Site académique Aix-Marseille Histoire et Géographie
Femmes et colonisations
(Atelier pédagogique des Cinquièmes Rencontres de la Durance - 2005)
Dominique SantelliLeProfesseure au Collège Chevreul Champavier MARSEILLE
Problématique
Les femmes comme les hommes sont au cœur du fait colonial, figures essentielles, soumises, victimes ou hé
recherche universitaire depuis quelques années atteste cette place. L’histoire enseignée, en revanche, se
traîne.
Au regard des acquis de l’historiographie des femmes et du genre, quelle nouvelle grille de lecture pe
appliquer au fait colonial, comment aborder l’expérience des femmes dans ce contexte et ainsi les rendre visib
l’histoire enseignée ?
1° temps : l’avancée de la recherche et le retard des programmes.
Le concept de genre
En 1949, Simone De Beauvoir écrivait dans le Deuxième Sexe : « On ne naît pas femme, on le devient ». En 1
Françoise Héritier dans Masculin/Féminin écrivait : « On ne naît pas homme, on le devient ». Ces de
citations, qu’un demi-siècle sépare, illustrent les interrogations sur les fondements historiques et sociau
l’identité féminine et masculine. La notion de genre, dont l’utilisation en histoire s’est généralisée dans le dern
XXe, a été centrale pour penser la différence culturelle des sexes1. Les nombreuses études qui lui son
reposent toutes sur l’hypothèse d’une construction sociale et évolutive de la répartition des rôles entr
hommes et les femmes, et de leur place respective dans la société.
Il revient à l’américaine Joan W. Scott2 d’avoir formalisé l’emploi du terme gender. Affirmant que le genre est
catégorie d’analyse « utile » pour retracer l’histoire des sociétés, Scott distingue le sexe qui relève du bio
le genre, lié à la culture et désignant la construction sociale des différences entre les hommes et les femm
définition la plus large de genre serait donc le sexe social, c’est-à-dire un ensemble de pratiques, de représent
d’aptitudes et d’habitudes.
Dans les années 1980, la première génération de ce type de recherche eut pour objectif de rendre visibles le
du passé. Ce projet de « remémoration » a pu être qualifié d’histoire au féminin. On s’est alors intéressé a
multiples expériences féminines et à la place des femmes dans les sociétés occidentales.
La décennie suivante a privilégié une approche plus relationnelle, observant les rapports sociaux entre les hom
femmes. L’histoire des femmes a alors glissé vers l’histoire du genre3.
Cet atelier s’inscrit dans la perspective des premières rencontres de la Durance4 organisées en mars 2001 à
d’Annie Rouquier, ancienne inspectrice pédagogique régionale. Ces rencontres avaient mis en lumière l
sur le genre et la nécessité d’enseigner une histoire mixte afin de donner une mémoire à (tous et toutes)
élèves.
1 Pour un historique détaillé, voir Françoise Thébaud, Ecrire l’histoire des femmes, Fontenay-aux-Roses, ENS Editions, 1998.2 Joan W. S
Colonisation, décolonisation et genre : l’historiographie
Pendant longtemps la recherche francophone a fait preuve d’une totale cécité à l’égard de l’histoire
femmes et du genre pendant la période coloniale et post coloniale. Le fait colonial étant une affaire d’homme
oublié qu’il ne s’exerçait pas que sur des hommes, et que, dans leur entreprise, les Européens avaient aussi
entraîné des femmes et colonisé des hommes et des femmes.
Arlette Gautier5 cite l’exemple de l’aventure d’Anna Leonowen, gouvernante du roi du Siam vers 1860 et port
à trois reprises : 1946, 1956 et 1999. Elle remarque qu’entre les trois versions, les représentations des act
masculins ont changé (en mieux puisqu’ils ne sont plus présentés comme des « primitifs ») alors que cel
personnages féminins (européenne ou siamoises) sont restées proches des clichés (gouvernante très «
et siamoises asservies). Arlette Gautier voit un parallèle entre les évolutions cinématographiques et celles d
l’historiographie : si la colonisation est un phénomène bien étudié, on ne peut pas en dire autant de
femmes colonisées.
L’histoire des femmes en période coloniale n’en est qu’à ses débuts. Cependant depuis une vingtain
d’années, un certain nombre de travaux a privilégié une approche genrée du phénomène:
En 1985, pionnières en la matière, Yvonne Knibiehler et Régine Goutalier proposaient « La femme au
colonies. »6
Dans les années qui ont suivi, des travaux de recherche ont été publiés sur les femmes cette fois, dans et au
guerre d’Algérie, rendant ainsi visibles, dans leur diversité, leur vie quotidienne. Ces recherches se sont in
aussi bien aux Européennes qu’aux femmes algériennes. Ces travaux cependant ne font pas une histoire
passé colonial…
Comme le feront quelques années plus tard Christelle Taraud7 ou Raphaëlle Branche8 à propos de la prostitu
la torture.
