Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
TATRÏZ1
ﺗﻄﺮﯾﺰ
de Valentine Sergo
Texte écrit avec le soutien
de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon
Centre national des écritures du spectacle
et en résidence aux Maisons Mainou (Vandoeuvres Canton Genève)
PRIX SACD 2024 des Dramaturgies Francophones
Lauréat de l’aide à la Création ARTCENA novembre 2024
1
Traduction de l’arabe : Broderie.
Le Tatrïz est devenu aux cours des décennies une forme de résistance métaphorique et artistique pour les femmes palestiniennes.
Avant chaque femme qui portait la Thoba (tunique) de son village, y brodait dessus le symbole de son village, des formes géométriques diverses, ou
la représentation d’un végétal : épis de blé, olive, rose. C'est comme ça qu'on l'on pouvait tout de suite savoir de quel village elles étaient originaires,
la plupart de ces villages n’existent plus aujourd’hui.
Depuis les réfugiées, celles de l'intérieur du pays comme de l'extérieur, ont transmis de génération en génération l'art de la broderie et surtout les
symboles à broder, pour ne pas oublier le village d'où elles viennent, pour perpétuer la mémoire de ces lieux.
Je ne sais pas broder, j’ai donc écrit des mots comme une forme de broderie pour, avec ces femmes, résister à la disparition de leur peuple.
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Une Femme
Un Homme
Une Grand-Mère
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3
PROLOGUE
Des SMS apparaissent dans l’espace scénique
Femme : Quelques photos de cette belle journée passée avec
l’association Kalimate. Merci pour ton hospitalité, Merci d’avoir
fait le lien.
Homme : Tout le plaisir était
pour moi, ravi d’avoir fait ta
connaissance.
Femme : Remercie aussi toute ta famille et particulièrement ta
mère.
Femme : Je suis à l’aéroport, j’attends mon avion.
Femme : J’espère revenir bientôt pour réaliser ce beau projet avec
Kalimate.
Homme : Inchallah. Oui on
espère. Tu seras toujours la
bienvenue. Notre maison est ta
maison.
Femme : Shukran ecktir2.
Homme : Fais un bon voyage et
j’espère à bientôt
Six mois passent
Femme : Comment allez-vous tous ? Vous êtes jour et nuit dans mes
pensées. C’est terrible ce qui se passe en ce moment chez vous.
Merci de me donner des nouvelles
Homme : Tout le monde va bien.
Les bombardements étaient dans
le sud, ici on a juste eu des
intimidations, des
arrestations et le bouclage de
la ville pendant une semaine.
Comme d’habitude. Maintenant
ça va. Merci de prendre des
nouvelles.
Femme : Et ta maman ça va ?
2
Traduction de l’arabe : Merci beaucoup
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Homme : Elle va très bien
merci.
Un an passe
Homme : Bonjour, comment vas-tu ? Ça avance le travail avec
l’association Kalimate ? j’ai entendu dire que tu allais venir
bientôt
Femme : Oui pardon je n’ai pas
donné de nouvelle, je cours
partout en ce moment. Je serai
dans ton cher pays que j’aime
dans moins de 3 mois. On a
trouvé des sous, pas tout, mais
on peut faire le projet. Je me
réjouis beaucoup.
Homme : Si tu as besoin d’un logement notre maison est la tienne.
Il y a de la place ici.
Femme : Merci beaucoup, ce
serait vraiment formidable, en
plus c’est tout près de (du
bureau de) Kalimate.
Homme : Tu seras toujours la bienvenue
Femme : Toutes mes très
chaleureuses salutations à ta
chère maman.
Homme : Je n’y manquerai pas.
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1 INTÉRIEUR SOIR
La femme face à son ordinateur tape sur son clavier, écrit, efface, écrit, efface.
La grand-mère lui parle.
La Grand-Mère : Tu as décidé de me mettre ici, dans tes mots.
Tu veux que je parle, mais je n’ai rien à dire.
Ou plutôt, trop à dire, ce qui égale à rien.
Le trop du trop provoque le rien.
Tout s’annule et disparait.
Elle s’occupe de ses cactus.
Pourquoi dire ? Et dire quoi ?
Et puis pourquoi le dire chez vous ?
Personne n’a envie d’entendre l’histoire de l’annulation de notre pays.
Femme : Je sais.
La Grand-Mère : Alors tu veux que je dise quelque chose que personne n’a envie
d’entendre ?
Femme : Il le faut.
La Grand-Mère : Tu sais bien que ça ne sert à rien.
Femme : Peut-être pas si c’est toi.
La Grand-Mère : C’est-à-dire ?
Femme : Une vielle grand-mère c’est beaucoup plus inoffensif que moi.
La Grand-Mère : Pourquoi, parce que je suis vieille ? C’est ça ?
Femme : Sur les plateaux télé ça passera mieux, on coupe beaucoup moins la parole
aux vieux et aux vielles.
La Grand-Mère : Tu veux me mettre sur un plateau télé ?
Femme : Non… je dis ça pour dire… Quoique… Tu pourrais passer très bien sur un
plateau télé et dire…
La Grand-Mère : Et dire quoi ? Tu veux faire dire quoi à l’inoffensive ?
C’est toi qui écris binti3. Dis-le, toi. Fais ton travail. Inoffensive, non mais. (Elle
prononce ce dernier mot avec un petit rire méprisant)
Femme : Je ne sais pas comment faire mon travail ?
La Grand-Mère : Et c’est à moi de te le dire ?
Femme : Oui
La Grand-Mère s’occupe de ses cactus. Silence. La femme tapote sans envie sur son
clavier. La Grand-Mère soupire.
La Grand-Mère : Commence comme toutes les histoires, par le commencement.
Femme : Lequel ? L’expulsion, l’invasion, l’occupation, la trahison, la disparition ?
3
Traduction de l’arabe : ma fille
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La Grand-Mère : Hé ben…
Femme : Tu vois, toi non plus, tu ne sais pas. Je ne fais que ça depuis trop longtemps :
commencer, et commencer et encore commencer… Et puis plus rien.
La Grand-Mère : Commence par le tien ?
Femme : Quoi ?
La Grand-Mère : Par ton commencement.
Femme : C’est-à-dire ?
La Grand-Mère : Tu écris ou tu fais semblant ?! Réfléchis un peu.
Femme : Je n’arrive plus à réfléchir ! Je ne vois rien, je n’entends rien. Je bloque
putain !!!! Tu comprends ça, je bloque, ça fait des années que je bloque, que je sais
que je dois, et je bloque. Bloque, putain ! je bloque !
La Grand-Mère : Commence par ton obsession.
Femme : Quelle obsession ?
La Grand-Mère : Ton amour perdu.
Femme : Ce n’est pas une obsession
La Grand-Mère : La Grand-Mère rit. Menteuse. Commence par ça.
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2 PASSÉ SIMPLE
Des SMS apparaissent dans l’espace scénique
Homme : Fais-moi un signe à ta sortie de l’avion
Femme : Ouiiiiii, j’ai hâte de
te voir
Homme : Viens viiiiiite, cette nuit je t’emmène dans le désert
Femme : Dans le désert ? On va
mourir de froid !!!!!
