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Sindbad Le Marin (Voyages 6 Et 7)

Sindbad le marin raconte son sixième voyage, où il se libère d'un vieillard maléfique et se joint à des marchands pour ramasser des noix de coco. Après avoir échoué sur une île dangereuse, il fait face à la mort avec ses compagnons naufragés, mais parvient à survivre grâce à une rivière cachée. Finalement, il se retrouve dans une vaste campagne, où il rencontre des habitants dont il ne comprend pas la langue.

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Sindbad Le Marin (Voyages 6 Et 7)

Sindbad le marin raconte son sixième voyage, où il se libère d'un vieillard maléfique et se joint à des marchands pour ramasser des noix de coco. Après avoir échoué sur une île dangereuse, il fait face à la mort avec ses compagnons naufragés, mais parvient à survivre grâce à une rivière cachée. Finalement, il se retrouve dans une vaste campagne, où il rencontre des habitants dont il ne comprend pas la langue.

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Cycle 3

Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°12

Là, je pris la calebasse, et, la portant à ma jours de navigation, nous abordâmes au port
bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit d'une grande ville dont les maisons étaient
oublier pour quelque temps le chagrin mortel bâties de bonnes pierres.
dont j'étais accablé. Cela me donna de la « Un des marchands du vaisseau, qui
vigueur. J'en fus même si réjoui que je me mis m'avait pris en amitié, m'obligea de
à chanter et à sauter en marchant. l'accompagner, et me conduisit dans un
« Le vieillard, qui s'aperçut de l'effet que logement destiné pour servir de retraite aux
cette boisson avait produit en moi et que je le marchands étrangers. Il me donna un grand
portais plus légèrement que de coutume, me sac ; ensuite, m'ayant recommandé à quelques
fit signe de lui en donner à boire : je lui gens de la ville qui avaient un sac comme
présentai la calebasse, il la prit, et comme la moi, et les ayant priés de me mener avec eux
liqueur lui parut agréable, il l'avala jusqu'à la amasser du coco : « Allez, me dit-il, suivez-
dernière goutte. Il y en avait assez pour les, faites comme vous les verrez faire, et ne
l'enivrer : aussi s'enivra-t-il, et bientôt la vous écartez pas d'eux, car vous mettriez
fumée du vin lui montant à la tête, il votre vie en danger. » Il me donna des vivres
commença de chanter à sa manière et de se pour la journée, et je partis avec ces gens.
trémousser sur mes épaules. Les secousses « Nous arrivâmes à une grande forêt d'arbres
qu'il se donnait lui firent rendre ce qu'il avait extrêmement hauts et fort droits, et dont le
dans l'estomac, et ses jambes se relâchèrent tronc était si lisse qu'il n'était pas possible de
peu à peu, de sorte que, voyant qu'il ne me s'y prendre pour monter jusqu'aux branches
serrait plus, je le jetai par terre, où il demeura où était le fruit. Tous les arbres étaient des
sans mouvement. Alors je pris une très grosse arbres de cocos, dont nous voulions abattre le
pierre et lui en écrasai la tête. fruit et en remplir nos sacs. En entrant dans
« Je sentis une grande joie de m'être délivré la forêt, nous vîmes un grand nombre de gros
pour jamais de ce maudit vieillard, et je et de petits singes, qui prirent la fuite devant
marchai vers le bord de la mer, où je nous dès qu'ils nous aperçurent, et qui
rencontrai des gens d'un navire qui venait de montèrent jusqu'au haut des arbres avec une
mouiller là pour faire de l'eau et prendre en agilité surprenante. »
passant quelques rafraîchissements. Ils furent Schéhérazade voulait poursuivre ; mais le
extrêmement étonnés de me voir et jour qui paraissait l'en empêcha. La nuit
d'entendre le détail de mon aventure. « Vous suivante, elle reprit son discours de cette
étiez tombé, me dirent-ils, entre les mains du sorte :
vieillard de la mer, et vous êtes le premier
qu'il n'ait pas étranglé. Il n'a jamais 229e Nuit
abandonné ceux dont il s'était rendu maître Sixième voyage de Sindbad le marin
qu'après les avoir étouffés ; et il a rendu cette
île fameuse par le nombre de personnes qu'il « Les marchands avec qui j'étais, continua
a tuées. Les matelots et les marchands qui y Sindbad, ramassèrent des pierres et les
descendaient n'osaient s'y avancer qu'en jetèrent de toute leur force au haut des arbres
bonne compagnie. » contre les singes. Je suivis leur exemple, et je
« Après m'avoir informé de ces choses, ils vis que les singes, instruits de notre dessein,
