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Identités et tensions en Tanzanie

Le document de Marie-Aude Fouéré analyse les relations entre les populations d'origine indienne et africaine en Tanzanie, mettant en lumière les catégories raciales et les enjeux socioéconomiques qui en découlent. Il souligne que ces identités sont façonnées par l'histoire coloniale et les dynamiques contemporaines, révélant des tensions persistantes malgré une coexistence apparente. L'étude remet en question les interprétations simplistes des relations intercommunautaires en s'appuyant sur des données historiques et sociologiques.

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Identités et tensions en Tanzanie

Le document de Marie-Aude Fouéré analyse les relations entre les populations d'origine indienne et africaine en Tanzanie, mettant en lumière les catégories raciales et les enjeux socioéconomiques qui en découlent. Il souligne que ces identités sont façonnées par l'histoire coloniale et les dynamiques contemporaines, révélant des tensions persistantes malgré une coexistence apparente. L'étude remet en question les interprétations simplistes des relations intercommunautaires en s'appuyant sur des données historiques et sociologiques.

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Les Indiens sont des exploiteurs et les Africains des

paresseux !
Marie-Aude Fouéré

To cite this version:


Marie-Aude Fouéré. Les Indiens sont des exploiteurs et les Africains des paresseux !. L’Afrique in-
dienne: les minorités d’origine indo-pakistanaise en Afrique orientale, Karthala; ed. Michel Adam,
2009, 9782811102739. �halshs-01493045�

HAL Id: halshs-01493045


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« Les Indiens sont des exploiteurs et les Africains des paresseux ! »
Production des catégories « raciales » et enjeux socioéconomiques en Tanzanie
Marie-Aude Fouéré

En Tanzanie, et dans toute l’Afrique de l’Est1, les catégories de « Asians » ou


« Indiens »2 et d’« Africains » sont des référents ethniques à résonance « raciale » qui font
partie du sens commun. Si ces catégories populaires prennent appui sur des distinctions
physiques évidentes, elles se nourrissent avant tout de l’exacerbation des différences
culturelles et socio-économiques fondatrices d’imaginaires sociaux polarisants. La société
tanzanienne d’aujourd’hui n’est pas un melting pot où viendraient pacifiquement se fondre
des populations d’origines diverses mais plutôt l’exemple d’un communautarisme à double
face. La coexistence sans heurts majeurs des immigrés d’ascendance indienne et des
Africains, établie pendant la période coloniale – puis largement alimentée par la rhétorique
nationaliste de la période socialiste postcoloniale – n’est en effet pas exempte de tensions
continues qui, depuis l’implantation des premiers migrants venus du sous-continent indien
à partir du XIXème siècle, sont atténuées ou ravivées en fonction du contexte politique et
économique. Ces relations ambivalentes entre populations s’observent principalement dans
les centres urbains qui ont accueilli ces migrants. La ville de Dar es Salaam, poumon
industriel et commercial de la Tanzanie où les populations d’origine indienne ont un poids
démographique et économique sans commune mesure avec le reste du pays, constitue un
lieu d’observation propice à l’appréhension des rapports intercommunautaires.
La présente contribution3 propose une réflexion qui, partant d’une analyse des
modes de constitution et de cristallisation des catégories identitaires « Indiens » et
« Africains » en contexte urbain, rend compte des multiples facettes des relations qui se
sont tissées entre ces groupes au fil du temps. À l’encontre d’une interprétation culturaliste

1 Des migrants originaires du sous-continent indien se sont implantés sur l’ensemble de la côte d’Afrique
orientale, du Mozambique à la Somalie, ainsi qu’à l’intérieur du continent (Ouganda, Rwanda, Burundi), mais
les différences dans les politiques de ces pays à l’égard de ces minorités nécessitent des études singulières, en
particulier à partir de la période coloniale.
2 Avant la partition de l’Inde en 1947, les migrants venus du sous-continent indien étaient désignés en

Tanzanie par le terme anglais d’« Indians » et par son équivalent swahili « Wahindi ». Actuellement, ils sont
nommés « Asians » en anglais mais toujours « Wahindi » en swahili, le terme de « Waasia » (« Asians ») étant
d’un usage beaucoup plus rare. Dans la présente contribution, le qualificatif d’« Indiens » ou Indo-Africains
demeurera privilégié.
3 Ce travail n’aurait pas été possible sans les financements accordés par l’Institut Français de Recherche en

Afrique (IFRA) à Nairobi en 2006 ainsi que par l’octroi d’une bourse Lavoisier du Ministère des Affaires
Étrangères en 2004-2005.
2
populaire selon laquelle l’impossible intégration des immigrants d’origine indienne est la
conséquence de différences culturelles indépassables, ce travail s’appuie sur des données
historiques et sociologiques pour tenter de définir les modes d’institutionnalisation de ces
catégories ethnico-communautaires. L’analyse des « situations » précoloniale, coloniale et
postcoloniale (Balandier 1991 [1969]) constitue donc le fondement d’un travail
anthropologique destiné à saisir dans un même élan les logiques de constitution catégorielle
et les enjeux qui, tout à la fois, en découlent et les soutiennent. Elle doit permettre de
réviser les lectures dichotomiques, issues des travaux d’inspiration marxiste, reposant sur
l’opposition nette entre riches marchands d’origine indienne et masse africaine exploitée. Il
apparaîtra que les passerelles entre le monde africain et le monde indien sont fragiles et
instables, conséquence d’une ségrégation historique manipulée dans les affrontements
entre élites, mais aussi résultat d’enjeux locaux dans le contexte actuel de libéralisation de
l’économie4.

I – Constitution différentielle des identités, des statuts et des positions


socioéconomiques
Pour comprendre les logiques catégorielles et les enjeux qui les supportent, il convient de
revenir sur l’histoire de l’Afrique orientale. Les premières formes de rencontre entre les
migrants venus du sous-continent indien et les populations d’Afrique noire présentes sur la
côte et les îles de Zanzibar, puis l’évolution des délimitations identitaires consécutives à
l’occupation coloniale ont contribué à dessiner les frontières socioéconomiques et
symboliques qui délimitent ces groupes.

Des marchands transhumants aux étrangers de l’intérieur


Dès l’Antiquité, la côte orientale de l’Afrique fut un espace de rencontre entre
populations venues de différentes régions du monde, principalement l’Arabie, le centre de
l’Afrique, la Chine, l’Inde et la Perse5. C’est par le moyen des activités de commerce que les
contacts eurent lieu entre les habitants de la côte et les négociants arabes et asiatiques.
4 Les données sur lesquelles s’appuie ce travail ont été recueillies de diverses façons : par des entretiens
formels avec des représentants de différents sous-groupes de la société tanzanienne : jeunes, étudiants, porte-
parole des associations civiles, journalistes, hommes politiques, etc. ; ainsi que par des discussions informelles
avec des Tanzaniens africains aussi bien qu’indo-africains qu’un terrain de longue durée a rendu possible. Des
personnes d’origine indopakistanaise ont été interrogées sur leur parcours de vie, leur biographie et celle de
leur famille, ainsi que sur la perception de leur position dans la société tanzanienne. Les débats politiques sur
la mise en place de politiques discriminatoires envers les Indiens ont été suivis à travers la presse et les
réactions du public.
5 La navigation sur l’Océan Indien est facilitée par la mousson. A partir du mois de décembre, les vents

poussent les bateaux de la péninsule arabique et de l’Inde vers les côtes africaines. Ils ramènent les
navigateurs chez eux à partir du mois d’avril.
3
ème ème
L’essor des villes côtières entre le XII et le XV siècle atteste de l’existence d’un
commerce florissant : les populations africaines de l’intérieur fournissaient les revendeurs
swahilis6 en peaux, en or, en ivoire et en esclaves, tandis que des commerçants étrangers
(chinois, perses, indiens) acquéraient ces biens par la revente de tissus, de céramique, de
porcelaine et de perles. L’intermédiation swahilie constituait alors la règle tacite du jeu de
l’échange commercial. Comme l’indique Thomas Vernet (2004 : 64), « d’un côté, les relations
avec les populations de l’arrière-pays sont facilitées par la proximité culturelle qu’entretient avec elles la
culture swahilie, profondément africaine. De l’autre, l’islam favorise les échanges avec les marchands
étrangers, pour la plupart musulmans ». De nombreux témoignages attestent que la position
d’intermédiation occupée par les populations swahilies limitait les contacts directs entre
fournisseurs de marchandises7. Ce n’est qu’une fois intégrés aux cités-États swahilis, grâce à
l’établissement de liens de parrainage, de sang ou de mariage, que des étrangers venus
d’horizons différents étaient amenés à se côtoyer. Mais cette intégration se transformant
rapidement en acculturation par l’adoption des traits caractéristiques de la culture swahilie
(islam, urbanité, commerce), la notion même d’étranger était rapidement vidée de tout
contenu. C’est de cette manière qu’au fil des siècles, des habitants de l’intérieur de l’Afrique
de l’Est furent progressivement incorporés au monde swahili. Le qualificatif « Africain »
désignait donc avant tout les populations étrangères à la vie marchande urbaine de la côte,
vivant dans les villes et villages situés à plusieurs jours, voire plusieurs semaines de marche.
Dans le cas des migrants venus du sous-continent indien, il semble que l’intégration à
l’espace swahili fut limitée par le type de migrations pratiqué. En effet, jusqu’au milieu du
XVIIIème siècle, les migrants d’origine indienne étaient avant tout des commerçants
spécialisés dans le négoce saisonnier (Bennett 1978, Sheriff 1987). L’installation définitive
en Afrique de l’Est n’était pas envisagée. Populations de « transhumants », comme le
rappelle l’historien Lofchie (1965 : 292), ces commerçants étaient considérés comme
étrangers à la société swahilie et se considéraient eux-mêmes comme tels. Si des cas
d’installation définitive dans des cités swahilies ont été rapportés dans les chroniques des
premiers observateurs de la côte est-africaine8, c’est la mobilité commerciale qui
caractérisait avant tout la présence des populations venues de l’Inde. En ce sens, les

6 Sans rentrer dans les nombreux débats relatifs à la définition des populations dites « swahilies », on désigne
par ce qualificatif des populations d’origine africaine noire occupant la côte d’Afrique de l’Est à partir du
VIIIème siècle et ayant développé, au contact des commerçants arabes, une culture musulmane, urbaine et
commerciale spécifique (Horton & Middleton 2000, Caplan & Le Guennec 1991).
7 Par exemple, d’après le géographe arabe Ibn Battuta, les occupants des navires de commerce ne pouvaient

descendre librement dans la ville de Mogadiscio : « Ils doivent résider chez un marchand avec lequel ils sont contraints
de faire affaire » (Vernet 2004).
8 Voir les références de Bennett (1978) et Sheriff (1987) à l’arrivée de l’explorateur Vasco de Gama en

Afrique de l’Est.
4
« Indiens » de cette époque étaient vraisemblablement assimilés à la catégorie des
commerçants saisonniers étrangers intégrés au système commercial de l’Océan Indien, et
s’en distinguaient moins par une identité bien spécifiée que par le type de biens qu’ils
importaient.
D’étrangers saisonniers extérieurs à l’espace culturel swahili, les marchands indiens
devinrent progressivement des « étrangers de l’intérieur » dans une société structurée par
des hiérarchies anciennes qui leur laissèrent peu de place et qui pesèrent de tout leur poids
dans les rapports tissés avec les populations « africaines ». Après une intermittence
portugaise sans conséquence réelle sur le fonctionnement commercial en place entre le
XVIème et le XVIIIème siècle9, le sultanat d’Oman étendit son pouvoir sur la côte orientale
de l’Afrique10. L’année 1840, date du transfert de la capitale du sultanat d’Oman de Mascate
à Zanzibar par le sultan Seyyid Saïd, symbolisa le début du déclin de la puissance swahilie
au profit des Arabes omanais. La ville de Zanzibar, dans l’archipel du même nom11, devint
le principal centre de commerce de la côte d’Afrique orientale. C’est à cette époque que les
migrants indiens, qui continuaient à faire partie des nombreux négociants affluant vers les
îles, furent invités par le sultan à s’installer durablement pour occuper des positions
d’intermédiaires commerciaux et financiers entre les autorités omanaises des îles de
Zanzibar et la côte africaine (Mangat 1969). On trouvait 200 Indiens à Zanzibar en 1819,
ils étaient près de 2000 en 1859 (Lofchie 1965). A partir du début des années 1860,
souhaitant consolider son pouvoir sur les cités swahilies de la côte et son contrôle du
commerce caravanier, le sultanat fit d’un petit bourg côtier sans importance économique
son port principal de transit de marchandises entre Zanzibar et le continent. Rebaptisée
Dar es Salaam, la future métropole du Tanganyika attira quelques marchands indiens et
arabes sous administration omanaise. En 1887, on comptait près de 6000 Indiens en
Afrique orientale, la moitié sur les îles de Zanzibar, l’autre moitié sur le continent.