Homme : Je serai là pour te réchauffer, viens habiti4, c’est tout
ce qui compte
Femme : J’espère que je vais
te reconnaitre, (smiley clin
d’œil) ça fait si longtemps
Homme : Humour danois ? (smiley rire)
4
Traduction de l’arabe : ma chérie.
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3 PASSÉ SUSPENDU
Femme : J’ai trébuché sur l’amour au moment où je m’étais promise d’arrêter l’amour,
ou plutôt certaines amours impossibles.
Quand on décide de ne plus chercher on trouve.
Tout le monde le sait.
Je le sais aussi, mais là j’ai trébuché sur l’amour lui-même.
Avant, j’avais déjà fait plusieurs fois le tour des pétales de marguerite.
J’ai aimé, beaucoup aimé, passionnément… etc… J’ai connu les amours lointaines,
les amours enfiévrées, les amours clandestines, les amours contestées.
Je me suis précipitée dans les bras d’hommes forts, j’ai succombé pour des hommes
souffreteux, je les ai rassurés, j’ai défailli pour des hommes exotiques, ils m’ont ouvert
des univers si vastes que je m’y suis perdue. J’ai sombré pour des hommes
tourmentés.
Je me suis échouée auprès d’hommes dont le seul désir était de se faire désirer.
Et j’ai aimé être ballotée, j’en ai ri, j’ai désespéré, ça m’a exaltée, je me suis détestée,
j’ai tout ressenti, et j’ai aimé ça.
Qu’a-t-il reconnu en moi ? Je crois ne jamais l’avoir su, l’homme me regardait comme
si je lui étais familière, avec ce calme et cette certitude dans les yeux de ceux qui
savent un secret inébranlable et mystique, comme s’il avait discuté avec la mort ou la
vérité.
Il était là, le regard posé sur moi, assis, le corps ralenti par la chaleur écrasante, la
cigarette fumante entre ses doigts.
Tout de suite il m’a plu. Tout de suite ça m’a plu de lui plaire.
Comme une ivresse dangereuse.
Mais pour aller où ? Tout nous ramenait à l’impossible.
J’ai sauté la barrière. Je n’aurais pas dû.
Je l’ai fait quand même.
Je ne regrette rien, ni la folie ni la douleur.
S’il n’avait pas été le héros d’une cause, qu’on dit perdue ; pas sûr que je l’aurais
autant aimé.
Pour l’amoureuse de l’amour que je suis, l’insoumission du résistant est plus fascinante
que l’aplomb du conquérant.
Notre premier baiser nous l’avons dévoré à Jéricho, la ville à 240 mètres en-dessous
du niveau de la mer.
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Et nous avons pris un soin jaloux à dissimuler notre histoire dans ce continent non
répertorié sous la surface de la terre.
Notre pays imaginaire du fond de la mer, loin des regards et des géopolitiques.
Le pays parfait pour notre histoire d’amour déraisonnable.
Une apnée de plusieurs années à 240 mètres en-dessous du niveau de la mer.
Maintenant tout est fini. L’amour s’est désintégré dans les abysses.
« Je me devais de tuer l’espoir ».
Il m’a dit, longtemps après notre rupture.
Il avait l’habitude de la défaite, moi pas.
Ce qu’il a choisi pour nous sauver des vagues de nos désirs furieux :
Neutraliser nos sentiments.
Cesser à jamais le combat pour cet amour non recensé.
Tuer l’espoir et déposer définitivement les armes.
L’espoir est tué.
Je peux parler.
J’ai capitulé
Je n’ai plus peur, l’espoir est mort.
Et l’amour arrimé à 240 mètres en-dessous de la mer.
Silence
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4 PASSÉ ROUTINIER
Des SMS apparaissent dans l’espace scénique
Femme : Je sors de l’avion, je vais passer la douane. Je ne sais
pas pourquoi j’ai peur
Homme : Tu as mis ton T-shirt ?
Femme : Oui
Homme : Alors ça va aller. Dès
que tu seras dans mes bras, je
vais te faire oublier ce
mauvais moment
Femme : Je rêve de tes bras
Homme : Je rêve de ta peau
Femme : Je t’appelle dès que je suis dans le bus pour le check-
point de Qualandiya. Enfin bientôt contre toi. C’est trop long ces
séparations
Homme : Pense à nos
retrouvailles, je vais te
croquer comme une pastèque !
Femme : Et moi te mâchouiller de partout ma nana5 !!!
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Traduction de l’arabe : menthe
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5 PASSÉ INTRÉPIDE
Femme : Pendant 10 ans, pour rejoindre son territoire occupé.
J’ai méticuleusement pratiqué l’auto censure.
J’ai fermé ma gueule.
Sans effort l’auto censure s’est installée sous mon crâne pour injecter à mes neurones
les bons réflexes, à mes muscles les bons gestes, pour encoder la bonne attitude.
Instinctiver la dissimulation. Me faire mentir comme on respire.
J’étais amoureuse.
J’ai fermé ma gueule.
Et je suis entrée toutes les fois que j’ai voulu, pour le rejoindre.
Toutes les fois la peur et le désir dans le ventre.
Toutes les fois la mascarade de l’aéroport :
Avec l’exhibition de mon T-shirt à l’inscription « I make Yoga and drink Tequila ».
Aujourd’hui ce ne serait plus possible. Heureusement il a tué l’espoir avant, il y a bien
longtemps, bien longtemps avant l’horreur.
Avec mon T-Shirt brouilleur de pistes, j’avance désinvolte dès ma descente de l’avion.
Le T-Shirt indique la route de Tel-Aviv, la route de la fête dans la grande bulle à
paillettes où la vie est belle, alcoolisée et dénudée, les pieds dans le sable mouillé, les
nuits longues et joyeuses.
Presque toutes les fois ça a marché.
J’indiquais la route lisse des vacances et je prenais l’autre, la cabossée.
La route de poussière et de soldats aux casques bioniques géolocalisants, aux armes
dangereuses, super méga coûteuses.
La route des effacés, des déconsidérés.
Au bout de la route, derrière le check point monumental, de l’autre côté du mur
serpentant à perte de vue, surplombé de grillages barbelés-électrisés, la station de
bus.
Et entre désordre, klaxons, musiques assourdissantes, moteurs mal réglés, nuages
de fumée noire, son sourire au bord du parking.
Son sourire.
Quand le T-shirt ne faisait pas son effet. Je me laissais faire dans la salle de fouille.
La meilleure solution.
Fermer ma gueule et laisser ces doigts inconnus me passer sur le corps.
Laisser ces mains inconnues me toucher.
Les laisser passer par-dessus mes vêtements légers.
Les laisser épouser les formes de mon corps.
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Les laisser, expertes et indifférentes remonter le long de mes bras nus.
(Pourquoi les bras nus, ça j’ai jamais compris).
Puis dans mes cheveux.
Je me suis laissée faire facilement sans y penser,
Une évidence.
Insoupçonnable.
Je dois être insoupçonnable.
Il n’a pas le droit de sortir.
Alors moi je me dois d’être insoupçonnable.
Notre identité pendant de longues années :
Insoupçonnabliens.
Je me laisse fouiller les cheveux par la jeune fille,
Elle est jolie.