m'emmenèrent avec eux dans leur navire, cueillaient les cocos avec ardeur, et nous les
dont le capitaine se fit un plaisir de me jetaient avec des gestes qui marquaient leur
recevoir lorsqu'il apprit tout ce qui m'était colère et leur animosité. Nous ramassions les
arrivé. Il remit à la voile, et après quelques cocos, et nous jetions de temps en temps des
pierres pour irriter les singes. Par cette ruse, avec tous les autres convives. Le lendemain, la
nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il même compagnie se trouva chez le riche
nous eût été impossible d'avoir autrement. Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les
« Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, jours précédents, demanda audience, et fit le
nous nous en retournâmes à la ville, où le récit de son sixième voyage de la manière que
marchand qui m'avait envoyé à la forêt me je vais vous le raconter :
donna la valeur du sac de cocos que j'avais
apporté : « Continuez, me dit-il, et allez tous SIXIÈME VOYAGE
les jours faire la même chose jusqu'à ce que DE SINDBAD LE MARIN
vous ayez gagné de quoi vous reconduire
chez vous. » Je le remerciai du bon conseil « Messeigneurs, leur dit-il, vous êtes sans
qu'il me donnait, et insensiblement je fis un si doute en peine de savoir comment, après
grand amas de cocos que j'en avais pour une avoir fait cinq naufrages et avoir essuyé tant
somme considérable. de périls, je pus me résoudre encore à tenter
« Le vaisseau sur lequel j'étais venu avait la fortune et à chercher de nouvelles
fait voile avec des marchands qui l'avaient disgrâces. J'en suis étonné moi-même quand
chargé de cocos qu'ils avaient achetés. j'y fais réflexion, et il fallait assurément que j'y
J'attendis l'arrivée d'un autre qui aborda fusse entraîné par mon étoile. Quoi qu'il en
bientôt au port de la ville pour faire un pareil soit, au bout d'une année de repos, je me
chargement. Je fis embarquer dessus tout les préparai à faire un sixième voyage, malgré les
cocos qui m'appartenaient, et lorsqu'il fut prières de mes parents et de mes amis, qui
prêt à partir, j'allai prendre congé du firent tout ce qui leur fut possible pour me
marchand à qui j'avais tant d'obligation. Il ne retenir.
put s'embarquer avec moi parce qu'il n'avait « Au lieu de prendre ma route par le golfe
pas encore achevé ses affaires. Persique, je passai encore une fois par
« Nous mîmes à la voile, et primes la route plusieurs provinces de la Perse et des Indes,
de l'île où le poivre croît en plus grande et j'arrivai à un port de mer où je
abondance. De là nous gagnâmes l'île de m'embarquai sur un bon navire dont le
Comari, qui porte la meilleure espèce de bois capitaine était résolu à faire une longue
d'aloès, et dont les habitants se sont fait une navigation. Elle fut très longue, à la vérité,
loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de mais en même temps si malheureuse que le
souffrir aucun lieu de débauche. J'échangeai capitaine et le pilote perdirent leur route, de
mon coco en ces deux îles contre du poivre manière qu'ils ignoraient où nous étions. Ils la
et du bois d'aloès, et me rendis, avec d'autres reconnurent enfin ; mais nous n'eûmes pas
marchands, à la pêche des perles, où je pris sujet de nous en réjouir, tout ce que nous
des plongeurs à gages pour mon compte. Ils étions de passagers ; et nous fûmes un jour
m'en pêchèrent un grand nombre de très- dans un étonnement extrême de voir le
grosses et de très-parfaites. Je me remis en capitaine quitter son poste en poussant des
mer avec joie sur un vaisseau qui arriva cris. Il jeta son turban par terre, s'arracha la
heureusement à Balsora ; de là, je revins à barbe, et se frappa la tête comme un homme
Bagdad, où je fis de très grosses sommes à qui le désespoir a troublé l'esprit. Nous lui
d'argent du poivre, du bois d'aloès et des demandâmes pourquoi il s'affligeait ainsi : « Je
perles que j'avais apportés. Je distribuai en vous annonce, nous répondit-il, que nous
aumônes la dixième partie de mon gain, de sommes dans l'endroit de toute la mer le plus
même qu'au retour de mes autres voyages, et dangereux. Un courant très rapide emporte le
je cherchai à me délasser de mes fatigues dans navire, et nous allons tous périr dans moins
toutes sortes de divertissements. » d'un quart d'heure. Priez Dieu qu'il nous
Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit délivre de ce danger : nous ne saurions en
donner cent sequins à Hindbad, qui se retira échapper, s'il n'a pitié de nous. »
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°13

