Mounia
Mounia
Mounia Bennani-Chraïbi
Institut d’études politiques et internationales
Université de Lausanne
Faire le point sur les mobilisations électorales au Maroc permet d’examiner la question du
rôle joué par les élections lorsqu’elles ne sont pas les seules à participer à la sélection des
détenteurs du pouvoir1. En abordant le scrutin des législatives de 2002 sous cet angle, nous
sommes surtout conduits à casser le tête-à-tête monarchie / système partisan, et à prendre en
compte la pluralité des acteurs qui interviennent durant cette séquence : ceux qui occupent le
devant de la scène, comme ceux qui s’activent dans les coulisses. L’observation des modalités
de production des votes, des manières d’ « aller au peuple »2, leurs variations dans le temps,
dans l’espace, selon le profil des candidats, constitue une entrée privilégiée pour analyser les
dynamiques en cours dans la société : « l’élection parce qu’elle est représentation, s’organise
en un dispositif qui repose sur une image de la société. En même temps, parce qu’elle est
choix, elle produit des images de cette société »3. En effet, par delà les petits et les grands
enjeux affichés, par delà la comptabilité électorale, il importe d’éclairer les restructurations de
l’ordre sociopolitique qui se trahissent pendant cet intervalle : sur quoi se fonde une position
de représentation ? Comment se dessinent les rapports d’intermédiation ? De quelle manière
se transfigurent les principaux clivages sociaux ?
Cette démarche implique d’être attentif à ce qui est donné à voir, à entendre, à espérer,
aux mises en scène qui visent à offrir une « image » de la scène politique sur les plans
juridique, social, économique, à partir de répertoires discursifs, gestuels, visuels, musicaux.
Cela nécessite par ailleurs de s’interroger sur les contours de la représentation politique 4 tels
qu’ils sont constitués socialement, historiquement, et tels qu’ils sont négociés par les acteurs
en présence, à plusieurs niveaux de localisation et d’interaction, et ce à partir d’une
perspective plutôt qualitative, croisant dimension contextuelle, stratégies et constructions de
significations. Nous aborderons dans un premier temps quelques approches dominantes dans
les études électorales marocaines : les fonctions de l’élection ; l’ingénierie électorale ; les
filières de production des élus. Ensuite, nous introduirons de nouvelles perspectives : les
définitions de la « bonne » représentation politique ; les ressources puis les répertoires de la
1
mobilisation électorale ; et enfin les perceptions de l’ordre sociopolitique qui sous-tendent les
actes de vote et d’abstention.
Les études électorales qui ont porté sur le Maroc ont très tôt prêté attention aux
fonctionnalités du suffrage universel dans la construction du système politique post-colonial 6.
D’après les principales thèses, les élections servent à consolider la royauté, à susciter des
« consensus », à travers une mobilisation par le haut à caractère cooptatif. De ce fait, elles
produiraient d’abord un phénomène d’« a-politisation » ou de « dé-politisation ».
L’une des principales fonctions des élections est donc d’assurer le contrôle de la classe
politique par la monarchie, grâce à une mobilisation par le haut, dans un cadre et autour
d’objectifs fixés en amont. Progressivement, les consultations électorales sont apparues
comme un moyen de mettre en scène le monopole politique de la royauté ; processus favorisé
entre autres par le fait que dès le départ aucun des protagonistes n’a constitué le Parlement
comme lieu privilégié d’expression des conflits11. Pour le Roi Hassan II, les élus reflètent la
diversité du pays et les parlementaires sont davantage des conseillers du prince qu’une
incarnation de la souveraineté populaire agissant comme un contre-poids : le premier
2
représentant de la nation demeure le « souverain ». Sur un second plan, ces moments
favorisent la réactivation et le renouvellement des réseaux de clientèle de la Maison royale.
Or, ce contexte stabilisateur s’épuise à la fin des années 1980 à la jonction de facteurs
d’ordre national, régional et transnational. Les revendications sociales et politiques qui
s’expriment (émeutes de 1981, 1984, 1990) ne peuvent plus être refoulées au nom du conflit
du Sahara, marginalisé par le projet de construction de l’Union du Maghreb Arabe. Sur le plan
international, depuis la chute du mur de Berlin, la question des droits humains s’érige en
problématique légitime et des pressions internationales s’exercent d’autant plus sur « Notre
3
ami le Roi »15, que les promesses de démocratisation se profilent chez les voisins tunisiens et
algériens. La guerre du Golfe de 1991 contribue à fragiliser encore davantage le régime. C’est
à partir de ce moment que le Roi prospecte les possibilités de réalisation d’une « alternance
consensuelle », projet qui échoue en 1993, mais qui finit par voir le jour après les législatives
de 1997, avec la nomination de Abderrahmane Youssoufi, leader de gauche, ancien
compagnon de Mehdi Ben Barka, en qualité de Premier ministre 16. L’approche de la
succession et la montée de l’islamisme 17 ont entre autres conduit les acteurs en présence à
*
Tous mes remerciements vont à Myriam Catusse, à Rémy Leveau, et à Jean-Claude Santucci pour leur lecture
de ce texte publié sous une forme plus développée (BENNANI-CHRAIBI Mounia, « Introduction. Représenter
et mobiliser dans l’élection législative au Maroc », dans BENNANI-CHRAIBI Mounia, CATUSSE Myriam,
SANTUCCI Jean-Claude, Scènes et coulisses de l’élection au Maroc, Paris, Karthala, 2004a, p. 15-53). Comme
d’habitude, les discussions avec Dina El Khawaga ont été très stimulantes. Je demeure enfin redevable aux
riches interactions que j’ai eues avec mon père à l’occasion de l’écriture de ce texte.
1
C’est le projet poursuivi par des travaux fondateurs. Voir HERMET Guy, LINZ Juan, ROUQUIE Alain, (dir.),
Des élections pas comme les autres, Paris, Presses de la FNSP, 1978.
2
SIEGFRIED André, Tableau politique de la France de l’ouest sous la IIIè République, Paris, Armand Colin,
1980 (1914).
3
BRAS Jean-Philippe, « Elections et représentation au Maghreb », Maghreb-Machrek, n° 168, avril-juin 2000,
p. 4.
4
Nous n’aborderons pas ici les différents registres de la légitimation royale qui ont fait couler beaucoup d’encre,
nous focalisons sur la question de la représentation électorale.
5
C’est dans ces termes que Vincent Geisser s’interroge sur les élections en Tunisie : GEISSER Vincent,
« Tunisie : des « élections pour quoi faire ? Enjeux et « sens » du fait électoral de Bourguiba à Ben Ali »,
Maghreb-Machrek, n° 168, avril-juin 2000, p. 14-39.
6
La plupart des auteurs qui ont traité des élections au Maroc ont abordé cet aspect. Pour la première décennie
fondatrice, voir notamment les travaux de Rémy Leveau publiés sous son nom (LEVEAU Rémy, Le fellah
marocain défenseur du trône, Paris, Presses de la FNSP, 1985 (1976)) ou sous pseudonyme (Chambergeat ;
Marais). Voir aussi LOPEZ GARCIA Bernabé, Marruecos político. Cuarenta años de procesos electorales
(1960-2000), Madrid, Centro de Investigaciones Sociológicas, 2000.
7
Pour John Waterbury, la dynamique de fragmentation du champ politique marocain est liée à sa structuration
par le haut ainsi qu’à une culture segmentaire (WATERBURY John, Le commandeur des croyants. La
monarchie marocaine et son élite, Paris, PUF, 1975). On pourrait reformuler cette thèse en s’inspirant de la thèse
de Daniel Louis Seiler (cité par OFFERLE Michel, Les partis politiques, Paris, PUF, 2002, p. 30). Afin de mieux
contrôler le jeu politique, la monarchie essaie d’« accompagner » l’émergence de conflits sociaux que la
naissance d’un parti tend en principe à traduire. Les scissions et les suscitations de partis par l’Administration
s’opèrent à la veille des scrutins. 9 partis se présentent aux législatives en 1977, 12 en 1984, 16 en 1997, 26 en
2002. Ce phénomène de fragmentation se reflète dans l’augmentation du nombre de candidats par siège d’un
scrutin législatif à l’autre : 4.79 en 1963, 5.14 en 1977, 6.86 en 1984, 9 en 1993, 10 en 1997, 18 en 2002.
