Marcel Proust
À la recherche du
temps perdu
I
Du côté de chez Swann
(Première partie)
BeQ
Marcel Proust
(1871-1922)
À la recherche du temps perdu
I
Du côté de chez Swann
(Première partie)
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 315 : version 1.6
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Cette édition numérisée reprend le texte de l’édition
Gallimard, Paris, 1946-47, en 15 volumes :
1. Du côté de chez Swann. Première partie.
2. Du côté de chez Swann. Deuxième partie.
3. À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Première partie.
4. À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Deuxième partie.
5. À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Troisième partie.
6. Le côté de Guermantes. Première partie.
7. Le côté de Guermantes. Deuxième partie.
8. Le côté de Guermantes. Troisième partie.
9. Sodome et Gomorrhe. Première partie.
10. Sodome et Gomorrhe. Deuxième partie.
11. La Prisonnière. Première partie.
12. La Prisonnière. Deuxième partie.
13. Albertine disparue.
14. Le temps retrouvé. Première partie.
15. Le temps retrouvé. Deuxième partie.
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Du côté de chez Swann
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À MONSIEUR GASTON CALMETTE
Comme un témoignage de
profonde et affectueuse
reconnaissance.
Marcel Proust.
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Première partie
Combray
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I
Longtemps, je me suis couché de bonne heure.
Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se
fermaient si vite que je n’avais pas le temps de
me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure
après, la pensée qu’il était temps de chercher le
sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume
que je croyais avoir dans les mains et souffler ma
lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire
des réflexions sur ce que je venais de lire, mais
ces réflexions avaient pris un tour un peu
particulier ; il me semblait que j’étais moi-même
ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor,
la rivalité de François Ier et de Charles-Quint.
Cette croyance survivait pendant quelques
secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma
raison, mais pesait comme des écailles sur mes
yeux et les empêchait de se rendre compte que le
bougeoir n’était plus allumé. Puis elle
commençait à me devenir inintelligible, comme
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après la métempsycose les pensées d’une
existence antérieure ; le sujet du livre se détachait
de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ;
aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné
de trouver autour de moi une obscurité, douce et
reposante pour mes yeux, mais peut-être plus
encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait
comme une chose sans cause, incompréhensible,
comme une chose vraiment obscure. Je me
demandais quelle heure il pouvait être ;
j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou
moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans
une forêt, relevant les distances, me décrivait
l’étendue de la campagne déserte où le voyageur
se hâte vers la station prochaine ; et le petit
chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir
par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à
des actes inaccoutumés, à la causerie récente et
aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent
encore dans le silence de la nuit, à la douceur
prochaine du retour.
J’appuyais tendrement mes joues contre les
belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches,
sont comme les joues de notre enfance. Je frottais
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une allumette pour regarder ma montre. Bientôt
minuit. C’est l’instant où le malade, qui a été
obligé de partir en voyage et a dû coucher dans
un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit
en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel
bonheur ! c’est déjà le matin ! Dans un moment
les domestiques seront levés, il pourra sonner, on
viendra lui porter secours. L’espérance d’être
soulagé lui donne du courage pour souffrir.
Justement il a cru entendre des pas ; les pas se
rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour
qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit ; on
vient d’éteindre le gaz ; le dernier domestique est
parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans
remède.
Je me rendormais, et parfois je n’avais plus
que de courts réveils d’un instant, le temps
d’entendre les craquements organiques des
boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le
kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à une
lueur momentanée de conscience le sommeil où
étaient plongés les meubles, la chambre, le tout
dont je n’étais qu’une petite partie et à
l’insensibilité duquel je retournais vite m’unir.
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Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un
âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé
telle de mes terreurs enfantines comme celle que
mon grand-oncle me tirât par mes boucles et
qu’avait dissipée le jour – date pour moi d’une
ère nouvelle – où on les avait coupées. J’avais
oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en
retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à
m’éveiller pour échapper aux mains de mon
grand-oncle, mais par mesure de précaution
j’entourais complètement ma tête de mon oreiller
avant de retourner dans le monde des rêves.
Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte
d’Adam, une femme naissait pendant mon
sommeil d’une fausse position de ma cuisse.