La première synthèse en français, soulignant les effets néfastes de la colonisation sur les femmes, s
dans l’ouvrage collectif dirigé par Marc Ferro « Le livre noir du colonialisme »9.
En 1997 un numéro spécial de la revue Clio fait date « Femmes d’Afrique » suivi deux ans plus tard par « Fe
Maghreb »10
Des travaux nombreux mais plus anglophones que francophones (un passé qui ne passe pas ?). Des travaux
mais s’intéressant surtout à la période coloniale (problème d’accès aux sources ?) et plus particulièrem
seconde colonisation.
Donc un bilan historiographique en demi-teinte, avec des domaines entiers encore pratiquement vierges com
participation des femmes aux processus d’indépendance, les effets des indépendances sur les femmes…
Que retenir de ces lectures ?
Il est difficile de traiter de façon exhaustive la question, du fait de la multiplicité dans le temps et dans l’esp
styles de colonisation et des sociétés colonisées. Aussi faisons nous le choix de nous intéresser plus
particulièrement aux thèmes pouvant trouver un écho dans nos classes, du cycle 3 à la terminale c’est-à-dire
L’impact de la colonisation sur les femmes colonisées
participation des femmes aux processus d’indépendance, les effets des indépendances sur les femmes…
Que retenir de ces lectures ?
Il est difficile de traiter de façon exhaustive la question, du fait de la multiplicité dans le temps et dans l’esp
styles de colonisation et des sociétés colonisées. Aussi faisons nous le choix de nous intéresser plus
particulièrement aux thèmes pouvant trouver un écho dans nos classes, du cycle 3 à la terminale c’est-à-dire
L’impact de la colonisation sur les femmes colonisées
5 Dans Le livre noir du colonialisme, XVIe-XIXe siècle : de l’extermination à la repentance, sous la direction de Marc Ferro, Paris,Robert L
Les images des femmes colonisées véhiculées par les affiches Les femmes en guerre à travers l’exemple
l’Algérie
Quel impact a eu la colonisation sur les femmes ? La problématique du progrès était-elle censé
s’adresser aussi aux femmes ? La colonisation a-t-elle été pour elles civilisatrice voire
émancipatrice ou au contraire conservatrice, régressive, déstabilisante ?
Premier facteur potentiel de changement : l’éducation
L’éducation, mission souvent avancée pour légitimer le fait colonial ne semble avoir guère touch
et a même creusé les écarts entre filles et garçons. D’après l’UNESCO, en 1950 le pourcentage d’enfants
dans le primaire est de 10% dans les colonies françaises. En Algérie sur ces 10% seulement 1/3 sont des
AOF, en 1908, on compte une fille pour 11 garçons scolarisés, en 1938 une fille pour 9 garçons, en 1954
pour 5 garçons. Ces différences sont, en grande partie, du fait de l’administration coloniale qui a des rét
ouvrir l’enseignement aux filles. Un décret français de 1887 prévoit pourtant l’ouverture des éco
musulmanes mais sans obligation.
La scolarisation aggrave également les écarts sociaux puisqu’elle pénètre en premier chez les notables.
elle pose paradoxalement le problème de l’avenir des filles éduquées. Quel mari pour ces filles trop sava
Par ailleurs quel modèle de féminité est proposé à travers les programmes de ces enseig
Cet enseignement est avant tout idéologique et dispense les valeurs de la bourgeoisie européen
proposant des cours de morale, de couture, de cuisine et de santé. Son objectif est de transformer les
en mères compétentes et épouses vertueuses. Le cas de l’école des fiancées du Cameroun est à ce
intéressant. On y prépare alors dans ses murs de futures épouses sachant fabriquer des vêtements
cachant leur nudité et sachant tenir leur foyer. Un enseignement essentiellement domestique donc !
On ne peut évoquer l’enseignement dans les colonies sans parler du rôle essentiel qu’ont joué très tôt le
missionnaires dans ce domaine. Rebecca Rogers11 n’hésite pas à parler à leur propos
« d’échec de la mission civilisatrice » car, dit-elle, si le discours se veut émancipateur en se propos
d’améliorer le statut des femmes grâce à l’instruction et au mariage monogame, il renforce en fait la
domestication et la dépendance économiques des femmes (on retrouve fréquemment des ancienn
domestiques chez des Européennes !). Parfois, d’ailleurs, certaines familles s’opposent à ces program
que le note le missionnaire responsable de l’institution St Agnès à Johannesburg :
« Les indigènes ont du mal à accepter le travail industriel pour leurs filles. Leur seule vision de l’éducatio
savoir livresque, et beaucoup de filles sont parties parce qu’elles n’aimaient pas faire le lavage, le ména
plus du travail scolaire. Avec le temps, j’imagine qu’ils comprendront que, pour les femmes, d’autres for
d’éducation sont tout aussi importantes, sinon plus importantes que le savoir scolaire ! ».