8
LEVEAU, Rémy, op.cit.
9
Le premier sens indique le lieu où étaient entreposées les collectes de l’ « impôt ». C’est de lui que dérive le
mot “magasin”. Au Maroc, cela a fini par désigner la Maison royale, le territoire sur lequel s’étend son pouvoir
ainsi que ses extensions administratives. Aujourd’hui, on utilise également le terme de « makhzenisation » pour
évoquer la cooptation par le “Makhzen”, ou encore l’imprégnation par l’esprit et le style de celui-ci. Pour de plus
importants développements.
10
CHAMBERGEAT Paul, « Les élections communales marocaines du 29 mai 1960, Revue française de science
politique, vol. XI, n° 1, 1961, p. 89-117.
11
CHAMBERGEAT Paul, « Bilan de l’expérience parlementaire marocaine », Annuaire de l’Afrique du Nord,
vol. IV, 1965, p. 102
12
LEVEAU Rémy, « Retour sur l’expérience électorale fondatrice : 1960-1963 » dans BENNANI-CHRAÏBI
Mounia, CATUSSE Myriam, SANTUCCI Jean-Claude, Scènes et coulisses de l’élection au Maroc, Paris,
4
adopter des stratégies d’autolimitation. L’opposition tolère ce qu’elle n’était pas disposée à
accepter quelques années plutôt : un Gouvernement composite qui est loin d’émaner
uniquement du suffrage populaire ; des ministères de souveraineté relevant de la
responsabilité directe du Palais (Affaires étrangères, Intérieur, Justice, Affaires religieuses),
etc. Elle obtient toutefois que la primature revienne au leader du parti qui obtient le plus de
voix. L’exigence d’un Gouvernement totalement issu des urnes est confusément reportée à
l’avènement de Mohammed VI. De ce point de vue, les élections de septembre 2002 devaient
être fondatrices. Mais elles ont abouti à la nomination d’un « Premier ministre de
souveraineté », traduisant le retour aux pratiques longuement usitées sous l’ancien règne,
voire leur renforcement : à l’intention de ceux qui pourraient en douter, la fonction de ce
scrutin serait de rappeler que le successeur de Hassan II règne et gouverne.
5
conceptions historicisées et contradictoires de la représentation comme du rôle des
« mandataires ». On repère, enfin, le type d’acteurs prépondérants dans la conception et
l’organisation des élections.
18
IHL Olivier, Le vote, Paris, Montchrestien, 2000, p. 47.
19
GARRIGOU Alain, Le vote et la vertu. Comment les Français sont devenus électeurs? Paris, Presses de la
FNSP, 1992. ; IHL Olivier, « L’urne électorale. Formes et usages d’une technique de vote », Revue française de
science politique, « L’acte du vote », vol. 43, n° 1, février 1993, p. 30-60.
20
LEVEAU Rémy, art.cit, 2004.
21
L’USFP est né en 1975 d’une scission au sein de l’UNFP entre l’aile de Rabat, constituée par les dirigeants, les
intellectuels, les jeunes, et l’aile de Casablanca, dominée par les syndicalistes.
22
SANTUCCI Jean-Claude, Les partis politiques à l’épreuve du pouvoir. Analyse diachronique et socio-
politique d’un pluripartisme sous contrôle, REMALD, 2001, p. 45.
6
de mode de scrutin n’ont pas été écornées, que l’ingénierie électorale mise en œuvre, tout
comme les interventions directes persistent à produire une « carte politique à l’italienne sans
aucune visibilité saillante »23.
La dimension de l’ingénierie électorale n’est pas à négliger, mais elle ne doit pas être
adoptée pour autant comme perspective principale. Elle mérite d’être englobée dans une
réflexion plus large sur la représentation, comme le fait Myriam Catusse 24 qui montre
comment les techniques de « disciplinarisation » se sophistiquent, en visant de plus en plus les
islamistes du Parti de la justice et du développement. Le fait d’observer plusieurs sites 25
permet aussi de relever que les dispositifs et les interventions de l’Administration sont loin
d’être homogènes et qu’ils varient d’un lieu à l’autre. A titre d’exemple, Victoria Veguilla 26
souligne que les provinces sahariennes continuent de bénéficier d’une discrimination positive,
non sans relation avec le conflit de souveraineté dont elles font l’objet, et qu’à l’inverse
d’autres circonscriptions les réformes électorales contribuent à y intensifier le contrôle social.
Ainsi, selon la formulation de Myriam Catusse, qu’à côté de « l’adoubement royal »,
s’exercent d’autres cens.
Le troisième grand axe des études électorales marocaines porte sur la production des
élites. Globalement, on note qu’une forte continuité imprègne l’histoire du recrutement
politique. La période précoloniale est marquée par la présence de chefs tribaux dans le monde
rural, et d’une « classe dirigeante » structurée dans les villes autour de familles bourgeoises
andalouses (Fès, Tétouan, Meknès, Salé), notamment actives dans le négoce et l’artisanat, de
familles makhzéniennes peu anciennes, dépendantes de la Maison royale, des chorfa,
descendants du prophète, dotés d’un prestige social, favorisant l’arbitrage des conflits. Durant
le Protectorat, ces élites perdurent et parviennent à se reproduire grâce à l’école française,
tandis que l’armée constitue plutôt la filière de prédilection pour les élites rurales. Le
leadership du Mouvement national se puise essentiellement au sein de la bourgeoisie. A
23
Ibid, p. 79. Voir aussi DAOUD Zakya, « Maroc : Les élections de 1997 », Maghreb-Machrek, n° 158, 1997,
p.105-128.
24
CATUSSE Myriam, « « Les coups de force » de la représentation » dans BENNANI-CHRAIBI Mounia,
CATUSSE Myriam, SANTUCCI Jean-Claude, Scènes et coulisses de l’élection au Maroc, Paris, Karthala, 2004,
p. 55-67.
25
BENNANI-CHRAIBI Mounia, CATUSSE Myriam, SANTUCCI Jean-Claude, Scènes et coulisses de
l’élection au Maroc, Paris, Karthala, 2004.
26
VEGUILLA Victoria, « Le « pourquoi » d’une mobilisation « exceptionnelle » : Dakhla », dans BENNANI-
CHRAÏBI Mounia, CATUSSE Myriam, SANTUCCI Jean-Claude, Scènes et coulisses de l’élection au Maroc,
Paris, Karthala, 2004, p. 235-264.
7
l’Indépendance, la « rupture avec l’ancienne classe dirigeante du Protectorat est en
apparence définitive, mais les liens familiaux qui avaient joué au profit des jeunes cadres du
nationalisme dans la période précédente empêchent également une épuration trop sévère »27.
Les analyses électorales faites par Rémy Leveau durant les années 1960 permettent de
dégager des « blocs massifs de tendances opposées »28, reflétant des clivages géographiques,
sociaux, culturels. L’Istiqlal, créé en 1944, apparaît comme le parti de la « vieille garde
bourgeoise », nationaliste, citadine et commerçante, plutôt de formation traditionnelle,
comportant cependant des jeunes intellectuels de milieux plus modestes. Il semble notamment
implanté dans les cités anciennes et les grandes plaines agricoles du Nord. L’UNFP émerge
comme un « groupe de petite bourgeoisie et de classe moyenne », plus jeune, plus modeste,
regroupant de nombreux intellectuels de formation moderne, essentiellement des avocats, des
enseignants, des étudiants. Son électorat se situe dans les grandes villes industrialisées et les
campagnes du Sud du Maroc (en raison de l’influence exercée par l’Armée de libération, dont
les membres sont demeurés proches de l’UNFP). Son nationalisme est de gauche 29. Face à ce
qui va rapidement constituer une opposition, se trouvent les forces favorables à un exécutif
monarchique fort, et craignant l’hégémonie du Mouvement national. La principale ligne de
clivage politique des années 1960 est celle qui sépare mondes rural et urbain. Elle est
cristallisée par la compétition entre monarchie et mouvement national. Le premier univers
semble a priori dépolitisé et encadré par les élites locales. Qu’elles soient élues ou
administratives, celles-ci présentent le même profil 30 et sont constituées par des propriétaires
fonciers sensibles au statut de la terre, soucieux de préserver leur statut social et économique.
