@
HISTOIRE de la CHINE
par
René GROUSSET (1885-1952)
( 1942 )
Un document produit en version numérique par Pierre Palpant,
collaborateur bénévole
Courriel :
[email protected] Dans le cadre de la collection : "Les classiques des sciences sociales"
dirigée et fondée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Site web : http ://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiquesdessciencessociales/index.html
Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-Émile-Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi
Site web : http ://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm
René GROUSSET — Histoire de la Chine 2
Un document produit en version numérique par Pierre Palpant, collaborateur bénévole,
Courriel :
[email protected]à partir de :
Histoire de la Chine,
Par René GROUSSET (1884 — 1940)
Club des Libraires de France, sans date, 344 pages.
Édition originale 1942
Polices de caractères utilisée :
Pour le texte : Times, 12 points, et
Pour les citations : Times 12 points et Comic sans MS 10 points.
Mise en page sur papier format LETTRE (US letter), 8.5’ x 11’’
Édition complétée le 30 novembre 2004 à Chicoutimi, Québec.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 3
TABLE DES MATIÈRES
Tableau des dynasties — Notes sur l’art chinois — Notes
Carte des provinces — Carte du continent
Chapitre 1. — Terre chinoise
Chapitre 2. — L’expansion d’une race de pionniers
Chapitre 3.— Féodalité et chevalerie
Chapitre 4.— Les sages d’autrefois
Chapitre 5.— Par le fer et par le feu
Chapitre 6.— Le César chinois
Chapitre 7.— De l’empire militaire à l’empire traditionnel
Chapitre 8.— Pax sinica
Chapitre 9.— Triomphe des Lettrés
Chapitre 10.— La route de la soie
Chapitre 11.— Révélation du bouddhisme
Chapitre 12.— Splendeur et décadence des Han
Chapitre 13.— L’épopée des trois royaumes
Chapitre 14.— Les grandes invasions et le bas empire
Chapitre 15.— Une autre sculpture romane : l’art Wei
Chapitre 16.— Yang-ti, fils du ciel
Chapitre 17.— T’ai-tsong le Grand
Chapitre 18.— Drames à la cour des T’ang
Chapitre 19.— Un grand siècle : au temps du poète Li T’ai-po
Chapitre 20.— Crise sociale et ruine de l’État
Chapitre 21.— Les Song et le problème des réformes
Chapitre 22.— Un rêveur couronné : l’empereur Houei-tsong
Chapitre 23.— La douceur de vivre
Chapitre 24.— Cristallisation de la pensée chinoise
Chapitre 25.— Le conquérant du monde
René GROUSSET — Histoire de la Chine 4
Chapitre 26.— Qoubilaï, « le grand sire »
Chapitre 27.— Marco Polo
Chapitre 28.— Une restauration nationale : les Ming
Chapitre 29.— Le drame de 1644
Chapitre 30.— Les grands empereurs mandchous : K’ang-hi et K’ien-long
Chapitre 31.— L’irruption de l’Occident
Chapitre 32.— La révolution chinoise
Chapitre 33.— Données permanentes et problèmes actuels
*
**
René GROUSSET — Histoire de la Chine 5
A ma fille Ginette, Madame Pierre Lenclud
René GROUSSET — Histoire de la Chine 6
CHAPITRE PREMIER
Terre chinoise
La civilisation en Asie est le fait des « Mésopotamies », c’est-à-dire des
grandes plaines d’alluvions dont la fertilité naturelle a suscité chez l’homme la
vocation agricole. Tel fut le cas dans l’Asie occidentale pour la Babylonie. Tel
est le cas dans l’Asie orientale pour la « Grande Plaine » chinoise.
Elle s’étend, cette Grande Plaine, depuis Pékin au nord jusqu’au Houai-ho
au sud, depuis les approches de Lo-yang à l’ouest jusqu’à l’éperon
montagneux du Chan-tong vers l’est, sur 324.000 kilomètres carrés, superficie
supérieure à celle de l’Angleterre et de l’Irlande. Comme l’Egypte, selon le
mot d’Hérodote, est « un don du Nil », la Grande Plaine est un don du Fleuve
Jaune et des autres cours d’eau associés. « A une époque relativement récente,
— du moins dans le sens que les géologues donnent à cet adjectif, — cette
plaine était un bras de mer dont les vagues venaient battre contre la falaise du
Chan-si, tandis que l’actuelle presqu’île du Chan-tong était une île. » Pendant
des siècles, le Houang-ho a déposé sur cette aire les masses énormes de limon
qu’il avait arrachées, plus à l’ouest, aux plateaux de terre jaune, créant ainsi de
toutes pièces un sol alluvial d’une merveilleuse fertilité. Sous cette
accumulation de dépôts limoneux, la mer s’est comblée, le littoral a reculé
toujours plus à l’est. Ce travail, notons-le, se continue de nos jours encore.
C’est ainsi que le limon exhausse d’année en année le lit du Fleuve Jaune, au
point que les riverains sont obligés de surélever à proportion leurs digues et
que le fleuve finit — spectacle paradoxal et combien dangereux — par couler
« comme sur une gouttière » au-dessus du niveau de la plaine.
A l’ouest et en arrière de la Grande Plaine règnent les terrasses de terre
jaune d’où descend le fleuve nourricier et qui couvrent une superficie de plus
de 260.000 kilomètres carrés. Toute cette zone de collines est en effet
recouverte d’une immense nappe de terre jaunâtre, analogue au lœss d’Alsace,
fine poussière d’argile, de sable et subsidiairement de calcaire, déposée depuis
des millénaires par le vent, accumulée en masse énorme et découpée en
terrasses par le ravinement. Terre en principe aussi fertile (quand la pluie ne
fait pas défaut) que la Grande Plaine, et née, comme elle, en vocation
agricole : c’est le royaume du millet et du blé (1). Du reste la zone de terre
jaune des terrasses du nord-ouest et la Grande Plaine de limon alluvial du
nord-est se soudent en transitions insensibles sur d’immenses espaces qui
constituent même, de Pékin à K’ai-fong et de K’ai-fong aux approches de
Nankin, la partie la plus fertile de l’ensemble : ici la culture du millet, propre
René GROUSSET — Histoire de la Chine 7
aux terrasses de lœss, se combinera avec la culture du riz, propre aux bassins
du Houai-ho et du Yang-tseu (2).
La civilisation chinoise naquit dans cette zone avec l’agriculture même,
plus précisément avec la culture du millet, puis du riz. Les siècles inconnus de
la préhistoire furent consacrés à l’incendie et au défrichement de la brousse
qui couvrait les plateaux de lœss au nord-ouest, à l’assèchement des marais
qui couvraient au nord-est la majeure partie de la Grande Plaine. Les vieilles
chansons du Che king célèbrent ce labeur. « Ah ! ils désherbent, ah ! ils
défrichent ! Leurs charrues ouvrent le sol. Des milliers de couples
dessouchent, les uns dans les terrains bas, les autres dans les terrains élevés. »
Et plus loin : « Pourquoi a-t-on arraché la brousse épineuse ? Pour que nous
puissions planter notre millet. » Parmi les héros divins à qui la société
chinoise attribuera la direction de ce labeur collectif, elle placera Chen-nong
qui a appris aux hommes les incendies de brousse ainsi que l’usage de la houe,
et Heou-tsi « le Prince-Millet ». Une non moindre importance est reconnue
aux travaux d’assèchement et d’endiguement mis sous le nom de Yu le Grand,
fondateur de la dynastie légendaire des Hia : il sauve la terre des eaux, « mène
les fleuves à la mer », multiplie les fossés et les canaux.
Ce fut la vie agricole et sédentaire ainsi pratiquée par les ancêtres des
Chinois aux confins du lœss et de la Grande Plaine qui les différencia d’avec
les tribus — sans doute de même race — restées au stade des chasseurs
nomades dans les steppes du Chen-si et du Chan-si septentrionaux d’une part,
dans les forêts marécageuses du Houai-ho et du Yang-tseu d’autre part. Il n’y
a pas lieu de supposer ici d’opposition ethnique, encore moins d’imaginer une
immigration des Proto-Chinois soi-disant venus de l’Asie centrale. Du reste,
les tribus « barbares » qui encerclaient ainsi l’étroit domaine chinois primitif
devaient se siniser à leur tour dès la fin de la période archaïque, quand elles
abandonnèrent (spontanément pour ce qui est des tribus du Yang-tseu) la vie
nomade pour la vie agricole. De même, au Tonkin, si les Annamites se sont
différenciés de leurs frères, les Muong, c’est qu’ils se sont consacrés à la
culture des rizières dans les basses plaines littorales, tandis que dans les forêts
de l’arrière-pays les Muong ne voulaient connaître de l’agriculture que la
pratique intermittente du ray.
La vie de la société paysanne dans la Chine archaïque ne dut peut-être pas
différer beaucoup de ce qu’elle est aujourd’hui encore dans ces mêmes
régions. Dans la Grande Plaine, maisons en torchis (la brique interviendra plus
tard) qui résistent mal aux pluies de mousson et au forage des rongeurs ; sur
les plateaux de lœss, troglodytisme avec chambres creusées à flanc de falaise,
de sorte que le champ surplombe la ferme et que les « cheminées » d’aération
des chambres viennent parfois paradoxalement s’ouvrir au milieu des cultures.
D’autre part, la sériciculture paraît fort ancienne. Si nous en croyons la carte
économique que suggère le tribut de Yu (environs du VIIe siècle avant J.-C.),
le Chan-tong et les districts voisins pourraient bien être la « patrie du
mûrier ». La tradition veut d’ailleurs que le deuxième des « Trois Souve-
René GROUSSET — Histoire de la Chine 8
rains » mythiques, le légendaire Houang-ti, ait appris lui-même aux Chinois à
élever les vers à soie et à remplacer par des tissus les vêtements « barbares »,
faits en peau de bête ou en paille. Enfin il semble que dès l’origine le paysan
chinois, après avoir arraché la glèbe à la brousse ou au marécage, ait, pour
maintenir sa conquête, adopté le système, encore en vigueur chez ses des-
cendants actuels, de la culture intensive : comme on l’a écrit, « l’agriculture
chinoise n’est qu’un jardinage agrandi ». Ajoutons que, n’ayant trouvé à son
berceau, ni sur les plateaux de lœss ni sur les alluvions de la Grande Plaine, de
sylve véritable (3), le Chinois sera hostile à la forêt partout où il la rencontrera.
Or la Chine centrale et méridionale, qu’il sera appelé à coloniser par la suite,
était à l’origine une zone uniquement forestière. Quand il s’en rendra maître,
le Chinois la déboisera systématiquement, quitte à manquer ensuite de
combustible et sans même mettre en valeur les collines ainsi dénudées parce
que, ici encore, fils des terrasses du nord-ouest ou des immenses étendues
basses du nord-est, il répugnera à s’installer sur les hauteurs (4). La terre jaune
et la Grande Plaine auront façonné le Chinois pour l’éternité.
Au demeurant, pas de vie plus laborieuse que celle de ces paysans chinois.
En dépit de leur patience acharnée et sans nerfs, malgré la virtuelle fertilité
des plateaux de lœss comme de la Grande Plaine, les terres de lœss sont
menacées, par temps de sécheresse, d’effroyables famines. Dans la Grande
Plaine le danger de sécheresse, bien que moindre par suite des pluies de
mousson, se combine avec celui de l’inondation, sans parler des divagations
terribles du Fleuve Jaune : la crainte superstitieuse des anciens Chinois pour la
divinité des eaux, « le Comte du fleuve », comme ils l’appelaient, montre bien
la terreur qu’en temps de crue inspirait aux riverains ce voisin indompté : pour
se le propitier, ils lui sacrifiaient périodiquement des garçons et des filles. En
ces immenses étendues plates et sans défense contre les eaux ou contre la
sécheresse parce que sans réserves forestières, le paysan dépendait plus
étroitement que partout ailleurs de la terre. Le rythme de sa vie se modelait
strictement sur le rythme des saisons.
Plus encore qu’en tout autre pays agricole, la vie rurale se partageait donc
ici en deux phases nettement tranchées : travaux des champs du printemps à
l’automne, puis réclusion hivernale. A l’équinoxe du printemps, « l’interdit »
qui pendant l’hiver avait frappé la terre était levé, la terre était « désacralisée »
par une cérémonie capitale, le premier labourage du champ sacré, labourage
solennellement exécuté par le roi en personne. L’équinoxe du printemps qui
annonçait la fécondation de la terre, annonçait aussi celle de la race. « Le jour
du retour des hirondelles », les mariages, interdits en hiver, commençaient à
être célébrés. Dans la campagne, « au premier cri du tonnerre », jeunes
paysans et jeunes paysannes se réunissaient, chantaient ensemble des chan-
sons d’amour et s’unissaient au milieu des champs
La Tchen avec la Wei
Viennent de déborder.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 9
Les gars avec les filles
Viennent aux orchidées.
Les filles les invitent
Là-bas si nous allions,
Car, la Wei traversée,
S’étend un beau gazon ?
Lors les gars et les filles
Ensemble font leurs jeux,
Et puis elles reçoivent
Le gage d’une fleur (5).
A l’équinoxe d’automne, après les fêtes de la moisson, commençait pour
les villageois la période de réclusion hivernale durant laquelle les femmes
s’adonnaient aux travaux du tissage.
Le cycle de la vie paysanne, on le voit, se calque étroitement sur le cycle
des saisons. De cette conformité pourraient bien dériver les premières
conceptions chinoises sur l’univers et tout d’abord le premier « classement »
des choses en deux catégories générales, classement que nous verrons présider
par la suite et jusqu’aux temps modernes à tous les systèmes philosophiques
chinois sans exception. La vie paysanne archaïque, on l’a vu, se divisait très
rigoureusement en période de réclusion hivernale où dominaient les travaux
féminins (c’était la saison des tisserandes), et période de travaux agricoles en
principe réservés aux hommes. D’après une distribution analogue, toutes les
choses seront par la suite réparties entre deux principes ou modalités : le
principe yin qui correspond à l’ombre, au froid, à la rétraction, à l’humidité et
au genre féminin, le principe yang qui correspond à la chaleur, à l’expansion
et au genre masculin (6). Ces deux principes, comme les phases saisonnières
sur lesquelles ils semblent se modeler, s’opposent et, en même temps, se
conditionnent, s’appellent et se muent l’un en l’autre. Leur interdépendance
ou, si l’on préfère, l’ordre qui préside à leur alternance et à leur mutation sera
l’ordre même du monde comme de la société, ou, comme disent les Chinois,
sera le tao, notion centrale qui, nous le verrons, deviendra la clé de voûte de
toutes les doctrines philosophiques ultérieures, mais dont, ici encore, il faut
chercher l’origine dans les premières conceptions naturalistes d’un peuple
d’agriculteurs (7).
La religion chinoise primitive a d’ailleurs pour but primordial d’assurer la
concordance entre le cycle des saisons et le cycle de la vie agricole ou, comme
on dira bientôt, entre le Ciel et l’homme. L’ordre supra-humain est réglé par
l’Auguste Ciel (Houang-tien), aussi appelé le Souverain d’En-Haut
(Chang-ti), lequel réside dans la Grande Ourse. L’ordre terrestre sera, sur le
même modèle, assuré par le roi investi, à cet effet, du « mandat céleste » (t’ien
ming) qui le fait « Fils du Ciel » (t’ien tseu), En harmonie avec le Souverain
d’En-Haut, le roi fixera donc le calendrier destiné à régler les travaux
agricoles et ouvrira les saisons par les sacrifices et gestes rituels nécessaires.
Dans ses fonctions de grand pontife, il procédera d’abord, pour ouvrir l’année
René GROUSSET — Histoire de la Chine 10
nouvelle et appeler le printemps, au sacrifice d’un taureau roux immolé au
Seigneur d’En Haut, puis, comme nous l’avons vu, au labourage du champ
sacré pour donner le signal des travaux agricoles. Au deuxième mois d’été il
offrira un nouveau sacrifice accompagné de supplications pour obtenir la
pluie, cérémonie suivie, en cas d’échec, de la mise à mort des sorciers et
sorcières dont les incantations auront été vaines et qui seront alors brûlés vifs.
Enfin, à l’approche de l’hiver, il célébrera l’abandon des champs et le retour
aux habitations par le sacrifice connu des Romains sous le nom de suove-
taurile et dans lequel le taureau, ici, devra être un taureau noir. Ce sacrifice,
offert au « dieu du sol », sera suivi d’un autre, offert aux Ancêtres. Le cycle se
clora par la fête de la moisson, la plus importante de toutes, à laquelle tout le
peuple s’associera par une ripaille et une beuverie générales. Ajoutons que le
roi revêtira à chaque saison des vêtements de la couleur appropriée, suivant
les conceptions chinoises, à « l’orientation » de cette saison, vêtements noirs
en hiver, verts au printemps, rouges en été, blancs en automne : ornements
sacerdotaux avec lesquels il officiera dans tous les actes de sa vie pontificale.
Il sera aidé dans ces diverses fonctions par tout un « clergé » de scribes, de
devins et de sorciers dont nous verrons par la suite le rôle dans l’élaboration
de la philosophie chinoise archaïque.
A côté du « cycle saisonnier », le « cycle ancestral », aujourd’hui commun
à toute la population chinoise, mais réservé, durant la période archaïque, à la
classe noble. En effet le noble seul avait quelque raison de se préoccuper de
ses ancêtres, parce que, seuls, les gens de sa classe possédaient une âme
capable de survie. Ils possédaient même deux âmes, l’une (8) qui n’était que le
souffle animal destiné, après la mort, à devenir une sorte de revenant (9)
vivotant autour du cadavre, l’autre, l’âme spirituelle (10), qui, après le décès,
montait au ciel sous forme de génie (11), mais qui ne pouvait s’y maintenir
qu’autant que sa substance se trouvait alimentée par les offrandes funéraires
de ses descendants. Le « culte des ancêtres » ainsi créé résidait essentiellement
dans ces offrandes quotidiennes ou saisonnières qui continuaient à faire
participer à la vie de la famille le défunt représenté par sa « tablette » funé-
raire. C’était également à la religion seigneuriale que se rattachait à l’origine
le culte du « dieu du sol », primitivement représenté par un arbre ou par une
pierre brute et qui fut la divinité des premiers groupements territoriaux —
divinité d’ailleurs farouche et cruelle : « Il aimait le sang, note Henri Maspero,
et les sacrifices qu’on lui offrait commençaient en oignant sa pierre-tablette du
sang frais de la victime ; celle-ci était généralement un bœuf, mais les
victimes humaines ne lui déplaisaient pas. »
Dès les temps les plus anciens que les textes nous permettent d’entrevoir,
nous discernons ainsi, vers la jonction de la Grande Plaine et des dépôts de
terre jaune, une société paysanne tout occupée au défrichement de ce domaine
chinois primitif, société encadrée par une classe noble et couronnée par
l’institution royale. La présence de tels chefs de guerre prouve d’ailleurs que
René GROUSSET — Histoire de la Chine 11
l’agriculteur chinois devait se maintenir en état d’alerte constante en face des
tribus de chasseurs semi-nomades qui encerclaient son horizon.
La richesse accumulée par le labeur de cette société paysanne n’allait pas
tarder à s’épanouir en luxe au sommet de la hiérarchie. Si nous ne savons
presque rien sur l’histoire politique de la première dynastie royale, celle des
Hia (12), l’archéologie commence à nous fournir quelques indications sur
l’outillage de cette lointaine époque. Quant à la deuxième dynastie, celle des
Chang (entre 1558 et 1050 environ ?), elle nous a, à cet égard, réservé depuis
sept ans des découvertes inattendues.
De l’époque hia nous n’avons d’abord qu’une poterie sommairement
décorée suivant la technique dite « au peigne », technique abondamment
représentée en Russie d’Europe et bien connue en Sibérie entre 2000 et 1500,
ce qui n’est pas sans nous suggérer déjà des rapports « eurasiatiques »
intéressants (13) ; mais ensuite viennent les vases peints récemment découverts
dans les villages de Yang-chao et de K’in-wang-tchai, province du Ho-nan,
vases en terre rouge brique, avec un décor d’une nervosité pleine de verve, fait
d’un groupement imprévu de bandes, de triangles, de pois, de lignes croisées
et d’yeux ciliés : et cette céramique de Yang-chao débuterait aux environs de
1700 avant J.-C., ce qui correspondrait à la seconde phase de la dynastie des
Hia.
Avec la céramique de Pan-chan, ainsi nommée d’un site de la province de
Kan-sou (qui a été exploré depuis 1921), nous serions entre 1500 et 1400 ou,
selon d’autres, entre 1400 et 1300, donc première moitié de la dynastie chang.
Nous arrivons là au grand art avec une magnifique ornementation de spirales
rouges et noires d’une valeur décorative digne de l’égéen. La comparaison, du
reste, n’est pas seulement stylistique, car on a retrouvé des thèmes analogues
dans la céramique peinte de l’Ukraine et de la Roumanie préhistoriques, ce
qui nous amène à supposer qu’ils ont pu se transmettre de la mer Egée à la
Chine du nord-ouest par l’intermédiaire des steppes russes. Mais sans doute ce
décor importé ne put-il prendre durablement racine en terre chinoise. A
Pan-chan nous avions vu apparaître, à côté des spirales « égéennes », un décor
beaucoup plus simple, le décor en damier, visiblement imité de la vannerie.
C’est ce nouveau décor — indigène celui-là — qui se retrouve seul, la spirale
étant désormais abandonnée, à la période suivante, dans les fouilles de
Ma-tch’ang, au Kan-sou, vers le XIVe siècle avant J.-C (14). Nous assistons là
à la traduction des divers entrelacs de la vannerie dans la céramique peinte, en
attendant, à la période suivante, de les voir passer dans le décor des premiers
bronzes.
Nous touchons ici au mystère de l’apparition du bronze en Chine. Le
bronze, selon l’archéologue Menghin, aurait été introduit en Sibérie vers 1500
avant J.-C. Or diverses pointes de flèches de bronze très archaïques trouvées
en Chine, à Ngan-yang notamment, paraissent révéler une origine sibérienne.
Par ailleurs, selon la remarque de l’abbé Breuil, plusieurs vases de bronze
René GROUSSET — Histoire de la Chine 12
chinois archaïques, d’époque chang, trahissent une imitation naïve du travail
sur bois, le bronzier ayant fidèlement copié jusqu’à l’encoche et à la marque
du couteau. Les Chinois, brusquement mis en présence de la technique
sibérienne du métal, auraient, du jour au lendemain, « traduit » en bronze les
anciens vases rituels de terre cuite ou de bois.
Ce sont ces problèmes que posent les découvertes faites en 1934-1935 à
Ngan-yang. Dans cette ancienne capitale des Chang, située dans la partie la
plus septentrionale de l’actuel Ho-nan et dont le rôle historique se placerait au
XIIe siècle avant J.-C., nous nous trouvons brusquement en présence d’une
civilisation matérielle déjà à son apogée, bien que rien jusqu’ici ne nous ait
fait assister à ses débuts. Un des champs de fouilles, d’environ 6 hectares, est
entièrement occupé par les fondations d’un bâtiment considérable qu’on
suppose être le palais royal. Les tombes offrent la trace de sacrifices funéraires
avec victimes humaines et animales. Nous savons en effet que les sacrifices
humains continuèrent assez longtemps à tenir une place importante dans les
solennités : à la cour, on inaugurait l’année nouvelle en écartelant des victimes
aux quatre portes cardinales de la ville. Des os inscrits et des écailles de tortue
à usage divinatoire trouvés dans les tombes de Ngan-yang portent les premiers
« caractères » chinois parvenus jusqu’à nous. Il s’agit d’une écriture encore
assez proche de la pictographie, c’est-à-dire du dessin même des objets,
puisque ce sont de tels dessins qui ont donné séparément naissance aux
hiéroglyphes égyptiens, aux cunéiformes babyloniens et aux caractères
chinois. Toutefois les caractères découverts à Ngan-yang sont déjà
suffisamment stylisés pour nous obliger à admettre une longue période
d’élaboration préalable depuis les dessins vraiment « primitifs » qui, eux,
n’ont pas encore été retrouvés.
Ce qui est le plus caractéristique dans les fouilles de Ngan-yang, ce sont
les admirables vases de bronze sacrificiels que depuis 1934-1935 elles ne
cessent de nous livrer. Grand a été l’étonnement des archéologues quand ils
ont été obligés de constater que dès cette lointaine époque la forme rituelle des
divers types de bronzes et leur décor étaient à peu près entièrement
constitués (15). Il y aurait là de quoi crier au miracle — Athéna sortant tout
armée du cerveau de Zeus ! — si nous ne remarquions que, dans la tradition
chinoise, Ngan-yang n’est en somme qu’une des dernières capitales de la
dynastie chang. Les capitales antérieures de cette maison, correspondant aux
premières ébauches des bronzes chinois, n’ont jamais été fouillées. Si nous
admettons que l’art du bronze peut avoir été introduit de Sibérie en Chine
dans le courant ou vers la fin du XV e siècle avant J.-C., c’est une période
d’environ trois siècles qu’il resterait à explorer pour nous permettre d’assister
aux débuts du bronze chinois.
C’est donc un apogée, sans les inévitables tâtonnements du début, que
nous révèlent de plain-pied les bronzes chang récemment découverts à
Ngan-yang et dont les Parisiens ont pu admirer des spécimens ou des
équivalents aux expositions organisées par Georges Salles à l’Orangerie en
René GROUSSET — Histoire de la Chine 13
1934 et par nous-même au musée Cernuschi en 1937 (16). Jamais aux époques
suivantes les bronziers chinois n’atteindront une telle puissance dans la
construction architecturale du vase rituel, dans l’équilibre des masses qui le
composent. Nous ne pouvons à cet égard que renvoyer aux catalogues illustrés
des expositions précitées, notamment pour les grandes marmites à couvercle
connues sous les noms de yu ou de lei. Mais la même robustesse se manifeste
dans les formes plus sobres comme les marmites tripodes li et ting ou comme
la coupe tripode tsio ; du reste, cette sobriété ne nuit en rien à l’élégance des
formes, comme on peut s’en assurer par les vases kou, grands calices évasés
d’une étonnante sveltesse. Les motifs géométriques ou mythologiques qui
ornent la plupart des bronzes rituels ne sont pas d’une moindre splendeur
décorative. Notons la vigueur des masques de monstres, à commencer par la
tête de monstre appelée t’ao-t’ie, issue à l’origine du réalisme animalier —
tête de taureau, de bélier, de tigre ou d’ours — et qui se stylise
progressivement en apparition d’épouvante. Une autre figure mythologique
qu’on trouve sur les bronzes (et aussi sur les jades) chang est le dragon appelé
kouei, « bœuf et dragon qui fait le bruit du tonnerre » et avec la peau duquel
les héros de la légende chinoise fabriquaient des tambours « qui
commandaient à la foudre ». « Symboles de puissances cosmiques, dit
excellemment Georges Salles, ces animaux fabuleux chargeaient l’objet qu’ils
décoraient d’un pouvoir secret et redoutable. »
Les fouilles de Ngan-yang ont livré aussi quelques vigoureuses sculptures
sur marbre en ronde-bosse ou plutôt quelques blocs de marbre incisés,
représentant également des monstres mythologiques. (Cette tendance vers la
ronde-bosse » semble d’ailleurs s’être arrêtée après les Chang pour ne
reparaître que beaucoup plus tard, à l’époque dite des Royaumes
Combattants.)
Enfin, en même temps que les bronzes, la civilisation de Ngan-yang nous
offre de remarquables jades également rituels. Le jade, symbole de pureté,
possédait en effet, dans les croyances chinoises archaïques, une « vertu »
intrinsèque : nous savons par les classiques chinois que le bonnet royal
comportait des pendants de jade, de même que l’insigne par excellence du
pouvoir royal était une tablette de jade, un grand kouei de trois pieds fixé à la
ceinture du souverain. Les fouilles d’époque chang nous ont livré de grands
couteaux, haches et haches-poignards (ko) de jade (certains d’entre eux, de
teinte brune ou noire, semblent choisis à dessein comme imitant la couleur du
bronze) ; aussi deux types bien caractéristiques de jades rituels, le pi, disque à
centre repercé qui représenterait le ciel, et le tsong, cylindre encastré dans un
cube qui symboliserait la terre, ces deux formes de jade ayant peut-être,
comme les bronzes, figuré dans les sacrifices saisonniers que le roi offrait au
Ciel pour obtenir la fécondité de la terre.
La richesse de cette civilisation matérielle concorde avec ce que les
anciennes annales chinoises nous disent des rois de la dynastie chang. Le
dernier d’entre eux, Cheou-sin, a laissé la réputation d’une sorte de Néron
René GROUSSET — Histoire de la Chine 14
chinois, produit de cour raffiné, fastueux et corrompu, déjà un civilisé de
décadence. « Son savoir lui permettait de contredire les remontrances, son
éloquence lui permettait de colorer ses méfaits. Il assemblait un nombre
toujours plus grand de chiens, de chevaux et d’objets rares, il étendait sans
cesse les parcs et les terrasses de sa capitale. Il y organisait de grands
divertissements, il y donnait des orgies qui duraient toute la nuit. » Mais sous
cette façade babylonienne l’expansion de la race chinoise continuait.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 15
CHAPITRE 2
L’expansion d’une race de pionniers
Pour paradoxal qu’il paraisse, s’il fallait comparer l’histoire de la Chine à
celle de quelque autre grande collectivité humaine, c’est à l’histoire du
Canada ou des États-Unis qu’il faudrait songer. Dans les deux cas, il s’agit
essentiellement et par-delà les vicissitudes politiques, de la conquête
d’immenses territoires vierges par un peuple de laboureurs qui ne trouvèrent
devant eux que de pauvres populations semi-nomades. Le plus dur de la lutte
dut être mené contre la nature elle-même en défrichant le sol, en abattant la
forêt primitive, en domptant les fleuves, en faisant partout de la terre arable.
Seulement il n’a fallu que trois siècles aux Franco-Canadiens et aux
Anglo-Saxons pour soumettre à la charrue le continent nord-américain, tandis
que la conquête agricole du continent chinois a exigé près de quatre
millénaires. Commencée aux confins du lœss et de la Grande Plaine vers le II e
millénaire avant J.-C., elle n’est pas encore entièrement terminée de nos jours
puisque dans les montagnes du sud-ouest les « aborigènes » Lolo et
Miao-tseu ont résisté aux empiétements du fermier chinois.
Ce fut sans doute dès le milieu de la dynastie chang (XIV e siècle avant
J.-C.) que les colons chinois commencèrent à essaimer par groupes compacts
hors de la Grande Plaine pour aller créer de nouvelles aires de défrichement
au milieu des « barbares » qu’ils soumettaient, assimilaient ou se conciliaient.
Le processus ne dut pas être sensiblement différent de celui qui a marqué au
XIXe siècle l’empiétement des labours chinois sur la « terre des herbes »
mongole, au XXe siècle leur empiétement sur la forêt mandchourienne. Cette
première expansion chinoise fut dirigée au sud vers le bassin du Yang-tseu,
alors presque tout entier couvert de forêts, au nord vers les terrasses de terre
jaune du Chan-si, au nord-ouest vers la vallée encaissée de la Wei, au Chen-si,
également taillée dans la terre jaune. Aux approches du Yang-tseu, les labou-
reurs chinois rencontraient des peuplades restées demi-sauvages (bien que
sans doute de même race qu’eux) qui vivaient de chasse et de pêche et que
leur exemple amena progressivement à la vie agricole. Il en allait de même au
nord-ouest. De ce côté s’établit une maison de hardis pionniers, celle des
Tcheou qui se rattachait symboliquement au demi-dieu agricole, « le Prince-
Millet », et qui entreprit le défrichement et l’ensemencement de la riche plaine
alluviale taillée dans le lœss et « saupoudrée » de lœss où s’éleva depuis la
ville de Si-ngan, ou Tch’ang-ngan, capitale du Chen-si. Terre si fertile en
millet et en blé qu’on a pu la comparer à un Canada. Des premiers seigneurs
de la famille Tcheou qui s’y établirent, les vieilles annales nous disent avec
une sobre énergie qu’avant tout « ils s’appliquaient à labourer et à semer ».
René GROUSSET — Histoire de la Chine 16
Mais ces laboureurs étaient des soldats-laboureurs en raison de la lutte
perpétuelle qu’ils se voyaient obligés de mener contre les tribus barbares au
milieu desquelles ils s’étaient établis. Les colons de ce Far-West chinois
menaient en effet la rude existence de tous les pionniers placés dans des
conditions analogues. Leur obstination à faire de la terre arable au détriment
des clans de chasseurs demi-nomades qui erraient sur les terrasses
environnantes fut payée par bien des mauvais jours. Les vieilles annales nous
les montrent obligés par moments de reculer devant la ruée des sauvages et
redescendant alors des plateaux de lœss vers la vallée de la Wei, « les
guerriers aidant les vieillards et soutenant les faibles ».
A ce rude métier de défenseurs des marches et de pionniers des hautes
terres, les seigneurs Tcheou s’aguerrirent. Au milieu du XI e siècle avant J.-C.,
celui d’entre eux que l’histoire connaîtra sous le nom de Wou-wang profita de
l’impopularité où était tombé le dernier roi chang, Cheou-sin, que ses cruautés
et ses débauches avaient rendu odieux. Il se révolta et tailla en pièces l’armée
royale. Cheou-sin, rentré en fuyard dans son palais, se suicida
dramatiquement : « il monta sur la Terrasse du Cerf, il se para de ses perles et
de ses jades et se jeta dans les flammes ». Wou-wang fit dans la capitale une
entrée triomphale. « Il saisit le Grand Etendard Blanc. Les seigneurs vinrent se
prosterner devant lui. Il pénétra dans le lieu où gisait le cadavre de Cheou-sin
et descendit de son char ; avec son poignard il frappa le cadavre ; avec la
Grande Hache jaune il lui trancha la tête, puis, cette tête, il la suspendit au
Grand Etendard Blanc. »
C’était la victoire des gens des marches, des rudes pionniers des hautes
vallées du Grand Ouest sur la cour luxueuse et sur les riches agriculteurs de la
plaine centrale. Ainsi promus à la royauté, les Tcheou eurent pendant près de
trois siècles encore la sagesse de conserver leur résidence dans cette haute
vallée de la Wei d’où ils tiraient leur force et d’où ils dominaient la Grande
Plaine. L’art de cette époque (Xe et IXe siècles), tout dernièrement bien isolé
par l’archéologue suédois Karlgren (1935), est caractérisé par des bronzes
d’un style plus rude que le style précédent, avec un rythme de lignes (ou de
motifs de « dragons ») d’un géométrisme sévère, parfois un peu lourd (17). Si
nous nous en rapportons à ces indices, la civilisation matérielle des premiers
Tcheou semble bien, comme on pouvait d’ailleurs s’y attendre, marquer une
certaine régression sur le luxe et les éblouissantes créations artistiques des
Chang.
Une catastrophe mit fin à la puissance des Tcheou. En 771 leur capitale fut
surprise et pillée par les barbares de l’ouest. La dynastie, abandonnant le
séjour des marches, se replia sur la région de Lo-yang, l’actuel Ho-nan, au
centre de la Chine de ce temps, au seuil de la Grande Plaine. Elle s’y trouva
évidemment beaucoup plus en sécurité, mais elle perdit du coup son caractère
guerrier et ses princes tombèrent très vite au niveau de simples rois fainéants,
tandis que tout le pouvoir passait aux seigneurs féodaux.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 17
CHAPITRE 3
Féodalité et chevalerie
La Chine archaïque, du VIIIe au IIIe siècle avant J.-C., pourrait fournir à
nos médiévistes des matériaux pour une étude comparée du régime féodal à
travers l’histoire. Dans la société chinoise de ce temps comme dans la France
du Xe siècle, la disparition du pouvoir royal entraîna en effet des institutions
assez analogues. Le morcellement des seigneuries fut d’abord poussé aussi
loin, puis, ici aussi, un certain nombre de grandes baronnies préparèrent le
regroupement territorial.
Nous n’énumérerons pas ici tous ces États féodaux chinois, mais il
convient de faire remarquer que, dans la plupart des cas, leur formation se
modelait sur les données géographiques. Les provinces chinoises actuelles,
souvent aussi grandes que plusieurs de nos États européens, correspondent,
comme ces derniers, à des unités permanentes qui s’imposent et reparaissent
toujours à travers les vicissitudes de l’histoire. Ce sont ces grandes unités
régionales qui se manifestent déjà dans les principautés archaïques. Au
nord-ouest, par exemple, l’actuel Chen-si, dans la vallée de la Wei creusée en
plein lœss et qui domine de haut la plaine du Ho-nan, s’était affirmé dès
l’aube de la période historique : nous avons vu que, de cette marche de
l’ouest, les princes Tcheou étaient partis à la conquête de la royauté. Le rôle
de seigneurs des marches qu’ils désertèrent par la suite y fut repris par leurs
vassaux, les comtes de Ts’in qui fondèrent au Chen-si une baronnie également
destinée à une fortune retentissante. Sur les terrasses de terre jaune du Chan-si
se fonda une autre principauté qui profita de sa situation surplombante par
rapport à la Grande Plaine pour obtenir et conserver assez longtemps
l’hégémonie. Une troisième principauté hégémonique s’était fondée à l’est, au
Chan-tong, province bien individualisée entre le massif sacré du T’ai-chan et
sa presqu’île rocheuse, son « Armorique » terminale. Sur le moyen Yang-tseu,
au Hou-pei, cuvette coupée de lacs et alors couverte de forêts, des tribus
barbares, gagnées par l’exemple de la civilisation chinoise, se sinisèrent
spontanément et fondèrent un quatrième grand État. Mais ce n’étaient là que
les baronnies les plus puissantes. Si nous voulions énumérer toutes les autres,
nées au hasard des partages féodaux dans le cadre plus modeste des
sous-divisions régionales, c’est une soixantaine de fiefs qu’il nous faudrait
passer en revue.
Nous n’entrerons pas non plus dans le détail des luttes entre ces diverses
principautés. Il serait aussi fastidieux que celui des querelles féodales dans la
France du XIe siècle et n’intéresse que la géographie historique (18). Ce qui
René GROUSSET — Histoire de la Chine 18
importe ici, c’est le milieu même, c’est la société de ce temps, équivalent de
notre société chevaleresque.
L’époque où nous sommes arrivés est en effet celle de la « chevalerie
chinoise ». La guerre de ce temps reste une guerre chevaleresque, conduite par
l’arme noble par excellence, la charrerie. Ces chars de guerre archaïques nous
sont bien connus, non seulement par les anciennes annales mais aussi par les
reproductions que nous en donnent les bas-reliefs han popularisés parmi nous
par les estampages de la mission Chavannes (19). Le char est attelé de quatre
chevaux, deux au timon, les deux autres tirant « en aile » par des courroies. Ce
sont des coursiers courts, ramassés et musclés, à l’encolure épaisse et renflée,
grassement nourris et pleins de feu. Les mors sont ornés de clochettes. Les
chars, étroits et courts, sont formés d’une caisse ouverte à l’arrière et montée
sur deux roues. Le char chinois, comme le char assyrien, porte trois hommes
au milieu le conducteur, à droite le lancier, à gauche l’archer. Tous trois sont
vêtus d’une cuirasse, de brassards et de genouillères faits en peaux de bœuf
vernissées. La lance du lancier est armée d’un crochet pour harponner
l’ennemi, les arcs ont des extrémités d’ivoire. Les boucliers des trois
compagnons sont peints de couleurs vives, le vernis de leurs armes brille au
soleil, tandis qu’à l’avant-garde, à l’arrière-garde et en flanc-garde flottent des
étendards portant les Bêtes symboliques des Quatre Directions : l’Oiseau
Rouge du Midi, la Tortue Noire du Nord, le Tigre Blanc de l’Ouest, le Dragon
Vert de l’Est.
L’armée de la seigneurie envahit-elle une principauté voisine ? Le
seigneur de celle-ci, par bravade et défi, lui envoie un convoi de vivres. Mais
le défi parfois est sanglant : les barons dépêchent à leur adversaire des braves
qui se coupent la gorge devant lui. Ou bien un char de guerre vient à toute
allure insulter les portes de la cité adverse. Puis c’est la mêlée des chars, à la
manière assyrienne. « Les mille équipages se heurtent, fanion contre fanion et
honneur contre honneur. » Comme dans l’épopée homérique, les guerriers des
deux armées, dès qu’ils se reconnaissent, échangent, du haut de leurs chars,
« des politesses hautaines ». Parfois, avant la lutte, ils échangent encore une
coupe de boisson, parfois même leurs armes. Le combat, entre de tels
partenaires, doit se conformer en principe à de sévères règles de courtoisie.
L’adversaire en mauvaise posture est épargné s’il a fait preuve de bravoure ou
s’il sait s’adresser à son vainqueur en chevalier. Comme plus tard dans le
Japon des samurai, « le prestige se gagne au moyen de gestes généreux ».
C’est déjà l’équivalent du bushidô, le code de l’honneur chevaleresque, avec
des paladins qui, avant de tirer à leur tour, s’exposent, impassibles, aux
flèches de l’adversaire, avec des écuyers qui se font délibérément tuer pour
honorer le blason de leur seigneur. Plus d’un passage du Tso-tchouan est, à cet
égard, digne de l’épopée, comme celui où le chef des chars du prince de Tsin,
percé de flèches, ne cesse de faire résonner le tambour, « car celui qui a revêtu
la cuirasse doit aller fermement jusqu’à la mort » : « la roue de gauche du char
René GROUSSET — Histoire de la Chine 19
est devenue pourpre de mon sang. Seigneur, ai-je osé dire que j’avais
mal (20) ? »
En temps de paix, le même idéal pénètre le gentilhomme. La ceinture
garnie d’une breloque de jades « au tintement harmonieux », il vient, à la cour
de son seigneur, prendre part aux nobles joutes du tir à l’arc, jeu courtois,
rythmé par des airs de musique, coupé de beaux saluts, « réglé comme un
ballet ».
Cet idéal chevaleresque de loyauté envers le seigneur comme envers
l’adversaire, ce souci de probité militaire, ce code de courtoisie nobiliaire
traduit en temps de paix dans « la religion de l’étiquette » autant de leçons qui
devaient laisser des traces profondes dans l’âme chinoise. La morale
confucéenne en a tiré une partie de son enseignement.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 20
CHAPITRE 4
Les sages d’autrefois
La philosophie chinoise, comme la philosophie indienne et la philosophie
grecque, représente un des aspects originaux de la pensée humaine.
La spéculation philosophique en Chine, on l’a vu, sort peut-être de très
anciennes conceptions naturalistes nées au spectacle de l’alternance des
saisons. Ce serait devant le rythme saisonnier que la pensée chinoise de
l’époque archaïque aurait été amenée à classer les choses selon deux
catégories générales, le yin et le yang, qui représentaient l’obscurité et la
lumière, l’humidité et la chaleur, et, par analogie, la terre et le ciel, la
rétraction et l’expansion, le genre féminin et le genre masculin, principes dont
l’opposition et l’alternance, mais aussi l’interdépendance ou, mieux encore, la
mutation expliquaient le processus des choses et toute la vie de l’univers. A
ces deux principes opposés s’en superposa bientôt un troisième, le tao, qui
était comme la loi même de leur solidarité, de leur interdépendance et de leur
enchaînement sans fin.
Ces conceptions naturalistes, qui plongent dans les premières
classifications de la mentalité primitive, furent suivies de notions plus
élaborées, sorties des écoles de devins (21). Les devins, dont le rôle était fort
considérable dans la société chinoise archaïque, imaginèrent pour la
commodité de leurs opérations, au-dessus du monde sensible, un monde
abstrait commandant le précédent, un peu comme dans la philosophie grecque
le commandent les Idées platoniciennes ; mais chez les devins chinois il
s’agissait d’abstractions géométriques, savoir des différentes combinaisons
que peut former tout un système de lignes brisées ou continues, ordonnées en
« trigrammes » et « hexagrammes » et qui par la suite symbolisèrent les
diverses combinaisons du yin et du yang, c’est-à-dire, ici encore, les divers
aspects de l’univers, les diverses éventualités de l’avenir. Ajoutons à cet
ensemble les notions purement chinoises sur la valeur qualitative des
nombres (22) et nous aurons présentes à l’esprit les conceptions très
particulières qui ont servi de point de départ à toute l’évolution de la
philosophie de l’Extrême-Orient.
Ce fut dans ce milieu intellectuel que vécut Confucius, en chinois K’ong
fou-tseu, « maître K’ong » (dates traditionnelles : 551-479 avant J.-C.). Né
d’une famille noble mais pauvre dans la principauté de Lou, province actuelle
du Chan-tong, il dut un moment s’en éloigner pour fréquenter les cours
voisines, puis y revint fonder une école de sagesse. En raison du caractère
moral de son enseignement on l’a comparé à Socrate. De fait ils ont entre eux
René GROUSSET — Histoire de la Chine 21
ce point commun de n’avoir pas laissé d’écrits. Nous sommes obligés de
reconstituer la physionomie de Socrate d’après les images — parfois
divergentes — que nous en ont laissées Platon et Xénophon. Plus délicat
encore est peut-être le travail en ce qui concerne Confucius. Les entretiens que
nous possédons de lui et qui contiennent ses aphorismes ne nous sont
parvenus que dans une édition remaniée, postérieure d’environ cinq cents ans
à sa mort. Toutefois on doit reconnaître que de ce texte semble se dégager
l’esquisse d’une personnalité attachante avec des mouvements charmants de
sensibilité et une spontanéité de réplique que n’auraient pu inventer de toutes
pièces des panégyristes conventionnels.
Pour autant que nous puissions de la sorte suivre la démarche de sa
pensée, nous constatons que Confucius ne cherche nullement à innover. A la
manière des vieilles écoles de scribes auxquelles il se rattache, son
enseignement se présente comme un commentaire de la tradition des anciens.
On retrouvera donc chez lui le respect dû au Ciel, c’est-à-dire à l’ordre
cosmique, les notions classiques du yin et du yang, la notion supérieure du tao
avec le doublet tao-tö (« le tao et la vertu ») que nous reverrons avec un sens
différent dans le vocabulaire de ses rivaux, les taoïstes, mais qui chez lui
traduit surtout un idéal de perfectionnement moral. Avec tous les sages de son
école, Confucius prêche la piété filiale et la piété envers les mânes,
c’est-à-dire le culte des ancêtres. Mais en dépit de ce traditionalisme, quelques
anecdotes nous montrent qu’il ne se considérait pas comme lié par les
formules rituelles ; tout au contraire, ce qu’il paraît avoir avant tout prisé,
c’est la pureté de l’intention, la sincérité du cœur. Sa doctrine se présente
essentiellement comme une doctrine d’action, son enseignement comme une
morale agissante. « C’est en tant que directeur de conscience qu’il semble
avoir mérité son prestige. »
Le « confucéisme » se résume dans la notion du jen, notion qui implique à
la fois un sentiment d’humanité envers autrui et un sentiment de dignité
humaine envers soi-même, au bref le respect de soi et des autres avec toutes
les vertus secondes que cet idéal commande : magnanimité, bonne foi,
bienfaisance. Dans les relations extérieures, le jen se traduit par le contrôle
constant de soi-même, par le respect des rites et par une politesse formelle qui
ne fait, comme on l’a dit, que manifester la politesse du cœur. Nous
retrouvons là la haute courtoisie qui, dans la classe noble, sous l’empire de
l’idéal chevaleresque, inspirait l’étiquette féodale.
Comme l’enseignement socratique, le confucéisme tend à apprendre avant
tout à l’homme à se connaître lui-même pour se perfectionner. Comme
Socrate renoncera aux recherches des philosophes ioniens sur l’origine du
monde, Confucius — sans d’ailleurs être aucunement agnostique — se refuse
à scruter le mystère de la destinée, à discourir sur les esprits, à « parler des
prodiges ». « Ce qu’on sait, savoir qu’on le sait. Ce qu’on ignore, savoir qu’on
l’ignore, professait-il. Tu ne sais rien de la vie ; que peux-tu savoir de la
mort ? » D’autre part cet enseignement tout orienté vers le perfectionnement
René GROUSSET — Histoire de la Chine 22
de l’homme ne distingue pas la morale individuelle de la morale civique ou
sociale. Le but de Confucius reste le bon gouvernement du peuple, assuré,
comme dans tous les systèmes chinois, par l’accord des vertus du prince avec
l’ordre du Ciel. « C’est la vertu du souverain, l’influence surnaturelle qu’il
tient de sa charge, du mandat céleste, qui fait la bonne ou la mauvaise
conduite du peuple. » Par l’accent donné à ces maximes, Confucius méritera
de devenir par la suite le sage type, le docteur par excellence de l’école des
lettrés officiels.
Si nous devions résumer en une seule formule l’esprit du confucéisme,
nous dirions que c’est un civisme en communion, mieux encore : en
collaboration avec l’ordre cosmique.
Le continuateur de Confucius qui montra le plus d’originalité fut Mo-tseu
(fin du Ve siècle avant J.-C., premières années du IVe). Par un coup d’aile
hardi, cet illustre penseur se rapprocha singulièrement du théisme. Au lieu du
Ciel impersonnel de ses prédécesseurs, il invoqua le Seigneur d’En-Haut, dieu
personnel, tout-puissant, omniscient et essentiellement moral : « Le grand
motif de se bien conduire, ce doit être la crainte du Seigneur d’En-Haut, lui
qui voit tout ce qui se fait dans les bois, les vallées, les retraites obscures où ne
pénètre aucun regard humain. C’est à lui qu’il faut tâcher de plaire. Or, il veut
le bien et hait le mal. Il aime la justice et hait l’iniquité. Tout pouvoir sur terre
lui est subordonné et doit s’exercer selon ses vues. Il veut que le prince soit
bienfaisant pour le peuple et que tous les hommes s’aiment les uns les autres
parce que lui, il aime tous les hommes. »
De son théisme, Mo-tseu tire en effet une morale d’une remarquable
élévation. Chez lui, l’altruisme de Confucius devient l’amour universel poussé
jusqu’au sacrifice de soi-même : « Tuer un homme pour sauver le monde, ce
n’est pas agir pour le bien du monde. S’immoler soi-même pour le bien du
monde, voilà qui est bien agir ! » Dans le même sens, Mo-tseu condamne
énergiquement les guerres féodales. Et, pour finir, cette maxime où se résume
toute sa pensée : « La science consiste dans l’adoration du Ciel et l’amour des
hommes. »
Tout autre fut l’école taoïste.
Les origines de cette école remontent aux spéculations des devins
préhistoriques sur les notions de yin, de yang et de tao dont nous avons parlé
précédemment. Elles se rattachent aussi aux pratiques d’autosuggestion des
anciens sorciers et sorcières dont les danses frénétiques aboutissaient à des
états de transe et d’extase capables de capter l’attention et de retenir la
présence des dieux. Il y a d’ailleurs loin de ces pratiques sauvages, toutes
empreintes encore de la magie primitive, à la pensée, si élevée, des « pères du
taoïsme », et la tradition orthodoxe veut ignorer ces troubles hérédités.
D’après elle, le taoïsme philosophique aurait été fondé par un sage, Lao-tseu,
sur lequel nous ne savons rien de positif et qui, selon la légende, aurait vécu
vers la fin du Ve siècle avant J.-C. Nous n’en savons pas davantage sur le
René GROUSSET — Histoire de la Chine 23
deuxième sage taoïste, Lie-tseu. Au contraire, le troisième d’entre eux,
Tchouang-tseu, est effectivement attesté comme ayant vécu dans la seconde
moitié du IVe siècle : il serait mort vers 320.
Des antiques recettes de sorcellerie qui lui ont donné naissance, le taoïsme
a conservé des pratiques très curieuses sur le contrôle de la respiration, ou
plutôt une véritable « gymnastique respiratoire » qui devait amener l’initié à
un état d’extase et de lévitation, toutes méthodes qui ne sont pas particulières
à la Chine archaïque puisqu’on les retrouve chez les yogi indiens. Mais ces
procédés d’autosuggestion sont ici ennoblis par une pratique de la vie
mystique qui — toujours comme dans le Yoga indien — devait « rendre l’âme
vide de toute autre chose que de sa pure essence ». Le saint taoïste parvenait
ainsi à une sorte d’état extatique permanent, « état de grâce magique qui était
aussi l’état de nature ».
Les textes taoïques nous révèlent les étapes successives de la voie
mystique ainsi comprise : « Depuis que j’écoute vos instructions, déclare dans
le livre de Tchouang-tseu un disciple du sage, j’ai d’abord appris à considérer
mon moi comme un objet extérieur, puis je n’ai plus su si j’étais mort ou
vivant. » Et de même dans un autre passage : « Après avoir vu l’Unique (le
tao), il (le disciple) put arriver à l’état où il n’y a ni présent, ni passé, puis à
celui où l’on n’est ni mort ni vivant. » Le livre de Lie-tseu analyse avec plus
de précision ces états contemplatifs, maintenus au sein même du tourbillon
des choses parce qu’en communion avec lui : « Mon cœur se concentra, mon
corps se dispersa. Toutes mes sensations furent pareilles. Je n’eus plus la
sensation de ce sur quoi mon corps était appuyé ni où posaient mes pieds. Au
gré du vent j’allais à l’est et à l’ouest comme une feuille d’arbre, comme une
tige desséchée, tant qu’à la fin je ne savais plus si c’était le vent qui me portait
ou moi qui portais le vent. »
Cette ascèse intellectuelle dote le taoïste de pouvoirs inouïs. « Arrivé, écrit
excellemment Granet, à n’être plus qu’une puissance pure, impondérable,
invulnérable, entièrement autonome, le saint va se jouant en toute liberté à
travers les éléments. »
Dans sa transcendance, enseigne Tchouang-tseu, le Sage est au-dessus des
contingences : « Que la foudre tombe des montagnes, que l’ouragan
bouleverse l’océan il ne s’inquiète pas. Il se fait porter par l’air et les nuées, il
chevauche le soleil et la lune, il s’ébat par-delà l’espace ! » Comme un pur
esprit il traverse toute matière, car pour lui toute matière est comme poreuse.
Le livre de Tchouang-tseu s’ouvre sur le mythe platonicien du grand oiseau
céleste s’enlevant ainsi à la recherche du tao. « Le grand oiseau s’élève sur le
vent jusqu’à une hauteur de 90.000 stades. Ce qu’il voit de là-haut, dans
l’azur, sont-ce des troupes de chevaux sauvages lancés au galop ? Est-ce la
matière originelle qui voltige en poussière d’atomes ? Sont-ce les souffles qui
donnent naissance aux êtres ? Est-ce l’azur qui est le ciel lui-même, ou
n’est-ce que la couleur du lointain infini ? » Dans ce vol planétaire sur les
René GROUSSET — Histoire de la Chine 24
ailes du grand oiseau mythique, dans cette aspiration éperdue à atteindre d’un
seul coup d’aile la force innomée qui meut les mondes, Tchouang-tseu se sent
maître de l’univers.
▲ Mais pour s’unir ainsi à l’essence de la Nature, pour ainsi s’associer à
l’Élan cosmique, le taoïste doit abolir en lui la raison raisonnante, « vomir son
intelligence ». « Que tes yeux, enseigne Tchouang-tseu, n’aient plus rien à
voir, tes oreilles plus rien à entendre, ton cœur plus rien à savoir. » La société,
la civilisation ne sont que conventions. Le taoïste doit les rejeter. Comme le
disciple de Jean-Jacques Rousseau, il doit retourner à l’état de nature, vivre
dans l’intimité des bêtes sauvages et libres. Pour retrouver en soi l’homme
naturel, il n’y a en effet qu’à dépouiller le civilisé. Là réside le secret de
longévité, recherché par toute l’école : pour prolonger indéfiniment notre vie,
il nous suffit de conserver en paix, sans interventions artificielles, notre élan
vital. Dans la pratique quotidienne, la sagesse taoïste consiste essentiellement
dans le refus de toute agitation inutile : « Sans franchir ton seuil, dit Lao-tseu,
tu peux connaître l’empire entier ; sans regarder par la fenêtre, tu peux
posséder le tao céleste. »
■ ▲ En approfondissant l’antique notion du tao, le taoïsme a donné à la
pensée chinoise une métaphysique. Métaphysique d’une remarquable
puissance, encore qu’échappant à toute tentative de définition trop précise. Le
tao, c’est la substance cosmique avant toute spécification. « Avant le temps et
de tout temps, dit Lao-tseu, fut un Etre existant de lui-même, éternel, infini,
complet, omniprésent. Impossible de le nommer, car les termes humains ne
s’appliquent qu’aux êtres sensibles. Or l’Etre primordial est essentiellement
non-sensible. En dehors de cet être, avant l’origine, il n’y eut rien. On
l’appelle néant de forme, ou mystère, ou tao. » ■ Rien de ce qui est n’est en
dehors de lui. « Il pénètre tout, confirme Tchouang-tseu. Il est dans cette
fourmi ; plus bas encore dans cette brique ; plus bas encore : dans cet
excrément. » Substance unique dont le yin et le yang ne sont que les modes,
continu cosmique qui permet leur éternelle réversibilité, il reste un pur
inconnaissable, un pur ineffable : « Le tao qui peut être nommé n’est pas le
tao véritable (23) ». On ne peut le définir que négativement. C’est ce
qu’expriment les quatre vers, si souvent cités, du livre de Lao-tseu :
O grand carré qui n’a pas d’angles,
Grand vase jamais achevé,
Grande voix qui ne forme pas de paroles,
Grande apparence sans forme !
Mais on se tromperait radicalement en prenant ce monisme pour un
monisme statique. C’est le dynamisme même. Comme l’ont fait observer
Maspero et Granet, le tao est moins conçu comme un être que comme une
force. Il est tout jaillissement et élan vital. Il est « la spontanéité qui meut les
mondes », ou, mieux encore, « le principe permanent de l’universelle sponta-
néité », l’élan cosmique identique à l’élan vital.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 25
Par un curieux renversement, ce monisme absolu aboutit à un relativisme
radical. Si « les dix mille êtres » ne sont qu’un, ils sont interchangeables et
interréversibles. Le sage lui-même, ayant dépouillé son nom, sa personnalité,
son moi individuel, s’identifie à tout le reste de l’univers. « Comment, écrit
Tchouang-tseu, savons-nous si le moi est ce que nous appelons le moi ? Jadis
moi, Tchouang-tseu, je rêvai que j’étais un papillon, un papillon qui voltigeait
et je me sentais heureux. je ne savais pas que j’étais Tchouang-tseu. Soudain
je m’éveillai et je fus moi-même, le vrai Tchouang-tseu. Et je ne sus plus si
j’étais Tchouang-tseu rêvant qu’il était un papillon, ou un papillon rêvant qu’il
était Tchouang-tseu. » Ou bien la scène shakespearienne où Lie-tseu, montrant
un crâne ramassé sur le bord du chemin, murmure, Hamlet chinois : « Moi et
ce crâne, nous savons qu’il n’y a pas véritablement de vie, pas véritablement
de mort. » Avant l’image de Renan sur « le point de vue de Sirius »,
Tchouang-tseu, pour établir son relativisme universel, nous a invités à
envisager les choses d’un observatoire analogue : « Si tu montes dans le char
du soleil ... » De ces hauteurs « le moi et autrui », nous dirions le sujet .et
l’objet, sont identiques : « un centenaire n’est pas vieux, un mort-né n’est pas
jeune, un ciron vaut une montagne, un brin d’herbe vaut l’univers ».
Ce relativisme ou plutôt cette universelle réversibilité aboutit à une
attitude de détachement, de quiétude, d’acceptation sereine devant toutes les
vicissitudes humaines. « O monde, dira Marc-Aurèle, tout ce que tu
m’apportes est pour moi un bien. » — « Quand nous avons compris, dit de
même Tchouang-tseu, que la terre et le ciel sont un grand creuset et le
Créateur un grand fondeur, où irions-nous qui ne fût bon pour nous ? » — « O
mon maître, ô mon maître, s’écrie encore Tchouang-tseu s’adressant au tao, tu
anéantis toute chose sans être cruel, tu fais largesse aux dix mille générations
sans être bon. » La dernière leçon du taoïsme sera cette leçon d’indifférence.
Une philosophie particulière est celle de Yang-tseu, lequel vivait vers le
milieu du IVe siècle avant J.-C. Nous sommes ici dans la terrible époque des
« Royaumes Combattants ». La guerre règne en permanence avec
d’effroyables tueries, le massacre en masse des populations civiles. Aussi la
vision que Yang-tseu nous a laissée de ces siècles de fer est-elle une vision
désespérée, cynique aussi. Son enseignement est un fatalisme pessimiste avec,
dans l’amertume, un accent personnel qui rappelle notre Lucrèce. « Cent ans
sont l’extrême limite de la vie humaine. L’enfance portée sur les bras et la
décrépitude radoteuse en occupent la moitié. La maladie et la douleur, les
pertes et les peines, les craintes et les inquiétudes remplissent le reste.
Qu’est-ce que la vie de l’homme, quel en est le plaisir ? Morts, les hommes ne
sont qu’une pourriture puante. Mais que serait la vie éternelle ! »
Si le spectacle du réel décevait profondément les penseurs, il fut une école
qui l’accepta résolument, celle des légistes qui, dans cette société de fer,
cherchèrent à établir une doctrine de l’État indépendante de la morale. Prenant
l’homme tel qu’il est, avec ses vices, les légistes établirent sur ces bases
essentiellement empiriques une théorie du bon gouvernement. Les lois
René GROUSSET — Histoire de la Chine 26
devaient, même sous des princes personnellement médiocres, assurer le salut
de l’État, voire le bien du peuple, et cela par le jeu alterné des « deux
poignées », savoir les châtiments et les récompenses. La politique est une
technique ; le critérium de la valeur des lois n’est pas leur qualité morale
théorique, c’est leur efficacité pratique. Le principal à cet égard est que les
lois ne soient pas désarmées : « Ce qui permet aux tigres de triompher des
chiens, ce sont leurs griffes et leurs crocs. »
Mencius (Meng-tseu), qui vécut entre 372 et 288 environ, est un moraliste
de l’école confucéenne. Il enseigne une doctrine de juste milieu, également
éloignée de l’individualisme égoïste de Yang-tseu et de la totale immolation
de soi prêchée par Mo-tseu. Il ne proteste pas moins contre la dureté de l’école
des légistes. En somme il revient à l’humanitarisme confucéen en l’équilibrant
par une théorie plus réaliste de la justice. Une place particulière est faite ici à
l’éducation : « L’excellence du cœur résulte de la culture d’un germe de
bonté, telle une semence d’orge qui profite d’un bon sol et d’une année
heureuse. » Mais cette doctrine modérée ne devait avoir son plein succès que
plus tard, à l’époque du calme gouvernement des Han. Pour le moment,
l’époque des Royaumes Combattants était à ses plus terribles heures et tout le
réalisme des légistes n’était pas de trop pour les leçons que leur demandaient
aventuriers et tyrans.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 27
CHAPITRE 5
Par le fer et par le feu
Du chaos féodal s’étaient finalement dégagées quelques grandes
principautés qui absorbèrent les seigneuries secondaires et qui s’engagèrent
bientôt dans des luttes à mort, chacune luttant contre toutes les autres pour
savoir laquelle réaliserait à son profit l’unité du territoire chinois (24). A partir
de 335 avant J.-C., les princes territoriaux les plus importants, sans plus se
soucier des rois fainéants de la dynastie Tcheou, assumèrent eux-mêmes le
titre royal comme, dans le monde grec, après la mort d’Alexandre, ses
lieutenants, les Diadoques, devaient le faire en 305. L’époque des Royaumes
Combattants (25) battait son plein.
Avec les Royaumes Combattants l’ancienne guerre de chevalerie fit place
à une guerre d’aventuriers sans pitié ni loyauté, puis à des guerres de masse où
toute la population d’un pays était lancée contre les populations voisines.
L’arme noble par excellence, l’arme des beaux tournois à la manière de notre
Iliade, la charrerie, commença à faire place à l’arme des attaques brusquées et
des incursions en trombe, à la cavalerie proprement dite. Cette révolution dans
l’art militaire fut entreprise en 307 avant J.-C. par un roi de l’État de Tchao,
dans le nord de l’actuelle province de Chan-si. Ayant à lutter contre les Huns
de la Mongolie, il s’était aperçu que ce qui faisait la supériorité de ces
nomades, c’étaient leurs archers montés dont la mobilité et les rapides
évolutions surprenaient toujours la lourde charrerie chinoise. Leur empruntant
leur tactique, il créa à leur exemple des corps d’archers à cheval. Son voisin et
rival, le roi de Ts’in (dans l’actuel Chen-si), fit mieux encore : il se donna non
seulement une cavalerie, mais aussi des corps de fantassins équipés à la
légère, armée en quelque sorte « nationale » par laquelle il remplaça les lentes
levées féodales. En même temps apparaissait la poliorcétique avec l’invention
de machines de siège, de tours roulantes et de catapultes qui constituèrent une
véritable « artillerie ». Mais la courtoisie de la guerre féodale était bien
révolue. Les luttes entre Royaumes Combattants devenaient inexpiables. Au
lieu de tirer noblement rançon des prisonniers, les vainqueurs, désormais, les
faisaient exécuter en masse. Les soldats du royaume de Ts’in, le plus
belliqueux de tous ces États rivaux, ne recevaient leur solde que sur
présentation de têtes coupées. Dans les villes prises d’assaut, voire prises par
capitulation, la population tout entière, femmes, vieillards, enfants, était le
plus souvent égorgée. Remettant en honneur les pratiques cannibales de
l’humanité primitive, les chefs, pour « accroître leur prestige », n’hésitaient
pas à jeter l’ennemi vaincu dans des chaudières bouillantes et à boire cet
René GROUSSET — Histoire de la Chine 28
horrible bouillon humain, mieux encore, à obliger à en boire les parents de
leur victime.
Parmi les Royaumes Combattants, le Ts’in, l’actuel Chen-si, jouissait
d’ailleurs par sa position géographique d’une situation privilégiée. De la haute
vallée de la Wei, il surplombait les riches plaines du Ho-nan, enjeu de toutes
ces compétitions. C’est ce qu’indique en termes saisissants l’Hérodote de la
Chine, le vieil historien Sseu-ma Ts’ien (mort vers 80 avant J.-C.) : « Le pays
de Ts’in est un État que sa configuration même prédestinait à la victoire.
Rendu difficile d’accès par la ceinture que forment autour de lui le Fleuve
Jaune et les montagnes, il est suspendu à mille li au-dessus du reste de
l’empire. Avec 20.000 hommes il peut tenir tête à un million d’hommes armés
de la lance. La disposition de son territoire est si avantageuse que, lorsqu’il
déverse ses soldats sur les seigneurs, il est comme un homme qui lancerait de
l’eau d’une cruche du haut d’une maison élevée. » Ajoutons à ces avantages
géographiques les qualités militaires de la race, race de pionniers et de
soldats-laboureurs en ces marches extrêmes du Far-West chinois. Pour mettre
à profit ces divers dons naturels, une dynastie locale réaliste et dure qui
discerna de bonne heure le vice secret des autres dynasties rivales :
l’émiettement du domaine princier en sous-fiefs et tenures au profit des
compagnons du chef. Evitant cette cause d’affaiblissement, les rois de Ts’in
surent récompenser leurs fidèles sans morceler le domaine royal. Enfin ils
s’entourèrent d’une école de légistes, — nous avons fait allusion à cette
catégorie de « philosophes », — qui, pour asseoir l’autorité royale et justifier
la conquête, élaborèrent de toutes pièces une théorie absolutiste du Prince et
de l’État.
Il ne faudrait pas négliger non plus les durs ministres-régents qui, pendant
les minorités, assurèrent plus virilement encore que les rois eux-mêmes la
continuité de la politique royale : tel cet extraordinaire Wei Yang dont
l’annaliste nous dit laconiquement, sous la rubrique de 359, qu’ « il
encouragea le labourage et les semailles et augmenta dans l’armée les
récompenses comme les punitions : le peuple en souffrit d’abord, mais l’État y
trouva son avantage ». Le Richelieu chinois fut d’ailleurs mal payé de ses
services. Un nouveau roi, qu’il avait jadis morigéné comme prince héritier, le
fit « écarteler entre des chars ». Un pareil supplice pour un aussi haut
personnage montre la rigueur des lois de Ts’in. A tous les degrés de la
hiérarchie elles étaient impitoyables : « Ceux qui font quelque critique sont
mis à mort avec toute leur parenté. Ceux qui tiennent des conciliabules, on
abandonne leurs corps sur la place publique. » Du moins une discipline stricte
fut-elle ainsi imposée à l’ensemble de la population.
Sous de tels chefs, la conquête, par le royaume de Ts’in, des autres
royaumes de la Chine de ce temps, — le bassin du Fleuve Jaune, la vallée du
Yang-tseu — demanda malgré tout un siècle et demi (26). Seules les annales
des rois d’Assyrie, les Sennachérib et les Assourbanipal, étalent un tel luxe
d’atrocités. En 331, Ts’in fait prisonnière l’armée de Wei et décapite 80.000
René GROUSSET — Histoire de la Chine 29
hommes. En 318 Ts’in disperse la coalition de Wei, de Han et de Tchao
qu’avaient aidés les Huns, et coupe 82.000 têtes. En 312 Ts’in bat Tch’ou et
coupe 80.000 têtes. En 307 on se contente d’un tableau de 60.000 têtes. Mais
avec l’avènement du roi Tchao-siang (il régnera sur le Ts’in de 306 à 251), les
fêtes seront plus somptueuses. En 293 il bat Han et Wei et s’offre pour
commencer un butin de 240.000 têtes. En 275 campagne contre Wei 40/000
têtes seulement. En 274 nouvelle expédition contre le même adversaire : cette
fois, 150.000 têtes. En 260 grand succès sur le Tchao : « bien qu’on eût
promis la vie sauve aux ennemis, on en décapita plus de 400.000. Une terreur
grandissante s’emparait des autres royaumes chinois. Il n’était plus de
décennie où Ts’in, « la bête féroce de Ts’in », n’amputât l’un d’entre eux. Ce
fut alors que monta sur le trône de ce même Ts’in le prince qui allait mener à
bien l’œuvre de ses prédécesseurs, l’unificateur de la terre chinoise, le futur
Ts’in Che Houang-ti.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 30
CHAPITRE 6
Le César chinois
Lorsque, en 246 avant J.-C., le fondateur du césarisme chinois, qui ne
s’appelait encore que le roi Tcheng, monta sur le trône du Ts’in, il n’avait que
treize ans. Sa jeunesse laissa quelque répit aux autres royaumes chinois, mais
le sursis devait être de courte durée. « C’était, dit un de ses conseillers, un
homme au nez proéminent, aux yeux larges, à la poitrine d’oiseau de proie, à
la voix de chacal, avec le cœur d’un tigre ou d’un loup. » Il avait vingt-cinq
ans lorsque, en 234, un de ses généraux, vainqueur du royaume rival de
Tchao, dans l’actuel Chan-si, lui offrit le trophée colossal de 100.000 têtes
coupées. Les autres princes se sentirent perdus. Seul l’assassinat du jeune roi
pouvait les sauver. L’un d’eux organisa le meurtre (la. scène nous a été
transmise par un bas-relief du Chan-tong, estampé par la mission Chavannes),
mais le roi échappa et ce fut l’assassin qui fut coupé en morceaux. Dès lors les
conquêtes se succédèrent à une allure foudroyante. Entre 230 et 221 tous les
autres royaumes chinois, correspondant aux provinces actuelles du Chan-si et
du Ho-nan, du Ho-pei et du Chan-tong, du Hou-pei et du Ngan-houei, furent
successivement annexés. En 221 toute la Chine de ce temps était unifiée sous
l’autorité du roi de Ts’in. Celui-ci prit le titre impérial d’Auguste Seigneur
(Houang-ti) et c’est sous ce nom de « Premier Auguste Seigneur Ts’in », en
chinois Ts’in Che Houang-ti, qu’il est connu dans l’histoire.
L’empire chinois était fondé en même temps qu’était réalisée l’unité
chinoise. Il devait, sous des dynasties diverses, durer pendant deux mille cent
trente-trois ans (de 221 avant J.-C. à 1912 de notre ère).
L’unification territoriale de la Chine par Che Houang-ti fut suivie d’un
travail d’unification politique et sociale, intellectuelle aussi, qui n’est pas la
partie la moins remarquable de son couvre. Personnalité hors de pair, le César
chinois ne fut pas seulement un conquérant, mais aussi un administrateur de
génie. La centralisation militaire et civile créée par ses prédécesseurs dans leur
royaume du Chen-si, il l’étendit à l’empire entier. Par des échanges en masse
de populations il sut briser les régionalismes les plus obstinés. Son césarisme
autoritaire en finit avec une féodalité qui semblait inhérente à la société
chinoise. Loin de créer, comme l’espéraient ses généraux, et en leur faveur,
une féodalité nouvelle, il divisa l’empire en trente-six commanderies
directement administrées chacune par un gouverneur civil, un gouverneur
militaire et un surintendant. Son ministre Li Sseu unifia les caractères
d’écriture, réforme d’un importance capitale pour l’avenir en raison des
différences de dialectes à travers lesquels l’identité de l’écriture est souvent,
René GROUSSET — Histoire de la Chine 31
de Pékin à Canton, le seul truchement commun. De même « il unifia les lois et
les règles, les mesures de pesanteur et les mesures de longueur ; les chars
eurent des essieux de dimensions identiques ». Cette dernière mesure se réfère
à la création d’un système de routes impériales de largeur uniforme (larges de
cinquante pas), plantées d’arbres et surélevées contre les inondations.
A l’instigation de son ministre Li Sseu, le César chinois, en 213 avant
J.-C., ordonna la destruction des livres classiques, notamment de tous ceux de
l’école confucéenne, mesure qui à travers les siècles a voué sa mémoire à
l’exécration des lettrés. En réalité les lettrés, traditionnellement attachés au
culte du passé féodal, se faisaient consciemment ou non les défenseurs du
régime que Che Houang-ti venait d’abolir. Pour en finir avec leur opposition
sournoise, l’empereur « proscrivit les livres », mesure radicale qui, du reste,
ne dut pas être aussi générale qu’on l’a dit puisque finalement les « classiques
» ont survécu. Laissons donc protester les lettrés. Seule, l’œuvre de Che
Houang-ti compte, et cette œuvre égale en importance et dépasse
singulièrement en durée celles d’Alexandre ou de César. Au pays
territorialement le plus morcelé, socialement le plus féodal, son césarisme sut
en une vingtaine d’années imposer une centralisation assez forte pour durer
vingt et un siècles. En somme un des plus puissants génies à qui il ait été
donné de repétrir une humanité.
Les inscriptions que le César chinois fit graver aux quatre coins de son
empire prouvent qu’il était conscient de la grandeur historique de son œuvre.
« Il a réuni pour la première fois le monde », dit magnifiquement l’inscription
du T’ai-chan. « Il a renversé et détruit les remparts intérieurs », dit
l’inscription de Kie-che. « Il a réglé et égalisé les lois, les mesures et les
étalons qui servent à tous les êtres, dit la stèle de Lang-ya ; il a mis l’ordre
dans la terre orientale, il a supprimé les batailles, — formule d’une Pax Sinica
équivalente, pour l’Extrême-Asie, à ce que sera la Pax Romana pour le monde
méditerranéen. Et plus loin dans le même sens : « Les têtes noires (c’est-à-dire
les Chinois) jouissent du calme et du repos ; les armes ne sont plus
nécessaires ; chacun est tranquille dans sa demeure. Le Souverain Empereur a
pacifié à la ronde les quatre extrémités du monde », formule qui, elle aussi,
évoque un orbis sinicus se suffisant à lui-même et analogue à l’orbis romanus.
Les inscriptions rupestres de Che Houang-ti commémoraient ses voyages.
La Chine une fois unifiée, il avait en effet tenu à en parcourir lui-même les
principales régions. On le vit ainsi faire l’ascension de la montagne sacrée du
T’ai-chan pour s’y entretenir avec les esprits célestes, puis aller contempler
l’océan du haut de la terrasse de Lang-ya d’où il essaya d’entrer en
communication avec les génies de la mer, habitants des îles mystérieuses où
se lève le soleil ...
Une des préoccupations de Che Houang-ti fut de mettre la Chine à l’abri
des incursions des nomades turco-mongols. Ces barbares, alors connus sous le
nom de Huns, erraient sur les frontières de l’empire du côté de la Mongolie.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 32
Pour les contenir, les anciens princes chinois avaient construit des murailles
partielles en divers points des marches du nord. En 215 Che Houang-ti fit
réunir en une ligne de défense continue ces anciens éléments de fortification.
Ce fut la Grande Muraille qui courut depuis la passe de Chan-hai-kouan, sur
le golfe de Petchili, jusqu’aux sources de la Wei, au Kan-sou, dans les
marches du nord-ouest.
Jusqu’à cette époque le territoire chinois ne comprenait, on l’a vu, que le
bassin du Fleuve Jaune et la vallée du Yang-tseu. La Chine méridionale
actuelle, notamment la région cantonaise, restait allogène et barbare. En 214
Che Houang-ti y envoya une armée qui occupa Canton et commença la
sinisation du pays. A cet effet l’empereur fit faire des rafles de gens sans aveu
et les envoya peupler les nouvelles provinces, depuis l’embouchure du
Yang-tseu jusqu’à Canton. L’histoire de la colonisation européenne nous
montrerait maintes fois appliqué ce système de la « peuplade » au moyen de
convicts.
Le César chinois mourut en 210 avant J.-C. Il fut enterré, conformément à
sa volonté, près du village actuel de Sin-fong, au Chen-si, sous un tumulus
énorme, haut de 48 mètres au-dessus de l’embase, de près de 60 au-dessus de
la limite antérieure des travaux de terrassement, véritable montagne d’un
demi-million de mètres cubes, construite de main d’homme. On mura dans sa
tombe une partie de ses femmes et les ouvriers qui y avaient transporté ses
trésors.
La période ascensionnelle du royaume de Ts’in à l’époque des Royaumes
Combattants, depuis la seconde moitié du VIe siècle avant J.-C., et la brève
apothéose impériale de cette maison sous Che Houang-ti (221-210) virent se
développer dans l’art des bronzes un style propre, profondément novateur. Ce
style, appelé naguère « art ts’in » et aujourd’hui « art des Royaumes Combat-
tants », est caractérisé par la « libération de la ronde-bosse » dans les
représentations d’animaux couchés au flanc des vases, comme on peut le voir
par les célèbres bronzes de Li-yu, aujourd’hui au Louvre. Il est caractérisé
surtout par un décor nouveau, avec des entrelacements et des chevauchements
de lignes, de boucles, de crochets, de tresses, de spirales et de méandres
donnant l’impression d’un fourmillement et d’une danse en mouvement per-
pétuel. Le même rythme trépidant entraîne les dragons en forme de lézards
qui, déjà opposés, mais dans un mouvement encore assez lent, sur le décor des
bronzes tcheou, s’enlèvent ici en une sarabande effrénée. Il anime également
les scènes de chasse qui servent de décor aux derniers de ces bronzes en
transition vers le han. Notons que ce style, bien que logiquement dérivé de
celui de l’époque tcheou, peut avoir été influencé par un art voisin qui apparaît
alors pour la première fois aux frontières septentrionales de la Chine : l’art des
steppes.
A l’époque qui nous occupe, l’immense zone de steppes qui s’étend depuis
la Russie méridionale, sur les rives septentrionales de la mer Noire, jusqu’à la
René GROUSSET — Histoire de la Chine 33
Muraille de Chine, à travers le sud de la Sibérie et la Mongolie, était occupée
par des nomades de races diverses, — Scythes de race aryenne en Russie,
Huns de race turco-mongole en Mongolie, — mais qui tous transhumaient à la
suite de leurs troupeaux. Scythes ou Huns, tous ces cavaliers de la steppe
possédaient un art particulier, représenté surtout par des plaques de bronze
avec des combats d’animaux — fauves et équidés, rapaces et cervidés —
curieusement tourmentés et contorsionnés en une stylisation toute de
mouvement. Nous avons vu par ailleurs qu’en 307 avant J.-C. les Chinois,
pour lutter à armes égales contre les Huns de Mongolie, créèrent à leur
exemple des corps d’archers montés. Du coup ils empruntèrent aux Huns une
partie de leur costume, — le pantalon du cavalier qui remplaça la robe de
l’homme de char, — une partie aussi de leur équipement, notamment les
appliques et agrafes de bronze. Or, avec ces plaques et ces boucles nous
voyons apparaître en Chine des motifs animaliers stylisés dont le rythme est
en rapports assez étroits avec l’art des steppes tout en appartenant au style
chinois des Royaumes Combattants et de l’époque ts’in dont il a pu favoriser
l’éclosion. Le fait, comme on le voit, est intéressant puisqu’il nous permet de
déceler certains contacts de l’art chinois non seulement avec l’art animalier
des Huns de la Mongolie et avec celui des bronzes sibériens (région de
Minoussinsk), mais même, par cet intermédiaire, avec l’art scythe de la Russie
méridionale, ce dernier bien connu par ailleurs pour ses relations avec l’art
grec ...
Quoi qu’il en soit de ces rapprochements archéologiques qui n’en sont du
reste qu’à leur début, la Chine, à l’époque où nous sommes arrivés, allait de
toute façon entrer dans le courant de l’histoire mondiale. L’empire unitaire,
créé par Che Houang-ti, allait, sous la dynastie suivante, être appelé à
connaître le monde indien, l’Iran et le monde romain.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 34
CHAPITRE 7
De l’empire militaire à l’empire traditionnel
La monarchie absolue créée par Ts’in Che Houang-ti ne se comprenait
qu’avec un homme fort. Or le fils du César chinois se trouva un adolescent
incapable. Au bout de trois ans de désordres, il dut se suicider au milieu de la
révolte générale. Le pays retomba dans la plus affreuse anarchie et les chefs
d’armées s’arrachèrent les diverses provinces.
Les historiens chinois se sont plu à opposer le caractère des deux
principaux capitaines qui se disputaient ainsi le pouvoir, Lieou Pang et Hiang
Yu : Hiang Yu, géant brutal aux allures de soudard ; Lieou Pang, type de
Chinois politique, rusé et adroitement généreux, encore que, lui aussi,
aventurier sans passé. De Lieou Pang surtout ils nous ont laissé un portrait
haut en couleur. « C’était un homme au nez proéminent, au front de dragon,
avec une belle barbe. Sur la cuisse gauche il portait soixante-douze points
noirs » — signe, évidemment, de sa grandeur future. « Bien que fort pauvre,
il aimait le vin et les femmes. » On nous apprend qu’il allait boire chez une
vieille marchande, la dame Wang ; soit générosité, soit vantardise, il offrait
toujours de payer le vin au-dessus du prix fixé ; en réalité il n’achetait qu’à
crédit. Il est vrai qu’un jour que, parfaitement ivre, il s’était endormi dans la
boutique, la vieille crut voir au-dessus de lui planer un dragon, nouveau
présage d’une haute destinée : plus que jamais elle donna son vin à crédit.
Abandonnant la vie de paysan, Lieou Pang avait de bonne heure pris du
service comme officier de police dans une circonscription rurale. A ce point
de sa carrière sa biographie continue à nous conter sur lui de joviales
anecdotes comme le jour où, invité par le préfet du district à verser en
« cadeau » mille pièces de monnaie, il s’en tira en payant d’audace — sans
remettre un liard. C’était le temps où, dans la ruine de l’empire ts’in, tout
aventurier pouvait faire fortune. Lieou Pang commença par se constituer une
troupe, d’assez curieuse façon, du reste : un jour qu’il était chargé d’escorter
une colonne de condamnés, il trouva plus avisé de les délier de leurs chaînes
et de se mettre à leur tête comme chef de bande. » Il aspergea de sang son
tambour, prit le rouge comme emblème de ses étendards », et se tailla un fief
au Kiang-sou, sa patrie. En 207 il marcha sur la province impériale, le
Chen-si, et, tout de suite, sut s’attacher la population par son humanité. Au
contraire, son rival, Hiang Yu, qui occupa peu après le Chen-si sur ses traces,
ravagea épouvantablement le pays. Hiang Yu, s’étant emparé du père de
Lieou Pang, menaça, si ce dernier ne se soumettait pas, de « faire bouillir » le
vieillard. Lieou Pang ne se laissa pas intimider pour si peu. A cette horrible
René GROUSSET — Histoire de la Chine 35
menace il répondit sur le ton le plus aimable : « Hiang Yu et moi, nous avons
été naguère frères d’armes. Mon père est donc devenu le sien. S’il veut
absolument faire bouillir notre père, qu’il n’oublie pas de m’en réserver une
tasse de bouillon ! » Interloqué par un tel sang-froid, Hiang Yu ne tarda pas à
relâcher son captif.
Bientôt, du reste, l’adresse de Lieou Pang eut acculé son adversaire au
désastre final. Dans une furieuse bataille livrée sur la rivière Houai, Hiang Yu
fit des prodiges de valeur, traversa plusieurs fois avec sa cavalerie les rangs
ennemis et abattit de sa main un des lieutenants de Lieou Pang ; mais, percé
de dix blessures, il se vit encerclé par des forces supérieures ; parmi ses
poursuivants il reconnut un de ses anciens compagnons d’armes : « Je sais que
ma tête est à prix, lui cria-t-il. Tiens, prends-la ! » Et il se trancha la
gorge (203).
Lieou Pang n’avait plus de rival. Le soldat de fortune se trouvait
empereur ! Par un dénouement imprévu, c’était pour ce fils de paysan
qu’avaient travaillé trente-sept générations de princes de Ts’in ; c’était
finalement pour lui que Ts’in Che Houang-ti avait créé le césarisme chinois.
L’heureux aventurier se trouvait en moins de cinq ans l’héritier inattendu de
cette longue suite d’orgueilleux féodaux, le bénéficiaire de l’œuvre accomplie
par l’homme de génie qui avait créé de toutes pièces la centralisation
impériale et l’unité chinoise. Les débuts de son règne furent d’ailleurs
modestes, difficiles même. Pour récompenser les autres condottieri qui
l’avaient aidé à monter sur le trône, il dut leur accorder de larges fiefs, les
nommer rois provinciaux, semblant ainsi rétablir en leur faveur la féodalité
abolie par Ts’in Che Houang-ti. Mais ce qu’il donnait d’une main, il le
reprenait de l’autre ; les rois locaux qu’il avait été obligé de créer, il profitait
du moindre prétexte pour les déplacer comme de simples préfets ou pour les
acculer à la révolte et les supprimer. Finalement la nouvelle féodalité des Han,
domestiquée et dépourvue de toute autorité administrative, devait rester une
simple noblesse de cour qui n’entrava en rien le pouvoir absolu de l’empereur.
Cet homme heureux devait bénéficier de ce qui, pour un fondateur de
dynastie, est encore la meilleure fortune : une lignée de descendants qui
conserva l’empire pendant quatre siècles. Il n’était pas, à l’origine, de pouvoir
plus discutable et précaire que le sien. Il ne devait pas y avoir, par la suite, de
légitimité plus sûre que celle qui put se réclamer de lui parce que sa dynastie,
celle des Han, devait durer de 202 avant J.-C. à 220 de notre ère et marquer si
fortement le destin du peuple chinois que celui-ci aujourd’hui encore se
glorifie de ce nom : « les fils des Han ».
Nul cependant ne fut moins enivré de sa fortune que ce fondateur de
dynastie. Au faîte des honneurs, il n’oublia jamais la simplicité de ses
origines : « C’est en étant vêtu d’habits de toile et en tenant en main une épée
de trois pieds de long que je me suis emparé de l’empire ! » Il ne se plaisait
réellement qu’auprès des petites gens de son pays natal, l’actuel Kiang-sou
René GROUSSET — Histoire de la Chine 36
(province de Nankin) avec lesquels il aimait évoquer le temps de sa jeunesse.
Cependant il dut s’en séparer pour aller résider dans sa nouvelle capitale de
Tch’ang-ngan (l’actuel Si-ngan), dans la province de Chen-si qui était la terre
impériale par excellence. Avant de quitter sa province natale, il donna un
grand banquet populaire. « Il y invita tous ceux, jeunes et vieux, qu’il avait
autrefois connus et fit circuler le vin. Avec eux il but et dansa. Les vieillards,
les matrones et les anciens amis de Lieou Pang passèrent plusieurs jours à se
réjouir et à boire. Ils se racontaient les événements passés pour en rire et pour
s’en amuser. » Avant de se séparer d’eux, l’empereur ne put retenir ses
larmes : « Le voyageur s’afflige en pensant à sa terre natale ; quoique je doive
aller résider dans l’Ouest, mon âme, après ma mort, se plaira encore à penser à
votre pays. »
En même temps qu’avec les villageois, ses compatriotes, Lieou Pang
s’attardait parmi ses soldats dont il partageait les goûts. Quant aux lettrés
confucéens, s’il ne les persécuta pas systématiquement comme l’avait fait
Ts’in Che Houang-ti, il les méprisait profondément et les criblait de
sarcasmes. Ceux d’entre eux qui lui rabattaient les oreilles avec les textes
classiques, les Odes et les Annales, se faisaient vertement rabrouer : « J’ai
conquis l’empire à cheval ! Que me font vos Odes et vos Annales ? » Du reste
ce n’était guère le moment de démilitariser l’empire. En 200 l’empereur se
laissa cerner par les Huns sur un plateau près de P’ing-tch’eng, dans le nord
du Chan-si. Pendant sept jours le gros de l’armée ne put lui faire passer de
vivres. Il s’en tira par une ruse, en faisant tenir au roi des Huns le portrait
d’une beauté chinoise. Deux ans plus tard il se résigna en effet à envoyer au
chef barbare une des jolies filles de son harem. Les poètes ne cesseront depuis
de plaindre la pauvre « perdrix chinoise » livrée en mariage à « l’oiseau
sauvage du nord ».
Lieou Pang englobait les médecins dans le mépris général où il tenait tous
les lettrés. Souffrant d’une blessure de guerre, il refusa d’accepter leurs soins.
La plaie s’envenima et il mourut à Tch’ang-ngan, âgé seulement de
cinquante-deux ans, le 1er juin 195.
Le fondateur des Han laissait le trône à l’un de ses fils, un adolescent trop
jeune pour gouverner. Le pouvoir fut exercé par la mère du jeune homme,
l’impératrice douairière Lu, femme d’une énergie farouche dont les conseils
avaient jadis aidé Lieou Pang à assurer sa fortune. Un moment Lu avait dû
disputer sa place à une concubine plus jeune qui, dans les dernières années du
règne de Lieou Pang, avait fait figure de favorite. A peine l’empereur décédé,
Lu tira de sa rivale une vengeance atroce. Elle lui fit couper les mains et les
pieds, arracher les yeux, brûler les oreilles, puis, après avoir administré à la
malheureuse une drogue stupéfiante, elle la jeta, « truie humaine », dans la
porcherie du palais où on la nourrissait de détritus. L’Agrippine chinoise
redoutait encore un jeune prince que le défunt souverain avait eu d’une
troisième concubine. Au cours d’un banquet elle lui prépara la mort de
Britannicus. Mais le petit empereur, qui n’était pas averti du dessein formé
René GROUSSET — Histoire de la Chine 37
contre son demi-frère, avança le premier la main pour vider la coupe
empoisonnée. L’impératrice n’eut que le temps de bondir de son siège et de
renverser le fatal breuvage. Inutile d’ajouter que la victime, miraculeusement
échappée à la mort, se hâta de fuir cette dangereuse maison.
La douairière profita de son autorité pour placer les gens de son propre
clan à toutes les avenues du pouvoir. Mais dès le lendemain de sa mort, dans
un nouveau drame de palais, ils furent collectivement égorgés par les princes
impériaux (180 avant J.-C.).
A travers ces secousses, la dynastie han prenait chaque jour plus d’autorité
et, si l’on peut dire, de « légitimité ». Peut-être ses premiers souverains —
exception faite de Lieou Pang — furent-ils des personnages sans grand éclat.
Comme nos premiers Capétiens directs, ils eurent l’avantage non seulement
de durer, mais de représenter excellemment les principes sur lesquels était
fondé le système religieux et moral de leur temps. Le mieux connu d’entre
eux, l’empereur Hiao-wen (180-157), parle comme un lettré de l’école
confucéenne, ayant sans cesse à la bouche « la sainte intelligence de
l’Empereur d’En-Haut », « l’influence surnaturelle du Ciel et de la Terre », le
culte des ancêtres et l’importance de l’agriculture, « la bénédiction des dieux
de la terre et des moissons », le régime patriarcal que les lettrés confucéens
projetaient dans le mirage des siècles mythiques.
Ne sourions pas trop de ces déclamations vertueuses. Leur répétition
même nous montre que l’absolutisme impérial, le brutal césarisme créé par
Ts’in Che Houang-ti et maintenu par Lieou Pang, était en train d’obtenir le
ralliement des lettrés, adhésion qui le consacrait au point de vue traditionaliste
puisqu’elle ne tendait à rien de moins qu’à le rattacher, par-delà les siècles de
fer, aux saints et aux sages de l’âge d’or.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 38
CHAPITRE 8
Pax sinica
La plus forte personnalité de la dynastie des Han fut l’empereur Wou-ti.
Ce prince bénéficia d’ailleurs d’un règne exceptionnellement long. Monté sur
le trône à seize ans, il l’occupa pendant cinquante-trois années (140-87). Doué
d’une activité prodigieuse, d’une vigueur extraordinaire, il se dépensait sans
compter. On le voyait, comme autrefois les vieux monarques assyriens, forcer
les fauves au milieu des hautes herbes, au péril de sa vie et pour le plus grand
effroi de son entourage. Remarquablement intelligent, plein de conceptions
novatrices et hardies, ayant le goût de l’autocratie, il savait cependant écouter.
Ce fut ainsi que, dès le début de son règne, il s’entoura de lettrés confucéens
dont il sollicitait ostensiblement les conseils. Les lettrés, nous l’avons vu,
étaient longtemps restés à l’égard du césarisme chinois dans une opposition
boudeuse qu’expliquait assez la persécution de Ts’in Che Houang-ti contre les
« livres », qu’expliquaient aussi les sarcasmes de Lieou Pang. Comment
interpréter les avances que leur prodiguait maintenant Wou-ti, — Wou-ti dans
lequel, précisément, semblaient revivre la fougue, le tempérament absolutiste
du premier et tout le réalisme politique du second ? Certes nul moins que lui
ne pouvait se laisser prendre aux théories utopiques dont les lettrés étaient les
inlassables défenseurs. Seulement ils servaient, sans le savoir, sa politique
contre la noblesse. La classe des lettrés — le futur mandarinat qui commençait
alors à s’organiser en tant que tel — permettait au grand empereur de faire
pièce à l’aristocratie terrienne, à la nouvelle féodalité de cadets impériaux que
Lieou Pang avait laissée se reconstituer. Reléguant toute cette noblesse dans
des honneurs vides, il la remplaça à la tête des affaires par des fils du peuple
signalés pour leur savoir, comme il la remplaçait à la tête des armées par des
capitaines de basse extraction. Par ce détour, le futur mandarinat permit au
césarisme chinois d’achever son œuvre de nivellement. De surcroît, Wou-ti
prit une mesure radicale pour réduire l’importance des apanages : sous couleur
de s’intéresser à la situation des cadets, il obligea, à chaque décès, les princes
apanagés à partager indistinctement leur fief entre tous leurs enfants sans
aucune constitution de majorat. Comme notre code Napoléon, cette législation
égalitaire eut vite fait, au bout de deux ou trois générations, de morceler,
d’appauvrir et d’annihiler la propriété féodale.
Dans le domaine extérieur, l’empereur Wou-ti entreprit la conquête de
l’Asie connue des Chinois de son temps, et tout d’abord de la haute Asie.
De la Grande Muraille de Chine à la taïga sibérienne, la haute Asie
subissait la domination des Huns, ancêtres des Turcs et des Mongols de notre
René GROUSSET — Histoire de la Chine 39
moyen âge. Leurs diverses hordes se partageaient les steppes mongoles, aussi
bien la partie de la Mongolie située au nord du Gobi oriental et qui est
aujourd’hui connue sous le nom de Mongolie Extérieure, que la « terre des
herbes » qui s’étend à la lisière méridionale du Gobi et que nous appelons
Mongolie Intérieure. Ces âpres nomades, dont les troupeaux constituaient
toute la richesse, transhumaient à leur suite, à la recherche de nouveaux
pâturages, en dressant de loin en loin l’agglomération temporaire de leurs
yourtes de feutre. Tels que les décriront au V e siècle de notre ère les écrivains
latins, tels nous les montrent déjà les vieilles annales chinoises qui font
également d’eux les barbares types avec leur tête trop grosse aux traits à peine
élaborés mais aux yeux de braise, avec leur buste massif, charpenté pour
résister aux nuits glaciales comme aux journées torrides du Gobi, avec leurs
jambes arquées par l’usage perpétuel du cheval. Cavaliers nés et archers
incomparables, ils constituaient pour le paysan chinois des marches
septentrionales — nord du Ho-pei, du Chan-si et du Chen-si — les plus redou-
tables des voisins. La sécheresse avait-elle tari les points d’eau et brûlé l’herbe
de la steppe ? Le Hun, dont le troupeau avait péri, se jetait sur les cultures. Il
apparaissait à l’improviste, razziait et tuait, puis disparaissait avec son butin
de l’autre côté des solitudes avant que les garnisons chinoises aient eu le
temps de se concerter.
Avant d’entreprendre la grande guerre contre les Huns, l’empereur Wou-ti,
pour les encercler, conçut une politique vraiment « mondiale ». A l’autre
extrémité de l’Asie centrale, dans les steppes de l’actuel Turkestan russe,
vivaient d’autres nomades, scythes, semble-t-il, ceux-là, que les Huns avaient
naguère chassés du Gobi. Wou-ti leur envoya un émissaire qui les rejoignit
aux confins de la Sogdiane et de la Bactriane, c’est-à-dire au seuil des
royaumes grecs successeurs d’Alexandre le Grand en ces régions. Il proposait
à ces Scythes de prendre les Huns à revers du côté de l’ouest, tandis que lui-
même attaquerait par la Mongolie. L’offre ayant été déclinée, il commença
seul les opérations. En 128 avant J.-C., son lieutenant Wei Ts’ing — un
ancien pâtre qui comme archer et comme cavalier pouvait rivaliser avec les
Huns eux-mêmes — conduisit à travers le Gobi mongol un « contre-rezzou »
qui poussa jusqu’à l’Onghin, surprit l’ennemi et « coupa des têtes ». Ce
système des « contre-rezzous » qui retournait contre les Huns leur tactique
séculaire se compléta par la création de colonies militaires, c’est-à-dire de
camps de soldats-laboureurs analogues à ceux de l’Empire romain et destinés
à la fois à protéger le limes et à accroître les terres cultivées chinoises aux
dépens de la « terre des herbes » hunnique. Ces colonies jalonnèrent
notamment la grande boucle du Fleuve Jaune, en englobant désormais dans
l’empire la steppe des Ordos, ce coin de Gobi que la boucle du fleuve a inclus
dans les limites virtuelles de la Chine et qui, aux heures de défaillance, a
toujours servi de point de concentration aux nomades pour attaquer les
provinces du nord.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 40
Plus remarquable encore que Wei Ts’ing était son neveu Houo K’iu-ping.
