hiérarchies qui préexistent à
l'individu, qui lui-même y contribue par sa pensée et ses actes. Une
série de boucles interactives se constituent entre individus et
société. On peut admettre une existence réelle et effective du social
au sens de ce qui fonde les sociétés162.
« Le tissu de fonctions interdépendantes par lequel les
hommes se lient les uns aux autres a son propre poids et sa
propre loi »163.
Le social a pour médium la Culture, ce milieu sémiotisé au sein
duquel baigne les humains. Chaque individu rencontre la pensée et
le langage des autres, avant que la sienne ne soit constituée et que
ces dernières contribuent à la former. Il intègre des codes et des
normes, des croyances et des manières de penser. La plus simple
des conduites telle que bouger la tête pour dire oui ou non,
constitue un acte finalisé à caractère sémiotique et intentionnel
codifié.
Les aspects institutionnels constitutifs de la société résultent
d’une intentionnalité collective, mais également des pratiques qui
161 Elias Norbert, La société des individus, Paris, Fayard, 1991, p. 49.
162 Juignet, Patrick. Ontologie du social. Philosophie, Science et Société. 2023.
https://philosciences.com/niveau-social.
163 Elias, Ibid., p. 51.
207
CHAPITRE 7 LE POINT DE VUE PRAGMATIQUE
les soutiennent, comme des règles qui préexistent et perdurent au
fil des générations. La réalité sociale a un pouvoir contraignant qui
lui est propre. Cet environnement social est fait d'interactions, de
dépendances, de hiérarchies qui préexistent à l'individu, qui lui-
même y contribue par sa pensée et ses actes.
L’environnement auquel l’individu humain doit s’adapter est
d’abord constitué par sa société. Les sociétés sont diverses et
évolutives. Les capacités techniques, qui se transmettent de
génération en génération depuis le Néolithique, ont été multipliées
de manière exponentielle à partir du XIXe siècle. Elles ont
augmenté qualitativement en étant plus efficaces, mais aussi et
surtout quantitativement, par l’industrialisation présente sur toute
la planète. C’est un ensemble à la fois social, culturel, technique,
économique et politique d’une grande force et d’une grande
complexité.
Le problème de l'écosystème terrestre
Plutôt que de parler de nature ou de la Nature comme totalité,
nous employons le terme plus neutre d'écosystème terrestre, ce qui
permet de mieux préciser la relation interactive de l’individu en
société avec ce qui l’entoure. Au plus simple, les hommes ont
besoin de trouver de l’air dans l'environnement. Une interaction
évidente a lieu : la respiration. Elle aboutit à une absorption de
l’oxygène et un rejet de gaz carbonique. Pour respirer, les humains
dépendent des équilibres écologiques permettant la formation
continue d'oxygène sur Terre. De manière plus complexe, l'espèce
humaine dans son ensemble interagit massivement pour trouver
nourriture, abri et extraire les matières premières utiles à sa
technique.
208
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
L'espèce humaine est incluse et participe ontologiquement de
l’Univers, mais, si l’on passe à une approche de la pratique (une
philosophie pragmatique), on voit que l’Homo sapiens n'est pas
une espèce animale spontanément adaptée à l'écosystème. C'est
même exactement l'inverse : elle adapte l'écosystème existant à ses
besoins. L'Homme seul ou en petits groupes survit difficilement
dans l'écosystème naturel. Il a donc, à partir du Néolithique,
entrepris de le transformer, ce qui est devenu possible grâce à son
organisation sociale et à sa technologie.
La conception pluraliste que nous proposons dément que
l’Homme puisse se considérer comme extérieur à l’Univers. Elle
dément aussi qu’il soit un animal inclus et adapté à l'écosystème
terrestre constituant son environnement immédiat. Il possède en lui
la capacité de le transformer. De tout temps les humains ont tenté
de modifier cet environnement pour améliorer leurs conditions de
vie. Les moyens limités de l’élevage, de l’agriculture et de
l’artisanat, ont eu longtemps des effets qui sont restés modérés.
Ensuite, de nouvelles possibilités se sont offertes comme le note
René Descartes à la fin du Discours de la méthode. Avec un certain
enthousiasme, il annonce des connaissances utiles à la vie des
hommes, celle des forces naturelles. Il compare les possibilités
ainsi offertes par rapport à la nature à celles des métiers de
l’artisanat. Comme l’artisan maîtrise par les moyens techniques de
son art, nous pourrions par des moyens techniques manipuler les
forces naturelles.