Leurs entreprises sont «personnelles, discontinues et locales, [plutôt que] anonymes,
continues et nationales »31. Inversement, les villes, qui ne regroupent approximativement que
20 % de la population, apparaissent davantage « politisées » et perméables aux discours de
l’opposition, formée par le Mouvement national, sous ses deux composantes de « droite »
(Istiqlal) et de « gauche » (UNFP), y compris pour un scrutin communal 32. Les deux
principales filières d’accès au champ électoral en concurrence sont la « notabilité » et le
militantisme. Après quarante ans de transformations sociales, cristallisées d’une part par une
27
MARAIS Octave, « La classe dirigeante au Maroc », Revue française de science politique, vol. XIV, n° 4,
1964, p. 718.
28
CHAMBERGEAT, Paul, art.cit., 1961, p. 117.
29
MARAIS Octave, art.cit. ; Leveau, op.cit. ; Waterbury, op.cit.
30
MARAIS Octave, « Elites intermédiaires, pouvoir et légitimité dans le Maroc indépendant », Annuaire de
l’Afrique du Nord 1971, vol. X, 1972, p. 179-201.
31
OFFERLE Michel, op.cit., 2002, p. 23-24.
32
CHAMBERGEAT, Paul, art.cit., 1961, p. 114.
8
urbanisation accélérée (la population urbaine est largement majoritaire en 2002), d’autre part
par une population très jeune (70% ont moins de 30 ans et sont nés longtemps après le
Protectorat), qu’est-il advenu de la configuration marquée par la confrontation entre notables
ruraux « défenseurs du trône » et militants urbains, héritiers du Mouvement national ?
Le face-à-face du début des années soixante va être brisé. Depuis 1977, une nouvelle
série de recherches a corrélé les principaux aspects des scrutins avec les continuités et les
transformations qui caractérisent le personnel politique. Une grande diversification des filières
est observée au cours des décennies qui suivent. Celle-ci apparaît aussi bien du point de vue
des « viviers » socio-professionnels de recrutement des élus parlementaires, que sur le plan de
leurs origines régionales.
9
imprécise et au programme peu différencié qui tentent avec difficultés de
s’institutionnaliser ». Grâce au soutien de l’Administration, il puise abondamment dans le
corps de la fonction publique. Il parvient même à devancer l’USFP de par son nombre d’élus
de formation supérieure36.
Plus globalement, quelques tendances ressortent d’un scrutin à l’autre. Parmi les
constances, il faut noter la très faible professionnalisation 39 des parlementaires au Maroc.
Selon le constat effectué par Myriam Catusse, alors qu’il y a peu de changement à la tête des
partis, il en est tout autrement de l’Assemblée des représentants. Les « élus éphémères »40
participent ainsi au phénomène de privatisation et de marchandisation41 des élections sur le
plan local et national.
Certains aspects demeurent plutôt vagues. Ainsi, la question de l’âge ne suit pas une
courbe rectiligne lisible. Elle ne reflète pas toujours les mots d’ordre lancés par le haut,
invitant au rajeunissement de la classe politique. Si le Parlement de 1977 était
particulièrement jeune (75% élus de 25 à 44 ans) et si celui de 1993 comportait une très forte
proportion de députés âgés de plus de 45 ans (environ 85%), à partir de 1997, le
36
SEHIMI Mustapha, « Les élections législatives au Maroc », Maghreb-Machrek, n° 107, 1985, p. 23-51, p. 44.
37
PAREJO Maria Angustias, « A la recherche des élites régionales au Maroc », dans SEDJARI Ali (dir.), Elites,
gouvernance et gestion du changement, Paris, L’Harmattan-Gret, 2002, p. 144.
38
CATUSSE Myriam, art.cit., p. 58.
39
Dans les démocraties fondatrices, on fait remonter le début de la professionnalisation politique à la fin du
XIXè siècle. Cette expression ambivalente englobe toute une série de caractéristiques qui opposent les
professionnels à la fois aux notables dilettantes, aux techniciens et aux personnages charismatiques. Elle renvoie
à la rétribution, à l’inscription dans la durée, à la compétence, ainsi qu’à l’apprentissage de savoirs spécifiques
(OFFERLE Michel, (dir.), La profession politique XIXè-XXè, Paris, Belin, 1999 ; MANIN Bernard, Principes du
gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 1996 (1995) ; GARRIGOU Alain, 1998, « Clientélisme et vote
sous la IIIème République », dans BRIQUET, Jean-Louis, SAWICKI, Frédéric, Le clientélisme politique dans les
sociétés contemporaines, Paris, PUF, 1992, p. 39-74.
40
EL MAOULA EL IRAKI Aziz, Des notables du Makhzen à l’épreuve de la « gouvernance ». Elites locales,
territoires, gestion urbaine au Maroc (Cas de trois villes moyennes de la région Nord-Ouest), Paris,
L’Harmattan, 2003.
41
CATUSSE Myriam, art.cit.
10
« rajeunissement », promu au statut de vertu politique par Hassan II depuis le début des
années 1990, est victorieusement annoncé dans les déclarations des ministres de l’Intérieur42.
De même sur le plan des origines géographiques des élus, des variations s’observent
sans pour autant être tranchées. En 1963 et en 1970, le Parlement était loin d’assurer une
représentation fidèle des différentes régions du Maroc, les zones urbaines et notamment celles
des régions littorale, centrale et orientale, étaient surreprésentées en dépit des l’alliance du
pouvoir avec les élites rurales. Ce n’était pas sans lien avec le phénomène fréquent de
parachutage des candidats en l’absence d’implantation locale des partis, surtout de création
récente43. En 1984, Alain Claisse44 note par contre l’existence de fiefs familiaux, constitués
par des notables prospères dans l’agriculture, le commerce ou les travaux publics, appartenant
à des groupes ethniques puissants. L’étude réalisée par Maria Angustias Parejo45 sur les élus
de 1993 montre une diversification régionale, malgré la persistance du « Maroc utile »
(régions littorale et centrale) dans la production des élites parlementaires (57.58%). Plus
précisément, les nouvelles capitales Rabat et Casablanca constituent les lieux de résidence des
trois quarts des élus parlementaires, marquant ainsi le recul des villes anciennes comme Fès
ou Marrakech46.
11
pour les uns et des encouragements pour les autres. Ces précautions prises, une comparaison
entre l’USFP de 1977 et le PJD de 2002 permettrait d’observer une filiation en termes
d’ « implantation » et de bases sociales (qui se prolonge sur le plan du profil des élus : des
jeunes, instruits, issus de milieux modestes urbains, dont une forte proportion est constituée
d’enseignants). Le parti islamiste est alors érigé comme le successeur de la gauche dans les
grandes villes et dans certains quartiers populaires. Mais l’analogie s’arrête là, car ni le
contexte historique, ni la proportion des villes ne sont identiques.
La thèse de Aziz El Maoula El Iraki sur les élites locales dans les petites villes
marocaines montre justement l’existence de plusieurs profils de notables. Les élites sont
comprises « comme détentrices de positions de pouvoir (élites à statut) ou comme recelant
des ressources de pouvoir et une légitimité dérivant de leur comportement avec la
population »51. Pendant les années 1990, la fragmentation des élites s’accentue notamment en
rapport avec la mise en visibilité de nouveaux acteurs : les technocrates d’une part52, les
49
25% en 1963, 40% en 1977, 50% en 1984, 59% en 1997, 63% en 2002.
50
Le nombre de femmes candidates aux élections législatives est de : 8 en 1977 ; 16 en 1984 ; 36 en 1993 ; 72 en
1997.
51
EL MAOULA EL IRAKI Aziz, op.cit., p. 12.
52
CATUSSE Myriam, « Il faut gérer la chose publique comme une entreprise... A propos des discours savants et
politiques sur l'élite politique idéale au Maroc », dans SEDJARI Ali (dir.), Élites, gouvernance et gestion du
changement, Rabat/ Paris, L'Harmattan/GRET, 2002a, p. 113-142.
