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Roman et anti-héros : le romanesque flaubertien.
Texte à l’étude n°18 : G. Flaubert, L’Éducation sentimentale. L’extrait reproduit pour une large part
l’avant-dernier chapitre du roman (III, 6).
Ces pages correspondent à des notes de cours : elles ne sont donc pas intégralement rédigées.
Vocabulaire du texte :
- Mostaganem : ville d’Algérie.
- Dans Les Souffrances du jeune Werther de Gœthe, Charlotte est en train de préparer des tartines quand
Werther la voit pour la première fois.
L’Éducation sentimentale (1869)
En 1840, sur le bateau sur la Seine qui le conduit à Paris où il va faire son droit, Frédéric Moreau
rencontre Marie Arnoux, une femme mariée, pour laquelle il éprouve un coup de foudre. Cet amour pour
Mme Arnoux sera le fil rouge d’un vaste roman, construit sur le modèle d’un roman d’éducation, où l’on
suit le jeune homme principalement de 1840 à 1851, pendant onze ans de sa vie.
Mais ce roman est aussi, à sa manière, un roman historique : il relate la révolution de 1848 et les
désillusions d’une génération nourrie par le romantisme. La chronologie de la fiction est la suivante : le
roman commence en 1840 et se termine le 4 décembre 1851, deux jours après le coup d’état du 2
décembre, au moment même où toute opposition est férocement réprimée.
=> Meurtre de Dussardier (le bon visage du peuple, la révolution de février 48 dans ce qu’elle eut de
sincère mais de naïf aussi, selon Flaubert) par Sénécal (à l’origine, il est à l’extrême gauche ; dogmatique
et autoritaire… il finit agent de la police bonapartiste : il incarne le dogmatisme, la dureté de la loi et du
système quand ils sont sûrs d’avoir raison). [Troisième partie, chap. V]
Notre texte se situe dans la troisième partie, au chapitre VI : Ellipse (entre chap. V et VI) et
accélération (concerne la vitesse du récit : 16 ans résumés en qqs lignes) => le récit reprend en mars 1867
pour une conclusion : la dernière rencontre de Frédéric et de Mme Arnoux.
Ce n’est pas, toutefois, la fin du roman, qui se termine sur un épilogue (probablement en 1868), au
début de l’hiver (chap. VII, qui se veut contemporain de la rédaction du roman). En réalité, L’Éducation
sentimentale possède ainsi trois dénouements :
- la mort de Dussardier ;
- la dernière rencontre avec Mme Arnoux ;
- la causerie de Frédéric et son ami de collège Deslauriers au coin du feu (après notre texte).
=> Dans sa lettre du 6 octobre 1864 à Mlle Leroyer de Chantepie, Flaubert définissait son projet : « Me
voilà maintenant attelé depuis un mois à un roman de mœurs modernes qui se passera à Paris. Je veux
faire l’histoire morale des hommes de ma génération ; “sentimentale” serait plus vrai. C’est un livre
d’amour, de passion ; mais de passion telle qu’elle peut exister maintenant, c’est-à-dire inactive. »
Plan détaillé pour le commentaire :
Ce qui caractérise le romanesque flaubertien dans ce texte :
I. Un romanesque de l’échec : un anti-romanesque ?
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1. Sous le signe de la déception (déception d’abord envers l’horizon d’attente qui peut être
celui du lecteur)
Double déception dans ce texte. D’abord en ce qui concerne l’histoire d’amour, la passion. Les
deux amants (dont les amours ont été platoniques) se retrouvent après une séparation de 16 ans. Ces
retrouvailles sont des adieux, — définitifs. La suite de la rencontre sera encore plus cruelle : F. et Mme
Arnoux rentrent à nouveau chez F ; Mme Arnoux ôte son chapeau et la lampe éclaire alors ses cheveux
blancs => « Ce fut comme un heurt en pleine poitrine. » Il est question explicitement de la « déception »
de Frédéric. Il n’y a plus rien, que du quotidien, du banal, dans notre passage et une frénésie grotesque et
parodique dans les pages qui suivent. La fin du chap. : « Et ce fut tout. » phrase couperet. Fin déceptive
pour qui attend un roman de passion amoureuse, — celle-ci s’est usée, comme le reste…« N’importe,
nous nous serons bien aimés. », cette remarque sonne comme une façon de se dire adieu et d’entériner la
fin de la passion.