À ces mots, il ordonna de faire ranger les en ambre gris, que les vagues rejettent sur la
voiles ; mais les cordages se rompirent dans la grève, qui en est couverte. Il y croît aussi des
manœuvre et le navire, sans qu'il fût possible arbres, dont la plupart sont de bois d'aloès,
d'y remédier, fut emporté par le courant au qui ne cèdent point en bonté à ceux de
pied d'une montagne inaccessible, où il Comari.
échoua et se brisa, de manière pourtant qu'en « Pour achever la description de cet
sauvant nos personnes, nous eûmes encore le endroit, qu'on peut appeler un gouffre,
temps de débarquer nos vivres et nos plus puisque jamais rien n'en revient, il n'est pas
précieuses marchandises. possible que les navires puissent s'en écarter
« Cela étant fait, le capitaine nous dit : lorsqu'une fois ils s'en sont approchés à une
« Dieu vient de faire ce qui lui a plu. Nous certaine distance. S'ils y sont poussés par un
pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, vent de mer, le vent et le courant les perdent,
et nous dire le dernier adieu, car nous et s'ils s'y trouvent lorsque le vent de terre
sommes dans un lieu si funeste que personne souffle, ce qui pourrait favoriser leur
de ceux qui y ont été jetés avant nous ne s'en éloignement, la hauteur de la montagne
est retourné chez soi. » Ce discours nous jeta l'arrête, et cause un calme qui laisse agir le
tous dans une affliction mortelle, et nous courant qui les emporte contre la côte, où ils
nous embrassâmes les uns les autres les se brisent comme le nôtre y fut brisé. Pour
larmes aux yeux, en déplorant notre surcroît de disgrâce, il n'est pas possible de
malheureux sort. gagner le sommet de la montagne et se sauver
« La montagne au pied de laquelle nous par aucun endroit.
étions faisait la côte d'une île fort longue et « Nous demeurâmes sur le rivage comme
très vaste. Cette côte étant toute couverte de des gens qui ont perdu l'esprit, et nous
débris de vaisseaux qui y avaient fait attendions la mort de jour en jour. D'abord
naufrage ; et par une infinité d'ossements nous avions partagé nos vivres également :
qu'on y rencontrait d'espace en espace et qui ainsi, chacun vécut plus ou moins longtemps
nous faisaient horreur, nous jugeâmes qu'il s'y que les autres, selon son tempérament et
était perdu bien du monde. C'est aussi une suivant l'usage qu'il fit de ses provisions. »
chose presque incroyable, que la quantité de Schéhérazade cessa de parler, voyant que le
marchandises et de richesses qui se jour commençait à paraître. Le lendemain elle
présentaient à nos yeux de toutes parts. Tous continua de cette sorte le récit du sixième
ces objets ne servirent qu'à augmenter la voyage de Sindbad :
désolation où nous étions. Au lieu que
partout ailleurs les rivières sortent de leur lit 230e Nuit
pour se jeter dans la mer, tout au contraire
une grosse rivière d'eau douce s'éloigne de la « Ceux qui moururent les premiers,
mer, et pénètre dans la côte au travers d'une poursuivit Sindbad, furent enterrés par les
grotte obscure dont l'ouverture est autres : pour moi, je rendis les derniers
extrêmement haute et large. Ce qu'il y a de devoirs à tous mes compagnons, et il ne faut
plus remarquable dans ce lieu, c'est que les pas s'en étonner, car, outre que j'avais mieux
pierres de la montagne sont de cristal, de ménagé qu'eux les provisions qui m'étaient
rubis ou d'autres pierres précieuses. On y voit tombées en partage, j'en avais encore en
aussi la source d'une espèce de poix ou de particulier d'autres dont je m'étais bien gardé
bitume qui coule dans la mer, que les de faire part à mes camarades. Néanmoins,
poissons avalent, et rendent ensuite changé lorsque j'enterrai le dernier, il me restait si
peu de vivres que je jugeai que je ne pourrais moindre rayon de lumière. Je trouvai une fois
pas aller loin : de sorte que je creusai moi- la voûte si basse qu'elle pensa me blesser à la
même mon tombeau, résolu de me jeter tête, ce qui me rendit fort attentif à éviter un
dedans, puisque personne ne vivait pour pareil danger. Pendant ce temps-là, je ne
m'enterrer. Je vous avouerai qu'en mangeais des vivres qui me restaient
m'occupant de ce travail, je ne pus qu'autant qu'il en fallait naturellement pour
m'empêcher de me représenter que j'étais la soutenir ma vie. Mais, avec quelque frugalité
cause de ma perte, et de me repentir de que je pusse vivre, j'achevai de consumer mes
m'être engagé dans ce dernier voyage. Je n'en provisions. Alors, sans que je pusse m'en
demeurai pas même aux réflexions : je défendre, un doux sommeil vint saisir mes
m'ensanglantai les mains à belles dents, et peu sens. Je ne puis vous dire si je dormis
s'en fallut que je ne hâtasse ma mort. longtemps ; mais, en me réveillant, je me vis
« Mais Dieu eut encore pitié de moi, et avec surprise dans une vaste campagne, au
m'inspira la pensée d'aller jusqu'à la rivière qui bord d'une rivière où mon radeau était
se perdait sous la voûte de la grotte. Là, après attaché et au milieu d'un grand nombre de
avoir examiné la rivière avec beaucoup noirs. Je me levai dès que je les aperçus et je
d'attention, je dis en moi même : « Cette les saluai. Ils me parlèrent, mais je n'entendais
rivière qui se cache ainsi sous la terre en doit pas leur langage.
sortir par quelque endroit. En construisant « En ce moment, je me sentis si transporté
un radeau et m'abandonnant dessus au de joie que je ne savais si je devais me croire
courant de l'eau, j'arriverai à une terre habitée, éveillé. Étant persuadé que je ne dormais pas,
ou je périrai : si je péris, je n'aurai fait que je m'écriai, et récitai ces vers arabes :
changer de genre de mort ; si je sors au « Invoque la Toute-Puissance, elle viendra à
contraire de ce lieu fatal, non seulement ton secours. Il n'est pas besoin que tu
j'éviterai la triste destinée de mes camarades, t'embarrasses d'autre chose. Ferme l'œil, et,
je trouverai peut-être une nouvelle occasion pendant que tu dormiras, Dieu changera ta
de m'enrichir. Que sait-on si la fortune ne fortune de mal en bien. »
m'attend pas au sortir de cet affreux écueil « Un des noirs, qui entendait l'arabe,
pour me dédommager de mon naufrage avec m'ayant ouï parler ainsi, s'avança et prit la
usure ? » parole : « Mon frère, me dit-il, ne soyez pas
« Je n'hésitai pas de travailler au radeau surpris de nous voir. Nous habitons la
après ce raisonnement ; je le fis de bonnes campagne que vous voyez, et nous sommes
pièces de bois et de gros câbles, car j'en avais venus arroser aujourd'hui nos champs de
à choisir ; je les liai ensemble si fortement que l'eau de ce fleuve qui sort de la montagne
j'en fis un petit bâtiment assez solide. Quand voisine, en la détournant par de petits canaux.
il fut achevé, je le chargeai de quelques ballots Nous avons remarqué que l'eau emportait
de rubis, d'émeraudes, d'ambre gris, de cristal quelque chose ; nous sommes vite accourus
de roche et d'étoffes précieuses. Ayant mis pour voir ce que c'était, et nous avons trouvé
toutes ces choses en équilibre et les ayant que c'était ce radeau ; aussitôt l'un de nous
bien attachées, je m'embarquai sur le radeau s'est jeté à la nage et l'a amené. Nous l'avons
avec deux petites rames que je n'avais pas arrêté et attaché comme vous le voyez, et
oublié de faire, et me laissant aller au cours de nous attendions que vous vous éveillassiez.
la rivière, je m'abandonnai à la volonté de Nous vous supplions de nous raconter votre
Dieu. histoire, qui doit être fort extraordinaire.
« Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis Dites-nous comment vous vous êtes hasardé
plus de lumière, et le fil de l'eau m'entraîna sur cette eau, et d'où vous venez. » Je leur
sans que je pusse remarquer où il répondis qu'ils me donnassent premièrement
m'emportait. Je voguai quelques jours dans à manger, et qu'après cela je satisferais leur
cette obscurité, sans jamais apercevoir le curiosité.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°14