12
militants associatifs d’autre part reconnus comme agents fondamentaux du développement
local par les institutions internationales 53. Mais selon El Maoula El Iraki 54, la nouvelle
génération de cadres intermédiaires, d’enseignants ou de membres des professions libérales
qui s’investissent dans le politique est à interpréter comme une tentative de résoudre les
problèmes économiques qui se posent à cette catégorie depuis la mise en œuvre des
Programmes d’ajustement structurel dans les années 1980. Ces contre-élites remettent en
cause la légitimité des élites traditionnelles principalement fondée sur le prestige familial et la
détention d’un patrimoine foncier, en adoptant un discours populiste et en se construisant un
rôle de médiation de proximité. Si elles ont eu tendance à se présenter sous les couleurs des
partis d’opposition de gauche pendant la période observée par Aziz El Maoula El Iraki, on
peut formuler l’hypothèse que, actuellement, elles contribuent aussi à nourrir les rangs des
islamistes du PJD. L’auteur souligne que leur cooptation est toujours possible, le politique
étant loin d’être autonome dans les petites villes moyennes, l’économie demeurant fortement
encastrée avec le politique. Le Makhzen joue un rôle très incitatif dans la production d’élites
qui lui sont loyales, soit en les désignant et en les puisant dans cette administration même, soit
en les reconnaissant et en leur offrant appui et opportunités pour alimenter leurs réseaux,
d’autant plus lorsqu’elles n’ont aucun statut. Toutefois, elles « représentent une nouvelle
donnée sur le marché politique local »55.
Pour conclure ce point sur les filières de production des élites politiques et notamment
parlementaires au Maroc, le processus de diversification apparaît bel et bien au fil des
scrutins. Ce phénomène est le plus souvent présenté comme totalement relié aux stratégies de
la monarchie. Mais en réalité il n’est dissociable ni des transformations qui ont bouleversé la
société marocaine, ni d’éléments contextuels. Ces derniers sont en premier lieu d’ordre
national, tels les grands tournants que le pays a connus (Coups d’Etat, affaire du Sahara,
Programme d’ajustement structurel, vulnérabilité du régime du début des années 1990 et
préparation de la succession). Il faut compter également avec l’impact des facteurs
internationaux. Il en est ainsi de la dynamique insufflée par l’effondrement du mur de Berlin
qui a institué la question des droits humains en tant que problématique légitime, et qui a
permis la reconnaissance et la visibilité de nouveaux acteurs. Plusieurs catégories, de nature
différente, ont bénéficié de cette « libéralisation » : « entrepreneurs », « femmes », « militants
53
SIGNOLES Pierre, EL KADI Galila, SIDI BOUMEDINE Rachid, (dir.), L’urbain dans le monde arabe.
Politiques, instruments et acteurs, Paris, CNRS éditions, 1999 ; KHAROUFI Mostafa, (dir.), Gouvernance et
sociétés civiles. Les mutations urbaines au Maghreb, Rabat, Afrique-Orient, 2000.
54
EL MAOULA EL IRAKI Aziz, op..cit., p. 246.
55
Ibid., p. 407.
13
associatifs », « islamistes », etc. En conséquence, le tête-à-tête des années soixante a laissé
place à une plus grande complexification du jeu électoral qui fait l’objet de plusieurs lectures.
Comme nous l’avons montré ailleurs56, une observation beaucoup plus attentive aux
constructions de significations évite d’aborder les fonctions du scrutin et les conditions
d’accès au Parlement en les réduisant à des stratégies monarchiques de cooptation successive
d’une catégorie sociale ou d’une autre. Pour ne pas sombrer dans une approche monolithique
du pouvoir, faisant du Roi un marionnettiste tout-puissant, pour réduire le face-à-face
monarchie/acteurs partisans, il est nécessaire de réintroduire les électeurs et les intermédiaires,
d’orienter le regard à la fois vers la scène officielle et vers les coulisses. Plus précisément,
tout en demeurant à l’affût des perceptions de ceux qui votent ou s’abstiennent, il apparaît en
relation les ressources dont les candidats disposent avec d’une part les vertus politiques
constituées par les différents acteurs qui interviennent pendant le moment électoral, et d’autre
part les répertoires dans lesquels puisent les candidats au cours de la mobilisation.
56
BENNANI-CHRAIBI Mounia, CATUSSE Myriam, SANTUCCI Jean-Claude, op.cit.
57
DULONG Delphine, « Quand l’économie devient politique. La conversion de la compétence économique en
compétence politique sous la Vème République », Politix, n° 35, troisième trimestre 1996, p. 109-130 ; OFFERLE
Michel, « Présentation. Entrées en politique », Politix, n° 35, 3ème trimestre 1996, p. 3-5.
58
ROSANVALLON Pierre, Le peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France,
Paris, Gallimard, 1998 ; MANIN Bernard, op.cit.
59
Les travaux qui portent sur les systèmes représentatifs occidentaux ont tous mis l’accent sur l’effet
aristocratique de l’élection ré-agencé au fur et à mesure que la base électorale s’est élargie. Voir : GARRIGOU
Alain, op.cit., 1992 ; ROSANVALLON Pierre, op.cit.; MANIN Bernard, op.cit.
60
ILAHIANE Hsain, « Les rituels de (véritable) rébellion des Haratine : élections et ethnicités dans l’oasis du
Ziz », dans BENNANI-CHRAÏBI Mounia, CATUSSE Myriam, SANTUCCI Jean-Claude, Scènes et coulisses de
l’élection au Maroc, Paris, Karthala, 2004, p. 265-291.
14
notables berbères de la Vallée du Ziz ont eu beaucoup de mal à intégrer la notion d’une
personne, une voix. Ils assimilent le leadership social et politique à la notabilité constituée sur
la base de la terre ou de l’origine. Aux yeux d’une personne interviewée par Ilahiane,
l’élection « démocratique » est disqualifiée parce qu’elle accorde la fonction de représentation
à des personnes qui sont démunies de « valeur sociale » : « ce n’est pas la démocratie
(dimuqratiyya), c’est la destruction ou le chaos (dikhrabiyya) ». L’érosion de la société
stratifiée provoquerait injustice et corruption. L’enquête effectuée à Dakhla par Victoria
Veguilla61 montre une autre forme de remise en cause de la représentation fondée sur le
nombre de voix recueillies. Ici prime le rapport au lieu ou au groupe construit par une partie
de la population (les « vrais Sahraouis »), voire par les autorités centrales comme
« authentiquement » et « légitimement » représentatif de la région. La dimension (s)élective
ne porte pas toujours sur les caractéristiques ethniques ou locales de l’identité du groupe. Elle
peut être liée à des propriétés individuelles ou familiales, en rapport avec la possession d’un
statut religieux hérité ou acquis, avec la participation à des actes fondateurs pour la nation
(telle que la lutte pour l’Indépendance) ou pour le groupe. Elle repose aussi sur le fait de
disposer de capitaux économiques (propriétés foncières, entreprises industrielles, ou
commerciales) qui assurent une notoriété active notamment dans des relations de clientèle sur
lesquelles nous reviendrons ultérieurement.
15
chômeurs depuis le début des années 1990, comme un problème politique, voire pour les
concernés comme une injustice sociale appelant à une réparation et donnant un statut
d’ « ayant-droit ». En outre, une ambivalence transparaît. La dévaluation du savoir comme
l’exclusion sociale et politique des jeunes générations sont certes des handicaps ; mais elles
sont retravaillées de manière à ce que la compétence et l’appartenance à une classe d’âge
deviennent des attributs politiquement valorisants pour des individus ou des collectifs, la
jeunesse étant délimitée de manière assez extensive et englobant souvent les quadragénaires.
Il importe aussi de souligner que l’usage de ces propriétés est extrêmement variable. Car, si
des partis comme le PJD mettent fortement l’accent, tout au long de la mobilisation électorale
et à l’échelle nationale, sur le fait que leurs candidats sont particulièrement instruits et jeunes,
dans d’autres circonstances, ces « qualités » peuvent caractériser un acteur politique sans être
extensibles à son organisation. La codification de telles conditions d’accès au champ électoral
national reste imprégnée par un esprit méritocratique et vise la participation politique de
catégories sociales traditionnellement perçues comme exclues. Elle est fortement
concurrencée par une autre définition de la qualification par le savoir.
63
CATUSSE Myriam, 2000, « Economie des élections au Maroc », Maghreb-Machrek, n° 168, avril-juin, p. 51-
66.