Il n’avait qu’une vingtaine d’années lorsqu’il réorganisa — toujours sur le
modèle hunnique — la cavalerie légère chinoise. En 121 avant J.-C., avec dix
mille de ses cavaliers, il enleva aux Huns le Kan-sou occidental, c’est-à-dire le
point de départ de la route de la soie. En 119, son oncle Wei Ts’ing et lui
conduisirent avec cinquante mille chevaux un raid foudroyant en haute
Mongolie. Wei Ts’ing, avec la colonne de gauche, pénétra jusqu’au cours
inférieur de l’Onghin, surprit le roi des Huns et lui infligea un complet
désastre au milieu d’une tempête qui rabattait le sable du Gobi dans les yeux
des barbares. Quant à Houo K’iu-ping, avec la colonne de droite, il traversa la
haute Toula, vers les contreforts orientaux des monts Khanghaï où, après
s’être emparé de quatre-vingts chefs hunniques, il fit des sacrifices solennels
aux esprits, symbole de la prise de possession de la haute Mongolie par les
armes chinoises. Le jeune héros mourut peu après son retour (117). Sur la
tombe de ce grand cavalier, à Hien-yang, près de Tch’ang-ngan, on dressa une
puissante sculpture en ronde bosse, étudiée en 1914 par l’amiral Lartigue, et
qui représente un cheval chinois foulant aux pieds un barbare.
Mais les expéditions chinoises dans les sauvages districts de la haute
Mongolie ne représentaient que des raids punitifs ou préventifs. C’était du
côté de l’Asie centrale que la Chine regardait de préférence. Là, dans l’actuel
Turkestan chinois, vivaient des populations sédentaires que les découvertes
récentes nous ont montrées appartenir à la famille indo-européenne. Les oasis
qui s’y échelonnaient en double arc de cercle au nord et au sud du Tarim
étaient les étapes naturelles de la route des caravanes qui allait mettre en
communication l’empire chinois et le monde gréco-romain. Dès 108 avant
J.-C. nous voyons les lieutenants de l’empereur Wou-ti imposer la suzeraineté
chinoise à deux des principales oasis de cette région, celle du Lobnor et celle
de Tourfan. En 102 un des capitaines chinois, Li Kouang-li, dans une marche
d’une audace inouïe, poussa avec plus de soixante mille hommes jusqu’au
seuil de l’actuel Turkestan russe, jusqu’en Ferghâna. Le but de cette
expédition est significatif. Pour lutter contre la redoutable cavalerie des Huns,
les Chinois, en dépit des magnifiques exploits d’un Houo K’iu-ping ou d’un
Wei Ts’ing, se sentaient mal à l’aise. Les Huns, indépendamment de leurs
qualités de cavaliers nés, disposaient en effet du petit cheval de Mongolie dont
l’endurance et le feu sont proverbiaux. Les Chinois, moins bons cavaliers,
n’avaient à leur opposer qu’un coursier de taille semblable mais beaucoup
moins résistant. Or, l’Iran, la Transoxiane et le Ferghâna étaient la patrie
d’une race de grands coursiers analogues à nos anglo-arabes et dont les
qualités ont été célébrées, sous la rubrique des « étalons niséens », par les
historiens grecs. Ce fut pour se procurer cette race et acquérir pour leur
remonte une supériorité décisive sur les cavaliers huns que les Chinois
obligèrent, en 102 avant J.-C., le Ferghâna à verser en tribut annuel un
contingent donné d’étalons. Ajoutons que le fait a laissé sa trace dans
l’histoire de l’art. Alors que les bas-reliefs funéraires han du Chan-tong et du
Ho-nan nous présentent surtout l’ancien cheval chinois trapu, sorte de
René GROUSSET — Histoire de la Chine 41
poney-percheron à la croupe et au poitrail massifs, les terres cuites de même
époque en Chine et en Corée nous montrent un coursier beaucoup plus
élégant, proche du modèle grec et qui sans doute n’est autre que le cheval
importé de Transoxiane en 102.
Cependant en Mongolie les Huns n’avaient pas désarmé et, vers la fin du
règne de Wou-ti, les Chinois eurent à se repentir de leur excessive confiance à
ce sujet. En 99 un jeune capitaine chinois nommé Li Ling se fit fort de
conduire une colonne de cinq mille fantassins de la Grande Muraille au cœur
du pays mongol. Sorti de Chine par l’Etzin-gol, il s’enfonça dans le Gobi,
marchant droit vers le nord en direction de l’Onghin et des monts Khanghaï.
Mais il se vit bientôt entouré par la cavalerie des Huns dont les masses
tourbillonnantes criblaient de flèches sa petite troupe. Il comprit son
imprudence, fit décapiter toutes les ribaudes que les soldats avaient cachées
dans les fourgons et qui retardaient sa marche, et battit en retraite, poursuivi
par le harcèlement des nomades. Après avoir perdu le tiers de son effectif,
épuisé ses flèches et abandonné ses chariots, il était parvenu à une
cinquantaine de kilomètres de la frontière lorsqu’il fut cerné dans une gorge
d’où, pendant la nuit, les Huns faisaient rouler sur les siens d’énormes
quartiers de roche. Quatre cents Chinois seulement parvinrent à s’échapper.
Tout le reste fut fait prisonnier, y compris le téméraire Li Ling.
Malgré la fureur qui saisit à cette nouvelle l’empereur Wou-ti, il y a loin
de cet insuccès à un désastre de Varus. La sécurité du limes ne fut même pas
remise en question. Tout au plus renonça-t-on pour quelque temps au système
des contre-rezzous en Mongolie. Le plus grave est que cet épisode servit de
prétexte aux lettrés confucéens pour protester contre la politique d’armements
et d’expansion et réclamer le retour à une attitude purement défensive :
« Quelque grand que soit un pays, s’il aime la guerre il périra. Les armes sont
des instruments néfastes. Les territoires qu’on arrache aux Huns sont
impropres à la culture. Du reste, ces brutes sont inassimilables. Il n’y a qu’à
les ignorer et à les laisser paître leurs troupeaux dans leurs solitudes. » Nous
retrouverons régulièrement au long de l’histoire chinoise ces déclamations
d’intellectuels qui correspondent à la doctrine permanente du mandarinat.
Elles finiront à la longue par avoir raison du tempérament guerrier de la Chine
antique. Le jour viendra où la carrière des armes, déconsidérée par les
intellectuels, sera réputée un métier inférieur et où toute guerre préventive sera
rendue impossible par le pacifisme utopique des mêmes milieux.
Avec des souverains comme Wou-ti ces déclamations ne portaient guère.
Non content de tracer le cadre de l’expansion chinoise en Asie centrale, il
accomplit une œuvre encore plus importante : il rattacha définitivement à
l’empire la Chine du Sud.
Nous avons vu que durant toute la période archaïque le territoire chinois
s’était pratiquement limité à ce qui est aujourd’hui la Chine du Nord et la
Chine centrale, c’est-à-dire au bassin du Fleuve Jaune et au bassin
René GROUSSET — Histoire de la Chine 42
septentrional du Yang-tseu. La Chine méridionale actuelle restait, au même
titre que l’Indochine, une terre étrangère : terre de montagnes ou tout au moins
de collines boisées contrastant avec les basses plaines alluviales comme avec
les terrasses de lœss de la Chine primitive. Ts’in Che Houang-ti, on l’a vu,
avait, là comme en tout, donné l’impulsion décisive en accomplissant un
voyage d’inspection jusqu’à Tch’ang-cha, au cœur de l’actuel Hou-nan, et en
envoyant un corps expéditionnaire occuper la région cantonaise. Mais après sa
mort les chefs de cette armée se déclarèrent indépendants, fondant à Canton
un royaume sino-indigène qui attira dans son orbite les Annamites de l’actuel
Tonkin. En 111 avant J.-C., l’empereur Wou-ti mit fin à cette dissidence et
Canton fut définitivement annexé à la Chine, événement d’une portée
incalculable pour la suite de l’histoire. L’année suivante le grand empereur
rattacha de même à la Chine la province de Tchö-kiang (au sud de Chang-haï),
annexion non moins importante si l’on songe que cette Chine nouvelle, et qui
n’était encore qu’une Chine coloniale, deviendra au moment des grandes
invasions le dernier rempart de l’empire et la Chine véritable. Enfin Wou-ti
établit la domination chinoise au nord-est sur une partie de la Corée, et au
sud-est sur le pays annamite, c’est-à-dire, à cette époque, sur le Tonkin et sur
les provinces les plus septentrionales de l’actuel Annam jusqu’au nord de
Hué.
Résumons cette œuvre. A l’intérieur le césarisme chinois définitivement
stabilisé par le ralliement des lettrés et la ruine des derniers féodaux ; le
territoire de la Chine propre définitivement circonscrit jusqu’aux havres de
Tchö-kiang et jusqu’à Canton. A l’extérieur le domaine historique de
l’impérialisme chinois délimité de même à travers l’Asie centrale jusqu’au
Turkestan russe, à travers la péninsule coréenne jusqu’à hauteur de Séoul, à
travers l’Indochine jusqu’aux approches de Hué. En vérité, si les Chinois
aujourd’hui encore s’honorent du titre de Fils de Han, c’est au grand empereur
des années 140-87 qu’ils le doivent. C’était l’époque où les victoires de
Marius et de Sylla achevaient d’établir dans le monde méditerranéen la
domination romaine. Les armes de Wou-ti avaient établi de même dans l’Asie
centrale et orientale une Pax Sinica, équivalent extrême-oriental de notre Pax
Romana.
Le véritable continuateur de ce grand monarque fut son arrière-petit-fils
Siuan-ti (73-49 avant J.-C.). Déjà ce prince lucide eut l’occasion de discerner
les tendances subversives des lettrés, pacifistes professionnels et adversaires
sournois de l’expansion chinoise. « Les Han, s’écriait-il un jour, ont leur code
à eux qui est un code de conquérants. Nous ne sommes plus au temps des
Tcheou, du gouvernement par la vertu et l’éducation. Les lettrés ne compren-
nent rien aux besoins divers des époques diverses. Ils disent toujours du bien
de l’antiquité et du mal du présent. Ils éblouissent les simples en faisant
miroiter à leurs yeux des mots brillants et vides. Comment donne-t-on des
charges à des hommes vivant dans l’utopie et à ce point dépourvus de sens
pratique ? »
René GROUSSET — Histoire de la Chine 43
Et la conquête de l’Asie centrale continua. Sous le règne de ce même
Siuan-ti, les armées chinoises occupèrent les points principaux du bassin du
Tarim, l’actuel Turkestan chinois : Tourfan, Qarachahr, Yarkand, etc. Plus au
nord la politique chinoise obtint un succès décisif : en attisant les querelles
entre deux prétendants huns, elle provoqua la scission de l’empire hunnique.
L’un des chefs huns, celui qui devait rester maître de la Mongolie, rechercha
l’appui de la Chine, se reconnut vassal et, comme tel, vint en 51 avant J.-C. —
l’année de la soumission définitive de la Gaule par Jules César — « battre du
front » à la cour de Tch’ang-ngan devant l’empereur Siuan-ti. Son rival évincé
partit dans les steppes du Qazakistan (Turkestan russe), fonder un nouveau
royaume hunnique à l’ouest du lac Balkhach, mais en 35 avant J.-C. une
armée chinoise vint l’y relancer, l’y rejoignit, surprit ses campements et le
décapita. Cette action hardie arrêta net l’expansion des Huns de l’ouest et par
contre-coup sauva sans doute pour plus de quatre siècles notre Europe : ce ne
sera en effet qu’en 374 de notre ère que ces mêmes Huns occidentaux,
regroupés autour de la famille d’Attila, reprendront leur marche conquérante à
travers le monde germanique et le monde romain ...
René GROUSSET — Histoire de la Chine 44
CHAPITRE 9
Triomphe des Lettrés
Nous venons d’évoquer le parallélisme entre la formation de l’empire
romain et celle de l’empire des Han. Il faut que la conquête romaine ait été
bien solide pour n’avoir pas été remise en question par la guerre civile qui, du
passage du Rubicon à la bataille d’Actium, sévit de manière à peu près
permanente dans le monde latin (49-31 avant J.-C.). De même la Chine des
Han subit quelques années plus tard une crise si grave que la dynastie faillit y
disparaître, mais à laquelle la domination chinoise en Asie devait finalement
résister.
La décadence de la première branche des Han vint évidemment de
l’atmosphère assez spéciale de la vie de cour. Ce n’est pas en France
seulement que les Versailles préparent la chute des dynasties. Ajoutons
l’influence croissante des cercles intellectuels, avec leur idéologie sans rapport
avec les faits. L’histoire des derniers souverains de cette branche n’est plus
qu’un récit d’intrigues entre la camarilla des eunuques et les lettrés, les uns et
les autres également incapables d’envisager de haut les données permanentes
de la grandeur chinoise. L’empereur Yuan-ti, monté sur le trône à vingt-sept
ans, mort à quarante-trois (48-33 avant J.-C.), ne fut qu’un lettré timide et
irrésolu qui se laissa chambrer par les eunuques. La dégénérescence s’accrut
avec l’empereur Tch’eng-ti (32-7 avant J.-C.), monté sur le trône à dix-neuf
ans, mort à quarante-cinq, à la fois lettré et débauché (la nuit, il courait sous le
voile de l’anonymat les maisons de plaisir de la capitale, au risque de se faire
assommer). L’empereur Ngai-ti, également proclamé à dix-neuf ans et qui
régna de 6 avant J.-C. à l’an 1 de notre ère, vécut dans la société des mignons
et nomma son Antinoüs généralissime. Ces turpitudes achevèrent de
déconsidérer la dynastie. Une vieille impératrice douairière, veuve de Yuan-ti,
en profita pour faire confier le pouvoir à son propre neveu, politicien d’une
ambition effrénée, le célèbre Wang Mang. Celui-ci maintint encore pendant
quelques mois un empereur fantôme, un enfant de neuf ans auquel il fit
ensuite boire une coupe de poison, après quoi il se proclama lui-même Fils du
Ciel (10 janvier de l’an 9 de notre ère).
Wang Mang, qui usurpa ainsi le pouvoir, n’était pas un ambitieux
quelconque. Sans doute l’histoire officielle, écrite plus tard à la louange des
Han restaurés, a poursuivi l’usurpateur de sa vindicte. Ce qu’elle ne dit pas ou
tout au moins ce qu’elle essaie de dissimuler, c’est que son règne (années 9 à
22 de notre ère) marqua le triomphe du parti des lettrés. Aussi bien était-il
nourri de leur enseignement et partageait-il leurs théories sur le gouvernement
René GROUSSET — Histoire de la Chine 45
patriarcal, le soi-disant gouvernement des souverains mythiques et des
premiers Tcheou, lequel jouait un peu là-bas le rôle d’une Salente idéale ou
encore de l’état de nature cher à notre Rousseau. Wang Mang décréta dans cet
esprit une série de réformes, fort intéressantes du reste, car elles
correspondaient à une indéniable crise sociale.
Depuis l’avènement du césarisme chinois les latifundia s’étaient accrus, la
classe des petits propriétaires avait diminué d’autant pour augmenter le
nombre des clients et des esclaves. Aux époques de famine en particulier, les
pauvres gens vendaient en masse leur patrimoine et se vendaient eux-mêmes
comme esclaves, eux et leurs enfants. Wang Mang entendit lutter contre cet
asservissement de la population rurale, ramener « le temps où chaque homme
possédait cent acres de terre et payait comme impôt à l’État la dîme en nature
de ses revenus ». « Depuis lors, ajoutait-il en portant le fer dans la plaie, les
puissants ont acquis d’immenses propriétés, tandis que les pauvres n’ont plus
un pouce de terrain (27). De plus on a institué des marchés d’esclaves où l’on
vend ceux-ci comme des bœufs et des chevaux, ce qui est manifestement
contraire aux volontés du Ciel et de la Terre, lesquels ont donné à l’homme
une nature plus noble que celle des animaux. » En conséquence Wang Mang,
en l’an 9 de notre ère, reprenant une vieille « utopie » du philosophe
Mencius, octroya à chaque famille de huit personnes une propriété de cinq
hectares, mais en même temps il obligea les propriétaires des domaines plus
vastes à distribuer l’excédent à leurs parents ou à leurs voisins. Du reste, pour
empêcher la reconstitution des grands domaines, il déclara en principe l’État
seul propriétaire du sol et interdit toute modification à ce statut, donc tout
achat ou vente de terres, comme il interdit tout trafic d’esclaves, l’État seul
ayant le droit d’en posséder.
L’année suivante (an 10 de notre ère), Wang Mang institua une série de
fonctionnaires chargés de réglementer l’économie : surveillants des marchés,
pour fixer chaque trimestre le prix maximum de chaque denrée ; « égalisateurs
des prix », pour acheter au prix courant les marchandises (grains, soieries et
tissus de toile) amenées au marché et qui n’avaient pas trouvé acquéreur ; ces
agents gardaient en magasin le stock invendu et le remettaient en vente quand
le manque d’une denrée donnée menaçait de faire hausser les prix ; banquiers
officiels enfin qui prêtaient au taux (d’ailleurs fort lourd) de 3 % par mois.
D’autre part l’impôt fut basé sur la dîme du bénéfice. Indépendamment des
agriculteurs pour lesquels le calcul, à chaque récolte, était facile, on exigea
une déclaration de profession des divers métiers, — chasseurs et pêcheurs,
éleveurs de bestiaux ou de vers à soie, filateurs et tisserands, ouvriers en
métaux, marchands, médecins, devins et sorciers, — tous devant également
avouer leurs recettes et en reverser le dixième à l’État. Wang Mang procéda
aussi à plusieurs refontes successives de la monnaie (d’où la quantité
surprenante de pièces qu’on retrouve à son nom), refontes au cours desquelles
il ne cessa d’en diminuer le titre légal. A cet effet, il décréta le monopole de
l’or et mit l’embargo sur le cuivre.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 46
Ces réformes nous révèlent un esprit hardi, préoccupé de trouver des
solutions radicales à la crise de son époque, mais sans doute aussi un
intellectuel quelque peu utopiste, plus théoricien que connaisseur d’hommes.
Son étatisme tracassier ne tarda pas à provoquer une résistance générale. Le
monopole de l’or avait ruiné la noblesse. Le cours forcé des nouvelles
émissions monétaires de titre inférieur, joint à l’obligation de reverser pour le
même prix à l’État les anciennes monnaies de meilleur aloi, ruinait le
commerce. Enfin le monopole de l’État sur les coupes forestières et sur les
pêcheries lésait gravement les paysans (28). L’économie étant désorganisée,
dès que survinrent de mauvaises récoltes la famine ravagea les provinces. Des
jacqueries éclatèrent, notamment au Chan-tong, pays surpeuplé dont la
fertilité naturelle ne résiste pas à quelques mois de sécheresse ou d’inondation
et qui, de ce fait, a toujours servi de foyer aux agitations sociales et aux sectes
d’illuminés taoïstes. Or en 3 avant J.-C. le Chan-tong subit une telle
sécheresse que les foules affamées se mirent à parcourir le pays en invoquant
les divinités taoïques. En 11 de notre ère le Fleuve Jaune rompit ses digues,
inondant les plaines du Chan-tong et du Ho-pei ; en 14 la famine était telle
que les paysans devenaient anthropophages. Un chef de brigands réunit les
jacques en bandes organisées, en leur enjoignant, comme signe de
reconnaissance, de se peindre les sourcils en rouge. Les « Sourcils Rouges »,
appuyés par la sympathie des populations, défirent les troupes régulières et se
trouvèrent bientôt maîtres du bassin inférieur du Houang-ho (18 de notre ère).
Cependant le légitimisme n’était pas mort, la dynastie Han avait conservé
ses partisans. Devant l’échec des réformes de Wang Mang et dans le désordre
produit par la jacquerie des Sourcils Rouges, les légitimistes se soulevèrent.
Deux princes Han, Lieou Sieou et Lieou Hiuan, se mirent à leur tête, le
premier dans la province de Ho-nan, le second dans la province de Hou-pei.
Les deux groupes eurent la sagesse de se réunir en acceptant Lieou Hiuan
comme chef (an 22 de notre ère), puis ils marchèrent sur Tch’ang-ngan, la
capitale impériale, qui fut emportée. Abandonné des siens, Wang Mang se
réfugia dans le parc impérial, au sommet d’une tour construite au milieu d’un
étang. Il y fut assassiné et sa tête fut apportée aux princes han. Ainsi finit
l’homme qui avait rêvé de changer selon l’idéal des lettrés les bases de la
société chinoise (septembre-octobre 22).
L’usurpateur abattu, l’ordre ne se trouva pas encore rétabli. Lieou Hiuan,
le prince han au nom duquel s’était faite la restauration, n’était qu’un
personnage médiocre qui, une fois au pouvoir, se révéla un incapable. Tout à
ses plaisirs, on le vit faire mandarin un bon cuisinier. Or les Sourcils Rouges
tenaient toujours les provinces de l’est et, devant la carence de Lieou Hiuan,
marchaient à leur tour sur la capitale. Ils s’en emparèrent sans effort, tandis
que Lieou Hiuan prenait la fuite. Maîtres de la grande cité, les jacques la
livrèrent au plus affreux pillage. Quant à Lieou Hiuan qui avait fini par tomber
entre leurs mains, ils le firent étrangler.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 47
Restait le second prétendant han, Lieou Sieou, un tout autre homme, celui-
là, adroit et énergique, chef populaire et bon soldat, qui, devant la destruction
de Tch’ang-ngan, avait établi son siège à Lo-yang où il s’était proclamé
empereur (an 25 de notre ère). Les Sourcils Rouges, après avoir entièrement
pillé Tch’ang-ngan, refluaient vers l’est. L’armée de Lieou Sieou les cerna
entre cette ville et Lo-yang, en massacra une infinité et fit prisonnier tout le
reste, quatre-vingt mille brigands et ribaudes. D’ailleurs Lieou Sieou, en
politique qui savait comment on termine une révolution, enrôla les plus
robustes d’entre eux dans ses régiments (an 27). Trois ans après, son
administration réparatrice avait déjà obtenu de tels résultats que l’impôt put
être ramené du dixième au trentième des récoltes et des bénéfices.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 48
CHAPITRE 10
La route de la soie
La dynastie des Han était restaurée. L’heureux Lieou Sieou, devenu
l’empereur Kouang Wou-ti, allait consacrer ses trente-deux années de règne
(25-57) à effacer à l’intérieur les maux de la guerre et à rétablir l’hégémonie
chinoise dans l’Asie orientale.
Car pendant la période des troubles la Chine avait, bien entendu, perdu la
plupart de ses dépendances extérieures. L’exemple était contagieux et
certaines possessions, jusque-là fidèles, se trouvèrent le siège de révoltes à
retardement. Tel fut, en Indochine, le cas du pays annamite. Le pays annamite,
à l’époque qui nous occupe, ne comprenait que le Tonkin et la partie
septentrionale de l’Annam actuel jusqu’au nord de Hué, les provinces qui
forment aujourd’hui le centre et le sud de l’Annam étant alors au pouvoir du
peuple malayo-polynésien des Tcham. Ou plutôt, dans cette aire réduite, les
Annamites n’occupaient proprement que le delta tonkinois et l’étroite zone
littorale du Nord-Annam, car l’Annamite est essentiellement le cultivateur des
rizières littorales, habitat et genre de vie qui le distinguent de son congénère,
le Muong chasseur des montagnes boisées de l’arrière-pays. Habitat et genre
de vie qui, en même temps, rapprochaient les Annamites des Chinois. Aussi la
domination chinoise établie dans le pays vers 110 avant J.-C. avait-elle été
docilement acceptée : les tombes du Thanh-hoa, explorées depuis 1930 par les
missions Goloubew et Jansé, nous montreront pour la période suivante
l’association, sur les mêmes sites, de l’outillage « indonésien » des
Proto-Annamites et de pièces purement chinoises. Mais en l’an 40 de notre
ère, à la suite de maladresses administratives, les Annamites secouèrent le
joug à l’appel de deux héroïnes, deux sœurs, célèbres dans la légende locale.
L’empereur Kouang Wou-ti chargea de les réduire un vieux capitaine nommé
Ma Yuan, à qui ses exploits sur cette côte indochinoise, extrême limite des
explorations des navigateurs célestes à cette époque, allaient valoir le titre de
« pacificateur des flots ». Entré au Tonkin en 42 de notre ère, Ma Yuan au
commencement de l’année suivante dompta la révolte annamite. La tradition
lui attribue l’érection d’une colonne de bronze au Quang-nam (région de
Tourane), pour marquer la frontière entre les possessions chinoises et les
terres, alors sauvages, du Tchampa.
De l’Indochine, Ma Yuan alla à l’autre extrémité de l’empire repousser les
attaques des Huns de Mongolie et d’autres hordes turco-mongoles qui
nomadisaient plus à l’est, aux confins mandchouriens, du côté du Grand
Khingan (45 de notre ère). Peu après les Huns se divisèrent. En 46 s’était
René GROUSSET — Histoire de la Chine 49
produite en haute Asie une sécheresse telle que, pendant trois ans, la steppe
mongole demeura nue, sans trace de végétation, et que la moitié du bétail, puis
des nomades périt de faim. La discorde, comme toujours chez les Huns, suivit
la famine. Ceux d’entre eux qui nomadisaient en Mongolie Intérieure se
révoltèrent contre le chef qui régnait en Mongolie Extérieure, sur le haut
Orkhon, et acceptèrent la suzeraineté chinoise (48). On les établit comme
fédérés sur le limes des provinces actuelles du Kan-sou, du Chen-si et du
Chan-si, dans la boucle des Ordos, pour la garde de la Grande Muraille et du
Fleuve Jaune. Ces Huns fédérés, ces Huns ripuaires, devaient rester fidèles à
la Chine tant que celle-ci sut maintenir sa force, c’est-à-dire pendant plus de
deux siècles. A la mort de l’empereur Kouang Wou-ti l’hégémonie chinoise
était donc restaurée en Extrême-Orient. Restait à la rétablir de même en Asie
centrale. Ce fut l’œuvre du règne suivant, celui du fils de Kouang Wou-ti,
l’empereur Ming-ti (58-75). Sous ce règne en effet les Chinois entreprirent de
trancher définitivement le problème du Tarim.
Le bassin du Tarim est, cas fréquent en Asie centrale, un bassin fermé. Les
cours d’eau descendus des Tien-chan ou du Pamir ne tardent pas pour la
plupart à s’anémier avant d’avoir pu rejoindre le fleuve et lui-même est déjà
agonisant quand il va se perdre dans les marais du Lobnor. Cependant le sol
de son bassin est en principe composé du même lœss que la Chine du Nord, si
bien que là où l’irrigation est encore possible l’agriculture et le jardinage
voient leurs moindres efforts récompensés. En fait, il s’agit là d’un Nil ou
d’un Euphrate moribond dans une Mésopotamie en voie de dessèchement. La
vie s’est retirée du cours même du fleuve et de ses affluents. Elle ne subsiste
que sur le double arc de cercle montagneux qui entoure le bassin du Tarim,
l’arc de cercle du Tien-chan au nord, l’arc du Mouztagh et de l’Altyn-tagh au
sud. Là, aux pentes des monts d’où descendent les cours d’eau encore vivants,
se sont réfugiées les cultures en un chapelet d’oasis s’échelonnant de Kachgar
à l’ouest au Lobnor à l’est : au nord, — après Kachgar, — Koutcha et
Qarachahr d’où s’écarte vers le nord-est le groupe de Tourfan ; au sud, — et
toujours en partant de l’axe qu’est Kachgar, — Yarkand, Khotan, Niva et
Miran ; cette dernière oasis située aux approches du Lobnor.
L’intérêt de ce double chapelet d’oasis, c’est qu’il constitue une double
ligne d’étapes entre la Chine d’une part, l’Inde, l’Iran et le monde
méditerranéen de l’autre. C’est l’intermédiaire indispensable entre
l’Extrême-Orient et l’Occident. Aussi les oasis que nous venons de nommer
ont-elles de tout temps fait l’objet d’une mise en valeur intensive, avec des
travaux d’irrigation qui ont transformé chacune d’elles en autant de
cités-jardins où poussent le maïs et le blé, le melon, la pastèque, la pomme,
l’abricot, la grenade et le raisin. Les paysans qui cultivent ces oasis ne se
rattachent d’ailleurs pas aux nomades altaïques qui les entourent, mais (bien
qu’aujourd’hui linguistiquement turcisés) aux autres populations agricoles de
l’Asie indo-européenne : de nos jours encore leur type physique n’est pas
celui des Turco-Mongols, mais un type très proche de l’iranien, « cheveux et
René GROUSSET — Histoire de la Chine 50
barbe abondants et bruns, peau blanc rosé quand elle n’est pas bronzée par
l’air et le soleil, face longue et ovale, nez fin et proéminent, souvent droit,
yeux bruns non obliques ». Tels les décrit l’explorateur Fernand Grenard, tels
nous les montraient déjà les voyageurs chinois de l’antiquité ou du haut
moyen âge.
Les fouilles effectuées dans cette région de 1902 à 1914 par les missions
Pelliot, Aurel Stein, Grunwedel, von Lecoq et Otani, ont confirmé ces
constatations ethnographiques en nous apprenant que jusqu’au IXe siècle de
notre ère les gens de Tourfan, de Qarachahr, de Koutcha et de Kachgar ne
parlaient pas encore des dialectes turcs, mais bien des langues nettement
indo-européennes, sœurs de l’iranien, du sanscrit et de nos langues d’Europe.
Il y a là toute une avancée du monde indo-européen — du monde « aryen »,
comme on dit aujourd’hui, — qui depuis l’époque de notre Charlemagne s’est
effondrée, mais qui, du fait de sa situation, jouait alors un rôle considérable,
plus considérable même que ne l’aurait laissé supposer la faible importance
numérique de cette avant-garde de notre race au cœur du monde jaune.
Ce rôle des oasis du Tarim sur la grande route entre la Chine et l’Occident
ne manquait pas d’éveiller l’intérêt des deux grandes puissances militaires de
l’Extrême-Orient et de la haute Asie : les Chinois et les Huns. Les Huns des
hauteurs du Khangaï, les Chinois de leur marche-frontière du Kan-sou
surveillaient la double piste des caravanes et prétendaient s’en réserver le
contrôle. Déjà, sous la première dynastie des Han, aux environs de l’an 100
avant J.-C., les Chinois avaient imposé leur suzeraineté aux petits royaumes
du Tarim, mais là encore les guerres civiles qui avaient marqué en Chine les
vingt-cinq premières années de notre ère leur avaient fait reperdre une bonne
partie du terrain.
Pour le reconquérir, pour « s’ouvrir les contrées d’Occident », la cour des
seconds Han eut la chance de disposer d’une équipe de grands soldats. En 73
de notre ère deux de ces généraux, Teou Kou et Keng Ping, « le commandant
des chevaux rapides », dirigèrent une expédition préalable du côté de la
Mongolie où les Huns du nord se dérobèrent par la fuite. Pour barrer la route à
ces barbares, une colonie militaire fut établie dans l’oasis de Ha-mi, au cœur
du Gobi oriental. En 74, Teou Kou et Keng Ping allèrent attaquer l’oasis de
Tourfan. « Le roi sortit de la ville, enleva son bonnet et, tenant embrassées les
pattes du cheval de Keng Ping, fit sa soumission. »
Le plus hardi de ces capitaines chinois était le général de cavalerie Pan
Tch’ao. Il appartenait à une famille fort cultivée. Son frère et sa sœur — une
des femmes de lettres les plus célèbres des annales chinoises — sont les
auteurs de l’histoire de la première dynastie han. Lui, à la gloire du pinceau
préférait celle des armes et par-dessus tout la vie d’aventures dans le Grand
Ouest. Aussi bien pensait-il que « celui qui ne pénètre pas dans l’antre du tigre
ne prend pas les petits du tigre ». Envoyé en observation avec un détachement
dans la région du Lobnor, il devina à l’attitude fermée du roi local que celui-ci
René GROUSSET — Histoire de la Chine 51
devait être travaillé contre la Chine par quelque émissaire des Huns. Avisant
un indigène, il l’interpella à l’improviste : « Il est arrivé un messager des
Huns. Où se trouve-t-il ? » L’autre, interloqué, avoua tout. Pan Tch’ao réunit
alors ses officiers. « Il se mit à boire du vin avec eux. Quand ils furent tous
échauffés, il les mit au courant : « Si l’émissaire persuade au roi du Lobnor de
nous livrer aux Huns, nos ossements seront la pâture des loups. Profitons de la
nuit pour attaquer à l’improviste les barbares ! » Mais comment prendre une
telle initiative sans obtenir l’assentiment du commissaire civil chinois qui
accompagnait l’armée ? L’objection exaspéra Pan Tch’ao : « Notre vie ou
notre mort se décide aujourd’hui. Qu’avons-nous besoin d’un vulgaire officier
civil ? Si nous l’informons de notre plan, il aura certainement peur, et nos
projets seront divulgués. » Et il les entraîna. La nuit était venue. Le vent du
désert soufflait en tempête. « Pan Tch’ao ordonna à ses hommes de prendre
des tambours et de se cacher derrière les baraquements des barbares ; il était
convenu avec eux que, dès qu’ils verraient les flammes s’élever, ils feraient
tous résonner leurs tambours en poussant de grands cris. Le reste de ses gens
se dissimula en armes devant les portes. Alors Pan Tch’ao déchaîna l’incendie
dans la direction du vent, tandis qu’éclatait le vacarme des cris de guerre et
des tambours. Les barbares furent surpris en pleine confusion. Pan Tch’ao tua
de sa propre main trois hommes. Ses soldats en décapitèrent trente, dont
l’envoyé des Huns. Quant au reste des barbares, savoir une centaine, ils
périrent carbonisés. » Cela fait, Pan Tch’ao manda auprès de lui le roi du
Lobnor et simplement lui montra la tête du Hun. Le roi, qui avait été sur le
point de trahir, rentra en tremblant dans la vassalité de la Chine.
Dans le sud du Tarim, le roi de Khotan prêtait lui aussi l’oreille aux
émissaires des Huns. Le fait était non moins grave car, comme le Lobnor
pouvait couper l’arrivée des caravanes, Khotan commandait toute la piste du
sud. Pan Tch’ao, avisé, se rendit à l’improviste à Khotan. Le roi le traita avec
peu d’égards ; il y était incité par un sorcier local qui avait partie liée avec les
Huns. « L’envoyé chinois, déclara le sorcier du roi, possède un cheval bai. Ce
cheval, nos dieux veulent que je le leur sacrifie ! » Intimidé, le prince osa
réclamer le cheval à Pan Tch’ao. Celui-ci feignit d’y consentir à condition que
le sorcier vînt lui-même prendre livraison de l’animal. A peine le sorcier
arrivé, Pan Tch’ao le décapita fort proprement et envoya sa tête au roi. Celui-
ci se soumit et livra les agents des Huns.
Cependant en 75 une révolte générale contre le protectorat chinois éclata
au Tarim. Pan Tch’ao se vit assiéger dans Kachgar tandis que d’autres
généraux chinois étaient de même bloqués près de Tourfan. On mangea le cuir
des équipements, mais on tint jusqu’au bout. Toutefois la cour de Chine
commençait à s’effrayer de ces guerres incessantes. L’empereur Ming-ti
venait de mourir, remplacé par son fils Tchang-ti qui n’avait que vingt ans
(75). Ordre fut donné d’évacuer le Tarim. Pan Tch’ao fit mine d’obéir ou du
moins il battit en retraite jusqu’à Khotan, puis il se ravisa et délibérément, en
dépit des consignes reçues, revint s’installer à Kachgar, non sans y décapiter
René GROUSSET — Histoire de la Chine 52
ceux qui, dans l’intervalle, avaient fait défection. Pendant ce temps les légions
chinoises du Kan-sou reconquéraient sur les Huns la région de Tourfan.
« Elles coupèrent trois mille huit cents têtes de barbares et s’emparèrent de
trente-sept mille têtes de bétail. Les Huns du nord (de Mongolie) s’enfuirent,
terrifiés.
Dans un mémoire adressé au nouvel empereur, Pan Tch’ao s’efforçait de
concilier l’esprit timoré de la cour avec sa propre expérience du Grand Ouest.
Ces campagnes lointaines que les lettrés condamnaient comme inutiles, le
héros chinois montrait que ce n’était que de la défensive bien comprise. Il
s’agissait de mettre la terre chinoise à l’abri des périodiques agressions des
Huns : « S’emparer des trente-six royaumes de l’Asie centrale, c’est couper le
bras droit aux Huns. » Quant à sa méthode, c’était celle d’une véritable
politique coloniale : « Se servir des barbares pour attaquer les barbares. » De
fait, la conquête du Tarim, il la réalisait grâce aux contingents que chaque
oasis nouvellement soumise était tenue de lui fournir contre les oasis encore
rebelles. Les éléments proprement chinois n’étaient guère représentés que par
une poignée d’aventuriers ou de déportés qui venaient se refaire un honneur
dans la vie mouvementée des marches. Et tous vivaient sur le pays qu’ils
protégeaient d’ailleurs contre un retour offensif des Huns. « A Yarkand, à
Kachgar, expliquait Pan Tch’ao à l’empereur, le sol cultivé est fertile. Les
soldats qu’on y cantonnera ne coûteront rien à l’empire. Et il montrait fort
judicieusement la différence entre cette région où la proximité du Pamir
maintient la verdure avec, même, vers le Mouztagh, un arrière-plan de forêts,
et le désert caillouteux ou argilo-salin qui s’étend du Lobnor à la marche de
Touen-houang.
Toute politique coloniale repose sur la connaissance de la psychologie
indigène. A ce jeu Pan Tch’ao était passé maître. En 87 le roi de Kachgar, qui
venait de se révolter, feint de se soumettre et demande une entrevue à laquelle
il se rend avec un fort contingent de cavalerie pour tenter un coup de main.
Pan Tch’ao feint à son tour de croire à ses bonnes intentions, lui offre un
banquet, puis, quand le vin a circulé, il se saisit du prince et le décapite. Au
même instant, les troupes chinoises, se démasquant, se sont jetées sur celles de
l’ennemi et les ont massacrées. Devant Yarkand, en 88, n’ayant avec lui
qu’une armée inférieure en nombre tant de Chinois que d’auxiliaires
khotanais, il feint de battre en retraite pendant la nuit, puis il revient par une
marche forcée et « au chant du coq » tombe sur les gens de Yarkand, leur
coupe cinq mille têtes et les oblige à se soumettre.
Au nord, en Mongolie, les émules de Pan Tch’ao besognaient non moins
ferme. En 91 les légions chinoises poussèrent jusqu’au cœur du pays
hunnique, sans doute jusqu’à l’Orkhon, et firent prisonnière toute la famille du
roi des Huns. Au Tarim, la grande oasis de Koutcha, perdant tout espoir de
secours de ce côté, s’était soumise dès 90. Ne restait plus en état de rébellion
que l’oasis suivante, Qarachahr. En 94, avec des auxiliaires de Koutcha et du
Lobnor, Pan Tch’ao marcha sur la ville rebelle. En vain les gens de Qarachahr
René GROUSSET — Histoire de la Chine 53
avaient-ils coupé les ponts sur la rivière du Youldouz. Pan Tch’ao passa la
rivière avec de l’eau jusqu’à la ceinture et apparut au milieu des marais devant
Qarachahr. Quelques habitants purent s’enfuir sur le lac Baghratch, mais le
reste dut se rendre. Le roi du pays fut décapité sur la place même où il avait
naguère fait périr un résident chinois. « Pan Tch’ao lâcha ses soldats au
pillage. Ils coupèrent plus de cinq mille têtes, ils s’emparèrent de trois cent
mille chevaux, bœufs et moutons. Honoré par la cour du titre de « Protecteur
général des contrées d’Occident », le conquérant chinois était un véritable
vice-roi de l’Asie centrale. « Il faisait la loi jusqu’aux Pamirs et aux Passages
Suspendus », c’est-à-dire jusqu’aux portes de l’Iran et de l’Inde.
Du côté de l’Afghanistan et de l’Inde régnaient les Indo-Scythes dont nous
aurons l’occasion de reparler amplement, car c’est de chez eux, on le verra,
que le bouddhisme allait arriver en Chine. L’Iran appartenait aux Parthes
Arsacides qui, du fait des conquêtes de Pan Tch’ao, se trouvaient, sinon en
contact, comme on l’a dit, avec les Chinois, du moins en relations
commerciales avec ceux-ci, comme ils étaient, sur l’Euphrate, les voisins
directs de l’empire romain. Sans doute les Parthes, maîtres, en gros, de l’Iran
et de l’Irâq actuels, se trouvaient territorialement séparés des conquêtes
chinoises par la Transoxiane et par l’Afghanistan indo-scythe. Mais les
Romains les menaçaient en Mésopotamie et voici que semblait s’approcher,
des versants orientaux du Pamir, la marche des légions chinoises ... En l’an 94
de notre ère, les Parthes jugèrent donc sage, « en se servant de nombreux
interprètes successifs », d’envoyer à la cour des Han une ambassade avec des
cadeaux qui purent être qualifiés de tribut. En 97 Pan Tch’ao chargea un de
ses lieutenants nommé Kan Ying d’aller établir des relations régulières avec
ces mêmes Parthes, et, derrière eux, avec l’empire romain.
L’empire romain était déjà assez bien connu des Chinois qui voyaient en
quelque sorte en lui l’équivalent occidental de leur propre domination et qui,
dans ce sens, l’appelaient assez curieusement « la Grande Chine (Ta-ts’in) ».
Ils connaissaient même les capitales de l’Orient romain, Antioche sous la
transcription de Hien-tou, et Alexandrie sous le nom de (Ng)an-tou. Si
l’envoyé de Pan Tch’ao avait pu arriver jusque dans l’empire romain, il y
serait parvenu au moment où l’empereur Trajan montait sur le trône, Trajan
dont le règne (98-117) allait marquer l’apogée de l’expansion romaine en Asie
et qui, au cours d’une campagne mémorable, entrerait en vainqueur dans la
capitale parthe, Ctésiphon (116). On peut rêver à l’alliance des légions
chinoises et des légions romaines pour un condominium sur l’Orient moyen
ou, plus modestement, à un système d’ententes englobant, contre les Parthes,
les Romains de Trajan, les Indo-Scythes de Kanichka et les vétérans de Pan
Tch’ao. Rêves vains, puisque l’envoyé chinois, Kan Ying, une fois chez les
Parthes, se laissa détourner par eux de pousser jusqu’aux frontières romaines.
Le fait paraît d’ailleurs significatif et semble montrer combien les Parthes
redoutaient précisément l’entente possible entre Rome et la Chine.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 54
Pan Tch’ao prit sa retraite en 102. A son retour dans la capitale, à
Lo-yang, il se vit comblé d’honneurs, mais il était épuisé par vingt-neuf ans de
campagnes et il mourut au bout de quelques mois. Après lui son œuvre subit,
comme il était inévitable, de nouvelles secousses. C’est que ses successeurs
dans le gouvernement du Tarim, d’honnêtes généraux des garnisons de
l’intérieur, ne comprenaient rien à l’ambiance coloniale. Avant de partir, il les
avait pourtant prévenus. « Les officiers qui servent dans ces contrées
lointaines ne sont pas nécessairement des fils pieux et des petits-fils obéissants
(Lyautey dira qu’on ne fait pas des colonies avec des rosières) ; tous ont été
déportés ici pour quelque faute et c’est précisément pour cela qu’on les a
envoyés servir dans les marches-frontières. D’autre part les barbares ont une
versatilité d’oiseaux ou de bêtes sauvages. Sachez être coulants pour les pe-
tites fautes et contentez-vous de tenir la main à la discipline générale. » Ces
sages conseils ne furent pas écoutés. Le résultat fut qu’en 106 une révolte
générale éclata au Tarim.
De nouveau la cour de Chine se découragea. Les lettrés eurent beau jeu, au
nom de leurs vieilles théories pacifistes, à réclamer l’évacuation des colonies,
l’abandon du protectorat. Le thème était toujours le même : au temps des
premières dynasties — qui, on l’a vu, correspond dans les déclamations des
intellectuels chinois à un âge d’or — la Chine n’avait pas de possessions
extérieures : « Enfermé dans ses limites propres, le peuple vivait heureux.
Pourquoi s’obstiner à entretenir ces garnisons lointaines qui coûtent si cher et
qui se montrent impuissantes devant les révoltes périodiques ? » L’avis des
lettrés était sur le point de l’emporter dans le conseil quand quelqu’un
demanda la parole ; c’était le propre fils de Pan Tch’ao, Pan Yong. « Si vous
abandonnez le Tarim, vous le livrez aux Huns. C’est leur rendre leur magasin
et leur trésor, c’est leur recoller un bras coupé ! Et le jour viendra bientôt où
les barbares insulteront de nouveau les frontières de la Chine propre. Nous
reverrons le temps où les portes de nos villes devaient être fermées en plein
jour ! » Il entraîna l’adhésion du conseil et en quelques années (123-127)
rétablit le protectorat chinois en Asie centrale.
L’établissement du protectorat chinois dans ces régions présente, à
l’époque qui nous occupe, une importance considérable pour l’histoire de la
civilisation. C’était en effet le moment où, grâce à l’ouverture de cette double
route du Tarim, — route du nord par le Lobnor, Qarachahr, Koutcha et
Kachgar, route du sud par le Lobnor, Niya, Khotan, Yarkand et de nouveau
Kachgar, — la Chine entrait en rapports commerciaux avec le monde romain.
Par là les Chinois expédiaient à l’Asie romaine leurs produits au premier rang
desquels était la soie. La route du Tarim avec sa double piste, septentrionale et
méridionale, était la route de la soie.
La sériciculture, on le sait, remontait en Chine au plus lointain passé. Le
Yu-kong et le Tcheou-li, textes qui datent respectivement des IXe-VIe siècles
et du IVe siècle avant J.-C., nous parlent de la soie comme d’une des
principales richesses des régions qui correspondent au Chan-tong et au
René GROUSSET — Histoire de la Chine 55
Ho-nan actuels. Sous les Han les rouleaux de soie équivalaient au numéraire
dans les échanges officiels avec les cours étrangères.
Or, depuis que le monde gréco-romain avait appris à connaître la soie, il
n’était pas de produit plus demandé. Alexandrie et Rome s’en disputaient les
arrivages. Lucain nous apprend qu’au cours d’un banquet Cléopâtre, voulant
faire à ses hôtes une surprise inouïe, leur apparut resplendissante dans un
vêtement de soie. Virgile, dans ses Géorgiques (II, vers 120-121), chante les
cocons du ver à soie, « ces laines délicates que le Sère enlève aux feuilles de
ses arbres ». Ce nom de Sères, pour désigner les Chinois, est d’ailleurs
révélateur. Il vient du nom même de la soie (sseu en chinois), de sorte que la
Chine, pour les Romains, c’était avant tout « le pays de la soie », Serica. Tel
fut l’engouement de la mode que, sous Tibère, des lois somptuaires durent
interdire aux hommes, pour les réserver à l’usage féminin, les vêtements de
soie. Pline et Martial nous parlent encore du commerce des soieries qui se
faisait dans le quartier le plus élégant de Rome. Tout ce commerce, on l’a vu,
passait nécessairement par l’empire parthe. Les annales chinoises remarquent
à ce sujet que les Parthes entendaient se réserver le monopole des soies de
Chine, ce pourquoi ils empêchaient toute communication directe entre la
Chine et Rome, comme nous l’avons vu par l’exemple de Kan Ying.
Au 1er siècle de notre ère un commerçant gréco-romain originaire de la
Macédoine mais qui paraît avoir eu le centre de ses affaires en Syrie, Maès
Titianos, eut l’idée hardie de triompher de cet obstacle en faisant directement
reconnaître par ses agents la « route de la soie » depuis la Syrie jusqu’en
Chine. Le résultat de son enquête nous a été transmis par Marin de Tyr (vers
110 de notre ère) à travers le géographe Ptolémée (vers 170). L’itinéraire,
évidemment parti d’Antioche, traversait l’Euphrate à Hiérapolis (l’actuel
Menbidj, à l’est d’Alep), pénétrait dans l’empire parthe où il passait par
Ecbatane (Hamadhan) et Hécatompylos (Châhroud ?), gagnait ensuite
Antioche de Margiane (Merv) et aboutissait à Bactres (Balkh), dans l’empire
indo-scythe. De là il tournait au nord « jusqu’à la montée du pays montagneux
des Kômêdoi », au pied du Pamir, « puis, traversant ces montagnes, il tournait
au midi jusqu’au ravin qui s’ouvre dans la plaine » et par où on atteignait le
lieu dit « la Tour de pierre » (Lithinos Pyrgos), point que Hackin situe à
Tach-kourgan au sud-ouest de Yarkand, tandis qu’Albert Herrmann le place
dans la vallée supérieure de l’Altaï, à l’ouest de Kachgar. De là, en tout état de
cause, la route décrite par Marin de Tyr et Ptolémée passe par « le pays de
Kasia » — qui peut (quoi qu’on en ait dit) correspondre à Kachgar (Kacha en
sanscrit), — puis par Issedon Scythica qui peut être l’oasis de Koutcha,
Damna qui serait l’oasis de Qarachahr, Issedon Serica qui correspondrait à la
région du Dobnor, Daxata qui serait la Porte de jade, c’est-à-dire la porte de la
Chine à l’entrée de la marche de Touen-houang, Throana qui serait Touen-
houang même, Thogara qui pourrait être la ville actuelle de Kan-tcheou, dans
la province de Kan-sou par où aujourd’hui encore arrivent en Chine toutes les
caravanes de l’Asie centrale, Sera metropolis enfin qui peut être la première
René GROUSSET — Histoire de la Chine 56
capitale des Han, la première grande ville chinoise en venant de l’ouest,
Tch’ang-ngan, notre Si-ngan-fou.
La voie de terre, la route de la soie, n’était pas la seule par laquelle
l’empire des Han correspondait avec l’empire romain. Les géographes
alexandrins Marin de Tyr et Ptolémée nous décrivent aussi une route
maritime, — la future route des épices, — dont la dernière échelle est le port
de Kattigara qu’on peut rechercher dans l’actuel Tonkin, du côté de
Haïphong. Le Périple de la mer Erythrée (90 de notre ère) nous dit de son
côté qu’en naviguant vers le nord au-delà de la Chersonèse d’Or (presqu’île
de Malacca), on parvient à une grande ville située à l’intérieur des terres et
appelée Thina (29), d’où les soies « sériques », les fils de soie et les soieries
parviennent jusqu’à Bactres. Il est vraisemblable qu’à la date dont il s’agit la
Thina du géographe grec, transcription hellénique du nom même de la Chine,
correspond à la nouvelle capitale des Han, Lo-yang, notre Ho-nan-fou. Nous
savons enfin par les annalistes chinois qu’en 166 de notre ère arriva en Chine
un personnage qui se disait envoyé de l’empereur Marc-Aurèle (Antoun en
chinois, transcription très fidèle de Marcus Aurelius Antoninus). L’étranger
était venu par la voie maritime, « d’au-delà du Je-nan », province chinoise qui
correspond à l’Annam septentrional actuel.
Par ces deux routes — la route transcontinentale et la voie maritime — le
bouddhisme allait pénétrer en Chine, et c’est là un fait d’une importance
capitale pour les destinées de l’Extrême-Orient.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 57
CHAPITRE 11
Révélation du bouddhisme
Le bouddhisme est une religion essentiellement indienne et qui resta
limitée à l’Inde pendant six cents ans. Son fondateur, Çâkyamouni, qui mérita
de devenir le Bouddha, c’est-à-dire le sage par excellence, avait vécu dans le
bassin oriental du Gange entre 563 et 483 avant J.-C. C’était un jeune noble de
la jungle népalaise qui avait renoncé au monde pour mener la vie érémitique.
Après de longues macérations il en discerna l’inutilité et sous l’Arbre de la
bodhi, à Gayâ, au sud de l’actuel Patna, dans le Sud-Bihar actuel, il parvint à
« l’illumination ». Il comprit la loi de la douleur universelle : le monde n’était
qu’un torrent d’impermanence se résolvant en douleur. Ce pessimisme,
disons-le tout de suite, provenait d’une croyance universellement admise dans
l’Inde, la croyance à la métempsycose ou transmigration des âmes. Le
spiritualisme occidental nous propose comme récompense la vie éternelle. La
vie éternelle que proposaient les doctrines indiennes prenait forme de
cauchemar parce que liée aux aléas de la transmigration : naître, souffrir,
mourir, renaître pour éternellement souffrir et mourir, c’étaient « les travaux
forcés de la vie à éternité ».
A ce cauchemar le Bouddha apportait une solution : pour échapper au
cycle éternel des renaissances, au monde de la transmigration, il importait
avant tout d’éteindre « la soif du moi » qui provoque les renaissances,
d’éteindre le moi, « extinction » qui est proprement le nirvâna. Le Bouddha
prêchait à cet effet non certes le suicide (qui n’aurait comme résultat que de
nous replonger dans les réincarnations les plus affreuses), mais la lutte contre
les passions, l’immolation de l’individu à tous les êtres, l’universelle charité,
poussée jusqu’au constant sacrifice de nous-même, envers toutes les créatures,
hommes ou animaux. Sa doctrine, métaphysiquement négative, aboutissait
dans la pratique à une morale toute de renoncement, de chasteté, de charité et
de douceur.
Pour comprendre la diffusion immense dont devait par la suite bénéficier
le bouddhisme, notons tout de suite l’attirance que ne pouvait manquer
d’exercer sur les âmes les plus hautes un tel climat spirituel. Signalons en
particulier l’élément de poésie, d’une tendresse franciscaine, que constituèrent
pour la littérature et pour l’art les légendes sur les « vies antérieures »
(djâtaka) du Bouddha au cours de ses pré-incarnations successives sous
diverses formes humaines ou animales : le roi des cerfs qui s’immole pour sa
harde, le lièvre qui se jette dans le feu pour nourrir un brahmane affamé, le roi
des éléphants qui offre ses défenses à son meurtrier, etc.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 58
Le bouddhisme fut prêché du vivant de son fondateur dans les provinces
du Gange oriental, dans le Magadha (Sud-Bihar), à Bénarès et dans l’Aoudhe,
d’où il devait se répandre progressivement dans le reste de l’Inde. L’Église
qu’il avait constituée était une communauté de moines réunis en monastères et
autour desquels se groupaient des tiers ordres de zélateurs laïcs. ▲ Bien
entendu, la doctrine bouddhique, au cours des cinq siècles qui suivirent, se
modifia. Au moralisme un peu froid de son fondateur se superposa une
véritable théologie, correspondant aux besoins du cœur humain. Le Bouddha
historique, étant nirvâné, c’est-à-dire « éteint », se trouvait difficilement
accessible à la prière. Le bouddhisme ultérieur obvia à cette difficulté en
créant un certain nombre de futurs bouddhas — les bodhisattva — qui
attendent, en de merveilleux paradis, l’heure de leur incarnation et qui
occupent cette attente à sauver les créatures. Certains de ces bodhisattva
finirent par l’emporter dans la dévotion populaire sur le bouddha historique.
Ce fut le cas de Maitrêya, le bodhisattva dont l’incarnation est la plus
prochaine et qu’on a appelé, de ce fait, « le messie du bouddhisme » ; le cas
d’Avalokitêçvara dont le nom sanscrit désigne une sorte de Providence
bouddhique et qui, sous la figure d’une « madone bouddhique », la « déesse »
Kouan-yin, jouera un rôle si considérable dans le bouddhisme chinois ; tel est
le cas encore d’un autre bouddha métaphysique, étroitement associé au
précédent : Amitâbha (« Lumière infinie ») qui, sous le nom d’Amida,
assumera un rôle non moins important dans les sectes piétistes
sino-japonaises. La création de ce panthéon, qui paraît s’être définitivement
constitué dans l’Inde du Nord aux premiers siècles de notre ère, acheva de
donner au bouddhisme sa physionomie historique au moment même où celui-
ci allait entreprendre la conversion de l’Extrême-Orient.
A cette conversion les bodhisattva nouvellement créés allaient d’ailleurs
contribuer pour une bonne part. Ces hautes figures spirituelles, toutes de
compassion et de miséricorde, faisaient naître autour d’elles un climat de
confiance et de tendresse, un piétisme, une religion du cœur dont l’Asie
orientale ne pouvait offrir aucun équivalent. La Chine en particulier (à
laquelle le confucéisme et le taoïsme ne présentaient rien de semblable) allait
y trouver la révélation d’un nouveau monde spirituel. Et cela aux étages les
plus divers de la société. La pensée philosophique devait y découvrir un
aliment inépuisable grâce à la métaphysique dont, vers le premier siècle de
notre ère, le bouddhisme indien acheva de se couronner. Les systèmes ainsi
élaborés enseignaient en général un idéalisme absolu, fondé sur l’irréalité du
monde extérieur comme du moi. L’univers ne sera plus qu’un « rien que
pensée », un « océan d’idéaux », et nous nous permettrons d’anticiper pour
faire remarquer qu’une telle doctrine allait, à certains égards, à la rencontre du
vieux taoïsme chinois. Par ailleurs, répétons-le, le sentiment des foules ne
pouvait qu’être attiré par les innombrables légendes relatives à chaque
bodhisattva, par ces images tendres et merveilleuses qu’on proposait à leur
amour, par les vies de saints, « la Légende dorée du bouddhisme », par le
René GROUSSET — Histoire de la Chine 59
chatoiement de ses paradis et de ses enfers, enfin — et ce n’est pas le moins
important — par l’art bouddhique lui-même.
Jusqu’à l’ère chrétienne le bouddhisme indien s’était donné un art plein de
charme parce qu’inspiré par le naturalisme éternel de l’Inde. Toutefois dans
ces premières écoles de sculpture proprement indiennes les artistes n’avaient
jamais osé figurer l’image du Bouddha, pas plus que les musulmans ne
représentent celle d’Allah ou de Mahomet. Sans doute même y avait-il là plus
qu’une question de respect : une question de logique, car il n’était pas sans
quelque contradiction de vouloir ressusciter par l’image Celui qui était
définitivement nirvâné, c’est-à-dire « dépersonnalisé ». Jusque dans les
scènes de sa vie on remplaçait donc l’image de Bouddha par un certain
nombre de symboles conventionnels. Mais quand l’hellénisme se fut implanté
dans le nord-ouest de l’Inde, d’abord sous les rois grecs successeurs
d’Alexandre le Grand en ces régions, puis sous les rois indo-scythes
successeurs des rois grecs et eux aussi nettement philhellènes, le point de vue
changea. Les Grecs convertis au bouddhisme éprouvèrent le besoin de re-
présenter réellement le Bouddha. Ils s’inspirèrent à cet effet du type de leur
dieu Apollon. Le « premier bouddha » ainsi modelé aux environs de notre ère
dans la région de Péchawer, l’ancien Gandhâra, fut un pur Apollon auquel on
avait seulement ajouté les caractéristiques rituelles : le point de sagesse entre
les deux yeux, l’allongement du lobe des oreilles (à cause des lourds pendants
d’oreilles, naguère portés par le Bouddha quand il était prince), enfin le
chignon pour le turban à bouffettes, devenu par la suite, quand cette
disposition de toilette ne fut plus comprise, une protubérance crânienne.
Ce sont ces bouddhas grecs, au profil purement apollonien, à la draperie
purement hellénique, que nous ont livrés par centaines les fouilles pratiquées
dans l’ancien Gandhâra et, plus à l’ouest, entre Péchawer et Caboul, à Hadda
(ces dernières abondamment représentées au musée Guimet). Et c’est ce
même type de bouddha grec qui se transmettra de siècle en siècle, de proche
en proche à travers toute l’Asie centrale jusqu’en Chine et au Japon, donnant
naissance aux innombrables bouddhas de l’Extrême-Orient. Bien entendu, au
cours de cet immense voyage à travers l’espace et le temps, le type grec
originel se modifiera. Il finira par se siniser, mais même alors il conservera
souvent dans la rectitude du profil et l’ordonnance de la draperie le lointain
souvenir de ses origines helléniques.
Le bouddhisme indien venait de se donner cette iconographie grecque
lorsqu’il entreprit la conversion de l’Asie centrale (bassin du Tarim) et de la
Chine.
L’évangélisation de la Chine par les missionnaires bouddhistes peut
paraître singulièrement tardive. Le Bouddha est mort en 483 avant J.-C. et ce
n’est que dans les années 60-70 de notre ère qu’on nous signalera l’existence
d’une première communauté bouddhique en Chine. En réalité l’évangélisation
de la Chine par les missionnaires bouddhistes a pour la première fois été
René GROUSSET — Histoire de la Chine 60
rendue possible par la coexistence de deux grands faits politiques. D’une part
l’Inde du nord-ouest et l’Afghanistan (terre alors aussi profondément
bouddhique que le bassin du Gange) ont été englobés dans un grand empire,
celui des Indo-Scythes originaires de l’Asie centrale et restés de ce fait en
rapports avec la politique chinoise, mais qui, une fois installés sur les confins
indo-iraniens, dans l’héritage des derniers rois indo-grecs, s’étaient largement
ouverts à la fois aux croyances indiennes, — au bouddhisme en particulier, —
et à l’hellénisme. Du plus célèbre des rois indo-scythes, de Kanichka (v.
78-110 ou 144-172 ?) peut-être le contemporain de Pan Tch’ao et de Trajan,
nous avons de belles monnaies portant l’image du Bouddha, traitée à la
grecque avec le nom de celui-ci en caractères grecs : Boddo. Or, à l’exception
d’une courte brouille en 88 de notre ère parce que les Indo-Scythes avaient
voulu intervenir au Tarim, intervention qui fut du reste arrêtée net par Pan
Tch’ao, leurs relations avec la Chine des Han étaient excellentes, ce qui
garantissait la sécurité des communications entre l’Inde et le protectorat
chinois du Tarim.
Car, — et c’est le second fait historique qui favorisa la diffusion du
bouddhisme à travers l’Asie orientale, — on ne saurait exagérer les
conséquences « spirituelles » des conquêtes des Han dans la direction de
l’ouest. La formation de l’empire « mondial » des Han, son extension jusqu’au
Pamir, c’est-à-dire jusqu’aux portes de l’Inde, l’ouverture de la route de la
soie par les armes d’un Pan Tch’ao, cette poussée victorieuse qui faisait de la
Chine la voisine directe de l’empire indo-scythe, c’était là une situation qui ne
s’était jamais présentée jusqu’alors et dont la religion universelle qu’était le
bouddhisme allait immédiatement bénéficier. De même, et vers la même
époque d’ailleurs, la conquête romaine allait rendre possible la propagation du
christianisme en Occident. La Pax Sinica dans l’Asie orientale eut à cet égard
les mêmes conséquences spirituelles que la Pax Romana dans le monde mé-
diterranéen.
L’apostolat bouddhique commença naturellement, comme le commandait
la géographie, par la région de Khotan, dans la partie méridionale du bassin du
Tarim. Il est attesté dans ces parages par des découvertes de sculptures
gréco-bouddhiques. A Rawak, au nord-est de Khotan, des bas-reliefs sculptés
datant des deux premiers siècles de notre ère, dans la cour d’un ancien stoûpa
bouddhique, nous offrent des draperies d’une eurythmie purement grecque.
Comme nous l’avons annoncé, la route de l’évangélisation bouddhique
coïncidait ici avec la route du commerce de la soie. Sur le site de l’ancien
Khotan (à Yotqan) et beaucoup plus à l’est, dans la vallée du Niya, on a
trouvé des intailles de travail romain représentant des dieux antiques — Pallas
Athéné, Zeus, Eros, Héraklès — ou des quadriges classiques. Il semble que la
plupart de ces intailles aient pu être taillées sur place « par des lapidaires
itinérants, Grecs d’Asie, Syriens ou Bactriens que l’appât du gain ou le goût
des voyages avaient attirés jusqu’au pays des Sères ». A Miran, au sud du
Lobnor, un ancien sanctuaire bouddhique du IIIe siècle de notre ère environ
René GROUSSET — Histoire de la Chine 61
nous a livré des fresques qui, l’inspiration bouddhique mise à part, pourraient
avoir été trouvées dans l’Asie romaine ou à Pompeï : nous avons la surprise
d’y découvrir un Bouddha accompagné de ses moines, des génies ailés, des
personnages imberbes coiffés du bonnet phrygien, des joueuses de mandoline,
des quadriges enfin qui relèvent directement de l’art romain de Syrie. L’une
des fresques porte une inscription en caractères indiens qui donne le nom du
peintre : Tita, et on croit voir dans ce nom une forme indianisée de Titus.
« Faut-il en conclure, se demande Victor Goloubew, que le peintre est un
Eurasien né dans l’Inde ou doit-on voir en lui un artiste formé dans quelque
atelier d’Antioche ou de Bactriane ? » En tout cas, rien de plus révélateur que
ces peintures bouddhiques et romaines en pleine région du Lobnor, aux
dernières haltes des caravanes avant le premier poste-frontière chinois de
Touen-houang.
Mais le bassin du Tarim n’était pour les missionnaires bouddhistes venus
de l’Inde du nord-ouest que le vestibule de la Chine. Dès les années 60-70 de
notre ère une première communauté bouddhique se forma à la cour d’un cadet
de la dynastie han apanagé dans l’actuelle province de Kiang-sou. Détail
intéressant, ce prince était taoïste. De fait, le bouddhisme, quand il fut alors
pour la première fois prêché en Chine, apparut aux Chinois comme une secte
taoïste. Ainsi pour les Romains le christianisme ne fut d’abord qu’une secte
juive. Les missionnaires bouddhistes profitèrent consciemment ou non de cet
alibi initial dont leur prédication ne pouvait que bénéficier. Ayant à se créer de
toutes pièces un vocabulaire pour traduire en langue chinoise et, si je puis
dire, en pensée chinoise les concepts indiens, ce fut tout naturellement à la
terminologie taoïque qu’ils empruntèrent leurs équivalents, ce fut d’après cet
exemple qu’ils modelèrent leurs néologismes. Un cas analogue devait se
présenter au XVIIe siècle pour les missionnaires jésuites qui, pour rendre les
concepts théologiques chrétiens, durent emprunter une partie de leur
vocabulaire à celui des lettrés confucéens. Ainsi encore les apologistes
chrétiens du IIIe siècle empruntant leur terminologie philosophique à Platon et
à Philon. Le résultat fut que les premières communautés bouddhiques en
Chine furent, selon l’expression de Henri Maspero, des groupes « d’un
taoïsme bouddhisant ».
La plus importante communauté bouddhique fut naturellement celle qui se
créa dans la seconde moitié du IIe siècle de notre ère à Lo-yang (Ho-nan-fou),
la capitale impériale. Le fondateur en fut un Parthe arrivé en Chine en 148 et
qui devait mourir en 170. Le fait que parmi les premiers missionnaires
bouddhistes en Chine on compte un Parthe peut paraître curieux, mais le cas
n’est nullement isolé. Dans les rangs des apôtres du bouddhisme en Chine à
cette époque ou dans la première partie du III e siècle de notre ère on trouve
d’autres Parthes ou encore des Indo-Scythes, originaires de cet empire
indo-scythe, de culture à la fois indo-iranienne et hellénisante, qui régnait sur
l’Afghanistan et l’Inde du nord-ouest. La présence de ces Iraniens parmi les
communautés bouddhiques nouvellement établies dans l’empire han ne rend
René GROUSSET — Histoire de la Chine 62
que plus intéressante l’introduction du bouddhisme en ce pays, puisque la
religion du Bouddha n’apportait pas à l’Extrême-Orient seulement la pensée
indienne et l’art grec, mais aussi certaines influences venues de la civilisation
du vieil Iran.
Hâtons-nous d’ajouter que malgré ces succès locaux, le bouddhisme ne
bénéficia jamais dans la Chine des Han d’une vogue générale. Le taoïsme,
dont les analogies superficielles avec lui avaient d’abord favorisé sa
propagande, ne tarda pas à dénoncer cette erreur et poursuivit les
missionnaires bouddhistes d’une haine de moines qui ne désarma jamais.
Quant aux lettrés confucéens, ils prononcèrent contre « la religion étrangère »
une condamnation sans appel : le monachisme bouddhique était antisocial
parce qu’il éteignait la famille en laissant péricliter le culte des ancêtres et que
le moine bouddhiste, égoïstement préoccupé de son salut individuel, se
montrait indifférent au sort de l’État. C’était là une querelle qui devait durer
jusqu’aux temps modernes. Confucéens et bouddhistes lutteront d’ailleurs à
armes inégales, le confucéisme — au sens le plus large du mot — devant
rester la doctrine officielle, une doctrine d’État, tandis que le bouddhisme,
même sous les empereurs personnellement favorables à cette religion, ne
devait représenter qu’une tendance particulière, une religion de groupes qui,
quelque extension qu’elle ait pu prendre à certaines époques de ferveur,
demeurait étrangère à la famille chinoise et à l’État chinois.
Sous les Han, en tout cas, le bouddhisme, bien que nullement persécuté, ne
devait pas avoir dans l’État chinois plus d’importance que le christianisme
dans l’empire romain à l’époque de Trajan ou de Marc-Aurèle.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 63
CHAPITRE 12
Splendeur et décadence des Han
La longue paix des Han valut à la Chine une richesse inouïe. L’histoire de
l’art en porte témoignage.
L’art des Han est particulièrement intéressant pour nous parce qu’il est
l’aboutissement de toute l’évolution artistique des époques antérieures. Et cela
à la veille du moment où les influences étrangères, introduites par le
bouddhisme, vont bouleverser les données traditionnelles.
Nous avons signalé à sa place chacune des grandes étapes de l’art des
bronzes chinois archaïques. Résumons maintenant la courbe de cette
évolution. D’abord l’époque Chang : période de prodigieuse activité créatrice,
avec une puissance de sève, une spontanéité, une variété de motifs depuis lors
inégalées. Puis le début des Tcheou : période d’alourdissement et
d’appauvrissement des formes comme du décor. Enfin l’âge des Royaumes
Combattants et des Ts’in : renouveau d’activité créatrice, avec un décor animé
d’un rythme trépidant. Avec les Han les formes se simplifient au point que tel
bronze chinois de cette époque rejoint parfois par la pureté de ses lignes la
sobriété d’un vase grec. Dans le décor, — quand ce décor, en dehors des
t’ao-t’ie des anneaux d’anse, n’est pas entièrement supprimé, — l’exubérance
et l’enchevêtrement des Royaumes Combattants font place à une non moindre
simplicité. Toute surcharge disparaît (et il faut se rappeler quelle avait été
celle de certains bronzes archaïques). L’élégance des motifs réside désormais
dans « la symétrie décorative, les réussites d’un graphisme plein d’adresse et
la sobriété de la ronde-bosse ». Le décor en relief se trouve souvent remplacé
par les motifs gravés et par des incrustations de turquoise, de malachite, d’or
ou d’argent. « Ainsi, écrit Georges Salles, furent réalisées les merveilleuses
parures soit géométriques, soit animées de scènes réelles ou fantastiques,
figures de monstres, danses de génies, scènes de guerre ou de chasse, toutes
surprenantes par leur prodigieux élan. » Les mêmes incrustations de turquoise
et de métaux précieux se retrouvent sur les agrafes han (et sans doute déjà sur
celles des Royaumes Combattants), ornements vestimentaires dont nous avons
signalé plus haut l’origine peut-être hunnique (30). Par ailleurs il n’est pas
impossible que la technique des incrustations, si répandue en Chine sous les
Han, soit, de son côté, une importation venue du monde gréco-iranien.
A l’époque des Royaumes Combattants et à l’époque han apparaissent et
se multiplient les miroirs de bronze, de destination magique autant
qu’utilitaire, avec le décor caractéristique pour ces deux époques. Les miroirs
proprement han présentent ainsi la simplicité géométrique des vases de bronze
René GROUSSET — Histoire de la Chine 64
contemporains, simplicité qui n’exclut nullement l’arrière-fonds d’idées
taoïques sur « la puissance magique du miroir ».
Le même décor élégant d’entrelacs, de rinceaux et de spirales que nous
remarquons sur les bronzes incrustés et sur les miroirs han se retrouve sur les
laques de même époque découverts non seulement dans la Chine propre, mais
aussi par les Japonais dans les tombes chinoises de Corée (district de Rakurô,
ou Lo-lang), par la mission Kozlov dans la tombe hunnique de Noïn-Oula,
près d’Ourga, en Mongolie, et par la mission Hackin (1939) à Bégram, près de
Caboul, en Afghanistan.
Les gravures sur pierre et les bas-reliefs des chambrettes funéraires du
Ho-nan et du Chan-tong (mission Chavannes) constituent sans doute la copie
« artisane » et faite au ciseau de fresques de palais aujourd’hui perdues. C’est
un art linéaire, graphique, tout de mouvement et de vitesse, qu’il s’agisse de
cavalcades et défilés de charrerie ou de rondes fantastiques de déités et de
monstres. Art qui, du reste, nous intéresse doublement parce que dans les
scènes nobiliaires et militaires il cherche à ressusciter sous nos yeux l’histoire
de la période archaïque, telle que l’imaginaient les lettrés han, et parce que
d’autre part les scènes fantastiques évoquent pour nous une mythologie en
partie perdue puisque bannie par le confucéisme officiel, mythologie que nous
connaîtrions encore plus mal si la survivance n’en avait été conservée dans les
légendes taoïques. Nous aurons l’occasion de voir l’action du néo-taoïsme à la
fin de l’époque han et le rôle que devait jouer le mouvement spirituel en
question dans la chute de la dynastie. Les reliefs funéraires (31) du Chan-tong
et du Ho-nan nous aident à comprendre la sous jacence de ce courant qui
devait miner la société confucéenne, en apparence si solide, de ce temps.
Sur les piliers funéraires du Sseu-tch’ouan (mission Lartigue et Ségalen),
notamment sur le célèbre « pilier de Chen », les hauts-reliefs sculptés
présentent des qualités supérieures, dans un style qui se rapproche davantage
de notre classicisme gréco-romain. Œuvres d’artistes, en tout cas, et non plus
d’artisans. Remarquons par ailleurs que certains reliefs sculptés han, ceux qui
par exemple, au Chen-si, représentent des lions (animal inconnu en Chine),
semblent inspirés de modèles sinon, comme on l’a dit, purement iraniens, du
moins gréco-iraniens. L’influence de la route de la soie est ici fort possible.
La sculpture en ronde-bosse, qui semblait avoir disparu de Chine après les
marbres chang, avait reparu à l’époque des Royaumes Combattants avec les
dragons et les animaux (tigres, bovidés, etc.) qui surmontent souvent le
couvercle des bronzes de ce temps. Le réalisme sobre de ces figures s’élargit
sous les Han. La ronde-bosse, libérée du rôle de motif décoratif, est traitée
pour elle-même. Nous voyons apparaître une multitude de figurines funéraires
en terre cuite, personnages, animaux, êtres fantastiques, etc. Il s’agit ici,
comme dans l’Egypte antique, de substituts des vivants, devant permettre au
mort de continuer dans la tombe son existence accoutumée. La qualité
dominante de cette « petite sculpture » c’est, notamment dans les statuettes
René GROUSSET — Histoire de la Chine 65
d’animaux, le même réalisme rapide et sobre, sans excès de musculature, tout
de mouvement.
Si l’art han n’a pas encore subi l’influence du bouddhisme, certaines de
ses techniques ont continué à être en liaison avec l’art animalier des steppes,
ainsi que le fait s’était déjà produit à l’époque précédente, celle des Royaumes
Combattants. Nous avons indiqué les caractéristiques de cet art des steppes,
représenté par de petits bronzes d’équipement ou de harnachement (boucles,
agrafes, plaques, etc.) décorés de motifs animaliers stylisés (combats
d’animaux plus ou moins enchevêtrés en opposition fréquemment
dissymétrique). Nous avons également vu qu’en dépit d’un grand nombre de
variantes chronologiques et topographiques, l’art des steppes s’étendait du
domaine scytho-sarmate de la Russie méridionale aux domaines hunniques de
la haute Mongolie et de l’Ordos. La continuité de cet art est marquée par les
fouilles de Pasyryk, dans l’Altaï russe, qui, pour le début du 1 er siècle avant
J.-C., nous ont livré des objets d’aspect tant scytho-sarmate que hunnique.
Plus intéressant encore est le tumulus de Noïn-Oula près d’Ourga en haute
Mongolie qui date des premières années de notre ère. Cette tombe de chef
hunnique renfermait en effet côte à côte un laque chinois daté (de l’an 2 avant
J.-C.), des soieries chinoises et un magnifique tapis de laine brodé de combats
d’animaux du plus pur style des steppes, preuve évidente de la pénétration des
deux cultures. Comme contre-épreuve, le musée Cernuschi, sur l’initiative de
M. Sagot-Vandel, a acquis en 1941 un bronze han où le thème du combat
d’animaux des steppes est traité dans un style purement chinois. Nous avons
vu comment au 1er siècle avant J.-C. les Han avaient établi dans l’Ordos une
partie des Huns comme barbares fédérés et gardiens du limes : dans cette
marche-frontière de l’Ordos la pénétration réciproque de l’art chinois et de
l’art des steppes ne devait plus cesser jusqu’à l’époque gengiskhanide.
L’établissement des Huns fédérés au pied de la Grande Muraille prouvait
la confiance que la Chine avait dans sa propre force. Cette confiance était
légitime. Jusqu’au IVe siècle ces Huns de l’Ordos se montrèrent des
auxiliaires dociles. Quant aux Huns de la haute Mongolie (bassin de
l’Orkhon), ils furent, vers l’an 150 de notre ère, remplacés dans l’hégémonie
de la Mongolie orientale par d’autres hordes nomades : les Sien-pei
originaires du Khin-gan ti septentrional et qui semblent les ancêtres des
Mongols historiques. Bien entendu, les Sien-pei, comme toute nouvelle horde,
attaquèrent les frontières de l’empire chinois, mais ces attaques qui se
renouvelèrent par intermittence pendant toute la seconde moitié du II e siècle
de notre ère, notamment dans le sud de l’actuelle Mandchourie, furent chaque
fois repoussées. Contrairement à l’empire romain, l’empire des Han ne devait
pas succomber devant les invasions. Sa chute allait être la conséquence d’une
crise intérieure assez complexe, à la fois politique, sociale et intellectuelle.
Au point de vue purement politique, la dynastie des Han à laquelle la
restauration de l’an 25 de notre ère semblait avoir rendu une vigueur nouvelle,
ne tarda pas à retomber en décadence ou mieux, en dégénérescence. Ses
René GROUSSET — Histoire de la Chine 66
princes, parvenus tout jeunes au trône, mouraient à la fleur de l’âge,
évidemment épuisés par une vie de plaisirs prématurée. Dans le milieu
artificiel de la cour, la camarilla devint toute-puissante, l’ascendant des
douairières, des concubines et des eunuques, prépondérant. Mais à l’heure
même où le pouvoir central s’affaiblissait ainsi, l’école des lettrés s’efforçait
d’en consolider les assises en donnant définitivement à l’empire et à la société
une doctrine officielle. Ce fut en effet à l’époque des seconds Han, en 79 de
notre ère, qu’une commission de lettrés fixa le texte, jusque-là quelque peu
flottant, des œuvres attribuées à Confucius et à son école, texte qui eut dès lors
une valeur canonique. De 175 à 183, pour assurer la pérennité de cette
rédaction, on grava le même texte sur une série de stèles en pierre dont
l’estampage à de multiples exemplaires équivalait à une préfiguration de
l’imprimerie, — l’imprimerie chinoise devant d’ailleurs avoir une origine
analogue (32). Cette constitution de la doctrine confucéenne en doctrine
canonique eut comme conséquence la constitution de la classe des lettrés en
classe organisée. Les lettrés confucéens, forts de se sentir les dépositaires
d’une doctrine d’État, tendirent à devenir un corps d’État, — le premier corps
de l’État, — qui chercha à s’assurer le pouvoir à la cour. Ils se heurtèrent à la
camarilla représentée par les eunuques et à la suite de luttes politiques
acharnées eurent pour le moment le dessous : plusieurs d’entre eux payèrent
noblement de leur vie leur tentative pour arrêter la décadence de la dynastie
des Han (175-179).
Vers la même époque les sectes taoïstes commençaient de leur côté à se
constituer en « Églises » organisées (33). Le taoïsme, nous l’avons vu, sortait
des vieilles écoles de sorciers dont, malgré l’élévation de sa métaphysique, il
ne s’était jamais dégagé. Limité jusque-là à de petits cercles d’illuminés, il
allait, vers la fin des Han, voir son recrutement décuplé à la faveur d’une crise
sociale grave, du paupérisme qui sévissait dans la classe rurale. Nous avons
signalé les premières manifestations de cette crise que les réformes de Wang
Mang avaient tenté de résoudre et que l’échec du réformateur avait laissée
s’accroître. « Les milieux ruraux du temps des Han, écrit Henri Maspero,
étaient constitués en haut par un petit nombre de grands propriétaires riches,
pour la plupart fonctionnaires ou descendants de fonctionnaires, et en dessous
par un véritable prolétariat de paysans sans terres ou petits propriétaires dont
les plus heureux cultivaient des lots de terres de villages, tandis que les autres
émigraient, se faisaient soldats ou pirates, se louaient comme ouvriers
agricoles ou affermaient les terres des grands propriétaires, mais sans jamais,
que par exception, réussir à sortir définitivement de la misère. » L’heure était
favorable aux agitateurs. Une famille de magiciens taoïstes, la famille Tchang,
organisa à cet effet du côté du Sseu-tch’ouan et de la vallée supérieure de la
Han une société secrète qui, dans la seconde moitié du II e siècle de notre ère,
joua un rôle politique actif (34). Les Tchang accomplissaient des prodiges,
guérissaient les malades, remettaient les péchés et se signalaient à la
reconnaissance des populations en se substituant aux autorités défaillantes
dans certains travaux d’utilité publique, tels que réfection des routes ou
René GROUSSET — Histoire de la Chine 67
réparation des ponts, sans parler de distributions gratuites de riz aux affamés.
Au bout de quelques années ils furent suivis par des centaines de milliers
d’adeptes qu’ils armèrent et répartirent en corps de troupes régulièrement
commandés et qui se reconnurent au port de turbans jaunes. Puis ils
annoncèrent que l’année 184 correspondait, d’après la conjonction des astres,
à l’ouverture d’un nouveau millenium.
Au signal donné la révolte éclata dans le sud du Ho-pei, les districts
avoisinants du Chan-tong et le bassin du Houai-ho. Les pouvoirs publics,
complètement surpris, furent partout débordés. La cour dut lever des armées
considérables pour reconquérir le pays. Quand les Turbans jaunes eurent été
chassés du Chan-tong, ils se reformèrent dans la vallée de la Han et la révolte
ne fut domptée que par la prise de leur dernier réduit, Nan-yang, dans le
sud-ouest du Ho-nan (184). Tous les jacques que l’on put prendre furent
inexorablement mis à mort. Mais après de telles horreurs, la misère était
encore pire. Le Poème des sept tristesses du poète Wang Ts’an (177-217)
nous a tracé un poignant tableau de ces années terribles :
« L’anarchie règne dans la capitale de l’ouest, troublée par les
tigres et les loups... Les ossements humains couvrent la plaine.
Au bord d’une route, une femme en proie à la famine
abandonne son petit enfant dans les herbes. Malgré ses
vagissements elle ne le reprend pas. « Moi-même,
murmure-t-elle, je ne sais où je vais aller mourir ... » je précipite
le pas de mon cheval, je fuis pour ne pas entendre de telles
paroles. Une dernière fois je tourne la tête pour contempler la
ville de Tch’ang-ngan. Je pense à tant de victimes ; le cœur
serré, je soupire longuement (35). »
René GROUSSET — Histoire de la Chine 68
CHAPITRE 13
L’épopée des trois royaumes
Tandis que la jacquerie des Turbans jaunes ravageait les provinces, à la
cour la camarilla des eunuques séquestrait des régentes sans énergie et des
empereurs-enfants. En 189 les officiers exaspérés procédèrent dans le palais à
un massacre radical des eunuques, mais le général Tong Tcho que les conjurés
avaient appelé à leur aide en profita pour s’attribuer la dictature. Ce fut le
signal de l’anarchie militaire, car la levée de milices provinciales pour
combattre les Turbans jaunes avait amené la constitution d’armées de guerre
civile qui n’obéissaient qu’à leurs chefs. Tandis que Tong Tcho s’installait en
maître dans la capitale, d’autres généraux s’attribuaient le pouvoir dans les
provinces. Tong Tcho qui n’était qu’un soudard brutal se montra incapable de
dominer cette anarchie. En 190, voulant transporter sa résidence à Tch’ang
ngan, il laissa piller par ses troupes et brûla ensuite le palais impérial de
Lo-yang. Les trésors d’art accumulés depuis deux siècles par les Han furent
détruits. Mais la tyrannie de Tong Tcho, ses fureurs sanguinaires finirent par
lui aliéner ses propres lieutenants qui l’assassinèrent. Son cadavre fut livré nu
à la populace (l’homme était énorme, bouffi de graisse ; on lui passa dans le
nombril une mèche de lampe qu’on alluma : elle brûla durant plusieurs jours).
Alors commença une période de confusion pire que tout ce qu’on avait vu
jusque-là.
A la faveur des troubles les Huns recommençaient leurs ravages. La
poétesse Ts’ai Yen, capturée par eux, nous a laissé dans son Chant de détresse
un poignant tableau de leurs chevauchées : « Ils massacraient le peuple, les
cadavres s’entassaient dans les rues. A l’encolure de leurs chevaux, ils
suspendaient les têtes des hommes, ils enlevaient les femmes en croupe de
leurs montures. Les prisonniers tournaient la tête vers le pays natal dont ils
s’éloignaient chaque jour. Au nombre de dix mille ils reçurent des barbares
l’ordre de se regrouper. Les membres d’une même famille n’osaient échanger
leurs impressions. Quelques-uns murmurèrent. Alors les barbares grondèrent :
Tuons-les ! Que leur sang rougisse notre sable ! » Pendant ce temps, à la cour,
les factions se disputaient le pouvoir jusqu’au jour où un des chefs d’armée,
Ts’ao Ts’ao, se rendit à Lo-yang à la tête de ses troupes et s’y proclama
protecteur de l’empire, le jeune empereur n’étant qu’un jouet entre ses mains
comme précédemment entre les mains de Tong Tcho (196).
A la différence du grossier soldat qu’on venait d’abattre Ts’ao Ts’ao avait
l’étoffe d’un chef. Bon capitaine et entraîneur d’hommes, sans scrupules
certes et volontiers brutal, mais politique adroit, il était de surcroît fort lettré,
René GROUSSET — Histoire de la Chine 69
puisque les anthologies nous ont conservé ses poésies, la plupart d’un
puissant lyrisme et d’une mâle énergie (36). Si quelqu’un avait pu refaire
l’unité de l’empire, c’était cet homme fort. Mais en huit ans de luttes
incessantes (196-204) il ne réussit à se rendre maître que du bassin du Fleuve
Jaune, des provinces du nord qui constituaient, il est vrai, la partie du
beaucoup la plus peuplée et la plus riche de l’empire. Dans le bassin du
Yang-tseu d’autres chefs d’armées s’étaient taillé des royaumes. L’un d’eux,
Souen-K’iuan, se rendit indépendant sur le bas Yang-tseu et bientôt presque
toute la Chine méridionale reconnut son autorité. C’était d’ailleurs un curieux
personnage, épris de doctrines nouvelles et qui accorda sa faveur aux
missionnaires bouddhistes.
En même temps, un troisième prétendant, Lieou Pei, entrait en scène. Il
était de la plus noble origine : c’était un prince han, mais d’une branche
cadette tombée dans une telle pauvreté qu’il gagnait sa vie et faisait vivre sa
vieille mère en tressant des sandales de paille. Devant la décadence de ses
cousins, les empereurs fainéants de Lo-yang qui n’étaient plus que des jouets
entre les mains du dictateur Ts’ao Ts’ao, Lieou Pei sentit bouillonner le sang
impérial qui coulait aussi dans ses veines. Il trouva pour l’aider trois
compagnons incomparables, trois paladins que l’histoire et la légende, le
roman et le théâtre devaient immortaliser par la suite : Kouan Yu d’abord, que
la religion populaire canonisera comme dieu de la guerre, — Tchan Fei
ensuite, personnage né d’une famille très modeste (c’était un ancien boucher),
mais d’une bravoure à toute épreuve : lui et Kouan Yu donneront leur vie pour
leur maître, — Tchou-ko Leang enfin, à la fois guerrier et diplomate, qui
abandonna ses champs pour se dévouer corps et âme au prétendant dont il
devint le principal conseiller. Ce fut en effet sur le conseil de Tchou-ko Leang
que Lieou Pei jeta son dévolu sur la province de Sseu-tch’ouan où il finit par
établir son autorité.
Les luttes que se livrèrent les trois prétendants — Ts’ao Ts’ao, Souen
K’iuan et Lieou Pei — jouissent encore aujourd’hui en Chine d’une
extraordinaire popularité parce qu’ici l’histoire a été conservée et amplifiée
par la légende. Le Roman des Trois Royaumes — qui d’ailleurs ne remonte
qu’au XIVe siècle — et d’innombrables pièces de théâtre qui en ont été tirées
ont conféré à ces luttes la valeur d’une épopée, en ont fait l’équivalent de nos
chansons de geste. Voici la bataille de Kiang-ling en 208, au cours de laquelle
Lieou Pei, encerclé par l’armée de Ts’ao Ts’ao, arrive avec une poignée de
cavaliers à se faire jour à travers les masses ennemies. Puis c’est Tchang Fei
qui, une fois son maître sauvé, retourne à l’arrière-garde et, comme notre
Bayard, défend à lui seul un pont. « La lance sur l’encolure de son cheval, il
criait : C’est moi, Tchang Fei ! Que celui qui veut faire connaissance avec moi
s’approche ! » Et il tint assez longtemps pour intimider l’ennemi. Un peu plus
loin le même Tchang Fei retrouve le jeune fils de son maître Lieou Pei dont
les ennemis sont sur le point de s’emparer. Il couche l’enfant sur le pommeau
de sa selle, s’enlève au milieu des rangs ennemis et atteint avec son précieux
René GROUSSET — Histoire de la Chine 70
fardeau les bords du Yang-tseu où une barque les reçoit. Cependant Ts’ao
Ts’ao avec son armée se préparait à traverser le Yang-tseu pour soumettre la
Chine méridionale comme il avait soumis le nord. Déjà sa flotte se disposait à
assurer le passage lorsque Lieou Pei lança sur le fleuve une série de brûlots
qui, poussés par le vent, vinrent incendier les navires ennemis. Les flammes se
propagèrent jusqu’aux paillotes du camp élevé par Ts’ao Ts’ao sur l’autre
rive. Hommes et chevaux périrent en foule dans les flammes ou dans les flots.
Le dictateur du Nord dut renoncer à conquérir la Chine du Sud (208).
Le légitimisme han était resté vivace au fond des cœurs. Lieou Pei qui
incarnait ce sentiment semblait sur le point d’exploiter sa victoire en relançant
l’usurpateur jusque dans les provinces du nord. Mais il avait compté sans le
troisième prétendant, sans Souen K’iuan. Souen K’iuan, qui avait jusque-là
été son allié (ils étaient même devenus beaux-frères), commençait à craindre
un triomphe trop complet des légitimistes. A la faveur de la guerre civile, il
était en train de se tailler un vaste royaume comprenant les provinces du bas
Yang-tseu et la région cantonaise. Craignant pour l’avenir de ses possessions,
il abandonna brusquement l’alliance de Lieou Pei pour celle de Ts’ao Ts’ao
(217). Cette défection arrêta net la reconquête légitimiste et le vieux
compagnon d’armes de Lieou Pei, Kouan You, le brave des braves, y trouva la
mort. Il guerroyait contre les nordistes quand les gens de Souen K’iuan le
prirent à revers : abandonné par ses troupes et battant en retraite avec une
poignée de fidèles, il tomba dans une embuscade. Il fut pris et sommairement
décapité (219).
Raffermi par ce renversement des alliances, le dictateur du Nord, Ts’ao
Ts’ao, se préparait à franchir le dernier pas en détrônant son souverain,
l’empereur fainéant de la dynastie han, lorsqu’il mourut (220). Il laissait le
pouvoir à son fils Ts’ao P’ei, héritier de ses ambitions comme de ses talents
(c’était, lui aussi, un poète de race). Le premier soin du nouveau maître fut de
réaliser le projet paternel. En cette même année 220, il déposa la dynastie han
et se proclama empereur à Lo-yang comme fondateur de la dynastie des Wei.
L’usurpation était consommée, tout au moins dans les provinces du nord,
car autour de Lieou Pei le sentiment légitimiste réagit avec vigueur. Il était
désormais l’héritier avéré, le représentant qualifié de la dynastie han. Il fut
donc, de son côté, et, reconnaissons-le, avec infiniment plus de titres que son
rival, proclamé empereur dans ses possessions du Sseu-tch’ouan. Peut-être
même, s’il avait profité du sentiment général pour attaquer Ts’ao P’ei avant
que celui-ci fût consolidé, eût-il pu refaire l’unité de la Chine et restaurer dans
sa personne la dynastie légitime. Mais par point d’honneur chevaleresque il se
crut d’abord obligé de venger son fidèle Kouan Yu, mis à mort par le
troisième prétendant, par le roi du bas Yang-tseu, Souen K’iuan. Ce fut
donc contre celui-ci qu’il se tourna, faute qu’historiens, romanciers
et dramaturges n’ont cessé de lui reprocher car c’était refaire la coalition de
ses ennemis au lieu de les dissocier. De plus il perdit dans cette campagne son
autre fidèle, Tchang Fei, que des traîtres tuèrent dans sa tente et dont ils
René GROUSSET — Histoire de la Chine 71
allèrent porter la tête à Souen Kiuan (221). Lieou Pei mourut découragé au
retour de cette campagne malheureuse, en chargeant de la tutelle de son fils le
magnanime Tchou-ko Leang (223).
La Chine se trouva définitivement partagée en trois royaumes : 1° le
royaume fondé par Lieou Pei au Sseu-tch’ouan et auquel seul l’histoire
reconnaît le caractère impérial parce que Lieou Pei, étant un prince han, se
trouvait le seul prétendant légitime ; 2° le royaume — « empire illégitime » —
fondé par les usurpateurs de la famille Ts’ao et qui possédait, avec la capitale
impériale, Lo-yang, l’ensemble des provinces du nord ; 3° le royaume fondé
par Souen K’iuan sur le bas Yang-tseu (il prit le nom de royaume de Wou et
eut à partir de 229 Nankin comme capitale) qui, sauf le Sseu-tch’ouan,
engloba à peu près toute la Chine méridionale.
Il est intéressant de constater que cette coupure de la Chine s’opérait
suivant des lignes de faille inscrites dans la géographie. L’opposition de la
Chine du Nord et de la Chine du Sud est une loi de la nature. Tout les
différencie. La première relève encore du climat des steppes, la seconde déjà
du climat subtropical ; la première se rattache au socle du Gobi, la seconde à
l’Asie des moussons. La Chine du Nord, constituée par la Grande Plaine de
lœss et d’alluvions et par les plateaux de lœss qui en forment l’hinterland, est
la terre du millet et du blé ; la Chine du Sud, formée d’un moutonnement de
hauteurs longtemps boisées et baignées par les pluies de mousson, est la terre
du riz et du thé, où le buffle remplace le cheval auprès de l’agriculteur. La
première, où le Fleuve Jaune reste indompté, se présente comme le pays des
transports terrestres. La seconde, où le Yang-tseu constitue une voie navigable
d’une merveilleuse efficacité, est le pays des transports par eau. Ajoutons
qu’au IIIe siècle de notre ère la différence devait être non moins tranchée au
point de vue anthropologique. La Chine du Nord, surpeuplée, avec sa culture
intensive, était seule la Chine véritable. La Chine méridionale, exception faite
des provinces du bas Yang-tseu, n’était encore qu’une terre de colonisation,
une Chine nouvelle, en grande partie toujours boisée, peuplée d’allogènes et
où les immigrants chinois établis par les Han restaient à l’état de groupements
sporadiques. Même si nous négligeons ici les districts encore à demi barbares,
mal peuplés et à peine colonisés de la région cantonaise, il y a lieu de
remarquer que les terres du moyen et du bas Yang-tseu où le nouveau
royaume de Wou eut ses capitales, — Wou-tch’ang, Nankin, — bien que déjà
mieux sinisées à l’époque qui nous occupe, ne l’étaient au fond que depuis le
règne de Ts’in Che-Houang-ti qui, le premier, avait systématiquement
travaillé à leur colonisation et à leur assimilation.
Quant au Sseu-tch’ouan, ce n’est pas sans raison que le légitimisme han
l’avait choisi comme un inviolable asile. Le Sseu-tch’ouan — « le pays des
Quatre-Rivières » — constitue en effet une des unités géographiques les plus
fortement accusées du « continent chinois ». Isolé des grands centres
historiques de la Chine par d’énormes distances, il l’est aussi par son puissant
réseau alpestre, par les chaînes de montagnes qui le défendent au nord et à
René GROUSSET — Histoire de la Chine 72
l’est, comme à l’est également les rapides de Yi-tch’ang le défendent contre
les flottilles qui remontent le Yang-tseu. Sa position excentrique l’oblige à se
suffire à lui-même, mais la richesse de son sol le lui permet. Au cœur du
Sseu-tch’ouan s’étend en effet le fameux Bassin Rouge, fait de grès tertiaires
tendres, dont l’étendue en terres cultivées est presque égale à celle de la
Grande Plaine du nord-est. L’altitude de la région, jointe aux avantages d’un
climat doux et humide, permet de combiner ici les cultures du nord et celles
du sud, le riz et le blé. Cette autonomie naturelle du Sseu-tch’ouan a été
soulignée par tous les géographes, par tous les économistes, par tous les
historiens. Nous la verrons reparaître à tous les tournants de l’histoire
chinoise.
En résumé, au moment où le grand empire unitaire des Han se partageait,
ce partage s’opérait suivant les données permanentes de la géographie
physique et humaine : Chine du Nord et Chine du Sud ; Vieille Chine et Chine
Nouvelle ; Chine originelle et Chine coloniale ; et, en marge des deux,
excentrique et voué à une vie particulariste, le Sseu-tch’ouan.
L’époque des Trois Royaumes avait commencé comme une épopée. Les
protagonistes, à la première génération, avaient été des héros de chanson de
geste. Dès la troisième génération, nous ne voyons plus que de pâles épigones.
Dans le nord, notamment, les rois de Wei de la famille Ts’ao tombèrent dans
une dégénérescence rapide. Devenus de simples rois fainéants, ils laissèrent le
pouvoir passer à une maison de maires du palais héréditaires, la maison des
Sseu-ma. Un de ces maires du palais, l’énergique Sseu-ma Tchao, parut
d’ailleurs porter à son apogée la fortune de la dynastie Wei dont il gérait les
intérêts : en 263 il détruisit et annexa aux possessions de son maître le
royaume han du Sseu-tch’ouan. En réalité cette conquête achevait d’accroître
l’autorité du tout-puissant ministre. En 265 son fils et successeur Sseu-ma Yen
tira les conséquences de cette situation : il déposa le dernier roi fainéant de la
dynastie wei et monta à sa place sur le trône de Lo-yang comme fondateur de
la dynastie tsin. En 280 il compléta cette œuvre en annexant le dernier des
Trois Royaumes, le royaume Wou de Nankin : la Chine méridionale rentra
ainsi dans l’unité chinoise.