9 À partir de la première moitié du XVIème siècle, la présence portugaise modifia la hiérarchie des cités-Etats
swahilies et entraîna leur soumission à la couronne du Portugal, via le versement de tributs. En revanche,
l’organisation commerciale et les caractéristiques culturelles de la côte de l’Afrique orientale demeurèrent
inchangées jusqu’au début du XVIIIème siècle.
10 L’archipel de Zanzibar devint une possession du sultanat d’Oman en 1698. C’est à partir de ce point

d’ancrage que les Arabes venus d’Oman étendirent leur influence sur la côte orientale de l’Afrique tout au
long du XVIIIème siècle.
11 L’archipel de Zanzibar est composé de deux îles : Unguja (couramment appelée Zanzibar) et Pemba. Pour

ne pas entraîner de confusion, nous parlerons de « l’île de Zanzibar » pour désigner Unguja, de « l’archipel de
Zanzibar », des « îles de Zanzibar » ou de « Zanzibar » tout court pour désigner les deux îles.
5
12
À Zanzibar puis à Dar es Salaam, les immigrants indiens venaient dans leur très
grande majorité du sud-est du Pakistan et du nord-ouest de l’Inde (Gujarat, Punjab, Kutch,
Kathiawar, Maharashtra). Locuteurs des divers idiomes de ces régions (gujarati, marathi,
kutchi, punjabi, konkani, etc.), ils appartenaient aux religions du monde indien (Hindous,
Jaïns, Parsis, Sikhs) ou à des branches variées des grandes religions du Livre, mais
fortement marquées par l’influence hindouiste (musulmans sunnites, musulmans chiites,
chrétiens). Ils représentaient également la plupart des statuts socioprofessionnels du
système des castes et suivaient des coutumes locales multiples. Bref, ils formaient « une sorte
d’Inde en réduction » (Adam 2006) difficilement réductible à quelques traits généraux. Quant
aux populations qui furent plus tard désignées par le terme d’« Africains », elles étaient
alors parcourues par des frontières multiples. À Zanzibar en particulier, étaient « africains »
les marchands swahilis aussi bien que les paysans autochtones dits Shirazi ou Afro-
Shirazi13, divisés en trois groupes principaux, les Wahadimu, les Watumbatu et les
Wapemba, auxquels s’ajoutaient les esclaves venus du continent employés comme
domestiques ou au travail des champs. La société swahilie était structurée par les références
à l’islam et à la culture arabe du Moyen-Orient plutôt que par la couleur de la peau et
l’origine géographique (Caplan et Le Guennec 1991). Le partage de ces caractères
constituait un gage d’inclusion dans les réseaux matrimoniaux et sociaux des groupes
dominants.

Minorité « indienne » et autochtones africains


De cette période de sédentarisation indienne sous tutelle arabe, mais aussi
britannique, datent les premières formes de cristallisation de frontières identitaires. Des
facteurs économiques et juridiques se sont combinés pour expliquer la réduction de la
variété des situations identitaires et économiques à des catégories généralisantes.
Contrairement aux marchands indopakistanais qui avaient sillonné jusqu’alors l’Océan
Indien, les nouveaux arrivants indiens venus se fixer à Zanzibar à partir du début du
XIXème siècle avaient le statut de « sujets britanniques ». Dans une île officiellement sous
domination omanaise, mais officieusement contrôlée par les puissances européennes14 (au

12 La surpopulation, les sécheresses et les famines, la monopolisation du service public par les autorités
coloniales britanniques et le poids des taxations opérées par l’Etat colonial ont été les causes principales de
l’émigration indienne à partir du sous-continent indien (Iliffe 1979 : 139, Gregory 1993 : 6-8).
13 Le qualificatif « afro-shirazi » ou « shirazi » s’applique aux populations anciennement installées dans les îles

de Zanzibar.
14 Les Traités dits « Amity and Commerce » passés par le sultanat d’Oman avec les Etats-Unis (1833), la Grande-

Bretagne (1839) et la France (1844) entérinèrent des accords commerciaux préférentiels et autorisèrent la
6
premier chef par la Grande-Bretagne), leur existence sociale (éducation, pratiques
religieuses, statut juridique) était soumise aux mêmes règles15 que celles s’appliquant aux
Indiens résidant en Inde, alors territoire de la Couronne britannique. Suivant la pratique en
place en Inde, ils étaient enregistrés sous le terme d’« Indians » dans les documents
administratifs. Au statut juridique discriminant auxquels étaient soumis ces immigrants se
conjuguait toutefois un traitement préférentiel : incités à se porter volontaires à
l’immigration par les Britanniques, ils venaient occuper les fonctions de commerçants et de
banquiers dans une économie de plantation en pleine expansion16. Leurs intérêts
économiques, qui correspondaient à ceux de la Compagnie de l’Inde Orientale, étaient
donc protégés17. Dès les années 1830, certains Indiens furent nommés à des postes clés de
la sphère économique, comme ceux de percepteur des douanes et de banquier de l’Etat18. À
côté de ces grandes figures commerçantes se trouvaient également les créanciers indiens
auprès desquels commençaient à s’endetter les grands propriétaires fonciers omanais et
afro-shirazi de Zanzibar. Enfin, de nombreux commerçants de détail, petits propriétaires
terriens, paysans et artisans spécialisés installés à Zanzibar et à Dar es Salaam partageaient
les conditions de vie difficiles des Africains autochtones19. Les situations économiques des
immigrants étaient donc infiniment variées mais le regroupement dans une unique
catégorie juridique, qui réduisait nécessairement la variété des situations réelles, participait à
leur isolement des autres éléments de la société swahilie.

présence de consulats étrangers à Zanzibar, à partir desquels s’opéra la mise sous tutelle, principalement
britannique, des autorités omanaises (Deplechin 1991 : 15).
15 Avec la création de l’Agence britannique, sous contrôle du gouvernement britannique de Bombay, ainsi

que de la Compagnie de l’Inde Orientale en 1841, les dispositions légales auxquelles les Indiens étaient
soumis se renforcèrent. Ils furent volontairement tenus à l’écart, sur des bases raciales, suivant le principe
impérialiste de « diviser pour mieux gouverner ». Des lois spécifiques s’appliquèrent uniquement à eux. Par
exemple, entre 1860 et 1869, les Indiens ne furent pas autorisés à posséder des domestiques esclaves (Bader
1991 : 168). Il leur fut aussi interdit de participer au trafic esclavagiste.
16 La culture du clou de girofle fut introduite à Zanzibar dans les années 1810-1820. Avec les cocotiers qui

fournissaient le copra (amande de noix de coco séchée destinée à l’extraction d’huile), les girofliers
constituaient à l’époque la principale richesse de l’île.
17 Bader (1991 : 184) rapporte la visite à Zanzibar, en 1915, du Capitaine Smee, représentant du

gouvernement de Bombay, qui vint contrer les tentatives d’augmentation des droits de douane des
marchands indiens par les gouverneurs omanais (Voir aussi Hollingsworth 1953). L’introduction progressive
de la roupie indienne dans les transactions financières était destinée à favoriser les échanges avec l’Inde.
18 Jairam Sewji, un grand marchand hindou bathia de Zanzibar, fut nommé percepteur des droits de douanes,

officier en chef du port et banquier de l’Etat par le sultan. Il participa financièrement à l’implantation des
commerces indiens à Zanzibar. Dans les années 1870, il fut remplacé temporairement par le marchand
ismaélien Tharia Topan, devenu célèbre pour avoir financé des caravanes d’esclaves et d’ivoire de Tippu
Tipp. À Dar es Salaam, c’est le marchand hindou bathia Ramji Pragji qui se vit octroyer la position de
percepteur des droits de douane (Gregory 1993 : 21, Bader 1991 : 168-9, Sheriff 1987 : 107-9).
19 Après la prohibition de la traite esclavagiste (1873) puis l’abolition de l’esclavage (1897), les autorités

britanniques firent venir des coolies indiens pour travailler dans les plantations de girofliers aux côtés des
paysans africains autochtones et des esclaves africains nouvellement affranchis L’émigration de cette main-
d’œuvre indienne fut rapidement stoppée quand il s’avéra qu’elle revenait beaucoup plus cher que la main-
d’œuvre issue du continent africain (Deplechin 1991 : 22-23, Sheriff 1991 : 118-119).
7
Comme les autres populations présentes sur les territoires soumis à la tutelle du
Royaume-Uni, les populations africaines étaient de leur côté l’objet des classifications
strictes utilisées pour les dénombrer et organiser l’ordre économique et social. Dans les
documents administratifs, la catégorie des « Indians » déjà évoquée côtoyait celles des
« Arabs » et des « Africans », la première comprenant les Omanais récemment installés, la
seconde le reste de la population. Le regroupement des Africains sous une étiquette unique
cachait toutefois une multiplicité de situations économiques. Grands propriétaires terriens
afro-shirazi fondateurs de la culture swahilie, paysans propriétaires de petites parcelles qui
travaillaient sur les plantations pendant la saison des récoltes des clous de girofles, esclaves
paysans ou domestiques puis affranchis mais sans terre (« squatters »), dockers, porteurs
(wachukuzi en swahili), ou artisans peu qualifiés, les « Africains » désignés par
l’administration britannique avaient surtout comme point commun d’être considérés
comme les seules populations réellement autochtones (« Natives »). L’affichage de ces
catégories identitaires, traduites en dispositions légales et en politiques discriminatoires
(dans les domaines sociaux et économiques aussi bien que urbanistiques ou idéologiques),
favorisa ainsi la polarisation ethnique de la société zanzibarite.
On voit donc comment, à partir du sultanat omanais dirigé en sous-main par la
Grande-Bretagne, les modes de gestion des territoires de Zanzibar et de la côte swahilie
imposèrent des statuts identitaires, lesquels furent ensuite intégrés dans la conscience des
individus au cours des décennies suivantes pour penser leur appartenance. Si elle réduisait
la distance sociale et symbolique, la proximité des niveaux de vie des Indiens les plus
modestes et d’une partie des Africains urbanisés ne suffisait pas à cacher aux yeux de ces
derniers qu’ils étaient exclus du monopole indien sur le commerce, qu’il soit de gros ou de
détail. De plus, la notoriété des grands marchands indiens et la mainmise indienne sur le
système financier de l’île contribuaient à nourrir des stéréotypes ethnico-religieux
englobants de la part des populations africaines les plus pauvres.
Dans ces processus de constitution des nouvelles identités communautaires, il
convient aussi de tenir compte des modes de repli sur soi des nouveaux venus. Mis à
distance à la fois par les Européens et par les Africains, les Indiens se tenaient eux-mêmes à
distance en renforçant ou même en créant des liens nouveaux intracommunautaires qui
effaçaient les différends internes et sélectionnaient les caractères susceptibles de les unir :
leur statut d’étrangers, des conditions de travail placées sous le sceau du commerce et de la
finance, et surtout une même origine géographique large, principalement les régions du
Gujarat et du Punjab. Des liens forts étaient conservés avec l’Inde, premier importateur des
8
clous de girofles de Zanzibar et pays d’origine des marchandises transportées et
commercialisées par les Indiens installés en Afrique orientale. L’appel à la protection des
marchands indiens de Zanzibar par leurs partenaires résidant en Inde, lorsque la Grande-
Bretagne décida de mettre fin à la pratique consistant à réserver le poste de Percepteur des
Douanes à un Indien, illustre la force des réseaux trans-familiaux et transcommunautaires
qui structuraient déjà à cette époque le commerce de l’Océan Indien. Gregory (1993 : 20)
insiste sur l’importance d’un autre facteur d’isolement socioculturel, à savoir le désir, de la
part des familles commerçantes modestes, d’échapper, en s’expatriant, à la tutelle d’un État
dont l’expérience historique a montré qu’il fut, en tout cas dans l’Inde précoloniale,
fréquemment prédateur20. Des pratiques matrimoniales endogamiques, une relative
ségrégation résidentielle21 et des habitudes alimentaires exclusives22 contribuèrent
également à l’exclusion sociale des familles indiennes. À l’origine de ces attitudes de repli,
les hiérarchies sociales déterminées par le système des castes pesèrent évidemment de tout
leur poids sur le rapport avec les Africains de peau noire, assimilés aux hors castes noirs
animistes de l’Inde, lesquels étaient traitées avec mépris et relégués aux tâches considérées
comme les plus avilissantes (Prunier 1998, Dumont 1979 [1966]). En témoigne par
exemple le fait que, même dotées de moyens modestes, de nombreuses familles indiennes
de la ville employaient du personnel africain, alors que la situation inverse n’était pas
envisageable23. Ajoutons, comme on l’a fréquemment rappelé ailleurs dans cet ouvrage,
que, s’autorisant des principes de la ségrégation communautaire, les autorités britanniques
incitèrent les Indiens à mettre en place leurs propres écoles, hôpitaux, édifices religieux,
agences de crédit et d’assurance, associations de solidarité sociale et lieux de loisirs.

II – Etrangers indispensables ou ennemis de l’intérieur ?