64
Sur le processus de reconversion de la compétence économique en compétence politique en France, pendant
les années 1950 et 1960, voir DULONG Delphine, art.cit.
65
CATUSSE Myriam, art.cit., 2004.
16
il arrive que la perception de la libéralisation politique et de l’opportunité dont bénéficient les
« entrepreneurs » s’accompagne d’une revendication quasi-censitaire et s’exprime dans des
termes assez proches de ceux utilisés par Alain Garrigou à propos de la France du XIXè
siècle : il importe de confier la fonction de représentation à « ceux que leur fortune qualifiait
[...]. Pour les électeurs, elle valait comme une qualification sociale et morale. Pour être élu,
il fallait être connu et soutenu. Il fallait démontrer son désintéressement, à la fois passivement
en disposant d’une situation d’aisance permettant de se dévouer au bien commun et
activement en exhibant sa générosité »66. Nous sommes donc bien face à deux conceptions de
la compétence : l’une, plutôt universaliste, est codifiée pour l’usage des « masses », incarnées
par les jeunes diplômés islamistes ou non, l’autre, davantage censitaire, est taillée en fonction
d’une partie de l’élite économique. Mais, dans les faits, certaines entreprises peuvent tenter de
les combiner avantageusement. Des différenciations de cet ordre se retrouvent dans la
caractérisation du dévouement.
La distinction par l’altruisme est une condition d’accès à la représentation qui n’a rien
de récent. Ce sont les formes et les contenus du dévouement qui font l’objet d’une lutte de
définition. Une rivalité s’observe entre « militantisme » et « action sociale ». Le premier est
une « forme de participation active, non salariée, non orientée prioritairement vers
l’obtention de profits matériels, et […] exemplaire […]. En étant « dévoué », le militant
montre que la cause défendue par son organisation mérite ce dévouement »67. Face à cette
entreprise collective, organisée et continue dans le temps, qui demeure le propre des partis de
militants tels que l’USFP et le PJD, se profilent plusieurs types d’actions sociales. Les
« bienfaiteurs » associent le dévouement à la générosité plus ou moins discontinue, plus ou
moins informelle et plutôt à caractère individuel, voire religieux. Les pratiques d’évergétisme
se développent aussi sous forme d’organisation plus complexe et plus durable, mais toujours
charitable. Il en est ainsi des fondations qui bénéficient du patronage de membres de la
famille royale ou d’autres personnalités. Toutefois, entre l’idéologie et la charité, une autre
tendance émerge. En effet, l’expansion d’une nouvelle génération d’associations à partir des
années 1980 et notamment pendant les années 1990 amène à une redéfinition de l’action
sociale dans un sens plus syncrétique mêlant exigence de continuité, de structuration, de
développement social, d’ancrage dans un territoire, mais surtout de participation de la
communauté. On assiste donc à une réinvention du dévouement, hybridant plusieurs apports
66
GARRIGOU Alain, op.cit., 1992, p. 74-75.
67
LAGROYE Jacques, FRANCOIS Bastien, SAWICKI Frédéric, Sociologie politique, Paris, Presses de
Sciences Po, Dalloz, 2002, p. 244.
17
et se prêtant à différents types d’homologation (« héritage » islamique, organismes
internationaux, etc.). Autrement dit, ce qui se produit dans des sphères telles que le champ
associatif n’est pas sans incidence sur la scène électorale : on constate un perpétuel transfert
de valeurs, de savoir-faire et d’acteurs.
A une échelle plus restreinte, des identités locales ou infranationales se livrent des
batailles le plus souvent symboliques. Lamia Zaki70 les évoque en rapport avec la structuration
sociale des bidonvilles où la différenciation peut être topographique, consolidée ou non par
des origines géographiques communes, des dates d’arrivée en ville ou au bidonville distinctes,
autant d’éléments réactivés pendant le moment électoral pour construire une appartenance,
une adversité, une vision du monde communes ou différentes. Des mécanismes identitaires
distinctifs sont beaucoup plus puissants dans une zone rurale et dans une société hiérarchisée
telle que la vallée de Ziz qu’analyse Hsain Ilahiane 71. Les Haratine, noirs, sans terre, comparés
aux femmes, longtemps privés de l’accès au conseil du village, interdits de port d’arme,
connaissent une mobilité sociale ascendante via la migration et commencent à être présents
dans les conseils du village à partir des années 1970. Dès lors, ils contestent la domination des
68
ROSANVALLON Pierre, op.cit., p. 420.
69
BENNANI-CHRAIBI Mounia, « Mobilisations électorales à Derb Soltan et à Hay Hassani (Casablanca) »,
dans BENNANI-CHRAIBI Mounia, CATUSSE Myriam, SANTUCCI Jean-Claude, Scènes et coulisses de
l’élection au Maroc, Paris, Karthala, 2004b, p. 105-162.
70
ZAKI Lamia, « Deux candidats en campagne : formes de propagande et répertoires de légitimation politique
au bidonville », dans BENNANI-CHRAÏBI Mounia, CATUSSE Myriam, SANTUCCI Jean-Claude, Scènes et
coulisses de l’élection au Maroc, Paris, Karthala, 2004, p. 187-234.
71
ILAHIANE Hsain, art.cit.
18
propriétaires terriens, ainsi que les ressorts d’une société ethnique stratifiée, valorisant les
chorfa, descendants du prophète, et les berbères dont le statut est en rapport avec leur
domination militaire. La pénétration de l’Etat à travers les réformes administratives et locales
contribue ainsi à la déstructuration de l’organisation sociale locale. Les scrutins constituent un
moment de tribalisation et d’ethnicisation, et sont un facteur de division qui « contamine »
l’ensemble de la vie quotidienne72. La séquence électorale pousse à la reconstitution de la
politique locale et devient un moment de redéfinition du sens de la
communauté. L’ethnicisation est ici analysée comme une négation des relations de patronage
et comme porteuse d’égalité. Alors que pour les uns, les conditions d’accès au champ
électoral sont articulées comme nous l’avons vu au leadership social (asl, origine), pour les
autres elles sont liées à la similarité (ethnique). L’exemple de Dakhla 73, dans les provinces
sahariennes qui font l’objet d’un conflit de souveraineté et où il y a eu des transferts de
population, donne à voir un troisième cas de figure. Ici aussi la dimension primordiale de
l’identité semble surdéterminer toute autre question : lors des législatives de 2002, 31
candidats sur 35 sont sahraouis, alors même que ce groupe n’est pas majoritaire
démographiquement. La communautarisation des enjeux se produit en amont, par le biais de
l’Etat et de l’Administration, et en aval, à travers les élus. Pourtant, Victoria Veguila observe
des frontières entre communautés (Sahraouis, « faux Sahraouis », Norteños) plutôt diffuses et
donnant lieu à des stratégies identitaires variables selon le contexte et l’interaction.
72
Sur l’ethnicité et le vote, voir notamment : OTAYECK René (dir.), « Des élections comme les autres »,
Politique Africaine, n°69, 1998.
73
VEGUILLA Victoria, art.cit.
19
en découle que les ressorts de la légitimation ne sont pas statiques, mais en perpétuel
ajustement75.
74
BENNANI-CHRAIBI Mounia, art.cit., 2004b ; ZAKI Lamia, art.cit.
75
EL MAOULA EL IRAKI Aziz, op..cit., p. 297-298.
76
OFFERLE Michel, op.cit., 1999, p. 25.
77
OFFERLE Michel, op.cit., 2002.
20
leurs capitaux sociaux et individuels et proposeraient à leurs intermédiaires essentiellement
des biens matériels. Il y aurait ainsi d’une part des militants et du dévouement, d’autre part
des clients et des personnes rémunérées. Justement, les derniers travaux 78 permettent d’aller
au-delà d’une telle polarisation. Il ressort souvent que les candidats ne négligent aucune
ressource disponible et que si certains d’entre eux privilégient quelques-unes au détriment
d’autres, la rémunération des agents électoraux gagne du terrain au-delà des frontières
classiques, et se formalise avec la percée du marketing électoral. En d’autres termes, il arrive
que des partis habituellement classés dans la catégorie des organisations militantes, dotées
d’une idéologie précise, aient recours non seulement à leur réservoir de militants et de
sympathisants, mais aussi à des réseaux de proximité (voisinage, famille, amis, collègues,
personnes issus du même terroir, etc.), à des « clients » ou encore à des agents qui assurent la
mobilisation parce qu’ils sont « payés » pour le faire. Le clientélisme et la
« marchandisation » de l’espace l’électoral ne constitueraient pas le propre des partis dits
clientélistes, de « notables » ou encore « prédateurs»79. Toutefois, pour être nourrie une telle
hypothèse nous impose de faire le point sur ces formulations qui dans le langage courant
peuvent avoir des connotations négatives.
