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Ladjj2 v6

L'Eau de l'Oubli est un roman de science-fiction se déroulant dans l'univers de Star Wars, centré sur les aventures d'une jeune Jedi nommée Isil. Ce livre, qui fait suite à 'Le Cercle Sombre', présente une intrigue riche en action et en références à l'univers étendu de Star Wars, tout en étant accessible aux fans de tous âges. L'histoire commence avec un affrontement spatial entre les forces Jedi et l'Empire, mettant en avant des personnages variés et des enjeux dramatiques.

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Ladjj2 v6

L'Eau de l'Oubli est un roman de science-fiction se déroulant dans l'univers de Star Wars, centré sur les aventures d'une jeune Jedi nommée Isil. Ce livre, qui fait suite à 'Le Cercle Sombre', présente une intrigue riche en action et en références à l'univers étendu de Star Wars, tout en étant accessible aux fans de tous âges. L'histoire commence avec un affrontement spatial entre les forces Jedi et l'Empire, mettant en avant des personnages variés et des enjeux dramatiques.

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L'EAU DE L'OUBLI

Du même auteur

L'ARCHÈRE DES QUATRE VALLÉES


« Les Loups du Vanaheim »
Roman
une histoire inspirée du monde de Conan le Cimmérien d’Howard

LES AVENTURES D'UNE JEUNE JEDI - TOME 1


"Le Cercle Sombre"
Roman - Fan-Fiction
une histoire inspirée du jeu en ligne :"Star Wars The Old Republic" de BIOWARE

LES AVENTURES D'UNE JEUNE JEDI - TOME 3


"À mort le Defiance !"
Roman - Fan-Fiction
une histoire inspirée du jeu en ligne :"Star Wars The Old Republic" de BIOWARE

PURE COMME LA NEIGE


1ère époque : "La Trahison"
Roman

téléchargeables sur le site de l’auteur à l'adresse :


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ou lecture directe sur Calameo
L'EAU DE L'OUBLI
par

YVES CHARRAZAC
(Hiivsha)

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Illustration couverture : inconnu
Couverture : Hiivsha, Sky Karrde
Correction : Mitth’raw Nuruodo, Notsil, Nicravin
Mise en page : Hiivsha & Jagen Eripsa
Première édition : Avril 2015

© Yves Charrazac - Avril 2015 - Tous droits réservés en dehors des réserves qui suivent :
Star Wars™ est une marque déposée par la société Disney/Lucasfilm Ltd. Le logo Star Wars et les images s'y rapportant ainsi que les
appellations liées à l'univers de Star Wars sont donc © Disney/LucasFilm.
Le jeu The Old Republic est une marque déposée par la société Bioware. Les appellations liées à ce jeu sont donc © Bioware.
Les illustrations trouvées sur Internet appartiennent à leur auteur respectif qui en conserve tous les droits.
RSS-80 DEFIANCE est une guilde du jeu Star Wars The Old [Link] Bioware. Site Internet de la guilde : [Link]

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Ballantine / Del Rey, des livres Fleuve Noir / Presses de la Cité et des Comics Dark Horse / Delcourt.
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AVERTISSEMENT

de l'auteur

Ce livre est la suite du roman "Le Cercle Sombre",


tome 1 des "Aventures d'une jeune Jedi",
auquel il fait de nombreuses références.

Par ailleurs, certains rappels contenus dans le présent volume,


sont de nature à révéler
une partie de l'intrigue du premier tome.

Aussi, il ne saurait trop être recommandé de commencer


la lecture de ces aventures, par le tome 1.
PRÉFACE

Après l'écriture du premier tome des aventures de la jeune Jedi Isil, inspirées de
l'histoire inventée pour mon avatar dans le jeu "Star Wars : The Old Republic" de
Bioware, j'ai eu envie de prolonger l'existence de cette jeune héroïne dans un
deuxième volume.

J'ai souhaité conserver une histoire adulte, peut-être un peu moins sombre que
la première, mais dont la tonalité pourra tout de même surprendre compte-tenu
de l'aspect souvent « tout public » des romans de l'Univers Étendu de Star Wars.
J'espère toutefois que ce roman ne déroutera pas les amateurs de cet univers,
considérant qu'une grande partie d'entre eux a évidemment l'âge de faire la part
des choses lors de leur lecture.

Je tiens toujours à remercier mes enfants, ma fille, que je consulte


régulièrement pour profiter de son savoir "starwarien", ainsi que mon fils, joueur
de jeu de rôle sur table et « maître de jeu » à ses heures, pour ses conseils avisés.

Je remercie aussi sincèrement, les lecteurs assidus de la section « Fan Fiction »


de l'excellentissime site francophone « Star Wars Universe », sur lequel j'ai publié
ce livre chapitre par chapitre, pour bénéficier en retour des commentaires
éclairés d'autres amateurs de romans de Star Wars, ainsi que de leur correction
pour les coquilles qui avaient pu m'échapper.

YC
Personnages
L’action se déroule 10 ans après le Traité de Coruscant
(Année -3643 ABY)

SUR ÉDÉNA
Calem d’Édéna Roi du royaume d’Édinu et Souverain
d'Édéna
Diva Shaquila Theelin - Apprentie Sith de Zarek. Se fait
passer pour la duchesse Dolmie de Tamburu
Gil Valestraa Jeune voleur de 14 ans
Iella Budhaasio Fille de Yaduli, prêtresse de Meriik
Jarval Hor’Gardi Capitaine de la garde du Palais et ami
d'enfance de Calem
Karr Pardo Cathar - Général - Chef des Armées du
Royaume d’Édinu
Namina Darel’Quasir Nourrice de la princesse Sali
Nathil d’Aretia Duc d’Aretia - Oncle de Calem
Orn Mitra Twi’lek - Ministre de la sécurité du
territoire
Proo Rabo’Par Rodien - Chef du cabinet personnel du roi -
Ancien directeur du renseignement
Sali d’Austra Princesse - Fille du roi d'Austra - cousine et
promise du roi Calem
Zarek Seigneur Sith - Puissant « magicien » du
désert de Sang

SUR LE RSS-DEFIANCE
Badanoweeko Rodien - Sous-lieutenant - Pilote
Bump Liam Lieutenant mécanicien - Chef de la cellule
soutien de la CPM
Cregg Vellaryn Colonel - Chef de la CPM
Devan Prak Capitaine - Chef de la cellule opérations de
la CPM
Hiivsha Inolmo Ancien capitaine - Contrebandier
Isil Kal’Andil-Valdarra Apprentie Jedi née en -12 ATC sur Corellia
Keraviss Sayyham Loordienne - Commandant - Chef de la
cellule renseignement de la CPM
Koyi Me Twi'lek - Maître Jedi - Chef de la cellule
diplomatie de la CPM
Prologue

Rox Lieutenant - Pilote


Shalo Torve Général - Maître Jedi
Né en -35 ATC
Représentant de l'Ordre Jedi sur le
Defiance
Tyyv Sullustain - Aspirant - Pilote
Valin Narcassan Amiral de la Flotte Républicaine
Né en -46 ATC
Commandant le RSS-80 DEFIANCE

Nota :
- En l'absence de précision, les personnages sont d'espèce humaine
- ATC = après le Traité de Coruscant
- Le Traité de Coruscant a été signé en 3653 BBY (Before Battle of Yavin / avant la
bataille de Yavin)

11
Prologue

— Bandits à huit heures ! s’écria le lieutenant Rox dans son micro en s’agitant
sur son siège de pilote.
— Bon sang, ils sont nombreux ! répondit en écho le Rodien Badanoweeko. Il
est impossible qu’ils soient venus ici seuls !
— Ils sont en position d’attaque ! observa Rox fébrilement. Des impériaux, ils
vont nous attaquer !
— Sans provocation de notre part ? Impensable Rox, répondit le Rodien, et le
traité ?
— Je crois qu’ils s’attendaient à nous trouver ici, lâcha un sullustain nommé
Piot Tyyv. Étrange.
— Il semble que nous ne soyons pas les bienvenus dans ce secteur, conclut Rox
en armant malgré lui ses canons. Qu’est-ce qu’on fait Isil ?
— Aigle leader à escadrilles rouge et bleue, répondit la voix féminine très
calme eut égard à la situation dans laquelle ils se trouvaient, en formation de
combat !
Aussitôt la dizaine de chasseurs Aurek se rassembla en deux groupes formant
chacun un V offensif et virèrent de bord pour faire face aux assaillants.
— Je compte deux vagues de douze chasseurs impériaux, lança Tyyv de sa voix
suraiguë, à dix et deux heures.
— Ça va être leur fête, cria la voix excitée de rouge cinq, youhou !
— Personne ne tire sans mon ordre, ordonna aigle leader d’un ton toujours
placide. Rouge dirigez-vous à deux heures, bleu avec moi à dix heures.
La Padawan ferma un instant ses paupières pour sonder la Force. Quelque
chose lui disait qu’une menace bien plus grande rôdait tout autour d’eux. Son
regard se tourna vers la planète qu’ils étaient venus inspecter, comme d’autres
escadrilles du Defiance avaient été chargées de le faire pour d’autres planètes
suspectées d’abriter des chantiers navals illégaux. Une mission qui ressemblait
un peu au jeu de l’aiguille dans une meule de foin. Toutefois, la présence de
l’Empire dans ce secteur pouvait signifier qu’ils venaient justement de tomber
sur l’aiguille.
— Rox, avertissez le Defiance qu’il semblerait que nous soyons tombés dans
une souricière et que nous demandons une assistance ou l’autorisation de
rompre et de rentrer au bercail !

12
Prologue

Les premiers tirs des chasseurs Sith déchirèrent l’obscurité de l’espace


interstellaire qu’ils rayèrent d’un rouge sanglant.
— Ils ouvrent les hostilités, annonça la Padawan qui pilotait aigle leader, à
tous, feu à volonté !
Aussitôt un étrange ballet spatial s’engagea entre les différentes escadrilles,
ponctué de commentaires radio qui s’enchevêtraient au rythme du combat. Les
formations initiales eurent tôt fait d’éclater au gré des engagements individuels
qui formèrent sans plus tarder autant de duels inégaux, compte tenu du
surnombre de l’ennemi.
— Rouge deux, vous en avez un derrière vous !
— Bon sang, rouge quatre, s’écria Badanoweeko, débarrassez-moi de cette
teigne impériale de mes deux !
Le chasseur Sith lâcha une rafale que le Rodien évita en effectuant un break
serré sur la droite.
— Je vais l’avoir cette saleté ! fit la voix de rouge quatre, viens voir papa, là,
tiens-toi tranquille !
Le chasseur Sith explosa en une myriade de particules incandescentes.
— Je l’ai eu, cria victorieusement rouge quatre.
— Joli tir, s’exclama Rox qui commandait l’escadrille rouge.
Un instant plus tard, deux autres chasseurs Sith explosaient en silence dans le
vide.
— Superbe bleu trois !
— J’en ai eu un, cria rouge cinq, toujours aussi excité. Faudrait qu’ils
apprennent à piloter ces…
— Attention rouge cinq, deux bandits sur vos cinq heures ! coupa le lieutenant
Rox, dégagez ! Dégagez !
L’avertissement vint trop tard. Le chasseur Aurek explosa la seconde d’après.
— Non ! cria Badanoweeko, bon sang, ils vont nous le payer cher !
— Gardez la tête froide, ordonna Isil paisiblement, ça ne sert à rien de vous
énerver, pilotez, visez, tirez et gardez vos arrières… comme à l’entraînement !
— Oui cheftaine, gouailla la voix de Rox. Vous entendez notre jolie Jedi les
enfants ? Appliquez-vous !
Devant elle, la Padawan voyait deux chasseurs Sith manœuvrer en spirale pour
essayer d’échapper à ses tirs. Projetant son manche de droite à gauche puis dans
le sens inverse, la jeune fille ne leur laissait aucune chance de manœuvre
évasive. À la rafale suivante, l’ennemi le plus proche explosa et ses débris
rebondirent sur sa coque sans causer de dommage. Le second ennemi serra un
virage à gauche pour tenter de prendre l’ascendant sur son poursuivant et se

13
L’eau de l’oubli

placer sur son arrière. Isil suivit la courbe et entama avec lui un large cercle
presque parfait. Optimisant le rayon de virage pour conserver le maximum
d’énergie totale, elle passa dans ses cinq heures avant de l’avoir dans sa ligne de
mire. Le Sith ne put empêcher l’inévitable et son chasseur explosa à son tour
sous l’impact des deux canons laser lourds.
— On vient de perdre bleu deux ! cria une voix dans la radio.
Isil redressa sa course et revint vers le centre du ballet spatial pour essayer
d’engager un autre ennemi. Soudain sur sa droite, plusieurs énormes silhouettes
se formèrent, sortant du néant de l’hyperespace.
— Nom de dieu ! jura le lieutenant Rox.
Un croiseur lourd impérial venait d’apparaître duquel sortirent presque
aussitôt une cinquantaine de chasseurs Sith qui se ruèrent sur eux comme un
essaim de frelons noirs. Le puissant vaisseau était accompagné de quatre
frégates d’escorte Nébulon A-1 qui ouvrirent le feu dès qu’elles furent à portée
du lieu d’engagement. Deux chasseurs Aurek explosèrent immédiatement.
— Bon sang de bonsoir ! cria Badanoweeko, c’est quoi ce bordel ? Toute la
flotte de l’Empire est ici ou quoi ?
La voix impérative d’Isil retentit dans la radio.
— À tous, rompez le combat, je répète rompez le combat ! Passage en
hyperespace dès que possible !
La situation était périlleuse pour chacun d’eux et ils le savaient. Pour rompre le
combat, il fallait tourner le dos à l’ennemi au bon moment afin d’éviter de se
faire détruire par ses tirs, puis lancer les moteurs à fond en ligne droite, charger
les catalyseurs de champ, attendre que le motivateur d’hyperdrive soit prêt et
que l’ordinateur ait calculé une trajectoire dégagée, sous peine de prendre le
risque d’entrer en collision avec un corps astral ou une planète durant le saut
dans l’hyperespace.
Un à un, les chasseurs Aurek quittèrent les lieux, profitant de ce que les
vaisseaux lourds étaient encore trop éloignés pour effectuer des tirs précis à
l’aide de leurs batteries de turbolasers. Isil et Rox s’attardèrent un peu pour
occuper les huit chasseurs Sith qui restaient et laisser ainsi toutes les chances à
leurs quatre coéquipiers de s'échapper.
Se faufilant adroitement à travers les traînées des rayons lasers tirés par les
frégates, ils engagèrent les derniers Sith tout en gardant un œil sur la nuée de
chasseurs qui fondaient sur eux.
— Ils seront sur nous dans une minute, cria Rox à la Padawan, Isil, dégagez
immédiatement.

14
Prologue

— Négatif aigle deux, répondit la voix douce et tranquille de la jeune fille, c’est
vous qui dégagez Rox, je vous couvre, c’est un ordre.
Tout en répondant à son second, elle tira plusieurs rafales qui touchèrent avec
succès trois chasseurs Sith ce qui eut pour effet de décourager les cinq derniers
qui préférèrent rompre momentanément le combat pour voler à la rencontre
des renforts qui arrivaient.
— Les lâches ! s’écria Rox, à cinq contre deux, y’a plus personne pour se
battre.
— Profitons-en pour filer, suggéra Isil en se mettant en ligne droite en
direction opposée à l’ensemble de la flotte Sith. Après vous Rox !
Les deux chasseurs Aurek volèrent un instant de concert, l'un contre l'autre
puis subitement, le vaisseau de Rox sembla s'allonger en une longue forme
bleutée avant de disparaître dans l'hyperespace. Isil regarda son ordinateur. La
route était calculée, il n'y avait plus qu'à activer l'hyperdrive. Soudain, son
vaisseau fit plusieurs écarts en tremblant de toutes ses soudures. Plusieurs coups
directs de turbolasers venaient de le frapper. Des gerbes d'étincelles jaillirent de
différents instruments de bord et un feu se déclara derrière elle au niveau d'une
boite électrique. Sans s'affoler, la Padawan se saisit d'un petit extincteur qui
était fixé sous un panneau latéral, et le vida sur les flammes qui s'éteignirent
tout aussitôt. Puis elle fit son maximum pour stabiliser son vaisseau en essayant
de limiter au mieux les vibrations qui le secouaient comme une feuille d'arbre
sous le vent d'automne. Les tirs du croiseur l'encadraient à présent de bien trop
près selon son goût et en se retournant, elle aperçut plusieurs dizaines de
chasseurs Sith qui fondaient en piqué sur elle dans un feu d'artifice de rayons
lasers. Elle enclencha l'hyperdrive sans plus attendre et disparut à son tour à la
vue de ses poursuivants.

Il ne fallait que quelques minutes de saut dans l'hyperespace pour retrouver le


croiseur de bataille de classe Centurion d'où elle était partie. Qu'allait faire
l'amiral Narcassan ? Il était vraisemblable qu'ils venaient de trouver une planète
suspecte qui méritait une inspection plus approfondie de leur part. Mais le
Defiance n'avait pas pour mission d'affronter une flotte supérieure en nombre
puisque officiellement, la République Galactique n'était plus en guerre avec
l'Empire Sith. Par ailleurs, il était quand même troublant de trouver une si forte
opposition impériale, précisément au moment où les chasseurs républicains
s'étaient approchés du secteur. Ou c'était là une énorme coïncidence, ou les
impériaux les attendaient et dans ce cas, cela pouvait supposer qu'il y avait eu
fuite dans le dispositif qui avait amené le Defiance à effectuer cette mission

15
L’eau de l’oubli

d'inspection, si loin du centre de la galaxie, à la limite des mondes inconnus de la


bordure extérieure.
Normalement, son hyperpropulseur aurait dû se désenclencher
automatiquement en arrivant dans le quadrant où le croiseur attendait ses
escadrilles de reconnaissance. Mais visiblement son saut dans l'hyperespace se
prolongeait de façon totalement anormale. Isil tapota sur la surface de
l'ordinateur qui gérait l'hyperespace et calculait minutieusement les routes des
sauts. Comme elle donnait de petits coups sur les indicateurs, le calculateur
s'éteignit puis se ralluma et répéta son manège plusieurs fois avant que les
indicateurs ne se mettent à afficher des données fantaisistes.
— C'est impossible, murmura Isil à voix basse, d'après ces données, je suis en
train de sortir de la Galaxie en fonçant tout droit dans le néant intergalactique.

16
1 - Planète inconnue

Son rythme cardiaque s'éleva légèrement sous l'effet d'une sourde angoisse
qu'elle s'efforça de maitriser afin d'analyser objectivement la situation. Après
une longue réflexion destinée à peser le pour et le contre quant au geste qu'elle
s'apprêtait à accomplir, elle pressa le bouton pour interrompre le saut
hyperspatial. Rien ne se passa. Son cœur se serra dans sa poitrine. Elle appuya de
nouveau sur le bouton sans obtenir de résultat.
— Non, dit-elle entre ses dents, non, tu vas marcher oui ? Réfléchis Isil,
réfléchis… comment peux-tu stopper ce saut avant qu'il ne soit trop tard ?

De longues heures s'écoulèrent qui l'éloignaient impitoyablement de sa galaxie


sans qu'aucune commande de son vaisseau ne daigne répondre à ses
sollicitations. La Padawan se sentit perdue, comme aspirée par un grand trou
noir sans fin duquel elle ne ressortirait plus. Une question lui vint
subrepticement à l'esprit : qu'y avait-il au-delà de la galaxie ? Isil médita malgré
elle un long moment sur cette interrogation avant que le courage de réessayer
quelque chose ne lui revienne.
Ses doigts effleurèrent le boitier du motivateur d'hyperdrive. Elle se dit qu'en
théorie, elle pouvait le court-circuiter ce qui devrait interrompre
l'hyperpropulsion en espérant que les compensateurs inertiels et le générateur
de champ quantique continuent, eux, à fonctionner pour lui éviter l'écrasement
dû à la brutale décélération qui allait s'ensuivre. À l'aide d'un petit outil, elle
dévissa une plaque latérale sur sa gauche et étudia longuement les circuits.
Prenant une profonde respiration, elle plaça la lame métallique entre deux
bornes de liaison. Une série de gerbes d'étincelles envahit le compartiment et le
chasseur Aurek fut parcourut de violentes vibrations. Isil fut, l'espace d'un
instant, persuadée qu'il allait se disloquer, auquel cas ses aventures prendraient
fin sans plus tarder. Puis elle reçut un choc électrique violent qui l’obligea à
retirer ses mains de l’intérieur des circuits et elle perdit conscience.
Quand la Padawan reprit ses esprits, le vaisseau était revenu dans l’espace
normal. Cependant, Isil se rendit vite compte qu’elle était incapable de dire
combien d’heures elle était restée inconsciente et combien de temps le vaisseau
avait passé au final dans l’hyperespace.

17
L’eau de l’oubli

Elle balaya l’immensité de l’espace d’un regard circulaire mais ne vit rien
d'immédiat sinon, droit devant elle, une étrange et immense nébuleuse qui
semblait flotter dans le néant. Aucune étoile ne s'offrait à sa vue. Elle tourna la
tête et regarda par-dessus son épaule pour apercevoir une constellation de
petits points scintillant dans l'espace. La proximité toute relative de sa galaxie
sembla la rassurer un peu. Son regard se porta de nouveau sur la nébuleuse vers
laquelle elle filait à grande vitesse. C’était comme un immense nuage irisé, aux
teintes diffuses absolument magnifiques, allant du jaune orangé au violet avec
en son centre des traînées verdâtres. Quelque chose scintillait en son sein, car
on pouvait discerner des éclairs de lumière qui semblaient l’embraser à
intervalles réguliers. La coque de l'Aurek commença à étinceler et des
vaguelettes d’impulsions électriques bleutées se mirent à courir tout le long du
vaisseau.
Passé un moment d'émerveillement, elle tenta de faire effectuer un demi-tour
à son chasseur mais aucune commande ne répondit à ses sollicitations.
Surmontant un sentiment de panique, elle coupa les gaz, mais le vaisseau ne
ralentit pas le moins du monde. La nébuleuse couvrait à présent l'espace devant
elle presque intégralement et on pouvait distinguer les masses gazeuses qui
semblaient se déplacer paresseusement au gré d'invisibles vents stellaires. Au fil
des heures, les étoiles de la galaxie s'éteignirent derrière elle au fur et à mesure
qu'elle entrait dans l'étrange brouillard. La luminosité extérieure oscillait entre
l'orange et le violet. Des flashes lumineux éclataient tout autour d'elle et lui
provoquaient des éblouissements passagers. Elle dut se protéger les yeux en
rabattant la visière foncée de son casque avant de se mettre à la recherche
d'une commande qui veuille bien répondre dans son poste de pilotage.
Un temps qui lui parut infiniment long, s'écoula ainsi sans qu'aucune solution
ne lui permette de procéder à un demi-tour salutaire encore que, sans un
hyperdrive en état de marche, elle n'avait pratiquement aucun espoir de revenir
dans des secteurs habités de sa galaxie, ni même la rejoindre tout simplement.
La Padawan songea qu'elle allait rejoindre la Force et peut-être y retrouver son
ancien Maître, Beno Mahr, tué quelques mois plus tôt de la main d'un seigneur
Sith lors d'une mission sur Coruscant1. Curieusement, cela ne lui faisait pas si mal
que ça en fin de compte de mourir. Peut-être son entraînement de Jedi jouait-il à
plein à ce moment précis pour lui permettre de conserver sa sérénité ? Elle
soupira bruyamment puis songea à Hiivsha, le contrebandier qui l'aimait et dont
elle avait dû se séparer à la suite de sa propre affectation par l'Ordre Jedi sur le

1
Voir le tome 1 des aventures d'une jeune Jedi : Le cercle Sombre
18
Planète inconnue

croiseur RSS-Defiance. Un brin de mélancolie envahit ses yeux bleus à cette seule
pensée. Elle savait au plus profond d'elle-même que, quelle que soit la position
de l'Ordre à ce sujet, elle éprouvait pour lui un profond sentiment d'attachement
et même d'amour qu'elle ne pourrait jamais totalement effacer de son cœur.
D'ailleurs, le voulait-elle vraiment ? À force de se torturer l'esprit, elle finissait
par se sentir en désaccord avec ses Maîtres et plus le temps passait, plus elle
pensait être capable d'assumer l'amour d'un homme et ses missions de Jedi. Il ne
s'était pas écoulé un jour depuis sa séparation d'avec le contrebandier sans
qu'elle n'y pense : il devait bien être possible de dissocier amour et Code et ce,
de façon lucide !
Mais toutes ces considérations n'auraient bientôt plus d'importance au milieu
de ce nulle part. Que trouverait-elle dans la Force une fois que la vie présente
l'aurait quittée ?
De nouveau elle soupira et se mordit les lèvres pour éviter à des larmes de
monter vers ses yeux. Au final, la pensée de ne jamais revoir Hiivsha, de ne plus
pouvoir se blottir entre ses bras câlins, de ne plus entendre sa voix gouailleuse,
lui était plus douloureuse que celle de devoir quitter cette existence pour
rejoindre la Force.
S'enfonçant dans son fauteuil de pilote, elle laissa son regard vagabonder tout
autour d'elle, à travers la verrière de transparacier de son chasseur pour admirer
les extraordinaires nuances colorées du linceul gazeux qui l'enveloppait à l'instar
du brouillard le plus épais. Tout le vaisseau semblait électrifié et en proie à des
sortes de feux follets qui dansaient sur chaque protubérance, chaque angle,
chaque antenne du chasseur tels de petits farfadets. Isil approcha ses mains
l’une de l’autre et constata que de petits arcs électriques se formaient entre ses
doigts et même entre ses paumes quand elle les rapprochait l’une de l’autre.
C’était à la fois magique et inquiétant.
Le temps s'écoula, désespérément long, et la jeune fille résignée plongea peu à
peu dans un sommeil cotonneux peuplé de rêves colorés sans aucune
cohérence. Soudain, sans savoir pourquoi, elle sortit de sa léthargie comme mue
par un ressort, sous l'effet d'une petite alarme intérieure. Elle regarda autour
d'elle et il lui sembla que le brouillard gazeux commençait à se dissiper. La
Padawan en déduisit qu’elle sortait de la nébuleuse, ce qui n’était pas tout à fait
exact. En effet, si elle se retrouvait de nouveau dans le vide stellaire, elle pouvait
deviner tout autour d'elle les couleurs irisées de la nébuleuse qu'elle venait de
traverser en partie seulement. En quelque sorte, elle se situait dans l’œil de
celle-ci. Le diamètre intérieur de ce phénomène gazeux était proprement
immense. Devant elle se trouvait une petite planète à la lueur orangée, et très

19
L’eau de l’oubli

loin d’elle brillait un soleil qui l’éclairait. La jeune fille ne tarda pas à deviner
également la présence d’un corps astral, une lune visiblement, qui gravitait
autour de la planète qui se rapprochait rapidement en grossissant.
Isil reprit le manche de son chasseur sans grand espoir et poussa un cri
d’étonnement lorsque le vaisseau répondit en partie aux sollicitations des
commandes en effectuant une violente embardée. L’Aurek obéissait de nouveau
partiellement à son pilote.
Un instant, elle fut tentée de faire demi-tour pour essayer de retraverser la
nébuleuse en direction de sa galaxie mais elle calcula vite que sans possibilité de
repasser en hyperespace, elle n’avait aucune chance d’arriver vivante dans les
mondes de la bordure extérieure. La seule chance de sortie qui se présentait à
elle, c’était la planète qui se trouvait droit devant, en espérant qu’elle hébergeait
outre une atmosphère respirable, une civilisation suffisamment avancée qui lui
permettrait de réparer son vaisseau pour pouvoir repartir d’où elle venait.
Modulant sa vitesse, elle enclencha la procédure d’approche et tenta de
scanner la surface de la planète orange. Quelques indicateurs clignotèrent,
indiquant des formes de vie dans un secteur vers lequel elle se dirigea. Boucliers
thermiques au maximum, le vaisseau entra dans l’atmosphère en laissant
derrière lui une longue trainée rougeoyante dans le ciel. Puis les alarmes se
déclenchèrent de partout dans le cockpit et les commandes se durcirent,
rendant le chasseur de plus en plus difficile à contrôler. Les coups directs qu’il
avait reçu de la part du croiseur avaient dû causer plus de dégâts qu’elle ne
l’avait tout d’abord supposé. D’un mouvement souple du poignet, elle enclencha
les retro propulseurs pour freiner au maximum sa course et réduire sa vitesse au
strict minimum. Cependant qu'elle approchait de la surface de la planète, son
visuel se brouilla comme si le sol était en mouvement. Aucune trace nette de
rivière, de ville, de forêts, de montagnes, mais une masse floue d’un jaune
orangé, pratiquement uniforme. Son altitude diminua rapidement et elle
s’enfonça dans une sorte de brouillard de poussière qui lui ôta toute visibilité. Isil
mit en fonction le radar altimétrique en espérant qu’il fonctionnerait
correctement tout en cherchant, du plus profond de la Force, à détecter devant
elle d'éventuels obstacles. Elle sentit que la zone qu’elle abordait était
pratiquement plate et dégagée de toute forme apparente et décida de se poser
en augmentant la pente de descente de son appareil. Puis lorsque le radar
signala le sol à une centaine de mètres elle redressa le nez du chasseur et sortit
le train tout en activant les rétrofusées.
— Croise les doigts ma fille, se dit-elle en se crispant dans l’attente du choc
final.

20
Planète inconnue

Ce ne fut pas le fracas épouvantable auquel elle aurait pu s’attendre, car


l’appareil toucha une surface molle sur laquelle il parut rebondir plusieurs fois
avant de s’immobiliser, le nez enfoncé dans ce qu’il lui apparut comme du sable
fin. Dehors la visibilité était nulle, et elle entendait gronder le vent tout autour
du chasseur. Elle se rendit à l’évidence, elle venait de se poser au beau milieu
d’une forte tempête de sable.

Plusieurs heures s'écoulèrent et lorsqu’enfin le vent fléchit, elle dut encore


attendre que le sable qui saturait l’atmosphère veuille bien se dissiper et
retomber sur le sol. Alors seulement, un peu de ciel bleu apparut à ses yeux dans
un coin de la verrière qui n’avait pas été recouvert de sable.
Le classique bruit de dépressurisation accompagna l’ouverture du cockpit
lorsqu’elle tira sur la manette de déverrouillage de l’habitacle. Du sable s’infiltra
aussitôt dans l’appareil, mais la couche sous laquelle elle avait été ensevelie
n’était que superficielle. La verrière se dressa dans le ciel azur et aussitôt un air
chaud pénétra à l’intérieur du chasseur. Se libérant de son harnais de protection,
la jeune fille se dressa sur le baquet de son siège et émergea de l’Aurek. Les
mains devant ses yeux pour les protéger de la clarté éblouissante du soleil, elle
fit un rapide tour d’horizon avant de soupirer un brin désespérée : aussi loin que
portait son regard sur trois cent soixante degrés, il n’y avait que du sable. Un
désert ! Elle venait de se poser au milieu de nulle part, dans un désert de sable
fin, composé d’une multitude de dunes peu élevées qui s’étendaient jusqu’à
l’horizon.
— Et maintenant, tu fais quoi Isil ? pensa-t-elle en refoulant un sentiment de
découragement.

Pesamment, elle se rassit dans son siège de pilote et leva l'interrupteur censé
mettre le tableau de bord sous tension. Mais au lieu de l'illumination attendue,
rien ne se passa. Son cœur fit un bond dans sa poitrine.
— Non ! pensa-t-elle.
Elle actionna de nouveau l'interrupteur sans plus de succès. Étouffant un cri de
rage, elle manœuvra plusieurs fois la tige de métal de façon presque frénétique
mais l'électronique ne réagit pas plus que la première fois et resta muette.
Aucun voyant ne s'alluma, aucun indicateur ne s'anima dans le cockpit. Le
vaisseau n'avait pas supporté le crash et était désormais inutilisable.

Un long moment se passa dans un silence de plomb. La jeune Jedi avait la tête
vide, sans idée. Elle savait qu'il lui aurait été facile de désensabler le chasseur à

21
L’eau de l’oubli

l'aide de la Force, mais à quoi cela servirait-il s'il refusait de fonctionner ? Quant
à partir à pieds, le kit de survie ne lui permettrait pas de tenir longtemps dans un
désert avec la chaleur qui s'annonçait. Les chasseurs n'étaient pas équipés pour
cela. Normalement leur mission de reconnaissance devait durer une ou deux
heures standard avant qu'ils ne regagnent leur croiseur. Même les moyens de
communication portables du bord restaient désespérément muets comme si
aucune onde radio n'existait dans ce lieu. La Padawan savait qu'elle ne pouvait
rester là à attendre la mort, aussi, elle enclencha la balise émettrice de l'appareil
qui était restée fonctionnelle, après en avoir déployé la longue antenne et prit
sur elle un petit récepteur longue portée. Ainsi, lorsqu'elle aurait trouvé du
secours, il lui serait aisé de retrouver son appareil, car la balise, dont la portée
était de plusieurs centaines de kilomètres, était faire pour émettre durant de
longs mois sans interruption. Une petite sacoche dans une main, elle ramassa sa
bure de Jedi qui était pliée dans un coin, trop gênante pour piloter, ôta son
casque et sa combinaison de vol qu'elle abandonna sur le baquet du siège, puis
enjamba le bord du cockpit pour avancer sur l'aile du chasseur. Après avoir
refermé la verrière du cockpit, elle sauta sur le sable.
Le silence le plus total régnait dans cet endroit, lourd et oppressant, comme si
rien d'autre n'existait ailleurs. La jeune fille gravit la petite dune au pied de
laquelle son chasseur s'était enfoncé espérant que d'en haut elle verrait un signe
de civilisation, en se disant que n'importe laquelle ferait l'affaire plutôt que de
mourir seule dans un désert.
Hélas, du haut de la dune, elle ne put voir que d'autres dunes jusqu'à perte de
vue.
— Dans quelle direction se diriger ?
La question était traumatisante. Si on pouvait imaginer que ce désert avait une
bordure, comment savoir à quelle distance et surtout dans quelle direction elle
serait la plus proche ?
La Padawan se laissa tomber sur ses genoux avant de fermer les yeux. Non pas
qu'elle eut envie de dormir, mais il lui fallait essayer de sonder la Force pour
tenter de trouver dans ses fils invisibles, une indication, une présence de vie. Ses
pensées parcouraient l'espace dans toutes les directions dans l'espoir de
ressentir quelque chose, une vibration, une intuition qui la guiderait. De longues
minutes s'écoulèrent ainsi sans qu'elle bouge puis lentement, elle se releva et
pivota d'un quart de tour.
— Par là, se dit-elle après avoir perçu un frémissement de la Force dans cette
direction.

22
Planète inconnue

Elle nota le gisement en regardant attentivement un mini compas puis essaya


de localiser à l'horizon une dune reconnaissable qu'elle ne quitterait plus des
yeux, car le danger était grand dans un désert de tourner en rond faute de
repère visuel pour caler son azimut de marche. Elle se mit en route d'un pas
régulier en essayant de résister à la tentation de courir ou de marcher de façon
trop précipité pour préserver ses forces au maximum.
Une heure plus tard, elle commença à sentir la morsure du soleil sur ses
jambes nues mais également sur ses épaules malgré sa tunique blanche et elle se
résigna à se vêtir de sa bure de Jedi dont la capuche rabattue lui protégerait la
tête.

Cela faisait des heures qu'elle marchait et le soleil commençait à redescendre


vers l'horizon. La chaleur intense diminuait lentement. Le petit flacon d'eau
énergisée qu'elle transportait dans sa sacoche était déjà à moitié vide. Les pas de
la Padawan étaient plus lourds et la fatigue commençait à se faire sentir. Ses
bottes montantes lui paraissaient soudain peser des tonnes. Il faut dire que le
sable était si fin qu'à chaque enjambée, ses pieds s'y enfonçaient presque
intégralement. De temps en temps Isil consultait son compas magnétique pour
vérifier qu'elle suivait toujours la direction que la Force semblait lui avoir
indiquée. La température chuta vertigineusement avec la tombée de la nuit.
N'ayant plus aucun repère visuel pour continuer sa longue marche, Isil s'arrêta et
mangea une barre vitaminée avant de s'enfouir dans le sable pour résister au
froid qui commençait à se faire cruellement sentir. L'envie d'enlever ses bottes
de cuir qui cuisaient ses pieds la prit, mais elle y renonça en se disant que si
durant la nuit, ses pieds gonflaient, elle ne pourrait plus les enfiler. Et il était bien
évidemment hors de question de marcher pieds nus dans le sable brûlant du
désert !

Son sommeil fut agité de cauchemars dans lesquels elle se noyait dans une
substance visqueuse pendant qu'elle tentait d'attraper la main secourable d'une
silhouette qu'elle ne parvenait pas à identifier. Ses mouvements étaient lents et
lourds, comme si de la glue l'avait emprisonnée et cette sensation était
hautement désagréable. Elle se réveilla en hurlant. L'aube pointait au-dessus des
dunes en un pâle halo de couleur rose et une petite rosée recouvrait ses
vêtements. En frissonnant, elle redressa sur ses jambes, avala une portion de
barre énergétique et but un peu d'eau avant de faire le point avec son compas.
Ses muscles étaient douloureux et elle s'étira pour les désankyloser en pensant
pêle-mêle à Hiivsha qui ne devait probablement pas savoir qu'elle était perdue

23
L’eau de l’oubli

corps et biens pour l'équipage du Defiance, à l'amiral Narcassan qui avait dû


envoyer des patrouilles à sa recherche, à Maître Satèle… les images se
bousculaient rapidement dans sa tête. Elle frotta vigoureusement ses cheveux
blonds au-dessus de son crâne pour s'éclaircir les idées et chasser toutes ces
émotions qui ne pourraient que lui brouiller les esprits. Puis, elle se remit en
marche.

Les trois journées suivantes se ressemblèrent impitoyablement. La marche de


la jeune fille devenait de plus en plus douloureuse et saccadée malgré son
entraînement physique mais le plus difficile était de ne pas se laisser envahir par
le désespoir qui s'insinuait en elle à chaque arrivée au sommet d'une dune,
lorsque son regard avide qui embrassait enfin l'horizon, ne rencontrait que
l'infini du ciel et du sable. Toutefois, vers la fin de la cinquième journée, le
paysage changea. Depuis de nombreuses heures, Isil apercevait à l'horizon autre
chose que des dunes. C'était un relief montagneux à la roche ocre qui se
détachait au-delà du sable jaune du désert. À quelle distance se trouvaient ces
montagnes, elle n'aurait pu le dire. Elle ne voulait pas le savoir car de toute
façon, c'était encore trop loin pour elle. Ses jambes se dérobèrent sous elle, et
elle tomba à genoux. Elle sentit des larmes lui monter aux yeux et réprima un
hoquet de désespoir avant de se coucher de tout son long sur le sable chaud. Elle
allait rester là et fermer les yeux. Ça en serait fini d'elle et de tout ce qu'elle
connaissait. Dans quelques semaines, le soleil aurait brulé ses chairs et blanchi
ses os jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien que des haillons qui flotteraient au vent
du désert sur un squelette anonyme. Comme elle aurait aimé entendre la voix de
son Maître l'appeler par son nom à cet instant précis ! Cela lui était souvent
arrivé lors de ses pérégrinations. Maître Beno Mahr trouvait toujours le moyen
de lui parler à travers la Force lorsque tout allait mal et à chaque fois, cela lui
avait donné le courage de se sortir des situations les plus périlleuses.
— Isil.
Mais non, ce n'était que son imagination. Elle releva un visage maculé de sable
sur lequel deux larmes avaient tracé un sillon humide. Rien. Rien que le vent
chaud sifflant entre les dunes et soulevant une fine poussière qui courait au ras
du sol, comme le brouillard sur les prairies humides de son enfance de la côte
des Plages d’Or entre Coronet et Tyrena, sur Corellia sa planète de naissance.
Lentement, avec un effort extrême, la jeune Jedi se souleva sur ses bras et
releva son torse avant de se remettre debout. Machinalement, elle nettoya ses
joues du sable qui y était collé et secoua ses vêtements.

24
Planète inconnue

— Tu dois continuer, se dit-elle en se remettant en route avec l'allure raide


d'un droïde de protocole.

La jeune fille avançait à présent mécaniquement, portée par la Force, mais


épuisée, assoiffée et affamée. Malgré le rationnement draconien qu'elle s'était
imposé, le petit flacon d'eau était vide depuis la veille et il ne restait plus rien des
barres vitaminées que contenait le kit de survie du chasseur. Elle ne sentait plus
ni ses jambes ni ses pieds qu'elle traînait comme deux boulets sur le sable
brûlant. La tête toujours engoncée dans la capuche de sa bure de Jedi, elle
ressentait malgré tout sur ses joues le feu de la réverbération du soleil sur le
sable fin et avait bien du mal à garder les yeux ouverts. Un feu intérieur couvait
sous son front et la fièvre commençait à la consumer. Seule la Force dans
laquelle elle s'était réfugiée lui donnait encore la capacité d'avancer malgré
l'épuisement général qui s'était emparé d'elle.
Elle marchait depuis six jours sans interruption hormis la nuit et il ne pouvait y
avoir qu'une personne soutenue par la Force pour être encore capable
d'avancer. Le sable se raréfia pour laisser place à une terre orangée et
poussiéreuse parsemée de petits rochers usés par les vents du désert et de
petits buissons rachitiques complètement secs. Le sol s'élevait à présent vers les
premiers contreforts du massif montagneux qu'elle avait aperçu la veille. La
roche avait succédé à la terre poussiéreuse et le sol était à présent dur et
irrégulier, faisant trébucher fréquemment la jeune fille que ses jambes
paraissaient ne plus vouloir supporter plus longtemps. Un de ses pieds heurta
une pierre et elle tomba à genoux, laissant échapper un cri de douleur
désespéré. Une irrépressible envie de dormir s'emparait d'elle et elle se serait
volontiers étendue pour fermer les yeux définitivement à cet endroit. Le cri d'un
oiseau l'en dissuada.
C'était le premier bruit en dehors de celui de ses pas, qu'elle entendait depuis
qu'elle avait quitté son vaisseau. Levant la tête elle aperçut dans le ciel une
grande silhouette noire qui planait au-dessus d'elle en décrivant de larges cercles
dans le bleu immaculé du ciel. Le charognard savait que sa proie n'était pas
encore morte et sa couardise naturelle lui interdisait de s'en approcher trop tôt.
Mais l'instant viendrait immanquablement où sa victime cesserait de lutter
contre l'irrémédiable et alors viendrait son heure : l'heure du banquet !
Isil poussa, autant que ses forces le lui permettaient encore, sur ses avants
bras pour se redresser et se releva avec peine en gémissant. Ses jambes lui
paraissaient de bois et elle se remit en route avec grande difficulté, faisant un
effort surhumain à chacune de ses enjambées. Lentement, d'une démarche

25
L’eau de l’oubli

hésitante, elle reprit son ascension sans plus se préoccuper de ses genoux qui
saignaient, blessés par un saillant de roche lorsqu'elle avait trébuché. Un goût de
poussière s'était emparé de sa bouche sèche et ses lèvres d'ordinaire si
pulpeuses, s'étaient racornies et présentaient de profondes et douloureuses
crevasses. Ses jambes étaient brûlées par le soleil au-dessus de ses bottes
jusqu'à mi-cuisses, le reste étant protégé par sa courte tunique de Jedi.
Elle suivait un petit sentier serpentant entre des roches qui lui procuraient à
présent une ombre bienfaisante, à l'abri de laquelle elle aurait bien voulu
s'arrêter pour de bon. Mais à chaque fois, elle était fort heureusement parvenue
à se remotiver pour continuer sa route, puisant dans la Force les dernières
ressources qu'elle parvenait encore à y trouver. Elle parvint ainsi au sommet de
la crête et souffla un peu grâce au faux plat qui s'ensuivait. Le sentier tournait
derrière un énorme rocher puis plongeait de l'autre côté de la montagne. Isil
s'arrêta en écarquillant les yeux.
Au loin s'étendait une plaine terreuse parsemée de quelques groupes d'arbres
à tige non ramifiée surmontée d'un bouquet de feuilles palmées ainsi que de
nombreux buissons, et traversée par le long ruban bleu bordé de vert d'une
rivière longée par des berges herbeuses et boisées. De l'eau !
Une sorte de cri guttural qui n'avait presque plus rien d'humain monta à ses
lèvres et troubla le silence. Une envie incoercible de se mettre à courir s'empara
d'elle, et elle s'élança imprudemment dans la pente du sentier vers ce qui lui
apparaissait comme le salut le plus divin. C'était sans compter sur la fragilité de
ses membres inférieurs qui se dérobèrent sous elle à la première pierre. Isil
tomba en avant et roula sur une dizaine de mètres avant que sa tête ne heurte
un gros caillou. Sa vision s'obscurcit et une myriade de points lumineux
commença à danser devant elle. Elle se sentit tomber dans un puits sans fin.
Une douleur vrillante la ramena à elle. Une grande masse noire était penchée
au-dessus d'elle et tentait de lui enfoncer quelque chose dans le flanc. Elle hurla
autant que ses forces et son gosier le lui permirent. Le charognard battit des
ailes et recula d'une dizaine de mètres en secouant la tête comme s'il voulait
protester contre cette proie qui n'en finissait plus de mourir. Visiblement son
repas n'était pas encore tout à fait prêt. Peu importe, il avait le temps et
patienterait.
Le coup de bec avait insufflé à la Padawan une poussée d'adrénaline qui lui
permit de se relever en vacillant. Le sang tambourinait dans sa tête et elle porta
les mains sur ses tempes pour essayer de diminuer la douleur qu'elle ressentait.
Lorsqu'elle les retira, l'une de ses paumes était couverte de sang. Du bout des
doigts, elle palpa l'entaille qu'elle s'était faite en tombant et sentit le liquide

26
Planète inconnue

tiède qui s'écoulait jusque sur sa joue. Maladroitement elle reprit sa route en
faisant attention à chacune de ses enjambées pour éviter une nouvelle chute.
Il lui fallut trois nouvelles et interminables heures de marche d'une souffrance
terrible pour atteindre l'herbe qui s'étendait de chaque côté de la rivière. Une
marche effectuée par la seule volonté de la Force, les yeux hagards, le regard
vide, comme un automate déboussolé. Enfin, elle parvint au bord de l'eau sans
même paraître remarquer les gros animaux cornus qui la regardaient de leurs
yeux noirs, s'arrêtant de brouter leur maigre pâture devant cette soudaine
apparition. La Padawan se laissa tomber à genoux sur le tapis vert et plongea ses
mains tremblantes dans l'onde bienfaisante avant de les porter maladroitement
à ses lèvres desséchées. L'eau s'écoula dans sa gorge comme la plus merveilleuse
substance qui lui avait jamais été donnée de boire. Elle replongea ses mains dans
la rivière pour asperger son visage brûlant de fièvre avant de se pencher sur ses
avants bras et d'enfoncer avidement sa tête dans l'onde claire.
Elle ne put s'empêcher de boire plusieurs grandes gorgées avant de se
redresser puis de se retourner pour s'allonger sur le dos, la nuque dans l'eau
fraîche. Ses idées tourbillonnaient dans sa tête douloureuse et les arbres
penchés au-dessus d'elle dansaient devant ses yeux. Des souvenirs revinrent
dans ses pensées, nombreux, rapides, comme les images d'un film visionné en
accéléré mais à l'envers. Le combat contre les intercepteurs Sith, le Defiance, son
combat avec Jaster Darillian sur Corellia, l'incinération de son Maître sur Tython,
son emprisonnement sur Coruscant, Korka, son enseignement de Padawan, tout
son passé défila en remontant le temps devant ses yeux à la vitesse d'un express
avant que son esprit ne s'enfonce dans un trou noir.
Puis elle perdit connaissance.

27
2 - Matin radieux

Plusieurs jours après qu'Isil se fut écroulée à bout de force au bord d'une
rivière, un hurlement de souffrance déchira le silence des sombres tunnels qui
serpentaient dans les sous-sols de la forteresse, dressée à l’ombre des hautes
falaises de roche rouge, au centre du désert de Sang. Il résonna dans les
souterrains comme un sinistre cri d’agonie qui n’avait plus rien d’humain.
Derrière d’épais barreaux rouillés par les ans, de pauvres hères décharnés, dans
des habits en loques, les yeux hagards, le corps stigmatisé par les mauvais
traitements et la privation, reculèrent prudemment en tremblant au fond de leur
cellule. Pareils à des morts-vivants, ils lancèrent des regards furtifs et craintifs à
droite et à gauche en frissonnant de peur, comme s’ils redoutaient de voir
apparaître d’un moment à l’autre, une vision d’horreur.
Le cri se répéta et, à leur tour, quelques-uns des prisonniers commencèrent à
hurler comme de pauvres déments, certains en se cognant la tête contre les
murs humides de leur cachot. D'autres se mirent à gémir et à pleurer en
marmonnant des paroles incompréhensibles avant de se recroqueviller dans un
coin sombre au milieu de leurs excréments.
Enfin, le silence retomba sur les pierres muettes, tragique comme le linceul
obscur d'une chape de plomb qui se referme lourdement sur un cercueil
abandonné.
— Il ne dira rien, Maître, laissa tomber un petit homme ventripotent et torse
nu qui regardait le prisonnier, allongé sur une table sommaire équipée
d’appareils complexes qui ne cachaient rien de leur sombre dessein.
L’homme qui venait de parler avait le corps recouvert d’une couche de sueur
grasse et repoussante dans laquelle la poussière des lieux s'était incrustée. De
nombreuses cicatrices parcouraient ses chairs. L’une d’elle barrait un œil gauche
dont il ne restait plus qu’un globe oculaire mort, entièrement vitreux. Sa bouche
était tordue sous l’effet d’une profonde balafre qui tiraillait la lèvre inférieure
vers le bas en un rictus permanent et sinistre. Il tenait dans une main, un
instrument ressemblant à un manche, relié d'un côté à des fils électriques et
terminé de l'autre par une masse spongieuse et humide. Comme l’homme à qui
il s’adressait et qu’il venait d’appeler Maître, ne répondait rien, il avança de
nouveau son appareil vers le corps nu du prisonnier qui le fixait de deux grands
yeux exorbités par la terreur. Appliquant la partie spongieuse sur le corps
28
Matin radieux

immobile, il effectua de larges mouvements latéraux. Aussitôt sa victime se


remit à hurler de douleur. Son corps fut saisit de spasmes violents et tressauta
anarchiquement malgré les liens qui lui enserraient les quatre membres. La
douleur des muscles qui se tétanisaient paraissait à l'évidence intolérable et une
écume rougeâtre s’écoula d’entre les lèvres crispées du torturé qui perdit
soudainement connaissance.
Le bourreau regarda avec crainte le Maître par en-dessous, en faisant le dos
rond comme s’il redoutait d’être roué de coups. L’homme qui semblait lui
inspirer tant de crainte, était grand et longiligne. Dans la maturité de l'âge, il se
tenait très droit, dans de grands habits de soie violette brodés d'or, qui
recouvraient ses pieds et dont les amples manches dissimulaient la moitié de ses
longues phalanges élégantes, presque féminines. Les traits de son visage étaient
réguliers, avenants ; ses cheveux bruns coiffés en brosse, très légèrement
poivrés d'argent, ornaient un front volontaire qui surplombait deux yeux bleu-
gris rieurs — ce qui expliquait sans doute les petites rides qui en plissaient les
coins — mais qui à l'instant présent avaient la dureté et la froideur de l'acier. Des
fossettes marquaient ses joues et le milieu de son menton imberbe. Sa bouche
mince, qui se relevait souvent aux commissures des lèvres dans un sourire
séducteur, paraissait au serviteur, à ce moment précis, tranchée sinistrement à
coup de lame de rasoir.
— Ranime-le, imbécile !
Sa voix calme mais sans appel avait claqué dans le silence froid et humide de la
pièce. Pendant que le serviteur s'affairait autour de sa victime, après avoir été
chercher sur une servante de bois une grande seringue remplie d'un liquide
bleuté, la longue silhouette se mit à faire les cent pas en tournant en rond au
milieu de la salle comme un fauve en cage. Il continua à voix basse comme s'il se
parlait à lui-même.
— Quel entêté de prêtre ! Encore un qui va mourir sans lâcher une seule
information utile. Des fanatiques, tous autant qu'ils sont ! Damnés prêtres,
préférer mourir en préservant leur secret au lieu de collaborer avec mon
extraordinaire puissance et ma suprême intelligence !
Il s'immobilisa et, s'emportant soudain, se retourna violemment vers la table
de torture en levant les bras au ciel.
— Où est-elle? cria-t-il hors de lui.
Le serviteur se fit tout petit tandis qu'il examinait le prisonnier. Les doigts
tremblants, il acheva l'injection avant de jeter la seringue dans un coin. Puis il
saisit le poignet de sa victime, l'air préoccupé, pour tenter à l'évidence d'en
détecter le pouls. Enfin, une terreur sans nom s'empara de lui quand il comprit

29
L’eau de l’oubli

l'amère vérité. Le visage décomposé, il leva la tête vers l'homme en habits violets
et balbutia au comble de la peur.
— Il… il est mort, Maître…
Un cri rauque s'échappa et déchira les lieux.
— Rhaaaaaaaaaaaa !
Le serviteur reprit d'une voix fantomatique presque inaudible.
— Pitié Maître, je suis désolé… ce n'est pas ma faute…
L'homme fit un pas en avant.
— Je sais, finit-il par laisser tomber d'un air las. Mais tu m'as mal servi, c'est
impardonnable. Pourquoi faut-il qu'à chaque fois que je m'approche de ce
secret, le sol se dérobe sous mes pieds ?
Il leva les yeux au ciel, cherchant sans doute la réponse dans une improbable
inspiration. Lentement, ses bras se tendirent en direction du pauvre hère qui
tremblait comme une feuille morte au vent de l'hiver, et des éclairs bleutés
zébrèrent l'espace, prenant naissance au bout de ses doigts manucurés. Ils
transpercèrent le corps du serviteur bientôt soulevé dans les airs puis secoué de
spasmes, cependant que des hurlements de douleur jaillissaient de sa gorge
terrifiée. Cela ne dura que quelques secondes, puis l'homme fit un geste de la
main qui propulsa son serviteur contre le mur humide de la prison, avant qu'il ne
glisse sur le sol, assis comme un pantin qu'on vient d'abandonner à la fin du
spectacle.
— Je suis désappointé, Mornar, grinça l'homme entre ses dents.
— Je… je suis désolé Maître, répondit douloureusement le pantin de chair qui
tentait de se relever en se frottant les reins. Cela n'arrivera plus, je vous le
promets. On finira bien par trouver quelqu'un qui sait.
Il y eut un petit rire saccadé qui sortit de la gorge de l'homme.
— Oui, on trouvera bien quelqu'un qui sait…
Il serra le poing devant lui et le tourna comme s'il tordait le cou à un volatile.
— … et qui avouera. Il suffit juste que je trouve la bonne personne pour cela. Il
ne sera pas dit que moi, Zarek, je ne puisse la trouver, où que ce damné chien de
Calem ait pu la dissimuler… dussé-je retourner chaque caillou de cette foutue
planète, j'en fais le serment : je la trouverai !
*
**
Loin de ce sinistre endroit, plus au nord, c'était jour de marché dans la grande
ville blanche qui s'étalait comme à l'infini dans la plaine verdoyante d'Amar. Les
rues étaient bondées à l'approche des places envahies par les étalages des
marchands en tous genres, qui criaient à qui mieux mieux pour vanter leurs

30
Matin radieux

marchandises et attirer le client. Sous le soleil du petit matin, Édinu rayonnait de


mille couleurs chatoyantes et fleurait bon les innombrables parfums qui
s'entremêlaient dans un panachage frais et subtil.
De la terrasse, où sa vue pouvait embrasser une grande partie de la ville, Sali
respirait à pleins poumons l'air matinal, dans lequel la brise odorante, venue de
la terre, rencontrait l'air iodé de la mer toute proche. La jeune fille, au visage
d'ange, s'étira longuement dans sa chemise de nuit bleu pâle avant de se
retourner, un sourire de ravissement aux lèvres.
— J'aime l'odeur du matin en cette saison, lança-t-elle gaiement en virevoltant
sur elle-même, les bras écartés. Ses nuances parfumées sont un délice pour mes
narines, ne trouves-tu pas Namina ?
Occupée à ranger l'immense chambre à coucher somptueusement décorée,
l'interpelée ne répondit pas et se contenta d'accrocher une longue robe de
soirée sur un cintre, avant de la disposer dans une belle armoire de bois précieux
richement orné de filets d'or.
— Tu pourrais me répondre quand je m'adresse à toi, protesta Sali les bras
croisés, avec un petit air pincé accompagné d'une moue.
L'autre femme, d'une cinquantaine d'années, se retourna et sourit à la jeune
fille.
— Je vous demande pardon, princesse, mon esprit était loin d'ici. Je n'ai pas
entendu votre question.
Sali plissa le nez avant de le tordre et de décroiser ses bras.
— Ça ne fait rien… tu ne sauras donc jamais ce que je viens de te dire…
— Tant pis pour moi, princesse, soupira la femme, si je meurs ce soir, je
mourrai avec un grand point d'interrogation dans ma tête.
La jeune fille sourit et s'avança jusqu'à celle qu'elle appelait Namina pour la
prendre dans ses bras.
— Je t'interdis de mourir ce soir… ou un autre soir d'ailleurs, fit-elle d'une voix
câline en se blottissant contre la femme.
— Un matin en ce cas ? suggéra cette dernière avec un sourire en coin.
Sali se recula de quelques centimètres pour la regarder.
— Ni un matin, ni un soir, ni même une nuit, je ne veux pas que tu meures un
point c'est tout !
— Comme vous voudrez, princesse.
La jeune fille prit un air faussement excédé et leva la tête dans un geste
hautain.
— Et je n'aime pas que tu m'appelles comme ça, sinon moi je t'appelle
nounou !

31
L’eau de l’oubli

Elles rirent toutes les deux avec une évidente complicité.


— C'est entendu, ma petite Sali, tes désirs étant des ordres, je ne t'appellerai
plus comme ça… surtout que j'ai horreur quand tu me donnes du nounou !
Namina pinça affectueusement le nez de Sali qui se planta au-milieu de la
pièce avant de laisser choir sa chemise de nuit. C'était une splendide jeune fille
au corps élancé, dont le visage fin et les attraits évidents rendaient jaloux chacun
des regards qui se posaient sur elle.
— Suis-je jolie ? interrogea-t-elle malicieusement en se tournant vers sa
nounou.
— Tu es adorable Sali, répondit cette dernière en levant les yeux au ciel, mais
tu sais, l'orgueil ne sied guère à une jeune fille comme il faut. Ce n'est pas parce
que dame nature t'a fait don d'un corps parfait, que tu dois sombrer dans la
vanité !
La jeune fille baissa les yeux en tordant ses lèvres et murmura de façon à peine
audible.
— Oui nounou.
Namina s'approcha d'elle et lui embrassa une joue.
— Allons, quelle robe veux-tu mettre aujourd'hui ?
— Une robe ? Encore ? Mais j'aimerais pouvoir aller au marché comme
n'importe qui dans cette ville. Ne puis-je mettre un pantalon et une tunique ? Je
mettrai un turban sur ma tête pour qu'on ne voit pas mes cheveux.
Namina regarda la longue chevelure d'or de Sali, qui tombait comme une
cascade sur ses épaules en ondulant gracieusement.
— Le roi n'apprécierait pas que sa promise sorte toute seule sans escorte,
objecta-t-elle.
— Qu'est-ce que je risque ? Si je m'habille comme tout le monde…
— Je ne sais pas, si Calem l'apprend…
— Demande à Jarval de m'accompagner discrètement, je suis sûre qu'il fera ça
pour moi, susurra Sali avec un air espiègle. Mais à condition qu'il me suive
discrètement sans montrer qu'il est avec moi.
— Ce n'est pas bien de profiter de l'inclinaison que notre capitaine de la Garde
a pour toi pour en faire ton complice. S'il t'arrivait quelque chose ? Il aurait les
pires ennuis !
— Bah, soupira Sali, c'est l'ami d'enfance de Calem, son meilleur ami, il est
comme son frère… son second frère pour être précise. Il lui pardonne tout, alors
pourquoi ne lui pardonnerait-il pas de m'avoir fait plaisir.
Sali prit son plus beau sourire et saisit sa nounou par les épaules.

32
Matin radieux

— Allez Namina, tu sais bien qu'il ne peut rien m'arriver de fâcheux dans les
rues de notre capitale, surtout si je sors incognito. Tu ne peux me demander de
vivre cloitrée dans ce palais sans pouvoir sortir un peu toute seule, sans une
escorte de dix gardes armés jusqu'aux dents, exhibant leurs muscles et leurs
sabres pour me faire une haie de dix mètres de large dans la foule ! Ce n'est pas
comme ça que je veux vivre.
La femme soupira en joignant ses mains devant le sourire désarmant de la
jeune fille.
— Pourtant, lorsque tu seras reine, il faudra bien te soumettre au protocole.
— Je changerai le protocole… je le pourrai, puisque je serai reine et que Calem
sera éperdument amoureux de moi. Il ne pourra rien me refuser. Allez, nounou,
va prévenir Jarval que je sors et que je souhaite sa seule présence à mes côtés…
mais discrètement hein ?
Namina laissa tomber ses épaules en signe de capitulation et sortit à pas lents
de la suite princière.
— Je vais voir ce que je peux faire, bougonna-t-elle avant de refermer la porte
sur elle.
*
**
— Allons, mon grand, tu vas finir par être en retard pour prendre ton service !
Debout devant un miroir, occupé à achever de se raser, l'homme laissa
entrevoir l'espace d'un instant, une grimace d'agacement. Cela faisait bien la
quatrième fois que sa mère lui rappelait qu'il était en retard.
— J'arrive maman, répondit-il en secouant le rasoir d'un geste bref pour en
éjecter le trop plein de mousse avant de le rincer sous le robinet d'eau.
Le temps de se laver le visage, de le sécher, d'appliquer un onguent apaisant et
parfumé sur le visage, et il entrait à grandes enjambées dans la pièce qui sentait
bon le café chaud.
— Ah, le voilà mon grand garçon ! s'exclama une femme d'un certain âge en lui
prenant les joues entre ses paumes pour l'embrasser. Comme tu sens bon mon
fils, dis ! Tu vas en faire des conquêtes, beau comme tu es !
D'autorité, elle lui servit un grand bol de liquide noir fumant, et poussa vers lui
plusieurs galettes chaudes et odorantes.
— Mange ! Tu as besoin de prendre des forces, avec toutes les responsabilités
que tu as…
— Oh, tu sais, maman…
— Mange, l'interrompit la femme avec un grand geste théâtral, et ne parle pas
la bouche pleine, ce n'est pas poli !

33
L’eau de l’oubli

L'homme se tut et se consacra pleinement à l'activité ainsi imposée par sa


mère. Il avait une trentaine d'années, il était grand, visiblement musclé, la taille
un peu épaisse. Ses cheveux étaient bruns, courts et frisés, et son visage
avenant. C'était somme toute un beau garçon dont le regard noisette reflétait
une bonne dose d'intelligence et de franchise.
Quand il eut terminé, il se leva et embrassa sa mère affectueusement.
— Tu fais toujours un excellent café… bien que je pense que tu pourrais laisser
la servante le faire.
— Taratata, fils, la cuisine, c'est mon domaine et celui de personne d'autre ! À
quoi tu veux que je serve sous mon propre toit si je laisse les serviteurs s'occuper
de tout, dis ? Quand j'étais jeune, je n'avais pas tout ce monde pour me servir et
c'est moi qui servais ton père… ton pauvre père, que son esprit repose en paix
dans l'Eau Éternelle, ajouta-t-elle en levant les bras et les yeux au ciel. Eh bien, il
était comblé le brave homme, et moi aussi j'étais comblée. On n'avait pas besoin
de tout ce tralala pour être heureux et jamais nous n'avons manqué de rien à
cette époque-là. Pourtant, il faut voir comment les temps…
Sans plus en écouter d'un refrain qu'il connaissait par cœur, l'homme sortit en
riant de la maison entourée d'un beau jardin fleuri, et se dirigea vers un
bâtiment plus petit, où l'attendait un homme âgé qui tenait les rênes d'un
animal à robe blanche qui piaffait d'impatience et tapant ses sabots sur le sol.
— Votre corinal est prêt, messire Capitaine, dit le vieil homme avec un grand
sourire. Il lui tarde d'aller se dégourdir les pattes.
— Merci Malvi, il est magnifique. Tu l'as bien brossé, comme d'habitude. Que
ferais-je sans toi ?
Sans rien répondre le serviteur s'inclina en souriant avec affection. C'est qu'il
l'avait vu naître le petit Jarval et il l'avait fait sauter sur ses genoux en lui
racontant des histoires de monstres et de princes courageux ! Ah, que le temps
avait passé !
Le capitaine Jarval Hor’Gardi, chef de la garde du Palais, enfourcha sa monture
qui hennit de plaisir en redressant sa tête. C'était un animal bien plus élancé que
le bordok de la lune d'Endor, plus haut sur des pattes plus fines, la tête plus
allongée, possédant une crinière et une queue aux crins longs et bien fournis et
dont le front était ornée d'une petite corne. C'était en outre un coursier robuste,
capable de galoper toute une journée sans s'arrêter à une vitesse très élevée, qui
finissait par avoir son monteur à l'usure. L'animal s'élança dans un trot nerveux
sous les arcades fleuries qui encadraient le chemin caillouté de blanc menant
vers la sortie du domaine.

34
Matin radieux

Les larges trottoirs de l'avenue qui montait vers le palais, étaient encore peu
fréquentés à cette heure somme toute matinale. De plus, les marchés du centre
de la cité, attiraient les gens comme le miel attire les abeilles. L'artère était
bordée d'arbres à feuilles très découpées et disposées en bouquet au sommet
du tronc, qui assuraient une perspective presque infinie jusqu'au pied de la
colline sur laquelle se dressait la Cité Royale. Le soleil faisait miroiter les dômes
dorés qui surmontaient les innombrables tours blanches de l’enclave, dressées
fièrement vers l'azur. Chaque bâtiment en portait plusieurs, et elles ponctuaient
également, à intervalles réguliers, les murs crénelés ceinturant la colline qui
abritait la cité. Le dôme principal de la somptueuse résidence royale surtout,
paraissait disputer à l'astre du jour sa place dans le ciel immaculé. Jarval songea
un instant qu'il pourrait fort bien habiter les appartements qui lui étaient
réservés au palais, au lieu de se contenter de la résidence familiale. Puis il
imagina la scène que sa pauvre mère lui ferait s'il ne rentrait pas y coucher
chaque soir, et soupira bruyamment sur sa monture. Depuis la mort de son père,
la pauvre femme n'avait que lui, son unique enfant, et ne vivait plus que pour lui.
Il y avait bien une autre solution, se disait-il mentalement, c'était que sa mère
vienne habiter au Palais. À cette pensée, il s’esclaffa avant de secouer
négativement la tête. Ce n'était certainement pas un service à rendre au roi et à
sa suite que d'amener sa mère vivre parmi eux, à condition évidemment qu'elle
eût consenti à quitter le toit où son pauvre mari…
Quelques jeunes filles qui déambulaient sur le bord de l'avenue s'arrêtèrent
sur son passage pour lui adresser un bouquet de sourires tout en agitant les
mains. Instinctivement, Jarval se redressa en bombant le torse pour prendre
l'allure la plus avantageuse possible et inclina poliment la tête dans leur
direction. Les jeunes filles se regroupèrent les unes contre les autres en
rapprochant leur tête comme pour comploter avant de laisser échapper de
petits rires qui ressemblaient fort à des gloussements.
Lorsqu'il parvint aux lourdes portes grandes ouvertes qui gardaient l'entrée de
la cité royale, il prit son allure martiale et les deux soldats qui se trouvaient de
chaque côté des deux battants, redressèrent leur posture en un garde-à-vous
impeccable, lance dressée vers le ciel. Jarval passa sous la muraille sans leur
adresser un coup d'œil.
La cité royale occupait l'essentiel de la colline qui surplombait Édinu. Ses
constructions blanches, d'une hauteur modeste, se dispersaient dans un vaste
jardin d'arbres et de pelouses vertes, fleuri de nombreux massifs multicolores.
Tout au sommet de la colline se trouvait une plaine abritant un petit lac,
alimenté par une source qui jaillissait sporadiquement en son centre comme un

35
L’eau de l’oubli

geyser. De petits rus y prenaient naissance avant de glisser vers la ville en


sinuant dans les étendues herbeuses. Le palais proprement dit, principal édifice
de la cité royale, était disposé en arc de cercle autour de ce lac. Le centre de cet
arc était composé d'une bâtisse ovale, plus haute que tous les autres bâtiments,
et surmontée du fameux dôme doré qu'on pouvait apercevoir de n'importe quel
point de la ville. À l'opposé du plan d'eau, le palais donnait sur une vaste
esplanade en marbre, se déroulant aux pieds d'un double escalier majestueux.
Les marches s'élevaient vers un perron d'honneur protégé par un portique en
demi-cercle, reposant sur six hautes colonnes cannelées de granite blanc.
Jarval se dirigea vers l'un des bâtiments qui équivalait à une écurie et où
l'attendait un palefrenier en uniforme qui salua à son arrivée.
— Mes respects, Capitaine, dit-il en s'empressant de saisir les rênes qu'on lui
tendait.
Il flatta l'animal de la main et lui tapota le flanc.
— Na'hal est superbe ce matin, se permit-il comme Jarval descendait de son
corinal.
— Je l'ai trouvé un peu nerveux, et il attendait sa promenade matinale avec
plus d'impatience que d'habitude. Il va falloir que je l'emmène faire un bon tour
un de ces quatre, la sédentarité de la ville ne lui convient guère.
— C'est un corinal de race, un pur sang, il a besoin de grands espaces pour
s'exprimer.
— Tu as tout à fait raison, et j'avoue qu'à moi aussi l'air de la prairie et le vent
du désert me manquent. Peut-être que je devrais demander quelques jours de
vacances.
— Tant que vous n'allez pas au sud, répondit le palefrenier d'un air sombre.
Jarval ne répondit pas tout de suite mais son regard se porta instinctivement
dans cette direction et ses sourcils s'assombrirent eux aussi.
— Le vent du sud n'apporte que de mauvaises rumeurs en ce moment, reprit-il
au bout d'un moment. On dit que le Magicien du désert de Sang a entrepris de
constituer une armée avec les hommes-serpents, ces maudits saurocéphales. Par
tous les dieux, je me demande comment il aurait pu persuader ces atrophiés du
cerveau de s'unir à lui… voilà qui est contre nature.
— Ce ne sont que des rumeurs, Capitaine, peut-être sont-elles infondées ?
— Je l'espère. Nous avons déjà fort à faire avec les Kiathes, ces maudits
bandits, qui pillent nos villages les plus lointains, tuent les hommes et les
vieillards, violent les femmes et emmènent les enfants pour les vendre comme
esclaves.

36
Matin radieux

— Ce trafic parallèle dérègle le commerce de ceux-ci, me disait l'autre jour


l'honorable Reghard, commenta le palefrenier. Le commerce des esclaves doit
obéir à une déontologie stricte et un quota maîtrisé sinon, c'est la mort de ce
négoce, a-t-il ajouté.
Le capitaine Hor’Gardi regarda son subordonné l'air pensif en se frottant le
menton.
— Si ça ne tenait qu'à moi, il n'y aurait plus d'esclave tout court.
— Voilà qui déplairait sûrement à beaucoup de familles sur Édéna, Capitaine.
Aussi loin que remonte notre histoire, il y a toujours eu…
Jarval le coupa d'un geste de la main.
— Occupe-toi de Na'hal, tu n'es pas ici pour donner des cours d'histoire à ton
capitaine.
— Oui, Capitaine, répondit l'homme d'un ton vexé en attrapant une brosse
avec laquelle il entreprit de lustrer le poil du corinal blanc, cependant que
l'officier commandant la Garde s'éloignait en direction du Palais.

À grandes enjambées, il traversa une cour puis une partie de l'esplanade qui
donnait sur le devant du Palais, monta les marches du grand escalier deux à deux
avant d'arriver sur le perron où quatre gardes lui rendirent les honneurs.
Comme il traversait l'immense hall d'entrée, sans même jeter un coup d'œil
aux personnes qui déambulaient alentour, une petite bonne femme arriva vers
lui à pas courts et précipités, tout en soulevant le jupon d'une lourde robe qui
tombait sur le sol. L'apercevant, un sourire revint sur le visage sombre du
capitaine.
— Ah, Namina, bonjour, comment allez-vous ce matin ? Et comment va Sali ?
La femme leva la tête vers Jarval qui la surplombait de sa haute stature.
— Capitaine, je suis bien aise de vous voir… voilà… j'ai… comment vous dire…
Sali, mademoiselle Sali… enfin, elle veut… un service à vous demander…
Jarval éclata de rire en considérant le visage écarlate de la nounou de la
princesse et la prit par le bras pour l'entrainer vers un salon moins fréquenté.
— Asseyez-vous, fit-il en l'asseyant pratiquement de force dans un grand
fauteuil vert. Que se passe-t-il ? Quel service pourrais-je avoir le plaisir de rendre
à la princesse Sali ?
Namina leva un regard confus vers lui et balbutia.
— Un service ? Oui… voilà, un service… Sali… mademoiselle Sali souhaite se
rendre en ville, mais…

37
L’eau de l’oubli

Il fut rapide à la femme d'expliquer le situation entre deux soupirs et deux


profondes inspirations. Lorsqu'elle eut terminé, Jarval la considéra d'un air
sévère.
— La princesse veut aller en ville sans escorte ? En outrepassant le protocole ?
Au risque de mettre en colère le roi ? Au péril de sa vie ? Elle souhaite juste être
accompagnée par moi ?
Les sourcils froncés, le regard froid, les dents serrées, le capitaine de la Garde
pencha son visage vers celui de la nounou, le nez à quelques centimètres à peine
d'elle. Namina, leva les paupières en essayant d'affronter le regard menaçant en
déglutissant bruyamment.
— Ou… oui… c'est ce… cela, parvint-elle à articuler trouvant que la chaleur de
la pièce devenait insupportable.
Jarval la dévisagea longuement, puis un sourire radieux naquit subitement sur
son visage qui se transforma du tout au tout.
— J'accepte avec un grand plaisir ! déclara-t-il tout de bon en se redressant.
Sur ce, il tendit une main à la nounou pour qu'elle se remette debout tout en
ajoutant.
— Que notre charmante princesse m'octroie une demi-heure pour envoyer les
affaires courantes, donner quelques ordres, planifier la journée des troupes, et
je la retrouve discrètement à la sortie est de la cité pour l'emmener où elle
souhaitera aller !
Là-dessus, il s'éloigna tandis que Namina, après s'être épongé le front,
reprenait le chemin des appartements de la princesse.

38
3 - RSS-80 Defiance

Quelques jours auparavant, quelque part à la lisière de la galaxie la plus


proche…
— En êtes-vous sûr, sergent ? Contrôlez de nouveau !
L'opérateur du RSS-80 Defiance, s'agita sur son siège. La fébrilité des officiers
de pont le gagnait progressivement.
— Je vous assure, capitaine, il n'y a rien sur les senseurs. Rien… absolument
rien !
Le capitaine Devan Prak frotta d'une main son crâne lisse en se tournant vers
une autre console.
— L'appontage est terminé ?
— Oui, capitaine, les escadrilles rouge et bleue sont rentrées… quatre pertes
signalées… et un manquant… Aigle un.
Le regard du capitaine Prak croisa celui, froid et impénétrable, du
commandant Keraviss Sayyham. Comme à son habitude, la belle loordienne
brune ne trahissait aucun de ses sentiments, les bras croisés sur une poitrine que
son uniforme, volontairement trop étroit, moulait généreusement.
— Plus rien, répéta mécaniquement le sous-officier.
Un instant perplexe, le capitaine Prak appuya sèchement sur un interrupteur
et annonça d'une voix qui claqua.
— Tous les membres des escadrilles bleue et rouge au rapport
immédiatement, salle de briefing une, pont dix !
Puis il ajouta en direction d'un homme grand, aux cheveux grisonnants coupés
courts en arrière, qui se tenait debout devant l'une des grandes baies en
transparacier de la passerelle, ses épais sourcils froncés comme s'il réfléchissait
intensément.
— Amiral ?
L'officier général se retourna lentement, les traits las, une main lissant ses
moustaches grises, avant de fixer le regard de son subordonné avec ses yeux
marron sombre qui brillaient d'une intensité sans pareille.
— Allez-y Prak, avec Sayyham et faites-moi un compte-rendu le plus vite
possible.
— Reçu, amiral, répondirent ensemble l'homme et la loordienne en quittant la
passerelle.
39
L’eau de l’oubli

Ils étaient respectivement chef de la cellule opérations et chef de la cellule de


renseignement de la CPM, pudiquement et officiellement nommée "Cellule de
Prospection Minière". Ainsi couvert par ce rôle de "prospection", le Defiance
allait et venait dans la galaxie, puissant bâtiment solitaire, aux ordres d'une
section spéciale du Sénat Républicain et de l'Ordre Jedi. Il se voyait confier les
missions les plus diverses, allant de l'exploration, à la pêche aux renseignements,
à l'extraction discrète de troupes ou de personnes, aux coups de mains furtifs et
rapides, le tout sans perte de temps en procédures, débats et considérations
politico-militaires, qui n’en finissaient plus désormais au sein de la République.
Le Chancelier Suprême avait approuvé le projet de trois sénateurs dont le
Bothan Dal Set Harrak qui était l'un de ses amis chers et fidèles. Le Conseil Jedi
avait lui-même accepté cette idée à condition toutefois que l'Ordre soit
représenté auprès de l'amiral Valin Narcassan, un héros de la bataille de Botawii,
homme au fort caractère et à l'esprit indépendant quoique fidèle à la
République. C'est Maître Shalo Torve, un général Jedi, brillant stratège et fin
diplomate, qui avait été choisi à cette fin. Le colonel Cregg Vellaryn, autre héros
de la guerre galactique, avait reçu la lourde tâche de former et de diriger
l'équipe "spéciale" qui devait recevoir le nom de "Cellule de Prospection
Minière" à bord du Defiance.
Bien qu'impressionnant avec ses mille deux-cents mètres de long, le croiseur
de bataille de classe Centurion avait été entièrement rénové après sa capture et
modernisé pour pouvoir répondre efficacement à un équipage réduit. L’idée des
sénateurs, soutenue par des hauts gradés militaires, était en effet de pouvoir
projeter et utiliser rapidement cette unité en dehors de toute stratégie massive.
D'autres unités semblables étaient à l'étude ou en cours de lancement dans la
plus stricte discrétion. Concernant la CPM, si une section spéciale du haut état-
major directement subordonnée au général Garza, partie prenante dans ce
projet, avait l'initiative du recrutement des non Jedi, l'amiral Narcassan s'était
conservé le privilège de refuser toute mutation ne lui convenant pas. Du côté
des Jedi, c'était directement le Conseil qui y affectait des troupes sous le
contrôle final de Maître Torve.
Le croiseur avait donc été modifié et doté d’un superordinateur estampillé
Vanjervalis Systems normalement réservé aux vaisseaux de commandement
tactique de classe Inexpugnable. Ainsi, l’équipage nécessaire avait pu être
considérablement réduit sans pour autant trop amputer les possibilités
opérationnelles du bâtiment. Bien entendu, il demeurait toujours possible de le
réarmer intégralement s'il avait dû être réincorporé au sein d'une flotte. Mais

40
RSS-80 Defiance

dans l'esprit de ses "inventeurs", le Defiance ne devait pas être engagé dans de
véritables conflits directs.
— Repos, fit Prak en entrant à la suite de Sayyham comme les pilotes s'étaient
mis au garde-à-vous. Installez-vous confortablement et détendez-vous… vous
l'avez bien mérité.
Lui-même retourna une simple chaise et s'assit dessus en posant ses bras
croisés sur le dossier. La loordienne était restée debout appuyée négligemment
contre la cloison.
— Rox, reprit le capitaine, dites-moi ce qui s'est passé là-bas.
— La version courte, lieutenant, ajouta toujours froidement Keraviss Sayyham.
— Bien entendu, commandant, répondit Rox. Je pense que nous étions
attendus… à peine étions-nous sortis de l'hyperespace que ces salopards nous
sont tombés dessus à plus de deux contre un…
— C'était peut-être une coïncidence objecta le Rodien Badanoweeko.
Le lieutenant Rox jeta un coup d'œil vers son ami en secouant la tête.
— Peut-être… peut-être pas. Soit ces vaisseaux patrouillaient lorsqu'on s'est
pointés et c'est pas de bol… mais ça veut aussi dire qu'ils protègent quelque
chose dans ce système… soit ils nous attendaient.
Prak regarda Sayyham du coin de l'œil.
— Votre seconde supposition est lourde de sous-entendu, Rox. Mais soit,
continuez.
— Oui capitaine. On a d'abord perdu le pilote Clyyx, rouge cinq. Il a été abattu
par deux bandits, puis bleu deux… l'aspirant Torano, s'est fait avoir. Ensuite, la
surprise était passée et nous avons pris le dessus sur eux… et ma foi, on allait
remporter l'engagement lorsque toute une flotte est sortie de nulle part.
Il se retourna vers le Rodien.
— Encore une coïncidence Bada ?
Ce dernier écarta les mains en signe d'impuissance.
— Je n'en sais rien, Rox… ou ils ont une base à proximité et une flotte en alerte
permanence… ou c'est pas de bol.
— Ou ils nous attendaient aussi, persévéra le lieutenant en fixant le capitaine
Prak de son regard vert pâle. Ensuite, on a perdu Sammy, bleu quatre et Mroptt,
rouge trois. Là-dessus, Aigle Leader, le commandant Kal'Andil, nous a ordonné
de prendre les bouts.
— On a obéi sans hésiter, vu la puissance de feu qu'on avait aux fesses, lâcha
le sullustain Tyyv. On est tous passés en hyperespace en serrant les dents.
— Avez-vous vu la Padawan Kal'Andil passer en hyperespace, lieutenant ?
s'enquit Sayyham.

41
L’eau de l’oubli

— Non, commandant, elle m'a donné l'ordre de le faire juste avant elle. Mais
les coordonnées étaient rentrées dans les calculateurs… il a dû s'écouler… quoi…
deux secondes entre mon saut et le sien.
— Cependant, elle n'était pas au point de rendez-vous ?
— Non, commandant, on a attendu le plus qu'on pouvait puis j'ai donné l'ordre
aux escadrilles de regagner le Defiance. Je ne comprends pas où elle a pu passer.
Le capitaine Prak observa les pilotes. Ils n'étaient pas des membres de la CPM
et pourtant ils paraissaient abattus à l'idée d'avoir pu perdre outre quatre des
leurs, la jeune Padawan qui était un peu, pour certain d'entre eux du moins, leur
mascotte. "Leur jolie mascotte Jedi" comme ils se plaisaient à le dire
discrètement. La gentillesse de la jeune fille qui n'hésitait pas à se mêler à
l'équipage tous grades et tous métiers confondus, son charisme, sa bonne
humeur et sa simplicité avaient très vite conquis le personnel de l'immense
bâtiment après son arrivée à bord.
Ils baissaient tous les yeux et regardaient le sol devant eux. Le commandant
Sayyham finit par s'asseoir dans un fauteuil avant de reprendre la parole tout en
s'efforçant d'assurer le ton de sa voix.
— Y'a-t-il une possibilité que son vaisseau ait été détruit juste avant son saut ?
Rox releva la tête.
— Tout est possible… si tel est le cas, on doit retrouver les morceaux de son
Aurek là-bas, à l'endroit précis où on a initié le saut.
— Oui, retournons-y pour nous en assurer ! s'écria plus fort qu'il ne l'aurait
voulu Badanoweeko. Elle est peut-être encore en vie…
— Ou peut-être que son calculateur s'est déréglé et a calculé une mauvaise
route, supposa à voix basse le capitaine Prak qui semblait réfléchir intensément.
— Dans ce cas, pourquoi n'est-elle pas revenue par la suite vers nous ?
interrogea Sayyham.
— Une avarie du calculateur ? Impossibilité de repasser en hyperespace ?
Panne du système de com ? Je ne sais pas, admit le capitaine.
— Dans ce cas, peut-être pourrions-nous étudier toutes les routes que son
vaisseau a pu prendre et aller les explorer pour tenter de détecter sa balise de
secours ? proposa Rox avec le ton d'un naufragé qui se raccroche à une simple
branche d'arbre au milieu de l'océan.
Subitement, la loordienne se releva prestement.
— Bien, messieurs, fin du débriefing ! Allez prendre une douche et vous
restaurer… et prenez un peu de repos. Nous vous tiendrons au courant si besoin
est.

42
RSS-80 Defiance

Son ton sans équivoque n'incitait pas à la contredire et les pilotes sortirent de
la salle en trainant des pieds.
— Allons rendre compte à l'amiral, proposa Sayyham.
Devan Prak fit oui de la tête et les deux officiers reprirent les ascenseurs vers la
passerelle de commandement.
Finalement, ils se retrouvèrent dans le grand bureau de Valin Narcassan. Il y
avait également Maître Torve, le lieutenant mécanicien Bump Liam, chef de la
cellule soutien de la CPM et Maître Koyi Me, chef de la cellule diplomatie à
laquelle était affectée Isil. Le colonel Cregg Vellaryn arriva le dernier. L'état-
major de la CPM au grand complet se trouvait ainsi réuni.
— Avant toute chose, commença l'amiral en levant les mains pour interrompre
le commandant Sayyham qui allait s'exprimer, il faut considérer ici deux
problématiques. La première et la plus importante, c'est la présence de l'Empire
dans le secteur Delta. Cette présence signifie peut-être que nous nous sommes
trop rapprochés des chantiers navals clandestins que nous cherchons.
Il regarda un à un ses subordonnés, assis autour d'une grande table ronde
quand lui était resté debout et se tourna un instant vers la baie de transparacier
pour observer les étoiles. C'est une perspective qu'il affectionnait
particulièrement : celle de l'espace infini, sans frontière. Il goûtait leur fixité
froide qu'il trouvait apaisante quand d'autres préféraient leur scintillement
depuis la surface d'une planète.
— La… seconde problématique, continua-t-il sans se retourner, est la
disparition d'Isil… de la Padawan Valdarra…
— Valdarra ou Kal'Andil, l'interrompit le commandant Sayyham avec un rien
d'agacement dans la voix.
Ce fut Maître Torve qui intervint. C'était un humain de Chandrila, une
quarantaine d'années, blond, les cheveux longs attachés en queue de cheval au
niveau de la nuque. Sa voix était posée, reposante.
— La Padawan Isil est connue depuis l'âge de ses douze ans, c'est-à-dire,
depuis son entrée au Temple, sous le nom de Kal'Andil. C'est sous ce nom que la
plupart des Jedi la connaissent. Ce n'est que récemment, que sa filiation avec feu
le général Valdarra a été révélée par le Conseiller Darillian… avant sa forfaiture2.
Comme l'amiral a très bien connu son père, je suppose que le nom de Valdarra
lui vient plus naturellement aux lèvres.
Keraviss Sayyham fit un petit geste sec de la main pour indiquer qu'après tout,
sa question n'avait pas d'intérêt.

2
Voir le tome 1 des aventures d'une jeune Jedi : Le cercle Sombre
43
L’eau de l’oubli

— Peu importe en fait… ce n'est pas primordial… mes excuses pour vous avoir
interrompu, amiral.
Valin Narcassan se retourna.
— Ce n'est pas grave, Keraviss… La vraie question est : devons-nous la porter
disparue en action ? Tuée en action ?
Un silence suivit cette déclaration. De façon surprenante, ce fut le lieutenant
Liam qui le rompit avec un argument étonnant.
— Amiral, j'arrive des hangars où se sont posées les escadrilles rouge et bleue.
Les hommes… je veux dire, tous, pas que les pilotes, mais les mécanos, les
magasiniers… même un cuistot me l'a dit… ils veulent qu'on aille à sa recherche.
Ils disent qu'il n'est pas question de ne pas tout tenter pour la retrouver…
Derrière sa moustache frétillante et ses yeux pétillants de malice, Bump Liam
sentit les regards de ses supérieurs se braquer sur lui et se racla la gorge d'un air
embarrassé. Le colonel Vellaryn ne put s'empêcher d'esquisser un sourire.
— Lieutenant, pensez-vous que nous risquons une mutinerie si nous…
n'obéissons pas aux hommes d'équipage ?
Bump s'empourpra légèrement.
— Une mutinerie ? Certes non, colonel… je n'irais pas jusque-là… mais les
hommes le ressentiraient bien mal si nous ne faisions rien.
— Malgré l'affection que les hommes… ou d'autres personnes apparemment,
lui portent, on ne peut risquer le Defiance et sa mission pour une seule
personne, fut-elle Jedi, objecta le commandant Sayyham. Qu'en pensez-vous,
Maître Me ?
Le vieux Twi’lek au teint tirant sur le violet fané, célèbre pour sa bosse
crânienne sur la partie gauche du lobe frontal, séquelle de violences qui lui
avaient été faites à trois ans par les Sith, croisa ses doigts avant d'y poser son
menton.
— Je suis d'accord avec vous, Sayyham, il y a une forte probabilité que la
Padawan Isil ait été tuée. Notre mission ne doit pas s'interrompre même si cela
peut nous en coûter. Malheureusement, la guerre a un prix à payer. Si notre
jeune amie a rejoint la Force, c'est que son heure était venue.
Alors que le silence était retombé sur la réunion, on frappa à la porte.
— Entrez ! invita l'amiral.
Un jeune officier de pont entra et fit deux ou trois pas avant de saluer,
impressionné par le rassemblement de toutes les "huiles" du bord.
— Amiral, toutes les autres patrouilles sont rentrées. Pas de perte à déplorer.
Rien à signaler non plus concernant les secteurs explorés.

44
RSS-80 Defiance

— Parfait. Dites aux membres de la CPM de gagner leur salle de briefing. On va


venir leur apporter des ordres.
— Bien reçu, amiral, répondit l'officier en saluant de nouveau avant de sortir.
— Cregg, tâchez d'expliquez aux petits nouveaux qu'on ne salue pas à tout
bout de champ à bord… nous ne sommes plus à l'académie navale.
De légers sourires vinrent dérider les visages fermés autour de la table.
— Oui, amiral… je m'en occuperai, répondit le colonel Vellaryn.
— Nous ne pouvons négliger le fait que l'Empire protège peut-être le secteur
Delta pour une bonne raison, reprit Narcassan. Cependant, nous ne pouvons
risquer le Defiance contre une flotte constituée, car ce ne sont pas nos ordres.
Cregg, Shalo, établissez une liaison chiffrée avec le haut-commandement et le
Conseil sur Tython pour le tenir au courant. Demandez-leur d'envoyer
rapidement des renforts sur le secteur Delta et coordonnez notre arrivée avec la
leur. Si l'Empire est toujours là-bas, nous aurons de quoi discuter avec lui ! Prak,
sonnez le branle-bas de combat et passez le bâtiment en alerte maximum. Que
toutes les escadrilles se tiennent prêtes à passer à l'action. Keraviss… venez avec
moi, je dois voir la CPM.
La petite assemblée se leva. Bump s'avança vers Narcassan, l'air toujours
sombre.
— Amiral… et pour Isil… je veux dire, la Padawan Isil… que faisons-nous ?
L'officier général parut embarrassé et posa une main sur l'épaule de son
subordonné.
— Maître Me a raison… la mort fait partie de notre vie. Il nous faut l'accepter
Liam.
Puis avec un sourire en coin il ajouta.
— Encore faudrait-il que j'ai la certitude qu'elle soit morte… je n'ai pas pour
habitude de laisser un de mes hommes derrière moi s'il y a une chance
raisonnable de le sauver. Vous venez, commandant ?
Ce fut au tour du lieutenant Liam de retrouver le sourire en observant la
loordienne quitter la pièce dans le sillage de l'amiral.

Les membres de la CPM étaient installés au pont sept par dérogation de


l’amiral, en secteur Echo. Les autres secteurs du pont étaient en effet réservés
aux officiers et aux pilotes. La hiérarchie n'avait pas cours au sein de la Cellule de
Prospection Minière, chaque mission étant assumée à tour de rôle par le plus
qualifié compte tenu de la nature de cette mission. Qu'il soit sergent, lieutenant,
Jedi ou même civil, lorsqu'une mission était confiée à l'un se ses membres, les
autres se rangeaient derrière lui à l'unisson. C'était l'esprit d'équipe voulu par le

45
L’eau de l’oubli

colonel Vellaryn. Le personnel de la CPM n'était pas nombreux. Ils étaient à ce


moment-là douze avec Isil. Mais tous étaient hautement spécialisés dans un
domaine particulier, du piratage de systèmes d'information, au maniement
d'explosifs ultrasophistiqués, en passant par la diplomatie, les arts martiaux, le
hackage de droïdes, le tir précis à très… très longue portée, le combat rapproché,
la maîtrise des poisons, la médecine de guerre, etc. Les équipes ainsi constituées
pouvaient en principe répondre à tous les besoins avec un maximum
d'autonomie une fois la mission enclenchée.
L'amiral pénétra dans la salle de briefing estampillée "CPM" une fois que toute
la cellule du colonel Vallaryn fut rassemblée. L'inquiétude se lisait sur le visage
de chacun et d'emblée l'amiral leur fit un topo rapide de la situation : l'une
d'entre eux — la Padawan Isil en l'occurrence — avait été portée disparue en
mission, sans qu'on sache exactement ce qui lui était arrivé.
— Nous faisons route vers les lieux de l'engagement, conclut Valin Narcassan
après leur après avoir brièvement fait part de la situation. Il se peut que nous
rencontrions une forte résistance de la part de l'Empire.
— Alors, nous sommes en guerre avec eux ? interrogea une jeune Jedi Twi’lek
à la peau bleue, une main levée pour la forme.
— Non, chevalier, officiellement, le Traité de Coruscant n'a pas été rompu. Ce
qui rend d'autant plus difficile à interpréter l'attaque de croiseurs de l'Empire
contre notre escadrille. Toutefois, nous devons être prêts à tout. Une flotte
républicaine est en route pour nous épauler. Ce que j'attends de vous une fois à
destination, c'est que vous vous rendiez au point exact où la Padawan Isil est
théoriquement passée en hyperespace, et que vous scanniez toute la zone pour
déterminer si son Aurek a pu exploser ou pas, avant le saut. Allez-y en groupe, et
ne vous préoccupez pas de ce qui pourra se passer par ailleurs, entre les forces
adverses et les nôtres. Suis-je bien clair ?
Une très légère surprise pouvait se lire sur le visage du commandant Sayyham,
mais personne n'y prêta attention. Les membres de la CPM opinèrent du chef à
l'unisson.
— Bien reçu, Amiral !
L'un deux, le civil Krig Landala, un colosse roux de plus d'un mètre quatre-vingt
dix et ancien mercenaire, prit la parole à son tour.
— Chef… je veux dire, amiral, est-ce qu'on peut prendre nos vaisseaux pour
ceux qui sont venus avec… parce que, euh… les Aurek, d'accord, ce sont de bons
chasseurs, mais le mien… il va rouiller dans son hangar. C'est un pur-sang. Il est
comme un étalon enfermé dans son box. Il a besoin de courir dans la prairie, les
naseaux au vent, au grand galop pour se dégourdir les pattes et respirer un

46
RSS-80 Defiance

grand coup d'air frais. Quoique, l'air frais… c'est... enfin, je veux dire, dans
l'espace, on est d'accord, c'est une… euh… image.
Son intervention eut pour effet d'alléger l'atmosphère de la salle, et des rires
parcoururent ses camarades en gagnant l'amiral qui se laissa aller à un sourire
indulgent. Seule, appuyée contre le mur, les bras croisés, Keraviss Sayyham ne
broncha pas et conserva son visage fermé.
— C'est d'accord, monsieur Landala. Ceux qui le désirent, peuvent prendre leur
propre vaisseau.
Puis se tournant vers la Twi’lek.
— Chevalier Nulee'Na, je vous charge du commandement de cette mission.
Lorsque vous aurez atteint votre destination, si aucun élément probant ne nous
permet de conclure que l'Aurek de la Padawan Isil a été détruit, nous
procèderons à l'analyse de toutes les routes hyperespaces possibles à partir de
ce point, et vous en suivrez chacun une pour tenter de repérer la balise de son
chasseur.
— Combien de temps avons-nous pour la retrouver si elle est encore en vie,
amiral ? demanda un Rodien du nom de Loodo.
— Nous verrons, mais si dans une semaine vous n'avez rien trouvé, nous
serons obligés de la considérer comme perdue. Bonne chance à vous tous !
Tous les présents se levèrent comme un seul homme, discipline militaire
oblige. Ils avaient tous une foi inébranlable dans l'homme qui les commandait et
s'en remettaient à lui. Aujourd'hui, ils étaient atteints dans leur affect, et ils
sentaient bien que leur chef en avait tenu compte. Et pourtant, la plupart d'entre
eux étaient des baroudeurs, des hommes ou des femmes rompus - peut-être
trop pour certains d'entre eux - aux exigences de la guerre et du sacrifice.
Paradoxalement, ceux qui possédaient le plus le sens du sacrifice individuel,
avaient parfois du mal à envisager le sacrifice de l'autre ou des autres. C'était
sans doute difficile à comprendre, mais combien de chefs de groupe, prêts à
mourir pour la réussite de la mission ou pour leur escouade, avaient du mal à
laisser un ou des hommes derrière eux ? Qu'on leur demande de monter une
mission suicide, ils y allaient quitte à y rester. Mais qu'on leur demande de
sacrifier leurs camarades, ne serait-ce que parfois un seul, et la question se
posait d'un seul coup différemment. L'esprit d'équipe se retournait finalement
contre eux. Pour les membres de la CPM, il n'était pas question de sacrifier l'un
d'eux, si ce n'était absolument pas indispensable et de surcroit, il n'était pas
question d'en abandonner un seul sans avoir tout tenté pour le sauver. C'est cet
esprit-là qui régnait dans l'équipe du colonel Vellaryn.

47
L’eau de l’oubli

Comme l'amiral regagnait la passerelle, les haut-parleurs du bâtiment


crachotèrent avant d'indiquer d'une voix monocorde.
— Attention, attention. Passage en alerte niveau cinq. Préparez-vous pour un
saut en hyper espace… je répète…
Il y avait cinq niveaux d'alerte sur le Defiance. Le premier était de mise dans un
dock spatial de la République lorsqu'il n'y avait strictement aucune menace
pesant sur le bâtiment et ses environs. Le second était en vigueur en mission.
C'était le niveau standard de la routine tranquille. Au niveau trois, les postes
principaux d'alerte étaient armés et la sécurité intérieure renforcée. Cela incluait
le contrôle des personnels lors des changements de zones et une disponibilité
accrue du personnel opérationnel, et notamment des pilotes. Au quatrième
niveau, tous les postes d'alerte étaient armés, toutes les batteries devait être
opérationnelles, les équipes de sécurité prêtes à toute intervention, les
équipements de survie à portée de main, les blocs médicaux prêts à recevoir les
blessés, les pilotes en alerte à deux minutes. Les quarts d'équipage continuaient
à fonctionner. L'ultime stade d'alerte, le cinquième signifiait que tout le monde
était sur le pied de guerre, équipé, quel que soit son quart. Les mécaniciens des
hangars portaient tous leurs combinaisons de survie, les pilotes se tenaient en
scramble dans leurs vaisseaux prêts à décoller sur ordre.
— L'amiral sur la passerelle, annonça un enseigne comme Narcassan et
Sayyham sortaient d'un des ascenseurs.
L'officiel général marcha tout droit sur le colonel Vellaryn et Maître Torve qui
discutaient près des consoles de commandes.
— Avez-vous pu joindre le haut-commandement ? s'enquit-il.
— Oui, amiral, répondit aussitôt Cregg Vellaryn. La flotte de l'amiral Ghetto-
Tha fait route vers le secteur Delta. Elle est composée de trois croiseurs de classe
Hammerhead, trois frégates de classe Praetorian et cinq escorteurs.
— Excellent ! Sont-ils loin ?
— Pas du tout, amiral, ils étaient en cours d'exercice à quelques parsecs à
peine de nous.
— Bien. Dans ce cas, allons les retrouver.
L'officier de pont se tourna vers la console de navigation.
— Préparez-vous à passer en hyperpropulsion.
— Tout est paré, capitaine, c'est quand vous voulez.
L'officier consulta du regard la route tracée par le calculateur ainsi que le
décompte du temps aligné sur l'arrivée prévisible de la flotte de l'amiral Ghetto-
Tha, puis posa la main sur l'épaule du navigateur.
— Hyperespace… maintenant !

48
RSS-80 Defiance

Dans l'immensité du cosmos, la silhouette triangulaire du Defiance sembla un


instant s'étirer vers l'infini avant de disparaître dans le néant.

Lorsque le croiseur sortit de l'hyperespace, la silhouette ronde de la planète K-


2 du système D-315 parut devant leurs yeux. Son teint ocre évoquait une étoile
éteinte et l'absence de taches bleues donnait immédiatement à penser qu'il n'y
avait pas d'eau à sa surface, du moins en abondance. De fait, la planète K-2 était
répertoriée comme inhabitée.
Un coup d'œil circulaire permit au personnel de la passerelle de se rendre
compte qu'ils étaient seuls.
— Que disent les senseurs ? demanda Narcassan.
— Ils ne détectent aucune présence amie, ni ennemie, amiral. Je détecte
seulement de nombreux fragments de métal éparpillés sur un grand rayon… sans
doute le résultat d'un combat récent.
Au même moment, des taches blanches se formèrent sur les écrans de
contrôle.
— Amiral, des vaisseaux sortent de l'hyperespace à deux quarts sur l'arrière du
travers tribord.
Instinctivement, les regards se portèrent vers la baie en transparacier de droite
et les officiers s'avancèrent contre la vitre pour mieux apercevoir les nouveaux
venus.
Comme l'opérateur annonçait maintenant : "bâtiments républicains", Cregg
Vellaryn commenta ce qu'il voyait.
— C'est la flotte de l'amiral Ghetto-Tha. Pile à l'heure !
— Passez-le-moi sur l'holonet.
Quelque secondes plus tard, l'épaisse silhouette bleutée translucide d'un
Rodien s'élevait sur le disque de communication de la passerelle.
— Bonjour, amiral, fit-il.
— Bonjour à vous aussi, amiral, répondit poliment Valin Narcassan.
— Où sont les invités à notre petite fête ? Mes senseurs ne détectent aucun
ennemi à proximité.
— Je ne sais pas amiral. Nous sommes sur les lieux exacts où dix de mes
chasseurs se sont fait attaquer par des chasseurs impériaux d'abord, puis par
une flotte constituée. Nous avons pensé qu'ils tenaient à défendre quelque
chose dans ce système.
— Nous ne détectons rien, reprit le Rodien, mais pour nous en assurer, je vais
passer le système au peigne fin, histoire de ne pas être venus pour rien.

49
L’eau de l’oubli

Valin Narcassan laissa une légère grimace parcourir son visage devant l'air
presque condescendant de son interlocuteur, et se caressa la moustache
pensivement.
— Prak, fit-il, ordonnez à la CPM de partir en reconnaissance comme prévu.
— Bien, amiral, répondit le capitaine qui se porta jusqu'à une console de
communication interne.
Maître Torve, qui était resté silencieux jusque-là, s'approcha du commandant
du Defiance et se posta à son côté.
— L'oiseau s'est envolé vous pensez ?
— Je ne sais pas, Shalo. L'absence de tout ennemi me pose autant de
questions que celle prévisible, j'en ai bien peur, de tout arsenal ou chantier naval
dans ce système décidément bien mort.

— Nous y sommes, annonça Rox en coupant ses moteurs subliminiques. C'est


ici que j'ai quitté notre Padawan.
— Merci, lieutenant, répondit Nulee'Na dans son masque, c'est gentil de nous
avoir accompagnés jusqu'ici. Si vous le souhaitez, vous pouvez regagner le
Defiance.
— Il n'en est pas question, je souhaite participer aux recherches.
— Comme vous voulez. Nous allons nous éloigner à partir de ce point en
formant les rayons d'un cercle. Signalez tout objet flottant et inspectez-le. La
simulation de la trajectoire possible des débris d'un Aurek depuis ce point a été
entrée dans vos calculateurs. Bonne chance à tous.
Les douze vaisseaux se remirent en marche chacun selon un angle
soigneusement étudié pour couvrir l'immensité qui se trouvait autour d'eux,
espérant, et redoutant à la fois, capter l'écho d'un débris flottant qui pourrait
appartenir au chasseur de la jeune Jedi disparue.

L'amiral Guetto-Tha ne s'était pas départi du ton sarcastique qu'il avait eu


quelques heures auparavant.
— Comme je l'avais pressenti, ce système ne révèle aucune construction
quelconque, ni dans l'espace, ni à la surface de ses trois planètes qui paraissent
toutes inhabitées… et inhabitables.
Il n'ajouta pas que l'amiral Narcassan avait crié au loup un peu vite, mais il le
pensait si fort que chacune des personnes assistant à l'holoconférence, le
comprit.
— Eh bien, merci tout de même d'être venu si vite, amiral, répondit poliment
Valin Narcassan. Il avait maintenant hâte de voir partir le Rodien qui ne lui avait

50
RSS-80 Defiance

jamais été très sympathique, et ce, d'aussi longtemps que remontaient ses
souvenirs de l'école navale dans laquelle ils avaient suivi la même promotion.
— Si vous retrouvez votre flotte impériale, n'hésitez surtout pas à nous
redemander un coup de main, Valin, conclut Guetto-Tha avec un grand sourire
narquois. À une prochaine fois… amiral.
Narcassan ne répondit rien cependant que l'hologramme bleuté disparaissait.
Le capitaine Prak arriva dans son dos.
— Amiral, la CPM est de retour avec le lieutenant Rox sur leur lieu de départ.
Ils n'ont rien détecté, aussi loin qu'ils soient allés. Pas la moindre trace d'un
chasseur Aurek abattu hormis les quatre que nous avons recensés ici dans les
parages. Ils attendent les ordres.
— Elle sera donc passée en hyperespace.
— Et pourquoi n'aurait-elle pas été capturée ? interrogea Keraviss Sayyham.
L'amiral secoua la tête.
— D'après le rapport de Rox, ils étaient largement hors de portée d'un
quelconque rayon tracteur et par ailleurs, les croiseurs tiraient sur eux pour les
abattre, pas pour les capturer. Non. Isil est quelque part dans l'immensité de
notre galaxie.
— Amiral, si on considère qu'il n'y a rien ici pour justifier la présence d'une
flotte impériale, et si on réfute l'idée d'une improbable coïncidence, intervint
Bump Liam qui venait d'arriver, il nous faut en déduire que les impériaux
savaient qu'ils allaient trouver nos chasseurs à cet endroit et à ce moment
précis.
L'amiral se retourna.
— C'est une remarque fort judicieuse Liam. Cela signifie que l'adversaire était
renseigné sur notre position et sur les ordres donnés à nos patrouilles de
reconnaissance.
— Une taupe au sein du bâtiment ? s'étonna le commandant Sayyham. Voilà
qui demande à être sérieusement étudié. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas
avoir attaqué le Defiance ?
— L'attaque d'un croiseur de la République serait un acte de guerre avéré,
observa maître Torve. En revanche, la destruction de quelques chasseurs est une
simple égratignure au Traité.
— Oui mais, pour quel motif ? Quel intérêt une flotte impériale pourrait
trouver à détruire dix chasseurs dans un coin perdu de la galaxie ? objecta le
lieutenant Liam, terriblement intéressé par la question.
— Et je vous rappellerai que les autres patrouilles n'ont pas été inquiétées,
ajouta Devan Prak.

51
L’eau de l’oubli

— Dans ce cas, cela ne peut signifier qu'une seule chose, conclut l'amiral.
Le silence accueillit sa dernière déclaration car chacun savait en fait, où le
commandant du Defiance voulait en venir. Ce fut le lieutenant Liam qui le
rompit.
— Voulez-vous insinuer, amiral, que la Padawan Isil est tombée dans une
embuscade ? Que c'était elle que visait l'Empire ?
Ils se regardèrent les uns les autres comme si de l'un d'eux une autre vérité
pouvait éclater. Maître Torve exposa à son tour.
— La Padawan Isil a été placée à bord du Defiance par Maître Shan, car sa
sécurité était compromise après avoir révélé un complot ourdi par l'organisation
connue sous le nom de Cercle Sombre, et volé une liste compromettant un
certain nombre de personnes très haut placées et très influentes dans la galaxie.
Par ailleurs, elle a démasqué le Conseiller à la Sécurité Darillian comme étant l'un
des chefs du Cercle. Or, ce dernier s'est enfui. Nous n'en avons pas la preuve,
mais le Conseil Jedi est persuadé que Darillian est un seigneur Sith très puissant.
Maître Torve passa sous silence ce qu'Isil avait appris au Conseil, à savoir que
Jaster Darillian était un ancien Padawan formé au Temple jusqu'à ce qu'il quitte
l'Ordre. Cela ne regardait que les Jedi.
— Sans compter qu'Isil a tenu en échec le seigneur Sith Dal-Karven qui
commande un croiseur tel que ceux qui ont attaqué notre détachement, précisa
Keraviss Sayyham qui avait longuement épluché le dossier confidentiel de la
Padawan. L'Empire en a perdu son centre de recherche de Korka, ce que Dal-
Karven ne lui a sans doute jamais pardonné. Autant de raisons pour chercher à
se venger, quand on connaît le personnage.
— Fort bien, déclara Narcassan. Keraviss, vous allez enquêter et me trouver
comment l'Empire a été mis au courant des ordres de nos patrouilles.
— Comptez sur moi amiral… c'est pile poil mon rayon !
— Je sais. Liam, avez-vous procédé au calcul de toutes les routes hyperespace
qu'elle a pu emprunter à partir de son point de départ ?
— Oui, amiral, et les données ont été transmises aux calculateurs des
vaisseaux des membres de la CPM… et du lieutenant Rox.
— Parfait. Qu'ils partent immédiatement. Quant à nous… nous allons attendre
ici le temps qu'il faudra pour leur laisser une chance de localiser la balise d'Isil.
Rompez !
— Bien, amiral, répondirent ses officiers avant de regagner leurs postes.
— Shalo ? interpela Narcassan.
— Oui, Valin ?

52
RSS-80 Defiance

— Si nous ne retrouvons pas la trace de notre Padawan, il faudra en avertir le


Conseil.
— Je m'en chargerai, cela va de soi.
Maître Torve nota que les épaules de l'amiral s'étaient légèrement affaissées
comme sous l'effet d'une lourde charge. Était-ce ses moustaches ou ses cheveux
grisonnants, mais il paraissait subitement plus vieux que la veille.
— Et moi… il faudra que je prévienne un vieil ami de ce qui est d'arrivé à Isil si
nous avons le malheur de ne pas la retrouver saine et sauve, murmura le
commandant du Defiance avant de se diriger vers son bureau.

53
4 - La main dans le sac

Sali avançait nez au vent, radieuse, au milieu de la foule bigarrée et


cosmopolite qui se pressait dans les rues animés d'Édinu, la capitale d'Édéna. Elle
marchait incognito, habillée d'une ample tunique de coton blanc qui masquait
tant bien que mal ses formes éloquentes et d'un pantalon bouffant de la même
couleur. Ses longs cheveux disparaissaient sous une sorte de chèche dont elle
avait rabattu un pan sur le bas de son visage, ne laissant apercevoir que ses yeux
azur. Ainsi accoutrée, elle pouvait aisément passer pour l'un de ces gens de la
bordure du désert, qui venaient de temps en temps en caravane à la capitale,
afin de ravitailler leur village éloigné. Une large ceinture pendait à sa taille et
soutenait une petite sacoche du côté droit ainsi qu'une jolie escarcelle de tissu
finement brodé du gauche.
À trois mètres derrière elle, Jarval, habillé discrètement en civil, la suivait
comme son ombre, essayant de ne pas en avoir l'air. Il avait le front plissé sous
l'inquiétude qui le taraudait. Si jamais il devait arriver quelque chose à la
princesse, le roi, tout ami qu'il était, lui ferait sans doute couper la tête. Tout en
marchant, le capitaine priait le ciel que le roi n'entende jamais parler de la petite
escapade citadine de sa future fiancée.
La population était étrangement variée. Un observateur venu de la proche
galaxie aurait pu jurer pouvoir y retrouver toutes les créatures intelligentes
peuplant les centaines de planètes habitées et connues et, peut-être, en aurait-il
trouvé qu'il ne connaissait pas. L'ensemble aurait très certainement représenté
pour lui un véritable melting pot culturel absolument inédit.
— Un zoli bizou, mam'zelle ? proposa avec moult courbettes une créature au
long cou qui n'était pas sans évoquer les gungans de Naboo. Voussa zieuter
celui-là, ajouta-t-il en présentant un magnifique collier d'argent soutenant une
pierre bleue finement taillée en forme de cœur. À ravir il va à voussa mam'zelle
et porter bonheur tout plein pour toute sa vie, déclama-t-il en faisant de grands
moulinets avec les longs bras.
Sali sourit sous son étoffe. Il n'avait pas hésité une seconde à s'apercevoir
qu'elle était une femme. Du bout des doigts, elle caressa le bijou.
— Voussa entrer dans ma boutique pour essayer bizou… discrètos, mam'zelle ?
invita-t-il en clignant d'un de ses gros yeux.
Sali fit non de la tête.
54
La main dans le sac

— Je n'ai pas besoin de l'essayer pour savoir que ce collier est très joli.
Le marchand lui posa dans les mains.
— Soupeser, allez-y, constater en arzent duros il est.
— Combien coûte-t-il… juste pour savoir ?
La créature leva cinq doigts de ses deux mains. Sali secoua négativement la
tête.
— Non, fit-elle, c'est bien trop cher… dommage, ajouta-t-elle en faisant
semblant de soupirer, son sourire toujours masqué par son accoutrement.
Le marchand s'ébroua bruyamment en repoussant les mains de la jeune fille
qui tentait de lui rendre son bien.
— Non, non, pas trop cher… bizou fait pour voussa… pour voussa mam'zelle,
seulement…
Il baissa la voix et s'approcha de l'oreille de Sali pour lui murmurer un nouveau
prix.
— Trois, et je vous le prends… mais c'est ma dernière offre, répondit celle-ci en
faisant mine de reposer le collier.
Le marchand joignit ses mains et leva ses grands yeux au ciel.
— Oh là là, dure en affaire voussa mam'zelle… daccodac, Peppi Loo-Loo
d'accord il est avec voussa. Le zoli collier est à mam'zelle.
— Merci, répondit Sali satisfaite de sa transaction, tout en sortant de son
escarcelle trois pièces d'or rutilantes qu'elle posa dans une main de son vendeur.
Puis elle glissa le collier dans un pli de sa ceinture.
— Au revoir Peppi Loo-Loo, fit-elle avec un petit geste de la main à l'adresse de
la sympathique créature.
— Byou mam'zelle, à bientôt ! répondit-il en chantonnant.
Sali reprit sa lente marche dans la foule en s'attardant à chaque devanture de
boutique, détaillant soigneusement chaque étal avec un ravissement non feint,
au grand dam de son garde du corps qui commençait à trouver le temps long.
Jarval observait à droite et à gauche, chaque personne qui frôlait la princesse,
une main sur le pommeau de son sabre, prêt à devancer le moindre geste
menaçant qui aurait pu mettre en péril la vie de sa protégée. Le cœur battant,
tous ses sens étaient en alerte.
Dans le recoin d'une ruelle, une paire d'yeux n'avait rien perdu de la
transaction qui venait de s'accomplir chez le bijoutier, et les prunelles vertes
s'étaient agrandies lorsqu'elles avaient aperçu les trois pièces d'or qui avaient un
instant brillé au soleil. La silhouette prit en chasse la jeune fille, sinuant dans la
masse des gens, pour ne pas la perdre de vue.

55
L’eau de l’oubli

Le brouhaha ambiant s'intensifia lorsqu'ils parvinrent sur la grand place du


centre, véritable foirail hétéroclite, rendez-vous de tous les marchands
ambulants du pays. L'esplanade était immense et encadrée par
d'impressionnantes colonnades de pierre blanche. La colline supportant la cité
royale se trouvait à l'est des lieux. Sali imagina Calem dans son palais dont le
dôme doré éclatait à présent sous le soleil qui montait vers le zénith, et pensa
qu'il serait fort mécontent s'il la savait là, avec Jarval pour seule escorte.
La jeune fille soupira. Voilà deux semaines à peine qu'elle était arrivée à Édinu,
et déjà le lointain royaume d'Austra lui manquait. Un vent de nostalgie s'insinua
dans son âme. Elle commençait à regretter cette tradition qui voulait que la
princesse d'Austra épouse le souverain d'Édéna afin de conserver unis les deux
principaux royaumes de la planète. Et même si le fait de devenir reine d'Édéna,
devait faire d'elle l'épouse du souverain de la planète toute entière, au-dessus
des autres rois et princes, ducs et comtes, qui s'en partageaient le peu de surface
habitable, elle n'en concevait aucun plaisir. Elle avait conscience que ce mariage
allait hypothéquer cette liberté qui lui était si chère. Plus rien ne serait comme
avant. Finies les longues escapades en solitaire, montée sur son fougueux corinal
pie qui la transportait d'une rive à l'autre de l'immense île fertile — véritable
grenier à grains de la planète — qu'était le royaume d'Austra. Elle ne galoperait
plus cheveux au vent jusqu'à la mer pour se plonger dans les vagues tièdes avant
de s'allonger nue sur le sable fin des immenses plages désertes de son pays.
Une silhouette furtive, diluée dans la foule des badauds, se rapprocha d'elle,
subrepticement.
Nouveau soupir. Sali pensait à présent à Calem. Son cousin était certes très
bien fait de sa personne et montrait à son égard plein de gentillesse et de
compréhension. Il était attentionné, et faisait sa cour avec tact et délicatesse.
Mais elle ne se rappelait rien du temps où, enfants, ils aimaient à jouer ensemble
dans les jardins du Palais. Calem affirmait l'avoir toujours aimée et tout portait à
croire que c'était vrai. Mais Sali n'était pas certaine de la réciprocité de la
situation. Quelque chose d'indéfinissable, enfouie au plus profond d'elle-même,
refrénait son ardeur et provoquait une sorte de blocage inexplicable. Alors, que
faire ? pensait-elle. Pouvait-elle devenir la femme d'un homme qu'elle n'aimerait
peut-être jamais ? Comment se forcer à aimer quelqu'un ?
Posément, elle passait en revue toutes les qualités du roi en essayant de se
convaincre que, rassemblées ainsi chez un même homme, beaucoup de femmes
auraient bien aimé être à sa place. Après tout, avec le temps et un peu de bonne
volonté, elle finirait bien par l'aimer sincèrement, son Calem !
Une main se posa sur son épaule.

56
La main dans le sac

— Tout va bien princesse ? demanda, avec une pointe d'inquiétude dans la


voix, Jarval qui avait fini par se rapprocher d'elle en constatant son immobilité
prolongée.
Sali émergea de sa rêverie et tourna légèrement la tête vers lui.
— Hum, oui… ça va Jarval. J'étais juste absorbée par mes pensées.
— Des pensées agréables, je l'espère, princesse.
Les yeux bleus se posèrent sur ceux noisette du capitaine de la Garde. Il y
décela une pointe de mélancolie qui lui brisa le cœur lorsqu'elle répondit.
— J'ai bien peur que les pensées agréables soient pour celles à qui on n'essaie
pas d'imposer leur avenir.
Malgré le brouhaha ambiant, il y eut un silence entre eux, puis Jarval reprit.
— Vous m'en voyez navré Sali. Si je peux faire quoi que ce soit pour vous…
— Je sais Jarval, je sais… vous m'êtes un ami proche et loyal depuis toujours.
Même lorsque nous étions enfants, vous preniez sans cesse ma défense.
À cette évocation, le capitaine sourit doucement.
— C'était le bon temps, princesse.
Sali hocha la tête.
— Sans doute… un temps passé bien trop vite qui s'est perdu dans l'obscurité
de mes souvenirs.
Elle soupira pour la troisième fois et posa délicatement sa main sur la joue de
son garde du corps occasionnel. Ce dernier reçut la caresse avec un immense
sentiment de bonheur et ferma un instant les yeux. Puis Sali sembla se
reprendre.
— Il ne faut pas… je n'ai pas le droit… Jarval, promettez-moi de rester un ami
pour moi… et rien qu'un ami.
Le capitaine déglutit car il avait la gorge nouée. Avec effort il répondit d'une
voix au timbre particulièrement grave.
— Je resterai votre ami, Sali, jusqu'à ma mort… je vous le jure.
Au même instant, quelque chose au fond de la jeune fille, une sorte de sixième
sens, lui fit poser la main gauche au niveau de sa ceinture. Elle sentit la chaleur
d'une peau douce, et les phalanges d'une main. Elle ne put retenir un "oh" de
surprise quand en baissant les yeux, elle aperçut une jeune personne se tenant à
genoux et qui venait de dégrafer son escarcelle. C'était un enfant, ou plutôt, un
jeune adolescent. Ce dernier marqua une seconde en la dévisageant, et sourit de
toutes ses dents avant de tourner les talons, butin en main, et de prendre la
poudre d'escampette. Sali cria.
— Eh toi ! Reviens ici, voleur !

57
L’eau de l’oubli

Sans hésiter, elle s’élança à sa poursuite, bousculant plusieurs personnes qui


lui lancèrent quelques mots bien sentis en brandissant leur poing. À son tour,
Jarval les suivit en criant.
— Écartez-vous ! Écartez-vous ! Arrêtez cet enfant !
Un tumulte s'éleva autour d'eux tandis que le capitaine cherchait du regard
des gardes en service pour les appeler en renfort.
Sans se préoccuper de savoir si son garde du corps la suivait, Sali filait le train
au petit voleur avec l'agilité et la rapidité d'une panthère. Deux gardes alertés
par les cris de Jarval, s'avancèrent à la rencontre du fuyard pour lui barrer la
route au bout de l'esplanade.
— Eh toi, halte !
L'adolescent, de petite taille, ne ralentit pas sa course mais parvenu devant les
gardes qui l'attendaient leur lance baissée, en le dominant de toute leur hauteur
d'adulte, il dérapa, les pieds en avant, en se couchant en arrière et passa entre
les jambes écartées de celui de gauche avant de se redresser et de repartir de
plus belle. Les gardes se retournèrent l'air hébété. Au même moment, Sali arriva
lancée comme un boulet de canon et passa en force entre les deux hommes qui
tournoyèrent sur eux-mêmes avant de se retrouver les fesses sur le sol. Comme
ils se relevaient, une masse imposante les envoya s'étendre à trois mètres de là
cependant que Jarval passait en coup de vent à son tour.
Le voleur avait maintenant quitté la grand place et s'élança dans une rue
bordée d'étalages. Passant devant une devanture de fruits, il en profita pour en
voler lestement un, bien rouge et bien juteux, sans ralentir une seconde.
— Sale petit voleur ! lança le commerçant en levant ses poings tout en lâchant
une flopée d'injures.
Sali et Jarval passèrent en trombe dans la foulée. L'adolescent courait vite,
mais Sali était sportive et ses enjambées plus grandes et elle gagnait
progressivement du terrain. Comme elle arrivait à sa hauteur et tendait la main
pour lui attraper le col de son vêtement, le petit voleur saisit une corde qui
pendait d'une enseigne et s'envola de plus de deux mètres pour attraper une
barre métallique horizontale, qui servait sans doute à pavoiser la rue les jours de
fêtes. Avec la légèreté d'un acrobate, il tournoya sur lui-même par trois fois et se
propulsa dans les airs sur la corniche d'une maison d'où il gagna les toits plats
qui s'étiraient sur le côté droit de la voie.
Ses poursuivants s'étaient arrêtés, ahuris devant une telle adresse. Jarval était
essoufflé et en profita pour reprendre une profonde inspiration.
Immédiatement, Sali avisa dans une ruelle à sa gauche, un escalier en colimaçon
qui s'élevait vers les toits. Sans hésiter, elle s'y engouffra et en grimpa les

58
La main dans le sac

marches quatre à quatre pour arriver à son tour sur les terrasses qui couvraient
les habitations.
— Là-bas, cria-t-elle à Jarval, il longe la rue vers l'est.
Puis elle se remit à courir parallèlement au fuyard, mais de l'autre côté de la
rue. Un peu plus loin, celle-ci se rétrécissait légèrement autour d'un kiosque
rond qui trônait en son centre et destiné sans doute à accueillir des danses ou
des musiciens les jours de fête. Sali redoubla d'effort et accéléra dans sa
direction cependant que Jarval, qui avait compris son intention, lui criait.
— Sali non, vous êtes folle, ne sautez pas !
Trop tard. Obliquant vers la rue, la princesse d'une remarquable impulsion de
ses jambes, avait sauté sur le toit du pavillon et sans s'arrêter, le traversa en
quatre longues enjambées pour récidiver d'un bond prodigieux qui la propulsa
dans les airs vers la façade des bâtiments d'en face. Malheureusement, le saut
fut trop court de quelques centimètres. Jarval hurla.
— Sali ! Nooon !
La jeune fille accusa le choc contre le mur, protégeant son visage en plaçant sa
tête de côté, et réussit à s'agripper du bout des doigts à l'arrête du muret
protégeant la terrasse de l'immeuble. Elle resta suspendue dans les airs quelques
secondes, le temps que son cœur se calme. Puis, avec une énergie décuplée par
l'adrénaline qui avait envahi son corps, elle se hissa à la force des bras jusqu'au
rebord, qu'elle parvint à enjamber avant de rouler sur elle-même et de se laisser
tomber sur le sol carrelé de la terrasse. Malgré son souffle coupé par le choc
qu'elle avait reçu en s'écrasant contre le mur, elle se releva sans attendre et
avisa plus loin la petite silhouette qui bondissait par-dessus les toits. Elle reprit la
folle course-poursuite en criant à l'adresse de Jarval.
— Il se dirige au sud, vers la manufacture !
Une femme qui se trouvait là, à balayer les carreaux, en lâcha son balai de
surprise et leva les bras au ciel en criant toutes sortes de choses que Sali, déjà
loin, n'entendit pas. Bondissant à son tour comme une gazelle, au-dessus des
petits murets qui séparaient les habitations, Sali recommença à gagner du
terrain sur le voleur, décidément infatigable. En bas, Jarval avait tourné à droite
dans une large rue, pour se retrouver à gauche de Sali qu'il apercevait de temps
en temps, à l'occasion de l'escalade éclair d'un mur ou d'un toit plus haut que les
autres. Enfin, l'adolescent s'arrêta soudain en brassant l'air de ses bras étendus à
l'horizontale, comme les ailes d'un oiseau. Il se trouvait devant une impasse trop
large pour être sautée. À sa droite le haut mur lisse de la manufacture de
porcelaines de la ville, infranchissable. À sa gauche, la grand rue dans laquelle
courait Jarval et derrière lui, Sali qui arrivait à la vitesse d'un corinal au grand

59
L’eau de l’oubli

galop. La jeune fille le vit disparaître. Il avait sauté. Parvenue à son tour au bord
du cul-de-sac, elle n'y vit plus personne. Au même moment, Jarval arrivait de la
rue à l'entrée de cette impasse, suivi par huit gardes armés de cette sorte de
lance métallique et épaisse qui équipait tous les gardes de la ville.
— Où est-il ? cria le capitaine à l'adresse de la princesse.
Celle-ci écarta les bras en geste d'impuissance. Avisant l'auvent en tissu d'une
boutique juste au-dessous d'elle, elle s'y laissa choir les fesses les premières. À
l'aide d'un fort joli rebond, elle se propulsa sur la terre battue de la ruelle en cul-
de-sac, en retombant légèrement sur ses deux jambes. Vraisemblablement,
l'enfant avait suivi le même chemin juste avant elle. Jarval, qui avait posté deux
gardes à l'entrée de l'impasse, arriva tout essoufflé.
— Il ne peut pas être loin ! Fouillez l'impasse ! ordonna-t-il aux gardes.
L'air résolu, il entra, suivi de la princesse, dans la boutique d'antiquaire sur
l'auvent de laquelle, Sali avait fait du trampoline. De petites clochettes tintèrent
à leur entrée et les trois personnes qui se trouvaient à l'intérieur tournèrent leur
visage vers eux.
— Bonjour, firent-ils poliment.
Un vieil homme à longue barbe blanche se précipita en s'inclinant.
— Bonjour, bonjour, et bienvenue dans mon honorable boutique. Vous
trouverez ici tous les trésors que vous cherchez… et même ceux que vous ne
cherchez pas.
La boutique, de taille plutôt imposante, était un capharnaüm de vieilleries en
tous genres. Jarval fit non de la main.
— Désolé, mais nous sommes juste à la recherche d'un enfant ou d'un jeune
adolescent, de cette taille.
Il montra du plat de la main la hauteur à laquelle il avait estimé celle du petit
voleur.
— Quelqu'un est-il entré à l'instant dans votre boutique, juste avant nous ?
— Non messire, personne n'est entré ici.
Les deux clients qui s'étaient rapprochés par curiosité, affirmèrent la même
chose. Personne, avant le capitaine et la jeune fille, n'était entré. Jarval et Sali
ressortirent l'air perplexe et observèrent la ruelle déserte. Au fond à droite, le
mur lisse et sans ouverture de la manufacture ne permettait aucune ascension.
Quelques containers reposaient bien contre les murs, mais les gardes venaient
de les fouiller et affirmèrent que l'enfant ne s'y trouvait pas. Aucune fenêtre,
aucune porte ne donnait sur les lieux, hormis un vieil entrepôt en face d'eux.
— Et la porte de cette réserve ? demanda Jarval.

60
La main dans le sac

— C'est la remise de l'antiquaire, mais elle est fermée à clé, capitaine, répondit
un garde.
Sali s'était rapprochée des grands battants de bois et les examinait. Au bas de
l'un d'eux, il y avait une petite ouverture masquée par un abattant qui oscilla
sous la pression de ses doigts.
— Il y a une chatière, observa-t-elle. Peut-être le gosse a pu se faufiler par là ?
— Vous croyez ? Le trou est bien trop petit, même pour un enfant, commenta
l'un des gardes d'une grosse voix.
— Hum, il a l'air agile et très souple… je me demande s'il n'aurait pas pu quand
même y passer, objecta la princesse.
— Dans ce cas, il est fait comme un rat, s'exclama Jarval avant de rentrer dans
la boutique pour demander la clé.
Quelques instants plus tard, il pénétrait dans le hangar après avoir posté deux
autres gardes à l'entrée. L'entrepôt était éclairé par de hautes vitres toutes
protégées par de fines grilles métalliques.
— Il ne pourra pas s'enfuir par là, commenta le capitaine en désignant les
ouvertures du doigt. Sauf s'il s'est changé en insecte.
Les gardes ricanèrent. À l'intérieur se trouvait une multitude d'objets en tous
genres, de vieilleries pour la plupart, un véritable bric-à-brac d'antiquaire, formé
sans doute du surplus qui ne tenait pas dans la boutique du vieil homme. Après
une rapide inspection des murs, il s'avéra qu'aucune ouverture ne permettait à
quelqu'un de s'échapper, fut-il petit et leste comme l'enfant qu'ils
pourchassaient.
— Eh bien, dit Jarval en s'adressant aux quatre gardes qui lui restaient, il faut
fouiller cet endroit de fond en comble. La moindre jarre permettant à un enfant
de se glisser dedans, chaque carton, caisse, tout doit être inspecté.
— Bien capitaine, répondirent les soldats en confiant leur lance aux deux
factionnaires de la porte avant de se mettre au travail.
Sali, quant à elle, s'assit sur un petit coffre de bois bleu, richement orné d'or et
de pierres colorées incrustées, en soupirant.
— Que voilà une matinée bien mouvementée.
— Ne vous inquiétez pas princesse, s'il est ici, nous le trouverons, fit Jarval en
écho.
Puis haussant la voix pour parler à la cantonade.
— Allez mon gars, on sait que tu es là. Tu ne peux pas nous échapper, alors, s'il
te plaît, évite-nous l'effort de te trouver… sois sympa et sors de ta cachette. On
ne te fera pas de mal, tu m'entends ? Je suis le capitaine Jarval Hor’Gardi, de la
Garde royale et la dame que tu as volée, c'est la princesse Sali du royaume

61
L’eau de l’oubli

d'Austra… ta future reine ! Obéis et nous saurons nous montrer magnanimes


avec toi !
Pendant que les gardes farfouillaient de leur mieux, en ratissant
méthodiquement les lieux, le vieil antiquaire fit son apparition sur le seuil.
— C'est un enfant que vous recherchez ?
— Un voleur, rectifia l'un des gardes, qui a volé la princesse Sali.
— La princesse Sali ? répéta le vieil homme en lissant sa longue barbe grise
terminée en pointe. Je vois, je vois…
Il fit quelques pas en direction de la jeune fille et s'inclina bien bas.
— Je suis très honoré, princesse Sali, de vous accueillir dans mon modeste
entrepôt… même si ce sont des circonstances ennuyeuses qui vous ont amenées
ici. Je m'appelle Haz In'Tamsek, pour vous servir.
Sali sourit avec gentillesse.
— Merci Haz. Ne vous inquiétez pas, il n'y a pas de mal. Simplement, je tiens
beaucoup à l'objet qu'on m'a dérobé… et puis, j'avais envie de faire un peu de
sport ce matin… c'est plutôt réussi.
Le vieil homme rendit le sourire à la princesse.
— Je réclame votre indulgence pour ce jeune si vous lui mettez la main dessus,
votre grâce. Souvent, c'est la nécessité qui transforme ces jeunes malheureux en
voleurs à la tire. La plupart sont des orphelins qui n'ont guère le choix pour
survivre. C'est pour eux cette vie misérable ou se faire capturer par des
marchands d'esclaves pour être vendus comme tels.
Sali frissonna malgré elle. L'esclavage existait depuis toujours sur Édéna malgré
le fait qu'il obéissait à des lois très strictes. Pourtant, il était notoire qu'elles
étaient trop souvent contournées par des trafiquants peu scrupuleux qui
n'hésitaient pas à organiser des razzias sur des villages lointains, dans lesquels
l'absence de garnison de soldats se faisait cruellement sentir. Les pauvres
créatures ainsi capturées étaient revendues à l'aide de faux certificats ou pire, de
certificats de complaisance délivrés par des représentants corrompus de
l'administration royale. Quant aux soi-disant esclaves qui osaient se rebeller pour
dénoncer ces faits répréhensibles, on leur coupait prestement la langue, quand
on ne les tuait pas sommairement. Il ne restait plus à ces miséreux qu'à accepter
leur sort en se taisant, renonçant ainsi à leur liberté de naissance.
Quand bien même les lois auraient été respectées, il était légal de transformer
un orphelin non majeur, s'il n'avait aucune famille pour le recueillir et s'occuper
de lui, en esclave pour le vendre. Une enquête devait être, en principe,
diligentée par l'administration royale et aboutissait à un certificat d'esclave en
bonne et due forme. Il en était de même pour les va-nu-pieds et mendiants sans

62
La main dans le sac

ressource, quelle que soit leur espèce, leur âge et leur sexe. Aussi ne trouvait-on
que peu de vagabonds à arpenter les routes et les rues du royaume, pour le plus
grand plaisir des gens "comme il faut".
Le vieillard secoua la tête tristement.
— Ce qu'il faudrait, princesse, c'est un monarque qui abolisse définitivement
l'esclavage. Voyez-vous, c'est contraire à la dignité des créatures intelligentes et
c'est une honte pour une civilisation qui compte presque un million d'années.
Aucun être humain doué de raison ne devrait appartenir à un autre comme un
animal ou un meuble.
Lentement, Sali avait saisi les mains du vieillard entre les siennes et lui adressa
un sourire de réconfort qui venait du plus profond de son cœur.
— J'essaierai, vieil homme, quand je serai reine… je vous promets d'essayer.
Haz In'Tamsek se pencha vers elle et lui embrassa le front. Sali sentit les vieilles
mains trembler dans les siennes.
— Vous êtes la bonté même, princesse. Je lis votre cœur dans votre regard
comme dans un livre ouvert. Et j'y lis des choses étonnantes que peut-être vous
ignorez…
Au même moment, Jarval revint vers eux les bras ballants avec un air de
désappointement évident.
— Rien Sali, nous avons tout fouillé, le moindre recoin, la moindre jarre, la
moindre caisse, et rien. Envolé. Ce sale gamin s'est volatilisé. Je suis navré pour
votre escarcelle, princesse.
Sali eut un geste fataliste comme le vieil homme libérait ses mains des siennes
pour se redresser.
— Le petit oiseau veut rester libre et s'envole dans le vent.
— Ce n'est pas grave, répondit la jeune fille en souriant. Vous avez de fort
belles choses dans votre réserve, Haz. De véritables œuvres d'art. Certaines ont
été merveilleusement travaillées par des mains si délicates…
Elle caressa du bout des doigts le coffre sur lequel elle s'était assise.
— Ce petit coffre est magnifique. J'adore sa couleur et les sculptures dont il est
orné.
— C'est une pièce rare, princesse Sali, précisa le vieil homme, elle a plus de
deux mille ans. On dit qu'elle renferma les bijoux de la reine Asara II, à l'époque
où Édéna n'était formée que d'un unique royaume. Malheureusement, il n'y a
plus de bijoux dedans. Le coffre est vide. Mais s'il vous intéresse, je puis vous
faire une offre très intéressante.
Il se pencha à l'oreille de Sali et murmura quelque chose. Celle-ci regarda
l'antiquaire.

63
L’eau de l’oubli

— Je ne marchanderai pas avec vous, vieil homme, car votre sagesse ne le


mérite pas. Je sais que vous ferez bon usage de cet argent. Soit, j'accepte votre
prix… mais vous devez me trouver un cadenas assorti, pour que je puisse à mon
tour y déposer mes bijoux.
— Un cadenas hein ? Hum…
Le marchand lissa pensivement sa longue barbe et s'éloigna entre les hautes
étagères de l'entrepôt. On l'entendit marmonner.
— Un cadenas… voyons voir… non, pas ici… pas celui là, il ne va pas du tout… ni
celui-là, il n'est pas digne d'une reine… non… non…
Puis il s'exclama.
— Ah oui ! Celui-ci est magnifique et parfaitement assorti au coffre.
Il revint tenant entre ses mains un gros cadenas bleu et or, aussi
soigneusement sculpté que le coffre lui-même. S'agenouillant devant Sali, il
abaissa la plaque de fermeture autour de l'anneau de force et passa dans ce
dernier l'anse du cadenas qu'il referma d'un coup sec.
— On dirait qu'il a été fait pour lui ! proclama-t-il en se relevant avant de
tendre une grosse clé à Sali. Elle était toute d'or et avait la forme d'un oiseau qui
aurait eu les ailes repliées.
— Et voici pour l'ouvrir.
— Merci vieil homme. Vous voyez, Jarval, finalement, vous ne m'aurez pas
suivie ici pour rien. Ce joli petit coffre va faire un bel ornement dans ma
chambre.
— Je suis ravi qu'il vous plaise, fit Haz In'Tamsek. J'espère vous revoir bientôt
dans ma modeste boutique.
— Et pourquoi pas, déclara Sali toute joyeuse. J'aurai peut-être encore
l'occasion d'y dénicher un objet rare.
Elle tendit une main que le vieil antiquaire baisa en posant un genou à terre.
Jarval fit signe à deux des gardes de prendre le coffre.
— C'est qu'il pèse son poids, remarqua l'un d'eux en s'emparant d'une des
poignées qui se trouvaient sur les côtés.
— C'est du bois massif de bamada des forêts tropicales, commenta
l'antiquaire, un bois très rare et très dense. Songez que ce coffre a des
millénaires derrière lui et qu'il ne porte aucune trace du temps. Le reste est en or
massif, d'où son poids.
— Et en pierres précieuses… compléta Sali. Mais dites-moi, pourquoi laisser un
pareil trésor dans une vieille remise mal fermée ?
Haz In'Tamsek leva les bras et les yeux au ciel.

64
La main dans le sac

— C'est le destin de ce coffre que de choisir son propriétaire. Qui suis-je pour
le lui interdire en le camouflant à la vue de tous ? S'il ne s'était pas trouvé là,
vous ne l'auriez sans doute pas trouvé… et adopté.
Sali, toujours souriante, inclina la tête.
— Merci vieil homme. À bientôt.
L'antiquaire s'inclina profondément à son tour.
— Édéna vous garde, princesse Sali.
Jarval et Sali sortirent. Les gardes se rassemblèrent à leur suite pour prendre
avec eux la direction du Palais.

65
5 - Razzia au bord du fleuve

Les cheveux coupés en une très haute brosse formant une superbe crinière
rouge vif autour de son crâne, la jeune Theelin dévisagea son maître lorsque
celui-ci parut en haut du sombre escalier qui remontait des souterrains de la
forteresse. Ses paupières et ses lèvres étaient mises en relief sur la pâleur rosée
de sa peau par une peinture noire, et ses dents, d'un blanc immaculé,
étincelaient en un sourire carnassier. La poitrine généreusement galbée,
enserrée dans une tenue violette moulante et largement échancrée au niveau du
corsage, c'était une splendide humanoïde dont les formes sensuelles ne
pouvaient laisser insensible toute personne qui appréciait la féminité chez une
créature. D'ailleurs, la Theelin savait en profiter et en jouait habilement autant
que de besoin, sans aucune retenue ni vergogne, s'habillant perpétuellement
d'une façon voyante et si provocante qu'elle ne cachait pratiquement rien de sa
superbe anatomie. Prête à tout pour arriver à ses fins, il lui était déjà arrivé de
passer une nuit torride avec un humain ou une créature, mâle ou femelle, avant
de le décapiter au petit matin d'un coup de sabre laser. Assise nonchalamment
dans un fauteuil, elle jouait du bout des doigts avec ses petites cornes réparties
en groupe de trois de chaque côté de ses tempes.
— À voir votre air sombre et tourmenté, j'en déduis que votre entretien avec
le prêtre ne s'est pas déroulé comme vous l'auriez souhaité, Maître.
Zarek grogna son mécontentement en fusillant du regard son apprentie et
claqua plusieurs fois des mains pour appeler un serviteur qui accourut aussitôt.
— Sroot, sers-nous à manger et à boire, et vite !
L'étrange et haute créature, au corps rond recouvert d'une épaisse fourrure
bleue et aux longues jambes fines, ouvrit sa large bouche garnie de dents
proéminentes, de laquelle sortit une sorte de mélodie, non articulée, de tonalité
grave.
— Ce que tu voudras, pourvu que ce soit bon ! répondit Zarek.
La créature sortit.
— Il est mort, l'imbécile, s'écria l'homme avec colère, mort sans dire un mot.
Ces prêtres sont des fanatiques qui endurent tout plutôt que de trahir le secret
dont ils sont les gardiens. Et moi, Dark Zarek, seul Sith sur cette misérable

66
Razzia au bord du fleuve

planète, je ne parviens pas à leur arracher ne serait-ce qu'un indice qui pourrait
me mettre sur la voie.
— Peut-être devriez-vous changer de stratégie, Maître ?
Le Sith se laissa tomber dans un grand siège qui tenait plus du trône que du
fauteuil et ferma un instant les yeux pour se calmer. Cela ne dura que quelques
secondes. Lorsqu'il les rouvrit, son visage s'était détendu et un sourire
faussement affable était revenu sur ses lèvres. Il prit un air sarcastique.
— Diva, la fidèle apprentie que j'ai ramenée du sombre gouffre de l'oubli dans
lequel son imprudence l'avait fait glisser, va apprendre à son Maître, c'est-à-dire
moi, comment mener sa barque !
La Theelin tiqua à ce rappel et prit un air renfrogné.
— J'étais encore une enfant ! D'ailleurs, si je n'avais pas bu l'eau de l'oubli
avant vous, c'est vous qui auriez fini dans ce gouffre, Maître. En d'autres termes,
je vous ai sans doute sauvé la mise.
— C'est une façon de voir les choses, apprentie. Il est vrai que l'eau de cette
planète semble avoir un effet… indésirable, la première fois qu'on en boit. Ainsi
que me l'a expliqué la vieille guérisseuse chez qui je t'avais emmenée, elle
absorbe les souvenirs comme une éponge absorbe un liquide, remettant à zéro
la mémoire de l'imprudent qui en a ingurgité. Celui-ci est ensuite plongé dans
une forme de coma superficiel durant plusieurs jours pendant lesquels il est
réceptif à toute parole capable de lui reforger des souvenirs artificiels, quels
qu'ils soient. Tout ce qu'on lui dit, il se l'approprie comme ses propres
souvenirs… nouveaux souvenirs, devrais-je dire. C'est extraordinaire et inédit à
ma connaissance dans la galaxie.
— Je me suis toujours demandé si vous m'aviez redonné les bons souvenirs ou
si vous en aviez inventés d'autres ? Finalement, après cette expérience, je ne sais
plus si je suis moi ou quelqu'un d'autre.
— Apprends à me faire confiance, apprentie. Je t'ai rendu tout ce que je
connaissais de toi… et c'est largement suffisant pour ton apprentissage de Sith.
Zarek croisa les mains derrière sa tête et s'enfonça dans son siège l'air rêveur.
Le passé remonta à ses yeux.

Zarek n'avait jamais été bien vu à la cour de l'Empereur malgré sa descendance


Sith. Il n'avait qu'un goût modéré pour les intrigues et la politique tordue
auxquelles s'adonnaient tous ceux qui rêvaient de prendre la place de quelqu'un
d'autre, plus haut placé qu'eux dans la hiérarchie Sith. Il prisait peu la guerre, et
lorsqu'il était sorti de l'académie Sith de Korriban, il était classé parmi les
derniers dans la catégorie "combat au sabre laser". Zarek était plutôt un

67
L’eau de l’oubli

scientifique, explorateur dans l'âme, géographe, astrophysicien et spécialiste des


langues et des artéfacts. Il parlait un nombre impressionnant de dialectes en
tous genres dont certains n'avait plus cours dans la galaxie, ce qui l'exposait à la
risée de ses détracteurs qui trouvaient ses efforts inutiles et vains. Néanmoins,
ses travaux finirent par s'avérer payants lorsqu'il découvrit, à force de
recherches, calculs et explorations solitaires, plusieurs nouveaux systèmes
habités que l'Empire s'empressa d'annexer "pour leur bien". Il reçut à cette
occasion le titre de Maître et fut autorisé à former un apprenti en la personne
d'une jeune Theelin de onze ans nommée Diva Shaquila, qui l'accompagna à
compter de ce jour partout dans la galaxie.
Un jour, Zarek avait découvert l'existence d'une anomalie extragalactique qui
n'intéressait personne, une nébuleuse géante de la taille d'un petit système
stellaire, et il avait intrépidement mais logiquement décidé d'aller l'explorer. Les
nébuleuses recelaient parfois de grosses surprises, comme les neebray mantas
qui vivaient dans la nébuleuse de Kaliida, et leur traversée était toujours
délicate, voire dangereuse. Zarek pécha par excès de confiance et s'engagea
dans cette exploration en solitaire, hormis son apprentie, et en secret, ne
voulant pas hypothéquer le mérite d'une possible découverte inédite dont
l'Empereur saurait bien le récompenser. Il y avait à la cour, bien trop de gens qui
étaient passés maîtres dans l'art de s'approprier les découvertes des autres pour
les dépouiller de leur gloire. Il ne réalisa son erreur que lorsqu'il s'écrasa sur
Édéna, les circuits électriques de son vaisseau ayant été court-circuités par le
champ électromagnétique de la nébuleuse. Cela faisait dix ans déjà.
Comme il venait de l'évoquer devant Diva, cette dernière avait été la première
à s'abreuver de l'eau pure de la planète et en avait subi un effet surprenant
autant qu'étrange. Dans le village où il l’avait amenée, une vieille femme lui avait
exposé la raison pour laquelle son apprentie était tombée en léthargie. Si l'eau
de l'oubli n'altérait pas les facultés apprises, comme la parole, le sens de
l'écriture, de la lecture, ou les compétences innées… elle effaçait le reste des
souvenirs, rendant la personne malléable et sensible à la moindre forme de
suggestion orale qu'elle s'appropriait immédiatement en tant que nouveau
souvenir. Le Sith avait fait de son mieux pour "récupérer" son apprentie telle
qu'elle était avant de boire l'eau. Mais elle avait beaucoup perdu de ce qu'elle
avait appris, notamment l'usage de la Force, et il avait dû reprendre une grande
partie de l'enseignement Sith dont notamment le maniement du sabre laser.
Pour autant, elle récupéra très vite la plupart de ses acquis, en beaucoup moins
de temps qu'il ne lui avait fallu pour les acquérir initialement.

68
Razzia au bord du fleuve

Zarek sourit à l'idée que depuis son arrivée, il n'avait jamais pu boire une seule
gorgée d'eau pure, n'assimilant que du vin, de la bière qui était fort bonne, et
toutes sortes de jus de fruits… tout, sauf de l'eau.
Précautionneux au possible, il avait même enregistré l'intégralité de ses
souvenirs et l'essentiel de l'enseignement Sith, dans l'un des holocrons qu'il
emmenait toujours avec lui dans ses explorations, à seule fin que Diva puisse le
lui faire écouter si par malheur, un jour, il absorbait de l'eau par accident.
Il avait un jour découvert les ruines de l’ancien temple d'Édin, vaste ensemble
de monuments dédiés à la divinité primitive d'Édéna, au cœur de la vallée des
Mille Eaux, sanctuaire inhabité depuis des dizaines de millénaires. Là, il avait
déchiffré une partie des dessins gravés dans les salles obscures du Temple et en
avait acquis la conviction qu'Édéna recélait un secret immense qui dépassait de
loin tout ce qu'il avait rêvé de découvrir un jour.
Ensuite, il avait trouvé la vieille forteresse qui se dressait au centre du désert
de Sang, occupée par des saurocéphales, des créatures bipèdes à tête de reptile
et au corps recouvert d'écailles. Les hommes-serpents, comme on les appelait,
étaient des êtres sans coordination, sans conscience collective, n'ayant aucune
idée que leur nombre pouvait représenter un véritable pouvoir. Zarek n'eut
aucun mal à les fédérer autour de lui, usant de ses pouvoirs de Sith sur leur
faible psychisme et se les attacha rapidement pour qu'ils deviennent ses
disciples. La forteresse, restaurée par des esclaves, avait retrouvé au fil des ans
sa puissance d'antan, et les hommes-serpents étaient devenus une véritable
armée dont il avait le contrôle. Coincé à jamais sur cette planète, il ne lui restait
plus qu'à concevoir un plan habile pour en prendre le contrôle total et créer son
monde à lui.
Mais auparavant, il lui fallait percer le mystère de ce qu'il avait découvert dans
le temple d'Édin.

Sroot revint de son pas nonchalant avec des plats qui dégageaient un fumet
appétissant. Diva changea de place pour s'asseoir autour d'une longue table.
Deux créatures, en tout point semblables à des Twi’lek femelles, arrivèrent en
baissant les yeux. Elles portaient de quoi dresser la table pour les maîtres, ce
qu'elles firent en silence. Lentement, Zarek se leva de son trône et traversa la
salle pour rejoindre son apprentie. À peine assis en face d'elle, il demanda.
— Soit, Diva, dis-moi ce que tu as derrière la tête.
La jeune Theelin le regarda avec un grand sourire, et ses yeux intelligents
pétillèrent de malice sous les paupières peintes en noir.
*

69
L’eau de l’oubli

* *
Les insectes nocturnes arrêtèrent leur chant en entendant le cri qui déchirait la
nuit. Il provenait de la maison située en haut de la colline émergeant à la lisière
du grand village, blotti dans le delta que formait la rivière qui descendait des
montagnes, avec le fleuve qui courait jusqu'à Édéna pour se jeter dans la mer.
— Où suis-je ? cria en sueur la jeune fille, qui est là ?
Elle s'était à demi assise sur son lit. Une longue mèche blonde collait à son
front trempé de sueur et ses bras battaient le vide de l'obscurité de la chambre.
La porte s'ouvrit et une silhouette se détacha sur le seuil. Une femme
s'approcha d'elle et s'assit à son côté.
— Qui êtes-vous ? récidiva la jeune fille dans un demi sommeil.
La femme la saisit par les épaules et la força à se recoucher en murmurant
d'une voix douce.
— Chut, mon enfant. C'est ta maman. Calme-toi, tu as juste fait un cauchemar.
Toujours à moitié endormie, la jeune fille balbutia, les yeux clos.
— Maman ? J'ai si peur… je ne me rappelais plus… où j'étais… ni qui j'étais…
j'étais perdue…
Dans la pénombre, la femme grimaça d'un air ennuyé.
— C'est ce que tu as fait qui te travaille trésor, les rêves mélangent souvent
réalité et souvenirs… mais n'aies plus peur maintenant. Toi, tu es à présent…
Elle hésita un instant avant de reprendre visiblement contrariée.
— … Iella, ma fille. Nous sommes à Meriik, au bord du fleuve Pishon, dans
notre maison. Rendors-toi tranquille et tâche de faire un joli rêve…
— Maman… murmura la jeune fille d'une voix à peine audible qui indiquait
qu'elle replongeait dans un profond sommeil.
— Chut… mon ange. Rappelle-toi quand tu étais petite, quand ton père nous
emmenait en barque dans les marais fleuris de…
Sa voix se perdit dans la nuit et les insectes purent reprendre leur chant
nocturne. Un oiseau hulula depuis le creux d'un vieil arbre tordu avant de
prendre son envol à la recherche de quelque proie inespérée, s'élevant
majestueusement dans l'air tiède et caressant qui soufflait du désert tout
proche, après être passé par-dessus les montagnes.

Un volatile chanta plusieurs fois pour saluer le soleil qui s'élevait au-dessus des
prairies de l'est. Son reflet rosé dansait sur la surface du fleuve, ridée ça et là par
les bonds de quelques poissons sautant hors de l'eau pour attraper au vol les
insectes aquatiques qui effleuraient l'onde de leurs ailes. Petit à petit, le village
s'anima paresseusement. L'air était doux et la campagne paisible.

70
Razzia au bord du fleuve

Iella s'étira dans sa chemise de nuit en baillant fortement. Le cauchemar


qu'elle avait fait cette nuit-là, lui laissait dans la bouche un goût amer et un poids
au niveau de l'estomac. Machinalement, elle s'empara d'une brosse et s’attela à
coiffer ses longs cheveux blonds bouclés qui lui descendaient jusque dans le dos.
Ses grands yeux bleus, un peu rêveurs, errèrent durant tout ce temps en
s'attardant sur les éléments de sa chambre, sans but apparent. Lorsqu'elle eut
achevé son coiffage, elle enfila ses chaussons et sortit de la pièce pour descendre
l'escalier qui menait au rez-de-chaussée en direction de la cuisine, d'où montait
une bonne odeur de pain grillé. Une femme se tenait près de l'évier en train
d'éplucher des légumes. Elle se nommait Yaduli et avait une cinquantaine
d'années. Un peu plus grande que la jeune fille, ses cheveux, d'un blond très
foncé faisant penser à du vieil or, formaient un chignon composé à partir d'une
longue tresse enroulée sur elle-même. Son visage doux et régulier, même ridé
par l'air de la campagne, trahissait qu'elle avait dû être une très belle femme
dans sa jeunesse.
— Bonjour Iella, fit celle-ci sans se retourner. As-tu passé une bonne deuxième
partie de nuit ?
— Oui maman, j'ai fini par dormir comme un nooba3.
Se collant contre le dos de sa mère, la jeune fille l'enlaça tendrement et posa
une joue sur sa nuque.
— Je t'aime maman, je suis heureuse d'être là avec toi.
Yaduli ne put retenir un sourire ému et son épluchage se fit plus rapide.
— Moi aussi je t'aime, mon trésor. Allez, va déjeuner, il est déjà tard. Si tu veux
entrer au Temple et devenir un jour prêtresse d'Édin, il va falloir apprendre à te
lever plus tôt.
Iella sourit en obtempérant.
— Oui maman.
Le déjeuner pris, elle se leva et sortit sur le seuil de la porte.
— Il fait un temps magnifique. Un temps à aller se baigner dans le fleuve.
— N'y pense pas, il n'est pas convenable qu'une femme se baigne dans une
rivière aux yeux de tous.
— Ne t'inquiète pas, j'irai assez loin d'ici pour qu'il n'y ait personne. Vers le
désert.
— Hum, je n'aime guère te savoir toute seule dans cette contrée depuis
quelque temps. Les rumeurs qui font part de troupes de criminels errant à la
recherche de butin et d'esclaves, s'amplifient. Le Conseil du village doit envoyer

3
sorte de loir vivant sur Édéna
71
L’eau de l’oubli

des représentants au roi pour lui demander d'installer une petite garnison ici, à
Meriik, afin que ses habitants se sentent plus en sécurité.
— Bon, dans ce cas, je vais rester ici.
Elle fit quelques pas dans la cour de la maison en contemplant les blanches
maisons du village qui s'étendait jusqu'au bord du fleuve entre les branches du
delta. Les nombreux petits ponts qui sautaient les bras de la rivière, et les jardins
fleuris qui entouraient les habitations, donnaient à l'ensemble un cachet tout
particulièrement douillet.
Sa mère parut sur le seuil et contempla la silhouette élancée de la jeune fille
qui transparaissait sous la chemise de nuit. N'était-elle pas magnifique ?
— Ne te promène pas dehors dans cette tenue, lui cria-t-elle. Si quelqu'un te
voyait… viens t'habiller. Je suis la prêtresse des lieux et je ne peux me permettre
d'avoir des remontrances du Conseil des Anciens à cause de ma fille qui se
promène presque nue dehors et les cheveux au vent.
Iella rentra dans la maison avec un petit sourire.
— Oui maman, je ne voudrais pas que tu aies des ennuis à cause de moi. Je
vais aller m'habiller…
Elle prit une grosse voix comique.
— … sobrement, les épaules couvertes et les cheveux attachés et cachés sous
un turban.
En montant les escaliers elle ajouta.
— Ainsi ces vieilles peaux du Conseil n'y trouveront rien à redire.

Lorsqu'elle redescendit, elle portait une longue robe bleu marine qui tombait
jusqu'aux pieds et remontait jusqu'au cou. Ainsi habillée, elle paraissait plus
âgée.
— J'espère que comme ça, je suis assez correcte ?
Elle tenait dans ses mains une longue bande de tissu léger qu'elle tendit à sa
mère, avant de s'asseoir en lui tournant le dos.
— Tu es parfaite. Évidemment, du coup, tu serais trop habillée pour te rendre
à un bal de la cour du roi mais…
— De toute façon, je n'aurais pas envie d'y aller.
— Je sais, répondit la mère en enroulant savamment le chèche autour de la
tête de la jeune fille, après lui avoir noué les cheveux en chignon.
Lorsqu'elle eut terminé, elle rabattit le pan de tissu qui pendait encore, sur le
bas du visage de Iella, bout du nez compris et le fixa solidement de l'autre côté.
— Voilà, fit-elle. Tu peux sortir en ville.
Sa fille leva les yeux au ciel et répéta en minaudant.

72
Razzia au bord du fleuve

— Voilà, tu peux sortir en ville… pourquoi devons-nous être transformées en


momie à chaque fois qu'on veut mettre le nez dehors ?
— C'est la coutume d'ici. Si tu veux sortir en vêtements légers, ce n'est pas
dans cette région qu'il fallait venir mais plus à l'est, ou au nord… mieux encore, à
Édinu où certaines femmes se promènent dans des tenues qui ne cachent rien
de leur corps… mais pas aux portes du désert.
— Mais toi, tu ne te couvres pas comme ça quand tu sors.
— Moi je suis une femme, pas une jeune fille. J'ai été mariée et j'ai eu des
enfants… mon statut social et mon âge font que… les hommes me regardent
moins et pas de la même façon que toi. Quand tu seras vieille, tu ne seras pas
contrainte de t'habiller ainsi.
— Oui mais je serai vieille, donc moins jolie… je ne pourrai plus séduire les
beaux hommes que je croiserai.
Yaduli leva les yeux au ciel.
— Iella ! Sois prudente avec les hommes, s'il te plaît. Il y en a de bien, certes,
mais beaucoup ne sont pas dignes de confiance lorsqu'il s'agit d'une jeune et
très jolie fille comme toi.
Elle lui prit la figure entre ses mains et l'embrassa sur les paupières.
— Allez, va faire un tour de corinal, je sais que tu en meurs d'envie. Mais pas
trop loin. Et si tu vois des groupes suspects, tu reviens ici au grand ga…
Elle n'avait pas achevé sa phrase que les trompes d'alerte de la ville
l'interrompirent. Le son glaça le sang des deux femmes qui retinrent un instant
leur respiration.
— Mon dieu, c'est quoi ? demanda Iella d'une voix transpercée par
l'inquiétude.
Sa mère lui posa une main sur l'épaule.
— Ne bouge pas, reste ici, je vais voir.
Yaduli sortit devant la maison, s'emparant au passage du couteau à éplucher
posé près de l'évier, et observa l'horizon tout autour d'elle. Dans les trois
directions qui ne menaient pas au fleuve, elle distingua des nuages de poussières
comme en soulèvent une troupe nombreuse, et son cœur s'arrêta de battre.
Des Kiathes ! Non, ce n'est pas possible, ça ne peut pas arriver ici, à Meriik !
Du haut de la colline, elle put voir des gens affolés courir dans les rues pour se
mettre à l'abri chez eux, cependant qu'un groupe d'hommes un peu plus
intrépides que les autres, se rassemblaient sur la petite place du centre, armés
de lances identiques à celles qui équipaient les gardes d'Édinu.
La femme se retourna vers sa fille et lui cria d'une voix tendue.

73
L’eau de l’oubli

— Iella, monte dans ta chambre et cache-toi ! Ne te montre sous aucun


prétexte !
La jeune fille obtempéra et gravit quatre à quatre les escaliers, mais au lieu de
se cacher, elle ouvrit une malle de laquelle elle sortit une épée qu'elle extirpa de
son fourreau.
Pendant ce temps, un flot de corinals montés par des hommes revêtus pour la
plupart d'une sorte de veste grise d'apparence molletonnée, déferlait dans les
rues du village tel un raz-de-marée humain. À peine étaient-ils arrivés au centre
de celui-ci, que les lances des défenseurs pointées vers l'envahisseur, crachèrent
de courts éclairs bleutés, sortes d'impulsions électriques, en direction des
scélérats qui ripostèrent de même avec des armes de poing. Celles-ci étaient
composées d'un tube rectiligne qui sortait d'une espèce de cube noir, le tout
monté sur une poignée. Sans cesser de galoper autour de la place, les bandits
lancèrent des cris farouches tout en tirant vers le petit groupe de résistants.
Quelques criminels tombèrent de leur monture mais le camp des défenseurs
s'amenuisa rapidement. En effet, si les lances semblaient plus efficaces que les
armes de poing, ces dernières se rechargeaient visiblement plus vite car leur
fréquence de tir était bien plus élevée. Par ailleurs, la veste molletonnée que
portaient les Kiathes paraissait absorber l'énergie propulsée vers eux, du moins
en partie.
Le manège durant cinq minutes au terme desquelles plus aucun habitant ne
resta debout au centre de la place. Leurs cris redoublèrent et les bandits mirent
pied à terre avant de commencer à enfoncer les portes des maisons, de
l'intérieur desquelles des hurlements de terreur s'élevèrent bientôt.
Cachée derrière la vitre de sa chambre, Iella observait elle aussi la scène en
serrant la garde de son épée si fort que les articulations de ses mains
blanchirent. En bas, sa mère s'était reculée dans l'entrée de la maison pour
éviter de se faire voir des groupes qui sillonnaient à présent l'ensemble du
village.
Soudain, un groupe de très jeunes enfants qui s'étaient cachés dans une
grange, sortirent affolés et coururent vers la colline où s'élevait la maison de la
prêtresse.
— Non, non ! s'exclama Yaduli en agitant les mains, partez les enfants, cachez-
vous !
Trop tard. Une douzaine d'hommes montés sur des corinals les aperçurent et
lancèrent leur monture à leur poursuite. Yaduli sortit à la rencontre des enfants
et ceux-ci vinrent se jeter dans ses jupes en se cachant derrière elle, comme on
se cache derrière un rempart pour se protéger. Les bandits s'arrêtèrent à

74
Razzia au bord du fleuve

l'entrée de la propriété et trois d'entre eux descendirent de corinal. Celui du


milieu, qui semblait être le chef du groupe, s'approcha, raccrochant son pistolet
à sa ceinture pour tirer de son fourreau le sabre qu'il portait de l'autre côté, suivi
par les deux autres. Les enfants tremblaient en pleurnichant derrière la prêtresse
et leurs petites mains s'agrippaient aux plis de sa robe.
— Laissez-les ! fit Yaduli d'une voix ferme et résolue, ce ne sont que des
enfants, ajouta-t-elle en pointant son couteau devant elle.
Le criminel la regarda droit dans les yeux et soutint son regard un long
moment. Il n'y lut qu'une farouche détermination et se mit à rire en regardant
ses hommes.
— Voilà une femme qui en a ! Prenez-en de la graine, tas de mauviettes, cette
femme me plaît ! Au moins, elle ne se terre pas chez elle comme un lapin
apeuré !
Puis à l'adresse de la prêtresse.
— Comment t'appelles-tu femme ?
— Yaduli. Je suis la prêtresse d'Édin de ce village.
L'homme s'inclina, un grand sourire aux lèvres.
— La prêtresse d'Édin ? Honneur à toi prêtresse. Tu es de celles qu'il ne faut
pas toucher. Ton statut et ton courage méritent le respect. Je dois donc renoncer
à te passer la lame de ce sabre au travers de ton corps ou à te livrer à mes
hommes pour qu'ils s'amusent un peu avec toi.
Il se retourna vers sa troupe et déclama avec de grands gestes théâtraux en
désignant Yaduli.
— Vous voyez cette femme ? Interdiction de lui faire du mal… une prêtresse
d'Édin aussi courageuse ne mérite pas de souffrir !
D'un grand geste circulaire appuyé par un demi-tour de son corps, il balaya l'air
de sa lame qui siffla.
Il n'y eu aucun cri. Juste le bruit mat que fit la tête de Yaduli en touchant le sol
aux pieds des gamins qui restèrent un instant muets d'horreur. Au moment où le
corps de la prêtresse s'effondrait à son tour au milieu des enfants pétrifiés, un
hurlement mêlant rage et désespoir, déchira le silence pesant qui avait suivi le
geste du bandit. Ce dernier tourna les yeux vers la porte de la maison, essayant
de déchiffrer la source du cri. Puis, une silhouette parut sur le seuil, drapée dans
sa robe et son chèche qui lui masquait presque tout le visage, brandissant une
épée devant elle. Haussant les sourcils, il fixa ce regard bleu acier qui le
transperçait de sa haine, sans trop savoir quoi dire.
— Assassin ! Je vais te tuer ! dit froidement une voix de jeune femme.

75
L’eau de l’oubli

Les hommes braquaient déjà leurs armes vers elle, mais l'homme les arrêta
d'un geste de la main, tandis que les deux Kiathes qui se trouvaient à ses côtés
s'avançaient vers Iella en l'encadrant. Lorsqu'ils furent à deux mètres d'elle,
celle-ci se tourna vers le premier de façon imprévisible et donna un coup d’épée,
si rapide que l'homme n'eut pas le temps d'esquisser une parade, lui tranchant la
gorge d'un geste sec et précis. Ensuite, dans le même mouvement, elle fit
virevolter son arme vers l'arrière et l'enfonça dans l'abdomen du second, avant
de se retourner pour accompagner le pommeau de la lame du plat de sa main
gauche. Dans un bruissement de boyaux déchirés, l’acier traversa le corps du
malandrin et ressortit de l'autre côté. L'attaque n'avait duré que deux secondes.
D'un pied elle repoussa l’homme pour dégager l’épée de son corps. Dans le
silence, on entendit le gargouillis du flot de sang qui jaillissait de la gorge
largement ouverte du premier bandit, puis il y eut deux bruits mats lorsqu'ils
s'affaissèrent sur le sol en tombant l'un et l'autre comme une masse. Des pleurs
s'élevèrent du petit groupe de jeunes enfants et un murmure passa sur les lèvres
des fripouilles pendant qu’Iella s'avançait vers leur chef.
Ce dernier se mit en garde.
— Dis-moi ton nom, demanda-t-il, avant que je te tue.
— Iella.
— Je m'appelle Marco et je suis ton serviteur.
Il se signa avant de montrer Yaduli du menton.
— Ta mère ?
Les yeux de la jeune fille brillèrent en retenant leurs larmes.
— Oui.
— Tu as donc le même courage qu'elle ? Rends-toi, et je te laisse la vie sauve.
Pour toute réponse, Iella se fendit et porta un assaut qui fit reculer Marco de
deux pas avant qu'il ne riposte et balayant l'air à droite puis à gauche. Iella para
et les lames s'entrechoquèrent avec un tintement métallique. Les deux
adversaires s'observèrent mutuellement, cherchant à découvrir la faille dans la
garde de l'autre. La jeune fille chargea de nouveau au grand dam des sbires du
brigand qui murmurèrent entre eux pour prendre des paris sur le résultat du
duel. Le choc des armes remplit les lieux d'un bruit surréaliste alors qu'aucun des
deux duellistes ne parvenait à prendre le dessus sur l'autre. Les fers s'engagèrent
de plus près et Marco se trouva soudain tout contre le corps de la jeune fille qui
venait de parer une attaque en force. Derrière les lames croisées, le Kiathe
souffla à son visage.
— Tu te bats bien pour une femme, Iella. Renonce à ta vengeance et suis-moi,
je te ferai une place auprès de moi !

76
Razzia au bord du fleuve

La jeune fille serra les dents qui crissèrent sous la pression des mâchoires.
— Jamais, répondit-elle, je jure que je vais te tuer.
Elle tenta de le repousser mais de sa main gauche, il lui assena un coup de
poing dans la figure qui la fit reculer de quelques pas. D'un geste, Iella arracha le
chèche de sa tête et le jeta à terre avant de passer la paume de sa main sur sa
joue endolorie sans souffler mot. Une exclamation parcourut l'assistance lorsque
ses cheveux tombèrent en cascade sur ses épaules et que son jeune visage se
dévoila.
Iella se remit en garde plus rapidement que Marco ne l'avait prévu, et
l'attaque qu'il porta dans la foulée se heurta à une savante parade de la jeune
fille qui rompit et esquiva le coup de façon acrobatique. La pointe de celle-ci
entailla la joue de l’homme qui se recula à son tour, furieux. Il essuya d'un revers
de main le sang qui s'était mis à couler de sa pommette meurtrie avant de
cracher par terre.
— Tu vas le regretter, garce ! lança-t-il l'air mauvais avant d'attaque derechef.
Il frappa de taille mais la lame de son adversaire bloqua son élan, puis d'estoc,
mais là encore la jeune fille dévia sa pointe et esquiva le coup avant de relancer.
Le combat paraissait vouloir s'éterniser et Marco ne parvenait pas à prendre
l'avantage sur la jeune fille qui faisait preuve d'une forme physique étonnante.
Plus d'une fois elle effectua un double saut par renversement arrière pour se
mettre momentanément hors de portée de la lame du bandit. Sur leurs
montures, les Kiathes commençaient à ricaner de la prestation de leur chef
lorsqu'un autre groupe d'hommes montés, arrivèrent à leur tour en haut de la
colline.
— Que se passe-t-il ici ? demanda un colosse au crâne rasé surchargé de
tatouages, avec l'autorité évidente du commandant.
— C'est Marco, capitaine, répondit l'un d'eux avec un mouvement de menton
vers le lieu du duel, il a quelques soucis avec cette fille.
— Si cet imbécile ne peut pas venir à bout d'une pucelle armée d'un cure-dent,
on va lui donner un coup de pouce.
Les hommes s'esclaffèrent. L'homme au crâne rasé dégaina l'espèce de
pistolet qu'il portait à la ceinture, effectua un rapide réglage sur un interrupteur
situé au sommet du cube noir et, visant Iella, appuya avec l'index sur le bouton
qui servait de déclencheur. Un trait bleuté parcourut l'air et frappa la jeune fille
qui s'immobilisa, agitée par une série de convulsions. Marco en profita pour lui
faire sauter l'épée de la main du bout de la sienne et s'approcha d'elle, jusqu'à ce
que la pointe de sa lame soit appuyée contre le bas de son cou.
— Maintenant, tu es à moi la belle.

77
L’eau de l’oubli

— Laisse-la ! ordonna d'une voix sèche celui qu'on avait appelé "capitaine".
Une fille qui se bat mieux que toi, tu ne la mérites pas !
Marco lança à Iella un regard assassin en rengainant son arme d'un geste
rageur puis, levant la main, il la gifla avec violence trois fois. La jeune fille ne
laissa entendre ni cri ni gémissement et se contenta de soutenir son regard
fixement. Le capitaine des Kiathes fit avancer sa monture tout près d’elle,
passant derrière son dos et l'empoigna vivement par les cheveux avec une force
phénoménale qui la souleva dans les airs. Cette fois-ci, la jeune fille ne put
retenir un cri de souffrance ni les larmes qui inondèrent ses yeux. Elle porta les
mains à sa tête avec l'impression que son cuir chevelu allait s'arracher de son
crâne. Le capitaine la hissa vers lui comme un fétu de paille et la jeta en travers
de sa monture, devant lui, sur le ventre. Comme Iella tentait de se défendre, il lui
asséna trois grands coups sur la nuque avec son gros poing fermé, jusqu'à ce
qu'elle cesse de bouger.
Sa vision se brouilla et le son s'estompa à ses oreilles, puis la jeune fille sombra
lentement dans un trou noir sans fin.
— Qu'est-ce qu'on fait des mioches ? demanda Marco de mauvaise humeur.
— Ils sont trop jeunes pour être vendus et nous retarderaient. Débarrassez-
vous en !
— Tous ?
— Ça te pose un problème Marco ?
— Absolument pas, capitaine.
Sans plus un regard pour ses futures victimes, le capitaine fit tourner bride à
son corinal et redescendit la colline en ordonnant à l'un de ses hommes.
— Sonne le rassemblement. Nous repartons.
Le son de la trompe couvrit les hurlements des enfants que Marco, avec une
ivresse sanguinaire, s'empressa d'éliminer.
Lorsqu'ils quittèrent le village, un grand nombre de maisons était la proie des
flammes et les cadavres jonchaient la terre des rues et le sol des habitations
dans de sinistres mares de sang. Derrière les Kiathes, attachés par les mains,
suivaient une cohorte de prisonniers, essentiellement, des adolescents et des
jeunes femmes en pleurs, qui marchaient en traînant des pieds vers leur sombre
destin.

78
6 - Un voleur nommé Gil

Loin de se douter du sinistre sort réservé aux habitants du village de Meriik


situé plusieurs jours de voyage à l'ouest de la capitale, Sali détaillait en silence du
regard le petit coffre qu'elle venait de faire déposer dans la chambre de sa suite,
tout en enfilant une robe bleu pâle, légère, qui dénudait joliment ses épaules.
Debout devant sa glace, elle arrangea longuement l'échancrure de son corsage
avant d'attraper sur le lit le collier d'argent qu'elle avait acheté au sympathique
Peppi Loo-Loo et de le passer autour de son cou. La couleur du cœur s'accordait
parfaitement avec celle de ses yeux ainsi qu'avec le ton de sa robe. Elle posa
ensuite sur sa tête un diadème en forme de demi-couronne, symbole de son
titre de princesse d'Austra, qu'elle ajusta au sommet de son front.
Ainsi parée, elle revint près du coffre et frappa plusieurs fois dessus avec l'un
de ses talons avant de retourner s'asseoir dans un fauteuil.
— Si tu restes trop longtemps là-dedans, tu vas mourir asphyxié, lança-t-elle à
la cantonade.
Il n'y eut pas de réponse. Elle insista.
— Bon, si tu ne réponds pas, je m'en vais et te laisse là-dedans à tes risques et
périls.
— Vous ne feriez pas cela, votre grâce, répondit une voix étouffée qui venait
de l'intérieur du coffre. Vous êtes, j'en suis certain, la bonté incarnée. Et puis que
feriez-vous de mon misérable cadavre ?
— Je le donnerai aux poissons du lac pour qu'ils engraissent.
— Je n'ai que la peau sur les os, gente dame. Je ferai un bien piètre repas et si
vous me jetiez dans un trou, du bien mauvais engrais, j'en ai peur.
Sali sourit en entendant ces paroles.
— Tu respires bien ?
— Ma position n'est pas forcément idéale pour emplir mes poumons, mais fort
heureusement ce coffre quoiqu'inconfortable, n'est pas étanche et laisse passer
suffisamment d'oxygène pour que j'y survive.
— Soit. Mais si tu y restes, tu mourras de faim… non, d'abord de soif. Tu sais
comment ça se passe quand on meurt de soif ?
— Non, je dois l'avouer. J'ai toujours trouvé suffisamment d'eau pour me
désaltérer lorsque j'en avais besoin.

79
L’eau de l’oubli

— Eh bien, c'est une mort affreuse. Ta bouche devient sèche, tellement que tu
ne peux plus avaler, ta langue gonfle dans ta bouche et tu…
— C'est bon, gémit la voix, épargnez-moi les détails, votre Altesse, je vous en
prie. Vous voulez bien me laisser sortir ?
Sali attendit quelques instants avant de répondre.
— Sous certaines conditions.
— Lesquelles, madame ?
— D'abord, tu t'engages à me rendre l'escarcelle que tu m'as prise.
— Dommage, elle est fort jolie et bien remplie pour un misérable voleur
comme moi. Mais entendu, je vous la rendrai. Sur mon honneur… enfin, si vous
voulez bien vous en contenter.
— Je pense que je vais m'en satisfaire. Ensuite, tu ne t'enfuis pas et tu ne
repartiras que lorsque je t'en donnerai la permission, pas avant.
Il y eut un silence, puis la voix reprit.
— C'est d'accord, je serai votre esclave tant que vous le souhaiterez, je vous le
jure sur ma tête mais par pitié, ne me faites pas jeter en prison… mes pauvres
rhumatismes ne supporteront pas l'humidité des cachots.
— Tes rhumatismes ? s'étonna la princesse en s'esclaffant. Je ne t'avais pas vu
si vieux sur la grand place. Ils ne te gênaient pas pour courir non plus d'après ce
que j'ai pu constater, ni pour te livrer à toutes sortes d’acrobaties fantaisistes.
— C'était façon de parler, votre Majesté. Puis-je ajouter que votre grâce court
elle-même à la perfection et avec quelle légèreté ! Vous êtes une athlète
accomplie.
— Je te remercie du compliment.
— Alors, marché conclu ?
Sali fit semblant de prendre un ton embarrassé.
— Hum, je ne sais pas… il faut que je réfléchisse. D'ailleurs, j'ai du mal à croire
que tu peux tenir là-dedans sans user d'une certaine forme de magie.
— Il n'y a aucune magie pour moi à tenir dans un si petit coffre. Ouvrez et vous
pourrez le constater.
— Soit, dit Sali en se levant pour aller jusqu'au coffre devant lequel elle
s'agenouilla.
Elle inséra la clé, la tourna et le cadenas s'ouvrit en faisant un petit clic. La
princesse le dégagea de l'anneau de fermeture et leva la plaque de la serrure
avant de se relever pour ouvrir le couvercle du coffre. Elle ne put retenir un "oh"
de surprise puis commença à rire à gorge déployée.

80
Un voleur nommé Gil

Incrédule, elle regardait l'adolescent tout contorsionné à l’intérieur de cet


endroit dans lequel il paraissait impensable qu'il ait pu entrer complètement.
Tournant la tête dans tous les sens, elle demanda.
— Comment diable peux-tu tenir là-dedans ? Je ne comprends pas du tout
comment tu es positionné.
En effet, si on pouvait voir dans un coin une main dépasser de la masse vivante
à côté d'un pied, l'autre main était à l'autre bout du coffre, la tête entre deux
cuisses, un autre pied par-dessus elle. Sali ne pouvait s'arrêter de rire.
L'adolescent fit une grimace expressive.
— S'il vous plaît, princesse, ne vous moquez pas de moi comme ça, c'est déjà
fort embarrassant de me montrer à vous dans un pareil état. Si vous vouliez bien
m'aider à m'extirper de cet endroit si inconfortable, je vous en serai
éternellement reconnaissant.
Sali se frotta les cheveux l'air terriblement amusée.
— Par quoi faut-il que je commence pour te sortir de là ? Sur quoi dois-je tirer
en premier ? Une main, un pied ? C'est que je ne voudrais pas faire un nœud
avec ton corps si élastique… des fois que je ne parviendrais plus à le défaire.
— Je vous propose de tirer à la fois ma main que voilà — il agita des doigts
dans un coin du coffre — et le pied qui est là, acheva-t-il en remuant les orteils
qui se trouvaient dans le coin opposé.
La jeune fille se remit à rire en s'appuyant des mains sur ses cuisses pour
reprendre son souffle.
— Je vais essayer, parvint-elle enfin à articuler, mais je ne promets nullement
de ne rien casser.
Inspirant un grand coup, elle saisit la main puis le pied et souleva la masse de
chair de toutes ses forces. L'adolescent, plutôt maigre, se révéla plus léger
qu'elle ne l'aurait pensé de prime abord, et elle parvint à le soulever aisément
avant de le déposer à terre comme un paquet de linge sale.
Le jeune adolescent commença à se déplier lentement avec d'infinies
précautions, dégageant le pied qui trônait sur son crâne avant de desserrer les
cuisses d'entre lesquelles il retira sa tête, puis de détendre son torse pour enfin
retrouver une silhouette normale. Il était à présent assis par terre, nu à
l'exception d'une culotte blanche. Sali avait posé son menton dans la paume
d'une main et essayait tant bien que mal de reprendre son sérieux.
— Comment tu t'appelles voleur ?
L'adolescent se releva avec moult grimaces de douleur tant il était ankylosé
avant de s'incliner bien bas, passant son avant-bras droit sous son ventre et
pliant l'autre derrière son dos.

81
L’eau de l’oubli

— Je suis Gil, princesse, votre humble et tout dévoué serviteur.


— Quel âge as-tu ?
— Dix-huit ans, votre grâce.
Sali toussota et fit une moue éloquente en fronçant ses sourcils.
— Quatorze… je veux dire… je les ai presque… dans deux mois, rectifia-t-il
aussitôt avec un sourire embarrassé. Si vous le permettez, je me rhabillerai bien,
Altesse. Je me sens un peu… diminué de paraître devant vos yeux en cette tenue
si… légère. Enfin, ce ne serait pas pareil si c'était pour que nous nous mettions
au…
Il n'acheva pas sa phrase mais montra le lit du menton avec un clin d'œil
complice. Sali lui fit les gros yeux et prit une attitude faussement altière.
— Petit insolent, lança-t-elle en se maîtrisant pour empêcher tout sourire de
paraître sur son visage. Sais-tu bien à qui tu t'adresses ?
L'enfant leva les mains devant lui en guise d'excuses.
— Pardon, pardon, votre grâce, je ne voulais pas vous choquer… je sais bien
que vous être la princesse Sali, la future femme du roi Calem, monarque du
royaume d'Édinu et de toute la planète et donc, par conséquent, notre future
reine… que j'aime déjà comme un fou, ajouta-t-il le regard pétillant de malice.
Sali hocha légèrement la tête et dit d'un petit air pincé.
— Je te rappelle que tu n'es qu'un enfant.
Gil gonfla fièrement sa poitrine en arquant légèrement ses bras pour tenter
d'en gonfler les muscles.
— Je ne suis plus un enfant, sauf votre respect, princesse Sali, j'ai bientôt
quatorze ans. je suis presque un homme et croyez-m'en si vous le voulez, mais je
suis viril et parfaitement bien mis là où il le faut. J'ai beaucoup d'expérience avec
les femmes, vous savez et je…
Sali leva à son tour une main pour arrêter son babillage en retrouvant son
sourire.
— Stop, Gil, c'est bon… tes exploits de petit homme avec les femmes ne
m'intéressent pas. Restons-en là.
— Bien sûr, madame, mais vous me permettrez quand même de louer votre
beauté qui n'a aucun égal dans tout l'univers et qui ferait tomber en disgrâce le
plus beau des diamants, fût-il accompagné d'une rivière de pierres précieuses
toutes plus belles les unes que les autres. Aucune fleur de printemps ne peut
rivaliser avec votre teint et le parfum si voluptueux que votre aura dégage tout
autour de vous, et je…
— Encore une fois, c'est bon Gil, arrête-toi là, l'interrompit Sali, c'est très gentil
tout ce que tu me dis et j'en suis très flattée, mais ce ne sont pas des choses à

82
Un voleur nommé Gil

dire à la future fiancée du roi. Si quelqu'un t'entendait, tu risquerais de finir dans


les humides cachots que tu sembles tant redouter… ou pire…
L'adolescent passa une main autour de son cou et fit une grimace comique en
déglutissant bruyamment.
— Vous voulez dire… couic ?
— Par exemple. Aussi je te prierai de te rhabiller au plus vite avant que
quelqu'un n'entre ici et ne se méprenne sur ce que nous faisons.
Il se rapprocha d'elle à tel point qu'elle fut obligé de le repousser d'une main.
— Et que faisons-nous ? demanda-t-il à voix basse.
Cette fois Sali répondit avec un brin d'agacement dans la voix et prit un air
autoritaire.
— Justement, nous ne faisons rien. Tu te rhabilles et tu restes à ta place, sinon
je te fais donner le fouet.
Gil baissa la tête et pris un air contrit en reculant d’un pas.
— Je vous prie de pardonner mon audace, votre Altesse… c'est que, depuis
que je vous ai suivie au marché tout à l'heure, mon cœur a décidé de ne plus
battre que pour vous. Je serai votre esclave personnel et je vous protégerai. Je
vous offre ma vie…
Il posa sa main droite sur son cœur et la présenta à la princesse avant de
souffler tout doucement sur sa paume. Sali expira bruyamment pour exprimer sa
lassitude.
— Je te trouve bien trop déluré pour ton âge, voleur. Cesse de parler comme
ça, tu deviens agaçant !
— Bon, bon, je me rhabille de suite, votre Majesté et je vous promets de ne
plus vous importuner avec mon amour pour vous. Je saurai conserver ma place.
Sali regagna son fauteuil dans lequel elle s'assit pendant que Gil sortait du
coffre des vêtements fripés qu'il enfila prestement. La jeune fille le regarda faire
en silence. Il avait le teint mat de ceux qui vivent au soleil et au grand air. Sa
petite taille et la minceur de son corps étaient trompeuses car il possédait une
musculature fine et nerveuse qui devait dégager une bonne puissance pour son
âge. Il avait prouvé son agilité lors de la poursuite sur les toits ainsi que ses
talents d'acrobate, qui venaient s'ajouter à ceux de contorsionniste qu'il venait
de démontrer à l'instant. Ses yeux presque noirs étaient vifs et intelligents et son
regard, rieur comme si tout l'amusait en permanence. Il portait des cheveux
d'ébène, raides et mi-longs, formant une mèche rebelle qui tombait entre les
yeux.
Il avait fini de se rhabiller : tunique blanche fièrement ouverte sur son torse
glabre et pantalon bouffant bleu ciel maintenu par une large ceinture de tissu

83
L’eau de l’oubli

rouge. Il faisait sauter dans sa main l'escarcelle qu'il avait dérobée une heure
plus tôt sur la place centrale à la ceinture de la jeune fille.
— Cette bourse est très jolie, mais chose promise chose due, je vous la rends
en vous présentant mes plus profondes excuses pour ce larcin qui ne visait qu'à
me permettre de vivre quelques semaines de plus, sans trop de tracasseries au
quotidien.
Gil s'avança vers Sali et s’agenouilla pour lui tendre l'objet de son larcin. La
jeune fille reprit doucement son bien.
— Merci Gil. Tu sais, ce n'est pas ce qu'elle contient qui m'importait, mais
l'escarcelle en elle-même. C'est un cadeau de ma grand-mère et cela représente
beaucoup à mes yeux comme souvenir, vu que c'est le seul qui me reste d'elle.
L'adolescent baissa les yeux.
— Je suis désolé de vous avoir pris quelque chose à laquelle vous teniez tant.
J'aimerais tellement avoir moi-même quelque chose en souvenir de mes
parents…
— Oh Gil, c'est moi qui suis navrée pour toi à présent.
Elle lui prit la main, la tourna vers le haut et déversa sur sa paume les pièces
d'or contenues dans la bourse.
— Tu peux en garder le contenu. Considère cela comme un cadeau de ma part.
Gil releva des yeux qui brillaient.
— Vous êtes trop bonne, votre grâce, je ne mérite pas tant de clémence et de
gentillesse.
— Qui t'a appris à parler ainsi ? demanda soudain la jeune fille piquée par la
curiosité.
— Comment cela ?
— Eh bien, ta façon de t'exprimer est bien étrange pour un enfant qui vit dans
la rue ou je ne sais où, sans parents, et qui passe son temps à voler pour
survivre.
— Qu'est-ce qu'elle a ma façon de m'exprimer, votre grâce ?
— Elle est… voyons, comme dire ? Ampoulée.
— Je ne sais pas ce que ce mot veut dire, Altesse.
— Ça veut dire, pompeuse, extravagante… on dirait presque que tu as été
élevé à la cour.
Elle prit un air amusé et rit doucement. Gil fit une moue de dépit.
— Ah ? C'est un vieil homme qui m'a enseigné l'art de parler… et je sais écrire…
et je lis très bien aussi, se dépêcha-t-il d'ajouter.
— Un vieil homme ?

84
Un voleur nommé Gil

— Oui, celui qui m'a élevé quand il m'a trouvé à quatre ans, après la mort de
mes parents. Il vivait dans la montagne dans une curieuse maison, elle-même
nichée dans une grande grotte. Quelque chose de curieux, vous pouvez me
croire, Altesse. C'était un ancien précepteur philosophe à la cour du père ou du
grand-père du roi Calem. Un jour, il en avait eu assez des intrigues, des complots,
des rumeurs, des duperies auxquels se livraient tous les puissants du royaume et
il avait quitté le monde, comme il disait, et s'était retiré loin de tout. Il ne venait
dans les villages que rarement, pour y trouver le nécessaire, vendant des
drogues dont lui seul avait le secret. Il était passionné de sciences bien que
diplômé également de l'université de lettres d'Édinu et possédait un grand savoir
en toutes choses. Un homme extraordinaire.
— Comment s'appelait-il ? demanda Sali, intéressée par l'histoire de Gil.
— Je n'en sais rien, avoua l'adolescent. Je l'ai toujours appelé Platos à sa
demande, mais je crois que ce n'était pas son vrai nom.
— Et il t'a élevé ?
— Oui, princesse, il a été à la fois mon père et ma mère, mon professeur et
mon ami. Il est mort il y a dix mois de cela, d'une mauvaise fièvre que ses
drogues n'ont pas pu guérir.
— J'en suis désolée, Gil. C'est depuis que tu t'es mis à voler ?
L'adolescent sourit de toutes ses dents.
— Oh non, madame, je vole depuis l'âge de mes six ans. Cela me permettait de
ramener des choses à la maison et de faire à Platos des cadeaux. Il n'était pas
content que je le fasse, mais je lui disais que je ne prenais qu'aux gens riches
auxquels ce que je volais ne manquerait jamais.
Il haussa les épaules.
— J'avais fini pas l'avoir à l'usure et à la fin, il ne me faisait plus aucune
remontrance.
— Je vois, fit Sali en levant les sourcils. Mais il va pourtant falloir que tu cesses
cette habitude de voler les choses, si tu restes à mes côtés.
Gil la regarda rondement.
— À vos côtés ? cria-t-il presque. Qu'est-ce que vous voulez dire ?
— Je veux dire que tu as juré sur ta tête de rester ici jusqu'à ce que je
t'autorise à repartir… j'ai même eu ton honneur en gage.
— C'est vrai, votre grâce… une parole donnée doit être tenue, me disait Platos.
Aussi tiendrais-je la mienne… jusqu'à ce que vous me la rendiez.
À ce moment, on frappa à la porte et Namina entra précipitamment en
soulevant le jupon de sa robe.
— Qui y'a-t-il nounou ? s'enquit Sali.

