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CHAPITRE I
ETATS NOUVEAUX ET DROIT INTERNATIONAL
Il convient de placer la question de la succession d'Etats dans un
cadre d'ensemble, qui apparaît bien si l'on étudie la position des Etats
nouveaux au double point de vue du droit international général et du
droit spécial de la succession.
/. Etats nouveaux et droit international général
On se représente le problème essentiel évoqué et enfermé dans le
dilemme suivant: l'Etat nouveau apparaît-il dans un monde juridique
organisé et intangible et respecte-t-il un droit international coutumier
dont la formation historique s'est opérée à la fois totalement en
dehors de lui et largement contre lui? Ou bien émerge-t-il dans un
cadre juridique en perpétuel devenir, dont il subit certes les actions
mais auquel il imprime ses propres réactions, ce qui lui laisse la
possibilité de passer au tamis sélecteur certaines règles coutumières?
En un mot le droit international est-il un droit du statu quo ou bien
doit-on penser à un aggiornamento du droit dans le cadre d'une
«stratégie générale de participation» de tous les Etats, y compris les
Etats nouveaux, à l'élaboration progressive d'un droit neuf intégrant
les préoccupations et les intérêts de tous?
Un bref rappel historique montrera qu'une contestation éventuelle
de certaines règles coutumières n'est ni insolite, ni inhabituelle. L'on
n'entend pas dire que l'entreprise est toujours politiquement réali-
sable et effectivement réalisée. Cela représente un autre problème
dans l'examen duquel devrait être pris en compte le rapport réel des
forces politiques dans une communauté internationale où agissent
des vecteurs centrifuges et des lignes de force centripètes.
La contestation de coutumes internationales par les Etats nou-
veaux n'est pas par principe insolite. Le droit, et en particulier le
droit international, est par nature évolutif s'il est par fonction con-
servateur. Aucune norme ne revêt un caractère d'éternité ou d'im-
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 473
muabilité qui la protégerait contre l'érosion du temps. «Le droit
international doit s'adapter aux nécessités politiques», affirme une
sentence arbitrale1. Jaugeant sa propre faiblesse maritime face à son
grand rival hollandais, l'Angleterre avait préconisé, jusqu'à la fin du
XVIIe siècle, la politique des mers fermées, après quoi, sa supré-
matie maritime s'étant affirmée, elle changea de cap pour ainsi dire
et soutint avec autant de vigueur le principe contraire de la liberté
des mers. De multiples exemples de la sorte ont été enregistrés dans
l'histoire des relations internationales.
U n'est pas davantage inhabituel que le droit international évolue
sous l'effet d'une contestation de certaines de ses normes2. En se
contentant d'un simple survol rapide et en schématisant à grands
coups de fusain une évolution en fait plus nuancée, on pourrait dis-
tinguer au moins trois périodes «contestataires» du droit international
classique de Grotius: d'abord une mise en cause «géographique» d'un
droit jugé par trop «européen», ensuite une dénonciation «idéologi-
que» d'un droit estimé «bourgeois», enfin une contestation «écono-
mique» d'un droit considéré comme celui des «puissances nanties».
Mais indiquons d'abord quelques-unes des arêtes les plus saillantes
du droit international classique avant d'évoquer cette triple contesta-
tion.
A. Le droit international classique
Vu à travers quelques-unes de ses multiples facettes, le droit in-
ternational classique apparaît comme un système de normes à con-
tenu géographique (c'est un droit européen) à inspiration éthico-
religieuse (c'est un droit chrétien), à motivations économiques (c'est
un droit mercantiliste), et à visées politiques (c'est un droit impé-
rialiste).
Il correspond à un certain type d'organisation de la communauté
internationale. Celle-ci était une «communauté fermée» dirigée par
le «Club européen». Les Etats ne naissaient que par la volonté et aux
1. Cour permanente d'arbitrage, sentence du 11 novembre 1912, affaire
Turquie-Russie relative à l'indemnisation de ressortissants russes.
2. L'on entend ici par droit international le complexe de normes coutu-
mières européennes qui pendant quatre siècles a dominé le monde et éclipsé
d'autres systèmes. (Aux Indes, le droit international, ou desha dharma en
langue sanscrite, remontait à 4000 ans avant J-C, à l'époque des Védas.)
474 Mohammed Bedjaoui
conditions imposées par le Concert européen. Ainsi Bismarck dé-
clarait en 1878 au nom du Congrès de Berlin que «l'Europe a seule
le droit de sanctionner l'indépendance; elle doit donc se demander
sous quelles conditions elle prendra cette importante décision».
L'acte de naissance de tout Etat était délivré par l'Europe.
S'adressant de son côté au nouveau gouvernement de la Pologne
ressuscitée, Clemenceau rappelait dans sa lettre du 24 juin 1919 que
le «droit public de l'Europe» mettait des obligations exceptionnelles
à la charge de tout Etat nouveau issu de transformations territoriales
comme la Pologne.
Du temps de la SdN, cinq conditions assez sévères étaient exigées
pour l'indépendance d'un territoire. Le principe de l'égalité en droit
des races et des nations, rappelé dans un amendement japonais lors
de l'élaboration du pacte de la SdN, fut rejeté.
Pendant toute l'époque où le «Club européen» mena les affaires
du monde, les dépendances coloniales n'étaient nullement régies et
protégées par le droit international. Droit impérial et inégalitaire3
correspondant à un type donné d'organisation du monde, il n'avait
par ailleurs d'international que le nom. Elaboré progressivement de-
puis quatre siècle par et pour l'Europe, applicable seulement aux pays
européens à l'exclusion des colonies, protectorats et pays dits non
civilisés, c'était un droit de la «famille européenne», inspiré par une
civilisation et des valeurs européennes, expression d'une époque,
d'une hégémonie et d'un complexe d'intérêts économiques et autres.
L'influence de l'expansion outre-mer et du développement écono-
mique des Pays-Bas sur l'œuvre de Grotius est connue4.
3. Il faudra du reste attendre 1970 pour que le Comité spécial des principes
du droit international touchant les relations amicales et la coopération entre
Etats, créé par les Nations Unies, énonce le principe selon lequel «le territoire
d'une colonie ou d'un autre territoire non autonome possède, en vertu de la
Charte, un statut séparé et distinct de celui du territoire de l'Etat qui l'admi-
nistre» (U.N. doc. A/AC.125/L.86 du 1er mai 1970, et A/AC.125/12 du
25 juin 1970).
4. «Grotius, living in the midst of this seafaring people, brought up amongst
the international trade of the Hollanders of those days, ought he not to have
had a keener vision that a jurist of any non-trading, noncosmopolitan
country?» (Van der Mandere, «Grotius and international society today», Ame-
rican Political Science Review, 1925, vol. 19, p. 806).
George Wolfskill écrit de son côté: «It is common knowledge that Grotius'
immortal work on the law of nations was originally inspired by an incident in
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 475
Une littérature très abondante a souligné l'inspiration européenne
et impériale du droit international classique. «On ne peut nier, écrit
le professeur Verzijl, ni même douter que le droit international actuel
soit un produit de l'esprit européen, mais qu'il ait tiré aussi son
origine d'une source commune de croyances européennes, et dans ces
deux aspects, il demeure principalement d'origine européenne».
Richard Falk notait que ce droit est considéré à la fois comme «un
droit des pays civilisés et un droit civilisé» et que «l'on voyait dans
la civilisation d'un côté la chrétienté, de l'autre des Etats assez puis-
sants pour déployer leur propre influence»5. Wolfgang Friedmann
observe que «les règles actuelles du droit international ont été posées
par les Etats riches ou qui possédaient des colonies. Elles favorisent
par conséquent des situations que les Etats économiquement faibles
cherchent à modifier»6. Sans illusion, Röling constate que «le droit
sert d'abord les intérêts de la puissance». Le droit international euro-
péen, droit international des nations, ne fait pas exception à cette
règle7.
On pourrait multiplier les exemples d'observations de cette sorte.
Mais il faut noter qu'avec l'écoulement du temps, l'Europe nourrit
une croyance profonde dans l'intangibilité du droit international
classique. Cette croyance est sans doute faite d'une appréciation
réelle d'intérêts économiques et autres à préserver. Mais cela s'es-
tompe et se trouve sublimé par la conviction bien enracinée que ce
droit est bien le droit international par excellence. Détachées de leur
the commercial development and overseas expansion of his homeland...
Possibly international trade was in some way the key to the success of the
Grotian system.» (George Wolfskill: «Is modern international law «modern»?»
Journal of Public Law, vol. 7, 1958 (pp. 362-377), p. 365.) Il ajoute: «It is
eminently clear why the bourgeoisie became the dominant class in society;
and here was a legal system admirably suited to the economic needs of that
interrelated and interdépendant class. If the ninteenth century was the golden
age of international law, it was because both national and international society
had by that time been made over in the bourgeois capitalist image.» (Ibid.,
p. 370.)