Le contrôle croissant des nouveaux colonisateurs britanniques et allemands entraîna un
durcissement des modes d’identification sur des bases raciales. En 1885, le territoire du

20 Selon Gregory (1993: 20), « en Inde, pendant des siècles, ils s’étaient battus pour maintenir leur propriété et mener leurs
activités de commerce contre les représentants officiels de l’empereur mogol, puis contre les sultans et les rajas locaux, voleurs et
corrompus (…). Les Indiens quittèrent l’Inde en étant persuadés que le meilleur gouvernement était celui gouvernant le moins ».
21 De nombreuses familles indiennes étaient installées dans le vieux quartier élégant de la ville de Zanzibar,

dite la « ville de pierre » (« Mji Mkongwe » en swahili, littéralement « la vieille ville », encore appelée Stone Town),
alors que la majorité des Africains résidait dans le quartier périphérique pauvre de « Ng’ambo ».
22 L’interdiction de se nourrir de mets préparés par des étrangers à leur communauté voire à leur caste

(Gregory 1993,) limite la participation des Indiens aux activités socialisantes que constituent les repas.
23 Voir Hadjivayanis et Ferguson (1991 : 195) qui citent un rapport de travail datant de 1958 rappelant que

« jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les marchands indiens et la classe commerçante possédaient le plus grand nombre de
domestiques du Protectorat ». Ces domestiques africains, souvent des enfants, étaient mal payés, mal nourris et
mal logés alors qu’ils travaillaient sans relâche.
9
24
Tanganyika passa sous la tutelle de l’Empire Allemand tandis qu’en 1890 l’archipel de
Zanzibar devenait un protectorat britannique. Le passage de la colonisation omanaise à la
colonisation européenne ne constitua pas une coupure au regard de l’histoire des relations
entre populations indiennes et autochtones africaines. Tout au long de cette nouvelle ère
coloniale, la mise en place de véritables catégories « raciales » (pour reprendre le
vocabulaire de l’époque) fut induite tant par les mesures légales adoptées que par
l’évolution économique et sociale du pays.

Ennemis de l’intérieur pendant la colonisation européenne


De 1890 à 1916, les changements dans la gestion politique et économique des îles
de Zanzibar ayant eu un impact sur les modes d’identification populaires furent peu
nombreux. Signalons toutefois qu’à partir de 1900, les Britanniques commencèrent à
craindre le pouvoir financier des marchands et banquiers indiens. C’est en effet à cette
époque qu’il apparut avec évidence aux yeux du colonisateur que les plantations de clous
de girofle – juridiquement propriété de riches Arabes omanais et d’Africains shirazi –
étaient de fait aux mains de leurs créanciers indiens. Les Britanniques se risquèrent alors à
retirer aux Indiens certains des droits attachés à leur qualité de sujets britanniques. Aucun
représentant de la communauté indienne ne fut invité à participer au Protectorate Council,
organe de décision concernant la gestion du protectorat britannique. Ces mesures
renforcèrent chez les Indiens le sentiment diffus qu’ils étaient des marionnettes aux
mains du pouvoir britannique. Traités par ce pouvoir comme une entité culturellement et
religieusement homogène sur la base d’une définition « ethnico-raciale », ils réagirent en se
fondant dans un moule communautaire unique. La formation des premières associations à
dénomination ethnique, qu’elle eut témoigné de l’existence d’une réelle conscience de
classe opprimée (structurée par la division raciale) ou de l’emprise de l’idéologie racialiste
de l’administration britannique, consacra, dans le langage de l’administration, l’existence de
catégories « racialement » distinctes et rendit visible aux yeux des populations des identités
jusqu’alors plus bureaucratiques que populaires. Il n’est guère étonnant, connaissant les
intérêts économiques en jeu, que la première de ces associations ait été justement l’Indian
Merchants’ Association. Fondée en 1905, elle regroupait une élite indienne à la fois soucieuse
de la défense de ses intérêts économiques et politiques et désireuse de demeurer en bons
termes avec les Britanniques.

24 Tanganyika, Rwanda et Burundi formèrent en 1891 l’Afrique Orientale Allemande (Deutsche Ostafrika).
10
Dans la capitale du Tanganyika allemand, Dar es Salaam, les Indiens qui avaient fui
les contrôles tatillons du pouvoir colonial britannique25 installèrent leurs échoppes et leurs
entreprises dans une ville quadrillée par un zonage urbain, conformément à la Bauordnung
du 14 mai 1891 imposant des obligations urbanistiques et architecturales (Raimbault 2006).
L’existence de trois grandes zones résidentielles (Zone I européenne, Zone II indienne,
Zone III africaine) entraîna une ségrégation spatiale, économique et ethnico-raciale26. Dans
ce nouveau paysage urbain, rien ne vint perturber les schèmes « raciaux » qui avaient pris
consistance dans les îles de Zanzibar. Les catégories identitaires utilisées par
l’administration allemande recoupaient en partie celles mises en place tardivement par les
Britanniques. À la distinction fondamentale Européens / non Européens (appelés
Farbingen, c'est-à-dire les « colorés ») s’ajoutaient des divisions au sein des non Européens
entre natifs (les Eingeborenen ou « autochtones », comprenant les Africains et les Arabes) et
non natifs (Indiens). Minorité démographique27, les Indiens rassemblaient comme à
Zanzibar le plus grand nombre de commerçants, marchands et propriétaires fonciers. Avec
les Africains affluant dans une capitale en plein développement se tissaient avant tout des
rapports de dépendance, les riches propriétaires fonciers indiens acceptant l’installation de
migrants africains sur leurs terres en échange d’un loyer. En ville, ces mêmes Indiens
étaient aussi les propriétaires des chambres et maisons louées aux Africains. Il put paraître
évident aux yeux de ces migrants Africains que les Indiens étaient du côté des puissants :
Européens et grandes familles arabes ou swahilies. Même les petits boutiquiers indiens du
centre-ville, que le niveau de vie rapprochait de certains Africains, restèrent étrangers à une
population reléguée spatialement (dans la zone III de la ville), exclue de la sphère
commerciale officielle et maintenue au bas de l’échelle sociale. Traités durement par leurs
patrons aussi bien que par l’administration coloniale, les Africains ne pouvaient pas
prétendre aux petits arrangements avec la loi accessibles en revanche aux Arabes et aux
Indiens riches28, ceci grâce à leur générosité envers cette administration29. Les mêmes

25 Certaines grandes sociétés commerciales indiennes telles celles appartenant à Sewa Hajee Paroo et à Alidina
Visram s’installèrent en territoire allemand afin de se soustraire aux contraintes de l’administration
britannique (Bader 1991).
26 Frank Raimbault note que, parmi les historiens, le débat n’est pas tranché sur les rapports entre

planification urbaine et idéologie raciale. Selon l’auteur (2006 : 43), « les objectifs du colonisateurs de 1891 n’étaient
pas de transcrire spatialement une vision raciale d’une société coloniale encore dans les limbes. La preuve en est que de nombreux
Africains continuèrent à vivre dans le quartier administratif et résidentiel. Il n’est pas d’ailleurs possible de trouver la trace d’une
volonté administrative d’instituer la ségrégation raciale avant l’année 1906 ».
27 Dès 1913, la population de Dar es Salaam atteignit environ 22500 personnes, dont 20000 Africains et 2500

Indiens. Voir le recensement de 1864 (Lofchie 1965).


28 En 1906, à l’issue d’un débat au sein de l’administration coloniale, le gouverneur autorisa les Indiens aisés à

construire dans le quartier européen (Raimbault 2006 : 43).


29 Une des principales figures de la communauté indienne dans les années 1880-1890, Sewa Haji, fit don, à sa

mort en 1897, de ses terres à l’administration coloniale allemande (Raimbault 2006 : 73). Pendant cette
11
manifestations d’inégalité raciale s’observaient dans le reste du Tanganyika. Après le relatif
déploiement des Indiens à l’intérieur du territoire à la suite de la construction de la ligne de
chemin de fer entre Dar es Salaam et Kigoma, petit bourg situé sur le lac Tanganyika, les
transformations qui affectaient la capitale Dar es Salaam se propagèrent aux autres villes du
pays (Giblin 2005, Iliffe 1979). On voit donc que l’organisation urbaine, la division du
travail et les hiérarchies sociales n’étaient pas seulement le miroir d’une société coloniale
hantée par la question raciale mais contribuaient à former cette société et à la renforcer.
À partir de 1916, l’ensemble du Tanganyika passa sous contrôle britannique à la suite
de la défaite de l’armée allemande en Afrique orientale. Au cours des années qui suivirent,
de nombreux Indiens furent recrutés dans la fonction publique subalterne et dans l’armée,
tandis qu’une immigration spontanée alimentait l’afflux des petits commerçants, ouvriers et
artisans. La présence des immigrants indiens et leur réussite économique devinrent alors un
objet de préoccupation pour les colons britanniques. Dans les îles de Zanzibar, les taux
d’endettement et de mises en hypothèque30 des grands propriétaires arabo-swahilis étaient
tels que les autorités britanniques instaurèrent entre 1920 et 1930 des limites légales à
l’enrichissement des commerçants indiens (interdiction d’acquérir de nouvelles terres par le
Clove Bonus Scheme en 1922 et le Alienation of Land Decree en 1934 ; contrôle de la délivrance
des licences commerciales par le Clove Exporters’ Decree en 1934)31.
Considérées comme une « législation anti-indienne » par les Indiens du Tanganyika, ces
mesures déclenchèrent parmi eux un tollé général. Elles ne furent révisées par le
gouvernement colonial britannique qu’à la suite des pressions commerciales exercées dès
1938 par les partenaires commerciaux indiens résidant en Inde, via un embargo sur les
exportations de clous de girofle. Ce furent donc les liens forts conservés avec l’Inde qui
permirent aux Indiens de maintenir leur position économique à Zanzibar. Mais cet
événement marqua un tournant dans la perception des Indiens présents en Afrique de l’Est
par le pouvoir en place : cette élite commerçante, qui s’était montrée capable de
contrecarrer les mesures adoptées par le gouvernement colonial grâce à la force de son

période, certains marchands indiens étaient beaucoup plus riches que les colons européens, et quelques
grands noms étaient des proches des hauts fonctionnaires coloniaux.
30 Dès les années 1880, le tiers des plantations de girofliers était financé par des créanciers indiens (Bader

1991 : 173). Entre 1923 et 1935, près de 500 000 girofliers sur les 2 millions que possédait l’île de Zanzibar
étaient la propriété des banquiers indiens (Mlahagwa et Temu 1991 : 158-159).
31 La volonté de mettre un frein aux activités économiques des riches Indiens après plusieurs décennies de

promotion par les Britanniques s’explique par la crainte d’une déstabilisation du pouvoir arabe officiel,
entraînant le désordre social et menaçant les intérêts économiques européens. Comme le rappelle Mangat
(1969 : 5), citant les propos du proconsul britannique John Kirk, les Indiens n’en ont pas moins été
indispensables à l’implantation du pouvoir britannique dans le seconde moitié du XVIII ème siècle : « Ce fut
entièrement grâce aux marchands indiens que nous fûmes en mesure d’établir nos positions et de faire rayonner notre influence en
Afrique orientale ».
12
réseau transnational, devint un « mal nécessaire » à une économie coloniale qu’il s’agissait
néanmoins de contrôler (Bader 1991 : 174). Dans les années 1940, l’horizon des Indiens fut
définitivement réduit à une position de classe moyenne toujours prépondérante dans la
sphère économique, mais fermement maintenue dans une dépendance politique et
symbolique.

Les débordements africains contre la cible indienne


À Dar es Salaam, la politique de ségrégation spatiale mise en place sous la
colonisation allemande fut renforcée par les Britanniques. De nouvelles lois discriminantes
s’appliquèrent aux migrants Africains attirés par les opportunités32 qu’offrait la capitale. A
partir des années 1920, l’administration coloniale utilisa le terme wahuni pour désigner les
populations africaines désoeuvrées qui venaient chercher un emploi à Dar es Salaam. Selon
l’historien Andrew Burton, wahuni englobait les fractions marginales, mal connues,
incontrôlées et potentiellement turbulentes de la population urbaine (2005 : 5-6). Des lois
furent promulguées afin de faire obstacle à un exode rural massif, perçu comme dangereux
par les populations aisées de la capitale, à savoir les Européens, les Indiens et l’élite
africaine émergente. À partir de 1920, de nouveaux règlements urbains (Township Rules)
limitèrent les droits de résidence des Africains et sanctionnèrent les désordres à l’ordre
public (vagabondage, prostitution, jeux de hasards et paris). La Destitute Persons Ordinance de
1923 autorisa l’arrestation sans préavis de toute personne « apparently destitute », c'est-à-dire
sans emploi ni moyens de subsistance clairement identifiables. En 1924, la ségrégation
urbaine fut renforcée par la création d’une zone neutre, l’actuel espace vert de Mnazi Mmoja
entre la zone II et la zone III de la ville. Ces trois zones furent officieusement assimilées
aux « races » qui les composaient : Uzunguni, Uhindini, Uswahilini33. Certes, tout au long de la
période de colonisation britannique, la ségrégation raciale et résidentielle demeura
davantage un idéal d’urbanisme qu’une réalité. Ainsi, de nombreux Indiens s’installèrent à
Kariakoo lorsque le grand marché central de Dar es Salaam y fut déplacé en 1923. Mais la
relégation des Africains au bas de l’échelle sociale était dores et déjà renforcée par
l’interdiction officielle du transfert de biens immobiliers entre Africains et non Africains en