85
L’eau de l’oubli

— Princesse, le roi… il voudrait vous voir, il est là.


La jeune fille se leva.
— Calem ? Eh bien oui, fais-le entrer, Namina, ne le fais pas attendre.
La femme repartit et un instant plus tard un jeune homme grand, brun, svelte
mais bien bâti des épaules, entra avec un large sourire de bonheur.
Le roi venait de fêter ses vingt-sept ans. Il portait un magnifique uniforme
blanc et or, orné de deux épaulettes bleu foncé desquelles tombaient de courtes
franges jaunes qui s'agitaient sous ses pas, et garni de boutons dorés du plus bel
effet. À sa ceinture, bleue elle aussi, pendait une splendide épée à la garde
richement décorée de pierres et d'or. Quelques jolies médailles colorées
pendant sur sa poitrine, provoquèrent un regard de convoitise chez Gil.
Calem s'avança jusqu'à quelques pas de Sali avant de marquer un arrêt et de
s'incliner légèrement. Son regard très vert se fit interrogateur.
— Sali, tu n'es pas seule, je te dérange ?
La jeune fille s'empressa de faire non de la tête et un élan la transporta tout
contre le roi.
— Non… non, ce n'est que Gil… un jeune ami.
Elle lui prit les mains dans les siennes.
— Je souhaiterais attacher Gil à mon service, si ça ne pose pas de problème.
Calem réfléchit un instant en examinant l'adolescent. Le contact des mains de
Sali lui apporta une bouffée de quiétude apaisante. Pouvait-il aller contre le désir
de celle qui venait de quitter son lointain royaume pour devenir son épouse ?
— Il est encore jeune, en quoi te servira-t-il ?
— Il…
La jeune fille hésita et retourna à une folle vitesse dans sa tête toutes les
réponses plausibles.
— … à me lire des histoires le soir, avant de m'endormir. Oui, ajouta-t-elle
précipitamment devant l'expression de surprise du roi, j'aime qu'on me lise des
histoires… ça me berce. Gil lit à la perfection, il a un timbre de voix totalement
relaxant et une intonation parfaite.
— Je n'avais pas remarqué qu'il était arrivé avec ta suite l'autre jour, objecta
Calem.
— Pour sûr, Gil sait se faire très discret. En outre, il… il a profité de ces derniers
jours pour aller rendre visite à… à un vieil oncle dans la banlieue d'Édinu. Ce n'est
qu'à l'instant qu'il vient de revenir… je n'ai d'ailleurs pas encore pu l'installer.
— Oh pour ça, il y a encore plein de place dans cette aile du palais. Je suis
certain que Namina lui trouvera une petite chambre confortable dans les étages
supérieurs.

86
Un voleur nommé Gil

Pour toute réponse, Sali déposa un baiser sur une des joues du roi.
— Merci Calem.
— Mais une fois que nous serons mariés, pas question que Gil nous
accompagne dans notre chambre, ajouta le jeune monarque avec un clin d'œil à
sa promise qui laissa échapper un petit rire.
— C'est évident, mon futur époux. Je trouverai bien un créneau pour l'écouter
me lire des histoires dans la journée.
Une ombre invisible passa devant ses yeux, qui contrastait avec le bonheur
qu'elle affichait. Du temps, elle avait bien peur d'en avoir de reste lorsqu'elle
serait reine, à traîner dans le Palais au milieu des vieilles rombières qui ne
manqueraient pas de s'accrocher à ses basques, au lieu de galoper par monts et
par vaux comme elle aimait tant à le faire.
Calem sourit et lâcha les mains de sa princesse avant de s'avancer jusqu'à Gil
hébété.
— Eh bien, c'est entendu, Gil, les amis de Sali sont mes amis et en tant que tel,
tu voudras bien me serrer la main.
Il lui tendit la main droite que Gil prit après une longue hésitation quasi
craintive. Le roi d'Édéna lui serrait la main ! Jamais personne ne le croirait si un
jour il racontait ça !
Sans trop savoir s'il devait fléchir un genou ou effectuer une courbette, il serra
franchement la main tendue en regardant le roi droit dans les yeux et balbutia.
— Je suis ench… je veux dire, c'est un véritable honneur que vous me faites
Majesté.
— J'aime une poignée de main et un regard francs mon garçon. C'est signe
d'une âme qui n'a rien à se reprocher.
Sali sourit sous cape en adressant un clin d'œil complice à Gil qui ploya
légèrement sur ses genoux.
— Oui, votre Majesté.
— Il faudra que nous fassions plus ample connaissance un de ces jours et j'ai
hâte de t'entendre narrer une histoire. Mais pour le moment, je vais te
demander de me laisser un moment avec ma future femme. Il est rare que je
puisse me dégager de mes obligations dans la journée et je voudrais bien en
profiter un peu.
À son tour, Calem adressa un clin d'œil à Gil qui s'inclina.
— Bien entendu, votre Majesté, je me retire séance tenante.
— Reviens tout à l'heure, Gil, je donnerai des ordres pour qu'on t'installe, lui
lança Sali comme l'adolescent se dirigeait vers les grandes portes de la suite de la
princesse.

87
L’eau de l’oubli

Le roi prit Sali par une main et l'entraîna vers la grande terrasse sur laquelle
s'ouvraient toutes les pièces des appartements princiers. De cette terrasse qui
courait en arc de cercle le long de la façade de l'une des ailes arrières du palais,
on donnait sur le lac et les prairies du nord de la colline et à l'ouest, on dominait
une large partie de la ville qui s'étendait à ses pieds. Dans un bruit auquel plus
personne ne prêtait attention, le geyser s'éleva au centre du plan d'eau,
crachotant tout d'abord comme un tuyau plein d'air avant d'émettre un fort
grondement. Au même moment, son jet monta à une dizaine de mètres de haut
pour retomber en fine pluie sur la surface du lac, faisant apparaître un très bel
arc-en-ciel. Sali commenta.
— C'est magnifique, je ne me lasse pas de l’admirer à chaque fois qu'il se
manifeste.
— Sali…
La jeune fille nota l'embarras du roi et leva son tendre visage vers lui.
— Oui Calem, qu'y a-t-il ?
Il la prit par les épaules. Le contact tiède de sa peau si douce le fit frémir
intérieurement et fit monter un peu de rose sur ses joues.
— Dis-moi… es-tu heureuse ici ?
La question la prit au dépourvu et Sali chercha une échappatoire en baissant
un instant les yeux.
— Oui Calem, finit-elle par répondre doucement, lorsque je suis avec toi, tout
me paraît simple et radieux. Ta présence suffit à me combler de bonheur.
Que pouvait-elle dire d'autre ? Devait-elle lui avouer que ce mariage rituel
pesait sur elle comme une entrave à sa liberté de choix ? Qu'elle ne savait même
pas au fond d'elle-même si elle aimait vraiment celui qu'on allait lui donner
comme fiancé ? Certes, tout lui disait dans ses souvenirs qu'enfant elle en avait
été amoureuse, mais là c'était différent, comme si entre ses souvenirs d'enfance
et la réalité, il y avait un pas que le temps avait agrandi démesurément.
— Ma présence dis-tu, reprit doucement Calem, son visage imberbe penché à
quelques centimètres seulement du sien, et quand je ne suis pas avec toi ?
— Dans ces moments-là, oui, parfois mon pays me manque un peu. Le grand
air, les grandes courses sous le vent, les embruns de la mer qui vous fouettent le
visage et les vagues qui se fracassent sur le sable doré des plages infinies
bordées d'immenses haies de palmiers…
Ce disant, elle avait relevé ses yeux azur et Calem y vit presque se refléter les
paysages enchantés qu'évoquait la jeune fille. Celle-ci lui prit une nouvelle fois
les mains dans les siennes et les attira contre sa poitrine.

88
Un voleur nommé Gil

— Oh, Calem, je ne veux pas te faire de la peine… je te promets que je me ferai


à cette vie, si tu es près de moi et si tu m'aimes.
Sans qu'elle s'en doute, Calem était en proie aux mêmes sentiments que sa
promise. Il avait même failli abolir cette coutume qui imposait au roi d'Édéna de
se marier à la princesse d'Austra afin de conserver les deux royaumes
intimement unis et de lui garantir ainsi le contrôle de fait, de toute la planète. Il
ne l'avait pas fait à cause des souvenirs qu'il conservait de sa lointaine cousine et
qu'il avait eu l'occasion de fréquenter étant enfant. Il se rappelait combien elle
était belle et douce, pleine de vie et comment il en était amoureux. Mais là,
c'était autre chose qu'il ne parvenait pas à s'expliquer. Certes, sa cousine était en
tout point conforme aux souvenirs qu'il en gardait, mais entre elle et lui, il ne
sentait pas cet indispensable et inexplicable fluide quasi magique qui pousse
deux êtres l'un vers l'autre, comme il se l'était imaginé. Il réprima un soupir en se
disant que le temps ferait sans doute son office et saurait bien les rapprocher de
façon plus intime.
— Je m'engage à t'aimer autant qu'il est permis à un homme d'aimer sa
femme et à être à tes côtés aussi souvent que mes obligations de roi me le
permettront. Sali, puisque ton pays te manque, je souhaite te montrer que le
royaume d'Édinu possède aussi de magnifiques contrées qui sauront, j'en suis
persuadé, conquérir le cœur qui bat dans ta si généreuse poitrine.
Il déposa sur ses lèvres un tendre baiser avant de continuer.
— Si tu le veux, dans quelques jours, nous nous accorderons quelques jours de
vacances pour aller te présenter à quelques amis et à mon oncle Nathil qui
habite à Aretia sur une presqu'île presqu'aussi paradisiaque que les côtes
maritimes d'Austra. C'est le dernier parent de la lignée de mon père qu'il me
reste depuis la mort de ce dernier.
— J'en serai ravie Calem, ainsi aurons-nous un peu de temps pour réapprendre
à nous connaître ?
— Je suis heureux que l'idée te fasse plaisir.
— Elle me comble de bonheur.
Elle ne lui dit pas que tout ce qui pourrait la faire sortir de ce palais, qui lui
apparaissait comme une prison dorée, ne pouvait que lui faire plaisir, mais elle le
pensa fortement tandis qu'elle accueillait avec un sourire poli, un nouvel et
délicat baiser de la part de son futur fiancé.
— Il faut que j'y aille à présent, reprit Calem en rajustant son uniforme, j'ai
rendez-vous avec mes ministres pour discuter de l'insécurité croissante que les
criminels font peser sur la région.
Sali hocha la tête en signe d'assentiment.

89
L’eau de l’oubli

— Je comprends, Calem, le devoir t'appelle.


— On se voit ce soir, Sali, répondit-il en lui baisant les mains avant de repartir.
La jeune fille resta seule avec des pensées mitigées qu'elle ne parvenait pas à
démêler. Longeant la terrasse, elle se retrouva face à la grande ville et longea
des yeux les hautes murailles qui encerclaient autrefois la capitale. Depuis
longtemps la ville avait débordé de cette enceinte et les murs crénelés
serpentaient dorénavant à travers les faubourgs, séparant la ville de l’intérieur
de celle de l’extérieur plus bourgeoise et plus aérée. Sali admira un instant au
loin le vol gracieux d'une breeay manta géante qui se posait sur l'aire
d'atterrissage d'Édinu. Ces monstres volants qui pouvaient dépasser une
trentaine de mètres de longueur pour plus du double d'envergure servaient de
transports rapides longue distance, depuis que la quasi-totalité des transports
mécanisés avaient été proscrits d'Édéna, il y avait de cela plusieurs dizaines de
millénaires. Beaucoup plus rapides que les bateaux dont certains faisaient
exception à la règle de l'interdiction des véhicules à moteur, ces étranges
animaux supportaient le poids d’une cabine pouvant héberger une trentaine de
personnes, et étaient capables de voler des jours entiers sans se reposer à des
vitesses pouvant dépasser les trois cents kilomètres à l'heure en très haute
altitude. Ils pouvaient également plonger au fond de la mer pour aller chercher
du poisson qui pullulait dans les océans d'Édéna afin de s'en nourrir.
Une sonnerie retentit soudain, celle de la porte principale de la suite. Sali
traversa sa chambre, l'antichambre puis le grand salon pour aller ouvrir. C'était
le capitaine Hor’Gardi qui tenait Gil par l'oreille. L'adolescent se tortillait comme
un ver de terre sous la poigne irrésistible du capitaine de la Garde.
— Jarval ? Gil ? Que se passe-t-il ?
— J'ai surpris notre voleur dans le palais, princesse, je suis certain que c'est lui
mais je ne sais pas comment il a pu entrer. Ce chenapan prétend qu'il n'est pas
celui que je pense qu'il est, et qu'il est de votre suite.
Sali leva les yeux au ciel en écartant les bras et regarda le couloir derrière
Jarval pour vérifier que Calem n’était plus dans les parages, mais fort
heureusement, elle n'aperçut personne.
— Entrez vous deux, fit-elle sèchement avant d'appeler : Namina, Namina !
Le capitaine poussa Gil à l'intérieur du salon tandis que la nounou accourait en
soufflant.
— Oui, Sali, je suis là. Calem est parti ?
— Oui. Jarval, lâchez cet enfant ! Écoutez-moi bien vous deux, fit-elle en
regardant Namina et Jarval, je vous présente Gil. Gil, je te présente le capitaine

90
Un voleur nommé Gil

Jarval Hor’Gardi, capitaine de la garde du Roi et Namina ma gouvernante. Gil est


mon ami et oui, il fait désormais partie de ma suite.
— Mais princesse… commença la nounou.
— Il suffit, Namina, répondit Sali plus sèchement qu'elle l'aurait voulu.
Puis se radoucissant, elle se retourna vers le capitaine et prit son sourire le
plus attendrissant.
— Jarval, vous ne voulez pas me causer du tort n'est-ce pas ?
Le capitaine prit un air offensé et se raidit.
— Princesse Sali, enfin, comment pouvez-vous me poser une pareille question
! Je donnerai ma vie pour vous !
— Je sais… vous aussi… ajouta-t-elle en lançant un regard en coin vers
l’adolescent tout en réprimant un petit soupir, c'est pour cela que je vous
demande à tous les deux de passer sous silence un certain nombre de détails
concernant Gil. On s'est arrangé lui et moi et il m'a restitué ce qu'il m'a volé tout
à l'heure. En échange de ma clémence, il me servira quelque temps et me fera la
lecture. Namina, Gil est censé être arrivé avec nous depuis Austra, ensuite il est
allé rendre visite à un vieil oncle quelque part en ville et enfin aujourd'hui, il est
revenu. Tu vas lui trouver un logement à côté du tien. Jarval, Gil est désormais
sous ma protection. Je veux que vous soyez aussi son ami.
— Mais c'est un petit voleur ! protestèrent ensemble la nounou et le capitaine.
Sali croisa les bras et les toisa à tour de rôle d'un regard sans appel.
— Plus maintenant. À présent, c'est mon ami et vous êtes priés de le
considérer comme tel si vous voulez rester les miens. Et je ne veux pas que
Calem apprenne quoi que ce soit à son propos, suis-je assez claire ?
Namina hocha la tête avant de la baisser, vaincue. Jarval fit tout d'abord une
grimace puis regarda longuement Sali. Son regard azur avait pris de très légères
nuances d'acier qui la rendaient encore plus désirable. Il ne voulait la contrarier
pour rien au monde et songea qu'il ne supporterait pas de perdre son amitié. Et
puis ce petit voleur ne semblait pas bien dangereux. Il décida qu'il le tiendrait
tout de même à l'œil, juste au cas où, mais en toute discrétion.
— C'est d'accord Sali, c'est vous qui voyez après tout.
— Je vous remercie à tous les deux. Bien, maintenant que tout malentendu est
dissipé, Namina, trouve une chambre à Gil ! Jarval, ça vous dirait d'achever notre
promenade matinale dans les jardins ?
Le capitaine eut un sourire immense et son cœur bondit dans sa poitrine.
— Rien ne saurait me faire plus de plaisir, princesse ! répondit-il en lui tendant
son bras.

91
7 - Prisonnière

Entassés dans des cages de métal supportées par des plateaux flottant dans
l'air à quelques dizaines de centimètres du sol, tractés chacun par une grosse
bête poilue qui avait tout du bantha si répandu dans la proche galaxie, les
prisonniers se taisaient. Le moindre cri, le moindre appel, était durement
sanctionné, soit à coups de fouet, soit à l'aide d'un bâton électrique qui
provoquait des convulsions pouvant entraîner la mort chez les sujets les plus
fragiles.
Cela faisait quatre jours qu'ils avaient quitté Meriik, d'abord par la plaine puis
par des chemins de contrebandiers peu fréquentés qui sinuaient dans un massif
montagneux réputé pour ses maquis inexplorés et ses gorges profondes truffées
de cavernes. Les Kiathes s'étaient séparés en plusieurs groupes, sans doute pour
mieux voyager discrètement jusqu'à leur repaire dissimulé dans les montagnes
profondes.
Dans un coin de sa cage, Iella avait longtemps pleuré en silence, de rage
contenue puis de douleur et de tristesse. Elle revoyait sans cesse la tête de sa
mère qui tombait lentement le long de son corps avant de s'écraser dans la
poussière de la cour devant le seuil de leur maison et à chaque fois, un
sentiment obscur de haine l'envahissait. Tous étaient prostrés et tous
souffraient. Il n'y en avait pas un qui n'avait pas perdu des proches dans le raid
sur leur village et chacun était noyé dans sa peine et dans ses sombres pensées.
Quelques malheureuses qui avaient été extirpées de leur cage lors des
bivouacs nocturnes, étaient plus à plaindre que les autres captifs. Les Kiathes se
révélaient être des brutes sans cœur qui ne respectaient rien et elles avaient dû
subir les pires sévices en silence. Iella jusque-là, avait été épargnée mais son
cœur s'arrêtait de battre à chaque fois que l'un des bandits s'approchait de sa
cage et en déverrouillait la grille pour pointer l'une ou l'autre des prisonnières de
son arme menaçante.
Enfin ils arrivèrent à leur destination qui devait être le repaire, ou l'un des
repaires, des brigands. Depuis quelques heures, ils avançaient dans des gorges
étroites surplombées de hautes falaises stériles qui formaient un à-pic
impressionnant. Iella scrutait les lieux qui, si sa position n'avait été aussi
désespérée, lui seraient apparus des plus grandioses. Avec envie, elle observait
également le petit torrent qui courait au fond de la gorge, en passant la langue
92
Prisonnière

sur ses lèvres desséchées par le manque d'eau. Personne n'osait réclamer à
boire de peur de recevoir quelques coups bien sentis et la soif les tenaillait.
La caravane arriva ainsi dans un petit cirque apparemment sans issue où les
parois rocheuses culminaient à près de deux cents mètres. Au fond de cet
amphithéâtre naturel, de grandes cascades dévalaient des hauteurs en plusieurs
paliers pour former un torrent qui se jetait dans un plan d'eau au centre du
décor. La végétation était dense, les buissons nombreux et de larges taches de
verdure s'étendaient autour du petit lac aux rives rocailleuses bordées d'arbres
qui donnaient à cet endroit un petit air de paradis. Il ne s'en fallait que de la
triste situation dans laquelle les captifs se trouvaient.
Examinant les lieux, Iella remarqua les ouvertures qui perçaient la paroi lisse
de l'escarpement. Elles étaient nombreuses et évoquaient des fenêtres
inaccessibles, du moins depuis l'extérieur. Au fond du cirque, au pied des
falaises, on devinait des entrées de cavernes profondes et hautes. C'est dans
l'une d'elles que le cortège s'enfonça puis s'arrêta. Certains bandits détachèrent
les bêtes d’attelage et les conduisirent, avec leurs montures, dans des enclos
prévus à cet effet dans une autre grotte adjacente cependant que les autres
faisaient sortir les prisonniers sous la menace de leurs armes.
— Allez, dehors, et grouillez-vous un peu !
Un Kiathe leva son fouet et le fit claquer au milieu d'un groupe d'adolescents
qui se serrèrent les uns contre les autres en tremblant. Iella regarda tout autour
d'elle à la recherche d'un accès vers les trouées qu'elle avait aperçues un
moment auparavant à flan de falaise mais ne put en déceler aucun. Peut-être ces
ouvertures étaient-elles naturelles et ne débouchaient-elles sur rien de précis ?
Elle en était là de ses réflexions, quand des bruits de grincements et de vérins
firent écho dans la grotte. Levant les yeux, Iella aperçut plusieurs grandes
plateformes qui descendaient du plafond de la caverne, retenues chacune par
quatre tiges rigides télescopiques. Lorsqu'elles eurent touché le sol, les gardes-
chiourme poussèrent les captifs dessus. Puis, quand tous les prisonniers furent
rassemblés, l’un des bandits pressa un gros bouton « coup de poing » rouge, et
les drôles d’ascenseurs remontèrent lentement pour les avaler dans la falaise.
Ils débouchèrent dans un grand couloir humide creusé à même la roche,
éclairé par une lumière vacillante qui fit penser à Iella que l'énergie devait être
fournie par la force motrice des chutes d'eau.
— Avancez ! ordonna un gardien en jouant du fouet.
Une jeune fille touchée à l'épaule par la lanière vacilla en gémissant et Iella dut
la prendre sous une aisselle pour l'empêcher de tomber.
— Viens, dit-elle, appuie-toi sur moi.

93
L’eau de l’oubli

L'adolescente lui adressa un regard de gratitude en esquissant un faible


sourire.
— Tournez à gauche, lança un autre garde qui leur barrait à présent le chemin
pour les orienter vers un autre passage plus étroit.
Ils arrivèrent ainsi dans une caverne fermée par une large grille de fer dont les
portes étaient ouvertes. Lentement, comme des agneaux qui vont à l'abattoir, ils
y entrèrent puis les lourdes grilles se refermèrent sur eux dans un grand bruit
sinistre, et les gardes s'en allèrent.
Dans un coin de la caverne, un trou béant jetait son œil noir sur les lieux. On
n'en voyait pas le fond. Les prisonniers s'installèrent de leur mieux sur de petits
gradins naturels formés par la roche et le silence retomba sur eux comme un
linceul.
Alors, pour la première fois depuis leur départ, nombre de captifs se laissèrent
aller à leur désespoir et se mirent à pleurer, à geindre et à crier leur douleur et
leur peur.

Quelques heures plus tard, plusieurs bandits revinrent et, alors que quatre
d'entre eux se postaient à l'entrée de la prison, les trois autres entrèrent et
commencèrent à dévisager les captifs, les uns après les autres. Le regard baissé,
personne n'osait les regarder dans les yeux. Sagement, Iella imita ses
compagnons de captivité et ferma ses paupières.
- Toi… toi… toi et toi… vous deux… entendait-on dans la grotte.
Une à une, les prisonnières désignées se levèrent et passèrent comme on le
leur indiquait de l'autre côté des grilles, tête basse.
Sur l'un des gradins, une jeune fille aux longs cheveux bruns était allongée, sa
tête sur les cuisses d’Iella. Le front perlé de gouttes de sueur, elle avait une forte
fièvre et tremblait de tous ses membres. Un garde s'arrêta devant elle, bien
campé sur ses jambes écartées. Du bout du pied, il poussa le flanc de la malade.
— Toi, lève-toi !
Comme l'adolescente gémissait sans bouger, il lui asséna un coup de pied plus
fort qui lui arracha une plainte.
— Lève-toi je t'ai dit !
Iella n'y tenant plus, leva ses yeux d’acier vers l'homme et lui lança les dents
serrées.
— Vous ne voyez donc pas qu'elle est malade ? Laissez-là tranquille ! J'irai à sa
place !
— Malade ? Tu en es sûre ?

94
Prisonnière

— Vous voyez-bien qu'elle a de la fièvre. Il faut la soigner, sinon elle risque de


mourir.
L'homme ricana et regarda l’un de ses complices plus loin.
— Hey, Juar, t'aurais pas un docteur sous la main par hasard ?
L'autre railla à son tour en retournant ses mains plusieurs fois.
— Non, Arga, j'ai pas ça en magasin, pourquoi ?
— Y'a une petite qui est malade.
— Malade ? Tu sais que le capitaine déteste voir la marchandise gâchée, après
elle n'a plus de valeur. Que veux-tu qu'il tire d'une fille malade ? Faut faire
quelque chose pour elle, Arga.
— Je crois que t'as bien raison, Juar. Cette petite ne mérite pas de souffrir.
Il se pencha et enleva la fille dans ses bras sans aucun effort apparent. Iella se
dit qu'après tout, si ces hommes voulaient les vendre au meilleur prix, ils se
devaient de conserver leur "marchandise" en bon état. Et leur marchandise,
c'étaient eux !
Le Kiathe approcha sa tête de celle de la jeune fille brune et lui souffla.
— Ne t'en fais pas, ma belle, on va résoudre ton petit problème.
Tout en parlant, il s'était approché du trou qui s'ouvrait au ras du sol. Lorsqu'il
fut tout au bord, il y laissa tomber l'adolescente. Plusieurs cris accompagnèrent
le hurlement de terreur de la pauvre victime, qui s'estompa progressivement,
très lentement, comme avalé par un puits sans fin. Le gouffre était si profond,
qu'on n'entendit même pas le bruit du corps s'écrasant au fond. Un silence de
plomb succéda à la scène. Puis certains prisonniers craquèrent et commencèrent
à pleurer à chaudes larmes. La brute revint vers Iella.
— Tu vois, elle souffre plus maintenant. Allez, lève-toi et viens, tu vas la
remplacer avantageusement.
Lorsqu’elle eut rejoint les autres jeunes filles qui attendaient à l'entrée de la
grotte, les lourdes grilles se refermèrent sur ceux qui restaient.
*
* *
— Ces jardins sont vraiment magnifiques, s'enchanta Gil tandis qu'il marchait
aux côtés de Sali sur la verdoyante colline qui abritait la Cité Royale. Vous en
avez de la chance d'habiter ici !
La princesse d'Austra réprima une moue qui n'échappa pas à l'adolescent.
— Visiblement pas, reprit Gil d'une voix morne en jetant un regard en coin sur
Sali, vu la grimace que vous essayez de cacher.

95
L’eau de l’oubli

La jeune fille tourna vers lui une figure surprise et ouvrit la bouche pour
répliquer quelque chose qui ne lui vint pas à l’esprit. Se ravisant elle continua sa
marche en silence.
— En fait, vous ne vous plaisez pas ici, c'est ça ? insista Gil.
Comme il n'eut pas plus de succès que la première fois, il récidiva un instant
plus tard.
— Vous êtes malheureuse mais vous ne voulez pas m'en parler ?
Sali soupira.
— Mais enfin, mon jeune ami… quelle…
Elle chercha ses mots un instant.
— Quelle indiscrétion ! Ce que je ressens, continua-t-elle avec un accent
offusqué tout en plaçant ses deux mains jointes sur son cœur, m'appartient et je
n'ai pas besoin de t'en parler !
Gil ne se laissa pas démonter pour autant et jugea que, d'après le ton qu'elle
venait d'employer, il avait touché juste. Il persista.
— Besoin, sans doute pas, votre grâce, mais peut-être envie ? suggéra-t-il d'un
petit air malin.
Sali s'arrêta et se tourna vers lui, les mains sur les hanches.
— Ni besoin, ni envie. Suis-je assez claire pour toi comme ça ?
Gil fit une petite grimace comique et inclina sa tête de côté.
— Pourquoi vous emportez-vous, princesse, ne suis-je pas votre ami ?
Elle leva la tête vers le ciel et prit un air pincé.
— Tu n'es qu'un petit voleur.
— Petit peut-être, de taille, mais grand par le talent. Je suis capable de dérober
n'importe quoi à n'importe qui, quand je le veux, sans qu'il me voie.
— Tu oublies petit prétentieux que je t'ai pincé la main dans le sac.
Gil se gratta vigoureusement la tête.
— Ça non, je n'oublie pas ! Pourtant, je suis certain de ne pas vous avoir
touchée un seul instant. Je suis sûr que vous avez un don… un don de sixième
sens !
— Peuh, se contenta de répondre Sali, la tête toujours levée de biais.
— En tout cas, si je ne suis pas votre ami, je ne vois pas pourquoi vous me
gardez à vos côtés. Je vous demande humblement de me rendre ma liberté et de
me laisser partir.
À ces mots, Sali reprit un air normal et baissa la tête vers lui.
— Tu ne vas pas me quitter déjà ? Tu es la seule personne qui me fasse rire ici
et à qui je peux dire plein de choses…
— Ah, vous voyez !

96
Prisonnière

Sali se mit à rire.


— D'accord, tu as gagné, vil coquin. Mais tu ne répéteras à personne ce que je
vais te confier !
Gil exécuta un signe tarabiscoté sur son cœur.
— C'est juré, votre grâce. Que le feu du dragon me consume si je mens.
— Soit…
La princesse s'assit sur un petit muret entouré de roses écarlates et soupira.
— Je crois, au fond de moi, sans que je sache vraiment pourquoi, que je ne suis
pas faite pour devenir reine…

À une portée de flèche de là, dans une salle du palais, le roi tenait un Conseil
élargi.
— Il y a quatre jours, le village de Meriik, en bordure du grand désert de sable,
a été victime d’un raid de Kiathes, annonça une bedonnante créature bleue
s’apparentant à un Twi’lek, tout en arrangeant d’une main l’un de ses deux
lekkus qui tombaient du sommet de son crâne. Une partie de la population des
lieux a été massacrée et une quarantaine de jeunes gens, filles et garçons, ont
été emmenés de force vers une destination inconnue.
C’était Orn Mitra, le ministre de la sécurité du territoire, qui venait de
s’exprimer ainsi, provocant une réplique cinglante d’une autre créature
humanoïde d'allure féline, à la musculature puissante et aux crocs acérés, en
tous points semblable aux Cathars de la proche galaxie.
— Inconnue ? grogna-t-il en ponctuant son exclamation d’un rictus éloquent.
Tout le monde sait que ces maudis Kiathes ont leur repaire dans les Monts
Torturés à l’ouest du désert de Sang !
Il fit saillir ses griffes acérées en serrant son poing.
— S’il ne tenait qu’à moi, j’investirais ces montagnes avec mes soldats et je les
massacrerais tous !
Le Twi’lek se rebella dédaigneusement.
— Général Pardo, vous savez pertinemment que nous n’avons pas assez
d’effectifs pour faire pareille chose ! Ces montagnes sont immenses et les défilés
labyrinthiques. Une armée pourrait s’y cacher pendant des siècles sans qu’on
puisse la trouver et a fortiori, la déloger.
— J’attends vos ordres pour faire mon travail, monsieur le ministre.
— Sire, reprit le Twi’lek en se tournant vers Calem, cette situation est nouvelle
pour nous tous. Il y a des millénaires qu’Édéna vit en paix et durant ces lustres,
une simple armée modeste a suffit pour faire régner l’ordre à travers le
royaume. Je pense que, sauf le respect que je dois à sa mémoire, votre père,

97
L’eau de l’oubli

avant de nous quitter il y a six mois de cela, n’a pas pris la dimension du véritable
problème qui se posait à nous depuis quelques années.
— Depuis que ce magicien est apparu sur Édéna ! s’exclama un jeune homme
qui se tenait à la droite du roi.
Celui qui venait de prendre la parole s’appelait Taimi, le jeune frère de Calem.
C’était un jeune homme de vingt-trois ans, séduisant malgré des traits durs sur
un visage quelque peu enfantin et aux yeux d’un marron très sombre, presque
noirs, qui luisaient d’une intensité peu commune.
— Je ne suis pas certain que les rumeurs soient fondées sur cet… homme bien
mystérieux, votre Excellence, reprit le ministre. À dire vrai, je ne le crois pas
dangereux. Un maniaque qui vit terré dans cette vieille forteresse en ruine…
voilà tout.
— Ne sous-estimez jamais une menace potentielle, Mitra, rétorqua le général.
Les rumeurs, comme vous dites, murmurent que ce magicien… cet homme… cet
être… a constitué les hommes-serpents en une armée nombreuse et puissante
grâce à un trafic d’armes illégal mené en toute impunité. Il faudrait renforcer nos
armées, Sire !
Calem regarda tour à tour son frère, le ministre et le général commandant les
armées du royaume.
— Quand vous me dites cela, général Pardo, j’ai l’impression de revenir
plusieurs dizaines de milliers d’années en arrière… du temps où notre civilisation
a failli disparaître. Je pense qu’il est inutile que je vous fasse un cours d’histoire,
mais en ces temps-là, les conflits étaient nombreux, la surproduction industrielle
était en train d’anéantir la couche d’ozone de notre planète qui commençait à
devenir stérile. La population fut décimée par centaines de millions et divisée par
vingt en quelques siècles. Il a fallu toute l’énergie du désespoir de l’ensemble de
nos dirigeants pour réunifier nos pays, mettre un terme aux guerres, désarmer,
et abandonner la quasi totalité de nos industries, pour sauver Édéna. Nous avons
renoncé à presque l’intégralité des moyens de transport mécaniques ou
électriques, aux moteurs, à toutes les industries polluantes pour revenir loin
dans le passé de notre planète, lorsque l’air était pur et l’eau saine. Nous n’avons
conservé que l’essentiel d’une société moderne et nous sommes revenus à une
agriculture manuelle, qui n’engendre plus de pollution, à des industries de base,
axées sur le bien-être essentiel des populations, à des moyens de transport
reposant sur les incroyables capacités de certains animaux qui peuplent Édéna.
Nous avons abandonné le superflu pour sauver notre planète. Je sais que
beaucoup ont crié à la régression, mais c’étaient ceux-là même qui
s’enrichissaient sur le dos de quatre-vingt-dix-neuf pour cent du reste du monde

98
Prisonnière

en niant l’holocauste qui se préparait. Alors seulement, la couche d’ozone a


cessé de se détruire. Au fil des millénaires, l’air est redevenu respirable et notre
eau, aux incroyables capacités quasi divines, buvable. Je ne permettrai jamais,
pas plus que les autres dirigeants de cette planète, que tout cela recommence.
Un silence religieux accueillit la longue tirade du jeune monarque.
— Mais que faisons-nous pour ces criminels ? demanda Taimi.
— Notre père a sous-estimé l’importance du problème qui se posait à nous et
a trop longtemps attendu, à l’abri derrière les murs de cette cité en faisant le
gros dos. Cette impunité a permis à cette racaille de grossir leurs rangs et
d’appuyer leur économie illégale sur le trafic d’esclaves. Il n’est évidemment pas
question de les laisser faire.
— Nous entendons bien, votre Majesté, intervint un petit homme chauve à
grosses moustaches qui n’était autre que Jalisco Vanghao, le ministre du
commerce, mais comment comptez-vous vous y prendre ?
— Le principal problème est de dénicher ces bandits. Je veux que toutes les
ressources nécessaires soient déployées pour recueillir des renseignements à ce
sujet. Lorsqu’on les aura situés, et alors seulement, nous les éradiquerons ! Mais
Orn Mitra a raison : les effectifs de nos armées ne suffiraient pas à ratisser ces
montagnes dans lesquelles ces hommes peuvent se fondre. L’essence même de
la victoire, c’est d’abord le renseignement.
— Je vais m’en occuper, votre Majesté, grogna le général.
— Il faut aussi créer de petites garnisons pour protéger les villages éloignés.
Pour cela, monsieur le ministre de la sécurité, je vous charge d’augmenter les
effectifs de nos troupes de dix pour cent.
— Mais, Sire, le Conseil Planétaire ne vous laissera pas dépasser les quotas qui
ont été fixés en termes d’armée pour chaque royaume ! objecta Orn Mitra.
— Ce Conseil est une hérésie ! s’exclama le Cathar en montrant ses crocs.
Notre souverain n’est-il pas censé être le monarque de toute la planète ? Il y a
des fois où je regrette la très lointaine époque où il n’y avait qu’un seul royaume
sur Édéna ! Il faudrait y revenir !
— En déclenchant une nouvelle guerre, général ? s’indigna le Twi’lek.
— Nous avons de loin le royaume le plus puissant et l’armée la plus
nombreuse… quoique ridiculement petite ! Le roi est le roi ! S’il s’imposait de
nouveau comme autrefois, les autres dirigeants se soumettraient !
Cette fois ce fut Calem qui haussa le ton.
— Général Pardo, je vous rappelle à l’ordre ! Il n’est pas question ici de tenir
des propos subversifs ou de faire de la politique-fiction mais bien de réagir avec
les moyens appropriés à la menace que représentent ces bandits Kiathes. Il ne

99
L’eau de l’oubli

s’agit pas d’extrapoler sur une menace non avérée que des rumeurs infondées
colportent. Le temps viendra où je m’entretiendrai personnellement avec la
personne qui habite la forteresse du désert de Sang... chose que feu mon père
n’a jamais faite… et je suis certain que je trouverai un terrain d’entente propice à
une bonne cohabitation avec ces hommes-serpents !
Le général lança un regard farouche à son souverain, qui en disait long sur sa
désapprobation.
— Pour en revenir à cette augmentation de dix pour cent — Calem insista sur
ces trois mots — le ministre de l’extérieur se chargera d’en informer les
dirigeants de la planète en expliquant le pourquoi d’une telle décision. N’est-ce
pas monsieur Wiilsk ?
Il s’était tourné vers un grand humanoïde à la peau bleu intense, dont le crâne
portait deux cornes dressées vers le haut ainsi que deux grands lobes situés de
chaque côté de la tête et qui reposaient sur ses épaules. Celui que les habitants
de Chagria auraient certainement reconnu pour l’un des leurs, répondit en
s’inclinant dans son fauteuil.
— Il en sera fait selon votre volonté, votre Majesté. Je pense que les autres
dirigeants comprendront cette nécessité.
Taimi saisit alors le bras de Calem.
— Pour autant, mon frère, il serait inconscient d’oublier la menace du désert
du Sang. Laisse-moi marcher avec l’armée sur cette forteresse afin de réduire
une fois pour toute cette menace avant qu’elle ne devienne trop sérieuse pour
Édinu ! Général, vous me suivez ?
Le Cathar sourit de tous ses crocs.
— Et comment, votre Excellence !
Calem dégagea son bras.
— Il n’en est pas question, Taimi ! Je connais ton impétuosité, mais la
prudence est mère de sûreté. Je ne te laisserai pas te lancer dans une expédition
aventureuse au risque de voir détruire notre seule protection si d’aventure Édinu
devait être attaquée ! La diplomatie prévaudra sur la force.
— Mais, Calem, si nous frappons les premiers, nous faisons d’une pierre deux
coups : la surprise aidant, nous écrasons ces reptiles à deux jambes et nous nous
mettons à l’abri de toute future attaque de leur part. Appelons cela une frappe
préventive.
— Ça suffit Taimi ! riposta sèchement le roi en le fusillant du regard. Tu n’as
pas écouté mon exposé sur la question ? Ce n’est pas toi qui commande et tu es
trop jeune pour ce genre de chose.

100
Prisonnière

Le jeune frère lança à son aîné un regard meurtrier et s’emmura dans un


mutisme boudeur en croisant ses bras. Le roi reprit.
— J’ai pensé, à dire vrai, à un autre angle d’attaque pour arrêter ces razzias.
— Lequel, Sire, interrogea Jalisco Vanghao.
Le roi écarta les mains comme si la solution qu’il allait proposer coulait de
source.
— Supprimons la raison essentielle de ces raids qui vise à enlever des
personnes pour les revendre comme esclaves : abolissons l’esclavage.
De vives réactions s’élevèrent autour de la table, y compris de la part des
personnes qui, jusque-là, n’avaient rien dit.
— Vous n’y pensez pas, Sire, s’écria presque un gros bonhomme chauve
représentant les grandes familles du royaume. L’esclavage est une institution ! Il
existe depuis toujours et chaque maison un tant soit peu aisée possède un ou
deux esclaves. Ils sont essentiels à l’économie du Royaume et les propriétaires
terriens de qui dépend l’approvisionnement du pays en denrées alimentaires en
utilisent un grand nombre en plus des ouvriers qu’ils emploient. Sans compter
certaines industries… vous allez provoquer une révolution !
Calem leva les mains dans un geste d’apaisement.
— Il n’est pas question d’abolir l’esclavage de but en blanc, évidemment. Mais
je compte bien m’engager sur une voie de réformes pour y parvenir à long
terme.
— Mon frère, intervint Taimi rompant sa bouderie, te rends-tu compte que tu
risques de t’aliéner les familles les plus puissantes ?
— Je parviendrai bien à les convaincre. Ne suis-je pas le roi d’Édéna ?

Lorsque la réunion s’acheva, Taimi fut le premier à quitter la salle avant même
que son frère puisse le retenir pour s’expliquer avec lui. Il regagna ses
appartements puis ôta rageusement sa veste d’uniforme.
— Ton frère s’est encore moqué de toi mon trésor ? demanda une voix cachée
derrière un paravent.
Taimi se retourna vivement alors qu’une belle créature aux cheveux rouge vif
sortait de sa cachette.
— Dolmie, fit-il sans se départir de son air renfrogné. Te revoilà ? Où étais-tu
passée durant tous ces jours pendant lesquels tu n’as pas donné de tes
nouvelles ? J’en ai assez de ne te voir que lorsque cela t’arrange ! Tu viens à moi,
puis tu t’en vas et tu reviens quand tu en as envie !
La Theelin s’approcha de Taimi et lui caressa lentement la joue de ses doigts
terminés par de longs ongles peints en noir.

101
L’eau de l’oubli

— Taimi chéri, souffla-t-elle en approchant ses lèvres à quelques centimètres


de son visage, si tu m’avais en permanence auprès de toi, où serait ton plaisir de
me retrouver lorsque je reviens ?
Elle lui prit la tête dans ses mains et l’embrassa d’abord tendrement, faisant
jouer ses lèvres humides sur la bouche entrouverte de désir du jeune homme,
puis avidement, presque sauvagement, tout en l’entrainant vers le lit ou elle le
propulsa avant de se jeter sur lui.

Ils étaient allongés l’un à côté de l’autre, reprenant leur souffle après une
étreinte sauvage et passionnée. Diva, que Taimi connaissait sous le nom de
Dolmie, observait son amant, la joue posée dans le creux d’une main. Bien qu’il
eût son âge, la Sith le trouvait trop immature, impulsif et imprévisible, comme
un adolescent. Cependant, il était vulnérable et sa faiblesse de caractère pouvait
lui servir à accomplir ses noirs desseins dans la quête du pouvoir au profit de son
Maître.
Habilement questionné par la Theelin, Taimi expliqua l’objet de ses
ressentiments envers le roi et comment il aurait voulu anéantir la menace
potentielle des hommes-serpents quand son frère péchait selon lui par excès de
prudence, voire par couardise.
— Si j’étais le roi, avoua-t-il, je reprendrais le contrôle de la planète toute
entière comme ce fut le cas dans notre lointain passé et je restaurerais le
royaume d’Édéna en réunifiant tous les pays.
— Peut-être cela arrivera-t-il un jour… dans ce cas-là, essaye de ne pas te
tromper d’adversaire, mon amour.
— Que veux-tu dire, Dolmie ?
— Qu’il pourrait être contreproductif de s’attaquer à la forteresse du désert de
Sang plutôt que de s’allier à elle. Son armée d’hommes-serpents cumulée à celle
d’Édinu serait une force capable de mettre à genoux tous les autres pays de la
planète.
— Mais… comment s’en faire des alliés ? L’homme qui règne sur la forteresse
ne s’est jamais montré et nous ne connaissons rien de ses véritables intentions.
— Fais-moi confiance, mon trésor, un jour viendra où vous ferez connaissance
et ce jour n’est peut-être pas si loin que ça.
— Es-tu voyante ou sorcière ?
— Peut-être un peu des deux…
La Theelin tendit la main vers une coupe de pommes bien rouges qui trônait
sur une desserte de l’autre côté de la chambre et aussitôt, la plus grosse du lot
lévita dans l’air en s’avançant vers eux. Taimi écarquilla les yeux tandis que le

102
Prisonnière

fruit faisait son chemin jusque dans la paume de la Sith qui s’en empara pour
croquer dedans à pleines dents.
— Co… comment tu as fait ça ? s’exclama-t-il en se redressant sur ses fesses.
— Je t’expliquerai un jour mon trésor, répondit-elle en lui tendant la pomme.
Pour l’instant, il va falloir me faire confiance… je sais ce qui est bien pour toi.
Se ravisant, elle lui reprit le fruit des mains et le jeta négligemment à travers la
chambre avant de l’obliger à se rallonger sur le matelas pour à son tour
s’étendre sur lui de tout son long.
— J’espère que tu as encore des réserves… j’ai encore faim, lâcha-t-elle avant
de coller sa bouche sur la sienne.
*
* *
Sans ménagement, on conduisit les sept jeunes filles par les couloirs
méandreux et les escaliers taillés à même la roche, jusqu’à une grande salle
creusée dans la falaise et éclairée par les trouées que Iella avait remarquées à
flanc de paroi en arrivant sur les lieux. Tout en arpentant les tunnels, Iella avait
pu mesurer combien le repaire des Kiathes était vaste et complexe. De
nombreuses intersections menaient dans de non moins nombreuses pièces qui
servaient de dortoirs, de cuisines, d’armureries, bref, tout ce qu’il fallait à une
troupe pour vivre de longs mois durant. La falaise hébergeait en fait une
véritable petite forteresse quasi imprenable de l’extérieur.
Un brouhaha mêlé de rires et de cris accueillit les captives lorsqu’elles
entrèrent dans la salle aux dimensions impressionnantes. On aurait dit une salle
du trône, aménagée dans une vaste cantina. De chaque côté, des arcades
s’ouvraient dans les murs permettant d’accéder à d’autres pièces plus petites
aménagées en salons faiblement éclairés. Au centre de la pièce de grandes
tablées étaient dressées et abondamment pourvues en nourriture de tout genre.
Nombre de bouteilles de vin y étaient posées, toutes pleines, ce qui prouvait que
le festin n’avait pas encore commencé. Au fond de la pièce, des gradins naturels
de quatre marches permettaient de monter sur une grande dalle au centre le
laquelle était posé un imposant siège rutilant, presqu’un trône, fait de bois et
d’or, résultant sans doute du pillage de quelque riche demeure. Sur le siège était
assis le colosse qui avait neutralisé Iella devant sa maison. Une centaine de
Kiathes, parmi lesquels quelques femmes armées de pistolets et de couteaux,
étaient rassemblés. D’autres femmes de tous âges, visiblement esclaves des
bandits, s’affairaient à achever de disposer discrètement les couverts.
— Entrez donc, mesdemoiselles, cria le capitaine en leur faisant signe
d’avancer vers lui, vous êtes nos invitées d’honneur à notre soirée.

103
L’eau de l’oubli

Les hommes eurent tôt fait de les entourer avec des regards avides. Certains
commencèrent à tâter la marchandise provoquant des gémissements de crainte
chez certaines captives. Le chef lança à la ronde.
— Elles sont pour vous les amis, emmenez-les partager avec vous les délices de
l’amour !
Une à une, les filles furent tirées qui par les bras, l’autre par les cheveux vers
les bordures de la salle pour disparaître dans les alcôves au milieu des rires
barbares. La dernière qu’un d’eux attrapa par le poignet fut Iella. Aussitôt, celle-
ci, avec une force insoupçonnée, passant lestement en dessous de son coude, lui
retournant le membre dans son dos tout en lui ceinturant le cou de son avant-
bras libre. On entendit un craquement en même temps que l’homme hurlait de
douleur. Puis à l’aide d’un grand coup de pied au niveau des reins, elle l’envoya
rouler-bouler au milieu de la salle. Toisant les autres criminels qui l’entouraient,
elle se mit en garde, en sautillant légèrement sur ses jambes souples et lança
d’un ton de défi qui ne reflétait pas du tout ce qu’elle ressentait intérieurement.
— Va falloir me mériter messieurs… si vous me voulez, ce ne sera pas gratuit !
Les hommes s’observèrent un instant, comme subjugués par l’incroyable
témérité de la prisonnière, jusqu’à ce que l’un deux s’avance vers elle d’un air
menaçant.
— Allez, viens me voir, sois gentille, je suis doux comme un agneau. Tu verras,
je vais te donner mille plaisirs.
— Tu parles, commenta un autre dans un grand éclat de rire, t’es monté
comme un ver de terre !
Les autres l’imitèrent et rirent de bon cœur. Iella fit un petit geste de la main
pour inviter le bandit à se rapprocher.
— Je t’attends.
Vexé, l’homme fit un pas en avant. Aussitôt, avec une rapidité surprenante,
Iella effectua un tour sur elle-même avec une grâce indéniable, fouettant l’air de
sa jambe droite levée qui frappa à toute volée la figure du brigand. Celui-ci
tournoya à son tour sur place avant de recevoir dans la foulée entre les jambes
un autre coup de pied qui le plia en deux. Enfin, un coup de genou le cueillit avec
une extrême violence au niveau du nez alors qu’il se baissait sous la douleur du
coup précédent. Il s’effondra dans un gémissement, la tête la première, avec un
bruit sourd.
— À qui le tour ? crâna Iella qui n’en menait pas large au fond d’elle-même.
Elle savait qu’elle luttait pour sa survie ou à tout le moins, pour s’épargner une
humiliation qu’elle savait ne pas pouvoir supporter, et cela lui donnait des
ressources inattendues. Mais intérieurement, elle avait envie de crier sa détresse

104
Prisonnière

et se battait pour maitriser les tremblements qui n’attendaient qu’une faiblesse


de sa part pour s’emparer de son corps. Serrant les dents pour ne pas se mettre
à pleurer, elle figea sur ses lèvres un sourire totalement artificiel en priant pour
que les Kiathes ne se jettent pas tous sur elle ensemble. D’un regard en coin, elle
estima la distance qui la séparait d’une des ouvertures donnant sur l’extérieur. Il
lui faudrait cinq bonds pour l’atteindre et un dernier pour sauter. Et ça en serait
fini de tout ça !
Un gros costaud s’écria.
— Je vais n’en faire qu’une bouchée ! Mais après, vous me la laissez, hein ?
Comme un taureau de corrida, il chargea la tête la première, les mains en
avant pour s’emparer de sa proie. Quand il l’atteignit, elle n’était plus là, mais
avait effectué un salto arrière qui la fit s’envoler jusque sur une table sur laquelle
elle se planta.
— Manqué ! trouva-t-elle la force de dire, pendant que son cœur s’emballait
comme un tambour sonnant la charge.
L’homme poussa un grognement bestial et se lança dans une seconde charge.
Iella pensa que, décidément, il n’apprenait rien et lorsqu’il parvint à l’endroit où
elle se tenait, elle avait déjà fait un saut périlleux vrillé qui l’avait amenée dans le
dos du brigand. Alors que les bras de ce dernier se refermaient sur du vide, elle
lui faucha les jambes avec les siennes. Le bandit s’écroula le menton sur la table
à laquelle il se retint dans un équilibre précaire. Saisissant un banc de bois, Iella
fit un effort surhumain pour le lever très haut dans les airs, et l’abattit de toutes
ses forces sur le sommet du crâne du costaud. Sous la violence du choc, le banc
se brisa en deux et l’homme s’effondra avec un soupir ressemblant à une
baudruche qui se dégonfle.
Sans attendre, Iella se retourna pour défier les autres hommes. Elle constata
amèrement qu’ils lui barraient le chemin de la fenêtre et l’espace de quelques
secondes, se sentit perdue.
Une voix tonna dans la salle.
— Ça suffit ! Laissez-là vous tous, bande de mauviettes. Cette femme a encore
prouvé sa valeur et aucun de vous ne lui arrive à la cheville. Contentez-vous des
autres et fichez-lui la paix. Passons à table !
L’invitation fit redoubler d’intensité le brouhaha ambiant. Le capitaine se leva
pesamment de son trône et descendit les marches de pierre pour marcher
jusqu’à Iella.
— Dis-moi ton nom femme !
— Iella.

105
L’eau de l’oubli

— D’abord tu tiens tête à un de mes lieutenants, maintenant tu massacres


trois de mes hommes ! Qui es-tu donc pour avoir accompli cet exploit ?
Iella hésita entre soutenir le regard du chef et baisser les yeux en guise de
soumission. Elle choisit prudemment la seconde solution.
— Rien qu’une femme comme une autre, Seigneur. Disons que j’ai eu
l’habitude de me battre avec les garçons depuis mon plus jeune âge.
— Et prudente dans tes réponses avec ça ! s’exclama le capitaine, j’aime ça.
Fort bien, tu viens de gagner le droit d’avoir un peu de courtoisie de ma part. À
compter de maintenant et jusqu’à ce que j’obtienne de toi un bon prix, et m’est
avis que tu vaux ton pesant d’or, tu es mon invitée.
Il se retourna vers la salle et cria à la cantonade.
— Vous entendez bande de mécréants ? La jeune Iella est sous ma protection
désormais. Considérez-là comme une invitée.
Les hommes murmurèrent en opinant du chef tout en s’asseyant sur les bancs
dans l’anarchie la plus complète. Le cœur de Iella se serra à la pensée que les
autres captives n’avaient pas sa chance, même si cette chance était toute
relative et certainement éphémère.
— Assieds-toi en face de moi, gamine, invita le chef. Je suis le capitaine Jazor
Arato. Tu es absolument superbe, Iella, mais je promets de te laisser intacte
jusqu’à ce que je t’aie vendue, tu as ma parole même si j’ai rarement vu femme
aussi appétissante que toi.
Il y eut quelques rires gras à gauche et à droite d’eux.
— Je vous remercie de ce compliment, capitaine, murmura Iella, et vous sais
gré de votre attention à mon égard. Je suppose que je ne peux pas vous
convaincre de ne pas me vendre et de me laisser partir ?
Jazor éclata de rire et tapant la table du plat de la main.
— J’adore ! Tu as raison fillette, ça ne coûte rien d’essayer ! Mais je suis
désolé, tu n’es pour moi qu’une marchandise comme une autre, toute jolie que
tu es.
— Mais pour me vendre, il vous faut un certificat en bonne et due forme. Vous
ne pouvez pas vendre les gens comme ça !
— Serais-tu juriste Iella ? Mais tu as encore raison, il me faut un certificat et
j’en ai plein. De beaux certificats en blanc, authentifiés et revêtus du sceau
royal ! Il ne me suffit plus qu’à en remplir un, à y mettre ton nom, ta photo, tes
empreintes génétiques, et à l’enregistrer au fichier planétaire des esclaves.
— Mais ces certificats, ce sont des faux, naturellement ?

106
Prisonnière

— Pas du tout ma jolie, ils sont authentiques ! Je les paye assez cher pour cela
à un haut fonctionnaire à qui sa maîtresse doit coûter plus cher qu’il ne peut
assumer !
Jazor se mit à rire à cette idée avant de redevenir sérieux.
— Ceci dit, une fois vendue, si tu t’avises de protester contre ta nouvelle
condition, tu sais ce qu’il t’en coûtera de la part de ton propriétaire ?
Iella ne répondit pas, mais elle savait que l’esclave qui osait protester de son
innocence ou invoquer une injustice à son égard, avait la langue arrachée séance
tenante. Dans le pire des cas, lorsqu’il y avait suspicion de fraude à l’esclave, ce
dernier était purement et simplement éliminé de façon discrète pour ne pas
attirer d’ennuis à son acheteur.
— Assez parlé de tout ça, ma petite, tu dois avoir faim et soif. Mange et bois
tout ce que tu veux, reprit Jazor en remplissant le verre de la jeune fille d’un vin
agréablement parfumé.
Iella se dit qu’il ne servirait à rien de refuser et qu’elle avait besoin de refaire
ses forces. Affamée et assoiffée, toutes les bonnes choses qu’elle avait devant
ses yeux étaient autant de tentations auxquelles elle décida de succomber en
attendant de voir venir la suite des événements.

107
8 - Vendue

Jazor avait tenu sa promesse et pas un bandit ne manqua de respect à Iella


durant les trois jours suivants. Elle aurait aussi bien pu faire partie de la bande à
l’instar des quelques femmes qui étaient avec eux, cela n’aurait pas fait de
différence. Elle s’assit à leur table, mangea avec eux, et put également se
promener dans le repaire sans être inquiétée. Jazor l’obligea toutefois à dormir
dans une petite pièce qui donnait sur sa propre chambre, sans dire si c’était pour
l’avoir à l’œil, la protéger d’une visite nocturne inopportune de la part d’un de
ses hommes qui aurait cédé à la convoitise, ou simplement pour jouir de sa
présence. Sa seule autre exigence, à laquelle Iella n’eut d’autres choix que de se
plier, fut que celle-ci abandonne son austère robe longue bleue et enfile une
tenue beaucoup plus déshabillée, trop au goût de la jeune fille, qu’il retira d’une
armoire contenant une multitude de magnifiques effets féminins en tous genres.
Suite à quoi, il lui devint difficile de faire un pas dans le repaire sans qu’on lui
tienne compagnie avec cependant une extrême courtoisie — pour autant que les
Kiathes en fussent capables — qui tenait sans doute à la crainte que le chef
inspirait à ses hommes.
Le capitaine se révéla plus cultivé qu’il n’y paraissait et il passa de longues
heures à disserter avec Iella sur nombre de sujets qui auraient fait honneur à des
réunions de salon. Malgré cela, Iella n’éprouva aucune sympathie pour cet
homme qui était capable de tuer des innocents comme s’il écrasait un insecte
importun avec le talon de sa botte et elle resta sur ses gardes.
Les bandits semblaient se reposer de leurs exactions en passant le plus clair de
leur temps à manger, jouer verre en main, rire et chanter pour certains quand ils
ne s’adonnaient pas à des jeux de plaisirs éhontés. Ils avaient débauché des
captives qu’ils avaient obligées à danser sur les tables de leur salle durant des
heures, jusqu’à épuisement. Iella cachait les nausées que lui inspirait leur
brutalité sous un masque d’indifférence qu’elle avait bien du mal à conserver.
Elle avait soigneusement visité les lieux et cherché en vain une échappatoire.
Côté falaise, il eut fallu être un alpiniste hors norme, être doté d’ailes ou
posséder quelque pouvoir magique, pour escalader la paroi. Quant aux
plateformes, elles étaient descendues depuis une salle de contrôle fermée, dans
laquelle se tenaient en permanence des gardes armés. Il y avait bien un long
couloir qui s’enfonçait dans la montagne mais au bout d’environ deux cents
mètres, une lourde porte de duracier y interdisait tout passage. Iella songea qu’il
108
Vendue

s’agissait probablement d’une issue de secours menant de l’autre côté du massif


montagneux. Il n’y avait pas de serrure, juste un interphone et une caméra qui
devaient être reliés à la salle de contrôle. Impossible donc de voler habilement
une clé pour s’échapper par là.
Iella dut renoncer à regret à jouer les filles de l’air et s’avoua momentanément
vaincue. Elle mit à profit le temps qui lui était imparti pour reprendre des forces.
Jazor quant à lui, passait des heures entières dans une pièce contenant de
nombreux appareils de communication. Elle finit par comprendre qu’il contactait
des acheteurs potentiels pour ses détenus, tout autour de la planète. Le
lendemain de leur arrivée dans le repaire, il fit effectivement passer chacun des
prisonniers dans un tube relié à un ordinateur chargé de numériser leur
silhouette. Une sorte de photographie en trois dimensions pour laquelle chaque
captif dut se déshabiller entièrement avant de se soumettre à l’exercice. Iella
comprit que cela permettait à Jazor de « présenter » à distance sa marchandise
avant achat. Une sorte de vente par correspondance, pour ainsi dire, pensa-t-elle.
Bien plus discret que de présenter les esclaves sur le marché d’une ville ou une
foire régionale comme le faisaient les marchands qui avaient pignon sur rue !

Le troisième jour, le capitaine entra pour la première fois dans l’alcôve qui
servait de chambre à la jeune fille et ôta sans manière le drap qui la recouvrait
avant de lui donner familièrement une tape sur les fesses.
— Allez, ma jolie, habille-toi, on part en voyage, toi et moi.
Iella se redressa et plaça involontairement les bras devant sa poitrine.
— Vous auriez pu frapper avant d’entrer, protesta-t-elle pour la forme sachant
pertinemment que le bandit n’en avait cure.
Il rit avec allant.
— Mince, tu as raison, je suis d’abord entré puis j’ai frappé ! Pardon
mademoiselle, mais j’avais envie de te voir une dernière fois au naturel avant de
me séparer de toi. Allez, lève-toi et prépare-toi de ton mieux. Il faut que tu sois
belle à en mourir. Un peu de maquillage rehaussera avec finesse ton magnifique
teint de pêche. Je te veux éblouissante, ma petite. Il faut que tu en mettes plein
la vue à ton riche futur propriétaire. Il habite dans le duché d’Aretia sur des côtes
que tu trouveras très certainement ravissantes. Il s’agit d’un homme âgé, veuf,
qui cherche une jeune et jolie compagne, entièrement dévouée et soumise. Sauf
que l’homme a beau être riche, il est vieux, moche et ne se déplace plus qu’en
fauteuil anti-gravité vu qu’il ne bouge plus ses jambes.
Jazor ricana en découvrant des dents étonnamment blanches avant de
continuer.

109
L’eau de l’oubli

— Bref, il possède d’immenses terrains propices à la culture du bafia. Tu sais


sans doute comme moi que cette plante est très difficile à faire pousser et que
de très rares sols sur cette planète lui conviennent. C’est pour cette raison
qu’elle est rare et chère. C’est ce qui lui a apporté la fortune.
La jeune fille finissait de passer la tenue si chère au capitaine quand celui-ci
posa doucement une main sur sa nuque qu’il caressa.
— Iella, si tu sais bien y faire, m’est avis que tu peux te placer auprès de cet
homme. Je suis sûr qu’il pourra facilement s’attacher à toi sinon tomber
amoureux et qui sait, peut-être t’affranchira-t-il pour t’épouser ? Ça s’est déjà
vu, tu sais ?
Sa voix s’était considérablement adoucie tandis qu’il continuait en
s’approchant de son oreille.
— Je me suis efforcé de te trouver une place où tu ne risques ni coups de
fouet, ni sévices, parce que je pense que c’est ce que tu mérites. Si tu
manœuvres bien avec lui, tu pourras arriver à tes fins. Quand il a vu ton holo, il
n’a pas hésité un seul instant.
Elle frissonna sous la caresse rugueuse de l’homme alors même qu’il se
penchait pour lui embrasser le cou.
— Sais-tu ce que je voudrais avant que tu t’en ailles ? lui murmura-t-il à
l’oreille.
— Vous ne l’aurez pas, riposta-t-elle vivement en se retournant. N’oubliez pas
votre promesse de ne pas me toucher avant de m’avoir vendue !
Jazor ricana puis grommela quelque chose d’incompréhensible. La lueur qui
s’alluma dans ses yeux n’augurait rien de bon et Iella paniqua intérieurement en
se demandant quoi faire pour l’éteindre. D’un geste brusque, il l’attrapa par la
nuque d’une poigne de fer et l’embrassa avidement en faisant cogner ses dents
contre les siennes. Iella le laissa faire sans pour autant répondre à sa sollicitation
puis, comme il reculait son visage, le gifla violemment. Une onde de colère
balaya sa face et fit s’enflammer ses joues. Il leva au-dessus d’elle un poing
menaçant qui tremblait de rage. Cette fois, Iella sentit la peur l’envahir et dut
puiser loin au fond d’elle-même les ressources nécessaires pour soutenir
crânement le regard de Jazor, sans même chercher à se protéger du coup qui
allait inévitablement punir son geste audacieux.
Mais le poing resta en l’air, et la flamme malsaine qui brillait dans les yeux du
capitaine se transforma en autre chose. Une lueur de respect prit le dessus et
son visage se décontracta jusqu’à ce qu’un sourire revienne détendre ses lèvres.
Le bras retomba bruyamment le long de son corps.

110
Vendue

— Toi, tu en as, ma belle ! Je suis certain que tu réussiras dans la vie, quoiqu’il
puisse t’arriver de négatif. Fort bien, tu ne mérites pas qu’on te force et quant à
ton futur propriétaire, ne t’en fais pas trop, ma petite, l’homme est impuissant.
Tout ce que tu risques, ce sont des caresses de sa part, rien de plus !
Il la poussa devant lui et en profita pour lui redonner une grande claque sur le
fessier avec un rire gras.
— Allez ouste fillette ! On va faire un voyage en dragonnal. J’espère que tu n’as
pas le vertige !

Le dragonnal était un saurien de grande taille doté de puissantes ailes


articulées qui ressemblaient à celles des chauves-souris en beaucoup plus
grandes. Sa tête était courte, large et pourvue d’une grande gueule aux dents
acérées disposées en une double rangée redoutable. Malgré son aspect
effrayant, le dragonnal était un animal intelligent, facilement domesticable, et
son caractère souple le prédisposait à un dressage simple et rapide. Il était assez
vigoureux pour emporter sur son dos deux ou trois chevaucheurs installés sur
des selles solidement ancrées, et on le dirigeait grâce à un système de poulies et
de rênes orientant la tête du saurien dans la direction voulue. Si les breeay
mantas servaient de transport en commun sur les longues distances, le
dragonnal, plus répandu, servait de moyen de transport aérien individuel pour
ceux qui avaient la chance de pouvoir s’en offrir un.
Jazor entraîna Iella par le passage que la jeune fille avait repéré deux jours plus
tôt jusqu’à la porte de duracier qu’il se fit ouvrir en appelant la salle de contrôle.
S’ensuivit une longue marche dans un large tunnel bien éclairé et bien
entretenu, parcouru d’escaliers intermittents qui descendaient à n’en plus finir.
Au bout d’une demi-heure, Iella aperçut enfin la lumière du jour et ils
débouchèrent dans une nouvelle grotte à l’intérieur de laquelle paissaient une
douzaine de dragonnaux.
Il y avait des gardes postés dans les environs ainsi qu’un groupe d’hommes qui
semblait attendre quelque chose. L’un d’eux s’avança vers Jazor et lui tendit un
long et épais manteau fourré équipé d’une chaude capuche.
— Votre dragonnal est prêt, capitaine, ainsi que votre escorte.
Jazor présenta le manteau à Iella.
— Mets ça fillette, il peut faire froid en altitude. Nous, nous avons l’habitude
mais je ne voudrais pas que tu attrapes froid.
— Merci, ne put s’empêcher de répondre la jeune fille en passant le vêtement.
— Fort bien, allons-y.

111
L’eau de l’oubli

Il emmena Iella jusqu’à un bel animal blanc qui les regarda en émettant un son
guttural tout en remuant la tête avant de tirer aimablement une longue langue
rose. Le capitaine le flatta en lui tapotant le bout du museau.
— Oui, Kerox, moi aussi je t’aime.
Iella leva les sourcils en guise de surprise : ainsi cette brute épaisse pouvait
ressentir de l’attachement pour un animal ? Elle ne put prolonger sa réflexion car
Jazor la poussa jusqu’au flanc du saurien qui se coucha sur le ventre, avant de la
pousser de façon plus que cavalière vers le haut des sièges installés sur son dos.
— Accroche-toi bien, si tu ne veux pas tomber en plein vol. Passe le harnais de
sécurité et vérifie bien les attaches, invita-t-il en montant à son tour devant elle
pendant qu’un autre garde montait à l’arrière. Tu trouveras dans les fontes de
quoi t’équiper : gants, lunettes, masque pour respirer… et attache bien ta
capuche autour de ta tête à cause de la vitesse.
Six autres gardes s’empilèrent sur deux autres animaux puis le petit groupe fit
avancer les montures qui dandinèrent vers l’extérieur de la grotte. Ils se
trouvaient au sommet d’une vallée de montagne qui surplombait une plaine
forestière s’étendant à perte de vue, entourée de monts. En face d’eux, Iella
remarqua la silhouette de deux pics jumeaux isolés, dressés tout droit vers le ciel
au dessus d’une forêt aux arbres immenses, comme deux cheminées de roche
rougeâtre.
— Allons-y, cria le capitaine en agitant les rênes de son dragonnal qui se mit à
courir quelques mètres en battant des ailes avant de s’envoler d’une façon
particulièrement légère pour un animal de ce gabarit.
Le voyage dura plusieurs heures puis ils purent apercevoir au loin une
immense tache bleutée qui annonçait le grand océan. Les paysages les plus
variés s’étaient offert à leur vue et à présent, ils survolaient une vaste plaine
agricole multicolore au milieu de laquelle les villes formaient autant de taches
blanches souvent érigées en bordure d’une rivière ou d’un fleuve. Jazor montra
au loin une agglomération plus importante établie à l’abri d’une presqu’île et
ceinte de puissants remparts défensifs.
— C’est la ville d’Aretia, capitale du duché du même nom, cria Jazor pour se
faire entendre d’Iella.
Les dragonnaux effectuèrent ensuite un léger virage à gauche et
commencèrent à perdre de l’altitude, se dirigeant vers une grande demeure qui
ressemblait à un petit palais, entourée de larges pelouses et de bois, ilot de
verdure dans la plaine cultivée. Plusieurs grands bassins ornés de jets d’eau,
reflétaient au milieu des gazons le ciel azur et de nombreux massifs de fleurs

112
Vendue

égayaient l’ensemble de leurs éclats multicolores. C’est une propriété


magnifique, pensa Iella malgré elle.
Les animaux se posèrent en douceur sur l’une des pelouses, non loin du
bâtiment principal. Des jardiniers qui s’affairaient dans les massifs arrêtèrent
leur travail pour observer les nouveaux venus, piqués par la curiosité. En haut du
perron de la maison apparut une femme longiligne dont l’aspect revêche sauta
immédiatement aux yeux de la jeune fille qui venait de descendre du dragonnal.
Jazor fit signe à ses hommes de rester sur place tout en poussant Iella dans le
dos pour qu’elle avance. Ils montèrent ainsi les marches et s’arrêtèrent devant la
femme. Elle devait avoir une cinquantaine d’années et portait sèchement un
chignon qui tirait en arrière des cheveux grisonnants. D’un regard à la fois
inquisiteur et méprisant, elle détailla les nouveaux venus de la tête aux pieds
avant de lâcher froidement.
— Entrez, son Excellence vous attend !
Les précédant, elle leur fit traverser le traditionnel grand hall d’entrée dont le
sol était entièrement recouvert de marbre clair, puis les entraîna dans un vaste
salon où les attendait un vieil homme. Sans doute plus âgé que la femme d’une
bonne vingtaine d’années, il était assis dans un fauteuil flottant à plusieurs
dizaines de centimètres du sol. Son visage était sec et ses yeux délavés, couleur
lavande, cachés derrière de grosses lunettes électroniques donnant à penser
qu’il devenait aveugle. Il lissa ses longs cheveux blancs étonnamment abondants
d’une main décharnée puis pointa un doigt crochu vers Iella.
— Manteau ! se contenta-t-il de dire.
Jazor comprit immédiatement et détacha les pans du vêtement de fourrure
qu’il ôta des épaules de la jeune fille. Les yeux du vieil homme brillèrent et ses
lèvres fripées s’étirèrent dans ce qui pouvait encore passer pour un sourire.
— Tourne-toi, ordonna-t-il.
La mort dans l’âme, des larmes d’humiliation au bord des yeux, Iella
obtempéra lentement, se sentant déjà souillée par le regard lubrique de
l’homme.
— Parfaite. Elle est parfaite.
Il claqua dans ses mains et d’une autre pièce surgit un colosse noir qui tenait
un écran tactile.
— Le certificat, s’exclama son Excellence à l’adresse de Jazor qui lui tendit
aussitôt un cylindre de métal.
Le vieux déroula de l’objet une feuille de plastique transparent, avant d’activer
un interrupteur situé sur l’un des côtés du tube, faisant apparaître aussitôt une
série d’inscriptions mêlées à des diagrammes qu’il étudia scrupuleusement. Il

113
L’eau de l’oubli

appuya sur un deuxième bouton et un hologramme se détacha au-dessus du


cylindre. Iella reconnut immédiatement sa propre silhouette qui tournait
lentement dans l’air.
— Hum, c’est parfait, fit-il lorsqu’il eut terminé, ce certificat est en règle, tout y
est, y compris le sceau royal. Tout est en règle. Paar, lança-t-il en tournant
légèrement la tête vers le géant noir, paie monsieur.
— Oui patron, répondit le colosse en allumant sa tablette tactile qu’il orienta
vers Jazor. Voyez, dit-il à ce dernier, j’effectue le règlement sur votre compte.
Il tapota la surface de la tablette à plusieurs reprises et le capitaine put voir
une série de chiffres défiler cependant qu’une barre bleue se remplissait
horizontalement sur l’écran. Un bip sonore marqua la fin de la transaction.
— C’est fait, monsieur, vous êtes réglé, dit le noir.
— Voilà une affaire rondement menée et j’aime les affaires rondement
menées répondit Jazor en s’inclinant très faiblement. C’est un plaisir de faire
affaire avec vous, Excellence. Je vais donc vous quitter et vous souhaiter une
bonne fin de journée.
Le Kiathe se tourna vers Iella et devina son trouble. Il lui posa une main sur la
joue qu’il caressa légèrement avant de s’approcher tout près d’elle et de lui
glisser à l’oreille.
— C’est la première fois que je vais dire ça, mais… je suis désolé Iella.
Vibrant intérieurement, la jeune fille raidit les muscles de son cou afin que sa
voix ne tremble pas et murmura de même.
— Je vous le ferai payer d’une façon ou d’une autre Jazor, je vous le jure.
Le bandit recula son visage et plongea une dernière fois son regard dans celui
de la jeune fille et ce qu’il y lut ne lui plut pas. Vaincu, il baissa les yeux et tourna
les talons pour sortir sans plus rien dire.
La femme qui les avait accueillis, tourna plusieurs fois autour de Iella,
l’auscultant des yeux avant de se camper devant elle pour dire d’un ton glacial.
— Voici son Excellence Phileo Gau’Am-Soor, mais « monsieur Gau » ou « votre
Excellence » suffira lorsque tu lui adresseras la parole et ceci uniquement s’il te
l’adresse en premier, sinon, c’est à moi que tu parleras si tu as quelque chose à
dire ! Je suis madame Adrea Xavia et je suis la gouvernante de son Excellence.
Par conséquent, je régis toute la domesticité du domaine. Tu m’appelleras
« madame Xavia » ou « madame » tout court. Monsieur Paar que voici, ajouta-t-
elle en désignant le colosse, est chargé d’exécuter les punitions que j’inflige à la
moindre incartade. Aussi, ma petite, je te conseille de filer droit et de faire
attention.

114
Vendue

— Montrez-lui la chambre, dit soudain Phileo, et expliquez-lui les règles, je


retourne travailler.
L’homme fit faire demi-tour à son fauteuil et s’éloigna dans le silence le plus
complet vers la pièce d’où était sorti le noir.
Le géant marcha jusqu’à un meuble de l’autre côté de la pièce. Il ouvrit un
tiroir et en retira une boite métallique de laquelle il sortit un bracelet en acier
doré, décoré de deux petits voyants rouges en forme de pierres précieuses,
avant de revenir vers les femmes.
— Ceci est un dispositif anti-évasion que porte chaque esclave du domaine,
expliqua la gouvernante. Il te permettra d’aller dans toute la propriété de son
Excellence dont on te montrera les limites. Elle comprend les plaines et les
vallées environnantes, et crois-moi, tu auras suffisamment d’espace pour toi. Si
d’aventure tu en franchis les limites, ce bracelet émettra des sons de plus en plus
forts et ses voyants passeront du vert au jaune, à l’orange puis au rouge. À ce
moment précis, tu auras deux minutes pour faire demi-tour sans quoi il diffusera
un poison qui entraînera ta mort instantanément. Inutile d’essayer de le scier ou
de l’ouvrir d’une façon ou d’une autre, voire même de tenter de protéger ta
peau, tu n’en aurais pas le temps et la sanction serait pour le coup, sans
avertissement. Tu as compris ?
Iella regarda Adrea et répondit.
— Oui.
Immédiatement, la gouvernante la gifla.
— On dit, « oui madame », petite insolente, et on baisse les yeux !
Iella s’exécuta en murmurant.
— Oui, madame.
— Suis-moi !
La femme sortit dans le hall et s’élança dans les grands escaliers circulaires qui
montaient à l’étage. Les dents serrées, des larmes de rage glissant le long de ses
joues, la jeune fille lui emboîta le pas.
— Tu as été achetée pour être la nouvelle compagne de son Excellence. Il a
perdu son épouse il y a quatre ans et depuis, il a besoin de compagnie en
remplacement de cette dernière. Tu rempliras donc ce rôle en t’occupant de lui
au quotidien lorsqu’il te le demandera. Le reste du temps, tu seras libre de faire
ce que tu voudras. S’il t’autorise à sortir, tu pourras aller te promener un peu.
— Oui, madame.
La gouvernante avait traversé différentes pièces : salon, salle de musique,
bibliothèque, boudoir avant de pénétrer dans une grande chambre et de

115
L’eau de l’oubli

s’arrêter devant le cadre holographique d’une femme dans la force de l’âge, qui
trônait sur une coiffeuse. Ses cheveux ressemblaient en tout point à ceux d’Iella.
— C’est Renatia, sa regrettée femme, dit-elle avec une pointe de nostalgie.
Une superbe femme d’un caractère très doux. Elle était très belle et très
intelligente…
Reprenant son ton froid, elle pivota vers Iella et lui montra de la main un lit
étonnamment large.
— Bien entendu, tu dormiras avec son Excellence et tu lui seras soumise en
tout, sinon c’est le fouet qui te guette. Ici, nous utilisons le fouet électrique qui
ne marque pas la peau… vu le prix que tu as coûté, ce serait du gaspillage… mais
qui est très douloureux, autant qu’un fouet classique, si ce n’est plus.
— Qu’est-il arrivé à la précédente remplaçante de madame… si vous me
permettez de poser la question, madame Xavia.
— Elle n’a pas suivi les règles… c’est tout ce que tu as à savoir. Ne l’imite pas et
tout ira bien pour toi.
— Bien, madame.
— Ceci étant dit, tu trouveras dans ces armoires tout ce qu’il te faudra pour te
vêtir. Madame avait la même taille et la même corpulence que toi, aussi, tous
ses vêtements t’iront parfaitement.
Tout en disant ces mots, Adrea avait ouvert une grande penderie remplie de
robes délicates et en sélectionna une blanche, ornée de fines dentelles.
— Celle-ci, par exemple, fera l’affaire. Suffisamment déshabillée pour plaire à
monsieur, elle reste cependant très convenable et c’était, si je me souviens bien,
l’une des préférées de madame Renatia. Prends un bain, coiffe-toi et habille-toi.
Le repas est sonné dans quatre heures. Ne sois pas en retard, son Excellence
déteste attendre les gens.
Sur ce, elle la laissa au milieu de la pièce aux proportions démesurées. Quand
elle fut seule, Iella se jeta sur le lit et pleura à chaudes larmes.

116
9 - Vacances au soleil

Pendant ce temps, quelque part dans la bordure extérieure de la proche


galaxie, deux hommes pressés s’apprêtaient à quitter le sol d’une planète
devenue malsaine pour eux.
— Tout est en ordre, conclut le droïde de sa voix électronique, vous pouvez
décoller.
— Je veux mon neveu ! approuva le plus vieux des deux contrebandiers en
observant son complice du coin de l’œil avant de monter la rampe qui
permettait l’accès au vaisseau modèle Cargo XS.
Une fois à l’intérieur, il reprit.
— Il ne manquerait plus que ça, que je ne sois pas capable d’aménager des
caches secrètes indétectables à bord de mon propre vaisseau. Ce n’est pas
demain la veille que ces bougres de droïdes contrôleurs trouveront quelque
chose, parole de Rob Fotta !
L’homme, d’un certain âge, caressa d’une main son crâne chauve avant de
lisser pensivement la barbe courte qui ornait son menton.
— En tout cas, merci beaucoup, Hiivsha, d’avoir consacré un mois de ta vie à
aider ton vieil ami.
— Tu parles, répondit son compagnon, c’est pas comme s’il y avait quelqu’un
qui m’attendait à la maison, hein ? Je peux bien disparaître un mois entier de la
vie galactique sans manquer à personne.
— Comme moi, soupira Rob en s’asseyant sur le siège du pilote. Mon ami, je
pense parfois qu’on a manqué notre vie… Une jolie petite femme au foyer qui
t’attend en ayant préparé ton repas préféré, des gosses qui se précipitent les
bras grands ouverts en t’apercevant entrer dans ta maison…
— Et un chien qui jappe en agitant sa queue, compléta Hiivsha en riant. Ainsi,
c’est comme ça que tu idéalises la vie que tu n’as pas eue ? D’ailleurs, parle pour
toi, mon vieux, toi tu as presque le double de mon âge… moi j’ai encore le temps
de me pencher là-dessus.
— N’enfonce pas le couteau dans la plaie, veux-tu, répondit Rob en actionnant
une série d’interrupteurs pour préchauffer les moteurs. Mais tu as raison, tu as
encore le temps… prends garde seulement de ne pas le gaspiller en attendant
trop longtemps.
L’un après l’autre les moteurs commencèrent à siffler puis à ronfler tandis que
des trépidations gagnaient l’intérieur du cargo.
117
L’eau de l’oubli

— Sens-moi ça, reprit le pilote, il vibre comme une femme que tu tiens dans
les bras.
— Ou comme un chat de célibataire qui ronronne sur ses genoux, ajouta
Hiivsha avec un sourire malicieux… le chat qui te manque encore pour terminer
tes vieux jours.
— Bon, ça va, capitaine Inolmo, j’ai compris la leçon et… oh oh, on dirait que le
temps se gâte.
Par la verrière du cockpit on pouvait apercevoir une escouade de gardes
impériaux arriver en courant vers le cargo depuis l’autre bout du spatioport.
— Mon vieil ami, je crois qu’il est grand temps de mettre les voiles, si tu vois ce
que je veux dire, décréta Hiivsha en se levant précipitamment. Décolle dès que
ta casserole sera prête, moi je descends à la tourelle pour leur expliquer notre
façon de voir les choses.
Fébrilement, Rob Fotta, activa une autre série d’interrupteurs et les moteurs
grondèrent faisant monter les thermomètres électroniques affichés sur le
tableau de bord.
— Y’en a pour une minute, cria-t-il à l’attention de son complice.
— C’est une minute de trop, cria Hiivsha qui arrivait dans la tourelle ventrale et
se jetait sur le siège du tireur.
Actionnant les pédales du bout des pieds, il la fit pivoter jusqu’à ce qu’il tienne
dans sa ligne de mire le groupe d’importuns. Alors, il tira au sol devant eux pour
les ralentir. Les militaires comprirent vite où était leur intérêt et coururent se
cacher derrière des caisses.
— On dirait que notre petit plan a été éventé, fit-il dans le comlink.
— Oui, quelque chose n’a pas dû se passer comme prévu… ils se sont aperçu
trop tôt qu’on avait dérobé les plans.
Hiivsha tira de nouvelles salves tandis que le vaisseau commençait à s’élever
sur le permabéton pour entreprendre le cent quatre-vingts degrés nécessaire à
son départ. Les tirs fusaient à présent de tous côtés mais les boucliers
remplissaient parfaitement leur office en absorbant l’énergie des fusils blaster.
Enfin, Rob put apercevoir la sortie à travers le cockpit.
— Ils ferment les portes ! annonça-t-il en mettant son vaisseau en route.
— Alors ne lambine pas, veux-tu ? répliqua son compagnon en appuyant
derechef sur la détente de l’arme.
Des bidons de carburant explosèrent semant la confusion dans les rangs
adverses. Un militaire plus impétueux que les autres se découvrit et lança vers le
cargo un objet de forme oblongue.
— Grenade, cria Hiivsha en se cramponnant à son siège.

118
Vacances au soleil

Les moteurs rugissant, le vaisseau prit de la vitesse à travers l’espace réduit du


spatioport et la grenade explosa sur leur arrière sans causer de dommage.
— Accroche-toi mon ami et serre les fesses ! prévint le pilote au moment où il
inclinait fortement son engin pour en réduire l’envergure afin d’avoir une chance
de passer dans ce qu’il restait d’espace entre les deux portes qui coulissaient
inexorablement l’une vers l’autre.
De justesse, le XS vrombissant passa de biais en frôlant les deux énormes
montants de duracier au grand dam des poursuivants dépités qui stoppèrent
leur course au milieu du hangar. Poussant à fond la manette des gaz, Rob le fit
s’envoler dans le ciel rougeâtre de la planète.
Hiivsha revint s’asseoir à la place du copilote.
— Et maintenant, il ne te reste plus qu’à livrer les plans à qui de droit, Rob.
— Je te dois une fière chandelle pour ce coup de main.
— Qu’est-ce que je ne ferais pas pour un vieil ami de Quad Sitaire et de Joy
Laslo.
— Nos pauvres vieux amis… dans la tombe tous les deux, approuva Rob avec
un accent de dépit.
Il farfouilla dans la poche arrière de son siège et en extirpa une bouteille de vin
adarlien.
— Tiens, il vient de chez toi celui là, un grand cru classé ! Buvons à la santé de
nos chers disparus.
Il porta la bouteille à ses lèvres et en avala une bonne lampée avec un soupir
de satisfaction, puis la tendit à Hiivsha qui l’imita.
— C’est du bon, reconnut ce dernier, contrebande ?
— Hé ! répondit simplement Rob en écarta les mains en signe d’évidence, on
se refait pas.
— Tout de même, c’est une drôle d’idée que tu as eue de te mettre à travailler
pour les services secrets républicains.
— Attention, je ne travaille pas pour eux, je leur rends service… j’ai un ou deux
amis chez eux et ils savent me rendre la pareille. Disons que c’est un échange de
bons procédés.
— Mouais… n’empêche que tu n’as pas hésité à m’embarquer là-dedans.
— Le coup ne pouvait pas être monté tout seul… et tu t’en es tiré comme un
chef. Tu as interprété un général de l’Empire épatant ! Ça valait le coup
d’attendre un mois non ?
— Si tu le dis… à présent, je reprendrai bien le cours normal de mon existence
moi, c’est que j’ai encore pas mal de bricoles à faire.

119
L’eau de l’oubli

— Tu as bien gagné une semaine de vacances au bord de la mer dans un


palace cinq étoiles tous frais payés en dédommagement de tes efforts.
— Tu plaisantes ? Ne me tente pas… tu sais à combien de temps remontent
mes dernières vraies vacances ?
— Mais je ne te raconte pas des cracks, mon petit, tiens !
Il sortit de la poche intérieure de son vieux blouson délavé un billet enveloppé
dans une pochette.
— Sept jours tous frais payés, pension complète, thalasso et massages
prodigués par de plantureuses créatures de rêve compris… au Space Palace
Resort d’Atraon IV, le paradis dans l’espace, qu’en dis-tu ?
Hiivsha tourna et retourna le billet dans ses doigts d’un air perplexe.
— Je te remercie, Rob, c’est très généreux de ta part… après tout, une semaine
de farniente après ce mois passé incognito coupé du monde, devrait me faire le
plus grand b...
Au même moment, le vaisseau fit une embardée sous le coup de boutoir d’un
turbolaser importun, fort heureusement absorbé par le bouclier.
— Hey, c’est quoi ça ?
Hiivsha regarda en arrière et aperçut un vaisseau impérial qui les poursuivait.
— Une frégate des douanes impériales, s’exclama-t-il, et ils n’ont pas l’air de
plaisanter.
— J’ai sa sœur jumelle de mon côté, confirma Rob, bascule l’énergie des
boucliers sur l’arrière le temps que je programme l’hyperespace.
Sous l’effet des coups directs portés par les vaisseaux ennemis, le cargo XS
oscillait en faisant des embardées qui secouaient les deux pilotes.
— Tâche de ne pas traîner, mon vieux, il ne faudrait pas que les boucliers nous
lâchent au mauvais moment. C’est que finalement je tiens à en profiter de ces
vacances dans l’espace !
— T’en fais pas, gamin, plus que quelques secondes et…
Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase que le cargo semblant s’étirer
longuement dans le vide spatial disparut à la vue de ses poursuivants.

Rob se versa un café dans une antique tasse métallique toute cabossée qui
avait très probablement dû traverser une guerre, voire plusieurs. Ils étaient assis
tous les deux dans un recoin d’une pièce de vie encombrée de cartons et de
caisses à moitié ouvertes que Hiivsha montra de la tête.
— Il te faudrait une bonne pour ranger tout ça, vieux.
— Toute ma vie est enfermée dans ce tas de ferraille, expliqua Rob en
regardant ostensiblement tout autour de lui. C’est ma maison… et cette carcasse

120
Vacances au soleil

me sert aussi d’épouse. C’est à elle que je confie mes états d’âme quand je
déprime. L’avantage sur une femme, c’est qu’elle reste silencieuse et ne me fait
pas de reproche quand j’abuse de la bière corellienne et que je me mets à
ronfler comme un poivrot sur les banquettes.
Ce qu’il disait faisait réfléchir Hiivsha. Est-ce ainsi qu’il souhaitait vieillir ? Dans
son propre vaisseau en guise de foyer, seul, sans personne à qui parler, sans
personne auprès de qui se blottir au chaud sous les couvertures le soir venu ? Il
regarda au fond de sa tasse comme pour y chercher une ultime réponse qu’il ne
trouva pas.
— Mais toi, gamin, reprit son ami en versant dans son propre café une bonne
rasade d’un alcool ambré et odorant, ne prend pas le chemin du vieux Rob ! Ce
n’est pas un exemple à suivre. L’aventure, ça va un temps mais au bout du
compte, à la fin, y’a quoi ? Je ne laisserai même pas de mioche derrière moi
pour penser à son vieux lorsque j’aurai quitté la galaxie ! Rien pour perpétuer
mon ADN, pour rester vivant à travers ma progéniture.
Il avala d’un trait son gobelet et se resservit cette fois-ci une pleine tasse
d’alcool sans café.
— Fais pas comme moi, capitaine Inolmo, je ne suis qu’une vieille bourrique
qui n’a rien compris à la vie. Trouve-toi une jolie fille bien sympa, épouse-la et
emmène-la avec toi parcourir l’espace intersidéral ! Ou alors, pose le pied à
terre, et trouve-toi une jolie petite ferme dans un coin de paradis pour y faire
pousser et élever de quoi vous nourrir à l’abri de toutes ces saloperies de conflits
galactiques permanents !
Derechef, il vida sa tasse d’un trait. Ses yeux commençaient à briller sous
l’effet de l’alcool.
— Au fait, en parlant de fille… elle est où ta petite princesse de Jedi dont tu
m’as parlée l’autre jour ? Une Jedi ! Pff ! T’aurais pas pu trouver plus difficile à
sortir ?
Hiivsha esquissa un geste d’impuissance.
— Ah oui, c’est vrai… l’amour… continua Rob d’une voix qui commençait à
s’empâter tout en se resservant une troisième fois du contenu de la bouteille
posée devant lui, avant de lever les yeux au ciel. J’oubliais : le grand amour, avec
un grand « A » !
Il pouffa de rire en postillonnant autour de lui puis vida son gobelet.
— Bon, Eh bien, qu’est-ce que t’attends pour l’emballer cette petite ? Jedi ou
pas Jedi, tu l’épouses, elle quitte l’Ordre si ces imbéciles ne veulent plus d’elle
pour ça… conneries… et tu pars à l’aventure avec elle. Quelle belle équipe vous
feriez tous les deux !

121
L’eau de l’oubli

Hiivsha soupira. Ah si c’était aussi simple que ça, il y a longtemps que ce serait
fait ! pensa-t-il en silence.
Comme il restait silencieux, l’autre continua.
— Et elle est où cette petite actuellement ? Pourquoi tu ne l’invites pas à venir
profiter de tes vacances sur la station d’Atraon ?
— Je suppose qu’elle se trouve sur le croiseur Defiance, là où son Ordre l’a
envoyée après son intervention contre le Cercle Sombre et le Conseiller Darillian.
— Au milieu des militaires ? Peuh !
— On m’a proposé d’aller rejoindre leur équipe, remarqua Hiivsha.
Rob redressa son dos maladroitement et étouffa un hoquet.
— Ah ? C’est différent alors. Ces gens doivent être très bien tout compte fait,
déclara-t-il en se rattrapant comme il le put. Ils ont su reconnaître ta grande
valeur… Alors qu’est-ce que t’attends ? Tu dis oui, tu retrouves ta Jedi, tu
l’emballes et le tour est joué !
Ce coup-ci, il versa de l’alcool dans son gobelet et le vida dans la foulée sous le
regard désapprobateur de son ami.
— Si tu finis sous la table, tu ne pourras plus piloter ta casserole, observa ce
dernier en appuyant sa remarque d’un clin d’œil censé adoucir le reproche sous-
jacent. Enfin, si je trouve un jour un moyen pour l’emballer, comme tu dis, crois
bien que je ne m’en priverai pas. Cette fille-là, je l’ai dans la peau et je suis bien
décidé à tout faire pour la garder… mais je reconnais que ça va pas être facile. Je
ne sais même pas si ce sera possible un jour, ajouta Hiivsha d’un air plus sombre.
— En attendant, tu pourras te taper quelques belles Twi’lek sur Atraon, si
t’aime l’escom… l’exomis… l’exotisme ! C’est pas parce que t’es amoureux qu’il
faut rester à jeun, surtout si t’es pas sûr que c’est réciproque.
Hiivsha fit une moue et se leva.
— Je vais faire un petit somme le temps qu’on arrive sur Atraon… tu devrais en
faire de même, crois-moi.
Rob se leva à son tour en s’aidant de la table.
— Sais pas… quand je me couche, j’ai de vieux démons qui viennent me
hanter, du temps où j’étais dans l’armée… du temps où on avait les mains plus
sales que les contrebandiers eux-mêmes… c’est pour ça que je picole, mon petit.
Hiivsha lui donna une bourrade amicale.
— Te laisse pas aller, vieux, sinon ça finira par te détruire.
— Faut bien une fin à tout, conclut philosophiquement Rob en se dirigeant
d’un pas peu assuré vers sa cabine la bouteille à la main.

122
Vacances au soleil

Le Space Palace Resort était une gigantesque plate-forme artificielle en orbite


autour de la planète Atraon IV qui abritait un complexe balnéaire de luxe couru
des quatre coins de la galaxie par ce qu’il y avait de plus riche et de plus célèbre
dans la haute société. Sa renommée était due à ses luxueux casinos et ses
palaces, mais surtout à sa longue plage de sable fin qui faisait face à une mer
artificielle dont l’illusion d’immensité était soigneusement entretenue par un
décor holographique démesuré. De puissants mécanismes entretenaient de
petites vagues qui déferlaient tranquillement le long des deux kilomètres de
grève sur laquelle bronzaient paresseusement les touristes protégés par de
monumentales baies en transparacier filtrant qui donnaient sur l’étoile d’Atraon,
Vira. Comme dans toute station balnéaire qui se respecte, la vie ne s’arrêtait
jamais sur le complexe et les nuits étaient toutes plus illuminées les unes que les
autres, remplies par les musiques des boîtes de nuit branchées où l’on pouvait
danser jusqu’au matin et aisément trouver compagne ou compagnon pour la
durée de son séjour, ou simplement pour un moment plus ou moins long.
C’est sur l’un des quais de cette oasis spatiale qu’Hiivsha prit congé de son vieil
ami Rob. Prévoyant tout, jusque dans les moindres détails, le vieux
contrebandier avait fait amener par un homme de confiance l’YT-1100 de
Hiivsha dans l’un des hangars du spatioport du complexe.
— Ce sont les services secrets républicains qui payent l’addition, avait-il
affirmé en riant, alors autant en profiter.
Après l’avoir remercié encore une fois, Rob Fotta planta là son jeune ami et
son vaisseau repartit pour se perdre dans l’obscurité de l’espace. Hiivsha
contempla tout autour de lui le quai animé où droïdes de déchargement allaient
et venaient au milieu d’une foule d’employés mélangés à des colonnes
interminables de touristes qui arrivaient ou repartaient leurs vacances
terminées. Les premiers avaient un air réjoui et pour certains qui venaient pour
la première fois, étonné, les seconds avaient pour la plupart l’air morose de ceux
pour qui un rêve merveilleux est sur le point de s’achever.
Une hôtesse s’avança vers lui avec le sourire qui convenait. C’était une
ravissante Twi’lek, de celles qu’on voyait aisément sur les cartes postales
holographiques de ce genre de lieux.
— Je peux vous aider, monsieur, je vous sens un peu perdu. C’est votre
première visite chez nous ?
Hiivsha lui rendit facilement son sourire en constatant qu’elle était fort peu
vêtue par rapport à lui. Il n’avait pas du tout les vêtements appropriés pour ce
genre de vacances totalement improvisées, mais Rob lui avait objecté qu’une

123
L’eau de l’oubli

carte de crédit généreusement chargée à son nom l’attendrait dans sa suite,


avec laquelle il pourrait acheter tout le nécessaire adéquat.
— Vous n’avez que ce bagage ? demanda-t-elle en désignant du doigt le vieux
sac fatigué qu’il transportait sur son épaule.
— Je voyage léger, confirma-t-il, mais je suis certain que je pourrai trouver ici
tout ce qu’il me faudra.
— Bien entendu, avez-vous une réservation, monsieur…
Il lui tendit la pochette qui contenait ses billets.
— Monsieur Inolmo… continua la Twi’lek. Je me présente, Talyy, votre
hôtesse… je vais vous guider jusqu’à votre suite… avec vue sur la mer, précisa-t-
elle comme s’il s’agissait d’un secret.
— Eh bien, Talyy, je suis tout à vous… je vous suis, comme votre ombre.
— Une chose, monsieur Inolmo…
— Appelez-moi Hiivsha, s’il vous plaît…
— … le port des armes est interdit dans la station. Il sera sage de les laisser
dans votre sac au palace jusqu’à votre départ… leur vue ne fait pas très…
vacances.
— Je comprends parfaitement, Talyy, comme ça je me sentirai plus léger.
La jeune Twi’lek rit plaisamment.
— C’est tout à fait cela. Suivez-moi… Hiivsha.
Ils quittèrent l’astroport sur un petit véhicule électrique et s’enfoncèrent au
sein du complexe, parmi les allées verdoyantes bordées d’arbres exotiques et les
rues animées, garnies de boutiques de luxe. Talyy le conduisit jusqu’à son hôtel
en moins de cinq minutes.
— Nous y sommes, suivez-moi.
À la réception, un employé lui fit poser la main sur un lecteur d’empreintes
palmaires afin de paramétrer le boitier d’accès à sa suite dont il lui communiqua
le numéro.
— Merci, Talyy, fit le contrebandier lorsque la porte de l’ascenseur s’ouvrit,
tout en lui tendant un généreux pourboire qu’elle refusa gentiment.
— Pas de pourboire au Space Palace Resort, répondit-elle en pénétrant avec
lui dans l’ascenseur au grand étonnement d’Hiivsha.
Quelques minutes encore et ils entraient dans la belle suite que Rob, qui avait
décidément bien fait les choses, lui avait réservée. Une fois encore Talyy entra
avec lui et ouvrit les stores et les baies vitrées d’où on apercevait un beau jardin
fleuri, puis la promenade du front de mer et enfin la plage et la mer.
— Voilà, je n’ai plus qu’à vous laisser vous installer, soupira la jeune Twi’lek.
— Vous avez été très gentille, Talyy, merci beaucoup.

124
Vacances au soleil

Celle-ci semblait attendre autre chose qui ne venait visiblement pas. Prenant
un petit air contrit, elle précisa.
— Je quitte mon service à six heures… je peux vous attendre à sept au bar
principal de l’hôtel, comme ça vous pourrez m’emmener dîner quelque part.
Hiivsha maîtrisa mal un geste de surprise et mit quelques secondes à
répondre.
— Heu… oui, bien entendu… finit-il par dire d’un ton légèrement embarrassé.
À… à sept heures… d’accord.
Rassurée, la Twi’lek lui fit alors un petit geste de la main et quitta la suite.

Le dîner s’était écoulé paisiblement et Talyy avait manifesté une joie


communicative fort agréable. Sa discussion était fine et variée et le
contrebandier trouva au final sa compagnie très plaisante. Et c’était toujours
mieux que de manger en tête à tête avec soi-même ! Parvenus devant
l’ascenseur de l’hôtel, Talyy suggéra de l’air le plus innocent qui soit..
— Ce sera avec plaisir que je prendrai un dernier verre dans votre suite.
Hiivsha voulut répondre, avala de travers et toussa fortement, ce qui lui attira
les regards des clients alentour. Enfin, il réussit à dire.
— Talyy… normalement, c’est l’homme qui suggère cela à une femme… vous
inversez toujours le cours normal des choses ?
Comme les portes s’ouvraient, elle s’engagea dans la cabine en répondant.
— Désolée, j’ai pas pu attendre que vous me le proposiez… vous alliez me le
proposer, n’est-ce pas ?
Hiivsha chercha une réponse appropriée dans son esprit fatigué par un mois de
galère au service de son ami et le voyage en hyperespace.
— Heu… c'est-à-dire que… enfin, je…
— D’accord, j’accepte ! conclut finement Talyy en appuyant sur le bouton de
l’étage souhaité.
Comme l’ascenseur entamait son ascension, elle s’adossa à un coin de la
cabine en regardant son compagnon d’un air avide. Elle était tout sourire.
Hiivsha songea qu’elle était effectivement très mignonne mais un peu trop
entreprenante à son goût. Du bout des doigts, Talyy défit deux des trois boutons
qui fermaient son chemisier sans manches, dévoilant des formes naissantes mais
éloquentes du cou jusqu’à son nombril. Le contrebandier déglutit bruyamment
en s’efforçant de regarder les voyants qui se succédaient en haut de la porte,
sifflotant sur la petite musique commerciale diffusée par de discrets haut-
parleurs.

125
L’eau de l’oubli

Une fois dans la suite, il se rendit au bar pour confectionner deux cocktails,
pressé au fond de lui de se débarrasser de la gentille mais collante hôtesse.
Quand il eut bien secoué le mélange dans le shaker et l’eut versé dans deux
coupes largement évasées, il dut aller chercher Talyy dans la chambre à coucher
où elle avait allumé une petite lumière tamisée. Il la trouva debout sur le lit qui
jouait en souriant avec le dernier bouton de son chemisier qu’elle tenait entre le
pouce et l’index. L’instant d’après, le vêtement glissait lentement autour de son
corps comme le pétale d’une fleur le long de sa tige.
— Finalement, ça va être plus compliqué que prévu ! pensa Hiivsha en lui
tendant sa coupe.

Cinq jours déjà qu’il se reposait aux frais des services secrets républicains,
estimant qu’après le mois passé avec Rob Fotta, il ne volait pas cet argent. Il était
allongé sur la plage, la tête à l’ombre d’un palmier, et séchait, après un bain de
mer prolongé. Car c’était vraiment de l’eau de mer ! Celle d’Atraon IV, reliée à la
station orbitale par un gros pipeline qui plongeait dans l’un de ses innombrables
océans pour pomper et rejeter en permanence l’énorme masse d’eau nécessaire
au renouvellement de la mer artificielle.
À dire vrai, il s’ennuyait. Ses pensées vagabondaient entre son vaisseau qui
hibernait dans un hangar depuis des semaines, ses affaires en suspens, sa
planète natale, Adarlon, petite planète située dans l’amas de Minos du système
de Shesharile où ses vieux parents habitaient une modeste maison au bord d’un
lac dans un massif forestier montagneux… Mais celle qui hantait le plus son
esprit c’était évidemment une jeune Jedi appelée Isil. Il aurait donné n’importe
quoi pour la tenir à cet instant précis, dans ses bras, allongée auprès de lui ; pour
jouer du bout des doigts avec ses boucles blondes en se régalant de ses lèvres
pulpeuses et joliment rosées. Il soupira profondément. Elle n’était pas là mais à
bord d’un croiseur de la République, sans doute à accomplir quelque mission
dangereuse, et il aurait aimé être en sa compagnie.
À présent il souriait d’un air amusé en se rappelant le mal qu’il avait eu à se
défaire de son encombrante hôtesse le soir même de son arrivée sur la station.
D’autres que lui auraient sauté sur l’occasion, mais là, il avait fait un blocage. Ce
n’était pas que la jeune Twi’lek n’était pas à son goût, non, seulement il n’avait
pas l’habitude d’être entrepris de cette façon par une femme. Et puis, elle n’était
pas Isil ! Hiivsha, en bon romantique qu’il était malgré ses airs de séducteur au
grand cœur, ne voyait pas d’autre femme qu’elle dans ses bras. Et cela avait été
dur de faire se rhabiller Tally alors qu’elle n’avait plus que sa petite culotte sur
elle ! L’avantage, c’est qu’il ne l’avait pas revue les jours suivants ; l’inconvénient,

126
Vacances au soleil

c’est qu’il se sentait seul et s’ennuyait. Aussi, décida-t-il d’abréger son séjour et
de repartir dès le lendemain.

C’était donc le dernier soir de vacances qu’il s’offrait. Il était élégamment vêtu
d’une chemise blanche brodée au col fermé par un bolo tie représentant un
soleil, que Quad Sitaire lui avait donné alors qu’il était encore adolescent, d’une
veste de soie noire et d’une écharpe blanche du premier chic terminée à
chacune de ses extrémités par une boule décorative cousue dans l’étoffe. Il avait
ainsi pour projet de liquider son crédit de rétribution dans l’un des magnifiques
casinos qui bordaient la plage. Ce n’était pas un joueur régulier, comme certains
contrebandiers qu’il connaissait en bien ou en mal, mais il trouvait certains jeux
plaisants et après tout, il lui restait des crédits à perdre, alors autant en profiter.
Le gorille en smoking le regarda gravir les marches qui montaient du
promenoir avec l’œil inquisiteur du professionnel et le déshabilla du regard des
pieds à la tête, jugeant sur pièce de la qualité des chaussures et du costume.
Lorsqu’Hiivsha parvint à sa hauteur, le videur avait décidé que tout allait bien
chez cet homme élégant et il lui adressa un geste de la tête accompagné d’un
« bonjour, Monsieur, soyez le bienvenu dans notre casino » respectueux.
Le contrebandier lui répondit d’un petit geste sobre de la main et pénétra dans
le grand hall d’entrée où déjà, plusieurs machines à sous tintaient sous les coups
de levier frénétiques de quelques enragés. Puis ce fut la grande salle de jeux, la
plus grande des salles de l’établissement, et son joyeux brouhaha passionné. Ici
et là, des femmes, en longues robes de soirée ou courtes vêtues, essentiellement
selon l’âge et la plastique de la personne, des hommes en smoking, des
créatures mâles et femelles en élégants costumes culturels liés à leur espèce, se
côtoyaient enfiévrés par la même passion, autour des tables de jeux de cartes,
de dés ou de hasard.
À la caisse, il convertit en plaques ce qui restait de crédits sur sa carte et s’assit
à une table de pazaak où, à sa grande surprise, il doubla ses fonds. Perplexe, il se
dirigea ensuite vers une roulette en se disant, avec un sourire intérieur, que s’il
avait été Jedi et malhonnête, c’eut été l’endroit idéal pour s’enrichir. Mais la
chance continua à lui sourire, et de nouveau ses gains augmentèrent
substantiellement.
Il était une heure du matin, lorsque trois hommes se postèrent derrière lui
alors qu’il s’apprêtait à rejouer. L’un d’eux murmura à son oreille.
— Prenez vos plaques et suivez-nous, le patron veut vous voir.

127
L’eau de l’oubli

Hiivsha se retourna et considéra avec attention les trois visages patibulaires


qui l’encadraient. C’était tous les trois des armoires à glace dont le physique
trahissait le métier.
— Je suppose que je n’ai pas le choix de décliner cette invitation ?
— Vous l’avez dit, fut la seule réponse qu’il obtint.
— Et si je refuse quand même ?
Il sentit aussitôt un objet s’enfoncer dans son dos. Se retournant, il baissa les
yeux pour apercevoir une bosse évocatrice saillir d’une poche dans laquelle la
main d’un des gorilles disparaissait entièrement.
— Je vois, je vois… dans ce cas, messieurs, je vous suis, mais avant, je fais un
détour par la caisse, ne vous en déplaise.
D’autorité, il passa entre eux en les bousculant fermement et se rendit devant
la caissière la plus proche.
— Il faut que je vous quitte plus tôt que je ne pensais, lui dit-il en posant ses
plaques sur le guichet, merci de créditer cette carte avec mes gains.
L’opération ne prit que quelques secondes, puis Hiivsha se retourna vers ses
nouveaux « amis ».
— Je suis à vous, messieurs, où allons-nous ?
Le plus gros des trois pointa son index vers le plafond.
— Là-haut.
— Je vois, répondit le contrebandier en haussant un sourcil. Après vous.
Le visage fermé, son interlocuteur le poussa par l’épaule pour le faire avancer.
— Passez devant.
Ils empruntèrent un ascenseur qui grimpa trois étages, puis un long couloir
pour enfin déboucher dans un grand bureau moquetté, décoré de façon
curieuse.
— Quelle horrible décoration, observa le contrebandier à peine entré en
détaillant du regard les reptiles momifiés exposés sur des étagères tout autour
de la pièce.
Sans répondre, l’un des hommes s’avança vers un bar et se saisit d’un verre.
— Le patron ne va pas tarder. Vous voulez boire quelque chose ?
— Avec plaisir, répondit poliment Hiivsha en traversant la pièce jusqu’à la
porte fenêtre qui donnait sur une terrasse surplombant une des grandes piscines
du complexe, déserte à cette heure-là.
— Jolie vue, apprécia-t-il, ça permet à votre patron de mater les minettes ?
Aucun des gorilles ne répondit. Il prit donc le verre qu’on lui tendait et
s’appuya nonchalamment contre le mur tout près de la porte fenêtre.

128
Vacances au soleil

— J’espère que votre patron ne va par nous faire trop attendre, votre
conversation est assommante.
Mais il ne s’attira qu’un regard haineux de la part des trois hommes dont le
visage ne reflétait en rien l’intelligence.
Quelques minutes lourdes de silence passèrent ainsi, jusqu’à ce qu’une porte
finisse par s’ouvrir au fond de la pièce. Deux individus entrèrent : un Duros à la
peau bleue et aux yeux rouges et un Rodien qui fixa Hiivsha de ses deux globes
noirs. Tous deux semblèrent évaluer la pièce un instant puis ils firent un geste en
commun vers quelqu’un d’invisible comme pour lui signifier que la voie était
libre. Aussitôt, un Hutt entra en se traînant à l’aide de sa grosse queue. Il portait
d’énormes lunettes noires complètement ridicules qui firent esquisser un sourire
au contrebandier lequel maîtrisa tant bien que mal un mouvement de surprise.
— Capitaine Inolmo, fit le Hutt d’une voix caverneuse, comment allez-vous ?
— Bien, Guppa… mais je suis surpris de vous voir ici. Vous avez investi dans les
stations balnéaires ?
— Disons plutôt dans les casinos, ici ou là, dans la galaxie. C’est d’un excellent
rapport financier.
— Je veux bien vous croire… et pratique pour blanchir de l’argent sale. Vous
avez l’air de vous porter on ne peut mieux. Vous donnez l’impression d’être
plus… svelte qu’il y a quelques années.
Le Hutt laissa échapper un gros rire de sa large gorge.
— Vous avez l’œil, Inolmo ! J’ai fait un régime !
Il se tâta le ventre des mains avec un air satisfait sans cesser de rire.
— J’ai beaucoup plus de succès auprès des femelles de toutes les espèces
qu’auparavant.
— Je n’en doute pas, Guppa, enchaîna le contrebandier. Vous devez être un
grand séducteur, j’en suis certain. Mais que me vaut l’honneur de cette
invitation musclée ?
— Musclée ? J’espère que mes hommes ne vous ont pas bousculé… un ami
comme vous !
Un ami, c’est ça ! pensa Hiivsha qui sentait arriver le coup fourré.
— Non, ça a été… mais ils ont su se montrer très convaincants ! Vous vouliez
me voir ?
— J’ai une affaire à vous proposer capitaine…
— Je ne suis pas intéressé, le coupa Hiivsha sans plus attendre.
Le Hutt se remit à rire en se tenant les côtes de ses bras ridiculement petits par
rapport à son corps.

129
L’eau de l’oubli

— Oh, oh, oh, capitaine, quand je dis proposer, je veux dire que j’attends de
vous un service.
— Affaire… service… c’est du pareil au même. Je suis en vacances et pas
intéressé.
— Mais vous n’avez pas le choix, Inolmo. D’ailleurs n’avez-vous pas constaté
l’incroyable chance au jeu que vous avez eue ce soir en quadruplant vos mises ?
Considérez cela comme un acompte… et puis, comme je viens de le dire, vous
me devez un service.
Hiivsha essayait de conserver un sourire confiant, mais au fond de lui-même, il
était tendu comme un élastique prêt à se rompre. Machinalement, il tripotait les
boules qui pendaient au bout de son écharpe blanche pour se donner une
contenance.
— Rectification, Guppa, c’est Quad Sitaire qui vous devait un service, pas moi.
Et ce vieux Quad est mort… donc votre service s’est éteint avec lui.
— Vous étiez son élève, son apprenti… ce qu’il me doit, vous me le devez à
présent.
— Rien du tout, mon vieux, je n’ai rien reçu de lui en héritage, ni actif, ni
passif… donc pas de dette !
Le Hutt fit un geste et les hommes dégainèrent leurs pistolets blaster.
— Il vous a laissé son vaisseau à l’époque… quel nom ridicule portait-il déjà ?
Ah oui, « Choupy » !
Guppa se mit de nouveau à rire à gorge déployée avant de reprendre de l’air le
plus sérieux qui soit.
— Vaisseau qu’il a pu s’acheter avec mon aide… Je crains que
malheureusement vous n’ayez pas le choix, capitaine. Ou vous me rendez ce
service, ou mes hommes vous abattent, là, maintenant, ici !
Hiivsha soupira. Et voilà, finies les vacances ! Et même s’il venait de décider d’y
mettre un terme par lui-même, une chose qui l’horripilait c’était bien qu’on lui
force la main.
— Vous plaisantez, Guppa, vous n’allez tout de même pas m’assassiner dans
votre propre casino parce que je refuse de vous rendre service ?
Le Duros fit tournoyer son arme autour de son index.
— C’est pas ça qui nous fait peur, l’ami !
De ses pouces, Hiivsha tâtait les petits interrupteurs qui actionnaient les deux
grenades servant de décoration à sa jolie écharpe. Il hésitait encore à en venir
aux dernières extrémités.
— Vous n’avez pas le choix, Inolmo, reprit le Hutt de sa voix gutturale. Ou vous
acceptez mon petit travail, ou dans dix secondes vous êtes mort.

130
Vacances au soleil

Le contrebandier expira fortement en levant les yeux au ciel et ôta tout


doucement l’écharpe du tour de son cou avant d’avancer les mains, les deux
boules bien en évidence.
— Ce sont deux grenades thermiques, annonça-t-il en ménageant une légère
pause avant de continuer. Elles viennent d’être activées par mes soins et
exploseront au moindre choc. Donc, si vous me tuez, elles tombent et on meurt
tous.
Les hommes se regardèrent les uns les autres, puis inévitablement, leurs
regards se portèrent sur leur chef qui éclata de nouveau d’un gros rire
caverneux.
— Oh, oh, oh, capitaine, vous ne manquez pas de culot de me menacer comme
ça ! Vous savez pourtant qui je suis.
— Je sais… le fils de Gyps le Hutt, baron de la drogue et trafiquant d’esclaves…
un gros bonnet du crime organisé. Mais pour l’instant, c’est de ma propre vie
dont je me préoccupe.
— Quelque chose me dit que vous bluffez, Inolmo… je sais quand quelqu’un a
une main gagnante et ce n’est pas votre cas.
— N’en croyez rien, Guppa, répondit le contrebandier en reculant très
lentement vers la terrasse, vous feriez une grossière erreur en ne me prenant
pas au sérieux.
Le Duros se tourna vers le Hutt.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait patron, on tire ou on tire pas ?
— Tuez-le.
Les hommes pointèrent leurs armes. Dans le même temps, Hiivsha lançait en
l’air vers eux les deux boules reliées par l’écharpe en criant.
— Attrapez ou vous y restez tous !
Profitant de l’inévitable instant d’hésitation des hommes qui regardaient
tournoyer la masse blanche au ras du très haut plafond, Hiivsha fit deux bonds
en arrière et plongea la tête la première par-dessus la balustrade de la terrasse.
Il n’avait pas touché l’eau qu’une explosion fracassante retentissait, soufflant
le bureau de Guppa le Hutt et faisant éclater les baies vitrées en projetant des
morceaux de transparacier à des dizaines de mètres à la ronde. Des langues de
feu s’échappèrent par les ouvertures brisées comme le souffle brûlant d’un
dragon jaillissant de sa caverne. Puis Hiivsha s’enfonça dans l’eau et tout
redevint calme. Il fit quelques brasses pour gagner l’autre extrémité de la large
piscine avant de refaire surface. Des alarmes retentissaient de partout dans le
casino et les clients commençaient à refluer par toutes les sorties de secours
dans le plus grand désordre. Ils poussaient des exclamations et des cris en se

131
L’eau de l’oubli

répandant sur le promenoir comme la marée, avant de s’arrêter et de se


retourner pour contempler le spectacle comme mus par une curiosité plus forte
que leur désir de se mettre à l’abri.
Hiivsha sortit de la piscine à la force des bras et se retourna à son tour. Une
grimace ravagea son visage. Il ne pouvait pas croire qu’aucun des cinq hommes
n’avait su rattraper les grenades au vol ! Ses vacances se terminaient fort mal si
Guppa, fils de Gyps le Hutt, avait laissé sa peau fripée dans l’explosion. Car si son
père parvenait à savoir que c’était lui qui était à l’origine de sa mort éventuelle, il
aurait vite tous les chasseurs de primes de la galaxie à ses trousses. Il ne lui
restait plus qu’à espérer que la discrétion mise par les hommes de Guppa pour
l’amener jusque dans son bureau avait permis de ne pas attirer l’attention sur sa
personne. En tout cas, il n’avait pas envie de s’attarder pour le savoir et sans plus
attendre, il se dirigea vers son hôtel. En chemin il croisa les forces de sécurité et
les pompiers qui se dirigeaient à grands renforts de sirènes vers les lieux de
l’explosion. Personne ne prêta attention à cet homme tout dégoulinant d’eau qui
traversait les parcs. Seul le réceptionniste lui fit une aimable remarque.
— Vous êtes tombé à l’eau, monsieur ? Avez-vous besoin d’aide ?
— Non, merci, répondit le contrebandier, je monte me sécher… tout va bien…
juste une petite maladresse de ma part au bord d’une piscine.
— Ça arrive, monsieur, répondit l’employé avec l’air indulgent de quelqu’un
qui pense que le client avait peut-être abusé de la bouteille avant de perdre
l’équilibre.
Sans perdre de temps, Hiivsha se sécha, remit ses vêtements préférés et
boucla son sac. Ses pistolets reprirent leur place à sa ceinture, puis il quitta
discrètement l’hôtel par une issue de secours en direction du spatioport.
Une certaine émotion s’empara de lui en retrouvant dans un grand hangar
silencieux son Choupy quatrième du nom. Quelques droïdes s’affairaient ça et là
et l’un d’eux s’avança vers lui pour l’identifier. Tout étant en règle, il monta la
rampe d’accès de l’YT-1100, composa son code pour ouvrir le sas et pénétra
dans le vaisseau silencieux et sombre en refermant la porte sur lui.
Il s’avança dans la pénombre diffusée par le faible éclairage de secours en
connaisseur des lieux et alla jusqu’à sa cabine où il déposa son sac. Puis,
longeant la coursive circulaire, il s’engagea dans le couloir qui menait au cockpit
jusqu’à une sorte d’armoire qu’il ouvrit et dans laquelle il bascula un gros
interrupteur. Une série de lumières s’allumèrent un peu partout dans le cargo et
quelques indicateurs sonores se firent entendre ici et là. Revenant sur ses pas, il
déboucha dans une grande salle au fond de laquelle se trouvait une forme
cylindrique surmontée d’un dôme, qui devait lui arriver à peu près à la poitrine.

132
Vacances au soleil

S’approchant du droïde déconnecté, il chercha à tâtons sur lui un interrupteur


bien caché qu’il actionna dès qu’il l’eut trouvé. Une série de bips se fit alors
entendre et la forme s’éclaira de multiples voyants lumineux.
— Content de te revoir aussi P2-A2, répondit le contrebandier au droïde
astromécano qu’Isil lui avait confié lorsqu’elle avait rejoint son affectation sur le
Defiance.
Bien que pouvant soutenir une conversation complexe avec un autre droïde
capable de comprendre son langage sonore, P2-A2 avait une codification
simplifiée qui lui permettait un échange basique avec quiconque l’avait
assimilée, ce qui était le cas d’Isil et à présent, d’Hiivsha.
Le droïde débrancha son cordon de charge qu’il enroula à l’intérieur de lui, et
effectua quelques mouvements comme pour s’assurer qu’il n’était pas rouillé en
ajoutant encore quelques sons.
— Oui, ça fait un peu plus d’un mois… mais nous repartons, mon petit ami.
Allez, préparons notre vaisseau pour le décollage. Je n’ai pas envie de traîner
dans le coin, on ne sait jamais.
Pendant que l’astromécano obtempérait en se rendant à son poste, Hiivsha
regagna sa place de pilote qu’il avait délaissée depuis tant de jours et s’y installa
avec un évident soupir de satisfaction.
— Me revoilà, mon grand, laissa-t-il échapper en tapotant le tableau de bord
avant de manipuler molettes et interrupteurs.
Des sons divers retentirent, des plaques lumineuses s’allumèrent, des voyants
clignotèrent au rouge, au jaune et au vert, et les moteurs commencèrent à siffler
puis à ronronner comme un chat heureux de revoir son maître. Le cargo
reprenait vie.
— Direction Adarlon, décida Hiivsha subitement. J’ai envie de revoir ma
planète.
P2-A2 lui répondit quelque chose tout en tournant un connecteur de
transmission de données.
— Eh bien, tu feras connaissance avec, conclut Hiivsha.
À présent les moteurs rugissaient et le contrebandier avait l’impression que
d’un instant à l’autre, il allait voir surgir les hommes du hutt ou les autorités dans
le hangar. Cette impression d’avoir une épée maintenue par un fil au-dessus de
sa tête lui était désagréable et il lui tardait d’être dans l’espace.
Aussi, effectua-t-il sa check-list aussi rapidement qu’il le put et poussa-t-il sur
la manette des gaz avec soulagement lorsque le vaisseau fut prêt à quitter le
spatioport.

133
L’eau de l’oubli

Quelques minutes plus tard, il laissait derrière lui la station balnéaire spatiale
et les vacanciers sans souci qui s’y prélassaient. Il se demandait bien ce qu’il était
advenu de Guppa le Hutt et ce point d’interrogation s’installa de façon
désagréable dans un coin de son cerveau. Cependant, il était maintenant hors
d’atteinte d’éventuels poursuivants et se préparait à passer en hyperespace
lorsque P2-A2 intervint avec une série de sons impatients.
— Un message ? Quel message ?
Perplexe, Hiivsha quitta son siège et se rendit à la table de l’holonet où il
appuya sur différents boutons. Au bout de quelques secondes une silhouette
qu’il connaissait bien apparut. Ne cachant pas sa surprise, il répondit.
— Amiral ? Pour une surprise… que me vaut l’honneur de votre appel ?
Valin Narcassan lui apparut fatigué, comme préoccupé, ce qui alerta le
contrebandier.
— Bonjour Hiivsha, je suis bien aise de pouvoir enfin vous trouver. Dès que
votre vaisseau a pu être localisé, je me suis précipité sur les transmissions… cela
fait plus d’un mois que nous essayons de vous contacter, sans succès.
— Désolé, Valin, mais j’étais en mission top secrète… rien de grave j’espère ?
Le commandant du Defiance s’éclaircit la voix avant de reprendre.
— Justement si… j’ai… une mauvaise nouvelle à vous apprendre…
— Une mauvaise nouvelle ? Je vous écoute.
— Il s’agit de la Padawan Isil…
— Isil ? Que lui est-il arrivé ? Parlez, amiral, je vous écoute !
— Elle a été portée disparue en action.
— Disparue ? Mais, est-elle…
Il n’osa pas achever sa question.
— Nous n’en savons rien. Elle a disparu il y a cinq semaines et depuis, toutes
les tentatives pour localiser son vaisseau sont restées vaines.
Hiivsha, soudain très pâle, se laissa tomber sur une banquette au pied de
l’holonet.
— Cinq semaines… et moi qui jouais à l’agent secret pendant ce temps-là …
murmura-t-il effondré.
Très vite pourtant il se ressaisit et reprit en se relevant.
— Pouvez-vous me donner des détails, amiral ?
— Je vous propose de rallier le Defiance et je vous donnerai tous les éléments
sur cette affaire.
— Entendu, envoyez-moi vos coordonnées, je pars à l’instant même !
— Bien, je vous les transmets sur votre calculateur hyperdrive.
— Merci, Valin, on se retrouve dans quelques heures.

134
Vacances au soleil

Le cœur battant, en proie à d’affreux doutes et à des sentiments


contradictoires, il regagna son siège et consulta les données chargées dans le
calculateur.
— Changement de cap, P2-A2, nous irons sur Adarlon une autre fois. Ta
maîtresse a besoin de nous ! Direction le croiseur Defiance !
Après s’être assuré que les catalyseurs de champ puis le générateur de fusion
étaient chargés, il lança les boosters horizontaux d’hyperdrive et la fenêtre
d’ouverture hyperspatiale s’ouvrit.
— En avant ! lança-t-il tout haut en enclenchant l’hyperespace.

135
10 - Escapade en amoureux

— Crois-tu vraiment que ce plan peut fonctionner ? avait demandé Dark Zarek
incrédule en écoutant la proposition de son apprentie. Cela me paraît aussi
compliqué qu’hasardeux.
— J’en suis consciente, Maître. Cependant, jusqu’à présent vous n’avez guère
réussi à trouver le chemin du Temple, avait objecté Diva.
— Je le sais bien. Chaque fois que nous avons interrogé un prisonnier, soit il ne
savait rien, soit il a préféré mourir sans rien révéler. Et je ne peux quand même
pas explorer toute la planète depuis une breeay mantas en comptant sur la
chance pour le trouver. Déjà, trouver les ruines de la cité de l’ancien Temple
d’Édin était un heureux hasard…
— Puisque hormis l’élite des prêtres, il n’y a que le monarque qui connaisse
l’accès au Temple, il faut donc que ce soit le roi qui nous montre le chemin et
pour cela, il faut lui donner une bonne raison d’y aller à un moment prévisible
par nous.
Zarek buvait une coupe de vin et avait fait claquer sa langue en connaisseur.
— Les vignes d’Édéna sont étonnantes, ce vin est presque parfait. Mais dis-
moi, Diva, pourquoi ne pas utiliser son frère, le jeune Taimi, autour duquel tu as
tissé ta toile ?
La Theelin avait souri mystérieusement en s’amusant de l’intérêt que le Sith
portait à ses projets. Contrairement à beaucoup d’autres, c’était un bon maître
et il ne la maltraitait pas. En tout cas, pas souvent, juste lors d’épiques colères
qu’il lui était arrivé de piquer.
— Je contrôle Taimi, il est à moi et je le manipulerai comme je le voudrai
lorsque le moment sera venu. Il déteste son frère qui le traite comme un enfant
quand lui rêve de gloire et de puissance. Il se fane à l’ombre de l’aîné et n’attend
qu’une chose, c’est que son heure vienne pour révéler à tous ce qu’il croit être
son talent mais qui n’est en fait, que l’expression de sa profonde médiocrité.
C’est un atout dans notre jeu, certes, mais il fait parti du plan B… sauf si la
nécessité d’abattre la carte qu’il représente vient s’imposer d’elle-même. Ne
suis-je pas pour lui la charmante duchesse Dolmie de Tamburu, qu’il a sauvée de
la vile attaque ayant décimé toute son escorte… Dolmie, son actuelle maîtresse ?
— Il ne peut se douter de rien ? Et son frère, le roi ?
— Le duché de Tamburu est à l’opposé de la planète. C’est un petit territoire
replié sur lui-même que nous avons eu bien du mal à dégotter… mais que nous
136
Escapade en amoureux

tenons à présent entièrement entre nos mains depuis que nous nous sommes
débarrassé du duc et de sa famille qui par chance, était Theelin, comme moi… je
dois ajouter que la petite Dolmie me ressemblait plutôt. Je reverrai toujours les
grands yeux interrogateurs qu’elle avait lorsque je lui ai plongé l’un de mes
sabres à travers le corps. Elle est morte sans comprendre ce qui lui arrivait, la
pauvre.
Le Sith avait soupiré avec un sourire moqueur tout en levant les yeux au ciel.
— Enfin… si on a un plan B, alors… me voilà rassuré.
Diva lui avait alors adressé une grimace pour toute réponse.

Cette conversation avait eu lieu quelques jours plus tôt et, à présent, Zarek
observait, du haut des murailles de sa forteresse, les alentours hostiles du Désert
de Sang, immensité montagneuse stérile où les pierres rougeâtres des plateaux
et des canyons tortueux entaillaient comme des rasoirs les imprudents qui n’y
prenaient pas garde. Depuis ce jour, son apprentie n’avait pas communiqué avec
lui et il commençait à trouver le temps long.
*
* *
Calem avait tenu parole et dix jours après l’avoir proposé à sa future fiancée,
ils partaient tous les deux en direction d’Aretia sur la côte est du royaume. Tous
les deux c’était vite dit, car le monarque ne pouvait absolument pas se soustraire
entièrement au protocole et aux questions de sécurité. Aussi ce furent deux
breeay mantas aux armes du souverain qui s’élancèrent de la zone aéroportuaire
d’Édinu, escortées par six dragonnaux chevauchés chacun par trois membres
appartenant aux troupes d’élite de la Garde royale. Sur les flancs de chaque
dragonnal étaient montés deux long tubes capables de lancer des décharges
d’énergie d’une portée cinq fois plus élevée que les lances qui équipaient les
soldats. Ces canons étaient activés par l’homme du milieu, situé derrière le
conducteur de dragonnal tandis que le troisième à l’arrière était armé d’un
canon énergétique léger. Les animaux étaient partiellement revêtus d’une
protection destinée à absorber une grande partie de l’énergie pouvant être
projetée par les armes d’éventuels d’agresseurs.
Avant de partir, Calem avait confié à Jarval, dépité de ne pouvoir être du
voyage, la charge de veiller sur son frère Taimi, en charge par intérim du
Royaume en son absence. Dans l’esprit du roi, ce « veiller » se transformait en
« surveiller » car la confiance qu’il plaçait en son cadet était plutôt limitée.
Le cortège royal s’éleva dans un ciel chargé de petits nuages cotonneux
annonciateurs d’une possible dégradation du temps dans les jours à venir. Tout

137
L’eau de l’oubli

au long du voyage, Calem décrivit en détail à la jeune fille tout ce qu’elle pouvait
apercevoir au sol. Les breeay mantas volaient à une altitude relativement basse
pour qu’elle puisse jouir des paysages qui se dévoilaient à leurs yeux. Le roi était
touchant car on le sentait vibrer de plaisir chaque fois qu’il dépeignait et
nommait un village, un paysage, une rivière, une forêt… il connaissait son pays
presque sur le bout des doigts.
Au bout de plusieurs heures, ils purent distinguer la goutte que formait la
presqu’île d’Aretia, péninsule rocheuse longée de falaises s’élançant fièrement à
l’assaut de l’océan. Au nord, la côte était bordée de palmiers et longée de
magnifiques plages de sable blanc tandis qu’au sud, elle était sauvage et
escarpée, formée d’une multitude de petites criques dentelées abritant parfois
un petit port de pêche ou simplement quelques habitations isolées accessibles
uniquement par un vilain chemin cahoteux qui descendait en lacets serrés des
hauteurs de la falaise jusqu’au niveau de la mer.
— Si tu le veux, nous irons nous y baigner, proposa gentiment Calem
connaissant le penchant de Sali pour les bains de mer, en désignant de la main
l’étendue sablonneuse septentrionale.
Pour toute réponse, cette dernière posa délicatement sa main sur celle du roi
en lui adressant un sourire ravi.

Le cortège se posa sans encombre sur la plaine verdoyante de la zone


d’atterrissage d’Aretia où les futurs fiancés étaient attendus en toute discrétion
comme l’avait souhaité Calem. Un détachement militaire rendit les honneurs au
monarque puis l’oncle du roi, le duc Nathil, s’avança vers eux et prit
successivement Calem puis Sali chaleureusement dans ses bras. C’était un vieil
homme aux cheveux blancs, portant moustache et barbe de la même couleur et
débordant de vitalité.
— Comme je suis heureux de te revoir, ma petite-cousine. J’ai grand peine à
retrouver dans la sublime jeune fille que tu es devenue, la fillette que tu étais,
petite. Comment va notre cousin de roi d’Austra, ton père ?
— Il allait bien lorsque je l’ai quitté il y a un peu plus d’un mois de cela et il m’a
chargé de transmettre ses amitiés à toute la famille que je croiserai. Voilà qui est
fait, cousin.
Le vieux duc prit la jeune fille par les épaules et la dirigea, ainsi que le roi, vers
un petit groupe d’officiels.
— Il faudra que j’aille lui rendre une petite visite un de ces quatre… On ne
prend jamais le temps de communiquer pour s’échanger des nouvelles, et le
temps passe ! Au fait, la duchesse Klaara, ma tendre épouse, n’a pas pu venir

138
Escapade en amoureux

vous accueillir comme elle l’aurait souhaité… elle souffre du dos mais elle nous
attend au palais. Venez les enfants, que je vous présente au gratin de la ville…
personnalités que Calem connaît déjà, bien entendu, pour la grande majorité
d’entre eux.
Chacun s’inclina bien bas et loua la beauté de la future souveraine en termes
choisis. Les présentations terminées, l’aire d’atterrissage retrouva son calme, et
le cortège s’ébranla en direction des hautes murailles de la cité. Sur leur chemin,
des gens alertés par le déplacement des autorités, s’étaient spontanément
amassés le long des rues et lancèrent des ovations en jetant des pétales de fleurs
en direction de la princesse montée sur un magnifique corinal noir de jais
soigneusement pomponné.
— Vive la princesse Sali ! Vive le roi ! hurlaient-ils à tue-tête.
La jeune fille souriait gracieusement à tous ces gens qu’elle voyait pour la
première fois, à cette foule bigarrée dans laquelle des centaines d’espèces
étaient représentées, se pressant les unes contre les autres pour la regarder
passer. Certes la liesse n’équivalait pas à la fièvre qui s’était emparée d’Édinu
lors de son arrivée dans la capitale, dont les avenues avaient été littéralement
recouvertes de fleurs sur son passage. Mais la spontanéité des habitants d’Aretia
qui n’avaient pas été prévenus de la venue du souverain et de sa future épouse,
était touchante et émut profondément le cœur de la princesse.
Enfin, ils franchirent la seconde enceinte, plus petite, qui protégeait le palais
ducal et le calme revint. Les portes se refermèrent sous les acclamations de la
populace, et le bruit des sabots des montures résonna sur les pavés de l’allée
montant vers l’entrée du bâtiment qui ressemblait plus à un grand manoir qu’à
un véritable palais.
La réception fut agréablement chaleureuse et familiale, tout le monde fut très
prévenant avec Sali. La fin de journée s’écoula gaiement, sous les rires
provoqués par les histoires pittoresques dont les abreuva le vieil oncle du roi. Le
soir venu, Sali regagna sa chambre après avoir pris congé de Calem, la coutume
voulant que les futurs fiancés ne fassent pas lit commun avant d’être mariés.

Les trois jours qui suivirent furent une véritable bouffée d’air frais dans
l’existence de Sali. Entre les promenades au grand air, le long des hautes falaises
découpées qui se dressaient fièrement à l’extrémité de la presqu’île ; la visite de
magnifiques monuments, de musées, de temples pittoresques ; une partie de
pêche au gros et une séance de tir à l’arc lors de laquelle Sali démontra une
adresse extraordinaire qui laissa rêveur la totalité de la gent masculine
présente, elle fut aux anges. Seule ombre au tableau, un sentiment

139
L’eau de l’oubli

indéfinissable qui la taraudait, comme la vague impression que Calem ne


parvenait pas à se rapprocher d’elle autant qu’une future épouse aurait pu
l’espérer. Non pas qu’il manquait d’attention à son égard, au contraire, il se
montrait très prévenant et tout à fait charmant, mais il lui apparut confusément
qu’un certain élan lui faisait défaut. Elle-même n’éprouvait-elle pas la même
sensation vis-à-vis de lui ? Elle finit par se persuader que c’était sa propre
réserve qu’elle projetait sur le roi et se dit, avec une pointe de nostalgie presque
obsédante, que tout cela finirait bien par passer une fois le mariage consommé.

Le dernier soir, le duc Nathil fit un cadeau à la princesse d’Austra.


— Mon enfant chérie, déclara-t-il sans ambages, je tiens à être le premier à te
faire un présent de mariage, même si celui-ci se fait encore un peu attendre,
ajouta-t-il en clignant de l’œil. Viens, suis-moi.
Il prit Sali par un bras et Calem par l’autre et les entraîna dans les jardins du
manoir, arpentés par les inévitables gardes du corps qui n’étaient jamais bien
loin. L’un d’eux annonça discrètement dans le petit appareil de communication
rivé autour de son poignet.
— Leurs majestés sortent dans les jardins.
Au centre de la pelouse principale attendait paisiblement un magnifique
dragonnal d’un pelage noir brillant qui les regardait venir vers lui avec des yeux
vert émeraude d’une rare intensité.
— Il s’appelle Kro’Moo et il a deux ans. C’est un animal splendide, le plus
rapide que j’ai jamais vu et d’une rare affection. Il vient des élevages de Dracnu,
les plus réputés de la planète. Quand je l’ai vu, il y a un mois de cela lors de ma
dernière visite chez eux, j’ai tout de suite pensé à toi.
Sali embrassa son parent avec affection. Depuis qu’ils étaient à Aretia, le duc
n’avait cessé de prévenir tous ses besoins et avait fait montre d’une réelle
affection indéfectible à son égard. Il faut dire que son caractère simple et enjoué
faisait de lui une personne naturellement attachante que les personnes de son
duché appréciaient sincèrement.
— Merci grand cousin ! susurra la princesse à son oreille.
Tout ravi de la joie spontanée qui illuminait les yeux de la jeune fille, il tapota
affectueusement sa joue.
— Il aime voler autant que toi tu aimes faire du corinal d’après ce qu’on m’a
dit, alors ne le fais pas attendre.
— C’est que je n’ai pas l’habitude de diriger un dragonnal, mon père a toujours
refusé de m’en laisser monter un, sans lui pour le manœuvrer.

140
Escapade en amoureux

— Ton père a toujours été un papa-poule et un éternel inquiet dès qu’il


s’agissait de toi. Je me rappelle le jour où je t’avais offert un petit corinal… tu
étais encore haute comme trois pommes… ce jour-là, j’ai bien cru qu’il allait tout
bonnement m’étrangler. Mais ne t’inquiète pas, Kro’Moo est un animal des plus
intelligents et il est capable de trouver sa route tout seul comme un grand pour
peu que tu lui indiques simplement dans quelle direction tu souhaites aller. Vas-
y, va faire un tour… si Calem le permet naturellement.
Il aurait été difficile au jeune roi d’aller à l’encontre de son oncle et de sa
future fiancée réunis, aussi se contenta-t-il d’approuver de la tête avec un
sourire convenu. Là-dessus, Sali s’approcha de l’animal qui émit un petit bruit de
gorge avant de tirer la langue pour lécher la main qu’elle lui tendait.
— Kro’Moo ? Je m’appelle Sali… tu veux bien de moi ?
Comme s’il avait compris, l’animal secoua la tête de haut en bas à plusieurs
reprises puis ferma les yeux en laissant entendre une sorte de gros
ronronnement guttural pendant que Sali lui frottait le bout du museau.
— Ça te dirait d’aller faire un tour au-dessus de la ville ?
Pour toute réponse, Kro’Moo se coucha très intelligemment sur le ventre pour
que la jeune fille puisse aisément monter sur lui et, lorsqu’après s’être
harnachée elle le sollicita pour prendre son envol, il s’élança dans le mauve du
couchant et décrivit de grands cercles autour de la capitale du duché. Les
cheveux flottant dans le vent, Sali se sentit envahie par une ivresse débordante.
Plus rien ne semblait exister qu’elle seule dans le ciel d’Édéna. Elle aurait voulu
que son dragonnal puisse s’élancer tout droit dans l’éther afin de s’enfuir vers les
espaces infinis de l’univers. Ce fut un moment magique. Mais il fallut bien
revenir sur la terre ferme, ce qu’elle fit à contrecœur alors que l’obscurité
commençait à recouvrir le pays.
À peine eut-elle mis le pied à terre qu’elle s’élançait vers Calem toujours
debout aux côtés de son oncle.
— Il est magnifique, ne trouves-tu pas ?
Le roi fit oui de la tête.
— Mais promets-moi d’être prudente avec lui, ne put-il s’empêcher d’ajouter.
Nathil s’exclama.
— Ah non, mon garçon, tu ne vas pas te mettre à parler comme Tyendal, son
père. Cela suffit. Sali est une grande personne capable de penser par elle-même
et de prendre ses responsabilités. N’oublie pas que tu veux en faire la souveraine
d’Édéna ! Ce n’est plus une enfant et je crois qu’elle a tout à fait la tête sur les
épaules pour savoir ce qu’elle doit faire et ce qu’elle peut faire. Et j’espère que
tu ne vas pas la transformer en une jeune femme triste et morose comme un

141
L’eau de l’oubli

petit oiseau qu’on a jeté dans une cage dorée, parce que sinon, je viendrai
jusqu’à Édinu pour la délivrer !
Calem rit devant la remontrance si touchante de son oncle et prit Sali dans ses
bras.
— Je vois que tu as un farouche défenseur de ta liberté. Non, mon oncle,
rassurez-vous, je ne l’enfermerai pas dans une prison dorée et je veillerai moi-
même à ce que les portes du palais restent toujours grandes ouvertes pour elle.
Simplement, il me parait normal de me préoccuper d’elle.
Nathil tapota l’épaule du roi.
— Je te le concède Calem, mais pas trop tout de même. Sur ce, allons manger
quoique, j’ai presque l’appétit coupé à l’idée que vous nous quittez demain.
J’espère vous revoir très bientôt.
— Il faut bien que je reprenne en main les affaires du royaume… je n’ai que
très peu confiance dans les talents de Taimi pour assurer l’intérim.
— Tu noircis le tableau, protesta le duc avec son indulgence coutumière, Taimi
est encore un jeune homme mais c’est un garçon fiable et fidèle qui s’acquittera
au mieux des tâches que tu voudras bien lui confier. Fais-lui confiance, tu ne le
regretteras pas.

Le lendemain, le futur couple royal prenait à regret congé du duc et de la


duchesse d’Aretia.
— Nous nous reverrons sous peu… il y a le bal des quarante jours qui est ta
présentation officielle à tout le Royaume… dans dix jours si je ne m’abuse, puis
les fiançailles et enfin le mariage, dit Nathil à Sali, mais ce ne sera pas pareil… il y
aura tant de monde !
— On trouvera bien un moment pour bavarder ensemble, promit la jeune fille
avec une fraicheur toute spontanée.
— J’y compte bien, déjà que les réceptions mondaines me font mourir d’ennui,
si tu ne prends pas le temps pour bavarder avec ton vieux cousin Nathil, tu auras
définitivement ma mort sur la conscience.
Sali se mit à rire et embrassa longuement le duc et la duchesse qui s’essuyait
discrètement les yeux avec un joli mouchoir finement brodé.
Puis, sous le regard du vieux couple qui agitait les bras avec une touchante
simplicité, le cortège prit l’air en direction de la côte nord pour quelques heures
de farniente au soleil.

À grands éclats de rire, Sali éclaboussa son futur époux pour repousser son
assaut avant de se retourner et de plonger dans une déferlante avec la souplesse

142
Escapade en amoureux

et la grâce d’une sirène. Calem, qui n’eut pas le temps de l’imiter, sentit le
tourbillon blanc le bousculer avant de le renverser pour le traîner presque
jusqu’à la plage. Sali revint vers lui en sautant dans l’eau pour courir plus vite.
— Les vagues c’est pas ton truc on dirait, railla-t-elle comme il se relevait en
toussant et crachant de l’eau.
— Euh non, j’avoue que je préfère me baigner dans un lac ou une rivière…
d’abord l’eau n’est pas salée et il n’y a pas de vagues.
Sali le prit par la main et l’entraîna vers les serviettes qui attendaient à la
lisière de la végétation à l’ombre des palmiers.
— Heureusement qu’il n’y a personne, commenta-t-elle en séchant
sommairement ses cheveux. Je vois d’ici les journaux locaux : le roi Calem et la
princesse Sali en maillots prenant un bain de soleil, sur une plage de la Côte
Blanche.
Elle se laissa tomber sur la serviette après l’avoir soigneusement étalée sur le
sable.
— C’est ça que j’appelle être libre, fit-elle dans un soupir de bien-être.
— Il ne s’en faut que des hommes qui veillent à ce que personne ne
s’approche à moins de cinq cents mètres à la ronde.
— Tu as raison… pour l’intimité, on repassera.
Il l’imita en se mettant sur le flanc pour la contempler.
— Sali, tu crains de te sentir enfermée si tu deviens reine, c’est ça ?
La jeune fille fit une moue approbative. Calem se pencha vers elle et
l’embrassa.
— Je te promets que tu pourras te promener autant que tu voudras s’il n’y a
que ça pour te rendre heureuse.
— C’est vrai ? demanda-t-elle avec une naïveté touchante.
— Parole de roi.
Sali souleva sa poitrine dans une profonde inspiration avant de répondre en
expirant.
— D’accord, je veux bien devenir ta reine.
En silence, Calem la prit dans ses bras et ils restèrent un long moment enlacés
dans plus penser à rien d’autre qu’à déguster la félicité de l’instant.
Sali se sentait malgré tout heureuse d’être étendue là, sur le sable, aux côtés
de Calem. Elle le regardait en souriant, détaillant du regard la régularité de ses
traits fins, les maxillaires un peu saillants qui lui donnaient une expression de
force rassurante, et les muscles qui sculptaient hardiment son torse. Un grand
oiseau de mer passa en criant au-dessus de leur tête et entama de grands cercles
en tournoyant à l’aplomb des vagues.

143
L’eau de l’oubli

— Je ne voudrais pas être le poisson qu’il est en train de pister, commenta Sali
allongée sur le dos en protégeant ses yeux du soleil pour mieux observer son
manège.
Calem se dressa à demi et s’efforça de prendre un air carnassier.
— C’est la loi de la jungle, ma petite, le plus fort mange le plus faible. Miam !
Il imita devant son visage la patte d’un félin en train de déchiqueter sa proie.
Elle rit doucement.
— C’est ainsi que vous me voyez, Votre Majesté ? Comme une proie à
croquer ?
Calem fit ballotter sa tête plusieurs fois en murmurant longuement.
— Mmm…
— Que signifie ce hum ? N’auriez-vous pas le courage de vous prononcer sur le
sujet, sire ?
L’éclat bleu, légèrement moqueur, des yeux de la jeune fille était éblouissant
et d’une rare pureté. Il évoquait l’azur d’un petit lac dans lequel on avait envie
de se noyer.
— C’est que, je te vois venir, dit Calem. Si j’acquiesce, tu vas crier au scandale
et au machisme.
— Et si tu n’acquiesces pas ?
— Tu vas me sortir quelque chose comme : « Oh, c’est dommage… j’aurais tant
voulu être ta jolie petite proie pour que tu me mange toute crue ».
— Cruel dilemme, susurra Sali en prenant une grosse voix humoristique.
Comment va donc s’en sortir le jeune et beau roi d’Édéna ? Vous le saurez en
regardant le prochain épisode des aventures de Sali et Calem à la plage !
Ils éclatèrent de rire.
— De toute façon, dans les deux cas, je perds, finit-il par conclure, les femmes
sont machiavéliques !
Il se tenait allongé sur le flanc au-dessus d’elle, le coude sur la serviette et
l’avant-bras dressé vers le ciel, menton posé dans le creux de sa main.
— On t’a déjà dit que tu ressemblais à un ange ?
— Mmm… je ne me rappelle pas… mais maintenant que tu l’as dit…
L’air de rien, il dessinait du bout des doigts de sa main libre d’invisibles figures
géométriques sur sa peau bronzée, effleurant son corps entre le bas et le haut
de son maillot, tournant autour de ses seins avant de redescendre pour
recommencer. Sali fermait les yeux sous la tendre caresse.
— Il faudrait qu’un tel moment ne finisse jamais, murmura-t-elle avec sur les
lèvres un rayon d’extase qui le disputait à l’éclat du soleil.

144
Escapade en amoureux

— Tu te rappelles, quand nous étions enfants, nous voulions nous transformer


pour nous échapper de nos parents… te rappelles-tu en quoi nous voulions le
faire ?
Sali fronça les sourcils pour rassembler ses souvenirs.
— Non, avoua-t-elle au bout d’un instant, je ne m’en souviens pas.
— Ah bon, fit Calem avec une légère moue de dépit. Pourtant, moi, je m’en
rappelle comme si c’était hier. Nous étions allongés dans l’herbe au bord d’une
petite rivière et nos parents partageaient un pique-nique un peu plus loin… c’est
d’ailleurs la dernière fois que nous nous sommes vus, enfants, ajouta-t-il avec
une pointe de nostalgie dans la voix. Après ma mère est morte et plus rien n’a
été comme avant.
Il y eut un instant de silence durant lequel Sali fit un travail de mémoire qui
resta vain.
— Non, je suis désolée, je n’en ai pas le moindre souvenir. En quoi voulions-
nous nous transformer ?
Calem cessa ses caresses et se rallongea sur le dos en croisant les bras derrière
sa nuque.
— Si tu ne t’en rappelles pas, inutile que je te le dise.
Sali tourna son visage vers lui.
— Oh, Calem, tu ne vas pas bouder parce que ma mémoire me joue des
tours ? Vas-y, dis-moi !
— Non, persévéra le jeune homme. Je ne te le dirais que lorsque nous aurons
fait l’amour tous les deux… lors de notre nuit de noce !
Sali se pencha à son tour au-dessus de lui.
— C’est quelque chose qu’on peut arranger, là, tout de suite si tu y tiens ?
— Non, non… la coutume veut que le roi ne connaisse sa reine qu’après les
épousailles.
— Tu n’as pas envie de moi ? persiffla Sali en se rapprochant jusqu’à effleurer
les lèvres de son futur fiancé avec sa bouche.
Il ne bougea pas, malgré le désir qu’il sentait monter en lui.
— Si, souffla-t-il, mais je saurais me faire violence pour attendre.
La princesse fit à son tour une moue de dépit et tordit sa bouche en se
recouchant sur le dos avant de croiser les bras sur sa poitrine.
— Tant pis pour toi… tu ne sais pas ce que tu perds.
Un cri strident déchira l’air et le grand oiseau blanc plongea dans l’écume en
disparaissant totalement dans la mer, avant d’en émerger, battre des ailes et
reprendre son vol un gros poisson dans son bec.
— En voilà un qui a su trouver sa proie, commenta Sali d’un petit air pincé.

145
L’eau de l’oubli

— Pour le meilleur… et pour le pire, compléta Calem sentencieusement.

Le soleil commençait à décliner lorsque le futur couple royal reprit à


contrecœur le chemin du retour. Soudain, Calem décida d’effectuer une halte
pour rendre visite à un vieil ami de son père qui vivait dans les environs.
— Il y a un vieil ami de mon père qui vit non loin d’ici, expliqua le jeune
homme, il a perdu sa femme il y a quatre ou cinq ans. Mon oncle m’a dit qu’il
court une rumeur comme quoi il aurait retrouvé une compagne, jeune et très
belle, blonde comme toi…
— Et tu es curieux de savoir à quoi elle ressemble, compléta Sali en riant. C’est
pas bien d’être curieux comme ça, une femme ce n’est pas une bête curieuse.
— Évidemment non, acquiesça Calem avec un sourire en coin, et puis elle ne
peux pas être aussi belle que toi.
— Alors, pourquoi tu veux la voir ?
— Pour en être sûr.
Devant l’air moqueur du roi, Sali ne put s’empêcher de lui donner un coup de
poing sur l’épaule.
— Ça, tu me le paieras !
Il l’embrassa.
— Je plaisantais… personne ne t’arrive à la cheville mon cœur.
Le cortège fut donc détourné vers les plaines d’Aretia en direction d’une
propriété qui resplendissait au milieu d’un grand parc.
*
* *
Sa longue natte blonde ondulant dans le vent, Iella menait grand train sans
ménager sa monture qui ne demandait qu’à donner la pleine puissance de ses
muscles. Courir était la première nature du corinal et il pouvait tenir la distance
et la vitesse de façon impressionnante.
Cela faisait à peine une semaine qu’Iella avait été vendue comme esclave mais
pour elle, cela représentait déjà une vie. Sa seule consolation était la relative
liberté dont elle jouissait mais qui avait ses limites : celles de la propriété de son
Excellence Phileo Gau’Am-Soor !
À son passage en bordure des immenses champs de bafia, une plante si fragile
qu’elle ne pouvait être récoltée qu’à la main avec d’infinies précautions, les
esclaves qui travaillaient levèrent les mains vers elle pour la saluer. Sa popularité
toute récente, remontait à trois jours à peine.

146
Escapade en amoureux

Elle se trouvait à présent sur une petite colline d’où elle pouvait observer la
plaine cultivée et au loin, la grande tache verte formée par le domaine entouré
d’arbres. C’est là-bas qu’elle venait de passer sa première semaine de captivité
en tant qu’esclave. Les souvenirs de ces sept jours remontèrent à sa mémoire.

Elle se rappela la soirée glaciale du soir où elle avait été vendue tel un animal
de compagnie. La froideur de madame Xavia et les regards inquisiteurs des
invités de monsieur Gau’Am-Soor qui ne se gênaient pas pour la dévisager avec
insistance comme on le ferait avec une bête curieuse. Iella aurait voulu pouvoir
se recroqueviller dans une coquille comme un escargot craintif, mais rien ne lui
permit d’échapper à cette ambiance et elle dut se faire violence pour ne pas
céder aux larmes qui menaçaient d’exploser à tout moment en grosses cascades
déferlant le long de ses joues empourprées. Serrant les dents, elle tint bon
jusqu’au moment où, les invités étant partis, il fallut qu’elle se rende dans la
chambre du « maître » suivie par Adrea et ce, pendant que son Excellence
montait par l’ascenseur qui lui était réservé. La gouvernante lui choisit une
chemise de nuit légère qu’elle dut enfiler devant elle et le vieil homme,
supportant cette nouvelle humiliation sans rien montrer. Puis madame Xavia
montra à la jeune fille ce qui lui incomberait de faire désormais toute seule, à
savoir assister son maître pour le bain puis pour le coucher. Enfin, celle que Iella
se complaisait déjà à surnommer « la virago » dans sa tête, se retira pour les
laisser seuls.
La jeune fille se coucha, en proie aux plus vives craintes et à une peur
incontrôlée de ne pouvoir en supporter davantage. Elle sentait le regard du vieil
homme tourné vers elle et se contenta de fixer le plafond en essayant de
réprimer de légers tremblements involontaires.
— Tu as froid ? demanda-t-il soudainement dans le silence de la nuit.
Iella fit non de la tête.
— Tu as peur de moi ? De ce que je pourrais te faire… ou te demander de
faire ? insista-t-il d’une voix étonnamment douce.
Elle ne bougea pas. Gau reprit.
— Évidemment, je te comprends… une jeune fille, un vieil homme, infirme de
surcroît… ce n’est pas très… élégant.
Comme elle ne disait toujours rien, il continua.
— Tu sais ma petite Iella, j’ai perdu mon épouse il y a quatre ans. Elle a été
l’autre moitié de moi-même durant cinquante années d'un profond bonheur.
Lorsqu’elle m’a quitté, j’ai tout perdu… on ne peut pas vivre à moitié n’est-ce
pas ? Et puis, j’ai survécu malgré moi, tant bien que mal, mais son absence me

147
L’eau de l’oubli

pesait tellement que j’ai voulu essayer de la remplacer… ou du moins, de


combler le vide qu’elle laissait autour de moi.
Il lâcha un petit rire gêné.
— Ça doit te paraître bête ou obscène de vieilles personnes amoureuses
comme des adolescents… c’est pourtant ce que nous étions encore, juste avant
sa mort.
Cette fois-ci, Iella, touchée par la douceur inattendue de cet homme qui
n’avait pas lâché plus de trois mots d’affilée durant la journée, laissa échapper
timidement.
— Non… je trouve cela émouvant.
Elle sentit des doigts tremblotants effleurer sa joue délicatement.
— Tu es bien compréhensive avec un homme qui t’a achetée comme on
achète un chien ou un meuble. C’est très compatissant de ta part.
— J’espère pouvoir vivre pareil amour moi aussi, avoua-t-elle en notant
intérieurement sa propre contradiction puisqu’elle souhaitait se destiner au
Temple il y avait encore quelques jours de cela.
— Pourquoi pas ? Tu es si jeune et moi si vieux… si tu me sers bien, je prendrai
des dispositions pour que tu sois affranchie à ma mort… qui ne saurait trop
tarder hein ? Ensuite tu finiras bien par rencontrer l’amour de ta vie, j’en suis
certain.
Il lui adressa un clin d’œil qu’elle ressentit plutôt qu’elle ne le vit.
— Comment était Renatia ? demanda Iella sans trop savoir pourquoi elle
relançait une conversation qu’il y avait à peine quelques minutes, elle redoutait
tant.
— Renatia ? répéta le vieil homme d’une voix qui laissait transparaître une
émotion encore vive, tu l’appelles par son prénom ? J’en suis très heureux… oui,
très heureux… Ici les gens ne disent pudiquement que « Madame », et encore…
ils évitent soigneusement d’en parler… C’était une femme très belle, presque
aussi belle que toi, douce et pleine de vie… amusante aussi et très câline… elle
avait les mêmes cheveux que toi… Elle donnait à cette maison un perpétuel air
de fête, chantonnant à toute heure du jour… rien à voir avec cette virago de
madame Xavia.
Iella ne put s’empêcher de pouffer.
— Ai-je dit quelque chose de drôle ? interrogea Gau avec lui aussi un léger
sourire.
— C’est votre mot… virago… c’est comme ça que je l’ai baptisée dans ma tête.
Ils rirent tous les deux comme deux écoliers qui disent du mal de leur
maîtresse en cachette.

148
Escapade en amoureux

— Je ne devrais sans doute pas poser la question, mais… comment votre


femme vous a-t-elle quitté ?
— Tu es la première qui s’intéresse à elle depuis si longtemps… on ne me parle
jamais d’elle. Les gens doivent croire bien faire en cela alors que c’est tout le
contraire, j’aimerais qu’on me parle d’elle tous les jours ! Elle est tombée malade
un beau matin et aucun médecin n’a pu la sauver. Elle est morte dans mes bras…
je sens encore son odeur quand je ferme les yeux.
Il réprima un sanglot et Iella sentit son cœur se serrer.
— Je crois qu’il vaut mieux ne plus parler de choses tristes pour le moment,
reprit le vieil homme, elles m’empêchent de dormir et ce soir, je me sens bien de
te savoir à mes côtés. Ta présence seule suffit à me réconforter… je n’en
demande pas plus. Bonne nuit Iella.
— Bonne nuit votre Excellence.
— Appelle-moi Phileo, je t’en prie, petite Iella.
— Mais madame Xavia…
— Oublie ce qu’Adrea t’a dit, ce n’est pas elle qui commande… même si parfois
elle le voudrait bien !
Gau’Am-Soor n’avait plus dit un mot par la suite mais il avait été long à trouver
le sommeil et Iella s’endormit la première sous son regard.

La jeune fille avait très vite apprivoisé son maître par ses attentions soutenues
et sa gentillesse naturelle, à tel point que madame Xavia commença à considérer
d’un mauvais œil la relation de sympathie profonde qui s’installait à l’évidence
entre son Excellence et son esclave. Elle commença à craindre que cette dernière
ne prenne un ascendant trop grand sur le vieil homme, que la gouvernante
estimait finalement trop vulnérable à ses charmes. Mais quelque part, il était
trop tard pour se débarrasser d’elle. Au bout d’à peine trois jours, Gau’Am-Soor
paraissait déjà transformé et se montrait plus loquace qu’avant, comme du
temps « de Madame ». Il riait plus volontiers devant la gaité de Iella et autorisa
cette dernière à de longues escapades en corinal dans l’immensité de sa
propriété. Son Excellence possédait de superbes spécimens qu’il avait montés
avec passion du temps où il était plus jeune. C’est d’ailleurs suite à une chute de
corinal qu’il avait perdu l’usage de ses jambes. Son épouse ne s’en était jamais
vraiment remise.

Le quatrième jour, Iella lisait tranquillement allongée au soleil dans un hamac


installé entre deux piliers, sur le bord de la terrasse qui courait le long de la
demeure. La bibliothèque de Gau’Am-Soor regorgeait de splendides livres que

149
L’eau de l’oubli

plus personne ne lisait depuis la mort de Renatia et la jeune fille avait demandé
la permission d’en choisir un. Naturellement, Madame Xavia avait tout d’abord
refusé, arguant du fait que chacun d’eux valait une petite fortune et que
l’esclave de Monsieur n’avait pas besoin de lire pour remplir ses fonctions. Sans
se démonter, Iella en avait parlé le soir venu à Son Excellence dans le calme de la
chambre à coucher, et avait immédiatement obtenu la permission d’en prendre
autant qu’elle en souhaiterait.
La gouvernante marqua le coup sans rien dire, mais ses lèvres pincées n’en
furent que plus éloquentes. Non, vraiment, la façon dont cette fille prenait
progressivement de l’importance dans la maison, ne lui convenait pas du tout !
Elle se promit de la tenir à l’œil, et de guetter la moindre faute répréhensible
pour la rabaisser au rang qui était le sien : celui d’esclave.
L’occasion s’en présenta le jour précisément où Iella lisait confortablement
installée dans son hamac, en maillot de bain, au grand dam d’Andrea qui ne
pouvait rien dire, Son Excellence s’étant favorablement prononcé sur le port de
cette tenue lorsqu’Iella le souhaiterait. C’était d’ailleurs avec un plaisir non
dissimulé qu’il la voyait déambuler ainsi dans la maison les jours de chaleur.
Ania’Tollia était une petite Twi’lek de onze ans, esclave née d’un couple
d’esclaves travaillant pour Son Excellence. Le travail des champs étant encore
trop pénible pour elle, Ania faisait partie de la domesticité sur laquelle régnait
sans partage madame Xavia.
Cet après-midi-là, Adrea se reposait sur un rocking-chair d’osier blanc, sur la
terrasse, non loin de l’endroit où lisait Iella. Le silence régnait car bien entendu, il
n’était pas question pour elle de faire la conversation à une esclave. Soudain, la
gouvernante agita une petite clochette d’un geste impératif et la petite Alia
s’était empressée de montrer sa frimousse rose aux joues parsemées de petites
taches rose foncé. Elle avait demandé après avoir fait une rapide révérence.
— Oui, Madame ?
— Ania, du thé et vite !
La petite était partie aussitôt à l’intérieur de la maison et quelques minutes
s’écoulèrent. Le temps devait s’écouler plus lentement pour Madame Xavia que
pour toute autre personne, car au bout de seulement trois courtes minutes, elle
se leva d’un mouvement impatient en grommelant.
— Mais que fiche donc cette petite fainéante ? Il ne faut pas si longtemps
pour préparer du thé tout de même.
Iella avait distraitement allongé le cou pour regarder dans sa direction avec un
petit sourire en coin. Décidément, la virago était une personne exécrable.

150
Escapade en amoureux

La gouvernante pénétra d’un pas brusque dans le salon qui ouvrait sur la
terrasse au moment précis où la petite Twi’lek arrivait avec le plateau, et entra
en collision avec cette dernière. Malgré la dextérité de l’enfant, le thé qui se
trouvait dans une grande tasse évasée déborda sous le mouvement qu’elle fit, et
quelques gouttes tombèrent sur le tapis. Aussitôt madame Xavia hurla.
— Maladroite ! Un tapis tout propre !
Ania leva un regard désespéré vers l’immense gouvernante dont les yeux en
fureur laissaient présager une sanction immédiate. La petite se mit à trembler
comme Adrea levait la vers au-dessus de son visage, et recula instinctivement
pour se protéger de la gifle. Dans son mouvement, elle bouscula un guéridon sur
lequel reposait un vase ancien d’une grande valeur qui tomba et se brisa sur le
sol.
— Non ! cria la gouvernante, le vase Hintua de Madame ! Monstre ! Sale
petite garce, tu vas me payer ça ! Paar ! appela-t-elle proche de l’hystérie en
prenant des mains le plateau de la petite domestique pour le poser sur une
table. Paar !
Le colosse arriva presqu’aussitôt avec, enroulé à sa ceinture, le fameux fouet
électrique qui terrorisait les esclaves du domaine et dont il ne se séparait jamais.
— Le fouet pour cette misérable vermine ! ordonna madame Xavia.
Avec un sourire presque sadique, il détacha la lanière et la leva vers la jeune
Twi’lek apeurée. Au même moment, Iella, alertée par les cris d’orfraie de la
virago, entra à son tour dans la pièce et jaugea en un clin d’œil la situation.
— Qu’est-ce que vous faites ! demanda-t-elle d’une voix qui claqua. Vous
n’allez pas fouetter cette fillette tout de même ?
La gouvernante tourna vers elle un visage rouge de colère comme si la jeune
fille venait de commettre un acte de lèse-majesté.
— De quel droit venez-vous interférer dans mes affaires, esclave ? Retournez
à votre lecture ou je vous fais donner le fouet à vous aussi ! Non, mais pour qui
vous prenez-vous ?
Iella n’en fit rien mais au contraire, se rapprocha de la Twi’lek auprès de qui
elle s’agenouilla avant de la prendre dans ses bras comme une mère protégeant
son enfant.
— Je vous interdis de toucher Ania ! siffla-t-elle en mitraillant la gouvernante
des yeux. Si vous voulez fouetter quelqu’un, faites-le sur moi !
Adrea Xavia en resta un instant interloquée de tant d’insolence. Elle était si
rouge qu’on pouvait craindre qu’elle eût une attaque. C’est en bafouillant,
qu’elle reprit.
— Écartez-vous… de cette… misérable créature !

151
L’eau de l’oubli

— Jamais, lança Iella en resserrant son étreinte autour de la petite Twi’lek.


— Vous l’aurez voulu ! fulmina la gouvernante. Paar, fouette-là !
Le colosse hésita un instant malgré l’ordre reçu. C’est qu’il s’agissait quand
même de la compagne de son Excellence et les rapports qu’ils entretenaient l’un
avec l’autre ne lui avaient pas échappé.
— Fouette-la, répéta Xavia au comble de l’exaspération en frappant le sol d’un
pied, ce n’est qu’une simple esclave elle aussi ! Je te l’ordonne !
Le noir céda. Le fouet s’abattit sur les épaules d’Iella en lui arrachant un cri de
douleur. Quelques larmes montèrent à ses yeux cependant que l’onde électrique
semblait lui dévorer les chairs. Mais elle ne bougea pas et au contraire, se tourna
un peu plus vers l’enfant, présentant son dos nu à la morsure du prochain coup.
— Recommence ! ordonna la gouvernante au noir de plus en plus hésitant.
Il considéra un instant la superbe silhouette de Iella, recroquevillée autour de
l’enfant qui pleurait contre sa poitrine et releva comme à regret le fouet. C’est
que même si la lanière n’abimait pas la chair comme un fouet classique, il avait
peur de la réaction du Maître.
Il avait raison car au même moment, une voix sèche et impérative tonna à
l’entrée de la pièce.
— Arrêtez immédiatement ! Cela suffit ! Laissez-les toutes les deux !
La gouvernante et le colosse se retournèrent vers Gau’Am-Soor et la première
protesta vivement.
— Mais votre Excellence, cette petite maladroite a brisé le vase Hintua de
votre mère !
— Qu’est-ce que cela peut vous faire ? riposta le vieil homme, il n’était pas à
vous que je sache ! Je vous interdis à tout jamais de lever la main sur ma petite
Iella sous quelque prétexte que ce soit ! M’entendez-vous ? Et d’abord, je ne l’ai
jamais aimé ce vase !
Dans son emportement, il s’était soulevé à la force des bras sur son fauteuil
avant d’être pris d’une violente quinte de toux qui le fit retomber dans son siège.
Lâchant la petite, Iella se précipita vers lui pour venir à son aide.
— Allons, calmez-vous Phileo, respirez profondément, lui dit-elle en lui
tapotant le dos, là, ça va mieux ?
Le vieil homme prit sa main dans les siennes.
— Oui, Iella, ça va mieux. Je suis désolé de tout ça, je n’ai jamais voulu…
— Non, c’est moi qui suis désolée, je n’ai pas su garder la place qui était la
mienne… mais je m’insurge contre le traitement réservé à cette enfant pour une
simple maladresse, d’ailleurs provoquée par madame Xavia.
Cette dernière s’indigna en s’empourprant de nouveau.

152
Escapade en amoureux

— Petite effrontée, voilà qu’elle remet ça ! Vous n’allez pas supporter cela,
Excellence ?
Le vieil homme les regarda tous les quatre et fit signe à la petite Twi’lek de
sortir, ce que cette dernière fit sans demander son reste.
— Puisque nous sommes tous réunis, je vais mettre les choses au clair.
Dorénavant, vous considérerez Iella comme ma compagne au même titre que si
elle était mon épouse !
Adrea Xavia se cabra, bouche bée. Son visage tourna à l’écarlate comme si elle
allait faire une attaque. Phileo poursuivit comme si de rien n’était.
— Désormais, Iella sera votre nouvelle maîtresse de maison et vous la
respecterez et lui obéirez en tant que telle, suis-je assez clair ? M’avez-vous bien
compris tous les deux ? Vous donnerez les ordres en conséquence à toute la
domesticité, à tous les esclaves et employés du domaine. Chacun l’appellera
« mademoiselle Iella » !
Paar inclina respectueusement la tête et murmura à l’intention de la nouvelle
maîtresse.
— Je vous demande pardon pour le coup de fouet, mademoiselle Iella.
— Je vous pardonne, Paar, répondit gentiment la jeune fille, s’attirant en
retour un sourire reconnaissant du colosse.
— Quelque chose à rajouter madame Xavia ? interrogea Gau avec un sourire
satisfait.
La gouvernante bafouilla quelque chose d’inintelligible du bout de ses lèvres
tremblantes.
— Nous sommes donc d’accord, en conclut son Excellence en levant le visage
vers sa jeune compagne. Viens, Iella, allons sur la terrasse. Madame Xavia, vous
nous servirez le thé vous-même !

Adrea Xavia en prit son parti et ses relations avec Iella se détendirent autant
que son caractère revêche le permettait. De son côté, la jeune fille mit
diplomatiquement du sien et évita d’empiéter sur les prérogatives de la
gouvernante pour ne pas la froisser. Les esclaves et les employés du domaine
apprirent très vite comment la nouvelle jeune maîtresse avait eu le courage de
protéger l’enfant, et chacun sut lui exprimer à sa manière une reconnaissance
simple et sincère.

Du haut de la colline où Iella venait de laisser ses souvenirs vagabonder, elle vit
arriver au loin un étrange cortège. Deux breeay mantas et plusieurs dragonnaux
qui passaient au loin, venaient visiblement d’effectuer un grand virage pour se

153
L’eau de l’oubli

diriger tout droit vers le domaine de Gau’Am-Soor. L’angle prononcé de leur


pente de descente indiquaient à l’évidence qu’ils avaient l’intention de se poser.
Qui donc pouvaient bien être ces intrus ? Iella laissa échapper une moue : elle
n’aimait pas les invités et leurs préjugés. Pour eux, elle restait la jolie esclave qui
servait de jouet au vieil homme et elle était certaine qu’ils imaginaient les pires
choses se passer entre elle et « son Excellence ».
Sans bouger, elle observa le cortège atterrir non loin de la grande bâtisse et un
groupe de personnes, trop loin pour qu’elle puisse les distinguer, en sortir pour
se diriger vers l’intérieur, quelques-unes restant près des animaux comme pour
les garder.
Caressant légèrement des talons les flancs de sa monture, elle entreprit de
descendre la colline au pas, en prenant tout son temps. Après tout, elle n’était
pas pressée d’arriver.

154
11 - Rencontre inédite

Calem et Sali descendirent de la cabine de la première breeay manta qui leur


était réservée. La princesse jeta un coup d’œil vers Kro’Moo que montait l’un des
gardes avant d’examiner les alentours.
— C’est calme et paisible ici, observa-t-elle. Tu dis que cet ami est âgé ?
— Phileo Gau doit bien avoir soixante-dix ans et il est infirme. Je crois qu'ils
étaient mariés depuis presque cinquante ans quand son épouse est décédée.
— Le pauvre, c’est bien triste d’être séparés après avoir vécu tant de temps
ensemble. Mieux vaut mourir tous les deux en même temps ne crois-tu pas ?
— Sans doute, Sali. Allons-y.
Calem sourit à sa promise et l’embrassa sur le front avant de l’entraîner vers la
demeure. La princesse d’Austra arrangea soigneusement la longue natte qui
pendait à l’arrière de sa tête et accepta le bras de son futur fiancé pour le suivre.
En haut du perron attendait madame Xavia et sa mine austère. Comme elle les
observait se rapprochant, sa figure devint blanche comme un linge. Ses yeux ne
parvenaient plus à se détacher du visage de Sali alors même qu’elle s’adressait
au roi.
— Sire, quelle surprise, fit-elle en s’inclinant devant leurs majestés, monsieur
Gau’Am-Soor ne vous attendait pas.
— Non, j’ai décidé de lui faire la surprise de ma visite alors que nous
regagnions Édinu après être passés chez mon oncle à Aretia. J’espère que nous
ne sommes pas importuns ?
— Oh non, Sire, son Excellence se prépare pour vous accueillir.
— Voici la princesse d’Austra, Sali, ma fiancée… enfin, qui le sera officiellement
bientôt, présenta courtoisement Calem.
— Soyez la bienvenue sur ces terres, votre Altesse, répondit la gouvernante
sans pouvoir la quitter du regard.
Avec effort, elle s’effaça pour les laisser entrer et les guida jusque dans le
grand salon de réception.
— Si vous voulez bien patienter quelques minutes, son Excellence ne va pas
tarder.
Puis elle s’éclipsa les laissant seuls au milieu de la pièce.
— Ces tableaux sont magnifiques, commenta Sali pour rompre le silence.
— Oui, répondit Calem d’un ton distrait, madame Xavia m’a paru bien
étrange…
155
L’eau de l’oubli

— J’ai remarqué aussi, elle était pâle, comme si elle était malade.
— Ou comme quelqu’un qui a vu un fantôme, plaisanta le roi.
Sali rit délicieusement.
— Ne soit pas bête Calem, les fantômes ça n’existe pas.
Le jeune homme rit à son tour.
— Détrompe-toi ! J’ai un lointain oncle du côté de ma mère qui habite dans un
château hanté.
— Tu es sérieux ?
— Absolument. Il faudra qu’un jour je t’y emmène. C’est un homme très haut
en couleurs et tu l’aimeras dès que tu…
Calem s’interrompit car une silhouette s’était profilée sur le seuil de la grande
pièce : c’était Phileo Gau’Am-Soor dans son fauteuil anti-gravité.
— Phileo, comment vous portez-vous ? s’écria le monarque qui avança vers lui
en ouvrant ses bras.
Le vieil homme paraissait faire un effort pour apercevoir la jeune fille qui se
tenait derrière le roi et que ce dernier lui masquait, penchant sa tête sur la
droite puis sur la gauche. Madame Xavia apparut à son tour derrière le fauteuil,
toujours aussi pâle. Phileo serra distraitement la main que le monarque lui avait
tendue, attendant visiblement que ce dernier fasse les présentations d’usage.
Alors que Sali s’avançait, toujours dans le dos du roi, celui-ci s’écarta et dit.
— Phileo, je vous présente la princesse Sali d’Austra qui va très bientôt me
faire l’honneur de devenir ma fiancée, puis ma femme.
Pour le coup, ce fut au vieil homme de devenir blafard a tel point qu’on aurait
pu croire qu’il était victime d’une attaque. Calem s’inquiéta.
— Mais qu’y a-t-il cher ami, vous ne vous sentez pas bien ?
La main tremblante de son Excellence prit celle que la jeune fille lui tendit avec
un sourire charmant.
— Je suis enchantée de faire votre connaissance, Phileo… vous permettez que
je vous appelle également Phileo, n’est-ce pas ?
Le pauvre vieillard semblait ne plus savoir où il était et essaya de balbutier
quelque chose sans lâcher la main de la princesse.
— Vous… vous… bégaya-t-il, vous êtes…
Calem intervint et regarda Adrea avec préoccupation.
— Il n’a pas l’air bien… vous non plus d’ailleurs, je n’aime pas ça.
La dernière remarque sembla donner un coup de fouet à la gouvernante qui fit
papilloter ses paupières comme s’il elle sortait d’un sommeil hypnotique
prolongé.
— Veuillez me pardonner, votre Altesse, c’est que mademoiselle est si… si…

156
Rencontre inédite

Comme elle ne finissait pas sa phrase, semblant chercher en vain les mots
nécessaires pour l’achever, Calem se tourna vers Sali et leurs regards se
croisèrent. Cette dernière haussa les sourcils avec une légère mimique perplexe
et en réponse, le jeune homme haussa les épaules.
Ce fut une intervention extérieure qui mit fin à cette situation ubuesque en la
personne d’une jeune fille qui pénétra dans la pièce par l’une des portes-
fenêtres donnant sur le jardin, un stick à la main.
— Pardonnez mon retard, mais j’étais sur la colline lorsque j’ai vu vos animaux
se poser et…
Plusieurs exclamations s’ensuivirent de façon quasi simultanée. Elles eurent
pour origine, Calem, Sali et Iella qui à leur tour demeurèrent bouche-bée.
Cette dernière reprit néanmoins rapidement son sang-froid et effectua une
profonde et parfaite révérence.
— Je vous prie de m’excuser, Sire, je n’avais pas prêté attention aux armoiries
qui doivent très certainement orner vos montures.
Courbée en deux, une jambe pliée en arrière du corps, elle attendait
visiblement que son maître la présente aux deux visiteurs. Pourtant, ce fut le
monarque qui rompit le silence.
— Pour une surprise… vous êtes… mon dieu… le portrait tout craché de Sali…
je vous en prie, redressez-vous pour que je puisse mieux vous contempler.
Iella obtempéra avec un sourire presque énigmatique comme si une arrière-
pensée la bousculait. Calem regarda tour à tour sa promise puis la nouvelle
venue ne sachant trop quoi dire.
— C’est tout à fait remarquable… si vous n’aviez pas les cheveux défaits et Sali
sa natte, je crois que… je crois…
La princesse s’avança alors, l’index de sa main droite sur ses lèvres, et fit le
tour de la jeune fille sans cesser de la dévisager.
— Ma foi… oui… c’est étonnant, je dois bien l’avouer…
Puis elle se campa devant Iella, le visage à quelques centimètres du sien.
— C’est effrayant, Calem, j’ai l’impression de me regarder dans un miroir…
même taille, mêmes yeux, même visage… j’en ai froid dans le dos.
Calem s’avança lui aussi des deux femmes.
— On dit qu’on a tous au moins un sosie quelque part… j’ai l’impression que tu
as trouvé le tien.
Une voix tremblante s’éleva à l’entrée de la pièce.
— C’est ma compagne, Iella, parvint enfin à articuler Phileo en actionnant son
fauteuil pour se rapprocher d’eux, suivi comme son ombre par la gouvernante
dont les joues avaient retrouvé des couleurs normales.

157
L’eau de l’oubli

— Et vous êtes ? demanda Iella à son double.


— Je suis la princesse d’Austra, Sali, la future fiancée de Sa Majesté, répondit
cette dernière sans la quitter des yeux.
Nouvelle révérence d’Iella.
— Enchantée, Votre Altesse.
— Moi, de même, riposta Sali du tac au tac.
— Bon, Eh bien, s’exclama Calem en prenant les deux jeunes filles par le bras,
passé ce moment de légitime surprise et à présent que les présentations sont
faites, si nous prenions le temps de bavarder un peu ?
L’atmosphère se détendit et Adrea eut l’impression de respirer pour la
première fois depuis de longues minutes.
— Il faut nous pardonner de vous avoir ainsi dévisagée presque comme une
bête curieuse, ce n’était guère poli de notre part… Iella… vous permettez ?
— Je vous en prie, Sire.
— Phileo est un vieil ami qui m’a vu naître et vous êtes sa compagne, appelez-
moi Calem comme lui, ça me fera plaisir.
— Le plaisir est partagé, Sir… Calem.
Sali fit une moue que le jeune homme ne vit pas et lâchant son bras. Dans le
même temps, Madame Xavia demanda.
— Puis-je vous servir du thé, votre Majesté ?
— Avec grand plaisir.
Le roi, qui n’avait pas lâché le bras d’Iella, contemplait celle-ci avec un
sentiment étrange, difficile à interpréter. Il avait senti son cœur s’accélérer sans
raison et des images défilèrent devant ses yeux sans pour autant pouvoir
parvenir à les analyser. De son côté, Sali éprouvait maintenant un sorte de
malaise comme si quelque chose d’indéfinissable mais de très important était en
train de se passer sans qu’elle en comprenne le sens.
— Prenez place, je vous en prie, fit Gau’Am-Soor en désignant de confortables
fauteuils qui entouraient sur la terrasse, une belle table de marbre blanc.
Profitons de ce magnifique soleil… il paraît que le beau temps ne va pas durer.
Galamment, Calem recula un siège à Sali pour qu’elle s’assoit, puis fit de même
pour Iella qui le remercia avec un charmant sourire.
— Voilà une visite bien inattendue, Calem, commença le vieil homme qui
semblait souhaiter amener la conversation sur un terrain plus normal.
— Nous revenons d’Aretia, Sali et moi. Je suis allé la présenter à mon oncle
Nathil.
— Très bien… et comment se porte le duc ? s’enquit Phileo poliment.

158
Rencontre inédite

— Il se porte à merveille… il a rajeuni de vingt ans au contact de Sali. Ah, je sais


bien qu’il regrette de ne pas avoir eu d’enfant… aussi espère-t-il que nous en
aurons au moins une demi-douzaine. C’est tout juste s’il ne s’est pas fait un
devoir de me donner la recette pour bénéficier d’une longue descendance.
Les convives se mirent à rire à cette idée.
— Et vous, princesse, vous n’avez pas trop de mal à vous faire à notre si joli
royaume ? demanda Iella avec une douceur qui fit sourire son interlocutrice.
— Avez-vous déjà quitté votre patrie, Iella ? questionna en retour Sali.
— Malheureusement oui.
— Alors, vous pouvez savoir ce que j’éprouve… pour autant, je trouve le
royaume d’Édinu ainsi que ses habitants tout à fait charmants. Je crois que je
parviendrai très vite à m’y sentir chez moi.
— J’en suis heureuse pour vous princesse.
— À mon tour de vous demander de m’appeler Sali.
— J’en suis très honorée, Sali.
Calem regardait les deux jeunes filles avec un plaisir non dissimulé.
— Je suis sûr que vous allez devenir très vite amies, lança-t-il gaiement. Vous
vous ressemblez tellement… et je ne parle pas du physique seulement, mais de
la gentillesse et de la douceur que vous dégagez toutes les deux.
— Iella est un véritable trésor, approuva Phileo, j’ai bien de la chance de l’avoir
trouvée.
Les deux futurs fiancés étaient évidemment trop polis pour s’étonner
publiquement de la si grande différence d’âge qu’il y avait entre le vieil homme
et la jeune fille. Ils ne firent donc aucun commentaire.
Madame Xavia apporta elle-même le thé et les petits gâteaux, et la
conversation dériva sur des sujets pour le moins banals. Pourtant, Calem, qui ne
quittait pas Iella des yeux, remarqua que le visage de celle-ci s’était assombri et
que parfois ses lèvres s’entrouvraient sans permettre aux mots qui semblaient
s’y presser de pouvoir en sortir. En effet, cet accès direct et complètement
inattendu au roi, permettait à la jeune fille, si elle l’osait, de lui confier sa
détresse en faisant appel à son sens de la justice. Cette pensée taraudait Iella qui
voyait là une opportunité inespérée de se sortir d’une situation inextricable.
Cependant, elle hésitait, ne sachant pas trop quel parti prendrait le souverain : le
sien ou celui de son ami. Si personne ne la croyait, elle risquait la peine
qu’encourent les esclaves qui mentent pour essayer d’échapper à leur sort et à
qui on tranche la langue ! D’un autre côté, elle pouvait espérer que le vieil
homme s’était suffisamment attaché à elle pour ne lui faire subir aucun

159
L’eau de l’oubli

tourment, même si le roi n’accordait pas crédit à son histoire. Le risque était
donc minime et au pire, elle perdrait la confiance de Son Excellence.
Le comportement d’Iella perturbait le monarque qui continuait à bavarder
poliment avec leur hôte tout en cherchant la raison d’une telle attitude.
Ce fut Sali qui, bien involontairement, déclencha le drame.
— Alors, Iella, racontez-moi d’où vous venez… je veux tout savoir de vous si
nous devons devenir amies.
Dans un élan spontané, la princesse avait posé sa main sur celle de son double
en se rapprochant d’elle avec complicité. Iella parut soudain désemparée et jeta
un regard éploré vers madame Xavia comme quelqu’un qui s’apprête à se jeter à
l’eau en haute mer sans avoir pris la précaution de se munir d’un gilet de
sauvetage.
Ce désarroi n’avait pas échappé à Sali qui décela soudain un sentiment
similaire chez la gouvernante. Que se passait-il donc entre les deux
personnes qui semblaient presque se parler par télépathie avec leurs yeux ?
Quel secret flottait-il autour de cette table que personne n’osait évoquer ? À son
tour elle adressa un regard à son futur fiancé qui paraissait agité du même
questionnement. Elle hésita. Devait-elle insister au risque de paraître impolie et
même de déclencher peut-être un drame ? Ne se faisait-elle pas tout
simplement des idées et ne laissait-elle pas son imagination lui jouer des tours ?
Elle décida subitement que non mais ne trouva pas comment enchaîner dans
ses idées. Après tout, il lui était impossible de leur lancer de but en blanc : « il y a
quelque chose que vous ne nous dites pas » !
Aussi, Sali décida de prolonger la conversation pour aider Iella à parler,
lorsqu’elle serait prête et si au fond il y avait lieu de le faire, et lança un regard
impérieux à celle-ci qui tordait ses doigts et paraissait ne plus savoir quel parti
adopter.
— Eh bien, Iella, reprit la princesse, répondez-moi. Dites-moi par exemple… je
sais que je suis curieuse, mais Phileo me pardonnera certainement, comment
vous êtes-vous rencontrés ?
Iella hésita de nouveau avant de répondre et regarda de nouveau madame
Xavia. C’était flagrant. Sali fut alors convaincue qu’un je-ne-sais-quoi clochait,
que la jeune fille voulait dire quelque chose sans parvenir à le formuler, et
redouta soudain que c’était par peur qu’elle se taisait.
— Nous sommes entre amis, Iella, insista-t-elle, regardez-moi, vous pouvez
tout me dire…
Iella sentit sa gorge se nouer tandis que le regard de la gouvernante se faisait
de plus en plus impérieux. La femme sentait qu’une catastrophe allait arriver

160
Rencontre inédite

mais elle ne savait pas sous quelle forme. Elle soupçonnait l’esclave de préparer
quelque chose d’inattendu, et tournait et retournait dans son cerveau les
possibilités ainsi que les parades adaptées. Subitement, sans que rien ne le laissa
prévoir, Iella, comme un vase trop rempli qui déborde sous l’effet de la dernière
goutte, éclata en sanglots enfouissant son visage dans ses mains.
— Je ne suis pas la compagne de monsieur, dit-elle en hoquetant, je suis son
esclave !
Un long silence embarrassé suivit sa révélation tandis que Sali surmontant son
étonnement passait un bras autour des épaules de la jeune fille.
— Explique-toi Iella, reprit-elle au bout d’un instant avec une extrême
douceur, tu es vraiment une esclave ?
C’était fait. Le coup était porté ! Il fallait à présent qu’elle retrouve son sens de
la combattivité qui lui avait permis de tenir tête aux Kiathes et Iella redressa
vivement la tête avec un air de farouche défi pour fixer Adrea Xavia au plus
profond de ses yeux tout en s’exclamant fièrement.
— Non ! Je ne suis pas une esclave ! J’ai été enlevée par des bandits et vendue
comme telle, mais je suis une femme libre !
La gouvernante bondit sur place et s’exclama.
— Petite insolente, tu sais ce qu’il en coûte à un esclave de tenir de tels
propos ! Voilà ce que c’est que d’être bon avec toi ! Quand je pense que son
Excellence t’a donné tout ce que tu as réclamé !
— Tout sauf me rendre ce qui m’est dû… ma liberté, s’exclama Iella avant de
regarder Gau’Am-Soor.
Le vieil homme paraissait pétrifié. Il n’avait rien vu venir et ne comprenait, ni
ce qui se passait, ni la portée d’une telle révélation.
— Oh, Phileo, je suis désolée de vous faire ça, mais je ne veux pas rester
esclave indûment ! Il faut me comprendre.
Les yeux du vieil homme s’étaient embués mais il restait coi, immobile sur son
fauteuil d’handicapé, laissant les idées s’instiller dans son cerveau engourdi.
Adrea appela.
— Paar ! Paar !
Décidément, le colosse ne devait jamais être très loin de son maître car il
apparut sur la terrasse immédiatement comme par enchantement.
— Oui, Madame ?
— Emmenez Iella dans sa chambre et restez avec elle jusqu’à nouvel ordre !
Comme le noir avança sa puissante main vers le bras de la jeune fille, celle-ci
cria.
— Non ! Il faudra me tuer sur place pour que je vous suive !

