Preview-9782140192975 A49339959
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Vjekoslav Ćosić
La (Psycho)systématique
de Gustave Guillaume Vjekoslav Ćosić
Dans l’histoire des idées linguistiques d’inspiration
psychomécanique, nombreux sont les travaux qui extraient une
ou plusieurs problématiques, parmi celles qui furent chères à
Gustave Guillaume lui-même, et qui poursuivent dans la même
voie épistémologique.
La (Psycho)systématique
ISBN : 978-2-343-23923-1
42 e
La (Psycho)systématique
de Gustave Guillaume
Déjà parus
La (Psycho)systématique
de Gustave Guillaume
© L’Harmattan, 2021
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
[Link]
ISBN : 978-2-343-23923-1
EAN : 9782343239231
ABRÉVIATIONS
7
PRÉFACE
1
Traduction de Il tempo che resta. Un commento alla Lettera ai romani, due à
Judith Revel, Paris, Payot.
2
Dans « Temps opératif et temps eschatologique : Agamben lecteur de Guil-
laume », Mélanges J. Gardes-Tamine, La Poésie est grammairienne, Mélanges
offerts à Joëlle Gardes, Editions de l’Amandier, p. 405-417.
9
linguistique contemporaine, la remarque de G. Agamben de nature biogra-
phico-académique signale parfaitement à la fois l’extrême qualité de
l’environnement scientifique qui fut celui du fondateur de la psychoméca-
nique et en même temps la marginalité à laquelle il a été largement confi-
né ; quoi qu’on pense, par ailleurs, de l’usage que fait du temps opératif le
philosophe vénitien, il témoigne de son indiscutable perspicacité : il cible
en effet l’hypothèse la plus originale de la théorie guillaumienne, et, en
même temps, la plus ouverte au débat et à la critique depuis environ trois
quarts de siècle.
Si les travaux spécialisés sur la psychomécanique de Guillaume, qu’il
s’agisse de travaux liés à l’étude de faits empiriques ou de travaux relevant
davantage de l’histoire des idées linguistiques et des problématiques épis-
témologiques, sont nombreux et variés, ceux qui associent biographie intel-
lectuelle, sociologie académique et exposé théorique sont beaucoup plus
rares. Le regretté Marc Wilmet avait été jusqu’alors le seul à s’essayer à
l’exercice en lui donnant une certaine ampleur : c’était l’objet de son ou-
vrage de 1973 Gustave Guillaume et son école linguistique, plusieurs fois
évoqué par Vjekoslav Ćosić et qui fit l’objet d’une seconde édition, enri-
chie, en 1978. Depuis, rien de comparable n’avait été publié. C’est dire
combien on doit savoir gré à Vjekoslav Ćosić d’avoir eu le courage
d’entreprendre la monographie qu’on va lire, qui vise à associer descrip-
tion de la personnalité de Guillaume, exposition des points principaux de
sa pensée linguistique et présentation des héritiers de cette pensée.
D’abord destiné au public croate savant, soucieux, dans sa connaissance
de la linguistique du XXe siècle, d’aller au-delà des courants réputés ma-
jeurs (structuralisme saussurien, fonctionnalisme, générativisme et théori-
sation pragmatico-énonciative, pour faire simple), l’ouvrage de V. Ćosić
est aujourd’hui offert au public francophone. Cela a été rendu possible
grâce à une traduction qui est le fruit de la collaboration de l’auteur lui-
même, Professeur émérite de linguistique française à l’Université de Za-
dar, de Samir Bajrić, aujourd’hui Professeur de linguistique générale à
l’Université de Bourgogne, mais qui doit sa découverte de Guillaume à V.
Ćosić, et de Thierry Ponchon, Maître de conférences habilité à l’Université
de Reims, familier depuis longtemps de la psychomécanique, dont il use
avec pertinence et acribie – et à qui il faut savoir gré d’accueillir l’ouvrage
dans la collection qu’il dirige.
10
Ayant préparé sa thèse à Paris au début des années 70, V. Ćosić n’a
pas connu Guillaume, mais a approché de près, en la personne de son
directeur de thèse, Gérard Moignet, un guillaumien du premier cercle
– non seulement parce qu’il fut un auditeur du séminaire de Guillaume
à l’École Pratique des Hautes Etudes, mais aussi parce qu’il en fut un
des plus fidèles, conceptuellement parlant, dans ses propres publica-
tions. Ayant moi-même été proche de G. Moignet, à la fin de sa vie de
1974 à 1978 (il terminait sa carrière à la Sorbonne quand moi-même y
commençais la mienne comme assistant), j’ai pu mesurer la très res-
pectueuse admiration qu’il vouait à Guillaume et qui loin d’être un
frein à l’exigence et à la productivité intellectuelles en était un puis-
sant aiguillon. J’ajoute que, dans ces années 70, la fréquentation de G.
Moignet (comme de Bernard Pottier parmi quelques autres) permettait
d’accéder à des éléments importants de la pensée de Guillaume qui
n’étaient pas encore vraiment diffusés puisque l’édition des Leçons
n’en était qu’à ses débuts.
Si, évoquant la respectueuse admiration de G. Moignet pour Guil-
laume, je me suis empressé de souligner qu’elle n’avait d’aucune ma-
nière entravé sa puissance et son originalité intellectuelles, cela ne doit
pas dissimuler le fait que, pour ses auditeurs, le prestige de sa pensée
était indissociable de la personne de Guillaume. Il est indéniable que
ceux qui ont suivi ses cours pendant tout ou partie de ses vingt-deux
années (de 1938 à 1960) d’enseignement à l’École Pratique des
Hautes Etudes, ou même ceux – mais moindrement – qui ont été for-
més par ces témoins oculaires et auriculaires, ont été impressionnés
autant par l’audace de ses hypothèses que par sa personnalité et même
son style, au point parfois d’en copier les tics et de « guillaumiser »,
peut-être même sans s’en rendre compte. Ce sont là, dira-t-on, pos-
tures de thuriféraires, très éloignées d’une vraie démarche intellec-
tuelle. Peut-être. Il est toutefois significatif de noter que la figure de
Guillaume a fortement marqué même des guillaumiens nettement plus
réservés. Nous n’en voulons pour preuve que le témoignage de Mau-
rice Toussaint, à qui on ne saurait reprocher aucune forme
d’allégeance bigote à la pensée guillaumienne :
11
Sur les conseils de son médecin et suivant l’exemple de Meillet, Guillaume
faisait cours débout. Le 28 janvier 19603, il s’assied. À l’issue de cette leçon,
je dis à mes camarades – nous étions trois ou quatre étudiants hispanistes à
suivre son enseignement – : « il ne reviendra pas […], il est toujours parmi
nous. »4
On ajoutera pour souligner le lien très étroit entre Guillaume et la
théorie dont il fut le promoteur que celle-ci est une des rares qui
s’identifie, entre autres dénominations (psychomécanique, psychosys-
tématique), par un terme dérivé du patronyme par suffixation : Guil-
laume, guillaumisme. La chose est rare et même, à s’en tenir au seul
périmètre français, je n’en vois guère d’autre.
Guillaume est donc d’abord une figure, pas seulement au sens mé-
taphorique mais au sens propre comme on peut s’en persuader en re-
gardant son portrait qui orne la page de couverture du Dictionnaire
terminologique de la systématique du langage d’Annie Boone et
d’André Joly, et que j’ai retrouvé par ailleurs – lors de mes séjours à
Saint-Pétersbourg au cours des quinze dernières années – dans la salle
des professeurs du département de romanistique de l’Université Her-
zen, longtemps dirigé par une autre ardente guillaumienne, Louise
Skrelina.
On doit savoir gré à V. Ćosić de fournir le meilleur des informa-
tions disponibles sur la personne de Guillaume et d’avoir notamment
tiré un remarquable parti de la correspondance qu’il a échangée avec
plusieurs titulaires de chaires universitaires et certains de ses auditeurs
à l’École Pratique des Hautes Etudes, notamment ceux qui amorçaient
ce qui allait être leur carrière universitaire.
La personne, certes, mais aussi la personnalité. Celle-ci ne pouvait
pas laisser indifférent : une vie d’ascète, dont le caractère spartiate en
terme de confort et même de subsistance sera accentué pendant la pé-
riode de l’Occupation, un regard profond et sombre, aucune maîtresse
identifiée sinon la science, une marginalité institutionnelle sur laquelle
nous reviendrons et qui pourrait conduire à un sentiment
d’abaissement mais que compense largement une forme de certitude
intérieure qui le conduit à affirmer la conscience qu’il a de son irré-
ductible originalité, non seulement face à ses contemporains, mais
aussi face à Saussure, le linguiste par excellence, classiquement pré-
3
Guillaume mourra le 3 février 1960.
4
« Quand l’idéalisme ouvre des portes que ne peut percevoir le matérialisme ».
L’Information Grammaticale, 2010, 126, p. 41.
12
senté, au moins en Europe, comme le père de la linguistique moderne.
Cette certitude intérieure apparaît très nettement dans beaucoup de
passages des Prolégomènes à une linguistique structurale et des Es-
sais de mécanique intuitionnelle consacrés à l’un des couples les plus
illustres du Cours de Linguistique Générale, synchronie/diachronie :
loin de reprendre avec une scrupuleuse fidélité ce que dit le maître
genevois du couple en question, Guillaume se le réapproprie et le
repense totalement en réinvestissant la synchronie d’une temporalité
particulière (une endochronie), comme le montre de manière lumi-
neuse André Jacob dès 1967 dans sa thèse, Temps et Langage5. Pour
compléter le portait de ce personnage quasi romanesque, on ajoutera
une part d’ombre : une naissance illégitime (rapportée aux codes so-
ciaux de l’époque), une appartenance religieuse floue à l’intérieur du
monde chrétien (catholique ou protestant), des blancs dans la biogra-
phie, une production inégalement assumée (puisque les travaux anté-
rieurs à l’ouvrage réputé fondateur le Problème de l’article et sa solu-
tion dans la langue française, de 1919, sont explicitement laissés de
côté).