Après soixante ans de morcellement, l’empire chinois unitaire était donc
reconstitué en faveur de la famille Sseu-ma ou, comme elle s’appelait
désormais, de la dynastie tsin. Les jours de la grande Chine des Han
semblèrent revenus. En réalité aucune dynastie chinoise ne tomba dans une
dégénérescence plus rapide que les Tsin. Leur histoire n’est que celle de
parents qui s’entr’égorgent dans des drames de palais atroces sans qu’aucune
idée politique, aucune grandeur viennent relever ces monotones tueries, sans
qu’aucune personnalité en émerge.
Ce fut alors que les hordes turco-mongoles envahirent l’empire.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 73
CHAPITRE 14
Les grandes invasions et le bas empire
Nous avons vu que l’empire chinois, au moment de sa toute-puissance,
avait autorisé certains clans de Huns à s’établir à titre de fédérés dans la
grande boucle du Fleuve Jaune et le long de la Grande Muraille. Ces Huns
fédérés, ces Huns ripuaires s’étaient pendant longtemps montrés des
auxiliaires fidèles. Mais lors des guerres civiles qui marquèrent dans les
dernières années du IIe siècle de notre ère l’agonie de la dynastie han, ils
profitèrent de l’inattention générale pour commencer leurs empiétements.
Franchissant la Grande Muraille sans que personne dans la carence du pouvoir
central songeât à les en empêcher, ils vinrent établir leurs cantonnements au
cœur de la province du Chan-si (195). On était en Chine à la veille de la chute
des Han. Le chef des Huns se rappela opportunément qu’une des ses aïeules
appartenait à cette illustre maison. Payant d’audace et non sans habileté, il
affecta de se réclamer d’elle pour donner à sa famille le nom même de la
grande dynastie chinoise. Ainsi la légitimité, éteinte en Chine par une série
d’usurpateurs, pourrait renaître sous les yourtes hunniques. En 308, en effet,
un de ces chefs huns au nom désormais chinois, Lieou Yuan, dans une grande
assemblée tenue à T’ai-yuan, au Chan-si, se proclama solennellement
l’héritier légitime des Han et réclama avec hauteur « l’héritage de ses
ancêtres », c’est-à-dire l’empire chinois !
Le fils de Lieou Yuan, Lieou Ts’ong, devait mettre ces menaces à
exécution. Comme beaucoup de jeunes barbares fédérés, il avait été élevé à la
cour de Lo-yang et l’histoire nous affirme qu’il y était même devenu un bon
lettré chinois. En tout cas ce lettré n’avait pas oublié les qualités militaires de
sa race puisqu’il restait capable de bander un arc de trois cents livres, mais de
son séjour à la cour impériale il avait retenu de précieuses indications. La
pompe du cérémonial et la majesté du vieil empire pouvaient aux yeux des
non-initiés dissimuler la dégénérescence de la dynastie, les tares du personnel
dirigeant, le caractère vermoulu des institutions, la faiblesse réelle du colosse
aux pieds d’argile : l’œil du Hun fédéré avait percé tout cela. En 311 il lança
quatre colonnes de cavalerie sur la capitale impériale, Lo-yang, notre
Ho-nan-fou. Les Huns entrèrent en trombe dans la ville, coururent au palais et
firent l’empereur prisonnier. Le prince impérial fut massacré avec trente mille
habitants. Le palais fut livré aux flammes ; on viola les tombes impériales
pour en arracher les trésors. Quant à l’empereur, il fut traîné en captivité
auprès de Lieou Ts’ong qui le contraignit à lui servir d’échanson jusqu’au jour
où dans un accès de barbarie il le fit exécuter.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 74
Un autre prince de la famille impériale fut alors proclamé à Tch’ang-ngan
(Si-ngan-fou, au Chen-si) au milieu des ruines qu’y avait laissées une récente
incursion de la cavalerie hunnique. « Dans les ruines de Tch’ang-ngan, où il
s’assit sur le trône, il restait en tout comme population un peu moins de cent
familles. Les herbes et les broussailles avaient tout envahi. » En 316, pendant
l’hiver, les Huns reparurent à l’improviste devant la ville. Comme leur armée
était toute en cavalerie, incapable d’organiser un siège en règle, elle se mit à
tourner sans arrêt autour des murailles. Ce carrousel obstiné finit par avoir les
effets du blocus le plus rigoureux : la ville, en proie à la famine, dut se rendre
(décembre 316). De nouveau le roi hun Lieou Tsong, assis sur son trône, reçut
un empereur de Chine prisonnier et l’obligea à rincer les coupes dans les
banquets ». Puis un jour que devant ce triste spectacle un des captifs chinois
s’était permis de verser des larmes, le Hun, furieux, fit exécuter l’infortuné
souverain.
Devant cette succession de catastrophes la dynastie impériale des Tsin,
abandonnant toute la Chine du Nord à l’invasion, se réfugia à l’abri du
Yang-tseu, dans la Chine du Sud où Nankin allait lui servir de capitale (318).
Pendant près de trois siècles (318-589) on allait voir se perpétuer ainsi dans la
Chine du Sud une sorte de bas-empire qui nous rappellera les tares et aussi la
paradoxale vitalité de notre empire byzantin, Nankin remplaçant là-bas
Tch’ang-ngan et Lo-yang comme chez nous Byzance devait remplacer Rome
et Milan.
Durant tout ce temps, dans la Chine du Nord, les hordes turco-mongoles se
bousculaient et s’entre-détruisaient en un perpétuel écroulement de
dominations éphémères. Après la mort de Lieou Ts’ong sa famille fut
renversée par un de ses anciens lieutenants, un autre chef hun nommé Che Lei
(329). Encore ce Hun illettré prenait plaisir à se faire expliquer les classiques
chinois, mais ses successeurs allaient combiner la sauvagerie hunnique avec
tous les vices d’une civilisation décadente. L’un d’eux, Che Hou (334-349)
n’était qu’une brute débauchée que son fils essaya d’assassiner et qui fit
exécuter son fils. Ce dernier, Barbe-Bleue tartare, faisait rôtir et servir à table
les plus jolies de ses concubines : « De temps en temps il faisait décapiter
quelqu’une des filles de son harem, la faisait apprêter et la servait à ses
convives, tandis que la tête crue passait à la ronde dans un plat pour prouver
qu’on n’avait pas immolé la moins belle. » Contraste fréquent chez ces
barbares pervertis par leur premier contact avec la civilisation, mais capables
d’être retournés par la prédication d’un saint : Che Hou fut un des plus zélés
protecteurs du bouddhisme.
De fait, le bouddhisme, il faut bien se l’avouer, gagnait aux invasions
barbares. Tout d’abord, au milieu des atrocités de ce temps, les âmes
meurtries se tournaient naturellement vers les consolations spirituelles dont il
était le dispensateur. Puis les grossiers barbares qu’étaient les Huns ne
pouvaient avoir contre lui les irréductibles préventions des lettrés confucéens.
En dépit de l’opposition des lettrés, Che Hou publia donc un édit pour auto-
René GROUSSET — Histoire de la Chine 75
riser formellement la prédication bouddhique. Telle fut également l’attitude
d’un autre roi barbare qui fut un moment maître de toute la Chine du Nord, le
célèbre Fou Kien (357-385) Ou plutôt, le temps commençant à faire son
œuvre, il ne s’agit plus ici d’un chef de horde qui ne voit dans les
thaumaturges indiens que des chamans d’une classe supérieure pouvant
favoriser ses entreprises, mais déjà d’un barbare en voie d’adaptation, sincè-
rement rallié à la culture chinoise et qui, en même temps que bouddhiste d’une
réelle piété, se montre un administrateur humain et miséricordieux.
Néanmoins, malgré la bonne volonté personnelle de quelques chefs, les
remous des hordes qui s’entre-détruisaient enlevaient toute consistance aux
mesures prises. Nous n’énumérerons pas ici toutes les tribus barbares qui se
disputèrent pendant ces terribles décennies le bassin du Fleuve Jaune et la
région pékinoise. Contentons-nous de dire que la lutte fut circonscrite entre les
Huns, — sans doute de race « proto-turque », — et les clans de Sien-pei —
sans doute de race « proto-mongole », — les premiers, comme on l’a vu,
descendus de l’Ordos, les seconds des confins mandchouriens, au nord-est de
Pékin, les uns et les autres ayant tour à tour exercé l’hégémonie dans la Chine
du Nord.
Au demeurant, l’installation des nomades au milieu de ces vieilles terres
agricoles n’allait pas sans d’incalculables dommages. Non seulement les
grandes villes historiques, comme Tch’ang-ngan, sont, on l’a vu, mises à sac,
incendiées, dépeuplées, mais, désastre plus durable, les terres, dans les
campagnes abandonnées par les paysans, restent en friche. Ainsi vidée de ses
habitants, la riche vallée de la Wei, autour de Tch’ang-ngan, est envahie par
les loups et les tigres. Le chef barbare qui régnait en 354-357 au Chen-si,
Fou-Cheng, se voit sollicité par ses sujets chinois terrorisés de les délivrer des
fauves. Il refuse, en homme qui se sent plutôt du côté des loups que des
cultivateurs : « Ces animaux ont faim. Quand ils seront repus, ils ne
mangeront plus personne ! » Sous cet humour féroce on devine la secrète
satisfaction du chef barbare : l’invasion du pays par la faune de la steppe en
complète l’occupation par les hordes turco-mongoles. Dans ces cantons
dépeuplés les rois huns installent d’ailleurs des tribus entières, mesures qui,
remarquons-le, n’ont pu manquer d’avoir leur influence sur la composition
ethnique actuelle de la Chine du Nord (37).
Tandis que ces désastres s’abattaient sur la Chine du Nord devenue pour
deux siècles une simple dépendance de la steppe mongole, la décadence
s’accentuait dans l’empire national chinois de Nankin, à la cour des derniers
Tsin, ces Byzantins de l’Extrême-Orient. Au début du Ve siècle, un soldat de
fortune, Lieou Yu, ancien savetier devenu général, rendit au vieil empire une
éphémère vitalité. A la suite de succès passagers sur les barbares, il détrôna les
Tsin et se proclama empereur. Mais sa maison, qui occupa le trône de Nankin
de 420 à 479, tomba après lui dans une dégénérescence pire que tout ce qu’on
avait vu jusque-là. Le troisième empereur de cette maison fut assassiné à
l’instigation d’un de ses fils (453). Le parricide fut ensuite mis à mort par son
René GROUSSET — Histoire de la Chine 76
propre frère (454). Le nouvel empereur (454-465), par crainte d’un sort
semblable, fit massacrer la plupart des autres princes du sang. Le souverain
suivant qui ne régna que six mois (465) — monté sur le trône à seize ans,
assassiné à dix-sept — fut une manière de Néron qui fit massacrer ses régents,
ses proches parents, ses concubines. Il fut bientôt abattu lui-même, mais son
oncle et successeur, surnommé le Porc à cause de son obésité, ne fut pas
moins sanguinaire, faisant exécuter à son tour ses frères et ses neveux
(465-472). En mourant le Porc légua le trône au fils de son mignon. Cet
empereur de hasard, gamin précoce (couronné à dix ans, tué à quinze), montra
une telle férocité qu’on dut le décapiter en profitant d’une nuit d’ivresse (477).
La famille de Lieou Yu était décimée et déshonorée lorsque, en 479, un Offi-
cier la déposa pour fonder une nouvelle dynastie, celle des Ts’i.
Les Ts’i occupèrent le trône de Nankin de 479 à 502. Très vite la
toute-puissance à leur tour les détraqua. Leur histoire, comme celle de la
maison précédente, n’est qu’une suite d’assassinats, chacun de ces princes
prenant soin de se débarrasser des membres de sa famille jusqu’à ce que
quelque parent oublié se débarrasse de lui. C’est aussi le règne des mignons
avec, pour empereurs, des éphèbes qu’il faut assassiner à dix-neuf ans pour
cause de sadisme et de férocité. En 502 un général, le futur Leang Wou-ti,
s’empara du trône et, bien qu’apparenté à la famille impériale, voulut rompre
avec cette maison tarée en fondant une dynastie nouvelle, la dynastie leang.
Leang Wou-ti, qui occupa le trône de Nankin de 502 à 549, fut un assez
grand souverain qui ne rompit pas seulement en paroles avec le milieu
corrompu de ses prédécesseurs. D’une simplicité de vie qui allait jusqu’à
l’austérité, probe et humain, il apportait sur le trône des vertus de soldat, en
même temps que le respect des lettres et des lettrés. Tel était à ce moment son
goût pour le confucéisme qu’il éleva à Nankin un temple à Confucius et remit
en honneur l’étude des classiques. Dans le même esprit il réorganisa et
hiérarchisa la classe des « mandarins ». Il y eut là un effort méritoire, après les
abominations des dynasties précédentes, pour ramener dans l’État et dans la
famille les idées morales traditionnelles sur lesquelles reposait la société
chinoise. Mais bientôt les sympathies de Leang Wou-ti changèrent d’objet et
sous l’influence des moines indiens venus à Nankin par voie de mer, il se
convertit au bouddhisme. Il manifesta d’abord son respect pour les doctrines
bouddhiques de « non-violence » (ahimsâ) en interdisant d’immoler des
animaux dans les sacrifices aux ancêtres, interdiction qui ne manqua pas
d’attirer le blâme des lettrés. En 527 il alla plus loin : il fit profession de foi
monastique et l’État dut racheter son souverain au clergé. Sa piété bouddhique
paraît du reste avoir été fort éclairée et sincère, mais il faut bien concéder aux
lettrés, devenus désormais ses censeurs impitoyables, que le bonze en lui finit
par faire disparaître l’homme d’État. Dans sa miséricorde bouddhique, il ne
pouvait se résoudre, même en cas de complot, à ordonner une exécution
capitale. Tombé dans une dévotion quelque peu sénile, il finit par se laisser
jouer par un général révolté qui vint à l’improviste l’assiéger dans Nankin. Il
René GROUSSET — Histoire de la Chine 77
mourut à quatre-vingt-six ans dans cet écroulement de sa maison, — et de ses
illusions. La dynastie leang, affaiblie par ses fautes, ne lui survécut que peu
d’années, et celle des Tch’en qui régna ensuite (557-589) n’eut pas le temps
de donner sa mesure : en 589 les souverains de la Chine du Nord prirent
Nankin et abolirent le « Bas-Empire chinois ».
En réalité, pendant la période que nous venons de résumer, l’existence de
celui-ci n’avait été qu’une longue décadence. C’est dans le nord que se faisait
l’histoire et c’est cette histoire de la Chine sino-turque du Nord qu’il nous
reste maintenant à examiner.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 78
CHAPITRE 15
Une autre sculpture romane : l’art Wei
Nous avons vu, pendant tout le cours du IVe siècle, les hordes
turco-mongoles se succédant et s’entre-détruisant dans la Chine du Nord en un
incessant écroulement de royautés éphémères. De ce chaos sortit enfin une
domination durable, celle d’un peuple aussi intéressant pour l’histoire de la
civilisation que pour l’histoire de l’art, le peuple tabghatch.
Les Tabghatch (T’o-pa en transcription chinoise) étaient une tribu turque
établie depuis le commencement des grandes invasions dans la partie la plus
septentrionale de la province de Chan-si. Entre 396 et 439 ils détruisirent ou
absorbèrent toutes les autres hordes installées dans la Chine du Nord et
réunirent ce pays sous leur domination. Ainsi les Francs survivant aux Bur-
gondes, aux Wisigoths, aux Lombards et sur leurs ruines fondant l’empire
carolingien. Et de même encore que les Francs surent concilier en eux le
germanisme et la latinité, les Tabghatch surent longtemps conserver intacte la
force turque tout en faisant progressivement sa part à la tradition chinoise. Ils
eurent du reste aux yeux des Chinois le mérite de défendre la Chine du Nord
contre de nouveaux envahisseurs éventuels, en l’espèce contre la horde
mongole des Avar alors maîtresse du Gobi. Pendant tout le V e siècle ils
allèrent, en une suite d’expéditions préventives et de contre-rezzous
foudroyants, relancer ces nomades en pleine Mongolie.
Le roi tabghatch T’o-pa Tao qui fonda définitivement la grandeur de sa
maison (424-452) passa sa vie à mener cette double lutte : au nord, campagnes
dans le Gobi pour mettre la terre chinoise à l’abri de nouvelles invasions de
nomades ; au midi pression incessante au détriment du bas-empire chinois de
Nankin. Dans un curieux discours que les annalistes nous ont transmis, il
évoquait lui-même à ce sujet sa double supériorité de demi-Chinois par
rapport aux Barbares et de demi-Barbare par rapport aux Chinois : « Les
Chinois (c’est-à-dire les gens du bas-empire, Nankin) sont fantassins et nous
sommes cavaliers : que peut un troupeau de poulains et de génisses contre un
tigre ou contre une bande de loups ? Quant aux nomades (les Avar), en été ils
font paître leurs troupeaux au nord du Gobi, puis en hiver ils viennent razzier
sur nos frontières. Mais il suffit d’aller les attaquer dans leurs steppes au
printemps. A ce moment leurs chevaux ne sont bons à rien, les étalons sont
occupés des cavales et les juments des poulains. Il n’y a qu’à les surprendre en
cette saison, à leur couper l’accès des herbages et des points d’eau et en
quelques jours on les a à merci ! a Ainsi fit-il en 425 : cinq colonnes de
cavalerie légère traversèrent le Gobi du sud au nord ; aucun convoi ne
René GROUSSET — Histoire de la Chine 79
retardait la chevauchée, chaque cavalier portant pour quinze jours de vivres.
Les Avar, entièrement surpris, furent rejetés de la steppe mongole dans les
montagnes du Baïkal ou de l’Orkhon. Nouveau raid en 429, conduit par
T’o-pa Tao en personne. De nouveau surpris et bousculés, les nomades durent
livrer par centaines de mille leurs chevaux et leurs chariots, leurs bœufs et
leurs moutons. Rappelons que ce sont les derniers descendants de ces mêmes
Avar que près de quatre siècles plus tard un autre défenseur de la civilisation,
notre Charlemagne, devait exterminer en Hongrie.
Comme Charlemagne harmonisant la culture germanique et la culture
latine, T’o-pa Tao travailla à harmoniser les croyances turques de sa race et
les données de la pensée chinoise. Le Tèngri, le dieu-Ciel des tribus altaïques,
se ramenait assez facilement au T’ien, au Ciel que le confucéisme plaçait au
sommet de sa théologie. Les Altaïques avaient également une déesse-Terre,
des divinités des sources et des sommets qui pouvaient assez vite concorder
avec les déités du naturisme chinois. Ainsi les Romains assimilant à leurs
dieux les dieux des nations voisines. Mais T’o-pa Tao poussa plus loin que ses
prédécesseurs en abandonnant ceux des cultes altaïques qui ne réussissaient
pas à cadrer avec les cultes « confucéens ». Toutefois, s’il travailla ainsi à une
large sinisation de son peuple, il ne permit pas à celui-ci de perdre ses vertus
guerrières. Ce fut ainsi qu’il refusa d’abandonner les campements de ses
aïeux, à l’extrême frontière du Chan-si, à l’orée de la steppe, pour les capitales
historiques de la Chine, Lo-yang et Tch’ang-ngan, conquises par ses armes. Il
maintint aussi la barbare et prudente coutume ancestrale qui voulait qu’avant
l’avènement d’un nouveau roi tabghatch la mère de celui-ci fût mise à mort
afin d’éviter les rancunes et les ambitions de la future douairière ou de son
clan. Enfin, à la différence de tant d’autres chefs barbares, il redouta
l’influence amollissante du bouddhisme et l’extension du célibat monastique.
En 438 il promulgua contre les moines bouddhistes un édit de laïcisation
renforcé en 444 et 446 par de véritables mesures de persécution. La malice des
annalistes confucéens veut que l’édit de 446 ait été dû à la découverte d’alcool
et de femmes dans un des monastères les plus réputés. Mais le grief majeur
dont les lettrés poursuivaient la grande religion indienne était plus grave : le
monachisme bouddhique « supprimait la famille », éteignait par contre-coup
le culte des ancêtres et, de surcroît (l’argument devait porter près d’un soldat
comme T’o-pa Tao), permettait d’esquiver le service militaire.
La persécution cessa après la mort de T’o-pa Tao, avec l’avènement de
son petit-fils T’o-pa Tsouen (ou T’o-pa Siun) en 452. T’o-pa Hong qui régna
ensuite sur les Tabghatch (466-471) s’avéra franchement bouddhiste. En 471
il abdiqua en faveur de son fils — un enfant de cinq ans — et se fit moine. « Il
se retira dans une pagode construite dans le parc royal et y vécut en com-
munauté avec des bonzes contemplatifs, refusant d’apprendre autre chose que
les événements d’une gravité exceptionnelle. » Le jeune roi, son fils — que
les histoires occidentales connaissent sous le nom de T’o-pa Hong II
(471-499) — montra une non moindre sympathie pour la grande religion
René GROUSSET — Histoire de la Chine 80
indienne. Ce fut sous cette influence qu’il humanisa la rude législation des
vieux Tabghatch. Les mutilations furent remplacées comme peine par
l’emprisonnement. La charité bouddhique envers toutes les créatures fit même
supprimer ou considérablement réduire en nombre les victimes animales
immolées dans les sacrifices au Ciel, à la Terre, aux Ancêtres ou aux génies.
Le même roi acheva la sinisation de son peuple en portant en 494 sa capitale
de P’ing-tch’eng (dans l’extrême nord du Chan-si) à Lo-yang, la vieille
capitale historique du Ho-nan, et en imposant aux officiers tabghatch l’usage
de la langue et du costume chinois à la place de leur dialecte et de leurs
vêtements nationaux, c’est-à-dire turcs.
De 515 à 528 le royaume tabghatch fut gouverné par la reine douairière
Hou. Cette héritière des vieux chefs barbares est le dernier grand « roi » de la
dynastie. Femme d’une énergie sans scrupules, elle ne recula, pour garder le
pouvoir, devant aucun crime. Redoutant une ancienne rivale qu’elle avait
obligée à entrer au couvent, elle l’y fit assassiner. Elle faisait exécuter de
même ceux de ses amants qui avaient cessé de lui plaire. En 528 son fils
commençant à se lasser de subir la tutelle de ces favoris, elle l’empoisonna,
mais les officiers indignés se révoltèrent. Se sentant perdue, la terrible reine
coupa sa chevelure et courut prononcer ses vœux dans une bonzerie. Les
insurgés l’en tirèrent et la précipitèrent dans le Fleuve Jaune. En dépit de ses
crimes, Hou, comme les rois ses prédécesseurs, s’était montrée — les époques
barbares ont de ces contradictions et le cœur humain a de ces paradoxes —
une bouddhiste fort dévote ... Les célèbres cryptes bouddhiques de Long-men
lui doivent une partie de leurs aménagements et ce fut elle qui envoya en
mission dans l’Inde le pèlerin Song Yun (518-521).
Les siècles de fer sont souvent des siècles de foi. C’est aux Tabghatch, —
aux Wei, comme les dénomme leur appellation dynastique chinoise, — qu’est
due la plus grande sculpture religieuse qu’ait possédée la Chine, celle des
grottes bouddhiques de Yun-kang, dans le nord du Chan-si (452-515), et de
Long-men, près de Lo-yang, au Ho-nan (depuis 494).
On l’a dit, il s’agit ici, avec six et huit siècles d’avance, de l’équivalent
extrême-oriental de notre sculpture romane et gothique. Le point de départ,
gréco-bouddhique en Chine, gallo-romain chez nous, est d’ailleurs analogue.
Et de même que les imagiers romans ou gothiques devaient adapter les
traditions de la plastique gréco-romaine à des fins purement spirituelles, l’art
wei ne veut se rappeler la science gandhârienne de la draperie et
l’appollonisme des visages qu’afin de mieux rendre la pure spiritualité
bouddhique. Celle-ci commande tout. La plastique, quand elle subsiste, la
draperie, quand elle n’a pas été schématisée en grandes cassures anguleuses
ou en petites ondes arrondies, le charme humain des visages quand ils ne sont
pas entièrement émaciés, tout cela n’est qu’en fonction de la pensée
métaphysique. Rien ne subsiste ici qui ne soit religiosité, ferveur, foi sans
alliage. Tel bodhisattva de Yung-kang n’est plus que la Méditation. Tel autre
bouddha du même sanctuaire, au sourire suraigu comme celui d’un ange de
René GROUSSET — Histoire de la Chine 81
Reims, ne traduit plus que le détachement des choses périssables avec,
peut-être sans l’avoir cherché, une secrète ironie, une ironie d’ailleurs pleine
d’indulgence devant le spectacle de l’universelle vanité et de la folie
universelle. Mais le plus souvent cette ironie transcendante paraît s’apaiser
pour ne plus laisser transparaître, avec la plénitude du recueillement, que l’im-
mense paix de la Délivrance.
Il n’est pas impossible de tracer la courbe d’évolution de l’art de
Yun-kang. A l’origine, l’influence gréco-bouddhique, venue de l’Afghanistan
avec les missionnaires gandhâriens si nombreux à la cour des rois tabghatch.
C’est ainsi que les statues colossales de bouddhas qui dominent l’ensemble
des grottes rappellent par leur facture sommaire les bouddhas géants de
Bâmiyân, en Afghanistan. Plus remarquable est la manière dont se dégagent
des leçons de la plastique gandhârienne les statues de moindre dimension qui
peuplent les niches de la falaise. Ces figures minces, allongées, souvent
anguleuses, avec une draperie aux plis nerveux, mais qui conservent une
simplicité apaisante et une grâce juvénile, nous apportent ce que la sculpture
purement « formelle » du Gandhâra n’avait pu nous donner : un art de pure
spiritualité. « Les formes, écrit en ce sens Hackin, empreintes d’une aimable
gravité, témoignent d’une adaptation rapide de l’art aux exigences de la foi ;
elles expriment une haute qualité de vie spirituelle ; discrètement leur
apparence plastique s’est atténuée et cesse de solliciter l’attention, et le
sourire, si tendrement humain, reste la seule concession faite au monde par le
Bienheureux. » Il y a là une harmonie qui d’ailleurs n’a pas été atteinte du
premier coup. D’après Sirèn, l’évolution de la sculpture de Yun-kang irait de
la sécheresse la plus mystique à une réhabilitation relative des formes : « En
atteignant sa maturité, l’art de Yun-kang semble se départir quelque peu de sa
stylisation archaïque. Les formes acquièrent plus de rondeur et de plénitude,
les plis du manteau deviennent moins raides, l’arabesque des lignes a plus de
souplesse ; néanmoins les personnages gardent un aspect relativement sévère,
je ne sais quel air d’introspection et de détachement qui les classe à un rang
élevé dans la sculpture religieuse. »
On peut admirer à Paris, au rez-de-chaussée du musée Cernuschi, un des
plus beaux bodhisattva de Yun-kang qu’il nous soit donné de connaître.
La sculpture des grottes de Long-men continue celle de Yun-kang.
Souvent même, comme dans plusieurs niches datées, par exemple, de 509 et
de 523, le mysticisme et la stylisation l’emportent encore. Ces figures
allongées, rigides, à l’immobile sourire, à la draperie durement cassée en
grands plis secs ou puérilement apaisée en petites ondes restent aux antipodes
de toute préoccupation plastique. Sous l’immense nimbe en pointe qui les
entoure de sa haute flamme, ce ne sont plus des êtres matériels, c’est la
stylisation du manteau monastique. Ce hiératisme même confère aux
bodhisattva de Long-men — j’entends à ceux du VI e siècle, de l’époque
proprement Wei — un caractère de mysticisme saisissant. Il est permis ici
d’évoquer l’art roman à condition toutefois de s’entendre sur cette
René GROUSSET — Histoire de la Chine 82
comparaison dont l’intérêt réside surtout dans un point de vue de
« philosophie comparée », pour le recoupement et la confrontation des
valeurs humaines. Si, à travers l’espace et le temps, l’art wei et l’art roman
s’apparentent, c’est que tous deux dérivent du canon classique, mais du canon
classique débarrassé de ses poncifs, rénové par un grand élan mystique et
appelé désormais — répétons-le — à traduire, au lieu de la beauté des corps,
des valeurs purement spirituelles. Il y a de l’art gréco-bouddhique à l’art de
Yun-kang et de Long-men la même distance que de l’art romain à l’art de nos
cathédrales.
Les époques sont rares qui ont atteint au grand art religieux. L’époque wei
est de celles-là.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 83
CHAPITRE 16
Yang-ti, fils du ciel
Les Tabghatch étaient maintenant trop profondément sinisés, trop
complètement fondus dans la masse chinoise pour ne pas tomber en
décadence. En 534 leur dynastie se divisa en deux branches qui se partagèrent
la Chine du Nord, puis chacune de ces deux maisons fut remplacée par ses
maires du palais respectifs. En 581 les deux royaumes furent réunis par un
ministre énergique, Yang Kien, qui fonda une nouvelle dynastie, la dynastie
Souei. En 589 Yang Kien compléta son œuvre en faisant la conquête du
bas-empire de Nankin, c’est-à-dire de toute la Chine méridionale. Après un
morcellement de deux cent soixante et onze ans (318-589) la Chine recouvrait
enfin son unité. L’antique métropole des Han, Tch’ang-ngan (notre Si-
ngan-fou, au Chen-si) redevint capitale.
Yang Kien, le nouvel empereur « pan-chinois », apportait sur le trône de
solides qualités. Assez peu lettré, c’était un administrateur ponctuel,
examinant tout par lui-même. Méfiant et économe, il poursuivit sévèrement
les fonctionnaires prévaricateurs. Par des moyens parfois peu sympathiques, il
ramena un ordre strict dans la société et dans l’État. A l’extérieur il recueillit
le bénéfice du regroupement chinois.
Depuis le milieu du VIe siècle, un grand événement s’était produit en
haute Asie : la fondation de l’empire turc. C’est en effet vers cette époque que
les Turcs nous apparaissent pour la première fois (du moins sous leur nom
historique puisque nous avons eu déjà l’occasion de signaler plusieurs peuples
vraisemblablement de même race comme les anciens Huns et, plus
récemment, les Tabghatch eux-mêmes). Ce nom de Turcs qui, en langue
turque, signifie « les forts », désigne sans doute une tribu d’origine hunnique
originaire des monts Khanghaï, en haute Mongolie. Pendant la première
moitié du VIe siècle de notre ère ces Turcs étaient encore subordonnés aux
Avar, horde mongole maîtresse, on l’a vu, du Gobi et de la haute Mongolie.
En 552 les Turcs se révoltèrent contre les Avar, les écrasèrent et les chassèrent
de la Mongolie. Une partie des vaincus s’enfuirent jusqu’en Europe où ils
allèrent fonder en Hongrie un khanat qui terrorisa Byzance et qui, deux siècles
et demi après, fut détruit par Charlemagne.
Les Turcs devinrent ainsi maîtres de toute la Mongolie où leurs chefs qui
portaient le titre de qaghan, c’est-à-dire de grands-khans, eurent leur résidence
dans la région du haut Orkhon, près de l’actuel Qaraqoroum. En 565 les Turcs
doublèrent leurs possessions en enlevant à la horde mongole des Hephthalites
le Turkestan occidental ou Turkestan russe actuel (Tachkent, Boukhara,
René GROUSSET — Histoire de la Chine 84
Samarqand). Ils contrôlèrent alors toute la haute Asie, depuis la Grande
Muraille de Chine jusqu’aux frontières de la Perse. L’inscription turque de
Kocho-Tsaïdam, de 732, en Mongolie, chante en un magnifique poème ces
immenses conquêtes : « Quand le ciel bleu en haut et la sombre terre en bas
furent créés, entre les deux furent créés les fils des hommes. Au-dessus des
fils des hommes s’élevèrent les qaghan mes ancêtres. Après être devenus
maîtres, ils gouvernèrent l’empire et les institutions du peuple turc. Aux
quatre coins du monde ils avaient beaucoup d’ennemis, mais, faisant des
expéditions avec des armées, ils asservirent et pacifièrent beaucoup de peuples
aux quatre coins du monde. Ils leur firent baisser la tête et ployer le genou. Ils
nous firent nous établir depuis les monts Kinghan à l’est jusqu’aux portes de
fer à l’ouest. Si loin entre ces deux points extrêmes s’étendaient en souverains
les Turcs Bleus ! » Il est vrai que presque aussitôt cet immense empire se
divisa entre deux branches de la famille royale turque : d’une part le khanat
des Turcs orientaux qui conserva son siège sur l’Orkhon et posséda la
Mongolie, d’autre part le khanat des Turcs occidentaux qui eut son siège
autour du lac Issyq-koul et qui posséda le Turkestan occidental. Le premier
guerroya contre la Chine, le second contre la Perse sassanide.
La diplomatie de l’empereur Yang Kien, dès qu’il eut restauré ;1 son profit
l’unité chinoise, s’attacha à attiser les discordes entre Turcs occidentaux et
Turcs orientaux. A sa mort, en 604, les Turcs, paralysés par leurs guerres
civiles, laissaient la Chine rétablir sa suprématie diplomatique en Asie
centrale.
Le fils de Yang Kien, l’empereur Yang-ti, fut un grand souverain ou plutôt
son règne fut un grand règne (605-616). L’homme en effet était inégal,
fantasque, partagé entre périodes d’activité dévorante et périodes de
découragement et d’inertie. Tel, avec tous ses défauts et ses vices, il eut un vif
sentiment de la grandeur impériale retrouvée, une conscience très haute de la
mission dominatrice de la Chine en Asie.
Nul plus que lui n’aima le luxe et le faste. A la capitale de son père,
Tch’ang-ngan, il en ajouta une autre, Lo-yang. « Il en embellit les environs
d’un parc de 120 kilomètres de tour avec un lac artificiel de 9 kilomètres,
duquel émergeaient les trois îles des Immortels, couvertes de pavillons
magnifiques. Le long d’une voie d’eau qui débouchait dans le lac il fit bâtir
seize villas pour ses favorites. On y abordait en barque. Tout le raffinement de
luxe de l’époque se déployait dans ces demeures et dans les jardins qui les
entouraient. En automne, quand tombaient les feuilles des érables, on
garnissait arbres et arbustes de feuilles et de fleurs en étoffes chatoyantes. Le
lac était aussi orné non seulement de lotus, mais de fleurs de lotus artificielles
qu’on renouvelait sans cesse. Le plaisir de l’empereur était de naviguer sur le
lac ou de courir le parc à cheval, durant les nuits de clair de lune, avec une
bande de jolies filles qui faisaient des vers et chantaient des chansons. » Mais
à côté de ces aménagements de magnificence, Yang-ti fit procéder à de grands
René GROUSSET — Histoire de la Chine 85
travaux d’utilité publique. Ce fut ainsi qu’il fit creuser un premier « canal
impérial » entre Lo-yang (Ho-nan-fou) et l’embouchure du Yang-tseu.
A l’extérieur, Yang-ti continua la politique paternelle en attisant les
discordes entre les chefs turcs, ce qui lui permit de jouer le rôle d’arbitre entre
leurs divers khanats. Le prestige chinois était si bien restauré qu’en 608
l’empereur fit à la frontière du Kan-sou une tournée triomphale au cours de
laquelle il reçut l’hommage de plusieurs oasis de l’ouest, notamment des gens
de Tourfan. Yang-ti fut moins heureux du côté de la Corée. Il dirigea contre ce
pays trois grandes expéditions, en 612, 613 et 614. Toutes trois échouèrent. La
retraite de l’armée impériale tourna au désastre. Pour rétablir le prestige
chinois, notamment envers les Turcs, Yang-ti fit une tournée d’inspection le
long de la Grande Muraille, sur la lisière du Gobi. Il y fut surpris par une
attaque des Turcs qui le tinrent un mois assiégé dans une place-frontière et ne
s’échappa qu’avec peine (615).
Yang-ti avait fatigué le peuple par sa fiscalité, ses constructions, les excès
de la corvée. Dès 616 la révolte était générale. Le Xerxès chinois, comme on
l’a appelé à propos du désastre de Corée, finit comme le Sardanapale de la
légende. En cette même année 616, il se retira sur le bas Yang-tseu, à
Kiang-tou, l’actuel Yang-tcheou, où il chercha à oublier la catastrophe dans
une vie de plaisirs. En avril 618 ses gardes du corps firent irruption dans le
palais, massacrèrent sous ses yeux son fils préféré, — le sang rejaillit jusque
sur le manteau impérial, — puis un des leurs étrangla l’infortuné monarque. Il
n’avait que cinquante ans.
L’histoire est sévère pour les deux empereurs Souei. Elle oublie qu’ils ont
restauré l’unité de la Chine et commencé la restauration de l’hégémonie
chinoise en Asie centrale. En réalité ils ont été éclipsés par leurs successeurs,
les empereurs T’ang. Ceux-ci allaient en effet mener à bien l’œuvre entreprise
par Yang Kien et Yang-ti et refaire de la Chine l’arbitre de l’Asie orientale.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 86
CHAPITRE 17
T’ai-tsong le Grand
La chute de la dynastie souei semblait devoir précipiter la Chine dans une
nouvelle période de morcellement et d’anarchie. Dans chaque province
surgissaient des chefs militaires qui se disputaient le pays. Ce fut alors
qu’apparut le guerrier de génie qui de ses puissantes mains allait restaurer
l’empire et imposer pour trois siècles un cours nouveau à l’histoire et à la
civilisation chinoises.
Il s’appelait Li Che-min. Son père Li Yuan, comte de Tang et gouverneur
d’une circonscription militaire au Chan-si, était un gentilhomme de bonne
race, un général estimé, un fonctionnaire honnête autant que pouvait l’être un
personnage de son importance, un esprit timoré craignant toujours de se
compromettre et conservant assez de loyalisme pour ne rompre un serment
qu’à la dernière extrémité. Du reste, tout plein de sagesse confucéenne et de
doctes maximes. Li Che-min aussi, malgré sa jeunesse (il était né en 597 et
avait donc un peu plus de vingt ans), avait été nourri de réminiscences
historiques et de belles sentences. Mais l’habitude de la vie des camps — car
le fief de son père était une sorte de marche en alerte perpétuelle devant les
razzias turques, — l’habitude aussi de la vie de cour, — cette cour des Souei
la plus magnifique, la plus corrompue et la plus fantasque qu’on ait vue en
Extrême-Orient, — avaient appris au jeune homme à se servir de la sagesse
confucéenne plutôt qu’à se laisser asservir par elle. Quoi qu’il fasse par la
suite (et nous verrons sur sa conduite de singulières ombres), il saura toujours
avoir la morale de son côté. Avec cela une vitalité prodigieuse, une sûreté
presque infaillible de décision, la ruse et la bravoure, l’audace et le bon sens
s’équilibrant parfaitement en lui et, de ce fait, l’homme complet pour un
Chinois de son temps.
L’empire, on l’a vu, était en pleine anarchie militaire. L’empereur Yang-ti,
retiré à Yang-tcheou, vers l’estuaire du fleuve Bleu, y menait une vie
d’abdication et de débauches tandis que ses généraux se disputaient les
provinces. Le jeune Li Che-min, assuré d’une solide clientèle militaire dans
ses domaines du Chan-si, fort de relations d’amitié personnelle avec plusieurs
khans turcs, ayant en outre noué de précieuses intrigues avec divers
fonctionnaires du palais, rongeait son frein devant le loyalisme anachronique
de son père. Pour forcer la main à ce dernier, il eut recours à un procédé bien
chinois. Il avait lié partie avec un eunuque du palais impérial. A l’instigation
de Li Che-min l’eunuque offrit à Li Yuan une fille destinée au souverain. La
jeune recluse devait être jolie car, sans réfléchir, le digne Li Yuan accepta le
René GROUSSET — Histoire de la Chine 87
dangereux cadeau. Après quoi Li Che-min fit remarquer à son père que leur
famille venait de se mettre au ban de l’empire, l’enlèvement d’une fille du
palais étant, en droit, puni de mort. Li Yuan en fut atterré, mais qu’y faire ? Il
était trop tard pour reculer. Il convoqua ses fidèles et mobilisa les troupes de
son gouvernement à T’ai-yuan, sa résidence, capitale de l’actuel Chan-si, non
sans calmer ses propres scrupules en annonçant qu’il ne prenait les armes que
par loyalisme, pour délivrer l’empereur des autres prétendants.
C’était tout ce que demandait Li Che-min. Comme il avait su se ménager
des complicités jusque dans le harem impérial, il s’était par sa rondeur
militaire concilié la sympathie des Turcs et ces dangereux voisins avaient mis
à sa disposition cinq cents mercenaires d’élite et deux mille chevaux. En
même temps sa sœur, une jeune héroïne qui monte à cheval aussi bien que lui,
vend ses bijoux et avec l’argent réalisé enrôle dix mille hommes qu’elle lui
amène. Li Che-min dispose bientôt de soixante mille soldats éprouvés dont il
partage les fatigues, qu’il sait fanatiser par son exemple et qui lui seront
dévoués jusqu’à la mort. Pendant plus de quatre ans (618-622) il va, province
par province, armée par armée, ordonner le chaos chinois.
Tout d’abord les scrupules de son père sont apaisés par les circonstances.
Là-bas, sur le Yang-tseu, les prétoriens, profitant du désordre général, ont
assassiné Yang-ti, l’empereur légitime. Sur quoi le comte de T’ang se déclare
le vengeur de la dynastie et assume à ce titre, au nom d’un dernier Souei, la
lieutenance générale de l’empire, en attendant, quelques mois plus tard, à
l’instigation de Li Che-min, de déposer ce souverain fantôme et de se
proclamer lui-même empereur (618).
La capitale impériale, Tch’ang-ngan, notre Si-ngan-fou, qui dans l’histoire
chinoise joue un peu le même rôle que Rome dans l’histoire d’Occident, avait
la première ouvert ses portes (618). Les T’ang n’étaient-ils pas originaires de
cette province du Chen-si où, depuis le premier César chinois, se sont toujours
levées les grandes dynasties ? Puis Li Che-min vint assiéger la seconde
capitale, Lo-yang, notre Ho-nan-fou, où commandait un des plus redoutables
rivaux de son père. Entreprise difficile, car la ville était particulièrement forte
et les autres prétendants que le succès des T’ang commençait à inquiéter,
n’allaient pas manquer de la secourir. Le jeune héros emmenait avec lui un de
ses adversaires de la veille, Yu-tche King-te, qu’il avait gagné à sa cause après
l’avoir fait prisonnier et auquel, malgré les conseils de méfiance des siens, il
avait, avec sa générosité coutumière, donné un commandement.
En arrivant en vue de la place, Li Che-min alla en reconnaître les abords
avec un parti de huit cents cavaliers, mais la garnison l’aperçut, fit une sortie
et enveloppa la petite troupe. Comme, le sabre à la main, il tâchait de s’ouvrir
un passage, un officier ennemi le reconnut et fonça sur lui, la pique basse. Le
futur empereur allait payer sa témérité de sa vie lorsque King-te, qui ne le per-
dait pas de vue, abattit l’assaillant. A ce moment les bataillons t’ang entrèrent
en ligne et tirèrent leur chef de ce mauvais pas. Cependant une armée
René GROUSSET — Histoire de la Chine 88
ennemie, commandée par un des prétendants, descendait du Ho-pei pour
dégager Lo-yang. Tandis qu’elle n’est encore qu’à quelques milles de la place,
Li Che-min, prenant avec lui l’élite de sa cavalerie, part au petit jour, galope
jusqu’au camp ennemi, y pénètre par surprise et sabre tout jusqu’à la tente du
général qui, au milieu du désordre des siens, est blessé d’un coup de pique et
capturé. Quelques jours plus tard Lo-yang capitulait.
Li Che-min revint triompher à Tch’ang-ngan (621). Les annalistes chinois
nous peignent avec une couleur qui sort de leurs habitudes ce retour du jeune
vainqueur. Ils nous le montrent traversant lentement les rues de la capitale sur
un coursier richement harnaché, revêtu de sa cotte d’armes et d’une cuirasse
d’or, ayant le casque en tête, l’arc en écharpe, le carquois garni de flèches sur
l’épaule et le sabre à la main. Les prétendants vaincus marchaient des deux
côtés de son cheval, près de l’étrier. Et cette description de l’Histoire des
T’ang prend à nos yeux un relief extraordinaire depuis que les récentes
découvertes archéologiques nous permettent de l’évoquer directement. Nous
connaissons par les terres cuites funéraires toute cette cavalerie t’ang piaffante
et caracolante. Nous connaissons même, avec leur portrait, leur nom et leurs
états de service, les montures préférées de Li Che-min, ces robustes chevaux à
crinière tressée qu’il a fait sculpter en relief à Li-ts’iuan-hien sur les dalles de
sa tombe. Détail plus précis encore : le coursier qui participa au triomphe à
Tch’ang-ngan fut sans doute « Rosée d’automne » qui est célébré comme le
bon compagnon du maître lors de la conquête du Ho-nan. Quant à l’armure du
conquérant, nous en voyons chaque jour la réplique exacte sur les robustes
épaules des guerriers ou des lokapâla dans les portraits funéraires ou les
statues bouddhiques de nos collections.
L’unité chinoise se trouvait refaite. Il n’était que temps. Les Turcs
arrivaient.
L’anarchie militaire au sein de laquelle se débattait la Chine avait paru aux
Turcs une occasion excellente pour intervenir. Le khan des Turcs orientaux,
El-qaghan, et son neveu Toloui avaient pris la tête d’une grande chevauchée
qui balaya les postes-frontières et pénétra jusqu’aux faubourgs de la capitale
impériale, Tch’ang-ngan. Le vieux Li Yuan s’affolait, parlait d’évacuer la
capitale. Li Che-min le laissa dire et se porta en avant avec cent cavaliers
d’élite pour relever le défi des Turcs. Payant d’audace, il les aborde, pénètre
dans leurs rangs et se met à les haranguer : « La dynastie des T’ang ne doit
rien aux Turcs. Pourquoi envahissez-vous nos États ? Me voici prêt à me
mesurer avec votre khan ! » En même temps il faisait personnellement appel à
certains chefs comme Toloui avec lesquels le liait une ancienne camaraderie
militaire, et réveillait chez eux le sentiment de la fraternité d’armes. Une si
ferme contenance, jointe à une telle connaissance de l’âme turque, intimida
ces esprits mobiles de barbares. Les chefs de hordes se concertèrent quelque
temps, puis tournèrent bride. Quelques heures après, une pluie diluvienne
s’abattait sur la région. Aussitôt Li Che-min assembla ses capitaines :
« Camarades, lui fait dire son biographe, c’est le moment de donner nos
René GROUSSET — Histoire de la Chine 89
preuves. Toute la plaine n’est plus qu’une mer. La nuit va tomber et sera des
plus obscures. Il faut marcher : les Turcs ne sont à craindre que quand ils
peuvent tirer des flèches. Courons à eux, le sabre et la pique à la main, nous
les enfoncerons avant qu’ils se soient mis en état de défense ! » Ainsi fut fait.
Au petit jour le camp turc fut enlevé et la cavalerie chinoise sabra jusqu’à la
tente du khan. Celui-ci demanda à traiter et se retira en Mongolie (624).
Le jeune héros s’affirmait de plus en plus comme le soutien de l’empire.
Ses deux frères, jaloux de sa gloire, résolurent de se défaire de lui. Son père
lui-même, qui lui devait le trône, prit insensiblement ombrage de sa popularité
et l’écarta des affaires. Alors commença un de ces drames sauvages dont la
Cité Interdite offre d’aussi fréquents exemples que le Palais Sacré de
Constantinople : ne croirait-on pas lire une page de l’Epopée byzantine quand
on suit dans l’Histoire des T’ang le récit de ces tragiques journées ? Dans un
banquet qu’ils lui offrent pour fêter ses victoires, les frères de Li Che-min le
font empoisonner. Il prend du contre-poison. Alors ils l’attendent avec des
spadassins près d’une porte du palais. Mais un traître l’avertit, — toute cette
histoire est belle de trahisons autant que de sang et de déclamations ver-
tueuses, — et Li Che-min prend les devants. Prévenant les desseins de
l’adversaire, ses fidèles apostent des reîtres aux endroits convenables. A
l’heure où le guet-apens contre lui se prépare, il marche à l’ennemi, le même
dans cette guerre d’assassinats que sur le champ de bataille. « Il endossa sa
cuirasse, mit son casque, prit son carquois et ses flèches et sortit pour se
rendre au palais. » D’aussi loin que ses deux frères l’aperçurent, il lui
décochèrent une volée de flèches. Mais ils le manquèrent, tandis que Li Che-
min à sa première flèche abattit l’un d’eux. Le second fut tué par le lieutenant
de Li Che-min. A ce moment les soldats placés en embuscade par ce dernier
parurent et, dit l’Histoire des Tang, « personne n’osa plus remuer ».
Cependant, continue l’annaliste, comme les serviteurs du palais et la populace
elle-même commençaient à s’attrouper, Li Che-min ôta son casque, se fit
connaître et devant les cadavres sanglants de ses deux frères harangua la
foule : « Mes enfants, ne craignez pas pour moi. Ceux qui voulaient
m’assassiner sont morts ! » Alors un des fidèles de Li Che-min, King-te,
coupa la tête des deux princes et la montra au peuple.
Restait à annoncer l’exécution à l’empereur dont la partialité en faveur des
deux victimes avait toujours été évidente. Li Che-min en chargea King-te.
Celui-ci, au mépris des règles les plus sacrées de l’étiquette, pénétra tout armé
dans l’appartement de l’empereur, les mains peut-être encore rouges du sang
des princes. A travers le récit officiel des annales on entrevoit ce qui dut se
passer, belle scène d’hypocrisie confucéenne où les meurtriers, tout chauds du
combat, se mettent à débiter des maximes morales et n’ont qu’un souci :
rentrer dans la légalité en sauvant la face.
En apprenant la nouvelle, le vieil empereur n’avait pu réprimer sa colère et
ses sanglots. Son premier mouvement fut pour exiger une enquête sévère. Il ne
comprenait pas encore qu’il n’était plus le maître. Discrètement un de ses
René GROUSSET — Histoire de la Chine 90
courtisans le rappela à la réalité. « Il n’y a plus d’enquête à faire ... De quelque
manière que la chose se soit passée, vos deux fils morts sont coupables et Li
Che-min est innocent. » Paroles dignes de Tacite et qui complètent l’accent de
ce drame néronien. Du reste, les mêmes courtisans découvraient maintenant
des crimes monstrueux à la charge des victimes : les deux princes massacrés
n’avaient-ils pas noué des intrigues avec plusieurs des femmes de leur père ?
C’était plus qu’il n’en fallait pour légitimer leur exécution !
Li Che-min se faisait annoncer. Quand le fratricide se présenta en donnant
d’ailleurs toutes les marques de la plus émouvante piété filiale, le vieux
monarque l’embrassa en pleurant et le félicita même d’avoir sauvé leur
famille. Ce fut une scène attendrissante. « L’empereur, écrit
imperturbablement l’annaliste officiel, avait toujours hésité entre ses fils. La
mort des deux aînés mit fin à ses perplexités, et son ancienne affection pour Li
Che-min reprit tous ses droits dans son cœur. Dès qu’il le vit à ses pieds dans
la posture du criminel qui semble demander grâce, il ne put retenir ses larmes.
Il le releva, l’embrassa et l’assura que, loin de le croire coupable, il était
persuadé que Li Che-min n’avait agi qu’en état de légitime défense. » Cela dit,
l’empereur abdiqua, comme on s’y attendait, en faveur de son fils, non sans de
nouvelles scènes édifiantes : conformément à l’étiquette Li Che-min refuse le
trône ; en vain l’assemblée des grands, à l’unanimité, se prononce-t-elle en
faveur du maître de l’heure ; il refuse encore et, « se jetant aux genoux de son
père, le supplie avec larmes de garder le pouvoir jusqu’à sa mort ». Mais le
vieillard ordonne et Li Che-min, en fidèle sujet, doit obéir. Il se laisse donc
forcer la main et monte enfin sur le trône. C’était le 4 septembre 626. Pour
éteindre toute vendetta et achever de pacifier l’empire, le nouveau monarque
fit mourir sans tarder ses belles-sœurs et tous ses neveux. Quant à l’ancien
empereur, il se retira dans un de ses palais où, nous affirme-t-on, « il vécut
dans la jouissance de tous les honneurs et des plaisirs tranquilles, sans que son
fils lui donnât jamais la moindre occasion de regretter la démarche qu’il avait
faite en abdiquant ».
Cependant ce drame de palais avait rendu l’espoir aux Turcs. A peine le
nouvel empereur était-il sur le trône que cent mille cavaliers turcs, sortis de la
haute Mongolie, traversèrent le Gobi et coururent jusqu’à Tch’ang-ngan. Le
23 septembre 626 leurs escadrons apparurent devant le pont de Pien, face à la
porte nord de la ville. Les courtisans, cette fois encore, suppliaient le jeune
souverain d’abandonner une capitale aussi exposée. Mais Li Che-min — que
nous appellerons désormais, de son nom canonique, l’empereur T’ai-tsong —
n’était pas homme à se laisser intimider. Insolemment le khan turc, El-qaghan,
avait envoyé un des siens réclamer le tribut, faute de quoi un million de
nomades viendraient saccager la capitale. T’ai-tsong répondit en menaçant de
faire trancher la tête de l’ambassadeur. Il payait d’audace, car il semble
n’avoir eu à ce moment à Tch’ang-ngan qu’assez peu de troupes. Pour donner
le change, il ordonna de les faire sortir par diverses portes et de les déployer
au pied des murailles, tandis que lui-même avec une poignée de cavaliers
René GROUSSET — Histoire de la Chine 91
prendrait les devants et irait à son habitude reconnaître l’armée ennemie.
Malgré les représentations de ses compagnons il s’avança ainsi le long du
cours de la Wei, face aux escadrons turcs, à la merci de la première flèche.
C’est qu’il pénétrait mieux que les siens la psychologie des nomades. « Les
Turcs me connaissent, lui fait dire son biographe. Ils ont appris à me craindre.
Ma vue seule leur inspirera de la terreur et, en voyant défiler mes troupes, ils
les croiront bien plus nombreuses qu’elles ne sont en réalité. » Il continua
donc à chevaucher vers l’ennemi « avec la même confiance que s’il fût allé
visiter son camp. A sa vue « les Turcs, frappés de cet air de grandeur et
d’intrépidité qui était répandu sur toute sa personne, descendirent de cheval et
le saluèrent à la manière de leur pays ». Au même moment l’armée chinoise se
déployait derrière lui dans la plaine, faisant briller au soleil ses armures et ses
étendards. T’ai-tsong s’avança encore vers le camp des Turcs, puis, tenant son
cheval par la bride, il fit signe à l’armée chinoise de reculer et de rester en
ordre de bataille.
L’empereur, élevant la voix, appela les deux khans turcs, El-qaghan et
Toloui, pour leur proposer un combat singulier, selon la mode des guerriers de
la steppe : « Li Che-min, devenu empereur, n’a pas oublié de se servir de ses
armes ! » Et au nom de l’honneur militaire, leur parlant leur langage et faisant
appel à leur sentiment de guerriers, il leur reprocha violemment d’avoir rompu
les trêves et trahi leur serment. Bravés en face, subjugués par tant de bravoure
et d’ailleurs surpris par le déploiement de la cavalerie chinoise, les khans turcs
demandèrent la paix. Elle fut conclue le lendemain, sur le pont même de la
Wei, après le sacrifice traditionnel d’un cheval blanc. Cette fois les Turcs
avaient compris la leçon. Ils ne devaient plus revenir.
Pour éviter le retour de semblables alertes, on conseillait à T’ai-tsong de
renforcer la Grande Muraille. Il sourit : « Qu’est-il besoin de fortifier les
frontières ? » De fait, des discordes intérieures, des révoltes savamment
entretenues par lui minaient l’autorité des Turcs de l’Orkhon. Sur une
imprudente provocation d’El-qaghan, T’ai-tsong, en 630, lança contre lui
toute l’armée chinoise. Les Impériaux rejoignirent le qaghan dans la Mongolie
Intérieure, au nord du Chan-si, surprirent son campement près de Kouei-
houa-tch’eng et dispersèrent ses hordes, puis le relancèrent lui-même en haute
Mongolie vers l’Orkhon et le Kèrulèn et le forcèrent à se réfugier chez une
tribu qui le leur livra. Pour cinquante ans (630-682) le khanat des Turcs
orientaux fut soumis à la Chine.
L’Histoire des Tang nous décrit avec complaisance le spectacle grandiose
des chefs turcs prosternés aux pieds de T’ai-tsong. L’empereur voulut les voir
tous ensemble en audience publique, les ennemis vaincus de la veille comme
les khans ralliés de longue date. « Arrivés dans la salle d’audience, ils firent
les cérémonies respectueuses en frappant la terre du front à trois reprises diffé-
rentes et trois fois à chaque reprise. » Le grand-khan El-qaghan fut traité en
prisonnier de guerre et ne prit rang qu’après les chefs des hordes loyalistes.
Du reste, après cette humiliation, la subtile politique impériale devait lui
René GROUSSET — Histoire de la Chine 92
accorder son pardon et, tout en le maintenant dans une demi-captivité, lui
attribuer un palais à la cour.
Tout l’ancien khanat des Turcs orientaux, c’est-à-dire notre actuelle
Mongolie, fut rattaché à l’empire chinois (630). « Les fils des nobles turcs, dit
l’inscription turque de Kocho-Tsaïdam, devinrent esclaves du peuple chinois,
leurs pures filles devinrent serves. Les nobles des Turcs abandonnèrent leurs
titres turcs et, recevant des titres chinois, ils se soumirent au qaghan chinois et
pendant cinquante ans lui vouèrent leur travail et leur force. Pour lui, vers le
soleil levant comme à l’ouest jusqu’aux Portes de Fer (au Turkestan), ils firent
des expéditions. Mais au qaghan chinois ils livraient leur empire et leurs
institutions. »
Avec de tels auxiliaires, T’ai-tsong, après avoir écrasé les Turcs de la
Mongolie, devait, au cours des vingt années qui suivirent, faire entrer dans sa
clientèle les Turcs du Turkestan et les oasis indo-européennes du Gobi. Avec
lui une Chine inattendue, une « Chine d’épopée, se révéla à l’Asie surprise.
Loin de composer avec les barbares et d’acheter à prix d’or leur retraite, il les
fit trembler à son tour. L’art réaliste de ce temps, le puissant art animalier et
militaire des reliefs, des statues et des terres cuites funéraires, avec sa vigueur
presque excessive (voyez les lokapâla athlétiques du Long-men), avec son
goût de l’accent allant jusqu’à la violence caricaturale, exprime bien cet état
d’esprit. Il n’est pas jusqu’à la céramique t’ang aux couleurs un peu brutales,
en jaune orange et vert franc, qui ne soit révélatrice des goûts de l’époque.
Confrontant un jour son œuvre à celle des grands conquérants du temps
jadis, T’ai-tsong devait évoquer le nom du plus illustre empereur de l’antiquité
chinoise, Han Wou-ti. Par-delà les invasions barbares du IVe siècle, la Chine
des Han se trouvait en effet ressuscitée et la chevauchée des Han allait même
se voir dépassée par celle des T’ang. Même Pan Tch’ao, le contemporain et
l’émule de notre Trajan, le conquérant de la Kachgarie antique, n’avait pas eu
à son actif autant de troupeaux razziés, de hordes rompues, de milliers de têtes
coupées que n’en compteront les généraux des T’ang. C’est que dans
l’intervalle la Chine, ployée durant trois siècles sous les invasions barbares, a
absorbé le sang des hordes victorieuses ; elle s’en est nourrie et fortifiée et elle
retourne maintenant contre les gens de la steppe, en y ajoutant l’immense
supériorité de sa civilisation millénaire, la force qu’elle a tirée d’eux.
Regardons dans nos collections de statuettes funéraires ce peuple de
cavaliers ou de fantassins, coiffés du bonnet des auxiliaires turcs ou du casque
des légionnaires t’ang, frustes visages toujours à demi tartares, traits durcis
jusqu’à la grimace. Les voici rudement campés dans leur armure de cuir
bouilli, renforcée, pour le plastron et la dossière, de plaques de métal, —
pansière de cuir ou d’écailles métalliques, grand bouclier rond ou
rectangulaire orné de figures de monstres, — prêts pour la traversée du Gobi
ou l’escalade du Khangaï. Même dans les œuvres bouddhiques, comme les
statues ou les peintures représentant les gardiens de temples (lokapâla) ou le
René GROUSSET — Histoire de la Chine 93
génie-gardien Vadjrapâni, nous trouvons ces armures de crustacé, cet aspect
formidable et hargneux. Et toute cette cavalerie t’ang qui, dans nos terres
cuites funéraires, piaffe, hennit et s’ébroue encore d’impatience en attendant
les raids annoncés vers Kachgar ou Koutcha ! Les Turcs occidentaux
eux-mêmes qui font trembler l’empire sassanide, qui inquiéteront plus tard la
jeune puissance arabe, ploieront devant cette cavalerie si semblable à la leur.
On la verra s’abattre en trombe sur leurs campements, brûler leurs chariots,
disperser leurs yourtes de feutre jusqu’aux gorges du Tarbagataï, les relancer
jusque sur la steppe plate des Kirghiz.
Les Turcs de Mongolie une fois abattus, T’ai-tsong put en effet s’occuper
des Turcs du Turkestan. Ceux-ci étaient encore unis sous le sceptre d’un
puissant souverain, T’ong le Yabghou, qui régnait depuis l’Altaï jusqu’à la
mer d’Aral (il résidait en été dans les monts Tien-chan et en hiver près du
« lac chaud », l’Issyq-qoul) et qui nous est assez bien connu par la description
que nous a laissée de lui le pèlerin bouddhiste Hiuan-tsang. Ce fut aux en-
virons de Toqmaq, à l’ouest de l’Issyq-koul, dans l’actuel Kirghizistan, que le
pèlerin, au commencement de 630, rencontra le khan et son immense
cavalerie, la horde se déplaçant alors en direction de l’ouest. « Tous étaient
montés sur des chevaux ou des chameaux et vêtus de fourrures ou de laine,
portant de longues lances, des bannières et des arcs droits. Leur multitude
s’étendait tellement loin que l’œil n’en pouvait découvrir la fin. » L’empereur
T’ai-tsong qui pensait « qu’il faut s’unir à ceux qui sont loin contre ceux qui
sont proches », avait ménagé ces hordes de l’ouest, du moins tant qu’il avait
eu sur les bras celles de Mongolie. Mais en cette même année 630, celle
précisément où il venait de soumettre la Mongolie, le hasard — un hasard
peut-être sollicité — le servit à point nommé : le khan du Turkestan dont la
puissance avait tellement impressionné le pèlerin fut assassiné dans des
circonstances assez mystérieuses et aussitôt son royaume se morcela en
plusieurs groupes de tribus ennemies. Ainsi disparut le khanat des Turcs
occidentaux comme venait de disparaître celui des Turcs de Mongolie ...
Celles des tribus qui voulurent résister furent écrasées isolément en 642 par un
corps expéditionnaire chinois dans les environs d’Ouroumtsi. Les autres
acceptèrent l’hégémonie chinoise.
Ayant annihilé les Turcs, l’empereur T’ai-tsong pouvait rétablir le
protectorat chinois sur le bassin du Tarim.
Pour comprendre le rôle considérable joué au haut moyen âge par les
oasis, aujourd’hui si misérables, du bassin du Tarim, il faut nous rappeler ce
que nous en disions déjà pour l’époque han. Au point de vue ethnique tout
d’abord : une partie au moins de ces oasis, Tourfan, Qarachahr, Koutcha,
étaient habitées par des populations parlant des dialectes indo-européens,
proches parents non seulement des langues aryennes d’Asie (iranien et
sanscrit), mais aussi de nos langues d’Europe (slave, italo-celtique, etc.), sans
Parler de l’ « iranien oriental » parlé dans la région de Kachgar. Au point de
vue culturel ensuite : du IIIe au VIIIe siècle de notre ère l’actuel « Turkestan
René GROUSSET — Histoire de la Chine 94
chinois » fut, du fait de l’évangélisation bouddhique, une province de l’Inde
Extérieure où la littérature et la philosophie sanscrites ou pracrites étaient
aussi honorées que sur les bords du Gange. Pour la même raison, — le
bouddhisme, nous l’avons vu, s’étant donné une iconographie alexandrine, —
ce pays fut au point de vue artistique une conquête posthume d’Alexandre.
Tandis que la Grèce était défunte à Byzance, son influence artistique,
désormais indissolublement liée au dogme bouddhique, continuait jusqu’en
plein VIIe siècle de notre ère à se faire posthumément sentir depuis Kachgar
jusqu’à Tourfan et au Lobnor ; et peut-être même pourrions-nous, à travers la
Kachgarie, suivre cette influence posthume jusque dans le libre classicisme de
certains miroirs chinois d’époque t’ang (38). Ainsi la lumière d’une étoile
morte depuis des siècles continue à nous parvenir à travers l’espace et le
temps. Mais aujourd’hui, de cette brillante activité commerciale, religieuse et
artistique, rien ne subsiste. La saharification, dans le bassin du Tarim, a
achevé de tuer la terre, comme l’islam a éteint les anciens foyers de culture
bouddhique. Il y a là — souvenons-nous, civilisations, que nous sommes
mortelles ! — tout un pan de l’édifice humain qui s’est effondré, mais sans
lequel, naguère, n’aurait pas été possible le passage du monde indo-européen
au monde chinois ...
L’époque à laquelle nous sommes arrivés est précisément celle où nous
possédons une description vivante des oasis du Tarim grâce au récit que nous
a laissé de son passage le pèlerin chinois Hiuan-tsang (années 629-630 au
voyage d’aller, en 644, au retour). C’est la période aussi à laquelle se réfèrent
pour une bonne part les trouvailles archéologiques effectuées dans la région
de 1902 à 1914.
A l’époque que nous révèlent ces fouilles, l’art du bassin du Tarim
provient directement des ateliers bouddhiques de l’Afghanistan avec le double
courant gréco-indien et irano-bouddhique que nous avons déjà signalé. La
découverte par J. Hackin, Mme Hackin et Jean Carl des stucs de
Fondoukistan, entre Caboul et Bamiyan, stucs datés par des monnaies du roi
sassanide Khosroès II (590-628), est à cet égard révélatrice. En effet ces stucs
montrent l’art bouddhique de l’Afghanistan reproduisant toujours des modèles
helléniques pour les types de bouddhas, mais y associant des modèles
purement hindous pour les types féminins et des modèles perses sassanides
pour les types masculins laïcs. Or c’est exactement cette association que nous
restituent les fresques des grottes bouddhiques de Qyzyl près de Koutcha,
dans la partie septentrionale du bassin du Tarim, fresques dont Hackin situe la
première période entre 450 et 650 et la seconde entre 650 et 750. L’ensemble
nous prouve que si la civilisation spirituelle d’une oasis comme Koutcha était
alors, grâce au bouddhisme, nettement indienne, sa civilisation matérielle
accusait une influence perse sassanide considérable. De fait les seigneurs laïcs
et, ici, les princesses elles-mêmes révèlent l’imitation directe des modèles
iraniens. Rien ne saurait montrer mieux le rôle de ces oasis caravanières, non
seulement comme étapes du pèlerinage entre la Chine et l’Inde, mais aussi
René GROUSSET — Histoire de la Chine 95
comme haltes commerciales entre la Chine et l’Iran. Et ce que nous disons des
fresques de Qyzyl est également vrai des stucs de Chortchouq près de Qara-
chahr, des stucs et des fresques du groupe de Tourfan — ceci pour le nord du
Tarim, — et, pour le sud, des peintures de Dandan Oïliq dans la région de
Khotan.
La Chine des T’ang qui aspirait à la domination de la haute Asie, ne
pouvait se désintéresser des oasis du Tarim dont le protectorat lui était
indispensable pour contrôler la route des caravanes vers l’Iran et l’Inde.
L’empereur T’ai-tsong espérait les attirer pacifiquement dans son orbite.
L’oasis la plus voisine était celle de Tourfan. C’était aussi celle qui subissait
le plus directement l’influence de la culture chinoise, comme le prouvent les
fresques bouddhiques de la région où le style t’ang se mêle aux copies
indiennes et iraniennes, comme le prouve également la nationalité de la
dynastie régnante qui était chinoise d’origine. En 629 le bouddhiste chinois
Hiuan-tsang, traversant Tourfan pour se rendre en pèlerinage dans l’Inde,
avait reçu du roi local un accueil empressé (si empressé qu’il avait eu toutes
les peines du monde à s’arracher à cette hospitalité pour reprendre sa route).
Le même roi vint l’année suivante rendre hommage à l’empereur T’ai-tsong.
Mais en 640 il commit la folie de s’allier à des révoltés turcs pour couper la
route des caravanes entre la Chine, l’Inde et l’Iran. Il comptait pour se
protéger sur les sables du Gobi. Un corps de cavalerie chinoise franchit le
désert et apparut à l’improviste devant Tourfan. A la nouvelle de ce raid, le roi
était mort de saisissement. Les Chinois mirent le siège devant la ville. Déjà
une grêle de pierres s’abattait sur l’oasis. Le nouveau roi, un tout jeune
homme, vint se présenter au camp impérial. « Avant que ses explications
fussent devenues d’une humilité complète, un des généraux chinois se leva et
dit : « Il faut d’abord prendre la ville ; qu’est-il besoin de discuter avec cet
enfant ? Qu’on donne le signal et qu’on marche à l’assaut ! » Le jeune roi,
trempé de sueur, se prosterna à terre et accepta tout. Les généraux chinois le
firent prisonnier et vinrent l’offrir à T’ai-tsong dans la grande salle d’honneur.
On célébra le rite des libations du retour et pendant trois jours on fit des
distributions de vin. » L’épée ornée de joyaux du roi de Tourfan fut donnée
par l’empereur au condottiere turc A-che-na Chö-eul.
Les gens de Qarachahr — l’oasis qui suivait celle de Tourfan sur la piste
de l’ouest — avaient aidé la Chine à écraser les Tourfanais, leurs frères
ennemis. Tourfan une fois annexé, ils prirent peur et s’allièrent aux Turcs
dissidents. T’ai-tsong envoya dans le Gobi une nouvelle armée conduite par
Kouo Hiao-k’o, guerrier plein de ressources. « Le site de Qarachahr avait un
pourtour de dix-sept kilomètres. Il était protégé sur les quatre côtés par les
monts des Tien-chan et par le lac Baghratch ; aussi les habitants étaient-ils
convaincus qu’ils ne pourraient être surpris. Mais Kouo Hiao-k’o, s’avançant
à marches forcées, franchit la rivière et arriva de nuit au pied des remparts. Il
attendit le point du jour pour donner l’assaut au milieu des cris de la multi-
tude. Les tambours et les cornes sonnèrent à grand bruit et les soldats des
René GROUSSET — Histoire de la Chine 96
T’ang se donnèrent libre carrière. Les habitants furent saisis de panique. On
coupa mille têtes. » De sa capitale, T’ai-tsong avait tout dirigé. « Un jour
l’empereur dit aux ministres qui se trouvaient à ses côtés : « Kouo Hiao-k’o
est parti pour Qarachahr le onzième jour du huitième mois, il a pu arriver à la
seconde décade et doit avoir détruit ce royaume le vingt-deuxième jour ; ses
envoyés vont arriver. » Soudain on vit apparaître le courrier qui annonçait la
victoire. » (644).
La plus prospère des cités indo-européennes du Tarim était l’oasis de
Koutcha dont les fresques bouddhiques nous ont montré la civilisation
raffinée. Le roi de Koutcha qui portait dans le dialecte indo-européen local le
nom de Swarnatep, « le dieu d’or », avait en 630 fait le meilleur accueil au
pèlerin chinois Hiuan-tsang et reconnu la suzeraineté des T’ang, mais en 644
il avait fait volte-face pour s’allier aux Qarachahris contre l’empire. Il mourut
peu après, remplacé par son jeune frère connu en sanscrit bouddhique sous le
nom de Haripouchpa, « Fleur divine » (646). Le nouveau roi, sentant venir
l’orage, se hâta d’envoyer à la cour des protestations de dévouement (647).
Trop tard. Le condottiere turc au service de la Chine, A-che-na Chô-eul,
partait pour l’ouest avec une armée de réguliers chinois et de mercenaires
tartares.
Les habitants de Koutcha attendaient l’attaque du côté du sud-est, à la
sortie du Gobi. Elle vint par le nord-ouest, A-che-na Chô-eul ayant suivi la
piste qui mène d’Ouroumtsi au petit Youldouz, du côté des Tien-chan. A la
place de leurs alliés qarachahris, les Koutchéens terrifiés virent les escadrons
chinois se déployer dans le désert pierreux qui s’étend au nord de la ville. Une
ruse de guerre acheva leur défaite. Le roi Haripouchpa étant sorti des
murailles au-devant des envahisseurs, les Chinois, suivant la tactique des
vieilles guerres mongoles, feignirent de céder, attirèrent la brillante chevalerie
koutchéenne dans le désert et l’y détruisirent. Ce fut le Crécy et l’Azincourt
des beaux seigneurs que nous admirions tout à l’heure aux fresques
bouddhiques de Qyzyl. A-che-na Chô-eul, le sabreur turc à la solde de
l’empire, entra en vainqueur à Koutcha et, comme le roi « Fleur divine »
s’était réfugié avec les débris de son armée dans le bourg de Yaqa-ariq, il l’y
relança et après quarante jours de siège emporta la place. A Koutcha,
A-che-na Chô-eul coupa onze mille têtes. « Les entrées d’Occident furent
saisies de terreur. »
Ce fut la fin de l’indépendance pour la cité indo-européenne du Gobi, la
fin d’un monde charmant et raffiné, survivant attardé des races d’autrefois. La
brillante civilisation qu’évoquent pour nous les fresques bouddhiques de
Qyzyl ne se relèvera jamais entièrement de la catastrophe. Les recherches, sur
place, de J. Hackin marquent pour cette date de 648-650 une coupure entre les
deux styles de peinture de Qyzyl, le second cherchant à compenser par des
couleurs plus vives la diminution du modelé et bien que s’y fasse encore sentir
une nouvelle vague d’influences perses sassanides : en réalité il s’agit ici d’un
sassanide posthume, des réfugiés perses, après la conquête de leur pays par les
René GROUSSET — Histoire de la Chine 97
Arabes en 652, étant venus abriter des « Coblentz sassanides » dans le
nouveau protectorat chinois du Tarim.
Après les oasis septentrionales du Tarim, les oasis du sud. De ce côté, le
roi de Khotan avait dès 632 accepté la suzeraineté du l’empereur T’ai-tsong.
En 635 il avait envoyé son propre fils servir dans la garde impériale. Mais ces
preuves de bonne volonté ne parurent pas suffisantes. En 648, quand les
Chinois eurent écrasé Koutcha, ils éprouvèrent le besoin de se subordonner
plus étroitement les oasis méridionales. « Après ce coup, les contrées
d’Occident sont frappées de terreur. C’est le moment de prendre de la
cavalerie légère et d’aller passer le licou au roi de Khotan ! » Aussitôt dit,
aussitôt exécuté. Les escadrons chinois tombèrent à l’improviste sur l’oasis de
Khotan. Le roi de Khotan tremblait. Le général chinois « lui exposa le prestige
et la puissance surnaturelle des T’ang et l’exhorta à venir se présenter au Fils
du ciel ». Le roi s’exécuta. Il ne devait d’ailleurs pas y perdre puisque après
un séjour de plusieurs mois à la cour de Tch’ang-ngan on lui permit de rentrer
chez lui avec une robe d’honneur et cinq mille pièces de soie.
Chez les Tibétains, jusque-là entièrement barbares, un chef énergique était
en train d’organiser dans la région de Lhassa une royauté régulière. Après
avoir guerroyé contre la Chine, il entra dans la clientèle des T’ang et obtint de
l’empereur T’ai-tsong la main d’une infante chinoise (641). Ce fut ainsi que la
civilisation commença à s’infiltrer chez ces sauvages montagnards. Dans
l’Inde même, T’ai-tsong envoya une ambassade à l’empereur nord-indien
Harcha (643). Mais le meilleur ambassadeur pour la Chine fut encore l’illustre
pèlerin Hiuan-tsang qui, parti de Tch’ang-ngan en 629, n’y revint qu’en 644,
après avoir parcouru de part en part l’Asie centrale et l’Inde. Nous avons fait
allusion à son itinéraire d’aller par Tourfan, Qarachahr, Koutcha, les
Tien-chan, l’Issyq-koul, Toqmaq, Samarqand, Balkh et la vallée de Caboul, et
à son voyage de retour par le Pamir, Kachgar, Yarkand, Khotan, le Lobnor et
Touen-houang. Cet itinéraire, remarquons-le, n’était autre que l’antique route
de la soie avec sa double piste, au nord et au sud du Tarim. C’est ainsi que la
Paix des T’ang rouvrait de la Chine à l’Iran et à l’Inde les routes
transcontinentales en partie obstruées depuis la chute des Han. Les armes de
T’ai-tsong furent même amenées à suivre dans cette direction les pas des
pèlerins. Une ambassade chinoise ayant été attaquée pendant un voyage aux
Indes, l’ambassadeur chinois Wang Hiuan-ts’ö alla demander des renforts aux
chefs tibétains et népalais vassaux de l’empire, puis, avec leurs contingents,
redescendit dans l’Inde où il tira vengeance de ses agresseurs (647). Il ramena
ceux-ci enchaînés à la cour de Tch’ang-ngan.
A la suite de ces conquêtes, l’autorité directe de la Chine atteignait le
Pamir. On comprend le légitime orgueil de T’ai-tsong. « Ceux qui ont jadis
soumis les barbares, lui fait dire sa biographie, ce sont seulement Ts’in
Che-Houang-ti et Han Wou-ti. Mais en prenant en main mon épée de trois
pieds de long, j’ai subjugué les Deux Cents Royaumes, imposé silence aux
René GROUSSET — Histoire de la Chine 98
Quatre Mers et les barbares lointains sont venus se soumettre les uns après les
autres ! »
Cette extension de la puissance chinoise vers l’Inde et l’Iran ne pouvait
manquer d’avoir des conséquences dans le domaine spirituel.
Depuis la fin de la maison des Tabghatch le bouddhisme qu’ils avaient à la
fin favorisé avec tant de zèle avait subi de nombreuses attaques. En 574 une
des éphémères maisons royales qui leur avaient succédé dans la Chine du
Nord avait porté un édit de proscription contre la « religion étrangère », de
même d’ailleurs que contre le taoïsme, mais au bout de six ans cette persé-
cution avait pris fin. Les deux empereurs Souei, d’abord « confucéens »
orthodoxes (toute dynastie qui se fonde a besoin, pour établir sa légitimité, de
l’appui du mandarinat) avaient ensuite montré plus de sympathie au
bouddhisme. Quant au rude soldat qu’était l’empereur T’ai-tsong, il n’avait, à
son avènement, que des préventions contre la religion d’abdication et de
renoncement apportée de l’Inde. « L’empereur Leang Wou-ti, remarquait-il, a
si bien prêché le bouddhisme à ses officiers que ceux-ci n’ont pas su monter à
cheval pour le défendre contre les révoltés. » Au reste il englobait dans la
même réprobation le « non-agir » des taoïstes : « L’empereur Yuan-ti
expliquait à ses gens les textes de Lao-tseu. Il aurait mieux fait de marcher
contre les barbares qui envahissaient l’empire ! » Le confident de T’ai-tsong
en ces matières, un vieux lettré qui avait proprement le bouddhisme en
horreur, lui remettait un placet encore célèbre de nos jours et où tenaient tous
les griefs du confucéisme d’État contre les moines de Çâkyamouni. Il faut
citer cette page qui éclaire bien la lutte des idées en Chine :
« Le bouddhisme, dit en substance ce pamphlet, est d’abord venu par la
voie du Tarim sous une forme étrangère qui ne pouvait être encore que peu
nocive. Mais ensuite, depuis les Han, on a traduit en chinois les Ecritures
indiennes. Leur diffusion sape la fidélité dynastique et la piété filiale. Les
jeunes gens embrassent la vie monastique pour se soustraire aux charges
publiques. Ils se rasent la tête, vivent de quêtes et refusent les prosternations
dues à leur prince et à leurs propres parents. » Du reste, « la doctrine du
Bouddha est remplie d’extravagances et d’absurdités. Ses disciples passent
leur vie dans l’oisiveté sans se donner aucune peine. S’ils portent un habit
différent du nôtre, c’est pour influencer les pouvoirs publics et se délivrer de
tout souci. Par ces rêveries ils font courir les simples après une félicité
chimérique et leur inspirent du mépris pour nos lois et les sages institutions
des anciens ». Et plus loin : « Cette secte compte aujourd’hui plus de cent
mille bonzes et autant de bonzesses voués au célibat. Il serait de l’intérêt de
l’État de les marier ensemble. Ils formeraient cent mille familles et
donneraient de futurs soldats. » Nous retrouverons jusqu’à nos jours ces
accusations contre le caractère antisocial, anticivique et antinational du
monachisme indien. Il y a là les éléments d’un véritable anticléricalisme qui
est devenu une tradition chez les lettrés confucéens, c’est-à-dire dans la
presque totalité du mandarinat.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 99
Dès l’année de son avènement (626) l’empereur T’ai-tsong qui partageait
cette manière de voir diminua considérablement le nombre des moines et des
monastères. Mais l’établissement de la domination chinoise sur un pays aussi
profondément bouddhiste que le bassin du Tarim et l’établissement de
relations politiques suivies avec l’Inde elle-même ne manquèrent pas de
modifier à la longue les tendances de l’empereur. C’est ce qui ressort du récit
de Hiuan-tsang. Quand le célèbre docteur bouddhiste avait sollicité en 629
l’autorisation de partir en pèlerinage vers la Terre Sainte du Gange, les
autorités impériales lui avaient refusé les passeports nécessaires. Il avait dû
franchir le limes en cachette, en évitant le poste-frontière de Touen-houang, et
s’engager sans guide au milieu du désert de Gobi où il avait failli périr dès les
premières étapes. Cependant le prestige chinois autant que la piété
bouddhique des dynastes locaux l’avait ensuite protégé pendant la traversée
du bassin du Tarim et il avait pu, à travers le Turkestan et l’Afghanistan,
parvenir dans l’Inde. Là il avait reçu l’accueil le plus empressé non seulement
de ses coreligionnaires mais même des princes hindouistes curieux d’entendre
le voyageur venu de Chine pour étudier parmi eux la philosophie sanscrite.
Hiuan-tsang, en effet (d’où l’intérêt qu’il présente pour l’histoire
générale), n’est pas seulement un bouddhiste dévot, poussé par le désir de
contempler dans le bassin du Gange les lieux saints témoins de la nativité, de
la prédication et de la mort du Bouddha. C’est aussi un philosophe hors pair
qui a approfondi les divers systèmes métaphysiques du brahmanisme et du
bouddhisme. Le système auquel il s’est arrêté, celui qu’il a exposé dans une
synthèse d’une remarquable profondeur, est celui de l’idéalisme absolu, un
peu à la manière de Berkeley et de Fichte, comportant ici la négation du moi
personnel comme du monde extérieur ou plutôt leur réduction commune à ce
qu’il appelle le « rien-que-pensée » ou, si l’on préfère, « le plan des idéaux ».
Philosophie nuancée qui oscille, on le voit, du subjectivisme au monisme,
mais sans pouvoir se définir proprement par aucune de ces deux attitudes
intellectuelles, puisque, à la différence du monisme, elle nie toute notion de
substance, et qu’à la différence de notre subjectivisme, elle nie le moi, du
moins le moi substantiel.
En réalité, c’était bien plus que le système ainsi défini que des traducteurs
comme Hiuan-tsang révélaient à la Chine. C’était tout un trésor de concepts,
de points de vue, de constructions métaphysiques ou de dissociations
intellectuelles. C’était tout l’héritage de la pensée indienne, c’était toute la
virtualité de la pensée indo-européenne que de tels systèmes traduisaient « en
pensée chinoise ». C’était l’héritage d’un monde — le nôtre — qui était ainsi
rendu accessible aux sujets des T’ang. En dépit de l’opposition des lettrés
confucéens il y eut là une « invasion d’idées-forces » qui ne put être arrêtée.
La preuve en est qu’à l’époque song le néo-confucéisme d’un Tchou Hi en
sera, sans le savoir, pénétré. Il y a là une « transfusion mentale » qui ne peut
être comparée qu’à la brusque invasion des systèmes occidentaux au XX e
siècle. Avouons du reste, en ce qui concerne Hiuan-tsang, que l’œuvre la plus
René GROUSSET — Histoire de la Chine 100
étonnante de l’illustre pèlerin n’est peut-être pas la traversée du Gobi et des
Tien-chan, du Pamir et de l’Hindoukouch, cette extraordinaire randonnée qui
l’égale aux plus grands explorateurs modernes ; c’est à notre avis
l’exploration de ce monde inconnu de la pensée indienne, de cette forêt
exubérante, en apparence inextricable, à travers laquelle il s’est tracé des
cheminements sûrs ; c’est le travail prodigieux par lequel, après de nombreux
devanciers sans doute, mais mieux que tout autre, il a achevé, pour traduire les
concepts métaphysiques indiens les plus complexes, les plus délicats et les
plus nuancés, de créer un vocabulaire chinois adéquat et cela avec l’outil
imparfait que constituaient les caractères, — au bref presque une langue
nouvelle. Ici encore seuls les missionnaires catholiques qui ont eu à traduire
en caractères chinois notre philosophie thomiste peuvent apprécier à son
mérite un tel effort.
Mais Hiuan-tsang n’est pas seulement le pèlerin plein de piété et le
traducteur de cette somme métaphysique dont la puissance nous étonne. C’est
encore un des explorateurs les plus avisés, un des géographes les plus précis
que nous connaissions. Le récit de son voyage est le relevé, pays par pays,
kilomètre par kilomètre, de la géographie physique, politique, économique de
l’Asie centrale et de l’Inde dans la première moitié du VII e siècle. On y trouve
le tableau de la vie agricole et commerciale de toutes les contrées parcourues
depuis la frontière chinoise jusqu’aux approches de la Perse, depuis
l’Afghanistan jusqu’à l’Assam et à la pointe du Dékhan. Un tableau aussi des
langues (il y a inclus un résumé de la grammaire sanscrite), des institutions et
des mœurs (il y a un aperçu du système des castes), des superstitions, des
religions et des philosophies des divers peuples traversés. Enfin un rapport
fort précis des dominations politiques et du caractère des différents
souverains.
Ce dernier point de vue dut être particulièrement précieux pour la
« politique mondiale » qui était devenue celle de T’ai-tsong. Nous avons vu
qu’en 629 il avait voulu s’opposer au départ du pèlerin. Quand celui-ci fut de
retour en Chine en 644, l’empereur lui réserva l’accueil le plus flatteur et le
plus amical. Il interrogea longuement le voyageur sur la situation des
royaumes indiens et fut si satisfait de ses réponses qu’il eût voulu lui confier
les fonctions de ministre. Hiuan-tsang, tout à la rédaction de ses ouvrages
religieux et philosophiques, déclina cette offre. Du moins se fixa-t-il à
Tch’ang-ngan, au couvent de la Grande Bienfaisance qu’on était en train
d’achever et d’où T’ai-tsong qui l’avait pris en amitié, le faisait souvent
appeler au palais pour converser avec lui. La consécration de ce monastère
donna lieu à une procession solennelle sur le passage de laquelle l’empereur,
par affection pour Hiuan-tsang, consentit à apparaître. La biographie de notre
saint nous décrit le magnifique cortège formé à cette occasion autour des
bannières et des statues bouddhiques rapportées de l’Inde. Les découvertes
archéologiques récentes confirment ce qui nous est dit ici au sujet des origines
indiennes d’une partie de la sculpture bouddhique chinoise à l’époque qui
René GROUSSET — Histoire de la Chine 101
nous occupe. Déjà pour une période sensiblement concordante, en tout cas
t’ang, les grottes du Tien-long-chan, dans le nord du Chan-si, nous avaient
livré des statues de bodhisattva directement imitées de l’art indien goupta avec
une douceur de modelé, un charme plastique, un fondu qui ne laissent pas de
surprendre en terre chinoise : toute l’esthétique indienne, avec son inhérente
sensualité tropicale, est de nouveau ici présente. Du reste, la réhabilitation de
la plastique dès l’époque souei et le début des T’ang est générale. La sculpture
bouddhique, abandonnant la sécheresse de « l’art roman chinois », restitue
progressivement sa valeur au modelé. Nul doute que cette réhabilitation ne se
soit en partie effectuée devant l’exemple des modèles indiens rapportés par les
pèlerins comme Hiuan-tsang.
L’extension de l’empire des Tang jusqu’aux confins indo-iraniens ne
provoquait pas seulement un contact plus étroit avec l’Inde bouddhique. Par la
même voie arrivait de l’Iran et de la Transoxiane le christianisme, en l’espèce
le christianisme nestorien. En 635 on vit ainsi arriver à Tch’ang-ngan un
prêtre nestorien, connu sous le nom d’A-lo-pen, ce qui est la transcription
chinoise du titre syriaque de Rabban. En 638 ce missionnaire construisit une
église dans la capitale. L’inscription syro-chinoise de 781 célébrera cet
événement ainsi que la bienveillance de l’empereur T’ai-tsong pour le
christianisme (39).
Après vingt-trois années d’un des règnes les plus glorieux de l’histoire
chinoise, T’ai-tsong mourut à cinquante-trois ans, dans son palais de
T’chang-ngan, le 10 juillet 649. Il fut enterré près de là, à Li-ts’iuan-hien. Il
avait fait sculpter autour de sa tombe la statue des rois vaincus et aussi l’image
de ses chevaux de guerre. Tel était le dévouement de ses vétérans que l’un
d’eux, le vieux capitaine turc A-che-na Chö-eul, voulait se tuer sur sa
dépouille, à la vieille manière tartare, « pour garder la tombe de
l’empereur (40).
René GROUSSET — Histoire de la Chine 102
CHAPITRE 18
Drames à la cour des T’ang
L’empereur Kao-tsong, fils de T’ai-tsong le Grand, n’avait que vingt-deux
ans quand il monta sur le trône. Il devait régner trente-trois ans (650-683).
C’était un homme appliqué, plein de bonne volonté, naturellement
bienveillant, quoique, on le verra, d’une navrante faiblesse de caractère. Sa
piété se manifesta envers tous les cultes. Il alla sur la montagne sacrée du
T’ai-chan offrir des sacrifices au Souverain Seigneur de l’Auguste Ciel ; il
accomplit un pèlerinage à la tombe de Confucius, un autre aux plus anciens
« temples » taoïstes. Au témoignage de la stèle syro-chinoise de
Tch’ang-ngan, il protégea le christianisme nestorien. Sous son règne, au
moins au début et grâce aux vétérans de son père, l’expansion chinoise
continua. T’ai-tsong le Grand, pas plus que l’empereur Yang-ti, n’avait réussi
à conquérir la Corée. Kao-tsong y parvint. De 660 à 665 ses généraux
soumirent un des trois royaumes coréens, le Paiktchei, situé sur la côte
sud-ouest de la péninsule. En 668 ils s’emparèrent de même du principal de
ces royaumes, la Corée propre, situé au nord-ouest de Séoul. Le troisième
royaume coréen, le Sinra, situé sur la côte orientale, ayant spontanément
reconnu la suzeraineté chinoise, toute la péninsule entra dans l’orbite de la
Chine. Au Turkestan l’empire eut à réprimer une révolte des tribus de Turcs
occidentaux qui nomadisaient au nord-est de l’Issyq-koul. Le général chinois
Sou Ting-fang marcha au seuil de l’hiver contre les rebelles. « L’hiver appro-
chait, le sol était couvert de neige : nul chez les Turcs ne soupçonnait que les
Chinois pussent s’engager en une telle saison dans ces solitudes désolées. Sou
Ting-fang surprit les nomades sur la rivière Borotala, affluent de l’Ebinor, en
Dzoungarie, puis les battit encore sur la rivière Tchou, à l’ouest de
l’Issyq-koul et força leur khan à s’enfuir à Tachkend où on le livra à la Chine
(657). Les Turcs occidentaux acceptèrent comme khans des clients de
l’Empire.
L’empereur Kao-tsong semblait avoir parachevé l’œuvre paternelle
lorsque brusquement la situation changea. A partir de 665 les Turcs
occidentaux se révoltèrent définitivement contre lui. En 670 les Tibétains,
peuple alors à peu près sauvage, firent irruption dans le bassin du Tarim et
enlevèrent aux Chinois ce qu’on appelait « les Quatre Garnisons », Koutcha,
Qarachahr, Kachgar et Khotan. Evénement plus grave encore, le khanat des
Turcs orientaux, le khanat de Mongolie qui avait son centre sur le haut
Orkhon et que l’empereur T’ai-tsong avait détruit en 630, se reconstitua sous
un descendant de l’ancienne famille royale turque, le qaghan Qoutlough. Les
mauvais jours recommençaient. Pendant trente-neuf ans (682-721) les Turcs
René GROUSSET — Histoire de la Chine 103
de Mongolie allaient de nouveau, « pareils aux loups », venir ravager du côté
de la Grande Muraille les terres des Chinois, « pareils aux moutons ».
En même temps à l’intérieur le règne de Kao-tsong finissait
lamentablement du fait de l’impératrice Wou Tsö-t’ien.
Wou Tsö-t’ien était une ancienne favorite de l’empereur T’ai-tsong.
Entrée au harem à quatorze ans en 637, elle y avait brillé autant par son esprit
que par sa beauté. Lorsque l’empereur Kao-tsong n’était encore que prince
héritier, il l’avait aperçue dans le troupeau des femmes de son père et depuis
ce jour il l’avait aimée en silence. A la mort de T’ai-tsong les dames du harem
avaient dû couper leur chevelure et entrer au couvent. Dès que le deuil officiel
fut terminé, Kao-tsong, devenu Fils du Ciel, fit sortir la jeune femme de sa
retraite et lui rendit sa place à la cour. Mais un rôle subalterne ne suffisait pas
à l’ambitieuse concubine. Selon l’image de son ennemi, le poète Lo Pin-wang,
« ses sourcils arqués comme des antennes de papillon ne consentaient pas à
céder aux autres femmes. Se cachant derrière sa manche, elle s’appliquait à
calomnier. Son charme de renarde avait le pouvoir particulier d’ensorceler le
maître. Pour parvenir à ses fins, elle n’hésita point à commettre le crime le
plus monstrueux : elle étrangla de ses propres mains l’enfant qu'elle venait
d’avoir de l’empereur et fit accuser de ce forfait l’impératrice légitime.
Les annales des T’ang nous ont raconté ce drame qui rappelle Tacite avec,
en plus, toute une mise en scène de politesse hypocrite. A la naissance de
l’enfant, — une fille, — l’impératrice était venue rendre visite à Wou
Tsö-t’ien. Elle caressa l’enfant, la prit dans ses bras, félicita la jeune mère.
Dès qu’elle fut partie, Wou Tsö-t’ien étouffa le nouveau-né puis le replaça
dans son berceau. On annonçait l’arrivée de l’empereur. Wou Tsö-t’ien reçut
celui-ci avec un visage rayonnant de joie et découvrit le berceau pour lui
montrer leur fille. Horreur, ce n’était qu’un petit cadavre ! Eclatant en
sanglots, elle se garda bien d’accuser directement celle qu’elle voulait perdre.
A la fin, pressée de questions, elle se contenta d’incriminer ses suivantes.
Naturellement celles-ci, pour se disculper, rappelèrent la visite faite quelques
instants auparavant par l’impératrice. La scène avait été si habilement
machinée que Kao-tsong fut convaincu de la culpabilité de cette dernière. Il la
dégrada et éleva à la place Wou Tsö-t’ien (655). Malgré l’opposition des
vieux compagnons de son père, il tomba bientôt entièrement sous le joug de sa
nouvelle épouse. Pareille à l’Agrippine antique, celle-ci assistait derrière un
rideau aux délibérations du Conseil. Comme Kao-tsong continuait à visiter en
secret l’impératrice répudiée, Wou Tsö-t’ien fit couper à la malheureuse les
mains et les pieds.
A partir de 660 ce fut Wou Tsö-t’ien qui dirigea au nom du faible
Kao-tsong toutes les affaires de l’État. Grâce au système de délation qu’elle
avait établi, elle put, au gré de ses jalousies et de ses vengeances, terroriser
impunément la cour et décimer jusqu’à la famille impériale des T’ang. Après
avoir fait périr les mandarins qui lui résistaient, elle obligeait leurs filles ou
René GROUSSET — Histoire de la Chine 104
leurs veuves à lui servir d’esclaves. Le lamentable empereur connaissait
l’innocence des victimes, mais n’osait réagir. Seulement le remords rongeait
sa santé ; mais peut-être son affaiblissement était-il aidé par les soins de son
épouse. Les annalistes nous disent en effet que dans les derniers temps « sa
tête enfla et il devint comme aveugle. Son médecin offrit de ponctionner les
parties tuméfiées. Wou Tsö-t’ien s’écria que porter les mains sur le visage
impérial était un crime de lèse-majesté qui méritait la mort. Le médecin tint
bon et pratiqua les ponctions, sur quoi la vue de l’empereur se dégagea ...
L’impératrice, feignant d’être ravie, courut chercher cent pièces de soie
qu’elle offrit elle-même par brassées au médecin. Mais un mois plus tard on
apprit que l’empereur était retombé soudainement malade et qu’il venait de
décéder sans témoins » (27 décembre 683). Sous le nom de leur fils, Wou
Tsö-t’ien allait pendant vingt-deux ans rester maîtresse absolue de l’empire
(683-705).
Femme supérieure d’ailleurs, autrement entendue que son malheureux
époux à la pratique des affaires. Sous son énergique impulsion la machine
administrative des T’ang continua à fonctionner et, malgré les tragédies de
sérail, les vétérans continrent presque partout les barbares. Ce fut même sous
le gouvernement de Wou Tsö-t’ien qu’au Tarim la Chine recouvra « les
Quatre Garnisons », Koutcha, Qarachahr, Kachgar et Khotan (692). Il est vrai
qu’elle fut moins heureuse contre les Turcs de Mongolie qui vinrent presque
chaque année en de brusques razzias piller le limes du Kan-sou, du Chen-si,
du Chan-si et du Ho-pei. « En ce temps-là, dit l’inscription turque de
Kocho-Tsaïdam, les esclaves chez nous étaient eux-mêmes devenus
propriétaires d’esclaves, tellement nous avions fait d’expéditions
victorieuses ! »
Mais à l’intérieur Wou Tsö-t’ien ne rencontrait pas d’obstacle. Tout pliait
devant cette femme indomptable. Son audace alla jusqu’à déposer son propre
fils, le jeune Tchong-tsong (684) et finalement jusqu’à se faire proclamer
elle-même « empereur » (690). En vain les princes du sang, honteux de se voir
gouvernés par l’ancienne concubine, s’étaient révoltés. à l’appel du poète Lo
Pin-wang. Ils avaient été écrasés et leurs têtes apportées à l’impératrice.