Mais avant la déception du lecteur de roman-passion, Flaubert jouait de la déception du lecteur de
récit de voyage. Superbe accélération du temps au début du chapitre (ex. célèbre commenté par Proust
dans l’hommage rendu à Flaubert dans le Contre Sainte-Beuve pour poser la question de la « vitesse » du
récit) : 16 ans de voyage sont résumés en une phrase. Malgré la durée mentionnée,il n’y aura pas de
roman exotique ni de récit de voyage. Il n’y a rien à dire… Le récit de voyage devient une liste de
clichés : « la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et
des ruines, l’amertume des sympathies ininterrompues. » Noter l’énumération ouverte, caractéristique du
style de F. Expansion de descriptif chez lui et idée que la liste pourrait, à l’infini continuer, dans
l’énumération….On retrouve les énumérations ouvertes dans le paragraphe qui commence par « Ils se
racontèrent leurs anciens jours…. »
2. La médiocrité des personnages
Ils sont rattrapés par la banalité et par la gêne entre eux. Ne sachant que se dire, ils se sourient.
Caractère étriqué de leur vie : F. « supportait le désœuvrement de son intelligence et l’inertie de
son cœur. » Cela confirme l’échec de toutes les ambitions de héros dans le roman. Là, il n’a plus aucune
ambition,.. ni aucun amour. Héros encore plus passif que dans le roman.
Frédéric est devenu inerte et insensible : il n’est plus rien. Les nouvelles que Mme Arnoux donne
de sa famille, - sont de même désespérément médiocres et plates … « Ils habitaient le fond de la
Bretagne, pour vivre économiquement et payer leurs dettes. »…
3. Le héros en crise
Peut-on encore parler de héros ? médiocre et velléitaire Frédéric…
Toutes les carrières ratées de F. dans le roman remettent en cause la notion d’apprentissage : F.
n’apprend rien… et ne se fait pas une place dans la société. C’est un pers. désœuvré. Il commence des
études de droit ; après avoir hésité entre poète et peintre, il décide d’être peintre (pour se rapprocher de
MA qu’il a vue en compagnie d’un vieux peintre), puis il se rêve orateur (MA lui a dit admirer ce métier),
veut se lancer dans la politique (mais ses opinions sont versatiles : « Moi, je trouve le peuple sublime » ;
« le peuple est mineur, quoi qu’on prétende », puis dans les affaires, il pense à se ranger et à épouser la
petite Louise Roque, etc… F. est un oisif incapable même de gérer le capital reçu en héritage. A noter :
même son amour pour MA n’est pas constant.
Ses rencontres avec l’Histoire sont toujours manquées : le 22 février 1848, premier jour de la
Révolution, il a rendez-vous avec MA : celle-ci ne viendra pas, son fils est malade. Pendant les journées
de juin 1848, il est avec sa maîtresse Rosanette, dans la forêt de Fontainebleau.
Le discrédit est jeté aussi sur l’Histoire : rien de sublime dans le peuple et chez ceux qui font
l’histoire (voir par exemple la manière dont le sac des Tuileries est décrit : mise en relief de la vulgarité et
des bas instincts de l’homme)
Mollesse du personnage. Spectateur plus qu’acteur. Tellement mou qu’il n’y a même pas de
tragédie dans ES. Frédéric est trop velléitaire pour que sa vie tourne au drame. Pour qu’il y ait tragédie, il
faut que les héros aient une volonté forte, un aveuglement actif et dynamique dont F. est dépourvu. Par
exemple, vague tentative de suicide (après le bal de l’Alhambra), I, 5, p. 141 : « Le parapet était un peu
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large, et ce fut par lassitude qu’il n’essaya pas de le franchir. » A comparer avec le début de La Peau de
chagrin !