161
L’eau de l’oubli

Puis se tournant vers Calem qui n’avait encore rien dit et qui essayait
d’analyser la situation avec calme et sérénité.
— Votre Majesté, ayez pitié, laissez-moi vous expliquer !
De son côté, Sali avait pris le poignet de Iella comme pour la protéger et la
garder près d’elle. Calem fit un geste vers Paar et Xavia.
— Cela suffit ! décida-t-il soudain en commandant suprême. Vous ne donnerez
pas d’ordre concernant Iella devant moi tant que je ne l’aurai pas permis !
Laissez-nous un instant !
Après une hésitation, Adrea jugea que le monarque ne plaisantait pas et que la
prudence commandait de battre un minimum en retraite. Elle recula de
quelques pas à l’intérieur de la maison cependant que le colosse s’éclipsait
également.
— Expliquez-vous, fit Calem à Phileo, et dites-nous si ce que dit Iella est vrai ?
Est-elle votre esclave ?
Le vieil homme redressa sa tête qui tombait depuis un moment sur sa poitrine
et lança au roi un regard sûr de lui.
— Oui, je l’ai achetée en toute légalité !
— À un bandit qui fait du trafic de vrais faux certificats d’esclavage avec la
complicité de hauts personnages corrompus ! riposta Iella. Et au palais même,
j’en mettrai ma main à couper !
— Cette accusation est grave, Iella, observa Calem calmement, le nom de ce
bandit ?
— Il se fait appeler le capitaine Jazor Arato.
Le roi accusa le coup et se redressa dans son siège.
— Arato ? Et où avez-vous été enlevée ? Quand ?
— J’étais à Meriik, un village aux portes du désert de sable, il y a deux
semaines quand nous avons été attaqués par une grande troupe de bandits
Kiathes. Ils ont massacré une grande partie de la population et ma mère… ma
mère…
La jeune fille se mit de nouveau à pleurer dans ses mains. Sali lança un regard
éploré à son futur époux.
— Par Édin ! Calem… j’étais moi-même à Meriik il y a un peu plus d’un mois !
— À Meriik ? Mais que faisais-tu là-bas ?
— Je ne suis pas venue à Édéna directement… j’ai…
Elle baissa les yeux, visiblement embarrassée par ce qu’elle s’apprêtait à dire.
— Nous avons laissé les mantas officielles à Hiotros où une caravane nous
attendait pour aller par voie de terre jusqu’à Meriik… je voulais à la fois… voir le
grand désert de sable et retarder le moment de ma venue à Édinu ainsi que

162
Rencontre inédite

passer voir une amie de ma regrettée mère qui est prêtresse là-bas. Ensuite nous
avons continué le long du fleuve par la route… tu comprends, Calem, je n’avais
pas vraiment hâte d’arriver…
D’un doigt, le roi souleva délicatement le menton de sa promise et sourit.
— Je comprends parfaitement… tu as toujours préféré les grands espaces aux
palais… aussi vastes soient-ils.
Sali rendit son sourire au roi, puis caressa les cheveux de Iella pour l’inciter à se
calmer.
— Qu’est-il arrivé à ta mère ?
Iella releva son visage baigné de larmes et planta un regard douloureux dans
celui de la princesse.
— Ils l’ont tuée… elle a voulu protéger des enfants et l’un de ces assassins lui a
tranché la tête.
— Mon dieu, c’est horrible, ne put s’empêcher de dire Sali.
— Ce n’est pas tout, continua Iella, ma mère… c’était Yaduli, la prêtresse de
Meriik.
La princesse porta ses mains à sa bouche pour étouffer un cri en ouvrant des
yeux horrifiés.
— Yaduli ? Ce n’est pas possible ! Je l’avais vue quelques jours auparavant !
Calem, c’est l’amie dont je te parlais à l’instant !
Le roi posa une main rassurante sur l’avant-bras de Sali avec un air
compatissant.
— Je suis désolé pour vous deux… pour toi principalement Iella. La perte d’une
mère est toujours un drame douloureux, mais dans de telles circonstances… je
n’ai pas de mots pour ça… Je mettrai tout en œuvre pour que ces bandits soient
châtiés comme ils le méritent !
Un long silence s’ensuivit, lourd et pesant, qui laissa chacun avec de sombres
pensées qui différaient selon les personnes. Puis Iella dont la voix s’était
raffermie, reprit.
— Je me suis battue avec l’assassin de ma mère, mais un autre… leur chef, m’a
tiré dessus avec un pistolet et m’a paralysée. Quand je me suis réveillée, nous
étions en route vers les montagnes du sud. Il y avait une quarantaine de
prisonniers, hommes et femmes, tous jeunes… on nous a emmenés dans un
repaire… dans une falaise et jetés en prison. Et puis, leur chef m’a amenée ici
pour me vendre… il m’a dit que si je parlais, on me couperait la langue comme
on le fait aux esclaves qui tentent d’échapper à leur sort.
Elle redressa son torse et regarda fièrement son maître.
— Telle est la vérité !

163
L’eau de l’oubli

Calem se retourna vers le vieil homme.


— Phileo, pouvez-vous me montrer le certificat d’esclavage de Iella ?
Sans répondre, Gau’Am-Soor fit un geste vers la gouvernante qui, dans l’ombre
de la maison n’avait pas perdu une miette de la conversation. Celle-ci s’éclipsa
durant trois minutes avant de réapparaître, un cylindre à la main qu’elle tendit
vers le maître des lieux. Phileo le présenta à son tour au roi qui le déploya avant
de l’allumer pour le lire attentivement.
Lorsqu’il eut terminé, il se leva et fit quelques pas en direction des hommes
qui attendaient auprès des animaux et appela.
— Lieutenant Lyynx !
Un jeune officier, chef du détachement, se précipita vers le monarque au pas
de course.
— Oui, votre Majesté ?
Le roi lui tendit le tube déplié.
— Lyynx, contactez immédiatement Proo Rabo’Par au palais et demandez-lui
de vous communiquer immédiatement le dossier de l’enquête afférente à ce
certificat. C’est urgent !
Proo Rabo’Par était le chef du cabinet personnel du roi. C’était un personnage
secret, un Rodien, qui avait longtemps tenu le poste de directeur du
renseignement, et qui gardait de cette époque le goût pour le mystère qu’il
cultivait avec passion. Remarquablement efficace, c’était un personnage quasi
incontournable pour qui voulait avoir accès au monarque qui avait toute
confiance en lui.
—Reçu, Sire, répondit l’officier, je reviens dès que j’ai l’information.
Il repartit en courant vers la deuxième breeay manta dont la cabine était
équipée d’un communicateur longue distance. Entretemps, Calem s’étant rassis,
il s’adressa de nouveau à Iella.
— Dis-moi, saurais-tu localiser le repaire dans lequel vous avez été enfermés ?
La jeune fille haussa les épaules.
— Je ne sais pas… on m’a assommée et je suis restée inconsciente une partie
du voyage qui a été si long… quatre jours et nous avons traversé d’immenses
maquis labyrinthiques puis des montagnes que je ne connaissais pas… parfois il
faisait nuit.
— Bon, nous essaierons d’explorer tout cela sur une carte dès qu’il nous sera
possible de le faire. Il nous faut à tout prix mettre un terme aux exactions de ces
Kiathes qui sévissent depuis déjà trop longtemps. Mon père a toujours différé un
affrontement avec eux… la rançon d’une paix si longue sur la planète. Mais s’il
faut refaire une guerre, nous saurons bien la refaire !

164
Rencontre inédite

Quelques minutes plus tard, le lieutenant Lyynx revint, toujours au pas de


gymnastique, jusqu’à la table des convives.
— Je vous apporte la réponse de son Excellence Rabo’Par, dit-il, il n’y a aucune
enquête associée à ce numéro de certificat, Sire, aucun rapport, rien.
Calem frappa du poing sur la table.
— Je ne permettrai pas qu’un fonctionnaire du palais fraude, qui plus est sur
un sujet engageant la liberté d’êtres innocents ! Dites à Rabo’Par que je lui
donne l’ordre d’ouvrir immédiatement une enquête à ce sujet, mais qu’il reste
discret comme il sait l’être ! Qu’il vérifie tous les certificats d’esclavage de ces
dernières années et me prépare la liste de tous ceux qui lui sembleront suspects
ou qui n’auront pas donné lieu à une enquête de la commission. Je veux ça le
plus rapidement possible sur mon bureau !
— Bien reçu, Sire, je m’en occupe !
Et le lieutenant repartit au petit trot. Calem se tourna vers Gau’Am-Soor en lui
montrant le tube qu’il tenait dans sa main.
— Je ne peux pas vous rendre ce certificat, Phileo, c’est devenu une pièce à
conviction dans une affaire de corruption supposée. De plus, vous devez bien
savoir qu’en l’absence d’un compte-rendu de la commission de régulation de
l’esclavage, ce certificat n’a aucune valeur. J’ai bien peur mon ami que vous vous
soyez fait escroquer par ce bandit… ce capitaine Arato !
Le vieil homme leva vers le roi un regard désemparé avant de se retourner vers
Iella.
— Iella ? Tu… tu ne vas pas m’abandonner, n’est-ce pas ? Tu vas rester ici… et
je te donnerai tout ce que je possède… tout… mais ne me quitte pas, je t’en
supplie…
Les mains de l’infirme s’étaient mises à trembler à l’instar de sa voix et la jeune
fille sentit son cœur se briser. Cependant aucune parole ne franchit le seuil de
ses lèvres car elle ne savait pas quels mots choisir pour le réconforter. Ses
pensées se bousculaient : devait-elle rester par compassion pour lui ? Elle savait
en son for intérieur que ce n’était pas possible et que, même envahie de pitié
pour lui, elle ne le souhaitait pas.
Comme si elle avait lu dans ses pensées, Sali vint à son secours.
— Je crois que Iella va devoir nous suivre à Édinu pour faire une déposition afin
d’aider à l’enquête. De plus, c’est un témoin capital en ce qui concerne les
exactions que les Kiathes ont commis à Meriik : il faut qu’elle témoigne.
Calem regarda sa promise avec un petit sourire reconnaissant tout en
admirant sa vivacité d’esprit et renchérit.

165
L’eau de l’oubli

— Absolument, elle pourra sans doute nous aider à localiser le repaire de ces
criminels, nous devons la ramener avec nous. Je me chargerai personnellement
de la rayer du fichier planétaire des esclaves.
— Je comprends, murmura Phileo, je comprends… Eh bien, sans vouloir vous
paraître impoli, je vais prendre congé de vous et vous souhaiter un bon retour
dans la capitale… je me sens… fatigué… je crois que je vais aller me reposer…
Les convives se levèrent poliment. Calem et Sali saluèrent le vieil homme qui
fit ensuite tourner son fauteuil et rentra dans le manoir. Les deux futurs fiancés
se regardaient dans un échange muet lorsque Iella s’élança en courant à la suite
de Gau’Am-Soor qu’elle rattrapa au moment où il allait prendre l’un des
ascenseurs de la demeure.
— Phileo ! s’exclama-t-elle en se jetant aux pieds de son fauteuil pour lui
prendre la main, je suis désolée pour vous, vraiment, de tout mon cœur.
De son autre main, il caressa les contours du visage de la jeune fille avec un
sourire triste.
— Si tu étais restée, je t’aurais donné tout ce que j’avais… même mon nom si
tu l’avais voulu…
Iella secoua la tête et laissa glisser deux grosses larmes le long du velours de
ses joues.
— Je sais… je vous prie de me pardonner de vous faire de nouveau souffrir... je
voudrais vous remercier…
— De quoi mon enfant ?
— Du respect que vous m’avez toujours témoigné alors même que j’étais votre
esclave. Vous êtes quelqu’un de bon et vous méritez d’être heureux… mais pas
comme ça, pas en retenant quelqu’un de force auprès de vous.
— Je sais, petite Iella, mais qui voudra d’un vieil infirme comme moi aux portes
de la mort ?
Elle ne sut quoi répondre parce qu’il n’y avait rien à répondre. Le malheur de
Phileo Gau’Am-Soor avait été de ne pas avoir quitté le monde en même temps
que sa tendre épouse.
— J’ajouterai les souvenirs de ces nuits passées à te regarder dormir et de ces
journées passées à t’entendre fredonner à ceux que je garde de ma douce
Renatia.
Du bout de ses doigts, il essuya lui-même les yeux embués de la jeune fille
avec un geste d’une évidente tendresse.
— Ne pleure pas… tu vas abimer tes si jolis yeux…Va maintenant, mon petit
trésor blond, reprend ton vol vers ta destinée. Puis-je simplement espérer que

166
Rencontre inédite

de temps en temps tu viendras me rendre une petite visite ? Passer un jour ou


deux ici en tant qu’invitée ?
Iella fit oui de la tête et avala sa salive avec difficulté dans sa gorge nouée.
— Oui, Phileo, ça je vous le promets, je reviendrai vous voir.
— Alors, fini pour moi de chercher une esclave pour ne plus me sentir seul.
J’attendrai tes visites avec impatience jusqu’à la fin de mes vieux jours. Au
revoir, ma tendre petite Iella.
La jeune fille se redressa puis se courba vers lui pour déposer un délicat baiser
sur sa bouche tremblotante.
— Au revoir Phileo.
Sans plus un mot, il fit faire demi-tour à son fauteuil et entra dans l’ascenseur
dont les portes se refermèrent.
Sali et Calem ne firent aucun commentaire devant les yeux rougis de la jeune
fille lorsque celle-ci revint sur la terrasse. Sur ordre du monarque, madame Xavia
fit procéder à l’enlèvement du bracelet de cheville qui interdisait à Iella de
s’enfuir. Puis la princesse enroula un bras autour des épaules de cette dernière
avec la tendresse d’une sœur, pour l’entraîner à la suite du roi qui s’était mis en
route vers l’escorte patientant sur la pelouse blottie entre les grands arbres de la
propriété.

167
12 - Élimination physique

— C’est si difficile, gémit Iella en écarquillant les yeux devant l’holocarte qui
défilait devant elle. J’ai été inconsciente une partie du trajet, après j’ai eu un mal
de crâne terrible qui m’interdisait d’ouvrir les yeux, puis nous avons traversé un
maquis dans lequel j’ai bien peur que même une armée pourrait se perdre et
enfin, nous avons emprunté des défilés rocheux qui se ressemblaient tous à n’en
plus finir.
— Concentrez-vous, fit doucement le militaire qui manipulait l’hologramme,
essayez de repérer quelque chose de caractéristique que vous auriez pu voir…
Cela faisait deux heures que la jeune fille examinait encore et encore des
milliers de kilomètres carrés de terrain reconstitué en trois dimensions, sur une
grande table ronde qui trônait au milieu d’une des salles des archives royales
situées dans les profondeurs du palais. Plusieurs personnes se tenaient en cercle
autour de cette table de projection, en plus de Iella et du militaire qui opérait : le
roi, son chef de cabinet le Rodien Rabo’Par, le Twi’lek Orn Mitra ministre de la
sécurité du territoire, le général cathar Karr Pardo chef des armées ainsi que le
capitaine Jarval plus deux autres officiers des services de renseignement.

L’arrivée à Édinu avait eu lieu discrètement la veille et Iella avait gagné le


palais sous le voile d’un chèche protecteur qu’elle n’avait enlevé qu’une fois
seule avec Sali dans la chambre de cette dernière.
— Je te propose de dormir dans mes appartements, proposa la princesse. Il y a
plusieurs autres chambres qui communiquent.
— Mais pourquoi ? demanda Iella.
— Je ne sais pas pourquoi, mais je voudrais te garder non loin de moi… j’ai
comme l’impression… ou l’intuition, que… que nos destins sont intimement liés.
— Comme vous voudrez, princesse.
Sali s’était approchée de son double pour lui tapoter affectueusement la joue.
— Dis-moi, comme il te plaira, Sali… cela me ferait extrêmement plaisir.
Iella avait alors aimablement souri et docilement répété.
— Comme il te plaira, Sali.
Cette dernière reprit.
—Voilà, c’est parfait. En plus, comme nous avons la même stature, tu pourras
parfaitement passer mes robes.
Iella fit une petite moue.
168
Élimination physique

— J’avoue que je préfère porter un pantalon et une chemise.


— Comme moi, soupira Sali, mais la plupart du temps, je n’ai guère le choix.
Maintenant, on va s’amuser.
— Comment cela ?
— Attends, tu vas voir.
Sur un tableau fixé au mur, Sali appuya successivement sur deux boutons qui
firent résonner quelque part à l’étage supérieur autant de sonnettes. Quelques
instants plus tard, des pas précipités se firent entendre et une porte
discrètement aménagée dans le mur de la chambre pivota silencieusement sur
elle-même. Gil en sortit tout guilleret.
- Sali, Votre Altesse, vous êtes rentr…
Sa phrase resta en suspens en apercevant les deux jeunes filles côte à côte.
— Ferme la bouche, Gil, tu vas gober une mouche.
L’adolescent reprit ses esprits rapidement.
— Ça alors, je n’en reviens pas ! Je vous laisse partir sans moi quelques jours et
vous, vous en profitez pour vous faire cloner ?
Il s’avança vers Iella et lui pinça les fesses. Instantanément, on entendit
claquer une gifle.
— Aïe ! protesta l’adolescent, permettez tout de même que je sache si je rêve
ou pas et si vous êtes vraiment vraie, espèce de clone.
— Tu as senti ma claque ? demanda Iella narquoisement.
— Ben oui, répondit Gil avec candeur tout en se frottant sa joue.
— Eh bien comme ça, tu sais que tu ne rêves pas ! Tu vois, t’avais pas besoin
de me toucher les fesses, continua la jeune fille sur le même ton, il suffisait de
demander.
— Ben, c’était plus agréable de vous toucher les fesses que de recevoir une
claque, marmonna l’adolescent en tordant sa bouche de dépit.
— Bon, ça suffit vous deux, intervint Sali en riant, vous tâcherez d’être amis
dorénavant. Gil je te présente Iella qui a la particularité, comme tu as pu le
constater, de me ressembler fortement.
— Fortement, tu parles… euh pardon, Votre Altesse, je veux dire, c’est un
euphémisme, votre grâce. Une sœur jumelle ne vous ressemblerait pas plus.
— Eh bien, que je sache, Iella n’est pas ma sœur et…
La porte venait de s’ouvrir de nouveau et Namina entra à son tour, regarda les
deux jeunes filles et… s’évanouit purement et simplement.
— Réaction un peu excessive, laissa échapper Sali en se précipitant vers sa
nounou pour la traîner sur un sofa.
— Peut-être, peut-être pas, murmura Iella d’une voix inaudible.

169
L’eau de l’oubli

Le lendemain avait donc trouvé une Iella perplexe devant la carte


holographique de la région supposée du repaire des Kiathes.
— Non, je suis perdue, laissa tomber Iella dans le silence de la salle des
archives. Franchement, toutes ces gorges se ressemblent et il y a des centaines
de cirques dans ces montagnes et la plupart ont des cascades et des petits lacs
au milieu…
— Ne te décourage pas, Iella, murmura gentiment Calem à son oreille, veux-tu
que nous fassions une pause pendant quelques jours le temps que tout cela se
décante ? D’ici-là, tu essaieras de repenser à tout cela, même si je sais que c’est
très pénible pour toi… vois s’il te revient ne serait-ce qu’un petit détail qui
pourrait nous être utile…
La jeune fille fit oui de la tête et Jarval la raccompagna courtoisement à travers
les méandres des couloirs des archives, jusqu’à l’ascenseur qui remontait à la
surface, puis jusque dans les appartements de la princesse d’Austra.
À peine furent-ils sortis de la salle des cartes que le général Pardo prit la
parole.
— Il faut espérer qu’elle trouvera quelque chose de concret pour nous mettre
sur la voie, sans quoi, nous ne trouverons jamais ce repaire.
— J’ai fait renforcer la sécurité des principaux villages du Royaume, Sire,
informa le ministre de la sécurité, mais nos effectifs ne nous permettent pas d’en
faire autant pour les petits villages. Et encore, j’ai dû considérablement affaiblir
les garnisons des villes pour y puiser les soldats nécessaires à la mise en place de
ces renforts, y compris celle d’Édinu. Il ne faudrait pas que le pays soit attaqué
ou que nous subissions des émeutes…
— Édéna est en paix, monsieur Mitra, pourquoi voulez-vous que ça change ?
— En effet, Sire, vous avez raison. Bref, j’ai disséminé nos forces au maximum
pour pouvoir contrer les actions de cette racaille de Kiathes.
— Parfait, messieurs, nous nous reverrons demain pour faire un autre point.
Proo, lança-t-il au Rodien qui était derrière lui, venez dans mon bureau.
— Je vous suis, Sire, répondit ce dernier en s’inclinant.

Quelques minutes plus tard, dans le bureau du roi, le chef de cabinet s’installa
dans l’un des fauteuils prévus pour les visiteurs.
— Votre rapport, Proo, je vous écoute.
— Voilà, Sire, j’ai épluché tout les certificats pour lesquels il n’y a eu aucune
enquête de la part de la commission : il y en a des centaines pour peu qu’on
remonte sur plusieurs années.

170
Élimination physique

— Des centaines ? C’est donc un véritable trafic ?


— Oui, Sire, quand on connaît le prix exorbitant d’un esclave sur le marché,
cela représente une véritable fortune. Cela a commencé avec l’arrivée à la tête
du secrétariat général à l’esclavage de son Excellence Armii Platonii.
— Platonii, le comte de Fartia ? Vous en êtes sûr, Proo ?
— Oui, Sire. J’ai fait procéder à une enquête approfondie sur ses ressources
financières. Il y a dix ans, lorsqu’il est arrivé au ministère, le comte de Fartia était
au bord de la ruine. Puis, soudainement, sa situation s’est rétablie de façon
vertigineuse. J’ai trouvé des traces de nombreux dépôts réguliers de provenance
douteuse à des moments correspondant chaque fois à des dates de groupes de
certificats enregistrés… parfois une dizaine à la même date, parfois plus.
— La provenance de ces fonds ?
— Des sociétés écran, Sire, liées à des personnages qu’on soupçonne de trafics
en tous genres sans jamais avoir pu le prouver, basées dans d’autres pays que le
royaume. Pour la plupart, de ces petits paradis fiscaux indépendants qui ont vu
le jour à la suite de la grande guerre économique il y a presque mille cinq cents
ans.
— Paradis qu’il serait facile de mettre au pas par la force, s’emporta Calem.
— Au prix d’une nouvelle guerre, Sire. Ce serait rompre l’équilibre presque
parfait qui règne sur Édéna depuis des siècles et des siècles et dont vous êtes le
garant par héritage de vos pères, si vous me permettez, votre Majesté.
— Vous avez raison, Proo, mais parfois, je me dis que le passé avait du bon.
Le chef de cabinet eut un geste d’impuissance indiquant qu’il ne souhaitait pas
débattre du sujet.
— Bien, rassemblez vos preuves, et dès que votre dossier sera bouclé, faites
procéder à l’arrestation et à l’interrogatoire du Comte. Je veux savoir comment il
a obtenu le sceau royal et s’il en a fait une copie frauduleuse ou…
Calem n’acheva pas sa phrase, reculant devant des perspectives bien trop
sombres pour être envisagées.
— Ce sera fait, Sire, répondit Rabo’Par en se levant pour prendre congé,
laissant Calem seul avec ses réflexions.

Il s’installa debout devant l’une des baies grandes ouvertes de son bureau et
contempla un instant les lourds nuages menaçants apportés par le vent de la
mer et qui s’amoncelaient au-dessus de la ville. La météo avait vu juste : une
tempête devait passer sur la région et il pouvait en admirer les prémices. Le ciel
avait pris une très belle teinte violacée et les ombres des cumulo-nimbus
jouaient à se poursuivre dans les rues et sur les toits de la capitale comme autant

171
L’eau de l’oubli

de spectres en folie. Le soleil résistait encore devant l’invasion de son ciel, si bleu
d’ordinaire, mais sa rébellion était vaine devant l’orage qui grondait déjà dans le
lointain. Une bourrasque souleva la poussière accumulée depuis des semaines
de beau temps, formant un bref tourbillon au milieu du parvis d’honneur avant
de se désagréger très vite en longs filaments qui évoquèrent aux yeux du roi
autant de tentacules fantomatiques. Il huma longuement les yeux fermés le
parfum iodé du vent qui se levait, cherchant dans ces effluves le repos de l’âme,
un vide qui lui permettrait de ne plus penser à rien. À ce moment-là, ses
sentiments étaient sombres sans qu’il sache trop bien pourquoi. Il en allait de cet
instant comme de ceux chargés d’une d'une incertitude irraisonnée qui fait
parfois douter de tout, y compris et surtout de soi-même.
Il ne s’était pas écoulé cinq minutes que le secrétaire annonça par
l’interphone.
— Le prince Taimi souhaite s’entretenir avec vous, votre Majesté.
— Faites-le entrer, répondit le jeune roi avant de se diriger vers la double
porte pour accueillir le visiteur.
Calem donna une accolade à son cadet et l’invita à prendre un verre.
— Je suis passé tout à l’heure, mais tu n’étais pas dans ton bureau, fit Taimi.
— J’étais aux archives, en réunion, avec Iella et les principaux responsables de
la sécurité. Nous avons essayé de recouper les informations qu’elle possède pour
repérer le quartier-général des Kiathes, mais sans succès pour le moment. Les
données dont elle se souvient sont trop parcellaires et le territoire à examiner
trop grand.
— Tu aurais pu me faire participer, répondit Taimi sur un ton de reproche. Je
trouve que tu ne m’associes pas assez aux affaires du royaume.
Puis, sans plus attendre de réponse, il enchaîna.
— En parlant d’Iella, Calem, crois-tu que ce soit une bonne idée de garder
cette femme au palais ?
— Pourquoi ?
— Le sosie de Sali… ça ne te pose pas de problème ?
— Non, j’arrive parfaitement à faire la différence entre les deux.
— Tu as bien de la chance, moi je n’y arriverais sûrement pas si elles
s’avisaient de s’habiller à l’identique. Je ne sais pas comment tu fais.
Calem hocha la tête de côté en haussant les épaules.
— L’instinct sans doute… des petits riens, par exemple Sali a un grain de
beauté sous l’oreille gauche et le nez légèrement retroussé tandis que Iella a le
sien plus droit. Leur…
Le roi baissa la voix et murmura à l’oreille de son frère avec un sourire amusé.

172
Élimination physique

— … poitrine diffère légèrement… celle de Iella est un peu plus lourde…


quoique parfaitement séduisante…
Puis reprenant une voix normale.
— … et ses yeux sont légèrement plus rapprochés que ceux de Sali ce qui
ajoute à son petit air espiègle. Et puis, elles n’ont pas le même timbre de voix,
celle de Iella est un peu plus grave, plus suave, et Sali a un léger accent auquel je
n’avais jamais prêté attention lorsqu’elle était enfant.
Taimi sourit.
— Fais attention à ne pas tomber amoureux de la mauvaise personne.
— Pourquoi dis-tu cela ?
— J’ai remarqué à table de quelle façon tu regardais Iella. Tu ne regardes pas
Sali de la même manière. Sali, tu la regardes comme une amie très proche alors
que Iella, tu parais sans cesse la contempler.
La remarque de Taimi parut embarrasser son aîné qui se racla bruyamment la
gorge.
— Tu te fais certainement des idées, petit frère, c’est Sali que je vais épouser,
pas Iella, hein ?
— Oui, oui… certes, répondit Taimi songeur. Enfin, cela ne regarde que toi,
nous sommes l’un et l’autre assez grands pour savoir comment nous comporter.
À ce propos, je t’informe que Dolmie sera des nôtres au bal de demain.
— Ah, laissa échapper le roi d’un ton d’où transparaissait la désapprobation.
— Ah ? Et c’est tout ? Grand frère désapprouve ? Je sais que tu n’aimes guère
Dolmie… mais tu ne m’as jamais dit pourquoi.
— Tu te trompes, Taimi, je n’ai rien a priori contre elle…
— Mais ?
— Mais, nous ne savons pas grand-chose d’elle.
Taimi protesta.
— C’est l’héritière du duché de Tamburu…
— Duché situé de l’autre côté de la planète à plus de dix mille kilomètres
d’Édinu et dont nous ne connaissons pratiquement rien.
— Justement, elle a fait le déplacement après la mort de ses parents pour te
présenter ses hommages ! C’est là que son escorte a été attaquée par des
hommes-serpents qui ont massacré toute sa suite… ce n’est qu’en se cachant
qu’elle a pu leur échapper. Quand je l’ai trouvée, par un pur et heureux hasard, à
l’occasion du safari que j’avais organisé avec des amis, elle était à moitié morte
de faim et de soif, blessée au corps de multiples blessures qui ont mis des
semaines à disparaître.
Calem ne répondit rien, enfermé dans un silence perplexe.

173
L’eau de l’oubli

— D’ailleurs, reprit Taimi, je compte bien me rendre en visite officielle dans


son duché prochainement.
— C’est entendu, Taimi, ainsi tu pourras nous en dire plus sur son lointain pays
si discret que mes services de renseignement n’ont pu m’en révéler grand-chose
hormis que l’histoire de Dolmie semblait vraie d’après leurs sources.
— Semblait ? s’emporta presque Taimi.
— D’accord… « était » vraie, si tu préfères, je ne souhaite pas me disputer avec
toi à son sujet. C’est ton… amie, même si elle passe pas mal de temps en dehors
du palais. Fais avec elle comme tu le désires.
— Merci mon frère, répondit le prince d’un air pincé. Et, pour en revenir à
Iella, où en es-tu de cette enquête sur son certificat d’esclave ?
— Rabo’Par soupçonne son Excellence Armii Platonii d’être impliqué dans un
trafic de vrais faux certificats.
— Le comte de Fartia ? s’exclama Taimi, je ne puis souscrire à une telle
accusation.
— C’est qu’il a des preuves flagrantes de corruption le concernant ! Tu connais
Rabo’Par, il n’y a pas meilleur fouineur pour débusquer les malversations… sans
doute les années passées à la tête du service des renseignements. Si Platonii est
coupable, il le confondra, je lui fais confiance. Reste à savoir si le comte a agi seul
ou pour le compte de quelqu’un… reste aussi à découvrir comment il a pu se
procurer un sceau royal…
Taimii se leva soudain de son siège et donna à Calem une tape amicale sur son
épaule.
— Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai des tas de choses à faire… à tout à l’heure
frangin.
Au moment où il sortait, un premier éclair zébra le ciel qui s’était
considérablement assombri et un coup de tonnerre claqua sèchement dans le
vent.

À l’air contrarié qui marquait le visage du prince lorsqu’il regagna ses


appartements, Diva sentit aussitôt que quelque chose n’allait pas. Elle fit tourner
lentement le liquide ambré contenu dans le verre évasé qu’elle tenait dans une
main et l’observa défaire la veste de son uniforme qu’il lança rageusement sur
un fauteuil.
— Un truc qui cloche, Taimi chéri ? laissa-t-elle choir d’un ton presque
méprisant dont il ne parut pas se rendre compte.
Le prince regarda la Theelin avec un visage décomposé.

174
Élimination physique

— C’est Calem et son chien fidèle qui lui sert de chef de cabinet. Ils sont sur les
traces de Platonii. S’ils lui mettent la main dessus, ce dégonflé va tout balancer.
Ils vont savoir que c’est moi qui lui ai donné un sceau moyennant une grasse
commission sur chaque certificat exploité ! Quelle importance, quelques
esclaves de plus ou de moins sur cette foutue planète ? Tout ça à cause de
cette… garce qu’il a ramenée d’Aretia !
Diva se rapprocha lentement de lui et susurra en lui caressant la nuque du
bout des doigts.
— Une garce ? Je t’ai vu toi aussi la dévorer des yeux… ne me dis pas que si tu
pouvais, tu ne la possèderais pas ? Connaissant tes goûts pour les choses
perverses… si tu pouvais nous avoir toutes les deux dans le même lit, tu ne dirais
pas non…
D’un geste brusque du bras, Taimi heurta violemment la main de la Sith de
laquelle le verre s’échappa et s’envola pour s’écraser contre le mur le plus
proche.
— Si je le pouvais, c’est Sali que je prendrais de force, juste pour salir mon
frère qui se pense tellement supérieur à moi ! s’emporta-t-il.
La Sith surmonta la colère qui était montée en elle, et détendit sa main qui
s’était un instant crispée en direction de son amant, avant d’afficher un sourire
mielleux.
— Sali… Iella… c’est la même chose… c’est un jeu complexe. As-tu remarqué
comment le capitaine Hor’Gardi regardait la princesse lorsqu’il est en sa
présence ?
— Non, mais j’ai vu le regard que mon frère jette sur Iella.
— Absolument… c’est un jeu… répéta Diva à l’oreille de Taimi. Si tu ne peux
toucher à Sali sans commettre un crime de lèse-majesté, tu peux atteindre ton
frère à travers Iella, j’en suis certaine. Et après tout, ce n’est qu’une quelconque
petite roturière sinon une esclave… sa ressemblance avec la princesse ne la rend
pas intouchable… et tu es le prince d’Édéna.
Taimi ferma ses yeux un instant, les poings fermés comme s’il savourait par
avance l’étreinte sauvage qu’il rêvait de faire subir à l’ancienne esclave. Elle et
Dolmie ensemble. Ses narines frémirent à cette idée, puis la réalité reprit ses
droits dans son esprit.
— Et pour Platonii, se plaignit-il, que vais-je faire ? Prince ou pas, mon frère va
me tuer s’il apprend cela.
Cette fois c’est sous son menton que les ongles longs et noirs de Diva
glissèrent, comme les griffes d’un chat jouant avec une souris.
— Il y a un moyen pour que le comte ne parle pas… ne parle plus… jamais.

175
L’eau de l’oubli

Les yeux du prince s’agrandirent.


— Tu n’y songes pas ! Un meurtre ? Et si Rabo’Par remonte quand même
jusqu’à moi ? Un cou de prince ne résiste pas plus au sabre que celui d’un
quidam !
Diva s’assit lentement à cheval sur ses genoux, face à lui, et passa les bras
autour de son cou.
— Et qui ira te soupçonner si tu passes la soirée ici en bonne compagnie, avec
ton frère, le roi ?
Sa bouche était à présent à deux centimètres de celle du prince qui fixait son
regard noir.
— Un… un meurtre ? répéta-t-il sans pouvoir détacher ses yeux de ceux de la
Sith.
— Un tout petit meurtre de rien du tout, sans indice, accompli par une ombre
invisible, susurra de nouveau Diva en effleurant les lèvres sèches de son
compagnon, tout le monde n’y verra que du feu, fais-moi confiance, mon trésor.
Sa longue langue rose sortit lentement de sa bouche et s’insinua dans celle du
prince avec la promesse d’un baiser voluptueux auquel ce dernier s’abandonna,
vaincu. Puis Diva ôta lentement le vêtement moulant qui enserrait sa silhouette
devant les yeux brillants de son amant.
— Tu es à moi, murmura-t-elle en lui prenant les mains pour les poser sur sa
poitrine, tu feras ce que je te dirai de faire, quand je le voudrai.
— Tout ce que tu voudras, chuchota-t-il le souffle court, en enfouissant son
visage entre ses seins.
La Sith leva les yeux vers le plafond et exhala un profond soupir de plaisir,
laissant gagner sa face par un rictus de victoire, dévoilant des dents qui luisirent
comme les crocs d’un nexu. Elle connaissait parfaitement le point faible des
hommes et savait en jouer à la perfection. Son plan se mettait lentement mais
sûrement en place.
*
* *
Silencieusement, l’ombre se frayait un chemin à travers les jardins et les zones
peu fréquentées de la capitale, évoluant d’impasse en impasse, de toit en toit,
semblant voler au-dessus des maisons éclairées. Le vent soufflait en rafale et les
éclairs illuminaient sporadiquement l’obscurité de leurs ramifications
étincelantes laissant place presqu’aussitôt à un sinistre grondement qui roulait
ou parfois éclatait en un violent craquement sec. Le haut mur qui ceignait le
manoir du comte ne fut en rien un obstacle pour la silhouette noire qui parut
s’envoler comme soulevée par d’invisibles fils de marionnettiste avant de

176
Élimination physique

retomber avec souplesse de l’autre côté. Furtivement, elle passa de l’ombre d’un
tronc d’arbre à une autre, se rapprochant ainsi inexorablement de la maison
entièrement illuminée. À quelques mètres de là, deux hommes s’avançaient
dans sa direction en discutant à voix basse. Aussi silencieuse qu’un félin, l’ombre
disparut d’un bond dans l’épais feuillage de l’arbre juste avant que les gardiens
ne parviennent à son niveau. Elle longea une grosse branche qui s’avançait vers
la demeure, s’arrêtant pour observer les lieux, puis effectua un bond prodigieux
qui la propulsa sur le toit qu’elle traversa prestement pour se retrouver à
l’aplomb de la façade arrière du manoir. Un éclair sillonna le ciel d’un trait
violent et épais et le tonnerre claqua instantanément. L’orage était sur eux, sec
et sinistre, et le vent était tombé. L’atmosphère était chaude et lourde,
attendant une pluie rafraichissante qui ne venait pas. L’ombre se laissa choir sur
une grande terrasse ornée de plantes grimpantes et s’avança par la double
fenêtre grande ouverte qui donnait sur un bureau faiblement éclairé par des
abat-jours colorés qui diffusaient une lumière tamisée. Lui tournant le dos, un
homme était assis dans un fauteuil, absorbé par la lecture de documents qu’il
tenait entre ses doigts. Lorsqu’elle fut tout près de lui, l’ombre murmura.
— Bonsoir monsieur le comte.
Armii Platonii sursauta violement comme traversé par un champ électrique en
laissant échapper un cri. Immédiatement il fit pivoter son fauteuil et se trouva
nez à nez avec Diva dans son collant noir.
— Bon sang, qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entrée ici ? Mais… mais, je
vous reconnais… vous êtes la compagne de Son Altesse… Dolmie… la duchesse
de Tamburu !
Comme rassuré par le fait que la personne ne lui était pas inconnue, il se reprit
et rajusta machinalement le foulard de soie qu’il portait autour de son cou,
essayant de former un sourire de contenance sur son visage blême.
— Voilà une façon inhabituelle d’entrer chez les gens, Votre Grâce… vous ne
pouviez pas entrer par la grande porte et vous faire annoncer ?
Malgré lui, il lorgnait vers l’interrupteur qui se trouvait en façade de son
bureau, vers lui.
— Ce que je viens faire réclamait la plus grande discrétion, énonça la Sith à mi-
voix, il ne fallait pas qu’on me voit… les gens ont vite fait de propager des
rumeurs dès qu’une jeune femme va rendre visite à un célibataire comme vous,
comte.
Ce disant, elle s’était nonchalamment assise d’une fesse sur le bord du bureau
en croisant haut ses jambes, ses mains jointes posées sur ses genoux. Platonii la
regarda avec curiosité et un plaisir croissant, admirant au passage le profond

177
L’eau de l’oubli

décolleté arrondi et provoquant qui était découpé en forme de goutte d’eau sur
le buste de son costume noir. Le collant détaillait parfaitement ses formes et le
comte paraissait fasciné par cette extravagante apparition dont il essayait de
comprendre le sens.
— Eh bien… si je m’attendais… Dolmie… rien ne me laissait supposer que
vous… et moi…
— J’ai bien vu la façon dont vous m’avez déshabillée du regard à chaque fois
que nous avons eu le plaisir de nous rencontrer.
— Vraiment ? Croyez-moi, Dolmie, telle n’était pas mon intention…
— Mais si, mais si, c’était parfaitement votre intention, et à chaque fois je me
suis sentie comme prisonnière de la puissance que vous dégagiez…
Elle soupira de façon presque exagérée en prenant une posture plus lascive.
Platonii fit rouler son fauteuil en arrière de plusieurs mètres avant de se lever
tout en arrangeant l’élégante robe d’intérieur qu’il portait puis se lissa des mains
les cheveux en arrière et s’arma de son plus beau sourire.
— En vérité, Dolmie, je suis tout surpris du tour que prend cette conversation…
agréablement surpris, je veux dire… même très agréablement. Vous êtes une
créature très belle, bien plus belle que toutes les femmes que j’ai… rencontrées
et vous êtes très … désirable…
Il s’était rapproché avec un air fat que la Sith trouva parfaitement ridicule.
Vraiment, ces hommes étaient tellement prévisibles que ça en devenait
écœurant. Diva se prit à penser que décidément, elle préférait largement faire
l’amour avec une femelle qu’avec un mâle toujours trop sûr de lui et de ses
prétendues et ridicules performances dans l’acte d’accouplement.
Il était à présent tout près et elle pouvait sentir son haleine de concupiscence
et sa forte odeur de transpiration qui suintait de son corps en rut. Décidément,
ce n’était pas avec celui-là qu’elle prendrait du plaisir avant de le décapiter. Au
moment où il allait poser les mains sur elle, à l’endroit précis qu’il lorgnait depuis
un bout de temps, elle se dégagea souplement et fit quelques pas au milieu de la
pièce.
— Mais avant, Armii, j’ai une faveur à vous demander.
— Une faveur ? s’étonna le comte en soulevant un sourcil, je veux bien vous
accorder toutes les faveurs que vous voulez si de votre côté vous m’accordez les
vôtres. De quoi s’agit-il ?
— J’ai besoin de récupérer le sceau royal que Taimi vous a procuré.
L’homme se raidit et stoppa sa marche vers elle.
— Le sceau… commença-t-il en la regardant d’un œil torve, je n’ai pas de
sceau… mais en admettant que j’en aurais un, pourquoi le voudriez-vous ?

178
Élimination physique

— Je sais que vous l’avez, Armii, c’est Taimi qui me l’a dit et c’est lui-même qui
veut le récupérer.
— Je ne comprends pas, hésita Platonii, est-ce pour me reprendre cet objet
que vous êtes venue me voir ?
— Allons, continua Diva d’une voix doucereuse, on peut joindre l’utile à
l’agréable… vous me donnez ce qu’on m’a chargée de récupérer et je me
soumets à tous vos caprices sur ce divan.
Le comte ricana.
— Je veux savoir pourquoi le prince veut subitement récupérer son sceau,
sinon…
— Sinon quoi ? demanda la Sith en essayant de conserver son calme et une
apparence docile et fragile.
— Sinon, je vous soumets sans attendre à mes plus vils plaisirs et sans aucun
ménagement. Et croyez-moi, je peux être très brutal quand je joue avec une
femelle.
Tout en disant ses mots, il s’était rapproché d’un meuble dont il avait ouvert la
porte. On pouvait y distinguer des bouteilles d’alcool et des verres, mais dans un
tiroir intérieur, il s’empara d’une cravache terminée par une boucle de cuir. Diva
serra les dents pour ne pas exploser.
— Je vous crois volontiers, comte, continua-t-elle de la voix la plus douce qu’il
lui était encore donné de prendre. Je vous imagine très bien me caresser les
reins avec délectation.
Il fit claquer la badine dans l’air de la pièce au moment précis où un coup de
tonnerre très fort éclatait en faisant vibrer les verres dans le meuble resté
ouvert.
— Vous allez aimer, Dolmie… mais en attendant, dites-moi pourquoi le prince
veut son sceau ou ce stick ne fera pas que vous caresser le bas du dos !
La Theelin baissa la tête comme une bête domptée.
— Vous êtes dans le collimateur du roi et de sa police… ils savent que vous
fabriquez de faux certificats d’esclave pour arrondir vos fins de mois. Vous allez
être arrêté et interrogé, et le prince veut être certain de rester en dehors de tout
cela.
Le comte se raidit.
— En somme, cette séquence… séduction, c’est juste pour obtenir le sceau,
rien de plus ? Réponds, garce !
Diva fit un oui volontairement timide de la tête avant de relever un regard qui
se voulait suppliant vers Platonii.

179
L’eau de l’oubli

— C’est le prince, il m’a obligée… il m’a dit que sinon il me ferait jeter dans les
cachots parmi d’autres prisonniers et que je devrai m’accommoder avec eux… je
vous en prie… il me faut ce sceau.
— Jamais, s’écria l’homme, si tu crois pouvoir me berner avec ton air de ne pas
y toucher ! Et même si ce que tu dis est vrai… que veux-tu que ça me fasse si
tous les prisonniers du royaume te passent dessus hein ? Tant que je suis le
premier à le faire ! De toute façon, le sceau est bien au chaud dans mon coffre.
Trente centimètres de duracier, ça te dit quelque chose ? Pas question que je
rende le sceau au prince, c’est mon sauf-conduit. Si je plonge, il plonge avec
moi ! À lui de me tirer d’affaire, tu le lui diras ma jolie. Mais avant, je vais
m’occuper de toi et tu vas être très sage !
Il marcha d’un pas décidé vers la Theelin mais comme il arrivait sur elle, Diva
étendit la main, et une force invisible souleva l’homme pour le projeter plusieurs
mètres en arrière contre le mur.
Le comte retomba sur son postérieur en poussant un cri.
— Sorcière ! Qu’est-ce tu m’as fait ! éructa-t-il en se relevant
douloureusement. Si tu veux jouer à ce petit jeu avec moi, tu vas savoir ce qu’il
en coûte de me résister.
D’un mouvement il fut près de son bureau et appuya sur un bouton d’alarme.
Une sonnette invisible retentit quelque part dans la demeure.
— Tu vas bientôt me supplier de t’épargner les tourments que mes hommes
vont te faire subir !
Une flamme dansa dans les yeux de la Sith au moment précis où huit gardes
armés pénétraient derrière elle dans le bureau.
— Neutralisez-la, cria le comte hors de lui.
Les hommes tenaient dans leur main un bâton dont le bout laissait entrevoir
des éclairs bleutés répliques miniatures de ceux qui dansaient dans le ciel. Le
tonnerre gronda. Comme deux gardes s’approchaient d’elle, Diva leur fit face et
s’empara lentement des deux cylindres qui pendaient à sa ceinture, un de
chaque côté de sa taille, pour les pointer vers le ventre des deux hommes.
— Tu crois nous faire peur avec tes bâtons ? ricana l’un d’eux tandis que son
collègue et lui avançaient tout près. Tu veux qu’on joue avec les nôtres pour
comparer ?
Pour toute réponse, la Sith appuya sur les interrupteurs qui actionnaient les
sabres laser et deux lames lumineuses rouges jaillirent avec un grésillement,
transperçant l’abdomen des hommes aussi facilement qu’un couteau brûlant se
serait enfoncé dans une motte de beurre. Les deux gardes s’affaissèrent sans un
cri, cependant que Diva se projetait d’un salto arrière entre deux autres

180
Élimination physique

adversaires avant de tournoyer sur place en leur tranchant la tête. Le moment


de surprise passé, les quatre autres gardes abandonnèrent leur bâton pour saisir
leur pistolet et mirent en joue la Theelin.
— Tirez, ordonna Platonii.
Les gardes obtempérèrent tous en même temps et des éclairs d’énergie furent
propulsés vers leur cible par leur arme. Sans faillir, Diva qui voyait les projectiles
bleutés à travers la Force, les intercepta un à un avec la vitesse de l’éclair à l’aide
de la lame de ses sabres, les renvoyant à leur envoyeur. Deux autres hommes
tombèrent. Les deux derniers hébétés avaient reculé contre un mur. Diva rangea
posément ses sabres et étendit les mains vers eux. Un geste de sa part et les
deux pistolets s’envolaient en traversant la pièce. Puis les doigts de la Sith se
crispèrent au bout de ses bras tendus et les deux gardes se sentirent soulevés
dans l’air par une puissante poigne invisible qui commença à leur écraser le
larynx. Ils se débattirent un moment comme des pantins au bout de leurs fils,
essayant vainement de desserrer de leurs mains l’étreinte insaisissable qui les
étranglait, râlant et gesticulant des jambes. Puis Diva fit un geste de torsion avec
ses poignets et on entendit craquer sinistrement les vertèbres cervicales des
malheureux dont les yeux se révulsèrent soudain. Lorsqu’elle baissa les bras, les
deux corps sans vie retombèrent lourdement sur le sol avec un bruit mat.
Diva se tourna alors vers Platonii dont le visage avait pris une teinte
cadavérique.
— Mais… mais… qui… qui êtes-vous ? balbutia-t-il en reculant à travers la baie
ouverte vers la terrasse.
— Je m’appelle Diva Shaquila, et je suis une Sith.
— Une quoi ? Je… je ne comprends pas… une Sith ? Je ne sais pas ce que c’est…
La Theelin sourit de toutes ses dents.
— Alors, je vais vous expliquer.
Lentement, elle étendit ses bras vers lui et l’instant d’après, une série d’arcs
électriques se formaient entre le bout de ses doigts écartés et le corps du comte
qui se mit à convulser au beau milieu de la terrasse, figé sur place, lévitant à
quelques centimètres du sol. Les éclairs se ramifièrent et semblèrent frétiller
dans l’air en grésillant, formant autour de Platonii une enveloppe bleutée qui
dansait de façon anarchique.
Diva stoppa la torture et il retomba lourdement sur le marbre, de la fumée
s’échappant de ses vêtements. Elle s’avança jusqu’à lui et le regarda avec le
visage d’un entomologiste se préparant à disséquer un insecte.
— Mais… qui es-tu donc… monstre… parvint à articuler sa victime.
Pour toute réponse, Diva persifla avec une pointe d’ironie.

181
L’eau de l’oubli

— Je suis désolée, ça n’a rien de personnel, mais votre mort est nécessaire.
De nouveaux arcs électriques s’emparèrent du comte semblant le dévorer
durant plusieurs secondes, et lorsque la Sith s’arrêta, il était mort. Une odeur
atroce de chair brûlée emplit l’atmosphère tout autour du cadavre.
Sans plus un regard pour lui, son bourreau revint tranquillement vers le bureau
et marcha jusqu’à un coffre mural dissimulé derrière un miroir pivotant. Elle
s’empara d’un de ses sabres, l’alluma puis ferma les yeux pour se concentrer et
en augmenter la puissance jusqu’à ce que la lame rouge se mette à briller d’un
blanc incandescent. Ensuite elle l’enfonça dans le duracier qui rougit puis
blanchit avant de commencer à fondre, et traça un cercle autour de la serrure
qu’elle éjecta dans la pièce d’un simple geste des doigts. Enfin, sans même la
toucher, elle ouvrit la lourde porte d’un mouvement du bras. Posément, elle
s’empara du sceau et de plusieurs documents qu’elle étudia longuement avant
de les rouler et de les passer dans sa ceinture.
Son travail accompli, elle regagna la terrasse et sauta sur la pelouse avant de
disparaître dans la nuit. Au même moment, répondant à un nouveau coup de
tonnerre, la pluie commença à tomber avec violence.

182
13 - Les reines du bal

Le meurtre du Comte de Fartia éloigna provisoirement de Taimi le spectre


d’une enquête pour corruption mais sa situation restait d’évidence précaire,
Proo Rabo’Par n’étant pas Rodien à lâcher une affaire une fois qu’il s’en était
saisie. Il avait mis dessus les meilleurs enquêteurs du royaume, choisis pour leur
discrétion et leur efficacité. Un à un, tous les dossiers d’esclavage suspects
commençaient ainsi à être soigneusement passés au crible, le roi ayant ordonné
que toutes les personnes qui avaient été ainsi injustement traitées, fussent
rendues à la liberté le plus rapidement possible avec un dédommagement
substantiel.
Dans ses appartements, Taimi, que la suppression de son Excellence Armii
Platonii n’avait pas suffi à rassurer, tournait en rond comme un fauve en cage.
— Rabo’Par va finir par m’avoir, je te dis ! explosa-t-il devant Diva qui tentait
de le calmer. Et Calem va me jeter en prison, ou me bannir du royaume… peut-
être même voudra-t-il faire un exemple et me fera-t-il trancher la tête !
La Sith masquait mal son impatience devant l’immaturité flagrante de ce jeune
homme sur lequel elle était forcée de faire reposer une partie de son plan. Si elle
l’avait pu, elle en aurait terminé avec lui à l’instant même, mais cette heure
n’était pas encore venue.
— Cela n’arrivera pas, crois-moi. Il va se passer des choses autrement plus
importantes dans des temps à venir qui ne sont pas si lointains, que cette
histoire de faux certificats.
— Que veux-tu dire, sorcière ?
— Tu le sauras bien assez tôt. Il se pourrait que ton propre personnage prenne
subitement plus d’importance que tu ne peux en espérer.
Le prince manifesta un geste d’humeur en jetant violemment dans un coin de
la pièce la coupe qu’il tenait dans la main.
— Tu ne sais que parler en énigmes ! Ne pourrais-tu pas t’efforcer d’être plus
claire pour une fois ?
Rassemblant en elle les ressources indispensables pour éviter de donner libre
cours à la colère qui la gagnait, elle s’approcha de lui et enserra ses tempes avec
les mains.
— Chut, trésor, calme-toi. Prends patience et fais moi confiance. Ton heure va
venir mais pour le moment, il faut que tu fasses bonne figure à ton frère.

183
L’eau de l’oubli

Elle puisa dans la Force pour tenter de le persuader de l’écouter. L’esprit de


Taimi n’était pas si faible qu’il puisse être facilement influencé, mais sa fragilité
actuelle jouait contre lui. En le regardant droit dans les yeux, elle répéta
doucement en détachant ses mots.
— Fais-moi confiance.
Taimi ferma les yeux comme vaincu par le magnétisme de la Sith qui
l’embrassa longuement avant de lui souffler à l’oreille.
— À présent, il va falloir nous préparer pour le bal de ce soir. Je veux que ton
frère pense que tu l’aimes profondément. Je veux qu’il ne se doute de rien de ce
qui se prépare.
*
* *
— Il ne me suffisait pas d’une seule princesse à habiller, voilà qu’elle s’est
dédoublée ! se plaignit Namina debout devant une immense armoire garnie de
dizaines de robes de soirée toutes plus magnifiques les unes que les autres.
Il s’était écoulé une dizaine de jours depuis que Iella avait été ramenée au
palais d’Édinu et les deux jeunes filles s’entendaient désormais comme des
jumelles, associant leur charme naturel à leur bonne humeur voire leur
espièglerie. Mais un œil aiguisé aurait pu percevoir quelques changements
imperceptibles dans le quotidien de tout ce petit monde.
Si Calem faisait toujours preuve de la plus grande bienveillance envers celle qui
allait devenir officiellement sa fiancée lors de la cérémonie protocolaire qui
devait avoir lieu deux mois après son arrivée à Édinu, soit dans une vingtaine de
jours, il consacrait également une partie de son temps libre à se promener avec
Iella dans les jardins ou à discuter avec elle dans les salons privés. De son côté,
Sali en faisait de même avec son ami Jarval qui était aux anges. C’était cependant
imperceptible, car les deux jeunes filles était elles-mêmes souvent ensemble. Ces
moments étaient donc à la fois rares, mais denses pour leurs protagonistes et
posaient à chacun d’eux des questions auxquelles ils avaient bien du mal à
répondre. Seule, Namina s’en était aperçue, et ses sourcils froncés trahissaient
sa préoccupation sur cette nouvelle situation. Cependant elle n’en souffla mot à
personne, attendant sagement de voir comment évolueraient les événements
qui allaient, mais cela elle ne pouvait le prévoir, se précipiter. N’y avait-il pas le
bal des « quarante jours » qui permettait au roi de présenter « enfin » la future
fiancée et reine à toutes les personnalités du royaume ?
Ce bal protocolaire qui, comme l’indiquait son nom, se déroulait quarante
jours après l’arrivée de la future reine dans la capitale, était un moment de fête
et d’allégresse dans toute la ville. Les rues et les avenues étaient pavoisées et

184
Les reines du bal

illuminées de mille feux, et les places envahies de petits bals qui faisaient le
modeste pendant à celui qui se déroulait dans les salons de réception du palais
et dans les jardins. À minuit, un magnifique feu d’artifice était tiré à la fois de la
place de l’hôtel de ville et des remparts de la cité royale, mais le clou du
spectacle pyrotechnique était assuré par l’embrasement des murailles tout
autour de la capitale.
Namina espérait sans doute qu’à cette sublime occasion, ainsi qu’à celle de la
cérémonie des fiançailles qui suivrait quelques jours plus tard, le futur couple
royal se souderait pour de bon.

Le grand soir arriva dans la capitale qui avait revêtu ses habits de fête. La
journée avait été magnifique et l’air était doux. Une brise tiède et caressante
balayait les avenues ainsi que les nombreux parcs de la ville si propices aux
amoureux à la nuit tombée.
Différentes espèces d’animaux étaient utilisées pour les déplacements
terrestres selon la nature et l’importance du véhicule à tracter, de son poids
mais aussi du rang des personnes transportées. Ces véhicules avaient pour la
plupart la particularité de se mouvoir en suspension dans l’air grâce au principe
de l’anti-gravité qui faisait partie des technologies qui n’avaient pas été
abandonnées sur Édéna, technologie qui malheureusement, en raison de son
coût, n’était accessible qu’à une partie seulement de la société édénienne. Ainsi
il était donc courant de trouver aussi dans les campagnes et même dans les
villes, des véhicules animaliers à roues. L’avantage de l’anti-gravité était
évidemment de proposer des transports plus faciles à tirer en raison de
l’absence totale de frottement sur le sol, et qui pouvaient donc atteindre des
vitesses conséquentes selon les animaux employés comme force motrice.
Une file ininterrompue de véhicules se succédaient à présent au pied des
marches du perron d’honneur sur lesquelles un grand tapis rouge avait été
déroulé. Une foule triée sur le volet se pressait pour apercevoir ces gens qui
« comptaient » dans le royaume, et pour applaudir les splendides toilettes de ces
dames de quelque espèce qu’elles fussent. Les reporters n’en finissaient plus de
capter les images de ce défilé incessant qui était retransmis en direct sur des
écrans holographiques géants installés au centre des principales places de la
capitale et des villes du royaume ainsi que dans les chaumières. Perché sur une
estrade improvisée, un commentateur omniscient énonçait dans son micro les
titres et les noms de chacun des invités gravissant les marches, qu’il soit célèbre
ou non.

185
L’eau de l’oubli

Les invités étaient ensuite dirigés par une armée de majordomes et d’hôtesses
vers le grand salon dans lequel de nombreuses personnalités discutaient déjà par
petits groupes dans un joyeux brouhaha.
— On dit que la princesse Sali a un sosie qu’elle a ramené d’un voyage à Aretia,
avançait une grosse femme déjà transpirante dans sa robe, à plusieurs de ses
amies qui l’écoutaient en hochant régulièrement la tête avec un air hautement
concerné.
— Un sosie ? s’exclama l’une d’entre elles, quelle drôle d’idée !
— Lui ressemble-t-elle vraiment ? demanda une autre.
— À s’y méprendre paraît-il, répondit la première, à tel point que des rumeurs
prétendent que même le roi ne peut les différencier.
Toutes frétillantes, les commères s’esclaffèrent en regardant de droite et de
gauche pour voir si des oreilles indiscrètes ne les écoutaient pas.
— C’est excitant, dit une rouquine dont le visage était couvert de taches, vous
vous rendez compte… deux femmes pour le prix d’une !
— Oh, s’insurgea la plus vieille, enfin Mag, quelle drôle d’idée, ma chère !
Toutes rirent derechef.
Soudain le valet de pied qui annonçait les invités énonça d’une voix forte.
— Sa Majesté Calem premier, Souverain du Royaume d’Édinu et Roi d’Édéna !
Aussitôt le silence reprit ses droits dans la salle et tous les regards
convergèrent vers l’entrée principale pour voir arriver le jeune monarque
souriant et détendu dans son uniforme blanc et or.
— Il est trop beau, laissa échapper à voix basse la rouquine à l’adresse de son
cercle de connaissances.
Calem s’avança au milieu de la salle vers un groupe composé de hauts
dignitaires du royaume dont le général Pardo et le ministre Orn Mitra et leur
serra la main en toute simplicité après que ceux-ci se furent respectueusement
inclinés devant lui. Le monarque avait assoupli l'étiquette autant qu'il l'avait pu,
trop rigide à son goût, et remanié le protocole au grand dam du Grand
Chambellan, le vieux mais imposant Mas Damidda, une créature en tous points
semblable aux habitants de Champala, planète du système Chagri dans la
Bordure Intérieure de la proche galaxie, qui supervisait étroitement la réception.
Il était partout à la fois, distribuant ordre sur ordre à son armée de serviteurs, de
majordomes et d’hôtesses, veillant à ce que tout se passe parfaitement aussi
bien à l’intérieur du palais que dans les jardins somptueusement éclairés et dans
lesquels étaient dressés des tables et des buffets.

186
Les reines du bal

La rumeur des conversations reprit tandis qu’on attendait impatiemment


l’arrivée de la future fiancée qui devait normalement suivre de peu celle du roi.
Celle-ci fut effectivement annoncée juste quelques instants après.
— Son Altesse royale, la princesse Sali d’Austra !
Dans une longue robe bustier immaculée garnie de fines dentelles, symbole
annonciateur de son prochain mariage, le diadème princier étincelant au
sommet de ses cheveux coiffés en un haut chignon qui dégageait un long cou
orné d’une rivière de diamants éblouissante, Sali pénétra dans l’immense salon
sous les regards insistants de toute l’assemblée. Elle était resplendissante et son
visage rayonnait d’un immense sourire de bonheur en s’approchant du roi
devant lequel elle se prosterna, avant que Calem ne lui tende affectueusement
la main pour qu’elle se redresse.
— Tu es merveilleuse, dit-il en l’embrassant sur les lèvres provoquant un
frisson dans l’assemblée ainsi qu’une grimace de Mas Damidda qui leva les yeux
au ciel.
— Tu es très beau aussi, répliqua-t-elle avec un sourire malicieux.
La suite du protocole voulait que le roi et sa promise aillent se poster au pied
des marches de l’estrade en marbre, sur laquelle se dressaient deux trônes de
velours rouge et de bois doré à l’or fin et délicatement sculpté, afin que les
principaux invités leur soient présentés, un par un, par le Grand Chambellan qui
s’était rapproché du couple pour cette occasion.
En même temps que les convives continuaient à affluer, Mas Damidda
commençait son office en déclinant titres et noms des personnes qui
s’inclinaient et se prosternaient devant Leurs Altesses. Sali recevait les
compliments et les félicitations avec une grâce incomparable et une gentillesse
touchante, souriante et simple dans les propos qu’elle ne manquait pas
d’échanger avec chacun.
Il était heureux que tous les invités au bal ne paraissent pas de cette manière
devant eux, car la nuit entière n’y aurait pas suffi. Mais seules les personnalités
d’un certain rang y étaient conviées.
— Son Excellence Jalisco Vanghao, ministre du Commerce… leurs Altesses
royales, le Duc Nathil d’Aretia et son épouse la Duchesse Klaara, annonça le valet
de pied en poste aux grandes portes du salon d’apparat.
Ce fut sans manière aucune que le vieil homme s’empressa de traverser la
salle, son épouse à son bras, pour parvenir jusque devant le futur couple royal.
Après un aimable salut protocolaire, il tendit les bras vers son neveu qui lui
rendit la pareille en toute simplicité pour lui donner une accolade. Puis ce fut au

187
L’eau de l’oubli

tour de Sali qu’il enserra dans ses bras sans cérémonie pendant que la duchesse
s’inclinait devant eux.
— Vous êtes si beaux tous les deux, s’exclama le vieil oncle. N’est-ce pas,
Klaara, qu’ils sont magnifiques ?
— Oui, Nathil, approuva la duchesse en embrassant Sali, ils forment vraiment
un couple merveilleux ! Nous vous souhaitons à tous les deux, beaucoup,
beaucoup de bonheur !
— Et de très nombreux petits bambins ! ajouta le duc avec un grand clin d’œil
à Sali. Et je viendrai personnellement les faire sauter sur mes genoux !
— C’est ça, tu joueras le rôle du grand-père gâteau que ton pauvre frère n’aura
pas pu tenir.
— Et pourquoi pas ? s’insurgea faussement Nathil. Bon, on vous laisse à vos
devoirs… je pense qu’il y a de quoi se rincer le gosier dans les jardins !
— C’est ça, eh bien moi, je vais te surveiller, tout duc que tu es, répliqua son
épouse cependant que Nathil réitérait son clin d’œil à l’attention cette fois du
futur couple royal.
Comme ils s’éloignaient, Sali se pencha vers Calem pour lui dire.
— Ton oncle est réellement quelqu’un d’adorable !
— Oui, répondit le roi, je l’aime comme mon propre père. Il est comme un
véritable rayon de soleil partout où il va. Quel dommage que tante Klaara n’ait
pas eu d’enfant à lui donner !
— Quel dommage en effet, je suis certaine qu’il aurait fait un merveilleux père.
Les présentations tiraient à leur fin lorsqu’on annonça.
— Mademoiselle Iella Budhaasio et monsieur Gil Valestraa.
Les conversations redoublèrent lorsque la jeune fille pénétra dans la salle au
bras d’un Gil raide et sérieux comme un pape, se retenant intérieurement de
tordre dans tous les sens son cou enserré dans un col haut et rigide dont il
n’avait pas l’habitude et qui le grattait. Son bras gauche maintenu en l’air,
compte tenu de sa taille plus petite que celle de sa cavalière, il emmena
martialement cette dernière jusque devant le roi et la princesse. Puis, lui,
s’inclina comme Sali le lui avait appris cependant que Iella se prosternait en une
profonde révérence particulièrement gracieuse, ses cheveux bouclés ondulant
sur les bretelles dentelées d’une longue robe bleu pâle.
Calem tendit la main à la jeune fille qui lui donna la sienne en se relevant, puis
il se courba pour lui faire un baisemain appuyé qui provoqua le murmure de
certaines de ces dames dans la foule des invités.
— Tu es toi aussi très en beauté, Iella, observa-t-il en se redressant, et toi
également, Gil, tu es très élégant.

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Les reines du bal

L’adolescent montra ses dents en souriant largement, très fier de lui.


— Merci, Votre Majesté, vous êtes pas mal non plus !
Ils éclatèrent de rire tous les quatre. Au même instant on annonçait.
— Le Capitaine Jarval Hor’Gardi, commandant la Garde royale.
— Ah, voilà notre ami commun, s’exclama gaiement le roi en faisant signe au
capitaine en grande tenue d’avancer vers eux.
Ils échangèrent sobrement les salutations protocolaires bien que s’étant déjà
vus dans la journée puis Jarval déclara tout de go.
— Je n’en reviens toujours pas… ça fait neuf jours et je devrais y être habitué,
mais quand je vous vois toutes les deux côte à côte comme maintenant… j’ai
toujours l’impression d’avoir trop bu et de voir double.
— Et ça jacte drôlement dans les couloirs, ajouta Gil malicieusement.
— Ça jacte ? répéta Calem amusé. Et comment le sais-tu ?
— Eh ! Qui se méfie d’un ado qui se promène dans les couloirs du palais… ado
qui a pourtant l’oreille bien tendue ? Les vieilles se demandent comment il se fait
que le roi ait pris auprès de lui le sosie de sa fiancée…
— Les vieilles ? répéta à son tour Sali en s’esclaffant.
— Ben oui, les vieilles, quoi. Les femmes qui ont quarante ans et plus… des
vieilles !
Le petit groupe partit d’un éclat de rire qui interloqua la proche assemblée au
point que Calem dut se forcer à reprendre un air solennel.
— Je crois que tu en vexerais plus d’une si elles t’entendaient, souligna Iella. Tu
sais, on n’est pas vieux à quarante ans, hein ?
Gil haussa les épaules en hochant la tête.
— Sais pas moi… pour moi elles le sont… enfin, tout ça pour dire que ces…
dames — il insista sur le mot — se posent pas mal de questions.
— Il est vrai que je ne voudrais pas devenir un problème pour toi, Calem, reprit
Iella. Je suis prête à repartir d’Édinu s’il le fallait… maintenant que j’ai recouvré
ma liberté.
Aussitôt, le jeune monarque protesta.
— Oh non, Iella ! Tu dois rester… enfin, je veux dire… vous êtes devenues
amies Sali et toi et ta présence n’est en rien une charge. Je me fiche pas mal des
qu’en-dira-t-on et vous devez en faire de même. Ne suis-je pas le roi après tout ?
Si ta présence dérange quelqu’un, qu’il vienne me le dire !
Une fois qu’il eut achevé sa phrase, il se rendit compte qu’il avait été un peu
trop spontané et se tourna vers la future reine en cachant mal un air
embarrassé.

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L’eau de l’oubli

— Enfin, évidemment… je ne veux pas parler à ta place Sali… si la situation doit


te gêner… il est évident que… si tu le souhaites…
Sali lui adressa un sourire indulgent et lança un clin d’œil à son double en la
prenant par le bras d’un geste complice.
— C’est un spectacle unique que de voir un monarque sortir les avirons pour
ramer aussi piteusement, ne trouvez-vous pas très chère ?
Iella acquiesça en rendant son clin d’œil à Sali.
— C’est une évidence, Votre Altesse Royale, et je trouve qu’il s’en sort fort
bien…
Les deux jeunes filles étouffaient un éclat de rire lorsque le valet de pieds
chargé d’annoncer les arrivants, tira involontairement le roi de ce mauvais pas.
— Son Altesse Royale, le Prince Taimi d’Édéna et Sa Grâce, la Duchesse Dolmie
de Tamburu !
À chaque annonce, les regards convergeaient vers les portes d’entrée de la
grande salle de réception, et les nouveaux arrivants étaient inévitablement
scrutés à la loupe par chacun des invités déjà présents. De longs murmures
suivaient généralement ce moment, fruits des incontournables commentaires
que les petits groupes, formés ça et là dans le salon, s’échangeaient aussitôt
pour commenter, qui la robe de soirée de la nouvelle venue, qui d’autre la tenue
culturelle haute en couleurs du non-humain mâle ou femelle, qui encore l’allure
plus ou moins martiale, gauche ou empruntée, de tel militaire, ou même le
tombé du smoking d’une personnalité en vue.
La rumeur alla bon train lorsque le prince entra en grand uniforme d’apparat
avec à son bras, la Theelin dans une longue robe moulante écarlate,
généreusement décolletée et dont la jupe était fendue sur un côté jusqu’à la
hanche.
— Oh ! Quelle tenue ! se récria à voix basse une grosse baronne boudinée dans
sa robe jonquille. Mais regardez-moi ça ! Si elle pouvait, elle se promènerait
toute nue…
— Il faut bien avouer qu’elle pourrait se le permettre… elle, persifla une autre
femme plus âgée qui s’éventait le visage d’un geste précieux.
L’autre ne releva pas le sous-entendu mais pinça les lèvres pour se taire. Un
colonel qui se tenait entre les deux ajusta son monocle et rendit son verdict très
militairement.
— Belle pouliche en effet, racée et élancée… belle encolure, beau poitrail et
des reins superbement cambrés !
— Oh ! s’exclamèrent ensemble les deux rombières.
L’officier les regarda d’un air incrédule.

190
Les reines du bal

— Pardon mesdames, vous aurais-je choquées par mes propos ? Vous m’en
voyez désolé… l’habitude d’admirer les corinals de course… vous savez bien
entendu que ce sont les femelles les plus rapides, ajouta-t-il en guise d’excuses.
Parvenus devant le roi entouré de ses amis, Taimi inclina la tête avec raideur
tandis que Diva s’inclinait très bas avec une souplesse toute féline.
— Bonjour, duchesse, fit Calem en lui faisant un baisemain plus protocolaire
que celui auquel avait eu droit Iella un moment auparavant, je suis ravi que vous
soyez des nôtres ce soir.
— Je n’aurai manqué si belle réception pour rien au monde, Votre Majesté,
répondit Diva avec son sourire le plus charmeur.
Puis elle s’inclina devant Sali.
— Votre Altesse…
— Dolmie… votre robe est magnifique.
— Merci infiniment, mais s’il y a une reine ici ce soir, tant par la grâce que par
la beauté, c’est bien vous, princesse.
Sali sourit en retour du compliment d’usage si bien tourné, cependant que
Jarval osait un trait d’humour.
— Le prince Taimi souhaitait sans doute pouvoir ne pas vous perdre de vue
dans cette foule.
Devant le visage crispé de Taimi qui accueillit fraîchement la réflexion du
capitaine, Calem fit diversion en renchérissant diplomatiquement.
— Il est vrai que non accompagnée, je suis certain qu’il y aurait ici foule de
prétendants pour se lancer à l’assaut de la beauté de Dolmie, en bons valeureux
chevaliers.
Le visage de son frère se radoucit un peu.
— Elle est éblouissante, n’est-ce pas mon frère ?
Ce dernier se contenta d’un petit signe de tête en guise de réponse. Au même
moment l’orchestre entama un morceau et le Grand Chambellan s’approcha
d’eux pour s’adresser au roi.
— Les présentations officielles sont terminées, Majesté, il vous appartient à
présent d’ouvrir le bal avec Son Altesse.
Délicatement, Sali présenta la main à son futur époux qui l’entraîna au centre
du cercle vide que les invités avaient spontanément créé au milieu d’eux. Les
conversations retombèrent, absorbées par le spectacle gracieux du futur couple
royal. Calem passa l’autre main derrière la taille de Sali et l’entraîna dans un
tourbillon musical avec une légèreté et une aisance tout à fait naturelles.
Tournant sur eux-mêmes, les futurs fiancés commencèrent à décrire un petit

191
L’eau de l’oubli

cercle dans cet espace sous les regards admirateurs, envieux ou connaisseurs, de
tout ce beau monde.
Au bout de deux minutes précises, le Grand Chambellan adressa un signe
discret au prince Taimi qui imita alors son frère en entrainant à son tour Diva sur
la piste de danse, donnant ainsi le signal pour les autres couples. Dans la foulée,
Jarval s’inclina devant Iella pour en faire de même et petit à petit, des couples se
formèrent remplissant tout le salon en débordant sur la grande terrasse qui
surplombait les jardins.
Au même moment, douze coups de canons tirés depuis les murailles de la cité
retentissaient pour officialiser l’ouverture des festivités, et la musique envahit
progressivement les places et les rues d’Édéna cependant qu’un premier feu
d’artifice éclatait dans le ciel nocturne de la planète.
— Et si on allait manger quelque chose ? proposa Gil à Namina avec l’esprit
pratique qui le caractérisait, tout en contemplant les danseurs. Moi la danse…
— Tu as raison, répondit la nounou, moi non plus je n’aime pas danser. La
dernière fois que j’ai essayé, mon cavalier m’a tellement écrasé les pieds que j’ai
eu mal à mon cor durant plus d’une semaine.

Sali contemplait le visage de son cavalier pendant que le salon tout entier
semblait tourner follement autour d’elle. Elle cherchait dans ses yeux un indice
qui pourrait lui ouvrir son âme en profondeur afin d’aller y quêter les réponses
aux questions qu’elle se posait sur leur futur couple. Inspirant profondément
dans son corsage serré, elle se jeta à l’eau.
— Calem… dis-moi… nous ne nous sommes jamais dit que nous nous aimions…
l’avais-tu remarqué ?
Sans doute sous l’effet de l’étonnement, le jeune monarque perdit le compte
de ses pas et s’arrêta brièvement avant de reprendre la danse au tempo suivant.
Sa bouche entrouverte permettait de prendre toute la mesure de la complexité
de la question qu’on lui adressait. Fixant Sali dans les yeux, il fouilla à son tour
dans le bleu profond de ses iris pour tenter d’y déceler la raison précise à cette
soudaine interrogation.
— Peut-être ne sommes-nous pas prêts à nous le dire ? biaisa-t-il enfin.
Sali resta un instant silencieuse en s’efforçant de se laisser bercer par la
musique, puis reprit.
— Et si c’était une erreur de nous marier… tu y as déjà pensé ?
À son tour il se tut un moment. Dans sa poitrine il sentait son cœur battre de
façon désordonnée et dans son esprit des pensées irrationnelles se bousculaient

192
Les reines du bal

qu’il ne parvenait pas à ordonner. Au fond de lui-même, il savait ce que Sali


essayait d’exprimer mais sa raison ne voulait pas l’entendre.
— Cette union est essentielle pour notre planète, Sali… il en va de beaucoup
plus que de nous seuls.
— Là, c’est le roi qui répond, observa doucement la jeune fille en conservant
son doux sourire, moi je posais la question à Calem… le beau jeune homme qui
danse avec moi et qui dans vingt jours doit devenir officiellement mon fiancé.
— Faut-il vraiment que nous ayons une telle conversation ici et maintenant ?
Elle décela une légère irritation dans son ton et décida de battre en retraite.
Accentuant son sourire, elle répondit docilement.
— Non, bien sûr, Calem, tu as raison, ce n’est ni l’endroit, ni le moment. Je suis
désolée. Nous en reparlerons plus tard.
— Je ne sais pas… reprit le jeune homme, nous allons nous marier, Sali, il nous
faudra faire avec, de notre mieux. Je m’y suis engagé et je m’y tiendrai.
La princesse ne répondit rien. Qu’aurait-elle pu dire de plus ? Que la réponse
ne lui convenait pas ? Que « faire de leur mieux » n’était pas ce qu’elle attendait
d’une union ?
Fermant les yeux, elle se laissa entrainer par le final enfiévré de la danse qui
éclata en une apothéose musicale suivie par une salve d’applaudissements
enthousiastes de la part de toute l’assemblée.
Le couple royal quitta le grand salon au milieu des courbettes pour s’en aller
vers les jardins.
— Allez, viens, allons prendre une coupe de ce merveilleux pétillant que
produit ton royaume, invita Calem.
Voulant lui apporter une touche de sérénité qui semblait lui faire défaut, il
faillit ajouter « je t’aime » mais les mots ne dépassèrent pas ses lèvres et ne
s’envolèrent pas dans l’air tiède de la nuit jusqu’aux oreilles de celle pourtant
censée devenir sa bien-aimée. Son cœur se serra involontairement et il dut lutter
pour chasser de noires pensées qui tentaient de s’insinuer dans son esprit.
De façon fort opportune, Jarval arriva vers eux avec Iella.
— Ouf, j’ai cru qu’elle n’en finirait pas, s’exclama le capitaine. J’ai bien dû
écraser les pieds de Iella une bonne douzaine de fois, ajouta-t-il en prenant un
verre sur le plateau qu’un serviteur s’était empressé d’amener au roi.
La jeune fille sourit avec complaisante.
— Ne l’écoutez pas, il plaisante ou il joue les faux modestes… il danse comme
un dieu…

193
L’eau de l’oubli

— À ce point ? releva Sali en prenant elle aussi un verre comme les autres. Il
faudra que j’en juge par moi-même… Calem aussi danse merveilleusement bien,
ça doit valoir le coup de comparer.
— Mais, quand vous le voudrez, Votre Altesse ! s’empressa de déclamer un
Jarval tout heureux de la proposition sous-entendue. Ce sera avec le plus grand
plaisir !
Les invités s’étaient partagés entre la grande salle de réception où les couples
dansaient et les salons ou les jardins dans lesquels des buffets étaient dressés. Le
roi n’était pas sorti depuis cinq minutes et avait juste eu le temps de partager
quelques délicieux petits fours avec ses amis, que déjà des gens haut-placés se
pressaient pour le rencontrer afin de lui présenter quelqu’un, le complimenter
avec sans doute l’arrière-pensée d’un quelconque bénéfice, ou s’entretenir avec
lui des choses du royaume. Très vite il fut accaparé malgré lui et Sali se retrouva
à la traîne avec une moue que Jarval sut vite interpréter.
— Le moment est peut-être venu de m’accorder quelques pas de danse… à
vos risques et périls, bien entendu.
Sali accepta le bras élégamment proposé et le couple reprit le chemin du grand
salon. Iella grignotait en compagnie de Gil et Namina lorsque Taimi se présenta à
eux.
— Iella, très chère, je vous vois abandonnée au milieu de cette foule dans
laquelle vous ne devez pas connaître grand monde. Accepteriez-vous de danser
avec moi ?
La jeune fille ne cacha pas sa surprise et regarda autour du prince.
— Qu’avez-vous fait de la duchesse Dolmie ?
Le prince eut un geste vague.
— Oh, elle est allée dans ses appartements pour se repoudrer le bout du nez…
si vous voyez ce que je veux dire. Ce qui fait que pour un moment, je suis libre…
et si vous m’accordez la prochaine danse, vous me sauveriez d’un certain
nombre de baronnes, duchesses et autres courtisanes qui n’attendent qu’une
faiblesse de ma part pour sonner l’hallali !
Il rit et Iella l’imita par politesse. Elle pensa qu’au fond, le petit frère de Calem
était un garçon très gentil et bien mignon malgré des prévenances inexplicables
qu’elle entretenait à son égard.
L’orchestre s’était mis à jouer une danse rapide sur laquelle il l’entraîna
dextrement dans un pas étourdissant qui eut tôt fait de tourner la tête à la jeune
fille. Excellent danseur, il la mena progressivement vers l’une des portes-fenêtres
latérales qui s’ouvraient en grand sur les jardins dans lesquels il la fit sortir tout
en virevoltant avec une adresse incomparable. Cette partie des jardins était

194
Les reines du bal

faiblement éclairée et, par contraste avec le devant inondé de lumière, paraissait
plongée dans une douce et reposante pénombre. Lorsqu’ils se furent éloignés de
plusieurs mètres, Iella s’arrêta de danser en chancelant, cherchant à retrouver
un équilibre qui ne semblait pas avoir quitté son cavalier. La musique était à
présent adoucie par la distance et on pouvait entendre le craquettement de
quelques insectes nocturnes faisant crisser leurs élytres dans les buissons.
Galamment, Taimi retint Iella par la main pour l’empêcher de perdre l’équilibre
et la soutint par la taille contre lui.
— Vous n’allez pas vous sentir mal, j’espère ? dit-il sur un ton amusé, sinon, je
vais me voir obligé de vous porter dans mes bras.
— Non, ça va, soupira la jeune fille en se tenant la tête, c’est juste que je n’ai
pas l’habitude de tourner aussi vite en dansant… comment faites-vous pour ne
pas en éprouver de la désorientation ?
— Question d’habitude… chaque matin en me levant, je me hisse sur un pied
et je fais la toupie à toute vitesse pendant plusieurs minutes.
Iella éclata de rire.
— Vous vous moquez de moi !
Taimi l’imita.
— Je n’oserais pas vous manquer de respect, Iella… je plaisante, voilà tout,
j’aime tant vous entendre rire… et vous voir le faire aussi… vous avez de
charmantes fossettes sur les joues lorsque vous souriez.
Iella baissa inconsciemment les yeux, embarrassée, et desserra délicatement
l’étreinte un peu trop empressée de son cavalier.
— Vous aussi, observa-t-elle, tandis qu’il lui lâchait la taille mais pas la main.
— Moi aussi quoi ? demanda-t-il en l’emmenant un peu plus loin, entre les
haies.
— Les fossettes… vous aussi vous en avez quand vous riez…
— Ah, oui… il faudra donc que je me regarde plus souvent devant la glace en
me racontant des histoires drôles pour les admirer.
La jeune fille étouffa un nouveau rire.
— Vous continuez à vous moquer, laissa-t-elle échapper d’un ton de reproche.
Taimi prit une voix douce plus sérieuse.
— Non, Iella, je ne veux pas me moquer… vous êtes simplement d’une
plaisante compagnie qui invite à un peu d’espièglerie, voilà tout.
— C’est bien calme ici, observa Iella en regardant les alentours déserts, calmes
et reposants.

195
L’eau de l’oubli

— C’est que, entre le bal, les buffets et mon frère qui accapare tous les regards
ainsi qu’une foule de lécheurs de bottes, il n’y a plus personne pour se promener
romantiquement loin de cette agitation.
Ils avançaient toujours entre les haies taillées au cordeau sur un petit chemin
caillouteux soigneusement damé et franchirent une courte passerelle de bois en
forme d’arche sous laquelle bruissait un étroit ruisseau qui se faufilait entre les
pelouses. Un joli petit kiosque se tenait un peu plus loin avec des bancs de pierre
tout autour. Une partie du pavillon était occultée par des panneaux de bois à
croisillons serrés peints en vert, destinés à protéger les visiteurs du vent, laissant
deux entrées à l’opposée l’une de l’autre. L’endroit, plutôt sombre, devait en
temps ordinaire, être propice aux amoureux.
Depuis quelques instants, Iella essayait de lâcher la main du prince mais celui-
ci ne semblait pas disposé à répondre à sa sollicitation.
— Où m’emmenez-vous ? questionna-t-elle, ne devrions-nous pas revenir à la
réception ? On risque de nous chercher… et peut-être votre amie, la duchesse
Dolmie, est-elle revenue le nez joliment poudré ?
— Oubliez Dolmie, elle doit repartir pour Tamburu très prochainement.
— Oh… je suis désolée… mais elle reviendra bientôt sans doute ?
— Ce n’est pas dit. Et puis je ne suis pas certain qu’elle et moi soyons
parfaitement accordés.
— Pourtant à vous voir ensemble, on ne le dirait pas.
Ils étaient à présent au centre du kiosque. Taimi s’arrêta.
— Vous êtes d’une égale beauté avec la princesse Sali, remarqua-t-il en la
prenant par ses épaules dénudées pour la placer face à lui.
Iella sourit, légèrement mal à l’aise.
— Nous nous ressemblons…
— Mais vous n’avez pas tout à fait le même caractère. Vous êtes plus
entreprenante, plus intrépide et votre sensualité n’en est que plus accrue.
Iella baissa les yeux pour la seconde fois en quelques minutes.
— Vraiment, Prince, vous me gênez.
— Non, surtout ne le soyez pas… je vous trouve admirable depuis que je vous
ai vue et votre grâce… votre charme… l’harmonie de votre corps si parfait…
l’océan de vos yeux dans lequel je ne demande qu’à me noyer…
— Enfin, Prince, vous me mettez dans l’embarras… nous devrions rentrer…
Elle sentait les mains du jeune homme s’agripper fermement à ses épaules et
dans l’obscurité, elle pouvait deviner l’éclat de ses yeux enfiévrés.
— Lâchez-moi, je vous en prie, cette conversation n’a que trop duré, protesta-
t-elle d’une voix plus ferme.

196
Les reines du bal

Taimi haussa d’un ton.


— Elle durera autant qu’il me plaira de la faire durer ! fit-il d’une voix cassante.
Je vous rappelle que vous n’êtes rien, Iella. Il n’y a de cela que quelques jours à
peine, vous étiez une esclave soumise à son maître !
La jeune fille se cambra sous ce qu’elle ressentit comme une injure et essaya
de se dégager sans brutalité. Mais il la tenait résolument et elle pouvait sentir
ses doigts s’enfoncer douloureusement dans sa chair. Elle cria tout en tentant de
maîtriser un vague sentiment de panique qui cherchait à s’emparer d’elle.
— Lâchez-moi… je ne veux pas vous faire mal.
— Vous ne le pouvez pas ! Dois-je vous rappeler qui je suis ? Je suis le Prince
d’Édéna, la seconde personne la plus importante de cette planète après mon
frère. Et vous, vous n’êtes qu’une roturière, une fille de basse couche… et vous
avez la chance d’être désirée par moi ! Songez que je puis vous faire princesse et
accéder à tous vos souhaits !
Sa voix vibrait maintenant sous le coup d’une puissante émotion qui
commençait à lui faire perdre le contrôle de lui-même. Il la secoua de ses mains
comme il l’aurait fait d’une poupée de chiffons.
— Je vous aime, Iella, et je vous veux ! Il ne s’écoule pas une heure sans que je
ne pense à vous… chaque nuit je rêve de vous et chaque soir devient une torture
de ne pouvoir m’allonger contre vous !
Pour le coup, Iella commençait vraiment à paniquer. Elle se tortilla vainement,
essayant de repousser l’étreinte impitoyable du jeune homme avec ses mains,
mais sans succès. Elle se mit à réfléchir follement. Il y avait bien la solution de
force, mais Taimi avait raison. Si elle portait la main sur une Altesse Royale, elle
qui n’était rien, elle se rendrait coupable d’un crime de lèse-majesté, et même si
Calem pouvait en tant que roi la tirer d’affaire, elle ne voulait à aucun prix le
mettre dans un tel embarras. Restait donc la persuasion.
Rassemblant tout son courage, elle inspira profondément pour se calmer et
retrouver une voix normale.
— Taimi… vous permettez que je vous appelle Taimi… Votre Altesse ?
Légèrement décontenancé par le changement de ton et de contenu de
conversation, il bégaya en se calmant un peu.
— Oui… oui… bien entendu… ça me ferait même très plaisir, chère Iella.
— Taimi, continua-t-elle comme dans un souffle, vous confondez l’amour avec
le plaisir. Vous me désirez parce que je ressemble à Sali et que Sali est à Calem.
Alors vous avez simplement l’impression que si vous m’aviez, ce serait un peu
comme si vous lui voliez sa promise… rivalité de frères… ou peut-être comme si
vous la partagiez avec lui.

197
L’eau de l’oubli

Il resta sans voix un bref instant avant de secouer négativement la tête.


— Non, non, Iella, vous ne comprenez pas ! Vous ne ressemblez pas à Sali. Elle
est fade, sans caractère, incapable d’aventure contrairement à vous, j’en suis
persuadé. Vous, vous êtes une braise ardente, un tourbillon dans lequel je veux
que vous m’emportiez !
Il avait approché son visage du sien et cherchait de toute évidence à
l’embrasser. Elle pouvait sentir son souffle chaud et empressé sur sa joue et le
sentait trembler de tous ses membres.
— Non, Taimi, non ! Je vous en prie, reprenez-vous ! Non ! cria-t-elle.
Soudain une poigne irrésistible saisit le prince par une épaule et le tira
violemment en arrière. Sous l’effet de la surprise, il lâcha Iella et perdit
l’équilibre pour tomber rudement sur les fesses, l’air hébété en regardant la
silhouette de celui qui venait de porter la main sur sa personne.
— Qui a osé ? Vous venez de signer votre arrêt de mort ! hurla-t-il en se
relevant les poings fermés.
— Arrête tes bêtises, Taimi, ordonna la voix de son frère, je t’interdis
d’agresser Iella ainsi, tu m’entends ! Que je ne te vois plus poser tes mains sur
elle ou tu auras affaire à moi !
Des larmes de rage montèrent aux yeux du cadet et firent craindre le pire à la
jeune fille qui ne savait pas quelle contenance adopter.
— Tu as osé me jeter à terre ! Toi, mon propre frère ! Tu oublies que je suis le
Prince d’Édéna ? hurla-t-il presque au bord de l’hystérie.
— Et toi, tu oublies que je suis le Roi, et que Iella est sous ma protection !
— Ta protection ? Peuh ! Parlons-en de ta protection ! Tu es tout simplement
jaloux d’elle !
— Tais-toi, ne dis pas de sottises, tu te comportes comme un enfant trop gâté !
— Que je me taise ? Tu as peur que je dise tout haut ce que d’autres pensent
tout bas ? Que je dise que c’est Iella que tu aimes et non celle que tu te prépares
à épouser et que tu trompes déjà dans ton cœur ?
Au même moment, Sali et Jarval arrivaient à l’entrée du kiosque.

Un moment auparavant, Calem était entré dans la salle de bal et s’était


approché du couple qui dansait pour leur demander.
— Je cherche Taimi… je voudrais le présenter au nouvel ambassadeur d’Aussia.
Je l’avais pourtant vu se diriger par ici avec Iella, mais je ne les trouve pas. Vous
ne les avez pas vus ?
— Si, répondit Sali à qui rien n’échappait, ils sont partis tous les deux vers les
jardins, par là.

198
Les reines du bal

Elle désigna du doigt une porte-fenêtre vers laquelle Calem se dirigea aussitôt.
Le couple reprit la danse mais au bout de quelques instants, la jeune fille en
décida autrement.
— Et si nous allions prendre l’air ? Peut-être pourrons-nous aider mon futur
époux à retrouver son frère ?
— Une partie de cache-cache dans les jardins ? répondit Jarval avec entrain,
j’en suis !
Quelques minutes plus tard, dans la pénombre du labyrinthe des haies, ils se
dirigeaient d’un pas pressé en direction d’éclats de voix qui résonnaient non loin
d’eux et qui semblaient provenir d’un petit pavillon de jardin.

Leur entrée coïncida avec le geste fatal de Calem. Ce geste, il ne l’avait pas
prémédité. Il était venu tout seul, arrivé avec la perte de sang-froid que la
réflexion du cadet avait provoquée. Et ce geste d’impuissance ne pouvait
signifier qu’une seule chose : que Taimi avait mis le doigt sur une plaie vive et
douloureuse.
Sous l’effet du soufflet qu’il reçut de son aîné, Taimi tourna la tête qu’il
immobilisa ainsi quelques secondes, dans le silence le plus complet. Sali porta
ses mains à la bouche pour étouffer un cri et Iella sursauta de surprise
consternée. Surpris lui-même de son geste, le roi resta bouché-bée, ne sachant
plus quelle contenance prendre. Puis, comme au ralenti, le prince redressa son
visage vers son frère, la bouche déformée par un rictus de haine et les yeux
enflammés par un regard meurtrier.
— Pardon, Taimi, ne put s’empêcher de dire Calem en avançant une main, je
ne voulais pas…
Le cadet repoussa vivement le bras tendu vers lui avant de se frotter la joue.
— Je te tuerai pour ça ! laissa-t-il choir froidement dans le silence.
Iella, pétrifiée, lançait des regards horrifiés sur les deux frères. Le mal était fait,
on ne pouvait plus revenir en arrière. Elle se sentit coupable d’avoir crié et alerté
le roi, pensant qu’elle aurait dû savoir gérer la situation sans en arriver là où ils
en étaient.
Taimi tourna les talons et se dirigea vers la sortir du pavillon. Calem essaya de
le retenir par l’épaule.
— Écoute, Taimi, je te demande pardon… je ne voulais pas te gifler, mais…
avoue que tu as un peu exagéré, là…
Mais le cadet se dégagea brutalement de l’étreinte de son frère et se perdit à
pas rapides dans l’obscurité des jardins, laissant sur place les quatre personnes

199
L’eau de l’oubli

médusés qui échangeaient des regards embarrassés. Un long silence s’ensuivit.


Ce fut Jarval qui le brisa d’un ton qui se voulait rassurant.
— Ne t’en fais pas trop, Calem, ce n’est rien. Juste une dispute entre frères
comme ça arrive partout. Dans quelques jours, il n’y paraîtra plus.
Sali ne pensait pas du tout la même chose mais resta muette. Ce fut le roi qui
exprima tout haut les craintes qu’elle nourrissait intérieurement.
— Non, le mal est fait. Je connais Taimi, il est rancunier comme un enfant
obstiné. Je viens de creuser un fossé entre nous deux.
En regardant tour à tour ses amis, il continua.
— Je suis désolé de ce piètre spectacle. Iella, je te prie de lui pardonner sa
grossièreté envers toi et je te présente des excuses pour lui. Il est… impulsif et, je
le crains, incontrôlable. Je comprendrais parfaitement si tu voulais quitter le
palais à la suite de ce regrettable incident.
Iella avala sa salive dans sa gorge sèche, cherchant une réponse appropriée,
puis finit par demander.
— Est-ce cela que tu souhaites ?
Embarrassé, Calem regarda Sali avant de lui répondre.
— Non, Iella, je voudrais que tu restes… encore un peu…
Cette fois, ce fut le cœur de la princesse d’Austra qui se serra
involontairement. Aurait-elle dû s’attendre à ce que son futur époux renie les
paroles que son cadet venait de prononcer ? Taimi avait dit tout haut ce qu’elle
pressentait tout en cherchant à se le cacher. Que devait-elle faire ? Laisser les
choses aller de l’avant et devenir une épouse par défaut pour le roi ? Ou
s’éclipser tant qu’il était encore temps en laissant le roi se consoler auprès de
Iella ? Et elle, Iella, quels sentiments nourrissait-elle vraiment pour le jeune
homme ?
Sali décida qu’il fallait d’abord qu’elle le sache pour convenir de la suite à
donner à tout cela. Ce fut elle qui reprit l’avantage, d’une voix posée, calme,
presque autoritaire… une voix de reine.
— Nous ne devons pas laisser cet incident s’ébruiter ni ternir la réception du
roi. Il nous faut reprendre notre place parmi les invités. Ensuite nous y
réfléchirons posément.
Un silence approbateur accueillit ses paroles. Elle reprit.
— Calem, demain, nous partirons Iella et moi pour un ou deux jours, histoire
de changer d’air.
D’abord surpris, le roi fit une moue dont on ne savait si elle était d’approbation
ou de contrariété.
— Pour aller où ?

200
Les reines du bal

— Il y a deux jours, Iella a parlé de me faire visiter les ruines du Temple d’Édin
dans la vallée des Mille Eaux. Je sais que l’accès à ce sanctuaire est interdit sauf
autorisation particulière, mais je pense qu’en tant que future reine d’Édéna, je
puis y aller et me dois de le faire, ne serait-ce que pour découvrir mon futur
royaume !
La fermeté avec laquelle Sali venait de parler laissait peu de place à la
négociation si tant est que Calem eût voulu l’empêcher de faire ce voyage.
— Je me serais fait un plaisir de t’y emmener, tu sais, osa-t-il quand même.
— Je n’en doute pas, Calem chéri, répliqua-t-elle en lui caressant la joue, mais
j’ai envie d’y aller avec Iella, toutes les deux, entre femmes.
Jarval s’interposa.
— Laissez-moi vous accompagner pour assurer votre protection !
Sali fit non fermement de la tête.
— Quand j’ai dit « entre femmes », ça ne vous incluait pas, malgré toute
l’amitié que je vous porte. Je suis certaine que votre compagnie aurait été des
plus agréables, mais, c’est non.
— Mais je ne peux te laisser partir ainsi, sans escorte, protesta le roi.
— J’en conviens. Tu peux donc prévoir l’escorte qui te satisfera, mais sans toi
et sans Jarval. Et je te le demande comme une faveur… une sorte de cadeau de
pré-fiançailles si tu veux.
Le sourire de la jeune femme ne le disputait pas à la résolution qui brillait dans
ses yeux et qui emporta l’assentiment plus ou moins contraint de son futur
époux.
— Soit, deux jours pas plus, capitula-t-il en lui baisant les lèvres. Jarval, je te
charge d’organiser tout ça et de choisir une douzaine d’hommes sûrs pour les
accompagner !
— À tes ordres, Calem, je m’en charge évidemment. Néanmoins, la vallée des
Mille Eaux est une zone sûre, absente de toute présence humaine… un petit
paradis sur Édéna. Nous ne devons pas nous inquiéter pour une escapade là-
bas…
— Évidemment, mais on n’est jamais trop prudents.
— Bien, maintenant, nous ferions mieux de nous remontrer ou les gens vont se
douter de quelque chose, conclut Sali en sortant du pavillon.
Le petit groupe lui emboita le pas et retourna à ses devoirs en regagnant la
réception. Au Grand Chambellan qui s’inquiétait de la disparition du prince, on
répondit que ce dernier était fatigué et avait dû regagner ses appartements.
Peut-être couvait-il quelque chose ?

201
L’eau de l’oubli

Ce fut Diva qui essuya la colère hystérique de son amant lorsqu’il regagna ses
quartiers.
— Il m’a frappé ! Tu te rends compte ? Il a osé lever la main sur moi comme…
comme si… si j’avais été un enfant ! Et devant cette pute et Jarval… et cette
petite garce de Sali qu’il n’aime pas, j’en suis certain ! Je sais que c’est parce que
je lui ai envoyé la vérité à sa face de chien qu’il m’a giflé !
La Sith crissa des dents et serra les poings. Si son Maître lui avait enseigné la
patience, ce n’était pas vraiment son point fort. Elle aurait volontiers pris son
sabre laser pour se débarrasser de tous ces personnages qui commençaient à
l’ennuyer prodigieusement avec leurs histoires.
— Je vais le tuer ! continuait Taimi dans sa rage. Et toi, sorcière, tu ne dis rien ?
La tête enfouie dans ses doigts crispés, il se trouvait assis sur le bord du lit
dans la chambre plongée dans la pénombre, cependant que sa maîtresse
regardait par les fenêtres les lueurs de la fête qui se déroulait en ville.
— Pourquoi tu ne dis rien ? hurla-t-il. Tu pourrais au moins prendre mon parti !
Les yeux de la Theelin se plissèrent pour ne plus former qu’une fine ligne noire
derrière laquelle un éclat écarlate se mit à luire. Les traits de son visage
semblèrent changer un court instant, marqués par une ombre fugitive et ses
joues se creusèrent pendant que les coins de la bouche s’affaissaient en un rictus
inquiétant. Cette altération ne fut que de courte durée, cessant presque aussitôt
et l’éclat rouge de ses yeux avait disparu lorsqu’elle les rouvrit.
Revenant jusqu’à lui, elle s’assit à ses côtés et prit sa tête contre sa poitrine
comme une mère avec un enfant qui a du chagrin.
— Tu veux te venger de ton frère ? Fort, bien, je vais m’employer à t’aider.
Puis elle ajouta.
— Et si au lieu de le tuer, tu lui prenais plutôt son trône ?
— Son… trône ? balbutia Taimi d’une vois étouffée. Co… comment veux-tu…
— Calem s’est fait beaucoup d’ennemis ces derniers jours avec la réforme sur
l’esclavage qu’il vient d’entreprendre et le général Pardo ne le porte pas dans
son cœur depuis qu’il lui a interdit de poursuivre les Kiathes. Et si nous arrivions
à convaincre ce cher général, qui commande à toutes les armées, que son intérêt
est de s’allier avec la Forteresse du Désert de Sang avec toi comme roi ; qu’ainsi,
il pourrait restaurer tout l’éclat ancestral du Royaume et étendre son hégémonie
sur la planète tout entière ?
Taimi s’arracha de son étreinte pour pouvoir la regarder en face.
— Avec la… forteresse ? Mais qui es-tu vraiment, Dolmie ?
Elle lui posa son index dressé sur les lèvres.

202
Les reines du bal

— Chut, les réponses à tes questions viendront en leur temps. Fais-moi


seulement confiance et sous peu tu règneras sur Édéna en Maître absolu.
Il baissa les paupières puis la tête.
— Entendu, je te fais confiance, Dolmie. Fais de moi ce que tu voudras pourvu
que je puisse tenir ma vengeance entre mes mains.
— Ce que je veux ? répéta-t-elle avec une douceur toute sensuelle.
— Ce que tu veux, souffla-t-il.
Puis après un silence il reprit.
— Mais si Pardo commande les armées, il ne commande pas la Garde royale.
C’est Jarval qui en est le chef, sous l’autorité directe de Calem !
La Sith prit le visage du prince entre ses mains pour l’embrasser.
— Alors, tant pis pour la Garde… et tant pis pour Jarval !
Le sourire qui se dessina sur son visage fit éclater la blancheur de ses canines
pointues qui ressemblaient à cet instant précis, aux crocs d’un nexu.
Les deux silhouettes s’allongèrent sur le lit dans l’obscurité. Diva savait
parfaitement ce qu’il fallait faire pour calmer son petit prince, marionnette
insignifiante entre ses doigts mais amant parfait qu’elle regrettait d’avance de
devoir tuer sous peu.

203
14 - La vallée des Mille Eaux

Le feu d’artifice avait illuminé le ciel nocturne de la cité d’Édinu d’un éclat
mémorable, et les remparts avaient embrasé la ville de leurs cascades de feu
dont la lueur avait rayonné à des dizaines de kilomètres à la ronde.
Puis le matin s’était levé sur l’agglomération encore engourdie par un sommeil
trop court et la vie avait repris son cours. Les employés municipaux s’affairaient
dans les rues à retirer les festons et les guirlandes lumineuses ou à démonter les
estrades sur les places, pendant que les boutiques rouvraient les unes après les
autres, les rideaux métalliques manœuvrés par des commerçants fatigués,
zombies grisâtres aux gestes automatiques.
Dans le courant de la matinée, les préparatifs de l’escapade de Sali et Iella
furent menés discrètement près du corral aux dragonnaux, par un détachement
d’une douzaine de soldats sous le commandement du lieutenant Lyynx,
entassant sur autant d’animaux le nécessaire à un bivouac. Les deux jeunes
femmes avaient refusé un peu plus tôt une breeay manta pour transporter du
matériel plus lourd.
— Ce n’est pas un état-major de campagne que nous allons installer, avait
protesté Sali. Un simple sac de couchage à même le sol nous suffira amplement.
Toujours à l’affût du moindre renseignement, cette organisation furtive n’avait
cependant pas échappé à Diva Shaquila qui n’avait pas eu besoin d’interroger
longtemps Namina, pour apprendre que les sosies s’apprêtaient à aller
bivouaquer une nuit dans la vallée des Mille Eaux. Après tout, la duchesse
Dolmie était l’amie attitrée de Son Altesse royale, et faisait presque pour ainsi
dire, partie de la famille. La nounou n’avait donc aucune raison de se taire quant
à la destination envisagée.
Croisant, par un hasard totalement calculé, la princesse et son amie, Diva
s’approcha d’elles tout sourire.
— Alors les filles… qu’est-ce que j’apprends ? Vous vous organisez une
escapade en jumelles ? Vous en avez de la chance, soupira-t-elle ostensiblement.
J’aimerais tant pouvoir en faire de même… d’autant plus que je ne connais
absolument pas la vallée des Mille Eaux qui, dit-on, est d’une merveilleuse
beauté… un véritable trésor antique sur Édéna ! Songez donc : toute l’histoire de
la planète sur des millions d’années y est, paraît-il, gravée sur les pierres du
Temple. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour vous accompagner.

204
La vallée des Mille Eaux

Elle poussa un soupir à briser les cœurs les plus rudes et Sali échangea
muettement un regard avec son double.
— Comment savez-vous où nous allons ? demanda-t-elle méfiante.
— C’est Namina qui me l’a dit…
Puis se reprenant aussitôt, la main sur le cœur.
— Oh, mais je ne voudrais surtout pas lui causer du tort ! J’espère que ce
n’était pas un secret d’état !
La princesse sourit avec indulgence.
— Non, pas vraiment, même si Calem pense qu’il vaut mieux ne pas faire de
publicité autour de ce déplacement.
— Oui, je comprends, approuva sagement Diva, question élémentaire de
sécurité.
— C’est ça.
— Bien…
Elle semblait attendre quelque chose qui ne venait pas. Alors elle reprit
comme pour conclure la conversation faisant mine de s’en aller.
— Bon, eh bien, je vous souhaite une bonne excursion…
Puis elle soupira encore. Après un nouveau coup d’œil à Iella, Sali se décida.
— Si tu veux, Dolmie, tu peux te joindre à nous. C’est une sortie exclusivement
réservée aux filles… et ça tombe bien puisque tu en es une !
Elles partirent d’un éclat de rire qui sonna artificiellement. Diva feignit
l’enchantement.
— C’est vrai ? Je peux venir avec vous ? s’exclama-t-elle avec affectation. Oh,
vous êtes trop choux toutes les deux. Je monte préparer mes affaires et je vous
rejoins !
Elle partit en courant dans les escaliers vers l’étage des appartements du
prince. Une fois hors de vue, elle reprit une allure normale et son regard devint
noir et dur.
Iella dit à Sali.
— Tu viens de faire une heureuse. Tu crois qu’on a bien fait de lui proposer de
venir avec nous ?
— Et pourquoi non ? C’est une fille sympa et après tout, elle a bien le droit elle
aussi de sortir du palais. Et puis, si elle nous a à la bonne, on remontera peut-
être dans l’estime de Taimi… ça pourrait arrondir les angles avec Calem.
Iella répondit, songeuse.
— Oui… c’est pas bête. D’ailleurs, on pourra profiter d’être entre nous pour
essayer de lui tirer les vers du nez afin de savoir si Taimi a beaucoup de
ressentiment envers son aîné.

205
L’eau de l’oubli

— Ah, mais, tu es sournoise finalement… c’est une excellente idée ! Viens,


allons faire ajouter un couchage de plus pour elle.
Les deux complices s’en allèrent.

Quelques heures plus tard, les dragonnaux de la Garde royale encadrant un


Kro’Moo reconnaissable à son pelage noir de jais et qui transportait les trois
jeunes filles, s’envolaient dans le ciel d’Édinu sous le regard d’un roi étreint par
une incontrôlable appréhension. Il les observa longuement, impassible, jusqu’à
ce qu’ils eussent disparu à l’horizon. Comme il restait là, perdu dans ses pensées,
une main se posa sur son épaule qui le fit sursauter.
— Tout va bien se passer, dit Jarval d’une voix de basse.
Calem fit une grimace.
— J’ai un mauvais pressentiment, Jarval. Comme si quelque chose était sur le
point d’arriver qui allait bouleverser l’ordre des choses sur la planète toute
entière.
Le capitaine s’étonna.
— Oh, toi, tu as passé une mauvaise nuit… enfin, si on peut appeler trois
misérables heures de sommeil une nuit. Que t’arrive-t-il pour avoir de si sombres
pensées au milieu d’une si belle journée ?
Calem délaissa le balcon de son bureau pour revenir dans la pièce et marcha
jusqu’à un meuble pour prendre deux verres et les remplir d’un vin sucré.
— Je ne sais pas, Jarval. C’est au fond de moi, ajouta-t-il en tapant sur sa
poitrine avant de proposer l’un des verres à son ami. Là-dedans, comme une
angoisse oppressante qui grandit d’heure en heure sans que je puisse mettre un
nom, une idée, dessus… sans pouvoir l’empêcher de prendre possession de mon
être.
— Houlà, s’exclama le capitaine en buvant son verre d’un trait, tu es malade ?
Tu veux que j’aille chercher le prêtre-médecin pour qu’il t’examine ?
Calem fit non de la tête sans se départir de son air grave. Il imita son ami et
avala le vin qui ne lui fit aucun bien.
— Tout va bien au moins entre toi et Sali ? demanda Jarval.
Le roi écarta les bras et les laissa retomber le long de son corps.
— C’est… compliqué.
— À cause de Iella ?
— Je crois… vois-tu, elles se ressemblent tellement qu’un tas de personnes ne
parviendraient pas à les différencier… et pourtant, à moi, elles me semblent si
différentes l’une de l’autre.

206
La vallée des Mille Eaux

Jarval revint au meuble pour se resservir un peu de vin de la carafe en cristal


qui trônait dessus.
— Je comprends ce que tu veux dire. Moi aussi je les trouve différentes… je
n’ai aucun problème à différencier Sali et Iella. Sali est plus… tu vois… et Iella est
moins… moins…
Sa dernière réflexion eut le mérite de dérider le jeune monarque qui tendit son
verre vide pour que le capitaine le remplisse également. Mais l’éclaircie sur le
visage du roi ne dura qu’un bref instant. Il reprit.
— Le problème, c’est que j’ai l’impression que si je pouvais choisir, c’est Iella
que je choisirais.
Ce fut le tour de Jarval de laisser transparaître son embarras. Le temps de
boire son verre et il laissa tomber.
— J’avais peur que tu me sortes un truc comme ça !
*
* *
Les dragonnaux survolèrent la riche contrée qui s’étendait au nord-ouest
d’Édinu avant de longer la pointe septentrionale du grand désert de sable dans
lequel le vaisseau d’Isil s’était crashé. À la pâleur des dunes avait succédé une
steppe, d’abord buissonnante puis arborée et à la faune abondante, suivie d’un
plateau envahi par une jungle foisonnante et entremêlée, lequel avait
progressivement fait place à un paysage plus montagneux. Des montagnes
vertes et luxuriantes où l’eau abondait en quantité, formant de magnifiques lacs
cristallins et dressant de majestueuses chutes écumeuses qui dévalaient des à-
pics impressionnants.
Au bout de cinq heures d’un vol rapide et haut, les animaux survolèrent une
étendue plane et rocailleuse au bout de laquelle s’ouvrait une vallée verdoyante
entourée de hautes montagnes. Sali put apercevoir durant la phase d’approche,
les ruines d’un ensemble de constructions dont certaines n’existaient plus que
sous forme de colonnes esseulées et de pans de murs à l’équilibre instable. Mais
au centre de ce qui avait dû être une petite cité, un grand édifice se tenait
toujours solidement debout, formé de plusieurs parties géométriques,
rectangulaires et arrondies, ornées d’une multitude de colonnades ternies par
les ans.
— C’est l’ancien Temple d’Édin, annonça Iella dans le micro du casque qu’elles
portaient pour respirer en altitude. Cela fait des dizaines de millénaires qu’il a
été déserté par les prêtres d’Édin. La vallée des Mille Eaux tire son nom des
cascades environnantes.

207
L’eau de l’oubli

En effet, de quelque côté vers où le regard portait, ce n’était qu’une multitude


de fines chutes d’eau qui dévalaient les hauteurs des montagnes et formaient
comme un écrin de cristal autour de la vallée d’émeraude.
— Et où se trouve le Temple actuel ? demanda Sali en toute innocence, faisant
dresser l’oreille de Diva Shaquila.
— Je ne sais pas, répondit Iella au grand dam de la Sith. Personne ne le sait.
C’est le secret le mieux gardé de la planète. Seule la Caste des prêtres et des
prêtresses du Grand Temple vit dans la vallée qui l’abrite et ils ne sortent que
rarement dans le monde. Pour le reste d’Édéna, le Roi seul détient ce secret et
peut y pénétrer.
— Tu veux dire qu’il n’y a que Calem qui le sache ?
— Oui. Le secret est révélé à chaque monarque une fois sacré. Après le sacre, il
est emmené au Temple par les prêtres en grand secret, pour y être consacré à
Édin en étant plongé dans l’Eau de la Vie.
— L’Eau de la Vie ? Qu’est-ce que c’est ? intervint Diva subitement très
intéressée par la tournure que prenait cette conversation.
— L’eau de la planète serait une Force vivante, répondit Iella. Elle contiendrait
la mémoire des siècles de tout Édéna depuis l’aube des temps. Les prêtres disent
qu’elle est l’âme de la planète et que celui qui en boit ne fait plus qu’un avec
Elle. C’est selon eux la matérialisation de la substance divine d’Édin. Il est écrit à
son sujet : « Celui qui l’Eau boira, vierge au monde naîtra. Celui qui s’y noiera lui-
même renaîtra. »
— Qu’est-ce que cela veut dire ? continua de questionner la Sith.
— Je ne sais pas vraiment. Je ne connais tout cela que par ma mère, qui était
prêtresse. Mais je n’ai pas reçu l’enseignement d’Édin… je m’y destine
seulement.
— Tu veux devenir prêtresse ? s’étonna Sali pour qui cette information revêtait
un sens tout particulier.
— Oui… en fait, je crois. Depuis quelques temps, je ne sais plus vraiment si j’ai
encore envie de le devenir…
— Mais pourquoi le roi doit-il aller au Temple pour boire de cette eau ?
demanda Diva qui voulait en savoir plus. De l’eau, il en boit tous les jours s’il en a
envie.
— L’Eau de la Vie prend naissance au Temple, dans la piscine sacrée. Le roi doit
la boire à sa source, au moment où elle naît au monde. Les prêtres lui attribuent
un véritable pouvoir quasi-magique. Ce faisant le monarque naît comme roi à
Édéna.
On entendit un petit rire gêné dans le micro qui venait de Iella elle-même.

208
La vallée des Mille Eaux

— Je crois qu’il y a beaucoup de symbolisme dans tout cela… évidemment, ce


n’est pas à prendre au pied de la lettre.
— Mais pourtant, l’eau de cette planète efface la mémoire de celui qui en boit
pour la première fois ? Ce n’est pas un mythe, objecta la Sith se gardant bien
d’ajouter qu’elle en avait fait les frais.
— C’est vrai, dépondit Iella, tu as tout à fait raison, Dolmie. C’est pour cela que
le rituel de naissance d’un enfant prévoit qu’on lui en donne à boire à peine sorti
du ventre maternel. À dire vrai, je n’en sais pas plus que vous là-dessus. Il est
certain que l’eau de notre planète a des propriétés bien mystérieuses.
Les dragonnaux se posèrent habilement et en douceur entre les rochers qui
parsemaient les environs. Aussitôt les soldats de l’escorte se firent un devoir de
dresser le campement dans un endroit dégagé, proche de l’entrée des ruines.
Une grande tente fut dressée pour la princesse et ses amies ainsi que six autres
plus petites pour leur escorte, réparties en cercle autour de la première,
suffisamment éloignées pour respecter l’intimité des trois femmes mais assez
proches pour en assurer la protection.
Lorsque le matériel fut déchargé et monté, les dragonnaux furent emmenés
deux cents mètres plus loin, dans une zone abritée où l’herbe et les buissons
étaient abondants. L’avantage des sauriens, c’est qu’ils se nourrissaient autant
de végétaux en tous genres que de viande ou de poissons. Deux soldats furent
postés autour de leur enclos improvisé pour les garder.
Le soir tombait et une fraicheur toute relative, due à l’altitude du plateau,
s’installa sur la contrée, obligeant chacun à revêtir des habits plus chauds. Un
grand feu fut allumé non loin de la tente principale. Il crépitait et jetait à la ronde
des lueurs qui dansaient sur les rochers alentour. L’un des soldats s’attela à faire
griller de la viande dont les effluves ne tardèrent pas à ouvrir l’appétit des
personnes présentes.
Sali n’avait pas un caractère à entretenir un fossé entre les personnes de son
rang et les gens du peuple. Ainsi, c’est en toute simplicité que, délaissant la table
dressée à leur intention à l’entrée de leur tente, elle entraîna celle qui était pour
elle la duchesse de Tamburu ainsi que son double, à la table des soldats ravis de
cette présence féminine des plus séduisantes. L’officier qui les commandait, le
jeune et charmant lieutenant Lyynx qui avait précédemment assuré l’escorte du
couple royal lors de son escapade à Aretia, se leva pour leur proposer trois
places. Passé l’inévitable moment de timide réserve que les hommes
observèrent à l’égard de leur future reine et de ses amies, l’ambiance se
réchauffa progressivement et, le vin aidant, chacun put agréablement oublier un
protocole auquel Sali ne tenait absolument pas.

209
L’eau de l’oubli

La nuit était tombée lorsque deux gardes sortirent d’un caisson des
instruments de musique qui ne tardèrent pas à élever gaiement leurs notes de
musique inspirées du folklore local. L’air était entraînant et courait sur les pierres
sombres de l’étendue rocheuse dans laquelle on pouvait parfois entendre au
loin, les hurlements de quelques animaux. Iella s’était levée et effectua quelques
pas de danse, les mains sur les hanches, sautillant entre deux pas chassés et
virevoltant en levant haut ses jambes. Les hommes l’accompagnèrent en
frappant dans leurs mains et l’un deux entama même une chansonnette d’une
belle voix de stentor. Gagnée par la gaîté ambiante, Sali se leva à son tour pour
se joindre à son double et releva hardiment le bas de sa jupe pour dégager ses
mollets. Puis ce furent deux jeunes gardes qui se décidèrent pour former avec les
jeunes filles un joyeux quadrille. Seule Diva restait circonspecte et pensive. Son
regard était perdu bien au-delà du petit camp, au plus profond de l’obscurité
comme si elle y cherchait quelque chose d’invisible. Le lieutenant Lyynx se
pencha vers elle.
— Et vous, duchesse, vous ne dansez pas ?
La Sith fit non de la tête.
— Vous êtes bien pensive ? observa-t-il en revenant à la charge. Quelque
chose ne va pas, Votre Grâce ?
Diva le regarda en adoucissant un regard qu’elle avait senti se durcir
inconsciemment et s’efforça de sourire au jeune officier.
— Non, non, au contraire, tout va très bien, lieutenant. La nuit est
délicieusement douce et la musique entraînante. Cela faisait longtemps que je
n’avais pas eu l’occasion de dormir dehors.
— Nous sommes ici presque au bout du monde. C’est un endroit merveilleux.
Vous connaissiez ?
— Non, mentit la Sith qui y était venue des années auparavant en compagnie
de son Maître. Mais je reconnais que les lieux sont absolument sublimes.
L’orchestre improvisé venait d’entamer une danse de couple et, après un
instant d’hésitation, les deux soldats acceptèrent l’invitation lancée par la
princesse et son amie.
— Que diriez-vous de danser, Votre Grâce ? proposa Lyynx. Sauf votre respect,
naturellement.
Diva hésita. Était-ce bien nécessaire de faire ami-ami avec le jeune officier si
plaisant ? Cela n’allait-il pas compliquer sa tâche ? Puis la Sith décida que non.
Son Maître l’avait bien formée et elle savait faire abstraction de tout sentiment
lorsque la situation l’exigeait. Avec un sourire séduisant, elle présenta sa main au

210
La vallée des Mille Eaux

lieutenant tout en se levant pour qu’il la conduise près du feu, là où les autres
danseurs tournoyaient.
*
* *
Le petit matin se leva en même temps que Sali qui s’empressa de réveiller Iella
et Dolmie.
— Journée visite de ruines, mesdemoiselles ! lança-t-elle joyeusement. Il ne
faut pas traîner si nous voulons être de retour à Édinu ce soir.
Dehors les attendaient des tasses de thé brûlant que le lieutenant Lyynx lui-
même avait tenu à préparer ainsi que des toasts grillés qui refroidissaient dans
une coupe. Un peu plus loin, les hommes, debout depuis les prémices de
l’aurore, discutaient entre eux pour ceux qui n’étaient pas de garde auprès des
dragonnaux ou en patrouille autour du campement.
Chacune des jeunes femmes s’était habillée de façon pratique, chemise,
pantalon, ceinture de laquelle pendait une torche électrique et chaussures de
marche.
— Ainsi, vous ne voulez pas qu’on vous accompagne à l’intérieur ? s’inquiéta
Lyynx. Même pas moi tout seul ?
— Non merci, lieutenant, répondit la princesse avec un air rassurant, nous
souhaitons nous retrouver un peu entre nous.
— Je comprends, répondit-il, mais je vous prie de rester prudentes. Ce
monument n’est plus visité depuis fort longtemps et donc plus entretenu même
s’il paraît solide comme un roc. S’il y a le moindre problème, appelez-moi
immédiatement avec ceci.
Il tendit un communicateur de poche comme en utilisaient les groupes
d’intervention, que Sali accrocha à sa ceinture.
— C’est promis, lieutenant. Si quoi que ce soit cloche, nous vous appelons à la
rescousse.
La réponse sembla rasséréner un peu le jeune officier qui se campa à l’entrée
de la zone des ruines en lançant.
— Je ne bougerai pas d’ici ! N’oubliez pas… s’il y a la moindre inquiétude, on
arrive !
Les trois femmes s’éloignèrent au milieu des colonnes dont la plupart étaient
incomplètes, et des murs de ce qui avait dû être des habitations et qui avaient
bien moins résisté à l’usure du temps que le temple en lui-même.
— Et dire qu’il y a des milliers d’années des gens habitaient ici ? soupira Sali.
Comment faisaient-ils, coupés de tout ?

211
L’eau de l’oubli

— La vallée parait fertile, objecta Iella. J’imagine qu’ils élevaient des animaux
et cultivaient eux-mêmes leurs champs pour se procurer le nécessaire. Et puis, il
y a des milliers d’années, c’était l’ère technologique je crois, il y avait donc des
moyens de transport mécaniques pour les relier aux villes les plus proches.
— Savez-vous pourquoi le Temple a changé d’endroit à cette époque-là,
s’enquit Diva.
— Non, fit Iella en évitant soigneusement les pierres de taille qui jonchaient ce
qu’il restait d’un chemin menant vers l’entrée du grand bâtiment. Peut-être une
guerre ?
— Hum, le Temple est usé par l’âge, mais a priori il ne m’apparaît pas abîmé
par un conflit, objecta la Sith.
— C’est pas faux, admit Iella. Je ne sais donc pas.
Elles longeaient un canal au fond duquel s’écoulait avec force l’eau qui allait
donner naissance au fleuve Pishon qui arrosait Édinu. Ce canal sortait d’en
dessous du bâtiment central du Temple et il était alimenté par toutes les eaux
qui descendaient des montagnes tout autour de la vallée.
— On a du mal à penser que de ce canal va naître un aussi grand fleuve,
remarqua pensivement Sali.
— C’est oublier toutes les rivières qui l’alimenteront par la suite durant son
voyage vers la mer, objecta Iella, dont notamment celle de Merrick.
Sans un mot, Sali posa une main sur l’épaule de la jeune fille dont la tête s’était
baissée à cette évocation. Cette dernière, mit à son tour sa main sur celle de la
princesse en lui adressant un pauvre petit sourire reconnaissant.
Elles étaient enfin parvenues devant l’entrée de l’édifice principal, sur le côté
gauche du canal, devant d’impressionnantes portes de métal dont l’un des
battants était entrouvert et l’autre de travers, sorti de ses gonds supérieurs.
— C’est à se demander comment il n’est pas définitivement tombé depuis tous
ces siècles, commenta la Sith.
Le trio alluma les lampes qui projetèrent leur puissant faisceau de lumière à
l’intérieur du bâtiment.
— J’espère qu’il n’y a personne dedans, dit Sali d’un ton lugubre
volontairement chevrotant.
— Tais-toi, répliqua Iella, tu vas me donner la chair de poule.
— On aurait peut-être dû emporter une arme ou deux ? ajouta Diva avec un
petit sourire en coin tout en tâtant les sabres laser soigneusement dissimulés
dans ses vêtements.
— Vous croyez ? demanda Iella qui n’avait subitement plus l’air trop rassurée.
Sali s’esclaffa.

212
La vallée des Mille Eaux

— Hé, les filles ! C’est bon ! Pourquoi voudriez-vous qu’il y ait quelque chose
dans ce temple ?
— Je ne sais pas, il pourrait y avoir un animal par exemple, fit Iella.
— Mais non, il n’y a rien à manger ici dedans, et ce n’est pas là un bon refuge,
c’est trop sombre, trop grand… cela n’a rien à voir avec un terrier.
— Tu me rassures à peine, conclut Iella en regardant de tous les côtés avec sa
torche.
— Peut-être un très gros animal ? laissa échapper narquoisement Diva qui se
prenait au jeu.
Une à une elles passèrent par l’entrebâillement des portes et pénétrèrent dans
la pénombre des lieux faiblement éclairés par la lumière qui pénétrait depuis de
hauts vitraux pour la plupart brisés.
— Quel dommage, observa Iella d’une voix qui résonna entre les murs vides,
ces vitraux avaient l’air très beaux.
— Il ne reste plus rien à l’intérieur, continua Sali, pas un autel, pas un retable,
rien… c’est effrayamment vide !
— Vous vous attendiez à quoi ? demanda Diva sarcastique, tout ce qui pouvait
être emporté l’a été, par les occupants des lieux lorsqu’ils ont déménagé puis
par les pillards de toute sorte qui se sont succédés au fil des siècles.
— Oui, je savais qu’il était vide, reconnu Iella en promenant ses yeux tout
autour d’elle.
— En tout cas, c’est grandiose… ça paraît plus grand à l’intérieur que vu de
l’extérieur… plus élancé, s’extasia la princesse.
— Ces colonnades sont en effet impressionnantes, fit semblant de
s’enthousiasmer Diva en désignant de la main la puissante perspective des
rangées de colonnes qui couraient d’un bout à l’autre du bâtiment pour soutenir
les immenses arcs du plafond. Et ces voûtes ont un élancement très fin, c’est
vraiment monumental !
— Regardez toutes ces statues, s’exclama Iella dans la foulée, leur nombre est
hallucinant !
Tout en avançant, elles s’émerveillèrent devant des milliers de sculptures
protégées dans des renfoncements creusés dans les murs latéraux.
— C’est proprement incroyable, murmura Iella en promenant sa torche sur les
murs.
— Avez-vous remarqué que chaque statue représente une espèce différente
vivant sur Édéna ? observa Sali. Il ne semble pas y en avoir deux identiques.
— C’est une ode à la diversité des créatures intelligentes, fit Diva d’un ton
toujours mordant. Une sorte d’inventaire de la création.

213
L’eau de l’oubli

C’est bien ce qui a dérouté mon Maître la première fois qu’il a pénétré dans ce
Temple. Chaque statue correspondait à une espèce, non seulement vivant sur la
planète, mais également vivant dans notre univers… comme s’il avait eu devant
lui un album illustrant la diversité de la vie intelligente dans la galaxie.
Les trois jeunes filles paraissaient toutes petites perdues au milieu de
l’immensité des lieux. Elles avançaient lentement en tournant la tête dans tous
les sens, leurs pas soulevant la légère poussière qui maculait le sol dont certains
des carreaux de marbre étaient brisés.
Au fond du premier bâtiment elles empruntèrent un couloir qui donnait sur
une grande salle ronde au centre de laquelle se trouvait une piscine de la même
forme.
— La salle des bains rituels, commenta Iella avec un sourire. Les nombreuses
ablutions représentaient une partie non négligeable de la journée des prêtres…
autrefois. Ça s’est pas mal perdu depuis, comme tradition.
— La propreté de l’âme passe par celle du corps, avança Sali.
— C’est tout à fait ça. L’eau purificatrice…
Des mosaïques colorées de toute beauté ornaient la piscine et les murs tout
autour. Elles représentaient des scènes mythologiques. Mais rien qui peut
amener à comprendre quel secret détenaient les prêtres, pensa la Sith en se
remémorant les nombreuses journées que Zarek avait vainement passées à
étudier chacune des représentations.
Plusieurs autres grandes salles vides se succédèrent puis elles entrèrent dans
ce qui restait d’une immense bibliothèque. Bien évidemment, il n’y avait plus de
livres si toutefois c’étaient bien des livres qui étaient jadis entreposés là. Mais
d’innombrables rayonnages étaient creusés dans des murs de pierre qui
formaient un véritable labyrinthe à l’intérieur de cette partie du Temple.
— Essayons de ne pas nous perdre, proposa Sali en s’engageant dans l’une des
allées, je ne tiens pas à tourner en rond pendant des heures.
Sa crainte n’était pas fondée, les allées étant disposées de façon parfaitement
symétrique par rapport au centre de l’ensemble dans lequel devait sans doute se
trouver autrefois la salle de consultation.
— C’est drôle, remarqua la princesse, je m’attendais quand même à trouver
des restes de bureaux, de mobilier, en métal ou en bois.
— C’est parce que tu raisonnes en années et non en millénaires. Tu penses
bien qu’en autant de temps, tout ce qui pouvait être recyclé a été emporté au fil
des visites importunes… donc tout sauf les murs eux-mêmes, expliqua Iella.
De l’autre côté de la bibliothèque s’ouvraient trois couloirs et les jeunes filles
discutèrent un instant pour savoir lequel emprunter.

214
La vallée des Mille Eaux

— Séparons-nous, proposa Diva qui était restée silencieuse depuis la salle de la


piscine, on explore chacune notre couloir et on se retrouve ici dans… disons
quinze minutes. On choisira celui qui a l’air le plus intéressant… à chacune de
convaincre les autres avec ce qu’elle aura vu.
— C’est sympa comme idée, approuva Iella que la proposition paraissait
amuser.
— Est-ce bien prudent de nous séparer ? objecta Sali sachant déjà ce que les
deux autres allaient dire.
— Me dis pas que t’as la trouille, répliqua Diva en laissant sortir un petit rire
narquois. Y’a personne ici, on risque absolument rien… et si t’as peur de te
perdre… sème des petits cailloux.
Iella et la Sith se mirent à rire et emportèrent l’adhésion de la princesse.
— Je prends le couloir du centre, fit Diva qui connaissait parfaitement les lieux.
— Moi je vais à gauche, continua Iella.
— Bon… eh ben… à droite alors, conclut Sali en s’éloignant, imitée par les deux
autres.
Dix secondes plus tard, Diva revenait sur ses pas puis avisa une anfractuosité
dans le toit du bâtiment par laquelle s’infiltraient les rayons du soleil. Sur le sol, à
l’aplomb de cet endroit-là, l’éboulement qui avait ouvert la fissure avait
provoqué un amas de pierres et de cailloux poussiéreux. Après s’être assurée
que Sali et Iella étaient bien parties, elle se ramassa sur elle-même, et puisant
son énergie dans la Force, se propulsa d’un bon prodigieux jusqu’au sommet du
bâtiment, passant par le trou du toit pour retomber sur celui-ci, en pleine
lumière. De là où elle était, elle pouvait apercevoir au loin leur campement. Il
fallait qu’elle fasse vite et le meilleur chemin pour y arriver était de passer par
les toits puis de sauter de colonnes en colonnes pour sortir des ruines.

215
15 - À propos d’Isil…

Ce ne fut que lorsqu’il s’apprêta à apponter, qu’Hiivsha put ressentir combien


le Defiance était un bâtiment impressionnant. Un géant de l’espace à côté
duquel Choupy quatrième du nom paraissait minuscule.
— Veuillez décliner votre identité et le but de votre visite, réclama un
opérateur à la radio.
— Hiivsha Inolmo, je suis attendu par l’amiral Narcassan, répondit calmement
le contrebandier en essayant de décontracter ses muscles engourdis par la
position assise prolongée.
— Reçu, fit la voix pour toute réponse.
Puis après un court instant, elle reprit.
— Votre arrivée est enregistrée. Veuillez passer en commandes automatiques,
vous allez être dirigé vers le hangar six. Bienvenu à bord capitaine Inolmo.
Hiivsha soupira en se calant dans son fauteuil tout en croisant les bras derrière
la tête. Décidément, il ne parviendrait jamais à se débarrasser de son ancien
grade de pilote républicain !
L’YT-1100 fut promptement avalé par le mastodonte comme un petit poisson
aspiré par une baleine et quelques minutes plus tard, il se posait en douceur
dans le coin d’un immense hangar comptant déjà quelques vaisseaux plutôt
hétéroclites, qui ne ressemblaient pas à ceux des escadrilles d’un croiseur
républicain. L’un d’eux était, il en aurait mis sa main au feu, celui d’Isil, ce que
confirma P2-A2 après qu’il lui en eut fait la remarque. Il en déduisit que les
vaisseaux devaient appartenir aux membres de la fameuse « cellule de
prospection minière ».
Il n’y avait guère d’activité dans ce hangar et seuls quelques droïdes
s’activaient à des tâches d’entretien.
— Tu restes à bord, P2-A2, fit le contrebandier à son astromécano. Tu fais en
sorte que Choupy soit prêt à repartir à tout moment… nous aurons sans doute
une longue route à faire sous peu.
Le droïde répondit quelque chose dans son savant mélange de bips et de sons
modulés et Hiivsha répliqua.
— Non, elle n’est pas à bord, je suis désolé.
Une autre série de sons nuancés lui fit écho.
— Bien sûr que je t’aurais emmené la voir si elle avait été là… mais justement,
notre mission va consister à retrouver sa trace.
216
À propos d’Isil

Une plainte s’éleva de l’astromécano dont le corps cylindrique s’inclina


légèrement vers le bas.
— Rien ne dit qu’il lui est arrivé quelque chose de grave, reprit Hiivsha, sans
doute ne peut-elle pas nous contacter là où elle est, tout simplement. Ne
t’inquiète donc pas !
Il tapota affectueusement le sommet de son dôme comme pour le rassurer,
avant de se diriger vers la rampe de débarquement au pied de laquelle un
officier l’attendait tout sourire, en se lissant les moustaches d’un revers de la
main.
— Capitaine Inolmo ? Lieutenant Liam, déclara-t-il en lui tendant la main,
appelez-moi Bump.
— Bump ? C’est vraiment un prénom ? demanda le contrebandier avec une
légère pointe de malice.
— Un surnom en fait, répondit l’officier en riant, mais c’est devenu un vrai
prénom avec le temps.
Son visiteur lui rendit son sourire et échangea avec lui une solide et franche
poignée de main comme il aimait à le faire.
— Entendu, appelez-moi Hiivsha alors. Je suis attendu par l’amiral.
— Je sais, il vous a informé pour la Padawan Kal’Andil ?
— Isil, oui. Mais je n’ai guère eu de détail supplémentaire… vous avez du
nouveau ?
— Hélas non, répondit Bump en le dirigeant vers un intersas qui patientait sur
son rail de suspension électromagnétique. Après quelques jours, les recherches
ont été suspendues pour éviter au bâtiment de rester trop longtemps au même
endroit… et puis, la mission doit continuer.
— Je comprends, acquiesça Hiivsha en pénétrant dans la capsule, sorte de
cylindre horizontal presqu’entièrement vitré qui circulait dans un tunnel ajusté à
sa taille, permettant ainsi de se déplacer rapidement d’un bout à l’autre d’un
même pont.
Ils s’assirent tout deux sur des sièges puis leur véhicule suspendu s’enfonça en
silence et à grande vitesse dans son tube.
— Sa disparition a profondément marqué la CPM et même l’équipage, reprit
Bump. La Padawan était très aimée de beaucoup de personnes à bord.
Hiivsha laissa échapper un sourire nostalgique. Oui, Isil était quelqu’un
d’attachant en plus d’être jolie comme un cœur. Et sa compassion à fleur de
peau lui valait autant d’admirateurs que sa puissance dans la Force.
— C’est aussi mon cas, ne put-il s’empêcher de dire.
Le lieutenant hocha la tête en approuvant.

217
L’eau de l’oubli

— Oui, j’ai cru comprendre qu’elle et vous étiez très proches ?


— Proches… oui, on peut dire ça comme ça.
Il n’ajouta pas qu’ils étaient amants, ou du moins qu’ils l’avaient été un trop
court moment à son goût, jusqu’à ce que le devoir de Jedi d’Isil la lui reprenne,
et il se demanda si ce détail se savait. En tout cas, le lieutenant Liam n’en laissa
poliment rien deviner.
Un instant plus tard, ils arrivèrent à un autre intersas où ils descendirent tandis
qu’un groupe de jeunes femmes en uniforme montaient en discutant avec
véhémence, tout en jetant un regard appuyé en direction du contrebandier.
Ils échangèrent des « bonjour » polis puis Bump s’engagea dans une cabine
d’ascenseur.
— Nous montons au pont treize, commenta le lieutenant en appuyant sur un
bouton. L’amiral vous attend dans son bureau.
— Vous avez treize ponts ? commenta Hiivsha tout en sifflotant, vous n’êtes
pas superstitieux, je croyais que dans la marine le chiffre treize était prohibé ?
L’officier laissa échapper un sourire indulgent en se lissant les moustaches
dans un geste qui relevait à l’évidence de la manie.
— Voyons, capitaine, nous ne sommes plus à la préhistoire, les superstitions,
c’est bon pour les vieilles femmes !
Avec un petit rire moqueur il sortit de l’ascenseur, tourna à gauche dans un
couloir au sol revêtu d’un épais tapis… et fit subitement un grand écart pour
éviter de passer sous l’échelle d’un technicien occupé à changer des spots
lumineux au plafond, couvé par le regard narquois de son visiteur qui s’abstint
de tout commentaire.
— Entrez ! invita la voix après que le lieutenant eut frappé à la porte d’un
bureau, qui donnait sur l’espace d’accueil du secteur du haut-commandement
du croiseur.
Les lieux étaient conviviaux et feutrés. Deux personnels féminins, l’une
humaine, l’autre Twi’lek, souriaient à Hiivsha depuis le comptoir rond situé au
centre de l’espace de même forme sur lequel donnaient plusieurs bureaux.
L’endroit était orné de hautes plantes vertes grimpantes qui faisaient oublier
qu’on se trouvait au cœur du pont de commandement d’un bâtiment de guerre.
Bump ouvrit la porte et introduisit Hiivsha devant lequel il s’effaça en lui
murmurant au passage.
— Je vous laisse, capitaine. On se reverra peut-être un peu plus tard.
Puis il referma la porte derrière lui. Le contrebandier s’avança vers les deux
hommes présents pendant qu’ils se levaient poliment. Valin Narcassan fit le tour
de son bureau pour parvenir jusqu’au visiteur et lui serrer la main.

218
À propos d’Isil

— Content de vous revoir, Hiivsha, laissez-moi vous présenter le général et


Maître Jedi Shalo Torve, représentant l’Ordre à bord du Defiance.
À leur tour, le contrebandier et le Jedi échangèrent une poignée de main
chaleureuse.
— J’ai beaucoup entendu parler de vous, capitaine Inolmo, affirma Torve,
l’amiral ne tarit pas d’éloges à votre égard.
Hiivsha esquissa un geste embarrassé et marmonna quelque chose
d’incompréhensible. Valin Narcassan les invita de la main à se rendre dans un
petit salon qui jouxtait son bureau et où un officier d’ordonnance venait de
déposer un plateau avec du thé, du café et des boissons fruitées, le tout
agrémenté de petits fours, que l’amiral désigna d’un doigt.
— Que souhaitez-vous boire ?
— Du café merci, répondit Hiivsha.
— Un peu de thé, demanda à son tour Maître Torve à l’aide de camp.
— Ce sera du café aussi, reprit l’amiral en s’asseyant, aussitôt imité par ses
hôtes. Je suis navré de vous recevoir en de telles circonstances, Hiivsha. J’aurais
tellement voulu que vous rejoigniez notre équipe de vous-même.
— Je ne rejoins pas votre équipe, Valin, nuança le contrebandier avec un
sourire contraint, je suis venu m’enquérir du sort d’Isil… et à l’instant où je vous
parle, seul cela m’intéresse.
Puis après une seconde de réflexion, il compléta.
— Mais enfin, selon le développement de certaines… choses, il se pourrait que
je puisse envisager de passer quelque temps avec vous.
— À la bonne heure, s’exclama l’amiral, vous me voyez ravi de vous voir
changer d’avis !
Hiivsha leva un doigt en l’air d’un air confus.
— J’ai dit… il se pourrait… En fait, cela dépend des conséquences de certaines
actions que j’ai dû commettre dans des circonstances particulières que je ne
maîtrisais absolument pas et…
Le commandant du Defiance balaya l’air du revers de sa main avant de se saisir
de la tasse brûlante que lui servait son ordonnance.
— Peu importe les détails… sauf, évidemment, si nous pouvons vous être
d’une quelconque utilité et vous apporter notre aide. Il n’y a aucune condition à
votre présence à bord et au sein de la CPM. La proposition que je vous ai faite il y
a quelque temps sur Tython tient toujours. La cause est entendue et je ne
reviendrai pas là-dessus. À vous de voir.
Son interlocuteur inclina la tête en signe de remerciement.

219
L’eau de l’oubli

— J’en prends bonne note, amiral. Mais en fait, pour le moment, je voudrais
juste en savoir plus sur ce qui est arrivé à Isil.
— Oui, Maître Melvar m’a confié combien vous teniez à elle, intervint Shalo
Torve avec un visage neutre qui ne trahissait aucunement ses pensées
intérieures. Les sentiments sont quelque chose de complexe et je me garderai
bien d’émettre un jugement là-dessus, d’autant que vous connaissez déjà la
position de l’Ordre à ce sujet.
Hiivsha opina du chef sans répondre. Le Jedi reprit.
— J’espère que vous saurez discerner ce qui est bon pour elle, capitaine. Mais
vous lui avez déjà sauvé la vie, et nous vous sommes redevables de cela. Voici le
rapport sur cette affaire.
Il tendit au contrebandier une tablette tactile que ce dernier se mit à consulter
en silence, pendant qu’il échangeait avec l’amiral quelques regards sans dire
mot.
— Son équipe, qui tenait beaucoup à la retrouver, reprit Valin Narcassan au
bout d’un moment, a parcouru toutes les routes de la galaxie pouvant être
calculées depuis son point supposé de départ. Mais plusieurs jours de recherche
selon ce postulat n’ont rien donné. Sa balise est restée indétectable. Aussi,
devons-nous en conclure que, soit cette dernière est défaillante et il nous faut
espérer que le commandant Valdarra aura pu se poser sur une planète habitable
et trouvera bientôt le moyen d’entrer en contact avec la République, soit…
Il s’interrompit, laissant le Jedi continuer à sa place.
— Soit une erreur du calculateur a provoqué un accident qui lui aura coûté la
vie.
— Ou alors… elle est quelque part dans le vide spatial, émit Hiivsha en
frissonnant aux souvenirs de ce qu’il avait lui-même vécu quelques mois
auparavant.
Maître Torve secoua la tête.
— Dans ce cas, il y a longtemps qu’elle aura rejoint la Force.
Les mots tournaient dans la tête du contrebandier comme les rouages d’une
horloge d’un âge préhistorique et se collisionnaient pour l’empêcher de les
analyser. Il se revit dans l’espace, flottant dans le champ de débris du Valiant
après sa destruction par un croiseur impérial. Non, ce n’était pas ce qu’il voulait
qui soit arrivé à sa bien-aimée ! Ses poings se crispèrent sur les accoudoirs du
fauteuil qu’il occupait. Si Isil était morte, il le sentirait, il en était certain ! Aussi
certain qu’il l’avait entendue à travers toute la galaxie quand elle avait été en
détresse et qu’elle l’avait appelé à l’aide à travers la Force ! Si Isil avait rejoint

220
À propos d’Isil

cette dernière, elle serait entrée une dernière fois en contact avec lui par la
pensée, il en était convaincu !
— Elle n’est pas morte ! murmura-t-il les mâchoires serrées comme un étau.
Elle est quelque part et je vais la retrouver.
Valin Narcassan et Shalo Torve se regardèrent brièvement, échangeant une
muette appréciation de ce que venait d’exprimer leur hôte. Il était visible que ce
dernier ne pouvait accepter l’inéluctable et que son amour pour la jeune femme
l’empêchait d’admettre une réalité que les faits énonçaient impitoyablement.
— Voyons, Hiivsha, je comprends votre douleur, fit l’amiral d’une voix
singulièrement grave, mais si Isil avait survécu, elle aurait trouvé un moyen
d’entrer un contact avec nous… quel qu’en soit le biais.
— Peut-être a-t-elle été arraisonnée par des pirates ? Peut-être est-elle
retenue quelque part d’où il lui est impossible de communiquer ? Que sais-je ?
s’entêta Hiivsha qui passait en revue dans son cerveau les innombrables
alternatives qu’il voulait entrevoir à sa mort.
Maître Torve laissa son visage exprimer une grimace inhabituelle devant ce
qu’il détectait comme un profond désarroi.
— Capitaine, je comprends parfaitement que vous rejetiez une solution
définitive la concernant. Mais vous devez pourtant admettre que la probabilité
que la Padawan Kal’Andil nous ait quittés est très forte.
Hiivsha secoua négativement la tête d’un mouvement obstiné.
— Avec tout le respect que je vous dois, Maître Torve, compte tenu de la
clairvoyance que la Force devrait vous conférer, je ne suis pas d’accord. Sauf si
vous me dites vous-même que vous avez senti dans la Force le signe indéniable
qu’Isil est morte.
Shalo Torve ferma les yeux et inspira lentement avant de répondre.
— Je suis désolé, capitaine, mais franchement je n’ai rien senti de tel… ce qui
ne signifie rien, s’empressa-t-il d’ajouter.
Le contrebandier tendit la paume de ses mains vers les deux hommes.
— Isil a une présence incroyable dans la Force, c’est Maître Satele elle-même
qui me l’a dit, une présence comme elle n’en a jamais vue… ou presque… je ne
veux pas non plus prétendre qu’Isil est la plus grande Jedi de tous les temps,
non, ce serait inconvenant de ma part. Mais la Force est suffisamment puissante
en elle pour que le Grand Maître de l’Ordre lui-même ait cru bon de me dire un
truc pareil ! Alors, si la Force est si grande chez Isil, sa disparition n’aurait-elle
pas dû être ressentie par certains Jedi comme vous ?
Maître Torve ne trouva rien à répliquer immédiatement au contrebandier. La
Force était une chose tellement complexe que lui-même n’avait pas de réponse

221
L’eau de l’oubli

toute faite pour ce genre de question. Au final, il se contenta de murmurer,


ébranlé par les certitudes affichées par son interlocuteur.
— Peut-être…
Ce fut l’amiral qui récupéra la parole dans le silence qui s’ensuivit.
— Écoutez-moi, Hiivsha, nous avons fait tout notre possible pour la retrouver
et ordre a été donné à la flotte de scanner toutes les fréquences d’urgence et de
détresse. Nous ne pouvons rien faire de plus.
— Je comprends, amiral, je ne vous demande rien non plus. C’est moi qui vais
prendre le relais.
Valin Narcassan haussa ses épais sourcils grisonnants d’étonnement.
— Que voulez-vous dire ?
— Je vais reprendre les recherches. Je ne peux me résoudre à penser qu’elle
peut être perdue quelque part, attendant qu’on lui vienne en aide… et que moi
pendant ce temps, je ne tenterais pas l’impossible pour le faire !
— Je comprends… vous pourrez vous servir du Defiance comme plateforme
logistique tant que nous resterons dans ce secteur de la galaxie.
— Merci, Amiral, puis-je charger ce rapport et les routes explorées dans mon
ordinateur de bord ?
— Bien entendu et s’il vous faut autre chose, n’hésitez pas à nous le dire. Nous
ferons de notre possible pour vous aider tout en continuant notre mission.
— Cela va de soit, répondit Hiivsha en se levant.
— Vous allez vous joindre à nous pour le dîner… une cabine vous a été affectée
dans le quartier de la CPM, non loin de celle d’Isil… elle vous permettra de
prendre du repos avant de repartir, et si vous voulez vous rafraîchir avant de
passer à table…
— C’est une agréable attention, Amiral, je ne dis pas non.
— Alors, retrouvons-nous pour le repas… le lieutenant Liam passera vous
prendre dans une heure à votre cabine si vous le souhaitez.
— Avec plaisir.
Les deux officiers généraux se levèrent à leur tour et l’amiral appela un
second-maître féminin qu’il chargea de guider leur hôte vers ses quartiers.

— Votre cabine est là, annonça la jeune femme en désignant une porte du
doigt. Veuillez poser votre main droite sur le scanner biométrique s’il vous plaît.
Hiivsha s’exécuta et le sous-officier entra un code d’enregistrement.
— Voilà, reprit-elle, vous êtes chez vous. L’empreinte de votre main vous
permet désormais d’entrer. Vous pouvez également configurer un ou plusieurs

222
À propos d’Isil

codes personnels si vous souhaitez permettre à d’autres personnes d’accéder à


vos quartiers.
— Merci, répondit Hiivsha. Pensez-vous qu’il me soit possible de pénétrer dans
la cabine du commandant Kal’Andil… ou Valdarra, au final, je ne sais plus
comment vous l’appelez ?
Un large sourire illumina le visage de la jeune femme tandis qu’elle
acquiesçait.
— L’amiral m’a dit que vous alliez le demander. Composez le un un zéro alpha
neuf huit pour cela, capitaine.
— Vous êtes un ange, conclut le contrebandier amenant ainsi un peu de rose
aux pommettes du second-maître qui prit poliment congé de lui avant de
s’éclipser.
Il hésita quelques secondes puis se dirigea vers la cabine d’Isil. Il n’y avait
personne dans la coursive circulaire du secteur écho du pont sept où les
membres de la CPM étaient installés. Lorsque le code fut introduit, la porte
coulissa silencieusement en disparaissant dans la cloison et il pénétra dans la
cabine avec le recueillement d’un fidèle entrant dans un temple. Immobile sur le
seuil de la pièce, il laissa son regard vagabonder sur les lieux, détaillant chaque
objet comme si de l’un d’eux pouvait surgir la présence tant espérée. Respirant
profondément, il huma lentement l’air ambiant à la recherche d’une once de
parfum connu et ferma les yeux avec émotion. Il lui semblait presque qu’Isil allait
sortir de la douche ou d’un recoin de la pièce pour se jeter à son cou et
l’embrasser. Bien sûr, il réalisait que son imagination et son désir d’elle lui
faisaient envisager les choses sous un jour qu’elles n’auraient probablement pas
eu. Il était plus vraisemblable qu’Isil se serait tournée vers lui avec un grand
sourire, un éclat pétillant dans ses yeux bleus, et lui aurait simplement dit
quelque chose comme un « bonjour Hiivsha » plein de retenue. Mais il était
certain que lorsqu’il se serait approché d’elle pour la prendre dans ses bras et
l’embrasser, elle n’aurait opposé aucune résistance et se serait laissée aller toute
entière à la passion de son étreinte. Ne lui avait-elle pas dit que si elle, ne
pouvait l’aimer, elle l’autorisait lui, à l’aimer de la façon qui lui conviendrait ?
C’était sa façon à elle de contourner le sacro-saint Code qui était comme une
épine dans leur amour. Un Jedi ne devait pas s’attacher. Mais lui pouvait
s’attacher à un Jedi. Et d’ailleurs, comment aurait-elle pu l’en empêcher ? À
présent qu’elle avait disparu, il lui parut évident qu’il ne pourrait jamais cesser
de l’aimer quel qu’en soit le retour à attendre et le prix à payer. Comment avait-
il pu croire un seul instant qu’il pouvait l’oublier définitivement et la rejeter à
tout jamais de son existence ? Il était conscient de l’égoïsme de la situation dans

223
L’eau de l’oubli

laquelle il se trouvait. Certains auraient dit que justement, s’il l’aimait à ce point,
il fallait qu’il la libère de lui en la laissant pour de bon afin qu’elle puisse devenir
un Chevalier Jedi accompli, libre de toute contrainte affective ; qu’il représentait
pour elle un danger permanent en lui imposant ses sentiments qui pouvaient un
jour se retourner contre elle et la faire basculer, comme les Jedi aimaient tant à
le dire, du côté obscur de la Force !
— Non mais quelle connerie ! se dit-il in petto en se révoltant contre un
système qu’il ne comprenait pas et qu’il jugeait archaïque.
Oui l’amour était égoïste, et après ? Pouvait-on lui reprocher de l’aimer d’un
amour absolu et pur ? Était-ce égoïste de sa part d’accepter d’aimer sans
attendre de retour, même s’il en espérait un de toute son âme ; d’accepter
d’être loin d’elle pour ne pas l’encombrer de sa « dangereuse » présence ?
— Mais quel avenir as-tu avec une Jedi ? murmura une petite voix intérieure.
— Celui de ne pas mourir tout de suite sans elle ! rétorqua-t-il à voix haute
sans s’en rendre compte, étonné d’entendre sa propre voix résonner dans cet
espace clos.
— Mon vieil Hiivsha, si tu commences à te parler à haute voix, tu files du
mauvais coton, pensa-t-il aussitôt.
Il s’avança dans la pièce et s’assit sur le lit, tâtant de la main sa surface. Il
pouvait presque sentir la présence d’Isil étendue à cet endroit où elle avait passé
tant de nuits. Au flot de bonheur attisé par ses souvenirs succéda une onde de
regrets suivie d’une vague d’angoisse qui fit se serrer son cœur dans sa poitrine.
Se pouvait-il que l’amiral et Maître Torve aient réellement raison et que la jeune
fille ait vraiment quitté ce monde ? Assailli de doutes il se remit debout et fouilla
machinalement dans les tiroirs et l’armoire sans trop savoir ce qu’il cherchait.
Peut-être un souvenir ? Mais il ne trouva rien et s’allongea sur le lit en fermant
les yeux, espérant peut-être y trouver un écho salvateur venu du fin fond de la
galaxie.
— Vous cherchez quelque chose ? demanda sèchement une voix féminine
depuis l’entrée de la cabine restée ouverte.
— Quelque chose entre la paix de l’âme et une présence, répondit
tranquillement le contrebandier en soulevant une paupière.
Il discerna entre ses cils la peau bleutée et les longs lekkus d’une Twi’lek qui le
regardait d’un air farouche.
— Vous vous êtes trompé de cabine… si toutefois vous en avez une, reprit-elle
sèchement.
— Pourquoi n’en aurai-je pas une ?

224
À propos d’Isil

— Parce que vous ne faites pas partie de la CPM et que vous n’êtes pas en
uniforme. Je sais que le vaisseau est grand, mais à ma connaissance, il n’y a pas
d’autres civils à bord.
— Eh bien, vous vous trompez, répondit Hiivsha en faisant un effort pour se
redresser et se mettre assis au bord du lit. J’en ai une, mais j’admets volontiers
que ce n’est pas celle-ci.
— C’est ce que je vous ai dit.
— Celle-ci, c’est celle d’Isil.
La Twi’lek ne masqua pas son étonnement.
— Vous la connaissez ?
— Disons que c’est une amie très proche… une amie très… chère. J’essayais
juste de retrouver son aura…
Les yeux de la créature bleue s’agrandirent.
— Vous êtes Hiivsha !
Il fronça les sourcils en se relevant.
— Vous êtes douée en déduction.
— Quel autre ami très cher pourrait chercher sa présence dans sa cabine ? Elle
m’a souvent parlé de vous, capitaine Inolmo.
Il murmura nostalgiquement en soulevant un coin de ses lèvres.
— En bien j’espère.
Un sourire malin illumina le visage de la Twi’lek. Le premier depuis le début de
la conversation.
— Plutôt… pour un humain doublé d’un contrebandier.
Il eut comme un geste d’excuse de la main.
— Oh, vous savez… l’étiquette…
— Vous êtes venu la rechercher ? demanda à brûle pourpoint la Twi’lek dans
les yeux de laquelle une lumière d’espoir s’alluma.
— Je ne vais quand même pas la laisser disparaître sans qu’elle m’ait dit au-
revoir, répliqua Hiivsha d’une voix dans laquelle une certaine émotion
transparaissait pour qui savait écouter les nuances.
La créature s’avança et tendit sa main.
— Je suis le chevalier Jedi Nulee’Na.
— Enchanté, répondit le contrebandier en serrant la main tendue. Vous êtes
donc de la CPM ?
— Oui. J’étais une amie de la Padawan Isil.
— Je préfèrerais que vous disiez, je suis.
La Twi’lek baissa un instant les yeux avant de les relever vers son interlocuteur.

225
L’eau de l’oubli

— Vous avez raison. Isil est mon amie. On l’a cherchée durant des jours mais
sans succès. J’espère que vous aurez plus de chance que nous tous. Si vous avez
besoin d’aide, n’hésitez pas.
— Merci, fit Hiivsha en se dirigeant vers la sortie de la cabine. Vous étiez une
amie proche ? continua-t-il en se retournant.
— Oui, sans aucun doute, acquiesça la Twi’lek. Nous nous connaissons depuis
le Temple… cela fait pas mal d’années maintenant.
— Dans ce cas…
Il s’appuya sur le chambranle de l’ouverture avant de continuer.
— Vous n’avez rien ressenti ? Je veux dire… dans la Force, un bouleversement,
un vide, une vibration, une onde… je ne sais quoi… lorsqu’elle a disparu ?
Nulee’Na haussa les épaules.
— Non, pourquoi ?
— J’avais l’impression qu’un Jedi lié à un autre ressentait quelque chose s’il lui
arrivait malheur.
— Ça peut arriver en effet… entre un Maître et son apprenti ou lorsque la
présence du Jedi qui disparaît est très grande dans la Force… celle-ci peut réagir
et alors son flux d’énergie peut se communiquer à d’autres Jedi qui y sont
sensibles.
— Et personne n’a rien ressenti… marmonna Hiivsha plus pour lui-même que
pour son interlocutrice.
Il fit un petit geste avec son index.
— Vous savez quoi ? Je crois qu’Isil est vivante et que je vais la retrouver.
Sur ce, il lui tourna le dos et s’éloigna pour rentrer un peu plus loin dans sa
cabine laissant derrière lui la jeune Twi’lek en proie à sa perplexité.

Le lieutenant Liam vint le tirer de ses songes à l’heure exacte avec une
précision toute militaire. Le contrebandier s’était rasé, douché et habillé de
propre, puis s’était octroyé une demi-heure de repos qui n’avait pas suffi à
effacer ses cernes.
— L’amiral a eu peur que vous vous perdiez en route, plaisanta Bump avec un
large sourire qui devait être habituel chez lui.
— Il est vrai que ce mastodonte s’y prête assez quand on n’y est pas habitué.
C’est une véritable petite ville.
— Vous ne croyez pas si bien dire… et encore, là, vous ne le voyez pas sous son
meilleur jour. Je veux dire, avec son équipage au complet. Nous l’avons
amplement automatisé pour fonctionner avec un minimum de personnel, ce qui
explique bon nombre de dessertes et de coursives désertes.

226
À propos d’Isil

— Ce n’est quand même pas le vaisseau fantôme, s’amusa Hiivsha, j’ai au


moins croisé une Twi’lek dans le coin.
— Ce doit être le chevalier Nulee’Na… c’est la seule de son espèce à la CPM.
— C’est elle en effet. Joli brin de fille, apprécia le contrebandier en emboîtant
le pas de l’officier en direction de la batterie d’ascenseurs prioritaires qui
desservait le secteur.
— Une grande spécialiste du combat à deux sabres d’après ce que j’ai compris.
— Dans ce cas, mieux vaut ne pas trop la chatouiller.
— Vous avez raison, conclut Bump en riant.

La salle à manger de l’amiral était digne du vaisseau qu’il commandait. Vaste


et imposante, son mobilier était tout d’un bois laqué qui tranchait avec le
modernisme des bureaux du haut-commandement du croiseur. De grandes baies
permettaient de jouir d’une vue exceptionnelle sur la myriade d’étoiles qui
scintillaient tout autour d’eux, ainsi que sur la planète Danor II autour de laquelle
ils orbitaient. L’amiral s’approcha silencieusement du contrebandier debout
devant la cloison en transparacier, et qui paraissait tout entier absorbé par ce
point de vue unique offert sur la galaxie.
— Je ne vous demanderai pas pourquoi vous tournez autour d’elle, ironisa
Hiivsha en prenant le verre que Narcassan lui tendait.
Un léger brouhaha montait des conversations ambiantes, légèrement
étouffées par les moquettes murales qui donnaient à la pièce un aspect feutré et
reposant, cependant que d’invisibles haut-parleurs diffusaient tout autour d’eux
une musique fraîche et légère, qui semblait flotter dans l’air de manière presque
palpable. L’amiral désigna de son verre les reflets irisés de Danor II.
— Maître Koyi Me, notre diplomate en chef, est en bas pour résoudre un petit
conflit local avant qu’il ne dégénère. Normalement Isil aurait dû être avec lui.
Une grimace sur le visage du contrebandier suivit cette déclaration.
— C’est vrai qu’elle se destine plutôt à cette carrière qu’à celle d’un
combattant… même si elle pratique l’art de se battre avec excellence, observa-t-
il.
— Oui, c’est une jeune femme qui a du cœur et une grande compassion pour
les autres.
— Je suis content que vous parliez d’elle au présent, Valin, ne put s’empêcher
de relever Hiivsha.
L’amiral retourna vers son hôte un visage serein.
— Je me plais à penser qu’il y a toujours des possibilités.

227
L’eau de l’oubli

Le contrebandier hocha la tête en pinçant les lèvres sans répondre et


replongea son regard sur la planète qui pivotait lentement sur son axe, délivrant
des couleurs chatoyantes et paisibles.
— C’est peut-être sur une planète comme celle-ci qu’elle se trouve
actuellement.
— Souhaitons-le, Hiivsha. Sur une planète habitable, je lui fais entièrement
confiance pour survivre et qui sait, finir par trouver un moyen de nous contacter.
Une petite clochette sonna le début du repas et les convives s’attablèrent
pendant que des majordomes s’affairaient pour apporter les entrées. Il y avait là
tous les membres de la CPM et de son état-major présents à bord. Prenant entre
ses doigts un couteau, l’amiral cogna plusieurs fois de la lame contre un verre qui
tinta d’un éclat cristallin. Le silence se fit. Le « pacha » se leva son verre à la
main.
— Mesdames et messieurs, comme l’exige la coutume de la flotte, je porte le
premier toast de la soirée en l’honneur de notre invité, le capitaine Hiivsha
Inolmo, ancien pilote de chasse et héros de guerre… ah, et également, un grand
ami très cher de la Padawan Isil Kal’Andil. Puisse sa quête pour la retrouver être
couronnée de succès afin qu’il puisse nous la ramener saine et sauve.
Souhaitons-lui bonne chasse et bonne chance !
D’un seul homme, tous les convives se levèrent également, leur verre à la main
qu’ils tendirent à l’unisson en direction du contrebandier en répétant en chœur.
— Bonne chasse et bonne chance, capitaine !
*
* *
De la chance, il en aurait besoin ! avait-il songé comme la silhouette rassurante
du Defiance disparaissait à sa vue, tout en repensant à la soirée passée à bord du
croiseur. Chacun était venu se présenter à l’issue du repas, alors que les digestifs
ambrés roulaient dans les verres ballon chauffés au creux des paumes. Et chacun
avait exprimé le souhait personnel qu’il retrouva vite la jeune femme qui
semblait effectivement manquer à tout l’équipage… du moins à toutes les
personnes présentes ce soir-là. Il avait pu apprécier la sincérité avec laquelle
certains membres de la CPM étaient venus lui parler d’Isil, comme s’il leur
semblait important de l’évoquer, rendant sans doute ainsi plus vraisemblable à
leurs yeux le fait qu’elle soit encore en vie. On lui avait donc confié comme à un
ami quelques anecdotes tirées des mois qu’elle avait passés à bord ou des
missions effectuées à ses côtés. Il apprit ainsi comment elle avait fait retrouver la
paix à une planète aux royaumes désunis après avoir effectué une mémorable
danse du ventre devant un roi… mission au terme de laquelle son équipe avait

228
À propos d’Isil

dû l’exfiltrer d’urgence pour lui éviter un mariage avec le souverain ; et comment


elle avait soigné à l’aide de la Force deux semaines durant, les enfants d’un
orphelinat empoisonnés par une toxine introduite dans l’eau par un Sith, que ses
coéquipiers avaient fini par arrêter au moment où il allait s’enfuir. Chacun avait
une histoire drôle ou dramatique à raconter et tout cela avait fini par
bouleverser le contrebandier qui ne demandait plus qu’une chose : partir à sa
recherche le plus vite possible.
*
* *
Hiivsha passa d’un air las les doigts dans ses cheveux et expira lentement en
secouant la tête. P2-A2 fit faire à la sienne un tour complet en laissant échapper
une mélodie électronique sinistre.
— Oui, mon vieux… ici non plus, y’a rien du tout… rien… les senseurs détectent
que dalle ! J’étais pourtant près à parier qu’on la repèrerait dans ce coin…
Il n’ajouta pas : parce que c’était la dernière piste à suivre, mais cela le droïde
l’avait lui-même calculé. Le contrebandier s’étira dans son fauteuil. Combien de
jours cela faisait-il que Choupy sillonnait ce coin de la galaxie sans repos pour ses
moteurs ? Dix-sept ? Dix-huit ? Il en avait perdu le décompte. Et chaque jour qui
s’était écoulé avait réduit comme une peau de chagrin le mince espoir qui
l’habitait ! Le découragement était bel et bien là.
Le contrebandier se leva pesamment de son siège et quitta le cockpit en
traînant des pieds. Il se sentait seul. Atrocement seul. Il aurait donné n’importe
quoi pour partager son désarroi avec un autre être vivant. Malheureusement il
n’y avait que le droïde d’Isil qui faisait de son mieux pour lui répondre ; mais il
n’était pas programmé pour lui remonter le moral, comme aurait
éventuellement pu le faire un droïde de protocole à défaut d’un ami.
Machinalement il prépara et mit en marche le mini percolateur qui lui
procurait toujours du si bon café. Il était à court d’idées après avoir parcouru
toutes les routes que le calculateur du Defiance avait définies comme autant de
possibilités de sauts hyperspatiaux, au départ du point où le lieutenant Rox avait
quitté Isil. Il n’avait détecté aucun signal sur ces axes. Il avait sondé chaque
planète desquelles les routes s’étaient approchées, sans succès. Il avait contacté
chaque astroport rencontré mais aucun ne lui signala le passage du chasseur de
la jeune fille. Les scanneurs au maximum, allumés sans répit, n’avaient signalé
que des champs de débris spatiaux qui n’avaient rien à voir avec ce à quoi il
aurait pu s’attendre dans le pire des cas. Rien sur toute la ligne. Il avait fait chou
blanc.

229
L’eau de l’oubli

Dans le silence du carré, le café fit un bruit de cascade en résonnant au fond


de la timbale métallique, souvenir de la guerre, qu’il affectionnait tout
particulièrement. Il sourit malgré lui en songeant que le vieux Rob Fotta avait
presque la même. Une habitude de vieux garçons sans doute ! Mais lui ne la
garnirait pas d’alcool. Il avait besoin de toute sa lucidité et de chacune de ses
facultés pour envisager la suite… s’il y avait une suite à envisager.
Il but et fit une grimace. Même le café de son précieux percolateur semblait
avoir mauvais goût ! D’un geste las, il lança la timbale dans l’évier avant de se
traîner jusqu’à sa cabine pour s’allonger dans sa couchette puis posa le dos de
ses mains croisées sur ses yeux pour réfléchir. Que restait-il donc à faire ?
Comment retrouver la trace d’une personne dans cette immensité ?
Il se sentait attiré au fond d’un puits de désespoir comme ça ne lui était jamais
arrivé. D’habitude, il entrevoyait toujours une solution à chaque problème qui se
posait à lui, mais pas cette fois. Là, il se sentait comme un animal acculé dans
l’angle d’un mur sans même avoir un adversaire sur qui sauter. Il avait besoin
d’aide, mais il ne savait pas où en trouver ni s’il pouvait encore en trouver.
C’est alors qu’il lui vint une idée.
Il se releva d’un bond et se précipita jusqu’au cockpit où P2-A2 s’étonna à
grand renfort de bips et d’autres sons comme lui seul savait en émettre.
— Oui mon grand, on repart, s’exclama Hiivsha, on va essayer de trouver
quelqu’un pour nous aider !

230
16 - Les gravures du Temple en ruine

Le lieutenant Lyynx n’aperçut la duchesse de Tamburu qu’au moment où elle


bondissait au-dessus des colonnes les plus proches de la bordure du champ de
ruines, et demeura saisi de perplexité. Oui, c’était bien la duchesse qui venait
vers lui, mais comment et pourquoi bondissait-elle ainsi, semblant flotter dans
l’air au-dessus des vestiges de la cité ? Cela lui paraissait impossible et pourtant il
ne pouvait pas remettre en question ce que ses yeux lui montraient. Un peu sur
sa gauche, cinq hommes rassemblés en un petit groupe, discutaient une timbale
à la main quand l’un d’eux s’exclama en pointant du doigt la Sith qui entamait
l’avant dernier des bonds qui devaient la porter jusqu’au milieu du camp. Les
autres tournèrent la tête et leur visage afficha la même surprise que celui de leur
officier.
Dans un saut phénoménal, Diva quitta la dernière colonne, tournoyant
plusieurs fois dans l’air, et atterrit souplement juste devant le lieutenant
médusé.
— Votre Grâce… parvint-il à articuler après plusieurs secondes utilisées à
reprendre le contrôle de sa pensée, mais que… enfin, comment faites-vous un
truc pareil ?
Lyynx regardait sans comprendre la Theelin qui lui souriait et s’était
rapprochée de lui jusqu’à le frôler de tout son corps. Son visage était à présent si
proche du sien qu’il en sentait le souffle chaud sur sa peau. À cet instant précis, il
la trouva très belle, d’une beauté étrange et envoûtante, presque hypnotique. Il
sentait qu’il n’avait plus le contrôle de lui-même, que quelque chose allait se
produire qu’il ne saurait maîtriser parce que justement, il ne comprenait pas ce
qui arrivait. Son cœur battait à présent plus rapidement et son souffle s’accéléra
lorsque la duchesse posa son index sur sa bouche comme pour l’engager à ne
plus dire un mot. Il n’y avait plus qu’un centimètre ou deux entre ses lèvres et
celles de la créature qui venaient de s’entrouvrir sensuellement. Au même
instant, il ressentit dans son ventre une chaleur intense qui s’amplifia à la vitesse
d’un éclair. Cette chaleur éprouvée au plus profond de sa chair, se transforma en
une douleur intolérable qui fit se révulser ses yeux alors que sa gorge cherchait à
hurler sans y parvenir, muette expression d’horreur et d’incompréhension
mêlées. Alors que ses neurones submergés d’influx nerveux essayaient
d’analyser une situation qui lui échappait totalement, il sentit ses pensées
s’embrumer et pénétrer un nuage cotonneux dans lequel il ne se mouvait déjà
231
L’eau de l’oubli

plus qu’au ralenti, et qui allait en s’obscurcissant. Ses oreilles commencèrent à


bourdonner et le battement de ses artères dans ses tempes se mit à résonner de
plus en plus fort. Puis ce fut le silence. Un silence total couplé à une vision
grotesque du visage de la Sith qui se déformait en dansant devant ses yeux sur
un décor inondé de rouge. La douleur était à son paroxysme mais il ne la
ressentait déjà plus, son cerveau ayant été court-circuité sous l’intensité de la
vague de souffrance. Enfin, sa vision plongea dans un trou noir sans fin dans
lequel il bascula et, sans comprendre pourquoi, il rendit l’âme.
Diva retira la lame du sabre laser avec lequel elle venait de lui transpercer le
ventre, et le pauvre Lyynx s’effondra silencieusement. La scène n’avait duré que
quelques secondes, trop courtes pour que les hommes puissent comprendre ce
qui venait d’arriver à leur chef. Profitant de cet instant de flottement, Diva se
propulsa d’un bond vers eux, allumant le temps d’un salto groupé son deuxième
sabre laser, avant d’atterrir au milieu de leur groupe. Les lames rouges
fouettèrent vivement l’air dans toutes les directions avec célérité découpant
sans effort les gardes en morceaux. Un peu plus loin, un jeune soldat cria,
trouvant enfin en lui les ressources nécessaires pour vaincre la paralysie et
l’incompréhension qui s’étaient tout d’abord emparées de lui.
— Alerte ! On nous attaque ! Alerte !
Lui-même tenta de saisir fébrilement le fusil qu’il portait autour de son torse,
essayant maladroitement de se dégager de la bretelle de cuir qui le maintenait
dans son dos. Il n’en n’eut pas le temps. Un éclair rouge franchit en tournoyant
l’espace qui le séparait de la Sith et sa tête tomba à ses pieds pendant que le
sabre laser revenait, comme mû par un élastique invisible, dans la main de sa
propriétaire. Sortant des tentes dans lesquelles ils se reposaient, deux gardes qui
s’étaient emparés instinctivement de leur arme, cherchaient des yeux à
appréhender la situation cependant que deux autres qui patrouillaient non loin
du camp arrivaient en courant.
— Qui nous attaque ? demanda le premier sorti de la tente en regardant tout
autour de lui.
— Je ne sais pas, répondit l’autre, un rouquin.
Puis apercevant Diva au milieu des cinq gardes morts, il ajouta.
— Elle, la duchesse !
— La duchesse ? T’es fou !
Déjà le rouquin mettait la Theelin en joue.
— Hé, Ray, tu vas pas lui tirer dessus ? s’écria son camarade incrédule, une
duchesse, tu n’y penses pas ?

232
Les gravures du temple en ruines

La Sith s’avança vers eux d’un pas tranquille. Instinctivement, ils firent un pas
en arrière.
— Tire donc ! s’exclama Ray à l’adresse de son camarade tout en ouvrant le
feu.
La Sith décrivit un cercle rapide avec l’un de ses sabres et l’impulsion bleutée à
peine visible dans la lumière du jour, sembla rebondir sur elle pour aller percuter
le tireur qui tomba en arrière en laissant échapper un cri, cependant que sa
tenue absorbait une partie de l’énergie produite.
— Ah ! cria-t-il à l’adresse du second, tire, mais tire donc !
Son camarade obtempéra et pressa sur le bouton de l’arme. Plusieurs
décharges partirent mais la Sith les intercepta de la même façon que la première
et le soldat s’effondra sous l’intensité des impacts multiples. Les deux gardes de
la patrouille jaugèrent rapidement la situation et sans plus attendre ouvrirent le
feu. Diva déjoua leurs tirs d’un bond latéral qui l’entraîna à plusieurs mètres de
sa position initiale. Remettant un sabre laser dans ses vêtements, elle tendit la
main libérée vers les soldats pour les frapper d’une puissante vague de Force qui
les catapulta vingt mètres plus loin sur un gros rocher contre lequel ils
s’écrasèrent en se brisant la nuque. Se retournant vers le rouquin qui venait de
se relever, elle lui arracha d’un geste le fusil des mains, puis se mit à l’étrangler à
distance, pantin misérable secoué au bout de ses fils invisibles. Ses mains
crispées autour de son cou essayant de se libérer de l’insaisissable étreinte et ses
jambes gigotant comme celle d’un animal affolé pris dans un collet, il lutta
désespérément pendant plusieurs longues secondes avant de trépasser et de
retomber comme une masse lorsque l’emprise de la Sith sur son corps cessa.
Situés à deux cents mètres de là, les deux derniers hommes de garde auprès
des dragonnaux, avaient vite pressenti que quelque chose ne tournait pas rond
au campement lorsqu’ils avaient perçu le bruit des impulsions des fusils
énergétiques, et ils s’étaient immédiatement emparés de leurs jumelles pour
voir ce qui se passait. Après un instant de doute légitime, ils avaient compris.
C’est pour venir en aide à leurs camarades qu’ils arrivaient à toutes jambes,
arme au poing face à la Sith qui, sa besogne accomplie au campement, fondait
elle-aussi sur eux, sabres en main.
Lorsqu’elle ne fut plus qu’à une cinquantaine de mètres d’eux, les soldats
stoppèrent et ouvrirent le feu sans pour autant que la Sith ne ralentisse sa
course. Bien au contraire, elle fit appel à la Force et, tout en déviant chaque tir
susceptible de la toucher à l’aide de ses sabres laser, elle accéléra comme un
boulet de canon et passa en trombe entre les deux gardes pour ne s’arrêter que
vingt mètres plus loin après les avoir dépassés. Puis elle se retourna calmement

233
L’eau de l’oubli

en rangeant ses armes et observa un moment les deux corps tranchés en deux
au niveau du bassin, qui gisaient dans une mare de sang sur la rocaille du sol.
Ceux-là non plus ne danseraient plus avec de jolies filles ! Puis elle laissa
échapper un léger soupir en songeant au lieutenant Lyynx qui l’avait si
galamment invitée à danser la veille au soir. Dommage, elle l’avait trouvé si
mignon qu’elle aurait bien pris en d’autres circonstances, le temps de s’amuser
avec lui !
Sortant d’une de ses poches un petit communicateur qu’elle porta à sa
bouche, elle énonça.
— Serpent rouge de vipère noire.
Un petit grésillement plus tard, une voix rauque répondait.
— Vipère noire, ici serpent rouge, j’écoute.
— Terrain dégagé. Vous pouvez prendre vos positions.
— Bien reçu, vipère noire, nous arrivons dans cinq minutes.
— Reçu. Terminé.
Elle rangea l’appareil dans ses vêtements, et reprit en sens inverse le chemin
qu’elle avait emprunté cinq minutes plus tôt. Revenue au bord de la fissure du
toit du bâtiment où les jeunes filles s’étaient séparées, elle se laissa tomber avec
le silence d’un chat, s’accroupissant dans l’ombre des murs le temps de s’assurer
que ni Iella ni Sali n’étaient encore revenues. Puis elle se glissa de plusieurs
mètres dans le couloir du centre et attendit que ces dernières refassent surface.

Ce fut Iella qui revint la première en appelant.


— Dolmie ? Sali ? Vous êtes là ?
La Sith fit semblant de revenir d’une longue marche précipitée et répondit en
feignant d’être hors d’haleine.
— Oui, je suis là… bon sang, ces marches ont failli avoir ma peau.
— Des marches ?
— Oui, un long escalier qui mène dans des cryptes.
— Des cryptes ? Ça c’est intéressant ! Moi je n’ai découvert que ce qui devait
être des lieux d’habitation… tiens, voilà Sali.
Effectivement, la princesse débouchait de son couloir.
— Rien de très intéressant par là, fit-elle avant même qu’on le lui demande,
des salles vides, ce qui devaient être les cuisines et d’autres pièces pour les repas
et vous ?
— Je disais à Dolmie que je n’ai vu que des lieux d’habitation, d’anciens jardins
entourés d’arcades en ruines et une multitude de petites pièces qui devaient

234
Les gravures du temple en ruines

servir de chambres… plutôt des cellules vu leur taille exiguë. Rien de bien
palpitant. Mais notre duchesse a découvert des cryptes !
— Des cryptes ?
— Oui, reprit Diva, des souterrains qui mènent à des chambres mortuaires et à
une grande salle toute sphérique remplie de signes et de dessins gravés sur les
murs.
— Qu’est-ce qu’on attend alors, déclara Sali, allons-y, on te suit !
Le couloir débouchait rapidement sur un étroit escalier en colimaçon qui
plongeait dans les entrailles de la terre. Dans l’obscurité la plus opaque, il leur
eut été impossible d’y pénétrer sans les lampes électriques. L’air y était chaud et
lourd, oppressant.
— Ça manque d’aération, observa Iella, j’espère que vous n’êtes pas
claustrophobes.
L’escalier était suivi par un long tunnel rectiligne sur lequel s’ouvraient des
deux côtés, de courts passages donnant tous sur le même style de pièce : une
étroite salle rectangulaire au centre de laquelle trônait un sarcophage de pierre
dont la dalle de dessus était systématiquement enlevée et posée contre un mur.
L’intérieur était vide.
— J’ai comme l’impression qu’ils ont déménagé en emportant leurs morts,
remarqua Sali en se penchant au-dessus de l’un d’eux.
— Je les comprends, fit la Sith, ils n’ont pas voulu les laisser exposés aux
sévices du temps et des pilleurs de tombes.
— Brrr, c’est lugubre, laissa tomber Iella en se frottant les bras, j’en ai la chair
de poule.
— Tu crains quoi ? ricana Diva, puisqu’il n’y a plus personne.
— Oui, mais quand même, les tombeaux m’ont toujours donné cette
impression.
— Quelle impression ?
— Celle que la mort rôde.
— Mouais, rétorqua la Sith d’un ton moqueur, eh bien, au moins, si elle était
là, ça ferait quelqu’un à qui parler !
Elles reprirent leur marche dans le long couloir qui paraissait ne jamais devoir
finir puis elles débouchèrent dans une vaste salle complètement sphérique.
— Hallucinant ! s’exclama Sali, pourquoi cette salle est-elle ronde ?
Au centre de la pièce s’élevait un piédestal qui servait de socle à une grosse
boule de plusieurs mètres de diamètre recouverte d’une mosaïque de petits
carreaux colorés.
— C’est magnifique, articula la princesse au comble de l’étonnement, c’est…

235
L’eau de l’oubli

— Édéna ! déclara Iella, c’est notre planète et cette mosaïque est tout
simplement un chef-d’œuvre.
— Alors si cette salle est ronde, c’est qu’elle représente l’univers ?
— Sans doute, murmura Diva qui se rappelait que son Maître avait eu la même
réflexion quelques années auparavant, et Édéna est en son centre.
— Regardez les murs, fit la princesse avec une légère excitation dans la voix, ils
sont recouverts de dessins et de symboles colorés. Il faudrait un spécialiste pour
les déchiffrer.
— Bien souvent, il suffit de les laisser parler d’eux-mêmes, répondit la Sith
dont les explications de Zarek résonnaient encore dans sa tête. Voyez, ici, c’est le
début, la genèse…
— C’est un nuage ? interrogea Sali.
— Plutôt une immense nébuleuse aussi vaste que l’univers lui-même,
compléta Iella. Et ici, on dirait un vaisseau… il transporte quelque chose…
— Oui je vois, murmura la princesse, et ce quelque chose… là, regardez ce
trait… émet comme un rayon dans le nuage… et puis voyez, ça a créé une étoile
à l’endroit où le rayon s’est arrêté… et là encore, ça évolue, on dirait qu’il donne
naissance à une planète et son satellite… voyez ce symbole au centre de la
planète…
— C’est le même symbole qui est gravé sur le piédestal qui supporte cette
boule… c’est le symbole d’Édéna, continua Iella en montrant du doigt une
gravure. C’est la création d’Édéna ! Et puis, là… ça continue… on dirait que cette
chose…
— Un artéfact ? proposa innocemment Diva puisque Zarek avait employé le
même mot à cet endroit précis.
— Un artéfact, répéta Iella machinalement en dévorant des yeux les dessins
qui, effectivement, parlaient d’eux-mêmes. Il est placé au centre d’Édéna.
— Ici, fit Sali en effectuant deux pas sur la droite dans le sens où l’histoire
racontée par les dessins semblaient se dérouler, on dirait que du vaisseau sort
toute une foule d’individus… des créatures…
— … toutes différentes, compléta Iella, de toutes espèces…
— Et là, à présent, des rayons partent d’Édéna dans le nuage… continua de
nouveau Sali reprise aussitôt par son double.
— … et ces rayons semblent créer d’autres étoiles… et d’autres planètes…
regardez, là et là… et au fur et à mesure le nuage diminue…
— Passionnant, s’exclama Diva goguenarde, vous faites un duo de professeurs
remarquable.

236
Les gravures du temple en ruines

— Mais tu te rends compte ce que racontent ces dessins ? s’exclama la


princesse. Ils signifient qu’un univers aurait été créé depuis Édéna à partir d’un
artéfact et d’un nuage gazeux !
— Et alors, reprit la Sith en haussant les épaules, c’est de la mythologie comme
on en trouve dans toutes les civilisations. Chaque race de créature a toujours eu
l’impression d’avoir été la première dans l’univers voire d’avoir donné naissance
à toutes les autres.
Elle dressa ses longs bras vers le ciel en un geste théâtral.
— Rien de nouveau sous le soleil, s’écria-t-elle. C’est d’une prétention et d’une
mégalomanie désespérantes… c’est à pleurer !
D’un geste vif elle se rapprocha des dessins et, le bras tendu, leva son index
vers les symboles suivants.
— Lisez la suite… de ces rayons naissent les étoiles et les planètes d’une
galaxie. Ensuite le vaisseau transporte les êtres sur les planètes nouvellement
créées…
— On dirait même qu’il le fait espèce par espèce, objecta Iella.
— Parfaitement, reprit la Sith. Il peuple l’univers… ou du moins la galaxie.
— Mais il n’y a pas de galaxie ! Ce ne sont que des légendes transmises par les
générations. Les personnes sensées le savent.
— Qui te dit, ma chère Iella, qu’il n’y a pas vraiment quelque chose au-delà de
la nébuleuse qui nous entoure et qui interdit toute observation du ciel ?
— Je ne sais pas, admit la jeune fille… il nous faudrait des machines pour aller
voir. Certains intellectuels prétendent qu’il y a très longtemps, à une autre ère
technologique, les Édéniens étaient capables d’explorer l’espace au-delà de la
nébuleuse dans des vaisseaux… mais il n’y en a aucune trace écrite dans les
livres…
Ou alors, ça a été effacé depuis longtemps de la mémoire collective, pensa la
Sith, et même si tu avais un vaisseau, tu ferais comme nous, tu subirais la
puissance électromagnétique de la nébuleuse qui réduit tous les astronefs à
l’état d’épaves.
— Sans doute, continua Diva à haute voix, donc pour l’instant on suppose, ma
chère… on suppose et on continue notre délire mythologique.
Délire mythologique auquel mon Maître croit… en partie du moins.
— Donc un peu plus loin, après cet ode à une hypothétique création issue
d’Édéna, le vaisseau repart d’où il est venu… c'est-à-dire qu’en fait, on n’en sait
rien… et du nuage initial ne subsiste plus qu’une nébuleuse autour du système
initial… le nôtre. En fait, le vôtre, ajouta-t-elle in petto. Notez que le nuage a
diminué au point qu’il n’en reste presque plus rien par rapport à sa taille initiale.

237
L’eau de l’oubli

— Donc quelque part sur la planète se trouverait un… objet… une machine…
commenta Sali en hésitant, capable de créer des mondes à partir de la
nébuleuse ?
— La machine de la création, ricana la Sith, la toute puissance d’Édin ! Capable
de créer ou je suppose, de détruire.
— De détruire ?
— Ma foi, si le rayon est capable d’amalgamer les gaz de la nébuleuse pour
former une étoile, de quoi serait-il capable s’il était dirigé sur une planète déjà
existante ?
— C’est effrayant, intervint Iella. Vous pensez qu’une telle arme peut exister ?
— Qui sait ? répondit Diva.
Mon Maître le pense bien lui ! Une machine capable de se servir de la Force
Vive de l’univers pour créer des mondes ou les détruire !
— Et où serait cachée une telle monstruosité ? s’inquiéta Sali qui entrevoyait
déjà la puissance incommensurable d’une telle chose.
— Pourquoi pas au sein du Temple d’Édin ? avança la Sith. Cela expliquerait
pourquoi les prêtres ont déménagé de cet ancien Temple. Un jour ils ont
découvert l’artéfact de la création et ils ont décidé de le cacher aux yeux de tous
au sein d’un nouveau Temple dont l’accès est depuis jalousement gardé secret.
Au point qu’ils préfèrent mourir plutôt que d’en révéler l’accès, songea-t-elle.
Il y eut un silence, puis soudain, la Sith éclata d’un grand rire qui fit sursauter
ses deux compagnes.
— Qu’est-ce qui te prend, Dolmie ? demanda Sali d’un ton agacé.
— Vous n’allez tout de même pas gober une histoire pareille ? Il est évident
qu’un tel artéfact ne peut exister. Ce ne sont rien que des propos mystiques, de
la mythologie, de la religion, rien de plus !
Pourtant, mon Maître m’a parlé plusieurs fois d’artéfacts Sith dont la puissance
était inimaginable !
— Et pour la suite ? demanda Iella en désignant de la main les autres dessins
qui continuaient de courir sur les murs.
Diva, improvisée maître de conférence, se plongea un moment dans leur
analyse, l’air pensif et le menton dans le creux d’une main.
— C’est difficile à dire… ça semble raconter des phases de l’histoire de la
planète… guerres… catastrophes… l’éternelle rengaine, une guerre, un sauveur,
un règne de prospérité… regardez ici, une femme qui tombe du ciel… elle a de
longs cheveux dorés… ça pourrait être l’une d’entre vous, ajouta-t-elle dans un
rire moqueur.
— Une cité prise par des hommes à tête de serpent, continua Sali.

238
Les gravures du temple en ruines

— Tu crois ? demanda Iella en s’approchant, ah oui… et cette femme semble


venir sauver la cité en massacrant tous ces reptiles sur jambes à l’aide d’un
bâton lumineux. Et là, elle est sur un Temple et semble combattre contre une
silhouette noire… qui représente peut-être le mal ?
— C’est l’éternelle lutte du bien contre le mal, railla Diva en interrompant leur
rêverie. C’est le passé pour les uns, le futur pour les autres… et des histoires à
dormir debout pour ceux qui ont la tête sur les épaules. Rien de moins, rien de
plus. Dites, ça fait des heures qu’on est là… vous n’avez pas faim ?
Iella ouvrit de grands yeux.
— Nous sommes au milieu d’un trésor archéologique fabuleux, et toi tu ne
penses qu’à manger ? Incroyable !
— Eh bien quoi ? Mon estomac ne se nourrit pas de dessins lui… pas comme
votre imagination. De toute façon, cela fait des millénaires que ces runes sont là
et vous aurez tout loisir de revenir les apprendre par cœur quand vous le
voudrez… ça vous fera votre petite escapade annuelle avec bivouac, danse avec
la piétaille et grillades au feu de bois !
Elle éclata de rire entraînant avec elle ses deux compagnes de visite.
— Bon, fit Sali, comme vous voulez… faisons demi-tour alors et ressortons au
grand air… c’est vrai qu’on respire mal ici quand même.
Elles refirent sans se presser le chemin inverse, flânant devant les
innombrables statues du bâtiment principal avant de revenir à la lumière du jour
qui leur fit cligner des yeux. Sali et Iella étaient devant et Diva à la traîne à
plusieurs mètres derrière.
— Alors, prête pour tes fiançailles ? demanda Iella sur un ton mi-figue mi-
raisin.
Sali soupira.
— Franchement ? J’en sais rien. Lier sa vie à un homme n’est pas une chose à
prendre à la légère, même si je sais que mon père désire par-dessus tout cette
union.
— Tu as quand même de la chance… Calem est un beau jeune homme, il a du
charme, il est gentil, attentionné… il ne manque pas d’humour… bref, il a ce que
toute femme bien dans sa tête recherche chez un mari, non ?
Sali regarda son double du coin de l’œil.
— Tu n’as qu’à l’épouser, toi, tant que tu y es, s’exclama-t-elle.
— Ça ne me dérangerait pas, affirma Iella le plus sérieusement du monde. Je
suis certaine qu’il ferait un très bon mari… et de plus, je l’apprécie énormément.
La princesse fronça les sourcils.
— Énormément… c'est-à-dire ? Tu as des sentiments pour Calem ?