Yvonne Knibiehler et Régine Goutalier12 s’interrogeaient sur l’émergence de nouvelles élites par les effet
scolarisation. La réponse est encore aujourd’hui difficile à apporter.
Ainsi, éduquer les filles s’est inscrit dans une préoccupation très européenne d’opérer des transf
sociales à travers la formation de bonnes épouses et mères de famille. Il y a donc eu contradiction totale
objectifs affichés et les pratiques.
Autre facteur de changement : le salariat
La pénétration de l’économie moderne a transformé la répartition sexuelle des tâches et introdui
nouveaux rapports entre les genres. L’exemple de l’Afrique noire, cité par Arlette
plus du travail scolaire. Avec le temps, j’imagine qu’ils comprendront que, pour les femmes, d’autres for
d’éducation sont tout aussi importantes, sinon plus importantes que le savoir scolaire ! ».
Yvonne Knibiehler et Régine Goutalier12 s’interrogeaient sur l’émergence de nouvelles élites par les effet
scolarisation. La réponse est encore aujourd’hui difficile à apporter.
Ainsi, éduquer les filles s’est inscrit dans une préoccupation très européenne d’opérer des transf
sociales à travers la formation de bonnes épouses et mères de famille. Il y a donc eu contradiction totale
objectifs affichés et les pratiques.
Autre facteur de changement : le salariat
La pénétration de l’économie moderne a transformé la répartition sexuelle des tâches et introdui
nouveaux rapports entre les genres. L’exemple de l’Afrique noire, cité par Arlette
11 Rebecca Rogers, « Education, religion et colonisation en Afrique aux XIXe et XXe siècles », Clio n°6, 1997, intégralementconsultable su
Gautier13, est explicite. Avant la colonisation, les femmes travaillaient la terre et avaient ainsi une certain
autonomie financière en gardant les bénéfices. Cependant cela ne convenait pas aux colonisateurs. Ains
administrateur britannique note : « Les hommes et les femmes ne sont pas encore suffisamment diffé
Birmanie. C’est la marque d’une jeune race, comme l’ont montré les anthropologues (…). Les fe
doivent perdre leur liberté dans l’intérêt de tous. ». C’est ce que Barbara Rogers14 appelle la « domest
femmes ». On observe ainsi petit à petit une séparation nette des tâches entre l’homme et la femme, ce
pour les colonisateurs, influencés par le darwinisme social, signe de progrès social.
Cependant le paysage est contrasté et, au fil du temps, le salariat s’est peu à peu féminisé tout en cant
femmes dans les secteurs où elles ne concurrencent pas les hommes, les confinant dans des profes
rôles sexuels, requérant des compétences que l’on juge naturelles chez elles : métiers de la santé e
l’enseignement.
Dans ce nouveau partage, les hommes colonisés et en particulier les lettrés ont, semble-t-il, laissé faire
ainsi avec les colonisateurs une alliance pour le contrôle des femmes.
Quel a été alors le discours des féministes ?
Les féministes ont-elles été sensibles à la question coloniale et dans l’affirmative ont-elles réussi à déve
réflexion originale et des revendications spécifiques pour les femmes africaines ?
C’est la question que se sont posé dans « Femmes d’Afrique », Catherine Jacques et Valérie Piet
étudiant les féministes belges et la colonisation au Congo. Elles montrent que dès 1920 des liens étroits
établis entre les féministes et les femmes coloniales afin de cerner les nouveaux débouchés qui s’offrent
féminin en particulier pour les universitaires et les médecins.
Cependant, concernant l’émancipation des femmes indigènes, les féministes belges leur appliquen
modèle d’émancipation européen. Elles poursuivent dans l’entre-deux-guerres trois objectifs : mont
l’Africaine est un être humain digne d’intérêt, que l’on doit la civiliser par l’éducation et la moralis
travail. Elles ne prennent alors aucune distance par rapport aux référents de la culture occidentale de l’é
malgré elles font que leurs efforts confortent les visées des autorités coloniales.
Ainsi, toutes et tous, administrateurs, missionnaires, féministes ont réalisé des efforts louables mais peu
pour les femmes colonisées.
