EL 5 : Chapitre 15, de « Le soir au souper … » à « … un pet d’un âne mort. », p.147 à 149.
Le soir, au souper, ledit Des Marais 1 fit venir un de ses jeunes pages, originaire de Villegongis 2,
nommé Eudémon3, si bien coiffé, tiré à quatre épingles, pomponné, si digne en son attitude, qu’il
ressemblait bien plus à un petit angelot qu’à un homme. Puis il dit à Grandgousier : « Voyez-vous ce
jeune enfant ? Il n’a pas encore douze ans. Voyons, si bon vous semble, la différence qu’il y a entre
la science de vos ahuris de néantologues4 du temps jadis et celle des jeunes gens d’aujourd’hui. »
La proposition agréa à Grandgousier, qui demanda que le page fît son exposé. Alors, Eudémon,
demandant la permission du vice-roi son maître, se leva, le bonnet au poing, le visage ouvert, la
bouche vermeille5, le regard ferme et les yeux posés sur Gargantua avec une modestie juvénile 6. Il
commença à le louer et à exalter en premier lieu sa vertu et ses bonnes moeurs, en second lieu son
0 savoir, en troisième lieu sa noblesse, en quatrième lieu sa beauté physique et en cinquième lieu il
l’exhortait7 avec douceur à vénérer, en lui obéissant en tout, son père, qui prenait un tel soin de lui
faire donner une bonne instruction. Il le priait enfin de vouloir bien le garder comme le dernier de
ses serviteurs, car pour l’heure, il ne demandait nul autre don des cieux que de recevoir la grâce de
lui complaire par quelque service qui lui fût agréable. Toute cette déclaration fut prononcée par lui
5 avec des gestes si appropriés, une élocution si distincte, une voix si pleine d’éloquence, un langage
si fleuri, et en un si bon latin qu’il ressemblait plus à un Gracchus 8, à un Cicéron ou à un Paul-Émile
du temps passé qu’à un jeune homme de ce siècle.
Tout autre fut la contenance de Gargantua, qui se mit à pleurer comme une vache et se cachait le
visage avec son bonnet, et il ne fut pas possible de tirer de lui une parole, pas plus qu’un pet d’un
0 âne mort.
1 Certains critiques ont vu en Des Marais une allusion à Désiré Érasme.
2 Ville française dans le département de l’Indre.
3 Ce prénom signifie Bien Doué.
4 Matéologiens dans le texte original : chez Saint-Paul, ce sont des parleurs au verbe creux. Le mot évoque le mot
théologiens, d’après Erasme.
5 Rouge vif et léger.
6 Modestie d’enfant.
7 Tenter de convaincre par des discours.
8 Orateur antique, de même que Cicéron et Paul-Émile.
EL 5 : Chapitre 15, de « Le soir au souper … » à « … un pet d’un âne mort. »,
p.147 à 149.
1 Le soir, au souper, ledit Des Marais9 fit venir un de ses jeunes pages,
originaire de Villegongis10, nommé Eudémon11, si bien coiffé, tiré à quatre
épingles, pomponné, si digne en son attitude, qu’il ressemblait bien plus à un
petit angelot qu’à un homme. Puis il dit à Grandgousier : « Voyez-vous ce
5 jeune enfant ? Il n’a pas encore douze ans. Voyons, si bon vous semble, la
différence qu’il y a entre la science de vos ahuris de néantologues 12 du temps
jadis et celle des jeunes gens d’aujourd’hui. »
La proposition agréa à Grandgousier, qui demanda que le page fît son
exposé. Alors, Eudémon, demandant la permission du vice-roi son maître, se
10 leva, le bonnet au poing, le visage ouvert, la bouche vermeille 13, le regard
ferme et les yeux posés sur Gargantua avec une modestie juvénile14. Il
commença à le louer et à exalter en premier lieu sa vertu et ses bonnes
moeurs, en second lieu son savoir, en troisième lieu sa noblesse, en
quatrième lieu sa beauté physique et en cinquième lieu il l’exhortait15 avec
15 douceur à vénérer, en lui obéissant en tout, son père, qui prenait un tel soin
de lui faire donner une bonne instruction. Il le priait enfin de vouloir bien le
9 Certains critiques ont vu en Des Marais une allusion à Désiré Érasme.
10 Ville française dans le département de l’Indre.
11 Ce prénom signifie Bien Doué.
12 Matéologiens dans le texte original : chez Saint-Paul, ce sont des parleurs au verbe creux. Le mot évoque le mot
théologiens, d’après Erasme.
13 Rouge vif et léger.
14 Modestie d’enfant.
15 Tenter de convaincre par des discours.
garder comme le dernier de ses serviteurs, car pour l’heure, il ne demandait
nul autre don des cieux que de recevoir la grâce de lui complaire par quelque
service qui lui fût agréable. Toute cette déclaration fut prononcée par lui avec
20 des gestes si appropriés, une élocution si distincte, une voix si pleine
d’éloquence, un langage si fleuri, et en un si bon latin qu’il ressemblait plus à
un Gracchus16, à un Cicéron ou à un Paul-Émile du temps passé qu’à un
jeune homme de ce siècle.
Tout autre fut la contenance de Gargantua, qui se mit à pleurer comme une
vache et se cachait le visage avec son bonnet, et il ne fut pas possible de tirer
de lui une parole, pas plus qu’un pet d’un âne mort.
16 Orateur antique, de même que Cicéron et Paul-Émile.
=> Cette oeuvre est représentative d’une idée de l’éducation qui accompagne l’élève pour le rendre
autonome et en faire un citoyen apte à s’intégrer dans la cité et à en gérer les affaires, tout
l’inverse d’une éducation verticale et livresque dans un seul but de discussion théologique.
=> Cette oeuvre est représentative d’une idée de l’éducation qui accompagne l’élève pour le rendre
autonome et en faire un citoyen apte à s’intégrer dans la cité et à en gérer les affaires, tout
l’inverse d’une éducation verticale et livresque dans un seul but de discussion théologique.
ZOOM sur … Les codes de la rhétorique antique
Définition: pour faire bref, c’est l’art du discours persuasif, ou encore l’art de l’éloquence, c’est-à-dire
l’art de mettre en forme et en voix un discours pour emporter l’adhésion de l’auditoire.
Chez Aristote, in La Rhétorique, cet art de la persuasion associe ethos (autorité morale de
l’orateur et la cause qu’il défend), logos (le discours vrai) et pathos (les émotions et sentiments
suscités chez l’auditoire). A quoi s’ajoutent prepon (decorum en latin) qui désigne l’art de l’à-
propos, encore appelé la règle de la convenance: le discours doit être adapté à ses fins et à son
public, et memoria.
Pour Aristote et Cicéron, la rhétorique est la meilleure voie d’accès à la civilisation.
C’est un art qui s’enseigne et qui nécessite l’application d’une méthode que connaissait tout
humaniste digne de ce nom.
Cette méthode universellement transmise a été exposée notamment par Cicéron, in De l’orateur.
Pour composer un discours convenablement, il faut:
- trouver quoi dire : c’est l’inventio
- mettre en ordre ce que l’on veut dire : c’est la dispositio
- rédiger ce que l’on veut dire en usant de figures de style : c’est l’elocutio
- mettre en voix et présenter oralement son discours : c’est l’actio
Pour la dispositio, Cicéron préconise de suivre le plan suivant:
- exorde (introduction souvent composée d’une captatio benevolentiae)
- narration (partie narrative qui replace la thèse dans un contexte),
- argumentation (exposé des arguments en faveur de la thèse),
- réfutation (exposé facultatif cette fois de la thèse contraire à celle défendue)
- et, enfin, péroraison (c’est la conclusion).
Pour l’elocutio, on attend de l’orateur qu’il maîtrise l’art de la période (phrase complexe d’une
certaine ampleur composée de 4 parties), et du style.
Page de biographie d’Érasme, sur le site de la BNF
ZOOM sur … Les codes de la rhétorique antique
Définition: pour faire bref, c’est l’art du discours persuasif, ou encore l’art de
l’éloquence, c’est-à-dire l’art de mettre en forme et en voix un discours pour emporter
l’adhésion de l’auditoire.
Chez Aristote, in La Rhétorique, cet art de la persuasion associe ethos (autorité
morale de l’orateur et la cause qu’il défend), logos (le discours vrai) et pathos (les
émotions et sentiments suscités chez l’auditoire). A quoi s’ajoutent prepon (decorum
en latin) qui désigne l’art de l’à-propos, encore appelé la règle de la convenance: le
discours doit être adapté à ses fins et à son public, et memoria.