« Ils me présentèrent plusieurs sortes de reprit-il, comment vous trouvez-vous dans


mets, et, quand j'eus contenté ma faim, je leur mes états, et par ou y êtes vous venu ? »
fis un rapport fidèle de tout ce qui m'était « Je ne cachai rien au roi, je lui fis le même
arrivé, ce qu'ils parurent écouter avec récit que vous venez d'entendre, et il en fut si
admiration. Sitôt que j'eus fini mon discours : surpris et si charmé qu'il commanda qu'on
« Voilà, me dirent-ils par la bouche de écrivît mon aventure en lettres d'or pour être
l'interprète qui leur avait expliqué ce que je conservée dans les archives de son royaume.
venais de dire, voilà une histoire des plus On apporta ensuite le radeau et l'on ouvrit les
surprenantes ! Il faut que vous veniez en ballots en sa présence. Il admira la quantité de
informer le roi vous-même. La chose est trop bois d'aloès et d'ambre gris, mais surtout les
extraordinaire pour lui être rapportée par un rubis et les émeraudes, car il n'en avait point
autre que par celui à qui elle est arrivée. » Je dans son trésor qui en approchât.
leur repartis que j'étais prêt à faire ce qu'ils « Remarquant qu'il considérait mes
voudraient. pierreries avec plaisir, et qu'il en examinait les
« Les noirs envoyèrent aussitôt chercher un plus singulières les unes après les autres, je
cheval que l'on amena peu de temps après. Ils me prosternai et pris la liberté de lui dire :
me firent monter dessus ; et, pendant qu'une « Sire, ma personne n'est pas seulement au
partie marcha devant moi pour me montrer le service de Votre Majesté, la charge du radeau
chemin, les autres, qui étaient les plus est aussi à elle, et je la supplie d'en disposer
robustes, chargèrent sur leurs épaules le comme d'un bien qui lui appartient. » Il me
radeau tel qu'il était avec les ballots, et dit en souriant : « Sindbad, je me garderai
commencèrent à me suivre. » bien d'en avoir la moindre envie, ni de vous
Schéhérazade, à ces paroles, fut obligée ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin
d'en demeurer là parce que le jour parut. Sur de diminuer vos richesses, je prétends les
la fin de la nuit suivante, elle reprit le fil de sa augmenter, et je ne veux point que vous
narration, et parla dans ces termes : sortiez de mes états sans emporter avec vous
des marques de ma libéralité. » Je ne répondis
231e Nuit à ces paroles qu'en faisant des vœux pour la
prospérité du prince et qu'en louant sa bonté
« Nous marchâmes tous ensemble, et sa générosité. Il chargea un de ses officiers
poursuivit Sindbad, jusques à la ville de d'avoir soin de moi, et me fit donner des gens
Serendib, car c'était dans cette île que je me pour me servir à ses dépens. Cet officier
trouvais. Les noirs me présentèrent à leur roi. exécuta fidèlement les ordres de son maître,
Je m'approchai de son trône où il était assis, et fit transporter dans le logement où il me
et le saluai comme on a coutume de saluer les conduisit tous les ballots dont le radeau avait
rois des Indes, c'est-à-dire que je me été chargé.
prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce « J'allais tous les jours, à certaines heures,
prince me fit relever, et me recevant d'un air faire ma cour au roi, et j'employais le reste du
très obligeant, il me fit avancer et prendre temps à voir la ville et ce qu'il y avait de plus
place auprès de lui. Il me demanda digne de ma curiosité.
premièrement comment je m'appelais. Lui « L'île de Serendib est située justement
ayant répondu que je me nommais Sindbad, sous la ligne équinoxiale : ainsi les jours et les
surnommé le Marin à cause de plusieurs nuits y sont toujours de douze heures ; et elle
voyages que j'avais faits par mer, j'ajoutai que a quatre-vingts parasanges de longueur et
j'étais citoyen de la ville de Bagdad. « Mais, autant de largeur. La ville capitale est située à
l'extrémité d'une belle vallée, formée par une Haroun Alrachid :
montagne qui est au milieu de l'île, et qui est Quoique le présent que nous vous
bien la plus haute qu'il y ait au monde. En envoyons soit peu considérable, ne laissez pas
effet, on la découvre en mer de trois journées néanmoins de le recevoir en frère et en ami,
de navigation. On y trouve le rubis, plusieurs en considération de l'amitié que nous
sortes de minéraux, et tous les rochers sont, conservons pour vous dans notre cœur, et
pour la plupart, d'émeril, qui est une pierre dont nous sommes bien aise de vous donner
métallique dont on se sert pour tailler les un témoignage. Nous vous demandons la
pierreries. On y voit toutes sortes d'arbres et même part dans le vôtre, attendu que nous
de plantes rares, surtout le cèdre et le coco. croyons la mériter, étant d'un rang égal à celui
On pêche aussi les perles le long de ses que vous tenez. Nous vous en conjurons en
rivages et aux embouchures de ses rivières, et qualité de frère. Adieu. »
quelques-unes de ses vallées fournissent le « Le présent consistait premièrement en un
diamant. Je fis aussi par dévotion un voyage à vase d'un seul rubis, creusé et travaillé en
la montagne, à l'endroit où Adam fut relégué coupe, d'un demi-pied de hauteur et d'un
après avoir été banni du paradis terrestre, et doigt d'épaisseur, rempli de perles très
j'eus la curiosité de monter jusqu'au sommet. rondes, et toutes du poids d'une demi-
« Lorsque je fus de retour dans la ville, je drachme ; secondement, en une peau de
suppliai le roi de me permettre de retourner serpent qui avait des écailles grandes comme
en mon pays ; ce qu'il m'accorda d'une une pièce ordinaire de monnaie d'or, et dont
manière très obligeante et très honorable. Il la propriété était de préserver de maladie
m'obligea de recevoir un riche présent, qu'il ceux qui couchaient dessus ; troisièmement,
fit tirer de son trésor, et, lorsque j'allai en cinquante mille drachmes de bois d'aloès
prendre congé de lui, il me chargea d'un autre le plus exquis, avec trente grains de camphre
présent bien plus considérable, et en même de la grosseur d'une pistache ; et enfin tout
temps d'une lettre pour le commandeur des cela était accompagné d'une esclave d'une
croyants, notre souverain seigneur, en me beauté ravissante, et dont les habillements
disant : « Je vous prie de présenter de ma part étaient couverts de pierreries.
ce régal et cette lettre au calife Haroun « Le navire mit à la voile ; et, après une
Alrachid, et de l'assurer de mon amitié. » Je longue et très heureuse navigation, nous
pris le présent et la lettre avec respect, en abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à
promettant à Sa Majesté d'exécuter Bagdad. La première chose que je fis après
ponctuellement les ordres dont elle me faisait mon arrivée fut de m'acquitter de la
l'honneur de me charger. Avant que je commission dont j'étais chargé. »
m'embarquasse, ce prince envoya quérir le Schéhérazade n'en dit pas davantage, à
capitaine et les marchands qui devaient cause du jour qui se faisait voir. Le
s'embarquer avec moi, et leur ordonna d'avoir lendemain, elle reprit ainsi son discours :
pour moi tous les égards imaginables.
« La lettre du roi de Serendib était écrite 232e Nuit
sur la peau d'un certain animal fort précieux à Septième et dernier voyage
cause de sa rareté, et dont la couleur tire sur de Sindbad le marin
le jaune. Les caractères de cette lettre étaient
d'azur, et voici ce qu'elle contenait en langue « Je pris la lettre du roi de Serendib,
indienne : continua Sindbad, et j'allai me présenter à la
« Le roi des Indes, devant qui marchent porte du Commandeur des croyants, suivi de
mille éléphants, qui demeure dans un palais la belle esclave et des personnes de ma famille
dont le toit brille de l'éclat de cent mille rubis, qui portaient les présents dont j'étais chargé.
et qui possède en son trésor vingt mille Je dis le sujet qui m'amenait, et aussitôt l'on
couronnes enrichies de diamants, au calife me conduisit devant le trône du calife.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°15