239
L’eau de l’oubli

Son double hésita visiblement sur la réponse qui convenait de faire à cette
question.
— C'est-à-dire… en fait, tu n’as rien à craindre de moi… je ne compte pas te le
voler… il lui faut une princesse et moi je ne suis rien.
— Ne dit pas cela, s’insurgea Sali, d’abord tu es mon amie, ensuite tu es
quelqu’un de très bien et ton avis est très important pour moi… j’ai besoin de
savoir s’il y a quelque chose entre Calem et toi… et j’ai besoin d’entendre la
vérité.
De plus en plus embarrassée, Iella concentra son regard sur les pierres du
chemin et observa quelques secondes de silence. Ce fut alors que Sali remarqua
quelque chose qu’elle ressentait sourdement depuis plusieurs minutes.
— Tu sens ce silence ?
— Oui, il n’y a aucun bruit… pourtant le campement n’est plus très loin, voilà la
sortie des ruines.
— J’ai un drôle de pressentiment, avoua Sali en pressant le pas.
Les deux jeunes filles accélèrent leur marche et finirent le chemin au petit trot,
assaillies par une crainte indéfinissable. Lorsqu’elles contournèrent le dernier
muret qui leur masquait la vue sur le camp, elles s’arrêtèrent muettes d’horreur.
Au milieu de larges nappes de sang coagulé, gisaient les cadavres de leur
escorte, dont certains étaient affreusement découpés.
— Non ! cria la princesse en se ruant vers le corps du lieutenant Lyynx, suivie
d’Iella.
Affolées, elles s’agenouillèrent pour se pencher sur sa dépouille, espérant qu’il
était encore en vie.
— Que s’est-il passé ? demanda Iella.
— Il est mort, confirma Sali, le ventre perforé par quelque chose de brûlant…
ses chairs sont noircies et la plaie est comme cautérisée… qu’est-ce qui a pu faire
une chose pareille ?
Alors que les deux jeunes filles jetaient tout autour d’elles des regards effarés,
deux longues silhouettes surgirent du champ de ruines en se précipitant vers
leur position. Ils avaient l’allure d’un homme, mais leur tête ressemblait à celle
d’un lézard et leurs mains ne portaient que trois doigts écailleux et griffus. Ils
étaient vêtus d’une sorte d’armure noire, mélange de métal et de matière
synthétique et brandissaient une arme fine et longue comme une lance, dont le
bout entrouvert en quatre parties symétriques étincelait d’éclairs.
Comme ils arrivaient à quelques mètres d’elles, ils pointèrent leur arme vers
les jeunes filles encore à genoux pour tirer.

240
Les gravures du temple en ruines

— Non ! crièrent-elles en tendant leurs bras vers leurs agresseurs en un geste


de protection bien futile.
Au même moment, une force invisible souleva les deux hommes-serpents et
les projeta en arrière avec une force inouïe, qui les catapulta à plus de dix mètres
contre un muret. Sous l’impact, le mur s’effondra sur eux en les ensevelissant.
Muette d’étonnement, Sali regarda Iella avant de balbutier.
— Co… comment as-tu… fait cela ?
Les yeux écarquillés, son double écarta les mains devant elle pour les regarder
curieusement.
— Je n’en sais rien… tu crois que c’est moi qui ai fait ça ?
— Ben, c’est quand même pas moi ! Tu as des… pouvoirs magiques, c’est ça ?
Tu es une sorte de sorcière ?
Mais l’heure n’était pas à la discussion et la princesse reprit aussitôt en se
relevant.
— Où est passée Dolmie ?
— Elle était derrière nous tout à l’heure. Il a dû lui arriver quelque chose.
— Va chercher Kro’Moo, vite ! Moi, je vais voir où elle est, on se retrouve ici.
Ramassons leurs armes !
Sali s’empara du pistolet du pauvre lieutenant qui n’en aurait plus jamais
besoin tandis qu’Iella se ruait en direction du corral, attrapant au passage l’une
des armes du groupe de soldats taillés en pièces par la Sith.
Comme elle courait, deux autres hommes-serpents surgirent des ruines un peu
derrière elle et tirèrent avec leur lance. Iella effectua un roulé-boulé pour se
cacher derrière un rocher et ouvrit à son tour le feu sur les assaillants. L’un d’eux
tomba. L’autre imita la jeune fille, et s’abrita derrière un amoncellement de
pierres. Iella jaugea la distance qui la séparait des animaux. Une centaine de
mètres.

Sali avait rebroussé chemin et s’était précipitée dans le champ de ruines sur le
chemin qu’elle avait emprunté quelques minutes plus tôt, en appelant.
— Dolmie ! Dolmie, où es-tu ?
Un peu plus loin, elle aperçut une silhouette sortir de ce qui devait être un
mausolée et qui lui faisait de grands gestes de la main.
— Houhou, Sali, Iella, venez voir cette décoration !
La princesse arriva hors d’haleine sur elle et l’attrapa par le bras.
— Pas le temps, il faut déguerpir d’ici le plus vite possible.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Toute notre escorte a été massacrée…

241
L’eau de l’oubli

— Massacrée ? Quelle horreur…. Mais par qui ?


— Je ne sais pas, mais il faut filer alerter Calem, vite !
— Regarde ! Attention ! cria Diva en pointant du doigt quelque chose dans son
dos.
Sali se retourna et vit trois hommes-serpents qui fondaient sur elles.
— Abrite-toi ! cria-t-elle à l’encontre de la duchesse en la tirant par le bras vers
le bas pour qu’elle s’accroupisse comme elle-même venait de le faire.
Elle marcha à croupetons jusque à l’abri d’une grosse pierre et ouvrit le feu.
Sous la redoutable précision de son tir, les trois hommes tombèrent aussitôt.
Comme elle allait se relever, une dizaine d’ennemis arrivèrent à travers les
ruines, en arc de cercle, tout en tirant sur elle. Sali baissa la tête comme une
salve d’impulsions énergétiques passait juste au-dessus de son abri de fortune.
Puis, repassant la tête au-dessus de la pierre, elle fit feu à son tour plusieurs fois.
Chaque tir fit mouche et quelques secondes plus tard, la moitié du groupe
d’assaillants mordait la poussière. Les autres s’abritèrent de leur mieux. Des
ordres furent aboyés dans un langage incompréhensible. Leur chef semblait
vouloir que ses hommes avancent vers les jeunes femmes, mais ceux-ci
hésitaient devant la rigueur des tirs qui leur étaient opposés.
Diva soupira et songea. Bande d’incapables ! Elle est seule et vous êtes dix ! Il
faut vraiment que je fasse le boulot toute seule ?
Sali lui tournait le dos. Elle ne comprendrait probablement pas ce qui lui
arrivait et penserait que leur position avait été contournée par d’autres ennemis.
Étendant ses bras, elle inspira dans la Force pour y puiser l’énergie nécessaire, et
lança une bordée d’éclairs qui prirent en traître la princesse d’Austra. Celle-ci se
redressa en tressautant sous les convulsions de ses muscles. Sans hésiter, les
hommes-serpents firent feu tous ensemble, et la jeune fille s’écroula.

Deux autres hommes-serpents étant venus en renfort de celui sur lequel elle
tirait, Iella se trouvait à présent dans l’expectative. Soit elle restait là à échanger
des tirs avec ses agresseurs et s’il y en avait encore d’autres disséminés dans les
ruines, elle risquait vite d’être débordée, soit elle tentait sa chance vers l’enclos
naturel dans lequel les dragonnaux attendaient paisiblement. La seconde
solution à cette alternative était la plus sage bien que la plus périlleuse. Si elle
voulait s’enfuir de ce traquenard avec ses amies, il lui fallait arriver à s’emparer
d’une monture.
Respirant à fond, elle lâcha une série de tirs bien ajustés qui eut pour effet de
faire rentrer la tête aux assaillants avant de se relever et de sprinter vers les
animaux en zigzagant pour éviter l’inévitable riposte. Elle n’était plus qu’à une

242
Les gravures du temple en ruines

quarantaine de mètres de son but lorsque subitement, deux nouvelles


silhouettes noires surgirent de derrière un rocher à environ vingt mètres devant.
La jeune fille stoppa net sa course et posa un genou à terre pour viser
soigneusement avant de tirer. Les deux créatures s’effondrèrent. Sans perdre du
temps à se retourner, Iella se remit à courir. Elle n’était plus qu’à dix mètres de
l’enclos quand elle ressentit une onde de choc qui parcourut tout son corps et
elle s’immobilisa, ses jambes refusant de la porter plus loin. Ses muscles se
contractèrent et elle s’écroula en battant l’air des mains, étourdie, dans un état
second. Du coin des yeux, qu’elle tentait tant bien que mal de conserver ouverts,
elle aperçut comme dans un rêve les trois assaillants s’avancer avec le pas
tranquille du chasseur qui vient de terrasser sa proie. Luttant pour ne pas
s’évanouir, elle essaya de ramper mais son corps paralysé ne répondait plus à ses
sollicitations. Même les sons ne parvenaient plus jusqu’à son cerveau engourdi
et elle comprit que tout était perdu. Elle ne savait pas ce que ces créatures leur
voulaient, mais vu l’état dans lequel elles avaient mis les soldats de leur escorte,
il ne fallait rien en attendre de bon. Une larme coula du coin d’un œil encore
entrouvert, en songeant que sa liberté n’aurait duré qu’une dizaine de jours. La
seule chose qui lui fit garder un espoir bien mince, c’était que ses agresseurs
avaient tiré en mode paralysant, non pour la tuer, mais pour la neutraliser, ce
qui lui donnait une chance de survivre. Mais pourquoi ? La seule idée qui lui
traversa l’esprit ce fut qu’ils étaient venus pour enlever la princesse, future
reine, pour une rançon. Ensuite, tout se brouilla et se mélangea dans son
cerveau malmené. Il lui sembla distinguer une ombre noire qui bousculait les
hommes-serpents, puis elle se sentit comme enlevée dans les airs par une main
invisible et vit avant de s’évanouir le sol s’éloigner d’elle.

Diva se releva et poussa Sali du bout du pied afin de vérifier qu’elle avait bien
sombré dans l’inconscience, avant de faire un signe aux hommes-serpents qui
s’empressèrent d’accourir auprès d’elle.
— Bande de nuls, vous êtes vingt contre elle et vous êtes incapables de la
neutraliser ? Je me demande bien pourquoi je vous ai fait venir. Avez-vous eu
l’autre, sergent Krrol ?
— Je ne sais pas, répondit celui qui était le chef du groupe d’une voix
rocailleuse. Il amena son avant-bras gauche devant lui et l’un des doigts de son
autre main appuya sur le bouton d’une sorte de bracelet métallique.
— Arrakk krra lokktra mastrra, rugit-il presque.
La réponse ne fut pas plus intelligible puis il aboya encore quelque chose et
dévisagea la Sith avec une lueur de crainte dans ses yeux.

243
L’eau de l’oubli

— Elle s’est enfuie !


— Enfuie ? Comment a-t-elle réussi à s’enfuir ?
— Je ne sais pas Maîtresse.
Diva sentit la rage monter en elle et ses doigts se crispèrent. L’idée de
foudroyer ces êtres vils et incapables lui vint spontanément à l’esprit et elle fit
un effort pour se convaincre que ce n’était pas une bonne idée. Pendant qu’elle
réfléchissait, trois autres hommes-serpents arrivèrent en courant, vite
apostrophés par leur chef. Avec force gestes, l’un d’eux sembla expliquer ce qui
s’était passé puisque Krrol se tourna ensuite de nouveau vers la Sith pour
préciser.
— Ils l’ont paralysée, mais un dragonnal tout noir s’est abattu sur eux et les a
jetés à terre, puis il a pris le corps de la femme avec ses pattes et l’a emporté.
Kro’Moo ! L’animal s’est montré intuitif et intelligent ! Il va certainement
retourner à Édinu et il est trop tard pour tenter de le rattraper d’autant que
d’après sa maîtresse, il est l’un des plus rapides de son espèce, songea Diva.
Voilà qui modifiait ses plans.
— Il va falloir que vous rameniez la princesse à Dark Zarek sans moi, décida
promptement la Sith. Calem va être informé de cet enlèvement avant que vous
ne regagniez la forteresse. Il faut que je retourne à Édinu pour savoir comme le
roi va réagir. Retournons au campement et ramenez-moi l’un des dragonnaux de
l’escorte !
Un homme-serpent partit en courant pendant que les autres suivaient Diva qui
quitta le champ de ruines. Une fois près du feu éteint, elle se tourna vers le chef
de l’escouade.
— Il faut que j’ai l’air blessée… prends une pierre et frappe-moi avec, sur la
joue puis tire-moi dessus avec une décharge paralysante que mes vêtements et
mon corps en portent la marque.
Krrol la regarda rondement.
— Vous voulez que je vous frappe, Maîtresse ?
— Oui, imbécile, il faut que j’ai le visage en sang pour accorder du crédit à ce
que je dirai.
— Vous êtes sûre ?
— Oui, faut-il que j’utilise les grands moyens pour te convaincre ?
Le chef de l’escouade secoua négativement la tête et ramassa une pierre en
laissant transparaître un sourire sur sa gueule. Il se campa devant la Sith, prit son
élan et lui asséna un grand coup qui lui fit éclater la pommette et la tempe. Le
sang se mit à couler sur la joue meurtrie et Diva, qui n’avait laissé échapper
aucun cri ni aucun gémissement, l’essuya d’une main qui se macula de rouge.

244
Les gravures du temple en ruines

— Tire-moi dessus… à faible puissance !


Toujours souriant, le sergent à qui l’exercice commençait à plaire, pointa sa
lance sur la Sith, effectua un réglage et obtempéra. Diva s’était préparée au choc
en faisant appel à la Force pour résister à l’onde énergétique et maîtrisa tant
bien que mal la réaction musculaire qui s’ensuivit sous les yeux admiratifs de ses
troupes. Ensuite, elle ramassa de la terre poussiéreuse avec ses mains et en
macula ses vêtements des pieds à la tête avant de faire un signe de la main à
celui qui tenait un dragonnal par les rênes. Le soldat s’empressa de lui amener
l’animal qui s’abaissa docilement sur le ventre. Diva monta sur son dos et le fit se
redresser.
— Ramenez la princesse et attachez-là bien. N’oubliez pas ! Il la faut vivante au
Maître, et en bon état !
— Oui, Maîtresse, acquiesça le sergent.
Comme il se retournait pour rejoindre leurs montures qui attendaient à l’écart
du site, Diva l’interpela du haut de son dragonnal.
— Et… Krrol ?
L’homme-serpent se retourna vers la Sith d’un air interrogateur.
— Oui, Maîtresse ?
Celle-ci étendit ses bras et des éclairs fusèrent de ses doigts, projetant Krrol
par terre. Avec un sourire presque sadique, la Theelin lança des décharges
d’énergie durant plusieurs secondes, se réjouissant visiblement de voir
tressauter et se convulser le corps de la créature. Puis elle s’arrêta et lança à sa
victime.
— J’ai horreur qu’on me frappe avec le sourire… même quand c’est moi qui l’ai
demandé ! Compris ?
Serrant les dents, Krrol se releva douloureusement et répondit humblement.
— Compris, Maîtresse, je vous demande pardon.
Sans plus un mot, Diva tira les rênes de sa monture qui se mit à courir et
s’envola presqu’aussitôt pendant que deux hommes-serpents emportaient le
corps toujours inanimé de Sali. Les survivants de l’escouade se dirigèrent vers
leurs propres montures qui attendaient à environ cinq cents mètres de là,
derrière une petite falaise. Dix minutes plus tard, ils faisaient route vers la
forteresse du lointain désert de Sang.

245
17 - Tous les chemins sauf un.

Le rugissement des réacteurs s’estompa progressivement dès que les patins


eurent touché le sol en permabéton de la plateforme d’atterrissage. Hiivsha
bascula quelques interrupteurs, ramena deux manettes sur leur position neutre
et les moteurs s’éteignirent.
— Tu restes à bord, adressa-t-il à P2-A2 qui acquiesça en séquence de bips.
J’espère que je n’en ai pas pour trop longtemps.
Au pied de la rampe de sortie patientait un droïde d’accueil auprès duquel il
s’enregistra avant de s’éloigner. L’astroport, perché au sommet d’un
promontoire et situé au bord d’un précipice, était de taille modeste et s’ouvrait
sur le haut d’une vallée verdoyante encaissée entre de hautes montagnes. Sur la
droite, il emprunta un petit sentier qui cheminait le long de la falaise, avant de
s’enfoncer dans une gorge rocheuse sur les hauteurs de laquelle quelques
créatures poilues l’observèrent passer. Elles ne paraissaient pas hostiles, et
pourtant le contrebandier étreignit d’instinct la crosse de son pistolet durant
quelques minutes avant de se relaxer. Sur son chemin il croisa un groupe de Jedi
qui interrompirent brièvement leur discussion le temps de le saluer poliment
puis, un peu plus loin, deux charmantes novices qui lui adressèrent de non moins
charmants sourires. En passant sous l’arche de pierre qui marquait l’entrée du
sanctuaire, il s’arrêta pour profiter de cette vue toujours magique qui s’imposait
à ses yeux à chacune de ses visites. Le Temple était lové au creux d’un vallon qui
ressemblait à un immense jardin avec ses arbres fleuris et ses parterres de fleurs
multicolores. Ses trois grandes structures arrondies, sans angle, ajoutaient à la
douceur des lieux. Entièrement construit en matériaux locaux, il voulait
symboliser de par la pureté et la simplicité de ses formes, l'humilité, la sérénité
et la patience en reprenant à son compte les lignes dépouillées des châteaux
alderaanais. Sur les étendues herbeuses qui se répartissaient devant l’édifice de
part et d’autre d’un torrent écumeux, des groupes de personnes s’exerçaient au
maniement des armes, avec un sabre d'entraînement pour les plus jeunes ou un
vrai sabre laser pour les autres. Certains combattaient même les mains nues,
avec la seule Force pour arme, dans de petites arènes prévues à cet effet dont
quelques-unes étaient équipées de droïdes d’exercice. L’ensemble respirait la
vitalité et l’énergie de la Force vive. Le contrebandier laissa inconsciemment son
regard planer sur la colline qui surplombait l’arrière des bâtiments et d’où
s’élançait une cascade qui plongeait dans un lac qu’elle éclaboussait
246
Tous les chemins sauf un

gracieusement. Il soupira bruyamment. C’est au sommet de ce promontoire qu’il


avait étreint et longuement embrassé la jeune fille dont il était épris avant de la
quitter, et ils ne s’étaient pas revus depuis. Une bouffée d’émotion remonta en
lui, très vivace, à la mesure de l’effort qu’il lui fallut accomplir pour s’arracher à
cet instant de contemplation et ainsi reprendre sa route. Le chemin descendait
de façon presque abrupte jusqu’aux pelouses qui ceignaient le Temple Jedi de
Tython et il s’écarta avec précaution pour laisser passer une motojet montée par
un jeune Jedi dont la cape volait au vent.
— Ah, ces jeunes ! marmonna un vieil homme assis sur une pierre à deux
mètres de lui, toujours aller vite… peuvent pas marcher un peu non ? C’est
pourtant sain, la marche à pieds !
Enfin il arriva devant l’imposant édifice qu’il connaissait déjà pour y être venu
plusieurs fois depuis sa rencontre avec la Padawan. C’était là qu’il avait décidé
de venir chercher une aide hypothétique dont lui-même ne savait pas la forme
qu’elle pourrait prendre. Remontant la grande allée blanche qui menait aux
puissantes portes d’entrée, il continua d’observer de droite et de gauche
l’animation qui régnait en ces lieux.
Un vrai tableau champêtre, pensa-t-il avec un peu d’ironie en considérant que
tous ces enfants étaient formés à l’art de la guerre mais qu’on les appellerait les
« défenseurs de la Paix ». Enfin, beaucoup moins à présent que les temps avaient
changé, et que les Jedi s’étaient réfugiés sur leur planète « historique » pour fuir
en partie l’opprobre jetée sur eux, par une faction importante du peuple
républicain, après la signature désastreuse du Traité de Coruscant et le sac de la
ville éponyme perpétré par l’Empire Sith.
Les gardes à l’entrée l’arrêtèrent.
— Où allez-vous ?
— Je suis le capitaine Inolmo, et je souhaiterais m’entretenir avec le Grand
Maître Shan.
L’un des gardes fronça les sourcils.
— On ne peut pas déranger le Grand Maître pour un oui ou pour un non. Vous
n’êtes pas Jedi.
— Je sais, répondit Hiivsha en écartant les mains. Cependant, Maître Shan me
connaît et ne refusera pas, j’en suis certain, de m’écouter.
Après un bref échange de regards, le garde conclut.
— Entendu, adressez-vous au premier bureau en entrant à droite. Un employé
du Temple verra ce qu’il peut faire pour vous.

247
L’eau de l’oubli

Le contrebandier remercia et, sous le regard vigilant des deux gardes, se


dirigea vers la pièce qu’on lui avait assignée. Derrière un comptoir se dressait un
droïde de protocole qui le dévisagea de ses grands yeux ronds.
— Bonjour, messire, puis-je vous être utile en quelque chose ?
— Je souhaiterais une audience avec Maître Shan.
— Êtes-vous attendu ?
— Non, mais si vous m’annoncez, je suppose qu’elle consentira à me recevoir
dès que son emploi du temps le lui permettra.
— Bien, veuillez attendre, messire, je vais me renseigner.
Le droïde quitta le comptoir pour passer dans une pièce adjacente et disparut
à la vue du contrebandier durant deux ou trois minutes avant de réapparaître.
— Le Conseil est en séance, mais si vous voulez bien attendre, elle vous
recevra dès que celle-ci sera terminée.
Hiivsha fit oui de la tête.
— Dans ce cas, si vous voulez bien monter la rampe et attendre en haut à
droite devant la grande porte du Conseil…
— Merci, répondit le contrebandier, je connais les lieux.
— Alors, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne fin de journée,
messire.
Hiivsha répondit d’un petit signe de l’index, et quitta la proximité du comptoir
pour se diriger vers l’imposante double rampe qui montait symétriquement en
arc de cercle vers le niveau supérieur du Temple. Celle-ci entourait un immense
holocron qui lévitait au-dessus d’un socle de marbre et de métal, et cette vision
fascinait le contrebandier à chaque fois qu’il pénétrait dans le hall du Temple. Il
suivit l’objet des yeux un long moment alors même qu’il gravissait le côté droit
de la rampe. Parvenu en haut, il avisa un banc libre sur lequel il s’assit pour
attendre.
Mais au fond, qu’attendait-il de sa visite sur Tython ? Une aide ? Sous quelle
forme ? Était-il là parce qu’il avait l’impression que ces êtres surnaturels qui
maîtrisaient la Force et pliaient les lois universelles à leur volonté, avaient
réponse à tout, qu’ils savaient tout et voyaient tout ? Il secoua sa figure qu’il
avait enfouie dans le creux de ses mains pour réfléchir. Non, il se faisait de
fausses idées sur les Jedi et il le savait. Si les Jedi avaient été omniscients, ils
auraient prévu le traquenard d’Alderaan qui avait vu l’attaque de Coruscant par
la flotte Sith, alors que les diplomates se trouvaient sur cette planète —
considérée comme l’âme de la République — pour y signer un traité de paix.
Mais ils n’avaient rien vu venir ce qui montrait que leur pouvoir de vision n’était

248
Tous les chemins sauf un

pas aussi grand qu’on pouvait l’imaginer. Alors, quelle aide allaient bien pouvoir
lui apporter les Jedi ?
Occupé à ruminer des idées plus ou moins sombres, il n’entendit pas les portes
qui menaient à la salle du Conseil s’entrouvrir pour laisser la place à une femme
brune d’une extrême beauté, qui s’avança silencieusement vers lui.
— Vos idées sont bien noires pour un lieu aussi lumineux, lui dit-elle à voix
basse lorsqu’elle fut tout proche. Ravie de vous revoir, capitaine Inolmo.
Le contrebandier sortit de sa rêverie et leva la tête vers le Grand Maître de
l’Ordre avant de se lever.
— Bonjour Maître Shan, vous me voyez navré de ternir votre Temple avec mes
pensées… il est vrai qu’en ce moment, elles ne sont pas des plus réjouissantes.
— Je sais… répondit Satele en le prenant par le bras pour l’emmener plus loin.
Je crois savoir pourquoi vous êtes ici.
Hiivsha leva les sourcils.
— Je n’en attendais pas moins de vous… en même temps, cette déduction ne
demande pas énormément de clairvoyance non plus.
— C’est exact, capitaine. Quand on connaît l’amour que vous portez à une
certaine Padawan et qu’on sait que celle-ci a été portée disparue par les
autorités militaires, il n’est pas difficile de penser que vous êtes venu chercher
ici, sinon des réponses, du moins une certaine forme d’aide.
— On ne peut rien vous cacher, Maître Jedi.
Ils avaient emprunté un couloir orné de tentures et Satele Shan le fit entrer
dans un salon de taille modeste, plus propice à une discussion privée.
— Dans quelle mesure pouvons-nous vous aider, capitaine ? demanda Satele
en s’asseyant dans un fauteuil de velours vert, imitée par son hôte qui écarta les
bras en geste d’impuissance.
— À vrai dire, je n’en sais rien moi-même, avoua le contrebandier. J’ai
parcouru la partie de la galaxie dans laquelle Isil a disparu pendant plusieurs
semaines sans aucun succès. J’espérais détecter l’émission de sa balise de
détresse dont son vaisseau est équipé, mais rien. J’ai interrogé des centaines de
responsables de spatioports, sans plus de réussite. Je ne sais plus à qui ni à quoi
me vouer et j’espérais qu’à travers la Force vous pourriez… enfin, essayer de…
— Vous pensez qu’en nous concentrant nous pourrions tenter d’entrer en
contact avec la Padawan si elle est toujours vivante ? Ou au moins de la localiser
dans l’espace ?
Hiivsha plissa la bouche dans un sourire gêné.
— En fait, je ne sais pas si… mais oui… quelque chose comme ça.
Satele Shan croisa les doigts et posa les mains sur ses genoux.

249
L’eau de l’oubli

— Et qui vous dit que nous n’avons pas essayé lorsque nous avons appris sa
disparition ?
Le contrebandier laissa une expression de surprise glisser sur son visage.
— Je n’avais pas envisagé cette possibilité, en effet.
— J’ai essayé de trouver un indice dans la Force, entourée des meilleurs
voyants Jedi… mais hélas, nous n’avons rien trouvé, aucune connexion nous
emmenant vers elle. Soit elle nous a quittés, soit elle n’est plus en contact avec
la Force… et pourtant Isil avait une grande présence dans celle-ci…
— Alors tout est perdu ? laissa-t-il tomber avec un geste d’abattement.
Le Grand Maître ne répondit pas tout de suite. Mais elle reprit quelques
longues secondes plus tard.
— Comment le Defiance et vous-même avez-vous organisé vos recherches ?
Selon quels critères ?
Hiivsha fit un rapport détaillé à ce sujet au terme duquel Satele Shan se
plongea dans un état de méditation avancé qu’il n’osa pas interrompre. Pour
passer le temps, il détailla les lieux du regard. Ce n’était pas précisément la
décoration qu’il envisageait pour chez lui, si un jour il en avait un de « chez lui ».
Il voyait plutôt quelque chose de plus rustique, du bois sans doute, peu de métal
et pas de couleur dorée qu’il avait toujours trouvée trop prétentieuse. Soudain,
le Grand Maître sembla reprendre vie.
— Mon Maître disait que si on éliminait le possible, il restait l’impossible mais
qu’il y avait toujours des possibilités.
Hiivsha pensa que l’amiral lui avait dit la veille quelque chose du même acabit.
— Et donc ? fit-il d’un ton dubitatif.
— Vous devriez aller voir le Maître Go Xilopartha, un grand spécialiste de la
géophysique, de la galaxie et de tout ce qui touche à l’hyperespace. Il réétudiera
avec vous ces fameuses possibilités… peut-être que quelque chose vous aura
échappé… à vous et à l’ordinateur du Defiance ?
— Et où puis-je trouver ce savant ?
— Maître Go se tient habituellement dans l’aile nord des archives, au milieu de
ses holocartes et des représentations en trois dimensions de tous les recoins de
la galaxie.
Hiivsha se leva en cachant de son mieux une expectative mitigée.
— Merci Maître Shan, je m’en vais de ce pas trouver Maître Go.
— Que la Force soit avec vous, capitaine.
— Et avec vous, Grand Maître, répondit poliment le contrebandier avant de
prendre congé.

250
Tous les chemins sauf un

Quelques minutes plus tard il arpentait un dédale de couloirs qui menaient à


l’aile des archives dans lesquelles il pénétra. Il n’y avait pas grand monde. Seules
quelques personnes assises devant des tables de lecture, étudiaient
silencieusement des documents, un écouteur dans l’oreille pour ne pas déranger
leurs voisins. Une vieille femme aux cheveux gris, d’aspect revêche, s’avança vers
lui, les mains croisées dans les manches d’une bure terne.
— Je peux vous aider ? chuchota-t-elle d’une voix sèche.
— Je cherche… commença Hiivsha.
— Chut, plus bas ! le coupa-t-elle d’un ton d’institutrice effarouchée.
Le contrebandier obtempéra penaud.
— Veuillez m’excuser… Je cherche Maître Go… je-sais-plus-quoi.
— Maître Go Xilopartha, corrigea-t-elle en lui faisant les gros yeux comme s’il
avait dit une insanité. Il est dans le hall des cartes, mon garçon.
— Et où se trouve-t-il ce hall… s’il vous plaît, madame ?
— Vous pouvez me dire « Maître », répliqua-t-elle vertement. Vous traversez
la salle et au fond, la porte de gauche, puis vous suivez le petit couloir de gauche
et à l’intersection à droite, puis la deuxième porte à gauche.
Hiivsha se gratta énergiquement la tête en répétant.
— Au fond, gauche, gauche, droite deuxième gauche… merci Maître, je crois
que j’ai tout retenu.
— Tant mieux, c’est que vous avez une bonne mémoire… et c’est important
une bonne mémoire. Il faut la faire travailler régulièrement et lire… lire
beaucoup !
Le contrebandier hocha plusieurs fois la tête en s’éloignant.
— Merci… merci…
Puis il tourna les talons et marcha d’un pas rapide vers le fond de la salle en
maudissant le peu d’amabilité de l’archiviste. Exécutant de son mieux les
consignes qui lui avaient été données, il arriva effectivement devant une porte
sur laquelle un écriteau indiquait : planétarium.
Discrètement il poussa l’un des battants et pénétra dans un couloir sombre et
feutré duquel partaient deux escaliers en opposition. Il choisit celui de droite et
gravit lentement les marches en écoutant la musique lente et majestueuse qui
emplissait les lieux. L’escalier tournait sur la gauche et à son sommet, il
débouchait sur une passerelle qui courait tout autour d’une salle complètement
sphérique, et qui était située exactement à mi-hauteur de celle-ci. L’intérieur de
la sphère était plongé dans la pénombre mais ce qui remplissait les yeux, c’était
la myriade de points lumineux qui paraissaient flotter à travers tout l’espace du

251
L’eau de l’oubli

planétarium. Une représentation en trois dimensions de la galaxie ! C’était


magnifique et fascinant.
Le contrebandier resta un long moment à contempler ce spectacle féérique,
les mains appuyées sur la rambarde de sécurité. La galaxie se mouvait au gré
d’une personne se tenant au bout d’une autre passerelle, qui partait de celle sur
laquelle se trouvait Hiivsha, et s’avançait dans le vide jusqu’au centre de la pièce.
Cette personne, dont il ne distinguait que la silhouette, se tenait debout devant
un pupitre de commande qu’elle manipulait, faisant bouger la projection
holographique, zoomant et dézoomant selon qu’elle voulait afficher une petite
portion de l’espace galactique ou une partie plus importante. Parfois, les
planètes semblaient faire plusieurs mètres de diamètre et à d’autres moments,
elles n’étaient plus que des petits points perdus au milieu d’une infinité d’autres
points.
S’arrachant avec effort à cette contemplation quasi hypnotique, Hiivsha se
déplaça jusqu’à l’avancée de la passerelle pour s’approcher de l’opérateur des
lieux. Il remarqua alors que celui-ci, de fort petite taille, était juché sur un
tabouret pour pouvoir atteindre les commandes du pupitre.
— C’est magique, s’exclama le contrebandier d’un ton admiratif, c’est une
perspective différente de celle qu’on a lorsqu’on est réellement dedans.
La silhouette se retourna et à la lueur des boutons du tableau de commande,
Hiivsha put apercevoir le visage ridé d’un vieillard chauve arborant une
moustache et une barbe, blanches, longues et filandreuses, qui lui masquaient
tout le bas du visage. C’était le même vieil homme qui râlait contre les jeunes
une heure plus tôt, assis sur une pierre le long du sentier qui menait au Temple.
Ce dernier le regarda derrière de grosses lunettes très épaisses qui grossissaient
ses yeux d’une façon presque comique.
— Vous êtes pilote ? N’est-ce pas que vous n’aviez jamais vu la galaxie sous ce
jour ?
— Je dois l’admettre…
— Bien entendu, les jeunes courent partout à tout-va sans prendre vraiment le
temps d’observer ce qu’il faut. Ils foncent tête baissée sans réfléchir et sans
apprendre à connaître l’univers.
— La sagesse leur viendra avec l’âge, observa le contrebandier plein
d’indulgence dans la voix.
Le vieux se racla la gorge en le dévisageant soigneusement.
— Où êtes-vous né, mon garçon ?
— Sur Adarlon, pourquoi ?
L’homme se retourna vers son pupitre et ses doigts s’agitèrent. Il marmonna.

252
Tous les chemins sauf un

— Hum, amas de Minos…


Aussitôt, la galaxie commença à tournoyer, les étoiles et les planètes à défiler
puis à ralentir pour finalement s’arrêter de nouveau. Sous l’effet du zoom que le
vieillard activa, les objets célestes se mirent à grossir tout en avançant vers eux
et Hiivsha eut l’impression que c’était lui qui était projeté au cœur de la galaxie.
Il s’accrocha à la rambarde pour vaincre le mouvement involontaire de son corps
réagissant à la sensation visuelle induite. Il vit arriver vers eux une planète verte
et bleue qu’il identifia aussitôt, et qui se figea à deux mètres de lui en tournant
lentement autour de son axe. Il n’eut aucun mal à en reconnaître les continents
et les océans et retint difficilement l’envie qui le taraudait d’étendre son bras
pour la toucher de la main. Évidemment, il ne s’agissait que d’une holoprojection
et le contrebandier savait bien que ses doigts n’auraient rencontré que du vide…
et pourtant, c’était tellement réaliste qu’il serra le poing pour se dissuader de le
faire.
— Votre planète, fit le petit vieux, l’une des plus belles de la galaxie connue.
Hiivsha laissa transparaître un plaisir évident en entendant la réflexion du
géographe.
— Êtes-vous Maître Go ?
— Maître Go ? C’est bien moi, oui.
— Je m’appelle Hiivsha Inolmo… Maître Shan m’a dit que peut-être vous
pourriez m’aider.
— Vous aider ? Hum… si je le puis…
Le Jedi fronça les sourcils en attrapant une canne discrètement posée contre le
pupitre pour s’appuyer dessus les mains croisées, et leva la tête vers son visiteur
qui le dépassait de plus d’une tête et demi malgré son tabouret.
— J’ai perdu une amie dans la galaxie, commença Hiivsha maladroitement.
— Dans la galaxie ? répéta le Maître de sa voix éraillée par les années, la
retrouver va être bien difficile, j’en ai peur. Dites m’en plus jeune homme.
— Voilà, elle se trouvait à ces coordonnées…
Il avait tout en parlant sorti d’une poche son datapad et affiché le début du
rapport que l’amiral Narcassan lui avait communiqué.
— Cela aurait dû lui permettre d’arriver jusqu’à son point de rendez vous…
celui-ci…
Il montra de nouveau la tablette.
— Mais elle y n’est jamais parvenue. Et toutes les recherches pour la retrouver
sont restées vaines. Le Defiance…
— Le Defiance ? interrompit Maître Go.
— Oui, c’est son bâtiment d’affectation.

253
L’eau de l’oubli

— Votre amie, elle a un nom je présume ?


— Pardon, bien entendu… elle s’appelle Isil Kal’Andil.
Les yeux du Jedi s’agrandirent démesurément derrière ses lunettes.
— La Padawan de Maître Mahr ? La petite Isil ?
— Oui… enfin… petite, elle a bien grandi avec le temps.
Le contrebandier avait placé une main à la hauteur estimée de la taille de la
jeune fille.
— Bien sûr, bien sûr, fit le vieil homme… mais la taille ne fait pas tout. Il y a des
années que je ne la vois plus flâner dans ce planétarium… une enfant curieuse
des choses, très studieuse… elle voulait devenir une grande consulaire… mais je
suis certain qu’elle était une guérisseuse née. Continuez jeune homme !
— Je disais que le Defiance, enfin, l’ordinateur du bâtiment, a calculé toutes
les routes hyperspatiales envisageables par le calculateur de bord de son
vaisseau depuis ce point de départ. Ceci dans le cas où un tir l’aurait embrouillé
dans ses calculs.
— Un tir vous dites ?
— On lui tirait dessus au moment où elle a activé son hyperdrive.
Maître Go secoua la tête.
— Toujours fourrés là où il ne faut pas ces jeunes… enfin, si ce n’est pas la
guerre, ça lui ressemble. Continuez.
— Toutes ces routes ont été vérifiées mais personne n’a pu localiser Isil ni sa
balise de secours. J’ai personnellement passé les dernières semaines à sa
recherche…
Son abattement était visible et le vieil homme lui tapota l’épaule avec le bout
de sa canne.
— Allons, Inolmo, ne perdez pas espoir. Puis-je voir l’ensemble des routes
que… l’ordinateur du bâtiment a proposé ?
— Bien sûr, tout est enregistré ici.
Le Jedi prit la tablette et la posa sur le pupitre pour s’y connecter. La galaxie
reprit vie et se déplaça en tournoyant jusqu’à ce que le secteur en question soit
visible devant eux.
— C’est la bordure extérieure de notre galaxie, commenta le géographe. De
cet endroit en effet, peu de routes hyperspatiales sont envisageables.
Il pianota sur les nombreuses touches de son poste de commande, et passa
des doigts secs sur le grand écran translucide qui se tenait verticalement devant
lui, en affichant de multiples données et schémas complexes pour qui ne savait
pas les déchiffrer. À chacune de ses sollicitations, la galaxie réagissait dans le

254
Tous les chemins sauf un

planétarium et des traits lumineux de différentes couleurs apparaissaient,


partant tous d’un même point. Quand il eut terminé, il se retourna vers Hiivsha.
— Ces routes que vous avez explorées… les voilà toutes.
Le contrebandier contempla longuement les traits lumineux qui couraient
entre les étoiles et les planètes et hocha la tête.
— C’est cela même, en effet.
— Savez-vous, jeune homme, qu’un ordinateur aussi puissant soit-il, ne fait
que résoudre les problèmes qu’on veut bien lui poser ?
— Heu… sans doute, oui, j’imagine.
— Si vous demandez à une machine de vous tracer toutes les routes
hyperspatiales de la galaxie qu’a pu emprunter une personne depuis un point
donné, elle le fera consciencieusement.
— Ben oui, encore une fois… c’est ce qu’on a fait.
Le Jedi baissa la tête pour la secouer avant de se remettre à pianoter sur son
pupitre, sa canne sous le bras. Alors qu’il finissait ses manipulations
compliquées, un nouveau trait naquit au départ du centre de convergence de
tous les autres et traversa la vaste salle jusqu’à butter contre son mur sphérique.
— Qu’est-ce que… commença le contrebandier.
— Une possibilité, répondit le Jedi.
— Mais ce trait sort de la galaxie ! s’exclama Hiivsha.
— Certes, acquiesça Maître Go souriant sous cape. Cela n’a rien d’impossible.
— Mais l’ordinateur…
— La machine a fait ce que vous lui aviez demandé, le coupa malicieusement le
vieux Jedi, c'est-à-dire qu’elle vous a donné toutes les routes possibles de la
galaxie… pas celles en dehors de celle-ci. Moi, je viens de lui demander de les
afficher… toutes.
Il paraissait satisfait de lui-même comme un enfant qui vient de jouer un bon
tour à quelqu’un.
— Mais il n’y a rien au bout ! persista Hiivsha. Pourquoi y aurait-il une route ?
De nouveau, le vieux Maître baissa la tête qu’il secoua de droite à gauche en
marmonnant quelque chose d’incompréhensible. Puis saisissant sa canne, il en
tapota le torse de son interlocuteur en martelant.
— S’il y a une route, c’est qu’il y a quelque chose au bout !
Puis il s’affaira une nouvelle fois sur ses boutons et son écran tactile.
— Je vais réduire notre petite galaxie… face à l’univers, elle n’est pas grand-
chose de toute façon, n’est-ce pas ?
Pendant qu’il parlait, les étoiles devinrent de plus en plus petites et se
rapprochèrent considérablement les unes des autres comme si elles avaient

255
L’eau de l’oubli

voulu s’amalgamer. Subitement, semblant sortir du mur que frappait le dernier


rayon, apparut une masse orangée qui flottait dans l’air de la salle. On aurait dit
des nuages informes constituant un amas aux contours flous.
Hiivsha, bouche bée, ne put s’empêcher de dire.
— Une nébuleuse !
— Un amas de gaz et de poussières interstellaires, oui.
— Mais il n’y a aucun système stellaire !
— Qui sait… lâcha Maître Go en prenant un air mystérieux. Si cette route
existe dans les archives, c’est que quelqu’un l’y a introduite… même si cela
remonte à plusieurs milliers d’années. Peut-être alors y a-t-il quelque chose là-
dedans.
— Quelque chose ? Vous voulez dire, des étoiles ? Des planètes ?
— Compte-tenu de l’étendue estimée de cette nébuleuse, pourquoi pas ?
murmura le vieil homme appuyé sur sa canne.
— Mais dans ce cas, si quelqu’un a inscrit cette route dans vos archives…
pourquoi n’aurait-il pas marqué également les corps astraux qui existeraient
dans ce secteur ?
— Hum… je ne sais… peut-être ont-ils été effacés volontairement… si jamais ils
ont existé…
Hiivsha remarqua les symboles qui gravitaient autour de la forme orangée.
— HX 107, c’est son nom ?
— Son code de référencement oui. Mais si vous voulez lui donner votre nom, il
faudra y aller et y découvrir quelque chose d’inconnu à ce jour, suggéra
malicieusement le Jedi en cachant son sourire dans ses mains toujours croisées
sur sa canne.
— Y aller ? Pourquoi pas.
— Périlleux… très périlleux… comme voyage. Les nébuleuses sont connues
pour abriter des forces électromagnétiques puissantes qui peuvent endommager
irréversiblement n’importe quel vaisseau non préparé pour cela.
Hiivsha réfléchissait intensément.
— Et si on prépare le vaisseau ? fit-il en se frottant les cheveux de ses mains.
Maître Go le regarda du coin de l’œil.
— Hum… possible… mais ça reste dangereux, oui.
— Si Isil a été projetée là-bas, je dois y aller… je ne pourrais plus fermer l’œil
de la nuit si je n’allais pas vérifier… penser que peut-être je l’aurais abandonnée
à son sort si loin de chez elle…
— Si proche d’elle êtes-vous ? demanda le vieil homme en tendant son cou
pour regarder son interlocuteur dans les yeux.

256
Tous les chemins sauf un

Hiivsha sourit maladroitement et fit une grimace gênée.


— Tout porte à le croire.
Le vieux Jedi prit un air préoccupé en secouant la tête.
— Amoureux d’une Padawan… quelle drôle d’idée vous avez eu là, Inolmo.
Le contrebandier esquissa un geste d’excuse avec ses mains.
— Que voulez-vous, Maître Go, on ne choisit pas toujours là où ça frappe.
— Et ça va vous mener où, hein ? L’Ordre n’est pas fait pour cela…
Hiivsha grimaça.
— Je sais… on n’arrête pas de me le répéter… je vais finir par le croire, ajouta-
t-il avec un rire forcé.
Le vieil homme le frappa de nouveau doucement avec sa canne.
— Allons, allons… vous avez tout le temps pour penser aux conséquences de
votre inconséquence, oui. Et puis, il y a bien des Jedi qui se marient…
Hiivsha souleva ses deux sourcils avec étonnement.
— Ah oui ? J’ignorais.
— Mais ils ne sont pas bien vus de l’Ordre… tenez par exemple, les Jedi
Corelliens… on les appelle aussi les Jedi verts à cause de leur uniforme…
— Je ne connaissais pas ce groupe… ils se marient vous dites ?
— Oui, et ils peuvent même former leurs propres enfants à l’utilisation de la
Force… mais…
Il baissa la voix et regarda machinalement à droite et à gauche comme un
enfant coupable de quelque faute, qui s’assure que personne ne l’a vu.
— Ne répétez pas ce que je viens de vous dire… et surtout ne dites pas que
c’est moi qui vous ai raconté un truc pareil !
Puis il lui adressa un clin d’œil rassurant.
— C’était pour vous remonter le moral et vous rappeler qu’il y a toujours…
— Des possibilités ! s’exclama Hiivsha en riant. Je vais commencer à connaître
cette maxime par cœur !
Puis plus sérieusement.
— Vous pensez qu’un vaisseau bien préparé a une chance de traverser la
nébuleuse ?
Le vieillard pinça les lèvres d’un air dubitatif.
— Je ne suis pas spécialiste des vaisseaux spatiaux, biaisa-t-il, ma spécialité,
c’est la cartographie. Quelqu’un de compétent dans ce domaine, il va vous falloir
trouver.
— C’est que, sur Tython, je ne connais pas grand monde.
— Dans ce cas, essayez auprès de Maître Jal Pallus. Le connaissant, il doit être
dans son atelier de prédilection à l’astroport. C’est un grand spécialiste de ces

257
L’eau de l’oubli

engins spatiaux que vous aimez tant à piloter. D’aucuns prétendent que grâce à
la Force, il parvient à communiquer avec eux.
— Avec eux ? Vous voulez dire, avec les vaisseaux ?
— Plutôt avec leur calculateur, oui…
Maître Go haussa les épaules avec un sourire malin et conclut.
— Ce ne sont que des galéjades destinées à mystifier les visiteurs trop crédules
et colportées par des apprentis facétieux, sans aucun doute. Mais vous aider… il
devrait pouvoir, oui.
— Je ne sais comment vous remercier, Maître Go, fit Hiivsha en s’inclinant
poliment devant le vieil homme.
— Retrouvez la Padawan, Inolmo… pas plus… pas moins.
Après s’être assuré que les coordonnées du saut hyperspatial menant jusqu’à
la nébuleuse était enregistrées sur son datapad, Hiivsha se retira alors même
que Maître Go s’était replongé dans les commandes de son pupitre comme un
chef d’orchestre dans sa partition.

Pensivement, le contrebandier quitta le Temple Jedi et retourna d’un pas


pressé à l’astroport situé sur le plateau à flanc de falaise. S’étant renseigné, on
lui indiqua un atelier où plusieurs droïdes s’affairaient autour d’un chasseur de
classe Defenseur sous la maîtrise d’œuvre d’un grand gaillard blond aux cheveux
coiffés en une courte brosse.
— Pas comme ça, K12, tu montes ce truc à l’envers ! Y’a quoi qui cloche dans
ta programmation ?
Le contrebandier s’approcha pour interpeler l’homme au bleu de travail
recouvert de taches de graisse.
— Pardon de vous déranger, je cherche le Maître Jal Pallus.
Son interlocuteur se retourna, les sourcils froncés, en s’essuyant les mains
dans un vieux chiffon presque aussi noir que ses doigts.
— C’est moi, qui le demande ?
— Je m’appelle Hiivsha Inolmo et c’est Maître Go qui m’a adressé à vous.
— Vous avez toute mon attention… tant que ces droïdes ne recommencent
pas à faire des âneries.
Hiivsha montra les droïdes du doigt.
— Ces modèles ne valent pas un bon astromécano.
— Je ne puis qu’être d’accord avec vous et vous êtes le plus heureux des
pilotes d’avoir la chance d’en posséder un.
— Comment savez-vous que je suis pilote ?

258
Tous les chemins sauf un

— Je vous ai vu arriver dans votre YT-1100… j’ai vu aussi une série P2


bichonner votre carrosse spatial, et j’en ai conclu qu’il était avec vous.
— C’est exact. Il s’appelle P2-A2 et c’est l’astromécano de la Padawan Isil
Kal’Andil.
À l’évocation de ce nom, Jal jeta négligemment son chiffon sur un bidon au
milieu d’un tas d’outils avant de se diriger l’air préoccupé vers une caisse de
laquelle il sortit deux bières corelliennes.
— Vous en voulez une ? proposa-t-il en tendant une boite vers le
contrebandier.
— Volontiers, accepta Hiivsha en prenant la canette.
L’homme s’assit sur les marches d’un escabeau au sommet duquel trônait une
boite à outils et décapsula sa bière dont il but une longue gorgée avec une
évidente satisfaction.
— Ah, fit-il en claquant la langue, je commençais à avoir un goût de liquide
hydraulique dans le gosier. Isil Kal’Andil avez-vous dit ? Oui, je vois qui c’est. Une
Padawan… blonde, cheveux longs… et élancée… peut-être est-elle chevalier à
présent non ?
Hiivsha fit non de la tête. Jal reprit.
— Je vis un peu à l’écart du Temple, ma passion…
Il montra les chasseurs répartis dans le hangar.
— … est ici, parmi ceux que certains appellent des tas de ferraille volants.
Peuh !
Il ramena sa bière à la bouche et la vida en à peine trois larges gorgées avant
de s’essuyer les lèvres d’un revers de main.
— Ainsi c’est son astromécano... voilà pourquoi il me disait quelque chose ce
droïde. Il n’y en a pas beaucoup par ici. Il était à Maître Beno Mahr, si ma
mémoire est fiable, avant qu’il ne se fasse tuer. J’aimais bien Beno… un Jedi un
tantinet anticonformiste comme il en faudrait plus dans l’Ordre.
Hiivsha ne répliqua rien. Le grand gaillard paraissait être un drôle de Jedi. Ses
muscles saillants prouvaient une forme physique exceptionnelle et les tatouages
sur ses biceps indiquaient à n’en pas douter qu’il avait fricoté avec certaines
unités spéciales des commandos de la République. En le dévisageant, il pensa
qu’il devait avoir entre quarante et quarante-cinq ans.
— Vous n’êtes pas venu me voir pour débattre sur un comparatif de modèles
de droïdes je suppose, monsieur Inolmo.
— Appelez-moi Hiivsha, ce sera plus court.
— Comme vous voulez. Une autre bière ?

259
L’eau de l’oubli

Le contrebandier regarda celle qu’il tenait dans la main et qu’il n’avait pas
encore entamée.
— Merci… je n’ai pas tout à fait fini la mienne.
— Pas de problème, marmonna Jal en se saisissant d’une autre canette qu’il
décapsula dans la foulée.
— À dire vrai, j’ai besoin d’avoir votre avis éclairé sur la possibilité de traverser
une nébuleuse avec Choupy, mon vaisseau.
Pallus qui était en train d’avaler sa bière se mit à tousser violemment et en
recracha une partie sur le sol bétonné du hangar.
— Sérieusement ? parvint-il à articuler d’une voix éraillée.
— Oui, totalement.
Le Jedi montra du pouce l’YT-1100 qu’on apercevait plus loin dans un autre
hangar.
— Vous avez sérieusement appelé votre vaisseau Choupy ?
Il se mit à rire et à tousser en même temps en tapant de la main sur l’un de ses
genoux. Hiivsha prit un air vexé.
— Choupy quatrième du nom… le premier cargo de ce modèle que j’ai piloté
s’appelait déjà comme ça… pourquoi auriez-vous voulu que je change de nom ?
Je m’y suis habitué et à présent, je ne me vois pas lui en donner un autre !
Là-dessus, il vida sa bière d’un trait sous l’œil étincelant du Jedi qui riait
toujours.
— Choupy… elle est bien bonne !
Ce dernier s’essuya les yeux avec un bout de sa manche le temps de se calmer.
— Bon, après tout, vous avez le droit de lui donner le nom que vous
souhaitez… alors pourquoi pas Choupy !
Avec un immense sourire il tendit une nouvelle bière à son visiteur le temps
pour lui d’en prendre une troisième.
— Donc, vous voulez traverser une nébuleuse avec… Choupy.
Cette fois-ci il maîtrisa le rire qui ne demandait qu’à sortir en se mordillant les
lèvres.
— Quelle nébuleuse ? demanda-t-il en redevenant plus sérieux.
— Une nébuleuse codifiée HX107.
Le Jedi eut une moue de dépit.
— Connais pas.
— Elle est située en dehors de la galaxie et nous ne savons rien d’elle sinon
qu’elle est immense. Je veux aller en son sein voir s’il elle masque un système
stellaire et même une ou plusieurs planètes.
— Pourquoi ?

260
Tous les chemins sauf un

— Pour savoir si dans pareil cas, le vaisseau d’Isil ne s’y serait pas égaré.
Pour le coup Maître Pallus redevint totalement sérieux.
— Il lui est arrivé quelque chose ?
— Elle a été portée disparue à la suite d’un saut hyperspatial qui a mal tourné.
La seule route que nous n’avons pas explorée c’est celle qui mène dans cette
nébuleuse. Aussi, je ne dois rien négliger… même si les chances de la trouver là-
bas sont quasiment nulles.
— Et je ne vous demanderai pas pourquoi vous tenez tant à la retrouver… ce
sont pas mes affaires.
Le Jedi se gratta le cou d’un air pensif en émettant un léger sifflement.
— Pfiou… une nébuleuse… en théorie pourquoi pas… mais c’est bourré de
champs électromagnétiques qui vont bousiller vos circuits électroniques.
— Et si je les isole ?
— C’est un boulot considérable.
— D’accord. Supposons que j’éteigne toute l’électronique de bord sauf les
circuits essentiels que j’aurais au préalable isolés.
— Hum… moui… pourquoi pas… mais même bien isolés, vous risquez de les
griller en traversant, et alors, adieu le billet retour ! Vous avez drôlement intérêt
à la retrouver là-bas sur un petit paradis où vous pourrez vivre le reste de votre
vie en élevant vos nombreux enfants !
Il se mit à rire imité par le contrebandier à qui cette idée plaisait fortement.
— Ne me tentez pas, Maître Pallus.
— De grâce, appelez-moi Jal plutôt que de me donner pompeusement du
« Maître par-ci », « Maître par-là ». Laissez cela à ceux du Conseil qui se jettent
du « Maître » à la figure à longueur de journée. Évidemment, vous pouvez
toujours doubler les circuits essentiels de… Choupy — il ne put s’empêcher de
sourire largement en le disant — pour espérer revenir ou même emporter des
pièces de rechange en priant pour que le circuit qui cramera ne soit pas celui
auquel vous n’aurez pas pensé. Si vous voulez, je peux vous aider à le préparer
votre vaisseau !
Ce fut au tour du contrebandier d’arborer un immense sourire.
— Je n’en demandais pas tant, Jal, et j’accepte avec grand plaisir.
— Mettons-nous au travail sans tarder alors, il va nous falloir plusieurs jours de
boulot avant que vous soyez prêt pour votre sauvetage suicide !
Le Jedi donna à son visiteur une grande bourrade sur l’épaule qui lui fit
renverser le reste de sa bière, avant de crier vers les droïdes.
— Laissez tomber tout ça et suivez-moi ! On a un vaisseau à mettre en ordre
de bataille de toute urgence !

261
18 - Le puits sans fin

Kro’Moo était bien trop rapide pour n’importe quel autre dragonnal, aussi eut-
il été impossible de le rattraper même si cette idée avait effleuré les hommes-
serpents. Au bout d’une dizaine de minutes, il se cacha intelligemment au fond
d’un canyon en posant délicatement la jeune fille sur un lit de verdure. Puis il alla
jusqu’à un torrent tout proche pour prendre de l’eau dans sa gueule et revint
pour la laisser s’écouler sur le visage de la jeune fille inconsciente. Le liquide frais
rappela Iella à la vie et elle ouvrit péniblement les yeux en se tenant le front.
— Aïe, ma tête, se plaignit-elle en regardant tout autour d’elle pour essayer de
bien comprendre sa situation.
Le dragonnal remuait la queue et dodelinait de la tête en poussant de petits
cris rauques.
— Calme-toi Kro’Moo… je sais… ils ont dû enlever ta maîtresse.
L’animal gémit tristement comme s’il avait saisi la portée de ses paroles.
— Mais ne t’inquiète pas, reprit-elle aussitôt en lui caressant le bout du
museau, je suis certaine qu’ils nous voulaient vivantes. Ils ne lui sera fait aucun
mal.
Avec une évidente impatience, le saurien se coucha sur le ventre pour inviter
Iella à monter sur lui, visiblement désireux de reprendre la route.
— Oui, tu as raison, il faut aller chercher du secours, prévenir Calem de ce qui
vient de se passer.
Elle s’installa sur lui, s’harnacha solidement, se couvrit chaudement avec le
vêtement spécial qui se trouvait sous chaque siège et mit son masque pour
respirer.
— Allez Kro’Moo, aussi haut et aussi vite que tu peux ! Rentrons à Édinu !
Une demi-douzaine d’enjambées plus tard, les puissantes ailes les arrachaient
du sol et l’animal montait en flèche dans le ciel bleu au maximum de l’altitude
qu’il pouvait atteindre et qui lui permettrait de donner toute la vitesse dont il
était capable.
*
* *
Ficelée comme un saucisson et solidement attachée sur le ventre en travers du
siège du milieu, étroitement surveillée par l’homme-serpent qui se tenait
derrière elle, Sali eut un voyage pour le moins douloureux et inconfortable qui
dura jusqu’à la tombée du jour. Dans les couleurs flamboyantes que jetait l’étoile
262
Le puits sans fin

d’Édéna sur le désert de Sang, le paysage, à l’arrivée sur la sinistre forteresse


encastrée dans la montagne en bordure d’un étroit précipice, était sublime. Les
dragonnaux amorcèrent un large virage et descendirent pour disparaître comme
absorbés par l’imposante construction de métal et de pierre.
À peine étaient-ils posés à l’abri des hautes murailles qu’on la traîna sans
ménagement, les mains liées dans le dos, par de longs couloirs et d’étroits
escaliers, jusqu’à une grande salle. Au fond de celle-ci, une silhouette
encapuchonnée dans un habit noir se tenait debout devant une grande
cheminée dans laquelle crépitait un feu, sans doute en prévision de la fraicheur
qui emplissait les nuits du désert. L’une des deux créatures qui la tenaient par les
bras, la projeta violemment à terre à peine arrivés à quelques pas du maître de
céans. Elle gémit en se recevant rudement sur une épaule.
— Sauvages ! grimaça-t-elle en tentant de se remettre d’aplomb.
L’homme se retourna et Sali vit briller ses yeux gris clair.
— Sergent Krrol, où sont les autres ? questionna-t-il à l’adresse d’un des deux
hommes-serpents.
— Elles se sont enfuies, Maître, grogna le sous-officier en baissant ses yeux
globuleux.
Le Sith serra les poings et les dents. Comme d’habitude, pensa-t-il
rageusement.
— Est-ce bien la princesse, pas son double, que vous me ramenez ?
Le sergent fit oui de la tête.
— Sûr et certain, Maître !
Diva ayant supervisé l’opération, il n’avait pas lieu d’en douter. Il aurait quand
même préféré détenir les deux sosies pour donner plus de poids à ses
revendications.
— Qu’est-ce que vous me voulez ? demanda avec morgue Sali parvenue à se
remettre sur ses jambes. Vous savez que je suis la future reine d’Édéna, je
présume donc que vous savez également à quoi vous vous exposez pour m’avoir
enlevée et avoir massacré mon escorte ?
— Ne prenez pas ce ton avec moi, ma petite, répondit l’homme d’une voix
étonnamment pleine de retenue, ici, vous n’êtes rien qu’une jeune femme sans
défense soumise à mon bon vouloir. Sachez que je peux vous écraser d’un seul
geste de cette main.
Tout en prononçant ces paroles, il leva un poing qu’il serra dans le vide, et
immédiatement elle ressentit une impitoyable étreinte lui écraser la gorge.
Instinctivement, elle voulut porter ses mains à son cou mais elles étaient liées
dans son dos. Alors qu’elle commençait à étouffer dans un râle, elle se rendit

263
L’eau de l’oubli

compte que ses pieds ne touchaient plus le sol. Sali se débattit un instant en
remuant les jambes dans le vide puis lentement, elle se sentit revenir sur le
marbre froid de la pièce et l’étreinte se desserra pour disparaître petit à petit.
L’homme ouvrit son poing et laissa son bras retomber le long de son corps. Sali
toussa plusieurs fois, le temps de reprendre son souffle, le cœur battant. Quel
est donc le pouvoir de cet homme qui peut tuer d’un geste si simple ? pensa-t-
elle. Elle se sentit perdue et vulnérable dans cette forteresse, si loin de tout ce
qui lui était cher.
— Ce n’est qu’un petit échantillon de mon pouvoir, reprit calmement le Sith
avec un léger sourire tout en abaissant sa capuche sur ses épaules, dégageant
ainsi l’intégralité de sa tête. Veuillez donc ne pas abuser de ma patience et tout
ira bien pour vous.
— Qu’est-ce donc ? De la magie ?
L’homme ricana.
— Allons, nous ne sommes pas dans un conte pour enfant. Il s’agit ici de la
Force, celle qui a créé l’univers et qui l’habite. Elle est partout autour de nous et
les êtres qui y sont sensibles peuvent la plier à leur volonté. Cela peut leur
octroyer des pouvoirs incommensurables. Songez donc… une vague de force
invisible qui dévaste tout sur son passage ; une poussée qui propulse dans les
airs son ennemi…
Comme quand les hommes-serpents nous ont attaquées Iella et moi, pensa
aussitôt la jeune fille qui revoyait les deux créatures s’envoler pour s’écraser sur
les rochers.
— Et une personne… sensible… comme vous dites à cette Force, comment
doit-elle faire pour apprendre à s’en servir ? s’enquit-elle d’une petite voix
intéressée.
Zarek prit l’air satisfait de quelqu’un qui parle à un auditoire éminemment
attentif à ses propos.
— Le mieux évidemment, c’est d’avoir un enseignant, un Maître qui
enseignera au disciple la voie de la Force, comment intérioriser ses sentiments,
les canaliser dans la Force pour pouvoir l’employer. C’est une maîtrise très
difficile à acquérir même s’il est des exemples de personnes ayant appris seuls à
s’en servir… des autodidactes si j’ose dire.
— Mais en pratique, ça se passe comment ?
— On se concentre et on essaye de sentir la Force vivante autour de soi pour
ne plus faire qu’un avec Elle… il faut ressentir son énergie et la canaliser selon ce
qu’on veut qu’elle fasse. Quand on est puissant dans la Force, on repousse les
limites de l’impossible, on peut voir l’avenir, lire dans les pensées, influencer les

264
Le puits sans fin

esprits faibles, bouger des objets immenses… j’ai envie de dire qu’il n’y a pas de
limites à ce qu’on peut faire accomplir à la Force !
Il s’était enflammé tout seul au fil de sa tirade comme un professeur passionné
qui répond à des élèves curieux de tout savoir. Mais il s’arrêta, et le silence
retomba autour d’eux quelques instants.
— Que voulez-vous de moi ? s’enquit la jeune fille d’une voix qui ne tremblait
pas.
— De vous ? Rien ! Laissa tomber l’homme avec un rictus sarcastique en
s’éloignant pour se rapprocher du repas, qu’une étrange créature bleue était en
train de servir dans leur dos sur une grande table.
— Je ne comprends pas alors… pourquoi m’avoir fait enlever ? interrogea la
princesse en le suivant mais de l’autre côté de la table.
L’homme ricana sans répondre en s’asseyant, avant d’attraper une coupe
dorée pour se servir du vin d’une carafe visiblement en or. Tranquillement, il en
but une gorgée qu’il prit soin d’apprécier en le roulant dans sa bouche, avant de
reposer délicatement le récipient.
— Le royaume d’Édinu vous a toujours laissé en paix depuis que vous habitez
cette…
Sali montra les hauts murs des yeux.
— … forteresse inhospitalière. Pourquoi briser maintenant le statu quo au
risque d’inciter le roi à venir avec son armée pour raser ces murailles ?
Zarek se mit à rire en s’essuyant élégamment la commissure des lèvres à l’aide
d’une serviette brodée.
— Mais ma petite, le roi voudrait le faire qu’il ne le pourrait pas…
Il s’enfonça dans son fauteuil et croisa négligemment les jambes sur lesquelles
il posa ses mains.
— Enfin, je devrais plutôt dire, qu’il ne le pourrait plus, continua-t-il. Il aurait
fallu qu’il me déloge de ce caillou il y a plusieurs années… avant que mon armée
ne devienne aussi puissante que la sienne. Sans compter que les forces de cette
dernière sont éparpillées sur tout le territoire du royaume alors que la mienne
est tangible et cohérente, prête à répondre à mes ordres. Aujourd’hui, cette
forteresse est inexpugnable et toutes les forces du royaume ne suffiraient pas à
la prendre d’assaut. Il se pourrait même qu’un jour ce soit moi qui abatte les
murs de votre chère capitale.
— C’est donc la guerre que vous désirez ? demanda Sali sceptique.
— Hum… pour l’instant, non, princesse. Je cherche quelque chose de différent
auquel je me suis mis à tenir de plus en plus au fur et à mesure que le temps
passait.

265
L’eau de l’oubli

— Quelle est donc cette chose ?


Le Sith se mit à rire avec retenue et adressa un geste à Krrol.
— Détachez-la, sergent, qu’elle puisse se joindre à moi pour le repas. Sroot !
lança-t-il à l’adresse de la créature bleue qui apportait les premiers plats aidé par
deux esclaves Twi’lek, un couvert pour notre charmante invitée !
Le sergent saurocéphale s’empressa d’exécuter les ordres et ôta les entraves
de la prisonnière. Celle-ci frotta ses poignets douloureux avant de s’assoir,
acceptant implicitement l’invitation silencieuse que lui adressa le Sith en lui
désignant d’un geste de la main, le siège situé en face de lui.
Une Twi’lek s’approcha d’elle et versa du vin dans la coupe que le serviteur
venait de poser devant elle. Sali n’avait rien bu depuis le matin et ne put résister.
Une quinte de toux succéda à l’absorption du breuvage qui irrita sa gorge
desséchée.
— Ce vin ne vous convient pas ? demanda l’homme en fronçant les sourcils.
Sali toussa encore deux ou trois fois avant de pouvoir répondre.
— Non, il est délicieux… mais fort… je n’ai pas l’habitude.
— Pardonnez-moi, j’en ai un plus doux et plus fruité si vous le désirez.
— Vraiment merci, mais celui-ci fera l’affaire… c’est la première gorgée la plus
difficile.
— C’est ce qu’on dit.
La Twi’lek posait à présent devant la princesse une assiette de crudités des
plus vives couleurs qui semblaient de première fraicheur.
— Je suppose qu’il ne s’agit pas là de légumes de votre jardin ? observa-t-elle
en pensant à l’aridité des lieux.
— Détrompez-vous, il y a ici des crevasses au fond desquelles coule de l’eau
cristalline et que j’ai fait recouvrir de terre riche pour en faire mon potager…
j’adore les légumes frais… de la bonne terre, de l’eau… le soleil et l’humidité font
le reste. J’en dispose toute l’année.
— Un tyran jardinier, railla malgré elle Sali, décidément, on gagne à vous
connaître. Vous ne m’avez toujours pas dit ce que je faisais ici.
— C’est vrai, je ne vous l’ai pas dit. Mais finissons d’abord notre repas en
bavardant comme des gens civilisés. Vous savez ce que Lama Arti’N disait sur les
conversations de repas ?
— Qui ?
— Lama Arti’N voyons, le poète universel d’Édéna… il est mort il y a deux
mille…
Il calcula en marmonnant de façon inintelligible.

266
Le puits sans fin

— trois cent cinquante… quatre ans… tous les écoliers connaissent ses
poésies… « L’Astre du jour », « Le chemin rouge », « La fleur fanée »…
Sali secoua négativement la tête.
— Je suis désolée…
— C’est impensable, une femme de votre rang qui ne connaît pas le grand
Lama Arti’N … même moi qui ne suis pas d’Édéna, j’ai appris son existence en
étudiant votre histoire littéraire. Vous me voyez surpris.
Sali s’étonna.
— Pas d’Édéna ? Que voulez-vous dire ?
— Ah, c’est vrai, s’exclama Zarek, vous ne connaissez rien de ma petite
histoire. Bah, après tout, il faudra bien que vous l’appreniez tôt ou tard… Je ne
suis pas né sur Édéna.
— Mais alors, vous venez d’où ?
Il montra le haut avec son index.
— De la proche galaxie.
— Vous voulez dire qu’il y a autre chose au-delà de la grande nébuleuse ?
— Bien entendu… l’univers, ses galaxies innombrables, avec des milliards de
milliards de systèmes stellaires, de planètes, d’astéroïdes, de nébuleuses, etc.…
des corps astraux en tous genres. Et pas très loin d’ici, si je puis me permettre ce
raccourci, ma galaxie de naissance.
— Mais comment êtes-vous arrivé ici ?
— Avec un vaisseau pardi… qui n’a pas apprécié son passage à travers votre
nébuleuse. Il s’est écrasé il y a dix ans… et depuis, je suis prisonnier de cette
fichue planète sans espoir d’en repartir. Si seulement, vous n’aviez pas
abandonné l’ère technologique que vous avez connue il y a des milliers
d’années… peut-être aurais-je pu le réparer. Mais non, vous avez, si j’en crois
mes lectures, régressé à tout va… quelle stupidité !
Sali ne trouva rien à répondre et resta un moment la bouche entrouverte.
— Alors, je me suis dit qu’il faudrait que je me trouve un petit travail dans le
coin… genre, prendre possession de la planète, asseoir mon pouvoir dessus…
dans ma galaxie, on connaît les gens de mon espèce sous le nom de « Sith ».
— Sith ? répéta Sali, ça signifie quoi ?
— Ce terme désigne une caste de puissants guerriers qui savent utiliser la
Force vivante de l’univers pour en tirer des pouvoirs extraordinaires.
— Et il y a beaucoup de ces personnes qui savent utiliser cette… Force ?
— Trop… si vous voulez mon avis. Évidemment, à l’échelle de la galaxie, ce trop
se traduit en un tout petit groupe d’êtres de différentes espèces. Il y a aussi une
secte d’empêcheurs de tourner en rond qu’on appelle des chevaliers Jedi.

267
L’eau de l’oubli

— Jedi ? Comme des Sith ?


— En moins puissants, je dois bien l’avouer en toute modestie… mais je
suppose que vous expliquer la différence entre les uns et les autres prendrait
trop de temps. Je dois dire que sur votre petite planète, j’ai bien l’impression
d’être le seul à savoir utiliser la Force ce qui me donne par conséquence, un net
avantage sur ses habitants.
Il n’était pas encore temps pour lui d’ajouter qu’il avait une apprentie qui avait
les mêmes pouvoirs que lui. Chaque pièce du puzzle viendrait en son temps.
— Je ne… comprends pas… balbutia Sali en réfléchissant, vous voulez vous
servir de ce pouvoir pour asservir toute une planète ? C’est démentiel ! Il ne peut
pas être assez puissant pour vaincre tous les pays, toutes leurs armées, toutes
les populations qui se dresseront contre vous ? Quel bénéfice en retireriez-
vous ?
Zarek laissa échapper un rire plutôt mondain.
— C’est que vous ne connaissez pas l’ivresse que procure le pouvoir, ma belle.
Il n’y a rien de plus… jouissif que d’asservir les êtres faibles à ses désirs. La
faiblesse ne mérite qu’une chose : l’esclavage. Moi, Dark Zarek, je deviendrai
ainsi le Maître incontesté d’Édéna. L’Empereur Dark Zarek !
Comme il avait dit tout cela sur un ton presque badin, Sali se demanda un
instant si somme toute, l’homme ne plaisantait pas. Mais même si ses yeux
pétillaient de malice en parlant, il paraissait tout de même sérieux.
Sérieux, il le devint encore plus lorsqu’il reprit.
— Sous mon impulsion, nous reprendrons le développement technologique
perdu il y a trop longtemps. Nous construirons des vaisseaux capables de
traverser votre nébuleuse et je retournerai sur Korriban avec ma nouvelle
puissance… à moins que je ne la détruise avant, et l’Empereur avec, pour mieux
prendre sa place. Tout dépend de la réalité de ce que je cherche et de sa
puissance réelle.
— Mais enfin, de quoi s’agit-il ? s’inquiéta Sali qui avait du mal à suivre le Sith
dans son délire.
Zarek observa minutieusement sa prisonnière avec une curiosité palpable et
aussi, un sentiment diffus qu’il ne savait expliquer. Cette jeune femme le
fascinait, mais il n’aurait pas su dire pourquoi.
— Vous êtes allée visiter le Temple en ruines de la vallée des Milles Eaux,
n’est-ce pas ?
La princesse hésita un instant avec de répondre.
— Heu… oui… en effet… puisque c’est là que vos sbires nous ont attaqués.
— Vous avez vu la crypte ?

268
Le puits sans fin

— Bien entendu…
— Vous avez étudié les gravures et les dessins qui en ornent les murs ?
Sali fit oui de la tête en se taisant.
— Rien ne vous a frappé dans ce que vous avez vu ?
Sa prisonnière réfléchissait intensément en se demandant où l’homme voulait
en venir. Puis, subitement, elle crut avoir compris et exprima son idée à voix
haute.
— Le rayon ? L’artéfact ? C’est ça que vous voulez ?
Le silence qui suivit, jumelé au large sourire de satisfaction que Zarek afficha
sur son visage, fut assez éloquent pour qu’elle considère avoir eu sa réponse. Elle
reprit dans un souffle.
— Mais voyons, ce ne sont que des dessins, de la mythologie… le symbole
d’une création remontant à des temps antiques… ça n’a jamais existé !
Le Sith prit le temps de boire une coupe de vin et d’avaler quelques bouchées
d’une viande que Sroot venait de lui servir avant de se décider à reprendre la
conversation.
— Si vous saviez tout ce que j’ai pu découvrir comme puissance dans certains
artéfacts oubliés… dans certains holocrons… vous seriez surprise ma petite. Si ce
que dit cette légende a un fond de vérité, il y aurait quelque part sur cette
planète un engin extragalactique dont la puissance ferait frémir l’Empereur Sith
lui-même ! Une machine qui utiliserait la Force et les composants d’une
nébuleuse pour créer des étoiles et des planètes… ou, pourquoi pas, pour les
détruire ! Imaginez le résultat si on projetait de la matière créatrice d’une étoile
directement sur une planète habitée.
La princesse pensa que, curieusement, la duchesse de Tamburu avait eu la
même réflexion devant les gravures du Temple.
— C’est horrible, gémit Sali en posant une main sur ses lèvres, ce serait un
génocide.
— Non pas, mais un renouveau. La vie à la place de la vie. Une nouvelle vie
dont je serais le Maître incontesté. Si un tel pouvoir existe, l’Empire Sith, la
République Galactique et même Mandalore devront plier le genou devant moi.
Paradoxalement, il n’y avait aucune exaltation dans sa voix alors qu’il énonçait
ce qui pour lui était simplement une éventualité. C’était comme un scientifique
expliquant un phénomène plausible et ses conséquences logiques. Sali ne décela
ni haine, ni colère, ni excitation dans son discours au ton plus que mesuré,
presque badin, et elle se fit la remarque qu’il n’en était que plus effrayant.
— Voyez-vous, ma petite, je suis persuadé qu’un tel artéfact ne peut être
dissimulé que dans le Temple d’Édin, et je ne parle pas des ruines que nous

269
L’eau de l’oubli

évoquions il y a un instant, non. Je parle du Temple actuel, celui dont personne


ne connait l’emplacement. Celui que les prêtres ont rallié il y a des millénaires
lorsqu’ils sont partis de la vallée des Mille Eaux. Et, tenez, je suis également
persuadé qu’ils ont quitté ce lieu lorsqu’ils ont découvert cet artéfact… peut-être
même, le temple qui abritait cet artéfact, ce qui expliquerait leur décision de
déménager subitement sans aucune raison historique… qui justifierait aussi le
secret dont a été dès lors entouré l’emplacement du nouveau Temple alors que
l’ancien était accessible à tous.
Le silence éloquent de Sali prouvait que les mots du Sith sonnaient juste à ses
oreilles et l’expression sidérée de son visage était plus qu’expressive en cela.
— J’ai donc juste besoin qu’on me mette dans le secret en me disant comment
me rendre jusqu’au Temple, conclut Zarek d’un ton volontairement naïf, qu’il
appuya d’un geste en présentant les paumes de ses mains à son invitée forcée.
— Et seul le roi peut vous mettre sur le bon chemin… murmura Sali qui
commençait à comprendre les raisons de sa présence dans les lieux.
Zarek avait achevé son assiette que Sroot s’empressa d’enlever. Il observa la
princesse en soulevant un sourcil de reproche.
— Vous n’avez guère touché à votre repas… vous n’avez donc pas faim ?
— Je dois dire que vous m’avez plutôt coupé l’appétit, si tant est que le fait de
me retrouver prisonnière de quelqu’un comme vous ne me l’ait pas coupé
avant ! persifla Sali.
— Oh, je décèle une pointe d’agressivité dans votre jolie voix, releva Dark
Zarek d’un ton goguenard, pourtant, comme vous semblez l’avoir compris, il n’y
a rien de personnel contre vous dans ma démarche.
— Cela change-t-il quelque chose à ma situation ?
Le Sith se leva de table en laissant tomber négligemment sa serviette à côté de
l’assiette après s’être soigneusement essuyé la bouche.
— Évidemment non, j’en ai bien peur. S’il ne s’agissait que de moi, je vous
aurais offert une hospitalité à la hauteur de votre rang, mais malheureusement,
afin de faire plier votre cher futur époux, je vais devoir prendre des mesures qui
vont, à mon grand regret et sans nul doute, vous déplaire.
Il frappa des mains pour attirer l’attention du sergent Krrol qui se tenait à
l’entrée de la pièce.
— Oui, Maître ? demanda-t-il en se précipitant dans la salle.
— La princesse a fini de manger. Désormais, elle n’aura plus droit à rien tant
que je n’aurai pas obtenu satisfaction. Conduisez-la au puits perdu !
— Bien Maître.

270
Le puits sans fin

Le premier geste de Sali fut de se débattre lorsque les deux soldats


l’attrapèrent par le haut des bras pour l’arracher à sa chaise, mais devant la
fermeté de la poigne qui l’enserrait, elle fut vite convaincue de l’inutilité de
lutter. Elle lança un dernier regard de défi à ce fameux « Sith » dont elle
n’appréhendait pas encore tous les contours, avant d’être poussée vers la sortie.
Les gardes lui firent descendre un escalier de pierre en colimaçon et à sa grande
surprise, elle se rendit compte que Zarek les suivait.
L’escalier n’en finissait plus de tourner sur lui-même comme s’il avait voulu
s’entortiller jusque dans les entrailles de la planète. Il était éclairé à intervalles
réguliers par des spots encastrés dans la pierre humide. Puis ils arrivèrent dans
une salle d’où partaient trois couloirs. Ils prirent l’un d’eux et marchèrent en
silence environ deux cents mètres avant de déboucher dans ce qui semblait être
un corps de garde. En passant, Sali aperçut une pièce dans laquelle elle put
apercevoir des hommes allongés sur des lits superposés, et d’autres qui jouaient
aux cartes autour d’une table. Ce fut ensuite un nouveau couloir, puis encore un
escalier et un corridor plus sombre. Leurs pas résonnaient dans le silence qui les
accompagnait et Sali pouvait entendre son cœur battre puissamment dans sa
poitrine. Plus ils descendaient, plus elle avait l’impression qu’elle ne sortirait
jamais vivante de cet endroit. C’était comme un sombre pressentiment qui
l’oppressait et qui s’ajoutait au contact mortifiant des mains des deux reptiles
qui enserraient ses bras comme des étaux.
Au bout de longues minutes de marche dans les souterrains, ils arrivèrent dans
une salle rectangulaire où débouchait un autre escalier. Mais ce ne fut pas vers
lui qu’ils continuèrent. Face à eux se trouvait une lourde porte blindée que le
sergent Krrol ouvrit par l’intermédiaire d’un levier dans le mur.
— Vous êtes arrivée, dit-il de sa voix éraillée en la poussant dans le dos.
Ils débouchèrent dans une vaste salle ronde au plafond voûté qui devait
culminer à plus de vingt mètres de hauteur. Tout en haut sur une petite portion
de sa circonférence, deux ouvertures barreaudées donnaient à penser que
durant la journée, un peu de lumière pénétrait dans les lieux. C’était l’arrivée de
deux conduits d’aération qui débouchaient à l’extérieur à flanc de falaise.
— Nous sommes au fond du donjon primitif de la forteresse, expliqua soudain
Zarek qui n’avait pas prononcé une parole durant tout le trajet depuis la salle à
manger. Cette partie des fortifications est la plus ancienne, construite
vraisemblablement, il y a cinq ou six mille ans lors de la Guerres des Races qui
ensanglanta la planète durant plus de trente ans.
À l’entendre parler de sa voix calme et dépassionnée, on aurait pu croire à un
simple guide commentant une visite historique à quelques touristes venus visiter

271
L’eau de l’oubli

les lieux. Les yeux de Sali errèrent un instant tout autour d’elle. Ce qui frappait
tout d’abord, outre la rotondité de l’immense pièce, c’était le gouffre rond qui
en occupait le centre. Il devait bien faire une trentaine de mètres de diamètre.
Une masse noire qu’on devinait profonde et peut-être, pour un esprit imaginatif,
sans fin. C’était comme un œil gigantesque qui regardait vers le haut. Au centre
de ce gouffre, il y avait une colonne de pierre qui s’arrêtait à la même hauteur
que le trou béant. Elle avait une largeur qui ne devait pas excéder cinq mètres et
aucune rambarde ne la protégeait du vide. Tout autour de la salle s’ouvraient ce
qui était visiblement des cellules fermées par des grilles, en renfoncement par
rapport au gouffre de deux ou trois mètres, ce qui laissait une sorte de chemin
de ronde qui permettait de faire le tour du trou tout en donnant accès aux
cellules. Il n’y avait personne à l’intérieur.
— Ce chef-d’œuvre architectural, continua Zarek, est, comme vous pouvez le
constater, une prison de forme plutôt originale. Je vous laisse imaginer combien
de prisonniers récalcitrants ont pu être précipités dans la noirceur de ce gouffre,
dont les profondeurs se perdent dans les soubassements de la montagne contre
laquelle est érigée la forteresse. Quelle profondeur a-t-il ? Je n’en sais rien moi-
même. On n’entend pas le bruit d’une pierre jetée dedans… c’est tout dire. Vous
avez remarqué la plateforme circulaire formée par la section de la colonne qui
en occupe le centre. Il s’agit tout bonnement d’une cellule sans barreaux où l’on
pouvait sans doute entasser une poignée de prisonniers…
Il se tourna vers la princesse d’Austra pour achever sa phrase.
— Ou une seule.
Sali ne put maîtriser un geste involontaire de recul qui l’amena contre le
sergent Krrol.
— Non, fit-elle en secouant la tête, vous n’allez pas…
Sans répondre, Zarek s’approcha d’un autre levier qui saillait d’entre deux
pierres à droite de la porte blindée par laquelle ils étaient entrés. Aussitôt, un
bruit de métal qui frotte et grince se fit entendre presque sous leurs pieds et une
passerelle métallique sortit de la bordure du gouffre, en saccadant, pour
s’avancer vers la colonne centrale. Quelques secondes plus tard, elle reliait
l’endroit où ils se tenaient avec cette dernière.
— Non, répéta Sali visiblement terrifiée.
Le sergent Krrol la poussa dans le dos d’un geste qui enlevait toute ambiguïté à
la situation et qui traduisait les intentions du Sith qui ne put s’empêcher de dire
d’un ton sarcastique.
— Si vous avez le vertige, essayez de bien rester au centre.

272
Le puits sans fin

Sali sentait ses jambes se dérober sous elle en tremblant, mais la main de fer
de l’homme-serpent la poussait inexorablement vers le bord du gouffre. De là où
elle se trouvait, la passerelle paraissait si étroite qu’elle pensa ne jamais pouvoir
la traverser sans tomber. Sa résistance fut vaine et sous la poigne impérieuse du
soldat, ses pieds finirent par se poser sur le métal qui oscilla légèrement sous son
poids.
— Pitié, lança-t-elle en tournant son visage ravagé par la peur vers le Sith.
Zarek lui adressa un petit geste d’encouragement avec la main.
— Allez-y, vous ne risquez rien. Ça paraît fragile comme ça, mais en fait c’est
suffisamment solide. Ça ne s’écroulera pas. Restez bien au centre et ne regardez
pas en bas… surtout ne regardez pas en bas.
Sali inspira profondément pour puiser en son for intérieur les forces suffisantes
pour faire front. Ne cède pas à la peur, se dit-elle en avança une jambe. La peur
occulte l’esprit et empêche de raisonner. Laisse tes sentiments de côté et va de
l’avant. Pour le reste, on verra plus tard.
Lentement, en fixant ses yeux au centre de la plateforme à atteindre, elle
avança presque comme un automate, le cœur et la respiration à l’arrêt, pour
traverser le vide noir qui semblait vouloir l’aspirer. Ce n’est que lorsqu’elle fut
parvenue de l’autre côté qu’elle sentit de nouveau son cœur battre dans sa
poitrine et elle exhala longuement en s’asseyant, les jambes flageolantes, au
centre de sa prison sans barreaux.
Aussitôt, accompagnée de son bruit métallique, la passerelle se rétracta pour
disparaître dans la pierre de l’autre côté du précipice, rappelée par le sergent
Krrol qui venait d’abaisser le levier.
— Vous vous sentirez ici comme chez vous, lança Zarek d’une voix puissante
pour être sûr qu’elle entende bien ses paroles. Mais cet endroit recèle d’autres
surprises. Voulez-vous que je vous montre ?
Si les yeux pouvaient tuer, il serait sans doute tombé raide mort, foudroyé par
le regard que lui lança sa prisonnière. Mais aussi durs que furent ses yeux, il
continua d’un ton léger.
— Voyez-vous ces quatre boules suspendues autour de l’endroit où vous vous
tenez, très chère ? Elles ont une fonction très particulière. Je vais vous montrer.
— Ce n’est pas la peine, répondit Sali, je vous crois sur parole.
— Oh, mais vous semblez ne pas avoir perdu votre sens de l’humour… ou est-
ce de la morgue que je sens dans votre voix ? Je sais que vous êtes une personne
curieuse… même si vous ne connaissez pas Lama Arti’N, railla-t-il avec un sourire
moqueur. Une personne de votre rang, de votre classe, se doit de connaître les

273
L’eau de l’oubli

choses, aussi ne voudrais-je pas vous laisser sans vous offrir la lumière de la
connaissance.
— Par pitié, grinça Sali, vous êtes désespérant. Finissons-en avec ce petit jeu et
épargnez-moi vos sarcasmes. Plus vite vous en aurez fini, plus vite je serai
débarrassée de votre pitoyable présence.
Le Sith émit un petit rire.
— Pitoyable ? Ce n’est pas très gentil tout ça… Bon, je suis sûr que ça va vous
plaire.
Il s’était rapproché d’un autre levier qui cette fois, se trouvait à gauche de la
porte d’entrée.
— Êtes-vous prête, ma jolie ? lança-t-il avant d’abaisser légèrement ce dernier.
Aussitôt, des éclairs jaillirent des quatre sphères en direction de la plateforme
sur laquelle se tenait Sali. Elles ondulèrent dans l’air, se tortillèrent en
progressant jusqu’à la jeune fille sur laquelle elles se rejoignirent. Un hurlement
de douleur retentit dans la prison comme la prisonnière était traversée par les
champs électriques. Elle sentit ses muscles se tétaniser douloureusement et une
onde la ravager de l’intérieur. Son corps fut pris de convulsions incontrôlables et
il lui sembla que ses yeux allaient être éjectés de leur orbite. Puis soudain tout se
calma et elle se retrouva étendue à terre, les bras en croix.
Zarek avait relevé le levier et était revenu vers le bord du précipice.
— Ce n’était là qu’une petite décharge de démonstration. On peut aller
beaucoup plus loin… mais tout le monde ne le supporte pas. Nos ancêtres
étaient imaginatifs, n’est-ce pas ?
Il se tut quelques secondes comme on attend une réponse de politesse dans
une conversation courtoise. Mais rien ne vint, hormis le regard haineux que lui
adressa sa victime après s’être rassise de nouveau.
— Bon, reprit-il, fin de la conversation je présume ? Je reviendrai vous voir
sous peu… il ne faudrait pas que votre fiancé… ou presque fiancé, ne puisse jouir
du spectacle. J’imagine qu’il se montrera plus loquace que vous lorsque je lui
aurai fait ma petite démonstration avec sa promise comme vedette du spectacle.
Sans rien ajouter de plus, il quitta les lieux suivi des deux sauriens bipèdes et la
lourde porte se referma dans un écho sinistre.
Complètement choquée, Sali se recroquevilla sur elle, passant ses bras autour
de ses genoux fléchis contre sa poitrine et demeura là, prostrée et perdue au
centre de cette étrange prison, en frissonnant à cause du courant d’air frais qui
remontait du puits sans fin.
*
* *

274
Le puits sans fin

Les trois breeay mantas se posèrent lourdement sur l’endroit le plus dégagé du
plateau, alors que le crépuscule pointait à l’horizon. Un groupe de personnes
descendit de la première pendant que de la seconde jaillissaient une vingtaine
de commandos de la Garde royale lourdement armés qui sécurisèrent
immédiatement le site. La troisième, configurée en centre de soins mobile, était
vide et attendait de recevoir les corps des soldats tués le matin même à défaut
de survivants à soigner.

L’alerte avait été donnée à peine Kro’Moo posé dans les jardins du palais. Un
garde qui l’avait aperçu avait aussitôt été prévenir le monarque que quelque
chose d’anormal se passait : le dragonnal de la princesse Sali revenait sans
escorte. Iella avait alors sauté de l’animal et couru à la rencontre d’un petit
groupe qui arrivait vers elle. S’écroulant dans les bras du roi, elle put faire un
bref récit de ce qu’elle avait cru comprendre : comment le campement avait été
attaqué par des hommes-serpents qui, après avoir massacré leur escorte, lui
avaient tiré dessus alors qu’elle courait vers les dragonnaux, et comment
Kro’Moo lui avait vraisemblablement sauvé la vie ou du moins épargné d’être
elle-même enlevée.
Jarval n’avait pas perdu de temps. Il avait aussitôt fait préparer trois breeay
mantas dont une sanitaire, et une escorte armée pour partir le plus rapidement
possible sur les lieux du drame, pendant que Iella recevait quelques soins légers
pour panser les plaies qu’elle s’était faites en tombant. Alors que l’expédition de
secours allait s’envoler pour l’aéroport de la ville où attendaient les mantas, un
autre dragonnal en approche fut cause d’un nouveau remue-ménage. Cette fois,
c’était la duchesse de Tamburu qui arrivait, le visage ensanglanté par du sang
coagulé. Elle était visiblement mal en point. Elle raconta comment elle avait été
frappée par ses agresseurs et laissée inanimée, et comment lorsqu’elle avait
repris ses esprits, il n’y avait plus personne sur les lieux. On l’emmena à l’hôpital
du palais pour la soigner, et l’expédition partit rejoindre les breeay mantas,
avant de prendre l’air à bord des immenses créatures volantes qui firent le trajet
en haute altitude bien plus rapidement que des dragonnaux.

Jarval progressa rapidement vers le campement qu’on apercevait à une bonne


centaine de mètres, suivi du roi et du détachement composé d’enquêteurs et de
médecins légistes. Lorsqu’ils furent arrivés à l’aplomb des tentes, le capitaine de
la Garde porta une main à sa bouche.
— Quelle horreur ! laissa-t-il échapper en contemplant quatre corps mutilés,
taillés en pièces.

275
L’eau de l’oubli

— Capitaine, le lieutenant Lyynx est ici ! cria une femme en combinaison


blanche intégrale qui transportait une trousse médicale.
Aussitôt, Calem et Jarval convergèrent vers l’endroit où le corps du lieutenant
gisait dans la pâleur de la mort.
— Pauvre Jim, murmura le capitaine, qu’est-ce qui a pu le terrasser ainsi ?
La femme examina soigneusement le corps sans vie, le retournant
précautionneusement avant de répondre prudemment.
— À première vue, je dirais qu’on lui a transpercé l’abdomen avec… je ne sais
pas trop quoi… une lame brûlante qui aurait cautérisé la plaie ? Mais… pas une
lame… en tout cas, pas quelque chose de tranchant comme une épée… c’est
autre chose… je n’ai jamais rien vu de tel comme blessure.
— C’est peu ou prou le discours qu’a tenu le légiste qui a examiné le corps des
gardes du Comte de Fartia, observa Jarval qui décidément se tenait informé de
bien plus de choses que ne l’exigeait son poste.
— Ah oui ? fit le roi pensivement. Ce pourrait-il que ce soit le même assassin ?
Jarval esquissa un geste d’ignorance pendant que le légiste se relevait pour
aller examiner les autres cadavres. Calem et le capitaine suivirent.
— C’est pareil pour les autres… d’évidence c’est la même… arme… chose… qui
les a tués. Quelque chose dégageant une énergie redoutable, comme un laser…
ou du plasma… capable de découper un corps sans effort en brûlant tout sur son
passage… regardez ces chairs calcinées au niveau de la découpe… et celle-ci est
droite, elle n’a pas failli en buttant sur les os, non, tout est découpé de façon
rectiligne.
Jarval maîtrisa un haut-le-cœur et détourna son regard en cherchant un peu
plus loin une profonde inspiration d’air non vicié.
— Ou les assassins utilisaient tous le même modèle d’arme, ou il n’y avait
qu’un seul tueur, observa Calem en le rejoignant.
— Pourtant, mademoiselle Budhaasio a précisé que les hommes-serpents qui
les ont attaquées utilisaient des lances à énergie comme nous en possédons,
objecta le chef des enquêteurs qui centralisait les informations que ses hommes
venaient lui transmettre au fur et à mesure de leurs découvertes. Ce ne sont
donc pas eux qui ont tué ces soldats.
— D’autres agresseurs ? Bizarre, remarqua Jarval. Pourquoi d’abord un groupe
d’assaillants aurait-il neutralisé les gardes pour qu’ensuite un autre groupe s’en
prenne à trois jeunes femmes non armées ? Ça ne tient pas debout.
— Je suis de votre avis, Capitaine, reprit le chef enquêteur. Il n’y avait peut-
être qu’une seule personne parmi les assaillants qui utilisait ce… cette arme à
plasma ou à quoi qu’elle soit…

276
Le puits sans fin

— Quelqu’un de bien redoutable si à lui tout seul il a pu tuer treize soldats de


la Garde royale pourtant bien entraînés, objecta le roi en jetant un regard de
biais vers son ami. Qu’en penses-tu Jarval ?
— Il a pu les avoir par traîtrise… peut-être que les hommes le connaissaient et
ne se sont pas méfiés jusqu’au moment où il a été trop tard ?
La circonspection se lisait sur leur visage et chacun savait bien qu’ils
conjecturaient en vain en l’absence d’éléments tangibles à se mettre sous la
dent.
La nuit commençait à tomber, et les corps furent ramenés vers la troisième
manta à la lueur de puissants projecteurs qui inondaient les lieux de leur lumière
crue.
— Aucune trace de la princesse Sali, Sire, commenta le chef enquêteur alors
qu’ils se dirigeaient vers les énormes animaux. Il est évident que c’était elle
l’objectif de leur mission.
— Venus pour l’enlever ? Mais dans quel but et qui sont ces créatures ?
— Peut-être pour obtenir une rançon, Votre Majesté… c’est votre future
épouse après tout… Quant à savoir qui ils sont, il va nous falloir attendre qu’ils se
manifestent… et ils se manifesteront, vous pouvez en être certain, Sire…
— Est-ce un coup de la forteresse du Désert de Sang ? On dit qu’il y a une forte
concentration de ces créatures là-bas et qu’un mystérieux magicien est à leur
tête.
— Je ne sais pas, Sire, si tel est le cas, nous avons affaire à un fou, car enfin, il
se doute bien que nous n’allons pas rester les bras croisés sans rien faire.
— Oui mais encore faudrait-il avoir des certitudes pour pouvoir agir. Il y a
longtemps que j’aurais dû me rendre là-bas pour voir à qui nous avions affaire.
Peut-être n’est-il pas trop tard ?
— Ça pourrait être dangereux, intervint Jarval, si cet homme est derrière ce
qui vient de se passer… ce serait se jeter dans la gueule du loup.
— Mais enfin, que se passe-t-il ? explosa Calem. Cela fait des siècles sinon plus
que nous sommes en paix et que l’harmonie règne sur le royaume !
— Il s’en faut des bandes de Kiathes qui mettent certaines contrées en coupe
réglée, objecta le capitaine.
— Ils n’en ont plus pour longtemps, répliqua le roi. Ils doivent à mon père
d’avoir pu se renforcer, mais à partir de maintenant, nous allons les traquer
jusqu’à les exterminer ! S’il faut mener une guerre, je la mènerai, quoiqu’en
pense les autres chefs d’états du Conseil Planétaire ! Rentrons à présent, il y a
des décisions à prendre et peut-être aurons-nous des nouvelles de ces
mystérieux agresseurs une fois revenus à Édinu.

277
19 - Invitation à déjeuner

Jal Pallus s’essuya le front avec un chiffon sale qui dessina une barre noirâtre
au-dessus de ses sourcils.
— Pff, je crois qu’on devrait être bons. Voilà qui permettrait de traverser une
nébuleuse ordinaire comme celles que nous connaissons. Maintenant, si celle
que vous visez est plus turbulente, vous n’éviterez pas les problèmes, mais vous
pourrez peut-être en revenir.
Hiivsha l’observa refermer le dernier compartiment technique d’un air
préoccupé.
— C’est gentil à vous de me rassurer. Votre « peut-être » me réconforte tout
particulièrement.
Maître Pallus se hissa à la force des bras pour s’extirper du conduit dans lequel
il ne tenait que courbé en deux.
— Il vaut mieux savoir à quoi s’attendre pour ne pas être déçu, fit-il en
replaçant une grille sur le sol de la coursive. Ne jamais sous-estimer les difficultés
qui nous attendent. Comme ça, quand elles se présentent, on est prêt à les
affronter.
— Vous êtes un puits de sagesse pour un homme qui a travaillé avec les Forces
Spéciales, railla le contrebandier.
Le Jedi s’arrêta dans le couloir du vaisseau et se retourna.
— Qui vous a dit ça ?
— Vos tatouages parlent d’eux-mêmes… et de façon éloquente pour celui qui
connaît les symboles que ces cocos aiment à se dessiner sur leurs biceps… et
autres endroits musclés.
Jal ricana.
— Touché, capitaine. On voit que vous avez aussi bourlingué avant de devenir
un honnête commerçant.
Les deux derniers mots avaient été prononcés avec une pointe d’ironie plutôt
saillante.
— On a tous un passé qui n’appartient qu’à nous, ajouta-t-il en reprenant son
chemin vers la rampe de sortie de l’YT-1100.
— Tout à fait d’accord, admit Hiivsha, je ne voulais pas être indiscret.
D’ailleurs, cela ne me choque pas. Les FS sont de sacrés combattants même si
leurs méthodes diffèrent parfois grandement du standard militaire que j’ai eu
l’occasion de pratiquer en tant que pilote.
278
Invitation à déjeuner

— Guerre propre, guerre sale… tout un débat en perspective, persifla Jal. Vous
devez penser qu’un Jedi ne se salit jamais les mains même lorsqu’il fait la
guerre ?
— Ce n’est pas le cas ?
— En théorie et si on en croit les rhétoriciens de l’Ordre, c’est effectivement le
cas. N’importe quel maître qui enseigne expliquera à son disciple qu’il ne doit
tuer qu’en dernier recours et qu’il ne doit pas faire inutilement souffrir sous
peine de se perdre et de s’obscurcir l’âme et l’esprit.
— Vous voulez parler du côté obscur ?
— Je veux parler de la perversion qui menace chacun de nous si nous adoptons
de telles méthodes. Celui qui torture finira, ou par perdre l’esprit, ou par aimer
ça. Il se perdra dans les deux cas. Celui qui tue à tort et à travers sans respect
pour l’adversaire, finit inéluctablement par ne plus accorder de prix à la vie
humaine et perd la notion du bien. C’est ça le côté obscur. Si on en croit nos
amis Sith, cet état d’esprit, libéré du carcan de la morale, du bridage de la
retenue que l’humanité aime à cultiver, décuple la puissance de la Force
lorsqu’on l’utilise…
Il tapota plusieurs fois sa tempe avec son index avant de finir sa phrase.
— … parce qu’il n’y a plus de barrière à l’esprit.
— Expliqué comme ça, je comprends mieux pourquoi les Jedi évitent de s’en
approcher.
— Il faut une force de caractère peu commune pour y mettre le pied et s’en
sortir indemne… ou à peu près. C’est comme une drogue. Goûtez-y de trop, et
vous finirez par ne plus pouvoir vous en passer sauf à accepter un sevrage des
plus douloureux. En outre la drogue détruit le corps lentement mais sûrement
pour qui en abuse. Il en va ainsi du côté obscur. Les Sith les plus puissants en
portent tous les stigmates.
Hiivsha se prit à penser que maître Pallus devait en savoir quelque chose pour
en parler ainsi avec tant de passion dans la voix. Sans doute son passage chez les
Forces Spéciales y était-il pour quelque chose ? Mais le Jedi ne semblait pas
disposé à en parler plus avant et après tout, ce n’était pas ses affaires. À présent
qu’ils avaient fini d’armer Choupy contre la nébuleuse, il lui fallait ne plus penser
qu’à une chose : retrouver Isil.
— Allez, je vous paye un dernier verre à la cantina avant que vous nous
quittiez, invita le Jedi en prenant Hiivsha par l’épaule.
— Un « dernier » verre ? Vous avez décidément l’art de remonter le moral aux
gens, plaisanta ce dernier.

279
L’eau de l’oubli

— Et vous celui de tout prendre de travers, rétorqua Jal en riant. Une bière ou
deux vous feront le plus grand bien… et ne vous feront pas basculer pour autant
du côté obscur de la Force !
Il poussa vivement la porte de la cantina du spatioport, espace clos et enfumé
qui ressemblait à n’importe quelle cantina de spatioport, à la grande surprise du
contrebandier qui présumait, sans savoir pourquoi, qu’un tel lieu sur la planète-
refuge des Jedi ne pouvait pas être semblable à tout autre.
Jal commanda deux demis corelliens en passant devant le comptoir, avant
même de se diriger vers le fond de la salle où les attendait une table déserte. Il
n’y avait pas grand monde, l’essentiel de la clientèle étant vraisemblablement
composé de mécanos ainsi que de livreurs ou de pilotes en transit qui
reprenaient leur souffle avant de repartir.
Un instant plus tard un droïde-serveur arrivait sur son unique roulette portant
un plateau avec deux grands verres remplis d’un liquide ambré, surmonté d’une
épaisse mousse frissonnante.
— À votre réussite, Hiivsha, énonça sentencieusement Pallus en levant son
verre devant lui avant de le cogner contre celui du contrebandier. Puissiez-vous
retrouver la Padawan Isil saine et sauve… que la Force vous aide et vous
accompagne !
Il avala une grande gorgée avant d’essuyer d’un revers de main la mousse qui
décorait ses lèvres.
— J’espère que votre toast me portera chance, souligna Hiivsha en l’imitant. Je
m’en voudrais le restant de ma vie si je ne la retrouvais pas.
Jal secoua la tête.
— Vous êtes trop sentimental, capitaine, il vous faudra pourtant bien accepter
l’inéluctable.
— Qui est ?
— Que tôt ou tard, vous perdez tout être cher… soit que la vie vous reprenne
avant lui, soit l’inverse… soit que vos chemins se séparent de votre vivant… mais
tout a une fin. Le bonheur est éphémère et grand tort a l’inconscient qui s’y
accroche car il ne vit plus. Il vit dans la crainte permanente de la perte de ce
bonheur qu’il a si chèrement conquis à ses yeux… et du coup, il ne vit plus…
enfin, il ne vit pas vraiment.
Ce fut au tour d’Hiivsha de désapprouver d’un geste de la tête.
— Je ne dis pas que vous avez entièrement tort, Jal, mais je ne dis pas non plus
que vous avez raison. Les sentiments font partie intégrante de la vie. Sans ces
sentiments, vous ne vivez pas non plus vraiment, selon mon point de vue
évidemment… Sans eux, vous n’êtes qu’une machine qui traverse la vie

280
Invitation à déjeuner

froidement, en obéissant aux ordres pour se vouer à une quête sans fin, celle
d’une paix durable et au final inaccessible, mais sans rien construire pour vous-
même. Sans les sentiments, personne ne peut se targuer d’être complètement
humain.
— Est-ce ainsi que vous voyez les Jedi ? Des êtres déshumanisés, froids et
insensibles ?
— Je ne sais pas… sans doute pas totalement. Mais je persiste à penser que
l’entraînement du Jedi devrait plutôt consister à assumer pleinement ses
sentiments, à les vivre sans les refouler, tout en assumant courageusement leurs
conséquences. À faire avec, pour résumer, plutôt que de faire sans.
— Et vous pensez que finalement, le Jedi a peur de ses sentiments ?
— Quelque part, oui, il en a peur, à tel point qu’on lui enseigne à les oublier, à
les effacer, à les bannir de son esprit. Il les craint comme s’il avait peur de ne pas
savoir les contrôler ni faire la part des choses s’il tombait sous leur emprise.
Maître Pallus vida le restant de son verre en silence avant de répondre.
— Peut-être que vous avez raison… d’un certain point de vue naturellement.
L’Ordre recherche un idéal dans lequel l’individualisme n’a pas forcément sa
place. C’est le principe de tous les Ordres constitués… en religion également.
L’inverse d’une société plurielle comme celle dans laquelle nous vivions et où
tout commence d’abord autour de soi avant de continuer autour des autres.
Jal Pallus sourit énigmatiquement et d’un doigt levé, commanda une autre
tournée.
— Mais vous prêchez évidemment pour votre paroisse… vous n’êtes pas
complètement désintéressé à ce que l’Ordre mette plus de… souplesse aux
relations que ses membres ont avec les autres.
Il appuya sa remarque d’un léger clin d’œil qui en disait long. Hiivsha sourit en
plongeant son regard au fond de son verre vide.
— Je suis fait comme un rat, je l’avoue… comment lutter contre la perspicacité
d’un Jedi ?
— Je n’ai pas de conseil à vous donner à ce sujet, Hiivsha… et je suppose en
plus que certains n’ont pas manqué de vous en donner, qui ne vous ont pas
satisfait le moins du monde… à commencer peut-être par Satele Shan ?
— Entre autre… et maître Melvar notamment, il y a quelques mois.
Jal pinça ses lèvres sans qu’on sache vraiment le fond de sa pensée à ce
moment précis de la conversation.
— À vous de voir, conclut-il en se redressant contre le dossier de sa chaise,
tout en attrapant lestement l’un des verres du plateau du droïde serveur qui

281
L’eau de l’oubli

était revenu avec la seconde commande. Enfin… quand je dis à vous, je veux
dire… à vous deux.
— J’avais compris, marmonna le contrebandier en portant son deuxième verre
à la bouche… s’il y a encore quelque chose à voir.
— Allons, ne faites pas grise mine avant d’avoir tout essayé.
— Non, vous avez raison, il faut que je garde espoir.
Hiivsha but sa bière d’un seul trait sous le regard admiratif de Pallus.
— Vous auriez fait un fameux commando ! s’exclama ce dernier.
— Et vous un fameux contrebandier… Vous ne pensiez tout de même pas que
les contrebandiers ne savaient pas boire ? Comment parviendraient-ils à rouler
leurs clients dans ce cas ? rétorqua Hiivsha en se levant tout en jetant quelques
crédits républicains sur la table. C’est ma tournée, ajouta-t-il alors que Jal
protestait d’un geste, pour vous remercier de m’avoir aidé à bricoler Choupy…
vous me paierez la suivante lorsque je reviendrai avec Isil !
Le Jedi se leva aussi et donna une tape familière sur l’épaule du contrebandier.
— Vous me plaisez, capitaine, et votre vaisseau aussi…
Comme ils sortaient de la cantina, il ajouta.
— J’ai noté que vous l’aviez largement amélioré… efficacement d’après ce que
j’ai pu en juger.
— Vous l’avez dit, il est plus rapide, plus manœuvrable, mieux armé et mieux
protégé que la plupart des vaisseaux de sa catégorie… et de beaucoup d’autres !
— Vous vous débrouillez bien en astromécanique ! Je vous souhaite bonne
chance.
Ils étaient parvenus au pied de la rampe de l’YT-1100. Hiivsha se retourna et
serra la main tendue du Jedi avec une certaine émotion.
— Merci encore, Jal. Je reviendrai avec elle.
— J’en suis certain, répondit Pallus. Que la Force soit avec vous deux !
Le contrebandier hocha la tête avant de se retourner et d’entrer dans son
vaisseau dont le sas se referma. Cinq minutes plus tard le Jedi regardait le
Choupy IV s’élever dans le ciel de Tython et se perdre dans l’immensité du ciel.

*
* *
Chacun avait passé une mauvaise nuit, empreinte de tourments différents
selon chacun, mais qui avaient tous un point commun : Sali. Calem se tournait et
se retournait dans son lit, essayant d’imaginer où elle pouvait se trouver et
pourquoi on l’avait enlevée ; Jarval se faisait du souci de la savoir seule dans un
endroit qu’il imaginait sinistre et froid - et en cela il ne se trompait pas - et Iella

282
Invitation à déjeuner

se reprochait de l’avoir laissée seule pour se défendre, convaincue que si elles


avaient été toutes les deux, peut-être qu’elles auraient pu s’enfuir ensemble. Elle
se reprochait également de l’avoir amenée là où elle se trouvait à présent. Gil
angoissait en ce demandant ce qu’on allait pouvoir lui faire et Namina se
rongeait les ongles de désespoir en ressassant des souvenirs pas si vieux que ça,
et en se demandant si, quelque temps auparavant, elle avait fait le bon choix.
L’aube les trouva marqués des stigmates d’un manque évident de sommeil et il
ne se passa rien de toute la matinée. Le repas de midi fut froid et soucieux,
encore que chacun se félicita de ce que Dolmie fut rétablie et que ses blessures
n’aient été au final que superficielles, hormis une profonde entaille sur la tempe
que les médecins avaient soignée efficacement. Elle en gardait un pansement
imbibé d’un produit destiné à favoriser une cicatrisation qui ne laisserait pas de
marque. Taimi ne parlait plus à son frère et conservait un air boudeur qui
alourdissait l’atmosphère. Au final, Calem ne resta que très peu de temps à table
et s’en retourna très vite dans son bureau où Jarval le suivit pour y retrouver le
général Pardo et le Twi’lek Orn Mitra.
— Quoiqu’il se passe dans les heures à venir, j’exige le plus grand secret, avait
imposé d’emblée le roi en tapotant la table avec ses doigts. Rien de ce que nous
dirons ne devra sortir de ce groupe… cela inclut tout le monde, y compris le
prince et son amie la duchesse. Compris ?
Chacun effectua en silence un signe d’assentiment.
L’attente infernale se termina enfin avec l’entrée précipitée d’un officier
d’ordonnance qui salua rapidement l’assistance.
— Sire ! Une communication extérieure pour vous… c’est au sujet de la
princesse d’Austra.
— Quel type de communication ?
— Holographique, Sire.
— Bien, relayez-la sur mon holocommunicateur privé, en code.
— Oui Sire !
L’homme claqua des talons, salua de nouveau et sortit de la pièce comme il y
était entré : en coup de vent.
— Suivez-moi messieurs !
Le monarque se rendit dans une autre pièce au centre de laquelle se trouvait
un appareil circulaire sur pied d’apparence complexe. Il s’avança jusqu’à un
pupitre sur lequel il manipula quelques boutons. Aussitôt, une lueur bleuâtre se
fit jour, composant sur le plateau du dispositif une forme indistincte. Ils
patientèrent quelques instants, puis la lueur fluctua maladroitement avant que
la silhouette d’un homme ne se détache. Il était vêtu d’un long manteau noir à

283
L’eau de l’oubli

amples manches, surmonté d’une capuche qui lui masquait l’intégralité de la


tête. On pouvait à peine distinguer le contour de sa bouche et la pointe de son
nez.
— Bonjour, Votre Majesté, fit l’inconnu avec une pointe d’impertinence dans
la voix. J’espère ne pas trop vous avoir privé de sommeil en vous empruntant
votre promise.
Calem serra les poings et ses mâchoires saillirent.
— Qui êtes-vous ? Comment avez-vous osé porter la main sur la future reine
d’Édéna ? Pourquoi avez-vous fait cela et que voulez-vous ?
L’homme se mit à rire.
— Holà, tout doux, Sire, une chose à la fois si nous voulons débrouiller
l’écheveau de cette affaire. D’abord les présentations, politesse oblige. Je suis le
Seigneur Sith, Dark Zarek, énonça-t-il d’une voix claire en s’inclinant légèrement,
le bras droit plié à hauteur de son estomac.
— Seigneur Sith ? s’étonna Calem comme subjugué par l’assurance de
l’inconnu. Qu’est-ce donc ? De quel royaume vous réclamez-vous ?
— D’aucun de cette planète, Votre Majesté, mais d’ailleurs, dans la galaxie, et
il ne s’agit pas d’un royaume mais d’un ordre puissant et d’un empire
commandés par un Empereur, en passe de devenir le Maître incontesté de tous
les mondes connus.
— Empereur ? Galaxie ? Vous venez d’une autre planète ?
— En êtes-vous surpris ?
— À dire vrai, je savais que les voyages dans l’espace étaient possibles, mais je
croyais que la nébuleuse qui nous entoure les interdisait.
— En fait, elle est quand même responsable de la destruction de mon
vaisseau… vaisseau qui s’est écrasé quelque part sur Édéna il y a dix ans.
Quoiqu’il en soit, je suis venu au monde bien loin d’ici.
— Eh bien, seigneur d’un autre monde, s’il y a de la noblesse en vous,
pourquoi avoir enlevé la princesse d’Austra ?
Son interlocuteur se mit à rire.
— De la noblesse ? C’est un mot à vous ça. Moi, il n’y a que le pouvoir qui
m’intéresse. La noblesse est l’un des reflets de la faiblesse… je laisse cela aux
chevaliers Jedi.
— Jedi ? Décidément, j’ai du mal à vous comprendre…
— Cela n’a guère d’importance, il n’y en a pas non plus sur cette planète. Je
suis l’actuel propriétaire de la forteresse du Désert de Sang.
Un murmure courut autour de l’holocommunicateur.

284
Invitation à déjeuner

— Vous vous y êtes installé sans autorisation, ne put s’empêcher de corriger


Orn Mitra, cette citadelle en ruine n’est pas à vous !
— Qui parle ? demanda sèchement Zarek.
— Je suis le ministre chargé de la sécurité du Royaume.
— Le chef de la police ? railla le Sith, permettez-moi de vous contredire à mon
tour. Lorsque je suis arrivé sur Édéna, cette propriété était pour ainsi dire
vacante et oubliée… squattée seulement par quelques hommes-serpents qui
m’ont presque spontanément offert leurs services. Ainsi donc, elle était
abandonnée et je me la suis légitimement appropriée après y avoir fait de
nombreuses réparations. J’en suis donc selon mes critères l’actuel propriétaire.
— Vos critères ne sont pas les nôtres ! s’emporta le Twi’lek.
— Vous m’en voyez navré… pour vous. Mais le sujet n’est pas là. Comme l’a dit
un célèbre Sith après avoir conquis une planète durant les Guerres
Mandaloriennes, j’y suis, j’y reste. Si vous voulez m’en déloger, il faudra bouger
votre tas de graisse et venir sur place.
Une exclamation outrée ponctua sa phrase mais cela ne parut pas l’émouvoir
outre mesure. Il continua de pérorer comme si de rien n’était.
— Voilà pour les présentations, Votre Majesté. Venons-en maintenant au sujet
du jour… si je ne suis plus interrompu grossièrement par l’un de vos sbires : ma
prise de possession de la jeune et jolie princesse d’Austra, promise du roi, c'est-
à-dire de vous-même, Sire.
— Que lui voulez-vous ? Où est-elle ? J’espère que vous ne lui avez pas fait de
mal !
Il était évident que le roi était tendu. Son visage était blême et sa rage
palpable. Le ton détendu voire impertinent de cet homme lui était
insupportable.
— Elle n’est pas très loin de moi en ce moment, je dirais même que quelques
mètres seulement nous séparent.
— Je veux lui parler !
— Pas tout de suite, Votre Majesté, parlons plutôt affaire.
— Ainsi c’est donc pour cela que vous l’avez enlevée ? L’argent ? Soit, combien
voulez-vous ?
Un grand éclat de rire lui répondit.
— Votre jeunesse vous égare, Sire, sauf le respect que je vous dois, c’est faire
offense à ma personne que de penser que je puisse agir pour quelque chose
d’aussi vil que l’argent ! Non, ce que je veux est bien plus intéressant.
— Mais que voulez-vous enfin ? cria presque Calem, voulez-vous cesser de
tourner autour du pot ?

285
L’eau de l’oubli

— Oh, Sire, votre conversation est si plaisante que je resterais des heures à
bavarder avec vous… mais soit… droit au but si c’est ce que vous voulez. J’ai
besoin d’un guide touristique.
Le roi regarda ses ministres et Jarval qui marquèrent autant d’étonnement que
lui.
— Je ne vous suis pas… évitez de parler en énigmes !
— J’ai besoin de vous, Sire. Il faut que vous veniez me voir à la forteresse… seul
de préférence… je dis cela parce que si je puis garantir votre sécurité, je ne peux
rien promettre pour ceux qui vous entoureraient.
Il fallut plusieurs secondes au monarque pour se remettre de la surprise due à
l’énorme incongruité de la demande.
— Impossible, s’indigna Jarval, le roi ne peut aller se mettre volontairement
entre les griffes d’un bandit !
— Voulez-vous vous identifier ? demanda Zarek avec une pointe d’agacement
dans le ton.
Comme Jarval paraissait ne pas vouloir répondre, ce fut Calem qui reprit la
parole.
— C’était le capitaine Jarval Hor’Gardi, le chef de la Garde royale.
— Ah bon… votre chien de garde en quelque sorte… mais non, si tout le
monde se mêle de notre petite conversation privée, on ne va pas s’en sortir, Sire.
Essayez donc de museler vos troupes, je vous prie ! protesta le Sith d’une voix
faussement offensée.
— Vous parliez d’un guide ? En quoi, puis-je vous servir de guide ? demanda
Calem.
— Voilà la bonne question, s’écria Zarek. Pourquoi vous ? Tout bonnement,
parce que vous êtes le seul à pouvoir me conduire jusqu’au Temple d’Édin !
Une nouvelle exclamation parcourut le petit groupe. Le Temple d’Édin ? Voilà
qui était inattendu et inquiétant ! Dans quel but cet homme voulait-il se rendre
dans l’endroit le plus sacré de la planète ?
— Pourquoi commettrais-je pareille folie ? reprit le roi.
— Parce que sinon, voilà ce que je réserve à votre si jolie princesse en guise de
traitement quotidien. Je vais vous montrer.
Lentement, le champ de projection s’élargit pendant que la silhouette du Sith
rétrécissait, comme si la caméra à l’origine de l’image prenait de la hauteur.
L’instant d’après, on put distinguer les lieux dans lesquels il se trouvait. La prison
circulaire, le gouffre, la colonne sur laquelle se trouvait une autre silhouette à
genoux.

286
Invitation à déjeuner

— Sali, gémit Calem en maîtrisant un mouvement de la main vers la


représentation en trois dimensions de la jeune fille.
— Quel endroit sinistre, laissa tomber Jarval. Mais quel est donc ce triste
individu ?
Curieusement, le général Pardo gardait un silence et un calme exemplaires ;
personne n’aurait pu deviner à cet instant le fond de sa pensée… qui aurait peut-
être surpris ceux qui étaient avec lui.
— Comment trouvez-vous mon donjon ? s’écria le Sith en écartant les bras
pour embrasser l’espace autour de lui. N’est-ce pas des plus intimes ? Rien que
moi et votre princesse. Je vais maintenant vous montrer ce qui se passera à
intervalles réguliers tant que vous ne serez pas devant mes portes.
Les participants à cette bizarre vidéoconférence regardèrent la silhouette se
diriger jusqu’à un mur pour y abaisser un levier. Le résultat fut immédiat : des
décharges d’énergie convergèrent vers la malheureuse captive et s’emparèrent
de son corps, qui se tortilla dans tous les sens sous l’effet de convulsions,
pendant que ses cris déchirants traversaient l’espace jusqu’à leurs oreilles. Tous,
autour de l’appareil, paraissaient également tétanisés par l’horrible spectacle
sadique qui leur était offert.
— Ça suffit ! hurla Calem, arrêtez, on a compris !
Les éclairs cessèrent. Le Sith reprit sans s’émouvoir.
— À présent que vous savez à quoi vous en tenir, j’espère avoir non seulement
votre attention, mais aussi toute votre coopération.
Ils pouvaient entendre les gémissements de la malheureuse victime du
mystérieux seigneur Sith. Calem et Jarval en eurent le cœur brisé tandis que Orn
Mitra affichait un visage scandalisé. Le général Pardo quant à lui, observait le roi
avec un regard pétillant.
Ce dernier, visiblement désemparé par la tournure que prenaient les
événements, passa et repassa les mains dans ses cheveux en tournant plusieurs
fois sur lui-même. La voix de Zarek reprit, sur le même ton désinvolte.
— Dorénavant, voilà ce qui sera réservé à votre future épouse toutes les
heures. Dans un premier temps, évidemment, les décharges ne seront pas
létales… non, juste douloureuses… très douloureuses… mais leur durée ira en
augmentant. Si dans vingt-quatre heures vous n’êtes pas devant moi, ce sera la
puissance qui ira en augmentant… et je vous laisse imaginer l’effet que cela aura
sur une si fragile personne.
— Monstre ! cria Calem hors de lui.

287
L’eau de l’oubli

— Monsieur est connaisseur sans doute ? ironisa le Sith. Sachez que vous ne
m’atteindrez avec aucune parole. Inutile donc de gaspiller votre salive. Tout ce
que je demande c’est que vous veniez me rendre visite.
Orn Mitra prit la parole.
— Quel gage avons-nous qu’il ne sera pas fait de mal au roi s’il accède à votre
requête ?
— Aucun, bien entendu. Mais sachez tout de même qu’il n’y a rien de
personnel contre votre souverain dans ma démarche. Je dois me rendre au
Temple d’Édin, voilà tout. Mettez donc ça sur le compte d’une envie pieuse et
soudaine… imaginez que j’effectue mon pèlerinage obligatoire, quelque chose
comme ça.
Il laissa entendre une série de petits rires. Les uns et les autres se regardèrent.
— Vous ne pouvez pas y aller, décida le Twi’lek après avoir coupé le son. Vous
êtes le roi ! Vous ne pouvez vous remettre entre les mains de ce scélérat !
— Qu’en pensez-vous général ? demanda le monarque au chef des armées.
— Oh moi, Sire, si on m’avait écouté avant, j’aurais rasé depuis longtemps
cette forteresse et la menace potentielle qu’elle représentait. À présent, nous
avons les mains liées. Il est évident que si nous utilisons la force, il mettra votre
fiancée à mort. Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux composer avec lui
plutôt que de s’en faire un ennemi… comme vous le savez, nos forces armées
sont disséminées dans le royaume et…
Un geste impératif de son suzerain le fit s’arrêter net. Le général lui lança alors
un regard peu amène. De son côté, la grimace que fit Calem ne cacha rien de son
appréciation plus que modérée, quant à la remontrance à peine voilée que le
général venait de lui adresser. Ses yeux se portèrent ensuite sur son ami Jarval
mais ils n’échangèrent aucun mot, juste un long regard plein de signification, au
terme duquel le roi hocha imperceptiblement la tête. Puis il se retourna vers la
silhouette bleutée qui patientait en bordure du sinistre décor et remit le son.
— Puis-je avoir un délai de réflexion ? Il faut que je prenne des mesures
gouvernementales si je viens vous voir… ce n’est pas que je manque de
confiance en vous ‒ quoique pensa-t-il ‒ mais en tant que roi d’Édéna, je ne fais
pas ce que je veux n’importe comment.
Pour toute réponse, le Sith abaissa de nouveau le levier et les terribles cris de
Sali emplirent de nouveaux les lieux.
— Assez ! Cria Calem, assez ! Je vais venir ! Demain midi je serai là… mais
arrêtez de la torturer ! Laissez-moi au moins le temps d’arriver !
Les éclairs cessèrent et les gémissements étouffés succédèrent aux cris.

288
Invitation à déjeuner

— Demain midi ? répéta Zarek qui parut réfléchir un instant. Soit, je vais me
montrer bon prince… je consens à reporter jusque-là le début de mes séances
d’énergie-thérapie. Je vous attends pour le déjeuner. Je vais mettre pour vous
les petits plats dans les grands… ce n’est pas tous les jours que je reçois une
Altesse Royale ! Mais inutile de vous expliquer ce qui attend votre douce
princesse si vous êtes en retard ! Je n’aime pas les invités qui se font attendre…
c’est impoli et ça laisse refroidir les plats !
— Inutile… je serai à l’heure, grinça Calem entre ses dents.
— Bien, puisque tout est arrangé, on se dit à demain. Bonne soirée et bonne
nuit, Sire ! Dark Zarek, terminé !
La transmission cessa aussitôt. Un lourd silence succéda à cette étrange
conversation, rompu au bout d’un long moment par le ministre Orn Mitra.
— Vous n’êtes pas sérieux, Sire ? Vous n’avez pas le droit d’y aller !
— Et que voulez-vous que je fasse ? s’emporta le jeune homme, que je laisse
indûment torturer ma fiancée jusqu’à la mort ?
— Non, évidemment, murmura le Twi’lek en regardant ses souliers. Mais
l’intérêt supérieur du royaume doit passer avant toute chose… hélas, et…
Il n’eut pas le temps d’achever sa pensée.
— Sortez maintenant, laissez-moi seul ! ordonna le roi aussitôt obéi par les
trois hommes. Jarval, reste, s’il te plaît !
Le capitaine interrompit ses pas pendant que le général et le ministre
quittaient le bureau en murmurant entre eux à voix basse.
— Qu’allons-nous faire ? demanda le capitaine de la Garde. Tu ne peux y aller,
ni laisser Sali à la merci de cet ignoble individu !
Calem secoua la tête.
— Suis-moi !
— Où ça ?
— Tu verras.
Avec étonnement, Jarval emboîta le pas de son royal ami. Alors qu’ils sortaient
à leur tour du bureau, ils se heurtèrent à Iella qui venait aux nouvelles,
l’inquiétude toujours peinte sur ses joues pâles.
— Calem ? Alors ? Tu as des nouvelles ?
À les regarder tous les deux, embarrassés comme deux écoliers cachant
quelque chose, elle comprit que oui et lui saisit le poignet.
— S’il y a quelque chose, il faut me le dire, je t’en supplie.
Il la prit par le bras et l’entraîna avec lui.
— Viens avec nous.

289
20 - Intervention nocturne

Les couloirs défilaient rapidement sous les pas du roi, flanqué de ses deux amis
qui le suivaient sans parvenir à savoir où il se rendait. Iella reconnut pourtant au
bout d’un moment le chemin qu’elle avait suivi quelques jours auparavant,
lorsqu’on l’avait emmenée pour tenter de repérer sur des cartes le repaire des
bandits Kiathes.
D’un geste décidé, Calem poussa la porte de l’immense bibliothèque
souterraine du Palais et d’un geste, interpela un vieil homme bedonnant dont les
lunettes étaient accrochées à un front dégarni.
— Oui, Sire ? Que puis-je faire pour vous ?
— Monsieur Hedelbran, vous qui êtes la mémoire vivante d’Édéna, sauriez-
vous si nous avons les plans détaillés de la forteresse du Désert de Sang ?
Levant des yeux ronds vers Calem, l’archiviste descendit ses lunettes sur le nez
et se prit le menton des deux mains pour réfléchir.
— La forteresse… hum… elle a dû être bâtie lors des grandes guerres
écologiques et délaissée il y a environ cinq cents ans… hum… oui… le maître
d’œuvre a bien dû déposer ses plans quelque part… et ils devraient se trouver
ici… suivez-moi, Sire.
Le petit homme s’engagea dans les rayonnages, tourna dans une galerie sous
voûte, traversa une autre salle puis emprunta un nouveau couloir qui déboucha
dans une énième pièce, entre les hautes étagères de laquelle il slaloma.
— Voyons, plutôt à la section architecture… ou constructions militaires…
— N’avez-vous pas une base de données ? suggéra Calem.
Le vieil homme se retourna vers lui d’un air offensé et le contempla par-dessus
ses lunettes.
— Cela prendrait beaucoup plus de temps d’interroger l’ordinateur, Sire ! Non,
voyez… c’est sûrement par ici…
Il parcourut des yeux les rayonnages, puis subitement, courut jusqu’à un petit
appareil à roulettes muni d’un plateau, qu’il poussa jusqu’à eux. Il monta sur la
plateforme et appuya sur un bouton pour qu’elle s’élève jusqu’à ce qu’il atteigne
le rayon visé, dans lequel il attrapa une boite translucide perdue au milieu de ses
sœurs.
— Voilà, annonça-t-il fièrement. En deux temps, trois mouvements !
Il fit redescendre son support et tendit son trophée au monarque.
290
Intervention nocturne

— Venez avec moi, Sire, il y a une cabine de consultation pas loin d’ici.
La petite salle noire était libre et le vieil homme introduisit la datacarte
contenue dans la boite à l’intérieur de la fente d’un appareil de projection.
— C’est… confidentiel, précisa Calem d’un air embarrassé, je vous remercie
infiniment, monsieur Hedelbran.
Le vieillard s’inclina.
— Je comprends… à votre service, Votre Majesté. Lorsque vous aurez fini votre
consultation, laissez tout en place, je passerai pour ranger derrière vous.
Puis il s’éclipsa laissant Calem, Iella et Jarval devant l’holoprojection qui ne
tarda pas à s’élever devant eux au centre de la pièce. Des schémas se
succédèrent longuement sous les impulsions que donnait Calem sur les
interrupteurs du pupitre de commande, jusqu’à ce qu’une représentation en
trois dimensions de la forteresse apparaisse devant leurs yeux.
— La partie la plus ancienne de la forteresse a été réhabilitée par ce Sith et
peut-être des changements ont-ils pu avoir lieu. Mais, la prison où est enfermée
Sali est bien singulière et doit dater des origines de la construction. On devrait
facilement la retrouver.
— Ici, fit Jarval en montrant du doigt le donjon à l’est de la citadelle. On peut
zoomer sur cette partie ?
La forteresse formait une sorte de rectangle encastré dans la falaise sur trois
de ses côtés. Le quatrième bordait un précipice et était constitué d’un haut et
solide mur d’enceinte orienté au sud, percé en son centre par deux énormes
portes de métal blindé en face desquelles un large pont de roche enjambait le
canyon. Quand on regardait l’entrée de l’édifice depuis ce pont, le donjon se
trouvait à l’extrême droite, au bord du gouffre, adossé lui aussi à la falaise. On ne
pouvait en faire le tour. Il était attenant sur son flanc ouest au reste de la
forteresse et bordé par la montagne sur son arrière ainsi que son côté droit. Un
étroit sentier cheminait le long de la muraille en bordure du ravin, depuis
l’entrée de la forteresse jusqu’à une petite porte de service située au pied du
donjon, devant laquelle le chemin mourait. On ne pouvait aller plus loin. Cette
porte était protégée par un pont levis surplombant une ravine qui se jetait dans
le canyon.
— Le donjon abrite les cuisines, commenta le roi en consultant les plans. Cette
entrée doit servir au ravitaillement et aux livraisons. C’est le point faible de
l’ensemble.
— Faible… faible… marmonna Jarval. Avec un sentier aussi étroit, aucune
troupe digne de ce nom ne peut tenter de s’y attaquer, ce serait du suicide.
— Exact. À part cette porte, comment peut-on entrer dans la tour ?

291
L’eau de l’oubli

Ils examinèrent de nouveau longuement les plans, les coupes et l’hologramme


en trois dimensions. Ce fut Iella qui répondit au bout de plusieurs minutes très
intenses.
— Par ici, il y a une bouche d’aération au pied du donjon, juste au bord du
précipice et contre la falaise. Tu peux zoomer ?
La projection s’agrandit. Calem eut une grimace.
— Ce passage fait à peine plus d’une trentaine de centimètres de large.
Personne ne pourrait y passer.
— C’est à voir, répondit malicieusement la jeune fille.
— Et quand bien même ? protesta Jarval, comment voulez-vous y arriver ? Il
faudrait passer le long des remparts après avoir traversé le pont !
— Non, objecta Calem, on peut escalader la paroi de ce canyon pour arriver au
pied de la tour… de nuit…
— C’est de la folie… et en admettant que des cinglés de l’alpinisme puisse le
faire, que feront-ils une fois en haut ?
Les yeux d’Iella se mirent à briller.
*
* *
Les silhouettes glissaient silencieusement dans le ciel nocturne, ombres
fugaces dans les rares rayons de lune qui transperçaient ici et là une dense
couverture nuageuse. Les écouteurs des casques restaient muets. Chacun était
perdu dans ses pensées cependant que les quatre dragonnaux volaient de
conserve, à vive allure dans la nuit. Kro’Moo en tête, emportait sur son dos
Calem, Iella et Gil. Les trois autres emmenaient outre Jarval, cinq commandos,
dont un officier, le lieutenant Rigo, soigneusement sélectionnés dans le plus
grand secret par le capitaine de la Garde Royale.

Il leur avait fallu faire vite pour monter l’opération « Sali ». C'était Calem qui
l'avait annoncée à peine avaient-ils regagné les appartements de la princesse
d’Austra.
— Un petit groupe de personnes décidées, a plus de chance de réussir qu’une
armée tout entière dont l’intervention n’aboutirait qu’à la mise à mort de Sali,
avait-il déclaré. Par ailleurs, je suis persuadé qu’il y a une taupe de ce Sith au
palais.
— Tu crois qu’il a un espion ici ? s’exclama Iella.
— Réfléchissez un instant, s’exclama Calem. Comment ce Seigneur Sith a-t-il su
que vous vous trouveriez aux ruines précisément hier ? Ce voyage n’était pas
prévu, c’est Sali qui l’a décidé subitement le soir du bal, il y a trois jours à peine

292
Intervention nocturne

et tous les préparatifs ont été effectués en grande discrétion. Quelqu’un l’a donc
prévenu, j’en mettrais ma main à couper.
— Tu as probablement raison, approuva le capitaine, mais laisse-moi
constituer un commando pour mener à bien cette opération. Tu ne peux y aller,
tu es le roi.
— Écoute-moi bien, Jarval, si nous montons une opération dans les règles de
l’art, rien de nous dit que ce Zarek ne le saura pas avant même que le
commando ait quitté les lieux. Et puis, si cela échoue, je devrai être devant la
forteresse demain midi… autant que je m’y rende à l’avance. Ce chevalier Sith ne
peut s’attendre à ce que nous nous y rendions dès cette nuit. Il a l’air bien trop
sûr de lui et pense m’avoir maté. De toute façon, comme tu l’as dit, je suis le roi,
et c’est moi qui décide.
— Comme tu voudras, Calem, mais…
L’entrée dans la pièce de Gil l’interrompit. Le garçon se précipita vers eux.
— Dites-moi que vous avez des nouvelles ! s’exclama-t-il des larmes dans les
yeux.
Iella lui ouvrit ses bras et le prit un instant contre elle pendant que le roi
brossait un bref résumé de la situation.
— Nous allons avoir besoin de toi, fit Iella sous le regard étonné des deux
hommes. Il faut que tu nous aides à délivrer Sali.
Gil leva vers elle un regard d’abord surpris, puis une lueur farouche s’empara
de lui.
— Je suis prêt à tout pour Sali, annonça-t-il d’un accent ferme, même mourir
pour la sauver, s’empressa-t-il d’ajouter avec une touchante sincérité.
Ce disant il s’était redressé de toute sa hauteur en bombant le torse, les poings
serrés, comme s’il voulait prouver qu’il était de taille à affronter les pires
dangers.
Calem jeta un regard interrogateur à la jeune fille, qui la sommait de
s’expliquer, ce qu’elle fit sans plus attendre.
— Gil est contorsionniste, il passera là où nul adulte ne le pourrait.
— Tu veux faire entrer Gil dans le conduit ?
— Oui, Calem.
— Mais si la porte est gardée de l’intérieur, comme se débarrassera-t-il des
gardes ?
— Oh ça, s’écria Gil soudain tout excité, j’ai ce qu’il faut !
Il sortit de la pièce en courant laissant les trois adultes médusés et perplexes.
Jarval demanda.

293
L’eau de l’oubli

— À supposer que Gil parvienne à se débarrasser d’éventuels gardes et à


ouvrir la porte, reste à escalader le précipice. Vous l’avez vu vous-même tout à
l’heure, on ne peut arriver jusqu’au pied de la forteresse avec les dragonnaux à
cause de l’étroitesse des gorges en amont et en aval de cette portion du canyon.
— Et on ne peut y arriver par les airs parce que si ce Sith a des guetteurs ou
pire, des systèmes de détection, nous serions repérés, argumenta Iella en
renfort. Du coup, il faut arriver au plus près des gorges aval avec les dragonnaux,
et se glisser à pied à travers elles jusqu’à l’aplomb du donjon. De là, il faut
escalader la paroi.
— C’est plutôt raide et trop haut pour qu’on puisse lancer des grappins, même
avec un fusil à air comprimé, objecta Jarval… sans compter le bruit de la
détonation si on utilise un autre moyen plus puissant, qui risque nous faire
repérer.
— J’ai gagné le championnat national de varappe d’Austra, annonça très
fièrement la jeune fille, je suis un vrai monte-en-l’air. Je peux y arriver en un
temps record et j’emmènerai une corde que je fixerai au sommet. Il suffira d’un
treuil électrique pour vous faire monter rapidement.
— Mmm… je n’avais pas l’intention de t’emmener, observa le roi, c’est
dangereux.
— Écoute, Calem, je peux arriver en haut de cette falaise avant le meilleur de
tes hommes et je sais parfaitement me battre. Je suis un vrai garçon manqué.
Mon père m’a initiée au tir de précision, au fusil et à l’arc. Je peux enlever une
mouche d’une moustache à deux cents mètres sans même la défriser… et j’ai eu
comme maître d’armes l’un des meilleurs escrimeurs de mon pays. Je vous suis
indispensable pour sauver Sali.
La farouche détermination qui brillait dans ses yeux acheva de convaincre le
monarque qu’il tenterait en vain de l’écarter de l’opération envisagée. Et il ne
voulait pas perdre de ce temps précieux qui leur était compté.
— C’est bon, capitula-t-il, Jarval, trouve cinq hommes sûrs et prépare les
équipements dans le secret le plus strict. Personne ne doit savoir que nous
partons, ni a fortiori, où nous allons. Et quand je dis personne… c’est personne.
Pas même mon frère, ni Pardo, ni même Orn Mitra.
Jarval acquiesça de la tête.
— J’ai compris. Personne.
À ce moment, Gil revint dans la pièce tenant dans ses mains un petit sac et un
long tube sombre.
— Regardez, je m’en sers pour chasser depuis que je suis tout petit.

294
Intervention nocturne

Il introduisit dans la sarbacane une petite aiguille dont la queue était terminée
en forme de cône et montra du doigt le nœud d’un cordon de rideaux. Puis, dans
un mouvement rapide, il porta le tube à sa bouche et souffla. Le dard alla se
ficher sans bruit au milieu de la cible désignée.
— Joli, commenta Calem sobrement. Jarval, trouve également un petit flacon
de poison… Madame Flober t’en trouvera certainement au laboratoire… dis-lui
qu’il faut un produit qui agisse instantanément en paralysant la victime pour
qu’elle ne puisse crier ni bouger.
— Entendu… et très beau tir, Gil, répondit Jarval, tu es un manieur de
sarbacane redoutable.
Il lui frotta affectueusement les cheveux avant d’ajouter.
— Faut-il autre chose ?
— Oui, un arc court pourrait nous être utile, intervint Iella d’une voix affermie.
C’est précis et silencieux.
Calem approuva de la tête à l’intention du capitaine.
— Nous partirons à la tombée de la nuit, précisa-t-il. Les hommes nous
attendront à l’orée du bois aux esprits avec les dragonnaux. Nous les y
rejoindrons par les souterrains, histoire de ne pas nous faire repérer. Je donnerai
des ordres pour ne pas être dérangé jusqu’à demain.
Le bois en question était situé au nord-est de la colline de la cité royale et était
un endroit désert, qui donnait sur une petite plaine tranquille faisant encore
partie du domaine réservé au roi.
— C’est entendu, répondit Jarval avant de partir pour organiser l’expédition au
plus vite.
*
* *
Les montagnes s’approchaient d’eux à grande vitesse, hautes et menaçantes
formes fantomatiques qui semblaient se dissoudre dans l’ombre du sol. Les
animaux volaient bas pour échapper à d’éventuels moyens de détection. La lune
d’Édéna était à présent complètement masquée par les lourds nuages noirs qui
roulaient dans le ciel opaque et un vent tiède chargé de sable s’était levé du sud.
— C’est parfait, songea Calem en activant un écran encastré dans le devant de
son siège, et censé lui donner l’imagerie du sol calculée par un petit radar situé
sous la gorge de Kro’Moo. Plus il fera sombre, moins nous aurons de chances de
nous faire repérer.

Les dragonnaux avaient plongé à présent dans les ténèbres de la faille du long
canyon qui menait au précipice de la forteresse, et se dirigeaient adroitement

295
L’eau de l’oubli

entre les formations rocheuses qui saillaient, aidés par leur faculté à voir dans
l’obscurité. Le silence de leur vol laissait toute sa place au décor sinistre qui les
enveloppait et dans lequel sifflaient les rafales d’air chaud empoussiéré. Gil était
impressionné et serrait les dents en priant pour que l’animal n’aille pas s’écraser
sur l’une des nombreuses aiguilles de roches qui s’élevaient du sol. Iella pensait
douloureusement à Sali en se reprochant de l’avoir amenée là où elle se trouvait.
Jarval passait en revue tous les aspects de ce plan hâtivement élaboré et tentait
d’en discerner les contours hasardeux pour se tenir prêt à faire face à toute
éventualité. Quant à Calem, qui ressentait la proximité de Iella derrière lui, il
était en proie à ses éternels sentiments contradictoires qui étaient nés en lui
depuis leur rencontre chez son Excellence Gau’Am-Soor.
Le passage infranchissable pour les dragonnaux était constitué par un
resserrement des parois du canyon, à un endroit où la plaie béante du gouffre
semblant vouloir se cicatriser, formant une gorge étroite et sinueuse qui
atteignait tout au plus à certains passages, quelques mètres de large. Les
animaux se posèrent sur une grève de galets en bordure du torrent qui courait
au centre de la faille, et aussitôt après avoir sauté à terre, chacun se prépara en
silence. Calem ne put s’empêcher d’admirer la longue silhouette d’Iella enserrée
dans un collant intégral noir, dans lequel elle ressemblait à l’un de ces félins qui
vivaient dans la jungle de Ruhnca. La jeune fille enfila une cagoule qui fit
disparaître dans l’obscurité l’éclat blond de ses cheveux, et se noircit
méticuleusement le visage avec une crème qu’un des commandos venait de lui
proposer sans dire un mot. Chacun en fit de même, les hommes ayant opté pour
une tenue d’assaut noire également, mais équipée de multiples poches remplies
d’objets constituant les éléments de survie standard chez les forces spéciales.
Iella asservit autour de sa taille une ceinture multifonction, passa autour de son
buste un arc et un carquois souple maintenu fermement dans son dos. Elle
accrocha pour finir à sa ceinture, une paire de chaussons d’escalade et, comme
tous les autres, un casque destiné à les protéger d’éventuelles chutes de pierres,
lors de l’ascension.
Comme ils s’affairaient avec des gestes précis qui cherchaient d’évidence à
optimiser le temps, un rugissement se fit entendre quelque part dans les
alentours. Aussitôt, chacun redressa la tête et tendit l’oreille, fouillant de sa
vision périphérique l’obscurité des rochers et des buissons qui parsemaient les
rives caillouteuses du canyon.
— Vous croyez que c’est quoi ? demanda au lieutenant Rigo l’un des hommes
tout en chargeant sur son dos un épais rouleau d’une corde très fine,
soigneusement emballée.

296
Intervention nocturne

L’officier, qui avait instinctivement posé la main sur la crosse de son pistolet,
haussa les épaules.
— Rien de plus qu’un gros sprax qui chasse dans la nuit, sergent. Restez
vigilant. En principe, il ne devrait pas s’attaquer à nous mais sait-on jamais.
Puis l’officier donna rapidement ses ordres d’une voix basse mais claire.
— Davoc et Larci, vous êtes de garde aux dragonnaux.
L’un d’eux risqua un geste de protestation, qui manifestait la déception de ne
pas « être de la partie », mais qui fut vite interrompu par le regard impérieux de
Rigo.
— Pas de discussion ! Vous vous amuserez une autre fois. Veillez à être prêts à
décoller en cas d’urgence et, compte-tenu du territoire hostile sur lequel nous
évoluons, protégez les animaux. Ce sont nos billets de retour une fois la mission
accomplie.
Comme pour lui donner raison, un autre rugissement retentit dans la nuit.
— Oui, lieutenant ! répondirent-ils en chœur d’une voix assourdie.
Lorsque tout le monde fut prêt, la petite colonne se mit en route, ouverte par
le lieutenant et l’un des deux commandos restant, l’autre fermant la marche,
fusil d’assaut en main. Comme leur groupe s’approchait de l’étranglement
rocheux qui formait des gorges hautes de plusieurs centaines de mètres, ils
purent entendre plus distinctement le sifflement du vent qui s’engouffrait entre
les parois pour se précipiter vers eux. Il était chaud et chargé de l’humidité du
torrent qui mugissait à voix basse sur leur gauche. Progressivement, ils entrèrent
dans les ténèbres du défilé, plus noires que la nuit pourtant nuageuse qui
oppressait la région. Leur avancée les ramena inéluctablement vers le cours
d’eau tumultueux qui sortait de la faille en écumant. Fort heureusement, en
cette saison, il n’y avait pas de profondeur et sa puissance était réduite à sa plus
simple expression.
Un nouveau rugissement plus proche se fit entendre suivi par un bruit qui
roula longuement dans les entrailles de la montagne. Jarval se rapprocha de
Calem qui le précédait et lui posa une main sur l’épaule.
— C’est le tonnerre, je n’aime pas ça. Les orages ici peuvent transformer les
ruisseaux en torrents impétueux en moins d’une heure. Il ne serait pas bon que
celui-ci soit en crue à notre retour.
— Nous y penserons en temps voulu, répondit sobrement le monarque en
épiant du regard les crêtes des rochers autour d’eux.
Le lieutenant Rigo pénétra dans l’eau tiède pour se diriger vers le premier
virage de la gorge et leva un instant la tête. L’à-pic au-dessus d’eux était
impressionnant tant les parois du défilé paraissaient se toucher par endroit. Il se

297
L’eau de l’oubli

retourna et fit un geste de la main pour signifier aux autres de faire attention au
risque de chutes de pierres et de mettre leur casque de protection. Chacun
acquiesça silencieusement d’un petit geste de la main avant d’obtempérer.
Ils avaient à présent de l’eau jusqu’à la ceinture. Celle-ci bouillonnait autour
d’eux mais le courant n’était pas fort et le remonter ne constituait pas un
obstacle insurmontable. Ils sinuèrent à travers le canyon sur plusieurs centaines
de mètres, les armes portées à bout de bras au-dessus de leur tête. Gil, qui était
le plus petit du groupe, avait été pris en remorque par Calem à l’aide d’un bout
de corde et Jarval le soutenait sous les épaules pour passer les endroits les plus
profonds.
Graduellement, les parois s’élargirent de nouveau et le lit du torrent s’étala
devant eux dans une eau plus calme. Contournant les derniers rochers, ils purent
revenir sur la rive qui à cet endroit-là offrait une petite plage, de sable et de
graviers mêlés, formée des sédiments stoppés par l’engorgement. Le groupe prit
quelques minutes de repos et en profita pour s’égoutter un peu. Un nouveau
roulement de tonnerre fit écho dans le canyon et Calem leva la tête d’un air
inquiet.
— J’espère qu’il ne va pas se mettre à pleuvoir. Ça risquerait de rendre
l’ascension impossible.
Iella eut une grimace.
— Avec ou sans pluie je grimperai. Je ne peux oublier que Sali est retenue
prisonnière non loin d’ici et qu’elle sera torturée à moins que tu ne te livres à ce
fou dangereux.
— Mais je ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit, Iella, tu m’entends ?
Sans y réfléchir il avait pris ses joues dans le creux de ses mains et approché sa
figure de la sienne. Du bout de ses pouces, il lui caressa délicatement les lèvres.
Troublée, la jeune fille lui saisit doucement les poignets et retira ses mains de
son visage. Seul Jarval les observait du coin de l’œil. Gil était au bord de l’eau et
les trois militaires tenaient un petit briefing un peu plus loin.
Calem résista à l’envie de l’embrasser.
— Je… commença-t-il.
— Oui, je sais, souffla-t-elle, mais pour l’instant, il faut sauver Sali.
Elle effectua un pas en arrière pour rompre le charme. Au même instant, Rigo
revenait vers eux.
— Le pied de la tour est à cinq cents mètres d’ici. La nuit est avancée, il nous
faut faire vite, Sire.
— Bien sûr, admit le roi, allons-y.

298
Intervention nocturne

Sur un geste du lieutenant, la colonne se remettait en route quand, sans


avertissement, une masse noire se jeta sur le dos de l’homme fermant la
marche. Il y eut un cri étouffé, un grondement rauque, un combat confus.
— Qu’est-ce que… lança Rigo qui revint sur ses pas l’arme au poing.
Dans les formes qui roulaient à terre, le lieutenant reconnu l’un de ses
hommes aux prises avec un gros animal. Un sprax. Instinctivement, il mit en joue
l’animal mais les deux corps qui luttaient en s’entremêlant l’empêchaient de
viser convenablement.
— La lueur d’un tir peut nous trahir, fit Jarval d’une voix assez haute pour être
entendue de tous.
Tout en disant cela, il avait dégainé un grand couteau lacé sur un de ses
mollets et s’approcha du combat, décidé à se lancer sur le dos de l’animal. Il fut
précédé par Rigo qui plongea dans la mêlée essayant de saisir le cou du félin. Ce
dernier, surpris de cet assaut, se redressa un instant et d’un mouvement
brusque du corps, éjecta le lieutenant contre un rocher. Ramassé sur ses pattes
arrière, il frémit une seconde en montrant ses longs crocs aiguisés qui saillaient
de la mâchoire supérieure, avant de bondir sur sa nouvelle proie. Il y eu un léger
sifflement dans l’air et l’animal retomba aux pieds de Rigo. Plusieurs
tressautements agitèrent le sprax, puis son corps se raidit et son souffle s’arrêta.
Le lieutenant se pencha sur lui. Une flèche plantée à la base de son cou avait
sectionné la moelle épinière en le foudroyant instantanément. Comme les autres
s’approchaient, il lança un regard à Iella.
— Louée soit votre dextérité à l’arc, mademoiselle. Je n’ai jamais vu un tir aussi
précis et dans l’obscurité qui plus est.
La jeune fille esquissa un sourire.
— Je crois bien que la chance m’a un peu aidée.
— Tant mieux, souffla Rigo, tant mieux.
Jarval s’était penché sur l’homme allongé sur la grève. Son corps était victime
de soubresauts.
— Ça va aller ? demanda Calem.
Le lieutenant s’agenouilla à son tour et examina rapidement le blessé après lui
avoir ôté le casque, puis secoua négativement la tête vers eux.
— Le sprax lui a sectionné la carotide.
Tant bien que mal, il appuya de toutes ses forces sur l’endroit du cou d’où
jaillissait un flot de sang qui giclait entre ses doigts, par à-coups. Le visage de
l’homme était livide.
— Je suis… désolé… lieut…
— Chut, taisez-vous, Cano, ça va aller, ne vous inquiétez pas.

299
L’eau de l’oubli

Le commando lui saisit le poignet de sa main droite.


— Je suis… foutu, c’est… ça ?
Rigo avala sa salive et parvint à articuler.
— Ça va aller.
Il n’avait pas fini de répéter ces paroles, qu’un spasme plus violent secoua le
soldat dont les yeux se révulsèrent. Il sentit aussitôt tout son corps se ramollir et
la tête de Cano roula sur le côté.
— C’est fini, murmura l’officier.
— Bon sang ! ragea le sergent Galiano en crachant par terre. Putain d’animal
de merde !
— Il nous pistait depuis un bout de temps, commenta le capitaine, nous étions
sur son territoire.
Un éclair sillonna le ciel et le tonnerre craqua sèchement.
— Il ne faut pas nous attarder ici, fit Calem, nous récupèrerons son corps à
notre retour.
— Allons-y, ordonna en écho le lieutenant, en route. Sergent, fermez la
marche et ouvrez l’œil que vous avez dans le dos.
Le sous-officier se saisit de son fusil et l’arma.
— À vos ordres, lieutenant ! Il n’y aura pas d’autres surprises !
— J’y compte. Allez, en avant !
Le groupe se remit en marche, Iella tenant Gil devant elle par les épaules pour
le réconforter.
Il ne leur fallut que quelques minutes pour parvenir au pied de la falaise de la
forteresse. Sa masse noire se découpait tant bien que mal sur le ciel sombre,
dans lequel les nuages galopaient. De temps à autre un éclair déchirait
l’obscurité de la nuit en laissant apparaître plus clairement la silhouette
fantomatique de l’édifice et celle élancée de la tour.
— Nous y sommes, commenta Jarval.
Iella s’était emparée de jumelles à vision nocturne pour examiner la paroi
rocheuse, imitée par les autres.
— Il y a une sorte de corniche un peu plus haut mais je ne sais pas quelle
largeur elle peut avoir, observa Rigo. Je pense qu’on peut y accéder avec nos
grappins.
— Oui, et au-dessus, la falaise est sillonnée de fissures montant jusqu’à une
faille qui forme comme une demi-cheminée. Je ne devrais pas avoir trop de mal
à monter, ajouta Iella d’une voix confiante qui se perdit en partie dans une rafale
de vent.

300
Intervention nocturne

— J’aimerais avoir votre enthousiasme sinon votre courage, mademoiselle, lui


glissa le lieutenant près de l’oreille. Je serais incapable de faire une pareille
ascension à mains nues.
La jeune fille se força à sourire et le regarda dans les yeux.
— C’est pas compliqué. Il suffit d’un peu de technique et de bénéficier d’un
poids plume par rapport à la force de ses doigts et de ses orteils, lieutenant.
Rigo hocha la tête en lui rendant son sourire.
— Bonne chance, en tout cas. Quand vous aurez réussi cet exploit, toute notre
escouade sera votre plus fervente admiratrice, vous pouvez m’en croire !
— Ok, fit Jarval, préparez les grappins. Gil, Iella, observez-moi et faites
exactement comme moi, ce ne sera pas compliqué. En plus, Gil, toi tu es très
léger, tu arriveras sans doute le premier en haut !
Il appuya son conseil d’un clin d’œil destiné à rassurer l’adolescent. Puis il
sortit d’une poche un tube dans lequel il enfonça un petit grappin qui pendait à
sa ceinture et dont il écarta les crochets. À la base du tube, il enfonça un autre
tube plus court et tendit les bras vers le ciel en visant la corniche repérée un
instant plus tôt. Lorsqu’il appuya sur le petit bouton situé à la base de cet
ensemble il y eut un « plop » étouffé, et le grappin s’envola en tirant derrière lui
un fil transparent très fin, qui se déroula d’une bobine fixée à un petit appareil
arrimé à sa ceinture. Le grappin se perdit dans le noir. Jarval tira lentement sur le
fil et ressentit une forte résistance. Aussitôt, tout le monde l’imita. Iella et Calem
durent s’y reprendre à deux fois pour réussir à faire accrocher leur grappin à la
roche. Gil était tout fier d’avoir réussi du premier coup. Dès que le capitaine lui
eut montré comment actionner son treuil, il s’éleva dans les airs en silence,
s’aidant des jambes pour éviter de pendre dans le vide. Chacun fit de même. Un
instant plus tard, ils s’agrippaient au bord de la corniche qui se révéla être plus
large que prévu et s’y hissèrent.
Sans attendre, Iella enfila ses chaussons d’escalade et ajusta son casque au
plus serré. D’une petite poche de sa ceinture, elle sortit un peu de poudre dont
elle se frotta les mains. Le sergent Galiano s’approcha d’elle pour accrocher dans
son dos un bout de la fine corde qu’il venait de déballer à terre.
— Il devrait y en avoir largement assez, commenta-t-il. Elle est si légère qu’elle
ne vous gênera pas dans votre escalade. Mais elle est très solide et peut
supporter facilement trois ou quatre cents kilos… ça devrait le faire pour chacun
de nous, ajouta-t-il avec un petit rire nerveux. Quand vous serez en haut, fixez
solidement un piton dans la falaise à l’aide de cet appareil. Il est totalement
silencieux et l’enfoncera suffisamment dans la roche pour résister à la traction

301
L’eau de l’oubli

d’un corinal. Attachez-y solidement le bout de cette corde et prévenez-nous. Le


reste sera notre affaire.
Il testa le communicateur qu’elle portait en bracelet autour du poignet gauche.
— Ça fonctionne, conclut le militaire.
— C’est parti, dit-elle d’une voix qu’elle tenta vainement de maîtriser.
Jarval lui adressa un clin d’œil et leva le pouce de sa main droite. Calem se
retint de nouveau pour ne pas la serrer contre lui.
— Sois prudente, parvint-il à articuler en maîtrisant son élan.
Gil lui passa les bras autour de son torse et l’étreignit.
— Tu vas y arriver, j’en suis certain.
Le sergent Galiano vint poser une main sur son épaule pour lui souhaiter
bonne chance. Le lieutenant Rigo passa en dernier.
— Vous méritez de faire partie de notre escouade, mademoiselle. On se
retrouve là-haut.
Le cœur serré, Iella inspira un grand coup comme un autre éclair jaillissait dans
le ciel, et au moment où le tonnerre retentissait, elle s’éleva vers la première
prise qu’elle avait repérée dans la paroi.
Les premières gouttes de pluie se mirent alors à tomber.

302
21 - Dans le donjon

La visière du casque amplifiait la lumière et permettait à Iella de voir les


aspérités de la roche aussi bien qu’en plein jour sinon mieux. Mais la pluie qui
commençait à tomber risquait de rendre la paroi rapidement glissante si elle
s’accentuait. Fort heureusement, pour l’instant, les gouttes n’étaient qu’éparses
et sporadiques au gré des nuages qui défilaient dans le ciel.
Une prise après l’autre, tout en conservant soigneusement trois points
d’appui, Iella s’élevait régulièrement, comme un insecte sur le mur d’une
maison. D’en bas, ses compagnons de mission ne la perdaient pas des yeux à
travers leurs jumelles, frissonnant d’impuissance à chacune de ses hésitations, à
chaque dérapage, à chaque fois qu’elle s’immobilisait, pour chercher d’un regard
aigu la prochaine prise à portée de main. Le temps paraissait s’étirer à l’infini au
fur et à mesure que la frêle silhouette s’amincissait jusqu’à ne plus faire qu’un
petit point noir, qui saillait régulièrement à la faveur des éclairs étincelant dans
le ciel.
La prise n’était plus qu’à une dizaine de centimètres de ses doigts qui
effleuraient la paroi, avec le toucher d’une amante caressant la peau de son
partenaire. Elle s’étira de son mieux tout en équilibrant son effort musculaire
entre ses jambes et sa main gauche. En varappe, l’essentiel reposait sur la
capacité à solliciter au maximum les muscles des membres inférieurs, bien plus
endurants que ceux des bras. Elle se sentait bien. Elle avait toujours adoré
l’altitude et cette sensation d’être seule au monde. Son cœur battait lentement
dans sa poitrine malgré le stress que sa situation aurait engendré chez un
profane. C’est qu’elle n’avait pas peur et économisait le moindre de ses efforts !
Chacun de ses gestes était soigneusement étudié pour répondre au strict besoin
de son élévation, centimètre après centimètre. Lentement mais sûrement, elle
s’approchait du sommet, but ultime de son défi. Rien d’autre ne comptait à ses
yeux. Ses doigts palpèrent la roche et elle sentit l’aspérité de celle-ci puis la
petite fissure qu’elle avait repérée un moment auparavant. Elle y glissa ses
premières phalanges et commença à transférer son effort sur son bras droit pour
se hisser. Soudain, le morceau de roche qu’elle agrippait se détacha de la falaise,
sa main ripa et son bras tomba dans le vide. Une exclamation lui échappa.
Calem sursauta et étouffa un cri d’alarme.
— Non !
303
L’eau de l’oubli

De ses jumelles à fort grossissement, il n’avait pas perdu une seconde de la


longue escalade de la jeune fille, au plus près d’elle avec ses yeux mais si loin de
corps. De là où il se tenait, légèrement sur la droite de la ligne ascensionnelle, il
vit très distinctement le drame qui se joua en un instant. D’instinct il ôta ses
jumelles, comme pour mieux englober la scène dans son entièreté, et il la vit
tomber dans le vide, sa silhouette noire rebondissant comme une poupée de
chiffons contre la paroi meurtrière qui la lacérait, tournoyant encore et encore
avant de plonger dans l’abîme et de s’écraser sur les rochers tranchants. Il
imagina aussitôt le corps mutilé et désarticulé de celle qu’à cet instant précis, il
était sûr d’aimer. La mort seule pouvait révéler aussi brutalement une réalité
qu’il avait tenté de fuir depuis des jours et des jours.
Quand il le vit, pâle comme la mort malgré son maquillage sombre, la tête
penchée vers le fond du gouffre, Jarval se rapprocha de lui et le secoua.
— C’est bon, fit-il, elle s’est raccrochée. Qu’est-ce que tu as, Calem ? Tu
regardes quoi ?
Il était évident pour le capitaine que son ami avait vu la mort passer devant ses
yeux, non pas la sienne, mais celle de la jeune fille qui là-haut luttait pour
retrouver une prise plus solide. Comme sortant d’un cauchemar, le roi secoua sa
tête et regarda Jarval d’un air hagard. Il avait du mal à sortir de la vision qu’il
venait d’avoir. Il lui fallut plusieurs secondes pour retrouver ses esprits et
replacer des jumelles tremblotantes devant ses yeux. Il retrouva ainsi la
silhouette rassurante qui avait prudemment repris son ascension, après cette
alerte plus que chaude qui venait de lui rappeler, si besoin était, que malgré
toutes les précautions, seule la montagne décidait de qui pouvait la vaincre ou
pas.

Cela faisait presque deux heures qu’elle montait et la fatigue commençait


insidieusement à s’installer. Ses mouvements étaient plus difficiles et certains de
ses muscles commençaient à la tirailler. Elle se demanda si elle n’avait pas
présumé de ses forces et tout à coup, Iella eut peur de ne pas pouvoir arriver au
bout. Or, une chose que la jeune fille savait, c’est qu’il ne fallait en aucun cas,
dans sa situation, laisser la panique la gagner. La moindre hésitation, la moindre
faiblesse de sa part conduirait inéluctablement à une chute mortelle. Comme
son cœur venait de s’emballer sous ces sombres pensées, elle fit un effort sur
elle-même pour inspirer et expirer profondément plusieurs fois en essayant de
faire le vide dans son esprit. Cet exercice fonctionna puisque presqu’aussitôt,
son rythme cardiaque s’abaissa et les palpitations qu’elle commençait à

304
Dans le donjon

éprouver dans sa poitrine s’estompèrent. Ayant retrouvé sa concentration, elle


reprit une ascension plus sereine.

Iella commençait à entrevoir la fin de cette escalade et ce fut presque à regret


qu’elle se hissa une dernière fois de son bras droit pour parvenir à poser son
autre main sur l’aplat du sommet. Sur sa gauche, à une cinquantaine de mètres,
la haute silhouette noire du donjon semblait la contempler d’un silence
menaçant. Avant d’effectuer un rétablissement sur le bord d’un petit plateau,
elle observa attentivement à droite et à gauche pour s’assurer de l’absence de
tout ennemi. Il n’y avait personne et quelques secondes plus tard, elle se
trouvait assise au bord du précipice, les jambes ballantes. L’endroit où elle se
trouvait était relativement plat, mais ne mesurait que quelques mètres de large
sur deux mètres de profondeur. Au-delà, la montagne reprenait ses droits et
s’élevait, en pente moins raide que le précipice qu’elle venait d’escalader, vers
l’arrière de la forteresse. Sur sa gauche, en regardant le ravin, la roche rejoignait
la paroi du précipice et n’offrait aucun accès. Sur sa droite, les rochers qui
mouraient au pied de la tour permettaient d’accéder jusqu’à elle, en longeant sa
muraille arrondie. De l’endroit où elle était, elle ne pouvait pas voir le pont levis
qui donnait accès au sentier longeant les murs de la forteresse. Silencieusement,
elle se faufila vers le donjon et contourna une partie de sa base en passant sur
les quelques rochers qui s’avançaient jusqu’au bord du canyon. Elle put enfin
apercevoir la passerelle de bois qui franchissait la faille repérée sur les schémas
consultés dans la salle des archives. Cette ravine se jetait dans le précipice en
laissant s’y écouler un petit ru qui descendait de la montagne, et passait
probablement sous les murailles qui collaient à la tour de l’autre côté de sa
position. Elle ne vit aucun garde à l’extérieur. Plus loin, elle distinguait la ligne de
fuite des puissants remparts et l’étroit chemin qui longeait leur pied jusqu’aux
portes principales, pour donner accès au pont naturel qui traversait le gouffre
protecteur. S’avançant un peu plus, elle parvint en contrebas de la porte close.
C’était une porte étroite et massive, qui devait avoir juste la largeur d’un
véhicule de livraison et c’était elle que Gil devait leur ouvrir de l’intérieur. Au
moins, elle n’était pas gardée de l’extérieur et rien sur les remparts de la
forteresse ne semblait indiquer une ronde quelconque à cet instant précis.
Iella fit demi-tour et fureta un instant parmi les rochers avant de tomber sur
l’entrée du conduit d’aération dans lequel le plan prévoyait que Gil devait se
glisser. Effectivement, à part l’adolescent, elle ne voyait personne qui aurait pu
se faufiler dans l’étroit conduit et encore, si lui-même y arrivait ce qui, lorsqu’on
en considérait l’ouverture, n’était pas forcément une évidence. Il restait aussi à

305
L’eau de l’oubli

espérer que le passage n’était pas fermé plus loin par des barreaux ou une grille.
Revenue à son point de départ, elle prit l’extrémité du fin cordon qu’elle avait
tracté derrière elle durant toute son ascension, et qu’elle avait accroché
momentanément à un rocher. Puis elle enfonça un piton dans le tube que le
sergent lui avait donné et s’approcha d’une anfractuosité de la roche, avant d’y
projeter le crochet d’acier à l’aide de l’appareil qui émit un petit bruit étouffé.
Après y avoir attaché la corde et s’être assurée de la solidité de la prise, elle
porta à sa bouche le communicateur.
— Vous me recevez ?
— Oui, chuchota une voix qui devait être celle du lieutenant Rigo.
— Je suis en position, vous pouvez venir me rejoindre.
— On arrive.
Le silence retomba. Plus bas, sur la corniche, le sergent avait été désigné pour
passer le premier afin d’aider les suivants à se réceptionner une fois parvenus en
haut. Accrochant le cordon à un petit treuil électrique assujetti à sa ceinture, il
s’éleva rapidement dans les airs en s’aidant des pieds, marchant presque à
l’horizontale contre la paroi. Moins de dix minutes plus tard, il apparaissait au
sommet et prenait la main qu’Iella lui tendait avant de se détacher pour
renvoyer le treuil en bas. Ce fut au tour de Gil.
— Si tu perds la synchro avec tes pieds, n’essaye pas de te récupérer et laisse-
toi tout simplement tirer vers le haut et faisant attention aux aspérités de la
roche, expliqua le lieutenant.
— C’est ok, répondit Gil avec un grand sourire insouciant, dans le genre
acrobaties je me débrouille plutôt pas mal !
— D’accord, répondit l’officier en lui tapant sur l’épaule, allez, c’est parti !
Gil s’éleva à son tour et se perdit dans l’obscurité. Puis ce fut le tour du roi et
de son capitaine de la Garde. Rigo ferma la marche.
Une fois en haut, il regarda sa montre puis l’horizon au-dessus des monts.
— Il ne faut pas traîner. La nuit n’en a plus que pour quatre heures environ.
L’opération doit être menée rondement. Gil, à toi de jouer.
Ils s’étaient regroupés autour de la sortie du conduit sauf le sergent Galiano
qui s’était posté au pied de la tour, non loin du pont-levis, prêt à toute
éventualité.
— Que les damoiselles ferment les yeux, plaisanta Gil en ôtant son casque, ses
chaussures et sa tenue sombre.
Il portait en dessous un collant noir qui le moulait parfaitement, taillé dans une
étoffe qui glissait sous la main, contre lequel il laça sa sarbacane.

306
Dans le donjon

— Où as-tu trouvé pareil accoutrement ? s’enquit le lieutenant avec une


pointe de curiosité.
Gil prit un air gêné et regarda Calem puis Iella tour à tour.
— Ça faisait partie de ma tenue… de travail… avant… quand j’étais pas trop
honnête.
Jarval montra ses dents éclatantes.
— Bon, ça va, on va dire que je n’ai rien entendu.
— Avec ça, je passe presque partout… continua l’adolescent qui mourrait
d’envie d’en dire plus, même entre les barreaux de certaines maisons, et…
— Stop, tais-toi, fripon, je ne veux plus rien savoir ! coupa le capitaine avec un
sérieux de façade. Fais attention à toi. Si tu vois que tu ne peux pas y arriver,
reviens.
Le lieutenant Rigo avait fini de tremper précautionneusement les petites
aiguilles dans une fiole de poison. Il les rangea avec délicatesse dans un étui que
Gil suspendit à son cou.
— Prends garde de ne pas te piquer avec, recommanda l’officier, ça ne
pardonnerait pas !
— Ne vous inquiétez pas, lieutenant, j’ai l’habitude… je chassais avec des
fléchettes empoisonnées quand j’avais à peine dix ans.
Le large sourire insouciant de l’adolescent ne parvenait pas à rassurer son
entourage et ce fut remplis d’anxiété qu’ils le virent disparaître en rampant,
tordu comme un ver de terre, dans le conduit.
— Une prière à Édin ? proposa Iella.
— Si vous voulez, répondit Rigo. Pour ma part, je préfère m’en remettre au
courage et à la volonté dont ce petit fait preuve. Allons rejoindre Galiano près de
la porte. Si Gil réussit à l’ouvrir…
Il s’interrompit et se reprit.
— Quand Gil l’ouvrira, il nous faudra entrer rapidement pour éviter de nous
faire repérer d’une éventuelle ronde inopportune depuis les remparts.

Tel une anguille, Gil se tortillait dans tous les sens pour ramper tant bien que
mal dans l’étroit boyau de pierre. Pour réduire la largeur de ses épaules, il avait
étendu un bras devant lui, l’autre restant le long de son dos. Il se sentait comme
un rat dans une canalisation. Fort heureusement, le conduit n’était pas très long
et il ne tarda pas à arriver de l’autre côté. Il n’y avait pas de barreaux.
Restant prudemment à l’intérieur de sa cachette, il s’approcha du bord pour
explorer les environs. Le conduit débouchait tout en haut du mur d’un escalier
de pierre en colimaçon, qui s’enroulait dans une colonne isolée du reste du

307
L’eau de l’oubli

donjon. Il se trouvait au ras de la voûte de cette cage d’escalier. La mauvaise


nouvelle était la hauteur de ce plafond. Presque quatre mètres entre lui et les
marches. Autrement dit, dès qu’il se serait laissé tomber le long du mur, il ne
pourrait plus remonter dans le passage en cas de danger ni, a fortiori, repartir
par là en cas d’impossibilité d’ouvrir la porte du donjon.
Poussant des reins et des jambes, il parvint à extraire son maigre torse et à
dégager le bras serré dans son dos. Il tendit l’oreille. Aucun bruit ne lui parvenait,
ni du haut ni du bas. Espérons que tout le monde dort, pensa-t-il en poussant un
peu plus pour s’avancer dans le vide.
La seule solution était de se laisser choir la tête la première, car il ne pouvait
s’accrocher nulle part à l’extérieur pour laisser ses jambes sortir les premières et
se rétablir avant de sauter. J’aurais dû garder mon casque, ça risque de faire mal.
Les mains tendus vers le bas, retenu par les pieds, il se laissa glisser le long des
pierres comme un lézard sur le mur d’une maison, et calcula au mieux pour viser
l’une des marches qu’il trouvait soudainement bien étroites. Ainsi étiré, il lui
restait à contrôler pratiquement deux mètres de chute libre, en évitant de se
fracasser le crâne ou la figure lors de sa réception.
— J’aurais préféré le faire dans le bon sens, grinça-t-il entre ses dents, les
plongeons, je préfère les faire dans l’eau ! Allez, Gil, vas-y, c’est pour la bonne
cause… pour Sali !
Il se lâcha des pieds et tomba rudement, amortissant l’impact à la force de ses
bras nerveux puis effectua une culbute douloureuse dans le sens de la descente,
pour se retrouver assis en train de se frotter les reins, meurtris par les arêtes des
marches.
— Aïe… bon, ça s’est pas trop mal passé, je suis encore intact… j’aime mieux
faire des galipettes dans mon lit… avec une fille de préférence, marmonna-t-il.
Gil s’assura que sa sarbacane n’avait pas souffert de l’exercice auquel il venait
de se livrer et par précaution, attrapa dans l’étui qui pendait autour de son cou
une fléchette qu’il y inséra. Puis il gravit l’escalier à pas de loup en se tapissant
contre la paroi intérieure du virage.
Il déboucha presque aussitôt sur le palier du rez-de-chaussée. Là, les marches
continuaient leur ascension dans la cage d’escalier en tournant sur la droite. Sur
sa gauche, une ouverture permettait d’entrer dans l’édifice. Celle-ci était fermée
par une porte que Gil entrebâilla avec précaution. Face à lui, au bas d’une pente
qui menait vers l’extérieur, il aperçut deux gardes dont l’un était assis et
paraissait somnoler. Le second se présentait de profil et était appuyé contre le
mur. Cette pente était carrelée et assez large pour laisser passer des véhicules de
livraison. Elle tournait devant ses yeux sur sa droite pour longer la courbe de la

308
Dans le donjon

cage d’escalier avant d’effectuer un virage à angle droit par la gauche en


direction de la forteresse elle-même. Les relents froids de graisse et de viande
rôtie lui donnèrent à supposer que ce chemin s’enfonçait vers les cuisines. Tout
doucement, en priant pour que la porte ne grince pas, il sortit de l’emprise de
l’escalier et referma la porte derrière lui avant d’effectuer trois bonds pour se
cacher dans l’angle du tournant de la rampe d’accès.
Pourvu que personne ne survienne des cuisines !
La partie de cette rampe qui descendait vers les gardes était maintenant à sa
droite et en face de lui s’ouvrait une salle qui contournait l’escalier par l’autre
côté. Du peu qu’il pouvait en apercevoir de sa position, on aurait dit un endroit
servant d’entrepôt. À cette heure, il ne devait y avoir personne. Prudemment il
risqua un œil vers les gardes. Effectivement, l’un d’eux était assis sur une chaise
adossée contre la cloison de gauche, en équilibre sur les pieds arrières.
L’homme-serpent affalé dessus semblait dormir. En face de lui, un autre
saurocéphale était nonchalamment appuyé contre le mur, occupé à regarder
une tablette qui semblait l’absorber entièrement. Il y avait quinze ou vingt
mètres entre Gil et eux. Il avait déjà réussi tir plus délicat et sur des cibles
mobiles. Le garçon hésita un instant en se demandant lequel devait être sa
première cible. S’il visait l’homme-serpent debout, celui-ci en s’écroulant risquait
de faire du bruit et réveiller ainsi son compère. Celui de gauche en revanche,
avait toutes les chances de ne pas bouger, passant d’un sommeil léger à un
sommeil définitif en l’espace d’un éclair.
Avec grand soin, en prenant tout son temps, l’adolescent visa le long cou du
garde endormi et souffla un grand coup. Le trait alla se ficher exactement à
l’endroit visé. Rien ne se passa. Gil eut un doute. Le poison avait-il fait son
office ? Dans la négative, on pouvait légitimement penser que le garde se serait
réveillé sous la piqûre… à moins que son sommeil ne fut très profond. Tant pis, il
devait continuer. D’ailleurs, il n’avait guère le choix car il ne pouvait pas
rebrousser chemin. Il inséra une autre fléchette dans le tube, visa longuement et
souffla. Il vit l’autre saurocéphale porter vivement une main à son cou et retirer
l’aiguille qu’il regarda pendant quelques secondes d’un air de grande perplexité.
Gil eut soudain peur que le poison n’agisse pas sur ces créatures.
— Qu’est-ce que je vais faire ? pensa-t-il l’ombre d’un instant.
Au même moment une poigne puissante le saisit par le cou et il se sentit
soulevé de terre. Il comprit instantanément que ce qu’il redoutait s’était produit.
Un garde avait surgi du couloir des cuisines dans son dos et l’avait surpris dans
son recoin pendant qu’il était concentré à tirer sur les sentinelles. De stupeur, il

309
L’eau de l’oubli

laissa tomber sa sarbacane, gigotant des pieds vainement en essayant de


desserrer l’étreinte autour de son cou.
— Qu’est-ce que tu fais là petit curieux ? demanda le lézard bipède qui n’avait
pas pu exactement juger à quel jeu le garçon venait de se livrer.
Gil étouffait et seul un gargouillis inaudible émana de son gosier. Il était
évident qu’il ne parviendrait pas à desserrer l’étau qui l’asphyxiait lentement et
décida de ne pas lutter. Il ferma les yeux et se concentra sur ses gestes. La
moindre erreur lui serait fatale, il le savait. Avec précaution, il ouvrit d’une main
l’étui qui pendait de son cou et de l’autre, s’empara à tâtons d’une aiguille.
Lorsqu’il fut certain de la tenir solidement, il se guida de sa main libre pour bien
situer une partie épaisse du saurocéphale qui ne laisserait pas l’aiguille ressortir
de l’autre côté. Il visa le poignet et y planta la fléchette. De nouveau, rien ne se
passa et Gil paniqua. Perdu, il était perdu et Sali avec lui. Le poison ne faisait pas
effet sur ces créatures. Sans doute un problème de métabolisme ou de
composition du sang. Que pouvait-il faire de plus ?
Soudain l’étau se desserra et il retomba sur ses pieds. Le garde s’écroula sur le
sol. Tout en se massant le cou, le garçon le poussa du bout du pied. Il était bel et
bien raide mort. Un sourire s’échappa de ses lèvres et il ramassa sa sarbacane
qu’il arma par précaution avant de risquer de nouveau une tête à l’angle du mur.
En bas de la pente, la sentinelle assise était toujours comme endormie sur sa
chaise, mais l’autre était allongée par terre. Gil souffla pour relâcher la pression
montée en lui avant de descendre rapidement vers les deux gardes et la porte de
sortie.

En bas des rochers, fondus dans l’ombre de la tour, ils attendaient sous la pluie
battante. Les éléments se déchainaient. Des trombes d’eau portées par des
rafales violentes ruisselaient en cascades sur les rochers luisants, et les éclairs se
succédaient dans le ciel à une allure apocalyptique. Le sergent Galiano qui ne
quittait pas la porte des yeux, pensa qu’avec un tel temps, les sentinelles des
remparts, si jamais il y en avait, devaient s’être mises à l’abri et ne surveilleraient
pas des alentours déserts.
Les yeux abrités derrière la visière de son casque, il perçut instantanément le
mouvement d’un des battants qui s’entrouvrit de quelques centimètres.
Aussitôt, une silhouette frêle s’approcha du bord de la passerelle vers eux en
agitant un bras.
— C’est Gil, souffla le sergent à l’oreille de son lieutenant tout en attirant
l’attention de Calem, Jarval et Iella avec un grand geste significatif. Allons-y !

310
Dans le donjon

Ils gravirent les rochers glissants pour monter jusqu’au garçon dont les dents
luisaient dans la nuit.
— Bravo ! lui lança le sergent en se glissant par l’entrebâillement de la porte,
arme au poing, prêt à toute éventualité, suivi par le reste du groupe.
Il jeta un coup d’œil aux deux gardes morts avant de s’avancer prudemment
sur la rampe. Calem frotta la tignasse du garçon en le félicitant et lui tendit ses
affaires tandis qu’Iella engageait une flèche sur la corde de son arc.
En haut de la pente ils aperçurent l’autre garde allongé sans vie.
— Qu’est-ce qu’on fait d’eux ? demanda Calem. On ne devrait pas les cacher ?
— Ça ne changera rien, Sire. N’importe quelle patrouille, n’importe quelle
personne verra aussitôt que les factionnaires ne sont plus à leur poste et
l’alarme sera donnée, analysa Rigo. Nous n’avons pas d’autre choix que de
foncer pour délivrer la princesse et remonter le plus rapidement possible afin de
dégager d’ici. C’est une course de vitesse dans laquelle il nous faut juste un peu
de chance.
— Alors, croisons les doigts pour que personne ne passe par ici dans les
prochaines minutes, conclut Jarval. Allez, ne perdons pas de temps en vaines
palabres !
Gil s’était promptement rééquipé et les suivit en direction de la cage d’escalier
qui s’enroulait au centre du donjon. Une minute plus tard, ils descendaient en
silence les escaliers de pierre, crispés sous l’effet d’une tension presque
palpable. Le lieutenant Rigo ouvrait la marche, son arme relevée, prête à tirer
sur la première personne rencontrée. L’heure n’était plus à la finesse. Il s’agissait
de frapper fort si nécessaire en éliminant tout risque de déclencher l’alarme
générale.
Ils passèrent devant plusieurs portes, indiquant autant de paliers qui
hébergeaient peut-être des corps de garde, des armureries ou d’autres cachots,
puis ils débouchèrent dans un vaste espace rectangulaire, aux murs nus.
L’escalier s’arrêtait là. Ils se trouvaient donc au fond de la tour. À leur droite, une
porte blindée à côté de laquelle saillait un petit levier.
— Je parie que cette porte mène au puits, chuchota le lieutenant en inspectant
les lieux du regard.
Jarval opina du chef. Au fond de la salle à gauche partait une galerie qui se
perdait dans le noir, sans doute en direction de la forteresse. Il désigna une
ouverture sur la gauche du mur qui leur faisait face, juste avant le sombre
couloir.
— Une salle de garde ? demanda-t-il à voix basse.

311
L’eau de l’oubli

Rigo fit osciller sa tête ce qui voulait dire, « peut-être bien que oui, peut-être
bien que non ». Levant la main, il leur donna l’ordre de rester sur place tout en
s’éloignant lui-même silencieusement dans cette direction. L’endroit était mal
éclairé par de vieilles ampoules fatiguées insuffisamment nombreuses. Longeant
le mur dans sa tenue noire, il s’efforça de bondir de zone sombre en zone
sombre jusqu’à ce qu’il soit en mesure de voir l’intérieur de la pièce qui s’ouvrait
dans le mur. Il leva quatre doigts d’une main, hésita, puis leva le cinquième avant
de rajouter le pouce de son autre main.
— Six gardes sans doute, murmura Galiano. Il faut nous débarrasser d’eux, ce
serait trop dangereux de les laisser derrière nous.
Calem eut un geste d’assentiment.
— Je suis entièrement d’accord.
Le sergent attira l’attention du lieutenant et passa son pouce dressé sur la
largeur de son cou, de gauche à droite. Rigo fit oui de la tête. Il n’était
effectivement pas question de prendre le risque de les laisser là alors qu’ils
pouvaient sortir de leur corps de garde à tout moment. Le lieutenant revint vers
eux aussi silencieusement qu’il s’en était éloigné.
— On peut les avoir par surprise. Quatre d’entre eux sont allongés sur leur
couchette et paraissent assoupis. Les deux autres sont autour d’une table, l’un
face à la porte grande ouverte, l’autre nous tournera le dos. Gil…
L’adolescent s’avança fièrement en bombant le torse.
— Tu vas prendre avec ta sarbacane celui qui est de dos et Iella celui qui est de
face.
— À vos ordres, lieutenant, répondit Gil en montrant ses dents.
L’officier lui rendit son sourire et se tourna vers la jeune fille qui déjà glissait
une flèche entre ses doigts.
— Mademoiselle, vous n’aurez qu’une fraction de seconde pour viser et tirer
avant qu’il ne pousse un cri.
— C’est une fraction de trop, assura Iella avec un clin d’œil.
— Ok, alors, Gil, dès que la flèche est partie, tu tires avec ta sarbacane.
— Compris.
Le lieutenant sortit un long couteau effilé d’un étui lié à sa jambe, invitant
Calem, Jarval et le sous-officier à faire de même.
— Je ne pense pas qu’il y ait des détecteurs énergétiques, mais dans le doute,
le bon vieux coutelas fera son office. Chacun le sien. Ce doit être réglé en deux
secondes !
— Pas de problème, affirma le roi d’un air résolu.
— Suivez-moi en silence.

312
Dans le donjon

Ils procédèrent comme Rigo venait de le faire, par bonds puis arrivèrent
presque à l’aplomb de l’ouverture. Iella risqua un coup d’œil et confirma.
— Prête.
Avec quelques gestes sobres, le lieutenant distribua les cibles restantes puis fit
signe à la jeune fille qu’elle pouvait y aller.
Pendant que Iella et Gil se reculaient dans l’ombre jusqu’au mur opposé, les
quatre hommes se groupèrent contre l’ouverture de la salle prêts à bondir. La
jeune fille banda son arc puis d’un mouvement souple, effectua un pas de côté
pour voir sa cible et dans le même temps, lâcha le trait meurtrier. En parfaite
coordination, Gil soufflait dans sa sarbacane et propulsait sa fléchette qui arriva
une seconde après sa grande sœur. Cette dernière entra par un œil et perfora le
cerveau de l’homme-serpent qui, après un recul dans sa chaise dû à l’impact,
s’écroula sur la table. Le second n’eut pas le temps de réaliser ce qui se passait.
L’aiguille empoisonnée s’était déjà fichée dans son cou et il resta immobile un
instant pendant que les quatre hommes surgissaient dans le corps de garde en
se précipitant sur leurs victimes. On entendit quelques bruits étouffés, puis la
cible de Gil s’effondra à son tour sur le côté et tomba à même le sol. Calem,
Jarval, Galiano et Rigo se regardèrent pour s’assurer que chacun avait fait son
œuvre. L’assaut n’avait pas duré dix secondes.
— Voilà qui est réglé, commenta le lieutenant. À présent, allons délivrer la
princesse.
— En espérant qu’elle se trouve toujours là, précisa Jarval sur un ton lugubre.
— On va vite être fixés ! conclut Calem en traversant la salle jusqu’au levier
qu’il bascula.
Sans bruit, la lourde porte pivota sur ses gonds et Calem, bien malgré lui, sentit
son cœur accélérer. Fébrilement il pénétra dans l’immense prison ronde et
chercha à percer du regard l’obscurité pour discerner le centre des lieux. Jarval
remarqua son trouble car le monarque n’avait même pas pensé à utiliser sa
lampe torche bien à l’abri dans l’une des poches de sa tenue de commando. Ce
fut le capitaine qui alluma la sienne en s’engageant derrière le roi, pour balayer
les ténèbres et la braquer sur la petite silhouette, recroquevillée sur elle-même,
au centre de la colonne qui se dressait au milieu du gouffre.
Ils étaient arrivés au bord du trou sans fin.
— C’est Sali, murmura Jarval à son ami.
Elle ne paraissait pas bouger. Peut-être dormait-elle malgré le froid et
l’humidité qui régnaient dans la prison ?
— Il doit y avoir un moyen d’accéder à elle, mais lequel ? murmura le roi.

313
L’eau de l’oubli

Sans dire un mot, le capitaine retourna à l’entrée de la salle et inspecta les


murs de son faisceau de lumière. Il y avait de chaque côté de la porte, de
nombreux leviers très rapprochés les uns des autres, mais à gauche comme à
droite, l’un d’eux était isolé du reste du groupe. Jarval fit un effort de mémoire
et se souvint que Zarek avait actionné le levier isolé de gauche pour déclencher
ses décharges électriques. Il ne devait donc pas toucher à celui-là. Mais à quoi
pouvaient bien servir les autres ?
Le lieutenant Rigo lui aussi était perplexe.
— Nous pouvons lui lancer une corde à laquelle elle s’attachera solidement.
Puis il faudra qu’elle se laisse tomber dans le vide pour que nous puissions
ensuite la remonter jusqu’à nous.
— Sa chute va la projeter contre la paroi opposée, de notre côté, et risque de
la blesser, objecta son supérieur.
— J’en suis conscient, capitaine, si vous avez une meilleure solution.
Jarval revint vers Calem, debout au bord du gouffre et murmura quelques
mots à son oreille.
— Essayons de la réveiller, proposa le monarque, elle pourra peut-être nous
apprendre comment elle a atterri là ! Sali ! Sali ! appela-t-il en haussant
graduellement la voix.
On entendit un murmure ou plutôt un gémissement et la silhouette bougea
doucement. Une masse de cheveux blonds émergea de la forme et une tête se
redressa. La jeune fille porta instinctivement ses mains au-devant de ses yeux,
éblouie par la lumière des torches braquées sur elle.
— Qui… qui est là ? parvint-elle à exprimer d’une voix difficile, sans doute liée
au manque d’eau dont elle souffrait.
Elle redressa son torse pour s’asseoir, cherchant à distinguer les silhouettes
noires qui s’agitaient derrière le soleil des lampes.
— C’est moi, Sali, s’écria le roi, c’est Calem !
Jarval retourna l’éclairage sur le visage du monarque. Sali poussa une
exclamation de surprise et se mit péniblement debout, sans doute ankylosée par
une position assise trop prolongée dans les courants d’air.
— Calem ? C’est toi ? Mais comment…
— Sali, ne perdons pas de temps ! Comment pouvons-nous arriver jusqu’à toi ?
Il y eut un silence. La princesse devait être en train d’assimiler la situation et
rassemblait très probablement ses idées quelque peu bousculées par ces
circonstances imprévues. Puis sa voix reprit.
— Il y a une… passerelle… le levier… à droite je crois…
— Jarval ! ordonna Calem, le levier !