32 Andrew Burton (2005) montre bien le décalage entre la réalité du marché de l’emploi et les espérances
d’ascension sociale qui poussaient les populations de toutes les régions de Tanzanie à chercher du travail à
Dar es Salaam.
33 Les noms des quartiers avaient été composés en référence à l’identité collective de leurs occupants

principaux : Uzunguni, « quartier des Wazungu » (« Européens » en langue swahilie) ; Uhindini, « quartier des
Indiens » (Wahindi en swahili) ; Uswahilini, « quartier des Swahilis », en réalité quartiers où se regroupaient tous
les Africains. Ces appellations sont toujours utilisées aujourd'hui, en particulier Uswahilini, qui est devenu
synonyme de « quartiers populaires ».
13
Zone III. L’arbitraire qui commandait les relations avec les Africains culmina en 1944 avec
la Removal of Undesirable Native Ordinance, interdisant à tous les « Natives » (Africains) de se
promener la nuit sans autorisation et sans lumière, d’organiser des fêtes ou cérémonies
funéraires sans permission ou de rester plus de huit jours à Dar es Salaam sans permission
écrite officielle34. Aux yeux des Européens, les Africains constituaient une classe
dangereuse en raison de leur pauvreté et de leur prétendue oisiveté. « Africain » devint
synonyme de délinquant potentiel.
Certes, la peur des Africains était présente chez les Européens, mais la distance
sociale et spatiale était si grande que ces derniers n’étaient que très faiblement exposés aux
agressions directes – à supposer que celles-ci eussent représenté un danger réel. En
revanche, les Indiens, résidents de la zone II intermédiaire entre la zone de relégation
africaine et la zone protégée européenne, étaient en première ligne. S’ils étaient considérés
par les Européens comme des citoyens de seconde zone35, il n’en reste pas moins qu’ils
bénéficiaient de droits spécifiques que les Africains leur jalousaient. C’étaient surtout les
petits boutiquiers, les dukawallah, qui constituaient la cible des actes de violence. Nombre
d’entre eux furent en effet victimes de vols en plein jour. Deux grandes attaques contre des
Indiens marquèrent la période de l’entre-deux guerres. En 1929, au cours d’une soirée, un
groupe d’Indiens fut attaqué par des Africains armés de pierres et de bâtons ; en 1937, une
foule en colère s’en prit à des boutiques indiennes du centre ville, lançant des pierres contre
les vitrines et dévalisant les magasins. Toutefois, hormis ces incidents isolés, il y eut peu
d’attaques en règle contre les Indiens malgré la crainte diffuse de ces derniers (Burton 2005
: 137, 181). La presse indienne de l’époque témoigne avant tout du sentiment de peur qui
affectait une catégorie de la population à la fois dépourvue du contrôle de l’ordre public (ce
contrôle étant réservé au colonisateur) et privée d’une légitimité que lui aurait conférée une
présence originelle sur le sol africain.

Émergence d’intérêts communs face au pouvoir colonial


Les barrières entre immigrés indiens et Africains commencèrent à se fissurer au
moment où le mouvement nationaliste prit de l’ampleur, dans les années 1950-1960. À
l’absence de toute implication dans l’ébullition anticoloniale qui avait caractérisé les années
1920-1930 se substitua l’entrée des Indiens en politique, en particulier de la part d’une
minorité de militants radicaux. Les restrictions à l’immigration en provenance de l’Inde,

34 Dans les années 1950, 2000 personnes furent déplacées de force pour retourner dans leurs villages (Burton
2005).
35 Parmi les Européens, un cliché fréquent au sujet des Indiens était leur saleté (Burton 2005 : 52).
14
l’inégalité de représentation dans les organes du gouvernement colonial, les formes
quotidiennes de discrimination (salaires inférieurs à ceux des Européens, impossibilité
d’accéder à des postes à haute responsabilité) furent la cause de cet engagement politique
aux côtés des Africains. Celui-ci, toutefois, fut loin d’être unanime. À Zanzibar, en
particulier, les Indiens, pour la plupart, se tinrent à l’écart de l’effervescence anticolonialiste
qui vit naître des partis politiques tels le Zanzibar National Party (ZNP), représentant l’élite
arabe, et l’Association Shirazi Party (ASP), regroupant les bourgeois afro-shirazi. En
revanche, sur le continent, l’Asian Association fut créée par des membres importants de la
communauté indienne du Tanganyika dans l’objectif de soutenir le combat nationaliste des
leaders africains de la Tanganyika African Association (rebaptisée Tanganyika African National
Union (TANU) en 1954)36. La création d’une organisation politique regroupant Africains et
Indiens, longuement discutée, ne fut cependant jamais réalisée.
Par ailleurs, à la suite de la partition de l’Inde en 1947, des scissions internes vinrent
limiter la mobilisation anticoloniale indienne, révélant à cette occasion qu’une très grande
majorité d’Indiens37 préféraient en réalité le statu quo colonial à la formation d’un
gouvernement africain indépendant. Au cours des discussions sur la réforme
constitutionnelle menant à l’indépendance de la Tanzanie, le gouverneur britannique de
l’époque, Sir Eward Twining, qui défendait la mise en place de la parité « raciale »38, accusa
la TANU et son chef de file, Julius K. Nyerere, de promouvoir un « racialisme noir », dans
l’objectif de mettre fin à la domination européenne et au pouvoir économique indien (Iliffe
2005). D’illustres membres de la communauté indienne prirent alors le parti du
colonisateur. Ainsi, en 1955, la déclaration de l’avocat Iqbal Chand Chopra aux Nations
Unies, selon laquelle le Tanganyika ne serait pas prêt pour l’indépendance avant vingt-cinq
ans, souleva l’indignation des nationalistes africains mais fut approuvée par nombre
d’Indiens de Tanzanie. De même, la création du parti United Tanganyika Party (UTP) par le
gouvernement britannique, dans le but de s’opposer aux prétentions nationalistes par le
moyen de la promotion d’une politique multiraciale, fut largement soutenue par certains

36 Les membres influents de l’Asian Association participèrent à la création de la TANU bien qu’il leur fut
interdit d’en être membres. Par ailleurs, ce furent deux frères Indiens, Surendra et Randhir Tahker, qui
financèrent le journal de la TANU, Mwafrika, avant de créer leur propre journal, Nguramo qui consacra ses
pages à la défense du nationalisme africain (Gregory 1993).
37 Selon Surendra Tahker, « Quatre-vingt à quatre-vingt dix pour cent des Indiens nous détestaient »(cité par Gregory

1993).
38 Conformément à cette parité « raciale », chacune des trois « races » du Tanganyika se vit attribuer un même

nombre de sièges au Conseil Législatif, sans tenir compte de leur poids démographique. Pour la TANU, qui
défendait les droits de la majorité dominée, « le multi-racialisme signifiait le gouvernement pour le bien des Européens et
des Indiens, et finalement uniquement pour les Européens. Il y avait seulement 3000 Européens et colons au Tanganyika mais
ils prétendaient gouverner le pays et ils exhortaient toutes les populations à vivre paisiblement ensemble » discours de Nyerere
prononcé le 25 janvier 1957, cité par Iliffe 2005).
15
39
des membres influents de la communauté indienne . Ceux-ci furent qualifiés de « pantins
indiens » (« Asian stooges ») par leurs opposants (Gregory 1993 : 109).
Lorsqu’aux élections de 1958-59, la TANU présenta dix candidats d’origine
indienne et fit élire les trois grands défenseurs de l’anticolonialisme tanganyikais, à savoir
A.H. Jamal, K.L. Jhaveri et M.N. Rattansey, un élan de ferveur politique gagna pourtant la
communauté indienne dans son ensemble. Cependant, au sein du gouvernement issu de
ces élections, le poids des représentants indiens fut, en réalité, très modeste. Le
rapprochement politique entre Indiens et Africains au cours de la période de lutte anti-
coloniale, qui aurait pu créer les conditions d’un rapprochement au sein de la population,
fut donc de courte durée. Les politiques socialistes et l’africanisation des institutions
gouvernementales qui inaugurèrent les premières années des indépendances allaient mettre
fin à l’entente cordiale de la période anticoloniale.

III – Enjeux politiques et économiques dans la Tanzanie indépendante


La lutte contre l’impérialisme colonial des années précédant l’indépendance constitua un
des rares moments de rapprochement entre Africains et Indiens dans l’histoire de la
Tanzanie et, à certains égards, dans toute l’histoire de l’Afrique orientale. Au cours des
décennies suivantes, les Indiens furent écartés du pouvoir. Diabolisés sous les étiquettes de
capitalistes et d’exploiteurs pendant la période socialiste, ils furent ensuite accusés d’être les
responsables du difficile décollage du capitalisme africain.

La période du socialisme à l’africaine (1962-1985)


Le Tanganyika accéda à l’indépendance en 1961, et s’unit en avril 1964 aux îles de
Zanzibar pour former la République Unie de Tanzanie. Le projet de construction d’une
société socialiste, qui caractérisa toute la période qui suivit l’indépendance de la Tanzanie,
de 1961 jusqu’au milieu des années 1980, fut traversé de graves contradictions. La nouvelle
nation tanzanienne que l’idéologie officielle visait à édifier reposait sur la promotion de
l’unité nationale. Une identité tanzanienne détribalisée, indifférente à l’origine « raciale » et
attachée à une même patrie, devait se substituer aux anciennes divisions résultant de la
colonisation (Nyerere 1967). Mais cette identité, en Tanzanie aussi bien que dans
l’ensemble des pays d’Afrique nouvellement indépendants, était largement définie en

39Il semble que l’imam des ismaéliens agakhanistes, richissime homme d’affaires soutenu par sa communauté
religieuse, ait financé le parti des colons, le United Tanganyika Party (Gregory 1993 : 109).
16
référence à une africanité caractérisée par la géographie, la culture et, jusqu’à cette époque
au moins, par ce qu’on appelait encore la « race ».
Au Tanganyika, le président nouvellement élu, J.K. Nyerere, s’était prononcé dès
son entrée en politique contre toute discrimination raciale. Fidèle à ses idées, il composa un
premier cabinet mixte, comprenant sept Africains, quatre Européens et un Indien : A.H.
Jamal. Au cours des années 1962-1964, près de la moitié des membres de l’Asian Association
entrèrent à la TANU à la suite de la levée de l’interdiction faite aux Indiens d’adhérer à
cette association. Par ailleurs, quelques membres de la communauté indienne accédèrent à
des postes clés du gouvernement et des administrations publiques : A.Y.A. Karimjee devint
président de l’Assemblée, M.M. Devani maire de Dar es Salaam et D.K Patel vice maire de
la même ville. Mais les rancœurs entretenues par le souvenir des positions privilégiées
occupées naguère par les Indiens et les aspirations des Africains à accéder à des postes
jusque là interdits réveillèrent les anciennes animosités. Dès 1964, des syndicats
réclamèrent une « africanisation » rapide de la fonction publique, c'est-à-dire le
remplacement des membres de la communauté indienne par des Africains noirs. La même
année, des revendications similaires agitèrent l’armée nationale et conduisirent à une
mutinerie, toutefois rapidement contrôlée. Pour les Tanzaniens africains, la page de la
soumission des populations noires aux cadres administratifs, militaires et commerciaux
indiens mise en place par les colons blancs devait être tournée. À Zanzibar, la révolution
socialiste de février 1964 conduisit à la polarisation communautaire des conflits socio-
économiques. Les populations d’origine arabe et indienne, perçues comme dominatrices et
spoliatrices, devinrent la cible d’agressions physiques et verbales. Une majorité d’entre elles
se réfugia sur le continent40.
À partir de la déclaration d’Arusha de 1967, qui définit et mit en place les politiques
socialistes qui allaient guider le pays jusqu’au milieu des années 1980, les tensions entre
Indiens et Africains resurgirent. Certes, les valeurs d’égalité et d’unité étaient promues pour
pacifier le pays et canaliser les explosions de violence. Mais la diabolisation des
« capitalistes » et les politiques socialistes adoptées à partir de cette période eurent un rôle
majeur dans le renforcement des divisions communautaires. Le colonisateur parti, les
Indiens furent perçus comme les nouveaux représentants de la catégorie des exploiteurs.
Avec les autres groupes privilégiés de Tanzanie comme les Arabes et quelques rares
capitalistes africains, ils furent mis au ban d’une société qui se voulait socialiste et désignés
comme les ennemis des paysans et des travailleurs. En 1967, la nationalisation des
40La citoyenneté zanzibarite fut refusée à toute personne ayant quitté les îles de Zanzibar dans les deux mois
qui suivirent la révolution de 1964.
17
entreprises privées toucha de plein fouet les commerçants d’origine indienne. En 1972, la
nationalisation des biens immobiliers sous l’égide de la National Housing Corporation (NHC),
affecta principalement des Indiens, propriétaires des maisons familiales et des petits
commerces du centre ville et du quartier de Kariakoo. En 1983, enfin, la campagne dite
‘Anti-saboteurs’ (Economic Sabotage Act), qui visait à lutter contre le trafic frauduleux, prit
nettement pour cible les commerçants d’origine indienne. Encore aujourd'hui, ces trois
événements sont présentés par les Indiens de Tanzanie comme des exemples-types de leur
persécution. Les effets des politiques de l’ujamaa sur le commerce amenèrent certains
analystes à proclamer la disparition de la classe des capitalistes, en particulier des Indiens
(Shivji 1976, Gregory 1993). À Zanzibar, à partir de 1966, le président Abeid Amani
Karume imposa aux Zanzibarites de se munir d’une carté d’identité insulaire, sans que les
procédures de son attribution eussent été bien définies41. Les minorités arabe et indienne,
auxquelles la nationalité zanzibarite était souvent refusée, furent la cible des discours
politiques xénophobes du président, qui les accusa d’être responsables des échecs
économiques et d’être des ennemis du pouvoir (Crozon 1992). Ces discours racistes 42
s’ajoutaient aux expulsions, spoliations et menaces de toutes sortes. En 1969, l’affaire dite
des « mariages forcés » débuta comme une campagne en faveur des mariages interraciaux
mais prit rapidement la forme de mariages célébrés sous la contrainte, sans consentement
des familles, entre hommes de pouvoir africains et jeunes filles arabes et indiennes. De
telles mesures, qui s’en prenaient aux symboles de la domination des anciens groupes au
pouvoir, vinrent conclure des décennies de différenciation ethnico-raciale. Elles
consolidèrent les barrières existant entre Indiens et Africains, renforçant leur statut
d’entités distinctes et limitant les passerelles entre deux mondes se considérant comme des
étrangers irréductibles.
La période socialiste n’apporta aucun nivellement aux oppositions communautaires
déjà ancrées dans le paysage social tanzanien, bien au contraire. Parce que les populations
d’origine indienne avaient été prises pour cible en tant qu’exploiteurs capitalistes, elles
furent particulièrement touchées par les politiques de nationalisation et d’expulsion en tout
genre ainsi que par les menaces et accusations qui les accompagnèrent. Certes,