Images des femmes colonisées
Force est de constater que le discours sur et autour des colonies est un discours profondément sexualisé
Marco Polo, cartes postales, romans, affiches participent à la construction d’un imaginaire colonia
dans lequel les femmes sont disponibles pour toutes les voluptés. Dans des métropoles très pur
seuls les corps colonisés peuvent s’exhiber pratiquement nus. Nicolas Bancel16 y voit un exutoire à la
occidentale et Alloula Malek17 parle de l’invention d’un « harem colonial ». L’incarnation de ce fantasme
certainement Joséphine Baker, transformée pour son public en bombe érotique africaine, n’hésitan
sortir de scène à quatre pattes comme une bonne sauvage !! (rappelons qu’elle était américaine
lecture psychanalytique du phénomène s’éloignerait trop de notre sujet, mais on ne peut s’empêcher
remarquer que les occidentaux projettent alors sur les colonisées l’image de ce qui les effraie e
fascine à la fois chez les femmes. Ainsi va-t-on dans les représentations, certes vêtir l’Africaine, ma
la mauresque…
À travers les affiches, les femmes sont envisagées comme porteuses de la représentation de la mission
veulent mettre en œuvre les colonisateurs. Jusqu’en 1920, la plupart des photographies montrent
pratiquement dénudée. Par la suite, le passage à une tenue
13
Arlette Gautier, [Link].
14
Rogers Barbara, The domestication of Women : Discrimination in Developing Societies, Londres, Tavistok publications, 1980.
15
« Femmes d’Afrique », [Link].
16
Dans Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, Culture coloniale, la France conquise par son Empire, 1871-1931, Autrement, 2003, page 179
17
Alloula Malek, The colonial harem, Minneapolis, University of Minneapolis Press, 1986.
vestimentaire « plus décente » est pensé comme une véritable exigence de « civilisation ». À partir de ce mom
peut la photographier avec des enfants. La domestication est alors achevée.
L’exposition coloniale internationale de 1931, dont le commissaire général est le maréchal Lyautey, est
un moment clé de l’imagerie coloniale française. Outils de vulgarisation ethnographique, la plupart des affiche
pour l’occasion donnent l’image d’un empire multi racial. Quelques-unes, voulant louer la beauté de l’empire,
des femmes. Sur celle intitulée « La plus grande France », trois jeunes femmes symbolisent les trois esp
la domination française (Afrique noire, Maghreb et Asie). L’Afrique domine l’allégorie, tenant dans sa main une
Au premier plan, assise sur le sol une jeune indochinoise. Au milieu, une jeune femme censée symboliser l’Afri
Nord. Les degrés de civilisation sont symbolisés par la nudité ou la pudeur de chaque personnage stylisé. L’
est pratiquement nue. Elle rappelle Joséphine Baker, sorte de « Vénus noire ». Ces personnages sont
profondément distincts mais en même temps imbriqués les uns dans les autres pour symboliser l’Emp
le message est clair.
Ces images ont contribué à la construction d’un imaginaire. L’a-t-on complètement décolonisé ? Certaines pub
récentes jettent le doute (cf. « black is beautiful » ou l’affiche nostalgique du film « Indochine »).
Femmes en guerre : l’exemple de l’Algérie.
Diane Sambron dans sa thèse relative à la politique du gouvernement français à l’égard des femmes algérie
de la guerre d’Algérie18 démontre que très tôt les femmes algériennes ont été au cœur des préoccupations
principaux protagonistes et sont ainsi devenues un véritable enjeu politique.
Le gouvernement français, ayant compris qu’elles pouvaient représenter un véritable potentiel électoral, étab
politique féminine volontariste selon trois axes : une refonte du statut personnel des musulmanes, l’octro
de vote et le développement de la scolarisation.
La France s’était engagée lors de la conquête à respecter le statut personnel musulman qui dans l’en
consacre l’infériorité juridique et sociale de la femme. Elle va cependant le modifier en augmentant l’âg
mariage et en accordant le divorce. Le général de Gaule lors d’une conférence de presse le 5 février 1960
« Une nouvelle structure familiale restreinte, où la femme, pleinement émancipée, apporterait sa contributio
succéder à la conception de la famille lignage, où l’élément féminin reste en tutelle… »
En ce qui concerne le droit de vote, les Algériennes l’avaient officiellement obtenu en 1947 mais il faudra atte
pour qu’il soit appliqué. Ce décalage dans le temps s’explique par des blocages des deux côtés. Or en 1958, le
représentant des voies potentielles en faveur de l’Algérie française, ces blocages sautent. Des campagnes
propagande sont même organisées pour inciter les Algériennes à voter au référendum du 28 septembre 1958
slogans tel : « Voter oui c’est assurer l’émancipation de la femme musulmane ». Certaines Algériennes
même élues.