Pour Aristote et Cicéron, la rhétorique est la meilleure voie d’accès à la civilisation.
C’est un art qui s’enseigne et qui nécessite l’application d’une méthode que
connaissait tout humaniste digne de ce nom.
Cette méthode universellement transmise a été exposée notamment par Cicéron, in
De l’orateur.
Pour composer un discours convenablement, il faut:
- trouver quoi dire : c’est l’inventio
- mettre en ordre ce que l’on veut dire : c’est la dispositio
- rédiger ce que l’on veut dire en usant de figures de style : c’est l’elocutio
- mettre en voix et présenter oralement son discours : c’est l’actio
Pour la dispositio, Cicéron préconise de suivre le plan suivant:
- exorde (introduction souvent composée d’une captatio benevolentiae)
- narration (partie narrative qui replace la thèse dans un contexte),
- argumentation (exposé des arguments en faveur de la thèse),
- réfutation (exposé facultatif cette fois de la thèse contraire à celle défendue)
- et, enfin, péroraison (c’est la conclusion).
Pour l’elocutio, on attend de l’orateur qu’il maîtrise l’art de la période (phrase
complexe d’une certaine ampleur composée de 4 parties), et du style.
=> Cette oeuvre est représentative d’une idée de l’éducation qui accompagne
l’élève pour le rendre autonome et en faire un citoyen apte à s’intégrer dans
la cité et à en gérer les affaires, tout l’inverse d’une éducation verticale et
livresque dans un seul but de discussion théologique.
Page de biographie d’Érasme sur le site de la BNF
Extrait 1 : Montaigne, Essais, I, 26, « De l’institution des enfants »
Pour un enfant de maison noble qui recherche l'étude des lettres, non pour le gain
(...) ni autant pour les avantages extérieurs que pour les siens propres et pour qu'il
s'enrichisse et s'en pare au-dedans, moi, ayant plutôt envie de faire de lui un homme
habile. qu'un homme savant, je voudrais aussi qu'on fût soucieux de lui choisir un
guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu'on exigeât chez celui-ci les
deux qualités, mais plus la valeur morale et l'intelligence que la science, et je
souhaiterais qu'il se comportât dans l'exercice de sa charge d'une manière nouvelle.
On ne cesse de criailler à nos oreilles d'enfants, comme si l'on versait dans un
entonnoir, et notre rôle, ce n'est que de redire ce qu'on nous a dit. Je voudrais que le
précepteur corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d'entrée, selon la portée
de l'âme qu'il a en main, il commençât à la mettre sur la piste 17, en lui faisant goûter
les choses, les choisir et les discerner d'elle-même, en lui ouvrant quelquefois le
chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et parle seul,
je veux qu'il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas 18
faisaient d'abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis
qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. »19 Il est bon qu'il le fasse trotter
devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu'à quel point il doit se rabaisser
pour s'adapter à sa force. Faute d'apprécier ce rapport, nous gâtons tout : savoir le
discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c'est l'une des tâches
les plus ardues que je connaisse ; savoir descendre au niveau des allures puériles du
17 Le mot piste évoque l'apprentissage
18 Philosophe et enseignant grec
19 Citation latine : « l’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent s’instruire » phrase de
Cicéron, De natura deorum, l, 5. 5.
disciple et les guider est l'effet d'une âme élevée et bien forte. Je marche de manière
plus sûre et plus ferme en montant qu'en descendant. Quant aux maîtres qui,
comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une même façon d'enseigner
et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d'esprits de tailles et formes si
différentes, il n'est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d'enfants, ils en
rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur
enseignement. Qu'ils ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots
de la leçon qu'il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu'il juge du
profit qu'il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa
vie. Ce que l'élève viendra apprendre, qu'il le lui fasse mettre en cent formes et
adaptées à autant de sujets différents pour voir s'il l'a dès lors bien compris et bien
fait sien, en réglant l'allure de sa progression d'après les conseils pédagogiques de
Platon20. Regorger21 la nourriture comme on l'a avalée est une preuve qu'elle est
restée crue et non assimilée. L’estomac n'a pas fait son œuvre s'il n'a pas fait
changer la façon d'être et la forme de ce qu'on lui avait donné à digérer.
Livre l, chapitre XXVI, « Sur l'éducation des enfants », adapté et traduit du
français du XVIe siècle par A. Lanly.
20 Penseur et philosophe grec qui enseignait
21 régurgiter
Extrait 2 : Don Quichotte est un seigneur peu argenté qui passe ses jours et ses
nuits à dévorer des romans de chevalerie à la prose tortueuse, non sans
conséquence…
Avec ces propos et d’autres semblables, le pauvre gentilhomme perdait le
jugement. Il passait les nuits et se donnait la torture pour les comprendre, pour les
approfondir, pour leur tirer le sens des entrailles, ce qu’Aristote lui-même n’aurait pu
faire, s’il fût ressuscité tout exprès pour cela. Il ne s’accommodait pas autant des
blessures que Don Bélianis22 donnait ou recevait, se figurant que, par quelque
excellent docteur qu’il fût pansé, il ne pouvait manquer d’avoir le corps couvert de
cicatrices, et le visage de balafres. Mais, néanmoins, il louait dans l’auteur cette façon
galante de terminer son livre par la promesse de cette interminable aventure ;
souvent même il lui vint envie de prendre la plume, et de le finir au pied de la lettre,
comme il y est annoncé. Sans doute il l’aurait fait, et s’en serait même tiré à son
honneur, si d’autres pensées, plus continuelles et plus grandes, ne l’en eussent
détourné. Maintes fois il avait disputé avec le curé du pays, homme docte et gradué à
Sigüenza23, sur la question de savoir lequel avait été le meilleur chevalier, de
Palmérin d’Angleterre ou d’Amadis de Gaule. Pour maître Nicolas, barbier du même
village, il assurait que nul n’approchait du chevalier de Phébus, et que, si quelqu’un
pouvait lui être comparé, c’était le seul Don Galaor, frère d’Amadis de Gaule ; car
celui-là était propre à tout, sans minauderie, sans grimaces, non point un pleureur
comme son frère, et ne lui cédant pas d’un pouce pour le courage.
22 Chevalier de fiction, comme les autres personnages évoqués ensuite
23 Ironie de Cervantès : petite université de Province qui n'a rien de remarquable
Enfin, notre hidalgo s’acharna tellement à sa lecture que ses nuits se passaient en
lisant du soir au matin, et ses jours, du matin au soir. Si bien qu’à force de dormir peu
et de lire beaucoup, il se dessécha le cerveau, de manière qu’il vint à perdre l’esprit.
Son imagination se remplit de tout ce qu’il avait lu dans les livres, enchantements,
querelles, défis, batailles, blessures, galanteries, amours, tempêtes, et autres
extravagances ; et il se fourra si bien dans la tête que tout ce magasin d’inventions
rêvées était la vérité pure, qu’il n’y eut pour lui nulle autre histoire plus certaine dans
le monde.
Don Quichotte de la Manche, Miguel de Cervantes, Livre I chapitre I, 1605.
Extrait 1 : Montaigne, Essais, I, 26, « De l’institution des enfants »
Pour un enfant de maison noble qui recherche l'étude des lettres, non pour le gain (...) ni autant pour les
avantages extérieurs que pour les siens propres et pour qu'il s'enrichisse et s'en pare au-dedans, moi, ayant
plutôt envie de faire de lui un homme habile. qu'un homme savant, je voudrais aussi qu'on fût soucieux de lui
choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu'on exigeât chez celui-ci les deux qualités,
mais plus la valeur morale et l'intelligence que la science, et je souhaiterais qu'il se comportât dans l'exercice
de sa charge d'une manière nouvelle. On ne cesse de criailler à nos oreilles d'enfants, comme si l'on versait
dans un entonnoir, et notre rôle, ce n'est que de redire ce qu'on nous a dit. Je voudrais que le précepteur
corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d'entrée, selon la portée de l'âme qu'il a en main, il commençât
à la mettre sur la piste24, en lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d'elle-même, en lui ouvrant
quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et parle seul, je veux
qu'il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas25 faisaient d'abord parler leurs disciples,
et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. » 26 Il est bon
qu'il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu'à quel point il doit se rabaisser pour
s'adapter à sa force. Faute d'apprécier ce rapport, nous gâtons tout : savoir le discerner, puis y conformer sa
conduite avec une juste mesure, c'est l'une des tâches les plus ardues que je connaisse ; savoir descendre au
niveau des allures puériles du disciple et les guider est l'effet d'une âme élevée et bien forte. Je marche de
manière plus sûre et plus ferme en montant qu'en descendant. Quant aux maîtres qui, comme le comporte
notre usage, entreprennent, avec une même façon d'enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger
beaucoup d'esprits de tailles et formes si différentes, il n'est pas extraordinaire si, dans tout un peuple
d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur enseignement.