314
Dans le donjon

Le capitaine retourna devant le mur d’entrée et inspecta une nouvelle fois


l’ensemble des leviers situés à droite de la porte blindée. Et s’il se trompait ? Ne
pouvait-il déclencher quelque chose de regrettable ?
D’une main hésitante, il abaissa le levier isolé. Un bruit lui répondit aussitôt,
qu’il eut du mal à analyser, sorte de frottements et de grincements d’origine
métallique. Il revint vers le groupe rassemblé en bordure du précipice et qui
regardait quelque chose sous leurs pieds. Quand il fut suffisamment près, il
comprit en apercevant une étroite passerelle qui avançait dans le vide en se
dirigeant vers son centre. Puis le pont de métal s’immobilisa et Sali sans plus
attendre s’engagea dessus avant même que Calem ait eu le temps de lui dire
quoi que ce soit.
— Attends, je vais venir t’aider ! lui lança-t-il.
Mais elle ne s’arrêta pas et quelques secondes plus tard, elle se laissait tomber
dans les bras de son futur époux.
— Oh, Calem ! parvint-elle à dire dans un souffle.
— Tout va bien, nous sommes là, on va te sortir d’ici, viens !
— Vite, ne perdons pas de temps, approuva le lieutenant Rigo qui se dirigea
vers la sortie.
Il avait à peine atteint le seuil de la porte blindée que les lumières s’allumèrent
en grand, inondant de leur clarté éblouissante l’ensemble de la singulière prison
ainsi que la salle rectangulaire qui permettait d’atteindre l’escalier du donjon.
Stoppé net dans son élan, il distingua une longue silhouette toute de noir vêtue,
immobile au milieu de la pièce dans laquelle il s’apprêtait à entrer. Il reconnut
immédiatement Zarek derrière qui se tenaient huit gardes lances braquées vers
eux. Un coup d’œil rapide vers l’escalier de la tour lui permit de constater que
l’issue était elle aussi compromise, quatre saurocéphales armés bloquant
également les marches. Rigo recula de deux pas qui le ramenèrent à l’intérieur
de la prison. Il avait levé son arme vers le Sith, imité par tous ses compagnons
sauf Iella qui avait passé un des bras de Sali sur ses épaules pour la soutenir.
La voix sèche et moqueuse de l’homme en noir éclata dans un silence
oppressant.
— Vous êtes en avance, Votre Majesté, ce n’est guère correct de votre part !
Vous me prenez au dépourvu, le repas n’est pas prêt et la réception officielle que
je vous avais préparée non plus. Ici, pas de tapis rouge, pas de haie d’honneur…
impossible de faire rendre les honneurs à mes hommes !
Il laissa échapper un rire satisfait avant de continuer.
— À défaut de rendre les honneurs… vous voudrez bien rendre vos armes…
Sire ?

315
L’eau de l’oubli

Le petit groupe s’était placé en arc de cercle autour du roi, pour que chacun
puisse avoir le meilleur angle de tir le moment venu. Le Sith se trouvait
idéalement dans leur ligne de mire.
— N’y comptez pas trop, Zarek, riposta aussitôt Calem d’une voix forte. Si vous
voulez éviter un bain de sang, laissez-nous sortir d’ici avec ma femme !
Le Sith secoua la tête et découvrit ses dents qui luisirent dans la pénombre de
la capuche rabattue sur sa tête.
— Tss, tss… vous voulez sans doute dire, votre future femme ?
Les maxillaires du monarque saillirent sous l’effet d’une évidente crispation.
— L’heure n’est pas aux nuances subtiles ni aux conversations mondaines,
Zarek.
— Voyons, Votre Majesté, je conserve envers vous une déférence
respectueuse à laquelle vous donne encore droit votre titre. Je suis un Seigneur
Sith. Vous pourriez me donner du… « Seigneur Zarek » pour me rendre la
pareille.
— Est-ce donc si important à vos yeux en pareilles circonstances ? Il me suffit
de presser le bouton de mon arme et vous cessez d’être Seigneur.
Le Sith laissa échapper un rire amusé.
— Jeune monarque présomptueux… vous êtes loin de connaître le pouvoir du
Côté Obscur de la Force. Que pensez-vous être tous les sept en face de moi ? Je
vais vous répondre. Rien. Absolument rien. Vous n’êtes que des insectes que je
peux écraser sous mon talon à tout moment.
— Ça suffit à présent, rendez-vous sinon nous ouvrons le feu ! intima le
capitaine Hor’Gardi qui ajouta à voix basse : à mon commandement...
— Quelle impolitesse ! Vous vous présentez à moi avec plus de six heures
d’avance, vous venez accompagné alors que je vous attendais seul, vous entrez
chez moi comme un voleur en assassinant mes gens… et vous voulez à présent
me tuer. Ah vraiment, nous sommes tombés bien bas.
Il secoua théâtralement sa tête baissée comme dans un geste de désespoir
ostentatoire. L’exaspération avait gagné Jarval qui ne voyait pas d’issue à une
confrontation qui ne pouvait que tourner à leur désavantage. La seule solution
qu’il entrevoyait était d’abattre froidement le criminel en espérant désemparer
les gardes qui se retrouveraient sans chef et foncer vers la sortie arme au poing.
— Feu ! ordonna-t-il.
Les armes se redressèrent toutes ensemble pour tirer. Subitement, sans que
rien ne le laissât prévoir, elles s’arrachèrent des mains qui les serraient pour
s’envoler plusieurs mètres plus loin, laissant le petit groupe abasourdi. La
sarbacane que Gil avait portée à ses lèvres en fit de même. L’instant d’après, le

316
Dans le donjon

Sith étendit ses bras vers eux et une vague de Force balaya leur groupe comme
des fétus de paille. Chacun d’eux se sentit soulevé par une puissance invisible et
projeté dans les airs avant de retomber brutalement en dérapant sur les pavés
humides du sol.
Le sergent Galiano et Calem effectuèrent une glissade plus longue que leurs
compagnons, pour arriver jusqu’au bord du gouffre dans lequel ils tombèrent et
disparurent à la vue de tous.

317
22 - Ça ne tient qu’à un fil

Le cri inhumain qui jaillit simultanément de la gorge de Sali et de celle de Iella,


déchira le silence étouffant qui suivit le geste fatal de Zarek. Ils étaient tous à
terre, et l’instant d’après sous la menace des armes des hommes serpents qui
s’étaient précipités pour les empêcher de se relever. Mais leurs yeux exorbités
étaient rivés vers le gouffre qui venait d’avaler deux d’entre eux. Le bras tendu
de Iella était éloquent. Pétrifié, rigidifié en direction de l’endroit où venait de
disparaître Calem, il projetait des doigts crispés inutilement vers le vide, réflexe
ultime d’autant plus vain qu’elle se trouvait à bonne distance du bord.
Seul Gil avait pu bouger après sa chute, avant qu’un garde ne parvienne
jusqu’à lui pour l’immobiliser, et il s’était projeté en glissant à plat ventre jusqu’à
l’emplacement où Calem était tombé. Son torse suspendu dans le vide, il avait
immédiatement aperçu le roi. Ce dernier était désespérément agrippé d’une
main gantée à une petite saillie pierreuse, quelques dizaines de centimètres plus
bas. Ses doigts s’étaient verrouillés sur elle, et ce geste instinctif lui avait
momentanément sauvé la vie. Mais ce moment de rémission ne pouvait durer
que quelques secondes car Calem n’était pas capable de se maintenir plus
longtemps du bout de ses phalanges, à une aspérité d’à peine quelques
millimètres de large.
Au moment où ses doigts lâchaient, les mains de Gil enserrèrent fermement
son poignet, stoppant net la chute mortelle.
Jusqu’à ce moment, tout s’était joué en quelques secondes. Gil cria en
grimaçant sous l’effort.
— Je vous tiens, Votre Majesté !
L’adolescent grimaça de douleur lorsqu’il voulut tracter vers lui la masse de
Calem bien trop lourde pour lui. Avancé comme il l’était dans le vide jusqu’aux
abdominaux, il lui était impossible de se redresser sans une aide extérieure ou
sans lâcher le roi.
Du coin de l’œil, il aperçut le sergent Galiano qui avait imité son souverain en
agrippant une sorte de racine qui dépassait du vieux mur de pierres à environ un
mètre du sommet du puits.
— Je vous tiens, répéta Gil les dents serrées à s’en faire éclater la mâchoire.
Aidez-moi ! essaya-t-il de crier sans parvenir à tourner suffisamment la tête pour
pouvoir évaluer la situation derrière lui.

318
Ça ne tient qu’à un fil

D’un mouvement de leur arme, chaque homme-serpent fit comprendre à son


prisonnier qu’il était vain de vouloir bouger. Rendu à l’impuissance, chacun
observait le cœur battant l’évolution de la situation.
— Le… le sergent… il faut l’aider aussi ! s’époumona vainement Gil en
constatant les efforts inutiles que le commando effectuait pour tenter d’attraper
une bordure trop éloignée de lui.
Zarek s’avança lentement au milieu des corps étendus et de ses gardes
jusqu’au bord du gouffre, à mi-distance entre l’endroit où l’adolescent tenait
Calem suspendu dans le vide, et celui où Galiano gigotait au bout de sa racine.
Là, il se retourna solennellement et écarta ses bras en regardant vers Gil.
— Nous voilà dans la plus cornélienne des situations. Je vois deux personnes à
sauver. Malheureusement, le pauvre garçon à ma gauche, ne pourra pas hisser à
lui tout seul notre bon roi pour le mettre en sécurité, et je gage que la situation
ne pourra pas s’éterniser trop longtemps. Je sens…
Il s’interrompit et huma l’air frais de la prison comme s’il cherchait à déceler
un infime parfum très particulier.
— … je sens glisser la main de Sa Majesté dans le gant qui l’emprisonne. Dans
quelques secondes et malgré le dévouement du jeune homme qui vient de lui
sauver provisoirement la vie, je crains fort que la chute mortelle ne reprenne ses
droits un instant interrompus.
— Non, gémit Iella au bord des larmes.
Le Sith tourna lentement sa tête vers la droite et observa en plissant les yeux
le commando qui s’était immobilisé.
— D’un autre côté, la racine miraculeuse qui a permis au vaillant soldat de
s’octroyer un bienheureux sursis, est en train de craquer… je peux l’entendre
d’ici. Il ne s’en faut là aussi que de quelques secondes avant qu’elle ne casse.
Le lieutenant Rigo lança un regard de haine à l’homme en noir qui n’en fit
aucun cas, ses yeux s’étant à présent portés sur le visage de Sali.
— Ma belle princesse… pour vous, je vais en sauver un. Il vous suffit de me dire
lequel.
Sali reçut la déclaration comme un coup de poing à l’estomac et en resta la
bouche béante et le souffle coupé.
— Il s’agit là d’un acte royal, continua Zarek. Une décision de vie ou de mort
comme souvent seul un monarque ou un général peut avoir à prendre. Une vie
dépend de vous princesse d’Austra. C’est votre bon vouloir que je sollicite
humblement de Votre Altesse Royale.
Aucun son ne sortait de la bouche de la jeune fille qui se contentait de
dodeliner de la tête, hébétée.

319
L’eau de l’oubli

On entendit les gémissements de Gil qui transpirait malgré la fraicheur


ambiante sous l’effort surhumain qu’il accomplissait. Ses yeux trahissaient un
profond désarroi. Il sentait imperceptiblement mais inexorablement, la main de
Calem glisser dans son gant de combat, comme l’avait si bien anticipé le démon
noir qui se tenait tout droit au milieu d’eux tel un prêcheur parmi ses ouailles.
— No… non, finit par lâcher Sali en proie à une réelle terreur, je vous en prie…
sauvez-les tous les deux !
— Pas question, répondit le Sith avec un mouvement négatif de la tête, vous
devez choisir, faire acte de Reine. Soit vous sauvez votre gentil futur époux et par
la même occasion les nombreux enfants qu’il ne manquera pas de vous donner
pour vous remercier de lui avoir conservé la vie, soit vous accordez une longue
existence au soldat si méritant qui est venu vous délivrer de votre prison,
délaissant pour cela…
De nouveau, le Sith s’interrompit et parut chercher l’inspiration autour de lui
avant de continuer d’une voix toujours aussi calme mais les yeux brillants.
— … ses deux enfants et sa jeune épouse enceinte du troisième.
— Salaud ! hurla le lieutenant Rigo hors de lui en tentant de se saisir de l’arme
du garde qui le tenait en joue.
Aussitôt, Zarek tendit ses bras vers lui et le frappa durant plusieurs secondes
d’une volée d’éclairs bleuâtres qui crépitèrent sèchement dans l’air. Une série de
cris s’échappèrent du gosier de l’officier dont le corps se convulsa le temps que
dura sa punition. Lorsque les décharges cessèrent, une légère fumée s’échappait
de son corps accompagnée de quelques gémissements de douleur. Les bras du
Sith retombèrent lourdement le long de son habit sombre.
— Ne sous-estimez pas mon pouvoir et ne surestimez pas ma patience, aboya
le Sith dont la voix tranchante claqua comme un coup de fouet avant de se
radoucir aussitôt qu’il eut reposé ses yeux sur Sali.
— Le temps passe, jolie princesse et si vous ne vous décidez pas, les deux vont
mourir… il ne vous reste que quelques maigres secondes pour vous décider.
À ce moment précis, on entendit deux exclamations presque simultanées. La
première s’était échappée de la gorge de Calem qui avait crié :
— Galiano ! Sauve-le Sali !
Et la seconde avait été lancée par le sous-officier :
— Le roi ! Sauvez le roi !
Sali lançait des regards affolés autour d’elle mais Iella baissait les yeux, des
larmes s’échappant le long de ses joues pour aller mourir sur les pavés froids et
humides et Jarval ne disait rien. Réduit à l’impuissance, il paraissait comme
hypnotisé par la situation.

320
Ça ne tient qu’à un fil

La voix de Calem reprit, plus dure.


— Sali ! Je t’adjure de sauver le sergent Galiano ! C’est un ordre ! Zarek,
écoutez-moi ! Laissez-moi tomber mais sauvez ce soldat, pensez à sa famille !
Allongée sur le sol, la princesse secouait la tête d’un air désespéré,
complètement perdue et affolée.
— Je ne peux… pas… je ne peux pas choisir…
Gil sentit s’accélérer le glissement de la main dans le gant et son cœur bondit
dans sa poitrine. Il cria.
— Ne lâchez pas, Sire, accrochez-vous par pitié !
Le Sith les toisait, imperturbable.
— Les secondes passent, Princesse Sali… tic, tac… tic, tac… tic, tac… votre choix
vite ou vous les condamnez tous les deux.
Puis une voix se fit entendre. Forte et claire, comme apaisée. Elle provenait du
sergent Galiano qui malgré la pénombre, braquait ses yeux brûlants sur ceux du
monarque.
— Ça a été un honneur de vous servir, mon Roi !
— Que faites-vous ? cria Calem anticipant le geste du commando.
— J’élimine une branche de l’alternative, Sire ! Longue vie à Édéna !
Puis il lâcha délibérément la racine qui le maintenait encore en vie.
— Nooon ! hurla Calem entraînant à sa suite plusieurs cris de la part de ses
compagnons qui comprirent aussitôt.
Sali porta les deux mains à sa bouche pour étouffer l’horreur que son corps
voulait vomir à l’adresse de l’ignoble créature en noir.
— Il va lâcher ! cria à son tour Gil qui ne sentait plus que le bout des doigts du
roi à travers le gant.
— Calem ! Non !
C’était Iella qui semblait sortir de sa torpeur. Sali lança un regard de haine au
Sith et lâcha dans un sanglot.
— Je vous en prie, sauvez-le !
Au même moment, la main de Calem quitta définitivement le gant que tenait
Gil et l’adolescent hurla sa terreur en voyant disparaître dans l’obscurité le corps
du jeune monarque. Dans un dernier effort, il se cambra et parvint à reculer son
corps avant de rouler sur le dos, en pleurs.
Les deux jeunes filles avaient compris que le roi était tombé et hurlèrent de
nouveaux à l’unisson. Jarval laissa choir lourdement sa face contre le pavé
humide et le lieutenant se mit à secouer sa tête de désespoir entre ses mains.
Dans cet étonnant tableau vivant, d’une violence dramatique extrême, le Sith
écarta théâtralement ses longs bras qu’il éleva lentement vers la voûte de la

321
L’eau de l’oubli

prison, et alors qu’ils dépassaient l’horizontale, le corps de Calem apparut


progressivement au-dessus du vide. Lévitant dans l’air, membres ballants, le roi
avait l’air hébété d’une personne qui ne parvenait pas à comprendre ce qui lui
arrivait. Sali étouffa un cri et un frisson glacé parcourut son échine comme si elle
contemplait un spectre.
— Mon dieu ! s’exclama de son côté Iella incrédule.
Le jeune monarque flottait maintenant deux bons mètres au-dessus du sol et
se déplaçait insensiblement vers eux. Son corps effectua un arc de cercle qui le
transporta jusque devant Zarek devant lequel il descendit progressivement,
jusqu’à ce que ses pieds touchent le sol. À ce moment, le Sith interrompit la
lévitation et, ses jambes se dérobant sous lui, Calem s’effondra comme une
poupée de chiffon à ses pieds.
— Moi aussi, je suis ravi de vous revoir, Sire, articula le Sith, sarcastique. Vous
ne pensiez tout de même pas que j’allais laisser tomber un invité si précieux
comme… comment dit-on déjà ? Ah oui… comme une vieille chaussette ?
Vaincu, Calem se souleva sur ses bras et leva la tête vers Zarek.
— Vous… cet homme avait une famille… vous n’êtes qu’un monstre…
Ce dernier ricana.
— Oui, c’est un effet que nous faisons souvent aux autres, nous autres,
Seigneurs Sith ! Allons, relevez-vous, Votre Majesté, vous n’allez pas rester
prostré à mes pieds tel un vulgaire manant ! Vous êtes le roi que diable,
assumez-vous pleinement !
Calem reçut la remarque comme un soufflet et puisa en lui les ressources
nécessaires pour faire front. Il se releva et se redressa de toute sa stature.
— Vous paierez pour le sergent Galiano, Zarek, j’en fais ici le serment !
Le Sith balaya l’air d’un revers de main.
— Oui, oui, Sire, nous verrons tout cela plus tard… l’ardoise, les arriérés, les
intérêts si vous le souhaitez… d’ailleurs, à propos de souhaiter, laissez-moi vous
glisser un protocolaire souhait de bienvenue dans ma modeste demeure… même
si en ayant choisi de commencer votre visite par les bas-fonds, vous vous privez
d’en admirer les plus belles parties. Mais nous verrons tout cela demain…
pardon, non, tout à l’heure, la nuit étant bien avancée. Toutefois, le programme
risque d’être… comment dire… légèrement bouleversé par votre venue anticipée
et je ne sais finalement, à quelle table je vous recevrai…
Sali frissonna en pensant aussitôt à une table de torture. Comme s’il avait
intercepté sa pensée, Zarek dévia son regard vers la jeune fille avec un sourire en
coin et lui dit.
— Ce n’est pas bien de lire dans l’esprit des gens, princesse.

322
Ça ne tient qu’à un fil

Puis revenant au roi.


— Ceci étant, la nuit n’est pas finie et je vous prie de disposer de mon aimable
hospitalité. Sire, vous qui êtes au centre de la vie planétaire, je vous prie de
regagner l’endroit d’où vous avez tiré votre fiancée à l’instant… et pour ne pas
que vous vous sentiez seul, les deux jeunes femmes daigneront vous
accompagner.
Il fit signe à ses hommes de relever et rassembler les prisonniers autour de lui.
— C’est extraordinaire, quelle ressemblance, s’exclama-t-il en dévisageant tour
à tour Iella et Sali. Comment un visage aussi parfait peut-il exister en deux
exemplaires ! Fascinant !
Il traversa le groupe et s’éloigna de trois pas avant de se retourner vers eux.
— Quand aux autres, je suis bon prince, je vous laisse le loisir de choisir votre
cellule d’accueil.
Il désigna d’un large cercle du bras toutes les geôles barreaudées qui
entouraient le gouffre, sauf dans la partie de l’entrée sur laquelle ils se
trouvaient.
— Elles vous tendent les bras. Bien entendu, mes hommes vont vous délester
de vos armes et de tout votre équipement… tous ces petits gadgets de
commando qui ne vous serviront désormais à rien.
Les hommes-serpents s’exécutèrent aussitôt et confisquèrent aux prisonniers
leurs armes, leur ceinture et tout ce qu’ils avaient dans les poches de leur tenue
de combat, déposant le tout dans la première cellule sur leur gauche.
Puis dans le silence le plus complet, Calem et les deux jeunes filles furent
poussés vers la passerelle qu’un garde rétracta dès qu’ils eurent atteint le pilier
central du gouffre. Quant aux autres prisonniers, soumis, ils se dirigèrent chacun
vers l’une des geôles. Gil tout d’abord, entra dans la première à droite, Jarval et
Rigo choisissant les deux suivantes. Un garde s’avança vers le groupe de leviers
qui se trouvait sur le mur, à droite de la porte en entrant dans la prison, et en
releva trois, verrouillant aussitôt les cellules des prisonniers.
— Vous êtes tous bien installés ? Parfait. Alors je vous souhaite une bonne fin
de nuit, lança le Sith d’une voix forte. À tout à l’heure !
Il quitta la prison suivi de ses hommes. La lourde porte blindée se referma en
claquant de façon sinistre et un silence pesant retomba sur les lieux. La plupart
des lumières s’éteignirent, ne laissant que quelques ampoules éclairer
faiblement les lieux.

Quelques minutes plus tard, Zarek se déshabillait et se glissait dans la soie des
draps en exhalant un léger soupir. Allongé sur le dos, il réfléchit un moment à la

323
L’eau de l’oubli

façon dont se présentaient les événements. Avec le roi à sa merci ainsi que les
deux jeunes femmes auxquelles il semblait plus qu’attaché, il tenait tous les
atouts entre ses mains. Le jeune monarque ne ferait pas le poids face à lui et
devrait bien tôt ou tard le conduire au Temple d’Édin. Son esprit vagabonda un
instant sur la nature de l’artéfact décrit sur les gravures du temple en ruine. Il ne
doutait pas un instant qu’il y ait « quelque chose » que les prêtres d’Édin
protégeaient, mais c’était plus sur l’essence de ce « quelque chose » qu’il
hésitait. Ce dont il était persuadé était que cet artéfact avait un lien étroit avec la
Force. Cette dernière était plus présente sur la petite planète que sur n’importe
quelle autre où il avait pu mettre les pieds. Une puissance extraordinaire
émanait d’Édéna dans la Force, il le sentait. Cette question de la nature même de
l’artéfact était devenue au fil du temps une obsession dont il ne parvenait pas à
se débarrasser. Il y pensait sans cesse, même la nuit, rêvant à un pouvoir
insoupçonné, ici, sur cette planète perdue à la marge de la galaxie. Et si cela lui
permettait un jour de prendre la place de l’Empereur et de mettre à genoux la
République Galactique ?
Il laissa ses poumons se dégonfler lentement comme pour évacuer les idées de
son cerveau et se tourna sur le flanc pour contempler la silhouette qui respirait
lentement à son côté, endormie en chien de fusil et qui lui tournait le dos.
Posant une main sur le flanc dénudé, il effleura la peau si douce et continua son
chemin jusqu’à envelopper le dôme ferme et souple à la fois d’un sein dont il
pinça le bout entre le pouce et l’index. La Theelin gémit sous la douleur.
— Aïe, vous me faites mal.
Elle roula sur elle pour se mettre sur le dos, offrande vivante à son Maître qui
souffla.
— Je croyais que tu aimais ça, apprentie.
La jeune femme grimaça mais ses yeux se mirent à briller dans l’obscurité de la
chambre.
— J’aime ça parce que vous aimez ça, Maître.
— Tu es une disciple exemplaire, Diva, la seule créature de cette planète qui
mérite mes attentions. Tu es d’une race de dominateurs invincibles. Toi et moi
allons asservir ce monde misérable pour servir notre dessein.
— Oui, Maître, murmura-t-elle cependant qu’il s’allongeait sur elle.
— J’ai capturé le roi et son équipe, poursuivit-il en s’activant, il n’a pas pu
résister à l’idée de voler au secours de sa faible fiancée… comme tu l’avais prévu.
— C’était logique, Maître, laissa échapper Diva entre deux gémissements.
Croyez-vous qu’il cèdera ?

324
Ça ne tient qu’à un fil

— J’ai de quoi lui forcer la main avec les deux femelles, et pour faire bonne
mesure, j’ai envoyé l’armée vers Édinu. L’absence de son roi va déstabiliser le
gouvernement.
— Il y a le prince pour le remplacer, objecta la Theelin dans un soupir.
— Ce jeune homme faible à qui tu donnes tes faveurs ? Garce, grinça le Sith en
donnant plusieurs coups de reins brutaux. Tu vas retourner là-bas et l’amener à
tes vues le plus rapidement possible, compris ?
— Oui… Maître.
Diva poussa plusieurs cris tandis qu’au loin le tonnerre grondait toujours en
perdant progressivement de l’intensité.
Quelques minutes plus tard, Zarek s’allongeait en sueur au côté de son
apprentie, vaincu par l’ambiance moite de l’orage et de ses efforts.
*
* *
Gil regarda autour de lui. La cage dans laquelle il se trouvait était nue, hormis
un banc de pierre sans dossier, scellé au sol, qui servait visiblement de lit. Il
croisa les bras autour de son corps pour se réchauffer.
— Brrr, fit-il plus pour lui que pour les autres, c’est pas le grand confort ici. J’ai
connu mieux.
Au centre des lieux, Sali et Iella s’étaient instinctivement rapprochées de
Calem contre lequel elles s’étaient blotties sans rien dire. Le roi ne disait rien.
Devant ses yeux défilaient en boucle les images du sergent Galiano lâchant prise
pour éviter à la princesse un choix impossible à faire et sauver ainsi la personne
du monarque. Jarval s’était assis sur son banc et avait pris sa tête entre les mains
pour réfléchir… si toutefois, il y avait encore quelque chose à considérer dans
leur situation. Quant au lieutenant Rigo, il portait sur ses épaules voûtées tout le
poids de l’échec de leur mission de sauvetage. Ils avaient sous-estimé leur
adversaire qui visiblement les attendait, et avait joué avec eux comme un chat
avec une souris. Et le piège avait fonctionné. La mort amère de son sous-officier
laissait une veuve et trois orphelins qu’il connaissait bien. Mais le plus grave était
sans doute que le mystérieux Seigneur en noir détenait à présent le roi d’Édéna
qui était à sa merci. Qu’allait-il décider de faire de lui… et d’eux ? Il pensa
fugitivement que dans le cas où le roi était empêché de gouverner, c’était son
frère qui devait prendre les rênes du gouvernement. Le prince Taimi. Rigo
soupira. Il n’avait jamais accordé aucune confiance au cadet du monarque qu’il
jugeait trop jeune, trop impétueux et trop irresponsable, pour assumer la charge
d’un royaume et a fortiori d’une planète entière. Le pire pouvait à présent se
produire.

325
L’eau de l’oubli

— Je suis désolée, murmura Sali au centre de la prison.


Calem caressa ses longs cheveux.
— Ce n’est pas ta faute, répondit-il d’une voix pleine d’indulgence, s’il y a un
responsable pour ce fiasco, c’est moi. J’assume pleinement mes responsabilités
dans tout ce qui nous arrive.
— Mais si je n’avais pas voulu me rendre aux ruines…
— Cet individu aurait trouvé autre chose pour m’attirer ici. Non, Sali, ne
culpabilise pas. La partie n’est pas finie. Ce Zarek a besoin de moi. Je saurais bien
trouver le moyen de le neutraliser d’une façon ou d’une autre.
Le cœur du roi battait la chamade pour une toute autre raison. Sentant contre
lui le corps des deux jeunes femmes dont l’odeur parvenait jusqu’à ses narines,
son esprit s’embrouillait à l’idée qu’il lui faudrait, si les choses se normalisaient,
en choisir une. Or, si son enclin naturel le portait vers Iella, il ne pouvait se
résigner à malmener celle qui devait officiellement devenir sa fiancée et à lui
causer le moindre chagrin. Sali était l’incarnation de la bonté et de la compassion
et ne méritait en aucun cas de souffrir. À cet instant, il sut qu’il ne pourrait
jamais choisir entre l’une ou l’autre.
Ce fut Gil qui le tira de ses pensées complexes.
— Bon, fit le garçon, c’est bien beau tout ça… mais si nous pensions à nous
tirer d’ici ?
Son effet étant réussi, il savoura avec un plaisir juvénile les regards qui
convergeaient vers lui, tous empreints d’une lueur d’interrogation. Ce fut Jarval
qui répondit.
— Bonne idée, Gil… mais si tu comptes sur moi pour le réaliser… je suis un peu
à court d’idées, là.
— Ce n’est pas grave, capitaine Jarval, il suffit d’ouvrir ces portes et se barrer
d’ici au plus vite… comme prévu en fait.
— Je ne doute pas que tu puisses crocheter une serrure avec peu de chose,
mais je te rappelle que ces grilles n’en ont pas.
— Je sais, capitaine, elles sont électromagnétiques. Il suffit donc d’abaisser l’un
de ces leviers là-bas pour les ouvrir.
Il montrait du doigt le groupe de leviers encastrés dans le mur à une bonne
quinzaine de mètres de lui.
— Tout à fait, Gil, continua le chef de la Garde royale, mais ne me dis pas que
tu es capable de passer entre ces barreaux… ni que ton bras peut s’étendre à
l’infini comme un élastique.
Gil secoua la tête en découvrant ses dents éclatantes.

326
Ça ne tient qu’à un fil

— Ça non, capitaine, ces barreaux sont trop serrés, mon crâne ne passe pas…
c’est la seule chose que je ne peux pas réduire… et mon bras est bien trop
court… quoique ce serait rudement pratique s’il pouvait s’allonger. Il va falloir
trouver autre chose.
La bonne humeur de l’adolescent parut détendre les prisonniers et leur
insuffler courage et espoir. Au centre du puits Calem se leva et s’approcha du
bord pour examiner plus attentivement les lieux, suivi par les deux jeunes filles.
— Je suppose que ce précipice est trop large pour qu’on puisse sauter par-
dessus… même pour une championne de varappe ?
— Totalement, soupira Iella qui s’était fait la même réflexion. Encore, si nous
connaissions sa profondeur et la nature du sol en bas, j’aurais pu tenter une
descente et une remontée… certaines saillies de ces pierres sont bien tentantes
pour une givrée de l’escalade comme moi.
Elle laissa échapper un petit rire nerveux. Gil reprit de l’autre côté de la fosse.
— Vous aimez la pêche ?
— Moi, j’aime bien, répondit de façon surprenante le lieutenant Rigo. C’est un
passe-temps qui demande de la patience, qui requiert du calme et de la maîtrise
de soi.
— Et la pêche à la mouche, lieutenant ?
— J’adore… ça exige en plus de tout cela, une précision et un toucher
impeccables.
— Ouais… moi aussi… tous les moyens sont bons pour exercer ma dextérité,
continua Gil en enlevant sa tenue de commando.
Puis il se tourna vers le centre de la prison.
— Je vais demander aux demoiselles de regarder ailleurs, s’il vous plait… ce
coup-ci, je vais devoir effectuer un vrai strip-tease !
Ce disant, il ouvrit la longue fermeture éclair latérale qui fermait le collant noir
dans lequel il avait rampé à l’intérieur de la bouche d’aération de la tour.
Amusées, Iella et Sali pivotèrent à regret, essayant de résister à l’envie de
tourner la tête pour savoir ce qui se passait dans leur dos.
Le garçon fit descendre son collant jusque sur ses hanches. De son
emplacement, Calem ne comprenait pas où Gil souhaitait en venir. L’adolescent
se rapprocha de la grille qui le séparait de Jarval.
— Je vais avoir besoin d’un coup de main, capitaine, annonça-t-il en s’activant
des doigts sur son torse en apparence nu.
On entendit une exclamation provenant du lieutenant Rigo.
— Gil, tu es un garçon surprenant !

327
L’eau de l’oubli

La curiosité fut la plus forte pour Iella et Sali qui tournèrent leur tête. Elles
virent un étrange ballet se dérouler dans la cellule du garçon. Celui-ci, les bras
levés, tournait sur lui-même telle une toupie pendant que Jarval effectuait des
moulinets avec ses mains, comme s’il entortillait quelque chose sur lui-même. Il
leur fallu un peu de temps avant de comprendre que le garçon déroulait une très
fine corde qu’elles ne pouvaient distinguer, peut-être un gros fil de pêche, qu’il
portait enroulée autour de son corps à même la peau, pendant que Jarval en
faisait une bobine. Sa finesse lui avait permis d’échapper à la palpation en règle à
laquelle les gardes s’étaient livrés sur eux après les avoir dépouillés de leur
équipement. Tandis qu’il tournait, son collant avait glissé le long de ses jambes
fines, le laissant pour ainsi dire nu, à l’exception d’un fin maillot sombre qui
cachait juste la partie la plus impudique de son anatomie.
Iella et Sali étouffèrent un petit rire et tournèrent de nouveau le dos au
spectacle.
— Tu nous diras quand il se sera rhabillé ? fit Sali à Calem qui ne cachait pas
lui-aussi son amusement malgré la sévérité de leur situation.
Lorsqu’il eut terminé, Gil remonta son maillot dans lequel il se renferma avant
de repasser sa tenue de combat.
— Je crois que c’est bon, laissa échapper le jeune monarque avec un grand
sourire. Votre pudeur peut désormais souffrir de nouveau le spectacle.
L’adolescent ôta l’une de ses chaussures qu’il attacha solidement à une
extrémité du fil.
— Excellente idée ! lâcha le lieutenant Rigo qui avait compris les intentions du
garçon. J’espère que tu es adroit à la mouche !
— Je suis adroit pour plein de choses avec mes longs doigts, répondit Gil
suffisamment fort pour que Iella et Sali puissent entendre.
Un gloussement étouffé provenant du centre du gouffre lui apprit que le
message avait été entendu et décodé. Gil s’approcha de l’angle de la grille le plus
proche des leviers et passa son bras au travers.
— Je viens de comprendre, avoua Calem.
— Moi, aussi, répondit Sali, en espérant qu’il y parvienne.
— Il peut le faire, j’en suis certaine, ce garçon a une adresse prodigieuse,
s’enthousiasma Iella.
Il faisait à présent des moulinets dans l’air avec sa chaussure comme un tireur
à la fronde, puis lâcha. Le soulier décrivit un arc de cercle et rebondit sur le mur
un mètre au-dessus des leviers avant de retomber sur le sol suintant d’humidité.
— Désolé, grinça Gil en ramenant son projectile vers lui. Il faut que j’ajuste
mon lancer.

328
Ça ne tient qu’à un fil

— Ce n’est pas grave, répondit Calem, prends ton temps et ne t’énerve pas.
— Moi m’énerver ? Peuh, c’est mal me connaître. Vous avez déjà essayé de
voler un diamant tombé dans un trou rempli de serpents venimeux ? Le but du
jeu c’est de ne pas faire de geste brusque…
— J’en déduis que ça t’es déjà arrivé ? demanda Rigo, la tête collée aux
barreaux pour mieux voir.
— P’têt ben… mais je vous dirai pas où… histoire de pas énerver à son tour le
capitaine Jarval.
L’adolescent laissa échapper un petit rire et reprit son exercice. Cette fois, la
chaussure atterrit sur les leviers baissés et glissa sur eux pour retomber.
— Tu y es presque, l’encouragea le capitaine, juste un peu plus à droite et c’est
bon.
Le moulinet reprit du service.
— À la mouche, tout est dans la précision, marmonna Gil entre ses dents tout
en se concentrant un maximum. Il faut savoir délivrer la bonne longueur de fil et
maîtriser son fouet pour poser son leurre au bon endroit.
Le godillot effectuait de larges cercles dans l’air de la prison. Subitement, il
s’envola lorsque l’adolescent le libéra, décrivit un arc gracieux dans la pénombre
et retomba au-dessus des leviers levés, entre le mur et eux.
— Bravo ! s’exclama Jarval, tu y es. Du doigté à présent, ne tire pas trop fort,
hein ?
— Vous voulez le faire à ma place ?
— Non, non, tu te débrouilles très bien tout seul, continue.
La langue de l’adolescent s’immisça entre ses lèvres tandis qu’il se concentrait
et abaissait son fil au maximum avant de le tendre délicatement. Il sentit aussitôt
la résistance des leviers qui coinçaient maintenant la chaussure.
— Le fil va tenir ? s’angoissa le capitaine.
— Le fil de pêche peut tracter des dizaines de kilos voire plus, répondit le
lieutenant Rigo qui ne perdait pas une once du spectacle.
Les leviers offraient plus de résistance que prévu et Gil commençait à redouter
qu’ils n’aient un cran de sûreté qui les empêcha de bouger. Il tractionna avec
plus d’insistance, la respiration bloquée. Puis insensiblement, il sentit la
résistance diminuer. L’un des leviers bougeait.
— Ça vient, gémit-il en tirant plus fort tout en priant pour que sa ligne ne casse
pas.
Lentement le levier s’abaissait.
— Le problème, se plaignit l’adolescent, c’est que si le déclencheur est plus bas
que l’horizontale, il va libérer le soulier sans que rien ne se produise.

329
L’eau de l’oubli

— Dans ce cas, tente un coup sec, proposa le lieutenant, en espérant que dans
l’élan, le levier s’abaisse plus bas.
— Vous en pensez quoi, capitaine ?
— Comme Rigo, il faut tenter le tout pour le tout ! déclara fermement Jarval
les yeux rivés sur le levier et la chaussure perdus dans la pénombre.
— On fait comme ça alors !
Et joignant le geste à la parole, il tira d’un coup sec sur son fil. L’instant d’après
la grille de la cellule du lieutenant s’ouvrait.
— Bravo ! Tu as réussi, Gil ! s’écria-t-il en sortant aussitôt pour se précipiter sur
les autres leviers.
Les deux autres cellules s’ouvrirent puis il déploya la passerelle ce qui permit à
Calem de revenir vers eux, suivi de Iella et de Sali. Le roi frotta vigoureusement le
sommet du crâne de l’adolescent.
— Bravo, Gil ! Après m’avoir sauvé la vie, tu viens sans doute de la sauver à
nous tous !
Le garçon rougit sous le compliment pendant que le roi continuait.
— Ne perdons pas de temps ! Reprenons notre équipement et filons d’ici. Tirez
sur tout ce qui bouge ! L’important est de sortir de cette tour par n’importe quel
moyen !
En quelques minutes ils furent rééquipés et réarmés.
— Bien, fit Calem, à présent comment ouvre-t-on cette porte ?
— C’est la mauvaise nouvelle, Sire, répondit d’une voix désolée un lieutenant
Rigo perplexe, j’ai comme l’impression que le seul levier qui puisse le faire se
trouve à l’extérieur.
Jarval jura tout haut avant de se reprendre.
— Pardon ! Ce que je veux dire…
— On a bien compris ton point de vue, Jarval, laissa tomber le roi en donnant
une claque sur l’épaule du capitaine. Reste à savoir ce que nous pouvons faire ?
— On peut faire du bruit pour attirer les gardes, proposa Rigo, et dès que la
porte est ouverte, on tire dans le tas.
— Ça me paraît une bonne idée, répliqua Jarval en prenant son arme dans la
main.
— À condition qu’ils ne sonnent pas l’alarme générale, remarqua Calem avec
une moue. Nous avons bien vu que nous n’étions pas de taille à lutter contre
ce… Sith.
— J’ai peut-être une idée, intervint Sali, vous allez me prendre pour une folle
mais…
— Tout idée est bonne à prendre, soupira le jeune monarque.

330
Ça ne tient qu’à un fil

Sali se tourna vers son sosie et lui posa une main sur l’épaule.
— Iella, tu te souviens de ce qui s’est passé aux ruines lorsque les deux
hommes-serpents nous ont attaquées ?
— Euh, oui, je crois… tu veux dire lorsqu’ils se sont… comme… envolés ?
— Exactement. Ce Zarek m’a parlé de ce pouvoir. Il appelle ça la Force. C’est
comme une chose… une énergie qui nous entoure et qui régie l’univers et
certaines personnes ont le don de s’en servir.
— Tu crois que c’est ce qui est arrivé ?
— J’en suis persuadée… tu dois pouvoir contrôler cette Force.
— Mais je ne sais pas comment faire, protesta Iella.
— Je sais, mais ça vaut le coup d’essayer non ?
— Comment ?
La princesse passa dans le dos de son sosie et l’entoura de ses bras.
— Essaye de te concentrer sur le levier qui ouvre cette porte, murmura-t-elle à
son oreille, de l’autre côté du mur… tu l’as vu en entrant ?
— Oui, je le vois encore dans ma tête…
— Bien… fais comme moi, ferme les yeux, et visualise-le…
— C’est ce que je fais…
Gil et les trois hommes retenaient leur souffle sans trop comprendre ce qui se
passait, ni de quoi parlait Sali même s’ils avaient pu avoir un aperçu des pouvoirs
de l’homme en noir.
— Concentre-toi avec moi, continuait Sali à voix basse, laisse ton esprit
traverser le mur, canalise toute l’énergie que tu peux trouver autour de toi pour
atteindre ce levier et le faire bouger…
— Je… je ne sais pas comment faire, gémit Iella.
— Fais confiance à ton instinct… si vraiment tu peux te servir de cette Force,
alors tu y arriveras, continue à te concentrer… le mur… traverser… le levier…
Les deux jeunes filles fermaient les yeux, immobiles comme des statues. Une
ou deux minutes s’écoulèrent ainsi. Le silence était à son comble lorsqu’après un
déclic, la porte se mit à pivoter lentement sur ses gongs.
— Ça par exemple, s’exclama Calem au milieu des « oh » de surprise du reste
du groupe.
— Tu as réussi ! s’écria Sali en embrassant son sosie sur la joue.
Iella, quant à elle, ne parvenait visiblement pas à croire qu’elle avait fait ce
qu’elle venait de réaliser.
— C’est… c’est impossible, murmura-t-elle.
— Mais si, ça l’est ! s’emballa Sali toute joyeuse, j’en étais sûre, tu arrives à te
servir de cette énergie !

331
L’eau de l’oubli

— Je… j’ai du mal à l’imaginer…


— L’essentiel, c’est que tu aies pu le faire, fit Calem en prenant son arme,
imité par les autres.
C’est pistolets et fusil d’assaut au poing qu’ils franchirent la lourde porte
blindée qui celait la prison. Sans attendre de savoir si d’autres gardes occupaient
la petite salle proche de l’escalier, ils s’engouffrèrent dans celui-ci le plus
silencieusement possible et grimpèrent les marches deux à deux.
Ils ne furent pas longs à atteindre le rez-de-chaussée du donjon. Entrouvrant
précautionneusement la porte, le lieutenant commenta.
— Deux nouvelles sentinelles ont été postées à l’entrée… vous êtes prêts ?
Chacun fit un signe de la tête.
— Ok, alors, allons-y !
La porte s’ouvrit et ils chargèrent sans laisser aux deux hommes-serpents la
moindre chance. Quelques tirs bien placés eurent raison d’eux en quelques
secondes. L’instant d’après, toute l’équipe était dehors et sautait à gauche sur
les rochers en contrebas du pont-levis.
— J’espère que personne n’a trouvé notre corde, maugréa Rigo en rejoignant
l’aplat rocheux sur lequel Iella avait achevé son escalade.
— Non, la voilà ! s’écria Jarval en se penchant dans le vide pour attraper le
bout qu’ils avaient caché.
Comme il disait ces mots, une trompe sonna à l’intérieur de la tour.
— Par Edin, ils se sont aperçus de notre fuite. Nous n’aurons pas le temps de
descendre les uns après les autres avec le treuil, avertit le lieutenant en
réajustant la corde au piton qu’Iella avait enfoncé dans la falaise. Voilà comment
on va procéder, écoutez-moi bien, le temps presse. Sire, vous allez vous attacher
à la corde avec la princesse et Gil et vous allez descendre sur le frein du treuil.
Dès que vous serez en bas, gardez la corde bien tendue et nous suivrons en
rappel, Iella, Jarval et moi dans l’ordre, compris ?
L’heure n’était pas à la discussion et les priorités de l’officier étant claires,
personne ne répondit. Aussitôt, il relia les boucles des ceintures du roi, de Sali et
de Gil et les amena au bord du vide.
— Allez-y, invita-t-il en enclenchant le frein du treuil, vous allez descendre
rapidement mais pas trop vite et sans accélération. Le jour se lève, vous n’aurez
aucun mal à voir arriver le sol. Ne vous arrêtez pas sur la corniche de laquelle
nous sommes partis. La corde est assez longue pour atteindre le fond du canyon,
donc une fois atteint la corniche, vous continuez la descente jusqu’en bas.
Ensuite nous suivrons.
— Compris, fit Calem avant d’entraîner Sali et Gil avec lui dans le vide.

332
Ça ne tient qu’à un fil

Sitôt qu’ils eurent disparu, le lieutenant se cala à l’ombre d’un rocher, fusil en
position en direction de la tour. Jarval et Iella en firent de même.
— Restez dans l’ombre de ces rochers et ne tirez pas tant que nous ne sommes
pas découverts. N’oubliez pas que chaque minute gagnée joue en notre faveur.
De leur position, ils ne pouvaient pas voir la porte du donjon et ne
distinguaient dans l’aube naissante que l’extrémité extérieure du pont-levis.
Mais ils remarquèrent bientôt les silhouettes longilignes de plusieurs hommes-
serpents qui s’avançaient sur la passerelle en observant dans toutes les
directions. Ils auraient tôt fait de comprendre que les fugitifs n’avaient pu
s’échapper en longeant les remparts vers l’arche de pierre qui surplombait le
canyon au niveau des portes d’entrée de la forteresse. Le chemin entre la
muraille et le précipice était à découvert et rien ne permettait de s’y cacher.
C’était pareil pour le pont naturel. S’il y avait des sentinelles sur les remparts,
elles sauraient que personne n’était passé par là. De fait, l’un des gardes qui se
trouvaient sur le pont-levis revint sur ses pas, disparut un instant à leur vue
derrière l’arrondi du donjon, puis réapparut en contrebas sur les rochers qui
menaient vers eux. Rigo fit signe de rester à couvert. Le garde s’avançait toujours
en furetant de droite et de gauche à la recherche d’un indice de passage.
Quelques mètres de plus et il pourrait les apercevoir. Avec précaution, il
s’approcha du vide et essaya de voir vers le fond à la faveur de la luminosité qui
croissait à vue d’œil. De là où il se tenait, il ne pouvait apercevoir les trois fugitifs
qui descendaient à cause d’une avancée de la falaise qui lui masquait la vue.
L’homme-serpent demeura un instant immobile, debout dans une flaque d’eau
que l’orage qui grondait toujours mais de façon plus lointaine, avait laissé sur la
roche. La pluie ne s’était visiblement arrêtée que récemment.
— Allez, va-t-en ! souffla intérieurement le lieutenant dont le doigt était crispé
sur le bouton de son fusil.
Lentement, le garde pivota et fit deux pas en direction du donjon lorsque deux
autres saurocéphales s’approchèrent à leur tour pour le rejoindre. S’ensuivit une
discussion de raclements de gorges et de craquètement incompréhensibles, puis,
se retournant vers l’endroit où les évadés se dissimulaient, ils se remirent en
marche.
Ce ne fut pas long pour que celui qui ouvrait la marche ne parvienne à
distinguer une partie de la silhouette agenouillée de Rigo planqué contre un
rocher.
— Feu ! ordonna ce dernier en donnant l’exemple.

333
L’eau de l’oubli

L’échange de tirs fut bref entre les gardes à découvert et les fugitifs à l’abri. Au
même moment, une voix s’échappa du communicateur du commando. C’était le
roi indiquant qu’ils étaient arrivés au bord du torrent.
— C’est bon, ils sont en bas, cria Rigo, Iella, à vous !
La jeune fille se leva et saisissant la corde la passa dans un mousqueton frein
qu’elle accrocha à sa ceinture. L’instant d’après, elle s’élançait dans le vide
comme plusieurs autres gardes surgissaient sur les rochers près de la tour en
tirant vers elle. Jarval et Rigo ripostèrent et la virent disparaître dans le vide.
— On ne peut pas attendre qu’elle soit en bas, cria le lieutenant à son
supérieur, il va falloir tous y aller. Après vous, je vais les retenir !
Dans l’action, une fois admis le principe de qui est qualifié pour commander,
on ne perd pas de temps à discuter car chaque seconde de perdue est un risque
supplémentaire qu’on fait courir à une équipe. Jarval acquiesça donc sobrement
de la tête.
— Je vais vous couvrir, capitaine, à trois vous y allez ! Un, deux… trois !
Rigo se redressa légèrement pour passer la tête par-dessus les rochers et
ouvrit le feu de son fusil d’assaut. Là-bas, deux saurocéphales tombèrent et les
autres se jetèrent à plat ventre ou à l’abri des aspérités de la roche. Profitant de
ce bref répit, Jarval imita Iella et après s’être assuré sur la corde, se jeta à son
tour dans le vide. Lançant un coup d’œil sous lui, il constata que la jeune fille
effectuait sa descente en vrai professionnelle à une vitesse bien supérieure à
celle qu’il pourrait adopter sans risquer la chute.
Le lieutenant tira encore plusieurs rafales en direction des assaillants puis
recula jusqu’au piton qui tenait la corde dans la falaise et l’enroba d’une pâte
molle sur laquelle il plaça un petit appareil. De nouveaux tirs firent éclater des
morceaux de roches tout près de lui et aussitôt, il riposta en lâchant de longues
rafales qui clouèrent de nouveau les hommes-serpents au sol. Décidément, ces
créatures n’étaient pas des plus téméraires et c’était tant mieux !
Cela lui laissa le temps d’ajuster à son tour le frein à la corde puis à sa ceinture
avant de se jeter dans le vide.

334
23 – Fuite mouvementée

Le lieutenant Rigo, visiblement plus à l’aise que son supérieur dans l’exercice
du rappel, se vit obligé de ralentir sa cadence alors qu’il se rapprochait de ce
dernier. Jarval s’en aperçut et tenta d’augmenter de son mieux sa vitesse de
descente sans perdre le rythme des bonds auxquels il se livrait sur la paroi. Il ne
fallut pas longtemps pour que des silhouettes s’agitent au sommet de la faille à
l’aplomb de leur chemin de fuite, et que quelques tirs ne déchirent l’aurore
sombre. Le tonnerre ne claquait plus mais roulait dans le lointain comme le
grondement d’un troupeau au galop. La tempête poursuivait sa route vers le
nord-est.
— Prenez la corde et gardez-la tendue ! ordonna Calem à Iella et Sali avant de
saisir son arme et de se reculer pour ouvrir son angle de tir.
Avec son pistolet, il n’avait quasiment aucune chance de toucher les hommes-
serpents dont les formes se détachaient en haut de la falaise, mais au moins
pouvait-il espérer les faire reculer un peu pour gagner du temps et permettre
aux deux hommes de parvenir en bas.
Une pensée traversa l’esprit du lieutenant Rigo alors qu’il se lançait dans un
long bond rapide : pourvu que l’ennemi ne sectionne pas la corde !
La même pensée avait effleuré l’esprit du roi cependant qu’il observait les
deux silhouettes sombres qui avaient déjà effectué la moitié du chemin. Il
s’attendait à tout moment à les voir dégringoler le long de la roche. Pourtant, ce
n’était visiblement pas l’objectif des hommes-serpents. Peut-être avaient-ils reçu
l’ordre de les ramener vivants ? En tout cas, loin de trancher le fil qui retenait
encore Jarval et Rigo à la vie, trois d’entre eux entreprirent de se laisser glisser à
leur tour le long de la fine corde, couverts par les tirs de plusieurs de leurs
congénères qui obligèrent Calem à se mettre à couvert derrière un rocher, tout
en ripostant pour focaliser l’attention des créatures sur lui.
Dans un ultime saut, Jarval sauta sur les galets en effectuant une roulade
acrobatique, suivit un instant plus tard par l’officier commando qui se reçut
beaucoup plus adroitement.
— C’est bon, cria Calem en les rejoignant, partons d’ici fissa !
— Un instant, répliqua le lieutenant, encore un petit détail.
Il leva les yeux vers les trois saurocéphales qui descendaient plutôt
adroitement le long de la corde et appuya sur le bouton d’un petit boitier.
Aussitôt une forte explosion embrasa le sommet de la paroi expulsant le piton de
335
L’eau de l’oubli

la roche dans laquelle il était solidement ancré. Dans un cri rauque, les trois
hommes-serpents chutèrent dans le vide, et les fuyards entendirent le bruit mat
de leur corps se désarticuler non loin d’eux sur les rochers.
Iella refréna un haut-le-corps. Le lieutenant reprit.
— Cette fois, on peut y aller… si ces créatures veulent une corde pour
descendre, il faudra qu’elles empruntent la leur, non mais…
Il se mit à courir sans plus se soucier des tirs trop imprécis des gardes, sur la
grève qui s’était singulièrement réduite comme peau de chagrin du fait de la
montée des eaux. Les orages en amont avaient considérablement fait enfler le
torrent qui grondait à présent comme une charge de corinals. À l’approche des
gorges aval, la plage de galets disparaissait complètement tant les eaux s’étaient
étalées en se heurtant à l’étroit défilé et ils eurent vite de l’eau jusqu’aux
genoux. Force leur fut de constater que le corps du soldat Cano tué par le sprax
avait disparu, sans doute emporté par le courant. Devant l’air ennuyé du
lieutenant Rigo, Calem se crut obligé d’intervenir.
— Je sais ce que ça représentait pour vous de ramener son corps, mais je vous
promets qu’on enverra une expédition pour tenter de le retrouver et le ramener
à sa famille.
L’officier se tourna vers le monarque avec une moue embarrassée.
— À vrai dire, Sire, je ne m’attendais pas à ce que nous le ramenions avec les
hommes-serpents à nos trousses… cela nous aurait ralentis… non, voyez-vous,
j’aurais voulu récupérer sa veste et son casque.
— Dans quel but, s’étonna Jarval qui avait entendu la conversation.
— La princesse, capitaine ! Il va nous falloir descendre le courant en nous
laissant porter par les flots à travers la gorge et ce n’est pas sa chemise qui va la
protéger des heurts contre les rochers.
Tout en expliquant le fond de sa pensée à ses deux supérieurs, il avait ôté son
casque ainsi que sa veste de combat qu’il tendit à Sali.
— Tenez, princesse, enfilez cela, vite !
La jeune fille avança les mains pour refuser.
— Il n’en est pas question, vous devez garder votre équipement, lieutenant.
— Nous n’avons pas le temps de discuter, et sauf le respect que je vous dois,
ceci n’est pas une prière mais un ordre, princesse. Ce casque peut vous sauver la
vie et cette veste amortira les chocs si vous êtes projetée contre les rochers.
— Mais vous…
Il lui posa de force le casque sur la tête en le serrant fortement.

336
Fuite mouvementée

— Je vous demande pardon, Votre Altesse, mais nous n’avons pas le temps de
discuter et notre mission est de vous ramener à Édinu en un seul morceau… et
en bon état si possible !
Le ton était ferme et respectueux à la fois. Elle ne put refuser de passer les
bras dans la veste renforcée. Calem intervint.
— C’est à moi de lui donner mon équipement et…
— Sire, coupa le lieutenant, pardonnez-moi, mais je vous en conjure, ne
compliquez pas la situation… nous avons aussi besoin qu’il ne vous arrive rien !
Je suis ici celui qui a le plus d’expérience au combat et le plus entraîné pour ce
genre de situation et le capitaine Hor’Gardi m’a donné la direction de cette
expédition.
Jarval acquiesça.
— Vous avez raison, Rigo, c’est vous qui commandez.
— Alors, allons-y ! Essayons de ne pas trop nous éloigner les uns des autres
pour pouvoir nous entraider en cas de besoin.
Il porta son communicateur à ses lèvres.
— Davoc, Larci… vous me recevez ?
Une voix répondit aussitôt.
— Fort et clair, lieutenant, caporal Davoc au rapport.
— Le torrent est en crue. Nous allons nous laisser porter par le courant pour
traverser la gorge. Je veux que vous preniez l’air avec deux dragonnaux pour
assurer une couverture aérienne à notre arrivée. Il n’est pas exclu que nous
ayons rapidement de la visite.
— Compris, lieutenant, nous décollons immédiatement jusqu’à votre arrivée.
— À tout de suite. Rigo, terminé.
Puis se tournant vers son équipe.
— Inutile de lutter contre le courant, il va falloir nous en servir. Ces vestes vont
vous permettre de flotter un tant soit peu grâce à leurs alvéoles. Gardez toujours
vos pieds dans le sens du courant et protégez votre tête au maximum. Laissez-
vous porter par l’eau et tâchez de rester au centre du torrent, le plus loin
possible des parois. Celles-ci peuvent se révéler piégeantes et induire un effet
d’aspiration en profondeur. Évitons de nous perdre de vue. Je passe devant,
essayez de me suivre. Dans l’ordre, Gil, Votre Majesté, Votre Altesse,
mademoiselle Iella et le capitaine Hor’Gardi. Une fois sortis de la passe, nous
reviendrons au plus vite sur la rive gauche toujours en nous servant du courant.
Dans les rapides, allongez-vous un maximum pour vous laisser porter…

337
L’eau de l’oubli

Chacun fit un signe de tête indiquant qu’il avait bien compris les consignes. Les
cœurs battaient à l’unisson sur un rythme effréné sous l’effet de l’inévitable
poussée d’adrénaline qui accompagnait un tel moment.
— Allons-y ! cria Rigo en entrant dans l’eau plutôt calme sur les bords de la
retenue naturelle.
Quelques pas l’amenèrent vers le milieu de la rivière qui écumait en entrant
dans le défilé. Il s’assura que l’adolescent était bien derrière lui et s’enfonça dans
l’eau en laissant le courant s’emparer de lui.
La difficulté était de ne pas se laisser projeter contre les rochers. Il leur fallut
nager vigoureusement par endroits pour rester dans le lit du torrent, là où l’eau
était la plus profonde, et s’allonger les pieds devant dès que le fond remontait. Il
était en effet impossible de progresser debout avec la force du courant. Gil avait
l’impression d’être un bouchon de liège balloté par les flots, plongeant et
remontant aussitôt au gré des tourbillons plus ou moins anarchiques. Dans
l’ensemble, l’exercice ne lui déplut pas. Devant lui, le lieutenant Rigo tentait de
choisir les passages les plus faciles entre les gros rochers et disparaissait parfois à
la vue de Gil avant de ressurgir dans l’écume blanche un peu plus loin. Aussi,
quand en abordant un virage serré et étroit entre deux parois verticales, il ne le
vit pas réapparaître, il donna aussitôt l’alerte en criant et en agitant les bras.
Lui, avait déjà dépassé l’endroit où le lieutenant avait disparu et il n’était pas
question de pouvoir revenir en arrière. Calem comprit de suite et s’agrippa à un
rocher pour dévier sa course et se rapprocher de la falaise, laissant passer Sali
sur son côté tout en lui faisant signe de continuer.
Jarval réussit également à obliquer sa course vers le roi.
À cet endroit, la paroi plongeait dans l’eau en reculant brutalement entre les
rochers et formait ainsi un surplomb complètement immergé par la crue. Cette
configuration provoquait un tourbillon qui venait d’aspirer le lieutenant. Il s’était
subitement senti comme happé par une main invisible et avait juste eu le temps
d’emmagasiner de l’air dans ses poumons avant que sa tête ne s’enfonce. Il
attendit d’être arrivé au fond, puis il donna une forte impulsion avec ses pieds
pour repartir vers la surface. Malheureusement, il ne s’était pas rendu compte
de la saillie que formait la falaise à cet endroit-là et sa force musculaire
additionnée de l’effet du courant le propulsa tête la première contre la roche.
S’il avait eu son casque, la collision n’aurait pas prêté à conséquence, mais sans
protection, le choc l’assomma à demi, ouvrant une large plaie dans le cuir
chevelu. Sous l’impact, il sentit ses idées se brouiller et sa conscience s’éloigner.
Sous l’effet de la douleur, il expira et relâcha l’air emmagasiné dans ses poumons
qu’il eut toutefois le réflexe instinctif de bloquer avant d’avaler de l’eau en

338
Fuite mouvementée

retour. Ne sachant plus trop où il se trouvait, ni dans quelle position, il tendit,


dans sa semi-conscience, les mains au-dessus de lui et trouva la roche. Une
forme de panique s’empara de lui car ses idées ne parvenaient pas à s’éclaircir et
ses gestes perdaient de leur coordination. Sa cage thoracique prête à exploser
sous le manque d’oxygène, il fut un instant convaincu que sa dernière heure
venait de sonner et son ultime pensée se dirigea vers les deux hommes qu’il
venait de perdre au cours de cette mission.
Soudain, il se sentit pris par deux étaux qui le tirèrent en arrière, un au niveau
de chaque bras, deux poignes fermes qui eurent tôt fait de le remonter à la
surface bouillonnante du torrent en crue. Il était temps, car il réapparaissait à
peine à l’air libre que sa bouche s’ouvrait malgré lui pour emplir ses poumons
avec avidité. Ce faisant, il aspira involontairement une bonne quantité d’eau qui
le fit violemment tousser. Jarval et Calem, qui avaient plongé ensemble dans le
trou, l’avaient fort heureusement localisé dans la pénombre au bout d’à peine
quelques secondes, et sorti de l’aspirateur aquatique, protégés des chocs par
leur tenue et leur casque.
La descente reprit de plus belle et ils passèrent enfin les derniers rapides pour
parvenir dans le canyon où le torrent s’étalait en perdant de son intensité. Ils
eurent rapidement pied de nouveau et purent, tout en se laissant porter par le
courant, regagner la rive gauche où ils s’étaient posés quelques heures plus tôt.
Toussant, crachant, le lieutenant Rigo que le capitaine et le roi n’avait pas
lâché sur cette dernière partie du trajet, se laissa tomber face contre terre sur la
grève de galets mouillés afin de reprendre ses esprits. Il pouvait à présent sentir
sur son visage un liquide tiède glisser le long de ses joues et qui ne pouvait être
que du sang provenant de sa blessure au front.
Jarval s’était à peine remis sur ses pieds, qu’il cherchait du regard les
silhouettes des autres membres de l’équipe. Un peu plus loin il distingua avec
soulagement les deux jeunes filles accompagnées de Gil, qui venaient vers eux
en pointant du doigt le ciel rosé de l’aube. Elles criaient quelque chose qu’il ne
parvenait pas à entendre. Instinctivement, il se retourna et aperçut aussitôt la
formation de dragonnaux qui fonçait vers eux en piqué. Ils devaient être huit ou
neuf et il ne s’écoula pas trois secondes avant que de petites lueurs ne sortent
des fins canons qui les équipaient.
— Attention ! cria Jarval en saisissant le lieutenant Rigo par l’aisselle afin de
l’aider à se relever.
Calem identifia tout aussitôt la menace et vit l’impact des tirs d’énergie faire
éclater les galets à quelques mètres de lui en progressant dans sa direction. D’un
mouvement souple, il effectua une roulade sur le côté pour éviter la rafale, avant

339
L’eau de l’oubli

de se mettre à genoux et de dégainer son arme. Il riposta, alignant un ennemi


alors qu’il venait de passer au-dessus de sa tête. L’un de ses tirs toucha le
chevaucheur du dragonnal dans le dos et celui-ci s’écroula sur lui-même, dans
son harnachement. L’animal désorienté, rompit la formation. Calem se hâta vers
les deux officiers de la Garde.
— Vite, il faut partir d’ici !
Ils eurent tôt fait de rejoindre Sali, Iella et Gil et le petit groupe reconstitué se
mit à courir sur les cailloux en direction du lieu où les dragonnaux les
attendaient.
L’escadrille animalière revint à la charge, canons crachant de rapides éclairs
bleutés qui sillonnèrent l’espace dans leur direction. Ils se retournèrent pour
mieux évaluer le danger et la zone d’impact, et s’éparpillèrent pour se mettre à
couvert derrière les rochers disséminés sur la rive. Jarval prit le fusil d’assaut en
bandoulière dans le dos du lieutenant, et ouvrit le feu. Deux dragonnaux touchés
reprirent de l’altitude avec des battements d’ailes anarchiques et disparurent à
leur vue. Les cinq assaillants restants, effectuèrent un rapide demi-tour pour
revenir à la charge. Mais leur tir était trop imprécis sur les silhouettes tapies
derrière leurs abris. Iella se dressa fièrement en bandant son arc au moment où
un animal passait à quelques mètres d’elle. La flèche siffla dans l’air et alla se
ficher en plein dans la poitrine du chevaucheur. Au même moment, deux formes
sombres arrivèrent du ciel en piqué dans le dos du groupe d’assaillants en
ouvrant le feu à leur tour. C’étaient Davoc et Larci que le lieutenant avait placés
en surveillance aérienne pour couvrir leur retour. Deux dragonnaux ennemis
allèrent s’écraser contre les flancs du canyon.
Le premier rayon de soleil illumina soudain le théâtre de la bataille d’un éclat
flamboyant qui déchira le halo rosé de l’aube finissante. Une nouvelle silhouette
se détacha dans le ciel, montée par un homme en noir brandissant une sorte de
bâton lumineux rouge sang.
— C’est Zarek ! cria Sali à l’attention du groupe.
— Hâtons-nous, les dragonnaux sont là-bas, derrière ce promontoire !
répondit d’une voix puissante Jarval qui soutenait toujours l’officier commando.
Le groupe se remit à courir sur le rivage caillouteux tandis que dans les airs,
l’engagement continuait.

Les deux soldats de la Garde manœuvraient intelligemment entre les trois


derniers assaillants, et ils n’avaient pas aperçu le nouveau péril qui arrivait dans
leur dos. Placés derrière leurs ennemis, ils ouvrirent le feu, abattant deux
hommes-serpents qui s’effondrèrent dans leur siège et dont les animaux

340
Fuite mouvementée

rompirent la formation. Le dernier, pourtant indemne, en fit de même, et vira à


gauche pour reprendre de l’altitude dans l’intention évidente de s’éloigner de la
zone d’engagement. Davoc et Larci ne cherchèrent pas à le poursuivre et viraient
à leur tour pour revenir vers les autres quand le dragonnal que montait le Sith
arriva dans leur dos.

Le petit groupe contourna le promontoire. Visiblement, les deux gardes en


couverture s’occupaient efficacement des assaillants et leur avaient octroyé le
répit nécessaire pour revenir jusqu’à leur lieu de départ. Mais quand ils y
parvinrent, il n’y avait plus qu’un seul animal qui attendait nerveusement le
retour de ses maîtres.

Davoc et Larci sentirent la menace derrière eux et tournèrent la tête. Le


premier eut le temps d’apercevoir une forme lumineuse allongée tournoyer dans
les airs en venant à sa rencontre avant que le sabre laser ne lui tranche la tête.
Incrédule, Larci vit l’arme rougeoyante revenir comme un animal bien dressé
dans la main de l’homme en noir et un frisson glacé, proche de la terreur,
parcourut son échine. Il vira brusquement de bord pour tenter de s’éloigner de
ce mystérieux chevaucheur mais une onde de choc invisible balaya son
dragonnal qui parut perdre la coordination de ses ailes et partit en vrille vers le
sol.

Jarval réfléchit en un quart de seconde.


— Iella, Sali et Calem, partez d’ici ! ordonna-t-il en constatant que seulement
trois personnes pouvaient monter sur l’animal qui trépignait d’impatience.
— Hors de question ! cria Calem qui observait la déroute de ses hommes dans
le ciel. Il n’y a aucune chance d’échapper à ce Sith si nous prenons les airs ! Il faut
l’attendre ici et le tuer !
Le lieutenant Rigo était assis contre un rocher, le visage pâle et ensanglanté, et
Sali, qui avait déchiré une bande de tissu prélevé sur la partie inférieure de sa
tunique, essayait de lui faire un bandage pour arrêter le saignement. Iella, arc
bandé, se tenait prête à toute éventualité. Après s’être débarrassé du dernier
garde, Zarek fonçait vers eux. Jarval et Calem ouvrirent le feu. Le Sith effectua de
savantes embardées jumelées à d’efficaces moulinets de son sabre laser qui
éparpilla les décharges d’énergie autour de lui.
Subitement, tombant du ciel, une masse toute noire le percuta, lui et son
animal qui perdit l’équilibre. Le choc lui brisa une aile et le dragonnal du Sith
effectua un quatre-vingt-dix degré à droite, passant maladroitement entre deux

341
L’eau de l’oubli

aiguilles de roche qui s’élevaient puissamment vers le ciel avant de disparaître à


la vue de tous.
— Kro’Moo ! cria Iella.
Le dragonnal noir reprit un peu d’altitude en lançant un cri guttural et se
précipita vers eux en atterrissant à quelques mètres du groupe.
Sali se releva et courut jusqu’à lui. L’animal émit une sorte de roucoulement en
frottant son museau contre sa poitrine tandis qu’elle caressait son front.
— Cet animal a une intelligence hors du commun, commenta Jarval qui
cherchait sans succès une trace encore active de l’ennemi.
— On dirait, en effet, répondit le roi. Il semble que notre ami Zarek ne soit pas
à l’épreuve de tout malgré ses pouvoirs surhumains.
— Ne nous attardons pas, reprit le capitaine, nous ne savons pas où il a pu
passer et d’autres ennemis peuvent surgir à tout moment. Allons, embarquons !
En toute hâte, Sali, Iella et Gil prenaient place sur Kro’Moo quand une autre
silhouette volante surgit en planant au-dessus d’eux. Jarval leva son arme et visa.
— C’est Larci ! Ne tire pas, lança Calem à son encontre.
Le soldat leur fit un signe de la main pour indiquer que le ciel était dégagé et
se mit à décrire des cercles pour surveiller la zone.
Jarval harnacha solidement Rigo sur son siège avant de prendre les
commandes de l’animal restant tandis que Calem montait à l’arrière. Une minute
plus tard les trois dragonnaux, Kro’Moo en tête, s’envolaient dans un ciel encore
foncé éclairé, à travers une trouée des nuages, par le soleil qui montait au-
dessus des pics tourmentés du désert de Sang. Iella observa longuement les lieux
en pensant aux trois hommes qui ne rentreraient pas avec eux et ses yeux se
figèrent sur les deux aiguilles de roche qui s’élevaient au milieu du canyon. Et
elle se souvint.
Dans le micro de son casque, elle annonça.
— Calem, je crois savoir comment localiser le repaire des Kiathes !
Une voix lasse lui répondit.
— C’est parfait, Iella, nous verrons cela dès demain.

Alors qu’ils avaient pris la direction du nord-est, Calem qui scrutait le ciel sur
leur arrière poussa une exclamation.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda aussitôt Jarval.
— À cinq heures, au sol.
Le capitaine regarda par-dessus son épaule et après un instant de recherche,
parvint à distinguer au loin, sur un plateau ocre une multitude de taches noires
qui s’agitaient telles des fourmis aux abords de leur colonie.

342
Fuite mouvementée

— Qu’est-ce que ça peut être ?


— Allons voir, proposa le roi.
— Tu crois que c’est prudent ? Rigo est blessé et il doit être soigné au plus vite.
— D’accord, on continue avec Kro’Moo. Larci ?
— Oui, Sire.
— Allez jeter un coup d’œil là-bas, mais ne vous approchez pas de trop. Dès
que vous aurez identifié la chose, revenez vers nous au plus vite.
— Bien, Sire !
Le dragonnal du garde décrocha de la formation et s’éloigna vers le sud.
Inspectant soigneusement le ciel, il s’assura de l’absence de danger et prit de
l’altitude pour conserver l’avantage en cas d’engagement non souhaité.
Au bout de quelques minutes, sa voix se fit de nouveau entendre dans les
écouteurs des casques.
— C’est une armée, Sire.
— Une armée ? s’étonna Calem alors qu’un sombre pressentiment s’insinuait
en lui. Quel type d’armée ?
— Des hommes-serpents… ils sont nombreux… difficile à estimer… deux ou
trois mille, peut-être plus… ils courent vite et avancent nord-nord-est… c’est une
véritable marée humaine…
— C’est plus ou moins la direction d’Édinu, observa Jarval un trémolo dans la
voix.
— Larci, vous pouvez estimer leur vitesse ? demanda faiblement le lieutenant
Rigo, preuve qu’il avait suivi toute la conversation.
— Difficilement, lieutenant, je dirais aux alentours de quinze kilomètres
heure…
— Si ces créatures sont aussi endurantes qu’on le dit, elles peuvent être en vue
des murailles de la ville dans trois ou quatre jours, marmonna Jarval.
— À condition qu’elles se dirigent bien vers Édinu, observa le roi, ce qui
équivaudrait à une déclaration de guerre de la part de Dark Zarek. J’ai quand
même un doute là-dessus.
— Vous voulez que je les suive, Sire ?
— Non, Larci, vous en avez déjà assez fait, rejoignez-nous au plus vite. Nous
allons mettre Édinu et les provinces en état d’alerte et organiser la surveillance
aérienne de cette armée.
Le dragonnal du garde effectua un long virage pour rejoindre le chemin du
reste de l’équipe envoyée sauver la princesse d’Austra la veille au soir.
*
* *

343
L’eau de l’oubli

Diva comprit aussitôt que quelque chose n’allait pas et se dressa sur son séant
à l’entrée du Sith dans la chambre, repoussant les draps d’un geste.
— Qu’y a-t-il, Maître ?
— Ils se sont enfuis ! s’écria Zarek dans un flot de rage. Ces imbéciles de
saurocéphales écervelés n’ont même pas compris comment ils avaient fait pour
sortir de la salle du puits !
— Vous n’avez pas pu les rattraper ? insista Diva d’une façon plus rhétorique
qu’intéressée puisque la réponse semblait évidente à ses yeux.
— Je les ai sous-estimés ! s’exclama son Maître. Il y a un je-ne-sais-quoi qui
m’a échappé… comme si l’un d’eux pouvait finalement se servir de la Force. C’est
un sentiment diffus que je ne parviens pas à analyser clairement. Et puis, il y a
cet animal… ce dragonnal noir…
— Kro’Moo ? Le dragonnal de la princesse ?
— Sans doute ! Cet animal est prodigieusement intelligent, il m’a abattu en
plein vol alors qu’il n’était même pas monté… de sa propre initiative, avant
même que je puisse l’apercevoir ou même le sentir. Ma monture s’est écrasée
sur les rochers. Grâce à la Force j’ai pu m’en sortir indemne, mais trop tard, ils
s’étaient envolés. Et le roi retourne à Édinu.
Sa colère avait été éphémère. À la fin de sa tirade, il avait repris le contrôle de
lui-même et retrouvé ce calme qui le caractérisait. Le regard perdu par la
fenêtre, il tournait le dos à la Theelin qui se rhabillait en silence, évaluant les
suites possibles que cette fuite pourrait avoir sur les événements à venir.
— Nous allons passer à ton plan B, Diva, laissa-t-il tomber froidement.
— Vous voulez dire… tuer le roi ?
— Oui.
— Mais le secret ?
— Si le roi Calem meurt, c’est son frère qui en héritera… et tu contrôles bien le
prince Taimi, non ?
— Oui, Maître. Je pense qu’il peut se joindre à nous… c’est qu’il a des rêves de
grandeur.
— Parfait. Je vais envoyer Harkass pour mener à bien cette tâche. Inutile que
tu t’en charges au risque de te faire découvrir.
— Harkass, l’empoisonneur ? Pourquoi lui ?
— Parce que j’aime sa façon de régler les problèmes, et je n’oublie pas que ma
propre mère usait du poison en véritable scientifique pour se débarrasser de ses
ennemis. C’est quelque chose que je prise plus qu’un simple coup de pistolet à
énergie. Voir quelqu’un partir vers la mort lentement, sans qu’on ne puisse rien
y faire, frappe les imaginations et perturbe l’entourage mieux qu’une mort

344
Fuite mouvementée

subite. Cela te laissera deux ou trois jours de flottement pour persuader le prince
de jouer de notre côté… et à mon armée d’arriver.
— Pour ma part, je préfère l’arme blanche ou une bonne strangulation…
quoique les éclairs de Force me plaisent tout autant. Mais Harkass est un
assassin sûr et fiable, Maître, c’est un bon choix dans son genre.
— Je sais. Quant à toi, tu dois retourner au plus vite à Édinu pour contrôler les
événements à venir. Allez, va !
— Vous comptez vraiment attaquer la cité ?
— Un siège en règle ? Tu n’y penses pas. Pas avec une armée de saurocéphales
abrutis. En tout cas, pas sans d’abord avoir agi de l’intérieur de la ville, ma petite
apprentie. Et si nous en arrivons là, je compte sur toi pour neutraliser les points
clés de sa défense… et aussi pour ouvrir en grand les portes à notre armée. Mais
nous n’en sommes pas encore là. Disons que pour le moment, mon geste doit
être considéré comme un élément d’intimidation destiné au futur roi Taimi…
mon futur vassal, le premier d’une longue série !
— Bien, Maître.
La Theelin acheva de s’apprêter, puis sortit de la chambre sans rien ajouter.

345
24 - Sur les traces d’Isil

Le service médical, alerté par Calem qui s’était décidé à rompre le silence radio
avec la capitale, attendait sur les pelouses de la Cité Royale, à l’arrière du Palais.
Dès qu’ils eurent atterri, deux brancardiers, un médecin à barbe grisonnante et
une infirmière prirent en charge le lieutenant Rigo qui protesta pour la forme.
— Mais je vous dis que je vais bien, capitaine… un pansement et ça ira !
s’exclama-t-il en tentant de se dresser sur son séant.
— Hors de question, répliqua le docteur, homme d’un certain âge, après l’avoir
rapidement examiné, au vu du choc que vous avez reçu, mieux vaut passer un
scanner pour éviter toute surprise par la suite ! D’autant qu’il va vous falloir un
certain nombre de points de suture pour vous recoudre le cuir chevelu.
Il fit signe aux brancardiers de prendre la direction du centre médical aménagé
sous les bâtiments de la cité. Sali adressa un signe amical de la main au
lieutenant qui se rallongea sur sa civière avant de fermer les yeux. En réalité, il se
sentait moins bien qu’il ne voulait le laisser paraître et il plongea dans une semi-
inconscience au cœur de laquelle les bruits environnants devinrent des
murmures diffus.
— J’espère qu’il n’y aura aucun traumatisme grave, murmura la princesse.
— Je connais Rigo, intervint Jarval, il a la tête dure… ce ne sera rien ! À présent,
Sire, il vous faut prendre des mesures sans tarder !
Calem, qui accusait la fatigue d’une nuit sans sommeil et des efforts physiques
qu’ils venaient tous d’accomplir, poussa un profond soupir.
— Entendu, réunissez d’urgence le Conseil de Sécurité… disons dans deux
heures… profitez-en pour prendre une bonne douche et reprendre une allure
civilisée.
Jarval sourit devant le visage décomposé du jeune monarque.
— Je crois que nous en avons tous bien besoin, Sire. Dans deux heures… ce
sera fait !
Il salua et s’éloigna en compagnie du soldat Larci pendant que des gardes
prenaient en charge les dragonnaux pour les emmener dans leur corral. Avant
qu’ils ne s’en aillent, Sali caressa affectueusement le front de Kro’Moo qui lui
rendit son geste de plusieurs frottements du museau.
— Tu as été courageux, murmura la princesse, je suis certaine que tu es très
intelligent.
L’animal hocha plusieurs fois la tête en poussant une sorte de bramement.
346
Sur les traces d’Isil

— Je crois qu’il est d’accord avec toi, traduisit Iella avec un petit rire. Je sais
que les dragonnaux sont parmi les animaux les plus intelligents de la planète,
mais je crois que Kro’Moo les surpasse tous… je suis presque certaine qu’il nous
comprend lorsqu’on lui parle.
Le dragonnal acquiesça en réitérant son cri puis se décida à suivre les gardes
vers le bâtiment qui hébergeait ses confrères.
— Je ne sais comment vous remercier, tous, d’être venus à mon secours,
commença Sali d’une voix pleine d’embarras. J’étais vraiment désespérée…
Iella passa un bras autour de ses épaules.
— N’y pense plus, Sali, nous devions le faire, c’est tout.
— Mais des hommes y ont laissé leur vie…
— Ce n’est pas ta faute… dans une guerre, il y a toujours des victimes.
— Nous ne sommes pas en guerre.
— Ça… nous risquons de le savoir très vite ! C’est le lot des militaires d’exposer
leur vie pour en sauver d’autres.
— Mais toi… pourquoi es-tu venue ?
— Moi ? Parce que… je me sens un peu responsable de toi.
— Responsable ? Je ne comprends pas.
— Ça viendra… il va falloir que je vous parle… à toi et à Calem et le plus tôt
sera le mieux. Mais pour l’instant, je crois que nous avons besoin d’un bon bain,
d’un bon repas et d’un peu de repos. N’est-ce pas, Gil ?
L’adolescent découvrit largement ses dents blanches comme il savait si bien le
faire.
— Oui, Iella, j’ai une faim de loup… et un bon bain me fera le plus grand bien…
je suppose que je ne peux pas venir le prendre avec vous ?
Iella ouvrit de grands yeux.
— Non, petit voyou… tu as largement passé l’âge de prendre le bain avec les
dames… en tout cas, tu le feras désormais dans d’autres circonstances, avec
d’autres filles… quand le moment sera venu.
Gil fit semblant d’être peiné et baissa la tête en jetant un petit regard triste
par-dessous ses sourcils.
— Pourtant, je proposais ça en toute innocence… en toute amitié…
— C’est ça… continua Iella en riant, qui est-ce qui se pavanait l’autre jour en
criant haut et fort qu’il était un homme accompli en pleine possession de sa
virilité ?
— Je ne sais pas, mentit l’adolescent en se laissant gagner au rire de son amie.
— Eh bien, tu n’avais qu’à te taire. Un bain pour les dames, un bain pour Gil.
— Compris, bougonna ce dernier en emboîtant leur pas vers le palais.

347
L’eau de l’oubli

Namina les accueillit des larmes au bord des yeux. Elle s’était fait un sang
d’encre depuis leur départ et n’avait pas fermé l’œil de toute la nuit, s’attendant
aux pires nouvelles. Sa joie de revoir Iella fut aussi grande que celle de serrer la
princesse dans ses bras.
Aussitôt le personnel du palais s’activa pour préparer un repas digne de ce
nom ainsi que les piscines privées qui servaient aux ablutions des uns et des
autres. Ce fut avec un évident plaisir quasi charnel que les deux sosies
retrouvèrent la vaste salle de bain des appartements privés de la princesse
d’Austra pour entrer dans d’eau chaude et parfumée, à la surface de laquelle
une couche de mousse frissonnante ondulait paresseusement.
Calem eut moins de temps pour se prélasser car la journée était déjà à son
apogée et le temps paraissait se rétrécir sous le pas de course de l’armée
d’hommes-serpents qui convergeait peut-être vers la capitale. Alors que les deux
jeunes filles étaient étendues, l’une à côté de l’autre en se tenant la main
comme deux sœurs, dans leur bain régénérant, les yeux mi-clos repassant en
revue les événements douloureux des dernières heures, le monarque, après une
douche rapide et un repas frugal, se dirigeait vers la salle du Conseil où
l’attendaient déjà les principaux responsables de la sécurité du royaume.
Ce fut Orn Mitra qui tira la première salve sans même attendre que les
personnes présentes s’assoient autour de la longue table de réunion.
— Sire ! Quelle inconscience ! Sauf le respect que je dois à Votre Majesté, il me
faut vous dire combien je suis en désaccord avec ce genre d’initiative… cette
façon inconsidérée que vous avez de mettre en péril votre personne ! Je me dois
de vous rappeler que vous appartenez au Royaume… vous n’êtes pas un vulgaire
soldat qui peut se permettre de risquer ainsi sa vie… quelle qu’en soit la raison !
Le Twi’lek était pâle d’une colère rentrée qui refusait de s’extérioriser par
respect pour la personne à qui il s’adressait. Ses reproches n’en étaient pourtant
pas moins explicites et directs ce qui lui attira immédiatement une réflexion
cinglante du prince Taimi.
— Vous semblez oublier que vous vous adressez au roi, monsieur le Ministre,
gardez votre rang !
Calem posa une main sur le bras de son cadet comme pour lui demander de se
calmer.
— Je dois dire que je soutiens totalement monsieur le ministre de la Sécurité,
affirma Proo Rabo’Par pourtant laconique par nature lors de telles réunions.
Vous n’aviez tout simplement pas le droit de vous lancer dans une pareille

348
Sur les traces d’Isil

aventure. Nous avons des structures et des unités pour faire face à de telles
situations…
— J’avais le droit moral de le faire, le coupa Calem qui semblait accepter avec
patience les admonestations dont il était la cible. Il s’agissait de ma future
épouse et le temps pressait. Vous ne savez pas à qui nous avons à faire… pour
ma part, je commence à peine à le comprendre.
— Un commando bien entraîné aurait pu mener l’opération à bien, sans
risquer votre royale personne, reprit à son tout le général Pardo. Je suis d’accord
avec ces messieurs, un roi ne peut pas agir à sa guise lorsque sa sécurité est en
jeu.
Taimi ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose avant de se raviser. Le
monarque inspira profondément et échangea un rapide coup d’œil avec le
capitaine Hor’Gardi qui se tenait silencieusement, un peu en retrait du groupe
qui se serrait autour du roi.
— Prenons place, invita le souverain désireux de clore la conversation en
montrant la table ovale. J’ai entendu vos reproches et ne croyez pas que j’en fais
fi… mais nous avons un tout autre ordre du jour à explorer, bien qu’il soit
directement relié à l’expédition à laquelle vous me reprochez tant d’avoir
participé.
Dans un léger brouhaha feutré, chacun prit place autour de la table. Il y avait là
une douzaine de personnes, dont quelques-unes en uniforme, toutes en lien
avec la sécurité du Royaume. Deux gardes armés fermèrent les grandes portes et
se figèrent de chaque côté à l’extérieur de la pièce.
— Mesdames, messieurs, permettez-moi de vous remercier d’être accourus
aussi vite de façon totalement imprévue, commença le monarque en préambule,
mais la situation l’exige… situation qui risque de se complexifier dans les heures
à venir.
Quelques murmures intrigués répondirent indirectement à son introduction
avant qu’il ne reprenne la parole.
— Pour ceux qui ne sont pas encore au courant, le capitaine Hor’Gardi va vous
faire un bref topo de ces dernières heures.
Puis il fit signe à Jarval de continuer. Ce dernier s’empara d’une télécommande
posée à côté de lui et activa une holoprojection qui s’éleva au centre de la table
depuis un projecteur fixé au plafond.
— Voici le désert de Sang et la forteresse tenue par ce Zarek… commença le
capitaine qui brossa ensuite un rapide résumé de la situation telle qu’ils avaient
pu la découvrir le matin même.

349
L’eau de l’oubli

Lorsqu’il eut terminé, le général Pardo prit la parole.


— Capitaine Hor’Gardi, a-t-on une idée précise de la direction prise par ce…
rassemblement de créatures ?
— J’ai personnellement pris sur moi d’envoyer une escadrille de
reconnaissance dans la région, il y a une heure de cela, répondit Jarval. Dès
qu’elle aura un contact visuel, nous en serons informés pour pouvoir faire un
point plus précis. Mais la direction qu’ils avaient lorsque nous les avons aperçus
laisse à penser qu’ils viennent sur nous.
— Pour l’instant nous devons agir comme si leur cible était Édinu, remarqua le
roi.
— Mais enfin, qui est ce Zarek qui les commande et quel but poursuit-il ?
intervint d’une voix aigrelette une femme d’une soixantaine d’année qui n’était
autre que Falori Gaudru, gouverneur militaire de la capitale.
— Difficile à dire, répondit le roi. Il semble poursuivre un but plutôt personnel
pour lequel il a besoin de moi : accéder au Temple d’Édin.
Des murmures suivirent la déclaration du monarque.
— Le Temple ? s’indigna un homme à la tête soigneusement poncée, affublé
d’une longue tunique blanche et or. Pourquoi n’en ai-je pas été prévenu, Sire ?
C’était Hasgroth, le Grand-Prêtre d’Édinu, représentant le Temple auprès du
souverain. Calem répondit avec un geste d’agacement.
— Vous l’auriez été… mais tout cela s’est passé si vite… et le plus grand secret
était de mise pour la sécurité de la princesse d’Austra. Mais voilà, maintenant
vous êtes au courant. Et ce fait est classifié au plus haut niveau et ne doit pas
sortir de cette salle.
— Le Temple doit rester vierge de tout étranger à l’Ordre d’Édin, rappela le
Grand Prêtre. Seul le roi peut déroger en cas de besoin avéré à cette règle en
tant que Grand Maître de l’Ordre !
— Et je ne compte pas accéder à la demande de ce Seigneur Sith, affirma
Calem… surtout pas alors qu’il tente de me forcer ainsi la main !
— Mais peut-être pourrions-nous discuter avec cet homme ? suggéra Taimi.
Après tout, il est peut-être possible d’éviter un conflit ouvert avec lui et son
armée d’hommes-serpents. Proposons-lui une rencontre en terrain neutre afin
que nous puissions savoir exactement quel but il poursuit.
— C’est une excellente idée, approuva le général Pardo. Il vaut toujours mieux
connaître son adversaire avant d’avoir affaire à lui.
— Mais cet homme a enlevé la Princesse Sali et fait prisonnier notre roi !
s’exclama Orn Mitra. Si on doit discuter avec lui, ce sera lorsqu’il aura été fait
prisonnier pour s’expliquer devant la justice !

350
Sur les traces d’Isil

— J’approuve ! s’exclama Far-Dur, une grande créature de près de deux


mètres dont la tête était recouverte de petites cornes. Nous ne pouvons traiter
avec un criminel !
— Monsieur le ministre de la Justice préfère sans doute traiter avec une armée
de peut-être cinq mille hommes alors que la garnison d’Édinu n’en compte que
les deux-tiers ? railla le général en frappant du poing sur la table.
— Calmez-vous, messieurs, intima Calem qui sentait sa patience s’amenuiser.
— Qu’attendons-nous pour faire venir des renforts de nos provinces ? clama la
gouverneur de la ville.
— Ce sera fait dès que nous aurons une certitude, précisa une autre créature
en uniforme qui portait élégamment un antique monocle sur l’œil gauche.
Elle ressemblait en tout point aux habitants de la lointaine planète Bothawui.
C’était le commandant militaire de la place.
— Quelle certitude, colonel Fey’Lark ? demanda Falori Gaudru.
— La certitude que d’autres régions ne sont pas menacées, répondit Orn Mitra
en coupant la parole à l’officier supérieur. Nous ne pouvons dégarnir nos
provinces sans en étudier l’impact. Mais ne vous inquiétez pas, notre garnison
saura bien défendre la ville derrière ses hautes murailles devant une bande de
sauvages incultes et indisciplinés. N’est-ce pas, colonel ?
— Affirmatif, monsieur le Ministre, il n’y a aucune crainte à avoir de ce côté-
là ! répliqua le Bothan sur un ton péremptoire qui ne souffrait pas la
contradiction. Toutes les mesures seront prises pour assurer la sécurité de la ville
et de ses habitants, aussitôt que nécessaire.
— Je persiste à dire que nous devrions contacter ce Dark Zarek pour connaître
ses intentions, persista le prince Taimi.

L’après-midi était bien avancée lorsque le Conseil s’acheva. Le cadet du roi


boudait comme à son habitude, n’ayant eu gain de cause sur aucun des points
qu’il avait soulevés, et il s’éloigna en compagnie du général Pardo sous l’œil
inquiet de Calem.
— Le général prête trop l’oreille aux dires de mon frère, se plaignit-il auprès de
Jarval.
— Peut-être ont-ils raison ? Ne devrions-nous pas trouver un terrain d’entente
avec Zarek plutôt que de le combattre ?
— Je ne sais pas… mais si le problème avec ce Sith s’aggrave, je le mettrai à
l’ordre du jour du Conseil Planétaire.

351
L’eau de l’oubli

Le soir même, toutes les garnisons du royaume étaient placées en état d’alerte
tandis que les observations aériennes faisaient état d’une rapide avancée de la
masse désordonnée d’hommes-serpents vers la capitale.
— Ne devions-nous pas attaquer les premiers avec des frappes aériennes
préventives ? avait proposé Jarval lors du repas du soir auquel il était invité,
comme souvent. Nous pourrions peut-être les stopper dans leur élan et leur faire
rebrousser chemin ?
— Je me refuse à être l’agresseur initial, avait simplement répondu Calem qui
avait détourné la conversation sur un autre sujet.

Le lendemain avait vu une certaine fébrilité dans les états-majors où les


rapports ne cessaient d’affluer. Des mouvements de troupes avaient été initiés
en fonction des différentes stratégies élaborées. La plupart des portes de la ville
avaient été fermées et les autres placées sous surveillance. Un plan d’évacuation
des faubourgs vers l’intérieur de la cité avait été mis au point par les autorités en
cas d’attaque avérée. Pourtant Calem ne pensait pas que Zarek irait jusqu’à une
véritable déclaration de guerre. Selon lui il s’agissait plutôt d’une manœuvre
d’intimidation visant sans aucun doute à négocier ce qui lui tenait tant à cœur,
c'est-à-dire l’accès au Temple d’Édin. Le roi prit des nouvelles du lieutenant Rigo,
toujours en observation à l’hôpital de la Cité Royale, et Jarval s’était occupé du
renforcement de la sécurité du Palais, celle de la ville revenant au colonel
Fey’Lark.
Enfin, malgré la menace extérieure qui pesait sur la capitale, Calem avait tenu
à entendre Iella au sujet des Kiathes. Il l’avait fait amener par Jarval dans la salle
des cartes de l’état-major enterré où elle avait recommencé l’examen minutieux
de la zone dans laquelle elle supposait avoir été gardée prisonnière.
— C’est en voyant ces deux grandes aiguilles dans le canyon, hier, que ça m’est
revenu, expliqua-t-elle. Deux grands pics jumeaux, comme deux cheminées
rougeâtres qui se dressaient au-dessus de la forêt. Je les ai clairement vus
lorsque Jazor m’a emmenée chez Gau’Am-Soor alors que nous nous envolions.
— Deux pics jumeaux, répéta le militaire qui manipulait les cartes, zoomant et
dézoomant avec une aisance remarquable, voyons… tout me porte à croire que
vous parlez du massif de l’Aurin. C’est un ensemble de montagnes entouré de
vastes maquis labyrinthiques et sillonné d’innombrables gorges très étroites et
de vallées d’altitude. Je ne serais pas surpris que nous puissions trouver là, ce
que nous cherchons.

352
Sur les traces d’Isil

Inlassablement, il faisait défiler des kilomètres carrés de terrain, affinant sa


recherche en saisissant de multiples critères au fur et à mesure que les souvenirs
de Iella se précisaient.
— Vallée… forêt… quel type d’arbres ? demanda-t-il.
— Ils étaient grands, très hauts, une centaine de mètres… avec de grandes
branches tombantes à aiguilles…
— Des méléacés ?
— Je pense, oui, ça y ressemblait en tout cas.
— Une forêt de méléacés avec deux pics jumeaux…
— Comme deux cheminées ocres…
L’image se figea sur une zone de montagnes.
— Comme les pics de Zapestre ? fit le militaire avec une lueur d’espoir dans les
yeux.
Ceux d’Iella s’agrandirent et elle pointa le doigt vers deux colonnes rocheuses
qui se dressaient au centre de l’holocarte.
— Oui, c’est ça ! s’exclama-t-elle, c’est totalement ça !
Une exclamation parcourut le petit groupe. Iella continua.
— Voyez, là… la plaine forestière et ici la vallée d’où nous avons décollé.
— Formidable, commenta Calem. Il ne reste plus qu’à situer la gorge qui donne
accès au repaire.
— Nous avons marché sous la terre environ trente minutes, pas très vite mais
d’un bon pas tout de même, précisa la jeune fille.
— Disons quatre kilomètres heure, calcula Jarval à haute voix, soit deux
kilomètres sous la montagne… le parcours était sinueux ?
— Non plutôt rectiligne, dans des galeries larges et des escaliers bien
entretenus…
— Tracez un cercle de deux mille mètres depuis le haut de cette vallée,
suggéra le capitaine au militaire qui s’exécuta promptement.
Tous les regards convergèrent vers la ligne lumineuse qui traversait le décor.
D’un côté des monts, la vallée puis la plaine, de l’autre un relief torturé, haché
par de nombreuses gorges.
— Ici, fit Iella en interrompant leur quasi rêverie. Je crois que c’est cette
vallée… avec la cascade et le petit lac… les grottes doivent se trouver à peu près
ici !
Elle avait plongé le bras dans la lumière holographique pour préciser sa
pensée.
— Tu en es sûre ? interrogea Calem doucement.
— Oui, pratiquement… à quatre-vingt-quinze pour cent.

353
L’eau de l’oubli

— Bien, coupa Jarval, dans ce cas messieurs, nous allons travailler sur cet
objectif.
Il s’était tourné vers les deux officiers des services de renseignements qui
avaient assisté silencieusement à la séance de recherche. L’un deux, un
commandant, prit la parole.
— Je propose d’envoyer tout d’abord sur place un petit commando spécialisé
pour recueillir le maximum d’information. Si réellement il s’agit du repaire dont
mademoiselle Budhaasio nous a parlé, il y aura des traces repérables. Ensuite,
nous envisagerons une opération de plus grande envergure pour un assaut
coordonné entre l’entrée principale du repaire et la vallée située derrière les
monts, afin d’éviter que les bandits ne puissent s’échapper par là.
— Je vous laisse faire, commandant Kalker, reprit Calem. Même si pour
l’instant, cette opération n’est pas notre principale préoccupation, je vous
charge de la préparer minutieusement pour la mener à bien au moment le plus
opportun…
— Bien entendu, Sire, d’autant plus qu’avant de donner l’assaut, il nous faudra
être certains que les oiseaux soient dans leur nid… ce serait dommage de gâcher
un si beau coup de filet.
— C’est exact, il ne nous faudra agir que lorsque les Kiathes seront dans leur
repaire. Je veux avoir la bande au grand complet !
— Bien sûr, Sire. Je vous tiendrai au courant.
— Entendu, commandant, mais seulement le capitaine Hor’Gardi ou moi et
personne d’autre. Agissez en toute discrétion… je ne serais pas étonné que ce
Jazor ait des accointances avec du personnel de l’administration du palais.
— Compris, Votre Majesté.
Comme le petit groupe se disloquait, Calem se tourna vers Iella et lui prit les
mains.
— Je te remercie de ton aide et je te promets de tout faire pour mettre cette
bande hors d’état de nuire.
Les doigts de la jeune fille accentuèrent leur pression sur ceux du roi.
— Je sais… il faudra faire attention à leurs éventuels otages, Calem.
— Nous prendrons ce fait en compte lorsque nous établirons notre plan
d’action. Je…
Il s’interrompit alors que leurs phalanges s’entremêlaient doucement. Ce fut la
jeune fille qui retira sa main la première en baissant la tête.
— Je ferais mieux d’y aller, fit-elle l’air confuse.
— Sans doute, murmura Calem, Jarval va te raccompagner.

354
Sur les traces d’Isil

Ce dernier toussota. Il leur avait discrètement tourné le dos pendant ce bref


moment embarrassant.
— Ça va de soi, répondit-il sobrement en prenant Iella par le bras pour la
guider vers la sortie des bureaux de l’état-major.
*
* *
Il avait coupé tous les circuits non nécessaires à l’avancée du vaisseau dès qu’il
était entré dans la nébuleuse irisée qu’il considérait d’un œil admiratif. Hiivsha
était pris d’un doute. Se pouvait-il réellement qu’Isil fut venue se perdre dans cet
endroit isolé, loin des derniers systèmes connus de la galaxie ?
Des éclairs traversaient silencieusement ce ciel coloré dont la beauté était
comparable aux aurores boréales qui avaient lieu dans le nord d’Adarlon à
certaines époques de l’année.
— C’est magnifique, murmura le contrebandier entre ses dents.
Une pléiade de sons modulés accueillit son commentaire.
— Qu’est-ce qui cloche avec le motivateur d’hyperdrive ? Il marchait bien
quand on l’a coupé.
P2-A2 répondit d’un ton impatient.
— Ok, ok, je vais voir dans la galerie technique.
Hiivsha se leva et s’enfonça dans les entrailles de l’YT-1100 jusqu’à une sorte
de placard sans plancher dont l’échelle descendait dans les gaines techniques. Il
ne fut pas long à comprendre. Une multitude d’éclairs sillonnaient l’étroite
galerie en jouant avec les composants et les cartes électroniques.
— De l’électricité statique ! s’écria-t-il en retirant violemment la main qu’il
avait posée contre l’un des appareils, sous l’effet d’une décharge fort
heureusement modérée.
Il n’y avait malheureusement rien à faire, et il revint précipitamment dans le
cockpit pour se jeter dans son siège de pilote.
— Cette nébuleuse va finir par nous faire frire ! Je l’ai sous-estimée. Elle ne
s’en prendra pas seulement aux circuits sous-tension. Son potentiel électrique
est capable d’endommager même les circuits éteints.
Le droïde trépigna bruyamment.
— Je ne sais pas, répondit le contrebandier, il est hors de question de faire
demi-tour. Espérons que l’isolation que j’ai installée permettra de récupérer un
maximum de circuits lorsque nous serons sortis d’ici.

Les heures qui suivirent furent angoissantes mais le Choupy IV semblait


encaisser le choc. Les moteurs subliminiques tenaient en tout cas le coup et

355
L’eau de l’oubli

l’appareil finit par sortir du champ de l’étrange nébuleuse. Aussitôt, le système


d’Édéna apparut d’abord sur leur écran, puis à leur vue.
— Incroyable ! murmura Hiivsha, ainsi, il y a donc bien un soleil… et une… deux
planètes… en tout cas, une planète et sa lune.
P2-A2 protesta de nouveau.
— Oui je sais, ce système n’est pas répertorié… comme l’a supposé Maître
Go… peut-être a-t-il été réellement effacé des bases de données galactiques ?
Nouvelle émission de bips en tous genres de l’astromécano.
— Je ne sais pas, soupira le contrebandier, par quelqu’un qui voulait préserver
son existence… ou cacher un secret ? Qui sait ? En tout cas, on ne va pas tarder à
entrer dans son atmosphère.
À l’approche de la planète, ils purent découvrir les colorations variées
reflétées par sa surface, distinguer ses océans, ses déserts, des forêts, ses
montagnes, son atmosphère nuageuse… Hiivsha exultait.
— Voilà une magnifique planète… que je sois damné s’il n’y a pas de la vie là-
dessus avec un environnement aussi riche et varié ! P2, branche les scanners,
nous allons effectuer un cycle orbital afin d’en étudier les moindres recoins… et
recherche en particulier tout signal sur la fréquence d’émission de la balise du
vaisseau d’Isil.
Le cargo commença sa révolution autour de l’astre toutes antennes dehors
tandis que les données affluaient vers l’ordinateur de bord. Progressivement,
une planète holographique se dessinait au-dessus du plan d’une console
réservée au navigateur, et dessus s’inscrivaient une multitude de points
lumineux de différentes couleurs indiquant les zones rassemblant de la vie
animale.
— Il y a de nombreuses villes, commentait Hiivsha fasciné, il ne peut s’agir que
d’une civilisation évoluée. C’est tout simplement fantastique ! Si Isil est arrivée
ici, elle doit être sûrement quelque part… à nous de la retrouver… P2, active les
brouilleurs pour éviter que leurs radars, s’ils en ont, ne nous détectent…
Il fut interrompu par une tirade quasi-musicale de son droïde qui le sortit de sa
rêverie.
— Quoi ? Où ? fit-il en revenant s’asseoir sur son siège. Tu es certain qu’il s’agit
de sa balise ?
Il manipula plusieurs interrupteurs jusqu’à ce qu’un signal de modulation
s’affiche sur un écran, accompagné d’un code républicain qui indiquait bien
l’immatriculation du vaisseau qu’Isil pilotait lorsqu’elle avait disparu.
— Localisation ?

356
Sur les traces d’Isil

P2-A2 connecté à l’ordinateur central du cargo, frétillait comme un enfant


impatient de revoir quelqu’un de cher. Mais Hiivsha ne s’étonnait plus des
réflexes de son droïde qui lui paraissait souvent plus humain que bon nombre de
créatures qu’il avait rencontrées dans ses pérégrinations galactiques.
— Oui, je vois, voici les coordonnées… attend, on va les afficher sur la carte
que l’ordinateur vient de composer… ici !
Il posa son doit sur un écran, sur une zone colorée en jaune.
— En plein désert, souligna-t-il une pointe de déception et une once d’anxiété
dans la voix.

Un nuage de sable s’éleva dans l’azur du désert comme le Choupy IV se posait


à un jet de pierre du chasseur à demi enseveli, source du signal que P2-A2 avait
repéré quelques heures plus tôt depuis l’espace.
Le bruit des moteurs s’estompa et la rampe s’affaissa doucement jusqu’à se
poser sur le sol brûlant. Hiivsha jeta un coup d’œil sur son databracelet et sut
que c’était le début de l’après-midi. L’air suffoquant du désert s’engouffra dans
la carlingue lorsqu’il déverrouilla l’écoutille de sortie et du sable encore en
suspension s’engouffra à l’intérieur du sas. La chaleur ambiante le décida à
abandonner sa veste de cuir qu’il lança sur un strapontin, et il descendit la
rampe en bras de chemise. Le sable était très fin et ses pieds s’enfoncèrent
légèrement dès qu’il marcha dessus. Un regard circulaire le convainquit qu’il n’y
avait pas âme qui vive dans le coin et, d’un geste satisfait, il tapota la crosse de
son blaster avant de s’élancer d’un pas vif vers le petit vaisseau.
Il ne s’attendait évidemment pas à y trouver Isil mais il fut pourtant presque
soulagé de ne voir personne à l’intérieur du cockpit, signe qu’elle s’en était
extraite vivante. Naturellement, il n’y avait aucune trace de pas autour du
chasseur, le vent ayant largement eu le temps de les effacer. Se hissant sur l’aile
de l’appareil, il parvint jusqu’au niveau de l’habitacle mais n’y décela rien
d’anormal. Sur le baquet se trouvaient un casque de pilote et une combinaison
de vol qu’Isil avait abandonnés avant de se mettre en route. Inconsciemment, il
attrapa cette dernière et la tripota un instant entre ses doigts sans même savoir
pourquoi. Peut-être voulait-il retrouver des effluves familiers sur le vêtement ?
Assis sur le rebord du cockpit, il laissa son regard errer longuement au-delà des
dunes jaunes pour ressentir le profond sentiment de découragement que la
Padawan avait sûrement éprouvé quelques semaines plus tôt au même endroit.
Où était-elle partie ? Était-elle arrivée quelque part ou devait-il s’attendre à
retrouver, peut-être par hasard, un squelette blanchi par le soleil enfoui dans
une bure de Jedi ?

357
L’eau de l’oubli

Le contrebandier secoua la tête pour chasser de son esprit ces sombres


pensées. Non ! Isil était un Jedi et la Force était avec elle ! Il était évident qu’elle
avait su triompher d’une telle situation !
Il n’y avait plus rien à faire sur place et il s’en retourna jusqu’au cargo pour
faire le point. Le petit droïde l’accueillit bruyamment.
— Non, mon vieux, répondit-il, elle n’est pas là… et c’est tant mieux. Je ne vois
pas comment elle aurait pu survivre deux mois dans cet enfer.
Il se rendit au carré de l’équipage et se servit une grande tasse de café brûlant
avant de se raviser et de prendre une bière glacée dans le réfrigérateur.
— Reste à établir un plan pour la retrouver, fit-il tout haut en décapsulant la
canette avant de verser le liquide moussant dans sa vieille timbale. Impossible de
savoir par où elle est partie. Allons examiner les lieux de plus près.
Il changea de pièce et s’arrêta devant la console des cartes pour afficher la
représentation du pays dans lequel il avait atterri. Vers le nord s’étendaient des
steppes et des montagnes présentant peu ou pas de population. Vers le sud l’erg
était immense et si Isil était partie par là, elle n’avait aucune chance d’avoir
survécu. Restait l’ouest et l’est. À l’ouest, au-delà du désert se trouvaient des
villes de moindre importance mais elles-mêmes fort éloignées, tandis qu’à
l’extrême est, le désert devenait progressivement rocheux à une distance sans
doute accessible à un serviteur de la Force. Au-delà de faibles montagnes,
s’étendait ensuite une vaste région fertile irriguée par un grand fleuve et ses
affluents et qui se terminait en bordure d’un océan où se dressait une grosse
ville qui, au vu de son importance comparée aux autres, devait être la capitale
des lieux.
Hiivsha regardait pensivement la projection holographique de la planète
perdue au cœur de la nébuleuse HX107. La densité de population était très faible
mais régulièrement répartie sur l’ensemble de sa surface ce qui tendait à
prouver que la civilisation qui l’habitait avait suffisamment évolué pour exploiter
l’ensemble de l’astre qui l’accueillait.
Comme l’astromécano l’interrogeait impatiemment, Hiivsha éteignit la
projection et vida sa bière.
— Nous partons pour cette ville. Si la Force a su guider Isil et si elle a pu
regagner la civilisation saine et sauve, c’est sans doute là qu’elle sera allée pour
demander de l’aide. Peut-être y’a-t-il un astroport ? Bien que maintenant que j’y
pense, je n’ai décelé aucun trafic aérien conséquent.
Rangeant la timbale dans un compartiment après l’avoir rincée dans l’évier, il
regagna son siège de pilote et ralluma les moteurs, soulevant de nouveau un
énorme nuage de sable autour de lui dont il ne tarda pas à s’extirper.

358
Sur les traces d’Isil

Passant en revue la carte des environs de la ville vers laquelle son choix s’était
porté, il commenta à l’intention de son droïde.
— Comme nous ne savons rien des autochtones, et que Choupy représente
malgré tout notre seule chance de repartir d’ici, nous n’allons pas nous poser
trop près de cette cité. Il va falloir trouver un endroit isolé pour le cacher. Je
propose de passer par le nord. Il y a une chaine de hautes montagnes qui vont
nous permettre de nous dissimuler un maximum à des regards indiscrets et à
d’éventuels radars. Nous trouverons bien une vallée isolée pour nous poser en
toute sécurité, vu la faible densité de population des lieux.
Visiblement l’astromécano approuva dans une série de bips et de tonalités
ondulatoires.
Volant au raz des montagnes, le cargo continua sa route jusqu’à ce que son
pilote finisse par trouver ce qu’il souhaitait. Une étroite vallée perdue entre les
monts et, selon le scanner, vierge de toute présence humaine, l’ordinateur
n’ayant identifié que quelques animaux classiques de ce type d’environnement.
L’YT-1100 se posa en douceur sur une prairie verdoyante à l’herbe rase.
— Un vrai petit coin de paradis, s’exclama Hiivsha en descendant la rampe du
vaisseau. Rien n’y manque, hormis peut-être une petite ferme là-bas, près de la
rivière.
P2-A2 émit des bruits éloquents.
— Bien entendu, lui répondit le contrebandier, il y aurait une joie terrasse
fleurie, avec deux chaises longues pour prendre le soleil, moi et Isil, en sirotant
un bon cocktail que tu nous aurais apporté.
Le droïde se trémoussa au bout de ses bras-roulettes.
— J’aime les histoires qui finissent bien, laissa encore échapper l’Adarlonien
avec un gros soupir.
Puis il fit descendre de la soute une petite motojet.
— Tu vas rester ici, ordonna Hiivsha au droïde et t’enfermer dans le vaisseau.
Personne ne doit y pénétrer. En cas d’urgence, s’il y avait des complications qui
nécessitent que tu déplaces Choupy, fais-le et envoie-moi les nouvelles
coordonnées sur mon communicateur. Je compte sur toi P2 !
L’astromécano frétilla en émettant ses habituels sons électroniques.
— Oui, je vais essayer de revenir avec elle. Sois sage mon grand, j’espère ne
pas en avoir pour trop longtemps.

Il avait dit ces deux dernières phrases dans le seul but de rassurer son
compagnon électronique, ne sachant pas lui-même par quel bout il allait bien
pouvoir prendre cette quête. Ayant enfourché son speeder bike, il lança le

359
L’eau de l’oubli

moteur et s’éloigna à travers la prairie laissant le pauvre P2-A2 tout dépité de se


retrouver seul dans ce territoire inconnu. Son dôme pivota vers des animaux qui
paissaient à une centaine de mètres de lui et qui levèrent le museau pour le
regarder fixement en beuglant. Sans attendre, le petit droïde remonta la rampe
du cargo et referma l’écoutille derrière lui.

360
25 - Le visiteur

La vallée montagneuse descendait vers une plaine fertile et arborée où se


découpaient au loin de nombreux champs, preuve d’une présence civilisée. Si ses
calculs étaient exacts, il se trouvait à une centaine de kilomètres au nord-ouest
de la métropole que les scanners avaient repérée. Sur terrain plat et en ligne
droite, cela aurait représenté moins d’une demi-heure de trajet.
Les environs étaient peu peuplés mais il passa au large de quelques villages de
maisons blanches aux toits plats et finit par rejoindre une route plus large que
les chemins sinueux qu’il avait empruntés jusque-là. Une chose l’interpelait :
c’était l’absence de véhicules motorisés. Tous les gens qu’il croisait se
déplaçaient sur le dos d’animaux, ou sur des véhicules tractés par des animaux
et flottant à quelques dizaines de centimètres du sol en suspension sur quelque
coussin d’air invisible. Dans les airs, même constatation. Il avait bien vu au loin
d’étranges créatures d’une impressionnante envergure qui lui avait rappelé en
miniature les neebray mantas de la nébuleuse de Kaliida, et d’autres plus petites
ressemblant à des sauriens volants avec des ailes de chauves-souris géantes ;
mais il n’avait observé aucun aéronef mécanique aussi loin que portait sa vision
dans le ciel. Quant aux autochtones, ils ressemblaient aux créatures de la galaxie
mais ils étaient très mélangés, comme si un grand nombre d’espèces
intelligentes se côtoyaient au quotidien dans les mêmes lieux. Il nota parmi eux
un fort pourcentage de personnes d’apparence humaine.
Leur point commun était la façon dont ils le dévisageaient à son passage,
s’arrêtant de marcher ou de parler et le suivant des yeux avec une expression
hébétée sur leur visage. Le contrebandier pensa qu’à l’évidence, c’était sa
motojet qui produisait cet effet sur une civilisation en apparence non mécanisée.
— Ce n’est pas la meilleure façon de passer inaperçu, songea-t-il légèrement
angoissé de cet environnement inconnu et un peu étrange à ses yeux.

Le contrebandier s’arrêta au sommet d’une colline qui surplombait la plaine et


prit ses puissantes jumelles qu’il porta à ses yeux pour observer minutieusement
l’horizon. Vers l’est, il pouvait distinguer l’étendue d’une métropole qui flirtait
avec le rivage d’une étendue d’eau ressemblant fort à une mer. Elle se trouvait à
environ une trentaine de kilomètres au bord d’un fleuve aux rivages fertiles et
verdoyants. La densité de population de la campagne environnante augmentait à
son approche ainsi que la circulation sur des axes routiers plutôt rudimentaires.
361
L’eau de l’oubli

Inspirant un grand coup, il remit le contact de sa machine et se dirigea vers la


ville à vitesse réduite, captant tous les regards sur son passage.
— Cette attention de tous les instants est vraiment très gênante, grommela-t-il
in petto. J’ai vraiment l’impression d’être une bête échappée d’un zoo.
Il atteignait les premiers faubourgs lorsqu’il avisa dans un terrain vague une
série de hangars délabrés. Les environs immédiats étant déserts, il s’engouffra
entre deux portails de bois à moitié démolis pour se glisser entre les murs
défraîchis et les poutres métalliques entrelacées, zigzagant pour se frayer un
chemin parmi les débris qui encombraient le sol. Lorsqu’il fut hors de vue de la
route principale, il contourna deux bâtiments et entra dans ce qui restait du
troisième. C’était un entrepôt désaffecté depuis longtemps au vu de la poussière
qui hantait les lieux. Derrière de vieilles caisses vides, il gara son véhicule qu’il
recouvrit de morceaux de bâches mitées qui traînaient ça et là avant de ressortir.
Hiivsha scruta attentivement les environs pour savoir s’il avait attiré l’attention
de quelqu’un, mais tout lui parut calme et totalement silencieux. Après un
moment de réflexion, il ôta sa veste avant de détacher la ceinture à laquelle
pendait son étui de blaster qu’il passa en bandoulière afin d’installer l’arme sous
son aisselle gauche. Puis il remit sa veste par-dessus le tout. Retraversant
l’ensemble des bâtiments en ruines, il revint sur la route et, les mains dans les
poches, prit le chemin des murailles qu’il pouvait distinguer à un ou deux
kilomètres de là.
Il put ainsi prendre le temps d’observer ce curieux melting-pot où se croisaient
le plus grand rassemblement d’espèces différentes qui lui avait été donné de
voir. De ce fait, les tenues les plus variées et les plus excentriques se côtoyaient
et il en conclut qu’il ne ferait pas tache dans le décor avec ses vêtements. Par
ailleurs, il se rendit vite compte avec étonnement que, même si différents
dialectes se côtoyaient, les autochtones paraissaient pour la plupart parler le
basic utilisé dans la galaxie, à quelques nuances près. La tête remplie de
questions, il atteignit bientôt l’une des grandes portes de la cité fortifiée de
laquelle la ville avait depuis longtemps débordé.
Il régnait une certaine activité militaire aux alentours de ces portes. Des
hommes en uniforme, humains pour la plupart, passaient et repassaient en
courant et au milieu du court tunnel qui permettait d’accéder à la ville
intérieure, une patrouille de six soldats semblait filtrer des yeux toute personne
qui entrait.
Le regard fuyant, baissant légèrement la tête, Hiivsha s’incorpora à un groupe
d’individus qui allaient dans la même direction que lui en discutant bruyamment.
Il sentit sur sa nuque le coup d’œil inquisiteur dont le chef de la patrouille le

362
Le visiteur

gratifia, mais à sa grande surprise, il passa sans problème en évitant


soigneusement de se retourner.
La cité paraissait de grandes dimensions conformément aux calculs qu’avait
établis l’ordinateur de bord sur la foi des mesures effectuées par les scanners du
vaisseau.
L’impression qu’elle dégageait était étrange aux yeux du contrebandier.
Quelque chose d’indéfinissable s’en dégageait comme un mélange de
modernisme au cœur de l’âge primitif d’une civilisation, ou l’inverse. Ce qu’il
voyait dans les rues, l’absence de tout véhicule motorisé, les charrettes tractées
par les animaux, certains bâtiments et échoppes manifestement construits de
façon totalement artisanale, paraissait démenti par d’autres traces d’une
évidente modernité qui était ou avait été présente dans le passé. Certains
immeubles, la rectitude des avenues, l’équipement même de la cité, luminaires,
trottoirs, présence d’égouts… dénotaient que cette civilisation était bien plus
avancée qu’on pouvait le penser de prime abord.
Il faisait chaud et l’approche d’une cantina lui donna soif. Mais comment payer
une bière ou quelle que soit la boisson locale, sans monnaie du cru ? La mort
dans l’âme, il dut s’abstenir et avisa une très jolie fontaine publique qui marquait
l’entrée d’un jardin municipal. Avidement il en tourna le robinet mais rien n’en
sortit. Dépité il marmonna.
— Je vais finir par mourir de soif sur cette planète.
Une pensée s’imposa à son esprit : comment allait-il faire pour savoir par où
commencer son enquête ? Il décida qu’il était temps d’entrer en communication
avec les autochtones. Apercevant une vieille femme sur un banc, à l’ombre d’un
bel arbre en fleurs, il s’assit à côté d’elle et dévisagea le petit animal qui lui
tournait autour.
— Il est adorable, dit-il de l’air le plus sincère qu’il put composer compte-tenu
de la laideur de la bête à trois yeux dont les dents inférieures passaient par-
dessus la mâchoire supérieure.
La dame le gratifia d’un sourire reconnaissant peu gâté par la nature, un peu à
l’image de sa « chose domestique », et répondit sur un ton un peu niais.
— Vraiment, vous trouvez ? Comme c’est gentil ! Tout ne monde ne sait pas
apprécier mon trésor à sa juste valeur, vous savez ?
Hiivsha prit un air compatissant.
— C’est injuste, il est adorable comme tout. Comment s’appelle-t-il ?
— Croc.

363
L’eau de l’oubli

— On se demande pourquoi, ironisa le contrebandier en surveillant du coin de


l’œil la bête qui reniflait ses bottes. Il a vraiment une bonne bouille… c’est quoi
comme race ?
— Un caillanis dentus, une espèce peu commune du caillanis qu’on voit
habituellement dans les maisons et qui n’ont que deux yeux… les pauvres.
— Ah ben oui… je comprends, avec deux yeux, ça ne doit pas être très pratique
pour voir correctement, approuva Hiivsha en hochant sentencieusement la tête.
Tandis que le vôtre doit avoir une vision totalement exceptionnelle.
— Vous pouvez le dire… il peut apercevoir un chagoutant à un kilomètre en
rase campagne.
— Vous m’en direz tant…
Il observa ostensiblement le ciel et les nuages qui montaient du sud.
— On dirait que le temps va tourner.
— Oui… la météo a annoncé des orages pour cette nuit. C’est de saison. Vous
êtes étranger ? Monsieur… ajouta-t-elle à brûle-pourpoint en laissant
intentionnellement sa phrase en suspens.
— Inolmo, Hiivsha Inolmo, enchanté madame…
— Appelez-moi Gerba.
— D’accord, Gerba… sinon, sur le côté étranger… oui, pourquoi, ça se voit ?
— C’est à cause de votre accent… vous venez de loin ?
— Oh oui, soupira Hiivsha en levant les sourcils, vous pouvez le dire. En fait, j’ai
fait un très long chemin à la recherche d’une amie.
Un sourire entendu naquit sur les lèvres ridées de la femme.
— Une amie ? Hé, hé… un problème de cœur ?
— On peut le dire… quelque chose comme ça.
— Et je parie qu’elle est jolie ? continua la vieille en lui adressant un clin d’œil
espiègle.
Hiivsha opina du chef. Son interlocutrice reprit sans se décourager.
— Et vous n’auriez pas une petite photo à me montrer par hasard ? Vous
savez, moi aussi j’étais jolie lorsque j’étais jeune et tous les beaux mecs me
couraient après !
Elle avait réitéré son clin d’œil en prononçant les mots « beaux mecs » et lui
avait donné un coup de coude complice dans les reins. Le contrebandier sortit
d’une des poches de sa veste un petit appareil circulaire. Le regard acéré de la
vieille dame eut le temps d’apercevoir la crosse du blaster qu’il portait sous
l’aisselle.

364
Le visiteur

— Oh, vous êtes armé ? Seriez-vous un espion, monsieur Inolmo ? interrogea-


t-elle avec malice tout en lui posant sa main desséchée sur le poignet. Hiivsha
sourit avec indulgence.
— Non, ne vous inquiétez pas, je bosse dans… euh… dans la sécurité des
personnes.
— Vous êtes une sorte de « privé » alors ?
— Si on veut… voilà la demoiselle en question.
Il alluma l’appareil placé sur la paume de sa main et joua un instant avec les
boutons jusqu’à ce qu’apparaisse le visage d’Isil. Aussitôt une exclamation
s’échappa de la vieille.
— Qu’y a-t-il ? s’alarma Hiivsha, ne me dites pas que vous la connaissez !
— Justement si, s’exclama Gerba, tout le monde la connaît ici !
Le contrebandier sursauta et ne put cacher son extrême surprise.
— Tout le monde ? Mais enfin, c’est impossible !
— Évidemment que non ! Voyons, vous ne savez pas que c’est la princesse
d’Austra ? Sali d’Austra, la future reine !
Hiivsha souffla comme un ballon qui se dégonfle. Il eut l’impression que
quelqu’un venait de lui asséner un coup de poing dans l’estomac.
— Mais enfin, madame Gerba, ce que…
— Pas « madame Gerba », voyons ! l’interrompit la femme. « Gerba » tout
court ou « madame Fricaste » si vous y tenez.
Le contrebandier cacha mal son agacement.
— D’accord, d’accord, Gerba… revenons à cette jeune fille. Il doit s’agir d’un
malentendu, peut-être que votre princesse lui ressemble, mais ça ne peut être
elle.
— Pourtant, c’est trait pour trait la princesse…
Subitement elle héla une autre femme d’une soixantaine d’années qui se
promenait non loin de leur banc.
— Madame Blando, madame Blando !
Comme l’autre ne se retournait pas, elle cria plus fort.
— Perlamine !
Ce coup-là, la personne en question s’arrêta et regarda dans leur direction.
Reconnaissant celle qui l’interpelait de façon aussi cavalière, elle fit un geste de
la main et s’approcha d’eux.
— Oh, Gerba, je ne vous avais pas vue ! fit-elle en arrivant.
— Tu parles, grommela la vieille à l’oreille d’Hiivsha, je sais qu’elle m’avait
vue… mais elle faisait semblant cette pimbêche !
Puis avec un large sourire imbibé d’hypocrisie bon marché.

365
L’eau de l’oubli

— Madame Blando, s’il vous plait, regardez cette holophoto !


La femme se pencha vers la main d’Hiivsha en plissant des yeux.
— C’est une photo de la princesse Sali ! affirma-t-elle sans hésiter.
— Ah, vous voyez, Hiivsha ! s’exclama madame Fricaste en redressant son dos
contre le dossier du banc. Quand je vous le disais !
— Comment se fait-il que ce monsieur se promène avec une photo de la
princesse dans sa poche ? interrogea la seconde femme.
Hiivsha soupira de nouveau en rangeant l’appareil là d’où il l’avait sorti.
— Je ne sais que vous dire, mesdames. Apparemment, la jeune femme que je
cherche, soit ressemble étrangement à votre princesse, soit « est » cette même
princesse… et ce, par je ne sais quel caprice et raccourci du destin. Mais j’en
aurai le cœur net. Tant que j’y suis, pouvez-vous me dire quel est le nom de cette
ville ?
Les deux femmes se regardèrent l’air étonné.
— Vous plaisantez ? répondit Gerba, vous ne savez pas où vous vous trouvez ?
— Ma foi, non, pas encore, je viens d’arriver.
— Mais mon garçon, vous tombez du ciel ou quoi ?
— Y’a de ça, répondit le contrebandier impatient. Vous pouvez répondre à
deux ou trois questions sans vous interroger vous-mêmes ?
De nouveau les deux femmes se regardèrent.
— Oui, bien sûr, reprit madame Fricaste, on vous écoute.
— Le nom de la ville ?
— Édinu, la capitale du royaume d’Édinu.
— D’accord… le nom de cette planète ?
— Cette… commença l’autre femme.
— J’ai dit sans que vous vous posiez de questions, rappela Hiivsha.
— Bien, bien… eh bien, ici… enfin cette planète comme vous dites, c’est Édéna.
— Édinu… Édéna… au moins pour l’instant c’est simple… c’est le seul pays ?
— Oh non, il y en a plein d’autres, expliqua Gerba qui avait l’impression de
répondre aux questions d’un enfant, mais notre roi Calem d’Édéna, outre le fait
qu’il est le monarque du royaume d’Édinu, est le souverain de la planète… c’est
évidemment plus ou moins un titre honorifique bien que cela lui donne la
présidence de fait du Conseil Planétaire.
— Je comprends… et cette princesse… Sali ?
— C’est la fille du roi Tyendal d’Austra, un autre royaume par delà la mer. Elle
doit épouser le roi Calem prochainement.

366
Le visiteur

— Je vois, je vois… laissa tomber Hiivsha qui ne voyait pas vraiment mais
essayait de se raccrocher à cette nouvelle réalité le plus rapidement possible. Et
la princesse… loge où ?
— Et où voulez-vous qu’elle loge, intervint Perlamine, au Palais pardi ! Là-bas,
ajouta-t-elle en pointant le doigt, à la Cité Royale qui se trouve au sommet de
cette colline.
Le contrebandier se leva.
— Mesdames, vous êtes adorables ! Malheureusement, je dois vous quitter
pour des affaires urgentes, mais je vous remercie infiniment de votre
coopération.
Tour à tour, il leur fit un baisemain qui les laissa toutes pantoises, avant de
s’éloigner précipitamment dans la direction indiquée.
— Que voilà un drôle d’oiseau, commenta madame Blando.
— Oui… mais un charmant garçon, ajouta madame Fricaste, il me rappelle mon
défunt époux, Gastor… vous l’avez connu ? Il avait ce même sourire ravageur et
ces yeux brillants d’une insolence pleine de douceur quand il prenait son ton
moqueur, et… asseyez-vous, Perlamine, vous me donnez le torticolis à vous
regarder…

Hiivsha n’eut aucun mal à trouver le chemin de la Cité Royale dont la


splendeur éclatante se remarquait de loin. Chemin faisant, ses pensées
tournaient follement dans sa tête. Un espoir insensé saupoudré d’une dose
d’incompréhension mélangés d’un soupçon de doute, composaient une recette
dont les ingrédients se mêlaient en s’imposant tour à tour à son esprit.
Finalement, il opta sagement pour une ressemblance entre la princesse et Isil,
mais il savait que pour en avoir le cœur net, il devait rencontrer cette princesse
Sali.

D’un pas hâtif, il remonta la large avenue en admirant la longue perspective de


ses palmiers. Les trottoirs recouverts de cailloux crayeux concassés
resplendissaient sous le soleil que les premiers nuages d’altitude, annonciateurs
d’une perturbation prochaine, commençaient à voiler. Au fur et à mesure qu’il
s’approchait des murs blancs, les passants se faisaient de plus en plus rares. Il
faut dire que l’avenue menait exclusivement aux portes de la Cité Royale
fièrement défendue par ses murailles crénelées, aux tours surmontées de dômes
dorés étincelants.
Quelques minutes plus tard, il parvenait devant les portes et les inévitables
gardes, statues de marbre indéboulonnables et impassibles.

367
L’eau de l’oubli

Comme il s’y attendait, lorsqu’il s’approcha, les deux gardes croisèrent en


travers de son chemin les curieuses lances dont ils étaient équipés. Une sorte de
long javelot épais, dont l’extrémité semblait contenir un dispositif qu’il ne
parvint pas à identifier. Il se demanda si l’objet était vraiment destiné à être
enfoncé dans le corps de quelqu’un ou s’il s’agissait d’une sorte de long fusil
rectiligne dont la tête recélerait un mécanisme de tir. Une arme qu’il n’avait en
tout cas, jamais vue auparavant.
— Halte ! s’écria l’un des gardes tandis que d’une porte s’ouvrant à l’intérieur
du court tunnel qui traversait la muraille, un autre soldat, sans doute un gradé,
sortait pour se diriger vers lui.
Le militaire se plaça à deux pas et salua.
— Bonjour monsieur, puis-je vous être utile à quelque chose ?
Hiivsha prit son air le plus aimable et répondit.
— Certes, je souhaiterais voir la princesse Sali.
Le sous-officier cacha mal un air étonné.
— Vous avez rendez-vous ? Je n’ai rien vu de tel noté sur le registre des
visiteurs.
— À vrai dire, elle ne m’attend pas.
— Dans ce cas, puis-je vous demander votre carte d’identité ?
— Je crains de ne pas en avoir…
— Et moi je crains de ne pas pouvoir faire grand-chose pour vous, reprit
sèchement le militaire.
— Mais c’est très important, il faut que je la voie coûte que coûte !
— Écoutez, monsieur, nous avons été placés en alerte de niveau deux et
personne ne peut pénétrer dans la Cité s’il n’en a reçu l’autorisation… a fortiori
sans papiers d’identité !
— Pouvez-vous au moins essayer de la contacter ? Dites-lui que Hiivsha Inolmo
est là.
Le soldat hésita un instant. L’homme paraissait vraiment désireux de voir la
princesse et il ne voulait pas risquer de commettre un impair.
— Bon, suivez-moi au poste de garde !
Hiivsha lui emboita le pas et entra à sa suite par la porte s’ouvrant depuis le
tunnel. Il y avait là une salle d’attente où on le pria de s’asseoir, puis le sous-
officier gagna un bureau et saisit un appareil de communication. Le
contrebandier sentit sur lui les regards pesants des soldats présents dans le
corps de garde.
Il s’écoula presque dix minutes avant que le militaire ne revienne vers lui.

368
Le visiteur

— Je suis désolé, exposa-t-il sèchement, mais le secrétariat de Son Altesse


Royale a répondu que cette dernière ne vous connaissait pas. Je vais donc en
conséquence vous prier de repartir.
— Mais enfin, s’impatienta Hiivsha en se relevant, puisque je vous dis que c’est
important ! Il doit bien y avoir quelqu’un de suffisamment censé ici pour me
permettre d’avoir une audience avec la princesse ?
Le soldat posa sa main sur l’épaule du visiteur.
— Je vous en prie, monsieur, qui que vous soyez, si vous souhaitez une
audience, il vous faudra contacter le service visiteurs du Palais et revenir avec
vos papiers.
D’un geste agacé, Hiivsha dégagea son épaule découvrant brièvement la crosse
de son blaster.
— Il est armé ! cria quelqu’un.
— Monsieur, donnez-moi cette arme ! intima le sous-officier en dégainant
nerveusement une sorte de pistolet d’un modèle inconnu du contrebandier.
— Ne vous en faites pas, essaya de temporiser ce dernier, je n’ai aucune
intention de m’en servir et…
Puis il reçut un coup sur la tête, asséné par derrière, et sombra dans
l’inconscience.
*
* *
Le lieutenant frappa à la porte du bureau de son supérieur et entra dès qu’il en
reçut l’invitation formelle, puis s’avança et salua.
— Capitaine, vous avez demandé à être tenu au courant de tout fait anormal
survenant au Palais ou aux alentours ?
— C’est exact, Xaul, je vous écoute.
— Eh bien voilà… le sous-officier du poste de garde a signalé il y a de cela
maintenant quatre heures un incident qui a eu lieu à l’accueil des visiteurs… mais
vous n’étiez pas joignable et…
— J’étais en réunion… mais parlez-moi de cet incident.
— Un homme, capitaine, environ trente, trente-cinq ans, grand, brun… un
accent étranger… a demandé à voir la princesse Sali.
— La princesse ? s’étonna Jarval qui dressa l’oreille. Continuez, je suis tout
ouïe.
— L’individu en question n’avait pas de rendez-vous et n’a pu présenter au
factionnaire aucun papier d’identité. Il a insisté pour qu’on prévienne Son
Altesse Royale, mais son secrétariat a répondu que celle-ci ne le connaissait pas.
— Il a donné son nom ?

369
L’eau de l’oubli

— Oui, capitaine, il a dit s’appeler Hiivsha Inolmo.


— Ça ne me dit rien, continuez…
— Alors que le sous-officier de permanence le priait de repartir, il a eu un
geste menaçant et a tenté de s’emparer d’une sorte d’arme qu’il portait sous
l’aisselle gauche. Un garde arrivant de l’extérieur a pu le maîtriser et l’a
assommé.
— Et où est ce monsieur à présent ?
— En cellule de détention dans le bloc préventif numéro deux. Voici, heu…
l’arme qu’il portait sur lui.
Le lieutenant tendit à son supérieur le pistolet blaster confisqué au
contrebandier ainsi qu’une petite carte.
— On a également trouvé cette datacarte sur lui… ça ressemble à un pass
d’identité, mais aucun appareil n’a pu la lire… son format n’est pas standard. Je
n’en ai jamais vu de tel.
Jarval s’empara des deux objets qu’il examina attentivement.
— A-t-on fait des tests sur l’arme ?
— Oui, capitaine, un armurier l’a expérimentée. Rien de compliqué, il faut
pousser cet interrupteur qui est une sûreté et appuyer tout simplement sur cette
pièce avec l’index… mais je vous déconseille de le faire ici.
Jarval faillit demander à son subordonné s’il avait l’air d’un imbécile mais il ne
voulut pas le brusquer et se contenta de se lever pour gagner la terrasse qui
donnait sur son bureau, côté parvis d’honneur. Là, pointant l’arme vers le ciel, il
appuya sur la détente. Une courte rafale de traits lumineux rouges en sortit
aussitôt.
— Je ne connais pas cette technologie, commenta le capitaine, sait-on ce que
c’est ?
— D’après nos spécialistes, ce sont des décharges de gaz à l'état de plasma.
Eux non plus n’ont jamais rien vu de tel.
— Intéressant, marmonna Jarval en retournant s’asseoir. A-t-on interrogé le
prisonnier ?
— Pas encore, capitaine.
— Parfait, je vais le faire moi-même, vous pouvez disposer.
Comme le subordonné allait partir, le capitaine le rappela.
— Lieutenant ?
— Oui, capitaine ?
— Je vous demande de la discrétion sur cette affaire, tâchez qu’elle ne
s’ébruite pas !

370
Le visiteur

— Reçu, capitaine ! répondit l’officier en saluant de nouveau avant de quitter


le bureau laissant derrière lui un Jarval songeur qui se mit à tourner et retourner
l’arme et la datacarte entre ses doigts.
*
* *
La douleur revint lentement au fur et à mesure qu’il émergeait de
l’inconscience. Lentement, il passa la main derrière son crâne et sentit une zone
algique à la pression et légèrement enflée sous ses cheveux. Sa tête résonnait
comme un tambour battant la charge et il eut du mal à se mettre assis au bord
du lit sur lequel il était allongé. Maîtrisant une nausée, il inspira profondément
afin de reprendre ses esprits. Le tour d’un horizon bien restreint lui apprit qu’il
se trouvait enfermé dans une cellule. Celle-ci était propre et nette, les murs
blancs éclairaient agréablement les lieux sous l’effet d’une lumière diffuse
générée par d’invisibles lampes placées derrière des plaques translucides fixées
au plafond. Le mobilier était des plus restreints. Il y avait un lit sur lequel il était
assis, une table avec deux chaises et une armoire, le tout en matière plastique
blanche.
Lorsqu’il fut certain de pouvoir le faire sans perdre l’équilibre, il se leva
laborieusement pour faire quelques pas puis retourna s’asseoir pour attendre.
Un long moment plus tard, un déclic lui apprit que la porte venait d’être
déverrouillée et un homme entra dans la pièce, portant à la main une mallette,
suivi par un gardien.
— Bonjour, fit le premier homme qui portait une blouse blanche sur un
costume gris. Je suis le docteur Mazel. Vous avez subi une commotion cérébrale
et je viens m’assurer que tout va bien et que vous n’en garderez pas de
séquelles.
Hiivsha sourit aimablement avec une légère grimace.
— C’est aimable à vous, docteur… ça a l’air d’aller… j’ai juste l’impression que
ma tête est entrée en collision avec un marteau-pilon.
Le praticien sourit à son tour. Il avait un certain âge et portait une barbichette
grisonnante. Après avoir posé sa mallette sur la table, il l’ouvrit et prit un
appareil.
— Je vais vous demander de remonter votre manche gauche.
Puis il posa le boitier sur l’avant-bras du prisonnier, attendit quelques
secondes avant de l’enlever et commenta.
— Les constantes sont normales…
Il attrapa ensuite une sorte de petite lampe allongée et l’alluma en projetant le
faisceau dans chacun des yeux de son patient.

371
L’eau de l’oubli

— Mmm… bon… pas de traumatisme… bons réflexes… Vous avez mal à la


tête ?
— Un peu, derrière… là où le traître a frappé, répondit Hiivsha avec une
grimace.
Le médecin se pencha sur l’arrière de son crâne.
— Voyons voir… hum… bon… juste une égratignure de surface… le cuir chevelu
n’est pas endommagé. Croquez ce comprimé, ça fera disparaître les
élancements, ajouta-t-il en tendant une pilule qu’il venait d’extraire d’un tube
sorti de sa mallette.
— Merci… marmonna le contrebandier en s’exécutant.
— Bon, rien de cassé… demain il n’y paraîtra plus… sauf le bleu qui restera
sensible pendant quelques jours… il n’y aura qu’une bosse légère qui ne se verra
pas avec votre tignasse.
Il passa la main sur son crâne dégarni en souriant, puis rangea ses appareils.
— Bien, fit-il à l’adresse du gardien, si vous avez fini d’assommer vos visiteurs,
je retourne à l’hôpital m’occuper des patients qui ont vraiment besoin de moi. Je
vous souhaite une bonne soirée, lança-t-il à l’adresse du prisonnier avant de
sortir.
— Puis-je voir un responsable ? interrogea Hiivsha avant que le garde ne sorte
à son tour.
Ce dernier répondit.
— Vous en verrez un, ne vous inquiétez pas… un peu de patience.
Puis la porte se referma.
Plusieurs heures s’écoulèrent lentement. Allongé sur le lit, Hiivsha s’était
endormi, fatigué par tant de jours de tension durant lesquels il ne s’était guère
reposé correctement.
Un nouveau déclic au niveau de la porte le tira de sa léthargie et deux gardes
se présentèrent à lui.
— Suivez-nous !
— Pour aller où ? demanda le prisonnier en se redressant lourdement.
— Vous vouliez voir un responsable ? fit l’un deux. Eh bien, votre souhait va
être exaucé.
— Dans ce cas, répondit le contrebandier qui se leva et ramassa ses affaires, je
vous suis.
Deux autres soldats attendaient dans le couloir pour se placer derrière lui.
Ainsi encadré, ils parcoururent une longue galerie qui lui fit penser qu’ils
devaient changer de bâtiment en empruntant des souterrains. Ils marchèrent
plusieurs centaines de mètres jusqu’à arriver à un point de contrôle protégé par

372
Le visiteur

des grilles. Ses gardes parlementèrent avec leurs homologues et ils purent
continuer leur chemin à travers d’autres couloirs suivis par des escaliers d’abord
étroits, puis plus larges et plus cossus. Hiivsha en déduisit qu’ils se trouvaient à
présent dans un bâtiment plus officiel. Ils débouchèrent à l’intérieur d’un grand
hall somptueusement décoré, grimpèrent l’une des rampes d’un double escalier
en arc de cercle qui débouchait sur une galerie ouverte sur les lieux. À travers les
larges baies vitrées, il put constater que le soir tombait et que le ciel s’était
obscurci sous l’effet de la perturbation orageuse évoquée par madame Fricaste
quelques heures plus tôt. Puis ils empruntèrent d’autres couloirs richement
moquettés et s’arrêtèrent devant une grande double porte aux dorures
éloquentes. L’un des gardes frappa, puis ouvrit l’un des battants et annonça.
— Voici la personne que vous souhaitiez voir, capitaine.
— Faites-la entrer, répondit une voix.
Le garde se tourna vers Hiivsha et l’invita à obéir d’un geste de la tête.
— Voulez-vous que nous restions, capitaine ?
L’homme en uniforme assis derrière un beau bureau de bois laqué eut un petit
signe de la main en direction des soldats.
— Attendez dans le couloir.
— Bien, capitaine, acquiesça le militaire en refermant la porte sur lui.
Un court silence eut lieu entre les deux hommes pendant qu’ils se jaugeaient
d’un regard, puis, sans se lever, l’officier désigna d’un doigt une chaise de l’autre
côté du bureau.
— Asseyez-vous, monsieur Inolmo.
Hiivsha remercia en s’exécutant. Jarval posa les coudes sur le bord du bureau,
puis le menton sur ses poings fermés.
— Je suis le capitaine Hor’Gardi, commandant de la Garde Royale du Palais,
commença-t-il d’une voix que le contrebandier jugea agréable quoiqu’au ton très
légèrement moqueur. On m’a expliqué que vous avez brandi une arme dans la
salle de service ?
— C’est exagéré, protesta faiblement Hiivsha avec un sourire indulgent. Il est
vrai que je portais une arme sous le bras, mais je n’ai ni tenté de m’en saisir, ni
eu l’intention de le faire. Je crains que vos hommes ne soient allés un peu vite en
besogne.
— Dans ce cas, je vous demanderai de bien vouloir les en excuser… nous
sommes en état d’alerte et quelqu’un se présentant au Palais sans rendez-vous
et armé leur a paru, à juste titre, suspect. Puis-je vous demander l’objet de votre
visite ?
— Bien entendu… je voulais rencontrer la princesse de… d’Austrie ?

373
L’eau de l’oubli

Ce fut au tour de Jarval de sourire et il se carra au fond de son fauteuil.


— Vous ne savez pas vraiment de quoi vous parlez, n’est-ce pas monsieur
Inolmo ?
Le contrebandier bafouilla quelque chose d’inintelligible accompagné d’un
geste embarrassé.
— Il s’agit de la princesse Sali d’Austra, reprit Jarval sans quitter des yeux son
étrange visiteur. Avez-vous la moindre idée d’où se trouve le royaume d’Austra ?
Nouveau signe d’embarras d’Hiivsha qui répondit.
— En fait… je n’en ai pas la moindre idée.
— Vous n’êtes pas de chez nous, je présume.
— Vous ne savez pas à quel point vous présumez bien.
— Et… boit-on du dhalma chez vous ? demanda Jarval en se levant.
— Ça dépend ce que c’est, répondit prudemment son interlocuteur.
— De l’alcool produit avec certaines céréales, maltées ou non…
— Ah ? Chez nous on appelle ça du whisky… et oui, on en boit… surtout quand
on a besoin d’un remontant… ce qui est mon cas en ce moment précis.
Le capitaine se rendit jusqu’à un meuble-bar et se saisit d’une carafe ainsi que
de deux verres en cristal avant de revenir s’asseoir dans son fauteuil. Il versa
ensuite du liquide ambré dans chacun des verres et en poussa un du doigt vers
son visiteur.
— Du… whisky, répéta-t-il lentement comme s’il en savourait la prononciation,
jamais entendu ce mot.
Il leva son verre en direction d’Hiivsha puis avala une gorgée de dhalma, imité
aussitôt par le contrebandier qui mourait de soif. Il ouvrit ensuite l’un des tiroirs
de son bureau et se saisit du blaster et de la datacarte que son lieutenant lui
avait amenés un moment auparavant pour les poser devant son visiteur.
— Que pouvez-vous me dire de ces objets ? demanda-t-il.
— Que voulez-vous que je vous en dise ? répondit poliment Hiivsha.
— Je ne sais pas… par exemple, dites-moi ce que je pourrais lire sur cette
datacarte si nous avions les moyens de le faire ?
Le contrebandier sourit. Nous y voilà, pensa-t-il.
— La vérité ? proposa-t-il. Je me demande si vous êtes prêt à l’entendre.
Les yeux de Jarval brillèrent.
— Peu importe… pourvu que ce soit la vérité. Je vous écoute.
— Soit… sur la carte, vous liriez mon nom, Hiivsha Inolmo, trente-trois ans,
natif de la planète d’Adarlon dans le système de Shesharile, ancien capitaine
pilote de chasseur de la flotte de la République Galactique, actuellement

374
Le visiteur

transporteur à son compte. Dernier domicile connu : son cargo, un YT-1100


plutôt ancien mais entièrement rénové par mes soins.
— Ancien militaire, hein ? murmura Jarval. C’est bien. Comment êtes-vous
arrivé jusqu’ici ?
— À bord de mon vaisseau depuis la proche galaxie, à travers votre nébuleuse
si capricieuse que je ne suis pas certain de pouvoir repartir… j’espère que mon
droïde est aussi bon astromécano qu’il le prétend.
— Un droïde ? Vous voulez parler d’un robot ?
— Si vous voulez… même si vous le vexeriez en le traitant comme tel, assura le
contrebandier avec un large sourire. P2-A2, c’est son nom, a un caractère plutôt
susceptible.
— D’accord. Donc vous venez d’une galaxie que nous ne pouvons observer,
d’une autre planète qui appartient à une République Galactique… qui fédère
j’imagine toutes les planètes habitées de votre galaxie ?
— Si seulement, soupira Hiivsha. Les choses sont chez nous aussi compliquées
que partout ailleurs. Il n’y a pas qu’un seul parti dans la galaxie, ce serait trop
simple, c’est pourquoi il est difficile d’y trouver des siècles sans guerre… locales
ou générales.
— Moui… marmonna Jarval qui réfléchissait intensément. Est-ce que vous
connaissez le mot… Sith ?
Le contrebandier sursauta de surprise.
— Évidemment ! Ne me dites pas que les Sith sont déjà sur votre planète ?
— Les Sith… non… mais un homme, qui se fait appeler Dark Zarek et se dit…
Sith. Ça vous parle ?
— Dark ? Avec un titre comme ça, oui, c’est sans doute un seigneur Sith. Et il
vient probablement de notre galaxie. Peut-être a-t-il fait comme Isil et s’est-il
accidentellement écrasé sur votre sol.
— Isil ?
— Oui, pardon… je ne vous ai pas dit ce que je suis venu précisément faire sur
votre planète…

Hiivsha se lança dans un topo détaillé sur les raisons de sa présence. Le


capitaine Jarval déploya une évidente intelligence de compréhension des choses
et le questionna longuement sur une multitude de points. Inversement, son
visiteur se montra très curieux de la planète sur laquelle il venait d’atterrir et
l’interrogea à son tour abondamment, abreuvant l’officier de questions
auxquelles ce dernier répondit avec complaisance et force détails.
Quand ils s’interrompirent, la nuit était déjà tombée depuis un bon moment.

375
L’eau de l’oubli

— Je dois vous remercier, monsieur Inolmo, j’avoue que j’y vois à présent un
peu plus clair. Soit, je vais accéder à votre souhait. Nous allons nous rendre
d’abord auprès de Sa Majesté pour vous présenter à lui et demander à Son
Altesse Royale et princesse d’Austra de vous recevoir afin que vous puissiez vous
aussi, y voir plus clair… même s’il est certain que vous allez être déçu.
Hiivsha ne répondit pas en se levant à la suite du capitaine qui lui rendit la
datacarte, mais conserva le blaster qu’il glissa dans sa ceinture. En sortant, il
renvoya les quatre gardes qui attendaient toujours dans le couloir, et invita son
visiteur à le suivre.
Hiivsha put admirer les plus belles salles du palais en se rapprochant du bureau
du roi. Plusieurs gardes rencontrés se mirent au garde-à-vous sur leur passage.
Ils arrivèrent ainsi devant une splendide double porte entièrement sculptée à
l’or fin à laquelle Jarval frappa avant d’entrer.

La pièce était plongée dans une douce pénombre formée par des abat-jours
qui diffusaient à différents endroits une lumière tamisée, donnant aux lieux une
ambiance feutrée. Ils entrèrent en silence sur l’épais tapis et firent d’un regard le
tour de l’immense pièce. Il semblait n’y avoir personne. Mais très vite, Hiivsha
remarqua deux silhouettes debout dans l’embrasure d’une porte-fenêtre. Celle-
ci ouvrait sur une terrasse dominant un ensemble de verdure arborée, sans
doute les jardins du palais. Un homme et une femme discutaient à voix basse
dans l’obscurité de la nuit. Lorsque Jarval s’avança vers eux, Hiivsha suivit et
l’homme s’interrompit pour les regarder arriver. La femme leur tournait le dos et
on ne voyait que sa longue chevelure claire répandue en cascade sur ses épaules
dénudées. Elle portait une robe longue tombant jusqu’aux talons et serrée au
niveau de la taille. Le roi sembla surpris de les voir.
— Jarval ? Qu’y a-t-il ?
— Pardon de vous déranger, Sire, répondit protocolairement le capitaine qui
ne voulait pas paraître familier devant une tierce personne, mais ça m’a paru
important… j’ai ici quelqu’un qu’il va sûrement vous intéresser de connaître.
— Ah oui ? fit le monarque en effectuant deux pas vers eux.
Au même moment, la femme se retourna et une exclamation s’échappa des
lèvres du visiteur.
— Isil !

376
26 - Qui est qui ?

— Isil !
Ce cri du cœur interpela les différentes personnes présentes tant son intensité
véhiculait d’émotion et de sentiments à fleur de peau. Incrédule, Calem
dévisagea l’homme sans savoir quoi dire, ni d’ailleurs quoi penser. Jarval, très
légèrement en retrait, observait la scène avec une attention soutenue à laquelle
il s’était préparé depuis son entretien avec le visiteur.
Visiblement perdue et interloquée, la jeune fille ne répondait rien et paraissait
se demander ce qui se passait. Devant son mutisme, Hiivsha reprit en faisant un
pas en avant.
— Isil, c’est moi… Hiivsha !
Elle fronça les sourcils dans le silence qui fit écho à cette déclaration et posa
les mains sur la base de son cou avec l’air pensif d’une personne essayant de
comprendre une situation qui lui échappe.
— Pardon ? finit-elle par répondre. Je suis désolée… je ne vous connais pas…
monsieur ?
Le contrebandier s’arrêta dans son élan et demeura bouche-bée en la
dévisageant attentivement. De longues secondes s’égrenèrent ainsi durant
lesquelles chaque protagoniste parut retenir son souffle. Puis la jeune fille reprit.
— Je m’appelle Iella Budhaasio, monsieur qui-que-vous-soyez… et je pense
que vous me confondez avec quelqu’un d’autre.
Un nouveau silence s’ensuivit, presque gênant mais que personne n’osa
rompre, puis Hiivsha secoua doucement sa tête en prenant un air désemparé.
— Je suis désolé… j’ai pourtant cru… vous lui ressemblez tellement… vous avez
le même visage, enfin, presque le même, et une voix tout à fait similaire mais
vous avez raison, ce n’est pas la voix d’Isil. Je vous prie de pardonner mon
intrusion.
Il se tourna vers Jarval.
— Je vous présente mes excuses, capitaine… je… je n’y comprends plus rien…
Ce dernier s’approcha de lui et tendit la main vers le monarque dont le silence
soulignait l’incompréhension qu’il avait de la scène.
— Je vous présente Sa Majesté Calem d’Édéna. Sire, Iella, permettez-moi de
vous présenter le capitaine Hiivsha Inolmo de la flotte de la République
Galactique de notre voisine galaxie.
377
L’eau de l’oubli

Visiblement satisfait de son effet, Jarval attendit la suite un petit sourire aux
lèvres. Ce fut Calem qui réagit le premier.
— Vous venez d’une autre planète ? Comment ?
— Dans un vaisseau, Votre Majesté, un cargo modèle YT-1100 fabriqué par la
Corporation Technique Corellienne. Et je suis originaire de la planète Ardarlon. Je
suis ici à la recherche d’une amie qui s’est perdue dans l’hyperespace et j’ai
retrouvé son vaisseau crashé dans le grand désert à l’ouest de votre région.
— Une amie… cette… Isil ? demanda Iella qui avait subitement pâli.
— Oui, et je dois dire que vous lui ressemblez incroyablement.
À cet instant précis, l’une des portes du bureau du roi s’ouvrit. Un passage sans
doute réservé aux familiers car il donnait dans un petit recoin de la grande pièce,
et son accès se fondait dans le décor de façon presque invisible. Une autre jeune
femme blonde apparut dans la pénombre, qui s’exclama avec un petit rire gêné.
— Oh pardon, Calem, je pensais que tu étais seul, je ne voulais pas te
déranger. Tu es occupé ?
Pour la deuxième fois, leur visiteur s’écria.
— Isil ! Isil c’est bien toi ?
La nouvelle venue le regarda comme s’il était fou.
— Excusez-moi ? Monsieur ?
— Oui, Isil, c’est toi ! Ne me dis pas que tu ne me reconnais pas ?
La princesse eut un autre petit rire gêné et regarda fugitivement ses amis.
— Vous reconnaître ? Non, je ne pense pas… je doute que nous nous soyons
déjà rencontrés !
Jarval intervint.
— Je vous présente la princesse Sali, fille du roi Tyendal d’Austra.
Hiivsha tourna un regard presque hagard vers le commandant de la Garde.
— Non… non, c’est impossible, cette fois j’en suis certain, c’est Isil ! C’est elle,
c’est sa voix, je ne peux pas me tromper… je sais que je ne me trompe pas ! Elle
s’appelle Isil Kal’Andil et de son nom de naissance, Valdarra, fille du général Jann
Valdarra et de Jaina Zilar sa mère ! Elle est née sur la planète Corellia !
Sali le regardait avec de grands yeux effarouchés.
— Cet homme est fou, Calem ? Je te jure que je ne le connais pas ! Mais
qu’est-ce qui se passe ici ?
Le roi fit deux pas pour se rapprocher de son visiteur.
— Monsieur, vous parlez de la princesse Sali, ma future épouse ! Je vous
garantis qu’elle ne peut être celle que vous pensez ! Je comprends tout à fait
votre désir légitime de retrouver votre amie, mais voyez… déjà, il y a une minute,

378
Qui est qui ?

vous avez pris mademoiselle Budhaasio pour cette amie avant de reconnaître
vous être trompé. Vous faites de nouveau fausse route !
Hiivsha secoua obstinément la tête.
— Non, Sire, je ne me trompe pas, croyez-moi. Je connais Isil par cœur, je… je
l’aime profondément et je sais quand je me trompe et quand je ne me trompe
pas ! Cette jeune femme est mon amie. C’est un chevalier Jedi… je ne comprends
pas… Isil, dis-moi que tu me reconnais, je t’en prie.
La princesse eut un geste négatif.
— Je suis désolée… non… je ne suis pas celle que vous croyez… je vous
demande de partir d’ici !
Le contrebandier se rapprocha un peu et l’examina soigneusement, ses yeux
dans les siens pour tenter d’y déceler une raison à ses dénégations, mais il n’y
trouva rien. La princesse ne mentait pas. Il se retourna vers Jarval de l’air de
quelqu’un qui ne sait plus quoi faire.
— Elle ne se rappelle plus de rien ? Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
Le capitaine répliqua aussitôt d’une voix tranchante.
— Fait ? Que voulez-vous dire ? Nous ne lui avons rien fait ! Il semble évident
que cette personne n’est pas celle que vous cherchez, voilà tout. Je voulais juste
en avoir le cœur net en vous emmenant ici, voilà qui est fait. Mais si vous
voulez…
Sa voix se radoucit un peu.
— … nous pourrons vous aider à retrouver votre amie si elle est encore en vie !
Iella s’avança alors pour venir au niveau du groupe qui s’était constitué autour
de la princesse.
— Calem, Jarval… Sali… je suis désolée… je suis sincèrement désolée… mais cet
homme dit la vérité !
La foudre tombant au milieu de la pièce n’aurait pas eu plus d’effet sur les
personnes présentes que l’intervention de la jeune fille. Un long silence
surréaliste accompagna sa déclaration. Iella se mit en face de Sali et posa les
mains sur ses épaules.
— Je te demande pardon, Sali… ou plutôt Isil, maintenant que je connais ton
véritable nom, je te demande pardon pour ce que je t’ai fait.
La princesse dodelinait lentement de la tête des larmes au bord des yeux et
bégaya.
— Non… non… Iella… que veux-tu dire ?
— Je veux dire que tu n’es pas la princesse Sali… c’est… c’est moi… la princesse
Sali d’Austra… c’est moi.

379
L’eau de l’oubli

Sa voix était aussi douce que possible comme celle qu’une mère aurait prise
pour parler à son enfant malade.
— Non… non… répétait Isil, je suis Sali… je le sais bien… je sais que c’est moi…
c’est moi Sali…
— Ce sont mes souvenirs que je t’ai donnés, Isil, lorsqu’on t’a ramenée à ma
mère…
— Mais enfin, s’exclama Calem d’une voix où transperçait une certaine
exaspération, qu’est-ce que tu racontes, Iella ? Explique-toi, je t’en conjure !
Dans leur dos, le capitaine Jarval s’était reculé jusqu’au bureau du roi et parlait
à voix basse dans un appareil de communication, mais personne n’y prêta
attention.
— D’accord, Calem, je vais m’expliquer mais asseyons-nous, ça vaudra mieux.
Prenant la princesse par le bras, elle se dirigea vers un coin salon pour s’asseoir
à côté d’elle sur un divan tandis que, machinalement, le roi et Hiivsha les
suivaient pour faire de même dans des fauteuils installés tout près. Iella reprit en
gardant dans ses mains celles de Sali. Sa voix était cassée et elle faisait à présent
un effort pour éviter qu’elle ne se brise complètement.
— Je vous demande pardon à tous… on a retrouvé Isil aux portes du désert,
dans une petite bourgade non loin de Meriik. Des paysans l’ont retrouvée dans
le coma au bord d’une rivière. Elle avait bu l’Eau de l’Oubli.
— L’Eau de l’Oubli ? interrompit Hiivsha, qu’est-ce que c’est ?
En quelques mots, Iella lui expliqua la particularité de l’eau de la planète. Le
contrebandier marmonna.
— Et dire que j’ai moi-même failli en boire cet après-midi ! Il semble que les
dieux veillaient sur moi.
Mais cela n’intéressait personne et Iella reprit son histoire.
— Les gens ont compris qu’elle n’était pas d’ici et l’ont amenée à ma mère,
Yaduli, la prêtresse du temple de Meriik, comme l’exigent les vieilles coutumes.
Moi, je venais d’arriver…
Là, Iella fit une pause en se tournant vers Calem, l’air éplorée.
— Je voudrais que tu me comprennes… on ne s’était pas revus depuis notre
enfance et je voulais entrer au Temple, devenir moi aussi prêtresse… depuis que
ma mère avait quitté mon père et s’était installée secrètement à Meriik. Quand
je suis arrivée sur le sol d’Édinu, à Hiotros, notre caravane a continué par voie de
terre vers Meriik. Je voulais voir ma mère et lui demander conseil. Je ne savais
pas si je voulais vraiment devenir reine d’Édinu et j’avais peur…
— Peur… de moi ? balbutia le monarque.
Iella baissa les yeux.

380
Qui est qui ?

— Oui… peur que tes sentiments ne soient plus les mêmes… et je n’étais
même pas certaine des miens… cela faisait si longtemps, tu comprends ? Alors la
caravane s’est installée en dehors du village, à l’écart pour ne pas qu’on sache à
qui elle appartenait, et je me suis rendue discrètement chez Yaduli, ma mère.
— Mais ta mère ne s’appelait-elle pas Mhala ? l’interrompit le roi.
— Si, mais en s’installant à Meriik, elle avait changé son nom pour que père
perde sa trace. Il avait fini par croire à sa mort. J’étais là, cachée derrière une
tenture, lorsqu’on a amené une jeune femme dans le coma. La ressemblance
était frappante… plus que frappante, même ma mère n’en revenait pas. J’avais
devant moi un sosie parfait. Il n’y avait que la coupe de cheveux à arranger
légèrement. J’ai de suite compris le parti que je pouvais tirer de ce qu’Édin
m’envoyait comme cadeau. Pendant trois jours, j’ai reconditionné la mémoire de
l’inconnue en lui donnant tous mes souvenirs. Je lui ai appris l’histoire d’Austra,
celle d’Édéna, je lui ai appris… notre histoire, Calem, tout ce dont je me
souvenais. Les odeurs, les… les sentiments… ma façon de parler… tout ce qu’il
fallait pour qu’elle fasse une princesse Sali crédible.
Elle baissa la tête.
— Ma mère était contre et Namina a cru devenir folle lorsque elle a compris ce
que je faisais, mais je lui ai fait jurer le secret et je lui ai fait promettre de servir
cette inconnue comme elle m’aurait servie moi-même. Avec Namina à ses côtés,
l’illusion était parfaite pour tout le monde. Pensez-vous, la nounou ! Les gens ne
voient que ce qu’ils veulent voir et croient ce qu’on veut bien leur faire croire.
Sa voix était devenue grave, presque inaudible, mais le silence autour d’elle
était total.
— Au bout de ces trois jours, l’inconnue… Isil, était devenue Sali, c'est-à-dire
moi. La seule chose que j’ai changée, a été de lui faire croire que sa mère était
morte, que Yaduli n’était qu’une proche amie de celle-ci et que c’était pour la
voir qu’elle avait voulu s’arrêter à Meriik. Ensuite, la nouvelle princesse d’Austra
accompagnée de sa nounou, a rejoint la caravane qui a repris la route d’Édinu.
J’étais enfin libre. Libre de devenir prêtresse d’Édin, libérée d’un mariage
convenu de tout temps sans même l’accord des intéressés. Namina devait par la
suite me tenir informée de ce qui se passerait.
Elle s’arrêta et déglutit bruyamment dans sa gorge sèche.
— C’était sans compter l’attaque de Meriik par les Kiathes, mon enlèvement,
ma vente comme esclave et votre venue chez Gau’Am-Soor… les fils du destin
que Édin a tissés autour de moi sont bien trop compliqués pour que je puisse les
comprendre… quand par la suite, je me suis rendue compte que je t’aimais
toujours et que, sans aucun doute, tu m’aimais encore, les choses sont devenues

381
L’eau de l’oubli

encore plus complexes et plus douloureuses pour moi car je ne savais plus quoi
faire.
— Mon dieu, bafouilla le jeune monarque qui essayait d’assimilait ce que ses
oreilles entendaient.
La princesse Sali, en passe de redevenir Isil, une inconnue à ses propres yeux,
réagit violemment et repoussa les mains d’Iella qui tenait encore les siennes.
— Non, ça suffit ! Je ne puis écouter plus longtemps ces folles assertions
mensongères ! C’est le délire d’une mythomane qui essaye de prendre ma place
et me voler mon fiancé ! Calem, je veux que tu fasses cesser sur le champ cette
comédie ! J’exige que Iella quitte le Palais séance tenante pour ne plus jamais y
reparaître, fais-la expulser par la garde ou je le fais moi-même !
Elle s’était dressée, toute droite, debout, drapée dans un linceul d’offense qui
avait failli l’anéantir. Son regard défiait tour à tour chacun de ceux qui
l’observaient. Calem fort embarrassé regardait alternativement sa fiancée et
Iella dont l’air éploré faisait pitié à voir. Cette dernière se tourna vers lui.
— Si c’est ce que tu veux, Calem, je t’obéirai et je repartirai… je quitterai ta vie
comme j’avais prévu de le faire avant…
— Mais c’est insensé, les coupa Hiivsha qui suivait son idée, Isil ne peut pas
avoir ainsi disparu au profit du clone mémoriel de quelqu’un d’autre ! Ne me
dites pas que vous avez pu lui donner tous vos souvenirs… tous, intégralement !
Iella sourit pauvrement à l’inconnu. Elle savait ce qu’il ressentait à ce moment
précis.
— Je lui ai donné le plus que je pouvais… pas forcément tous, mais
suffisamment pour que l’illusion soit crédible… après tous, nous-mêmes, nous
oublions les choses au fil du temps…
— Mais si vous n’aviez pas fait ce… travail… ce transfert… enfin, je ne sais
même pas quel mot employer, cette reconstruction, que se serait-il passé ?
— D’après les textes, une victime de l’Eau de l’Oubli doit être présentée au
Temple et il appartient au prêtre de décider quelle personnalité forger à celui
dont la mémoire est vierge. Si passé trois jours rien n’a été entrepris, la personne
est perdue, sa mémoire est vide et elle n’a plus de passé… que le néant pour
souvenir. C’est souvent fatal à sa raison. C’est pourquoi il vaut mieux lui donner
une individualité artificielle que de la laisser sans rien.
— C’est absurde ! coupa celle qui était encore, pour elle en tout cas, la
princesse Sali. Mes souvenirs ne peuvent avoir été inventés, pas plus qu’on n’a
pu me les transmettre.
Un élan la porta jusqu’au roi devant lequel elle tomba à genoux avant de lui
prendre les mains.

382
Qui est qui ?

— Enfin, Calem, tu ne vas pas croire ce tissu de mensonges ? Ce que nous


avons vécu enfants est la preuve que je suis bien moi. Rappelle-toi, quand nous
nous promenions en bateau sur le petit lac de…
— … la Dame Blanche, coupa Iella, tandis que nos parents déjeunaient sur
l’herbe, assis sur une immense nappe brodée représentant une scène de chasse.
Sali, la foudroya du regard.
— Comment peux-tu savoir ça ?
— Parce que c’est moi qui te l’ai appris.
— Je ne sais pas quel est son truc, Calem chéri, mais elle ne peut pas tout
savoir… un jour tu m’as poussée dans les glacis et je suis tombée…
— … dans un grand buisson d’orties, reprit Iella, j’avais le corps recouvert de
petits boutons parce que c’était l’été et que j’étais en maillot… j’avais six ans…
— Quand je n’arrivais pas à dormir, reprit Sali, ma mère me chantonnait une
berceuse qu’elle avait inventée, rien que pour moi.
Elle se mit à fredonner.
— Au bord de l’océan, où les vagues mourantes…
Mais Iella continua, d’une voix douce, mélancolique.
— … viennent lécher mes pieds, je vois à l’horizon les voiles d’un navire qui
ramènent l’amant, soudain mon cœur soupire…
Elle s’arrêta et soutint le regard furieux de Sali sans broncher. Calem intervint.
— Sali, tu te rappelles, lorsque nous étions sur la plage l’autre jour, je te parlais
de cette dernière fois où nous nous sommes vus, enfants… nous étions allongés
dans l’herbe au bord d’une petite rivière et nos parents partageaient un pique-
nique comme ils aimaient tant le faire… nous voulions nous transformer pour
nous échapper loin de tout… en quoi voulions-nous nous changer ?
Sali soupira agacée.
— Je t’ai déjà répondu… je ne m’en souviens plus !
Iella reprit la parole.
— Parce que je ne t’en ai pas parlé… c’était notre secret, notre tout dernier
secret et je voulais le garder au fond de mon cœur, rien que pour moi.
Elle se leva et à son tour, vint se mettre à genoux aux pieds du roi, contre Sali
autour des épaules de qui elle passa affectueusement un bras. Cette fois, la
princesse ne dit rien et Iella continua.
— Nous voulions nous transformer en de jolis papillons… toi en papillon bleu
et j’ai insisté pour que tu aies de petites taches jaunes et moi en papillon rose
avec des points rouges.
Tout à coup, la princesse se brisa et éclata en sanglots sa face sur les genoux
de Calem.

383
L’eau de l’oubli

— Pourquoi ? Pourquoi m’as-tu fais cela ?


Puis redressant son visage baigné de larmes, elle leva vers le roi ses grands
yeux bleus éplorés.
— Qui suis-je si je ne suis pas Sali ? Je n’ai rien d’autre en tête que ce qu’on
m’a donné et voilà que j’apprends que ce n’est même pas à moi.
Calem, la gorge nouée, ne put rien dire tandis que Iella, princesse d’Austra
retrouvée, la vraie Sali, embrassait fortement Isil sur la joue.
— Tu es Isil… je te demande pardon… pardon…
Au même instant, Jarval faisait entrer dans la pièce, Namina, qu’il avait
appelée un instant plus tôt par le communicateur. Celle-ci arriva précipitamment
en relevant le jupon de sa robe et s’arrêta, interdite, devant le tableau qui
s’offrait à ses yeux. Instantanément, elle devina le drame qui était en train de se
dénouer.
— Sali… qu’as-tu fait ?
Iella répondit, puisque c’était à elle que la nounou venait de s’adresser ainsi.
— J’ai tout avoué, Namina.
La femme mit ses mains devant la bouche en ouvrant de grands yeux.
— Oh, mon dieu !
Elle se laissa tomber, blanche comme une morte, sur le divan déserté par les
deux jeunes filles. Calem la regarda.
— Comment, Mhala et vous, avez-vous pu permettre une chose pareille ?
demanda-t-il sèchement.
La nounou tripota le jupon de sa robe un instant, tête basse, avant de
répondre.
— Je n’ai pas su l’en dissuader, Votre Majesté, Iella… Sali… était tellement…
entêtée… Même sa pauvre mère a cédé à ses arguments. Elle nous a dit que
pour elle c’était la liberté d’entrer au Temple en échappant à un mariage qu’elle
ne souhaitait pas et que pour cette pauvre jeune fille, c’était une chance
inespérée de redevenir quelqu’un et d’être heureuse. Je ne voulais pas…
La femme se mit à sangloter tout doucement.
— Alors Isil est morte ? laissa tomber Hiivsha dans le silence qui s’ensuivit.
Cette dernière leva les yeux vers lui et le regarda fixement.
— Peut-être saurez-vous me réapprendre mon passé ? murmura-t-elle avec
une lueur d’espoir dans les yeux.
Calem comprenait mieux à présent ses propres questions qui le taraudaient
depuis des semaines et son écartèlement entre Sali et Iella. Il avait toujours été
amoureux de la bonne personne, mais il ne s’en était rendu compte que lorsqu’il
avait été en face de la vraie princesse d’Austra… de sa vraie cousine.

384
Qui est qui ?

— Ça ne peut se terminer comme ça, grinça le contrebandier avec une once de


colère dans la voix. Je ne peux admettre qu’Isil soit morte… pas elle… pas après
l’avoir retrouvée ! Isil, tu es un chevalier Jedi, tu maîtrises la Force, il faut que tu
la retrouves !
Celle qu’il convenait à présent d’appeler Sali, regarda à son tour l’inconnu venu
d’une autre planète.
— La Force ? répéta-t-elle, Isil sait se servir de la Force ?
— Bien entendu, s’agaça Hiivsha, enfin, elle savait s’en servir avant de boire
votre foutue eau !
— Alors cela explique les hommes-serpents fracassés contre le rocher et le
levier dans la prison ! s’exclama Sali.
Elle regarda tour à tour Calem et Jarval pendant qu’Hiivsha cherchait
vainement le sens de ses dernières paroles. Sali secoua légèrement les épaules
d’Isil.
— Tu t’es trompée, ce n’est pas moi qui ai accompli ces deux choses mais toi,
Isil. La Force t’a obéi sans que tu t’en rendes compte ! Ça veut dire que ce… Jedi
qui est en toi, n’est pas totalement mort !
Le contrebandier intervint d’un ton abattu.
— Quand on est sensible à la Force, on peut s’en servir involontairement…
mais ce n’est pas ça qui la fera redevenir ce qu’elle a été.
— Mais on ne te laissera pas tomber, Isil, on va t’aider… je ne sais pas
comment, mais je serai toujours là pour toi.
Isil se releva comme un automate, imitée par l’ensemble des personnes
présentes.
— Je ne sais plus où j’en suis… j’ai subitement l’impression d’être une
étrangère à mes yeux.
Calem fit deux pas dans la pièce. Il semblait réfléchir ardemment. Hiivsha le
rejoignit.
— On ne peut rien faire pour elle ? Est-ce irréversible ?
Le monarque fit signe que oui de la tête, en silence. Sali se retourna vers eux et
son regard se porta machinalement vers les grandes tentures à moitié tirées
devant la baie vitrée qui donnait sur la terrasse.
— Attention ! hurla-t-elle en se jetant sur Calem.
Là, dans l’obscurité, elle avait aperçu une main qui dépassait d’entre les lourds
rideaux et le canon d’une arme. L’instant d’après, la fléchette la frappa sous
l’omoplate alors qu’elle faisait rempart de son corps au roi. Namina hurla. Isil
montra les tentures.
— Ça vient de là !

385
L’eau de l’oubli

Hiivsha se rua à travers la pièce tandis que Calem s’effondrait au sol sous le
poids jumelé de Sali, dont le corps était devenu inerte, et celui de Jarval qui
venait de le plaquer pour le protéger d’un éventuel nouveau tir.
L’ombre furtive repassa l’embrasure des portes-fenêtres comme Hiivsha
arrivait aux rideaux, et les bras de ce dernier se refermèrent sur le vide.
— Il s’enfuit ! cria Isil en accourant à son tour.
Le contrebandier passa sur la terrasse au bout de laquelle, dans la pénombre
de la nuit, il distingua une forme qui grimpait à une corde le long du mur.
— Il monte vers le toit ! s’exclama-t-il en se lançant à sa poursuite.
— Tout va bien, Calem ? demanda Jarval en se relevant.
— Oui, vas-y ! répondit le monarque.
Le capitaine se rua sur la terrasse à temps pour voir Hiivsha dégringoler
d’environ deux mètres, tenant un bout de corde coupée net. Ce dernier se remit
debout en se massant les reins et leva la tête. La silhouette noire était déjà
presque au niveau des toits du palais.
— Isil ! cria le contrebandier, arrête-le !
La jeune fille hésita, stupéfaite.
— Mais comment ? Je ne sais pas voler !
— Sers-toi de la Force ! En un saut tu peux être là-haut !
Perdue, elle secoua la tête.
— Je ne sais pas comment faire, je suis désolée.
Jarval posa la main sur l’épaule du contrebandier.
— Vite, à l’ascenseur !
Ils partirent en courant, retraversèrent la pièce, ouvrirent les grandes portes
en catastrophe et bondirent dans le couloir. Jarval cria à l’adresse des
factionnaires stupéfaits.
— Sonnez l’alerte générale ! Bouclez le Palais et la Cité ! Je veux que personne
n’en sorte !
Pendant que les gardes se ruaient vers le plus proche communicateur, Jarval et
Hiivsha arrivaient devant l’ascenseur qui s’ouvrit aussitôt. D’un doigt fébrile,
l’officier appuya plusieurs fois sur le dernier bouton et la cabine démarra.
Quelques secondes plus tard, elle s’arrêtait et les portes se rouvraient. Jarval
emprunta un petit escalier qui grimpait et enfonça littéralement la petite porte
qui donnait sur les toits, cherchant dans l’obscurité la forme de l’assassin. Au
même moment, des sirènes se mirent à hurler et, par-ci par-là, des projecteurs
trouèrent les ténèbres. Une rafale de vent souleva leurs cheveux. L’orage qu’ils
avaient laissé dans le sud la veille venait de rejoindre la capitale.

386
Qui est qui ?

Les toits du palais étaient immenses et parsemés de nombreux dômes


décorant les puits d’aération. Des conduits de climatisation couraient également
un peu partout, brisant la ligne de vue des poursuivants. Soudain, à la faveur
d’un éclair, une silhouette se détacha sur le ciel à une centaine de mètres d’eux
vers l’aile opposée.
— Là-bas, cria Hiivsha en tentant machinalement de remettre de l’ordre dans
ses cheveux.
Ils s’élancèrent, sautant par-dessus les conduites et slalomant entre les
colonnes érigées comme les stalagmites d’une grotte. Des gouttes de pluie
lourdes et chaudes commencèrent à tomber, d’abord doucement puis
rapidement en une puissante averse orageuse.
— Là-bas, fit à son tour le capitaine en sautant le muret qui séparait deux blocs
de construction. Il ne pourra pas s’échapper !
Les deux hommes se rapprochaient de la silhouette arrêtée au bord d’une
façade dominant le bois aux esprits qui s’étendait au nord-est.
— Nous le tenons, prenez garde ! hurla Jarval dans une bourrasque qui le
déstabilisa l’espace d’une seconde.
Effectivement, l’homme ne bougeait plus. Il se tenait immobile dans le vent,
les jambes écartées et contemplait le ciel. Ses poursuivants n’étaient plus qu’à
une cinquantaine de mètres lorsqu’une grande silhouette parut dans le ciel à la
faveur d’un autre éclair. Un grand dragonnal s’approchait et un long ruban
souple oscillait sous lui.
— On dirait qu’il tire une échelle de corde, cria Jarval, vite !
Ils n’étaient plus qu’à une dizaine de mètres de la forme sombre lorsque celle-
ci s’agrippa au dernier barreau de l’échelle que le capitaine avait fort justement
devinée, et s’envola arrachée au toit par l’animal qui vira sur sa gauche en
direction des murailles est.
— Il nous échappe ! cracha l’officier en ajoutant une bordée d’injures.
Les deux hommes s’arrêtèrent au bord de la façade pour regarder impuissants
l’homme qui commençait à gravir les barreaux de son échelle.
— Trop loin pour mon pistolet, déplora Jarval rageur en posant la main sur
l’étui qui renfermait son arme de service.
— Pas pour moi, si vous me permettez, capitaine ! s’exclama Hiivsha en
arrachant son blaster de la ceinture de l’officier dans laquelle il était toujours
glissé.
Le contrebandier effectua un rapide réglage sur celui-ci et tendit les bras, puis
tira. Plusieurs traits rouges rayèrent la nuit en direction de la grosse silhouette

387
L’eau de l’oubli

qui s’éloignait. Subitement, l’animal glissa sur le côté en effectuant un virage


serré. Il hésita un instant, puis s’abattit en vrille vers le sol.
Jarval porta à ses lèvres le communicateur incorporé à son databracelet.
— Alerte à tous les gardes. Cible touchée. Renforts demandés dans la cour
d’honneur. Appréhendez l’individu qui tentait de s’enfuir avec un dragonnal.
J’arrive.
Il se dirigea en toute hâte vers un grand dôme qui saillait au-dessus des toits et
passa son bracelet devant une plaque. La porte à côté s’ouvrit et il se précipita
dans des escaliers sur lesquels elle donnait.
Quelques minutes plus tard, il débouchait dans la cour d’honneur où plusieurs
gardes étaient déjà rassemblés autour d’un gros saurien volant agonisant. Des
projecteurs balayaient la zone et un peu plus loin un autre groupe de militaires
s’agitait.
— Par ici, capitaine ! cria l’un d’eux.
Jarval et Hiivsha se précipitèrent et aperçurent aussitôt une autre silhouette
toute de noir vêtue. Ils surent vite que l’homme n’avait pas survécu à sa chute.
Jarval ramassa l’arme qu’il portait sur lui et l’examina.
— Un pistolet à air comprimé, commenta-t-il en ouvrant le boitier chargeur.
Équipé de dards empoisonnés !
— Un assassin silencieux, ajouta le contrebandier.
L’officier donna quelques ordres à ses hommes puis saisit Hiivsha par le bras.
— Venez, retournons vite auprès du roi.

Quand ils entrèrent dans le bureau, il y avait d’autres personnes auprès de Sali
et du roi, et des gardes circulaient nombreux dans les couloirs. La princesse était
allongée sur le divan et un homme en blouse blanche, qu’Hiivsha reconnut
aussitôt comme étant le médecin qui l’avait examiné un peu plus tôt dans la
journée, était incliné sur elle. Jarval se pencha à l’oreille du contrebandier pour
lui expliquer les choses. C’est ainsi que ce dernier apprit que le jeune homme qui
se tenait également aux côtés de Calem était le prince Taimi, le frère du roi, et la
jeune femme aux cheveux rouges, la duchesse Dolmie de Tamburu, sa maîtresse.
Dans le couloir un Twi’lek qui venait d’arriver discutait avec un officier de la
garde et semblait lui donner des ordres. Hiivsha apprit qu’il s’agissait d’Orn
Mitra, le ministre de la sécurité du territoire.
Les deux hommes se rapprochèrent doucement du petit groupe de personnes
rassemblées autour du roi, parmi lesquelles Isil qui se tenait silencieuse. Jarval
murmura à l’oreille du monarque.
— Comment va-t-elle ?

388
Qui est qui ?

Pour toute réponse, Calem baissa la tête, le visage grave. Le médecin parut
avoir fini ses premières constatations et se releva. Lui aussi avait le visage grave
et c’est empreint d’une certaine émotion qu’il confia au souverain.
— D’après ce que je peux en conclure immédiatement, elle a été foudroyée
par de l’extrait de bantanaï… c’est un poison violent… elle est dans le coma.
— Vous allez la sauver, docteur, n’est-ce pas ?
Le praticien secoua négativement la tête.
— Je suis désolé, Sire, il n’y a pas d’issue heureuse à attendre d’un tel
empoisonnement. Elle va rester en vie durant deux ou trois jours, guère plus,
puis son cœur va s’arrêter de battre… c’est une toxine contre laquelle, hélas, il
n’y a pas d’antidote !

389
27 - Le Temple d’Édin

Le sol se serait ouvert sous les pieds du monarque, qu’il n’en aurait pas paru
plus désespéré. Ses joues avaient atrocement pâli et sa lèvre inférieure
tremblotait. Ses yeux d’ordinaire si décidés et sûrs d’eux-mêmes, avaient perdu
leur éclat et semblaient s’être vidés de toute volonté. Désemparée, Isil
s’approcha de lui et vint se blottir contre son torse.
— Elle… elle m’a sauvé la vie, bégaya-t-il, elle… elle s’est… sacrifiée pour moi…
— Je ne sais pas quoi dire, murmura la jeune fille qu’il avait machinalement
entourée de ses bras. Il faut trouver un moyen… il doit y avoir un moyen.
Le docteur secoua de nouveau la tête.
— Hélas, ma pauvre enfant… il faudrait un miracle…
Hiivsha qui s’était lui aussi rapproché, lâcha en soupirant.
— Il faudrait Isil… la Isil que je connaissais…
— Pourquoi dites-vous cela, capitaine Inolmo ? demanda Jarval à voix basse.
Au même moment, Gil entra dans la pièce en courant, s’arrêta, regarda la
scène, aperçut celle qui pour lui était toujours Iella et se précipita vers elle en se
jetant à genoux.
— Non, non ! Que s’est-il passé ? pleura-t-il en interrogeant ses amis du
regard.
Calem parut reprendre vie et s’approcha de l’adolescent pour poser une main
sur son épaule.
— Je dois te dire quelque chose, Gil… et toi aussi Taimi, lança-t-il à l’adresse de
son cadet qui se rapprocha avec Diva à son bras… vous aussi, monsieur le
ministre, ajouta-t-il à l’adresse de Orn Mitra non loin de là.
En quelques mots sobres, Calem expliqua ce qui venait de se passer et
comment la jeune femme qui gisait, presque morte, sur le divan, était la vraie
princesse d’Austra. Ses explications provoquèrent de vives réactions de la part
d’un Taimi incrédule, mais Namina était là et apporta sa caution au roi.
— C’est une histoire incroyable, s’exclama le prince, j’ai du mal à croire tout
cela… mais qui est donc réellement cette femme ? ajouta-t-il en désignant Isil de
la main.
— Une étrangère à notre monde, répondit Jarval, une pilote d’astronef égarée
dans l’hyperespace et victime de la nébuleuse.
— Une amie à moi, intervint Hiivsha qui expliqua à son tour en quelques mots
d’où il venait.
390
Le Temple d’Édin

— C’est extraordinaire, s’enthousiasma la duchesse Dolmie, ainsi les gravures


du temple en ruines disaient vrai ! Et qu’allez-vous faire à présent, monsieur
Inolmo?
— Je ne sais pas, admit Hiivsha. Nous devons en parler, Sa Majesté et moi je
suppose. Je peux bien entendu ramener Isil chez elle… peut-être que les Jedi de
Tython pourront faire quelque chose pour elle.
— Jedi ? souligna Diva dont les yeux se mirent à briller. Qu’est-ce donc ?
De nouveau Hiivsha expliqua… ce que la Theelin connaissait parfaitement.
— Pourquoi avez-vous dit qu’il aurait fallu la Isil que vous connaissiez ?
redemanda Jarval avec insistance.
— Parce qu’Isil était très sensible à la Force et c’était une puissante
guérisseuse. Peut-être aurait-elle pu sauver la princesse Sali grâce à son
pouvoir… si seulement elle pouvait redevenir ce qu’elle était.
— Je comprends, murmura Jarval.
— Vous dites qu’Isil pourrait sauver Sali ? s’exclama Calem.
— Pas dans l’état où elle se trouve en tout cas. Pourquoi ?
Le roi baissa la tête, comme s’il hésitait à parler plus avant. Puis ses mâchoires
se contractèrent et il continua.
— Il existe peut-être une possibilité…
L’écho de cette phrase résonna dans l’oreille d’Hiivsha qui se souvint de ce que
lui avaient dit récemment plusieurs personnes. Le roi continua :
— … un vieux rituel que le Grand Prêtre du Temple pourrait pratiquer, un rituel
qui n’est pas exempt de danger pour celui ou celle qui le subit… et qui peut-être
n’est qu’une légende…
— Lequel ? murmura Isil.
— Je ne peux le dire ici… mais s’il y a une chance, nous devons la courir… enfin,
si tu es d’accord.
— Tu veux dire… une chance pour moi de redevenir celle que j’étais ?
— C’est cela, une chance de recouvrer ton identité… et peut-être une chance
pour toi de sauver Sali, si toutefois tu le souhaites.
Isil posa ses mains sur son cœur.
— Oh, Calem, s’il y a une infime possibilité pour moi de pouvoir faire quelque
chose pour elle, je le ferai… même si je dois me mettre en péril pour cela !
Le roi s’avança vers elle et prit ses mains pour les embrasser.
— J’ai toujours su que tu étais quelqu’un d’absolument merveilleux, Isil. Tout
en toi n’est que compassion. Je te remercie… je ferai tout pour effacer ce qu’on
t’a fait.

391
L’eau de l’oubli

Il paraissait plus décidé qu’un moment auparavant lorsqu’il se tourna vers le


capitaine Hor’Gardi.
— Jarval, je vais emmener Isil et Sali au Temple, prépare Kro’Moo.
— Je viens avec toi !
— Moi aussi, Sire ! ne put s’empêcher de s’exclamer Hiivsha.
Le roi les regarda.
— Non, vous ne pouvez pas, ni l’un ni l’autre. Je dois me rendre au Temple
tout seul. Personne d’autre ne peut venir. Le secret doit être conservé.
Hiivsha insista auprès de Calem.
— Sire, laissez-moi venir, je ne suis pas d’Édéna et je repartirai dès que cette
affaire sera réglée. Je conserverai votre secret à des milliers de parsecs de votre
monde… ce sera comme si j’étais mort et enterré !
Le roi hésita et consulta son capitaine du regard.
— On vient juste d’essayer de t’assassiner, argumenta Jarval. Si c’est Zarek qui
est derrière tout ça, il va sûrement recommencer. J’ai confiance dans le capitaine
Inolmo, de ce que j’en ai vu, c’est un homme de ressources. Si tu ne veux pas
m’emmener, emmène-le à lui.
Le monarque les entraina un peu à part du ministre, de Taimi qui parlait à voix
basse avec Isil et de Dolmie qui, dans un coin, s’entretenait avec Gil. Il prit Jarval
affectueusement par l’épaule.
— S’il y a bien quelqu’un à qui je confierai ma vie ou un secret, ce serait toi,
mon ami. Si je veux que tu restes, c’est pour une tout autre raison. Je peux être
absent plusieurs jours et durant cette absence, c’est Taimi qui aura les rênes du
pouvoir. Je veux que tu le surveilles lui, ainsi que Pardo. Qu’ils ne fassent rien
d’inconséquent. Si la ville est attaquée, j’aime à savoir que tu seras ici aussi pour
la défendre.
Jarval inclina la tête.
— Je comprends, Calem.
Le roi haussa la voix.
— Taimi ?
— Oui, fit le cadet en interrompant le dialogue qu’il avait avec Isil pour
s’approcher.
— Tu sais que je n’abandonnerais pas Édinu en un moment pareil si la vie de
Sali n’était pas en jeu… je vais devoir compter sur toi pour prendre ma place
deux ou trois jours… peut-être plus, cela dépendra de beaucoup de choses.
— Compte sur moi, mon frère, affirma le prince.
— Je sais que je peux compter sur toi, et sur Pardo… et Jarval reste avec toi,
n’hésite pas à t’appuyer sur lui et à prendre son conseil.

392
Le Temple d’Édin

Taimi jeta un coup d’œil vers le capitaine de la Garde.