Descartes a prophétisé l’avènement d’une science appliquée,
l’entrée dans l’ère des sciences de l’ingénieur, qui mettent en
pratique les résultats des capacités intellectuelles humaines. Les
savoirs devenus efficaces promettent une technologie puissante.
L’annonce de Descartes prendra du temps pour se réaliser. En effet,
209
CHAPITRE 7 LE POINT DE VUE PRAGMATIQUE
il faudra attendre le XVIIIe siècle pour que les techniques se
répandent et c’est évidemment au XIXe siècle que tout basculera
avec l’industrialisation qui amplifiera massivement les effets de la
technique.
La société et la techno-culture permettent à l'espèce humaine de
vivre dans un environnement façonné pour répondre à ses besoins.
La techno-culture s'est aussi transformé selon des enjeux de
compétitions économiques et politiques qui dépassent la visée
d’amélioration du niveau de vie. L’adaptation individuelle à ce
type d’environnement social techno-compétitif n’est pas aisée. Il y
a de nombreux laissés pour compte dans la plupart des sociétés.
Les guerres incessantes prennent des ampleurs gigantesques à la
mesure de l’industrialisation. De plus le XXIe siècle a hérité du
grave problème de la modification rapide et inquiétante de
l’écosystème terrestre.
Les systèmes socio-techo-économico-culturels sont mus par une
dynamique du fait de l’engrenage des rivalités. Le terme de «
mégamachine » 164 a été proposé. Fabian Scheidler désigne ainsi le
système à la fois technique, économique et politique qui a envahi
la Terre. À l’origine de la « mégamachine », l’auteur place la
volonté de domination. L'extension continue de l'espèce humaine
et de son industrie a modifié massivement l'environnement
terrestre, au point que l'on parle d'anthropocène. L'homme a créé
un environnement technoculturel distinct qui est une extension de
ses capacités, mais entre en conflit avec la biosphère. Son
développement est une affaire politique.
164 Scheidler Fabian, La fin de la Mégamachine, Sur les traces d’une
civilisation en voie d’effondrement, Paris, Seuil, 2020.
210
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
La dimension politique et géopolitique
L'écologie dite politique tente de faire entrer les préoccupations
environnementales dans le champ du débat public. Elle s'est
amorcée à partir des années 1960 dans la poursuite de la tradition
des naturalistes qui existe depuis 1970.
En se référant à Jean-Paul Deléage, on peut dire que l’écologie
politique prend acte des contradictions qui affectent les rapports de
l’espèce humaine à l’écosystème auquel elle est inféodée. En effet,
l’humanité, envisagée comme une espèce, est devenue une force
géophysique majeure (idée que résume bien le néologisme
d’« anthropocène » forgé en 2002 par le prix Nobel de chimie, Paul
J. Crutzen). Il s’ensuit la nécessité d’une action politique tant au
niveau des États que de l’organisation interétatique165.
La saisie du problème par les modes de vie, les « modes de
production et de consommation », comme le disait le Sommet de la
Terre, qui s’est tenu à Rio de Janeiro en 1992 est insuffisant.
L’industrialisation massive ne se fait pas toute seule. Ce n’est pas
un individu, ni un groupe d’individus, qui l’amènent au point où
elle modifie les équilibres planétaires. Il faut une économie de
marché mondialisée qui vende les biens produits. Il faut que
l’ensemble de la population participe et que les États soutiennent
politiquement l’édifice de la production et de l’échange.
Dans la plupart des sociétés contemporaines, la production des
biens et des services se fait dans le cadre d’une économie
capitaliste de marché qui n’a de cesse que de se développer
toujours plus. Les retombées en termes de confort pour les
populations est bien présent. Les contraintes aussi. Cependant, la
gigantesque machinerie économique entraîne hommes, matières et
165 Deléage, Jean-Paul. « En quoi consiste l'écologie politique ? », Écologie &
politique, vol. 40, 2, 2010, pp. 21-30.
211
CHAPITRE 7 LE POINT DE VUE PRAGMATIQUE
animaux dans une course productiviste sans autre finalité que son
accroissement incessant. Or développement illimité dans une Terre
aux ressources limitées et aux équilibres écologiques fragiles est
impossible.