Enfin, le contexte de la guerre accélère également les réformes dans le domaine de l’éducation. Dans l’Algérie
années cinquante, seules 4% des femmes sont alphabétisées. En 1958, un arrêté institue l’obligation scolair
filles de 6 à 14 ans. Le gouvernement français s’intéresse également aux filles d’âge post-scolaire en
leur intention des centres sociaux où elles reçoivent une alphabétisation, des notions d’hygiène et de puéric
On peut alors se demander si toutes ces mesures ont eu des conséquences sur leur engagement nati
D’après les archives du ministère de la guerre algérienne citée par Diane Sambron 19, 11000 femmes s
engagées dans la guerre. Le général Pacquette, commandant de la 13e division d’infanterie constate, en 1960
L’aide apportée par les femmes à la rébellion constitue à n’en pas douter un obstacle de plus en plus sér
nouveau dans notre lutte contre
l’infrastructure rebelle. ».
slogans tel : « Voter oui c’est assurer l’émancipation de la femme musulmane ». Certaines Algériennes
même élues.
Enfin, le contexte de la guerre accélère également les réformes dans le domaine de l’éducation. Dans l’Algérie
années cinquante, seules 4% des femmes sont alphabétisées. En 1958, un arrêté institue l’obligation scolair
filles de 6 à 14 ans. Le gouvernement français s’intéresse également aux filles d’âge post-scolaire en
leur intention des centres sociaux où elles reçoivent une alphabétisation, des notions d’hygiène et de puéric
On peut alors se demander si toutes ces mesures ont eu des conséquences sur leur engagement nati
D’après les archives du ministère de la guerre algérienne citée par Diane Sambron 19, 11000 femmes s
engagées dans la guerre. Le général Pacquette, commandant de la 13e division d’infanterie constate, en 1960
L’aide apportée par les femmes à la rébellion constitue à n’en pas douter un obstacle de plus en plus sér
nouveau dans notre lutte contre
l’infrastructure rebelle. ».
18
Voir Jean-Charles Jauffret, Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Autrement, 2003 pages 226 à 242.
19
Jean-Charles Jauffret, [Link].
Les mouvements nationalistes ont-ils de leur côté donné plus de visibilité aux femmes ?
Le FLN s’élève très tôt contre la politique d’émancipation des femmes mise en place par le gouverne
français car il y voit un moyen d’acculturation imposé par le colonisateur. Pour le FLN, la France touche là à un
fort de l’identité arabo-musulmane.
Que reste-t-il une fois l’indépendance acquise ? Leur engagement a-t-il entraîné une modernisatio
statut de la femme ? Djamila Amrane20 décrit bien le désenchantement national qui suit l’été 1962 : «
avons l’indépendance, mais que reste-t-il de moi ? » s’interroge une militante.
Bien que les femmes soient sorties de leur rôle traditionnel pendant la guerre, il n’y aura aucune rem
cause du statut réel après l’indépendance. Si, dans la première assemblée constituante, elles détiennent 10 po
194, dès la seconde assemblée, elles n’en auront plus que 2 sur 138. Après 1973, l’ensemble de la législation
à l’indépendance est abrogé. Il faut la détermination d’historiennes et en particulier de Djamila Amrane
l’histoire officielle « rende justice à cette moitié oubliée du peuple algérien ».
Le cauchemar : prostitution, viol, torture
Le rêve des uns, qui a pu être saisi à travers « le harem colonial », devient parfois le cauchemar des autres avec s
de viols, torture, prostitution.
Arlette Gautier21 évoque la stratégie de la terreur exercée sur les filles de notables algériens récalcitrants
dans des bordels militaires.
Raphaëlle Branche22, quant à elle, s’est intéressée à la sexualité des appelés 23, y compris à la question d
torture. Elle montre comment le viol est considéré comme faisant partie de la guerre, composante régulière des sé
torture.
Conclusion
Les femmes en situation coloniale (et post coloniale) ont été doublement négligées : comme sujets de
par les colonisateurs puis comme sujets d’étude par les historiens. En croisant les recherches sur la colo
celles sur le genre, on est amené à nuancer ce que l’on croyait savoir : hommes et femmes n’ont pas été
de la même manière par ces processus historiques.
Quel impact a la colonisation sur le système de genre, défini à la fois comme un ensemble de rôles sociaux se
système de représentations définissant culturellement le masculin et le féminin ? A-t-elle fait bouger les identi
genre ?
Au regard de la recherche actuelle, on peut dire que c’est la construction même des genres, c’est-à-dire à la fo
était attendu en fonction du sexe et les rapports entre les sexes qui a été bouleversé par le fait colonial.
Toutefois l’histoire des femmes en situation coloniale et post coloniale est contrastée. Loin de l’image erronée
fournies par les cartes postales et les affiches, elle nous renvoie plus souvent soumission, exploitation et viole
serait cependant une erreur de perspective de ne retenir que le passif. Il convient aussi d’y chercher les signe
prémonitoires d’une mutation.