Blonde aux yeux bleus.
Jolie, gracieuse. Si jeune.
Sa queue de cheval très haute sur la tête.
C’est mignon.
Pour pouvoir accéder au pays en morceaux, je la laisse faire son travail.
Elle fait ce qu’elle a à faire et je fais ce que j’ai à faire.
Elle son devoir, moi ma dissimulation.
Une fouille de cheveux…
C’est très tendre une fouille de cheveux.
L’objectif est : trouver quelque chose de minuscule.
Pour ça, et uniquement pour ça, elle est d’une infinie délicatesse.
Je suis sans résistance…
Elle me fait de toutes petites palpations sur mon cuir chevelu, des pressions légères
mais fermes comme chez le coiffeur quand on prend le soin complet.
Dans ma chevelure, ses doigts glissent doucement,
Elle doit faire bien attention à ne pas tirer au cas où une nano puce sauterait de là…
je suppose. Elle caresse.
Silencieuse je divague, traverse le mur. Je suis déjà là-bas et elle, s’applique à ne faire
aucun geste brusque dans son opération de déminage.
Rien qui risquerait de faire tomber au sol quelque chose qu’on ne voit déjà pas à l’œil
nu.
Je suis polie, elle est polie.
Politesse et gentillesse, mes deux armes indispensables pour franchir la frontière.
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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J’étais amoureuse, J’étais fascinée par cet homme debout au milieu des débris de sa
vie.
Une vie qu’il avait donnée à ses luttes.
Une vie qu’il savait avoir détruite pour ses convictions.
Je l’ai rencontré après la destruction, après la ferveur des combats et des résistances.
L’après n’est pas une chose facile à vivre.
Je suis arrivé dans son « après »,
Il est maintenant dans mon « après »
Et juste à la lisière de son « après » et du mien :
Notre moment.
Depuis longtemps déjà, il avait accepté de payer le prix de ce combat perdu.
Il n’attendait plus rien. Ni amour, ni histoire.
Cette perte, il en est devenu le paysage, le territoire.
C’est ce choix qu’il a fait. Être sa terre.
Il m’a pris la main et m’a emmenée sur sa ligne d’horizon
On s’est bien marrés et beaucoup aimés.
Ce qui me reste… aujourd’hui ;
Vérifier que tu as regardé ta messagerie… Il n’est pas judicieux en ce moment de se
parler, de prendre contact trop souvent.
Il y a une heure, messagerie vérifiée.
Ça veut dire : ni emprisonné, ni mort.
Ce matin messagerie vérifiée
Ce qui me reste…
Aussi, parfois,
un message matinal.
En off la voix de l’Homme
Message vocal
« Habibti. On tient bon. On reste tranquilles. On ne bouge pas
de chez nous. Ils étaient là, ils sont partis. Un mort, Neuf
blessés, deux graves, maintenant ça va. Tout est calme, avant la
prochaine fois. »
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6 INTÉRIEUR JOUR
La grand-mère (elle parle en arabe) : Qualbi6… un bout de toi est resté là-bas pour
lui, qualbi. Et ça, ça ne sera jamais perdu.
Je t’ai préparé le Mansaf7, ton plat préféré.
Le plat préféré, c’est la meilleure consolation, pour les chagrins d’amour, pour les
deuils, pour les incertitudes, pour la vie sans avenir. La meilleure consolation.
Oui je sais ça fait grossir, mais l’antidépresseur aussi ça fait grossir. Allez, mange.
Femme : Je ne suis pas en dépression.
La grand-mère : (rit) Tu ne le sais pas encore mais tu l’es. C’est pas grave ça va
passer, tout passe.
Binti, tu aimes tellement l’amour que tu le vois partout.
Tu l’écris partout.
Femme : C’est toi qui m’as dit de commencer par l’amour.
La grand-mère : C’est beau, c’est naïf. Tu vois c’était un bon conseil. Tu as
commencé à écrire.
Qu’est-ce qu’on rit quand tu n’es pas là et que j’imite tes mimiques. (Elle l’imite)
Fais pas cette tête ayouni8, rire de quelqu’un c’est lui dire qu’on l’estime, parce qu’on
le croit assez fort pour rire de lui-même.
Femme : Je suis trop épuisée pour tout ça, pour ce texte qui m’obsède depuis trop
longtemps. Et mon rire si tu veux tout savoir, je l’ai perdu.
La grand-mère : Mais non habibti ! Allez mange, ça fait tu bien à ta dépression.
Tu l’as toujours ton rire, tu me l’as juste prêté le temps du spectacle, c’est tout.
Quand tu pars le soir après avoir éteint toutes les lumières de la scène pour retrouver
tes amis, tu ris encore non ?
Femme : Oui
La grand-mère : Tu ris de toi ?
Femme : Oui
La grand-mère : Alors tu vois ma nigaude, ma chérie !
Ce rire, c’est le nôtre, celui qu’on a inventé ensemble, comme tu l’écris, tu penses qu’il
nous échappe.
Yallah raconte-moi une histoire. Tu te sens si bien quand tu racontes des histoires.
Allez vas-y, raconte-moi, raconte-nous.
Femme : Même ça, je n’ai plus la force.
Tu as raison cet amour était mon obsession.
Je veux partir. Je quitte tout. Mais ce que j’ai le plus de mal à quitter je crois, c’est toi.
6
Traduction de l’arabe : mon cœur.
7
Plat traditionnel à base d'agneau ou de poulet cuit dans une sauce de yaourt séché fermenté et servi avec du riz ou du boulgour et des amandes.
8
Traduction de l’arabe : mes yeux.
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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La grand-mère : Aquit9, je sais mon petit amour.
Femme : Tu sais tout ?
La grand-mère : Tout.
Femme : Tu sais qui c’est ?
La grand-mère : Aquit que je sais qui c’est ! Ce n’est pas parce qu’on ne dit rien qu’on
ne sait pas.
Femme : Je savais que tu savais
La grand-mère : Je savais que tu savais que je savais. Je savais même avant toi,
quand toi tu ne savais pas encore que tu l’aimais, et lui non plus d’ailleurs. Il ne savait
rien et je savais déjà. Il est tellement lent pour comprendre certaines choses ! Il était
là comme un benêt sans rien savoir. C’était très drôle de vous voir vous regarder d’un
air bête sans comprendre ce qui vous arrivaient.
Femme : (Elle rit) Tu vois tu as réussi à me faire rire.
La grand-mère : Si je t’avais dit que je savais, si j’avais mis les mots…
Les mots ouvrent des portes sur d’autres mots que ceux dont on parle et on commence
à se poser des questions qui n’ont rien avoir avec ce qu’on dit et les problèmes arrivent.
Ne pas te le dire avec des mots, c’était laisser la chose où elle est pour ce qu’elle est.
Et ne t’inquiète plus de rien, tu ne peux pas me quitter. J’habite en toi maintenant.
9
Traduction de l’arabe : bien sûr
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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7 PASSÉ COMPOSÉ
(Des SMS apparaissent dans l’espace scénique, la femme et l’homme disent les
messages vocaux au micro)
Femme : J’arrive demain tu peux venir me chercher à Ramallah ?