La situation géopolitique joue un rôle important qui en peut être
négligée. L’activité industrielle de masse et l’innovation
technologique sont voulues par les États qui sont en concurrence et
ont besoin pour s’affronter de puissance industrielle et
technologique. Dans une situation de rivalité interétatique
constante, la puissance techno-industrielle est vitale. Son
développement passe avant toute considération écologique. Le
développement culturel, politique, technique, économique des
sociétés humaines constitue un environnement global, qui a une
dynamique difficilement contrôlable.
Pour paraphraser Emmanuel Kant166, nous dirions que
l'incohérence de ses dispositions « plonge l'homme dans des
tourments qui l'acculent avec ses semblables (par l'oppression de la
tyrannie, la barbarie des guerres) à la misère » et « qu'il travaille
autant qu'il en a la force à la destruction de sa propre espèce ». Il
pourra échapper à ce destin s'il sait et s'il a la volonté collective
d'établir une relation finale (téléologique) de pérennité entre les
sociétés étatisées et avec son environnement terrestre.
Malheureusement, les peuples (et surtout leurs dirigeants)
obéissent plus à leurs passions qu’à leurs intérêts 167. Passions qui
s’opposent à l’établissement de relations paisibles visant tant la
pérennité de l’espèce que son insertion harmonieuse dans
l’écosystème terrestre.
166 Kant Emmanuel, Critique de la faculté de juger, Paris, Vrin, 1964, p. 241.
167 Freud Sigmund, « La guerre et ses déceptions » in Essais de psychanalyse,
Paris, Payot, 1971, p.252.
212
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Passions qui s’objectivent dans des appareils d’État techno-
indutriels et guerriers qui constituent une menace objective pour
les pays voisins. C’est l’affrontement des « mégamachines » pour
reprendre le terme de Fabian Scheidler. Tant que durera cette
rivalité géopolitique (et les guerres qui vont avec), réduire
l’industrie ou l’orienter vers des processus respectueux de
l’écologie pour limiter l’impact environnemental sera difficile. La
relation à l’environnement terrestre est indissociable des
interactions violentes au sein de l’environnement socioculturel. Le
point de vue pratique a, ici, une dimension géopolitique qui met en
jeu des décisions dans un cadre conflictuel mondialisé.
Des environnements en conflit
L’opposition classique Homme/Nature qui n’est pas une
catégorie ontologique utile, mais une approximation pratique
descriptive laissée par la tradition. Il faut pour l’utiliser la préciser
et la modifier. Les individus humains sont entourés par deux
environnements en concurrence, la biosphère terrestre et la socio-
technosphère. Ils vivent de deux environnements vis-à-vis desquels
ils agissent et qui interagissent entre eux. Les actions et décisions
collectives modifient l’évolution sociale. L’évaluer c’est entrer
dans la philosophie pratique.
Les interactions des individus humains avec l’environnement
terrestre (les échanges vitaux) passent par un intermédiaire
socialisé, technique et culturel, qui les filtre. Au fil du temps cet
intermédiaire est devenu massif, et il a institué une distance entre
les humains et leur milieu terrestre. La Culture et la Société
constituent pour les individus humains un néo-environnement
premier.
213
CHAPITRE 7 LE POINT DE VUE PRAGMATIQUE
Les buts initiaux de la vie collective étaient de se protéger et de
pourvoir aux besoins vitaux. L’humanité doit probablement sa
survie à l’association en groupes, tribus, sociétés, qui ont amélioré
l’adaptation de l’espèce à un environnement difficile. Cependant
l’ensemble techno-socio-économico-culturel s’est mis à exister par
lui-même avec une force et une dynamique sans relation avec sa
finalité première. Il a une existence propre, une histoire, dont les
effets sont majeurs tant pour les individus humains que pour leur
environnement dit naturel.
Nous avons vu le social était constitutivement lié au culturel et
au politique. S’il est vain de les dissocier, on est toutefois en droit
de les distinguer au titre que les sociétés, selon les cultures et les
politiques menées, prennent différentes formes, ont des histoires
différentes, et entretiennent des relations différentes avec les
écosystèmes terrestres. Nous sommes là dans une perspective
pratique correspondant aux actions individuelles et collectives
effectivement mises en œuvre. On peut essayer d’en comprendre
les ressorts et de réfléchir aux moyens de l’infléchir selon le
jugement que l’on aura porté sur elle.