— Bien sûr, Calem, je te l’ai dit, tu peux compter sur moi. Ne t’inquiète pas… et
si la ville est attaquée, nous saurons faire face.
— D’accord, répondit le monarque qui intérieurement n’était pas rassuré.
Il se tourna vers Jarval.
— Va faire préparer Kro’Moo et mon dragonnal.
La capitaine fit oui de la tête. Gil qui était toujours dans un coin en train de
discuter avec la duchesse s’écria le visage tendu.
— Je viens avec toi, capitaine Jarval !
Et il accourut pour emboiter le pas du commandant de la Garde qui sortait de
la pièce.
Orn Mitra se rapprocha du souverain.
— Sire, vous ne pouvez pas partir ainsi, alors que le royaume est susceptible
d’être attaqué d’un jour à l’autre !
— Je n’ai pas le choix, monsieur le ministre.
— Mais enfin, Sire, la princesse, hélas… est morte, ou c’est tout comme. Le
médecin affirme lui-même que plus rien ne peut la sauver. Vous vous rendez au
Temple sur la foi de je ne sais quelle superstition ou mythologie, pour tenter de
restaurer je ne sais comment la mémoire de cette étrangère en espérant qu’elle-
même puisse faire un miracle ? C’est insensé, Votre Majesté, vous êtes le roi,
agissez en roi !
— Taisez-vous Mitra ! grinça Calem avec un effort pour éviter de s’emporter.
Je suis peut-être le roi, mais avant tout je suis un homme qui aime une femme
plus que tout au monde ! Et s’il y a une chance sur un million de la sauver, je dois
la courir ! Maintenant, j’ai besoin de vous ici, auprès de mon frère, pour assurer
la sécurité du Royaume. Puis-je compter sur vous ?
Le Twi’lek se raidit.
— Certainement, Sire, comment pouvez-vous en douter ?
— Je n’en doutais pas, mais je préférais vous l’entendre dire. Je serais de
retour dès que possible ! Vous informerez le général Pardo de ce qui s’est passé
ici ce soir… mais seulement après mon départ.
— Bien, Sire, accepta le ministre comme à regret.
Calem lui tourna le dos et se dirigea vers une autre pièce adjacente dont
l’accès était contrôlé par un boitier à codes, petit réduit équipé d’appareils de
communication, dans lequel il s’enferma pour informer le Grand Prêtre du
Temple d’Édin de sa venue. Puis il revint dans le grand bureau.
Deux gardes entrèrent avec une civière sur laquelle le médecin installa la
princesse Sali, puis ils quittèrent les lieux accompagnés du médecin, de Namina,

393
L’eau de l’oubli

d’Isil, de Calem et d’Hiivsha. Le prince et Diva restèrent avec Orn Mitra. Les yeux
de la Theelin brillaient d’un éclat intense qui révélait une profonde réflexion. Le
plan B n’avait pas fonctionné comme il le devait. Décidément, il ne faisait pas
bon faire confiance aux subordonnés ! En revanche, la nouvelle situation
entrouvrait pour la Sith de nouvelles perspectives fort intéressantes et une
occasion à ne pas manquer.
Dans le couloir, Namina arrêta Calem par le bras et lui glissa quelque chose à
l’oreille avant de s’éclipser.

Le brancard fut solidement assujetti sur les deux sièges arrière du dragonnal
de Calem pour qu’il ne puisse pas bouger et Sali elle-même fut
consciencieusement attachée afin de ne pas tomber, et ce quelles que soient les
positions que l’animal pourrait prendre en vol. Elle fut soigneusement
enveloppée dans une couverture de survie destinée à la protéger du froid de
l’altitude et on lui plaqua sur le visage un masque relié à un petit appareil
d’oxygène. Isil guida un Hiivsha hautement perplexe vers Kro’Moo.
— C’est réellement un moyen de transport ? demanda-t-il en s’approchant des
animaux.
Sa perplexité arracha un pauvre sourire à la Padawan.
— Vous avez peur de l’altitude, monsieur Inolmo ?
Ce dernier se cabra.
— Isil… rien que le fait que tu m’appelles ainsi me donne des frissons d’horreur
dans le dos. Je sais que tu n’es pas celle que tu devrais être, mais crois-moi, nous
sommes proches, très proches… ou du moins nous l’étions.
— Vous ne voulez tout de même pas dire que nous étions… amants ?
s’insurgea presque la jeune fille.
Hiivsha eut du mal à cacher un sourire embarrassé et biaisa du regard pour ne
pas l’affronter dans les yeux.
— À vrai dire, les circonstances font que… tout porte à le croire… même plus
qu’à le croire… c’est un fait avéré.
— Comment ? Vous et moi ? s’indigna Isil.
— Eh bien quoi ? soupira Hiivsha presque vexé, tu m’as trouvé à ton goût dès
que tu as posé les yeux sur moi… pour me voler mon vaisseau, qui plus est !
— Peuh, laissa tomber la jeune fille qui ne voulait pas en démordre… nous en
reparlerons, monsieur In…
— En tout cas, cesse de m’appeler comme ça ! s’écria-t-il exaspéré. J’ai horreur
qu’on m’appelle ainsi… toi surtout, ajouta-t-il en pointant son index vers elle.
D’abord tu ne me vouvoies jamais, et ensuite tu m’appelles Hiivsha…

394
Le Temple d’Édin

Puis il ajouta en soupirant.


— … ou mon amour… chéri… mon trésor…
Isil pinça ses lèvres.
— Hiivsha, ça suffira amplement, grinça-t-elle, allez montez !
Le contrebandier obtempéra en grommelant quelque chose. Elle lui montra
comment s’harnacher, lui tendit le vêtement de voyage qui se trouvait dans un
coffre à ses pieds, et le casque qui comportait également le masque à oxygène,
puis à son tour elle grimpa sur l’animal.
— J’aurais aimé venir avec vous, insista Gil en flattant le cou de Kro’Moo.
— Une autre fois, peut-être, lui murmura Isil en lui frictionnant
affectueusement les cheveux.
Namina arriva en courant, un peu essoufflée et se dirigea vers Calem à qui elle
remit une sorte de sac qu’il rangea dans le coffre de son siège. Puis, la nounou se
rendit près d’Isil et lui prit la main.
— Vous me la sauverez, n’est-ce pas ? demanda-t-elle des larmes plein des
yeux.
Isil ne répondit rien, parce qu’à cet instant précis, il n’y avait rien à répondre.
Elle ne put qu’esquisser un sourire malheureux avant que Calem ne donne le
signal du départ tandis que Jarval, en réponse à un geste du roi, levait devant lui
le pouce de son poing droit.
*
* *
Ils étaient silencieux, emmurés dans leurs pensées. Calem redoutait que
quelque chose d’incontrôlé ne se passe à Édinu, mais il savait également que
jamais il n’aurait pu rester là-bas en songeant qu’il y avait une infime possibilité
d’empêcher Sali de mourir en se rendant au Temple. Isil était noyée dans des
souvenirs que son moi rejetait à présent plus ou moins consciemment, de la
même façon que des anticorps luttant contre une substance étrangère. Tous ses
efforts pour aller au-delà de la barrière de sa mémoire suggérée restaient vains
et ne trouvaient aucun écho. Quant à Hiivsha, il s’efforçait s’assimiler les choses
telles qu’elles lui apparaissaient, le cœur serré à la pensée d’avoir perdu, peut-
être à jamais, celle qu’il aimait, car le fait d’avoir retrouvé sa personne en vie ne
compensait pas la mort d’Isil en tant qu’être pensant. Il était persuadé que ce
qui rendait une personne vivante et unique c’était à la fois sa personnalité et ses
souvenirs. Privée de l’une des deux choses, celle-ci devenait comme morte à ce
qu’elle avait été. Pensivement il porta à ses lèvres une gourde qu’il avait réussi à
obtenir pour le voyage, et versa avec délectation un liquide légèrement sucré et
fruité au fond de son gosier desséché.

395
L’eau de l’oubli

Ce fut le roi qui brisa la glace de leurs songes.


— Capitaine, parlez-moi de votre galaxie.
Le monarque se montra aussi curieux que son capitaine de la Garde et abreuva
le contrebandier de mille et unes questions qu’il lia les unes aux autres avec
intelligence. Isil écoutait en silence, s’efforçant de retrouver des souvenirs
absorbés par l’Eau de l’oubli comme un liquide par un buvard. Mais ses efforts
restèrent vains.

Ils survolaient depuis plus de deux heures sous la fade lueur de la lune
d’Édéna, l’imposant massif des Montagnes du Nord qui s’étendait à perte de vue
quelle que soit la direction vers laquelle pointait le regard. Le ciel au nord était
dégagé, la barrière nuageuse de la tempête venue du sud se trouvait derrière
eux, ombre menaçante d’un noir d’encre qui pâlissait de temps en temps sous la
lumière de l’orage se déversant sur la capitale. Si le Temple d’Édin était perdu
dans une telle immensité, il n’était guère étonnant qu’il soit resté caché depuis si
longtemps aux yeux du commun des mortels, pensa le contrebandier.
Le roi attira leur attention en se raclant la gorge puis pointa un index en
direction d’une montagne bien plus haute que les autres dont la forme était plus
qu’évocatrice.
— Le Mont Spectra, annonça-t-il dans son micro, le point culminant du
royaume.
— Mais, c’est un volcan ? interrogea Hiivsha en s’efforçant d’en discerner les
contours.
— Tout à fait exact, capitaine, un volcan actif. Mais il n’est plus entré en
éruption depuis plusieurs millénaires. Son centre abrite un lac de lave encore en
fusion qui a la particularité de chauffer les nappes phréatiques de la région.

Lorsque Calem entama une lente descente, Hiivsha observa autour de lui mais
ne vit rien de particulier dans la pénombre nocturne. Des montagnes plus
serrées que jamais occupaient tout l’espace en dessous d’eux à perte de vue. Le
roi s’engagea dans l’une des rares vallées présentes, étendue herbeuse et boisée
de hauts sapins, parcourue de petits gaves qui scintillaient sous la lune. Les lieux
ne recélaient a priori aucune présence humaine. Quelques instants plus tard, son
dragonnal touchait le sol et se dirigeait vers le versant nord de la vallée avant de
s’arrêter à l’entrée d’un défilé taillé dans la montagne comme par le couteau
d’un géant.
Comme Calem sautait à terre, une demi-douzaine d’hommes surgirent de
l’ombre de la faille, montés sur des corinals et se dirigèrent silencieusement vers

396
Le Temple d’Édin

eux. Hiivsha posa la main sur la crosse de son blaster, mais vu l’attitude sereine
du monarque, il renonça à le tirer de son holster et mit à son tour pied à terre
imité par Isil.
Les chevaucheurs étaient tout vêtus de blanc, des pieds à la tête qu’ils avaient
emmitouflée dans un chèche qui ne laissait entrevoir que des yeux scrutateurs.
— Ce sont des gardes du Temple, expliqua Calem. Ils viennent pour prendre
soin de nos dragonnaux durant notre absence et nous prêter des montures car il
est impossible de se poser dans la vallée sacrée… vous comprendrez bientôt
pourquoi.
L’heure n’étant pas aux questions, Hiivsha et Isil laissèrent le roi s’entretenir à
voix basse avec les hommes. L’un des corinals tractait une sorte de véhicule en
sustentation dans l’air, genre de plateau à hauts rebords sur lequel ils
installèrent le corps inerte de Sali. On présenta à Isil et Hiivsha une monture
pour chacun d’eux, sur laquelle ils furent invités à monter. Cinq gardes restèrent
sur place avec les dragonnaux et le reste des montures. Le dernier monta sur le
véhicule transportant la princesse puis, Calem en tête, le petit cortège s’enfonça
dans le défilé.

L’étroit chemin rocheux sinuait entre les parois de la montagne qui semblaient
vouloir les écraser de toute leur hauteur. Hiivsha fermait la marche derrière Isil
et scrutait attentivement les ombres que projetaient les quelques taillis et les
rares arbres qui occupaient les lieux.
— Un endroit propice à une embuscade, marmonna-t-il à mi-voix.
La Padawan qui avait entendu tourna la tête pour jeter un regard vers lui.
— À condition de connaître cet endroit, objecta-t-elle. Comment trouver un
pareil passage au milieu d’un tel massif montagneux ?
— Certes… n’empêche que pour une embuscade…
Le reste de sa phrase resta inaudible.
Le chemin grimpait régulièrement, puis ils parvinrent dans un petit cirque
d’une trentaine de mètres de diamètre. Immédiatement, Isil et Hiivsha
remarquèrent qu’il n’y avait aucune issue. La paroi de roche faisait le tour de
l’endroit sans aucun autre passage que celui par lequel ils venaient d’arriver. Le
contrebandier railla à l’oreille de la Padawan.
— On dirait qu’on s’est trompé de chemin, non ?
La voix sarcastique du roi lui répondit.
— Votre moquerie est bien compréhensible, capitaine, mais ne vous fiez pas à
ce que voient vos yeux.

397
L’eau de l’oubli

— Mais enfin, Sire, il n’y a aucune issue à ce défilé… je veux dire autre que le
chemin que vous venons d’emprunter.
Calem, un sourire aux lèvres avait fait faire demi-tour à sa monture laissant le
garde prendre la tête avec le véhicule qui transportait Sali, et vint prendre place
aux côtés d’Isil et d’Hiivsha.
— Quelle certitude, monsieur Inolmo… Hiivsha… si vous me le permettez - ce
dernier acquiesça d’un signe de tête - laissez-moi alors vous montrer un tour de
magie !
L’homme en blanc dirigeait à présent son corinal dans un recoin du cirque,
tout droit vers la muraille inébranlable, tranquillement au pas, comme s’il n’avait
pas l’intention de s’arrêter.
— Où va-t-il ainsi ? demanda le contrebandier.
— Où nous allons tous, au Temple, répondit le monarque avec un grand
sourire devant l’air stupéfait de son compagnon de voyage.
— Mais, il n’y a pas de che… commença Hiivsha comme la monture de
l’homme arrivait tout contre la roche.
L’instant d’après, le contrebandier crut perdre la raison. La montagne était en
train d’avaler sous ses yeux le véhicule de transport qui disparaissait au fur et à
mesure qu’il avançait.
— Mais… c’est…
Puis il cessa complètement d’être visible.
— Impossible ? railla à son tour le souverain le visage amusé.
— Mais… comment ?
La voix posée, presque froide d’Isil lui répondit.
— C’est une projection holographique, un leurre visuel, un holocamoufflage
qui dissimule le reste du passage. Très efficace. Qui aurait envie de se cogner la
tête à la montagne ?
— Suivez-moi, invita Calem, restez bien derrière moi sinon gare à la bosse !
Il ponctua sa phrase par un petit rire puis fit avancer sa monture vers l’étrange
illusion dans laquelle il se fondit à son tour. Hiivsha se força à le suivre en
s’obligeant à penser tout autrement que ce que voyaient ses yeux. La paroi se
rapprocha de lui jusqu’à être tout près puis l’illusion disparut et il se retrouva à
l’intérieur d’un défilé similaire à celui qu’ils venaient de quitter. Quatre gardes
blancs les attendaient et prirent en silence la tête du convoi. Le chemin
descendait en pente douce à présent et serpentait entre les parois en virages
serrés. Puis à la sortie d’un virage, Calem s’arrêta pour donner le temps à ses
suiveurs de le rattraper. Une exclamation de surprise s’échappa simultanément

398
Le Temple d’Édin

de la gorge d’Isil et Hiivsha devant le magnifique panorama qui s’offrait à leurs


yeux.
Ils surplombaient une large vallée éclairée par le clair de lune et qui s’étendait
vers le septentrion à perte de vue sur des dizaines de milliers d’hectares de
forêts et de prairies dont une petite partie paraissait cultivée. Un long serpent
scintillant naissant quelque part dans les montagnes du nord, coulait en son
milieu pour se perdre ensuite sous le massif montagneux par lequel ils venaient
d’arriver. Cette surprenante étendue dont la forme générale évoquait plus ou
moins un losange étiré, devait mesurer une bonne trentaine de kilomètres sur
une dizaine dans sa partie la plus large. Au centre de cette surface, on pouvait
apercevoir un vaste ensemble de constructions géométriques illuminées, posées
sur une sorte d’immense dalle circulaire qui devait pratiquement faire un
kilomètre de diamètre et sous laquelle passait la rivière. On y distinguait en son
centre un dôme éclairé large de plusieurs centaines de mètres, entouré de
bâtiments hémisphériques érigés sur la bordure de la zone et reliés entre eux par
des galeries concentriques qui de loin paraissaient presque phosphorescentes.
Isil s’imagina qu’elles devaient être en transparacier et éclairées de l’intérieur.
Dans la vallée, par-ci, par-là, brillaient quelques lumières, isolées ou regroupées.
Des fermes ou des hameaux sans aucun doute.
— Incroyable, murmura Hiivsha, incroyable et absolument merveilleux.
— Voici le Temple d’Édin, déclara Calem en désignant la vallée de la main.
— Curieuse architecture basée sur le cercle, pour autant qu’on puisse en juger
d’ici, observa Isil. C’est bizarre… je ressens quelque chose d’étrange au fond de
moi… comme un frémissement de tout mon être intérieur…
— Peut-être la Force qui se manifeste ? proposa Hiivsha à voix basse.
— Je ne sais pas, avoua la Padawan, je ne me rappelle pas comment elle se
manifeste.
Le contrebandier laissa une grimace parcourir son visage avant de se tourner
vers le roi.
— J’ai une question, Sire…
Le monarque lui posa une main sur le bras.
— Au diable le protocole… Hiivsha, faites comme Isil, appelez-moi Calem, ça
me fera plaisir.
— Bien sûr, agréa son interlocuteur, ce sera avec joie. Comment se fait-il que
nous n’ayons rien vu de cette vallée lorsque nous sommes arrivés ? Pour ma
part, hormis des montagnes et encore des montagnes, je n’ai rien aperçu de tel.
Le souverain sourit et regarda Isil du coin de l’œil. Hiivsha reprit.
— Vous ne voulez tout de même pas dire que…

399
L’eau de l’oubli

— Si, Hiivsha, dit tranquillement la Padawan, il s’agit du même procédé qui


masque l’entrée du défilé mais à une taille gigantesque. Un holocamouflage qui,
vu du ciel, ne laisse voir que des montagnes…
— Mais qui de l’intérieur, laisse apercevoir le ciel, les étoiles, la lune et le
soleil… bien que légèrement atténués… précisa Calem, je dirais comme… filtrés
par le dispositif.
— Cela suppose une énergie considérable et une technologie…
— Vos questions auront chacune leur réponse… en temps voulu, Hiivsha.
— Et pourquoi ne pas nous être posés directement au pied du Temple ?
persista le contrebandier.
— Parce que c’est plus qu’un holocamouflage… il s’agit d’un véritable bouclier
d’énergie qui interdit toute traversée, que ce soit à un être vivant ou à un
appareil.
Sur cette réponse, Calem reprit le chemin au petit trot pour rejoindre le
groupe de tête ainsi que le véhicule qui transportait Sali, un peu plus avant dans
la longue descente en lacets qui menait vers la forêt couvrant le pied de la
montagne, en contrebas. Il leur fallut plusieurs heures pour atteindre ce qui
s’avéra être une vraie petite jungle. Hiivsha qui suivait sans rien dire depuis un
très long moment, talonna son corinal pour rattraper le roi.
— Cette forêt ne rassemble pas vraiment une végétation qu’on s’attendrait à
trouver en montagne, remarqua-t-il en examinant les lianes qui tombaient des
grands arbres.
— Rappelez-vous de ce que j’ai dit tout à l’heure, Hiivsha, c’est un massif
volcanique en activité. La vallée doit reposer sur un lac ou plutôt des rivières de
lave car le sol y est chaud un peu partout dès qu’on y creuse un peu, et sa
configuration d’enclave permet à la température ambiante d’y rester plus élevée
qu’à l’extérieur de la région, ainsi que vous avez dû vous en apercevoir. Par
ailleurs, il y a dans cette vallée plusieurs sources chaudes et l’eau de la rivière
elle-même doit se situer aux alentours de vingt-cinq degrés en permanence. Ceci
confère aux lieux un microclimat propice à une flore légèrement différente de
celle que nous avons pu voir jusqu’à présent.
Le contrebandier fit signe de la tête qu’il avait compris et remit son corinal
dans le sillage de celui du monarque alors qu’ils s’engageaient sous les grands
arbres. Il y avait dans les sous-bois toutes sortes de plantes, petites et grandes,
ces dernières atteignant par endroit plus de trois mètres de hauteur. Des fleurs
odoriférantes exhalaient des effluves parfumés et entêtantes voire capiteuses, et
on devinait, malgré la nuit, les vives couleurs variées dont la lumière du soleil
devait les parer dès la venue de l’aurore.

400
Le Temple d’Édin

— Charmant jardin, plaisanta Hiivsha en direction de la Padawan, regarde


cette immense fleur, on dirait presque une gueule… combien tu paries qu’il s’agit
d’une plante carnivore ?
— C’en est une je pense… mais je ne mettrai pas ma main dedans pour vérifier.
— Et tu fais bien, Isil, l’interpela le roi en se retournant sur sa monture. Ses
sucs digestifs sont capables de digérer un petit animal de quelques centaines de
grammes en sept jours. Elle ne te mangerait certainement pas la main, mais ses
sucs provoqueraient sans doute de sévères brûlures sur ta si jolie peau.
Ils passèrent au large d’un hameau dont quelques maisons étaient éclairées de
l’intérieur puis ils quittèrent la forêt pour traverser la plaine parsemée de
champs de différentes natures.
— Les prêtres vivent ici en parfaite autonomie, expliqua Calem en se
retournant sur son corinal une nouvelle fois. Ils cultivent, pêchent, chassent et
pratiquent l’élevage dans le nord de la vallée. Ils ne sortent que rarement de
l’enclave. Certains, comme Hasgroth, le Grand-Prêtre d’Édinu, assurent
régulièrement la liaison entre le monde extérieur et le Temple. Mais ces derniers
temps, certains prêtres ont été portés disparus et à présent, je soupçonne
fortement Dark Zarek d’être à l’origine de ces disparitions. Je pense qu’il a
essayé de leur extorquer le chemin du Temple.
— Vous croyez qu’il a pu réussir ? demanda Hiivsha.
— C’est peu probable. Les prêtres ont juré sur leur vie de conserver le secret.
D’ailleurs, s’il y était parvenu, pourquoi se serait-il attaqué à Sali… enfin, je veux
dire… Isil, à présent ?
— Oui, le capitaine Jarval m’a raconté vos déboires avec ce Sith. Vous avez eu
de la chance de pouvoir lui échapper, ce sont des gens puissants !
— C’est ce que j’ai cru comprendre, en effet. Voilà, là-bas, c’est le Temple,
ajouta le roi en désignant l’horizon de son bras tendu.
— D’où vient cette architecture ? questionna Isil, elle ne ressemble à rien de ce
que j’ai pu voir… de mes propres yeux en tout cas, même si les dômes de la Cité
Royale pourraient y faire vaguement penser.
— En fait, les historiens ne sont pas tous d’accord là-dessus, précisa Calem.
Certains pensent que ce complexe a été construit il y a quelques dizaines de
milliers d’années lors de la grande ère technologique mais que ses traces en ont
été volontairement effacées pour protéger… ce qu’il protège. D’autres pensent
que sa fondation date des origines mêmes d’Édéna et aurait une origine
extraterrestre voire divine. Ceux-là croient en des êtres supérieurs, les Édins, qui
auraient été à la base de la création de la planète et de la galaxie qui s’étendrait
au-delà de la grande nébuleuse… pour ceux qui croient évidemment qu’il y a une

401
L’eau de l’oubli

galaxie autour de nous… ou proche de nous selon ce que vous avez expliqué à
Jarval.
— Je vous assure qu’il y en a une, affirma Hiivsha.
— Mais je vous crois, rétorqua le roi avec un grand sourire, je vous crois.
L’escorte avançait à présent au petit trot sur une route dallée qui traversait
une plaine rase peuplée d’arbres fruitiers. Les dômes devenaient de plus en plus
visibles au fur et à mesure qu’ils approchaient, ainsi que les galeries éclairées qui
les reliaient. Ces dernières couraient d’un bâtiment à l’autre, en arc de cercle,
parallèles à la circonférence de la vaste dalle blanche qu’ils avaient aperçue
depuis la montagne, et en bordure de laquelle se dressaient les bâtiments qui
constituaient le Temple. Puis ils parvinrent enfin sur celle-ci. Cette esplanade
était impressionnante tant par sa taille que par sa forme très légèrement
bombée. Son revêtement ne rappelait rien de connu à Hiivsha. Ce n’était ni du
marbre, ni du permabéton, ni du duracier. C’était une matière blanche, très
légèrement veinée de crème, qui paraissait allier la solidité du marbre et la
souplesse du plastacier.
— Curieux revêtement, observa-t-il à haute voix. Je ne connais rien de tel.
— Cette matière reste un mystère pour nos savants, répondit Calem. Enfin, je
veux dire que si nous avons su la fabriquer, il y a longtemps, ce savoir s’est perdu
au fil des millénaires. Des industriels ont bien essayé de synthétiser un tel
polymère mais sans succès. Elle n’a même pas de nom mais évidemment, il se
trouve toujours des croyants pour la baptiser « la matière d’Édin ».
— Et toi, qu’en penses-tu Calem, demanda Isil qui s’était rapprochée d’eux.
— Je n’ai pas de théorie favorite. Matière d’Édin, savoir ancien perdu… c’est le
lot des civilisations très anciennes de se poser ce genre de questions, je suppose.
Peut-être que si nous reprenions un essor technologique, nous redeviendrions
capables de fabriquer une telle chose.
— Inventez d’abord une industrie non polluante, proposa Hiivsha d’un ton mi-
figue, mi-raisin.
— Mmm… le peuple d’Édéna a tout ce qu’il lui faut pour être heureux avec un
minimum d’industries. Pourquoi voulez-vous revenir à la course du bien-être
forcé d’une société hyper-consommatrice et destructrice des ressources
naturelles de la planète ? Nous avons appris à revenir à l’essentiel et à limiter le
superflu au strict nécessaire. C’est aussi bien comme ça en ce qui me concerne.
— Je suis d’accord, enchaîna Isil. Tant que chacun y trouve un juste bonheur.
Le contrebandier soupira.

402
Le Temple d’Édin

— Eh bien, je vous admire d’avoir trouvé un consensus planétaire pour faire


admettre à tous les dirigeants de vos pays cette façon de voir les choses. Cela n’a
pas dû être facile.
Le roi avait arrêté sa monture.
— Vous savez, Hiivsha, quand une civilisation a failli être rayée de la surface de
sa planète, quand sa population a été divisée par plus de vingt en moins d’un
siècle, la façon de voir les choses change dans l’esprit des survivants.
— Mais votre mérite demeure d’avoir pu conserver cet état d’esprit au fil des
millénaires suivants.
Le monarque acquiesça d’un signe de tête.
— Sans doute.
Les curieux immeubles hémisphériques devaient avoir au sol une quarantaine
de mètres de rayon sur autant de hauteur en leur milieu. Le cœur de la dalle
était occupé, à environ deux cents mètres des bâtiments, par le large dôme tout
lisse de près de trois cents mètres de large sur environ soixante-dix de haut.
Du plus proche édifice, une dizaine de personnes venaient de sortir et se
dirigeait vers eux.
— Ce grand dôme, demanda Hiivsha, en désignant le centre de la dalle, c’est
quoi ?
Le roi sourit mais ne répondit pas et sauta en bas de son corinal pour s’avancer
vers le groupe. Hiivsha et Isil en firent autant, imités par le reste de l’escorte. À
voir les nouveaux arrivants tous vêtus d’amples vêtements blancs, le
contrebandier pensa qu’il s’agissait de prêtres. Lorsque celui qui menait la
délégation se fut incliné devant le roi, ce dernier fit les présentations à ses
compagnons de voyage.
— Voici, Emon’Ho, Grand Prêtre du Temple d’Édin. Il représente l’autorité
religieuse la plus haute dans l’Ordre d’Édin.
— La paix soit avec vous, leur signifia l’homme en s’inclinant vers eux.
Il était grand et mince, le visage émacié à moitié mangé par une grosse barbe
blanche qu’il portait sans moustache. Sa longue chevelure de neige tombait en
boucles sur ses épaules.
— Votre communiqué annonçant votre arrivée soudaine nous a quelque peu
surpris, Sire, reprit-il. Nous avons bien compris qu’il était arrivé malheur à la
princesse Sali, mais nous n’avons pas compris quelles étaient vos intentions en
menant son corps jusqu’ici.
— Elle a été empoisonnée par une fléchette enduite d’extrait de bantanaï,
expliqua le monarque cependant que quatre hommes descendaient le brancard
de son plateau.

403
L’eau de l’oubli

Le Grand Prêtre secoua la tête.


— Alors, il n’y a malheureusement plus rien à faire, Sire. Nous n’avons aucun
remède à ce poison et toutes nos prières ne suffiront pas à la ramener à nous.
— Mais… Calem baissa le ton de sa voix, tout ce qui se trouve ici… le
caisson d’Édin ?
— Vous le savez, nous ne maîtrisons pas cette technologie, Grand Maître, le
caisson a sa place dans certains rituels que nous n’avons jamais pratiqués, mais
là… comme ça… pour un empoisonnement, il sera forcément inefficace.
Le prêtre posa sa main sur le bras du monarque.
— Je suis profondément désolé, Sire. Nous allons exposer le corps de la
princesse sur l’autel d’Édin et entrer en prière mais vous devez vous faire à l’idée
qu’elle va nous quitter.
Le brancard qui transportait Sali avait été emmené vers l’un des bâtiments
escorté par les gardes et les prêtres, et Emon’Ho invita ses visiteurs à le suivre.
Calem le retint du bras.
— Je demande le bara’ama, s’exclama-t-il, provoquant l’arrêt de tout le
groupe qui les précédait.
Le Grand Prêtre se retourna vers le roi avec stupeur.
— Le bara’ama ? Mais… pour qui ?
Calem désigna Isil de la main.
— C’est une oubliée, elle vient de la galaxie, d’une autre planète et a bu l’Eau
de l’Oubli. Elle ne sait plus qui elle est vraiment, et ses souvenirs sont artificiels…
mais dans son monde, c’était une grande guérisseuse. Je souhaite qu’on lui
rende son esprit pour qu’elle puisse tenter de sauver la princesse Sali.
Emon’Ho regarda longuement Isil qui se tenait devant lui le visage grave et
fermé. Le prêtre secoua de nouveau sa tête.
— C’est un rituel trop ancien… commença-t-il.
— « Celui qui l’Eau boira, vierge au monde naîtra. Celui qui s’y noiera lui-même
renaîtra. » récita Calem.
— Peut-être n’est-ce qu’une légende… continua le prêtre.
— Comment vous, le Grand Prêtre d’Édin, pouvez-vous me dire cela ? faillit
s’emporter Calem qui lutta pour garder une certaine sérénité.
— Comprenez-moi, Sire, nous n’avons que quelques écrits sur ce rituel, mais
au fond nous ne savons rien de lui. Êtes-vous conscient que pour renaître, il faut
d’abord que cette jeune femme meure ?
Puis il plongea son regard dans les yeux bleus de la Padawan et articula
lentement.
— Êtes-vous prête à vous noyer dans la piscine sacrée d’Édin ?

404
Le Temple d’Édin

— Me noyer ? balbutia Isil.


— Attendez, stop ! Vous allez où comme ça ? s’exclama Hiivsha le visage
blanchissant. Vous voulez qu’elle meure ? Pas question que je vous laisse faire !
— Bara’ama signifie « la vie dans la mort », cela veut dire que sa renaissance
passe par sa mort, expliqua le Grand Prêtre. Ce n’est qu’à cette condition, la
fusion de son âme dans l’Eau de l’Oubli, que celle-ci acceptera de lui rendre ses
souvenirs.
— Et vous n’êtes pas sûr de votre rituel… c’est ça ? demanda Isil d’une voix
grave.
Pour la troisième fois, le Grand Prêtre secoua sa tête en faisant onduler sa
longue crinière blanche.
— De mémoire d’Édénien, cela n’a jamais été tenté. Seuls des écrits disent que
c’est possible.
— Des écrits ? Juste des écrits ? se révolta Hiivsha, mais enfin… je… vous
n’avez rien de plus plaisant à proposer ?
Calem prit Isil par les épaules et, dans un mouvement que personne n’aurait
pu prédire, la serra dans ses bras tout contre lui.
— Je n’ai pas le droit de te demander cela, Isil, pas après tout ce qu’on t’a fait.
Si tu refuses, je comprendrai et sache que malgré tout et quelle que soit ta
décision, je te conserverai la profonde affection que je t’ai toujours portée
depuis le jour où tu es arrivée à Édinu.
Cette déclaration fit naître une moue sur les lèvres du contrebandier. Calem
relâcha son étreinte et Isil le regarda au fond des yeux en laissant s’échapper un
triste sourire émouvant.
— Je ne sais pas si je peux me noyer… déclara-t-elle, il faudra peut-être
m’aider.

405
28 - Mourir pour Sali

— Je ne peux pas ! C’est au-dessus de mes forces… je ne vois pas comment je


pourrais faire une chose pareille !
Le visage grave, Calem écoutait ces paroles qui lui paraissaient pleines de bon
sens, mais qui résonnaient également comme le glas de la vie de celle qu’il
aimait. Ses yeux croisèrent ceux du Grand Prêtre dont le visage fermé exprimait
combien l’heure qui approchait était empreinte d’incertitude et d’une portée
essentielle pour les êtres qui se trouvaient rassemblés autour de lui.
Le regard désespéré du contrebandier en disait long quant à lui, sur la détresse
qui l’animait.
— Ce que vous me demandez… est impossible, reprit-il. Tout simplement
impossible ! Je ne puis m’y résoudre…
Il saisit la jeune fille par les bras et la secoua comme s’il avait voulu la faire
émerger d’un vilain rêve.
— Enfin, Isil, tu ne te rends pas compte de ce que tu me demandes de faire ?
Je t’aime plus que tout au monde et toi… toi… tu me demandes de… de…
Le visage blême, il ne parvenait même plus à prononcer les mots fatals. De son
côté, la Padawan le fixait avec un étrange regard, à la fois curieux et incertain…
mais sans doute y avait-il aussi de la peur au fond de cet azur profond.
— Si vous m’aimez comme vous le dites, murmura-t-elle, vous saurez le faire.
Ne voulez-vous pas que je redevienne celle que vous dites aimer ?
Lâchant Isil, Hiivsha se passa la main sur le visage, une fois, deux fois, puis se le
frotta vigoureusement comme si à son tour, il avait voulu s’extirper d’un mauvais
rêve.
— Ah ! rugit-il en manque d’inspiration pour lui répondre. Pourquoi les choses
doivent-elles être toujours aussi compliquées à tes côtés ?
Il fit quelques pas dans la pièce comme un fauve dans une cage, observant
avec scepticisme les prêtresses qui finissaient d’habiller la Padawan d’une longue
robe blanche de cérémonie. Ses poings étaient crispés et à l’évidence il peinait à
contenir une sorte de rage intérieure, prisonnier d’une réalité qui ne lui offrait
aucune alternative à ce qu’il considérait comme un véritable cauchemar. Sa
tension était palpable et s’extériorisa subitement lorsque d’un revers de main il
balaya la table qui se trouvait devant lui, envoyant voler à plusieurs mètres un
vase posé dessus. L’objet se brisa contre un mur dans un silence assourdissant.
406
Mourir pour Sali

— Vous ne pouvez être d’accord avec tout cela ! s’emporta-t-il de nouveau au


bout d’un moment en se retournant vers le roi. Il ne vous suffit pas d’avoir perdu
votre princesse, vous voulez aussi qu’Isil meure ?
Mais encore une fois, seul le mutisme des personnes présentes lui répondit.
Lentement, la Padawan s’approcha de lui et posa une main sur son bras. Ce seul
contact suffit à faire renaitre en lui une forme de paix qui semblait l’avoir quitté.
Isil était confrontée elle-aussi à une forme de tempête intérieure qui agitait
son être dans tous les sens. Depuis qu’Iella avait révélé qui elle était, elle avait
perdu toute notion de la plus simple réalité. Tout ce qu’elle était, ou du moins
tout ce qu’elle croyait être, s’était trouvé subitement remis en question en
l’espace de quelques minutes. Il avait fallu qu’elle accepte froidement que ses
souvenirs ne soient pas les siens, sans que rien ne vienne se substituer au vide
laissé par cette révélation. Cet état de chose ne faisait que cumuler les questions
sans apporter de réponses et au fil des heures, elle avait eu l’impression de
sombrer doucement dans une sorte de folie, dans un monde où plus rien de réel
n’existait. Une mort habitée de vivants.
— Bon sang ! lâcha le contrebandier dans un soupir de désespoir. Ou vous êtes
tous fous, ou c’est moi qui le suis. Je ne m’attendais pas à cela en me posant sur
le sol de cette planète !
Les prêtresses avaient fini d’habiller Isil. Il la considéra un instant sans rien
dire. Une expression s’imposa à lui. Elle est belle à en mourir. Cette idée presque
saugrenue qui aurait pu, en d’autres circonstances lui arracher un sourire,
résonnait à cet instant précis d’une façon tellement dramatique qu’il en aurait
presque pleuré. La Padawan s’approcha de nouveau vers lui et reprit d’une voix
très douce, suave presque hypnotique.
— Je sais que je n’y arriverai pas toute seule. Je me sens incapable de plonger
dans l’eau pour m’y noyer volontairement.
— Mais pourquoi moi ? protesta-t-il connaissant parfaitement la réponse
qu’avait exposée le Grand Prêtre un instant plus tôt.
« Seule une personne liée par le sang ou par l’amour peut aider le sujet à
franchir le pas vers l’Eau de l’Oubli si celui-ci ne peut accomplir le rituel de sa
propre volonté », avait énoncé Emon’Ho en lisant une tablette sur laquelle était
consigné le rituel du bara’ama.
Cela excluait toute personne autour d’Isil, hormis Hiivsha.
Il baissa longuement les yeux cependant qu’Isil serrait ses mains dans les
siennes. Sa gorge était nouée, ses jambes paraissaient ne plus vouloir le
supporter plus longtemps, son cœur battait à tout rompre et un frisson glacé

407
L’eau de l’oubli

comme la mort glissait lentement le long de son échine. Il acquiesça doucement


de la tête.
— D’accord, murmura-t-il, je ne te laisserai pas mourir toute seule.
La Padawan passa le bout de sa langue sur ses lèvres qui se détendirent
imperceptiblement en scintillant, initiant un pauvre sourire qui resta à l’état
d’intention. Dans un souffle chaud qu’il huma avec tendresse, elle répondit.
— Merci.
— Je t’aime, ajouta-t-il simplement sur le même ton.
La tête de la jeune fille dodelina pendant qu’elle le fixait du regard puis elle
laissa tomber.
— Je commence sérieusement à le croire.
*
* *
Au nord de la vallée se trouvait le Temple de la Source Sacrée, un grand édifice
dont la forme reprenait assez fidèlement celle du bâtiment en ruines de la vallée
des Milles Eaux. Il faisait plus de deux cents mètres de long sur une cinquantaine
de large et, au vu de son architecture, on pouvait assurer qu’au moins cet édifice
avait été fait de la main d’Édéniens.
Une longue procession s’étirait sur le chemin dallé qui reliait ce monument à la
dalle circulaire du complexe central, plusieurs kilomètres au sud. Cette route,
toute bordée d’arbres fleuris, longeait la rivière qui provenait des montagnes.
Selon la légende, c’était là, au pied des monts, que naissait l’eau de la planète.
Lorsque la vallée d’Édin avait été découverte — redécouverte disaient certains
— avec son curieux complexe, le vieux temple des Mille Eaux avait été
abandonné et un nouveau sanctuaire avait été érigé à l’endroit même où l’eau
jaillissait des monts. Une dérivation emplissait une piscine de marbre blanc avant
qu’elle ne se jette dans la vallée. Les spécialistes avaient conclu qu’il s’agissait là,
plus de la résurgence d’une rivière souterraine que d’une source en tant que
telle, vu le débit conséquent qui émanait de dessous la montagne. Une telle
rivière ne pouvait selon eux, qu’être alimentée par une mer intérieure. Mais
personne jusque-là n’avait réussi à le mettre en évidence faute d’étude
approfondie, les prêtres souhaitant conserver le statut « sacré » de la vallée dont
l’accès avait été effacé de toute mémoire collective, orale ou écrite, au fil des
millénaires. Ceux-ci, gardiens du Temple, en avaient fait perdurer le secret. Un
secret qu’hormis eux, seules quelques rares personnes — dont le Roi d’Édéna —
détenaient, généralement après avoir juré sur leur vie de le taire à jamais.
La présence d’Isil et Hiivsha dans les lieux était donc tout à fait exceptionnelle
et avait prêté à controverse dans les rangs des prêtres.

408
Mourir pour Sali

Toute de blanc vêtue, la Padawan observait s’approcher le grand bâtiment


entouré de colonnades, un pincement au cœur. Jamais elle n’avait été moins
sûre de ce qu’elle faisait. À chacun de ses côtés, Hiivsha et Calem restaient
impassibles. Devant eux se tenaient le Grand Prêtre et les six autres membres du
Conseil d’Édin et derrière six gardes blancs en rang par trois, un grand sabre à
l’épaule. Tous étaient montés sur des corinals noirs. Le reste de la procession
suivait à pied et était composé d’une centaine de prêtres et de prêtresses
encadrés par des gardes blancs qui marchaient à leurs côtés. Durant tout le
parcours ils chantèrent, laissant s’échapper de leur gorge de douces mélopées
qui s’envolèrent dans le calme de la campagne environnante. Des prières à Édin,
pensa Hiivsha, nous en aurons bien besoin. Lui-même avait dû renoncer à ses
vêtements pour accepter ceux qu’on lui avait présentés : un pantalon de toile
fine, une chemise aux manches amples et longues et une paire de sandales en
tissu, tous blancs.

Le chemin s’éleva progressivement vers les premiers contreforts sur lesquels le


temple avait été édifié. Lorsqu’ils arrivèrent devant lui, le soleil était à son zénith
et toute la vallée resplendissait de mille couleurs dans un halo quasi surnaturel.
— Je n’ai jamais vu une telle luminosité, remarqua le contrebandier en
descendant de corinal. C’est tout simplement magnifique.
— Un effet du bouclier holographique qui masque la vallée… c’est
effectivement très particulier comme diffusion de lumière, commenta Calem en
aidant galamment Isil à descendre de sa monture.
— Oui, c’est merveilleux, ajouta-t-elle avec une pointe de nostalgie palpable
dans sa voix.
Le Grand Prêtre s’était arrêté en haut des marches et étendit les bras vers la
foule qui s’était tue. D’une voix grave, il prononça des mots dans un langage que
ni Isil, ni Hiivsha ne comprirent puis un groupe de jeunes femmes vinrent
chercher la Padawan pour la faire entrer dans l’édifice. Le Grand Prêtre et ses
pairs suivirent, puis Calem, Hiivsha et le reste de la procession.
L’intérieur du bâtiment ressemblait à celui des Mille Eaux. D’impressionnantes
colonnades semblaient supporter tout le poids des multiples voûtes en arc qui
en formaient le toit. Mais à la différence du temple en ruine, l’intérieur de celui-
ci était occupé en son centre par une piscine carrée, ceinte de marches en
marbre blanc descendant vers l’eau limpide qui frissonnait sous l’effet d’un
invisible courant.
Le cortège se répartit tout autour en fredonnant des paroles elles aussi
incompréhensibles aux oreilles de la Padawan et du contrebandier. Les jeunes

409
L’eau de l’oubli

femmes s’arrêtèrent en haut des marches et s’alignèrent autour d’Isil. Les six
membres du Conseil se répartirent deux par deux sur les trois autres côtés tandis
que Calem et Emon’Ho s’étaient placés juste derrière la Padawan avec Hiivsha.
Au fond du temple, devant eux, se dressait une immense statue représentant
deux formes humaines fusionnées par le dos en opposition. L’une homme,
l’autre femme.
— Voici Édin, le père et la mère de toute vie, déclama le Grand Prêtre les bras
levés. Voici le Créateur d’Édéna et de tout l’univers. L’Eau de la Vie est sa
substance divine qui résume en elle toute l’histoire du monde depuis ses
origines. Elle contient la mémoire de nos ancêtres et nous donne la vie. Elle est
le début et la fin de toute chose. Celui qui l’Eau boira, vierge au monde naîtra.
Celui qui s’y noiera lui-même renaîtra. Ô grand Édin, nous demandons le
bara’ama pour cette jeune étrangère afin que tu lui rendes ce que tu lui as pris
et qu’à son tour elle guérisse notre sœur Sali.
Un chant inconnu s’éleva en réponse à l’exhortation d’Emon’Ho, doux et
nostalgique, d’un unisson qui fit frissonner Hiivsha, à moins que ce ne fut autre
chose qui provoqua cette onde glacée qui parcourut sa colonne vertébrale. Des
mots tels que suicide, meurtre, folie, venaient se collisionner dans son esprit
torturé à tel point qu’il commençait à envier le calme apparent ou même le
détachement dont faisait preuve la Padawan.
— Il est temps de rejoindre Édin, prononça Emon’Ho d’une voix claire en
posant une main entre les omoplates d’Isil pendant que l’assemblée continuait
de psalmodier des choses incompréhensibles.
La Padawan hésita un instant puis s’avança lentement pour descendre les
marches. L’eau était agréablement tiède mais son contact la fit frissonner malgré
tout. Résistant à la peur qui montait en elle, elle continua à descendre jusqu’au
bas des marches, de l’eau jusqu’à la taille. Tout autour d’elle ce n’étaient que
visages transcendés par une fervente prière et des voix qui semblaient répéter
inlassablement une phrase qu’elle ne comprenait pas et dont le volume allait en
s’accroissant. Quelques pas la portèrent presque jusqu’au milieu de la piscine.
Elle avait désormais de l’eau jusqu’au cou. Il ne lui restait plus qu’à se laisser
couler et tout serait fini. Il lui fallait s’immerger, ouvrir grand la bouche, expirer
tout l’air de ses poumons puis inspirer à fond aussi fortement qu’il lui était
possible de faire. Mais il y avait un monde entre ce « il suffisait de » et le réaliser.
Comment pouvait-on se noyer volontairement ? Comment pouvait-elle le faire ?
Lentement, elle se retourna et fit face à l’endroit d’où elle était descendue.
Son regard terrifié en disait long sur l’ouragan qui la dévastait intérieurement.

410
Mourir pour Sali

Ses lèvres tremblantes s’agitèrent et sa main droite se tendit dans un geste de


désespoir en direction du contrebandier.
— Hi… Hiiv… vsha… articula-t-elle silencieusement.
Le Grand Prêtre et le roi se tournèrent vers leur visiteur des étoiles et Calem
posa la main sur son bras.
— Vous devez y aller, dit-il.
— Il est temps pour vous d’aider votre amie à accomplir le rituel du bara’ama,
compléta Emon’Ho sentencieusement. Sans vous, elle ne pourra le réaliser.
Le cœur du contrebandier parut s’arrêter de battre et tout sembla cesser
d’exister autour de lui lorsque d’une démarche presque mécanique, il fit à son
tour le chemin que venait de faire la Padawan. Quelques pas le portèrent tout
contre elle. Son regard bleu ne quittait pas le sien et s’accrochait à lui comme si
elle attendait qu’il accomplît quelque miracle pour la sauver de cet instant
dramatique. Tout doucement, il lui posa une main sur la joue qu’il caressa
longuement du bout des doigts.
— Je suis là, trésor, ne crains rien.
Lui-même se gourmanda de ne trouver rien d’autre à dire de plus éloquent.
Comment pouvait-il dire « ne crains rien » à quelqu’un en passe de devoir mettre
fin à ses jours par noyade ? Comme il aurait voulu à ce moment précis être loin
de tout cela avec la seule Padawan dans ses bras ! Il ferma les yeux un instant
pour s’extraire de ce qui n’était peut-être qu’un rêve… après tout, c’était
possible… tout cela était tellement irréel ! Mais en les rouvrant, il se rendit
compte que rien n’avait changé autour de lui et le regard empli de désespoir
d’Isil était toujours fixé sur lui.
Il lui appartenait de faire quelque chose.
Sans rien dire, elle goûta la caresse de ses doigts et les laissa un instant se
promener sur la pulpe de ses lèvres. Vraisemblablement, cet homme qui lui était
inconnu, l’aimait à fendre l’âme. Elle le sentait et le ressentait à travers le
mouvement de sa main sur sa joue. Comment était-elle arrivée là ? Comment
pouvait-elle être quelqu’un qu’elle n’était pas ? La folie ou la mort. Telle fut
l’alternative qui lui apparut soudain dans une sorte de limpidité éclatante. Elle
ne pouvait rester Sali sans perdre la raison, sachant que ce n’était pas elle. Il ne
restait au final que ce maigre espoir, ce fol espoir, de revenir en arrière au prix
de sa vie. Elle ne comprenait pas très bien ce qui était censé arriver, mais au
fond, son âme était persuadée que c’était la seule issue.
— Je t’aime, murmura l’homme la gorge serrée avec un accent évident
d’absolue sincérité.

411
L’eau de l’oubli

— Je sais, fut tout ce qu’elle réussit à répondre en passant ses bras autour de
son torse pour se blottir contre lui.
Alors, le cœur battant à se rompre, il passa une main derrière sa nuque pour
lui maintenir la tête contre sa poitrine et l’autre autour de sa taille pour
l’enserrer fermement, puis il se laissa glisser dans l’eau en l’entraînant avec lui.
Les chants avaient redoublé d’intensité dans le temple et tous les regards
étaient rivés sur les deux silhouettes que l’eau cristalline ne pouvait dissimuler à
leurs yeux. Le cœur de Calem parut se figer dans sa poitrine et sa respiration
cessa en même temps que les deux corps avaient plongé sous la surface.
— Ne lutte pas, pensa Hiivsha comme une prière silencieuse.
Il sentait tout contre lui le corps chaud et tendre de la Padawan s’abandonner
à son étreinte mortelle et ne put s’empêcher de penser à ces animaux qu’on
mène à l’abattoir. Se soulevant sur ses jambes, il remonta légèrement à la
surface, juste assez pour reprendre son souffle. Il dominait Isil d’une tête et
s’assura que celle de la jeune fille n’émerge pas. Puis il replongea sous l’eau.
Soudain, il la sentit. Elle secouait son visage contre son torse comme pour lui
signifier qu’elle ne voulait plus, qu’elle abandonnait, qu’elle voulait vivre. Puis
ses mains se crispèrent dans son dos. Il les sentait se débattre, s’agripper à sa
chemise dont les pans flottaient au gré du léger courant. Les ongles de sa victime
s’enfoncèrent dans sa peau comme pour tenter de saisir une ultime planche de
salut trop difficile à attraper. D’une pression de la main, il affermit la prise qu’il
avait sur son cou, long et fin, si propice à de tendres baisers, les maxillaires
serrés, les muscles crispés et appuya le doux visage contre son cœur du plus fort
qu’il le put. Il comprit que la jeune fille était à bout, qu’elle ne pouvait plus
retenir l’air qui permettait à ses poumons d’oxygéner encore un peu son sang.
Lorsque de grosses bulles s’échappèrent de ses lèvres, il augmenta encore son
étreinte pour combattre les convulsions qui venaient de s’emparer du corps si
fragile de sa bien-aimée. À présent elle allait inspirer. Ses poumons étaient vides
et sa cage thoracique devait la faire souffrir d’une manière atroce. D’une façon
ou d’une autre, par réflexe, elle allait inspirer. C’était inéluctable. Le sang se mit
à bouillonner dans les temps du contrebandier alors qu’un ouragan de rage
s’emparait de lui. Il savait qu’à cet instant précis, il lui faudrait lutter pour ne pas
céder à la tentation de la libérer, de la laisser remonter à la surface pour puiser
un air salvateur qui envahirait ses poumons comme un don du ciel, de lui
prendre le visage dans ses mains d’homme pour l’embrasser encore et encore,
en lui disant combien il l’aimait et combien il l’aimerait toujours, quelle que soit
la personne qu’elle serait. Ce fut avec une violence inouïe qu’il résista à cette
horrible tentation si compréhensible lorsque les convulsions augmentèrent. Isil

412
Mourir pour Sali

se noyait à présent. Ses poumons se remplissaient d’eau et tout son corps se


révulsait sous l’effet du liquide étranger qui l’envahissait. Elle ne se débattit
pourtant que faiblement, à croire que tout son être conscient avait fini par
accepter l’inéluctable et, au bout d’un temps qui parut une éternité à Hiivsha,
elle s’immobilisa, poupée inerte dans ses bras.
Alors seulement, il remonta à la surface et déversa toute la rage accumulée
dans un immense hurlement rauque qui résonna à travers tout le temple,
provoquant l’arrêt des psalmodies. Un lourd silence lui répondit qu’il brisa pour
demander en criant.
— Et maintenant ?
Les six prêtresses entrèrent dans l’eau sans manifester aucune précipitation et
s’emparèrent du corps inerte de la Padawan qu’elles sortirent de la piscine. Elles
prirent la direction de la statue à double visage et posèrent solennellement la
jeune fille sur l’autel qui trônait à ses pieds. Le roi, le Grand Prêtre, les anciens,
suivirent le mouvement et se mirent en arc de cercle devant la table de marbre
cependant que l’assemblait reprenait ses chants.
Hébété, Hiivsha regarda un instant ces mouvements avant de sortir à son tour
de l’eau.
— Et… c’est tout ? demanda-t-il en pure perte puisque personne ne l’écoutait.
D’un pas hésitant, il s’approcha de l’autel et écarta sans manière le rang des
prêtres qui lui faisaient obstacle avant de se tourner vers Emon’Ho.
— Et c’est tout ? répéta-t-il d’une voix plus forte, presque agressive.
Le Grand Prêtre le toisa du regard avant de répondre.
— Si Édin entend nos prières et la juge digne, elle revivra.
Les poings de Hiivsha se serrèrent.
— S’il la juge digne ? Mais elle est noyée ! Si on ne fait rien, elle ne reviendra
jamais à la vie. Vous n’avez pas… je ne sais pas moi… du matériel médical ? Un
défibrillateur ? Ça va pas se faire tout seul mon vieux ! C’est pas en restant les
bras croisés, là, qu’elle va s’en sortir !
Il avait achevé sa phrase en criant. Le Grand Prêtre resta impassible et ne
répondit pas.
— Je ne sais pas pour vous, reprit le contrebandier qui sentait la colère
s’emparer de lui, mais moi, je vais faire quelque chose.
Avant que quiconque ait pu l’en empêcher, il était monté sur l’autel et s’était
agenouillé sur le côté de la Padawan dont il secouait le visage.
— Isil ? Isil ! cria-t-il.
Mais le teint de la jeune fille bleuissait de plus en plus. Il posa une main à plat
sur le milieu de son sternum, puis l’autre par dessus et vigoureusement il

413
L’eau de l’oubli

appuya, les bras bien tendus et les coudes bloqués, posément, dans un rythme
soutenu et régulier.
— Allez, Isil, revient ! Respire !
Au bout d’une trentaine de compressions, il se pencha sur elle, et insuffla de
l’air de sa bouche à la sienne, deux fois puis il reprit son massage.
Le Grand Prêtre avait esquissé un geste pour arrêter le contrebandier, mais
d’un geste ferme, Calem l’avait retenu et d’un regard, lui avait imposé le silence.
Les chants s’étaient arrêtés et c’était à présent toute l’assemblée qui retenait
son souffle.
*
* *
— Qu’est-ce qui se passe après la mort ? demanda l’enfant d’une voix
chantante.
Ses grands yeux bleus étaient levés vers celui qui pour elle, avait réponse à
tout : son Maître.
Elle tenait dans ses mains un oiseau sans vie dont les ailes pendaient de
chaque côté de ses paumes.
— Si tu veux parler de cet oiseau, répondit Beno Mahr, son énergie vient de
repartir dans la Force.
— Donc il n’existe plus ?
— Pas vraiment. Il forme désormais un tout dans l’univers.
— Et c’est pareil pour chacun de nous ?
Maître Beno soupira. Les moments où son apprentie de douze ans se mettait à
le bombarder de questions étaient toujours un véritable supplice pour lui tant
elle n’en finissait plus de l’interroger.
— Que dit le Code à ce sujet ? biaisa-t-il.
L’enfant fit un apparent effort de mémoire avant de déclamer.
— Il n’y a pas de mort, il n’y a que la Force.
— Bien, se contenta de répondre Mahr.
Comme il continuait son chemin, elle le rattrapa lestement.
— Mais s’il n’y a pas de mort… alors, que devenons-nous ?
Son Maître s’arrêta et baissa les yeux vers son visage d’ange. Il ne put
s’empêcher de sourire.
— Après leur mort, tous les êtres sensibles à la Force s'unissent avec cette
dernière. Ils peuvent communiquer entre eux, explorer et contempler l'Espace et
l'Histoire de la galaxie. Ils continuent d’exister dans la Force.
— Ils peuvent revenir nous voir ?

414
Mourir pour Sali

— Non, ils ne peuvent pas interagir avec les vivants… bien que certains Maîtres
très puissants dans la Force puissent y arriver.
— Comment ?
Beno Mahr leva les bras au ciel.
— Je ne sais pas ! Je te le dirai lorsque j’y serai parvenu.
— Mais vous n’êtes pas mort.
— Alors, il va te falloir faire preuve de patience, ma petite Padawan.
Il laissa échapper un petit ricanement. La gamine eut une moue de
désappointement mais ne renonça pas pour autant.
— Et moi ? Je pourrai revenir pour aider les autres après ma mort ?
Son Maître inspira bruyamment et agita ses doigts dans le vide avant de se
résigner à répondre.
— Ta présence dans la Force est telle que je n’en serais pas étonné… et non,
ne me demande plus rien à présent, et médite un peu le temps que nous
rentrions au Temple. Un peu de silence me fera le plus grand bien.
— Oui, Maître Beno, acquiesça l’enfant qui emboîta son pas.
Pourtant un peu plus loin, elle récidiva.
— Est-ce qu’il y a un moyen d’échapper à la mort ?
Du coup, Beno Mahr s’immobilisa. Mais où allait-elle chercher toutes ces
questions ?
— Écoute, Isil, on peut beaucoup de chose à travers la Force, surtout lorsqu’on
y est comme toi aussi sensible. Alors sans doute peut-on rendre la tâche difficile
à la Dame Noire, sans doute seras-tu plus coriace que toute autre personne
lorsque tu devras l’affronter. Mais ce jour-là, tu devras puiser dans la Force
comme tu ne l’auras jamais fait auparavant et te battre comme tu ne te seras
jamais battue. Cependant, ne crois pas que tu gagneras toujours… personne
n’est éternel sous notre forme actuelle, pas même le plus grand des Jedi !
*
* *
— Allez, bats-toi, tu peux y arriver !
Depuis combien de minutes la massait-il ? Il n’aurait pu le dire. Une autre
personne se serait avouée vaincue, aurait baissé les bras devant la mort. Mais
pas lui ! Pas alors que la vie d’Isil était en jeu ! Rien ne pouvait le convaincre qu’il
n’y avait plus aucun espoir. Il continuait encore et encore sous les yeux ébahis
de l’assistance silencieuse. Calem retenait toujours le bras d’Emon’Ho qu’il
sentait vouloir faire cesser ce qui n’était à ses yeux qu’un abominable spectacle
de désespoir. Pour le Grand Prêtre, il était évident que le bara’ama avait échoué.

415
L’eau de l’oubli

Soit que l’étrangère n’en fut pas digne, soit que le rituel n’était qu’une légende…
mais cela, il ne pouvait le dire à haute voix.
Le roi hésitait. Tout était-il donc perdu ? Isil morte, Sali mourrait d’ici un jour
ou deux. Ne s’était-il pas cramponné à un vain espoir en demandant à la
Padawan de subir cette épreuve ? Y croyait-il lui-même ? Il n’en savait rien. Il
s’était agrippé à cette planche de salut comme on s’accroche à la vie,
désespérément. Mais au fond de lui, que croyait-il ? N’avait-il pas sacrifié Isil
pour rien, juste pour croire un instant que les choses pouvaient être
différentes ?
— Tu es un Chevalier Jedi, s’époumonait à présent Hiivsha qui sentait que ses
propres forces le lâchaient, tu es une combattante ! Alors, bats-toi, ne me laisse
pas ici tout seul ! Qu’est-ce que tu fais de ton foutu Code ? Il n’y a pas la mort, il
n’y a que la Force, alors sers-toi de la Force pour revenir, ou alors ce ne sont que
des mots en l’air, des paroles vides de sens ! Bon sang, Isil, réveille-toi,
n’abandonne pas, je t’en supplie, bats-toi, bats-toi !
Sa voix se brisa en même temps qu’il s’effondrait sur le corps sans vie de la
Padawan. À bout de force, il abandonna son massage. C’était fini, il s’en rendait
compte à présent. Il n’avait pas pu la ramener à la vie et elle avait rejoint la
Force. C’est en tout cas ce qu’elle lui aurait sans doute soufflé à l’oreille si elle
avait pu le faire. Un immense désespoir le submergea et une sensation de vide
sans fin s’insinua en lui. Comment accepter ce qui était inacceptable ?
La voix d’Emon’Ho se fit entendre. Elle résonna désagréablement à ses oreilles.
— Toute intervention de l’homme est vaine, proclama-t-il d’une voix forte.
Ainsi le bara’ama ne peut réussir que si Édin lui-même daigne l’accompagner de
sa main. Le rituel doit aller au bout et s’il n’est pas recevable, la mort seule en
sera l’unique issue.
— Va au diable ! hurla Hiivsha in petto en crispant ses poings qu’il imaginait
fracassant le visage du Grand Prêtre avec l’aide de toute sa rage.
— Édin s’est prononcé ! cria Emon’Ho en levant les bras au-dessus de la tête.
Et sa réponse est…
Une quinte de toux l’interrompit. De l’eau refoula par la gorge de la Padawan
comme par un siphon bouché. Instantanément, Hiivsha se redressa comme mû
par un puissant ressort avant de la retourner à moitié pour la coucher sur le
flanc.
— C’est ça, tu vas y arriver trésor ! Vas-y, bats-toi, tu y arrives ! l’encouragea-t-
il cependant que l’assemblée se mettait à genoux dans un long murmure
d’étonnement.

416
Mourir pour Sali

La quinte fut violente et douloureuse, rauque et déchirante, mais les spasmes


s’espacèrent et sa respiration reprit en sifflant bruyamment. Le teint bleu se mit
à régresser pour laisser place à une pâleur extrême qui soulignait les cernes
sombres de ses yeux.
— Je savais que tu y arriverais ! s’exclama le contrebandier la voix brisée par
un sanglot qu’il tenta en vain de maîtriser.
La Padawan se remit sur le dos et souleva faiblement les paupières. Puis un
faible sourire se dessina sur ses lèvres qui s’entrouvrirent en tremblotant. Levant
une main pesante, elle la posa sur la joue de l’homme penché sur elle.
— Depuis… quand… ça… pleure… un… contrebandier ? ânonna-t-elle dans un
souffle avant de se remettre à tousser plusieurs fois.
Hiivsha se mit à bafouiller.
— Co… comment tu… tu… viens de m’appeler ?
Les yeux de la jeune fille s’arrondirent, un peu surprise, le temps de
comprendre sa question.
— J’ai dit… un… contrebandier… balbutia-t-elle d’un air fatigué en refermant
les yeux.
— Oh, chérie, ce coup-ci, c’est bien toi ! laissa échapper Hiivsha avant de la
prendre dans ses bras pour la serrer fortement contre lui.
Ils restèrent ainsi l’un contre l’autre un long moment dans un silence ambiant
total, jusqu’à ce qu’un chantre n’entonne un nouvel hymne plus joyeux que les
psalmodies précédentes, aussitôt repris par toute l’assistance.
— Après… m’avoir noyée… tu ne… chercherais pas… à m’étouffer ? parvint-elle
à articuler alors que son visage était pressé contre le torse de son sauveur.
Il relâcha son étreinte avec un rire nerveux et se mit à lui embrasser le visage
un peu partout.
— Oh, pardon, tu as raison… à quoi ça servirait de t’avoir ramenée depuis
l’autre côté si c’est pour t’y renvoyer tout de suite !
— Oui, marmotta-t-elle, ce… serait… bête… hein ?
Il la soutenait d’une main sous la nuque et de l’autre il balayait les mèches
mouillées qui collaient à son visage. Ce dernier reprenait des couleurs ainsi que
ses lèvres et elle sourit plus franchement.
— Je suis… heureuse de te revoir.
— Moi aussi, mon cœur, moi aussi. Ce n’est pas que tu n’étais pas bien en jolie
princesse, mais je te préfère en jolie Jedi… À ce propos, tu te souviens de quoi ?
Une quinte de toux agita brièvement la jeune fille dans ses bras avant qu’elle
puisse répondre.

417
L’eau de l’oubli

— Étrangement… je me souviens de tout… de ce que je suis… de ce que


j’étais…
— Tu veux dire… en tant qu’Isil ?
— En tant qu’Isil et en tant que Sali… j’ai conservé… ses souvenirs comme une
sorte de… film que j’aurais mémorisé… j’ai même l’impression d’avoir autre
chose dans mes souvenirs… que je n’avais pas auparavant.
Sa respiration sifflait encore un peu, mais sa poitrine se soulevait à présent de
façon régulière sans provoquer d’autre toux. Elle marmonna.
— T’as fait un long chemin pour me retrouver…
De nouveau un sourire éclaira ses lèvres humides et entrouvertes. Ni tenant
plus, il succomba à l’envie qui le taraudait et alla chercher le baiser auquel il
rêvait depuis longtemps. Sa bouche posée sur celle de la Padawan, il l’embrassa
tendrement, passionnément, de tout son amour.
Un murmure parcourut les fidèles dont le chant venait de s’achever. Emon’Ho
et Calem s’avancèrent vers l’autel sur lequel Hiivsha était toujours agenouillé.
— Isil ? demanda le monarque, tu vas bien ?
Elle tourna son visage vers lui.
— Oui, Calem, je vais bien.
— Mais, tu as… retrouvé… enfin, tu sais qui… tu es ?
Isil sourit de nouveau. Qu’il lui semblait bon de ne plus penser être folle !
— Oui… je suis une Padawan…
— Padawan ? répéta le roi étonné.
— Elle veut dire, une apprentie Chevalier Jedi, expliqua Hiivsha. Disons qu’elle
a fini sa formation, mais qu’elle n’a pas encore eu le titre de Chevalier de la part
de son Ordre.
Le souverain acquiesça de la tête.
— Si ça ne tenait qu’à moi, je lui donnerais ce titre de Chevalier Jedi… avec un
courage comme ça et une telle compassion…
— Ainsi le rituel est accompli ? s’étonna presque Emon’Ho avant de se tourner
vers l’assemblée pour déclamer quelque chose dans ce langage que ni Isil, ni
Hiivsha ne comprenaient.
La foule répondit par plusieurs exclamations et entonna un nouveau chant
tout en refluant vers l’extérieur du bâtiment.
— Je voudrais savoir, dit le Grand Prêtre alors que le contrebandier aidait la
Padawan à se mettre assise sur le bord de l’autel, qu’avez-vous vu… de l’autre
côté ?
— Beaucoup de choses, répondit énigmatiquement la jeune fille en posant
maladroitement ses jambes sur le marbre.

418
Mourir pour Sali

Soutenue par Hiivsha, elle accomplit quelques pas en direction de la piscine


avant de s’arrêter pour contempler l’eau.
— Je n’ai jamais autant ressenti la Force que dans cette eau, continua-t-elle.
J’ai eu l’impression d’être plongée toute entière dans de la Force vive. Je la sens,
là, dans l’eau, mais aussi tout autour de nous, extrêmement présente. Ces lieux
sont habités par la Force.
— C’est l’esprit d’Édin ! s’exclama le Grand Prêtre un peu comme s’il avait
voulu la rectifier.
Isil se retourna vers lui et sourit avec indulgence.
— Si vous voulez, Grand Prêtre, vous pouvez aussi l’appeler comme ça… si
vous voulez.
Puis une ombre de gravité s’empara de son visage et elle ferma un instant les
yeux en inspirant profondément avant de s’emparer de la main du roi.
— Sali ! Il faut vite retourner près d’elle. Son état a empiré et la vie s’écoule
rapidement de son corps. Si je peux faire quelque chose pour elle, c’est
maintenant, il ne faut pas tarder !
— Es-tu en état de chevaucher un corinal ?
— Oui, Calem, ça va aller.
— Alors, allons-y sans plus attendre.
Ils sortirent du temple précipitamment et remontèrent sur leurs montures
entourés de leur escorte devant la foule attentive. Puis ils s’élancèrent vers la
vallée en direction du complexe central.

419
29 - L’Artéfact de la Création

Malgré la lassitude liée au traumatisme qu’elle venait de subir, Isil poussa


l’animal au triple galop, puisant dans la Force le maximum d’énergie. Le corinal
semblait flotter sur le dallage du chemin tant sa vitesse était grande et il ne lui
fallut que quelques minutes pour refaire le chemin inverse. Lorsqu’elle arriva sur
la dalle centrale du complexe, Isil, qui avait distancé les autres de plusieurs
centaines de mètres, sauta à terre pour se précipiter vers le bâtiments nord.
Guidée par la Force, elle s’y engouffra et, délaissant l’ascenseur, grimpa quatre
à quatre l’escalier central qui s’enroulait sur lui-même pour monter au dernier
étage. Elle se retrouva dans un grand hall circulaire sur lequel donnaient
plusieurs portes dont une seule était gardée. C’est vers elle qu’elle se dirigea.
Aussitôt, les deux gardes se mirent en travers de son chemin une main sur la
poignée de leur sabre. Isil s’arrêta face à eux et esquissa un arc de cercle avec
une main.
— Je suis une amie de la princesse, vous pouvez me laisser passer.
Les deux hommes échangèrent un regard et l’un d’eux fit à l’autre.
— Tout va bien, elle peut passer.
Ils s’écartèrent et elle entra au sein d’une grande chambre ronde. Dans la
blancheur des lieux, le visage de Sali paraissait plus pâle encore que le linge qui
recouvrait le lit sur lequel elle était étendue.
Une onde de pitié envahit l’âme de la Padawan qui s’approcha doucement. Le
lit était large et Sali paraissait étrangement toute petite en son mitan. Isil ôta ses
chaussures ainsi que ses vêtements encore mouillés et, en sous-vêtements,
monta sur le lit et s’y assit en tailleur, tout contre le flanc de la princesse.
Au même moment, Calem parut sur le seuil de la pièce avec Hiivsha et
Emon’Ho. Les trois hommes pénétrèrent à leur tour dans la chambre et vinrent
se poster derrière Isil qui venait de fermer les yeux, après avoir posé ses deux
mains croisées sur le haut de l’abdomen de Sali.
— Comment est-elle ? chuchota Calem comme s’il avait peur de la réveiller.
— Le poison s’est répandu dans tout le corps, murmura Isil, il va m’être difficile
de le combattre. J’ai peur de ne pas pouvoir la sauver.
— Mais tu vas essayer ? demanda doucement Hiivsha en lui posant une main
sur l’épaule.
La Padawan fit oui de la tête et ajouta.
— Dans le meilleur des cas, cela va prendre beaucoup de temps… peut-être
plusieurs jours.
420
L’Artéfact de la Création

— Nous resterons ici le temps qu’il faudra, objecta Calem qui essayait de
comprendre ce que faisait la jeune fille. Est-ce ta… Force qui va la guérir ?
— Avec la Force je peux entrer dans le corps de Sali pour en extirper la
substance nocive afin de l’éliminer… mais j’ai besoin de beaucoup de temps et je
ne sais pas de combien je peux en disposer avant que son cœur ne s’arrête de
battre. Maintenant, je voudrais que vous me laissiez faire.
— Bien sûr, répondit le roi, bien sûr… si tu as besoin de quoique ce soit, tu le
dis…
Elle se contenta d’un petit signe pour toute réponse.
Les trois hommes quittèrent silencieusement les lieux et Calem donna des
instructions précises aux gardes pour assurer la tranquillité de la Padawan.

Ce fut avec plaisir que Hiivsha retrouva ses vêtements qu’il enfila après avoir
pris une bonne douche. Il retrouva ensuite Calem et Emon’Ho dans une salle à
manger où leur fut servi un repas bienvenu, le contrebandier n’ayant rien avalé
depuis la veille.
— Tous les… Jedi ont-il ce pouvoir de guérir ? demanda le Grand Prêtre.
Hiivsha secoua la tête.
— Non, les guérisseurs Jedi sont plutôt rares… et je ne parle pas de rafistoler
une petite blessure par-ci, par-là… mais bien de guérir quelqu’un de
sérieusement blessé, de réparer un squelette brisé ou d’ôter une maladie. Et
même si ma connaissance de l’Ordre Jedi n’est que parcellaire puisqu’il n’y a que
quelques mois que j’ai fait la connaissance d’Isil, je crois savoir que le don de
guérison n’est pas si fréquent que ça et demande une aptitude exceptionnelle
dans la Force.
Alors qu’ils achevaient de déjeuner, Emon’Ho se fit expliquer autant qu’Hiivsha
pouvait le faire, le concept de la Force. Il se montra hautement intéressé par tout
ce que pouvait lui apprendre leur invité, comme l’avait été le roi durant leur vol.
— Ainsi votre amie est puissante dans la Force ?
— Oui, c’est ce que prétend en tout cas le Grand Maître de l’Ordre… mais Isil
est encore jeune, elle n’a sans doute pas la pleine maîtrise de ses capacités…
— C’est une apprentie vous avez dit ?
— Une Padawan, c’est comme ça qu’on dit. Mais son Maître lui a dit avant de
mourir que sa formation était achevée… et j’ai été étonné lorsque le Conseil Jedi
ne lui a pas décerné le titre de Chevalier avant de l’affecter sur le Defiance.
Il expliqua rapidement ce qu’était le croiseur de l’amiral Narcassan et brossa
un rapide tableau de la situation politique de la Galaxie.

421
L’eau de l’oubli

— Ainsi toutes ces guerres se déroulent presque à nos portes sans que nous
nous en doutions, souligna Calem avec une moue d’inquiétude. Il est heureux
que nous ne soyons pas sur une de vos routes connues… d’hyperespace.
— Et que cette nébuleuse masque ainsi votre système, compléta Hiivsha en
appréciant le vin qu’il était en train de déguster. Il sera bon que votre existence
ne soit pas révélée… je ne sais pas ce qui adviendrait de votre jolie planète si
l’Empire Sith… ou même la République apprenait votre réalité ! Pour ma part,
vous pouvez compter sur mon silence.
— Vous avez toute ma confiance à ce sujet, Hiivsha, affirma Calem en mettant
sa main droite sur son cœur.
Emon’Ho reprit la parole.
— Certains écrits laissent à penser que notre nébuleuse couvrait tout l’espace
qu’occupe votre galaxie, il y a très longtemps et que de ses gaz sont nés soleils et
planètes.
— Eh bien, je suppose qu’il fallait bien une matière initiale pour que ces corps
astraux se forment, répondit flegmatiquement le contrebandier.
Personnellement, je n’ai aucun a priori sur de telles hypothèses… je laisse ça aux
chercheurs qui essayent de deviner… ou de comprendre d’où nous venons.
— Vous êtes un homme sage.
— Non, plutôt matérialiste. Je crois ce que je vois et ça me suffit amplement.
Déjà que pas mal d’idées reçues que j’avais ont été balayées par ma rencontre
avec Isil…
— Vous l’aimez profondément, remarqua Calem.
C’était plus une affirmation qu’une question. Hiivsha fit oui de la tête.
— Et c’est bien là que le bât blesse…
Il leur expliqua les conceptions que l’Ordre Jedi se faisait des sentiments et des
émotions ainsi que leurs conséquences sur la vie de ses membres.
— C’est un véritable dilemme pour vous, un choix difficile à faire, non ?
demanda Calem avec une douceur compréhensive dans la voix.
Le contrebandier haussa les sourcils et soupira.
— C’est peu de le dire. Je ne parviens pas à imaginer une solution qui ne
présente que des avantages pour nous deux.
Le roi lui tapota chaleureusement la main.
— Peut-être existe-t-elle mais ne s’est-elle pas encore présentée à vous ? Il
faut savoir garder confiance dans l’avenir. Si vos intentions à tous les deux sont
pures, vous ne pourrez qu’y trouver du bonheur… j’en suis convaincu.

422
L’Artéfact de la Création

— J’aimerais que les vénérables Maîtres de l’Ordre Jedi puissent penser


comme vous, Calem. Mais merci de votre compréhension. Vous me donneriez
presque envie de rester sur Édéna avec Isil pour nous y établir définitivement.
Le monarque eut un grand sourire et entrouvrit ses bras.
— Il vous suffit de le vouloir !
*
* *
— C’est très impressionnant et très joli, admira le contrebandier en observant
l’eau couler sous ses pieds. Ainsi la rivière passe sous cette grande dalle
circulaire sur laquelle est érigé le complexe ?
Ils se trouvaient dans l’une des galeries qui reliaient les immeubles
hémisphériques deux à deux. Non seulement on pouvait admirer le ciel et les
montagnes à travers sa voûte, mais également l’eau et les poissons sous son sol
transparent. Calem répondit.
— En fait, la rivière passe sous la dalle, de chaque côté du noyau central du
Temple — il appuya sur le mot — puisque c’est ainsi que l’on nomme ce que
vous appelez « le complexe ».
— Le noyau central ? Vous voulez parler de cette espèce de dôme qui trône au
centre de l’ensemble ?
—La dalle qui fait office de socle au temple a un diamètre d’exactement mille
mètres et cet espèce de dôme, comme vous dites, est l’émergence d’une sphère
qui en fait quatre cents.
— Une sphère de quatre cents mètres de diamètre ? Vous voulez dire qu’elle
est enterrée ?
— Pour ainsi dire… il ne s’en faut que de sa partie visible… celle que vous voyez
au centre de la dalle et qui mesure environ soixante-dix mètres de haut sur trois
cents de large. C’est la partie émergée de l’iceberg, si vous préférez. Le reste se
trouve sous la surface, encastré dans une sorte de… construction cylindrique…
comme un immense tube qui descend très profondément vers le centre de la
planète.
— Profondément ? Mais profond… comment ?
— Nous n’avons pas pu l’établir. Certains scientifiques pensent qu’il plonge
dans le noyau même d’Édéna.
— Ah carrément ? Mais à quoi sert ce tube ? Et cette sphère ?
Le roi écarta les bras en signe d’impuissance.
— C’est le secret d’Édéna. Certains écrits fort anciens… ainsi que certaines
gravures primitives, laissent à penser que ce dispositif serait à la source de la

423
L’eau de l’oubli

création de l’univers… ou du moins de la galaxie… votre galaxie. C’est pourquoi


on l’appelle, l’Artéfact de la Création.
— Vous êtes sérieux ? Vous pensez que cette chose… sphère… est une
machine capable de créer des astres ?
— En se servant de la nébuleuse originelle, toujours selon les anciennes
gravures, bien entendu. Pour ma part, je n’ai pas d’idée préconçue dessus. Tout
ce que je sais, c’est que la communauté scientifique est divisée sur sa nature…
pour ceux qui ont eu le loisir de l’étudier évidemment. Personne jusqu’à présent
n’a pu la mettre en œuvre ni comprendre comment le faire. Donc nous ne
savons pas avec certitude à quoi elle sert.
— Et elle a toujours existé ?
— Là encore, c’est un mystère. Sa présence n’était pas ou plus connue
lorsqu’un prêtre, du nom d’Afga Amor, à découvert le passage qui mène à la
vallée. C’était un spécialiste des runes anciennes et des écritures antiques. Au
moment de sa découverte, aucun document n’en faisait mention hormis
quelques gravures du Temple de la vallée des Mille Eaux. Le fait que ces gravures
aient existé avant cette découverte tendrait à prouver que l’existence du Temple
d’Édin a été connue antérieurement à Afga Amor, puis oubliée ou
volontairement occultée comme le pensent certains spécialistes. À moins que les
gravures soient des « révélations » du dieu Édin retranscrites sous forme de
dessins, comme certaines personnes plus versées dans le mysticisme le pensent.
— L’éternelle dualité entre la science et la religion, observa le contrebandier.
— En quelque sorte. Il y a donc deux théories qui s’affrontent. La première,
c’est l’existence de cet artéfact depuis toujours, création divine en quelque
sorte, ayant servi à initier l’univers ou une partie de lui ; la seconde, c’est une
création datant de l’époque de haute technologie que nos ancêtres ont connue il
y a des dizaines de milliers d’années, et dont l’existence se serait perdue
volontairement ou non au fil des millénaires. Dans ce second cas, son… utilité, sa
nature devrais-je dire, et son fonctionnement nous sont inconnus. Une seule
chose est certaine : après sa découverte, ou redécouverte, la religion s’est
emparée des lieux et la vallée est devenue sacrée et réservée au culte d’Édin,
gardée jalousement par les prêtres.
— Une création divine ou technologique, voilà donc le choix ?
— Il y a une variante à la première approche. Certains substituent à la divinité
une forme d’intelligence supérieure extraterrestre qu’ils appellent « les Édins »,
et qui serait venue implanter cette machine après avoir créé Édéna comme
prime système.

424
L’Artéfact de la Création

— Voilà une énigme bien curieuse en tout cas, avoua Hiivsha. Ainsi, cette
sphère est inaccessible à votre savoir ?
— Imperméable, dirons-nous… voulez-vous la visiter ?
— Elle se visite, vraiment ?
— Pas vraiment, non. Il n’est pas possible d’y entrer et nous ne savons rien de
ce qui se trouve à l’intérieur. Mais il est possible de la voir… par dessous.
— Par dessous ?
Hiivsha écarquilla de grands yeux étonnés.
— Le mieux c’est que je vous montre.
Emon’Ho qui était resté muet durant tout l’échange, se permit d’intervenir, le
visage crispé.
— Mais, Votre Majesté…
Le roi se retourna et fixa le Grand Prêtre du regard.
— Oui ?
— Vous ne pouvez pas emmener cet homme au cœur du Temple, Sire… le
secret…
— Quel secret ? Que peut-il arriver ? À moins que le capitaine Inolmo nous
révèle tout à coup comment fonctionne l’artéfact, je ne vois pas ce qui pourrait
arriver !
Le ton du jeune monarque ne souffrait pas la contradiction et le prêtre
s’inclina.
— Vous êtes le Grand Maître de l’Ordre, Sire, c’est vous qui décidez.
— Assez tergiversé, suivez-moi, Hiivsha, allons visiter le Temple d’Édin.
Ils se remirent en marche le long de la galerie. Quelques personnes les
croisèrent en inclinant leur tête avec respect puis ils arrivèrent dans le bâtiment
suivant.
— Vous n’avez jamais envisagé de décorer les murs, ironisa Hiivsha devant la
blancheur immaculée des lieux, mettre quelques plantes vertes, quelques fleurs,
quelques tableaux… ce blanc finit par m’obséder.
— J’admets volontiers qu’il faut s’y faire, répondit le roi, mais il semble que
des générations de prêtres se soient succédé ici sans changer la décoration d’un
iota. Venez, c’est par ici.
Après avoir traversé un couloir, ils étaient arrivés dans un hall et le roi avait
appelé un ascenseur qui s’ouvrit dans le plus remarquable des silences.
— Nous montons ? demanda Hiivsha avec une once de curiosité.
— Non, nous descendons, répondit le roi.

425
L’eau de l’oubli

— Réellement ? Il y a donc quelque chose sous cette dalle ? Je croyais que le


Temple n’était formé que de ces bâtiments hémisphériques qui ont poussé sur la
dalle comme des champignons dans une clairière.
Cela ne fit sourire aucun de ses interlocuteurs. Le contrebandier leva les yeux
au ciel en soupirant.
— La descente a l’air bien longue, observa-t-il, combien d’étages y a-t-il en
dessous ?
— Ce ne sont pas vraiment des étages, répliqua Calem. Nous descendons à
une profondeur d’environ deux-cents mètres.
Hiivsha eut l’air étonné et souleva un sourcil.
— Ah, tout de même ?
L’ascenseur s’arrêta et les portes coulissèrent les laissant devant une nouvelle
et longue galerie.
— Si mon sens de l’orientation ne me joue pas des tours, cette galerie
s’enfonce en direction du centre du Temple, non ?
— Tout à fait, Hiivsha, nous allons vers ce fameux « tube » sur lequel est posée
la sphère.
— J’ai hâte de voir ça.
Ils parcoururent plus de cent-cinquante mètres dans le couloir désert. Le
Grand-Prêtre n’avait pas ouvert la bouche depuis qu’ils avaient quitté la galerie
supérieure et le contrebandier pensa qu’il était contrarié de sa présence dans
ces lieux. Ils parvinrent ainsi devant un accès fermé. Le roi posa sa main sur une
plaque et la porte s’ouvrit en disparaissant par le haut dans la cloison. L’issue
franchie, ils eurent le choix entre trois couloirs. L’un en face d’eux était fermé un
peu plus loin par une seconde porte. À droite et à gauche, deux autres galeries
partaient symétriquement en arc de cercle parallèle à la circonférence de la dalle
de surface. Le roi s’avança tout droit et recommença le même geste devant la
porte suivante qui s’effaça elle aussi vers le haut. Ils pénétrèrent dans une
grande salle toujours blanche et il fallut quelques secondes au contrebandier
pour bien appréhender les lieux qui s’offraient à sa vue. La salle était haute, sans
doute plus de cinq mètres de haut, circulaire comme les galeries qu’ils avaient
laissées derrière eux, et disparaissait à la vue dans un long virage de chaque côté
de lui. Elle devait faire le tour de la fameuse construction cylindrique que le roi
avait mentionnée et sur laquelle reposait l’artéfact. En face de lui, le mur n’était
qu’une large baie vitrée à travers laquelle on pouvait voir une partie de
l’hémisphère inférieur de la sphère, à la lueur d’invisibles projecteurs
régulièrement disposés tout autour et situés en contrebas de leur position.

426
L’Artéfact de la Création

Médusé, le contrebandier s’approcha du mur vitré et y posa ses mains à plat,


la bouche entrouverte. La sphère n’était effectivement qu’une grosse boule à la
couleur indéterminée dans le halo de lumière artificielle qui l’éclairait par en-
dessous. Une boule complètement lisse. On ne voyait pas le moindre raccord de
plaques, pas la moindre soudure ni le moindre boulon sur sa surface.
— C’est une très grosse boule, ne put-il s’empêcher d’observer à haute voix
tout en se rendant compte de la banalité de son propos.
Il aurait voulu dire quelque chose de spirituel, mais rien ne lui vint précisément
à l’esprit. Les deux hommes qui le regardaient opinèrent du chef en silence.
— C’est remarquable, poursuivit Hiivsha, et vous ne savez ni en quoi elle est
faite ni à quoi elle sert ?
Cette fois, ce fut négativement que ses interlocuteurs toujours cois bougèrent
leur tête pour répondre. Un long silence s’ensuivit durant lequel les yeux
d’Hiivsha errèrent sur les courbes énigmatiques de l’objet jusqu’à ce que Calem
reprenne la parole.
— Cette salle fait pratiquement le même diamètre que la sphère dont elle fait
le tour… juste un peu plus en fait… mais quel que soit le point de vue que vous
choisirez, vous verrez toujours la même chose.
Le contrebandier fit un effort pour détacher son regard de l’objet et observa la
salle en emboitant les pas du monarque qui s’éloignait de lui vers la droite. Le
long du mur plein, tous les cent mètres environ, se trouvaient des consoles de
commandes très complexes éclairées de multiples voyants et dotées d’écrans
transparents sur lesquels dansaient nombre de symboles inconnus. Entre chaque
paire de consoles, à égale distance de l’une et de l’autre, se trouvait un appareil
isolé principalement formé d’un grand tube, entouré d’une espèce de pupitre de
commande disposé en arc de cercle autour de lui. Le tube mesurait plus de trois
mètres de hauteur sur un bon mètre de diamètre, était composé principalement
de métal et, sur le devant, d’une paroi translucide légèrement fumée qui
paraissait pouvoir s’ouvrir en deux. Rien n’indiquait à quoi il pouvait bien servir.
Hiivsha tourna sur lui-même en auscultant les lieux du regard.
— C’est une salle de contrôle ?
— Nous le supposons, bien que personne n’en ait jamais trouvé le mode
d’emploi… du moins jusqu’à présent.
— Qu’est-ce qui fourni l’énergie nécessaire à tout cet éclairage et à ces
machines… sans compter le bouclier d’holocammouflage de la vallée ?
— Continuons la visite, répondit le roi en reprenant sa marche à travers la salle
jusqu’à ce qui s’avéra être un nouvel ascenseur.
— Ne me dites pas que nous descendons encore ?

427
L’eau de l’oubli

— Mais oui, capitaine.


— N’allons-nous pas atteindre la mer de lave supposée se trouver en dessous
de cette vallée ?
— J’ai parlé d’un lac mais plus vraisemblablement de coulées prisonnières des
veines lithosphériques qui les canalisent. Et ne vous inquiétez pas, nous n’allons
pas vous faire frire.
— Tant mieux, Calem, tant mieux. Je m’accommode mal des chaleurs
extrêmes.
Ils descendirent de nouveau longuement puis la porte se rouvrit et aussitôt,
des bruits sourds et réguliers parvinrent jusqu’à leurs oreilles.
— Que sont ces bruits ? demanda le contrebandier.
— Venez voir par vous-même.
Ils avancèrent dans un court tunnel qui débouchait soudain sur le flanc d’une
immense construction tubulaire qui courait de haut en bas. La galerie cédait la
place à une passerelle d’apparence métallique, sur laquelle ils s’avancèrent de
quelques mètres au-dessus du vide.
— C’est… c’est géant, s’exclama le visiteur. C’est tout simplement fantastique !
Levant les yeux, il aperçut au-dessus d’eux le dessous de l’artéfact qui
paraissait soutenu par une longue tige de plusieurs mètres de diamètre. Elle
descendait au centre du tube et plongeait dans l’abysse sans fin. La passerelle
sur laquelle ils se trouvaient, la contournait par la droite et la gauche avant de
continuer vers le côté opposé vers un autre tunnel. Tout en se cramponnant à la
rambarde, il baissa la tête pour suivre des yeux ce conduit qui se perdait sous ses
pieds dans le noir le plus profond. En haut comme en bas, d’autres passerelles
traversaient le vide pour relier d’autres galeries. Sur les parois de ce tube
gigantesque étaient disposés d’immenses machines oblongues qui ronronnaient
paisiblement. Il y en avait à perte de vue vers le bas. Sur des rails ancrés dans la
paroi cylindrique, des engins plus petits allaient et venaient entre elles, montant
et descendant sans cesse.
— C’est quoi tout ça ? demanda Hiivsha complètement perdu.
— Des générateurs pour les plus grosses machines… pour les autres, il
semblerait que ce soient des éléments de maintenance automatique.
— Des machines qui s’entretiennent toutes seules ? C’est extraordinaire. Qui
sont leurs créateurs ?
Le roi eut un geste d’impuissance.
— Nous n’en savons rien. Comme je vous l’ai expliqué, soit nos lointains
ancêtres, soit une autre race que nous.
— Vous voulez dire… une race extraterrestre, les fameux Édins ?

428
L’Artéfact de la Création

Calem pinça les lèvres et haussa les épaules, et ce fut Emon’Ho qui, sortant de
son mutisme, essaya de conclure.
— À moins que ce ne soit l’œuvre du seul dieu Édin.
— D’Édin… ou des Édins ? glissa Hiivsha avec un sourire sournois.
Le Grand Prêtre cacha mal son embarras doublé d’un certain agacement.
— Qu’on croie à une divinité unique ou multiple, cela ne change guère les
choses, fit-il.
— Peut-être. Et puis, dieu ou race extraterrestre supérieure, c’est un peu la
même chose pour le peuple non ?
— Pas nécessairement, capitaine. Si vous partez du principe que tout ceci est
né d’une race supérieure, alors il y a bien un dieu qui l’a créée à elle aussi.
— Alors que si c’est dieu lui-même qui a conçu cette chose… machine…
artéfact, comme vous préférez, on ne peut pas aller plus loin. Je vous
comprends, vous optez pour une simplification des choses et vous avez sans
doute raison.
— Mais vous ne croyez pas aux dieux, capitaine ?
Hiivsha tordit sa bouche de perplexité.
— Disons que depuis que je connais Isil, il y a au moins une chose à laquelle je
crois : la Force !
— Eh bien, si vous y croyez, espérons qu’elle sera en mesure de guérir Sali,
soupira le jeune monarque.
Souhaitant parler d’autre chose, le contrebandier tendit son index vers le bas.
— Toutes ces passerelles… elles servent à quoi ?
Au même instant, sur l’une d’entre elles, à environ cinquante mètres en
contrebas, il vit passer un engin qui, sortant d’une galerie, traversa le vide sur
une passerelle pour rejoindre l’autre côté et disparaître aussitôt à sa vue dans un
autre tunnel.
— D’accord… admettons que je n’ai rien dit… ce sont des droïdes ?
— Des machines-robots de maintenance comme celles qui se déplacent le long
de cette paroi. Elles n’arrêtent jamais.
— Et où mènent ces galeries ?
— Dans des centres de maintenance, des usines sous-terraines entièrement
automatisées. Elles forment un réseau très complexe dans les entrailles de la
planète.
Le contrebandier se frotta énergiquement les cheveux.
— Fort bien, je suis impressionné… même si cette visite m’a rendu encore plus
perplexe qu’avant. L’idée d’une telle machinerie me sidère complètement et

429
L’eau de l’oubli

penser que personne ne sait à quoi tout cela sert… c’est absolument
invraisemblable.
— Mais bien réel, Hiivsha, souligna le roi avant de rebrousser chemin.
*
* *
Le contrebandier eut du mal à trouver le sommeil, tournant et retournant dans
sa tête des idées plus farfelues les unes que les autres. Puis, vaincu par la fatigue
accumulée des derniers jours, il finit par s’endormir jusque tard le lendemain
matin.
— Vous avez l’air soucieux, Calem, observa-t-il en entrant dans la salle à
manger.
Le roi déjeunait. Une jeune femme toute de blanc vêtue proposa à Hiivsha
différents plats mais ce dernier opta pour un petit-déjeuner consistant.
— Nous n’avons aucune nouvelle en provenance de la capitale, expliqua le roi.
— Comment cela, aucune nouvelle ?
— Les liaisons du Temple passent par Édinu pour une meilleure sécurité. Et
nous ne parvenons à en établir aucune.
— Une panne ?
Le monarque haussa les épaules.
— Sans doute. Je pense que cela ne durera pas.
— Pourquoi ne pas retourner là-bas ?
— Parce que s’il arrive quelque chose à Sali, je veux être à ses côtés, admit
Calem.
Hiivsha pensa que ce n’était pas vraiment l’attitude qu’il aurait attendu d’un
roi, mais l’amour que portait le jeune homme au sosie d’Isil le touchait
profondément et il le comprenait parfaitement.
— Je fais absolument confiance à Jarval pour gérer la situation là-bas,
commenta le roi. Si quelque chose de grave devait se passer, il saura quoi faire.
— Sauf que si j’ai bien compris votre affaire, c’est quand même votre frère qui
commande.
— Oui, mais Taimi s’appuiera sur Jarval si besoin est.
Le contrebandier soupira.
— Si vous le dites.
— Que diriez-vous d’allez à la découverte de la vallée d’Édin lorsque vous
aurez fini votre repas ? proposa Calem en se levant. Je vous assure que c’est un
vrai petit paradis ! Il y a des coins absolument délicieux.
— Ce sera avec plaisir.

430
L’Artéfact de la Création

— Bien entendu, je suis conscient que vous auriez très certainement préféré la
visiter en compagnie de votre amie.
— Vous lisez dans mes pensées, Calem, mais votre compagnie me sera elle
aussi agréable.
— Et puis comme ça, la prochaine fois, vous ferez faire la visite à Isil… en tête à
tête.
Hiivsha sourit largement.
— Ah, si vous me prenez par les sentiments…
*
* *
Le soir venu, ils montèrent dans la chambre où Sali avait été déposée. La
Padawan était toujours à ses côtés, immobile, dans la même position qu’elle
avait prise la veille, figée comme une statue de marbre, le visage pâle et les yeux
fermés. Ses mains étaient toujours posées sur l’abdomen de la princesse
d’Austra et, lorsqu’on les regardait fixement, on les sentait parfois dégager une
sorte de très faible halo lumineux, presque imperceptible à l’œil.
— Comment peut-elle rester ainsi immobile autant de temps, sans boire et
sans manger ? On dirait qu’elle est dans une sorte de transe profonde… ne
risque-t-elle rien ? s’inquiéta Calem à voix basse en observant cette scène
surréaliste.
— J’ai ouïe dire que certains guérisseurs Jedi pouvaient rester ainsi plusieurs
jours à soigner un malade. Ils sont totalement immergés dans la Force et plus
rien n’existe que eux et leur patient dans celle-ci. Ils sont en contact étroit…
comme une sorte de symbiose dans laquelle le Jedi intervient pour réparer en
quelque sorte le corps de l’autre, tenta d’expliquer Hiivsha qui ne trouvait pas les
mots pour le faire.
— C’est absolument fabuleux, conclut Calem en se retirant. Je n’avais jamais
rien vu de tel. Il se passe des choses fantastiques dans votre galaxie. Je suppose
que vous allez y retourner dès que nous rentrerons à Édinu ?
— Je vous avouerai que passer des vacances ici avec Isil me plairait
infiniment… mais quelque chose me dit que maintenant qu’elle est redevenue
elle-même, elle va vouloir rentrer.
— N’aurait-il pas mieux valu pour vous qu’elle resta « Sali » ? avança le roi
avec un petit clin d’œil.
Le contrebandier soupira.
— Il m’aurait fallu la reconquérir… y serais-je parvenu ?
— Vous l’avez fait une fois.

431
L’eau de l’oubli

— Sans doute. Je ne sais pas à quel point votre eau peut changer l’âme d’une
personne. Peut-être y serais-je parvenu, et nous aurions pu nous établir dans un
petit coin paisible et vivre ici le restant de nos jours, loin des guerres, des Jedi et
des Sith…
Ils étaient revenus dans les appartements de Calem et ce dernier remplit deux
verres de vin pour lui et son hôte.
— Si j’ai bien compris votre dilemme, maintenant qu’elle est redevenue la Jedi
qu’elle était, elle ne peut plus vous aimer ?
— Plus m’aimer ? J’ai la faiblesse de croire qu’elle m’aime malgré tout. Disons
qu’elle ne peut pas en faire état et qu’elle doit se forcer à faire comme si elle ne
m’aimait pas.
— C’est plutôt inconfortable comme situation, nota le roi en sortant sur la
terrasse du séjour pour regarder le soleil disparaître derrière les monts.
— C’est le Code Jedi ! persiffla Hiivsha avec une grimace de dépit. Parfois je me
demande s’il n’aurait pas mieux valu pour nous deux qu’elle n’ait jamais eu
besoin de mon vaisseau !
Il vida son verre d’un trait et enchaîna.
— Vous avez eu des nouvelles de la capitale ?
— Pas la moindre. Si le problème perdure, j’enverrai du monde à Édinu pour
évaluer la situation et voir ce qu’il s’y passe.

432
30 - Retour vers la capitale

Sali sortit de son coma le surlendemain. Après trois jours et trois nuits passés à
ses côtés, Isil avait réussi à éliminer toute trace du poison de son métabolisme
puis, vaincue par la fatigue, ses forces complètement épuisées, cette dernière
était tombée dans un sommeil profond. Calem et Hiivsha les découvrirent toutes
les deux allongées sur le lit. Isil dormait dans les bras de la princesse qui leur
adressa un sourire muet à leur arrivée. Ils demeurèrent un instant sur le seuil de
la chambre, émus devant le spectacle étonnant des deux sosies serrés l’un
contre l’autre.
Tandis que Calem s’asseyait sur le bord du lit où se tenait Sali, Hiivsha fit de
même à l’opposé pour caresser les boucles blondes de la Padawan.
— Comment te sens-tu ? demanda le roi à voix basse.
Sali cligna des yeux et son sourire s’accentua.
— Fatiguée… mais vivante. J’ai eu l’impression de baigner pendant des jours
dans quelque fluide relaxant, presque magique. Où sommes-nous ?
— Au Temple d’Édin. Tu as été touchée par une fléchette empoisonnée en
cherchant à me protéger.
Calem résuma rapidement la situation à la princesse qui pencha son regard
vers le visage de son amie.
— Tu dis qu’elle est restée trois jours à me soigner avec sa… Force ? C’est… je
ne trouve pas de mots pour le dire…
Prise d’une évidente émotion, elle posa un baiser sur le haut du front de sa
guérisseuse qui ne broncha pas. Puis, avec précaution, elle se dégagea d’Isil et la
reposa délicatement sur le lit à son côté.
— Je crois que le mieux c’est de la laisser dormir pour qu’elle retrouve ses
forces.
Calem acquiesça et Hiivsha proposa de rester aux côtés de la Padawan en
attendant son réveil.
— Bien entendu, fit le roi, faites comme vous le souhaitez. Je dois aller voir si
les hommes que nous avons envoyés hier à Édinu ont donné de leurs nouvelles.
— Dans ce cas, je vais rester avec Hiivsha et Isil, fit Sali. J’aimerais être là
quand elle va se réveiller pour la remercier de m’avoir sauvé la vie.
Le roi quitta la chambre. Le visage de la princesse avait repris des couleurs
mais les cernes qui soulignaient ses yeux et ses joues creusées trahissaient
l’épreuve qu’elle venait de traverser. Refermant ses paupières, elle parut un
instant se rendormir. Le contrebandier ne se lassait pas de les regarder toutes
433
L’eau de l’oubli

deux. Jamais il n’aurait pu imaginer se retrouver un jour dans la même chambre


que deux Isil, du moins physiquement parlant. C’était l’une des choses les plus
inattendues de toute sa vie. Durant un long moment, il joua à déceler et à
comptabiliser la moindre des différences qu’il y avait entre l’une et l’autre, que
ce soit l’arête du nez, le lobe des oreilles ou la commissure des lèvres. Et ses
pensées se mirent à vagabonder. Que se serait-il passé si le roi avait fini par
épouser la Padawan avant qu’il n’arrive ? Il s’amusa à extrapoler leur histoire
jusqu’à ce que Sali ne demande.
— Vous connaissez Isil depuis longtemps ?
Hiivsha sourit.
— Quelques mois… mais j’ai l’impression que ça fait déjà des années.
— Vous voulez me raconter comment vous l’avez rencontrée ?
— Bien sûr, si ça vous fait plaisir. Elle m’a braqué pour me voler mon
vaisseau…
Son sourire s’élargit à cette évocation et il se mit à raconter avec force détails
ce qui s’était passé ce jour-là sur Balmorra. Au fil des minutes, l’humour et la
tendresse avec laquelle il narrait leurs aventures détendirent le visage de Sali en
une douce expression d’amusement. Il parla longtemps, captivant son auditrice
avec de nombreuses précisions pittoresques dont il émailla son récit, parvenant
même à la faire rire.
Lorsqu’il eut achevé son histoire, plusieurs heures s’étaient écoulées. Malgré le
bruit de leurs paroles, Isil n’avait pas émergé de son sommeil léthargique. Sali se
permit une remarque.
— À voir comment vous en parlez, vous devez nourrir pour elle un amour
infini.
Le contrebandier haussa ses sourcils et laissa glisser un sourire sur le coin de
ses lèvres.
— Et encore, infini… c’est peu je trouve.
Un petit rire embarrassé lui échappa.
— Vous devez me trouver ridicule.
— Pas du tout, s’insurgea la princesse, au contraire, je trouve cela absolument
merveilleux. Elle en a de la chance !
— Mais vous avez également un homme qui vous aime. Songez qu’il a
abandonné le royaume entre les mains de son frère pour rester auprès de vous
et vous guérir.
Il avait à peine achevé ces mots que Sali avait porté les deux mains à sa bouche
pour étouffer une exclamation.
— Mon dieu, c’est vrai ? Il a laissé le pouvoir à Taimi ?

434
Retour vers la capitale

— Oui, temporairement, pour défendre la cité, si j’ai bien tout suivi.


Sali s’était assise sur le lit, l’air désemparé.
— Il ne devrait pas faire confiance à son frère, déclara-t-elle en pivotant pour
se lever. Je ne lui aurais jamais fait confiance moi, si j’avais été le roi.
Elle se mit debout lentement et enfila une robe de chambre en soie blanche.
— Vous pensez qu’elle peut dormir encore longtemps ? demanda-t-elle en
désignant Isil d’un geste de la tête.
— Je ne sais pas, sans doute quelques heures encore, peut-être jusqu’à
demain… l’effort qu’elle a consenti pour lutter contre le poison qui avait envahi
votre organisme a dû être littéralement surhumain. J’ai bien peur qu’elle n’ait
épuisé toutes ses forces, au sens propre du terme. Si vous voulez, nous pouvons
aller manger quelque chose… vous aussi avez bien besoin de vous requinquer.
Sali accepta d’un signe.
— Vous avez raison.

Ils regagnèrent la salle à manger où la jeune prêtresse au service du roi leur


prépara un repas.
— Vous êtes un homme charmant, se laissa aller à dire la princesse les yeux
pétillants. Je comprends parfaitement qu’Isil ait pu tomber amoureuse de vous
aussi rapidement malgré les mises en garde de son Ordre.
Hiivsha balbutia une sorte de remerciement embarrassé en refrénant de son
mieux une rougeur qui ne demandait qu’à monter à ses joues et chercha
désespérément un moyen de détourner la conversation.
— Ainsi donc, vous êtes décidée à épouser le roi ?
— Maintenant… oui. J’y ai bien réfléchi tout au long de ces dernières semaines
durant lesquelles Isil a été sa promise, et j’ai nettement eu le sentiment d’avoir
commis une énorme erreur en accomplissant ce que j’ai fait. Je crois que si les
événements étaient restés en l’état et que Calem l’avait épousée à ma place, je
m’en serais voulu toute ma vie.
— C’est le défaut de la jeunesse que de comprendre ce qu’on souhaite après
coup.
— Vous n’êtes pas si vieux pour parler comme ça, railla Sali.
— Non… mais j’aime bien parfois mettre en avant les dix années d’expérience
supplémentaires que je compte sur vous.
Calem entra sur ces entrefaites.
— Sali, je suis si heureux de te voir debout ! s’exclama-t-il en s’approchant
d’elle pour l’embrasser. J’ai passé des heures terrifiantes à l’idée de t’avoir
perdue. Je t’aime tant !

435
L’eau de l’oubli

Sali sourit et se leva de sa chaise pour se blottir dans les bras du jeune
monarque. Ils échangèrent un long baiser passionné. Le contrebandier se racla
maladroitement la gorge avant de se concentrer sur la nourriture de son
assiette.
Lorsqu’ils eurent achevé leurs effusions, Calem tourna la tête vers lui.
— Pardonnez-nous, Hiivsha, de cette démonstration d’affection publique
mais…
Son interlocuteur leva une main pour l’arrêter.
— Ne vous excusez pas, c’est tout à fait naturel… c’est juste que ça me fait tout
drôle de voir quelqu’un identique à Isil, pour ainsi dire, entre les bras de
quelqu’un d’autre… pour un peu, je serais presque jaloux.
Ils se mirent à rire tous les trois et Calem s’assit à table, son visage redevenant
plus grave.
— Pas de nouvelles des hommes que nous avons envoyés à Édinu… je n’aime
pas ça.
— Et pas de communications non plus, j’imagine ?
— Non plus.
— Vous ne pensez tout de même pas que quelque chose de grave ait pu se
produire ?
— Je n’en sais rien. Il est impossible, si attaque il y a eu, que la ville n’ait pu
résister à l’abri de ses remparts face à des sauvages armés seulement de lances
d’énergie. Non… et puis je suis persuadé que Dark Zarek ne cherche pas
l’affrontement direct avec moi. Il le perdrait. Il me suffirait de rameuter toutes
les forces armées du royaume et même de faire appel aux autres pays pour
l’écraser en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.
Il avait lentement fermé son poing devant lui comme s’il avait voulu broyer le
cou d’un petit animal.
— Il doit y avoir une explication à ce silence, reprit-il. Comment va Isil ?
— Elle est plongée dans une sorte de léthargie et je ne sais vraiment pas quand
elle va en sortir. Sans doute quelques heures ?
— Nous attendrons son réveil. Si je vous ai compris, ses talents de Jedi
pourront nous être précieux si quelque chose a mal tourné à Édinu.
— C’est certain. Un Jedi est un guerrier puissant… plus puissant que tout ce
que vous pouvez imaginer.
— Alors, c’est dit… nous attendrons.
*
* *

436
Retour vers la capitale

La Padawan dormit plus d’une trentaine d’heures d’un sommeil de plomb, ne


respirant que très lentement. Plusieurs fois, le médecin alla l’examiner pour
rassurer ses amis et à chaque fois il avait déclaré.
— Tout va bien. Le pouls est régulier quoique très lent, comme si son
métabolisme voulait s’économiser pour retrouver son énergie. J’ai déjà vu des
personnes capables de ralentir ainsi leurs fonctions vitales, ne vous inquiétez
pas. Lorsque son corps aura récupéré du miracle qu’elle a accompli, elle se
réveillera.
La prédiction du prêtre-médecin s’avéra exacte. Isil reprit conscience vers la fin
de l’après-midi du cinquième jour qui avait suivi leur arrivée au Temple. Hiivsha
se trouvait à côté d’elle, assis sur un fauteuil en lisant un ouvrage
encyclopédique sur la planète et ses civilisations, lorsque la Padawan remua sur
son lit. Aussitôt, il posa l’ouvrage sur une table basse et vint s’asseoir au bord du
matelas, s’allongeant sur un coude à côté d’elle pour la contempler se réveiller
avec une émotion non feinte. Du bout des doigts il souligna les courbes
gracieuses de son visage, s’attirant un sourire de la part de la jeune fille qui
cligna des yeux, gênée par la lumière reflétée par les murs immaculés.
— Mmm, laissa-t-elle échapper.
Il pencha son visage jusqu’au sien et déposa un baiser sur sa bouche sèche.
— Bonjour trésor, murmura-t-il à son oreille.
Elle parvint à ouvrir un œil de façon cocasse et passa plusieurs fois la langue
sur ses lèvres.
— Oh là là, exprima-t-elle en portant une main sur son front, qu’est-ce qui
s’est passé ?
— Je crois bien que tu as présumé de tes forces… dans la Force, répondit
Hiivsha doucement. Tu t’es… comment dire… éteinte, durant plus de trente
heures.
— Trente… heures ? Oh là là, répéta Isil en ouvrant l’autre œil. Comment va
Sali ?
— Tu l’as sauvée, mon amour, elle va parfaitement bien et a repris ses forces.
— Tant mieux, conclut la Padawan avec une évidente lassitude. Je ne suis pas
prête de recommencer ce que j’ai fait. Maître Falaha, la guérisseuse, m’avait
prévenue qu’utiliser la Force pour soigner demandait un très fort investissement
personnel… mais je ne m’attendais pas à un tel retour de bâton. Je n’ai rien eu
de tel lorsque j’ai soigné Gigianna à la prison centrale4.
— L’essentiel c’est que tu sois de retour, non ?

4
Dans le tome 1 : « Le cercle Sombre »
437
L’eau de l’oubli

Isil sourit franchement.


— Oui… et que tu sois à mes côtés.
— C’est gentil ça, répondit-il ému.
— Je me suis vraiment sentie perdue dans ce désert, sur cette planète si loin
de la galaxie… comment as-tu fait pour me retrouver ?
Il lui fit un rapide résumé des deux derniers mois passés à la chercher.
— Je suis désolée, conclut-elle de vous avoir donné à tous autant de tracas.
— C’est surtout à bord du Defiance que l’inquiétude a été le plus palpable,
précisa Hiivsha avec une once de perfidie involontaire dans la voix lorsqu’il
ajouta : l’avantage avec les Jedi, c’est qu’ils maîtrisent tellement leurs émotions
que la disparition de l’un d’entre eux ne semble pas les émouvoir outre mesure.
À sa remarque pleine de sous-entendus, Isil ne put contenir une grimace.
— C’est pas très gentil de ta part ce que tu viens d’insinuer… ce n’est pas parce
que nous ne montrons pas nos sentiments que nous ne ressentons rien.
Le contrebandier lui caressa la joue.
— Oui, pardon chérie, tu as raison… je ravale mes propos promptement. Allez,
refais-moi ton si joli sourire pour me pardonner.
Elle s’exécuta volontiers. Ses yeux brillaient d’un éclat intense qu’il ne lui avait
pas vu depuis fort longtemps.
— Est-ce que Choupy est en état de marche ? demanda-t-elle à brûle-
pourpoint.
— P2-A2 travaille à le remettre en ordre pour un passage en hyperespace,
mais à première vue, je dirais oui. Pourquoi, tu as déjà hâte de partir ?
Elle ne répondit pas. Il insista.
— Tu sais, peut-être que nous resterons bloqués sur cette planète et alors, on
pourrait par exemple se marier, s’installer dans une petite ferme… j’ai repéré un
coin idéal dans la montagne… au bord d’une rivière, près d’une forêt regorgeant
de gibier et…
D’un doigt sur les lèvres elle l’interrompit un sourire sur la bouche. Mais ce
sourire, Hiivsha le trouva presque triste.
— Chut, tu vas te faire mal… chéri, murmura-t-elle.
Un air de béatitude s’empara de la figure du contrebandier qui lui prit les
mains dans les siennes.
— J’adore quand tu te laisses aller à ce point, mon amour !
Il était en train de l’embrasser passionnément lorsque Calem et Sali entrèrent
dans la chambre. D’un air amusé, le roi se racla la gorge comme Hiivsha l’avait
fait la veille. Ce dernier se redressa et se mit à rire.
— Mille pardons… nous ne vous avions pas entendu arriver.

438
Retour vers la capitale

Sali répondit.
— Ne vous excusez pas non plus, capitaine, c’est nous qui arrivons de façon un
peu inopportune… si vous voulez nous pouvons repasser, ajouta-t-elle avec une
once de perfidie amusée.
— Non, non… protesta Isil au grand dam de son compagnon, je crois que pour
le moment, nous nous sommes dit ce que nous devions nous dire.
Comme elle se redressait sur le lit, Hiivsha se leva puis lui tendit la main pour
l’aider à se mettre debout. Isil jeta un coup d’œil sur ses sous-vêtements.
— Pardonnez ma tenue… lorsque je me assise sur ce matelas, mes vêtements
étaient trempés…
Sali se mit à rire et alla quérir une robe de chambre qu’elle lui tendit afin
qu’elle se vêtît plus décemment.
— Pour ma part, plaisanta le roi, et sans vouloir offenser notre nouvel ami, je
t’ai vue en maillot de bain… pas plus ! ajouta-t-il aussitôt en levant la main en
direction du contrebandier.
Ce dernier inclina poliment la tête en tordant sa bouche.
— Pour ma part, je passerai donc discrètement sur les tenues dans lesquelles
j’ai pu voir Isil.
À son tour, celle-ci inclina son front.
— Et je te remercie de cette discrétion... chéri !
Elle appuya sur ce dernier mot ce qui fit sourire ses compagnons.
— Comment te sens-tu ? demanda Calem avec une évidente once de
tendresse dans la voix. Tu as encore une petite mine.
— Ça va aller… je pense qu’une fois que je me serai nourrie, j’aurai retrouvé
mes forces… j’avalerais bien un grand verre de lait.
— Alors suis-moi, je vais donner des ordres pour que tu aies tout cela !
D’ailleurs je propose que nous dinions tôt afin de pouvoir partir vers Édinu le
plus rapidement possible, si tu se sens d’attaque.

Alors qu’ils finissaient de manger, Calem fut soudainement rattrapé par une
idée et se frappa le front d’une main.
— Oh par Édin, j’allais oublier l’essentiel !
Ses compagnons ouvrant de grands yeux le virent disparaître d’un pas
précipité avant de revenir quelques minutes plus tard, portant dans ses mains un
petit sac.
— C’est Namina qui m’a donné ça pour Isil avant de quitter Édinu, s’exclama-t-
il.
— Pour moi ? interrogea la Padawan en se levant de sa chaise.

439
L’eau de l’oubli

— Oui.
Sali poussa à son tour une exclamation.
— Ah oui ! J’avais oublié ! Ce sont les affaires que tu portais sur toi lorsqu’on
t’a découverte au bord de la rivière, aux portes du désert. Je les avais confiées à
Namina à tout hasard.
Isil ouvrit le sac qu’on lui tendait.
— Je n’osais pas espérer les retrouver, commenta-t-elle en sortant une
tunique blanche, une bure brune, une ceinture et une paire de bottes montantes
qu’elle déposa sur sa chaise.
Elle sortit ensuite entre deux doigts une petite tresse formée par des cheveux
blonds.
— Ça alors, s’exclama-t-elle en lançant un regard interloqué vers Sali, ma
tresse de Padawan.
La princesse baissa les yeux, embarrassée.
— Il fallait que je refasse ta coiffure pour que tu me ressembles parfaitement.
J’ai… je me suis demandée pourquoi tu portais une telle tresse, mais il m’a paru
évident qu’elle devait signifier quelque chose de bien précis et j’ai supposé que
tu devais y tenir… alors, sans trop savoir pourquoi, je l’ai conservée avec le reste.
J’espère que tu me pardonnes de l’avoir coupée ?
La Jedi sourit avec indulgence.
— Oui, oui, bien entendu… C’est la tresse qu’un apprenti porte avant d’être
nommé chevalier, elle symbolise le lien d’attachement avec l’Ordre et son
Maître. C’est… c’est original de l’avoir gardée mais je pense que je peux m’en
séparer sans problème.
Elle la posa sur la table, puis elle extirpa du sac un dernier objet qu’elle tint
entre ses mains comme on tient un objet de culte.
— Mon sabre de Padawan, murmura-t-elle avec émotion.
Appuyant sur le bouton, elle en fit jaillir la lame verte qui grésilla dans l’air de
la pièce accompagnée d’un « oh » de surprise de Sali et du roi.
— C’est une arme étonnante, reconnut ce dernier, comme celle de Dark Zarek,
sauf que la tienne est verte.
— C’est un sabre laser, expliqua Isil, sa couleur est dépendante des cristaux qui
le composent.
— Un sabre ? L’arme noble des chevaliers, s’exclama Calem en décrochant une
des épées qui ornait l’un des murs de la pièce.
Il s’avança vers la Padawan et fouetta l’air en direction de la lame verte.
— Non ! s’écria Isil.

440
Retour vers la capitale

Mais à sa grande surprise, l’arme du roi résista au sabre et elle ressentit le


choc entre les deux lames. Hiivsha ne put contenir lui non plus son étonnement.
— Ça par exemple ! Votre métal est à l’épreuve d’un sabre Jedi ? Étonnant !
— En effet, répondit Isil, en parant aisément quelques coups d’exercice
qu’effectua le jeune monarque tout sourire. Je ne connais que peu d’équivalence
dans la galaxie. En quoi est faite cette épée, Calem ?
Ce dernier haussa les épaules.
— Ça s’appelle du drix, si ça peut te dire quelque chose.
Isil imita le roi et répondit.
— Non, ça ne me dit rien… peut-être une sorte de phrik ou de fer
mandalorien ? ajouta-t-elle en s’approchant pour tâter la lame de l’arme après
avoir éteint son propre sabre. Cette planète ne cesse d’être étonnante.

Ils firent les préparatifs du départ. Isil avait retrouvé l’apparence d’un Jedi que
le contrebandier connaissait si bien.
— Ainsi, c’est comme ça que s’habillent ceux de votre Ordre ? demanda
Calem.
— En principe, mais il n’y a pas vraiment d’uniforme, nuança Isil. Chaque Jedi
est libre de se vêtir comme il l’entend. Disons simplement que la tunique et la
bure sont plus traditionnellement portées au sein de l’Ordre. Mais certains
préfèrent les armures et d’autres des tenues plus… légères.
— Je confirme, j’ai pu croiser une chevalier Jedi twi’lek dans une tenue plutôt…
légère comme tu dis si bien, commenta Hiivsha avec un grand sourire. Au
Temple même de Tython.
Les corinals étaient prêts et chacun enfourcha sa monture. Emon’Ho leur
adressa une prière dans la langue inconnue et ils reprirent le chemin de la plaine
puis de la jungle, escortés par six gardes blancs.
Il faisait nuit lorsqu’ils arrivèrent au col d’où on pouvait admirer l’ensemble de
la vallée d’Édin. Enfin, ils sortirent du bouclier holographique et reprirent le
défilé qui menait vers la prairie encaissée où attendaient leurs dragonnaux.
Comme Isil s’était arrêtée un instant, ses compagnons en firent de même.
— Quelque chose qui ne va pas ? demanda le roi qui avait remarqué le visage
inquiet de la jeune fille.
Celle-ci tendait l’oreille et regardait alentour, le nez au vent comme un animal
cherchant à repérer l’odeur du chasseur.
— Je ne sais pas, avoua-t-elle, j’ai perçu quelque chose dans la Force mais je
serais bien en peine de pouvoir préciser quoi.

441
L’eau de l’oubli

— Redoublons de prudence alors, conclut Calem qui fit signe aux gardes de se
tenir sur le qui-vive.
C’est sabre au clair qu’ils sortirent du défilé. Les hommes restés de garde se
levèrent en les entendant arriver.
— Tout va bien ? demanda celui qui devait être le chef de l’escorte.
— Oui, commandant, rien à signaler, répondit l’un des hommes cependant que
chacun descendait de sa monture.
— Vous n’avez pas vu Qual et Sxu revenir d’Édinu ?
— Non, rien depuis qu’ils sont partis, commandant.
L’officier fit un geste en direction du roi qui répondit.
— Nous en aurons bientôt le cœur net.
— Soyez prudents, Sire, souvenez-vous que si on soupçonne un terrain d’être
miné, il faut l’aborder avec précaution.
— C’est ce que je compte faire, répondit Calem en montant sur son dragonnal.
Nous n’irons pas à Édinu directement, mais nous nous poserons à l’abri du bois
aux Esprits. J’avais dit à Jarval que si quelque chose se passait, il devrait y
envoyer un homme sûr chaque soir entre minuit et une heure aussi longtemps
que je ne serais pas rentré.
— Sage précaution, Votre Majesté, vous avez fait preuve d’une grande
prudence. Par ailleurs, la météo n’est toujours pas bonne sur la capitale selon
nos prévisionnistes. Le temps y est toujours à l’orage.
— C’est noté… et peut-être au propre comme au figuré… merci Haul.
Le roi sourit au commandant qui le salua alors que Sali prenait place derrière
lui. Puis après s’être assuré que Isil et Hiivsha étaient correctement installés sur
Kro’Moo, il adressa un geste aux gardes dont les silhouettes blanches
resplendissaient à la lueur de la lune avant de lancer sa monture à l’assaut du
ciel étoilé.

Au fur et à mesure qu’ils descendaient vers le sud, ils se rapprochèrent d’une


vaste barre nuageuse opaque qui ne présageait rien de bon.
— Le commandant Haul a dit vrai, commenta Calem dans son micro, la
tempête n’a pas l’air de s’être calmée sur la capitale.
— Ça peut avoir du bon selon les circonstances, répondit Isil d’une voix neutre.
Ainsi nous pourrons nous en approcher sans être vus si besoin.
— Je te trouve un peu pessimiste, non ? railla Hiivsha qui au fond savait que la
Padawan pouvait avoir un don de préscience étonnant.
— Je sens dans la Force que quelque chose ne tourne pas rond. Plus nous
approchons d’Édinu et plus je la sens qui s’agite.

442
Retour vers la capitale

— Étonnant, commenta Sali, les Jedi peuvent sentir les choses de loin ? Voir
l’avenir aussi peut-être ?
— C’est possible, selon la sensibilité du sujet, expliqua la Padawan. Quant à
l’avenir, nous avons de grands voyants au sein de l’Ordre. Mais un simple
chevalier peut lui aussi avoir des visions des choses à venir. C’est toutefois
souvent difficile à analyser… et comme me le disait mon Maître, l’avenir est
toujours en mouvement, ce n’est pas parce qu’on voit une chose qui doit arriver
qu’il est impossible de l’éviter et ainsi de changer cet avenir. En tout cas, une
chose est certaine, je sens un danger qui nous guette. Je préconise d’être le plus
discret possible en arrivant.
— On fera comme tu le sens, Isil, tu as toute ma confiance, conclut Calem en
entamant une descente. On va voler bas pour éviter les systèmes de détection.
Les premiers effets de la tempête se firent ressentir sous la forme de
bourrasques qui perturbèrent le vol jusque là rectiligne et souple des
dragonnaux. Ceux-ci descendirent au ras de la forêt qui fit bientôt place à la
plaine nord d’Édinu. Lorsqu’à l’horizon, la ville fut en vue, Calem s’empara des
jumelles que contenait le coffre de voyage pour examiner les lieux.
— C’est étrange, on dirait que la ville est plongée dans le noir
presqu’intégralement. Ce n’est pas son allure habituelle. Je distingue également
au sud de la cité de nombreux feux.
— Des campements ? proposa Isil avec perspicacité.
— C’est possible.
— Se pourrait-il que l’armée de Zarek se soit installée pour bivouaquer ?
demanda Sali.
— Je ne sais pas, répondit le roi, nous sommes trop loin pour nous en rendre
compte. On va obliquer vers la droite pour gagner le bois aux Esprits.
La partie nord-est de la banlieue était la moins peuplée et étalait ses vignes et
ses forêts qui constituaient une destination de choix pour les promenades des
habitants de la capitale, en rivalité avec la côte sablonneuse qui se trouvait non
loin à l’est le long du golfe d’Édinu. Ils se rapprochèrent d’une masse sombre et
étendue, derrière laquelle on devinait l’ombre des hauts remparts de la ville. En
silence, les animaux se dirigèrent vers une petite prairie qui se dégageait au
centre du vaste bois. Le vent était plutôt violent, irrégulier, ce qui ne semblait
pas troubler les sauriens volants outre mesure.
— Pourquoi cet endroit se nomme-t-il le bois aux Esprits ? demanda Hiivsha
avec curiosité.
— À cause des feux follets qu’on peut observer près de certains étangs,
répondit la voix chaude de Sali. C’est très surréaliste.

443
L’eau de l’oubli

— Des feux follets, vraiment ? Vous voulez dire, des esprits ?


Il entendit un petit rire étouffé dans ses écouteurs.
— Non, capitaine, railla la princesse, il s’agit d’émanation de gaz de
décomposition végétale ou animale, sans doute mélangés à un dérivé de
phosphore et qui s’enflamme spontanément à l’air libre. Mais si vous voulez
croire que ce sont réellement des esprits ou des lutins, libre à vous.
Les deux dragonnaux se posèrent discrètement sur l’herbe rase et se dirigèrent
immédiatement à l’abri des grands arbres qui leur offraient la protection d’une
épaisse obscurité. La lueur des éclairs provoquait de brefs flashs qui donnaient
aux lieux un aspect lugubre. Des grondements sourds se succédaient
rapidement.
— Ne les attachons pas, dit le roi, on ne sait jamais, ils pourraient avoir besoin
de se protéger d’un éventuel danger… faute de pouvoir les faire garder.
— Ne vont-ils pas s’échapper ? s’inquiéta Hiivsha.
— Le dragonnal est un animal très intelligent qui s’attache à son maître
comme vous pouvez le constater en regardant Kro’Moo et Isil.
En effet ce dernier était en train de lécher copieusement les mains et le visage
de la Padawan en ronronnant de plaisir.
— Beurk, ne put s’empêcher d’exprimer le contrebandier avec un sourire
amusé.
— S’il y a danger, il s’envolera ou se défendra. Mais s’il s’envole, il n’ira pas
très loin et restera dans les parages, prêt à revenir si son maître l’appelle. Il en
sera de même pour Galinthorn… le mien.
— Braves bêtes, ironisa Hiivsha en jetant un regard méfiant à celui du roi.
— C’est comme pour tous les animaux, capitaine, dit Sali, il faut apprendre à
les connaître et à leur faire confiance.
— Je vous crois sur parole. N’empêche que s’il lui prenait l’envie de mordre,
c’est avec tout le bras qu’il repartirait pour déguster son festin.
— Je vous assure que cela n’arrivera pas ! conclut la princesse avec force
conviction.
Ils laissèrent Kro’Moo et Galinthorn qui les regardèrent s’éloigner en laissant
échapper deux ou trois glapissements, et s’enfoncèrent dans l’épaisseur de la
végétation. Dans les sous-bois, le vent ne soufflait pratiquement plus, et hormis
le bruissement irrégulier du faîte des grands arbres et le grondement
intermittent du tonnerre, les alentours restaient silencieux.
— Ce silence est bien pesant, commenta Calem à voix basse.
La Padawan surenchérit.
— Je sens la Force vibrer, comme pour nous avertir d’un danger.

444
Retour vers la capitale

— Restons sur nos gardes alors, répondit le contrebandier en sortant le blaster


de son holter cependant que Calem en faisait de même avec son pistolet à
énergie.
Ils progressèrent en ligne droite en évitant les chemins les plus dégagés, à
travers les arbres et les buissons, vers une destination que seul Calem
connaissait. Après quinze minutes de marche, les arbres s’éclaircirent et ils
parvinrent devant une haute enceinte de pierres de taille, coupée par une
étroite grille en fer forgé. À côté de celle-ci, encastré dans le mur, se trouvait une
plaque sur laquelle le roi posa la main avant d’esquisser un invisible dessin sur sa
surface. La grille s’entrouvrit en silence et ils s’engouffrèrent à la queue leu leu
par l’ouverture qui se referma derrière eux. Les buissons furent remplacés par de
petites haies soigneusement taillées, la prairie par des pelouses entrecoupées de
massifs de fleurs.
— Joli petit parc, souffla Isil qui investissait la Force à intervalles réguliers pour
tenter de déceler un danger potentiel.
— Nous arrivons au Hameau de la princesse Kalikalie, commenta le roi en
désignant de l’index un ensemble de petits bâtiments à arcades, d’un étage
maximum, qui composaient un carré presque fermé. Il a été construit il y a
plusieurs siècles par le roi Han II pour son unique fille qu’il couvait tendrement. Il
fait partie du domaine royal mais n’est pas habité… sauf quand le roi et la reine
veulent échapper quelques heures au protocole quelque peu asservissant du
Palais.
Sali qui s’était rapprochée de Calem lui prit la main.
— Il me tarde déjà que tu m’y emmènes.
— Il me tarde aussi de t’y emme…
Il s’interrompit avant de jeter un coup d’œil embarrassé vers Isil, mais celle-ci
leur adressa un petit geste amical.
— C’est bon, les amoureux, ça va… pour ma part, j’ai tourné la page… même si
je garde de bons souvenirs de ce que j’ai été.
Ils arrivaient par l’arrière du hameau et longèrent un corral vide, avant de
s’approcher discrètement des bâtiments proprement dit. Le carré formé par
l’ensemble était coupé par un passage couvert, à colonnades, qui donnait accès
à une cour intérieure entourée d’un péristyle. Au centre de celle-ci dormait une
piscine ceinte d’une terrasse claire, elle-même bordée de fleurs et d’une étroite
bande de pelouse.
— C’est ravissant, laissa échapper Sali.
— Absolument charmant, renchérit la Padawan. Tout pour couler des jours
heureux loin des tracas du quotidien.

445
L’eau de l’oubli

— Il n’y a personne pour garder cet endroit ? s’inquiéta Hiivsha.


— La maison des gardiens se trouve à l’opposé, au niveau de l’entrée
principale du hameau, au bout d’une longue allée d’honneur. Mais le système
d’alarme est très sophistiqué et permet à celui qui porte ça — il montra le
bracelet qu’il avait autour de son poignet gauche — de pouvoir se déplacer à
l’intérieur du hameau en toute discrétion sans que sa présence ne soit signalée…
pas même au gardien. Il en va de même pour toute personne restant près de
moi. Aussi je vous demanderai de ne pas vous éparpiller dans la maison. Au
besoin, il y a d’autres bracelets à l’intérieur que je pourrai vous distribuer.
Ils longèrent l’un des côtés du péristyle pour passer de l’autre côté de la cour
et de nouveau, Calem posa sa main sur une plaque pour activer l’ouverture
d’une porte-fenêtre donnant dans le bâtiment principal. Le roi regarda son
bracelet.
— Il est minuit et quart. Si tout va bien à Édinu, nous ne trouverons âme qui
vive ici et nous pourrons regagner le Palais, et…
— Chut, le coupa Isil, je sens une présence dans l’autre pièce… par là, ajouta-t-
elle en montrant une porte fermée.
Elle extirpa le sabre laser de sa ceinture mais ne l’alluma pas. Calem lui fit
signe qu’il allait passer le premier. Son arme toujours en main, il tourna
lentement la poignée de la porte qu’il entrouvrit tout doucement en retenant sa
respiration. Risquant une tête, il scruta l’obscurité d’un grand salon pour tenter
d’y discerner ce que la Jedi avait senti. Il ne vit cependant rien et fit signe aux
autres d’entrer sans faire de bruit. Soudain, de derrière un fauteuil, une ombre
se leva et se retourna vers eux en braquant le faisceau d’une puissante lampe de
poche. À la lueur de cette dernière, ils aperçurent l’arme que l’individu braquait
sur eux. Sans attendre, Isil fit un bref geste de la main, et le pistolet s’arracha des
mains de l’homme pour s’envoler à travers la pièce tandis que la lampe
rejoignait d’un bond la main gauche de la Padawan qui la dirigea à son tour sur
l’inconnu.
Calem s’écria.
— Rigo !
— Sire, s’exclama à son tour ce dernier, vous voilà ! Vous avez eu la bonne idée
de venir ici avant de vous rendre au Palais !
Ils s‘avancèrent l’un vers l’autre. Le visage du lieutenant portait des traces de
coups et une légère blessure sur la pommette.
— Que vous est-il arrivé, vous êtes blessé ? Mais que faites-vous dans ce
déguisement ?

446
Retour vers la capitale

Le lieutenant portait en effet sur son uniforme un ample vêtement civil fatigué
et sale, descendant jusqu’aux pieds.
— Rien de grave, Sire, les alentours de la cité ne sont plus sûrs, ajouta-t-il avec
un rire nerveux. Quant à ma tenue… je vais vous expliquer. Mais je suis heureux
de vous revoir sains et saufs.
— Sains et saufs ? Que voulez-vous dire ? Si je suis venu ici, comme entendu
avec Jarval, c’est que le Temple est coupé du reste du monde et que les
éclaireurs que nous avons envoyés à Édinu ne sont pas revenus. Expliquez-vous,
Rigo !
— D’accord. Je vous propose de vous asseoir et je vais essayer de vous
résumer la situation.
Chacun s’installa dans les fauteuils du salon. L’officier de la Garde reprit.
— La ville est tombée aux mains des hommes-serpents !

447
31 - Compte-rendu

La nouvelle fit l’effet d’une bombe dans le salon, les uns et les autres se
regardèrent malgré l’obscurité.
— C’est impossible, se récria Calem une onde de panique dans la voix,
comment cela a-t-il pu arriver ?
Le lieutenant secoua la tête et continua d’une voix étranglée d’émotion.
— Je vais vous le faire en version courte, Sire. C’est votre frère… il a déclaré
Édinu « ville ouverte ».
— Quoi ?
Le roi s’était levé sous l’effet de la colère, les poings serrés.
— Qu’est-ce que vous dites ? Taimi ? C’est… c’est inconcevable… pourquoi ?
Le ton désemparé du souverain était plus qu'éloquent. Le militaire toussa pour
éclaircir sa gorge et reprit.
— Le surlendemain de votre départ, l’armée de Zarek est arrivée au sud de la
cité qui avait été placée en état de siège. Et puis, le prince a décidé que le
Royaume devait s’allier avec ce Dark Zarek… ou sinon, quelqu’un l’a convaincu
de prendre cette décision.
— Qui ?
— La duchesse de Tamburu… du moins c’est ce que le capitaine Hor’Gardi a eu
le temps de m’expliquer juste avant qu’il ne soit arrêté.
— Jarval a été arrêté ? Précisez, Rigo, précisez…
— Oui, Sire, répondit l’officier qui s’efforçait tant bien que mal de mettre de
l’ordre dans ses idées, mais laissez-moi le temps d’essayer de vous expliquer
l’inexplicable.
Visiblement le lieutenant souffrait de ne pas pouvoir faire partager à ses
visiteurs l’intégralité des derniers jours passés, si riches en rebondissements,
autrement qu’en un rapide résumé lourd de concision. Il aurait souhaité avoir
devant lui les heures nécessaires pour leur en narrer les contours avec précision,
mais le temps pressait. Il prit une longue inspiration avant de continuer.
— Lorsque l’armée des hommes-serpents a été en vue des remparts, la
population des faubourgs s’est repliée intra-muros selon le plan prévu et la
garnison a été déployée sur les murs. Jusque là tout allait bien. Et puis, je ne sais
pas ce qui s’est passé au niveau « politique », mais dans la nuit, le général Pardo

448
Compte-rendu

est intervenu avec plusieurs compagnies du premier Régiment Royal… les


« Dragons Noirs » comme ils se plaisent à se nommer eux-mêmes…
— Oui, je sais, les officiers supérieurs de ce régiment sont des fidèles de
Pardo… ils le suivraient jusqu’au fond des abysses s’il le leur demandait.
Continuez…
— Les soldats ont arrêté armes à la main tous les Gardes Royaux ainsi que
leurs officiers. Les hommes ont été conduits à la prison centrale et les officiers
enfermés dans les geôles du Palais.
— Et Jarval ?
— Arrêté lui-aussi… j’étais avec lui lorsque une douzaine de soldats ont fait
irruption dans son bureau. Il tentait de m’expliquer comment la situation était
en train de lui échapper. Il a alors sorti son sabre et m’a ordonné de filer. J’ai
sauté par la fenêtre et me suis enfui par les jardins à la faveur de la nuit. J’ai
réussi à sortir de la Cité Royale par le passage de la crypte de la lune que les
soldats ne connaissent pas. Par chance, juste avant que cela n’arrive, le capitaine
m’avait demandé de venir ici chaque nuit de minuit à une heure si les
événements dérapaient pour de bon… afin de vous intercepter. Il m’a remis à
cette fin un bracelet pour m’introduire ici discrètement.
— Qu’est-il arrivé à Jarval ?
— J’y arrive. J’ai un contact qui me renseigne sur l’évolution des choses en
ville. C’est en revenant de chez lui que je me suis quelque peu heurté à une
patrouille de reptiles sur pattes…
Il rit plus franchement quoique toujours nerveusement en montrant les traces
de coups que portait son visage. On sentait qu’il prenait beaucoup sur lui pour
faire un compte-rendu le plus clair possible.
— … et j’ai gagné, continua-t-il, hormis quelques bleus…
— Qui est votre contact ?
— Le chef de cabinet du gouverneur Gaudru, qui vous est resté fidèle et ne
croit pas un instant que vous ayez manqué à votre devoir. Voici ce que j’ai
compris de la situation : ce soir-là, le prince a convoqué le Conseil en urgence et
le général Pardo a fait venir une compagnie des Dragons Noirs pour en assurer la
protection. Le capitaine Hor’Gardi a protesté parce que la Garde Royale avait été
consignée dans ses quartiers, mais rien n’y a fait. Le prince a déclaré avoir décidé
de s’allier avec Dark Zarek. Selon le capitaine c’est la duchesse qui l’a convaincu
de le faire. Elle était présente à ce conseil au même titre que les ministres, le
gouverneur et le maire. Le prince a soutenu que vous vous étiez enfui pour vous
protéger lâchement en lui laissant les pleins pouvoirs et que, selon ses
informations, vous aviez eu un accident qui avait sans doute causé votre mort. Il

449
L’eau de l’oubli

a annoncé que la capitale serait déclarée « ville ouverte », que la garnison devait
remettre toutes les armes dans les armureries des différentes casernes sous la
garde de leurs officiers supérieurs et demeurer dans ses quartiers jusqu’à nouvel
ordre. Il a ajouté que la police devrait collaborer pour faire respecter le couvre-
feu avec les unités de la Citadelle du Désert de Sang qui seraient désignées pour
occuper la cité. Le restant de l’armée des hommes-serpents bivouaquerait dans
les plaines au sud de la capitale en attendant une rencontre entre lui et Dark
Zarek. Le général Pardo a approuvé. Orn Mitra s’y est violemment opposé et en
est pratiquement venu aux mains avec votre frère. C’est alors que la duchesse a
sorti une arme, semblable à celle que nous avons déjà vue entre les mains de ce
Sith, et d’un seul coup a transpercé le ministre. Il est mort sur le coup. Madame
le gouverneur s’est également insurgée mais alors qu’elle essayait de faire
entendre raison au prince, elle a été saisie d’un étouffement que le capitaine
suppose avoir été provoqué par la duchesse qui se tenait à distance, une main
tendue vers elle. Finalement, elle a pratiquement perdu connaissance avant
d’être arrêtée pour haute trahison. Les autres ministres ont eu peur et n’ont rien
dit. Le capitaine Jarval a également tenté de s’opposer à votre frère mais en vain.
Le prince l’a démis de ses fonctions de Commandant de la Garde Royale qui le
plaçaient au même rang que le général Pardo. Il a alors préféré retourner dans
son bureau et m’a fait appeler pour m’expliquer la situation. Il comptait
rassembler la Garde Royale au grand complet, malgré les ordres, pour renverser
le prince. Mais il semble que ce dernier et le général aient prévu leur coup
depuis plus longtemps car les Dragons Noirs étaient prêts à intervenir. Nous
n’avons pas eu le temps de sonner le rappel des troupes que ces derniers étaient
déjà là et arrêtaient tous les Gardes Royaux, y compris ceux qui se trouvaient en
repos chez eux. Enfin, depuis hier, le Palais aurait été placé intégralement sous la
protection des hommes-serpents d’après ce qu’on m’a dit.
Calem secouait la tête dans tous les sens.
— Quel bordel, lâcha-t-il avec une colère rentrée. Mais qu’est-ce qui a pris à
Taimi de faire une chose pareille, et qui est cette duchesse Dolmie pour avoir
réussi à convaincre mon frère de se lancer dans une pareille aventure ? Pourquoi
a-t-elle la même arme que ce Zarek, est-elle une autre Sith ?
— Ou son apprentie, proposa Isil dans le court silence qui avait suivi.
— Que veux-tu dire ?
— Que souvent les Sith vont par deux : le Maître et son Apprenti. Il se pourrait
fort bien que Zarek ne se soit pas crashé tout seul sur cette planète.
— Tu veux dire que Dolmie est vraiment une Sith ? intervint Sali d’une voix
blanche.

450
Compte-rendu

— C’est certain, et je dois ajouter que ça explique beaucoup de choses… non


seulement ce qui s’est passé aux ruines du temple de la vallée des Mille Eaux,
mais également l’influence voire l’ascendant qu’elle a pu prendre sur Taimi. Si
elle se sert du côté obscur de la Force, son pouvoir peut être grand.
— Du côté obscur… de ? balbutia le roi.
— Je t’expliquerai une autre fois, Calem, mais laissons le lieutenant Rigo
achever son rapport.
Ce dernier reprit.
— Je sais que toutes les communications avec le reste du monde ont été
interrompues pour le moment. J’ai également appris que deux envoyés du
Temple avaient été récemment exécutés pour espionnage et il y a de grandes
chances que si vous vous étiez posés au Palais, comme votre frère le pensait,
vous auriez tous été immédiatement exécutés.
— Exécutés ? s’exclama Calem.
Rigo opina du chef pour confirmer.
— Et dans la plus grande discrétion… sans aucun doute… histoire d’accréditer
la thèse de votre mort. Bref, le prince a fait savoir à la population qu’il avait pris
les pleins pouvoirs et toute personne qui tente de s’opposer à lui est
immédiatement arrêtée… ou pire. Ainsi, Proo Rabo’Par a lui aussi été incarcéré
ainsi que Hasgroth. En gros, toutes les personnalités et officiers qui ont montré
de la réticence à ce changement de régime sont actuellement morts ou derrière
les barreaux, au Palais ou à la prison centrale. Il paraît même qu’on a enfermé
des milliers d’opposants à l’intérieur du stade royal sous la garde des Dragons
Noirs.
— Et Gil ? demanda soudain Sali.
— Je ne sais pas, répondit Rigo avec un geste d’impuissance, personnellement,
je ne l’ai pas vu depuis plusieurs jours.
Lorsqu’il se tut, le silence retomba dans le salon. On entendait la respiration
sourde du roi qui devait maintenant assimiler au plus vite le flot d’informations,
toutes plus inattendues les unes que les autres.
— Qu’est-ce que nous pouvons faire ? demanda Rigo après une longue
hésitation. Ne faudrait-il pas aller chercher de l’aide à l’extérieur ?
— Et risquer une guerre civile ? Faire d’Édinu un champ de bataille ? protesta
énergiquement le jeune monarque. Je ne saurais m’y résigner.
Un nouveau silence s’ensuivit, cette fois rompu par Isil.
— Nous allons reprendre la ville par nous-mêmes.
Hiivsha murmura en tendant le bras pour poser sa main sur celle de la
Padawan.

451
L’eau de l’oubli

— J’adore quand tu dis des trucs comme ça, trésor.


— Reprendre la ville ? Je sais bien que tu es un Jedi, un combattant, mais nous
ne sommes que cinq, objecta Calem.
— Quatre, corrigea la jeune fille. Il faut que Sali s’en aille chercher des renforts
pour nous appuyer lorsque nous aurons repris la ville. Ensuite, nous irons porter
le fer au cœur de la forteresse du Désert de Sang.
— Mais comment veux-tu que nous réalisions ce tour de force ?
— Nous avons un atout maître dans notre jeu.
— Oui, je sais, toi. Mais tu ne penses pas pouvoir toute seule …
— Non, Calem, je ne parle pas de moi mais de toi. Tu es le roi. Tout le plan de
Taimi et de Dolmie se base sur le fait que tu n’es plus ici. À défaut, nombre
d’officiers, les soldats eux-mêmes, ont suivi les ordres du prince et du plus gradé
d’entre eux. C’est à toi qu’il appartient de renverser la situation. La troupe doit
obéir au roi ; il faut donc que le roi aille parler à la troupe. Mais d’abord, il nous
faut de l’aide. Peut-on sortir les officiers de la Garde des geôles du Palais ?
— Ça oui, fit Calem, j’ai l’avantage sur l’ennemi car je connais tous les accès
secrets de la Cité Royale. Si nous agissons depuis l’intérieur, je pense qu’on peut
y arriver.
— D’accord, on commence par ça. Ça me contrarie, mais il ne faudra pas
laisser de témoins derrière nous. Il est impératif qu’on ignore le plus longtemps
possible que tu es en vie. Au mieux, ils penseront ainsi que les officiers se sont
évadés tous seuls… ça ne devrait pas justifier que l’armée campant à l’extérieur
des murs entre en ville, car c’est ce qu’il nous faut éviter à tout prix. Un
vêtement civil pour cacher ton uniforme royal ne sera pas du luxe.
— Entendu. Et ensuite ?
— Ensuite, reprit la Padawan d’une voix affermie et pleine d’une autorité
naturelle que ceux qui ne la connaissaient pas n’avait pas soupçonnée jusque-là,
il faut aller à la prison et en faire sortir les Gardes Royaux. Ça représente
combien d’hommes ?
— Environ cent soixante, répondit Rigo.
— Le problème sera de leur trouver des armes.
— Il y a un dépôt d’armes non loin de la prison, entre elle et la caserne du
deuxième Régiment Royal, proposa le lieutenant, on pourrait peut-être s’y
servir ?
— Excellente idée, approuva Calem. Il est de toute façon impossible de
récupérer les armes au Palais avant de forcer la prison.

452
Compte-rendu

— Soit, vous connaissez mieux votre ville que moi, continua Isil. Ensuite il
faudra faire vite avant qu’une alerte générale ne soit lancée. Combien de portes
dans les remparts pour clore la cité ?
— Il y en a… dix, affirma le roi en repassant mentalement chacune d’entre elles
dans sa tête.
— Dans ce cas, il faudra autant de commandos pour aller les prendre et les
fermer. Ça nous fait environ seize hommes pour chacune des portes… en
espérant qu’elles ne seront pas spécialement bien gardées.
Le lieutenant Rigo secoua négativement la tête.
— Ça non, les hommes-serpents considèrent que la ville leur appartient et que
tout danger est écarté… d’autant qu’ils ont leur armée dans la plaine.
— Compris, reprit la Padawan. Pendant ce temps, il faudra te faire ouvrir les
casernes et leurs armureries et rassembler tes troupes, Calem.
— On commencera par le second régiment puis le troisième… en espérant que
les Dragons Noirs ne résisteront pas… je ne tiens pas à une bataille fratricide
dans les rues.
Un court silence lui répondit durant lequel chacun pesait le pour et le contre
des décisions qui étaient en train d’être prises. Isil reprit.
— Il te faudra les retourner eux-aussi… on t’aidera de notre mieux. Ensuite…
eh bien… il faudra reprendre la ville en empêchant l’armée à l’extérieur d’y
rentrer. C’est là où nous aurons besoin de renforts, pour la combattre à
l’extérieur des remparts, le temps de nettoyer l’intérieur de la cité. Donc plus
tard l’ennemi comprendra que c’est une opération d’envergure qui se joue, plus
tard l’armée extérieure se mettra en marche vers Édinu… et mieux nous nous
porterons.
— C’est risqué, marmonna Hiivsha, ton plan suppose que les régiments se
rangent sous la bannière du roi et non sous celle de son félon de frère.
— Ils sont enfermés dans les casernes, on ne leur a pas demandé leur avis et ils
ne doivent pas trop savoir ce qui se passe réellement… pour l’instant, ils suivent
une poignée d’officiers supérieurs dont la plupart doivent être sous la contrainte
ou du moins, en situation de porte-à-faux entre leur devoir d’obéissance à
l’autorité et leur conscience.
— Ton enthousiasme me plaît, lança Calem en se levant. C’est entendu, on va
suivre ton plan… mais il nous faut d’abord un moyen de communiquer entre
nous… vous avez des communicateurs ?
Hiivsha sortit son comlink d’une poche.
— Je sais qu’avec ceci je peux joindre celui d’Isil sur une distance raisonnable
en l’absence de relais… lorsqu’il est allumé, ajouta-t-il avec un sourire, ce qui

453
L’eau de l’oubli

n’était pas le cas ces temps-ci, mais je ne sais pas s’il est compatible avec vos
systèmes de communication.
Isil venait de sortir le sien d’un étui de sa ceinture et l’alluma pour vérifier qu’il
fonctionnait. Celui du contrebandier vibra.
— Ça fonctionne, fit ce dernier avec un clin d’œil en sa direction, comment est
sa batterie ?
— Il tiendra. Je l’avais chargé avant de quitter le Defiance et depuis, je ne l’ai
pas allumé.
Après quelques minutes à tester différentes fréquences, ils durent se rendre à
l'évidence : leur système n’était pas compatible avec celui des Édéniens.
— Ce n’est pas grave, conclut le roi, il y a de quoi s’équiper dans le sous-sol de
ce bâtiment. Suivez-moi tous.
En groupe, ils se dirigèrent vers un ascenseur et descendirent d’un étage.
Calem commenta.
— Il y a une infirmerie, un poste de commandement auxiliaire et une
armurerie où nous allons trouver tout ce qu’il nous faut avant de nous lancer
dans la grande aventure qu’Isil nous a proposée !
*
* *
Cinq silhouettes furtives sortirent de l’ombre agitée du sous-bois et Kro’Moo
émit un petit gloussement en reconnaissant l’odeur de sa maîtresse dans la
silhouette encapuchonnée qui se dirigeait vers lui. Celle-ci s’approcha en tenant
Sali par la main et lorsqu’elle fut tout contre, elle lui caressa le museau de son
autre main.
— Je voudrais que tu me comprennes, commença la jeune fille. Tu connais Sali,
l’ancienne Iella ?
L’animal hocha de la tête en émettant un petit couinement.
— Je vais te demander de l’adopter comme nouvelle maîtresse.
Le dragonnal poussa une plainte qui faillit arracher le cœur des deux jeunes
filles et la Padawan ressentit une forte émotion émanant du saurien volant à
travers la Force, ce qui la poussa à se demander jusqu’à quel point cette dernière
pouvait agir dans certains animaux.
— Je sais que tu m’aimes bien, Kro’Moo, mais je ne vais pas pouvoir rester sur
cette planète et il faudra bien quelqu’un pour prendre soin de toi. Et puis Sali…
elle me ressemble… elle est comme moi, gentille, douce et affectueuse. Je suis
certaine que vous vous entendrez parfaitement tous les deux. N’oublie pas, tu lui
déjà sauvé la vie une fois…

454
Compte-rendu

Elle essaya de traduire ses pensées dans la Force en direction de l’animal qui
tourna ostensiblement la tête vers la princesse avant de promener un museau
inquisiteur un peu partout le long de son corps tout en reniflant bruyamment.
Dans une hésitation bien visible, il regarda Isil puis Sali alternativement plusieurs
fois, en laissant entendre de petits bruits semblables à des gloussements. Enfin,
il s’arrêta pour poser le bout de son museau contre la poitrine de sa nouvelle
maîtresse qui se mit à le lui caresser affectueusement.
— Je crois que te voilà adoptée, conclut la Padawan en flattant le cou de
Kro’Moo avec de petites tapes.
— Je te remercie, Isil, j’en prendrais soin, tu sais. J’ai la conviction que nous
serons de grands amis pour longtemps.
Le dragonnal agita de nouveau sa tête de haut en bas comme pour acquiescer
à ses paroles. Calem qui avait revêtu un ample manteau de pluie surmonté d’une
capuche, arriva dans le dos des deux jeunes filles et posa une main sur l’épaule
de la princesse.
— Quand tu arriveras à Aretia, tu donneras ceci à mon oncle, le duc Nathil…
Il enleva de son index droit une grosse chevalière pour la poser dans la paume
de Sali.
— C’est lui qui me l’a offerte, il comprendra que j’ai besoin de lui. Explique-lui
la situation… je te laisse juge de savoir si tu dois tout lui révéler ou pas pour Isil
et Iella…
— Je te promets de revenir avec une véritable armée… je vais aussi alerter
mon père, mais il faudra plus de temps au royaume d’Austra pour intervenir qu’à
ton oncle Nathil.
Le roi la prit dans ses bras pour l’embrasser.
— D’accord, fais pour le mieux, je te fais entièrement confiance. J’espère que
demain, on aura rétabli les communications longue distance.

Dans les rafales de vent, ils regardèrent longuement Kro’Moo s’élancer à


l’assaut du ciel tourmenté irisé d’éclairs. Avec un temps pareil, il ne pourrait pas
prendre d’altitude au risque de se faire foudroyer en traversant l’épaisse couche
orageuse, et serait contraint de voler bas jusqu’à atteindre les bordures de la
tempête. Isil ressentit l’angoisse qui étreignait le jeune monarque et chercha à le
rassurer.
— Ça va aller, Calem, ils vont y arriver.
— Ce n’est pas pourtant pas un temps recommandé pour faire des balades
aériennes.

455
L’eau de l’oubli

— C’est vrai, admit la Jedi, mais tu ne dois pas t’inquiéter et ton esprit doit se
recentrer sur l’action à venir car pour l’instant, il ne te servirait à rien de
t’angoisser pour elle… à rien d’autre qu’à brouiller ton jugement.
Il tourna la tête vers elle.
— Tu as des discours bien différents depuis que tu es redevenue toi-même,
observa-t-il, on sent effectivement quelqu’un d’autre au fond de toi… quelqu’un
de… grand.
Isil esquissa un sourire avant de se retourner vers ses autres compagnons.
— Comment pouvons-nous atteindre les geôles du Palais le plus discrètement
possible ?
— Il faut utiliser les souterrains, répondit Rigo.
— Comme je l’ai déjà dit, nous avons un sérieux avantage sur l’ennemi,
expliqua le roi, car je connais beaucoup de passages qu’il ignore. Suivez-moi.
Après avoir essayé d’expliquer de son mieux à son dragonnal qu’il convenait
pour lui d’attendre encore à l’abri des sous-bois, il les entraina à travers
l’obscurité des arbres dans une marche d'une demi-heure. Au terme de celle-ci,
ils débouchèrent sur un espace dégagé et franchirent une nouvelle grille
supportée par un mur de pierres fatigué.
— Mais c’est un cimetière ? s’exclama à voix basse Hiivsha en regardant tout
autour de lui des stèles ovales plantées dans le sol ainsi que des pierres
tombales.
— Un ancien cimetière, rectifia Calem en s’y engageant à grands pas,
désaffecté depuis des siècles et classé monument historique. De nos jours, nous
incinérons tous les morts et nous répandons leurs cendres dans les Jardins
d’Édin, un espace prévu pour le recueillement des familles qui veulent un endroit
pour pleurer leurs chers disparus.
Le contrebandier admira un instant à travers la lueur des éclairs, les
monuments funéraires dont certains étaient de véritables œuvres d’art. De
puissants mausolées côtoyaient des caveaux plus modestes au milieu de petites
tombes anonymes, et cet ensemble reflétait sans doute la richesse ou la
pauvreté des familles des morts. À la lumière électrique des flashs de l’orage,
c’était un spectacle à la fois beau et fascinant mais également lugubre et
inquiétant.
— Ne traînons pas, reprit le monarque comme les autres s’étaient arrêtés pour
admirer les alentours. Vu le couvre-feu qui règne en ville, il n’y aura sans doute
personne, mais nous ne devons pas risquer de tomber sur une ronde du gardien
si celui-ci est encore à son poste. Venez par ici !

456
Compte-rendu

Visiblement Calem savait précisément où il allait en se faufilant dans les


étroites allées qui sinuaient entre les monuments. Le cimetière était adossé au
flanc nord de la colline qui supportait la Cité Royale et certains des mausolées
qui formaient la majorité des sépultures à l’endroit où ils se trouvaient, étaient
érigés directement contre une petite falaise d’une vingtaine de mètres de
hauteur. Calem se dirigea vers l’un d’eux, imposant et entouré de statues et de
colonnes de marbre, et en poussa la grille d’accès. Suivait une très courte allée
qui atteignait le corps du bâtiment proprement dit, scellé par une seconde grille.
Là il déplaça une plaque commémorative et selon un geste qui était désormais
familier à ses compagnons, posa sa main sur l’emplacement ainsi découvert. La
grille s'entrouvrit en grinçant et il la poussa pour pénétrer à l'intérieur du
mausolée. Une petite salle décorée de bustes représentant sans doute les hôtes
de ces lieux, s'ouvrit à eux sous la lueur de leurs lampes. Au centre de cet espace
descendait un escalier qu'il emprunta sans plus attendre. Ils parvinrent ainsi
dans une crypte mortuaire où de riches cercueils étaient alignés dans des
emplacements creusés dans les murs. Au bout d'un couloir, ils débouchèrent
dans une salle circulaire au centre de laquelle trônait un autel aux angles dorés
ciselés avec finesse. Quatre statues l'entouraient. Calem se plaça devant l'une
d'elles et la fit pivoter lourdement d'un quart de tour sur son socle. Aussitôt un
déclic se fit entendre et, dans un léger bruit sourd, l'autel glissa sur d’invisibles
rails pour se déplacer de deux mètres, mettant à jour un escalier qui s'enfonçait
dans le sol.
— Venez, souffla le roi, suivez-moi.
Il s’engouffra dans la bouche béante qui donnait accès à une longue galerie
voûtée, plutôt étroite, perdue dans le noir.
— Eh bien, il ne fait pas bon être claustrophobe, marmonna Hiivsha entre ses
dents.
Ils progressèrent ainsi en silence durant un laps de temps qui parut
interminable au contrebandier, puis ils arrivèrent à un croisement de galeries et
le souverain tourna à gauche. À un nouveau croisement, il tourna à droite en
s’attirant cette réflexion d’Hiivsha.
— C’est un labyrinthe que vous avez construit sous la colline ?
Calem sourit.
— Ces galeries datent de plus de sept cents ans et ont été construites par mon
aïeul, le roi Theodus III… il souffrait de paranoïa sur la fin de sa vie et voulait
pouvoir se soustraire à un éventuel attentat contre lui depuis n’importe quel
endroit du Palais.

457
L’eau de l’oubli

— C’est pratique pour se déplacer sans être vu, railla le contrebandier. Qui
connaît ces galeries à part vous ?
— Jarval un peu, certains officiers de confiance tels Rigo connaissent deux ou
trois passages… mais personne en intégralité… le plan exhaustif de ce labyrinthe
est déposé dans les archives du Temple d’Édin et seul le roi est habilité à le
consulter et éventuellement à le divulguer à qui bon lui semble… encore faut-il
que ça l’intéresse de le faire.
— Il semble que cela vous ait intéressé…
— C’est vrai… quand j’ai accédé au trône, je me suis amusé à apprendre le plan
par cœur… c’était un peu puéril de ma part, je l’admets…
— Mais bien utile aujourd’hui, remarqua Isil avec le plus grand sérieux.
Après plusieurs intersections, ils arrivèrent devant un mur.
— Où sommes-nous ? demanda Rigo.
— Si je ne me suis pas trompé, dans la salle des douches de la prison.
— La salle des… s’exclama Hiivsha avec un rire sarcastique, votre aïeul avait-il
peur d’être un jour enfermé dans sa propre prison ?
— Il faut croire, répondit patiemment Calem en appliquant sa main sur un
détecteur.
Le mur pivota en silence libérant un passage d’un demi-mètre par lequel il se
faufila. La pièce était sombre et leurs pas résonnèrent contre les murs carrelés.
Calem leur fit signe de le suivre en direction d’une grille ouverte qui donnait sur
un couloir. À son extrémité, une nouvelle grille fermée celle-ci, leur barrait le
passage.
— Première difficulté, murmura Calem.
— Ces serrures sont-elles protégées par un quelconque système d’alarme ?
questionna Isil en allumant son sabre.
Le roi fit non de la tête et la lame verte s’enfonça en une seconde dans la
serrure qui fondit. La grille s’ouvrit sous la pression des doigts de la Jedi.
— Évidemment, vu comme ça, c’est facile, plaisanta Rigo en passant à son
tour.
— C’est l’avantage d’un Jedi, rétorqua Hiivsha avec un sourire en coin, tout
paraît plus facile avec lui… on devrait toujours en emporter un dans ses affaires.
Il sentit, plus qu’il ne la vit, Isil sourire brièvement en tournant le regard vers
lui. Devant eux un escalier se dressait à présent qui montait vers le corps du
bâtiment carcéral.
— La prison du Palais n’est plus utilisée depuis longtemps, commenta Calem
sur le ton d’un guide de musée. Autrefois, elle servait à enfermer les opposants

458
Compte-rendu

politiques… indélicats, mais à présent, on ne les enferme plus et les prisonniers


de droit commun sont hébergés à la prison centrale de la ville.
Après cette brève introduction, il gravit les marches avec précaution,
s’attendant à tomber à chaque instant sur des hommes-lézards ou, ce qui lui
aurait plus fortement déplu, sur des soldats du premier régiment. Mais il
semblait que le bâtiment était désert. La prison était organisée autour d’un
grand hall rectangulaire sur lequel donnaient de nombreuses cellules vides.
— Personne, grommela le lieutenant en balayant l’obscurité du rez-de-
chaussée de sa lampe.
— Chut, souffla Isil en levant la main, écoutez !
Un murmure descendait des étages.
— Il y a du monde là-haut… au deuxième étage.
— Allons-y ! ordonna Calem en gravissant l’escalier central après avoir éteint
sa torche, imité par tout le groupe.
Effectivement, de légers murmures se faisaient entendre. Des gens parlaient à
voix basse. Arrivés sur le pallier du second, dont la passerelle faisait
classiquement le tour du hall, ils s’orientèrent pour déterminer la direction d’où
provenaient les conversations. Le roi fit un geste de la main et ils progressèrent
d’une vingtaine de mètres avant de s’arrêter devant une grille.
— Qui est là ? fit une voix que chacun reconnut aussitôt.
— Jarval ? demanda le souverain.
Une ombre s’approcha des barreaux.
— Calem ? Par tous les dieux, que fais-tu…
Il se reprit en apercevant les autres silhouettes dont le visage d’Isil.
— Que diantre faites-vous ici ?
— On vient vous sortir de là, répondit la Padawan en allumant son sabre avant
de le plonger dans la serrure qui céda aussitôt.
— Ma parole ! Isil ? Tu as toi aussi un joujou comme Zarek ? Ma foi, je le
préfère en vert… ça te va mieux au teint !
Il laissa échapper un rire destiné à lui donner une certaine contenance, ébranlé
qu’il était par leur apparition si inattendue.
— C’est un sabre laser, répondit sobrement la jeune fille en l’éteignant. L’arme
des Jedi… et des Sith !
Dans la cellule, un autre officier s’était levé pour se rapprocher d’eux. Il y avait
également d’autres prisonniers dans les geôles adjacentes et Isil les libéra dans
les secondes qui suivirent.
— Calem ? Rigo ? Comment êtes-vous parvenus jusqu’ici ? demanda Jarval en
serrant la main que le monarque lui tendait.

459
L’eau de l’oubli

— Par des souterrains bien pratiques, capitaine, répondit le lieutenant avant


que le roi puisse s’expliquer. Nous avions un super guide !
— Ah oui… les souterrains, répéta Jarval qui devait effectivement en connaître
au moins l’existence pour ne pas paraître plus étonné que cela.
Quelques poignées de mains ainsi que quelques saluts fusèrent de la part des
officiers de la Garde qui sortirent à leur tour.
— Ne restons pas là, fit Isil, et n’oubliez pas : en aucun cas il faut que l’ennemi
sache que le roi est en vie et au cœur de notre action !
— Il nous faut un endroit pour coordonner notre plan, glissa Calem qui
réfléchissait à la suite à donner.
— Les souterrains vont-ils vers la ville ? demanda Rigo.
— Oui, répondit Calem, certains.
— Y’en a-t-il un susceptible de nous rapprocher du jardin public de
l’observatoire ?
— Hum… oui, en effet… l’un d’eux mène à la crypte du temple des moissons
qui n’est distant du jardin que d’une centaine de mètres.
— Formidable ! ne put s’empêcher de s’écrier le lieutenant s’attirant au
passage une nuée de « chut » de la part des membres du petit groupe. On
pourrait donc, continua-t-il confus et à voix plus basse, établir notre quartier
général chez moi, rue du Jazak-qui-dort… c’est tout à côté, entre le jardin et le
temple.
— Votre femme va sûrement apprécier, marmonna Jarval goguenard.
— Bah… elle comprendra la situation… je doute qu’elle apprécie ce qui se
passe en ville en ce moment !
— Oui, madame Rigo a un caractère bien trempé, approuva l’un des officiers
libérés.
De petits rires étouffés fusèrent, pendant que Calem prenait la tête du groupe
pour redescendre d’où ils étaient arrivés. Revenus dans la salle des douches, ils
disparurent tous un à un derrière le mur entrouvert qui se referma sur eux
comme pour les avaler. Le petit groupe comptait à présent onze personnes avec
Jarval et les six autres officiers qu’ils venaient de libérer.

— Les hommes-serpents ne vont rien comprendre, ricana Jarval alors qu’ils


arpentaient de nouveau les tunnels étroits.
— Espérons qu’ils ne s’apercevront de votre évasion que dans la matinée,
soupira Hiivsha.
— En principe, on ne voyait personne avant sept ou huit heures… les hommes-
serpents ne sont pas là pour jouer le rôle de gardiens de prison et leurs visites se

460
Compte-rendu

cantonnaient à ouvrir les cellules pour que nous puissions marcher un peu et
accéder aux douches, ainsi qu’à nous apporter à manger.
— Cela nous laisse toute la nuit pour opérer, conclut Isil… enfin, cinq ou six
heures. Il va falloir faire vite et agir énergiquement !
Ils marchaient vite et leurs pas résonnaient le long des galeries qui n’en
finissaient plus de se dérouler devant eux. Au bout d’une vingtaine de minutes,
ils gravirent un escalier étroit puis poussèrent une statue récalcitrante pour
pénétrer dans la crypte du temple des moissons. Sans surprise, il n’y avait
personne. L’intérieur du temple était également désert et ils se retrouvèrent
rapidement devant une sortie latérale qui donnait sur une petite ruelle. Une
rafale de vent leur cingla le visage.
— La météo est de notre côté, observa Jarval, au milieu d’une telle tempête,
les patrouilles n’entendront rien… si elles ne préfèrent pas rester à l’abri. C’est
une nuit idéale pour casser de l’homme-serpent !
Un éclair violent lui répondit, suivi immédiatement par un craquement sec et
puissant qui déchira la nuit.
— Je crois que Édin est d’accord avec votre analyse, railla Hiivsha… et sa
réponse n’est pas tombée loin d’ici !
— Sans doute dans le parc, reprit Jarval. Allez-y, Rigo, on vous suit.
Dans la nuit, des ombres furtives se glissèrent le long des murs des jardins et
des rues plongées dans l’obscurité du couvre-feu. Il ne leur fallut que trois
minutes pour s’engouffrer par un portillon blanc qui traversait une haie aux
fleurs orangées agitées par les bourrasques de vent. Quelques secondes encore
et le petit groupe entrait rapidement dans le hall d’entrée d’une sympathique et
confortable maison de ville de deux étages.
— Eh dis-donc, ça paye bien lieutenant, remarqua à voix basse l’un des
collègues de Rigo à l’attention d’un autre qui répondit aussitôt.
— T’es fou ? C’est pas avec un salaire de lieutenant qu’il a pu se payer une
baraque comme ça ! Mais sa femme est avocate et issue d’une famille sacrément
aisée… si tu vois ce que je veux dire !
Ils étaient groupés les uns contre les autres et Rigo n’avait pas eu le temps de
poser sa main sur l’interrupteur de la lumière, qu’une voix forte s’écriait :
— Ne bougez plus et levez les mains bien haut, sinon je tire dans le tas !

461
32 - La prison

La lumière inonda le hall d’entrée ainsi que l’escalier qui descendait du


premier étage et sur le haut duquel se tenait une femme en chemise de nuit. La
première chose que les visiteurs nocturnes remarquèrent, ce ne fut pas tant
qu’elle était grande et athlétique, ni qu’elle avait les cheveux courts et bruns qui
lui donnaient des allures de garçon manqué, malgré une évidente beauté, mais
bien l’imposante arme qu’elle tenait entre ses mains, pointée vers eux. Une
arme curieuse, hybride, comme aurait pu l’être le rejeton d’un fusil et d’un
canon si ceux-ci avaient pu se reproduire, et qui les menaçait de son œil unique.
Une arme étrange donc, mais qui en imposait.
Isil n’avait pas bougé. La Jedi n’avait rien ressenti de mal chez cette femme qui
ne constituait pas pour elle un quelconque danger. Quelques officiers parmi ceux
qui ne connaissaient pas madame Rigo levèrent maladroitement leurs mains,
hésitant en s’apercevant que leur hôte, le roi, Jarval et deux autres des leurs
n’avaient pas obtempéré à la menace du canon.
Il ne se passa en fait que deux secondes avant que la femme en vêtements de
nuit ne s’exclame.
— Mani ! Par les cornes d’un dorki, que fais-tu ici à cette heure-ci avec tous ces
gens ? Si tu cherches à te faire tuer, c’est tout à fait comme ça qu’il faut t’y
prendre ! Avec tout ce qui se passe en ville, et ces démons à têtes de serpents
qui paradent comment s’ils étaient chez eux… et toi tu entres ici sans prévenir,
de nuit, dans l’obscurité ? Et puis fermez cette porte, nom d’un caillanis, vous ne
savez pas que c’est le couvre-feu dehors ? Pas de lumière et personne dans les
rues !
Elle s’interrompit pour reprendre son souffle et Rigo en profita pour placer un
mot en s’avançant vers elle.
— Mais oui, moi aussi je t’aime ma puce !
Il gravit les marches jusqu’à elle, écarta d’un doigt le canon de l’arme toujours
braqué sur lui et enlaça son épouse pour l’embrasser. Un léger brouhaha
embarrassé s’éleva du groupe resté au bas des marches.
— Eh ben, elle a l’air de ne pas avoir froid aux yeux, madame RIgo, souffla un
jeune sous-lieutenant boutonneux qui répondait au nom de Tam Shirpax à
l’oreille de son capitaine.

462
La prison

— Je confirme, approuva Jarval avec un grand sourire… j’ai eu l’occasion de


faire une partie de chasse sous-marine avec elle et son mari… elle sait manier un
fusil-harpon… et sur du gros encore !
— Tu m’as fichu une trouille bleue, se plaignit Jallie Rigo dans les bras de son
mari. J’ai cru que c’était une cohorte de ces horribles reptiles sur jambes qui
venait de pénétrer dans la maison.
— Pardonne-nous, chérie, mais le temps presse et nous ne savions où aller.
— Soit, mais que faites-vous ici ? Vous n’êtes pas au Palais ?
— Le Palais appartient aux reptiles… pour l’instant du moins et en fait, nous
sortons de prison.
— De prison ? Tu veux dire qu’on vous a enfermés ?
— Oui, mais nous nous sommes évadés avec l’aide de Jarval et du roi et… viens
je vais te présenter.
Madame Rigo lorgna sur sa chemise de nuit.
— C’est que je ne suis guère présentable…
— Pas grave, c’est une nuit exceptionnelle et compte-tenu de l’urgence de la
situation personne ne s’en formalisera.
Ils avaient descendu les marches et l’étrange engin avait été
précautionneusement entreposé dans un recoin de mur. Rigo fit rapidement les
présentations de ceux que son épouse ne connaissait pas, à commencer par Isil.
La grande force de caractère de l’avocate l’aida à accepter le court résumé que
lui fit son mari, ainsi que la lointaine provenance de la Jedi et de son ami.
— Ma foi, conclut-elle en regardant la Padawan avec curiosité, qui pourrait
penser que quelqu’un de si jeune puisse être une guerrière des plus puissantes ?
Mais si vous pouvez nous débarrasser de cette vermine, vous êtes la bienvenue
sur notre planète.
Puis se retournant vers son mari.
— Mon dieu, je n’aurais jamais pensé dire une chose pareille aujourd’hui en
me levant… Songe que je m’adresse à une extraterrestre…
— Nous vous en demandons beaucoup en peu de temps, coupa doucement
Calem, mais il nous faut installer notre QG chez vous afin de planifier les
opérations… et ce, sans perdre une seconde.
Madame Rigo posa ses deux mains croisées à la base de son cou comme si elle
se sentait oppressée par ce qui arrivait et hocha la tête.
— Oui, oui… bien entendu… voyons… la grande salle à manger me semble tout
indiquée pour cela, il y a des chaises et une grande table… vous faut-il autre
chose ?
— Vous avez un plan de la ville ?

463
L’eau de l’oubli

— Oui, répondit Rigo, il est dans mon bureau, je vais le chercher… ainsi qu’un
tableau pour écrire dessus…
— Je peux vous préparer du thé et du café si vous le voulez ? proposa leur
hôtesse.
Le roi approuva en remerciant et Jallie s’éclipsa en direction de la cuisine.
Calem se débarrassa de son long vêtement de pluie civil et l’accrocha à un porte-
manteau puis rejoignit le groupe dans la salle à manger.
— Qui connait la prison centrale ? demanda-t-il.
— Moi, un peu, répondit le jeune Tam Shirpax, j’y suis allé visiter un… ami qui
avait fait une bêtise et…
— L’histoire une autre fois, coupa le monarque. En ce qui me concerne je suis
allé la visiter une fois officiellement. Pour autant que je sache, la prison ne
dispose pas d’une possibilité d’accueil de cent soixante personnes d’un seul
coup. Il est vraisemblable qu’on a regroupé les Gardes dans un endroit collectif
pour les tenir à l’œil.
— Le réfectoire ? proposa le jeune officier.
— Le temple, se permit un autre lieutenant plus âgé.
Calem secoua la tête.
— J’en doute, le réfectoire est utilisé par les autres pensionnaires et le temple
est, si je me souviens bien, trop petit pour cela.
— Y’a-t-il une salle de sports… un gymnase ? demanda Hiivsha.
Les yeux du souverain s’éclaircirent.
— Vous avez raison, le gymnase ! Il y a de grandes chances qu’ils y soient
regroupés !
Il dessina au tableau un rapide croquis des lieux.
— Le gymnase est dans le coin nord-est de la prison… ici les bâtiments, les
murs… les miradors… la difficulté va être de faire évader autant d’hommes sans
verser le sang des gardiens… je ne parle pas des éventuels reptiles sur jambes
évidemment.
Son ton s’était durci sur la fin de sa phrase. Visiblement, il n’avait pas
l’intention de faire de quartier à l’ennemi.
— Je suppose qu’aucun tunnel ne débouche dans la prison ? railla Hiivsha.
— Je vous vois venir… mais non, répondit le roi en souriant, elle n’était pas
construite à l’époque de mon aïeul.
— Dommage…
— Hormis la façade principale de l’édifice qui donne sur une grande place, les
trois autres côtés sont bordés de rues plutôt étroites. Peut-être avec des
grappins… suggéra Rigo.

464
La prison

— Vous n’y arriverez pas ! énonça clairement la Padawan jusqu’alors


silencieuse. On n’improvise pas une évasion d’une prison centrale en quelques
minutes… encore moins pour une réalisation immédiate et sans préparation.
Des expressions de découragement se lurent sur les visages tournés vers elle,
mais l’autorité de son ton ferme appuyait le bon sens de ses paroles. Ce fut
Jarval qui reprit derrière elle.
— Alors que pouvons-nous faire, Isil ? Nous ne sommes pas assez nombreux
pour fermer la cité et si nous allons chercher les régiments, ce ne sera jamais
assez discret pour empêcher l’ennemi de se ruer sur la ville.
La Padawan jeta un coup d’œil sur le croquis puis se retourna vers eux.
— Il n’y a qu’un seul moyen : entrer par la grande porte.
— Entrer par… reprit Jarval médusé.
— Évidemment, continua Calem, Isil a raison. Nous ne pouvons monter un tel
plan d’évasion comme ça, en claquant des doigts. Qu’est-ce que cela voudrait
dire ? Que la prison est une véritable passoire à un point tel que onze individus
peuvent en faire sortir cent-soixante autres au nez et à la barbe du personnel
pénitentiaire et ceci, à l’improvisade ? Non, la sagesse parle par la bouche de
notre jeune Jedi. Je dois aller faire sortir mes hommes d’autorité. Les gardiens de
prison me suivront si je me présente en personne à eux.
— Mais s’il y a des ennemis parmi le personnel ? Des hommes-serpents ?
— Ça, on peut s’en charger ! affirma Isil en tapotant son sabre laser du bout
des doigts.
— Peut-être que Debbie pourra vous être utile ? les interrompit madame Rigo
tenant dans ses mains l’étrange fusil-canon avec un grand sourire.
*
* *
Le gardien-auxiliaire Zick jeta un coup d’œil désespéré sur son supérieur, le
massif Cratzak qui jouait avec les longues griffes de ses mains poilues. Cela faisait
la troisième fois que le Cathar regardait cette finale de banloop sur le grand
moniteur de la salle de contrôle et il commençait à la connaître par cœur. Mais
que faire d’autre ? L’émetteur de la ville avait été coupé, aucune chaîne ne
transmettait sinon la chaîne officielle qui programmait en boucle de la musique
militaire entrecoupée de recommandations visant à dissuader quiconque de
braver le couvre-feu.
Zick soupira et compta mentalement : trois, deux… un. Au même moment,
Cratzak leva les bras en l’air en criant un « ouais » désespérant. Il venait de voir
pour la énième fois le grand champion Édinien, Doodle, marquer le point de la
victoire contre l’équipe d’Ashoa, ce qui faisait de sa propre équipe le vainqueur

465
L’eau de l’oubli

de la coupe de la Lumière, véritable championnat planétaire de banloop… mais il


y avait déjà trois ans de cela ! Depuis, les passionnés de ce sport vivaient et
revivaient ce moment magique en attendant la prochaine coupe qui aurait lieu
l’année suivante.
Le gardien-auxiliaire posa les yeux sur son data-bracelet et soupira encore plus
fort. Un peu moins de trois heures ! Le temps n’en finissait pas de s’écouler…
lentement… trop lentement. Il ne se passait d’ordinairement rien la nuit, mais
depuis que le couvre-feu avait été décrété, la ville était absolument morte du
coucher au lever du soleil, et vivait au ralenti durant la journée, comme pour
retenir son souffle devant les événements imprévus qui se déroulaient sous le
regard impuissant de sa population. Nul ne savait combien de temps les bipèdes
à tête de serpent qui avaient surgi en masse du désert de Sang, allaient rester en
ville, arpentant par petits groupes armés des rues, que la police et les Gardes
Royaux avaient désertées. Zick expira lentement en poussant de la pointe de ses
bottes sur le bord de la table jusqu’à ce que sa chaise se trouve en équilibre sur
les pieds arrière. Les bras croisés derrière la nuque, il laissa sa tête s’affaisser sur
eux et ferma les yeux. Quoi de plus compliqué que la politique ? Il avait eu beau
essayer de suivre le cours des derniers événements, il n’avait pas compris la suite
logique des choses. D’abord le roi, qui avait fui devant l’arrivée massive des
hommes-serpents, puis sa mort qui avait été révélée par le prince Taimi en
même temps qu’il annonçait sa prise du pouvoir et proclamait l’état d’urgence
qui avait précédé le couvre-feu de quarante-huit heures…
Alors qu’il gambergeait, Cratzak enchaînait sur la demi-finale qu’il n’avait
visionnée qu’une seule fois depuis la veille.
Avec des gestes minimum, Zick attrapa dans l’une de ses poches d’uniforme un
étui duquel il retira une plaque de gomme qu’il introduisit religieusement entre
ses mâchoires. Avec une satisfaction béate, il se mit aussitôt à mâcher sa
friandise tout en jetant un regard haineux sur les deux hommes-serpents qui
paraissaient dormir sur les deux seuls fauteuils confortables de la salle.
Saleté de bestioles ! Ils sont là pour nous surveiller, comme si on avait besoin
d’eux pour faire notre boulot ! Si ça ne tenait qu’à moi, je te dégommerai tout ça
fissa !
Instinctivement, le jeune gardien posa ses yeux sur le tiroir dans lequel était
enfermé son pistolet de service. Un simple geste, et hop ! Plus de créatures
bizarroïdes ! Un sourire erra un instant sur ses lèvres. Si chaque Édinien en faisait
de même, ils seraient débarrassés de cette vermine en un clin d’œil ! Sa poitrine
se gonfla. Encore fallait-il que chacun fasse preuve d’un peu de courage, comme
lui !

466
La prison

— Aïe ! cria-t-il en percutant le sol.


Tout s’était passé très vite. La puissante sonnette de la porte principale avait
retenti en le faisant sursauter. Ses jambes s’étaient raidies, la chaise l’avait
entraîné et il était tombé à la renverse.
Dopé par une montée d’adrénaline, il se releva d’un bond le cœur battant, un
tantinet honteux, en se massant le bas du dos. Imperturbable, le Cathar n’avait
pas quitté des yeux le grand moniteur censé afficher les vues des différentes
caméras de surveillance, et les deux hommes-serpents s’étaient contentés de
relever leurs paupières écailleuses pour pointer leur regard sur lui.
— Qui est-ce qui… à cette heure… marmonna Zick en regardant son chef avant
de comprendre que ce dernier ne comptait pas interrompre la retransmission de
son match pour visualiser la caméra de la porte principale afin de vérifier
l’identité du visiteur. Ok, ok, grommela-t-il en se dirigeant vers la sortie de la
salle de contrôle, je vais voir ! Surtout vous fatiguez pas hein…
Le gardien-auxiliaire sortit dans le couloir frais et tourna à gauche en direction
de l’imposante porte blindée qui permettait l’entrée des véhicules pénitentiaires
et sous laquelle le vent sifflait avec rage. Sur l’un de ses côtés était aménagé un
passage pour piétons fermé par une porte à taille humaine vers laquelle il se
dirigea. De deux doigts, il fit coulisser un panneau à hauteur de ses yeux et put
apercevoir plusieurs silhouettes se détacher lugubrement à la lueur des vifs
éclairs qui éclataient toujours sur la capitale.
Fichu temps !
— Oui ? demanda-t-il en essayant de discerner les visages.
— Ouvrez, au nom du roi, répondit une voix pleine d’autorité qu’il avait déjà
entendue, il ne se souvenait plus où.
Le jeune gardien se raidit malgré lui et se demanda un instant ce qu’il
convenait de faire.
— Qui êtes-vous et que voulez-vous ? demanda-t-il en réfrénant son envie de
bégayer.
La personne devant lui s’écarta légèrement pour lui laisser apercevoir une
autre silhouette emmitouflée dans un long manteau de pluie dont la capuche
était rabattue. Un instant plus tard, l’homme ainsi vêtu, déboutonnait son
vêtement qu’il laissa glisser à mi bras découvrant une tête et un uniforme blanc
et or que Zick reconnut aussitôt.
Le roi ! C’est le roi Calem en personne ! Non c’est impossible, il est mort, ça a
été annoncé aux actualités !
— Si… Sire, bafouilla malgré lui le jeune gardien dont les certitudes
s’effondraient sans explication.

467
L’eau de l’oubli

Le monarque s’était avancé d’un pas et se tenait à présent tout proche de lui.
— Je suis bien le roi Calem, affirma-t-il d’une voix tout à fait reconnaissable.
Ouvrez cette porte !
Zick hésitait, sa main tremblante postée à quelques centimètres du dispositif
de déverrouillage.
— Mais… Sire… pourquoi voulez-vous… entrer ici ? C’est contraire à tous les
usages… et votre mo… mort… on l’a annoncée partout… je.. permettez que j’en
réfère à mon supérieur…
— Comment vous appelez-vous mon garçon ? demanda le souverain d’une
voix douce et avenante.
— Zi… Zick, Sire.
— Eh bien, Zick, je sais que tout ceci doit vous échapper un peu, mais l’heure
est grave. C’est l’heure du choix, Zick. Il va se passer des événements
primordiaux pour l’avenir de notre royaume cette nuit et vous avez la chance de
pouvoir en devenir l’un des acteurs privilégiés en ouvrant immédiatement cette
porte. Je vous demande de m’obéir sans attendre, sans n’en référer à personne.
Je vous demande de prendre vos responsabilités et de me faire confiance. Vous
me faites confiance, n’est-ce pas, Zick ?
— Conf… oui, bien sûr… Sire… je… mais je… on a dit…
— « On » s’est trompé, Zick et « on » a menti, je ne suis pas mort, je ne me suis
pas enfui… mais nous ne sommes pas ici pour parler de cela. Zick, votre roi vous
demande de lui ouvrir cette porte immédiatement.
La main tremblait avec force lorsque l’index transpirant du jeune gardien
appuya sur le bouton rouge. Les serrures se rétractèrent et la porte s’ouvrit.
Aussitôt, Isil, Jarval et Hiivsha, suivis du jeune officier qui portait Debbie,
s’engouffrèrent par l’ouverture en bousculant Zick afin de sécuriser la zone.
— Attendez, fit ce dernier, dans la salle de contrôle il y a mon chef et deux
hommes-serpents armés.
— D’accord, fit Isil, vous allez revenir comme si rien ne s’était passé puis vous
vous écarterez pour nous laisser faire et vous vous mettrez à l’abri.
Le jeune gardien obtempéra et passa devant eux. Il hésita deux secondes avant
d’ouvrir la porte du poste de surveillance et d’entrer. Son chef ne le gratifia
même pas d’un regard. Seuls les deux bipèdes comprirent aussitôt que quelque
chose n’allait pas. Comme Zick s’écartait vivement du seuil de la pièce, ils se
levèrent en saisissant leurs armes qui se trouvaient à leurs côtés.
— Ne bougez pas ! cria Isil faisant sursauter le Cathar sur sa chaise.
Sans obéir, les deux saurocéphales ouvrirent le feu. De deux moulinets
savamment exécutés, la Padawan intercepta les décharges d’énergie et les

468
La prison

renvoya à leurs expéditeurs. Deux secondes plus tard, ils gisaient morts sur le
sol.
Cratzak s’était relevé brutalement propulsant sa chaise à deux mètres derrière
lui. Décontenancé, il leva les bras en geste de soumission devant les armes
pointées vers lui et l’étrange épée lumineuse verte que tenait la jeune et jolie
fille blonde. Ses yeux s’arrondirent encore en voyant entrer celui qu’il reconnut
tout de suite.
— Sire ! grogna-t-il en se mettant au garde-à-vous.
— C’est vous l’officier de permanence ? demanda le monarque en s’avançant
vers lui.
— Oui, Sire ! Gardien-major Cratzak Kar’Dorr ! Mais, Sire, tout le monde a dit
que…
— « Tout le monde » a menti, rétorqua Calem en masquant l’agacement qu’il
aurait certainement à maîtriser encore un bon nombre de fois dans les heures à
venir. Je suis bien vivant, et aux commandes du Royaume.
Le Cathar le regarda d’un œil sceptique.
Si tu étais aux commandes du Royaume comme tu dis, tu ne serais pas là en
personne à faire le coup de feu dans la salle de contrôle d’une prison à la tête
d’un tel commando ! pensa-t-il malgré lui.
— Heureux de le savoir, répondit-il de façon toute diplomatique. Je dois
informer le directeur de ce qui se passe.
— Hors de question Cratzak ! trancha le jeune souverain. Pour l’instant, rien de
ce qui se passe ne doit sortir d’ici. Il en va de la sécurité de la ville toute entière.
— Mais, Sire, je n’ai pas l’autorité pour…
— Je vous la donne ! coupa Calem d’une voix qui ne tolérait pas de nouvelle
échappatoire. À partir de cet instant et jusqu’à ce que l’ordre soit rétabli, vous
êtes nommé directeur par intérim. Le reste dépendra de l’attitude qu’aura eue
votre directeur ces derniers jours. Êtes-vous avec moi ?
Calem le regardait de toute sa hauteur, à seulement quelques centimètres de
lui. Il aurait suffi au Cathar d’un puissant coup de griffes pour éliminer le
concurrent du prince Taimi, mais pareille idée ne franchit même pas le seuil de
ses pensées. Cratzak secoua la tête affirmativement. Calem reprit en se
retournant.
— Capitaine Jarval, rédigez immédiatement l’ordre de nomination, mais que
celui-ci ne franchisse pas les murs de cette prison tant que nous n’aurons pas
repris la ville.
Le capitaine s’assit sans attendre devant un terminal informatique pour
s’exécuter. Calem se tourna de nouveau vers le nouveau directeur.

469
L’eau de l’oubli

— Les Gardes Royaux… où sont-ils ?


— Ils ont été enfermés dans le gymnase, Sire…
Calem lança un coup d’œil vers Hiivsha pendant que le Cathar continuait.
— … mais ils sont gardés par deux bonnes douzaines de ces bipèdes.
Cratzak eut un geste de tête en direction des corps étendus un peu plus loin.
— Combien y’en a-t-il au total dans la prison ?
— Ces deux là, et ceux qui gardent vos hommes.
— Parfait, nous allons nous en charger. Je veux que toutes les communications
vers l’extérieur soient prohibées jusqu’à nouvel ordre.
— Ça, c’est facile, grogna le Cathar dans un grand sourire qui dévoila ses crocs.
Toutes les communications passent par ce central et la prison est équipée de
brouilleurs qui interdisent toute communication par onde vers l’extérieur… c’est
le b.a.-ba d’un centre pénitentiaire.
— D’accord, monsieur le directeur, je vous laisse juge de la façon dont vous
annoncerez tout cela à votre personnel, mais rien ne doit filtrer dehors jusqu’au
lever du jour, c’est primordial pour la réussite de notre opération.
— Je comprends, Sire, comptez sur moi. Je vais notifier aux patrouilles de ne
pas interférer avec votre groupe et si vous avez besoin d’aide…
— Vous avez des armes ?
— Quelques-unes à l’armurerie.
— Certains de mes officiers n’en ont pas.
— Zick va vous conduire, c’est un peu plus loin dans le couloir.
Le jeune gardien acquiesça d’un signe de tête.
— Il vous guidera également vers le gymnase.
— Merci Cratzak, je n’oublierai pas ce que vous faites !
— À vos ordres, Sire !
Le petit groupe sortit du poste de commandement et le Cathar jeta un coup
d’œil vers les cadavres des deux saurocéphales. Après avoir hésité un instant, il
renonça à remettre son match et réafficha sur le moniteur géant les vues des
diverses caméras de surveillance : ce qui se passait à présent était bien plus
intéressant qu’une demi-finale de banloop !