41 Les modalités d’attribution de la nationalité zanzibarite varièrent au fil des ans. En 1971 fut promulgué un
décret indiquant que « seules les personnes ayant un ascendant africain direct peuvent revendiquer la ‘citoyenneté insulaire’ »
(Crozon 1992 : 221).
42 En 1970, le président A.A. Karume tint un discours à Zanzibar où il critiqua le gouvernement de l’Union et

insulta les Indiens résidant dans le pays : « Qu’est-ce que cette histoire d’Indiens citoyens de Tanzanie ; quelle est cette loi
imbécile découlant d’une constitution non moins idiote qui leur accorde la citoyenneté ? Aucun Indien ne peut être citoyen
tanzanien (…). Chassons ces chiens qui ne savent que gagner de l’argent à nos dépens sous couvert d’une prétendue nationalité
tanzanienne » (discours de Karume du 29 octobre 1970 cité par Crozon 1992 : 221).
18
contrairement au cas de l’Ouganda qui fut le théâtre d’une expulsion massive (Mazrui 1976,
Prunier 1990, Twaddle 1975), le gouvernement tanzanien prit le parti de laisser aux Indiens
le choix de rester en Tanzanie ou de quitter le pays. Mais de nombreuses familles, effrayées
par les discours et les pratiques discriminatoires, ayant perdu leur capital financier, prirent
le chemin de l’exil pour s’installer aux États-Unis ou au Canada.

Identités, libéralisation économique et « indigénisation » (1985-2005)


En 1985, la Tanzanie tourna le dos aux politiques publiques socialistes agonisantes
pour entrer de plain-pied dans un système économique de type capitaliste. Sous la pression
des bailleurs de fonds internationaux, le processus de privatisation des entreprises et des
banques parapubliques ainsi que le développement de l’investissement privé dans le
tourisme et l’industrie allèrent bon train (Tripp 1997, Bagachwa 1999). Si les nouvelles
opportunités ainsi créées furent saisies par les investisseurs étrangers, elles bénéficièrent
également aux Tanzaniens pourvus d’un fort capital financier, qu’ils aient été
entrepreneurs, anciens fonctionnaires d’Etat ou hommes politiques. Parmi ceux-ci, les
citoyens d’origine indienne eurent un poids fort, conséquence d’une spécialisation
économique ancienne. C’est dans ce contexte que les rancœurs anciennes s’exprimèrent à
nouveau ouvertement.
Le départ de J.K. Nyerere et l’élection d’un nouveau président, Ali Hassan Mwinyi,
marquèrent l’abandon radical d’une économie socialiste planifiée43 et le passage à une
économie capitaliste de libre marché. L’adoption des Plans d’Ajustement Structurel sous
tutelle de la Banque Mondiale et l’octroi de crédits par le Fonds Monétaire International
entamèrent le tournant vers la libéralisation de l’économie. Ces mesures furent
accompagnées de programmes successifs qui parachevèrent la dérégulation en matière
économique et politique (Economic Recovery Programme en 1986, Structural Adjustment Facility
en 1987, Enhanced Structural Adjustment Facility en 1991). C’est ainsi que furent autorisées
l’ouverture des capitaux des entreprises, la privatisation des industries et entreprises
paraétatiques, et la liberté de création d’entreprises et de banques à titre privé. Sachant que
dans le milieu des années 1980, plus de 80% de la population tanzanienne vivait de
l’agriculture en milieu rural ; sachant encore que les canaux d’enrichissement personnel
avaient été entravés par les mesures politiques dirigistes de la période socialiste ; sachant

43 L’idéal socialiste d’indépendance économique promu lors de la Déclaration d’Arusha sous le terme swahili
de kujitegemea, a été traduit en anglais par self-reliance et en français par la périphrase « compter sur ses propres
forces ». Ce mot d’ordre s’est largement accommodé de pratiques capitalistes, en particulier l’apport de
financements et d’investissements étrangers (Batibo & Martin 1989).
19
enfin que le secteur industriel ne contribuait qu’aux environs de 6% au produit intérieur
brut, il n’est guère étonnant de constater que les politiques libérales engagées à cette
époque profitèrent en premier lieu aux investisseurs étrangers (Européens, Américains et
Sud-Africains principalement). Loin derrière venaient les Tanzaniens ayant accumulé un
capital économique suffisant pour participer aux nouvelles opportunités économiques :
hommes d’affaires arabes de Zanzibar, fonctionnaires et hommes politiques africains, et
enfin grands commerçants indiens. Quant au reste de la population, il ne fut aucunement
concerné. Le nouveau paysage économique qui se forma dans les années 1990 fut donc
caractérisé par l’accroissement de l’investissement étranger et la naissance d’un capitalisme
tanzanien, quasiment inexistant jusqu’à alors (Heilman 1998a, 1998b). Toutefois, au sein de
la petite classe des hommes d’affaires locaux, la minorité d’origine africaine se retrouva
rapidement à la traîne des grands marchands d’origine indienne, mieux dotés en capitaux,
en réseaux et en savoir-faire. C’est dans ce contexte du passage d’une économie socialiste
dominée par l’Etat à une économie capitaliste ouverte aux entrepreneurs les plus riches,
mais fermée de facto aux Tanzaniens sans capital financier suffisant, que s’amorça en
Tanzanie une réflexion sur l’« indigénisation » de l’économie.
Entre 1995 et 2005, de nombreux articles parurent dans la presse tanzanienne à
propos d’un hypothétique projet de nouvelle politique économique, désignée littéralement
par le nom de « indigénisation » ou uzawa44 en swahili (Bancet 2004). Le contenu et les
modalités d’application de cette politique furent l’objet de controverses dans les milieux
économiques et politiques (Aminzade 2003). Le terme uzawa apparut pour la première fois
dans le programme d’un parti politique d’opposition, le NCCR-Mageuzi (National
Convention for Construction and Reforms). Un article de l’hebdomadaire Mfanyakazi rapporta à
ce sujet les propos de l’ancien chef de ce parti, Augustine Mrema45 tenus au cours d’un
meeting politique public dans la ville de Bukoba en mai 1995. Selon le journaliste, l’objectif
majeur de l’uzawa consistait à garantir à l’ensemble de la population des chances égales de
mettre en œuvre un projet entrepreneurial, en particulier grâce à l’octroi de prêts bancaires.

44 Le terme swahili uzawa définit une identité résultant d’une communauté de naissance, d’appartenance
territoriale et de références culturelles. Traduit en anglais par nativeness ou indigenousness (« indigénité »), il
désignait autrefois au sens restreint l’appartenance à la famille élargie ou au clan. Après les indépendances,
uzawa a pu servir pour mentionner plus largement l’appartenance ethnique. À la suite d’une dérive
sémantique, il est devenu plus récemment synonyme d’« africanité » en général. Il est à noter toutefois que
cette nouvelle identité apparemment englobante est en réalité devenue beaucoup plus restrictive, car elle est
fréquemment associée dans l’esprit des locuteurs à la couleur de la peau. Seuls à pouvoir se doter de cette
qualité essentielle, les Africains noirs sont des wazawa (sing. mzawa), c'est-à-dire des indigènes, des
autochtones, porteurs natifs de l’uzawa. Enfin, au cours de la période qui nous intéresse ici, le terme uzawa en
est venu à désigner également le processus par lequel les Africains noirs pourraient renforcer leur présence,
en nombre aussi bien qu’en chiffres d’affaires, dans les secteurs économiques et financiers nationaux.
45 Augustine Mrema est l’actuel président du TLP (Tanzania Labour Party).
20
Il semble que Mrema ait été très attentif à ne pas faire de ce concept un tremplin pour les
avocats de la discrimination communautaire : tout citoyen tanzanien, quelles que soient son
origine et sa position socio-économique, devait être, à ses yeux, autorisé à participer à
l’essor économique du pays. Le DP (Democratic Party) fut, en 1995, le second parti
d’opposition à avoir intégré l’idée d’« indigénisation » de l’économie à son programme
politique. En s’appropriant le terme uzawa, son chef de file, le révérend Christopher
Mtikila, entendait mettre en œuvre une politique d’« indigénisation » radicale impliquant le
contrôle très strict des entreprises détenues par des non Africains. Connu pour ses
positions extrémistes et ses qualités d’orateur démagogue (Prunier 1998, Crozon 1998),
Mtikila contribua largement à radicaliser le concept politique d’uzawa. Alors que la période
qui suivit sembla marquer un coup d’arrêt dans la montée des sentiments xénophobes, la
parution en 2003 d’un pamphlet signé Iddi Simba (ancien ministre de l’industrie et du
commerce, membre du Parlement et du comité central du parti Chama Cha Mapinduzi, ou
CMM) relança la mobilisation anti-« étrangère » en reprenant les principales propositions
des plans précédents d’« indigénisation » : accès facilité aux prêts bancaires au bénéfice des
« autochtones », priorité dans le rachat des anciens organismes paraétatiques, etc. En
affichant des préférences à l’égard des citoyens d’origine africaine, des mesures
discriminatoires fondées sur l’origine (sinon sur la couleur de peau) étaient donc
ouvertement promues. Les étrangers non Africains (dont les Indiens non tanzaniens), mais
également les Tanzaniens d’origine indienne étaient non seulement écartés de certaines
fonctions économiques et commerciales, mais également tenus pour responsables du sous-
développement du pays affectant en premier lieu les Africains (Nagar 2000).
On voit ainsi que, au fil des ans et en fonction de ses défenseurs, la politique dite
uzawa prit des colorations quelque peu différentes. Si, dans les premières années où ces
questions furent débattues, les partis d’opposition se montrèrent soucieux de distinguer
l’uzawa et la discrimination ethnique46, on constate qu’un tournant radical fut amorcé par
quelques chefs des partis d’opposition, voire par des membres du parti au pouvoir,
promoteurs d’une vision dichotomique du développement économique : les
investissements étrangers étaient présentés à la population comme synonymes d’invasion et
d’exploitation étrangère que les nationaux démunis ne pouvaient contenir. Le pas fut
franchi lorsque les deux catégories « étrangers » et « nationaux » firent l’objet d’une
définition explicite : étaient étrangers les porteurs de passeports étrangers (essentiellement
les Européens et les Sud-Africains), mais tout autant les résidents d’origine indienne,
46Ainsi, au cours de son meeting politique de mai 1995 à Bukoba, Mrema a insisté sur le fait qu’il ne fallait
nullement confondre indigénisation et apartheid (Bancet 2004).
21
titulaires ou non de la nationalité tanzanienne ; étaient seuls considérés comme des
nationaux authentiques les Africains autochtones. La résonance « raciale » de ces
définitions fut encore renforcée après que le révérend Mtikila, chef du Democratic Party, eût
introduit dans l’espace public le terme de gabacholi (« voleur » en langue gujarâtî) pour
désigner les hommes d’affaires et les grands commerçants indiens, accréditant l’association
systématique entre immigrés d’origine indienne et comportement déprédateur ou spoliateur
(Crozon 1998).
Il est juste de reconnaître que la politique prônée par l’uzawa, non seulement ne fit
pas l’unanimité en Tanzanie, mais donna lieu à l’époque à d’âpres débats, y compris dans
les médias (Bancet 2004). Nombre d’intellectuels et de journalistes déclarèrent que la
promotion de l’uzawa allait renforcer la collusion entre le monde politique et le monde des
affaires, les politiciens affairistes se donnant ainsi le champ libre dans des opérations de
privatisations et spéculations en tout genre. D’autres voix se firent entendre pour souligner
qu’en soutenant l’uzawa, les hommes politiques et les partis politiques
d’opposition espéraient gagner les voix des petits entrepreneurs privés locaux. De son côté,
le gouvernement tanzanien, au nom des valeurs d’unité et d’égalité inscrites au fronton de
la constitution tanzanienne, réagit de la manière la plus ferme en déclarant hors la loi le
terme uzawa, toute infraction étant assortie de sanctions. Destinée à discréditer les partis
d’opposition aux yeux de l’opinion démocratique (nationale et internationale), cette
réaction purement légaliste constituait également une stratégie efficace destinée à conserver
l’appui des grands entrepreneurs indiens, financeurs en sous-main des campagnes
électorales du CCM – ancien parti unique et parti au pouvoir depuis l’introduction du
multipartisme en 1992 – mais aussi distributeurs de pots-de-vin et pourvoyeurs de services
financiers à titre privé47. En outre, en transformant les Tanzaniens d’origine
indopakistanaise en boucs émissaires, en les rendant responsables de tous les maux dont
souffre le pays, le pouvoir retirait un avantage supplémentaire : celui de détourner
l’attention de la population des logiques politiques d’accumulation et de clientélisme de
l’élite dirigeante, et de l’accroissement des affaires en corruption (Fouéré, 2008).