(smiley sourire et petite main en prière)
Homme : À quelle heure ?
Femme : (message vocal) J’arrive à 15h, le temps de sortir de
l’aéroport, d’aller à Jérusalem, de prendre le bus pour Ramallah
et avec un peu de chance passer le check point sans problème, je
dirais 17h. 17h30.
Homme : (message vocal) 17h30
c’est l’heure infernale au
check point de Qualandya, ils
surcontrôlent le périmètre en
ce moment
Femme : (message vocal) Ou alors je reste 2 jours à TLV et j’en
profite pour voir ma copine Adva et passer du temps avec elle. Les
3 dernières fois que je suis venue je ne suis même pas allée la
voir
Homme : Si tu veux
Femme : (message vocal) Comme ça j’arrive un jour tôt dans la
matinée, plus simple pour les transports
Homme : Si tu veux
Femme : Ça va ?
Homme : Oui
Femme : Sûr ?
Homme : Tu seras toujours la
bienvenue Allhuh salam
Femme : Mais toi ça va ?
Homme : Pourquoi cette
question ?
Femme : C’est ok pour toi si je passe 2 jours à TLV ?
Homme : Ce n’est pas à moi de
te dire ce que tu dois faire
ou pas faire
Femme : Laisse tomber
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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8 IMPARFAIT DE L’APRÈS-MIDI
Musique arabe très forte d’un chanteur ou chanteuse populaire, à la chanson se mêle
un dialogue de l’homme et de la femme, tous deux en présence ensemble sur la scène
pour la seule fois dans le spectacle.
Un paysage du Proche Orient défile : chanson, bruits de vent, d’oiseaux et de
détonations.
Femme : Merde c’est quoi ça ?! On va nous tirer dessus !
Homme : Mais non c’est les Américains, ils entraînent les israéliens pour le
déplacement de leur ambassade à Jérusalem.
Donne-moi la main, attention le chemin est étroit.
Femme : On ne ferait pas mieux de rentrer ?
Homme : Non, ils sont loin. Pourquoi tu t’inquiètes ?
Femme : Parce que tu vis dans un endroit où on te tire dessus pour un oui ou pour un
non.
Homme : C’est pas faux.
Je suis en train de faire un détour, fais-moi confiance. Tout va bien.
Ce n’est pas parce qu’on déplace une ambassade que je ne peux pas t’emmener dans
la nature et te conter fleurette.
Tu verras ça vaut le coup ; il y a une vue imprenable sur la Jordanie…
Regarde.
Femme : Voir la Jordanie et mourir.
L’homme rit, bruit d’un avion qui passe très près, l’homme l’interpelle.
Homme : Oui, oui, on sait ! C’est vous les plus forts !
Bruits lointains de détonation. Baisers face à la Jordanie.
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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9 TEMPS PARALYSÉ
Peu à peu la vidéo des paysages laisse la place à la projection vidéo des funérailles
de Sheerin Abu Akle10
Femme : (Au public)
Je voulais commencer par ça.
Je suis resté dans un état de sidération pendant plusieurs jours après avoir vu cette
séquence.
Ce sont les funérailles de la journaliste Sheeren Abu Akleh le 13 mai 2022.
C’est le moment de la sortie du cercueil de la morgue et la police tente d’empêcher le
cortège de traverser Jérusalem.
Je regarde ça en boucle et je sais que dans moins de 2 mois, je serai là-bas.
J’atterris le 5 juillet.
Derrière le mur, il y a les grands-mères. J’ai prévu d’aller les interviewer pour la
création du personnage de cette grand-mère qui me fait rêver depuis plusieurs années.
Et en mai, il y a eu la mort de cette journaliste, tuée à Jénine11
Ces images ont mis en marche de façon inconsciente, cette impossibilité d’écrire
uniquement un monologue sur les souvenirs de la vie d’une grand-mère là-bas…
Je ne pensais plus à rien, ni spectacle, ni salles obscures. Je me demandais ce que
j’allais foutre là-bas… Est-ce que j’ai vraiment envie de retourner dans ce merdier
après 3 ans d’absence ?
Je continue à faire tourner les images, encore et encore et encore.
J’ai beau ne pas croire à ce que je vois je continue à le voir.
Un cercueil précipité dans le vide.
Après avoir passé plusieurs jours entre colère, addiction et écœurement collée à mon
écran d’ordinateur à regarder ces films, story, photos, shorts, post,
je cogne les touches de mon clavier
Je voulais commencer comme ça :
J’ai vu le cercueil basculer à la télé
Et j’ai hurlé comme au cinéma devant le film d’horreur…
Non
J’ai vu le cercueil basculer
Et j’ai sursauté
Non
J’ai vu le cercueil basculer
Et j’ai basculé.
Un cercueil ne peut pas basculer ?
Un cercueil est toujours porté par des bras forts et courageux.
10
Journaliste palestinienne tuée par un sniper israélien à Jénine le 11 mai 2022 dans l’exercice de ses fonctions.
11
Ville au nord de la Cisjordanie.
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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Alors est-ce moi qui bascule ?
Pourquoi aurais-je basculé ?
Est-ce que j’ai vu le cercueil basculer ?
Je ne peux pas avoir vu ça ?
Un cercueil ne bascule pas.
Le chagrin et la miséricorde l’aident toujours à tenir droit.
Pourtant
Ce cercueil a basculé
Face à mon écran je le vois comme si j’y étais
Il manque de se fracasser au sol
Et remonte, porté par des bras jeunes, tendus et forts
Bascule encore
Et remonte
Porté par les poings levés d’une jeunesse oubliée.
Porté par la rage, la colère et le désespoir
Le cercueil bascule il va presque tomber
Et il remonte.
Je regarde le cercueil, un bateau dans la tempête aux prises avec une mer noire,
déchaînée.
Vagues sombres effrayantes.
Puis apparaît blanche et translucide, l’écume des vagues.
Une multitude de mains forment son écume, des mains agrippées, des mains
désespérées, des mains tabassées, des mains écrasées, des mains malmenées, des
mains d’hommes, déterminés à maintenir le cercueil à flot.
Des mains d’hommes, dévoués à maintenir au-dessus de la marée haineuse le dernier
lit de la journaliste sacrifiée sur l’autel de la vérité insultée.
Les robots noirs aux bras d’acier, aux semelles de plomb, aux têtes toutes identiques,
noires, luisantes et lisses, tapent, tapent sur les mains cramponnées et persistent à
faire sombrer la morte, dans la poussière, la saleté et l’injure.
Playmobiles géants, playmobiles menaçants, robots obéissant aux ordres insensés.
Au milieu des cris, des clameurs, des coups
Sheerin vogue silencieuse sur la mer noircie par trop de sang versé.
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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10 APRÈS LES PASSÉS
(La Femme est sur la scène, l’homme, en visio, projeté sur l’écran. Il fume)
Homme : Alors ma guerrière comment ça va l’écriture ?
Femme : Tu refumes ?
Homme : Shouaya, shouaya12.
Femme : Je ne suis pas une guerrière et l’écriture va très mal.
Homme : Mais si, tu es une guerrière qui combat pour la vérité et la justice. (Il rit)
Femme : Oh ça va.
