Mon journal : pour faire suite
au "Mendiant ingrat" : 1896-
1900 ; Dix-sept mois en
Danemark / Léon Bloy
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Bloy, Léon (1846-1917). Auteur du texte. Mon journal : pour faire
suite au "Mendiant ingrat" : 1896-1900 ; Dix-sept mois en
Danemark / Léon Bloy. 1904.
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ON
JOURNAL
ovviiagkk nE uloy Mor
le oi.oin: (Christophe Colomii et sa JlùaUfica-
niivicLATiifii nu
tion future). Préface de J. I3arlley d'Aurevilly,
rnoros d'un K.NTnEpnF.xnun DE démolitions,
Le pal, pamphlet hebdomadaire (les i numéros parus).
LE DKSESPKm:, édition Soirat, lit seule approuvée 'par
l'auteur.
un brelan d'kxco.mmcxiks [Darbcij (l'Aurevilly Ernest IIcllo
Paul Verlaine).
CHRISTOPHE COLOMU DEVANT LES TAUIIEAUX.
la chevalière DE la moi\t {Marie-Antoinette).
LE SALUT P.\n LES JUIFS.
SUEUR DK san« (J870-i87i), avec un portrait de l'auteur en
1803.
LIÎON BLOY DEVANT LES COCHON?.
HISTOIRES DKSOBUGEANTES.
ICI on assassine grands HO.M.MKS, avec un portrait et un
LES
autographe d'Ernest Hello.
LA femme PAUVRE, roman, épisode' contemporain.
LE mendiant INGRAT (Journal de Léon Bloy).
LE fils de louis xvi, avec un portrait de Louis XVII, en
héliogravure.
JE m'accuse. Pages irrespectueuses pour
Emile Zola et
quelques autres. Curieux portrait de Léon Bloy à 18 ans.
exkgf.se DES lieux communs.
LES desvmèhf.s colonnes de l'église.
A LA MÊME LIBRAIRIE
LurinES DE d'acheviixï A MON BLOY, avec un
J. baruey
portrait inédit et une lettre autographe de J. Barbey
d'Aurevilly.
LÉON BLOY
Mqn Journal
'.€; Pour faire suite au
'Mendiant Ingrat
1896-1900
Dix-sept mois en Danemark
Le temps est qui
un chien
ne mord que les pauvres.
PARtS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
xxvi, uvk nr condk, xxvi
MCMIT
IL A KTl! TIlll! DE CKT OUVIIAOR
Trois exemplaires sur .lapon imjie'rie l, numéroté» de I à 8
dix-sept exemplaires sur Hollande, immrfrolés de Il à 20.
JU3TIKICATION DU TIIIAUK
Droits de traduction et de reproduction réservée pour tous pays, y compris
la Suède et la Norrège.
Le Mendiant ingrat finissait en novembre
1895. Huit ans se sont écoulés et c'est tou-
jours la même chose!
Dans l'intervalle, ce Mendiant a écrit, Dieu
sait al quel prix! une demi-douzaine de livres
que ses ennemis eux-mêmes ne peuvent pas
mépriser. Son existence entière a donc été un
tel prodige de douleur, un pèlerinage si infer-
nal que les juges les plus atroces conviennent
de l'exagération du châtiment.
Sans doute il est difficile de trop punir un
réfractaire qui a choisi de crever de faim pour
Jésus-Christ, mais, tout de même, cela va bien
loin. D'autres pauvres qui le connaissent ne
peuvent s'empêcher de voir lal une contre-
façon de l'interminable enfer, et les quelques
riches chrétiens, admirateurs ou soi-disant tels
de l'ouvre de Léon Bloy, leur paraissent les
démons de cet enfer. Essayez, en elïet, de vous
représenter l'absurdité monstrueuse, l'aberra-
tion satanique délimitée comme il suit.
Une année qui fut, autrefois, victorieuse du
monde et qu'on croyait grande mitant qu'invin-
cible, il y a si peu de temps encore, est abso-
lumenl vaincue. La trahison ou l'imbécillité des
chefs et la rcculadc'conlinuellc de. soldats sans
testicules ont amené ce résultat. Le désastre
parait immense, irréparable.
Un seul résiste qu'on ne peut pas démolir,
un aventurier, si on veut, un casse-cou, un'
gendarmé du Vagabond, une-espèce de déses-
péré magnanime. 11 n'y a que lui pour 'dire
qu'il ne faut jamais se rendre, jamais accepter
de conditions, même honorables, eut-on sur
la gorge mille couteaux, et qu'aussi longtemps
qu'un homme résolu peut se tenir sur ses deux
pieds, Dieu est dans cet homme pour tout. ré-
parer, pour tout sauver.
Eh bien, cet unique est abhorre, maudit,
renié, conspué. inaperçu. Ceux qui devraient
combattre avec lui,. sous lui et pour lesquels il
meurt chaque jour, non contents de l'aban-
donner à l'ennemi, dressent contre lui des
chiens féroces. Et si, par un miracle de Dieu,
quelques-uns, voyant de loin la générosité de ce-
combattant solitaire, s'arrêtent, une minute,
(ixés par l'élon'uemont," c'est pour déclarer
bientôt qu'une telle indiscrétion de courage les
mct en danger.
Pour parler sans métaphore et. la première
personne, ainsi qu'il convient. i'i un chrétien qui'
est absolument seul, je dis que les catholiques
riches .sont des bourreaux inexcusables. J'ai
trouvé parfois du secours chez des gens sans
Dieu qui voyaient au moins un artiste en moi.'
Les catlioliques n'ont pas vu cela ni autre
chose, et ceux, en grand nombre, qui auraienl
pu si. aisément faire ma voie moins doulou-
reuse, ont été souvent mes plus implacables'
ennemis.
On m'assure. qué je pem. compter sur millc
acheteurs pour chacun de mes livres, ce qui
permet. de les éditer, sans autre gain., il 'est
vrai, que le vague honneur de publier des ou-
vrages d'où la fange,ne ruisselle pas. Or on
peut .calculer humblement que tout exemplaire
acheté est lu, en moyenne, par trois personnes.
Me voilà* donc, malgré l'insuccès brillant' et
inamovible procuré par l'hostilité silencieuse du.
journalisme, escorté de trois mille lecteurs qui
ne peuvent être ni des illettrés ni des con-
cierges,-car je vise .rarement au-dessous de
la tête et jamais au-dessous du cœur.
Il
Est-il croyable qiiQ, du milieu de cette foulé,
il ne me viciine jamais un homme? Quelqnes
pauvres m'ont dit en. pleurant leur impuissance.
Jamais un riche ne s'est y en avait
pourtant et mes livres leur criaient assez ce
qu'il fallail faire. Regarde, misérable, ce
qu'on souffre pour Dieu et pour loi. Vois celle
famille sans pain et ce père forcé de se détour-
ner de la gloire du Fils de Dieu pour allez,
dans des tourments. indicibles, vers la gloire
de l'Esprit-Saint qui est de mendier avec une
abondante ignominie. Entends aussi le faible
raie de ces innocents qui meurent.
«
Qu'avez-vous fait pour moi? écrivais-je
dernièrement al un de ces maudits qui m'avait
affirmé de la façon la plus énergique son admi-
ration et son amour. Que feriez-vous si je votis
appelais à mon aide, si je.criais vers vous au
Nom de Notre Sauv.eur crucifié? » Itien de plus
désespérant que ces interrogations jetées tant.
de fois et tellement en vain.
Je n'imagine pas d'iniquité plus complète-
.ment abominable que celle des Pères Àugusiins
de l'Assomplion faisant servira l'abrutissement
définitif de la société catholiques une influence
colossale. En ce sens La Croix cl Le Pèlerin,
dont le succès fut inouï, ont été des meules de
•bûtisc- incomparables. Pendant vingt ans les
âmes chrétiennes en* furent systématiquement
et obséquieusement aplaties. Jamais le Démon
n'avait rencontré d'aussi aimables serviteurs.
Ils snvaient qui j'étais, ceux-là, m'ayant reçu
chez eux, autrefois, lorsque ma vie littéraire
n'avait pas encore commencé, -avant même
qu'existassent La Croix et Le Pèlerin. Ils sa-
avant tout le monde et mieux que per.-
sonne, quelle machine de guerre je prouvais
être. Ils disposèrent bientôt de ressources im-
menses. Leur devoir strict eût été 'de m'armer
avec honneur, de m'utiliser formidablement.
Ils ont trouvé plus expédient de m'abandonner,
de me dévouer la mort, de me laisser, le tiers
d'une vie, dans l'occasion prochaine du déses-
poir, préférant la moelle généreuse dont j'au-
rais pu ranimer ce pauvre monde catliolique en
agonie, les débilitantes et. sentimentales sucre-
ries de leur officine. Et il y avait des âmes qui
attendaient de moi leur pain!
(( La (le noire Ordre nous défend de
faire, l'aumùnr »),' m'n dil, un jour, l'un d'entre
eux. Cette parole, monstrueuse déjà dans l'nccep-
lion littérale, entendue au spirituel, est stric-
tement diabolique.
On les fi balayés comme de la vermine et on
a bien fait. Les aHVcux catholiques de ce temps
ont ce qu'ils méritent et ils l'auront de plus en
plus. Après les réguliers les séculiers, lit forme-
turc ou la profanation des églises, les enfants li-
vres aux démons, l'abolition du christianisme. Il
.y u bien trente ans que je.vois cela et j'étais
garçon il le crier si fort que les murs en
amuraient tremblé. Aujourd'hui, que faire? Il n'y
a plus de prêtées, il n'y a plus d'hommes, il n'y
a plus de femmes, il n'y a plus d'enfants, peut-
être. Toute ressource terrestre semble dissipée.
N'importe, je suis forcé de vociférer jusqu'à
la fin, étant missionné pour le Témoignage.
Nul moyen d'échapper. Dès que je regimbe,
on.m'applique à la question, et, si vous voulez
le savoir, tel est le secret de mon existence lit-
téraire. Chacun de mes livres. est un AVEU
arraché par la torture. C'est ainsi que mes
bourreaux ont oltenu Le Désespère, Sueur de
sang et tous les autres sans exception. La.
Femme, pauvre, il elle seule, il nécessité l'enfon-
cement ù coups de maillent d'un nombre de
coins tout à fait invraisemblable: Aujourd'hui
je me sens vieux cl broyé et la mort me sera
douce après une telle vie.
J'ai cru bien longtemps qu'à force de souffrir
jo verrais venir un libérateur quelconque, un
homme de Dieu ou un homme sans Dieu qui, me
voyant seul contre tous, près de périr et m'esti-
mant une force perdue, me donnerait simple-
ment ce qu'il faut pour achever mon omjvi'c
en paix, comme les grandets gens d'autrefois
fôndaient des monastères ou construisaient
des hasiliques pour le salut de leurs âmes. De
quels élans désespérés n'ai-je pas appelé cet
Inconnu dans les heures d'excessive déréliction
Je ne l'appelle plus, mais je veux espérer que
la justice posthume, accordée, mème par les
catholiques opulents, aux artistes enterrés,
sera profitable a mes enfants et que mes trente
ans de supplice leur vaudront, un jour, un
morceau de pain.
I,agny, 28 août 1903.
Ceux qui ont lu Le Mendiant ingrat compren-
dront sans peine qu'après l'égorgement de la fin,
il ait fallu quelque temps pour me ranimer. Pen-
dant des mois, mon Journal fut presque entière-
ment 'interrompu. A peine ai-je* pu retrouver,
pour la première année surtout, quelques
brouillons de lettres, quelques notes raphides et
quasi' télégraphiques.. Je sentais si bien que rien
n'était fini, qu'il se préparait, au contraire, une
nouvelle série de tourments- et j'é.lais si profondé-
ment découragé
1896
Janvier
le'. Enquête du Mercure sur Dumas fils qui
vient de crever. Ma réponse
Voici mon (t opinion » pour le temps et pour l'éter-
nité
Le fils Dumas fut un soi et un hypocrite.
Les pleurs ignobles de la presse ou les lamentations
de quelques gâteux, tels que Coppée, n'autorisent pas
à supposer que la nouvelle génération littéraire puisse
être assez basse pour accorder une importance quel-
conque à la disparition de ce mulâtre.
28. Henry de Groux, provisoirement domi-
cilié à Bruxelles, m'apprend qu'un Belge riche
donnerait volontiers une somme pour avoir une
lettre autographe où je lui dirais ce que je pense'
de l'ignoble article de Zola publié par le Figaro à
l'occasion des funérailles de Verlaine.
Fragment d'une lettre au grand rabbin Zadoch
Kahn
En 92, à Jésuite d'un scandale copieux procuré
par M. Drumont, j'écrivis le Salut par les Juifs dans
un désintéressement infini, bionquojo fasse torturé par
la misère, uniquement pour la justice et pour rendre
gloiro a Dieu dont les promosaos ù lsrn0l sont in icter-
num et no pouvont ôtro effacées. Co livre, conçu dans lo
sons des oracles do l'Ecriture, devait aller, sous poino
de néant, jusqu'au fond dos choses. Il mo fallut donc
'adopter la méthode recommandée pnr saint Thomas
d'Aquin, laquelle consiste il épuiser d'abord V objection
avant de conclure. Méthode excellente et d'une grande
loyauté philosophique, mais qui mofit malvonir de ceux
même que je prétendais honorer commo nul chrétien
no l'a fait, jo crois, depuis dix-neuf siècles. On no vou-
lut voir que mes prémisses en négligeant d'observer
que leur violence était calculée pour donner toute sa
force à ma conclusion. Vous-môme.
[Cette lettre, naturellement, resta sans réponse,
le destinataire n'étant pas homme à consentir il la
révision d'un jugement injuste ou imbécile..]
Février
1". A M. E. Marlier, à Bruxelles
Cher monsieur, avec une joie parfaite, je vais donc
vous dire ce quo m'a fait éprouver la chose de M. Zola
déposée le long du Figaro, le 18 janvier dernier. J'ai
souvent parlé de ce gros individu, et quelques-uns de
mos articles ont assor. retonti pour quo les gons litté-
ruiros ne puissont ignorer la nature do mes sentiments.
Mais jo suis tollomont copieux quund il s'agit do ce
« solitaire qui vout présentement nous la faire au
sanglier, qu'il me semble toujours quo je n'ai rien dit.
Comme tout lo mondo, j'avais lu lo/'tyrtro, et mon pre-
mier mouvement avait été do répondre par une engueu-
lado confortable dans le Mercure. Aussitôt, malheureu-
sement, je calculai quo lo numéro do février, devant
être imprimé déjà, ma prose no pourrait être insérée
que dans celui do mars, et l'énormité du retard mo dé-
goûta.
Le cataplasme, cependant, m'était resté sur le cœur,
et jo me précipite, aujourd'hui, vers l'occasion do
l'expulser.
Si Zola était écrivain, ce que Dieu, j'en conviens,
aurait pu permettre une ou deux pages lui eussent
amplement suffi, depuis longtemps, pour empiler toute
sa sécrétion intellectuelle. La petite couillonnade posi-
tiviste dont il s'est fait le Gaudissart n'est vraiment pas
une Somme philosophique très-encombrante et peut
aisément s'abriter sous n'importe quoi. Les quatre cents
lignes nauséeuses que le Figaro nous étala, se ré-
duisent en fin de compte à la trouvaille peu transcen-
dante, à la truffe modeste que voici Tout écrivain qui
ne gagne pas d'argent esc un rate. Je défie qu'on trouve
autre chose.
Pauvre Verlaine au tombeau! Dire pourtant que c'est
lui qui nous a valu cette cacade! Pauvre grand poète
évadé enfin do sa guonillo do tribulation et do péch6,
c'est lui que le répugnnnt auteur dos Rourjon-Macquart,
enragé do so sentir concilié dos jeunes, a voulu choisir
pour so l'opposer démonstrativement' lui-même, afin
qu'éclatassent, les supériorités infinies du sale négoce
do la vacherie littéraire sur la Poésie dos Séraphins. Il
a tenu à piaffor, ù promener toute sa sonnaille de brute
autour du cercueil do cet indigent qui avait crié merci
dans les plus beaux vers du monde.
To voilà donc une bonne fois ontorré 1 somblo-
t-il dire. Ce n'est vraiment pas trop tôt. A côté de toi,
je ressemblais à un vidangeur et mes vingt volumes
tombaient des mains des adolescents lorsqu'ils enten-
daient tes vers. Mais, à cette heure, je triomphe. Je
suis de fer, moi, je suis de granit, je ne me soûle jamais,
je gagne quatre cent mille francs par an, et je me.fous
des pauvres. Qu'on le .sache bien, que tous les peuples
en soient informés, je me fous absolument des pauvres
et c'est très-bien fait'qu'ils crèvent dans l'ignominie. La
force, la justice, la gloire solide, la vraie nollesse, l'in-
dépassable grandeur, c'est d'être riche. Alors seulement
on est un maître et on a le droit d'être admiré. Vive.
mon argent, vivent mes tripes et bran pour la'Poésie
Je suis le plus adorable'génie des siècles. »
Si on pouvait douter que Verlaine ait été véritable-
ment le plus haut poète contemporain, le porphyrogé-
nète et l'enfant-roide'la Poésie égaré parmi les cra-
pules, quel témoignage plus certain que cette rage du
richissime potentat des mufles?
Admirons lu lluir de cet incomostihlo pourceau. On
pu braire dos lamentations sur lu charogne du fils
a
Dumas ou do tels autres honzos du succès facile, sans
qu'il intervînt.4 La fin prochaine du glabre Coppeo n
le troublera pas davantage. Ceux-lu ne le gênent ni ne
le condamnent. Mais Verlaine, c'est autre chose.
L1 s'élance alors comme-un proprio furibond sur un
locataire malheureux qui déménagerait à la cloche de
bois.
« Un instant, gueule-t, il, vous oubliiez qu'il y a
Moi et que je suis Moi et que tout ici appartient à Moi.
Le garno littéraire est mon. exelusivepropriété, et je ne
laisserai rien sortir.' Je suis un travailleur,' MOI! j'ai
vendu beaucoup de merde, j'en ai fait encore plus, et je
vitupère les rêveurs qui ne paient pas.leur loyer.
.« Ayant été infiniment plus cochon qu'aucun homme
ne l'avait jamais été,.ayant avili, avec un succès incom-
parable, tout ce qui pouvait être avili, je veux qu'on
reconnaisse en moi le patron, le chef absolu, le calife',
et j'en appellè à toute la racaille bourgeoise dont les
suffrages m'ont exalté. Je suis l'Unique, .et c'est un
désordre insoutenable que quelqu'un soit admiré sans
.mon ordre ou ma. permission. »
C'est la qualité des suffrages que subodore infailli-
blement Zola. Il a un instinct de vieux Juif pour dis-
cerner la bonne monnaie d'avec la mauvaise, que, pour
son compte; il reçoit toujours et dont 'il est forcé de se
contenter. Les raisons, très-soigneusementdissimulées,
de sa fureur, apparaissent, malgré lui, dans l'ostentation
do ses Haines ». Quoi qu'il fasse, il so sont gonjat, ot
il est inconsolable do no trulnor derrière lui qu'une
goujuto multitudo.
Vorluino raid! Barbey d'Aurevilly ratd! Villiori do
l'Isle-Adnm raté! Il yen n pout-ôtro un quatrième dont
Io nom est l'extrémité do sa plume, mais il no l'écrira
pas, parce que le .titulaire est encoro vivant et que cela
pourrait lui faire un bout de réclame. Parbleu! 1 ceux-là
régnèrent et règnent encore, saos argent, sur l'aristo-
cratie do la jeunesse que dégoûte le mercantilisme popu-
lacier du croquant do lettres. Et voilà ce qui no. se
pardonne pas.
Tout de même, avouons-le, c'est une chose un peu
stupéfiante que lo dé.dain de ce compilateur assommant
et malpropre pour de tels artistes. J'ai connu surtout
d'Aurevilly, dans antimite de qui j'eus l'honneur de
vivre plus de vingt ans, et je me rappelle l'espèce d'ago-
nie du très-haut et très-magnanime écrivain, -quand
ses fonctions do critique l'obligeaient à lire un roman
de Zola. Imaginez un aigle captif dans une fosse d'ai-
sances, ne fût-ce qu'une heure, un quart d'heure, une
minute même, qui lui semblerait les siècles des siècles
Et maintenant, cher monsieur, vous allez me deman-
der sans doute comment il estpossible, malgré tout,
que Zola ait éommis la gaffe. d'un article aussi inso-
lent et aussi grotesque. Mon Dieu! la réponse est
simple. Zola est un. sot. Porté parle caprice de la For-
tune à une situation littéraire inouïe, il est devenu, par
excellence, le « mime » de cotte déesse, suivant l'ex-
pression do Juvénal. Demain ou après-demain, peut-
être, ollo'lc précipitera dons un abîme d'ordures. Mais
le malheureux qui cilt pu être un honnête savetier do
plumo etc¡ne son élévation prodigieuse a complètement
sortie, ne s'en douto guère et so croit certain d'avoir
conquis, pour l'éternité, son scandaleux triomplie.
Mesurait son propro mérite il la toise do son succès,
selon In méthode des bourgeois dont il' est lo jus do
viande le plus concentré, mais,comme eux, trop faible
pour porter une prospérité colossale, il en est venu à
so croire l'Oracle, le Père dos.lumières, le Parangon do
l'entendement, et la notion du ridicule, si ello exista
jamais en lui, s'est anéantie.
Que penser d'un pontife, oublié comnie une vieille
chaussette', quand on enterrait Verlaine, et qui, furieux
des éloges un peu tardifs prodibués ace grand lyrique,
pousse l'insoupçon. de la rigolade jusqu'à pleurailler
ceci
•
EU! quoi vraiment, parmi les maîtres de notre jeunesse,
rien que des foudroyés, des inconnus et des incomplets?
[Verlaine, Barbey d'Aurevilly, Villiersdc llsle-Adam.) Pas un
homme qui ait eu quelque close à dire à la foule et que la
foule ait entendu? (Zola, par exemple.) Pas un homme aux
idées vastes et claires, dont l'oeuvre se soit imposée avec la
toute-puissance de la vérité, éclatante comme le soleil'l.
(Irlcm.) Pas un homme sain, fort, heureux, etc. Vraiment,
cela est bien' extraordinaire, ce choix exclusif des génies
malades. A maitres inconnus qui NE SE VENDENT PAS,
disciples obscurs; excusés de nc pas se vendre Pour moi,
le solitaire est l'écrivain qui s'est enfermé dans son œuvre
.').
(II y a quelqu'un libre de toute influence et qui ne fait
littérairement que ce qu'il veut, inébranlable sous les injures.
ïnélirhnlnblo sous les injures, je le veux bien. Lo
dornier choral de fiacre en dirait autan), s'il était doué
de ln parole et il le dirait peut-dire en meilleur style. Se
vendre ou ne pas se vendre, tel est le monologue de cet
Hamlel. Je crois très-fort qu'il n'y u que deux choses qui'
pourraient agir sur Zolo, la trique ou le manque d'ar-
gent. Riche et bien portant, le drôle est inexpugnable.
Nous n'avons pas mémo le bénéfice de son étonnante
sottise, trop dense pour être comique. Cette sottise- est
tout le secret do l'effroyable' ennui de ses livres, où nul
ne put jamais- découvrir un seul trait de cette aimable
bonhomie' française qui fait pardonner jusqu'au
pédantisme et qui peut même, quelquefois, faire
oublier' un instant les plus salopes entreprises contre
l'âme humaine pour laquelle Jésus est mort et qui
vit éternellement.
Sans date. [Vers cette époque et pour l'unique
fois. de ma vie, je me vis for.cé d'accepter le tra-
vail de mise en ordre et en français du journal
de route d'un conîmis-voy'agear transatlantique.
Inutile d'ajouter que je fus complètement roulé*.
Cette besogne, intitulée Sous les Tropiques, devait
être publiée en volume avec cette préface qui sera
révélatrice pour quelques personnes bienveillantes,
inexactement informées de mes vilenies.]
Oui, Mesdames et Messieurs, je suis un voyageur de
commerce et même un commis-voyageur, comme on
disait, du temps de Balzac. Je le déclare, non sans
faste et sans délices. Je suis commis-voyageur,comme
on est artiste on cyclope, général ou toréador, et j'ose
me flatter do n'être pas absolument le dernier des
caporaux dans l'arméo toujours active de ces agiles
conquérants do l'univers. Qui pourrait me faire un
crime de n'être pas étranger au secret orgueil d'avoir
dompté la Cordillière, foulé la Pampa, bravé les
fusillades et les mitraillades en permanence dans toutes
les villes en feu de l'Amérique du Sud, de Fernambouc
à Bnenoa-Ayres, de Buenos-AyresValparaiso,de Val-
paraiso à Guayaquil et de Guayaquil il Panama,' dans
le pacifique dessein d'assurer du fil aux Brésiliennes et
aux Patagones ou de parer de nos soieries les plus
rares, les beautés somptueuses du Pérou et de l'Equa-
teur ?
Ah je l'avoue, plus d'une fois je fus tenté de me
prendre pour un héros, et il m'est arrivé de gémir sur
la désolante petitesse de ce globe où Juvénal témoigne
qu'Alexandre le Grand ne trouvait pas le moyen de
respirer. Mon Dieu! oui, j'eusse aimé à escalader le
firmament, à négocier dans la Lune, à créer des tour-
nées dans Mars ou dans Jupiter, à étonner de mes
offres le mélancolique Saturne, à populariser quelques-
unes de nos maisons de nouveautés jusque dans le
lointain Neptune.
Réduit à la circonférence médiocre de notre planète,
je me suis appliqué du moins à noter attentivement.
mes impressions ou observations d'une plume candide
arrachée avec douceur l'ailo symbolique du pied de
Mercure.
Le public jugera-t-il exorbitante cette ambition d'un
représentant de commerce qui, non satisfait d'obsédor
l'Orient et l'Occident de ses échantillon s, pousse
l'audace professionnelle jusqu'à étaler, sous forme
d'essai littéraire, l'outrecuidànt avis do la présence
d'un rayon danouveautés dans la chevelure flamboyante
d'Apollon ? Pourquoi pas ? Je me suis laissé dire que
la littérature comme autrefois l'empire de Byzanco
était' tellement avilie que tout le monde pouvait y
prétendre, et la plus ombrageuse critique ne m'in-
terdit pas d'espérer que je suis au nivoait de tout'le
monde.
Qu'importe? d'ailleurs, si mon livre, fût-il écrit en
thibétain ou botocudos et parût-il excogité par une
vache du Brahmapoutre dont la queue serait demeurée
aux mains d'un sectateur expirant de Çakya-Mouni,
ah! oui, vraiment, qu'importe? si, tout de même, il est
utile à quelques-uns et s'il peut avancer .du pas d'un
insecte, le triomphe universel de notre industrie.
Mars
26. Lettre d'un très-jeune homme riche,
marseillais et bien promis aux lettres, me décla-
rant qu'il est protestant, mais' que « la religion
importe peu ». Encore un qui ne marche pas dans
l'Absolu. Annonce de sa visite prochaine. Il sera
bien reçu s'il me vanle les beautés du protestan-
tisme
Avril'
4. Visite du très-jeune homme qui déjeune
chez nous. Engloutissement par ce penseur de
quelques provisions très-maigres sur lesquelles
on comptait pour subsister demain. Il est juste,
assez bien élevé pour ne pas parler de son protes-
tantisme, mais il nous entretient avec un tact pro-
vençal de ses voyages en Angletorrc etde l'agréable
confort de sa vie.
5. Dimanche de Pâques. Commencement
d'un nouveau carême plus rigoureux.
S. « Faut-il que Dieu m'aime pour que cette
faveur de vous rencontrer m'ait été donnée! »
Lettre d'un autre Marseillais moins jeune, ami du
précédent [et appelé a devenir, quelques mois plus
tard, le plus somptueux de nies lâclieursl.
Mai
20. Je suis force, ce matin, de conduire notre
petite Véronique chez un ami, pour f/ue celle enfant
puisse manger.
30 Mise en vente de la Chevalière du la%
Mort, rééditée par le Mercure du France. C'est mon
premier volume depuisles Histoires désobligeantes.
Juin
3. Aujourd'hui, fête de sainte Clotildc, ma
chère Jeanne, passant rue d'Amsterdam, a été.
tout coup enveloppée d'un énorme jet de vapeur
brûlante et de flammes sorti d'une chaudière
d'asphalte, qui l'a rendue invisible une seconde.
C'était de quoi tuer plusieurs. hommes; et les
témoins la croyaient morte. Elle n'a eu aucun
Dieu. Le est
mal et s'en est allée, profondément amoureuse de
simple comme la Substance.
10. Dédicace de la Chevalière à l'excellent
artiste Marcel Sc"h\vob, qui m'a envoyé sa Croisade
des enfants « J'en ai eu doux tout petitsqùi sdnt
allés a Jérusalem, et je vous aime pour avoir conlé
leur pèlerinage, Domine infantium, libéra me.
valle.
12. repris aujourd'hui la Femme pauvre in-
terrompue et quasi abandonnée depuis 91. Il fal-
lait le torrent de douleurs, l'incroyable saturation
de colères et d'amertumes.qui a rempli l'inter-
19. Reçu en deux heures trois lettres d'un
seul imbécile. Il est vrai que c'est un imbécile de
Marseille et môme un avocat. J'ai, de ce jeune
fantoche mentionné plus haut, 8 avril, une masse
de lettres peu écrites que je garue comme la col-
lection documentaire la plus précieuse pour une,
Psychologie du Pharisien que j'écrirai.
23. Un bout d'article sur la Chevalière, des-
tiné au Journal' et non publié, m'est envoyé en
épreuves par Jean Lorrain m'informant d'une
consigne qui ne permet il. personne de parler de
moi. Le drôle, heureux d'avoir a mefaire une telle
communication et .qui n'a peut-être écrit' ces
quelques lignes que pour qu'on les -refusât, se
venge ainsi de ma dédicace à Jean Lorrain qui
-est un bien joli monsieur. « Comme l'homme
n'existe pas, dit-il, je déchire la dédicace. Une
question de sexe élevée par Jean Lorrain? Ce serait
énorme.
Juillet
21. Edmond de Goncourt est mort, je ne
sais plus quel jour, laissant six mille francs de
rente à chacun des écrivains qui allaient réguliè-
rement chez lui le dimanche et qui, par con-
séquent, étaient les seuls écrivains. Au temps du
Citai noir, j'aurais appelé cela « les dernières
plumes d'un vieux dindon ». Académie décemvi-
rale dont Huysmans est le doyen ou le président.
Août
23. J'attendais de l'argent, Dieu sait avec
quelle violence de désir Le facteur m'apporte
une lettre recommandée que j'ouvre en criant de
volupté. C'est le portrait de cette charogne de
Wagner que de Groux m'envoie de Bayreuth, où
il est captif de son logeur qu'il ne peut payer.
24. Travail impossible. A force de peines,
la tête ne fonctionne plus et le cœur est vide.
Mon art me harasse. Je suis si las d'interroger ou
de combiner « les signes qui ne donnent pas
la vie! »
Septembre
24. Lâchage de mon petit avocat marseillais.
Son truc mérite d'être proposé. Exaspérer un
homme iL force d'insolences jusqu'à le forcer il
répondre violemment. Alors, écrire une lettre de
rupture d'une dignité insurpassable. On a ce qu'on
mérite, je l'ai beaucoup dit. Pourquoi ai-je si faci-
lement accordé le pied d'égalité à tant de petits
bonshommes qu'il aurait fallu laisser sur mon
empeigne? Celui-là s'estimait mon supérieur et ne
dédaignait pas de m'arroser de ses conseils. Voir,
sur ce précieux garçon, le Mendiant ingrat, note
de la page 412.
Octobre
1er. Lettre de (:,roux, toujours Bruxelles.
Je lui suggère de noter, chaque jour, les vilenies
ou los sottises belges qu'il observera, en vue
d'une brochure que nous signerions tous dou·c et
dont le titre seruit L'Annexion de la France à la
Belgique.
5. Ignoble folie des fêtes franco-russes.
Toute la France est sous la botte du jeune Tsar.
Ça nous met loin de la Moskowa et même de
Séhastopol.
7. Forcé de courir à l'autre extrémité de
Paris, je suis puni durement de n'avoir pas suivi
le conseil qui m'était donné de prendre le chemin
de fer de Peinture. Je trouve un mur de cinq., cent
mille hommes qui barre Paris dans son milieu,
comme il l'enterrement de Victor Hugo. Me voilà
noyé deux heures dans la foule, souffrant d'un
pied malade, au comble de l'indignation. Le Tsar
a passé tout près de moi avec toute la chie-en-lit,
sans que je pusse l'apercevoir, tant la haie de
viande patriote était compacte entre moi et cet
avorton.
On revenait de l'Académie française où le Mos-
covite perspicace, persuadé, comme tous les étran-
gers instruits, que les Académiciens font quelque
chose, avait commandé 2rne séance de dictionnaire.
Le vieux CoppCe, investi du premier rôle dans
cette farce, n été admis il baiser la mnin de la
Tsarine! C'esl effrayant de songeur il ce qu'il y a
de liquide sous une France républicaine.
Entendu le cri Vive llanolaitx! qui est bien
certainement le cri le. plus étonnant du siècle.
Alliance franco-russe. Ah aqirilonc pandctitr ma-
lum super omnes habitat ores 1er nu (Jurent, 1, 14).
13. À RI" de P.
Madame, vous êtes parfaitement gracieuse d'avoir
bien voulu m'écrire et en de tels termes. Mais j'en suis
heureux surtout pour ma chère femme qui me charge
de vous exprimer sa gratitude. Songez que, depuis
huit ans que Dieu l'a placée sur mon chemin, elle n'en-
tend et ne lit que des malédictions ou des paroles dédai-
gneuses à l'adresse de son mari.
Or je venais d'écrire un nouveau chapitre de la Femme
Pauvre qui l'avait transportée. Une fois de plus, elle
s'était indignée de l'injustice exceptionnelle; inempli-
cable humainement, dont je suis victime. Votre lettre a
été pour elle une sensation exquise, un rafraîchisse-
ment délicieux.
Vous comprendrez sans doute, Madame, le senti-'
ment d'équité qui me fait vous parler ainsi duipremier
coup de l'admirable compagne à qui je dois de n'être
pas. mort. Dès le premier jour, me voyant pauvre,
exténué de chagrins, près. de succomber, elle a tout
quitté. Elle croyait voir en morde la grandeur et vou-
lut me sauvera tout prix. Nous avons souffert ensemble
h peu près tout ce qu'on peut souffrir, et notre vie, en
si peu d'années, a été un tel poème do douleur qu'il
nous suffit do regarder en arrière pour pleurer
ensemble.
Enfin c'est par elle surtout que j'écris, c'est son intui-
tion merveilleuse qui me guide, 'et si je mérite les
louanges extraordinaires dont vous m'honorez, c'est
qu'il m'est donné souvent de traduire avec bonheur ses
idées ou ses sentiments.
18. Au très-jeune homme dont il fut parlé
plus haut, 26 mars et 4 avril
Qui non est mecum contra me est. Si vous « n'avez
jamais été mon ami », ce que j'ignorais la dernière fois
que je vous ai vu, vous êtes nécessairement mon
ennemi, aussi bien que M. de Saint-J. dont vous épousez
les sentiments. Il est donc inutile de m'écrire désor-
mais. Mon temps est précieux. Je vous ai fait l'honneur
de vous recevoir à ma table. Plein de gratitude, vous
quittes..
vous êtes honoré vous-même en me faisant hommage
de quelques vêtements, sans la facture. Nous voilà
La lettre de M. de Saint-J. est d'unerare hypocrisie. Il
ne veut pas me rendre ma correspondance, dit-il, pas
même les deux lettres dont il fut comblé par ma femme.
Ceci est d'un beau goujatisme marseillais. Je com-
prends maintenant la quittance qu'il m'a envoyée. Il
voulait acheter ainsi mes autographes. Bonne combi-
nnison commerciale. Il y a des gens qui les ont payés
plus clior, même dans le monde juif. Mais voilà. Jo
tiens il rester son débiteur, et je lui renvoie son pnpier
en deux morceaux.
Au surplus, dites ce monsieur quo je suis parfai-
tement sur qu'il .abusera de mes lettres autant qu'il
pourra, s'il ne l'a déjà fait. J'ajoute, pour finir, que je
garde les siennes jusqu'au jour où il aura opéré la res-
titution que j'exige, fort en vain sans doute, car ce
n'est pas précisément à un gentilhommo que j'ai
affaire. Les lettres de M. de Saint-J. sont peu pré-
cieuses, il est vrai,l'auteur n'étant pas doué. Mais elles
peuvent être utiles à un romancier et surtout un pros-
crit ayant à se défendre contre beaucoup d'ennemis
ignobles.
A Henry de Groux
Mon cher Henry. Quoique nous soyons loin de Noël,
je pense qu'il ne faudrait pas attendre un jour de plus
pour saigner les bêtes. Dites à notre ami qu'il esttemps
de tuer tous les cochons qu'il peut avoir sous la main.
La chair savoureuse de ces animaux est extrêmement
demandée et attendue, chaque jour, avec une impa-
tience que vous ne pouvez concevoir.
20. Carte postale d'Henry de Groux, illustrée
d'un très-beau pourceau. Il est plein de bonne
volonté (Henry de Groux), mais il n'a pas de botes
sous la main il l'instant même. Il parait qu'il y a
Irôs-pen de cochons en Belgique..
30. Après une .démarche douloureuse et
sans résultat, je m'aperçois, en redescendant un
escalier qui me semble celui de l'abîme, que j'ai
perdu un bijou de peti de valeur, mais précieux
par le souvenir. Ayant invoqué désespérément
saint Antoine de Padoue, l'objet fragile et intact
m'est aussitôt montré par'terre, en un endroit où
cinquante personnes passent par minute. C'est
comme si Dieu me disait « Ne crains rien, je
suis avec toi. »
Novembre
6. A un médecin de banlieue
Clier monsieur, j'ai .reçu hier soir votre note, avec
toute la résignation qu'on peut attendre d'un homme
qui vient de payer difficilement son terme. C'est vrai
qu'il y a un an déjà, j'en suis confondu. Il est vrai aussi
que le temps passe très-vite, même quand on ne
s'amuse pas. Je reconnais donc volontiers qu'il serait
juste de.vous satisfaire, et je m'y prépare courageuse-
ment. Mais je m'étonne du prix de 5 francs par visite.
Ce taux ne me semble pas du tout exagéré pour les
dig'ncs commerçants retires des aiïairos après avoir
vendu a faux poids pendant, vinglnus ou pour les anciens
domestiques devenus propriétaires ou notables du
Grand Montrougc mais jo pense qu'un arliste devruit
être Imité avec moins de rigueur.
10. Le célèbre bibliophile Mdmoiul Dcmnn
consent éditer le Mendiant inyral. De Groux l'a
beaucoup sollicité, relancé-, persécuté, non sans
violence. parfois..Ils oui failli se prendre aux che-
veux, ce qui eût donne h celui des deux qui n'est
pas peintre, un incontestable aviinlujco. Mais enfin
Dcman s'exécute, ma foi Irès-noblemcnt, tel
point qu'il m'expédie, par mandat télégraphique.
et avant'livraison du manuscrit, deux cents francs
sur mes droits d'auteur. Par jnanrfat Ivlnjra-
plrif/ue! Les anges rapides qui voient la misère et
la douleur savent sur quelles portes éblouissantes
ces deux humbles mots sont écrits.
18. Fragment d'une lettre à un très-malheu-
reux homme
J'arrive maintenant à votre « hydrostatique
Vous me parlez d'une mer où les riches vont en yachts,
ou les humbles rament sur des barques, où enfin les
pauvres nagent ou se noient. Eh bien, mon cher ami,
ce n'est pas ça du tout, et je ne veux appartenir à
aucune de ces trois catégories.
Vous savez ce quo mon admirable femmo est pour
moi. Voici donc ses propres paroles il la lecture do ce
passage de votre lettre «, Notre ami se trompe. Il
oublie que les Amis de Dieu marchent sur l'eau. »
29. Au D'' Çoumétou; Paris-Montrougc
Mon cherdocteur et ami, ne vous dérangez pas pour
moi. Léon Bloy, dit Caïn Marchonoir, est radicale-
ment guéri, et sa guérison a commencé trois heures
environ après votre visite. Ainsi s'est réalisée « l'excep-
tion peu probable dont vous m'offrîtes l'espoir incré-
dulement. Moi j'y ai cru tout de suite, et c'est pour cela
que j'ai. été guéri. La Foi, c'est l'accomplissement
même, Fides substantiel reruni sperandanim. Les méde-
cins dignes de ce nom ne sont, en somme, que des es-
pèces d'exorcistes, puisqu'ils opèrent par suggestion.
Exorcistes, sans le savoir, oh bien entendu. Mais
pourquoi ne seriez-vous pas un de ceux-là, surtout
lorsque vous exercez votre pouvoir sur un client tel
que moi ?
J'ajoute ceci. Il y a des médecinsdont la seule présence
tue les malades, c'est connu. A leur aspect, .l'affection
de simplement hostile devient enragée. Il en est
d'autres, semblables à vous, qui n'ont, qu'à se montrer
pour que le mal prenne la fuite. Espèce de prodige
qui n'est réfutable ni .vérifiable par le moyen d'aucune
expérimentation physiologique. Cela se passe dans
le monde spirituel et invisible,hors duquel il n'y a que
des conjectures et des fantômes.