Même si Guillaume a publié non seulement les trois ouvrages que
sont Le problème de l’article…, Temps et verbe ainsi que
l’Architectonique des temps dans les langues classiques, sans négliger
d’importants articles dans d’excellentes revues 6 , il reste qu’il fut
d’abord un maître, qui séduisait par sa présence, sans doute un peu
magnétique. Un maître et non pas un patron, puisque la modestie de sa
position institutionnelle lui interdisait de diriger des thèses. Faiblesse
certes, qui lui valut sans doute quelques regards moqueurs et mépri-
sants dans un cadre académique où le sens des hiérarchies était très
fort, mais faiblesse qui avait une contrepartie : une liberté de ton clai-
rement affichée, une liberté d’organisation du propos et d’expression
qui, aux yeux du lecteur des Leçons, prend parfois presque la forme de
la désinvolture, lorsqu’elle touche aux rapports aux sources bibliogra-
phiques. Il n’est pas, en effet, de lecteur de Guillaume, si bien disposé
soit-il à l’égard de sa théorie, qui n’ait été irrité par l’absence ou le
flou de ses références à la lecture non seulement des Leçons mais aus-
si des Prolégomènes… ou encore des Essais de mécanique intuition-
nelle, qui sont des sortes d’avant-texte de ce qu’aurait été la Linguistique
5
J’en signale la réédition aux éditions Penta, en 2016 (tome 1) et 2017 (tome 2).
6
Voir sur ce point Langage et science du langage, souvent cité et finement
analysé par V. Ćosić.
13
structurale, vaste projet à visée récapitulative qui n’eut pas le temps
d’aboutir. Ce sont notamment les références philosophiques, centrales dans
une œuvre qui assoit explicitement la théorisation linguistique sur
l’anthropologie et l’épistémologie qui provoque la plus grande frustration :
non seulement, les sources ne sont pas matériellement référencées, mais,
plus embarrassant, elles restent souvent allusives, sans vraie problématisa-
tion : on aurait aimé ainsi en savoir plus sur la lecture exacte que Guil-
laume fait de Humboldt et ce que doit sa conception du langage comme
« représentation de l’univers » à la conception de la Weltanschauung de
l’illustre maître berlinois, ou bien encore ce qu’il retient exactement de la
conception kantienne de l’espace et du temps, lui qui en a, semble-t-il, une
conception plus génétique qu’a prioriste, ou bien encore la part exacte des
héritages leibnizien (et kantien ?) dans le schématisme original et si em-
blématique de la théorie qu’est le tenseur binaire radical. Je me demande si
cette « désinvolture » n’est pas ce qui peut conforter la caractérisation de
Guillaume comme autodidacte – point très justement évoqué par V. Ćosić
à partir du critère académique de la possession d’un diplôme
d’enseignement supérieur ; l’autodidacte n’est-il pas aussi le gros lecteur,
parfois un peu « brouillon » et éventuellement un peu dépassé par ses lec-
tures ?
14
cognitivistes, etc.). On identifierait ainsi des lieux en rapport avec des
hommes (et des femmes), des filiations par « transmission » (plus ou
moins directe) de postes, des profils intellectuels assez typés, qui feraient
sans doute apparaître les liens assez étroits des guillaumiens (au moins
d’une certaine époque) avec une formation plutôt classique, philologique et
littéraire.
Dans une perspective à la fois théorique et socio-académique, il est sans
doute aussi intéressant d’étudier les « anti-guillaumiens », sans négliger les
« a-guillaumiens ».
Les premiers sont ceux qui se sont explicitement opposés aux thèses
guillaumiennes sur deux points, d’ailleurs liés : le mépris des données his-
toriques et la tentation « métaphysique ». La question des données histo-
riques (avec, en arrière-plan, la question théorique de ce que doit être une
authentique linguistique diachronique) est au cœur de la querelle dite du
Français moderne, largement organisée autour des propositions faites par
Guillaume sur la parenté – on pourrait dire psychogénétique – du futur et
du passé simple (fait de structure pour Guillaume), que les tenants de la
grammaire historique classique récuse en vertu de leur raisonnement, qui
fonde, lui, les filiations sur la seule base phonético-étymologique ; V.
Ćosić rend parfaitement compte des épisodes de cette querelle, qui – heu-
reuse époque ! – a tenu en haleine les abonnés du Français moderne pen-
dant plusieurs numéros et qui, rétrospectivement, témoigne du fait que les
linguistes et grammairiens de l’époque, à défaut de conserver toujours la
sérénité attendue7, prenaient au moins la peine de lire les textes de ceux
dont ils ne partageaient pas le point de vue… La question de la métaphy-
sique est plus large : elle s’ancre dans la dichotomie langue/discours, à la
base de la théorie du langage de Guillaume et de l’épistémologie qui en
procède. À la différence de Saussure, qui fonde sa dichotomie de la langue
et de la parole sur la base d’une approche complexe du langage, selon les
cas sociologique, psychologique ou purement métathéorique8, la distinc-
tion de la langue et du discours sur laquelle Guillaume construit sa dé-
marche linguistique est de nature essentiellement psycho-cognitive. Au
discours, la momentanéité, à la langue, la permanence ; au discours, la
variété des effets de sens pour un même signifiant, à la langue, le signifié
7
Je peux témoigner que Gérard Moignet et Léon Bondy, frontalement opposés
dans la querelle et qui enseignaient tous les deux à l’UFR de Langue Française, ne
se saluaient jamais.
8
Comme le suggère David Piotrowski dans Phénoménalité et objectivité
linguistiques, Paris, Champion, 2009, chap. 2.
15
abstrait, transcendant à l’endroit desdits effets de sens ; au discours, la va-
riété et l’apparence de l’asystématicité en convenance avec ce que Guil-
laume nomme la suffisance expressive, à la langue l’unité d’une systémati-
cité procédant d’une cohérence profonde. Deux voies sont alors possibles :
celle d’une linguistique du discours, sans doute nécessaire en un premier
temps, mais qui, refermée sur elle-même, reste rivée à la description, me-
nacée de quasi-cécité interprétative ; et celle d’une linguistique de la
langue, qui soit de nature à faire voir la systématicité sous-jacente au dis-
cours. Il y aura donc des linguistes du discours et des linguistes de la
langue. Guillaume se plaçant évidemment chez ces derniers, est nécessai-
rement conduit à une linguistique à formulation abstraite, dont la termino-
logie, éventuellement nourrie de néologismes, vise à décrire la structure
pourrait-on dire profonde de la langue, qui est en fait une mécanique pro-
fonde ; c’est cette visée d’une mécanique profonde, invérifiable, que con-
damnent sous le nom de métaphysique les tenants de ce que Guillaume
appelle la linguistique de discours. À l’époque de Guillaume, c’étaient les
tenants d’une certaine grammaire historique d’inspiration philologique qui
fournissaient les gros bataillons de cette troupe. Aujourd’hui, le procès en
« dérapage métaphysique » serait plutôt le fait des tenants d’une linguis-
tique à épistémologie très contrôlée, notamment en matière de réfutabilité.9
Quant aux « a-guillaumiens » (si l’on veut bien me pardonner ce néolo-
gisme), ils constituent une catégorie à part, qui est du reste évoquée dès les
premières lignes de la monographie de V. Ćosić, évidemment plus que
composite : il s’agit de tous ceux qui prétendent écrire une histoire de la
linguistique au XXe siècle sans jamais mentionner Guillaume et ses succes-
seurs. Négligence, mépris, oubli, ignorance ? On évitera dans la recherche
des explications de s’orienter vers des causes imputables à la paresse intel-
lectuelle ou aux passions tristes chères à Spinoza. Il est sans doute plus
intéressant de se tourner vers des causes faisant intervenir des facteurs inté-
ressant l’histoire de la linguistique. En un mot, on pourrait dire que Guil-
laume a fondamentalement toujours été à contretemps. Ses deux grands
livres, Le Problème de l’article… et Temps et verbe paraissent dans l’entre
9
On dit aussi, par anglicisme, de falsifiabilité. Le respect de ce critère exige que
pour toute hypothèse (ou ensemble d’hypothèses) formant « résultat » théorique
dans le cadre d’une question traitée, on soit en mesure de dire « quelle sorte de faits
il faudrait trouver pour que le résultat soit invalide » (R. Martin, « La linguistique et
l’universalité : vers l’unification de la discipline », dans Linguistique de l’universel.
Réflexions sur les universaux de langage, les concepts universels, la notion de
langue universelle, Paris, AIBL, 2016, p. 96). Y a-t-il une seule théorie linguistique
qui puisse prétendre respecter une telle exigence ?
16
deux-guerres : sans laisser indifférents les contemporains les plus avisés, ce
sont deux ouvrages qui ne sont ni en phase avec la grammaire historique
encore majoritairement pratiquée, ni avec le structuralisme post-saussurien
très axé sur le formalisme oppositionnel (que mettra magistralement en
œuvre la phonologie de Troubetzkoy). Mieux, les articles publiés avant
guerre, de 1933 à 1939, très organisés autour de la morphosémantique du
verbe et de la théorisation des parties du discours, suggèrent une orienta-
tion qui s’intègrera dans ce que Guillaume appellera linguistique structu-
rale, mais dans une acception originale, spécifique des termes structure et
structural, comme le montrera parfaitement le projet de Linguistique struc-
turale, saisissable à partir des Prolégomènes. Pour le dire autrement, Guil-
laume s’est voulu structuraliste mais pas de la tendance majoritaire. Allons
plus loin : il n’est sans doute pas très difficile de défendre l’idée selon la-
quelle le guillaumisme est une linguistique cognitive et énonciative : la
chose a été faite, et même de manière plutôt convaincante, sous réserve
qu’on se mette à peu près d’accord sur ce qu’on place derrière les mots
cognition et énonciation (qui parfois sont un peu les « auberges espa-
gnoles » de la linguistique contemporaine). Reste qu’il est aussi, et priori-
tairement si on examine les choses en termes d’unité d’analyse, une lin-
guistique du mot, organisée autour de quelques « mots » majeurs et sans
cesse analysés et réanalysés : les articles et les formes de la conjugaison.
Or, au moment où meurt Guillaume, en 1960, le mot n’est plus l’unité
d’analyse majeure (ce qu’il était pour la grammaire historique et comparée
où même le structuralisme à orientation très phonologique). C’est la
phrase. Elle fournira la base, au moins dans un premier temps, des travaux
de linguistique générative (au-delà de la diversité des versions) aussi bien
que de toutes les linguistiques de l’énonciation et du texte, qui sont très
largement des pragma-sémantiques des unités longues (phrase et au-delà).