47 Un dirigeant d’entreprise d’origine indienne, dont le nom n’a pas été dévoilé, a très généreusement offert
de participer aux frais du mariage de la fille de l’ancien Président de la République Benjamin Mkapa. Ce
dernier a dû refuser en raison du scandale que cette affaire aurait pu entraîner. La nature des liens entretenus
entre politiciens africains et certains affairistes indiens ainsi que les sommes versées sont bien évidemment
tenues secrètes et ne sont révélées que de manière exceptionnelle à l’occasion de scandales dénoncés par la
presse. Il en fut ainsi au Kenya du scandale dit « des diamants Goldenberg » qui éclaboussa au cours des
années 1990 quelques hommes d’affaires indiens et plusieurs dirigeants politiques africains (Grignon 1996,
Prunier 1998, Otyeno 1998). De tels évènements portent atteinte à la réputation de la communauté indo-
africaine dans son ensemble.
22
Pour démentir les préjugés entretenus par les défenseurs de l’uzawa, l’évolution
économique témoigne du fait qu’à partir des années 1990, plusieurs grands entrepreneurs
d’origine africaine s’imposèrent dans le paysage social tanzanien. Propriétaire et président
du groupe IPP Media – qui regroupe des services de conseil financier, des usines
d’embouteillage en partenariat avec la compagnie Coca-Cola, des usines de produits
d’hygiène, et un ensemble de médias comprenant onze journaux, trois stations radio et une
chaîne de télévision opérant en Tanzanie, en Ouganda et au Kenya48 – Reginald A. Mengi
s’est ainsi imposé comme une figure de la réussite de l’entreprenariat à l’africaine. Héraut
du capitalisme africain en tant qu’ancien président du National Board of Business Accountants
and Auditors et actuel président la Confederation of Tanzania Industries (CTI), il participe
également (directement ou par le truchement des journaux de son groupe) à de
nombreuses activités « citoyennes » ou philanthropiques (il est commissaire de la Tanzania
Commission for AIDS (TACAIDS) et président du Poverty Alleviation and Environmental
Committee (PAEC) ou du National Environment Management Council (NEMC). A côté de ces
personnalités fortement médiatisées existe aussi tout un monde de petits commerçants
africains bien représentés au cœur de ce poumon commercial que constitue le quartier de
Kariakoo à Dar es Salaam.. Autrefois lieu de concentration du commerce indopakistanais
(Vassanji 1994), la rue Uhuru à Kariakoo a changé de visage avec l’installation de
nombreux petits commerçants africains. Les nouvelles réalités socio-économiques
tanzaniennes sont donc complexes, loin des clichés qui les réduisent à une opposition
tranchée entre marchands et entrepreneurs (forcément indiens) d’une part et salariés
(africains exploités) d’autre part. Par ailleurs, l’ « indigénisation » de l’économie n’a jamais
été une politique sérieusement envisagée. À y regarder d’un peu près, l’observateur éprouve
le sentiment qu’un tel mot d’ordre a surtout servi, de la part d’une partie de la classe
politique, à jouer la carte des appartenances ethniques ou nationales pour s’attirer le soutien
électoral des petits entrepreneurs africains. S’il ne faut plus s’étonner de la disparition pure
et simple de cette thématique dix ans après son apparition, il n’en reste pas moins que son
émergence dans la politique tanzanienne a contribué à renforcer les stéréotypes identitaires,
reconduisant dans la sphère des représentations sociales des barrières anciennes pourtant
mises à mal par les évolutions récentes.

48 Les journaux du groupe IPP Media sont : The Guardian, The Sunday Observer, The Daily Mail, the Financial
Times paraissant en anglais ; Nipashe, Nipashe Jumapili, Alasiri, Kasheshe et Taifa Letu paraissant en swahili. Le
groupe IPP Media possède également la chaîne de télévision ITV (Independent Television Ltd) ainsi que les
stations de radio Radio One, Radio Uhuru et East Africa Radio.
23
IV – Être Indo-Tanzanien ou Africain aujourd'hui à Dar es Salaam
On constate aujourd'hui que les clivages communautaires qui ont exercé leur
emprise tout au long de l’histoire de la Tanzanie restent pertinents dans la conscience
sociale des individus. Les catégories identitaires intériorisées ont un impact sur les inter-
relations au quotidien, orientant les attentes et les comportements des individus, lesquels,
en retour, contribuent à reproduire ces catégories. Entretiens privés, conversations
informelles et observations éclairent ici les tensions économiques et identitaires qui
traversent la société tanzanienne actuelle et contribuent à la structurer.

Cultiver l’entre soi indien


Dans l’actuelle ville de Dar es Salaam, l’histoire de la présence indienne est inscrite
dans les murs. Le centre ville recèle encore quelques bâtiments anciens, maisons de facture
anglo-indienne à façades à écrans et frontons ouvragés qui portent le nom de leurs
constructeurs. Les divisons anciennes entre la partie occidentale de la ville (hindoue) et la
partie orientale (musulmane) existent toujours. La recherche de la proximité avec les lieux
de culte et les écoles, ainsi qu’un regroupement communautaire toujours d’actualité,
participent à cette bipolarisation. Ainsi, dans la partie occidentale, Kisutu street concentre à
la fois les temples hindous des différentes communautés (Jaïns, Swâminarayan, Bathia,
Lohana), des associations communautaires et des écoles hindoues, aujourd'hui ouvertes à
un public plus large. En allant vers l’Océan, le quartier musulman accueille autour des
mosquées sunnite et chiite une population aux origines plus diverses (indo-pakistanaise,
arabe, comorienne, afro-shirazi). Les mosquées des communautés Bohra et des Ismaéliens
de l’Aga Khan sont fréquentées quasi exclusivement par des Indo-Pakistanais, fort peu
d’Africains étant adeptes de ces confessions. L’ancienne puissance des musulmans
ismaéliens de l’Aga Khan est attestée par l’immense bâtiment de type colonial de Mosque
street, qui abrite toujours les activités associatives de la communauté. Les familles d’origine
indienne, dans leur grande majorité, envoient leurs enfants dans les écoles privées proches
du centre, telles les écoles primaire et secondaire Aga Khan, les écoles hindoues de Kisutu
street ou l’école islamique Al Muntazir, voire l’International School of Tanganyika, école privée
accueillant des enfants appartenant aux familles privilégiées (diplomates, expatriés,
politiciens et grands commerçants). La recherche d’une éducation de qualité, que les écoles
publiques ne peuvent dispenser (Bonini 2003), explique aussi bien ce communautarisme
scolaire que le souhait de préserver et de valoriser une identité sociale et culturelle à part.
24
Mais les évolutions récentes se conjuguent à l’histoire ancienne pour donner un
cachet particulier au centre de Dar es Salaam. Boutiques, cafés, bureaux de change, petits
supermarchés, restaurants, tea-rooms ou cafés Internet sont pour la plupart tenus par des
patrons d’origine indo-pakistanaise. Des petits restaurants proposent des spécialités
culinaires indiennes classiques, comme les chapati, les sambusa ou les bagia (croquettes à base
de farine de haricots secs), devenus aujourd’hui des éléments courants de la cuisine
tanzanienne, mais aussi des en-cas comme les farari petis, les sabudanawada ou les batata
wada49 par exemple, ainsi que des plats complets et des confiseries introuvables dans les
autres quartiers de la ville. Des femmes hindoues portant le sari, des Bohras vêtues de la
burka50 ou de jeunes femmes indiennes de toute confession habillées à l’occidentale font
leurs achats de primeurs au petit marché raffiné de la rue Zanaki. Au milieu de l’après-midi,
les nounous africaines tiennent par la main les petits écoliers indiens qui rentrent de l’école
ou se rendent à leurs activités extrascolaires. En d’autres termes, le centre-ville constitue un
microcosme indien qui semble tout droit issu de la période coloniale.
La ségrégation urbaine opère toujours selon des lignes communautaires. Certes,
une grande majorité des maisons du centre ville sont aujourd'hui encore la propriété de la
National Housing Corporation (NHC). Les résidents, qui sont parfois les anciens propriétaires
de ces maisons, paient un loyer à l’Etat. Certaines familles vivent entassées dans des
maisons vétustes plutôt que d’avoir à quitter les lieux. Jusqu’à présent, les stratégies de
l’entre soi ont aisément permis de décourager les non Indiens de s’installer. Les pratiques
de sous-location plutôt que de cessation de bail et la surtarification des sous-locations sont
monnaie courante. Elles permettent de sélectionner insidieusement les locataires en
fonction de leur appartenance communautaire. A Upanga, le premier quartier d’expansion
de la ville de Dar es Salaam, habité par une majorité d’immigrés indiens, on observe les
mêmes pratiques de ségrégation par les prix et par l’entretien des réseaux familiaux et
communautaires. Quant aux familles les plus riches, elles ont élu domicile sur la péninsule
d’Oyster Bay, grande zone résidentielle partagée entre les expatriés européens et les
opulentes familles indo-pakistanaises, arabes ou africaines appartenant aux milieux
d’affaires et à la classe politique. Aujourd'hui, pourtant, les habitants du centre, mais aussi
du quartier de Kariakoo, doivent faire face à la vente des maisons détenues par la NHC

49 Ces noms désignent des en-cas épicés frits, à base d’oignons (sabudanawada et farari petis) ou de pommes de
terres (batata wada).
50 La burka des femmes bohras ne ressemble guère à la tenue du même nom portée par de nombreuses

musulmanes, long pardessus noir couvrant le corps de la tête aux pieds. Elle consiste en effet en un ensemble
de deux pièces aux couleurs pastel, un haut sans manche assorti d’un capuchon rabattu sur la tête pour
couvrir les cheveux, auquel est adjointe une jupe large descendant jusqu’aux chevilles.
25
datant du début du siècle dernier. Beaucoup d’anciens propriétaires ne possèdent pas le
capital suffisant pour racheter leurs maisons, et certains se plaignent de leur mise en vente
en sous-main. De nouveaux propriétaires, zanzibarites ou arabes, acquièrent ces maisons
pour les détruire et les remplacer par des immeubles flambant neufs à quatre ou cinq
étages, copies à bas prix du style architectural de la péninsule arabique (Calas 2006). Les
histoires tragiques de familles qui assistent impuissantes au rachat et à la destruction de leur
maison familiale ne manquent pas.
Les modes de fréquentation des lieux de sociabilité témoignent aussi du repli
communautaire indien. Certes, les différences de niveaux de vie jouent largement dans le
choix des distractions et des sorties en ville. Les hôtels et les restaurants chics de la
péninsule (Seacliff, Golden Tulip) sont fréquentés par les hommes d’affaires, les
commerçants, les banquiers ou les hauts fonctionnaires quelles que soient leurs origines.
Les enfants de la bourgeoisie locale se retrouvent dans les boîtes de nuits huppées de la
ville (Garden Bistro). Mais on constate des préférences marquées selon les origines
communautaires. De multiples associations attachées aux différentes communautés
religieuses entretiennent des cercles sportifs, des groupes d’animation pour les femmes et
des mouvements pour les jeunes, tous généralement très actifs. En fonction de leurs
positions socio-économiques, les Indiens fréquentent des clubs privés, sortent dans les
grands restaurants indiens de la ville (Anghiti, Barbecue Village, Khana Khazana) et dans les
hôtels de la côte nord de Dar es Salaam (White Sands, Jangwani), ou dégustent un poulet
tandoori dans les petits restaurants ou sur les trottoirs du centre-ville, envahis, le soir venu,
par des tables et des chaises en plastique. Au contraire, les bars et boîtes de nuit locales des
quartiers périphériques, là où se consomment bières tièdes, poulet ou viande de bœuf
grillée, voire viande de porc (kitimoto) en écoutant les derniers tubes en swahili des groupes
hip-hop locaux ou les classiques de la musique zaïroise, ont la préférence des Tanzaniens
d’origine africaine.
Les usages de la plage de Coco Beach, sur la péninsule de Masaki, les samedis et
dimanches soirs, témoignent de l’inscription des divisions communautaires qui affectent la
Tanzanie. Une bipartition tacite semble en effet s’y être imposée au cours du temps. La
partie sableuse de la plage est occupée par de jeunes Tanzaniens africains venus des
quartiers périphériques de la capitale pour se baigner, participer à des petits jeux de fêtes
foraines et se concentrer dans l’unique bar de la plage. Ils s’y détendent au son d’une
musique locale de style hip-hop ou techno, sirotent un soda ou une bière, mangent des
brochettes et des frites en faisant un billard. Mais au sud de la plage, le sable laisse place à
26
un léger escarpement corallien qui surplombe l’océan d’un mètre ou deux. C’est là que se
concentrent, dès la fin de l’après-midi, des petits stands de restauration rapide qui attirent
une clientèle quasi uniquement indienne. Attablées devant un soda ou assis sur des nattes,
les familles dégustent des Zanzibar Mix (encore appelés orojo en swahili), soupe tiède
contenant des fragments de chips de manioc, des bagia et des morceaux de viande, ou
grignotent des bouts de manioc frit salé et pimenté en regardant le soleil se coucher.
Beaucoup restent dans leurs voitures, parquées de l’autre côté de la route qui longe Coco
Beach ou même garées sur la pelouse, tout près des tables et des nattes où se relaxent les
familles. Les Indo-Pakistanais privilégient avec évidence la ségrégation résidentielle et la
sociabilité intra-communautaire.