30. Au capitaine Bigand-Kaire, dddieulairc
de la Femme pauvre inachevée, lequel s'agite déjà
pour préparer a ce livre de la publicité et de la
réclame
Je vous en supplie, mon cher ami, laissez là vos
démarches. Comment est-il possible que vous ne, com-
preniezpas que je ne dois être présenié par personne?
Ce. serait monstrueux. Et cette habileté de débutant,
loin de me servir, comme vous pensez, me crèverait in-
dubitablement.
A quoi me serviraient des années de souffrances
effroyables procurées par une attitude qui n'a pas
changé un seul jour et qui est mon unique raison d'être,
si, à mon âge de cinquante ans et pour le plus impor-
tant do mes livres, je dois quémander le suffrage
d'un inférieur ou solliciter des frontispices dont
le meilleur ne vaudrait certes pas la fière nudité
d'une couverture d'éditenr? Rodin le faux génie, adoré
prenez-y garde de tout le monde et de l'atelier de
qui je suis sorti comblé d'ennui et même légèrement
pénétré d'horreur! y pensez-vous ?
Un beau et grand livre, je le crois du moins, vous est
dédié. Au nom de Dieu, ne vous mettez pas en peine
du reste. Les hommes ne peuvent rien pour moi.
Rien.
Décembre
1°\ Lettre remarquable de mon nouvel édi-
teur
« Décidément je ne vous demanderai pas de clian-
gcrun mot à cet angoissant journal. Comment pourrier-
vous y consentir ? Yotrc vie a ressemble peu à celle
des autres, et vous devez sentir et parler autrement
qu'eux. J'estime, au surplus, que ma mission est, sim-
plement d'éditer le moins mal possible la pensée de
l'auteur..le me ferais scrupule de sortir de ce rôle est
de souhaiter que vous faussiez, ne fut-ce que par omis-
sion, ce que sincèrement vous jubez devoir être
dit.
« Edmond Dksiax. »
17. Demande de secours a un ami de
Bruxelles
L'année a été rude. comme tant d'autres. Recherclie
atroce du pain de chaque jour. courses horribles, dé-
marches vaines, expédients douloureux. enfin.temps
perdu et travaux sans cesse ajournés ou interrom-
pus. La Femme pauvre devait être livrée à l'éditeur
en octobre, puis en novembre, puis en décembre et
maintenant, bien qu'à force de peine et de labeur cette
œuvre touche à sa fin, je ne peux espérer d'être prêt
avant les premiers jours do février. Encore faudrait-il
que les six semaines qui nous séparent de cetleépoque
ne fussentpas gaspillées cruellement.
Le moment. parait unique. D'un côte la Femme
pauvre, le plus important de mes livres, l'œuvre de ma
pleine maturité, attendue avec impatience et curiosité
par beaucoup de gens, m'assure-t-on, devant paraître
au printemps. D'autre part, ]e Mendiant journal
de ma vie qui ressemble il très-peu de-vies, je vous en
réponds, longue plainte aggressive et vengeresse qu'au-
cun libraire parisien n'osait publier.et qui sera éditée
à Bruxelles, vers la môme époque, par M.. Deman.
Sentez-vous, cher monsieur, l'importance pour moi
dc la publication simultanée de ces deux livres? Mais il
faut qu'on m'aide. Pour l'amour de Dieu et pour
l'amour de l'art, faites quelque- chose.
i897
Janvier
le'. Reçu 500 francs de l'ami implora le
17 décembre.
2. J'apprends que la détermination de cet
homme a, été l'effet d'une lettre véhémente d'Henry
de Groux. [L'effort, d'ailleurs, n'a pas été renou-
velé. J'ai su, deux ans plus tard, que mon bien-
faiteur fut guéri soudainement de tout besoin de
me venir en aide le jour où il apprit que mon
catholicisme était autre chose qu'une attitude
littéraire.]
Pour ne rien changer à un certain ordre établi,
le Mercure de France veut supposer que l'Aca-
démie française, composée de quarante membres,
et l'Académie de Concourt, formée de dix, s'en-
tendent pour ramener a quarante le chiffre total
des Immortels, d'où cette question Quds sont
les dix Académiciens à éliminer? Ma réponse
Je vote pour l'élimination totale de l'un et l'autre
paquet. A peine excepterais-je M. Victor Cherbuliez qui
sait le Buisso et J.-K. Huysmans qui écrit assez pro-
prement la hollandais.
Il y aussi Paul Bourget. Mais depuis qu'on l'a l'ait
duc do Brohlie, il m'épouvanto.
7. d'un monsieur sur la Cheva-
Keo.ii article
lière clc lca Mort. fi est dit que ce livre est
« dément, hystérique, ordurier. Ce n'est pas
si loin qu'on pourrait croire de ce jeune Suisse qui
me conseillait, en 92, d'écrire pour « les jeune»
filles nobles ». (Voir le Mendiant ingrat, p. 91.j
8. Mon cher monsieur Deman, je suis un peu
humilié d'avoir été devancé par vous. J'allais, précisé-
ment vous annoncer la nouvelle dont vous me félicitez.
J'avais écrit à llarlier que je connaissais déjà et qui
m'envoya Î5Û0 fruncs, l'année dernière, en paiement
d'un autographe commandé. Je l'avais prié de m'aider
à finir mon roman. C'est à cette prière qu'a répondu
son nouvel envoi .de mème somme.
Certes jamais argent ne vint plus à propos. J'ai
donc fait violence à mon ingratitude coutumière, et j'ai
immédiatementremercié aussi bien que j'ai pu.
Cependant je vous dois, à vous, toute la vérité. Il
aurait fallu le double pour que ma chienne d'existence
fût équilibrée tant bien que mal jusqu'à l'achèvement
de la Femme pauvre et du Mendiant. Fournisseurs et
propriétaire ont déjà presque tout avalé. Vous savez
comment je vis. Pas un centime de revenu et ma
plumo spulo pour subsistor. Je no poux raisonnable-
ment compter quo sur Dieu et sur les liommos, connus
ou inconnus, dont Dieu dispose le coeur pour moi.
Dans une telle situation, qui implique le miracle conti-
nuel, il est trop évident qu'un secours faible est tou-
jours dévoré d'avance. Mon cher Doman, abusez de
votre situation ti Bruxelles. Quêtes pour »aoi. Vous le
savez, il m'est tout à fait égal do passer pour un men-
diant, puisque j'ai la ressource de l'ingratitude.
12. Chapitre xv, deuxième partie de la
Femme pauvre. Essai de caricature grandiose.
21. Un souffle de mort a passé sur notre
maison.
25. Remarqué, au verset 14, chapitre ix des
Actes) le gérondif « alligandi », qui donne tout
saint Paul. Hic habct poteslatem. alugandi
ovines.
30. Jour triste comme tous les joursdenotre
vieille misère. On peut vivre à peu près aujour-
d'hui, mais aujourd'hui seulement. Puis, des
échéances du démon. Et il faut travailler avec
cela
Février
18. L'historien de Naundorff, Otlo Frie-
drichs, perdu de vue depuis des années, m'écrit
que le Hoi du Fumier des Lys a cesse de faire la
noce- si on peut dire que le pauvre homme l'ait
jamais faite et qu'il serait équitable de ne pas
rééditer cet opuscule formant appendice 1 la Che-
valière duc la Mort. J'en conviens sans difficulté et
je le prie de venir. Qui sait si, par lui, je ne pour-
rais pas trouver les fonds nécessaires à la con-
fection d'un livre sur Naundorff? Depuis des
années, je songe a cet incomparable drame.
19. Achevé le chapitre xxm, deuxième partie
de la Femme pauvre. J'avoue m'estimer autant
pour ce morceau que Napoléon pour la grande ma-
nœuvre de Ratisbonne, dont il se disait si fier.
20. A l'occasion des affaires de Crète, le loyal
serviteur du sultan et de quelques autres poten-
tats, Hanotaux, est universellement conspué.
Quelle injustice Comme si Gabriel était un
homme de génie et comme s'il était moins salaud
que la procession!
Lettre d'un propriétaire de province qui me
parle du divin Maître, en se demandan t il lui-mômc
s'il ne doit pas jeter dans la rue de très-pauvres
gens pour qui je l'ai imploré.
27. Quelle idée magnifique pour le cha-
pitre xxvi! L'incendie de l'Opéra-Comique, trans-
posé en délire d'amour divin dans l'alme de Clo-
tilde! J'y ai travaillé cette nuit avec ivresse.
Mars
2. Fin de la Femme pauvres.
Vous devez être bien malheureuse, ma pauvre
femme, lui disait un prêtre qui l'avait vue tout en larmes
devant le Saint Sacrement exposé el qui, par chance,
était un vrai prêtre.
Je suis parfaitement heureuse, répondit-elle. On
n'entre pas dans le Paradis demain, ni après-demain,
ni dans dix ans, on y entre aujourd'hui, quand on est
pauvre et crucifié.
floa'ie mecum eris in Paradiso, murmura le prêtre
qui s'en alla, bouleversé d'amour.
On me dit que cet endroit est irrésistible. A la.
condition d'être chrétien, j'imagine, et d'avoir
besoin du Paradis.
3. Visite d'Otto Friodrichs 1l qui plaît l'idée
d'un livre de moi sur Nuundorff. Il promet do
chercher immédiatement les fonds.
!). Naissance de Madeleine, ma seconde
fille. L'Homme étant immortel, chaque naissance
Paradis, sur l'Enfer, sur l'Irrévocable, sur
est un nouveau gouffre. Gouffre sur Dieu, sur le
rable, sur l'Absolu. Je me suis amusé ù constater
que notre petite Madeleine est née neuf heures
et demie du mutin, sous l'influence directe de
Saturne et au déclin de Jupiter. Que ces démons
soient éternellement confondus!
10. A HenriProvins, auteur du Dernier Ifoi
légitime de rrance, deux volumes qu'il vient de
m'envoyer avec une lettre d'encouragement
Monsieur, j'ai reçu ce matin, en même temps que vos
lignes si obligeantes, les deux volumes que vous avez
bien voulu m'envoyer. Notre ami Fricdrichs m'avait
informé hier de votre adhésion généreuse à notre projet.
Dieu fasse qu'il se réalise. Il y a plus de dix ans que
j'y songe.
Il est temps de parler aux âmes. Jusqu'à ce jour, il
me semble qu'on ne s'est adressé qu'aux intelligences
et la cause de Louis XVII est désormais suffisamment
instruite. Il faut maintenant qu'un artiste indépendant
et fort fasse entrer dans les cœurs cette vision de
magnificence morale et do doulour. Je no sais rien de
plus grande dans ce siècle ni dans aucun siècle.
J'ai osà rdver d'être cet artiste, cet écrivain. Vos
expressions me prouvent que vous ne me jugez pas
trop téméraire. Vous savez pcut-iHre que ma situation
d'écrivain est parfaitement unique.
(Ici un historique exact, mais trop servi.)
J'ni eu le scalaire que je pouvuis attendre. On m'a
calomnici tant qu'on a pu, on m'a fait endurer la plus
dure misère. Enfin on a assassiné deux de mes
enfants. Cependant on n'a pas pu me démolir et le
livre qui va paraître fera bien voir que je suis vivant.
Si j'avais voulu faire de la prostitution comme tant
d'autres,je serais riche, c'est bien certain, et je n'aurais
pas besoin qu'on me vint en aide. 11 est vrai que je ne
songerais guère à Louis XVII, qui fut un mendiant
sublime.
11. Baptême de notre petite Madeleine. Par-
rain et marraine, deux agonisants. [La marraine
a été enterrée deux ans plus tard. Le parrain,
Henry de Groux, n'a pas été enterré. Une nuit
d'été de 1900, il égorgea sa pauvre àrae qui se
traînait il ses pieds en sanglotant mais lui-même
parait vivre encore. J'écris ceci le 15 sep-
tembre 1903.]
13. Enquête du Spectateur catholique d'An-
vers. Au directeur
Monsieur, puisque jo suis à vos yeux un penseur
européen » -et que vous m'accablez do l'honneur d'une
consultation, voici, eu aussi peu do mots que possible,
ma réponse à vos trois questions
I. Les Nations chrétiennes sont-elles lcs unes
des autrcs
Assurément et incontestablement. Elles sont soli-
daires du même crétinisme, du même goujalisnie, de
la même lâcheté, de la même férocité, de la même
avarice, de la même bicyclette et de la môme igno-
minie.
Il. Les intérêts de la civilisation chrétienne peuvent-
ils vire sacrifiés au soctei de maintenu' 1a paix it tout
prix ?
La question ainsi posée est absolument inintelli-
gible. Mais peu importe. Je suis, avant tout, pour la
barbarie chrétienne.
III. Y a-t-il deux morales, une morale de l'individu
et une morale de l'Etat ?
Il n'y en a plus aucune.
14. A Henry de Groux
Au Nom de ce même Dieu dont je parle sans cesse,
ne vous emballez pas trop sur les Grecs. Il n'y a pas
au monde un peuple moins intéressant, et tout le bruit
qu'on fait autour d'eux n'est qu'une vile hlague. Je
refuse absolument de compatir à ces schismatiques,
habitants d'une terre vouée, depuis trois mille ans. à
tous les démons, et dont les ancêtres au moyen âge ont
fuit rater toutes los Croisades. Leur histoire n'est qu'une
trainéo de pourriture ot do sang.
L'attitude actuelle de l'Europe est parfaitement
infâme, sans doute; mais ne remarquez-vous pas que
tout ce potin grec est surtout en vue de faire oublier
l'Arménie, dont l'épouvantable massacre n'a ému aucun
de nos chovaleresques étudiants, qui parlent aujourd'hui
de se faire tuer pour la Grèce et qui seraient fort
embétés si on les prenait au mot?
Pourtant, savez-vous ce que c'est que l'Arménie?
C'estle pays le plus mystérieux du monde, le lieu choisi
pour la Réconciliation. C'est là que le déluge prit fin
et que recommença la multiplication humaine.
Depuis une dizaine de siècles, au moins, il n'y a
jamais eu qu'une Question d'Orient, question à triple
face et à triple tour. Extermination ou du moins expul-
sion dès-Musulmans, extermination des Grecs et con-
quête du Saint-Sépulcre, Tout le reste est imbécillité
ou menscmge.
Mais que penser de ce Pape qui s'occupe de politique
parlementaire pendant qu'on débite par petits morceaux
deux ou trois cents mille chrétiens en Arménie? Ah 1
il faut avoir une foi robuste et ne vraiment compter
que sur Dieu!
20. Henri Provins, mécontent du Fumier des
Lys qu'il vient de lire, ne veut plus m'aider à faire
mon livre sur Louis XVII. Réponse
Monsieur, j'interromps la lecture de votre très-inté-
ressent ouvrage pour répondre à la lettre bien imprévue
que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. C'est h
l'occasion du Fumier des Lys que j'ai renoué connais-
sance avec Friedriclis, perdu do vue depuis longtemps.
Lui aussi m'exprima, mais d'une tout autre manière,
son mécontentement, me priant do ne pas rééditer ce
petit pamphlet dont il me montrait l'injustice. Sur-le-
champ je lui répondis, en substance, que j'y consentais
volontiers, et que je le priais de venir me voir, ayant
à lui faire une communication dont il apprécierait l'im-
portance. Il vint en effet chez moi et je l'entretins de
mon projet, ancien déjà, d'un livre sur Louis XVII,
projet que les difficultés d'une existence exceptionnel-
lement malheureuse ne m'avaient pas permis de réaliser.
La question se posait ainsi. Tout ce qui pouvait
être écrit pour démontrer que le fils de Louis XVI
n'est pas mort an Temple, mais que son effrayante vie
s'est prolongée jusqu'en 18<ip, a été écrit par vous,
Friedrichs, et par d'autres, et il n'y a plus à y revenir.
Nul plus que moi n'est persuadé du fait de la survi-
vance, nul autant que moi n'est pénétré de la beauté
surnaturelle de ce mystère de propitiation et d'iniquité.
Je crois même qu'il est difficile de s'exprimer, il cet
égard, avec plus de force que je ne l'ai fait précisément
dans le Fumier des Lys.
Mais voici une suite bien incontestable de ce mys-
tère. C'est l'indifférence de la multitude. Le fait de
l'évasion et de la vie errante de Louis XVII, avec
toutes ses conséquences historiques, est et demeure,
aujourd'hui comme il y a cinquante ans, le secret d'un
petit groupe que ses prétentions politiques exposent à
l'hostilité de tous les partis et que certaines individua-
lités ont compromis ou compromettent horriblement.
Or il est profondément injuste et partant contraire à
la gloire de Dieu, qu'une grande chose qu'il a voulue,
soit inconnue ou méprisée. Exisle-t-il un moyen, un
expédient pour que cela change? c'est-à-dire pour que
la grandiose- misère de Louis XVII soit authentique-
ment, notoirement et universellement restituée à l'his-
toire? Je n'en connais qu'un, mais j'y ai confiance.
Supposez, disais-je à mon visiteur, qu'un romancier
vigoureux, connaissant cette merveilleuse histoire, l'eût
dramatisée à sa manière. Elle serait depuis longtemps
connue et des sympathies sans nombre eussent été
l'effet certain d'une pareille révélation. L'imagination
est l'arc de triomphe du cœur de l'homme. C'est
aussi une porte que les artistes seuls peuvent ouvrir.
Si donc vous me croyez tel, voici l'occasion. Je viens
précisément d'achever une œuvre qui me tenait captif.
Pourquoi ne profiterais-je pas de ce loisir pour entre-
prendre, avec votre secours et celui de vos amis, le
seul livre qui manque encore à la cause de Louis XVII?
Seulement ce secours est indispensable. Vous avez
bien compris, n'est-ce pas, Henri Provins? que je
ne demandais pas un salaire, ni une aumône, mais
uniquement le moyen matériel de faire un livre.
Friedrichs me répondit avec une grande simplicité
.qu'il trouvait cela très-juste et me donna à entendre
qu'une telle ouverture lui plaisait fort. Il mo promit,
en conséquence, do faire les démarches nécessaires.
Pour ce qui est du Fumier des Lys, ce fut uu point
réglé d'avance, qu'il n'y avait pas à revenir sur ce su-
jet et que j'aurais uniquement en vue de réhabiliter la
mémoire du grand Infortuné sans me préoccuper le
moins du monde de sa descendance. Quelques jours
après, il m'informa qu'il s'était assuré de votre adhé-
sion, et je vous écrivis d'une manière que je croyais
suffisamment explicite. J'étais donc fort éloigné de
prévoir le scrupule qui vous arrête aujourd'hui.
Vous me dites que vous croyez à la solidarité, à la
réversibilité des douleurs de l'innocence au profit des
coupables, au rachat par le sang. Assurément il est
impossible d'être chrétien sans y croire, et j'ai écrit plu-
sieurs volumes pour ne dire que cela. i\lais vous ajou-
tez qu'il y a de la témérité à prétendre que les Bour-
bons soient à jamais rejetés. Hélas! je crains qu'il n'y
ait une grande imprudence à prétendre qu'ils ne le
soient pas. Les catholiques sont, en conscience, tenus
de croire aussi à l'Infaillibilité papale, et il est bien
incontestable que le sacre de Napoléon par Pie VII est
un fait historique en même temps qu'un acte vraiment
papal, prenez y garde! un acte intéressant la disci-
pline, sinon de l'Église, au moins de la chrétienté.
Vous dites encore que Louis XVII aurait dit mou-
rir au Temple, si sa race avait été rejetée. Et pour-
quoi ? Il me semble, au contraire, que la destinée
terrible de ce prince errant et malheureux est bien
plus concluante que n'eut été su mort ohscure ù l'âge
de dix ans, et qu'on voit ainsi mille fois mieux la main
de Dieu sur une race qui a tout fait, depuis l'Édit de
Nantes et la légitimation des bâtards, pour détruire la
foi chrétienne dans le royaume très-clirétien.
Certes, la dynastie napoléoniennene paraît pas moins
rejetée et pour des crimes du mémo genre, car il n'y a
pas une grande variété de prévarications parmi ceux
qui règnent sur la terre. Faudrait-il en conclure que
Napoléon IV est mort nécessairement au Zoulouland?
Celui-là aussi a son acte de décès légal autant que bri-
tannique, et je voudrais bien savoir quel est l'homme
d'État qui oserait le contresigner en toute sûreté de
conscience.
Au surplus, monsieur, je suis convaincu très-pro-
fondément que les démocraties ne sont pas plus
viables aujourd'hui que les monarchies et qu'au fond
tout est rejeté', parce que nous touchons à une époque
mystérieuse où Dieu veut agir tout seul comme il lui
plaira. J'ai dit cela, répondant d'avance à votre objec-
tion, à plusieurs endroits de la Chevalière de la Mort,
et mon nouveau livre eut été une occasion meilleure de
le dire.
Ah! oui, ce livre, je l'avais rêvé pour la Gloire de
Dieu exclusivement. Vous pouvez en croire un écrivain
pauvre qui accepta les pires souffrances pour la vérité
et la justice. Celui qui repose dans le cimetière de
Delft m'aurait compris, lui qui ne voulait pots être roi
et qui ne réclamait à la France que le droit de porter
le nom de son père. J'avais rêvé de montrer, dans la
lumière d'une affirmation absolue et irréfragable, la
magnificence inouïe de co Pénitent écrasé sous les
péchés de sa race et souffrant par elle tout ce que
l'homme peut souffrir. Que dire encore? J'avais rêvé
de le montrer tout accablé de ces Lys de France qui ne
sont pas un vain symbole et préfigurant ainsi les gestes
à venir du Dieu terrible, dans la tribulation excessive
de ce fardeau.
Oui, je crois que c'eût été grand, et je ne veux pas
encore y renoncer. Si ceux qui m'ont fait espérer leur
concours se dérobent, Dieu y pourvoira. S'il faut souf-
frir encore pour cela, j'y consens, ayant, d'ailleurs,
passé ma vie à souffrir. Ne vous mettez donc plus en
peine de moi, monsieur, et veuillez recevoir.
22. Appris la mort de Rodolphe Salis, l'ava-
leur de sabres littéraires et artistiques, le triste
rodomont qu'il plut Dieu de mettre au commen-
cement de mes écritures, comme un avis pater-
nel du néant de ce terrible labeur. Le « cabaretier
gentilhomme » de mon invention, enrichi aux dé-
pens de quarante artistes pauvres exploités par lui,
est allé crever misérablement au bord d'un cra-
chat, sans avoir pu jouir, une heure, de son opu-
lence. J'ai la sensation de quelque chose de mau-
dit qui croule au loin derrière moi.
23. Continuation des ennuis avec Henri
Provins, qui semble n'avoir rien compris il ma der-
nière lettre et qui m'écrit d'une manière obscure
el pcu aimable. Il est obsédé de la pensée que je
tiens il déshonorer son Prince. Je suis forcé de
renouveler l'assurance très-formelle et très-solen-
nelle de ne pas toucher il ce pauvre Chartes XI,
qui règne, en Hollande,sur une quinzaine de par-
tisans dispersés.-
24. Idiotie. Depuis trois jours ou plutôt trois
nuits, bien que nous soyons au temps de la pleine
lune, impossible d'apercevoir cet astre. Il n'y a
pourtant pas de nuages. Le limpide ciel est criblé
d'étoiles,et je parais être seul à remarquer ce pro-
dige. Vérification faite, il n'y a pas de prodige. La
lune se lève tard et se montre peu.
26. Fin des obstacles. rriedrichs me donne
l'argent recueilli jusqu'à ce jour pour la main-
d'œuvre du futur livre sur Naundorff.
27. Au médecin de banlieue du 6 novembre:
En vérité, mon cher monsieur, il est impossible
d'être plus médecin de Montrouge. Voici donc l'argent
que vous me réclamez et que je vous envoie sans plus
attendre, non à cause de la carte insolente que vous
avez glissée hior dans ma boite, on sonuaut avcc fréiu;-
sic, mais uniquement parce qu'il se trouve que votre
gracieuso humeur s'ost manifestée juste au momcnt {¡il
j'étais en mesure do vous satisfaire.
Je vous aurais donné uOO francs de bien meilleur coeur
que je ne vous donne cette faible somme, si, lorsque
vous ftltes appelé soigner ma femme, vous aviez
avoué humblement que son mal vous déconcertait et
qu'au lieu de commencer un traitement dont il fallut, u
grand'peine, arrêter l'effet pernicieux, vous eussiez
loyalement et du premier coup déclaré votre impuis-
sance. Mais je pense qu'il n'y a pas de médecin capable
de cette humilité-là.
31. A la suite d'une rosserie de prûtre,
ayant eu l'occasion de consulter le missel, je
trouve ceci a l'office du jour, 4° féric après le
dimanche de Lœlare Lnlutn fecil ex spulo Domi-
hks et ct laai,
et credidi Deo. C'est comme cela que Dieu fait ses
prêtres, avec de la boue et du crachat. Cela suffit
pour la guérison des ophthalmies et des cécités.
Lectures sur iVaundorfl'. Bibliographie copieuse,
mais uniforme. Historiquement, Otto Friedrichs,
d'abord, et Henri Provins, beaucoup plus tard,
ont peu laissé à glaner. A l'exception de quelques
pages, telles que Le Droit du l'as.sé, de l'admi-
rable Villiers de l'islc-Adam, opuscule perdu au
milieu d'ul! volume clc conles, tout le l'este est il
peu près identique dans la niaiserie ou le raba-
chage déclamatoire. L'inibrtmie, déchausser
l'imagination, du Vagabond dépossédé eu), été
presque supportable sans l'opprobre littéraire. Et
pour que cet opprohre fût il la mesure qui conve-
nait, il a fallu que lu plus misérable écrivain
niumdorflislc fut NaundorlV lui-même. Depuis
quelques jours, je lis chez Fricdrichs la corres-
pondance manuscrite du fils de Louis XVI avec
les siens. C'est épouvantable.
[Jugement trop dur. Fricdrichs publie aujour-
d'hui, chez Daragon la Correspondance irt-
time .ct inédite clc Louis XVII, dont le premier
volume, que j'ai sous les yeux, modifie beaucoup
mon impression d'il y a huit ans. Quand le second
aura paru, je me réserve de revenir sur ce sujet,
consciencieusement. 3 mai 1904, en corrigeant
les épreuves du présent Journal.]
Avril
14. Lettre peu intelligible d'un petit jeune
homme qui semble demander un autographe en
forme de préface relier avec une Tentation dc
Saint Antoine. Il voudrait savoir mon prix. Coin
vient de Marseille. Défions-nous.
Monsieur, comme je supposo qu'il s'agit du livre
do Flaubert et que je serais désolé de vous contraindre
il mobiliser vos finances n, voici de ma main » et
roon RIEN, la préfuce que vous me demandez avec
tant de tact
La Tentation de saint Antoine par Guslave Flau-
bert eut un des livres les plus sols et les j>lus abjects
.dont s'honore la littérature contemporaine.
Agréez,
Léon Bloy.
15. Pour me consoler de Naundoriï, entrc-
pris la lecture de la Vie cl' Anne-Catherine Emme-
rick, par te P. Schmceger, trois volumes traduites
-de l'allemand, que je viens d'acquérir enfin,
l'ayant désirée longtemps. Je ne connais pas de
livre plus beau et plus ignoré. S'il était lrc de
vingt personnes par diocèse, Dieu changerait la
J'ace du monde.
Mai
3. Excessive difficulté de se comporter avec
un pauvre imbécile qui est malheureusement le
parrain do notre petite Véronique. On ne sait pas
ce que c'est que les imbéciles. Comment expliquer
leur besoin, après des années d'humilitc, de de-
venir tout coup des téméraires, de tirer le glaive,
d'accompagner SparLacus dans le Picenum?
5. Incendie du Bazar de Chanté. Un grand',
nombre de belles dames ont été carbonisées, hier
soir, en moins d'une demi-heure. Non pro mundo
roffo, dit le Seigneur. Admirable sottise de Cop-
pée. « Elles s'étaient réunies pour faire le bien ».
écrit-il. Tout le monde, bien entendu, accuse Dieu.
8. L'agitation au sujet de l'incendie conti-
nue. Songez donc! Des personnes si riches, en:
toilettes de gala et qui avaient leurs voitures à la
porte! Leurs voitures éternellement inutiles Tout
ça pour l'amour des pauvres. Oui, tout ça. Quand,
on est riche, c'est qu'on aime les pauvres. Les
belles toilettes sont la récompense de l'amourqu'on,
a pour la pauvreté. Et voilà qui condamne l'Evan-
gile. Le Nonce du pape était venu bénir la Truie
qui fle, un instant avant le feu. Il était à peine
sorti 'i:^ cela commençait. Judcx tremebundus
ante autant.
9. A mon ami André R.
Pour exaspérer les imbéciles
Vous me demandez u quelques mots » sur la récente
catastrophe. J'y consens d'autant plus volontiers que
je souffre de ne pouvoir crier .ce que je pense.
J'espère, mon cher André, ne pas vous scandaliser
en vous disant qu'à la lecture des premières nouvelles
de cet événement épouvantable, j'ai eu la sensation
nette et délicieuse d'un poids immense dont on aurait
délivré mon cœur. Le petit nombre des victimes, il
est vrai, limitait ma joie.
Enfin, me disais-je tout de même, enfin! exfix!
voilà donc un commencement de justice.
Ce mot de Bazar accolé à celui de Chamté Le Nom
terrible et brûlant de Dieu réduit à la condition de
génitif de cet immonde vocable
Dans ce bazar donc, des enseignes empruntées à des
caboulots, à des bordels, A la Truie qui file, par
exemple; des prêtres, des religieuses circulant dans
ce pince-cul aristocratique et y traînant de pauvres
êtres innocents
Et le Nonce du Pape venant bénir tout ça
Ah! mon ami, quelle brochure à écrire! L'incen-
diaire du Baza1' de Charité.
Tant que le Nonce du Pape n'avait pas donné sa béné-
diction aux belles toilettes, les délicates et voluptueuses
carcasses que couvraient ces belles toilettes napouvaienl
pas prendre la forme noire et horrible de leurs
âmes. Jusqu'à ce moment, il n'y avait aucun danger.
Mais la bénédiction, la Bénédiction, indiciblement
sacrilège de celui qui représentait le Vicaire de Jésus-
Christ et par conséquent Jésus-Christ lui-même, a été
oit elle va toujours, c'est-à-dire au Feu, qui est l'habi-
tacle rugissait et vagabond de l'Espril-Saint.
Alors, immédiatement, le Feu a été déchaîné, et
TOUT est daa's l'ordiu:.
iiiîXTni';
Te autem fucienle eleemosi/nam, nescial sinislra tua
quid faciat dexlera tua Ul sil eleemosyna lua îx ads-
coxdito (Matth./vi, 3 et 6j.
Vous vous êtes joliment fichue de cette Parole,
n'est-ce pas? helle Madame, et vous avez voulu exac-
tement le contraire. Eh! bien, voilà. Il y avait juste-
ment un pauvre qui avait très-faim, à qui nul ne
donnait et qui était le plus affamé des pauvres. Ce
pauvre c'était le Feu. Mais Notre-Seigneur Jésus-
Christ eu a eu pitié, il lui a envoyé sa bénédiction par
le domestique de son Vicaire et, alors vous lui avez
fait l'aumône somptueuse et tout fait manifeste de
vos savoureuses entrailles. Pour ce qui est de votre
droite » et de votre « gauclie », soyez tranquille.
La Parole s'accomplira au point que mémo vos lar-
bins superbes et damasquinés ne parviendront pas à
les distinguer l'une de l'autre et qu'il faudra attendre
pour cela jusqu'à la Résurrection des Morts.
Cwn lacis eljemosi/nam, noli tuba canere unie te,
sicul hypocrilœ racittnt ili synagogis, et in uicis, ul
honorificeuCiir au hominibus. Amen dico ¡;obis, rece-
pcrunl mercerlem siiam (Matth., VI, 2).
Elle n'est pas non plus pour toi cette Parole,
n'est-co pas, marquise? Toutlo monde sait que l'Évan-
gile fut écrit pour la canaille, et tu aurais joliment
reçu Celui qui aurait osé te conseiller do vendre in
abscondilo tes trompettes » et tes falbalas pour le
soulagement des malheureux! Mais, tout de même, tu
recevras ta récompense » et, demain matin, ô vicom-
tesse, on vous ramassera à la pelle, avec vos bijoux et
votre or fondus, dans les immondices.
Ce qu'il y a d'affolant, de détraquant, de désespé-
rant, ce n'est pas la catastrophe elle-même, qui
est en réalité peu de chose auprès de la catastrophe
arménienne, par exemple, dont, nul, parmi ce beau
monde, ne songeait à s'affliger.
Non, c'est le spectacle véritablement monstrueux de
l'hypocrisie universelle. C'est de voir tout ce qui tient
une plume mentir effrontément aux autres et à soi-
même. Enfin, et surtout, c'est le mépris immense et
tranquille de tous à peu près sans exception, pour ce
que Dieu dit et ce que Dieu fait.
Le caractère spécial et les circonstances de cet évé-
nement, sa promptitude foudroyante, presque incon-
cevable, qui a rendu impossible tout secours et dont
il y a peu d'exemples depuis le Feu du Ciel, l'aspect
uniforme des cadavres sur qui le Symbole de la Cha-
rité s'est acharné avec une sorte de rage divine, comme
s'il s'agissait de venger une prévarication sans nom,
tout cela pourtant était assez clair.
Tout cela avait la marque bien indéniable d'un chàti-
meut et d'autant plus que des innocents étaient frappés
avec des coupables, ce qui est l'empreinte biblique des
Cinq Doigts de la Main Divine.
Cette pensée si naturelle Dieu frappe, donc il frappe-
avec justice, ne s'est présentée à l'esprit de personne,.
ou, si elle s'est présentée, elle a été écartée immédiate-
ment avec horreur.
Ah! s'il s'était agi d'une population de mineurs,.
gens aux mains sales, ou aurait peut-être vu plus-
clair, les yeux étant beaucoup moins remplis de larmes-
Mais, des duchesses ou des banquières qui « s'étaient
réunies pour faire le bien », comme l'a positivement
dit le généreux gaga François Coppée, songiez doncr
chère Madame!
De son autorité plénière, le journal La Cuoix a cano-
nisé les victimes. Rappelant Jeanne d'Arc (!) don
c'était à peu près l'anniversaire, l'excellent eunuque-
des antichambres désirables, le P. Bailly, a parlé de ce-
« bûcher où les lys de la pureté ont été mêlés auxroses.
de la charité ».
.l'imagine que les chastes lys et les tendres roses.
auraient bien voulu pouvoir ficher le camp, fût-ce au
prix de n'importe quel genre de prostitution ou de
cruauté, et je me suis laissé dire que les plus vigou-
reuses d'entre ces fleurs ne dédaignèrent pas d'assom-
mer les plus faibles, qui faisaient obstacle à leur fuite.
« Chacun pour soi, Madame! » Ce mot a été en-
tendu. C'était peut-être la Truie qzsi filait.
Pour revenir à La Croix, ne vous semble-t-il pas,.
André, que ce genre de blasphème, cette sentimen-
talité démoniaque appelle une nouvello catastrophe,
comme certaines substances attirent la foudre? On ne
fait pas joujou avec les formes saintes, et c'est à faire
peur de galvauder ainsi le nom de Charité, qui est le
Nom mcme de la Troisième Personne Divine.
Voilà, cher ami, tout ce que je peux vous dire de
cet incendie. Je vous remercie de m'avoir donné ainsi
l'occasion de me dégonfler un peu. J'en avais besoin.
Attendez-vous, d'ailleurs, et préparez-vous à de bien
autres catastroplies auprès desquelles celle du Bazar
infâme semblera bénigne. La Gn du siècle est proclie,
et je sais que le monde est menacé comme jamais il
ne le fut. Je dois vous l'avoir déjà dit, puisque je le dis
à qui veut l'entendre; mais, en ce moment, je vous le
dis avec plus de force et vous prie de vous en sou-
venir.
Eril enim tune tribulatio magna, qualis aton fuit
ah inilio mundi usque modo, axeque fiel. Orale.
(Iatth., xxiv, 21).
Je vous embrasse. en attendant.
10. A un Ires-malheureux liomme
Mon cher llarcel, j'apprends que vous êtes souffrant.
et triste et que vous vous plaignez de ne pouvoir prier.
Si vraiment vous ne pouvez pas prier, ne priez pas,
mais dites souvent le Nom de Jésus, rien que ces deux
syllabes qui ont une vertu mystérieuse, et vous serez
secouru. Je vous l'af6rme sur l'honneur de Dieu. J'ai
prié, j'ai communié pour vous. Mais, que puis-je, si
vous ne vous aidez pas vous-même-? Courage, mon ami.
N'oubliez pas que vous avez été racheté comme les
autres.
10. Encore une enquête. On ne me rate
jamais. Une revue veut savoir ce que je pense du
cléricalisme
« Cléricalisme » est un mot vague et lâche, une pour-
riture de mot que je rejette avec dégoût.
Si on veut entendre par là le Catholicisme romain,
c'est-à-dire l'unique forme religieuse, voici ma réponse
bien nette aux trois questions
I. Je suis pour la Théocratie absolue, telle qu'elle est
affirmée dans la Bulle Unam Sanctamde Boniface VIII.
II. Je pense que l'Église doit tenir en main les Deux
Glaives, le Spirituel et le Temporel, que tout lui appar-
tient, les âmes et les corps, et qu'en dehors d'Elle il
ne peut y avoir de salut ni pour les individus ni pour
les sociétés.
III. Enfin j'estime qu'il est outrageant pour la raison
humaine de mettre en question des principes aussi élé-
mentaires.
Ce soir, comme Jeanne mettait la petite Made-
leine dans mes bras, je lui ai fait remarquer
combien il est profitable de porter près de son cœur
un de ces innocents. C'est comme si on portait
des reliques de martyr.
24. Fête de Notre-Dame Auxiliatrice. Mise
en vente de la Femme pauvre.
28. Visite désastreuse au Bon Marché où on
m'avait chargé d'acquérir ,divers objets. J'en sors
fumant de colère, spiram minannn et cœdis, ayant
engueulé plusieurs personnes. Le contact de cette
foule m'est absolument odieux et détermine en
moi la tristesse la plus orageuse. Je ne peux plus
du tout supporter le Monde.
30. A Octave Mirbcau
Un de mes amis, le capitaine Bigand-Kaire, m'ap-
prend que vous voulez bien parler de mon nouveau
livre, La Femme pauvre, en plein Journal. Il ne pouvait
me donner une nouvelle plus agréable, et je pense que
toute expression de gratitude vous semblerait un peu
banale.
Vivant à l'écart, plein de mépris pour le monde et
n'ayant rien épousé de lui, j'ai eu l'honneur longuement,
profondément savouré de l'hostilité universelle. Quoi
de plus juste?
Il- eût été révoltant qu'une pareille façon ne me va-
lût pas le renom d'un raté, d'une crapule, d'un assas-
sin disponible, d'un lâche, d'un sodomite, enfin et sur-
tout d'un mendiant immonde, puisque je suis pauvre.
-J'ai donc vécu sur cette légende, mal, il est vrai.
Un jour, il y a trois ans, quelques chevaliers de
l'écritoire réussirent à me faire perdre la situation qui
était mon unique ressource. Deux de mes enfants en
sont morts. Ce compte sera réglé, non par ma
plume.
Je vous envoie, en même temps que cette lettre, un
exemplaire de mon livre et un doux pamphlet qui vous
amusera peut-être. Vous comprendrez que l'auteur de
ces choses et de plusieurs autres du même genre ne
peut pas être de ceux qui demandent des articles aux
confrères. Il a fallu,, certes que Bigand prît cela sur
lui! Il a réussi chez vous, Dieu soit loué! Vous parais-
sez aimer la Justice pour laquelle je meurs depuis dix
ans. L'occasion n'est pas banale et vous ne chercherez
pas en vain le cœur du réprouvé quand vous cher-
cherez son cœur.
Une page au moins de la Fentme pauvre fut écrite
pour voies. C'est la page 311-12, quand je raconte mes
propres funérailles sous le pseudonyme autobiogra-
phique et presque célèbre de Caïn Marchenoir. Oui, à
cet endroit-là, j'ai pensé à vous, Mirbeau, avec un peu
d'amertume, je le confesse, mais non pas, peut-être, sans
espérance, j'osel'avouer.
Juin
2. Arrivée d'Henry de Groux avec sa femme
et sa petite fille. Hospitalité à cette famille.
1
:3. Rencontré P>osny sur la plate-forme d'un
irannvny. Récent chevalier Je la Légion et imbé-
eile peu caché dans le prépuce d'un membre de
l'Académie Gonconrt, il se montre, je ne sais
pourquoi, très-insolent, Irès-goujat. J'ai pu dé-
sarmer de Groux qui mourait d'envie de le giller.
A quoi bon? JI y a deux Rosny, dont l'un n'a
,jamais été vu par personne. On ne sait qui est le
décoré, qui esl le membre, qui est le giflablc. On
ne sait pas quelle sale affaire on pourrait se mettre
sur les bras.