5. Richard A. Falk, op. cit, RCADI, 1966, H, vol. 118.
6. Wolfgang Friedmann, «The position of underdeveloped countries and the
universality of international law», Columbia Journal of Transnational Law,
1963 (pp. 78-86), p. 81.
7. B. V. A. Röling, International law in an Expanded World, Amsterdam,
1960.
476 Mohammed Bedjaoui
contexte économique, les valeurs européennes qui l'inspirent ont peu
à peu pris vocation à l'universalité8.
Voilà, très schématisé, ce droit européen qui ramenait étroitement
la communauté internationale à un club européen fermé, composé de
«nations civilisées». Il faudra attendre la Charte des Nations Unies
pour qu'une communauté ouverte remplace celle qui était close et
qu'à l'expression «nations civilisées», l'on substitue celle de «nations
pacifiques», aux termes de l'article 4, paragraphe 1 de la Charte.
Cette évolution fut marquée par trois étapes:
B. La mise en cause « géographique» d'un droit «européen»
Une double contestation s'est élevée du nord puis du sud du
«Nouveau Monde» à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle.
L'indépendance des Etats-Unis en 1793, les protestations améri-
caines contre le blocus de leurs côtes par l'Angleterre, marquèrent le
début d'une nouvelle ère. Les représentants de la jeune République
américaine, Quincy Adams dans ses instructions à l'ambassadeur
américain en Russie en 1820, Jefferson dans sa fameuse lettre du
24 octobre 1823, esquissent déjà les grands traits d'une politique in-
ternationale américaine fondée sur une démarcation complète du
système américain par rapport aux canons européens. L'un et l'autre
insistent sur le caractère extra-européen de ce système ainsi que sur
la nécessité de ne pas l'assimiler «dans l'intérêt de la paix du monde»
au système européen.
C'étaient les prodromes annonciateurs d'une doctrine célèbre, celle
de Monroe.
Le mouvement se poursuivit par la libération des colonies portu-
8. Montesquieu déjà s'exprimait ainsi: «Toutes les nations ont un droit des
gens; et les Iroquois eux-mêmes qui mangent leurs prisonniers en ont un. Ils
envoient et reçoivent des ambassades; ils connaissent des droits de la guerre et
de la paix; le mal est que ce droit des gens n'est pas fondé sur les vrais prin-
cipes.» (De l'esprit des lois, chap. Ill, livre premier, «Des lois positives».)
Lawrence justifiait ainsi à son tour la vocation universaliste du droit inter-
national classique: «A strictement parler, il n'y a pas un droit international,
mais plusieurs... et à notre époque, il existe un abîme entre les vues des
peuples civilisés d'Europe et d'Amérique d'une part, et des peuples barbares de
l'autre. Mais bien qu'il y ait plusieurs systèmes de droit international, il n'y en
a qu'un d'important: c'est à lui que d'un commun accord (?) le nom s'est ap-
pliqué.» (T. J. Lawrence, Les principes de droit international traduit de la
5e éd., Oxford, 1920, pp. 3-4.)
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux Ail
gaises et espagnoles d'Amérique du Sud. Mais la contestation était
plus géographique que doctrinale. Elle était le fait d'une population
européenne. Il s'agissait d'un continent et d'un droit qui entendaient
se séparer plus pour s'affirmer que pour s'isoler davantage. Certes
l'apport du droit américain au droit classique européen était con-
sidérable par la proscription de la guerre, la condamnation de la
conquête, l'arbitrage obligatoire... Mais la.profondeur de la con-
testation de l'héritage européen est somme toute assez relative.
Une autre mise en cause allait donner des coups de boutoir plus
sévères au droit international classique.
C. La dénonciation «idéologique» d'un droit «bourgeois»
Le puissant souffle de la révolution bolchevique d'octobre 1917
a entraîné l'apparition d'un problème double: d'une part celui de
la nouvelle fonction du droit dans une communauté internationale
connaissant deux régimes sociaux radicalement différents par leur
inspiration et leurs aspirations à la fois, et d'autre part le problème
de l'adaptation du droit international à la division du monde en
deux blocs, celui de l'Est et celui de l'Ouest.
L'URSS a nié l'existence de règles classiques en matière de suc-
cession d'Etats, en répudiant les dettes et les traités de la Russie
tsariste. Ce fut tout au moins la position de principe de départ, que
les nécessités des négociations ultérieures, faites de concessions réci-
proques, ont pu parfois partiellement émousser, tout au moins pour
ce qui concerne les dettes publiques de l'ancien régime tsariste.
Cette position de refus de succéder aux obligations s'explique de
la part de l'URSS par son souci de ne se sentir liée par une conduite
au plan international qu'à la suite de son acquiescement exprès. Dès
lors a commencé l'époque que nous vivons, de l'élaboration pro-
gressive d'un droit international volontaire, et non d'un système juri-
dique imposé ou subi. Tout l'effort a consisté à conférer les plus
belles lettres de noblesse à l'accord, à l'assentiment. La voie royale
de ce droit volontaire, est représentée certes par la voie conven-
tionnelle; mais même la coutume participe de quelque chose de con-
ventionnel. Toute règle coutumière doit en effet être démontrée par
la pratique historique des Etats et être effectivement acceptée par
478 Mohammed Bedjaoui
ceux-ci. Ainsi l'assentiment des Etats devient le processus exclusif
d'élaboration des règles du droit international9.
Après la Révolution d'octobre, c'est le phénomène de décolonisa-
tion qui apporte à son tour des données neuves dans l'évolution du
droit international.
D. La contestation «économique» d'un droit des «puissances nanties»
Le professeur Louis Henkin a bien résumé la position des Etats
neufs: «Le droit international, écrit-il10, ne peut survivre au déclin
de la domination européenne et ne peut gouverner une communauté
des nations dont la majorité des membres ne sont pas européens, ne
sont pas impérialistes, ne sont pas capitalistes, ne participent pas au
développement du droit et dont les intérêts sont différents de ceux
des autres nations».
L'ambassadeur Jorge Castañeda a relevé de son côté les «fortes
divergences» existant entre les Etats dans les différents domaines du
droit international et souligné la «remise en cause des postulats tra-
ditionnels par les Etats nouveaux». Il a invité le juriste à assumer
«une mission créatrice . . . en anticipant les besoins de son époque
et en donnant à la politique le soutien du droit pour éviter les ex-
plosions de violence»11.
Le professeur Sereni, au contraire, estime pour sa part que l'ap-
parition d'un nombre considérable d'Etats nouveaux pose certes des
9. Grigory Tunkin, Droit international public, préface de Michel Virally,
Paris, CNRS, 1965; Grigory Tunkin, «Le droit international de la coexistence
pacifique«, Mélanges Henri Rolin, 1964; Grigory Tunkin, «Remarks on the
juridical nature of customary norms of international law», California Law
Review, 1961, pp. 419 et 428-429.
Sur la formation de la coutume sur la base de l'assentiment des Etats voir
aussi l'opinion du juge Manfred Lachs dans l'affaire de la Barcelona Traction,
CU Recueil 1970. Sur la part de l'accord dans l'élaboration et l'application du
droit international voir le cours général du professeur Charles Chaumont dans
RCADI, 1970, vol. I.
10. Louis Henkin, How nations behave. Law and foreign policy, New York,
Washington, Londres, 1968, 324 p., p. 117. (Les expressions soulignées l'ont
été par nous.)
11. Intervention aux Nations Unies, Sixième Commission, 665" séance. Cf.
aussi l'intervention du professeur Tammes, 659e séance de la même com-
mission.
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 479
problèmes en droit international, mais il rejette les théories selon
lesquelles ces Etats auraient le droit d'écarter certaines règles coutu-
mières qui leur seraient étrangères. Du reste, d'après lui, les règles
vraiment contestées seraient en fait très peu nombreuses12.
Mais en réalité le phénomène de décolonisation a comporté deux
conséquences majeures, dont il est impossible qu'elles n'influent pas
sur le droit international à plus ou moins long terme et de façon
plus ou moins profonde.
Première conséquence, l'émergence de nombreux Etats neufs
apporte des changements non seulement quantitatifs mais aussi quan-
titatifs dans la communauté internationale. Celle-ci est désormais
«ouverte», contrairement au «club fermé» qui existait du temps du
Concert européen. Les conditions d'admission à l'ONU telles que
fixées par la Charte et interprétées par la Cour internationale de
Justice dans son avis consultatif du 28 avril 1948, sont des conditions
nécessaires, mais aussi désormais suffisantes. Ce ne sont plus celles
imposées par le Concert européen. A la sélection de jadis se sub-
stitue l'automatisme ou le quasi-automatisme d'aujourd'hui pour
l'entrée dans l'organisation internationale.
Cela implique que le nouvel Etat sache, en contrepartie en quelque
sorte, à quelles normes il doit obéir et à quoi il s'engage. L'essence
même d'une communauté ouverte est que le choix de la «règle du
jeu» soit effectué d'un commun accord. C'est pourquoi l'on décèle
dans la conduite des Etats nouveaux une volonté de mieux en mieux
exprimée, de plus en plus généralisée, de moins en moins impuissante,
de transformer certaines normes du droit international.