A opposer au personnage balzacien, par exemple, de manière frappante, à Rastignac, à la fin du
Père Goriot que vous avez en extrait dans la brochure.
II. L’effacement du narrateur derrière ses personnages
A l’opposé du narrateur chez Balzac ou chez Stendhal, le narrateur tend à s’effacer dans les
romans de la seconde moitié du siècle (cela sera vrai aussi chez Zola par exemple). Il s’agit de produire
une « illusion » d’objectivité : comme si l’œuvre se racontait toute seule. L’effacement du narrateur
participe du réalisme du texte.
1. Le recours au discours indirect libre
Le DIL est un mélange de voix narrative et de voix du personnage. Il alterne ici avec le discours
direct : elle/ elle/ elle puis lui. Cela crée une continuité et tisse, en quelque sorte, la trame du style. Le
travail du style est très important chez Flaubert : Proust décèlera dans son œuvre « le premier effort de
l’écrivain vers le style » (Contre Sainte-Beuve).
Le DIL est en lien avec le monologue intérieur : par lui, le lecteur accède à l’intériorité des
personnages.
2. Le narrateur flaubertien ne dit rien, mais il suggère, le plus souvent par l’ironie
Flaubert rapporte les faits et gestes de ses personnages, retranscrit leurs paroles, mais garde ses
distances avec eux. Ironie triste et désabusée, qui dénonce les ridicules humains, comme par exemple la
bêtise bourgeoise, l’irréalisme des idéaux révolutionnaires, de la folie romantique.
Dans notre extrait, caractère dérisoire des marques d’amour, qui semblent associées à un véritable
fétichisme (attachement déraisonnable à un objet devenant support du désir). Ici, deux objets sur lesquels
semble s’être fixé l’amour de Mme Arnoux : le petit portefeuille de velours grenat couvert de palmes
d’or, brodé à l’intention de Frédéric, et le banc où elle aime à s’asseoir dans son jardin et qu’elle a nommé
« le banc Frédéric ». Fétichisme, aspect dérisoire dans son excès.
Accueil de F. réservé à cette bourse : terriblement mondain et poli : « F. la remercia du cadeau,
tout en la blâmant de s’être dérangée. » Ironie : l’accueil poli neutralise la passion, rabat toute émotion au
niveau d’une conversation entre gens ayant des manières.
Autre marque d’ironie par exemple : « Il ne manqua pas de lui dire… » : pour se mettre en
valeur ? pour ne pas se sentir coupable de l’avoir abandonnée ? Ou autre ironie : le portrait de Rosanette
(la Maréchale), qui fut sa maîtresse, ce que Mme Arnoux ignore et le mensonge de F. (il n’est pas l’amant
idéal…. Et de plus, il ment…).
But de l’ironie : rompre avec l’émotion.
3. La fascination pour les silences
Le texte est habité des « trous » :
- l’art du bref
- l’ellipse : la non-description de ce que F. a fait pendant 16 ans.
- pendant la scène entre F. et Mme Arnoux, la mention régulière du silence qui envahit les personnages :
« Tous deux restèrent sans pouvoir parler, se souriant l’un à l’autre. » // « et avec de longs intervalles
entre ses mots » // « Et après un long silence : »
- autour d’eux, enfin, la grande ville bruyante fait silence : « et, au milieu des voitures et du bruit, ils
allaient, sans se distraire d’eux-mêmes, sans rien entendre, comme ceux qui marchent ensemble dans la
campagne, sur un lit de feuilles mortes.» Repli sur l’intériorité : ambigu ici. Poésie des sensations ? mais
chute sur les feuilles mortes, qui peuvent suggérer la mort de la grande passion de Frédéric (il y a ici de la
cruauté dans ce détail des feuilles mortes). Ou, autre lecture : les amants s’enferment sur eux-mêmes, ils
sont coupés du reste du monde, aveuglés, illusionnés….