7. La présence des de Groux dans ta maison
rend notre vie très-difficile.
9. Carte de Lugné-Poé, il qui j'ai envoyé la
Femme paucre. Il me demande pour son théâtre
une pièce à moi
13. Le Journal publie une fort belle chro-
nique de Mirbeau sur la Femme pauvre mais il
qui imputer l'insertion de cet article qui eût
pu m'être si profitable le seul jour peut-être de
toute l'année où les Parisiens ne lisent même pas
leurs journaux, c'est-à-dire le jour du Grand Prix?
A Octave Mirbcau
Monsieur, je viens de lire votre généreux article et
je ne veux pas attendre une heure pour vous remercier.
La page 311 est glorieusement démentie. Vous remer-
cier hélas! comment le pourrais-je sans sottise? Votre
tempérament est trop analogue au mien pour que vous
ne sentiez pas ce que votro vaillanco a dû me faire
éprouver.
Vous fles le premier. Cela dit tout. J'ignore ce yue
vous avez risqué pour moi, car il n'y a pas de feuille
plus hostile à Léon Bloy que le Journal, et tous les
Xau de la boutique ont dit frémir. J'admire que vous
ayezpu vousarrangerdemonAbsolu chrétien. Carenl'n
l'auteur de vos livres est séparé de moi par plusieurs
abîmes. On a beaucoup parlé de mon orgueil parce que
je suis un solitaire. Et comment pourrais-je ne pas tHre
un solitaire?
Vous avez très-bien vu, du moins, que je ne suis pas de
ce siècle, et je n'aurais pu le dire mieux. Ah! certes,
non, je n'en suis pas Je suis entré dans la vie littéraire à
trente-huit ans, après une jeunesse effrayante et. à la
suite d'une catastrophe indicible qui m'avait précipité
d'une existence exclusivement contemplative. J'y suis
entré comme un élu disgracié entrerait dans un enfer
de boue et de ténèbres, flagellé par le Chérubin d'une
nécessité implacable, Angelvs Lomini coarctans eum.
A la vue de mes hideux compagnons nouveaux, l'hor-
reur m'est sortie par tous les pores. Comment se pour-
rait-il que mes tentatives littéraires eussent été autre
chose que des sanglots ou des hurlements?
Il est possible que ma situation, uniformémentépou-
vantable depuis treize ans, soit modifiée par votre ar-
ticle. Mais combien il aura fallu souffrir! Enfin tout
sera dit par moi dans le Mendiant ingrat, journal de
quatre années de ma vie que va publier un éditeur belge,
p/ucu.' trafiquant de papier sale n'ayant osé, Paris, se
charger d'un livre aussi dangereux. « Chaque chien
.airajour n, dit le proverbe.
Il1;1. Premier efl'ol agréable de l'article de
Edmond Lepellelicry répond dans l'Écho
<if Pt/ris, sans éloquence, mais avec un rare discer-
:nr.ent. Il informe son public [qui sera, un jour,
le public de François Coppée,] que je suis un
crapaud visqueux et répugnant», un « drôle »,
un « ctrc vil ct plat », un « aliéné à la fois ridi-
cule et méchant n, un « pleutre », un « polisson n,
un « poltron », un « vomisseur d'injures », un
scrihe de choses immondes ». Rien de très-
inventé dans tout ça. Il y a quinze ans que ces
choses s'impriment partout. Mais, chez Edmond,
c'est si candide et il y a une telle dépense de
bonne foi Eaemple « Sa pauvreté, d'ailleurs,
n'est que relative. (La pauvreté de Léon Bloy, bien
entendu.) Il habite la villa d'une dame mûre et
généreuse, la-bas, Montrouge ». J'ai failli en
pleurer d'attendrissement.
Ma réponse immédiate « 1-Ion cher. Edmond,
grand 'merci pour cette chaleureuse réclame! »
.Il a l'air aussi d'offrir
Mirbeau le choix entre
la'jcaiî-foutreric et le crétinisme pour avoir parlé
<• moi comme il l'a fait, allant même jusqu'il le
menacer d'un combat.
Occasion pour Mirbeau d'offrir en retour ce
paladin quelques coups de picd au derrière en
notifiantqu'illni est vraiment impossible de croiser
ce qu'on est convenu d'appeler le fer avec un
adversaire dédaigné par Léon Bloy. :Mais il fau-
drait que Mirbeau fût mon ami ou, du moins, un
magnifique. Ce serait trop demander.
16. Un ancien ami, congédié pour avoir
entrepris quelques saletés sur une jeune lille qui
nous est confiéc, se venge par une lettre où je suis
traité de Judas en?)
20. De Groux déjeunant chez nous avec le
capitaine Bigand-Kaire, dedicataire de la Femme
pauvre, fait d'incroyables et vains efforts pour l'en-
traîner au carnage de Lepelletier. Pourquoi détruire
à
cet insecte profitable?
23. Article filial de Sévérine sur Jules
à propos de mon livre. « Un rude écri-
vain, tout de même! Oui, père. »
24. A Séverine
Madame, votre article est assurément ce que j'au-
rais pu ambitionner de plus flatteur, puisque vous
avouez ne l'avoir écrit que sous la griffue et la dent du
plus impérieux besoin de justice. Avoir pu vaincre en
vous le ressentiment d'une blessure atroce » (quoique
(1
bien involontaire) jusqu'au point de vous faire éprou-
ver pour moi « quelque chose de fraternel», certes,
voilà une victoire qui n'est pas banalo.
La chose la plus facile du monde, c'est d'être injuste.
Quoi de plus simple cependant que de se demander si
un homme qui risque ce que j'ai risqué et qui sacrifice
ce que j'ai sacrifié, n'obéit pas, fut-ce en aveugle, à
une consigne, à un ordre absolu de sa conscience, non
moins impérieux que le sentiment supérieur auquel
vous avez noblernent cédé? Cela parait, en effet, très-
simple et d'une équité rudimentaire. Mais, en ce qui
me concerne, peu de gens s'en sont avisés. Les âmes
contemporaines pendent assez bas, croyons-nous,
Madame, et le choix libre d'une existence épouvantable
est une sorte d'idée gothique et lointaine qui n'obtient
'pas très-facilement audience.
Il vous sera compté, Sévérine, de n'avoir vu en moi,
mal;ré tout, ni un sot ni une âme vile, et d'avoir eu la
vaillance de le dire. Cela vous sera grandement compté
par Quelqu'un qui n'est pas les hommes, en vérité.
26. A Henri Provins, que la Fe»amc pauvre
a for[ érmi
Cher monsieur, relisant votre dernière lettre en une
heure d'angoisse, j'ai senti, ce matin, que j'avais mal
fait de n'y pas répondre. Sans doute, au point de vue
strict et banal des convenances mondaines, cette lettre
ne comportait pas de réponse. Mais ce point de vue ne
doit pas être celui d'un solitaire tel que moi, et il est
bien certain que vos pages m'ont été bienfaisantes.
Bienfaisantes, on vérité. Songez que je suis réelle-
ment le protagoniste perpétuel de toutes mes fictions,
que j'incarne exactement, au prix de quelles douleurs
tous les souffrant, tous les saignants, tous les désolés
que j'ai tenté de faire vivre en leur supposant mon
âme. Cela d'une manière si complète, si absolue qu'il
me faudra nécessairement, dassé-je en mourir, me
transsubslanlier, en Louis XVII pour arriver à le
peindre.
Louis XVII 11 faudra Dieu veut peut-être que ce
soit le point culminant de ma carrière d'écrivain il
faudra, de toute nécessité, que je prenne mes lorlures
de père, de chrétien, d'artiste, que je ramasse en une
fois les agonies de la misère, de l'humiliation, de la
calomnie, les affres mortelles de cette vie de proscrit
et de diffamé qui est la mienne, pour entrer dans l'urne
effroyablement percée du douloureux prince. 11 faudra
que j'habite cette âme qui fut, sans doute, la plus soli-
taire des âmes, que j'y établisse ma demeure, que je
fasse mienne, par l'affinité intuitive de mes propres
souffrances, l'infortune absolument inégalable de cet
homme à qui Dieu demanda de vivre dans l'obscurité,
dans l'ibnominie, dans le ridicule, avec le fardeau de
quatorze siècles sur le coeur!
Vraiment je ne sais pas si je pourrai jamais dire la
déconcertante et surnaturelle majesté d'un pareil des-
tin, certainement unique. Tout ce qui pouvait être écrit
pour élucider le point d'liistoire l'a été par vous ou par
d'autres. Il s'agit maintenant de faire pleurer, de faire
sangloter, d'ouvrir les écluses de la compassion sur
le malheur inouï de Louis XVII. C'est la tâche que j'ai
entreprise. Que Dieu ait pitié de moi
[Promesse qui n'a pas été tenue et qui ne pou-
vait pas l'être. J'ai fuit ce qu'il m'a été donne de
faire, et le Fils de Louis XVI, publié en 1900, n'est
pas indigne d'un écrivain qui ses ennemis eux-
mêmes ont souvent accordé de la force et de la
grandeur. Mais que voulez-vous? Louis XVII était
par trop inférieur à son infortune. Sa médiocrité
excessive tuait la compassion. Octolrre 1903.]
Je tenais surtout à vous dire combien votre lettre
m'a été douce. Ma vie ne l'est pas. Souvent elle est
plus que dure, et vous avez compris que les pages
sombres de mon livre ne pouvaient pas être de l'inven-
tion. A une certaine profondeur, les gémissements et
les sanglots ne s'inventent pas. Depuis longtemps je
n'ai qu'à puiser dans mes souvenirs pour écrire les
livres les plus douloureux. Comme tous les êtres épris
d'Absolu, j'ai très-peu d'amis. J'ai même autant d'en-
nemis que si j'étais un homme politique. Ayant eu
l'occasion, autrefois, do dénoncer quelques turpitudes, il
est conforme aux pratiques de ce monde que les plus
vils goujats de plume s'accordent le droit de me
calomnier et de m'outrager chaque t'ois qu'ils pensent
le pouvoir faire impunément. C'est pour cela que
l'expression d'une sympathie vraie me parait si déli-
cieuse.
27. Départ soudain et mystérieux de la fa-
mille de Groux. Bienheureuse fin de cette détra-
quante hospitalité.
29. Lettre de Maeterlinck
Monsieur, je viens de lire la Femme pauvre. C'est,
des marques évidentes de génie, si, par l'on
je pense, la seule des œuvres de ces jours oü il y ait
entend certains éclairs « en profondeur » qui relient ce
qu'on voit à ce qu'on ne voit pas et ce qu'on ne com-
prend pas encore à ce qu'on comprendra un jour. Au
point de vue purement humain, on songe involontaire-
ment au Roi Lear, et on ne trouve pas d'autres points
de repère dans les littératures. Croyez, Monsieur, à
mon admiration très-profonde.
Maurice Maetiîulixck.
Juillet
1" Le jubilé de la vieille gueuse Victoria, à
Londres, m'empoche de toucher une pauvre
somme horriblement nécessaire.
3. A Rachilde
Rachilde, ma chère amie, décidément votre article
est ce que j'ai eu de mieux jusqu'à ce jour. Vous avez
vu plus loin et plus profond que les autres et vous avez
eu la force incroyable, alors que tant de « bêtises »
vous sollicitaient, vous imploraient à deux genoux, de
n'en écouter qu'une seule. Cela tient sans doute à ce
que vous avez négligé de lire le chapitre central de
mon livre (p. 1-il). Vous présentez ma Femsne pauvre
comme une femme honnête, hélas! oubliant ou mécon-
naissant que j'ai écrit ce violent poème uniquement et
précisément en haine des honnêtes femmes. Ça c'est
une gaffe, avouez-le.
Cependant vous avez vu le reste. Je vous passe,
bien entendu, le « joug d'une religion abominablement
meurtrière », lieu commun emprunté à la riche collec-
tion de François Coppée et sans doute béni par votre
cochon d'abbé Charbonnel. Il faut bien vous passer ça
puisque vous êtes « impure et très-imparfaite et que
vous errez dans les ténèbres extérieures ».
Je suis persuadé que vous m'avez lu avec toute l'hu-
milité disponible, ce qui est la vraie posture pour aper-
cevoir ce que n'aperçoivent pas les superbes.
Par exemple, je vous dois une vive reconnaissance
pour m'avoir lavé de l' « épouvantable orgueil » que
me reprochent invariablement des juges qui ne savent
pas le sens de ce mot. L'orgueil est, en effet, le seul
vice dont il est impossible de se défendre sans ridicule.
On peut se défendre d'avoir du génie, mais'non d'être
un orgueilleux. Je vous remercie d'y avoir pense.
J'ai souvent voulu vous parler de vos livres à vous,
liachilde, et vraiment c'est trop difficile. Très-sincè-
rement, je ne sais que penser de.vous. Si vous étier
sciemment une scélérate, parbleu Mais vous êtes une
perverse ingénue, et j'avoue que cela me détraque.
Vous allez aux ténèbres instinctivement, comme les
plantes vont à la lumière. Vos livres n'ont même pas
l'excuse de la viande, c'est épouvantable. J'avais cru
et je m'étais dit que l'abomination froide de la Princesse
cles Ténèbres ne pouvait pas êlre dépassée. Erreur.
Les Hors-Nalure vont plus loin, et ils y vont comme je
viens de le dire, sans viande, ainsi que des démons.
Alors, c'est bien simple, je ne connais pas votre
limite, et vous me faites peur.
Voici tout ce que peut vous dire l'homme d'Absolu,
le Chrétien. Ne vous êtes-vous jamais demandé ce que
devaient produire sur certaines âmes vos horribles
livres, malheureusement saturés d'Art? Il vous plaît
de déclarer que vous êtes une inconsciente et pacifique
bestiole. Cependant j'ai cru voir en vous quelque
chose comme de la bonté. Oh je peux me tromper,
certes mais enfin, dans celte hypothèse, je n'arrive
pas a concevoir que vous ne soyez jamais, fût-ce une
seule heure, tourmentée par l'inquiétude.
Jeanne il Rachilde
Madame, du fond de notre solitude, je vous envoie
un merci pour avoir dit que mon mari est un homme
de génie. Mais, croyez-le, nous sommes loin du déses-
poir. C'est le mot qu'on ne prononce jamais ici.
Je suis parfaitement sûre que Léon Bloy sait où il va,
et je suis, par conséquent, parfaitement heureuse de le
suivre. Vous cherchez l'Absolu à votre manière. Je
suis donc avec vous, ne dussions-nousjamais nous ren-
contrer, car j'ai horreur de la médiocrité et j'aime ceux
qui osent aller jusqu'au bout.
Je savais bien que vous sentiriez le surnaturel divin
dans certaines pages de la Femme pauvre. Autrement,
à quoi hon être avec le démon ? Comme vous devez
vous ennuyer quelquefois! Dans ces moments-là,
Madame, croyez à ma très-vive sympathie.
16. A un mandarin qui m'a envoyé 500 francs,
mais dont les vues sont exclusivement humaines et
qui m'écrit en même temps des choses très-sages
Cher monsieur, je reçois, ce matin, les 500 francs
que vous voulez bien m'envoyer pour le service du
Prince déshérité et par sympatliie pour l'auteur non
moins déshérité de la Femme pauvre. Je vous supplie,
de pratiquer à mon égard cette charité profonde qui
consiste à se demander ce que Dieu a donné à une de
ses créatures et ce qu'il exige d'elle en retour. Pourquoi
ne supposeriez-vous pas que ma vocation est peut-être
unique? Longtemps avant d'avoir écrit une seule ligne,
j'avais compris que le sacrifice de tout bonheur ter-
restre m'était demandé et j'avais accompli ce sacrifice.
Je recommande à votre attention les pages du Déses-
péré, de 179 à 184. Ce sont, je crois, les plus centrales
de ce livre, celles qui expliquent tout, et c'est par ces
pages que je répondais, dix ans à l'avance, à la lettre
que vous venez de m'adresser.
Vous me jugez humainement sans prendre garde que
je suis précisément hors de tous les points de vue humains
etque c'est là toute ma force, mon unique force. La vérité
bien nette et qui éclate dans tous mes livres, c'est que
je n'écris que pour Dieu. Vous déplorez que je me sois
mis dans une situation telle que je ne puis faire tout le
bien qu'on serait en droit d'attendre de moi. Voyons,
cher ami, qu'en savez-vous? Vous me parlez des ensei-
gnements du christianisme, soit. Il est une chose que
l'Église a toujours enseignée et qui est la doctrine de
tous les saints, sans exception. C'est que le salut d'une
seule âme importe plus que le soutien du corps de
cent mille pauvres. Cela n'est pas défini en dogme;
mais c'est tellement lié à la Doctrine essentielle, à la
Parole de Dieu, qu'il est impossible d'être chrétien si
on en doute.
Eh bien, si le don d'écrire m'a été accordé,
n'est-il pas infiniment plausible de conjecturer que j'ai
surtout la mission d'agir sur les âmes? Une telle mis-
sion est assurément bien étrangère à l'esprit du monde,
de ce monde pour qui Jésus a dit formellement qu'il ne
priait pas (non pro mundo rogo) et qui regarde les âmes
comme moins que rien. Mais vous qui vivez dans ce
monde infâme à la façon d'un étranger, puisque vous
avez donné le meilleur de votre effort à une cause qu'il
méprise, vous ne pouvez pas et vous ne devez pas ne
pas me comprendre.
Voilà la deuxième fois quevous me reprochez le moyen
âge comme si vous n'en étiez pas vous-même de ce
Moyen Age qui fut, après les Temps Apostoliques, la plus
belle époque du monde. Une époque où on croyait, où
on aimait jusqu'à en mourir, où on était fidèle jusque
dans les supplices, où on se sacrifiait complètement,
où le Corps et le Sang de Jésus-Christ passaient avant
toutes choses. De quelle époque êtes-vous donc ou
croyez-vous ètre lorsque vous donnez spontanément
votre argent à un artiste proscrit, conspué de la multi-
tude et qui vous est à peine connu, pour l'amour d'un
prince malheureux que toute la terre a renié? Ne vous
en déplaise, vous êtes, à votre insu et en la manière qui
vous est donnée, oui, vous êtes simplement un de ceux-là
qui s'en allaient à la conquête du Saint-Sépulcre, et
Dieu qui « reconnait les siens» saura vous reconnaître.
Vous dites, hélas! ou plutôt celui que vous croyez
être dit que « toutes les vérités ne sont pas toujours
bonnes à imprimer ». Quelles étranges vérités que
celles qu'il faudrait caclier quelquefois! Moi, je m'en
tiens au pncdicate super lecta de l'Évangile, et je me
ferais brdler à petit feu plutôt que de taire une vérité.
Pour revenir au bien que j'aurais pu faire, n'est-ce
rien que d'avoir arraché plusieurs âmes aux griffes de
Luther, d'avoir donné des prêtres à l'Église et des
épouses à Jésus-Christ, d'avoir consolé et réconcilié
des agonisants et d'avoir enduré pour cela de volon-
taires souffrances?
Ah ne me plaignez pas. Si ma vie avait été autre, si
j'avais été un prudent, un modère, un mesuré, que
d'argent et j'aurais l'admiration de les
serais-je aujourd'hui ? Sans doute je gagnerais beaucoup
Journa-
listes mais vous n'auriez jamais pu me connaître, me
discerner dans la foule de ceux qui sont ainsi, et quelle
raison pourriez-vous avoir de m'estimer?De quel droit
priveriez-vous les pauvres de ce que vous m'avez
donné, si vous ne pensiez pas, au fond, que c'est
précisément ce fou, ce lépreux, ce solitaire, qu'il
faut aujourd'hui pour plaider l'impossible cause de
Louis XVU et que c'est peut-être pour cela qu'il a tant
souffert?.
23. Reçu des volumes d'Agénor de Gaspa-
rin (!). Annexion de ce cadeau à la petite biblio-
thèque de mes latrines. Ils vont y prendre contact
avec des Bourget, des Renan, des Zola et des
Anatole France.
(le
2I. Lettre imhéctlu <?l îuiusûiiso d'imo calvi-
niste en réponse a l'envoi do lu la
Mort, Elle me parle do la l3ihfc, de la Saint-Bur-
thélcmy, des dangers de l'impurolé, etc., et me
donno des conseils.
25. Quand je disais qu'Edmond est mon
bienfaiteur! Lettre d'un inconnu
Croirioz-vous que ce qui m'a incité a losconnuitre
(vos livres), c'est uno diatribe furieuse contro vous,
d'Edmond Lcpellctier, dans l'Écho de Paris. Le fait
quo co fangeux imbécile ragent de la sorte m'a tout de
suite l'ait deviner, derrière cette colère, une haute et
puissante individualité.Je ne m'étais donc pas trompé.
En attendant do vous voir, acceptez cette somme, je
vous en supplie, au nom de vos enfants. Vingt-cinq
louis! Qu'est-ce que cela, aujourd'hui?'
Août
4. Les Iconoclastes. Tout un siècle effroyable
du Bas-Empire, la plus tragique de toutes les his-
toires Que n'ai-je dix ans de moins! Cela sufli-
rait pour l'érudition. 'Toutefois les rentes de
M. Schlmüberger manqueraient encore. Car il faut
des rentes aujourd'hui pour être historien, surtout
do Byzunuo. Mais qu'est-ce ({Il() lu plus beau récit
on comparaison du des événements
dans lu Substance? Il
n'y a qu'une manière de
lire l'histoire, c'est de mourir.
7. Commencé nue ncuvuinc pour la Gloire
de Dieu, uu profit des morts.
A un ami
Vous connaisse/, nui situation. Je vous l'ai assez
montrée. Avuhl-liior encore, j'ai reçu do "Dijon l'an-
nonce brucieusc qu'on « fournira sur ma caisse un certain
mandat à l'échéance du lu courant Ce style décou-
rageant émane d'un très-gros marchand do vins dont
jo suis débiteur depuis 1895, et qu'il cette époque je
suppliai d'attendre indéfiniment, ma femme agonisant
alors dans un hôpital, mon^Ieuxième petit garçon,
priW tout à coup de sa m^TC, 4Ttant sur le point de
mourir, et moi-même en grand danger. Ce million-
naire ne peut plus attendre, parait-il. De temps eu
temps, nous sommes avertis de la sorte que le passé
dure toujours. Au fond, je n'ai pas d'autre ressource
depuis longtemps que ma communion quotidienne qui
me donneraitla force de marcher an milieu des ilammes.
12. Apparition imprévue d'Henry de Groux,
ayant laissé sa. femme je ne sais où et revenant
d'un lieu dont il parait lui-même incertain. On
l'installe comme on peut. Sa présence ramène un
peu de désordre. Le pauvre diable vn-t-il se
remettre u nous l'aire soull'i'ir,?
11). Reiju Durcndnl, revue bolgo d'une sottise
excellente, clui publie union insu un de mes inédits
dont j'avais autrefois donné lu manuscrit unjouiie
homme ([lie je croyais mon ami. Publication inau-
torisée, défectueuse et préjudiciable autant que
pourrait t'ctrc l'acte de voler le pain des pauvres
pour le jeter dans les lieux. L'auteur de celte
vilenie est un petit avocaillon hollunclais nalnra-
lisrf belge! par son crétin de pore. Il est nommé,
pages '(5, 139, 172, 306 et 433 du Mendiant ingrat.
Je désespère de rencontrer une famille plus com-
plètement abjecte.
28. Bon article sur la Femme pauvre par
Yves Berthou dans la Trève-Dicu, « revue d'art et
de littérature », publiée au Havre, tous les mois,
avec des sous de misère. J'avais envoyé mon livre
avec cettr, dédicace « La Trêve. Jamais! » Il y
a, dans cet excellent article, une phrase quel-
conque « L'éloquence est le style courant de
Léon Bloy. » Inattentif, j'avais cru lire « UEspé-
rance est le style, etc. », et j'avais poussé un
immense cri d'admiration, hélas!
Septembre
(1. A André II.
Votre carte do juillet coutenait une interrogation il
laquelle il faut cluo je réponde enfin.
« Pourquoi, demnndiez.-vous, Jésus est-il appelé
Homme ot Fils de l'Homme, alors que les autres sont
dits nc"s de la Femme? »
ttéponsc. Jésus étant d'une manière infiniment pré-
cise et mystérieuse le nouvel Adam, c'est-à-dire le
VnAi Adam, il est le settl, ausensabsolu, il qui convienne
le nom d'homme. Les autres, qu'ils se nomment Abra-
ham, Moïse, saint Jean-Baptiste ou même Hanotaux,
n'y ont droit que par participation, par filiation.
Or, si Jésus est le seul homme, le seul Adam, de
quel homme ou de quel Adam peut-il être dit le fils,
sinon de Lui-même par clui tout a été fait? Le Verbum
Gara factum est est une réitération du Faclus est Ilomo
de la Genèse, de même que le Fiai mihi secuu-
dum verbum luumùc Marie correspond identiquement
au Fiat lux qui ouvre le récit de la Création, de même
encore que le Benediclus fruclus ce»/m/iu d'Elisabeth
est l'accomplissement littéral du Boiedictus fntetus
zerttris lui do Moïse, parlant de la part de Dieu ü la race
élue, au chapitre xxvm du Deutéronome. Etc., etc.
la
Ces concordances pourraient être multipliées à
l'infini, car l'Espcit-Saint a tonjours dit chose,
j'ai passé ma vio it l'écrire toutes les paroles
tiennent dans la seule Parole, tous les hommes dans le
seul Homme, lous les êtres dans l'être unique, et le
mont universel annonce dans saint
plus accablant do tous les mystères c'est qu'au juge-
Celui yui
se dit lui-même lo Fils de l'Homme ne pourra pas faire
autre chose que do su aucun Lui-même, dans sa Justice
infinie, dans sa Miséricorde infinie, dans sa Solitude
infinie. Ut suit Unum sicut et stos Uxum sunms.
Quand je lis dans l'Evangile ces deux mots Filiits
Ilominis, je sais sans pouvoir comprendre, mais je sais
absolument que je lis du même coup d'oeil, dans un rac-
courci effrayant, les 45 livres de l'Ancien Testament et
les 27 du nouveau toutes les histoire, toutes les
sciences, tous les mystères. Je sais, en même temps,
que je suis un clairvoyant dans les plus épaisses
ténèbres et un aveugle dans les éblouissements de la
Lumière.
Mais savoir cela, mon cher André, le savoir vraiment,
c'est assez déjà pour fondre de volupté comme la cire
devant un brasier.
9. La présence d'Henry de Groux, venu avant-
hier, produit son effet ordinaire, Trouble, paralysie,
incapacité de travail, impuissance de me ressaisir.
Amitié à faire peur.
12. Le visible est la trace des pas de l'Invi-
sible.
13. Réponse ù une dame extraordinaire qui
me prie d'user de mon influence pour encourager
son fils dans l'iUtnlc du Droit (!)
Madame, bien que fort occupé, je ne veux pas vous
faire attendre la réponse u la lettre due vous m'ave z fait
l'lionneurdo m'écrire. Votre fils est, en effet, reçu dans
notre maison depuis quelque temps, par ma femme et
par moi, privilègequin'estaccordéqu'àunpDlitnombi'fi,
et il pourrait vous dire lui-même que son admission n'a
pas été facile. Nous vivons en solitaires, exclusivement
occupés de l'éducation de nos enfants, et de l'avance-
ment spirituel de nos âmes, dans un mépris absolu du
monde. Notre porte, facilement ouverte aux pauvres
et aux humbles, est inexorablement fermée à tout eu
qui pue la médiocrité ou l'argent. Si votre fils a été
accueilli chez nous, c'est que nous avons discerné un
lui une lmmilité véritable, un grand respect de nos
sentiments et de nos personnes, une droiture parfaite,
une distinction rare et une réelle supériorité d'intelli-
gence. Mais nous l'avons accueilli surtout dans l'espoir
de lui être utile. Or, en notre qualité de chrétiens, pour
qui tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien, nous ne pou-
vons concevoir qu'une manière d'être utiles à unjeune
homme tel que votre fils, c'est de lui faire partager
notre horreur du monde en lui inspirant le désir d'une
vie exclusivement consacrée, comme la nôtre, à ce qui
ne doit pas finir.
C'est assez vous dire que je ne puis d'aucune manière
entrer dans les vues que vous m'exposez. J'ignore si
mon influence est aussi « considérable qu'il vous plu'
do le dire. Mais en la supposant telle, je me garderais
bien d'en abuser pour le déterminer au choix d'un
état avunt de savoir avec certitude quelle est sa voca-
tion. En agissant d'une autro sorte, je mo rendrais assu-
rément très-coupable, et votre fils aurait un jour le
droit de m'accuser.
D'autre part, l'étude du droit, je le dis en passant, a
peuplé la France de tant d'avocats ou de magistrats, et
ces deux professions, honorables jadis, ont été, dans ce
dernier siècle, si complètement déshonorées que je
concevrais très-bien qu'elles inspirassent à un jeune
homme bien élevé une répugnance insurmontable.
Encore une fois, je refuse d'entrer dans des projets
de famille où Dieu ne parait pas avoir été consulté, car
nous avons eu le chagrin de ne pas découvrir, dans
votre lettre, la plus lointaine allusion aux choses
divines, lesquelles pourtant devraient êtres, pour
vous aussi bien que pour nous, l'unique et constant
souci.
J'ajoute que la même réserve qui m'interdit d'encou-
rager voire fils dans telle ou telle voie mondaine m'in-
terdit également de l'en détourner. Vous n'avez donc
rien à craindre à cet égard. Aussi longtemps qu'il vou-
dra m'écouter et me croire, j'cmploiéai tout ce que je
peux avoir de force persuasive à lui rappeler ses devoirs
de chrétien, parmi lesquels se trouve le commandement
d'honorer son père et sa mère.
-18, Trouvé dans un article de journal, à
propos de la dépopulation
« La Franche
estdevenue un pays de fils uniques
el un pays de Fu.s uniques est destiner périr. » En
lisant cela, nous avons cru entendre le Credo et
il nous est venu pour la France un magnifique
espoir.
29. A Henri l'rovins
Louis XV11 a été pour moi l'occasion d'une grande
anxiété de cœur et d'espril. Vous savez que j'avais le
projet d'un roman, cette forme paraissant la plus
artiste, la plus pénétrante. Mais je n'ai pas tardé à me
trouver en présence de difficultés inouïes. Il s'agit d'un
fait d'histoire et de quel fait d'histoire! qu'il
importe de ne discréditer ou affaiblir par aucun artifice
d'imagination. Je me bornerai donc au rôle d'expla-
nateur historique j'irai droit devant moi, en pleurant,
comme les semeurs sublimes du psaume, avec des
affirmations aussi pressantes, aussi impérieuses que
.la Vérité de Dieu dans ses Prophètes et qui paraîtront
'«aussi hautes que des montagnes.
30 Commencé l'Exégèse des Lieux communs
[interrompue des la 36. page et reprise seulement
en 1901.]
Octobre
9, Un pauvre vieillard, inlentionnellemcnt
assassiné par son propriétaire impatient de visiter
les armoires, estmort cette nuit vers une heure, a
deux pas de nous. A ce moment nos deux enfants
sont réveillés, tellement on sentait passer la
se
mort.
18. Entendu dans le sommeil Jésus en croix
était soutenu miraculeusement par les larmes de
Marie qui étaient sa plus grande douleur. Il ne
fallait pas moins que la plus grande douleur pour
l'empêcher de mourir. Jeanne.
Novembre
2. llervcilleuse gredinerie du propriétaire
assassin qui, ayant abusé de la situation lamen-
table d'une veuve paralytique ignorante et terrifiée,
main-
pour lui soutirer des signatures, la dévalise
tenant et la cambriole en sécurité sous l'œil de la
juste loi. De notre côté, impuissance et cauche-
mar. Ce démon [que j'ai essayé de peindre dans un
de mes livres,] passe ici pour «
la crème des hon-
nêtes gens ».
Un ami nonveau vient moi, gagné par la
Femme pauvre, où il n'a pas su voir ni odorer les
excréments célèbres qu'on est assun? de trouver dans
tons mes livres et dont s'affligent quelques-uns de
ces pharisiens aux « mains lavées », qui
tolèrent
difficilement les disciples de Jésus-Christ. Inutile
d'ajouter que c'est un pauvre. [Cet ami se nomme
Auguste Marguillicr, et je ne crois pas que j'en
trouverai jamais de plus sûr. Octobre 1903.]
21. A un autre ami au sujet d'un jeune cal-
viniste, qui prétend que mes livres l'ont converti
et qui veut m'être présenté
Je recevrai volontiers M. Georges D. lundi entre
deux et trois heures. Mais rappelez-vous ce que vous
m'avez dit. Je compte sur un homme de bonne volonté
acquis déjà au catholicisme et qui peut résolument
abjurer. Je le présenterai alors à un très-bon prêtre,
homme simple qui l'introduira dans l'Église. Voilà
tout. Si les choses n'en sont pas à ce point, je préfère
ne connaître votre ami que plus tard. Je ne peux m'in-
téresser qu'à des hommes vraiment hommes et sachant
ce qu'ils veulent faire. Le rôle d'apôtre ou de « devin »
ne me convient pas du tont, et je tiens de plus en plus
à n'être pas exhibé comme un thaumaturge ou comme
un mage. Que cela soit bien entendu, n'est-ce pas?
Pourquoi ne m'écrivez-vous pas avec simplicité?
Pourquoi me servir des phrases qui ne peuvent conve-
la
nir qu'à un Péladan? Pourquoi révélation des Trois
Personnes de la Sainte Trinité » dueje dois faire votre
ami? Je m'efforce d'être un homme de prière, et je n'ai
pas reçu une telle mission. Pourquoi aussi u l'or de
mon esprit par lequel vous entendez la Parole de Dieu
qui est en moi», comme si j'avais jamais dit une chose
pareille? Eloquia Bomini, AnGi'.xru.M. Tel est le texte
que vous me faites dénaturer gratuitement. Comment
m'avez-vous donc lu ?
Mais, or ou argent, de quel droit supposez-vous que
la Parole de Dieu est en moi et comment osez-vous me
donner une pareille attitude? C'est détruire à l'avance
toute l'autorité que je pourrais avoir sur votre ami
lequel ignore ce qu'est l'l:glise, ce qu'est un Prêtre et
qui, naturellement, compte déjà beaucoup plus sur moi,
me considérant d'après vous comme un prophète, que
sur un ecclésiastique très-humble dont le caractère
sacré lui est inconnu.
Ne voyez-vous pas, mon ami, que, poussé, à votre
insu, je pense, par une espèce de rage littéraire, vous
me mettez dans une situation ridicule?.
28, Lu à deux auditeurs peu ordinaires les
deux premiers chapitres du Fils de Louis XV I. [Effel
très-grand et qui aurait dfi m'encourager. C'est le
contraire qui est arrivé. Ayant épuisé ou cru épui-
scr les idées générales, j'ai eu peur de cu particu-
lier formidable qui devait être mon héros, et il ne
m'a pasfallu moins dedeux ans pour accepterson
contact. Le fils de Louis XVI a été interrompu.
deux ans!]
obéir
29.
il lail
Puisque les hommes n'ont pas voulu
faul qu'ils obéissent à la Mort..
Décembre
'3. A mon éditeur belge
Cher monsieur Deman, j'ai reçu hier matin, le double-
demandé des épreuves, et votre lettre m'annoncant
l'envoi d'un pauvre mandat de dix francs que j'attends
encore.
Il est cruel de me faire tant languir pour une si faible
somme, alors que, n'ayant pas même le nécessaire pour-
les miens, je suis forcé, néanmoins, de supporter des.
frais de poste qui vont se multiplier.
Comme il faut en finir avec ces premières épreuves.
du Mendiant ingrctt, je vains, cet après-midi, battre le
pavé de Paris, en vue de trouver les centimes néces-
saires. a l'affranchissement de la présente lettre, à
l' affranchissement et à la recommandation du paquet,
sans parler de ce qu'il faudra, en même temps, que jet
déniche pour qu'on puisse subsister, un jour do plus,
dans mon lamentable gîte.
Je vous assure, mon cher monsieur Deman, qu'il est
quelquefois singulièrement doux, quand on est un
artiste pauvre, de se dire qu'on n'est pas un im-
mortel.
1. Lecture des Mémoires de Murbot. Il faut
croire que j'ai Napoléon dans le sang. Tout livre
se référant la gloire de ce Prodigieux me fait
pantelant, haletant, presque sanglotant, comme si
Dieu passait.
14. Avantage de la laideur sur la beauté. La
beauté finit et la laideur ne linit pas.
16. Résolution de ne plus fumer. J'offre pour
l'âme d'un mort cette habitude, cette passion de
trente-cinq ans.
[Je ne crois pas qu'on puisse accomplir une pé-
nitence plus dure. Cet immense effort m'a vieilli.
Après six ans, j'en souilïe encore. Je mis loujour.s
fumeur et même fumeur passionné seulement je
n'ai pas fumé une cigarette depuis plus de deux
mille jours. Décembre 1903.]
18. Abjuration, à Saint-Pierre du Petit Mon-
trouge, d'un jeune peintre calviniste qui se dit
converti par moi. Idiot de naissance, j'avais pense
qu'une telle cérémonie pouvait enflammer des
prûtrcs. Mais l'abjuration (Hant gratuite comme le
baptême, tous ceux de la paroisse ont eu autre
chose à faire, il l'exception d'un seul, très-pauvre
et très-humble, qui a du subir, le lendemain,
des reproches outrageants pour avoir allume une
demi-douzaine de bougies sans permission. Jésus
mcurt pour la seconde l'ois, non plus sur la Croix,
mais au seuil de son église, asphyxié par le dé-
goût.
20. Une jeune Danoise luthérienne vivant
chez nous depuis dix-huit mois, demande il son
tour le catholicisme. Ce sera la cinquième abju-
ration obtenue chez moi depuis 90, époque de
mon mariage. C'est pour cela, sans doute, que je
ne meurs pas.
1898
Janvier
Pas une lettre, pas un ami, pas un sou.
L'exercice de la liberté consiste il se dépouiller
de sa volonté propre.
2. On meurt de tristesse et de misère. Sup-
pliced'entendre notre petite Véronique qui souffre
et qui pleure.
Je charge un bonhomme de prêtre qui m'aime
d'aller trouver l'ahhé Olmer, curé de Saint-Lau-
rent, à Paris, et de le solliciter pour moi. Cet
Olmer, Juif de naissance et ravi par surprise, dit-
on, il. la Synagogue dès sa tendre enfance, dispose
paraît-il, de sommes considérables, ayant apporté
dans la paroissiale boutique le génie des affaires
qu'il tient de sa race.
Pourquoi, ai-je dit à mon ambassadeur,
l'homme qui trouve si facilement des millions
pour telle ou telle œuvre, ne trouverait-il pas les
quelques milliers de francs indispensables pour
assurer un peu de sécurité matérielle à l'un des
rarissimes écrivains que possède encore l'Isglisc?
Telle est la question que jo soumets ù votre juge-
ment et ii votre en supposant que vous aycz
quelques moyens d'agir utilement sur ce curé
tout en or.
7. J'apprends indirectement la mort du no-
nagénaire Rosclly de Lorgues, poslulateur de la
cause de Christophe Colomb auprès de la simo-
niaque Congrégation des Rites. J'ai fait pour ce
défunt d'énormes et difficiles travaux restvs sans
salaire. Il laisse, dit-on, sa fortune à un filleul
imbécile et méprisé de lui, mais déjà riche, ce qui
est sans réplique. On ne doit jamais rien laisser
aux pauvres. Je croyais avoir enterré depuis long-
.temps ce vieillard.
9. A Henri Provins, à propos du livre sur
Naundorff.
Votre lettre de Noël a été pour nous l'occasion
d'un étonnement fort pénible. Pourquoi l'aveu de votre
impuissanceà faire ce que je vous demandais était-il
accompagné de réflexions ou de remarques si peu ami-
cales ? Quand et comment vous ai-je donné le droit de
me traiter de la sorte ? Est-il généreux de vous préva-
loir ainsi des services d'argent que vous m'avez rendus
..et de manquer si étrangement de justice et de bonté ?
Votre lettre été écrite, sans doute, avec uno oxtrême
rapidité. Certaines expressions vous étonneraient.
Mais ce qui no peut absolument pas étro supporte,
c'est la situation que vous mo faites vis-a-vis de Mm° 13.
Vous allez vraiment c'est inouï vous allez jusqu'à •#
me dire que cette dame Il exige l'exactitude » (!), et
vous me menacez do son indignation. Suis-je donc aux
gages de cette hérétique it qui je n'ai jamais rien
demandé et qui n'aurait pas reçu une ligne de moi, si
vous no m'aviez pas pressé de lui écrire?
Si j'étais un sot illustre, comme Coppée, cette milliar-
daire ne me reprocheraitpas la très-faible somme qu'elle
a donnée pour moi. Elle mo supplierait de puiser dans
ses trésors, vous le savez bien.
Enfin vous tenez paraître me rendre ma parole, me
dégager de toute obligation d'achever le livre entrepris.