Cependant Wou Tsö-t’ien comprenait la nécessité de se concilier les Turcs de
Mongolie, pour mettre fin à leurs razzias tout d’abord, pour avoir leur appui
contre ses ennemis ensuite. Elle envoya une ambassade à leur qaghan
Bèk-tchor, en demandant pour son propre neveu la fille de ce chef. Le Turc
refusa avec hauteur : il destinait sa fille non pas au neveu de l’usurpatrice,
mais à l’empereur légitime, écarté par cette dernière. Se posant en arbitre entre
les coteries de la cour impériale, il se déclarait le défenseur de la légitimité et
menaçait, si les T’ang n’étaient pas restaurés, de venir procéder à cette
restauration à la tête de ses hordes. Wou Tsö-t’ien prit peur. Elle affecta de
reconnaître les droits de Tchong-tsong. En réalité elle continua à gouverner
seule.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 105
Maîtresse du pouvoir, elle y satisfaisait tous ses caprices. Bien que plus
que mûre, elle prit pour favori un jeune bonze qu’elle fit aussitôt nommer
supérieur d’un des principaux couvents de I.o-yang « avec licence d’entrer au
palais à toute heure du jour et de la nuit ». Du reste, et en dehors des qualités
personnelles de son jeune chapelain, le bouddhisme intéressait beaucoup la
vieille douairière. Chez cette femme extraordinaire la religiosité voisinait avec
tous les sursauts de la cruauté et de la luxure. Elle manifestait par passades
une grande dévotion. C’est ainsi qu’on la vit de 672 à 675 faire sculpter aux
grottes de Long-men, au sud de Lo-yang, le célèbre grand bouddha rupestre
avec son entourage de bodhisattvas, de moines et de rois-gardiens. Et sans
doute de telles œuvres, justement parce qu’elles ont remplacé le mysticisme et
l’idéalisme de jadis par une violence réaliste quelque peu choquante, nous
éclairent sur le genre de bouddhisme que pouvait goûter Wou Tsö-t’ien. Elles
n’en témoignent pas moins de l’éclatante protection que la souveraine
accordait à la foi. Cette protection se manifesta notamment à l’égard du
pèlerin bouddhiste Yi-tsing — Yi-tsing était un moine du Ho-pei qui, en 671,
s’était embarqué pour l’Inde via Sumatra. Après vingt-quatre ans de séjour
aux sanctuaires bouddhiques de l’Inde et de l’Inde extérieure, il revint,
toujours par la voie maritime, en 695, avec un grand nombre de textes
sanscrits. A son arrivée à Lo-yang, Wou Tsö-t’ien se porta à sa rencontre avec
un immense cortège et mit tout à sa disposition pour l’aider dans le travail de
traductions auquel il consacra le reste de sa vie.
Cependant le règne de Wou Tsö-t’ien touchait à sa fin. Devant le
mécontentement de l’opinion publique, devant aussi, on l’a vu, une menace
d’intervention turque, elle s’était décidée à restaurer, nominalement tout au
moins, l’empereur Tchong-tsong. En réalité elle continuait à gouverner seule
avec ses nouveaux favoris, les frères Tchang. Mais un complot se tramait
contre elle. Une nuit de l’an 705 les conjurés envahirent en armes le palais. Ils
rencontrèrent le timide Tchong-tsong, l’empereur sans pouvoir, l’acclamèrent,
l’entraînèrent de force dans les appartements de Wou Tsö-t’ien. La vieille
impératrice, réveillée dans son sommeil, seule et sans défense, ses favoris
égorgés à ses pieds, tint encore tête à la révolte. Elle essaya une dernière fois
d’intimider Tchong-tsong et peut-être y serait-elle parvenue si les conjurés lui
en avaient laissé le temps. Mais ils lui mirent le poignard sur la gorge et
l’obligèrent à abdiquer (22 février 705). Elle mourut de dépit quelques mois
plus tard. Elle avait quatre-vingt-un ans.
L’empereur Tchong-tsong replacé à la tête des affaires se montra l’homme
bon et faible que nous connaissons. Son plus grand délassement était d’aller
s’entretenir avec le moine bouddhiste Yi-tsing, tandis que celui-ci traduisait
en chinois les Écritures sanscrites rapportées de l’Inde. Tchong-tsong se
rappelait d’ailleurs que jadis, lorsqu’il était persécuté par son affreuse mère, il
avait longuement invoqué le bodhisattva, le bon médecin des corps et des
âmes, et que sa prière avait été exaucée. Replacé sur le trône par les
événements de 705, il ne voulut pas se montrer ingrat envers ses célestes
René GROUSSET — Histoire de la Chine 106
protecteurs. Aussi mandait-il fréquemment au palais les plus saints religieux
de la capitale, notamment Yi-tsing qui passa auprès de lui l’été de 707.
L’empereur se rendait même dans le couvent du pèlerin, s’asseyait sur sa natte
et participait de sa propre main à la traduction des Écritures indiennes.
Mais l’affectueuse collaboration du saint moine et du doux empereur allait
être bientôt interrompue par un nouveau drame de palais. La femme de
Tchong-tsong, la jeune impératrice Wei, était déplorablement légère. Elle
avait pris pour amant un des neveux de la défunte impératrice Wou Tsö-t’ien,
le beau Wou San-sseu. Tchong-tsong abusé ne s’apercevait de rien. En vain
un jeune prince du sang, exaspéré de ces turpitudes, poignarda Wou San-sseu
(707). L’empereur désavoua le justicier. Finalement la Messaline chinoise que
ce fantôme d’époux gênait encore, l’empoisonna pour régner seule (3 juillet
710). Mais elle n’avait pas la terrible autorité de Wou Tsö-t’ien. Son crime,
aussitôt que connu, provoqua la révolte des membres de la famille impériale
conduits par le jeune prince Li Long-ki. Le 25 juillet, pendant la nuit, les
conjurés, renouvelant le drame de 705, envahirent le palais et abattirent
l’impératrice à coups de flèches. Sa tête fut plantée sur une pique et jetée à la
foule. Li Long-ki fit alors nommer empereur son propre père, Jouei-tsong.
Pendant ce temps les Turcs de Mongolie et leur redoutable khan,
Bèk-tchor, continuaient leurs ravages. En 706 le neveu de Bèk-tchor,
Kul-tégin, avait remporté sur les Chinois une grande victoire près de Ning-hia,
au Kan-sou : « Nous luttâmes contre les Chinois, dit l’inscription funéraire de
Kul-tégin. D’abord Kul-tégin monta le cheval gris Tadiking-tchour et attaqua.
Ce cheval fut tué là. Alors il monta le cheval gris Ichpara-Yamatar et attaqua.
Et ce cheval aussi fut tué. Enfin il monta le cheval bai Kedimlig et pour la
troisième fois conduisit la charge. Droit dans son armure, il atteignit de ses
flèches plus de cent ennemis. Son attaque est dans le souvenir de beaucoup
d’entre vous, ô nobles Turcs. Et cette armée chinoise, nous l’anéantîmes là ! »
L’empereur Jouei-tsong avait de grandes qualités morales, mais il ne se
sentait pas la vigueur nécessaire pour redresser la situation au-dedans et à
l’extérieur. Ne sachant que faire, il consulta un philosophe taoïste. Celui-ci lui
conseilla la pratique de l’inertie cosmique selon la pure doctrine de Lao-tseu.
« En quoi consiste la perfection du gouverneur ? Dans l’inaction ! Laissez
aller les choses et le monde se gouvernera de lui-même. » Jouei-tsong préféra
remettre le pouvoir à son fils, le prince Li Long-ki, celui-là même qui avait
exécuté l’impératrice Wei et dont la brillante activité annonçait un grand
règne. Le 8 septembre 712 il abdiqua en faveur de Li Long-ki. Sous le nom de
Hiuan-tsong, celui-ci allait fournir un des plus grands règnes de l’histoire
chinoise (712-756).
René GROUSSET — Histoire de la Chine 107
CHAPITRE 19
Un grand siècle : au temps du poète Li T’ai-po
L’empereur Hiuan-tsong à son avènement n’avait que vingt-huit ans. Il
était actif, courageux de sa personne — il l’avait prouvé dans la dramatique
nuit du 25 juillet 710, — avec un sentiment très vif de ses devoirs, de la
grandeur de sa maison, du rôle impérial de la Chine en Asie. Son règne
(712-756) fut un des grands règnes, son siècle fut à bien des égards le « Grand
Siècle » de l’histoire chinoise. Rarement autant de talents se trouvèrent
groupés. Fort lettré, poète et musicien lui-même, Hiuan-tsong protégea
personnellement les lettres et s’entoura d’une pléiade de poètes. Ce fut de son
temps que vécurent les deux plus grands lyriques de la Chine, Li T’ai-po
(701-762) et Tou Fou (712-770).
Alors que la poésie chinoise, faite en partie d’allusions littéraires, nous
échappe trop souvent, les lyriques t’ang nous semblent plus accessibles parce
que les sentiments qu’ils évoquent participent d’un humanisme universel.
Peut-être ce caractère provient-il des sources multiples auxquelles le lyrisme
t’ang a puisé. Si nous en analysons les éléments, nous y retrouvons à la fois la
grande rêverie cosmique du vieux taoïsme, faite d’un élan éperdu vers le
divin, et la mélancolie bouddhique devant l’écoulement universel des choses.
Cette double inspiration se marque à quelques vers de distance dans les
poèmes de Li T’ai-po :
Le Fleuve Jaune coule vers l’océan de l’est,
Le soleil descend vers la mer de l’ouest.
Comme le temps l’eau fuit pour toujours.
Ils ne suspendent jamais leur course !
Que ne puis-je monter sur un dragon céleste
Pour respirer l’essence du soleil et de la lune
Afin d’être immortel ! (41)
Parfois un vers de Li T’ai-po (42) livre à lui seul toute l’âme de
l’enseignement bouddhique sur l’impermanence universelle :
Les flots passent les uns après les autres,
et se poursuivent éternellement.
Quelquefois le ton est plus âpre, plus désespéré, comme dans ce solvet
sæculum du même poète, qui se termine sur un vanitas vanitatum :
Le soleil et la lune s’éteindront,
René GROUSSET — Histoire de la Chine 108
La terre retournera en cendre.
Toi, parce que tu ne vivras pas mille ans,
Pourquoi te plaindre que la vie soit courte ?
Et encore :
Vivre, c’est voyager,
Mourir, c’est retourner au sol.
L’univers ressemble à une auberge,
Les années qui s’écoulent, à de la poussière.
On se plaint en pensant au passé.
On se plaindrait davantage si on songeait à l’avenir !
Voici enfin, toujours chez Li T’ai-po, notre thème romantique : « Jeter
l’ancre un seul jour » :
Le voyageur sur la mer profite d’un vent favorable,
Il lève l’ancre et part pour de lointains pays.
Comme l’oiseau qui traverse des nuages innombrables,
Son sillage ne laisse aucun souvenir.
D’autres poèmes de Li T’ai-po sont d’inspiration nettement taoïste :
Je jouerai sur le k’in l’air de la forêt de pins agités.
En levant ma coupe j’inviterai la lune.
Le vent et la lune seront mes amis éternels.
Mes semblables d’ici-bas ne sont que des amis éphémères.
Enfin, par-delà le taoïsme même, cette extraordinaire envolée au symbole
transparent, à propos du vieux mythe de l’oiseau rock :
L’oiseau rock monte, monte.
Ses mouvements ébranlent les quatre coins de la terre.
Soudain au sein du firmament
Son vol se rompt, ses ailes sont épuisées, il tombe,
Mais le vent provoqué par le battement de ses ailes
Troublera mille et mille siècles encore !
Quand ils ne s’élèvent pas à ces hauteurs, les poètes t’ang se contentent de
nous donner de la terre et des eaux, des monts et des lointains une vision qui
est proprement la création du paysage. Voyez déjà le distique célèbre de
Wang Po (648-675) :
Les nuages bas volent avec le canard sauvage solitaire,
L’eau automnale se confond avec le ciel sans fin.
Du peintre Wang Wei (699-759) ce vers qui est une peinture :
Les pluies se succèdent sans trêve. Forêt déserte.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 109
La fumée de la ferme s’élève avec peine.
Chez Li T’ai-po ces larges visions d’espace abondent, traitées dans une
manière impressionniste très pénétrante. Voici une « marine », le lac
Tong-t’ing :
De bon matin j’erre sur les bords du lac Tong-t’ing.
Je promène mes regards et nul obstacle
ne barre l’horizon.
Le lac étend son eau dormante et limpide.
C’est bien un paysage d’automne
D’aspect glacial et mélancolique.
Cependant l’atmosphère est claire.
Les montagnes bleues se confondent avec les forêts.
Une voile apparaît peu à peu à l’horizon lointain
Et des oiseaux s’envolent dans l’aube.
La brise se lève sur la rive du côté de Tch’ang-cha
Et le givre blanchit les champs.
Vision d’espace, en montagne :
Les oiseaux ne dépassent pas le sommet de la montagne
Qu’enveloppe le ciel immense.
Je monte sur le sommet pour contempler
la vision grandiose.
Là-bas le grand fleuve coule et ne revient pas
Et l’aquilon pourchasse les nuages sur dix mille li.
Crépuscule :
Au crépuscule je passe au pied de la montagne bleue.
La lune semble me suivre.
Je tourne la tête et regarde le chemin parcouru.
Une brume légère voile le feuillage.
Nocturne :
Une lueur argentée pénètre dans ma chambre
Jusque devant mon lit.
Je la prends pour du givre.
Je lève la tête, j’aperçois la lune
qui se pose sur la colline.
Je baisse la tête et pense à mon pays natal.
Bien entendu, l’inspiration bouddhique ou taoïque ne manque pas de se
manifester avec le thème, classique dans la poésie comme dans l’art, de « la
visite à l’ermitage ». Voici, toujours de Li T’ai-po, l’ermitage bouddhique :
Le bonze du Sseu-tch’ouan possède une mandoline ;
René GROUSSET — Histoire de la Chine 110
Il descend vers l’ouest de la montagne
Et joue en mon honneur.
Les sons vibrants ressemblent au bruissement
d’une forêt de pins agités.
Comme s’il était lavé dans l’eau de la rivière,
Mon cœur se trouve purifié.
La mélodie s’unit au tintement de la cloche lointaine.
Insensiblement le crépuscule tombe
Et les montagnes s’estompent dans le brouillard léger.
Et, du même auteur, la visite à l’ermitage taoïste :
Des aboiements lointains se mêlent
au chuchotement du ruisseau.
La pluie légère ravive le rose de la fleur de pêcher.
Parfois on entrevoit la silhouette d’une biche craintive.
Une rivière se déroule, caressante ;
La cloche lointaine ne trouble pas son murmure.
De-ci de-là, quelques pointes de bambous
percent le brouillard bleuâtre.
Une cascade écumeuse se suspend au flanc du mont.
Je vous rends visite, mais je ne vous rencontre pas.
Mélancolique, je reviens en m’appuyant
de temps en temps contre les pins robustes.
Mais il y aurait injustice à ne pas citer à côté de Li T’ai-po son émule et
ami, l’autre grand poète t’ang, Tou Fou. Lui aussi est un paysagiste, comme le
prouve cette vision d’automne :
Dans le clair automne nul obstacle ne limite le regard.
A l’horizon s’élève une brume légère.
La rivière lointaine se confond avec le ciel.
Une cité isolée s’enfonce dans le brouillard laiteux.
La brise fait tomber encore de rares feuilles.
Le soleil descend derrière la colline serpertante.
Comme la grue solitaire rentre tard !
Déjà dans le crépuscule les corbeaux
se pressent vers la forêt.
Mais Li T’ai-po et Tou Fou n’ont pas été seulement de grands lyriques.
L’amitié de l’empereur Hiuan-tsong a fait d’eux des poètes de cour. Ils ont
chanté la vie inimitable au palais de Tch’ang-ngan, le charme de la favorite
impériale, la belle Yang Kouei-fei. Cette femme, aussi célèbre par son esprit
que par sa beauté et qui devait être à la fois « la Pompadour et la Marie-
Antoinette de la Chine », était la maîtresse d’un des fils de Hiuan-tsong
lorsque l’empereur s’éprit d’elle, la sépara de son fils et en fit sa bien-aimée.
C’est elle que célèbre Li T’ai-po sous l’allusion de l’hirondelle :
Le prince choisit les jeunes femmes
qui l’accompagneront.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 111
Parmi les concurrentes qui se pressent de toutes parts
Quelle est la plus jolie ?
C’est l’hirondelle volante qui loge dans le palais.
Et un peu plus loin, cet hommage délicat :
Lorsqu’elle termine son chant et sa danse,
Je crains qu’elle ne se transforme
en un nuage multicolore
Et ne monte au ciel.
Un autre poème de Li T’ai-po composé à la demande de l’empereur nous
dit de la favorite :
Le nuage ressemble à sa robe
Et la fleur à son visage.
Tou Fou a célébré lui aussi :
Les déesses dont le corps de jade est entouré
d’un nuage de parfums.
Voici, de lui, une « promenade à la cour » :
Sur les bords de la rivière de Tchang-ngan
se promènent les belles.
Démarche onduleuse, esprit lointain, elles vont,
sérieuses et naturelles.
Leurs robes de soie sont brodées de dragons d’or
et de licornes d’argent.
Des fleurs d’émeraude cachent leurs tempes.
Parmi elles, sous de larges parasols s’abritent
les sœurs de Yang Kouei-fei.
Plus tard, après la dispersion de ces Trianons chinois et le massacre de la
favorite, Tou Fou se rappellera la vision d’une de ces fêtes de cour avec son
cortège d’amazones :
La première des dames du palais (Yang Kouei-fei)
Accompagnait l’empereur dans la même voiture.
Devant eux chevauchaient ses sœurs à elle,
portant l’arc et le carquois.
Leurs montures étaient blanches avec des mors précieux.
Soudain l’une d’elles, renversant le buste en arrière,
visa le ciel.
Elle riait, mais d’une seule flèche
elle transperça deux oiseaux.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 112
A la génération suivante un autre poète célèbre, Po Kiu-yi (772-846),
évoquera à son tour ces fêtes galantes dans le Chant des regrets sans fin :
Dans la famille Yang une jeune fille naquit.
Un jour elle fut choisie pour demeurer
aux côtés du souverain.
Au frais printemps elle fut autorisée
à se baigner dans l’étang du palais.
Avec l’eau tiède et claire de la source
elle lavait sa peau lisse comme la glace.
Les suivantes la soutenaient, flexible et lasse.
C’était la première fois qu’elle recevait
les faveurs impériales.
Au-dessus de son visage de fleur les bandeaux de ses cheveux
relevés en forme de nuage étaient ornés
d’une épingle d’or et de perle.
Sous la tiède mousseline, brodée de fleurs de lotus,
elle reposait pendant les nuits printanières,
Mais les nuits étaient trop courtes et le soleil
se levait trop tôt.
Alors l’empereur ne donna plus d’audiences matinales.
Les plaisirs, les festins ne lui laissaient aucun loisir.
Jour et nuit pour elle seule les amusements et la joie
jamais ne s’interrompaient.
Dans le palais vivaient trois mille femmes
Mais les faveurs impériales se reportaient
sur un seul corps.
A l’intérieur de la Maison d’Or, câline,
elle terminait sa toilette et attendait la nuit.
Ou bien dans le Pavillon de Jade s’achevaient des festins
dont la griserie s’accordait à l’ivresse du printemps.
Elle chantait et dansait doucement, et les instruments
ralentissaient alors leur rythme.
Toute la journée le souverain la contemplait
sans pouvoir s’en rassasier (43).
A défaut de la peinture laïque t’ang dont, exception faite de quelques
portraits de donatrices sur les fresques ou bannières de Touen-houang, il nous
reste peu de chose, on peut, pour évoquer ces jeux élégants à la cour de
Hiuan-tsong, venir voir évoluer le petit peuple des figurines t’ang, —
musiciennes et danseuses, grandes dames et suivantes, amazones et joueuses
de polo, — aujourd’hui si nombreuses parmi les terres cuites de nos musées.
La légère polychromie qui avive leur teint et nuance leurs écharpes ajoute
encore à la grâce de leurs attitudes. Autant qu’un vers de Li T’ai-po et de Tou
Fou, elles ressuscitent pour nous le temps de la vie inimitable au palais de
Tch’ang-ngan (44). De même la cavalerie t’ang, piaffante et sellée, les
auxiliaires barbares au type ethnique si accusé, voire les rois-gardiens
bouddhiques redisent dans nos collections les jours de l’épopée chinoise en
Asie depuis T’ai-tsong jusqu’à Hiuan-tsong (45).
René GROUSSET — Histoire de la Chine 113
En effet la vie de cour n’empêchait nullement Hiuan-tsong de poursuivre
en Asie la politique d’expansion de son grand aïeul. Dès les premières années
de son règne il eut la chance de se voir débarrassé de son principal ennemi,
Bèk-tchor, roi des Turcs de Mongolie qui fut massacré dans une révolte et
dont la tête fut envoyée à la cour de Chine (716). Le neveu et successeur de
Bèk-tchor, Bilgäqaghan (« le grand-khan sage »), fit sincèrement la paix avec
l’empire (721-722). Des relations amicales s’établirent entre la brillante cour
de Tch’ang-ngan et la cour barbare du haut Orkhon, avec une déférence
marquée de la seconde envers la première. En 743-744 le khanat des Turcs de
Mongolie fut d’ailleurs renversé par la révolte de tribus congénères. A sa
place une de ces tribus, — donc également turque, — celle des Ouighour,
s’arrogea l’empire de la Mongolie avec, pour centre, la même région du haut
Orkhon où les Ouighour eurent leur capitale au site actuel de Qarabalghasoun
— « la ville noire » — près de l’actuel Qaraqoroum. Les Ouighour, nous 1e
verrons par la suite, devaient se montrer les alliés fidèles de la dynastie des
T’ang.
Du côté des Turcs occidentaux ou Turcs du Turkestan russe actuel
(Sémiretchié et Sir-darya), les Chinois avaient remporté à Toqmaq en 714 une
victoire d’un grand retentissement qui ramena dans la clientèle impériale une
partie des tribus. En 736, en 744 nous voyons encore les généraux impériaux
abattre divers khans turcs rebelles du Sémiretchié (bassin de l’Ili, au sud du
lac Balkhach). En 748 on élève — signe visible de l’extension de l’empire
t’ang au Turkestan occidental — un temple chinois à Toqmaq, à l’ouest de
l’Issyq-qoul. Au Tarim, les petits royaumes de Qarachahr, Koutcha, Khotan et
Kachgar, si longtemps indociles, étaient redevenus des vassaux fidèles. Ces
vieilles populations indo-européennes du Tarim trouvaient en effet dans le
protectorat chinois une défense indispensable contre de nouveaux
envahisseurs, les Tibétains et les Arabes. Nous avons vu qu’en 670 les quatre
villes avaient été conquises par les Tibétains et que la Chine n’avait pu les
délivrer qu’en 692. Nul doute qu’elles ne préférassent la suzeraineté des T’ang
à la domination de ces bandes tibétaines encore presque entièrement sauvages.
Quant aux Arabes, depuis qu’en 652 ils avaient détruit l’empire sassanide et
soumis la Perse, ils avaient poussé leurs conquêtes jusqu’en Transoxiane : en
709 ils avaient imposé leur suzeraineté aux rois de Boukhârâ et de Samarqand.
En 712-714 ils atteignirent Tachkend et pénétrèrent en Ferghâna. Le roi du
Ferghâna se réfugia en Kachgarie (46) où il implora l’aide des garnisons
chinoises. Sa requête fut immédiatement acceptée. Dès 715 une armée
chinoise entra au Ferghâna et le rétablit sur son trône en chassant les postes
arabes. Les rois de Boukhârâ et de Samarqand essayèrent d’obtenir une
intervention analogue, ainsi que le roi du Tokharestan ou Bactriane (pays de
Balkh en Afghanistan). De 718 à 731 on voit tous ces princes envoyer sans
cesse leurs déclarations de vassalité à la cour de Chine. L’empereur
Hiuan-tsong répondait en leur conférant des diplômes d’investiture et en les
faisant aider contre les Arabes par les tribus turques soumises à sa suzeraineté,
René GROUSSET — Histoire de la Chine 114
mais il hésita toujours à envoyer si loin un corps expéditionnaire chinois. En
revanche il intervint de l’autre côté du Pamir.
C’est que de ce côté il s’agissait d’arrêter l’expansion tibétaine. Les
Tibétains, la Chine les retrouvait maintenant partout. Elle était notamment
obligée de soutenir contre eux une guerre de frontière épuisante dans la
sauvage région du Koukou-nor. A l’autre extrémité du Tibet, les Tibétains
menaçaient les petits royaumes au sud du Pamir, sur le versant indien du
massif : le Wakhan, Gilgit et le Baltistan par où passait la route la plus directe
entre le protectorat chinois du Tarim et l’Inde. Or la Chine des T’ang, unie au
monde indien par les liens du commerce et du pèlerinage bouddhique, tenait
essentiellement à la liberté du passage à travers ces hautes vallées
pamiriennes. Les Tibétains ayant imposé leur suzeraineté à Gilgit, le général
impérial Kao Sien-tche, un Coréen au service de la Chine et qui était
gouverneur en second de Koutcha, franchit en 747 le Pamir par la passe de
Kilik ou le col de Baroghil, et établit à Gilgit le protectorat chinois. En 749 le
roi du Tokharestan (Balkh, au nord de l’Hindoukouch) ayant demandé l’aide
des Chinois contre un petit chef montagnard allié des Tibétains et qui
interceptait les communications entre Gilgit et le Cachemire, Kao Sien-tche
franchit de nouveau le Pamir et nettoya une fois de plus la région (750). En
même temps le râdja du Cachemire d’une part, le châh du Kapiça c’est-à-dire
de Caboul de l’autre, se montraient les fidèles alliés de la cour de Chine qui
leur envoya à diverses reprises des brevets d’investiture.
Installée sur les Tien-chan et le Pamir, maîtresse à Tachkend, au Ferghâna
et à Gilgit, protectrice du Cachemire, protectrice de Balkh et de Caboul,
c’est-à-dire de la meilleure partie de l’actuel Afghanistan, invoquée contre les
Arabes par les gens de Boukhârâ et de Samarqand, la Chine avait une situation
incomparable en Asie. De sa résidence de Koutcha, Kao Sien-tche faisait
figure de vice-roi chinois de l’Asie centrale.
Brusquement tout s’effondra, et du fait de ce même Kao Sien-tche qui
avait porté si loin les armes chinoises.
Le roi turc de Tachkend, dans l’actuel Turkestan russe, avait toujours été
un vassal fidèle de la Chine dont il était la sentinelle avancée contre les
Arabes. Or en 750 Kao Sien-tche, pour s’approprier ses trésors, inventa contre
lui un grief imaginaire, se rendit chez lui avec une armée et le décapita. Cet
acte de violence provoqua la révolte des Turcs occidentaux. Le fils de la
victime implora l’aide des Arabes qui s’empressèrent d’envoyer à son secours
leurs garnisons de Boukhârâ et de Samarqand. En juillet 751 Kao Sien-tche
fut encerclé et écrasé sur les bords du Talas, près de l’actuel Aoulié-Ata, par
les forces turco-arabes coalisées. Les Arabes ramenèrent à Samarqand des
milliers de captifs chinois. Cette journée historique décida du sort de l’Asie
centrale ou tout au moins du Turkestan : au lieu de devenir chinois, comme la
tournure des événements semblait l’annoncer, il allait devenir musulman.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 115
Peut-être cependant le désastre chinois du Talas aurait-il pu être réparé,
mais il allait devenir irrémédiable parce qu’il coïncida avec un affaissement
général de la puissance militaire des T’ang. En cette même année 751, au
Yun-nan, près du lac de Ta-li, les Nan-tchao, indigènes de race lolo, taillèrent
en pièces une armée impériale, et, toujours en cette année de malheur, à
l’ouest du Leao-ho, dans l’actuel jehol, la horde mongole des Kitat défit le
général chinois Ngan Lou-chan.
En réalité la Chine était épuisée par son effort militaire. L’opinion
publique était lasse de ces expéditions lointaines dont elle ne comprenait pas
l’intérêt, lasse surtout de la conscription. Les poètes de cour eux-mêmes,
comme Li T’ai-po, ne nous ont rien laissé ignorer de cet état d’esprit :
La Grande Muraille qui sépare la Chine du grand désert
Serpente jusqu’à l’infini.
De part et d’autre de la frontière
Aucune ville ne subsiste plus aujourd’hui.
Çà et là quelques ossements humains épars
Semblent exprimer leur haine éternelle.
Arrachés à leurs foyers, trois cent soixante mille hommes
Pleurent en disant adieu à leur famille.
Puisque c’est l’ordre du prince, on doit obéir,
Mais comment pourra-t-on encore cultiver les champs ?
C’est surtout chez Tou Fou que se manifeste cette lassitude, bien qu’il
déguise sa critique en la transposant à l’époque des Han. Voici, sur ce thème,
la « chanson des chars de guerre » qui date précisément de 752 :
Les chars de guerre s’avancent en grinçant,
Les chevaux les traînent en hennissant.
Les soldats portent au flanc leurs arcs et leurs flèches.
Leurs parents, leurs épouses leur font cortège.
Tous, retenant les êtres chers par leurs vêtements,
Tentent de barrer la route à la colonne et sanglotent.
Hélas ! les mobilisations se succèdent.
A l’âge de quinze ans on part dans le nord pour garder le Fleuve Jaune.
A l’âge de quarante ans on est
soldat laboureur dans l’ouest.,
Agé, cheveux blancs, à peine de retour,
on est de nouveau mobilisé.
²
A la frontière le sang coule à flots.
Mais l’ambition guerrière de l’empereur
n’est jamais satisfaite.
Et pourtant les champs cultivés sont abandonnés
et chaque village est envahi par les ronces.
Et tandis qu’on mobilise partout
pour les confins occidentaux,
Le sous-préfet taxe oppressivement les récoltes.
Comment pourrait-on le payer ?
Oh ! vraiment avoir des garçons est un malheur.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 116
Ne voyez-vous pas qu’autour du Koukounor
Les squelettes blanchis restent exposés depuis l’antiquité ?
Les mânes des morts récents expriment leurs regrets,
les mânes des anciens pleurent ;
Par temps sombre et pluvieux ils poussent des cris aigus.
Sous la rubrique de l’année suivante (753), la critique de Tou Fou se fait
plus directe :
Tristes, tristes, les soldats quittent leur pays natal.
Ils vont au-delà de Tourfan
Où les attend le filet du malheur.
Le souverain possède déjà un vaste empire.
Pourquoi pense-t-il encore à l’étendre ?
Voici les recrues arrivées en haute Asie :
Il neige, l’armée pénètre dans les hautes montagnes.
Le sentier est périlleux ; de peur de glisser
on s’accroche de rocher en rocher.
Les doigts gelés glissent contre la glace épaisse
de plusieurs couches.
Ici on est loin du sol des Han.
Quand se contentera-t-on de construire une muraille
contre les barbares ? quand retournera-t-on
au pays natal ?
Le pis est que Tou Fou compare la misère du peuple au luxe de la cour, en
particulier aux richesses accumulées par la famille de la favorite :
A la cour on distribue des rouleaux de soie
Que les femmes pauvres ont tissés.
Pour les leur arracher et les offrir à l’empereur
on a fait battre de verges leurs maris.
De plus j’ai entendu dire que tous les plats d’or
du palais impérial
Emigrent peu à peu dans la famille de la favorite.
Au palais il y a telle abondance qu’on laisse
se corrompre les viandes et s’aigrir les vins
Cependant que dans la rue les gens meurent
de misère et de froid (47).
Le milieu était prêt pour une révolte. Elle vint du côté où on l’eût attendue
le moins, d’un général de cour, Ngan Lou-chan. Ce personnage était un
aventurier tartare au service de la Chine. L’empereur et la belle Yang Kouei-
fei s’étaient engoués de lui au point d’en faire leur favori. Mais Ngan
Lou-chan, au courant de la désaffection dont les souverains étaient l’objet,
leva brusquement l’étendard de la révolte en 755 dans son gouvernement
militaire du Leao-tong. En quelques semaines il traversa le Ho-pei, descendit
sur Lo-yang, s’en empara et marcha sur Tch’ang-ngan, la capitale impériale.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 117
A son approche l’empereur Hiuan-tsong s’enfuit pendant la nuit vers le
Sseu-tch’ouan avec Yang Kouei-fei, les deux sœurs de celle-ci et un sien
cousin dont elle avait fait un ministre. En cours de route, les soldats de
l’escorte, manquant de vivres, se mutinèrent. Ils massacrèrent le ministre,
cousin de Yang Kouei-fei, piquèrent sa tête sur une lance et vinrent la
présenter à l’empereur. Ils coururent ensuite égorger de même les deux sœurs
de la favorite. Effrayé par leurs clameurs, l’empereur sortit et essaya de les
calmer par de bonnes paroles, mais les mutins exigeaient maintenant la tête de
Yang Kouei-fei elle-même. Hiuan-tsong, assiégé par l’émeute, laissa
emmener la malheureuse qui fut étranglée par les soldats ; satisfaits, ceux-ci
reformèrent alors leurs rangs.
Tou Fou, qui avait naguère célébré Yang Kouei-fei au temps de sa
splendeur, devait en un poignant poème pleurer sa fin tragique :
Où sont donc maintenant ces prunelles brillantes
et ces dents nacrées ?
Le sang souille l’âme qui ne reviendra jamais.
Le souverain et sa favorite ne se reverront plus.
A la génération suivante, le poète Po Kiu-yi (772-846), dans le Chant des
regrets sans fin, chantera à son tour cette fin dramatique :
Voici que le roulement des tambours militaires
a fait trembler le sol.
Il coupe net le Chant de la Jupe diaprée.
La fumée et la poussière s’élèvent
aux neuf portes du Palais.
Mille voitures s’enfuient vers le sud-ouest.
Les drapeaux impériaux flottent, puis s’immobilisent.
On n’a encore franchi qu’une centaine de li
a l’ouest de la capitale
Et soudain les six légions de la Garde s’insurgent
et ne veulent plus avancer.
C’est alors qu’au milieu des cavaliers périt la belle
aux sourcils de papillon.
Ses ornements en forme de fleurs jonchaient le sol
et nul ne les ramassa.
Nul ne ramassa l’ornement de sa coiffure, le moineau
d’or orné de plumes de martin-pêcheur,
ni son épingle à cheveux en jade.
L’empereur, cachant son visage, n’avait pu la sauver.
Il tourna la tête, regarda encore.
Ses larmes coulaient avec du sang ...
Hélas ! le ciel et la terre passeront,
tandis que ses regrets seront éternels (48).
Pendant ce temps Ngan Lou-chan occupait Tch’ang-ngan, la capitale
impériale (18 juillet 756). Le lamentable Hiuan-tsong continua sa fuite vers le
René GROUSSET — Histoire de la Chine 118
Sseu-tch’ouan, ce qui était une abdication. Son fils Sou-tsong alla se mettre à
la tête des forces loyalistes dans la région de Ning-hia, au Kan-sou, sur la
frontière nord-ouest de la Chine, où ses soldats le proclamèrent empereur (12
août 756).
Sou-tsong, prince actif et plein de bonne volonté, dut consacrer tout son
règne (756-762) à la reconquête de la Chine sur les rebelles. Il fut secondé
dans cette tâche par un grand soldat, Kouo Tseu-yi, modèle de loyauté
militaire et de dévouement dynastique auquel plus qu’à tout autre la maison
des T’ang allait devoir sa restauration. Pour se procurer des renforts,
Sou-tsong s’adressa aux Turcs auprès desquels, depuis T’ai-tsong, le prestige
de la dynastie t’ang restait considérable. La plus puissante des nations turques,
celle des Ouighour, pour lors, on l’a vu, maîtresse de la haute Mongolie, lui
envoya des contingents grâce auxquels les Impériaux purent reprendre aux
rebelles Tch’ang-ngan et Lo-yang (757). Mais la révolte était loin d’être
étouffée, et Sou-tsong mourut à la peine (mai 762). Les rebelles s’emparèrent
même une seconde fois de Lo-yang. Pour les en chasser définitivement, pour
en finir avec eux, il fallut l’intervention du roi des Ouighour en personne,
descendu de Mongolie avec sa cavalerie (novembre 762).
Au cours de cette campagne le roi ou qaghan des Ouighour fit en Chine la
connaissance d’un prêtre manichéen. Le manichéisme, on le sait, était une
religion mixte fondée en Perse au III e siècle avec des éléments empruntés
partie au mazdéisme indigène, partie au christianisme. A la suite de cette
rencontre, le prince ouighour se convertit au manichéisme et en fit la religion
d’État de son peuple. Curieuse destinée que celle de cette doctrine aberrante,
qui, après avoir failli entraîner l’adhésion de saint Augustin, faisait maintenant
la conquête de la Mongolie. Il faut d’ailleurs reconnaître que le manichéisme
contribua à adoucir les mœurs des Ouighour. Par ailleurs il propagea chez eux
un art en grande partie emprunté, comme ses dogmes, à l’Iran. Les fresques et
miniatures manichéennes de la région de Tourfan (entre 800 et 840 environ)
se trouvent en réalité les premières peintures persanes parvenues jusqu’à nous.
La dynastie des T’ang n’avait rien à refuser à ces rois ouighour qui
l’avaient sauvée et restaurée : elle leur accorda même à diverses reprises la
main d’infantes chinoises. Les Ouighour profitèrent de leur influence pour
protéger le manichéisme en Chine. A leur demande la cour de Tch’ang-ngan
dut autoriser la création de temples manichéens dans plusieurs grandes villes.
Cette protection dura autant que la domination ouighoure. Quand cette
dernière s’effondra en Mongolie sous les coups des Turcs Kirghiz en 840, les
communautés manichéennes de Chine se virent du jour au lendemain
proscrites.
Le christianisme sous sa forme nestorienne bénéficia au contraire de la
faveur à peu près constante des T’ang. Nous avons signalé la construction
d’une première église nestorienne à Tch’ang-ngan en 638. La même année
l’empereur T’ai-tsong le Grand prit en faveur de la communauté un édit qui
René GROUSSET — Histoire de la Chine 119
fait le plus grand honneur à l’esprit de tolérance de la dynastie : « La vraie loi
(religieuse) n’a pas qu’un seul nom. Les saints n’ont pas de résidence fixe. Ils
parcourent le monde, répandant la religion, exhortant le peuple et secourant en
secret la multitude. A-lo-pen, homme d’une grande vertu, est venu du
royaume éloigné de Ta-ts’in pour nous offrir des livres sacrés contenant une
nouvelle doctrine dont il nous a expliqué le sens. En parcourant ces livres, en
examinant cette doctrine, on la trouve profonde, merveilleuse et parfaite,
particulièrement profitable à l’homme. » L’inscription qui relate ces faits fut
gravée à Tch’ang-ngan en 781, avec une double légende, syriaque et chinoise.
Ce texte célèbre commence par un résumé du dogme chrétien (« la religion
radieuse ») et continue par le récit des faveurs accordées à la communauté
nestorienne par les empereurs T’ang depuis T’ai-tsong le Grand, notamment
par Hiuan-tsong qui orna l’église de Tch’ang-ngan d’une inscription élogieuse
tracée de sa propre main. Le nestorianisme ne devait avoir à souffrir qu’en
845, lorsqu’il fut englobé dans une persécution déclenchée contre le
bouddhisme.
Mais manichéisme et nestorianisme n’étaient que des doctrines peu
répandues, pratiquement réservées aux résidants iraniens ou turcs. En fait, la
lutte des idées restait circonscrite entre « confucéens », taoïstes et
bouddhistes. Dans la seconde moitié du règne de Hiuan-tsong, prince qui avait
fini par se laisser grandement influencer par les taoïstes, les livres taoïques
furent pour la première fois réunis en 745 en une collection unique, base du
futur canon de la doctrine. De même en 837 on procéda à la gravure en creux,
sur pierre, du texte des neufs traités du canon confucéen : les lettrés purent
ainsi estamper à volonté ce texte, ce qui, on l’a dit, équivalait à une première
ébauche d’» imprimerie ». Enfin nous avons vu qu’en ce qui concerne le
bouddhisme, les pèlerins comme Hiuan-tsang et Yi-tsing ramenèrent de l’Inde
en Chine des bibliothèques entières de textes sanscrits que l’on traduisit
aussitôt en langue chinoise (49). L’énorme somme du Tripitaka chinois atteste
l’importance de cet effort.
Au nom de la vieille sagesse confucéenne, les lettrés protestaient avec
énergie contre la vague de mysticisme qui déferlait à la fois avec le
bouddhisme et avec le taoïsme. L’empereur Hien-tsong, partagé entre ces
deux croyances, reçut en grande pompe en 819 des reliques du Bouddha. Il en
fut blâmé par un des plus célèbres lettrés t’ang, l’écrivain Han Yu, dans un
placet véhément, souvent cité aujourd’hui encore : « Le Bouddha n’était qu’un
barbare qui ne connaissait pas notre langue et ignorait jusqu’à la coupe de nos
vêtements. » Esprit honnête et courageux, un peu étroit peut-être, Han Yu
rangeait dans la même réprobation bouddhisme et taoïsme, également
condamnés par lui comme antisociaux et anticiviques. « Les uns et les autres
prétendent gouverner leur cœur, mais ils rejettent le pays et la famille, ils
éteignent les lois naturelles, ils sont fils et ne considèrent pas leur père comme
père, ils sont sujets et ne considèrent pas leur prince comme prince, ils sont
hommes et ne travaillent pas. » Nous retrouverons tout au long de l’histoire
René GROUSSET — Histoire de la Chine 120
chinoise ces attaques des lettrés contre le monachisme et l’oisiveté
bouddhiques, contre la passivité ou l’alchimie et la sorcellerie taoïques.
Toutefois confucéisme et taoïsme pouvaient, le cas échéant, s’unir contre « la
religion étrangère », contre le bouddhisme. C’est ce qui arriva en 845, lorsque
l’empereur Wou-tsong, qui était personnellement adonné au taoïsme,
promulgua contre les bouddhistes un édit où il reprenait tous les arguments de
Han Yu. Il laïcisa un grand nombre de moines et fit fermer 4.600 bonzeries et
pagodes. Mais son deuxième successeur, Yi-tsong (860-873), fut un
bouddhiste pieux sous lequel les bonzes recouvrèrent toute leur influence.
Le bouddhisme d’ailleurs était en train de prendre définitivement pied en
Chine, précisément parce qu’il y devenait chinois.
Le bouddhisme tardif, tel qu’à l’époque des T’ang il était apporté de l’Inde
du Nord en Chine à travers le bassin du Tarim, était une forme très évoluée de
l’antique religion indienne, presque une religion nouvelle. On a déjà vu ▲
qu’à la doctrine, somme toute assez simple, prêchée par le Bouddha
historique, s’étaient superposées dans l’Inde même, à partir du commence-
ment de notre ère, une métaphysique et une mythologie inattendues. Cette
transformation était l’œuvre des écoles dites du Mahâyâna ou Grand Véhicule
du salut. Une partie d’entre elles professaient au point de vue philosophique
un idéalisme absolu, ou plus exactement un monisme idéaliste un peu
analogue au système de Fichte et qui, dissolvant à la fois le moi et le monde
extérieur, ne laissait finalement subsister que le « rien-que-pensée », le
« monde des idéaux ». Tel était, on l’a vu, le système rapporté de l’Inde par le
pèlerin Hiuan-tsang. Des conceptions assez semblables formaient la trame
d’un autre système fondé dans les dernières années du VI e siècle de notre ère
par un bouddhiste chinois sur le mont Tien-t’ai, au Tchö-kiang. La « doctrine
du Tien-t’ai » retrouvait dans l’écoulement universel qui, selon le
bouddhisme, constitue le monde, l’essence universelle dont la conquête
permettra au fidèle de parvenir à la bouddhéité. On aboutissait ainsi à une
sorte de monisme mystique dans lequel il ne serait pas difficile de déceler des
infiltrations taoïstes : l’essence universelle du Tien-tai se présente comme une
réplique du tao, tel que nous l’avons plus haut défini ▲. Une autre secte
bouddhique, dite de la contemplation (dhyina en sanscrit, tchan en chinois),
s’attachait également par la voie intuitive à découvrir au fond du cœur
l’essence de la bouddhéité. Et sans doute cette replongée intérieure, cet
affouillement mystique peut se réclamer de toute l’ascèse des yogi indiens,
aussi bien brahmanistes que bouddhistes. Il n’en est pas moins vrai que nous
nous sentons ici encore pénétrés, comme en une insensible osmose, de
concepts taoïques. La contemplation du Tchan ne se différencie guère de
l’extase taoïste, telle que nous avons essayé de la définir. Mais si le vieux
taoïsme indigène influençait ainsi l’évolution du bouddhisme, la réciproque
n’était pas moins vraie. A l’imitation du bouddhisme le taoïsme s’efforçait
maintenant de s’organiser en Église et ses sages se groupaient en
communautés sur le modèle des couvents indiens.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 121
Ce qui dans le bouddhisme attirait le plus les foules chinoises, c’était sans
doute sa mythologie, c’étaient les nombreuses « dévotions » auxquelles elle
donnait lieu et tout d’abord le culte des bodhisattva, ces êtres surnaturels créés
pour suppléer le Bouddha historique. Une telle création s’imposait. Une
religion a besoin de s’assurer de célestes protecteurs à qui puissent s’adresser
les supplications des fidèles. Or le bouddhisme avait exclu toute notion
d’Absolu ; et comment prier le Bouddha historique dont la personnalité (toute
la doctrine bouddhique réside dans cette affirmation) est entrée dans le
nirvâna, c’est-à-dire dans l’extinction définitive ? Aussi à partir des environs
de notre ère, le bouddhisme du Grand Véhicule fit-il, dans l’Inde même, une
place considérable à un véritable Messie, le bodhisattva Maitreya (Mi-lo-fo en
chinois) qui doit s’incarner à son tour et, comme l’a fait jadis le Bouddha
Çâkyamouni, sauver à nouveau le monde. Pendant les six premiers siècles de
notre ère environ, la piété des foules se tourna vers ce Messie qui, en Chine,
joue encore un assez grand rôle dans l’iconographie wei, à Yun-kang et à
Long-men. Puis, le Messie tardant à apparaître, le messianisme insensiblement
diminua. La piété populaire se porta vers un autre bodhisattva, vers
Avalokitêçvara, sorte de Providence bouddhique (son nom signifie en
sanscrit : « celui qui regarde d’en haut »). Par une curieuse métamorphose, ce
bodhisattva sembla, en Chine, revêtir une apparence féminine : Avalotêçvara
devint la « déesse » Kouan-yin, sorte de madone toute de mansuétude et de
compassion qui sauve les âmes, les retire des enfers et les fait renaître à ses
pieds, dans le lotus mystique, en de merveilleux paradis. Kouan-yin partagea
ce rôle avec une autre divinité, le dhyâni-bouddha (bouddha mystique)
Amitâbha (A-mi-to) qui est considéré comme son père spirituel et dont elle
porte l’image dans ses cheveux. ▲ La dévotion à Amitâbha, l’amidisme,
donnera naissance à une religion du cœur, à un culte nettement personnel, à un
véritable piétisme, mieux encore : à un quiétisme fait d’une confiance sans
limite en la bonté du bodhisattva puisqu’un seul regard de compassion de
celui-ci, comme une seule invocation à lui adressée du fond du cœur, suffit à
nous sauver.
Cette religion personnelle, toute de tendresse et de confiance, valut sans
doute plus d’adeptes au bouddhisme dans la masse du peuple chinois que les
spéculations des philosophes. Ni le confucéisme ni le taoïsme ne pouvaient
présenter rien de pareil. La déesse Kouan-yin fut adoptée par les foules au
point de prendre place dans le panthéon populaire à côté des divinités taoïques
ou confucéennes, adoptée par le taoïsme lui-même. A ce titre elle occupe
aujourd’hui encore une place de premier rang dans le syncrétisme de toute
provenance qui constitue la religion des foules chinoises.
Les bannières de l’époque des T’ang ou des Cinq Dynasties, rapportées de
Touen-houang au musée Guimet par M. Pelliot nous montrent ces divers
cultes bouddhiques en voie d’évolution : le messianisme maitreyen y rivalise
avec les paradis d’Avalokitêçvara, et l’Avalokitêçvara indien y devient sous
nos yeux la Kouan-yin chinoise. C’est en quoi les fameuses grottes
René GROUSSET — Histoire de la Chine 122
bouddhiques de Touen-houang sont particulièrement intéressantes. Touen-
houang n’est pas seulement la plaque tournante où l’on passe de l’art encore
indianisant du Tarim à l’art chinois. C’est aussi, tant au point de vue de
l’iconographie que du dogme, et après la conquête de la Chine par le
bouddhisme, un témoin unique de la contre-annexion du bouddhisme par la
Chine.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 123
CHAPITRE 20
Crise sociale et ruine de l’État
La Chine des T’ang ne se remit jamais complètement de la secousse
causée par la révolte de Ngan Lou-chan. La restauration impériale qui parut
terminer le drame ne réussit point à ramener l’ancienne prospérité. Pendant les
troubles la Chine avait perdu, exception faite de l’Annam-Tonkin, toutes ses
possessions extérieures. Les huit années de guerre civile (755-763) avec leur
bilan de pillages, de destruction de richesses, d’abandon des cultures,
provoquèrent une énorme diminution de la population. A la veille de la guerre
civile, après cent quarante ans de paix intérieure, le recensement de 754 avait
accusé un nombre de familles équivalant à 52 millions d’habitants. En 839,
quand cependant la restauration avait eu déjà trois quarts de siècle pour
effacer les maux de la guerre civile, le recensement ne donnait plus que 30
millions.
Cet appauvrissement démographique s’accompagnait d’une crise
économique et sociale sans précédent. A l’époque t’ang, l’État restait
théoriquement propriétaire de tout le sol chinois. En réalité, il se contentait
d’en être le répartiteur. En arrivant à l’âge d’homme, tout paysan recevait sur
les terres du village une concession viagère de 3 à 6 hectares et une
« propriété », transmissible à ses descendants, d’un hectare et demi au plus, le
tout inaliénable. Ces concessions paysannes avaient comme contrepartie
l’impôt foncier, la corvée et le service dans la milice. A la mort du
concessionnaire, le lot de terrain revenait aux biens communaux en vue d’une
nouvelle répartition. Seuls les fonctionnaires pouvaient acquérir de grandes
propriétés et, surtout, les conserver héréditairement. Les grands propriétaires
ainsi créés faisaient cultiver leurs terres par des ouvriers agricoles payés à
l’année. Ces grands domaines étaient soit exploités par des régisseurs, soit
loués à des fermiers.
Or, la petite propriété paysanne, basée dans chaque village sur la
concession viagère de lopins de terre aux cultivateurs, disparut brusquement
au milieu du VIIIe siècle. La révolte de Ngan Lou-chan avait, on l’a vu, ruiné
les finances impériales et la répression avait exigé la levée de milices de plus
en plus considérables. Les impôts, les corvées, le service militaire devinrent si
lourds, écrit Henri Maspero, les dettes des ruraux si pressantes que les
paysans, malgré les interdictions, vendirent en masse leurs terres aux grands
propriétaires pour se faire fermiers ou ouvriers agricoles, c’est-à-dire
pratiquement serfs. La petite propriété disparut ainsi au bénéfice des
latifundia. A la fin du VIIIe siècle les familles de propriétaires ne
René GROUSSET — Histoire de la Chine 124
représentaient plus que le 5 % de la population. Au lieu d’un peuple de
paysans aisés, la Chine ne posséda plus qu’une sorte de prolétariat agricole.
Le commerce, de son côté, était ruiné. Pour remplir le trésor vidé par la
guerre civile, l’État, dans les années 781-783, avait confisqué une partie des
biens des marchands. Tch’ang-ngan, la capitale impériale, qui était le
principal centre commercial de la Chine comme point de départ de la route de
la soie et point d’arrivée des caravanes venues de l’Iran et de l’Inde, se trouva,
après l’exécution de ces mesures, aussi dévastée qu’après une mise à sac par
les barbares. Les prélèvements fiscaux furent si brutaux qu’ils provoquèrent
des émeutes. L’État n’en maintint pas moins un impôt fort lourd sur les
achats, ventes, opérations commerciales et transactions de toute sorte. Nous
savons par exemple qu’en 793 le thé venant de Sseu-tch’ouan subissait encore
une taxe de 10 %.
Il y avait là, rassemblés, tous les éléments d’une révolution. Elle
commença à la fin de l’année 874. Le principal promoteur en fut un lettré
aigri, nommé Houang Tch’ao, à qui une injustice flagrante avait donné une
mentalité de déclassé, personnage fort intelligent d’ailleurs et d’une énergie
sans scrupules. La révolte éclata aux confins du Ho-pei méridional et du
Chan-tong, région qui, des Turbans jaunes aux Boxers, a toujours été le point
de départ de tous les mouvements analogues. Il s’agit, on l’a vu, d’un pays
surpeuplé, de « villages à l’étroit », dans une basse plaine de lœss et
d’alluvions où aucun pouce de terrain n’est perdu, mais exposée tour à tour à
la sécheresse ou à des inondations qui font périr les récoltes et provoquent de
terribles famines. Le mouvement de 874 se présente en effet comme une
jacquerie, un soulèvement de malheureux qui s’organisent en « Grandes
Compagnies » pour se livrer au pillage. Pour combattre la révolte, le
gouvernement prit une mesure qui n’aboutit qu’à la favoriser et à la rendre
générale : il ordonna à la population de s’armer contre les rebelles et lui en
fournit les moyens. Aussitôt armés, les paysans que les excès de l’impôt
avaient obligés à vendre leurs terres et les boutiquiers également ruinés par le
fisc s’empressèrent de se joindre à la jacquerie.
Houang Tch’ao amalgama tous ces éléments et, en quelques mois, une
partie du Chan-tong, puis la riche plaine de K’ai-fong, au Ho-nan, furent
épouvantablement ravagées. De là il conduisit ses bandes piller les grands
ports de la Chine méridionale, Fou-tcheou (878) et Canton (879). Canton était
une des plus grandes places de commerce de ce temps, « le port où abordaient
les plus grands navires étrangers, l’entrepôt de tout le trafic maritime ». Les
géographes arabes, qui la connaissent sous le nom de Khânfoû, nous
apprennent qu’elle renfermait une très importante colonie de marchands
arabes et persans de toute confession — musulmans, nestoriens, manichéens
et juifs, — établis pour l’exportation de la soie, des porcelaines, du thé, de
l’aloès, du camphre et des autres produits du « Çinistân ». Devant l’arrivée
des bandes de Houang Tch’ao, les Cantonais fermèrent leurs portes et il dut
entreprendre un siège en règle. Houang Tch’ao offrit la paix si la cour le
René GROUSSET — Histoire de la Chine 125
nommait gouverneur de Canton. Les ministres refusèrent, « ne voulant pas
livrer à un rebelle les immenses richesses que renfermait la ville ». Il la prit
d’assaut, massacra toute la population, y compris la colonie arabe, et pilla de
fond en comble les entrepôts. « De plus il coupa les mûriers de tout ce pays,
de sorte qu’il n’y eut plus, pour longtemps, de soie à expédier dans l’empire
arabe » (automne de 879). Cependant les jacques de Houang Tch’ao,
originaires des provinces septentrionales, souffraient du climat tropical de
Canton ; la malaria les décimait. Il les ramena vers le nord et s’empara des
capitales impériales, Lo-yang et Tch’ang-ngan, où tout fut saccagé et
massacré (22 décembre 880, 15 janvier 881), pendant que la cour s’enfuyait
— une fois de plus — au Sseu-tch’ouan.
Dans cette extrémité, la dynastie t’ang fit appel à une horde turque, dite la
horde du désert de sable — Tchöl en turc, Cha-t’o en chinois. Les Cha-t’o,
originaires en effet du Gobi, avaient été établis comme fédérés dans la boucle
des Ordos. A la faveur de la guerre civile, ils venaient de s’installer dans la
partie septentrionale du Chan-si (878). Leur chef, Li K’o-yong, n’avait que
vingt-huit ans. C’est une des figures les plus sympathiques de son temps. La
bravoure et la loyauté de ce Turc contrastent avec les tares des autres
protagonistes du drame où sombrait la Chine des T’ang. Ce fut à lui que la
cour s’adressa pour la sauver des révoltés. Il accepta et dès lors voua à la
famille des T’ang une fidélité qui ne se démentit jamais. Ses cavaliers (qu’on
appelait « les Corbeaux de Li K’o-yong » parce qu’ils portaient un uniforme
noir) descendirent du Chan-si sur Tch’ang-ngan. Là les troupes de Houang
Tch’ao fondaient à vue d’œil : les jacques, après le pillage de la capitale, ne
songeaient qu’à mettre leur butin en sécurité et désertaient les uns après les
autres pour regagner leurs villages. Au commencement de 883, Li K’o-yong
chassa leurs dernières bandes et rappela l’empereur. La cour revint donc dans
la capitale. « Les herbes et les broussailles poussaient dans les rues désertes où
les lièvres et les renards avaient établi leur gîte » : Houang Tch’ao se réfugia
au Chan-tong où il fut tué. Son principal lieutenant, Tchou Wen, s’était rallié à
temps à la cause impériale et avait obtenu pour prix de ce ralliement un fief
important au Ho-nan autour de K’ai-fong. Quant à Li K’o-yong, le sauveur de
la dynastie, il reçut de même la province du Chan-si à laquelle il ajouta peu
après le nord du Ho-pei.
En réalité, ce n’étaient là que les exemples les plus marquants du
lotissement général de l’empire. A la faveur de la guerre civile et de
l’armement des milices locales, gouverneurs de provinces et commandants
d’armées s’étaient rendus pratiquement indépendants : une féodalité
héréditaire s’installait partout, comme chez nous à la même époque (et dans
des circonstances un peu analogues), lors de la chute de l’empire carolingien.
Toute la Chine du Sud se trouva bientôt partagée de la sorte entre sept
dynasties provinciales, tandis que dans le nord, le pouvoir était disputé entre le
chef turc Li K’o-yong et le capitaine de bandits Tchou Wen.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 126
Ce fut Tchou Wen qui l’emporta. Li K’o-yong était entravé par ses
scrupules loyalistes : ce Turc chevaleresque ne voulait pas violer le serment de
fidélité qu’il avait prêté à la dynastie des T’ang. De telles considérations
n’embarrassaient guère Tchou Wen. L’ancien capitaine d’écorcheurs chercha
même à se défaire de son rival en l’attirant dans un guet-apens : il l’invita à un
banquet, l’enivra, puis le fit assaillir par une bande d’assassins. Les
compagnons de Li K’o-yong le réveillèrent en lui versant de l’eau fraîche sur
le visage et purent le faire échapper en le descendant du haut du rempart par
une corde. Tchou Wen traitait d’ailleurs ses propres soldats avec non moins de
brutalité : il leur faisait tatouer sur la face le numéro de leur régiment, de sorte
que tout déserteur, facilement reconnu, était aussitôt décapité. Ayant attiré
dans son fief du Ho-nan la famille impériale, il fit assassiner l’empereur (22
septembre 904) ; un peu plus tard il réunit les frères de la victime dans un
banquet à l’issue duquel il les massacra tous, au nombre de huit (905). Il avait
mis sur le trône un dernier prince t’ang, âgé de treize ans. Le 12 mai 907 il
déposa cet enfant (il le fit exécuter neuf mois après) et se proclama lui-même
empereur.
Pour un demi-siècle le monde chinois retombait dans l’anarchie. Nous
avons vu que sept dynasties provinciales s’étaient partagé la Chine du Sud.
Dans le domaine impérial, réduit aux provinces du nord, avec le Ho-nan
comme centre, la maison de Tchou Wen ne garda le pouvoir que seize ans.
Elle en fut chassée par la famille de Li K’o-yong, mais celle-ci ne régna à son
tour que treize ans (923-936), remplacée ensuite par une autre famille de
même origine, c’est-à-dire turque comme elle-même. Encore les Turcs en
question, les Cha-t’o, étaient-ils maintenant tout à fait sinisés. Mais voici
qu’apparaissait dans la région de Pékin une horde restée purement barbare et
qui allait réclamer sa part du lotissement chinois : les Kitat.
Les Kitat (50) étaient un peuple de race mongole qui nomadisait aux
confins de la Mandchourie méridionale et de la Chine, dans le bassin du
Charamurèn, entre Leao-yang et Dolon-nor, au nord-est de Pékin. L’occasion
d’intervenir dans les affaires chinoises leur fut offerte par les Chinois
eux-mêmes. En 936 un général chinois, Che King-t’ang, révolté contre la cour
impériale, fit appel à eux. Leur khan, Ye-liu Tö-kouang, descendit au Ho-pei
avec 50.000 cavaliers et aida Che King-t’ang à s’installer à K’ai-fong comme
fondateur d’une nouvelle dynastie impériale. Pour prix de leur intervention,
les Kitat se firent céder par leur protégé l’extrême nord du Ho-pei, y compris
l’actuel Pékin, et l’extrême nord du Chan-si, y compris Ta-t’ong (936). C’était
l’installation des barbares à l’intérieur de la Grande Muraille, dans ces
marches du nord d’où ils pouvaient contrôler à leur gré toute la politique
chinoise. La trahison de Che King-t’ang ouvrait la première brèche dans
l’intégrité du territoire chinois, brèche qui ira ensuite s’élargissant et par où
toutes les hordes s’engouffreront pour conquérir toute la Chine du Nord au
XIIe siècle, toute la Chine au XIIIe. Pékin, occupé par Ye-liu Tö-kouang,
passera de la horde mongole des Kitat à la horde tongouse des Djurtchèt, puis
René GROUSSET — Histoire de la Chine 127
des Djurtchèt aux Mongols gengiskhanides et restera ainsi au pouvoir des
tribus tartares de 936 à 1368.
Du reste, les conséquences de l’occupation de Pékin par les Kitat ne
tardèrent pas à se faire sentir au détriment de ceux-là mêmes qui l’avaient
livré. Le successeur de Che King-t’ang, ayant voulu s’affranchir de l’onéreuse
protection des Kitat, attira sur lui une nouvelle invasion. Le 25 janvier 947 le
khan kitan Ye-liu Tö-kouang fit son entrée dans K’ai-fong, la capitale impé-
riale. Il ne reprit le chemin de Pékin qu’après avoir consciencieusement
saccagé la ville et en traînant à sa suite toute la cour chinoise prisonnière.
Après le départ des Kitat, une nouvelle maison chinoise monta sur le trône de
K’ai-fong, sans d’ailleurs pouvoir le conserver plus de quatre ans (947-951)
Lorsqu’une grande dynastie impériale, celle des Song, y accéda à son tour
(février 960), le morcellement était encore accru par la création d’un nouveau
royaume chinois dissident établi au Chan-si avec T’ai-yuan pour capitale. Si
l’on se rappelle que la Chine du Sud avait déjà été partagée entre sept
royaumes indépendants, cela faisait huit États provinciaux sécessionnistes en
face de l’empire pratiquement réduit au Chen-si, au Ho-nan, au nord du Ngan-
houei, au Chan-tong et au sud du Ho-pei (51).
René GROUSSET — Histoire de la Chine 128
CHAPITRE 21
Les Song et le problème des réformes
La dynastie des Song est une dynastie selon le cœur du peuple chinois.
Non qu’ils aient renouvelé en Asie les conquêtes des Han et des T’ang. Tout
au contraire, ils ne réussirent pas à chasser les Tartares des portions du
territoire national que ceux-ci détenaient encore et dans la seconde moitié de
leur règne ils durent abandonner à ces mêmes Tartares toute la Chine du Nord.
Mais les lettrés chinois n’ont jamais prisé la gloire des armes à l’égal de la
culture ; leur tournure d’esprit classique, sans doute aussi leur jalousie de
classe à l’égard de l’élément militaire les poussaient à dénigrer
systématiquement au nom de la philosophie toute politique guerrière, quitte,
lorsque leurs théories antimilitaristes avaient provoqué l’invasion, à opposer
aux armes victorieuses une protestation impuissante et un patriotisme tardif.
La lecture du T’ong kien kang mou, l’histoire générale de la Chine écrite
précisément par le représentant le plus qualifié des intellectuels song, est
caractéristique à cet égard. En revanche la dynastie song ne pouvait que
mériter leur sympathie par son goût pour la culture classique, les spéculations
philosophiques, l’érudition, l’archéologie, le dilettantisme.
Reconnaissons du reste qu’il n’a pas tenu aux fondateurs de la dynastie
song que celle-ci ne recommençât la glorieuse carrière des Han et des T’ang.
Le premier d’entre eux, Tchao K’ouang-yin, reste, en tout état de cause, une
des figures les plus sympathiques de l’histoire chinoise. Avant son avènement
il était général au service de la dynastie précédente. Le souverain venait de
mourir, ne laissant qu’un enfant de sept ans. Or, on était en pleine guerre
contre les redoutables Kitat, guerre que Tchao K’ouang-yin conduisait avec
bonheur. L’armée, qui sentait la nécessité de voir un homme fort assumer le
pouvoir, força la main à son général. Un jour, à l’aube, les soldats entourèrent
la tente de Tchao K’ouang-yin. Réveillé en sursaut, il se vit environné de ses
officiers qui, sabre au clair, lui déclarèrent qu’ils le nommaient empereur.
Avant qu’il eût pu répondre, il fut revêtu par eux de la robe impériale jaune,
enlevé sur leurs épaules, hissé à cheval et entraîné au milieu des troupes qui,
l’acclamant, se formèrent en colonne et s’ébranlèrent en direction de la
capitale. Mais au bout de quelques minutes, « tirant sur la bride de son
cheval », il commanda de faire halte et harangua les soldats : « M’obéirez-
vous ? Si vous ne voulez pas m’obéir, moi je ne veux pas être votre
empereur ! » Sautant à bas de leurs chevaux, tous les chefs crièrent qu’ils lui
obéiraient. « En ce cas, leur dit Tchao K’ouangyin, écoutez-moi bien. Vous
n’attenterez pas à la vie de l’impératrice douairière et du petit empereur, mes
René GROUSSET — Histoire de la Chine 129
anciens maîtres ! Vous ne molesterez pas les ministres, mes anciens
collègues ! Vous ne pillerez ni le trésor, ni les magasins, ni les arsenaux
impériaux ! Si vous manquez à quelqu’un de ces points, je ne vous épargnerai
pas ! » Tous le lui jurèrent et l’armée reprit sa marche dans un ordre parfait.
Le lendemain elle entrait dans K’ai-fong, la capitale. Tchao K’ouang-yin
assura non seulement la sécurité, mais encore le bien-être de l’enfant impérial
et de la douairière, après quoi il monta sur le trône (février 960).
Son règne ne devait pas démentir ces prémices. Administrateur humain et
habile, esprit pondéré, il pansa les plaies de trois quarts de siècle de guerres
civiles et refit presque entièrement l’unité chinoise. En quinze ans de règne il
soumit l’un après l’autre les divers royaumes provinciaux qui se partageaient
la Chine du Sud (prise de Canton en 971 et de Nankin en 975). Ce qui est
particulièrement remarquable, c’est qu’en dépit du fait de guerre ces
conquêtes ne s’accompagnèrent d’aucune violence civile. Les généraux
impériaux avaient ordre, aussitôt les villes prises, d’y proclamer une amnistie
totale. Quant aux princes dont le territoire faisait ainsi retour au domaine
impérial, Tchao K’ouang-yin non seulement ne les molestait pas, mais les
pensionnait et les attachait à sa cour. L’ex-roi de Nankin avait résisté le plus
longtemps. L’empereur se contenta, non sans humour, de le créer « marquis
récalcitrant » (975).
C’était par un pronunciamiento militaire que Tchao K’ouang-yin était
monté sur le trône, comme d’ailleurs toutes les dynasties précédentes l’avaient
fait depuis la chute des T’ang. Mais, une fois au pouvoir, il résolut de mettre
fin à ces pratiques. Il réunit les chefs d’armées, ses anciens compagnons
d’armes, et, au cours d’un banquet amical, il obtint d’eux sans menaces, par la
seule persuasion, que dans l’intérêt de l’État ils renonçassent à leurs
commandements, en échange de quoi il les combla de terres et de richesses.
Ainsi prit fin le régime des coups d’État militaires qui depuis plus d’un demi-
siècle épuisait la Chine ; ainsi fut enfin restauré « l’empire civil ».
Tchao K’ouang-yin montra la même sagesse jusqu’au bout. Sentant venir
sa fin, il estima que son fils était trop jeune pour assumer le pouvoir. Il fit
appeler son frère, détacha la hache d’armes suspendue près du lit impérial et la
lui remit comme insigne de l’autorité en lui recommandant d’être à son tour
un bon empereur ; puis il expira (novembre 976).
Le nouvel empereur, T’ai-tsong (52) (976-997), acheva l’œuvre fraternelle
en réunissant à l’empire le dernier royaume provincial, celui du Chan-si dont
la capitale, T’ai-yuan, fut prise après un long siège et malgré l’intervention
des Kitat (juin 979). Il entreprit alors d’arracher aux Kitat eux-mêmes les
territoires que ceux-ci détenaient à l’intérieur de la Grande Muraille : Ta-t’ong
et Pékin. En juillet 979 il marcha sur Pékin dont il commença le siège, mais il
fut défait par les Kitat au nord-ouest de la ville et dut battre précipitamment en
retraite. En 986 il recommença la guerre, mais cette fois il ne put même pas
arriver jusqu’à Pékin. Entre Pékin et Pao-ting il subit un véritable désastre.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 130
Les Kitat lancés à sa poursuite coururent jusque dans le sud du Ho-pei. Sous
le règne de son fils Tchen-tsong (998-1022), les Kitat firent en 1004 une
nouvelle invasion dans la partie chinoise du Ho-pei. Ils arrivèrent jusqu’au
Fleuve Jaune, en face de la capitale impériale, K’ai-fong. Dans cette ville, les
courtisans s’affolaient, conseillaient à l’empereur de se retirer à l’abri du
Yang-tseu, à Nankin, voire au Sseu-tch’ouan. Tchen-tsong s’y refusa. Au nord
du Fleuve Jaune, vis-à-vis de K’ai-fong, la petite place chinoise de
Chen-tcheou tenait toujours et sa résistance arrêtait les Kitat dans leur
descente vers la capitale (53). Courageusement l’empereur s’y transporta. Sa
ferme attitude électrisa les défenseurs et en imposa aux Kitat. Ceux-ci se
décidèrent dans cette même ville de Chen-tcheou à signer la paix en évacuant
leurs récentes conquêtes dans le sud du Ho-pei et en se contentant, comme par
le passé, de la possession de Pékin et de Ta-t’ong (1004). Il est vrai qu’au
cours de cette lutte les embarras de l’empire avaient été mis à profit par un
peuple de race tibétaine, les Tangout, qui, aux environs de l’an mille, s’étaient
rendus maîtres de l’Ordos, de l’Alachan et du Kan-sou où ils fondèrent un
royaume indépendant, le royaume de Si-hia.
Le retentissant échec des deux tentatives des Impériaux pour recouvrer
Pékin sur les Kitat et la création, dans les marches du nord-ouest, du nouveau
royaume barbare des Tangout dégoûtèrent la dynastie song de la politique
guerrière. Satisfaite d’avoir arrêté la contre-attaque des Kitat, elle se résigna à
laisser en la possession de ceux-ci la marche de Pékin (54) et la marche de
Ta-t’ong, à laisser de même aux Tangout l’Ordos et le Kan-sou. En ce qui
concerne notamment Pékin, il faut noter que le sacrifice était beaucoup moins
considérable qu’il ne nous le paraît aujourd’hui. Pékin, indépendamment de sa
situation excentrique, n’était alors qu’une ville provinciale fort secondaire,
une ville-frontière qui n’avait jusque-là joué aucun rôle et dont l’importance,
au contraire, date précisément du jour où elle devint capitale des Kitat. Si nous
nous plaçons au point de vue des Chinois du XIe siècle, en renonçant à Pékin
et à Ta-t’ong d’une part, au Kan-sou de l’autre, ils sacrifiaient peu de chose.
Ces trois marches extrêmes mises à part, les Song conservaient toute la Chine
historique. Pendant plus d’un siècle ils allaient pouvoir s’y consacrer à leur
goût pour les lettres, l’art, les controverses intellectuelles. L’époque song fut
par excellence celle des grandes discussions d’idées, principalement de la
querelle des « conservateurs » et des « réformistes ».
Cette controverse, du reste, n’était pas un simple passe-temps
d’intellectuels. La crise économique et sociale qui avait provoqué la chute des
T’ang avait abouti à l’asservissement général de la population rurale, les petits
propriétaires ayant dû, comme nous l’avons indiqué, vendre leurs terres pour
entrer comme fermiers ou comme manouvriers au service des possesseurs de
latifundia. Un écrivain célèbre de ce temps, Sou Siun (1009-1066) nous a
laissé le tableau de cette situation : « Les champs ne sont pas la propriété de
ceux qui les cultivent et ceux qui possèdent les champs ne les cultivent pas.
Les champs des cultivateurs dépendent des riches. Les gens riches ont des
René GROUSSET — Histoire de la Chine 131
terres étendues, de vastes propriétés ; leurs parcelles se touchent, ils font venir
des émigrants et leur en partagent la culture. La cravache et le bâton activent
les corvées, le maître les traite comme des esclaves ... Des produits des
champs il prend la moitié : il n’y a qu’un propriétaire et il y a dix cultivateurs,
en sorte que le propriétaire, accumulant de jour en jour sa moitié, arrive à la
richesse et à la puissance, et le cultivateur, vivant au jour le jour de sa moitié,
parvient à la misère et à la faim. Et il n’y a aucun recours (55). » Un texte de
1308 dira de même que sous la dynastie song « le propriétaire considérait la
vie et la mort des fermiers comme un brin d’herbe ».
Un poème de Wang Yu-tch’eng (mort en 1001) nous trace un tableau
poignant de la misère des campagnes par temps de famine, avec les cortèges
de paysans déracinés, obligés à émigrer droit devant eux :
C’est la famine ...
Les aliments font partout défaut.
Aucune fumée ne s’élève des cheminées.
Sur la route, une bande de mendiants passe.
C’est une famille, un vieillard avec sa vieille
qui est malade.
Trois enfants conduits par un homme
suivent en pleurant.
Un litre de grain comme provision
et pas cent sapèques pour viatique !
Ils sont partir de Tch’ang-ngan l’an dernier,
poussés par la famine.
La mère des enfants est morte et on l’a enfouie en terre étrangère.
Ils cherchent maintenant à regagner le jardin
qui les faisait vivre.
Hâves, amaigris, sans force et sans appui.
J’ai bien peur qu’un jour de pluie ou de neige
leurs cadavres ne restent dans quelque vallée (56).
Certes il s’agit là d’un tableau qui n’est pas particulier à l’époque song.
Les années de famine reviennent périodiquement dans l’histoire chinoise avec
leur cortège de misère. Mais il est certain que le problème agraire n’ayant pas
reçu de solution, la misère des paysans semblait sans remède. Par ailleurs les
finances publiques se trouvaient désorganisées par la disparition de la petite
propriété, disparition qui bouleversait de fond en comble l’assiette de l’impôt.
De surcroît ruinées par un siècle de coups d’État et de guerres civiles, elles
étaient dans une situation lamentable (57).
Les Song, dont l’avènement après tant de guerres civiles se présentait
comme une restauration générale des valeurs traditionnelles, se préoccupèrent
tout d’abord de donner à cette restauration des bases intellectuelles définitives.
Dès son accession au trône, le fondateur de la dynastie, le sage Tchao
K’ouang-yin, s’était appuyé sur la classe des lettrés confucéens (jou) parmi
lesquels lui et ses successeurs recrutèrent leur personnel administratif. Pour
fournir à ce recrutement, ils rétablirent ou réformèrent le système des examens
René GROUSSET — Histoire de la Chine 132
publics qui reçut alors sa forme définitive. L’empereur Jen-tsong (1025-1063)
compléta ces mesures en créant des écoles de lettrés dans les principales
villes, une école impériale supérieure dans la capitale et en refondant le
programme des examens publics avec trois « matières » principales : style
administratif, narration et poésie. Enfin il confia de hautes charges aux deux
lettrés les plus éminents de son époque, Ngeou-yang Sieou (1007-1072) et
Sseu-ma Kouang (1019-1086), tous deux connus comme historiens et le
premier également comme poète.
Mais les lettrés n’avaient pas tardé à se diviser. Bien que se réclamant tous
de l’orthodoxie confucéenne, ils différaient sur son interprétation comme sur
la solution à donner à la crise économique et sociale de leur temps. Deux
partis s’étaient formés parmi eux, le parti conservateur et le parti novateur ou
réformiste. Sous le règne de l’empereur Chen-tsong (1068-1085) les
réformistes arrivèrent au pouvoir dans la personne du célèbre Wang
Ngan-che.
A la vérité, bien avant lui les réformes étaient déjà « dans l’air ». ■ Déjà
sous l’empereur Jen-tsong (1023-1063) on avait en 1057 créé des « greniers
de bienfaisance » (kouang-houei) pour les distributions de grains aux
vieillards, aux enfants, aux pauvres et aux malades. ■ L’empereur Ying-tsong
(1064-1067), souverain de tendances conservatrices cependant, avait consacré
un million de sapèques à la dotation des « greniers régulateurs »
(tchang-p’ing) dans les années de récolte excédentaire et de chute des prix, ces
greniers achetaient du grain à un taux supérieur à celui du marché ; dans les
années de mauvaise récolte, quand la spéculation faisait monter les prix, ils
cédaient le grain à un taux inférieur. Ces magasins d’État avaient donc pour
double mission de constituer des réserves de grain pour les jours de disette et,
en toute circonstance, d’équilibrer les prix en brisant la spéculation.
Mais Wang Ngan-che allait vite dépasser ces modestes essais.
Wang Ngan-che (1019-1086) est une des figures les plus intéressantes de
l’histoire chinoise (58). Nul de son vivant n’a été plus attaqué. On lui
reprochait son entêtement de doctrinaire, ses vêtements négligés, son visage
mal lavé qui faisaient contraste avec la tenue des autres lettrés. De nos jours
au contraire on l’a porté aux nues. On en a fait non seulement un « socialiste
d’État », mais un démocrate, un précurseur de Sun Yat-sen et du Kouo-
min-tang. En réalité, ses réformes semblent avoir été surtout dictées par des
préoccupations fiscales. Il s’agissait d’aider le peuple à produire davantage
pour que l’État pût s’enrichir de l’enrichissement général. Ce fut dans ce
double but — améliorer le sort du peuple en enrichissant l’État — que Wang
Ngan-che fit instituer en 1069 une commission permanente des réformes qu’il
présida. Et aussitôt la refonte du régime économique commença. Wang
Ngan-che établit un budget des recettes et des dépenses de l’État suivant un
programme fixe qu’on ne devait dépasser sous aucun prétexte et qui réduisait
les dépenses de 40 %.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 133
L’agriculture était, de beaucoup, la grande richesse de la Chine. Pour en
augmenter le rendement, Wang Ngan-che résolut de soustraire les paysans à la
misère — cette misère dont nous avons vu plus haut un tableau si précis — et
aux saisies de leurs créanciers. ■ A cet effet l’État consentit aux paysans des
prêts sur récolte (59). Ces avances leur étaient faites au printemps. A
l’automne, après la récolte, les prêts, augmentés d’un intérêt, étaient restitués
à l’État par les bénéficiaires. Par ailleurs les campagnards se plaignaient d’être
victimes de l’arbitraire des fonctionnaires pour l’exécution des corvées. Wang
Ngan-che supprima la corvée et la remplaça par une taxe annuelle qui
constitua un fonds sur lequel furent payés les travaux publics. Innovation fort
importante, car la taxe ainsi créée n’était autre que la première apparition de
l’impôt personnel. Dans le même esprit le cadastre fut complètement refondu,
refonte rendue indispensable par la transformation agraire du IX e siècle. Dans
la Chine ancienne l’impôt foncier avait porté sur la propriété paysanne, la
propriété de village dont nous avons plus haut montré l’économie. Depuis
qu’au IXe siècle la petite propriété avait disparu au profit des grands
domaines, il fallait trouver autre chose. C’est à quoi pourvut Wang Ngan-che
en procédant, non certes, comme on l’a prétendu, à une redistribution de la
propriété, mais à une redistribution du cadastre. En 1073 il divisa tout le
territoire en carrés d’un li (576 mètres) de côté, carrés destinés à établir
l’assiette du nouvel impôt foncier. Comme le fait remarquer Henri Maspero,
ce fut là une réforme purement fiscale, sans aucun caractère « social » : « Les
propriétés subsistèrent comme auparavant, sans aucune relation avec ces
divisions fiscales nouvelles ; les propriétaires dont les biens se trouvaient en
tout ou en partie sur le même carré, payaient une part de l’impôt du carré
proportionnelle à l’étendue de ce qui leur appartenait. » Le régime de la
propriété foncière resta celui des latifundia (même un réformateur comme
Wang Ngan-che ne songea point à y porter atteinte), mais l’empire fut doté
d’un plan cadastral précis et commode.
L’étatisme, cependant, triomphait. A partir de 1074 tout propriétaire fut
tenu à faire la déclaration de tout ce qu’il possédait, « y compris les porcs et
les poules ». Le commerce était d’ailleurs, lui aussi, réglementé. Tous les
produits furent tarifés par les mandarins qui fixèrent le cours forcé du marché.
L’État stocka les produits invendus. Les impôts furent d’autre part payés en
nature. Les mandarins, devenus de la sorte magasiniers officiels, conservaient
ces denrées pour les redistribuer à titre d’avances au moment des semailles ou
en cas de disette. « Le but de ces mesures était de maintenir des prix
raisonnables et de briser la spéculation en empêchant toute hausse illicite
comme toute dépréciation exagérée des produits. » Mais ici encore le but
dernier était fiscal. Les marchandises en magasin furent frappées d’un impôt
annuel de 20 % garanti par ces mêmes marchandises et par le bâtiment qui les
abritait. Le délai de paiement écoulé, l’impôt était augmenté de 2 %. Mais en
même temps et de même qu’il avait institué le prêt sur les moissons,
Wang-Ngan-che dès 1071-1072 avait créé le prêt d’État sur la propriété pour
favoriser les entreprises commerciales. Plus précisément « un tribunal
René GROUSSET — Histoire de la Chine 134
spécialement créé pour l’organisation du commerce sur les marchés » (che-yi
wou) put consentir aux commerçants des avantages sur hypothèques.
Wang Ngan-che était un lettré. Mais il estimait que le programme des
examens n’était bon qu’à former des pédants et non des administrateurs. En
1071 il en bannit les compositions littéraires où le style l’emportait sur les
idées et toute la littérature proprement dite. Le programme comporta
désormais l’interprétation des classiques confucéens d’après l’exégèse
nouvelle du réformateur, des narrations et des pièces administratives, les can-
didats devant être jugés beaucoup plus d’après leurs idées personnelles et
leurs connaissances pratiques que par les grâces de leur style.
Ces réformes dans le domaine littéraire bien plus encore que ses
innovations économiques valurent à Wang Ngan-che l’opposition la plus
violente de la majeure partie du mandarinat. Sa nouvelle interprétation des
livres canoniques dans le sens de ses idées parut aux confucéens conservateurs
une manière de sacrilège. Toutes ses réformes furent tournées en dérision et
l’histoire chinoise ultérieure n’allait être qu’un long pamphlet contre lui.
Avouons d’ailleurs qu’il nous est difficile de nous faire une opinion
puisque ce sont en effet ses adversaires triomphants qui ont écrit son histoire.
Il semble cependant que sa réforme agraire ait eu pour conséquence une
diminution du prix de la vie. A son propre témoignage et tant que sa
législation resta en vigueur, « le riz était devenu aussi bon marché que l’eau ».
Un des ses poèmes (car, comme tous les lettrés de son temps, il était aussi
poète), d’une sincérité assez émouvante, nous montre d’ailleurs quel
sentiment profondément humain animait en lui l’économiste :
Quelqu’un manque-t-il d’argent pour le mariage
ou les funérailles ?
Je lui en prête pour dissiper son inquiétude.
Quelqu’un a-t-il une récolte insuffisante ?
Je lui donne tous les grains que je possède
pour l’aider à vivre.
Si la moisson est en abondance, je la recueille.
Si la moisson n’est pas suffisante, je distribue
tout ce que je possède pour qu’on puisse travailler.
De nos jours on ne s’en occupe pas,
mais moi je suis résolu à réprimer les accapareurs.
Traduction Tcheou Hoan
Il n’en est pas moins vrai que les réformes, peut-être appliquées avec trop
de rigidité, soulevèrent une opposition d’autant plus formidable qu’elle se
traduisait par la force d’inertie. L’emmagasinement des produits par les
fonctionnaires eût exigé une administration incorruptible, ce qui, paraît-il,
n’était point le cas. Il n’était pas jusqu’aux avances de semailles aux paysans
qui ne se tournassent contre l’intention du législateur. Trop souvent les
paysans à qui l’avance avait été consentie ne la remboursaient pas et se
voyaient, de ce fait, expropriés par le fisc. Le chef du parti conservateur,
René GROUSSET — Histoire de la Chine 135
l’historien Sseu-ma Kouang, avait beau jeu à critiquer là-dessus tout le
système : « Rien de plus spécieux, rien de plus beau en théorie, rien de plus
préjudiciable à l’État dans la réalité. On prête des grains au peuple, et il
commence par en consommer une partie. On lui prête des grains, et il les vend
et son activité cesse : il devient paresseux. » A quoi Wang Ngan-che
répondait : « Les lettrés ne veulent marcher que sur des routes battues par
leurs ancêtres : qu’on leur en offre de plus sûres, de plus utiles, de plus
commodes, ils ne daignent même pas faire un pas pour s’assurer si elles sont
telles ! »
Mais le grief le plus sérieux qu’on pût formuler contre les réformes de
Wang Ngan-che était que l’État n’accordait aux paysans la fameuse avance
sur récolte que moyennant un intérêt de 20 %. Sans doute était-ce là un taux
relativement modéré par rapport aux 50 % d’intérêt dans les prêts consentis
par des particuliers. Il n’en est pas moins vrai que les ruraux s’endettaient
ainsi dans des conditions singulièrement onéreuses. Pour peu que la récolte fût
mauvaise ou que, sans souci du lendemain, comme le prédisait Sseu-ma
Kouang, ils eussent gaspillé les sommes prêtées, ils n’avaient, à l’heure du
remboursement, effectivement le choix qu’entre l’expropriation ou la fuite.
Danger d’autant plus grand que, si les malheureux ne savaient guère résister à
la tentation de cette brusque avance de fonds, les fonctionnaires locaux, eux,
se trouvaient personnellement intéressés à les y faire succomber. En effet
l’intérêt de 20 % qui accompagnait le prêt sur récolte constituait une des
meilleures sources de revenu pour les finances provinciales. L’administration
se trouvait donc amenée à employer tous les moyens de pression en son
pouvoir pour persuader au paysan de s’endetter. Le prêt sur récolte prenait, en
dépit des intentions de Wang Ngan-che, les allures odieuses d’un véritable
sur-impôt extorqué à la simplicité ou à la misère des cultivateurs. L’État
réformiste se conduisait en véritable usurier. Au fond Wang Ngan-che se
trouvait en porte-à-faux entre son humanitarisme, son désir généreux de venir
en aide au peuple, et la nécessité où il se voyait de relever les finances de
l’État. Ses adversaires, les conservateurs, ne manquaient pas d’adresse lors-
qu’ils opposaient à son système du prêt sur récolte la pratique, plus modeste
mais plus sûre, des « greniers régulateurs », tels que nous les avons plus haut
définis.
La mort de l’empereur Chen-tsong en avril 1085 et l’avènement de son fils
qui n’avait que quinze ans, sous la régence de l’impératrice douairière Kao,
amenèrent la disgrâce des réformistes et le retour au pouvoir des
conservateurs dirigés par Sseu-ma Kouang. Wang Ngan-che mourut peu
après, suivi dans la tombe par Sseu-ma Kouang lui-même (60) (1086). Après
Sseu-ma Kouang, la principale personnalité du parti conservateur fut le poète
Sou Che ou Sou Tong-p’o (1036-1101) dont l’action semble avoir été heu-
reuse. Ayant une compréhension intime du peuple, des manières de voir et des
véritables aspirations des petites gens, il chercha à abaisser les barrières qui
séparaient les sujets du trône, à rompre l’isolement dangereux de la cour :
René GROUSSET — Histoire de la Chine 136
« Aux époques de bon gouvernement, disait-il, le plus humble sujet doit être
libre de faire connaître à l’empereur ses doléances. » Cependant sa franchise
ne tarda pas à faire disgracier Sou Che, et l’impératrice régente, qui favorisait
les conservateurs, étant à son tour décédée en 1093, le jeune empereur
Tche-tsong rappela les réformistes. Le souverain suivant, Houei-tsong, dont
nous verrons plus loin la dramatique destinée (1100-1125), revint aux
conservateurs (1106), puis rendit sa confiance aux réformistes (1112). Mais
sans doute s’agissait-il désormais moins du sort même des réformes que de
luttes de personnes entre politiciens des deux partis. Du reste, en dépit des
querelles politiques, la paix des Song produisait ses bienfaisants résultats. On
a vu que le recensement de 845 avait donné pour l’empire une trentaine de
millions d’habitants Celui de 1083 accusa près de quatre-vingt-dix millions,
non sans doute que la région du Nord, la Vieille Chine, déjà fort peuplée, ait
été le siège d’une augmentation très considérable, mais parce que la partie
méridionale de l’empire, la Nouvelle Chine, systématiquement colonisée
depuis les Han, commençait à acquérir une densité suffisante.
Il était temps, d’ailleurs, que cette colonisation s’achevât. La politique de
l’empereur Houei-tsong, en provoquant l’invasion des provinces du nord par
les barbares, allait de nouveau amener le Sud à servir de refuge à
l’indépendance chinoise.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 137
CHAPITRE 22
Un rêveur couronné : l’empereur Houei-tsong
L’empereur Houei-tsong, monté sur le trône de K’ai-fong à l’âge de
dix-neuf ans en février-mars 1100, fut un des souverains les plus cultivés
qu’ait possédés la Chine. Esthète et archéologue, grand collectionneur et
critique d’art, il fut lui-même un peintre de talent. Il présidait en personne les
réunions du T’ou-houa-yuan, académie de peinture dont les membres, vêtus
de violet et portant des insignes d’or et de jade, jouissaient du privilège d’être
admis dans les appartements privés du souverain. Houei-tsong proposait lui-
même aux peintres les sujets de concours et jugeait les candidats. Nous
connaissons quelques-uns de ces thèmes qui montrent bien le goût impérial :
« Les bambous enveloppent l’auberge près du pont » ; ou bien : « une barque
restant toute la journée sans emploi, personne ne désirant passer la rivière » ;
et encore : « la promenade d’un faisan dans le parc du palais ».
personnellement l’empereur était spécialisé dans les peintures d’oiseaux et de
fleurs et il est possible que certaines des œuvres à lui attribuées dans les
collections japonaises soient effectivement de son pinceau. Il avait d’autre
part réuni dans son palais de K’ai-fong une collection unique de peintures
anciennes (plus de six mille noms !) dont nous avons encore le catalogue.
Houei-tsong n’était pas moins épris de spéculations religieuses. Depuis un
siècle un renouveau religieux se manifestait dans les diverses confessions
chinoises. Chez les bouddhistes c’était l’amidisme ou culte du dhyâni-
bouddha Amitâbha. Véritable religion nouvelle dans le sein de la vieille
religion indienne, l’amidisme, nous l’avons vu, apportait aux foules chinoises
l’équivalent d’un théisme, mieux encore : un piétisme, un quiétisme
accessibles à tous les hommes de bonne volonté, une religion du cœur telle
que jusque-là l’Asie orientale n’avait rien connu de pareil. L’âme fidèle
n’avait qu’à se confier sans réserve à la miséricorde d’Amitâbha et, sauvée par
sa grâce, elle renaissait à ses pieds dans un ineffable au-delà, dans un véritable
paradis (soukhâvatî), « la Terre de pureté », parmi les bienheureux. Les
portraits d’arhat (lo-han en chinois), c’est-à-dire de saints bouddhiques que
nous a laissés le peintre Li Long-mien (1040-1106), avec leurs longs visages
ascétiques d’une si étrange intellectualité, nous montrent à quel point le
bouddhisme avait pénétré l’âme chinoise, puisque ces thèmes essentiellement
indiens étaient maintenant entièrement sinisés.
Vers la même époque le taoïsme évolua, lui aussi, vers un théisme
analogue en créant le culte d’une divinité transcendante, le « Pur Auguste »,
littéralement « l’Auguste de Jade » (le jade étant en Chine symbole de pureté).
René GROUSSET — Histoire de la Chine 138
A la vérité, ce dieu suprême était de naissance quelque peu tardive : c’est
exactement en 1012 de notre ère qu’il s’était pour la première fois manifesté
en révélant son existence à l’un des prédécesseurs de Houei-tsong, à
l’empereur Tchen-tsong. Houei-tsong à son tour lui manifesta une grande
dévotion. Depuis longtemps le monarque cherchait à entrer personnellement
en rapports avec les Génies et les Immortels du panthéon taoïste lorsque ses
vœux furent exaucés : un jour d’hiver qu’il se promenait dans la campagne
près de K’ai-fong — c’était en décembre 1113 — il aperçut à l’horizon un
« palais céleste » dont les constructions féeriques flottaient dans les airs
« au-dessus des nuages ». C’était, à n’en pas douter, le séjour même des Im-
mortels « et cela donnait envie de passer de la poussière de ce monde à cette
île des bienheureux ». C’est cette vision béatifique qu’au témoignage des
contemporains Houei-tsong aurait cherché à reproduire dans un de ses
tableaux.
Selon la remarque du Père Wieger, Houei-tsong semble d’ailleurs avoir
conçu une sorte de syncrétisme confucéo-taoïste où, de surcroît, le
bouddhisme devait trouver sa place. Le dieu suprême du néo-taoïsme,
l’» Auguste de jade » auquel il avait voué un culte officiel, fut par lui déclaré
identique au « Souverain d’En Haut », à l’» Auguste Ciel » des lettrés
confucéens, et il incorpora au panthéon ainsi présidé les divers bouddhas et
bodhisattvas venus du ciel indien (61).
Les intellectuels devraient apporter le plus grand soin à ne jamais se mêler
de politique, singulièrement de politique étrangère. Le rêveur couronné
qu’était Houei-tsong aurait achevé de couler des jours heureux en rassemblant
des œuvres d’art, en peignant des cailles ou des pruniers en fleurs et en
fusionnant cultes et divinités. Pour son malheur et celui de son pays, il se
lança dans la grande politique et y commit une faute irréparable pour
récupérer Pékin sur les Kitat, il s’allia contre eux aux Djurtchèt, peuple
tongous parent de nos actuels Mandchous qui habitait les forêts du nord-est
mandchourien et notre « province maritime » russe.
C’était une folie. Depuis un siècle, les Kitat, en grande partie sinisés,
satisfaits de posséder, en plus de l’actuel Leao-tong, de l’actuel Tchakhar et de
l’actuel Jehol, les deux marches de Pékin et de Ta-t’ong, étaient devenus pour
l’empire song des voisins assagis et pacifiques. Au contraire, les Djurtchèt
restaient encore des demi-sauvages dont on venait voir avec curiosité les
danses farouches, au milieu de leurs clairières, devant leur khan assis sur
douze peaux de tigre. La Chine avait tout à perdre au remplacement des
premiers par les seconds. Mais Houei-tsong, tout à son désir de réussir, en
recouvrant Pékin, là où ses ancêtres avaient échoué, se persuada que les
Djurtchèt vainqueurs se contenteraient des confins de la Mongolie Intérieure
et de la Mandchourie. Il conclut donc un pacte avec leur khan Agouda qui, en
1114, prit les Kitat à revers en Mandchourie. Tout marcha d’abord selon ses
vœux. Les Kitat furent écrasés, et en 1122 Pékin, leur dernière place, tomba
René GROUSSET — Histoire de la Chine 139
aux mains des Djurtchèt. Mais ce fut alors que pour la cour de Chine
commencèrent les difficultés.
L’ancien royaume kitan était maintenant tout entier au pouvoir des
redoutables Djurtchèt et ceux-ci devenaient les voisins immédiats de l’empire
song. Conformément aux termes de leur ancien traité, l’empereur Houei-tsong
leur demanda de lui remettre Pékin. Ils y consentirent, d’assez mauvaise
grâce, du reste. La prudence commandait de s’en tenir là. Houei-tsong, au
contraire, prétendit encore se faire céder par eux plusieurs places entre Pékin
et la Grande Muraille. Ne les obtenant pas, il fomenta en sous-main dans cette
région des révoltes de la population chinoise contre le vainqueur.
Ce fut la guerre, une guerre en vue de laquelle la cour de K’ai-fong n’avait
rien préparé. Non seulement les Djurtchèt s’adjugèrent Pékin, mais en
quelques mois leur cavalerie, lancée en trombe, descendit à travers le sud du
Ho-pei, balayant toute la Grande Plaine jusqu’au Fleuve Jaune. A K’ai-fong la
cour tremblait. Mais au lieu de se mettre à la tête des troupes, l’incurable
intellectuel qu’était Houei-tsong procéda à un changement de ministère. Il
chassa les réformistes, rappela les conservateurs au pouvoir et, conformément
au désir de ces derniers, rétablit l’ancien programme des examens en rendant
sa place d’honneur à la littérature... Pendant ce temps, les Djurtchèt avaient
traversé le Fleuve Jaune et commencé le blocus de K’ai-fong. Eperdu, Houei-
tsong capitula (fin 1126). Avec son fils aîné, toute sa suite, tous ses trésors, il
fut déporté au fond du pays djurtchèt, dans le nord de la Mandchourie (début
de 1127).
L’empereur dilettante, le collectionneur raffiné devait mourir sans avoir
revu sa patrie, neuf ans plus tard, âgé de cinquante-quatre ans seulement, en
quelque clairière de la forêt mandchourienne, parmi les chasseurs vêtus de
peaux de bêtes ...
Cependant un fils cadet de Houei-tsong avait échappé à la catastrophe. Ce
jeune homme (il avait vingt et un ans), qui devait porter le nom de règne de
Kao-tsong, fut proclamé empereur dans le sud, à Nankin, à l’abri de la barrière
du Yang-tseu (mai-juin 1127). Pendant ce temps les Djurtchèt achevaient la
conquête de la Chine du Nord ; puis ils atteignirent le Yang-tseu qu’ils fran-
chirent avec deux armées, l’une au Hou-pei, près du lac Po-yang, l’autre sur le
cours inférieur du fleuve. La première poussa jusqu’au sud de la province de
Kiang-si. La seconde surprit Nankin et courut jusqu’au port de Ning-po, sur la
côte du Tchö-kiang (1129-1130). Cependant ces colonnes tout en cavalerie,
arrêtées par des difficultés de remonte et dangereusement hasardées dans un
pays coupé de collines, de rivières et de rizières, durent bientôt songer au
retour. Elles avaient maintenant à retraverser le Yang-tseu, large comme un
bras de mer et que leur barraient les jonques chinoises. Elles réussirent enfin à
opérer leur passage à l’est de Nankin et rentrèrent au Ho-nan. Le Sud étant
alors débarrassé d’envahisseurs, l’empereur Kao-tsong vint en 1132 s’établir à
René GROUSSET — Histoire de la Chine 140
Hang-tcheou, le chef-lieu actuel de la province du Tchö-kiang, ville qui allait
rester jusqu’à la conquête mongole la capitale de l’empire song.
