Guy de Maupassant : Aux champs.
Texte publié dans Le Gaulois du 31
octobre 1882, puis publié dans le recueil Les contes de la bécasse
(pp. 197-214). Il a également été repris dans Le Voleur du 11 octobre
1883 sous le titre L’enfant vendu, dans La Vie populaire du 10 janvier
1884, dans le recueil Contes choisis (pp. 209-220), dans L’Intransigeant
illustré du 5 mars 1891 et dans le supplément illustré du Petit Journal du
20 juin 1891.
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Dialogues initiés par : tiret - guillemet
AUX CHAMPS
À Octave Mirbeau.
Les deux chaumières étaient côte à côte, au pied d’une
colline, proches d’une petite ville de bains. Les deux paysans
besognaient dur sur la terre inféconde pour élever tous leurs
petits. Chaque ménage en avait quatre. Devant les deux
portes voisines, toute la marmaille grouillait du matin au
soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets quinze
mois environ ; les mariages, et, ensuite, les naissances,
s’étaient produites à peu près simultanément dans l’une et
l’autre maison.
Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans
le tas ; et les deux pères confondaient tout à fait. Les huit
noms dansaient dans leur tête, se mêlaient sans cesse ; et,
quand il fallait en appeler un, les hommes souvent en
criaient trois avant d’arriver au véritable.
La première des deux demeures, en venant de la station
d’eaux de Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui
avaient trois filles et un garçon ; l’autre masure abritait les
Vallin, qui avaient une fille et trois garçons.
Tout cela vivait péniblement de soupe, de pommes de
terre et de grand air. À sept heures, le matin, puis à midi,
puis à six heures, le soir, les ménagères réunissaient leurs
mioches pour donner la pâtée, comme des gardeurs d’oies
assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, par rang
d’âge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans
d’usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au
niveau de la planche. On posait devant eux l’assiette creuse
pleine de pain molli dans l’eau où avaient cuit les pommes
de terre, un demi-chou et trois oignons ; et toute la ligne
mangeait jusqu’à plus faim. La mère empâtait elle-même le
petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était
une fête pour tous ; et le père, ce jour-là, s’attardait au repas
en répétant : « Je m’y ferais bien tous les jours. »
Par un après-midi du mois d’août, une légère voiture
s’arrêta brusquement devant les deux chaumières, et une
jeune femme, qui conduisait elle-même, dit au monsieur
assis à côté d’elle :
— Oh ! regarde, Henri, ce tas d’enfants ! Sont-ils jolis,
comme ça, à grouiller dans la poussière !
L’homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations
qui étaient une douleur et presque un reproche pour lui.
La jeune femme reprit :
— Il faut que je les embrasse ! Oh ! comme je voudrais en
avoir un, celui-là, le tout petit.
Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un
des deux derniers, celui des Tuvache, et, l’enlevant dans ses
bras, elle le baisa passionnément sur ses joues sales, sur ses
cheveux blonds frisés et pommadés de terre, sur ses
menottes qu’il agitait pour se débarrasser des caresses
ennuyeuses.
Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot.
Mais elle revint la semaine suivante, s’assit elle-même par
terre, prit le moutard dans ses bras, le bourra de gâteaux,
donna des bonbons à tous les autres ; et joua avec eux
comme une gamine, tandis que son mari attendait
patiemment dans sa frêle voiture.
Elle revint encore, fit connaissance avec les parents,
reparut tous les jours, les poches pleines de friandises et de
sous.
Elle s’appelait Mme Henri d’Hubières.
Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle ; et,
sans s’arrêter aux mioches, qui la connaissaient bien
maintenant, elle pénétra dans la demeure des paysans.
Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe ; ils
se redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et
attendirent. Alors la jeune femme, d’une voix entrecoupée,
tremblante, commença :
— Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je
voudrais bien... je voudrais bien emmener avec moi votre...
votre petit garçon...
Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent
pas.
Elle reprit haleine et continua.
— Nous n’avons pas d’enfants ; nous sommes seuls, mon
mari et moi... Nous le garderions... voulez-vous ?
La paysanne commençait à comprendre. Elle demanda :
— Vous voulez nous prend’e Charlot ? Ah ben non, pour
sûr.