Longtemps, les femmes en période coloniale ont été définies davantage par le bien (la mission civilisatrice), le
violences) qu’on leur apportait que par leur trait propre. Aussi peut-on dire avec Henri Moniot24 que les femme
période coloniale ont été constamment pensées sur le mode de la « déréalisation ».
Comment rendre réelle cette histoire pour nos élèves ?
20 Djamila Amrane, Les femmes algériennes dans la guerre, Plon, 1991 ; Des femmes dans la guerre d’Algérie, Karthala, [Link] aussi l’
Les sources sont nombreuses puisque les femmes colonisées ont été un sujet de préoccupation pour les missio
les administrateurs, les médecins, les juristes fournissant documents, enquêtes, analyses sur les femmes blan
colonisatrices ou les femmes indigènes.
Mais difficilement accessibles au professeur d’histoire qui aurait la volonté de tenir compte des
de la recherche dans ses cours. Si l’on jette un rapide coup d’œil sur la documentation qu’un enseignant a à sa
disposition, on ne peut être que perplexe.
Dans le TDC n° 840 de septembre 2002 « la France face à la décolonisation », on trouve deux photos de femm
(pages 3 et 21) mais le commentaire ne s’intéresse aucunement à elles.
Dans le TDC n° 710 de février 1996 « l’Empire colonial à son apogée », on a des affiches (pages 10 et 12) m
commentaire ignore l’avancée de la recherche sur le genre en présentant Joséphine Baker comme sym
la Vénus noire ou en parlant de LA femme noire, asiatique…
Le titre de l’article de Roger-Henri Guerrand « Les mirages de l’exotisme » dans le numéro spécial de
d’avril 2001 pouvait laisser supposer une réflexion sur le discours colonial et le genre. Or il n’en est rien.
Dans la même revue, sur les 22 pages du n° 292 de novembre 2004 affirmant « La guerre d’Algérie, ce qu’o
vraiment », 4 lignes font allusion au témoignage de Louisette Ighilahriz, militante FLN torturée pendant la
d’Alger.
Dans L’Histoire de décembre 2004, un article, cette fois, est consacré à une femme, Isabelle Eberhardt. Héroïn
exceptionnel, on ne peut que regretter que l’on ne s’intéresse pas plus à ses écrits sur les femmes arabes.
Quant à la Documentation Photographique n°7042 sur la colonisation européenne, il faut visionner les d
pour enfin apercevoir une religieuse dans une classe.
Comment dès lors s’étonner de l’absence des femmes dans les manuels scolaires traitant de cette question
On se trouve donc devant un véritable chantier. Peut-on avec les programmes tels qu’ils
reconstruire le passé colonial et post-colonial en intégrant des femmes afin d’enseigner
histoire mixte de cette période?
Il s’agit ici de repérer certains points du programme au sein desquels l’ouverture au féminin, au masculin et à
rapport paraît indispensable et de nature à renouveler sensiblement les approches.
Un exemple à suivre proposé par les programmes de cycle 3.
Programmes de cycle 3 Orientations générales
Grands personnages et groupes anonymes : la place des femmes en histoire :
À chaque fois que cela est possible, on souligne le rôle des femmes dans la vie publique, en s’interrogeant sur leu
place. De même on s’attache à montrer, dans tel ou tel évènement ou dans le quotidien d’une époque, le rôle de g
anonymes, qu’ils soient sociaux (…) de genres…
Le XIX° siècle
Les états européens se lancent à la conquête du monde (…) ils créent de nouvelles colonies, ils imposent leur cu
diffusent leurs valeurs.
Le XX° siècle
Après 1945, les pays coloniaux obtiennent leur indépendance soit pacifiquement, soit à l’issue de conflits.
1954-1962 :guerre d’Algérie
Les autres programmes ?
Programmes d'histoire en quatrième
Des Temps modernes à la naissance du monde contemporain
III. L'EUROPE ET SON EXPANSION AU XIXe SIÈCLE (1815-1914) (16 à 18 heures)
3. Le partage du monde (2 à 3 heures)
La comparaison de cartes du monde en 1815 et en 1914 permet de mettre en évidence le phénomène colon
entrer dans les détails chronologiques mais en évoquant les multiples raisons qui rendent compte de l'expan
mondiale des puissances industrielles, les formes diverses de cette expansion et les tensions internationales
suscite.