Il y a une continuité ontologique entre l’Homme et l’Univers.
Par contre, lorsque l’on passe à un niveau pratique, celui de
l’action de l’espèce humaine sur Terre, on constate que
l’intermédiation socio-techo-culturelle met les humains à distance
de leur environnement terrestre. Arrivé au XXIe siècle, la
noosphère créée par les sociétés industrialisées modifie de manière
rapide et inquiétante l’écosphère existante. Cette modification
vient des décisions politiques prises dans un contexte de rivalités
étatiques mondialisées qui imposent de disposer de technologies
toujours plus avancées et d’industries toujours plus puissantes.
214
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Conclusion : l’Homme, la Culture
et la Société
Une conception pluraliste et émergentiste du réel forme l’assise
ontologique de notre travail. « Nous sommes nous et nos relations
dans l'Univers » écrit à juste titre Alfred North Whitehead 168.
L'anthropologie philosophique qui se dégage de notre réflexion
décrit un Homme constitué d'une pluralité de niveaux
d'organisation qui, de ce fait, se trouve pleinement inclus dans
l'Univers et en continuité avec lui. Notre propos ne se situe dans
aucune des ontologies traditionnelles qui toutes opposent
extériorité et intériorité, ou corps et esprit, ou encore nature et
culture. Il se fonde sur le pluralisme d’un Univers organisé, qui
implique une continuité fondamentale entre l’Homme et ce qui
l’entoure.
Les divers domaines de la réalité factuelle bien qu’issus de
l’expérience ont une résistance et présentent des particularités
indéniables. Selon notre point de vue réaliste cela tient à ce qu’ils
sont marqués par ce qui existe effectivement hors de l’expérience.
De la sorte les sciences identifient divers champs de la réalité et
donc du réel. Elles permettent de désigner comme formes
d’existence réelle les niveaux physique, chimique et biologique,
Dans le champ qui nous intéresse ici, on doit ajouter l’existence du
168 Whitehead Alfred North, Modes de pensée, Paris, Vrin, 2004, p. 133.
215
CONCLUSION : L’HOMME, LA CULTURE ET LA SOCIÉTÉ
cognitif et du social. Comme nous l’avons montré dans un autre
ouvrage169 les thèses au sujet de la constitution du réel ne peuvent
être que restreintes et prudentes.
L’Homme pris dans sa globalité est un être la fois physique,
chimique, biologique et cognitif. Le niveau cognitif et
représentationnel lui donne une spécificité parmi les vivants. Son
usage collectif fait surgir la Culture (les mœurs, les langages, les
arts les religions, les sciences, les techniques et la politique, etc.).
Elle constitue l’intermédiaire obligé entre l’individu humain et sa
société sous forme d’une relation interactive. Selon les évolutions
culturelles et politiques, dont rend compte l’histoire, les sociétés
prennent différentes formes. Le social est une forme d’organisation
identifiable à laquelle on peut attribuer une existence réelle. Le réel
social constitue le ciment organisationnel des sociétés.
Ce livre développe l’idée d’une coordination entre les théories
et méthodes d’études, les champs empiriques et les niveaux
ontologiques. C’est une réflexion épistémologique et ontologique
qui cherche à situer et à délimiter les formes d’existence au vu des
disciplines scientifiques existantes. La méthode adoptée impose de
prendre de la distance par rapport aux conceptions ordinaires et
elle ne correspond pas au point de vue pragmatique. Ces façons
voir sont inadaptées à une telle réflexion.
Gaston Bachelard a montré que les sciences devaient opérer une
rupture épistémologique avec le sens commun pour se constituer.
Nous dirons qu’elles demandent aussi une rupture ontologique. Les
catégories ordinaires du Monde sont d’abord empiriques et
pragmatiques. Transformées en métaphysiques, elles ne constituent
pas des ontologies permettant d’asseoir correctement les
169 Juignet Patrick, Un Univers organisé Essai pour une ontologie réaliste et pluralise,
Nice, Libre Accès Éditions, 2023.