Les généraux chinois profitèrent de l’essoufflement des Djurtchèt pour
récupérer diverses places (1134). Le plus vaillant d’entre eux, Yo Fei, déjà
vainqueur en plusieurs rencontres, allait en 1138 marcher sur K’ai-fong et
sans doute rendre à l’empire son ancienne capitale, quand un ministre jaloux
de ses succès l’obligea à s’arrêter, puis le fit incarcérer sous un prétexte
imaginaire et finalement supprimer dans sa prison. Du reste, l’empereur Kao-
tsong, personnage indolent et faible, était fatigué de la guerre. En cette même
année 1138 il conclut la paix avec les Djurtchèt en leur abandonnant tous les
territoires qu’ils occupaient, c’est-à-dire toute la Chine du Nord, tout le bassin
du Fleuve Jaune, et même, plus au sud, tout le pays jusqu’au fleuve Houai.
Les Song conservaient la Chine du Sud, c’est-à-dire le bassin du Yang-tseu et
la région foukiénaise et cantonaise avec, comme on l’a dit, pour capitale la
ville de Hang-tcheou, au Tchö-kiang.
Dans la Chine du Nord, les Djurtchèt ne tardèrent pas à se siniser. Leurs
rois prirent le nom dynastique chinois de Kin, ou « Rois d’or », et c’est sous
ce nom de Kin qu’ils sont connus de l’histoire classique et que nous les
désignerons désormais. A partir de 1153 les Kin, qui avaient jusque-là
conservé leur résidence royale en Mandchourie, transférèrent — signe visible
de leur sinisation — leur capitale à Pékin.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 141
CHAPITRE 23
La douceur de vivre
La dynastie des Song, ayant renoncé à l’espoir de reconquérir la Chine du
Nord, ne songea plus, dans son empire désormais restreint aux provinces
méridionales, qu’à retrouver l’atmosphère de poésie et d’art des palais de
K’ai-fong, la douceur de vivre. Deux courtes guerres contre les Kin, en 1161
et 1206, ne troublèrent qu’épisodiquement la paix. En dépit des énormes
pertes territoriales faites par l’empire, la catastrophe de 1126 ne sembla
elle-même qu’un simple épisode. Dans tous les domaines la délicate
civilisation des Song, fleur de la culture chinoise, continuait. Le moment est
venu d’en évoquer l’art et la poésie. Nous commencerons par un retour sur
l’époque de K’ai-fong (960-1126) pour passer ensuite à celle de Hang-tcheou
(1132-1276).
Sur la conception du paysage chez les Song dès l’époque de K’ai-fong,
nous possédons un document précieux, le traité sur « les monts et les eaux »
(chan-chouei) du peintre Kouo Hi (né vers 1020). On y voit quels
observateurs de la nature furent déjà les maîtres du XI e siècle. « Les nuées et
les vapeurs des paysages, remarque ce texte, ne sont pas identiques dans les
quatre saisons. Au printemps elles sont légères et diffuses, en été riches et
denses, en automne dispersées et minces, en hiver sombres et sauvages.
Quand les tableaux savent rendre ces effets, les nuées et les vapeurs ont un air
de vie. La brume qui entoure les montagnes n’est pas la même aux quatre
saisons. Les montagnes du printemps sont légères, séduisantes, souriantes,
pour ainsi dire. Les montagnes de l’été ont une couleur d’un bleu vert qui
semble s’étaler sur elles. Les montagnes de l’automne sont gaies et proprettes,
comme si on venait de les repeindre. Les montagnes de l’hiver sont tristes et
calmes, comme si elles dormaient. » Et plus loin : « Le grand mont
majestueux règne sur les montagnes moindres qui l’entourent. Les crêtes et les
mamelons, les bois et les ravins proches ou lointains, grands ou petits, le
reconnaissent pour maître. Son aspect est celui d’un empereur trônant au
milieu des princes assemblés. » « Les pins élancés et droits sont chefs parmi
les arbres. Ils soutiennent les plantes rampantes et grimpantes qui se confient à
eux comme à des maîtres. » Kouo Hi enseigne encore que le montagnes
changent d’aspect et pour ainsi dire de personnalité suivant la distance.
« Chaque distance amène une différence, les formes en varient à chaque pas.
Une seule montagne peut réunir en elle les formes et les aspects de plusieurs
centaines de monts. » Elles varient aussi d’âme avec la saison, — montagnes
de printemps, voilées de brumes cotonneuses, « et les gens sont heureux » ;
René GROUSSET — Histoire de la Chine 142
montagnes d’été avec leurs arbres ombreux « et les gens sont satisfaits » ;
montagnes d’automne, claires et pures avec les feuilles qui tombent, « et les
gens sont calmes » ; montagnes d’hiver, couvertes de nuages sombres et
balayées par la tempête, « et les gens sont silencieux et solitaires (62) ».
On remarquera que le traité de Kouo Hi est purement et simplement le
commentaire de l’idée — retrouvée bien plus tard chez nous — que le
paysage est un état d’âme.
Un des sujets sur lesquels insiste le maître song est l’importance, en
montagne, des jeux d’ombre et de lumière, l’importance surtout des
interpositions de brumes. « Les formes de la montagne dépendent du soleil et
de l’ombre. Les endroits de la montagne qu’enveloppent le brouillard et les
vapeurs doivent rester voilés, ceux qu’ils n’atteignent pas resteront seuls
visibles. » Et enfin cette maxime : « Les montagnes sans brumes ni nuages
sont comme un printemps sans fleurs. » Nous savons par les historiens chinois
que Kouo Hi peignait en effet d’après ces maximes « les vieux pins, les
rivières sinueuses, les corniches surplombantes, les gorges profondes, les pics
élevés, les falaises escarpées, en partie cachées par les nuages et les bancs de
brouillard ou estompées par la brume ». Les peintures à lui attribuées dans les
collections japonaises nous donnent au moins une idée de sa manière. Effets
d’hiver : « la neige s’entasse dans les crevasses et la glace encombre la rivière,
là où le bac fait passer les voyageurs grelottants ». Effets de printemps : « les
vagues clapotent, les montagnes se perdent dans une brume légère ». Soirées
d’automne, son sujet favori : « le ciel s’éclaircit après l’averse, les oies sau-
vages traversent l’espace en longues files qui paraissent rejoindre les chaînes
de montagnes lointaines ». Ce sont des paysages analogues que nous a laissés
l’autre grand peintre de K’ai-fong, Mi Fei (1051-1107). Nul n’a mieux rendu
que lui le faciès caractéristique des « plis siniens », tel que le décrivent les
modernes géographes, tel que le reproduisent ses peintures, « moutonnement
de collines boisées et de montagnes aux sommets arrondis qui percent à
travers des bancs de brume cotonneuse ».
Les poèmes song, pour une grande partie, ne sont pas autre chose que la
transposition littéraire des chefs-d’œuvre de la peinture. Le poète Ngeou-yang
Sieou (1007-1072), qui vécut à l’époque de K’ai-fong (il fut un des chefs du
parti conservateur), nous dit par exemple dans son « chant des montagnes
lointaines (63) » :
Une teinte uniforme couvre montagnes proches
et montagnes lointaines.
On a marché toute la journée, mais la montagne
est toujours là, en face de nous.
Constamment varie l’aspect des pics et des collines,
Mais le voyageur passe sans connaître leur nom.
Ou bien cette marine :
René GROUSSET — Histoire de la Chine 143
Sur la rivière glacée fond la neige entassée
depuis quelques jours.
Les bords commencent à dégeler.
Au crépuscule tout le monde rentre chez soi.
Alors les mouettes viennent se poser
sur les barques des pêcheurs.
Et cette autre marine, sur le thème du pêcheur :
Le vent traîne le fil de la longue canne à pêche.
Coiffé d’un chapeau de paille et habillé d’un manteau
d’herbes, le pêcheur se cache parmi les roseaux.
Dans la fine pluie de printemps on le perd de vue
Et le brouillard montant de l’eau cache
la montagne d’en face (64).
Le même Ngeou-yang Sieou nous a laissé, cette fois en prose, d’autres
impressions non moins pénétrantes, musicales celles-là, sur les bruits de
l’automne :
« Une nuit je lisais quand j’entendis un son qui venait
du sud-ouest. Au début quelque chose semblait tomber,
comme tombent une à une les gouttes d’eau avec un
bruit faible et triste. Puis une bourrasque de vent s’éleva
soudain, s’élança, s’emporta et se mit à claquer comme
les flots mutinés dans la nuit, comme l’orage subitement
déchaîné. C’était comme si des guerriers marchaient en
silence vers l’ennemi : ni appels ni ordres, seulement le
bruit sourd de la marche des hommes et des chevaux.
J’envoyai mon jeune domestique se rendre compte
au-dehors de ce que c’était. Il revint, me disant : Les
étoiles et la lune sont claires et sereines, la Voie Lactée
est au ciel. Nulle part on n’entend de son humain. Le son
est parmi les arbres. C’est le son de l’automne (65). »
L’autre grand poète song, Sou Che, appelé aussi Sou Tong-p’o
(1036-1101) (et qui, lui aussi, fut à l’époque de K’ai-fong un des chefs du
parti traditionaliste), nous a laissé à son tour des notations dignes des vieux
maîtres t’ang. Son « excursion à la Falaise Rouge », sur les bords du
Yang-tseu, au Hou-pei, est un des morceaux les plus célèbres de la littérature
chinoise :
« Le vent était à peine perceptible, les vagues ne se
soulevaient pas ... Peu après, la lune apparut au-dessus
des montagnes de l’est et commença son voyage
hésitant parmi les constellations. La rosée blanche
s’étendait sur le fleuve ; l’eau scintillante se confondait
avec le ciel. En laissant notre barque dériver à sa guise,
nous voguions sur l’immensité. On eût dit que nous
René GROUSSET — Histoire de la Chine 144
voguions dans le vide, montés sur le vent ... Nous étions
légers comme si nous avions quitté le monde et que nous
fussions libres de tout support, tel un homme parvenu à
l’état d’Immortel et qui plane dans l’espace ... Un des
invités savait jouer de la flûte. Les sons soupiraient
comme une plainte ou une passion, comme des pleurs ou
des lamentations et l’écho se prolongeait, ondulant sans
s’interrompre, comme un fil de soie ... Un d’entre nous
dit : « Nous sommes des passagers d’un jour entre le ciel
et la terre. Ah ! être le Yang-tseu qui ne s’épuise jamais !
S’unir à un Immortel, s’envoler avec lui, saisir la lune
brillante et durer éternellement ! » Je répondis : « Mais
connaissez-vous l’eau et la lune ? Cette eau qui s’en va
ainsi, elle n’est jamais partie. Cette lune, tantôt pleine et
tantôt diminuée, finalement elle n’augmente ni ne
diminue. Car, si nous considérons les choses du point de
vue de ce qui change, alors le ciel et la terre passent en
un instant ; mais si nous les considérons du point de vue
de ce qui demeure, alors les êtres et nous-mêmes, rien
n’a de fin (66). »
Tel était l’héritage que les Song, en abandonnant à l’invasion les provinces
du nord, apportaient avec eux dans la Chine du Sud.
Il n’y périclita point. Hang-tcheou, la nouvelle capitale (elle devait le
rester de 1132 à 1276), éclipsa bientôt le souvenir de K’ai-fong. Elle aussi
devint une ville-musée. En y transportant sa résidence, l’empereur Kao-tsong
(1127-1162) y regroupa les artistes qui avaient brillé à la cour de son père, à
K’ai-fong, et bientôt il put y reconstituer l’académie de peinture. On le vit,
comme l’avait fait Houei-tsong, conférer lui-même aux plus grands artistes les
insignes de la « Ceinture d’Or » et les héberger dans son palais. Il se plaisait à
calligraphier de sa main d’anciens poèmes dont il leur confiait ensuite
l’illustration. Son petit-fils, l’empereur Ning-tsong (1195-1224), devait être
également un grand amateur de peinture qui conféra la Ceinture d’Or non
seulement à des maîtres de l’école officielle des lettrés, mais encore à plu-
sieurs artistes de l’école indépendante, c’est-à-dire bouddhique. Les textes de
ce temps nous montrent avec quel amour Kao-tsong et Ning-tsong faisaient
décorer par les membres de l’académie impériale les palais et les pavillons
dont ils couvraient maintenant Hang-tcheou.
La ville se prêtait à ce rôle. Elle était située dans une position admirable,
bien faite pour séduire ces artistes nés qu’étaient les derniers Song. Baignée à
l’est par le Ts’ien-t’ang près du point où le fleuve se jette dans la baie de
Hang-tcheou, et de l’autre côté par le Lac Occidental (Si-hou), c’est, comme
Venise, une cité des eaux. Marco Polo, qui l’a aimée parce qu’elle lui
rappelait sa patrie, s’émerveille de ses embarcations innombrables, de ses
ponts de pierre, de son lac dont les îlots boisés et les rives verdoyantes
abritaient une multitude de pavillons, de kiosques, de pagodes et de palais. A
l’horizon se dressait le rideau des montagnes aux vallées profondes, aux pics
René GROUSSET — Histoire de la Chine 145
curieusement découpés, pleines d’ermitages bouddhiques qu’ont
immortalisées peintres et poètes, car il n’est pas un de ces paysages de la
région de Hang-tcheou qui n’ait été depuis longtemps « classé » par les vieux
maîtres song. La cour impériale donnait l’exemple. L’empereur Kao-tsong
avait fait construire dans la montagne, au-dessus du Lac Occidental, un grand
et magnifique pavillon que le peintre Siao Tchao décora d’un vaste panorama
de sommets et de rivières, « si bien qu’on ne savait si c’était une peinture
qu’on contemplait ou si c’était le paysage voisin ». Mais ce n’était pas
seulement Hang-tcheou, c’étaient tous les paysages du Tchö-kiang qui allaient
renouveler l’inspiration artistique. Province privilégiée par la variété de ses
aspects. Au nord, de l’embouchure du Yang-tseu à Hang-tcheou, une zone
côtière de polders, des « paysages hollandais » (67) avec une plaine maritime
haute à peine d’un ou deux mètres, s’étendant à perte de vue et coupée en tous
sens d’innombrables canaux. Au sud, à partir de Hang-tcheou jusqu’au
Fou-kien et au-delà, une côte à rias avec des baies aux contours découpés se
ramifiant entre des montagnes de granite aux escarpements inattendus, des
falaises déchiquetées, des prairies hérissées de blocs de porphyre (68). Les
géographes ont depuis longtemps montré l’analogie de ces formations avec
celles qui bordent la Mer Intérieure, au Japon. Il ne faudra donc pas nous
étonner si les paysagistes japonais (à partir du XV e siècle) présentent avec les
maîtres de Hang-tcheou d’évidentes affinités. Sans doute les premiers ont
copié les seconds, mais ils ont copié aussi les sites de leur propre pays et le
fait suffit pour expliquer la ressemblance avec certains paysages du Tchö-
kiang.
Mais ces éléments matériels, chez les maîtres de Hang-tcheou, ne sont que
pour nous transporter sur le plan de la pure spiritualité. En dépit du dessin le
plus sûr qui fût jamais, le monde des formes dans cette école n’est plus, selon
la formule bouddhique, qu’ « un monde de rosée », une écharpe de buées à
travers laquelle les pics les plus vertigineux ne se dressent qu’en apparitions
irréelles. Paysages noyés de brume et perdus de lointains, poignants comme
un visage. Et c’est bien le visage du monde que les maîtres de Hang-tcheou
ont voulu traduire sous son aspect le plus général ; ou plutôt ils ont voulu
rendre sa signification profonde, car la matérialité des formes n’est indiquée
que pour nous suggérer ce qui se cache par-delà. Plus cette face de terre et
d’eau, de vallées et de montagnes sera estompée de brumes et simplifiée par
l’éloignement, mieux l’esprit se laissera deviner au travers. D’où la
composition habituelle du lavis. Au premier plan, volontairement à peine
ébauchés, quelques arbres au tronc tordu, une masure, une barque sur la rive
qui tout de suite s’imprécise, car le brouillard qui noie la vallée se fond avec le
flot. A l’horizon, à des distances impossibles à évaluer, les interpositions de
brume nous ayant fait perdre pied avec le réel, des chaînes de montagnes dont
la ligne vaporeuse nous paraît suspendue dans les airs. Paysages où
l’enveloppe de vapeurs d’eau, en séparant les plans, en voilant à demi les
formes concrètes des choses proches, ne laisse finalement subsister que
l’espace pur dans l’idéalité des lointains.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 146
Parmi les maîtres de cette école quelques noms s’imposent, car ils
comptent parmi les plus grands de tous les temps : Ma Yuan dont l’activité est
attestée à partir de 1190 et qui dut mourir avant le milieu du XIII e siècle, et
son fils, Ma Lin, puis Hia Kouei qui, comme Ma Yuan, travaillait sous le
règne de l’empereur Ning-tsong (1195-1224), et enfin Lean K’ai et Mou-k’i
qui vivaient entre 1200 et 1270.
De Ma Yuan les collections japonaises et américaines estiment posséder
quelques lavis originaux. Voici, au musée de Boston, un paysage au début du
printemps : « dans le fond, de hautes collines ; à leur pied, un village voilé par
la brume ; une nappe d’eau enjambée par un pont et, tout au premier plan,
deux saules aux branches grêles et frémissantes ; on sent l’air du matin
effleurer les arbres ; la brume va se dissiper ; nul mouvement, nul bruit ; le
printemps hésite à venir (69) ». A la collection Mitsui, un pêcheur solitaire,
tendant sa ligne dans sa barque, sur un lac, l’hiver : la barque perdue au milieu
de l’immensité du lac sans rivage visible ; rien que l’eau immobile et l’homme
attentif à sa besogne. A la collection Iwasaki, un paysage de pluie ; au premier
plan, barque amarrée, rochers et grands arbres, puis interposition de brume et
enfin, à l’arrière-plan, pics estompés. A la collection Kuroda, un poète, sous
un pin en surplomb au flanc de la montagne, regarde la lune monter dans le
ciel. De Ma Lin, le célèbre « paysage du soir » de la collection Nezu : « les
hauteurs de la côte émergent seules de la brume, un vol d’hirondelles emporte
notre imagination dans l’espace ». Le musée Guimet possède une copie de Ma
Lin : « les génies se réunissant au-dessus de la mer », romantique évocation
d’une demeure de rêve surgie au milieu de rochers abrupts et dont la haute
terrasse domine un brumeux paysage d’océan et de récifs traversé par des
oiseaux.
Hia Kouei est sans doute représenté par des œuvres originales dans les
collections Kawasaki et Iwasaki et au Musée national de Pékin. Le kakémono
de la première collection évoque en quelques traits de pinceau une bourrasque
en montagne : « Dans une gorge, un coup de vent rabat les arbres au-dessus
d’un pavillon couvert de chaume ; les feuilles s’éparpillent ; un bonhomme
qui franchit la passerelle sous son parapluie lutte contre le grain, un autre s’est
réfugié dans un pavillon ; derrière l’averse qui cache le paysage perce la crête
d’une colline où quelques arbustes sont furieusement secoués par la rafale, le
tout indiqué avec la force et la rapidité de l’ouragan (70). » La peinture de la
collection Iwasaki, attribuée à Hia Kouei, est une marine, baie ou rivière avec
une barque amarrée derrière une pointe de terre ; quelques herbes d’eau sur la
droite, quelques arbres traités par taches et petits coups de pinceau, suivant le
procédé de l’artiste ; au fond l’entrevision d’un horizon de montagnes ;
impression de largeur dans les étendues d’eau, l’envol de la chaîne lointaine ;
eau et lumière fondues ensemble, en contraste avec les « crayonnages » des
premiers plans. Enfin le rouleau de l’ancien musée de Pékin est un long pano-
rama où tout s’harmonise dans l’atmosphère : « rives rocheuses, montagnes où
les pins poussent dru, arbres tordus et penchés, huttes nichées dans les
René GROUSSET — Histoire de la Chine 147
buissons, ponts de bambou reliant les promontoires, nappe d’eau qui parfois
passe dans les défilés, en forme de baies profondes, et ailleurs s’élargit en un
bras de mer dont on n’aperçoit pas l’autre bord et où les jonques lointaines se
perdent dans la brume. Tout cela exprimé par le simple lavis ... ».
Ces divers paysagistes appartenaient aux cercles de lettrés « confucéens »,
à l’académie impériale de Hang-tcheou. Un autre groupe est formé par les
artistes d’inspiration bouddhique, comme Leang K’ai et Mou-k’i dont il nous
reste maintenant à parler.
Ils professaient le bouddhisme contemplatif de l’école tch’an que nous
avons étudiée plus haut et peignaient dans les temples et ermitages de cette
secte disséminés près de Hang-tcheou, autour du Lac Occidental ou dans les
escarpements de la montagne. Malgré la faveur personnelle de l’empereur
Ning-tsong, Leang K’ai avait abandonné l’académie impériale de Hang-
tcheou pour aller vivre dans un de ces monastères. Son chef-d’œuvre, qui se
trouve aujourd’hui au Japon, à la collection Sakai, représente « Çâkyamouni
se rendant à l’arbre de la bodhi » ; le fondateur du bouddhisme est représenté
sous les traits d’un ascète debout, méditant, appuyé sur son bâton, près d’un
torrent, dans un étrange paysage de montagnes abruptes ; l’intensité de la
pensée, la violence de la méditation sont exprimées avec une âpre spiritualité
dans ce visage hirsute, presque sauvage ; cette violence intérieure, autant que
le vent qui souffle dans la gorge de la montagne, anime les plis étranges du
maigre vêtement et trouve sa réplique dans les branchages noueux, semblables
à des bêtes monstrueuses, qui rampent en se tordant aux pieds de l’ascète.
D’un autre Leang K’ai de la collection Sakai on peut dire qu’il est fait avec
rien : au premier plan, un rocher surplombant l’eau et habité par trois troncs
d’arbre dépouillés et comme prostrés ; à gauche une hauteur couverte de neige
et qui se perd tout de suite ; d’autres montagnes neigeuses, presque invisibles,
au fond ; dans l’intervalle, toute la brume ; en réalité, ce qui fait le sujet du
tableau, ce qui est l’âme du paysage, c’est la méditation dhyânique, la
communion avec l’univers.
Mou-k’i, le plus grand génie de ce temps, était entré comme religieux au
monastère bouddhique du Lieou-t’ong-sseu, près de Hang-tcheou. On lui doit
des apparitions surhumaines dans le domaine de l’animalité fabuleuse ou du
divin. De ce grand visionnaire le Daitokuji possède notamment un dragon
d’une puissance étonnante : dans le clair-obscur d’une nuée d’orage l’être
fabuleux surgit avec son mufle d’épouvante, ses longs tentacules de crustacé,
ses cornes de démon et ses yeux fulgurants dont le regard a la lueur blafarde
de l’éclair ; toute la menace indéterminée de l’inconnaissable se ramasse
soudain dans ce masque bestial et divin. Mou-k’i retrouve ici les vieilles
mythologies préconfucéennes que nous avions entrevues quelque douze
siècles avant notre ère sur les bronzes chang.
Mou-k’i est plus grand encore quand son génie cherche à rendre des idées
bouddhiques. La puissance farouche et presque sauvage qui s’exprimait dans
René GROUSSET — Histoire de la Chine 148
son dragon, la voici mise au service du mysticisme tch’an quand il nous peint
dans la collection Iwasaki un ascète ravi en extase. Le solitaire est assis sur
une corniche de montagne. Un énorme serpent l’entoure de ses anneaux et
pose sur ses genoux une tête menaçante. Mais l’ascète demeure impassible : la
puissance de sa concentration mentale domine le reptile. Au-dessous d’eux, à
flanc de montagne, se creuse l’abîme d’où montent des nuées qui semblent
porter l’étrange groupe. D’une inspiration tout autre mais de composition
analogue, la Kouan-yin du Daitokuji, blanche apparition à l’expression
méditative, à la fois douce et grave, assise au pied des monts, au bord des
eaux, dans une atmosphère de brume qui estompe les pics du fond. « Le
manteau de Kouan-yin est indiqué en longues lignes à inflexions douces qui
suggèrent l’harmonie intérieure et le calme complet, comme l’eau
parfaitement lisse qui baigne le rocher. » Mou-k’i peut également surpasser
comme paysagiste les maîtres confucéens eux-mêmes, comme dans le rouleau
de la collection Matsudaira représentant le retour des jonques à un hameau de
pêcheurs sur le lac Tong-t’ing. Les barques, on les distingue à peine, tant tout
le paysage est fait d’eau, d’air brumeux, d’espace et de lointain ; les
montagnes disparaissent peu à peu dans la brume ; les trois quarts du tableau
sont occupés par l’étendue sans premier plan ni arrière-plan ; le hameau lui-
même s’estompe et se tapit dans son bouquet d’arbres à l’angle gauche du
rouleau, tant les œuvres de l’homme se confondent dans l’immensité.
« Espaces infinis, harmonies de silence », c’est la face même de la terre que
nous peignent ici les vieux maîtres song et jamais elle n’aura été devinée,
traduite et aimée comme par eux.
Avec de telles œuvres la peinture chinoise atteint presque le domaine de la
métaphysique. Nous rentrons dans celui de l’art pur avec la céramique song.
Elle aussi fait partie du grand art. Comme les peintres avaient de préférence
adopté le lavis, le monochrome à l’encre de Chine, la céramique song préfère
la monochromie ou tout au moins le ton sur ton. C’est qu’elle aussi — comme
l’écrit Mme Daisy-Lion — « répond au goût d’une société de dilettantes qui
concevait la sobriété comme le luxe suprême : sa beauté est toute en sourde
richesse, en nuances délicates, en harmonies subtiles ; plus qu’à toute autre
époque la matière vaut par elle-même, par son onctuosité, son lustre, ses
vibrations et ses reflets, faite autant pour la joie des yeux que pour les plaisirs
délicats du toucher ». C’est ce que proclamait expressément, à la veille de
l’avènement des Song, un rescrit impérial des années 954-959 qui exigeait que
la porcelaine tch’ai-yao fût « aussi bleue que le ciel, aussi claire qu’un miroir,
aussi mince que le papier, aussi sonore qu’une pierre musicale de jade ».
Le groupe jou, ainsi appelé des fours de Joutcheou, au Ho-nan, et dont la
production est antérieure au XIIe siècle, répond bien à cette définition avec
son émail généralement gris lavande bleuté ou bleu lavande pâle, d’une rare
délicatesse. Un autre centre de fours est celui de Ts’eu-tcheou, au Ho-pei,
apparu déjà sous les T’ang et qui continua à fonctionner durant toute l’époque
song. Il est représenté notamment par un élégant décor floral en émail brun sur
René GROUSSET — Histoire de la Chine 149
fond d’émail crème. Le groupe ting, ainsi appelé de la ville de Ting-hien,
également au Ho-pei, donne principalement un émail ivoire, crème ou
chamois, parfois craquelé, parfois avec décor floral, souvent avec bord
métallique. « Par la finesse de leur matière, de leur décor, l’élégance de leurs
formes, écrit un collectionneur passionné, on peut considérer ces pièces
comme la meilleure céramique de tous les pays et de tous les temps. » Après
le repliement de la cour des Song de K’ai-fong sur Hang-tcheou, les potiers de
Ting-hien se retirèrent à King-tö-tch’en, au Kiang-si, où la production
continua encore pendant toute l’époque ming. Un groupe apparenté, dit
groupe du Ho-nan, comprend une série de pièces noires ou marron foncé dont
le reflet métallique imite le bronze. Sous les Song de K’ai-fong étaient
également apparus des céladons, caractérisés par leur ton vert olive assez
sombre.
Ces « céladons du nord » sont en rapport avec la céramique coréenne, par
ailleurs si rare en Europe (voir collection Robert de Billy). Les « céladons du
sud » sortirent des fours de Long-ts’iuan, au Tchö-kiang. Leur vert jade clair
très lumineux les distingue à première vue des précédents. Une variété voisine
est celle des craquelés connus sous le nom de ko, aux « toiles d’araignée »
d’une délicatesse infinie (émail généralement vert d’eau, gris vert, gris bleuté
ou gris cendré). Il est souvent fort difficile de les distinguer d’une autre variété
de craquelés, à émail bleu gris ou lavande et connus sous le nom de kouan.
Les kouan, sous les Song de K’aifong, étaient fabriqués dans les fours
impériaux de cette ville, au Ho-nan. Après 1127 les potiers de kouan
émigrèrent, eux aussi, à Hang-tcheou. Au contraire les fameux « clairs de
lune », à émail bleu lavande ou mauve, opalescent et taché de pourpre, dont
les teintes se dégradent l’une dans l’autre (« flambés de transformation »),
semblent être restés groupés autour de Kiun-tcheou, au Ho-nan, d’où ils tirent
leur nom (groupe kiun). Ils se continueront à l’époque mongole. Quant au
groupe kien, originaire du Fou-kien, il est constitué par les bols à émail
marron foncé ou terre de Sienne, pailleté ou tacheté de reflets plus clairs,
qu’on appelle pour cette raison « poils de lièvre » ou « plumes de perdrix ».
Enfin Michel Calmann réunit dans un groupe hors série, le « groupe clair »,
plusieurs genres de pièces sans tradition écrite, appelées d’ordinaire
ying-ts’ing (« azur nuageux ») et d’émail, en effet, souvent bleuâtre (71).
René GROUSSET — Histoire de la Chine 150
CHAPITRE 24
Cristallisation de la pensée chinoise
L’époque song n’est pas marquée seulement par cette extraordinaire
floraison artistique, mais aussi par la renaissance de la philosophie
confucéenne et, plus généralement, par l’importance accordée aux luttes
d’idées. Or il se trouva que précisément à cette époque la mise au point d’une
découverte inestimable vint donner à la pensée chinoise un instrument encore
inconnu partout ailleurs : la découverte ou plutôt la généralisation de
l’imprimerie.
La découverte de l’imprimerie ne fut pas plus en Chine qu’en Europe — et
bien moins encore — l’œuvre d’un seul homme, réalisée d’un coup de génie.
Elle fut ici le résultat du lent travail des siècles, procédant par transitions
presque insensibles. L’origine en remonte d’ailleurs à trois autres découvertes
beaucoup plus anciennes : celle du papier, celle de l’estampage, celle des
sceaux « à sens normal ».
La Chine archaïque s’était servie, pour écrire, de minces tablettes de
bambou. Un peu plus tard, les Chinois employèrent des pièces de soie d’une
espèce particulière. Mais les tablettes de bambou restaient d’un maniement
difficile, la soie était chère. D’après la tradition, un certain Ts’ai Louen,
employé au palais des seconds Han à partir de l’an 75 de notre ère, mort en
114, aurait inventé le papier en employant à cet effet des écorces d’arbre, des
fils de chanvre, de la vieille toile ou des filets de pêche, soumis à une longue
ébullition, broyés et réduits en bouillie épaisse, en « pâte à papier ». A
l’époque des T’ang l’usage du papier était assez généralisé pour que les
prisonniers chinois capturés par les Arabes à la bataille du Talas en 751
passent pour en avoir introduit la technique dans le monde musulman.
Quant au procédé de l’estampage, nous avons vu que l’origine en remonte
à la prise de copies sur les textes classiques confucéens qui avaient été pour la
première fois gravés sur pierre en 175-183 de notre ère. Toutefois, comme ils
avaient été gravés en creux, les estampages ne venaient qu’en blanc sur fond
noir. D’ailleurs la généralisation de l’estampage ne remonte pas au-delà du
VIe siècle. De plus c’est moins par ce procédé que par l’usage des sceaux que
les plus grands perfectionnements techniques furent obtenus. Comme les
inscriptions sur pierre, les sceaux furent longtemps gravés en creux. Au début
du VIe siècle on commença à les graver en relief et en sens inverse, de sorte
que l’impression en vint enfin « dans le bon sens » et en noir (ou rouge) sur
fond blanc, découverte dont il est inutile de souligner l’importance car elle
contenait le principe même de l’imprimerie (cf. N. Vandier, l.c.).
René GROUSSET — Histoire de la Chine 151
Sous les Souei la gravure sur bois ou xylographie avec impression de
caractères fit de nouveaux progrès. Un édit de 593 ordonna de graver sur bois
un grand nombre de textes et de dessins. Mais ce furent surtout les
bouddhistes et les taoïstes qui généralisèrent ce procédé par l’impression des
dhâranî ou formules-amulettes magiques à multiples caractères. Les
xylographies bouddhiques du VIIIe siècle trouvées à Touen-houang par les
missions Pelliot et Aurel Stein relèvent de cette technique, mais c’est prin-
cipalement sur le bas Yang-tseu et au Sseu-tch’ouan que l’impression sur bois
paraît, à l’époque t’ang, s’être le plus largement répandue, et cela pour la
confection de calendriers astrologiques populaires imprimés au moyen de
planches. Quant au plus ancien livre chinois imprimé que nous possédions,
c’est un texte bouddhique de 868 (le Soûtra du diamant), rouleau composé de
feuilles de papier collées bout à bout et actuellement au British Museum.
Le confucéisme officiel ne fit ici que suivre l’exemple du bouddhisme et
du taoïsme. En 904 un perfectionnement fut apporté dans la gravure sur pierre
des textes canoniques : on commença à les graver, eux aussi, en sens inverse
pour obtenir des estampages dans le bon sens. Néanmoins ce procédé venait
trop tard pour qu’on puisse lui attribuer l’invention de l’imprimerie, déjà
acquise à cette époque du fait de la xylographie et dont bénéficiaient
maintenant les textes « confucéens ». En 932, en effet, un édit impérial
ordonna de graver sur bois les classiques. La découverte finale serait due à un
certain Pi Cheng (entre 1023 et 1063), le précurseur, à quatre siècles d’avance,
de notre Gutenberg et qui aurait inventé les caractères mobiles, moulés en
terre cuite.
La généralisation de l’imprimerie ne put manquer d’avoir dans la Chine
des Song une influence certaine sur le mouvement des idées. L’impression,
sur papier, des neuf classiques, puis d’une foule de commentaires canoniques
multiplia l’usage des instruments de travail et apporta au commerce des
esprits des facilités inattendues.
Or, jamais événement ne pouvait arriver plus à son heure. Depuis les
T’ang il était visible que la pensée chinoise était anxieuse d’établir le bilan
spirituel des siècles antérieurs et devant ce spectacle, comprenant ce qui lui
manquait encore, d’y ajouter une philosophie première. C’était une tendance
générale, sensible aussi bien chez les taoïstes et chez les bouddhistes que chez
les lettrés et qui était en train de faire apparaître un néo-taoïsme, un néo-
bouddhisme et un néo-confucéisme plus proches les uns des autres que,
respectivement, des antiques écoles de sagesse dont tous trois se réclamaient.
En réalité tous trois arrivaient au même résultat : le monisme, l’explication de
l’univers et de l’homme par un élément unique. Les sectes bouddhiques du
Tch’an et du Tien-t’ai y avaient, on l’a vu, abouti dès le VI e siècle de notre ère
en retrouvant au fond de l’âme humaine comme au sein de l’univers le
principe de la bouddhéité conçu comme l’essence universelle. C’est dans le
même sens qu’à l’époque song les taoïstes tiraient des aphorismes de Lao-tseu
une cosmogonie et une métaphysique cohérentes : « Le Vide, enseigne un de
René GROUSSET — Histoire de la Chine 152
leurs traités datant de cette époque, n’est pas en réalité le vide absolu (le
néant). C’est, bien qu’à l’état non encore perceptible, le tao (terme qui désigne
ici le principe universel). Pour se manifester, le tao se rend accessible aux
sens. Le sensible, c’est l’ensemble de tout ce qui a forme et figure, mais
formes et figures contiennent le tao et c’est lui qui agit en elles. Dans tout être
sensible il y a un esprit identique au tao », c’est-à-dire au principe
cosmique (72).
C’est par un monisme analogue que l’école des lettrés song allait à son
tour couronner le confucéisme antique. L’initiative de ce grand mouvement
philosophique revient à un auteur du XI e siècle, contemporain, par
conséquent, des Song de K’ai-fong : Tcheou Touen-yi (1017-1073). C’était un
soldat qui s’était retiré pour méditer sur la destinée. L’homme que nous
entrevoyons derrière le philosophe avait une âme très noble et a peint son
idéal dans une pièce célèbre, sous l’allusion transparente de « l’amour des
lotus » :
« Parmi les fleurs, nombreuses sont celles qui peuvent
plaire. Le poète T’ao Yuan-ming n’aimait que les
chrysanthèmes. Depuis les T’ang les gens du monde ont
voué un culte à la pivoine. Moi je n’aime que le lotus qui
sort de la boue sans se souiller, dont le milieu est creux
et la tige droite, qui n’a ni branches ni rameaux, dont le
parfum est encore plus pur à distance, qu’on peut voir de
loin et qu’on ne peut manier pour son amusement ... La
pivoine rouge représente entre les fleurs la richesse et la
noblesse, mais le lotus représente la sagesse. Hélas !
ceux qui aiment la pivoine sont nombreux, mais je crains
d’être seul à aimer le lotus ... »
Ce fut Tcheou Touen-yi qui introduisit dans le confucéisme la notion du
premier principe, désigné par lui sous le nom de t’ai-ki, littéralement « faîte
suprême » et conçu, à la manière du vieux tao de Lao-tseu et de
Tchouang-tseu, comme l’unité primordiale (73). Mais à l’exemple du
néo-taoïsme de son temps, il se représentait cette essence primordiale sous un
aspect non point métaphysique mais nettement cosmogonique, semblable à la
matière infiniment raréfiée et diffuse de nos nébuleuses, poussière qui sous
l’action interne des lois de la nature s’organise et produit par voie d’évolution
l’ensemble de l’univers.
Les mêmes idées furent développées par son contemporain Chao Yong
(1011-1077). Tcheou Touen-yi avait été une sorte de mathématicien de la
métaphysique et, comme on l’a dit, « un Spinoza chinois ». Chao Yong fut,
lui, un libre rêveur qui nous a laissé des vers dignes de Verlaine :
Devant les fleurs je bois du vin et je me grise.
Ivre, tenant une branche fleurie, je continue à chanter..
O ravissantes fleurs, ne riez par
en voyant ma tête blanche ;
René GROUSSET — Histoire de la Chine 153
Ma tête blanche a déjà vu
d’innombrables belles fleurs ! (74)
Il vivait dans la banlieue de K’ai-fong, dans une misérable cabane ouverte
aux vents et à la pluie, « manquant de feu en hiver et d’éventail pour se
rafraîchir en été ». Il avait donné à cette masure le nom poétique de « Nid de
la joie tranquille ». Il refusa tous les postes officiels, se contentant de recevoir
dans sa chaumière les hommes les plus éminents de son temps, entre autres
l’historien et ministre Sseu-ma Kouang quand celui-ci, fatigué de la vie
orageuse de la cour, venait auprès de lui chercher quelques instants de paix.
La doctrine de Chao Yong est un pur monisme.
« L’homme est un avec le ciel et la terre, avec tous les
êtres de tous les temps, car la loi de l’univers est unique.
Loi du ciel et de la terre, participée dans tous les êtres,
atteignant dans chaque espèce d’être un degré de
développement qui en constitue la nature spécifique et
dans chaque individu un degré de perfection qui le
caractérise. L’être premier, duquel est issu tout ce qui
est, c’est le tao, c’est le Faîte Suprême (T’ai-ki), c’est le
Faîte Auguste (houang-ki), noms d’emprunt, car l’être
primordial est indéfinissable, innommable, ineffable. Le
ciel et la terre ne sont pas d’une autre nature que le reste
des êtres. Ce sont deux êtres intermédiaires par lesquels
le Faîte Suprême produisit tous les autres. La matière uni-
verselle est une, participée par tous les êtres. L’esprit
vital est un, participé par tous. Les genèses et les
cessations, les naissances et les morts sont pures
transformations de ces deux entités. Tous les êtres sont
un avec moi. Alors, prenant la question de mon côté, je
dis : Y a-t-il réellement des êtres ? Prenant la question du
côté des êtres, je demande : Mon moi existe-t-il
réellement ? » (75)
Comme on le voit, nous sommes ici tout près — et presque dans les
mêmes termes — des méditations du vieux philosophe taoïste Tchouang-tseu
(voir plus haut). Mais Chao Yong, comme tous les penseurs de son temps, ne
se contente pas de ces « élévations poétiques ». Il ordonne ces antiques
notions en un système cohérent, une sorte d’évolutionnisme d’une
remarquable ampleur : « Le Faîte Suprême, c’est l’être dans son premier état
d’inaction. Etant un, il produisit, par un premier acte, un autre un, la matière
ténue. Ensuite dans cette matière il produisit la pluralité par la double
modalité du yin et du yang. » Il est curieux de retrouver ici les plus antiques
notions de la société chinoise primitive, associées non plus seulement aux
élaborations du taoïsme tardif, mais aux cosmogonies indiennes, telles que le
bouddhisme les avait apportées avec lui en Extrême-Orient, le tout recouvert,
tant bien que mal, du manteau de l’orthodoxie confucéenne.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 154
C’était une vieille conception hindoue que le monde passe par des phases
alternantes d’expansion et de rétraction à travers le cycle éternel des kalpa.
Nous retrouvons maintenant les mêmes idées chez le philosophe
néo-confucéen Tchang Tsai (1020-1076), au point qu’on pourrait se demander
s’il ne s’agit pas ici de l’adaptation d’un texte sanscrit :
« Tout commença par la condensation de la matière
raréfiée. Condensée au point de tomber sous les sens,
c’était une masse gazeuse, vaporeuse, floconneuse (k’i).
Sa quintessence non condensable, invisible et
impalpable, c’est la force vitale ou esprit (chen). Depuis
que le double mouvement d’expansion et de rétraction
commença, la matière ne peut plus s’y soustraire. Elle
s’épanouit irrésistiblement en êtres multiples qui rentrent
dans son sein quand elle se contracte. Ce double mou-
vement est sans arrêt. Il se passe dans la matière sans
altérer la matière. Il est semblable au double phénomène
du gel et du dégel de l’eau, laquelle reste inaltérée sous
ces deux états... Toute naissance est une condensation,
toute mort est une résolution de la matière. A la
naissance rien ne vient, à la mort rien ne part. Dans
l’individu la norme céleste est esprit vital ; puis, elle rede-
vient norme céleste. Condensée, la matière est un être ;
raréfiée, elle est le substratum des transformations. »
(76)
La philosophie première de l’école des lettrés était donc constituée en ses
traits essentiels quand Tchou Hi lui donna sa forme définitive.
Tchou Hi naquit au Fou-kien en 1130. Plus ou moins imbu, dans ses
premières années, d’idées bouddhiques, il y renonça définitivement vers 1154.
pour revenir au confucéisme officiel. En 1163 il se vit appelé à la cour de
Hang-tcheou par l’empereur Hiao-tsong qui le nomma bibliothécaire. Par la
suite il exerça les fonctions de gouverneur dans plusieurs villes importantes
(1170-1196). Ayant pris part aux querelles de partis qui divisaient la cour, il
fut à la fin disgracié (1196). Il mourut dans la retraite en 1200. En plus de ses
traités de philosophie, il laissa une histoire générale de la Chine, abrégé de
celle de Sseu-ma Kouang et qui reste encore aujourd’hui le manuel le plus
consulté. Quant à son œuvre philosophique, elle exerça une telle influence,
elle éclipsa si bien celle de ses prédécesseurs que le système tout entier est
généralement désigné sous le nom de « tchouhisme ».
A l’origine des choses, Tchou Hi place la notion de wou-ki, terme qui
signifie textuellement « non-être », « absolu non-être », mais qui, dans le
système, représente en réalité bien plutôt l’être en puissance, la virtualité
universelle, ou, comme dit l’école, le « grand vide » (t’ai-hiu). En effet c’est
du wou-ki que sort le t’ai-ki, le principe de toute chose, lequel est chez Tchou
Hi comme chez ses prédécesseurs la clé de voûte du système. Les définitions
qu’il en donne présentent ce premier principe comme l’être pur, infini, éternel,
René GROUSSET — Histoire de la Chine 155
absolu, la substance dans sa plénitude, principe du monde et raison des
choses. A ce titre on le dit « extrêmement élevé, extrêmement excellent,
extrêmement subtil, extrêmement esprit ». Mais s’il peut être considéré
comme spirituel, il est, aussitôt que posé, posé dans la matière. Esprit si l’on
veut, mais esprit non distinct de la matière, un avec elle, infus dans la masse
qu’il anime et organise. Ceux qui ont voulu voir dans le tchouhisme une
métaphysique, ont pris le t’ai-ki pour un absolu transcendant. D’autres, pour
qui la doctrine n’est qu’un monisme matérialiste, donnent le t’ai-ki pour une
sorte d’éther cosmique. Et il faut bien reconnaître que le texte même de Tchou
Hi peut prêter aux deux interprétations. Tchou Hi écrit, en effet, dans le
second sens : « T’ai-ki est semblable à une racine qui germe et monte, qui se
divise en plusieurs branches, puis se divise encore et produit des fleurs et des
feuilles et ainsi de suite sans interruption. » Un de ses prédécesseurs avait dit
de même : « Une plante ayant produit sa graine, cette graine semée produit
une plante. Cette seconde plante n’est pas la plante première, mais son esprit
vital est le même, car l’esprit vital universel est un : c’est la loi de toutes les
genèses. » Mais un peu plus loin Tchou Hi, parlant toujours du premier
principe, emploie une autre image qui donne de sa pensée une interprétation
toute différente. Voulant expliquer l’omniprésence du t’ai-ki dans le monde, il
écrit : « C’est comme la lune qui éclaire la nuit. Elle est une au ciel et
pourtant, quand elle répand sa douce lumière sur les fleuves et sur les lacs, on
la voit reflétant partout son disque sans qu’on puisse dire pour cela que la lune
est divisée et perd son unité. » En réalité, le t’ai-ki, raison d’être de la masse
cosmique en général et de chaque être en particulier, est à la fois transcendant
et immanent, principe intellectuel du monde moral et principe interne du
monde matériel. A la manière de l’ancien tao, il émet le monde, mais le
monde, bien que consubstantiel à lui, ne se confond pas absolument avec lui
par le fait même que le t’ai-ki est éternel, tandis que le monde qu’il émet et
réabsorbe périodiquement reste, chaque fois, éphémère.
Cette émission ou, si l’on préfère, cette organisation du monde, le t’ai-ki
l’opère par l’intermédiaire du principe li, terme qu’on peut traduire par
« raison », « loi » et qui représente en effet la raison des choses, l’ensemble
des lois de la nature. Cette loi immuable, nécessaire, valable pour tous les
règnes et dans tous les mondes, est le moule permanent dans lequel viennent
se modeler les formes éphémères. C’est ce que Tchou Hi exprime en ces
termes : « Li est comme le maître de maison qui reçoit et demeure. Il est
éternel et ses hôtes passent. » Les lois de la nature préexistaient à la création :
« Certainement avant le ciel et la terre li existait et c’est lui qui, mettant
l’énergie (ou la matière) en mouvement, produisit le monde. »
Ici intervient en effet un nouveau principe, k’i, terme qui possède une
gamme assez étendue de significations. C’est originellement la masse gazeuse,
aériforme, essence et virtualité du cosmos et support des lois de la nature. La
loi, ou raison des choses li (et l’un voit bien ici qu’il s’agit des lois de la
nature) éveille et met en branle cette masse ; suscite et libère l’énergie qui
René GROUSSET — Histoire de la Chine 156
dormait en elle ; et à son tour l’énergie cosmique déclenche par la production
et la combinaison des contraires — yin et yang, principe mâle et principe
femelle — tout le processus de l’évolution. Ainsi la raison universelle, tout en
transcendant infiniment les êtres, leur est immanente. En se réalisant dans la
matière, elle anime, pétrit, modèle et organise intérieurement les choses. C’est
le canal par lequel le premier principe, le t’ai-ki, se communique aux choses.
Mais cette communication n’est que temporaire : les existences particulières
ne sont que des prêts à court terme de la substance universelle, et la destinée
de chaque être n’est qu’une dérivation infinitésimale des lois de la nature.
Le philosophe chinois insiste sur les rapports de li et de k’i, des lois de la
nature et de la masse gazeuse qui est à l’origine de la matière, et cela en
termes que ne désavouerait pas Herbert Spencer. La loi, fait-il remarquer, ne
tombe pas sous les sens, mais sa portée est sans limites et elle est le principe
de toute unité. La matière au contraire, perceptible aux sens, est limitée et
source de toute diversité. C’est, on le voit, la différence même qui existe dans
nos philosophies européennes entre les notions de loi et de matière. Mais
comme la loi et la matière dont ils sont les équivalents chinois, il et ki restent
étroitement complémentaires et ne peuvent exister l’un sans l’autre. C’est
pour la commodité du raisonnement que le philosophe les isole. En réalité ce
sont deux co-principes inséparables, bien que théoriquement li ait sur k’i, la
loi sur la matière, une antériorité logique.
Ces principes philosophiques une fois posés, la cosmogonie de Tchou Hi
se déroule suivant un scientisme rigoureux. Au commencement était le T’ai-
hiu, mot à mot le Grand Vide, en réalité, comme on l’a vu, l’étendue
considérée comme le réceptacle de l’éther, la substance infiniment raréfiée et
dispersée des nébuleuses. En effet la matière, pour diffuse et raréfiée qu’elle
pût être à l’état primordial, n’en existait pas moins avec toutes ses virtualités
dans le Grand Vide, ce dont Tchou Hi nous avertit lui-même en nous disant
que le Grand Vide ne peut exister sans matière. Puis, sous l’action des lois de
la nature, cette matière diffuse s’agglomère. C’est la phase du chaos
primordial (houen touen, houen ti) qui correspond à ce que nous appellerions
la condensation de la nébuleuse. Le chaos à son tour s’organise en vertu,
toujours, du principe li, des lois de la nature, et, par la giration et le rythme
alternant yin-yang (nous retrouvons, on le voit, les vieilles conceptions
chinoises préhistoriques), il produit l’ensemble du cosmos visible.
La force latente, inhérente à toute matière, écrit
Tchou Hi, produisit le mouvement giratoire ; le ciel et la
terre étaient alors une masse de matière évoluante, tour-
nant comme une meule. Ce mouvement de rotation
s’accélérant, les parties lourdes se condensèrent au
centre, formant la terre, tandis que les parties légères,
entraînées vers la périphérie, formaient le ciel. Entre la
terre et le ciel, apparurent les hommes.
Tchou Hi enseigne d’ailleurs que cette création n’est que temporaire. Le
cosmos organisé n’est, comme l’individu, qu’un aspect momentané de
René GROUSSET — Histoire de la Chine 157
l’énergie universelle. Après une centaine de mille ans commencera une phase
de désagrégation de la matière, suivie d’une nouvelle phase de condensation
giratoire et de création. Et ainsi de suite à l’infini, dans l’avenir comme dans
le passé, car ce rythme alternatif est éternel et nécessaire, n’étant que la
conséquence mathématique des lois de la nature. Un rigoureux déterminisme
commande l’évolution. Destructions et créations s’enchaînent ; c’est
l’exemple, déjà cité, de la plante qui meurt en produisant la graine, laquelle à
son tour reproduira la plante après une série de transformations le grain semé
est revenu à sa forme originelle.
La morale de Tchou Hi découle de sa philosophie première. Cette morale
est purement rationaliste. Le principe li, c’est-à-dire le faisceau des lois de la
nature, est la norme du monde moral comme du monde physique. La loi
morale est l’application humaine des lois de la nature. Elle est donc nécessaire
comme celles-ci et nous oblige au même titre.
Ce rationalisme écarte sensiblement la philosophie de Tchou Hi des
virtualités théistes qu’on pouvait entrevoir chez certains moralistes de
l’antiquité chinoise. Lui-même dit expressément :
Le ciel, c’est l’azur qui tourne sur nos têtes. Il n’y a
pas dans l’azur de Souverain du Ciel (quoi qu’en disent
les anciens livres). La loi dirigeant, la matière évolue. Les
êtres sortent et rentrent comme les godets d’une noria
dont les uns, vides, redescendent dans le puits, tandis
que les autres, étant pleins, remontent, la chaîne se
déroulant sans cesse. Toutefois il ne faut pas dire que le
monde est sans maître, puisque le principe li (les lois de
la nature) le gouverne.
Mais ce moteur du monde qu’est le principe li ne saurait être conçu
comme une conscience universelle, une ineffable spiritualité, l’âme des âmes
et des mondes du panthéisme indien : « li, spécifie notre philosophe, agit sans
penser. Son action est nécessaire, fatale et inconsciente ». Tout spiritualisme
est donc exclu.
Il en est, écrit encore Tchou Hi, des générations des
hommes comme des vagues de la mer. Chaque vague est
elle-même. La première n’est pas la seconde, la seconde
n’est pas la troisième, mais elles sont toutes des
modalités de la même eau. Ainsi de l’homme. Moi qui suis
aujourd’hui, je suis une modalité de la raison universelle
et de la matière du ciel et de la terre. Mon ancêtre fut, lui
aussi, une modalité des mêmes éléments. Il n’est plus.
Les éléments restent. je suis en communion avec lui, par
communauté de constitution, de raison et de matière. De
même le ciel, la terre, tous les êtres sont un avec moi. je
puis appeler le ciel mon père, la terre ma mère, tous les
êtres mes frères, car tous me sont unis, tout l’univers est
avec moi un être unique (77).
René GROUSSET — Histoire de la Chine 158
L’adversaire de Tchou-Hi, Lou Siang-chan (1139-1192) s’exprimera de
manière assez analogue :
En fait, tout est infini. L’homme, le ciel, la terre et
toute chose sont dans l’infini ... Toute affaire de l’univers
est notre propre affaire, toutes nos affaires sont celles de
l’univers.
On remarquera d’ailleurs qu’en fondant en esprit scientifique ce principe
de la solidarité de l’homme et de l’univers, Tchou Hi et Lou Siang-chan ne
faisaient que développer une des plus antiques conceptions de la pensée
chinoise, conception apparue, il nous en souvient, dès la protohistoire et sur
laquelle toute la sagesse archaïque était basée. C’est encore cette même
pensée que développe Lou Siang-chan lorsqu’il écrit :
L’univers n’est pas autre chose que mon cœur [au
sens d’âme, principe psychique] ; mon cœur est l’univers.
Près de la mer Orientale naît un sage : son cœur et sa
raison (littéralement son li, c’est-à-dire les lois de sa
pensée) doivent ressembler aux miens ; près de la mer
Occidentale naît un autre sage : à lui aussi son cœur et sa
raison doivent ressembler aux miens. Parti de ce principe,
on peut remonter aux siècles les plus reculés ou
descendre indéfiniment le cours des siècles futurs, les
cœurs et la raison de tous les sages anciens, présents ou
futurs doivent être identiques.
Si nous traduisons en vocables occidentaux, nous dirons que le sage de la
Grèce antique et celui de la Chine médiévale doivent se poser le problème du
monde dans les mêmes termes qu’un Leibniz ou un Kant parce que les lois de
la pensée partout sont identiques et fonctionnent partout sur les mêmes
données. C’est l’affirmation de la valeur universelle de la raison en même
temps que de l’unité de l’esprit humain. La portée philosophique d’une telle
attitude ne saurait être surestimée et une histoire de la pensée humaine qui ne
tiendrait pas compte de ces métaphysiciens chinois du XII e siècle serait une
histoire mutilée, car ce que nous entrevoyons ici, ce n’est rien de moins que le
fondement philosophique d’un humanisme universel.
Mais sans doute y a-t-il une certaine distinction à maintenir entre le
système de Lou Siang-chan qui offre encore à la spiritualité quelques voies
d’évasion, et le système purement mécaniste de Tchou Hi. Or, c’est ce dernier
qui a eu une influence déterminante sur la pensée chinoise. C’est lui qui a fait
la loi pendant les sept siècles qui nous restent à parcourir. Il est donc
important de préciser quelle allait être son action et pour cela de le juger dans
son ensemble.
Ce système est imposant. C’est une synthèse cohérente où ont été
réélaborés la plupart des matériaux fournis par les doctrines chinoises
antérieures, depuis les classifications immémoriales entre le yin et le yang
jusqu’aux envolées métaphysiques des « pères » du taoïsme et aux leçons
morales du confucéisme officiel. Nous avons même pu y reconnaître des
René GROUSSET — Histoire de la Chine 159
emprunts indiens inavoués. Le tout, fortement repensé par un cerveau
puissant, si bien que l’enchaînement s’en déroule avec une rigueur
scientifique impressionnante, tel d’un Spinoza employant les matériaux de
Herbert Spencer. Les matériaux de toute provenance mis en œuvre par Tchou
Hi ont été par lui si bien maçonnés que l’édifice se présente comme une masse
rigide sans fissure.
Un peu aussi comme une prison d’où l’esprit chinois ne pourra plus que
difficilement s’échapper. Car la puissance du système ne doit pas nous en
dissimuler les dangers, et ces dangers étaient graves. En enfermant la
spéculation dans une sorte d’évolutionnisme mécaniste à circuit fermé avec
pour tout horizon la perspective nietzschéenne du « retour éternel », en lui
interdisant toute échappée de spiritualisme, Tchou Hi arrêtait l’essor de la
pensée chinoise et mettait un terme prématuré au grand renouveau
philosophique des X-XIIe siècles. Sa doctrine, devenue par la suite positivisme
d’État, barrera la route aux spéculations ultérieures, plongera le mandarinat
dans le matérialisme et la routine et sera pour une bonne part responsable de
l’ankylose qui frappera la philosophie d’Extrême-Orient du XIIIe au XXe
siècle. Fait d’autant plus grave que les événements politiques, la conquête
mongole d’abord, le conservatisme ming ensuite, allaient concourir au même
résultat.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 160
CHAPITRE 25
Le conquérant du monde
Tandis que dans leur ville d’art de Hang-tcheou les derniers Song se
passionnaient pour des problèmes d’esthétique ou de métaphysique,
Gengis-khan avait commencé la conquête de l’Asie (78).
Il était né en 1167 sous une yourte de feutre, en haute Mongolie, près des
sources de l’Onon et du Kèrulèn. Les tribus mongoles auxquelles il
appartenait comptaient parmi les plus arriérées de l’Asie. Quel que fût leur
genre de vie — chasseurs forestiers dans le nord, aux confins de la taïga
sibérienne, pâtres nomades au sud, dans les steppes immenses qui s’allongent
entre la zone forestière et le désert de Gobi, — c’étaient encore des demi-
sauvages. Toute leur richesse, comme celle des Huns leurs ancêtres, consistait
dans leurs troupeaux à la suite desquels ils transhumaient à la recherche des
pâturages et des points d’eau. Vivant sous un climat terrible, tour à tour
torride et glacial, exposés à mourir de faim quand la sécheresse, tuant l’herbe
de la steppe, tuait du coup le troupeau, leur existence était misérable. Ignorant
l’écriture, la vie urbaine, la culture agricole, ils n’avaient en fait de croyances
qu’un grossier chamanisme. Le christianisme nestorien qui avait pénétré chez
leurs voisins, les Kérèit de la Mongolie centrale, les Turcs Naïman de la
Mongolie occidentale, les Turcs öngut de la Mongolie Intérieure, n’avait pu
filtrer jusqu’à eux. Mais ces nomades si déshérités possédaient sur les vieux
empires civilisés dont ils convoitaient les richesses, une redoutable supériorité
militaire. C’étaient de merveilleux cavaliers et des archers infaillibles. Le
Mongol du XIIIe siècle est essentiellement l’archer à cheval qui apparaît,
crible l’adversaire de flèches, se dérobe, disparaît, reparaît plus loin pour une
nouvelle salve, jusqu’à ce que l’ennemi fourbu et épuisé soit bon pour l’assaut
final. La mobilité de cette cavalerie lui conférait en effet une ubiquité
hallucinante qui constituait déjà un avantage stratégique considérable sur les
armées du temps. De plus la virtuosité des pâtres ou des chasseurs mongols
dans l’usage de l’arc équivalait au point de vue tactique à une sorte de « tir
indirect » d’une non moindre influence sur l’issue du combat.
Les guerres les plus dures qu’eut à soutenir Gengis-khan furent dirigées
contre les autres tribus turco-mongoles qui lui disputaient l’hégémonie en
Mongolie. En 1206 il en avait fini avec elles et était maître de tout le pays. Il
dirigea alors ses armes du côté de la Chine.
Le territoire chinois, nous l’avons vu, était partagé entre trois dominations
d’inégale étendue. Le royaume tongous des Djurtchèt ou Kin, capitale Pékin,
détenait la Chine du Nord, le bassin du Fleuve Jaune. Depuis quatre-vingts ans
René GROUSSET — Histoire de la Chine 161
que les Kin occupaient ces vieilles provinces chinoises, ils s’étaient
sérieusement sinisés. L’empire national chinois des Song, capitale
Hang-tcheou, possédait la Chine méridionale, c’est-à-dire le bassin du
Yang-tseu et les provinces côtières correspondantes. Enfin le peuple des Tan-
gout ou Si-hia, d’affinités tibétaines, s’était rendu maître de l’Ordos, de
l’Alachan et du Kan-sou, c’est-à-dire des marches du nord-ouest. Lui aussi
était en voie de sinisation.
Ce fut par une attaque contre ce dernier État que Gengis-khan commença
la conquête de la Chine. Après plusieurs campagnes, il obligea les Tangout à
reconnaître sa suzeraineté (1209). Il se tourna ensuite contre les Kin et
entreprit de forcer les bastions de la Grande Muraille qui, du côté de
Siuan-houa et de Jehol, défendaient les approches de Pékin (1211). Les Kin,
qui, malgré leur sinisation, n’avaient rien perdu des qualités militaires des
vieux Tongous, se défendirent opiniâtrement. Le barde mongol de l’Histoire
secrète est le premier à saluer en eux des adversaires vaillants et pleins de
cran. Les combats furent d’un acharnement inouï. Neuf ans après, les
voyageurs signaleront encore sur la route de Kalgan à Pékin les champs de
bataille reconnaissables aux entassements d’ossements humains. D’autres
témoins nous parlent aussi des monceaux de cadavres pourrissant sur le sol et
des épidémies sorties de ces charniers.
L’armée mongole, toute en cavalerie et qui, à cette époque, ne savait pas
encore faire un siège en règle, piétina pendant près de deux ans devant les
bastions de la Grande Muraille, dans la région de Siuan-houa et de Jehol,
avant de pouvoir descendre dans la plaine de Pékin (1211-1212). En 1213
enfin, Gengis-khan ayant forcé les passes, envahit avec trois armées le Ho-pei
et le Chan-si. Il s’avança jusqu’au cœur de l’actuel Chan-tong, saccagea les
campagnes, pilla les villes secondaires, mais sans pouvoir prendre Pékin dont
il se contenta d’établir le blocus. Au cours d’une trêve, le souverain kin —
« le Roi d’Or » — désespérant de défendre plus longtemps la place, transporta
sa résidence à K’ai-fong, à l’abri du Fleuve Jaune (juin 1214.). Gengis-khan
en profita pour recommencer la guerre : en mai 1215 ses lieutenants entrèrent
à Pékin dont ils massacrèrent la population et qu’ils incendièrent. La
destruction dura un mois. Les ruines furent telles que lorsque, quarante-cinq
ans plus tard, le petit-fils de Genghis-khan, Qoubilaï, voudra venir habiter la
ville, il devra la faire reconstruire sur de nouveaux plans.
Cette destruction montre à quel point les Mongols étaient arriérés par
rapport aux autres barbares qui les avaient précédés, Kitat ou Djurtchèt. Les
Kitat en 936, les Djurtchèt en 1122 s’étaient eux aussi rendus maîtres de
Pékin, mais, loin de la détruire, les uns et les autres en avaient au bout de peu
de temps fait leur capitale. Après le minimum de massacres, ils avaient
assumé tout de suite la succession des dynasties précédentes. C’est que Kitat
et Djurtchèt étaient déjà plus au moins frottés de culture chinoise, candidats à
la sinisation. Les Mongols, au contraire, restaient encore en pleine sauvagerie.
Leur attitude était celle d’un clan de Sioux faisant irruption au milieu des
René GROUSSET — Histoire de la Chine 162
fermes américaines. Ne connaissant que la vie nomade, ils ne concevaient pas
ce qu’ils pouvaient faire d’une grande ville, le parti qu’ils pouvaient en tirer
pour la consolidation de leurs conquêtes. Ils ne discernaient point l’avantage
qu’il y avait à ne pas détruire ce qui devenait désormais leur propriété. Le
hasard leur ayant livré les belles terres agricoles de la plaine pékinoise, ils y
anéantissaient tout non par sadisme, mais par embarras, faute de savoir faire
mieux.
Il y a un curieux contraste entre le caractère personnel de Gengis-khan et
la conduite des armées mongoles. D’après les témoignages les plus
authentiques que nous possédions sur lui, le conquérant mongol se révèle
comme un prince sage, pondéré, plein de mesure et de bon sens, soucieux
d’équité, de moralité, sachant rendre justice à un adversaire valeureux, ayant
horreur des traîtres. Mais il sortait à peine de la sauvagerie primitive et ne
concevait la soumission des vaincus que par un régime de terreur généralisée.
Pour lui comme pour tous les siens la vie humaine ne comptait absolument
pas. Comme tous les nomades du Grand Nord, il n’avait, nous l’avons vu,
aucune notion de ce que pouvaient être la vie des sédentaires, l’habitat urbain,
les labours, tout ce qui n’était pas la steppe natale. Dans ces limites, qui sont
celles de son milieu et de son temps, c’était un organisateur né, sachant
écouter les conseils des civilisés, ayant même, en raison de sa haute
intelligence, une aptitude naturelle à la civilisation.
Parmi les prisonniers faits à la prise de Pékin, il discerna un personnage
illustre, Ye-liu Tch’ou-ts’ai, qui appartenait à l’ancienne famille royale des
Kitat, ces Tartares entièrement sinisés qui, un siècle auparavant, avaient régné
sur Pékin (79). Comme beaucoup de Kitat, Ye-liu Tch’ou-ts’ai possédait à
fond la culture chinoise. C’était, par ailleurs, un homme de gouvernement qui
avait rempli de hautes charges dans l’administration des Kin. Gengis-khan fut
frappé de son aspect (« de sa haute stature, de sa longue barbe et du son
imposant de sa voix », dit notre source). Il lui demanda pourquoi il avait si
longtemps servi les Kin, spoliateurs des anciens Kitat : « La maison des Kitat
et celle des Kin ont toujours été ennemies. Je vous ai vengés ! — Mon père,
mon aïeul et moi-même, répondit Ye-liu Tch’ou-ts’ai, nous avons été les
sujets et les serviteurs des Kin. J’aurais été coupable si je ne les avais pas
servis loyalement. » On a vu à quel point le conquérant mongol appréciait le
loyalisme dynastique, même chez l’adversaire. Cette réponse lui plut
particulièrement. Il s’attacha l’homme et en fit bientôt un de ses conseillers les
plus écoutés. Ye-liu Tch’ou-ts’ai mit noblement à profit son influence. Au
cours des campagnes suivantes, tandis que les chefs mongols faisaient main
basse sur les biens et les gens, « il se contentait de recueillir les livres chinois
et aussi les produits pharmaceutiques avec lesquels il sauva la vie à des
milliers d’individus lorsque, peu après, une maladie épidémique éclata dans
l’armée mongole ».
Le royaume kin était maintenant réduit, autour de K’ai-fong sa nouvelle
capitale, au Ho-nan et à quelques districts du Chen-si. Mais Gengis-khan ne
René GROUSSET — Histoire de la Chine 163
prêtait plus aux affaires chinoises qu’une attention secondaire. C’est du côté
de l’ouest qu’il regardait désormais. Emmenant avec lui la grande armée
mongole, il partit en 1219 à la conquête du Turkestan et de l’Iran oriental. Il
ne devait rentrer en Mongolie que cinq ans plus tard, pendant l’hiver de
1224-1225. Pendant ce temps la lutte contre les Kin avait continué au ralenti.
Les lieutenants qu’il en avait chargés ne disposaient d’ailleurs que d’effectifs
réduits. La guerre dégénéra en guerre de sièges, les places fortes passant de
mains en mains parce que la cavalerie mongole se contentait toujours de
mettre les villes à sac sans faire ensuite d’occupation effective.
Cependant la dernière campagne de Gengis-khan eut de nouveau le sol
chinois pour théâtre. Toutefois elle ne fut pas dirigée contre les Kin, mais
contre le royaume tangout ou si-hia du Kan-sou qui avait offensé le
conquérant en lui refusant des auxiliaires. Gengis-khan commença la
campagne à l’automne de 1226 et la poursuivit avec tenacité, malgré les
douleurs internes, provoquées par une chute de cheval, qui le faisaient
durement souffrir. Pour en finir avec la résistance des Tangout, les généraux
mongols proposèrent l’extermination radicale de la population. « Ils repré-
sentèrent à Gengis-khan que ses sujets chinois ne lui étaient d’aucune utilité et
qu’il vaudrait mieux tuer jusqu’au dernier habitant pour tirer au moins parti du
sol qui serait converti en pâturages. » Ce fut Ye-liu Tch’ou-ts’ai qui fit écarter
ce projet. « Il démontra les avantages qu’on pourrait retirer de contrées fertiles
et d’habitants industrieux. Il exposa qu’en mettant un impôt modéré sur les
terres, des droits sur les marchandises, des taxes sur l’alcool, le vinaigre, le
sel, le fer, les produits des eaux et des montagnes, on pourrait percevoir
annuellement environ 500.000 onces d’argent, 80.000 pièces d’étoffe de soie
et 400.000 sacs de grain. » Et il eut gain de cause. Gengis-khan le chargea
d’établir sur ces bases l’assiette de l’impôt.
Tandis que l’armée mongole assiégeait la capitale tangout, la ville de
Ning-hia, Gengis-khan, de plus en plus malade, s’était installé, pour fuir les
chaleurs de l’été, dans les montagnes du Kan-sou, au nord-ouest de
P’ing-leang. Ce fut là qu’il décéda le 18 août 1227. Quelques jours après sa
mort, les défenseurs de Ning-hia capitulèrent. Conformément à sa volonté
posthume, ils furent tous massacrés. Tout le royaume tangout — Kan-sou,
Alachan et Ordos — fut annexé à l’empire mongol.
Gengis-khan eut comme successeur à la tête de l’empire mongol son
troisième fils, Ogödèi (80) (1229-1241). C’était un vrai Mongol, lourdaud,
bonasse et ivrogne, jovial et volontiers clément, généreux à l’extrême pour
son entourage, du reste nullement dépourvu d’intelligence et même de finesse.
Il continua à résider en Mongolie, autour de Qaraqoroum où il s’était fait
construire une capitale fixe. Son conseiller, le Kitat sinisé Ye-liu Tch’ou-tsai,
l’encourageait dans cette voie : « L’empire, disait-il à Ogödèi, a bien été
conquis à cheval, mais il ne peut être gouverné à cheval. » Ye-liu Tch’ou-ts’ai
s’efforçait en effet de doubler l’empire tout militaire des Mongols d’un empire
administratif à la manière chinoise. Il fit créer une sorte de budget fixe, les
René GROUSSET — Histoire de la Chine 164
Mongols devant donner le dixième de leur bétail, tandis que leurs sujets
chinois paieraient un impôt en argent, en pièces de soie et en grains, réparti
par feux. A cet effet, les parties conquises de la Chine du Nord, jusque-là
considérées comme un terrain vague pour pillages arbitraires, furent au début
de 1230 divisées en dix circonscriptions régulières avec un personnel
administratif de fonctionnaires mongols et de lettrés chinois. Ye-liu
Tch’ou-ts’ai fit même ouvrir à Pékin et au Chan-si des écoles pour enseigner
les lettres chinoises aux jeunes seigneurs mongols et inversement il attira dans
l’administration mongole nombre de Chinois ralliés.
Mais la conquête mongole ne fut pas pour autant ralentie. En Chine un
nouvel effort s’imposait. Les Kin faisaient preuve d’une vitalité étonnante.
Non seulement leur réduit du Ho-nan restait intact, mais depuis la mort de
Gengis-khan ils contre-attaquaient dans les provinces voisines. Pour en finir
les Mongols imaginèrent un plan grandiose. Le grand-khan Ogödèi, avec le
gros de l’armée, descendit du Chan-si au Ho-nan, en attaquant cette province
directement par le nord. Pendant ce temps son frère cadet Toloui, avec un
corps de cavalerie, exécutait un immense mouvement tournant par l’ouest, à
travers le Chen-si méridional et apparaissait brusquement dans le sud du
Ho-nan, prenant ainsi les Kin à revers. Dans ce suprême combat les Kin firent
jusqu’au bout preuve d’un héroïsme qui força l’admiration de l’état-major
mongol, bon connaisseur en la matière : leurs généraux se laissaient couper les
articulations des membres plutôt que de se rallier au vainqueur. Mais ils furent
encerclés et écrasés. En mai 1233 leur capitale, K’ai-fong, fut prise par le
général mongol Subötèi, le vainqueur de la Perse et de la Russie. Subötèi
entendait détruire K’ai-fong comme Gengis-khan avait détruit Pékin. Ye-liu
Tch’ou-ts’ai intervint. Ogödèi connaissait bien le sens de ces interventions :
« Tu vas encore pleurer pour le peuple ? » lui disait-il. Et le grand-khan
bougonnait, mais cédait. Cette fois encore il écouta son conseiller et ordonna
d’épargner K’ai-fong, ordre que les soldats mongols, avec leur admirable
discipline, exécutèrent rigoureusement. Quant au souverain kin, au dernier des
Rois d’Or, il avait quitté K’ai-fong avant la fin pour se réfugier dans une
forteresse voisine, à Ju-ning, mais, quand il vit les Mongols sur le rempart de
ce dernier réduit, il se suicida pour ne pas tomber vivant entre leurs mains (31
janvier 1233-2 mars 1234).
Tout l’ancien royaume kin, toute la Chine du Nord, était aux mains des
Mongols. Désormais ceux-ci étaient les voisins immédiats de l’empire song.
Pendant la guerre entre les Kin et les Mongols, la cour impériale chinoise,
la cour de Hang-tcheou, avait conclu une alliance avec les seconds, dans
l’espoir d’obtenir une part des dépouilles du royaume kin. Les Kin une fois
abattus, le grand-khan Ogödèi remit en effet aux Chinois quelques districts
méridionaux du Ho-nan. Les gouvernants chinois auraient dû s’estimer
heureux de s’être attiré la bienveillance des terribles Mongols. Tout au
contraire, ils se déclarèrent mal récompensés de leur concours et, dans leur
insigne folie, ils essayèrent de disputer aux vainqueurs le reste du Ho-nan. Le
René GROUSSET — Histoire de la Chine 165
résultat ne se fit pas attendre. Ce fut la guerre. En 1236 trois armées,
mongoles envahirent l’empire song et ravagèrent le Sseu-tch’ouan et le
Hou-pei.
Toutefois ce n’était là qu’une expédition de reconnaissance et bientôt les
opérations se ralentirent. C’est que dans cette énorme ruche humaine de la
Chine centrale et méridionale, compartimentée par tant de rivières et de
montagnes, sur ce sol coupé de rizières et de lacs, avec tant d’agglomérations
urbaines, la guerre ne pouvait être qu’une guerre de sièges dans laquelle les
cavaliers de la steppe se trouvaient encore assez désorientés. Conquérir la
Chine du Nord, c’est ce à quoi avaient réussi avant les Gengiskhanides
d’autres hordes turco-mongoles depuis les Huns et Tabghatch des IVe et Ve
siècles jusqu’aux Rois d’Or de 1126. Conquérir la Chine méridionale c’est ce
à quoi elles avaient toutes échoué. En réalité, pour conquérir la Chine du Sud,
il allait falloir faire une guerre à la chinoise, avec de larges contingents de
fantassins chinois et toute une « artillerie » de machines de siège servies par
des ingénieurs chinois ou étrangers. Du reste les armées mongoles étaient
alors absorbées par de nouvelles expéditions en Europe, à travers la Russie, la
Pologne et la Hongrie. Et en 1241 le décès du grand-khan Ogödèi vint
pratiquement interrompre les hostilités entre Mongols et Chinois.
La guerre reprit sous le deuxième successeur d’Ogödèi, le grand-khan
Mongka, lequel gouverna l’empire mongol de 1251 à 1259. Chef énergique,
administrateur sévère mais juste, politique dur mais intelligent, bon guerrier,
Mongka avait décidé de pousser à fond la lutte contre les Song. Il ne s’agissait
plus avec lui d’expéditions de pillage, mais de la conquête effective du pays.
Il commença en 1251 par associer à cette tâche son frère cadet Qoubilaï qu’il
nomma gouverneur du Ho-nan, choix heureux car Qoubilaï, qui montrait un
goût très vif pour la civilisation chinoise, travailla dans son gouvernement à
restaurer l’agriculture, ruinée par la guerre, en distribuant des semences et des
outils aux paysans et en transformant ses soldats indigènes en laboureurs. Les
opérations décisives contre l’empire song commencèrent en 1258. Tandis que
Qoubilaï attaquait la ligne du moyen Yang-tseu du côté de Wou-tch’ang,
Mongka lui-même pénétrait au Sseu-tch’ouan pour tourner la Chine
méridionale par le sud-ouest ; mais il décéda au cours de cette campagne,
emporté par une épidémie le 11 août 1259.
Sa mort allait faire la place libre pour son frère Qoubilaï.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 166
CHAPITRE 26
Qoubilaï, « le grand sire »
Lorsque la mort de son frère Mongka le rapprocha du trône, Qoubilaï avait
quarante-trois ans. Des petits-fils de Gengis-khan c’était de beaucoup le plus
remarquable. Homme d’État comme son illustre aïeul, bon capitaine et
politique avisé, il joignait aux solides qualités de sa race l’avantage de s’être
délibérément rallié à la civilisation, en l’espèce à la culture chinoise. Comme
nous l’avons vu, à la mort de Mongka il assiégeait sur le Yang-tseu la ville
chinoise de Wou-tch’ang, au Hou-pei. Pour avoir les mains libres, il conclut
un armistice avec les Chinois et regagna aussitôt Pékin, puis, plus au nord,
près de l’actuel Dolon-nor, sa résidence d’été de Chang-tou. Ce fut là que le 6
mai 1260 il se fit proclamer grand-khan par son armée.
En réalité son avènement au trône mongol ne fut pas sans susciter
d’opposition dans sa famille. Son plus jeune frère, Ariq-bögè, se proclama de
son côté grand-khan à Qaraqoroum, en Mongolie, et c’était précisément pour
pouvoir le combattre que Qoubilaï avait si précipitamment conclu une trêve
avec les Chinois. La guerre entre les deux frères, qui eut la Mongolie pour
théâtre et pour enjeu, dura quatre ans. Enfin en août 1264 Ariq-bögè vaincu
vint faire sa soumission à Qoubilaï.
Débarrassé de ces compétitions familiales, Qoubilaï put reprendre la
conquête de l’empire song. L’empereur song Tou-tsong (1265-1274) accordait
sa confiance à des politiciens néfastes qui neutralisèrent les efforts de
généraux souvent pleins de cœur. Néanmoins il fallut aux Mongols plus de
huit ans pour en finir avec la résistance chinoise. Le siège des deux cités
jumelles de Siang-yang et de Fan-tch’eng, au Hou-pei, exigea plus de cinq ans
(1268-1273). Les défenseurs firent preuve d’une extraordinaire opiniâtreté.
Bloqués du côté de la terre, ils furent quelque temps encore ravitaillés par eau
grâce à deux hardis capitaines qui réussirent à remonter jusque-là la rivière
Han, non sans payer de leur vie cette action d’éclat. Les Mongols mirent alors
en batterie une véritable artillerie de balistes et de catapultes construites et ma-
nœuvrées par des ingénieurs ouighour ou arabes à leur service. Ce
bombardement finit par avoir raison de l’héroïsme des assiégés et la chute des
deux villes permit aux Mongols d’atteindre par la basse Han le moyen
Yang-tseu, puis de descendre la vallée du fleuve depuis Wou-tch’ang jusqu’à
Nankin. A la fin de 1275 toutes les armées mongoles convergeaient sur
Hang-tcheou, la capitale song.
Là tout était dans la confusion. L’empereur Tou-tsong, esprit fort cultivé
mais souverain inepte, maintenait aux affaires un exécrable ministre, Kia
René GROUSSET — Histoire de la Chine 167
Sseu-tao, dont tout le programme consistait à brimer l’élément militaire.
Tou-tsong étant mort sur ces entrefaites, Kia Sseu-tao, pour conserver le
pouvoir, mit sur le trône un enfant de quatre ans (1274). Pendant ce temps les
places du bas Yang-tseu tombaient les unes après les autres aux mains de
l’ennemi. La régente finit par dégrader Kia Sseu-tao, mais il était trop tard :
Hang-tcheou était investi. Découragée, elle capitula (fin février 1276). Le
général mongol Bayan fit son entrée dans l’immense cité et envoya le petit
empereur à Qoubilaï. Celui-ci traita son jeune captif avec une remarquable
humanité. Après lui avoir assigné une rente, il se contenta, comme eussent fait
nos ancêtres pour un Mérovingien ou pour un Carolingien détrôné, de le faire
élever dans la cléricature : l’héritier des Song devait mourir paisiblement
quarante-sept ans plus tard dans un couvent bouddhique. L’impératrice
régente, au témoignage de Marco Polo, reçut de son côté un accueil déférent
avant de se retirer, elle aussi, dans un couvent. On mesure par là l’étape
franchie par les Mongols depuis Gengis-khan. En deux générations ces demi-
sauvages s’étaient élevés au niveau des vieilles races civilisées.
Il restait encore à soumettre la région cantonaise où les derniers patriotes
chinois s’étaient groupés autour du frère cadet du petit empereur détrôné, un
autre enfant, suprême espoir de la dynastie song. Mais ce dernier foyer de
résistance ne put tenir bien longtemps. Canton succomba en 1277. Le dernier
des Song — il avait huit ans — fut recueilli par le héros loyaliste Tchang
Che-kie sur une escadre qui réussit pendant plusieurs saisons à se cacher dans
les havres de la côte cantonaise. Mais les Mongols étaient tenaces. Ils
équipèrent une flotte supérieure et vinrent encercler l’escadre chinoise près de
l’îlot de Yarchan, au sud-ouest de Canton (13 avril 1279). Ce fut le désastre.
Les jonques chinoises les plus rapides parvinrent à percer les lignes ennemies,
mais le navire impérial était trop lourd pour pouvoir suivre la manœuvre. Un
des serviteurs de l’enfant impérial se présenta devant lui : « C’en est fait de
l’empire, lui dit-il gravement. Vous devez finir avec lui. Votre frère s’est
lâchement rendu aux vainqueurs. Ne renouvelez pas cette honte ! » Il dit,
saisit l’enfant à bras le corps et se jeta avec lui dans les flots. Quant au vaillant
Tchang Che-kie, la mort avait paru le fuir quand un typhon éclata autour de sa
jonque. « Il refusa d’atterrir, grimpa à la hune du grand mât et, élevant un
bâtonnet d’encens, adjura le Ciel : « Moi, Tchang Che-kie, j’ai vécu toute ma
vie pour servir les Song. Voici que le dernier d’entre eux est mort. S’il reste
encore quelque chance pour leur cause, si leurs sacrifices doivent se perpétuer,
que le Ciel me sauve pour que je les serve encore. Sinon, j’ai assez vécu ! » A
l’instant même un tourbillon engloutit sa jonque et il disparut dans les flots.
C’était la première fois que la Chine tout entière, sud compris, tombait aux
mains d’un conquérant étranger. Ce qu’aucun des envahisseurs du haut moyen
âge n’avait pu accomplir, Qoubilaï y réussissait enfin. Il réalisait le rêve
obscurément poursuivi depuis des siècles, à travers d’innombrables
générations de nomades, par tout ce qui vivait sous une yourte de feutre
depuis la steppe des Kirghiz jusqu’à la forêt mandchourienne. Seulement et
René GROUSSET — Histoire de la Chine 168
par bonheur, de Genghis-khan à Qoubilaï la conquête avait été assez lente
pour que les plus dangereux résultats en fussent amortis. Car pour conquérir la
Chine entière, depuis la première incursion de Genghis-khan dans le royaume
tangout du Kan-sou jusqu’à la destruction de la dernière escadre song par les
amiraux de Qoubilaï, il n’avait pas fallu aux invincibles Mongols moins de
soixante-quatorze ans (1205-1279). Lorsque cette œuvre gigantesque fut
achevée, au lieu de Gengis-khan, le sauvage vêtu de peaux de bêtes, le
nomade qui ne savait que tuer et brûler, les vaincus se trouvèrent en face d’un
Mongol presque pareil à eux-mêmes.
Dans la personne de Qoubilaï, en effet, si le petit-fils de Gengis-khan
conquit la Chine, il avait au préalable été lui-même conquis par la civilisation
chinoise. Sa totale victoire allait lui permettre de réaliser le constant objectif
de sa politique personnelle : devenir un véritable Fils du Ciel, faire de
l’empire mongol un empire chinois. La voie était enfin libre. Les Song une
fois disparus, il devenait le maître légitime de l’empire quinze fois centenaire.
Sa dynastie, qui prit le nom de dynastie Yuan, n’aspira plus qu’à continuer les
quelque vingt-deux dynasties chinoises qui l’avaient précédée. Signe visible
de cette sinisation : Qoubilaï, bien que maître de la Mongolie, renonça à y
habiter. Dès 1260 il établit sa capitale à Pékin, et en 1267 il commença à
construire au nord-est de l’ancienne cité une ville nouvelle qui fut connue en
turco-mongol sous le nom de Khanbaliq, « la ville du khan », d’où Marco
Polo a fait Cumbaluc.
Comme grand-khan mongol, Qoubilaï eut à soutenir plusieurs guerres en
Asie. Une fois maître de la Chine, il réclama l’hommage des autres pays de
l’Extrême-Orient. La Corée, plus ou moins rebelle à ses prédécesseurs,
accepta sa suzeraineté, mais les escadres et les corps expéditionnaires qu’il
envoya par deux fois au Japon (en 1274 et en 1281) et à Java (1293)
échouèrent : les guerriers de la steppe se sentaient dépaysés sur mer et les
marins coréens ou chinois qu’ils étaient obligés d’employer ne servaient qu’à
contre-cœur. Un typhon qui, le 15 septembre 1281, dispersa l’armada
mongole mit fin aux tentatives contre le Japon. De même en Indochine. Les
forces que Qoubilaï envoya contre le royaume d’Annam (Tonkin et
Nord-Annam actuel) et contre le royaume du Tchampa (Sud-Annam actuel)
en 1283, 1285 et 1287, échouèrent aussi et pour une raison analogue : les
guerriers venus des confins sibériens étaient décimés par le climat tonkinois.
Ces échecs d’ailleurs n’empêchèrent pas les souverains de l’Annam, du
Tchampa et de la Birmanie de reconnaître par la suite la suzeraineté de la
maison de Qoubilaï. Enfin — mais le fait était plus grave — Qoubilaï eut à
disputer le titre de grand-khan mongol et la Mongolie elle-même à un de ses
cousins, Qaïdou, qui régnait du côté de l’Ebinor, au Tarbagataï et en
Dzoungarie.
Qoubilaï, en devenant un Fils du Ciel, en adoptant la civilisation chinoise,
en sinisant de plus en plus l’empire mongol, en délaissant le séjour de
Qaraqoroum pour celui de Pékin, avait mécontenté beaucoup de Mongols
René GROUSSET — Histoire de la Chine 169
restés fidèles aux traditions de leur race, à la vie de la steppe, à l’âme nomade.
Ces mécontents s’étaient d’abord groupés autour de son plus jeune frère,
Ariq-bögè, dont ils avaient soutenu — vainement d’ailleurs — les prétentions
au trône. Ariq-bögè une fois abattu, ils trouvèrent un nouvel anti-César dans la
personne de son cousin Qaïdou, petit-fils, lui aussi, de Gengis-khan, mais qui
continuait à mener dans le Grand Ouest la rude existence de ses aïeux
nomades. Ce loup de la steppe était l’antithèse vivante du Mongol sinisé et
sédentaire qu’était Qoubilaï. A partir de 1267 il réussit à enlever à Qoubilaï la
suzeraineté des deux Turkestans (Turkestan chinois et Turkestan russe
actuels), ce qu’on appelait alors le khanat de Djaghataï. L’effort que fit
Qoubilaï en 1275 pour recouvrer le Turkestan (81) ne tarda pas à échouer et ce
fut Qaïdou qui en 1277 faillit lui enlever la Mongolie. Dix ans plus tard
Qaïdou forma contre lui une nouvelle coalition de princes gengiskhanides,
depuis le Turkestan jusqu’à la Mandchourie. Qoubilaï, — il avait alors
soixante-douze ans, — dans une campagne difficile qui eut cette fois la
Mandchourie pour théâtre et que nous a racontée Marco Polo, brisa la
coalition (1287), mais il était réservé à son successeur, le grand-khan Tèmur,
d’en finir définitivement avec Qaïdou (1301).
En somme, comme grand-khan mongol, Qoubilaï est loin d’avoir partout
réussi. Bien qu’il ait pu conserver la possession de la Mongolie proprement
dite, ses cousins, les autres princes gengiskhanides qui régnaient au Turkestan
ou en Russie méridionale, ne reconnurent pas sa suzeraineté. Seule, la famille
de son frère Hulègu qui régnait en Perse fut pour lui une vassale fidèle. Et tous
ces embarras dans sa propre maison venaient de ce qu’il avait abandonné le
genre de vie de sa race pour devenir un empereur chinois.
En réalité, c’est surtout comme empereur de Chine que Qoubilaï a
pleinement réussi. C’est à ce titre qu’il a mérité d’être appelé par Marco Polo
« le plus puissant souverain et possesseur de gens, de terres et de trésors qui
ait existé depuis Adam jusqu’à nos jours ». jamais Fils du Ciel ne prit son rôle
plus à cœur que ce petit-fils du terrible Gengis-khan. Son administration répa-
ratrice pansa les maux d’un siècle de guerres. Après la chute des Song, non
seulement il conserva les institutions et les cadres administratifs de la dynastie
tombée, mais il mit toute son application à obtenir le ralliement personnel des
fonctionnaires en place. Après la conquête du sol il réussit celle des esprits et
son plus grand titre de gloire n’est peut-être pas d’avoir, le premier dans
l’histoire, conquis la Chine entière, mais de l’avoir pacifiée.
Après tant de dévastations et de destructions, l’état du pays était pitoyable.
Les statistiques de recensement en donnent une idée. Vers 1125 la Chine avait
compté 20.882.258 familles, soit au taux ordinaire, 100 millions d’habitants.
En 1290 elle ne comptait plus que 13.196.206 familles, soit pas tout à fait 59
millions d’âmes. Pour relever le pays un grand effort s’imposait dans tous les
domaines.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 170
La question des communications, si importante pour l’administration et le
ravitaillement de l’immense empire, fut l’objet de la sollicitude de Qoubilaï. Il
fit remettre en état les routes impériales, les fit en principe ombrager d’arbres
et y éleva de distance en distance des caravansérails. Il étendit à la Chine le
système de la poste mongole (djam) qui fit l’admiration de Marco Polo et
d’Odoric de Pordenone. Plus de deux cent mille chevaux, répartis entre les
différents relais, auraient été affectés à ce service. Pour ravitailler Pékin et y
amener le riz du bas Yang-tseu, il se livra à des travaux de canalisation
considérables entre Yang-tcheou et la capitale. Ainsi fut créé le Grand Canal
Impérial (Yun-ho), avec le tracé qui existe encore aujourd’hui. Pour lutter
contre la famine, il remit en vigueur les mesures de « prévoyance d’État », la
législation étatiste à laquelle sous les Song de K’ai-fong le célèbre Wang
Ngan-che avait attaché son nom. Comme Wang Ngan-che, il promulgua les
édits de maximum. Dans les bonnes années l’excédent des récoltes était acheté
par l’État et emmagasiné dans les greniers publics. En cas de disette et de
hausse des prix, ces greniers étaient ouverts et les grains distribués gratui-
tement (82). D’autre part l’assistance publique fut réorganisée. Un édit de 1260
ordonna aux vice-rois de subvenir aux besoins des lettrés âgés, des orphelins,
des malades, des infirmes (83). Un édit de 1271 institua des maisons
d’hospitalisation. Des distributions de riz et de millet furent faites
régulièrement aux familles nécessiteuses. Qoubilaï lui-même, nous dit Marco
Polo, nourrissait chaque jour trente mille indigents.
Le côté le plus défectueux de l’administration mongole fut le côté
financier. Dans les institutions des Song, Qoubilaï avait trouvé l’usage du
tch’ao ou papier-monnaie. Il s’agissait en principe de bons ou coupons
auxquels était conférée une valeur équivalente à un lingot d’argent. Qoubilaï
en généralisa la pratique et en fit la base de sa politique financière. Marco
Polo constate, non sans humour, que les Mongols ont découvert là « la
véritable pierre philosophale », l’art de fabriquer de l’or avec des billets en
écorce de mûrier. Dès 1264 fut promulgué un édit qui fixait la valeur, en
papier-monnaie, des principales marchandises, mesure qui avait à la fois au
point de vue économique la portée d’une loi du maximum réglementant le
marché, et au point de vue financier la signification d’une loi du cours forcé
pour les billets de banque. Le premier ministre des finances de Qoubilaï, le
musulman Seyid Edjell, originaire de Boukhârâ (mort en 1279) paraît avoir
maintenu les émissions dans des limites raisonnables Les imprudences
commencèrent avec les ministres suivants, d’abord un autre Transoxianais,
Ahmed Benâketî (mort en 1282), puis l’Ouighour Sangha. Tous deux
pratiquèrent une politique d’inflation effrénée qui avilit rapidement le tch’ao.
Pour trouver de l’argent, ils eurent recours à des conversions répétées et à de
lourds monopoles. Ahmed, assassiné en 1282, fut dégradé posthumément par
Qoubilaï. Sangha fut condamné à mort pour malversations (1291). Sous le
deuxième successeur de Qoubilaï, le grand-khan Qaïchan, il faudra en 1309
renoncer à enrayer la baisse des émissions précédentes et fabriquer de
nouveaux assignats qui se déprécieront à leur tour.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 171
Finalement on fut contraint de revenir à la monnaie métallique usitée sous
les dynasties précédentes, mais il n’est pas possible que la crise financière à
l’état permanent qui avait marqué le règne de Qoubilaï (1260-1294) et celui de
son petit-fils Tèmur (1295-1307) n’ait pas eu de répercussions morales. Cette
inflation perpétuelle, les dévaluations successives qui en étaient l’inévitable
conséquence, la perturbation qui en résulta pour le marché ne pouvaient
manquer de rendre le régime mongol impopulaire dans les parties les plus
commerçantes de la Chine, grosses agglomérations du bas Yang-tseu et ports
du Fou-kien ou de la région cantonaise, pays où toute la population urbaine —
des puissantes guildes célébrées par Marco Polo aux petits boutiquiers
entrevus par Odoric de Pordenone — ne vivait que de banque et de commerce.
Or ce sera précisément dans cette région qu’au milieu du XIV e siècle
commencera la révolte populaire contre le régime mongol.
Nous venons de voir deux musulmans diriger successivement les finances
impériales. Leur cas n’est pas isolé et tient aux conditions mêmes du régime
foncier sous les Mongols.
Dans la Chine du Nord par eux conquise sur les Kin les Mongols avaient
trouvé un régime foncier très différent de celui de la Chine ancienne. Avant
eux, les précédentes dominations tartares qui avaient possédé ce pays, les
Kitat d’abord (X-XIe siècles), les Djurtchèt ou Kin ensuite (XII e siècle)
avaient réduit à l’état de serfs un grand nombre de propriétaires chinois pour
constituer en grands domaines les terres ainsi « asservies » et en faire cadeau
aux seigneurs kitat d’abord, kin ensuite. A la veille de la conquête mongole,
en 1183, les serfs formaient dans le royaume kin, dans la Chine du Nord, plus
du cinquième de la population totale : 1.345.947 serfs ou esclaves sur
6.158.636 habitants.
Les Mongols, quand ils remplacèrent les Kin dans la Chine du Nord,
s’emparèrent de tous les apanages ou bénéfices qui avaient été ainsi constitués
en faveur de l’aristocratie des Kin. Dans la Chine méridionale, l’empire song,
les expropriations au profit des Mongols ne furent pas moins considérables :
les princes gengiskhanides et même les simples nobles mongols (noyat,
ba’atout) s’adjugèrent à titre de propriété personnelle une grande partie du
territoire chinois. Pour remettre en mouvement l’économie chinoise, ils
imaginèrent, lorsque la période du pillage brutal eut été close, de consentir des
prêts d’argent, à gros intérêts du reste, à la population chinoise, — à cette
même population qu’au moment de la conquête ils avaient si souvent réduite
au servage dans les campagnes ou spoliée dans les entreprises commerciales
urbaines (84). Ces prêts furent effectués par l’intermédiaire de guildes ou
sociétés bancaires, généralement composées de musulmans, guildes connues
sous le nom mongol d’ortoq. Les musulmans (en l’espèce des Turco-Iraniens
de la région de Boukhârâ et de Samarqand) jouèrent un peu ici le rôle à la fois
de nos « Lombards » au moyen âge et de nos fermiers généraux au XVIII e
René GROUSSET — Histoire de la Chine 172
siècle. « Ils furent, dit Pelliot, les grands marchands d’argent de l’Extrême-
Orient à l’époque mongole. » Ils devaient être fort âpres au gain puisque, en
1298, le successeur de Qoubilaï, le grand-khan Tèmur, sentit la nécessité de
soustraire les populations de la Chine méridionale à leur arbitraire ou à
l’arbitraire des seigneurs mongols s’exerçant par leur intermédiaire. La
population reçut alors des garanties contre les recouvrements usuraires
exercés par les guildes musulmanes et contre la saisie des femmes et des
enfants des débiteurs.
Plus généralement et en dehors de cette question particulière, la dynastie
mongole dans sa législation officielle, le Code des Yuan, se préoccupa
d’améliorer la situation des esclaves, ouvriers agricoles et fermiers travaillant
sur les grands domaines. Elle tenta de protéger ces pauvres gens contre
l’arbitraire de leurs maîtres mieux que ne l’avait fait la législation des Song.
Un édit du grand-khan Tèmur, dès le début de son règne (1295), interdit
même aux seigneurs mongols de compromettre les récoltes en chevauchant à
travers les plantations. « Le code des Yuan, au début du XIV e siècle, ajoute
Henri Maspero, punissait de cent sept coups de bâton tout propriétaire qui
avait frappé à mort un ouvrier agricole ou un fermier. L’existence des fermiers
était si dure que les ordonnances intervinrent plusieurs fois pour diminuer le
prix exagéré des fermages privés. En 1285 il fut diminué d’un dixième, en
1304 de deux dixièmes au Kiang-si et en 1354 la mesure fut étendue à
l’empire entier. »
La politique mongole en Chine est particulièrement significative dans le
domaine religieux.
Qoubilaï, comme le remarque Marco Polo, fit preuve de la plus large
tolérance ou mieux d’une universelle bienveillance envers les divers cultes. La
raison de cette attitude est double. Le fond de la religion mongole au temps de
Gengis-khan était un chamanisme qui redoutait et révérait toute manifestation
possible des Puissances cachées dans le ciel, les monts et les eaux ; qui
révérait de même et par la même crainte superstitieuse les Pouvoirs de tous les
thaumaturges. Or, toutes les religions établies, tous les clergés qui les
représentaient avaient indistinctement droit à cette prudente déférence. Par
ailleurs l’homme d’État de grande classe qu’était Qoubilaï comprit tout de
suite l’intérêt qu’il avait à domestiquer les différents clergés pour ses fins
politiques. Ce n’est pas un concordat qu’il conclut à cet effet, ce fut autant de
concordats qu’il y avait de religions établies. Dès qu’il se fut officiellement
substitué à la dynastie song, il accomplit, nous le verrons, les gestes rituels
envers le « confucéisme », comme chef de la religion impériale millénaire.