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III. Des personnages fascinés par les livres
F. et Mme Arnoux, comme Mme Bovary, fuient la réalité dans des livres (= le bovarysme = se
rêver autre que l’on est et en particulier à travers les scenarii des romans) ou, la perçoivent à travers les
séductions de la littérature. Ils sont en proie à une illusion ; Flaubert le sait, qui en été victime lui-même
(il n’a cessé de combattre ses propres élans romantiques)…
1. Le livre : apparaît à la fin dans la mention de Werther et de Charlotte : très célèbre célèbre
roman de Gœthe (1ère version 1774), qui connut un immense succès : roman sentimental (sous forme de
lettres) qui raconte la passion d’un jeune homme, Werther, pour une jeune femme promise puis mariée à
un autre. Werther se suicide à la fin ; dans la première version, typique du Sturm und Drang
(préromantisme allemand). Modèle de la passion exacerbée, de l’excès… C’est ce livre là que F. déclare
avoir vécu et comprendre, mais en même temps il n’a retenu qu’un passage bien prosaïque… Dès le début
du roman, sa grande passion pour « Mme Arnoux » comme il le dit ici est liée à la litt. « Elle ressemblait
aux femmes des livres romantiques. »
Quant à Mme Arnoux : « il me semble que vous êtes là, quand je lis des passages d’amour dans
les livres. » Le livre, romanesque et ridicule dans son sentimentalisme (Mme Bovary aussi avait trop lu de
romans d’amour….), apparaît comme le substitut de la vie. Il compense la médiocrité du réel. Ce
dispositif compensatoire est porteur de mélancolie.
2. Le rôle de la mémoire
Mme Arnoux regarde tout autour d’elle pour tout emporter dans sa mémoire ; lors de la
promenade, ils se souviennent et se racontent leurs jours anciens. Le bonheur — dérisoire (toujours
l’ironie) – ne se trouve plus ici que dans la mémoire, dans le souvenir idéalisé, dans le passé… Dans la
complaisance ici, pour le récit de soi… Mélancolie profonde : on ne marche que sur des feuilles mortes.
La dernière parole de Mme Arnoux traite leur histoire comme du passé, définitivement terminé. C’est un
regard en arrière sur le passé, et en aucun cas, un élan vers l’avenir, ni même une prise en considération
du présent.
Cette mémoire n’est pas euphorique et riche comme elle sera chez Proust, où l’art est un art de la
mémoire et ressuscite les choses et les êtres disparus. Elle est mémoire de petits riens, fugaces…. Et la
toute fin du roman montre un F. qui, tirant le bilan de sa vie… ne mentionne ni Mme Arnoux, ni un
épisode du roman. Mais avec son ami Deslauriers, il évoque un souvenir de 1837 (donc hors chronologie
de la fiction) : la visite qu’ils firent tous deux, jeunes hommes naïfs, à une maison close. Et F. de
s’exclamer : « C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! »…
3. L’Éducation sentimentale apparaît ainsi comme un roman sur l’écoulement du temps. Il
propose en cela un nouveau romanesque, sans événement, sans drame. L’action devient négligeable,
seuls comptent les rêves du héros et le temps qui entraîne et modifie tout.
Nouveauté dans la construction romanesque : Flaubert emprunte la métaphore de la pyramide
pour désigner la structure romanesque par excellence — qui suppose une montée progressive vers un
épisode central, un nœud. Dès 1863, quand il évoque le plan de L’Éducation sentimentale et les
difficultés qu’il rencontre, il répète que « ça ne fait pas la pyramide ». Il y a un défaut de pyramide dans
l’ES ; les actions potentielles sont désamorcées : le roman est dé-dramatisé. Il n’est qu’une succession de
rencontres avortées, comme c’est le cas dans notre extrait. Le récit s’enlise.