Qu'ils ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de la leçon qu'il lui a faite, mais de lui dire
leur sens et leur substance, et qu'il juge du profit qu'il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais
par celui de sa vie. Ce que l'élève viendra apprendre, qu'il le lui fasse mettre en cent formes et adaptées à
autant de sujets différents pour voir s'il l'a dès lors bien compris et bien fait sien, en réglant l'allure de sa
progression d'après les conseils pédagogiques de Platon27. Regorger28 la nourriture comme on l'a avalée est une
preuve qu'elle est restée crue et non assimilée. L’estomac n'a pas fait son œuvre s'il n'a pas fait changer la
façon d'être et la forme de ce qu'on lui avait donné à digérer.
Livre l, chapitre XXVI, « Sur l'éducation des enfants », adapté et traduit du français du XVIe siècle par
A. Lanly.
24 Le mot piste évoque l'apprentissage
25 Philosophe et enseignant grec
26 Citation latine : « l’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent s’instruire » phrase de
Cicéron, De natura deorum, l, 5. 5.
27 Penseur et philosophe grec qui enseignait
28 régurgiter
Extrait 2 : Don Quichotte est un seigneur peu argenté qui passe ses jours et ses nuits à dévorer des
romans de chevalerie à la prose tortueuse, non sans conséquence…
Avec ces propos et d’autres semblables, le pauvre gentilhomme perdait le jugement. Il passait les nuits et
se donnait la torture pour les comprendre, pour les approfondir, pour leur tirer le sens des entrailles, ce
qu’Aristote lui-même n’aurait pu faire, s’il fût ressuscité tout exprès pour cela. Il ne s’accommodait pas autant
des blessures que Don Bélianis29 donnait ou recevait, se figurant que, par quelque excellent docteur qu’il fût
pansé, il ne pouvait manquer d’avoir le corps couvert de cicatrices, et le visage de balafres. Mais, néanmoins,
il louait dans l’auteur cette façon galante de terminer son livre par la promesse de cette interminable aventure ;
souvent même il lui vint envie de prendre la plume, et de le finir au pied de la lettre, comme il y est annoncé.
Sans doute il l’aurait fait, et s’en serait même tiré à son honneur, si d’autres pensées, plus continuelles et plus
grandes, ne l’en eussent détourné. Maintes fois il avait disputé avec le curé du pays, homme docte et gradué à
Sigüenza30, sur la question de savoir lequel avait été le meilleur chevalier, de Palmérin d’Angleterre ou
d’Amadis de Gaule. Pour maître Nicolas, barbier du même village, il assurait que nul n’approchait du
chevalier de Phébus, et que, si quelqu’un pouvait lui être comparé, c’était le seul Don Galaor, frère d’Amadis
de Gaule ; car celui-là était propre à tout, sans minauderie, sans grimaces, non point un pleureur comme son
frère, et ne lui cédant pas d’un pouce pour le courage.
Enfin, notre hidalgo s’acharna tellement à sa lecture que ses nuits se passaient en lisant du soir au matin,
et ses jours, du matin au soir. Si bien qu’à force de dormir peu et de lire beaucoup, il se dessécha le cerveau,
de manière qu’il vint à perdre l’esprit. Son imagination se remplit de tout ce qu’il avait lu dans les livres,
enchantements, querelles, défis, batailles, blessures, galanteries, amours, tempêtes, et autres extravagances ; et
il se fourra si bien dans la tête que tout ce magasin d’inventions rêvées était la vérité pure, qu’il n’y eut pour
lui nulle autre histoire plus certaine dans le monde.
Don Quichotte de la Manche, Miguel de Cervantes, Livre I chapitre I, 1605.
29 Chevalier de fiction, comme les autres personnages évoqués ensuite
30 Ironie de Cervantès : petite université de Province qui n'a rien de remarquable
B- Dans Gargantua
Comme nous le comprenons dans notre EL, le thème de l’éducation, bonne ou
mauvaise, est centrale à la Renaissance en général et en particulier dans le
roman. La bonne éducation se dévoile par un jeu d’oppositions apparemment
transparent entre chapitres :
- comme nous venons de le voir, chap 14 s’oppose clairement au chap 15
- chap 21-22 s’opposent aux chap 23-24 : dormir trop, manger, boire, jouer,
prier mal, laisser aller son corps (“le vicieux mode de vie de Gargantua”), temps
mal employé et vain vs pas de paresse, purgation du corps et de l’esprit,
émulation intellectuelle avec le maître, avec les voisins, avec Rhizotome,
répétition fondée sur la compréhension et le plaisir, piété sincère et relation
intime avec Dieu, hyperactivité et hyper organisation, équilibre corps et esprit
pendant les repas, culture utile du corps avec Gymnaste (le noble doit être prêt
pour la guerre)
Cependant, 3 autres passages viennent troubler ce jeu limpide d’oppositions :
- chap 4 à 13 de l’enfance de Gargantua où la nourriture abonde et où
Gargantua ne suit que son plaisir mais le ton est jubilatoire et célèbre le corps
et tous ses plaisirs.
- chap 39 à 41 où Frère Jean prend le contre-pied des enseignements de
Ponocratès sans que celui-ci n’en dise rien d’autre que des plaisanteries (“Par
ma foi mon petit couillaud, tu vaux ton pesant d’or ! - En cela, dit le moine, je
vous ressemble.”)
- Les chap sur Thélème où les contraintes sur le temps sont abolies : “Fais ce
que voudras”
=> un livre non dogmatique, dont la vérité est complexe et où le rire sert
toujours, en dernier ressort, à aiguiser l’esprit critique du lecteur ! Et c’est cela,
le coeur de la bonne éducation selon Rabelais.
B- Dans Gargantua
Comme nous le comprenons dans notre EL, le thème de l’éducation, bonne ou mauvaise, est centrale à la
Renaissance en général et en particulier dans le roman. La bonne éducation se dévoile par un jeu
d’oppositions apparemment transparent entre chapitres :
- comme nous venons de le voir, chap 14 s’oppose clairement au chap 15
- chap 21-22 s’opposent aux chap 23-24 : dormir trop, manger, boire, jouer, prier mal, laisser aller son
corps (“le vicieux mode de vie de Gargantua”), temps mal employé et vain vs pas de paresse, purgation
du corps et de l’esprit, émulation intellectuelle avec le maître, avec les voisins, avec Rhizotome,
répétition fondée sur la compréhension et le plaisir, piété sincère et relation intime avec Dieu,
hyperactivité et hyper organisation, équilibre corps et esprit pendant les repas, culture utile du corps
avec Gymnaste (le noble doit être prêt pour la guerre)
Cependant, 3 autres passages viennent troubler ce jeu limpide d’oppositions :
- chap 4 à 13 de l’enfance de Gargantua où la nourriture abonde et où Gargantua ne suit que son plaisir
mais le ton est jubilatoire et célèbre le corps et tous ses plaisirs.
- chap 39 à 41 où Frère Jean prend le contre-pied des enseignements de Ponocratès sans que celui-ci
n’en dise rien d’autre que des plaisanteries (“Par ma foi mon petit couillaud, tu vaux ton pesant d’or !
- En cela, dit le moine, je vous ressemble.”)
- Les chap sur Thélème où les contraintes sur le temps sont abolies : “Fais ce que voudras”
=> un livre non dogmatique, dont la vérité est complexe et où le rire sert toujours, en dernier ressort, à
aiguiser l’esprit critique du lecteur ! Et c’est cela, le coeur de la bonne éducation selon Rabelais.