D’une certaine manière, c’est peut-être la psycholinguistique cognitive,
telle que la présente, par exemple Jean-Louis Le Ny dans son ouvrage
Comment l’esprit produit du sens, (Paris, Odile Jacob, 2005) qui restaure-
ra, sous une forme d’ailleurs plus ou moins nouvelle et avec des présuppo-
sés assurément différents, la morpho-sémantique de l’unité courte (mot,
morphème) chère à Guillaume.
Guillaume, les guillaumiens (et ceux qui ne le sont pas). Enfin, le guil-
laumisme. Ne faudrait-il pas mieux dire « les guillaumismes » pour mieux
lier, d’une part, Guillaume et les guillaumiens – examinés non plus en
17
termes de succession générationnelle, mais d’option théorique – et, d’autre
part, le devenir d’une réflexion aux développements multiples ?
Au départ, il y a, à s’en tenir au corpus guillaumien, une théorie globale
du langage, incluant une anthropologie, une épistémologie, une typologie
des langues (originale, et qui est restée peu comprise), une association (ori-
ginale) entre linguistique diachronique et linguistique synchronique et en-
fin la description/interprétation de quelques microsystèmes majeurs :
l’extensité (théorie de l’article), le nombre, le cas, les temps verbaux, le
tout intégré dans une catégorisation générale des unités signifiantes mini-
males, le mot dans les langues qui nous sont familières (typologie des par-
ties de discours, subduction). Ces descriptions/interprétations privilégient
très largement le français, mais sans exclure d’autres langues romanes et le
latin, pas plus que le grec, les langues germaniques (allemand et anglais),
les langues slaves (le russe, le croate), les langues sémitiques (l’arabe) et le
chinois – en espérant n’avoir commis aucune omission.
Le cadre anthropologique (l’homme pensant/parlant dans sa relation à
deux « hors-moi » : un « hors-moi » d’avant, l’Univers, et un « hors-moi »
d’après, l’Autre) ne pouvait laisser indifférents les philosophes. On a déjà
cité l’un d’entre eux, A. Jacob, qui fut un auditeur de Guillaume, et dont la
thèse, Temps et Langage (au sous-titre significatif, Essai sur les structures
du sujet parlant) reste à mes yeux la meilleure étude des fondements philo-
sophiques de la psychomécanique. Laissant de côté ceux qu’une lecture
plus ou moins rapide de Guillaume (d’un peu de Guillaume) a pu séduire,
parmi lesquels je placerai Maurice Merleau-Ponty, Gilles Deleuze ou
Giorgio Agamben, je signalerai en revanche le phénoménologue Henri
Maldiney dont l’un des maîtres-ouvrages, Aîtres de la langue et demeures
de la pensée (au titre très heideggérien) est fortement nourri de Temps et
verbe et de l’Architectonique… Cela dit, on ne dirait pas d’André Jacob ou
d’Henri Maldiney que ce sont des philosophes guillaumiens ; ils intègrent
Guillaume à leur cadre théorique, plutôt néo-kantien (« cassirérien ») pour
A. Jacob, phénoménologique pour H. Maldiney, pour l’approfondir et lui
donner une forme de « corporéité » grammaticale, sans chercher à discuter
techniquement les propositions de Guillaume (sur l’article français, le pré-
sent de l’indicatif français ou l’aoriste grec).
Du côté des linguistes, l’attitude est évidemment différente : la robus-
tesse des hypothèses de travail du guillaumisme, la rigueur du raisonne-
ment, le respect des données empiriques des langues étudiées dans le cadre
des interprétations qu’on en donne, autant de composantes épistémolo-
giques, qui ouvrent la porte au débat, débouchent sur un accord global avec
la théorie ou signent un éloignement sensible. Avec, on le devine, un con-
18
tinuum (notion guillaumienne par excellence !) entre l’adhésion et le refus.
La matière fournie par les monographies proposées par V. Ćosić, linguiste
par linguiste, pourrait de la sorte être exploitée dans une approche des guil-
laumiens qui ne serait plus générationnelle mais « théorico-
épistémologique ». On rejoindrait les contributions de Francis Tollis ou
Mathieu Valette, mais en procédant moins à partir d’un étiquetage
d’affiliations renvoyant à des courants, souvent à extension assez vaste et
donc à compréhension plus ou moins bien définie en aval du guillaumisme
(cognitivisme(s), linguistiques de l’énonciation, en particulier)10 qu’à partir
de l’amont que constituent les concepts-clefs de la théorie, ses outils tech-
niques et ses objets d’étude privilégiés – ce qui permet d’en mieux évaluer
la pertinence, la puissance heuristique, l’usage qui en est fait par Guillaume
et les guillaumiens… ou qui n’en est pas fait.
Un excellent exemple nous est fourni par la notion de temps opératif, de
laquelle nous sommes parti (sur la base, on en convient, d’un usage plutôt
déconcertant, celui de G. Agamben) – notion-clef qui sous-tend la théorie
tout entière, en tant qu’elle définit très généralement la langue comme une
mécanique opérative à finalité sémantico-énonciative (une « mécanique
signifiante », aime à dire A. Jacob), et les représentations particulières des
divers micro-systèmes sémantico-grammaticaux tels que les figure le ten-
seur binaire radical. Dès le départ, pèse sur cette notion une question :
s’agit-il d’un temps réel ou d’une simple chronologie de raison ? Guil-
laume lui-même hésite et il serait facile de livrer une somme de citations
reprises de ses cours et publications penchant tantôt dans un sens tantôt
dans un autre. Qu’en ont fait les lecteurs de Guillaume, nombreux à utiliser
la présentation bi-tensive de faits de langue ? Temps réel, dit R. Valin,
dans le cadre d’une argumentation phénoménologique, temps réel rétorque
M. Toussaint mais dans le cadre d’une approche naturaliste (lui disait :
« matérialiste ») à référence cortico-cérébrale (avec peut-être l’espoir secret
d’un futur chronométrage), temps simplement logique avance prudemment
R. Martin, qui se contente d’y voir un simple principe d’ordination. Sans
oublier ceux qui hésitent à trancher, y voyant le support d’une très sugges-
tive méthode de visualisation (formalisation ?) du sens, notamment pour
les morphèmes grammaticaux à haut teneur polysémique : à la suite de G.
Moignet (mais que je sollicite peut-être indûment), je me placerais volon-
tiers dans cette catégorie d’agnostiques…
10
Point de vue qui, réorienté du côté de Guillaume, conduit à le définir comme
« pré-cognitiviste », « pré-énonciativiste »…
19
Ces quelques remarques, auxquelles je me tiendrai pour ne pas allonger
indûment cette préface, montrent que la belle monographie de V. Ćosić
vaut très largement, au-delà de sa dimension proprement informative (à
laquelle on pourrait toujours ajouter quelques mentions complémentaires),
par sa capacité à inviter à la réflexion proprement linguistique dans le cadre
ouvert par Guillaume et plus ou moins remodelé par les guillaumiens.
Cette théorie fut féconde. Elle le demeure non seulement conceptuellement
(en termes d’histoire et d’épistémologie du langage), mais doit le demeurer
aussi en termes d’analyses empiriques : non seulement pour des langues (à
commencer par le français), qu’elle a déjà contribué à mieux décrire, mais
aussi pour des langues jusqu’alors peu décrites dans les cadres interpréta-
tifs qu’elle propose : non indo-européeennes (si l’on veut sérieusement
redébattre des propositions sur le chinois et l’arabe, qui ont constamment
occupé l’esprit de Guillaume), mais aussi indo-européennes : les langues
slaves, par exemple, le croate notamment. Puisque maintenant les croato-
phones ne peuvent plus dire qu’ils ne disposent pas d’un outil solide
d’introduction à la psychomécanique guillaumienne…
Olivier SOUTET
(ndé. L’édition présentée ici est à la fois une traduction par son auteur,
Vjekoslav Ćosić, de son ouvrage (Psiho)sistematika jezika Gustavea Guil-
lamea et une édition revue, corrigée, augmentée et actualisée par les édi-
teurs Samir Bajrić, Thierry Ponchon & Olivier Soutet. Les prises de posi-
tion tenues par l’auteur ne les engagent pas.)
20
AVANT-PROPOS
21
Il va de soi que l’on ne peut dans le présent aperçu exposer tous les faits per-
tinents et citer toutes les personnes importantes, si bien que l’on ne s’arrêtera
que sur les moments-clés. On n’a dit presque rien sur les linguistes isolés, qui
n’ont pas fondé d’écoles bien profilées, mais qui ont pourtant laissé des
traces profondes dans la linguistique du 20ème siècle. Cela vaut avant tout
pour le grand comparatiste français Émile Benveniste, qui avait travaillé
avant la 2ème guerre avec les Praguois, et pour le slaviste français Lucien
Tesnière (1836-1954), auteur d’une méthode originale de la description syn-
taxique… (Z. Glovacki-Bernardi, 2001 : 143-144)
On est d’accord avec l’auteur pour dire que Gustave Guillaume a
laissé, lui aussi, « une trace profonde dans la linguistique », mais on
doit ajouter qu’il s’est créé autour de lui « une école bien profilée »,
aujourd’hui bien identifiable dans le monde entier, de surcroît dans les
milieux d’études romanes. À noter également l’existence de
l’Association Internationale de Psychomécanique du Langage, qui
rassemble de nombreux adeptes de sa théorie et organise régulière-
ment des colloques internationaux.
Le présent livre a pour objectif de faire connaître à la communauté
des linguistes en Croatie l’homme, sa théorie linguistique et son héri-
tage scientifique. Et c’est dans ce sens qu’il se veut un complément à
l’Introduction à la linguistique, mentionnée précédemment.
Il était grand temps que cette lacune au sein de la bibliographie
scientifique d’expression croate fût comblée, et qu’après quelques
articles, tels que « Gustave Guillaume u svjetlu de Saussureove ling-
vistike » (1972), « Psihosistematika Gustavea Guillaumea u Jugoslavi-
ji » (1986 i 1989), « Gustave Guillaume – Psihosistematika: teorija i
metoda » (1987), qu’après la traduction en croate des Principes de
linguistique théorique (1988), qu’après l’article « Teorija kao sudbi-
na » (1996), et enfin qu’après l’ouvrage Ogledi iz psihosistematike
jezika (Essais de psychosystématique du langage) (2009)11, apparaisse
un livre à part consacré à cette théorie linguistique, qui a survécu plu-
sieurs modes scientifiques depuis et qui continue à attirer des adhé-
rents.