Je lui fis la révérence en me prosternant, et, observent d'eux-mêmes exactement la justice,


après lui avoir fait une harangue très concise, et ne s'écartent jamais de leur devoir. Ainsi les
je lui présentai la lettre et le présent. Lorsqu'il tribunaux et les magistrats sont inutiles chez
eut lu ce que lui mandait le roi de Serendib, il eux. » Le calife fut fort satisfait de mon
me demanda s'il était vrai que ce prince fût discours : « La sagesse de ce roi, dit-il, paraît
aussi puissant et aussi riche qu'il le marquait en sa lettre, et, après ce que vous venez de me
par sa lettre. Je me prosternai une seconde dire, il faut avouer que sa sagesse est digne de
fois, et, après m'être relevé : « Commandeur ses peuples, et ses peuples dignes d'elle. » À
des croyants, lui répondis-je, je puis assurer ces mots, il me congédia et me renvoya avec
Votre Majesté qu'il n'exagère pas ses richesses un riche présent. »
et sa grandeur, j'en suis témoin. Rien n'est Sindbad acheva de parler en cet endroit, et
plus capable de causer de l'admiration que la ses auditeurs se retirèrent ; mais Hindbad
magnificence de son palais. Lorsque ce prince reçut auparavant cent sequins. Ils revinrent
veut paraître en public, on lui dresse un trône encore le jour suivant chez Sindbad, qui leur
sur un éléphant où il s'assied, et il marche au raconta son septième et dernier voyage dans
milieu de deux files composées de ses ces termes :
ministres, de ses favoris et d'autres gens de sa
cour. Devant lui, sur le même éléphant, un SEPTIÈME ET DERNIER VOYAGE
officier tient une lance d'or à la main, et DE SINDBAD.
derrière le trône un autre est debout, qui
porte une colonne d'or au haut de laquelle est « Au retour de mon sixième voyage,
une émeraude longue d'environ un demi-pied j'abandonnai absolument la pensée d'en faire
et grosse d'un pouce. Il est précédé d'une jamais d'autres. Outre que j'étais dans un âge
garde de mille l'hommes habillés de drap d'or qui ne demandait plus que du repos, je
et de soie et montés sur des éléphants m'étais bien promis de ne plus m'exposer aux
richement caparaçonnés. périls que j'avais tant de fois courus. Ainsi je
Pendant que le roi est en marche, l'officier ne songeais qu'à passer doucement le reste de
qui est devant lui sur le même éléphant crie ma vie. Un jour que je régalais nombre
de temps en temps à haute voix : « Voici le d'amis, un de mes gens me vint avertir qu'un
grand monarque, le puissant et redoutable officier du calife me demandait. Je sortis de
sultan des Indes, dont le palais est couvert de table et allai au-devant de lui : « Le calife, me
cent mille rubis, et qui possède vingt mille dit-il, m'a chargé de venir vous dire qu'il veut
couronnes de diamants. Voici le monarque vous parler. » Je suivis au palais l'officier, qui
couronné, plus grand que ne furent jamais le me présenta à ce prince, que je saluai en me
grand Solima et le grand Mihrage. » prosternant à ses pieds. « Sindbad, me dit-il,
« Après qu'il a prononcé ces paroles, j'ai besoin de vous ; il faut que vous me
l'officier qui est derrière le trône crie à son rendiez un service : que vous alliez porter ma
tour : « Ce monarque si grand et si puissant réponse et mes présents au roi de Serendib. Il
doit mourir, doit mourir, doit mourir. » est juste que je lui rende la civilité qu'il m'a
L'officier de devant reprend et crie ensuite : faite. »
« Louange à celui qui vit et ne meurt pas ! » « Le commandement du calife fut un coup
« D'ailleurs, le roi de Serendib est si juste de foudre pour moi : « Commandeur des
qu'il n'y a pas de juges dans sa capitale, non croyants, lui dis-je, je suis prêt à exécuter tout
plus que dans le reste de ses États ; ses ce que m'ordonnera Votre Majesté ; mais je la
peuples n'en ont pas besoin : ils savent et ils supplie très humblement de songer que je
suis rebuté des fatigues incroyables que j'ai de Cufa et d'Alexandrie ; un autre lit cramoisi,
souffertes ; j'ai même fait vœu de ne sortir et un autre encore d'une autre façon ; un vase
jamais de Bagdad. » De là je pris occasion de d'agate plus large que profond, épais d'un
lui faire un long détail de toutes mes doigt et ouvert d'un demi-pied, dont le fond
aventures, qu'il eut la patience d'écouter représentait en bas-relief un homme un
jusques à la fin. genou en terre qui tenait un arc avec une
« D'abord que j'eus cessé de parler : flèche, prêt à tirer contre un lion ; et lui
« J'avoue, dit-il, que voilà des événements envoyait enfin une riche table que l'on croyait,
bien extraordinaires ; mais pourtant il ne faut par tradition, venir du grand Salomon. La
pas qu'ils vous empêchent de faire pour lettre du calife était conçue en ces termes :
l'amour de moi le voyage que je vous « Salut, au nom du souverain guide du droit
propose. Il ne s'agit que d'aller à l'île de chemin, au puissant et heureux sultan, de la part
Serendib, vous acquitter de la commission d'Abdallah Haroun Alrachid, que Dieu a placé
que je vous donne. Après cela, il vous sera dans le lieu d'honneur après ses ancêtres d'heureuse
libre de vous en revenir ; mais il faut y aller, mémoire !
car vous voyez bien qu'il ne serait pas de la Nous avons reçu votre lettre avec joie, et nous vous
bienséance et de ma dignité d'être redevable envoyons celle-ci, émanée du conseil de notre Porte, le
au roi de cette île. » Comme je vis que le jardin des esprits supérieurs. Nous espérons qu'en
calife exigeait cela de moi absolument, je lui jetant les yeux dessus vous connaîtrez notre bonne
témoignai que j'étais prêt à lui obéir. Il en eut intention, et que vous l'aurez pour agréable. Adieu. »
beaucoup de joie, et me fit donner mille « Le roi de Serendib eut un grand plaisir de
sequins pour les frais de mon voyage. voir que le calife répondait à l'amitié qu'il lui
« Je me préparai en peu de jours à mon avait témoignée. Peu de temps après cette
départ, et sitôt qu'on m'eut livré les présents audience, je sollicitai celle de mon congé, que
du calife avec une lettre de sa propre main, je je n'eus pas peu de peine à obtenir. Je l'obtins
partis et pris la route de Balsora, où je enfin, et le roi, en me congédiant, me fit un
m'embarquai. Ma navigation fut très présent très considérable. Je me rembarquai
heureuse : j'arrivai à l'île de Serendib. Là, aussitôt, dans le dessein de m'en retourner à
j'exposai aux ministres la commission dont Bagdad ; mais je n'eus pas le bonheur d'y
j'étais chargé, et les priai de me faire donner arriver comme je l'espérais, et Dieu en
audience incessamment : ils n'y manquèrent disposa autrement.
pas. On me conduisit au palais avec honneur ; « Trois ou quatre jours après notre départ,
j'y saluai le roi en me prosternant selon la nous fûmes attaqués par des corsaires, qui
coutume. eurent d'autant moins de peine à s'emparer de
« Ce prince me reconnut d'abord, et me notre vaisseau qu'on n'y était nullement en
témoigna une joie toute particulière de me état de se défendre. Quelques personnes de
revoir : « Ah ! Sindbad, me dit-il, soyez le l'équipage voulurent faire résistance, mais il
bienvenu. Je vous jure que j'ai songé à vous leur en coûta la vie ; pour moi et tous ceux
très souvent depuis votre départ. Je bénis ce qui eurent la prudence de ne pas s'opposer au
jour, puisque nous nous voyons encore une dessein des corsaires, nous fûmes faits
fois. » Je lui fis mon compliment, et, après esclaves. »
l'avoir remercié de la bonté qu'il avait pour Le jour qui paraissait imposa silence à
moi, je lui présentai la lettre et le présent du Schéhérazade. Le lendemain, elle reprit la
calife, qu'il reçut avec toutes les marques suite de cette histoire.
d'une grande satisfaction.
« Le calife lui envoyait un lit complet de
drap d'or, estimé mille sequins ; cinquante
robes d'une très riche étoffe ; cent autres de
toile blanche, la plus fine du Caire, de Suez,
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°16