B- Dans Gargantua
Comme nous le comprenons dans notre EL, le thème de l’éducation, bonne ou mauvaise, est centrale à la
Renaissance en général et en particulier dans le roman. La bonne éducation se dévoile par un jeu
d’oppositions apparemment transparent entre chapitres :
- comme nous venons de le voir, chap 14 s’oppose clairement au chap 15
- chap 21-22 s’opposent aux chap 23-24 : dormir trop, manger, boire, jouer, prier mal, laisser aller son
corps (“le vicieux mode de vie de Gargantua”), temps mal employé et vain vs pas de paresse, purgation
du corps et de l’esprit, émulation intellectuelle avec le maître, avec les voisins, avec Rhizotome,
répétition fondée sur la compréhension et le plaisir, piété sincère et relation intime avec Dieu,
hyperactivité et hyper organisation, équilibre corps et esprit pendant les repas, culture utile du corps
avec Gymnaste (le noble doit être prêt pour la guerre)
Cependant, 3 autres passages viennent troubler ce jeu limpide d’oppositions :
- chap 4 à 13 de l’enfance de Gargantua où la nourriture abonde et où Gargantua ne suit que son plaisir
mais le ton est jubilatoire et célèbre le corps et tous ses plaisirs.
- chap 39 à 41 où Frère Jean prend le contre-pied des enseignements de Ponocratès sans que celui-ci
n’en dise rien d’autre que des plaisanteries (“Par ma foi mon petit couillaud, tu vaux ton pesant d’or !
- En cela, dit le moine, je vous ressemble.”)
- Les chap sur Thélème où les contraintes sur le temps sont abolies : “Fais ce que voudras”
=> un livre non dogmatique, dont la vérité est complexe et où le rire sert toujours, en dernier ressort, à
aiguiser l’esprit critique du lecteur ! Et c’est cela, le coeur de la bonne éducation selon Rabelais.
EL 5 : Chapitre 15, de « Le soir au souper … » à « … un pet d’un âne mort. », p.147 à 149.
Situation du passage : après avoir fait montre d’une vivacité d’esprit certaine mais au goût discutable aux
chapitres 12 et 13, Gargantua commence sa formation intellectuelle auprès de Tubal Holopherne,
théologien/sophiste au nom évocateur : il en sort « fou, niais, tout rêveur et radoteur.» Son père envisage donc
pour lui une éducation nouvelle en prenant conseil auprès du Vice-roi de Papeligosse, Des Marais, qui figure
peut-être le célèbre intellectuel contemporain Érasme.
Projet : Nous montrerons comment la mise en scène d’un morceau d’éloquence à contre-emploi met
comiquement en valeur la nécessité d’un savoir bien employé.
ou
Nous montrerons comment Rabelais s’appuie sur le rire pour critiquer un savoir mal employé.
remier mouvement de la ligne 1 à 6 (jusqu’à exposé) : Eudemon est d’abord présenté comme le produit
xemplaire d’une éducation humaniste.
- Le soir, au souper, ledit Des - CCT x 2 indiquent un moment temporel mais aussi
ntroductio social : pris en fin d’après-midi, chez nobles le souper
Marais fit venir un de ses jeunes
d’un est un moment de convivialité et de sociabilité à la
ersonnage pages, Renaissance. Moment de divertissement autant que de
ui nourrissage, le repas royal est l’occasion ici d’une
étonne réflexion apparemment sérieuse sur l’éducation dans
un contexte humaniste : entre gens bien nés donc =>
Grandgousier est le roi, Des Marais, vice-roi
(représentant du roi dans un territoire conquis ou lointain
du royaume) et pê figure représentant Erasme qui fut le
conseiller de Charles Quint et dont Rabelais se sent
intellectuellement extrêmement proche, et le page qui
désigne un jeune noble au service d’un seigneur.
- dans ce contexte, la scène proposée est donc une scène
où les personnages vont assister à une représentation :
DM fit venir un de ses jeunes pages indique qu’il
propose un spectacle dont le protagoniste est Eudemon.
Une distance (critique ?) est tout de suite installée.
- le héros de ce spectacle est introduit : nom grec
originaire de Villegongis, nommé
signifiant Bien doué, renvoyant à la plus haute culture
Eudémon, humaniste avec le goût pour le retour à l’antique et à la
langue grecque, mais origine géographique française et
provinciale > effet comique ou au moins déréalisant.
Eudémon incarne un type : un de ces jeunes gens
d’aujourd’hui, ayant reçu une éducation nouvelle depuis
seulement deux ans.
- un type, un modèle même : usage de la tournure
intensive dans le système corrélatif si … si … que
si bien coiffé, tiré à quatre
exprimant à la fois le très haut degré et la conséquence
épingles, pomponné, si digne en (PSCCirc de cq) => très haut degré d’hygiène,
exemplaire même (pomponné) et mise impeccable de la
son attitude, qu’il ressemblait bien
plus à un petit angelot qu’à un tête (si bien coiffé) aux pieds (tiré à quatre épingles),
dont la conséquence est d’en faire un être presque irréel,
homme.
un personnage donc, un masque, une apparition divine :
un angelot plutôt qu’un homme. Excellence de ce
modèle avec lequel contraste fortement et comiquement
l’autre personnage d’enfant que nous connaissons,
Gargantua, qui vient de passer 53 ans, 10 mois et 2
semaines (la précision est comique) à étudier avec le
résultat que l’on sait. Les attentes du lecteur ici sont
fortes :
Puis il dit à Grandgousier : «
- il s’agit - Le dialogue reprend entre les deux hommes comme
Voyez-vous ce jeune enfant ? Il
’un jeu l’indiquent les verbes de parole, le passage au DD, les
érieux où n’a pas encore douze ans. Voyons, déictiques (ce, voyons, d’aujourd’hui, P2 vos) énonçant
éducation le contexte propice à leur enquête : la réflexion proposée
si bon vous semble, la différence
ouvelle est proposée dans le cadre d’une parole dialogique.
st qu’il y a entre Effet de réel très fort avec la question rhétorique qui
omparée à convoque avec force le personnage d’Eudémon sous nos
éducation yeux : voyez-vous… ? => la parole vive, vivante,
aditionne échangée entre amis est le lieu de la découverte et de la
e mise à l’épreuve des connaissances, enjeu réel de cette
représentation
- La portée du dispositif proposé, de cette représentation
est donc argumentative, et l'hypothèse que les amis se
proposent de vérifier est formulée dans une PSR :
voyons la diff qu’il y a entre : il s’agit de comparer deux
modes éducatifs en comparant deux enfants il n’a pas
encore douze ans (notons que Gargantua est bcp plus âgé
que cela, ce qui rend la comparaison d’autant moins
flatteuse)
la science de vos ahuris de - Le texte oppose deux types de science par l’articulation
entre deux GN étendus qui forment une antithèse : du
néantologues du temps jadis et
temps jadis vs d’aujourd’hui , vos ahuris de
celle des jeunes gens néantologues vs des jeunes gens. Les néantologues sont
donc ainsi probablement âgés et incarnent un savoir
d’aujourd’hui. »
dépassé et creux : le mot base est le mot néant, qui dit
bien le vide de leurs pratiques. Ce mot est déjà présent
chez Erasme, qui le rapproche de théologiens (car en
FRenaiss. c’est le mot matéologien), mais il arrive
jusqu’à Rabelais par les évangiles de St Paul qui appelle
matéologiens des parleurs au verbe creux. Cela fait écho
au mot ahuris : l’ahuri c’est l’abruti, celui dont la pensée
est figée, qui ne comprend rien à rien. La thèse est ainsi
posée : la science du passé est une science morte à
laquelle il faut renoncer. La cible de cette attaque
satirique (cf hyperbole à valeur comique qui participe au
grossissement des traits dans la satire), ce sont les
éducateurs de Gargantua, le théologiens de la Sorbonne,
les sophistes.
La proposition agréa à
- Modèle En bon Pantagruéliste, Grandgousier évolue au contact
Grandgousier, qui demanda que le
u bon de son ami, dans les propos échangés et le plaisir du
rince, page fît son exposé. repas : il se montre convaincu “la proposition agréa à
randgous Grandgousier” et donne son accord : il témoigne de la
r se curiosité pour les idées de son ami .
montre La PSR apposée, dont le sujet est qui ayant pour
avorable à antécédent Grandgousier, et sujet de demanda, montre
qu’il est même partie prenante puisque c’est lui qui
écouverte donne le feu vert pour le spectacle en faisant demander
e ces le page. Cette PSR exprime donc une nuance de
édagogies conséquence : en conséquence de son ouverture d'esprit,
modernes il fait demander le page pour l’entendre.