Alors M. d’Hubières intervint :
— Ma femme s’est mal expliquée. Nous voulons l’adopter,
mais il reviendra vous voir. S’il tourne bien, comme tout
porte à le croire, il sera notre héritier. Si nous avions, par
hasard, des enfants, il partagerait également avec eux. Mais
s’il ne répondait pas à nos soins, nous lui donnerions, à sa
majorité, une somme de vingt mille francs, qui sera
immédiatement déposée en son nom chez un notaire. Et,
comme on a aussi pensé à vous, on vous servira jusqu’à
votre mort une rente de cent francs par mois. Avez-vous
bien compris ?
La fermière s’était levée, toute furieuse.
— Vous voulez que j’vous vendions Charlot ? Ah ! mais
non ; c’est pas des choses qu’on d’mande à une mère, ça !
Ah ! mais non ! Ce s’rait abomination.
L’homme ne disait rien, grave et réfléchi ; mais il
approuvait sa femme d’un mouvement continu de la tête.
Mme d’Hubières, éperdue, se mit à pleurer, et, se
tournant vers son mari, avec une voix pleine de sanglots,
une voix d’enfant dont tous les désirs ordinaires sont
satisfaits, elle balbutia :
— Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas !
Alors ils firent une dernière tentative.
— Mais, mes amis, songez à l’avenir de votre enfant, à son
bonheur, à...
La paysanne, exaspérée, lui coupa la parole :
— C’est tout vu, c’est tout entendu, c’est tout réfléchi...
Allez-vous-en, et pi, que j’vous revoie point par ici. C’est-i
permis d’vouloir prendre un éfant comme ça !
Alors, Mme d’Hubières, en sortant, s’avisa qu’ils étaient
deux tout petits, et elle demanda à travers ses larmes, avec
une ténacité de femme volontaire et gâtée, qui ne veut
jamais attendre :
— Mais l’autre petit n’est pas à vous ?
Le père Tuvache répondit :
— Non, c’est aux voisins ; vous pouvez y aller, si vous
voulez.
Et il rentra dans sa maison, où retentissait la voix
indignée de sa femme.
Les Vallin étaient à table, en train de manger avec lenteur
des tranches de pain qu’ils frottaient parcimonieusement
avec un peu de beurre piqué au couteau, dans une assiette
entre eux deux.
M. d’Hubières recommença ses propositions, mais avec
plus d’insinuations, de précautions oratoires, d’astuce.
Les deux ruraux hochaient la tête en signe de refus ; mais
quand ils apprirent qu’ils auraient cent francs par mois, ils
se considérèrent, se consultant de l’œil, très ébranlés.
Ils gardèrent longtemps le silence, torturés, hésitants. La
femme enfin demanda :
— Qué qu’t’en dis, l’homme ?
Il prononça d’un ton sentencieux :
— J’dis qu’c’est point méprisable.
Alors Mme d’Hubières, qui tremblait d’angoisse, leur
parla de l’avenir du petit, de son bonheur, et de tout l’argent
qu’il pourrait leur donner plus tard.
Le paysan demanda :
— C’te rente de douze cents francs, ce s’ra promis d’vant
l’notaire ?
M. d’Hubières répondit :
— Mais certainement, dès demain.
La fermière, qui méditait, reprit :
— Cent francs par mois, c’est point suffisant pour nous
priver du p’tit ; ça travaillera dans quéqu’z’ans c’t’éfant ; i
nous faut cent vingt francs.
Mme d’Hubières, trépignant d’impatience, les accorda
tout de suite ; et, comme elle voulait enlever l’enfant, elle
donna cent francs en cadeau pendant que son mari faisait
un écrit. Le maire et un voisin, appelés aussitôt, servirent de
témoins complaisants.
Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant,
comme on emporte un bibelot désiré d’un magasin.
Les Tuvache, sur leur porte, le regardaient partir, muets,
sévères, regrettant peut-être leur refus.
On n’entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les
parents, chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt
francs chez le notaire ; et ils étaient fâchés avec leurs voisins
parce que la mère Tuvache les agonisait d’ignominies,
répétant sans cesse de porte en porte qu’il fallait être
dénaturé pour vendre son enfant, que c’était une horreur,
une saleté, une corromperie.
Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec
ostentation, lui criant, comme s’il eût compris :
— J’t’ai pas vendu, mé, j’t’ai pas vendu, mon p’tiot.
J’vends pas m’s éfants, mé. J’sieus pas riche, mais vends pas
m’s éfants.
Et, pendant des années et encore des années, ce fut ainsi
chaque jour ; chaque jour des allusions grossières qui
étaient vociférées devant la porte, de façon à entrer dans la
maison voisine. La mère Tuvache avait fini par se croire
supérieure à toute la contrée parce qu’elle n’avait pas vendu
Charlot. Et ceux qui parlaient d’elle disaient :
— J’sais ben que c’était engageant, c’est égal, elle s’a
conduite comme une bonne mère.
On la citait ; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, élevé
dans cette idée qu’on lui répétait sans répit, se jugeait lui-
même supérieur à ses camarades, parce qu’on ne l’avait pas
vendu.
Les Vallin vivotaient à leur aise, grâce à la pension. La
fureur inapaisable des Tuvache, restés misérables, venait de
là.
Leur fils aîné partit au service. Le second mourut ;
Charlot resta seul à peiner avec le vieux père pour nourrir la
mère et deux autres sœurs cadettes qu’il avait.
Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante
voiture s’arrêta devant les deux chaumières. Un jeune
monsieur, avec une chaîne de montre en or, descendit,
donnant la main à une vieille dame en cheveux blancs. La
vieille dame lui dit :
— C’est là, mon enfant, à la seconde maison.
Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin.
La vieille mère lavait ses tabliers ; le père, infirme,
sommeillait près de l’âtre. Tous deux levèrent la tête, et le
jeune homme dit :
— Bonjour, papa ; bonjour, maman.
Ils se dressèrent, effarés. La paysanne laissa tomber
d’émoi son savon dans son eau et balbutia :
— C’est-i té, m’n éfant ? C’est-i té, m’n éfant ?
Il la prit dans ses bras et l’embrassa, en répétant :
« Bonjour, maman. » Tandis que le vieux, tout tremblant,
disait, de son ton calme qu’il ne perdait jamais : « Te v’là-t’il
revenu, Jean ? » Comme s’il l’avait vu un mois auparavant.
Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent
tout de suite sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On
le conduisit chez le maire, chez l’adjoint, chez le curé, chez
l’instituteur.
Charlot, debout sur le seuil de sa chaumière, le regardait
passer.
Le soir, au souper, il dit aux vieux :
— Faut-il qu’vous ayez été sots pour laisser prendre le
p’tit aux Vallin !
Sa mère répondit obstinément :
— J’voulions point vendre not’ éfant !
Le père ne disait rien.
Le fils reprit :
— C’est-il pas malheureux d’être sacrifié comme ça !
Alors le père Tuvache articula d’un ton coléreux :
— Vas-tu pas nous r’procher d’ t’avoir gardé ?
Et le jeune homme, brutalement :
— Oui, j’vous le r’proche, que vous n’êtes que des niants.
Des parents comme vous, ça fait l’malheur des éfants.
Qu’vous mériteriez que j’vous quitte.
La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gémit
tout en avalant des cuillerées de soupe dont elle répandait la
moitié :
— Tuez-vous donc pour élever d’s éfants !
Alors le gars, rudement :
— J’aimerais mieux n’être point né que d’être c’que j’suis.
Quand j’ai vu l’autre, tantôt, mon sang n’a fait qu’un tour. Je
m’suis dit : « V’là c’que j’serais maintenant ! »
Il se leva.
— Tenez, j’sens bien que je ferai mieux de n’pas rester ici,
parce que j’vous le reprocherais du matin au soir, et que
j’vous ferais une vie d’misère. Ça, voyez-vous, j’vous
l’pardonnerai jamais !
Les deux vieux se taisaient, atterrés, larmoyants.
Il reprit :
— Non, c’t’idée-là, ce serait trop dur. J’aime mieux m’en
aller chercher ma vie aut’part !
Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin
festoyaient avec l’enfant revenu.
Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses
parents, cria :
— Manants, va !
Et il disparut dans la nuit.
31 octobre 1882