Mais il n’avait pas attendu le ralliement des lettrés pour comprendre le parti
qu’il pourrait tirer (et précisément contre le légitimisme obstiné de ceux-ci) en
s’appuyant sur le bouddhisme et le taoïsme. A cet effet il entendit organiser
l’Église bouddhique et l’Église taoïque en institutions d’État avec, pour
chacune, un chef nommé par lui et responsable devant lui. C’est ainsi que
Napoléon concevra les rapports de l’État et des Églises.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 173
Mais (et en dehors du vieux chamanisme mongol qu’il ne dut jamais
abandonner entièrement) ce fut incontestablement le bouddhisme et en
particulier le bouddhisme tibétain qui eut ses préférences personnelles.
Invoqué comme arbitre dans des querelles de moines entre bouddhistes et
taoïstes, il se prononça nettement en faveur des premiers contre les seconds.
Au témoignage de Marco Polo il fit venir de Ceylan des reliques du Bouddha.
Il manda du Tibet à sa cour, prit en amitié et protégea un jeune saint
bouddhiste, le lama Phags-pa (mort en 1280). Il le chargea même de composer
à l’usage des Mongols un alphabet imité de l’alphabet tibétain (entreprise qui
d’ailleurs ne réussit pas, les Mongols ayant finalement préféré l’alphabet
turc-ouighour, tiré du syriaque).
Les successeurs de Qoubilaï continuèrent et accrurent encore la faveur
qu’il accordait aux moines bouddhistes, en particulier aux lamas tibétains.
Grâce à la protection impériale, il se développa alors en Chine un véritable
cléricalisme lamaïque qui n’alla pas sans inconvénients. « On voit, dit un
rapport administratif, ces lamas se répandre dans les villes et, au lieu de loger
dans les hôtelleries, s’établir dans les maisons particulières dont ils écartent
les maîtres pour abuser plus facilement de leurs femmes. Non contents de se
livrer à la débauche, ils enlèvent encore au peuple le peu d’argent qu’il
possède. Ce sont des sangsues publiques, plus cruelles encore que les agents
du fisc. » De tels propos n’ont rien de nouveau : nous y retrouvons les vieilles
diatribes des lettrés confucéens contre le monachisme bouddhique ; mais il est
certain que les lettrés rendirent le régime mongol responsable des privilèges
excessifs qu’il accordait au clergé adverse, et ce sera sans doute un des motifs
de mécontentement qui contribueront à l’impopularité, puis à la chute de la
dynastie.
En somme le bouddhisme bénéficia auprès de la dynastie mongole de la
même faveur qu’auprès de tant de dynasties tartares du temps passé, les Wei-
Tabghatch du Ve siècle par exemple. La grande religion indienne, malgré la
protection personnelle qu’avaient pu au cours des siècles lui accorder de
nombreux empereurs chinois (sous les T’ang par exemple), n’avait jamais été
considérée par l’État national chinois que comme une secte étrangère — le
grief est cent fois répété — dont les conseillers officiels de la couronne, les
lettrés, avaient pu temporairement tolérer, mais n’avaient jamais entériné les
périodes de faveur. Au contraire les maîtres nomades de la Chine — Turcs,
Mongols ou Tongous — allaient au bouddhisme sans arrière-pensée. Les
cadres administratifs confucéens, qui se trouvaient chaque fois parmi les
vaincus de la conquête tartare, n’avaient, tout au moins au début de
l’occupation, pas droit au chapitre. Aussi le bouddhisme en Chine n’a-t-il
jamais autant prospéré que sous la domination étrangère.
Il convient toutefois de faire ici une réserve. Ce que nous venons de dire
est vrai du bouddhisme officiel chinois comme du lamaïsme tibétain. Or il
existait aussi en Chine des sociétés secrètes se réclamant du bouddhisme, mais
qui n’en étaient en réalité que des hérésies, comme le Lotus Blanc et le Nuage
René GROUSSET — Histoire de la Chine 174
Blanc. On s’est demandé si le Nuage Blanc n’avait pas subi des conta-
minations de l’hérésie manichéenne, propagée, on l’a vu, entre 763 et 840
grâce aux Turcs ouighour. Quant au Lotus Blanc qui tirait son origine du
piétisme amidiste, il avait été vers 1133 constitué en société secrète avec un
grand maître, des tenues nocturnes, etc. Toujours plus ou moins inquiétées par
le gouvernement des Song, ces sociétés secrètes paraissent avoir collaboré à
l’établissement de la dynastie mongole qui, en retour, leur accorda la liberté
de culte et même une existence officielle. Toutefois le Lotus Blanc dut
recommencer à conspirer, car l’administration mongole à son tour le prohiba
(1308, 1322). De fait, ses tenues nocturnes serviront bientôt de rendez-vous
aux ennemis du régime mongol.
Le taoïsme avait été favorisé par les premiers conquérants mongols qui
voyaient assez naturellement dans ses thaumaturges l’équivalent de leurs
chamans. C’est dans cet esprit que Gengis-khan lui-même avait en 1222 fait
venir de Chine en Afghanistan, où il guerroyait alors, le moine taoïste
Tch’ang-tch’ouen. Bien que le saint n’ait pu lui livrer le secret de la drogue
d’immortalité et se soit contenté de lui prêcher la doctrine du tao, le
conquérant conçut beaucoup d’estime pour lui et accorda des brevets
d’immunité pour les communautés taoïstes. Sous Qoubilaï la faveur des
taoïstes baissa. Les bouddhistes portèrent devant lui leurs vieux griefs contre
ces rivaux : les taoïstes ne prétendaient-ils pas que la religion du Bouddha
n’était qu’une dérivation de la leur ? Un colloque fut réuni dans lequel les
taoïstes furent convaincus d’avoir falsifié les textes et fabriqué des
apocryphes. En conséquence Qoubilaï dont les sympathies bouddhiques, on
l’a vu, n’étaient pas douteuses, ordonna un autodafé d’ouvrages suspects et fit
rendre aux bouddhistes certains couvents usurpés par leurs adversaires (1281).
C’étaient là querelles de moines. Plus délicate était l’attitude à adopter à
l’égard du confucéisme officiel parce que de cette attitude allait dépendre le
ralliement plus ou moins sincère de la classe des lettrés. Qoubilaï était un
homme d’État trop avisé pour l’ignorer. Par une manifestation symbolique, il
fit venir à sa cour le chef de la famille de Confucius (on sait que la des-
cendance du Sage s’est perpétuée sans solution de continuité à K’iu-feou, au
Chan-tong) et l’honora publiquement. Le premier acte de son petit-fils et
successeur, l’empereur Tèmur, fut pour ordonner dans un édit solennel aux
Mongols comme aux Chinois le culte de Confucius, ce qui ne manqua pas de
lui attirer la sympathie des lettrés (1295).
Le ralliement au moins temporaire des lettrés au régime mongol est illustré
par un nom célèbre, celui de Tchao Mong-fou (1254-1322). C’était un
personnage représentatif entre tous puisqu’il appartenait à la famille impériale
des Song. Ayant accepté en 1286 de servir Qoubilaï, il fut nommé à diverses
fonctions administratives (en 1316 il devait recevoir un poste élevé dans le
collège des Han-lin), et servit fidèlement. Or il se trouvait que Tchao
Mong-fou était un des plus grands peintres de son temps. En particulier, ce fut
un peintre de chevaux : les peintures de chevaux qui nous restent sous son
René GROUSSET — Histoire de la Chine 175
nom sont si nombreuses qu’on doit ne voir dans la plupart que des copies. Il
rien est pas moins certain que même ces copies, quand elles représentent le
poney bourru de Mongolie et son cavalier tartare, sont des documents fort
intéressants comme évocation de l’épopée mongole (85).
En marge du confucéisme, du taoïsme et du bouddhisme solidement
ancrés dans les croyances chinoises, figurait le christianisme, en l’espèce le
christianisme nestorien.
Le nestorianisme, on se le rappelle, avait été introduit sous les T’ang par
des missionnaires venus de l’Iran : une église nestorienne avait été construite à
Tch’ang-ngan en 635. Il avait prospéré sous cette dynastie, sinon sans doute
dans la population proprement chinoise, du moins parmi les résidants iraniens
ou syriaques attirés par le commerce de la route de la soie et aussi parmi les
Turcs fédérés du limes. C’est encore sur le limes que nous le retrouvons nu
XIIIe siècle, chez les Turcs öngut alors maîtres de cette région, au nord de la
Grande Muraille, en bordure de la province du Chan-si, autour de l’actuel
Souei-yuan et de l’actuel Kouei-houa-tch’eng, dans ce qui est aujourd’hui la
Mongolie Intérieure. Ces Ongut avaient une importance considérable à la cour
mongole parce qu’ils s’étaient montrés dès la première heure les fidèles
vassaux de Gengis-khan. En récompense le conquérant avait donné sa propre
fille en mariage à leur roi et depuis lors les unions de familles n’avaient pas
cessé entre grands-khans mongols et princes öngut. C’est ainsi que le prince
öngut Georges, au nom, comme on le voit, bien chrétien (Körguz en turc),
épousa une petite-fille de Qoubilaï. Par eux le christianisme se maintint
pendant plusieurs générations sur les marches mêmes du trône, dans la famille
impériale. Et comme ils continuaient à se montrer les meilleurs soutiens de
l’empire (le prince Georges se fera tuer héroïquement en 1298 au service du
grand-khan Tèmur), le crédit qu’ils pouvaient mettre à la disposition de leur
foi était illimité.
Du reste, les Turcs öngut n’étaient pas le seul peuple du Gobi à professer
le nestorianisme. Nous avons vu que tel était aussi le cas des Kérèit, établis du
côté de la Toula, en haute Mongolie, et que Gengis-khan avait en 1203
englobés dans son empire. Or la propre mère de Qoubilaï, la princesse
Sorghaqtani, femme, nous le savons, remarquablement intelligente et adroite,
appartenait précisément à l’ancienne famille royale kérèit et était une
nestorienne fort pratiquante. Nul doute que Qoubilaï, en protégeant le
nestorianisme, n’ait voulu se montrer fidèle, non seulement à son amitié et à
ses liens de famille avec les princes öngut, mais aussi au souvenir de sa propre
mère. On le vit bien en 1287 quand le nestorianisme se trouva tout à coup
dans une situation délicate. Un prince mongol nommé Nayan, qui était
nestorien, se révolta en Mandchourie contre Qoubilaï et, en marchant contre
lui, mit la croix sur ses étendards. La rébellion une fois vaincue, les
adversaires des chrétiens ne manquèrent pas d’en prendre avantage contre eux.
« C’est au contraire à l’éloge de la Croix, répondit Qoubilaï. Nayan était
traître à son seigneur : la Croix ne pouvait vouloir le protéger. Votre Dieu a
René GROUSSET — Histoire de la Chine 176
montré sa sagesse en se comportant ainsi. » Du reste, et toujours au
témoignage de Marco Polo, aux fêtes de Pâques qui suivirent la défaite de
Nayan, Qoubilaï se fit apporter l’Evangile, le baisa et l’encensa en public.
On se tromperait sans doute en voyant là au point de vue théologique autre
chose qu’un respect général à l’égard des principales religions connues des
Mongols, qu’une simple assurance ou contre-assurance envers les diverses
manifestations de la divinité. C’est ce qu’avouait naïvement l’empereur :
« Les uns, lui fait dire Marco Polo, vénèrent Jésus, les autres Mahomet,
d’autres le Bouddha. Ne sachant lequel est le plus grand, je les révère tous et
leur demande à tous de me protéger. » La sympathie de Qoubilaï pour le
christianisme nestorien n’en est pas moins certaine au point de vue politique et
elle se manifesta non seulement par des paroles, mais aussi par des mesures
concrètes. En 1275 le patriarche nestorien de Baghdâd put créer un
archevêché à Pékin. Des églises nestoriennes s’élevèrent à Yang-tcheou et à
Hang-tcheou. En 1289 Qoubilaï institua un bureau spécial pour s’occuper du
culte chrétien. En 1291 il nomma commissaire pour le culte chrétien un
nestorien syrien nommé Isa (Jésus en arabe) dont il fit peu après un de ses
ministres.
La vie des communautés nestoriennes en Chine sous Qoubilaï nous est
bien connue par l’histoire du patriarche Mar Yaballaha et de Rabban Çauma.
Rabban Çauma (1225-1294) et Yaballaha, de son nom Marcos (1245-1317),
étaient deux moines nestoriens nés le premier près de Pékin, le second en pays
öngut (au Souei-yuan) qui en 1275-1276 partirent de Chine pour tenter
d’accomplir le pèlerinage de Jérusalem. Les princes öngut avaient vainement
essayé de les en dissuader : « Pourquoi partir pour l’Occident quand nous
nous donnons tant de peine pour attirer ici des évêques et des moines venus de
là-bas ? » Voyant que la résolution des pèlerins restait inébranlable, ils leur
fournirent tout l’équipement nécessaire pour la traversée de l’Asie centrale.
Çauma et Marcos traversèrent donc la Kachgarie, le Turkestan, et en 1278
arrivèrent enfin en Mésopotamie, dans le khanat mongol de Perse. Le khan de
Perse était alors Abaqa, le neveu de Qoubilaï. Fort satisfait de voir arriver ces
deux compatriotes, il fit en 1281 nommer Marcos au siège patriarcal nestorien
de Séleucie-Baghdâd. Marcos, ainsi devenu le patriarche Mar Yaballaha III,
devait jusqu’à la fin de sa vie jouer un rôle de premier plan dans l’histoire du
khanat mongol de Perse. Quant à Rabban Çauma, le khan de Perse Arghoun
l’envoya en 1287 en mission en Occident en vue d’une alliance entre les
Croisés et les Mongols contre les Mamelouks d’Egypte. Rabban Çauma arriva
en septembre 1287 à Paris où Philippe le Bel lui fit en personne les honneurs
de la Sainte-Chapelle. Il fut reçu à Rome par le pape Nicolas IV qui le fit
communier de sa main le jour de Pâques 1288 et
s’entretint avec lui de l’organisation d’une nouvelle croisade. Curieuse
destinée que celle de ce « Mongol » né près de Pékin et devenu ambassadeur
de Perse auprès du pape et du roi de France...
René GROUSSET — Histoire de la Chine 177
René GROUSSET — Histoire de la Chine 178
CHAPITRE 27
Marco Polo
L’exemple des chrétiens mongols partis de Pékin à travers l’Asie centrale
pour faire le pèlerinage de Jérusalem montre à quel point la conquête
mongole, en unifiant l’Asie, avait rouvert les routes transcontinentales. Cette
antique route de la soie et du pèlerinage bouddhique, fermée depuis le XI e
siècle par les progrès de l’Islam, voici qu’elle laissait à nouveau passer les
caravanes de marchands et de pèlerins. Là est l’indéniable bienfait de la
conquête mongole
Gengis-khan avait rendu possible Marco Polo.
Le père et l’oncle de Marco Polo — Nicolo et Maffeo — étaient deux
commerçants vénitiens qui, en 1260, partirent de Constantinople pour une
tournée dans le khanat mongol de la Russie méridionale. De là, par Boukhârâ
et le Turkestan chinois, ils poussèrent jusqu’en Chine où Qoubilaï leur fit bon
accueil. Quand ils furent sur le départ, le grand-khan les chargea d’une
mission auprès du pape : en l’espèce de demander à celui-ci de lui envoyer
cent docteurs « savants dans les sept arts ». Les Polo quittèrent la Chine en
1266. Ils traversèrent de nouveau l’Asie centrale et, par la Syrie, se rendirent à
Rome. Le Saint-Siège ne comprit malheureusement pas l’importance de la
demande adressée par Qoubilaï et dont la réalisation — l’envoi d’une centaine
de lettrés latins — eût peut-être bouleversé le monde ... Les Polo reprirent le
chemin de la Chine à la fin de 1271 en n’emmenant avec eux que Marco, le
fils de Nicolo, l’immortel auteur du récit que nous allons résumer.
Les trois voyageurs, cette fois, traversèrent le khanat mongol de Perse, le
nord de l’Afghanistan, franchirent le Pamir, puis, à travers la Kachgarie
méridionale, suivirent, viâ Kachgar, Yarkand, Khotan et le Lobnor, l’antique
Route de la soie qui les conduisit à la province chinoise du Kan-sou où ils
firent halte à Kan-tcheou (Campiçiu chez Marco Polo), ville où ils
constatèrent la présence d’une communauté nestorienne. Ils reprirent ensuite
leur marche vers l’est, visitèrent l’ancienne capitale des Tangout, Ning-hia
(Egrigaia), où ils remarquèrent aussi, en pays de majorité bouddhiste,
l’existence d’une communauté nestorienne. De là ils pénétrèrent dans le pays
öngut (Tenduc chez Marco Polo, c’est-à-dire dans l’actuel Souei-yuan) dont
ils signalent la foi nestorienne. Marco Polo mentionne la famille du fameux
« Prince Georges », protectrice, comme nous l’avons vu, du christianisme. En
sortant du pays öngut, ils entraient dans la Chine du Nord que, comme les
Turcs de ce temps et les Russes actuels, Marco Polo appelle le Cathay, du
nom des anciens Khitai ou Kitat qui l’avaient possédée au XIe siècle. Ils
René GROUSSET — Histoire de la Chine 179
parvinrent enfin à Chang-tou (Chandu), près de l’actuel Dolon-nor, résidence
d’été de Qoubilaï. Les Polo remirent à ce dernier une lettre du pape Grégoire
X. Marco Polo suivit ensuite la cour à Pékin (Cambaluc). Qoubilaï qui paraît
l’avoir distingué, lui confia un emploi (dans l’administration de la gabelle) à
Yang-tcheou (Yan-giu), près de l’embouchure du Yang-tseu.
Le livre de Marco Polo décrit en Chine deux itinéraires nord-sud, l’un à
l’ouest, de Pékin au Yun-nan par le Chan-si, le Chen-si et le Sseu-tch’ouan,
l’autre à l’est, de Pékin au Fou-kien par le Chan-tong, le bas Yang-tseu et le
Tchö-kiang. Au cours de ce récit, il dresse une carte économique précise de la
Chine du Nord (Cathay) et de la Chine du Sud, l’ancien empire song (Manzi).
Il mentionne les mines de charbon de la Chine du Nord, « manière de pierres
noires qui s’extraient des montagnes comme par veines, qui brûlent comme
des bûches et sont si bonnes à cela que par tout le Cathay on ne brûle pas
autre chose ». L’utilisation des voies navigables ne l’émerveille pas moins. Il
remarque surtout l’importance commerciale du Yang-tseu-kiang (le Kian),
artère maîtresse de l’économie chinoise : « Il va et vient par ce fleuve plus de
navires et de riches marchandises qu’il n’en va par tous les fleuves et toutes
les mers de la chrétienté. » Marco Polo ajoute que chaque année deux cent
mille bateaux remontent le fleuve, sans parler de ceux qui le redescendent. Il
note aussi le rôle économique du Canal Impérial, réaménagé et complété par
Qoubilaï et qui permettait d’amener à Pékin le riz du bas Yang-tseu.
Pour diriger cet énorme commerce intérieur comme pour trafiquer avec
l’Inde et l’Insulinde, il s’était fondé dans les ports du bas Yang-tseu, du
Tchö-kiang et de la région cantonaise de puissantes guildes marchandes qui
pouvaient rivaliser avec les Métiers des Flandres et les Arts de Florence.
Parlant des guildes de Hang-tcheou (ville qu’il appelle Quinsai), Marco Polo
écrit : « Il y avait là tant de marchands si riches, faisant un commerce si
important qu’il n’est personne qui pourrait l’évaluer. Et sachez que les maîtres
de métiers qui étaient chefs d’entreprises ni leurs femmes ne touchaient rien
de leurs mains, mais ils menaient une existence si riche et si élégante qu’on
eût dit des rois. » L’emploi général du papier-monnaie que Marco Polo
appelle plaisamment la véritable pierre philosophale (« l’arcane parfait »)
facilitait les transactions : « Et je vous dis que chacun prend volontiers (ces
billets) parce que partout où les gens se rendent sur les terres du grand-khan,
ils peuvent acheter et vendre avec, tout comme si c’était de l’or fin. » Les
merveilleuses aptitudes commerciales de la race chinoise frappent
d’admiration notre Vénitien. A tout instant il évoque le spectacle de toutes ces
richesses : nefs revenant de l’Inde chargées d’épices, poivre, gingembre,
cannelle ; jonques descendant le Yang-tseu ou remontant le Grand Canal avec
leur cargaison de riz ; boutiques de Hang-tcheou ou de Ts’iuan-tcheou,
débordant de marchandises précieuses : soie grège, soie damassée, camocans
et brocarts d’or, samis ou soieries lourdes de luxe, tartaires et satins, etc. Bref,
une véritable géographie économique de la Chine au XIIIe siècle.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 180
Dans le même esprit, Marco Polo nous renseigne sur les principaux
marchés chinois : Pékin (Cambaluc), centre des soieries du nord : « il n’est
pas de jour où il n’y entre mille charretées de soie avec laquelle se fabriquent
quantité de draps d’or » ; Tch’eng-tou (Sindufu), le chef-lieu de
Sseu-tch’ouan, qui fabriquait des cendals et exportait ses soieries en Asie
centrale ; — Yang-tcheou (Yan-giu), le grand marché de riz du bas
Yang-tseu ; Hang-tcheou (Quinsai) enfin, l’ancienne capitale des Song à la-
quelle une place à part est réservée. Marco Polo, nous l’avons vu, nous la
décrit comme une sorte de Venise chinoise. C’était, notamment, le grand
marché du sucre. D’innombrables navires y apportaient les épices de l’Inde et
de l’Insulinde et en exportaient les soieries destinées à l’Inde et au monde
musulman. Aussi y rencontrait-on une nombreuse colonie de marchands ara-
bes, persans et chrétiens. Enfin le Fou-kien renfermait les deux grands ports
de Fou-tcheou (Fujiu) et de Ts’iuan-tcheou (Çaiton). Les marchands de
Fou-tcheou possédaient d’incroyables stocks de gingembre et de gaingal. « Il
y a aussi dans cette ville une vente très considérable de sucre et un grand
marché de perles et de pierres précieuses apportées jusque-là par les navires
venus des Indes. » Mais le plus grand emporium de la Chine restait encore
Ts’iuan-tcheou, la Çaiton de Marco Polo « où, dit-il, tous les navires des Indes
arrivent si chargés d’épices, de pierres précieuses et de perles que c’est
merveilleux. C’est le port où affluent tous les marchands du Manzi, le grand
centre d’importation pour toute la Chine. Et je vous dis que pour un navire
chargé de poivre qui va des Indes à Alexandrie ou dans tout autre port à
destination du monde chrétien, il en vient plus de cent à Çaiton ».
Au commencement de 1292 Marco Polo, son père et son oncle se
rembarquèrent pour l’Europe en emmenant avec eux, de la part de Qoubilaï,
une jeune princesse destinée au khan mongol de Perse. Ils firent escale à
Sumatra, débarquèrent à Ormuz et furent de retour à Venise en 1295.
En même temps que les hardis commerçants dont Marco Polo est le type,
on voyait arriver dans la Chine mongole les missionnaires catholiques. En
1289 le pape Nicolas IV, qui venait d’apprendre par Rabban Çauma
l’existence de nombreuses chrétientés indigènes dans l’empire mongol,
envoya en Extrême-Orient le franciscain Jean de Montcorvin. Montcorvin,
après un séjour dans le khanat mongol de Perse (1290), puis une escale dans
l’Inde (1291), s’embarqua pour la Chine où le grand-khan Tèmur
(1294-1307), petit-fils et successeur de Qoubilaï, lui fit bon accueil.
Montcorvin construisit à Pékin deux églises, en partie grâce à la libéralité du
commerçant italien Petrus de Lucalongo qui l’avait accompagné. En peu
d’années il baptisa « plus de dix mille Tartares » et commença à traduire le
psautier dans un de leurs dialectes. Il convertit au catholicisme le prince öngut
Georges, jusque-là nestorien. Le jeune fils de Georges fut baptisé sous le nom
de Jean en l’honneur de Montcorvin.
En 1307, le pape nomma Montcorvin « archevêque de Cambaluc »,
c’est-à-dire de Pékin. En 1313 arrivèrent dans cette ville trois franciscains
René GROUSSET — Histoire de la Chine 181
destinés à devenir ses suffragants. L’un d’eux, Gérard, devint « évêque de
Çaiton », c’est-à-dire de Ts’iuan-tcheou, au Fou-kien, ville où une riche
Arménienne fit bâtir une église. Le second successeur de Gérard dans l’évêché
de Tsiuan-tcheou, le franciscain André de Pérouse, nous a laissé une lettre
datée de janvier 1326. Il nous y apprend que le grand-khan lui accordait une
pension de cent florins d’or. Il nous dit encore qu’il a construit près de
« Çaiton » un couvent pour vingt-deux religieux et qu’il partage son temps
entre son église et son ermitage en montagne.
Après Montcorvin et André de Pérouse, le plus célèbre missionnaire
catholique de la Chine mongole fut le franciscain Odoric de Pordenone.
Odoric s’embarqua à Venise entre 1314 et 1318. Il traversa le khanat mongol
de Perse, fit escale aux Indes et vers 1324-1325 débarqua à Canton qu’il
appelle Sincalan. Dans le récit de son voyage, il note, à propos de cette ville,
la densité de la population, la richesse du pays, l’abondance et le bon marché
des denrées, le caractère industrieux des habitants, commerçants nés et
ouvriers d’art merveilleux, le foisonnement du panthéon populaire. Il ne
s’intéresse pas moins à Ts’iuan-tcheou (Çaiton), ville « deux fois plus grande
que Rome », où il fut reçu dans le couvent de ses frères en saint François et où
il put admirer la cathédrale et l’ermitage de montagne que nous avons men-
tionnés. Hang-tcheou, que ses manuscrits appellent Cansai, l’émerveille
davantage encore. C’est, nous dit-il, « la plus grande ville qui soit au monde,
située entre deux lacs, des canaux et des lagunes comme notre Venise ». A
propos des éléments si divers — Chinois, Mongols, bouddhistes, nestoriens,
etc. — qui cohabitaient dans cette énorme agglomération, Odoric rend
hommage à l’administration mongole. « Le fait que tant de races différentes
puissent vivre paisiblement côte à côte et être administrées par le même
pouvoir me semble une des plus grandes merveilles du monde. » Grâce à un
dignitaire mongol converti au catholicisme, notre voyageur put visiter un
couvent bouddhique et discuter sur la métempsycose avec les bonzes.
Sur le bas Yang-tseu il signale l’importance des pêcheries, notamment de
la pêche (pratiquée encore de nos jours) à l’aide des cormorans. Il arrive enfin
à Khanbaliq, notre Pékin. « C’est là, nous dit-il, que réside le grand-khan dans
un palais si vaste que les murs ont au moins quatre milles de tour et
renferment eux-mêmes plusieurs palais secondaires. La cité impériale est ainsi
constituée de plusieurs enceintes concentriques, et c’est dans la deuxième que
vit le grand-khan avec toute sa cour. A l’intérieur de l’enceinte s’élève une
colline artificielle qui porte le palais principal. Elle est plantée de très beaux
arbres et a reçu de ce fait le nom de Colline Verte. Elle est entourée d’un lac et
d’un étang. Au milieu du lac est lancé un pont merveilleux, le plus beau que
j’ai vu par la qualité du marbre et la finesse de l’architecture. Sur l’étang on
aperçoit une multitude d’oiseaux pêcheurs, canards, cygnes et oies sauvages.
L’enceinte renferme aussi un grand parc plein de bêtes sauvages. Ainsi le
grand-khan n’a pas à sortir de son palais pour se livrer aux plaisirs de la
chasse.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 182
« Et moi, frère Odoric, poursuit notre missionnaire, je demeurai pendant
trois ans et demi (1325-1328) dans cette ville (Pékin), dans la compagnie de
nos frères Mineurs qui y possèdent un couvent et qui même ont rang à la cour
du grand-khan. En effet un de nos frères (Montcorvin) est archevêque de la
cour et bénit le grand-khan chaque fois que celui-ci doit voyager. » Et Odoric
de décrire une de ces entrevues. Les franciscains se rendent en procession,
évêque en tête, au-devant du souverain qui trône sur son char. « Nous portions
devant nous une croix fixée à une hampe et chantions le Veni, sancte Spiritus.
Lorsque nous fûmes arrivés à proximité du char impérial, le grand-khan, ayant
reconnu nos voix, nous fit avancer jusqu’à lui. Comme nous approchions, la
croix haute, il se découvrit en enlevant sa coiffure, dont le prix est
inestimable, et fit révérence à la croix. L’évêque lui donna sa bénédiction et le
grand-khan baisa la croix très dévotement. Je mis alors de l’encens dans
l’encensoir et notre évêque encensa le prince. »
Odoric note, comme avant lui Marco Polo, l’excellente organisation et
l’extraordinaire rapidité du système de postes créé par les Mongols : « Les
courriers galopent, ventre à terre, sur des chevaux prodigieusement rapides ou
emploient des méharis. En arrivant en vue des relais, ils sonnent du cor pour
annoncer leur approche. Ainsi avertis, les gardiens font aussitôt préparer un
autre cavalier ou un autre méhariste avec une monture nouvelle. Celui-ci saisit
les dépêches et galope jusqu’au relais suivant où la même relève a lieu. Le
grand-khan obtient ainsi dans les vingt-quatre heures des nouvelles provenant
de pays normalement situés à, au moins, trois journées de cheval. »
Odoric de Pordenone semble avoir quitté Pékin en 1328. Il traversa le pays
öngut, dont il signale, lui aussi, la foi nestorienne, puis le Kan-sou, en notant
que sur cette grande route des caravanes les villes ou bourgades étaient
tellement rapprochées qu’en sortant de l’une on apercevait les murs de la
suivante. Il passa par l’Asie centrale et fut de retour dans son couvent de
Padoue en mai 1330.
La chrétienté de Chine était maintenant bien connue en Europe. En 1340 le
pape Benoît XII envoya en Extrême-Orient le franciscain Jean de Marignolli
qui passa par le khanat mongol de la Russie méridionale et le khanat mongol
du Turkestan. Matignolli arriva à Pékin en 1342. Le 19 août il y fut reçu en
audience par le grand-khan Toghan Tèmur, dixième successeur de Qoubilaï, à
qui il offrit un grand cheval d’Occident, cadeau qui, nous le savons, fut très
sensible à ce monarque. Il se rembarqua à Tsiuan-tcheou le 26 décembre
1347, fit un séjour dans l’Inde et fut de retour à Avignon en 1353. En 1370 le
pape Urbain V désigna encore un archevêque pour le poste de Pékin, mais ce
prélat ne put jamais en prendre possession : la dynastie mongole venait d’être
renversée par la révolte nationale des Ming, et les Chinois vainqueurs
englobaient le christianisme dans la proscription dont ils frappaient toutes les
« doctrines étrangères » que les Mongols avaient favorisées.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 183
Avant de clore ce chapitre, essayons d’établir en quelques mots le bilan de
la domination mongole.
Tout d’abord les bienfaits du régime.
L’unification de l’Asie presque entière par les Mongols a, nous l’avons vu,
rouvert les grandes voies transcontinentales obstruées depuis le x° siècle. La
route de la soie, telle que nous en avons suivi les étapes à l’époque des
Antonins et des Han, la route du pèlerinage bouddhique dont nous avons
mesuré l’importance au VIIe siècle à l’époque de Hiuan-tsang, cette longue
piste de caravanes qui unissait à travers le Pamir l’Iran à l’Extrême-Orient,
elle voyait maintenant passer Marco Polo. La Chine reprenait contact avec
l’Iran et, par-delà l’Iran, avec le monde occidental. Les distances étaient
abolies, les continents rapprochés. Deux moines nés près de Pékin devenaient
l’un patriarche de Baghdâd, l’autre ambassadeur auprès du pape et du roi de
France. Des disciples de saint François étaient nommés archevêques de Pékin
ou allaient bâtir des cathédrales sur la côte du Fou-kien. Un commerçant
vénitien entrait dans l’administration chinoise de la gabelle à l’embouchure du
Yang-tseu. Il apprenait à connaître le nom du Bouddha Çâkyamouni et à
admirer cette grande figure. La tempête mongole, en abattant les murs qui
entouraient les jardins clos et en déracinant les arbres, avait porté d’un jardin à
l’autre la semence des fleurs. L’orbis mongolicus présentait à cet égard un peu
les mêmes avantages que naguère l’orbis romanus et il allait falloir la
découverte du cap de Bonne-Espérance, la découverte aussi de l’Amérique
pour valoir au monde un siècle digne du siècle de Marco Polo.
En face de ces avantages, des résultats funestes. Non pas tant dans le
domaine matériel, car nous avons vu le petit-fils de Gengis-khan, le grand
Qoubilaï, se comporter comme un des meilleurs souverains qu’ait connus à
travers de longs siècles l’histoire chinoise et relever en un règne réparateur
tout ce qu’avait détruit son terrible aïeul. Mais au point de vue moral, après la
domination mongole, un ressort aura été cassé qui ne pourra de longtemps être
réparé, le ressort de l’âme chinoise. Certes, après l’expulsion des Mongols, la
nouvelle dynastie nationale des Ming va dans tous les domaines restaurer le
passé, affecter de biffer d’un trait le temps de l’occupation étrangère,
recommencer exactement l’histoire au point où elle en était vers 1260, voire
en 907. Mais par cette fidélité même et précisément parce qu’elle voudra en
tout copier le passé, elle se vouera à une œuvre sans vie. Et c’est là que réside
le mal fait à la Chine par l’invasion mongole. Elle a donné une telle
commotion à l’organisme chinois, lui a imprimé une telle courbature que
celui-ci, une fois la tourmente passée, se repliera, se recroquevillera sur lui-
même, craintivement. La spontanéité créatrice du génie chinois semblera
brisée. Cette Chine qui pendant des siècles avait prodigué sans se lasser les
plus prodigieuses créations littéraires, artistiques, philosophiques, n’osera plus
faire autre chose que répéter des poncifs et copier des copies. En cela, et alors
qu’elle prétendra rester fidèle à son lassé, elle deviendra le contraire
d’elle-même, car ce qui dans le passé avait fait la grandeur chinoise, c’était
René GROUSSET — Histoire de la Chine 184
avant tout cette libre faculté de jaillissement et de renouvellement, cette
spontanéité créatrice qui nous avait valu tour à tour la splendeur des bronzes
chang, l’envol métaphysique d’un Tchouang-tseu, les visions surhumaines
d’un Mou-k’i. Désormais plus rien de tel, mais une méfiance de soi-même et
du monde extérieur, une timidité qui seront aux antipodes des grands siècles
révolus.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 185
CHAPITRE 28
Une restauration nationale : les Ming
Au cours de sa longue histoire, la Chine compte peu de souverains aussi
remarquables que Qoubilaï. Par sa forte personnalité, ses qualités d’homme
d’État, sa haute sagesse, la fermeté et l’humanité de son gouvernement, ce
Mongol se place sur la même ligne que les plus grands empereurs chinois du
temps passé. Son petit-fils et successeur Tèmur fut encore un prince énergique
et consciencieux (1294-1307). Mais après eux leur dynastie, la dynastie Yuan,
comme elle se dénommait, tomba dans une rapide dégénérescence. Ses
princes, perdus de débauches et atteints d’aboulie, ne rachètent leurs vices que
par une bigoterie lamaïque dont les lettrés confucéens leur font un nouveau
grief. Surtout ils ne cessent de se quereller entre eux, ruinant en quelques
années l’imposante façade administrative qui sous Qoubilaï a provoqué
l’admiration de Marco Polo. Le dernier d’entre eux, Toghan Tèmur (1333-
1368) qui ne se plaisait que dans la compagnie des lamas tibétains et des
mignons, laissa le désordre dégénérer en anarchie.
Le spectacle de cette déchéance encouragea les patriotes chinois à se
révolter contre la domination étrangère. L’insurrection, comme en 1912, fut
préparée par les sociétés secrètes, notamment par la secte du Lotus Blanc,
secte millénariste qui annonçait la venue de Maitreya, le messie bouddhique.
Comme en 1912 également, le mouvement débuta sur le bas Yang-tseu et
dans la région cantonaise. Commencée en 1352, la révolte dès 1355 s’étendait
à toute la Chine méridionale, à tout l’ancien empire song, mais elle
s’accompagnait d’une affreuse anarchie car elle était dirigée par un grand
nombre de chefs, moitié patriotes, moitié bandits qui se battaient entre eux en
même temps qu’ils guerroyaient contre les Mongols.
Tous ces aventuriers devaient être éclipsés par le plus habile d’entre eux,
Tchou Yuan-tchang, le futur fondateur de la dynastie des Ming. Fils d’un
pauvre laboureur de la province de Ngan-houei, il avait dix-sept ans quand
une épidémie emporta toute sa famille. Pour vivre, il entra dans une bonzerie.
Mais sans doute la vocation bouddhique était-elle chez lui bien superficielle
car, dès que commença dans le sud la révolte populaire contre les Mongols, —
il avait alors vingt-cinq ans, — il jeta le froc et prit les armes sur les bords du
bas Yang-tseu. Bien qu’au début simple chef de bande comme tous ses
concurrents, il se distinguait d’eux par son esprit politique et par une adroite
humanité envers les populations qu’il savait s’attacher au lieu de les pressurer.
S’emparait-il d’une ville, il interdisait le pillage à ses soldats, de sorte que les
habitants l’appelaient comme un libérateur non seulement contre les Mongols
René GROUSSET — Histoire de la Chine 186
mais contre les autres chefs insurgés. En 1356 il se rendit maître de Nankin et
y établit une capitale fixe, un gouvernement régulier qui tranchait sur
l’anarchie partout ailleurs générale. Son principal concurrent, le fils d’un
simple pêcheur, s’était, de son côté, rendu maître du Hou-pei, du Hou-nan et
du Kiang-si. En 1363 Tchou Yuan-tchang le vainquit, le tua et s’empara de
ses terres. Lorsque, en 1367-1368, il eut occupé la région cantonaise, il se
trouva en possession de toute la Chine méridionale. Alors il marcha sur Pékin.
Ce fut une marche triomphale. L’imbécillité des derniers Mongols facilita
d’ailleurs la tâche du libérateur. Au lieu de faire front contre l’insurrection, ils
continuaient à se quereller, à diviser leurs forces. Dans la nuit du 10
septembre 1368, l’indigne descendant du grand Qoubilaï, le lâche empereur
Toghan Tèmur, s’enfuit de Pékin pour se réfugier en Mongolie, tandis que
Tchou Yuan-tchang faisait son entrée dans la capitale.
Dans Pékin délivré des Mongols, Tchou Yuan-tchang fut proclamé
empereur par son armée comme fondateur de la dynastie des Ming. Il n’avait
que quarante ans. En treize années de lutte, le bonze défroqué, l’ancien
miséreux était devenu le libérateur de sa patrie, l’héritier des Han et des
T’ang. Car la fortune de l’heureux aventurier était plus prodigieuse encore que
celle des Song qui n’avaient jamais réussi à chasser les barbares de cette ville
de Pékin qu’il venait, lui, de reconquérir si facilement. Par-delà les Song,
c’était donc aux T’ang qu’il entendait se rattacher, c’est-à-dire à la dernière
dynastie nationale qui avant lui eût possédé l’intégralité du territoire chinois,
et en 1373 il publia un code inspiré de celui des T’ang. Toutefois il ne
transporta pas sa capitale dans le Nord. Il continua à résider à Nankin. Homme
du bas Yang-tseu, ayant chassé l’étranger avec une armée de Méridionaux, ce
fut avec eux qu’il gouverna d’abord. Du reste il y avait deux cent
quarante-deux ans que la Chine du Nord tout entière était au pouvoir des
Tartares et, pour Pékin même, il y avait quatre cent trente-deux ans. Pendant
ces longs siècles les provinces septentrionales s’étaient saturées d’éléments
barbares. C’était la Chine du Sud qui, de 1126 à 1279, avait servi de refuge à
l’indépendance chinoise. C’était d’elle aujourd’hui qu’était parti le
mouvement de libération nationale. Elle représentait maintenant la Chine
véritable et dans la personne des Ming c’était elle qui triomphait. Mais le
nouvel empereur était un politique trop avisé pour accepter longtemps la
prépondérance exclusive des gens du Midi. Pour faire cesser au contraire la
différenciation du Nord et du Sud, différenciation que deux siècles et demi de
vie séparée n’avaient fait qu’accroître, pour restaurer moralement comme
politiquement l’unité chinoise, il décida en 1380 de faire administrer le Nord
par des fonctionnaires du Midi, mais aussi le Midi par des gens du Nord. Dans
le même esprit il n’hésita pas à proscrire en 1370 les sociétés secrètes du
Lotus Blanc et du Nuage Blanc qui avaient pourtant si grandement contribué
au renversement de la domination mongole ; mais les temps étaient changés. Il
est vrai aussi que dans la compétition pour le trône elles avaient mal misé et
s’étaient prononcées pour les rivaux du nouvel empereur ...
René GROUSSET — Histoire de la Chine 187
Dans tous les domaines le fondateur des Ming s’attachait à opérer la même
restauration des valeurs, à relier par-delà l’hiatus de la domination djurtchèt
ou mongole, la Chine nouvelle au plus lointain passé, et sans doute
apporta-t-il à cette entreprise éminemment traditionaliste un zèle d’autant plus
grand qu’il était lui-même sorti de rien. En 1370 il refondit en ce sens le
système des examens pour le recrutement du mandarinat et rétablit les titres de
noblesse. Le culte confucéen fut solennellement célébré et il associa à son
œuvre les académies de lettrés qui sous les Mongols avaient été un foyer
d’opposition contre le cléricalisme bouddhique. Mais l’ancien bonze
n’oubliait pas ses coreligionnaires. Il continuait même à s’entourer
personnellement de moines bouddhistes et il en cuisit aux lettrés qui voulurent
lui adresser des remontrances sur ce terrain : l’un d’eux, un Grand juge, fut
même exécuté. Le fait est d’ailleurs symptomatique. A mesure que l’empereur
avançait en âge (il ne devait mourir qu’à soixante-dix ans en 1398), il
supportait de moins en moins les contradictions et perdait cette bonhomie
populaire qui avait tant contribué à son triomphe. Devenu soupçonneux, il fit
une fois exécuter dix-huit grands personnages avec toute leur famille. A la
suite d’un complot, vrai ou supposé, on supplicia à Nankin 15.000 personnes.
L’ancien aventurier devenu Fils du Ciel voulait, avant de mourir, avoir rétabli
l’absolutisme.
Le véritable continuateur de Tchou Yuan-tchang fut son deuxième
successeur, son second fils, l’empereur qu’on a l’habitude de désigner par le
nom de la période Yong-lo (86) (1403-1424). Ce souverain guerrier eut de son
rôle une conception élargie. Qoubilaï avait naguère entendu faire de l’empire
mongol un empire chinois. Renversant les termes, l’empereur Yong-lo voulut
donner à la Chine l’héritage mongol des Qoubilaïdes. Le grand khan Qoubilaï
avait, du Fleuve Jaune au Tonkin, obtenu la soumission de toute la terre
chinoise et était devenu un authentique Fils du Ciel. En retour, le troisième
souverain ming entendra soumettre la Mongolie et y jouer un rôle de
grand-khan.
Ce fut dans cet esprit qu’en 1409 l’empereur Yong-lo transféra sa capitale
de Nankin à Pékin. Ce fut lui qui arrêta le plan grandiose de la ville impériale
qui forme le centre du Pékin moderne, et — plus particulièrement — le plan
de la « Ville violet pourpre interdite (87) ; ce fut lui qui conçut cette succession
de palais, de terrasses de marbre, de salles du trône, de jardins et de
perspectives digne des plus hautes traditions chinoises, lui qui fit élargir ces
lacs, construire ces collines artificielles, planter ces jardins où il voulait
retrouver la végétation de son Yang-tseu natal, ensemble que les empereurs
mandchous du XVIIIe siècle achèveront ou restaureront, mais où tout porte la
marque de l’empereur Yong-lo. Et c’est toujours Yong-lo qui construisit près
de la muraille sud de Pékin le Temple du Ciel (1420) et le Temple de
l’Agriculture (1422).
Le transfert de la capitale à Pékin était tout un programme. Aucune
dynastie purement chinoise n’avait eu l’idée de choisir une telle résidence. Le
René GROUSSET — Histoire de la Chine 188
rôle historique de Pékin n’avait commencé qu’avec les Tartares. C’étaient les
Kitat, de race proto-mongole, qui, au Xe siècle de notre ère, y avaient les
premiers installé une de leurs capitales. Ils avaient été imités par les Djurtchèt
ou Kin, de race tongouse, au XIIe siècle, puis par Qoubilaï en 1260. Un tel
choix chez tous ces conquérants descendus du nord se comprend aisément.
Pékin est presque extérieur à la Chine. C’est, en tout cas, le chef-lieu d’une
marche-frontière. A travers le seuil de Chan-hai-kouan, c’est déjà la
Mandchourie. A travers la passe de Nan-keou, c’est déjà Kalgan et la steppe
mongole. Géographiquement et historiquement, Pékin est un compromis
sino-tartare. Le Chinois y est encore chez lui, mais le Tartare ne s’y sent pas
encore dépaysé. En abandonnant le séjour de Nankin pour installer sa cour au
seuil de la Mongolie, dans l’ancienne capitale de Qoubilaï, l’empereur Yong-
lo revendiquait sur cette même Mongolie l’héritage des Qoubilaïdes.
Son père, il est vrai, lui avait donné l’exemple dans cette direction : Tchou
Yuan-tchang, après avoir chassé les Mongols du territoire chinois, les avait
relancés jusque chez eux. Dès 1372, une colonne chinoise s’était avancée en
haute Mongolie jusqu’à la Toula. En 1388 cent mille Chinois avaient encore
traversé le Gobi oriental et étaient venus battre les tribus au sud du Bouir-nor,
entre le Khal-kha-gol et le Kèrulèn. Mais ce n’était là que la « poursuite »
après la victoire, des expéditions de représailles destinées à inspirer aux
nomades une crainte salutaire. Au contraire, l’empereur Yong-lo pratiqua en
Mongolie une politique suivie. L’autorité des Gengiskhanides n’y avait pas
survécu à la perte de face qu’avait entraînée leur expulsion de Chine.
L’empereur Yong-lo s’appliqua à soutenir contre eux la révolte des autres
chefs de tribus, notamment celle des Oïrat ou Mongols occidentaux. Il
intervint à diverses reprises dans les guerres civiles qui s’ensuivirent en haute
Mongolie et notamment en 1410-1411 poussa jusqu’au haut Onon, jusqu’à la
prairie natale de Gengis-khan. Il contribua ainsi au remplacement des
Gengiskhanides par les khans oïrat dans l’hégémonie de la haute Mongolie,
mais un proche avenir devait prouver que la Chine avait plus perdu que gagné
à voir des tribus nouvelles se substituer au pouvoir décadent qui paralysait les
hordes.
En Indochine également, l’empereur Yong-lo voulut reprendre la grande
politique impériale des Han et des T’ang. Le royaume d’Annam, c’est-à-dire
le Tonkin et le nord de l’actuel Annam jusqu’à Tourane, venait de voir sa
dynastie légitime renversée par un usurpateur. L’empereur Yong-lo en profita
pour occuper l’Annam-Tonkin qu’il partagea en départements chinois (1407).
Mais dix ans ne s’étaient pas écoulés que les Annamites commençaient contre
les troupes d’occupation une épuisante guérilla. Quatre ans après la mort de
Yong-lo, le chef des révoltés, Lê Lo’i, s’emparera de Hanoï et chassera les
Chinois (1428).
L’empereur Yong-lo ne se contenta point de revendiquer le protectorat de
la Mongolie et d’annexer l’Annam. Il entendit assurer à la Chine l’hégémonie
navale dans les mers de la Sonde et l’océan Indien. Ses escadres firent
René GROUSSET — Histoire de la Chine 189
reconnaître la suprématie du pavillon chinois sur les côtes du Tchampa, du
Cambodge, du Siam, de la presqu’île de Malacca, de Java et de Sumatra, de
Ceylan (où l’amiral impérial châtia le râdja local qui avait manifesté des
intentions hostiles), du Bengale et de l’Inde méridionale. Elles croisèrent
jusqu’à Ormuz sur le golfe Persique, à Aden et à Djedda, le port de la
Mecque. Nous sommes dans les années 1405-1424, au commencement du
siècle dont la fin verra l’arrivée des Portugais aux Indes (1498). Quel eût été
le destin de l’Asie si, en abordant aux Indes et en Malaisie, les navigateurs
européens y avaient trouvé établie une thalassocratie chinoise ? Là encore
l’empereur Yong-lo avait vu plus grand que le tempérament de son peuple ou
plutôt que l’idéologie du mandarinat ne le permettait. La Chine qu’il était en
train de faire était trop grande pour elle-même. Les Chinois n’avaient pas la
vocation maritime. Le climat du Tonkin était trop chaud, le climat de la
Mongolie trop froid pour leurs soldats. Le monde des lettrés demeurait hostile
aux conquêtes extérieures, coûteuses et inutiles. La politique mondiale de
l’empereur Yong-lo n’eut pas de lendemain. La Chine se replia sur elle-même,
laissant passer sur terre et sur mer l’heure du destin.
Dans le domaine de la pensée, ce fut le même repliement qui rapidement
prévalut. L’empereur Yong-lo était personnellement bouddhiste. Il n’en fit pas
moins compiler les textes de l’école néo-confucéenne et en 1416 il décréta que
cette somme philosophique constituerait, au même titre que les anciens
canoniques, la base de l’enseignement officiel, ce qui était pratiquement faire
du « tchouhisme » la doctrine de l’État ming. Cependant contre ce
matérialisme, disons tout au moins contre ce positivisme d’État, une certaine
réaction se produisit un siècle plus tard dans la personne de Wang Yang-ming
(1472-1528). Non que ce penseur ait combattu à visière ouverte le positivisme
mécaniste de Tchou Hi. Il enseigna seulement que notre participation à l’ordre
cosmique, à la loi universelle (li) réside moins dans la raison raisonnante que
dans le cœur ; que, pour communier avec l’essence du monde, il faut bien
moins avoir recours à ce que nous appellerions l’intelligence discursive qu’à
la connaissance intuitive (leang tche), suprême dictamen inné au fond du
cœur. « A travers l’espace et le temps, écrit Wang Yang-ming, la
connaissance intuitive ne varie pas dans le cœur humain. » A défaut de
l’absolu métaphysique banni par le tchouhisme, on retrouvait du moins
l’absolu de la loi morale, la pure lumière intérieure qui éclaire tout homme
venant en ce monde : « Dans le cœur de tout homme, dit encore Wang
Yang-ming, habite un Confucius. » La personnalité de Wang Yang-ming, sa
noblesse de caractère achèvent de nous le rendre sympathique. Mais son
œuvre, d’ailleurs limitée à la morale, représente une tendance plutôt qu’un
système. Et la preuve que la doctrine de Tchou Hi restait de beaucoup pré-
pondérante, c’est que, pour faire accepter son enseignement, Wang
Yang-ming dut affecter de se rattacher à elle.
L’empereur Yong-lo, mort en 1424, avait été la dernière grande figure de
la dynastie des Ming. Après lui cette famille devait se perpétuer pendant plus
René GROUSSET — Histoire de la Chine 190
de deux siècles encore sans qu’aucune personnalité marquante en émergeât.
De nouveau comme à la fin des Han et des T’ang (mais comparativement bien
plus tôt) la camarilla des eunuques chambra des souverains médiocres et
gouverna sous leur nom. Pendant ce temps en Mongolie les Oïrat ou Mongols
occidentaux que l’empereur Yong-lo avait aidés à remplacer les
Gengiskhanides dans l’hégémonie des hordes, étaient devenus une puissance
redoutable. Leur khan Yésèn demanda la main d’une infante chinoise. Ne
l’obtenant pas, il vint ravager le limes au nord du Chan-si et du Ho-pei.
L’empereur Ying-tsong marcha contre lui avec son favori, un eunuque qui
prétendait commander aux généraux. L’armée chinoise qui s’était avancée
sans vivres, fut cernée et détruite près de Siuan-houa, dans la montagneuse
région qui s’étend entre Pékin et Kalgan. Cent mille cadavres chinois restèrent
dans les gorges et l’empereur Ying-tsong fut fait prisonnier (1449). Les Oïrat,
dont la victoire dépassait les espérances, vinrent camper sous les murailles de
Pékin, mais ils n’étaient pas outillés pour un siège. Au bout de quelques mois
le khan Yésèn se décida à relâcher l’empereur (1450) et en 1453 il fit sa paix
avec l’empire.
Un siècle plus tard, nouvelle alerte. Le péril, cette fois, ne venait plus des
Mongols occidentaux mais des Gengiskhanides. Pendant le dernier quart du
XVe siècle, une restauration gengiskhanide s’était en effet produite en
Mongolie. Un des khans de cette famille, Altan, qui nomadisait dans la
Mongolie Intérieure, au nord du Chan-si, vint à diverses reprises, de 1529 à
1570, piller les districts septentrionaux de cette province ou du Ho-pei. En
1550 il poussa jusqu’aux portes de Pékin, éclairant de ses incendies les
faubourgs de la capitale.
Les Mongols, c’étaient pour la Chine les ennemis de toujours. Mais voici
que surgissait sur les côtes un nouvel adversaire, hardi, insaisissable,
invincible en raison de son insularité : le Japon. Une nuée d’aventuriers et de
corsaires, sortis de toutes les criques de l’archipel, commençaient à infester les
ports du Tchö-kiang, du Fou-kien et de la région cantonaise. En 1555 ils
remontèrent le Yang-tseu jusqu’à Nankin, en pillant les bourgs ouverts. Ces
pirates n’étaient que les enfants perdus de l’expansion japonaise dont la Chine
allait éprouver toute la force dans les affaires de Corée.
Ce fut sous le règne du treizième empereur de la dynastie ming, celui que
nous avons pris l’habitude de désigner par les « années de règne » Wan-li
(1573-1620), que le conflit éclata. Le Japon était alors gouverné par le célèbre
Hideyoshi (1585-1598). Cet homme d’État, un des plus grands de l’histoire
japonaise, forma le projet audacieux de conquérir l’empire ming. Les corsaires
qui venaient périodiquement écumer les ports de la Chine centrale l’avaient-ils
averti de la décrépitude du gouvernement des Ming ? En tout cas, la facilité
avec laquelle, cinquante ans plus tard, les Mandchous allaient s’emparer de
Pékin prouve que l’idée de Hideyoshi était réalisable. Mais il lui fallait obtenir
pour ses troupes le passage à travers la Corée. Les Coréens, pour qui les
Japonais étaient des ennemis héréditaires, opposèrent un refus. Hideyoshi
René GROUSSET — Histoire de la Chine 191
envoya alors en Corée une armée de 200.000 hommes qui entra à Séoul, la
capitale coréenne (12 juin 1592) et poussa jusqu’à P’yông-yang, en direction
de la Mandchourie (15 juillet). Le plan de l’état-major japonais était déjà celui
qui devait reparaître dans la guerre sino-japonaise de 1894. Il s’agissait déjà
d’atteindre le Yalou et, à travers le Leao-tong et la passe de Chan-hai-kouan,
de redescendre sur Pékin. Mais la résistance des Coréens avait donné le temps
aux Chinois d’intervenir avec des forces supérieures. Les Japonais durent
évacuer Séoul (mai 1593) et battre en retraite sur la côte méridionale. En 1597
Hideyoshi envoya en Corée une nouveau corps expéditionnaire, mais cette
fois les Japonais ne purent même pas atteindre Séoul. Ils furent de nouveau
rejetés sur la côte méridionale où la lutte dégénéra en guerre de siège
(1597-1598). La mort de Hideyoshi survenue sur ces entrefaites (16 septembre
1598) entraîna le rapatriement des troupes nippones et la cessation des
hostilités. Le Japon attendra trois siècles (1598-1894) avant de recommencer
la lutte contre la Chine sur le corps de la Corée.
Ce que les Ming auraient dû retenir de la guerre dont ils venaient de sortir
victorieusement, c’est que l’isolement de leur pays avait cessé. De fait, en
même temps que les corsaires japonais l’assaillaient sur les côtes de la Chine
centrale, les navigateurs portugais faisaient leur apparition sur le littoral can-
tonais.
Depuis qu’en 1498 le découvreur portugais Vasco de Gama, ayant réalisé
la circumnavigation de l’Afrique, avait abordé aux Indes, la route des mers de
Chine était ouverte aux Européens. En 1511 l’amiral portugais Albuquerque
s’était emparé de Malacca dont l’importance au point de vue commercial et
stratégique était alors la même qu’aujourd’hui celle de Singapour. En 1514 les
premiers navires de commerce portugais touchèrent aux ports chinois. Entre
1549 et 1557 les Portugais reçurent des mandarins locaux l’autorisation de
fonder à Macao, à l’entrée de la rivière de Canton, un établissement qui garda
un caractère essentiellement commercial. En 1582 les autorités portugaises de
Macao payaient pour ce trafic au vice-roi de Canton un tribut de 500 taels.
Avec les Portugais, le christianisme, chassé de la Chine depuis la chute
des Mongols, y pénétra de nouveau. Cette nouvelle évangélisation fut l’œuvre
de la Compagnie de Jésus, notamment de deux de ses fils, Matthieu Ricci et
Adam Schall.
Le jésuite italien Matthieu Ricci (1552-1610) arriva en Chine par Macao
en 1582. Pendant treize ans (1582-1595) son apostolat s’exerça dans la région
cantonaise. Les missionnaires, pour se faire tolérer, devaient s’assimiler à une
des catégories existantes. Ricci, qui avait pris le nom chinois de Li Ma-teou,
adopta d’abord le vêtement des bonzes bouddhistes ; puis, avec un
remarquable discernement, il y renonça et revêtit le costume des lettrés :
c’était associer fort habilement le christianisme à la doctrine d’État
confucéenne. Toute la politique des jésuites fut basée sur cette heureuse
compréhension de la mentalité chinoise. En 1595 Ricci qui avait su gagner la
René GROUSSET — Histoire de la Chine 192
faveur de hauts fonctionnaires cantonais, put partir pour le bas Yang-tseu. Il
s’établit d’abord à Nankin où il put se livrer à l’apostolat sans être inquiété. Le
4 janvier 1601 il fut autorisé à pénétrer à Pékin, et aussitôt il chercha à entrer
en contact avec la cour impériale en présentant à celle-ci un clavecin, une
mappemonde et deux horloges à sonnerie. Il écrivait à l’empereur Wan-li :
« Votre humble sujet connaît parfaitement la sphère céleste, la géographie, la
géométrie et le calcul. A l’aide d’instruments il observe les astres et sait faire
usage du gnomon. » Ricci reçut une pension mensuelle et fut autorisé à résider
dans la Cité Impériale. La faveur du missionnaire se trouva complète quand il
fut chargé de donner des leçons de sciences à un des fils de l’empereur.
Lorsqu’il mourut à Pékin le 11 mai 1610, âgé de cinquante-huit ans, la Chine
comptait plus de trois cents églises catholiques. Il laissait une grande « carte
de l’univers » (wan kouo yu t’ou) et une traduction chinoise de la géométrie
d’Euclide.
Son véritable continuateur fut le jésuite allemand Adam Schall, connu des
Chinois sous le nom de T’ang Jo-wang (1591-1666). Arrivé en Chine en 1620,
il prêcha d’abord à Si-ngan-fou. Mathématicien, astronome et aussi linguiste
remarquable, il fut chargé par la cour impériale de travailler à la réforme du
calendrier. Le dernier empereur ming, Tchouang-lie-ti, que nous désignons
aussi par le nom de la période Tch’ong-tcheng (1628-1644), lui témoigna une
particulière bienveillance et en 1636 lui fit établir près du palais impérial une
fonderie de canons. Nous verrons qu’après la conquête de la Chine par les
Mandchous, Adam Schall ne jouit pas d’une moindre faveur auprès des
nouveaux maîtres de l’empire.
L’intérêt qu’avait suscité à la cour des Ming la science des jésuites montre
que les derniers souverains de cette dynastie se rendaient obscurément compte
qu’il eût fallu moderniser le pays. Mais cette constatation venait trop tard.
Quand les Ming étaient montés sur le trône (1368), la Chine et l’Occident se
trouvaient, au point de vue de l’outillage et de la technique, sensiblement sur
le même niveau. A la chute de la dynastie, en 1644, l’Europe se révélera déjà
en possession de la science moderne et de l’outillage correspondant. La Chine,
elle, en sera restée au moyen âge : pour la grande créatrice qu’elle avait été
jusque-là, les deux cent soixante-seize années de l’époque ming auront été
comme perdues.
La production littéraire des Ming ne dément guère ce jugement. Ce qu’elle
nous a laissé de plus vivant consiste en romans et en pièces de théâtre. Le
roman le plus célèbre (il date du XVI e siècle) est celui qui a pris pour thème
les voyages du moine bouddhiste Hiuan-tsang de la Chine dans l’Inde à
travers l’Asie centrale, dans les années 629-645. Malheureusement, quand on
a lu le passionnant récit laissé par l’illustre pèlerin, il est difficile de trouver
grand intérêt à l’affabulation qu’en a tirée le romancier ming. Au lieu des
descriptions à la fois si précises et si pittoresques du texte médiéval, —
tempêtes de sable du Gobi, chaînes neigeuses des Tien-chan ou du Pamir, Inde
des grandes palmes, — ce ne sont ici qu’aventures fantastiques, magie et
René GROUSSET — Histoire de la Chine 193
sorcellerie, merveilleux artificiel digne des contes tibétains. Les autres romans
ming s’attachent en général à quelque intrigue sentimentale à travers des
péripéties romanesques, avec, souvent aussi, il est vrai, des scènes de mœurs
intéressantes.
La peinture ming a été définie d’un mot : l’académisme. Des traités
comme celui du « jardin grand comme un grain de moutarde » étudient dans le
paysage song les données du pittoresque et en transmettent les recettes
soigneusement inventoriées. Le résultat, c’est trop souvent un pittoresque
artificiel et forcé avec par exemple, en montagne, d’invraisemblables
surplombs de rochers ; c’est aussi l’abus des allusions poétiques transposées
dans le domaine pictural. Toutefois il ne faudrait évidemment pas exagérer ces
critiques. Le malheur de la peinture ming, c’est qu’elle est écrasée par la
comparaison avec l’époque de grande création des Song. Il y a beaucoup de
charme dans les portraits de jeunes femmes et les scènes de gynécée, une
remarquable virtuosité dans la peinture en couleurs de fleurs et d’oiseaux. Et
dans le lavis les paysagistes ming ont souvent encore de la puissance comme
on peut s’en assurer par la collection récemment acquise par le musée du
Louvre. Enfin les portraits funéraires ming — genre renouvelé — se
distinguent fréquemment par leur réalisme sobre, la largeur et la précision du
métier, l’acuité de l’expression. Nous sommes parfois assez près ici des
dessins de Dürer, de Holbein ou de Clouet.
Le grand art sous les Ming, c’est la céramique. Là encore, pour être
équitable, on doit éviter la comparaison avec l’époque song et juger les pièces
ming pour elles-mêmes. Elles le méritent d’autant plus qu’un grand effort a
été fait par les souverains, à commencer par le fondateur de la dynastie qui dès
1369 rebâtit au Kiang-si la manufacture impériale de King-tö-tchen où se cen-
tralisa dès lors presque toute la production : le kaolin tire son nom de l’argile
blanche du site de Kao-ling (« la haute passe »), voisin de King-tö-tchen.
La céramique song avait été représentée surtout par des monochromes ou
par des dégradés en ton sur ton. On trouve également la monochromie chez les
Ming. Eux aussi nous ont laissé des céladons moins lumineux, plus laiteux
sans doute que ceux des Song, mais encore souvent fort beaux et qu’on
exportait jusqu’à Ispahan, au Caire et à Stamboul ; aussi des pièces blanches
fabriquées à Tö-houa (Fou-kien) et représentées notamment par des statuettes
de divinités bouddhiques, et encore des violets aubergine ou des bleus
sombres fort riches. Mais c’est surtout dans la polychromie et plus
particulièrement dans le décor historié que triomphent les potiers ming. La
qualité du kaolin employé à King-tö-tchen s’accommodait des plus hautes
températures et permettait ainsi la coexistence des émaux les plus variés.
Parmi les émaux « de grand feu » se distinguent les « bleus et blancs », avec
leurs bleus de cobalt dont l’intensité varie suivant la proportion où le bleu
indigène est mêlé de « bleu des musulmans ».
René GROUSSET — Histoire de la Chine 194
La vogue en fut peu à peu éclipsée par les pièces de « trois couleurs » ou
san-ts’ai (vert, jaune et violet aubergine) et de « cinq couleurs » ou wou-ts’ai
(avec addition du bleu et du rouge). Cette préférence pour « les couleurs
hardiment juxtaposées, les tons rutilants, les décors peints » est caractéristique
de l’époque. En réalité la céramique tendait à ne plus être qu’une annexe de la
peinture, la porcelaine le disputant désormais aux rouleaux de soie pour
solliciter du pinceau des peintres ming leurs thèmes habituels, délicates
silhouettes féminines, décor de papillons, d’oiseaux et de fleurs.
Ce goût va triompher sous la dynastie mandchoue.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 195
CHAPITRE 29
Le drame de 1644
Pendant la période Wan-li (1573-1620) la Chine, nous l’avons vu, avait
heureusement résisté à la menace japonaise. Mais à peine ce danger écarté,
surgit le péril mandchou.
Les Mandchous étaient un peuple de race tongouse, parent des anciens
Djurtchèt ou Kin qui avaient au XIIe siècle conquis la Chine du Nord. Ils
habitaient les clairières de la Mandchourie septentrionale, dans le bassin du
Soungari jusqu’à l’actuelle Province Maritime russe, du côté de Ningouta,
sous un climat froid et humide, au milieu d’immenses forêts de pins, de sapins
et de mélèzes. Ces chasseurs forestiers vivaient répartis en clans rivaux
lorsque dans les premières années du XVII e siècle un chef énergique,
Nourqatsi, les réunit sous son autorité et fonda ainsi le royaume mandchou
historique. La Chine possédait alors la partie méridionale de l’actuel
Mandchoukouo, c’est-à-dire le pays de Moukden, de Leao-yang et de
Port-Arthur. Nourqatsi lui déclara la guerre et en 1621-1622 s’empara de toute
cette région. Signe visible de ces accroissements, il mit en 1625 sa capitale à
Moukden où se dresse encore aujourd’hui sa sépulture. Il essaya même de
forcer la Grande Muraille mais échoua devant les canons fondus pour les
Ming par les Pères jésuites.
Son fils, Abaqaï (1627-1643), fut un de ces barbares de génie comme
l’Extrême-Orient en a tant connu et qui joignaient aux qualités militaires de
leur race l’intuition de la vie civilisée. Discernant la décrépitude de la dynastie
ming, son ambition avouée fut de monter un jour sur le trône impérial. Pour
rendre son peuple digne des hautes destinées qu’il rêvait pour lui, il s’efforça
de lui donner un vernis de culture chinoise. Ainsi avait agi trois siècles et
demi plus tôt un autre conquérant tartare, le grand Qoubilaï. Aussi bien
Abaqaï entendait-il recommencer avec ses Mandchous l’aventure de Qoubilaï
et des Mongols. Pendant l’hiver de 1629-1630 il s’avança jusqu’aux portes de
Pékin. Les Mandchous n’étaient pas encore outillés pour entreprendre un
siège en règle, mais avant de se retirer, Abaqaï se rendit aux tombeaux des
anciens souverains djurtchèt, des Rois d’Or du XII e siècle auxquels il se
rattachait par le sang, et leur offrit des sacrifices solennels : cérémonie
significative qui renouait la tradition entre eux et proclamait en droit la
légitimité de ses revendications au trône de Pékin.
Cependant quelques dommages que les incursions périodiques des
Mandchous causassent aux campagnes et aux bourgs ouverts du Ho-pei
septentrional, rien n’était encore compromis. Même les bastions de la Grande
René GROUSSET — Histoire de la Chine 196
Muraille, de Chan-hai-kouan à Siuan-houa, tenaient toujours. Pour livrer le
vieil empire à ses ennemis, il ne fallut rien de moins qu’une révolution
intérieure suivie d’une guerre civile.
Le prince ming qui régnait alors à Pékin, l’empereur Tchouang-lie-ti (88)
(1628-1644) était un lettré doux et bien intentionné, mais un souverain sans
énergie. Comme il arrive souvent quand la Chine ne se sent plus gouvernée,
des révoltes éclatèrent partout. Soldats mécontents de leur solde et paysans
souffrant de la famine s’organisèrent en grandes compagnies qui, sous la
conduite de généraux rebelles ou d’aventuriers audacieux, se mirent à ravager
le pays. Le plus intelligent de ces aventuriers, Li Tseu-tch’eng, — un paysan
lettré devenu chef de brigands, — se rendit maître du Ho-nan et du Chen-si
(années 1640 et suivantes) et en 1644 marcha sur Pékin. Son approche trouva
la cour impériale complètement désemparée. La meilleure armée de l’Empire,
sous les ordres de Wou San-kouei, était retenue loin de la capitale, vers la
passe de Chan-hai-kouan où elle contenait les Mandchous. Li Tseu-tch’eng,
ne trouvant aucune résistance sérieuse, marcha sur Pékin dont la trahison lui
ouvrit les portes. Le malheureux empereur Tchouang-lie-ti se pendit pour ne
pas tomber vivant aux mains des rebelles et le même jour Li Tseu-tch’eng fit
son entrée dans Pékin (3 avril 1644).
Tout jusque-là avait réussi à Li Tseu-tch’eng. Mais l’audacieux aventurier
avait compté sans l’armée impériale, cantonnée face aux Mandchous dans la
marche de Chan-hai-kouan, et sans le chef de cette armée, Wou San-kouei. A
la nouvelle de la chute de Pékin et du suicide de l’empereur, Wou San-kouei
se hâta de conclure un armistice avec les Mandchous. Non seulement ceux-ci
y consentirent, mais ils mirent à sa disposition un fort contingent de troupes
pour l’aider à châtier les rebelles. Lorsque Li Tseu-tch’eng apprit que l’armée
des marches s’entendait contre lui avec les Mandchous, il prit peur et offrit à
Wou San-kouei de partager le pouvoir avec lui. Wou San-kouei non seulement
refusa, mais défit Li Tseu-tch’eng dans un premier combat, sur le « seuil » de
Yong-p’ing. De dépit l’usurpateur fit exécuter les parents du général. Ce fut
dès lors entre les deux hommes une haine furieuse, inexpiable. La piété filiale,
sentiment sacré pour un Chinois, et la soif de la vengeance firent oublier à
Wou San-kouei la prudence la plus élémentaire. Il se confia entièrement aux
Mandchous et descendit avec eux sur Pékin. A son approche Li Tseu-tch’eng,
après avoir fait main basse sur le trésor impérial, mit le feu au palais et se
retira avec son armée au Chan-si.
Wou San-kouei entra dans Pékin avec ses alliés mandchous. Il remercia
alors ces derniers de leur concours et chercha à les congédier. Mais les
Mandchous lui firent comprendre son erreur. Ils avaient maintenant à Pékin
une armée de cent mille hommes que renforçaient sans cesse de nouveaux
contingents descendus de Moukden. Sans tenir compte des objurgations de
Wou San-kouei, ils se saisirent des portes de la capitale. Leur khan Abaqaï
était mort quelques mois auparavant, laissant comme héritier son neveu, âgé
René GROUSSET — Histoire de la Chine 197
de sept ans. Les chefs mandchous proclamèrent cet enfant empereur de Chine,
avec le « nom de période » Chouen-tche, à la place des Ming, déclarés déchus.
Wou San-kouei, la dupe des Mandchous, devenue par la force des choses
leur complice, dut accepter le fait accompli. Il reçut d’eux une somptueuse
vice-royauté au Chen-si, à charge pour lui d’en chasser Li Tseu-tch’eng. La
colère contenue que ne pouvait manquer de lui causer le cours des derniers
événements, il la tourna contre le meurtrier de son père. Il s’acharna sur Li
Tseu-tch’eng, le refoula loin du Chen-si, puis organisa contre lui à travers le
Ho-nan et le Hou-pei une véritable chasse à l’homme qui se termina par la
mort de l’ancien bandit (1644).
Pendant ce temps, à Pékin, les oncles du jeune empereur Chouen-tche qui
exerçaient la régence en son nom organisaient le régime mandchou. Ils eurent
l’habileté de ne pas changer la forme du gouvernement, ne supprimant ni les
emplois ni les titulaires et se contentant, pour les postes importants, de doubler
le fonctionnaire chinois par un fonctionnaire mandchou. Seule la coutume de
se raser le sommet du crâne, imposée aux Chinois par les conquérants, marqua
l’avènement d’une dynastie tartare.
Cependant l’autorité des Mandchous n’était reconnue que dans la Chine
du Nord. Un prince ming avait été proclamé empereur à Nankin et toutes les
populations méridionales s’étaient prononcées en sa faveur. Le premier soin
des Mandchous après la conquête de Pékin fut d’étouffer ce foyer de
résistance. Au printemps de 1645 ils convergèrent sur Nankin. Le prétendant
ming qui avait trop tard songé à demander l’aide des Portugais de Macao, se
noya dans sa fuite. Nankin fut occupé par les Mandchous le 9 mai 1645.
Les derniers défenseurs de l’indépendance chinoise et de la dynastie ming
se réfugièrent au Tchö-kiang et dans la région cantonaise. Trois princes ming,
échappés au désastre de leur famille, cherchèrent à organiser la résistance au
Tchö-kiang, au Fou-kien et à Canton. Malheureusement ils ne surent pas
s’entendre entre eux et usèrent leurs dernières forces à se quereller. Dans ces
conditions les Mandchous n’eurent aucune peine à soumettre le Tchö-kiang
d’abord, le Fou-kien ensuite (1646).
L’hinterland de la région cantonaise tint plus longtemps. Un dernier prince
ming y fut proclamé empereur sous le nom de Yong-li avec « capitale » à
Kouei-lin, dans les montagnes du Kouang-si. Les Mandchous marchèrent sur
Kouei-lin, mais ils furent repoussés par les légitimistes qu’étaient venus
renforcer trois cents Portugais de Macao avec des canons sous les ordres de
Nicolas Fereira. En réalité, c’était l’intervention portugaise qui venait de
sauver les Ming. Cette intervention s’explique. Un des conseillers les plus
écoutés de Yong-li était le Père jésuite Koffler. De plus sa femme était une
chrétienne baptisée sous le nom d’Anne. Le fils de Yong-li et d’Anne fut lui-
même baptisé sous le nom de Constantin et l’impératrice douairière sous le
nom d’Hélène. Le plus fidèle défenseur des Ming, l’héroïque Kiu Che-sseu, se
convertit également au catholicisme sous le nom de Thomas. Ce soldat
René GROUSSET — Histoire de la Chine 198
chrétien jeta un rayon de gloire sur les derniers jours de la dynastie. En 1650
le Père jésuite Boym partit de Kouei-lin pour l’Europe afin de solliciter en
faveur des Ming l’aide de la chrétienté. Mais la même année une grande
armée mandchoue descendait du nord avec mission de réduire coûte que coûte
le Kouang-si et le Kouang-tong. A son approche, le faible Yong-li prit peur et
malgré les supplications de Kiu Che-sseu, s’enfuit de Kouei-lin. Abandonné
par son maître et par la moitié des troupes, Kiu Che-sseu défendit quand
même Kouei-lin avec ses derniers fidèles. La ville fut emportée d’assaut et
lui-même fut fait prisonnier, les armes à la main. Suivant leur politique
habituelle, les Mandchous essayèrent d’obtenir son ralliement en lui offrant
même un poste de vice-roi. Comme il refusait obstinément de trahir ses
maîtres, il eut la tête tranchée, mais en considération de son héroïsme les
vainqueurs lui accordèrent de glorieuses funérailles (1650). Les Mandchous
s’emparèrent ensuite de Canton, tandis que Yong-li se réfugiait en Birmanie
(1651).
Le dernier défenseur de l’indépendance chinoise fut le corsaire que nous
appelons (d’après la transcription portugaise de son nom) Koxinga.
Koxinga est une des plus curieuses figures de l’histoire de
l’Extrême-Orient. C’est le premier représentant de cette Chine Extérieure qui
naissait alors et dont l’expansion sur tous les rivages de l’océan Pacifique et
de l’océan Indien se présente comme un des faits capitaux du dernier siècle.
Son père, Tcheng Tche-long, simple pêcheur du Fou-kien devenu capitaine de
pirates, avait passé sa jeunesse à Macao où il avait été baptisé par les
Portugais. Il avait ensuite séjourné à Manille, chez les Espagnols, puis au
Japon où il s’était marié : Koxinga naquit de ce mariage. Rentré en Chine,
Tcheng Tche-long se fit corsaire au service des Ming et guerroya contre les
Mandchous sur les côtes du Tchö-kiang, du Fou-kien et du Kouang-tong
(1645). Capturé en trahison par les Mandchous, il fut envoyé à Pékin et n’en
revint plus (1646).
Son fils, Koxinga, jurant de le venger, reprit la mer. A la tête d’escadrilles
insaisissables il allait pendant seize ans diriger une terrible guerre de course
contre les gouverneurs mandchous du bas Yang-tseu, du Tchö-kiang, du
Fou-kien et de la région cantonaise.
Koxinga commença par s’assurer de solides points d’appui sur le littoral.
Ce fut ainsi qu’en 1653 il établit une base navale dans l’île d’Amoy, au
Fou-kien. En 1656 il occupa de même l’île de Ts’ong-ming qui commande
l’estuaire du Yang-tseu. En 1657 il remonta le Yang-tseu et osa assiéger
Nankin. Repoussé de ce côté, il se tourna vers l’île de Formose où depuis
1625 les Hollandais s’étaient établis. Ayant rassemblé dans son repaire
d’Amoy une puissante escadre, il débarqua dans l’île le 30 avril 1661. Le 1 er
février 1662 il s’empara, après un long siège, de la citadelle hollandaise de
Zelandia. Galamment il accorda au gouverneur hollandais les honneurs de la
René GROUSSET — Histoire de la Chine 199
guerre, mais le força à se rembarquer et se proclama roi de Formose. Il
songeait à enlever de même Manille aux Espagnols quand il mourut
prématurément à l’âge de trente-neuf ans, le 2 juillet 1662.
Koxinga représente un « destin hors série ». Fils d’un chrétien chinois et
d’une japonaise, élève des conquistadors hispaniques, obligé par l’invasion
étrangère à vivre en marge de son pays, son horizon dépassait évidemment
celui de ses compatriotes. Ce fut sans doute à l’imitation des navigateurs
portugais, espagnols et hollandais qu’il conçut l’idée hardie de se tailler un
empire maritime dans les mers de Chine. Sa tentative, comme nous l’annon-
cions, présente pour l’historien un intérêt capital comme étant la première
révélation d’un fait jusque-là bien inattendu : la vocation maritime et coloniale
du peuple chinois. L’aventure de Koxinga ouvrait en effet l’ère de la grande
émigration des Fils de Han qui aujourd’hui de Cholon à Singapour, de Batavia
à Manille et aux Hawaï couvrent toutes les côtes des mers du Sud, fait
immense dont les conséquences lointaines ne peuvent encore être évaluées.
Quant au royaume de Formose établi par Koxinga, il passa à son fils qui
en resta paisible possesseur de 1662 à 1681. Après la mort de ce dernier, il fut
en 1683 annexé à l’empire mandchou par l’empereur K’ang-hi.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 200
CHAPITRE 30
Les grands empereurs mandchous : K’ang-hi et K’ien-long
La mainmise des Mandchous sur le trône de Chine en 1644 avait, il faut
bien le reconnaître, tenu de l’escamotage. Avec une habileté qu’on n’eût guère
attendue de ces barbares, les régents mandchous s’étaient glissés dans Pékin à
la faveur de la lutte entre le bandit usurpateur et le général légitimiste, en
aidant le second à châtier le premier, le tout aux applaudissements des
loyalistes et du mandarinat ; dans la carence du pouvoir et sans effusion de
sang ils s’étaient alors trouvés maîtres du vieil empire. Il y avait loin de cette
prise de possession, somme toute pacifique, aux vingt années de dévastations
et de massacres qu’avait exigées au XIII e siècle la conquête de la Chine du
Nord par les Mongols. Dans la Chine du Sud, il est vrai, les Mandchous,
comme on vient de le voir, durent guerroyer sept ans encore avant d’en finir
avec les derniers Ming, mais là non plus on ne saurait comparer ces
campagnes (d’ailleurs limitées aux provinces-frontières de la région
cantonaise) aux quarante-trois ans de luttes terribles qu’avait exigés des
Mongols la conquête de ce même Midi. D’ailleurs l’habile régent qui dirigeait
le gouvernement mandchou pour le compte de son neveu, l’empereur-enfant,
eut soin d’employer surtout à cette tâche les Chinois eux-mêmes, en comblant
les ralliés de titres et de profits. Pour mener à bien ce ralliement et achever la
pacification, il constitua dans le sud trois grandes principautés dont il investit
trois dignitaires chinois, parmi lesquels un descendant de Confucius. Après sa
mort, l’empereur Chouen-tche, malgré son jeune âge, — il n’avait qu’une
quinzaine d’années, — déclara, comme notre Louis XIV, vouloir être lui-
même son premier ministre et assuma en effet directement la charge du
pouvoir (1er février 1651).
Le jeune souverain ne tarda pas à donner des preuves de sa sagesse et de
sa capacité. Il marquait une estime particulière pour le Père jésuite Adam
Schall qu’en 1645 les régents mandchous avaient déjà nommé codirecteur du
service astronomique et à qui il conféra en 1653 le titre de « docteur très
profond ». En 1654 Schall lui offrit un traité d’astronomie européenne qui fut,
l’année suivante, officiellement adopté par la cour, Schall semble même avoir
eu l’occasion de jouer un rôle plus intime auprès du souverain.
L’empereur Chouen-tche n’avait que dix-sept ou dix-huit ans lorsque, un
jour, au cours d’une fête au palais, il aperçut la jeune femme d’un des hauts
dignitaires, la belle Tong Siao-wan. Il fut aussitôt passionnément épris. Le
mari, s’apercevant de cette passion, se suicida. Chouen-tche fit entrer la jeune
femme au palais avec le titre (il était déjà marié) de deuxième impératrice.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 201
« Pendant plusieurs années il fut heureux : son amour ne faisait que grandir.
La deuxième impératrice eut un fils. Le bonheur de Chouen-tche fut complet.
Puis, sans qu’on sût de quelle maladie, la mère et l’enfant moururent,
peut-être empoisonnés. » La douleur de l’empereur fut effrayante. « Il fit
immoler sur la tombe trente personnes de la suite de la jeune femme et les fit
enterrer au pied du cercueil. On ne sait s’il vengeait la défunte ou si (à la
manière tartare) il lui donnait des compagnons pour l’au-delà (89). » Chouen-
tche tenta même de se suicider ; on l’arrêta à temps, mais il se laissait dépérir.
Le Père Schall, auquel il témoignait de plus en plus d’amitié, lui prodigua ses
encouragements pour l’amener à se ressaisir : en vain, car l’empereur qui avait
cessé de soigner sa santé mourut peu après, le 5 février 1661, de la petite
vérole, affirma-t-on. Il n’avait que vingt-cinq ans. La rumeur populaire voulut
qu’il eût secrètement abdiqué pour se faire moine bouddhiste sur la montagne
sacrée du Wou-t’ai-chan. On a aussi voulu voir l’écho de ce drame dans le
célèbre roman de Ts’ao Siue-k’in (1719-1763), le Réve dans le pavillon
rouge, mais en ce cas l’allusion serait singulièrement voilée...
A la mort de Chouen-tche, les princes mandchous mirent sur le trône un
enfant de sept ans (il était né le 4 mai 1654) que nous désignerons par le nom
des « années de règne » K’ang-hi.
K’ang-hi, qui devait avoir un règne presque aussi long que son
contemporain Louis XIV (1662-1722), est un des plus grands souverains de
l’histoire chinoise. Comme pour notre Louis XIV les contemporains sont
unanimes à vanter sa beauté, sa majesté naturelle, sa présence d’esprit (90).
« D’une taille au-dessus de la moyenne et bien proportionné, le visage bien
fait et plein, des yeux remplis de vivacité et plus ouverts que le commun des
Chinois, le front large, le nez un peu aquilin, la bouche pleine, un air gracieux
et doux, mais majestueux et grand qui le faisait aisément distinguer au milieu
d’une cour nombreuse » : tel est le portrait que nous ont laissé de lui les
missionnaires jésuites, lesquels l’ont bien connu. « Ces dehors avantageux,
ajoutent-ils, annonçaient chez ce monarque une âme grande qui le laissait
maître absolu de régler ses passions, un esprit vif et pénétrant, un jugement
sain et solide, une mémoire heureuse à laquelle rien n’échappait. » A son
intelligence naturelle il joignait un goût pour l’étude qui fit de ce prince tartare
un empereur selon le cœur des lettrés chinois. Toutefois, on le verra dans les
affaires du christianisme, il resta — pour sinisé qu’il fût — suffisamment
indépendant des routines confucéennes. Enfin en politique extérieure, le khan
mandchou se retrouvait en lui sous le Fils du Ciel ou plutôt ces deux aspects
de sa puissante personnalité se complétaient ici. Mais sans doute est-ce à son
hérédité mandchoue qu’il dut de voir si grand, lorsqu’il reprit en haute Asie
l’œuvre non seulement des Han et des T’ang, mais aussi des grands-khans
mongols.
Pendant son adolescence, le pouvoir fut exercé par quatre régents qui sur
certains points prirent le contre-pied de la politique de Chouen-tche. Ce fut
ainsi que le 4 janvier 1665 ils promulguèrent un édit proscrivant le
René GROUSSET — Histoire de la Chine 202
christianisme. Le Père Schall, l’ami personnel du défunt empereur, fut arrêté
et condamné à mort, mais l’impératrice douairière indignée le fit remettre en
liberté. Le vieillard, brisé par cette catastrophe, ne tarda pas à mourir (15 août
1666). En même temps, par un décret de 1662, les régents décidèrent que dans
les examens pour le choix des fonctionnaires, il serait tenu compte avant tout
des compositions littéraires selon l’enseignement officiel de l’école de Tchou
Hi, système qui devait fonctionner jusqu’en 1905.
Cependant K’ang-hi, malgré son jeune âge, supportait impatiemment la
tutelle des régents. Il n’avait que treize ans quand, le 25 août 1667, il prit en
mains les rênes du gouvernement. Deux ans plus tard, il soumit à un examen
sévère la gestion des régents, fit, le 14 juin 1669, arrêter l’un d’eux, le
condamna à la décapitation, peine qu’il commua ensuite en prison perpétuelle,
et prononça la dégradation d’un autre. Comme don de joyeux avènement à la
population indigène, il ordonna que les terres injustement saisies par les
Mandchous fussent restituées à leurs propriétaires chinois. Malgré ces
mesures libérales, une grave révolte n’allait pas tarder à éclater contre la
domination mandchoue.
On a vu que les conquérants mandchous, pour obtenir à moindres frais la
soumission des provinces méridionales et s’assurer le ralliement des
populations, avaient confié le gouvernement de la Chine du Sud à trois hauts
dignitaires chinois élevés au rang de princes et pratiquement autonomes. L’un
de ces princes gouvernait le Fou-kien, l’autre la région cantonaise, le
troisième — qui n’était autre que le célèbre Wou San-kouei — avait le Sseu-
tch’ouan et le Yun-nan. Nous avons vu le rôle décisif joué par Wou San-kouei
dans la tragi-comédie de 1644, et comment ce général loyaliste, après avoir
pris les armes pour venger la dynastie légitime, se trouva à son insu faire le
jeu des envahisseurs mandchous. Dupe des Mandchous devenue par la force
des choses leur complice, il avait été royalement récompensé par eux, d’abord
par la vice-royauté du Chen-si, puis par la principauté du Sud-Ouest. Là il se
trouvait d’autant plus indépendant qu’il était presque invulnérable : les Alpes
du Sseu-tch’ouan et du Yun-nan formaient à ces provinces écartées une
protection qui semblait défier toute attaque. Les Mandchous qui n’ignoraient
pas ce qu’ils lui devaient (sans son attitude de 1644 ils n’auraient jamais
occupé Pékin) le ménageaient, traitaient presque avec lui d’égal à égal. Ils
avaient même donné en mariage à son fils une sœur de leur empereur
Chouen-tche.
Le nouvel empereur, K’ang-hi, supportait mal ces autonomies régionales.
Inquiet de voir Wou San-kouei trancher du souverain, il l’invita à se présenter
à la cour. Wou San-kouei, arguant de son grand âge, se déroba (1672). Sur une
nouvelle invite plus pressante, le vieillard se mit en état de rébellion ouverte et
appela le peuple chinois à la révolte nationale contre les Mandchous (1674).
Son exemple fut suivi par les deux autres « princes » autonomes du sud, ceux
de Canton et du Fou-kien. En Mongolie Intérieure, la principale des tribus
mongoles, celle des Tchakhar qui nomadisait au nord de la province du
René GROUSSET — Histoire de la Chine 203
Ho-pei, entra dans la coalition. Le khan des Tchakhar, Bourni, qui était le
descendant direct de Gengis-khan et de Qoubilaï, appela les Mongols
orientaux à la révolte contre la suzeraineté mandchoue, mais les autres tribus
ne le suivirent pas et il fut fait prisonnier. Dans le sud, le Fou-kien et la région
cantonaise furent également soumis assez vite (1676-1677). Quant à Wou
San-kouei, il se retira du Sseu-tch’ouan au Yun-nan où les Mandchous ne
jugèrent pas à propos de le relancer, mais il y mourut peu après de vieillesse
(octobre 1678). Ce ne fut qu’à la fin de 1681 que les Mandchous occupèrent le
Yun-nan. Toute la famille de Wou San-kouei fut exécutée ; les ossements du
rebelle furent réduits en poudre et jetés au vent (1682). En 1683 K’ang-hi
compléta sa victoire en annexant le royaume chinois autonomiste qui s’était
constitué dans l’île de Formose. La Chine méridionale qui avait bénéficié
jusque-là d’un régime exceptionnellement favorable, connut alors les rigueurs
de l’annexion militaire.
La défaite des Tchakhar avait assuré à K’ang-hi la suzeraineté de la
Mongolie Intérieure (tribus Ordos et tribus Tchakhar). Il put alors se consacrer
à la Mongolie Extérieure.
La Mongolie Extérieure ou haute Mongolie était partagée entre deux
groupes de tribus, les Mongols orientaux ou Khalkha et les Mongols
occidentaux, aussi appelés Oïrat ou Kalmouk. Les Khalkha, répartis entre cinq
rois qui tous descendaient de Gengis-khan, occupaient la Mongolie
proprement dite, du bas Kèrulèn aux lacs de Kobdo. Les Kalmouk
nomadisaient plus à l’ouest et au sud-ouest, de Kobdo aux Tien-chan. La
principale tribu parmi ces derniers était celle des Tchoros que nous avons pris
l’habitude de désigner sous les noms d’Eleuthes et de Dzoungar et qui habi-
taient autour du Tarbagataï, depuis Kobdo jusqu’au fleuve Ili. Or, de 1676 à
1697 les Dzoungar eurent à leur tête un personnage extraordinaire, Galdan,
sorte de Gengis-khan avorté qui rêva en effet de reconstituer au profit de ses
Mongols occidentaux l’ancien empire gengiskhanide. Dans son enfance
Galdan avait vécu comme moinillon au Tibet, auprès de ce pape du
bouddhisme qu’était le dalaï-lama de Lhassa. Il avait conservé l’amitié du
« Saint-Siège » lamaïque dont l’énorme influence politique sur tous les
bouddhistes de la haute Asie resta toujours à son service. Protecteur du
bouddhisme au Tibet, Galdan s’arrangea pour être en Kachgarie le défenseur
de l’Islam. Il renversa dans ce pays le dernier khan gengiskhanide et installa à
la place la théocratie musulmane des Khodja (1678-1680). Il entreprit ensuite
la conquête de la Mongolie propre sur les Khalkha et en deux ans de guerre
(1688-1690) soumit ce pays, de Kobdo au Kèrulèn.
Les princes khalkha dépossédés se réfugièrent près de la Grande Muraille,
implorant l’aide de l’empereur K’ang-hi. Celui-ci ne pouvait laisser se
constituer aux portes de la Chine un nouvel empire mongol. Galdan, lancé à la
poursuite des Khalkha, osait maintenant s’avancer vers la Mongolie Intérieure
sur la route d’Ourga à Kalgan. K’ang-hi envoya contre lui une armée avec de
l’artillerie, — cette artillerie que les jésuites avaient fondue pour la cour
René GROUSSET — Histoire de la Chine 204
impériale. Dans la rencontre qui se produisit le 2 septembre les Dzoungar,
ayant pris position derrière un marais, purent résister aux Impériaux, mais la
canonnade dut les intimider car Galdan évacua même la haute Mongolie, le
pays khalkha (fin 1690). Le résultat de son échec fut d’assurer à l’empire le
protectorat de la haute Mongolie. Les princes khalkha que l’intervention de
K’ang-hi avait sauvés de la domination dzoungare, vinrent solennellement lui
rendre hommage dans une diète tenue au Dolon-nor en mai 1691.
Le statut de la Mongolie Extérieure qui fut alors établi devait durer
jusqu’en 1912, les princes khalkha payant tribut à l’empire sino-mandchou et
recevant en revanche des gratifications de l’empereur. Entre ces descendants
de Gengis-khan et l’empereur mandchou, se créa un lien de fidélité
personnelle que devaient cimenter à diverses reprises des alliances de famille.
Un tel système, l’empereur ming Yong-lo y avait songé, mais, comme
Chinois, il ne pouvait le faire accepter par les Mongols. K’ang-hi y réussit au
contraire sans difficulté parce qu’étant lui-même tartare. Le nouveau statut de
la Mongolie reposa en effet sur l’attachement, de nomade à nomade, des
khans mongols au grand-khan mandchou. Le fait est que le jour où en 1912 la
dynastie mandchoue disparaîtra, remplacée par la République Chinoise, les
princes mongols, s’estimant déliés du serment de fidélité, se déclareront
indépendants.
La guerre reprit entre Galdan et l’empire en 1695. Le chef dzoungar
envahit de nouveau la haute Mongolie, le pays khalkha, et pénétra jusqu’au
Kèrulèn. Pour en finir, K’ang-hi prépara une grande expédition qu’il dirigea
en personne. Le 16 février 1696 il réunit au palais ses officiers généraux et
leur offrit de sa main le vin du départ. Le 13 avril il se mit en marche. Il s’était
fait accompagner du Père jésuite Gerbillon qui nous a laissé le récit de
l’expédition, notant « l’ordre parfait qui était maintenu, la frugalité observée
par le souverain et par son entourage, sa sollicitude pour les soldats qu’il
voulait voir installés dans leurs campements avant d’entrer lui-même sous sa
tente ». « La marche à travers une contrée toujours pauvre et alors dévastée
imposa de terribles souffrances à l’armée. L’empereur en prit sa part et
repoussa avec mépris les prières des mandarins qui le suppliaient de ne pas
s’exposer davantage. Son attitude énergique enflammait les troupes. » Le
corps d’armée que commandait personnellement K’ang-hi se porta sur le
Kèrulèn, tandis qu’avec un autre corps son lieutenant Feryang-kou marchait
sur la Toula pour couper la retraite de Galdan. Le 12 juin 1696 Feryang-kou
atteignit l’ennemi sur la rive méridionale de la Toula, à Tchao-modo, au sud
d’Ourga et, grâce à sa mousqueterie et à son artillerie, lui infligea un complet
désastre. La femme de Galdan fut tuée, tout son équipage fut pris, ses
troupeaux restèrent aux mains des Impériaux. Ayant perdu la moitié de ses
troupes, le chef dzoungar prit la fuite dans la direction de Kobdo, tandis que
K’ang-hi revenait en triomphe à Pékin et que les Khalkha, de nouveau sauvés
par lui, reprenaient définitivement possession de leur territoire sous le
protectorat, désormais incontesté, de la cour de Pékin.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 205
Cette grande œuvre — le « sauvetage », le ralliement et la domestication
des Mongols gengiskhanides — fut l’œuvre personnelle de K’ang-hi. Il s’y
consacra tout entier, mettant son application à établir entre lui et les princes
mongols des rapports de confiance et d’amitié durables. Aussi bien
apportait-il aux choses mongoles le goût le plus vif. Avec les khans khalkha
ou ordos, ce Fils du Ciel se retrouvait lui-même chef de horde. Il savait leur
parler le langage qui leur convenait, faisant appel à l’honneur de la
« bannière », à la fidélité militaire, sentiments si forts chez eux. A leur contact
toute une hérédité nomade semblait se réveiller en lui. Il n’était jamais aussi
heureux que lorsque, loin des pompes de la Cité Interdite, il pouvait au milieu
de ses vassaux mongols chasser le lièvre ou l’antilope. « Les lièvres des Ordos
ont un fumet exquis, écrivait-il d’une de ses campagnes à son fils. Tout ce
qu’on trouve ici me semble plus savoureux que ce qu’il y a de meilleur à
Pékin. »
Quant aux Dzoungar, K’ang-hi, satisfait de les avoir chassés de la
Mongolie propre, n’avait pas cherché à les relancer dans leur patrimoine du
côté de Kobdo, du Tarbagataï et de l’Ili. Leur chef Galdan était décédé peu
après sa défaite de 1696. Mais son neveu, Tséwang Rabdan, qui lui avait
succédé (1697-1727) reprit bientôt ses projets ambitieux, orientés cette fois
vers le Tibet. Le 2 décembre 1717 une armée dzoungare entra à Lhassa,
massacra tous les lamas partisans de la Chine et s’installa en permanence dans
la ville sainte. K’ang-hi envoya aussitôt au Tibet un premier corps
expéditionnaire qui fut repoussé (1718). Il prit son temps et à l’automne de
1720 une armée impériale plus considérable entra à Lhassa et chassa les
Dzoungar. Un dalaï-lama du parti impérial fut intronisé et deux
hauts-commissaires chinois furent placés auprès de lui, avec mission de
diriger la politique extérieure de l’Église lamaïque.
Au nord de la Mandchourie, K’ang-hi se heurtait à l’expansion russe.