De quoi sera fait cet “exposé”?
euxième mouvement de la ligne 7 (“Alors Eudemon…”) à 17 : Eudémon propose un morceau
’éloquence, à contre-emploi
- Alors, Eudémon, demandant la - Eudemon manifeste le respect de la hiérarchie :
udemon “demandant la permission du vice-roi son maître”. Il est
permission du vice-roi son maître,
onstruit au service de Des Marais, dont on rappellera ici qu’il
n ethos se leva, le bonnet au poing, le incarne peut-être Erasme, modèle d'érudition bien
nspirant comprise pour tous les humanistes, et parle sous son
visage ouvert, la bouche vermeille,
ropre à contrôle. Le maître c’est aussi le magister, le maître à
ersuader le regard ferme et les yeux posés penser, et Eudemon n’est donc plus un simple serviteur
mais prend bien l’envergure du disciple > c’est bien de
sur Gargantua avec une modestie
transmission de connaissance et de relation maître/élève,
juvénile. d’éducation donc, dont il est ici question.
- comme il se doit, il parle debout “il se leva” , et s’en
suit une description de son attitude physique mais
surtout de sa tête et de son visage :
Remarque : la Renaissance prend ses distances avec le
genre des icônes, et le visage devient un objet à
représenter avec le développement de l’art réaliste du
portrait (on peut même parler d’une “assomption du
visage” et de l’individu selon Laetitia Marcucci in Le
rôle méconnu de la physiognomonie dans les théories et
les pratiques artistiques de la Renaissance à l’Âge
classique) ; cela correspond au souci de replacer la
connaissance de l’humain au centre des préoccupations
(vs une science tournée vers la religion et les symboles),
et comme le visage se meut sous l’effet des mouvements
de l’âme, des passions, il donne accès à la vérité
intérieure. Donc le visage d’Eudemon est décrit via un
ensemble de mots connotant positivement : il se
découvre “le bonnet au poing”, marque de son respect et
désir de montrer son visage ?, “ouvert, vermeille, ferme,
modestie juvénile” > mots qui insistent sur la franchise
du personnage, sur sa santé éclatante et la bonne hygiène
de son corps, mais également sur ses qualités d’orateur :
le regard posé sur Gargantua est ferme mais sans
effronterie, plein de modestie. Par ailleurs, l’insistance
sur les yeux et le regard sont sans doute un écho de la
pensée de l’époque autour du regard, héritée de Cicéron
“si le visage est le miroir de l’âme, les yeux en sont les
interprètes” : c’est son âme qu’Eudemon offre à
Gargantua par l’entremise de son regard ! Ainsi, il fait sa
captatio benevolentiae.
> contrepoint à cette tenue du corps exemplaire, le chap
7 où Gargantua (ce qui est un sobriquet déjà à l’époque
pour désigner un goinfre) se gave tant et plus de lait et
de vin ; il est déclaré de tempérament phlegmatique “il
était prodigieusement flegmatique des fesses”, qui n’est
pas un tempérament choisi par hasard par Rabelais,
médecin : c’est le tempérament le moins propice à la vie
de l’esprit.
- - Le discours d’Eudemon respecte les règles de la
udemon rhétorique cicéronienne par le soin accordé à la
Il commença à le louer et à exalter
ropose un dispositio des arguments : il commença … en premier
morceau en premier lieu sa vertu et ses lieu … en second lieu … en troisième lieu … en
’éloquenc quatrième lieu … et en cinquième lieu. Il fait preuve de
bonnes moeurs, en second lieu son
mais memoria et respecte apparemment le principe de
nadaptée à savoir, en troisième lieu sa decorum, puisque pour s’adresser à un fils de roi, il
on objet choisit le genre épidictique : louer, exalter, l’exhorter
noblesse, en quatrième lieu sa
(mot appartenant au champ lexical de la persuasion) dont
beauté physique et en cinquième la force est nuancée par le GP avec douceur.
- Il englobe par ailleurs dans sa louange son hôte,
lieu il l’exhortait avec douceur à
Grandgousier en rappelant l’impératif qu’a le fils à obéir
vénérer, en lui obéissant en tout, à son père en tout, donc obéissance sans limite, allant
même jusqu’à la vénération : il l’exhorte à vénérer son
son père, qui prenait un tel soin de
père, c’est-à-dire à lui manifester le respect qui lui est dû
lui faire donner une bonne en tant que père (rappel de la structure familiale à la
Renaissance et de la figure du père, reflet de Dieu en son
instruction.
foyer).
- La PSR complétant le GN son père a une nuance,
encore une fois, circonstancielle, en énonçant la cause du
respect dû à ce père : il prend soin de son instruction
thème central de tout ce passage.
- Si les compliments adressés à Grandgousier paraissent
exacts, on doute quand même de la pertinence des
qualités mentionnées chez Gargantua : si sa noblesse (et
peut-être sa beauté physique, ce qui semble douteux au
vu de son hygiène) est indéniable, sa vertu, ses bonnes
moeurs et son savoir sont loin d’être prouvés… À mettre
en parallèle avec le chap 21 où Ponocrates essaie de
redresser la barre le concernant et pour ce faire observe
son comportement au naturel (p.175 “puis il fientait,
pissait … n'est-ce pas assez ?”)
> Un soupçon plane chez le lecteur : faut-il rire de la
prestation d’Eudémon ?
- La dernière partie du discours, enfin, s’achève
Il le priait enfin de vouloir bien le classiquement sur une formule de politesse visant à se
garder comme le dernier de ses placer sous la protection de son hôte et à son service.
L’usage des hyperboles (le garder comme le dernier de
serviteurs, car pour l’heure, il ne
ses serviteurs - ne demander nul autre don des cieux)
demandait nul autre don des cieux trahit toutefois une politesse excessive, une obséquiosité
qui jette le doute sur la manière de comprendre ce
que de recevoir la grâce de lui
discours : si la maîtrise formelle des enseignements
complaire par quelque service qui humanistes est excellente de la part d’Eudemon, il en fait
un contre-emploi en louant ce qui ne mérite aucunement
lui fût agréable.
d’être loué ! Rabelais attire-t-il notre attention sur un
certain usage du savoir ?
- Toute cette déclaration fut - Alcofribas Nasier, narrateur du récit et masque de
lcofribas Rabelais, quitte ici le discours indirect par lequel il
prononcée par lui avec des gestes
asier, rapporte sans les commenter les paroles de son
arrateur- si appropriés, une élocution si personnage pour en commenter la prestation : ancrage
onimente dans le temps de l'écriture/du commentaire via l’emploi
distincte, une voix si pleine
r, du déictique de ce siècle.
ommente d’éloquence, un langage si fleuri, - Il en souligne méliorativement l’actio et l’inventio, par
scène le choix des mots et la répétition de l’adverbe intensif si,
et en un si bon latin qu’il
ui vient avec des gestes si appropriés, une élocution si distincte,
’avoir ressemblait plus à un Gracchus, à une voix si pleine d’éloquence, ainsi que l’elucotio, un
eu langage si fleuri, en un si bon latin, toujours avec les
un Cicéron ou à un Paul-Émile du
mêmes procédés laudatifs dans une proposition
temps passé qu’à un jeune homme subordonnée de conséquence si … que introduisant une
nouvelle comparaison : angelot dans la première partie
de ce siècle.
du texte, il est ici comparé à 3 célèbres orateurs latins,
l’un (Gracchus) ayant initié une remarquable réforme
agraire, l’autre (Paul-émile) ayant vaincu le très craint
royaume de Macédoine, le dernier (Cicéron) qu’on ne
présente plus, grand philosophe et orateur, homme
politique latin …
- Cette comparaison fait hyperbole et produit un effet de
décalage comique : Alcofribas est un bonimenteur et ses
propos ne sont pas à prendre au premier degré. Le
bonimenteur c’est celui qui use de procédés artificieux
pour persuader, ici donc, du mensonge : il ne peut pas lui
avoir échappé que le decorum n’était pas respecté et il y
a loin d’Eudemon à tous ces célèbres orateurs.
> Alors, que doit-on penser de cette démonstration ?
ème mouvement de la ligne 18 à la fin : Gargantua incarne un contre-modèle ridicule dont l’âme est
ourrie par les enseignements des sophistes
- La Tout autre fut la contenance de - Il s’agit bien de comparer les deux jeunes gens tout
éaction de autre fut… : cette comparaison ne se fait pas au profit du
Gargantua,
argantua géant, qui ne se contient pas > la contenance de G. > sa
onne un contenance c’est sa capacité à se tenir dans des limites, à
ouvel se surveiller devant autrui, à n’être pas entièrement
clairage à soumis à la nature, à sa nature (phlegmatique pour
exposé rappel). Dans cette comparaison, malgré les défauts de
’Eudemo son exposé, liés peut-être à la brièveté de son éducation,
c’est tout de même Eudemon qui l’emporte, et avec lui
l’éducation humaniste.