Cependant, comme l’attention de la communauté des linguistes
chez nous et dans le monde entier est principalement axée sur
quelques noms seulement, à savoir sur ceux de F. de Saussure,
R. Jakobson, A. Martinet, N. Chomsky, cela n’a pas été suffisant pour
mieux (faire) connaître la théorie de G. Guillaume. Il faut tout de
même souligner comme curiosité qu’aucun ouvrage linguistique de
11
Pour les références complètes, v. Bibliographie.
22
N. Chomsky n’a été traduit en croate, alors que l’on a depuis 1982 une
traduction croate des Éléments de linguistique générale d’A. Martinet,
et, depuis 1988, une traduction croate des Principes de linguistique
théorique de Gustave Guillaume. La traduction croate du Cours de
linguistique générale n’est apparue qu’en 2000. Compte tenu de
l’opinion dominante, selon laquelle la théorie de Gustave Guillaume
est inconnue en Croatie, on avait invité au printemps 1996 le Profes-
seur O. Soutet de l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV) pour une
conférence au Cercle linguistique de Zagreb, afin de contribuer à une
« meilleure connaissance de la psychomécanique du langage de Gus-
tave Guillaume », insuffisamment connue en Europe.
La quantité de détails fort intéressants, liés à la vie et l’activité de
Gustave Guillaume que le professeur O. Soutet a offerts aux lecteurs
de l’hebdomadaire de Zagreb Hrvatsko slovo, n’a malheureusement
laissé que très peu de place pour une présentation plus large de la
théorie et de son auteur. Il n’y avait pas de place non plus pour mieux
connaître ce que le professeur O. Soutet a appris sur la réception de la
psychomécanique en Croatie et qui était un des objectifs de son
voyage à Zagreb. Pour ce faire, il aurait fallu se rendre à Zadar (ce que
le Professeur O. Soutet a fait quelques années plus tard, à plusieurs
reprises), où on connaissait déjà des éléments de la théorie de
G. Guillaume. L’hebdomadaire Hrvasko slovo a tout de même le mé-
rite d’avoir signalé le séjour d’O. Soutet par un entretien assez long,
ce qui n’était pas le cas lors du séjour du Professeur R. Martin
(O. Soutet y revient lui-même dans l’entretien publié), qui était de la
même école linguistique et qui avait donné à Zagreb une conférence
dix ans auparavant, en 1986.
Linguiste français, théoricien du langage, penseur, Gustave Guil-
laume est une personnalité intéressante, tant par sa théorie que par sa
vie et son statut d’enseignant universitaire, où la théorie (et son origi-
nalité peu ordinaire) a sa part dans le destin de l’homme. Cet aspect-là
mérite d’être évoqué, au moins anecdotiquement, comme complément
à l’entretien avec O. Soutet.
Dans sa jeunesse, Gustave Guillaume s’enthousiasmait pour les
mathématiques et la physique, avant de dispenser des cours de fran-
çais à des émigrés russes. Il travaillait à l’époque comme employé de
banque et n’était pas employé à la poste, contrairement à ce qui avait
été précisé dans la traduction croate des Principes de linguistique
théorique. Les centres d’intérêt du jeune Guillaume, on les retrouve
dans sa théorie sous forme de recherche d’une géométrie d’esprit, ce
23
qui n’est pas la même chose que la banalisation mathématique et la
complexification des faits linguistiques. Il ne s’agit en aucun cas de
ces descriptions de la langue par des moyens « logico-
mathématiques » au sens propre du mot ou au sens de la « linguistique
algébrique ». Employé de banque, disais-je, il a rencontré Antoine
Meillet, le plus grand comparatiste français, spécialiste d’arménien et
de langues slaves, qui a remarqué chez Guillaume un talent extraordi-
naire pour les langues et un intérêt particulier pour les problèmes lin-
guistiques en général. Ainsi l’a-t-il invité à suivre ses cours à l’École
Pratique des Hautes Études. C’est précisément au sein de cet établis-
sement que Guillaume a terminé ses études en 1917, en y soutenant un
mémoire de fin d’étude axé sur « le problème de l’article et sa solution
dans la langue française », publié en 1919 chez l’éditeur parisien Ni-
zet. À ce propos, une remarque est nécessaire relativement à un lieu
commun qui accompagne souvent les propos sur Guillaume – « auto-
didacte » -, dont parlent même son biographe M. Wilmet et son colla-
borateur le plus proche, R. Valin. Cela n’est que partiellement vrai, vu
que Guillaume n’avait pas le doctorat d’État, diplôme plus ou moins
indispensable à l’époque pour envisager une carrière universitaire en
France. Or, il existe d’autres grades universitaires. En effet, on pense
ordinairement que l’auteur d’une théorie linguistique doit être au
moins Professeur titulaire dont l’(auto)éducation dépasse le cadre d’un
enseignement linguistique ordinaire. Comme on sait, Guillaume suivit
des cours de linguistique depuis 1914. Par conséquent, il ne peut être
traité d’autodidacte en linguistique. Dans son premier ouvrage connu
(il avait pourtant publié en 1911 quelques opuscules, mais qu’il ne
mentionne nulle part), il découvre, indépendamment de F. de Saus-
sure, la dichotomie langue / discours par un procédé purement linguis-
tique. Dans son cheminement de chercheur, Guillaume part d’un fait
acquis que toutes les langues qui possèdent l’article défini empruntent
sa forme au pronom démonstratif. Ce fait est à première vue banal et
archiconnu, généralement admis. Cependant, Guillaume pose la ques-
tion suivante : « pourquoi est-ce ainsi ? » Sa réponse est inhabituelle
et audacieuse, d’un point de vue théorique : il existe deux états d’un
mot, et par conséquent de la langue : la « langue en état de puissance
(virtuelle) » et la « langue en effet », ce qui représente la réalisation
effective (discursive) de la langue en puissance. L’article sous la
forme de pronom (lat. ille, illa, illud ; cr. ovaj, taj, onaj) est le signe de
préexistence du nom à l’état virtuel, et en même temps l’opérateur du
passage (actualisation) à l’état réel dans le discours (phrase). Le syn-
24
tagme français la maison, en latin illa mensio, et en croate ona (ova,
ta) kuća, est donc quelque chose qui nous est déjà connu. Ce « déjà
connu », c’est le nom en état de puissance que nous possédons en
nous, même si nos organes articulatoires ne s’activent pas.
C’est cet œuf de Colomb (de Guillaume) : les faits connus de tout
le monde ne sont pas accessibles à tous. « Voir » et « comprendre »
sont deux états fondamentaux de connaissance humaine où le « com-
prendre » présente un progrès dans la connaissance. Il a « compris »
(on dirait ordinairement : il a vu) certaines choses et certains phéno-
mènes dans la langue française, observables pour et par tout le monde,
mais non pas compris de tous. Même constat pour le fait que le fran-
çais possède la catégorie de l’aspect verbal, que la forme verbale dite
conditionnelle n’est pas un mode verbal à part, etc. Guillaume disait
souvent que « les grandes vérités sont extrêmement simples » et qu’à
chaque Copernic précède un Kepler.
C’est un grand mérite de Guillaume d’avoir réintroduit en linguis-
tique la théorie, la spéculation, la réflexion sur la nature et l’essence
de la langue et des phénomènes linguistiques. Cette approche de la
langue avait disparu de la linguistique à l’apparition de la linguistique
historique et comparée. On attribue à cette dernière ordinairement le
mérite d’avoir réfuté la « grammaire philosophique », dominante aux
XVIIe et XVIIIe siècles. Cela n’est que partiellement vrai. En effet, sa
théorisation ne rejette pas l’évolution de la langue, mais insiste sur le
système, donc sur la synchronie (bien qu’il préfère l’interpénétration
de la synchronie et de la diachronie), et garde une attitude critique à
l’égard de l’historicisme exclusif en linguistique. Pour autant (comme
pour la théorie de F. de Saussure, d’ailleurs), son point de vue concep-
tuel n’a pas été accueilli avec enthousiasme dans les milieux linguis-
tiques fidèles à l’empirisme historique et les « empiristes synchro-
niques » ne lui étaient pas favorables. De plus, son métalangage peu
ordinaire et souvent modifié servait de prétexte à beaucoup pour réfu-
ter sa théorie. Or, ce qui est le plus intéressant ici, c’est que Guillaume
modifiait sciemment sa terminologie, si bien qu’on dispose au-
jourd’hui de trois dénominations différentes de sa théorie linguis-
tique : psychosystématique, psychomécanique et linguistique de posi-
tion12. La raison en est assez particulière : Guillaume ne voulait pas
12
Bien qu’il existe des définitions de ces termes qui diffèrent en nuances même
chez l’auteur, chacun d’entre eux peut recouvrir la totalité de la théorie de
Guillaume, en insistant par son étymologie sur une de ses caractéristiques : la
25
que certains termes-clés de sa théorie soient fétichisés, ce qui fut pour-
tant le cas de la célèbre dichotomie de F. de Saussure, langue / parole.
Dans un rapport annuel sur son enseignement à l’EPHE, adressé à
M. Lejeune, il affirme qu’il n’a inventé que deux termes : chronogé-
nèse et chronothèse. L’incompréhension de sa terminologie était donc
une simple excuse pour un rejet de la psychosystématique, alors que la
vraie raison n’était que la paresse d’esprit, l’inaptitude à une gymnas-
tique mentale qu’exige parfois la lecture de ses textes. Il faut pourtant
avouer que cette gymnastique est très exigeante, car Guillaume ne
s’épargnait pas lui-même, pas plus que les autres. Un des témoignages
en est son travail sur les Prolégomènes à une linguistique structurale,
et plus clairement encore sa correspondance avec ses supérieurs
(M. Lejeune) et ses disciples (G. Moignet et B. Pottier). Cette même
paresse d’esprit des linguistes contemporains est présente aujourd’hui
quand il s’agit par exemple de la dénomination accordée à la langue
croate. Dissimulant leur paresse par leur érudition, ces linguistes
s’opposent à l’appellation simple et naturelle « croate », en faveur de
la dénomination bâtarde, politicienne et fausse de « serbo-croate ».
Pourtant, ils doivent savoir qu’il ne s’agit pas là d’un terme composé,
comme on peu parler, à titre d’exemple, d’idiome « chamito-
sémitique », « uralo-altaien », ou bien « indo-européen ».