Que les règles de ce droit remontent à Grotius, n'est pas en soi
déterminant, la durée n'étant pas synonyme d'intangibilité. Le plus
décisif est leur acceptation commune. Or celle-ci risque de faire
défaut dès lors que peu à peu elles finissent, pour certaines d'entre
elles, par être contestées de plus en plus vigoureusement par le plus
12. Angelo Piero Sereni, «Les nouveaux Etats et le droit international»,
Revue générale de droit international public, vol. 72, avril-juin 1968, no 2,
pp. 305-322, et, en italien, Rivista di diritto internazionale, 1967, n° 1, pp. 5-
24 et dans Pubblicazioni della società italiana per l'Organizzazione interna-
zionale, «Conseguenze internazionali della decolonizazione, atti del convegno,
Roma, aprile 1967», Padova, Cedam, 1968, pp. 190-207.
480 Mohammed Bedjaoui
grand nombre. «En soi, écrit McWhinney, l'ancienneté est stricte-
ment neutre» 13.
Certains auteurs craignent que l'émergence des Etats nouveaux
sur la scène internationale aboutisse en conséquence à l'émiettement
du système juridique international. Il s'agit en réalité d'une situation
objective où la nouvelle communauté mondiale est à la recherche
d'une harmonie meilleure, non par l'émiettement subit d'un système
mais par sa transformation progressive jusqu'à un nouvel équilibre
plus satisfaisant. La vie, qui est mouvement, triomphe toujours du
système figé. On ajoutera aussi, avec Richard Falk, que si la dénon-
ciation des obligations coloniales ou découlant de la domination est
nettement distinguée de l'acceptation volontaire de nouvelles obliga-
tions post-coloniales, il n'y a aucune raison de présumer que l'ordre
juridique international subirait un quelconque préjudice.
La volonté de plus en plus claire des Etats nouveaux de réévaluer
certaines règles coutumières trouve un puissant aliment dans la
seconde conséquence du phénomène de décolonisation. Celui-ci a en
effet actuellement abouti à l'existence d'une communauté d'Etats non
homogènes à divers titres.
Le monde n'a pas connu «l'égalité» des Etats à laquelle de ce fait,
certains auteurs proposent de substituer la notion de «spécificité»
des Etats, dans un souci de plus grand réalisme. Mais dans la situa-
tion actuelle cette égalité n'est jamais autant apparue comme un
mythe, auquel les Etats nouveaux ne se résignent pas. Ils cherchent à
créer les conditions véritables de l'égalité souveraine. Si la révolution
bolchevique d'octobre 1917 s'est traduite dans le monde par l'exis-
tence d'Etats à régimes sociaux différents, ce qui a entraîné un clivage
Est-Ouest, la décolonisation par contre a eu pour effet l'existence
d'Etats à niveaux différents, ce qui a provoqué une césure Nord-Sud
dans la planète entre pays nantis et nations prolétaires. Cette coupure
est à certains égards plus grave que la première pour l'avenir du
monde.
Suspecté par les Etats nouveaux d'être l'œuvre intéressée d'un
13. Edward McWhinney, «Le «nouveau» droit international et la «nouvelle»
communauté mondiale», Revue générale de droit international public, tome 72,
avril-juin 1968, no 2 (pp. 323-345), p. 325.
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 481
groupe de puissances anciennes dont il exprime les besoins propres,
le droit international doit s'adapter à ce schisme Nord-Sud venu se
superposer à la division Est-Ouest. Les Etats nouveaux considèrent
que leur lutte contre le sous-développement qui réduirait le fossé
entre les deux parties du monde et donnerait son plein sens à l'égalité
souveraine des Etats, se heurte au barrage des règles du droit classi-
que. C'est pourquoi cette phase contestataire a pour objectif la
sécrétion progressive de nouvelles normes tenant un plus large
compte des besoins respectifs et assurant un meilleur équilibre de la
communauté internationale.
L'on se préoccupe ici et là de trouver les voies et moyens de
combler le fossé existant, surtout dans le domaine économique, entre
les Etats nouvellement indépendants et les autres. Les divers efforts
entrepris avec plus ou moins de bonheur, témoignent en tout cas de
l'impact de plus en plus visible de la décolonisation sur l'évolution du
droit international. De sorte que si la décolonisation s'est faite sans le
secours du droit international, celui-ci en revanche se fait aujour-
d'hui avec le concours de la décolonisation14.
Le professeur Kunz écrivait il y a quinze ans, mais cela est infini-
ment plus vrai à présent, qu'«il n'y a pas de doute que les systèmes
14. L'on entend par là que dans le passé le droit international classique a
constitué un frein à la décolonisation, laquelle représente aujourd'hui une im-
pulsion pour la transformation de ce droit. Un frein tout d'abord par les
. facilitations apportées par ce droit à l'entreprise coloniale: inapplicabilité du
droit international aux pays «colonisables» dits non civilisés (non prohibition
de la colonisation, instauration d'une communauté fermée des grandes puis-
sances, compétence discrétionnaire de guerre, licéité de l'annexion, théorie des
«territoires sans maître») et applicabilité d'un droit des relations inégalitaires
(traités inégaux, régimes capitulaires, conditions mises à l'indépendance des
territoires par le Congrès de Berlin et par la SdN, etc.). Un frein aussi par les
résistances à la décolonisation alimentées par le droit classique pendant la
phase transitoire de contradiction entre un droit qui résiste et des rapports
politiques qui changent (portée alors incertaine encore du principe d'auto-
détermination, des droits de l'homme, l'un et les autres contrecarrés par l'ar-
ticle 2, paragraphe 7 de la Charte, disposition de refuge pour les métropoles;
portée discutée aussi du droit nouveau en formation dans les organisations in-
ternationales; etc.). L'impulsion donnée en revanche par la décolonisation au
droit international se marque dans le renforcement de ce droit nouveau en
formation, dans un droit international du développement, dans la licéité des
guerres de libération, dans la condamnation du colonialisme et du racisme,
dans la formation d'un droit des relations égalitaires, dans la relation établie
entre la décolonisation et le maintien de la paix et de la sécurité, etc.
11—1970 31
482 Mohammed Bedjaoui
juridiques, les systèmes de valeur non occidentaux se feront sentir
dans le droit international, dans l'élaboration des nouvelles normes
du droit international coutumier, dans le contenu des traités, dans les
principes généraux du droit reconnu par les nations civilisées et dans
le droit des organisations internationales».
Les concepts fondamentaux du nouveau droit international tels
qu'ils sont vus par les Etats nouveaux reposent sur les quatre piliers
qui ont nom liberté, universalité, égalité des droits, et coopération
internationale. Liberté c'est-à-dire autodétermination, décolonisation
complète, prohibition du recours à la force et de l'intervention
extérieure, bannissement des traités inégaux, de l'occupation étran-
gère, des bases militaires étrangères, etc. Universalité, c'est-à-dire
participation plus efficace et plus complète aux organisations inter-
nationales et à leurs organes moyennant une revision de la composi-
tion de ceux-ci. Egalité de droits, c'est-à-dire prohibition de tout
rapport de domination, souveraineté égale, droit sur les ressources
naturelles, etc. Coopération internationale, c'est-à-dire droits de
l'homme, coopération économique, droit du développement, etc.
Ces différents thèmes et d'autres sont repris, avec des éclairages
divers, et peut-être un peu d'ombre encore par endroits, dans les
travaux du Comité spécial des Nations Unies sur les principes du
droit international touchant aux relations amicales et à la coopération
entre Etats. Le comité de rédaction, dans un projet de déclaration
relative à ces principes a intégré toute une série de données nou-
velles ls .
Ainsi le droit international devrait apparaître de moins en moins
comme le reflet statique de vieux rapports juridiques inégalitaires.
Droit en mouvement, il devrait être soutenu par un effort continu
d'adaptation pour l'égal et plein développement de toutes les nations.
«Il devient clair, écrit McWhinney, que le développement et l'achève-
ment d'un système viable d'ordre public international durant le
dernier tiers du siècle dépendra dans une mesure considérable des
efforts qui seront faits pour combler l'écart qui existe sur le plan du
bien-être entre d'une part les pays du bloc soviétique et l'Occident, et
15. Cf. doc. UN A/AC.125/L.86 du 1er m a i 1970 et le rapport du Comité
spécial A/AC.125/12 du 25 juin 1970.
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 483
d'autre part le Tiers-Monde et les pays afro-asiatiques. Pour le mo-
ment cette disparité augmente constamment en raison de l'extra-
ordinaire avance technologique acquise par le groupe des Etats éco-
nomiquement privilégiés.» 18
La conduite et les aspirations des Etats nouveaux, qui se reflètent
peu à peu dans le droit international général, ne manquent pas
d'avoir leurs répercussions dans le domaine spécial de la succession
d'Etats.