- Là où Eudemon est entièrement sous contrôle de lui-
- même, Gargantua se laisse aller aux élans de la nature :
qui se mit à pleurer comme une
argantua il déborde littéralement, et son corps est un corps hors
st un être vache et se cachait le visage avec de contrôle > se mit à pleurer comme une vache, ce qui
e nature signifie pleurer excessivement pour une chose qui n’en
son bonnet,
vaut pas la peine.
- la comparaison animalière, qui revient par ailleurs avec
la mention de l’âne quelques lignes plus bas, est par
ailleurs dégradante pour le personnage : animalisé et
rapproché de plus d’animaux peu délicats et glorieux,
des animaux de ferme, dont l’un, l’âne, est même célèbre
pour la nature obtuse et bornée de son caractère, la vache
par ses dimensions évoque le physique imposant de
Gargantua.
- avec ce qu’on sait de l’intérêt renaissant et humaniste
pour le visage, le deuxième groupe verbal de la PSR est
signifiant : se cacher le visage de son bonnet, c’est à la
fois ne pas être franc, honnête, et dissimuler ce qui fait
de l’humain un humain, ainsi que la porte vers la vérité
de son âme. Par ailleurs, l’attitude est très puérile, alors
que, ne l’oublions pas, Gargantua a au bas mot 50 ans de
plus qu’Eudemon. La mention du bonnet de Gargantua
fait exactement écho à celle du bonnet d’Eudemon à la
ligne 7 : attitude digne d’E. vs attitude puérile de G.
C’est toute l’éducation scolastique qui se trouve réfutée
et dégradée par cette réaction : elle a laissé Gargantua se
vautrer dans le domaine de la nature et dans ses défauts
naturels alors qu’elle se devait de le faire entrer, par
l’éducation, dans la civilisation > en faire un civis, un
citoyen.
- Ainsi, - Gargantua est resté infans : celui qui ne parle pas,
atteinte l’enfant de 0 à 7 ans dans l’Antiquité romaine, celui qui,
et il ne fut pas possible de tirer de
st encore précisément, n’a pas encore commencé son éducation >
lus grave lui une parole, pas plus qu’un pet il ne fut pas possible … une parole. Contrairement à
uand on Eudemon, qui maîtrise au moins la rhétorique, même si
d’un âne mort.
onstate c’est imparfait, la bêtise de Gargantua est totale : c’est
s effets une petite bête, pas une personne humaine !
élétères - d’ailleurs, la comparaison finale, qui met en parallèle
e l’impossibilité de faire parler Gargantua (comparé) avec
éducation l’impossibilité de tirer un pet d’un âne mort va plus
e loin : l’expression tirer un pet d’un âne mort signifie
argantua chercher à tirer de l’argent à quelqu’un de
ur son particulièrement avare ; ici c’est de paroles que
ngage Gargantua se montre avare. Par ailleurs à l’époque de
Rabelais, le pet qui sort du corps mort est compris de
manière symbolique et burlesque comme l’âme qui
s’échappe de ce même corps au moment du passage de
vie à trépas. De même que l’âne, qui n’a pas d’âme dans
la perspective chrétienne, ne pètera pas à sa mort, de
même Gargantua face aux louanges d’Eudemon ne
parlera pas : un lien est donc tissé comiquement entre le
fait de parler et le fait d’avoir une âme… Alors si la
scolastique des sorbonnards, l'éducation sophistique, a
fait perdre à Gargantua la parole, il faut en conclure à la
lecture de cette comparaison que cette éducation lui a
même fait perdre … son Âme ! L’attaque contre les
clercs de la Sorbonne et l'éducation dont ils sont les
tenants est forte > suivre ces principes c’est risquer de
perdre son humanité, et même son âme. Par cette
plaisanterie scatologique qui n’a l’air de rien, Rabelais
accuse les anciens éducateurs de Gargantua d’hérésie ou
de soigner mal les âmes, alors qu’il s’agit là de leur
fonction … et il renverse le jeu des pouvoirs religieux de
son époque. Le rire est donc ici la porte ouverte vers une
réflexion sur la bonne éducation, et la vraie foi.
CCL : L’éducation d’Eudemon bien qu’imparfaite est toutefois bien supérieure à celle de Gargantua :
Rabelais en fait la promotion. Cependant, Eudemon est un enfant, son éducation a duré seulement deux ans,
et Rabelais semble nous dire que cela ne saurait suffire : un vernis de savoir n’est pas le savoir, qui ne doit
pas demeurer formaliste, et qui prend du temps. Rabelais s’appuie donc sur sa propre érudition, présentée
de manière comique, pour vanter un savoir bien employé, et la nécessité de s’entourer des bonnes personnes
pour s’éduquer. Si on rappelle que Gargantua est un prince, le propos devient politique : le prince a besoin de
bons conseillers.
EL 5 : Chapitre 15, de « Le soir au souper … » à « … un pet d’un âne mort. »,
p.147 à 149.
Situation du passage : après avoir fait montre d’une vivacité d’esprit certaine mais
au goût discutable aux chapitres 12 et 13, Gargantua commence sa formation
intellectuelle auprès de Tubal Holopherne, théologien/sophiste au nom évocateur : il
en sort « fou, niais, tout rêveur et radoteur.» Son père envisage donc pour lui une
éducation nouvelle en prenant conseil auprès du Vice-roi de Papeligosse, Des
Marais, qui figure peut-être le célèbre intellectuel contemporain Érasme.
Projet : Nous montrerons comment la mise en scène d’un morceau d’éloquence à
contre-emploi met comiquement en valeur la nécessité d’un savoir bien employé.
ou
Nous montrerons comment Rabelais s’appuie sur le rire pour critiquer un savoir mal
employé.
Premier mouvement de la ligne 1 à 6 (jusqu’à exposé) : Eudemon est d’abord
présenté comme le produit exemplaire d’une éducation humaniste.
A- Le soir, au souper, - CCT x 2 indiquent un moment temporel
Introduction ledit Des Marais fit mais aussi social : pris en fin d’après-midi,
d’un venir un de ses jeunes chez nobles le souper est un moment de
personnage pages, convivialité et de sociabilité à la
qui détonne Renaissance. Moment de divertissement
autant que de nourrissage, le repas royal
est l’occasion ici d’une réflexion
apparemment sérieuse sur l’éducation
dans un contexte humaniste : entre gens
bien nés donc => Grandgousier est le roi,
Des Marais, vice-roi (représentant du roi
dans un territoire conquis ou lointain du
royaume) et pê figure représentant Erasme
qui fut le conseiller de Charles Quint et dont
Rabelais se sent intellectuellement
extrêmement proche, et le page qui désigne
un jeune noble au service d’un seigneur.
- dans ce contexte, la scène proposée est
donc une scène où les personnages vont
assister à une représentation : DM fit venir
un de ses jeunes pages indique qu’il
propose un spectacle dont le protagoniste
est Eudemon. Une distance (critique ?)
est tout de suite installée.
originaire de - le héros de ce spectacle est introduit :
Villegongis, nommé nom grec signifiant Bien doué, renvoyant à
Eudémon, la plus haute culture humaniste avec le goût
pour le retour à l’antique et à la langue
grecque, mais origine géographique
française et provinciale > effet comique ou
au moins déréalisant. Eudémon incarne
un type : un de ces jeunes gens
d’aujourd’hui, ayant reçu une éducation
nouvelle depuis seulement deux ans.
si bien coiffé, tiré à - un type, un modèle même : usage de la
quatre épingles, tournure intensive dans le système corrélatif
pomponné, si digne en si … si … que exprimant à la fois le très
son attitude, qu’il haut degré et la conséquence (PSCCirc de
ressemblait bien plus à cq) => très haut degré d’hygiène,
un petit angelot qu’à exemplaire même (pomponné) et mise
un homme. impeccable de la tête (si bien coiffé) aux
pieds (tiré à quatre épingles), dont la
conséquence est d’en faire un être presque
irréel, un personnage donc, un masque,
une apparition divine : un angelot plutôt
qu’un homme. Excellence de ce modèle
avec lequel contraste fortement et
comiquement l’autre personnage d’enfant
que nous connaissons, Gargantua, qui vient
de passer 53 ans, 10 mois et 2 semaines (la
précision est comique) à étudier avec le
résultat que l’on sait. Les attentes du
lecteur ici sont fortes :
- Le dialogue reprend entre les deux
Puis il dit à hommes comme l’indiquent les verbes de
B- il s’agit Grandgousier : « parole, le passage au DD, les déictiques
d’un jeu Voyez-vous ce jeune (ce, voyons, d’aujourd’hui, P2 vos)
sérieux où enfant ? Il n’a pas énonçant le contexte propice à leur enquête
l’éducation encore douze ans. : la réflexion proposée est proposée dans le
nouvelle est Voyons, si bon vous cadre d’une parole dialogique. Effet de
comparée à semble, la différence réel très fort avec la question rhétorique qui
l’éducation qu’il y a entre convoque avec force le personnage
traditionnelle d’Eudémon sous nos yeux : voyez-vous… ?