Programmes d'histoire en première ES et L
Le monde, l’Europe, la France du milieu du XIXe siècle à 1945
I - L'âge industriel et sa civilisation du milieu du XIXe siècle à 1939 (15h)
3 - L'Europe et le monde dominé : échanges, colonisations, confrontations
On s'interroge sur les causes de l'expansion européenne et la diversité de ses formes (économiques, politiques, culturelles.
expansion est un phénomène complexe : elle rencontre des résistances, elle nourrit des échanges et influe sur les cultures
européennes
Programmes d'histoire en terminale S Le monde contemporain
II - Colonisation et indépendance (8h)
1 - La colonisation européenne et le système colonial
Ce thème englobe la période qui va du milieu du XIXe siècle aux années 1960. Il permet d'étudier un phénomène majeur de
humaine sinon dans sa totalité, du moins sur une durée significative.
On présente les grands traits des conquêtes coloniales, l'organisation des empires, les modalités de la présence et de l'in
européennes, les modes d'exploitation économique.
2 - La décolonisation et ses conséquences
On analyse l'émancipation des peuples dominés, les difficultés économiques et sociales auxquelles les États nouvellement
indépendants sont confrontés et leurs tentatives d'organisation pour obtenir un poids accru dans les relations internationale
Programmes d'histoire et géographie en première STT Le monde du milieu du XIXe siècle à 1939
Il - Une question au choix.
2 - Empires et métropoles de la veille de la Première Guerre mondiale à 1939.
À partir de la carte des empires coloniaux en 1914 on s'interrogera sur les méthodes et sur les formes de la
colonisation. On montrera l'émergence des mouvements nationaux dans les colonies pendant l'entre-deux gu
2° temps : comment rendre visibles les femmes dans l’histoire enseignée en prenant en c
dimension du genre dans l’histoire coloniale et postcoloniale ?
Objectifs
Nous l’avons compris depuis les premières Rencontres de La Durance, il ne s’agit pas simplement de s
nos cours de quelques femmes illustres ou d’évoquer le genre sous forme de dossiers annexes que l’on tra
nous reste du temps, mais d’enseigner une histoire mixte.
Cet atelier se propose de montrer à travers quelques exemples, comment lorsqu’on introduit l’histoire des fem
modifie le récit et l’explication historiques. Sans alourdir les contenus, on peut réorienter, élargir le regard por
passé.
Pour chacun des thèmes suivants un mini-dossier est fourni comportant un exemple de traitement cla
la question et des documents nouveaux permettant un traitement mixte. Il est demandé aux participants
faire une leçon différente mais de modifier celle proposée soit en introduisant d’autres documents (dossiers 1
en élaborant un questionnement (dossier 3):
Étude de cas sur le fait colonial en Algérie en classe de Première ES et L : Traitement classique : la démarche
pédagogique proposée sur le site d’Eduscol25
25 [Link]
Pour un traitement mixte : une affiche vantant l’Algérie, pays de la qualité, une photo d’une classe de garç
Compte-rendu du travail du groupe :
Le site Eduscol propose une étude de cas en histoire intitulée « Système colonial : le cas de l’Algérie ». Cu
les femmes sont globalement absentes de cet ensemble documentaire et totalement de la proposition d
qui l’accompagne. La problématique du travail fut simple, il s’agissait de faire des propositions pour ren
femmes visibles.
Il a semblé que cet objectif de lisibilité des femmes pouvait intervenir à trois moments : dans la problématiq
le choix des documents et dans les thèmes proposés.
1° temps : la problématique.
Celle proposée par Eduscol était « Quels sont les rôles joués par la métropole, les colons et les colonisés d
colonie ? ». Il suffit d’orienter la réflexion des élèves autour de la problématique suivante : « Q
les rôles joués par la métropole, par les hommes et les femmes (colons et colonisés) dans la colonie ? ».
2° temps : les documents
Il ne s’agit pas de constituer un corpus documentaire militant mais, par deux modifications, de permettre a
de se familiariser avec… et de travailler sur… une histoire mixte. Le dossier documentaire fourni par
compose de huit documents parmi lesquels seul un extrait des « Lettres de mon moulin » d’Alphonse Daude
(document 6) évoque l’existence des
« hommes et des femmes » (2° paragraphe). Dans un premier temps, le document 1 « tableau statistique
chiffres de l’instruction publique de la population musulmane », tableau sexuellement neutre, pourrait
accompagné d’une photographie d’un instituteur faisant la classe pendant la période coloniale devant un pu
exclusivement masculin, document trouvé entre autres dans un manuel de quatrième. Dans un secon
le choix fait par les professeurs de cet atelier a été de remplacer le document 2 « affiche célébrant le cen
la conquête » par une autre affiche « Algérie pays de qualité » sur laquelle figure une femme musulmane.