216
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
connaissances savantes. On ne peut légitimement décider, ni a
priori, ni intuitivement sur la base de l’expérience ordinaire, de ce
qui constitue l’Univers. Dans la zone proximale de l’Univers qui
est la nôtre, concernant l’Homme, la Culture et la Société, trois
domaines fondamentaux se dessinent. Ce sont le domaine du
biologique, le domaine de l’intellect, le domaine du social. Une
multitude d’intermédiaires est possible. Des domaines mixtes
apparaissent à l’interaction de ces trois champs : le domaine du
psychique né de l’interaction entre le cognitif et le biologique ; le
domaine du cognitif socialisé qui constitue la Culture.
Cette recherche a pour conséquence une critique du
réductionniste. L’existence effective d’un champ du réel implique
qu’on ne doive pas chercher pas à le faire disparaître au profit d’un
autre. La volonté de réduction est fondée sur un a priori naturaliste
et matérialiste improuvable qui a des répercussions fâcheuses sur le
plan du développement des connaissances. Une anthropologie
(philosophique ou à vocation scientifique) doit tenir compte de tout
ce qui concourt à faire de l’Homme ce qu’il est et ne rien évincer.
Nous avons signalé incidemment un autre point de vue,
empirique et pratique qui correspond sur le plan philosophique à
une approche dite « pragmatique ». Elle concerne les manières
d’agir individuelle et collective des humains, ainsi que les
évolutions techniques, culturelles et sociales, qui en sont la
conséquence. Dans ce cadre, on constate que l’évolution historique
mondialisée a abouti à produire une discontinuité entre la
collectivité humaine et ce qui l’entoure. Ce clivage concerne autant
le plan idéologique, avec l’opposition nature/culture, que le plan
concret avec un mode de vie techno-dépendant. La majeure partie
de l’humanité s’est éloignée du contact direct avec
l’environnement naturel.
217
CONCLUSION : L’HOMME, LA CULTURE ET LA SOCIÉTÉ
Le point de vue pratique est marginal par rapport à notre propos.
Il était difficile de ne pas l’évoquer, ne serais-ce que pour mettre en
évidence la différence avec l’ontologie. Réflexion ontologique et
réflexion pratique n’utilisent pas les mêmes concepts et n’ont pas
la même portée. Elles sont parfaitement compatibles, mais doivent
absolument être situés pour ce qu’elles sont, car leur indistinction
conduit à des raisonnements erronés. Désigner ce qui existe et
comprendre ce qu’il faut faire sont deux activités intellectuelles
distinctes, même si la seconde a intérêt à s’appuyer sur la première.
Mettre en œuvre ces deux façons de penser aboutit à des
constatations opposées : si du point de vue de ce qui existe
l’humanité est en continuité avec l’Univers, du point de vue de son
action, elle est en rupture avec ce qui l’entoure.
218
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Bibliographie
Bunge Mario, Philosophie de la physique, Paris, Le Seuil, 1975.
Brentano Franz, La Psychologie du point de vue empirique, Paris, Montaigne, 1943.
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PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Table des matières
Avant-propos.................................................................................... 7
Chapitre 1 Des disciplines récentes...............................................13
1. La querelle des méthodes......................................................13
2. La guerre des substances.......................................................20
3. Un abord ontologique différent.............................................25
5. Un nouvel espace de recherche.............................................30
Chapitre 2 Intellect, cognition, pensée...........................................37
1. Les champs empiriques concernés........................................37
Le langage et la pensée.........................................................37
Les conduites et actions pratiques finalisées........................39
L'imagination et l'imaginaire................................................40
L’intelligence et la connaissance..........................................42
Les aspects psychiques et psychopathologiques..................44
L’ordre individuel et collectif...............................................47
La représentation vue par le cognitivisme............................49
2. Les caractéristiques pour l’intellect.......................................52
Des traits définissant l’intellect............................................52
Pas de solipsisme pour l’intellect.........................................53
Une dynamique productive...................................................54
Des effets sociaux et culturels..............................................55
Un dépassement du biologique.............................................57
Situer la pensée.....................................................................58
Le caractère autonome de la pensée.....................................60
La complexité est présente d’emblée....................................61
3. Des spécificités et une origine humaine................................62
Un domaine factuel particulier et irréfutable........................62
229
TABLE DES MATIÈRES
L’évitement du débat spiritualisme contre matérialisme......63
Quelles capacités pour réaliser cela ?...................................64
Chapitre 3 Changer de paradigme..................................................67
1. Dualisme et réductionnisme..................................................67
La conception commune.......................................................67
L’universalité d’une telle conception....................................70
Du dualisme au Mind-Body problem....................................73
Les pièges du dualisme.........................................................77
2. Changer les principes de recherche.......................................81
Une conception du Monde....................................................81
La production des faits intellectuels.....................................83
Comment changer ?..............................................................85
3. Un niveau générateur spécifique de l’intellect ?...................88
Problématisation...................................................................88
Arguments en faveur d’un support neurobiologique............89