Ai-je donc engagé ma parole pour qu'on ait a me la
rendre? Suis-je lié pour qu'on me délie? Longtemps
avant de vous connaître, ce projet de livre existait en
moi. J'ai trouvé, un jour, par mon bon ami Otto Frie-
drichs, quelques personnes disposées m'aider dans
une entreprise qui leur plaisait, et j'ai, tout naturelle-
ment, accepté cette aide avec joie et gratitude. S'en-
suit-il que je sois un ouvrier ou un domestique payé
pour accomplir une certaine tàchedans un temps déter-
miné ? La Femane pauvre a cotité plus de trente mille
francs, et il a fallu six ans pour l'écrire, durée pendant
laquelle plusieurs autres ouvrages directement rémuné-
rateurs ou supposés tels, ont été faits.
Jo ne sais quelle sera l'histoire do mon livre sur
Louis XVII. Sera-t-il achevé cette annéo ou l'annéo
prochaine? Je l'ignore. Maisl'interruptiondes subsides
non plus quolVlal cTrfcne présont ou il. venir do certaines
personnes ne changera rien il ceci que j'accomplirai
ma volonté, rien que ma volonté, ainsi que j'ai toujours
fait, même dans les circonstances où j'étais positive-
ment menacé de mort.
11. Au même
Je ne veux certes pas vous surcharger d'une corres-
pondance avec moi. Mais je crois utile de relever cer-
tains passages de votre lettre.
i" D'abord, je n'ai jamais pensé- que vous étiez un
bourgeois. Il s'en est tellement fallu que j'ai senti, au
contraire, pour vous une sympathie très-vive, une
amitié presque tendre qui n'aurait pu naître si vous
aviez été un bourgeois; mais je serais forcé d'en voir
un en vous, décidément, si vous vous obstiniez à croire,
comme vous semblez le faire, que je ne pense qu'à
l'argent et que je mesure strictement la valeur morale
ou intellectuelle despersonnes à la quantité de monnaie
qu'elles me donnent.
2° Il est parfaitement inexact de dire que je suis de
ceux qui « recherchent curieusementla petite bête ». Il
n'y a rien de plus contraire à ma nature. C'est à peine
si j'aperçois la grosse, ordinairement, et si je vous ai
repris, c'est qu'en vérité vous m'écriviez des choses
énormes.
Il3" Vous dites que je me suis « campé sur la mon-
appelle ça une montagne! m'a dit ma
femme en riant. En Norvège, nous appelons ça un troac.
Est-ce lit votre précision votre optique d'homme
d'affaires?!
A" Pourquoi dites-vous qu'avant de vous connaître, je
vous croyais « un mauvais riche », capable comme te.
de toutes les duretés et de toutes les vilenies ? Loin de
vous croire un mauvais riche, je ne m'étais adressé à
vous dans ma détresse que parce que vous m'aviez dit
que vous étiez vous-même à peu près un pauvre, l'ex-
périence de ma vie cruelle, aussi bien que la méditation
religieuse, m'ayant appris qtc'il ne peut y avoir de hons
riches et que la miséricorde est rencontrable unique-
ment chez les pauvres.
Après avoir dit quelques mots de la facilité avec
laquelle vous donnez, vous me demandez si je suis
bien sûr d'avoir eu vis-à-vis des autres la même con-
duite. Je ne vois pas très-bien pourquoi vous me faites
cette question, à laquelle il conviendrait que d'autres
que moi répondissent quelques-uns, par exemple,
pour qui je me suis dépouillé jusqu'à lanuditécomplète
et qui m'ont ensuite accusé d'être un mendiant, car telle
est ma légende. Ils ont raison. Mon frère, disait
saint Jean l'Aumônier a un malheureux qu'il avait
secouru, pourquoi me remercier ? Je n'ai pas encore
répandu mon sang pour vous.
0° En ce qui concerne Mmo B. je maintiens que ses
libéralités à mon égard ne lui donnent absolument pas
le droit de s'enquérir de mes travaux. Quand le livre
sera achevé, on l'en informera, en lui faisant tenir un
exemplaire de luxe. Et c'est tout. La question de lumps
ne la regarde pas, et toute enquête sur l'emploi do mes
heures ou des sous qu'elle m'a donnés no pourrait clre
qu'avilissant. e ou imbécile..
Voyons, mon cher ami, vous avez l'âme noble, je
crois. Eh bien supposez que j'aie donné à un pauvre la
somme de 0 fr. 50, c'est-à-dire infiniment plus, pro-
portion gardée, que je n'ai reçu de M1"" B. Pensez-vous
que cette largesse me donnera le droit d'infliger à ce
pauvre, chaque fois que je le rencontrerai, de soup-
çonneux interrogatoires 'l Mais c'est, l'aumône des plia-
risiens, cela telle qu'on la pratique à Genève et dans le
monde affreux de Calvin. Ne m'avez-vous pas dit vous-
même, que cette dame auprès de qui vous n'êtes rien
financièrement, vous laisse la charge entière de pen-
sionner le Prince ? Quoi de plus concluant?
Ah! j'ai touche le vrai point, et c'est pour cela que
vous n'avez pas répondu à certaine phrase de ma lettre.
NI'ne B. aurait donné cinquante mille francs à un gâteux
triomphant tel que Coppée, elle les aurait donnés spon-
tanément, et elle aurait eu horreur de demander des
comptes à un si grand homme Avec moi, il n'y a pas
à se gêner.
7° Enfin, de la T. Comment pourrais-je m'y
prendre pour croire aux bonnes intentions d'une per-
sonne qui après nous avoir donné à moi, très-parti-
culièrement, des témoignages de la plus soudaine,
de la plus violente affection, m'appelant son frèrc et me
serrant dans ses bras, devient, aussitôt après, si froide,
si indifférente, si !/rande danze qu'on a presque besoin,
pour s'expliquer un tel changement, de l'hypothèse d'un
détraquement?
M"0 de la T. est le seul être humain que j'aie ren-
conlré, capable de parler exclusivement et passion-
nément de lui-même, /mrt heures de suite. Ce spectacle,
vraiment inouï, m'a donné il réfléchir. Pourquoi me
dire qu'il est « très mal » de penser ainsi ? Puis-je faire
autrement, et le changement immédiat et si complet
de la personne n'autorisait-il pas tous les soupçons ?
Celle-ci, du moins, ne peut pas dire que jo lui aie rien
demandé et qu'elle ait fait quoi que ce soit pour moi.
Voici ce que je trouve dans mes notes à la date du
6 novembre
A propos de Milo de la T. Les riches miséricordieux
ne savent l'être que pour les pauvres en guenilles. Ceux
même d'entre ces riches qui sont capables de se dé-
pouiller, ne se dépouilleraient que pour des miséreux
effroyables. Ils remplaceraient le décor de la richesse
par le micon de la misère. Toujours la concupiscence
des
Enfin je ne suis pas content de vous, mais il me se-
rait dur de vous perdre, n'ayant rien fait pour cela.
Sans le savoir, vous êtes encore si plein de la légende
qui flotte autour de moi et le mondain que vous êtes a
tant de chemin à faire pour _arriver jusqu'au solitaire
que je suis /'£iï?ï
14.. A cinq heures du soir, visite d'un in-
connu envoyé par les Droits de l'Homme, nouvelle
feuille née du conflit rsterhazy et Zola qui pas-
sionne, en ce moment, les animalcules. Ce papier
veut m'utiliser, à la recommandation de Séve-
rine(!). Mais il faut y aller tout de suite. L'envoyé
a heureusement une voiture. Je me résigne, espé-
rant, il la manière des pauvres, je ne sais quoi.
Course inutile et fatigante. Hien à faire pour moi
dans cette boutique pleine de Zola, où j'ai com-
mencé naïvement par demander sa peau. En sup-
posant que j'y pusse écrire, les contacts seraient
horribles et le salaire peu près nul.
15. un prêtre qu'il est impossible de
A
nommer sans le désigner à la rage de ses
supérieures
Mon cher abbé, je vons prie de fixer définitivement
le jour de l'abjuration d'Anna Andersen et de m'en in-
former par écrit. Cette jeune fille voudrait en finir, et
je pense qu'il faudrait profiter de son zèle. Nous avons
du renoncer par force au projet d'une cérémonie dans
une église. Les difficultés sont si énormes qu'il serait
puéril d'espérer les vaincre. La vérité déclarée, il y a
cinquante-deux ans, sur la montagne de la Salette,
c'est que très-peu de gens s'intéressent aux choses de
Dieu et que la plupart des prêtres croupissent dans
l'athéisme le plus fangeux.
Nous nous contenterons humblement de In sacristie,
sans cierges, puisque la paroisse' de Saint-Pierre est in-
capable do cette aumône -en attendant les Catacombes
où les rares chrétiens de la fin du siècle devront, sans
doute, bientôt redescendre.
Je n'ose vous parler de l'abbé Orner. Le plus sur,
je pense, est de ne rien espérer des hommes, surtout
aujourd'liui. Dieu veut peut-être m'éprouver d'une ma-
nière plus terrible au moment même ou je viens de lui
offrir une âme dans chacune de mes deux mains une
âme payée de son Sang.
Ne faut-il pas que je sois trouvé sur un fumier à
l'époque vraisemblablement très-prochaine où l'Esprit
de Dieu, que j'attends avec de si grandes larmes, de-
puis si longtemps, viendra visiter cet affreux monde?
20. Lettre m'apprenant que le curé Olnier
me recevra aujourd'hui. Il m'est dit, en même
temps, que ce curé me fera, sans doute, tra-
vailler( !). On me parle de je ne sais quel abject
journalisme de sacristie qui pourrait m'être de-
mandé. Plein d'inquiétude et déjà vomissant, je
fais la longue et ennuyeuse course. Trouvé le per-
sonnage, un interminable vieillard a tète de
cheval de bois. 0 le pharisien! l'ali'reux prêtre!
Il me déclare tout d'abord, du haut d'un glacier,
qu'il ne sait absolument pas ce qui m'amène, l'in-
termédiaire ne lui ayant rien expliqué. Comprenant
alors qu'il n'y a pas un centime il espérer et le.
cœur lordu lapensée d'une explication il ce Judas
au ventre cousu de fil blanc, je réponds avec sim-
plicité « C'est trop difficile » Immédiatement
congédié, je pars, navré de dégoût et d'horreur.
Voir un prêtre contemporain, un curé de Paris,
et avoir quelque chose lui demander, quelle
agonie
21. C'est drôle, Dieu.ne se lasse pas de nous
voir souffrir. A sa place, il me semble que j'en
aurais soupe, depuis longtemps, de la torture de
ceux qui m'aiment!
22. Tristesse énorme. Tristesse de con-
damnés ù mort, sans murmure.
Ilodic mecum cris in Paoadiso. Voilà le mot qui
console et qui désespère. HODIE. Aujourd'hui. Pour
connaître le sens de cette clameur de crucifié, il
faut avoir connu la misère.
23. Abjuration de notre jeune Danoise. A
force de démarches, la cérémonie a pu se faire en
secret dans la chapelle d'un hôpital qui n'appar-
tient pas encore il la municipalité. Mais en secret,
je vous en réponds. Un tel événement qui devrait
être célébré par les carillons de toutes les églises
paroissiales qu'accompagnerait le gros hourdon de
la métropole, par les pavois et les illuminations
et je ne sais quel immenso cantique de la multi-
tude, un tel événement, dis-je, ne sera connu
de personne. C'est tout juste si le clergé ne se
scandalise pas de voir un pauvre être humain
dont l'âme vaut plus que les mondes, se réfugier
dans les bras sanglantes de Jésus-Christ.
27. Fragment de lettre d'un éditeur qui ne
veut rien savoir
Je conçois très-bien que vous écartiez habituelle-
ment les imnges de ma misère. Certes, vous n'assumez
pas le devoir de vous y arrêter en gémissant, comme
si j'étais pour vous un frère tendrement aimé, et je ne
suis pas assez insensé pour exiger cela. Mais moi je
ne puis rien écarter du tout, et c'est déjà passablement
surnaturel que je parvienne à supporter sans déses-
poir un fardeau qu'aucun de mes frères ne voudrait
toucher du doigt.
Février
'3. Deux ou trois heures du travail le plus
douloureux, le plus acharné, tant ma répugnance
est forte, sont employées à écrire deux pages il la
milliardaire mentionna) plus liant. Sans rien livrer
cette Vaudoise, sans lui promettre en retour un
globule de reconnaissance, je la prie de m'oncou-
rager au travail par l'allocation d'un nouveau
subside. Cela est-il tres-habilc ? J'en doute. Il est
incontestable que M"'°B. qui va mourir demain
matin ou demain soir, comme chacun de nous, a
non pas le droit, mais la liberté de faire, en
attendant, tel ou tel emploi de la substance des
pauvres dont une si énorme masse lui fut confiée
pour l'elrroyable danger de son âme, et de se pré-
parer ainsi telle ou telle demeure.
7. Le propriétaire nous menace de l'huissier
dans une semaine. [Voir le portrait de ce drûle
dans mon Exégèse des Lieux commun, publiée
quatre ans plus tard, aux deux endroits La Crème
des honnêtes gens et Il ?/ a du bon dans toulcs les
religions.]
H. De toutes les facultés humaines, la mé-
moire paraît la plus ruinée par la chute. Une
preuve bien certaine de l'infirmité de notre mé-
moire, c'est notre ignorance de V avenir.
12. La milliardaire me fait remettre une
faible partie de la somme demandée. Juste ce qu'il
faut pour contenter îi domi quelques-uns de nos
créanciers, guoules toujours béuntes iinplorulricos
d'excréments.
14. Do Groux me parle do Zola il propos do
l'affaire Dreyfus, qui déséquilibre tout le monde.
Aveu incroyable d'une sympathie de cet artiste
pour celle crapule. Commencement de la fin de
notre amitié.
20. A propos des gens qui ne savent pas dis-
tinguer leur droite de leur gauclie Qui donc
en est capable et qui pourrait dire où est la droite
de Jésus-Christ, quelle est la place des boucs et
celle des brebis ?
24. Condamnation douce de l'immonde Zola.
Efforts d'Henry de Groux pour m'embarquer.
J'essaie vainement de lui rappeler que la place
d'un artiste n'est pas dans les ordures.
Mars
4. Autographe pour Mariani
Cher monsieur, j'ai reçu un tel secours de votre vin
au moment de mes dernières couches, que je vous con-
juro do m'on faire envoyer d'urgence une nouvelle
caisso.
Léon Bloy.
10. Réclame furieuse de Coppéo pour le
nouveau livre de Huysmans, La Cathédrale. A ses
yeux, Huysmans et lui-m&mc ne réalisent pas
moins qu'une « Renaissance chrétienne » 1
Avril
20. Après un immense travail de correction
d'épreuves, le Mendiant ingrat est imprimé enfin.
C'est une merveille de typographie qui fait le plus
grand honneur à Deman. Amoureux de la netteté
en toutes choses, il a voulu que j'eusse le choix
de la justification du tirage. J'ai choisi de signer
toutes les premières feuilles, c'est-à-dire de
donner douze cents signatures. Je reçois donc le
colis énorme. Mais il a fallu des formalités, des
courses infinies et un versement horrible de ma
pauvre monnaie à la Douane. Enfin on m'a délivré
l'objet, non sans exiger que je reconnusse, au
moins verbalement, l'excessive condescendance
de messieurs les employés. Si la caisse avait
contenu de l'cau-dc-vie, je ne l'aurais jamais
obtenue. Jamais
2L
trant qu'il n'iL rien îl se le
Longue lettre d'un éditeur me démon-
le suvnis.
Tous les éditeurs sont suns reproches. C'est un
privilègo qu'ils ont en commun avec les femmes
et les domestiques.
Mai
10. A Ruchildc
Rachilde, ma très-chcre amie, votre belle et fort
noble lettre me surprend et mo touche à un tel point
qu'il m'est assez difficile d'y répondre comme je vou-
drais. C'est vrai que j'avais dit à Vallette mon désir
d'un article de vous sur le Mendiant. Mais quelques
objections présentées par lui m'y avaient fait renoncer,
et je n'y pensais plus. Jugez si votre consentement
inattendu a pu me réjouir.
Il n'y a personne, dans l'horrible monde des plumes,
dont le suffrage me soit aussi précieux que le vôtre.
Pourquoi ? Parce que vous devriez cire mon ennemie,
et que vous ne pouvez me tendre la main sans devenir
adultère il quelque démon.
Personne, d'ailleurs, ne réclame « l'honneur » de
parler de moi, et je ne cours, en cette occasion, nul
danger de blesser ou de décevoir qui que ce soit.
Vous ne me défendrez pns. 0 la bonne et rafraîchis-
sante parole! Sans doute, je vous savais assez de cou-
rage et de générosité pour mo suivre mais jo pouvais
craindre aussi quo votre condition do femme no vous
oxpostlt il quelque gaffe do miséricorde. Quelle bizarre
folie ne serait-ce pas, on effet, d'entreprendre la clé-
fense d'un martyr qui entorre successivement tous
ses tourmenteurs 1.
iL J'apprends qu'un jeune homme qui
m'avait implorG dans une église, it un autel qui
m'est purticulièrement consacré, et que j'ai nourri
et secouru de diverses manières, pendant des se-
maines, est simplement un jeune bandit. S'il de-
vient journaliste, comme on est en droit de l'espé-
rer, nul doute qu'il ne s'emploie généreusement ù
propager mon renom de Mendiant Ingrat. 11 se
nomme Ferdinand From. Je le recommande à
la bienveillance publique.
14. Idée plus ou moins probable. Dans le
Paradis terrestre, Adam et les autres animaux ne
devaient se nourrir que des fruits de la terre. Les
carnivores sont nés de la chute. L'abstinence vou-
lue par l'Eglise serait donc un retour au Paradis
terrestre.
18. Lettre d'un Alfred P., ami d'un ami de
trente ans qui m'a lâché et d'une gueuse qui m'a
fait tout le mal possible. Il me demande le moyen
do su procurer un exemplaire du Salnt par lcs
Juifs. J'ajoute au renseignement que, pour lire cet
ouvrage, il faut aimer Dieu à en mourir et « savoir
quelque chose ».
20. Nouvelle lcttro d'Alfred P., le correspon-
dant d'avant-hier. Il avoue que le Salut pan les Juifs
était un prétexte et qu'il meurt d'envie de me voir.
Réponse
Cher monsieur, deux mots seulement. Je vous ver-
rais volontiers, n'étant pas du tout l'homme farouche
et impossible supposé par la légende.
Mais je sais que vous êtes l'ami de certaines per-
sonnes qui, non contentes de m'avoir odieusement
abandonné, ont travaillé depuis environ huit ans à
répandre les plus venimeuses calomnies contre ma
femme et contre moi. Vous avez compris, sans doute,
que mon domicile est l'Absolu. Alors, comment
voulez-vous que je vous reçoive et que je supporte seu-
lement votre présence, si vous n'êtes pas l'ennemi
de mes ennemis? Qui non est tnecum, contra une est.
21. A Gabriel Ràndon (Jehan Rictus), en
l'invitant à déjeuner
Si vous venez, il faudra nous excuser, ma femme
et moi, de ne pouvoir vous offrir le décor d'une vermi-
neuse indigence. Notre demeure n'est plus cet antre
fétide où les braves cœurs aimeraient à nous voir crou-
pir et que j'ai déyeint dans la Femme pauvre. Tout
cela est fini. J'ajoute que nous no sommes pas exacte-
ment vêtus de haillons fangeux et qu'il l'heure des
repas nous avons quelquefois de quoi manger.
Je vous dis tout cela pour vous épargner le saisis-
sement de trouver une sorte d'installation bourgeoise
au lieu de la caverne dangereuse et nauséabonde que
vous auriez pu rêver.
Troisième épitre d'Alfred, sentimentale et puant
l'ami de trente ans. Réponse pour en finir
Monsieur, je no sais rien de plus révoltant que le
manque do virilité. Que signifie votre « admiration »
pour moi si vous êtes un sentimental Je vous ai
écrit, vous supposant un homme, des choses nettes et
fermes; vous me répondez par des phrases molles et
fuyantes. En vue de préciser simplement, je vous ai
fait l'honneur incroyable de vous parler de ma femme,
odieusement calomniée et vilipendée par un drôle qui
vous est très-cher.
Votre réponse la supprime. Savez-vous, Monsieur,
que cela est d'un goujatisme et d'une insolence rares?
Ah je comprends, on voudrait vous utiliser pour
faire un peu d'espionnage dans ma maison. Trop tard,
cher monsieur, trop tard.
22. À Deman, éditeur du Mendiant ingrat
Mon cher monsieur. Étant, je le vois, d'humeur dif-
ficile et peu capable d'endurer le mécontentement
d'autrui, vous arborez aujourd'hui une quasi intention
de vous brouiller avec moi. Est-ce bien nécessaire ? Je
ne le pense pas.
Vous savez d'où est venu mon déplaisir. Il y a ou de
cruels retards dont vous convenez à peine et une autre
chose un peu mortifiante pour moi dont vous ne conve-
nez pas du tout. Mettons que je me suis trompé sur ce
dernier point.
Cela dit, le livre est très-beau et vous fait le plus
grand honneur. Vendons-le. Et la paix, je vous en
prie, la paix. Nous n'avons, je crois, aucune raison
de nous haïr, et nous allons mourir demain l'un et
l'autre. Vivons donc en paix, aujourd'hui, pour l'amour
de Dieu!
Juin
4. A Rachilde qui vient de donner au Mer-
cure le plus bel article qu'on ait jamais fait sur
moi
Rachilde, chère amie, ma femme vient de me lire
votre article que vous avez voulu que nous connussions
avant tout le monde, et nous avons pleuré ensemble.
Vous savez pourquoi. Je veux vous écrire un peu plus
que quelques lignes; mais je suis forcé de vous deman-
der trois ou quatre jours. Demain je fais un voyage, un
vrai voyage pour tâcher de sauver du désespoir une
mourante. Je roulerai plusieurs heures etjo no trouve-
rais ni le temps ni l'état d'esprit. Ceci est seulement
pour quo vous sachiez d'abord qu'il m'est absolument
égal d'avoir ou non ce qu'on appelle du succès, mails
que certaines choses écrites par vous nous ont été au
fond du cœur.
5. Relu l'article du Mercure. On ne se lasse
pas de cette chose extraordinaire.
«
Un homme qui a contre lui tous les hommes, surtout
ses meilleurs amis, doit être plus près de la vérité que
les autres. L'Absolu partout. Léon Bloy eut à
choisir, dans la vie des lcttres, entre la prostitution
perpétuelle et l'éternelle indigence il a mendié.
« 11 fut jeune, aimé, admiré, craint, et. devint tout
de suite pauvre. Serait-on empereur, on est toujours si
pauvre devant son rùve de gloire! Demi-fortune ou
demi-misère. Voilà, le choix de la terre. 11 a préféré le
choix du ciel et a mendié. Deux petits enfants morts
d'un peu plus que de misère, c'est-à-dire de médiocrité.
Il y a de quoi, vous savez, marteler ses phrases au
front des gens quand on a eu la poitrine sur une telle
enclume etc. »
6. Jeanne Hachilde
Chère madame, ayant eu l'occasion de vous remer-
cier une fois, je ne le ferai pas une seconde, sûre que
votre généreux article, vous ne l'avez pas écrit pour
vous pltiire, ni pour noua plainre, mais uniquement par
sentiment, de justice et umourdo la vérité. Commo nous
en avons soif, nous voilù désaltérés dans une certaine
mesure.
Combien je vous suis reconnaissante de m'avoir
appris de quoi nos enfants sont morts. Ah oui, la
médiocrité do ce. monde les a tués. De quelle autre mort
les fils de Léon Bloy pourraient-ils mourir?.
Cette âme, dites-vous, est une âme d'enfant.
Elle peut pécher, succomber à des tentations, à des
vertiges elle restera blanche. » Chère amie, je croyais
être seule ts le savoir. Je vous embrasse.
Jeanne Liio.v Bloy.
Moi à la ma me
Je vous ai écrit, à l'époque de la Femme pauvre,
que votre article sur ce livre était ce que j'avais eu de
meilleur. Et aujourd'hui donc? Samedi, lorsque je
vous bâclais quelques lignes un peu avant l'heure d'un
train, j'avais le projet d'une lettre à tout casser dont
je me vois bien incapable maintenant. Ce que vous
venez de faire est si étonnant, si exceptionnel, si
beau!
J'étais averti, je savais que vous marcheriez avec la
plus entière générosité, mais comme cela et jusqu'à ce
point, non vraiment, et j'en reste confondu. Ah sans
doute, je pourrais vous offrir des phrases. On le sait.
Mais quelle pitié, quelle sortie misérable, quelle
réponse vile au geste soudain par lequel vous fites
l'aumône de toute votre âme à votre vieux frère agoni-
sant au bord du chemin.
Dieu vous aime, Rachilde. Voilà tout ce que je sais
vous dire. Il vous aime comme vous 6les et, quoi que
vous fassiez, vous serez traitée avec douceur. C'est à
peu près ce que vous dites de moi et ce sont de telles
pensées qui « dépassent toute littérature n.
9. Le Balzac de Rodin au Champ de Mars.
L'an dernier, le comble de la finesse, pour obtenir
une immolation immédiate, eût été la publication,
vers le milieu ou la fin de mai, de ma lettre sur
l'incendie du Bazar de Charité (pour exaspérer les
imbéciles). Voir plus haut, 9 mai 1897. Cette an-
née, le même résultat s'obtiendrait par l'aveu
d'une admiration médiocre pour la statue de Ro-
din. La conscience unanime de nos esthetes me
condamnerait aux tourments les plus compliqués,
si je déclarais mon sentiment à l'égard de ce pro-
dige de hideur et de déraison.
Le coup de folie absolument inconcevable de
Rodin, hypnotisé, dit-on, par certains pontifes, est
d'avoir oublié que la statuaire est un art plastique
et d'avoir exécuté son efligie conzzne une sonate. La
matière, si monstrueusement violentée, n'a pu re-
tenir de la tentative que des traces d'horreur.
Puis, le Poète de la Comédie Humaine n'est pas
un personnage mythique, une allégorie. Il a été
un homme vivant au milieu des autres hommes,
en plein xix" siècle. Ses traits reproduits par tous
les procédés iconographiques, sontuniversellement
connus. Les supposer inexistants, hypothétiques;
remplaçables par on ne sait quoi, est une dé-
mence inouïe que rien n'explique ni n'excuse.
La personnalité, l'individualité humaine écrite
et signée de Dieu sur chaque face, et si formidable-
ment, quelquefois, sur celle d'un grand homme,
est une chose tout a fait sacrée, une chose pour la
Résurrection, pour la Vie éternelle, pour l'Union
béatifique. Chaque physionomie d'homme est une
porte du Paradis très-particulière, impossible à
confondre avec les autres et par laquelle n'entrera
jamais qu'une seule âme.
Le Démon est un sentimental. Il faut avoir vu
crever des bourgeois pour connaître les effusions
de ce Crocodile. Il s'agit surtout d'épargner au
moribond le coup de l'extrême-onction et, par con-
séquent, d'écarter le confesseur. C'est là que se
vérifie l'indiscutable sensibilité des familles. Son-
gez donc La pénitence peut si facilement égarer
un testateur jusqu'à la restitution
13. J'attendais une somme d'argent. Arrive
une longue lettre, grandis cpistola, non de Caprée,
mais d'un monsieur se disant mathématicien et qui
en abuse pour être lyrique jusqu'il mc traiter de
prophète, de lion, d'aigle, etc. Je me demande quel
châtiment conviendrait aces homicides bougres.
16. Excellent article sur le Mendiant dans la
Prcsse. Auteur Paul Souchon. Je ne sais rien de
lui, sinon qu'il veut être juste et qu'il est admira-
blement généreux. Àh la générosité et la justice
envers un artiste malheureux! Cherchez donc cela
dans les journaux. « Qu'on adoucisse les conditions
de sa vie, et une œuvre puissante jaillira, sans
doute, du cœur de cet homme né pour la paix mé-
ditative et qui n'a connu que la tribulation. » Tels
sont les derniers mots de l'article.
[Personne, bien entendu, n'a répondu à cet
appel. Aujourd'hui, après cinq ans, je mets en
ordre ces souvenirs et je me dis avec amertume
que je n'ai jamais remercié cet étranger qui venait
à moi et dont l'amitié, peut-être, m'eût été douce.
S'il vit encore, qu'il me pardonne, en songeant à
ma vie terrible.]
27. A un monsieur Alb. Plasschaert, à la
Haye
J'ignore si cette lettre pourra vous arriver. Mais je
viens de recevoir les quelques lignes émues que vous
m'adressez après lecture de mon très-douloureux livre.
Vous ajoutez gracieusement que vous êtes « à moi ».
Peut-être, en Hollande, ces deux mots ne sont-ils pas,
comme en France, une dérisoire formule.
Au petit bonheur, je vous remercie d'avoir bien voulu
m'exprimer vos sentiments. J'en suis d'autant plus tou-
ché que, depuislongtemps, les admirateursde mes livres
ont pris l'habitude sage de se désintéresser complète-
ment de l'auteur, dans la crainte, je le suppose, d'être
forcés, en conscience, de lui donner son salaire. 11 est,
sans doute, plus avantageux d'ignorer qu'il meurt.
[Inutile de dire que la correspondance avec ce
Batave en est restée là.]
28. Lettre d'Edmond de Bruijn, directeur du
Spcclaleîtr catholique d'Anvers, m'offrant un
magnifique ouvrage, reproduction in 4° d'un livre
d'heures célèbre. 11 me demande si je consentirais
à faire une notice dans sa revue. Réponse
Monsieur, le peu de temps qui m'est accordé me
force à vous répondre en toute hâte et en aussi peu de
mots que possible.
Sans doute, il me serait extrêmement agréable de
recevoir le beau livre que vous voulez bien m'ofîrir, et
je m'efforcerais d'en parler de manière convenable dans
le Spectateur. Mais il est clair qu'il n'y pas une minute
à perdre, puisque la notice devait, laier, être écrite
« avant quinze jours». Il faut donc, de toute nécessité,
me faire parvenir l'objet très-rapidement.
Jo suis d'autant plus ravi do co présent'que, malgré
lo service gracieux qui m'était fuit du Spectateur, cotte
revue mo paraissait plutôt hostile. Je me suis demandé
comment une telle feuille catlioliquopouvailavoir laissé
passer un livre tel que la Femme pauvre sans en diroun
mot, alors .qu'on y décornait uno réclame énorme aux
pénibles documentations do M. Folantin. Une injustice
de plus n'est pas pour me démonter; mais celle-litm'avait
semblé un peu forte.
Une prière pour finir. Voulez-vous m'envoyer le colis
de telle sorto que je n'aie rien à payer en le recevant?
Je pourrais étre forcé de le refuser, faute do quelque
sous, car il n'y a rien de plus beau que la régularité
astronomique avec laquelle mon salaire d'artiste m'est
refusé, si ce n'est l'unanimité de mes admirateurs il me
laisser crever de misère depuis vingt ans.
30. Reçu les Heures cle Notre Damc, dites de
Hennessy. Sur la feuille de garde Hommage de
l'éditeurà Monsieur Edm. de Bruijn, Lyon-Claesen,
éditeur », puis « et consciencieusement transmis
par le donataire il l'enlumineur Léon Bloy qui lui
paraît être le véritable destinataire. Edmond de
Bruijn, Anvers, ce 2S juin 98 ». Voilà, certes,
un beau travail de typographie et de gravure.
Mais, tout de même, je suis déçu. En ma qualité
d'enlumineur, j'aurais eu besoin d'un peu de
palette. Or c'est une reproduction sans couleurs.
Juillet
9. A Edmond de tëruijn
Jo suis prêt il faire la notice quo vous attendez do
moi et je peux l'écrire en quelques instants. Mais j'ai
été fort déçu. Publier cn.noiv des enluminures et vendre
une telle collection 60 francs, c'est simplement se mo-
quer du monde. M. Lyon-Claeson, qui est riche ù tuer,
dit-on, a voulu faire un gain usuraire en même temps
qu'une ignoble économie, et je no comprends rien a la
tentation avouée par vous de « voler un livre si beau ».
Voilà, en aussi peu de mots que possible, toute la subs-
tance de la notice que je pourrais vous envoyer. Cela
vous convient-il ? Si oui, écrivez-moi un seul mot et,
par le retour du courrier, vous aurez ma prose, à coup
sûr très-màlgracieuse pour M. Claesen.
20. Nous avions une fleur unique dans notre
petit jardin. Comme c'était aujourd'hui la fùte
d'une amie de mon enfance, malade et probablement
près de sa fin, nous avons coupé cette pauvre fleur
et, après un voyage pénible dans Paris, c'est notre
innocente Madeleine que nous avons chargée de
l'offrir à cette personne qui est sa marraine. La
maison était pleine d'autres fleurs magnifiques et
rares apportées par des gens riches. Notre malade,
ayant fort appartenu au monde et sur le point (le
mourir, j'en ai pour, dans les ténèbres du monde,
n'a même pas regardé celle que lui tendait la
petite main sans péch6, et nous sommes partis
l'âme glacée, ayant eu comme l'impression d'un
cmur se retournant contre la muraillc.
25. Fête de saint Jacques et du Christophorc.
Aucun événement remarqttable Voilà ce que je
trouve presque à chaque page de ce journal. Faut-il
être privé de clairvoyance, indigent d'esprit et de
cœur pour écrire celal Il est vrai que je suis si
las de consigner des tourments, d'orthographier
des lamentations
27. Lu dans Y Aurore un entrefilet disant que
de Groux a illustré d'un portrait de Zola la bro-
chure d'un jeune porc glorifiant le vieux pour
avoir fait la guerre au catholicisme. Envoyé la
coupure ù de Groux avec ceci « Joli! Tout
s'explique. Devenu l'ami et le collaborateur de ces
crapules, pourquoi viendriez-vous chez moi?
28. Réponse irritée d'Henry de Groux. Ma
réponse cette réponse
Mon cher Henry, votre lettre pleine de colère me
prouve, hélas! que c'est le plus vainement du monde
que jo vous ai écrit les lettres nombreuses qui rom-
plissent le Mendiant inyral. Evidemment c'est lo fiasco
10 plus complot. Vous n'avez rien compris, rien voulu
comprendre. L'humiliation n'est pas médiocre.
Vous mo dites que vous avez « gueulé » votre estime
pour l'homme lo plus méprisable du siècle « devant une
bande d'assassins, a et quo vous no voulez pas être
comme moi, sans doute « avec les traîtres, les amis
des traîtres, les faussaires, les assassins, les journa-
listes, etc. », oubliant que l'individu en question (Zola)
est, par excellence et dans l'Absolu, le type des traitres,
des faussaires, des assassins, des journalistes qui vous
fonthorreur. C'est do la démence.
Vous terminez par ces mots Je n'ai vraiment pas
autre chose à dire (c'est peu) et je ne vois pas dans votre
œuvre un meilleur enseignement. »
Je ne sais pas comment vous m'avez lu, mon pauvre
Henry. J'ai passé ma vie à dire ou à écrire qu'il n'y a
qu'un intérêt au monde la Gloire de Dieu, et que tout
le reste est vain et haïssable. Que faites-vous ? Vous
m'opposez un personnage qui, depuis vingt ans, ne se
lasse pas de lancer des ordures à la Face infiniment
adorable de Jésus-Christ et qui, à l'heure même où il
joue cette pantalonnade ignoble de « défendre un inno-
cent », après avoir blessé à mort des milliers d'âmes
sans défense, continue l'attitude atroce pour laquelle
il n'est pas de châtiment.
Pour tout dire, vous croyez, comme tout le monde,
qu'il y a des considérations qui doivent passer avant
la considération do l'Honneur do Dieu, qui sont plus
urgentes, plus sérieuses, ot vous êtes rempli de celle
idée qu'un misérable qui outragea Dieu toute sa vio et
qui on est fier, peut être autre chose qu'une puante et
horrible canaille 1 Quelle intelligence
Je vous assure, mon cher Henry, que je suis .profon-
dément liumilié, profondément affligé, triste à pleurer,
en songeant que l'homme dont j'ai répondu devant la
Troisième Personne va peut-être m'apporter, un deces
jours, une main prostituée dans les abatis merdou:c de
Zola ou de ses amis.
31. La personnalité, l'individualité, c'est la
vision particulière que chaque homme a de Dieu.
Août
5. A Edmond de Bruijn
Cher Monsieur, je suis forcé de vous rappeler que
votre lettre du 26 juin, par laquelle vous m'annonçâtes
votre résolution de m'envoyer les Heures cle Notre
Dame, me laissait toute ma liberté. Il était convenu que
je devais être, dans tous les cas, le « destinataire défi-
nitif o de cet ouvrage et que son acceptation ne m'en-
gageait pas à écrire une notice.
Vous savez combien j'ai été déçu. Sur cette impres-
sion je vous ai répondu, à peu près, que je me sentais
incapable d'écrire autro choso qu'une notice desolli-
(jeante, espérant bien, je l'avoue, que cet acte d'humi-
lité vous découragerait complètement. Vous insistez.
Quo puis-je, sinon vous déclarer formellement que Je
ne veux pas? Si cela vous parait insupportable, j'ajoute
que je suis prêt vous renvoyer l'objet, aussitôt, bien
entendu, que je serai assez richo pour dépenser les
quinze ou vingt sous de frais de poste. Car je tiens à
ne perdre aucune occasion de dire que je suis un
gueux, ne fût-ce que pour dégoûter les bons chrétiens
qui ont la misère en horreur et qui, se prétendant pas-
sionnés pour l'art, laisseraient périr sans secours les
plus grands artistes du monde à moins qu'ils ne les
comblassent d'opprobre en les assistant d'une manière
sordide et ignominieuse..
II y a encore une autre raison de mon refus. Cette
raison est qu'il ne me convient pas d'écrire dans une
revue qui m'est hostile. Vous avez lu le Mendiant ingrat,
vous savez très-bien ce que je veux dire. Vous savez que
le silence est la forme la plus meurtrière de l'hostilité
universelle contre moi. Dans le cas du Spectateur, la
parfaite inimitié de ce silence est aggravée parla ré-
clame scandaleuse à la Cathédrale de Huysmans. Ah!
sans doute, vous avez nié cette réclame dans le dernier
numéro, lequel numéro est une sorte d'afliche illustrée
à la gloire du naturaliste clarétien que je m'accuse,
hélas d'avoir poussé dans l'Eglise. Dieu veuille avoir
égard à mon intention qui était charitable, en somme,
et me pardonner cette mauvaise oeuvre!
Il est vrai que vous vous séparez de Hnysmans, mais
c'est un sentiment tout personnel exprimé, d'ailleurs,
en fort bons termes, et le Spectateur n'en continue pas
moins à tambouriner pour Folantin, comme il fait de-
;puis plusieurs mois.
Vous m'assurez de votre amitié et de votre considé-
ration littéraire. Comment pourrais-je y croire alors
-que, sachant très-hien qui je suis et l'injustice énorme
dont je souffre, vous êtes, néanmoins, par votre silence,
avec ceux qui me haïssent? Vous vous dites chrétien,
vous vous croyez chrétien, vous disposez d'une grande-
publicité littéraire, et vous avez pu laisser passer un
.livre tel que la Femnae pauvre sans dire un seul mot!
g. pour en finir avec un poète persécuteur
Cher Monsieur, je vous renvoie, dûment recommandé,
le manuscrit que vous m'avez fait l'honneur de me con-
fier et que je ine reproche d'avoir gardé si longtemps.
Il m'est absolument impossible, en conscience, de faire
la préface d'un pareil livre. Le christianisme enesttrop
.absent et la forme en est par trop ennuyeuse.
Croyez que je suis très-vexé d'avoir à vous écrire
cela. Mais votre insistance me force à vous déclarer la
vérité, et vous savez que je ne puis être le camarade de
personne, fut-ce de mon meilleur ami.
U. En prévision d'une somme qui doit tom-
ber sur moi, nous cherchons un nouveau gîte,
une habitation avec jardin. Voyage à Jouy-cn-
Josas que je connus, il y a vingt ans, et qui était
alors un pays très-humble. C'est, aujourd'hui,
une banlieue comme les autres, impossible pour
les pauvres gens. Les riches environnent Paris.
comme une circonvallation de fumier autour
d'une porcherie monstrueuse. Jouy-en-,Iosas est,
en outre, parfumé de protestantisme. Décidé-
ment nous chercherions ailleurs.
14. Une jeune Allemande, amie d'une
Danoise atroce qui souille notre maison, est admise-
déjeuner. Aussitôt elle exhale des ordures
l'admiration pour Bismarck et la haine de la Sainte
Vierge. Vainement je tâche de lui démontrer
qu'elle est une idiote. Dégoûtés bientôt, nous nous
retirons sans aucune formule polie, laissant cette
Prussienne ù ses saletés. Si bête qu'elle soit, elle
finit par comprendre qu'on l'a assez vue et s'en,
va furieuse.
17. A M™ H., à Bruxelles
Je vois avec un peu de peine que vous me supposer
tout autre que je ne suis. Le Mendiant que vous lisez
aurait du pourtant vous mettre en garde contre la
légende si accréditée d'un Léon Bloy très-farouche, et
vous auriez pu vous dire qu'avec un peu de simplicité et
de bonté, il est, en effet.,bien facile de me parler ou de.
m'écrire amicalomont. Au surplus, no venez-vous pas
do le faire? Persuadez-vous, chère Madame, que je
suis exactement, strictement, un chrétien pauvre et
humilié, rien de plus. Il a plu à Dieu do m'affubler de
littérature et d'art, ü tel point qu'il m'a fallu devenir
presque un vieillard pour que je reconnusse mon âme
triste sous ce travestissement.