L’autre raison de la « mauvaise réputation » de la psychosystéma-
tique est un certain mépris de l’intelligentsia linguistique française
(dans sa correspondance, Guillaume appelait ses membres « les
dieux ») à l’égard d’un simple « chargé de conférences » à la Sor-
bonne ; modeste grade académique qu’il a obtenu, semble-t-il, grâce à
la recommandation d’A. Meillet.
C’est ainsi qu’il enseigna sa linguistique de 1938 jusqu’à sa mort
en 1960, devant un auditoire relativement peu nombreux, d’où sorti-
26
ront plus tard des linguistes français comme P. Imbs, recteur de Nancy
et directeur de la plus grande entreprise lexicographique en France –
le Trésor de la langue française, B. Pottier, hispaniste et théoricien,
R. Valin, Québécois, à qui Guillaume légua tous ses manuscrits (iné-
dits) avec lesquels il a créé le Fonds Gustave Guillaume à l’Université
Laval à Québec. Ces inédits sortent actuellement sous le titre de Le-
çons de linguistique de Gustave Guillaume et dans la collection « Es-
sais et mémoires de Gustave Guillaume ». Cela constitue une base
solide pour l’étude de la psychomécanique du langage. Le professeur
R. Valin avait raison quand il disait – en plaisantant – que les doua-
niers français n’étaient pas conscients de ce qu’ils laissèrent sortir de
France au moment où il ramenait les inédits de Guillaume pour les
consigner à son université de Laval à Québec. De cet auditoire sorti-
ront également M. Molho, J.-Cl. Chevalier [Univ. Paris IV] et
A. Joly, et, en qualité de correspondants, G. Moignet et J. Stéfanini.
Mais comme Guillaume (à cause de son grade académique) ne pouvait
pas diriger de thèses, le directeur de la plupart de ses auditeurs était
R.-L. Wagner, qui, jeune assistant à Caen, profita souvent de conseils
oraux ou écrits de Guillaume, quand il préparait sa thèse de doctorat.
Ainsi naquit ce que M. Wilmet a appelé « l’école linguistique de Gus-
tave Guillaume ». Son livre porte le même titre ([1972] 1978) et offre
aujourd’hui encore des renseignements utiles et des remarques perspi-
caces sur la psychosystématique du langage et ses représentants.
M. Wilmet, professeur de linguistique à l’Université Libre de
Bruxelles, appartient13, selon sa propre classification, à la troisième
génération des « guillaumiens »14 – L.-R. Wagner et P. Imbs apparte-
nant à la première – issue des auditoires de la deuxième génération,
celle de G. Moignet, B. Pottier, M. Molho et R. Valin. Le terme
« école », employé par M. Wilmet, n’est valable qu’au sens d’un atta-
chement scientifique et professionnel d’un certain cercle de collègues
et chercheurs, habitués à une certaine théorie, à une certaine discipline
13
[ndé. Le présent employé par l’auteur est justifié par le fait que l’ouvrage
original a été rédigé avant le décès de Marc Wilmet.]
14
« Guillaumien » est un nom et un adjectif. En tant que nom, il désigne tout
linguiste qui suit et pratique la théorie de Guillaume. Il existe aussi le terme
« guillaumiste », plus rare, qui renvoie à quelqu’un qui s’intéresse à cette théorie,
mais ne la suit pas nécessairement. On confond parfois les deux termes. [Parfois
revêtus d’une connotation péjorative par les détracteurs de cette théorie, v. Préface,
certains préfèrent user des termes « psychomécanicien », « psychosystématicien »
ou encore « systématicien ». ndt]
27
méthodologique (aujourd’hui dans le cadre de l’Association Interna-
tionale de Psychomécanique du Langage) et par association à des
cercles similaires de linguistes à Prague et à Copenhague. La théorie
qu’ils pratiquent ne se limite pas au descriptivisme du structuralisme
classique ni à l’analyse grammatico-stylistique, caractéristique de
l’enseignement universitaire de l’époque où elle fut élaborée.
Cette méthodologie tente de reconstruire sous l’apparence des
formes (du discours), souvent fragmentaires et jamais parfaites, la
structure mentale (le mécanisme) de la langue ou d’un de ses sous-
systèmes, cherchant à assigner à chaque signe sa position dans le sys-
tème (d’où le nom de « linguistique de position », à la différence de la
linguistique d’opposition, celle de F. de Saussure, et du structuralisme
classique ou fonctionnel).
Outre les cours à l’université et les discussions péripatétiques ou à
domicile, une des manières de communication de Gustave Guillaume
fut la correspondance (v. chap. « Linguistique épistolaire ») dont il
usait abondamment. Cette habitude a été reprise par les élèves de
Guillaume dans la communication avec leurs étudiants, surtout avec
les doctorants étrangers, qui étaient nombreux. Les lettres de Guil-
laume étaient souvent des études condensées sur certains problèmes
particuliers ou sur une approche méthodologique (v. M. Malengreau,
1995).
Quant à la notoriété et la renommée de la théorie et du destin de
son auteur, Guillaume partage mutatis mutandis le sort d’un autre lin-
guiste français, également connu et reconnu tardivement : L. Tesnière,
slaviste, spécialiste de langue slovène (et traducteur en français des
poèmes d’Oton Župančić). L. Tesnière n’enseigna qu’à des « universi-
tés de province », Montpellier et Strasbourg, et c’est pourquoi, estime-
t-on, il est resté inconnu des milieux professionnels et scientifiques en
France. Son ouvrage capital, Éléments de syntaxe structurale, n’est
publié qu’à titre posthume en 1958, alors qu’il fut achevé, semble-t-il,
avant la Seconde Guerre mondiale. C’était une des premières tenta-
tives de concevoir une syntaxe structurale dont l’importance a été re-
connue d’abord par les linguistes allemands (J. Fourquet, professeur
de langue allemande à la Sorbonne, en a préparé l’édition), puis par
les linguistes français à Nancy, quand il fallait formaliser certaines
données linguistiques dans le traitement automatique de la langue
française et pour les besoins du Trésor de la langue française. Mal-
heureusement trop tard, la mode linguistique américaine et la machi-
nerie de leur industrie linguistique avaient déjà submergé le marché
28
global d’ouvrages de syntaxe générative et transformationnelle de
N. Chomsky. Aujourd’hui, les linguistes apprécient de plus en plus
L. Tesnière (son ouvrage est traduit en croate, mais n’est pas encore
publié), tandis que N. Chomsky n’est suivi que de certains philoso-
phes et anarcho-syndicalistes.
Guillaume est aujourd’hui incontournable, non seulement pour
ceux qui s’intéressent aux problèmes de la grammaire, mais aussi pour
les sémanticiens, les théoriciens de l’énonciation et des actes de lan-
gage. Les cognitivistes ont tendance à l’ignorer, alors qu’il les a de-
vancés d’un demi-siècle.
Ajoutons à la liste des textes portant sur la psychosystématique du
langage (par la suite : PSL)15 et accessibles à la communauté des lin-
guistes en Croatie d’autres contenus moins accessibles comme, par
exemple, des cours de langue et de linguistique françaises à la Faculté
des Lettres de Zadar de 1976 à 2010. Les étudiants de cette faculté
(aujourd’hui université) ont pu trouver des éléments de la PSL dans le
manuel Uvod u studij francuskog jezika (Introduction à l’étude de la
langue française). Abstraction faite de ces étudiants, dont le nombre est
considérable, un certain nombre d’étudiants du 3e cycle d’études de lin-
guistique de Dubrovnik (1982) et de Zadar (2000-2005) ont eu l’occasion
de connaître la PSL. Selon une appréciation générale, il semble que la con-
naissance des éléments de la PSL ait pu aider ces étudiants du 3e cycle à
mieux comprendre certains problèmes des langues de leur spécialité. Il
s’agissait d’étudiants de différentes filières : latin, croate, allemand, an-
glais, français. Cette appréciation était entre autres la raison d’être des ef-
forts investis dans le présent livre. L’autre raison en était un sentiment de
dette à l’égard de la communauté des linguistes en Croatie, d’autant plus
que l’auteur de ces lignes a été en contact professionnel et personnel avec
l’exécuteur testamentaire de Gustave Guillaume, R. Valin, et ses col-
laborateurs, au Fonds Gustave Guillaume à l’Université Laval, notamment
en qualité de chercheur invité. Sans oublier G. Moignet, un des « barons du
guillaumisme », dont l’auteur de cet ouvrage a suivi son séminaire de doc-
torat, en compagnie de P. Cahné, A. Vassant, I. Tamba-Mecz, J.-Cl. Che-
valier [Univ. Paris IV]. Enfin, tâchons de mentionner également sa colla-
boration avec O. Soutet et les collègues de ce dernier, à Paris et à Dijon.
15
Nous utiliserons régulièrement le terme psychosystématique du langage (PSL),
exceptionnellement celui de psychomécanique du langage (PML) pour renvoyer à la
source terminologique.
29
En effet, le public mentionné a le droit de connaître une des théories lin-
guistiques aujourd’hui en expansion, mais qui présente deux « défauts » :
– de n’avoir aucune véritable place dans les textes rédigés en anglais
(aujourd’hui, ce sont pratiquement les seules sources à être consultées par
les linguistes du monde entier) ;
– de s’occuper davantage des problèmes fondamentaux du langage que
des phénomènes éphémères du discours, objets plutôt dévolus à la rhéto-
rique, la stylistique, la sociologie, la logique, et amalgamés aujourd’hui
sous deux appellations : sémiotique et pragmatique (cognitivisme).
En tout cas, le lecteur pourra dissocier ce qui concerne l’essence de la
langue de ce qui est la manipulation de la langue, ce qui appartient au rap-
port homme/univers de ce qui appartient au rapport homme/homme, et ce
qui procède l’un ou l’autre rapport. Les deux fonctions fondamentales de la
langue, l’une cognitive l’autre communicative, y sont impliquées. Au lieu
de les confronter, la PSL les dispose en un ordre : représenta-
tion/expression. Pour communiquer quelque chose, il faut en avoir une
certaine connaissance préalable. À l’époque où tout est communication
dans la langue et dans la vie, cette théorie pourrait paraître périmée. Si l’on
voit ce qu’on nous offre aujourd’hui comme le dernier cri de la linguistique
sous forme de sémantique cognitive (linguistique), on se demande ce qu’il
y a de véritablement neuf. Bien sûr, à condition qu’on ait préalablement lu
au moins les Principes de linguistique théorique de Gustave Guillaume.