Arguments en faveur d’un niveau spécifique.......................92
Comment comprendre cette émergence ?.............................94
Penser autrement l’intellect..................................................97
Le rôle de la philosophie......................................................98
Chapitre 4 Un niveau cognitif émergent......................................101
1. Un niveau de complexité en l’Homme................................101
Dissiper un malentendu......................................................101
L'hypothèse de la complexification et de l'émergence.......102
2. Envisager l’émergence du cognitif......................................104
Une double approche..........................................................104
L'étude en complexité décroissante passe par les sciences
cognitives............................................................................105
L'étude en complexité croissante passe par la neurobiologie106
L'émergence est nécessairement locale et progressive.......108
3. Dépendance et échappement...............................................109
Une dépendance attestée.....................................................109
L’argument de la pensée rationnelle...................................111
4. Quelques données en neurobiologie....................................115
Des savoirs incertains.........................................................115
230
PHILOSOPHIE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
Les réseaux neuronaux.......................................................116
Neurosignalétique et neurobiologie computationnelle.......118
La rémanence neuronale.....................................................119
Les corrélations neurobiologiques......................................120
5. Une tentative de synthèse....................................................122
Interactions de contiguïté...................................................122
Les actions en cascade........................................................123
Et le psychisme ?................................................................124
Un niveau d’organisation identifiable................................126
Chapitre 5 Un niveau social émergent.........................................129
1. Le problème du social.........................................................129
Étudier la société humaine..................................................129
Des repères épistémologique et ontologique......................131
2. Quelle existence pour le social ?.........................................133
Des thèses pour le moins diverses !....................................133
Une existence engendrant une diversité.............................139
3. Le rôle de la médiation cognitive........................................142
Associer des diverses conceptions......................................142
L’aspect intellectuel, idéologique et culturel......................143
Les interactions directes.....................................................147
4. Culture et civilisation..........................................................151
Des définitions difficiles à trouver.....................................151
Divers points de vue...........................................................154
5. Culture n’est pas Société.....................................................159
Étudier les faits de culture..................................................159
Une nouvelle querelle des méthodes..................................162
Différencier le social et le culturel.....................................165
Chapitre 6 Un Homme conçu sans dualisme...............................167
1. Une conception de l'Homme...............................................167
La conception courante contemporaine..............................167
L’universalité d’une telle conception..................................170
La dualité corps-esprit........................................................172
2. Une ontologie pluraliste......................................................174
Une inspiration pluraliste pour penser le réel.....................174
231
TABLE DES MATIÈRES
Les deux piliers du pluralisme............................................175
Un pluralisme pour penser l'Homme..................................177
3. Des arguments philosophiques et scientifiques...................179
Les apports philosophiques................................................179
Les sciences dites « humaines ».........................................180
La neurobiologie.................................................................183
4. Concilier dualisme et pluralisme.........................................185
La conception courante.......................................................185
Penser autrement................................................................186
5. Un Homme pluriel, dans un Univers pluriel.......................187
Chapitre 7 Le point de vue pragmatique......................................191
1. Un abord pratique................................................................191
Deux domaines à considérer...............................................191
L'esquive de la métaphysique.............................................194
2. Ontologie et pragmatique....................................................196
Action et interaction...........................................................196
Les interactions individuelles.............................................197
Les interactions culturelles.................................................199
La nébuleuse idéologique...................................................201
La techno-socio-culture produit un clivage........................204
3. Une société aux effets puissants..........................................206
L’environnement socioculturel et technique.......................206
Le problème de l'écosystème terrestre................................208
La dimension politique et géopolitique..............................211
Des environnements en conflit...........................................213
Conclusion : l’Homme, la Culture et la Société...........................215
Bibliographie................................................................................219
Table des matières........................................................................ 229
232