Maîtres de la Sibérie occidentale depuis la fin du XVI e siècle, les Russes, dans
leur marche vers l’océan Pacifique, avaient atteint le fleuve Amour sur les
bords duquel en 1651 ils élevèrent le fort d’Albazin. La région, habitée par
des Tongous, proches parents des Mandchous et soumis à la suzeraineté de la
cour de Pékin, était riche en zibelines. Les Russes firent aussitôt la plus
redoutable concurrence aux trappeurs indigènes et aux fourreurs chinois. La
nomination d’un gouverneur russe à Albazin en 1682 acheva de porter
ombrage au gouvernement de Pékin. K’ang-hi, à qui les jésuites avaient fondu
une bonne artillerie, agit énergiquement. En juin 1685, 15.000
Sino-Mandchous avec 150 pièces de campagne et 50 pièces de siège vinrent
attaquer le fort qui capitula et fut incendié (22 juin 1685). Mais après le départ
des Chinois les cosaques revinrent à Albazin et y réédifièrent une nouvelle
forteresse qui fut aussitôt assiégée par les Chinois. Des négociations
s’ouvrirent enfin à Nertchinsk, négociations pour lesquelles K’ang-hi
adjoignit à la délégation chinoise deux Pères jésuites, dont le Français
Gerbillon. Ce fut grâce à Gerbillon que le 6 septembre 1689 put être conclu en
René GROUSSET — Histoire de la Chine 206
russe, en chinois, en mandchou et en latin le traité de Nertchinsk, qui constitua
une transaction. Les Russes abandonnèrent le territoire d’Albazin dont le fort
fut rasé, mais ils conservèrent Nertchinsk. Le confluent de la Chilka et de
l’Argoun marqua la frontière entre les deux empires, tout le bassin de l’Amour
proprement dit, y compris ses affluents septentrionaux, restant à la Chine. En
somme les Russes étaient rejetés loin des rives du fleuve, au-delà des monts
Stanovoi ; la Mandchourie, terre natale de la dynastie, se trouvait dégagée de
la menace qui avait pesé sur elle. K’ang-hi témoigna sa reconnaissance au
Père Gerbillon à qui, plus qu’à tout autre, il devait en effet ce succès
diplomatique.
K’ang-hi, en prenant le pouvoir personnel, avait trouvé en vigueur l’édit
du conseil de régence du 4 janvier 1665 qui proscrivait le christianisme. Mais
les jésuites s’imposaient par leur valeur scientifique. Parmi les anciens
compagnons du Père Ricci se trouvait notamment un jésuite belge, le Père
Verbiest — Nan Houai-jen de son nom chinois — (1623-1688), arrivé en
Chine en 1659 et qui se distinguait par ses connaissances en mathématiques et
en astronomie. En 1669 K’ang-hi, malgré l’avis des lettrés confucéens, lui
donna raison sur le terrain scientifique et adopta sa réforme du calendrier.
Verbiest fut rétabli dans la présidence du « tribunal des mathématiques ». Le
christianisme ne pouvait manquer de bénéficier de la faveur personnelle dont
jouissaient Verbiest et les autres jésuites. Sans doute K’ang-hi, tout en les
honorant comme savants, tout en leur permettant, contrairement à l’édit de
1665, de pratiquer personnellement leur religion, maintint en 1669 et en 1671
l’interdiction du prosélytisme dans la population chinoise. Mais les vice-rois,
constatant la faveur dont à la cour bénéficiaient les jésuites, firent surtout
preuve de la plus large tolérance à l’égard de la prédication chrétienne. Du
reste, le crédit du Père Verbiest augmenta encore lorsque, en 1674, au moment
de la révolte de Wou San-kouei, il fondit plusieurs pièces de canon qui
contribuèrent grandement au succès des armes impériales.
Le Père Verbiest mourut en pleine faveur à Pékin le 29 janvier 1688, et le
7 février arriva à la capitale celui qui devait être son continuateur, le jésuite
français Gerbillon. Présenté à la cour le 21 mars, Gerbillon plut à K’ang-hi qui
lui fit donner des leçons de mandchou pour pouvoir causer plus librement
avec lui. Lorsqu’ils purent converser ensemble, l’empereur s’entretint
fréquemment de questions scientifiques avec le missionnaire et fit rédiger par
celui-ci en mandchou un exposé de la géométrie d’Euclide. Nous avons vu
d’autre part les services que Gerbillon rendit à la Chine comme négociateur du
traité de Nertchinsk. K’ang-hi reconnaissant promulgua les 17 et 19 mars
1692 deux édits de tolérance en faveur du christianisme. Le premier déclarait :
« Les hommes de l’Occident (les missionnaires) ont mis en bon ordre le
calcul du calendrier. Au moment de la guerre ils ont réparé les anciens canons
et en ont fabriqué de nouveaux. Ils se sont dépensés pour le bien de l’empire
et se sont donné beaucoup de peine. D’ailleurs la religion catholique ne
contenant rien de mauvais ni de déréglé, ses adhérents doivent, comme de
René GROUSSET — Histoire de la Chine 207
coutume, continuer à la pratiquer en liberté. Nous ordonnons de rapporter les
précédents mémoires et délibérations (contre ladite religion). »
La Chine s’ouvrait au christianisme. La malheureuse « question des rites »
pour laquelle l’Occident se passionna en toute ignorance de cause, vint ruiner
les résultats obtenus. Les jésuites avaient admis qu’en principe la notion
confucéenne du T’ien (Ciel, dieu du ciel) peut correspondre à la conception
chrétienne de Dieu, et que, de plus, les cérémonies pratiquées en l’honneur de
Confucius d’une part, le culte des ancêtres d’autre part, peuvent être
considérés comme de simples rites civiques, un simple hommage aux vertus
du Sage ou un simple acte de piété filiale. Sans rien sacrifier du dogme
chrétien, sans admettre aucun acte de paganisme, ils évitaient ainsi de heurter
de front les lettrés confucéens, c’est-à-dire tout le mandarinat. Ainsi en avait
jugé le pape Alexandre VII, ainsi devaient en juger de nos jours Leurs
Saintetés Pie XI et Pie XII. La campagne contre « les Rites » n’en fut pas
moins poursuivie par des chrétiens fort zélés sans doute, mais certainement
moins bons sinologues que les jésuites, et donc moins capables qu’eux
d’apprécier la portée métaphysique et théologique des concepts chinois. En
1715 les rites furent condamnés. K’ang-hi qui était fort cultivé, s’était
intéressé personnellement à la question. Il avait pris la peine de spécifier lui-
même qu’il n’y avait aucune arrière-pensée d’idolâtrie dans les hommages
rendus aux « tablettes » de Confucius ou des Ancêtres : « On n’espérait et
n’attendait rien, écrivait-il, de Confucius ou des Ancêtres. Personne ne croyait
à leur présence dans les tablettes. Ce qu’on lisait dans les rituels et qui pouvait
le donner à entendre était une figure du nombre de celles qui sont en usage
dans la langue chinoise. » Blessé de ce qu’on eût passé outre à ses
explications, il répondit par l’édit du 17 mai 1717 qui interdisait la prédication
du christianisme.
La campagne des jansénistes contre les jésuites avait porté ses fruits. La
Chine qui s’ouvrait à la foi chrétienne, se referma.
L’empereur K’ang-hi qui avait pris froid en chassant dans le parc de Hai-
tseu mourut à l’âge de soixante-neuf ans le 20 décembre 1722. Il laissait le
trône à son quatrième fils qui fut l’empereur Yong-tcheng (91) (1723-1735).
Yong-tcheng qui avait quarante-six ans à son avènement, emprisonna ou
fit disparaître la plupart de ses frères. Malgré ces débuts fâcheux, ce fut un
prince appliqué, travailleur, soucieux du bien public, mais dont la figure pâlit
à côté de celle de son père. Tandis que ce dernier avait fait preuve d’une
indépendance d’esprit qu’il devait sans doute au sang mandchou,
Yong-tcheng, déjà plus circonvenu par le mandarinat, montra souvent
beaucoup d’étroitesse de jugement, notamment à l’égard du christianisme. En
1724 il ordonna l’expulsion de tous les missionnaires, exception faite de ceux
qui étaient tolérés à la cour même en raison de leurs connaissances
scientifiques.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 208
Au dehors il reprit la lutte contre les Dzoungar. En 1731 il envoya chez
eux une armée qui occupa Kobdo mais qui fut deux mois après surprise et
détruite. En 1734 une autre expédition chinoise poussa encore jusqu’au pays
de Kobdo. Cependant, l’année suivante, Yong-tcheng mit fin aux hostilités.
Yong-tcheng mourut le 7 octobre 1735, laissant le trône à son quatrième
fils âgé de vingt-quatre ans que nous désignons par le « nom des années de
règne » K’ien-long.
Le règne de K’ien-long fut aussi long que celui de son aïeul K’ang-hi
(1735-1796). Ce fut aussi le dernier grand règne de la dynastie. Nous allons
voir qu’il acheva l’œuvre de K’ang-hi en Mongolie et au Tibet. Néanmoins
ces conquêtes ne furent pas conduites par le souverain en personne. A la
différence de K’ang-hi, ce ne fut pas un soldat, mais seulement un diplomate
et un administrateur.
Nous venons de voir que Yong-tcheng avait échoué dans sa tentative pour
annexer la Dzoungarie. K’ien-long fut mieux servi par les circonstances. Les
Dzoungar étaient en proie à la guerre civile. En 1754 un des prétendants
dzoungar, Amoursana, se réfugia en Chine. K’ien-long le reçut à Jehol et le
donna comme guide à une armée impériale qui alla occuper la Dzoungarie.
Mais alors Amoursana se brouilla avec ses protecteurs et, appelant les
Dzoungar aux armes, se jeta sur le corps d’occupation qui subit des pertes
terribles. Un énergique maréchal mandchou, Tchao Houei, rétablit la situation,
écrasa les révoltés sur l’Imil, au Tarbagataï, et occupa Kouldja qui était un
autre centre de la résistance ennemie (1757). Amoursana s’enfuit en Sibérie
où il disparut.
Ce fut la fin de la nationalité dzoungare. La Dzoungarie au sens large du
mot, c’est-à-dire l’arrondissement de Kobdo, le Tarbagataï et la province de
Kouldja sur l’Ili, fut directement annexée à l’empire chinois. Le peuple
dzoungar fut exterminé en bloc (600.000 hommes égorgés). K’ien-long
repeupla le pays avec des immigrants de partout, notamment des Tarantchis
ou musulmans de la Kachgarie et des Dounganes ou musulmans du Kan-sou.
En 1771 il établit au sud et à l’est de Kouldja les Torghout, Mongols
occidentaux frères des Dzoungar et qui revenaient au pays natal après une
longue nomadisation du côté d’Astrakhan, en Russie.
Nous avons vu que vers 1680 les Dzoungar avaient imposé leur
suzeraineté à la Kachgarie en y installant comme vassale la théocratie
musulmane des Khodja. La Dzoungarie une fois soumise, le maréchal
mandchou Tchao Houei envahit la Kachgarie (1758) et, après deux sièges
opiniâtres, s’empara de Kachgar et de Yarkand (1759). La Kachgarie fut
purement et simplement annexée sous le nom de « Nouvelle Marche, » :
Sin-kiang.
La conquête de la Kachgarie par les généraux de K’ien-long marquait la
réalisation du programme dix-huit fois séculaire suivi par toutes les grandes
dynasties chinoises depuis les Han jusqu’aux T’ang.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 209
Au Tibet également K’ien-long acheva l’œuvre de son aïeul. En dépit de
l’établissement de deux hauts-commissaires impériaux à Lhassa, auprès du
dalaï-lama, il y avait toujours eu dans la ville sainte un parti dzoungar et anti-
chinois. En 1750 ce parti fomenta une émeute qui massacra les deux
commissaires avec tous les résidants chinois. K’ien-long envoya à Lhassa une
armée qui n’eut aucune peine à rétablir l’ordre (1751). Il en profita pour ratta-
cher plus étroitement le Tibet à l’empire. Les deux hauts-commissaires
chinois (amba) reçurent tout le pouvoir politique et eurent désormais voix
prépondérante dans la désignation du tout nouveau dalaï-lama. L’Église
lamaïque entra ainsi dans les cadres de l’administration chinoise. K’ien-long
dédommagea du reste le dalaï-lama de la perte de son indépendance en
augmentant ses honneurs et dignités : il le confirma solennellement dans le
titre de roi temporel du Tibet. Mais par surcroît de précautions, il eut soin
d’accroître d’autant les attributions de l’autre pontife tibétain, celui du
monastère de Tachilounpo qu’il fit roi de Chigatsé. En 1779 ce prélat rendit
visite à K’ien-long qui le reçut en grande pompe à Jehol et à Pékin. Jusqu’en
1912 le Tibet restera étroitement rattaché à l’empire mandchou.
Le rôle de protecteur de l’Église tibétaine assumé par K’ien-long l’amena
à intervenir au Népal. Les Gourkha du Népal avaient en 1791 fait une
incursion de pillage au Tibet. K’ien-long envoya aussitôt un corps
expéditionnaire qui traversa les hauts plateaux, franchit l’Himalaya, descendit
au Népal, écrasa les Gourkha et les obligea à se reconnaître tributaires de la
Chine (septembre 1792).
Dans le sud de la Chine les montagnes encore boisées et les causses du
Kouei-tcheou avaient servi de refuge aux Miao-tseu, « aborigènes » qui
avaient jusque-là maintenu leur autonomie, les colons chinois se contentant de
défricher les vallées. En 1775 K’ien-long entreprit de soumettre ces
énergiques montagnards. On força l’une après l’autre leurs retraites fortifiées
au milieu des rochers et des précipices. La population fut décimée. Ses chefs,
conduits à Pékin, périrent dans les supplices et leurs têtes coupées furent
exposées dans des cages.
La soumission des Miao-tseu marque une date. Avec elle s’achevait la
conquête de la Chine par les Chinois, œuvre immense, entreprise par les
dynasties légendaires à l’époque d’Our et de Babylone, et qui se terminait à la
veille de la Révolution française. En même temps la soumission de la
Mongolie, de la Dzoungarie, de la Kachgarie et du Tibet par K’ang-hi et
K’ien-long réalisait le programme de l’expansion chinoise en haute Asie,
programme suivi, nous l’avons vu, depuis l’ère chrétienne. A la fin du règne
de K’ien-long, en 1796, l’empire chinois englobait de nouveau, comme à
l’apogée des Han et des T’ang, l’espèce de continent clos compris entre la
Sibérie, l’Altaï, le Tien-chan, le Pamir et l’Himalaya.
La dynastie mandchoue fit également beaucoup pour le peuple chinois au
point de vue économique et social, dans la question agraire. Sous les Ming
René GROUSSET — Histoire de la Chine 210
s’était développé dans des proportions dangereuses un type de propriété
privilégiée ou de bénéfice exempt d’impôts et de corvées. Les latifundia ainsi
créés au profit de princes, de courtisans ou de fonctionnaires étaient cultivés
par des fermiers et ouvriers agricoles que le Code des Ming livre sans défense
au propriétaire : « Le Code des Ming, note Henri Maspero, donne au maître le
droit de châtier ses esclaves et ses serviteurs à gages coupables de
désobéissance et n’inquiète pas le maître, même si le châtiment a causé la
mort. » En même temps s’était constituée au profit de la maison impériale une
masse énorme de terres naturellement exemptes, elles aussi, d’impôts d’État et
dont les protestations des mandarins honnêtes ne parvinrent pas à arrêter
l’extension. La population agricole chargée d’exploiter ces terres était à la
merci de toutes les exactions des pouvoirs publics. La dynastie mandchoue,
par une décision dont il faut lui tenir compte, rendit à l’État, en les faisant
rentrer dans le régime commun, une partie des terres de la maison impériale.
Quant aux propriétés privilégiées des familles riches, elles furent confisquées
et en partie distribuées par parcelles aux paysans qui en devinrent pro-
priétaires.
La dynastie mandchoue ne s’en tint pas là. Selon la constatation de Henri
Maspero, elle encouragea constamment le développement de la petite
propriété et exerça une surveillance sévère pour empêcher le retour au régime
des latifundia. Les propriétaires perdirent le droit de coercition qui avait
facilité l’exploitation des grands domaines par la main-d’œuvre servile ou
salariée. On appliqua strictement la législation qui punissait de cent coups de
bâton et de trois ans de déportation le maître qui avait fait périr sous les
mauvais traitements un de ses esclaves ou un de ses ouvriers. Mieux encore :
les fermiers dont la famille cultivait la même terre depuis des générations
finirent par être considérés comme possédant un droit légal sur la surface du
sol, le propriétaire conservant son droit sur le fond. Le fermier put ainsi
acheter et vendre des « surfaces ».
Le résultat de ces mesures et de l’esprit dans lequel elles étaient
appliquées fut le morcellement général de la propriété en Chine. « A l’heure
actuelle, dit H. Maspero, les propriétés de moins de trois hectares détiennent
plus de la moitié du sol et forment 83 % des cotes foncières. La moitié de la
population paysanne vit du produit de ses propriétés. Un quart doit joindre à
ce qu’il possède l’affermage de terres complémentaires. Le dernier quart,
dénué de terres, gagne sa vie comme ouvriers agricoles salariés. » Dans
l’ensemble, amélioration considérable dans le sort de la classe rurale par
rapport au régime ming. D’où accroissement massif de la population. Si nous
nous fions aux statisticiens chinois, celle-ci serait passée de 60.692.000
habitants en 1578 (fin des Ming) à 104.700.000 en 1661, puis à 182.076.000
en 1766 et enfin à 329.560.000 en 1872.
En politique religieuse l’empereur K’ien-long continua comme son père à
employer personnellement les missionnaires catholiques signalés par leurs
talents. Ce fut ainsi que le frère Castiglione, de son nom chinois Lang
René GROUSSET — Histoire de la Chine 211
Che-ning, arrivé à Pékin en 1715 et qui devait y rester jusqu’à sa mort en
1764, fut un des peintres préférés du souverain chinois. A la demande de ce
dernier, Castiglione fit le portrait de dames de la cour. Il peignit aussi l’em-
pereur recevant en tribut un lot de chevaux kirghiz, rouleau actuellement au
musée Guimet. Ce fut également Castiglione que l’empereur chargea avec
deux autres jésuites (Attirer et Sickelpart) et avec l’augustin Jean Damascène
de dessiner vers 1760-1765 les scènes de la conquête de la Dzoungarie. Ces
dessins furent ensuite envoyés en France pour y être gravés sous la direction
de Bertin, secrétaire de l’Académie des Beaux-Arts (1765-1774). Un bon
tirage en existe au musée Guimet.
Mais ces sympathies personnelles pour tel peintre ou tel mathématicien de
la Compagnie de Jésus n’avaient pas empêché K’ien-long d’interdire à
nouveau à ses sujets d’embrasser le christianisme (édit du 24 avril 1736).
Toutefois les jésuites ne se trompaient pas sur ses sentiments réels. Avec
beaucoup d’objectivité le Père de Ventavon écrivait en 1769 : « C’est un
grand prince. Il voit tout à fait tout par lui-même. Plus il avance en âge, plus il
devient favorable aux Européens. Lui et les grands conviennent que notre
religion est bonne. S’ils s’opposent à ce qu’on la prêche publiquement et s’ils
ne souffrent pas les missionnaires dans les terres, ce n’est que par des raisons
de politique et dans la crainte que sous le prétexte de la religion nous ne
cachions quelque autre dessein. Ils savent en gros les conquêtes que les
Européens ont faites dans les Indes. Ils craignent pour la Chine quelque chose
de pareil. » Du reste, l’Europe elle-même semblait prendre à cœur d’arrêter les
progrès des missions catholiques. En 1764 le gouvernement de Louis XV
avait chassé de France les Pères jésuites. Sous une pression inouïe des cours
de Versailles et de Madrid le Saint-Siège, à son corps défendant, finit par
céder temporairement. La Société de Jésus dut disparaître d’Europe et de
Chine (1773). Les beaux esprits qui à Paris applaudirent à cette mesure ne se
doutèrent point qu’en tout cas la France, en reniant les meilleurs de ses
pionniers spirituels, était en train de subir un recul presque égal à la perte des
« quelques arpents de neige » du Canada.
L’époque de K’ang-hi, de Yong-tcheng et de K’ien-long marqua une
renaissance artistique, notamment dans le domaine de l’architecture et de la
céramique.
Nous avons vu que l’empereur ming Yong-lo avait entre 1409 et 1424 créé
dans ses grandes lignes, au centre du Pékin moderne, l’ensemble connu sous
le nom de « Cité rouge (ou mieux : violet pourpre) interdite ». Cet ensemble
incomparable avait été incendié lors de la chute des Ming en 1644. Les trois
grands empereurs mandchous le restaurèrent et le complétèrent. Ils entrèrent si
bien dans la pensée des architectes ming qu’ils peuvent à bon droit passer
pour les seconds fondateurs de la Cité Interdite. Du reste, ce n’est qu’à travers
leurs restaurations que nous pouvons juger l’œuvre de Yong-lo.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 212
On l’a souvent fait remarquer : les constructions de la Cité Interdite
n’obéissent pas seulement à des règles esthétiques, mais aussi à des
considérations astronomiques et géomantiques où se résume toute l’ancienne
religion chinoise. Cet ensemble de portiques, d’escaliers, de terrasses, de
palais et de salles du trône orientés face au sud, mais suivant un axe de
progression sud-nord, est disposé « en harmonie avec l’ordre cosmique », en
harmonie aussi avec l’ordre humain puisque tout y converge vers le trône
impérial, centre du monde. Après la Porte méridionale (Wou-men) où
l’empereur venait recevoir ses armées victorieuses, après la Rivière d’or
serpentant entre ses ponts de marbre, après la Porte de la suprême concorde
(T’ai-ho-men), s’ouvre la cour d’honneur entourée de terrasses de marbre
supportant chacune quelque palais. Le principal, au milieu, avec son toit doré,
la Salle du trône de la suprême concorde (T’ai-ho-tien), destinée à certaines
assemblées solennelles comme celles du nouvel an, était vraiment « le centre
de la vie cérémonielle de l’empire », le centre de la religion impériale.
Derrière et dans le même groupe, le Tchong-ho-tien et le Pao-ho-tien, salles
du trône non moins augustes, la première où avant le labourage du printemps
l’empereur examinait les instruments aratoires, la seconde où il recevait les
princes vassaux. Plus loin encore, mais toujours dans le même axe, le Palais
de la pureté céleste (K’ien-ts’ing-kong), salle des audiences impériales où il
décidait des affaires de l’État. En sortant de l’enceinte des palais de la Cité
Interdite, mais encore dans le même axe sud-nord, la Montagne de charbon
(Mei-chan) dressant ses cinq tertres surmontés d’autant de pavillons.
En bordure et à gauche de la Cité Interdite, les trois lacs, nappe d’eau
longitudinale divisée en trois par des étranglements ; le Pont de marbre jeté
entre le lac du nord et le lac du milieu donne, à gauche, sur le Pai-t’a, colline
artificielle surmontée d’un dagoba blanc élevé par l’empereur Chouen-tche.
De là, avant de retrouver la Montagne de charbon, on arrive au Ta-kao-tien,
temple recouvert de tuiles jaunes vernissées, élevé par l’empereur ming Kia-
tsing (1522-1566), embelli sous Yong-tcheng et K’ien-long et où les
empereurs allaient prier pour obtenir la pluie en temps de sécheresse.
Dans le quartier sud de Pékin, tout près de la muraille extérieure, dans un
vaste parc planté d’acacias, de pins et de cyprès, l’empereur ming Yong-lo
avait construit en 1420 l’autel du Ciel (T’ien-t’an), qui fut restauré par
K’ien-long et qui en réalité ne renferme pas moins de cinq autels ou palais.
C’était là qu’en trois occasions solennelles l’empereur se rendait en tant que
grand pontife de la religion trente fois centenaire : au solstice d’hiver il venait
rendre compte au Ciel de sa mission sur la Colline ronde (Yuan-k’ieou), autel
circulaire fait d’une triple plate-forme ronde et pyramidale en marbre ; à la
première lune il revenait se faire investir par le Ciel de la mission de
gouverner pendant l’année ; vers la fin du printemps, il venait solliciter du
Ciel la pluie fécondante et une bonne récolte. — Puis, après deux portiques de
marbre blanc, le Temple du Ciel proprement dit (Houang-kiong-yu), de forme
ronde, avec une toiture circulaire soutenue par huit colonnes. A gauche du
René GROUSSET — Histoire de la Chine 213
Temple du Ciel, le Temple de l’Agriculture (Sien-nong-t’an), construit par les
Ming, restauré par l’empereur K’ien-long.
K’ang-hi, Yong-tcheng et K’ien-long ne se contentèrent pas de restaurer et
de compléter les édifices élevés par les Ming. Ils construisirent dans la grande
banlieue nord-ouest de Pékin « une sorte de Versailles chinois », le Palais
d’Eté, composé en réalité de deux groupes : le « Jardin du printemps
prolongé » (Tch’ang-tch’ouen-yuan) qu’habita K’ang-hi, et le « Jardin de la
clarté ronde » (Yuan-ming-yuan) qu’habita Yong-tcheng. K’ien-long réunit les
différents palais et y fit travailler deux missionnaires, recherchés pour leur
talent de peintres, Castiglione et Attiret. Nous devons au Père Attiret une
agréable description de cet ensemble : « On a, écrit-il le 1er septembre 1743,
élevé des mamelons de 20 à 60 pieds, ce qui forme une infinité de petits
vallons. Des canaux d’une eau claire, provenant des hautes montagnes qui
dominent la région, arrosent le fond de ces vallons et, après s’être divisés,
vont se joindre en plusieurs endroits pour former des bassins, des étangs et des
« mers ». Les montagnes, les collines, leurs pentes sont couvertes d’arbres à
fleurs si communs en Chine. Les canaux n’ont aucun alignement. Les pierres
rustiques qui les bordent sont posées avec tant d’art qu’on dirait que c’est
l’œuvre de la nature. Tantôt le canal s’élargit, tantôt il est resserré, ici il
serpente. Les bords sont semés de fleurs qui sortent des rocailles et chaque
saison a les siennes. »
Cette description du célèbre jésuite est une des meilleures études que nous
ayons sur l’art des jardins, tel qu’il était pratiqué en Chine au milieu du XVIII e
siècle, art qui suit visiblement le canon de la peinture ming et mandchoue.
« Arrivé dans le vallon, poursuit Attiret, on aperçoit les bâtiments. Toute la
façade est en colonnes et en fenêtres ; la charpente dorée, peinte et vernissée ;
les murailles de briques grises, bien taillées, bien polies. Les toits sont
couverts de tuiles vernissées, rouges, jaunes, bleues, violettes, qui, par leur
mélange et leur arrangement, font une agréable variété de compartiments et de
dessins. Chaque vallon a sa maison de plaisance, petite eu égard à l’étendue de
tout l’enclos, mais assez considérable pour loger le plus grand de nos
seigneurs avec sa suite. Plusieurs de ces maisons sont bâties en bois de cèdre
qu’on amène de 500 lieues et dans cette vaste enceinte on compte plus de
deux cents de ces palais, sans parler des pavillons pour les eunuques.
« Les canaux sont coupés par des ponts de formes très variées. Les
balustrades de quelques-uns de ces ponts sont en marbre blanc, travaillées
avec art et sculptées en bas-reliefs. Au milieu du grand lac s’élève sur un
rocher un petit palais au point central que l’architecte a choisi pour que l’œil
découvre toutes les beautés de ce parc. On parcourt les plus grandes pièces
d’eau sur de magnifiques bateaux. »
On voit la forme que revêt le sens de l’art aux époques K’ang-hi,
Yong-tcheng et K’ien-long. Si la peinture et la sculpture sont en décadence,
l’architecture et surtout l’art de l’architecte urbaniste et de l’architecte
René GROUSSET — Histoire de la Chine 214
paysagiste se sont surpassés. Enfin la céramique chinoise nous donne ses
derniers chefs-d’œuvre.
Pendant l’époque K’ang-hi (1662-1722), la manufacture impériale de
King-tö-tchen, au Kiang-si, fut reconstruite (1680) et l’art de la porcelaine
atteignit son apogée avec des monochromes éclatants comme le « sang de
bœuf », la « peau de pêche », le « bleu saphir », surtout avec les pièces à décor
peint comme celles de la « famille verte » où le vert forme la base d’une
agréable polychromie, comme les « bleus poudrés » d’une grande douceur,
comme la « famille noire », si recherchée. A l’époque Yong-tcheng
(1723-1735) les pièces à décor peint sont représentées par la « famille rose »
d’une remarquable délicatesse. Enfin l’époque K’ien-long (1736-1796)
ajoutera à la famille rose le beau décor dit « aux mille fleurs ». Mais aussitôt
après viendra la décadence : les céramistes chinois travailleront pour
l’exportation, en vue de la commande européenne qui veut de la
« chinoiserie » et qui sera servie en conséquence.
La décomposition de la vieille Chine est commencée. Elle se poursuivra
pendant tout le XIXe siècle.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 215
CHAPITRE 31
L’irruption de l’Occident
C’est le rythme même de l’histoire chinoise que les lignées impériales,
après deux ou trois générations d’hommes de valeur, tombent dans
l’abâtardissement. Le vieil empire que les fondateurs de dynasties avaient
périodiquement refait, se dissocie à nouveau. La famille mandchoue montée
sur le trône en 1644 et qui devait le conserver jusqu’en 1912, n’échappa point
à cette loi. A partir de son cinquième souverain, Kia-k’ing (1796-1820), la
dégénérescence était évidente et ne devait faire que s’accentuer. Le malheur
voulut que cette période d’épuisement dynastique correspondît à l’époque où
le reste du monde, sous l’influence de l’esprit scientifique et du machinisme,
se renouvelait. Les conséquences furent rapides. Vers 1650-1700 la Chine
s’était encore maintenue à peu près au niveau de l’Europe comme l’avaient
prouvé l’expulsion des Hollandais de Formose et le recul des Russes à
Albazin. Vers 1820-1850, elle se trouva tout à coup en retard de plusieurs
siècles.
Il n’avait pas tenu aux premiers empereurs mandchous, notamment à
K’ang-hi, qu’il en fût autrement. Avec quel intérêt ils s’étaient fait initier par
les jésuites aux progrès des sciences européennes, sciences pures et sciences
appliquées, astronomie et artillerie ! L’empereur Kia-k’ing abandonna ces
traditions. En 1805 il promulgua un édit général de persécution contre les
chrétiens. Inintelligent, cruel et ivrogne, indolent, livré aux eunuques, adonné
à la pédérastie, il ne tarda pas à susciter contre lui l’opposition des sociétés
secrètes, en l’espèce de la secte de la Raison Céleste, issue de l’ancienne secte
du Lotus Blanc. Dans le secret des loges les affiliés préparaient le
renversement de la dynastie mandchoue. Le 13 juillet 1813 ils assaillirent à
Pékin le palais impérial et faillirent capturer ou assassiner l’empereur qui ne
fut sauvé que par son fils, le futur Tao-kouang.
L’empereur Tao-kouang (1821-1850) ne put arrêter la décadence générale.
Les Puissances occidentales s’efforçaient d’obtenir la signature de traités de
commerce et l’ouverture officielle d’un certain nombre de ports. En réalité le
trafic était depuis longtemps assez actif, notamment entre l’Inde britannique et
la région cantonaise. Malheureusement le principal article en était l’importa-
tion de l’opium.
Il est humiliant pour la civilisation occidentale de s’être manifestée à
l’Extrême-Orient sous cet aspect. En effet il s’agit bien ici d’un vice
d’importation. L’emploi de l’opium est relativement récent en Chine.
Jusqu’au XVIIIe siècle il n’était utilisé qu’au titre médical. Ce furent les
René GROUSSET — Histoire de la Chine 216
Anglais qui, ayant à cette époque pratiqué la culture du pavot aux Indes,
cherchèrent des débouchés pour la drogue. Ils commencèrent à l’exporter vers
les côtes chinoises, en particulier vers la région cantonaise où l’usage s’en
répandit avec la rapidité d’une épidémie. Dans le premier quart du XIX e siècle
d’innombrables fumeries fonctionnaient déjà. Devant les ravages causés, les
plus honnêtes des mandarins protestèrent. Un placet présenté en 1838 à
l’empereur Tao-kouang disait : « Depuis que l’empire existe, il n’a jamais
couru un tel danger. Ce poison débilite notre peuple, dessèche nos os ; ce ver
ronge notre cœur, ruine nos familles. Que la contrebande de l’opium soit
inscrite parmi les crimes punis de mort ! » Le 28 mars 1839 les autorités de
Canton obligèrent le représentant britannique Elliot à livrer 20.291 caisses
d’opium qui furent jetées à la mer. Elliot demanda le versement d’une
indemnité. Elle fut refusée et le vice-roi de Canton suspendit tout commerce
avec les Anglais. Ce fut la guerre.
L’escadre britannique commença les hostilités dans la rivière de Canton
(juin 1840). De là les opérations s’étendirent aux ports du Tchö-kiang. Les
Anglais occupèrent Ning-po et Chang-hai (9 mars et 18 juin 1842). Quand ils
eurent remonté le Yang-tseu jusqu’à Nankin, le gouvernement de Pékin céda.
Le 29 août 1842 il signa le traité de Nankin qui ouvrait au commerce les ports
de Canton, Amoy, Fou-tcheou, Ning-po et Chang-hai et cédait à l’Angleterre
l’îlot de Hong-kong qui commande l’entrée de la rivière de Canton. Les traités
signés à Whampoa par les plénipotentiaires américains (3 juillet 1844) et
français (24 octobre 1844) accrurent encore les possibilités du commerce
étranger. Le plénipotentiaire français, M. de Lagrené, obtint peu après la
promulgation d’un édit de tolérance en faveur du christianisme (20 février
1846).
En réalité le gouvernement impérial cherchait à gagner du temps. A la
différence des grands empereurs du temps passé, il ne mesurait nullement
l’importance de la civilisation occidentale. Un des plénipotentiaires chinois
qui avaient signé les traités, K’i Ying, écrivait à la cour : « Les barbares
anglais ayant été amadoués, les barbares français et américains sont aussi
venus cette année. Je les ai également traités de manière à les mettre en belle
humeur. Nés et élevés dans des pays étrangers, ces barbares sont incapables de
comprendre les choses de l’Empire du Milieu. Je leur ai fait l’honneur de leur
donner des repas et j’ai été ensuite invité par eux dans leur résidence. Tous se
sont disputés à qui m’offrirait à manger et à boire. Ces barbares ont une
grande affection pour leurs femmes. C’est au point que le barbare américain
Parker et le barbare français Lagrené ont amené les leurs. Quand j’allai chez
eux pour traiter d’affaires, soudain ces femmes parurent pour me saluer. Je fus
très mal à l’aise, tandis qu’elles étaient charmées. On voit par là qu’il est
impossible d’exiger quoi que ce soit de ces barbares en fait de cérémonial et
qu’il est inutile d’éclairer leur stupidité. »
A l’empereur Tao-kouang, décédé le 25 février 1850, succéda son fils
Hien-fong, un incapable (1851-1861). Non seulement, en dépit des traités, le
René GROUSSET — Histoire de la Chine 217
commerce fut sournoisement entravé, mais des missionnaires furent
martyrisés. Napoléon III et le gouvernement britannique envoyèrent dans le
golfe du Petchili en 1858 un corps expéditionnaire qui le 30 mai occupa
T’ien-tsin. Le gouvernement chinois s’inclina, signa tout ce qu’on voulut
(traités de T’ien-tsin des 26-27 juin 1858) et les Alliés se retirèrent, satisfaits,
pendant qu’un édit impérial donnait l’interprétation officielle de leur retraite :
« Les barbares ayant osé venir sur leurs vaisseaux jusqu’à T’ien-tsin, nos
plénipotentiaires leur ont fait une réprimande affectueusement sévère qui les a
décidés à s’en aller. » De fait, quand les Alliés s’aperçurent qu’ils étaient
joués et voulurent réoccuper T’ien-tsin, leur attaque échoua devant les forts de
Ta-kou (26 juin 1859) et leur escadre dut se retirer. Il fallut préparer une
expédition plus importante. Le 1 er août 1860 débarqua dans le golfe du
Petchili un corps franco-anglais de 16.000 hommes qui dans les journées du
21 et du 22 prit d’assaut les forts de Ta-kou et le 24 occupa T’ien-tsin. La
cavalerie mandchoue essaya d’arrêter les Alliés près du pont de Pa-Li-k’iao,
sur le Canal Impérial, à l’est de Pékin. Elle y fut écrasée malgré sa réelle
bravoure, le 21 septembre 1860, par l’artillerie franco-anglaise, victoire qui
devait valoir au général français Cousin-Montauban le titre de comte de
« Palikao ». Le 13 octobre les Alliés firent leur entrée dans Pékin. En
représailles des cruautés infligées à ceux de leurs parlementaires qui étaient
tombés entre les mains des Chinois et que ceux-ci avaient torturés, lord Elgin
fit le 18 octobre incendier le Palais d’Eté où les scènes de torture avaient eu
lieu.
L’empereur Hien-fong qui s’était retiré à Kalgan chargea son oncle le
prince Kong (sixième fils de l’empereur Tao-kouang) de négocier avec les
Alliés. Kong était le personnage le plus intelligent de la famille impériale et il
allait si bien réussir dans sa mission que nous le verrons jusqu’à sa mort en
1898 chargé de toutes les affaires un peu délicates avec les Européens. Il signa
avec lord Elgin pour l’Angleterre et avec le baron Gros pour la France, les 24
et 25 octobre 1860, un traité qui accordait aux deux Puissances et à leurs
ressortissants toutes les indemnités exigées. De plus, le territoire britannique
de Hong-kong fut agrandi. La Russie avait profité de ces événements pour se
faire céder par la Chine en juin-juillet 1858 tous les territoires tongous sur la
rive septentrionale du fleuve Amour (province de l’Amour) et le 14 novembre
1860 les territoires entre l’Oussouri, la mer du Japon et la Corée qui forment
depuis la Province Maritime russe (Khabarovsk et Vladivostok).
D’autre part les traités de 1858 avaient réorganisé le système des douanes
maritimes chinoises sous la direction d’un Européen. De 1863 à 1908 le poste
de directeur des douanes fut occupé par l’Anglais Robert Hart qui réussit à
maintenir le fonctionnement de ce service au milieu des pires événements
intérieurs ou internationaux.
La dynastie mandchoue n’avait accepté que contrainte et forcée de
collaborer avec les Européens. Ce furent cependant ces mêmes Européens qui
René GROUSSET — Histoire de la Chine 218
la sauvèrent d’une révolte indigène sous laquelle elle eût immanquablement
succombé.
■ Depuis le commencement du XIXe siècle une agitation persistante se
propageait dans la population chinoise pour chasser les Mandchous. Cette
agitation avait pour foyer les sociétés secrètes à base d’ésotérisme et de magie.
Ce fut dans ces mêmes milieux qu’apparut la secte des T’ai-p’ing, ou de la
Grande Pureté. Thaumaturges et annonciateurs d’un nouveau millenium, les
chefs T’ai-p’ing admettaient hommes et femmes, « frères » et « sœurs »
comme ils se dénommaient, sans distinction de classe sociale. Comme tous les
illuminés analogues que nous avons rencontrés au cours des siècles, des
Sourcils Rouges aux Turbans Jaunes, ils enrôlaient les jacques affamés, les
bandits et les pirates sans emploi. Le prophète de la secte, Hong Sieou-ts’iuan
(1812-1864), un Cantonais de race Hakka, avait fréquenté les missionnaires
protestants, lu la Bible et l’Evangile. Il se déclarait le fils cadet de Dieu et le
frère du Christ et prenait le titre de Roi Céleste.
La révolte des T’ai-p’ing avait éclaté dans le Sud, au Kouang-si, dès 1850.
Le 19 mars 1853 ils prirent Nankin où le Roi Céleste établit sa capitale. De là
ils marchèrent sur Pékin et le 30 octobre 1853 atteignirent T’ien-tsin. C’est
ainsi qu’en 1368 avaient procédé les Ming pour chasser les Mongols.
L’aventure du premier Ming semblait à la veille de se renouveler : le Roi
Céleste allait chasser les Mandchous décrépits et fonder une nouvelle dynastie
impériale. Malheureusement pour eux, les T’ai-p’ing, faute de cavalerie, ne
purent profiter de leur avantage pour foncer de T’ien-tsin sur Pékin où le
gouvernement mandchou eut le temps de concentrer des troupes. Leur coup
manqué, les T’ai-p’ing se retirèrent sur la rive méridionale du Yang-tseu.
Tout allait dépendre de l’attitude des résidants occidentaux. L’intérêt de
ceux-ci fut un moment éveillé par ce qu’il y avait dans les doctrines T’ai-p’ing
d’emprunts, au moins verbaux, au christianisme. Mais les actes de pillage
commis par les T’ai-p’ing au détriment du commerce européen ou américain
amenèrent les Occidentaux à se décider autrement. Comme les T’ai-p’ing se
préparaient à attaquer le port de commerce de Chang-hai, principal entrepôt
du trafic international, les résidants occidentaux constituèrent pour défendre
leurs intérêts une petite armée sous les ordres des aventuriers américains Ward
et Burgevine, « l’armée toujours victorieuse » qui collabora avec les autorités
mandchoues contre les rebelles.
Sur ces entrefaites mourut à Jehol le 22 août 1861 l’empereur Hien-fong,
âgé de trente ans seulement, mais « pourri de débauches, déjà décrépit et
perclus ». Il laissait le trône à son fils unique, qui n’avait que quatre ou cinq
ans et qui devait être connu par le nom des « années de règne » T’ong-tche
(1862-1875). La mère de l’enfant était une concubine mandchoue, la fameuse
Ts’eu-hi, alors âgée de vingt-sept ans. Le grand-oncle du nouvel empereur, le
prince Kong dont nous avons vu le rôle dans les négociations avec les
Européens, s’empara de la régence. Il avait secrètement lié partie avec la jeune
René GROUSSET — Histoire de la Chine 219
femme qui, s’il avait des qualités de diplomate, possédait, elle, une
indomptable énergie. De fait, c’était Ts’eu-hi qui de 1862 à 1908 allait soit au
grand jour, soit par personnes interposées, contrôler ou diriger continûment la
politique chinoise.
Pour le moment et malgré sa xénophobie de Mandchoue réactionnaire, elle
ne pouvait que se rallier à la politique du prince Kong qui, pour en finir avec
les T’ai-p’ing, sollicitait le concours des aventuriers anglo-américains de
l’» Armée toujours victorieuse ». Le chef des T’ai-p’ing, le Roi Céleste, qui
était devenu à moitié fou, faisait maintenant tirer sur les navires étrangers,
achevant ainsi de sceller contre lui l’accord des Européens et des Mandchous.
En même temps venait de se révéler un jeune fonctionnaire chinois qui devait
depuis jouer un rôle considérable dans les affaires : Li Hong-tchang
(1822-1901) faisait ses débuts dans la carrière politique. Intelligent et
énergique, il avait compris l’importance du facteur européen. En liaison avec
l’Armée toujours victorieuse, il leva lui-même une troupe pour la reconquête
du bas Yang-tseu sur les rebelles. L’Anglais Gordon, le nouveau chef de
l’Armée toujours victorieuse, et Li Hong-tchang enlevèrent une à une les
places des rebelles. Le Roi Céleste se suicida en avalant de l’or et le 19 juillet
1864 Nankin fut repris par les Impériaux. Cent mille hommes furent passés au
fil de l’épée. Le cadavre du Roi Céleste fut exhumé, coupé en morceaux et
brûlé. Depuis quinze ans que durait la révolte, six cents villes avaient été
détruites. Dans la seule province dont Nankin est le chef-lieu on estime à vingt
millions le nombre des victimes humaines. La province de Kiang-si fut
dépeuplée au point d’avoir dû être colonisée depuis par des immigrants du
Hou-pei. Ce mouvement qui aurait pu rénover la Chine n’avait servi qu’à la
ruiner.
Européens et Américains avaient sauvé la dynastie mandchoue qui sans
eux eût été certainement renversée par les rebelles. S’ils croyaient qu’elle leur
en saurait gré, ils ne tardèrent pas à être détrompés. Le mouvement xénophobe
et anti-chrétien ne fut pas long à reparaître, et le 21 juin 1870 à T’ien-tsin
vingt Français, dont le consul Fontanier, dix sœurs de charité et deux
missionnaires furent avec la complicité tacite des autorités massacrés et
odieusement mutilés par la populace. La xénophobie de l’impératrice Ts’eu-hi
paralysait les velléités conciliatrices du prince Kong, personnalité sans grande
énergie qu’elle dominait de plus en plus par son autorité de femme-chef, à la
vieille manière tartare, et sa sûre connaissance de la psychologie chinoise.
Le jeune empereur T’ong-tche mourut le 12 janvier 1875 à l’âge de
dix-neuf ans. Sa mère, Ts’eu-hi, disposa du trône : ce fut un cousin germain
de T’ong-tche, âgé de quatre ans, qu’elle fit proclamer empereur sous le nom
des « années de règne » Kouang-siu (1875-1908). Bien entendu, Ts’eu-hi
conserva la régence, toujours assistée par le prince Kong. Toute l’habileté de
ce dernier n’allait pas être de trop devant les difficultés extérieures qui
s’annonçaient.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 220
Le Turkestan chinois ou Kachgarie, pays de langue turque et de religion
musulmane, s’était révolté contre la domination chinoise et, de 1865 à 1877,
constitua un État indépendant sous la direction d’un chef énergique,
Ya’qoûb-beg. La Russie avait profité des circonstances pour occuper la vallée
supérieure de l’Ili ou région de Kouldja. Ce ne fut qu’après la mort de
Ya’qoûb (29 mai 1877) que les Chinois purent réannexer la Kachgarie (hiver
1877-1878). Quant à Kouldja, les Russes, après avoir été à la veille de la
guerre, consentirent en 1881 à la rétrocéder à la Chine.
Au Yun-nan, province rattachée seulement à l’empire par la dynastie
mongole, au XIIIe siècle, l’Islam avait fait depuis cette époque de grands
progrès. En 1856 les musulmans de Yun-nan se révoltèrent. En 1860 ils
étaient maîtres de toute la région de Ta-li. L’insurrection ne put être domptée
qu’en 1873 au prix d’une répression effroyable. La ville de Mong-tseu tomba
de 80.000 à 12.000 habitants, Ta-li à 6.000. Actuellement le Yun-nan
dépeuplé ne compterait plus que huit millions d’âmes. Au Kan-sou, autre
province comportant une forte minorité musulmane, une révolte analogue tint
l’autorité en haleine de 1862 à 1877. Cette révolte et la répression qui suivit
auraient fait, tant au Kan-sou qu’au Chen-si, dix millions de victimes. (Une
dernière insurrection musulmane au Kan-sou, en 1928, aurait coûté la vie à
200.000 personnes (92).)
A peine la Chine en avait-elle fini avec les insurrections musulmanes
qu’elle se trouva entraînée dans une guerre contre la France. Tandis que la
France établissait son protectorat au Tonkin, des irréguliers chinois, les
Pavillons Noirs, pour la plupart débris des anciennes bandes T’ai-p’ing,
étaient intervenus dans le haut pays contre les colonnes françaises. Le 23 août
1884 l’amiral Courbet bombarda l’arsenal chinois de Fou-tcheou. Sur terre la
« méprise de Lang-son » (28 mars 1885) n’empêcha pas la signature du traité
franco-chinois du 9 juin 1885, négocié du côté chinois par Li Hong-tchang et
qui laissait à la France les mains libres en Indochine.
Plus sérieuse pour la Chine allait être sa querelle avec le Japon dans les
affaires de Corée.
Tandis que les derniers Mandchous laissaient la Chine dans une bien
dangereuse stagnation au milieu des progrès matériels du monde moderne, le
Japon s’était avec ardeur associé à ces progrès. Un souverain remarquable,
l’empereur Mutsuhito, depuis connu sous le nom de Meiji-tennô (1866-19l2),
avait résolument modernisé son pays et emprunté à l’Europe et à l’Amérique
leurs techniques et leur outillage. Le Japon s’était surtout donné une armée
excellente, dotée des derniers perfectionnements.
Il allait en faire l’essai contre la Chine.
Depuis longtemps la Chine et le Japon étaient en lutte d’influence à propos
de la Corée. Le royaume péninsulaire restait théoriquement vassal de la Chine,
mais les Japonais n’avaient jamais oublié qu’à la fin du XVI e siècle, à
l’époque de leur grand Hideyoshi, ils avaient failli s’en rendre maîtres. En
René GROUSSET — Histoire de la Chine 221
1894 une révolte ayant éclaté en Corée, la cour de Séoul fit simultanément
appel à l’aide de la Chine et du Japon. Une fois leur corps de débarquement
arrivé à Séoul, les Japonais déposèrent le souverain coréen (23 juillet 1894) et
forcèrent son remplaçant à déclarer, de concert avec eux, la guerre à la Chine
(27 juillet).
Marchant de Séoul vers le nord-est, les Japonais écrasèrent une armée
chinoise à P’yöng-yang dans les journées des 15-16 septembre 1894. Le 24
octobre ils franchirent le Yalou, fleuve qui sépare la Corée de la Mandchourie.
Le 21 novembre ils s’emparèrent de l’importante forteresse de Port-Arthur qui
commande la presqu’île terminale du sud mandchourien. Le 12 février 1895
un autre corps de débarquement fit capituler Wei-hai-wei qui, à la pointe de
l’» Armorique » du Chan-tong, ferme au sud le golfe du Petchili comme
Port-Arthur le ferme au nord. En Mandchourie Leao-yang tomba le 4 mars
1895. Enfin un corps expéditionnaire débarqua à Formose.
Par Leao-yang, la route de Chan-hai-kouan, c’est-à-dire de Pékin, était
ouverte au vainqueur. Devant la supériorité de l’artillerie japonaise la
continuation de la lutte s’avérait inutile (certains généraux chinois s’étaient
battus avec beaucoup d’héroïsme). Li Hong-tchang, envoyé au Japon par le
prince Kong, se résigna à signer le 17 avril 1895 le traité de Shimonoseki. La
Chine cédait au Japon la presqu’île du Leao-tong (Port-Arthur) et l’île de
Formose. Mais la Russie qui avait des visées sur la Mandchourie ne pouvait
laisser le Japon s’y installer. Le gouvernement de Saint-Pétersbourg entraîna
l’adhésion du gouvernement français et du gouvernement allemand. Une note
fut remise à Tôkyô par les trois Puissances pour demander aux japonais
d’évacuer la presqu’île du Leao-tong. Le Japon dut s’incliner. Le 8 novembre
1895 il rétrocéda ce district à la Chine, y compris Port-Arthur auquel il tenait
tant. De ses conquêtes il ne garda que Formose.
Les Puissances avaient sauvé la Chine, mais c’était pour s’en réserver
l’héritage. Les victoires japonaises avaient révélé à l’Europe la décrépitude,
encore insoupçonnée, de l’État mandchou. « L’homme malade » de Pékin
s’avérait moribond. L’empire mandchou était un autre empire ottoman dans
lequel les Puissances allaient, sous le nom de « sphères d’influence », se
tailler de véritables zones de protectorat.
Les sociétés secrètes d’illuminés et de brigands à tendances xénophobes
obligeaient d’ailleurs les Européens à défendre leurs nationaux. Le 1 er
novembre 1897 les affiliés de l’association du Grand Couteau assaillirent la
mission allemande de Kia-tchouang et assassinèrent deux religieux.
L’Allemagne fut amenée à prendre des garanties. Le 14 novembre le
contre-amiral von Diederichs prit possession, au nom du Reich, de la baie de
Kiao-tcheou et de la place de Tsing-tao, au Chan-tong, un des meilleurs
mouillages et une des clés des mers de Chine. Le 27 mars 1898 la Russie se fit
céder à bail par la cour de Pékin le grand port de la presqu’île du Leao-tong,
Port-Arthur, qu’elle avait quatre ans plus tôt forcé le Japon à évacuer. Le 1 er
René GROUSSET — Histoire de la Chine 222
juillet 1898 l’Angleterre occupa au Chan-tong le port de Wei-hai-wei dont
nous avons vu l’importance stratégique comme « le Tanger du golfe de
Petchili ». Mieux encore, elle obtenait de la Chine un droit de préemption sur
le bassin du Yang-tseu, véritable hypothèque qui lui réservait l’expectative de
cette riche région. Enfin la France acquit en location la baie de
Kouang-tcheou-wan, en face de Hai-nan. Elle obtint aussi par le traité du 10
avril 1898 le droit de construire un chemin de fer de Loa-kay, sur la frontière
sino-tonkinoise, à Yun-nan-fou, chemin de fer qui devait être achevé en 1910.
Par ailleurs à Chang-hai, ville cosmopolite, sino-étrangère, surgie depuis 1842
sur l’estuaire du Yang-tseu, la concession internationale (anglaise, américaine,
japonaise, etc.) et la concession française avec leur vie propre, leur
municipalité et leur police autonomes, leur chiffre d’affaires en accroissement
vertigineux, achevèrent de prendre un essor digne des nouvelles cités nord-
américaines.
Le prince Kong qui dirigeait la politique étrangère de la Chine était mort
sur ces entrefaites le 29-30 mai 1898, âgé de soixante-sept ans et usé par
l’opium. La disparition de ce grand seigneur intelligent, fin et courtois laissa
un grand vide à la cour, et cela à l’heure la plus grave. « La curée
européenne » se faisait menaçante. Et pour y faire face ne restaient en
présence qu’une douairière rétrograde et un jeune empereur sans expérience.
L’empereur Kouang-siu avait vingt-trois ans. Bien intentionné, il souffrait
vivement des malheurs de son pays, des désastres de la guerre avec le Japon,
du dépècement de l’empire par les Puissances occidentales. Il n’était pas sans
comprendre que le salut de la Chine résidait dans des réformes hardies pour
mettre le pays au niveau de l’Europe, comme le Japon en avait donné
l’exemple. Imiter le souverain japonais, être le Mutsuhito de la Chine, tel
paraît avoir été son rêve. Or dans les ports ouverts, au contact des concessions
européennes, principalement à Canton près de la colonie anglaise de
Hong-kong, commençait à se former ce qu’entrevoyait Kouang-siu, une Chine
nouvelle, convaincue de la nécessité d’une transformation. Le chef du
mouvement, l’historien K’ang Yeou-wei, était un de ces lettrés cantonais qui,
de surcroît, avait quelque temps résidé au Japon. Vivement frappé des progrès
accomplis par ce pays, il le proposait comme un modèle à ses concitoyens, en
même temps que l’exemple d’une autre puissance assez récemment
occidentalisée : la Russie et son réformateur, Pierre le Grand. Inversement,
dans une histoire de la décadence turque, il montrait le sort qui attendait les
peuples momifiés dans leurs traditions. Ces ouvrages et d’autres encore,
animés d’un généreux patriotisme, parvinrent jusqu’à l’empereur Kouang-siu.
Se sentant en communion de pensée avec leurs auteurs, il voulut les connaître,
se fit présenter les chefs réformistes, K’ang Yeou-wei et Leang K’i-tch’ao, et
à partir du mois de juin 1898 entreprit la mise sur pied d’un vaste programme
de réformes.
Un patriotisme généreux animait le jeune souverain et ses amis.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 223
« Nous sommes menacés du sort de l’Inde, de l’Egypte et de la Turquie,
écrivait K’ang Yeou-wei à l’empereur. Nous n’avons ni troupes, ni armes, ni
munitions. Chemins de fer, commerce, banques, douanes, rien n’est à nous,
rien ! Si nous paraissons encore exister, c’est en réalité comme si nous
n’existions déjà plus ! » Aussi Kouang-siu mettait-il une hâte fébrile à
rattraper le temps perdu. En des édits retentissants il portait la hache dans le
vieil édifice politique, dénonçait les abus, s’attaquait aux vices du mandarinat,
à la bureaucratie millénaire. Bien qu’héritier d’une dynastie mandchoue, il
écarta comme incapables les dignitaires mandchous et ne s’entoura que de
purs Chinois. La Chine fut invitée à se mettre à l’école de l’Europe. On créa
un « bureau des traductions » en vue de répandre chez les lettrés les
découvertes de la science occidentale. Un édit impérial fit appel au peuple :
« La Chine et l’Europe estiment toutes deux que le premier objet du
gouvernement est le bien du peuple. Mais l’Europe est allée plus loin que nous
dans cette voie. D’ailleurs les nations étrangères cernent notre empire. Si nous
ne consentons pas à adopter leurs méthodes, notre ruine est irrémédiable... Les
éléments réactionnaires traversent nos intentions, mais l’empire peut se fier à
son souverain ! Que le peuple collabore à la réforme et au relèvement du pays.
Nos lettrés ne connaissent pas les branches du savoir occidental destinées à
augmenter la prospérité matérielle du peuple et son bien-être physique. »
Il y avait dans ces proclamations répétées une hâte fébrile où se
trahissaient l’irritation causée par une opposition croissante, la conscience de
ne pouvoir briser cette opposition et la faiblesse réelle, l’isolement du jeune
souverain. C’est qu’en effet Kouang-siu se trouvait presque seul avec sa petite
poignée d’intellectuels cantonais fraîchement revenus du Japon, personnages
sans expérience ni influence (93). La famille impériale et l’aristocratie mand-
choue dont il menaçait les privilèges devaient lui être forcément hostiles.
Quant à l’impératrice douairière, quant à sa tante Tseu-hi, elle gardait un
silence lourd de menaces. Elle avait maintenant soixante-trois ans. Elle avait
toujours gouverné. Elle ne pouvait qu’être suffoquée de l’audace de cet enfant
qu’elle avait mis sur le trône à quatre ans et qui aujourd’hui se permettait de
vouloir tout changer. De plus, ne vivant que de la vie artificielle du palais,
dans un entourage d’eunuques, elle ignorait tout de l’Europe et les innovations
de son impérial neveu ne pouvaient lui paraître qu’une folie des « diables
étrangers ».
Ts’eu-hi avait d’ailleurs pris soin de faire nommer vice-roi du Tche-li un
homme à elle, son neveu favori, le général mandchou Jong-lou. Le 15
septembre 1898, pressée par la noblesse mandchoue, elle sortit de son
apparente réserve et somma l’empereur de renvoyer ses conseillers
réformistes. Kouang-siu comprit que, s’il ne prenait pas les devants, il était
perdu. Près de la capitale stationnaient les premiers bataillons chinois exercés
à l’européenne. Leur chef était le grand-juge du Tche-li, Yuan Che-k’ai.
Kouang-siu s’adressa à ce personnage, le mit dans ses confidences, le chargea
de faire exécuter Jong-lou et d’arrêter Ts’eu-hi. Yuan Che-k’ai supputa les
René GROUSSET — Histoire de la Chine 224
chances des deux partis, trouva celles du jeune empereur décidément trop
faibles et, au lieu d’exécuter Jong-lou, il l’avisa de ce qui se préparait et par
Jong-lou fit prévenir l’impératrice.
La vengeance de Ts’eu-hi et du parti mandchou fut impitoyable. La
terrible impératrice fit occuper les portes du palais par l’armée de Jong-lou et
exécuter tous les réformistes qu’elle put saisir. K’ang Yeou-wei et Leang K’i-
tch’ao n’eurent que le temps de se réfugier à la légation d’Angleterre d’où ils
gagnèrent secrètement le Japon. Quant au malheureux empereur Kouang-siu,
Ts’eu-hi s’empara de sa personne, le déclara faible d’esprit et le séquestra
jusqu’à la fin de ses jours, invisible et sans communication avec le monde,
dans un kiosque du palais. Elle ne le détrôna pas expressément, mais se
contenta de régner sous son nom. L’empire libéral avait duré cent jours (10
juin-20 septembre 1898).
Redevenue maîtresse de l’empire, Ts’eu-hi cassa tous les décrets de
réforme. Le parti mandchou, Jong-lou en tête, fut appelé au pouvoir. Mais la
réaction ne s’arrêta pas à la politique intérieure. Elle aboutit à une rupture
avec les Puissances.
Le mouvement réformiste s’était placé sur le terrain du patriotisme.
« L’impératrice douairière, écrivait encore de son exil K’ang Yeou-wei, a
vendu aux étrangers des possessions qui sont l’héritage de nos ancêtres. »
Pour éviter ce reproche, les Mandchous se livrèrent à leur tour à des
surenchères nationales. A la place du patriotisme éclairé des réformistes, ils
répandirent dans les masses une xénophobie qui, dans l’état des relations
internationales, ne pouvait aboutir qu’à la catastrophe. Les instruments de
cette politique furent les « Boxeurs ».
La société des Boxeurs (en chinois Yi-ho kiuan, « le poing de la concorde
et de la justice ») était une des nombreuses sociétés secrètes affiliées à la secte
des Grands Couteaux et à celle du Nénuphar Blanc et se rattachait aussi à la
franc-maçonnerie des Triades dont avaient relevé cinquante ans plus tôt les
T’ai-p’ing. Son centre était le Chan-tong, province qui a de tout temps donné
naissance aux agitations d’illuminés et aux jacqueries. Les doctrines des
Boxeurs, comme celles des sectes analogues, étaient un mélange de
sorcellerie, de thaumaturgie et de millénarisme. Dans leur principe elles
pouvaient fort bien, ainsi que naguère le Lotus Blanc et les T’ai-p’ing, se
tourner contre la dynastie mandchoue. Le gouvernement de Pékin, qui
craignait cette éventualité et redoutait les Boxeurs, eut l’adresse de dériver
contre l’étranger leur mouvement. Il leur prodigua d’abord des
encouragements officieux, puis les patronna ouvertement. En même temps, à
la cour, Ts’eu-hi donnait toute sa confiance aux éléments les plus ignorants et
les plus xénophobes, comme le prince mandchou Touan. Lorsque Touan jugea
que l’agitation des Boxeurs était à point, au printemps de 1900, il donna le
signal de l’action. Mais le mot d’ordre ne fut suivi ni par les vice-rois du Sud
René GROUSSET — Histoire de la Chine 225
ni par ceux du Yang-tseu, non pas même par le prudent Yuan Che-k’ai, alors
gouverneur du Chan-tong.
Ts’eu-hi et ses conseillers engagèrent donc la lutte dans les conditions les
plus imbéciles : avec seulement la populace de la capitale et les forces
régulières du Tche-li et cela dans le Tche-li seulement. Encore les réguliers ne
furent-ils lancés dans l’action qu’hypocritement, comme soutiens des
émeutiers. Car, pour déclarer la guerre au monde entier — Europe, Amérique
et Japon — la cour de Pékin ne savait que soulever, et à Pékin même, une
émeute. Donc le 10 juin l’impératrice déclara au Grand Conseil que les
étrangers devaient être supprimés sans retard. Le 13 la populace de la capitale,
entraînée par les Boxeurs, commença le massacre des prêtres européens et des
chrétiens indigènes ainsi que le siège des légations. Le 20 juin le ministre
d’Allemagne, von Ketteler, fut assassiné. Les représentants des Puissances et
les résidants étrangers, assaillis dans les immeubles des légations par une
foule hurlante, bientôt entièrement coupés du monde extérieur, improvisèrent
une défense de fortune. Une première colonne internationale de 2.000
hommes qui essaya de marcher de T’ien-tsin sur Pékin sous le
commandement de l’amiral anglais Seymour, ne put s’ouvrir la route et dut
battre en retraite (10-26 juin).
Cependant une expédition internationale plus importante, placée sous les
ordres du maréchal allemand von Waldersee, s’organisait. Les premiers
contingents européens, américains et japonais s’emparèrent de T’ien-tsin le 14
juillet et le 14 août entrèrent à Pékin.
Saisie de panique, la cour mandchoue n’avait pas attendu l’arrivée des
Alliés. Ts’eu-hi, déguisée en paysanne, avait pris la route du Chen-si. Elle
s’établit dans cette province, à Si-ngan, sur les frontières occidentales de la
Chine. Le vieux Li Hong-tchang, nommé vice-roi du Tche-li, négocia la paix
avec les Puissances. Ts’eu-hi, pour obtenir son pardon, sacrifia les plus
compromis des princes mandchous. Le prince Touan fut exilé en Kachgarie.
Plusieurs organisateurs du massacre reçurent « la permission de se suicider ».
Des comparses furent exécutés. Le prince Tch’ouen, frère de l’empereur
Kouang-siu, alla à Berlin présenter les excuses de la cour pour le meurtre du
baron de Ketteler.
La principale bénéficiaire de la « guerre des Boxeurs » se trouva être la
Russie. Quatre ans auparavant, par la convention du 27 août 1896, elle avait
obtenu du gouvernement de Pékin l’autorisation de construire un chemin de
fer à travers la Mandchourie, puis (15 mars 1898) de prolonger cette ligne
jusqu’au terminus de Port-Arthur, port qui venait de lui être cédé à bail. Dès
que commença l’agitation des Boxeurs, la Russie fit occuper militairement la
ligne du transmandchourien, ce qui équivalait pratiquement à l’occupation de
la Mandchourie (année 1900). Le gouvernement russe éluda les demandes
d’évacuation qui lui furent adressées et entreprit l’exploitation des richesses
du pays, notamment de ses immenses forêts.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 226
Cette annexion déguisée provoqua l’animosité du Japon. Le gouvernement
de Tôkyô voyait avec amertume Port-Arthur et Dalny dont il avait été chassé
en 1895 au nom de l’intégrité de la Chine, occupés aujourd’hui par ses rivaux.
Il avait l’impression d’avoir été joué. L’Angleterre ne voyait pas avec moins
d’inquiétude les Russes dominer par la possession de Port-Arthur le golfe du
Petchili. Le 30 janvier 1902 lord Lansdowne conclut avec l’ambassadeur
japonais Hayashi un traité qui devait changer la face de l’Extrême-Orient : en
cas de guerre russo-japonaise l’Angleterre se chargeait d’empêcher toute
intervention de la France et de l’Allemagne en faveur des Russes.
Ayant les mains libres, sûr de ne pas voir se renouveler contre lui la
coalition de 1895, le Japon attaqua (8 février 1904). Ses armées se lancèrent à
la conquête de la Mandchourie. En deux batailles disputées, — Leao-yang
(août-septembre 1904) et Moukden (février-mars 1905), — elles refoulèrent
les Russes de la partie méridionale et centrale du pays. Dans l’intervalle elles
s’étaient emparées de Port-Arthur (2 janvier 1905). Le 27 mai, la dernière
escadre russe fut détruite à Tsushima. Le 5 septembre 1905, par le traité de
Portsmouth, les dirigeants de Saint-Pétersbourg se résignèrent à reconnaître
les intérêts prépondérants du Japon en Corée et dans la partie de la
Mandchourie occupée par ses troupes. La Mandchourie septentrionale, au
nord de Ghirin, restait sous l’influence russe (démarcation entre chemins de
fer russes et chemins de fer japonais à Tch’ang-tch’ouen à 109 kilomètres au
sud de Kharbin).
La Chine durant le conflit était restée neutre, bien que les hostilités eussent
eu pour théâtre cette Mandchourie qui relevait toujours de sa souveraineté. Le
résultat de la lutte n’en eut pas moins une influence décisive sur ses destinées :
il provoqua indirectement la révolution chinoise et la chute de la dynastie
mandchoue.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 227
CHAPITRE 32
La révolution chinoise
Les victoires japonaises de 1904-1905 avaient été pour la cour de Pékin
une révélation. L’impératrice Ts’eu-hi et les princes mandchous comprirent
enfin qu’en s’opposant à l’adoption des méthodes européennes, ils s’étaient
privés du moyen de tenir tête à l’Europe. Adorant ce qu’elle avait brûlé, la
vieille souveraine (elle avait maintenant soixante-dix ans) promulgua des édits
qui rappelaient à s’y méprendre les fameuses instructions impériales de la
période des Cent jours. Comme elle ne pouvait cependant faire appel aux
réformistes de 1898 dont la séparait trop de sang versé, elle plaça à la
direction des affaires les vice-rois progressistes dont elle avait si longtemps
négligé les conseils et au premier rang le nouveau vice-roi du Tche-li, Yuan
Che-k’ai.
La personnalité de Yuan Che-k’ai domine la période qui s’annonçait ainsi.
Curieuse figure que celle de cet homme d’État chinois qui, à force d’énergie,
de patience, de ruse et de trahisons, faillit renouveler sous nos yeux l’aventure
des anciens fondateurs de dynasties. Indifférent aux idées et aux principes,
mais sachant s’en servir, c’était avant tout un réaliste. Peu attaché à la dynastie
(l’événement allait le prouver), il n’avait pourtant pas hésité en 1898 à trahir
au profit des princes mandchous les patriotes chinois. Il y avait gagné la
faveur de Ts’eu-hi qui après cette preuve de dévouement fit de lui un de ses
hommes de confiance.
Yuan Che-k’ai profita de son crédit pour amener la cour de Pékin vers les
réformes. Après avoir trahi les réformistes au profit des réactionnaires, les
Chinois au profit des Mandchous, il réalisa lui-même les principales idées des
réformistes et sut faire entreprendre par les Mandchous une partie du
programme chinois. Les événements de 1898 avaient donc tourné à son
avantage. Ayant fait écarter les chefs du mouvement libéral qui lui portaient
ombrage, il se trouvait maintenant l’homme indispensable, seul à même de
moderniser la Chine. Il rouvrit l’ère des réformes en inspirant à Ts’eu-hi un
curieux édit qui déclarait « que le gouvernement doit être l’émanation de la
volonté nationale » et en lui faisant instituer des conseils provinciaux élus,
première ébauche d’une représentation populaire (22 juillet et 25 août 1908).
On annonçait même pour 1917 la convocation d’un parlement.
Malheureusement ces concessions venaient trop tard. Faites dix ans plus
tôt, elles auraient rallié à la dynastie mandchoue tous les réformistes.
Maintenant les intellectuels élevés au Japon, à Chang-hai, à Hong-kong ou à
Singapour et qui de l’étranger dirigeaient le mouvement libéral, ne s’en
René GROUSSET — Histoire de la Chine 228
contentaient plus. De loyaliste qu’elle était encore en 1898, l’opposition était
devenue antidynastique. L’ancien collaborateur de l’empereur Kouang-siu,
Leang K’i-tch’ao, avait donné le signal de cette évolution. Du Japon où il
s’était réfugié avec la plupart des bannis, il dirigeait contre la dynastie
mandchoue une redoutable campagne de presse. A côté de lui, un autre leader
révolutionnaire, Sun Yat-sen, allait plus loin encore et réclamait la fondation
d’une république socialiste (94).
Né près de Canton en 1866, Sun Yat-sen partit à l’âge de treize ans pour
les îles Hawaï où il entra au collège américain d’Honolulu. Il suivit les cours
de la Faculté anglaise de Hong-kong où il prit ses diplômes de médecine et
termina ses études en Amérique et à Londres. Converti au protestantisme,
républicain radical et marxiste, il apportait à la défense de ses idées une
intransigeance de doctrinaire. Ses ennemis ont aussi dénoncé chez lui une
certaine inquiétude de déraciné et il est certain que, même au pouvoir, il
conservera des habitudes de carbonaro. De bonne heure, il s’était affilié à la
franc-maçonnerie chinoise des Triades qui gardait dans l’ombre de ses loges
la tradition des T’ai-p’ing et de toutes les vieilles révoltes sudistes contre les
maîtres tartares du Nord. Il donna à l’agitation de ces sociétés secrètes un but
et une doctrine et trouva en elles un merveilleux instrument de propagande.
Avec elles il fonda vers 1900 le parti « national » ou Kouo-min-tang (95) qui
se recruta surtout dans les milieux intellectuels et commerçants de la région
cantonaise et dans les colonies chinoises de Bangkok, Cholon, Singapour,
Batavia et Manille.
Avec le Kouo-min-tang, en effet, la dynastie mandchoue allait se heurter à
une force dont elle soupçonnait à peine l’existence : la Chine Extérieure. De
l’une à l’autre il y avait la distance de plusieurs siècles. Tandis que les
dix-neuf provinces en étaient encore à l’époque de Marco Polo, il s’était créé
du Siam à San Francisco une Chine nouvelle de mentalité presque américaine.
Transplanté sous d’autres cieux et jeté dans la mêlée économique moderne, ce
vieux peuple y devenait une jeune nation avec toutes les qualités d’adaptation,
d’initiative et d’énergie des races coloniales. Le contact de cette Chine
ultra-moderne allait faire tomber en poussière l’empire millénaire. Mais
justement parce que les premiers révolutionnaires chinois étaient souvent des
déracinés ayant perdu contact avec leur pays et devenus parfois presque
étrangers à ses habitudes mentales, le régime qu’ils allaient fonder risquait de
ne pas correspondre au milieu ...
L’impératrice Ts’eu-hi ne vit pas la catastrophe. Elle mourut le 15
novembre 1908, précédée de quelques jours par sa victime, Kouang-siu,
l’empereur fantôme. » Morts bizarres, écrit Georges Maspero, maladies
étranges, bruits d’empoisonnement auxquels est mêlé le nom de Yuan
Che-k’ai. » On imagine en effet que la vieille douairière ne se souciait guère
de laisser le pouvoir au malheureux souverain qu’elle tenait depuis dix ans
dans une véritable captivité. Et Yuan Che-k’ai, de son côté, n’aurait pu voir
René GROUSSET — Histoire de la Chine 229
sans terreur Kouang-siu, sa dupe de 1898, venir lui demander compte des
anciennes trahisons. Kouang-siu mourut donc en temps utile ...
A cette heure grave entre toutes, le trône passa non point au frère de
Kouang-siu, au prince Tch’ouen, homme fait dont tout le prestige n’eût pas
été de trop, mais au fils de Tch’ouen, à P’ou-yi, un enfant de trois ans (né le
11 février 1906) qui devint l’empereur Siuan-t’ong. Il est vrai que la régence
fut confiée à son père, au prince Tch’ouen. Mais Tch’ouen était un homme
sans capacités, inféodé aux clans mandchous les plus arriérés. Il arrivait au
pouvoir avec le désir assez honorable de venger son frère, le malheureux
Kouang-siu, sur le traître de 1898, sur Yuan Che-k’ai. Il chassa donc ce
dernier, mais il se priva ainsi du seul homme capable de guider l’empire dans
la voie des réformes et d’empêcher le divorce entre « l’intelligence » chinoise
et la dynastie mandchoue. En tout état de cause, il était imprudent de s’aliéner
un personnage aussi influent que Yuan Che-k’ai. L’ancien vice-roi s’était
attaché personnellement les troupes du Tche-li qui lui restèrent fidèles jusque
dans sa retraite. Il devait faire payer cher aux Mandchous sa disgrâce de 1908.
Pendant ce temps, Sun Yat-sen redoublait d’audace. Sa campagne de
libelles suscitait contre la dynastie l’élite européanisée des ports ouverts et,
par les ports, gagnait l’intérieur. « Nous avons perdu notre patrie, s’écriait-il.
Sur le globe nous sommes le quart de la population terrestre, et nous restons
les esclaves d’une poignée de Mandchous ! »
Pour calmer les extrémistes, le régent réunit le 14 octobre 1909 les
conseils provinciaux créés par Ts’eu-hi. Bien qu’élus par un suffrage fort
restreint, ces conseils devinrent dans chaque province d’actifs foyers
d’opposition. En janvier 1910, ils envoyèrent à Pékin une délégation qui
réclama la convocation d’une assemblée constituante. La cour se contenta de
réunir un sénat consultatif nommé en partie par les conseils provinciaux, en
partie par le régent. Malgré la prépondérance de l’élément officiel, cette
assemblée, dès ses premières séances, demanda la convocation d’une véritable
Chambre élue et un régime constitutionnel.
Devant les atermoiements de la cour, la révolte éclata. Le 11 octobre 1911
les agitateurs cantonais provoquèrent le soulèvement de la garnison de
Wou-tch’ang, au Hou-pei. Wou-tch’ang, Han-yang et Han-k’eou tombèrent au
pouvoir des insurgés qui proclamèrent la république et organisèrent à
Wou-tch’ang même un gouvernement provisoire présidé (en l’absence de Sun
Yat-sen, encore en Amérique) par leur général Li Yuan-hong, avec, comme
ministre dirigeant, le Cantonais Wou T’ing-fang. A ces nouvelles Canton se
révolta à son tour et entraîna dans le mouvement toute la Chine du Sud. La
partie n’était pourtant pas perdue pour les Impériaux. Un moment ils reprirent
même l’agglomération Hanyang et Han-k’eou (27-28 octobre). Mais ils
n’osèrent poursuivre leur succès. Les troupes républicaines en profitèrent pour
descendre le Yang-tseu, occuper Chang-hai et Nankin (4 et 30 novembre) et
transporter dans cette dernière ville le siège du gouvernement provisoire. En
René GROUSSET — Histoire de la Chine 230
réalité le régent avait perdu la tête. Epouvanté par l’ampleur du mouvement, il
se jeta dans les bras de ce même Yuan Che-k’ai qu’il avait mortellement
offensé trois ans plus tôt et qui lui apparaissait maintenant comme le seul
sauveur possible. C’était se livrer à son pire ennemi.
Yuan Che-k’ai se fit investir par la cour de pouvoirs dictatoriaux, avec le
commandement de toutes les armées impériales. Mais au lieu de marcher
contre les rebelles, il se contenta de leur faire sentir sa force (reprise de
Han-k’eou). Loin de vouloir les détruire, il allait se servir d’eux pour
renverser la dynastie. Les princes mandchous s’étaient désarmés eux-mêmes
en sa faveur. Ils étaient maintenant à sa merci. Yuan les affola en leur
déclarant que seule la démission du régent calmerait le peuple. Quand le
régent se fut exécuté (6 décembre 1911), Yuan fit un pas de plus : il demanda
l’abdication de la dynastie. Ses désirs étaient des ordres. Le 12 février 1912 le
petit empereur P’ou-yi abdiqua ou plus exactement institua lui-même la
république en remettant nommément le pouvoir à Yuan Che-k’ai.
Après avoir escamoté la dynastie impériale, il restait à Yuan Che-k’ai à
jouer même jeu avec les républicains. Ceux-ci, qui venaient de constituer à
Nankin un gouvernement provisoire, se trouvaient en présence d’une situation
assez inattendue. Ils avaient pris les armes contre la dynastie mandchoue et
voici qu’à sa place ils voyaient surgir la figure équivoque de l’ancien vice-roi
du Tche-li. Ils ne pouvaient oublier sa trahison de 1898, sa longue collusion
avec Ts’eu-hi. D’autre part c’était à lui qu’ils devaient la chute des
Mandchous et le triomphe de la république. De plus, il avait la force, son
armée étant certainement supérieure à la leur. L’assemblée républicaine de
Nankin, il est vrai, venait (29-30 décembre 1911) de nommer président
provisoire de la république le leader radical Sun Yat-sen. Mais maintenir ce
choix, c’était rompre avec Yuan Che-k’ai. Les gens du Kouo-min-tang ne
l’osèrent point. Pour ne pas avoir à subir Yuan Che-k’ai, ils recoururent à un
procédé déjà bien parlementaire : ils le nommèrent eux-mêmes président de la
république à la place de Sun Yat-sen qui démissionna (15 février 1912). Ils
espéraient que Yuan resterait ainsi leur créature et leur obligé.
En réalité ce compromis n’était qu’une solution d’attente. L’élection de
Yuan Che-k’ai à la présidence ne fit cesser qu’en apparence le dualisme
chinois. La République (Tchong houa min kouo) n’était qu’une étiquette. Le
président et l’assemblée constituante restaient en face l’un de l’autre, le
premier à Pékin au milieu de sa fidèle armée, la seconde à Nankin sous la
garde des troupes révolutionnaires. Yuan ne voyait dans les députés du genre
de Sun Yat-sen que des théoriciens sans expérience, des utopistes qui
conduiraient la Chine à la dissolution. Et les députés de leur côté se rendaient
compte que le fauteuil présidentiel n’était pour Yuan qu’une étape vers le
trône. Les uns et les autres étaient dans le vrai.
Yuan Che-k’ai essaya d’abord de donner satisfaction à tous en répartissant
équitablement entre ses propres partisans et ceux du Kouo-min-tang les
René GROUSSET — Histoire de la Chine 231
portefeuilles ministériels. Mais les élections à la Chambre des représentants
(Tchong yi yue) en janvier-février 1913 rompirent l’accord. Comme de juste
les candidats présidentiels l’emportèrent à Pékin et dans le Nord, le
Kouo-min-tang sur le Yang-tseu et dans la région cantonaise. Le
Kouo-min-tang entreprit alors contre Yuan Che-k’ai une opposition violente
qui empêcha tout travail parlementaire. En juillet 1913 ses membres passèrent
aux actes : réunis à Nankin sous la présidence de Sun Yat-sen, ils votèrent la
déchéance de Yuan Che-k’ai.
C’était libérer Yuan de ses entraves constitutionnelles. Heureux de
l’occasion offerte, il envoya contre Nankin ses meilleures troupes qui
occupèrent la ville (27 août 1913) et forcèrent Sun Yat-sen à se réfugier au
Japon. Le 4 novembre, pour en finir avec l’opposition, Yuan fit expulser les
300 députés et les 100 sénateurs affiliés au Kouo-min-tang. Il conserva
quelque temps encore le parlement ainsi épuré, puis le 1o janvier 1914 il en
prononça la dissolution et le remplaça par un conseil d’État composé d’amis
éprouvés. Cette assemblée lui conféra la présidence décennale, indéfiniment
renouvelable. C’était le consulat à vie en attendant l’empire. Bientôt une
active propagande monarchique fut entreprise par ses partisans. Ils
provoquèrent un plébiscite qui se prononça à l’unanimité pour le
rétablissement, en sa faveur, de la dignité impériale, et le 11 décembre 1915 le
Conseil d’État, à la suite du vote d’une « Convention Nationale », le proclama
empereur sous le nom de Hong-hien.
Le règne de Yuan Che-k’ai, selon la remarque de Georges Maspero, devait
durer moins de cent jours, un peu moins que le gouvernement du pauvre
empereur Kouang-siu auquel en 1898 ce même Yuan avait si traîtreusement
mis fin. Car le vieil homme d’État, malgré son art des transitions, avait encore
été trop vite. A la nouvelle de son avènement le Kouo-min-tang reprit les
armes. Les provinces du Sud qui avaient toujours été hostiles au dictateur du
Nord formèrent à Canton un gouvernement provisoire qui prononça sa
déchéance. Les autres chefs militaires, jaloux de son élévation, se déclarèrent
contre lui. Mais surtout la tentative de restauration de la monarchie se heurtait
à l’opposition étrangère : les Puissances s’inquiétaient de voir un homme fort
devenir maître du vieil empire et elles avaient les moyens de se faire écouter...
Devant l’agitation qui se propageait, Yuan Che-k’ai fut obligé de revenir à la
forme républicaine (23 février 1916). Cette concession n’ayant pas désarmé
ses adversaires, le souverain manqué qui voyait s’évanouir en un jour le fruit
de vingt-six années de patient effort, se suicida discrètement (6 juin 1916).
L’échec de Yuan Che-k’ai, dû à l’intervention ouverte de la Chine
Extérieure et à l’intervention secrète des Puissances étrangères, détourna
l’histoire chinoise de son cours habituel. L’ancien vice-roi du Tche-li, avec ses
qualités d’homme d’État, son énergie et sa souplesse, sa ténacité et ses
trahisons, sa connaissance et son mépris des hommes, sa virtuosité à se servir
des mots et son indifférence pour les idées, se présente à nous comme la
moderne incarnation des fondateurs de dynasties du temps passé.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 232
L’avortement de son entreprise dynastique rejeta la Chine dans une série de
crises d’où elle n’est pas encore sortie. Et tout d’abord il se produisit ce qui
arrive chaque fois que le vieil empire n’est pas tenu en main par une dynastie
forte : l’émiettement provincial. Au lendemain de la chute des Mandchous la
personnalité de Yuan Che-k’ai avait contenu les dissidences régionales. Lui
disparu, elles triomphèrent comme aux plus mauvais jours du X e siècle. Sous
le nom de république, ce fut l’anarchie militaire dans le nord, l’anarchie
politicienne dans le sud.
Le vice-président Li Yuan-hong qui, à la mort de Yuan Che-k’ai, accéda à
la présidence, se montra incapable de rétablir aussi bien l’unité territoriale
qu’un minimum d’union morale. Les provinces du nord furent disputées entre
un certain nombre de tou-kiun ou commandants d’armée dont la presse, il y a
une vingtaine d’années, se demandait gravement lequel serait le sauveur de la
Chine. La Mandchourie, dans la mesure où les intérêts prépondérants du
Japon le toléraient, devint le fief du maréchal Tchang Tso-lin, ancien bandit
mué en chef de gouvernement. Pékin appartint d’abord au maréchal Touan
K’i-jouei ; en juillet 1920 la capitale fut enlevée à ce personnage par deux
autres chefs militaires, Ts’ao Kouen et le chef d’état-major de Ts’ao Kouen,
Wou P’ei-fou. Ts’ao Kouen s’installa alors à Pékin, tandis que Wou P’ei-fou
s’établissait à Lo-yang comme tou-kiun du Ho-nan. Le 6 octobre 1923 Ts’ao
Kouen se paya le luxe de se faire nommer président de la République par un
parlement dûment acheté, mais en septembre 1924 lui et Wou P’ei-fou furent
attaqués par le dictateur de la Mandchourie, Tchang Tso-lin. Ce dernier
l’emporta grâce à la défection d’un autre aventurier militaire, Fong Yu-siang,
personnage équivoque qui se faisait appeler « le général chrétien » parce qu’il
se serait converti au protestantisme (96), qui s’entendait en même temps avec
les Soviets et qui, en réalité, appartenait au plus offrant (octobre 1924). « Le
général chrétien » essaya d’ailleurs de garder Pékin pour lui-même, mais en
avril 1926 il en fut chassé par Tchang Tso-lin qui unit ainsi le Ho-pei à son
fief mandchourien.
C’était, comme on le voit (et je simplifie à dessein l’imbroglio politique),
le retour aux phases de « grand émiettement » qu’avait périodiquement
connues la Chine, la réapparition de la féodalité militaire qu’on avait vue
fleurir après la chute de chaque grande dynastie et avant le triomphe d’une
dynastie nouvelle. Le Sud, il est vrai, prétendait maintenir le gouvernement
civil et la république unitaire. L’ancien parlement Kouo-min-tang, le
« parlement-croupion » s’était réuni à Canton et dès le 11 avril 1921 y avait
élu président de la République le docteur Sun Yat-sen, mais le vieux
révolutionnaire, sans doute plus animateur qu’homme d’État, n’arrivait guère
à se faire obéir de ses propres partisans, les généraux sudistes. Négligeant les
misères de l’heure présente, il cherchait à fédérer la Chine et le Japon. En
novembre 1924, il se rendit dans cette intention à Tôkyô, mais il décéda à son
retour en Chine le 12 mars 1925. Après lui le premier rôle parmi les chefs
sudistes allait revenir à un de ses lieutenants, Tsiang Kieche, ou, selon la
René GROUSSET — Histoire de la Chine 233
prononciation cantonaise, Tchiang Kai-chek. Ce jeune général (il était né en
1887) devait réussir là où Sun Yat-sen avait échoué et soumettre le Nord à
l’autorité du Midi.
Le programme des Sudistes, en l’espèce des intellectuels cantonais dont
Tchiang Kai-chek allait être le représentant, comprenait deux articles
principaux : d’une part l’éviction de la dictature militaire, c’est-à-dire des
soldats de fortune qui se partageaient les provinces du Nord ; d’autre part la
suppression des concessions et privilèges économiques et juridiques
(exterritorialité) acquis par les étrangers depuis 1842 ou, selon la formule
consacrée, l’abolition des « traités inégaux ». Les Cantonais pouvaient
compter à cet effet sur l’aide des Soviets qui leur envoyèrent le commissaire
Borodine assisté du technicien militaire Galentz avec des cadres et des
munitions. Ainsi réorganisées, les troupes cantonaises réussirent le 8
septembre 1926 à enlever au maréchal nordiste Wou P’ei-fou les grosses
agglomérations industrielles du Hou-pei, Wou-tch’ang, Han-k’eou et l’arsenal
de Han-yang. Les concessions britanniques furent occupées et les résidants
britanniques finalement expulsés (7 janvier 1927). Le 22 mars 1927 les
Sudistes entrèrent à Nankin, succès qui malheureusement s’accompagna du
massacre de plusieurs Européens. Quand les troupes sudistes arrivèrent aux
portes de Chang-hai où les concessions internationale et française
constituaient de véritables villes européennes, le pire fut à craindre. Tchiang
Kai-chek demandait la suppression des défenses qui protégeaient les
concessions, et le retrait des troupes internationales concentrées dans la ville
(26 mars). Toutefois il retint ses soldats et empêcha le choc, satisfait de voir
les résidants britanniques évacuer toute la vallée du Yang-tseu.
Du reste, Tchiang Kai-chek venait de se brouiller avec ses alliés, les
communistes de Han-k’eou, et avec leurs conseillers russes. Le 3 avril 1927 il
forma à Nankin un gouvernement nationaliste modéré, purement
Kouo-min-tang, à la tête duquel il plaça l’héritier politique de Sun Yat-sen, le
docteur Wang Tsing-wei. Puis il attaqua les communistes de Han-k’eou. Le
22 mai il leur enleva l’arsenal de Han-yang. Le 13 novembre 1927 le
gouvernement communiste de Han-k’eou fut définitivement dispersé. Les
agents russes se retirèrent à Canton où le 12 décembre 1927 ils organisèrent
un mouvement révolutionnaire avec les cellules communistes locales — en
l’espèce avec la population du « quartier flottant » qui, au nombre de 20.000
âmes, vit sur les sampans et les chalands dans l’estuaire. « Dans la ville et
dans la région, des proclamations ordonnèrent d’exécuter les propriétaires et
de s’emparer de leurs biens. » Tchiang Kai-chek envoya en hâte des troupes
qui reprirent la ville et massacrèrent les Rouges, au nombre d’environ deux
mille. Le Russe Kirischeff, chef de l’école communiste militaire, fut exécuté
avec tous les siens. Néanmoins des groupements rouges subsistèrent au
Fou-kien et surtout au Kiang-si où une république communiste se perpétuera
encore jusqu’en 1933-1934 époque où elle sera détruite par Tchiang Kai-chek.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 234
Cependant Tchiang Kai-chek avait résolu d’entreprendre la conquête du
Nord. Le maître du Nord, c’était toujours le maréchal Tchang Tso-lin, le
tou-kiun de la Mandchourie et de Pékin. Le 1 er mai 1928 les Sudistes lui
enlevèrent Tsi-nan, le chef-lieu du Chan-tong, province si ravagée par toutes
ces guerres entre généraux que près du cinquième de la population aurait péri
ou émigré au Mandchoukouo. Devant l’approche de l’armée sudiste, Tchang
Tso-lin, le 2 juin, évacua Pékin pour se retirer dans son fief mandchourien. Il
devait être tué dans la nuit du 3 au 4, en arrivant à Moukden, par l’explosion
d’une bombe mystérieusement déposée dans son train. Pendant ce temps les
Sudistes faisaient leur entrée dans la capitale.
La victoire du Kouo-min-tang sur les aventuriers militaires, du Sud sur le
Nord, était complète, encore que cette victoire n’ait pu être acquise que grâce
à la défection de plusieurs généraux nordistes, comme Fong Yu-siang, passés
à la cause du Midi. Tchiang Kai-chek tira la conclusion de sa victoire en
annonçant le 16 juin 1928 que la capitale serait transférée de Pékin à Nankin.
Le 4 octobre 1928 une nouvelle constitution fut promulguée, sanctionnant ce
transfert, et le 9 octobre Tchiang Kai-chek fut élu président de la République.
Tandis que ces guerres civiles désolaient la Chine, ses dépendances
extérieures s’étaient détachées d’elle.
Dès la chute de la dynastie mandchoue les Tibétains s’étaient déclarés
indépendants, avaient massacré l’amban impérial installé à Lhassa et expulsé
tous les résidants chinois.
La Mongolie Extérieure avait de son côté fait sécession. Le pays était
partagé entre les quatre dynasties khalkha, issues de Gengis-khan, et les hauts
dignitaires bouddhiques dont le plus respecté était le grand lama d’Ourga. Ces
divers princes laïques ou ecclésiastiques se trouvaient depuis le XVII e siècle
— en l’espèce depuis l’empereur K’ang-hi — attachés à la dynastie
mandchoue par un lien de fidélité personnelle qui leur faisait considérer
l’empereur de Pékin comme leur « grand khan » légitime. Ce lien purement
féodal se trouva rompu lorsque la dynastie mandchoue eut été chassée du
trône impérial. Les vassaux mongols se déclarèrent affranchis de toute
allégeance envers la République chinoise. Une conférence des princes et des
lamas khalkha réunie à Ourga le 1 er décembre 1911 proclama l’indépendance
de la Mongolie Extérieure sous la présidence du grand lama d’Ourga. Yuan
Che-k’ai, durant sa dictature, essaya vainement de ramener par la persuasion
les princes mongols dans l’obéissance. Tout au plus parvint-il à y maintenir
les princes de la Mongolie Intérieure (Tchakhar, Ordos, etc.). Quant à la
Mongolie Extérieure, son indépendance était désormais garantie contre la
République chinoise par le gouvernement impérial russe. L’accord
russo-mongol conclu à Ourga le 3 novembre 1912 assurait aux princes
mongols la protection du tzar, protection qui prenait déjà les allures d’un
protectorat.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 235
L’effondrement de la Russie des tzars en 1917 parut changer les données
du problème. En octobre-novembre 1919 la Chine, profitant de l’anarchie
russe, obligea par un ultimatum la Mongolie Extérieure à rétablir son lien avec
elle. Le 2 décembre 1919 une garnison chinoise s’installa à Ourga en
désarmant les troupes mongoles. Mais l’anarchie dans laquelle sombrait la
Chine elle-même ne lui permit pas de soutenir cet effort. Et de nouveau
apparut le protecteur russe, d’abord sous les espèces d’un Russe blanc, le
général-baron Ungern-Sternberg qui les 3-4 février 1921 expulsa la garnison
chinoise d’Ourga et s’installa en dictateur dans cette ville. Puis en juillet 1921
les Soviets chassèrent Ungern et entrèrent à Ourga. Depuis cette date la
Mongolie Extérieure a été pratiquement une dépendance des Soviets. La
Constitution votée par le qouriltaï de novembre 1924 organisa définitivement
l’État mongol (Monggholoun oulous) en république populaire soviétique, avec
capitale à Ourga (Oulanbator).
La première conséquence de la chute de la dynastie mandchoue avait donc
été pour la Chine la perte de la haute Mongolie. Mais il ne s’agissait là que
d’une dépendance extérieure qui ne touchait pas au corps même du vieil
empire. Tout autre était le cas de la Mandchourie.
La Mandchourie, après l’accident mortel du maréchal chinois Tchang
Tso-lin (juin 1928), était restée, par la tolérance des Japonais, au pouvoir de
son fils Tchang Siue-leang, général à vingt ans, maréchal à vingt-neuf. Le 18
septembre 1931 les Japonais chassèrent ses garnisons de Moukden, puis des
autres villes mandchouriennes et le forcèrent à s’enfuir à Pékin. Le 19
novembre les troupes japonaises entrèrent à Tsitsikhar dans la partie septen-
trionale de la Mandchourie (Hei-long-kiang), jusque-là considérée comme
sphère d’influence russe. Le 1er mars 1932 la Mandchourie fut érigée en État
indépendant du Mandchoukouo, auquel fut adjointe, en Mongolie Intérieure,
la province de Jehol. Les Japonais mirent à la tête du nouvel État « Monsieur
P’ou-yi » ; c’est-à-dire le dernier empereur mandchou détrôné en 1912 par la
révolution chinoise et pour lors âgé de vingt-six ans. Le 1er mars 1934 P’ou-yi
fut proclamé empereur du Mandchoukouo sous le nom de règne de K’ang-tö.
Le 15 juillet 1937, le gouvernement japonais adressa un ultimatum à
Nankin pour exiger « l’indépendance » de la province mongole du Tchakhar
(Mongolie Intérieure) et du Ho-pei (province de Pékin). C’était la guerre. Les
armées japonaises occupèrent Pékin (29 juillet), Chang-hai (27 octobre),
Nankin (14 novembre 1937) et Canton (21 octobre 1938). Le président
Tchiang Kai-chek, chassé des provinces côtières, transporta sa capitale à
Han-k’eou, puis, après la chute de cette ville (octobre 1938), à Tchong-k’ing,
place qui allait devenir l’inviolable réduit de l’indépendance chinoise. Les
Japonais poussèrent au nord jusqu’au grand coude du Fleuve Jaune, au sud
jusqu’à Yi-tch’ang, mais ils s’épuisaient devant une universelle guérilla et
partout des îlots de résistance s’organisaient. Le 30 mars 1940, il est vrai, un
lieutenant de Tchiang Kai-chek, Wang Tsing-wei, étant passé au parti
japonais, constitua à Nankin un gouvernement collaborationniste, tandis que
René GROUSSET — Histoire de la Chine 236
Tchiang Kai-chek bénéficiait de l’aide des Anglais qui le ravitaillaient par la
route de Birmanie. La capitulation du Japon devant la marine et l’aviation des
Puissances anglo-saxonnes (14 août 1945) allait assurer enfin la libération du
sol chinois, Mandchourie comprise. Mais il ne faut pas oublier que la ténacité
invincible de Tchiang Kai-chek, sa force d’âme, ses qualités de chef avaient
seules rendu possible un tel résultat.
Reste à résoudre la question des rapports entre le gouvernement de
Tchiang Kai-chek, restauré à Nankin, et le gouvernement communiste dont le
centre était établi à Yen-ngan, dans le nord du Chen-si. Le problème,
d’ailleurs, n’est pas purement chinois, puisqu’il intéresse l’ensemble des
relations russo-américaines en Extrême-Orient.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 237
CHAPITRE 33
Données permanentes et problèmes actuels
Les événements actuels, trop mouvants pour que nous puissions en
dégager les conséquences immédiates, ne doivent pas nous masquer les
grandes lignes de l’évolution chinoise. Aussi bien, pour désordonnés qu’ils
nous paraissent, ne font-ils que répéter un des périodiques aspects de l’histoire
dynastique où les phases d’émiettement et d’anarchie succèdent aux phases de
regroupement, — et les précèdent.
Le grand fait de l’histoire chinoise, ce qu’une vue « planétaire » en
dégagerait avant tout, c’est la mise en valeur agricole du « continent chinois »
par le laboureur de la Grande Plaine. A travers les révolutions des dynasties
archaïques, ce que nous avons discerné de permanent, c’est l’ensemencement
en millet, puis en blé de ces immenses étendues planes, de cette « Grande
Plaine » alluviale du nord-est que prolongent au nord-ouest les terrasses de
terre jaune. Seules aux États-Unis les grandes plaines du Middle-West
présenteraient une telle surface d’ensemencement. Le résultat du labeur
poursuivi depuis quarante siècles nous est fourni par les photographies
d’avion, plus éloquentes que tout commentaire : un damier de lopins de terre
divisés avec une régularité géométrique, des exploitations qui en moyenne ne
dépassent pas six ou sept hectares. Une culture devenue à ce point intensive
que la terre est « jardinée plutôt que cultivée ». Tout a été déboisé, défriché,
égalisé, mis en valeur par la fourmilière humaine. D’où, dans la Grande
Plaine, une densité atteignant aujourd’hui 250 habitants au kilomètre carré,
densité presque égale à celle de la Belgique et cela sur une superficie de
324.000 kilomètres carrés. La densité tombe à 83 au kilomètre carré sur les
terrasses de lœss du nord-ouest, soit en tout 80.979.000 âmes pour la Grande
Plaine et 43.923.000 pour le lœss.
A l’époque archaïque encore, vers ce que nous appelons l’âge des
Royaumes Combattants, l’agriculture chinoise avait gagné (moins d’ailleurs
par conquête que par la conversion des populations locales à la vie agricole) la
plaine du Yang-tseu, autre terre alluviale semée de rivières et de canaux,
royaume du riz dont la fertilité permet aujourd’hui une densité inouïe de 346
habitants au kilomètre carré, soit 67.943.000 âmes. Enfin, sans doute un peu
plus tard, à l’époque Han, le Bassin Rouge du Sseu-tch’ouan commença à être
sérieusement mis en valeur jusqu’à atteindre aujourd’hui une densité de 224
habitants au kilomètre carré, soit 43.860.000 âmes (97).