Cependant, il ne faut pas oublier que la PSL a également des réponses aux
questions fondamentales de la fonction communicative, non pas au niveau
du schéma superficiel (émetteur/récepteur, emprunté à la cybernétique,
voire à la télécommunication), mais à un niveau où se construit le schéma
profond de la langue : système des pronoms, des mots interrogatifs, etc.
Par rapport au système général de la langue, ce qui est construit pour la
communication ne représente qu’une partie infiniment petite.
La PSL n’est pas trop répandue en dehors du domaine francophone et
de celui des études romanes, mais cela est également le destin des théories
dites à caractère « local », c’est-à-dire publiées en une langue autre que
l’anglais. C’est la conséquence de la productivité de l’industrie linguistique
américaine, plus précisément anglo-saxonne, mais aussi de l’esprit du
temps qui ne favorise pas le plurilinguisme et les changements de marché,
qui préfère « la librairie Internet, succursale Wikipedia ». Quoi qu’il en
soit, on ne peut dire que cette théorie n’est pas appréciée dans le monde de
la linguistique. Elle est plutôt appréciée que suivie. La raison ? Il n’est pas
facile de pénétrer dans la PSL, cela exige un certain effort intellectuel et
n’offre pas à première vue des résultats spectaculaires, ni de thèses facile-
30
ment acceptables. Mais en définitive, on se rend compte que les faits de
langue et ses principes sont plutôt simples. « Les lumières de la fin éclai-
rent les ténèbres des commencements », comme disait souvent Guillaume
(LSL, 166).
Malgré sa nature abstraite et hermétique, la PSL n’a jamais cessé d’être
actuelle. D’un point de vue thématique, elle ne quitte pas le domaine de la
« grammaire traditionnelle ». Insistant sur la systématicité des parties de
langue, elle est restée proche de la conception commune et, si l’on veut,
des lieux communs, mais plongeant dans les profondeurs inouïes jusqu’à
présent. Les théories linguistiques modernes ont rejeté la grammaire dite
traditionnelle ou scolaire en tant qu’objet de recherche, en la jugeant nor-
mative, tandis que la PSL y cherche le système, puisqu’il se trouve juste-
ment là, et les structures étant, elles, partout. C’est de là que provient la
dérive structuraliste des prétendus adeptes de Saussure. Le titre de
l’opuscule de G. Mounin, F. de Saussure, structuraliste sans le savoir,
sonne ironiquement. Il suggère que F. de Saussure n’ait pas inventé le
structuralisme, ce qui est vrai, mais il est également vrai que les « inven-
teurs » du structuralisme se sont constamment référés à Saussure comme
argument d’autorité. Ils ont imposé leurs thèmes de recherche et le fait que
tout ce qui touchait aux problèmes (théoriques ou systémiques) de la
grammaire « traditionnelle et normative » était moins important ou plus
insignifiant pour la science linguistique. D’où la remarque déplaisante de
G. Mounin à propos d’un de ses collègues professeur à l’Université d’Aix-
en-Provence : « Ah, c’est celui qui sait la réponse à toutes les questions de
grammaire. » Il s’agissait bien sûr d’un guillaumien dont il avait momen-
tanément oublié le nom.
En outre, il semble que la PSL soit devenue moderne au sens propre du
mot, après qu’on a découvert aux États-Unis que le sens existe, que la
langue est un phénomène psychique et une opération mentale, si bien
qu’on parle aujourd’hui d’une sémantique linguistique et même d’une ar-
chitecture cognitive : ce que la science cognitive prône aujourd’hui, Guil-
laume l’avait annoncé dès 1917, et surtout depuis 1938, dans ses leçons.
Le livre est divisé en plusieurs chapitres. L’étude débute par un chapitre
sur la linguistique française de la fin du XIXe et du début du XXe siècles.
C’est une période où dominent deux noms : M. Bréal et A. Meillet. C’est
ce dernier qui marquera cette période et influencera d’une manière directe
la vie de Gustave Guillaume, qui s’est formé dans son auditoire (et à son
initiative) et qui obtiendra son poste d’enseignant à l’École Pratique des
Hautes Études sur sa recommandation. A. Meillet avait beaucoup de com-
31
préhension pour Guillaume et sa manière de penser (qui l’a d’ailleurs intri-
gué et pour laquelle il l’avait invité à suivre ses cours). Il l’a aidé au cours
des études et a recensé ses deux ouvrages (v. chap. « Gustave Guillaume
dans son temps »).
« La vie cachée d’un ascète intellectuel » est un chapitre un peu inhabi-
tuel dans un livre qui prétend présenter une théorie linguistique. Au pre-
mier plan de ce chapitre se situent l’auteur de la théorie et sa personne, les
détails de sa vie, sa biographie. Ceux qui ont lu les travaux de Guillaume,
surtout ses Leçons de linguistique et Prolégomènes, et tout particulière-
ment sa correspondance, ont compris combien il investissait sa personnali-
té dans ses recherches. Par ailleurs, les lacunes dans sa biographie, des
périodes totalement inconnues, ne laissent pas les chercheurs indifférents.
Du point de vue existentiel, l’auteur a abandonné une profession stable
d’employé de banque pour suivre une vocation incertaine de linguiste. De
quoi vivait-il de 1909 à 1938 ? On peut dire dès maintenant qu’il vivait en
grande partie « dans sa théorie et pour sa théorie ». La vie dans la théorie,
cette expression pourrait figurer en exergue de la biographie de Guillaume.
Nous avions réservé à un article publié dans la presse le titre « La théorie
comme destin », insistant sur le fait que c’était sa théorie qui avait détermi-
né sa vie et détermine aujourd’hui encore nos souvenirs de lui. Il existait
entre lui et ses auditeurs un certain rapport d’attachement personnel, et une
« atmosphère de cénacle » (c’est qu’on peut lire entre les lignes dans les
Leçons de linguistique), ce qui attirait probablement les jeunes linguistes
venus de tous les coins du monde, de la Corée au Canada. Et la présence
dans l’auditoire des linguistes déjà formés et affirmés comme L. Mariès,
A. Cuny, G. Lacombe, P. Burnay et d’autres, prouve que Guillaume était
reconnu d’un certain nombre de spécialistes comme un penseur original.
Les discussions du jeudi (d’abord à la maison à Bellevue, puis au 4 Square
Delambre) sont le signe incontestable des rapports personnels entre Guil-
laume et son auditoire. Nos deux chapitres en donnent plus de détails :
« L’auditoire de Guillaume » et « La linguistique épistolaire ».
Dans son aventure intellectuelle, l’auteur distingue deux périodes : celle
de la problématisation et celle de la systématisation. Ces deux périodes
sont le mieux visibles dans les textes qui traitent de l’article et du verbe.
Guillaume a écrit sur l’article et le verbe les deux seuls livres sortis de son
vivant : Le problème de l’article et sa solution dans la langue française
(1919) et Temps et Verbe (1929). C’est par ces livres qu’il est connu géné-
ralement dans la sphère linguistique. Ses articles, dispersés dans différentes
revues, ne seront réunis qu’après sa mort dans le recueil Langage et
Science du Langage (1964), alors que les premiers inédits apparaitront
32
sous le titre Principes de linguistique théorique (1973)16. Dans ces articles
et surtout dans les Leçons de linguistique (vingt volumes publiés jusqu’à
présent), on peut suivre des améliorations, des corrections.
16
Voir la traduction croate de V. Ćosić (1988).
33
Il est une habitude en linguistique moderne de comparer chaque
nouvelle théorie avec le Cours de linguistique générale de Saussure.
C’est ce qu’on a fait aussi dans le présent livre, d’autant plus que
Guillaume même se référait souvent et explicitement au linguiste de
Genève, comparant ainsi ses propres points de vue avec les thèses
développées dans le Cours de linguistique générale (CLG). Cet atta-
chement au CLG est surtout visible dans la dénomination que nous
avons retenue : psychosystématique, l’emploi constant du terme sys-
tème et la distinction langue/discours. Ce rapport intellectuel de Guil-
laume et de Saussure et l’apport de Guillaume à la linguistique sont
traités dans deux de nos chapitres : « Guillaume à la lumière de Saus-
sure » et « Les fondements de la théorie linguistique de Guillaume ».
Un chapitre à part est consacré aux successeurs de Guillaume : les
« patriarches » et les « mousquetaires », comme on les a appelés figu-
rativement. Et pour avoir une image plus complète de la PSL, il fallait
ajouter deux chapitres sur la diffusion et la ramification.
Aucune théorie scientifique ne vit dans un espace vide. Elle appa-
raît et agit en interaction avec d’autres théories. C’est ainsi que vers la
fin de la vie de notre auteur apparaît une autre théorie linguistique : la
grammaire générative et transformationnelle (GGT). Comme curiosité
de la rencontre des deux théories, PSL et GGT, on présente les com-
munications faites à Bruxelles (1974) lors du colloque consacré à ces
deux théories. Le colloque n’a pas donné de résultats particuliers ni
d’avancées sensibles, mais reste une tentative intéressante de compa-
raison de la puissance de deux théories et présente un cas assez isolé
dans le monde de la linguistique.
La comparaison et l’interaction persisteront au fur et à mesure de
l’apparition sur le marché linguistique de nouveaux produits, tels la
pragmatique (avec la théorie de l’énonciation) et très récemment la
linguistique cognitive, à laquelle on a consacré un peu plus de place,
compte tenu de son actualité et les coïncidences intrigantes avec la
PSL. Les résultats de certaines recherches en linguistique trouveront
leur écho dans la PSL et seront à l’origine des groupes de guillau-
miens disposés plus ou moins à s’aventurer sur des chemins non en-
core battus par le guillaumisme. C’est le cas de la praxématique qui, à
ses débuts, était traitée comme une cousine lointaine pour s’intégrer
par la suite (du moins au point de vue organisationnel) dans le courant
principal du guillaumisme. Ainsi avons-nous aujourd’hui un spectre
assez large à l’intérieur de « l’école ». Rien d’étonnant puisqu’en dé-
cembre 1970, R. Valin a écrit dans la préface au premier volume des
34
Leçons de linguistique « une remarque importante » : « ... il n’y a et il
n’y aura pas d’orthodoxie guillaumienne. La psychomécanique du
langage est une science et non pas une foi ou une religion » (LL 1 :
64). Nous en discuterons au chapitre « L’école linguistique de Guil-
laume », artificiellement séparé du paragraphe « L’auditoire de Guil-
laume », et surtout au chapitre « La ramification », puisque son conte-
nu concerne le présent et l’avenir de la PSL.