Ali! je sais bien que vous ne me croirez pas. Vous
penserez que cela encore c'est de la littérature. Que
faire, pourtant ? Je vous jure que, quand on me parle de
mes dons d'écrivain ou que j'en parle moi-même aux
autres, je ne comprends absolument pas. Il m'est arrivé
de relire certaines pages de mes livres et d'être écrasé
par le sentiment de l'épouvantable supériorité sur moi
de celui qui avait écrit ces pages.
J'ai essayé d'expliquer ce cas au chapitre trente-
huitième du Désespéré, chapitre qui est un des plus
terribles cris d'agonie que le siècle ait entendus. On
veut à toute force que je sois un très-grand et très-
haut artiste, dont la principale aflaire est d'agiter l'àme
de ses contemporains, alors que je suis bonnement un
pauvre homme qui cherche son Dieu, en l'appelant
avec des sanglots par tous les chemins. J'ai écrit cela
de bien des façons et personne n'a voulu me croire.
Je viens à la chose que vous me faites l'honneur de
me demander. C'est bien, en effet, de l'abbé T. de M.
qu'il est question à la page 279 et suivantes du Men-
diant, et c'est bien à son frère habitant la Meuse que la
lettre fut adressée. Ce frère, étranger à la littérature,
comme la plupart dos gons honorables, ignoro pro-
bablement la publication de cotte lettre laquelle il n'a
jamais répondu. Plus d'une fois, j'avais été tenté de
l'en instruire, au risque de m'exposer au soupçon de
chantage. Car le monde religieux très-spécial auquel
appartient le personnage, le monde de la Croix et du
Pèlerin, est si bas qu'il faut toujours s'attendre aux
plus viles interprétations. Je peux assurer, en con-
science, que mon cher ami l'abbé en mourrait littérale-
ment de honte et de douleur.
Je sais que II. de M. a reçu ma lettre. Non content dela
recommander, j'avais eu la précaution d'exiger un récé-
pissé de la poste. En la publiant, il m'eût été facile de
désigner cet homme plus clairement, mais il me répu-
gnait de déshonorer le nom d'un prêtre que j'avais aimé
et j'eusse été bien sot de fournir des armes contre moi.
Cependant M. de M. est un vieillard, à la veille peut-
être de mourir. Ne pensez-vous pas, Madame, qu'il
serait équitable de lui redire qu'il y a un chrétien qui
l'accuse tous les jours devant Dieu ?
Vous savez ce que je lui reproche, maisvous ne pou-
vez savoir avec quelle véhémence. Dites-vous seule-
ment que toutes les tortures que raconte le Mendiant
lui sont imputées rigoureusement et que tout ce qui
reste encore il avaler de ce calice d'épouvantes et d'atro-
cités lui sera imputé de même. Songez aussi que c'est
terrible, vraiment, de se présenter au seuil de l'éternité
charge des malédictions d'un pauvre, mais surtout d'un
pauvre qu'on a empêché d'obéir ci Dietc.
23. A un ami [qui semblc avoir disparu pour
toujours]:
J'ai beau chercher, je ne vois pas en quoi ni com-
ment j'aurais pu vous offenser. Vous m'aviez telle-
ment donné lo droit de vous parler avec une entière
confiance! Vos lettres, qui étaient venues me trouver
dans ma solitude, avaient, nécessairement, à mes yeux
un tel caractère providentiel Vous allâtes jusqu'à
m'écrire que vous espériez être pour moi « l'Ami qui
viendra sans être attendu le mystérieux ami à qui
j'avais dédié le dernier chapitre des Histoires désobli-
geantes et dont j'espérais, en effet, la venue depuis tant
d'années. Quelle parole à un artiste pauvre, abandonné
et quasi désespéré Quelle espérance à un homme qui
agonise!
Septembre
1er. Lettre d'un Belge qui me nomme « l;lie »
et qui désire mon « manteau ». En attendant cet
héritage, il me demande ma « bénédiction » et
sollicite de moi un « bref » l'autorisant à entrer à
l' « École des Prophètes ». Message très-long et
daté de la fête de saint Fiacre.
il. A Mmc fi., à Brutelles
C'est vrai, chère Madame, que j'ai attendu aveè
impatience une nouvelle lettre de vous. C'est tellement
le rôle des malheureux d'attendre sans cesse et d'espé-
ror quand même! J'avais cru plus directe et moins com-
pliquée la démarche dont je vous chargeais avec tant-
d'audace. Je me suis trompé, pardonnez-moi.
Cependant je ne crois pas et je n'ai pas cru précisé-
ment une restitution. Sans doute, Dieu peut la vou-
loir, cette restitution, après dix-neuf ans restitution
qui délivrerait en une manière l'àme de ce mauvais
homme sans réparer les maux effroyables que son infi-
délité a causés. Mais il faudrait que Dieu la voulût bien,
et ce ne serait pas le moindre miracle de sa Toute-Puis-
sance.
Je pense que les catholiques de l'espèce de M. de M..
sont les pharisiens les plus invincibles qu'il y ait jamais
eu et je n'oserais affirmer que les prodiges même du
Pentateuque, tels que le changement des eaux en sang,
pourraient produire en eux d'autres effets que de leur
cndurcirle cœur, comme aux Égyptiens. Irréprochables,
peut-être, quant aux pratiques extérieures et méprisant
comme surérogatoires les grands préceptes évangé-
liques, ils croupissent en lisant la Croix et le Pèlerin
dans une sécurité inexpugnable. L'injuslice la plus
énorme, si elle a pu se passer sans éclat, surtout si elle-
est ancienne, leur paraît simplement l'effet d'une pru--
dence de père de famille, et si quelque imperfection a
pu s'y mêler, conséquence, hélas! de l'universelle fra-
gilité des hommes, tout n'est-il pas surabondamment
réparé depuis tant d'années par leur édifiante vie ?
Les misérables ne savent pas que cette injustice, à
laquelle il est impossible de. toucher, est devenue « la
pupille même de leur œil », et on les ferait mourir
d'étonnement si on leur disait qu'ils en sont venus à un
état si diabolique, si mortel, qu'il équivaut à l'exécra-
tion do l'innocence. Je vous dis, Madame, que cette
dérision de l'Evangile est une chose qui n'a pas de
nom et qu'il m'est impossible de me représenter autre-,
ment la plénière iniquité qui doit soûler de fureur
toutes les puissances des Cieux, à la fin des fins.
Essayer de faire entrevoir à M. de M. son danger.
voilà, Madame, toute la mission que j'offre à qui vou-
dra s'en charger. Rien de plus. Dieu et la conscience
de ce moribond feraient le reste, s'il y a un reste ce
qui est furieusement incertain avec un catholique de
l'école du P. Picard et du P. Bailly.
N'enviez personne. Les Histoires désobligeantes n'ont
pas de « clef ». Plusieurs, il est vrai, sont des
récits exacts, mais sans allusion à aucune personnalité
fameuse. Presque toujours il s'agit de petits bourgeois
dont j'ai fait ce que j'ai voulu. Mais, en général, je
veux dire la vérité à mon temps d'une manière plus
ou moins enveloppée. Telle de ces allégories, Tout ce
que lu voudras ou la Fin de dont Juan, par exemple,
se rapporte à l'histoire horrible de nos mœurs, et
d'autres, la Taie d'argent, Oa n'est pas parfait, etc.,
sont un raccourci caricatural de notre histoire intellec-
tuelle. J'ai dit ce que je pouvais, page 200, du dlen-
diant ingrat.
12. Relu avec enthousiasme la vie d'Anne-
Catherine Emmerich par le P. ScUmœger. Conçu
siècle..
le projet d'un livre sur cette visionnaire envisa-
gée comme l'un des plus grands hommes du
17. Nouvelle lettre du Belge déjà dit. Il
m'offre la dédicace prodigieuse d'un volume de
vers que je ne connais pas et que je ne désire pas
connaitre « Voci Miscrorum Clamanti In Desertis,
Leoni Solitudinum, Ultionurn Dei Verba Rugienti,
Per lngrata Pravi Sar.culi Silentia Mirabiliter.
Réponse immédiate pour décourager cet homme
effrayant.
20. Le vieux peintre Gërôme, qui me fut
autrefois bienfaisant, paraît avoir subi je ne sais
quelle influence hostile. Un ami le sollicitant
aujourd'hui pour moi a été rebuté sans douceur.
Ce peintre millionnaire ne s'explique pas que je
ne puisse pas gagnèr ma vie. Il doit y avoir
quelque chose, dit-il.
Il se pourrait, en effet, qu'il y eût quelque
chose. En 85, Paul Bourget ne me conseillait-il
pas, un peu avant que je commençasse le Déses-
pdre, de chercher un emploi d'expéditionnaire.
L'eunuque des dames n'a pas tardé à savoir que
j'avais choisi un burenu d'ingratitude A cetto
époque lointaine, il y avait iliîjïi quelque chose,
mais non pas dans cette culotte.
21. Les menaces deviennent si terribles que
nous pensons sérieusement Il fuir en Danemark.
Pour ce cas extrême, nous savons où prendre
l'argent du voyage. La-bas, nous donnerions des
leçons pour vivre.
De Groux vient nous voir. Le malheureux est
complètement possédé de cette affaire Dreyfus et
semble voué à la mort.
24. A Georges Rémond
Avant-hier de Groux est venu etnousalaissés fort
tristes. Le malheureux semble désormais incapable de
penser à autre chose qu'à cette diabolique affaire qui
déséquilibre tant de gens. C'est une obsession, un cas
effrayant d'hypnotisme noir.
Une pensée terrible, c'est que mon amitié pour lui
est précisément ce qui me condamne à être le plus re-
doutable de ses accusateurs. Vous avez lu le llten-
diant. Quel homme a pu être plus aveuti que
celui-là? Depuis plusieurs années, j'ai fait les plus
grands, les plus continuels efforts pour tourner cette
âme vers Dieu. A l'heure actuelle, c'est de quoi pleu-
rer, il en est à cette imbécillité, qui fait honte et peur,
de dire que le Symbole des Apôtres est une « théorie »
et (le ne plus vouloir du tout do l'Eglise parco qu'il
existe des individus commo Drumont ou le P. Builly?
Pourtolltdire, en un mot, il n'est plus du loulavecmoi.
Vous auroz beau fnire, lui ni-je dit, vous finirez par
être contre moi, c'est absolument certain.
Cette pensée douloureuse en éveille uno autre, mon
cher ami. Je me demande si vous-même pouvez être
avec moi, ayant tellement congédié la vie divine.
Faites attention que vous ôtes exceptionnellement
averti, vous aussi, et que le conseil d'être avec moi
peut devenir pour vous un prdceple rigoureux, une
clause de vie ou de mort. Vous savez peine qui je
suis, vous ignorez ce que Dieu veut faire de nous et
vous êtes infiniment éloigné de prévoir ce qui va venir.
Il faudrait que vous fussiez prdt, vraiment prêt, car
votre destin ne vous sera pas donné à choisir et la Réqui-
sition de l'Absolu-sautera sur vous comme un tigre. Sou-
venez-vous de cette parole, mon cher Georges, et croyez
que c'est il peine mot qui vous parle en cet instant.
Ici mon journal est interrompu trois mois, et je
le constate avec la plus vive satisfaction. Le Men-
disant Ingrat et la plupart de mes autres livres
font assez voir que ma carcasse n'a pas vieilli sur
des lits de roses. Peut-être mémo trouvcra-t-on
qu'il est difficile d'aller plus loin dans ce golfe de
misère et d'épouvanté qui me fuit penser au ter-
rible canton de, mer du pùle antarctique si tragi-
quement nommé par les explorateurs « Erebus et
Terror ». Pourtant les trois mois que je viens de
dire sont un passage de ma vie que je n'ose pas
trop regarder.
La fuite en Danemark décidée et nos meubles
emballés et expédiés, il nous fallut vivre plus de
deux mois, misérables et suant d'angoisse, dans
une chambre d'hôtel, par la volonté d'un escroc
qui me dépouilla du précieux argent recueilli pour
ce voyage. Ma stupidité, je l'avoue, dépassa
les bornes, mais j'avais été si bien englué par
cette canaille Enfin, le 6 janvier, le le de l'l;pi-
phanie, ayant obtenu difficilement un nouveau
subside, on put partir. J'avais un moyen de
me venger de l'atroce ordure si validement élue
contre moi par les démons. Lorsque j'eus la
preuve de l'étonnante vilenie d'un individu qui
m'avait choisi, moi, le mendiant célèbre, parmi
tous les gens a dépouiller, il m'eût été possible
encore, du fond du Danemark, de le frapper d'une
façon très-rude. J'y renonçai, considérant que
j'étais en exil, abandonné, dénué, menacé chaque
jour, enveloppé d'un bourdonnement de désespoir
et que j'avais moi-mônio un besoin extraordinaire
de miséricorde.
Quand la main d'un père veut châtier son
enfant, dit sainte Gertrude rapportant une parole
divine, les verges ne peuvent point s'y opposer.
C'est pourquoi je voudrais que mes élus n'impu-
tassent jamais leurs souffrances aux hommes dont
je me sers pour les purifier, mais qu'ils jetassent
plutôt les yeux sur ma charité paternelle qui ne
permettrait pas que le moindre souffle de vent ap-
prochat d'eux, si je ne considérais leur salut éter-
nel que je leur donnerai pour récompense; et ainsi
ils auraient de la compassion pour ces personnes
qui se souillent en rendant les autres plus purs. »
Le séjour de dix semaines en cet hôtel sinistre
de l'avenue d'Orléans, où tout nous semblait perdu,
est pour moi un souvenir formidable accompagné,
même après cinq ans, d'une crispation de cœur si
douloureuse que je voudrais pouvoir en ell'acer
complètement les images, s'il n'y avait pas un
point, un unique point suave. Ah que Dieu fut
bon pour ses pauvres, ce jour-la
C'était le 13 novembre. On venait de voir dis-
paraître les derniers centimes, on pouvait être jeté
dans la rue, le lendemain; nos meubles, en com-
pagnie de ma bibliothèque et de mes papiers,
flottaient sur la mer du Nord.
Notre petite Madeleine, ravissante fillette do
vingt mois, se mit à ramper sur le lit de sa mère,
en appelant Jésus comme elle aurait appelé un
frère. La tendresse pure de ce mouvement fut
inexprimable. Je me souviendrai toujours de ces
grands yeux bleus limpides où se peignait l'ado-
rable Image, fixés sur un point de l'ignoble
chambre garnie, pratiquée seulement, jusqu'à ce
jour, par les blasphèmes et les luxures. Même
après la mort, surtout après la mort, j'entendrai
le nr,m du Sauveur proféré par cette bouche sans
péché, par cette bouche d'innocence et de can-
tique. L'aimable enfant se traînait sur les genoux,
tirée par la Vision et se retournant plusieurs fois,
comme si nous avions été des tarasques aveugles
domptées par elle, qui eussent eu besoin qu'on les
instruisît, qu'on leur apprît à voir Dieu, qu'on
leur enseignât le latin de l'Invisible Et cette
chose merveilleuse dura longtemps, puis il nous
sembla que tou;es les étoiles se couchaient.
Alors nous comprîmes que le Sauveur, qui avait
voulu ce témoignage, était infiniment éloigné de
nous redemander nos âmes, qu'il nous sollicitait
seulement de les lui prêter un pèu en vue d'ac-
complir quelque chose qui avait « manque il sa
Passion n. Ce quelque chose qu'il est seul usa voir
jusqu'à la consommation des siècles, allait, en cITet,
s'accomplir, à une distance énorme des autels de
Jésus-Christ, par deux souffrantes unités de la
Communion des Saints.
DIX-SEPT MOIS EN DANEMARK
1899
Janvier
6. Départ. Au dernier moment, serré dans
mes bras cinq amis [dont un seul m'est resté fidèle.
Trois ont fait ce qu'ils ont pu pour nous tuer et
le quatrième, un peintre, m'a lâché avec la plus
ignoble candeur, avouant que mon amitié lui sem-
blait plus compromettante qu'utile. C'est mon
calviniste abjurateur du 18 décembre 1S97].
On se traîne sur la France, la Belgique, l'Alle-
magne.
7. Repos devingt-quatre heures à Hambourg.
Le patron de Y Hôtel Scandinave, un voleur formé
à Paris, dans les endroits où l'on s'amuse, nous
rafle un bon tiers de notre dernier argent. Je
recommande l'établissement aux voyageurs apo-
plectiques.
8. Traversée du Holstein et du SIesvig.
Enfin le Danemark. Soulagement de ne plus voir
les casques à pointe. Attendrissement bête à
l'apparition des premiers fonctionnaires danois,
comme si je retrouvais des amis très-chers. Ah!
je devais bientôt la connaître, l'amitié, l' hospitalité
danoise!
9. Installation provisoire au célèbre village
d'Askov, foyer du bavardage grundtvigien et frigi-
darhtm des âmes. J'aurai l'occasion de reparler
de cette fente à punaises. Dès ce premier jour, une
promenade affreuse dans la houe et la neige m'a
donné le pressentiment de ce que j'allais avoir à
souffrir. Je n'imagine pas une déréliction du cœur
qui dépasserait la mélancolie d'un paysage pro-
testant au mois de janvier.
11. Voyage à Kolding, petite villo du voisinage
où nous vivrons comme nous pourrons. Il s'ytrouve
une minuscule église catholique trop vaste pour
les paroissiens. Emotion de voir une humble crèche
d'Epiphanie avec des mages et des chameaux
allemands quinous attendaient. Nousnous sommes
tellement éloignés de la France que c'est là seu-
lement, dans ces quelques mètres carrés, sur cet
flot catholique perdu au milieu des glaces de
Luther, que Dieu pourra nous parler et que nous
pourrons parler à Dieu.
Visite au curé. C'est un Prussien rhénan, très-
fier de l'être et la tête de veau ecclésiastique la
plus exacte que j'aie jamais vue. Il faudra m'habi-
tuer à cela et à plusieurs autres choses.
12. • Loué un appartement avec jardin au
bord d'une rivière de livre d'heures. Le décor ne
me déplaît pas. Certains aspects de cette vieille
ville jutlandaise donnent une sensation de recul
vers le temps ancien. Mais il y a trop de Jut-
landais, trop de propriétaires surtout. Comment
prévoir que j'allais retrouver, à une telle distance
de Montrouge, les mûmes animaux puants? Com-
ment prévoir surtout l'liomicide cherté des loyers
dans un trou boréal aussi lointain? Mon proprié-
taire est un maître maçon, un murmester, une sorte
d'entrepreneur qui bâtit des maisons à vil prix
pour y fourrer ses concitoyens et se faire ainsi du
vingt pour cent, comme dans la banlieue de Paris.
Ce malfaiteur parse la vie à sourire, uniquement
pour montrer une gueule qu'il croit de putain et
qui me parait de crocodile.
Dieu prédestine aux dents des chevreaux les brins d'herbe,
ta mer aux coups de vent, les donjons aux boulets,
Aux rayons du soleil les Panthéons superbes,
Vos faces aux larges soufflets.
15. Tristesse et ennui terribles déjà Sen-
timent d'horreur pour ce monde protestant où il
me faudra vivre. Et si l'homme sur qui je veux
compter encore nous a trompés, si nous sommes
sans ressources, que devenir? J'ai froid et peur.
Dimanche luthérien à la campagne, sans messe
ni prière, sans un acte rcligicux quelconque.
21. Silence enragé de tous mes amis.
24. Sur ma demande quelqu'un me fait
cadeau d'un abonnement à l'Aurorc. A cause de
l'aliaire Dreyfus qui met en ébullition toutes
les fanges, il m'a paru expédient de lire, chaque
matin, le.plus immonde journal de Paris.
27. À un am i
Nous avions tellement compté sur vous! Vous
n'avez donc pas lu mes dernières lettres N'avez- vous
pas compris le danger excessif, infernal dont nous
sommes actuellement menacés? Ne sentez-vous pas
que le silence ou l'inaction de tous ceux qui devraient
m'écrire ou agirpour moi est à détraquer l'àme, àfaire
chavirer toutes les facultés? Dites-vous que notre
périlesténorme,qu'ilaugmente chaque jour etquenous
ne pouvons obtenir aucune lumière, aucune explication,
aucune espérance de qui que ce soit, de quelque façon
que je l'implore et quel que soit l'ami que j'implore.
Un fait vous fera comprendre l'horrible intensité de
notre cas. Nos meubles, en détresse depuis plus de
deux mois, ne peuvent pas être dégagés! Il faudrait
plus de G00 francs pour cela seulement..
Or tous nos papiers ou livres rares, tous mes ma-
nuscrits, tous les souvenirs impossibles à remplacer de
ma vie littéraire ou sentimentalesont dans ces meubles
que je croyais revoir au bout de quinze jours.
29. En attendant l'emménagement à Kolding,
impossible sans notre mobilier, il faut plus d'une
heure de chemin de fer pour avoir une messe.
Et quelle misère! Pas de chants latins. Rien
que des cantiques en langue danoise. On oublie
qu'on est dans une église catholique et la détresse
de l'âme est affreuse.
30. La jeune bonne danoise qui abjura chez
nous, l'année dernière, nous quitte. Je l'accom-
pagne tristement à la gare. Ce départ, qui res-
semble à un commencement de catastrophe me
déchire et je reviens tout en larmes.
Février
2. A un jeune jésuite
Mon cher Paul. Je viens de lire, avec toute l'attention
dont peut être capable un homme livré à la torture, les
quatre pages où vous me parlez à peu près exclusive-
mont de vous. Je u'ai point d'amertume et je peux, au-
jourd'hui même, vous répondre sans amertume
Vous avez fait comme tant d'autres, simplement.
Ayant trouvé votre voie, ayant obtenu, dès l'Age de
vingt ans, « le bonheur et le calme dont vous me par-
lez, il était naturel que vous oubliassiez l'instrument,
d'ailleurs misérable et douloureux, dont Dieu s'était
servi pour vous attirer à lui. Que son Nom soit sanc-
tifié. Tout ce qui arrive est parfaitement adorable. Si-
vous avez quelque injustice à vous reprocher à notre
égard, un autre Juge que moi vous le dira très-certai-
nement, un peu plus tard.
Vous êtes aujourd'hui si loin de moi de toutes ma-
nières, mon cher enfant, que ma fort cruelle histoire ne
pourrait guère vous intéresser. Il serait, sans doute,
peu profitable à votre avancement spirituel, desavoir,
par exemple, que j'ai laissé des lambeaux de mon cœur
en divers cimetières et que la Main redoutable s'est
appesantie rudement sur le pauvre homme qui vous
porta dans ses bras.
Ma situation actuelle ne mérite pas davantage d'oc-
cuper votre àme. Je suis venu ici, dans lemonde luthé-
rien, encouragé par plusieurs abjurations qu'il avait
plu à Notre-Seigneur d'opérer ostensiblementpar moi.
Or voilà que, dès le début, je suis arrêté, et que j'échoue
dans un désert, avec ma femme et mes deux petites
filles, sans aucune ressource, menacé de tous les mal-
heurs. Que le Sauveur Jésus soit béni dans tous les
mondes et dans tous les siècles
Uno fois de plus, je suis déçu par les hommes, et de
quelle façon hidouse Magnificat! J'ai passé trop
d'années de ma vie compter sur des gens qui me pro-
mettaient beaucoup et ne tenaient jamais rien, vous le
savez, Paul. C'est fort bien fait que ceux qui regardent
les hommes et non pas Dieu soient traits avec rigueur.
4. Lettre de notre bonne convertie envoyant
une somme prêtée pour nous par le Mont-de-Piété
de Copenhague, car nous en sommes lu. au bout
de trois semaines. Or la lettre de cette lille ne
contient que la reconnaissance sans l'argent
qu'elle a oublié d'y mettre ou qu'un employé de
la poste a volé, ce qui arrive, dit-on, quelquefois.
Il faudrait alors admirer l'acharnement de notre
mauvaise fortune. L'argent vient quelques heures
plus tard. Faible somme qui ne nous rendra pas
nos meubles.
Visite à un vieux pharisien, autrefois pasteur, il
qui je déclare assez niaisement qu'il n'y a rien
pour moi en dehors de l'Obéissance et de l'Auto-
rité, mots qui ne signifient absolument rien
dans le monde protestant.
5. Voyage pour la messe et manqué le train
de retour. Grande tristesse de me voir dans cette
petite ville morne, privé de tout moyen de manger
les heures. Avunt de retourner il notre église où
il gèle, je vais conter ma peine au curé Storp,
il se nomme Clément Storp, qui m'invite il
déjeunez. Conversation pénible avec cetAllemand
peu doué dont je suis forcé d'achever toutes les
phrases et dont les idées ressemblent ces vaches
dolentes et vautrées qu'il faut faire lever il coups
de bâton quand on veut les traire. On parle des
protestants et je l'étonne facilement de ma vio-
lence. Le pauvre bonhomme est habitué depuis
longtemps aux ménagements et aux contacts. Il
me raconte des moiliés de conversion, des pas-
teurs qu'il a connus adhérant quelques points
essentiels et rejetant le reste, sans cesser d'être,
dit-il, inboaafule. J'y consens, mais quelle indi-
gence de la raison Quelle inaptitude à recevoir
les idées absolues Dépression intellectuelle d'un
peuple qui a trois siècles et demi de protestan-
tisme. Voyagé avec des paysans qui chantent des
hymnes en fumant des pipes.
6. Le personnage délégué par les démons
pour me torturer depuis environ trois mois ne se
démasque pas encore. Il veut que j'aie confiance
en lui et me le demande par dépêche.
8. Trouvé un prêteur de 600 couronnes
(8.10 francs). Quand nous aurons dégagé notre mo-
bilier, il nous restera peu de chose.
10. Emménagement, à Kolding, 8, Rendeba-
nen. C'est là, maintenant, qu'il faudra soulfrir.
14. Comme si nous n'étions pas assez mal-
heureux, difficultés horrible avec une bonne
suédoise qu'on nous a recommandée, laquelle est
u la fois, idiote et féroce, arborant une très-liaute
dignité dans les accalmies. Et notre argent qui
ne cesse de diminuer d'une manière épouvan-
table
15. Mercredi des Cendres. Je songe avec
amertume 1L la multitude des messes il Saint-Pierre
doMontrougo autrefois. Quelqu'un m'écrit que
mon escroc, très-probable désormais, pourrait bien
être, en même temps, quelque chose comme un
espion.
16. Mon curé me demande des leçons de
français.
Un inconnu qui me prodigue des louanges
m'écrit qu'informé de ma misère, il a pris sur lui
d'implorer pour moi Péladan Oui, Josephin PGIa-
dan, le « fils des anges », qui s'est marié tout en
or, il y a quelque temps, avec une personne bien
recommandable. Naturellement la démarche n'a
pas réussi. Mais quel manque de tact inouï! Me
mettre dans cette situation odieuse et grotesque
d'avoir paru implorer un individu si durement
jugé par moi! Quelle joie pour ce Péladan pré-
tendu Sa de pouvoir dire ou même écrire que
Léon Bloy, le plus vil des hommes, comme chacun
sait, après l'avoir compissé d'outrages pendant
des années, a iini par lui demander bassement
l'aumône. Ah que la franche inimitié paraît
suave et rafraîchissante en comparaison de tels
dévouements!
Lettre violente et comminatoire, mais infini-
ment inutile, a mon escroc. De telles crapules ne
doivent être que rossées ou inaperçues.
17. Continuation des farces de notre! bonne
suédoise qui nous dégoûte et nous épouvante.
Lettre à Alexandre Boutique par qui j'ai connu
mon escroc. Je le prie d'agir sur ce jean-foutre,
s'il est possible d'agir.
20. Première leçon au curé. Je lui fais lire
de Maistre et Victor Hugo, en les commentant, et
je me trouve excessivement ridicule.
Lettre d'un ami qui me parle de la mort de
Félix Faure crevé avant-hier, je crois, et de quelle
sale crevaison! Mon correspondant espère que son
successeur présidera surtout aux égorgements.
Dieu le veuille
22. Visite d'un monsieur Kanaris Klein, pro-
fesseur de français, qui passe ici pour un grand
homme et qui veut de moi quelques leçons de lit-
térature française afin de mieux comprendre Cop-
pée. Bien que peu corsaire, il se dit parent de ce
Canaris des Orientales qui «arborait l'incendie n.
Les Jutlandais adolescents admirent en lui l'Arbi-
tcr elegantiaruot de leur endroit. [Voir le portrait
de cet imbécile, page 27i de mon Exégése des
Lettre enfin de mon escroc, mensongère
ci un: bout à l'autre. Il prétend m'avoir écrit plu-
sieurs fois et m'avoir envoyé une dépêche de cin-
quante mots 1 Je ne puis m'empêcher de répondre
Votre lettre m'arrive, ce matin, recommandée, il est
vrai, mais non chargée. A ce propos, je dois vous dire
qu'il est inutile de recommander. Il n'y a que les lettres
non envoyées qui n'arrivent pas. Les autres arrivent
toujours et les dépêches télégraphiques plus sûrement
encore. 11 n'y a pas d'exemple d'un télégramme qui ne
soit pas arrivé, les télégrammes étant assimilés aux
lettres recommandées dont la poste répond et qui
doivent être retournées à l'expéditeur, si le destinataire
est introuvable. Or vous aviez mon adresse exacte, et j'ai
cinquante-deux ans passés. Je suis trop vieux pour
avaler certaines blagues.
Rien ne vous était plus facile que de conserver mon
amitié, même en me trompant. Vous n'auriez eu qu'à
m'écrire, qu'à répondre à mes lettres. Vous avez pré-
féré m'exaspérer par votre silence, me pousser au dé-
sespoir, sans tenir compte, une minute, de l'horrible
situation, du danger véritablement mortel où nous plon-
geait votre trahison. Aujourd'hui je suis devenu impla-
cable et vous ne tarderez pas à le savoir. Vous vous enga-
gez à me prouver que vous n'êtes ni un hypocrite, ni un
scélérat, maisau contraire «un homme digne d'être mon
ami ». Soit, mais il faut me le prouver, en effet, c'est
absolument nécessaire, car toute confiance a foutu le
camp.
Vous me parlez de vendre tout ce qui est chez vous,
après m'avoir dit cinquante fois que tout était saisi.
Pour quel idiot me prenez-vous ?
Vous me demandez huit jours. Cela m'arrange ce
délai donnera le temps d'arriver à certains docu-
ments complémentaires, dont j'ai besoin pour agir
contre vous. Car, si vous m'avez trompé, je tiens à ne
pas vous rater et je veux vous crever du premier coup.
Ce que vous avez fait est trop infàme. Dépouiller des
naufragés! Ma dernière lettre était, je crois, suffisam-
ment explicite. Ah! quand vous me détroussiez, vous
ne preniez pas de grands airs, vous ramassiez tout, jus-
qu'à la pièce de 40 sous, en vous ficlraut bien d'exposer
à des privations deux petits enfants. Il est vrai que
vous alliez me former une somme considérable, me
donner, un peu plus tard, l'opulence, et qu'en attendant
ces largesses, j'ai eu d'énormes frais d'hôtel dont il ne
me sera jamais tenu compte. Ah! la parole d'honneur
du salaud que vous êtes Et le coup de la conversion
pour me mieux taper! Et les confessions, les commu-
nions prétendues Et la messe de minuit dans la petite
chapelle! Quelle horreur!
On a enterré aujourd'hui le,premier pasteur de
la ville. Foule énorme, rues jonchées et pavoisées
sur le passage de cette charogne. Hencontré notre
curé allant à la cérémonie. Il parait qu'il faut
cela pour obtenir le gain fort hypothétique de
quelques paroissiens de plus. Où est le recul
épouvanté des premiers chrétiens il la seule pensée
des cérémonies des hérétiques?
27. Lettre d'un inconnu qui. ne signe pas,
qui donne simplement une adresse poste restante.
Celui-là dit avoir lu le Mendiant ingrat et n'avoir
lu que ce livre de moi. Cela lui suffit pour me
proposer de lui copier de ma main un conte de
Pierre Louys. Cette lettre envoyée à liontrouge
est accompagnée d'un timbre de trois sous. Ré-
ponse
Monsieur ou Madame, j'ai cessé d'habiter le Grand
Montrouge dans les derniers jours d'octobre et je suis
actuellement domicilié à Kolding, Danemark, ou je
me suis réfugié avec les miens, pour des raisons que
Dieu sait. Ici, nous vivrons peut-être en donnant des
leçons. Ce n'est pas gai, mais cela vaut mieux que
l'infernale tribulation offerte par la France a l'unique
de ses écrivains modernes qui n'ait pas voulu faire le
trottoir.
Voici toute la réponse que je peux vous donner. Il est
certain que, dans ma situation, je n'ai pas le droit'de
refuser une aide quelconque. Mais vous me dites avoir
lu le Mendiant. Comment alors a-t-il pu tomber dans
votre esprit que l'homme d'absolu que je suis pourrait
vraiment copier de sa main260 lignes de. P. Louys!!?
Cette idée a quelque chose d'inouï, d'effarant, de péril-
leux pour ma raison. Si c'est simplement mon
écriture que vous désirez, ne pourriez-vous trouver
autre chose. Pour ce qui est des « conditions», que
pourrais-je dire à quelqu'un qui a Iule Mendiant? Si
vous êtes riche, ayant exceptionnellement l'àme bien
située, il faudrait profiter de cette occasion ou de ce
prétexte, pour réparer un peu l'injustice atroce infligée
à l'auteur de la Fenzme pauvres.
Mars
4. Au poète catholique Johannes Joergensen,
à Copenhague
Monsieur, souffrez que je vous informe de ma pré-
sence et de mon installation en Danemark. Vous
n'ignorez peut-être pas que j'ai épousé la fille aînée
du poète Christian Molbech. Il était donc tout simple
que, dans l'état épouvantable où se trouve aujourd'hui
la France, je demandasse l'hospitalité à votre pays. Je
n'espère pas y trouver la joie non plus qu'ailleurs, ni
même la paix, puisque je suis toujours aussi pauvre;
mais, du moins, j'ai lieu de croire qu'il me sera per-
mis, en souffrant, d'élever mes deux petites filles chré-
tiennement, catholiquement, ce qui va devenir
impossible en France. Cela doit suffire à un homme
qui n'attend plus rien des hommes et qui pense amou-
reusement à la mort.
J'ai reçu à Paris, en 1895, étant au fond d'un lac
de douleurs, votre article sur moi dans le Tilskueren
et je n'y ai pas répondu parce que j'agonisais. Je
n'aurais pu, d'ailleurs, que vous reprocher votre injus-
tice. « lkke fuldt ortodoks », disiez-vous. C'était, sans
aucun doute, la plus hostile et la plus funeste parole
qui pût être dite sur moi dans votre pays. Quelle énor-
mité Avez-vous songé, Monsieur, qu'un catholique
surtout a le devoir. d'être équitable et que, dans un
milieu luthérien où il est lu et estimé, un écrivain catho-
lique a mille fois ce devoir?.
Nouvelle sommation à mon escroc [bien inutile,
j'ai fini par le savoir].
5. Le dimanche, ici, est particulièrement
sinistre. Le salut auquel j'ai assisté, ce soir, était
précédé d'un sermon de notre curé. La sottise ca-
pitale de cet homme, en langue danoise, bafouil-
lée devant le Saint Sacrement, me parait avoir
quelque chose d'homicide.
6. Traits caractéristiques des protestants,
quelque secte qu'ils appartiennent. Haine de la
pénitence, amour de tout ce qui est facile, indiffé-
rence monstrueuse pour tout ce qui est beau.
« Fumer sa pipe devant la Face de Dieu! » me
disait un professeur Grundtvigien. Leur tolérance,
d'ailleurs illusoire, n'est qu'un manque inouï
d'Absolu, un mépris démoniaque de la Sub-
stance.
A Doman
Mon cher éditeur, avez-vous reçu la lettre que je vous
écrivis de Paris aux environs du ler janvier? Cette
lettre était importante, au moins, en ce sens, qu'elle
vous apprenait ma résolution de quitter la France où
je ne voyais guère le moyen de subsister et de me réfu-
gier en Danemark où j'espérais pouvoir vivre avec
les miens. Jusqu'à présent cette idée pour laquelle j'ai
tout sacrifié, tout épuisé, paraît avoir été des plus
funestes. Soit. J'ai, par bonheur, cinquante-deux ans,
et, selon le cours ordinaire des choses; il y a lieu de
croire, étant déjà un peu démoli, que l'heure désirable
de mon élargissement approche. En attendant, j'ai
pensé qu'il pouvait être utile de ne pas vous laisser
ignorer mon adresse.
S. Réponse très-bonne de Joergensen m'expli-
quant le « songe » que je lui reproche. L'article où
cela se trouve est de 95 et, à cette époque, il
n'était pas encore catholique. J'ai donc un ami en
Danemark, porte à porte, à une cinquantaine de
lieues.
Deuxième leçon il. Kanaris Klein. Je lui persuade
que le mieux est de s'habituer d'abord à ma litté-
rature pour qu'ensuite aucune autre prose fran-
çaise ne puisse l'étonner.
[Ici, je demande la permission d'insérer une
étude publiée au Mercure de France, en juin 1901,
un an après le bienheureux exode qui me tira des
griffes de Luther. Travail consciencieux et docu-
menté qui me dispensera de beaucoup d'explica-
cations ultérieures.]
Johannes Joergensen et' le Mouvement Catholique
et) Danemark
Fuil homo inlisus n Dco, oui
S*. nom crat Joannos. Ilic venil
in teslimonium, Icilhnoniuro
ut
pirliiljcretde liimiiic, ut omuo»
crtidereut pet illum.
Inilium aancti Evanijclii
accundurn Joannem.
A àlogetis Ballin.
S'il est une chose évidente pour un Français ayant
habité le Danemark, c'est l'impossibilité absolue de
surmonter la médiocrité d'esprit et la médiocrité d'âme
dr, monde scandinave. Un catholique latin n'arrive pas
à concevoir ces protestants incurables qu'aucune
lumière n'a visités depuis une quinzaine de générations
que leurs ancêtres se sont levés pour l'apostasie à
l'appel d'un..moine en chaleur.
L'affaiblissement de la raison, chez ces êtres, est un
prodige accablant. Pour ce qui est de leur ignorance,
elle passe tout ce qu'on pourrait imaginer. Ils en sont
à ne pouvoir former une idée générale et àvivre exclu-
sivement sur des lieux communs de l'âge de pierre qu'ils
lèguent à leurs petits comme des nouveautés.
En Danemark, pour ne rien dire des autres grouil-
lements luthériens, Dieu est immémorialement sup-
planté par ce qu'on est convenu d'appeler ln science,
depuis l'abolition déjà séculaire du sens des mois,
^laquelle science n'ost qu'une pédagogie intensive,
calculée, semble-t-il, pour former des sots.
D'étonnants crétins sont, en ce royaume, les produits
Irès-ndmirés dela plus furieuse culture. Il n'y a presque
pas d'exemples d'un Danois capable de s'assimiler une
substance métaphysique, et l'oubli des lois profondes
est inexprimable. En fait d'art ils en sont à Raphaël et
à Thorvaldsen. Il est difficile de dire à quoi ressem-
bleraient leurs grands hommes dans un milieu vérita-
blement intellectuel.
J'ai vu un professeur Moltesen, lumière du parti
Grundtvigien, me servir comme des efforts de pensées
des rengaines déjà vomies du temps de Luther et que
même les cochons de l'oméranie ont cessé de réavaler.
L'ignorance altière et la culminante imbécillité de
ces hérétiques paraissent insondables et tout à fait
sans remède. Ce ne serait pas trop de la Puis-
sance divine sur le pied de guerre pour dompter
un si bête orgueil. « Jouir devant la face du Sei-
gneur disent-ils, en vue de signifier leur dédain
pour toutes les pratiques onéreuses du Christianisme.
Je ne verrais guère pour les assouplir qu'une bonne
prédication afflictive, et j'imagine que le luthérien le
plus constant menacé, je ne dis pas du gril, mais seu-
lement d'une bastonnade apostolique un peu sérieuse,
regrimperait vivement à l'arbre des siècles et se retrou-
verait romain subito.
Le matin, un peu avant huit heures, piétinement
immense de tout un peuple se rendant aux écoles, petits
garçons et petites filles, hommes et femmes, clrargés
de livres et de cartons, les uus pour apprendre, les
autres pour enseigner, tous pour se mettre en contact
avec la mort. Cela fait penser a la multitude flagellée
.des pauvres mineurs, se hâtant, chaque aurore, versles
gouffres noirs, il l'heure où se lève la flamboyante
image de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Car telle est la vie danoise. On va, de l'utérus au
sépulcre uniquement pour donner des leçons ou pour
en recevoir, à moins qu'on n'appartienne à la plus
basse classe ouvrière. Et toute l'existence de ces fan-
tômes luthériens condamnés à une science de fosse
commune se passe ainsi dans une école morne où ils
crèvent, à la fin, dans les ténèbres, sans avoir jamais
pu excogiter ou comprendre quoi que ce soit.