Formée du plaisir que j’étais sur le point de
goûter, je m’imaginais que c’était elle qui me
l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma
propre chaleur voulait s’y rejoindre, je
m’éveillais. Le reste des humains m’apparaissait
comme bien lointain auprès de cette femme que
j’avais quittée, il y avait quelques moments à
peine ; ma joue était chaude encore de son baiser,
mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si,
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comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits
d’une femme que j’avais connue dans la vie,
j’allais me donner tout entier à ce but : la
retrouver, comme ceux qui partent en voyage
pour voir de leurs yeux une cité désirée et
s’imaginent qu’on peut goûter dans une réalité le
charme du songe. Peu à peu son souvenir
s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve.
Un homme qui dort tient en cercle autour de
lui le fil des heures, l’ordre des années et des
mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant,
et y lit en une seconde le point de la terre qu’il
occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son
réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se
rompre. Que vers le matin après quelque
insomnie, le sommeil le prenne en train de lire,
dans une posture trop différente de celle où il dort
habituellement, il suffit de son bras soulevé pour
arrêter et faire reculer le soleil, et à la première
minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il
estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que
s’il s’assoupit dans une position encore plus
déplacée et divergente, par exemple après dîner
assis dans un fauteuil, alors le bouleversement
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sera complet dans les mondes désorbités, le
fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse
dans le temps et dans l’espace, et au moment
d’ouvrir les paupières, il se croira couché
quelques mois plus tôt dans une autre contrée.
Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon
sommeil fût profond et détendît entièrement mon
esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je
m’étais endormi, et quand je m’éveillais au
milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me
trouvais, je ne savais même pas au premier
instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa
simplicité première le sentiment de l’existence
comme il peut frémir au fond d’un animal ;
j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ;
mais alors le souvenir – non encore du lieu où
j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais
habités et où j’aurais pu être – venait à moi
comme un secours d’en haut pour me tirer du
néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je
passais en une seconde par-dessus des siècles de
civilisation, et l’image confusément entrevue de
lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu,
recomposait peu à peu les traits originaux de mon
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moi.
Peut-être l’immobilité des choses autour de
nous leur est-elle imposée par notre certitude que
ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité
de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il
que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit
s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où
j’étais, tout tournait autour de moi dans
l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon
corps, trop engourdi pour remuer, cherchait,
d’après la forme de sa fatigue, à repérer la
position de ses membres pour en induire la
direction du mur, la place des meubles, pour
reconstruire et pour nommer la demeure où il se
trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de
ses genoux, de ses épaules, lui présentait
successivement plusieurs des chambres où il avait
dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles,
changeant de place selon la forme de la pièce
imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres. Et
avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil
des temps et des formes, eût identifié le logis en
rapprochant les circonstances, lui, – mon corps, –
se rappelait pour chacun le genre du lit, la place
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des portes, la prise de jour des fenêtres,
l’existence d’un couloir, avec la pensée que
j’avais en m’y endormant et que je retrouvais au
réveil. Mon côté ankylosé, cherchant à deviner
son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé
face au mur dans un grand lit à baldaquin, et
aussitôt je me disais : « Tiens, j’ai fini par
m’endormir quoique maman ne soit pas venue
me dire bonsoir », j’étais à la campagne chez
mon grand-père, mort depuis bien des années ; et
mon corps, le côté sur lequel je me reposais,
gardiens fidèles d’un passé que mon esprit
n’aurait jamais dû oublier, me rappelaient la
flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en
forme d’urne, suspendue au plafond par des
chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne,
dans ma chambre à coucher de Combray, chez
mes grands-parents, en des jours lointains qu’en
ce moment je me figurais actuels sans me les
représenter exactement, et que je reverrais mieux
tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.
Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle
attitude ; le mur filait dans une autre direction :
j’étais dans ma chambre chez M me de Saint-Loup,
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à la campagne. Mon Dieu ! Il est au moins dix
heures, on doit avoir fini de dîner ! J’aurai trop
prolongé la sieste que je fais tous les soirs en
rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-
Loup, avant d’endosser mon habit. Car bien des
années ont passé depuis Combray, où, dans nos
retours les plus tardifs, c’était les reflets rouges
du couchant que je voyais sur le vitrage de ma
fenêtre. C’est un autre genre de vie qu’on mène à
Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre
genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à la
nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je
jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me
serai endormi au lieu de m’habiller pour le dîner,
de loin je l’aperçois, quand nous rentrons,
traversée par les feux de la lampe, seul phare
dans la nuit.