/ƒ. Etats nouveaux et droit particulier de la succession d'Etats
C'est très rapidement et entre parenthèses que l'on exprimera, tout
d'abord, les doutes éprouvés quant à l'existence réelle de règles
sûres en matière de succession d'Etats dans le droit international
classique. L'approche choisie dans cette étude dispense en effet de
développer longuement un tel thème car même si ces règles existent,
il faudrait encore s'assurer qu'elles ont quelque portée dans le do-
maine particulier de la succession par décolonisation. Par ailleurs du
fait des incertitudes du droit classique, la pratique des Etats a marqué
de nettes préférences pour un droit conventionnel en matière de
succession par décolonisation. Il conviendrait, et ce serait le second
point à examiner ici, de s'interroger sur la signification d'un tel
droit. Il faudrait en troisième lieu souligner les spécificités de la
succession d'Etats par décolonisation. Enfin on pourrait évoquer
quelques paramètres et variables qui jouent dans ce type spécial de
succession et qui confèrent un accent particulier à chaque cas.
A. Normes successorales classiques ou fantômes juridiques?
On connaît la persistance des désaccords doctrinaux quant à l'ap-
proche théorique de la succession d'Etats et à son interprétation. Le
fondement de cette matière a été longtemps recherché dans des
règles de droit privé interne telles que l'enrichissement sans cause, le
principe selon lequel res transit cum onere suo ou même dans la
succession privée mortis causa. L'approche du problème s'était his-
toriquement faite à partir de là.
16. Edward McWhinney, op. cit., p. 341.
484 Mohammed Bedjaoui
Mais des théories positivistes plus modernes ont rejeté vigoureuse-
ment de telles analogies avec le droit privé. Elle suggèrent l'existence
d'une norme objective de droit international selon laquelle l'Etat
successeur est tenu d'assumer, non pas certes les obligations et droits
de son prédécesseur, mais certains devoirs et droits correspondant
en fait et par leur contenu, à ceux de l'Etat prédécesseur17.
Cependant des divergences subsistent toujours entre les auteurs
quant aux droits acquis que beaucoup limitent aux étrangers, que
d'autres étendent même aux nationaux, pendant que certains les
refusent complètement aux uns et aux autres.
Dans ce contexte, la recherche de normes sûres et incontestables
de succession d'Etats paraît toujours aussi laborieuse, voire vaine.
La Cour permanente de Justice internationale notait l'existence des
désaccords dans la doctrine lorsqu'elle se référait incidemment à
ceux «qui contestent l'existence en droit international du principe de
la succession d'Etats» 18. Même aujourd'hui, certains auteurs comme
le professeur Ian Brownlie renoncent à traiter de cette question dans
leurs manuels parce que toute synthèse leur paraît impossible. La
difficulté de définir le contenu précis d'éventuelles règles provient
par ailleurs du fait qu'on ne sait s'il faut tenir l'exception pour la
vraie règle ou inversement, en raison du chassé-croisé continu et
confus qui existe entre l'une et l'autre, richement alimentées toutes
deux par une pratique abondante. On ne parvient plus à individualiser
la vraie règle qui, tel un fantôme, paraît insaisissable.
Dans cette situation où les certitudes s'évanouissent vite, les Etats
préfèrent recourir au droit conventionnel, qui leur permet de prendre
une assurance contre l'insécurité des règles coutumières, et aussi
modeler à leur convenance les contours des nouveaux rapports entre
eux. Mais ce recours, très généralisé dans la décolonisation, aux ac-
cords entre anciennes métropoles et ex-colonies, pose certains pro-
blèmes de fond importants.
17. L'on sera d'autant plus bref dans cet exposé que de bonnes études ré-
centes viennent de faire le point de toutes ces théories. Cf. Marco G. Mar-
coff, Accession à l'indépendance et succession d'Etats aux traités internatio-
naux, Editions universitaires, Fribourg, Suisse, 1969, 388 pages (chap. 1er, «La
théorie de la succession d'Etats en droit international», pp. 11-47).
18. Affaire des Colons allemands en Pologne, CPJI série B n° 6, p. 36.
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 485
B. Droit conventionnel successoral ou version moderne des condi-
tions jadis mises à l'indépendance?
Les accords de dévolution ont pris dans les relations internatio-
nales une importance considérable en raison de leur nombre élevé et
de la matière qu'ils réglementent. Pour douze pays africains, par
exemple, qui devaient accéder à l'indépendance, la France n'a pas
conclu moins de trois cents instruments de succession.
Il convient d'examiner la signification et la valeur des accords de
dévolution.
a) Signification des accords de dévolution
En principe ces instruments peuvent être la manifestation soit de
la consécration d'une règle coutumiere préexistante conforme aux
solutions qu'ils retiennent, soit de la volonté d'organiser convention-
nellement la succession selon des dispositions différentes de celles de
telle ou telle règle coutumiere, soit enfin d'un règlement volontaire
faute de pouvoir puiser dans le droit international toute norme dans
un sens ou dans un autre.
Pour nous, le recours quasi permanent à la procédure des accords
de dévolution dans le domaine de la décolonisation, ne possède, nous
l'avons déjà souligné, qu'une signification: par delà la possibilité
qu'il offre de modeler selon un tour particulier les rapports futurs
entre la métropole et la colonie, il prouve l'inexistence d'une succes-
sion de plein droit et en vertu du droit international.
Une nuance n'est pas ici superflue. L'on peut en effet conclure à
l'impossibilité d'une succession automatique en débouchant de deux
voies différentes: en affirmant soit l'existence d'une règle coutu-
miere de non-succession, soit l'inexistence de toute norme allant dans
un sens ou dans un autre. Sereni, par exemple, a pris la première
direction lorsqu'il a estimé que la prolifération des accords de succes-
sion «semble confirmer le principe de droit international suivant
lequel l'Etat successeur n'est pas tenu à des obligations assumées par
son prédécesseur, à moins qu'il n'y ait formellement consenti». Mais,
ajoute-t-il, «il est vrai que la spécificité de chaque succession d'Etats
gêne la formation de règles générales et uniformes en la matière» 19.
19. Angelo Piero Sereni, op. cit., p. 318.
486 Mohammed Bedjaoui
Ce qui paraît en définitive à peu près sûr, c'est que dans la pratique
de la décolonisation, les Etats se réfèrent moins à des règles générales
qu'aux règles conventionnelles qu'ils ont eux-mêmes élaborées, et
qu'il existe donc plutôt un droit spécifique applicable à telle ou telle
hypothèse qu'un droit général hérité du système classique.
Mais ce qui est plus important c'est que la prise en charge par
l'Etat nouveau des obligations de son prédécesseur (et d'autres de-
voirs encore), n'est ni plus ni moins dans ses excès qu'une version
moderne des conditions anciennes mises à l'indépendance des nations.
Le droit conventionnel de la succession d'Etat tend à apparaître
comme une offensive passéiste pour le retour aux conditions dictées
par le Concert européen pour l'indépendance d'un territoire.
L'une des conditions énoncées le 10 juin 1959 par le ministre
britannique des Colonies, M. Lennox Boyd, pour l'indépendance de
la Nigéria, était que celle-ci s'engage à «poursuivre une politique
permettant de garder la confiance de tous ceux dont les capitaux et
les efforts peuvent contribuer à la prospérité future», autrement dit à
mener une politique notamment de stricte protection des droits acquis
économiques des étrangers. On remarquera que même les cinq con-
ditions pour l'indépendance dégagées par la SdN ne sont pas aussi
sévères20.
Il est à peine besoin de préciser que le cas n'est nullement isolé.
On peut se souvenir aussi bien des négociations «à chaud» (Indo-
nésie, Congo, Algérie, etc.) que des autres cas de décolonisation en
Afrique et en Asie.
La présence militaire elle-même est une «garantie des garanties»,
la condition des conditions à l'indépendance, c'est-à-dire l'assurance
contractée pour une succession respectée.
Il s'agit de savoir si ces cas de succession d'Etats qui se présentent
20. Le 4 septembre 1931 le Conseil de la SdN approuvait, pour la levée du
mandat sur l'Irak, un avis de la Commission permanente des mandats selon
lequel le pays devait pour être indépendant: 1) disposer d'un gouvernement
constitué et d'une administration en mesure d'assurer le fonctionnement ré-
gulier des services essentiels de l'Etat; 2) être capable de maintenir son in-
tégrité territoriale et son indépendance politique; 3) être capable d'assurer la
sécurité et l'ordre publics; 4) pouvoir disposer de ressources financières suf-
fisantes pour satisfaire ses besoins normaux; 5) assurer une justice régulière à
tous grâce à une organisation judiciaire et à une législation appropriées.
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 487
en fait comme un lourd complexe de conditions limitant l'indépen-
dance des Etats nouveaux sont juridiquement valables.
b) Valeur des accords de dévolution
Examiner la conformité des accords de dévolution imposant des
conditions excessives au pays nouvellement indépendant, pose quel-
ques problèmes: apprécier la conformité par rapport à quoi? Au
droit international classique contesté? Au droit classique incertain
de la succession? Au droit nouveau en formation progressive?