78
BENNANI-CHRAÏBI Mounia, CATUSSE Myriam, SANTUCCI Jean-Claude, op.cit.
79
C’est Mohammed Hachemaoui qui parle dans le cas algérien en termes de société et d’Etat prédateurs :
HACHEMAOUI Mohammed, « La représentation politique en Algérie entre médiation clientélaire et prédation
(1997-2002), Revue française de science politique, vol. 53, n° 1, 2003, p. 35-72.
80
ROUQUIE Alain, « L’analyse des élections non concurrentielles : contrôle clientéliste et situations
autoritaires », dans HERMET Guy, ROUQUIÉ Alain, LINZ Juan, (dir.), Des élections pas comme les autres¸
Paris, Presses de la FNSP, 1978, p. 73.
81
ROUQUIE Alain, art.cit., p.70.
82
GELLNER Ernest, 1977, « Patrons and Clients », dans GELLNER, Ernest, WATERBURY, John, (eds.)
Patrons and Clients in Medierranean Societies, London, Duckworth, p. 4.
83
WATERBURY John, « An Attempt to put patrons and clients in their place », dans GELLNER Ernest,
WATERBURY John, Patrons and Clients in Mediterranean Societies, London, G. Duckworth, 1977, p. 336.
21
notamment) ; les patrons font bénéficier leurs clients des moyens de subsistance ; une aide qui
fonctionne comme une assurance en cas de pénurie ou d’accident biographique ; la protection
et plus généralement l’accès privilégié et particulariste aux ressources rares. Le patron assure
ainsi l’emploi, le logement pour ce qui est de l’habitat précaire. L’appui qu’il peut apporter
dans la résolution des conflits (d’ordre privé ou public), son accès au centre constituent
d’autres ressources dont plusieurs travaux ont montré l’importance 84. Ce phénomène était déjà
noté par Rémy Leveau au cours des années 1960. Par ailleurs, Lamia Zaki 85 souligne l’atout
dont dispose au bidonville un candidat apte à procurer des biens publics collectifs.
Cependant, le réseau clientéliste ne peut être réduit à une configuration sociale qui
« favorise l’emprise des autorités locales traditionnelles et les structures hiérarchiques de
commandement »86. Face à un Etat puissant et à un système partisan déficient ou subverti,
« les esprits des corps particuliers » 87 émergent comme un vecteur privilégié d’expression88
et de mobilisation y compris « d’intérêts de groupes et de classes »89. Si l’on prend en compte
l’ensemble de ces caractéristiques, l’on se rend compte que même si clientélisme et corruption
sont connexes, l’un renvoie plutôt à un « échange social », pendant que l’autre se réduit à un
« échange économique »90. Le « lien d’âme », selon la formule de Marcel Mauss91, est central
dans ce type de transaction. Et les analyses sur le clientélisme demeureraient incomplètes si
elles ne prenaient pas en compte l’importance cruciale de l’intervalle entre le don et le contre-
don qui a pour but de servir d’écran entre les deux actes, de leur permettre d’apparaître
comme symétriques, uniques et sans relation, de favoriser l’expérimentation de la gratuité 92.
Les pratiques clientélaires ne se réduisent donc pas à une dimension utilitaire. Elles portent la
marque de l’ambiguïté même du don « volontaire et obligatoire, intéressé et désintéressé »93.
84
ABOUHANI Abdelghani, Villes, pouvoirs et notabilités locales. Quand les notables font la ville, Rabat,
compte d'auteur, 1999a ; ABOUHANI Abdelghani, « Médiation notabilaire et gestion des conflits liés au
logement au Maroc », dans SIGNOLES Pierre, EL KADI Galila, SIDI BOUMEDINE Rachid (dir.), L’Urbain
dans le monde arabe : Politiques, instruments et acteurs, Paris, CNRS éditions, 1999b, p. 259-274. ; EL
MAOULA EL IRAKI Aziz, op.cit. ; CATUSSE Myriam, art.cit., 2004 ; VEGUILLA Victoria, art.cit.
85
ZAKI Lamia, art.cit.
86
ROUQUIE Alain, art.cit., p. 67)
87
C’est la traduction que donne Jean Leca et Yves Schemeil au concept de ‘asabiyya : LECA Jean, SCHEMEIL
Yves, « Clientélisme et patrimonialisme dans le monde arabe », International Political Science Review / Revue
internationale de science politique, n° 4, 1983, p. 455-494.
88
GELLNER Ernest, art.cit., p.4)
89
LECA Jean, SCHEMEIL Yves, art.cit., p. 7.
90
MEDARD Jean-François, « Postface », dans BRIQUET Jean-Louis, SAWICKI Frédéric, Le clientélisme
politique dans les sociétés contemporaines, Paris, PUF, 1998, p. 308.
91
MAUSS Marcel, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », Sociologie et
anthropologie, Paris, PUF, 1950, p. 160.
92
BOURDIEU Pierre, Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980, p. 191-192.
93
MEDARD Jean-François, art.cit., p. 310.
22
Cette mise au point nous conduit à revisiter les catégories de classement des partis,
fondées sur la nature de leurs ressources humaines, et à souligner la diversité et les mutations
des formes que connaissent les relations de clientèle au Maroc. Ainsi, à côté des liens marqués
par la dépendance sociale et économique, très importants notamment dans le monde rural
durant les mobilisations électorales des années 1960, s’est constitué avec la construction de
l’Administration makhzénienne un clientélisme d’Etat qui s’est renforcé pendant la période où
les fonctionnaires ont été fortement incités à investir la scène électorale 94. La réforme de 1976
qui érige la municipalité en un lieu de pouvoir donne le coup d’envoi au clientélisme
municipal. Une partie des demandes de la population commence à s’orienter vers les élus
communaux. Avec le redéploiement du tissu associatif à partir de la fin des années 1980
s’ébauche un clientélisme associatif. Mais cela ne signifie pas que l’apparition d’un type de
réseau chasse l’autre. Au contraire, nous assistons à la cohabitation tantôt sous forme de
sédimentation, tantôt de manière concurrentielle de l’ensemble de ces clientélismes.
23
lignée des thèses qui, en revisitant le concept, ont davantage mis l’accent sur les capacités
d’adaptation du clientélisme96.
Les changements évoqués vont jusqu’à s’incarner dans des figures d’intermédiation,
devenues incontournables au cours des dernières mobilisations électorales, à savoir les
« jeunes » et les femmes. Dans les campagnes des années 1960 et 1970, les partis de gauche
monopolisaient les agents « jeunes » (étudiants, lycéens). Sinon, la hiérarchie par l’âge, le
sexe, la richesse, la proximité du centre s’exerçait y compris dans la sélection des
intermédiaires. Aujourd’hui, à côté du militant et du sympathisant lycéen ou estudiantin,
s’affirme l’« entremetteur » jeune, instruit, plutôt inactif et faiblement politisé, mais bien
ancré dans son environnement. La jeunesse, constituée comme problème et enjeu, puis
comme vertu politique, semble être devenue une ressource humaine indispensable lorsqu’un
candidat tente de se faire élire. Il en est de même pour ce qui est des femmes. Ce qui nous
conduit ici à nous demander si la campagne électorale ne s’est pas muée en un rituel
d’inversion, voire comme l’affirme Hsain Ilahiane 97 en un « rite de transformation ». Alors
qu’on constate une décroissance de la mobilisation des masses par l’Administration, dispositif
prépondérant jusqu’à la libéralisation de la fin des années 1990, une nouvelle « sous-élite de
citoyens »98 semble s’être formée.
96
BRIQUET Jean-Louis, SAWICKI Frédéric, Le clientélisme politique dans les sociétés contemporaines, Paris,
PUF, 1998.