=> la parole vive, vivante, échangée entre
amis est le lieu de la découverte et de la
mise à l’épreuve des connaissances,
enjeu réel de cette représentation
- La portée du dispositif proposé, de cette
représentation est donc argumentative, et
l'hypothèse que les amis se proposent de
vérifier est formulée dans une PSR :
voyons la diff qu’il y a entre : il s’agit de
comparer deux modes éducatifs en
comparant deux enfants il n’a pas encore
douze ans (notons que Gargantua est bcp
plus âgé que cela, ce qui rend la
comparaison d’autant moins flatteuse)
- Le texte oppose deux types de science par
l’articulation entre deux GN étendus qui
la science de vos forment une antithèse : du temps jadis vs
ahuris de d’aujourd’hui , vos ahuris de néantologues
néantologues du vs des jeunes gens. Les néantologues sont
temps jadis et celle donc ainsi probablement âgés et incarnent
des jeunes gens un savoir dépassé et creux : le mot base est
d’aujourd’hui. » le mot néant, qui dit bien le vide de leurs
pratiques. Ce mot est déjà présent chez
Erasme, qui le rapproche de théologiens
(car en FRenaiss. c’est le mot matéologien),
mais il arrive jusqu’à Rabelais par les
évangiles de St Paul qui appelle
matéologiens des parleurs au verbe creux.
Cela fait écho au mot ahuris : l’ahuri c’est
l’abruti, celui dont la pensée est figée, qui
ne comprend rien à rien. La thèse est ainsi
posée : la science du passé est une science
morte à laquelle il faut renoncer. La cible de
cette attaque satirique (cf hyperbole à
valeur comique qui participe au
grossissement des traits dans la satire), ce
sont les éducateurs de Gargantua, le
théologiens de la Sorbonne, les sophistes.
En bon Pantagruéliste, Grandgousier
évolue au contact de son ami, dans les
propos échangés et le plaisir du repas : il se
La proposition agréa à montre convaincu “la proposition agréa à
C- Modèle Grandgousier, qui Grandgousier” et donne son accord : il
du bon demanda que le page témoigne de la curiosité pour les idées de
prince, fît son exposé. son ami .
Grandgousi La PSR apposée, dont le sujet est qui ayant
er se montre pour antécédent Grandgousier, et sujet de
favorable à demanda, montre qu’il est même partie
la prenante puisque c’est lui qui donne le feu
découverte vert pour le spectacle en faisant demander
de ces le page. Cette PSR exprime donc une
pédagogies nuance de conséquence : en conséquence
modernes de son ouverture d'esprit, il fait demander le
page pour l’entendre.
De quoi sera fait cet “exposé”?
Deuxième mouvement de la ligne 7 (“Alors Eudemon…”) à 17 : Eudémon propose
un morceau d’éloquence, à contre-emploi
A- Eudemon Alors, Eudémon, - Eudemon manifeste le respect de la
construit un demandant la hiérarchie : “demandant la permission du
ethos permission du vice-roi vice-roi son maître”. Il est au service de Des
inspirant son maître, se leva, le Marais, dont on rappellera ici qu’il incarne
propre à bonnet au poing, le peut-être Erasme, modèle d'érudition bien
persuader visage ouvert, la comprise pour tous les humanistes, et parle
bouche vermeille, le sous son contrôle. Le maître c’est aussi le
regard ferme et les magister, le maître à penser, et Eudemon
yeux posés sur n’est donc plus un simple serviteur mais
Gargantua avec une prend bien l’envergure du disciple > c’est
modestie juvénile. bien de transmission de connaissance et de
relation maître/élève, d’éducation donc,
dont il est ici question.
- comme il se doit, il parle debout “il se leva”
, et s’en suit une description de son attitude
physique mais surtout de sa tête et de son
visage :
Remarque : la Renaissance prend ses
distances avec le genre des icônes, et le
visage devient un objet à représenter avec
le développement de l’art réaliste du portrait
(on peut même parler d’une “assomption du
visage” et de l’individu selon Laetitia
Marcucci in Le rôle méconnu de la
physiognomonie dans les théories et les
pratiques artistiques de la Renaissance à
l’Âge classique) ; cela correspond au souci
de replacer la connaissance de l’humain au
centre des préoccupations (vs une science
tournée vers la religion et les symboles), et
comme le visage se meut sous l’effet des
mouvements de l’âme, des passions, il
donne accès à la vérité intérieure. Donc le
visage d’Eudemon est décrit via un
ensemble de mots connotant positivement :
il se découvre “le bonnet au poing”, marque
de son respect et désir de montrer son
visage ?, “ouvert, vermeille, ferme,
modestie juvénile” > mots qui insistent sur
la franchise du personnage, sur sa santé
éclatante et la bonne hygiène de son corps,
mais également sur ses qualités d’orateur :
le regard posé sur Gargantua est ferme
mais sans effronterie, plein de modestie.
Par ailleurs, l’insistance sur les yeux et le
regard sont sans doute un écho de la
pensée de l’époque autour du regard,
héritée de Cicéron “si le visage est le miroir
de l’âme, les yeux en sont les interprètes” :
c’est son âme qu’Eudemon offre à
Gargantua par l’entremise de son regard !
Ainsi, il fait sa captatio benevolentiae.
> contrepoint à cette tenue du corps
exemplaire, le chap 7 où Gargantua (ce qui
est un sobriquet déjà à l’époque pour
désigner un goinfre) se gave tant et plus de
lait et de vin ; il est déclaré de tempérament
phlegmatique “il était prodigieusement
flegmatique des fesses”, qui n’est pas un
tempérament choisi par hasard par
Rabelais, médecin : c’est le tempérament le
moins propice à la vie de l’esprit.
- Le discours d’Eudemon respecte les
règles de la rhétorique cicéronienne par le
B- Eudemon Il commença à le louer soin accordé à la dispositio des arguments :
propose un et à exalter en premier il commença … en premier lieu … en
morceau lieu sa vertu et ses second lieu … en troisième lieu … en
d’éloquence bonnes moeurs, en quatrième lieu … et en cinquième lieu. Il fait
mais second lieu son savoir, preuve de memoria et respecte
inadaptée à en troisième lieu sa apparemment le principe de decorum,
son objet noblesse, en puisque pour s’adresser à un fils de roi, il
quatrième lieu sa choisit le genre épidictique : louer, exalter,
beauté physique et en l’exhorter (mot appartenant au champ
cinquième lieu il lexical de la persuasion) dont la force est
l’exhortait avec nuancée par le GP avec douceur.
douceur à vénérer, en - Il englobe par ailleurs dans sa louange son
lui obéissant en tout, hôte, Grandgousier en rappelant l’impératif
son père, qui prenait qu’a le fils à obéir à son père en tout, donc
un tel soin de lui faire obéissance sans limite, allant même jusqu’à
donner une bonne la vénération : il l’exhorte à vénérer son
instruction. père, c’est-à-dire à lui manifester le respect
qui lui est dû en tant que père (rappel de la
structure familiale à la Renaissance et de la
figure du père, reflet de Dieu en son foyer).
- La PSR complétant le GN son père a une
nuance, encore une fois, circonstancielle,
en énonçant la cause du respect dû à ce
père : il prend soin de son instruction thème
central de tout ce passage.
- Si les compliments adressés à
Grandgousier paraissent exacts, on doute
quand même de la pertinence des qualités
mentionnées chez Gargantua : si sa
noblesse (et peut-être sa beauté physique,
ce qui semble douteux au vu de son
hygiène) est indéniable, sa vertu, ses
bonnes moeurs et son savoir sont loin d’être
prouvés… À mettre en parallèle avec le
chap 21 où Ponocrates essaie de redresser
la barre le concernant et pour ce faire
observe son comportement au naturel
(p.175 “puis il fientait, pissait … n'est-ce pas
assez ?”)
> Un soupçon plane chez le lecteur : faut-il
rire de la prestation d’Eudémon ?