233e Nuit enfin il en tomba un par terre. Les autres se


retirèrent aussitôt, et me laissèrent la liberté
Sire, dit-elle au Sultan des Indes, Sindbad, d'aller avertir mon patron de la chasse que je
continuant de raconter les aventures de son venais de faire. En faveur de cette nouvelle, il
dernier voyage : « Après que les corsaires, me régala d'un bon repas, loua mon adresse
poursuivit-il, nous eurent tous dépouillés et et me caressa fort. Puis nous allâmes
qu'ils nous eurent donné de méchants habits ensemble à la foret où nous creusâmes une
au lieu des nôtres, ils nous emmenèrent dans fosse dans laquelle nous enterrâmes
une grande île fort éloignée, où ils nous l'éléphant que j'avais tué. Mon patron se
vendirent. proposait de revenir lorsque l'animal serait
« Je tombai entre les mains d'un riche pourri et d'enlever les dents pour en faire
marchand, qui ne m'eut pas plutôt acheté commerce.
qu'il me mena chez lui, où il me fit bien « Je continuai cette chasse pendant deux
manger et habiller proprement en esclave. mois, et il ne se passait pas de jour que je ne
Quelques jours après, comme il ne s'était pas tuasse un éléphant. Je ne me mettais pas
encore bien informé qui j'étais, il me toujours à l'affût sur un même arbre ; je me
demanda si je ne savais pas quelque métier. Je plaçais tantôt sur l'un et tantôt sur l'autre. Un
lui répondis, sans me faire mieux connaître, matin que j'attendais l'arrivée des éléphants, je
que je n'étais pas un artisan, mais un m'aperçus avec un extrême étonnement qu'au
marchand de profession, et que les corsaires lieu de passer devant moi en traversant la
qui m'avaient vendu m'avaient enlevé tout ce forêt comme à l'ordinaire, ils s'arrêtèrent, et
que j'avais. « Mais dites-moi, reprit-il, si vous vinrent à moi avec un horrible bruit et en si
ne pourriez pas tirer de l'arc ? » Je lui repartis grand nombre que la terre en était couverte et
que c'était un des exercices de ma jeunesse, et tremblait sous leurs pas. Ils s'approchèrent de
que je ne l'avais pas oublié depuis. l'arbre où j'étais monté et l'environnèrent
Alors il me donna un arc et des flèches, et tous, la trompe étendue et les yeux attachés
m'ayant fait monter derrière lui sur un sur moi. À ce spectacle étonnant, je restai
éléphant, il me mena dans une forêt éloignée immobile et saisi d'une telle frayeur, que mon
de la ville de quelques heures de chemin, et arc et mes flèches me tombèrent des mains.
dont l'étendue était très vaste. Nous y « Je n'étais pas agité d'une crainte vaine.
entrâmes fort avant, et lorsqu'il jugea à Après que les éléphants m'eurent regardé
propos de s'arrêter, il me fit descendre. quelque temps, un des plus gros embrassa
Ensuite, me montrant un grand arbre : l'arbre par le bas avec sa trompe, et fit un si
« Montez sur cet arbre, me dit-il, et tirez sur puissant effort qu'il le déracina et le renversa
les éléphants que vous verrez passer ; car il y par terre. Je tombai avec l'arbre ; mais l'animal
en a une quantité prodigieuse dans cette me prit avec sa trompe, et me chargea sur son
forêt. S'il en tombe quelqu'un, venez m'en dos, où je m'assis plus mort que vif avec le
donner avis. » Après m'avoir dit cela, il me carquois attaché à mes épaules. Il se mit
laissa des vivres, reprit le chemin de la ville, et ensuite à la tête de tous les autres qui le
je demeurai sur l'arbre à l'affût pendant toute suivaient en troupe, et me porta jusqu'à un
la nuit. endroit où, m'ayant posé à terre, il se retira
« Je n'en aperçus aucun pendant tout ce avec tous ceux qui l'accompagnaient.
temps là ; mais le lendemain, d'abord que le Concevez, s'il est possible, l'état où j'étais ; je
soleil fut levé, j'en vis paraître un grand croyais plutôt dormir que veiller. Enfin, après
nombre. Je tirai dessus plusieurs flèches, et avoir été quelque temps étendu sur la place,
ne voyant plus d'éléphants, je me levai, et je dans le monde pour le bien que vous y devez
remarquai que j'étais sur une colline assez faire. Vous me procurez un avantage