Au sud du Yang-tseu le paysan chinois abordait une contrée nouvelle : au
lieu des étendues plates du nord il se trouvait maintenant en présence d’un
René GROUSSET — Histoire de la Chine 238
pays montueux, formé d’un moutonnement de collines orientées du sud-ouest
ou nord-est, — les « plis siniens », — région autrefois recouverte par la forêt
subtropicale. Le défrichement de cette vaste région forestière, sa
transformation en rizières (il ne saurait encore être question, pour cette
époque, de thé et de canne à sucre) fut une œuvre de longue haleine,
poursuivie depuis les Han jusqu’aux Cinq Dynasties. Mais les immigrants
venus du nord ou du bas Yang-tseu qui colonisèrent ces terres nouvelles
entendirent les adapter à leurs méthodes de culture bien plutôt que s’adapter à
elles. Originaires de régions immémorialement déboisées, ils abattirent
systématiquement et en quelque sorte instinctivement la forêt méridionale qui
ne subsiste aujourd’hui que sur les massifs de crête séparant les vallées.
Or ces collines qu’il dénudait, le paysan chinois ne les a pas livrées à la
charrue, parce que, habitué dans le nord et sur le bas Yang-tseu à une culture
de plaines, il continuait ici à ne cultiver que les vallées en négligeant les
versants. Du reste le déboisement irraisonné a entraîné dans ces amphithéâtres
de collines une érosion qui aurait suffi en tout état de cause à rendre la plupart
des coteaux improductifs : et la province de Hou-nan par exemple est pour les
huit dixièmes composée de collines. Il s’ensuit que, malgré la culture
intensive (en rizières notamment) dont les vallées continuent à être l’objet, la
proportion des terres cultivées n’est plus ici qu’entre 19 et 15 %, alors qu’elle
était de 66 % dans la Grande Plaine et de 71 % dans la vallée du Yang-tseu.
Ces provinces sont donc nécessairement moins peuplées que celles du nord.
Mais comme la population s’y entasse uniquement dans les vallées, on aboutit
à ce résultat paradoxal que la surpopulation de la surface cultivée y est bien
plus grande que dans le nord : la densité de la population par kilomètre carré
de terre cultivée qui est de 378 habitants dans la Grande Plaine, atteint 866
dans les collines au sud du bas Yang-tseu, 1.021 au Fou-kien et 1.318 dans la
région cantonaise. La Chine du Nord est normalement, la Chine du Sud
artificiellement surpeuplée.
Dans les deux cas, — et c’est là le bilan terminal de l’histoire chinoise, —
la surpopulation est évidente. Et cela quand près de 85 % du sol restent
inutilisés (98).
La fourmilière chinoise est périodiquement ravagée par des famines
auxquelles, nous l’avons vu, sont imputables une partie des révoltes qui, d’âge
en âge, ont renversé les dynasties. Ces famines sont dues au fait même de la
surpopulation et aussi à deux fléaux qui tiennent aux données géographiques :
la sécheresse et l’inondation. La plaine du Nord et surtout les plateaux de lœss
sont soumis à des pluies si irrégulières que souvent les récoltes font totalement
défaut. Les années 1927 et 1928 ont vu une sécheresse et partant une disette
caractéristiques : Par ailleurs le Fleuve Jaune est sujet à des inondations
terribles. Au cours des temps historiques, son embouchure n’a cessé de se
déplacer à une distance de 500 kilomètres, tantôt au nord, tantôt au sud de la
presqu’île du Chan-tong, depuis T’ien-tsin jusqu’à la province de Nankin
(« que l’on imagine la Loire balayant les plaines de l’Ile-de-France pour
René GROUSSET — Histoire de la Chine 239
aboutir tantôt à Nantes, tantôt à Dunkerque »). Ces révoltes du fleuve
indompté qui causent périodiquement autant de pertes que la plus cruelle des
guerres, sont en partie imputables à une faute initiale des riverains, lorsque
ceux-ci, il y a peut-être trente siècles, ont endigué le Houang-ho sans se
préoccuper des surlendemains. Ils ne se sont pas avisés que dans cette énorme
masse d’eau qui charrie le lœss des hauts plateaux, le lit du fleuve se trouve
sans cesse exhaussé par le dépôt de limon. Au fur et à mesure de cet
exhaussement, ils ont eux-mêmes surélevé le parapet de leurs digues, de sorte
que le fleuve a fini par couler en surplomb — jusqu’à 5 mètres au-dessus du
niveau de la plaine. Quand la crue est trop forte ou simplement lorsque par
suite des guerres étrangères ou civiles l’entretien des digues se trouve négligé,
comme en l’an 11 de notre ère, en 1194 et en 1853, le fleuve descend en
cataractes et dans ces plaines infinies cherche une nouvelle voie d’écoulement.
Des districts entiers ont ainsi été rendus pour de longues années impropres à la
culture. En 1921, 1924 et 1925 le fleuve est encore sorti de son lit. En 1925 il
a brisé ses digues, inondé plus de mille villages, fait d’innombrables victimes.
Ces fléaux naturels, en aggravant celui de la surpopulation, ont
périodiquement contraint la masse chinoise à émigrer.
Pendant longtemps l’émigration à l’intérieur a pu suffire. Les annales des
Han, des Six Dynasties et des T’ang nous montrent souvent l’administration
établissant des colons dans les régions encore mal peuplées de la Chine du
Sud ou des marches occidentales. Depuis lors, le mouvement n’a pas cessé. Le
rattachement du Yun-nan au XIIIe siècle de notre ère, la soumission des îlots
miao-tseu du Kouei-tcheou à la fin du XVIII e ont ouvert de nouveaux champs
de colonisation intérieure, mais la répugnance du paysan chinois pour l’habitat
de montagne n’a pas permis d’exploiter complètement ces possibilités : au
Yun-nan les plaines ne représentent guère que les 10 % de la superficie. Pour
tirer parti de ces plateaux et de ces causses, il eût fallu que le Chinois s’adon-
nât à l’élevage, occupation à laquelle il restera, semble-t-il, toujours étranger.
En réalité, à partir du XVIIIe siècle la colonisation intérieure de la Chine était
pratiquement terminée. L’émigration chinoise devait se porter vers
l’extérieur : Mongolie, Mandchourie, Indochine, Insulinde, Océanie.
En Mongolie Intérieure, au nord de la Grande Muraille, dans le Ning-hia,
le Souei-yuan, le Tchakhar et le Jehol, le fermier chinois depuis, surtout, le
XVIIIe siècle, n’a cessé d’empiéter sur la steppe, la « terre de la farine »
(mien-ti), de gagner sur la « terre des herbes » (tchao-ti). La glèbe n’a pas de
valeur aux yeux du pâtre mongol qui, en toute insouciance, vend à l’immi-
grant des cantons entiers et recule toujours plus loin vers le Nord, en direction
du Gobi. Les tentes du nomade, les yourtes de feutre blanc, cèdent
progressivement la place aux fermes chinoises en pisé. De vastes franges de
steppe ont pu être labourées et converties en champs de millet, d’avoine,
d’orge, de blé ou de sorgho. C’est ainsi que trois des quatre provinces de la
Mongolie Intérieure comprennent aujourd’hui une superficie de terres
cultivées de 276.250 hectares pour le Souei-yuan, 585.200 pour le Tchakhar et
René GROUSSET — Histoire de la Chine 240
812.150 pour le Jehol. Ainsi le fermier américain ou canadien a poussé ses
labours au détriment du Peau-Rouge refoulé toujours plus loin vers les déserts
du Grand Ouest ou les glaces du Grand Nord. Comme le pionnier du
Mississipi ou du Saint-Laurent, le Chinois ici « fait de la terre ».
Toutefois la Terre des herbes, une fois défrichée, ne saurait être assimilée
à l’ancienne Prairie américaine. La faiblesse des pluies menace toujours ici le
fermier d’années consécutives de sécheresse qui amènent bientôt la désertion
de l’entreprise. Les seules exploitations agricoles sûres de l’avenir sont celles
qui s’appuient sur le voisinage du Fleuve Jaune. Il y a près de deux mille ans
qu’un remarquable réseau de canaux, dérivés du fleuve, a arraché à la steppe
de l’Alachan d’un côté, à celle des Ordos de l’autre, la région de Ning-hia.
Actuellement encore l’œuvre se poursuit. Par exemple, un récent projet de
canalisation autour de Saratchi dans le Souei-yuan donnerait à l’agriculture
100.000 hectares. Mais à moins de posséder de sérieuses réserves en capitaux
et en semences, le paysan chinois risque gros à s’aventurer trop loin du fleuve
nourricier. Du reste un danger plus grave que la sécheresse elle-même le
menace ici : une fois arrachées les herbes de la steppe qui retenaient au sol la
terre végétale, celle-ci est souvent emportée par l’érosion ou par le vent du
désert pour ne laisser affleurer que la roche stérile.
Autrement pleine de promesses est la colonisation de la Mandchourie.
La plaine mandchourienne, nous disent les géographes, est « une prairie
vierge au riche humus noirâtre, prédestinée pour les céréales et le soja. Le
régime des pluies et la forte nébulosité de l’air, en rendant impossibles les
sécheresses dont souffre périodiquement la Chine du Nord, facilitent les
labours répétés ». Le climat, malgré sa rigueur, est, comme celui du Bas
Canada, stimulant pour l’homme. A l’est les montagnes qui séparent le pays
de la Corée et de la Province Maritime russe, au nord-ouest les monts Khingan
renferment les plus belles réserves forestières de l’Extrême-Orient en pins,
sapins, mélèzes et bouleaux. Jusqu’au milieu du XIX e siècle le pays n’était
habité que par les Mandchous ou par d’autres tribus appartenant à la même
race tongouse, chasseurs forestiers ou pasteurs de la prairie, et aussi vers
l’ouest, sur le versant oriental du Grand Khingan, par des pâtres mongols. A
ces Mandchous il était arrivé au milieu du XVII e siècle une aventure
inattendue, inouïe, née, nous l’avons vu, d’une surprise, d’un véritable
escamotage : ils avaient, en 1644, fait la conquête de la Chine. Or, ils ont été
depuis, on l’a souvent fait remarquer, « les victimes de leur conquête ». Ils
n’étaient qu’une poignée d’hommes. Quand ils eurent soumis l’immense
empire chinois, la plupart s’y fixèrent à titre d’aristocratie militaire ou
simplement de garnisons privilégiées, grassement nourris aux frais des
indigènes. Ceux qui restèrent au pays natal, arrière-garde désormais
singulièrement clairsemée, étaient eux aussi entretenus par l’empire.
En somme la Mandchourie constituait une « réserve » au profit de la race
conquérante, une zone interdite pour l’immigrant chinois. Mais à mesure qu’à
René GROUSSET — Histoire de la Chine 241
Pékin la dynastie mandchoue se sinisait plus profondément, il lui devenait
plus difficile de défendre à ses sujets chinois l’entrée de ses provinces
ancestrales. En 1867 la porte de la Mandchourie commença à s’entrouvrir ; en
1878 elle s’ouvrit définitivement. A partir de 1900, pour lutter contre la
menace russe, l’immigration fut non seulement tolérée mais encouragée. A
cette date Moukden et Chirin étaient déjà des villes chinoises.
Il avait suffi que l’interdit fût levé pour qu’une ruée se produisît. « L’appel
d’air » était en effet irrésistible des terres surpeuplées de la Chine
septentrionale vers les terres vierges de Mandchourie. 250 habitants au
kilomètre carré dans la Grande Plaine, 27 en Mandchourie. C’étaient surtout
le Ho-pei et le Chan-tong qui fournissaient les émigrants, ceux du Ho-pei
cheminant par le seuil de Yong-p’ing et la passe de Chan-hai-kouan, ceux du
Chan-tong (les plus nombreux) s’embarquant à Kiao-tcheou ou à Tche-fou
pour Dairen. Il y eut là un rush analogue à celui qui, au milieu du XIX e siècle,
a fait la fortune de l’ancienne Prairie américaine et du Canada. De fait, les
géographes se sont plu à montrer l’analogie des deux contrées. « La plaine
centrale de la Mandchourie, écrit Cressey, ressemble à celle de l’Iowa, de
l’Illinois et du Kansas et le Nord au Canada. » La Mandchourie allait donc
être à la Chine ce que les pays à l’ouest des Grands Lacs furent il y a un siècle
pour la Nouvelle-Angleterre.
Seulement ici ce furent les étrangers qui se trouvèrent les animateurs du
mouvement. Quand les Russes eurent étendu leur protectorat de fait sur la
Mandchourie, protectorat qu’ils exercèrent de 1898 à 1904, ils entreprirent
d’exploiter et de moderniser le pays et, à cet effet, commencèrent la
construction du réseau ferroviaire transmandchourien, destiné à drainer les ri-
chesses du pays depuis le Khingan jusqu’à Vladivostok, depuis Kharbin
jusqu’à Port-Arthur. Les Japonais qui après 1905 succédèrent aux Russes dans
ce protectorat officiel ou officieux continuèrent leur œuvre. Tandis que,
depuis 1911, la Chine se débattait dans une affreuse anarchie, au milieu des
guerres civiles et des ravages de tous les aventuriers militaires, la
Mandchourie, grâce, il faut bien le dire, à ses tuteurs étrangers, se trouva jouir
d’une paix exceptionnelle. Banques russes et banques japonaises et ingénieurs
des deux pays s’appliquèrent à doter le « Canada mandchourien » d’un
outillage industriel et agricole de premier ordre. A leur instigation les autorités
locales favorisaient l’immigration par des méthodes imitées de celles de la
prairie canadienne ou de l’Argentine. Dans le Nord mandchourien par
exemple, l’administration affermait souvent des lots de terres pour des prix
purement nominaux et mettait elle-même les instruments agricoles à la
disposition des immigrants. Si l’on songe qu’à la même époque (1911-1941)
la province de Chan-tong, jadis si riche, aurait, du fait des années de famine,
comme en 1926-1928, et aussi des guerres civiles incessantes, perdu ou vu
fuir près du cinquième de sa population, on ne s’étonnera plus des chiffres de
l’immigration chinoise au Mandchoukouo : 295.000 en 1925 et 836.000 en
René GROUSSET — Histoire de la Chine 242
1927, en ne tenant comte que des immigrants définitivement restés dans le
pays, soit pour les seules années 1923-1929, 2.859.000 colons.
Vers 1905 la Mandchourie ne comportait encore qu’une population de
8.500.000 âmes. Elle a atteint 24 millions en 1926, 30 millions en 1932, 38
millions en 1941. L’élément chinois représente le 95 % de ce total, le reste
étant constitué par 2 millions de Mandchous (Tongous), 200.000 Japonais et
600.000 Coréens. La superficie des terres cultivées qui n’était que de
6.662.421 hectares en 1915, était déjà en 1932 de 12.516.000 hectares,
doublée en moins de vingt ans.
On arrive donc à cette conclusion paradoxale que la modernisation de la
Mandchourie par les Russes et les Japonais a avant tout profité aux Chinois.
Ce ne sont ni les moujiks ni les paysans nippons qui ont bénéficié de la mise
en valeur de ces terres vierges, mais les émigrants du Ho-pei et du Chan-tong.
La proclamation de « l’État du Mandchoukouo » en 1932 a paru constituer
une grave mutilation politique au détriment de la Chine. Elle a, en réalité,
consacré un des plus notables accroissements démographiques de la race
chinoise au cours des siècles.
En Indochine l’immigration chinoise remonte au XVII e siècle. En 1679,
3.000 Chinois du Sud, compromis dans la révolte de Wou San-kouei contre
les Mandchous, abordèrent en Annam, à Tourane, sur cinquante jonques. Les
Annamites les établirent en Cochinchine, à Bien-hoa et à Mytho. Dans les
dernières années du XVIIe siècle, d’autres émigrés chinois, venus de la région
cantonaise, s’établirent, avec l’autorisation des fonctionnaires annamites, à
Hatiên, à Rachgia et à Camau. Cette colonie s’est accrue depuis 1859 de
nouveaux émigrants venus du Fou-kien et de la région cantonaise, et
aujourd’hui elle atteint le chiffre de 203.000 âmes pour la seule Cochinchine,
sans parler des 95.000 Chinois du Cambodge. — L’immigration reste, on le
voit, infiniment moindre que celle qui est venue peupler la Mandchourie.
Aussi bien ne représente-t-elle nullement l’exode en masse de fermiers et
d’ouvriers agricoles. C’est une immigration de commerçants. Tout au plus
s’adonnent-ils aussi aux cultures maraîchères ou à celle du poivrier dont ils
ont d’ailleurs acquis le monopole. Cholon (avec 48 % de la population de
race Céleste) est le chef-lieu de cette colonie chinoise de Cochinchine. Les
immigrants chinois y furent naguère parqués comme dans un ghetto par les
empereurs d’Annam. Ils en ont fait aujourd’hui une ville d’affaires dont les
banques contrôlent presque tout le marché du riz cochinchinois. « Depuis le
moment où le paddy a été coupé jusqu’à l’instant où le riz part de Saigon, note
Etienne Dennery, la plus grande partie de la production ne quitte plus les
entreprises chinoises. » Ce sont les Chinois qui possèdent une bonne partie
des rizeries et la presque totalité des grosses jonques à paddy. Ce sont eux qui
se sont rendus les intermédiaires indispensables entre le producteur annamite
et l’Européen. A Saigon même, l’élément chinois représente 27 % de la
population.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 243
Ici encore le Chinois, dans ses colonies sans drapeau, se trouve le
bénéficiaire de la colonisation officielle des autres peuples. C’est, nous
l’avons vu, pour le paysan du Chan-tong ou du Ho-pei que la Russie, puis le
Japon ont à grands frais modernisé la Mandchourie. De même c’est en partie
pour le commerçant cantonais installé à Cholon que la France risque
finalement d’avoir transformé la Cochinchine. Quant au Siam, les Chinois y
sont depuis le XVIIe siècle fortement établis. Phaya Tak, le libérateur de ce
pays après l’oppression birmane (1769), était un métis sino-siamois et de nos
jours Bangkok compte 32 % de Célestes.
Dans la Malaisie britannique, l’immigration chinoise présente un troisième
aspect. Il s’agit ici d’une main-d’œuvre destinée à fournir les défricheurs de la
forêt vierge, les planteurs d’hévéa et les mineurs des mines d’étain. Le
mouvement, qui n’a pris une sérieuse importance qu’au commencement du
XXe siècle, donne aujourd’hui un chiffre de 350.000 immigrants chinois
débarquant annuellement à Singapour. Arrivés comme manouvriers, nombre
de ces nouveaux venus parviennent à la fortune : beaucoup de plantations de
caoutchouc, beaucoup de mines d’étain se trouvent déjà entre leurs mains. A
Singapour quelques-unes des plus grosses fortunes sont chinoises. « De
grands commissionnaires chinois, note Etienne Dennery, rivalisent pour la
conquête du marché extrême-oriental avec les commissionnaires anglais ou
hollandais... Dans les grosses automobiles qui vont à Singapour du quartier
des résidences au quartier des affaires ou au quartier des plaisirs sont assis
maintenant plus de Chinois que d’Européens. » En 1930 la Malaisie
britannique comprenait 1.534.000 Chinois et à Singapour les 74 % de la
population s’avéraient chinois. La proportion est moindre dans les Indes
néerlandaises où Batavia n’en a que 17 % et où ils ne sont, pour toute l’île de
Java, que 650.000, ce qui est peu par rapport aux 36.900.000 habitants de l’île,
ce qui est davantage si l’on considère leur rôle dans la vie commerciale du
pays. A Bornéo ils sont 250.000, répartis entre les diverses stations côtières.
Aux Philippines ils ne sont que 55.000 mais ils représentent les 12 % de la
population de Manille. Dans ces régions, ils monopolisent toute une série de
métiers et entre les blancs voués au rôle d’aristocratie et les indigènes, ils
tendent à faire figure de bourgeoisie commerçante.
Enfin les Chinois ont essaimé dans toute la Polynésie où ils sont 5.000,
cantonnés dans le petit commerce. Aux Hawaï où le pavillon américain couvre
65 % d’Asiatiques, ils sont 25.000. Mais nous sommes ici sur la route des
États-Unis, et des lois sévères arrêtent l’immigration jaune ...
L’expansion de la race chinoise sur toutes les côtes du Pacifique ne fait
que commencer. Sérieusement entravée aujourd’hui par le protectionnisme
ethnique des nations anglo-saxonnes, elle marque un temps d’arrêt. Il n’en est
pas moins vrai qu’à l’heure où s’achevait la colonisation intérieure de la
Chine, une Chine Extérieure venait de naître, de Cholon à Singapour, de
Batavia à Honolulu. Le fait est d’autant plus remarquable que, à l’inverse des
colonies européennes ou japonaises, ces colonies sans drapeau ont toujours été
René GROUSSET — Histoire de la Chine 244
ignorées du gouvernement impérial et que la république chinoise n’a guère eu
le loisir de s’occuper d’elles. Et cependant telle est déjà leur importance
qu’elles ont réagi sur la mère patrie au point d’avoir déterminé la
transformation de celle-ci. C’est en effet la Chine Extérieure qui, dans la
personne de Sun Yat-sen, son représentant qualifié, a renversé l’empire millé-
naire et provoqué la révolution de 1912. Cette Chine ultra-moderniste de
Cholon et de Singapour, c’est elle qui aujourd’hui entraîne les XVIII
Provinces dans son sillage.
Toutefois rien ne dit que les barrières dressées devant l’émigration
chinoise par les actuels maîtres de la mer seront de longtemps levées. Or, dans
l’état présent de l’économie chinoise, la surpopulation des XVIII Provinces
est évidente, et la Mandchourie ne peut tout absorber. Quelles solutions
envisagent les économistes ?
Tout d’abord une transformation profonde des procédés agricoles en vue
d’un rendement supérieur des récoltes. « La Chine, écrit George Cressey, se
trouve en présence d’un grand problème : ou réduire radicalement le nombre
de ses habitants ou accroître très sensiblement sa production. » Car pour les
denrées alimentaires, la production, malgré son intensité, reste encore
inférieure à la consommation locale. Il y a même là comme un apparent
paradoxe. L’exemple le plus frappant est celui du riz qui forme la base de
l’alimentation dans toute la Chine centrale et méridionale (99). « Le rendement
moyen qui est de 54 boisseaux à l’acre, soit 4.403 kilos à l’hectare, est deux
fois plus élevé que la moyenne mondiale. Et cependant depuis de nombreuses
années la production s’est révélée insuffisante pour les besoins de la
population et la Chine a dû importer des quantités considérables de riz de
l’Indochine, du Siam et de la Birmanie. » En réalité la contradiction n’est
qu’apparente. Le paysan chinois a beau, par un labeur inouï, faire rendre à ses
rizières plus que la moyenne mondiale, son obstination à n’exploiter que les
vallées réduit singulièrement l’aire cultivée. De plus le piètre état des
communications intérieures diminue, en cas de famine locale, le moyen de
ravitailler rapidement avec l’aide des provinces indemnes les provinces frap-
pées. De même pour le blé qui constitue l’aliment principal des provinces du
nord : production insuffisante et nécessité d’importer des blés du Canada et
des États-Unis (100).
Quels sont les obstacles qui entravent le rendement de l’agriculture
chinoise ? Tout d’abord, le morcellement (heureux à d’autres égards) de la
propriété. Ce morcellement, s’il continuait à une allure accélérée, risquerait,
du fait du surpeuplement, de devenir un fléau. La parcelle théorique de terrain
par tête d’habitant qui, si nous nous fions aux statistiques, était de 57 ares 75
en 1578, est tombée à 26 ares 20 en 1661, à 20 ares 35 en 1766 pour
descendre jusqu’à 12 ares 45 en 1872 et se relever à 15 ares 90 en 1916. Or,
les statistiques estiment par ailleurs qu’aux taux de natalité actuels des
René GROUSSET — Histoire de la Chine 245
familles paysannes la population doit doubler en soixante-dix ans. On
arriverait alors à la moyenne théorique, vraiment dérisoire, d’une proportion
de 8 ares par habitant. Le morcellement qui prive l’agriculteur de tout capital,
explique sa routine, routine qui elle-même maintient, en dépit d’un labeur
acharné, un rendement insuffisant du sol. Nous avons signalé la pire de ces
routines, celle qui, dans le Sud, pays de collines, consiste à ne cultiver que les
vallées, soit seulement 12 % du terrain. Une seule exception : le Bassin Rouge
du Sseu-tch’ouan ; là les pentes des collines ont été, par un effort d’ailleurs
admirable et qui remonte à l’antiquité, aménagées en terrasses où un ingé-
nieux système d’irrigation a permis d’étager les rizières. Si cet exemple était
suivi dans les autres provinces méridionales, des surfaces fort vastes
pourraient être récupérées pour les cultures alimentaires.
Au nord-ouest, sur les collines de lœss, notamment au Kan-sou, les pentes
sont, par la même exception qu’au Sseu-tch’ouan, souvent bien cultivées.
Mais par une étrange fatalité ce soin méritoire a, du fait d’un déboisement
intensif, tourné ici contre ses auteurs. « Dans les districts où les forêts avaient
par bonheur été épargnées, note Cressey, les habitants se sont mis à les
détruire systématiquement pour étendre leurs cultures, mais sur les pentes très
inclinées ils ne peuvent faire plus de trois récoltes, cinq au maximum, après
quoi les ravages de l’eau sont tels que toute nouvelle culture devient
impossible. C’est alors un véritable désastre car les terres entraînées par les
pluies descendent dans les vallées où elles recouvrent les champs cultivés et
les rendent entièrement impropres à la culture. Il suffit de cinq ans pour
transformer une belle vallée dont les habitants menaient une existence
prospère et qui était arrosée par un cours d’eau alimenté par des collines
couvertes d’arbres, en une terre de misère et de désolation. »
La première condition du salut agricole et partant démographique de la
Chine est la réconciliation du Chinois avec l’arbre. Mais pour cela il devra
renoncer à des habitudes plusieurs fois millénaires.
Le même traditionalisme mal entendu nuit gravement à la Chine sur le
marché commercial et entrave l’exportation. Le thé chinois est peut-être en soi
le meilleur du monde. Mais comme il continue à être préparé selon des
procédés archaïques, il se trouve victorieusement concurrencé par les thés de
Ceylan ou de l’Assam plus chargés de tannin parce que traités en usine (101).
De même pour la soie : faute de méthodes rationnelles pour lutter contre les
maladies du mûrier, le paysan chinois laisse ses races de vers à soie dégénérer
au profit du bombyx japonais. Notons d’ailleurs que, malgré sa routine, ce
même paysan sait parfois révolutionner assez heureusement ses méthodes :
l’exemple en est fourni par la facilité avec laquelle il a su s’adapter à la culture
du coton qui, cependant, n’a débuté ici qu’au XIII e siècle (elle est venue alors
du Turkestan par le Kan-sou). Elle donne aujourd’hui — principalement au
Hou-pei et dans la Grande Plaine — un rendement annuel d’environ cinq cent
mille tonnes, production qui vient immédiatement après celles des États-Unis
René GROUSSET — Histoire de la Chine 246
et de l’Inde. Il est vrai que la fibre du coton chinois est assez grossière et
gagnerait, elle aussi, à être améliorée.
Enfin les agronomes se sont demandé si le sol chinois, du fait même de
l’effort trois fois millénaire exigé de lui, ne serait pas en train de s’épuiser.
Des amendements tels que la marne seraient peut-être nécessaires pour
renouveler la fertilité de la Grande Plaine. De même le Sud, dépourvu de
bétail autre que le buffle des marais, aurait sans doute besoin de pratiquer en
grand l’importation des engrais. Ces problèmes, qui se posent également à
l’agronomie européenne, revêtent ici, du fait du danger de famine, une
particulière acuité.
Non moins vital est en un pays à ce point menacé par la disette le
problème des communications.
Il ne se présente pas aujourd’hui autrement que dans l’antiquité ou au
moyen âge. Rien de plus suggestif que la comparaison d’une carte routière à
l’époque song par exemple et du réseau ferroviaire actuel, à condition qu’on
ajoute pour ce dernier aux lignes exploitées les lignes en construction ou en
projet.
La carte routière chinoise qui n’a guère changé depuis les Song (X e-XIIIe
siècles) nous suggère une fois de plus un contraste absolu entre la Chine du
Nord — le royaume du blé et du millet — où le Fleuve Jaune reste
pratiquement rebelle à la navigation, et la Chine centrale — le royaume du riz
— où le Yang-tseu, comme l’a bien observé Marco Polo, constitue une des
plus admirables artères commerciales qui soient au monde. Dans le nord, la
carte le montre, le commerce doit se faire par voie de terre ; sur le Yang-tseu,
la voie d’eau suffit. La grande route impériale du nord, destinée à suppléer à la
carence du Fleuve Jaune, court horizontalement d’est en ouest. Elle a son
centre à K’ai-fong, grenier de la Grande Plaine, d’où la route impériale
descend à l’est jusqu’à l’embouchure du Yang-tseu, et d’où elle remonte à
l’ouest vers Tch’ang-ngan et les relais du Kan-sou : là elle rejoint les pistes de
l’Asie centrale, l’ancienne route de la soie. A défaut du Fleuve Jaune qui se
refuse au rôle d’intermédiaire entre les provinces qu’il traverse, cette route
est-ouest met en communication le riz et les pêcheries du bas Yang-tseu, le blé
et le millet du Chen-si et du Ho-nan. Au contraire, dans la Chine centrale et
méridionale pas de route est-ouest. Au centre, comme nous le disions, la voie
d’eau suffit ; au sud, le moutonnement des plis siniens coupe, sauf pour le Si-
kiang, toute communication dans le sens latitudinal.
Dès le moyen âge la carte routière de la Chine comporte quatre grandes
voies de pénétration nord-sud qui mettent en communication les trois Chine :
Chine du blé au nord, Chine du riz au centre, Chine tropicale de la canne à
sucre au midi. Ces quatre « Nord-Sud », sensiblement parallèles, sont de l’est
à l’ouest : 1° Une route parallèle elle-même au littoral et qui dessert la partie
orientale de la Grande Plaine, de Pékin à Tsi-nan du Chan-tong et, de là, à
l’embouchure du Yang-tseu ; elle parcourt ensuite la région où s’élèvera
René GROUSSET — Histoire de la Chine 247
Chang-hai, dessert Hang-tcheou, Fou-tcheou et trouve son terminus à
Ts’iuan-tcheou du Fou-kien, le Çaiton de Marco Polo. 2° Une branche de cette
route s’en détache près de Siu-tcheou, au Kiang-sou, gagne au sud les bords
du lac Po-yang, remonte la vallée longitudinale du Kiang-si, puis, par le
célèbre col de Mei-ling, redescend vers la côte cantonaise. 3° Un autre
nord-sud dessert la bande occidentale de la Grande Plaine, de Pékin à K’ai-
fong, ville qui est longtemps restée la « régulatrice » du réseau routier et où
cette route coupe en effet à angle droit la grande artère est-ouest dont nous
parlions tout à l’heure. Après K’ai-fong la route en question gagne le lac
Tong-t’ing, remonte la vallée longitudinale du Hou-nan et vient déboucher,
elle aussi, sur la rivière de Canton. 4° Enfin à l’ouest une voie de pénétration
partie de Tch’ang-ngan franchit successivement les monts Ts’in-ling et le
Ta-pa-chan et s’engage ensuite à travers le réseau alpestre du Sseu-tch’ouan
pour aboutir au Bassin Rouge et à la fameuse plaine agricole de Tch’eng-tou.
Cette dernière voie, malgré ses difficultés d’accès, présente une
importance considérable, puisque c’est elle qui arrache le Bassin Rouge à son
isolement et rattache sa production à la Chine du Nord comme la navigation
fluviale sur le Yang-tseu le rattache aux grands ports de la Chine centrale. Un
cas un peu analogue est celui des terrasses de lœss du Chan-si, de longue date
centres métallurgiques importants, mais, elles aussi, assez à l’écart des grands
courants. Elles sont attaquées par deux voies, déjà bien indiquées sur les cartes
song : un nord-sud local qui, courant depuis Ta-t’ong, près de la Grande
Muraille, jusqu’au grand coude du Fleuve Jaune, suit le sillon longitudinal de
la rivière Fèn ; et une voie de pénétration qui, partie de la plaine du Ho-pei à
hauteur de Tcheng-ting, escalade les passes des monts T’ai-hang et rejoint à
angle droit, à T’ai-yuan, le nord-sud précité.
Regardons maintenant la carte ferroviaire de 1941. C’est exactement la
même, du moins si l’on s’en tient aux lignes projetées. Car l’état actuel du
rail, s’il cherche à suivre le réseau des routes médiévales, est loin d’y être
parvenu.
Deux grands nord-sud, calqués sur l’ancien système routier, vont l’un de
Pékin à Nankin et Hang-tcheou, mais pour s’arrêter peu après, au sud de
Ning-po (un embranchement relie Hang-tcheou au lac Po-yang) ; l’autre ligne
va de Pékin à Tcheng-tcheou (entre K’ai-fong et Lo-yang), puis à Han-k’eou,
d’où, par le lac Tong-t’ing, le rail atteint Tch’ang-cha et Heng-yang ; après
avoir passé à l’ouest du col de Mei-ling, il descend ensuite la vallée de la
rivière Pei-kiang jusqu’au terminus de Canton. Depuis 1936, le
« Pékin-Canton » est achevé.
Les terrasses du Chan-si, plus importantes que jamais du fait de leur
richesse en charbon et en fer, sont, comme par les anciennes routes, desservies
par un triple rail : 1° un nord-sud depuis T’a-t’ong ou plutôt T’ai-yuan, qui
descend le sillon de la Fèn et atteint le coude du Fleuve Jaune ; 2° un tronçon
ouest-est qui coupe à T’ai-yuan la ligne précédente et la relie à la grande
René GROUSSET — Histoire de la Chine 248
verticale du Ho-pei occidental ; 3° un second tronçon ouest-est, plus sep-
tentrional, qui relie Ta-t’ong à Pékin, viâ Kalgan.
D’est en ouest court un premier Transchinois. Cette voie ferrée, qui suit le
tracé de l’ancienne chaussée impériale, va de la côte méridionale du
Chan-tong à Tch’ang-ngan viâ K’ai-fong et Lo-yang. C’est actuellement la
seule voie de pénétration en profondeur, la seule artère qui desserve le
nord-ouest chinois, les avenues du Turkestan oriental.
Quant au Yang-tseu, la remontée en est aujourd’hui assurée à la grande
navigation régulière jusqu’aux rapides de Yi-tch’ang et même aux petits
steamers jusqu’à Souei-kiang, au fond du Sseu-tch’ouan. Comme au moyen
âge, sa navigabilité a semblé rendre inutile son « doublement » par voie de
terre.
Comme on peut le constater, les voies ferrées chinoises sont encore loin de
recouvrir partout le tracé des anciennes routes médiévales. Il s’en faut que
toutes les provinces soient desservies. Presque toute la Chine occidentale,
presque toute la Chine du Sud restent encore sans chemins de fer (102). Ce
retard nous oblige d’ailleurs à suspendre notre jugement sur la plupart des
problèmes précédemment posés. On ne saurait se rallier aux conclusions pes-
simistes de certains sur l’avenir économique de la Chine tant qu’elle n’aura
pas été enfin dotée d’un réseau ferroviaire lui permettant d’exploiter ses
immenses richesses et d’en assurer tout d’abord une meilleure répartition entre
ses provinces.
Cette réserve est d’autant plus nécessaire que l’industrialisation de la
Chine, actuellement à ses débuts, est appelée à modifier toutes les données du
problème. Si nous en croyons certaines statistiques, la Chine (spécialement la
Chine du Nord, Ho-pei, Chan-tong, Chan-si, Ho-nan) serait le troisième pays
du monde pour l’importance des réserves de houille, savoir 996.613 millions
de tonnes métriques, venant immédiatement après les 3.838.657 des États--
Unis et les 1.234.269 du Canada, et bien avant les 189.533 de
l’Angleterre (103). Il est vrai qu’il s’agit là d’une évaluation optima et qu’un
calcul rectifié donne le chiffe, singulièrement différent, de 246.081 millions.
Mais même dans cette dernière estimation la réserve chinoise serait encore
bien plus considérable que celle de nos patries européennes. Il y a là de quoi
animer sans compter pendant des siècles une industrie formidable à une
époque où beaucoup de nos gisements européens commenceront à s’appau-
vrir. D’autre part le fer existe aussi, quoique en quantités beaucoup moindres.
D’après les statistiques de Tegengren, il y aurait, comme réserves reconnues
en minerais de fer, 396 millions de tonnes et, comme réserves possibles,
555.700.000 tonnes. Il est vrai que la plupart de ces gisements sont à faible
teneur (35% de fer). Cependant les mines de Ta-ye accusent une teneur en fer
de 58 % et, de surcroît, elles ont la chance d’être situées à proximité des hauts
fourneaux de Han-yang.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 249
Car lentement, en dépit des révolutions et des guerres, l’industrie chinoise
se crée sous nos yeux, notamment autour de Chang-hai, de Tsing-tao, de
Han-k’eou et, en raison de la proximité des houillères, jusqu’au Chan-si
oriental. Sans doute une partie de ces industries — les chantiers navals et les
filatures de coton de Chang-hai par exemple — sont-elles en majorité dues à
l’initiative de capitaux étrangers. Mais déjà les hauts fourneaux de Han-yang,
capables aujourd’hui de produire un million de tonnes de fonte par an, ont été
construits avec des capitaux indigènes. Du reste, c’est par des débuts
analogues, sous le contrôle de techniciens étrangers, qu’a débuté il y a une
cinquantaine d’années la grande industrie japonaise qui exporte aujourd’hui
ses produits sur la moitié de la planète. Que sera-ce quand l’exemple japonais
aura été suivi en grand par les quatre cents millions de Chinois ? Le moins que
l’on puisse dire, c’est que les réserves du sous-sol chinois et les étonnantes
capacités de l’ouvrier chinois feront de la Chine, dans la lutte industrielle du
XXIe siècle, une concurrente redoutable. Les Puissances qui l’ont réveillée et
outillée pourraient bien l’avoir outillée contre elles.
Au terme de cette histoire de plus de trente siècles, que conclurons-nous ?
Par quels points de repère jalonner cet immense passé ? Si nous posions la
question aux érudits chinois, ils nous inviteraient sans doute à nous reporter à
la liste, singulièrement brève, de ceux de leurs souverains qui, au cours de
l’histoire, s’estimèrent dignes d’offrir le « sacrifice fong ».
C’était la cérémonie la plus auguste de l’antique religion impériale,
célébrée dans la province du Chan-tong, sur le sommet du T’ai-chan, la
montagne la plus élevée de la Chine orientale qui, de ce fait, dans la croyance
populaire, assurait la fermeté du sol, la régularité des pluies fécondantes,
l’arrivée des âmes au berceau, le départ des mânes à l’heure de la mort.
L’empereur ne gravissait le suprême sommet que pour s’entretenir
directement avec la divinité, lui annoncer que l’empire jouissait du calme, et
la dynastie du mandat céleste. Or, ce témoignage solennel, cinq souverains
seulement ont, au cours des siècles, cru pouvoir en assumer la responsabilité,
et les annales chinoises les énumèrent avec respect : ce furent l’empereur
Wou-ti, l’homme fort de la première dynastie Han, en 100 avant J.-C., quand
la Pax Sinica fut par lui établie sur presque toute l’Asie orientale ; puis
l’empereur Kouang Wou-ti en 56 de notre ère, quand les Han eurent été par
lui restaurés pour deux siècles de gloire ; puis les empereurs Kao-tsong et
Hiuan-tsong, en 666 et 725, deux dates où la Chine des T’ang apparaissait
comme la maîtresse de l’Asie ; enfin l’excellent empereur Tchen-tsong en
1008, lorsque la dynastie des grands Song eut rétabli l’unité chinoise et une
longue paix.
Depuis lors — depuis neuf cent trente-quatre ans — aucun chef d’État
chinois, non pas même les Ming, pourtant si favorables aux divinités du T’ai-
chan, n’estima pouvoir se confronter avec le dieu qui préside à la stabilité du
sol comme à la naissance et à la mort des générations. Mais par-delà dynastes
René GROUSSET — Histoire de la Chine 250
et dynasties, plus ancien même que le culte des sages confucéens, celui de la
montagne demeure, et d’innombrables pèlerins continuent à gravir le sommet
sacré pour obtenir la fécondité de leur foyer et de leur champ. Existe-t-il
meilleur symbole d’une stabilité et d’une continuité qui survivent à toutes les
vicissitudes de l’histoire, la stabilité de cette patiente race de paysans, la
continuité du labeur obstinément poursuivi sur cette même glèbe depuis plus
de trois millénaires ?
René GROUSSET — Histoire de la Chine 251
CHAPITRE 34
Évolution de la situation en Chine de 1945 à 1951
L’esprit de résistance dont avait fait preuve, dans l’ensemble, pendant la
dernière invasion japonaise, le gouvernement de Tchong-k’ing, l’incontestable
dignité morale de Tchiang Kai-chek et la capitulation du Japon devant les
forces de Mac Arthur (14 août-2 septembre 1945) faisaient de la République
Chinoise une des Grandes Puissances victorieuses de la seconde guerre
mondiale. Avant même la victoire finale, Tchiang Kaï-chek avait été reconnu
l’un des « Quatre Grands » par Roosevelt à la conférence du Caire où celui-ci
l’avait convié (21 novembre 1943). Il est vrai qu’à la conférence de Yalta à
laquelle le Président de la République Chinoise ne fut pas invité, Roosevelt,
au risque de compromettre l’intégrité territoriale de la Chine, engagea Staline
à faire occuper la Mandchourie (11 février 1945). Lors de l’effondrement
japonais, les Russes pénétrèrent donc dans l’ancien « Man-tchou-kouo »,
firent capituler l’armée japonaise locale et occupèrent Kharbin et Moukden
(19 août 1945), puis Dalny (Dairen, Ta-lien) et Port-Arthur (22 août).
Préalablement d’ailleurs (14 août 1945) un accord entre Tchiang Kai-chek et
les Soviets avait stipulé que ces derniers remettraient ensuite la Mandchourie
à la Chine, mais qu’ils conserveraient pour trente ans, en propriété commune
avec elle, les chemins de fer mandchouriens et qu’ils utiliseraient, également
en commun avec la Chine, les ports de Dalny et de Port-Arthur.
A cette exception près qui, en Mandchourie, semblait rétablir en faveur
des Russes la situation privilégiée des années 1897-1904, le nationalisme
chinois voyait toutes ses revendications satisfaites. Au cours de la seconde
guerre mondiale les Nations Libres comme les Puissances de l’Axe avaient
renoncé, les premières en faveur de Tchiang Kai-chek, les secondes en faveur
de Wang Tsing-wei, aux privilèges d’exterritorialité, ou comme disaient les
Chinois, au bénéfice de la législation « semi-coloniale » et des « traités
inégaux ». D’autre part, aux termes de la capitulation japonaise, Mac Arthur
obligea le Japon, après une occupation d’un demi-siècle (1895-1945), à
rétrocéder à la Chine l’île de Formose.
Tchiang Kai-chek et le gouvernement du Kouo-min-tang semblaient à leur
apogée. D’où vient que, moins de quatre ans après, ils aient été balayés du sol
chinois ? Il faut incriminer d’abord la politique financière du Kouo-min-tang,
sa politique agraire ensuite. Quelles que fussent l’intégrité personnelle et la
bonne volonté de Tchiang Kai-chek (et elles sont hors de cause), son
entourage ne faisait pas preuve du même désintéressement. Les principaux
argentiers du régime étaient les deux beaux-frères de Tchiang, T. V. Song et
H. H. Kong, financiers habiles certes (le consortium de banques et les trusts
René GROUSSET — Histoire de la Chine 252
d’entreprises que chacun d’eux dirigeait réalisèrent de fabuleux bénéfices),
mais avec eux la démocratie de Kouo-min-tang se voyait couronnée par une
véritable ploutocratie où les affairistes manœuvraient les ressorts de la po-
litique. Aux échelons inférieurs de l’administration s’étalait une effroyable
vénalité. Une inflation catastrophique fit passer le dollar américain de 600
dollars chinois en 1945 à 12 millions en août 1948, date après laquelle les prix
augmentèrent encore de 810%.Instabilité monétaire et inflation, c’étaient les
causes mêmes qui, dans le passé, avaient déconsidéré les plus puissantes
dynasties chinoises (notamment, on l’a vu, la dynastie des Yuan sous
Qoubilaï).
Les Américains, qui avaient envisagé un plan grandiose pour la mise en
valeur du sol chinois et l’outillage industriel de la Chine, avaient livré sans
compter au gouvernement du Kouo-min-tang armes, « surplus », capitaux
prêtés à fonds perdus. Ces avances semblaient disparaître dans un gouffre. Pis
encore. Le nationalisme chinois accusait les conseillers techniques américains
de préparer, sous prétexte d’aide, une véritable colonisation économique du
pays. Le général Marshall, venu en 1946 pour mettre de l’ordre dans les
affaires chinoises, rentra en Amérique en janvier 1947, découragé, avec la
conviction que le Kouo-min-tang se dérobait à toute réforme. Sur ses conseils,
les États-Unis allaient se désintéresser de la question chinoise et abandonner le
gouvernement de Tchiang Kai-chek à son sort. C’était abandonner aussi la
Chine au communisme, laisser passer les 450 millions d’hommes dans le
camp soviétique.
Le gouvernement du Kouo-min-tang n’avait pas pratiqué une politique
agraire moins désastreuse. Il avait laissé se reconstituer au détriment de la
petite propriété rurale cette plaie périodique de l’histoire économique
chinoise : les latifundia. Dans les campagnes (et près des 80 % de la
population chinoise s’adonnent à l’agriculture), il avait, pour les commodités
de sa gestion, désigné comme délégués, investi de l’autorité administrative et
préposé à la levée de l’impôt les hobereaux ou grands propriétaires fonciers
qui, jouant ainsi le rôle de nos anciens « fermiers généraux », se servaient les
premiers au détriment du fisc comme de la paysannerie. De plus, ces
hobereaux ou leurs agents prêtaient sur gage de récolte aux petits
propriétaires, fermiers ou métayers, avec intérêts de 30, 50, voire 100 %, puis
saisissaient et expropriaient le débiteur insolvable, ainsi réduit, souvent avec
des contrats de famine, à la condition de serf de la glèbe. Comme aux plus
mauvais jours de l’histoire chinoise, la terre (au Ho-nan et au Chan-tong par
exemple) tendait par ce processus à tomber entre les mains d’un petit nombre
de familles privilégiées, constituant une féodalité nouvelle au-dessus d’une
paysannerie privée de tout droit, taillable et corvéable à merci. Dans les
provinces maritimes, autour des grandes villes américanisées, les hommes
d’affaires en relation avec l’étranger, les compradores, plaçaient, eux aussi,
leurs bénéfices en propriétés foncières, accroissant d’autant l’étendue des
latifundia. Or, nous l’avons vu (et Henri Maspero l’a démontré), c’était la
René GROUSSET — Histoire de la Chine 253
plaie qui, périodiquement, des Han aux Ming, avait ruiné la popularité et
préparé la chute des plus grandes dynasties chinoises.
Pendant ce temps, le parti communiste avait à sa tête un politique réaliste,
Mao Tse-tong (ou mieux Mao Tsö-tong). Né au Hou-nan, en 1886, d’une
famille de paysans moyens, Mao avait été conduit aux doctrines marxistes par
l’étude du problème agraire, comme le rappellent ses applications (La
nouvelle Démocratie, 1940 ; La dictature du peuple, 1945). Poète à ses heures
(Poèmes du sable et du vent), c’était surtout un organisateur, un entraîneur
d’hommes, un soldat énergique. Lors de la chute de l’éphémère république
communiste du Kiang-si, il avait conduit ses dernières troupes depuis cette
province méridionale jusqu’à Yen-ngan, dans l’extrême nord de la province
septentrionale du Chen-si. Ce fut la « Longue Marche » (10.000 kms) qui
avait duré d’octobre 1934 à octobre 1935. A Yen-ngan, dans la zone frontière
au seuil de la Mongolie Intérieure, Mao avait ensuite participé à la lutte contre
les troupes japonaises d’occupation, organisant contre elles, au Chen-si et au
Chan-si, une efficace guérilla. Après la victoire commune, il rompit
définitivement avec le gouvernement de Tchiang Kai-chek et la guerre civile
commença.
Prenant le contre-pied de la politique agraire du Kouo-min-tang, Mao
Tse-tong, autour de Yen-ngan, puis dans tous les districts dont il acquérait le
contrôle, réduisait, suivant les cas, à 15 ou même 5 % l’intérêt des
hypothèques rurales et contraignait les landlords à céder une partie de leurs
terres aux paysans qu’il groupait ensuite en coopératives agricoles. Cette
adroite politique agraire lui valut, contre les armées du Kouo-min-tang, la
complicité de la paysannerie dans les provinces du nord. Le 22 janvier 1949, il
s’empara de Pékin, ville à laquelle il rendit son rang de capitale et où, le 30
septembre, il allait être élu président de la « République populaire chinoise ».
Etait-ce la vieille division entre le Nord et le Sud qui allait recommencer, Mao
Tse-tong gouvernant à Pékin, tandis que Tchiang Kai-chek continuerait à gou-
verner à Nankin ? De fait, entre les deux Chines, le bas Yang-tseu, large
comme un bras de mer, aurait pu constituer une barrière sérieuse pour peu que
l’aviation américaine en eût interdit le passage. Mais les Américains,
conformément aux directions du général Marshall, se désintéressaient de la
question... Le Yang-tseu fut donc traversé sans difficulté par les troupes de
Mao et Nankin fut occupé les 23-24 avril 1949, Han-keou le 17 mai,
Chang-haï le 22 mai, Canton le 15 octobre, le Sseu-tch’ouan fin
novembre-début décembre. En ce même mois de décembre 1949, Tchiang
Kai-chek se réfugia à Formose.
Le Kouo-min-tang, par sa malheureuse politique agraire et financière,
n’avait pas seulement perdu le sol chinois. Il s’était également aliéné une
bonne partie de l’intelligenzia, cette classe des lettrés qui a toujours exercé
une influence si déterminante sur l’évolution politique chinoise. Vers 1945,
les intellectuels, les cercles de professeurs et d’étudiants, de jour en jour plus
détachés du Kouo-min-tang par l’incapacité de celui-ci à se réformer, mais
René GROUSSET — Histoire de la Chine 254
non encore ralliés au communisme, eussent volontiers constitué un tiers parti.
On ne fit rien pour eux ... Dès 1947-1948, Mao Tse-tong obtint leur ralliement
en s’entourant d’un braintrust au premier rang duquel figuraient Kouo Mo-jo
et Tchou En-lai. Grand universitaire, archéologue, historien, romancier, auteur
dramatique et poète, Kouo Mo-jo faisait depuis longtemps profession de
socialisme quand la nouvelle république populaire chinoise lui confia la
direction de l’éducation nationale, en même temps que les Beaux-Arts étaient
attribués au directeur de l’Académie de Pékin, le peintre Jupéon (Siu Pei-
wong). Quant à Tchou En-lai qui avait fait des études en France, sa
connaissance de l’Europe allait être précieuse au nouveau régime.
Les Américains avaient eu beau se désintéresser de l’issue de la guerre
civile et abandonner délibérément la Chine à Mao Tse-tong, la victoire de
celui-ci n’en plaçait pas moins les 450 millions d’hommes dans le camp
soviétique. S’étant rendu auprès de Staline, Mao signa à Moscou, le 14 février
1950, un traité d’intime alliance. Réorganisée sur le modèle russe par lui-
même et par son ministre de la Guerre, Tchou Té, l’armée chinoise fut bientôt
assez forte pour intervenir dans la guerre de Corée. A la fin de novembre
1950, quand Mac Arthur eut occupé la capitale nord-coréenne, Pyong-yang,
les divisions de « volontaires » chinois, commandées par le général Peng
Te-houai, franchirent en masse le Yalou, surprirent les colonnes américaines
et les refoulèrent jusqu’au-delà de Séoul, ville qui fut occupée par les
Sino-Coréens le 4 janvier 1951 et que les Américains ne devaient recouvrer
que le 14 mars. Le coup de tonnerre produit par cette intervention annonçait
que les rapports de forces entre continents entraient dans une phase nouvelle,
qu’une nouvelle période de l’histoire du monde venait de commencer.
L’étroite symbiose russo-chinoise risque de bouleverser sur bien d’autres
points la face de l’Asie. C’est ainsi qu’au moment où s’interrompent les
relations maritimes entre la Chine et l’Occident, comme entre la Chine et
l’Amérique (les installations industrielles de Chang-haï viennent d’être
déménagées vers l’intérieur), la mise en valeur du Sin-kiang (Kachgarie ou
Turkestan Chinois) avec le concours d’ingénieurs russes tend à faire revivre
les antiques pistes transcontinentales, la Route de la Soie. On sait l’intérêt
apporté par les Soviets au développement du Ferghâna et du Sémiretchié ou
Djéty-sou, provinces de leur Turkestan Occidental situées à la frontière du
Turkestan Chinois. Par là, les chemins de fer soviétiques arrivent aux
approches de la frontière chinoise ; les chemins de fer du Ferghâna atteignent
le poste russe d’Andidjan d’où le col du Térek-Davane conduit au poste
chinois de Kachgar ; plus au nord le chemin de fer du Turksib atteint le poste
russe d’Alma-Ata, d’où, en remontant la vallée de l’Ili, la route gagne le poste
chinois de Kouldja, puis, en s’engageant entre les plissements des Monts
Célestes, la ville d’Ouroumtsi ou Tihoua, chef-lieu du Sin-kiang. Des deux
côtés de la frontière, l’aménagement d’autostrades est maintenant poursuivi
avec activité, d’autant que les champs pétrolifères et sans doute aussi les
gisements d’uranium du Ferghâna se continuent en territoire chinois, du côté
René GROUSSET — Histoire de la Chine 255
d’Ouroumtsi. L’autostrade ne fait d’ailleurs qu’annoncer ici la construction du
futur chemin de fer transasiatique qui reliera un jour la gare d’Andidjan ou
d’Alma-Ata, terminus russe, à la gare de Si-ngan-fou ou Tch’ang-ngan, au
Chen-si, terminus chinois. L’étroite symbiose entre les Soviets et la nouvelle
République populaire chinoise va réveiller là des pistes tombées en sommeil
depuis le passage de Marco Polo, au temps de l’empire gengiskhanide. Entre
le subcontinent chinois et l’Eurasie slavo-tartare la soudure est faite ; le vieil
empire mongolo-russo-chinois est reconstitué, et il bénéficie cette fois, en plus
de sa continuité territoriale, du ciment d’une commune idéologie.
En même temps, la république de Mao Tse-tong a pris pied au Tibet. Dès
son avènement, elle disposait des sympathies d’un des deux pontifes tibétains,
le Panchem-rimpoché ou Tachi-lama de Tachilumpo, traditionnellement
dressé contre l’autre pontife, le Dalaï-lama de Lhassa, ce dernier protégé des
Anglo-Indiens. Mao envoya au Tibet un corps expéditionnaire qui brisa la
résistance des Tibétains à Tchaomao (décembre 1950) et occupa sans autre
difficulté Lhassa. Devant l’invasion, le Dalaï-lama s’était enfui à la frontière
indienne, du côté du Sikkim. Puis, aucun secours ne lui venant de Londres ni
du Pandit Nehru, chef du gouvernement indien, le Dalaï-lama regagna Lhassa
en août 1951 en acceptant auprès de lui la présence d’une garnison chinoise
dont le chef, le général Tchang Tsing-wou, était chargé de conseiller le pontife
en matière de politique étrangère : le protectorat de la Chine communiste était
désormais établi au Tibet, et, par le rayonnement de l’Église tibétaine, Mao
Tse-tong allait pouvoir un jour agir sur les populations lamaïstes de l’Inde du
Nord, au Ladakh, au Népal, au Sikkim. C’était l’époque de l’impérialisme
chinois en haute Asie qui semblait revenir, quand, à la fin du XVIII e siècle,
l’empereur K’ien-long, agissant comme protecteur de la papauté lamaïque,
était intervenu militairement au Népal. De même l’intervention ouverte du
communisme chinois en Corée, son intervention plus ou moins avouée au
Viêtnam nous ramènent à l’époque de la plus grande expansion chinoise en
ces directions, sous les empereurs T’ang ; aussi, en ce qui concerne le
Viêtnam, au temps de l’empereur Yong-lo, au début du XV e siècle, quand les
luttes entre partis annamites permirent aux armées des Ming d’intervenir en
arbitres au Tonkin. Enfin pour la première fois la Chine Extérieure, la Chine
coloniale, obéit aux consignes venues de Pékin. En Malaisie par exemple,
autour de Singapour, c’est la guérilla menée par les colons chinois qui tient en
échec les troupes anglaises. Ces vieilles « colonies sans drapeau » dont les
membres étaient considérés par la Chine elle-même comme des enfants
perdus, se réclament maintenant avec orgueil du nouveau drapeau chinois.
Résumons d’un mot ces rapprochements, symptômes du retour à un passé
que la légèreté des Européens de 1900 croyait aboli : en se plaçant à la tête
des nationalismes locaux, révoltés contre le « colonialisme » occidental ou
atlantique, la Chine de Mao Tse-tong reprend à son compte le programme
millénaire de l’expansion chinoise en Asie. L’histoire une fois lancée — ou
relancée — sur cette voie, que montrera à nos petits-fils la carte de l’an 2000 ?
René GROUSSET — Histoire de la Chine 256
Pour répondre à semblable question, peut-être suffirait-il d’ouvrir, à telle ou
telle page bien connue de nous, les atlas historiques de l’ancienne Chine et de
ses dépendances, à l’époque de ses plus conquérantes dynasties ...
René GROUSSET — Histoire de la Chine 257
TABLEAU DES DYNASTIES
Chine du Nord (Bassin du Fleuve Jaune)
Dynastie des Hia, 1989-1558 ( ?).
Dynastie des Chang ou Yin, 1558-1050 ( ?).
Dynastie des Tcheou
1° Tcheou occidentaux (au Chen-si), 1050 ( ?)-771.
2° Tcheou orientaux (au Ho-nan), 770-256.
Période des hégémons, VIIe — VIe siècles.
Période des Royaumes Combattants, Ve — IIIe siècles.
Chine du Sud (Bassin du Yang-tseu et région cantonaise)
Dans le bassin du Yang-tseu, barbares Man en voie de sinisation (ils forment
notamment au Hou-pei le royaume de Tch’ou, 704-223). Plus au sud, Barbares
d’affinités Thaï, Miao-tseu, Lolo, etc.
L’empire unitaire :
Dynastie impériale des Ts’in (Ts’in Che Houang-ti et son fils), 221-207
Dynastie des Han (famille Lieou)
1° Han antérieurs, à Tch’ang-ngan ou Si-ngan (Chen-si), de 202 avant J.-C. à
l’an 8 de notre ère.
2° Usurpation de Wang Mang, 9-22 de notre ère.
3° Han postérieurs, à Lo-yang (Ho-nan fou), 25-220.
Morcellement : les Trois Royaumes :
1° Dynastie Wei (famille Ts’ao) à Lo-yang, 220-265.
2° Dynastie Wou (famille Souen) à Nankin, 221-280.
3° Dynastie Han (famille Lieou) au Sseu-tch’ouan, 221-263.
Brève restauration de l’unité :
Dynastie des Tsin (famille Sseu-ma), à Lo-yang (Tsin septentrionaux), 265-316.
Epoque des Grandes Invasions dans le Nord et du Bas-Empire dans le Sud.
Hordes turco-mongoles dans le Nord :
Huns Tchao, 316-352.
Mou-jong (Sien-pei, ProtoMongols) 349-407.
Fou Kien, 357-385.
Tabghatch (T’o-pa) ou Wei du Nord, 398-550 et 557, continués par les Pei Ts’i
(550-577) et Pei Tcheou (557-581).
Dynasties nationales chinoises dans le Sud (à Nankin) :
Tsin méridionaux (famille Sseu-ma), 318-420.
Song (famille Lieou), 420-479.
Ts’i (famille Siao), 479-502.
Leang (famille Siao), 502-556.
Tch’en (famille Tch’en),557-589.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 258
Restauration de l’unité :
Dynastie des Souei (famille Yang), à Tch’ang-ngan, 589-618.
Dynastie des Tang (famille Li), à Tchang-ngan, 618-907.
Dans le Nord, les Cinq dynasties (à Lo-yang, puis K’ai-fong) :
1° Heou-Leang (famille Tchou), 907-923.
2° Heou-T’ang (maison turque des Li), 923-936.
3° Heou-Tsin (maison turque des Che), 936-946.
4° Heou-Han (famille Lieou), 947-950.
5° Heou-Tcheou (famille Kouo), 951-959.
A partir de 936 Pékin et l’extrême nord du Ho-pei appartiennent au peuple tartare
(proto-mongol) des Kitat, K’itan ou Khitai ou Leao (maison des Ye-liu), 936-1122
(ou 1125) Et, de 1001 à 1227, royaume des Tangout ou SiHia (race tibétaine) au
Kan-sou.
Dans le Sud, morcellement :
Au Xe siècle, la Chine du Sud fut partagée entre huit royaumes provinciaux : Wou,
puis Nan-T’ang, à Nankin, 902-975 ; Wou-Yue au Tchö-kiang, 907-978 ; Nan-Han à
Canton, 909-971, etc.
Restauration de l’unité :
Dynastie des Song (famille Tchao), à K’ai-fong (Song septentrionaux), 960-1126,
1127. Cette dynastie a rétabli l’unité, exception faite de la région de Pékin, restée
aux Kitat (936-1122), et du Kan-sou, tombé au pouvoir des Tangout (1001-1227).
Nouvelle séparation du Nord et du Sud :
Dans le Nord : Royaume des Djurtchèt (Jou-tchen) de race tongouse, dynastie
Wan-yen, dite dynastie Kin, à Pékin et dans toute la Chine du Nord depuis 1125-
1127. Dure jusqu’en 1233-1234.
Dans le Sud : Dynastie des Song (famille Tchao) réduite à la Chine du Sud, capitale
à Hang-tcheou (Song méridionaux), 1127-1276 (ou 1279).
Restauration de l’unité
Dynastie mongole (famille de Gengis-khan et de Qoubilaï), dite dynastie Yuan,
capitale Pékin, 1260-1368.
Dynastie Ming (famille Tchou), capitale Nankin, puis (1409) Pékin, 1368-1644.
Dynastie Mandchoue ou des Ts’ing, capitale Pékin, 1644-1912. République chinoise,
1912, capitale Pékin, puis (1928) Nankin.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 259
NOTES SUR L‘ART CHINOIS
(31) Chronologie des reliefs han.
Nous avons évoqué les caractéristiques de la sculpture han dans les reliefs
funéraires. Voici quelques points de repère chronologiques portant sur ceux
de ces reliefs dont l’on peut voir les estampages ou les photographier aux
murs de nos musées.
1° Groupes du Ho-nan et du Chan-tong (mission Chavannes) : Teng-fong
hien (Honan), 118 et 123 de notre ère. Hiao-t’ang chan (Chan-tong),
antérieurement à 129. Tombe de la famille Wou à Kia-siang (Chan-tong)
entre 147 et 168.
2° Groupe du Sseu-tch’ouan (mission Lartigue et Ségalen) : Pilier de
Fong Houan à K’iuhien, 121. Pilier de Chen à K’iu-hien, 155. Voir l’ouvrage
de l’amiral Lartigue sur l’Art funéraire à l’époque des Han (Paris, éditions
Geuthner, 1935)
(61) Le syncrétisme religieux et l’art populaire chinois.
Nous avons signalé les convergences du bouddhisme, du néo-taoïsme et du
néo-confucéisme dans le domaine philosophique et religieux à partir de
l’époque song. Nous avons mentionné à ce propos la création, en 1012 de
notre ère, d’un dieu suprême taoïque, l’Auguste de jade (ou Pur Auguste),
conçu à l’image du Seigneur d’En-Haut confucéen. On pourrait mentionner
au même titre le culte de la Princesse des Nuages Multicolores, c’est-à-dire
de l’aurore, divinité taoïque d’apparition non moins récente puisqu’elle ne
s’est manifestée qu’en l’an 1008 de notre ère, date de l’invention de sa statue
au sommet du mont T’ai-chan, et que son culte ne prit son plein dé-
veloppement que sous les Ming. Or, bien qu’il s’agisse en principe d’une
divinité purement taoïque (elle est la fille du dieu du T’ai-chan et elle porte
une coiffure formée de trois oiseaux aux ailes déployées, comme la Si-
wang-mou, la Reine des Immortels, de l’époque archaïque), elle ne se
présente pas moins à bien des égards comme une réplique de la Kouan-yin
des bouddhistes. C’est ainsi que par l’intermédiaire d’une de ses suivantes,
elle joue, elle aussi, le rôle d’une « donneuse d’enfants », et qu’elle est, de ce
fait, invoquée dans la Chine du Nord au même titre que la « Kouan-yin aux
vêtements blancs » dans le Sud. Les exemples du même ordre sont assez
nombreux. Sur l’interprétation de ce syncrétisme populaire dans l’estampe,
les « blancs de Chine » et les ivoires Ming et Ts’ing, voir Henri Maspero,
dans Mythologie asiatique illustrée, 1928, et Henri Maspero et René
Grousset, Les ivoires religieux chinois, Exposition du Musée Cernuschi,
Editions d’art et d’histoire Van Oest, 1939.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 260
(68a) Les sources d’inspiration du paysage song.
Nous avons rappelé que, pour irréels qu’ils paraissent souvent, les paysages
Song de l’époque de Hang-tcheou reproduisent fidèlement la nature que les
artistes avaient sous les yeux, en particulier l’aspect des « plis siniens », tels
qu’ils se présentent au Tchö-kiang et au Fou-kien. On a signalé aussi la
ressemblance entre ces paysages et le paysage japonais. « Lorsque Richthofen
visitait le Tchö-kiang, dit Sion, il notait à chaque page de ses carnets de route
la ressemblance avec le Japon : peu de futaies, mais, près de chaque rocher
bizarrement découpé, une pagode entourée de cyprès majestueux ; dans les
vallées, des touffes épaisses de bambous, de grands arbres, d’innombrables
moulins à eaux, des maisons massives toutes blanches. Et surtout un foisonne-
ment de végétation sur ces collines bien arrosées : çà et là, des bosquets de
pins et de chênes, d’arbres à suif et à vernis ; d’immenses fourrés
d’arbrisseaux aux feuilles charnues où s’enlacent des plantes grimpantes
comme le chèvrefeuille, les glycines ; des versants entiers disparaissent sous
les myrtes, les azalées, les rhododendrons, les roses sauvages. C’est le pays
des arbustes verts et des fleurs. Nulle part en Chine on ne trouve ce pitto-
resque, cette variété de formes et de couleurs ». Il y a sans doute dans le
paysage Song des XIIe-XIIIe siècles d’une part, dans le paysage japonais des
XVe-XVIe siècles de l’autre l’expression d’une certaine philosophie de la
nature ; mais il y a aussi l’aspect réel des sites du Tchö-kiang ou du Fou-kien,
l’aspect réel des sites japonais, les uns et les autres étant par ailleurs si
souvent apparentés. C’est ainsi que les montagnes granitiques ou
porphyriques du Tchö-kiang, avec leurs pentes raides que gravissent des
« escaliers » taillés dans le roc et d’où se précipitent des cascades parfois
hautes de plus de cent mètres (comme dans la Vallée Neigeuse près de
Ning-po) abondent — les séries comparatives de photographies japonaises en
font foi — en « paysages nippons ».
Naturellement, les sites historiques autour de Hang-tcheou ont été
reproduits avec une dilection particulière par les artistes song et ming, et au
premier rang les bords et les îlots du « lac occidental » le Si-hou. La
meilleure description de ce lac célèbre est celle d’Arnold Vissière : « Les
montagnes s’étagent dans le lointain et ceignent le lac à l’ouest. La plus
rapprochée porte une haute pagode construite sur un massif rocheux aux
flancs couverts d’inscriptions. On longe cette hauteur, puis on arrive au pont
Touan-k’iao mis au nombre des « dix merveilles » du lac et qui se continue
par une digue. Cette chaussée dallée, construite sous les Tang par le poète Po
Kiu-yi, mène à l’île Solitaire ou Kou-chan. Quand on a parcouru plus de la
moitié de cette fraîche et jolie voie, on arrive à un autre pont de pierre jeté
sur une interruption de la digue laissant un passage aux eaux entre les deux
lacs. C’est le « Pont semblable à une ceinture de soie brodée ». Les plus
célèbres de ces sites sont ceux qui s’élèvent dans l’île Solitaire elle-même :
« A droite la montagne qui a donné son nom à l’île. Elle est assez haute,
boisée, verdoyante, semée çà et là de kiosques et de petites constructions
René GROUSSET — Histoire de la Chine 261
blanches abritant des inscriptions lapidaires, témoins du passé. A gauche, sur
le bord des eaux, des pavillons, des temples, des débarcadères pour les
bateaux de plaisance, et plus loin un pied-à-terre impérial entouré de murs
peints en rouge brun qui gravissent jusqu’au sommet les pentes méridionales
du Kou-chan. Le premier pavillon qui, à gauche, avance sur les eaux du lac
ses balcons de pierre, ses balustrades et son pont bien chinois, est un autre
site catalogué du Si-hou. Il a pour devise :
Sur le lac tranquille,
la lune en automne.
De tous les côtés s’offrent aux regards, sur les bords du lac et dans les îles
qui en occupent le milieu, d’élégantes constructions entourées de feuillage,
des temples, des villas particulières. Par un chemin dallé on gravit le
Kou-chan couvert d’une végétation pressée, de rocailles et d’inscriptions
lapidaires. Notons un beau pavillon qui projette ses rampes de pierre sur le
bord du petit lac, « le Pavillon du lancer des cigognes ». Sur le continent,
dans les montagnes de l’Ouest, un pic si abrupt que les Chinois lui ont donné
la nom de « Pic venu par la voie des airs », et « le chemin dallé serpentant au
milieu d’arbres gigantesques, parmi les ruisseaux retombant en cascades, qui
monte vers un ancien temple bouddhique ». Quant au palais impérial,
aujourd’hui ruiné, il se dressait sur le versant méridional de l’île « d’où l’œil
pouvait embrasser les perspectives gracieuses ou grandioses du lac, depuis
les murailles de la ville de Hang-tcheou jusqu’aux pics élevés du couchant »
(Vissière et Madrolle, 1. c.).
Les séries de photographies comparatives publiées par les critiques d’art
japonais montrent la fidélité des grands paysagistes chinois à la nature qu’ils
avaient ici sous les yeux.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 262
N O T E S
(1) Le millet et le blé se partagent aujourd’hui la Chine du Nord. Au Chan-si, le millet domine
avec 43 % de l’ensemble des céréales contre 16 % de kaoliang et 14 % de blé. Au Ho -nan, au
Chen-si et au Kan-sou, c’est le blé avec entre 45 et 60 %.
(2) Le riz est en effet étranger à la Chine du Nord, c’est-à-dire au domaine chinois primitif.
« C’est dans la Chine du Sud (longtemps allogène) qu’on trouve les plus anciennes traditions
historiques sur sa culture et c’est de là qu’elle se propagea vers les premiers États chinois.
Toutefois elle y arriva anciennement puisque le riz est mentionné parmi les cinq céréales au
VIIIe siècle avant J.-C., avec deux espèces de millet, l’orge et un haricot qui est sans doute le
soja. » (J. Sion.)
(3) Et, en tout cas, s’il en avait trouvé sur les alluvions, il l’y avait immémorialement détruite.
Cependant il semble bien que le Chan-tong oriental et la région de T’ien-tsin et de Pékin du-
rent primitivement faire partie de la zone boisée.
(4) Exception faite pour le Bassin Rouge du Sseu-tch’ouan où les collines ont été aménagées
en terrasses pour les cultures.
(5) Traduction Granet. [Fêtes et chansons, chant LII]
(6) Ces deux noms de catégories, que nous retrouverons si souvent dans l’histoire de la pensée
chinoise, étaient primitivement deux termes de la langue populaire désignant, yin, un temps
froid et couvert, un ciel pluvieux ; et yang, l’ensoleillement et la chaleur. Par exemple, pour
une montagne ou une vallée, yin est le versant ombreux, yang le versant ensoleillé.
(7) Le mot tao est un des termes philosophiques qui ont le plus varié de sens suivant les
écoles. Etymologiquement il signifie « chemin, voie ». Il en arrivera à désigner soit l’ordre
qui préside au rythme du yin et du yang, soit la synthèse de ces deux modalités.
(8) Appelée en chinois : p’o.
(9) En chinois : kouei.
(10) En chinois : houen.
(11) En chinois : chen.
(12) Entre 1989 et 1558 d’après des traditions qui se veulent sans doute trop précises.
(13) Voir notamment la céramique incisée ou peinte, avec lignes parallèles ou quadrillages
très simples, récemment trouvée à Heou-kang, près de Ngan-yang, dans l’extrême nord du
Ho-nan. Aussi la céramique de Heou-kia-tchouang, toute voisine, décorée par impression de
fibres ou de vannerie. Les deux groupes pourraient dater des commencements de la dynastie
des Hia. (G. D. Wu, Prehistoric pottery in China, 1938.)
(14) En réalité on retrouve encore sur certains vases de Ma-tch’ang des ondes circulaires qui
rappellent Pan-chan. Seulement elles ne sont plus traitées pour elles-mêmes, mais servent à
entourer les cercles à décor de quadrillage caractéristiques. (Voir les planches de G. D. Wu,
Prehistoric pottery in China, 1938).
(15) Cette fixation, à peu près ne varietur, dès la période archaïque, des divers types de vases
de bronze tient évidemment à leur importance rituelle, à leur consécration religieuse, au rôle
qui fut une fois pour toutes attribué à chacune de ces formes dans la présentation des
différentes offrandes, viandes ou boissons sacrificielles.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 263
(16) 1937 : Voir Georges Salles, Bronzes chinois, Exposition de l’Orangerie, mai-juin 1934
(Publications du musée du Louvre). — René Grousset, Évolution des bronzes chinois
archaïques. Exposition du musée Cernuschi, mai-juin 1937, avec illustrations (Éditions d’Art
et d’Histoire Van Oest).
(17) Plusieurs formes de bronzes apparaissent à cette époque comme le tchong, ou cloche
chinoise, et le yi, sorte de « saucière » à pieds de bovidé. Elles correspondent bien à la
définition que nous donnons ci-dessus du style proprement tcheou. Voir les illustrations de
notre catalogue, L’Évolution des bronzes chinois archaïques d’après l’exposition du musée
Cernuschi en 1937 (Éditions d’Art et d’Histoire Van Oest, 1937).
(18) Contentons-nous de signaler que pendant la première moitié du VII e siècle avant J.-C.
l’hégémonie fut revendiquée et jusqu’à un certain point exercée par la principauté établie au
Chan-tong, dont nous parlions plus haut (principauté de Ts’i). Puis, entre 635 et 573 et même
512, elle fut détenue par la principauté fondée au Chan-si (principauté de Tsin). Pour le détail
de ces luttes, nous renvoyons à notre volume sur L’Asie Orientale, tome X de l’Histoire
Générale des Presses Universitaires (1941).
(19) Exposition permanente du musée Cernuschi.
(20) D’après Granet. [Tso tchouan, C., II, p.╓11]
(21) La Chine archaïque a connu deux modes de divination : par l’écaille de tortue (fissures
de l’écaille au contact du feu) et par l’achillée. Ce sont les diverses dispositions possibles des
tiges d’achillée qui ont donné naissance à la théorie des hexagrammes dont nous parlons plus
bas.
(22) Le nombre 1 = l’eau = le nord = la couleur noire ; 2 = le feu = le sud = le rouge ; 3 = le
bois = l’est = le vert ; 4 = le métal = l’ouest = le blanc ; 5 = la terre = le Centre = le jaune.
L’animal symbolique du nord est la tortue noire, celui du sud l’oiseau rouge, celui de l’est le
dragon vert, celui de l’ouest le tigre blanc.
(23) D’où l’inutilité, en ces matières, de la raison raisonnante : « Ceux qui voudraient obtenir
le tao par l’étude, dit Tchouang-tseu, cherchent ce que l’étude ne donne pas. Ceux qui
voudraient l’obtenir par le raisonnement cherchent ce que le raisonnement ne donne pas. »
(24) Dans l’ensemble, nous l’avons vu, ces principautés correspondaient en gros aux princi-
pales provinces chinoises actuelles, du moins à celles du bassin du Fleuve Jaune et de la rive
septentrionale du Yang-tseu. Rappelons d’ailleurs qu’à l’échelle où nous sommes les
provinces chinoises égalent souvent en étendue nombre d’États européens.
(25) En chinois, Tchan kouo (V-IIIe siècles). Nous restons ici fidèle à la terminologie
consacrée. En réalité, l’expression française « Royaumes Combattants » appliquée à l’art de
cette période paraît défectueuse puisque les principautés en question ne se sont arrogé le titre
royal qu’à partir de 335 avant J.-C., alors que le style des bronzes dont il s’agit remonterait,
d’après Karlgren, au milieu du VII e siècle. Il faudrait, pour être exact, dire, comme en anglais
et en allemand, art des « États combattants », ainsi que le veut d’ailleurs l’expression chinoise
Tchan-kouo.
(26) Nous n’entrerons pas ici dans la géographie historique de ces royaumes féodaux que
nous avons étudiée ailleurs (L’Asie Orientale, Presses Universitaires, 1941). Rappelons
seulement que tandis que le royaume de Ts’in correspondait à l’actuelle province de Chen-si,
les royaumes de Tchao et de Wei correspondaient en principe au Chan-si, le royaume de Ts’i
au Chan-tong, le royaume de Han au « centre-nord » du Ho-nan, et le royaume de Tch’ou au
Hou-pei. Nous avons analysé dans l’ouvrage précité les guerres de ces divers États jusqu’à la
fin des Royaumes Combattants. Pour le détail des faits nous nous permettons de renvoyer à ce
volume.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 264
(27) Ou, selon l’image chinoise, « on voit les champs des riches s’aligner par cent et par
mille, tandis que les pauvres n’ont même plus le terrain suffisant pour planter une aiguille. »
(28) Orner Dubs, T’oung pao, 1940, liv. 4, p. 219.
(29) Thina dans le Périple, Thinai chez Ptolémée.
(30) Certaines de ces agrafes sont de purs chefs-d’œuvre, d’une merveilleuse élégance. Voir
Solange Lemaître, « Les Agrafes de la collection Coiffard », Revue des Arts Asiatiques,
septembre 1936, page 132 (Éditions d’Art et d’Histoire Van Oest).
(32) Dans cette première gravure des textes, les caractères, creusés en sens direct, venaient à
l’estampage en blanc sur fond noir. La gravure dans le sens « réel » est d’abord apparue non
sur les inscriptions, mais (et à partir du début du VI e siècle) sur les sceaux. C’est alors qu’on
verra fabriquer des sceaux gravés en relief et en sens inverse. « imprimés, ils venaient en noir
ou en rouge sur fond blanc ».
(33) Le taoïsme primitif était le fait de cénacles sans doute assez fermés, de « petites
chapelles » pour initiés, les Pères du système taoïste ayant été aux antipodes de toute
prédication populaire (leur indifférence envers les foules et notamment envers ce que nous
appelons la politique était totale). Ce fut à l’imitation du bouddhisme, encore qu’ils le
combattissent âprement, que les néo-taoïstes de la fin des Han songèrent à se donner une sorte
d’organisation ecclésiastique, laquelle fut amenée à se préoccuper de propagande populaire et
de questions politiques et sociales, toutes choses si éloignées des Pères de la doctrine (voir
plus haut).
(34) Un auteur du XIIe siècle, Hong Mai (1123-1202) formule ainsi la loi des révolutions
chinoises : « Depuis l’antiquité, l’apparition ou la cessation des brigandages ont dépendu des
famines produites par les inondations ou les sécheresses. Poussés par le froid ou par la faim,
les hommes se rassemblent à grands cris pour piller ... Quand il y a des dévoyés pratiquant des
doctrines de sorcellerie qui alors abusent le peuple et, ayant attendu leur heure, se soulèvent,
le mal qu’ils peuvent faire est incalculable. » (J. A., 1913, I, 344-345.)
(35) Trad. Sung-nien Hsu.
(36) Par exemple sa Chanson brève, souvent citée et qui est un chant improvisé à un banquet
qu’il donnait aux lettrés de son parti :
Devant le vin on doit chanter.
Combien de temps dure la vie humaine ?
Elle ressemble à la rosée matinale.
Les jours passés sont trop nombreux !
Plus loin, ce nocturne :
Entouré de lueur argentée,
on peut à peine distinguer quelques étoiles.
Les pies réveillées volent vers le sud ;
autour d’un arbre elles tournent trois fois,
sans savoir sur quelle branche se poser.
Et pour finir, cette maxime où se peint le surhomme qu’il fut pour ses contemporains :
Une montagne n’est jamais assez haute,
une mer jamais assez profonde !
Traduction Sung-nien Hsu.
(37) Nous possédons de cette époque (Ve siècle ?) un curieux poème qui conte la vie d’une
héroïne nommée Mou-lan, originaire du Chan-tong et qui, prenant l’habit d’homme, fit la
guerre sous les drapeaux d’un des chefs barbares qui se disputaient la Chine du Nord :
René GROUSSET — Histoire de la Chine 265
Au marché de l’est elle achète une excellente monture,
une selle à celui de l’ouest ;
elle acquiert les museroles, les mors et les rênes à la foire du
sud,
à celle du nord une longue cravache.
Le matin elle quitte ses parents,
le soir elle s’arrête au bord du Fleuve Jaune.
Le lendemain au coucher du soleil, elle atteint le mont Noir
(Ho-pei).
Au pied du mont Yen, les chevaux des Huns hennissent
mélancoliquement.
Pour rejoindre le quartier général elle parcourt des milliers de li.
Les monts et les forts défilent comme s’ils volaient.
Dans l’air froid du nord résonnent les appels des veilleurs.
Les rayons glacés se reflètent sur l’armure des soldats.
Trad. Sung-nien Hsu.
On ne sait s’il s’agit ici d’une fille de colons barbares ou d’une Chinoise ayant pris les ha-
bitudes des Huns. L’exemple, en tout cas, est curieux comme montrant la Chine du Nord en
train d’adopter les mœurs de la steppe.
(38) Beaucoup de miroirs chinois d’époque t’ang continuent simplement la tradition indigène
des Six Dynasties. Mais certains d’entre eux, avec leur galop de chevaux, de cerfs et de lions
se poursuivant dans un décor de rinceaux et de grappes de raisins, semblent bien trahir des
réminiscences gréco-romaines ou, par instants, iraniennes. Toutefois il ne peut s’agir ici aussi,
à une telle date, que de l’influence « d’antiques attardés ». Spätantike !
(39) L’expansion chinoise en Asie centrale, aux confins de l’Inde et de l’Iran, eut également
sa répercussion dans le domaine économique. Ce fut, par exemple, à l’époque des T’ang et à
l’imitation des Indiens que les Chinois apprirent à fabriquer du sucre avec la canne à sucre (et
l’on sait l’importance acquise de nos jours par les plantations de canne à sucre du Sseu-
tch’ouan et de la région cantonaise). De même pour le vin de raisin. Dès l’époque des
premiers Han, la Chine, on l’a vu, était entrée en relations étroites avec les oasis de la
Kachgarie (Tourfan, Qarachahr, Koutcha) et avec le Ferghâna, tous pays célèbres pour leurs
raisins. D’après la tradition, le raisin aurait été ainsi introduit en Chine vers 125 avant J. -C.
Néanmoins ce ne fut qu’à partir des T’ang, au VII e siècle, que les Chinois, sans doute à
l’exemple des viticulteurs de Tourfan, se mirent à fabriquer du vin de raisin à côté des vins de
riz, de millet ou d’autres grains, immémorialement connus chez eux. Quant au thé, plante du
sud, l’usage en était connu dans la Chine du Nord dès l’époque tcheou, mais sous les Han il
restait encore une boisson de luxe, réservée aux hautes classes et à la classe moyenne. Ce ne
fut que sous les T’ang, au VIII e siècle, que le thé devint une boisson vraiment nationale,
accessible à tous.
(40) Ce sont ces vétérans du grand empereur qu’au siècle suivant le poète Li T’ai-po a immor-
talisés dans ses vers sur « les enfants de la frontière » :
Les enfants de la frontière
Pendant toute leur vie ignorent la littérature.
Ils ne savent que chasser et monter à cheval.
L’automne vient, les herbes croissent,
les chevaux deviennent gras ;
Ils sautent alors sur leurs montures
et les laissent galoper.
Que leurs gestes vont agiles et leur air dédaigneux !
Ils font claquer leur fouet et chantent à haute voix.
Faucon au poing, à moitié ivres, ils vont chasser.
Ils tendent leur arc et atteignent toujours leur but :
René GROUSSET — Histoire de la Chine 266
D’une seule flèche ils abattent deux oiseaux !
Traduction Sung-nien Hsu.
(41) Traduction Sung-nien Hsu.
(42) Les poésies de Li T’ai-po et celles de Tou Fou que nous citons ici sont toutes empruntées
aux traductions de M. Sung-nien Hsu, notamment dans son Anthologie de la Littérature
chinoise, Paris, Delagrave, collection Pallas, 1933.
(43) Traduction Sung-nien Hsu.
(44) On trouvera une bonne collection de ces statuettes en terre cuite t’ang — « les Tanagras
chinoises », comme on les a appelées — au musée Cernuschi.
(45) Voir au musée Cernuschi plusieurs terres cuites t’ang représentant des types de barbares,
et au musée Guimet les puissants « rois gardiens » bouddhiques en armure de guerre,
rapportés de Touen-houang par la mission Pelliot.
(46) Je me conforme à l’orthographe courante de nos atlas. En réalité il faudrait écrire Kâch-
ghar, Kâchgharie comme on écrit Ferghâna.
(47) Traduction Sung-nien Hsu.
(48) Traduction Sung-nien Hsu. On songe, devant la chute dramatique de l’empereur vieilli,
que ce même Hiuan-tsong a écrit le Chant des marionnettes, souvent cité dans les
anthologies :
On sculpte dans le bois des marionnettes en forme de
vieillards ;
On les manie avec des fils ;
Avec leur peau plissée et leurs cheveux blancs elles res-
semblent à des vieillards véritables.
Mais une fois la comédie achevée, toutes retombent immobiles.
Tels les êtres humains qui traversent la vie comme un songe.
Trad. Sung-nien Hsu.
(49) Rappelons que le voyage de Hiuan-tsang eut lieu entre 630 et 644 et celui de Yi-tsing
entre 671 et 695.
(50) En mongol, Kitan au singulier. Kitat au pluriel. En chinois, K’i-tan. En turc, en persan et
en arabe, Khitaï. C’est par ce nom que les Turcs (et à leur suite les Russes) ont depuis désigné
la Chine. A leur exemple, c’est par ce même nom (Cathay) que Marco Polo désignera la
Chine du Nord.
(51) Ho-pei : Sans parler du pays annamite (Tonkin et nord de l’Annam actuel) qui avait
profité du morcellement chinois pour secouer la domination chinoise en 939.
(52) Ne pas confondre avec l’empereur de même nom qui avait illustré la dynastie des T’ang.
(53) Le Chen-tcheou des Song correspond à l’actuel site de Chen-yuan près de P’ou-yang, à
une trentaine de kilomètres au nord du cours actuel du Fleuve Jaune, dans l’extrême sud du
Ho-pei.
(54) La frontière entre la Chine et les Kitat passa de ce côté entre Pékin (aux Kitat) et Pao-ting
(aux Chinois).
(55) Traduction Henri Maspero, dans Le Servage, Université libre de Bruxelles, 1937, pp.
294-295.
(56) Traduction Wieger.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 267
(57) En 1065, à la veille des réformes de Wang Ngan-che, les dépenses ordinaires de l’État,
de l’aveu de l’Histoire des Song, s’élèveront à 120.343.174 sapèques, plus 11.521.278
sapèques de dépenses extraordinaires, tandis que les recettes n’atteindront que 110.138.400
sapèques. Selon la remarque de M. Tcheou Hoan, l’État chinois sera à la veille de la faillite
quand Wang Ngan-che entreprendra la refonte du système financier.
(58) Il est intéressant de constater que le fameux réformateur se trouvait un Chinois du Sud : il
était né le 3 octobre 1019 dans le district de Lin-tch’ouan, au Kiang-si.
(59) En chinois ts’ing-miao. L’institution en remonte à septembre 1067 (cf. Tcheou Hoan, Le
prêt sur récolte, Paris, 1930).
(60) Wang Ngan-che avait eu pour beau-frère le poète Wang Ling dont je citerai un poignant
poème sur la douleur (traduction Wieger) :
Les morts sont morts, c’est irrévocable.
Les regretter ne sert à rien.
Et cependant les vivants ne cessent pas
De soupirer en pensant aux morts.
On a toujours pleuré ainsi sur cette terre
Et il continuera à en être ainsi.
Cassée, la corde plaintive se remonte sans cesse,
Le chant douloureux se répète toujours.
Ce sont les yeux de l’homme qui pleurent,
Mais les larmes montent de son cœur.
Il les arrête un instant en se contraignant,
Mais n’arrivera pas à en tarir la source profonde.
(62) Sirén, Histoire de la peinture chinoise, II, 19-20 (éditions d’Art et d’Histoire Van Oest).
Page 175.
(63) Sirèn, 1. c., II, 15.
(64) Traduction Sung-nien Hsu.
(65) Traduction Margouliés.
(66) Traduction Margouliés.
(67) L’expression est déjà dans le géographe Karl Ritter.
(68) Les Japonais ont publié récemment de bien intéressantes comparaisons entre d’une part
les peintures les plus célèbres de l’époque song, d’autre part des photographies des côtes ou
des montagnes du Tchö-kiang et du Fou-kien : la fidélité des maîtres song à la nature qu’ils
avaient sous les yeux est frappante. Voir pp. 173-177 (les sources du paysage song) [et n. 68a]
(69) Sirèn, 1. c., II, 81.
(70) Sirèn.
(71) Les Parisiens ont pu admirer une remarquable collection de céramique song à
l’exposition organisée par Georges Salles à l’Orangerie en 1937. Une partie en est aujourd’hui
entrée en la possession des Musées nationaux. Le musée Cernuschi possède aussi des
céladons et des « fourrures de lièvre » de bonne qualité. Voir Georges Salles, Arts de la Chine
ancienne, 1937. Et dans ce même catalogue, l’étude de Mme Vandier-Nicolas sur la gravure
et l’estampe chinoise, sujet abordé au chapitre suivant.
(72) Traduction Wieger.
(73) Voir plus haut.
(74) Traduction Sung-nien Hsu.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 268
(75) Traduction Wieger.
(76) Traduction Wieger.
(77) Traduction Wieger.
(78) Je n’ai à parler ici de Gengis-khan qu’en fonction de l’histoire chinoise. Pour l’histoire
de la haute Asie en général, voir mon Empire des steppes, Payot, 1939. Pour l’histoire
mongole en particulier, mon Empire Mongol, de Boccard, 1941.
(79) De 936 à 1122.
(80) Prononcer : ögödèi.
(81) En l’espèce la Kachgarie et la région de l’Illi.
(82) C’est le système des « greniers régulateurs » (tchang p’ing) qui fonctionnait déjà sous les
Song (voir plus haut).
(83) Ici encore, reprise, sans doute, du système des « greniers de bienfaisance » (kouang-
houei), déjà en fonctionnement sous les Song (voir plus haut).
(84) Notons que nous retrouvons là le principe du fameux « prêt sur récolte », si onéreux, ac-
cordé (ou imposé) aux paysans chinois à l’époque de Wang Ngan-che (voir plus haut).
(85) On a cherché aussi, mais avec moins de raison, à retrouver l’influence du milieu guerrier
qui fut celui de l’époque mongole dans les œuvres du romancier Lo Pen (vers 1330-1400), no-
tamment dans le célèbre Roman des Trois Royaumes, histoire romancée de la lutte des trois
États qui se partagèrent en 220 de notre ère l’empire des Han. Et sans doute ce récit
mouvementé, avec ses figures bien dessinées (les héros légitimistes : Lieou Pei, Tchou-ko
Leang, Tchang Fei, Kouan Yu ; le « traître » Ts’ao Ts’ao), est une manière de geste épique.
Mais il ne faut pas oublier qu’il ne peut avoir été composé que tout à fait à la fin de la
dynastie mongole, sinon au début des Ming. Bien mieux, les héros en sont des révoltés,
insurgés au nom du droit contre un pouvoir illégitime, ce qui correspondra assez à la situation
de 1355, quand la Chine du Sud se soulèvera contre le régime mongol.
(86) Je suivrai pour les souverains ming et mandchous l’habitude prise par les historiens occi-
dentaux. En réalité le nom ainsi communément donné à ces souverains n’est pas proprement
le leur, mais celui de leurs années de règne.
(87) En chinois, Tseu-kin-tcheng. Ce nom de « ville violet pourpre » donné à la cité interdite
lui est appliqué par analogie avec la couleur théorique de l’étoile polaire et parce que l’étoile
polaire est le centre du monde céleste comme la ville interdite est le centre du monde terrestre.
(88) Souvent désigné par le nom de la période Tch’ong-tcheng.
(89) Soulié de Morant, L’Epopée des jésuites en Chine.
(90) Le Père Gerbillon et les autres jésuites nous ont transmis de lui plusieurs traits plaisants,
comme celui-ci : Un jour qu’il se promenait dans son parc, il avisa un mandarin de sa suite
qui venait, il le savait, de se faire payer par un solliciteur 20.000 taëls d’argent. « Prends la
bride, lui dit-il, et fais-moi faire un tour. » Le tour fait, l’empereur démonta. « Voici pour ta
peine », lui dit-il. Et il lui donna un taël. « Et maintenant, ajouta-t-il, à ton tour : monte ! »
L’autre dut s’exécuter. L’empereur prit la bride, lui fit faire le même tour, puis : « A toi de
payer maintenant. Combien de fois suis-je plus grand que toi ? — Infiniment ! balbutia le
mandarin. — Mettons vingt mille fois, trancha l’empereur. Tu me dois vingt mille taëls ! » Et
le fonctionnaire prévaricateur dut s’exécuter ...
(91) Ainsi désigné par le nom de ses années de règne.
René GROUSSET — Histoire de la Chine 269
(92) Il y aurait encore environ 700.000 musulmans chinois au Yun-nan et entre 1.400.000 et
3.810.000 au Kan-sou, mais ces chiffres sont très approximatifs.
(93) K’ang Yeou-wei (1858-1927), le doctrinaire de la réforme de 1898, pour grand lettré
qu’il fût, ne se révélait pas moins comme un utopiste dont certaines opinions devaient choquer
singulièrement tous les tenants de la tradition chinoise, fondée sur le respect de la famille et le
culte des ancêtres. Un des articles de son programme comportait la suppression de la famille
et du mariage, aucune union ne devant dépasser un an. Un autre article disposait que tout mort
serait incinéré et qu’à côté de chaque four crématoire une usine d’engrais serait installée...
Son élève, Leang Ki-tch’ao (1873-1929), professait des idées non moins singulières.
(94) Nous le désignons par la graphie de son nom en dialecte cantonais, telle qu’elle a été
popularisée par les journaux : en réalité, il faudrait en cantonais Siun Yat-sin. En langue
mandarine, Souen Yi-sien, aussi appelé Souen Wen.
(95) D’abord kouo-ming tang, « parti du mandat national » (par opposition au « mandat » de
droit divin de la dynastie mandchoue) ; par la suite kouo-min-tang, « parti national » (avec le
caractère min, « peuple »), dénomination qui a définitivement prévalu.
(96) Ne racontait-on pas qu’il avait fait baptiser collectivement toute son armée avec des
pompes à incendie ?
(97) C’est vers 170 avant J.-C. que l’ingénieur Li Ping établit le réseau d’irrigation de la
plaine de Tch’eng-tou. Une inscription rupestre à Kouan-hien rappelle encore ses sages
maximes : « Tenez toujours les canaux creusés et les digues basses. »
(98) Suivant les méthodes de calcul, les terres en culture représentent soit les 14,8 %, soit les
18 % de la superficie totale des provinces.
(99) La Chine produit actuellement 520 millions de quintaux de riz, ce qui fait d’elle le
premier pays producteur du monde (l’Inde ne vient qu’ensuite avec 455 millions de quintaux).
(100) Mais ici se présente une cause d’appauvrissement particulière. Les provinces de lœss du
nord-ouest qui sont les principales productrices de blé sont restées si isolées, si mal reliées au
reste de la Chine, que l’exportation de leurs produits est un problème. L’exportation du blé
par animaux de bât ou par charrettes exige des frais de transport trop coûteux. Les paysans du
Chen-si et du Kan-sou ont donc tendance à transformer les champs de blé en champs de
pavots, l’opium étant facile à expédier sous un petit volume. D’où accroissement des risques
de famine locale. Ajoutons d’ailleurs qu’une fois cette crise des transports résolue, la Chine se
retrouvera, ici encore, dans une situation assez avantageuse : d’après les statistiques du
gouvernement chinois, elle produirait actuellement 250 millions de quintaux de blé, arrivant
immédiatement après la Russie (313 millions).
(101) « Culture de coteaux, analogue à la vigne », le thé est particulièrement productif dans la
zone des hauteurs qui sépare le Kiang-si du Tchö-kiang et du Fou-kien. Mais il semble que
son rendement pourrait être accru dans d’autres parties, restées incultes, des plis siniens.
(102) Il n’y aurait en Chine à l’heure actuelle pas plus de 18.000 à 19.000 kilomètres de
chemins de fer (alors que la France en possède 47.000). Il est vrai qu’un effort plus sérieux a
été tenté pour la construction des routes. Si on fait abstraction des vieilles routes dal lées,
larges de 1 m. 50, sur lesquelles aucune voiture ne pouvait circuler, il n’y avait en 1921 que
1185 kilomètres de routes modernes dans toute la Chine. Grâce au système de réquisition des
paysans appliqué en grand par Tchiang Kai-chek, les progrès ont été rapides. La Chine
possédait déjà 34.000 kilomètres en 1929 et 109.149 à la fin de 1936.
(103) Les réserves de charbon sont réparties entre le Chan-tong (massif du T’ai-chan), les
rives du moyen et du bas Yang-tseu, le Sseu-tch’ouan (ce dernier avec des charbons
René GROUSSET — Histoire de la Chine 270
jurassiques de moindre valeur) et — surtout — le Chan-si : on estime que le bassin
carbonifère du Chan-si représente 80 % des réserves chinoises en charbon.
*
**
René GROUSSET — Histoire de la Chine 271
1 — 2 — 3 — 4 — 5 — 6 — 7 — 8 — 9 — 10
11 — 12 — 13 — 14 — 15 — 16 — 17 — 18 — 19 — 20
21 — 22 — 23 — 24 — 25 — 26 — 27 — 28 — 29 — 30
31 — 32 — 33
Tableau des dynasties — Notes sur l’art chinois — Notes — Table -▲