Stéréotypes, construction de l’autre et construction de soi


La ségrégation sociale et urbaine qui caractérise aujourd'hui les rapports entre Indo-
Tanzaniens et Africains est le produit des anciennes dissymétries de pouvoir socio-
économique, aussi bien que d’une histoire plus récente de mise au ban politique, de chasse
aux sorcières économiques et des stratégies d’entre soi. Reposant sur des représentations
sociales très tranchées (Maurer 2004) de ces deux catégories identitaires, elle contribue à les
reproduire inlassablement.
Aux yeux de nombreux Africains, la richesse et l’avarice vont de pair chez les
Indiens. Les stéréotypes selon lesquels les Indiens seraient tous riches, grâce à leurs
activités de commerce, résistent à une réalité multiforme constituée certes de commerçants
aisés, mais aussi de professeurs, de petits fonctionnaires, de boutiquiers aux fins de mois
difficiles, et de modestes artisans pauvres. Quoique minoritaires dans leurs communautés
d’appartenance, de nombreuses familles d’origine indienne doivent leur survie à la
générosité de leurs coreligionnaires. Quant au cliché incriminant l’avarice (et l’exploitation
de son prochain), il participe à des stéréotypes très généraux appliqués ailleurs dans le
monde à de nombreuses minorités commerçantes. Certes, il n’est pas question de contester
l’emprise toujours présente des immigrés d’origine indienne dans l’économie urbaine.
Même en prenant en compte l’essor récent et spectaculaire des petits et moyens
commerces africains (voir supra), dans le centre ville commerçant de Dar es Salaam, les
propriétaires des commerces sont encore très majoritairement d’origine indienne. En
dehors des cafés Internet, souvent tenus directement par de jeunes immigrés d’origine
indo-pakistanaise, la plupart des commerces emploient du personnel africains : serveurs,
cuisiniers, tailleurs, vendeurs ou gardiens. Dans les appartements résidentiels, les employés
27
de maison sont eux aussi africains. Tous se plaignent, il est vrai, des faibles salaires reçus,
insuffisants pour vivre. Les chiffres varient, en fonction des métiers et des compétences,
mais aussi des patrons eux-mêmes. Ils s’échelonneraient, selon les dires des employés
interrogés, de 10.000 à 20.000 shillings pour le personnel de maison et de 30.000 à 50.000
shillings pour les travailleurs, soit de 6 à 35 euros par mois. Les grands patrons d’origine
indienne sont eux aussi réputés pour payer leurs salariés au rabais, en comparaison – disent
les Africains – des salaires versés par les grands patrons africains.
Les clichés répandus chez de nombreux Indo-Tanzaniens pour dépeindre les
Africains sont l’inverse exact de ceux utilisés par les Africains pour dépeindre les Indiens.
La pauvreté des Africains, étant la conséquence de leur paresse, ne mériterait pas qu’on
s’en apitoie. Pour les mettre au travail, il faudrait recourir aux dures exhortations, aux
réprimandes, voire aux insultes. La condamnation de la paresse est d’autant plus forte
parmi les Indiens que le travail est, pour ces derniers, une valeur importante. Certaines
personnes interrogées rappellent que les premiers immigrés indiens ont travaillé dur dans le
Tanganyika colonial pour acquérir et ensuite maintenir ou développer leur capital. D’autres
reviennent sur les mesures prises contre les capitalistes pendant la période socialiste pour
souligner l’importance de l’accumulation financière par le travail, protection contre les aléas
politiques51. Contrairement aux Indo-Pakistanais, honnêtes en affaires, les Africains sont
également décrits comme fréquemment voleurs, soit par nature, soit par nécessité, en plus
d’être paresseux et profiteurs. C’est pour cela que, dans les boutiques et les restaurants, le
personnel africain a rarement accès à la caisse.
Ces représentations stéréotypées sur le comportement des uns et des autres au
travail alimentent des comportements tout aussi stéréotypés (« la gentillesse ou la
générosité à l’égard des paresseux et des voleurs ne sert qu’à encourager les indélicatesses »)
ainsi qu’une hiérarchie ethnique implicite. De nombreux exemples, empruntés à des
pratiques quotidiennes vécues par les interlocuteurs, sont présentés comme les preuves de
l’existence d’une telle hiérarchie dans les modes de penser des Tanzaniens d’origine
indienne. Dans une boutique, un Africain serait toujours servi après un Indien, un Arabe
ou un Blanc, quel que soit l’ordre d’arrivée des personnes ; on le ferait toujours attendre,
même sans raison évidente. Aux dires des Indiens, un Africain se contenterait de plats
grossièrement préparés, ne cherchant pas tant la qualité du goût que la satisfaction d’être
repu. Un Indien témoignerait toujours de la condescendance à l’égard d’un Africain, même

51 À ce sujet, voir aussi l’ouvrage de Lobo (2000) qui rassemble des récits de vie de familles indiennes venues
s’installer en Tanzanie, ainsi que celui de Oonk (2004).
28
52
lorsque l’un et l’autre ont le même niveau d’éducation . Les Indiens n’emprunteraient pas
les transports en commun afin de ne pas avoir à côtoyer les Africains. Ils ne feraient pas
d’effort pour bien parler swahili afin de montrer qu’ils sont différents, voire supérieurs, le
swahili étant considéré comme une langue inférieure.
Lorsqu’on les interroge, la plupart des Indiens de Dar es Salaam démentent non
seulement l’existence d’une telle hiérarchie ethnique, mais aussi les comportements
condescendants et méprisants qu’on leur impute. Les remarques faites à l’égard de leur
personnel seraient celles de tout patron s’adressant à un employé fautif ou incompétent.
Les activités philanthropiques dans lesquelles de nombreuses personnalités de la
communauté indienne seraient engagées témoigneraient d’ailleurs de leur compassion à
l’égard des populations africaines pauvres et de leur implication dans le développement du
pays. L’ouverture des écoles et des hôpitaux privés de la communauté indienne à tout
public, sans discrimination d’origine raciale ou communautaire, indiquerait ouvertement
l’absence de pratiques d’exclusion. Bref, en dehors de quelques individus mal intentionnés,
les Indiens dans leur ensemble traiteraient les Africains avec le respect qui est dû à des
individus de même valeur. Venant déjà appuyer les revendications des Indiens concernant
la légitimité de leur présence en Tanzanie, la référence à l’idéal national (pluriculturel et
pluriracial ) servirait enfin de référence explicite à des comportements citoyens de caractère
exemplaire.
Dans ce méli-mélo de stéréotypes et de clichés identitaires, mélange d’expériences
personnelles, de rumeurs persistantes, de mémoires des événements passés et de
ressentiments renforcés par des attaques politiciennes récurrentes, vouloir départager le
vrai du faux, la réalité du mensonge est une entreprise vouée par avance à l’échec. En effet,
ce que la production des imaginaires essentialistes de l’Autre donne à voir au chercheur,
c’est la force de l’institutionnalisation et de l’incorporation des distinctions entre groupes
sociaux, ici entretenus par des clichés de caractère ethnico-racial. Ces distinctions ont été
inscrites dans l’espace physique et dans la division du travail en même temps qu’elles font
partie du sens commun et sont tenues comme allant de soi, donc légitimes et non
questionnées (Bourdieu 1980). La constance des conditions de vie objectives qui
départagent Africains et Indiens, malgré les fléchissements évoqués précédemment, et les
représentations de l’Autre qui en découlent, participent au maintien des hiérarchies
socioéconomiques et communautaires nationales. « Africains » et « Indiens » sont les

52Un professeur africain se fit l’écho de comportements racistes à l’égard des Africains en témoignant avoir
donné des cours particuliers à un élève indopakistanais dans le garage attenant au domicile familial, et non
dans le salon ou le bureau.
29
signifiants qui renvoient à deux entités socioculturelles distinctes, chacun présupposant la
cohésion et l’homogénéité interne de l’autre. Ces catégories, qui orientent les façons d’être
et de faire des individus en situation d’interaction directe, sont maintenues vivaces par leur
usage, voire leur entretien délibéré, dans l’espace public et dans le monde médiatique. Les
propositions plus nuancées sont tenues par les individus qui, par leurs positions dans la
sphère économique, politique ou intellectuelle, sont amenés à faire tomber les barrières
statutaires et les relations dissymétriques de pouvoir qui caractérisent les rapports courants
entre ces deux entités virtuellement antagonistes. Dans les lieux de production de l’élite
nationale, tels les écoles secondaires et les campus universitaires, et dans les espaces de
pouvoir économique, politique et intellectuel, où les modalités de rencontre entre individus
cessent d’être strictement hiérarchiques et ponctuelles, les mécanismes courants de
reproduction d’une altérité radicalement différente perdent de leur efficacité. De nombreux
témoignages illustrent les phénomènes de porosité des frontières identitaires :
développement des amitiés sans souci de l’origine communautaire, taux plus élevé de
couples mixtes (mais qui n’a pu être malheureusement mesuré), rejet de l’identification à
l’« indianité » ou à l’« africanité » au profit d’une identité nationale et citoyenne. En d’autres
termes, dans les milieux où les barrières statutaires et économiques perdent de leur
pertinence, les rapprochements sociaux et identitaires entre Africains et Indiens sont
notables, même s’ils restent largement condamnés par la majorité.

Un exemple : Indiens et Africains dans les écoles ismaéliennes de l’Aga Khan


Les écoles de la communauté ismaélienne de l’Aga Khan53 se sont implantées sur la
côte est-africaine au début du 20ème siècle. Si des archives indiquent que la première école
fut fondée à Bagamoyo en 1895 (Roy 2006 : 202), c’est l’année 1905, marquant l’ouverture
d’une école secondaire privée pour filles à Zanzibar, qui a été choisie comme date
inaugurale lors de la célébration du centenaire des écoles Aga Khan en 2005. À l’époque
de leur création, ces écoles privées avaient pour objectif de combler un déficit en écoles
publiques en milieu urbain54. Elles représentaient aussi un moyen de lutte contre la
discrimination scolaire imposée par le système colonial. Depuis lors, plusieurs écoles
ismaéliennes ont été ouvertes à Dar es Salaam : une école maternelle (Aga Khan Nursery
School, AKNS), une école primaire (Aga Khan Primary School, AKPS) et une école secondaire

53 Les Ismaéliens de l’Aga Khan, encore dénommés Nizarites ou Agakhanistes (Adam 2002, Morris 1958),
sont des musulmans chiites hindouisés venus du Moyen-Orient et installés en Inde à partir du 14ème siècle. Le
Sultan Mohammed Shah Aga Khan est le 49ème imam ismaélien de cette communauté.
54 À l’époque, les écoles missionnaires se trouvaient surtout en milieu rural et avaient pour objectifs

l’éducation et l’évangélisation des masses africaines (Buchert 1994).