longue et assez large, toute couverte incroyable : nous n'avons pu avoir d'ivoire
d'ossements, et de dents d'éléphants. Je vous jusqu'à présent qu'en exposant la vie de nos
avoue que cet objet me fit faire une infinité esclaves ; et voilà toute notre ville enrichie par
de réflexions. J'admirai l'instinct de ces votre moyen. Ne croyez pas que je prétende
animaux. Je ne doutai point que ce ne fût là vous avoir assez récompensé par la liberté
leur cimetière, et qu'ils ne m'y eussent que vous venez de recevoir ; je veux ajouter à
apporté exprès pour me l'enseigner, afin que ce don des biens considérables. Je pourrais
je cessasse de les persécuter, puisque je le engager toute la ville à faire votre fortune ;
faisais dans la vue seule d'avoir leurs dents. Je mais c'est une gloire que je veux avoir moi
ne m'arrêtai pas sur la colline ; je tournai mes seul. »
pas vers la ville, et après avoir marché un jour « À ce discours obligeant, je répondis :
et une nuit, j'arrivai chez mon patron. Je ne « Patron, Dieu vous conserve ! La liberté que
rencontrai aucun éléphant sur ma route, ce vous m'accordez suffit pour vous acquitter
qui me fit connaître qu'ils s'étaient éloignés envers moi ; et, pour toute récompense du
plus avant dans la forêt, pour laisser la liberté service que j'ai eu le bonheur de vous rendre
d'aller sans obstacle à la colline. à vous et à votre ville, je ne vous demande
« Dès que mon patron m'aperçut : « Ah ! que la permission de retourner en mon pays.
Pauvre Sindbad, me dit-il, j'étais dans une – Hé bien ! répliqua-t-il, le moçon nous
grande peine de savoir ce que tu pouvais être amènera bientôt des navires qui viendront
devenu. J'ai été à la forêt : j'y ai trouvé un charger de l'ivoire. Je vous renverrai alors, et
arbre nouvellement déraciné, un arc et des vous donnerai de quoi vous conduire chez
flèches par terre ; et après t'avoir inutilement vous. » Je le remerciai de nouveau de la liberté
cherché, je désespérais de te revoir jamais. qu'il venait de me donner et des bonnes
Raconte-moi, je te prie, ce qui t'est arrivé. Par intentions qu'il avait pour moi. Je demeurai
quel bonheur es-tu encore en vie ? » chez lui en attendant le moçon, et pendant ce
Je satisfis sa curiosité ; et le lendemain temps-là, nous fîmes tant de voyages à la
étant allés tous deux à la colline, il reconnut colline que nous remplîmes ses magasins
avec une extrême joie la vérité de ce que je lui d'ivoire. Tous les marchands de la ville qui en
avais dit. Nous chargeâmes l'éléphant sur négociaient firent la même chose ; car cela ne
lequel nous étions venus de tout ce qu'il leur fut pas longtemps caché. »
pouvait porter de dents, et lorsque nous À ces paroles, Schéhérazade, apercevant la
fûmes de retour : « Mon frère, me dit-il, car je pointe du jour, cessa de poursuivre son
ne veux plus vous traiter en esclave, après le discours.
plaisir que vous venez de me faire par une Elle le reprit la nuit suivante et dit au sultan
découverte qui va m'enrichir, Dieu vous des Indes :
comble de toutes sortes de biens et de 234e Nuit
prospérités. Je déclare devant lui que je vous
donne la liberté. Je vous avais dissimulé ce Sire, Sindbad continuant le récit de son
que vous allez entendre. septième voyage : « Les navires, dit-il,
« Les éléphants de notre forêt nous font arrivèrent enfin, et mon patron, ayant choisi
périr chaque année une infinité d'esclaves que lui-même celui sur lequel je devais
nous envoyons cherche de l'ivoire. Quelques m'embarquer, le chargea d'ivoire à demi pour
conseils que nous leur donnons, ils perdent mon compte. Il n'oublia pas d'y faire mettre
tôt ou tard la vie par les ruses de ces animaux. aussi des provisions en abondance pour mon
Dieu vous a délivré de leur furie et n'a fait passage, et de plus, il m'obligea d'accepter des
cette grâce qu'à vous seul. C'est une marque régals de grand prix et des curiosités du pays.
qu'il vous chérit, et qu'il a besoin de vous
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°17