Les niais de France, peut-être aussi ceux d'Algérie,
d&Cochinchine ou de Madagascar, ne manqueront pas
de m'objecter Ibsen, Bjoernson ou Strindberg. Une
.jocrisserie très-estimable, d'ailleurs, puisqu'elle est
latine a voulu qu'une foule d'excellents éphèbes,
inhabilement émasculés par Zola et sur le point de
rendre leurs âmes, crussent trouver la vie du côté où
on paraissait gueuler davantage et s'emballassent pour
ces insupportables bonshommes, d'autant plus grands,
n'est-ce? pas qu'ils parlaient une langue inconnue, à
jamais inconnue et intraduisible.
Faut-il être à une époque de famine pour qu'une soi-
disant jeunesse française iiillc quémander sa pitance
chez de tels pauvres
Remarquez que je nomme les plus impor! nuls, ceux
dont on a beaucoup purlé. C'est une occasion d'étonne-
ment pouvant sillur un peu au delà des limites ordi-
naires de l'effroi, de se dire qu'il Paris même des tré-
sors ont pu ôtre supposés dans la littérature la
plus mendiante, la plus contrefaite ou la plus niai-
sement servile qu'on ait pu voir dans le siècle de-
Léopold II,
Sans parler de l'athéisme poncif et de l'impiété de
camelote qu'on y arbore sans lassitude, que dire, par-
exemple, du bas romantisme rv'cupfré par Ibsen, et de
son «mourir en beauté », par quoi la moiteur des.
femmes est généralementobtenue? Que dire des bruta-
lités salopes de Bjocrnson ou de la démence cafarde,
enchevêtrée et ligamenteuse du dernier livre de
Strindberg' ?
Ce sera une honte bizarre, dans quelques années,
d'avoir été si dévot pour ces raclures d'un art médiocre-
dont la France a cessé de s'enorgueillir depuis environ
cinquante-cinq ans, mais clui suffit tel quel a l'éblouis-
sement des Scandinaves.
1. Jeparle, bien entendu, de l.i machine Infcrno, traduction
éditée parle Mercure en 1898. Dcpuis, je ne sais pa*. Ln vie est
courte.
II
11 se publia, en 1898, à la librairie Perrin, une tra-
duction de Livsloegn og Livsmndhed, approxi-
mativement le Néant et la l'ie, opuscule do Johannes
Joergensen qui fut, je crois, peu remarqué. C'était,
d'ailleurs, l'un des moindres ouvrages de ce poète
et j'ignore ce qui a pu déterminer le choix du traduc-
teur. Toutefois cette plaquette méritait qu'on en parlât,
tant elle est douce et pénétrante. C'est un tourbillon
de douceur avec des remous puissants de mélancolie.
Te 'souviens-tu de l'un de nous qui dut partir sous la
bourrasque d'automne, dans la boue, le long des routes
désertes?. En vdin cherchait-il à se raidir un immense
désespoir s'empara de son être tandis qu'une voix criait
en lui uAl! que n'ai-je une Jérusalem où me rendre pieds
nus, perdu dans lit foule des pieux pèlerins, pour y laver
les souillures de mon âme et recommencerla vie,- cette
sainte Vie par nous tellement profanée que, pour expier
nos fautes, il nous faudra pleurer mille ans dans le Sein
éternel de Dieu!
Ali! oui, la sainte Vie, le Sein éteroael cle Dieza, le
voilà l'obstacle! L'auteur se déclare affamé de Dieu.
Tout est dit. On l'a assez vu, assez entendu, qu'on
l'éteigne, qu'on l'étouffe, qu'on l'étrangle, qu'il dis-
paraisse avec son ami Bloy dont il est, dès lors, tout à
fait digne de partager l'ignominie
Joergensen est un prédestiné sans chaussure qui
chemine douloureusement, parmi les tessons humains,
dans la direction des gouffres du Paradis. Et combien
il porte cela sur sa figure Issu d'une colonie slave
établie en un coin de la Fionie, il a, jusqu'à l'outrance,
le type de ces mangeurs de chandelles venus des pla-
teaux tartares qui entreprirent, au wn siècle, d'avaler
tous les luminaires de l'Occident.
Un prêtre sot, missionnaire prussien en Danemark,
me parlait de la laideur excessive de Joergensen. Ne
l'ayant pas encore vu, je pouvais croire que cette lai-
deur épouvantait les clievaw dans les rues de Copen-
hague et procurait, à chaque sortie du célèbre catho-
lique, de calamiteuses bousculades.
J'ai trouvé d'abord le Tartare-Mongol déjà dit, puis
l'étrange douceur de cette face patiente l'a transfigurée
pour moi, et je me suis cru en présence d'une tranquille
image byzantine des belles époques, lorsqueles effigies
de Constantin et de Justinien, aperçues en haut de la
Ville aux dix mille châsses d'or, faisaient reculer une
dernière fois la croupe du monde. Oui, vraiment, cette
figure isocèle, pénitente et contemplative, m'a semblé
appartenir à quelqu'une de ces mosaïques déterrées; où
le triomphe dés Cosme, des Démétrius, des Théodore
ou du Mégalomartyr est représenté, pour les siècles,
avec de petits cubes de marbre coloré, d'une délicatesse
éternelle.
Johannes Joergensen me fit le très-grand honneur de
me venir voir à Kolding, petite ville jutlandaise ou je
subissais, il y a deux ans, le plus bizarre de tous les
exils. Heures difficiles à oublier.
C'est une des découvertes de la science moderne
que les hommes de génie sont assez souvent dénués
d'intelligence. Celui-là est intelligenl avec magni-
ficence, avec profondeur, et j'eus une joie merveil-
leuse à sentir que j'existais vraiment pour un tel
homme. Mais quelle destinée et combien la mienne me
parut moins intolérable
Ce grand écrivain catholique, le senl qu'il y ait dans
le vaste monde scandinave, est en lutte avec trois enne-
mis implacables les protestants, les atliées et, hientôt,
les. catholiques. II est vrai que les deux premiers
groupes se confondent tellement
Ici, en France, l'Ecrivain de Dieu, s'il existe, ne
peut pas être universellement déteste. Il parle, malgré
tout, à un peuple fou de ses dons et de ses promesses,
fou de sa vieille gloire éteinte, fou de son amour perdu,
galvaudé, souillé, et qui versa, yuinre siècles, son
sang le plus écarlate pour Jésus-Clirist. La France a
beau être présentement renégate, idolâtre, prostituée
à des imbéciles qui ressemblent à des démons, elle est
toujours sur le point de pousser un immense cri de
désespoir et de tomber comme une morte de peur, s'il
se fait un peu de bruit dans son antichambre et si elle
croit. voir entrer le patient Époux aux mains et aux
pieds percés. Quelle que puisse être l'apparente exé-
cration dont le rémunère la bâtardise, le dit Ecrivain
est, tout de même, assuré de rencontrer, ài une faible
profondeur, un tressaillement quelconque çà et là, fut-
ce du côté des empoisonneurs d'enfants, AH-ce
mêmo du côté des catholiques.
Les francs-maçons, les protestants, les juifs, les
catholiques oui bien pu enterrer le Catholicisme, et
sous quelle matière mais ils n'ont pu le tuer tout il.
fait. L'indestructible générosité française ne le permet
pas. a Dieu a besoin de la France », a dit de Maislre, qui
n'était pas un Français. Il faudra bien, dans les
ténèbres et les poussières du ax° siècle, qu'il y ait au
moins une nation qui conserve, en duclques-unes de ses
unités raisonnables, ce que l'Europe entière semble avoir
perdu le besoin vivant de la Lumière et de la Beauté.
En Danemark, rien de pareil. Lü, on n'a besoin de
rien, puisqu'on est mort, et vous pouvez fouiller à dix
mille pieds sans rien découvrir sauf miracle sinon
la putréfaction. Il n'y a, sans doute, pas de pays au.
monde où le développement a outrance et soi-disant
scientifique de ce qu'on veut nommer le libre examen
ait plus complètement détruit le sens religieux. Aussi
quelle situation que celle d'un admirable écrivain tel
queJoergensen, forcé de recommencer sans relâche les.
traditionnels apologétiques, sans l'espérable consola-
tion de la trouvaille d'un cœur palpilant
Autant parler à ces assistants affreux de l'égalise
sans autel ni sanctuaire », décrite par Anne-Catherine
Rmmerich dans une de ses étonnantes visions Cha-
cun tirait de son sein une idole différente, la plaçait
devant lui et l'adorait. C'était comme si chacun met-
tait au dehors sa pensée intime, la passion qui l'animait"
sous la forme d'un nuage noir qui prenait aussitôt unc-
finure déterminée. »
Les seuls ennemis véritables de l'écrivain catlolique
en France sont les catholiques. Là-bas, c'est tout le
monde sans exception. Il scandalise tout le monde. Or,
malheur à qui scandalise les peuples tombés en enfance
et qui s'imaginent croire en Dieu. Expadit ei ni sus-
pendalur. Silence, mesdemoiselles de Bienfilàtre, il
n'est pas permis de faire de l'ironie avec le saint
Texte.
111
L'un des derniers ouvrages de Joergensen, Notre-
Daoae cle Danemark., Vor F rue af Danmark, sans être
ce qu'on peut appeler une autobiographie, raconte
néanmoins son évolution d'une manière assez précise.
On était un cochon de protestant, un homme sans
Dieu, il fallait devenir catholique et ce n'était pas
aisé.
Joergensen avait appartenu au milieu des étudiants
danois pourris par Georges Brandes, l'un des youtres
les plus nuisibles qu'on ait jamais vus. Le Danemark
d'abord, et, je crois bien aussi, la Suède et la Norvège
lui sont redevables au moins d'une génération de cha-
rognes. L'idée fixe, dominante de ce chef d'école,
simple critique de village qui ne put jamais se recom-
mander d'aucune œuvre personnelle, fut d'identifier
l'athéisme avec la noblesse d'âme ét d'attribuer systé-
matiquement au christianisme toute bassesse, toute
laideur, toute ordure. Rien de plus.
Cette doctrine, obstinément ressemelée, de puisenvi-
ron deux siècles, par tous les cordonniers philoso-
phiques du vieux monde, s'est nommée Branddsia-
nisme. Elle est à la portée d'un chacun et les plus
culs-de-jatte intellectuels y peuvent grimper sans
effort.
Aussi quel triomphe dans cette banlieue de Paris
nommée Copenhague! Les jeunes Danois, conges-
tionnés d'enthousiasme, désignèrent, m'a-t-on dit, sous
le nom de Lucifer cet éblouissant imbécile. Évidemment
une telle basse-cour ne pouvait retenir longtemps
un être aussi supérieur que Joergensen. Mais où
aller ?
L'ignorance du catholicisme chez les luthériens
scandinaves est une sorte de prodige. Elle est à un
point tel qu'il est impossible de rien préciser sans avoir
l'air d'un farceur de table d'hôte. Leurs plus savants
professeurs sont persuadés que l'Eglise romaine met
au nombre des réprouvés ceux qui n'adorent pas le
bois ou la pierre.
Mais, surtout, l'indifférence, une indifférence très-
particulière, d'espèce rare et cultivée avec le plus
grand amour. Au fond, tout Danois est certain que le
Danemark seul existe nécessairement et que ce qui n'est
pas lui pourrait fort bien ne pas exister. Passé la fron-
tière de cette Chine minuscule, il n'y a plus que des
Barbares, une humanité inférieure. Allez dire à ces
pauvres gens que l'ombilic du monde pourrait être
ailleurs que dans la Baltique!
Pour faire contrepoids il l'école de la Viande inau-
gurée par Brandes, trois sortes de protestantisme
la Haute Église, la Mission intérieure et le Grundt-
vigianisme.
Le numéro i comprend tous les fonctionnaires,
tous les larbins officiels de la piété luthérienne en
Danemark, le ministre de l'intérieur étant leur pape
infaillible. Ils ont des évêques, comme en Angleterre.
Pourquoi la succession apostolique, tant réclamée par
les hérétiques anglais, n'existerait-elle pas chez les
protestants de tous les terroirs? Judas Iscariote,
quoique damné autant qu'on le puisse être, n'a pas cessé
d'être apôtre. Il lui faut donc des successeurs. Quand on
touche à ce corps, les morceaux restent dans la main.
Évidemment ce n'était pas à cette porte que le réfrac-
taire de la doctrine du Cul devait frapper.
Les numéros 2 et 3 affectent volontiers une
altière indépendance. La Mission soi-disant intérieure
a pour spécialité d'offrir l'enfer, des deux mains; les
Grundtvigiens offrent le paradis, quoi qu'on fasse ou
quoi qu'on ait fait. C'est leur unique différence appré-
ciable. Tout le reste parait identique. Faire ce qui plaît
et croire ce qu'on veut. C'est la base même du protes-
tantisme..
Toutefois, les Grundtvigiens, ainsi nommés d'un
poète vomitif extrêmement recommandé, se distin-
guent par l'ostentation d'une hideur, d'une cuistrerie
effroyables. Impossible de se faire une idée de ça quand
on n'a pas vu le célèbre village d'Askov, en Jutland,
où la secte a son quartier général. Ali le langage, oli
les gueules et les toilettes de la vertu
Enfin les uns et les autres font des conférences et
chantent des cantiques insupportables, du matin au
soir. Là non plus il n'y avait pas de place pour un
artiste.
Ilerman Ronge, le protagoniste de Vor Frue a/
Danmark, avait appris d'un professeur fameux de Co-
penhague que la pensée ne peut se passer des problèmes,
mais qu'elle se passe très-bien de leur solution. Il
s'agit même de ne jamais les résoudre pour ne pas
barre)' Vhorizon. Sottise emprunté <> n^uaii, l'homme
le plus sot du défunt siècle. L'état d'àme résultant de
ces théories lui devenait intolérable. Le besoin de s'in-
sensibiliser par des poisons commençant à se foire
sentir, il eut le bonheur de rencontrer Ernest llello.
Il lisait Ilello comme on ne lit que très-rarement dans
la vie. Il craignait de perdre la moindre miette de ce pain
si précieux pour l'àme. il tenait le livre sur ses genoux
ainsi qu'un avarie tiendrait un vase plein de perles pré-
cieuses et ses doigts en caressaient les feuilles amoureuse-
ment. Il voyait pourlapremière fois, ayant vécu jusqu'alors
comme dans une chambre obscure où il s'était habitué à
discerner les objets en tâtonnant.
Devenu enfin catholique, après les angoisses et les
reculades ordinaires, il voulut l'être absolument. « Il
faut croire avec le corps, disait-il, s'agenouiller, faire
le signe de la croix, se frapper la poitrine. » Voilà ce
que ne veulent pas les protestants, suceurs indécoura-
geables de la vieille tétasse de Luther, qui appellent
des sym-
ces actes du pagnnismo et (lui ne voient que
boles oxclnsivemont spirituels là où su trouve. la runlitu
horrible des sucronicnls. Pur une conséquence directe,
ptllo doc-
on est, avec eux, forcé do se contenter do In
lrino do l'immortalité do l'unie au lieu du lit plénitude
du dogmo chrétien do lu Résurrection de la Chair.
C'est ù fniro frémir do penser qu'avec ses dons
exceptionnels d'écrivain et d'artiste et ce besoin de
logique absolue qui le traine dans les voies de l'apos-
tolat, un tel homme va être forcé de parler de Dieu il
un tel monde Il se sent tout it coup si exilé dans son
ces innombrables figures
tristes où le mrsum corrftt-'lfJL-Cnfuiits de la bienheu-
reuse église a disparu depuis quatre siècM/
0 Seigneur! sYcric-l-il, ne me laissez pas périr eomiV.P un
grain de poussière dans un tourlillon de gratins de pous-
sière. Prenez-moi dans votre Main, mon Dieu, et ajou-
tez-moi comme une pauvres pierre dans une place méprisée
de la grande Cathédrale île la Vie. Ne me rejetiez pas,
faites de moi un de vos ouvriers. Mon Irez-moi le moyen
de vivre par un l.emps de dissolution et de confusion
comme firent ces maitres qui, dans les siècles de foi,
remplissaient le monde de beauté. Donnez-moi de travail-
ler comme eux, non. par égoïsme ni vanité, mais par le
seul besoin de voir votre Nom gloriflé sur la terre aussi
bien qu'au ciel.
Il n'est peut-être pas inutile de faire observer que
cela n'est qu'une très-misérable traduction.
IV
Qu'il soif bien entendu quo jo n'ai pas formule dessein
d'uno étude des livres du Joorgonson. C'est tout il fait
au-dessus de mon poitvoir. J'ai voulu seulement et
surtout montrer un pauvre homme supérieur dans
l'excessive misère d'tinc lutte épouvanlablcmcntinégulu
avec tout un monde.
Jo no crois pas il la conversion possible du Dane-
mark, non plus que de la Suède ni de la Norvège. Je
l'ai déjà dit, on est mort. L'apostasie de ces peuples a
été telle que leur retour au catltolicisme ne pourrait
plus Otro un miracle distinct do la réapparition terrestre
do Notre Seigneur Jésus-Christ.
Alors que toutes les nations chrétiennes brûlaient de
colère au seul nom de l'Hérésie; alors que des centaines
do martyrs arrosaient de leur sang la France, l'Alle-
magne, les Pays-Bas, l'Angleterre même qui fut si
lâche pourtant, si promptement renégate au comman-
dement de son roi; oui, seuls, alors, les Scandinaves
n'opposèrent aucune résistance et renièrent instanta-
nément, avec des outrages, leur mère de Rome qui les
avait allaités.
Cette apostasie électrique de toute une race est un
prodige d'ignominie, une turpitude septentrionale
dont la raison latine reste confondue. La Honte capitale
est entrée là comme dans sa maison, sans avoir besoin
de frapper.
Comment voudrait-on que lo Diable solaissiU oxpul-
sor do ces pnys tristes où il est installé comme un père
nu milieudo ses enfants et qu'une domination si longue,
si certaine, si incontestée, fut abandonnéo par co logi-
cien ? Il est mille fois probable, nu contraire, quo la
célèbre douceur danoise, qui est uno hion bonno blague,
s'exercerait contre les apôtres avec uno intensité raro
et dont il ne se serait pcul-ôlro pas vu d'exemple, mémo
parmi les brutes féroces déchaînées autrefois par le
sodomite Calvin.
L'espèce de tolérance dédaigneuse accordée aux
missionnaires catholiques -Allemands pour la plupart
depuis une cinquantaine d'années, témoigne d'une
insultante sécurité que les résultats obtenus ne
paraissent pas devoir ébranler demain matin. J'ai vécu
plus d'un an, en qualité de brebis, au milieu d'un do
ces troupeaux catholiques disséminés en Danemark, et
je vous fiche ma parole que c'était un bien joli assem-
blage. C'était, pour la plupart, des ouvriers et des indi-
gents de la dernière classe, recrutés à force d'aumônes,
et j'ai pu me croire souvent parmi les paroissiens ou
les paroissiennes magnifiques de Sainte-Clotilde ou de
Saint-Thomas d'Aquin, tant ils étaient dénués de
foi, puants d'orgueil, tant ils ressemblaient à notre
canaille millionnaire
Le tempérament scandinave réformé par les grands
Salauds du xvic siècle est essentiellement inapte à la
piété affective sans laquelle il n'y a pas de catholicisme.
Il parait que cela suffit aux missionnaires, heureux et
fiers du recensement platonique* du leur bêlai], et qui
n'ont cux-mômos, or(linairomenl,qu'uno soif médiocro
du martyre.
C'est pour cela qu'un grand écrivain catholique tel
que Johnnncs Joergensen doit nvoir pour ennemis los
qu'ilil
catholiques encore plus que les protestants et. surtout
les praires, un peu plus lût ou un peu plus tard. Jus-
il a réussi ù ne pas déplaire il ces derniers,
son extrême lutmilité leur ayant fuit croire, sans
doute, qu'il pouvait y avoir en lui un domestique. Ah
lorsqu'ils perdront cette illusion Ah surtout,
lorsqu'ils sentiront l'a rtisle/ Pauvre Joergensen
.I'ai écrit plus haut qu'il avait tout le monde contre
lui. Je m'exprimais, Dieu me le pardonne en prophète,
c'est-à-dire en raccourci. Pour les protestants et autres
athées, c'est déjà fait, car il faut bien remarquer que la
tolérance dont il vient d'être parlé n'est pas pour lui.
Il n'a pas la même odeur queles boucsdu voisinage, et
le flair des ogres de la Vie no s'y trompe pas. On veut
bien tolérer le catholicisme, mais à la condition qu'il
ne soit pas plus vrai ni surtout plus vivant que
n'importe quoi. C'est la mort qu'on veut, rien que la
mort.
Les catholiques, à leur tour, détesteront leur apo-
logiste quand ils auront vu l'Absolu redoutable qui
est en ce poète si rempli de bonne volonté et de can-
deur.
En attendant cette découverte, le malheureux s'exté-
nue en un labour désespérant. Il ne croit pas beaucoup,
lui non plus, la conversion do ses compatriotes. Mais
il penso quo co n'est jamais inutile do rondro témoi-
gnage 11 espère aussi quo ses écrits atteindront tout
do mômo quelques Ames, et cela suffit pour qu'il
accepte l'étrange peine do s'ajuster en pédagogue aux
déplorables cerveaux luthériens. Voilà des années qu'il
no fait que cela. Il instruit, il rompt lc pain de la doc-
trine il ces très-pauvres, il le leur émielto comme ù
des oiseaux sans nid et périssant de misère.
Dans l'asphyxie d'une telle besogne sans relâche,
avoir écrit, entre autres choses, le Dernier Jour, Notre-
Dame cle Danemarch et, dans ces tout derniers temps,
l'éblouissant poème en prose intitulé Eva, voilà ce
qui est inouï et ce qui peut peine se comprendre. Car,
enfin, cette propagande à laquelle il se condamne est
un extrême danger pour son art. Son public le lire con-
tinuellement en bas, et c'est stupéfiant qu'il ne le fasse
pas tomber.
Enormément affaibli déjà par ce cauchemar et per-
dant presque l'équilibre à chaque instant, il lui faut
demeurer, quand même, un grand artiste, le plus
grand, je crois, de tous les artistes scandinaves, et il y
parvient.
Quelques âmes. oui certainement, il doit atteindre,
il atteindra quelques âmes, et ce résultat vaut qu'on
souffre. En tout cas, il lui restera d'avoir travaillé'
pour la Gloire de Dieu. Je le connais, ce métier ter-
rible.
J'ai reçu, il mon tour, le siècle dernier, l'hospitalité
la plns fralornollo chez .locrgonscn, il Copenhague, ot
.j'ati vu quel point ln vie de cet écrivain si bassement
calomnié est en harmonie- avecsos livres combien elle
cslhnulo et pure ct parfaitement douce dans les amer-
tumes.
Il y a de lelles menaces que le marlyro peut étro
prévu pour n'importe quel homme de cette sorto. Je le
disais en commençant, mon ami Johunncs porte telle-
ment cette vocation sur sa ligure! Le martyro adminis-
tré par les imbéciles, quel rêve! Il s'y prépare, je pense,
tous les jours, dans lorccueillomenletlapaix chrétienne
de sa demeure.
Après tant cela, on demandera peut-être comment
une telle fleur de catholicisme a pu pousser dans une
terre aussi peu fertile. Le Danemark, en effet, n'y est
pour rien, .lohanncs .loergcnsen s'est converti en Alle-
magne ou, du moins, à la suite d'impressions reli-
gieuses très-profondes reçues dans l'Allemagne du
Sud et en Italie. Il a transcrit ces impressions dans son
beau livre Rc/sebogcn, édité à Copenhague, ante porcos,
en 1895.
A cette époque, il n'avait pas encore abjuré et il
était plutôt artiste que chrétien, juste le contraire de
ce qu'il est devenu, pour le mystérieux profit de son
art. Qu'il me soit permis d'en détacher une page qui
m'a remué avec force et dont la traduction sera ce
qu'ollo pourra. La langue danoise, mo disait une
Danoise de grande intelligence, n'est pas assez somp-
tueuse pour donner autre chose quo des rollets. Com-
bien il faut que l'i\mo do Joergenson soit belle pour
jeter de pareilles couleurs sur le pauvro mur scandi-
navo
Don Juanallait, parcourant les rues do la petite ville aile-
mande. CY-tuit le soir. Par les portes ouvertes d'une église,
il vit les cierges allumés sur les autels, il entendit les voix
claires des moines qui louaientDieu a1l'heure de complies.
Sicut crat in principio ctnuncct scmpcr, etc. Les ondes delà
mélodie ambrosienne, pures et simples comme celles Uo
l'Océan, montèrent et moururent. L'office était fini. Les
fidèles se dispersèrent autour de don Juan qui continuait
sa promenade solitaire. Et les jeunes filles glissaient devant
lui, leur livre pressé contre la poitrine; elles regardaient
curieusement son grand chapeau à plumes flottantes, son
pardessus .c revers de soie rouge, son puntalon large, sa
sonnante épée battant les dalles. Regardez! un Espagnol!
chuchotaient-elles, riant un peu etse sauvant par lesruelles,
elles disparaissaient bientôt sous des portes obscures abri-
lées par des auvents, Et don Juan ne voyait pas le moyen
de leur parler, et restait seul, la place de l'Eglise se vidait,
et les rues devenaient désertes, et enfin une vieille femme
seule qui avait prié longtemps devant l'autel de Notre-
Dame se hâtait de rentrer.
Alors, don Juan se mit à jurer et à maudire. Et il mar-
chait, fouillant laville dans tous les sens et son épée sonnait
de plus en plus furieusement sur le pavé, et il frappait
toutes les fenêtres éclairées, et il appelait toutes les formes
féminines que son rêve lui faisait voir dans le lointain des
rues. Mais don Juan ne trouvait aucune femme à serrer dans
ses bras, et la ville devenait noire et minuit sonnait à tous
les clochers.
Enfin, il aperçut une lueur. S'étant approché rapidement,
il se trouva devant une vitro grillée. Au-dessus de la fenêtre,
une lampe était allumée et une femme était derrière la
grille. Et clic était belle. Don Juan s'arrêta nu milieu do la
rue el, ûlnnt son vaslo chapeau, salua si profondément que
les plumes balavùrent le sol et il dit
Noble dame, permettez-moi de mo reposer dans votre
maison. Je suis nn étranger, un voyageur, et j'ai besoin de
réconfort.
La dame no répondit pas, mais ic la lumière vacillante il
sembla t1 don Juan qu'elle souriait. Et, avec plus de force,
il se mita prier, Il lui déclarer sa tendresse, il lui promettre
les brillants trésors de son amour. Mais elle nc répondit
pas, continua seulement de sourire.
Alors don Juan, ivre de passion, se rua contre la porte.
Mais elle était fermée. Il cria vers la grille, mais la femme
ne répondit pas. Alors il se mit à l'insulter, l'in,jurier, à
l'appeler par tous les méchants noms et tous les mots
impurs dont était, pleine sa pensée. Mais la femme ne ré-
pondit pas, elle continuait son sourire.
Alors don Juan commença la maudire, appelant sur
elle toute la puissance de l'enfer, toulela malice du démon.
Mais ellc ne répondit pas. Et don Juan jura plus fort, et il
la maudissait par l'archange saint )lichel, par saint Jean-
Baptiste et par les saints Apôtres, et enlin unr la Mens
de Dieu elle-même.
Alors la lampe trembla en jetant une très-haute llamme.
Et, dans cet éclair, don Juan vit qu'il y avait une image et
non une femme derrière la vitre, l'image d'une femme,
de la seule Femme pure et sainte parmi les femmes,
de la Mère de Dicu!
Avec un blasphème, don Juan s'en alla en chancelant.
Mais à l'lteure de la mort, sous l'étreinte terrible, don Juan
ne se repentait de rien, ne se soutenait de rien, il l'excep-
tion d'une seule chose qui.lui revenait accompagnée
d'une angoisse infinie. Il se rappelait la nuit où il avait
parlé à Elle comme à une putain, à Elle qui portait dans
ses bras le Sauveur du monde. le Juge du monde.
Johannes Joorgcnsen n'a que trente-cinq ans. Cela
lui fait, selon la loi commune, trente ans à souffrir
encore. On l'y aidera, je crois l'avoir assez dit. Il
en u besoin, ayant le meilleur de su tache à accom-
plir.
l'ourtant, la liste de ses œuvres est déjà longue même
à partir du moment où, devenant chrétien, illàcha défi-
nitivement « la Société pour la protection de la bêle
humaine », c'est-à-dircil y a environ six ans.
Ce moment plein d'héroïsme lui fut bizarre. Il ra-
conte avoir senti tout à coup un dénuement dont ne
peuvent se faire une idée les catholiques de naissance
qui n'eurent jamais à se déraciner et qui ne souffrent
d'aucun besoin de se développer, fût-ce dans le sens de
la bêtise.
« Herman Honge se sentait comme l'arbre dont on a coupé
les branches pour le mettre en état de pousser avec plus
de vigueur, Il se voyait une perche, un épouvantait, mais
il avait l'espoir d'une Lelle cime d'arbre.»»
Chacun de ses livres est une occasion d'étonnement.
On l'avait laissé à portée de la main et on est forcé
d'entreprendre un voyage pour le rattraper, tant il a
marché dans la poursuite ardente, inlassable de son
identité. On se demande où s'arrêtera un artiste qui
grandit toujours. Après le Dernier Jouir, Den Ydersle
Dag, publié il y a qualreans, et qui semble déjà si loin,
comment croire que l'écrivain d'un livre si fort n'avait
pas atteint son sommet?
C'iHait un soir de novembre, a Sodome, un soir du mois
4les morls. Toute la journée, il avait fait noir dans les rues
étroites, et.. dès le matin, on avait allumé les lampes dans
les boutiques profondes qui s'enfonçaient sous les maisons,
comme des lanières splendidenent .illuminées, pleines
des trésors du monde. l'ar les rues bitumées et sur les
dalles des trottoirs, coulait incessamment le fleuve des
hommes sous la lumière blanche des appareils électrique.
Et toutes les ligures étaient pales de l'air de Sodome tel
le linge hlanclti au chlore et de chaque face regardaient
deux yeux, et derrière chaque paire d'yeux brûlait une
Ame.
Tant d'yeux! Et tant d'âmes! Cela donnait le vertige
{le plonger dans tous ces regards d'hommes et de penser à
foutes ces Ames d'hommes. Et. on pouvait se croire au bord
d'un gouffre à la vue de tous ces gens de Sodome, en se
demandant d'où ils ventaient, ce qu'ils cherchaient, où ils
allaient, ce que serait leur destinée ici et au delà.
On a dit que Pascal voyait toujours un abime it côté de
lui. Combien sont-ils ceux pour clui la vie est réelle et qui
sentent vraiment qu'ils vivent, et qu'ils sont au milieu des
gouffres?. Et ces hommes, pour qui le sentiment r/Y'/rc
est comme une fête perpétuelle et une terreur perpétuelle,
ne peuvent vivre sans s'agenouiller, chaque i ustant, daus
leurs cœurs, et lettrs Ames tremblent sans cesse comme les
étoiles, parce qu'ils regardent sans cesse la puissance de
Dieu, comme les étoiles, et ils tombent et ils adorent en
tremblant. Mais pour les gens de Sodome, ces paroles n'on1
pas de sens.
Les trois derniers chapitres de Den Yderste Dag sont
parmi les cliosesles plus bouleversantes qu'on ait écrites
et, cependant, je le sais, l'arbre n'apas encore obtenu sa
cime. Quelqu'un se trouvora-t-ilen Franco pour traduire
ce poète qu'il est lion Icux donc pas connaître quand on
a tant parlé d'Ibsen et des nulres ? Si on veut il toute
force écarter l'apologiste catholique, nécessairement
et inéluctablement voué i1 l'exécration plus ou moins
prochaine de ses coreligionnaires eux-mêmes et qui est
à lui seul un spectacle il y a l'artiste, étrangle il force
de candeur, pour lequel il me semble que j'aurai
épuisé l'éloge quand j'aurai dit qu'il est un poète de
bonne volante. Les trois ou quatre personnes qui savent
encore l'énergie surnaturelle des expressions évanDé-
liques me comprendront.
Malgré sa très-lointaine origine étrangère, Joergen-
sen appartient bien à ce vieux peuple danois fait pour
la simplicité, pour l'extrême simplicité, mais dénaturé
monstrueusement par le protestantisme qui en a fait
un peuple d'hypocrites et de moutardiers. Ce poète,
par malheur si difficile à traduire, a retrouvé ou retenu,
par Hnjprivilège unique, le parfum subtil de cette fleur
sauvage que les cuistres barbares de la soi-disant
réforme ont piétinée comme des brutes et qui en est
morte en même temps que disparaissait Marie. « L'art
des vieux jours, dit-il, appartient aux enfants comme
le royaume des cieux. » Joergensen est un des plus
aimables enfants de la Tour d'ivoire.
Dussé-je être l'unique voix d'ici longtemps, je suis
heureux de cette occasion de pratiquer la justice en
disant et même en criant, s'il le faut, combien
je l'admire, ce prophète dans sa patrie, ce solitaire
douloureux, co méconnu, et combien, il contre-ba-
lance l'énorme dégoilt que ses lamentables com-
patriotes m'ont inspiré. Ma joie est d'autant plus vive
qu'il m'est donné de rendre témoignage il un tel chré-
tien dans une revue fort étrangère au christianisme et,
par. lu, fort autorisée, car Julien l'Apostat est revenu
vainqueur des Perses, au mépris de l'histoire, et
triomphe dans Constantinople. J'ai seulement à déplo-
rer mon extrême insuffisance et je lui en demande par-
don très-humblement.
Léox Bloy.
10. A un poète belge [devenu, deux ans plus
tard, un de mes plus lyriques lâcheurs ]
Il a fallu me replonger dans le torrent des amer-
tumes, quitter tout, rompre tout lien, cesser pour
combien de temps? d'habiter la France, arriver
enfin en Danemark, d'autant plus agréable à Dieu,
j'aime à le croire, qu'un providentiel malfaiteur m'avait
dépouillé complètement, un peu avant le départ. N'est-ce
pas très-beau?
Je ne peux donc faire ce que vous désirez, mais il
est juste que vous connaissiez ma nouvelle résidence.
Vous serez sûr, du moins, que vos lettres, si vous m'écri-
vez, ne me seront pas présentées pèle-mêle avec des
messages de riches ou des épîtres de bienfaiteurs. Elles
seront parfaitement isolées. Tout le monde m'a lâché,
bien entendu, à commencer par ceux qui se disent mes
admirateurs et qui ne verront leur devoir qu'au lit de
mort. sur la chaussée de leur agonie, Est-il croyable,
poète chrétien, dites-le-moi! que le clmngement
des eaux en sang et la venue même du Paraclet aurait
le pouvoir de décider un milliardaire 4 me donner
50 centimes?.
Congédié, ce soir, notre bonne suédoise Tekla,
pour cause de possession diabolique. Accident
banal en son pays, surtout depuis Bernadottf-. Cette
créature devenait horriblement dangereuse et
faisait de notre existence, déjà^i misérable, un
cauchemar.
13. Notre curé, bienveillantjusqu'à ce jour,
m'avance le prix d'un certain nombre de leçons et
procure à ma femme une vieille truande, parois-
sienne d'un catholicisme assisté qui balaie l'église,
sonne les cloches et fera désormais notre ménage.
On mange dans la Main de Dieu.
i. -'Je ne reçois plus aucune lettre. Com-
1
ment continuer à vivre si rien n'arrive de France?
16. Toujours.rien. lles amis en sont à ne
plus savoir dans quel gouffre de silence se pré-
cipiter.
[Je ne voulais plus parler de mon nauséeux
escroc, sinon pour dire comment cela a fini. Je
n'ai pu renoncer Il la lettre que voici adressée au
seul-resté fidèle des cinq amis du départ (voir
6 janvier)]
Cher ami, je me décide à vous écrire, oh! sans en-
thousiasme ni torches et sans espoir d'une réponse.
Pourquoi me répondriez-vous? Personne ne me répond,
personne ne m'écrit. Je.suis loin et on me sait malheu-
reux. Bon débarras. Peut-être me répondrez-vous,
cependant. Mais, j'y pense, vous ignorez, sans doute,
qre je suis cuit. Refait, cuit'et frit, d'une manière com-
plète et qui n'est pas à recommencer.
Vous rappelez-vous le gentilhomme crapoussin qui
m'accompagnait à la gare du Nord, le 6 janvier, et qui
s'en retourna sans doute avec vous, avec Georges D. et
lesde Groux, le coeur (1) allégé de ma présence, laquelle
aurait pu devenir périlleuse pour ses abatis et pour sa
fourrure, si elle s'était prolongée seulement de quelques
jours. Ehi'bien, c'est celui-là et non pas un autre qui
m'avait débarrassé d'une somme qui m'eût exposé au
danger de ne pas souffrir tout de suite en arrivant ici.
Avantagé d'un flair qui n'est pas indistinctement accordé
à tous les maquereaux, il eut le tact de se manifester
au moment extraordinaire où j'avais les sous do mon
voyage et de mon installation à l'étranger. Il me rafla
à peu près tout, mais en plusieurs fois, de manière à
renouveler de temps en temps le bienfait de ses pro-
messes. Car, vous l'avez su, le cher garçon me voulait
combler, ayant à recueillir de grandes richesses le len-
demain de chacun des jours où le soleil se levait sur
moi. C'est en attendant lu jubilation do co coup do
veine quoi nous avons avale deux mois do garno, Com-
mont pourrai-jo rémunérer un tel bienfaiteur, je mo lo
demando? Quelques jours après notre arrivée en Dane-
mark, nous devions recevoir lu forto somme, cela va
sans dire.
La chose a 6L6 bien faite. Vous saurez qu'il no s'agit
pas d'un cabot vulgaire, quand je vous aurai dit que
la convorsion religieuse, los confossions, les commu-
nions ot jusqu'au cadavre d'une femme morte dont ma
littérature uurait consolé les derniers jours, mo fuirent
servis chaque matin. 11 yeut même unpeu do miracle.
Assez causé de cette charogne.
17. Lettre de Johannes Joergensen, très-noble,
Irès-aiïectueusc. Pauvre lui-môme il ne peut me
proposer d'aut.re expédient que d'envoyer au Tils-
kueren une réponse h. un article hostile de cette
revue. Réponse qui me serait payée honorablement.
Jeanne la traduirait en danois. L'article hostile est
d'une médiocrité honteuse. Je cherche une idée.
Tout est difficile dans un pays oit mes violences
parisiennes seraient incomprises et inacceptées.
18. Commencé avec dégoût le sale travail de
laver la gueule à un idiot scandinave. J'y renonce
bientôt par l'effet d'une tristesse atroce. J'aime
mieux mettre ma confiance en Dieu.
20. Aujourd'hui, chez notro curé Storp, j'ai
senti l'Allemand. J'avais fuit la galle de lui prêter
Sueur c!c Sang, qui n'a pu passer et qu'il me
reproche comme une mauvaise action. Impos-
sible de me défendre. Si je lui disais le mot de
Cambronne, il croirait quo jo lui oll're des excuses.
21. Pour faire suite il Gambronnc, décou-
vcrle du magasin de margarine d'un habitant de
notre maison, entrepositaire et commissionnaire
de cette chose. Le dit magasin est situé derrière
les latrines dont une mince^cloison ne le sépare
qu'a regret. J'abuse de l'ignorance de cet homme
qui ne sait pas un mot de français et dort les
lèvres en bourrelets évoquant une image obscène,
pour lui demander s'il ne se trompe pas, quel-
quefois, de marchandise.
A mon curé prussien, pour tout arranger:
Comment se pourrait-il qu'un Français digne de ce
nom supportât ce qui s'est passé en 1870? Un roi héré-
tique, un roi de cette Prusse misérable qui était encore
idolâtrie, il y a six cents ans, alors que la France ver-
sait son sang pour Jésus-Christ depuis dix siécles; le
triste prêcheur Guillaume, continuateur de Gustave-
Adolphe, piétinant la noble France de Marie conçue
sans péclié, il la tôto d'un million de brutes féroces,
pendant six mois! Ah! dans l'enfer où hurlent, sans
doulo, n l'iicuro actnelle, ces trois maudits, Guillaume!,
l3ismarcl: ot do Moltko, je présume qu'ils jugent enfin
loup politique do démons comme elle doit elro jugée.
Mais quel Fronçai, jo vous le demande, faudrait-il
dlro pour les absoudre, pour so rappolor, sans palpita-
tions do cœur, l'effroyable guerro do 1870 ?
Certes, il est clair que Dieu voulait clultier sa rille,
et il est bien certain qu'il no pouvait pas lui envoyer do
pires bourreaux 1 Pourquoi pensez-vous que j'ai exa-
géré l'horreur de cette guerre dont je fus témoin ?
Vous étiez alors en Westplialio et ne saviez do co
dramo horrible que ce qui vous en était raconte par les
gazettes allemandes. Comment auriez-vous pu con-
naître la vérité? Uno fois pour toutes, rappelez-vous
que j'ai vu de mes yeux ces abominations et que j'en
ai gardé au fond de l'Ame quelque chose comme une
vision de ma mère violée sous mes yeux par des incen-
diaires couverts de sang. C'est ainsi que j'ai pu écrire
mon livre, vingt-deux ans plus tard.
Le miracle, c'est la restitution de l'ordre.
Pourquoi l'Église est-elle si haïe? Parce qu'elle
est la conscience du genre humain. Jeanne.