30
(Mzizima Secondary School, AKMSS). S’y est adjointe ensuite l’université de médecine
rattachée à l’hôpital Aga Khan. Tous ces établissements se situent dans le quartier
d’Upanga. La construction d’un campus regroupant la totalité des bâtiments
d’enseignement et dénommé Academy55 est en projet, non loin de l’Université de Dar es
Salaam. La pose de la première pierre de ce campus a eu lieu en mars 2005 en présence de
l’Aga Khan et du président de la république de l’époque, Benjamin Mkapa. Ce projet
scolaire participe d’un redéploiement général des activités de la communauté ismaélienne
en Afrique de l’Est et dans le monde56.
Les écoles Aga Khan sont un lieu de production et de reproduction d’une élite
tanzanienne majoritairement indienne. Créées à l’origine à l’intention des enfants de la
communauté ismaélienne, elles ont été ensuite ouvertes aux autres communautés d’origine
indo-pakistanaise. Les enfants ismaéliens conserveraient toutefois la priorité des
inscriptions et les familles ismaéliennes indigentes seraient aidées financièrement. Les
écoles Aga Khan accueillent aussi quelques élèves africains, tanzaniens pour la plupart,
mais aussi d’origine étrangère (ougandais, kenyans). Parmi ceux-ci, beaucoup sont des
enfants de professeurs qui ont droit à la scolarisation gratuite d’un de leurs enfants. Les
rapports entre élèves suivent les logiques classificatoires présentes dans la société
tanzanienne. C’est ainsi que l’observation in situ des modes d’interaction entre les élèves de
l’école secondaire de Mzizima permet de mettre en évidence la dichotomie des Africains et
des Indiens. Dans les salles de classe aussi bien que dans la cour de recréation, les
regroupements entre élèves s’opèrent généralement suivant des critères communautaires,
auxquels se superposent les critères de genre et d’origine sociale. Les jeunes gens d’origine
indo-pakistanaise se partagent la plus grande surface de la classe tandis que ceux d’origine
africaine ont tendance à se regrouper autour de quelques pupitres, garçons d’un côté et
filles de l’autre. Parmi les élèves indo-pakistanais, l’origine sociale ou l’appartenance
communautaire joue un grand rôle. Plusieurs jeunes filles ont décrit comment les amitiés

55 La création d’ « Académies » Aga Khan (groupes scolaires d’enseignement primaire, secondaire, et parfois
universitaire) participe d’un programme de formation d’un réseau intégré d’écoles privées lancé en 2000. Le
premier groupe scolaire de ce type a été ouvert à Mombassa en 2003. Indépendamment de Dar es Salaam,
d’autres « Académies » doivent voir le jour d’ici 2013 dans les villes suivantes : Nairobi, Kinshasa,
Antananarivo, Bamako, Maputo, Kampala, Kabul, Osh (Kirghizstan), Khorog (Tadjikistan), Dushambe
(Tajikistan), Damas, Salamieh (Syrie), Dhaka (Bangladesh), Mumbai, Hyderabad et Karachi.
56 L’Aga Khan Development Network (AKDN) a été fondé par l’Aga Khan dans le but de favoriser l’essor d’une

conscience sociale musulmane. Le réseau veut promouvoir des activités sans discrimination de genre,
d’origine, de religion ou d’obédience politique. Au sein de ce réseau AKDN, l’Aga Khan Trust for Culture
(AKTC) participe à l’entretien et la rénovation de bâtiments anciens et d’édifices publics de caractère
« patrimonial ». A Zanzibar, AKTC a financé la rénovation de l’ancien dispensaire Ithnaasheri construit dans
les années 1890 par le marchand ismaélien Tharia Topan. Il participe également à la réhabilitation du square
public de Forodhani, sur le front de mer de Stone Town.
31
étaient fonction du statut socioéconomique de leurs parents au sein de leur communauté
socio-religieuse. Les enfants issus de mariages mixtes se groupent généralement avec les
élèves d’origine africaine dans les salles de classe, mais se retrouvent souvent entre eux
pendant les heures de temps libre. Des professeurs attestent avoir rencontré des difficultés
à organiser des activités communes, certains élèves refusant de donner la main à des élèves
africains.
Au sein du personnel travaillant dans les écoles Aga Khan, des divisions spatiales
similaires s’observent. Au moment du repas de midi, les femmes hindoues sont les
premières à se rendre au réfectoire. Les femmes africaines, les hommes africains et les
hommes d’origine indienne arrivent ensuite par petits groupes et s’attablent séparément.
Les personnels administratifs européens et les stagiaires ismaéliens de nationalité
canadienne ont tendance à se mettre à part. Lors des réunions, des assemblées et des fêtes
d’école, les mêmes séparations opèrent selon des lignes communautaires et sexuelles.
Certains individus ou groupes naviguent pourtant plus aisément entre ces différents
mondes. C’est le cas de certains hommes d’origine indienne parlant couramment le swahili
et, semble-t-il, à l’aise dans les deux univers : indien et africain. Les femmes africaines
constituent le groupe le plus mobile, étant insérées en tant qu’Africaines chez les Africains
et mieux acceptées en tant que femmes chez les femmes d’origine indienne. Comme on
peut s’y attendre, le clivage le plus fort s’observe entre les hommes africains et les femmes
indiennes, très rarement en interaction directe. Si le personnel de l’école insiste sur le fait
qu’aucun propos déplacé n’est jamais énoncé entre personnes d’origine différente, certains
professeurs ont toutefois témoigné avoir entendu, en privé, des remarques racistes de la
part du personnel administratif haut placé. Les accusations de paresse et d’incompétence
sont monnaie courante dans cette organisation au fonctionnement paternaliste.
Les cérémonies organisées pour le personnel n’échappent pas aux règles de
séparation qui se sont instaurées au sein des écoles Aga Khan. Ainsi, l’année scolaire 2005-
2006 s’est achevée par une cérémonie de remise de prix validant les années d’exercice au
sein de l’institution scolaire. Organisée dans une des salles du Diamond Jubilee Hall57, qui
avait été décorée pour l’occasion et où avait été installées de nombreuses tables pouvant
recevoir entre six et dix personnes, la cérémonie comprenait un ensemble de petits
spectacles préparés par le personnel, un discours d’un responsable du Service éducatif
central (Aga Khan Education Services Tanzania, AKEST), la distribution d’un diplôme et d’un

57Le Diamond Jubilee Hall est un espace construit en 1997 par la Fondation Aga Khan dans Malik Street
(quartier d’Upanga). Il est loué pour des expositions, des concerts, des conférences, des défilés de modes et
des fêtes privées.
32
chèque cadeau en récompense des années de travail, et un dîner. Aucune mesure n’ayant
été prise quant à la disposition du personnel invité, les regroupements habituels se sont
opérés selon l’origine communautaire et selon le sexe. À l’occasion des spectacles, le
personnel africain a proposé des chants en swahili comportant notamment l’hymne célèbre
« Nakupenda Tanzania » (« Tanzanie, je t’aime »), refrain rebattu à la gloire du patriotisme
tanzanien, tandis que les femmes hindoues avaient préparé des danses traditionnelles
exécutées en sari. La présence de quelques femmes indiennes dans le groupe des chanteurs
en swahili et d’une femme africaine dans le groupe des danseuses hindoues ne pouvait
dissiper l’évidente polarisation africaine/indienne qui caractérisait ces activités. Pour le
dîner, le choix de plats indiens en sauce épicée donna lieu à des remarques négatives de la
part des professeurs et assistants africains qui, se trouvant en majorité, s’attendaient à une
cuisine tanzanienne classique58. Combinées aux déceptions concernant la valeur des
chèques cadeaux, ces petites contestations contribuèrent à alimenter un sentiment
d’insatisfaction et d’absence de reconnaissance du travail effectué par le personnel africain.
Les logiques ségrégatives qui transparaissent à l’observation des interactions entre
personnel d’origine africaine et personnel d’origine indienne sont en partie le résultat des
relations asymétriques de pouvoir qui se sont instaurées au sein de l’école. Le personnel
administratif dirigeant est majoritairement ismaélien alors que de nombreux professeurs
sont africains. Cette asymétrie est interprétée par certains professeurs africains comme de
la discrimination à l’emploi. Les quelques postes de direction attribués à des non Indiens ne
contentent pas les détracteurs de la discrimination communautaire dont les Africains
affirment souffrir. L’attribution des postes de gestion du matériel scolaire au personnel
ismaélien et le contrôle minutieux de l’usage de ce matériel par le corps professoral sont
perçus comme la conséquence d’une méfiance envers les Africains considérés comme
voleurs et profiteurs. Par ailleurs, on constate qu’à l’école primaire, seules les enseignantes
indiennes ont accès aux classes de « grandes sections » d’où les enseignantes africaines sont
implicitement exclues. En plus des modes d’octroi des postes, les inégalités de salaires sont
sévèrement jugées par le personnel africain. À poste équivalent et expérience similaire, les
salaires sont différents. Au moment de leur embauche, certains professeurs européens ont
exigé des salaires supérieurs. Ces faits, connus malgré l’opacité générale entourant les
salaires, ont contribué à souder les Africains autour du sentiment d’être non seulement

58Il est à noter que la cuisine est un domaine donnant lieu à de nombreuses contestations. Les écoles Aga
Khan font appel à un traiteur pour le repas de midi. Toute variation dans la composition d’un repas
tanzanien classique donne lieu à de nombreuses récriminations de la part du personnel africain. On ne trouve
donc jamais de plats en sauce appartenant à la tradition culinaire indienne.
33
sous-payés, mais traités explicitement comme une catégorie inférieure, parce que « toujours
considérés comme les domestiques des Indiens », selon les propos d’un professeur africain.
L’introduction de nouvelles méthodes pédagogiques a fait surgir ouvertement des
tensions qui ne s’expriment habituellement qu’entre membres du même groupe
communautaire. En effet, depuis l’année 2005, les écoles Aga Khan ont entrepris une
phase de transition vers le statut d’École internationale. Ce changement de statut a nécessité
de nombreuses restructurations scolaires, en particulier le passage de l’ancien programme
éducatif national tanzanien, appliqué depuis la création de ces écoles, au programme du
baccalauréat international (International Baccalaureate Curriculum ou IB) imposé
par l’Organisation du baccalauréat international et dont la bonne mise en œuvre est validée
après inspection. Les premiers signes de mécontentement de la part des professeurs
africains sont apparus à la suite du licenciement sans préavis de certains collègues et de
l’embauche de personnel étranger venu d’Inde, de Zambie, d’Ouganda, du Kenya et
d’Europe. La crainte d’un licenciement a néanmoins limité les protestations des
professeurs. L’augmentation des contrôles sur le travail préparé et effectué en cours a été
mal accueilli mais accepté avec résignation comme une étape nécessaire à la restructuration
de l’école. C’est au cours des séminaires et formations organisés pour introduire des
changements dans les méthodes éducatives que de vives réactions de la part des
professeurs africains ont été observées. Introduites par des formateurs venus des Etats-
Unis ou de Grande-Bretagne, ces nouvelles méthodes éducatives, consistant, non plus à
fournir des savoirs tout prêts à l’enfant, mais à l’amener à créer ses propres interrogations
et à en trouver les réponses (Inquiry-based teaching), ont suscité de grandes craintes chez les
professeurs. Sommés de se défaire d’une pédagogie soudainement considérée comme
anachronique, si ce n’est néfaste pour l’enfant, les professeurs redoutaient d’être jugés
incompétents par l’institution scolaire qui leur avait jusque là témoigné sa confiance en
matière pédagogique. Dans cette atmosphère de remise en cause des compétences
professionnelles, envenimée par une vague de licenciements sans préavis, le personnel
africain s’est senti évalué par l’administration centrale non seulement sur la base des strictes
compétences professionnelles, mais aussi suivant des logiques identitaires implicites.
Le fonctionnement de l’école Aga Khan et les relations entre les différents
membres du personnel témoignent à l’échelle locale des divisions qui partagent la société
urbaine tanzanienne. Dans ce microcosme scolaire, non seulement les clivages sociaux se
rejouent entre des individus ayant adopté les modes de fonctionnement d’une société
34
ségrégative, mais les luttes locales contribuent aussi à reproduire les perceptions
différentielles des catégories communautaires.

Conclusion

En Tanzanie, l’ensemble des stéréotypes et des clichés identitaires qui circulent


au sujet des Indiens et des Africains témoigne de la force de l’institutionnalisation et de
l’incorporation des distinctions catégorielles. Ces imaginaires essentialistes, qui font
aujourd'hui parti du sens commun et sont tenus comme allant de soi, sont le résultat d’une
construction historique ancienne, ancrée dans le fonctionnement du pouvoir colonial qui
s’installa dès le milieu du XVIIIème siècle. Les politiques adoptées et les évolutions
socioéconomiques qui affectèrent le pays pendant la période coloniale vinrent dessiner des
frontières imperméables entre Indiens et Africains. Les décennies qui suivirent
l’indépendance de la Tanzanie renforcèrent encore les barrières entre ces deux catégories.
En effet, l’idéologie socialiste qui imprégnait la construction nationale contribua à
stigmatiser les Indiens, tenus pour les exploiteurs odieux d’une masse africaine pauvre et
impuissante. Considérés comme une minorité étrangère, ceux-ci préservèrent leur
particularisme identitaire par une culture de l’entre soi et la reproduction de caractères
socioculturels importés.
Aujourd'hui, malgré l’émergence d’une véritable bourgeoisie africaine, la
différence des cultures et des genres de vie entre Africains et Indiens, ainsi que l’ancrage
des représentations essentialistes qui en découlent, contribuent à reproduire au quotidien
ces hiérarchies identitaires. Maintenus vivaces par leur usage dans l’espace public et dans la
sphère médiatique, alimentés par les expériences personnelles, les rumeurs, la mémoire des
temps passés et les revendications politiciennes, ces rapports inégalitaires orientent les
attentes et les comportements des individus en situation d’interaction. Plutôt qu’ils ne
délient les nœuds de pouvoir autour desquels ces hiérarchies et ces imaginaires se sont
cristallisés, les contacts au quotidien les entretiennent et les reproduisent. Par conséquent,
hors des cercles élitistes que les conditions de vie et les intérêts sociaux et économiques
rapprochent, les passerelles entre le monde africain et le monde indien sont pratiquement
inexistantes.

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Nakupenda Tanzania (« Tanzanie, je t’aime »)

Tanzania, Tanzania, nakupenda kwa moyo wote, (« Tanzanie, Tanzanie, je t’aime de tout mon
cœur »)

Nchi yangu Tanzania, jina lako ni tamu sana, (« Mon pays, Tanzanie, ton nom est si doux »)

Nilalapo nakuwaza wewe, (« Quand je dors je songe à toi »)

Niamkapo ni heri sana ee! (« Quand je me réveille c’est le bonheur, en effet ! »)

Tanzania, Tanzania, nakupenda kwa moyo wote. (« Tanzanie, Tanzanie, je t’aime de tout mon
cœur »).

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