Ces évocations tournoyantes et confuses ne
duraient jamais que quelques secondes ; souvent,
ma brève incertitude du lieu où je me trouvais ne
distinguait pas mieux les unes des autres les
diverses suppositions dont elle était faite, que
nous n’isolons, en voyant un cheval courir, les
positions successives que nous montre le
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kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt
l’autre, des chambres que j’avais habitées dans
ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes
dans les longues rêveries qui suivaient mon
réveil ; chambres d’hiver où quand on est couché,
on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse
avec les choses les plus disparates : un coin de
l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de
châle, le bord du lit, et un numéro des Débats
roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la
technique des oiseaux en s’y appuyant
indéfiniment ; où, par un temps glacial, le plaisir
qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors
(comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond
d’un souterrain dans la chaleur de la terre), et où,
le feu étant entretenu toute la nuit dans la
cheminée, on dort dans un grand manteau d’air
chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons
qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve, de
chaude caverne creusée au sein de la chambre
même, zone ardente et mobile en ses contours
thermiques, aérée de souffles qui nous
rafraîchissent la figure et viennent des angles, des
parties voisines de la fenêtre ou éloignées du
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foyer et qui se sont refroidies ; – chambres d’été
où l’on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de
lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette
jusqu’au pied du lit son échelle enchantée, où on
dort presque en plein air, comme la mésange
balancée par la brise à la pointe d’un rayon – ;
parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même
le premier soir je n’y avais pas été trop
malheureux, et où les colonnettes qui soutenaient
légèrement le plafond s’écartaient avec tant de
grâce pour montrer et réserver la place du lit ;
parfois au contraire celle, petite et si élevée de
plafond, creusée en forme de pyramide dans la
hauteur de deux étages et partiellement revêtue
d’acajou, où, dès la première seconde, j’avais été
intoxiqué moralement par l’odeur inconnue du
vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux
violets et de l’insolente indifférence de la pendule
qui jacassait tout haut comme si je n’eusse pas
été là ; – où une étrange et impitoyable glace à
pieds quadrangulaires barrant obliquement un des
angles de la pièce se creusait à vif dans la douce
plénitude de mon champ visuel accoutumé un
emplacement qui n’y était pas prévu ; – où ma
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pensée, s’efforçant pendant des heures de se
disloquer, de s’étirer en hauteur pour prendre
exactement la forme de la chambre et arriver à
remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir,
avait souffert bien de dures nuits, tandis que
j’étais étendu dans mon lit, les yeux levés,
l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur
battant ; jusqu’à ce que l’habitude eût changé la
couleur des rideaux, fait taire la pendule,
enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle,
dissimulé, sinon chassé complètement, l’odeur du
vétiver et notablement diminué la hauteur
apparente du plafond. L’habitude ! aménageuse
habile mais bien lente, et qui commence par
laisser souffrir notre esprit pendant des semaines
dans une installation provisoire ; mais que malgré
tout il est bien heureux de trouver, car sans
l’habitude et réduit à ses seuls moyens, il serait
impuissant à nous rendre un logis habitable.
Certes, j’étais bien éveillé maintenant : mon
corps avait viré une dernière fois et le bon ange
de la certitude avait tout arrêté autour de moi,
m’avait couché sous mes couvertures, dans ma
chambre, et avait mis approximativement à leur
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place dans l’obscurité ma commode, mon bureau,
ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux
portes. Mais j’avais beau savoir que je n’étais pas
dans les demeures dont l’ignorance du réveil
m’avait en un instant sinon présenté l’image
distincte, du moins fait croire la présence
possible, le branle était donné à ma mémoire ;
généralement je ne cherchais pas à me rendormir
tout de suite ; je passais la plus grande partie de
la nuit à me rappeler notre vie d’autrefois, à
Combray chez ma grand’tante, à Balbec, à Paris,
à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me
rappeler les lieux, les personnes que j’y avais
connues, ce que j’avais vu d’elles, ce qu’on m’en
avait raconté.
À Combray, tous les jours dès la fin de
l’après-midi, longtemps avant le moment où il
faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir,
loin de ma mère et de ma grand’mère, ma
chambre à coucher redevenait le point fixe et
douloureux de mes préoccupations. On avait bien
inventé, pour me distraire les soirs où on me
trouvait l’air trop malheureux, de me donner une
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