Nous avons consacré un chapitre à part à la diffusion où on tente de
donner un aperçu approximatif du rayonnement de la PSL par pays et
par université, s’appuyant sur les données recueillies dans les listes
des membres de l’AIPL, sur les listes des participants au Colloque
triennal organisé par l’AIPL, et aussi sur les listes des contributions à
l’hommage des guillaumiens illustres (G. Moignet, R. Valin,
B. Pottier, A. Joly, M. Wilmet, R. Martin).
À la place de la conclusion, nous établirons quelques perspectives
de la PSL en présentant un choix de noms parmi les plus jeunes guil-
laumien(ne)s, notamment lorsque nous aurons donné quelques rensei-
gnements sur l’organisation professionnelle des continuateurs de la
PSL : AIPL, colloque triennal, revues et Fonds Gustave Guillaume.
Le texte est suivi d’une bibliographie exhaustive, autant que possi-
ble, de G. Guillaume, d’une bibliographie sélective des comptes-
rendus et des ouvrages d’inspiration guillaumienne, des actes du Col-
loque et des hommages, d’une liste des termes et des notions de la
PSL reprise de l’édition croate et complétée d’après le Dictionnaire
terminologique, et enfin d’un index des noms.
Avant de terminer ce préambule, j’aimerais remercier mon col-
lègue, le Professeur Samir Bajrić, de m’avoir procuré de nombreux
ouvrages et d’autres matériaux utiles à la rédaction du présent livre.
35
1. LA LINGUISTIQUE FRANÇAISE DE LA FIN DU
XIXe SIÈCLE ET DE LA PREMIÈRE MOITIÉ DU
XXe SIÈCLE
17
Cl. Hagège dit expressément que « la grammaire spéculative a ralenti
l’influence de la grammaire en France. » Quant à G. Mounin, il appelle ce retard le
« silence français », (v. Histoire de la linguistique, p. 28-30).
37
seignement régulier et un nombre élevé d’étudiants dont se chargent
les jeunes maîtres de conférences. L’enseignement de la langue fran-
çaise est standardisé et rattaché à l’enseignement du latin et du grec
(lettres classiques) plus qu’à l’étude des langues romanes. Il s’y pro-
file un réseau de villes universitaires où on enseigne le français : Lyon
(L. Clédat), Paris (A. Darmesteter), Montpellier (C. Chabaneau et
A. Boucherie), (v. J.-Cl. Chevalier [Univ. Paris VIII], 1994 : 111).
D’ailleurs, c’est l’époque où naissent de nouveaux points de vue
sur la langue (néogrammairiens) et de nouvelles disciplines au sein
même de la linguistique (géographie linguistique et didactique des
langues) conçues et stimulées par les Français.
L’invention du phonographe par Jules Marey incitera les linguistes
à étudier la parole et les sons de la langue, ce qui donne naissance à la
phonétique expérimentale. La fondation de l’Institut Phonétique à
Paris en symbolise son émancipation et son institutionnalisation. Ses
fondateurs et animateurs, l’abbé J.-P. Rousselot et P. Passy, lanceront
une collaboration internationale très efficace (H. Sweet, William en
Angleterre, O. Jespersen au Danemark, W. Viëtor en Allemagne). Elle
résultera par un accord sur l’Alphabet Phonétique International (API).
En 1880, F. Gouin publie son ouvrage L’art de parler et d’enseigner
les langues vivantes qui entame la réforme de l’enseignement des
langues vivantes en Europe, se transformant en un vrai mouvement en
France, en Allemagne, en Belgique et en Angleterre. Les réformateurs
se servent abondamment des résultats de la phonétique expérimentale
en insistant surtout sur la prononciation dans l’enseignement des
langues vivantes et en introduisant même la transcription phonétique
dans l’enseignement élémentaire des langues vivantes (exagération
qui n’a pas trouvé beaucoup d’adeptes parmi les réformateurs).
L’œuvre de J.-P. Rousselot et de P. Passy sera reprise en France par
M. Grammont et P. Fouché. Le mouvement réformateur est étroite-
ment lié à la notion de méthode naturelle ou directe dans
l’apprentissage des langues vivantes, qui met au premier plan la
phrase, à la différence de la méthode classique qui, elle, mettait au
premier plan le mot et les parties du discours. Cela coïncide avec
l’intérêt systématique pour la syntaxe de la phrase. C’est J. Adamović
qui a transmis en Croatie les résultats des nouvelles approches dans
l’apprentissage des langues vivantes.
L’année 1883 sera marquée dans l’histoire de la linguistique par
l’apparition de l’article « Les lois intellectuelles du langage » de
M. Bréal, paru dans l’Annuaire pour l’encouragement des études
38
grecques en France. Cet article sera considéré par la suite comme le
début d’une nouvelle discipline linguistique connue aujourd’hui sous
le nom de sémantique. Les problèmes de sens n’étaient pas inconnus
des néogrammairiens allemands, mais M. Bréal eut le mérite d’avoir
bien décrit la situation dans les sciences du langage, d’avoir perçu des
lacunes et défini les changements de sens comme objet particulier de
recherche et postulé, en conséquence, une nouvelle discipline. Après
avoir découvert une lacune dans les recherches comparatives de son
temps, il conclut :
C’est sur le corps et la forme des mots que les linguistes ont exercé leur saga-
cité ; les lois qui président à la transformation des sens, au choix
d’expressions nouvelles, à la naissance et à la mort des locutions, ont été lais-
sées dans l’ombre ou n’ont été indiquées qu’en passant. Comme cette étude,
aussi bien que la phonétique et la morphologie, mérite d’avoir son nom, nous
l’appellerons la sémantique (du verbe semainein), c’est-à-dire la science des
significations. (d’ap. S. Ullmann, 1952 : 1)
Bien que M. Bréal se serve ici encore d’une terminologie darwi-
nienne (« corps des mots », « naissance et mort des locutions »), il
deviendra l’un des adversaires le plus résolus du naturalisme biolo-
gique en linguistique, connu surtout par sa critique du livre La vie des
mots étudiée dans leur signification (1888) de son ancien étudiant
A. Darmesteter, adepte des points de vue darwinistes (vitalistes) sur la
nature du langage. C’était le moment où on décidait si la linguistique
serait une science sociale ou naturelle. C’est l’idée de science sociale
qui a prévalu, si bien que l’on parle depuis d’une « école sociologique
de Paris » en linguistique. Ses successeurs, F. de Saussure (École Pra-
tique des Hautes Études) et A. Meillet (Collège de France) ont déve-
loppé à leur tour la thèse de la nature sociale du langage. Quatorze ans
après, en 1897, M. Bréal publiera son ouvrage de référence intitulé
Essai de sémantique, science de signification.
L’année 1883 est aussi l’année de naissance de François Gustave
Guillaume et du début de la carrière universitaire de F. Brunot à Lyon.
F. Brunot jouera un rôle important au tournant des siècles. C’est le
temps de l’affaire Dreyfus, de la discussion sur l’orthographe, de la
lutte pour l’école républicaine, des conflits avec la Sorbonne. Sur le
plan scolaire, le début de cette période est marqué par la tentative
d’introduire l’histoire de la langue dans le programme des écoles se-
condaires. À cette fin, F. Brunot avait publié l’ouvrage Précis de
grammaire historique de la langue française. A. Darmesteter publiera
son Cours historique de la langue française (1894) à l’usage des
39
jeunes filles de l’École Normale de Sèvres. Cette tentative n’a pas
réussi en ce qui concerne les écoles secondaires, mais le même pro-
gramme sera introduit en 1890 au niveau des facultés pour les besoins
desquelles on a traduit la Grammaire des langues romanes de W.
Meyer-Lübke (publiée entre 1890 et 1900) et Grammaire historique
de la langue française de K. Nyrop (entre 1899 et 1930).
Du point de vue institutionnel, F. Brunot est aussi un personnage-
clé de l’enseignement supérieur de cette époque : doyen de la Sor-
bonne, membre de l’Institut, ami d’un certain nombre de ministres. Il
a laissé derrière lui l’Institut de phonétique, les Archives de la parole,
l’École des professeurs à l’étranger, la Cité Universitaire. Luttant pour
une nouvelle grammaire scolaire républicaine, ses inspirateurs péda-
gogiques sont Rousseau, les Idéologues, l’Institut suisse Claparède,
l’abbé Girard (refondateur du XIXe siècle), Ch. Thurot (neveu de Fran-
çois Thurot). Sa conception de la grammaire est diamétralement oppo-
sée à la grammaire traditionnelle, ce qu’on voit le mieux dans sa
grammaire La Pensée et la Langue, publiée en 1922 et destinée aux
jeunes filles de l’École Normale de Sèvres, où vers la fin du XIXe
siècle enseignait A. Darmesteter. De la pensée à la langue, c’est dans
cette direction que vont la pensée et la grammaire de F. Brunot. À la
place des chapitres traditionnels disposés selon les parties du discours,
on trouve les emplois des mots et la structure de la phrase. F. Brunot
part des idées générales : cause, conséquence, temps, espace, etc. pour
aboutir à leurs moyens d’expression des mots simples aux phrases
complexes. Cet ouvrage a provoqué de nombreuses polémiques non
seulement de la part des « traditionalistes », mais aussi de ceux qui
défendaient F. de Saussure contre F. Brunot, entre autres Ch. Bally.
La réaction la plus célèbre à l’approche de F. Brunot est Essai de
grammaire de la langue française. Des mots à la pensée en six volu-
mes (1913-1936), une somme de connaissances de la langue française,
source inépuisable d’exemples, le tout exposé dans une terminologie
« ésotérique » qui présente un volume à part. Auteurs : J. Damourette,
grammairien, et Ed. Pichon.
40
du début du XVIIe siècle qui marque le début de ce qu’on appelle « le
français moderne » et le classicisme français. Son projet d’une histoire
de la langue française en plusieurs volumes sous le titre commun
d’Histoire de la langue française est une réussite grâce à ses nom-
breux collaborateurs et continuateurs dont on ne mentionnera ici, à
côté de G. Antoine déjà cité, que Ch. Bruneau. La règle qu’il a intro-
duite à la Sorbonne que toutes les thèses de doctorat doivent porter sur
l’histoire du français et des patois a été longtemps en vigueur.