Les conditions imposées sont excessives par référence à quelle
mesure et quel critère?
Le seul point de départ convenable paraît être trouvé dans les
principes et les dispositions de la Charte des Nations Unies. Tous les
Etats nouveaux nés depuis 1945 sous l'empire de la Charte, ont
obtenu leur indépendance par application du droit des peuples à
disposer d'eux-mêmes. Il importe de savoir si les accords de dévolu-
tion, en imposant certaines conditions, ne contrecarrent pas ce prin-
cipe d'autodétermination. Cette méthode est conforme à l'approche
annoncée ci-dessus dans l'introduction suivant laquelle il convient de
se demander si telle disposition normative ou telle stipulation con-
ventionnelle respecte ou au contraire remet en cause le principe
d'autodétermination, c'est-àdire rapproche ou éloigne au contraire
l'Etat nouveau de son double objectif d'indépendance politique et de
développement économique.
On peut donc soutenir que la validité du droit conventionnel suc-
cessoral se mesure au degré de respect qu'il porte au droit des peuples
à disposer d'eux-mêmes. Ces accords de dévolution, s'ils contrevien-
nent au principe d'autodétermination, devraient être frappés de
nullité sans même qu'il soit besoin d'attendre que l'Etat soit en
mesure de les dénoncer formellement comme trop léonins. Leur in-
validité procède du droit international nouveau, intrinsèquement, et
non point de leur dénonciation. Cette donnée juridique rejoint le fait
que le caractère bilatéral de l'acte d'émancipation n'éclipse pas l'in-
tervention de la communauté internationale qui possède, pour aider
les jeunes nations, un pouvoir de contrôle sur le processus d'indé-
pendance21.
21. Ce n'est pas l'accord de dévolution qui est créateur de l'indépendance et
488 Mohammed Bedjaoui
De fait les Etats nouveaux ont souvent demandé aux Nations
Unies et dans diverses conférences internationales, que l'on con-
sidérât comme nuls les accords conclus avec l'ancienne métropole
surtout lorsqu'ils comportaient des conditions politiques ou mili-
taires 22.
On a pu aussi apprécier la validité des accords de dévolution non
pas au regard du principe d'autodétermination, mais par simple
référence au droit des traités lui-même. Un spécialiste de cette ques-
tion a écrit: «Il est évident que les conditions dans lesquelles ils [ces
accords] ont été conclus peuvent, en vertu du droit général des
traités, influer sur leur interprétation ou même sur leur invalidité» 23.
Il est exact que certaines dispositions de ce droit général des traités
tel qu'il vient d'être codifié à Vienne, peuvent être de quelque se-
cours en la matière. Mais le recours exclusif à ce droit ne rendrait
pas assez compte des caractères spécifiques de la décolonisation
comme type nouveau de succession d'Etats.
qui transfère la souveraineté. Il n'y a pas transfert de souveraineté mais sub-
stitution de souveraineté, par extinction de l'une et création d'une autre. La
souveraineté est un attribut du droit international attaché à la qualité d'Etat.
Cf. notre rapport à la Commission du droit international de l'ONU. Les droits
acquis économiques et financiers et la succession d'Etats (deuxième rapport),
doc. A/CN.4/216 du 2 mai 1969, par. 28 à 34.
22. Voir par exemple les travaux de l'Assemblée générale extraordinaire de
l'ONU, Commission politique spéciale, affaire de Bizerte, 1961. En estimant
que les anciennes conventions franco-tunisiennes de 1955 étaient devenues
caduques, l'Assemblée générale a insisté sur la dynamique de l'indépendance
et sur le caractère évolutif des rapports entre une ex-métropole et l'Etat nou-
veau.
Il est parfois arrivé que les Nations Unies interviennent avant la conclusion
de l'accord de dévolution lorsque sur celui-ci pèsent des éléments de contrainte
trop apparents. Devant le refus des troupes franco-britanniques d'évacuer en
1946 la Syrie et le Liban et la décision de la France de ne pas retirer les
siennes tant que les deux pays sous mandat n'avaient pas signé d'accord de
dévolution avec elle, la majorité du Conseil de sécurité a estimé (19e à 23 e
séances) que les troupes franco-britanniques stationnaient dans ces Etats sans
titre juridique et que leur évacuation ne devait pas dépendre de la poursuite ou
du succès des négociations en cours à l'époque entre les partenaires.
23. Sir Humphrey Waldock: Deuxième rapport sur la succession d'Etats en
matière de traités, Commission du droit international, doc. A/CN.4/214,
18 avril 1969, par. 21.
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 489
C. Spécificités de la décolonisation comme type de succession d'Etats
Trois aspects de ce problème retiendront ici spécialement l'atten-
tion: la décolonisation sera vue d'abord comme type original de suc-
cession, ensuite comme phénomène sociologique, enfin comme
phénomène encouragé par la communauté internationale.
a) La décolonisation comme type original de «succession» d'Etats
La Cour permanente d'arbitrage avait déjà pressenti, dans l'affaire
dite des Phares intéressant les droits acquis en matière de contrats
gouvernementaux, l'existence de types de succession d'Etats distincts
les uns des autres: «Les divers cas d'annexion, de démembrement et
d'indépendance ne peuvent pas tous être régis par une règle rigide.
Selon la Cour il est impossible d'énoncer une solution générale iden-
tique à toutes les hypothèses de transfert de territoire et toute ten-
tative dans ce sens est vouée à l'échec à cause de la grande diversité
des cas dans la pratique».
La décolonisation étant le phénomène inverse de la colonisation,
s'analyse en principe en termes de rupture avec la situation anté-
rieure, et constitue une inversion de celle-ci.
Dans les hypothèses de succession classique (annexion d'une por-
tion de territoire d'un Etat par un autre, cessions territoriales,
rectifications de frontières, plébiscites, etc.), il n'y a généralement pas
création d'un Etat nouveau, quoique le plébiscite par exemple puisse
donner lieu à une telle création. Dans la décolonisation, l'on assiste
au contraire toujours à l'émergence d'un Etat nouveau. Cet Etat
étant né par application du principe d'autodétermination, les éven-
tuelles règles de succession ne doivent rien imposer ou prescrire qui
heurte ce principe originel et créateur.
Par ailleurs la succession classique intéresse généralement des
aires géographiques que l'on pourrait considérer comme relativement
«homogènes» par le niveau de vie et l'identité de civilisations (cas de
successions d'Etats en Europe par exemple). Sans être nécessaire-
ment identiques, les ordres juridiques des territoires concernés sont
comparables et sensiblement équivalents. Les habitants de la portion
du territoire affectée par la succession étaient des citoyens d'un pays,
ils deviennent des citoyens au même degré de l'autre pays (s'ils le
490 Mohammed Bedjaoui
désirent et sous réserve de divers droits d'option). La situation est
tout autre dans le cas de décolonisation. Les aires géographiques
concernées sont distinctes et les océans les séparent: il s'agit d'un
côté de la métropole et de l'autre de «Foutre-mer». Les niveaux de
vie et les civilisations ne sont pas identiques. Les ordres juridiques
respectifs ne sont nullement comparables, quoique, dans les anciennes
colonies de peuplement notamment, l'ancienne métropole ait réalisé
certaines similitudes dans des domaines limités. Les habitants du
nouveau territoire changent de condition juridique en passant de
celle d'assujettis à celle de citoyens. Les rapports de domination
disparaissent et tout ce qui les rappelle dans l'ancien ordonnance-
ment juridique n'est pas susceptible de succession.
Surtout, deux problèmes nouveaux apparaissent avec la décoloni-
sation: la rupture d'un lien de domination économique et la recherche
des voies et moyens pour corriger le plus rapidement possible le
déphasage économique par rapport aux Etats avancés. C'est une
situation ignorée par les cas de succession classique. Elle campe la
succession par décolonisation dans un drapé spécial. Le facteur
économique sera la nouveauté déterminante2i.
b) La décolonisation comme phénomène sociologique
Il est question ici non de dépendance et d'indépendance mais de
colonisation et de décolonisation. Cette dernière est un phénomène
qui agit sur toutes les structures et dont la réalisation complète, qui
suit l'indépendance nominale de très loin, exige des efforts durables 25.
Fait social, économique et politique profond, la colonisation s'ex-
prime par des rapports juridiques de domination. Analysée comme
un phénomène de droit international, elle n'est rien d'autre en effet
que la recherche et l'établissement d'un lien de subordination entre
deux nations dans tous les domaines. Elle s'exprime en termes de
24. Cf. les justes notations de Julio D. Gonzales Campos, «Algunas con-
sideraciones sobre los problemas de la sucesión de Estados», Revista española
de derecho internacional, 1963, vol. 16, no 3, pp. 551-578, surtout p. 562.
25. Karl Zemanek a intitulé son cours à l'Académie de droit international
(op. cit.) «Succession d'Etats après décolonisation». D eût été plus correct de
parler par exemple de «succession d'Etat après indépendance» ou de «succes-
sion d'Etats pendant la décolonisation».