97
ILAHIANE Hsain, art.cit.
98
ROUQUIE Alain, art.cit.
99
VEGUILLA Victoria, art.cit.
24
telle appartenance prime dans la hiérarchie de leurs identifications. Par contre dès que cet
acteur politique cherche à élargir ses bases au-delà de « son » groupe, il doit trouver entre
autres des arguments matériels compensatoires. Sans démultiplier les exemples approfondis
dans ce volume, on peut formuler deux hypothèses. D’une part, les efforts déployés sont
fortement contraints par la nature et l’état du marché électoral. D’autre part, si l’on observe
bien une tendance à la « marchandisation », il n’y a pas dans le Maroc d’aujourd’hui
un marché électoral national unifié en termes d’offre et de demande. Reste à savoir comment
ces constatations s’articulent avec les répertoires au sein desquels puisent les acteurs tout au
long de la mobilisation.
Parcourir le Maroc pendant la campagne électorale laisse en effet entrevoir une sorte
de vernis commun. Toute une palette de techniques partagées semble uniformiser le paysage :
tee-shirts, casquettes, écharpes, tenues « traditionnelles » portant le symbole, voire l’effigie du
candidat, permanences électorales… Des modèles « à la marocaine » ou « à l’américaine » se
partagent la scène tout en l’harmonisant : d’une part des modes de festivités empruntés aux
pratiques sociales les plus diffuses (répertoires de l’hospitalité et des rites de passage, mais
aussi répertoires musicaux, sportifs), d’autre part des méthodes électorales « modernes »
comme les tracts, les affiches, le porte-à-porte, les meetings, les médias écrits et audio-
visuels, les sites électroniques et le marketing électoral. Les réglementations électorales, le
100
SAWICKI Frédéric, « L’homme politique en campagne. L’exemple de l’élection municipale de Dunkerque en
mars 1989 », Politix, n° 28, 4ème trimestre 1994, p. 127-139, p. 128.
25
fait de se mouvoir dans un même espace sociopolitique et le mimétisme concourent à la
constitution de cette arène par des acteurs qui s’observent, qui se concurrencent et qui ne sont
donc pas des monades aveugles. Cette dimension contraignante se prolonge bien sûr au
niveau des répertoires discursifs. Il existe en effet une sorte de jargon standardisé, des
formules quasi stéréotypées (sur la monarchie par exemple lorsqu’elle est évoquée), et des
thèmes incontournables comme la démocratie et la transparence « qui sont là », la nécessaire
lutte contre le chômage, etc. On ne peut pas pour autant en conclure trop rapidement qu’il
existe une campagne électorale « nationale », détachée des préoccupations locales,
dépersonnalisée et « politisée » à l’échelle du pays.
Pendant les années 1960 (et même 1970), l’accent était mis sur une « politisation » de
la ville et sur une « dépolitisation » du monde rural101. Dans les campagnes, la mobilisation
électorale était essentiellement assurée par les élites et les autorités locales. Dans les zones
urbaines, les partis issus du mouvement national parvenaient à inciter à un vote davantage
« politisé »102. Or, depuis les années 1980, deux phénomènes parallèles contribuent à atténuer
un tel clivage. Premièrement, le monde urbain s’est étendu sans totalement assimiler les
populations rurales. Deuxièmement, le phénomène de diversification et de fragmentation des
élites a « brouillé les cartes ». D’après les enquêtes sur des quartiers populaires et sur des
bidonvilles de Casablanca103, les mobilisations électorales urbaines observées en 2002 ne sont
pas strictement « politisées » dans le sens restreint du mot. En outre, le développement du
tissu associatif dans les villages, l’émergence d’une élite « jeune » en mesure de rivaliser avec
les aînés contribue à la « nationalisation » du débat dans le monde rural.
A un autre niveau, les registres dans lesquels puisent les candidats et leurs
intermédiaires ne diffèrent pas systématiquement lors d’un scrutin local et lors d’une élection
nationale. D’abord, comme nous l’avons déjà évoqué, intervient le fait que la défense des
intérêts d’un « territoire » demeure l’une des activités principales d’un parlementaire. Et, on
peut en déduire que c’est un répertoire privilégié de la mobilisation. Ensuite, l’observation des
législatives de septembre 2002 laisse entrevoir des mobilisations très localisées en dépit de
l’agrandissement des circonscriptions et de l’adoption du scrutin de liste à la proportionnelle.
Dans les quartiers populaires et les bidonvilles des grandes villes, « les enfants de la ruelle »
(wlad ad-derb), ces intermédiaires jeunes, instruits, influents sont loin d’avoir été éjectés suite
101
MARAIS Octave, WATERBURY John, « Thèmes et vocabulaire de la propagande des élites politiques au
Maroc », Annuaire de l’Afrique du Nord, vol. VII, 1969, p. 58.
102
Bien sûr, ce n’était pas aussi dichotomique. Un candidat UNFP pouvait faire campagne en puisant dans ses
ressources sociales, en rappelant par exemple qu’il était descendant du prophète. Voir MARAIS Octave,
WATERBURY John, art.cit., p. 63.
103
BENNANI-CHRAIBI Mounia, art.cit., 2004b ; ZAKI Lamia, art.cit.
26
à l’adoption de ce dispositif qui, rappelons-le, visait officiellement à favoriser les
« programmes ». Très vite, la mobilisation à travers ces acteurs s’est adaptée au niveau de la
forme en gardant un contenu plutôt similaire. Souvent, ceux-ci ont pu trouver leur place dans
les listes en fonction de leur position locale. Et dans l’ensemble, ils ne pouvaient que produire
des votes sur cette base-là. Par ailleurs, il apparaît très clairement que ceux qui ont un pied
dans la commune à titre de conseiller ou de président ne font pas l’impasse sur un tel aspect
au cours de leur campagne qu’il s’agisse de gommer les effets potentiels des déceptions
suscitées par l’expérience communale ou de mettre en avant les acquis positifs, individuels ou
collectifs, passés ou à venir.
L’importance du local dans des scrutins législatifs n’exclut pas, bien sûr, tout le travail
de nationalisation du débat effectué par les agents les plus idéologisés (en général issus de la
gauche et de l’islamisme) qui s’efforcent de dessiner les frontières entre les deux échelles au
niveau des enjeux, des prérogatives, et qui peuvent opérer un tel recadrage aussi bien à partir
d’une position extérieure à la circonscription, qu’à travers leur statut même d’enfant de la
ruelle. Encore une fois, la manière dont un candidat et ses intermédiaires puisent dans un
répertoire est fortement corrélée aux ressources politiques, sociales, économiques dont ils
disposent. L’appartenance à un parti pourvu d’un arsenal idéologique et d’une discipline dote
le candidat d’un genre discursif portant une « marque » tout en réduisant sa marge de
manœuvre. Inversement, lorsqu’un acteur disposant d’un fief et de ressources personnelles
adopte une étiquette politique (qu’il peut d’ailleurs changer d’un scrutin à l’autre ou même
dans des intervalles beaucoup plus courts), son discours et son style ne sont pas imprégnés par
une empreinte politique spécifique. Les répertoires dans lesquels il puise sont à la fois
personnels et impersonnels, passe-partout et centrés sur des thèmes locaux. A cette variation
organisationnelle s’ajoute l’action d’ajustement au public que tous les candidats effectuent
lorsqu’ils sont en campagne. Ce ne sont pas les mêmes capitaux qui sont mis en relief d’un
type d’interactions à l’autre et les stratégies choisies sont en permanence accommodées en
fonction des interlocuteurs. Un candidat n’adresse pas un discours identique aux femmes, aux
hommes, aux jeunes, aux analphabètes, aux instruits. Il ne déambule pas de la même manière
dans un bidonville ou dans un quartier résidentiel. Et, aussi idéologisé soit-il, il ne méprise
pas les répertoires de l’émotionnel et de la proximité lorsqu’il est face à des électeurs qui
valorisent avant toute chose de tels registres. Ceci nous conduit à changer d’échelle pour nous
intéresser cette fois-ci aux actes de vote et d’abstention.