Homme : C’est pour ça que je t’aime. Je me moque et je t’aime.
Si tu ne combattais pas pour la vérité et la justice je ne serais jamais tombé amoureux
de toi.
Nous ici on organise un marathon autour de la ville à la mémoire de Sheerin, ça va
devenir annuel, un hommage à notre sœur morte pour le combat de la vérité.
Je suis en train d’organiser tout le parcours avec les jeunes.
Femme : C’est bien.
Homme : Oui c’est bien, il faut les occuper. Traquer l’espoir dans tous les coins
sombres où on peut le débusquer, leur montrer qu’il existe.
Femme : L’espoir ?
Homme : Fais pas cette tête Qualbi13. Oui, j’ai prononcé le mot « espoir ».
Pour eux j’invente des espoirs, ils sont trop jeunes pour ne plus en avoir.
Femme : (Elle s’allume une cigarette)
Homme : Tu fumes de nouveau ?
Femme : Oui de temps en temps, de plus en plus.
Homme : Mabrouk habibti14. (Il applaudit) Quel plaisir de fumer avec toi.
Tiens, j’en rallume une pour te tenir compagnie, rien n’est meilleur que de fumer en
bonne compagnie. Non ce n’est pas vrai… fumer seul est aussi un rare bonheur.
Femme : Elle rit
Homme : (il souffle la fumée avec délectation) C’est absolument merveilleux et c’est
si bon pour la santé.
Femme : Ah ouais ? développe tes arguments.
Homme : Quand tu fumes, tes angoisses se calment, le temps se suspend. Tu
regardes la fumée voyager et tu voyages avec. Tu réfléchis mieux, tu t’ennuies moins.
Je t’assure c’est absolument merveilleux.
Tu vois, là je réfléchis parce que je fume… et je me dis…
Femme : Parce que si tu ne fumais pas, tu n’arriverais pas à réfléchir.
12
Traduction de l’arabe : un peu, un peu.
13
Traduction de l’arabe : mon cœur
14
Traduction de l’arabe : félicitations ma chérie
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
21
Homme : Évidemment, comment veux-tu réfléchir dans un endroit pareil ? J’ai essayé
d’arrêter.
Femme : Et pourquoi tu as repris.
Homme : L’autre matin après une nuit de fouilles, et de destruction…
Femme : Quoi ? Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Homme : Pourquoi te dire, on va tous bien.
Femme : Et ta mère ?
Homme : (Il rit) Elle n’a plus de voix tellement elle les a insultés. Les jumelles de ma
sœur étaient là, elles n’en croyaient pas leurs oreilles, leur grand-mère adorée parler
comme ça !
Pendant l’arrestation, un paquet a giclé d’un tiroir fracassé. Et là, ça été une révélation.
Je me suis dit mais, qu’est-ce que tu t’emmerdes à essayer d’arrêter de fumer dans
ce pays inexistant et complètement foutu par son inexistence, sous cette occupation
lugubre qui t’a ballotté à tous les âges de ta vie. Fume-toi une cigarette et arrête
d’essayer d’être à tout prix en bonne santé ! Khalass.
Il rit, elle rit un peu.
Donc je te disais après réflexion avec ma cigarette. Je ne pense pas que c’est une
bonne idée de commencer ton texte par les funérailles de Sheerin Abu Akleh.
Femme : Pourquoi ?
Homme : Parce que la violence que tu veux enfoncer dans la gueule de ton public
occidental est insupportable et donc contre-productive, c’est trop pour lui.
Femme : Et pour toi ce n’est pas trop ?
Homme : On a l’habitude ici, c’est comme ça depuis qu’on est nés.
Ne fais pas cette tête, ma pomme… (il rit) Ça va, je t’assure. C’est pour ça que je
t’aime parce que tu fais des têtes comme ça.
Femme : M’as-tu vraiment aimé, vraiment ? Je me dois de tuer l’espoir ? T’as pas idée
à quel point c’était violent, ton infini silence.
Silence. Il et elle fument.
Homme : C’était la seule solution, tu le sais depuis notre commencement. Le
commencement de l’histoire.
Femme : Tu aurais pu prendre un risque ? Creuser un tunnel pour venir me rejoindre ?
Sauter le mur ? Te faire un faux passeport, n’importe quoi mais ta phrase à la con,
« Je me dois de tuer l’espoir », tu te prends pour qui ? Pour un poète ?
Il et elle, rient. Silence.
Femme : Mais maintenant ça va, dis-moi vraiment ? (En référence à la nuit de fouille)
Homme : Oui depuis deux semaines il ne se passe plus rien, c’est tranquille, ils restent
autour de la ville, rôdent, envoient des drones, mais ils ne rentrent plus.
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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J’ai la chance d’être dans un endroit où il y a un peu d’espace autour de moi, j’ai la
chance d’avoir une famille qui va plutôt bien.
J’ai la chance de vivre dans une maison qui n’a encore jamais été détruite par le colon
ou l’armée.
J’ai la chance d’avoir été instruit d’avoir rencontré beaucoup de gens de partout même
depuis ma cage.
Toi je t’ai rencontrée depuis ma cage, une de mes plus belles rencontres depuis cette
cage. Et je t’ai aimée. Parce que oui, je t’ai aimée.
Je ne peux pas sortir de ce pays.
Parce que j’ai fait ce que j’ai fait.
La question ne se pose pas pour moi. Et tu le savais depuis le commencement.
Tout le monde est surveillé.
Je me sais surveillé.
Je suis sur les listes, tamponnées : sortie impossible.
De toute façon, je ne m’en irai pas.
Si moi aussi je m’en vais et si tout le monde s’en va, alors on aura tout perdu, il n’y
aura plus rien.
Je veux rester sur ma terre, même si je marche comme un con sans plus réussir à la
faire tourner.
Je n’ai pas envie de marcher pour faire tourner une autre terre.
Il et elle, fument en silence.
Femme : Comment tu occupes tes journées, ta vie, en ce moment ?
Homme : Je regarde les fleurs, peut-être trop. Je fume trop. Je passe du temps dans
le champ avec mes chevaux. J’habite ma terre.
Ça ne fait pas un projet pour vous qui vivez de l’autre côté du monde, mais pour moi
si.
Femme : C’est peut-être pour ça que je suis tombée amoureuse de toi ?
Homme : C’est peut-être pour ça aussi que tu m’as quitté.
Même si tu racontes partout que c’est à cause de moi.
Il et elle, rient tristement.
Femme : Au-delà de notre histoire. Tu as de l’espoir ?
Homme : Oui j’ai profondément de l’espoir, sinon je ne me devrais pas de le tuer.
Si je n’avais pas d’espoir, je n’aurais pas comme projet d’habiter ma terre. Je serais
parti, je ne sais pas comment, mais je serais parti et j’aurais une famille palestinienne,
pleine d’enfants.
Souvent les gens qui viennent disons d’Occident, toi parfois, et les autres, vous
confondez l’espoir et l’attente.
J’espère que quelque chose va arriver, je l’attends, ça n’arrive pas, donc déception,
frustration, etc…
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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Dans ma situation, c’est de la souffrance pure. Je me cogne à tous les murs de mes
attentes. Alors pourquoi garder ce sentiment qui dans le fond est de la chanson
populaire.