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 491
disparition ou de déformation de certaines structures et de création
d'autres.
La décolonisation, inversion logique du phénomène qui l'a précédé,
implique certes une démarche fondamentale d'élimination des liens
inégalitaires, par conséquent une «succession» théoriquement nulle.
Quelques rapports sont peut-être relativement faciles à corriger dans
certains secteurs tout au moins, mais d'autres liens se maintiennent
par la force du fait colonial et par l'empreinte indélébile qu'il laisse.
La décolonisation doit donc tenir compte de la résistance plus mar-
quée de certaines structures et de certaines formes d'acquis définitif.
Il existe donc dans la libération progressive des peuples subjugués
une action animée par un couple de vecteurs, de lignes de forces qui
se marient pour créer des composantes spéciales à chaque pays.
Chacune des nations nouvelles trace alors son propre sillage, avec
une vigueur et une fortune variables.
Le mouvement de décolonisation peut être puissant et irrésistible
et refuser d'accepter la part irréversible du fait colonial. Il pose dans
le monde le problème en termes de développement, d'égalité, de par-
tage des richesses, d'être ou de ne pas être pour la planète tout
entière. Il ambitionne de créer de nouveaux modèles d'organisation
de la cité et non d'imiter ceux reçus.
Mais sociologiquement colonisation et décolonisation possèdent
chacune une double fonction. L'ambassadeur Panikkar26 rappelle
que Karl Marx, étudiant la situation de l'Inde en 1853, relevait la
double mission de la Grande-Bretagne, l'une «destructrice» (anéan-
tissement de la vieille société asiatique), l'autre «génératrice» (im-
plantation des fondations matérielles de la société moderne en Asie).
Le phénomène inverse et symétrique de décolonisation comporte
aussi une double fonction qualifiées par Paul Mus27 â'ùnversive» et
de «reconductive». Ainsi coexistent contradictoirement, de façon
plus ou moins durable, la tendance principale à assumer un destin
propre, distinct, et la tendance secondaire à subir un destin différent
liant encore à l'ancien maître. Mais le tout est le résultat d'un seul et
même processus historique dont la réalité objective s'impose.
26. Panikkar, L'Asie et la domination occidentale, Paris, éd. du Seuil, 1956.
27. Paul Mus, Le destin de l'Union française: de l'Indochine à l'Afrique.
492 Mohammed Bedjaoui
Dans le cadre de la fonction partiellement reconductive de la dé-
colonisation, et derrière le poids de quelques structures difficilement
reformables dans l'immédiat, s'introduisent alors des politiques néo-
coloniales qui tendent à pérenniser le reçu, à consolider l'acquis
inégalitaire, à maintenir le privilégié, bref à faire de l'indépendance
un donné nominal laissant subsister les rapports de domination an-
ciens.
La pratique de la succession d'Etats s'en ressent profondément;
elle tend à être l'expression juridique de ce phénomène complexe de
rejet voulu et de réception subie. Elle est marquée par ces luttes que
se livrent, durant longtemps après l'indépendance nominale, l'Etat
nouveau et son ancienne métropole, le premier pour tenter de secouer
tout ce qui paralyse dans l'héritage colonial, le second pour maintenir
tout ce qui sert ses intérêts et prolonge durablement sa situation pri-
vilégiée.
Mais les coordonnées actuelles et les perspectives d'avenir de la
communauté internationale, apportent un concours de plus en plus
puissant et décisif au renforcement d'une décolonisation réelle et à
la disparition des politiques néo-coloniales.
c) La décolonisation comme phénomène mondial encouragé par la
communauté internationale
H s'agit ici d'évoquer brièvement les facteurs exogènes qui influent
sur la succession d'Etats pour stériliser la fonction partiellement re-
conductive de la décolonisation. La tendance à faire prévaloir, grâce
à une solidarité mondiale, une décolonisation efficace, complète et
profonde, est encouragée par les Nations Unies, dont le droit nouveau
doit être pris en considération dans le cadre de la succession d'Etats:
droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, droit inaliénable sur les
ressources et les richesses naturelles, codification des principes du
droit international touchant aux relations amicales et à la coopération
entre les Etats, déclaration sur l'octroi de l'indépendance, recom-
mandations sur la succession d'Etats dans les Etats nouveaux, tout
cela et d'autres efforts encore tels que le renforcement des droits de
l'homme, marquent les diverses étapes franchies par la communauté
internationale d'aujourd'hui dans le sens du raffermissement pro-
gressif des nouvelles et jeunes souverainetés.
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 493
1) Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes
L'importance exceptionnelle de ce principe dans l'évolution ac-
célérée de l'organisation juridique et politique du monde, spéciale-
ment depuis un quart de siècle, n'est plus à démontrer 28 .
Porté par l'article 1 paragraphe 2 et l'article 55 de la Charte,
rappelé dans un nombre impressionnant de résolutions des Nations
Unies, le droit à l'autodétermination a été consacré comme un prin-
cipe fondamental du droit international contemporain.
A la base de la création de l'Etat nouveau se trouve le principe
d'autodétermination. L'atteinte à un tel droit que suppose nécessaire-
ment la protection de tous les intérêts et privilèges de l'ancienne
puissance coloniale, reviendrait à hypothéquer ce droit même qui a
été l'agent de la création de cet Etat. Cela reviendrait à la remise en
cause de l'indépendance et de la souveraineté de l'Etat nouveau. Or
donner et retenir ne vaut. Accorder l'indépendance et la confisquer
ensuite par le jeu de prétendues règles conventionnelles ou autres de
succession d'Etats, ne paraît pas licite. Ainsi, et c'est là que s'ap-
précie l'impact du principe de libre détermination sur la matière de
la succession d'Etats, toute stipulation ou norme successorale qui
serait contraire au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, devrait
être réputée nulle.
La déclaration sur l'octroi de l'indépendance vient conforter ces
nouvelles données.
2) La déclaration sur l'octroi de l'indépendance
La résolution de l'Assemblée générale n° 1514 (XV) du 14 dé-
cembre 1960 portant «déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux
pays et aux peuples coloniaux» proclame que «tous les peuples ont le
droit de disposer d'eux-mêmes; en vertu de ce droit, ils élaborent
librement leur statut politique et réalisent leur développement écono-
mique, social et culturel».
Cette résolution insiste sur le fait que la subjugation des peuples
constitue un déni des droits de l'homme et opère ainsi le hen avec
tous les travaux des Nations Unies sur ces droits.
28. Une littérature très abondante existe dans ce domaine. Voir en parti-
culier le livre récent de Marco G. Marcoff, op. cit., pp. 48 et suiv. et les
références bibliographiques.
494 Mohammed Bedjaoui
Mais surtout elle répudie solennellement les cinq conditions déjà
rendues caduques par la Charte, et qui étaient mises par la SdN à
l'octroi de l'indépendance; elle combat vigoureusement en effet «la
théorie de la maturité» avancée encore en 1960 par quelques puis-
sances pour qui l'indépendance ne va pas sans «une nécessaire pré-
paration». La résolution devait proclamer que «le manque de pré-
paration dans les domaines politique, économique, social ou dans
celui de l'enseignement, ne doit jamais être pris comme prétexte pour
retarder l'indépendance».
Cette résolution dont le caractère obligatoire est démontré par
beaucoup d'auteurs 29 , cantonne l'application de l'article 2, para-
graphe 7 de la Charte, relatif à la compétence exclusive des Etats,
dans ses limites naturelles compatibles avec la mise en œuvre du
principe d'autodétermination so .
La déclaration, tout comme les droits de l'homme ou les principes
de la Charte tels que celui du droit des peuples à disposer d'eux-
mêmes, ne manque pas d'avoir des conséquences sur la succession
d'Etats dans la décolonisation31.
3) Les principes du droit international touchant aux relations
amicales et à la coopération entre Etats
La codification de ces principes se poursuit dans le cadre d'un
Comité spécial des Nations Unies qui a adopté un projet de déclara-
tion intégrant certains principes fondamentaux d'un droit moderne
où sont jugés illicites toute «-contrainte d'ordre militaire, politique,
économique ou autre dirigée contre l'indépendance politique ou l'in-
tégrité territoriale d'un Etat», tout «assujettissement des peuples à
une emprise, une domination et une exploitation étrangères», tout
«usage de mesures économiques, politiques ou de toute autre nature
pour contraindre un autre Etat à subordonner l'exercice de ses droits
souverains et pour obtenir de lui des avantages de quelque ordre que
29. Cf. Récemment encore Marco G. Marcoff, op. cit., pp. 63-70.
30. L'interprétation extensive de l'article 2, par. 7 de la Charte a été déjà
condamnée par la Cour internationale de Justice dans son avis consultatif du
11 juillet 1950 sur le Sud-Ouest africain.
31. Sir Humphrey Waldock, op. cit., UN doc. A/CN.4/214, par. 22, estime
lui aussi nécessaire de ne pas perdre de vue «les conséquences que peuvent
avoir les principes de la Charte, y compris celui de l'autodétermination, sur
le droit moderne applicable à la succession d'Etats».