Le travail est la prière des esclaves. La prière
est le travail des hommes libres.
22. Souvent il me semble que tout m'aban-
donne, que tout croule. Ma vie a été si unit'ormé-
ment terrible, depuis une ou deux générations,
qu'il est incompréhensiblepour moi-mûmc que j'aie
surtout ce que je n'ai pas ce
pu lit supporter. Il y a ce que j'ai écrit, mais il y a
que je n'ai pas
eu lu force d'écrire et que je n'ose même pas évo-
que. Ali! si on savait H i'uut avoir été vraiment
choisi pour connaître l'horreur de certaines
images du passé qu'on est force d'écarter a l'ins-
tant môme en criant vers Dieu. Pourquoi le
Maître m'a-l-il voulu dans ce pays où la laideur
du proteslanlisme renouvelle pour moi, chaque
minute, le pressentiment des amurtumes de la
mort? Jen'cn sais rien et sans doute je n'ai pas
besoin de le savoir. J'attends et je prie enlarmes.
23. Froid atroce depuis le premier jour du
printemps.
20. Dimanche des Rameaux. Malgré son
prussianisme et son imbécillité, notre curé ne
laisse pas d'être prêtre et de solenniser ce jour de
façon touchante, avec des ressources misérables.
Attendri, je rapporte ù la maison un humble
bouquet de fcuilles de houx, de ramusculcs de
sapin et de buis bénit. Je me demande ce que
pourrait être ce souvenirdu dimanche des Palmes
au Groenland, s'il y avait latine église catholique.
28. Mardi suint Le souvenir atroce de notre
escroc nous tourmentait au point d'ùtro un dan-
ger pournos âmes. L'unique moyen d'en finir ne
serait-il pas, renonçant pour l'amour de Dieu
à une vengeance facile, heureusement différée
jusqu'ici d'écrire ù ce scélérat une lettre sans
colère où je lui dirais les motifs religieux de mon
silence vis-à-vis du parquet:
Monsieur, jo croyais que ma lettre du -i serait la der-
nière. Mais voici la Semaine sainte, et comme les pré-
ceptes chrétiens aussi bien que les pratiques de
l'Église sont pour nous des choses sérieuses et pro-
fondes, j'ai décidé, sur le conseil de ma femme, que
vous avez failli tuer, d'offrir à Dieu le sacrifice de ma
vengeance différée jusqu'à ce jour pour des raisons
que jo n'ai pas à vous dire.
Je sais que cette idée de vengeance vous a paru
ridicule. On m'a écrit que vous en parliez comme
d'une illusion fort comique. Vous aviez tort. Non seu-
lement je pouvais vous poursuivre comme un voleur
avec de suffisants témoignages, mais je pouvais, entre
autres démarches, écrire au Procureur Général Ber-
trand que vous avez abusé de son nom pour me trom-
per et qu'ainsi vous l'avez fait votre complice dans une
basse manoeuvre d'escroquerie. Il est probable qu'une
telle information n'aurait pas disposé ce magistrat à
une indulgence extrême.
Je renonce donc, provisoirement, à vous punir, ce
qui ost méritoire, sans doute, car jo no mo rappellc
pas qu'aucun hommo m'ait fait plus do mal et avec au-
tant d'injustice. Cet effort sera peut-èl1'o profitable il
l'àme do celle que vous avoi laissé mourir sans sacre-
monts, comme une uthde ou une hérétique. Peut-être
aussi votre petit Cliurles oblicndra-t-il do la sorte la
gràco d'une mort procltaino qui le délivrera do l'épou-
vantable malheur d'être ('levé par son père. Vous aviez
établi votre vie sur le mensonge et même sur lo men-
songe sacrilège. Que Dieu ait pitié de vous!
Dédicace à Auguste Marguillicr d'un exemplaire
de Léon liloy devant Ies cochons « Souvenir af-
fectueux d'un exilé que les cochons même ou-
blient. »
Appris lamort de Paul Bonnctain. Encore un du
Désespéré qui s'en va. Les enterrerai-je tous? Sur
vingt ou vingt-quatre, en voilà dix de partis. Ce
qui n'est pas fait pour guérir mon mépris et mon
horreur des contemporains, c'est la vilenie des
oraisons funèbres ou dithyrambes après le corbil-
lard. Je parle de ceux que j.'ai lus dans l'Aurore Des-
caves et Geffroy, et je parle de ceux que je devine.
Que penser de ces misérables compagnons de
l'écritoire nocturne qui décernent le génie, -oui,
le génie a cette carcasse qu'ils méprisaient
ou haïssaient et dont le malpropre semblant de
vie adtl leur paraître quelquefois si long
Visite mon élève Kanaris Klein. Ah! c'est une
il.
affaire Il me montre avec orgueil une copie d'un
portrait de TliorvaUlscn par Horace Vernet. Le
célèbre poncif au chapeau tromblon du musée de
Copenhague était déjà, me dit-on, l'auteur d'un
buste du vitrier do la Smala qui lui manifesta sa
gratitude en le délayant sur un châssis. Ce por-
trait, qui donne l'idée bien danoise d'un grand
sculpteur en margarine, est exactement hideux.
Les deux œuvres se valent sans doute. C'est éton-
nant comme on est infaillible et spontané, en pays
protestant, quand il s'agit de donner la préférence
à des choses laides et ignobles
29. A Georges Rémond, celui de tous mes con-
temporains qui parait avoir le plus fait pour moi-
Certaines expressions de votre lettre me donnent
à penser que vous m'avez jugé très-imprudent et même,
je crois, peu digne d'intérêt pour m'être laissé prendre
aussi bêtement par un escroc. Peut-être avez-vous rai-
son. Peut-être vous trompez-vous. Je n'en sais rien et
cela m'est tout à fait égal. Étant un homme pécheur,
il est vrai, mais de prière amoureuse et de communion
fréquente, habitué, d'ailleurs, à une vie qui n'est pas
celle des autres hommes, j'ai trouvé tout naturel, en
certaines circonstances, que le secours décisif, la déli-
vrance tant espérée, depuis si longtemps, me fût offerte
par le moyen d'un instrument quelconque, ridicule ou.
abject, quo j'avais si pou choisi. J'ai donc accueilli cet
affreux drôle quo jo croyais soulcment un imbécilo. Je
parais avoir été roulé, c'est sur mais qui a été roulé
certainement et indiscutablement? Telle est la quels-
tion.
Pourquoi ne viendriez-vous pas nous voir, cet été, il
Kolding ? Ah cui, pourquoi ? Ces questions me donnent
envie de pleurer. Pourquoi l'expérience de toutes les
générations a-t-ollo démontré que co sera toujours en
vain qu'un homme de cinquante ou soixante ans dira à
un homme de vingt ans « Ne passez pas parlà, je m'y
suis déchiré, c'est un chemin de mort. » L'adolescent,
s'il a quelque noblesse, répondra toujours, en descen-
dant à reculons l'escalier du gouffre « Je ne veux pas
être un mufle » et ce sera invincible. Et plus il aura de
noblesse plus ce sera invincible. 11 est clair que vous
vous êtes lié vous-même d'une façon cruelle, c'est-à-
dire banale, précisément à l'époque. de votre vie où
vous auriez eu tant besoin d'être libre, étant excep-
tionnellement doué du côté de l'intelligence, je vous le
dis. C'est effrayant de penser que l'Esprit de Dieu se
présentera demain à votre porte et que vous serez forcé
de lui répondre Il a quelqu'un! Repassez au com-
mencement des siècles.
C'est à détraquer l'entendement, à suggérer le dégoût
de vivre, de penser qu'un homme peut se dire admira-
teur du Salut par les Juifs et croire, en même temps,
qu'il y a des choses plus importantes que d'obéir aux
commandements de Dieu.
31. Vendrcdi Saint, ù Henry de Groux
Mon cher Henry, je prends occasion do la Mort do
Notre Seigneur pour Vous écrire. J'ai reçu do vous,
le 23, douze lignes d'une écriture plutôt atroce et
signées illisiblement, qui paraissent avoir été écrites
au café, dans un mouvement soudain, sous l'empire de
je ne sais quoi. Soudainement donc, brièvement et
fébrilement, vous me déclarez que vous m'aimez de
toutes vos forces et que vous m'êtes fidèle. Mon très-
cher, il y a dans le Oiendiant, livre plein de vous, je
ne sais à quelle page, ceci « Il y en a qui croient
m'aimer et qui me haïssent. » Dieu rne préserve de
penser que vous des de ceux-là. Mais, je me le de-
mande, si vous étiez mon ennemi, comment pourriez-
vous être plus séparé de moi ? Vous savez très-bien ce
que je veux dire, n'est-ce pas? Si vous aviez en com-
mun avec moi quelques idées ou sentiments essentiels,
ah mon pauvre ami, qu'il vous eût été facile de
m'écrire plus de douze lignes, me sachant si malheu-
reux Je pense vous avec une tristesse infinie.
Dans 1'après-midi, je vais lire l'office de Ténèbres
et faire le chemin de croix dans notre église mal-
heureusement trop peu déserte. J'espère qu'il me
sera tenu compte de cet effort de prière ayant eu
à lutter contre l'impatience et l'horreur que me
donnaient de misérables protestants venus pour
voir et s'amuser. Car le Vendredi Saint, ici, est un
jour de vacance et de soûlerie.
Avril
2. Dimanche de Pâques. Allant à l'église,
entendu le carillon infâme du temple. Rien ne
peut être imaginé de plus odieux, de plus intolé-
rable que cette chaudronnerie d'enfer qui suflit
aux protestants. Il y a là, m'a dit notre curé, une
pauvre vieille cloche catholique âgée de quatre
.cents ans qui pleure d'entendre les autres.
Nous avons découvert qu'une niasse de petitsgâ-
teaux danois faits ici, cette semaine sainte, en vue de
Pâques, a disparu complètement. Ils ont été man-
gés, sans doute, par une jeune fille assez agréable
ùvoir qui a passé chez nous trois jours. La gour-
mandise soutenue par unefaculté remarquais de
s'empiffrer est une chose très-scandinave. Mais
plus scandinave et plus protestant- encore paraît
être le désir des vierges de se faire tripoter par
les messieurs. J'ai cru démùler ça chez cette jeune
personne, parfaitement élevée d'ailleurs.
Dans Y Aurore venue ce matin (de vendredi,
31 mars), lu article d'Urbain Gohier. qui « entre-
prend de refaire un peuple ». La lecture de ce
républicain merdeux produit en moi quelque chose
d'apocalyptique. Faut-il que la France soit châtiée,
quasi maudite pour que de tels couillons sur-
gissent
3. Encore ce carillon horrible du temple pro-
testant. Arrivé près de notre église, je jouis déli-
cieusement des notes pures de nos cloches bénies.
Et le gouffre, le chaos déju incomblable s'élargit.
Coffnoverunt crtnz in fraclionv pank, dit le su-
blime évangile du Lundi de Pâques. Juste ce qui
n'arrive pas en Danemark. La forme même des
pains ne permet pas qu'on les rompe. On débite
le pain en tranches minces nu moyen d'une petite
guillotine.
Nul ne paraît avoir voulu me faire la surprise
d'un secours pascal.
5. A propos de je ne sais quoi, ayant dit au
curé Storp que je ne suis pas « dans la voie com-
mune », je crois lire en cet homme la pensée bien
allemande que je n'ai pas le droit de n'être pas
comme les autres.
[Plus tard, j'ai su que cette parole ne m'avait
pas été pardonnée et je pense, aujourd'hui, qu'elle
ne le sera jamais.]
6. Notes sur la tolérance luthérienne et sur
la célèbre douceur danoise
Quand un indigent a été secouru par ce qui
équivaut en ce pays à l'Assistance publique, il n'a
pas le droit de se marier avant cinq ans, ci moins
qu'il ne rembourse l'argent reçu.
Le concubinage se nomme ici mariage polonais.
et les concubins se nomment polahker.
Le Danemark étant surtout le pays de la vertu..
lorsque les concubins n'obtiennent pas d'enfants,
tout va bien et on leur permet de se marier, si ça
les amuse. Dans le cas contraire, le mariage leurs
est interdit (!)
Un séducteur n'a pas le clroit (!) d'épouser une-
fille séduite, si un enfant intervient (! ?)
Un failli n'a pas le droit de prendre une bonnc
à son service avant d'avoir payé tous ses créan--
ciers.
Je croyais connaître le démon impur et sa haine-
de la pauvreté!
7. capitaine au long cours,
A Bigand-Kaire,
dédicataire de la Femme pauvre, à Cancale
Mon cher Bigand, peut-être vous rappelez-vous le-
nom de ce Léon Bloy qui vous dédia l'un de ses livres,
le meilleur, dit-on. Cet écrivain malheureux vous a
écrit, depuis, sans obtenir de réponse, il y a bien long-
temps déjà. Pourquoi n'en a-t-il pas obtenu? C'est-
Dieu qui Je sait. Ensuite il a publié un livre important
la Mendiant ingrat, ou vous êtes mentionna, nnlurolki-
ment. Prive de votre ndresso, Léon 131oy n'avait aucun
moyen do vous envoyer Io volume. Aujourd'hui, en
Danemark, déçu do la façon la plus atroce, lu plus
mortelle, par un prétendu sauveur, dénué do tout
secours humain et sur le point, croirait-on, do périr
décidément ot ignominieusement avec sa femme et ses
deux enfants, il pense quo ce serait tout do même trop
cochon do crever comme çn, sans que vous sachiez nu
moins, vous, son bienfaiteur, en quel lieu du monde il'
crève.
j'Sans réponse, éternellement.] Cc Biganil-Kuire,
ù qui j'ai fait une des plus belles dédicaces qui
soient en littérature, est un personnage extraor-
dinaire. Ayant résolu, en mars 95, de me procurer
un secours sérieux, ce marin ne fut pas longtemps
sans découvrir qu'un certain projet de tombola,
qu'il avait conçu et qui a réussi, rencontrait beau-
coup d'obstacles. A partir de ce moment, je vis
paraître le bienfaiteur dolent et onéreux, forcé de
me pardonner, chaque jour, d'être pour lui l'occa-
sion d'un tas de tourments. Je ne lui avais jamais
rien demandé.
Le brave homme avait l'air d'être trains, comme
un esclave ou un galérien, l'accomplissement
de son propre bienfait Ah si j'avais sudi-
sait-il souvent. J'insiste sur ce point qu'il s'était
cilfert do lui-même, spontanément, avant que je lu
connusse.
On peut se représenter le délice de nui situa-
lion. Mais, après un premier mouvement de ré-
voie, il m'udvint d'être immobilisé par une pro-
fonde méditation sur Ie cas presque inouï de cet
homme envoyé pour me secourir très-utilement,
un certain jour, et qui obéissait avec rage, comme
un matelot hargneux commande pour le service
des pompes, en péril de mer. La corvée finie, le
marsouin a disparu a jamais dans les antres due
l'océan.
Visite de la femme Kanuris-Klein, une des
glandes dames du trou. Ses deux filles, de sept
r dix ans, l'accompagnent. Ma Véronique, en com-
pagnie de ces enfants déplorables que leur mère
habille une demi-douzaine de fois par jouir, res-
semble à une petite princesse pauvre qui n'aurait
que deux oies garder.
8. Fêle anniversaire de l'imbécile Christian,
le vieux roi reproducteur. On se pavoise, des fan-
fares parcourent. les rues. Pour échapper ce bou-
can, lu le Scarabée d'or de Poë et de Baudelaire,
avec une indicible volupté.
9. Quasimodo.. Très-bel article de Joergen-
sen sur le Mendiant ingrat, dans le Katholikcn,
t'euillo hebdomadaire dont il est l'unique réùac-
teur et qui est uno sorte do gazelle ofliuiollu dans
le petit monde catholique en Danemark. Hien do
pareil on Franco où ce qu'on nomme la bonne
presse » est cuisine" dans des casseroles sans art
par d'innombrables tapirs. Réponse
Chor ami, votre article si généreux et si fort a été
pour nous une consolation que nous avons reçuo comme
le reste, quasimodo genili infantes. Nous avions été si
trisles pondant tant do jours! Et quand nous sommes
très-tristos, nous pensons nos chors petits qui sont
sous la terre et dans les cieux. Il a donc fallu, par la
bonté infini, qu'un peu de consolation nous arrivât
;précisément en m jour, Daminica in albis, où l'Église
parait avoir donné aux petits enfants un pouvoir trts-
,particulier d'intercession.
.Votre distinction entre les catholiques convertis
.et les autres est d'un penseur. Ah! si vous saviez co
que c'est qne le catholicisme de I Iuysmans, par exemple,
et ce qu'il m'a fallu de temps, de paroles, de prières,
de larmes et de souffrances pour engendrer cet avorton
des Théologales que tous les médiocres admirent!
11. 0 le beau commencement de ce jour ou
l'Eglise fait la fête de saint Léon! le seul, je crois,
de tous les saints papes à qui elle donne M' même
évangile qu'à saint Pierre, comme pour affirmer
-aux dissidents le dogme essentiel de la Succession
altostolique. Trois aulclrf onl été disposas (fans
notre petite e"gliso pour les messes d'une dizaine,
da prûlros. Toutes les missions du Jullnnd repré-
sontéos. Il parait s'agir d'une conférence ecclésias-
tique où des pipes incalcnlahles seront fumées.
Au fond, Jennne pense que, pour célébrer conve-
nablement mu i'ùle, il ne fallait pas moins de dix
prêtres it Koldmg..
13. Horrible, épouvantable, homicide odeur
de nos latrines pureilles it toutes les lalrines
danoises qui sont une espèce de honte barbare et
d'inexprimable ignominie particulière ceroyau-
me, .l'aurai trop l'occasion d'y rcvenir.
11. Lu dans Y Aurore un discours de Clemen-
ceau oit il nomme Dreyfus hérétique (forme de
louange, bien entendu). Le savant Cl6menceau
croit que les Juifs sont des hérrliques. Ce fait im-
perceptible n'éclaire-t-il pas toute l'histoire con-
temporaine ?
17. Il y a en Danemark, région sentimentale,
une grande miséricorde pour les petits oiseaux.
Devant chaque maison on est sûr de trouver au
moins une perche, un mût, le long duquel sont
fixées des boîtes garnies de trous pour servir de
refuges aux volulilos vugahonds, merles ou
alouottes, Même sur les arbres j'aperçois ces boites
ressemblant il des cx-volo et me rappelun't avec
dérision les petites niches de suinls qu'on voit
encore en France, dans quelques champagnes due
l'Oucst et du Midi. C'est il pleurer.
18. Le curé Slorp avait promis de payer mon
terme qui trombe aujourd'hui. Il s'exécute, mais
en profitant de l'ascenclunl de son bienfait pour
démasquer le terrible bourgeois allemand qui est
en lui et me reprocher avant tout de n'avoir pas
de ressources livcs. Vous comptez exclusive-
mont sur les autres pour vivre! bafouille-t-il en
un français impossible. Je lui monl.re alors la liste
de mes œuvres, luduelle suppose, j'imagine, une
somme considérable d'efforts personnels. Peine
perdue, on se fout de mes œuvres, puisqu'elles
ne représentent pas d'argent. Enfin ce pasteur,
oubliant ou n'oubliant pas qu'il vient de me rendre
un service et qu'un autre moment serait mieux
choisi, dévoile tout à coup ses blessures. Ayant lu
ou cru lire le Ofcradiant ingrat que j'ai été assez
imprudent pour donner a un pareil idiot, la ma-
nière dont j'y parle de quelques prêtres infûmes
de Paris tels que les Pères Augustins de l'Assomp-
tion, l'a exaspéré. D'une part, le mot propre, qu'il
saisit peinn uno l'ois sur dix, lui fait horreur;
d'autre purt, il ne peut admettre la clairvoyance
d'un séculier sans soutane en matière cccldsins-
tique ou religieuse. Il aflirme que je me trompe
et que j'ai tort d'écrire comme je le fais. A cette
occasion, jo. remarque l'inutilité absolue de tout
ce qui a pu cHro dit entre nous depuis doux mois.
Les imbéciles sont fuyantes et imperméables comme
des glaires. Quoique très-irrité, je me borne
répondre que je suis un homme craignant Dieu,
que je viens de Paris, que je sais les choses dont
je parle et qu'il les ignore. Là-dessus fureur
extrême. Voila un curé Slorp qui se met tout il
coup à gueuler. Et, soudain, la Prusse de TOm'ap-
paraît. C'est l'ennemi! Je quitte cet énergumène
mfdiocre, le cœur inondé d'amertume. Et nous
n'avons ici que ce seul prêtre!
Bonne réponse à faire, si nous avions la res-
source d'une autre soutane Vous avez de l'ar-
gent et je n'en ai pas. Donc nous ne pouvons
nous entretenir ni de politique, ni de philosophie,
ni d'art, ni d'histoire, ni de religion, ni de quoi
que ce soit.
Combien de fois ai-je remarqué que la citation
des Textes les plus forts ne produit absolument
aucun effet sur ces animaux. J'ai connu un per-
sonnage de grande autorité dans le monde reli-
gicux qui trouvait cela futile, et certains prêtres do
l'espace dc Slorp paraissent regarder les Préceptes
mêmes de l'Evangile comme do honnes blagies
un peu vieillottes. On croit les entendre dire
Oui, oui, je la connais, ça ne prend pas. En
général ces prôtres effrayants sonl habitués, dès
le séminaire, Il voir dans l'Kcriture une matière
examen qui n'a rien de commun avec ce qu'ils
nomment lu vie pratique.
Pour tout dire ,je me suis conné, une fois de
plus, a l'orgueil sacerdotal, le sentiment le plus
judaïque et le plus invincible qui soit.
Aujourd'hui encore, trentième jour du prin-
temps, notre petite Madeleine, qui vient d'avoir
deux ans, se plaint du froid. Il y a de la neige,
en effet, et tous les rugissements ne remplace-
raient pas un sac de charbon.
20. Sur le chemin de l'église une petite fille
me donne une lettre de Storp. Il m'apprend qu'il
a la grippe et qu'il est forcé de garder le lit. Il
me semble qu'un prêtre mangé du zèle de la
Maison de Dieu aurait trouvé la force de célébrer
la messe, ne fùt-ce que pour n'en pas priver un
seul chrétien. Sa lettre, d'une écriture ferme et
nette, ne donne pas l'idée d'un moribond. Je suis
Jonc privé de la messe, mais en mème temps
délivre de la leçon de français de ce jour, ce qui
est une sorte de consolation.
Je commence me pénétrer de cette idée 'lue
les missions catholiques dans los pays scandinaves
où Ic martyre est peu décerné sont, pour des
prntres suffisamment riches, une trôs-douillellc
situation. L'évi>(|iie est loin, le ministère il peu
près nul et, quand on a la gueule fine, il y a bien
des douceurs.
21. Lorsque les hommes se réunissent, ils
ne font ordinairement rien de noble. Un chrétien
ne peut être sauvé que par UN de ses frères qui
le prend dans ses bras et le porte seul il travers
l'eau et le feu comme j'ai fait pour quelques-
uns. J'ai cherclué ce frère dans les royaumes et
les républiques.
22. Visite bien imprévue de Storp venu
comme un chien mouillé sous un prétexte quel-
conque. Je me suis Jbrt apaisé depuis quatre jours.
Je profite cependant de l'occasion pour lui dire i.
peu près tout. Mais il m'écoute avec des yeux
tellement dénués d'intelligence! Il ne revient
pas de mon Mendiant, il n'en reviendra jamais.
« Le membrum- virile » de la page 276 lui est
particulièrement insupportable. C'est une chose
qui no peut pas se dire devant les jeunes Glles, Deux
ou trois autres critiques do mémo force et c'est
tout. Jeanne étant venue prendre part a cotte
absurde conversation, je crois remarquer en notre
cur6 ce mépris armé contre la femme qui est un
signe si profondément caractéristique de l'homme
médiocre.
A propos de mépris, j'ai eu l'occasion de lui
exprimer le mien pour les luthériens danois,
disant qu'à mon avis le meilleur missionnaire
serait un tout-puissant, un dominateur formidable
qui exigerait le rétablissement du catholicisme
sous peine d'extermination. Il a objecté que je ne
connaissais pas ces hérétiques et que certainement
beaucoup donneraient leur vie pour Luther.
Eh bien! lui ai-je répondu, cela ferait du
fumier et les enfants, du moins, seraient catho-
liques Ce ton horrifie le curé Storp.
23. La ville se pavoise derechef. Il paraît
que c'est aujourd'hui l'anniversaire d'une victoire
des Danois sur les Allemands en 48. C'est comme
,si nous faisions en France l'anniversaire d'Iéna
après Sedan. Passant près du cimetière, je re-
marque des drapeaux sur quelques tombes.
Pauvres morts, eux aussi se réjouissent de la
gloire du Danemark! Voilà ce qui nous enfonce,
nous autres catholiques romains qui avons encore
du respect et de la pitié pour les. défunts. Le
li juillet, date rudement glorieuse pourtant,
nous ne penserions pas il planter des drapeaux ou
des oriflammes sur les tombes de nos cimetières.
Cela viendra sans doute.
Malgré le ridicule de cette fête, le drapeau da-
nois, le Daneôrog, est une chose belleet vénérable,
d'origine catholique, ainsi que tout ce qui es!
resté beau chez les protestants. Cette croix blanche
sur un champ de feu et de sang est un peu plus
belle que nos trois couleurs.
A propos de Storp et de cent mille autres. Ob-
jection inexprimée et sans réplique Ma santé ne
me permet pas de devenir un saint. Tel est le fond
de ces serviteurs de Dieu.
24. Après une sottise nouvelle de notre
curé, indignation et peine très-grandes. Puis le
calme. Je me souviens de la Providence et je
songe à la Mort qui arrive sur nous tous au grand
galop. Nous serons tous morts et en putréfaction
demain matin.
25. J'apprends que les Danois, dans les rues de
leurs villes, se comportent exactement comme les
voitures dans les rues de Paris. Un piéton éduqué
doit toujours prendre la droite. Le diable alors
ne le dérangerait pas. Une vieille femme malade
qui viendrait à sa rencontre, ayant pris la gauche
parnécessité ou par mégarde, aurait le devoir de
lui céder le passage et de descendre dans la crotte.
28. Ce jour est bizarre. On l'appelle ici le
Grand Jour de Prière, « Store 13edcdag», parce
que d'ingénieux pontifes luthériens imaginèrent,
je ne sais quand, de mettre sur un jour unique
toutes les fêtes réparties dans l'année ecclésias-
tique et d'empiler en un seul tas toutes les
prières éparses. Est-il besoin de le dire?, ce jour
de prière est surtout un jour de soûlographie.
Fin d'une lettre à un Polonais qui veut écrire
surmoi et qui m'a prié de le documenter
La demande des notes biographiques est étrange
de la part d'un « admirateur ». Ma vie de misère est
racontée dans le Désespéré, dans la deuxième partie de
la Femme pauvre et dans le Mendiant ingrat. Il y a
des gens qui savent cela en Islande, peut-être même au
Groenland. Cette documentation doit vous suffire. Je
ne refuse pas de répondre à une nouvclle lettre, mais
ne recommencez pas la farce atroce de ce matin. Je
suis ici, en exil, abandonné, presque sans ressources.
Votre lettre arrivant recommandée et paraissant con-
tenirde l'argent- ô Dieu éternel fait bondir de joie
une famille. Concevez-vousl'horreur d'un tel désappoin-
tement ?Si vous êtes incapable de la concevoir, gar-
dez-vous bien d'entreprendre votre «étude». Vous no
comprendrez jamais.
29. -Inquiétude cruelle ausujet delladeleine.
C'est en revenant d'Askov, où l'avait menée sa
mère par un temps pluvieux et froid, que cette
enfant est tombée malade. L'endroit, d'ailleurs,
est abominable. Qui sait l'influence subie par
cette innocente en ce lieu d'orgueil et de mort,
si manifestement dévolu aux Puissances invisibles
et mauvaises?
Oh l'horreur insurmontable, indicible de nos
latrines luthériennes et scandinaves qu'on ne
vide pas et qui débordent comme un poème de
Grundtvig
Question sans réponse. Pourquoi est-il impos-
sible, en Danemark, d'avoir de l'huile à manger?
Jeanne s'était procuré une laitue dont elle vou-
.lait me régaler. Cette salade assaisonnée avait le
goût de l'huile à cheveux. On dit que c'est la
meilleure huile de table. Il y a quelques années
à peine, ce produit étonnant ne se trouvait
que chez les pharmaciens (!) qui le débitaient
comme un poison sûr, dans des fioles mystérieuses.
Aujourd'hui, les épiciers en vendent. Occasion de
mélancolie. Tous les mystères foutent le camp.
Mai
lor. Immense besoin de fuir un pays qui ne
veut pas de Marie et qui n'a pas de fleurs en
mai.
Un ami de Belgique a eu l'idée de me faire une
mensualité de 50 francs jusqu'à l'achèvement du
prochain livre. Mais, comme il est riche, il lui
faut pour ça une dizaine de coopérateurs, et il
n'en trouve que quatre. J'apprendrai un jour que
cela se passe entre millionnaires. Ils se fendent
chacun de cent sous pour sauver de la tribulation
un écrivain qu'ils disent grand. J'imagine que
mon livre sera fini, et même quelques autres,
avant que ces bonnes volontés aient pu se grou-
per suffisamment etformer le mastic. Oies nobles
et braves coeurs belges 1 Ça me rappelle les 40 francs
de la Chevalière de la mort (Voir l'introduction
de ce livre). Je songe aux mensualités de 80 ou
100 francs qu'il m'est arrivé de faire sans que
rien d'humain m'y forçât, du fond de ma misère,
du fond de mes agonies!
Entendu par occasion, dans la première école
de la ville, une lecture d'histoire de gnomes faite
à des petites filles de quutre cinq ans. Aussitôt
que les petits enfants ont cessé de téter leurs mères,
Luther leur propose l'exemple des démons, naturel-
lement. C'est du protestantisme ultra fin. Je pense
il ma petite Madeleine qui me parle tous les jours
du petit Jésus ».
2. Encore une question sans réponse. Pour-
quoi, dans ce pays où on trouve, en somme,
quelques industries et quelques bons ouvriers,
est-il impossible de découvrir un boucher, je ne dis
pas sachant son métier, mais l'ayant appris ou
essayé de l'apprendre ? Les étrangers doivent
s'étonner de ces terribles quartiers de bêtes mortes
que les garçons de boucherie apportent sur leurs
épaules en de vastes pelles à mortier et que les
clients sont forcés de découper eux-mûmes.
Silence de quiconque pourrait m'écrire. Je dis
à Jeanne la joie que j'aurais à lire une lettre
longue, fervente, pleine d'àme, pleine de pensée,
comme j'ai souvent essayé d'en écrire! Je suis le
Mendiant ingrat, c'est bien vrai, mais qui donc
m'a donné autant qu'il avait reçu de moi ?
3. Engueulade prodigieusement comique à
l'adresse de mon propriétaire qui ne sait pas un
mot de français. Avec une véhémence dont cet
homme est inutilement accahlé, je parle (10 la
boudin en pot (le chambre de notre voisin, le com-
missionnaire en margarine, et de l'emmagasinage
de son infime proslnit derrière la cloison de nos
lieux, proaimité d'uno perturbante et inexpri-
mnl)le dégoûtation.
lr. Pourquoi ne parlerais-jo pas de ces pauvres
marronniers plantés le long de la rue où est située
notre église et qui font chaque jour de si navrants
efforts pour développer leurs premières feuilles?
Pourront-ils seulement donner de l'ombre dans
un mois, ces pauvres arbres en exil parmi cette
nation gelée qui n'a pas une rose à offrir il Marie
le jour de l'Invention de la Croix?
Le facteur vêtu de rouge comme un bourreau,
ils sont ainsi costumés en Danemark me
réclame par erreur une signature. Il s'agissait
d'un misérable imprimé, poème ridicule incxpli-
• cablcment envoyé par un certain abbé Fouéré-
Macé, de Dinan, se disant « Ermite de Lehon »,
qui joint sa carte à ce chef-d'œuvre. J'écris
Monsieur l'Ermite ou monsieur le Recteur, comme
il vous plaira, il est manifeste que vous aimez à rire, et
je suis forcé d'avouer que je ne liais pas la plaisanterie.
Mais il y a des moments. Omnia lempun habent. Bref,
je suis ici, à cette adresse danoise que vous connaissez,
jo no sais comment, dans la plus complète mist'ro, no
pouvant comptor pour vivre et faire vivre les miens
que sur des miracles sans cesse renouvelés et obtenus
à forco do prières. Or, le facleur se présente récla-
mant mu signature quo je mo prépare h donner avec
allégresse, croynnt il une lelirc charyûe! Le terrihlo
fumiste se trompait, la lettre chargée était pour un
autre', et je recevais le poème inspiré par Ovide où
l'Ermite de Lchon me parle de mes «salons dorés».
L'ironie m'a paru féroce, venant surtout d'un prêtre.
Je vous en supplie, monsieur le Recteur, épargnez-
moi désormais ce genre de facétie, et si vous ne puuvez
ou ne voulez rien pour votre frère, laissez-le, du moins,
souffrir en paix.
5. Reçu un beau portrait de Joergcnscn.
Réponse
Cher ami, c'est vrai que vous n'êtes pas beau comme
un ténor ou un perruquier, mais, ainsi que j'aimais à le
supposer, vous avez une excellente figure de martyr.
Peut-être même, si j'en crois l'énergie de quelques-uns
de vos traits, seriez-vous peu 'éloigne de ce terrible
saint dont je ne peux, en ce moment, retrouver le nom,
qui, saisissant un lambeau de sa chair qu'on lui arra-
chait, le jeta au juge avec ce cri «Es Canis, mange,
chien ». L'Église qui est parfaitement douce et infaillible.
a placé ce violent sublime sur ses autels, à côté de
saint Laurent qui paraît avoir mis en pratique la sacrée
Sentence: HilareindaloremdiligitDeus.
Lo martyre. Ah voila vingt ans quo j'y pense,
comme le pauvre vidangeur ponse à son salaire, et si
des parolesqui me furontditesautrefois s'accomplissent,
je poux compter sur une mort joyeuse, peut-être, mais
sans douceur. Serez-vous alors mon compagnon ?
7. Suite du silence de tout le monde. Je
passe maintenant des quinze jours sans recevoir
une lettre de France. De Groux lui-même, l.ami
du Mendiant, m'a complètement abandonné. Si je
venais à mourir de chagrin ou île misère, on ne le
saurait même pas.
9. Nouvelle douloureuse. J'apprends la mort
de mon cher Soirat, l'éditeur du Désespéré. Avec
déchirement je me rappelle notre dernière entre-
vue, la veille du départ, et la manière presque
emportée dont je l'ai serré dans mes bras, au
dernier instant. Pauvre homme, si simple, si affec-
tueux C'était un ami sûr. Combien m'en rcste-
t-il maintenant?. Je lui avais souvent dit mon
désir de lui être utile, un jour. Je croyais que ce
serait en ce monde, et il y comptait. Ce sera donc
en l'autre, et nous commençons dès aujourd'hui.
Quelque chose de très-suave nous fait comprendre
qu'il s'agit d'une âme qui plaisait à Dieu.
Nous avons enfin une ennemie à Kolding.
Aujourd'hui, une laveuse déjà employée une fois
est venue pleine du désir do faire une querelle.
Elle était enragée d'un reproche, d'ailleurs très-
doux, que Jeanne lui avait fait, hier soir, au sujet
d'une pièce de linge mal lavée. Nous avons senti
une sorte de fureur démoniaque ne demandant
qu'une occasion d'éclater. Je note ce fait impercep-
tible, parce qu'il montre bien, au plus bas étage
de cette société, le fétide orgueil qu'on y cultive,
dès l'enfance, comme la plus précieuse lleur. Un
protestant n'a jamais tort.
10. L'argentdes pauvres, des plus pauvres,
arrivant toujours la minute où on ne peut
plus s'en passer et l'argent des riches n'arri-
vant jamais. Nous ne vivons pas autrement
depuis des années.
11. Ce matin, à la sortie de la grand'messe,
j'ai eu l'impression que voici. Il m'a semblé que
le petit troupeau catholique, dont je suis, est fort
méprisé ici. De fait, il n'est recruté que parmi les
indigents. Il y avait à quelques pas de notre église
une belle voiture, un landau fort élégant, attelé
de deux chevaux reluisants où deux dames, en
toilettes furieuses, attendaient. Peut-être me suis-
je trompé, mais il m'a bien semblé, encore
une fois, que nous étions regardés du haut do la
lune. Après tout, n'était-co pas le devoir de ces
belles dames accoutumées sucer Luther, de nous
concilier du fond des astres? Telle a été ma pre-
mière rencontre de la richesse en Danemark.
12. Il pleut chez nous. Le voisin, l'homme
à la margarine, prend des bains à l'étage supé-
rieur. L'idée de ces bains, de cette nudité qui
trempe au-dessus de nos tètes et de ces gouttes
qui tombent, tout cela me casse, me détruit, me
jette dans le gouffre. Ce triton a pour sœur une
hérétique vénérable qui a dit a Jeanne Ah! oui,
vous êtes catholiques, vous autres! Chacun sa foi!
Vous avez un crucifix, moi j'ai le portrait de Luther
au-dessus démon lit, c'est plus sur.
14. Lu dans Y Aurore un article surprenant
d'Urbain Gohïer (Biens nationaux, vendredi 12 mai,
n° 571). Je dis surprenant, parce que tout préparé
que je sois à la sottise et au goujatisme de ce do-
mestique des Loges, il y avait pourtant, aujour-
d'hni, une transcendance imprévue dans son cré-
tinisme voltairien. Quel rêve, quel sale rêve, ô
Seigneur! de lire, en 1899, des gargouillades libé-
râtres et antireligieuses qui eussent paru décré-
pites en 1850! Cet Urbain, pour qui l'auteur du
Juif Frranl est évidemment un grund homme,
croit h une Congrégation instituée depuis les
siècles a seule tin de soutirer l'argent des peuples
et de sodomiser la jeunesse. C'est ainsi qu'il con-
çoit l'Église. En conséquence, il conclut au mas-
sacre et au pillage de toutes les communautés
religieuses. Je crois qu'il est possible d'être aussi
bête, mais comment pourrait-on être plus bête?
Clémence*au, qui est une crapule douée, doit
souffrir, parfois, du voisinage de ce pauvre.
17. Aurore du 15, premier feuilleton de
Fécondité, œuvre nouvelle de Zola et résolution
de consigner, chaque jour, mes sensations. Rien de
tel pour faire passer le temps de la vie que de
conspuer un pareil auteur. [Ces notes réparties
sur plus de cinq mois, durée totale de la mons-
trueuse publication, ont été assez abondantes pour
former un volume intitulé Je 7n accuse! édité
en 1900 par la Maison d'Art.]
A un Belge
Vous demandez pourquoi j'ai souligné dans le
Texte des Maclaabées (lib.ll, cap. VI, v. 19) les mots
Voluntarie prsbibat ad supplieium. Quel enfantillage
J'ai souligné ces mots pour toutes les raisons que vous
avez supposées et pour toutes celles que vous pourriez
supposer encore mais surtout parce que je suis un
de ces fous clairsemés pour qui lo Saint Livre est un'
Minoin, le miroir aux énigmos de saint Pnul, miroir
immonso, infini où se précipitent leurs âmes, aussitôt
qu'une Parole les éveille, pour y vérifier leur identité.
Vous avez été mal renseigné. Le Salut par les Juifs
le plus important de mes livres n'est pas recher-
ché des bibliophiles. Il on est, au contraire, ignoré ou
méprisé profondément,ainsi qu'il convient, et rien n'est
plus facile que de se le procurer, quand on sait le
moyen et qu'on peut sacrifier 2 ou 3 francs.
Voici la très-sotte et très-déplorable histoire. Le
Salut par les Juifs, édité en 92 par un humble marchand
de pnpier devenu éditeur pour ce seul ouvrage dont il
espérait quelque succès, n'en eut aucun. Deux cents
exemplaires à peine se vendirentou furentdistrihués. Un
peu plus tard le commerce do vendeur-commissionnaire
pratiqué par mon éditeur ne marchant plus, il se vit
forcé d'y renoncer et ne garda que le bouillon de mon
livre, huit cents exemplaires environ, comptant qu'un
jour i: trouverait une occasion de s'en défaire avanta-
geusement. Calcul pas trop bête, mais combien oné-
reux pour moi Écoutez la suite. Adrien Demay, tel
est le nom de cet éditeur, est devenu plombier. Il met
du zinc sur des maisons, pose des tuyaux de gaz, des
robinets, installe des appareils de cabinets d'aisances.
Le bouillon du Salut par les Juifs, le seul livre du
xix' siècle où il soit parlé de la Troisième Personne
divine, est parmi ces ustensiles depuis environ sept ans
Adrien Demay habite Gentilly, 63, route de Fonta.'ne-
beau. A défaut d'un nchetour en bloc, il vend volon-
tiers ses exemplaires nu détail. Mais que pensez-vous
de cette misèro? Un tel livre sorti do mon cœur percé,
après des maux inouïs et jeté hors de la circulation,
enseveli dans la poussière, au milieu des horribles objets
d'un commerce ridicule, sans qu'il soit possible de
rûvcr seulement un millionnaire chrétien qui consenti-
rait il changer cela pour quelques centaines de francs!