L’espoir ce n’est pas que quelque chose vienne…
En habitant ma terre et en ne partant pas, je suis la preuve vivante qu’elle existe, tant
que je ne suis pas mort, je suis la preuve vivante qu’elle existe. C’est peut-être ça pour
moi l’espoir : que ça existe.
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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11 AUJOURD’HUI
(Des SMS apparaissent dans l’espace scénique)
Femme : Vous ne pouvez plus sortir ?
Homme : On peut si on veut se
faire tirer dessus
Femme : Tu ne vas plus marcher ?
Homme : Si je veux me faire
tirer dessus je peux aller
marcher
Femme : Vous faites quoi alors ?
Homme : On attend que ça passe,
mais ça ne passe pas
Femme : Lis Darwich n’importe quel passage de n’importe quel livre
c’est toujours énorme
Homme : Je n’ai pas besoin de
le lire. Comme lui je me fais mon
café sauf qu’ici l’odeur du plomb ne
vient pas de la mer mais des
collines.
Et comme lui, personne ne doit me
parler avant mon premier café, et
surtout pas pendant que je le
prépare ! Je le bois avec
délectation dans le silence sans
pensées, qui survient après le bruit
des bombes et des avions.
(Le MMS d’une photo apparait sur
l’écran, on voit la main de l’homme
qui tient une tasse de café)
T’en veux ?
T’as la liberté mais t’as pas mon
café.
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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12 INTÉRIEUR SATURÉ
La grand-mère penchée sur l’ordinateur de la femme, tape sur le clavier.
Femme : Qu’est-ce que tu fais ?
Grand-mère : Je veux changer mon prénom.
Femme : Mais ça va pas ! Tu ne touches pas comme ça aux histoires des autres ça
ne se fait pas ?
Grand-mère : Et pourquoi pas ? le monde entier s’est amusé à retoucher mon histoire,
celle de mon père de ma mère de mes fils de ma terre.
Khalass, moi aussi je retouche mon histoire. Si tu ne me laisse pas changer mon
prénom, je disparais de ton histoire.
Femme : Tu ne peux pas disparaître de mon histoire, tu l’as dit toi-même, tu habites
en moi maintenant.
Grand-mère : Ah oui, c’est à ça que tu joues, alors je vais te hanter jusqu’à que tu
changes mon prénom !
Femme : Tu me hantes déjà et depuis des années.
Silence contrarié.
Pourquoi tu ne veux plus t’appeler Lubna ? Je l’ai choisi pour sa signification. Arbuste,
ça raconte un avenir possible.
La Grand-mère soupire.
Grand-mère : Je n’aime pas Lubna. (Elle claque encore la langue en signe de
négation) Moi je me vois plutôt en Falestine…
Femme : Falestine ?! Tu exagère ça va devenir lourd, dogmatique, redondant.
Et Lubna ça fait plus grand-mère.
Grand-mère : (Elle claque la langue en signe de négation) Lubna ? Grand-mère ?
Lubna c’est banal, médiocre, vulgaire ! (Elle imite la femme)
Femme : Vulgaire ? Arbuste, vulgaire ?
Grand-mère : Aquit15, vulgaire ! Arbuste, n’importe quoi ! Ils n’arrêtent pas de venir
les arracher les arbustes, il ne manquerait plus que ça que tu m’appelles « arbuste ».
Elle claque la langue en signe de dédain
C’est pas parce que tu écris que c’est toi qui décides tout !
Femme : Mais Falestine...
Grand-mère : Et pourquoi pas ? Tu ne vas pas me dire que tu n’as jamais rencontré
une Falestine en Palestine.
Femme : Bien sûr que j’ai rencontré des Falestines en Palestine, dans chaque famille
il y en a une. .
Grand-mère : Qu’Allah les bénissent toutes !
15
Traduction de l’arabe : c’est sûr ou pour sûr
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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Femme : Là pour le coup, personne n’aura envie d’entendre.
Grand-mère : Alors quoi ? Tu vas continuer à dissimuler ce qui doit être dit dans les
interlignes de tes textes, à le verrouiller derrière une virgule ou à l’escamoter par trois
petits points ?
Femme : Tu crois que je fais de l’autocensure ?
La grand-mère : Aquit. C’est exactement ça que tu fais ! Tu t’autocensures ! Ah la
gourde, la naïveté à des limites habibti. Hou ça m’énerve.
La grand-mère rit doucement…
Ton Occident, il n’a rien compris.
Souvent il ne comprend rien et il fait comme s’il savait tout. Et toi aussi.
Ah l’Occident ! Il parle beaucoup, beaucoup, beaucoup, mon dieu qu’est-ce qu’il parle
beaucoup !
Quel bavardage, bla, bla, bla, bla… Assourdissant ! Il monte le ton sur certains mots,
des mots importants, des mots effrayants et on se dit : Il parle comme ça parce qu’il a
tout compris.
Mais en fait non !
Il n’a rien compris !
Et ça ne l‘intéresse pas de comprendre
Ce qui l’intéresse, c’est parler,
Parler plus fort que tout le monde !
Parler, parler, parler sur les plateaux télé
Surtout ne pas comprendre !
Vous êtes les méchants, on est les gentils…
bla, bla, bla, bla…
Silence. La grand-mère transvase la terre des cactus.
Balance tout !
Yalla habibti !
Femme : Bon d’accord, d’accord Falestine c’est le nom de la grand-mère.
Grand-mère : Ok tayeb, Tayeb16, c’est le nom de la grand-mère. J’ai bien choisi.
La grand-mère soupire et se remet à broder ou à s’occuper de ses cactus.
Grand-mère : Tu as trouvé ton commencement ?
Femme : Non. Et maintenant encore moins qu’avant. Je m’autocensure ?! Merde !
La femme se met à écrire frénétiquement sur son ordinateur.
Grand-mère : Tu devrais commencer par la mer.
Femme : ….
Grand-mère : Tu as toujours voulu m’emmener au bord de la mer.
16
Traduction de l’arabe : d’accord
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
27
Commence par la mer.
Femme : Tu n’as jamais voulu que je t’emmène au bord de la mer.
Grand-mère : Tu reviens quand ?
Femme : ….
Grand-mère : Tu reviens quand nous rendre visite ?
Quand tu reviens, tu m’emmènes à la mer.
Femme : Mais je ne sais pas si je reviens.
Grand-mère : Laech17 ?
Femme : Je ne sais pas.
Grand-mère : Tu ne sais pas grand-chose, Binti. (Elle l’imite). Je ne sais pas comment
commencer. Je ne sais pas si je vais revenir.
Femme : Je ne sais pas si on va m’autoriser à rentrer encore une fois.
À chaque fois je ne sais pas.
Et vu la situation en ce moment…
Je ne sais pas si j’ai envie de revenir.
De voir ce pays disparaitre sous mes yeux.
De me sentir à ce point impuissante.
Je ne …
Grand-mère : C’est quoi ces conneries !
Nous on n’a pas disparu !
Le pays il disparait, mais nous, on est toujours-là !
Ça alors !