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 495
ce soit»32. Le Comité spécial a également approuvé le principe selon
lequel «tous les peuples ont le droit de déterminer leur statut poli-
tique, en toute liberté et sans ingérence extérieure, et de poursuivre
leur développement économique, social et culturel, et tout Etat a le
devoir de respecter ce droit conformément aux dispositions de la
Charte».
C'est sous un tel éclairage que doivent être appréciées la portée et
la validité des accords de dévolution organisant la succession d'Etats
dans la décolonisation.
4) Souveraineté permanente sur les richesses naturelles
Diverses résolutions des Nations Unies ont marqué, de 1952 à
1962, les étapes de la reconnaissance solennelle du droit permanent
et inaliénable des nations sur leurs ressources et leurs richesses na-
turelles. Après la résolution de l'Assemblée générale 523 (VI) du
12 janvier 1952, une autre n° 626 (VII) du 21 décembre 1952 de-
vait déjà disposer que «le droit des peuples d'utiliser et d'exploiter
librement leurs richesses et leurs ressources naturelles est inhérent à
leur souveraineté et conforme aux buts et aux principes de la
Charte». Les travaux de l'Assemblée ont été poursuivis jusqu'à
l'adoption de la fameuse résolution 1803 (XVII) du 14 décembre
1962 qui reconnaît aux Etats un droit permanent et inaliénable sur
leurs ressources naturelles.
Quoique la fixation du sens de cette norme nouvelle ne soit pas
encore terminée et dépende d'autre progrès futurs dans la même
voie, et que son expression soit lacunaire ou à certains égards am-
biguë, il demeure néanmoins certain que la reconnaissance de ce
droit a une résonance profonde et une portée révolutionnaire pour
l'avenir des jeunes Etats préoccupés de leur indépendance écono-
mique.
Il est vrai qu'après avoir réaffirmé en son paragraphe 4 le droit de
chaque Etat de procéder aux nationalisations qu'il juge indispen-
sables à son développement, la résolution ajoute: «Considérant que
rien dans le paragraphe 4 ci-dessus ne porte atteinte de quelque
manière que ce soit à la position d'un Etat membre concernant tout
32. Cf. Rapport du comité spécial (1970), doc. A/AC.125/12 du 25 juin 1970.
496 Mohammed Bedjaoui
aspect de la question des droits et obligations des Etats et gouverne-
ments successeurs en ce qui concerne les biens acquis avant l'acces-
sion à la pleine souveraineté des pays qui étaient anciennement des
colonies...»
Ainsi la résolution semble ne pas prendre parti sur le fond du
problème de la succession, ou tout au moins elle entend respecter
«la position» des Etats membres, qu'elle soit dans un sens ou dans
un autre, n'exprimant de la sorte ni approbation ni improbation des
droits acquis.
Néanmoins on ne peut nier que l'inspiration de départ paraît être
l'autodétermination, dont la résolution a cherché à tirer quelques
conclusions économiques fondamentales, même si elle n'est pas allée
jusqu'au bout de la logique du système. La souveraineté sur les ri-
chesses naturelles apparaît incontestablement comme un élément
composant du droit à l'autodétermination et comme un corollaire de
la souveraineté. Le droit qui la consacre est désormais une norme
obligatoire du droit moderne. Les conséquences en sont nombreuses:
libre décision économique, droit à la nationalisation, droit de limita-
tion de l'activité des sociétés étrangères, droit de modification ou
même d'abolition des concessions accordées sur les richesses natu-
relles, etc.
5) Recommandations des Nations Unies quant à l'approche de la
succession d'Etats dans les Etats nouveaux
La Commission du droit international de l'ONU étudie actuelle-
ment le problème de la succession d'Etats selon une technique à la
fois de codification et de développement progressif du droit inter-
national.
De nombreuses délégations à l'Assemblée générale et à la Sixième
Commission ainsi que certains membres de la Commission du droit
international, ont estimé souhaitable, voire nécessaire, d'étudier le
problème de la succession d'Etats avec un esprit nouveau. La ma-
jorité a été d'avis aux Nations Unies que l'expérience des Etats
nouveaux devait être une source d'inspiration dans l'examen de cette
question. La sauvegarde de la souveraineté de ces Etats, notamment
sur leurs ressources naturelles, devait être prise en considération33.
33. Cf. notre Premier rapport sur la succession d'Etats dans les matières
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 497
De fait l'Assemblée générale avait demandé par sa résolution 1765
(XVII) du 20 novembre 1962 que l'on abordât la question «en
prenant dûment 34 en considération les vues des Etats qui ont accédé
à l'indépendance depuis la seconde guerre mondiale».
La Commission du droit international quant à elle «est parvenue
à la conclusion qu'il faudrait prêter une attention particulière, dans
toute l'étude du sujet, au problème des Etats nouveaux, sans négliger
pour autant les autres cas de succession»35. La Sixième Commission
a noté que les problèmes de succession dans la décolonisation com-
portent des aspects spécifiques méritant un examen spécial. Un cer-
tain nombre de ses membres ont insisté sur les problèmes urgents
auxquels les Etats nouveaux doivent faire face pendant qu'ils sont en
train d'évaluer les liens juridiques hérités de leur ancienne association
avec leur ancienne métropole 36 .
En tenant compte «de l'opinion et de l'expérience des Etats nou-
veaux» pour l'étude de la succession d'Etats, l'Assemblée générale
reconnaît que le double objectif d'indépendance économique et poli-
tique de ces Etats intéresse directement le droit moderne en forma-
tion dans la succession d'Etats.
Mais des facteurs divers, porteurs de signes contraires, s'entre-
mêlent dans le jeu de la formation de ce droit. La spécificité de la
succession dans la décolonisation est commandée par divers para-
mètres et variables.
D. Paramètres et variables de la succession dans la décolonisation
a) Une première variable tient au statut juridique de l'ancienne
dépendance. L'influence du statut juridique du territoire (protectorat,
dominion, département d'outre-mer, colonie, etc.); des méthodes
d'administration coloniale (self-gouvernement, assimilation, assujet-
autres que les traités, Commission du droit international, doc. A/C.4/204,
5 avril 1968, par. 31-32.
34. L'expression «dûment» a été remplacée dans la résolution de l'année
suivante (résolution 1902 (XVIII) du 18 novembre 1963) par la formule «le
cas échéant», elle-même jugée trop atténuée dans la résolution 2272 (XXII) du
1er décembre 1967 qui recommande que l'on se réfère aux deux résolutions à
la fois.
35. Rapport de la Commission, doc. A/CN.4/206, 6 août 1968, par. 61.
36. Rapport de la Sixième Commission, 23e session, A/7370, 3 décembre
1968, par. 48.
11—1970 32
498 Mohammed Bedjaoui
tissement) et de la forme de la présence coloniale (colonie de peuple-
ment, comptoir d'exploitation, territoire stratégique, etc.), est très
sensible sur la succession d'Etats.
b) Le mode de transfert du pouvoir joue également un rôle non
négligeable. Les transferts graduels et pacifiques agissent dans le sens
de la continuité des droits et obligations pour l'Etat successeur, tandis
que les transferts globaux, effectués sous l'empire de la contrainte et
de la violence prédisposent à la rupture avec l'héritage.
c) On sait aussi quelle influence considérable peuvent avoir les
instruments de dévolution (déclarations unilatérales, constitutions
internes préparées par l'ancienne métropole avant son reflux; décla-
rations «parallèles» des deux protagonistes; accords bilatéraux, con-
férences internationales de paix; décisions d'organisations interna-
tionales, etc.). Cette influence varie selon l'instrument de dévolution
choisi.
Dans «la charte octroyée» par l'ancienne métropole, comme dans
les constitutions préparées souvent par ses propres experts pour le
futur territoire indépendant, la puissance coloniale favorise tous les
facteurs de continuité et cherche à écarter tous ceux de rupture avec
l'ancien ordre juridique, visant ainsi à aménager une succession la
plus complète possible. Elle y propose ou y impose le modèle insti-
tutionnel métropolitain pour s'assurer que le nouvel Etat demeurera
plus aisément dans sa «mouvance» juridico-politique.
On remarquera que la Grande-Bretagne, pays pourtant rebelle aux
constitutions écrites, recherche cependant ce dernier genre d'instru-
ment pour lier ses anciennes dépendances, pendant que la France,
pays de tradition coloniale du type latin, qui aurait pu davantage re-
courir à la charte octroyée, préfère généralement le traité bilatéral.
Le maintien de liens plus ou moins inégalitaires dénommés «liens
spéciaux» ou «relations privilégiées» composant un nouveau «com-
plexe relationnel» aménagé entre les deux pays, l'essai de protection
des ressortissants métropolitains dans leurs biens et leurs personnes,
et de préservation de leurs droits acquis antérieurement à l'indé-
pendance, demeurent une préoccupation constante de l'ancienne mé-
tropole, plus ou moins parfaitement traduite selon la nature de l'ins-
trument de dévolution.