— On se sent un peu mieux avec une arme dans la main, chuchota un


lieutenant au sous-lieutenant Tam Shirpax qui portait toujours Debbie.
— Tu as vu comment elle a intercepté les tirs des deux serpents ? rétorqua le
jeune homme à voix basse tout en désignant Isil du menton.
— Oui, j’ai aperçu… son truc vert, c’est du balèze ! Je ne sais vraiment pas d’où
elle sort, mais cette fille… elle est…

470
La prison

Leurs regards se croisèrent. Le jeune officier sourit.


— Ouais… t’as raison !
Ils s’étaient arrêtés devant une porte. Zick expliqua.
— Le gymnase se trouve dans un coin de la prison, entouré de terrain
découvert. Le seul abri est constitué par un petit muret à quelques mètres de la
salle de sports. Ça ne va pas être simple de s’en approcher de manière furtive !
— Si on considère que les hommes-serpents sont là pour garder l’intérieur du
gymnase, continua Isil, ils ne devraient pas s’attendre à une attaque venant de la
prison. La surprise jouera en notre faveur.
— On approche comment ? On s’éparpille en arc de cercle ? demanda Jarval.
— On reste groupé derrière moi, répondit Isil. J’intercepterai les tirs puis vous
ouvrirez le feu. Un tir nourri devrait faire rapidement l’affaire… évitez juste de
me tirer dessus. Une fois le muret atteint, mettez-vous à l’abri.
Personne n’envisagea de contredire la Jedi. Son autorité était de toute
évidence acceptée par le groupe entier qui avait été impressionné par la facilité
avec laquelle elle avait mis hors de combat les deux saurocéphales un instant
auparavant.
La porte s’ouvrit après que Zick eut confirmation de son nouveau directeur que
l’alarme avait été neutralisée, et Isil sortit, suivie comme son ombre par le petit
groupe rassemblé derrière elle. Par dérogation au couvre-feu, la cour était
éclairée par de nombreux lampadaires, et de puissants projecteurs en balayaient
jusqu’aux moindres recoins de façon aléatoire pour éviter à d’éventuels
candidats à la fuite, de calculer leurs déplacements en fonction des mouvements
des faisceaux.
— Allons-y franchement, avait dit la Padawan, avec un peu de chance, ils ne
tireront pas en se demandant qui nous sommes et qu’est-ce qu’on vient faire.
Il y avait une bonne centaine de mètres à parcourir avant le petit muret qui
encadrait le bâtiment du gymnase. Chacun dissimulait de son mieux l’arme qu’il
portait sur lui, en essayant de prendre l’allure décontractée de celui qui vient
voir quelqu’un en toute quiétude. Ils avaient couvert le tiers de la distance dans
les bourrasques tourbillonnantes quand des cris fusèrent depuis les rangs des
quelques saurocéphales répartis autour du gymnase, et ceux-ci se regroupèrent
en face d’eux, visiblement dubitatifs.
— Continuez à avancer, grinça Calem entre ses dents tout en serrant son
pistolet entre ses mains.
Isil sondait la Force pour anticiper le moment où l’ennemi ouvrirait le feu sur
eux, si toutefois il le faisait. Là-bas, dans l’ombre du gymnase, celui-ci hésitait.
Les hommes-serpents parlaient entre eux en les observant. L’un d’eux sortit

471
L’eau de l’oubli

comme une trombe du bâtiment et bouscula deux des hommes. Visiblement,


c’était le chef de l’escouade. Il éructa quelque chose d’incompréhensible.
Le moment est venu ! songea Isil en sentant s’agiter d’invisibles lignes dans la
Force autour d’elle.
— Attention, ils vont ouvrir le feu… le muret n’est plus qu’à une vingtaine de
mètres, fit-elle à voix basse tout en posant un doigt sur l’interrupteur de son
sabre laser.
Un éclair violent éclata dans le ciel suivi d’un terrible coup de tonnerre. Une
seconde plus tard, elle distinguait dans la Force des impulsions d’énergie
mortelles venir vers eux. Elles étaient nombreuses, mais sa concentration lui
permettrait de toutes les intercepter à l’aide de mouvements vifs et optimisés
dans l’espace. Il lui fut par contre difficile de viser en les renvoyant et elle se
résigna à servir de bouclier au groupe jusqu’à ce que le muret soit à portée de
bond.
— À couvert ! cria Rigo en plongeant à l’abri. Feu à volonté.
Isil se retrouva seule debout tandis qu’un feu nourri se déchaînait sur
l’escouade des saurocéphales. Plusieurs créatures tombèrent. Les autres se
mirent à couvert derrière tout ce qui se trouvait à leur portée : caisses, bidons,
tapis de sol empilés, angle de mur… On entendit Debbie mugir. Une puissante
onde d’énergie balaya un groupe de trois hommes-serpents pourtant protégés
par une caisse.
— Eh ben, ça c’est du fusil, s’écria un lieutenant en regardant en direction du
jeune officier debout qui venait de tirer.
Au même moment, un tir frappa ce dernier qui tomba à la renverse.
— Tam, non ! cria le lieutenant. Capitaine, Tam est touché !
Jarval cessa de tirer et, courbé en deux, parcourut les dix mètres qui le
séparaient du jeune officier. Il se pencha sur lui et l’aida à se remettre à l’abri du
muret. Une tache brunâtre s’étalait sur le bas de son abdomen.
— J’ai oublié que je n’avais pas ma tenue de combat, murmura-t-il avec peine.
— Chut, fit Jarval, garde tes forces, on va s’occuper de toi… juste le temps de
finir le nettoyage.
Toujours debout, plongée dans la Force, Isil, cheveux au vent, s’appliquait à
renvoyer les tirs dirigés sur elle. Cinq créatures avaient déjà succombé à son
adresse.
— Il faut les débusquer et foncer, cria-t-elle à la cantonade.
— Fais attention à toi, lui répondit le contrebandier en ajustant son tir bien
reconnaissable à ses traînées rougeoyantes.

472
La prison

— À trois, reprit la Jedi qui étendit ses deux mains en avant pour appeler à elle
toute la Force qu’elle pouvait drainer autour d’elle. Un, deux… trois !
Elle propulsa devant elle une vigoureuse vague de Force qui renversa les
bidons et les caisses ainsi que ceux qui s’abritaient derrière. Un puissant double
saut périlleux la propulsa au milieu de ses ennemis et le sabre laser entra en
action, fouettant l’air et découpant sur son passage tout ce qu’il rencontrait.
— Allons-y ! s’écria Calem comme Hiivsha se levait pour foncer lui aussi dans le
tas.
Ce fut la ruée. Aucune protection ne pouvant être efficace à courte distance,
les hommes-serpents sortirent du gymnase et de l’abri des murs pour repousser
les assaillants. L’affrontement tourna au corps-à-corps. Le sabre laser fit
merveille ainsi que les poussées de Force dont La Padawan se servit. Entre les
caisses qu’elle projetait sur ses adversaires, les tirs meurtriers du blaster
d’Hiivsha et des armes des Gardes royaux, il ne resta bientôt plus un seul
homme-serpent debout. Deux autres officiers avaient été légèrement blessés
dans l’assaut final. Isil se précipita contre la porte d’accès au gymnase. Celle-ci
était verrouillée mais son sabre laser en découpa la serrure en deux secondes.
Elle entra dans le couloir qui donnait sur la grande salle de sports et distingua au
fond de celui-ci une menace très précise. Le sabre quitta sa main en virevoltant
et s’abattit vers le bras qui essayait de la viser du coin d’un mur. Au moment où
la main toujours crispée sur l’arme touchait le sol, le sabre laser reprenait sa
place entre ses doigts experts. Jarval échangea un rapide regard lourd
d’admiration avec Calem sans rien dire. L’homme-serpent fut rapidement
maîtrisé et neutralisé.
La salle était remplie de soldats assis à même le parquet, hommes et femmes,
dont quelques-uns étaient en civils. Sans doute ceux qui avaient été interpelés
chez eux. Ils se levèrent comme un seul homme en apercevant leurs officiers et
leur capitaine aux côtés de leur roi. Un joyeux brouhaha rempli d’incrédulité
accueillit les nouveaux arrivants. Calem mit fin prématurément aux retrouvailles.
— Rigo, évacuez le sous-lieutenant Shirpax à l’infirmerie de la prison et
revenez aussitôt.
Puis se tournant vers les Gardes.
— Du silence, je vous prie. Mesdames, messieurs les Gardes Royaux, je n’ai
pas le temps de vous faire un long discours sur ce qui vient de se passer ces
derniers jours. Sachez que je ne vous ai pas abandonnés mais que j’avais confié à
mon frère et au général Pardo la tâche de défendre la cité en mon absence. À
l’encontre de mes ordres, ceux-ci ont livré la ville à l’ennemi. Nous devons la
reprendre dès maintenant tant que le gros de ses troupes campe dans les plaines

473
L’eau de l’oubli

du sud. Pour cela, vos officiers vont vous constituer en commandos. Chacun des
groupes ainsi créés sera responsable de la prise de contrôle d’une des portes de
la ville et de sa fermeture. Il devra ensuite la conserver fermée et la défendre
jusqu’à ce que l’ensemble des forces édiniennes soient opérationnelles et que la
ville soit purgée de l’envahisseur. L’armurerie de la prison contient quelques
armes qui vont être affectées aux groupes dont l’objectif est le plus éloigné. Pour
les autres, une petite balade dans le dépôt d’armes tout proche s’impose. Nous
agirons de façon synchronisée le moment venu. D’ici là, évitez de vous faire
repérer. La tempête qui sévit va nous faciliter la tâche mais ne nous rendra ni
invisibles, ni invincibles. Vous n’avez pas votre équipement d’assaut personnalisé
aussi vous devrez redoubler de prudence. Vos officiers vont maintenant briefer
leurs groupes. Vous avez cinq minutes pour vous préparer.
Puis se tournant vers son ami.
— Jarval, à part Shirpax, y’a-t-il d’autres personnes blessées qui ne peuvent
pas continuer ?
Le capitaine secoua la tête.
— Non, je viens de parler avec les lieutenants Defor et Bon’Hir, ce ne sont que
des égratignures qui pourront attendre quelques heures que la fin de la partie
soit sifflée.
— Bien, espérons que nous mènerons au score à ce moment-là !
Les plans que madame Rigo avait dupliqués à l’aide de son ordinateur furent
mis à contribution pour désigner à chaque groupe son objectif et établir un
timing précis.

De retour à l’armurerie de la prison, certains commandos purent être armés


parmi ceux qui avaient le plus de marche à faire pour rejoindre leur secteur
d’action. Le nouveau directeur leur distribua même les quelques tenues anti-
émeute qu’il possédait en réserve. Les itinéraires privilégièrent les ruelles et les
parcs nombreux dans la ville pour éviter les patrouilles des hommes-serpents, ou
pire, des Dragons Noirs. Mais les ordres de Calem étaient dépourvus de toute
ambiguïté à ce sujet.
— Votre objectif doit être par-dessus tout, la fermeture complète de la ville
pour le lever du jour. Tous les moyens… je répète, tous les moyens devront être
mis en œuvre pour parvenir à ce résultat. Si vous devez affronter vos camarades
du premier régiment, réglez vos armes sur « non létal », mais tirez sans hésiter !
Puis il attira à lui Hiivsha en le prenant par la manche tout en faisant signe à Isil
de les suivre.
— Hiivsha, où se trouve votre vaisseau ?

474
La prison

— À une centaine de kilomètres au nord-ouest de la ville, dans les montagnes.


— C’est loin, regretta le roi avec une grimace.
— Mais je suis venu en motojet, cachée quelque part dans un entrepôt
désaffecté de votre banlieue ouest. Une fois récupérée, j’en ai pour une demi-
heure, trois quart d’heure avant de regagner mon Chou… mon cargo. Pourquoi
cette question ?
— Votre vaisseau est armé ?
Hiivsha haussa les sourcils et un demi-sourire en coin naquit à la commissure
de ses lèvres.
— Je commence à comprendre… j’ai huit batteries de canons laser, deux
tourelles de turbolasers lourds et deux lance-missiles… à votre disposition, Sire !
ajouta-t-il avec un franc sourire en inclinant légèrement son buste.
— Ce serait un appui non négligeable en effet, intervint la Padawan, si l’armée
de Zarek devait marcher sur la ville. La puissance de feu du cargo d’Hiivsha sera
un atout considérable en attendant des renforts, d’autant que vous n’avez pas
d’armée aérienne mécanisée.
— J’ai scrupule à me servir d’un engin extraterrestre issu d’une technologie
que nous avons réprouvée et abandonnée au fil du temps, mais puisque vous
êtes là…
— Tes scrupules sont tout à ton honneur, Calem, murmura Isil en posant une
main chaleureuse sur le bras du jeune monarque. Mais plus vite nous aurons
repris la ville et mis l’armée de Zarek en déroute, moins nous aurons à
dénombrer de victimes.
— Dans ce cas, reprit le contrebandier, je vais partir avec l’un des commandos
qui partent vers l’ouest de la capitale et je me faufilerai dans la banlieue pour
regagner mon véhicule.
— Entendu, répondit le roi, voyez avec Jarval pour cela… et soyez prudent.
— Vous aussi, Calem… n’oubliez pas que votre royaume n’a qu’un souverain.
Vous permettez ?
Il tira Isil par la manche de sa bure et l’entraîna quelques mètres plus loin.
— Pas d’excès de zèle, jeune Padawan, souffla-t-il en la prenant dans ses bras,
je tiens à repartir avec toi… à moins que tu n’aies changé d’avis…
Isil fit l’étonnée.
— À propos de quoi ? répondit-elle en souriant.
— Eh bien, tu sais… rester ici, se marier, avoir des enfants… notre jolie maison
dans la prairie au bord de la rivière… tout ça…
— Tu vas finir par te faire du mal en pensant à tout ça justement, murmura-t-
elle en se laissant embrasser. Que la Force soit avec toi.

475
L’eau de l’oubli

— Et avec toi aussi, ma chérie…


Il s’éloigna vers un groupe de soldats au centre duquel Jarval donnait des
instructions en adressant à Isil un dernier petit geste de l’index frappant contre
sa tempe.
Penses-y !
La Padawan soupira. Un certain nombre de pensées confuses flottaient à
présent dans son esprit et des images fort agréables s’insinuèrent un instant en
elle.
L’attachement mène-t-il vraiment vers le Côté Obscur ? En tout cas, ça ne
simplifie pas les choses !
Elle inspira profondément pour chasser mentalement toutes ces idées et se
replonger dans l’action présente. Déjà les commandos qui avaient pu être armés
quittaient la prison par petits groupes à la faveur de la nuit. Celui qui
accompagnait le contrebandier fut l’un des premiers à sortir. La jeune Jedi
regarda son data-bracelet. Le temps passait : il fallait agir vite.
Calem fit ses dernières recommandations au nouveau directeur par intérim et
à Zick afin d’être certain que sa présence dans la ville ne serait pas ébruitée trop
tôt. Le Cathar le rassura à ce sujet et confirma que personne n’entrerait ou ne
sortirait de la prison avant l’aube.

Le problème était de faire mouvement dans les rues désertes avec une troupe
d’une centaine de soldats. Il fut donc décidé d’aborder le dépôt d’armes comme
la prison, avec une poignée d’hommes armés, le reste attendant que l’entrée en
soit ouverte pour y accourir par petits groupes.
C’est ainsi que le factionnaire vit arriver une dizaine de personnes bravant le
couvre-feu devant les grilles fermées qui protégeaient le poste de garde.
Intrigué, il entrouvrit la porte de ce dernier.
— Que faites-vous dehors ? Vous ne savez pas qu’il est interdit de…
Il s’interrompit pour rectifier la position car il venait de reconnaître le capitaine
Jarval, le commandant de la Garde Royale dont il ignorait tout de l’internement.
— Mes respects, capitaine, je ne vous avais pas reco…
Il n’alla pas plus loin dans sa phrase car Calem venait d’ôter sa capuche et
d’écarter les pans de son vêtement de pluie pour laisser entrevoir son uniforme.
— Sire ? s’exclama le factionnaire en se raidissant encore plus, c’est vous ?
Que se passe-t-il ?
— Nous avons besoin des armes de l’entrepôt, ouvrez-nous les portes.
Le soldat hésitait visiblement, comme Zick un moment auparavant.
— C’est que… mes consignes… je dois avertir l’officier de permanence…

476
La prison

Isil s’avança vers lui tout contre la grille et fit de la main ce que certain auraient
appeler « une passe de Jedi ».
— Nul besoin d’avertir qui que ce soit, tout est en règle, nous pouvons entrer.
Sa voix résonna dans la tête du soldat qui bégaya en la regardant fixement.
— C’est… c’est bon, tout est en règle… vous… vous pouvez entrer…
La grille glissa sur ses rails. Aussitôt Jarval prit son communicateur et annonça.
— Rigo ? Nous sommes à l’intérieur, vous pouvez envoyer les groupes.
Deux hommes furent laissés en compagnie du factionnaire qui paraissait ne
plus savoir où il se trouvait. Calem se retourna vers Isil.
— C’est aussi un de tes trucs de Jedi ?
— Il est possible d’influencer les esprits les plus fragiles grâce à la Force,
expliqua-t-elle sobrement.
— Ah oui ? Je me demande jusqu’où s’étend le pouvoir d’un Jedi ?
— Ou d’un Sith… il peut s’étendre très très loin… au-delà de ton imagination.
Mais je n’en suis pas encore là.
Pouvait-elle lui expliquer qu’il n’y avait pas si longtemps, elle avait enfermé un
terroriste dans une bulle de Force au moment où celui-ci avait fait exploser sa
bombe en plein milieu d’une foule, et ceci pour retarder au maximum le
moment de la déflagration et permettre ainsi aux personnes présentes d’évacuer
les lieux ? Ce souvenir la hantait depuis lors car à ce moment précis, elle avait
senti sur elle le souffle glacé du Côté Obscur, l’ivresse de la toute puissance,
l’importance de sa supériorité sur le commun des mortels… et elle en avait eu
peur. Une peur qu’elle avait réussi à chasser mais qui de temps en temps
revenait la hanter.
Ils étaient parvenus devant le bâtiment principal de l’administration du dépôt.
Sur un geste du roi, Isil força la porte d’entrée et Calem s’engouffra dans
l’ouverture. Une lourde grille barrait un couloir qui donnait manifestement accès
à la salle où devait dormir l’officier de permanence. Une sonnette se trouvait à
côté et Jarval l’écrasa de son index. Une lumière s’alluma et un homme occupé à
enfiler la veste de sa tenue sortit d’une pièce.
— Qu’est-ce que c’est ? râla-t-il.
Ça pouvait être une inspection surprise — quoiqu’en plein couvre-feu la chose
aurait été plutôt étonnante — ou une demande de sortie d’urgence d’armes et
ça, compte-tenu des événements extérieurs, c’était plus probable.
L’officier n’avait pas totalement refermé son habit qu’il reconnaissait
l’uniforme royal ainsi que celui des officiers qui l’entouraient.
— Sire ? fit-il étonné avant de se mettre au garde à vous et de saluer, vous ici…
après ce qu’on a annoncé sur les chaînes officielles ? Vous ne pouvez pas savoir à

477
L’eau de l’oubli

quel point je suis heureux de vous savoir de retour sain et sauf ! Vous allez peut-
être pouvoir remettre de l’ordre dans ce bordel… sauf votre respect, Sire !
L’homme était un grand gaillard barbu aux épaules larges comme une armoire
dont le visage laissait supposer sans peine qu’il n’avait pas l’habitude de s’en
laisser conter. Sans aucune hésitation il appuya sur le bouton de déverrouillage
de la grille qu’il ouvrit toute grande. Puis il serra avec fierté la main que le
monarque lui tendait en toute simplicité en se présentant.
— Lieutenant Fra Bergano, Votre Majesté, que puis-je faire pour vous aider ?
Calem lui sourit.
— Ce que l’officier de permanence du dépôt d’armes de la ville peut : m’ouvrir
les armureries pour équiper ses hommes.
Le colosse haussa des sourcils.
— Vos hommes… vous voulez dire, la Garde Royale ? Mais n’a-t-elle pas sa
propre armurerie ?
Calem eut un rictus embarrassé.
— C’est… un peu compliqué pour le moment…
Bergano se gratta la tête sans ambages.
— Je vois… c’est donc de la politique.
Jarval lui tapota l’épaule.
— Vous avez tout compris, lieutenant.
— Alors, reprit ce dernier, je ne tiens pas à savoir. Ma fidélité vous est acquise.
Major Jaspin ! cria-t-il soudain.
Un autre homme sortit d’une des portes donnant sur le couloir pour se
précipiter vers eux, marqua un temps d’arrêt de quelques secondes nécessaire
pour évaluer la situation, se mit au garde-à-vous et salua.
— À vos ordres, lieutenant !
— Major, assurez la permanence, je vais procéder à des sorties de matériel.
Réveillez les permanents de l’armurerie un, de la soute trois et du magasin… six…
si ma mémoire est bonne… dites-leur d’ouvrir leurs guichets immédiatement.
— Reçu, lieutenant.
— Parfait… ah, et… Major, si vous recevez un coup de fil de l’extérieur, qui que
ce soit, vous me le transférez, compris ?
— Compris, lieutenant.
L’officier se retourna vers ses visiteurs.
— Où sont vos gars, Sire ?
— Ils vont arriver, par petits groupes… plus facile pour se déplacer sans être
vus des patrouilles de l’ennemi.

478
La prison

— De l’ennemi ? reprit le colosse en ouvrant grand ses lèvres dans un sourire


qui découvrit plusieurs dents métalliques complètement passées de mode, voilà
un langage qu’enfin je reconnais ! Si vous voulez bien me suivre !
Il prit la tête de la cohorte et les guida dans le dépôt. Plusieurs officiers
restèrent à l’extérieur des bâtiments pour jalonner le chemin aux groupes qui
commençaient à arriver au pas de course.
— Je veux que les trois premiers commandos équipés repartent sécuriser
l’itinéraire entre la prison et le dépôt jusqu’à ce que les derniers groupes soient
arrivés. Je ne veux pas que des hommes désarmés aient affaire aux créatures de
Zarek, ordonna le roi à Jarval pour qu’il donne les ordres en conséquence.

Le rééquipement des Gardes Royaux fut mené tambour battant avec une
redoutable efficacité, sous les ordres du lieutenant Bergano. Trois quarts d’heure
plus tard, l’ensemble des hommes de Jarval étaient équipés et prêts à en
découdre. Le seul incident signalé fut la rencontre entre le commando deux et
une patrouille de quatre hommes-serpents qui n’eurent pas le temps de se
rendre compte de ce qui leur arrivait. Les corps avaient été promptement cachés
pour gagner un maximum de temps jusqu’à leur découverte.
Sous le commandement d’un officier ou d’un sous-officier supérieur, les
commandos s’éparpillèrent dans les rues de la ville à destination de leur objectif.
Calem se tourna vers Bergano.
— Lieutenant, je vous charge de conserver ce dépôt fermé et de n’obéir à
aucun ordre qui ne viendrait pas de moi ou d’un des officiers de la Garde Royale,
m’avez-vous bien compris ?
— C’est que… oui, Sire… mais je comptais en fait… venir vous donner un coup
de main… en personne…
De fait le colosse semblait dépité de voir se disputer une partie sans être dans
les rangs des joueurs.
— Je vous comprends, et vous en remercie, reprit le roi, mais j’ai besoin d’un
homme de confiance pour être certain que ce dépôt ne pourra servir à ceux que
nous combattons… et vous avez la trempe pour cela !
L’officier retint une grimace malgré l’évident compliment que le souverain lui
faisait.
— Entendu, Sire, je vais rassembler tous les hommes et les mettre aux postes
de combat… mais si vous avez besoin de soutien, n’hésitez pas à en demander !
Calem se laissa aller à lui donner une bourrade amicale pour lui remonter le
moral.
— C’est promis, lieutenant !

479
L’eau de l’oubli

— Vous allez faire quoi, à présent… si je ne suis pas trop indiscret ?


Le jeune monarque regarda son capitaine ainsi qu’Isil et Rigo qui était resté
avec eux et quatre soldats.
— Il est temps de redonner du travail à nos régiments au chômage ! lâcha-t-il
avec une lumière ardente dans le regard.

480
33 - Le 1er Régiment Royal

Des trois régiments hébergés dans la cité, seul celui des « Dragons Noirs » était
professionnalisé. Les deux autres étaient, hormis leur encadrement, composés
de jeunes recrues qui effectuaient leur obligation civique d’une durée de deux
ans dans l’armée, comme d’autres le faisaient dans nombre de secteurs publics
de la société édinienne. Or le souverain avait toujours eu, comme on le disait,
« la cote » parmi les jeunes, ce qui constituait un atout non négligeable pour
rallier à lui ces deux régiments.
Le petit groupe arriva devant la caserne du « deux » ainsi qu’on appelait
familièrement le deuxième régiment royal, après avoir évité de justesse une
patrouille ennemie en se fondant dans l’un des jardins publics de la cité. Ce fut le
colonel Qulos qui monta au créneau pour recevoir son visiteur de marque.
C’était le type même du baroudeur en fin de carrière. Il avait roulé sa bosse un
peu partout sur la planète avec l’AUE, l’Armée Unie d’Édéna, formée par des
contingents de tous les pays, et qui avait pour mission de préserver la paix
partout où des tensions naissaient. À un an de la retraite, il avait eu du mal à
avaler la pilule de la « ville ouverte » décrétée par le prince Taimi, mais, n’ayant
pas l’âme d’un mutin, il s’était borné à exécuter les ordres venus « d’en haut » et
avait consigné tout son petit monde en attendant de voir comment les choses
allaient évoluer.
S’il n’accueillit pas le monarque les bras ouverts, ce fut uniquement par un
sentiment de retenue et de rigueur toute militaire. Mais l’idée « d’aller au
carton » selon son expression favorite lui redonna la jeunesse de ses vingt ans.
Le branle-bas de combat fut discrètement sonné pour mettre le régiment en
ordre de marche et le rééquiper. L’ensemble de ses officiers fut unanime à
reconnaître l’autorité du roi au-dessus de celle du prince et du général Pardo et
chacun attendit les nouveaux ordres.
Il était cinq heures du matin lorsque Qulos proposa au roi de gagner du temps
en utilisant l’une des lignes de communication de crise qui reliait directement le
« deux » au « trois ».
— C’est le colonel Roc’Hart qui est là-bas… « Rocco-tête-de-bois », avait-il
précisé avec un gros rire. Inutile de perdre une heure à y aller à pied, et utiliser
des montures ce serait vous faire repérer plus aisément. Je me charge de le
briefer… je le connais bien, c’est un frère d’armes. Il n’attend qu’un mot pour
sonner la charge ! Par contre je n’en dirais pas autant des « Dragons ». Une
481
L’eau de l’oubli

partie de leur effectif encercle le stade où nombre d’opposants ont été


rassemblés et, à l’heure qu’il est, le restant doit se trouver dans ses quartiers.
— Oui, j’en suis conscient, maugréa Calem en se frottant la nuque pour lutter
contre une certaine lassitude. Il faut pourtant que je me rende au « un » pour
retourner leur encadrement, c’est la seule solution… sinon, on va droit à une
fratricide bataille de rue.
— Où se trouve le stade ? demanda Isil inquiète.
— Au nord ouest de la ville, à l’extérieur des remparts. Mais quand les choses
vont se gâter, l’ennemi attaquera plutôt les murs côté sud. Je ne pense pas que
le stade soit un objectif à risque… surtout si d’ici-là, nous avons rallié les officiers
du « un ».
— Alors, ne perdons pas de temps.
— Jarval ?
Le capitaine se tourna vers son roi.
— Oui, Sire ?
— Tu vas rester ici et superviser les opérations avec le colonel Qulos. Il faudra
vous synchroniser avec le « trois » et nos commandos. Les portes doivent être
prises à six heures. À ce moment, les régiments prendront pied dans la ville en
éliminant toute résistance de l’ennemi et s’empareront des points névralgiques
comme il en a été décidé. Il faudra aussi envoyer le maximum d’effectif rejoindre
la Garde Royale pour défendre les portes et les murailles d’une attaque
extérieure qui ne manquera pas de se produire. Enfin, il faudra encercler la Cité
Royale pour empêcher la garnison d’hommes-serpents qui s’y trouve d’en sortir.
Cela vous pose-t-il un problème, colonel ?
Le baroudeur secoua sa tête rasée de près.
— Pas le moindre, Sire, je me mets sous les ordres du capitaine Hor’Gardi
comme le prévoit le protocole.
Calem sourit intérieurement. La différence de hiérarchie entre la Garde Royale
et le reste de l’armée n’était pas toujours bien acceptée ou comprise, même si
elle procédait d’une très ancienne tradition qui remontait au temps où le grade
du commandant de la Garde était alors « capitaine-général ». Ce grade avait été
abrégé depuis, à tort, en « capitaine » ce qui donnait lieu à une certaine
ambiguïté pour les esprits chagrins.
— Merci, colonel, je m’en remets à vous deux pour mettre en pratique le plan
établi.
Établi à la hâte, pourvu que tout se passe comme prévu ! pensa Jarval sans le
montrer.

482
Le 1er Régiment Royal

— Nous allons prendre trois corinals pour nous rendre chez les « Dragons »,
Rigo, Isil et moi. Inutile d’être plus, cela ne servirait qu’à provoquer un bain de
sang si par malheur je ne parvenais pas à convaincre leurs officiers. Et puis, Isil
vaut bien une compagnie à elle toute seule.
Le colonel Qulos leva vers la Padawan un sourcil dubitatif.
Comment une si jeune personne, civile de surcroît, peut-elle prétendre à une
telle efficacité ?
Mais l’officier supérieur songea qu’il n’était pas temps de demander des
explications et que le roi savait sans doute ce qu’il disait… et faisait. Aussi décida-
t-il de remettre sa question pour plus tard.
— Si par hasard ça clochait avec le « trois », prévenez-moi immédiatement,
sinon, appliquez le plan comme prévu sans attendre d’autres ordres de ma part.
— Comme tu voudras, répondit Jarval avec un petit signe de tête tandis que le
colonel se ruait sur le communicateur sécurisé qui allait lui permettre d’entrer
en contact avec son homologue du troisième régiment Royal.
Calem conserva un instant la main de son capitaine et ami dans la sienne et la
serra fortement.
— Si quelque chose devait mal se passer chez les Dragons… si nous étions
empêchés de continuer… faites-le sans nous. Reprenez la ville et si Taimi
s’oppose à toi, fais procéder à son arrestation.
— Arrêter le prince ? Ce n’est pas une chose facile que tu me demandes là.
— Il n’y a qu’à toi que je peux la demander, Jarval.
Ils se regardèrent un instant les yeux dans les yeux, puis le capitaine Hor’Gardi
eut un léger signe de la tête.
— Entendu, Calem, je ferai comme ça.
Trois soldats amenèrent les montures. Calem, Isil et Rigo enfourchèrent
chacun la leur et partirent à bride abattue en direction de la séculaire caserne
des « Dragons Noirs ».

La citadelle du premier régiment royal dressait son ombre torturée sur une
légère proéminence qui ne pouvait certes rivaliser avec la colline sur laquelle
était bâtie la Cité Royale, mais qui la faisait apercevoir de loin dans la ville. Ses
murailles, jadis entourées d’une forêt, étaient désormais ceintes d’espaces verts
boisés qui faisaient en temps ordinaire la joie des promeneurs et des enfants.
Une rivière coulait tout autour, au bas des glacis, et serpentait entre les pelouses
fleuries pour rejoindre le fleuve au-delà des murs de la capitale. Cet
environnement des plus pittoresques, apparaissait sous les éclats de la tempête
hautement sinistre.

483
L’eau de l’oubli

Ils galopaient à travers les rues désertes des quartiers résidentiels, évitant
consciencieusement les larges artères marchandes, où le risque de rencontre
avec l’ennemi était plus grand. La cité, transformée en ville fantôme par le
couvre-feu, ruisselait à présent sous des trombes d’eau fouettées par de
violentes bourrasques tièdes venues du désert.
Plongée dans la Force, Isil leur fit plusieurs fois effectuer un détour alors
qu’elle sentait devant eux la présence d’hommes-serpents.
— Rudement pratique votre radar embarqué ! lança le lieutenant Rigo alors
qu’ils traversaient un parc.
La Padawan ne répondit pas, concentrée qu’elle était dans les lignes invisibles
qui irradiaient de devant elle. Le bruit des fers cognant contre le revêtement des
rues se perdait dans le sifflement des rafales de vent qui s’engouffraient entre
les villas et le bruit quasi-perpétuel du tonnerre qui roulait ou éclatait au gré des
éclairs. Calem essuya son visage trempé pour étudier la dernière partie de
l’itinéraire qui les menait vers l’unique route montant jusqu’à l’entrée de la
vieille forteresse. L’avenue bien-nommée du 1er R.R., serpentait sur une courte
distance en traversant un petit bois, et expirait sur un ancien pont-levis qui
précédait un tunnel ouvert dans la muraille. Le roi fit obliquer sa monture vers
l’une des pelouses qui bordaient les glacis et la rivière circulant à leur pied, et le
lança au galop.
Isil sentit la Force s’agiter au loin et fit accélérer son corinal pour se porter à la
hauteur du roi.
— Nous arrivons ? demanda-t-elle.
— Oui, au bout de cette plaine, nous prendrons l’avenue qui monte au château
sur la droite à travers les arbres.
— Je sens une présence ennemie pas loin d’ici, restons sur nos gardes.
Parvenus au terme de l’étendue herbeuse, ils ralentirent pour sortir du parc et
revenir sur la rue qui le bordait. Les sabots claquèrent de nouveau sur le sol dur.
Devant eux, les arbres semblaient avaler l’avenue dans leur ombre épaisse. La
Padawan lança un avertissement.
— Il y a du monde à cent mètres.
À la lueur d’un puissant éclair, ils purent apercevoir une douzaine de
silhouettes fantomatiques qui stationnaient à l’abri des grands arbres. Les deux
hommes tirèrent leur pistolet de leur étui tandis qu’Isil saisissait son sabre sans
toutefois l’allumer. Ils étaient encore à plus de cinquante mètres de l’ennemi
lorsque la Padawan bondit les deux pieds sur la selle, ramassée comme un fauve
prêt à bondir. Avant même que Calem ait eu le temps d’ouvrir la bouche, elle
s’envola littéralement dans les airs, ajoutant la vitesse de sa monture à celle d’un

484
Le 1er Régiment Royal

saut prodigieux qui la catapulta en avant. À la lumière de l’éclair suivant, les deux
hommes la virent tournoyer plusieurs fois sur elle-même comme une boule
avant d’atterrir au milieu des hommes-serpents complètement pris au dépourvu.
Dans la nuit le sabre-laser s’éclaira de sa lame verte qui fouetta vivement l’air
autour de la Jedi. L’arme redoutable fit son office sans aucune retenue, laissant
sur son passage une odeur âcre de chair carbonisée. Quelques tirs fusèrent des
armes des saurocéphales. Isil roula à terre pour en éviter deux, tout en se
rapprochant de trois autres sauriens bipèdes. Son sabre s’enfonça de nouveau
dans l’un d’eux et trancha le bras armé des deux autres. Pendant ce temps, le roi
et le lieutenant Rigo avaient sauté au bas de leur monture et ouvert le feu sur
leurs adversaires, courbés en deux pour minimiser la visée de ces derniers. Il y
eut des cris gutturaux en provenance des créatures dont les rescapés reculèrent
vers le sommet de l’avenue. La lueur tournoyante du sabre-laser trancha
l’obscurité du sous-bois ainsi qu’une tête qui tomba dans un craquement
sinistre, avant de revenir dans la main qui l’avait lancé. Calem et Rigo se mirent
également à la poursuite des quelques fuyards, s’arrêtant seulement pour
ajuster leurs tirs. À mi-pente, il ne restait plus que deux hommes-serpents qui
tentaient de trouver vainement le salut dans la fuite. Ils furent rattrapés à une
cinquantaine de mètres de la puissante grille qui fermait le tunnel d’accès à la
caserne. Deux tirs bien ajustés les foudroyèrent dans le dos et ils s’écroulèrent
sans un cri sur le sol. Silencieusement, chacun rengaina son arme.
Des pas précipités les firent se retourner en direction de la forteresse. Une
dizaine de soldats accouraient vers eux. Les quatre premiers étaient armés de
lances d’énergie qui équipaient traditionnellement les factionnaires qui
gardaient les immeubles officiels mais les six autres, commandés par un sous-
officier, pointaient vers eux le fusil d’assaut classique des escouades
d’intervention. Ils encerclèrent rapidement les trois personnes encore debout au
milieu de l’avenue.
— Ne bougez plus ! s’écria le sergent qui était à leur tête.
— Je suis votre roi, s’écria Calem en ôtant son manteau civil, conduisez-moi au
colonel Cross, je dois m’entretenir avec lui de toute urgence.
Les hommes s’entre-regardèrent visiblement hésitants. Le sous-officier fit un
geste avec le canon de son arme en désignant le tunnel d’accès à la caserne.
Calem, Rigo et Isil obéirent en silence pendant que les soldats les entouraient,
leurs armes toujours pointées vers eux. Parvenus à la grille principale, les quatre
factionnaires reprirent leur poste quand les autres continuèrent à travers les
remparts puis la place d’armes.

485
L’eau de l’oubli

Quelques minutes plus tard, ils étaient introduits dans une longue pièce de
réception aux murs anciens de pierres saillantes qui firent résonner leurs pas.
— Veuillez attendre ici, je vais aller chercher le chef de corps, lança le sous-
officier en les laissant sous la garde étroite de ses hommes avant de se retirer.
Un silence de plomb retomba sur la pièce et l’on pouvait entendre la
respiration bruyante des hommes interpelés par cet imprévu. Rigo essaya de
détendre l’atmosphère, en grande partie parce que les canons des fusils braqués
sur eux le rendaient nerveux.
— Je pense que vous pouvez baisser vos armes, proposa-t-il à la cantonade.
C’est votre souverain que vous mettez en joue.
Mais les soldats restèrent impassibles. Ce n’était pas là des jeunes effectuant
leur service civique, mais des militaires de métier spécialistes dans les coups de
main un peu partout sur la planète et qui n’avaient pas froid aux yeux. Ils avaient
reçu des ordres et s’y tiendraient sans plus y réfléchir. Les doigts restèrent
inexorablement sur leur détente. Rigo soupira.
Ces Dragons Noirs… y’a vraiment rien à en tirer ! Des machines et rien d’autre.
Si ça ne tenait qu’à moi, y’a longtemps que j’aurais dissous ce régiment.
Isil prit le temps de contempler la salle. Ses murs étaient ornés d’antiques
armes et armures exposées dans des vitrines et de fanions qui devaient être
autant de prises de guerre du régiment. Ses paupières se fermèrent lentement
et elle s’immergea dans la Force pour y trouver chacun des fils activés par la
présence des soldats tout autour d’elle. Une vague de Force circulaire aurait eu
tôt fait de les propulser contre les murs, mais ce n’était pas le moment. Elle ne
ferait rien que Calem n’aurait pas décidé.
Sauf si la situation l’exige.
D’interminables minutes s’écoulèrent dans un silence pesant et nerveux. Rigo
s’agaçait d’être constamment tenu en joue comme un malfaiteur et du coin de
l’œil, il observait son suzerain qui, paradoxalement, ne montrait aucune trace
d’anxiété. Le roi paraissait, du moins vu de l’extérieur, complètement détaché de
tout. Il s’était lentement éloigné du cercle formé par les soldats qui n’avaient
rien fait pour l’en empêcher, afin de se promener à pas lents le longs des vitrines
chargées d’histoire comme un simple visiteur de musée, les mains croisées dans
le dos.
Enfin, des pas résonnèrent dans un couloir voisin et plusieurs hommes
entrèrent dans la pièce. Le premier était le colonel Cross précédé de sa
légendaire moustache en croc coquettement travaillée à la cire. Un homme
grand et longiligne d’une élégance affectée, vêtu d’un uniforme tiré à quatre
épingles. Derrière lui se profilait son adjoint, le lieutenant-colonel Xuon,

486
Le 1er Régiment Royal

physiquement à l’opposé de son chef. Courtaud, engoncé dans une veste


étriquée, sa démarche manquait autant de prestance que celle de son supérieur
était empreinte d’une élégance toute aristocratique. Cinq officiers supérieurs,
lieutenants-colonels et commandants les accompagnaient.
Tout l’état-major des Dragons Noirs au complet, pensa Rigo.
Cross s’immobilisa à deux mètres de l’entrée et ses yeux s’étirèrent jusqu’à ne
plus former qu’une mince ligne qui rendit presque son regard presque similaire à
celui d’un serpent. Il entrouvrit ses lèvres mais aucun son ne sortit de la bouche.
Visiblement, il hésitait sur la façon dont il devait s’adresser au jeune monarque.
L’appeler « Sire », c’était reconnaître de facto sinon de jure, son autorité. Or,
n’avait-il pas été déposé par un Conseil présidé par le Prince et le général Pardo
dont le colonel était l’un des fidèles ?
— Vous avez rompu la trêve en vous attaquant indûment aux soldats de la
Citadelle, grogna-t-il enfin, désireux sans doute d’éviter le terrain miné d’une
conversation tournant autour de la légitimité de son visiteur. Considérez-vous en
état d’arrestation… qui que vous soyez ! ajouta-t-il, laissant ainsi transpirer le
fond de sa pensée.
Sous l’insinuation, le lieutenant Rigo ne put s’empêcher de faire un pas en
avant, les poings serrés.
— Qui que vous soyez ? Non mais…
Le roi était à son tour revenu vers le centre de la salle et coupa promptement
la parole à son subordonné.
— Le colonel Cross veut sans doute signifier par là qu’il a du mal à croire se
trouver en présence de son souverain… peut-être à cause des rumeurs qui ont
circulé me concernant.
Isil esquissa un léger sourire. Le jeune monarque faisait preuve d’un sang-froid
extraordinaire en même temps que d’un talent inné de diplomate, refusant de
fermer la porte au dialogue avec le chef de corps des Dragons.
— La mort du roi a été rendue officielle par le Palais, objecta toujours
indirectement le colonel que l’on sentait mal à l’aise dans la raideur de son
uniforme.
— Alors nous dirons que le Palais a été mal informé, suggéra le roi d’une voix
égale. Toujours est-il que je suis ici, bien vivant devant vous tous.
Un silence suivit ses paroles, que le colonel Cross rompit un instant plus tard.
— Le roi Calem a créé un précédent dangereux en ramenant au Palais le sosie
conforme de sa fiancée. Qui peut m’assurer que pareil stratagème n’est pas en
train de se répéter ici ? Comment puis-je être certain de la personne que j’ai en

487
L’eau de l’oubli

face de moi ? Et cette femme à vos côtés, est-elle la princesse Sali ou son
double ?
La Padawan sentit les muscles des mâchoires de Calem se contracter. À
l’évidence, il n’était pas chose aisée d’expliquer au colonel Cross qu’elle-même
n’était plus la « vraie » princesse d’Austra après l’avoir été durant plusieurs mois.
— La princesse a été chargée par mes soins d’une mission importante,
répondit vaguement le roi qui ne voulait pas abattre ses cartes sur une table aux
joueurs incertains. Mais la question n’est pas là ! Il s’est passé en mon absence
des choses que je n’avais pas souhaitées. Là où j’avais chargé mon frère
d’assurer la défense de la cité, j’ai retrouvé une ville ouverte, offerte à l’ennemi
sans aucun combat !
— Offerte à l’ennemi ? persiffla Cross. Vous voulez sans doute dire, alliée à la
Citadelle du Désert de Sang ? Une alliance qui nous rend plus forts et qui a
épargné au royaume un bain de sang ! Je ne souhaite pas entrer dans la
complexité des circonvolutions de la politique, ce n’est pas mon métier, je suis
payé pour obéir aux ordres… et ces ordres me sont donnés directement par le
général Pardo, chef des armées.
— Et le général Pardo se doit d’obéir au roi !
— En l’occurrence, au Prince Taimi, puisque le roi a été démis par le Conseil
après avoir lâchement fui devant l’avancée ennemie. Le Prince, à qui le roi avait
donné les pleins pouvoirs pour défendre le royaume comme il l’entendait, a opté
pour une politique qui lui est propre comme il en avait sans doute le droit, et a
annoncé qu’il présidait dorénavant à la destinée du Royaume d’Édinu. Qui que
vous soyez, vous n’êtes plus le souverain légitime de ce royaume !
Calem avait pâli mais il conservait tout son calme devant un discours convenu
qu’il s’attendait après tout à entendre. Il fit trois pas en avant pour se rapprocher
du colonel.
— Colonel Cross, je comprends bien que vous ne vous occupez pas de
politique, mais je vous informe que le Conseil qui aurait soi-disant convenu de
ma destitution est entaché d’illégalité. Aucun des pairs du Royaume n’étaient
présents comme l’ancienne coutume qui seule, peut donner légitimité à un tel
Conseil, le prévoit. Cette réunion était donc non seulement illégale, mais
infâmante à mon égard. Je n’ai jamais fui lâchement devant l’avancée ennemie.
Je me suis rendu au Temple d’Édin pour sauver la princesse d’Austra, ma future
femme, en laissant la défense de la place entre des mains que je croyais jusque-
là fidèles et compétentes. Visiblement, je me suis trompé seulement là-dessus et
les actions qui ont été entreprises après mon départ ne sont que félonie et

488
Le 1er Régiment Royal

traitrise. Les ordres de mon frère et du général Pardo étaient explicitement de


défendre la cité et non pas de l’offrir à nos ennemis.
De nouveau un long silence accueillit les paroles dures du monarque. Les
officiers de l’état-major du premier régiment royal se regardèrent les uns les
autres pour chercher peut-être une forme d’assentiment collectif dans lequel
chacun aurait aimé se retrouver. Un flottement palpable se répandit parmi les
hommes en armes qui entouraient toujours le groupe d’hommes. Un instant, le
colonel Cross se dandina maladroitement sur ses jambes raidies, cherchant sans
doute la suite de ce qu’il convenait de dire.
— Je ne suis même pas certain de discuter avec le véritable ancien roi d’Édinu,
s’emporta-t-il comme ses joues s’empourpraient. Le roi est mort dans un
accident !
— Un accident qui ne m’est point arrivé ! répliqua Calem en haussant le ton,
mais qu’il aurait sans doute plu à mon frère qu’il m’arrivât.
— Je ne fais pas de politique ! J’ai des ordres et je vais en référer à qui de droit
sans plus tarder. Mais en attendant, gardes, arrêtez ces trois personnes et
mettez-les sous les verrous !
Ses moustaches s’étaient hérissées tandis qu’il lançait cet ordre. Les soldats se
regardèrent un instant en relevant leurs armes sans grande conviction. À cet
instant, Calem comprit qu’il avait perdu. Jamais il ne parviendrait à rallier le
colonel Cross. Son regard se dirigea lentement vers l’azur de celui de la jeune
Jedi et il hocha imperceptiblement la tête.
— Veuillez rendre vos armes ! ordonnait le sous-officier chef du détachement
en s’avançant vers eux.
Au même moment, après avoir ciblé chaque soldat dans la Force, Isil déchaîna
une vague d’énergie qui propulsa chacun des gardes contre les murs de la salle
avec une puissance telle qu’ils en furent momentanément assommés. L’instant
d’après, Rigo et Calem pointaient leurs armes vers le colonel des Dragons Noirs.
— Qu’est-ce… comment est-ce… balbutia ce dernier pâle comme un linge.
L’ahurissement se lisait sur son visage comme sur celui des officiers présents
qui ne comprenaient visiblement pas ce qui venait de se produire.
Le roi toisa rapidement les membres de l’état-major du régiment.
— Je n’ai pas le temps d’essayer de convaincre ceux qui souhaitent se dresser
contre moi, mais sachez que ceux qui le feront devront en assumer toutes les
conséquences. Il n’y a qu’un seul roi d’Édinu, c’est moi et personne d’autre !
Son regard brillait d’un éclat sans précédent.
— Colonel Cross, vous êtes relevé du commandement que vous tenez de ma
seule autorité.

489
L’eau de l’oubli

Il tourna sa tête vers l’adjoint du chef de corps.


— Lieutenant-colonel Xuon, je vous nomme au commandement du premier
régiment royal avec le grade de colonel. Cela vous pose-t-il un problème ?
L’officier hésita l’espace d’une seconde et tenta d’intercepter le regard de son
supérieur en disgrâce, mais ce dernier ne daigna pas tourner la tête vers lui.
Xuon fit un rapide calcul opportuniste dans sa tête. Il était à présent évident que
deux camps se dessinaient : celui du roi — car à n’en pas douter, c’était bel et
bien le roi qui se trouvait devant lui — et celui du prince Taimi allié au général
Pardo. Une confrontation allait s’ensuivre dont seuls ceux qui auraient choisi le
bon camp tireraient des bénéfices. Pour lui, la chose se présentait de la façon
suivante : soit le frère du roi s’imposait sur son aîné et même si lui, Xuon, suivait
son colonel, il n’en tirerait aucune gloire particulière ; soit le roi s’imposait et s’il
le suivait, tout était à gagner. Des galons de colonel là où normalement sa
carrière était en phase terminale et peut-être même plus. Le poste de chef des
armées deviendrait vacant ainsi que le grade de général ! Après s’être raclé la
gorge, il répondit.
— Non, Sire, aucun problème… mais je ne sais pas dans quelle mesure je peux
obtenir de tous les hommes et surtout de leurs officiers qu’ils me suivent.
Un à un, les soldats se relevaient péniblement, en se frottant qui la tête, qui le
dos, manifestement perturbés par la tournure que prenaient les événements. Le
roi s’adressait à présent aux officiers de l’état-major du régiment.
— Votre choix est simple : soit vous vous ralliez à votre souverain légitime et
vous aidez les autres régiments de la ville qui me sont restés fidèles à se
débarrasser de la racaille qui a envahi nos rues ; soit vous prenez le parti des
traitres au royaume que sont mon frère et le général Pardo qui, dès à présent,
est destitué de son poste de chef des armées, et vous vous constituez
prisonniers.
— Vous n’avez pas le droit… tenta le colonel Cross sans grande conviction,
dompté par la puissance qui émanait de cette jeune femme aux pouvoirs
extraordinaires qui se tenait aux côtés du souverain.
— Je suis le roi, j’ai tous les droits ! répliqua sèchement Calem. Allons, ajouta-
t-il à l’adresse des officiers, décidez-vous !
Un commandant fit lentement deux pas en avant et vint se ranger auprès de
son chef de corps, suivi d’un lieutenant-colonel. Ce fut tout. Le désormais colonel
Xuon fit un geste vers les soldats et plus particulièrement vers le sous-officier
médusé.
— Sergent, mettez ces hommes aux arrêts, sur ordre du roi et veillez à ce qu’ils
soient gardés au secret.

490
Le 1er Régiment Royal

Tout en se frottant la nuque de perplexité, le pauvre gradé regarda


alternativement celui qui venait de lui donner un tel ordre, son ancien chef de
corps, le roi et les officiers impassibles.
— Vous voulez… que j’a… j’arrête le co… colonel Cross ? bégaya-t-il.
— C’est ce que votre nouveau chef vient de vous ordonner, intervint Calem
d’un ton rude. Obéissez !
Le sous-officier se raidit et fit claquer ses deux talons.
— Oui, Votre Majesté ! Détachement ! lança-t-il à l’adresse de ses hommes
pour qu’ils viennent encadrer les trois hommes en état d’arrestation.
Il sentit une goutte de sueur glacée glisser lentement le long de sa nuque et
eut envie de s’excuser auprès de celui qui était encore son chef deux minutes
auparavant. Mais devant le poids du regard du souverain, il s’abstint et ordonna.
— Direction la prison… en avant… marche !
Le détachement quitta la pièce tout en encadrant étroitement le colonel Cross
et les deux officiers supérieurs qui avaient pris le parti de le suivre. Xuon se
tourna vers l’un des officiers restant.
— Lieutenant-colonel Jakel, veuillez suivre le détachement pour vous assurer
qu’il arrive à destination sans encombre, et revenez me rendre compte !
L’homme salua d’un signe de tête.
— À vos ordres, colonel !
Puis il sortit à son tour. Xuon se retourna vers le roi.
— Qu’attendez-vous des Dragons, Sire ?
— Quelle fidélité puis-je moi-même en attendre ?
Le colonel parut embarrassé.
— Un flottement est inévitable dans l’encadrement, je ne vous le cacherai pas.
Nombre d’officiers subalternes ont de la considération pour le colonel Cross.
Mieux vaut leur laisser un peu de temps…
Le regard que le roi lança au reste de l’état-major acheva de le convaincre.
— Soit. Reprenez les rênes du régiment de votre mieux. La seule chose que je
veux pour le moment, c’est que les Dragons sécurisent le stade où sont enfermés
les opposants à mon frère. En cas de combats, j’exige que toutes ces personnes
soient protégées des hommes-serpents si ces derniers tentaient quelque chose
de ce côté-là !
Le colonel Xuon opina du chef.
— Ce sera fait, Sire. Tout sera mis en œuvre pour tenir le quartier.
— Parfait. Lorsque vous serez sûr de vos hommes, prenez contact avec le deux
et le trois, le capitaine Jarval coordonnera tous les efforts en vue de reprendre le
contrôle de la capitale !

491
L’eau de l’oubli

— Entendu, Votre Majesté !


Le roi consulta son data-bracelet.
— C’est bientôt l’heure… il faut absolument que toutes les portes soient
fermées et tenues si nous voulons éviter de transformer la ville en champ de
bataille.
*
* *
Les deux silhouettes passaient et repassaient devant les lentilles
amplificatrices de lumière des jumelles de l’adjudant-chef Fagor. Elles se
croisaient à peu près toujours au centre de l’arche de la grande porte Vilem 1er ,
la principale sortie de la façade ouest de la ville par laquelle Hiivsha était arrivé
quelques jours plus tôt. Un peu plus à gauche, trois saurocéphales semblaient
discuter à l’abri de la pluie battante, dans l’ombre du tunnel qui traversait
l’épaisse muraille. Depuis qu’il les observait, il avait pu compter une bonne
douzaine de sentinelles dont une partie se trouvait dans les salles de garde
aménagées dans les remparts, comme pour toutes les autres portes de la ville.
Depuis le toit du petit immeuble de quatre étages sur lequel ils avaient pu se
faufiler après être passés à travers d’innombrables jardins plongés dans
l’obscurité, ils bénéficiaient d’un bon poste d’observation sur la porte qui leur
avait été assignée. Le sous-officier supérieur regarda un instant le ciel. L’orage
paraissait perdre en intensité même si l’activité électrique restait soutenue dans
le ciel noir. La tempête allait prolonger légèrement la nuit ce qui n’était pas sans
avantage pour eux.
Fagor essuya d’une main son visage trempé battu par la pluie puis gratta sa
barbe naissante en jetant un coup d’œil sur son data-bracelet.
— Il va bientôt être l’heure d’entrer dans la danse, murmura-t-il d’une voix
rauque. À mon avis, le plus difficile ne sera pas de prendre la porte. Nous
sommes aussi nombreux que l’ennemi et nous bénéficions d’un effet de surprise
total. Aussi, cette partie-là devrait être un jeu d’enfant. Non, le plus dur, c’est
qu’une fois la porte prise et fermée… enfin, une fois « les » portes prises et
fermées, l’alerte sera forcément donnée. Reste à savoir quelle attitude adoptera
alors le général Pardo dès qu’il aura eu vent de nos actes.
— Et le prince Taimi, précisa Hiivsha dans un souffle.
— Lui-aussi en effet. Il se peut fort bien que l’ennemi tente de reprendre une
ou plusieurs portes… peut-être pas toutes à la fois, mais suffisamment pour faire
entrer à l’intérieur de la cité les renforts qui campent dans la plaine. Et dans ce
cas, la situation risque de devenir intenable… du moins tant que nos régiments
ne seront pas à pied d’œuvre.

492
Le 1er Régiment Royal

— Une fois leurs cibles prioritaires enlevées, leurs troupes pourront renforcer
vos commandos pour tenir les remparts…
— Et assiéger le palais pour éviter que sa garnison ne puisse en sortir. Dans
tous les cas, dès que nous aurons pris position ici, vous, vous filez retrouver votre
vaisseau, si j’ai bien compris ?
— Oui, acquiesça le contrebandier, ce n’est pas que je ne souhaite pas me
battre à vos côtés, hein… mais si les forces de l’ennemi tentent de reconquérir la
cité depuis l’extérieur, sa puissance de feu ne sera pas inutile pour les convaincre
du contraire.
Un jeune garde qui se trouvait tout contre eux laissa échapper un sourire
rêveur.
— J’ai hâte de voir à quoi ressemble un vaisseau qui permet de voyager dans
l’espace… enfin, je veux dire… voir de mes propres yeux. À l’école on en a vu des
représentations, de ceux qu’il y avait sur Édéna il y a très très longtemps… mais
en voir un pour de vrai…
— Tu verras, mon gars, il est magnifique ! répondit Hiivsha en lui tapotant
l’épaule.
Quelques minutes s’écoulèrent durant lesquelles le chef du commando avait
repris son poste d’observation. Enfin, il fit signe à ses hommes que le moment
était venu. Au même moment, à travers la ville, d’autres gradés effectuaient les
mêmes gestes.
Une à une, des silhouettes noires descendirent par le petit escalier de secours
luisant de pluie qui serpentait à flanc de bâtiment, invisible depuis la muraille. La
moitié d’entre elles, sous les ordres de Fagor, longea un muret qui courait
jusqu’à la rue passant devant la porte Vilem 1er pendant que l’autre, dirigée par
le sergent-chef Galst, effectuait le tour de l’immeuble pour arriver par la rue
perpendiculaire. Chacun connaissait sa cible. Au top horaire, un feu nourri mais
bref eut raison les cinq soldats visibles dans l’arche sombre. Au même moment,
un homme-serpent qui franchissait le seuil de la salle de garde donna l’alarme en
glapissant des cris rauques et saccadés.
— Allons-y, cria Fagor dans son micro, ne leur laissons pas le temps de
s’organiser.
Les deux groupes convergèrent au pas de course vers la bouche béante de la
porte grande ouverte pour investir le court tunnel. Le premier groupe se plaqua
aussitôt contre le mur de gauche juste avant l’entrée de la salle de garde
pendant que le second, longeant en courant le mur opposé, passait devant en
déversant un flot de tirs pour se couvrir. Les gardes à l’intérieur ripostèrent au
petit bonheur la chance sans les toucher. Dès que la salle fut dépassée, le

493
L’eau de l’oubli

deuxième groupe traversa le tunnel pour se plaquer à son tour contre le mur
opposé, de l’autre côté de l’ouverture. Un instant les deux chefs de groupe se
concertèrent du regard, puis d’un geste commun, chacun dégoupilla une
grenade à énergie qu’il régla soigneusement. Enfin, sur le commandement de
l’adjudant-chef Fagor, les deux engins furent jetés à l’intérieur de la première
pièce. Deux secondes après, une puissante onde ébranla les voûtes ancestrales
des remparts.
— Go ! cria Fagor qui se précipita à l’intérieur tout en tirant à l’aveuglette en
même temps que Galst.
Ils se jetèrent derrière un comptoir pour éviter les tirs qui provenaient d’une
autre pièce au fond.
— Tirs de couverture ! beugla l’adjudant-chef en se levant à demi pour ouvrir
le feu toujours imité par son adjoint.
Profitant du répit offert par leurs sous-officiers, les hommes se ruèrent dans le
corps de garde et des grenades furent lancées vers la pièce du fond. Il y eut
plusieurs déflagrations. Le commando progressa entre les meubles pour se
plaquer contre la cloison jouxtant la pièce suivante. Deux hommes y pénétrèrent
en se couvrant mutuellement d’un tir nourri suivis par d’autres. Quelques
secondes plus tard, le silence retombait dans le corps de garde. Une odeur âcre
hantait les lieux.
— La place est à nous, déclara Galst à son supérieur.
— Parfait, répondit Fagor. Fermez les portes et érigez des barricades pour les
protéger ! Que deux hommes montent sur les remparts pour nous prévenir de
tout danger… intérieur comme extérieur !
Puis se tournant vers Hiivsha.
— C’est ici que vous nous quittez, capitaine Inolmo.
Le contrebandier fit un geste de la tête.
— Pas pour longtemps, j’espère.
— Soyez prudents ! Les hommes-serpents ne brillent pas par leur intelligence…
mais ce sont des créatures dangereuses.
— J’ai bien compris… je ne sous-estime jamais mon adversaire.
— Alors, bonne chance. Nous guetterons votre vaisseau spatial avec
impatience !
Les deux hommes se serrèrent la main puis Hiivsha sortit du corps de garde et
inspira un grand coup une fois dans le tunnel pour chasser l’odeur de chair
brûlée de ses poumons. Après un dernier signe aux trois gardes qui s’activaient à
fermer les deux lourds battants, il extirpa d’une poche un petit appareil pour en
consulter l’écran. Un symbole lumineux lui indiqua bientôt la direction à prendre

494
Le 1er Régiment Royal

pour rejoindre sa motojet. Levant son visage vers le ciel, le contrebandier


constata avec plaisir que la pluie s’était arrêtée et que l’orage perdait nettement
en intensité en s’éloignant vers les montagnes du nord. Le point effectué, il
s’éloigna rapidement à travers les rues de la banlieue ouest.
*
* *
Au moment où l’adjudant-chef Fagor prenait avec son commando la porte
Vilem 1er, les mêmes combats se déroulaient à l’identique autour de chacune des
autres portes de la cité. Pris par surprise, l’adversaire qui ne s’attendait pas à
une action armée menée contre ses troupes, ne put rien faire.
En parallèle, les troupes des deuxième et troisième régiments royaux s’étaient
lancés à la reconquête de la ville avec des objectifs bien déterminés : protection
des points névralgiques et prise prioritaire du complexe des communications
rassemblant dans un lieu unique toutes les chaines de diffusion son et image
situées dans la capitale. Deux compagnies du régiment du colonel Qulos, le plus
proche géographiquement de la Cité Royale, avaient été détachées pour prendre
position sur l’avenue qui montaient à celle-ci afin d’interdire toute sortie de la
garnison d’hommes-serpents qui y était installée. Le lieutenant-colonel Visco,
l’adjoint de Rocco-tête-de-bois était parti avec une compagnie vers l’Hôtel
Général de la Police de la ville pour y conférer avec le Haut-commissaire. Son
but : rallier au plus vite toutes les forces de police de la capitale, même si celles-
ci étaient plus destinées à la sécurité civile et aux enquêtes qu’aux combats de
rue.
Ce matin-là, le jour qui peinait à s’imposer devant la masse conséquente des
nuages que la tempête drainait encore dans le ciel, se levait sur une agitation
sans précédent. Un peu partout dans la ville, les patrouilles des hommes-
serpents se heurtaient violemment aux forces royales dont les ordres étaient
formels : éliminer l’ennemi par tous les moyens.

La bataille d’Édinu sortait de l’ombre pour entrer en plein jour dans sa phase
finale !

495
34 - À la loyale

— En avant, en avant !
Le commandant Tour’Mira debout sur son char mû par quatre corinals
lourdement blindés, agitait les bras pour dynamiser ses hommes : deux
compagnies du deuxième Régiment Royal, chargées de bloquer l’accès à la Cité
Royale. Il avait renoncé aux cavaliers ainsi qu’aux transports de troupes tractés,
trop encombrants pour manœuvrer rapidement en ville. C’est au pas de course
que les hommes s’élancèrent derrière les quatre chars qui constituaient la seule
artillerie lourde de son dispositif. À l’heure qu’il était, l’attaque contre les portes
devait commencer et le commandant comptait bien être en place avant que la
garnison qui occupait la Cité Royale ne fasse mouvement. Le temps que l’ennemi
comprenne ce qu’il se passait réellement en ville, il serait prêt pour leur interdire
toute sortie. Les chars en suspension sur leur dispositif anti-gravité traversèrent
prestement l’esplanade pour enfiler une large avenue. Il n’était plus ici question
de discrétion mais de rapidité. Les patrouilles d’hommes-serpents qu’il
rencontrerait en cours de route tomberaient inexorablement sous le nombre.
*
* *
Le couvre-feu étant bien suivi, les rues désertes donnaient la chair de poule au
contrebandier qui rasait prudemment les clôtures des jardins de banlieue de la
zone pavillonnaire où il se trouvait. Il venait de quitter l’esplanade d’un centre
commercial haut de quatre étages, sur laquelle il avait soigneusement évité des
hommes-serpents qui déambulaient bruyamment. Ça et là, des lumières
apparaissaient pourtant à quelques fenêtres mal calfeutrées pour lui prouver
qu’il y avait bien de la vie enfermée dans les villas et les petits immeubles
représentant la majorité des habitations autour de lui.
Au bout d’une demi-heure, après avoir longé l’extrémité d’une zone
d’activités, il s’accroupit derrière le tronc d’un des arbres bordant l’artère
principale qui traversait la banlieue ouest. Les entrepôts désaffectés dans l’un
desquels il avait caché sa motojet ne devaient plus être très loin. Le temps de
reprendre son souffle, il fit le point avec son datapad. Il ne lui restait plus que
quatre cents mètres à parcourir sur la route. Les alentours de ce faubourg
étaient à présent clairsemés. Quelques maisons en construction ou en ruines —
dans l’obscurité il avait du mal à savoir — côtoyaient des terrains vagues
poussiéreux et l’avenue elle-même paraissait moins bien entretenue. Les
trottoirs avaient cédé la place à des bas-côtés de terre caillouteuse et devant lui,
496
À la loyale

il n’y avait plus d’arbre au bord de la route. Il allait devoir se déplacer en terrain
découvert.
Tendant longuement l’oreille, il ne perçut aucun bruit particulier hormis les
roulements du tonnerre qui s’éloignait de plus en plus. Le vent était tombé et la
terre était lourde de la pluie qui venait de s’arrêter. Blaster en main, il quitta son
abri relatif et s’élança droit devant, courbé et prêt à se jeter à la moindre alerte
dans le petit fossé qui longeait la route.
À présent, il entrevoyait sur sa gauche les silhouettes des entrepôts
désaffectés. Les environs autour d’eux semblaient déserts, à l’abandon.
Prudemment il traversa ce qui ne ressemblait désormais plus à une avenue,
sauta la rigole d’écoulement des eaux et alla s’abriter derrière un petit muret
brinquebalant. De là où il se trouvait, il pouvait entendre des voix qui
provenaient d’entre les bâtiments mais il ne voyait rien. Par une succession de
sauts furtifs et tout en restant à l’abri de ce qui pouvait le dissimuler à la vue de
l’ennemi, il pénétra dans le terrain vague de l’ancienne zone industrielle pour se
rapprocher du hangar du fond. Parvenu à une trentaine de mètres de son
objectif, il jura en s’agenouillant derrière un amas de tôles rouillées.
Ils pouvaient pas camper ailleurs, ceux-là ?
Juste à l’entrée de l’entrepôt brûlait un feu autour duquel était regroupée une
demi-douzaine de saurocéphales qui se restauraient bruyamment. Il pouvait
aisément entendre les bruits gutturaux qui leur servaient de langage. L’un d’eux
semblait raconter des plaisanteries car tous les autres riaient à gorge déployée.
Le petit rigolo de la bande sans doute !
Hiivsha considéra son blaster. De sa position et avec l’élément de surprise de
son côté, il devait être possible d’en abattre deux voire trois avant que le groupe
ne se mette à l’abri. Mais ensuite, il risquait d’avoir du mal à se débarrasser des
trois autres et le temps lui était compté. Une autre solution était de contourner
le bâtiment et d’essayer d’y entrer par derrière. Dans l’état de délabrement
avancé où il se trouvait, c’était bien le diable s’il ne parvenait pas à dénicher une
fenêtre, une porte hors d’usage ou simplement une disjonction des éléments de
la tôle qui composait l’essentiel des hangars, pour se faufiler à l’intérieur. Une
fois dedans, il sauterait sur sa moto et tenterait une sortie en force espérant que
la surprise jouerait en sa faveur.
Il en était là de ses réflexions lorsqu’il se rendit compte que quelque chose
autour de lui avait changé mais avant qu’il ne tourne la tête, il sentit peser
contre sa nuque la froideur sans équivoque du canon d’une arme.
— Ne bouge pas, fit la voix rocailleuse d’un grand saurocéphale.

497
L’eau de l’oubli

Hiivsha se gourmanda de s’être laissé prendre aussi facilement et de ne rien


avoir entendu arriver. Sans doute la créature s’était-elle isolée du groupe
derrière un mur pour soulager un besoin naturel et il ne l’avait pas vue ?
— Oups… laissa-t-il échapper.
— Donne-moi ton arme, doucement.
Le contrebandier leva très lentement ses bras en l’air, son blaster dans la main
droite. Aussitôt la créature s’en empara et se recula d’un pas pour étudier ce
modèle d’arme qui lui était inconnu.
— C’est quoi ce flingue ? grogna le saurien après avoir remis son pistolet à
énergie à sa ceinture.
— Un blaster, un pistolet à plasma si tu préfères mon grand… ça a l’air de
t’intéresser les armes ?
Comme Hiivsha cherchait à se relever, le saurocéphale le menaça avec le
pistolet.
— Bouge pas, t’es un espion et moi les espions je leur crame la cervelle.
— Tu fais erreur, je n’espionnais personne, je passais dans le coin et j’ai vu de
la lumière…
— T’es un petit rigolo mais c’est dommage pour toi. La bonne nouvelle, c’est
que je vais te cramer la cervelle avec ta propre arme comme ça je verrai
comment ça fait !
Le saurocéphale tendit le bras en visant la tête de sa victime toujours
agenouillée.
— Fais pas l’imbécile, tenta Hiivsha en réfléchissant à toute vitesse, si tu me
tues, tu ne sauras jamais ce que je faisais ici…
Et Isil ne me le pardonnera jamais !
La créature secoua sa tête au bout de son long cou et fit de sa voix rocailleuse.
— Ce que tu fais je m’en tape !
Puis il appuya sur la détente.
*
* *
— Feu ! hurla Rocco-tête-de-bois dans son communicateur, du haut de la
tourelle de son véhicule tracté de commandement. Empêchez ces rats de sortir !
Le chef du 3e Régiment Royal n’avait pas pu se résoudre à demeurer dans le
quartier général de sa caserne alors qu’une si belle bataille s’annonçait, et il avait
pris lui-même la tête de trois compagnies pour se porter en toute hâte vers
l’École Militaire Royale qui pour l’heure hébergeait plusieurs centaines
d’hommes-serpents. Ses troupes arrivèrent juste à temps. En effet, alors même
que les hommes du colonel Roc’Hart encerclaient la vaste esplanade du Champ-

498
À la loyale

de-Tyrell 1er, les premiers détachements ennemis franchissaient les portes de la


prestigieuse académie pour se porter au secours des quelques postes de filtrage
aux portes de la ville qui avaient eu le temps d’alerter leur hiérarchie en
demandant des renforts.
Sans même attendre d’avoir correctement positionné ses rangs, Rocco-tête-
de-bois avait donc donné l’ordre d’ouvrir le feu et une grêle de projectiles
énergétiques s’abattit sur la place stoppant net la tentative de sortie des
saurocéphales. Ces derniers s’égayèrent comme des rats pris dans une nasse,
trouvant refuge derrière les troncs massifs des arbres de l’esplanade, ou refluant
à l’intérieur des murs de l’institution.
— Parfait, cria le colonel dans son micro, vous me les gardez bien au chaud là-
dedans ! Je veux un cordon étanche tout autour que même un insecte ne pourra
pas franchir !

En écoutant dans ses oreillettes le rapport du chef du « trois », Jarval hocha la


tête de satisfaction et tapota l’épaule du roi.
— Si le père Rocco peut les cantonner à l’intérieur de l’école, nos troupes
auront vite fait de neutraliser les patrouilles qui parcourent la ville.
Ils progressaient en tête d’une section à travers les tunnels de la capitale en
direction de la Cité Royale. Isil et Rigo avançaient derrière eux suivis à leur tour
par une cinquantaine d’hommes silencieux.
— Le commandant Tour’Mira devrait être en place à l’heure qu’il est, répondit
Calem en tournant à droite dans une galerie. Il va interdire à son tour toute
sortie de la garnison de la Cité Royale… à nous de lui en ouvrir les portes pour
qu’il puisse y pénétrer.
*
* *
L’homme-serpent s’agita un instant sur ses jambes, parcouru de brèves mais
violentes convulsions avant de s’écrouler en silence aux pieds du contrebandier
qui se remit prestement debout.
— Matériel inconnu… marmonna Hiivsha en ramassant son blaster, enfin…
c’est ce que disent les mécanos.
Il posa son pouce sur le capteur biométrique de la crosse pour déverrouiller le
système de sécurité qu’il avait eu le temps d’activer juste avant de tendre l’arme
à son ennemi. Avec tendresse, il regarda quelques instants le pistolet que Quad
Sitaire, son ancien mentor et ami, lui avait offert pour ses dix-huit ans, juste
avant d’être tué dans une embuscade tendue par des pirates. C’était bien là
l’arme d’un retors comme lui !

499
L’eau de l’oubli

L’incident était passé inaperçu du petit groupe qui bavardait autour du feu et
Hiivsha en profita pour contourner les hangars en se faufilant parmi les
enchevêtrements de décombres. Parvenu derrière celui dans lequel il avait caché
sa motojet, il avisa un interstice entre deux plaques de tôle et se mit à plat
ventre pour ramper à l’intérieur. Il déboucha non loin de son engin dissimulé
derrière de hautes caisses poussiéreuses. Il lui fallait à présent tenter le tout
pour le tout. Si on considérait que cette civilisation avait abandonné tout engin à
moteur, le bruit du réacteur du sien devrait laisser l’ennemi suffisamment
perplexe pour lui laisser le temps de les surprendre.
Avec d’infinies précautions, il tira la vieille bâche mitée pour dégager le
véhicule qu’il éloigna des caisses au maximum tout en restant hors de la vue des
saurocéphales.
Puis il monta dessus, mit le contact, s’assura que tout allait bien et lança les
propulseurs. Les conversations s’arrêtèrent et les hommes-serpents regardèrent
tout autour d’eux, cherchant des yeux la raison de ce bruit incongru.
Ils en étaient là de leur interrogation, lorsque Hiivsha ouvrit les gaz et fonça
droit sur eux depuis leur arrière.
— Attention, chaud devant ! cria-t-il en se plaquant contre le tableau de bord
pour réduire l’éventuelle cible qu’il allait offrir aux créatures.
Mais ceux-ci n’eurent même pas le temps de le mettre en joue qu’il passait au-
dessus du feu, éparpillant avec violence les braises et les tisons sur plusieurs
mètres, semant la panique dans les rangs adverses. Le temps que les
saurocéphales réagissent, il était déjà loin.
*
* *
Le lieutenant So’Doc du deuxième régiment plongea pour se saisir de la
grenade et se pressa de la relancer comme s’il s’agissait d’un tison embrasé.
L’engin décrivit une courbe gracieuse à travers le grand hall de l’immeuble
principal du complexe des communications, et retourna exploser au-dessus de
ceux qui l’avaient lancée depuis une terrasse. Là-haut, une dizaine d’hommes-
serpents tentaient de les empêcher de progresser.
— Groupe trois, par la gauche, deux par la droite. Un, avec moi !
Il fit un geste de moulinet d’un doigt en l’air puis s’élança en direction de
l’escalier d’honneur.
— Allez, délogez-les moi de là ! cria-t-il tout en courant courbé en deux,
déversant des rafales énergétiques vers le haut de l’obstacle.
Il traversa le hall en zigzagant entre les grands pots dans lesquels de petits
arbres décoratifs étaient plantés, puis acheva sa course dans un magnifique

500
À la loyale

plongeon derrière une statue de marbre. Après s’être assuré que ses hommes
l’avait suivi, il fit plusieurs signes codés en direction de ces derniers avant de
sauter l’obstacle pour se lancer dans l’escalier avec quatre autres soldats,
couverts par les tirs protecteurs du reste de l’escouade.
— À l’assaut ! hurla-t-il sans cesser de tirer à tout va au fur et à mesure que se
découvrait le haut des marches.
Les hommes-serpents tombèrent comme des mouches et en quelques
secondes la terrasse fut nettoyée de toute opposition. Le restant de ses hommes
afflua aussitôt comme une marée montante et chacun prit un poste destiné à
sécuriser le périmètre.
So’Doc ouvrit la ligne de son communicateur.
— À toutes les sections, ici Delta zéro, au rapport !
Des voix surmontant d’inévitables grésillements répondirent.
— Delta unité, nous tenons le centre émission mais nous subissons une contre-
attaque… il nous faudrait une section en renfort pour en finir avec eux.
Aussitôt une autre voix prit le relais.
— Delta trois, notre secteur est clean, nous nous portons vers Delta unité pour
apporter notre soutien… on va les prendre à revers
— Reçu, fit le lieutenant qui repassait dans sa tête le rapide plan échafaudé
pour reprendre le complexe. Delta quatre et cinq, où en êtes-vous ?
— Nous avons repris les studios. Pas de résistance, deux morts et quatre
blessés…
So’Doc regarda autour de lui. Il avait un homme qui s’était écroulé dans
l’escalier et d’après le léger signe que venait de lui adresser l’infirmier de la
section, c’en était fini pour lui. Un autre semblait blessé à un bras, rien de plus.
— Alpha zéro, reprit-il après une longue inspiration, ici Delta Zéro, les objectifs
prioritaires du centre des communications ont été remplis. Quelques poches de
résistance à signaler. La situation devrait être stable d’ici une dizaine de minutes.
— Reçu Delta zéro, répondit la voix posée du colonel Qulos depuis le Quartier
Général du deuxième Régiment Royal. Bon travail.

Un marqueur s’empressa de modifier les couleurs des bâtiments composant le


centre des communications de rouge en jaune, sur le plan de la ville affiché sur
un écran géant plaqué contre le mur de la salle d’opérations. Le colonel Qulos
exhala un soupir d’aise. Petit à petit, le rouge disparaissait au profit du jaune et
du vert, cette dernière couleur attestant la définitive reprise d’un objectif.
Une aube rougeoyante se levait et dans la plaine du sud, la fourmilière des
hommes-serpents se mettait en marche vers les remparts de la Cité. La seule

501
L’eau de l’oubli

question qui préoccupait l’officier c’était de savoir vers quelles portes l’essentiel
de l’assaut porterait pour y envoyer au plus vite des renforts.

Calem poussa le pan de mur qui s’entrouvrit, laissant apercevoir la lueur


blafarde du jour naissant.
— La nuit a laissé place à l’aube, constata-t-il, il va falloir redoubler de
prudence.
Ils sortirent de dessous la terre à l’abri d’une butte herbeuse qui les dissimulait
aux regards indiscrets provenant des bâtiments de la Cité Royale.
— Rigo, je vais prendre douze hommes pour pénétrer dans le Palais. Avec un
peu de chance, si nous nous emparons de mon frère, nous pourrons mettre fin à
tout cela sans plus attendre. Vous prendrez le reste de la section et vous
tenterez de gagner les portes en passant derrière l’enclos aux dragonnaux et les
écuries. En longeant le mur est, vous passerez inaperçus le plus longtemps
possible. Si vous parvenez à ouvrir les portes, Tour’Mira pourra investir la place
plutôt que d’en bloquer seulement la sortie.
Le lieutenant inclina la tête en signe d’assentiment et donna rapidement ses
ordres à la petite troupe qui s’éloigna sans plus attendre à l’abri du talweg. Isil
considéra un instant la statue qui surmontait le socle duquel ils étaient sortis.
— Ton aïeul aimait vraiment jouer à cache-cache. Un socle de statue… c’est
convenu, mais terriblement efficace.
Calem esquissa un sourire en s’enfonçant de nouveau dans la galerie.
— Nous n’en avons pas fini, encore un petit tour sous la terre… il y a un peu
plus loin un passage qui va nous emmener directement dans la salle de chasse
du Palais. De là, nous devrions parvenir à mettre la main sur Taimi.
— N’oublie pas Dolmie, rappela Jarval en maugréant, elle est bien plus
dangereuse que ton frère.
Le roi secoua la tête.
— Ne t’inquiète pas, je ne l’oublie pas celle-là !
Ils progressèrent de nouveau quelques minutes dans des couloirs puis des
escaliers avant d’atteindre leur but.
— Éteignez vos lampes, ordonna-t-il comme il s’arrêtait devant la paroi d’un
apparent cul-de-sac.
Avec précaution, Calem déverrouilla une grande plaque qui pivota
silencieusement sur ses gonds, dévoilant un miroir sans tain derrière lequel se
trouvait la salle de chasse. Isil put admirer l’incroyable variété de trophées qui en
ornaient les murs. La pièce était vide.
Calem prit son pistolet en main et fit signe aux hommes de l’imiter.

502
À la loyale

— À partir de maintenant, nous sommes à découvert, articula-t-il à voix basse.


Tirez pour tuer en cas d’agression.
Après avoir refermé la plaque, il apposa sa main sur un capteur et un léger clic
leur indiqua que le panneau tout entier venait d’être déverrouillé. Ce dernier
pivota sous la pression des doigts du monarque et aussitôt, les hommes se
répartirent dans l’espace de la salle, un œil collé au viseur de leur fusil d’assaut.
— Comment trouver Taimi ? demanda Jarval.
— À l’heure actuelle, il doit avoir compris ce qui se passe à l’extérieur et s’il
veut coordonner ses troupes, il se trouve là où je me trouverais si j’étais à sa
place... dans la salle de commandement qui jouxte mon bureau !
— Vous n’avez pas de Q.G. enterré ? demanda Isil.
— Si… mais pourquoi s’y rendre tant que la menace n’est pas aérienne et que
le Palais est encore en sécurité ?
La Padawan approuva de la tête en saisissant à son tour son sabre laser. Calem
se retourna vers Jarval.
— Il y a deux chemins qui mènent à mon bureau. Tu vas prendre la moitié des
hommes et passer par le grand salon du premier, moi je vais passer par la
bibliothèque. Isil va vous accompagner.
— Pas question, répliqua le capitaine, Isil doit rester avec toi ! Tu es le roi, ne
l’oublie pas. Tu dois absolument rester en vie pour mettre fin à tout ce bordel. Il
est impératif qu’elle assure ta protection… n’est-ce pas, Isil ?
La jeune fille les regarda tous deux et hocha les épaules afin d’éviter de
prendre parti. Ce fut Calem qui reprit.
— D’accord… dans ce cas, prends huit hommes avec toi.
Jarval acquiesça.
— C’est parti !
Après avoir désigné d’une série de gestes brefs les hommes qui devaient le
suivre, il s’éloigna avec eux par l’une des issues de la salle.

— Quelle est la situation ? demanda le Prince Taimi d’un ton irrité aux deux
personnes qui se tenaient en face de lui.
Il se trouvait dans la salle de commandement jouxtant le bureau du roi, debout
devant une table ronde sur laquelle était projetée le plan de la ville en trois
dimensions, raide comme un piquet, les bras croisés et la lèvre boudeuse. Le
général Pardo échangea un regard avec son homologue saurocéphale, le général
Glarr’Dorro.
— Il semble que nous ayons sous-estimé l’ampleur du mouvement qui a
commencé à l’aube par l’attaque de quelques portes de la ville, Votre Majesté,

503
L’eau de l’oubli

déplora Pardo de sa voix de basse. Le général Glarr’Dorro vient de m’informer


que des forces armées bloquent également l’entrée de la Cité Royale, sur
l’avenue de la Victoire.
— Et mes troupes de l’École Militaire sont également cernées par vos
hommes, gronda l’homme-serpent en frappant du poing sur le bureau. Je veux
savoir ce que cela signifie !
— Vous voulez ? cria Taimi en serrant les poings, ne prenez pas ce ton avec
moi, je suis le roi ! Pardo, pourquoi des militaires s’en prennent-ils à nos alliés ?
Le Cathar grogna.
— Je ne sais pas. Tout a commencé très tôt ce matin par des attaques sur des
portes de la ville… j’ai alors envoyé des patrouilles voir ce qui se passait
précisément mais elles ont rencontré une forte résistance.
— Combien d’attaques ?
— Je l’ignore, Votre Majesté, les alertes initiales sont venues de quatre portes
mais peut-être que d’autres n’ont pas eu le temps de donner l’alarme… il est à
craindre que ces attaques fassent partie d’un plan d’ensemble.
— Mais dans quel but ? Et qui commande cette rébellion… car il s’agit bien de
ça, non ? clama Taimi en frappant le sol du pied. Et où est Dolmie ? Elle s’est
absentée hier soir pour aller je ne sais où, mais elle m’avait dit qu’elle serait
revenue à l’aube !
Le saurocéphale grogna de nouveau.
— Nous avons beaucoup de mal à avoir une vue d’ensemble de ce qui se
passe. Les transmissions avec les patrouilles qui répondaient encore viennent
d’être brouillées et il est à craindre que le Centre des Communications soit
tombé entre des mains ennemies. Nombre de détachements en ville ont signalé
avoir été accrochées par des groupes armés et beaucoup n’ont plus donné de
nouvelles depuis.
— D’après ce qu’on peut observer des remparts, l’avenue de la Victoire est
bloquée par des éléments du deuxième Régiment Royal, grommela Pardo, mais
je ne sais pas qui a donné l’ordre de passer à l’attaque. Peut-être Qulos ?
— Je le ferai traduire en cour martiale et exécuter ! cria Taimi hors de lui. Et
que font vos Dragons ?
— C’est que… je n’ai pas réussi à joindre le colonel Cross… j’ai pourtant essayé
dès que j’ai compris que la situation devenait problématique…
— Problématique ? Je constate que vous maniez mieux les euphémismes que
les armes, général. Mais faites quelque chose, bon sang, rétablissez la situation !
— Ça va être fait, sous peu, Votre Majesté, le général Glarr’Dorro a ordonné à
l’ensemble de ses troupes qui campent dans la plaine d’Amar d’investir la

504
À la loyale

capitale, elles devraient pour l’heure arriver sous les remparts de la ville. Elles
attaqueront trois portes simultanément : la porte sud, celle d’Amina et celle du
Baron Ghausma.
— Mais mon Maître ne va pas aimer cette situation, objecta l’homme-serpent,
vous l’aviez assuré de votre entière coopération et voici que vos officiers se
dressent contre vous et qu’il me faut assiéger la ville !
— Je les ferai tous pendre, grinça le prince entre ses dents, cela ne remettra
pas en question l’alliance que j’ai souhaitée avec votre Maître, Dark Zarek. Une
fois vos troupes dans la cité, je veux qu’elles rétablissent l’ordre coûte que
coûte, suis-je assez clair ?
Les deux généraux firent oui de leur tête. Au même moment une ordonnance
pénétra dans la pièce.
— Votre Majesté, la comtesse de Tamburu vient d’atterrir avec son dragonnal,
elle arrive ici dans quelques instants.
— Parfait se félicita Taimi, je veux avoir au plus vite son point de vue sur la
situation.

L’avenue de la Victoire montait vers l’entrée du Palais en longeant sa muraille


et effectuait un coude de quatre-vingt-dix degrés sur la gauche devant les
puissantes portes fermées. Il était de ce fait très difficile d’envisager de les
détruire par des tirs d’artillerie directs. Or, il était impossible au commandant
Tour’Mira d’investir la Cité Royale tant que les portes demeuraient closes. Aussi,
se contentait-il de riposter aux tirs provenant des remparts en interdisant toute
sortie de l’occupant.
De con côté, le lieutenant Rigo était en vue de l’entrée principale devant
laquelle une section d’hommes-serpents était stationnée, prête à intervenir le
cas échéant. Le reste de la garnison avait pris position sur les remparts ou
circulait en patrouilles autour du périmètre de la Cité Royale pour prévenir toute
intrusion depuis l’extérieur. Aplati avec ses hommes dans le fossé qui les avait si
bien dissimulés à la vue de l’ennemi, Rigo observa silencieusement les alentours
avant de se retourner vers ses sous-officiers.
— Dès que nous quitterons ce fossé, nous serons à terrain découvert. Aussi,
nous n’aurons pas d’autre choix que de foncer jusqu’aux portes. Il faut pénétrer
dans le poste de garde et actionner leur ouverture. Lewy, avec votre groupe, ce
travail vous échoit. Ne vous préoccupez de rien d’autre que de parvenir jusqu’à
la salle de garde, d’entrer, de nettoyer et d’ouvrir les portes.

505
L’eau de l’oubli

Le sergent-chef Lewy, un rouquin surnommé « le balafré » à cause d’une


profonde cicatrice qui lui barrait la joue droite, approuva de la tête. Rigo
continua à l’adresse de l’autre gradé.
— Jalo, avec votre groupe vous couvrirez l’accès aux remparts et en interdirez
la descente. Si la garnison veut revenir vers les portes, ils devront passer par les
tours sud-est et sud-ouest. Ça leur prendra du temps et donnera à Tour’Mira le
temps d’arriver.
Le sergent qui avait momentanément ôté son casque, frotta vigoureusement
son crâne rasé, brillant comme une boule de billard.
— Facile, la descente des remparts est un vrai coupe-gorge, un homme bien
armé pourrait l’interdire à lui tout seul durant des heures sans aucun effort.
Rigo sourit devant l’enthousiasme du sous-officier.
— D’accord. Alors, première phase, à mon commandement, on balance tout ce
qu’on a sur le peloton qui attend là-bas. Pas un ne doit rester debout. Chacun sa
cible. On grenade avant de tirer. Ensuite on fonce.
— Oui lieutenant, répondirent-ils en chœur avant d’aller rejoindre leur groupe
pour passer les consignes.
Rigo consulta sa montre le cœur battant. À cette heure-là, l’armée des
hommes-serpents devait déjà tenter de forcer une ou plusieurs portes de la ville.
Pourvu qu’elles tiennent.
Il leva son bras en s’assurant qu’il était bien vu de chacun de ses hommes, une
grenade dégoupillée dans sa main puis il donna le signal de l’attaque en la
lançant vers la section ennemie.
En quelques secondes ce fut un déluge énergétique qui s’abattit sur les
malheureux saurocéphales. Une vingtaine de grenades explosèrent sur le parvis
au milieu des créatures. Il y eut des cris qui se perdirent rapidement dans les
rafales des armes automatiques. Ce fut un véritable carnage. Les hommes-
serpents s’effondrèrent rapidement pour la plupart. Rigo donna le signal de
l’assaut et la quarantaine d’hommes sous ses ordres surgit comme une armée de
diables depuis le talus derrière lequel elle était planquée en hurlant et en tirant à
qui mieux mieux. La marée arriva rapidement au niveau du tunnel d’accès à la
Cité Royale et Lewy enfonça le premier les portes du poste de garde des
remparts, tirant frénétiquement avec son fusil mitrailleur. À l’intérieur, les
hommes-serpents tentèrent vainement de juguler l’invasion. Ils furent
rapidement réduits à l’impuissance.
Sur les murailles, l’alerte était donnée. Mal placés pour tirer en contrebas, côté
intérieur, les créatures devaient se pencher pour essayer d’atteindre l’ennemi.

506
À la loyale

Rigo prit position derrière de petits murets qui bordaient la cour d’honneur avec
son groupe en balayant les murs de rafales meurtrières.
Sur l’avenue de la Victoire, on entendait toujours des tirs, mais ceux-ci
n’étaient plus dirigés vers les forces du deuxième Régiment Royal.
— Par exemple, s’écria un lieutenant, voilà qu’ils tirent vers l’intérieur de la
Cité à présent ?
— Ça sent le commando d’infiltration, tonna le commandant Tour’Mira.
Saisissant son poste de communication, il rugit dans le micro.
— À tous, préparez-vous à faire mouvement vers les portes dès qu’elles
s’ouvriront. Une fois lancés, au pas de charge, rien ne doit vous arrêter !
Reprenez-moi ce Palais et que ça saute !
Quelques hommes-serpents tentèrent de redescendre du chemin de ronde
vers la cour d’honneur mais ils furent fauchés par les hommes du sergent Jalo et
durent se replier sur la hauteur des remparts.
Au même instant, les lourdes portes commencèrent à pivoter sur d’invisibles
gonds.

Jarval regarda les corps des quatre hommes-serpents qu’ils venaient d’éliminer
en réalisant que l’effet de surprise et sa connaissance parfaite des lieux
constituaient un véritable atout dans la partie de cache-cache qu’il disputait avec
le Prince et ses alliés. C’était le deuxième groupe qui tombait devant eux sans
avoir eu le temps de donner l’alerte. À présent, il avançait prudemment à travers
un grand salon dont les murs sur sa longueur étaient ornés de multiples vitrines
renfermant des panoplies d’armes et d’armures rutilantes, témoignage des
millénaires passés. Tout était calme. Trop calme. Une oreille exercée pouvait
percevoir la rumeur qui parvenait de l’extérieur du Palais. On se battait dehors.
Sans doute était-ce Rigo qui avait engagé les hommes gardant les portes de la
Cité Royale ?
Autour du capitaine de la Garde, les hommes pivotaient sur eux-mêmes tout
en progressant, l’œil rivé à leur ligne de mire, pour couvrir l’ensemble du terrain.
Soudain, devant eux, une silhouette se détacha dans l’embrasure d’une porte et
une voix familière retentit.
— Jarval ! Mon beau capitaine de la Garde avançant comme un voleur dans le
Palais !
Tous les soldats se retournèrent comme un seul homme pour faire face à
l’intruse, le doigt sur la détente, prêts à faire feu.
Jarval s’était arrêté sans cesser de mettre en joue celle qui venait de les
surprendre.

507
L’eau de l’oubli

— Dolmie ? laissa-t-il échapper.


Diva Shaquila souriait. Elle tenait dans sa main cette sorte de bâton qu’il
connaissait désormais parfaitement et ne montra aucune surprise lorsque la
lame rouge s’éleva dans l’air en grésillant.
— Rends-toi, proposa-t-il, et il ne te sera fait aucun mal.
La Sith ricana.
— Et puis quoi encore ? Ne préfères-tu pas que je te serre dans mes bras pour
mieux te transpercer de mon sabre ?
— Ne m’oblige pas à donner l’ordre de te tirer dessus, tu n’as aucune chance
de t’en sortir. Calem est ici, il va reprendre les rênes du pouvoir et rétablir la
situation. Je ne sais pas à quel jeu tu t’es livré auprès de Taimi, mais c’est fini, tu
comprends ? Vous avez perdu !
— Perdu ? Je ne connais pas le sens de ce mot, mon beau Jarval, minauda Diva
qui éteignit son sabre et le rangea de façon inattendue à sa ceinture. Sais-tu que
j’ai toujours eu un faible pour toi ? Par conséquent, je te tuerai seulement en
dernier.
Jarval fit un pas en avant mais la Sith tendit ses bras et une nuée d’éclairs
électriques projeta le capitaine de la Garde plusieurs mètres en arrière en le
faisant glisser sur le sol.
Il s’écoula deux secondes de stupéfaction avant qu’un jeune sous-officier
n’ordonne.
— Feu à volonté !
En même temps que les tirs fusaient, Diva se projetait sur le côté d’un puissant
salto tout en reprenant son sabre qui s’alluma avant même qu’elle ne retombe
sur ses jambes.
— Je suis par ici, lança-t-elle goguenarde.
D’un geste, elle mit en lévitation un lourd fauteuil qu’elle projeta au milieu des
soldats. Le groupe éclata et chacun se mit à l’abri. La lame rouge intercepta sans
trop d’efforts les tirs qui parvenaient jusqu’à elle, pour les renvoyer vers leur
expéditeur. Trois hommes tombèrent. La Sith se retourna et parut désigner de la
main une vitrine dans laquelle étaient alignée une vingtaine de lames courtes,
allant du stylet au couteau de chasse. Le verre explosa et les armes volèrent à
travers la pièce vers les hommes médusés. Deux d’entre eux ne purent échapper
à la volée mortelle et s’affaissèrent, le corps transpercé. Habilement Diva
esquiva les tirs suivants puis elle se projeta elle-même vers les ennemis en
pirouettant dans les airs. Sa lame trancha une tête puis un bras avant de plonger
à travers l’abdomen du dernier militaire qui s’écroula dans un râle.

508
À la loyale

Un peu plus loin, Jarval se relevait en essayant de reprendre ses esprits au plus
vite. Diva l’observa sans broncher, l’œil narquois.
— Le beau capitaine est parti aux pays des rêves pendant que ses vaillants
guerriers se battaient jusqu’à la mort ?
Jarval balaya le salon du regard. Ses hommes n’avaient eu aucune chance face
aux pouvoirs de la Sith. Lui-même n’en aurait aucune. Dans un dernier effort
désespéré, il braqua vers elle son pistolet. Diva fit un simple geste du bras et il
sentit une main invisible mais irrésistible lui arracher l’arme pour la projeter à
travers toute la pièce.
— Tu te sens invincible avec tes pouvoirs, sorcière, grinça-t-il les poings serrés,
pourquoi ne te bats-tu pas à la loyale pour une fois, sans avoir recours à ta
magie ?
La Sith éclata d’un rire spontané.
— Le brave chevalier veut terrasser la vilaine sorcière dans un duel à l’épée ?
Pauvre Jarval, tu crois vraiment pouvoir me battre si je ne me sers d’aucun de
mes pouvoirs ?
Une lueur s’alluma dans les yeux de la Theelin.
— Et pourquoi pas ? continua-t-elle en tendant un bras vers chacun des
alignements de vitrines.
Dans un grand fracas, deux d’entre elles se faisant face, explosèrent, chacune
remplie d’armes anciennes. Deux épées en sortirent, l’une à la droite de la
Theelin, l’autre à sa gauche, lévitant dans l’air, telles des plumes dans le vent. Les
armes flottèrent ainsi en se rapprochant, la première de la Sith qui se tenait les
bras tendus pareille à un chef d’orchestre dirigeant ses musiciens, la seconde de
Jarval hypnotisé par cette scène surréaliste. D’une main hésitante, il attrapa la
garde lorsqu’elle ne fut plus qu’à quelques centimètres de lui. Diva qui avait
également pris possession de son arme, s’avança vers lui d’un pas lent et souple.
— À la loyale, comme on dit, annonça-t-elle d’une voix amusée. Toi et moi. Un
beau duel à l’épée comme on en voit dans les fictions, avec de la passion, de la
haine, du sang…
Jarval se mit en garde, les jambes écartées, un pied devant l’autre. Diva arrivait
vers lui avec une désinvolture désarmante, le sourire aux lèvres. Elle était très
séduisante mais le capitaine savait que sous cette beauté se cachait un cœur
froid et cruel.
— C’est quand tu veux, trésor ! lança-t-elle en le défiant du regard.
Jarval serra sa garde au maximum et attaqua.

509
L’eau de l’oubli

Des pas précipités se firent entendre dans le couloir, mélangés au bruit


caractéristique d’une fusillade. Un groupe de sept saurocéphales entrèrent en
reculant dans le bureau au fond duquel Taimi s’entretenait avec les deux
généraux.
— Que se passe-t-il ? demanda le prince d’un ton agacé.
Les créatures tiraient sur un ennemi invisible à ses yeux. L’une d’elles se
retourna.
— Un groupe armé vient par ici, grogna-t-elle, ils ont abattu les autres gardes.
— Un groupe ? reprit le général Glarr’Dorro, combien sont-ils ?
— Six, général.
— Et vous reculez devant six hommes ? tonna Pardo en saisissant son pistolet.
Qu’attendez-vous pour en finir avec eux ?
— C’est que… il y a une femme à leur tête, avec une arme étrange, comme
celle du Maître Zarek mais avec une couleur verte.
— Une arme étrange ? répéta Taimi.
— Oui, Majesté, et elle intercepte tous nos tirs avec. Douze hommes y sont
restés dans la bibliothèque.
Le prince se tourna vers Glarr’Dorro.
— Général, faites venir des renforts, immédiatement. Et vous autres, fermez la
porte de ce bureau, on va les attendre de pied ferme !
Deux des créatures fermèrent les lourds battants cependant que le général
saurocéphale se ruait sur un communicateur. Il s’écoula quelques instants puis
quelqu’un dut répondre car aussitôt il se mit à parler d’une voix rauque dans son
langage natif, incompréhensible pour les deux hommes qui le regardaient.
L’échange ne fut pas à son goût car progressivement son ton monta, mélange
d’incompréhension et d’exaspération, et s’acheva en rugissement. Quand il
coupa la communication, il regarda sauvagement le prince.
— Il n’y a plus de renforts disponibles, tous mes hommes se battent dans la
cour d’honneur. Les portes ont été forcées par un commando infiltré et vos
militaires sont entrés dans la Cité. La situation est perdue.
Pardo s’écria.
— Perdue ? Comment, avec tous vos hommes ?
L’homme-serpent cria plus fort.
— Mes hommes sont à l’extérieur de la ville, comme le stipulaient les accords
que vous avez approuvés et pour lesquels vous vous êtes portés garants, vous et
le prince ! À présent, il leur faut prendre d’assaut les murailles de votre
capitale car ceux qui étaient à l’intérieur sont bloqués dans leurs enceintes ou
ont tous été massacrés par vos régiments… ces mêmes militaires qui devaient

510
À la loyale

rester enfermés dans leurs casernes sans intervenir ! Pour le moment, il faut fuir,
nous cacher pour reprendre la situation en main dès que mes troupes auront
réussi à réinvestir la ville.
Au même moment, sous une formidable poussée de Force, les deux vantaux
de la porte du bureau furent violemment expulsés de leurs gonds tuant net les
deux créatures qui se trouvaient derrière. Les lourds battants retombèrent à
grand fracas sur le sol sous les yeux des occupants de la pièce, figés et
incrédules. Au centre de l’ouverture apparut Isil aux côtés du roi.
— Calem ! s’écria Taimi tétanisé.
— Sire… laissa échapper Pardo avant de se ressaisir et d’ordonner : feu,
abattez-les !
Les hommes-serpents recommencèrent à tirer en reculant vers le fond de la
pièce. Devant le monarque, un tourbillon vert protecteur fit office de bouclier et
renvoya chacun des projectiles d’énergie. Trois saurocéphales s’écroulèrent en
râlant. Entretemps, Calem s’était réfugié derrière le mur, dans le couloir. Quand
il fut à l’abri, Isil l’imita. Les quatre militaires qui les accompagnaient ouvrirent à
leur tour le feu en faisant de courtes apparitions dans l’embrasure désormais
béante.
— J’en ai eu un, s’excita un jeune soldat dont le nez garni de taches de
rousseur se plissa de plaisir. Je crois qu’il en reste deux autres en plus du général
Pardo et du prince, ajouta-t-il à l’adresse du roi et de ses coéquipiers.
Isil passa sa tête blonde par l’ouverture avant de lancer son sabre qui disparut
pour revenir quelques secondes plus tard dans sa main.
— Il ne reste plus que le général saurocéphale au niveau créatures, annonça-t-
elle avec flegme. Calem, tu veux négocier ?
Le jeune monarque adressa un sourire à la Jedi et murmura.
— J’adore négocier.
Puis en haussant la voix.
— Taimi, c’est moi, Calem. Dis à ceux qui sont encore avec toi de poser leurs
armes et discutons.
Dans le bureau, le prince murmura à l’adresse des deux généraux.
— Il faut gagner du temps. Dolmie va bientôt arriver. Elle possède de puissants
pouvoirs et saura bien anéantir mon frère et cette catin venue d’ailleurs.
Dans le couloir, Calem attendait une réponse qui lui parvint au bout de
quelques instants.
— Entendu, grand frère, je t’attends pour parler.
— J’y vais en premier, chuchota Isil en se déplaçant sur le seuil de la pièce pour
analyser la situation.

511
L’eau de l’oubli

Il ne restait effectivement plus que le prince, le général Pardo et un


saurocéphale en uniforme porteur de galons évocateurs. Chacun d’eux posa
ostensiblement l’arme qu’il détenait sur le bureau en geste de bonne foi.
Aussitôt, Isil balaya l’air de sa main pour propulser les pistolets dans un recoin de
la pièce à l’aide de la Force.
— C’est bon, fit-elle à haute voix.
Calem parut alors à son tour dans l’embrasure, entouré des quatre soldats,
l’œil rivé sur leur ligne de mire et qui tenaient en joue les trois occupants du
bureau. Le petit groupe avança lentement sans quitter des yeux leurs
adversaires.
— Ainsi, toi aussi tu as des pouvoirs, Isil ? s’enquit Taimi en se remémorant ce
que pouvait accomplir Dolmie.
La Padawan s’abstint de toute réponse. Ce fut Calem qui enchaîna.
— Donne immédiatement l’ordre aux créatures qui se battent encore dans la
cité de cesser le feu.
Le prince fit non de la tête.
— Je ne peux pas, j’ai passé un pacte avec la Forteresse du désert de Sang…
avec Dark Zarek. Nous sommes alliés. Tu as rompu ce pacte en attaquant les
hommes-serpents dans la ville. C’est à moi de t’intimer l’ordre de te rendre.
L’armée de la Forteresse est aux portes de la capitale, les portes cèderont sous
peu si elles n’ont pas encore cédé, et nos forces seront balayées,
impitoyablement massacrées. Est-ce cela que tu veux, un bain de sang ? Que nos
régiments soient décimés ? Que la ville devienne un champ de bataille jonché de
ruines fumantes ?
Calem se raidit devant le ton ferme et convaincu de son jeune frère.
— Les hommes-serpents ne pourront pas pénétrer dans la ville, les régiments
les contiendront.
— Il y a dix mille saurocéphales hors de ces murailles, crois-tu que quelques
portes et trois mille soldats pourront les retenir longtemps ?
— Je crois que tu exagères leur nombre.
— Tu verras le moment venu, grand frère, c’est pourquoi je t’implore de te
ranger à mes côtés.
Calem prit un air exaspéré.
— Mais enfin, Taimi, qu’est-ce qui t’a pris ? Tu étais chargé de défendre la ville,
non de la vendre à l’ennemi !
— Je ne l’ai pas vendue, nous sommes alliés.
— Mais pourquoi ?
— Parce que le roi d’Édinu devrait être le roi d’Édéna toute entière.

512
À la loyale

— Mais c’est le cas, je suis roi d’Édéna !


— Un titre honorifique qui te donne juste la présidence du Conseil Planétaire.
Je te parle d’être un vrai souverain… « le » vrai souverain de toute la planète !
— En faisant la guerre à tous les autres pays ? Tu es fou, Taimi… est-ce Dolmie
qui t’a mis cela en tête ?
— Et même… qu’est-ce que cela changerait ? Elle m’a ouvert les yeux.
— Cette Dolmie… ou quel que soit son vrai nom, est une Sith ! C’est l’apprentie
de Dark Zarek ! Ils veulent se servir de toi pour parvenir à leurs fins… gouverner
la planète après en avoir asservi tous les royaumes, tous les états ! Ils se
débarrasseront de toi… de moi… dès qu’ils y seront parvenus, c’est évident
voyons, comment ne peux-tu pas le voir ?
— Tu mens, Dolmie m’aime et ensemble nous règnerons sur Édéna, s’écria
Taimi exaspéré.
— Dolmie est une Sith, intervint Isil, les Sith n’aiment personne. Ils cultivent la
haine et se nourrissent de la douleur qu’ils font naître chez leurs victimes. Ils font
parti du Côté Obscur de la Force et tirent leur puissance du mal qui l’anime. Elle
se sert de toi, Calem a raison et elle te tuera sans regret ou fera de toi son
esclave dans le meilleur des cas.
Le ton ferme mais dépassionné de la Padawan ébranla Taimi qui demeura un
instant sans rien répondre. Ce fut Calem qui demanda.
— Et d’ailleurs, où est-elle cette apprentie Sith ?
Comme son frère restait muet, le monarque se tourna vers Isil.
— Isil ? Qu’y a-t-il ?
La Jedi était toute pâle les yeux perdus dans le vague comme absente.
— Isil ? insista Calem.
La jeune femme parut émerger d’un rêve et papillota des paupières.
— Jarval ! s’exclama-t-elle, il est en danger.
— En danger, où ça ? Comment le sais-tu, tu as eu quoi, une vision ?
— Appelons ça comme tu veux, je dois y aller, ça va aller ici ?
— Tant que Dolmie ne pointe pas le bout de son nez, oui.
— Aucun risque… elle est avec Jarval !
Sans plus attendre, la Padawan s’élança à travers la pièce et disparut en
courant dans le couloir.

Le cliquetis des épées résonnait dans le salon des armes sur un rythme effréné,
témoin du violent engagement qui s’y déroulait. Fin escrimeur, Jarval tenait tête
à la Sith avec brio, forçant cette dernière à reculer chaque fois qu’il reprenait
l’avantage. Dolmie paraissait avoir du mal à trouver une ouverture chez son

513
L’eau de l’oubli

adversaire et chacun de ses assauts se heurtait à un véritable mur défensif


comme une vague se brisant sur des rochers. Certes, l’apprentie de Dark Zarek
pouvait à tout moment rompre sa promesse et en finir avec le capitaine de la
Garde d’un simple geste. Il lui suffisait pour cela de faire appel à la Force et tout
serait terminé. Mais jusqu’alors, la Sith avait respecté son engagement de ne pas
y avoir recours.
Habilement elle sauta sur une table et tenta de prendre son adversaire en
hauteur pour le déstabiliser, mais Jarval ne s’y laissa pas prendre, et bondit sur
une chaise pour monter à son tour au même niveau que Diva. Du tranchant de
sa lame, il contra la pointe qui lui était destinée et d’un revers il fouetta l’air,
frôlant la joue de la jeune femme de si près qu’une légère écorchure dessina une
fine ligne rouge sur sa peau.
Diva s’arrêta et passa le revers de sa main gauche sur sa pommette. Quelques
gouttes de sang s’étaient étalées sur le dos de ses doigts. Une lueur meurtrière
s’empara de ses yeux.
— Tu as osé me toucher ? grinça-t-elle entre ses dents.
Elle laissa échapper un cri et se rua sur Jarval, plus farouche que jamais. Ce
dernier fit un bond de côté pour redescendre sur le sol tout en l’évitant. Diva
emportée par son élan arriva en bout de table sans rien rencontrer et tomba la
tête la première. Elle se reçut habilement en effectuant un roulé-boulé au terme
duquel elle se redressa immédiatement en pivotant sur elle-même pour faire
face à son adversaire.
Jarval s’était éloigné sans la quitter des yeux de l’autre côté de la pièce et se
tenait au centre de celle-ci, cherchant vainement dans sa tête une stratégie
gagnante. Il savait bien au fond de lui que Dolmie jouait au chat et à la souris
mais cela lui faisait gagner un temps précieux. Tant que la Sith se battait contre
lui, elle ne pouvait se retourner contre Calem et interférer dans ses plans. Aussi
devait-il continuer ce duel dans lequel aucune des deux protagonistes ne
parvenait à prendre l’ascendant sur l’autre.
Soudain, derrière Jarval, une silhouette apparut, qui arrivait en courant dans le
long couloir. Diva considéra la Jedi qui venait à la rescousse de son ami et laissa
échapper un ricanement.
— Voici la cavalerie, grinça-t-elle. Dommage, je connais les sentiments que tu
nourrissais pour elle… tu aurais dû en profiter tant que cela t’étais permis.
— Je t’en prie, Dolmie, cesse ce jeu, rends-toi, c’est fini pour Taimi et toi, la
ville va être reprise… ton plan a échoué.
— Tu me sous-estimes, Jarval, il n’y a en fait qu’un seul obstacle qui peut
empêcher les volontés de mon Maître de se réaliser… et ce n’est pas toi.

514
À la loyale

Elle regarda loin derrière Jarval, la Padawan qui se rapprochait et parut


prendre une décision. Comme elle tendait son bras libre vers le capitaine distant
d’une dizaine de mètres, il sentit son épée lui échapper des mains puis le sol se
déroba sous lui. De façon incompréhensible, ses pieds ne touchaient plus le
marbre que de leur pointe comme si toute pesanteur avait cessé d’exister. Tout
à coup, Dolmie se rapprocha de lui à toute vitesse. Mais en fait, durant les deux
secondes que durèrent le mouvement, il comprit que c’était lui qui était attiré
vers elle comme un bout de métal vers un aimant. Sans qu’il ne puisse rien y
faire, il flottait dans l’air en se dirigeant vers la Sith et la pointe de son épée
tendue vers lui. Incapable d’esquisser un mouvement pour l’éviter, Jarval
ressentit très nettement la lame s’enfoncer dans sa poitrine. Ce fut comme une
brûlure qui irradiait tout son corps et une douleur très violente le vrilla de
l’intérieur au niveau du cœur tandis que le sang affluait dans ses tempes à tout
rompre. Il eut le temps d’entendre de façon très assourdie un cri derrière lui qui
retentissait et qui hurlait son nom avant que sa vision ne se brouille et qu’un
puits noir sans fin ne l’engloutisse.

515
35 – Crime et châtiment

Isil comprit instantanément qu’elle accourait trop tard. Alors qu’elle arrivait
sur le lieu du duel, un cri d’impuissance s’échappa de sa gorge.
— Jarval ! Noooon !
Dès que la Padawan pénétra dans le grand salon, Diva propulsa sa victime vers
elle comme un vulgaire fétu de paille, à travers toute la longueur de la pièce. Isil,
surprise, n’eut que le temps de lâcher son sabre pour recevoir dans ses bras le
corps inerte, s’aidant in extremis de la Force pour amortir le choc qui la fit
reculer de deux bons mètres.
S’agenouillant, elle laissa glisser doucement son ami sur le sol, maintenant
précautionneusement sa tête d’une main sous la nuque. Atrocement pâle, Jarval
avait posé la main droite sur sa blessure qui saignait abondamment au niveau du
cœur. Une mousse pourpre s’immisça à la commissure de ses lèvres et se mit à
couler lentement le long de son menton. Avec effort, il leva son autre main pour
la poser sur la joue de la Padawan.
— Isil… murmura-t-il.
— Jarval, non… non, ne meurs pas, je vais te guérir… balbutia la jeune Jedi les
larmes au bord des yeux.
— Tu… ne peux… pas toujours… faire des miracles, parvint-il à articuler en
esquissant un triste sourire. Je savais que… je n’avais aucune… chance contre
elle…
— C’est ma faute, j’aurais dû le sentir plus tôt… je suis arrivée trop tard, se
morfondit Isil en posant sa main gauche sur la poitrine de son ami. Mais ça va
aller, je vais te guérir.
Une quinte de toux secoua le corps du blessé dont la bouche était à présent
remplie de sang. Il fit non très légèrement de la tête.
— Tu n’es pas… Édin… gargouilla-t-il, même avec… ta… Force…
— Oh, Jarval… pardon.
Les yeux du mourant papillotaient comme s’il avait du mal à les tenir ouverts.
— Tiens bon, Jarval, tiens bon, le temps que je puisse arrêter l’hémorragie,
supplia la Padawan qui à travers la Force cherchait vainement un moyen
d’intervenir à l’intérieur de son corps.
Mais sa vision ne lui ramenait que de vagues formes rouges noyées dans une
mer de sang. Pour une fois, elle ne savait plus quoi faire.

516
Crime et châtiment

Elle sentit les doigts de son ami se crisper sur sa joue et retira la main
ensanglantée avec laquelle elle tentait en vain de stopper l’hémorragie pour
prendre celle qui lui caressait le visage. Elle la serra de toutes ses forces comme
si elle avait voulu avec ce geste insuffler de la vie à celui qui la perdait.
— Isil… murmura encore le capitaine, je veux… tu saches… sentiments… pour
toi…
Ses paupières s’abaissèrent, vaincues. Il murmura encore quelque chose
d’inaudible puis les traits de son visage se relâchèrent ne laissant qu’un sourire
apaisé sur ses lèvres.
— Jarval, non… sanglota la Padawan en embrassant la paume de la main du
mort, non…
Elle déposa doucement la tête inerte sur le sol puis joignit les mains de son ami
sur sa poitrine ensanglantée avant de se relever lentement, le regard sombre.
À l’autre bout de la pièce, Diva n’avait pas bougé d’un iota, mais dès que la
Padawan se fut redressée, elle ricana.
— Très touchante, la scène des adieux. J’ai toujours su que ce pauvre Jarval en
pinçait pour toi, même lorsque tu faisais encore figure de promise à Calem. Qu’il
ait rendu son dernier souffle dans tes bras a dû être pour lui une douce
consolation. Dommage que tu ne sois pas arrivée quelques secondes plus tôt,
peut-être aurais-tu pu le sauver ?
Une vague de colère envahit la Jedi dont les mains se serrèrent au point que
les articulations de ses doigts devinrent toutes blanches. Les dents serrés, les
muscles du visage tétanisés, elle sentit une onde de violence obscure s’emparer
de son esprit et dévorer son corps tout entier. Prête à déverser sur la Sith toute
la puissance de sa haine en une vague déferlante et meurtrière, elle se mit à
repenser au sentiment de puissance qu’elle avait éprouvé quelques mois plus
tôt, lorsqu’elle avait enfermé un terroriste et la bombe qu’il venait de déclencher
dans une bulle de Force à l’intérieur de laquelle il s’était entièrement consumé.
Un sentiment d’invincibilité, de domination, de pouvoir absolu, d’orgueil qui lui
avait fait peur. Peur, comme lorsqu’on se trouve tout au bord d’un abîme sous
l’emprise d’un vertige incontrôlable. Le Côté Obscur, selon Maître Satele Shan.
Des sentiments qui dénaturent l’être humain, lui avait enseigné Maître Beno
Mahr, et dont elle devait absolument se garder sa vie durant.
La Padawan ferma les yeux et inspira profondément. L’onde de colère passa
pour laisser place à une grande sérénité, à l’instar du beau temps qui suit une
tempête. En un instant, elle retrouva une paix intérieure et l’abîme sombre
disparut. Ses paupières se relevèrent et son sabre laser s’éleva du sol où il était
tombé pour venir rejoindre la paume de sa main. La lame verte s’alluma. Isil se

517
L’eau de l’oubli

mit à avancer vers son adversaire qui l’attendait, plus loin, parfaitement
immobile.
— J’ai senti en toi une forte colère qui m’a emplie de joie, railla Diva en se
mettant en garde, mais ça n’a pas duré. Il faut dire qu’autant que je sache, vous
n’êtes pas très adeptes de la vengeance chez vous.
— Je n’ai pas besoin d’être en colère pour te battre, répondit Isil tout en
approchant calmement. En te mettant hors d’état de nuire, je ne ferai que mon
devoir de Jedi.
— Ton devoir, ricana la Sith, quel devoir ?
— Celui de protéger les habitants de cette planète contre tes manigances et
celles de ton Maître… car tu es bien l’apprentie de Dark Zarek, n’est-ce pas ?
La Theelin s’inclina.
— Diva Shaquila, pour le servir… et pour te tuer !
Le sabre vert se leva et engagea le combat. Un échange rapide dans lequel les
deux lames tournoyèrent si vite que leurs contours devinrent informes. Diva
recula devant la précision des coups de la Padawan, cherchant une échappatoire
pour rompre et tenter de reprendre l’avantage d’une autre façon. Isil enchaînait
les coups méthodiquement, comme son Maître lui avait appris à le faire, en
résistant à la tentation d’aller trop vite au risque de commettre une erreur. Diva
était sur une position défensive qui lui interdisait d’attaquer à son tour. Les
dents serrées, elle s’appliquait à contrer les coups précis que son adversaire lui
assénait. Rassemblant ses esprits, elle trouva cependant le moyen de se
concentrer pour amalgamer la Force autour d’elle et lança une vague d’énergie
qui, à défaut de briller par sa puissance, repoussa la Jedi de plusieurs mètres.
Profitant de ce répit, elle virevolta à travers la pièce en passant au-dessus Isil,
pour atterrir une bonne dizaine de mètres plus loin, au centre du salon.
— Tu es meilleure combattante que je ne croyais, compliments, laissa-t-elle
échapper presque involontairement. Mais je vais te montrer comment perdre la
partie.
Elle écarta les bras en effectuant un tour sur elle-même. Lentement, tous les
fauteuils soigneusement rangés le long des murs entre les vitrines, se mirent à
léviter en tanguant maladroitement. Puis sur de légers gestes de sa part, ils se
précipitèrent, les uns après les autres, vers Isil. La jeune fille évita le premier d’un
écart tout en souplesse, puis le deuxième en se penchant en arrière. Elle dévia le
troisième en faisant appel à la Force. Les suivants se mirent à arriver de plus en
plus vite, l’obligeant à se concentrer de son mieux pour les détourner de leur
trajectoire.
— Isil ?

518
Crime et châtiment

L’appel lui fit perdre sa concentration et un fauteuil la heurta à l’épaule, la


projetant au sol. Les mains en avant, elle bloqua les deux derniers qui se figèrent
en l’air, puis elle les propulsa à son tour vers leur expéditrice. Profitant de ce que
cette dernière se baissait pour les éviter, Isil se releva en regardant derrière elle.
À l’entrée de la pièce se trouvait Calem dont le regard était à présent fixé tout
à l’autre bout, sur le corps étendu gisant derrière la Sith.
— Jarval, non !
Il s’avança pour parvenir à la hauteur de la Padawan.
— Est-ce qu’il est… demanda-t-il sans achever sa phrase.
Le visage décomposé de la jeune fille fut suffisamment éloquent pour qu’il
comprenne de lui-même l’amère vérité. Une bouffée de rage monta à son visage
et il leva son fusil pour lâcher plusieurs rafales en direction de Diva. Cela n’eut
aucun effet. Cette dernière, comme Isil, était suffisamment habile au sabre laser
pour s’en servir comme d’un véritable bouclier.
— Tu te sens mieux ? lança la Theelin lorsque Calem s’arrêta de tirer. Faut pas
m’en vouloir, c’était lui ou moi.
— Il n’avait aucune chance contre toi ! s’écria le roi.
— Ce n’est pas ma faute, plaida Diva d’un ton faussement ingénu, nous nous
battions à la loyale lorsque ton ex-dulcinée est arrivée à la rescousse… j’ai dû
improviser. Mais je le regrette, si c’est ce que tu veux entendre.
Puis, après s’être frotté ses cheveux rouges, elle se ravisa avec un sourire
sadique et rangea son sabre à la ceinture.
— En réalité et tout bien réfléchi… non, tout compte fait, je ne regrette rien.
L’instant d’après, de puissants éclairs jaillissant de ses doigts tendus
fauchèrent le monarque en le projetant au sol. Calem poussa un hurlement de
douleur. Aussitôt, le sabre d’Isil se ralluma et sa lame vint s’interposer entre la
nuée électrique et le roi. Tenant son arme à deux mains, les bras tendus, la
Padawan fit face à son adversaire en grimaçant sous l’effort intense qui lui était
nécessaire pour contenir et canaliser le flux mortel. Les deux apprenties
restèrent un long moment ainsi à se défier, puisant un maximum d’énergie dans
la Force, sans se quitter des yeux. Calem toujours au sol, observait ce spectacle
inédit, complètement fasciné par la puissance qui se dégageait de ces deux êtres
hors normes. Diva intensifia la puissance de ses éclairs, les traits de son visage
crispés sous la concentration et l’effort physique. Isil laissa échapper un
gémissement car des arcs électriques parvenaient à passer outre le bouclier que
constituait la lame de son sabre pour lui transpercer le corps. Elle sentait ses
muscles se tétaniser douloureusement. Puisant au plus profond d’elle-même les
dernières ressources qui s’y trouvaient encore, la Padawan fit appel à la Force de

519
L’eau de l’oubli

façon encore plus intense pour trouver le moyen de contrer le flux d’énergie.
Soudain, une énorme boule bleuté jaillit de la lame verte et remonta les éclairs
jusqu’à la Sith qui fut projetée plusieurs mètres en arrière en poussant un grand
cri.
La tempête électrique disparut. Isil se retourna vers Calem.
— Ça va ? demanda la Jedi au roi en l’aidant à se relever malgré ses propres
jambes qui la portaient avec difficulté tant l’effort qu’elle venait de faire avait
été intense.
— Je crois oui. Merci Isil, ces éclairs sont très douloureux…
Calem massa sa nuque raide avant d’ajouter.
— C’est un pouvoir de Sith ?
— Pas vraiment, un Jedi peut le maîtriser… mais c’est un pouvoir du Côté
Obscur qui fait appel à de sombres sentiments qu’il vaut mieux éviter d’appeler.
— En tout cas, je sais à présent ce que tu as enduré dans la prison du donjon
de ce fou, murmura Calem en posant une main sur l’épaule de la jeune fille.
Une voix s’éleva derrière eux, à l’autre bout de la salle.
— Ne sont-ils pas trop mignons tous les deux, les anciens amoureux royaux !
Diva s’était elle aussi relevée, les mains sur les hanches dans une posture de
défi et se mit à rire.
— Allons, il est temps d’en finir. Autant que tout ce qui se trouve ici serve à
quelque chose.
D’un seul coup, toutes les vitrines encore intactes explosèrent, projetant des
débris de verre à travers tout le salon. Diva tendit les mains qu’elle éleva vers le
plafond avant de les retourner puis de les abaisser vers ses deux adversaires. En
même temps qu’elle effectuait ces gestes théâtraux, toutes les armes se
trouvant dans les vitrines en sortirent, s’élevèrent dans les airs, tournèrent leur
pointe ou leur tranchant vers Isil et Calem, puis s’élancèrent vers eux à une
vitesse prodigieuse.

Quelques minutes auparavant, un frisson d’exaltation avait parcouru l’échine


du commandant Tour’Mira lorsque son œil exercé avait aperçu de loin les
lourdes portes de blindacier scellant la Cité Royale qui commençaient à
s’entrouvrir.
— Première compagnie, en avant ! avait-il tonné, à l’assaut, à l’assaut !
Sous l’effort conjugué des quatre corinals protégés par des boucliers
énergétiques, son char s’était aussitôt ébranlé. L’œil vigilant, ses mitrailleurs
scrutaient les remparts désertés par l’ennemi cependant que les hommes
montaient vers les portes en courant, l’œil rivé sur la ligne de mire de leur arme.

520
Crime et châtiment

Selon le plan établi, la deuxième compagnie couvrait l’assaut, mais aucun tir en
provenance des murailles n’avait contrarié la course effrénée des militaires qui
s’étaient sitôt engouffrés entre les deux battants non encore complètement
ouverts.
Le lieutenant Rigo et ses hommes qui contenaient l’ennemi sur les remparts et
à l’intérieur même de la Cité pour protéger les portes, vécut avec excitation ce
moment où les renforts pénétrèrent dans le fief du gouvernement royal. Le
sergent Jalo qui avait bloqué le passage de droite descendant des murailles,
s’était alors retourné vers son groupe.
— Allons-y, il faut les déloger de là-haut !
Et il s’était élancé dans les escaliers qui grimpaient en haut des murs.
Il déboucha sur le chemin de ronde le doigt enfoncé sur le bouton de tir de son
arme, dirigeant un flux nourri d’énergie vers les hommes-serpents qui reculaient
à un peu plus de trente mètres de lui.
— Avancez, chassez-moi cette vermine des remparts ! hurla-t-il en avançant.
Un tir l’atteignit en haut de l’épaule à un endroit que ne protégeait pas son
armure d’assaut et sous l’impact, il s’écroula aussitôt relevé par le soldat qui le
suivait. La douleur le fit grimacer.
— Ne vous arrêtez pas, continua-t-il de crier en s’aplatissant un instant dans
une encoignure du mur, repoussez-les vers la tour sud-ouest !
Lui-même se réinséra dans le groupe d’hommes pour reprendre l’assaut.
L’ennemi reflua vers la tour qui se trouvait derrière eux et en dévala les escaliers.
Mal lui en prit car les premiers éléments de la première compagnie venaient
d’en atteindre le bas. Il y eut une succession de lancers de grenades provenant
du haut et du bas de la construction puis, quelques minutes plus tard, une
cohorte d’hommes-serpents rescapés en sortait les bras en l’air en signe de
reddition.
— Allez, nettoyez-moi la Cité de cette racaille, hurla Tour’Mira dans son
communicateur en saluant Rigo avec une admiration non feinte. Bien joué
lieutenant ! lui lança-t-il du haut de son char, je commençais à m’ennuyer ferme
à l’extérieur !
— Ce fut un plaisir, commandant, répondit l’officier subalterne en rendant le
salut à son supérieur avant d’entraîner sa section vers le Palais.
*
* *
— Il ne suffit pas d’avoir des pouvoirs et de bien maîtriser la Force, expliquait
Maître Beno à sa disciple qui l’observait attentivement de ses grands yeux bleus
remplis de curiosité. En situation de combat, c’est la rapidité avec laquelle tu

521
L’eau de l’oubli

parviendras à La solliciter qui fera la différence et qui te sauvera la vie… ou qui


sauvera la vie de quelqu’un. Un Chevalier Jedi doit être prêt en permanence à
réagir à la moindre menace.
La jeune fille qui venait de fêter ses quatorze ans hocha la tête.
— C’est pas vraiment facile de vivre constamment sur le qui-vive, objecta-t-
elle.
Beno Mahr continua à marcher un moment sur l’étroit sentier longeant les
montagnes qui entouraient le Temple de Tython avant de répondre.
— Je n’ai pas dit, tout le temps, Isil, si tu m’as bien écouté… j’ai dit, en
situation de combat. Je conçois parfaitement que même un Jedi a besoin de
temps de repos pour son corps et son esprit. Mais imagine-toi pour l’instant que
nous sommes ici en territoire hostile, ajouta-t-il en se mettant à marcher à pas
feutrés, les mains relevées et les jambes pliées en regardant furtivement à droite
et à gauche.
Isil s’arrêta et éclata de rire. Maître Mahr se retourna l’air sévère.
— Est-ce comme ça que tu prends au sérieux mes leçons, jeune Padawan, ou
crois-tu déjà tout savoir que tu puisses te passer de moi ?
Confuse, la jeune fille baissa le front.
— Pardon, Maître, c’est que vous aviez l’air si comique…
Un sourire récalcitrant qu’elle eut du mal à maîtriser effleura ses lèvres. Beno
Mahr fit une moue.
— Au lieu de te moquer de ton Maître, tu ferais mieux de regarder vers le
haut… attention !
Il effectua un bond en arrière pendant que son élève levait la tête. Une
énorme pierre qui s’était sans doute détachée de la falaise fondait sur elle.
— Stoppe-là ! intima Beno Mahr.
Isil leva les mains et hésita entre invoquer un bouclier de Force pour se
protéger, dévier le rocher ou tenter de le faire léviter.
Il est bien trop gros, je n’y arriverai pas, pensa-t-elle.
Hélas, avant même qu’elle n’ait eu le temps d’invoquer la Force, le roc la
percuta de tout son poids.
— Aaaah ! eut-elle le temps de crier en croisant les mains devant ses yeux
dans un ultime geste de protection illusoire avant d’être renversée par l’énorme
bloc.
Celui-ci rebondit sur son torse comme un gros ballon avant de rouler un peu
plus loin sur le chemin où il s’immobilisa maladroitement.
Maître Beno laissa échapper un rire à la fois satisfait et sarcastique qui fit
s’empourprer les joues de sa disciple.

522
Crime et châtiment

— Mais… mais… c’est quoi ce truc ? s’écria-t-elle en arrondissant les yeux.


— Un faux rocher, répondit son Maître tout sourire, que les Maîtres du Temple
font tomber sur les Padawan irrespectueux qui croient tout connaître de la
Force. C’est fait avec un matériau très léger, du plastyrène… on l’utilise comme
isolant mais également pour protéger les marchandises lors des transports. Bien
imité non ?
Isil ne put contenir une grimace dépitée tout en se relevant.
— S’il s’était s’agit d’un véritable rocher, continua impitoyablement son Maître
dont le visage était toujours imprégné d’un large sourire moqueur, tu serais à
présent aplatie comme une crêpe au milieu de ce chemin — il claqua des mains
d’un geste évocateur — les os broyés baignant dans une flaque de sang
visqueuse… et moi je devrais me chercher un nouveau disciple plus prompt à se
servir de la Force.
— J’ai échoué à votre test, Maître, conclut la jeune fille avec une profonde
affliction. Je n’étais pas prête à affronter l’imprévisible.
— C’est exactement cela, Isil. C’est bien de le reconnaître. Comme je te le
disais, il y a des moments où il te faudra être capable d’invoquer la Force en une
fraction de seconde pour survivre ou sauver quelqu’un. À toi de t’entraîner pour
acquérir cette rapidité.
— Oui, Maître Beno.
— Prenons l’exemple de ce rocher… une simple déviation instinctive à l’aide de
la Force aurait pu te sauver. Ainsi sans chercher à le stopper, tu modifiais
légèrement sa course en utilisant sa vitesse… tout simplement.
— Tout simplement, répéta l’enfant avec humilité.
— Naturellement, face à une avalanche de roches, un bouclier de Force bien
solide peut se révéler plus efficace. Mais la décision doit être prise aussi
vivement que l’éclair.
*
* *
Considéra la masse d’armes en tous genres qui se précipitait vers eux, Isil se
plaça devant Calem dans un élan protecteur, les mains en avant, invoqua le
bouclier de Force le plus puissant qu’elle pouvait créer dans un laps de temps
aussi bref. Elle y parvint au moment même où les lames arrivaient sur eux. Mais
la plus proche fondit sur la Padawan avant que le bouclier ne soit formé et
perfora son flanc en lui causant une vive douleur.
Isil laissa échapper un cri, mais ne perdit pas sa concentration et les projectiles
rebondirent sur quelque chose d’invisible aux yeux du roi. Dans un grand fracas,

523
L’eau de l’oubli

toutes les armes retombèrent sur le sol, chaos anarchique des millénaires
passés.
La jeune fille baissa les yeux vers le stylet fiché dans sa chair un peu au dessus
de sa hanche gauche. Une petite tache de sang apparut sur sa tunique blanche,
visible par l’ouverture de sa bure dont les pans flottaient librement de chaque
côté de son corps. Calem avait suivi son regard et la fit pivoter sur elle-même
pour l’examiner.
— Ce n’est rien, annonça posément la Jedi, la lame n’a touché aucun organe.
— Laisse-moi te l’enlever, proposa le roi.
Et sans attendre de réponse, il tira sur le manche pour extraire l’arme.
De l’autre côté de la pièce, la voix railleuse de Diva Shaquila résonna.
— Pas assez rapide à ce que je vois, l’entraînement des Jedi ne vaut pas celui
des Sith !
Isil plongea ses yeux dans ceux de Calem.
— Diva est très dangereuse, je ne pourrai pas l’affronter et te protéger en
même temps.
— À nous deux nous pouvons la vaincre ! répliqua le monarque plein de
détermination tout en appuyant sur la blessure de la jeune fille pour l’empêcher
de saigner.
Isil prit délicatement sa main qu’elle ôta de son côté.
— Je m’en charge, Calem, ce n’est qu’une égratignure que je vais refermer. Par
contre, je te demande pardon par avance.
— Pardon de quoi ?
— De ce que je vais faire.
Joignant le geste à la parole, elle tendit la main vers lui et le propulsa plusieurs
mètres en arrière, atténuant de son mieux sa chute avant de le laisser glisser sur
le sol jusqu’à ce qu’il ait franchi le seuil du salon. Elle en referma alors toutes les
issues, verrouillant les portes à clefs avant d’en briser les serrures pour qu’on ne
puisse pas les rouvrir.
— À nous deux, murmura-t-elle en se retournant vers la Sith.
— Juste toi et moi ? Quel honneur, princesse, gouailla Diva en rallumant son
sabre rouge. Mais quelle grossière erreur, ma grande !
Pirouettant dans l’air, elle bondit jusqu’à Isil et engagea de nouveau le combat.
Les sabres se heurtèrent de plus en plus violemment, la Padawan glissant
lentement mais sûrement de la forme Soresu vers celle du Djem So plus apte à
son avis à venir à bout de la Sith et de ses acrobaties. Celle-ci était en effet
excessivement mobile et semblait danser dans les airs tout autour de la Padawan

524
Crime et châtiment

plus statique. Isil observait attentivement sa façon de combattre afin de tenter


d’anticiper le moment le plus opportun pour reprendre l’avantage.
La Theelin se révélait être un bien dangereux adversaire. Sa souplesse et sa
rapidité la rendaient difficile à cibler. D’un bond puissant, elle effectua plusieurs
pirouettes au-dessus de la Jedi et la lame de son sabre laissa au passage une
marque brunâtre au niveau de l’épaule droite de cette dernière.
— Touchée ! lança Diva en atterrissant sur une table, les jambes pliées tel un
fauve ramassé sur lui-même.
Isil serra les dents. Cette nouvelle douleur l’avait renseignée avant même que
Diva ne s’en vante. D’un salto de biais, la Padawan se propulsa à son tour sur la
table, face à son adversaire et frappa plusieurs fois avec son sabre en variant les
coups. La Sith contra chaque assaut et conclut l’échange par une vague de Force
qui projeta Isil à une dizaine de mètres d’elle, contre un mur qu’elle heurta
violemment de la tête. Diva sauta de sa table au milieu de la salle et éteignit son
sabre.
— Vainqueur par KO ! lança-t-elle à la Padawan qui avait du mal à se relever.
Décidément, tu es un bien piètre adversaire, Isil.
Cette dernière se redressa lentement, le dos appuyé au mur. D’un geste elle
propulsa vers la Theelin le meuble d’une des vitrines brisées l’obligeant à faire
vivement un pas de côté pour l’éviter.
— Il va t’en falloir plus pour me surprendre, ma grande, lança Diva
goguenarde.
Comme elle disait ces mots, le grand lustre central lui dégringola dessus, la tige
sectionnée par Isil. Diva cria et s’écroula au sol sous le fracas des pampilles et
des pendants en cristal qui en ornaient l’armature métallique.
— Un partout, annonça calmement la Padawan en reprenant son souffle
coupé par sa récente projection contre le mur.
Il y eut un moment de silence dans la pièce durant lequel le temps sembla
s’être arrêté. Puis les pendeloques du lustre se mirent à trembloter en tintant.
L’instant d’après le luminaire s’envolait jusqu’au plafond contre lequel il explosa
violemment avant de retomber en mille morceaux sur le sol. Diva se releva. De
multiples coupures laissaient couler des filets de sang sur son visage crispé.
— Et voilà, grinça-t-elle entre ses dents, à présent, je suis très en colère !
Les poings serrés, elle toisa son ennemie un long moment sans rien dire avant
de lancer un grand cri tout en élevant ses bras. Simultanément, répondant à son
geste, tout ce qui pouvait bouger dans la pièce, les armes, les armures, les
meubles : chaises, tables, fauteuils, canapés… les lustres, les tableaux, ainsi que
les milliers de débris en tous genre provenant des vitrines brisées, se mit à

525
L’eau de l’oubli

léviter puis à tourner autour de la Sith pareil à un dantesque maelström d’objets


hétéroclites. Seul le corps de Jarval était resté inerte à terre.
— Tiens, attrape ça si tu le peux ! hurla Diva apparemment hors d’elle en
abaissant brusquement les bras vers Isil.
Le flot en suspension stoppa sa ronde apocalyptique puis déferla vers cette
dernière pour l’anéantir et l’engloutir sous des tonnes de matériaux. Mais,
puissante dans la Force et puisant en Elle des ressources insoupçonnées, la
Padawan canalisa le formidable nuage d’objets et les propulsa tous dans un
angle du salon où ils s’entassèrent dans un fracas épouvantable, comme dans le
pire des capharnaüms.
Il ne subsistait plus rien dans le reste de la pièce complètement désert, hormis
un corps allongé et deux silhouettes immobiles qui se défiaient, sabre au poing, à
une dizaine de mètres l’une de l’autre. Tout à coup, Diva tendit son bras libre
vers Isil qui sentit aussitôt sa gorge se serrer sous l’effet d’un étau invisible et ses
pieds quitter le sol.
— Argh, gargouilla-t-elle en portant la main gauche à son cou dans l’espoir
illusoire de le libérer de l’étranglement de Force initié par la Sith qui ricana avec
mépris.
— Je savais que tu n’étais pas à la hauteur, Padawan. Sens-tu à présent la vie
qui te quitte lentement ?
Isil sentait ses jambes remuer dans le vide, incapable de briser l’écrasement
qui menaçait de lui broyer le larynx. Déjà l’air ne s’écoulait plus dans ses
poumons et son cerveau commençait à s’embrumer. Une minute de plus dans
cette situation et c’était la mort assurée. Elle tenta de desserrer l’étreinte
mortelle en sollicitant la Force, mais la puissance développée par la Sith était
telle qu’elle n’y parvenait pas. Elle peinait à contenir l’enserrement qui
l’asphyxiait petit à petit et lui faisait perdre ses moyens. Ses yeux se fermèrent
comme vaincus. Diva jubilait.
— Ne lutte pas, petite princesse, c’est fini, abandonne-toi à ton sort !
Dans un dernier sursaut, Isil lança son sabre laser qui tournoya dans l’air en
direction de son adversaire. Tout en souplesse, la Theelin s’écarta au moment
précis où l’arme arrivait à sa hauteur pour la laisser passer avec un rictus de
mépris. Un rire s’échappa de sa gorge.
— Décidément, ton Maître t’a vraiment mal form…
Son dernier mot se transforma en un gargouillis qui s’échappa de sa bouche
béante et elle baissa un regard de surprise vers le bout de lame verte qui venait
d’apparaître au centre de son abdomen.

526
Crime et châtiment

La Theelin tomba à genoux avec des yeux écarquillés remplis d’incrédulité qui
fixaient la Padawan. Isil qui avait parfaitement maîtrisé son lancer de sabre laser
de bout en bout, qui l’avait fait revenir après qu’il eut décrit un large arc de
cercle dans la pièce pour frapper son adversaire dans le milieu du dos, sentit
l’étranglement de Force s’estomper et elle retomba lestement sur ses jambes.
Quelques pas suffirent à la porter au niveau de Diva dont le sabre venait de
s’échapper de sa main. Saisissant la garde du sien, Isil éteignit la lame verte qui
disparut, ne laissant au niveau du ventre de sa victime qu’un trou noirâtre et
fumant d’où se dégageait une odeur âcre de chairs atrocement brûlées.
Toujours à genoux, la Sith tourna la tête vers la Jedi et bafouilla.
— Tout compte… fait, ton… M… Maître… t’a bi… bien for… mée…
Puis elle tomba en avant comme une masse.
Isil la regarda un moment avec compassion, ne pouvant s’empêcher de penser
que si elle avait connu un autre Maître, un Maître comme Beno Mahr, Diva
Shaquila n’aurait sans doute pas été allongée à ses pieds, morte, à cet instant
précis. Machinalement, elle passa la main sur sa blessure qui saignait toujours et
cela raviva sa douleur ainsi que celle de son épaule.
Des coups frappés aux deux portes du salon la tirèrent de sa rêverie et, d’une
poussée de la Force, elle en libéra les vantaux qui s’ouvrirent.
Des hommes armés, Rigo en tête, pénétrèrent vivement dans la pièce pour
s’arrêter presqu’aussitôt, l’air hébété devant le spectacle de désolation qui
s’offrait à leurs yeux. L’instant d’après, le lieutenant aperçut le corps de son
capitaine et laissa échapper un cri de désespoir avant de se jeter à genoux contre
lui. Par l’autre côté, Calem entra à son tour et courut jusqu’à la Padawan dont le
visage blême révélait toute la violence des instants qui venaient de s’écouler.
Difficilement, Isil esquissa un sourire.
— Je crois qu’on a quelque peu abîmé le mobilier, laissa-t-elle échapper avec
un air désolé tout en rangeant son arme à sa ceinture.
Calem balaya la pièce vide du regard, s’arrêtant devant la montagne de débris
entassés dans un coin comme poussés là par un balai géant et fit oui
machinalement de la tête. Puis, considérant les blessures de la jeune fille, il la
prit par un bras.
— Tu as besoin de soins, je fais faire appeler un docteur.
Il fit signe à deux soldats de venir à lui puis donna au premier des ordres en ce
sens en ajoutant à l’adresse de l’autre.
— Qu’on amène mon frère ici, immédiatement.
— Jarval… murmura la Padawan, l’air désespéré, je suis arrivée trop tard…
pardon Calem…

527
L’eau de l’oubli

Le roi la prit contre lui et lui caressa les cheveux.


— Non, souffla-t-il, pas pardon… ce n’est pas ta faute, tu n’y peux rien… tu ne
peux pas sauver tout le monde à toi toute seule.
Tout en la serrant par son épaule valide, il s’avança vers le corps inerte de son
ami d’enfance. Rigo leva vers eux un visage rageur puis désigna du doigt le
cadavre de la Theelin.
— Celle-ci a payé, grimaça-t-il, mais Zarek aussi doit être puni pour cela.
Calem hocha la tête.
— Oui, nous allons lui régler son compte. Mon frère, Pardo et le général
commandant les troupes ennemis ont été arrêtés. Dès que Édéna aura été
purgée de ce fléau, nous irons mettre en pièce la Forteresse du Désert de Sang
une fois pour toute.
Comme il disait ces mots, un cri déchira l’air et les conversations s’arrêtèrent.
Livide, la bouche tremblante, Taimi s’était arrêté sur le seuil de ce qui avait été
le grand salon des armes et des armures, et ses yeux exorbités fixaient le cadavre
de la Sith.
— Dolmie ! cria-t-il en se précipitant à travers la pièce.
Son frère abandonna le bras d’Isil pour tenter d’intercepter le prince mais
celui-ci le repoussa pour se jeter au cou de sa bien-aimée.
— Dolmie ! hurla-t-il de nouveau, non, je t’interdis de mourir !
C’est un visage ravagé par la haine qu’il leva d’abord vers son frère, puis vers la
Padawan, comprenant que seule cette dernière avait été capable de tuer celle
qu’il aimait.
— Tu l’as assassinée, monstre venu d’ailleurs, éructa-t-il les traits déformés par
la colère. Je te tuerai pour ça !
Calem s’interposa.
— Ça suffit, Taimi, cette Sith a tué Jarval et Isil n’a fait que se défendre contre
elle. Mais bon sang, ouvre les yeux et vois comment elle t’a manipulé !
— C’est l’apprentie de Dark Zarek, Taimi, ajouta Isil, elle me l’a dit. Elle
s’appelait en réalité Diva Shaquila et elle aussi vient de la galaxie. Elle obéissait à
son Maître et ne t’a vraisemblablement jamais aimé.
— Tu mens, cracha Taimi pressant toujours le visage de la Theelin contre sa
poitrine, elle m’aimait, je le sais !
La Padawan ne répondit pas et Calem secoua la tête de gauche à droite en
silence.
— Je vous hais ! Je vous hais tous !
Le Prince s’était relevé. Les soldats le mirent en joue tant son visage transpirait
ses envies de meurtre.

528
Crime et châtiment

— Écoute-moi, dit le roi, tu sais que nous avons raison. Cette Diva Shaquila t’a
monté contre moi, pour que tu serves les desseins de son Maître et crois-moi,
elle t’aurait tué une fois son objectif rempli.
Taimi secoua sa tête avec obstination.
— Je ne vous crois pas, elle m’aimait ! Elle voulait que je sois roi, un grand roi
et elle aurait été ma reine ! Mais vous étiez jaloux d’elle et de ses pouvoirs alors
vous l’avez tuée, soyez maudits, tous autant que vous êtes !
D’un bond il s’élança à travers la pièce, bousculant son aîné qui n’eut pas le
temps de le retenir.
Calem cria.
— Taimi… non…
Impuissant, il ne put que regarder son jeune frère atteindre une fenêtre avant
de se propulser à travers en la faisant éclater sous son poids. Il n’y eut pas un cri.
Le corps du prince bascula dans le vide et décrivit une parabole avant d’aller
s’écraser sur le marbre de la cour d’honneur sous l’œil hébété des militaires
présents.
Presqu’immédiatement, Calem se rua vers l’endroit où son cadet venait de
disparaître et aperçut le corps sous la tête duquel une mare de sang venait
d’apparaître. Un officier était penché sur lui, les doigts posés sur sa carotide.
Levant les yeux, il fit non de la tête à l’adresse du roi qui recula de deux pas dans
la pièce, pâle comme un mort.
— Ça aussi, Zarek va devoir le payer ! maugréa-t-il les dents serrées.
Isil posa une main sur l’épaule du souverain.
— Je vais t’y aider, murmura-t-elle.
Au même instant, un sous-officier hors d’haleine accourut.
— Sire, Sire, le colonel Qulos signale que les portes d’Amina et du Baron
Ghausma sont attaquées, mais surtout que la porte Sud est sur le point de céder.
L’ennemi les bombarde avec des canons à énergie qui sont en train de les faire
fondre.
— Qu’on détruise ces canons alors, intervint Rigo.
— Impossible, lieutenant, les hommes-serpents ont déployé plusieurs
boucliers énergétiques lourds qui les protègent des tirs provenant des murailles
et les générateurs sont hors d’atteinte dans la plaine d’Amar. Le colonel Qulos
vous fait dire que plusieurs tentatives de raids menés par des dragonnaux ont
également échoué.
— Qu’on rassemble toutes les forces disponibles à ces portes. Si elles cèdent, il
ne faut pas laisser l’ennemi entrer de nouveau dans la ville, transmettez mes
ordres au colonel Qulos et ajoutez que…

529
L’eau de l’oubli

Calem marqua une courte hésitation, puis acheva sa phrase sur un ton décidé,
le visage grave.
— … que le Capitaine-Général Rigo remplacera désormais feu le Capitaine-
Général Jarval Hor’Gardi comme commandant de la Garde Royale.
Le gradé salua et tourna les talons pour repartir en courant. Rigo dévisagea
Calem d’un air embarrassé.
— Sire, sauf votre respect… vous êtes devenu fou ?
Le monarque tapota l’épaule de son subordonné.
— Pas du tout, Rigo, je sais parfaitement ce que je fais. Vous avez été le bras
droit de Jarval pendant des années, vous saurez bien le remplacer… et j’ai besoin
d’un chef apprécié par ses hommes…
Rigo se mit au garde-à-vous et salua.
— Je comprends, Sire, je ferai de mon mieux pour honorer la mémoire du
Capitaine Jarval.
— J’en suis certain. Maintenant, capitaine, assurez-vous que le Palais et la Cité
Royale sont bien débarrassés de toute vermine avant d’aller prêter main forte à
nos régiments aux portes de la ville.
— Oui, Sire ! répondit Rigo en saluant de nouveau avant de se retirer pour
donner ses ordres.
Calem se retourna vers Isil puis baissa les yeux vers le corps de Jarval que des
soldats emmenaient silencieusement.
— Nous pleurerons les morts le moment venu, d’ici là, il nous reste du travail à
accomplir.
La Padawan approuva sans rien ajouter et emboîta le pas du monarque qui
sortit du salon dévasté.

530
36 – Assaut

Chauffée à blanc par les canons à énergie, la porte Sud menaçait de se rompre.
Sur les remparts, les effectifs encore disponibles du troisième Régiment Royal
faisaient feu désespérément sur la masse grouillant à leurs pieds, rassemblée
pour l’hallali. Mais des boucliers invisibles absorbaient inexorablement l’énergie
de leurs armes.
Du haut des murailles, Rigo criait dans son communicateur pour surmonter la
rumeur.
— Je suis surpris que les hommes-serpents possèdent ce type de protection… à
se demander comment ils ont pu se les procurer... c’est théoriquement du
matériel réservé aux états souverains !
Le nouveau Capitaine-Général était venu avec une bonne partie des effectifs
de la Garde Royale renforcer la défense de la porte la plus vulnérable de la
capitale.
— Avez-vous localisé les générateurs de ces boucliers ? demanda Calem depuis
le Palais.
— Oui, Sire, ils sont hors de notre portée dans la plaine d’Amar mais hélas, ils
sont bien gardés.
— Et si nous envisagions un mouvement tournant pour les prendre à revers ?
proposa le roi.
Cette fois, ce fut le général Qulos, tout fraîchement nommé à ce grade par le
roi en remplacement du général Pardo, qui intervint sur la fréquence depuis son
quartier général opérationnel où il centralisait toutes les informations sur la
bataille en cours.
— Pardonnez-moi, Sire, mais avec quels effectifs ? fit sa voix.
— Faites-moi un rapport de situation, général.
— Les deux premières compagnies du troisième régiment assiègent toujours
l’Ecole Militaire… ses troisième et quatrième ont pris position à la porte d’Amina.
Quant à sa cinquième elle patrouille en ville avec la police pour réduire les
derniers ilots de résistance et protéger les bâtiments publics. Quant au second
régiment, j’ai deux compagnies à la porte Sud épaulées par une partie de votre
Garde Royale, et trois autres qui défendent la porte du Baron Ghausma. Enfin, le
colonel Xuon a consenti à envoyer ses Dragons au stade pour y contrer une
avancée ennemie conséquente et protéger le flanc ouest de la capitale.
531
L’eau de l’oubli

— Une avancée vers le stade, dans quel but ? De quelle importance ?


— Difficile à dire, Sire, à mon avis il s’agit d’une diversion à moins que l’ennemi
ne cherche vraiment à ouvrir un nouveau front. Toujours est-il qu’un bon millier
de saurocéphales se dirige vers cet objectif et qu’il fallait bien réagir… en
espérant que les Dragons ne retourneront pas de nouveau leur veste… Et il nous
faut espérer que l’ennemi restera concentré sur ces points car sinon, nous
devrons diviser nos forces encore un peu plus.
— Je vois.
— Pour conclure, toutes nos troupes disponibles sont engagées pour défendre
la capitale, Votre Majesté, difficile pour le moment d’organiser une sortie
d’envergure.
— Dans ce cas, il nous faudra résister quand les portes seront tombées et
battre l’adversaire au corps à corps en l’empêchant coûte que coûte de
reprendre pied dans la ville, conclut le monarque d’un ton décidé.
— Compris, Sire, fit la voix de Rigo avant que la transmission ne cesse.
Au pied de la porte Sud, comme à celui des deux autres portes attaquées, les
hommes s’étaient regroupés en rangs compacts, derrière des barricades qu’ils
avaient dressées hâtivement avec tout ce qui leur était tombé sous la main.
Dans la salle de commandement jouxtant le bureau du roi, Isil qu’un médecin
venait d’achever de soigner, s’adressa à Calem.
— Je dois me rendre à la porte Sud. Si celle-ci cède, je peux repousser la horde
des hommes-serpents hors des murs pour permettre à nos troupes de
combattre à l’extérieur de l’enceinte de la ville.
Le monarque soupira, son regard rivé sur celui de l’étrangère venue d’un autre
monde dont le visage pourtant lui était si familier.
— Tu en as déjà fait beaucoup pour nous, Isil, tu n’es pas obligée de remettre
ta vie en danger. Notre problème ne te regarde plus. Pourquoi ne repartirais-tu
pas avec ton ami tant qu’il en est temps ?
Très touchée par la sincère sollicitude du jeune roi, Isil baissa un instant les
yeux, presqu’embarrassée.
Oui, repartir avec Hiivsha… tous les deux dans son vaisseau et se perdre dans
l’infini à jamais… rien que lui et moi…
À son tour sa poitrine se souleva et elle expira bruyamment avant que ses
paupières ne se relèvent vers le souverain.
— Je suis un Jedi, souffla-t-elle l’air grave, ça veut dire que je me bats pour la
justice, contre le mal, partout où il se trouve… même à des milliers de parsecs de
ma galaxie… et je ne dois pas laisser mes sentiments personnels me dicter mon
devoir.

532
Assaut

— Ça me fait peur lorsque tu dis ça, Isil. Je crois au contraire qu’il est très
important d’écouter ses sentiments personnels… ou alors ça veut dire que j’ai eu
tort d’avoir cherché à sauver Sali au lieu de rester à Édinu pour me battre.
La Padawan se mordit doucement les lèvres dans une grimace d’hésitation.
Que devait-elle répondre au souverain, elle qui comprenait parfaitement
pourquoi il avait agit ainsi ?
— Je n’ai pas réponse à tout, Calem et il ne sert à rien de revenir sur ce qui a
été fait. Mais les sentiments nous affaiblissent, tu en as la preuve aujourd’hui…
que tu aies eu tort ou raison n’est pas la question. Ton choix a fragilisé ton
royaume et mon devoir est de t’aider à le relever.
— Ce que tu penses honore le chevalier qui est en toi… les Jedi sont vraiment
des personnes remarquables, même si je ne suis pas tout à fait d’accord sur la
façon dont vous traitez les sentiments qui font de nous ce que nous sommes.
Fais attention à toi, Isil.
Dans un élan spontané, il prit la Padawan dans ses bras et la serra longuement
avant de l’embrasser sur le front avec une émotion non feinte.
— On se retrouve après la bataille, murmura-t-il.
— Que la Force soit avec nous, répondit simplement Isil avant de prendre
congé.

Le jour était à présent complètement levé et le soleil du matin irisait un ciel


que la tempête des dernières heures avait purgé de toute impureté. Les nuages
se déchiraient en laissant de grandes langues bleutées qui allaient en
s’agrandissant. Les rues de la ville avaient été désertées par la population et on
n’y voyait plus que des uniformes pressés se déplaçant en courant d’un objectif à
un autre. Les gens s’attendant au pire, s’étaient barricadés chez eux après le bref
message que les autorités avaient diffusé sur les écrans domestiques : le roi était
de retour et l’armée combattait désormais les hommes-serpents… ces mêmes
créatures qui s’étaient pavanées dans la capitale tout au long des derniers jours
comme en terrain conquis !
Dans les faubourgs extérieurs, directement exposés à la vindicte ennemie,
toutes les habitations avaient été calfeutrées et personne n’osait même regarder
par une fenêtre de peur d’attirer l’attention des saurocéphales.
Isil traversa le quart sud-est de la capitale intra-muros au grand galop, la
capuche de sa bure rabattue en arrière laissant ses longs cheveux flotter dans
l’air matinal comme un étendard doré. Elle atteignit bientôt la porte Sud autour
de laquelle presque un millier d’hommes attendait avec un mélange d’angoisse
et d’impatience, le moment où les lourds vantaux allaient céder sous les coups

533
L’eau de l’oubli

de l’artillerie adverse. Derrière les visières baissées des casques de combat, il


était bien difficile de dire qui était une femme et qui était un homme. Tous se
ressemblaient dans leur uniforme. Aussi, Isil ne passa pas inaperçue lorsqu’elle
sauta au bas de sa monture pour fendre d’autorité les rangs serrés des soldats
qui occupaient presque toute la place sur laquelle donnaient les portes.
Le capitaine Rigo la vit arriver et dévala les escaliers des remparts pour se
porter au-devant d’elle.
— Isil, que faites-vous ici ? Les portes vont céder d’un instant à l’autre et
l’assaut va être donné. Le choc va être rude. Vous ne devez pas rester !
— Je suis là pour vous aider, répliqua la Padawan avec une simplicité
étonnante.
Un sourire se devina derrière les casques des hommes qui avaient entendu sa
réponse. Leurs yeux curieux détaillaient cette jeune femme blonde, d’apparence
si fragile dans sa courte tunique blanche, et lorgnaient vers ses deux longues
jambes enserrés dans des bottes de cuir, tenue qui selon eux n’avait pas du tout
sa place dans le combat qui se préparait. Et ce n’était certes pas cette sorte de
bure brune qui couvrait ses épaules qui allait la protéger des faisceaux d’énergie
tirés par les armes de l’ennemi !
S’avançant jusqu’au milieu de la place, dans le vide laissé par les militaires, elle
marcha d’un pas décidé vers les deux hauts battants clos rougis à blanc devant
lesquels elle paraissait si petite. Rigo la suivit, entouré de quelques officiers. De
là où ils se trouvaient, on pouvait sentir la chaleur irradier du blindacier chauffé
par l’énergie des canons.
— Quand ces portes cèderont, l’ennemi va entrer comme le flot dans un port,
observa Rigo d’un ton grave. Isil, vous allez vous faire tuer si vous restez là et les
hommes n’oseront pas tirer de peur de vous toucher.
— Nous n’allons pas attendre que les portes cèdent, autant les ouvrir
maintenant et laisser l’acier refroidir… cela nous permettra de les refermer plus
tard si besoin.
— Mais les canons…
— Ceux-ci ont été positionnés dans l’axe de l’avenue qui mène ici. Ils sont sur
la plaine. Ils visent le centre des portes et ne pourront pas tirer plus bas sur les
hommes sans risquer de balayer leurs propres troupes. Dès que les battants
s’ouvriront, les canons cesseront.
L’exposé avait été énoncé avec une telle autorité que le capitaine ne sut quoi
répondre.

534
Assaut

— Voilà le plan, reprit la Padawan, ouvrez les portes, je vais contenir le flot,
comme vous dites, et le repousser au fond de la partie extérieure de la place.
Vos hommes pourront alors sortir et prendre position au pied des remparts.
— Mais madame, les boucliers empêchent les hommes situés en haut des
murailles de tirer sur cette racaille, objecta un lieutenant.
La jeune Jedi leva son visage face au léger vent tiède qui balayait la région et
inspira profondément en fermant les yeux sous le regard quelque peu étonné
des officiers qui l’entouraient.
— Peut-être ces boucliers n’en ont-ils plus pour longtemps ? laissa-t-elle
échapper. Capitaine Rigo, ordonnez qu’on ouvre les portes.
Le capitaine de la Garde donna un ordre bref dans son communicateur. Une
voix répondit aussitôt quelque chose qu’il traduisit immédiatement.
— Le mécanisme d’ouverture ne répond plus… sans doute est-ce dû à la
chaleur provoquée par le bombardement d’énergie.
— On devrait pouvoir y remédier, assura la jeune fille toujours observée avec
beaucoup d’incrédulité par les militaires.
Isil fit quelques pas en avant pour se détacher du petit groupe et là, toute
seule au milieu de la place, elle ferma les yeux et étendit les bras, le visage
parfaitement serein. Un murmure parcourut les troupes lorsque soudain, dans
un crissement, les deux vantaux commencèrent à s’ouvrir après que les serrures
se furent déverrouillées. La rumeur provenant de l’extérieur de la cité baissa
d’intensité jusqu’à provoquer un silence déconcertant et pesant. Pour finir, on
n’entendit plus que le bruit des portes qui achevaient de pivoter à quatre-vingt-
dix degrés, laissant dans l’expectative les deux armées séparées par une centaine
de mètres qui s’observaient étrangement immobiles.
Soudain une longue clameur s’échappa des rangs des saurocéphales et leur
masse compacte se mit en branle, d’abord lentement puis de plus en plus vite.
— Venez, cria Rigo en tirant Isil par le bras, mettez-vous à l’abri !
— Non, répondit la jeune fille en se débattant pour le faire lâcher prise, laissez-
moi faire !
Les troupes en première ligne brandirent le bouclier qui était assujetti à leur
bras gauche pour offrir un barrage de protection à ceux qui se trouvaient
derrière eux, attendant l’ordre de bouger, les armes en joue.
Face à la horde sauvage qui se rapprochait, la Padawan paraissait insignifiante
et fragile. Quand elle tendit les bras vers la marée déferlante, on aurait presque
dit le geste d’un sacrifice suprême vain et inutile. Mais aussitôt, une puissante
vague de Force balaya l’espace devant elle. Le choc invisible stoppa net l’élan de
l’ennemi avant de le repousser. Les corps des hommes-serpents s’envolèrent

535
L’eau de l’oubli

anarchiquement comme des fétus de paille emportés par une tornade qui leur fit
refranchir la porte Sud, mais cette fois en sens inverse. En un instant, la place fut
nettoyée de l’envahisseur. Une nouvelle clameur aux accents d’incrédulité
s’éleva de nouveau des troupes présentes. Isil se mit à courir jusqu’au seuil des
portes sous le regard toujours hébété de ses alliés puis de nouveau étendit ses
bras pour lancer une nouvelle et puissante vague de Force qui balaya encore les
rangs ennemis, les repoussant à une bonne centaine de mètres des murailles.
Entassés les uns sur les autres, les saurocéphales étaient en proie au plus vif
désordre, ne sachant ni quoi faire, ni ce qui se passait réellement.
Soudain un cri retentit depuis le milieu de la place intérieure.
— En avant ! En avant ! hurla la capitaine Rigo en effectuant de grands gestes
avec son bras gauche. Balayez-moi toute cette racaille !
Il s’élança à son tour. Dans une longue clameur, l’ensemble des troupes
royales se mit en mouvement pour se ruer vers la fine silhouette qu’ils
apercevaient à la sortie du court tunnel qui transperçait les murs de la ville.
Au même moment, dans un grand vacarme, un gros engin passa en rase-motte
au-dessus de leur tête. Tout en courant, les soldats regardèrent l’énorme oiseau
de métal qui arrivait du nord pour fondre sur la plaine d’Amar. Une machine
volante !
Une voix railla dans les communicateurs.
— Je vous ai manqué j’espère ?
Ce fut un Rigo en pleine course qui répondit le souffle court.
— Capitaine Inolmo, les générateurs de boucliers… dans la plaine…
Hiivsha répondit sobrement.
— Compris !
Les hommes du deuxième Régiment et tous ceux de la Garde Royale avaient à
présent déboulé sur la partie extérieure de la place du Sud et un feu nourri
déferla aussitôt sur l’ennemi qui cherchait toujours à se réorganiser. Au centre
du dispositif, Isil tenait dans sa main son sabre laser et commença à intercepter
habilement tous les tirs ennemis parvenant jusqu’à elle.
Quelques secondes plus tard, on entendit plusieurs explosions provenant de la
plaine d’Amar et quelqu’un cria dans les communications.
— Les générateurs ont sauté, ils n’ont plus de boucliers !
Sans attendre d’ordre, les troupes massées sur les murailles ouvrirent le feu à
leur tour sur les hommes-serpents en contrebas. Privés de leur protection, ceux-
ci devinrent des cibles faciles et durent chercher refuge derrière les maisons des
faubourgs, évacuant la zone découverte qui ceignait le périmètre des remparts.

536
Assaut

Depuis son QG, Qulos donna l’ordre général d’attaque et toutes les forces
militaires disponibles se ruèrent à l’extérieur des murs de la capitale.
À l’horizon, apparurent soudain de nombreux points dans le ciel, qui allèrent
en grossissant.
Les sourcils froncés, le capitaine Rigo appela dans son communicateur.
— Il y a une arrivée aérienne massive dans le quatre-vingt-dix, quelqu’un peut
me dire si ce sont des amis ou des ennemis ?
— Je vais voir, annonça Hiivsha depuis Choupy IV qu’il dévia de sa route pour
s’approcher des nouveaux venus.
Quelques secondes plus tard, sa voix reprenait.
— Je vois une formation serrée d’une cinquantaine d’énormes créatures
volantes transportant des cabines bourrées d’hommes armés… celle de tête
porte des armoiries représentant une sorte de dragon blanc crachant du feu…
elles sont escortées par une centaine de dragonnaux… et à leur tête je crois
distinguer… oui, c’est la princesse Sali sur Kro’Moo qui me fait de grands gestes…
— C’est l’emblème de mon oncle, s’écria la voix du roi dans l’intercom, le Duc
Nathil d’Aretia arrive avec des renforts… Hiivsha, couvrez leur arrivée je vous
prie.
— Bien reçu.
Au sol, la bataille faisait rage, chaque camp ayant pris position derrière des
abris improvisés. Isil, entourée de plusieurs centaines de soldats, avançait
toujours vers le cœur du dispositif ennemi de la porte Sud, son sabre lui servant
de bouclier sous les tirs adverses. Les fusils d’assaut portaient un long couteau
fixé au canon pour le combat rapproché. Bientôt, ce fut l’empoignade générale,
au corps à corps. Isil combattait entièrement plongée dans la Force et sa vision
des choses était bien différente de celle qu’avaient les autres autour d’elle. Dans
la Force, elle percevait distinctement chaque mouvement, chaque bruit, chaque
battement de cœur et voyait arriver vers elle chaque projectile d’énergie trouant
la mêlée qu’elle renvoyait posément à qui l’avait tiré. Vue de l’extérieur, elle
était pareille à une guerrière animée du feu sacré et son sabre laser qui
virevoltait à une incroyable vitesse était un repère pour chacun des soldats. La
redoutable lame verte taillait en pièce l’ennemi sans compter et semait sur son
passage des cadavres à n’en plus finir dans les cris et les hurlements de rage ou
de terreur. Un vent de folie semblait souffler sur la place mais l’armée des
saurocéphales commençait à reculer malgré le surnombre initial qui aurait dû
jouer en sa faveur. Les créatures étaient principalement armées de lances
redoutables par leur double utilisation, tir d’énergie et pointe tranchante qui

537
L’eau de l’oubli

s’opposait à la baïonnette du fusil d’assaut des militaires. Dans cette cohue


indescriptible, Isil cria soudain.
— Rigo, derrière vous !
Le capitaine, occupé à se défendre contre deux ennemis, n’avait pas vu arriver
le grand homme-serpent isolé qui avait percé le cordon des troupes du roi et
fondait sur lui dans son dos. L’arme de Rigo fit feu sur le premier adversaire puis
son couteau s’enfonça dans la gorge du second. À ce moment précis, il entendit
la mise en garde de la Jedi et tourna la tête juste à temps pour apercevoir un
éclat vert tournoyant décapiter le saurocéphale dont la pointe de l’arme s’arrêta
à deux centimètres de sa nuque. Le sabre laser survola la mêlée et revint dans la
main tendue de la Padawan. Rigo adressa à la jeune fille un geste reconnaissant
avant de se replonger dans la mêlée.
À présent, les breeay mantas survolaient à basse altitude la plaine d’Amar et
aussitôt, de chacune d’elles des chapelets de petits points noirs s’en
déversèrent. Les hommes, équipés de bottes anti-grav qui permettaient
d’amortir une chute mais non de s’envoler, sautèrent des cabines et foncèrent
vers le sol comme des pierres pour ralentir à son approche et se poser en
douceur comme des plumes, se rassemblant immédiatement en sections
ordonnées avec une discipline et une efficacité redoutables. L’ennemi était pris à
revers par près de mille cinq cents hommes.
Ce que voyant, les officiers saurocéphales débordés, manquant d’instructions
venant d’en haut depuis l’arrestation de leur général, lancèrent de manière
débridée des ordres de retraite. Des trompes résonnèrent un peu partout dans
les faubourgs. L’armée de Zarek rompait le combat.
Pourchassés par les troupes au sol, harcelés par une centaine de dragonnaux
— Kro’Moo en tête — crachant sur eux un déluge de feu énergétique,
découragés par les tirs des batteries lasers de Choupy IV, cette énorme machine
volante inconnue, les hommes-serpents cédèrent bientôt à la panique. Ce fut
une débandade générale qui grouilla dans les faubourgs en direction de l’ouest,
seule porte de sortie de cet immense piège qui menaçait de se refermer sur eux.
En effet les Dragons Noirs manœuvraient vers le sud depuis les faubourgs nord-
ouest de la capitale. Ils poursuivant à présent les saurocéphales qui avaient un
instant menacé le stade que le régiment avait reçu l’ordre de protéger… après
avoir été mis en place pour y garder prisonniers les opposants au régime. De la
Cité Royale, d’autres dragonnaux s’envolèrent pour se joindre à l’hallali qui allait
définitivement repousser l’ennemi vers le désert dans une retraite coûteuse
pour lui.

538
Assaut

À l’intérieur des murs d’Édinu, les hommes-serpents pris au piège, se


rendaient par centaines et bientôt, ils remplaçaient dans le grand stade, les civils
libérés. Progressivement, les rues de la capitale retrouvaient de l’animation, les
citoyens sortaient de chez eux pour venir aux nouvelles, des cris de victoire se
répandaient comme une traînée de poudre.
Laissant les unités aériennes légères poursuivre l’ennemi pour en accentuer la
déroute, Calem se rendit en hâte sur l’immense terrain d’atterrissage de la
plaine d’Amar sur lequel se posaient avec ordre les dizaines de breeay mantas
venues d’Aretia et d’autres états voisins proches, sous le commandement du duc
Nathil.
Comme le monarque arrivait, entouré d’une partie de son État-major, un
dragonnal noir se posa tout près de la manta ducale et une jeune fille blonde en
sauta lestement avant de se précipiter vers le roi.
— Sali ! s’exclama ce dernier en lui ouvrant les bras.
Sans cérémonie aucune, la princesse se jeta contre son futur fiancé et l’enserra
fortement avant de l’embrasser avec une fougue toute juvénile, arrachant des
sourires convenus aux officiels qui accompagnaient le monarque. Dans le même
temps, le duc arrivait avec un immense sourire.
— Bon, bon, laissa-t-il échapper en observant le couple enlacé, je dois
admettre que j’ai eu un peu de mal à accepter cette histoire de sosie… et je ne
suis pas certain d’avoir tout compris, ajouta-t-il en adressant un clin d’œil à son
royal neveu. Mais de vous voir ainsi me réchauffe le cœur. Alors, Calem, je
croyais en avoir fini à jamais des grandes batailles !
Sali glissa des bras de son fiancé à son côté pour le laisser étreindre Nathil avec
chaleur.
— Votre arrivée tombe à pic, mon oncle, vous venez d’épargner de
nombreuses vies en semant la confusion chez l’ennemi. Merci mon amour,
ajouta-t-il à l’adresse de la princesse d’Austra toute rayonnante.
Tous tournèrent la tête lorsque le cargo YT1100 se mit en approche et se posa
bruyamment sur une aire herbeuse dégagée, un peu en retrait des paisibles
mammifères volants qui l’observèrent avec une curiosité toute passive.
— Quelle étrange machine, s’exclama le vieux duc, je croyais qu’il n’en existait
plus sur Édéna.
— Et vous avez bien raison, mon oncle, ce vaisseau vient d’une proche galaxie.
— Tu m’en diras tant, répondit le duc maîtrisant brillamment un légitime
étonnement. Il semble que tu aies beaucoup de choses à me raconter… au fait,
ta tante t’embrasse très fort.
— Vous l’embrasserez en retour de ma part, dès que vous la reverrez.

539
L’eau de l’oubli

Du cargo, la rampe s’était abaissée et un homme, suivi d’un petit droïde, en


descendit avant de se rapprocher d’eux.
— Quel curieux robot, de mieux en mieux, marmonna joyeusement Nathil. Tu
as des alliés extraordinaires, Calem. Et où est la jeune fille que tu m’as présentée
comme ta fiancée la dernière fois que je t’ai vu ? Celle à qui j’avais donné
Kro’Moo en cadeau de fiançailles ?
Le souverain ne manqua pas de relever la petite pointe de reproche qui perçait
sous la bonhommie de son parent qui ajouta, l’air espiègle.
— Car vois-tu, fiancée ou pas fiancée, j’ai beaucoup apprécié cette… comment
tu m’as dit déjà, ma petite Sali ?
— Isil, mon cousin.
— Eh bien, j’ai beaucoup d’affection pour cette Isil… vous me pardonnerez,
n’est-ce pas. Cela ne m’empêchera pas d’en avoir aussi pour vous deux !
Il émit un petit rire. Calem pointa son doigt en direction des murs de la ville qui
s’élevaient au-dessus des faubourgs sud.
— Voici venir une troupe de cavaliers… je pense qu’Isil doit être avec eux.
— Ah oui, la jeune femme en blanc, ajouta le duc qui avait de meilleurs yeux
qu’il ne se plaisait à le dire.
En effet, la Padawan chevauchait, sa bure grande ouverte au vent, aux côtés
du capitaine Rigo et des autres officiers définitivement conquis par l’audace et le
courage de la jeune fille.
— Quelle fière allure ! observa Nathil.
Hiivsha arriva sur ces entrefaites et prit la main que le roi lui tendait
chaleureusement.
— Hiivsha, votre intervention a été précieuse… à point nommée, devrais-je
dire. Avec ces boucliers actifs, nous n’aurions jamais remporté la victoire.
— Je suis sûr que si, répondit le contrebandier avec un sourire.
Le roi fit les présentations le temps que la petite troupe de cavaliers parvienne
jusqu’à eux. Tranquillement, la Padawan s’avança, Rigo à ses côtés.
— On m’a dit que tu avais encore fait une brillante démonstration de ton
courage et de tes pouvoirs, commenta Calem, et aussi que tu avais conquis le
cœur de mes troupes !
Sa réflexion fit naître quelques rires reconnaissants autour du roi.
— Je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour nous.
— Ce n’est pas fini, Calem, il faut régler définitivement son compte à ce Dark
Zarek et crois-moi, cette dernière partie va être beaucoup plus difficile. Zarek est
un Sith, et il peut tenir tête à toute une armée… il est plus puissant que moi.

540
Assaut

— C’est difficile à croire, répondit le roi avec une moue, mais si tu le dis, ce
n’est guère rassurant. Que devons-nous faire à ton avis ?
— Il faut faire tomber la forteresse du Désert de Sang sans plus attendre, tant
que nous avons l’avantage tactique et tous les moyens adéquats à notre
disposition.
— Mais comment forcer son accès ? Le pont donne directement sur des portes
qu’il faudra peut-être des jours pour enfoncer.
Pour la première fois depuis qu’elle était arrivée, Isil jeta un regard vers
Hiivsha qui lui renvoya une imperceptible grimace de dépit. Comme il aurait
aimé être à la place du roi qui tenait serrée contre lui une Sali rayonnante et
visiblement très amoureuse !
— Le vaisseau d’Hiivsha est équipé de deux tourelles de turbolasers lourds
devant lesquelles les portes de Zarek ne feront pas le poids. Par contre, oui, le
pont sera un obstacle coûteux à passer…
— Pas vraiment, nous mettrons en œuvre des générateurs de boucliers pour
cela, ainsi nos troupes pourront investir la forteresse sans dommage.
Au même moment un officier s’approcha du roi.
— Sire, j’ai des nouvelles toutes fraîches à propos des Kiathes… mais je ne sais
pas si le moment est bien choisi.
— Je vous écoute, commandant Kalker, après tout, autant régler tous les
problèmes d’un seul coup.
— Eh bien, Sire, nous avons fini par trouver leur refuge, sur les indications de
la princesse Sali. Et je suis formel, le gibier est dans son repère… mais peut-être
n’y restera-t-il pas longtemps.
Calem se frotta les mains en fronçant les sourcils.
— Parfait, nous allons faire d’une pierre deux coups. Mon oncle, ajouta-t-il en
se tournant vers le duc qui échangeait quelques mots avec Hiivsha, pouvez-vous
encore me prêter main-forte ?
Le duc haussa les épaules.
— Bien sûr, Calem, je ne suis pas venu jusqu’ici avec autant d’hommes rien
que pour me tourner les pouces. C’est toi le commandant en chef. Tu décides, on
suit. Et ma foi, je demanderais bien à notre ami, le capitaine Inolmo, de me faire
faire un tour sur son vaisseau… par exemple, jusqu’à la forteresse du Désert de
Sang !
Le roi sourit d’un air entendu en regardant le cargo.
— Choupy fera un très bon poste de commandement… si Hiivsha veut bien de
nous à son bord.

541
L’eau de l’oubli

— Mon vaisseau est le vôtre, Majesté, répondit le contrebandier en s’inclinant


tout en désignant la rampe d’accès de la main.
— Bien, fit Calem en reprenant son sérieux. Messieurs, venez autour de moi.
Bientôt, une réunion informelle se tint de façon totalement improvisée au plus
haut du Royaume, sur l’herbe grasse du terrain d’atterrissage. Le roi traça en
quelques phrases les grandes lignes du plan de bataille qu’il entendait mener. Et
cela signifiait, mener deux opérations distinctes de front.
— Général Qulos, je vous laisse le deuxième Régiment Royal pour rétablir
complètement l’ordre en ville et assurer sa sécurité. Vous commanderez par
intérim. Je vous charge de rassembler le Haut Conseil et d’informer ainsi les
autorités civiles de ce qui se passe. Je veux que toutes les dispositions soient
prises pour normaliser la situation au plus vite et que les institutions reprennent
leur fonctionnement normal.
— Oui, Sire.
— Colonel Roc’Hart, vous prendrez le commandement du corps
expéditionnaire chargé d’investir la forteresse de Dark Zarek avec le « un » et le
« trois » ainsi que les troupes arrivées ce matin. Lancez immédiatement les
rotations nécessaires avec toutes les breeay mantas disponibles pour acheminer
nos forces là-bas. Vous conserverez une couverture aérienne minimale de
quarante dragonnaux. Le capitaine Rigo secondé par le commandant Kalker,
disposera du reste des unités aériennes légères et de cinq mantas pour projeter
la Garde Royale au grand complet chez les Kiathes. Je veux que vous les arrêtiez
tous, morts ou vifs.
Sali intervint en posant sa main sur le bras de son futur fiancé.
— Je veux y aller aussi, Calem, j’ai un compte à régler avec ce Jazor Arato, leur
chef… et n’oublie pas que moi seule connait leur repaire de l’intérieur. Je serai
plus utile là-bas qu’auprès de toi.
Le roi, pris de court, hésita un moment, cherchant un argument valable pour
garder l’élue de son cœur près de lui, mais n’en trouva pas. Il s’était promis de
ne pas l’enfermer dans un carcan contraignant et de respecter ses désirs et ses
décisions. Aussi, finit-il par hocher la tête.
— C’est d’accord, tu pars avec la Garde. Rigo, je vous la confie une nouvelle
fois.
Ce dernier se mit au garde-à-vous.
— Ne vous inquiétez pas, Sire, je veillerai sur elle comme sur ma propre vie !
Calem pinça les lèvres.
— J’en suis certain.

542
Assaut

Déjà, Rigo et « Rocco-tête-de-bois » avaient rassemblé tous les officiers pour


donner les ordres et distribuer les tâches. Une heure plus tard, les premières
breeay mantas s’élevaient dans le ciel, chargées d’hommes et de matériel qui
allaient former l’avant-garde de la force expéditionnaire destinée à faire tomber
la forteresse du Désert de Sang.
— Il nous faut les rejoindre le plus rapidement possible, annonça Isil. Il ne faut
pas prendre le risque de laisser Dark Zarek les affronter sans que nous y soyons.
Calem sourit et corrigea.
— Tu veux dire, sans que « tu » y sois ?
— C’est un Sith, rappela la Padawan, je ne sais même pas si je peux l’affronter
et en sortir indemne, mais si quelqu’un doit se mesure à lui, il faudra que ce soit
moi.
— Mais cette fois, nous resterons à tes côtés, répondirent d’une seule voix
Hiivsha et Calem avant de se mettre à rire, surpris.
— Les grands esprits se rencontrent, ajouta le contrebandier. Allons, le
moment est venu de vous faire visiter mon appareil.
Lorsqu’il fut à ses pieds, le roi considéra le cargo dont il mesurait à présent
toute l’envergure.
— Il est quand même impressionnant ! Belle maison pour un homme seul.
Une série de bips outragés lui fit écho. Le contrebandier traduisit.
— P2-A2 tient à rectifier : un homme « et » un droïde…
Puis se penchant vers son compagnon électronique il ajouta comme s’il
cherchait à lui faire une confidence.
— … parce que pour « la femme », comme tu dis, je ne sais pas si elle serait
d’accord…
P2-A2 laissa échapper une longue plainte modulée qui attira l’attention d’Isil
arrivant sur ces entrefaites.
— Que fais-tu à mon droïde pour le désespérer à ce point ? lança-t-elle.
Hiivsha qui avait mis le pied sur la rampe d’accès se retourna et croisa les
mains sur son torse en prenant un air faussement outragé.
— Faire ? À t’entendre on dirait que je le martyrise… Notre petit ami est juste…
comment dire… disons simplement que tu lui manques.
La Padawan tordit sa bouche en fermant un œil.
— Tu es bien certain que c’est à « lui » que je manque ?
— Bien entendu… à qui d’autre pourrais-tu manquer ?
Il leva les yeux au ciel.
— On se le demande bien, ajouta-t-il.
Isil tapota le dôme du petit droïde.

543
L’eau de l’oubli

— Toi aussi, tu m’as manqué, P2-A2. Tes bips charmeurs surtout, lâcha-t-elle
comme elle passait devant Hiivsha tout en regardant ce dernier du coin de l’œil
avec un sourire entendu.
Le roi la contempla monter la rampe du vaisseau et commenta.
— Quel dommage que son Code lui interdise les sentiments… vous feriez un
très beau couple.
— Surtout ne remuez pas le couteau dans la plaie, hein ? grimaça le
contrebandier en invitant le roi suivi du duc à monter à bord.
Le monarque posa au passage sa main sur l’épaule d’Hiivsha.
— Pardon, mon ami, je ne voulais pas titiller la corde sensible. Je vous souhaite
quand même d’être heureux tous les deux.
Hiivsha inclina la tête en guise de remerciement et ferma la marche.
Les visiteurs jetèrent un œil ébahi sur l’intérieur du cargo comme s’ils
découvraient mille merveilles, en caressant les parois de la main.
— Saurions-nous reconstruire pareille machine si nous le souhaitions ?
demanda Nathil.
— Je pense que oui… si nous le souhaitions, répondit Calem en visitant la
coursive circulaire, il y a tous les plans qu’il faut dans la bibliothèque du
royaume… mais cela nécessiterait d’adapter nos industries.
— Pourquoi ne le faites-vous pas ? questionna Hiivsha. Maintenant que vous
savez où vous mène la sur-pollution, vous pourriez peut-être développer une
industrie mécanique responsable et mesurée ?
Calem regarda le contrebandier pensivement.
— Peut-être en serions-nous capable à présent que nous avons unifié toute la
planète dans le même Conseil… mais qui dit que l’envie de certains d’en profiter
n’entraînera pas de nouveau la planète dans la course à la technologie et la
surenchère ?
— Là… je ne sais pas… il vous faudrait peut-être un gouvernement sage et fort
pour maîtriser tout cela.
— Hum, fit le roi, un despote éclairé qui règnerait sur toute la planète…
Il secoua la tête en regardant ses pieds.
— Je ne vais quand même pas donner raison à mon pauvre frère en vous
approuvant, ajouta-t-il tristement.
Le contrebandier tapota le dos du monarque.
— Allons, nous avons d’autres choses à pensez vous et moi… venez dans mon
cockpit, nous allons décoller pour rejoindre votre avant-poste, au pied de la
Forteresse du Désert de Sang.
Puis, s’adressant à Isil qui s’était déjà glissée dans le siège du copilote.

544
Assaut

— J’ai eu quelques soucis avec le circuit primaire des moteurs subliminiques,


sans doute un effet de mon passage dans la nébuleuse ce qui explique mon léger
retard tout à l’heure… j’espère que nous n’aurons pas d’autres surprises
désagréables…
Il se laissa tomber dans son fauteuil tandis que le duc et le roi prenaient place
sur des strapontins, et manœuvra une série d’interrupteurs pour lancer les
moteurs.
— J’ai toujours pensé que ce vaisseau était une casserole volante, répondit la
jeune fille juste histoire d’énerver un peu son compagnon qui haussa
immédiatement les épaules.
— Choupy est le meilleur vaisseau de la toute galaxie, maintenant que je l’ai
modifié. Simplement, la nébuleuse qui entoure cette planète est un peu comme
un redoutable cyclone que traverserait un voilier… pas moyen d’arriver intact de
l’autre côté. Avant de repartir, il faudra que je checke tous les circuits.
Lentement, le cargo s’éleva sur place et pivota pour pointer son nez en
direction du sud-ouest. Tout autour d’eux des dizaines de dragonnaux et
quelques breeay mantas prenaient également leur essor mais en direction du
sud-est, vers les montagnes qui servaient de refuge aux Kiathes.
— Sali me manque déjà, soupira le jeune monarque, j’espère que j’ai bien fait
en la laissant partir.
— Rigo est à la hauteur de sa tâche, observa Isil tranquillement, il s’en sortira…
quant à Sali, vous ne pourrez pas toujours décider à sa place de ce qu’elle veut
faire.
Calem sourit et laissa échapper avec une pointe de nostalgie.
— Oui, je sais bien…

545
37 – Veillée d’armes

Les deux expéditions ne débutèrent pas de la même façon. Rigo avait décidé
d’approcher le repaire des Kiathes de nuit pour lancer l’attaque au petit matin
afin de maximiser l’effet de surprise. Aussi, la Garde Royale qui avait volé en
rase-motte, ce qui représentait un exploit pour des animaux aussi gros que les
breeay mantas, s’était-elle arrêtée dans une vallée à plusieurs kilomètres du
canyon qui menait à la cache des bandits. Puis, après que le camp eut été installé
pour la nuit, il avait fait son briefing à l’ensemble des hommes pour expliquer
son plan. Ce fut la princesse d’Austra qui le remit en question en intervenant à
l’improviste.
— Si vous attaquez le repaire de l’extérieur, vous aurez de nombreux morts,
expliqua Sali. Les murailles sont à pic et lisses. Même moi je ne saurais les
grimper.
— Et par le tunnel du nord-est, par lequel vous êtes sortis Arato et vous ?
demanda le capitaine.
— Il est fermé par une porte puissamment blindée… je ne suis pas spécialiste
en explosifs, mais si vous voulez la faire sauter, c’est tout le tunnel qui risque de
s’effondrer sur vos têtes… à supposer qu’il ne soit pas piégé d’office.
— Je sens que vous avez une idée derrière la tête, princesse, suggéra alors le
commandant Kalker.
Cette dernière sourit en repoussant ses cheveux en arrière.
— Absolument. Le mieux, c’est que je vous ouvre de l’intérieur.
Les deux officiers la regardèrent avec étonnement.
— Je sens que ça ne va pas plaire au roi, murmura Rigo entre ses dents, et à
moi non plus…
— Écoutez, je connais leur repaire par cœur. Je suis donc la plus apte à m’y
glisser et à m’y déplacer. Commandant, vous m’avez dit qu’il y avait plein de
prisonniers et de prisonnières avec eux ?
— En effet.
— Dans ce cas, si je m’y introduis en fin de nuit, j’ai toutes les chances de
pouvoir me faire passer pour l’une des jeunes femmes qu’ils ont l’habitude
d’avoir à leur service et qui vont et viennent à peu près librement dans leur
repère. Je suis certaine qu’ils ne prêtent pas forcément attention à chacune
d’elles et qu’ils n’y verront que du feu.
546
Veillée d’armes

— Et comment comptez-vous vous y introduire, vous avez dit vous-même que


la paroi est trop lisse pour une ascension.
— Si on ne peut pas monter on pourra descendre. Voilà mon idée. Si vous
descendez à plusieurs depuis le sommet, il y a de fortes chances que vous soyez
repérés et même, ne connaissant pas leur repaire quelque peu labyrinthique, vos
hommes risquent d’avoir le dessous rapidement. Tandis que moi toute seule, je
peux facilement me glisser par l’une des ouvertures en descendant en rappel.
Une fois à l’intérieur, me faisant passer pour une captive, je m’introduis dans la
salle de contrôle, j’ouvre la porte du tunnel nord-est, j’abaisse les plateformes du
sas principal. Celles-ci remontent de façon autonome. Ainsi vous investissez la
place.
— Il y a plusieurs sentinelles sur les sommets, remarqua Kalker.
— Toutes sont accessible par des commandos. Il faudra s’en occuper au
préalable. Pour celle qui se trouve au sommet du repaire, il faudra une approche
aérienne au lever du jour depuis l’est, marmonna Rigo en réfléchissant
rapidement, il aura le soleil dans les yeux. Des commandos équipés de bottes
anti-grav pourront le neutraliser par surprise.
— C’est risqué, s’obstina Kalker, je doute que le roi cautionnerait ce plan… la
princesse a déjà été captive de ces sauvages, il ne faudrait pas que l’histoire se
renouvelle.
— Je sais parfaitement ce que je fais, répliqua Sali. Il y a une différence entre
être captive et attaquer un ennemi, armée et préparée pour cela. Faites-moi
confiance, commandant.
Ce dernier haussa les épaules.
— Ce n’est pas moi qui décide de toute façon, mais le capitaine Rigo.
— C’est d’accord pour moi, soupira l’intéressé sur un ton qui fleurait plus la
capitulation que la conviction. Mais les commandos qui vous accompagneront
sur la falaise du repaire se tiendront prêts à intervenir par la force si jamais
quelque chose allait de travers, compris ?
Sali sourit.
— Oui, chef.
*
* *
La bataille aérienne faisait rage lorsque l’YT1100 de Hiivsha survola la plaine
rocheuse où les troupes avaient déjà commencé leur débarquement. De la
forteresse s’étaient aussitôt envolés des dizaines de dragonnaux immédiatement
pris en chasse par la couverture aérienne disposée par le colonel Roc’Hart. Les
hommes-serpents tentaient désespérément d’empêcher le dispositif ennemi de

547
L’eau de l’oubli

prendre pied sur le plateau et un impressionnant ballet commença ses


évolutions dans le ciel azur. Depuis les tours de la forteresse, de puissants
canons faisaient parler leu feu énergétique sur les escadrilles ennemies.
— Il faut museler leur défense anti-aérienne ! s’exclama le roi sitôt le tour de
repérage du cargo achevé.
— C’est sans problème, opina Hiivsha en poussant les moteurs qui se mirent à
rugir. Isil, mets les boucliers déflecteurs au maximum, ce n’est pas le moment de
casser ce tas de ferraille comme tu le surnommes si gentiment… nous en aurons
besoin pour rentrer chez nous.
Choupy fit une large évolution circulaire autour de la plaine pour revenir vers
la forteresse.
— Je vais à la tourelle ventrale, s’exclama Isil en se levant. En manuel, nous
aurons plus de chance de les détruire.
Le roi souleva ses sourcils et posant une main sur l’épaule du pilote,
s’approcha de lui pour murmurer à son oreille.
— D’habitude, ce n’est pas en automatique que ça fonctionne le mieux ?
— Pas si vous remplacez le calculateur par un Jedi, Calem ! répondit Hiivsha
avec un large sourire presque moqueur. Et attachez-vous bien, ça va secouer un
peu !
Le roi se rencogna dans son siège et boucla sa ceinture, imité par un duc Nathil
rayonnant à l’idée d’être aux premières loges d’une attaque aérienne exécutée
depuis un vaisseau extraterrestre.
L’ensemble des défenses de la forteresse avait à présent pris pour cible la
silhouette de l’YT1100 qui se rapprochait tel un grand oiseau de proie menaçant.
Le vaisseau tangua sous les impacts mais ne modifia pas son cap, tenu de main
de maître par un Hiivsha aux anges de participer à un peu d’action.
Dès les premières rafales de la tourelle ventrale, le canon le plus proche
explosa en une longue langue de flammes.
— Et d’un, compta Hiivsha posément en redressant l’appareil à une vingtaine
de mètres seulement au-dessus de la forteresse.
Concentrée sur ses manettes, Isil tournoyait dans la bulle de transparacier
pour ajuster ses cibles, secouée comme un prunier par les à-coups brutaux de la
tourelle. Plusieurs autres canons explosèrent à leur tour.
— Les boucliers tiennent ? demanda la Jedi dans l’intercom.
Le petit astromécano lâcha une bordée de modulations sonores que le
contrebandier traduisit aussitôt.
— P2-A2 dit que oui… il précise également que ces canons n’ont pas la
puissance des turbolasers d’un cuirassé impérial.