Ah la petite blanche elle souffre parce qu’elle se sent impuissante ! Parce qu’elle a
perdu son amoureux ! Parce que leur histoire est sans avenir ! Bouuu snif snif !
Et si je te dis que maintenant je veux voir la mer ?
Je veux voir la mer maintenant !
C’est toi qui me dis : tu dois voir la mer, une fois dans ta vie, l’infini, immense et tout
ça, le bleu et les vagues.
T’as intérêt à revenir vite.
Tu m’as donné presque 80 ans.
C’est vieux chez nous presque 80 ans.
Chez vous on vit longtemps, pas chez nous.
La vie elle est dure, on n’a pas des bons hôpitaux et quand ils sont bons on les
bombarde.
Avant, des fois, quand c’était vraiment très grave, on pouvait aller en Israël avec
l’autorisation, mais d’abord, il faut attendre cette autorisation, l’autorisation arrive, et
après il faut attendre au check point avec l’autorisation, et après, ça arrive des fois, on
passe, grâce à l’autorisation ! Inchallah, Hallelujah ! Et on arrive avant de mourir à
l’hôpital !
Maintenant on peut plus.
17
Traduction de l’arabe : pourquoi (arabe palestinien).
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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Alors tu reviens, et vite, et tu m’emmènes à la mer.
Femme : Pour aller au bord de la mer tu auras aussi besoin d’une autorisation.
On peut plus passer les check points.
Je ne sais même pas si moi je pourrai encore passer les check points pour revenir.
Grand-mère : Elle balance par terre quelque chose, en colère. Alors toi aussi tu veux
nous faire disparaitre ? C’est ça ?
Femme : Mais pas du tout !
Grand-mère : Alors parce que le pays disparait tu crois comme eux, que nous on est
des disparus.
Au contraire on apparaît de plus en plus.
Un jour nous aussi on aura notre pays.
Moi je ne le verrai pas, mes enfants ne le verront pas, mes petits-enfants ne le verront
pas, mes arrières petits-enfants le ne verront pas, mais inchallah je le jure sur la tête
de tous mes arrières arrières petits-enfants, ils vivront libres dans leur pays.
Alors khalass tu as intérêt à revenir et tu m’emmènes voir la mer.
Silence
Tu reviens, hein ?
Silence
Pourquoi tu ne réponds pas ?
Tu reviens ?
Femme : Inchallah…
Grand-mère : La, la la, la18, je la connais bien mieux que toi la tactique du inchallah !
Pas de inchallah avec moi !
C’est toi qui décides, et moi je décide que c’est toi qui décides, alors tu reviens.
Tu reviens ?
Tu reviens quand ?
Femme : Je ne peux pas te le dire maintenant. Silence. Mais je vais revenir, je te le
promets, je reviens.
Grand-mère : Il ne faut pas que ce soit dans longtemps.
Femme : Tayeb, tayeb.
Grand-mère : C’est bien habibti, c’est bien. Tu es une brave fille. Amdullilla !
Je suis contente que tu aies donné le plaisir à mon fils.
Donne-moi un verre d’eau il ne faut pas que je m’énerve c’est mauvais pour mon cœur.
La femme lui tend un verre d’eau, grand-mère boit.
T’as une cigarette ?
Femme : Et ça, c’est pas mauvais pour le cœur ?
Grand-mère : On s’en fout.
La femme lui tend une cigarette, la grand-mère fume avec délice. Silence.
18
Traduction de l’arabe : non
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
29
Grand-mère : C’est vrai qu’on aime se plaindre dans ce pays….
C’est qu’on a tellement de possibilités pour pourvoir le faire… c’est comme au
supermarché chez vous.
Chez nous les rayons sont toujours pleins de toutes les violences et frustrations, et
injustices… On a un choix infini.
Comme chez vous, mais avec les cosmétiques.
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
30
13 PLUS QU’IMPARFAIT
Femme : Ici l’avenir n’existe pas.
Je ne sais pas si je vais revenir.
J’ai tenté dans ma tête, dans mon cœur si souvent de fuir cet endroit du monde.
J’en viens à espérer qu’on m’interdise l’entrée dans le pays, parce que moi, je sais que
je n’arriverai pas à arrêter d’y revenir.
Oui j’en viens à espérer ÇA, tellement cet endroit me déprime.
Grosse fatigue.
Grosse, grosse fatigue.
Je déambule dans cet endroit, je le regarde s’écrouler, et je suis soulagée de ne pas
en faire partie.
Un soulagement inavouable.
Je n’ai plus la force de me confronter à ça.
Est-ce que je dois me sentir coupable ?
Coupable de ce qu’on fait à ce peuple, coupable de ce qu’on fait à cette terre, coupable
de savoir l’homme que j’aime, coincé à vie dans cet endroit du monde.
J’arrête, je n’y arrive plus.
Je me dis : j’arrête, et je renfile mon T-shirt, m’envole à nouveau la peur et le désir
dans le ventre, traverse les check points.
J’en arrive parfois à rêver, les yeux grands ouverts, de me faire arrêter à l’aéroport
avec interdiction d’entrer dans le pays pendant plusieurs années.
Comme quoi l’amour ça rend con.
Grosse fatigue.
Grosse, grosse fatigue.
C’est décidé j’arrête. Mais j’arrête après un dernier cadeau. Parce que c’est trop dur
d’arrêter d’y croire.
Un gros, gros cadeau et après j’arrête.
Un voyage, ensemble.
Aller vers une destination inconnue, se fabriquer quelques heureux souvenirs pour
notre histoire d’amour en déroute.
Yalla !
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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14 FUTUR IMPOSSIBLE
Femme : Un voyage, sans plan et sans itinéraires, tu te laisses porter par l’envie du
moment, en sachant que rien ne t’arrêtera à part ta fatigue, qu’aucun check point volant
ne t’attend dans le virage, je t’en fais la promesse !
Liberté totale !
Aucune soumission à des horaires de train ou bus, on fait tout en voiture !
Tu pourras passer les frontières d’Europe sans même t’en apercevoir.
Et si t’entends un hélico, c’est parce qu’il a dû y avoir un mort en montagne ou un gros
accident de la route.
Homme : Je ne veux voir que le nord de l’Europe voir des paysages qui ne
ressemblent en rien à ceux de la Méditerranée !
Femme : Marché conclu, moi non plus, je n’ai jamais vu le nord de l’Europe !
Homme : Et je pourrai t’embrasser en pleine rue !
Femme : Mais carrément ! Pendant toute une année, on ne fait que voyager !
Homme : Non, une année c’est fou on n’y arrivera jamais.
Femme : 6 mois…
Homme : Il faut faire des rêves qu’on peut réaliser.
Femme : 3 mois.
Homme : 1 mois.
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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15 PASSÉ SACCAGÉ
(Des SMS apparaissent dans l’espace scénique. La femme et l’homme disent les
messages vocaux au micro).
Femme : (message vocal)
Tout est en ordre, j’ai eu confirmation pour ton visa, à l’ambassade
on m’a dit que tu n’étais sur aucune liste
Homme : (sms)
Ok
Femme : (message vocal)
Quand tu arrives à la frontière, tu montres bien les deux papiers,
le visa et l’invitation officielle de ma Compagnie, tu es
chorégraphe
Homme : (sms)
Ok
Femme : (message vocal)
Appelle-moi juste avant de passer la douane
Homme : (sms)
Ok, si je peux
Femme : (message vocal)
Appelle-moi je sais que tu peux
Homme : (sms)
Ok
Plusieurs heures se passent.