3° et dernier temps : les thèmes
La piste de travail proposée par Eduscol est de fournir aux élèves une série de mots-clés au début du trava
boîte à outils, à charge pour eux de les réinvestir dans le tableau. C’est dans les modifications apportées à
qu’il est une nouvelle fois possible de rendre visibles les femmes. La première transformation opérée fu
d’abandonner le tableau à deux entrées dont la lecture est souvent difficile à des élèves de lycée. La sec
transformation fut d’ajouter aux quatre thèmes proposés (colonie de peuplement, colonie d’exploitation, m
civilisatrice et assimilatrice - avec un ajout indispensable nous semble-t-il de guillemets- émergence
nationalisme algérien) un cinquième thème : « la place des femmes dans le système colonial ».
Par cette triple modification, de la problématique, du corpus documentaire et des thèmes de travail, il est
possible de rendre visibles les femmes dans l’histoire enseignée, de familiariser les élèves à une histo
sans pour autant alourdir la charge de travail des enseignants ni, bien entendu, le contenu des programme
Les mutations des sociétés coloniales en classe de Terminale S : Traitement classique : Nathan Terminale p
135
Pour un traitement mixte : danse de jeunes filles au Togo, carte postale d’un ménage chrétien, images du «
colonial »
nationalisme algérien) un cinquième thème : « la place des femmes dans le système colonial ».
Par cette triple modification, de la problématique, du corpus documentaire et des thèmes de travail, il est
possible de rendre visibles les femmes dans l’histoire enseignée, de familiariser les élèves à une histo
sans pour autant alourdir la charge de travail des enseignants ni, bien entendu, le contenu des programme
Les mutations des sociétés coloniales en classe de Terminale S : Traitement classique : Nathan Terminale p
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Pour un traitement mixte : danse de jeunes filles au Togo, carte postale d’un ménage chrétien, images du «
colonial »
L’étude d’une affiche coloniale
... en classe de Première L/ES ou de Terminale S, préparation à l’épreuve courte d’histoire
« explication d’un document » (réutilisable en classe de quatrième). Document support : Affiche « La plus gr
France »
Consigne : construire un questionnement intégrant la réflexion sur une histoire mixte du fait colonial
Production du groupe :
Exercice de la deuxième partie du bac :Explication d’un document d’histoire
« Le candidat répond à des questions. Il doit manifester une compréhension générale du docum
preuve de sa capacité à identifier des informations et à les éclairer à partir de ses connaissances person
Le thème abordé est d’ampleur suffisante. Le sujet porte sur un ou plusieurs thèmes ou ensemb
géographiques définis par le programme. Il est constitué d’un document (texte, carte, image, stat
clairement identifié, pourvu d’un titre et accompagné d’un nombre restreint de questions. Des notes exp
éclairent éventuellement le candidat.
Les questions invitent à des réponses concises. Elles portent sur l’identification, la context
l’intérêt ou la portée du document ainsi que sur le repérage et l’explication de faits ou d’idées qu’il évoq
Sujet : « La plus grande France », couverture du dépliant de l’exposition coloniale de 1931 Identifiez et c
l’origine du document
En quoi consiste une exposition coloniale ? Quel est son but ?
Qui sont ces trois femmes ? Comment sont-elles représentées ?
Quelle conception de l’humanité et des femmes véhicule ce document ?
Conclusion :
Pas d’histoire sans elles mais attention de ne pas faire des histoires parallèles.
Par ailleurs, on est conscient que l’approche genrée n’est pas la seule clé d’interprétation du fait colonial, mais
cependant toute sa place.
BIBLIOGRAPHIE
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2004.
Femmes d’Afrique dans une société en mutation, sous la direction de Philippe Denis et Caroline Sappia, collect
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Colonisation : le droit d’inventaire, sous la direction de Claude Liauzu, Armand Colin, 2004.
Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie, sous la direction de Jean-Charles Jauffret, éditions au
2003.
Culture coloniale, la France conquise par son Empire, 1871-1931, sous la direction de Pascal Blanchard et de S
Lemaire, Autrement, 2003
Les femmes dans la société française au 20° siècle, Christine Bard, Armand Colin, 2001.
Le livre noir du colonialisme, sous la direction de Marc Ferro, Robert Laffont, 2003
L’Autre et Nous, « Scènes et Types », sous la direction de Pascal Blanchard, Stéphane Blanchoin, Nicola
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Transmettre les passés, les responsabilités de l’Université, Nazisme, Vichy et conflits coloniaux, sous la directi
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Revues :
Raphaëlle Branche et Sylvie Thénault, La guerre d’Algérie, Documentation Photographique n°8022, août
Marc Michel, La colonisation européenne, documentation Photographique n° 7042, août 1997. L’Histoire
novembre 2004, Guerre d’Algérie, ce qu’on savait vraiment.
L’Histoire n°293, décembre 2004, Afrique, berceau de l’humanité.
Collections de L’Histoire, HS n° 11, avril 2001, Le temps des colonies. TDC n° 840, septembre 2002, La F
à la décolonisation.
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