Après que je l'eus remercié autant qu'il me fut quelqu'un ait souffert autant que moi, ou
possible de tous les bienfaits que j'avais reçus qu'aucun mortel se soit trouvé dans des
de lui, je m'embarquai. Nous mîmes à la voile, embarras si pressants ? N'est-il pas juste
et comme l'aventure qui m'avait procuré la qu'après tant de travaux je jouisse d'une vie
liberté était fort extraordinaire, j'en avais agréable et tranquille ? » Comme il achevait
toujours l'esprit occupé. ces mots, Hindbad s'approcha de lui, et dit en
« Nous nous arrêtâmes dans quelques îles lui baisant la main : « Il faut avouer, seigneur,
pour y prendre des rafraîchissements. Notre que vous avez essuyé d'effroyables périls. Mes
vaisseau étant parti d'un port de terre ferme peines ne sont pas comparables aux vôtres :
des Indes, nous y allâmes aborder, et là, pour si elles m'affligent dans le temps que je les
éviter les dangers de la mer jusqu'à Balsora, je souffre, je m'en console par le petit profit que
fis débarquer l'ivoire qui m'appartenait, résolu j'en tire. Vous méritez non seulement une vie
de continuer mon voyage par terre. Je tirai de tranquille, vous êtes digne encore de tous les
mon ivoire une grosse somme d'argent : j'en biens que vous possédez, puisque vous en
achetai plusieurs choses rares pour en faire faites un si bon usage et que vous êtes si
des présents, et, quand mon équipage fut généreux. Continuez donc de vivre dans la
prêt, je me joignis à une grosse caravane de joie jusqu'à l'heure de votre mort. »
marchands. Je demeurai longtemps en Sindbad lui fit donner encore cent sequins,
chemin, et je souffris beaucoup ; mais je le reçut au nombre de ses amis, lui dit de
souffrais avec patience en faisant réflexion quitter sa profession de porteur, et de
que je n'avais plus à craindre ni les tempêtes, continuer de venir manger chez lui ; qu'il
ni les corsaires, ni les serpents, ni tous les aurait lieu de se souvenir toute sa vie de
autres périls que j'avais courus. Sindbad le Marin.
« Toutes ces fatigues finirent enfin ; j'arrivai Schéhérazade, voyant qu'il n'était pas
heureusement à Bagdad. J'allai d'abord me encore jour, continua de parler, et commença
présenter au calife, et lui rendre compte de une autre histoire.
mon ambassade. Ce prince me dit que la
longueur de mon voyage lui avait causé de Conte extrait des Mille et unes nuits,
l'inquiétude, mais qu'il avait pourtant toujours traduit de l’arabe par Antoine Galland.
espéré que Dieu ne m'abandonnerait point.
Quand je lui appris l'aventure des éléphants, il
en parut fort surpris, et il aurait refusé d'y
ajouter foi si ma sincérité ne lui eût pas été
connue. Il trouva cette histoire et les autres
que je lui racontai si curieuses, qu'il chargea
un de ses secrétaires de les écrire en
caractères d'or pour être conservées dans son
trésor. Je me retirai très content de l'honneur
et des présents qu'il me fit ; puis je me donnai
tout entier à ma famille, à mes parents et à
mes amis. »
Ce fut ainsi que Sindbad acheva le récit de
son septième et dernier voyage ; et s'adressant
ensuite à Hindbad : « Hé bien ! mon ami,
ajouta-t-il avez vous jamais ouï dire que

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