L’histoire notera aussi qu’entre 1880 et 1891 un autre Ferdinand, le
jeune Suisse F. de Saussure, enseigna à la Sorbonne. Pendant cette
période, il remplaça M. Bréal à l’École Pratique des Hautes Études et
les chroniques relatent qu’il a participé aux activités de la Société de
Linguistique de Paris. De plus, il était membre de cette Société depuis
1876, donc avant son installation à Paris en 1880. On sait aussi qu’il a
lu devant ses membres son « Essai d`une distinction des différents a
indoeuropéens » au mois de mai 1877 (G. Mounin, 1968) et qu’en
1882 il était le sous-secrétaire de la même Société. F. de Saussure
s’est installé à Paris après avoir terminé à Leipzig ses études en y pré-
sentant son « Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les
langues européennes » (1878) et soutenu sa thèse « De l’emploi du
génitif absolu en sanskrit » (1881). G. Mounin nous apprend aussi que
l’entourage à Leipzig lui était hostile et qu’il y était objet de dénigre-
ment, surtout de la part d’H. Osthoff.
Lors de la première année de son séjour à Paris, F. de Saussure sui-
vit les cours de M. Bréal et dès l’année suivante, il devint Maître de
conférences et remplace Bréal à l’EPHE où il enseigna la grammaire
comparée (G. Mounin, 1968). Ses cours seront fréquentés par de fu-
turs linguistes français, parmi lesquels A. Meillet, S. Lévi, P. Passy,
A. Darmesteter. A. Meillet le remplaça temporairement (1889-1890)
quand il a dû rejoindre Genève pour des raisons de santé et où il re-
tournera définitivement en 1891 pour intégrer (diriger, occuper) la
chaire de l’histoire comparée des langues européennes, crée expressé-
ment pour lui.
Si F. de Saussure n’avait pas regagné Genève, il aurait probable-
ment succédé à M. Bréal au Collège de France. Ainsi, c’est A. Meillet
qui l’a remplacé au Collège et qui décrit dans sa leçon inaugurale en
1906 le personnage de son prédécesseur à la chaire de grammaire his-
torique et comparée. Cette même année, F. de Saussure commence
son premier cours de linguistique générale à Genève, tout en restant
en contact avec la France, dont témoigne son élection de membre cor-
41
respondant de l’Institut de France en 1909. D’ailleurs, son ouvrage
posthume Cours de linguistique générale sera publié en France (chez
Payot, en 1916), « revu par le psychologisme de ses disciples Ch. Bal-
ly et A. Sechehaye », notera J.-Cl. Chevalier [Univ. Paris IV] (cité de
mémoire).
Au tournant des siècles, il faut noter la naissance de la dialectologie
sous le nom de « géographie linguistique » et la publication des pre-
miers atlas linguistiques. Les promoteurs de cette nouvelle discipline
linguistique étaient J. Gilléron et G. Emout en France et G. Ascoli en
Suisse.
Le début du XXe siècle est marqué par la discussion sur l’approche
de la langue. Il s’agissait de savoir de quel côté approcher la langue :
du côté de la forme ou du côté du sens ? Autrement dit : faut-il aller
« des mots à la pensée (sens) » ou inversement du sens à la pensée ?
C’est du moins en ces termes qu’on avait posé en France ce qui se
cristallisera plus tard dans la linguistique allemande respectivement
comme approche sémasiologique et approche onomasiologique, c’est-
à-dire les disciplines la sémasiologie et l’onomasiologie. Nous trou-
vons aujourd’hui la synthèse de ces discussions dans les ouvrages déjà
mentionnés de F. Brunot, J. Damourette, et Ed. Pichon.
A. Meillet dominera la scène linguistique française jusqu’à sa mort
en 1936. C’est É. Benveniste qui reprendra son rôle et sa chaire. Les
deux linguistes ont eu un rôle important dans la vie et la carrière de
Gustave Guillaume, plus particulièrement A. Meillet qui était son pro-
fesseur et son père spirituel. Quant à É. Benveniste, il sera à son tour
exécuteur testamentaire informel, quand il s’agira de confier à Guil-
laume un poste à l’EPHE.
Immédiatement après la Grande Guerre (1919) paraît le livre Pro-
blème de l’article et sa solution dans la langue française que J.-Cl.
Chevalier [Univ. Paris IV] décrira en quatre mots : « autodidacte en-
couragé par Meillet », ce à quoi il ajoute « inspiré surtout du psycho-
logisme de Sechehaye ». Remarquons qu’il est le seul à faire un lien
entre Guillaume et le linguiste suisse en question.
Les années vingt et trente du XXe siècle voient s’ouvrir de nou-
veaux horizons en linguistique. Le Cercle Linguistique de Prague
prend la relève dans le sillon de F. de Saussure. On y trouve plusieurs
linguistes français (G. Gougenheim, A. Martinet, A.-G. Haudricourt,
L. Tesnière). G. Gougenheim publie un premier article sur la phono-
logie dans Le Français moderne. L. Tesnière travaille sur ses Élé-
ments de syntaxe structurale qui n’apparaîtront qu’à titre posthume.
42
M. Cohen élabore dans la tradition de l’école sociologique de Paris sa
sociolinguistique dans le livre Langue et société.
Après la Seconde guerre mondiale, la scène linguistique française
est dominée par le structuralisme fonctionnel d’A. Martinet dans le
domaine de la phonologie et de la syntaxe. É. Benveniste continue ses
recherches comparatives et ouvre en même temps de nouvelles voies
dans la théorie de l’énonciation. La théorie de dépendance et de va-
lence ne verra son affirmation qu’après la mort de son auteur,
L. Tesnière, alors que la grammaire générative et transformationnelle
gagnera de plus en plus de terrain dans l’enseignement universitaire et
la production linguistique en France des années 60 du XXe siècle. La
linguistique cognitive apparaîtra relativement tard en France et se dé-
couvrira beaucoup de points de contact avec ce que Gustave Guil-
laume enseignait déjà dans les années vingt du siècle passé.
43
2. LA VIE CACHÉE D’UN ASCÈTE INTELLECTUEL
(1883-1909)
18
R. Valin a publié un aperçu systématique, bien que fragmentaire, de tout ce
qu’il savait sur la vie du maître dans son article « Centenaire d’une naissance : Gus-
tave Guillaume (1883-1960) » (1985 : 85-101, repris dans 1994 : 289-306).
45
en 1983 en qualité de chercheur invité. Outre des recherches dans les
archives, K. Vitrier a profité des entretiens avec les personnes qui
connaissaient bien Guillaume (Mlle Germaine Mousset) et des lettres
des auditeurs ou amis tels B. Pottier, R.-L. Wagner, H. Bonnard et
R. Valin. Dans son article mentionné, R. Valin se réfère à ce mémoire
inédit.
Avant de passer aux détails de la vie de Gustave Guillaume, une
remarque préalable. Il n’est pas de mise dans le monde des sciences de
parler des détails de la vie privée des scientifiques. Les exceptions
sont rares, comme, par exemple, en linguistique la vie de F. de Saus-
sure. Citons ce qu’en dit à ce propos G. Mounin dans son livre Saus-
sure ou le structuraliste sans le savoir : « Il y a des biographies qui
sont inutiles ou presque pour éclairer le sens de l’œuvre. » Comme
illustration de sa thèse, il donne l’exemple d’A. Meillet, alors que
dans la suite il dit : « La vie de Saussure, au contraire, est importante,
car elle est un problème en elle-même ; et de plus un problème lié à la
compréhension exacte de son œuvre. » (G. Mounin 1968 : 12). Sa
thèse reçoit sa pleine valeur quand il s’agit de Guillaume qui a fasciné
son auditoire par son attitude, son style de vie. Malgré de nombreuses
discussions qu’il a eues sur des thèmes linguistiques, malgré les
échanges de lettres qu’il a eus avec tous ceux qui demandaient ses
conseils, il est resté extrêmement discret sur sa persorme et sa vie pas-
sée, à tel point que l’on ne sait aujourd’hui encore rien sur certaines
périodes de sa vie, plus particulièrement de la période de scolarité et
de celle où le jeune homme a pu se former. Pourtant, ses auditeurs ont
gardé de lui un souvenir agréable, surtout ceux qui ont réussi dans la
carrière de linguiste. Il existe une certaine affinité avec ce personnage
solitaire et « autodidacte » de linguiste, très proche du culte de la per-
sonne de Gustave Guillaume. Cela explique aussi les liens étroits qui
existent entre les linguistes qui suivent sa théorie, qui se manifestent
dans l’Association Internationale de Psychomécanique du Langage
(AIPL) et qui organisent des colloques triennaux sur des thèmes chers
à la théorie guillaumienne du langage.
D’après K. Vitrier, Gustave Guillaume est né le 16 décembre 1883,
à Paris, dans le 18e arrondissement. Il porte le nom de famille de sa
mère Françoise Caroline Guillaume, car son père naturel, le peintre
français Gustave Achille Guillaumet (1840-1887), ne l’a pas reconnu.
De 1891 à 1896, il fréquente l’école élémentaire protestante privée au
5 rue Milton, à Paris dans le 9e arrondissement. Elle note qu’il était le
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meilleur élève en calcul, mais faible en gymnastique et chant, et qu’il
obtint le premier prix d’excellence en 1896 (K. Vitrier, 1980 : 20-21).
À propos de sa vie entre 1896 et 1909, il n’y a que des spécula-
tions. On a ainsi considéré qu’il fréquentait le lycée Condorcet, mais
sans y trouver la moindre trace. Cette période de la vie humaine, de
treize à vingt-six ans, est décisive dans la formation d’une personne.
Or, paradoxalement, on ignore presque tout de cette période. On sait
juste qu’il donnait des cours particuliers de français à des émigrés
révolutionnaires russes, au début dudit siècle, mais on ne sait pas
quand et comment il a appris le russe. On ne sait pas non plus où il
donnait ces cours particuliers. Dans les cahiers gardés dans ses inédits,
on trouve des adresses où il habitait à cette époque : 41 rue Censier,
8 bis rue Amyot et 106 rue Monge. Toutes ces adresses se situent dans
le Quartier Latin (5e arrondissement) ; la première et la troisième étant
très proches l’une de l’autre, alors que la deuxième est un peu plus
éloignée, aux approches du Panthéon. Il habita aussi un temps près du
cimetière du Montparnasse, dans le 14e arrondissement, au 4 square
Delambre.
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