27
7. Actes de votes et d’abstention
Au cours des quatre décennies qui ont suivi l’Indépendance, les taux de participation
électorale aux législatives n’ont pas cessé de baisser : 78% en 1963, 82.36% en 1977, 67.43%
en 1984, 63% en 1993, 58.30 % en 1997, 51.61% en 2002 104. Comment interpréter cette
diminution ? Est-ce le signe d’un désenchantement qui gagne du terrain d’un scrutin à
l’autre ? Cela nous conduit à nous poser deux questions classiques, en adoptant cette fois-ci le
point de vue de l’électeur : Quelles sont les incitations effectives à se déplacer vers l’urne ?
Quels sont les facteurs de l’abstention ? Sans nous étendre sur les différents types de vote,
traités notamment dans les textes sur Casablanca, Dakhla et la vallée du Ziz, nous avancerons
quelques hypothèses en multipliant les angles d’approche : historique, géographique,
politique, sociologique, économique.
Le pic des premiers rendez-vous électoraux peut être relié à des facteurs à la fois
historiques et conjoncturels. Il est difficile de ne pas y voir un prolongement du mouvement
de lutte nationale contre le Protectorat. L’autre chiffre exceptionnel est celui de 1977, date qui
constitue un tournant fondamental après les coups d’Etat du début des années 1970, la lourde
répression qui les a suivis, et la nouvelle grande mobilisation nationale orchestrée par Hassan
II pour récupérer les provinces sahariennes. Toutefois, le ton messianique des nouveaux
départs adopté par la monarchie et la classe politique à la fin des années 1990 et lors du
scrutin de 2002 ne semble pas avoir enrayé la progression de l’abstention.
A un deuxième niveau, prêtons attention aux changements des tissus sociaux. Rémy
Leveau105 nous rappelle qu’au cours des années 1960 la participation électorale dans le monde
rural reflétait avant tout l’importance des dépendances sociales (en relation avec le rôle joué
par les élites rurales, les esprits de corps dans toute leur diversité) qui peu à peu vont
s’imbriquer avec les emprises politiques exercées par les agents de l’administration locale en
cours de constitution ; l’intermédiaire devra de moins en moins sa position au fait qu’il est
mandaté par le groupe, qu’à son accès au centre 106. En d’autres termes, à cette époque, l’acte
104
A ces chiffres, il faut ajouter ceux des bulletins nuls.
28
de vote dans le village traduirait avant tout la nature communautaire des rapports sociaux ou
encore l’insertion dans des réseaux commerciaux, migratoires, de résistance au Protectorat
(avec la participation directe ou indirecte à l’Armée de libération). Les transformations de ces
liens se répercuteraient sur le geste électoral et pourraient contribuer à éclairer l’inversion de
la tendance initiée pendant les années 1960 : si au départ la participation urbaine est plus
importante, progressivement elle s’affaiblit au profit de celle du monde rural. Une première
lecture nous inciterait à relier ce phénomène à deux types de facteurs propres aux zones
rurales : d’une part la prégnance relative107 des structures sociales ou du moins l’intensité des
rapports sociaux, d’autre part le quadrillage politico-administratif progressif et la facilité à
produire des résultats sur mesure ne serait-ce que du fait de l’éloignement des communes 108.
Inversement, en ville, les votes seraient plus fluides et le contrôle social et politique moins
efficace. Mais l’exode rural et l’urbanisation accélérée ne produisent pas que de l’anomie, ils
s’accompagnent de la recomposition des réseaux de survie, de clientèle et favorisent dans les
zones d’habitat précaire tantôt les puissances sociales et policières, tantôt des mouvements de
révolte.
29
déplacées du monde rural vers les grandes villes devenues le théâtre entre autres des émeutes
urbaines. Ces événements localisés ont souvent été corrélés à la carte de l’abstention.
Relevons deux autres formes, l’une active, l’autre passive. La première est celle des
mouvements d’opposition de gauche et d’extrême gauche, des groupes appartenant au large
spectre des groupes islamistes, qui à un moment de leur histoire ont appelé au boycott, avant
d’intégrer pour certains d’entre eux la scène électorale. La seconde reflète plutôt selon la
formulation de Myriam Catusse110 une « crise de la représentation politique ».
Si l’on s’en tient à une lecture de l’abstention comme essentiellement politique, cela
signifierait qu’une plus grande intégration de tous ceux qui se positionnent en dehors du
système politique et notamment les mouvements islamistes non représentés au sein du
Parlement, accroîtrait sensiblement la participation électorale. Certes, les chiffres réalisés par
le PJD lors des législatives de septembre 2002 révèlent la capacité de mobilisation de ce parti
sur le terrain de la gauche comme sur celui de l’abstention. Mais, il apparaît aussi que les
bases électorales de cette organisation sont loin de s’étendre à l’ensemble du pays. Nous
appuyons ici la thèse qu’il existe des formes d’abstention autres que politiques que ni la
mobilisation de type islamiste, ni les incitations matérielles ne suffisent à atténuer.
110
CATUSSE Myriam, art.cit., 2004
111
BENNANI-CHRAIBI, Mounia, « Parcours, cercles et médiations à Casablanca. Tous les chemins mènent à
l’action associative », dans BENNANI-CHRAÏBI Mounia, FILLIEULE Olivier, (dir.), Résistances et
protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 293-352 ; CATUSSE
Myriam, L'entrée en politique des entrepreneurs marocains. Libéralisation économique et réforme de l'ordre
politique, Aix en Provence, Thèse de doctorat de sciences politique, IEP / Université Aix-Marseille III, 1999 ;
CATUSSE Myriam, « Il faut gérer la chose publique comme une entreprise... A propos des discours savants et
politiques sur l'élite politique idéale au Maroc », dans SEDJARI Ali (dir.), Élites, gouvernance et gestion du
changement, Rabat/ Paris, L'Harmattan/GRET, 2002a, p.113-142 ; CATUSSE Myriam, VAIREL Frédéric, « Ni
tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Métamorphoses et continuité du régime marocain », Maghreb-
Machrek, n° 175, 2003, p. 73-92.
112
EL MAOULA EL IRAKI Aziz, art.cit.
30
part, l’augmentation de l’abstention peut également traduire la perception de la libéralisation
politique comme le desserrement des étaux sociaux. Autrement dit, l’effet conjugué du
relâchement relatif des exhortations au (« bon ») vote effectuées par les agents de l’autorité
administrative, et de toute une série de transformations sociales aboutirait de fait à une plus
grande autonomisation de l’électeur, dès lors « autorisé » à ne pas se rendre aux urnes.
Conclusion
A travers les points abordés, il ressort que les dynamiques en cours dans la société
transparaissent bien pendant le moment électoral. Nous ne pouvons pas affirmer que « rien ne
change », que « l’histoire est bloquée » en s’inscrivant dans une approche de type essentialiste
et culturaliste, comme nous aurions tort de projeter des attentes développementalistes en
guettant les grandes ruptures à chaque recoin de nos observations. Des transformations en
pointillé apparaissent sur le plan de la définition de la représentation politique, des manières
d’aller au peuple, de voter ou de s’abstenir. Ce mouvement de décomposition et de
recomposition se traduit par les luttes auxquelles se livrent nouveaux et anciens entrants dans
la délimitation des principes de distinction et d’identification, des frontières de la notabilité et
du militantisme, des relations de clientèle et de proximité. Il apparaît aussi qu’il n’existe pas
dans le Maroc d’aujourd’hui un marché électoral unifié. Bien sûr, c’est une lapalissade que de
dire que la ville n’est pas la campagne. Mais, nous avons essayé de le mettre en évidence, le
clivage n’est pas absolu : il existe bien un mouvement de « politisation » du village et de la
« périphérie » et, inversement, du localisme dans les zones les plus urbanisées.
L’hétérogénéité est en rapport avec l’historicité des sites, la nature de leur tissu social et
économique, le mode de structuration de leur habitat. Encore faut-il revenir d’une part sur le
concept de politisation, d’autre part sur le sens que nous pourrions accorder aux résultats
principaux de nos enquêtes113.
113
BENNANI-CHRAIBI Mounia, CATUSSE Myriam, SANTUCCI Jean-Claude, op.cit.
31
répertoire islamique (qui donne lieu à l’énonciation de plusieurs types de rapports à la cité) est
en mesure de cristalliser l’émergence d’une contre-élite et ses tentatives d’investir un espace
politique réservé.
32