548
Veillée d’armes

— Une chance pour nous, répliqua la voix de la jeune fille, tu refais un passage,
je n’ai pas fini le travail.
— Bien sûr ma ché… ma chère Isil, à tes ordres mon commandant !
Calem se rapprocha de nouveau de l’oreille du contrebandier.
— « Ma chérie », c’était bien aussi… susurra-t-il en souriant, surtout ne vous
gênez pas pour nous. Mais pourquoi l’avoir appelé « commandant » ?
— Parce que dans l’armée de la République Galactique, les Padawan engagés
sur le champ de bataille ont grade de commandant et les Chevalier Jedi celui de
général.
— Ah ? J’ignorais ce détail.
Le cargo fit de nouveau un large trois-cent-soixante degrés pour se représenter
face aux murailles. Déjà le feu défensif était moins intense. Le second passage
eut raison des dernières pièces anti-aériennes.
— À présent, allons aider nos dragonnaux à nettoyer le ciel, s’exclama le pilote
dans son micro. Vu l’agilité de ces sauriens volants, tu vas pouvoir t’en donner à
cœur joie dans la Force, Isil !
Ce qui attira immédiatement une réplique en demi-teinte de la Padawan.
— Je ne crois pas que le terme « joie » soit approprié lorsqu’on tire sur des
êtres vivants, Hiivsha !
Le contrebandier ne répondit rien et se retourna pour échanger un regard avec
Calem qui lui adressa une grimace évocatrice.
— Elle a du punch, murmura ce dernier.
— Et la réplique cinglante, confirma Hiivsha sur le même ton.
Choupy s’invita dans le gigantesque ballet aérien qui tournoyait au-dessus du
plateau rocheux, pareil à un géant parmi les nains. Pourtant, malgré sa
silhouette massive, le vaisseau se révéla particulièrement maniable et précis
dans ses manœuvres. Avec Isil aux commandes des turbolasers, il s’imposa
naturellement comme le meilleur atout d’un jeu de carte.
— Voyez, là-bas ! s’écria le roi en désignant du doigt un point du cockpit, à
deux heures, l’un des nôtres est en mauvaise posture.
En effet, un dragonnal serré de près par trois ennemis tentait des manœuvres
désespérées pour échapper à ses poursuivants. D’un coup de poignet, Hiivsha
entraîna Choupy vers la droite et mit le cap sur l’endroit désigné par le roi.
— Je les vois, annonça Isil dans l’intercom, reste comme ça, je peux les avoir.
La tourelle cracha son feu meurtrier emportant les deux derniers hommes-
serpents. Le cargo tangua lorsque Hiivsha rectifia sa trajectoire dans un demi-
looping serré qui vint le placer derrière sa cible. Ajustant au mieux sa visée pour

549
L’eau de l’oubli

ne pas toucher la mauvaise cible, Isil lâcha une très courte rafale qui toucha
l’animal du saurocéphale. Ce dernier partit en vrille vers le sol.
— Tu les as eus ! s’exclama Hiivsha en faisant un geste de la main au
chevaucheur du dragonnal à qui la Padawan venait de sauver la mise.
La voix de la jeune fille répondit dans l’intercom.
— Pas de quoi pavoiser… nous n’avons aucun mérite à combattre à bord d’un
vaisseau de plusieurs milliers de tonnes de duracier blindé et lourdement armé
quand nos adversaires évoluent sur des montures vivantes sans protections
adéquates. Si ce n’avait pas été pour sauver la vie d’un des nôtres, je n’aurais
jamais pu tirer.
Un silence tomba dans le cockpit. Ce fut le duc qui le rompit.
— Il est vrai que ces créatures ne font qu’obéir à leur chef, probablement sans
savoir pourquoi.
— Eh bien, tâchons de trouver leur chef au plus vite pour en finir avec ce
carnage, conclut Calem le regard sévère.

La maîtrise des airs appartenait désormais aux forces royales et le cargo se


posa dans un nuage de poussière à une centaine de mètres du campement
hâtivement monté pour la nuit alors que la ronde des breeay mantas dans le ciel
se poursuivait pour acheminer les troupes depuis la plaine d’Amar.
— Nous attaquerons demain dès l’aube, exposa le roi, le soir venu, sous sa
tente. Le capitaine Inolmo fera sauter les portes blindées avec ses turbolasers et
nos troupes, protégées par des boucliers énergétiques dont les générateurs
seront installés ici et là — il montra les emplacements sur une carte à l’aide de
son index — avanceront en formation de combat. L’artillerie pilonnera l’entrée
de la forteresse pour empêcher toute sortie de l’ennemi jusqu’à ce que nos
forces soient devant les murailles. La couverture aérienne attaquera les troupes
adverses déployées sur les remparts. Si vous entrez en contact avec ce Sith,
évitez l’affrontement direct et signalez sa position. La Jedi Isil que nous
épaulerons de notre mieux se chargera de lui. Maintenez l’état d’alerte
maximum toute la nuit, je ne tiens pas à être surpris par une éventuelle sortie
nocturne de l’ennemi.
Un capitaine des transmissions prit la parole.
— Nous surveillons la progression des troupes mises en déroute ce matin et
toutes les garnisons du pays sont sur le pied de guerre et prêtes à intervenir en
cas de problème… mais pour l’essentiel, l’ennemi s’est plus ou moins regroupé
et semble rejoindre la forteresse. Cependant, les créatures ne seront pas ici
avant quarante-huit heures au train où elles se déplacent.

550
Veillée d’armes

— Bien, il faut que la forteresse soit entre nos mains d’ici là. Ensuite
seulement, nous parlementerons avec ces hommes-serpents pour tenter de les
renvoyer paisiblement dans leurs foyers.
La conférence étant finie, chacun déserta la tente du roi pour vaquer à ses
nombreuses occupations. Comme Hiivsha sortait à son tour, le roi le retint par le
bras.
— Une chance que vous soyez des nôtres, Hiivsha… sans la puissance de feu de
vos turbolasers, j’ai bien peur que la prise de la forteresse aurait été, sinon
impossible, du moins très coûteuse en hommes.
— Une chance pour vous que Dark Zarek n’ait pu utiliser le vaisseau qui l’a
amené sur votre planète et qu’il soit resté passif jusqu’à maintenant. Croyez-
moi, si nous avons une chance de l’arrêter avec Isil à nos côtés, vous n’en auriez
eu aucune face à lui et son apprentie… soit dit sans vouloir vous offenser.
— J’ai la faiblesse de croise que nous aurions pu y arriver par nous-mêmes…
mais cela aurait été sûrement beaucoup plus compliqué.
— Il est des exemples de Sith qui ont réussi à asservir à eux tout seul des
systèmes planétaires entiers. Ne sous-estimez pas leur capacité de nuisance ni
leur puissance.
— J’ai du mal à croire que Zarek pourrait… aurait pu asservir l’intégralité
d’Édéna…
— Votre frère Taimi était pourtant prêt à l’y aider non ?
Calem baissa les yeux.
— C’est vrai… j’avais hélas déjà oublié ce détail… mon jeune frère a manqué de
discernement…
— Désolé, je ne voulais pas être cruel…
— Ce n’est pas votre faute, Hiivsha, si Taimi a fait ce qu’il a fait… et c’est en
partie de la mienne.
Ils sortirent de la tente en silence. Dehors, le plateau fourmillait de soldats qui
s’agitaient comme des abeilles dans une ruche. Le roi laissa son regard errer en
silence vers un soleil rougeoyant qui déclinait à présent entre les pics inquiétants
des monts du Désert de Sang.
Comme ils faisaient quelques pas, le duc Nathil vint à leur rencontre.
— Vivement demain, s’exclama-t-il. Je n’ai jamais apprécié les veillées de
combat.
Calem ne répondit rien mais Hiivsha demanda au vieil homme après avoir
lancé un regard circulaire.
— Savez-vous où est Isil ?
Le duc pointa du doigt le sud du plateau.

551
L’eau de l’oubli

— Elle est partie par là après la réunion.


Le contrebandier remercia et s’éloigna dans la direction indiquée.
— Ils forment un joli couple, remarqua Nathil, comme toi et Sali en fin de
compte.
Calem fit oui de la tête puis ajouta.
— Mais pour eux, ça va être plus compliqué, je le crains.
— Et pourquoi ?
Le monarque prit son oncle par le bras et l’entraîna vers une grande tente.
— Allons boire quelque chose, mon oncle, proposa-t-il, je vais vous expliquer.

Loin à l’écart du campement, assise au bord d’un précipice, Isil contemplait les
jambes ballantes, le feu de fin du monde qui embrasait l’horizon. L’astre
semblait à présent se précipiter vers sa mort. Les ombres tourmentées des pics
acérés de ce décor hostile dansaient sur les terres crevassées en ondulant au gré
des irrégularités du sol. La luminosité décroissait rapidement au profit de
ténèbres envahissantes désireuses de tout avaler.
Le contrebandier s’était approché sans bruit dans son dos. Quand il ne fut plus
qu’à deux ou trois mètres, Isil dit sans se retourner.
— Je savais que tu ne tarderais pas à me rejoindre.
— Et moi je savais que je n’avais aucune chance de te surprendre, répondit
Hiivsha en s’asseyant tout contre elle avant de passer un bras protecteur autour
de ses épaules. Tu médites ?
— Je cherche l’équilibre dans l’univers, murmura la jeune fille les yeux rivés sur
l’horizon.
Le vent tiède qui soufflait souleva ses cheveux qui ondulèrent de façon
anarchique découvrant son cou long et fin que le contrebandier se retint
d’embrasser.
— Et tu l’as trouvé ? demanda-t-il ingénument.
— Tant qu’il y aura des hommes ou toutes races lui ressemblant, l’équilibre ne
pourra exister.
— Tu veux dire que c’est l’homme ou assimilé qui le met en péril ?
— C’est ça.
— Alors pourquoi rechercher l’introuvable, ma chérie ?
Isil soupira profondément et, se voûtant légèrement, inclina sa tête pour la
poser au creux de l’épaule de son compagnon puis ferma les yeux.
— Une façon de méditer, murmura-t-elle. J’ai plus que jamais besoin de
méditer lorsque tu es près de moi…
— Je ne sais pas si je dois en être désolé ou pas…

552
Veillée d’armes

Un oiseau du désert passa au-dessus d’eux en lançant un cri rauque puis Isil
répondit dans un chuchotement.
— Ne le sois pas.
*
* *
— Vous n’êtes pas obligée de vous exposer ainsi, princesse… et ce n’est pas le
fait que le roi risque de me couper la tête s’il vous arrive quelque chose qui me
fait vous dire ça.
Sali observa le capitaine avec des yeux rieurs légèrement plissés dans le coin,
un sourire sur ses lèvres.
— Calem ne fera jamais tomber la tête de la personne qu’il a choisie comme
Capitaine-Général de sa Garde. Et, si ça ne vous dérange pas, je préfèrerais que
vous m’appeliez Sali… comme le faisait Jarval…
À cette évocation son regard se rembrunit et tout sourire disparut de son
visage. Rigo hocha la tête.
— Je vais essayer, princesse… quant à moi, si vous m’appeliez Mani au lieu de
« capitaine Rigo », j’en serais fort honoré… À la limite, « Rigo »… mes camarades
m’ont toujours appelé par ce qui est pourtant mon patronyme… je ne sais pas
pourquoi. Mais mes proches amis, m’appellent « Mani ».
— Entendu, Mani, je tâcherai de m’en souvenir… et je suis certaine que le roi
aussi vous appellera aussi comme ça un jour prochain.
Rigo esquissa un sourire contrit à la pensée qu’il devait sa nouvelle position
éminemment importante dans le royaume à la disparition de son supérieur et
ami.
— Ça ira, vous en êtes certaine ? insista-t-il ne sachant trop comment
interpréter l’air soudain absent de la jeune femme.
— Oui, ne vous en faites pas. J’ai une revanche à prendre sur ces Kiathes. Je
pensais juste à Calem… il me manque ce soir… même si votre compagnie est des
plus agréable, ajouta-t-elle en lui posant amicalement la main sur le poignet un
court instant.
— Je comprends, prin… Sali, d’autant mieux que partout où je vais sans mon
épouse, Jallie, elle me manque. La vie d’un soldat sans doute... Je tiens à vous
dire que vous faites un très beau couple, le roi et vous… et je suis absolument
convaincu que vous allez être une reine merveilleuse et que tout votre peuple va
vous adorer.
Un peu de rose monta aux joues de la princesse sous l’effet du compliment
implicite, et son regard se détourna l’espace d’un instant autour d’elle, pour
regarder sans vraiment le voir le campement improvisé plongé dans l’obscurité.

553
L’eau de l’oubli

Les consignes étaient claires : pas de feu afin de ne pas risquer de donner l’alerte
aux sentinelles sur les falaises qui auraient peut-être pu apercevoir sa lueur de
loin. En conséquence, tout le monde mangea froides ce soir-là, les rations de
combat. Les hommes étaient pour la plupart silencieux, perdus dans leurs songes
ou se préparant mentalement pour l’assaut du lendemain. L’opération n’était
pas sans risque. Les bandits évoluaient sur leur terrain dont ils devaient
probablement connaître le moindre recoin. Ce ne serait pas une partie de plaisir
que de débusquer le gibier. Mais pour la plupart des membres de la Garde
Royale, élite des soldats du royaume, c’était plutôt pour lutter contre une
dangereuse exaltation que chacun essayait de rester le plus concentré possible.
— Et pourtant, je n’étais pas préparée à cette vie, continua Sali à mi-voix un
long moment plus tard. Je veux dire… être reine. J’ai toujours été un garçon
manqué qui n’avait jamais assez d’aise et de liberté de mouvements…
Elle émit un petit rire.
— Je crois bien que j’ai dû rendre fou mon père plus d’une fois. Plus une
activité était risquée et plus j’aimais la pratiquer en dépit de toutes les
convenances inhérentes à mon rang. Quand mes parents ont commencé à
s’éloigner l’un de l’autre, je me suis lancé dans la varappe à corps perdu pour
tenter de ne pas voir ce qui se passait. Et puis ma mère a quitté mon père et
s’est faite passer pour morte afin que ce dernier ne cherche pas à la retrouver…
je fus la seule à savoir qu’elle était entrée au Temple comme prêtresse à Meriik.
Et là, je n’ai plus pensé qu’à une chose : échapper aux contraintes de la cour et
devenir moi aussi prêtresse… et puis, il y a eu Isil…
Sali se tenait la tête baissée, le dos voûté comme si tout le poids du monde
reposait sur ses épaules. Rigo intervint d’une voix douce.
— Je suis persuadé qu’en tant que reine vous avez un rôle à jouer aussi
important, sinon plus, qu’en étant prêtresse d’Édin. D’ailleurs je me demande…
Il s’interrompit. Sali releva son visage d’un air interrogateur.
— Oui ? fit-elle.
— Vous n’avez jamais pensé que votre père se serait sans doute aperçu de la
supercherie le jour de votre mariage voire de vos fiançailles… enfin je veux dire,
de celle d’Isil et du roi ?
La princesse grimaça des lèvres.
— Je me suis posé la question, mais ces dernières années, je voyais peu mon
père… je crois qu’avec tout le tralala officiel et une certaine distance, il se serait
laissé convaincre par les événements… il y avait aussi Namina qui cautionnait ma
supercherie. Comment aurait-il pu prétendre que la fiancée n’était pas sa fille
quand tout le monde en aurait été convaincu… y compris Isil elle-même ?

554
Veillée d’armes

Rigo paraissait sceptique mais n’ajouta rien sur le sujet. Quelques secondes
plus tard un sergent s’approcha d’eux portant un sac de couchage dans les bras.
Il avait ôté son casque et ne portait pas sa tenue d’assaut mais un simple tee-
shirt sans manches qui dégageait ses bras musclés. À la grande surprise de Sali,
c’était une jeune femme, plutôt grande, d’une trentaine d’année au teint
légèrement coloré.
— Tenez, Votre Altesse, de quoi dormir au chaud… même si la nuit promet
d’être douce.
— Merci… vous vous appelez comment ?
— Rita, Votre Altesse.
Sali ne put s’empêcher de demander.
— Il y a beaucoup de femmes dans la Garde Royale, Rita ?
— Une bonne trentaine, répondit le sergent en souriant, mais le plus souvent,
sous leur casque, on ne peut les distinguer… faut dire que la tenue de combat est
plutôt massive et cache plutôt efficacement nos formes.
Sali la regarda attentivement et ne put s’empêcher de noter que ses formes,
bien que sculptées en force, étaient joliment féminines.
— Je vous accorde qu’il y a plus seyant, plaisanta la princesse en la fixant dans
ses yeux verts, mais ce qu’on lui demande c’est d’être efficace non ?
La militaire soutint le regard princier et passa une main dans ses cheveux
bruns, courts et frisés en souriant.
— Vous avez raison… et pour être efficace, elle l’est. Sans cette tenue, nous
aurions laissé beaucoup plus de monde sur le carreau ce matin… hommes et
femmes.
— En tout cas, merci pour le sac de couchage, fit Sali.
La femme salua et repartit dans l’obscurité.
— Sacré brin de fille, commenta Rigo. J’ai supervisé personnellement son
entraînement. Rita peut briser la nuque de n’importe quel homme d’un simple
geste. Elle bosse actuellement son concours pour passer officier et je parie
qu’elle réussira.
— Je le lui souhaite, répondit Sali en frissonnant malgré elle, plus à l’idée que
le capitaine venait de décrire la parfaite tueuse qu’à cause de l’air de la nuit.
Puis quelques secondes plus tard Rigo conclut.
— Nous ferions mieux d’essayer de dormir un peu… nous devons nous mettre
en mouvement tôt ce matin.
Donnant l’exemple, il s’étendit sur l’herbe rase et se couvrit de son duvet, son
arme à côté de lui. Sali en fit autant et quelques instant plus tard, bercée par la
stridulation continue des insectes nocturnes, elle s’endormit.

555
L’eau de l’oubli

*
* *
Le regard d’Isil errait au loin sur d’invisibles horizons chargés d’incertitude et
dans lesquels elle ne trouvait qu’une forme de détresse inexplicable. À présent,
le soleil se couchait en toute hâte en jetant de l’or dans l’océan de ses yeux. Le
contact chaud du corps d’Hiivsha contre lequel elle s’était réfugiée ne faisait
qu’ajouter à l’irrésolution dans laquelle elle baignait.
Lui, se taisait, sachant que le moindre bruit pouvait briser la porcelaine de ce
moment magique. À peine osait-il respirer de peur de troubler cet instant si
fragile.
— Crois-tu qu’un jour nous connaîtrons un monde en paix ? murmura la
Padawan comme l’astre d’Édéna percutait l’horizon.
Le contrebandier baissa les yeux vers elle pour contempler son minois illuminé
par les dernières lueurs du jour. Elle avait le regard perdu dans le vague
improbable d’un avenir sans nul doute utopique, et ses iris céruléens scintillaient
comme des étoiles annonciatrices de la nuit.
— Ce jour-là, chuchota Hiivsha dans un souffle tiède, les Jedi seront au
chômage.
Un sourire se dessina sur leur visage et Isil, abandonnant son insaisissable
contemplation, leva sa figure vers lui.
— Ce ne serait peut-être pas plus mal… peut-être pourrons-nous alors nous
adonner à d’autres tâches comme l’agriculture ou l’élevage…
— Ou même fonder des familles pour faire tout plein de petits Jedi ?
— Pourquoi pas, susurra la Padawan.
— Avec moi, ça te dirait ce jour-là ?
Elle ne répondit rien, mais allongea le cou pour rapprocher lentement sa
bouche humide de celle de son amant. Ses paupières capitulèrent et ses yeux se
fermèrent au moment où leurs lèvres se scellaient dans un vibrant mais délicat
baiser auquel elle s’abandonna tout entière.
Le temps qui s’écoula donna à l’obscurité le temps de s’étendre sur la région et
la nuit eut tôt fait de les envelopper de ses ailes protectrices.
— Je n’avais jamais embrassé une femme assis au bord d’un précipice,
plaisanta Hiivsha en reprenant son souffle.
— L’endroit idéal pour se débarrasser d’un amant encombrant, répliqua la
Padawan dans un petit rire. Attention en te relevant…
— Mais je ne suis pas encombrant, protesta le contrebandier… tu passes dans
mon existence comme une étoile filante dans le ciel : à peine ai-je le bonheur de
te voir, que tu as déjà disparu je ne sais où.

556
Veillée d’armes

Isil desserra doucement l’étreinte de son compagnon.


— Il ne fallait pas tomber amoureux d’un Jedi.
Elle s’appuya sur son épaule pour se relever en toute sécurité puis lui tendit la
main afin de l’aider à en faire autant.
— Je crois qu’on ne choisit pas quand cela doit arriver ni avec qui, protesta le
contrebandier en se redressant. J’ai fini par l’admettre.
Isil laissa échapper un marmonnement inaudible. Hiivsha reprit.
— Que veut dire ce « mmm » ?
La Padawan reprit le chemin du campement en haussant les épaules.
— Il est dommage que tu estimes ne pas avoir le choix.
Le contrebandier s’arrêta de marcher et écarta les bras.
— Ah oui bien sûr, parce que toi tu as ce choix… c’est vrai j’avais oublié. C’est
l’Ordre ou moi. Un choix facile ! J’aimerais tant que ce soit aussi simple pour
moi !
Il avait sans le vouloir haussé le ton de manière significative. À son tour, la
jeune fille s’arrêta et se retourna.
— Parce que tu crois sincèrement que c’est facile pour moi ?
Sa voix était grave et retenue. Hiivsha fit une pause pour éviter de hausser de
nouveau le ton et prendre un peu de recul dans sa réponse. Il n’y parvint qu’à
moitié.
— Je ne sais pas, à vrai dire… bégaya-t-il presque en écarta les bras en un geste
qui trahissait toute son impuissance, tu es souvent si… impénétrable plongée
dans ta Force, protégée par ton Code… Dis-moi donc combien de fois m’as-tu dis
que tu m’aimais ?
Comme elle baissait la tête, il s’en voulut de sa dernière réplique et fit deux
pas en avant pour l’attraper par les épaules.
— Excuse-moi, ma chérie… tu n’as pas besoin de me le dire, je le sais, c’est
suffisant pour moi.
D’un doigt passé sous son menton, il lui releva la figure et l’embrassa.
— C’est idiot… je savais à quoi je m’exposais en aimant un Jedi.
— Et moi, je savais à quoi je m’exposais en me laissant aimer par un homme,
murmura-t-elle à son tour.
J’aime à croire que tu ne fais pas que « te laisser aimer », pensa Hiivsha en
passant le bras autour de sa taille.
Ils firent le reste du chemin qui les ramenait au campement en silence. En les
apercevant, Calem leur fit un signe afin qu’ils se joignent à lui pour le repas. Ils
retrouvèrent sous la tente le duc Nathil, le colonel Roc’Hart et tout l’état-major
de campagne de l’opération « Nettoyage » comme elle avait été baptisée par les

557
L’eau de l’oubli

militaires. Ces derniers bombardèrent Isil et Hiivsha de questions sur « les


mondes d’ailleurs », ce qui était somme toute bien compréhensible car ce n’était
pas tous les jours qu’ils pouvaient dîner avec des extraterrestres.
L’heure de l’assaut ayant été fixé au lever du jour, le repas fut de courte durée
et chacun s’éclipsa pour donner d’ultimes ordres avant de prendre un peu de
repos.
La confidentialité nocturne retrouvée, Hiivsha montra à Isil de la main la
silhouette sombre du cargo qui se découpait sur le ciel étoilé.
— Ta chambre est prête…
La Padawan secoua la tête.
— Calem m’a fait très aimablement dresser une tente tout contre la sienne…
je… j’ai besoin de me retrouver un peu seule pour méditer et me préparer à
affronter Dark Zarek… tu comprends ?
Le contrebandier soupira.
— Je comprends… dans ce cas, je vais aller retrouver P2-A2… je n’ai jamais
vraiment aimé dormir sous la tente… surtout lorsque j’avais le choix.
Isil lui adressa un sourire contrit avant de s’éloigner dans la pénombre.
Réitérant son soupir, Hiivsha grimpa la rampe de son vaisseau.

558
38 – Le grand nettoyage

Rita, aplatie sur le sol comme si elle avait voulu ne plus faire qu’un avec lui,
consulta pour la énième fois son databracelet. Elle releva ensuite les yeux vers la
silhouette sombre qui se détachait sur le ciel encore étoilé qui virait du noir au
gris sombre. À cinq ou six mètres de sa position, la sentinelle, assise les jambes
croisées au bord de la pointe rocheuse qui surplombait le défilé, paraissait
sombrer dans une douce mais puissante somnolence. La nuit avait dû être
longue. Elle voyait l’homme dodeliner régulièrement du chef jusqu’à ce que son
menton s’affaisse sur sa poitrine. Alors, dans un sursaut, sa tête se redressait et
il massait longuement sa nuque enraidie par la fatigue. Parfois, le guetteur se
relevait et faisait les cent pas sur l’étroit aplat rocheux afin de dompter tant bien
que mal l’engourdissement qui le taraudait, observant désespérément vers l’est
en quête des premières lueurs du soleil, symbole de la prochaine relève. Enfin il
se rasseyait et le manège recommençait sous le dictat de l’endormissement.
Une nouvelle fois, le sergent consulta l’heure. Ni trop tôt, ni trop tard :
l’attaque devait être menée simultanément sur tous les points de surveillance
patiemment relevés par les éclaireurs qui avaient passé plusieurs jours à
espionner les Kiathes.
Plus que quelques secondes.
Rita extirpa en silence le couteau du fourreau aménagé dans la jambe de sa
tenue de combat et le glissa entre ses dents. Le moment était venu de sortir des
fourrés qui la dissimulaient à la vue du bandit. Comme un serpent se faufilant
dans l’herbe, elle se tortilla pour ramper dans sa direction, en prenant bien soin
de ne froisser aucune brindille et de ne faire rouler aucun caillou. Le visage noirci
par son maquillage de commando, on ne voyait que ses prunelles émeraude qui
luisaient sous la lune.
Centimètre après centimètre elle glissa, aplatie sur le sol, poussant
alternativement sur ses jambes, les mains à plat sur la roche, les yeux rivés sur sa
proie. Le décompte final s’achevait dans sa tête de façon automatique avec une
rigueur toute professionnelle. Plus que dix secondes et tout autour de la zone
montagneuse, le même scénario allait se reproduire pour neutraliser les vigies
des Kiathes. Il lui fallait grignoter encore quelques centimètres avant de pouvoir
bondir sur l’homme.
Sans que rien ne puisse le laisser prévoir, la sentinelle se releva à cet instant
précis, pivotant le torse pour s’aider d’une main. Dans sa vision périphérique elle
entrevit instantanément le danger représenté par la masse sombre incongrue.
559
L’eau de l’oubli

Avec la rapidité d’un diable sortant de sa boite, l’homme se remit sur pied. Ses
doigts cherchèrent fébrilement la détente pendant que ses mains relevaient le
fusil vers l’agresseur.
Rita n’avait plus le choix. Elle était encore à presque trois mètres de sa cible,
trop loin pour un combat au corps à corps. Malgré sa surprise, le Kiathe lui faisait
face et allait donner l’alerte. Le sergent lança son couteau qui fila à toute vitesse
pour s’enfoncer silencieusement dans la gorge de la vigie, stoppant net le cri qui
venait de naître sur ses lèvres. Sous le choc, cette dernière laissa tomber son
arme et porta les mains à son cou. Le fusil rebondit sur le sol avec un bruit qui
parut résonner comme le tonnerre dans l’esprit de Rita. Il glissa sur la pente
raide pour tomber en contrebas dans une rainure de la falaise, fort
heureusement moussue, où sa course s’arrêta en silence.
Puissant, le Kiathe venait d’arracher le couteau de sa gorge, laissant un flot de
sang se déverser de la blessure béante. Comme une bête aux abois, il se jeta sur
son agresseur l’arme en avant avec une rage muette que quelques gargouillis
sinistres accompagnèrent. Rita reçut le choc de son mieux et roula à terre avec le
bandit, tentant de maîtriser par le poignet la main qui tenait le poignard.
L’homme était lourd, mais la femme avait reçu l’entraînement adéquat pour ce
type d’affrontement. Avec souplesse, elle parvint à se glisser dans le dos de son
adversaire et le ceignit à la taille à l’aide de ses jambes qu’elle referma sur lui. En
même temps, elle lui immobilisait le cou par une clé à l’aide de ses bras,
exerçant une torsion vers la gauche. Instinctivement, l’homme fit un effort
surhumain pour contrer la prise et banda ses muscles pour tourner la tête de
toutes ses forces en sens inverse. Une fraction de seconde plus tard, Rita mettait
toute sa puissance pour accentuer le mouvement d’auto-défense de sa victime
dans un mouvement de gauche à droite. Sous les deux forces conjuguées, les
vertèbres cervicales du Kiathe cédèrent dans un craquement lugubre. Elle sentit
le corps de l’homme se raidir puis devenir tout mou. Quelques secondes
s’écoulèrent avant qu’elle ne lâche prise et se dégage du poids inerte que sa
victime était devenue. Deux doigts posés sur sa veine jugulaire lui permirent de
vérifier qu’elle était bien morte. Alors elle passa les bras sous ses aisselles et la
traîna jusqu’à la position initiale dans laquelle elle l’avait trouvée montant la
garde. Puis elle s’éloigna à la recherche d’une branche qu’elle trouva rapidement
et passa dans le dos des vêtements du mort après l’avoir assis.
Son travail accompli, elle se recula de quelques pas pour s’assurer que
l’homme tenait la position tout seul. Cela ferait illusion un certain temps si
nécessaire… du moins jusqu’à ce que la relève n’arrive. Pressant le bouton de
son communicateur, elle chuchota.

560
Le grand nettoyage

— Alpha zéro de bravo trois, nettoyage terminé.


Dans la foulée, d’autres messages signalèrent à leur tour le succès de la phase
d’élimination des sentinelles. Rigo se frotta les mains.
— Allons-y, fit-il aux officiers qui se trouvaient rassemblés autour de lui.
Un détachement s’éloigna vers les dragonnaux et les mantas alors qu’une
grosse partie de la colonne s’était déjà mise en marche vers le défilé qui menait
au repaire des Kiathes. Le premier avait pour mission d’anticiper l’assaut en se
posant sur la plaine forestière où débouchait le tunnel de repli des Kiathes… ce
même tunnel qu’avait emprunté leur chef et Iella. Le groupe devait y pénétrer et
se tenir prêt à envahir le repaire par cet accès dès que la porte s’ouvrirait. Le
reste de l’expédition devait investir la place par l’entrée principale, au fond du
défilé, dès que Sali en aurait abaissé le sas. Cette dernière avait pris place sur
Kro’Moo accompagnée de trois autres dragonnaux et de quelques commandos
chargés de la couvrir dans son infiltration.
Vers l’est, les premières lueurs de l’aube n’allaient pas tarder à faire leur
apparition. Il fallait à présent agir vite !
*
* *
Plus de trois mille hommes avançaient en rangs serrés sur le plateau rocheux
en direction de l’arche de pierre qui traversait le précipice gardien de la
forteresse. Vu depuis l’YT-1100 d’Hiivsha, c’était un très beau spectacle. Les tous
premiers rayons du soleil donnaient à celui-ci un contraste particulier presque
féérique. Assis dans le siège du copilote, le vieux duc, qui avait promis de ne
toucher à aucune commande de vol, n’en perdait pas une miette. Calem, monté
sur Galinthorn était à la tête d’une cinquantaine de dragonnaux qui tournoyaient
dans un ciel purifié et libre de tout ennemi, tandis qu’Isil marchait en tête de
cette marée humaine aux côtés du commandant.
Des démineurs s’étaient assurés durant la nuit que le pont naturel n’avait pas
été piégé, risque minime vu la grosseur de l’arche que les millénaires avaient
sculptée dans le granite le plus dur. Dans la forteresse, les hommes-serpents
étaient en état de siège, rassemblés sur les murailles et dans la cour principale.
— Capitaine Inolmo, appela la voix du roi dans l’intercom du Choupy IV, vous
avez carte blanche pour abattre ces fichues portes !
— Bien reçu, répondit le pilote de l’YT-1100, nous y allons.
Le cargo effectua un large virage pour une présentation en très basse altitude
et en face des lourds battants de blindacier puis à l’aide de ses stabilisateurs
anti-gravité, s’immobilisa maladroitement à une trentaine de mètres du sol, de
l’autre côté du ravin. La cible étant fixe, il n’y avait aucune contre-indication à

561
L’eau de l’oubli

utiliser le contrôle automatique des tourelles et Hiivsha appuya sur le bouton de


tir. Des traits rougeoyants s’échappèrent des turbolasers et allèrent s’écraser sur
les portes qui tremblèrent sous l’impact, mais tinrent bon.
— Elles sont plus épaisses que je ne le supposais, grogna le contrebandier dans
son micro.
— C’est un ancien blindage, répondit la voix du roi, comme on n’en fait plus
sur Édéna. Vous avez de la puissance en réserve ?
— Inutile de s’acharner sur les battants. Ce qui fait qu’une porte résiste, c’est
aussi son chambranle.
Hiivsha modifia le réglage de son viseur et recommença à tirer sur le pourtour
des lourds vantaux. Les pierres volèrent en éclat sous les impacts en produisant
d’épaisses volutes de débris. Les tourelles crachaient leur feu sans discontinuer
provoquant l’éclatement de la muraille au niveau des puissants gonds. Petit à
petit, le mur se lézardait et s’effritait. Enfin le tir s’arrêta. Les portes étaient
toujours debout. Une trappe s’ouvrit sous le ventre du cargo et une sorte de
rampe métallique se déploya vers le bas portant de courts objets oblongs à
empennage. Une pression du doigt sur un bouton et le premier missile s’envolait
dans un sifflement pour exploser dans une boule de feu éblouissante contre les
battants récalcitrants. Le tonnerre de la déflagration roula entre les montagnes
tandis que dans un fracas épouvantable, les lourdes portes quittaient leur
logement pour s’effondrer d’un seul tenant à l’intérieur de la forteresse.

Aussitôt, à travers l’épais nuage de poussière soulevé par l’impact des


panneaux d’acier sur le sol, une rumeur monta de la forteresse, alors même que
les premiers éléments des troupes royales s’engageaient sur le pont naturel qui
traversait le précipice. Hiivsha reprit de l’altitude. De son cockpit, il put voir une
sorte de marée noire se déverser du trou béant que les portes vaincues avaient
laissé dans les remparts. Une foule anarchique de créatures effectuait une sortie
pour aller à la rencontre de son adversaire à l’intérieur même de son bouclier de
protection. Aussitôt, les dragonnaux cessèrent de décrire des cercles dans les
airs et se rassemblèrent en groupes d’attaque de cinq animaux chacun, piquant
successivement vers l’entrée nord du pont. Depuis Choupy IV, le duc Nathil
observait le spectacle complètement subjugué.
D’en haut en effet, les deux masses compactes faisaient penser à des vagues
allant à la rencontre l’une de l’autre. Calem et les autres dragonnaux entrèrent
en lice avant que les hommes-serpents n’atteignent le milieu de l’arche et leur
feu décima les premiers rangs sans parvenir pour autant à arrêter le déferlement

562
Le grand nettoyage

des créatures. Au même moment, les troupes royales parvenaient elles-aussi au


centre du pont naturel.
Jouant du sabre-laser, Isil interceptait tous les tirs venant en sa direction pour
les renvoyer vers l’ennemi. Autour d’elle, une myriade d’éclairs bleutés allait et
venait dans le plus pur désordre. Des cris retentirent poussés par des hommes et
des reptiles bipèdes blessés qui s’effondraient sur le sol quand ils ne basculaient
pas dans le vide pour ceux qui se trouvaient au plus près du bord.
Un instant plus tard, les deux masses noires effectuaient leur jonction dans
une grande clameur et le centre de la puissante passerelle de roche devint le
théâtre d’un combat acharné.
Isil, en tête des troupes, lança une première vague de Force qui repoussa
l’ennemi sur une trentaine de mètres par le centre, provoquant la chute d’un
grand nombre d’hommes-serpents dans le précipice. Profitant de l’espace ainsi
creusé dans les rangs adverses, elle s’y engouffra, suivie par le colonel Roc’Hart,
bien décidé à demeurer en première ligne afin de galvaniser les hommes comme
il l’avait toujours fait par le passé. De ce fait, les troupes royales pénétrèrent
dans la masse ennemie comme un coin dans une bûche de bois, divisant les
forces adverses en deux en les repoussant sur les bordures dangereuses du pont.
Bientôt, l’air fut saturé de cris stridents de combattants chutant dans le ravin.
La bataille faisait rage et le sabre d’Isil merveille. L’élan de l’ennemi avait été
stoppé et celui-ci piétinait, agglutiné sur une position de recul. Intelligemment,
les forces royales occupaient le centre de la passerelle et progressaient
lentement au fur et à mesure que les hommes-serpents tombaient sur le sol ou
dans le vide. Dépassée par les hommes du régiment des Dragons Noirs — le
lieutenant-colonel Xuon en tête — dont l’enthousiasme cachait peut-être le
désir de racheter la conduite de leur ancien chef de corps, Isil ne pouvait lancer
une deuxième vague de Force qui aurait balayé amis et ennemis indistinctement.
Pour résoudre son problème, la Padawan effectua au-dessus de la mêlée un
grand saut, tournant plusieurs fois en boule sur elle-même, afin de retomber
plus avant que les éléments de tête du premier régiment. Entourée d’ennemis,
elle combattit sur tous les fronts, à grands coups de sabre, tournoyant comme
une tornade, évitant souplement les coups de lance et les tirs à bout portant.
Puis, lorsqu’elle eut enfin une seconde de répit, Isil étendit la main pour lancer
une nouvelle vague de Force qui creusa de nouveau les rangs adverses jusqu’à la
bordure nord du ravin. Ce que voyant, l’ennemi décida de rebrousser chemin.
Les rangs qui se trouvaient encore à l’abri de la mêlée mais harcelés par les
piqués meurtriers des dragonnaux, firent volte-face pour retourner se mettre à

563
L’eau de l’oubli

l’abri de la forteresse, suivis par ceux qui combattaient sur le pont et qui le
purent.
Le rouleau-compresseur royal se remit en route, éliminant les derniers
résistants demeurés sur le pont avant de s’avancer vers l’entrée de la citadelle.

À l’intérieur de celle-ci, les créatures semblaient à présent avoir adopté une


autre stratégie plus défensive en prenant position à l’abri des murs, des
bâtiments munis de meurtrières et de nombreuses barricades constituées à la
hâte. Il était évident que l’ennemi avait l’intention de vendre chèrement sa peau.
Les attaques venant du ciel devenaient plus hasardeuses, moins efficaces sur
des cibles dissimulées qu’en terrain plat et dégagé. Déjà, quelques dragonnaux
touchés avaient dû regagner leur base ou s’étaient écrasés sur les flancs des pics
rocheux qui entouraient l’immense ouvrage fortifié.
À peine l’avant-garde de l’armée royale eut-elle atteint l’entrée béante de la
muraille, qu’un déluge de tirs s’abattit sur elle rendant mortel le passage des
anciennes portes.
— Ça va être compliqué d’entrer là-dedans, cria Roc’Hart dans son
communicateur. Les créatures se sont retranchées, bien à l’abri des
fortifications. Nous n’avons pas assez d’hommes équipés de boucliers individuels
pour forcer le passage correctement. Beaucoup d’entre eux étaient en première
ligne sur le pont et un certain nombre sont tombés avec leur équipement dans le
précipice.
Hiivsha qui écoutait attentivement les communications, haussa un sourcil
interrogateur. Le duc prévint sa question.
— Les boucliers anti-énergie, expliqua Nathil, ne font pas partie de
l’équipement standard des militaires et sont réservés aux forces spéciales
antiémeutes. Ce sont des protections complexes qui sont produites en petites
quantités par les rares industries de guerre encore actives sur Édéna.
Évidemment, il eut été plus pratique de pouvoir en doter chaque homme… au
lieu de cela, ils n’ont que leur tenue de combat. Celle-ci peut absorber une
certaine quantité d’énergie… mais elle devient vite inefficace dans une bataille
de cette ampleur.
Le contrebandier hocha silencieusement la tête pour indiquer qu’il avait
compris le problème.
— Mais le bouclier ? hasarda-t-il au bout de quelques secondes.
— Il s’arrête aux murailles… On ne peut l’avancer à l’intérieur de la forteresse
car il placerait de fait les hommes-serpents qui se trouvent sur les remparts à

564
Le grand nettoyage

l’intérieur de celui-ci. Ces derniers pourraient alors tirer sur les troupes situées
aux pieds des murs et faire un carnage.
— Alors, comment entrer dans la citadelle et minimiser les pertes ?
*
* *
Après avoir posé leurs dragonnaux en bas de la vallée au nord-est du repaire
des Kiathes, les hommes du commandant Kalker évoluèrent à travers les
méléacés qui occupaient l’essentiel du plateau menant au tunnel par lequel Sali
avait quitté le repaire des bandits un mois auparavant. Les deux pics jumeaux qui
dominaient la forêt ressemblaient à quelques géantes sentinelles pétrifiées.
Chaque tronc offrait une cachette pour les hommes qui progressaient par bonds,
invisibles dans l’obscurité des sous-bois. Une analyse minutieuse effectuée à
l’aide de détecteurs sophistiqués, avait permis de localiser cinq hommes qui
montaient la garde au niveau de la caverne de sortie, là où paissaient quelques
dragonnaux. Entre la lisière de la forêt et la grotte, s’étendait une pente d’herbe
rase et de bruyères parsemée de blocs de pierre détachés des flancs de la
montagne qui avaient roulé au hasard du terrain. Il était évident que le groupe
se ferait repérer sur cette lande, aussi, le commandant Kalker avait-il stoppé son
détachement à l’abri des derniers arbres. De plusieurs gestes sobres, il venait de
désigner cinq gardes royaux à qui il avait montré l’entrée de la caverne.
Silencieusement, les soldats s’allongèrent dans l’herbe et se mirent à ramper
vers les pierres les plus proches puis vers d’autres rochers en direction de leur
objectif.
Parvenus à une centaine de mètres de la grotte deux d’entre eux se postèrent,
chacun dans l’ombre d’un gros bloc de pierre, saisissant le fusil de précision
qu’ils portaient sur leur dos. Allongés, immobiles, l’œil rivé à leur lunette de tir,
ils patientèrent le temps que les trois autres achèvent leur reptation entre les
touffes de bruyère en direction des vigies. L’assaut ne dura que quelques
secondes soigneusement coordonnées, chacun avec sa technique. Une main sur
la bouche pendant que le poignard s’enfonçait dans le dos au niveau du cœur ou
sectionnait la carotide en ouvrant une horrible plaie béante autour de la gorge,
ou encore un simple tir de précision dans la tête d’un bandit… au bout de ce
court laps de temps, Kalker put ordonner à ses hommes de s’élancer vers la
caverne pendant que les éclaireurs s’assuraient de l’absence d’autres ennemis
dans les environs.

Dans le même temps où le groupe Kalker évoluait, le capitaine Rigo avait


progressé par le sud-ouest à travers le défilé nettoyé des sentinelles postées par

565
L’eau de l’oubli

les Kiathes. Avec d’infinies précautions ils investirent le petit cirque rocheux qui
s’étalait au pied de la tanière de Jazor Arato. Il restait encore une sentinelle tout
en haut de la falaise, dans un endroit inaccessible, hormis par la voie des airs.
À l’horizon, à l’est, l’extrême pâleur de l’aurore laissait présager l’arrivée
imminente de l’astre du jour. La vigie bailla à s’en décrocher la mâchoire en
étirant ses bras ankylosés par la fatigue.
Dans une heure la relève, se dit-il in petto en pensant déjà au matelas sur
lequel il allait pouvoir se reposer.
Une minute plus tard, le premier rayon de soleil venait le frapper en pleine
rétine et il cligna des yeux en détournant son regard puis se retourna vers le
cirque dont les formes commençaient à réapparaître dans le jour levant.
Haut dans le ciel, une forme noire tournoyait, mais il ne la voyait pas.
Regardant en contrebas vers le défilé qui permettait d’accéder au repaire, il lui
sembla apercevoir une ombre se mouvoir derrière un rocher. Clignant des yeux,
il se pencha pour s’en assurer mais ne put en voir plus.
Sans doute un animal, songea-t-il.
Il souffla dans ses mains. La fraîcheur du petit matin se faisait ressentir
jusqu’au bout de ses doigts. Lentement, il fit demi-tour et leva une main devant
ses yeux pour atténuer la clarté du soleil dont le disque apparaissait à présent
intégralement au-dessus de l’horizon. Qu’est-ce qui se mouvait donc dans le ciel
ainsi ? La tête légèrement en biais pour éviter un total éblouissement, il chercha
à identifier les trois points noirs qui arrivaient en face de lui.
Au moment où il comprit, il perçut en même temps une présence incongrue
au-dessus de lui et leva les yeux, juste à temps pour apercevoir une paire de
bottes qui percutèrent violemment son visage. La seconde d’après, Sali
effectuait un roulé-boulé sur le sol rocheux pour se réceptionner pendant que
l’homme s’affaissait, plongé dans l’inconscience. Les points noirs s’amplifièrent
jusqu’à ce que les trois dragonnaux ne se posent sur le haut de la falaise. Neuf
soldats en descendirent sous l’œil attentif de Kro’Moo qui continuait sa ronde de
surveillance dans les airs.
Avec des gestes précis, l’adjudant-chef Fagor enfonça dans l’oreille de la
princesse un minuscule appareil.
— Avec ça, Votre Altesse, vous nous entendrez sans porter de communicateur.
Vous appuyez légèrement dessus pour parler. Une autre pression coupe le
micro.
— Compris, fit Sali en testant l’oreillette.
Le sous-officier enfonça ensuite un piton dans le roc et déroula une corde le
long de l’à-pic encore plongé dans l’ombre la plus vive. Selon les indications

566
Le grand nettoyage

fournies par Sali, l’ouverture dans la falaise la plus proche de la cascade donnait
dans une remise qui contenait des tonneaux de vin et d’alcool. C’est vers elle
que la princesse se mit aussitôt à descendre en rappel avec l’aisance d’une
alpiniste chevronnée. Les huit autres militaires plantèrent également leur piton
et y accrochèrent leur corde en se répartissant sur toute la largeur de la façade
du repaire, prêts à se lancer à leur tour dans le vide à la première alerte.
En quelques secondes, Sali parvint au niveau d’une des trouées qui servait de
fenêtre et risqua une tête pour s’assurer que la remise était déserte. Enjambant
la paroi, elle se laissa glisser à l’intérieur de la pièce creusée dans la montagne, le
cœur battant. Une fois dans la place, elle posa à terre un petit sac, enleva ses
bottes et défit la fermeture de sa combinaison intégrale noire qu’elle ôta
rapidement. Du sac elle sortit une tunique défraîchie comme en portaient
certaines prisonnières « favorites » lors de sa captivité et l’enfila. Puis elle fixa un
petit pistolet entre ses cuisses et secoua vigoureusement ses cheveux avec les
mains pour les désordonner un peu. Du bout d’un doigt, elle alluma le micro de
son oreillette.
— Je suis dans la place, rien à signaler. Je vais tâcher de gagner la salle de
contrôle au plus vite, tenez-vous prêts à entrer.
Puis elle coupa son micro.
Après avoir dissimulé ses affaires derrière un tonneau, elle tourna
précautionneusement la poignée de la porte de la remise et traversa une cuisine
qui donnait sur la grande salle de banquet dans laquelle elle s’était battue.
La pièce sentait le vin et la transpiration et sur les côtés, quelques bandits
affalés sur le sol ronflaient encore, certain tenant dans leurs bras une ou
plusieurs compagnes « forcées », pour la plupart dépenaillées lorsqu’elles
n’étaient pas purement et simplement nues.
Sali retint une grimace évocatrice à la pensée de sa courte captivité dans ces
lieux.
Soudain, alors qu’elle quittait la grande salle pour s’aventurer dans l’un des
nombreux couloirs du refuge, une main puissante s’abattit sur son bras.
— Hé là, toi, qu’est-ce que tu fabriques ?
*
* *
À la forteresse du Désert de Sang, la bataille entrait dans une nouvelle phase.
La voix de Calem venait de retentir dans les communicateurs.
— À tous les dragonnaux, concentrez vos tirs sur les remparts… Choupy IV,
votre aide sera également la bienvenue.

567
L’eau de l’oubli

Plusieurs « reçus » répondirent au monarque et les formations aériennes se


remirent en ordre pour organiser le mitraillage des murailles. Les turbos-lasers
destructeurs de l’YT-1100 se remirent à aboyer.
L’enfer s’installa sur les hauteurs de l’enceinte cependant que l’entrée de la
place-forte restait interdite pour les troupes au sol à cause d’un tir nourri qui ne
faiblissait pas. Tant bien que mal, les hommes-serpents essayaient de se faire
tout petits contre les créneaux, mais les chemins de ronde n’offraient que peu
de protection au feu venu du ciel.

Au terme d’un long pilonnage systématique, les remparts étaient devenus


déserts. Les créatures s’étaient mises à l’abri dans les fortifications. Venues du
sud, une cohorte de breeay mantas s’invita soudain à la fête, bravant le feu
ennemi, pour déverser des grappes de soldats munis de bottes anti-gravité qui
prirent rapidement position sur l’enceinte abandonnée par l’ennemi. Depuis le
cargo, on les voyait courir sur les chemins de ronde comme des fourmis aux
abords d’une fourmilière, se précipitant dans les tours qui ponctuaient les
murailles à intervalles réguliers pour en déloger l’adversaire. Le combat était
âpre et s’achevait souvent au corps à corps. Juchées sur les créneaux, les forces
royales pouvaient à présent tirer en contrebas sur les hommes-serpents
planqués derrière les barricades de la vaste place d’armes de la citadelle.
L’ennemi était pris en tenaille.
Le colonel Roc’Hart donna l’ordre de faire avancer le générateur de bouclier
situé à l’arrière sur le plateau rocheux puisque les hommes-serpents ne tenaient
plus les remparts. Ainsi, une première vague de gardes royaux put enfin pénétrer
dans la citadelle pour déloger les ennemis les plus proches. Pour appuyer les
hommes, Isil fit appel à la Force afin de détruire les obstacles derrière lesquels
les créatures se protégeaient, semant le désarroi dans les rangs adverses. Les
survivants battirent en retraite vers les bâtiments annexes et le château central,
édifice de cinq étages abritant sans aucun doute les appartements de Dark Zarek
qui brillait par son absence.
— Je me demande où est votre ami Sith, railla Roc’Hart sans cesser de tirer.
— Je ne peux pas sentir sa présence, observa la Padawan et cela ne cesse de
m’inquiéter. Où qu’il se cache, il faut le trouver.
— Sans doute dans le bâtiment principal, suggéra le colonel.
— Peut-être… le meilleur moyen de le savoir est d’y aller…
— Dans ce cas, je vous donne la première compagnie des Dragons.
Dans son communicateur, Roc’Hart lança quelques ordres brefs et quelques
cent soixante-dix hommes rescapés de ladite compagnie qui avait souffert sur le

568
Le grand nettoyage

pont vinrent se regrouper autour de la Jedi cependant que progressivement, la


place d’arme prenait une coloration résolument royaliste. Différents groupes de
combats furent constitués pour investir les nombreux édifices de la citadelle. Isil
s’élança à la tête du sien vers le château, protégeant de son mieux les hommes
rassemblés derrière elle à partir du moment où ils quittèrent l’abri du bouclier
d’énergie.
À l’arrière, une file de mantas sanitaires venues du royaume d’Austra
décollaient en direction d’Édinu pour rapatrier les blessés qui transitaient par
l’hôpital de campagne déployé sur le plateau, ainsi que les cadavres des soldats
tombés au champ d’honneur. Des renforts avaient également été envoyés par le
roi Tyendal, le père de Sali, pour faire face à toute éventualité mais ils étaient
basés sur la plaine d’Amar au sud de la capitale et tenus en réserve.
*
* *
La main de la brute semblait vouloir broyer le bras de Sali qui grimaça sous la
douleur. C’était un colosse de deux mètres de haut, au crâne entièrement rasé
et tatoué à l’image de celui de son chef, et dont le visage ne reflétait pas
l’intelligence.
— Je… je cherche les toilettes, gémit la princesse en faisant profil bas.
— T’es déjà debout ? continua l’homme en la secouant comme un prunier, je
t’ai pas remarquée hier soir… un brin de fille comme toi j’aurais dû… t’es tout à
fait à mon goût.
De l’autre main, il la saisit par la gorge et la plaqua contre le mur en
approchant son visage hideux du sien.
— Tu te rends compte ? On a failli ne pas se trouver toi et moi, lança-t-il d’une
voix rauque en esquissant ce qui devait correspondre à un sourire mais qui
n’était qu’une horrible grimace.
Il essaya de l’embrasser mais Sali détourna instinctivement la tête d’un
mouvement de dégoût. Du bout des doigts, elle essaya de desserrer l’étreinte
qui commençait à l’empêcher de respirer. De l’autre main, le géant s’insinua
dans l’échancrure de sa robe et se mit à écraser douloureusement sa poitrine
avec un feulement de plaisir.
— Vous me faites mal, se plaignit la princesse le cœur emballé par la peur et
l’aversion que lui inspirait le bandit. Et si nous allions plutôt dans un endroit
tranquille, vous et moi, hein ? Je saurais me montrer très gentille… je ferai tout
ce que vous voudrez… je suis sûre que vous voulez faire plein de choses avec
moi...
— Tu veux aller où ?

569
L’eau de l’oubli

Sali tendit la main vers un couloir annexe.


— Par là… il y a un magasin à provision… on y sera seuls…
Elle sentit à son grand soulagement l’étreinte se desserrer.
— Bonne idée, s’exclama le Kiathe avec l’air d’un parfait imbécile. Viens donc
poupée, j’ai plein d’idées pour jouer avec toi.
Il posa sa grosse main sur la nuque de Sali obligée de marcher légèrement
courbée sous la pression jusqu’à la porte d’une remise dans laquelle le colosse la
poussa avant de s’y enfermer avec elle. La porte était épaisse, si elle criait, il y
avait peu de chance que quelqu’un l’entende.
Le colosse sourit de tous ses chicots et posa brutalement sa bouche sur celle
de la jeune fille qui se débattit avec répugnance.
— Eh… doucement, gros lourdaud… si tu me veux, va falloir me mériter… une
femme, ça se fait attendre.
Il gratta son crâne lisse.
— Ah ? Moi j’ai l’habitude de les prendre tout de suite… tiens, regarde… sur
cette table, ce sera parfait. Déshabille-toi ou j’arrache tes vêtements.
— Mais attends, je te dis, répéta Sali en le repoussant par le torse, laisse-moi
d’abord te montrer de quoi je suis capable dans les préliminaires…
Ce faisant, cachant son écœurement, elle lui donna en une caresse un aperçu
de ce dont elle parlait.
— Aaah… gémit le géant en pesant sur les épaules de la princesse pour la
forcer à s’accroupir… ce qu’elle attendait impatiemment.
Tandis qu’elle lui donnait le change de la main gauche, elle s’empara de l’autre
du petit pistolet fixé contre l’intérieur de sa cuisse. Le géant sentit quelque chose
de dur s’enfoncer au bas de sa précieuse anatomie puis Sali tira et souplement
se déplaça afin de ne pas rester dans la trajectoire de l’imposante masse qui
s’écroulait.
— Et ça… ça te plaît, gros porc ? maugréa-t-elle en lui crachant dessus. Tiens,
j’espère que c’était la dernière fois que t’envisageais de violer quelqu’un !
Comme s’il l’avait entendu, l’homme bougea en grognant. Il reprenait déjà ses
esprits. Sali hésita. Le temps lui était compté. Elle devait au plus vite gagner la
salle de contrôle d’où elle pourrait faire descendre les plateformes du sas
d’entrée et déverrouiller la porte du tunnel arrière. Prenant une grande
inspiration, elle tira dans la tête du colosse avec une pointe de regrets.
— Désolée, laissa-t-elle tomber pour toute oraison avant de ressortir de la
remise avec précaution.
Elle avait de nouveau dissimulé son arme entre ses cuisses et progressa
rapidement dans les couloirs. Les quelques Kiathes qu’elle croisa ne prêtèrent

570
Le grand nettoyage

pas attention à elle. Parvenue devant la salle de contrôle, elle prit soin de bien
écarter le corsage de sa tunique, dégageant de façon provocante la naissance de
ses seins, armes suprêmes de la femme songea-t-elle, puis frappa à la porte qui
s’entrouvrit.
— Qu’est-ce que tu veux ? grogna un petit homme aussi malingre et petit que
son agresseur précédent était grand.
Elle se pencha légèrement pour faire bailler sa robe. Le petit homme ouvrit de
grands yeux ronds en louchant.
— Jazor a pensé que vous deviez vous ennuyer tout seul ici et m’a chargée de
venir vous distraire… autant que vous le souhaitez.
Le bandit ricana.
— Je suis pas tout seul, y’a aussi Erz avec moi… mais tu peux entrer ma jolie…
si le capitaine veut qu’on s’amuse… on va s’amuser un peu.
Il s’effaça pour la laisser entrer puis referma la porte derrière lui.
En fait de salle de contrôle, c’était une petite pièce minable dans laquelle deux
vieux écrans renvoyaient les images parasitées de deux caméras, l’une pointée
vers la porte du couloir du nord-est, l’autre vers le sas des plateformes d’accès
au repaire.
Erz était un gros barbu rouquin de taille moyenne affalé dans un vieux fauteuil
tout disloqué, les pieds sur une table en ruine. Quand il vit entrer Sali, son visage
s’éclaira d’un sourire concupiscent.
— Comment tu t’appelles, belle plante ? demanda-t-il en la dévorant des yeux.
— Sali, répondit la princesse en se penchant en avant pour récupérer son
arme.
Lorsqu’elle se redressa, elle tenait fermement le pistolet dans ses deux mains
les bras tendus, braqué sur l’homme assis. Elle tira une fois. Le fauteuil recula de
deux mètres et le menton d’Erz s’affaissa sur sa poitrine.
— Qu’est-ce que… eut le temps de s’exclamer le petit homme juste avant le
second tir de Sali.
Il s’écroula sur le sol et la princesse se précipita sur le tableau de commande à
vrai dire fort simple de la pièce. Outre un micro qui devait fonctionner sur une
boucle interne, deux interrupteurs trônaient. L’un marqué « entrée », l’autre
« tunnel ».
La princesse enclencha son oreillette.
— J’ouvre les issues, annonça-t-elle sobrement, il faudra envoyer
immédiatement du monde à la salle de contrôle si vous voulez redescendre les
plateformes, car depuis celles-ci, vous ne pouvez que les remonter.

571
L’eau de l’oubli

— Restez où vous êtes, Sali, s’exclama la voix du capitaine Rigo, on vient vous
rejoindre.
Mais déjà la princesse avait coupé son micro. Aussitôt, elle actionna les
interrupteurs. Par les caméras elle entrevit la porte nord-est qui s’ouvrait
poussée par le commandant Kalker et ses commandos ainsi que les plateformes
de la grotte du défilé qui s’enfonçaient dans le vide.
Sans ajouter un mot, elle ressortit de la salle dont elle repoussa la porte après
en avoir bloqué la serrure en position ouverte. Puis elle tourna à gauche dans le
couloir. Quelques Kiathes commençaient à aller et venir dans les galeries, la tête
visiblement embrumée par une veillée plus qu’alcoolisée et personne ne
s’occupa d’elle. Quelques secondes plus tard, après avoir tourné et retourné
dans les galeries, elle montait les étroits escaliers isolés qui menaient vers les
quartiers de Jazor Arato.
*
* *
La partie certainement la plus difficile commençait à la forteresse du Désert de
Sang. Celle du grand nettoyage comme l’avait annoncé le colonel Roc’Hart. Les
édifices de la citadelle étaient autant d’abris pour des hommes-serpents
submergés et sur une défensive désespérée. Chaque bâtiment, chaque étage,
devait être pris de force et purgé méticuleusement de ces créatures qui, malgré
tout, commençaient à se rendre par-ci, par-là, lorsqu’elles se sentaient poussées
dans leurs derniers retranchements.
Isil avait réussi à forcer l’entrée du château central de la place-forte et le grand
hall leur appartenait désormais. Le combat faisait fureur dans les étages, mais
l’ennemi subissait des pertes irrémédiables. De plus il reculait dans ce qui était
forcément un cul-de-sac.
Rien ne pouvait arrêter l’ascension de la Padawan qui s’avançait
témérairement dans l’espace confiné des escaliers, jouant du sabre-laser en
experte pour s’en servir de bouclier. Alors qu’elle parvenait sur le palier du
quatrième étage, deux hommes-serpents émergèrent d’un placard juste derrière
elle. Au moment où elle se retournait, deux traits rougeoyants leur trouèrent le
cerveau. Isil se mit à sourire.
— Qu’est-ce que tu fais ici, toi ? dit-elle d’une voix qui résonna dans la cage
d’escalier.
— Comment m’as-tu reconnu ? demanda Hiivsha caché derrière un pilier un
peu plus bas d’un ton faussement ingénu.
— Ton blaster n’a pas vraiment la même couleur énergétique que les armes
des édéniens. Ça se remarque comme le nez sur la figure !

572
Le grand nettoyage

— Je suis démasqué alors, conclut-il en arrivant à sa hauteur. Tu as trouvé Dark


Zarek ?
— Non, et ça commence vraiment à m’inquiéter. Sa présence aurait tout aussi
bien pu faire basculer l’issue de la bataille alors que sans lui, ces reptiles bipèdes
ne font évidemment pas le poids. Ça ne me dit pas ce que tu fais ici…
Hiivsha sourit.
— Je m’ennuyais à bord de Choupy, alors j’ai atterri et j’ai suivi la piste des plus
gros tas de cadavres d’hommes-serpents pour te retrouver… tu me manquais un
peu.
— C’est gentil, admit malgré elle la Padawan dont le visage s’éclaira un instant.
Mais prends garde à toi, ce n’est pas tout à fait fini… si nous tombons sur Zarek…
laisse-moi faire.
— On verra…
Il lui adressa un clin d’œil et la suivit dans la montée du dernier étage, en
faisant feu sur chaque ennemi qui se montrait. L’un des groupes de la première
compagnie des Dragons les suivait, les autres étaient disséminés dans tout le
château pour en chasser les indésirables récalcitrants.
Après avoir tranché les bras de deux hommes-serpents qui tentaient de
l’empêcher de prendre pied sur le palier du dernier étage, Isil se retourna vers
les Dragons.
— Fouillez chaque pièce et si vous trouvez Dark Zarek, prévenez-moi aussitôt !
Elle-même s’engagea dans un long couloir, suivie d’Hiivsha et de quelques
hommes. Parvenus au milieu, ils débouchèrent dans une sorte de vestibule
circulaire sur lequel donnait deux portes, l’une étroite, l’autre à l’opposée du
cercle, double. Derrière la première, un étroit escalier de pierre descendait en
colimaçon. La Padawan considéra la seconde.
— Les appartements de Zarek je suppose, dit-elle en donnant ordre par geste
aux soldats présents de se répartir de chaque côté de l’entrée.
— Le moment de vérité ? laissa tomber Hiivsha en levant son blaster.
— Nous allons bien voir.
Elle tourna la poignée mais la porte était fermée à clé. D’une poussée
maîtrisée de la Force, Isil força le ventail qui s’entrouvrit dans un craquement de
chambranle arraché.
— Tenez-vous prêts, murmura-t-elle en posa la main sur le battant qu’elle fit
pivoter sur ses gonds.
Ils entrèrent dans une vaste pièce au centre de laquelle trônait une belle table
de bois massif entourée de chaises. Visiblement, une salle à manger. Au fond,
dans une grande cheminée, un feu crépitait paisiblement à l’abri des rumeurs

573
L’eau de l’oubli

atténuées qui montaient du reste de la Citadelle où les hommes-serpents


continuaient à se rendre par petits groupes. De cette pièce, ils passèrent dans un
bureau désert puis s’engagèrent dans un court couloir qui donnait sur deux
autres portes. La première était ouverte et débouchait sur une immense
chambre à coucher somptueusement décorée et meublée qui ne pouvait être
que celle du maître des lieux. Il n’y avait personne. La seconde était fermée à clé.
— Laisse-moi faire pour changer, suggéra le contrebandier en pointant son
blaster vers la poignée.
Plusieurs coups partirent de son arme et la serrure céda. Il poussa le battant
du pied en entra en même temps que la Padawan qui se tenait sabre allumé
prête à toute éventualité.
Ils se retrouvèrent dans une chambre, plus modeste certes que la précédente,
mais agréablement parée et équipée de jolis meubles fins. Au fond, à l’opposé
des fenêtres se trouvait un grand lit surmonté d’un baldaquin de soieries rosées
vers lequel ils s’avancèrent.
Isil, bouche bée, ne put retenir une exclamation.
— Par tous les Sith cornus, que fais-tu ici ?
*
* *
Sali ne répondant plus aux appels lancés dans son oreillette, l’adjudant-chef
Fagor donna l‘ordre à son commando de descendre en rappel le long de la
falaise et une poignée de secondes plus tard, il pénétrait avec ses hommes dans
la grande salle commune du repaire des Kiathes en ouvrant le feu sur chaque
ennemi présent trouvé les armes à la main.
Tandis que des rumeurs envahissaient le labyrinthique refuge troglodytique,
faites de cris et de bruits de tirs mélangés, Sali poussait la porte non verrouillée
des appartements du capitaine Arato.
Ce dernier, debout à l’autre bout de la pièce, ne put cacher sa surprise en la
voyant ainsi sur le seuil de la pièce arme au poing.
— Corne de brama ! Iella, ma belle, par tous les diables, que viens-tu faire ici ?
Et comment es-tu… mais que se passe-t-il dehors ?
Il lançait des regards inquiets par-dessus l’épaule de l’intruse.
— Jazor, vous êtes en état d’arrestation au nom du roi ! Le moment de payer
pour tous les crimes que vous avez commis est arrivé !
— En état d’arres… le diable m’emporte, comment…
Sa surprise était grande et visiblement, il avait du mal à comprendre ce qui
était en train de se passer.

574
Le grand nettoyage

— La Garde Royale a investi votre repaire, Jazor, expliqua Sali, c’en est fini des
Kiathes, vous comprenez ? Aussi, je vous demande de vous rendre et de ne rien…
Les yeux du bandit se portèrent de nouveau derrière elle et il cria en tendant
une main dans un geste de prévention.
— Marco, non !
La princesse se retourna et tira d’instinct. Le lieutenant d’Arato se figea sur
place, le poignard qu’il tenait dans une main levé, les yeux tout ronds et la
bouche ouverte, puis il tomba en arrière et dévala les escaliers.
Mettant à profit cette interruption, Jazor avait décroché du mur l’une des
nombreuses armes blanches qu’il collectionnait, une rapière, et avait fait trois
pas vers Sali. Lorsqu’elle se retourna vers lui, la fine lame fouetta l’air et arracha
le pistolet des mains de la jeune fille, l’envoyant s’écraser sur le mur à l’autre
extrémité des lieux. La pointe effilée s’approcha du menton de Sali qui fut
obligée d’effectuer deux pas de côté pour s’éloigner du seuil de la pièce et
reculer. Jazor en profita pour refermer la lourde porte et en pousser le verrou.
— Nous voilà seuls, fit-il d’une voix calme, presque enjouée, comme au bon
vieux temps.
Sali regarda autour d’elle et avisa une épée en tous points similaire à celle dont
le bandit s’était emparé. Elle tendit le bras et, comme Jazor ne réagissait pas,
s’en saisit à son tour puis recula de nouveau pour prendre du champ.
— Pour une surprise… reprit le bandit l’arme toujours pointée vers la jeune
fille, j’imagine que c’est à toi que les forces royales doivent d’avoir trouvé mon
repaire ?
— Absolument… j’avais tellement envie de vous revoir…
Arato se mit à sourire sans arrière-pensée.
— Si seulement c’était vrai… tu aurais pu venir toute seule jusqu’ici, on ne
t’aurait fait aucun mal, je t’en donne ma parole.
Sali sourit à son tour.
— Je ne sais pas trop pourquoi… mais je vous crois volontiers.
— La place que je t’avais trouvée ne t’a pas plu ?
La jeune fille dodelina de la tête sans arrêter de sourire.
— Il y a eu… disons… des complications. Mais sinon, ça aurait fini par être une
place que beaucoup d’autres femmes auraient pu m’envier.
— Alors pourquoi me trahir ?
— Pour trahir, il faut être « avec » quelqu’un… je n’ai jamais été avec vous.
— Et toutes ces journées passées à bavarder ensemble… ces nuits si proches
l’un de l’autre…
— Je n’ai pas eu le choix.

575
L’eau de l’oubli

— Et maintenant, tu vas me tuer si je refuse de me rendre ?


— Je ne sais pas pourquoi… j’en serais désolée, mais… oui.
— Ah, tu vois ? Je sais qu’au fond de toi tu m’aimes bien. Voyons comment tu
te sers d’une épée, même si j’ai vu comment tu as tenu tête au pauvre Marco…
dommage, c’était un bon lieutenant, obéissant sans jamais poser de questions.
— Pourquoi ne pas l’avoir laissé me tuer ?
— Une femme comme toi ? Tu mérites bien des choses mais pas de mourir un
coup de poignard en traître dans le dos. Bien trop intelligente… bien trop
douce… bien trop jolie… et puis, Marco n’a-t-il pas tué ta mère ? Je t’ai permis de
la venger… tu m’es donc redevable !
Il se mit en garde tout en parlant et Sali en fit autant. Les pointes des deux
lames se frôlèrent, se touchèrent délicatement comme pour se tâter. Les épées
étaient fines et les lames paraissaient trembler au bout de leur garde. Jazor
engagea la première passe avec des mouvements rapides, subtils, cherchant la
faille dans la défense de son adversaire. Il effectua un pas chassé pour frapper
d’estoc mais la jeune fille effectua une parade élégante en bloquant la lame de
son adversaire qu’elle repoussa à l’aide d’un mouvement circulaire de la sienne.
Le tintement des fers se heurtant emplit la pièce. Jazor feinta puis se fendit en
détendant la jambe arrière tout en projetant l’autre vers l’avant. De nouveau,
Sali contra et riposta en obligeant le bandit à rompre de plusieurs pas.
— Tu te bats bien pour une femme, admit Jazor en reprenant son souffle.
— J’ai commencé l’escrime toute petite, expliqua Sali sans chercher à
reprendre le combat.
Elle se contenta de tourner autour du bandit, lentement, sans le quitter des
yeux.
— J’ai eu les meilleurs maîtres d’armes du royaume d’Austra, mon père y a
veillé malgré sa réticence à ce que j’apprenne le maniement des armes… mais
comme il n’avait pas de fils, il m’a laissé faire tout ce que je voulais.
— Un bon père alors ?
— Pas vraiment… j’ai été libre… mais il n’a jamais été là pour moi.
Jazor eut un geste de tête compréhensif.
— Ah… difficile de tout avoir… il me semble que si j’avais eu une fille, j’aurais
été là pour elle… à chaque instant de sa vie.
La princesse marqua son étonnement.
— Vous n’avez pas eu d’enfant ?
— Non… ma femme est morte en même temps que le premier… en le mettant
au monde…
— J’en suis navrée.

576
Le grand nettoyage

— Elle te ressemblait… de traits et de caractère…


Sali ne répondit rien et Jazor en profita pour reprendre l’assaut. De nouveau
les fers cliquetèrent, patiemment, cherchant l’ouverture. Désespéré, Jazor
fouetta l’air vivement plusieurs fois pour essayer de déstabiliser la jeune fille et
écarter sa défense pour mieux la frapper au centre. Mais les parades de cette
dernière restaient étanches. Alors que le duel se prolongeait, des coups
résonnèrent contre la lourde porte.
— On dirait qu’on vient vous chercher, railla Sali.
Le bandit lança un regard inquiet vers le battant de bois massif.
— Il peut tenir… il faudra autre chose que des tirs d’énergie pour faire céder
un verrou comme ça ! Plus c’est rustique, plus c’est solide…
Son arme coula sur celle de Sali en exerçant une puissante pression tout en
glissant vers le fort de la lame pour l’écarter. Ce faisant, il se rapprocha d’elle.
— Sais-tu que j’ai eu un faible pour toi dès la première fois où je t’ai vue tenir
tête à Marco… puis à mes hommes ? souffla-t-il.
— Alors, rendez-vous à moi, je veillerai à ce que vous ayez un procès équitable,
lança-t-elle dans un violent effort pour le repousser et reprendre ses distances.
— Tu aurais été une compagne merveilleuse à mes côtés…
— Dans ce cas, pourquoi m’avoir vendue ?
— Je l’ai regretté aussitôt fait… ton absence…
Le combat reprit, désespérément équilibré. Pour chaque attaque une parade.
Sali détourna la lame d’Arato d’un mouvement circulaire effectué tout en
souplesse.
— Il y a un passage secret dans la pièce d’à-côté, lâcha le bandit. Laisse-moi
m’enfuir, Iella.
— Je ne m’appelle pas Iella mais Sali.
— En vérité ?
Jazor rompit de nouveau le combat cependant que les coups redoublaient
contre la porte.
— Sali, hein ? Comme la princesse d’Austra ?
— C’est moi, la fille du roi Tyendal, la vraie princesse d’Austra.
Jazor se frotta vigoureusement le crâne de sa main libre et grimaça.
— Je commence à comprendre pourquoi la Garde Royale est chez moi.
Mauvaise pioche en quelque sorte.
— En quelque sorte, répéta Sali. Une dernière fois, Jazor, je ne veux pas votre
mort, mais juste votre reddition.
— La seconde ne va pas sans la première… à la seule différence que ce sera
une corde ou la lame d’un bourreau à la place de ton épée.

577
L’eau de l’oubli

— Je tâcherai de vous éviter ça…


— Laisse-moi prendre ce passage secret et donne-moi cinq minutes d’avance
sur les soldats… juste cinq minutes… tu me dois bien ça.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez.
— Mes hommes ne t’ont jamais souillée ! Jamais tu n’as été choisie dans les
chariots pour leur donner du plaisir durant le voyage… à qui crois-tu que tu le
doives, à ta chance ou à mes ordres ? T’ai-je jamais outragée ?
— Vous voulez dire… à part me vendre à un vieil infirme ?
Le capitaine souffla de désespoir.
— Je te demande pardon, Iel… Sali.
— Cela ne ramènera pas tous ceux que vous avez tués, vous et votre bande de
criminels… cela ne consolera pas toutes les femmes que vous avez violées !
Cette fois, ce fut Sali qui reprit l’assaut, plus violemment qu’auparavant, avec
plus de rage et de force dans le poignet.
— Vous savez, j’ai eu un Maître d’escrime nommé Arebus le Balafré.
— Je connais, répondit Jazor en essayant de contenir tant bien que mal les
attaques répétées de la jeune fille. Sa réputation est planétaire. Tu as eu bien de
la chance de l’avoir pour professeur… cela explique certainement ton niveau. Je
suppose qu’il t’a appris quelques bottes secrètes de sa création ?
Sali sourit.
— Plusieurs… des élégantes, des… plus pragmatiques… à l’instar de celle-ci.
Comme elle finissait de parler, elle effectua une parade de prime sur une
violente attaque du capitaine, ce qui la rapprocha du corps de son adversaire.
Dans un brusque geste rapide comme l’éclair, elle asséna sur son menton un
grand coup sec avec la garde de son épée puis, profitant de la déconcentration
momentanée du bandit, elle effectua un demi-tour dans le sens antihoraire ce
qui la plaça littéralement entre ses bras en écartant vers l’extérieur la lame de
son arme d’un froissement de la sienne. De son talon, elle frappa de toutes ses
forces sur la pointe d’un des pieds d’Arato qui lâcha un cri de douleur tandis
qu’elle pivotait de nouveau de trois-quarts de cercle pour frapper un grand coup
vertical de haut en bas avec la lame de son épée tout près de la garde de l’arme
de Jazor. Celle-ci lui échappa de la main et tomba lourdement sur le sol.
L’enchaînement n’avait duré que trois ou quatre secondes et déjà, la pointe de la
rapière de Sali relevait le menton du vaincu.
— Il l’appelait, la botte de la paume et du pied… Allons, c’est fini, annonça-t-
elle, vous avez perdu, rendez-vous à moi, ne faites pas l’imbécile.
Les coups résonnaient toujours contre la porte de la pièce. Se plaçant devant
Sali, Jazor posa son index sur la pointe de l’épée qu’il abaissa devant son cœur.

578
Le grand nettoyage

— Enfonce-la ici, fermement et rapidement.


La jeune fille le regarda dans les yeux.
— Ne faites pas l’imbécile…
Il avança lentement en augmentant la pression de son torse contre l’arme. La
princesse recula dans le même temps.
— Je vous en prie, Jazor, rendez-vous…
Il continua d’avancer jusqu’à ce qu’elle soit dos au mur, puis toujours du bout
du doigt, il écarta de nouveau la lame qui s’abaissa vaincue à son tour. Arato se
rapprocha de Sali, tout près d’elle et avant qu’elle puisse esquisser un
mouvement, posa ses lèvres sur les siennes.
— Cinq minutes, souffla-t-il après l’avoir embrassée. J’aurais pu t’aimer, tu
sais… je te promets de ne plus jamais faire du mal à quiconque… je vais partir
loin et devenir un honnête commerçant… laisse-moi une chance… qui sait, peut-
être je pourrai avoir des enfants… une jolie petite fille à qui j’apprendrai
l’escrime ?
Il posa sa main sur la joue de la princesse immobile puis tourna les talons,
traversa la salle et ouvrit la porte d’une autre pièce contigüe que Sali savait être
sa chambre. En soupirant profondément, la jeune femme glissa contre le mur en
deux pas latéraux pour arriver à hauteur de la porte d’entrée contre laquelle
retentissaient toujours de violents coups et ouvrit le verrou.
Le capitaine Rigo, suivi de Rita et de nombreux soldats s’engouffrèrent dans les
lieux. Sali désigna l’autre porte du doigt.
— Par-là, il essaye de prendre un passage secret.
Le Capitaine-Général se rua dans l’autre pièce avec ses hommes. On entendit
un bref remue-ménage, quelques cris puis plus rien. Sali, toujours contre le mur,
n’avait pas bougé d’un pouce. Quelques secondes plus tard, Jazor Arato
réapparaissait, les mains entravées dans le dos, poussé par une Rita au regard
farouche. En passant, le capitaine des Kiathes s’arrêta un instant tout près de Sali
et murmura.
— Tu feras une grande reine, Sali, droite et juste… et belle à en mourir. Ton
peuple t’adorera…
— Allez, avance ! l’interrompit Rita en le poussant par les épaules pour le faire
sortir de la pièce.
En descendant l’escalier il ajouta à voix haute.
— … mais tu aurais fait une merveilleuse Iella !
Le capitaine Rigo s’approcha de la princesse dont le visage pâle paraissait
rêveur.
— Comment vous sentez-vous, Votre Majesté ?

579
L’eau de l’oubli

— Sali, Mani… rectifia la jeune fille en souriant, et je vais bien.


Une fouille minutieuse du repaire permit de capturer tous les Kiathes qui
avaient préféré se rendre plutôt que de mourir. En traversant la grande salle, Sali
passa entre des rangées de bandits dont elle reconnut certains qui lui lancèrent
des regards étonnés. Puis avec un pincement au cœur, elle assista à la délivrance
de nombreux captifs entassés dans les sordides geôles du refuge.
Quelques heures plus tard, à l’aide de renforts en breeay mantas acheminés
depuis Édinu, l’expédition reprenait la route de la capitale.
*
* *
Isil regardait d’un air incrédule les deux personnes qui se trouvaient sur le lit,
assises l’une contre l’autre. L’une lui était familière et l’autre lui était inconnue,
mais d’instinct elle sentit ce qui se passait et ses craintes s’amplifièrent.
— Gil ! s’exclama-t-elle au comble de la surprise.
L’adolescent tenait serré dans ses bras une jeune fille de son âge qui pointait
vers les nouveaux venus un visage anxieux parsemé de tâches de rousseur.
— Isil ? s’étonna à son tour le jeune homme.
Les soldats qui avaient envahi la chambre tenaient les deux enfants en joue.
Hiivsha prit les devant.
— Je crois qu’on peut baisser nos armes, suggéra-t-il en faisant un geste
apaisant de la main, ils ne me paraissent pas bien dangereux.
Les militaires s’exécutèrent en silence. Isil rangea son sabre et s’approcha du
jeune couple éperdu pour venir s’asseoir tout près de l’adolescent.
— Gil ? demanda-t-elle doucement, que fais-tu ici ? Qui est cette jeune fille ?
L’enfant leva vers la Jedi un regard empreint d’une tristesse fautive.
— C’est mon amie, avoua-t-il en baissant la tête comme une personne
coupable de quelque chose. Elle s’appelle Selen.
— Et… que fais-tu ici ? Sais-tu qu’on te cherche partout depuis des jours ?
— C’est Zarek… ou plutôt Diva… elle avait enlevé Selen.
— Mais pourquoi ?
Gil fondit en larmes et délaissa les épaules de son amie pour se jeter au cou
d’Isil.
— Pardon, se mit-il à pleurer, pardon Isil… je ne voulais pas qu’on lui fasse du
mal !
— De quoi parles-tu, Gil ? Pardon de quoi ?
Au fond d’elle-même la vérité se fit jour et en une fraction de seconde elle eut
une vision du futur. Une vision d’horreur et de catastrophe.
Prenant l’enfant par les épaules, elle le secoua.

580
Le grand nettoyage

— Qu’as-tu fait, Gil ? Allons, réponds vite !


Les yeux baignés de larmes qui coulaient en grosses cascades sur ses joues,
l’adolescent hoqueta.
— J’ai révélé à Zarek l’entrée de la vallée du Temple d’Édin !

581
39 – Tempête sur le Temple

Le poids du monde parut soudain peser sur les épaules de la Padawan dont le
dos se voûta. Le « pourquoi » lui paraissant évident, elle demanda.
— Comment as-tu trouvé l’entrée de la vallée ?
— C’est Dolmie… enfin, Diva, l’apprentie de Dark Zarek… quand Iella… enfin,
Sali, a été empoisonnée et que Calem a dit qu’il allait l’emmener au Temple, Diva
m’a donné un émetteur que j’ai caché sur Galinthorn avant que vous partiez. Je
voulais le poser sur Kro’Moo mais j’ai eu peur qu’il ne comprenne ce que je
faisais… il est très intelligent… Ensuite, j’ai pris un dragonnal et je vous ai suivis
de très loin. J’ai retrouvé vos montures gardées par des hommes en blanc, alors
j’ai attendu caché. Ça a été très long… cinq jours… j’ai dû me nourrir de racines
en attendant… et puis un soir vous êtes réapparus et Sali était guérie. Quand
vous avez été partis, j’ai suivi les hommes jusqu’à les voir disparaître dans la
montagne. Là, j’ai vraiment été bluffé. J’ai traversé et vu la vallée et au loin, le
Temple.
Il s’arrêta, repris par quelques sanglots qui le firent hoqueter. Isil lui prit la
main.
— Pourquoi l’avoir dit à Zarek ? À cause de Selen ?
— Elle a dit qu’elle la ferait souffrir avec raffinement si je ne vous espionnais
pas pour son compte…
— Tu parles de Diva ?
— Oui… la duchesse de Tamburu, Dolmie. Un jour que j’allais voir Selen dans
les faubourgs de la ville, dans une vieille maison abandonnée, elle m’a suivi.
Ensuite, elle m’a rapporté son foulard en me disant que Selen avait été
emmenée à la forteresse, ici… et qu’elle serait bien traitée auprès de son Maître
tant que je les aiderais à obtenir le secret du Temple d’Édin. Dans le cas
contraire, elle serait torturée longuement avant d’être mise à mort.
À ces mots, la jeune fille aux très longs cheveux châtains tombant jusque dans
le bas du dos, se blottit pathétiquement contre le garçon en se mettant à pleurer
elle aussi.
— Je t’aime, Gil, murmura-t-elle dans un sanglot.
Isil échangea un coup d’œil navré avec Hiivsha.
— Il faut prévenir Calem.
— Je m’en occupe, répondit le contrebandier en se reculant dans le couloir
pour communiquer.
582
Tempête sur le Temple

Isil regarda les deux enfants amoureux et songea que la passion pouvait
ordonner de faire des choix personnels qui allaient à l’encontre de l’intérêt du
plus grand nombre. Une seule vie en échange de tant d’autres !
— Le côté Obscur est une voie plus facile, plus rapide, lui avait souvent dit Beno
Mahr, son Maître, mais dangereux pour soi.
Comme c’est facile d’être un Sith ! pensa la Padawan avec amertume.
— Quand Zarek est-il parti pour le Temple ? interrogea-t-elle.
L’adolescent réfléchit une seconde.
— Hier matin… en toute fin de matinée, avec une escorte de dragonnaux. Il
m’a dit que son apprentie avait été tuée, qu’il l’avait ressenti dans la Force et
qu’il allait achever son œuvre tout seul. Puis il m’a enfermé dans cette chambre
avec Selen.
Il hésitait à poser la question suivante.
— Tu… qu’est-ce que tu crois qu’il va faire au Temple d’Édin ?
Isil pinça ses lèvres. Devait-elle expliquer à l’adolescent le pouvoir qu’il avait
sans doute mis entre les mains du Sith ? Comment lui dire que peut-être des
milliards de personnes allaient mourir à cause de lui et de son désir de sauver
son amie ?
— Rien de bon, parvint-elle à articuler.
— J’ai fait ça pour Selen… je vous ai trahis… toi, Sali, Calem…
De nouveau son menton plongea sur sa poitrine.
— On va essayer de l’arrêter… et je comprends le choix que tu as dû faire. Ce
n’est pas toujours facile de mettre dans la balance ceux qu’on aime et d’autres
personnes qu’on ne connaît pas… alors, quand on n’a pas la réponse à la
question, c’est encore plus dur de bien discerner ce qu’on doit faire.
Il leva des yeux tristes vers elle.
— Mais quelle était la question ?
— Qu’est-ce que Dark Zarek va vraiment pouvoir faire avec l’artéfact ?

Quelques minutes plus tard, Calem entrait à son tour dans la pièce. Il lança un
œil sévère aux deux adolescents désespérés, qui semblaient tout ratatinés au
milieu du grand lit, serrés l’un contre l’autre. Les mâchoires crispées, le roi
regarda ensuite Isil dont l’air préoccupé sautait aux yeux.
La Padawan résuma en quelques mots la situation. Le monarque parut
comprendre le dilemme qui s’était posé au garçon et ses traits se détendirent un
peu. Isil ajouta.
— Zarek est parti hier vers midi, sans doute juste un peu avant que notre
avant-garde n’arrive ici. Il lui a fallu plusieurs heures pour arriver à la vallée. Avec

583
L’eau de l’oubli

Choupy, nous y serons en quelques minutes. Il a donc environ dix-huit heures


d’avance sur nous. Il lui aura fallu réduire la garnison des gardes blancs au
silence… je pense qu’avec sa puissance et ses créatures, cela n’aura pas été trop
long. Reste à savoir combien de temps il lui faudra pour comprendre à quoi sert
l’artéfact et comment s’en servir… s’il parvient à s’en servir.
— Il nous faut espérer que non, marmonna Hiivsha.
— Je ne parierais pas trop là-dessus si j’étais toi, rétorqua lugubrement la Jedi.
Zarek est un scientifique et un Sith… si l’artéfact peut fonctionner, il y arrivera
fatalement à un moment ou à un autre. Il nous faut faire vite.
Comme elle achevait sa phrase, le colonel Roc’Hart arrivait à son tour
accompagné du duc Nathil et du lieutenant-colonel Xuon.
— Que se passe-t-il ?
À son tour Calem fit rapidement le point.
— Nous partons pour la vallée du Temple à bord du vaisseau du capitaine
Inolmo. Vous, colonel Roc’Hart, vous restez ici pour achever le nettoyage.
Ensuite, je veux que vous preniez des dispositions pour que cette forteresse soit
démolie.
— Que faisons-nous des prisonniers, Sire ?
— Qu’on les désarme. Que leurs officiers soient ramenés à Édinu pour être
jugés ; quant aux autres, qu’ils rejoignent leurs villages du désert après avoir juré
obéissance à ma personne.
— Compris, Votre Majesté.
— J’ai besoin de douze hommes parmi les meilleurs commandos que nous
avons. Rassemblement au cargo d’ici dix minutes. Parmi eux, je veux deux tireurs
d’élite… des très bons !
— Je m’en occupe, Sire !
Le colonel rompit et partit donner des ordres.
— Mon oncle, continua le roi en se tournant vers le duc Nathil, vous êtes
désormais mon plus proche parent et le premier Pair du Royaume. S’il m’arrive
quelque chose, je veux que vous assuriez ma succession.
— Allons, allons, Calen, protesta le vieil homme, tu vas tâcher de revenir sain
et sauf pour épouser Sali, qu’elle puisse donner au royaume des héritiers plus
jeunes que je ne le suis !
— On ne sait jamais… reprit le souverain d’une voix grave, d’ailleurs j’aurais dû
l’épouser sans attendre afin qu’elle puisse régner au cas où… le protocole… bah,
dès demain je fixe la date du mariage, tant pis pour les fiançailles, nous n’en
avons pas besoin.

584
Tempête sur le Temple

Les personnes autour de lui se mirent à sourire. Il était évident que le jeune roi
avait hâte de prendre épouse. De nouveau ce dernier s’adressa au duc.
— Mon oncle, je vais vous demander de rentrer à Édinu pour convoquer le
Conseil Royal élargi que je vous charge de présider… non pas que je n’aie pas
confiance dans le général Qulos, mais c’est un militaire… j’ai besoin de
rassembler toutes les forces politiques, militaires et civiles, autour du trône. Je
veux que vous fassiez le point détaillé de la situation dans la capitale et que vous
vous assuriez que la vie civile reprend correctement. Je veux aussi qu’une
enquête soit immédiatement ouverte sur les victimes de ces derniers jours et sur
l’appui que certaines autorités ont apporté à mon frère Taimi. S’il le faut,
chargez le Procureur Général d’Aretia de venir diriger les investigations pour plus
d’impartialité.
Le duc posa une main sur l’épaule de son neveu.
— Compte sur moi, Calem.
Le roi se retourna ensuite vers la Padawan.
— Isil, tu penses pouvoir arrêter Dark Zarek ?
La jeune fille haussa les épaules.
— Si je n’y arrive pas… qui le fera ?
Calem se tourna enfin vers les soldats présents et désigna Gil et Selen qui
n’avaient pas bougé.
— Ramenez-les au palais et placez-les dans les appartements de la princesse
d’Austra sous bonne garde. Je verrai plus tard quoi faire d’eux.
Isil sentait le jeune monarque contrarié de la trahison de Gil, compréhensible
mais difficilement pardonnable. Elle percevait en lui le conflit qui se jouait mais
ne dit rien. Le propre d’un roi est de prendre ses décisions par lui-même et la
Jedi décida qu’elle n’avait pas à s’en mêler. Elle se contenta de suggérer.
— Allons-y, ne perdons pas de temps.

Dix minutes plus tard, l’YT-1100 s’envolait dans le ciel bleu délaissant des lieux
presqu’entièrement pacifiés et grouillant de monde. Seuls quelques groupes
d’irréductibles créatures s’étaient barricadées dans des recoins d’édifices d’où la
mort ou la reddition ne serait que leur seule issue.
Hiivsha fit monter Choupy en altitude afin de minimiser le temps de parcours.
Depuis la stratosphère, au plus haut de la parabole qu’il fit décrire à son
vaisseau, la vue embrassait tout le royaume. Calem s’enthousiasma.
— Ah, si nous pouvions relancer les programmes technologiques ! Vous vous
rendez-compte, si nous pouvions un jour venir dans votre galaxie ?

585
L’eau de l’oubli

— Cette galaxie qui est aussi la vôtre, suggéra Isil, même si par un caprice des
choses, il semble que vous en ayez été rejetés… à moins qu’à l’inverse elle ne
soit finalement en train de vous absorber petit à petit. Il serait intéressant de
mesurer l’évolution de la distance qui vous sépare de l’extrême bordure
galactique.
— Il faudrait des sondes capables de traverser la nébuleuse.
— Un sacré gardien que vous avez là, commenta Hiivsha, je ne voudrais pas la
traverser tous les jours. Je ne sais même si je vais parvenir à la retraverser sans
casse pour repartir.
— Vous savez ce que je vous ai proposé… fit Calem.
— Oui… si ça ne tenait qu’à moi… laissa tomber le contrebandier.
Isil ne releva pas l’allusion. Son esprit avait déjà pris de l’avance sur eux et
essayait de sonder la Force pour découvrir ce qui les attendait.
Le vol fut de courte durée et déjà le cargo plongeait dans l’atmosphère basse
de la planète beaucoup plus nuageuse sur les montagnes du nord que sur le
Désert de Sang.
— On dirait bien que nous avons rattrapé notre tempête, grogna Hiivsha en
manœuvrant quelques interrupteurs. Si j’en crois mes instruments, elle n’a rien
perdu de sa puissance au contact du relief de la région. Accrochez-vous, ça
risque de secouer un peu.
Le vaisseau s’approchait de la cime d’énormes cumulonimbus sombres et
éclairés sporadiquement de l’intérieur.
— Ces super cellules sont vraiment monstrueuses, observa le pilote en
mettant en route le radar de sol, je pense qu’elles doivent avoir près de vingt
kilomètres d’épaisseur et mes sondes mesurent des rafales de plus de deux
cents kilomètres heure à l’intérieur.
— C’est fascinant, murmura Calem comme le vaisseau passait entre deux
gigantesques formations nuageuses. Nous sommes minuscules à côté d’eux.
— Et il va falloir plonger dedans, ajouta Hiivsha. Je tiens à préciser que mon
Choupy est un vaisseau spatial… sa force ne réside pas forcément dans le vol
atmosphérique… surtout en plein ouragan… car vu les chiffres alignés par les
instruments, notre tempête d’Édinu est devenue une grande demoiselle… je
dirais même une vraie femme. Une femme qui semble avoir du caractère !
Sa remarque arracha un sourire aux occupants du cockpit.
— Jolie métaphore, Hiivsha, fit le roi.
— Il y a des ouragans qui portent des noms d’hommes, objecta la Padawan mi-
figue mi-raisin. Pourquoi vouloir toujours ramener l’apocalypse au genre
féminin ?

586
Tempête sur le Temple

Hiivsha échangea un regard complice avec le souverain puis tourna la tête vers
Isil.
— Je ne sais pas… l’expérience peut-être ?
Pour toute réponse, la jeune fille lui donna une grande bourrade sur l’épaule.
— Aïe, s’exclama le contrebandier en se mettant à rire.
— Je crois que vous l’avez bien cherché, commenta Calem en riant à son tour.
Le pilote décrocha le micro du circuit interne et annonça à l’intention des
hommes assis sur les strapontins du sas d’entrée.
— La zone d’atterrissage se trouve au cœur d’un ouragan… par conséquent
nous n’avons pas d’autre choix que de faire le grand plongeon au milieu de
cette… si vous voyez ce que je veux dire… Alors, assurez-vous d’être
correctement attachés.
Le vaisseau, minuscule entre les nuages, flirta un moment avec la bordure d’un
cumulonimbus particulièrement torturé et noir en son centre, puis Hiivsha
poussa les commandes vers l’avant.
— Bon… allons-y franchement si nous ne voulons pas dépasser notre objectif.
Au revoir beau ciel bleu…
Une légère fredaine s’éleva de ses lèvres, chose qui ne lui arrivait que lorsqu’il
était crispé et qu’il ne voulait pas le montrer. Isil posa quelques secondes sa
main sur celle qu’il avait placée sur la manette des gaz.
— Tout va bien se passer. Choupy est un bon vaisseau…
— Je croyais que c’était un tas de ferraille…
— Mais non, je plaisantais.
Hiivsha caressa le tableau de commande du haut du cockpit du bout des
doigts.
— Tu entends mon gros, elle plaisantait… alors, faut pas prendre ce qu’elle a
dit au pied de la lettre, hein ?
Puis plus fort.
— P2-A2, surveille les stabilisateurs. Un vaisseau spatial se comporte vraiment
très mal en atmosphère tourmentée et plane comme un fer à repasser, alors
surveille bien les moteurs, les stabilisateurs, les aérofreins et tutti quanti !
Le petit droïde émit une série de modulations en guise de réponse. Le ciel avait
disparu et autour d’eux, la lumière diminuait sévèrement. Isil, assise dans le
siège du copilote, alluma les lumières intérieures qui diffusèrent une légère
atmosphère rougeâtre plutôt feutrée dans le cockpit. Déjà le cargo était balloté
dans tous les sens comme un fétu de paille dans le vent. Hiivsha crispa ses mains
sur les commandes.

587
L’eau de l’oubli

— Isil, mon trésor, tu vas gérer les gaz et les volets, je vais me concentrer sur le
manche.
— Reçu… chéri, ajouta-t-elle après un laps de temps d’hésitation en fronçant
son nez et en appuyant bien sur le mot.
Hiivsha se retourna vers le roi et lui adressa un clin d’œil.
— C’est une première, Votre Majesté, finalement, ça valait le coup de se jeter
dans une gueule d’ouragan… rien que pour entendre ce mot dans la bouche de
ma Jedi préférée !
Le sourire qui irradiait de son visage faisait plaisir à voir. Calem tapota
amicalement l’épaule du pilote. Isil fit semblant de maugréer.
— Profites-en, ce n’est pas tous les jours que tu m’entendras le dire !
Au même instant, plusieurs éclairs éclatèrent autour d’eux, faisant scintiller les
lumières du tableau de bord. Tout un pan de celui-ci, entre les deux sièges
s’éteignit. Le vaisseau accusa une folle embardée qui les secoua vivement.
— Je crois qu’on a été touchés, annonça Hiivsha en donnant plusieurs coups
de poing contre le tableau éteint dont une partie se ralluma avec hésitation. Et je
pense qu’on vient de perdre une partie des communications.
P2-A2 se fit de nouveau entendre. Les éclairs continuaient à émettre leurs
flashes à un rythme tel qu’on se serait cru dans un stroboscope géant.
— On a perdu les communications subspatiales ainsi que le transceiver
HoloNet, traduisit la Jedi. J’espère que tu as de quoi les changer.
Hiivsha fit une grimace éloquente.
— J’ai déjà changé pas mal de circuits après le passage dans la nébuleuse et
ceux-ci étaient du nombre… je n’avais pas prévu qu’on devrait affronter un orage
de cette intensité. Il doit me rester de quoi réparer les premières si le circuit de
secours n’a pas grillé à l’aller. Cette nébuleuse est vraiment une saloperie.
— Oui, j’ai lu dans les archives qu’elle avait toujours posé un défi à nos
ancêtres lorsque ceux-ci effectuaient des voyages spatiaux, répondit Calem d’un
air soucieux.
Balloté de droite et de gauche, le cargo fonçait vers le sol en aveugle, soutenu
uniquement par le radar de proximité que le contrebandier ne quittait
pratiquement pas des yeux. De nouveau plusieurs éclairs frappèrent la carlingue
du vaisseau provoquant le clignotement des lumières du tableau de bord et un
court-circuit dans une armoire électrique qui déclencha un début d’incendie vite
éteint par P2-A2.
— Tant que le radar tient, c’est bon… maugréa Hiivsha le front plissé. On se
croirait dans un shaker… je vais finir par me prendre pour un petit glaçon !

588
Tempête sur le Temple

— N’oublie pas qu’on a besoin de Choupy pour repartir d’ici, remarqua la


Padawan en regardant le pilote du coin de l’œil.
— C’est ça… un peu de pression supplémentaire ne me fera pas de mal,
maugréa ce dernier. D’autant que si on se crashe, tu vas m’accuser d’avoir fait
exprès pour rester avec toi sur cette planète…
— Ça se pourrait.
— Que cela ne vous donne pas des idées, intervint Calem, je tiens quand
même à pouvoir revenir entier à Édinu. D‘autant que si vous voulez rester, il y a
d’autres moyens !
Il sentit plus qu’il ne le vit le regard pesant de la Padawan se poser sur lui et
décida de ne plus revenir sur le sujet.
— On approche de la vallée… commenta Hiivsha, enfin, j’espère que le radar
ne s’est pas décalibré avec les multiples impacts de foudre qu’on a subis.
Soudain Isil qui sondait activement la Force cria.
— Redresse, redresse !
Alarmé par son ton impérieux, Hiivsha tira sur le manche tandis que la
Padawan poussait sur la manette des gaz. Les moteurs rugirent, cependant
qu’une masse sombre fonçait vers eux à toute allure. Le nez de l’YT-1100 se
redressa et l’appareil parut escalader le sommet du pic qui se dessinait à travers
les nuages. Le pilote dévia sur la gauche pour éviter l’ultime pointe rocheuse qui
passa à quelques mètres de leur flanc tribord.
— Moins une, souffla Hiivsha. Ce satané radar a un décalage… il va falloir le
recalibrer.
— Pas le temps, laisse-moi faire, proposa Isil en fermant les yeux.
— D’accord ma chérie, inversons, à toi les commandes.
Plongée dans la Force, elle stabilisa l’appareil du mieux qu’elle le put. Dehors, il
était impossible de voir quoi que ce soit. Des trombes d’eau s’abattaient sur la
verrière du cockpit, qui s’évacuaient en longues traces symétriques disposées en
éventail. Subitement, la Padawan annonça.
— Accrochez-vous.
Elle poussa sur le manche et ils sentirent leur estomac remonter.
— Coupe les gaz, sors les volets à fond ! ordonna-t-elle, les yeux toujours
fermés dans une attitude inquiétante pour ceux qui ne possédaient pas le même
don qu’elle.
L’appareil dévala la pente du massif en plongeant vers une vallée fantôme que
nul ne voyait mais qu’elle sentait à travers la Force. Ne rien distinguer au-dehors
était pire que tout. Calem avait l’impression qu’à tout moment ils allaient

589
L’eau de l’oubli

percuter le sol. Il s’attendait à chaque seconde à voir une masse noire


écrabouiller le transparacier de la verrière du vaisseau et eux avec.
— Allume les répulseurs !
Hiivsha s’exécuta pendant qu’elle redressait le nez de Choupy. On entendit le
cri strident des turbines poussées à fond et l’appareil se mit à trembler comme
s’il allait se disloquer.
— Sors les patins !
Une nouvelle fois le contrebandier bascula plusieurs interrupteurs et annonça
lorsque les voyants virèrent au vert.
— Train sorti.
— On se pose, prévint Isil toujours concentrée.
Effectivement, le sol leur apparut soudain en crevant le plafond des nuages.
Les arbres penchés par le vent laissaient s’échapper de grosses branches qui
tombaient et roulaient sur la prairie comme des brindilles, rebondissant sur les
rochers avant de s’encastrer dans une crevasse ou un autre arbre. Un choc
plutôt rude leur annonça qu’ils venaient d’atterrir. Aussitôt après, les pilotes
s’activèrent pour couper les gaz, rentrer les volets, puis les moteurs ralentirent
et leur rugissement s’éteignit pour laisser la place au sifflement rageur des
rafales de vent.
— Bel atterrissage, compte-tenu des conditions météorologiques, conclut
Hiivsha en se levant.
— Bien, fit le roi, ne perdons pas de temps.
Il s’élança dans la coursive pour rejoindre les hommes qui déjà se tenaient
prêts à sortir de l’appareil.
— Je suggère que vous emmeniez Isil sur votre machine, proposa-t-il afin de
rallier le temple au plus vite. Nous vous suivrons au pas de course… je sais où
trouver des corinals… juste en bas du col il y a un relais caché dans la montagne
que Zarek n’aura probablement pas trouvé.
— Soit, répondit le contrebandier en se dirigeant vers la soute pendant qu’Isil
ouvrait le sas et déployait la rampe d’accès au cargo.
Dehors le vent mugissait dans la vallée en faisant rouler les nuages à une
vitesse impressionnante. Malgré l’heure, on se serait presque cru en pleine nuit,
une nuit bombardée d’éclairs sauvages qui crépitaient dans le ciel.
Quelques minutes plus tard, la motojet d’Hiivsha s’élançait à travers l’étroit
défilé suivie de Calem et de son escorte au pas de gymnastique, armes au poing.
Ils atteignirent rapidement l’entrée de la vallée puis le col plongé dans les
nuages avant de s’engager avec précaution dans les virages serrés et ruisselant
d’eau de la longue descente qui menait vers la jungle. Au passage du col, ils

590
Tempête sur le Temple

purent voir les corps de trois gardes blancs sauvagement tués et jetés sur les
rochers. Il n’y avait en revanche aucune trace de leurs montures. Sans doute,
Dark Zarek se les était-il appropriées pour aller plus vite.
Conscient que ce n’était là que les premiers cadavres qu’ils découvraient,
Hiivsha accéléra autant qu’il le put dès qu’ils atteignirent le pied des montagnes.
Mais la violence de l’ouragan était telle qu’il avait du mal à conserver le contrôle
de sa machine sans cesse déportée à droite ou à gauche, et plus d’une fois, ils
durent contourner avec difficulté les arbres déracinés tombés en travers de la
piste.
Dans la jungle, il faisait encore plus sombre mais la végétation les protégeait
un peu des rafales et il put accélérer légèrement, plein phares. Le froissement
des arbres et des plantes agitées par la tempête faisait un bruit épouvantable qui
ne connaissait pas de pause. Tout à coup, Hiivsha ressentit un choc violent au
niveau de la poitrine. Le souffle coupé, il vit la motojet passer sous lui et
s’éloigner toute seule, tandis que le corps d’Isil s’écrasait dans son dos contre le
sien. Complètement étourdi, il tomba rudement sur le sol, sur la Padawan.
Aussitôt, provenant des fourrés sur sa droite, il aperçut un éclair bleuté. Au
même instant, une puissance invisible le soulevait dans les airs et le projetait
vers la gauche dans les herbes, à plusieurs mètres de là, lui évitant
miraculeusement la décharge d’énergie. Il effectua plusieurs roulés-boulés
amortis par la végétation et dégaina d’instinct son blaster avant de se mettre à
genoux. Là-bas, de l’autre côté de la piste, il aperçut deux silhouettes noires à la
faveur d’un éclair. Il tira plusieurs fois et les traits rouges de son arme
déchirèrent l’obscurité ambiante. Un cri se fit entendre. Un nouvel éclat bleuté
apparut. Il se jeta au sol pour éviter l’impact en roulant à la lisière du chemin
d’où il tira plusieurs fois en direction de l’agresseur. Un nouveau cri retentit. Le
pistolet toujours en alerte, il attendit une minute sans rien déceler de plus. Tous
ses sens aux aguets, il rampa jusqu’au corps de la Padawan étendue sur le
sentier. Elle ne bougeait plus.
— Isil ? appela-t-il lorsqu’il fut tout contre, Isil, ça va bien ?
Un gémissement lui apprit qu’elle n’était pas morte. Toujours en épiant les
alentours, il étendit un bras vers elle pour lui secouer le visage.
— Isil ! cria-t-il plus fort.
Elle leva un bras en gémissant de nouveau et porta la main à son front.
— Houlà, fit-elle, j’ai pas dû avoir le temps de générer un bouclier de Force
assez puissant… j’ai pris une de ces décharges…
— Merci du voyage dans les airs, lâcha le contrebandier en lui embrassant le
bout du nez, tu m’as sauvé la vie. Quels réflexes !

591
L’eau de l’oubli

La Padawan se remit sur ses fesses avec difficulté.


— Pas entièrement au point quand même, tu as vu nos agresseurs ?
Hiivsha se releva précautionneusement et aida la jeune fille à en faire autant
puis marcha en direction de l’endroit où il avait distingué les silhouettes. Là, il
trouva deux corps d’hommes-serpents, morts.
— Hé, hé, je sais encore viser ! s’exclama-t-il tout seul en revenant vers sa
compagne qui examinait quelque chose en travers du chemin.
— Une corde, expliqua-t-elle comme il arrivait près d’elle, une simple corde
tendue en travers de la piste. Simple mais efficace. Vu la hauteur, elle était
prévue pour entraver les pattes d’éventuels corinals. Heureusement qu’elle
n’avait pas été tendue un peu plus haut, ajouta-t-elle en la tranchant d’un coup
de sabre laser.
Hiivsha se caressa la gorge d’un geste éloquent.
— C’est pas faux, admit-il avec une grimace.
Un peu plus loin, il releva la motojet et relança les turbines. Isil vint s’asseoir
derrière lui et le ceintura de ses bras.
— Si tu veux, tu peux conduire, proposa-t-il.
— Je sais pourquoi tu dis ça, glissa-t-elle à son oreille avec un sourire pincé.
— Tu vas sûrement me prêter des intentions…
— Que tu as probablement… j’ai déjà expérimenté la façon dont tu me tiens
dans tes bras sur une moto… continue à piloter… j’ai besoin de toute ma
concentration pour détecter d’autres pièges éventuels.
— Comme tu voudras… chérie !
Il appuya sur le mot de la même façon qu’elle l’avait fait à bord de Choupy. Il
démarra et reprit la route du Temple.
Lorsqu’ils émergèrent de la jungle, la pluie les saisit tout d’un coup,
violemment. Une pluie épaisse, formée d’énormes gouttes tropicales. En un rien
de temps, ils furent trempés jusqu’aux os. Le pilote dut ralentir sa machine, n’y
voyant presque plus rien à travers l’épais rideau presque solide qui se dressait
devant eux.
— Attention ! cria subitement Isil en se crispant contre lui.
Il freina tout en inversant brutalement les manettes et évita de justesse une
forme humaine qui titubait sur le chemin. La motojet s’arrêta et ils descendirent
de la machine. Une femme, visiblement mal en point, s’approcha et tendit les
bras vers eux en s’écroulant. Isil eut juste le temps de se précipiter vers elle pour
la retenir et la prendre par dessous les bras.
— Aidez-moi… parvint-elle à articuler. Là…

592
Tempête sur le Temple

Son visage était tuméfié et ses vêtements déchirés. Elle pointait un doigt
tremblant dans une direction un peu à l’écart de la route. La pluie avait baissé
d’intensité et on pouvait distinguer un peu plus loin la forme d’une habitation
comme celles des petites fermes qu’Hiivsha avait pu visiter dans la vallée.
Pendant qu’Isil suivait la femme tout en la soutenant, le contrebandier était
remonté sur la motojet et les suivit. Parvenu près de la ferme, il descendit
blaster en main puis poussa du pied la porte entrouverte et entra. À l’intérieur, il
y avait cinq corps, trois hommes et deux femmes. Des prêtres et des prêtresses
d’Édin. Isil entra à son tour et assit la femme sur un banc.
— Ils sont morts pour la plupart, conclut le contrebandier après avoir examiné
les corps, il y a plus de douze heures, ajouta-t-il en appuyant plusieurs fois sur le
bras de l’un d’entre eux, les lividités ne disparaissent plus. Celui-ci est encore en
vie, ajouta-t-il en s’agenouillant contre un homme étendu au pied d’un escalier.
La Padawan se rendit auprès du prêtre pour l’examiner. Ses yeux étaient clos
mais quelques gémissements s’échappaient de temps en temps de sa gorge. Il
respirait avec difficulté. Elle écarta les pans du vêtement du blessé pour dégager
une tâche noirâtre au niveau de sa poitrine, puis posa les mains autour. Une
lumière émana doucement à travers ses paumes. Elle ferma les yeux et resta
ainsi cinq bonnes minutes sans bouger. Personne ne parla durant tout ce temps.
À la fin, la Jedi regarda Hiivsha.
— Nous ne pouvons pas perdre plus de temps, fit-elle l’air navré. J’espère lui
avoir insufflé de quoi attendre qu’on vienne le secourir. Il faut qu’on y aille.
Isil tourna ensuite son regard vers la femme qui paraissait dans un état second.
— Je sais que c’est dur pour vous, mais il vous faut rester à l’abri. Nous nous
rendons au Temple et nous vous ferons envoyer du secours le plus rapidement
possible. Surtout ne bougez pas d’ici, vous m’avez bien comprise ?
La prêtresse hocha la tête.
— D’accord, dit Isil en se levant, viens, Hiivsha, on doit continuer. Je pense que
Dark Zarek a semé la mort et la destruction un peu partout sur son passage. Je
crains le pire pour les habitants du Temple.
Laissant à contrecœur la prêtresse à sa détresse, ils reprirent la route dans la
tempête. Bientôt ils furent en vue du complexe qui abritait le Temple et
l’artéfact. Hiivsha stoppa sa machine dans la plaine, cinq cents mètres avant la
bordure blanche et, profitant de ce que la pluie s’était momentanément arrêtée,
sortit ses jumelles.
— Je vois cinq créatures postées à l’entrée de chacun des bâtiments que je
peux distinguer d’ici.

593
L’eau de l’oubli

Isil hésitait comme si elle avait quelque chose à dire sans savoir si elle devait le
faire ou non.
— Hiivsha, il faut que je te dise…
Devant ses hésitations, il l’enserra par la taille.
— Oui, ma chérie, je t’écoute.
Le repoussant gentiment, elle continua.
— Reste sérieux veux-tu, le moment est mal choisi pour un câlin… C’est à
propos de l’Artéfact…
— Que tu n’as pas encore vu, oui… que veux-tu savoir ?
— J’ai l’impression qu’il… qu’il me parle… enfin je veux dire, je l’entends à
travers la Force et je le vois… enfin, presque…
— Tu le vois ? Tu en as de la chance, à quoi ressemble-t-il ?
Isil secoua la tête.
— Quand je dis « je le vois », je veux plutôt dire que je le « ressens »… c’est
comme si c’était un objet de la Force qui fonctionnerait à travers Elle… ou par
Elle… Ce qui expliquerait pourquoi les habitants d’ici n’ont jamais pu le faire
réagir. Seul quelqu’un de puissant dans la Force peut selon moi parvenir à s’en
servir…
— Ça, ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle, grimaça le contrebandier, car
cela veut dire que Zarek peut le faire !
Pour ponctuer la sinistre prévision d’Hiivsha, une série d’éclairs violents éclata
au-dessus de leur tête, accompagnée de puissants claquements secs. La lueur
électrique se refléta dans les prunelles bleues de la Padawan qui s’illuminèrent
tandis que ses cheveux encore mouillés, battaient sous le vent à travers son
visage. À cet instant précis, il la trouva plus belle que jamais.
— Oui… mais il lui reste à trouver dans la Force le chemin qui le mènera à
cette… chose. Et apparemment, il ne l’a pas encore trou…
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Un formidable bruit qui surmonta le
raffut de la tempête éclata soudain. Isil et Hiivsha tournèrent leur tête en
direction du temple. Un cylindre de lumière venait de jaillir du centre du
complexe, puissant, aveuglant, pour aller frapper dans le ciel la voûte compacte
des nuages. Le diamètre de la colonne éblouissante se mit à grandir tandis que le
son se répétait. C’était comme une note de musique métallique jouée par
d’innombrables cymbales, dont l’onde sonore envahit la vallée tout entière en
résonnant longuement.
— À mon avis, il vient de le faire ! cria Hiivsha dans le vent pour surmonter le
vacarme.

594
Tempête sur le Temple

— Non ! gémit la Padawan qui se mit à courir, attrapant la main de son


compagnon pour l’entraîner vers la dalle circulaire. Viens, il n’est peut-être pas
trop tard !

595
40 – Le rayon

Tandis qu’ils se précipitaient, la colonne blanche continuait de s’élargir sans


vouloir s’arrêter.
Lorsqu’ils ne furent plus qu’à une centaine de mètres de la bordure du
complexe, les hommes-serpents qui gardaient le bâtiment le plus proche les
aperçurent. Celui qui les commandait aboya des ordres brefs et gutturaux.
Aussitôt, des éclairs bleutés bien connus désormais du contrebandier et de sa
compagne éclatèrent, traçant des lignes lumineuses qui convergèrent vers eux.
Isil avait déjà lâché la main d’Hiivsha et sorti son sabre laser dont la lame verte
s’éleva immédiatement, percutant les premiers tirs pour les renvoyer à leurs
expéditeurs. Le contrebandier s’était jeté dans l’herbe pour ouvrir le feu à son
tour. Deux créatures s’effondrèrent, les autres se mirent à l’abri de l’arrondi des
murs de l’édifice. Isil continua d’avancer vers eux, sa lame fouettant
vigoureusement l’air pour contrer chaque flux d’énergie, l’air farouche et
déterminé. Profitant de ce que les tirs étaient concentrés sur la Jedi, Hiivsha,
courbé en deux, s’éloigna pour ouvrir son angle de visée. Dès qu’il le put, il se
jeta de nouveau dans l’herbe et fit usage de son pistolet pour mettre hors d’état
de nuire un autre ennemi. Isil était à présent tout près des deux derniers
saurocéphales. D’une violente poussée de Force elle en propulsa un contre le
bâtiment pendant que son sabre tournoyait vers le second pour se planter dans
son abdomen. Puis, d’un geste sec, elle rappela son arme à elle. Hiivsha arriva en
courant juste à temps pour en terminer d’un coup de blaster avec l’homme-
serpent à terre qui se relevait.
Ils coururent vers le centre de la plateforme, jusqu’à la lisière de la colonne
lumineuse avant de se mettre à reculer précipitamment. Tout autour du dôme,
le sol se rétractait, laissant échapper le soleil de milliers de projecteurs sans
doute encastrés dans la paroi de l’immense tube sur lequel reposait la sphère.
Les dalles blanches s’effaçaient les unes sous les autres et disparaissaient,
agrandissant le trou ainsi formé à chaque seconde. La lumière aveuglante leur
interdisait de regarder vers le bas.
Enfin, le sol sembla se stabiliser, et l’ouverture cessa de croître. Il était évident
qu’elle faisait à présent le diamètre de la sphère. Soudain, un grondement sourd
venu directement des entrailles de la planète se fit entendre et le sol trembla
sous leurs pieds. Lentement, la boule blanche s’ébranla et se mit à monter vers

596
Le rayon

le ciel, énorme, d’un blanc immaculé éclatant sous le feu des projecteurs qui
semblaient la porter sur leur aura de lumière.
Les mains devant les yeux pour se protéger de l’éblouissante clarté, Isil cria.
— Il faut l’arrêter à tout prix !
Elle repartait en arrière vers le bâtiment qu’ils avaient laissé un moment
auparavant lorsqu’une troupe de cavaliers fondit vers eux au grand galop. Calem
sauta de son corinal sans même attendre son arrêt, les yeux rivés sur l’artéfact
qui continuait à grimper majestueusement vers les nuages au bout d’une fine
tige invisible au centre de la colonne de lumière.
— Que se passe-t-il ? cria-t-il dans le vent violent qui lui cinglait le visage.
— Dark Zarek… il a dû trouver comment l’artéfact fonctionnait ! répondit Isil
de la même façon.
Le roi se retourna vers ses hommes.
— Chargez-vous des hommes-serpents… tâchez de trouver les personnels du
Temple pour les libérer s’ils sont encore vivants. Moi, je vais à la salle de contrôle
enterrée avec Isil et Hiivsha… il n’y a que de là qu’il peut commander l’artéfact !
Sans plus attendre, il se rua vers le hall d’entrée du proche bâtiment. La Jedi et
le contrebandier lui emboitèrent le pas jusqu’à une batterie d’ascenseurs.
— Un petit tour dans les entrailles de la terre ? marmonna Hiivsha lorsque la
cabine se mit à descendre.
Chaque seconde qui s’égrena leur parut une éternité. Puis la porte s’ouvrit de
nouveau. Ils se mirent à courir dans la galerie qui s’enfonçait vers le centre du
complexe jusqu’à parvenir devant un sas fermé. Calem posa sa main sur un
lecteur pour dégager la voie et recommença un peu plus loin pour pénétrer enfin
dans la grande salle de contrôle circulaire.
La première chose que remarqua Hiivsha à travers les baies vitrées, c’était
l’absence de la sphère. Elle avait disparu. À sa place, au centre, il y avait un tube,
de quelques mètres de diamètre qui semblait provenir du centre de la planète et
se perdait vers le haut.
Autour du mur opposé, les consoles, disposées tous les cent mètres, étaient
illuminées et une myriade de voyants multicolores aux formes les plus variés
clignotaient furieusement. Au centre de chaque console, un hologramme du
complexe était projeté, vu de l’extérieur, comme une maquette. On pouvait y
voir en son centre la sphère qui devait dominer à présent la vallée tout entière
de plusieurs centaines de mètres, maintenue en équilibre sur le mince tube qui
la soutenait. Le grondement sourd s’était arrêté au profit d’une forme de
mugissement continu provenant sans doute des générateurs d’énergie

597
L’eau de l’oubli

positionnés tout le long de la construction tubulaire qui s’enfonçait au centre de


la planète.
— Où est Zarek ? s’inquiéta le roi.
Dans leur champ de vision de la salle circulaire, devant ou derrière eux, ils ne
voyaient âme qui vive.
— Séparons-nous, proposa Isil, je vais d’un côté et vous deux de l’autre. Si vous
voyez notre Sith, prévenez-moi et évitez d’engager un combat qui pourrait vous
être fatal.
— Sois prudente aussi, lâcha Hiivsha avant de l’éloigner d’un pas rapide,
blaster au poing, à la suite du monarque.
Ils avaient fait le tour de presque la moitié de la salle, lorsque devant eux, ils
aperçurent Isil en arrêt devant l’un des nombreux tubes qui étaient disposés
entre chaque paire de consoles.
— Il est à l’intérieur, commenta Isil. C’est de là qu’il commande l’artéfact… il
communique avec lui grâce à la Force et à l’aide de ce caisson.
— Alors, arrêtons-le ! s’exclama Hiivsha en tirant avec son arme sur la partie
vitrée qui se trouvait devant lui.
— Non ! cria Isil cependant que le jet de plasma rebondissait contre la paroi du
tube puis tout autour d’eux sur les murs de la pièce.
Le trait rougeoyant finit par disparaître.
— Arrête ! intima Isil visiblement mécontente de la réaction de son
compagnon. Tu vas finir par nous faire tuer ! Le caisson est protégé par une sorte
de bouclier de Force naturel, et la matière dont est faite cette pièce semble
invulnérable au laser ou à d’autres formes d’énergie concentrée.
Le contrebandier rangea son arme en bougonnant.
— Je ne pouvais pas savoir…
— Comment l’interrompre alors ? demanda Calem, comment le faire sortir de
là ?
— J’ai essayé de forcer le tube avec mon sabre laser mais sans succès. Je
suppose que les consoles de commande résisteront également.
— Mais alors, que faire ? Nous ne pouvons rester là, à le regarder… au fait, que
veut-il faire de cette machine ?
Comme le roi posait cette question, les hologrammes s’animèrent de nouveau.
Là-haut, au centre de l’esplanade désormais béante, tout en haut de sa tige, la
boule blanche commençait à s’entrouvrir, lentement, comme une fleur qui ouvre
sa corolle au jour naissant. De grands quartiers montés sur d’invisibles pivots,
s’écartaient les uns des autres dans une parfaite symétrie, pareils à d’immenses

598
Le rayon

pétales, partageant l’hémisphère supérieur de la sphère en douze parties


identiques.
— Elle s’ouvre ! s’exclama Calem incrédule.
— Je suppose que c’est pas bon du tout ? lâcha Hiivsha envahi par un
sentiment d’impuissance.
— Mais que cherche-t-il à faire ? répéta le roi.
Soudain, une voix, sortie de nulle part, sans doute de haut-parleurs dissimulés
dans le mur, se fit entendre en leur arrachant un sursaut de surprise.
— Je me sers d’une œuvre créatrice pour faire ce que l’Empereur n’a pas
réussi à faire !
— L’empereur ? Quel empereur ? demanda Calem en interrogeant Isil du
regard.
Celle-ci expliqua.
— Il doit parler de l’Empereur des Sith, celui qui a essayé de conquérir la
galaxie… vainement jusqu’à présent.
La voix de Dark Zarek, parfaitement reconnaissable, reprit, sarcastique.
— L’Empereur tenait la République à genoux lorsque Coruscant fut prise. Au
lieu de ça, il a préféré pour d’obscures raisons négocier un Traité avec elle ! Il est
temps que cela change. Je vais faire ce que mon Maître n’a pas osé : je vais
détruire Coruscant !
Isil se retourna vivement malgré elle vers la vitre fumée, presque opaque, du
caisson. Dark Zarek était invisible à ses yeux. La voyait-il, lui, de l’intérieur de son
abri inaccessible ?
— Non ! cria-t-elle, une once de colère perceptible dans sa voix, vous ne
pouvez pas faire cela ! Vous ne pouvez pas anéantir ainsi des centaines de
milliards d’habitants !
— Je vais diriger le faisceau de cet artéfact sur la capitale de votre misérable
République, continua Zarek imperturbable. Selon mes calculs, l’énergie créatrice
de cette machine projetée sur un corps astral préexistant, devrait le faire
exploser comme une misérable baudruche. Une fois Coruscant disparue, la
République sombrera d’elle-même ! D’ici, je contrôlerai l’Empire Sith avec une
puissance capable d’effacer n’importe quelle planète. Tous devront obéir. Même
l’Empereur sera bien obligé de plier le genou devant moi sous peine de voir la
même sanction tomber sur Dromund Kaas et sur le sanctuaire de Korriban !
Hiivsha grogna d’une voix presque inaudible.
— Pourquoi faut-il que ces damnés Sith aient tous la folie des grandeurs dès
lors qu’ils disposent d’un quelconque pouvoir ?
On se le demande, songea la Padawan.

599
L’eau de l’oubli

À présent, à la surface, la sphère paraissait complètement déployée. Ainsi, elle


ressemblait à une monstrueuse fleur. De l’extrémité de chacun des quartiers
s’étiraient à présent de longues antennes de plusieurs dizaines de mètres. Isil et
ses compagnons purent suivre cette évolution sur les hologrammes répétés tout
autour de la salle de contrôle au centre de chacune des consoles ainsi que sur les
pupitres qui encerclaient chacun des caissons.
Soudain, la Jedi s’agita et saisit le bras du contrebandier.
— Je crois savoir comment combattre Zarek, s’écria-t-elle en se ruant vers le
cylindre voisin, distant d’une centaine de mètres de celui dans lequel Dark Zarek
s’était enfermé.
Hiivsha et Calem la suivirent. La jeune fille s’était arrêtée devant le pupitre qui
entourait le tube et appuya sur un bouton. Rien ne se passa. Elle ferma les yeux,
et se plongea dans la Force puis réessaya. Silencieusement, la paroi fumée
coulissa dégageant un passage haut de deux mètres cinquante. Isil commenta en
s’approchant du cylindre.
— J’ai l’impression que les Édins étaient plus grands que nous.
— Tu ne vas pas entrer là-dedans ? interrogea Hiivsha au comble de
l’inquiétude.
— Il n’y a que comme ça que je peux combattre Zarek.
— Mais tu ne connais pas cette technologie… cela peut te tuer ou te griller… je
ne sais pas moi… le cerveau !
— Zarek est dans un tube similaire ! objecta Isil.
— Oui, mais il a disposé de dix-huit heures pour s’y préparer… toi, tu… tu viens
juste d’arriver…
La Padawan posa une main sur la joue de son compagnon, la mine grave.
— Tout va bien se passer…
Se retournant, elle s’enfonça en reculant dans le tube, un peu petite dans une
moulure prévue pour recevoir un corps effectivement plus grand et plus large.
— Hiivsha ?
— Oui ?
— Si jamais… ça tourne mal… essaye de prévenir le Conseil et dis-leur que j’ai
échoué à protéger cette planète.
— Non, mais… je… Isil… ma chérie… bégaya le contrebandier.
Subitement, au moment où Calem ouvrait la bouche pour dire quelque chose à
son tour, la vitre se referma et la Padawan disparut à leurs yeux.
— Isil ? Isil, tu vas bien ? demanda Hiivsha d’une voix anxieuse.
Une nouvelle voix se fit entendre de nulle part, calme et tranquille.
— Je vais bien. Je sens la Force de l’artéfact m’étreindre… je plonge dedans…

600
Le rayon

Au même moment, du centre de cette étrange fleur formée par la sphère,


s’étira à son tour une sorte de trépied très allongé, long de deux cents mètres,
pointé vers le ciel. Comme l’antenne achevait de se déployer, l’intensité du
ronronnement des générateurs s’intensifia nettement et les lumières de la salle
se mirent à briller plus fort.
— Regardez ! s’exclama Calem en montrant du doigt l’hologramme qui flottait
au centre du pupitre entourant le caisson.
La sphère s’était mise à bouger lentement, comme si elle s’efforçait de
s’orienter, pivotant légèrement autour de son axe en s’inclinant avec hésitation,
revenant parfois sur sa dernière position pour en prendre une nouvelle.
— Isil, s’écria Hiivsha, Zarek paraît chercher des coordonnées… un alignement !
Mais la Padawan ne lui répondit pas. Le visage de marbre, comme celui d’une
morte, son esprit cherchait à fusionner avec un monde invisible déconcertant,
fait tout d’abord d’une multitudes de couleurs qui filaient en lignes parallèles
puis en courbes et enfin en cercles formant un tunnel dans lequel elle se
déplaçait à une vitesse vertigineuse. Elle ne ressentait aucune douleur, aucune
sensation. Juste l’impression d’avoir quitté son corps et de se mouvoir dans un
nouvel espace, une nouvelle dimension. Le tunnel avait une sortie, minuscule
tout d’abord mais qui s’agrandit avec une rapidité prodigieuse et à travers
laquelle elle fut projetée dans le vide spatial. Soudain tout autour d’elle, des
milliards de points lumineux se mirent à scintiller, certains gros, d’autres presque
invisibles, des soleils, des planètes et des nébuleuses multicolores, des corps
astraux informes ; elle se trouvait au cœur de la galaxie qu’elle embrassait du
regard. Il y avait ce trait rouge qui se déplaçait devant elle puis elle se sentit
comme prisonnière d’un corps solide et devant elle, devant ses yeux, se dressa la
pointe d’une antenne qui fuyait vers l’infini. Elle comprit. Elle était dans
l’artéfact. Elle pouvait le sentir, le faire bouger. Mais il ne suivait pas les
mouvements de son corps. C’était lui qui lui imposait son mouvement. Dark
Zarek ! C’était lui qui le faisait se déplacer et elle pouvait voir l’antenne qui
cherchait à s’aligner sur le trait rouge. Au bout de ce trait écarlate, elle en était
certaine, il y avait Coruscant. La Padawan cherchait à se débattre, mais elle se
sentait comme emmurée.
Calem et Hiivsha fixaient l’hologramme comme hypnotisés. D’un seul coup,
celui-ci se mit à rétrécir, la maquette devint un point sur une planète, Édora, et
de cette planète émanait un trait rouge qui traversait la pièce. Puis Édora elle-
même se mit à rétrécir pour ne plus former à son tour qu’un tout petit point et
autour d’eux se dessina peu à peu la galaxie, d’abord immense, occupant tout
l’espace alentour puis elle-même se réduisant à une projection de seulement

601
L’eau de l’oubli

quelques mètres de diamètre. Le trait rouge était toujours bien visible. Il


traversait à présent une partie de la galaxie jusqu’à peu près son centre. Le
Monde du Noyau. Là, il s’arrêtait subitement, sur un autre petit point lumineux
qui brillait un peu plus que ses voisins.
— Coruscant, murmura Hiivsha, pétrifié.
Il comprit que le Sith achevait d’aligner l’artéfact en direction de la ville-
planète, capitale de la République Galactique. Et dans quelques minutes,
quelques secondes peut-être, celui-ci puiserait au plus profond d’Édora une
énergie incommensurable que la Force amplifierait pour envoyer un rayon qui
drainerait sans doute une partie de la matière de la nébuleuse et du cosmos afin
de créer un nouveau monde… sur une planète déjà habitée !
Le bruit des générateurs d’énergie était maintenant à son paroxysme. Un
vacarme insoutenable qui pénétrait chaque personne présente dans la vallée
pour la faire vibrer de l’intérieur. Dans la salle de contrôle, sur les pupitres, sur
les consoles, toutes les lumières brillaient à présent comme des lampes prêtes à
exploser. Elles clignotaient de plus en plus vite tandis qu’un son suraigu venait de
s’ajouter au vacarme ambiant.
L’hologramme de la galaxie disparut soudain pour être remplacé par le
précédent, celui du Temple, comme si on avait changé de caméra dans la
retransmission d’un quelconque événement sur l’holonet. Sous leurs yeux
impuissants se forma, entre chaque pointe dépassant des quartiers ouverts de la
sphère et le bout de l’antenne centrale, un rayon vert, d’abord hésitant puis
épais, presque blanc en son milieu. Tous ces rayons convergeaient vers la flèche
du trépied central.
À l’extérieur, les nuages se mirent à tournoyer au-dessus du Temple, à une
vitesse effarante, formant au centre de ce tourbillon apocalyptique un œil azur
qui s’élargit rapidement pour dégager en quelques instants la vallée de la
tempête qui jusque-là n’avait pas faibli. Le soleil se mit à briller jalousement face
à l’éblouissante colonne de lumière qui s’élevait à présent vers l’infini.
— Non… pensa le contrebandier, non… Isil !
Mais il ne put qu’assister impuissant au final triomphant du Sith.
De la pointe de l’immense antenne naquit enfin un gigantesque rayon vert qui
transperça l’atmosphère de la planète et se perdit dans le cosmos. Le bruit fut
tel qu’Hiivsha et Calem tombèrent à genoux, les mains pressées sur leurs oreilles
pensant que leur crâne allait éclater. Cela durant de longues secondes puis,
soudain, tout s’arrêta. Le contrebandier crut que ses tympans avaient cédé et
qu’il était devenu sourd. Il décolla ses mains et frappa du poing contre le pupitre
du cylindre. Le bruit le rassura. L’air hébété, il se releva.

602
Le rayon

À cent mètres d’eux, la porte fumée du tube dans lequel s’était enfermé Dark
Zarek coulissa en silence. Le Sith sortit de son caisson.
— C’est un triomphe ! s’exclama-t-il comme au théâtre en écartant les bras.
Instinctivement, Hiivsha porta la main à son blaster et l’extirpa de son étui
pour le pointer vers son ennemi. Aussitôt, il sentit une main invisible mais
irrésistible lui ôter son arme qui décrivit une courbe dans l’air pour retomber
lourdement un peu plus loin.
— Allons, capitaine Inolmo, vous venez vous aussi de notre galaxie… vous
savez pertinemment que vous ne pouvez pas vous mesurer avec moi ! Ni vous, ni
celui qu’on appelle le Roi d’Édéna mais qui bientôt ne sera plus rien, sinon un
pantin à mes ordres.
Au même moment, la porte vitrée du caisson d’Isil s’ouvrit et la Padawan
titubant, effectua deux pas avant de s’écrouler sur le sol comme une poupée
sans vie.
— Isil ! cria Hiivsha en se précipitant sur elle.
— Voyez, reprit le Sith, mon seul adversaire digne de ce nom n’a pas résisté à
l’artéfact de la Création ! Dommage. Peut-être nous affronterons-nous une autre
fois. Je dois vous laisser, il faut que je voie cette machine de mes propres yeux !
Et sans rien ajouter, il leur tourna tranquillement le dos pour disparaître par
l’une des portes donnant sur la salle de contrôle.
— Isil ! appela le contrebandier en donnant de petites tapes sur les joues
livides de la Padawan.
Calem s’était lui aussi agenouillé et avait saisi le poignet de la jeune fille pour
lui prendre le pouls.
— Elle est vivante, conclut-il.
En effet, ses paupières battirent accompagnées d’un gémissement, et sa tête
se souleva lourdement. Hiivsha retrouva le sourire.
— Te revoilà ma chérie, comme te sens-tu ? Tu sais au moins quel est ton nom,
hein ?
Isil s’assit sur son postérieur et tourna puis retourna la tête.
— Où est Dark Zarek ?
Hiivsha opina du chef.
— On va considérer ça comme un oui. Quant à notre ami Sith, il s’en est
tranquillement allé pour rejoindre les spectateurs à la surface.
— Il faut l’arrêter, grimaça la Padawan avec effort tout en tirant sur le bras du
contrebandier pour se relever.
Ce dernier hésita puis lâcha.
— C’est trop tard, Isil, à l’heure qu’il est Coruscant doit être détruite.

603
L’eau de l’oubli

La jeune fille baissa la tête.


— Je ne suis pas parvenue à dévier le rayon… Zarek bloquait l’artéfact… j’étais
dedans, mais je n’ai pas pu le faire bouger… Quoiqu’il en soit, il doit payer et
surtout, ne plus pouvoir recommencer.
Dans la grande salle, les lumières ambiantes avaient retrouvé un éclat normal,
presque faible après ce qui avait été comme une longue et puissante surtension.
Sur les consoles et les pupitres des tubes, les hologrammes s’étaient éteints ainsi
que les voyants qui ne clignotaient plus. La Padawan s’arrêta un instant devant
l’une des consoles et l’observa longuement. Peut-être cherchait-elle à
comprendre quelque chose face aux rares voyants qui recommençaient à
s’animer.
— Isil ? interpela Hiivsha.
La Jedi sortit de son apparente rêverie et rejoignit les deux hommes prêts à
quitter la salle, en courant.
D’un pas rapide, ils traversèrent la galerie qui menait vers les ascenseurs puis
subirent avec impatience la longue remontée beaucoup trop lente à leur goût.
Enfin à la surface, ils retrouvèrent l’éclat d’une journée paradoxalement
ensoleillée.
— On dirait que la tempête s’en est allée ? observa le contrebandier.
Calem se dirigea vers l’une des sorties du bâtiment en apercevant l’un de ses
hommes qui accourait.
— Sire, s’écria le sous-officier, le Sith… ce Zarek… il est au centre du complexe,
au bord de la grande ouverture par laquelle est sortie la grosse boule… vous
auriez dû voir ça !
L’homme était visiblement surexcité. Il ajouta.
— J’ai deux tireurs embusqués sur le toit de deux bâtiments, dois-je leur
donner l’ordre de l’abattre ?
— Où en êtes-vous avec les hommes-serpents, sergent ?
— Situation sous contrôle, Sire, il n’en reste apparemment plus… ou alors ils se
planquent drôlement bien. Deux blessés chez nous. Le caporal Darmi est
salement touché mais les prêtres sont en train de le soigner… et le soldat
Vamil’Hi… mais lui, ça ira. On a trouvé le personnel du Temple… pour ceux qui ne
sont pas morts, enfermés dans l’un des bâtiments. On les a regroupés sous la
surveillance de l’escouade une. Moi je vous cherchais…
— Parfait, sergent, suivez-nous.
Le monarque sortit sur l’esplanade parsemée de branches, de feuilles et de
terre, apportées par l’ouragan. Malgré cela, elle resplendissait de blancheur sous
le soleil. Au centre, à presque deux cents mètres de leur groupe, se détachait la

604
Le rayon

silhouette noire du Sith, enveloppé dans sa cape, minuscule au pied de la


formidable machine déployée dans le ciel.
Calem prit son transmetteur.
— À tous, encerclez le Sith et ouvrez le feu sur mon ordre.
Hiivsha nota les soldats qui arrivaient de plusieurs bâtiments pour converger
vers eux. Il s’assura que son blaster était chargé à la puissance maximale
cependant qu’Isil avait tiré son sabre laser dont la lame verte s’étira.
Lorsqu’ils ne furent plus qu’à une cinquantaine de mètres de leur cible, Calem
cria dans son communicateur.
— Feu !
Chacun appuya sur la détente ou le bouton de tir de son arme, y compris les
deux tireurs d’élite postés sur les toits.
Au même instant, Dark Zarek avait effectué un bond imposant de côté qui le
transporta plus loin à la vitesse d’un éclair, pour faire face à l’ensemble de ses
ennemis. Comme pour lui répondre, la Padawan s’envola à son tour dans un
impressionnant saut de Force, pirouetta plusieurs fois dans les airs avec une
grâce infinie, avant de retomber sur ses bottes, à deux mètres à peine de sa
cible. Cette dernière affairée à repousser les tirs de ses assaillants se mit à
sourire.
— Padawan Isil, nous avons un compte à régler toi et moi.
— Un seul compte ? grinça la Jedi.
Zarek leva les yeux vers le ciel.
— Si tu veux parler des victimes de Coruscant… je ne les mets pas dans la
balance. En ce qui me concerne, seul compte le fait que tu m’as privé de ma
chère apprentie, Diva.
Le sabre vert s’abattit sur lui mais la lame rouge vint en opposition afin de le
stopper net. Plusieurs échanges de coups par la droite et la gauche prolongèrent
le premier assaut, faisant grésiller les deux lames. Pour finir, Isil étendit la main
vers son adversaire et le propulsa loin d’elle vers la bordure sud de la plateforme
avant de se lancer dans un nouveau et puissant saut qui la ramena tout près de
Zarek.
— Tant de Force si rapidement après être sortie de ce caisson ? Tu
m’impressionnes jeune fille. Évidemment, je suppose qu’il est inutile de te
proposer un partenariat avec moi ?
— C’est très tendance, je le crains, chez les Sith qui se sentent en mauvaise
posture que de vouloir débaucher son adversaire… dès lors qu’il s’agit d’un
Padawan, ricana Isil qui venait de placer sa lame devant elle à bout de bras pour
intercepter les éclairs de Force que Zarek venait de lancer contre elle.

605
L’eau de l’oubli

Les éclairs cessèrent rapidement devant l’avancée du reste de ses ennemis qui
revenaient vers le lieu du combat.
Isil reprit un assaut classique, maîtrisé sans grande surprise par le Sith qui
reculait, sans doute pour chercher une échappatoire, tout en conservant Isil
entre lui et les autres qui hésitaient ainsi à tirer.
— Tu es une épine dans mes projets pour cette planète, j’espère que tu t’en
rends compte. Si tu n’es pas avec moi, il me faut absolument te tuer.
Isil tournoya rapidement pour tenter de le surprendre, mais une poussée de la
Force la projeta plus loin. Alors qu’elle se relevait, elle entendit Hiivsha crier.
— Attention !
Dark Zarek avait lancé vers elle son sabre et elle eut juste le temps de
l’esquiver laissant ce dernier déchirer au passage sa bure et sa tunique sur son
flanc gauche. La Padawan sentit la morsure du laser dans sa chair et grimaça en
étouffant un gémissement. Le temps que le sabre achève sa course dans les airs,
le Sith, les deux mains tendues en avant, eut le temps de projeter une très
puissante vague de Force sur ses adversaires en les balayant comme des fétus de
paille. Tous autant qu’ils étaient se sentirent soulevés dans les airs, décrire une
parabole avant de retomber pesamment sur le sol, à moitié assommés. Seule Isil
avait réussi à contrer cette poussée et à présent, c’était elle qui courait vers le
bord extérieur de la plateforme blanche, comme si, saisie de peur, elle cherchait
à s’enfuir.
Le danger représenté par les édéniens et le contrebandier étant
momentanément écarté, le Sith décida d’en finir avec cette Padawan si peu
courageuse. Il la poursuivit en criant.
— Il n’y a pas d’issue par là, tu ne peux pas m’échapper.
En effet, Isil arriva bientôt tout au bord de la dalle circulaire qui à cet endroit-là
surplombait la rivière tumultueuse. Cette dernière grondait en contrebas après
avoir contourné le noyau central du complexe tout en passant sous celui-ci.
Comme un animal acculé dans un piège, elle se retourna, regardant d’un air
affolé à droite et à gauche à la recherche d’une possibilité inexistante.
En signe de reddition, elle éteignit son sabre et le rangea à sa ceinture. Zarek
ricana en s’approchant d’elle et tendit sa main gauche en faisant appel à la Force
pour étrangler la pauvre Padawan qui ne devait attendre aucune pitié de lui. Les
pieds de la jeune fille quittèrent le sol tandis que sa gorge subissait l’impitoyable
écrasement de la main invisible.
— Idiote, tu pensais pouvoir t’échapper ? Ton Maître ne t’a-t-il donc pas appris
à combattre jusqu’au bout ? Tu as tué Diva, n’attends de moi aucune clémence.
Meurs donc !

606
Le rayon

Il se concentra pour augmenter la pression sur la gorge de son adversaire qui


se tenait les yeux fermés, comme privé de vie à l’instar d’un patin. La poitrine de
la jeune fille se souleva pourtant et son torse se bomba, ses poings se crispèrent
et ses yeux se rouvrirent. Zarek sentit son étranglement faiblir. Il perçut quelque
chose d’étrange chez la Padawan, une agitation de la Force qui montait en une
vibration qui allait crescendo. Puis, lançant un cri puissant, Isil lui échappa,
retomba sur le sol, se mit à genoux les mains à plat sur la dalle qui se mit à vibrer
comme secouée par un tremblement de terre.
— Qu’est-ce que… cria-t-il en essayant de conserver son équilibre tandis qu’un
pan de la plateforme se détachait de celle-ci, les entrainant avec lui.
Hiivsha qui avait retrouvé ses esprits était en train d’aider Calem à se relever
lorsqu’ils virent le Sith et la Jedi disparaître dans la rivière.
— Non, cria le contrebandier en se précipitant vers le bout de la dalle.
En contrebas, dans les remous, debout sur leur frêle esquif, les deux ennemis
avaient repris leur duel au sabre. Lumière verte et lumière rouge, créaient un
halo lumineux autour d’eux dans des mouvements vifs et rageurs.
Déjà, Hiivsha s’était élancé, suivi de Calem et de ses hommes, pour gagner la
rive verdoyante et tenter de revenir à leur hauteur. Sans les perdre de vue, il
courait à perdre haleine, ne s’arrêtant une fois que pour viser le Sith de son
blaster avant de renoncer à cause du risque de toucher sa bien-aimée.
Ballottés comme un fagot sur un âne, chacun essayait au mieux de conserver
son équilibre tout en contrant les coups de l’autre pour essayer de reprendre
l’avantage. Isil se battait bien, mais le Sith possédait l’expérience de l’âge s’il
n’était pas le meilleur dans l’art du combat au sabre, et semblait prendre
l’ascendant sur la Jedi d’autant que les eaux de la rivière se calmaient
notablement à cet endroit-là. La situation semblait devoir tourner à son profit
lorsque de manière imprévisible, Isil fondit sur lui et les projeta hors de leur
radeau de fortune.
De nouveau, un cri s’échappa de la gorge du contrebandier en les voyant
disparaître dans les flots.
— Isil !
Il obliqua sa course pour gagner le bord de la rive, à l’endroit où il les avait
perdus de vue, et s’arrêta, cherchant avec anxiété un signe de vie. Le silence
régnait, rythmé seulement par le bruissement des remous de l’eau. Aucun signe
de vie, aucune bulle signalant la position des deux adversaires ne vint crever la
surface. Hiivsha était tout aussi perplexe que Calem et ses soldats qui se tenaient
les yeux rivés sur l’onde dans l’attente d’un hypothétique changement à sa
surface.

607
L’eau de l’oubli

Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi mais aucun corps n’était remonté. Les
hommes descendirent la rive vers l’aval pour tenter de découvrir des indices, des
traces mais les communicateurs ne signalaient rien.
Au bout d’une dizaine de longues minutes, Calem posa une main sur l’épaule
du contrebandier en exerçant une pression chargée d’émotion.
— C’est fini, dit-il, personne ne peut rester aussi longtemps sous l’eau sans
respirer.
Ses jambes se dérobèrent sous lui, et Hiivsha tomba à genoux sur les galets
mouillés, le visage figé vers le milieu de la rivière.
— J’aurais dû y aller, murmura-t-il.
— Avec le courant, vous ne seriez jamais arrivé au bon endroit. Je suis désolé,
Hiivsha. Je vais faire venir des hommes pour tenter de retrouver son corps.
Soudain, le contrebandier se releva.
— Non, fit-il, cela ne peut se terminer ainsi. Isil m’a dit un jour qu’un Jedi
pouvait rester très longtemps enfermé dans une bulle de Force protectrice. Je
suis certain qu’ils sont toujours vivants.
Calem secoua la tête, l’air navré.
— Je vous comprends, capitaine, moi aussi j’ai refusé de croire à la mort de
Sali, et si…
Il ne termina jamais sa phrase. Dans une grande gerbe d’éclaboussures, la fine
silhouette d’Isil transperça la surface de la rivière come une ondine émergeant
d’un lac, à quelques mètres seulement de la rive où ils se tenaient. Elle tenait
dans sa main droite la poignée de son sabre laser, et trainait par l’autre main, un
gros paquet tout noir, dégoulinant.
— Qu’est-ce que je disais ! s’exclama Hiivsha au comble du bonheur.
Il se précipita dans l’eau pour décharger la Padawan de son fardeau.
Calem montra Zarek du doigt.
— S’est-il noyé ?
— Non, répondit Isil, mais visiblement, il est moins doué que moi pour faire
provision d’oxygène dans une bulle de Force… il faut dire que je m’y étais
préparée alors que lui a été surpris. Il a simplement bu trop d’eau…
— L’eau de l’oubli ? s’enquit Hiivsha qui connaissait déjà la réponse.
— Il s’en était préservé jusqu’ici, continua Calem, mais il y a un début à tout.
Les prêtres se chargeront de lui.
— Que va-t-il devenir ? s’inquiéta le contrebandier en serrant une Isil
ruisselante contre lui.
— Il ne sera jamais plus le sinistre personnage qu’il a été. À l’instar d’Isil, il aura
perdu l’usage de la Force et Emon’Ho saura lui donner la vocation de servir Édin !

608
Le rayon

Un nuage passa devant les yeux d’Hiivsha.


— Tout de même, il vient de faire un génocide chez nous.
Isil leva son visage vers le sien.
— Je n’ai ressenti aucun bouleversement dans la Force lorsque l’artéfact a
produit son rayon. Il me semble que si Coruscant avait disparu, la Force aurait
hurlé à travers toute la galaxie.
— Mais tu as dit que tu n’avais pas pu dévier l’artéfact à cause de Zarek ?
— C’est vrai… alors j’ai essayé de raccourcir le rayon. Regardez !
Elle leva son bras vers le ciel et tendit l’index en direction d’un nouveau point
brillant.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Hiivsha alors que tous suivaient du regard la
direction indiquée en se protégeant les yeux du soleil avec les mains.
— Un nouvel astre… une nouvelle planète… Édora II, fit Isil en souriant.
— Ainsi, l’artéfact est réellement une machine à… fabriquer des étoiles ?
bégaya Calem incrédule.
— C’est possible… même si je ne suis pas certaine d’avoir réussi à raccourcir le
rayon vert.
— Comment cela, protesta Hiivsha, mais tu as dis que… Coruscant…
— Peut-être que l’artéfact a besoin de se nourrir des gaz de la nébuleuse pour
créer un corps astral. Dans ce cas, il est probable qu’il ne puisse plus guère servir
qu’à finaliser le système d’Édora… impossible pour lui de créer plus loin. Au fond,
peut-être que Zarek aurait échoué malgré tout sans qu’on ait eu besoin
d’intervenir.
— Je préfère ne pas avoir tenté l’expérience, grogna Hiivsha. Mais quand
même, d’où vient cette… machine ?
Calem intervint à son tour.
— Qui sait ? Selon que vous aurez la foi, il viendra d’Édin, ou d’une race
supérieure… ou simplement de l’homme d’Édora à l’apogée de sa technologie…
il y a si longtemps. Saurons-nous un jour la réponse ?
Ils revenaient tranquillement vers le Temple, quand un nouveau bruit attira
leur attention. La grande antenne se rétracta pour disparaître dans la sphère qui
se referma lentement, majestueusement, avant de redescendre s’enterrer
partiellement au centre de la plateforme. Lorsqu’ils parvinrent au bâtiment où
les rescapés de cette journée les attendaient, Emon’Ho en tête, le dôme avait
repris sa place et la dalle s’était refermée.
— Il ne faudrait pas qu’un autre Zarek atterrisse un jour ici pour recommencer
l’expérience, remarqua Hiivsha.

609
L’eau de l’oubli

— Ce ne sera pas de sitôt, rétorqua Isil avec une telle conviction que Calem et
le grand prêtre prêtèrent l’oreille tandis que la jeune fille continuait. J’ai étudié
les voyants d’une des consoles avant de sortir de la salle de contrôle. Certains
servent à donner la puissance de recharge de l’artéfact. Au rythme où ils
recommencent à s’allumer, il faudra à ce dernier environ… quinze mille ans pour
cela. De quoi vous laisser le temps d’aller explorer votre nouvelle planète.
— En effet, répondit Calem, mais… comment peux-tu savoir cela ?
Les yeux de la Padawan se remplirent de malice et pétillèrent de plaisir.
— C’est l’artéfact qui me l’a dit !

610
Épilogue

Hiivsha lâcha un juron et frappa d’un grand coup de clé à molette la traverse
métallique contre laquelle il venait de se cogner le front. Ces galeries de
maintenance étaient très bien pour planquer de la marchandise mais trop
petites pour quelqu’un de son gabarit ! Des bips fusèrent des haut-parleurs du
petit droïde.
— Non, ça va pas ! fulmina le contrebandier entrainant aussitôt une série de
modulations désespérées de l’astromécano. Plus rien ne fonctionne dans ce
vaisseau, maudite nébuleuse !
La voix d’Isil se fit entendre dans le système de communication.
— Tu en es où avec la propulsion ?
Hiivsha repoussa la carte électronique qu’il tenait dans sa main pour la
replacer dans son logement.
— Les circuits de l’hyperdrive sont morts, c’est ce qui a interrompu notre saut.
— Dis-moi que tu as de quoi les changer ?
Le contrebandier asséna un autre coup de clé sur la paroi de duracier.
— Non, je n’en ai pas ! La prochaine fois, c’est douze exemplaires de chaque
circuit de ce maudit rafiot que j’emporterai si jamais je reviens par ici !
— C’est ennuyeux, fit la voix de la Padawan, surtout quand je t’aurai annoncé
la suite…
Le pilote expira bruyamment.
— Vas-y, annonce la couleur !
— Le recycleur d’oxygène est hors service et une valve de sécurité s’est
déclenchée. Nous perdons l’air du vaisseau. Il faudrait que P2-A2 fasse une sortie
pour la fermer de l’extérieur avant que nous n’ayons plus rien à respirer.
Hiivsha passa la tête par la trappe de la galerie de maintenance et cria en
direction du droïde qui s’affairait un peu plus loin.
— Tu as entendu, P2 ? File vite retrouver Isil et vois pour colmater cette fuite…
dépêche !
L’astromécano partit à toute vitesse en lâchant une bordée de sons
électroniques.

Une heure plus tard dans le carré.

611
L’eau de l’oubli

— J’ai du mal à croire que tu as réussi à vaincre ce Sith, à sauver Coruscant de


la destruction, et que nous sommes là, en plein vide, à dériver sans
hyperpropulsion et pratiquement sans oxygène.
Songeuse, Isil acheva sa tasse de thé avant de répondre.
— Cette nébuleuse est un véritable cauchemar et son activité électrique est
incroyable. Si un jour nous voulons revenir sur Édéna, il faudra un vaisseau
spécialement conçu pour. Où en sont les communications ?
— Pas d’holonet ni de liaison longue distance. Il faudrait qu’un vaisseau ne
passe pas trop loin pour qu’il nous entende. J’ai allumé la balise de détresse mais
je ne sais pas si sa portée lui permettra d’être captée depuis la galaxie. Les
moteurs subliminiques fonctionnent.
— Sauf qu’à ce train-là, même avec de l’oxygène et des vivres, nous serons
morts de vieillesse avant de gagner un système habité… et nous sommes trop
loin d’Édora pour penser faire demi-tour.
Hiivsha soupira.
— Nous n’aurions pas dû partir de là-bas.
— Notre devoir était de rentrer, objecta la Padawan et d’informer le Conseil de
ce que nous avions trouvé. Je sais bien que tu aurais souhaité rester dans celle
magnifique vallée, avec moi.
Elle leva les yeux vers lui.
— Tu ne crois pas que tu te serais vite lassé d’une vie tranquille à mes côtés ?
Il avala son café fumant sans répondre.
— Une éternité à tes côtés ce serait encore trop court, finit-il par dire en
posant la tasse dans l’évier.
La jeune fille se leva et comme il se retournait, passa ses bras autour de sa
taille.
— Je crois que tu es sincère quand tu dis ça, murmura-t-elle en tendant son
visage vers le sien.
— Quand on aime… commença-t-il avant de l’embrasser longuement.
P2-A2 ne put retenir quelques bips lorsque Hiivsha prit soudainement Isil dans
ses bras et s’engagea dans la coursive. Le droïde trépigna sur ses roulettes.
— Non, P2, tu ne peux pas venir avec nous… là où nous allons, c’est une affaire
de grandes personnes… de personnes… enfin je veux dire… oh, et puis, reste-là,
c’est tout !
Quelques secondes plus tard, la porte d’une cabine claquait, laissant le petit
droïde seul. Une légère plainte s’éleva de sa carcasse et le dôme de sa tête
tourna plusieurs fois sur lui-même. Lentement, il se dirigea vers l’endroit où ses
deux maitres s’étaient enfermés et s’arrêta devant leur porte. Le silence fut

612
Épilogue

progressivement entrecoupé de soupirs et de petits cris, de halètements puis de


cris plus intenses. P2-A2 laissa échapper quelques bips modulés et décida de
regagner le cockpit pour éviter d’être indiscret plus longtemps.

— Finalement, tu vas peut-être avoir ce que tu cherches, murmura la jeune


fille blottie dans les bras de son amant.
Du bout des doigts, il caressait sa colonne vertébrale en comptant
machinalement les vertèbres.
— C'est-à-dire ? finit-il par questionner.
— Passer une éternité avec moi.
Il lui releva le visage d’un doigt pour l’embrasser tendrement.
— J’aurais préféré avoir plus de temps pour profiter…
— Profiter de quoi ?
— De nous… de toi, comme maintenant, allongée sur un lit, tout contre moi,
nue et vulnérable, les cheveux en bataille après avoir fait l’amour… de l’éclat de
tes yeux si bleus, du rose de tes lèvres si pulpeuses…
La Padawan lui posa un doigt sur la bouche.
— Il nous reste encore assez d’oxygène pour recommencer encore et encore…
Hiivsha fit une moue.
— D’après mes calculs, il nous en reste pour cinq ou six jours. La fuite a vidé
pratiquement toutes les réserves.
La jeune fille se retourna sur le lit pour offrir son dos au torse de son amant et
lui prit les bras pour les refermer sur sa poitrine.
— Six jours à s’aimer sans contrainte, sans autre avenir que celui de mourir
ensemble… ça me va, murmura-t-elle en fermant les yeux pour se remémorer les
quelques jours qui avaient suivi la défaite de Dark Zarek.
*
* *
Le Sith, ou ce qu’il en restait, fut laissé à la garde des prêtres qui entamèrent
aussitôt la cérémonie de la restauration de l’âme, le maubra’ama. Désormais,
Zarek serait Kol’Ho-Braman, « Celui qui s’est trompé de chemin », serviteur
d’Édin, voué à passer sa vie dans la vallée qu’il avait tant cherchée.

Trois jours plus tard, un impressionnant cortège funèbre traversait la capitale,


drainant une foule immense et recueillie qui piétinait au son d’une marche lente
et majestueuse. Dans cette foule, les plus importantes personnalités de la
planète étaient venues rendre hommage au Capitaine-Général de la Garde
Royale dont l’imposante urne funéraire qui contenait ses cendres avançait de

613
L’eau de l’oubli

conserve avec celle du Prince Taimi, toutes deux exposées sur des corinals
blancs. Derrière les autorités, suivait une bonne partie de la population d’Édinu
qui savait à présent à quoi s’en tenir sur les événements des derniers jours.
Il y eut une première cérémonie au Grand Temple de la ville durant laquelle le
roi prononça quelques mots, et sa voix résonna à travers tout Édéna par le biais
d’une retransmission vidéo planétaire en direct.
— Comme tous ceux qui ont perdu un être cher durant les événements de ces
derniers jours, je pleure aujourd’hui la disparition de mes proches, de mes amis.
Dans cette terrible tourmente venue du désert de Sang, j’ai perdu en particulier
deux frères. Le premier s’est égaré sur un chemin obscur, sous l’influence
sournoise d’une créature maléfique finalement vaincue par un ange du bien
venu de très loin pour nous sauver. Mais c’était mon petit frère…
Il y eut un silence pesant, puis le jeune monarque continua d’une voix basse en
tournant la tête vers l’urne de son cadet.
— Taimi, pardonne-moi… peut-être n’ai-je pas su te protéger assez pour
t’éviter cette fin…
Sa voix se raffermit pour continuer.
— Le second était mon ami, un autre frère comme parfois on en trouve dans la
vie. Le Capitaine-Général de la Garde Royale, Jarval Hor’Gardi, était un homme
bon et courageux qui a donné sa vie pour la survie du Royaume. Il est tombé en
héros face au mal absolu qui avait atterri sur notre planète. Ses précieux conseils
et son éternel humour nous manqueront cruellement.
L’hymne édénien s’éleva dans l’imposante bâtisse, relayé à travers toute la
capitale par des haut-parleurs et par des écrans géants disposés aux endroits
stratégiques de la cité. La vie s’était arrêtée, chacun se tenait immobile, une
main sur le cœur ou les deux jointes devant lui, la tête basse dans un geste de
recueillement.
Le cortège funèbre reprit ensuite sa longue marche vers les jardins d’Édin, lieu
de souvenir par excellence où les cendres funéraires des défunts étaient
habituellement éparpillées au sommet d’une colline d’où jaillissait une source
claire et vive qui s’égayait à travers les pelouses jonchées de fleurs multicolores.
Comme pour beaucoup de personnalités dont les familles préféraient disposer
des cendres, celles de Taimi et de Jarval ne furent pas dispersées, mais les urnes
furent déposées en grandes pompes à l’intérieur d’un haut bâtiment circulaire
entouré de colonnes qui trônait au nord des jardins. Dans ce Panthéon, étaient
regroupés les restes des héros du royaume et les membres des familles royales.
Une chorale entonna un hymne à l’espérance qui fit frémir tous les présents
puis l’orchestre royal joua une nouvelle fois l’hymne du royaume.

614
Épilogue

Après cinq jours de deuil national, une nouvelle et fastueuse cérémonie eut
lieu, plus festive celle-là, puisqu’elle célébrait le mariage du roi et de la princesse
Sali d’Austra plus rayonnante que jamais. Le mariage fut suivi par le
couronnement de la nouvelle reine longuement acclamée par ses nouveaux
sujets. Ce fut l’une des dernières fois qu’on put admirer les deux sosies, Sali et
Isil côte à côte, toutes deux radieuses et magnifiques dans leur longue robe
d’apparat.
Ce fut également à cette occasion, que la Padawan fut nommée, à l’unanimité
du Conseil Planétaire, grande héroïne d’Édéna et ambassadrice éternelle de la
planète pour la proche galaxie. Un message holographique fut enregistré à cette
fin et remis à la Jedi bien embarrassée par les témoignages d’admiration voire de
dévotion que tout le monde lui prodiguait.
Enfin, un bal fastueux clôtura trois jours de fête, ponctués par de magnifiques
feux d’artifices aux quatre coins du royaume.

Dans l’intervalle de temps, entre la cérémonie funèbre et le mariage, Isil et


Hiivsha s’efforcèrent de préparer Choupy IV à une nouvelle rencontre avec la
dangereuse et énigmatique nébuleuse. Le contrebandier réussit également le
tour de force de décider Isil à visiter avec lui la vallée du Temple d’Édin l’espace
d’une journée d’évasion absolument paradisiaque. La galaxie lui paraissait loin
tout comme la République et l’Empire Sith, autant que ses déboires avec des
personnages aussi peu recommandables que Gyps le Hutt. Il put ainsi goûter à
quelques moments d’une intimité délicieuse avec la jeune Jedi qui, loin de la
guerre et de son Ordre, ressemblait presque à n’importe quelle jeune femme du
monde.

Le moment du départ arriva cruellement trop vite. Le quatrième jour après le


mariage royal, toute la population de la capitale s’était de nouveau rassemblée,
mais cette fois, c’était pour assister au décollage du mystérieux vaisseau spatial
venu d’une galaxie qu’on disait toute proche. Ainsi, désormais, les habitants
d’Édéna savaient qu’ils n’étaient plus tous seuls… une réalité cachée jusque-là
par les autorités civiles et religieuses, pour celles qui avaient déjà eu affaire à des
êtres venus d’ailleurs et tombés victimes de l’eau de l’oubli.
Calem se garda bien de proposer de nouveau à ses deux amis une villégiature
dorée sur la planète. Il ne voulait pas remuer le couteau dans la plaie, ayant bien
compris les tenants et les aboutissants pour chacun d’eux. Il se contenta

615
L’eau de l’oubli

d’étreindre l’un et l’autre avec une sincère émotion, imité aussitôt après par Sali
qui garda longuement Isil serrée dans ses bras, les larmes aux yeux.
— Promets-nous de revenir nous voir un jour, supplia la jeune reine en
s’essuyant les yeux sous les ovations de la foule en liesse.
— J’essaierai, Sali, je vous le promets, répondit la Jedi émue malgré ses efforts
pour se détacher de toutes les émotions qui tentaient de la submerger.
Ce furent de longs et déchirants adieux. Le duc et la duchesse d’Austra y
prirent part en affirmant l’affection qu’avait su leur inspirer la Padawan lors de
sa trop courte visite en qualité de « Sali ». Dans un coin de la tribune
spécialement dressée pour l’occasion, son excellence Phileo Gau’Am-Soor dans
son fauteuil roulant ne perdit pas une miette du spectacle touchant qui se
déroulait devant ses yeux. Sali-Iella avait tenu parole et s’était rendue elle-même
quelques jours auparavant dans la grande propriété du vieillard pour l’inviter à
ses noces. Elle avait tenu à s’y rendre seule, sans Calem, avec juste l’escorte
protocolaire exigée par son rang, pour mieux évoquer quelques souvenirs
personnels. Discrètement, madame Xavia tendit plusieurs fois au milliardaire un
mouchoir blanc afin qu’il s’essuie les yeux.
Le capitaine Rigo avait longuement bavardé avec Isil des Jedi et de leur Ordre,
de leur formation et de leur entraînement, des tactiques de combats terrestres
et spatiaux… de tout ce qui avait trait à la guerre. Pour finir, il lui avait offert un
vieux sabre édénien qui lui venait de ses aïeuls. Ne pouvant lui offrir son sabre-
laser, Isil lui avait en retour donné un pistolet blaster prélevé sur l’armurerie de
Choupy.
Calem avait fini par pardonner à Gil et ce dernier avait été autorisé à rester au
palais avec sa dulcinée. Debout, légèrement en retrait parmi toutes les autorités
qui se pressaient sur l’estrade trop petite autour du roi, l’adolescent fondit en
larmes lorsqu’Isil l’entoura de ses bras pour l’embrasser. Selen se colla à lui pour
le réconforter tandis que la Padawan prenait le chemin de la rampe d’accès au
vaisseau, aux côtés du contrebandier la gorge nouée par le déferlement
d’affection dont ils étaient la cible.
Et puis Choupy s’était majestueusement élevé au-dessus de la foule en délire
qui agitait des milliers de foulards blancs avant de ne devenir qu’un petit point
dans le ciel azur qui disparut rapidement dans la clarté du jour. Edéna elle-même
avait rapetissé sur les écrans pour se transformer en souvenir qui semblait
presque n’avoir jamais existé sinon en rêve.
*
* *

616
Épilogue

Isil souleva ses paupières alourdies par les effets de l’appauvrissement en


oxygène et bougea dans les bras de son compagnon, s’attirant un grognement
de ce dernier. Comme elle se levait pesamment, il lui demanda d’une voix
pâteuse.
— Tu vas où princesse ?
Isil enfila sa tunique et ses bottes et laissa son sabre laser sur la table de
chevet.
— D’après mes calculs, il ne nous reste que quelques heures… je vais tenter un
dernier appel de secours en fréquences courtes.
— Pourquoi tu te rhabilles ?
La jeune fille sourit tristement.
— Disons que si un jour on retrouve la carcasse de ce vaisseau à la dérive, je
préfère qu’on me retrouve habillée.
— C’est bête… marmonna Hiivsha, t’auras plus que les os…
La Padawan ne répondit pas.
— Tu reviens ?
Elle se retourna et le regarda longuement. Il n’avait pas bonne mine. Elle non
plus sans doute. Elle avait du mal à inspirer profondément et sa tête lui faisait
déjà mal.
— Oui, répondit-elle en passant dans la coursive, je ne manquerai pour rien au
monde l’occasion de mourir dans tes bras.

Lorsqu’elle revint, quelques minutes plus tard, un sourire éclaira de nouveau


son visage.
— Tu t’es habillé toi aussi ? observa-t-elle en s’allongeant à ses côtés.
— Ben oui… j’ai fait comme toi… des fois que…
Sans rien ajouter, il passa ses bras autour de son corps et l’attira tout contre
lui.
— Je t’aime… murmura-t-il à ses oreilles.
Il y eut un long silence puis un autre murmure lui répondit.
— Moi aussi…
*
* *
La porte s’ouvrit brutalement et le lieutenant Liam Bump s’engouffra dans le
bureau sans même avoir pris le temps de frapper. L’amiral haussa un sourcil et
leva les yeux vers son subordonné.

617
L’eau de l’oubli

— Est-ce vraiment aussi important que ça, Bump ?


Le chef de la cellule soutien de la CPM paraissait tout excité.
— J’ai repéré un signal, amiral… ok, je vous accorde qu’il est très faible et que
d’autres seraient passés sans le détecter… mais, amiral, ma solde du mois qu’il
s’agit d’une balise de détresse venant de l’espace intergalactique.
Valin Narcassan referma le rapport qu’il était en train d’étudier et releva sa
tête.
— Si vous le dites, je vous crois, Bump. Et de quel vaisseau émane ce signal ?

Deux minutes plus tard, les deux officiers faisaient irruption sur la passerelle
de commandement et l’amiral regagna son fauteuil.
— Sortie de l’hyperespace à mon commandement. Allez !
Sur l’écran géant le noir du vide spatial se rematérialisa. L’amiral consulta son
écran de données.
— Vecteur d’interception un huit deux quatre quadrant six, machines en avant
toutes.
Puis appuyant sur le bouton de l’interface de communication.
— Les officiers de la CPM au rapport sur la passerelle immédiatement.
— Je l’ai, amiral, s’exclama Liam Bump penché sur des détecteurs un écouteur
collé à son oreille, je confirme, c’est la balise d’un cargo modèle YT-1100… code
d’identification…
Il s’écoula quelques secondes durant lesquelles les doigts de l’amiral
tapotèrent impatiemment le bout des accoudoirs puis Bump reprit.
— C’est le Choupy IV, amiral, c’est le capitaine Inolmo, exactement sur le
vecteur de retour qu’il avait envisagé de prendre.
— Mais bien loin de son lieu de rendez-vous, compléta Narcassan.
Heureusement que nous avions envisagé la probabilité d’une panne de son
hyperpropulsion. Scannez le vaisseau et lancez un appel sur toutes les
fréquences.
Au même moment, Keraviss Sayyham, Devan Prak et le colonel Vellaryn
pénétrèrent sur la passerelle.
— Nous avons retrouvé notre ami le capitaine Inolmo, annonça leur chef. En ce
moment nous scannons le vaisseau pour tenter de savoir combien de personnes
sont à bord.
— C’est une excellente nouvelle, annonça le chef de la CPM avec sur le visage
ce qui devait ressembler chez lui à un sourire.

618
Épilogue

Le commandant Sayyham s’était déjà emparée d’un senseur en bousculant


sans manière le jeune sous-officier qui s’activait devant. Après deux ou trois
manipulations elle observa.
— Deux formes de vie humanoïdes…
Quelques exclamations fusèrent. Le capitaine Prak lança.
— Deux formes… se pourrait-il…
Il n’acheva pas sa phrase de peur peut-être de leur porter la poisse. La
loordienne reprit d’une voix sèche.
— Signaux vitaux faibles… en diminution…
— En diminution ? s’exclama le colonel Vellaryn, que voulez-vous dire,
Sayyham ?
— Rien d’autre que « en diminution »… le signal s’affaiblit à chaque seconde
qui passe… comme si les personnes détectées étaient en train de mourir.
Nouveaux murmures sur la passerelle. Bump reprit à son tour.
— Le scanner indique une teneur en oxygène quasi nulle, amiral.
Le regard de Narcassan croisa celui du commandant Sayyham.
— Ceci explique sans doute cela, fit-elle. Pour une raison inconnue, ils sont à
court d’oxygène.
— D’accord, prévenez les équipes d’urgence ainsi que l’infirmerie du pont B.
On va lancer le rayon tracteur au maximum de sa puissance et les ramener chez
nous à pleine vitesse… sinon, nous arriverons trop tard !
Maître Torve venait d’arriver sur la passerelle. L’amiral se tourna vers lui.
— Shalo, supervisez la manœuvre, moi je me rends au pont B !
— Entendu Valin, lui répondit sobrement le Maître Jedi en prenant sa place
dans le fauteuil. Énergie de traction au maximum ! Dès que vous avez les
coordonnées précises, activez le rayon. Et continuez à essayer d’entrer en
contact avec eux.
Les autres officiers de la CPM avaient également quitté le pont sauf le
lieutenant Bump qui s’activait toujours sur ses appareils. Un jeune enseigne
s’écria.
— J’ai les coordonnées, général !
— Alors, activez le rayon tracteur à pleine puissance.
Au même moment, une série de bips modulés se fit entendre dans les haut-
parleurs.
— Choupy IV, annonça un opérateur, vous allez être pris en charge par le rayon
tracteur du croiseur de la République Defiance… passez en mode automatique !
De nouveau des bips résonnèrent.

619
L’eau de l’oubli

— C’est bon, fit Bump en se retournant vers son supérieur, il est passé en
automatique. Nous allons nous servir de ses moteurs subliminiques qui ont l’air
de fonctionner pour gagner du temps et nous les couperons au dernier moment.
Avec sa puissance de propulsion et le rayon tracteur, ce ne devrait pas être long
pour le récupérer.
— Je compte sur vous, lieutenant, pour ne pas le réduire en purée lors de
l’accostage !
Liam Bump secoua sa tête en souriant.
— Ne vous inquiétez pas, général, je vous promets que ni l’un ni l’autre des
deux bâtiments n’aura la moindre rayure !
Le cargo grossissait à présent à vue d’œil sur l’écran de contrôle.
— Il sera à bord dans cinq minutes, confirma Bump en lissant son épaisse
moustache noire d’un revers de main.
— Où en sont les signaux des senseurs ? demanda le Maître Jedi.
— Presque plus de signal, général, répondit le sous-officier qui avait repris son
poste après le départ de la loordienne. On est en train de les perdre.

Sur le pont B, l’effervescence de l’organisation des secours avait laissé la place


à un silence religieux. L’amiral avait fait brancher le son de la passerelle sur les
haut-parleurs du hangar. Tous les regards étaient à présent fixés vers l’extérieur,
vers l’entrée béante laissée par les portes grandes ouvertes et protégée du vide
par un bouclier d’énergie. L’YT-1100 était bien visible et sa silhouette grandissait
à chaque seconde. On entendit l’ordre lancé sur la passerelle par le lieutenant
Bump.
— Paré à couper les moteurs du Choupy… maintenant !
Le cargo arrivait très vite. À cette allure il allait se désintégrer en arrivant dans
le hangar. Les haut-parleurs résonnèrent de nouveau.
— Prêts pour inverser la traction…
Le vaisseau n’était plus qu’à une courte distance du croiseur et filait toujours
trop rapidement. Une exclamation parcourut le personnel du pont. La voix
claqua sèchement.
— Inverser la traction, maintenant !
On devina le cargo qui tremblait de toute sa carcasse sous l’effort demandé à
sa superstructure. Mais à bord, il n’y avait plus personne pour s’en soucier
hormis un petit droïde qui gémissait de peur en laissant échapper de longues
plaintes modulées. Enfin, Choupy se présenta à l’entrée du hangar et ses patins
crissèrent en dérapant sur le sol de duracier jusqu’à ce qu’un immense filet qui

620
Épilogue

venait de se déployer sur sa trajectoire ne finisse par l’immobiliser en craquant


de partout.
Des hourras retentirent dans le hangar tandis que les équipes techniques se
répartissaient aussitôt autour de l’appareil pour prévenir tout départ d’incendie
dû au frottement.
L’amiral se précipita vers la rampe qui s’abaissait, commandée depuis la
passerelle du Defiance, suivi des officiers de la CPM présents et s’engouffra dans
l’appareil faiblement éclairé par un circuit de veille. Des bips frénétiques les
guidèrent dans la coursive circulaire jusqu’à un droïde qui trépignait
d’impatience.
— Oui, P2, on est là !
L’amiral ouvrit la porte et s’arrêta sur le seuil. Il contempla un bref instant le
doux spectacle qui s’offrait à ses yeux de guerrier fatigué et quelques souvenirs
intenses remontèrent en un éclair à la surface de sa mémoire. Sans plus
attendre, il se pencha sur le lit, et arracha la Padawan inerte des bras de son
compagnon pour la prendre dans les siens. En se retournant, son regard croisa
celui du capitaine Prak et du Colonel Vellaryn qui se trouvaient immédiatement
derrière lui.
— Je crois qu’il y a certains détails qu’il sera inutile de mettre dans votre
rapport, leur dit-il.
Les deux officiers approuvèrent de la tête en laissant passer leur supérieur
avant d’entrer à leur tour pour évacuer l’homme inanimé.
Valin Narcassan déposa délicatement Isil sur une civière et, immédiatement,
un médecin lui plongea le visage dans un masque à oxygène pendant qu’un
autre posait sur son bras un appareil à diagnostic. Il alla de même pour Hiivsha.
— Ils sont vivants, conclurent presqu’en même temps les deux équipes
médicales.
Une nouvelle exclamation de satisfaction résonna dans le hangar dans lequel
venaient d’arriver les autres membres de la CPM qui n’en revenaient pas de
retrouver leur coéquipière au bout de plus de deux mois de disparition
inexpliquée.
*
* *
« … c’est pourquoi le Conseil Planétaire nomme la Jedi Isil Kal’Andil
ambassadrice auprès des peuples de votre galaxie et souhaite expressément que
tout contact avec le système d’Édéna s’établisse par son intermédiaire. Nous
comptons sur la sagesse de l’Ordre Jedi, telle que nous l’a décrite notre Héroïne,
pour accepter nos désirs et comprendre nos motivations. »

621
L’eau de l’oubli

La voix de Calem se tut et l’holoprojection disparut. Un silence se fit dans la


grande pièce de l’holonet du Defiance dans laquelle étaient rassemblés, autour
d’Isil et d’Hiivsha, les autorités du bâtiment et, par projection depuis Tython, les
membres du Conseil Jedi assis en cercle dans leur salle. Ces derniers se
regroupèrent et délibérèrent un instant à voix basse sans qu’on puisse entendre
autre chose que des murmures insaisissables. Ce fut enfin le Grand Maître Satele
Shan qui rompit ce silence alors que les Jedi reprenaient leur place.
— Le long rapport que tu viens de nous faire fut très précis, Padawan Isil ainsi
que celui du capitaine Inolmo que nous remercions sincèrement de t’avoir
ramenée parmi les tiens. Et le message du peuple d’Édéna est également fort
clair et nous allons l’étudier avec toute notre bienveillance. Le Conseil te félicite
de ta conduite qui a fait honneur à ton Ordre. Vaincre un Seigneur Sith et son
apprentie est un exploit qui mérite toute notre attention. Aussi, le Conseil a
décidé que tes épreuves de Padawan venaient de s’achever avec cette
performance dans laquelle ton abnégation et ton courage ont su te protéger du
Côté Obscur et te mener à des choix que tu as sagement faits pour le bien de
tout un peuple. Nous t’invitons à regagner Tython avec tes amis, si l’amiral
Narcassan n’y voit pas d’inconvénient, pour recevoir le titre de Chevalier Jedi au
plus tôt.
— Merci Maîtres, murmura Isil en baissant la tête en signe de soumission
tandis qu’un pincement étreignait le cœur d’Hiivsha.
— Je donne immédiatement des ordres pour dérouter le Defiance vers Tython,
Maître Shan, précisa Valin Narcassan, en vous remerciant de cette invitation.
La communication s’interrompit. Chacun des officiers présents vint féliciter la
Padawan. L’amiral passa un bras autour des épaules du contrebandier et
l’entraîna dans la pièce contigüe qui était un grand salon de réunion.
— Quelque chose me dit qu’au fond de vous, cette aventure vous laisse
comme un petit goût d’amertume, Hiivsha, ou me trompé-je ?
Le contrebandier secoua la tête.
— En effet… vous lisez en moi comme dans un livre ouvert, Valin. Suis-je donc
si transparent ?
L’amiral sourit.
— C’est l’amour qui est transparent pour qui connaît bien l’autre. Gardez-vous
de bien l’enfouir au fond de vous… là, ajouta-t-il en pointant d’un index le côté
gauche de la poitrine d’Hiivsha. Il vous fera souffrir, mon ami.
Le contrebandier soupira.
— Il me fait déjà souffrir, Valin… mais je ne l’abandonnerai pour rien au
monde.

622
Épilogue

L’amiral lui tapota l’épaule.


— Je m’en doute.
Puis jetant un coup d’œil derrière lui.
— Je vous abandonne… nous ne sommes pas encore sur Tython.
Sur ce il s’éloigna un sourire aux lèvres. Isil s’approcha de son compagnon.
— Alors, heureuse, Chevalier ? interrogea ce dernier.
La Padawan hocha la tête.
— C’est un luxe qu’un Jedi ne peut se permettre. Disons que je suis satisfaite
d’avoir fini ma formation et d’avoir donné raison à feu Maître Beno.
— Je suis certain que lui, aurait été très heureux de voir combien tu as grandi.
Petit à petit, la salle s’était vidée les laissant en tête à tête.
— Je ne suis pas sûre que Maître Mahr aurait approuvé certains de mes choix,
confia-t-elle en se dirigeant également vers la sortie. Quoiqu’il eût certaines
idées que le Conseil a toujours préféré ne pas connaître, ajouta-t-elle en
souriant.
— Ah bon ? s’étonna Hiivsha, tu ne m’en as jamais parlé.
Elle leva vers lui un visage radieux.
— Je ne t’ai pas vraiment parlé de tout ce qui me concerne… ça viendra avec le
temps.
Hiivsha sourit.
— Je n’en demande pas plus.
L’ascenseur les ramena vers le secteur E du pont sept, là où se trouvaient les
quartiers de la CPM. Ils s’arrêtèrent devant la cabine de la Padawan.
— Tu sais, je me disais que l’amiral avait raison après tout, glissa-t-elle en
ouvrant sa porte.
Elle pénétra à l’intérieur. Il la suivit machinalement en demandant.
— À propos de quoi ?
Isil se retourna avec un grand sourire.
— Nous ne sommes pas encore sur Tython.
Elle eut un petit geste de la main et la porte se referma sur la coursive déserte.

FIN

623
Index des chapitres
Personnages .............................................................................................................................10
Prologue ...................................................................................................................................12
1 - Planète inconnue ................................................................................................................17
2 - Matin radieux......................................................................................................................28
3 - RSS-80 Defiance ..................................................................................................................39
4 - La main dans le sac..............................................................................................................54
5 - Razzia au bord du fleuve .....................................................................................................66
6 - Un voleur nommé Gil ..........................................................................................................79
7 - Prisonnière ..........................................................................................................................92
8 - Vendue ..............................................................................................................................108
9 - Vacances au soleil .............................................................................................................117
10 - Escapade en amoureux ...................................................................................................136
11 - Rencontre inédite............................................................................................................155
12 - Élimination physique.......................................................................................................168
13 - Les reines du bal..............................................................................................................183
14 - La vallée des Mille Eaux...................................................................................................204
15 - À propos d’Isil… ...............................................................................................................216
16 - Les gravures du Temple en ruine ....................................................................................231
17 - Tous les chemins sauf un. ...............................................................................................246
18 - Le puits sans fin...............................................................................................................262
19 - Invitation à déjeuner.......................................................................................................278
20 - Intervention nocturne.....................................................................................................290
21 - Dans le donjon ................................................................................................................303
22 - Ça ne tient qu’à un fil ......................................................................................................318
23 – Fuite mouvementée .......................................................................................................335
24 - Sur les traces d’Isil...........................................................................................................346
25 - Le visiteur ........................................................................................................................361
26 - Qui est qui ? ....................................................................................................................377
27 - Le Temple d’Édin .............................................................................................................390
28 - Mourir pour Sali ..............................................................................................................406
29 - L’Artéfact de la Création .................................................................................................420
30 - Retour vers la capitale.....................................................................................................433
31 - Compte-rendu.................................................................................................................448
32 - La prison..........................................................................................................................462
33 - Le 1er Régiment Royal ....................................................................................................481
34 - À la loyale ........................................................................................................................496
35 – Crime et châtiment.........................................................................................................516
36 – Assaut .............................................................................................................................531
37 – Veillée d’armes...............................................................................................................546
38 – Le grand nettoyage.........................................................................................................559
39 – Tempête sur le Temple...................................................................................................582
40 – Le rayon..........................................................................................................................596
Épilogue..................................................................................................................................611
Annexe 1 - Organigramme du RSS-80 Defiance .....................................................................626
Annexe 2 - Rapport sur le RSS-80 DEFIANCE ..........................................................................627
Annexe 1 - Organigramme du RSS-80 Defiance
Annexe 2 - Rapport sur le RSS-80 DEFIANCE

RAPPORT DE DESCRIPTION DU DEFIANCE :


CONFIGURATION OPERATIONNELLE
TAILLE : 1200 m
EQUIPAGE : 31452 hommes
SOUTE : 32000 T
ARMEMENT :
- 6 batteries moyennes de turbolasers
- 6 batteries lourdes de canons à ion
- 2 batteries légères de canons laser de défense localisée
- 3 rayons tracteurs
TROUPES EMBARQUES : CONFIGURATION MAXIMUM
- 1 Régiment d’Infanterie de 4800 hommes selon le format
standard suivant :
=> 5 bataillons de 960 hommes
=> 5 compagnies de 192 hommes
=> 4 pelotons de 48 hommes (3 pelotons de combat + 1
peloton appui feu
=> 4 groupes de 12 hommes
=> 3 équipes feu de 4 hommes
- 1 Régiment de Chasse Aérienne de 60 chasseurs
=> 3 escadrons de 20 chasseurs
=> 4 escadrilles de 5 chasseurs tactiques Aurek (A-Wing)
- 1 Unité Opérationnelle Intégrée (UOI) de 2200 hommes répartis
comme suit:
=> 1 bataillon d’Infanterie d’élite de 960 hommes
=> 1 escadron aérien mixte
=> 2 escadrilles de 5 chasseurs
=> 2 escadrilles de 5 transporteurs
=> 3 escadrilles de 5 appareils d’attaque au sol
=> 1 escadron de soutien logistique
=> 1 compagnie de commandement
- 1 état-major de commandement de 400 hommes

PARTICULARITES
AUREK/ Le DEFIANCE a été doté d’un super-ordinateur estampillé
Vanjervalis Systems normalement réservé aux Inexpugnable afin d’en
réduire l’équipage sans perte de fonctionnalités.
BESH/ Présence à bord d’une CELLULE DE PROSPECTION MINIERE
subordonnée au Commandant du DEFIANCE.
REMERCIEMENTS AU LECTEUR

Ce livre est un roman-fan fiction créé avec la passion de l'univers de Star


Wars™.

Vous pouvez le déposer sur un site Internet, de préférence en lien avec cet
univers, sans le modifier d'une quelconque manière, en respectant son copyright
et la propriété intellectuelle de son auteur.

Merci à vous de l'avoir lu, et si vous l'avez aimé ou même détesté, l'auteur
aimerait en guise de récompense que vous le gratifiez de votre critique sur son
site :

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ou juste d'un simple petit mot d'encouragement à son adresse :

hiivsha@[Link]
Dépôt légal © 2015

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