Mais celui-ci n'est en dernière analyse qu'un paramètre lui-même
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 499
subordonné à d'autres, car la nature de l'instrument adopté dépend
elle-même des deux variables précédemment évoquées.
d) Une autre variable subordonnée, liée aux instruments de dé-
volution, peut être recherchée dans les procédures d'aménagement de
l'indépendance: reconnaissance de celle-ci préalablement à la négo-
ciation d'un régime privilégié réglant les divers problèmes de succes-
sion, ou à l'inverse négociation des termes de la succession avant
l'octroi de l'indépendance.
e) Le choix est lui-même conditionné par les circonstances dans
lesquelles l'indépendance se réalise: obtenue pacifiquement, elle est
généralement porteuse de continuité dans les droits et obligations
précédentes; reconnue à la suite d'une guerre de libération, elle fa-
vorise souvent les faits et comportements de rupture.
f) Les objectifs de transformation radicale et révolutionnaire de
la société coloniale constituent une autre variable pouvant influer
puissamment sur la solution des problèmes de succession. Des ré-
formes structurelles profondes dans les domaines économique, social
et politique peuvent être souhaitées par le nouvel Etat qui peut vou-
loir réaliser une révolution selon un modèle socialiste. Il est évident
que dans ce cas il ne peut les entreprendre et les réaliser qu'en re-
poussant le legs de l'ancienne métropole.
g) Les liens noués dans un cadre plus vaste comme le Common-
wealth disposent plus durablement à la succession en tous les do-
maines. Plus que l'égalité, dont la réalisation entre une ancienne
métropole et ses ex-colonies est illusoire, c'est la solidarité qui évite
semble-t-il la rupture juridique. En fait surtout, l'existence de ce
vaste ensemble politique où viennent s'intégrer progressivement les
anciens territoires ramène au facteur analysé ci-dessus de la réalisa-
tion d'une indépendance par étapes, préparée au stade du self-
gouvernement ou de l'autonomie locale à se concevoir dans la conti-
nuité des obligations.
h) La coopération accordée par l'ancienne métropole est un des
facteurs les plus agissants sur la succession d'Etats. Intervenant dans
un cadre bilatéral, dans un tête-à-tête inégal, elle constitue un puis-
sant moyen d'intervention, voire de pression, sur le pays aidé. La
solidité des liens de coopération évite l'ouverture de contentieux,
500 Mohammed Bedjaoui
hâte la conclusion d'accords et oblige à assumer dans ces conven-
tions une succession d'un certain automatisme.
La coopération possède sans doute des vertus pour l'Etat qui la
reçoit. Mais elle s'effectue nécessairement, non pas sur la base d'une
parfaite égalité de droit et de fait, mais entre Etats ne pouvant entre-
tenir que des rapports inégalitaires (pays assisté et pays assistant).
Elle pose à l'Etat nouveau un douloureux dilemme car il ne peut se
libérer du poids de l'étranger qu'en comptant sur son aide. L'an-
cienne métropole, qui a inventé cette technique, connaît bien évidem-
ment toute la ressource qu'elle peut tirer des mécanismes de la coopé-
ration agissant comme facteur de continuité. L'Etat nouveau a parfois
tendance à déplorer que son partenaire voie la coopération en tant
qu'intérêt évident pour lui et non en tant que devoir impérieux à
l'égard de l'ex-colome qui aurait droit à quelque réparation de la part
d'une métropole qui lui doit son industrialisation des XIXe et XXe
siècles et dont l'exploitation lui a causé quelque préjudice. Mais il
est évident que la coopération est un domaine parmi d'autres où la
règle du jeu suppose que l'ancienne métropole y cherche et y trouve
son intérêt d'abord.
La solution retenue en 1962 pour le règlement du conflit franco-
algérien s'appelait celle d'«indépendance et de coopération», l'une et
l'autre imaginées comme indissolublement liées. L'importance de ce
paramètre de la coopération sur la succession d'Etats apparaît claire-
ment dans le cas évoqué. Au chapitre II des accords d'Evian, intitulé
précisément «De l'indépendance et de la coopération», on peut lire
que «l'Algérie garantit les intérêts de la France et les droits acquis
des personnes physiques et morales dans les conditions fixées par les
présentes déclarations. En contrepartie, la France accordera à l'Al-
gérie son assistance technique et culturelle et apportera à son dé-
veloppement économique et social une aide financière privilégiée.»
Ainsi la coopération technique est présentée ici comme la contre-
partie du maintien des droits acquis et de la garantie de la continuité.
Mais elle est en outre par essence elle-même facteur de continuité
dans la mesure où elle véhicule des modèles, et un ensemble d'habi-
tudes, de comportements, d'intérêts, etc.
D'une manière plus générale, l'expérience des Etats concernés de
part et d'autre a montré qu'il existe plusieurs types de coopération.
Succession d'Etats dans les Etats nouveaux 501
Ceux-ci vont de «Za coopération de formation» où les coopérants,
simples experts ou techniciens, ne participent pas à la direction et à
la gestion, mais préparent, parfois efficacement, à l'exercice de l'au-
torité, à la coopération dite de «substitution» où, à l'inverse, les
cadres offerts par l'ancienne métropole se substituent dans l'ancienne
colonie aux cadres locaux avérés insuffisants en qualité et en quan-
tité. Dans ce dernier type on assiste à un transfert d'autorité de fait
entre les mains des agents de la coopération de substitution. Les
conditions de la relève par le pouvoir autochtone s'éloignent dans ce
cas et la coopération rappelle alors le mythe du Rocher de Sisyphe
ou celui du Tonneau des Danaïdes.
Par divers mécanismes, et notamment aussi par la formule assez
répandue de «l'aide liée», c'est-à-dire de l'aide destinée à tel projet
à l'exclusion de tout autre, la coopération tend à maintenir l'orienta-
tion générale des structures qui reçoivent cette aide et à favoriser le
facteur de continuité.
i) Enfin une autre variable non négligeable assurément est rela-
tive à l'existence ou non d'un Etat précolonial: l'indépendance peut
avoir fait surgir ex nihilo un Etat nouveau comme elle peut être
l'occasion de la restauration d'un vieil Etat que le régime colonial
avait momentanément anéanti.
Une idée neuve fait son chemin. Certains auteurs estiment
qu'après une éclipse plus ou moins longue de souveraineté, la restau-
ration de l'Etat n'obéit pas, dans le domaine qui nous préoccupe, aux
règles traditionnelles de succession d'Etats. La Pologne, quatre fois
partagée entre ses voisins dans l'Histoire, a estimé, après avoir re-
couvré son indépendance, n'avoir aucun prédécesseur. Elle a re-
poussé énergiquement même l'ombre d'une idée de succession. L'en-
trée en possession de ses droits publics et privés et de ses biens, n'a
pas été considérée par les juridictions polonaises comme le résultat
d'une dévolution successorale, mais comme la manifestation de la
souveraineté restaurée. C'est par un «acte de sa puissance souve-
raine» qu'elle a «récupéré» ses droits87.
C'est cette idée de -¿retour à la souveraineté originelle» qui selon
37. Cf. notre Troisième rapport sur la succession d'Etats dans les matières
autres que les traités, Commission du droit international, doc. A/CN.4/226,
24 mars 1970, note 98 (références jurisprudentielles).
502 Mohammed Bedjaoui
certains auteurs pourrait éclairer certaines pratiques modernes en
matière de succession d'Etats38. Une idée voisine tirée de la théorie
du jus post-liminii rejoint la première sur le même terrain39.
Telles nous paraissent être quelques-unes des facettes du droit
moderne de la succession d'Etats par décolonisation. H importe à
présent d'examiner avec plus de détail la relation entre souveraineté
politique nouvelle et succession à la loi et au traité.
38. Cf. Charles Alexandrowicz, «New and original states. The issue of
reversion to sovereigty», International Affairs, vol. 45, 1969, London, pp. 465-
480; Subhash C. Jain, «Reversion to sovereignty: an inquiry», Indian Journal
of International Law, vol. 9, n° 4, octobre 1969; ainsi que notre livre La ré-
volution algérienne et le droit, éditions de l'AIJD, Bruxelles, 1961, passim sur
la restauration de l'Etat algérien. Le juge Moreno Quintana dans l'affaire du
Droit de passage sur territoire indien devait déclarer dans son opinion dissi-
dente: «L'Inde en tant que successeur territorial n'a pas acquis le territoire
pour la première fois, mais a recouvré une indépendance perdue depuis long-
temps» (CU Recueil 1960, p. 95).
Cf. aussi les intéressants développements du professeur Ian Brownlie, Prin-
ciples of Public International Law, Oxford, 1966, p. 152.
39. Cf. Baddour (Abdel-Fattah I. S.), «Parallels between postliminium and
state succession, with special reference to the cases of Algeria and Ethiopia»,
Revue Al-Qanoun-wal-Iqtisad, n° 2, 1963, Université du Caire, pp. 131-147.