- La dernière partie du discours, enfin,
s’achève classiquement sur une formule de
politesse visant à se placer sous la
Il le priait enfin de protection de son hôte et à son service.
vouloir bien le garder L’usage des hyperboles (le garder comme
comme le dernier de le dernier de ses serviteurs - ne demander
ses serviteurs, car nul autre don des cieux) trahit toutefois une
pour l’heure, il ne politesse excessive, une obséquiosité qui
demandait nul autre jette le doute sur la manière de comprendre
don des cieux que de ce discours : si la maîtrise formelle des
recevoir la grâce de lui enseignements humanistes est excellente
complaire par quelque de la part d’Eudemon, il en fait un contre-
service qui lui fût emploi en louant ce qui ne mérite
agréable. aucunement d’être loué ! Rabelais attire-t-il
notre attention sur un certain usage du
savoir ?
- Alcofribas Nasier, narrateur du récit et
masque de Rabelais, quitte ici le discours
indirect par lequel il rapporte sans les
commenter les paroles de son personnage
C- pour en commenter la prestation : ancrage
Alcofribas Toute cette déclaration dans le temps de l'écriture/du commentaire
Nasier, fut prononcée par lui via l’emploi du déictique de ce siècle.
narrateur- avec des gestes si - Il en souligne méliorativement l’actio et
bonimenteur appropriés, une l’inventio, par le choix des mots et la
, commente élocution si distincte, répétition de l’adverbe intensif si, avec des
la scène qui une voix si pleine gestes si appropriés, une élocution si
vient d’avoir d’éloquence, un distincte, une voix si pleine d’éloquence,
lieu langage si fleuri, et en ainsi que l’elucotio, un langage si fleuri, en
un si bon latin qu’il un si bon latin, toujours avec les mêmes
ressemblait plus à un procédés laudatifs dans une proposition
Gracchus, à un subordonnée de conséquence si … que
Cicéron ou à un Paul- introduisant une nouvelle comparaison :
Émile du temps passé angelot dans la première partie du texte, il
qu’à un jeune homme est ici comparé à 3 célèbres orateurs latins,
de ce siècle. l’un (Gracchus) ayant initié une
remarquable réforme agraire, l’autre (Paul-
émile) ayant vaincu le très craint royaume
de Macédoine, le dernier (Cicéron) qu’on ne
présente plus, grand philosophe et orateur,
homme politique latin …
- Cette comparaison fait hyperbole et
produit un effet de décalage comique :
Alcofribas est un bonimenteur et ses propos
ne sont pas à prendre au premier degré. Le
bonimenteur c’est celui qui use de procédés
artificieux pour persuader, ici donc, du
mensonge : il ne peut pas lui avoir échappé
que le decorum n’était pas respecté et il y a
loin d’Eudemon à tous ces célèbres
orateurs.
> Alors, que doit-on penser de cette
démonstration ?
3ème mouvement de la ligne 18 à la fin : Gargantua incarne un contre-modèle
ridicule dont l’âme est pourrie par les enseignements des sophistes
A- La Tout autre fut la - Il s’agit bien de comparer les deux jeunes
réaction de contenance de gens tout autre fut… : cette comparaison ne
Gargantua Gargantua, se fait pas au profit du géant, qui ne se
donne un contient pas > la contenance de G. > sa
nouvel contenance c’est sa capacité à se tenir
éclairage à dans des limites, à se surveiller devant
l’exposé autrui, à n’être pas entièrement soumis à la
d’Eudemon nature, à sa nature (phlegmatique pour
rappel). Dans cette comparaison, malgré les
défauts de son exposé, liés peut-être à la
brièveté de son éducation, c’est tout de
même Eudemon qui l’emporte, et avec lui
l’éducation humaniste.
- Là où Eudemon est entièrement sous
B- qui se mit à pleurer contrôle de lui-même, Gargantua se laisse
Gargantua comme une vache et aller aux élans de la nature : il déborde
est un être se cachait le visage littéralement, et son corps est un corps
de nature avec son bonnet, hors de contrôle > se mit à pleurer comme
une vache, ce qui signifie pleurer
excessivement pour une chose qui n’en
vaut pas la peine.
- la comparaison animalière, qui revient par
ailleurs avec la mention de l’âne quelques
lignes plus bas, est par ailleurs dégradante
pour le personnage : animalisé et rapproché
de plus d’animaux peu délicats et glorieux,
des animaux de ferme, dont l’un, l’âne, est
même célèbre pour la nature obtuse et
bornée de son caractère, la vache par ses
dimensions évoque le physique imposant
de Gargantua.
- avec ce qu’on sait de l’intérêt renaissant et
humaniste pour le visage, le deuxième
groupe verbal de la PSR est signifiant : se
cacher le visage de son bonnet, c’est à la
fois ne pas être franc, honnête, et
dissimuler ce qui fait de l’humain un
humain, ainsi que la porte vers la vérité de
son âme. Par ailleurs, l’attitude est très
puérile, alors que, ne l’oublions pas,
Gargantua a au bas mot 50 ans de plus
qu’Eudemon. La mention du bonnet de
Gargantua fait exactement écho à celle du
bonnet d’Eudemon à la ligne 7 : attitude
digne d’E. vs attitude puérile de G. C’est
toute l’éducation scolastique qui se trouve
réfutée et dégradée par cette réaction : elle
a laissé Gargantua se vautrer dans le
domaine de la nature et dans ses défauts
naturels alors qu’elle se devait de le faire
entrer, par l’éducation, dans la civilisation >
en faire un civis, un citoyen.
- Gargantua est resté infans : celui qui ne
parle pas, l’enfant de 0 à 7 ans dans
C- Ainsi, et il ne fut pas possible l’Antiquité romaine, celui qui, précisément,
l’atteinte est de tirer de lui une n’a pas encore commencé son éducation >
encore plus parole, pas plus qu’un il ne fut pas possible … une parole.
grave quand pet d’un âne mort. Contrairement à Eudemon, qui maîtrise au
on constate moins la rhétorique, même si c’est imparfait,
les effets la bêtise de Gargantua est totale : c’est une
délétères de petite bête, pas une personne humaine !
l’éducation - d’ailleurs, la comparaison finale, qui met
de en parallèle l’impossibilité de faire parler
Gargantua Gargantua (comparé) avec l’impossibilité de
sur son tirer un pet d’un âne mort va plus loin :
langage l’expression tirer un pet d’un âne mort
signifie chercher à tirer de l’argent à
quelqu’un de particulièrement avare ; ici
c’est de paroles que Gargantua se montre
avare. Par ailleurs à l’époque de Rabelais,
le pet qui sort du corps mort est compris de
manière symbolique et burlesque comme
l’âme qui s’échappe de ce même corps au
moment du passage de vie à trépas. De
même que l’âne, qui n’a pas d’âme dans la
perspective chrétienne, ne pètera pas à sa
mort, de même Gargantua face aux
louanges d’Eudemon ne parlera pas : un
lien est donc tissé comiquement entre le fait
de parler et le fait d’avoir une âme… Alors
si la scolastique des sorbonnards,
l'éducation sophistique, a fait perdre à
Gargantua la parole, il faut en conclure à la
lecture de cette comparaison que cette
éducation lui a même fait perdre … son
Âme ! L’attaque contre les clercs de la
Sorbonne et l'éducation dont ils sont les
tenants est forte > suivre ces principes c’est
risquer de perdre son humanité, et même
son âme. Par cette plaisanterie
scatologique qui n’a l’air de rien, Rabelais
accuse les anciens éducateurs de
Gargantua d’hérésie ou de soigner mal les
âmes, alors qu’il s’agit là de leur fonction …
et il renverse le jeu des pouvoirs religieux
de son époque. Le rire est donc ici la porte
ouverte vers une réflexion sur la bonne
éducation, et la vraie foi.
CCL : L’éducation d’Eudemon bien qu’imparfaite est toutefois bien supérieure à celle
de Gargantua : Rabelais en fait la promotion. Cependant, Eudemon est un enfant,
son éducation a duré seulement deux ans, et Rabelais semble nous dire que cela ne
saurait suffire : un vernis de savoir n’est pas le savoir, qui ne doit pas demeurer
formaliste, et qui prend du temps. Rabelais s’appuie donc sur sa propre érudition,
présentée de manière comique, pour vanter un savoir bien employé, et la nécessité
de s’entourer des bonnes personnes pour s’éduquer. Si on rappelle que Gargantua
est un prince, le propos devient politique : le prince a besoin de bons conseillers.