Femme : (message vocal)
Tu y es ?
Ça fait 4 heures tu dois être passé de l’autre côté.
………
(sms)
Fais un signe.
………
(sms)
Tu y es ou pas ?
…………
(sms)
Putain je t’avais dit de m’appeler avant de passer la frontière.
…………
(sms)
Tu fais chier, tu pourrais donner un signe !???!!!!
………
(sms)
Pourquoi tu ne lis pas mes messages ???????
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
33
………
(sms)
Merde
………
(sms)
Dis-moi
…………
(sms)
T’es vraiment con, je t’avais dit de m’appeler avant de passer la
frontière
………
(sms)
Putain ! Lis mes putains de messages
…………
(sms)
Je t’aime
……………
(sms)
J’attends, désolée je suis inquiète.
…………
(sms)
Donne des news dès que tu peux
………
(sms)
T’as plus de batterie ? Tu ne lis pas mes messages ?
………
(sms)
Bon je vais me coucher
………
(sms)
J’arrive pas à dormir, fais-moi signe dès que tu peux.
………
(sms)
Merde merde MERDE, vous me faites tous chier
………
(sms)
Je t’aime
…………
(sms)
Désolée merde
………
Homme : (sms)
Les Jordaniens ne m’ont pas
laissé entrer sur le
territoire.
C’est fini. Habibti arrêtons-
nous là.
Plusieurs jours se passent.
Femme : (sms)
Pourquoi tu ne réponds à aucun de mes appels ?
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
34
Homme : (sms)
Je n’ai pas envie de parler
Femme : (sms)
C’est trop facile, tu ne peux pas faire ça comme ça
Un jour se passe.
Femme : (sms)
Putain réponds moi
Une semaine se passe.
Femme : (message vocal)
Il n’y a pas la guerre entre nous. Tu n’as pas à te mettre dans ta
planque, je ne suis pas ton ennemie, merde. Tu ne peux pas m’imposer
ce silence. Je sais que tu l’as fait si souvent, imposer le silence
autour de toi, pour te sauver. Là tu n’es pas en train de sauver
ta peau, là il s’agit de nous
Homme : (message vocal)
J’ai besoin de temps, on se
reparlera, mais pas maintenant
Femme : (message vocal)
Combien de temps exactement, une semaine, deux, un mois, trois,
deux ans ! J’ai besoin de savoir.
Il n’y pas que toi dans cette histoire
Le lendemain.
Homme : (sms)
Je n’ai pas envie de parler,
maintenant. J’ai besoin de
temps.
C’est fini
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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16 MAINTENANT
Sur scène l’homme dit le texte (en arabe), la femme simultanément l’écrit sur le
clavier, le texte (en français) apparait à l’écran.
Homme : Chaque jour est un nouveau point de non-retour.
Est-ce que c’est pire maintenant que hier ?
Est-ce que hier est mieux que ne sera demain ?
Je ne pense pas à l’après.
La terre ne pense pas.
Nous sommes des gens simples, ici depuis toujours sur cette terre qu’on nous vole.
Cette terre, nous lui appartenons.
J’ai en ma terre, une confiance aveugle,
C’est ainsi.
Je me souviens enfant, j’aimais me soustraire aux regards des femmes qui veillaient
sur moi, grandes sœurs, tantes, grands-mères, mère. Dès qu’elles avaient le dos
tourné je m’échappais à la poursuite d’un oiseau ou du bêlement d’une chèvre perdue.
Seul dans les collines, je n’ai jamais pu résister au bonheur de me coucher au pied
des amandiers pour sentir la terre contre ma peau et le vent qui nous caressait.
Sentir cette terre qui me protège.
J’aimais me coucher sur le ventre, les bras en croix, paumes contre terre.
J’aimais ne faire plus qu’un avec ma terre.
Souvent je m’endormais.
C’est mon grand-père qui me retrouvait, toujours. Il me réveillait, époussetait la terre
sur mes vêtements sans cesser de me sourire, puis cueillait dans l’arbre une amande
fraîche, l’épluchait et m’offrait le fruit doux, à la couleur si tendre. Après il me tendait
sa main calleuse : « Allez viens on rentre, tout le monde te cherche ». Sur le chemin
du retour, main dans la main, il m’apprenait les noms des arbres, des oiseaux et des
villages perdus.
Mon grand-père je le porte en moi, pas seulement parce que je l’ai aimé, mais parce
que c’est mon devoir de le porter en moi, vivant.
C’est ainsi.
Chez nous c’est ainsi.
Je porte en moi toutes les générations qui m’ont précédé. Je ne suis pas juste ma
génération, je suis mon arrière-grand-père que je n’ai pas connu, je suis mon grand-
père que j’ai adoré, je suis mon père que j’ai craint.
Je porte en moi ma terre, je porte en moi cette terre qui m’a engendré, cette terre qui
a tué mon arrière-grand-père au combat, cette terre soignée et labourée avec dévotion
par mon grand-père, cette terre qui a fait mourir de chagrin mon père.
Je suis ma terre parce que j’ai mangé sa poussière dans la prison du désert,
J’ai bu son eau croupie sur la dalle en béton qui me servait de lit.
Je suis ses amandiers, ses oliviers, ses figuiers, ses oiseaux qui la quittent.
Tatrïz juin 2024 Valentine Sergo
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Ma terre me protège, elle est en moi, elle ne m’abandonnera jamais, même si on m’en
chasse, même si on la détruit, même si on me détruit.
Notre terre ne nous a jamais abandonnés et ne nous abandonnera jamais.
C’est ainsi
Je suis ma terre, quoi qu’on nous fasse. J’en ferai toujours partie.
Je suis ma terre,
Je suis sa couleur, brûlée par le soleil
Je suis ses pierres blanches du désert
Je suis ses craquelures dans la roche
Je suis ses monastères, ses synagogues, ses mosquées.
Je suis ses ruisseaux asséchés
Je suis sa mer trop salée
Je suis ses empreintes laissées par les semelles militaires
Je suis ses collines parfois enneigées
Je suis ses ossements oubliés des combattants morts et disparus
Je suis son goût de sang et d’acier
Je suis la cendre de ses champs incendiés
Je suis ses routes interdites
Je suis la tendresse de son herbe printanière
Je suis ses reflets dans la mer blanche du milieu
Je suis ses sources dérobées
Je suis la cueillette de ses olives
Je suis tous les chants de ses coqs
Je suis le goût sucré de tous ses fruits
Je suis sa lumière brutale
Je suis son délabrement
Je suis son fracas
Je suis ses murs interminables
Je suis son ciel outragé
Je suis les mots de tous ses poètes
Je suis son écho assourdissant
Je suis ses débris
Je suis sa peine
Je suis sa lutte
Je suis ma terre.
Les derniers mots s’inscrivent en arabe et en français, alors que l’homme se tait déjà.
© Valentine Sergo juin 2024