Et faclus est sudor ejus sicitl gutlx sanguinis deciir-
rentis in terrain.
18. J'apprends la mort de Francisque Sarcey.
Médiocre nouvelle. Enfin, cela fait toujours une
charogne de plus. Il était du Désespéré. Combien
m'en reste-t-il encore enterrer?
Visité l'école de gymnastique pour fillettes de
dix quatorze ans. Exercices variés. C'est utile,
peut-être, mais laid. Je ne peux me défendre
d'une horreur intime. C'est l'absence de Dieu. Je
pense à sainte Agnès, à sainte Rose de Lima, à
des milliers d'autres. Comment concevoir ces
sublimes vierges sur le trapèze hygiénique et robo-
ratif de Luther?. Oh cette femme qui comman-
dait, avec une voix de sous-officier prussien, les
exercices!
19. Pourquoi, aujourd'hui seulement, reli-
sant le xvm* chapitre de saint Mathieu, ai-je remar-
que l'immensité de la somme due par le premier
«
débiteur» dix mille talents. c'est-à-dire 55 mil-
lions si on suppose des talents d'argent? En sup-
posant des talents d'or, cela ferait peu près
900 millions! 11 C'est l'unique fois qu'un chill're
aussi énorme est mentionné dans l'Evangile. Les
cent deniers de l'autre « débiteur n faisaient un peu
moins de 80 francs. Il n'en a fallu que le tiers
pour payer le Sang de J6sus-Christ.
Une vieille marchande de poisson qui nous
vend quelquefois du hareng fumé s'est présentée,
ce matin, les mains vides quoique très-sales et
réclamant une gratification pour Pentecôte. Elle
tombait mal. Nous avons objecté à cette protes-
tante le Saint-Esprit qui ne permet pas de donner
à ceux qui le méprisent.
20. Reçu un numéro de septembre 98 de
V Humanité nouvelle, revue évidemment littéraire,
où un monsieur proclame ceci
Dieu sezal est épargné par Léon Bloy (!) son àme.,
pour un court instant dégorgée de pus, s'aromatise des
louanges vers Celui qui créa le morpion, l'hyène, la
vipère, la mouche charbonneuse, le crapaud, le vau-
tour, la punaise et l'acarus de la gale et qui sut, un
jour, les réunir en un seul être pour l'édification des
catholiques et la gloire des lettres françaises.
J'ai copié la phrase parce qu'elle me pénètre
de consolation et me semble plus honorable que
cinquante brochures apologétiques. Le Mendiant
ingrat fut l'occasion de ce suffrage.
Envoyé il un pauvre habitant Paris une autori-
sation de mendier pour moi ainsi libellée « Vivant
il cinq cents lieues de Paris, privé de tout moyen
d'existence et menacé de périr, j'autorise mon ami
dévoué L. D. ù mendier pour moi ». Suivait une
liste de victimes, une dizaine de noms d'individus
rc?vés exorables.
21. Dimanche de Pentecôte. Chacun, ici, me
dit-on, est exclusi veinent et continuellement occupé
à rechercher ce qui, dans laconduite ou les paroles
d'autrui, peut être offensant ou non offensant. C'est
donner le vertige de se pencher sur le gouffre
de ces âmes vides.
Grand jour, celui de Pentecôte, dans le monde
luthérien. N'est-ce pas à mourir d'indignation, de
les voir. s'associer nos fêtes chrétiennes, ces vils
hérétiques, ces parricides renégats qui n'ont su
que couvrir d'ordures et assassiner, autant qu'ils
ont pu, la sainte Mère Eglise, depuis près de
quatre. cents ans!
22. Au retour de la messe, que dis-je? pen-
dant la communion même, entendu les exécrables
cloches du temple protestant. J'ai parlé de cette
chaudronnerie affreuse, tout i\ fait sans nom, qui
contente la piété des luthériens, et par laquelle ils
prétendent solenniser des fêtes inexplicablement
conservées dans des almanachs de néant. En ce
moment, j'ai sous les yeux le calendrier luthérien.
C'est stupéfiant de niaiserie, de bassesse et d'igno-
rance. En général, il n'y a qu'un mot à dire aux
protestants Vous êtes hideux!
23. Notre curé, homme fort l'aise, a un
bateau h voiles sur le fiord, et il m'invite à une
promenade en Fionie. La distance est faible et on
arrive bientôt malgré un vent peu favorable.
Visité le célèbre parc d'Hindsgavl, ancien domaine
royal d'un Christian et propriété magnifique d'un
seigneur qui avale chaque matin le Petit Belt.
Sensation toujours pénible pour moi d'une richesse
exorbitante.
Visité à l'un des confins du parc la petite ville
de Middelfart, assez semblable, avec ses petites
maisons peintes, à un jouet d'enfant. Décor exquis,
assez fréquent en Danemark et qui ferait beaucoup
pardonner. Mais c'est tout. On a bientôt fait
d'admirer tout ce qui est admirable, la mer, les
bois de hêtres et les maisons peintes. D'une extré-
mite à l'autre du royaume, inutile de chercher
autre chose. Rien du passé, nulle trace des temps
catholiques, la griffe de Luther a tout gratté, tout
effacé, tout avili.
Navigation de retour extrêmement pénible avec
un vent contraire. Il faut louvoyer trois heures.
Enfin je rentre dans « ma petite France », épuisé
de fatigue et même d'ennui, content tout de même
d'avoir accompli cette expédition, mais combien
heureux de revoir mon gîte et d'embrasser les
miens Je suis d'ailleurs, un peu moins capable,
chaque jour, de jouir de ce qui plaît aux
autres individus de mon espèce.
24. Un de ceux sur qui je comptais m'écrit
pour me féliciter de Y amélioration de mon sorl.!
Voila un garçon tranquille, désormais. nous
sommes à la veille de manquer de tout.
Temps froid, pluie noire et affreuse. Je suis
étouffé de tristesse et de dégoût dans ce chenil
d'apostats que le soleil semble regarder avec hu-
meur, quand le souffle vagabond, qui est l'image
du Saint-Esprit, ne courbe pas tous ses arbres
vers le sol en lui' crachant l'écume des mers.
25. Nous pensons aux lépreux de Molokaï,
ayant lu depuis peu l'admirable Vie du P. Danaien,
leur missionnaire. Que Je vidinionl ces malheureux,
depuis dix ans qu'ils ont perdu leur apôtre, et
quels ont pu Otrc ses successeurs? Sans doute une
telle mission exige le sacrifice préalable do la vie
et l'acceptation d'une épouvantable mort. Mais la
médiocrité sacerdotalo est une telle pente que,
même dans ces terribles -emplois, des médiocres
peuvent être rencontras, et nous avons le témoi-
gnage de saint Paul qu'il est possible de livrer
son corps aux flammes sans avoir la charité.
Bonne réponse faire-aux protestants, aux calvi-
nistes surtout, qui parlent tant de leurs martyrs.
A propos de la Vie du P. llamicn, Jeanne me
faisait remarquer que ces récits ont une force sur-
naturelle si grande que tout est remis en sa place
instantanément. Aussitôt qu'intervient. la Lèpre,
par exemple, Dieu et l'homme sont aperçus 11. leurs
plans et on sait tout à coup ce que vaut la pré-
tendue vie de ce monde.
26. Sujet de méditation offert 11. un sourd
Moi, G. R., je suis frappé de la foudre, enveloppé
dans une catastrophe quelconque, ad arbitriurn fait, et
me voilà .mort soudainement, laissant, par force et
contre mon gré, tout ce que je possède à des gens
riches déjà, et que je méprise. Il me faut donc paraître
devant le Juge, ayant raté l'œuvre pour laquelle j'étais
si précisément désigné, c'cst-û-dire le sauvetage de
Léon Bloy, le seul do mes contemporains quo je crusse
capable do dire quelque chose Dieu et aux hommes.
Jo laisse derrière moi co grand artiste malheureux,
plus dénué que jamais, privé do toute assistance
humaine dans un pays lointain. Il aurait fallu simple-
ment recommencer ce que j'avais déjà fait, que dis-je?
mettre ma joio et mon espérance à le recommencer, et
je n'en serais pas devenu plus pauvre. Mais il aurait
fallu aussi m'exposer au mécontentement de certaines
personnes, encourir des scènes. Je n'en ai pas eu le
courage et me voilà jeté dans les chemins éternels sans
le viatique de cotte œuvre pour laquelle j'avais été si
particulièrement, si exceptionnellement marqué.
Voulez-vous, cher ami, lire encore quelques lignes.
Si je ne vous disais pas très-nettement ma situation
vraie, mon danger extrême^ si je ne vous faisais pas
remarquer, avec des attitudes plus ou moins sup-
pliantes, que vous pourriez me délivrer si vous le vou-
liez de toute votre âme, savez-vous à quoi je m'expo-
serais ? Très-certainement à ceci que, dans l'autre vie
que nous appellerons, s'il vous plaît, -la vie absolue,
vous me reprocheriez avec des sanglots surnaturels
-d'avoir su ce que vous deviez faire, ce que Dieu atten-
dait de vous et de vous l'avoir laissé ignorer.
28. Si
on était capable d'envelopper d'un
unique regard, comme font les anges, tous les
aspects d'un événement et les concordances ou
coïncidences presque toujours inobservées d'une
multitude de faits, si on pouvait, a force d'attention
et d'amour, réunir et tisser ensemble tous ces fils
épars, on finirait, sans doute, par entrevoir le plan
de Dieu. C'est ainsi que les démons, qui sont des
anges, ont le pouvoir, quelquefois, de prophétiser
par la bouche de leurs serviteurs. Si je savais,
vrillage
du dans
par exemple, ce qui s'est passé .dans un
l'entrepont d'un navire en per-
dition sur l'Atlantique, au fond d'une galerie sou-
terraine du Borinage ou dans le palais de tel ou
tel prince, Il la minute précise où ma décision de
venir en Danemark fut irrévocable alors, peut-
être, je lirais, comme en un livre tranches de
feu, le motif divin de ce voyage de tribulation.
31. Un petit professeur de la ville qui veut
quelques leçons, m'a dit « Les Français sont des
dieux pour les autres hommes. 1) Le sachant
ivrogne, j'avais envie de lui répondre « Les dieux
ont soif! » [Information qui eût été, d'ailleurs,
bien inutile. Ce joyeux Danois n'est pas venu, je
crois, une seule fois, sans apporter une ou même
deux bouteilles. Je n'aurais jamais imaginé, fût-ce
en rêve, de pareilles leçons de littérature.]
Juin
1". Je suis inanimé, stupidc, absolument
privé d'enthousiasme. Excellent état pour écrire.
2. ,Nouveau sujet de plainte contre le curé
Storp. Il nous avait dit de lui amener Véronique
pour que cette enfant fut exercée avec d'autres
petites filles pour la procession de la Fête-Dieu,
qui se fera dans deux jours. Une heure après on
nous la ramène dans un état inquiétant, ayant été
laissée en plein soleil longtemps et tête mie, sans
nécessité, sans utilité, par un effet de cet instinct
de muflerie, de tyrannie et de basse férocité qui
est le fond de la nature prussienne.,
3. A celui que j'avais chargé de mendier
pour moi Paris (Voir plus haut, 20 mai) et qui
n'a pu récolter aucune aumône
Ce matin, la pauvre église catholique, notre
seule ressource en ce pays, comme je gémissais lâche-
ment de cette attitude mendicitaire qui est l'inclian-
geable état d'un homme qu'on aurait pu croire si désigné
pour faire l'aumône à des multitudes, il me fut dit par
ma femme
Tu as remarqué, bien des fois, et tu as fait remar-
quor le Texte do saint Paul disant que nous voyons
tout « dans un miroir», ie l'envers par conséquent. Il
faut aller à l'extrémité do cette parole nécessairement
absolue, puisqu'elle est donnéo par l'Esprit-Saint. Donc
nous voyons exactement Z'inveiisb cte ce qui est. Quand
nous croyons voir notre main droite, c'est notre main
gauche que nous voyons, quand nous croyons recevoir
nous donnons et quand nous croyons donner, nous
recevons.
Cette pensée m'a consolé et m'a mis dans le cas do
vous répondre avec une grande sérénité. Je voudrais,
mon ami, vous mettre le cœur tout à fait en paix. Je
voudrais surtout vous savoir au point de vue surnaturel
qui est l'unique. J'gi eu tort de vous donner l'alarme.
Je suis un misérable, un gueux, un parfait mufle, un
incomestible pourceau, un républicain, un honnête
homme/ pour avoir exprimé une inquiétude quel-
conque, ayant la ressource de prier, de communier.
Quand donc as-tu manqué de pain, sotte créature?
Quand as-tu demandé du secours sans en recevoir,
homme de peu de foi? Telles sont les interrogations qui
me poursuivent.
Vous avez connu par moi Henry de Groux, l'un des
hommes les plus lamentables et les plus extraordinaires.
Il vous sera peut-être donné de le secourir. C'est une
pauvre âme désorbitée comme sa peinture. Il y a eu
des choses de premier ordre à son début, le Christ aux
Outrages entre autres. Ensuite c'est à pleurer. J'ai tout
fait pour mettre en lui un équilibre. Il a fini par se
dégoûter do m'entendre parler de Dieu et j'ai perdu
tout ascendant. Un autre serait pout-ôlrephis heureux,
Io plus humble, le plus timide.
Ma femme, qui partage tous les sentiments expri-
més ici, vous supplie do mépriser, de détester et, s'il
est possible, de détruire le soi-disant portrait de son
mari que vous avez vu chez do Groux et qui est une
caricature intolérable.
4. Procession du Saint Sacrement dans le
jardin, du curé atlenant à l'église. Tout est conve-
nable et aussi bien fait que possible, le curé ayant
été aidé par trois religieuses allemandes installées
ici pour l'enseignement des petites danoises catho-
liques. Malheureusement il y a trop de chants en
danois. Môme le Te Detim est travesti en cette
langue où le somptueux Cantique a l'air d'être
vêtu de guenilles. Je ne croyais pas que cela fût
permis. Beaucoup de curieux à la porte et aux
fenêtres des maisons voisines, gens ignorants,
sinon haineux, qui regardent le Saint Sacrement
comme le regarderaient des bestiaux.
5. Le curé m'offre une nouvelle promenade
en bateau. Lâche et triste, j'accepte, songeant au
délice de la première heure, et j'en suis puni par
une journée de fatigue et d'ennui. Voyage à Strib,
point terminus de la ligne de Fionie, en face de
Frédéricia, qui est la porto du Jut.land. Lieu banal.
Aller et retour, dix heures sur mer. Je suis navre.
Le curé semble jouir beaucoup ot je me demande
si c'est aussi sacerdotal que possible, cette joie-là.
Si un agonisant, si quelque malheureux catholique,
victime d'un accident imprévu, avait besoin de
lui, pourtant! Je crains qu'à force de fréquenter
les protestants il n'ait pris quelque chose de leurs
pasteurs.
8. A de Groux
Cher ami, je trouve heureusement dans mes papiers
cette carte postale qu'il ne me serait pas facile d'acheter
et qui sera, peut-être, le dernier mot de Léon Bloy.
On meurt enfin, enfin! Il aurait fallu, il faudrait encore
peu de chose, pourtant. Depuis un mois je n'ai reçu que
vos quelques lignes. Ah vous ne vous tuez pas.
Vous m'aviez promis une lettre importante très-pro-
chaine. J'étais donc averti qu'il me faudrait attendre un
nombre indéterminé de mois. De ce côté pas de sur-
prise. Adieu donc, mon pauvre Henry. Deux jours
pour aller, deux jours pour venir. En supposant votre
réponse immédiate, ce qu'aucune imploration humaine
ou divine n'obtiendrait, il serait encore bien tard. Ne
vous hâtez pas. Il est beaucoup plus pressé d'aller
déposer votre carte chez le Crétin qui avantage Paris
de sa présence depuis qu'il n'a plus la chiasse.
9. Impossible d'obtenir une lettre de Paris.
Peut-on dire le ca;ur enrugé'? Oui. Alors,
je vais il l'église, le cœur enragé.
13. Longue lettre enfin de de Groux. Il a
beaucoup de peinc à mettre ensemble ses pauvres
idées. Il déclare les sacrements « inefficaces » sur
son cœur, il se dit « sans amour M et privé de
« paix ». En somme, les protestants,
dont le
contact m'aftlige, lui semblent moins odieux que
les catholiques, universellement complices de la
condamnation de Dreyfus. Quand il entre dans
une église, il se voit environné d'une cohue
d'hypocrites assassins etc. Voilà doï%le fruit
« »,
d'une culture amoureuse de cette àme de peintre
pendant des années
14. Excursion par un bateau-omnibus à
l'île Fa'noc, à l'embouchure du fiord. Parcouru
le nord de cette ile, chevance magnifique d'un
seul personnage, et l'admirable bois de hêtres
d'où la mer est aperçue par toutes les éclaircies.
Qui ne m'accuserait d'être un envieux? Cette pro-
menade, si capable de m'enivrer, me comble de
tristesse et d'amertume. Irrésistiblement mes yeux
comptent les morceaux de bois innombrables,
brandies mortes et souches destinées sans doute
à pourrir sur le sol et qu'aucun pauvre, je pense,
n'aurait le droit d'emporter. Du moins cela se
passe ainsi à peu près dans tous les pays d'Europe.
Les riches aiment mieux perdre que donner.
Bealiiis est madis perdere. (Conférez S. Paul,
Actes des Apôtres, xx, 35.)
Trois sortes d'êtres dont le contact m'est, chaque
jour, plus insupportable les riches, les goujats
et les protestants.
15. A de Groux
Mon cher Henry, je ne veux pas me venger basse-
ment de vos silences en no vous répondant pas. J'ai
d'ailleurs des choses à vous dire.Vous n'avez pas le droit
d'ignorer mes sentiments. Vous savez d'une manière
certaine que je communie tous les jours, que je mango
le Corps du Christ, chaque matin, en vue d'obtenir de
Dieu et de tous les habitants du ciel que Dreyfus soit
maintenu ou condamné derechef. Vous savez aussi
oh combien que je suis, à cet égard, dans la tra-
dition universelle de l'Église et que, par toute la terre,
les chrétiens n'ont prié, pleuré, souffert depuis dix-
neuf siècles, que pour cet objet.
Urbain Gohier, qu'il ne faudrait pas confondre avec
Urbain II, vous est garant de ce fait que les Croisades
furent une entreprise criminelle de l'Etat-Major dont
il n'a tenu qu'à un fil que Piquart et le doux Crétin des
Pyrénées ne devinssent les déplorables victimes.
Ces idées, pas banales du LouL, pas gtlleuses pour un
centime, comme on peut voir, appuyées, d'ailleurs,
sur une science énorme et vérifiées par un déclanche-
ment philosophique très-supérieur, vous sont devenues
précieuses, et votre amitié pour moi est d'autant plus
attendrissante qu'il demeure constant que je suis parmi
la « cohue des hypocrites assassins » qu'on est toujours
sur de rencontrer dans ces petites chapelles homicidos
où on ne verrait que vous, Henry, s'il n'y avait pas
cet inconvénient, où on n'entendrait que vos sanglots de
contrition et d'amour au pied des autels.
Il m'est impossible naturellement de deviner ce que
vous sentirez à la lecture de cette lettre. Je consens,
s'il le faut, à être pour vous un assassin, voire un
hypocrite à la façon de ces missionnaires dont les
Chinois ouvrent le ventre pour les alléger de leurs
intestins et qui mettent quelquefois trois jours mourir.
Mais comment pourrais-je consentir à vous mépriser ?
Il y a trop peu de mois que vous adorez le Salaud
pour avoir pu déjà devenir abject ou complètement
gaga. Quand on a faitle Christ aux Outrages, il faut, sans
doute, un peu plus de temps. Mais, en souvenir d'une
époque où, fier de tenir votre main dans la mienne,
vous ne baissiez pas le front devant un individu
reconnu par vous-même immonde en mémoire de ce
temps si peu lointain où les sales millions du tripoteur
du cul des bourgeois vous faisaient horreur; Léon Bloy,
resté pauvre pour l'Amour de Dieu, vous supplie
d'avoir pitié de vous-même.
Vous le savez, Henry, quand on n'est pas avec moi,
on est contre moi, et c'est un miracle inouï que vous no
soyez pas duvenu mon ennemi depuis que vous mar-
chez avec les Bourgeois et que vous vous faites cas-
sor la figure pour les Propriétaires. Car, il n'y a pas à
dire, vous serrez la main à des gens que je craindrais
d'honorer d'un coup de soulier dans le derrière et qui
me haïssent. Et vous avez tellement renié les grandes
choses pour lesquelles seules j'ai voulu vivre et
mourir que, lorsque nous nous reverrons, nous
n'aurons pas plus à nous dire que si nous étions deux
morts.
20. La bicyclette me ravit la très-maigre
ressource de mes leçons au petit professeur ivrogne.
Ami du cycle et de la bouteille, le pauvre garçon
s'est infailliblement cassé la ligure en pédalant et
voilà les leçons interrompues.
21. Privés de messe par l'absence de notre
curé qui a été se promener à Odense, exténués
de misère et de tristesse, nous pensons que ce
prêtre aurait pu se faire remplacer, par pitié, par
miséricorde ou justice sacerdotale, par tendresse
pour de pauvres âmes. Dans ce sentiment d'an-
goisse et de déréliction, nous faisons un chemin
de croix après avoir suivi attentivement là messe
d'un autre prêtre invisible et inconnu que nous
supposons présent et dont c'est l'heure de célébrer,
en un lieu quelconque de la terre.
24. II n'est pas indifférent de vérifier que
l'Argent est au fond de la plupart des lâchages ou
lâchetés dont je fus victime. Si on apprenait
demain que je viens d'hériter d'un demi-milliard
légué par un maquereau, je serais forcé de louer
de vastes bureaux et d'appointer beaucoup d'em-
ployés pour dénombrer les amis fidèles, les admi-
rateurs ancien qui se précipiteraient.
L'amitié d'Henry. de Groux devient pour moi
comme un local ténébreux où je n'ose pénétrer.
Autrefois, c'était comme une galerie des glaces
où j'étais reflété, répercuté dans tous les sens.
Melius est mori qiiam vivere:
A L. D.
Vous savez combien j'ai aimé Henry de Groux,
puisque vous avez lu le Mendiant. Il est donc tout
simple qu'il soit désigné pour me faire soulfrir plus
qu'un autre. L'épouvantable séduction exercée par
le Crétin sur cette âme merveilleuse est une de
mes plus intimes douleurs. Je porte cela comme une
peine excessive par-dessus mes autres peines. J'avais
tellement mis cet homme dans mon coeur que son
« admiration pour Zola me souille, m'empuantit.
Impossible qu'il ne me trahisse pas un jour.
Il est assez connu, le secret de ma solitude.
C'est la solitude de Polichinelle. On renonce Ú ôtro
mon ami, parce qu'on ne veut pas me suivre, voilà
tout. Pour moi, il n'y a iiien en dehors do la prière.
Tout ça qui n'est pas la recherche passionnée de Dieu
est, à mes yeux, méprisable. Quand cela est bien vu
et bien senti, on fout le camp. Maintenant, vous
voilà docteur.
25. Grande, interminable procession. La so-
ciété de Tempérance déambule sous nos fenêtres,
bannières déployées, pendant un quart d'heure.Il
y a des bannières rouges, bleues, vertes, blan-
ches, etc., toutes portées avec un respect, un
recueillement infini, le recueillement de tout un
peuple. Il faudrait une imagination foudroyante
pour inventer une chose plus grotesque. Inutile
de dire que ces gens-là j jugent infiniment ridicules
les processions du Saint Sacrement. Il y a lieu de
croire, d'ailleurs, que cette société de tempérance
est une sélection de pochards.
•
26. Nuit mauvaise. J'ai l'âme agitée et dou-
loureuse. Un peu après trois heures, je descends
au jardin, dans la clarté de l'aube. Je pense aux
saints Jean et Paul, dont c'est le jour, en attendant
l'heure de la messe. Mullsetribulationesjustorum.
J'aime ces Martyrs étrangement privilégiés, en si
petit nombre, qui sont nommés tous les matins au
Sacrifice clans le monde entier. Ils sont exactement
Trente-Neuf. Ces personnages extraordinaires ne
devraient-ils pas être invoqués comme des
Puissants d'une hiérarchise supérieure?
Quelques lettres utiles ne peuvent être envoyées
faute de timbres. Rien ne part parce que rien
n'arrive. Que faire? Je vais me détraquer complè-
tement. Pourquoi Dieu semble-t-il m'abandonner?
Tout travail me devient impossible et je ne sais
plus prier. Faudra-t-il que je meure dans ce pays
atroce ?
27. Enterrement d'une vieille catholique.
Notre église était remplie de protestants qui se
sont assez bien tenus. Effet d'une disposition
générale ou particulière, j'étais tout en larmes,
presque incapable de ne pas sangloter devant ces
étrangers. J'ai le cœur si percé et de tant de
coups, depuis si longtemps
29. Lettre d'un homme à qui j'ai beaucoup
donné. Unique en six mois et combien insigni-
fiante Ah! il ne faudrait pas recevoir ça dans le
désert au moment de mourir de soif
30. Tout mon travail, depuis quelques jours,
consiste à relire l'Histoire des Variations avec
une douceur extrême. Lampe du Corpus C/iritti
dans les Catacombes.
Juillet
1 or. Ayant exceptionnellement un peu de
monnaie, nous décidons un voyage en bateau-
omnibus i\ Loeverodde, la station du fiord avant
Fa.noe. Idée malheureuse. Le bateau est pfein de
filles et de voyous est. nous sommes traités avec
un tel mépris qu'il me, faut gifler un jeune polis-
son. Kanaris-Klcin, qui se trouvait à l'autre bout
du pont, s'empresse de tiler à la première escale.
Un instant, j'ai cru que nous allionsavoir sur les
bras une meute de crapules. Délivrés de nos
ignobles compagnons a Loeverodde, nous poussons
jusqu'à Frenoc, espérant y trouver la paix. Là
nous tombons dans un bal énorme d'ouvriers et
de filles du port visiblement disposés a l'insolence.
Me voilà menacé du désespoir. Il faut fuir encore.
Une barque nous porte de l'autre côté du petit
Belt, en Fionie. Arrivée à Middelfart, la villette
aux maisons peintes. On respire enfin, mais
impo'ssibre de revenir à Kolding, sinon par Frédé-
ricia et au milieu de la nuit, bateau et chemin de
fer. Cette misérable journée m'a été une occasion
de prendre contact avec le goujatisme danois et
d'acquérir une idée de plus sur la douceur hospi-
talière des luthérien.
4. Lettre d'un bourgeois de la ville, mar-
chand de papier, qui se dit le père du petit voyou
que j'ai calotté samedi. Ce père exige (les excuses I!
parle de témoins et sous-entend de vagues
menaces. J'écris alors au bourgmestre pour lui
demander sa protection en le faisant responsable
des avanies ou des outrages que ses administrés
pourraient vouloir infliger un citoyen français.
[Cette plainte n'a pas été vaine, on nous a laisses
tranquilles. Mais il parait que la claque a fait
grand bruit. Tous les Koldingôis se sont sentis
gillés en la personne du jeune merdeux. S'ils
savaient comme je les gifle encore, après quatre
ans, et de tout mon cœur !]
Autre trait d'hospitalité. J'apprends que je suis
imposepour 42 couronnes (58 fr.80), mon revenu (!)
étant évalué à 1.500, car on est ici sous le régime
idiot et inique de l'impôt sur le revenu. On vous
a vu dépenser 500 couronnes, un certain mois,
donc vous avez un revenu fixe de 6.000. C'est aussi
génial que ça. Le curé m'assure qu'avec une bonne
déclaration d'indigence, je m'en tirerai. Exquis.
Ah les villégiatures, le temps des villégiatures,
où les pauvres sont abandonnés! 1 Voilt ce qui sera
dit par le Saint-Esprit, quand l'heure sera venue
de dire enfin quelque chose 1 Avez-vous songé
parfois, crierait mon effrayantfrère Hello, il cette
villégiature terrible du Rédempteur qui commença
le jour de l'Ascension et qui dure encore ? Ah 1
Jésus adorable qui clamâtes, avant de mourir, le
« Lamma Sabacthani », que vous avez cruellement
abandonné vos pauvres pendant dix-neuf siècles
Toujours pas de nouvelles de la mensualité de
50 francs promise, il y a deux mois. Sans doute
qu'on n'arrive pas à former le bloc d'une douzaine
de jeunes gens riches. Peut-être faudrait-il qu'ils
fussent une cinquantaine ou même cinq cents,
une cohorte, une légion thébaine, que sais-,je ?
Naturellement ça ne se trouve pas. J'ai écrit pour
m'informer. Pas de réponse. On m'assure, d'autre
part, que le suprême chic, le dernier bateau chez
les Belges riches, c'est de foutre le camp en don-
nant l'ordre de ne pas faire suivre les lettres.
Comme ça on est sûr de ne pas être embêté par
Jésus-Christ mourant de faim.
6. A un mathématicien
Vos lettres ne m'apprennent rien, sinon la ban-
queroute de votre raison. Eh quoi! mon cher, vous
doutez de l'église parce qu'il y a dos prêtres ou des
fidèles indignes dont vous ne pouvez, d'ailleurs, savoir
le compte. En d'autres termes, vous doutez des mathé-
matiques parce que vous connûtes un professeur ou
trois cent soixante-dix-sept professeurs d'algèbre ou
de trigonométrie qui étaient des porcs. Vraiment, c'est
trop bête, souffrez que jo vous le dise avec amour
comme je l'ai tant dit à do Groux, trop garno, trop
table d'h6te, trop commis-voyageur en pétroles ou
en peaux de vache. Tout est pardonnable, excusable,
supportable, mais il ne faut pas être médiocre. Ça, c'est
impossible. Vous ne connaissez pas, dites-vous, de
prêtre qui aurait pu obtenir votre obéissance ». Pour-
quoi me dire cela, à moi, mon cher ami? Je ne suis
pas un voisin de café, ni un employé de bureau, ni un
sergot, ni un concierge, ni même un de ces profonds
cordonniers dont la sagesse étonne. Je pense que vous
n'avez pu écrire ces mots sans un peu de honte. J'ai
connu des prêtres qui étaient d'admirables hommes,
j'en connais encore et j'en connaîtrai d'autres qui
n'ont en vue que la Gloire de Dieu, le Salut des
Ames, l'Évangélisation des Pauvres. On est tombé
si bas que ces mots sont devenus grotesques, mais je
n'ai pas peur de les écrire.
Les objections sentimentales n'ont aucune valeur.
A-t-on, oui ou non, le devoir d'obéir à Dieu et à
l'Eglise? Tout est là. De ce point de vue très-simple
le prêtre n'est plus qu'un instrument surnaturel, un
générateur d'Infini, et il faut être un âne pour voir autre
chose, car tout cela se passe et doit se passer dans
VAbsolu. Depuis plus de trente ans, j'entends des
messes dites par des prêtres inconnus de moi et je me
confesse à d'autres dont j'ignore s'ils sont des saints ou
des assassins. Suis-je donc leur juge et quel sot ne
serais-je pas si je prétendais m'enquérir? Il me suffit
de savoir que l'Eglise est divine, qu'elle no peut être
que divine et que les Sacrements administrés par un
mauvais prêtre ont exactement la même efficace qu'ad-
ministrés par un saint.
N'est-ce pas à pleurer, mon cher ami ? Je suis ici
chez des chameaux, livre aux tourments, et il me faut
vous écrire, à vous catholique, ces choses rudimen-
taires qu'un hérétique instruit n'a pas le droit d'ignorer,
c'est désolant.
Voici une remarque très-simple et qui doit, je pense,
frapper votre esprit, car elle a quelque chose de ma-
thématique. Le monde protestant qui m'environne
est incontestablement laid, médiocre, dénué d'absolu
autant que possible. Quel est le caractère propre de
ce monde-là? C'est l'exclusion du surnaturel, c'est
le Surnaturel exclu du Christianisme, c'est-à-dire
l'idée la plus illogique et la plus déraisonnable qui ait
jamais pu entrer dans la tète humaine. Conséquence,
le mépris du Sacerdoce, l'avilissement de la fonction
sacerdotale en dehors de quoi le surnaturel ne peut
être manifesté. Sans le pouvoir de consacrer, de lier
et de délier, le Christianisme s'évanouit pour faire
place, dans les étables de Luther et de Calvin, à un
rationalisme abject, certainement inférieur à l'athéisme.
Lu prêtre catholique a une telle investiture que, s'il
est indigne, la sublimité de son Ordre éclate d'autani..
Voici un prêtre criminel, passible, si on veut, de la
plus ample damnation, et qui, cependant, a le pouvoir
de Iranssubslantier Comment ne pas sentir cette
Ijuuuté iufinie?
Revenant de la messe, je trouve JGsus dans
notre maison. Madeleine s'est réveillée en pro-
nonçant son nom, en disant qu'il était à la porte
et qu'il fallait lui ouvrir. C'est la Douleur.
7. À un géographe. Récit préalable de nos
aventures jusqu'à l'installation Kolding, puis
Alors commencèrent les estimables rapsodies
«l'une existence de prophète catliolique sorti naguère
du Chat voir et forcé de vivre sans un sou dans un
pays protestant épris de laideur, fanatique d'imbécillité
et crapuleusement hostile. Je crois superflu de vous
dire que je suis en guerre avec les trois quarts de
cvlte population dont j'ignore la langue, ce qui est déjà
.viffisamment rigolo, et que le quatrième quart ne me
jnurrit pas du tout. Comment ai-je pu subsister jus-
qu'à ce jour? Mystère. Il est vrai qu'on est plein de
ùltes, ce qui est-un autre mystère. Je ne compren-
nrai jamais que nous ayons pu trouver un crédit quel-
conique chez ces mufles jutlandais. L'échéance va être
mignonne. Si je parlais le danois avec une facilité
éblouissante, je tenterais une révolution politique,
d'ailleurs inutile avec un monarque reproducteur dont
l'éloge n'est plus' à faire. Ah! nous nous en sou-
viendrons de cette planète me disait Villiers de l'Isle-
Adam, étant tous deux, les pieds dans la crotte
froide, un certain soir où il semblait que nous aurions
livrer nos droits d'aînesse pour un bon dîner devant
pu
un bon feu.
Pourquoi vous remercierais-je de vos démarches,
mon vieil ami? Qu'ajouteraient mes activons de grâces
il votre manière d'élre d'individu qui ne pense comme
moi sur l'ombre d'aucun point et qui, cependant,
m'aime comme il peut, avec le tronçon de cœur que lui
a laissé la géographie.
S. Tiens! tiens! voilù les gens de V Aurore
qui i commencent à démonétiser leur Dreyfus. Quel
article à faire sur ce « martyr » Le piano de Clé-
menceau
Yous suivre me dit quelqu'un. Personne ne
l'a voulu jusqu'à cette heure, et c'est pourquoi
tout le monde vous a lâché. Si, pourtant, Bloy
était avec Dieu Si Dieu était avec Bloy Voilà ce
qui épouvante.
U. Étonnante stupidité des protestants qui
peuvent pas comprendre la différence des
ne
Ordres religieux et qui croient par exemple, comme
nos plus savants cordonniers, qu'être franciscain
ou chartreux, c'est une manière d'être jésuite ou
camaldule. L'ignorance hautaine de ces hérétiques
et leur mépris des notions exactes en matière de
religion sont incroyables, insondables et sans
remède. II faudrait la puissance de Dieu pour sur-
monter l'orgueil de ces insectes. Humainement,
toutefois, j'imagine que la peur les materait fort
bien et que tout protestant menacé du gril ou
seulement d'une confiscation bénigne deviendrait
catholique szcbito. Ce n'est pas l'avis du curé Storp,
mais je me fiche tellement de ce qu'il pense!
10. Si tu veux, faisons un rêve. Catas-
trophe immédiate, si complète qu'il n'y aurait pas
à y revenir. Tel bienfaiteur jeune encore, mais
raisonnable et sans promptitude, resterait avec son
argent et ses espérances. Moi je serais bientôt
enterré. 0 la belle jambe quand je serais, un
peu avant de mourir, errant et sans pain, à
400 lieues de Paris, avec ma femme et mes enfants,
de me savoir passionnément admiré en diverses
parties du globe. Je recevrais, peut-être alors, dans
les chemins ou dans les champs, des lettres belges
ou françaises me nommant « cher maître » et me
demandant de la copie.
Il faut subir les inconvénients de son état.
Quand on a de l'argent, c'est pour le donner en
pleurant d'amour, à moins que ce ne soit en grin-
çant des dents. Un jeune homme de mes amis a
dit ce mot effrayant qu'il n'était pas né pour être
pauvre, ayant eu la chance presque incroyable de
venir au monde après son père. Moi j'ai eu le
guignon de naître avant le mien. On ne fait pas
xa destinée, affirment avec raison MM. les Bour-
geois.
11. Aun Sicilien qui prétend faire une
étude sur d'Aurevilly et me demande des docu-
ments
Cher Monsieur,' votre carte, après avoir couru long-
temps après moi, m'arrive enfin, en Danemark, où je
suis actuellement domicilié. Mon embarras est grand.
Je suis, ici, livré à la misère, ce qui mettra fin, je n'en
doute pas une minute, à votre estime.pour moi. Je suis
privé de tout document sur Barbey d'Aurevilly, que
j'ai, en effet, beaucoup connu. Outre le Brelan d'excona-
muniés, vous pourriez consulter utilement le Mendiant
ingrat. Ce dernier livre, je pense, vous dégoûtera.
Vous êtes Italien et même Sicilien, c'est-à-dire plein
de haine pour tout ce qui est français, pour tout ce qui
n'est pas la servitude ou la plus lâche impiété. Je ter-
mine en sollicitant avidement votre mépris et s'il est
possible, vos injures. Elles me consoleront de quelques
éloges.
12. Les villégiatures. C'est universel, d'une
tristesse extrême. L'abandon des pauvres par tous
les riches, sans exception. Si j'avais le malheur
de devenir un riche, je ne consentirais jamais
m'éloigner dans cette saison. Je tiendrais à rester
au milieu des pauvres, estimant ne pouvoir faire
autrement sans infamie, sachant ce gice je sais. Je
ne voyagerais que pendant ce qu'on appelle la
mauvaise saison, inexactement, puisqu'alors les
mufles rentrent, les redoutables mufles d'or, et
qu'ainsi on ne les rencontre plus par les che-
mins.
16. A propos du Sacrifice perpétuel sur
notre globe où une messe est toujours célébrée
quelque part, à n'importe quelle heure du jour ou
de la nuit C'est, sans doute, ce qui fait tour-
ner la terre, me dit quelqu'un. Parole d'une sim-
plicité angélique.
Un de nos voisins, voiturier abject, fait baptiser
son enfant qui paraît sur le point de mourir. Le
baptême luthérien est valable. C'est tout ce qui
reste à ces peuples. L'Église ne devrait-elle pas
ordonner des prières publiques pour demander la
mort, aussitôt après le baptême, des petits enfants
des hérétiques voués autrement à une existence
d'imbécillité et d'impiété?
17. Excursion il Skamlingsbanke et il
Christiansfcld. Quelques sous étant venus, on
décida hier de s'amuser. Aujourd'hui donc, avec
beaucoup de fatigue et par une chaleur excessive,
on fai le voyage de Skamlingsbanke dans un
char à bancs dénué de faste. Ce lieu, qui attire un
grand nombre de visiteurs, passe pour le point le
plus élevé du Danemark et d'où l'on découvre des
étendues immenses. Assertion un peu trop lyrique.
La carte spéciale que j'ai sous les yeux, indiquant
le périmètre, c'est-à-dire ce qui peut être vu,
Udsigten, de. Skamlingsbanke, est absolument
illusoire. Les bois cachent plus de la moitié des
pays voir et, même quand le temps est clair, le
reste, à l'exception de quelques écuries ou water-
closets du voisinage, est à peu près indistinct. Il
est vrai qu'on peut se soûler sous l'œil de Chris-
tian IX dont le buste ne chôme pas. Donc station
au restaurant et mangeaille triste.
Visita la fameuse colonne commémorative
des héros danois, victimes de l'Allemagne en
64 ou à une autre époque. Cette colonne a été,
parait-il, canonnée par les Allemands, et ainsi
s'expliquent les brèches ou dentelures qui donnent
de loin à ce monument l'aspect d'un inconcevable
tire-bouchon dressé vers le ciel.
Paysage comme il s'en trouve quatre-vingt-dix
milleen Danemark. Devant nous la mer {Lille Bc.lt)
,et la Fionie, n une portée de canon; des champs,
des arbres et surtout l'absence de Dieu. Une seule
joie, l'orage. Tonnerre, foudre, carreaux luisants
d'un déluge tombant sur Kolding l l'horizon. A
quelque distance, une ferme incendiée du ciel.
Accidcnt banal dans ces campagnes aux toits de
chaume. Je renais à l'espérance. Vers quatre
heurcs, il faut s'arracher de ce paradis médiocre
ct courir vers Christiansi'eld en Prusse, car nous
sommes à la frontière du Slesvig. Oh! la sensation.
de se trouveren Allemagne, ne fût-ce qu'une heure!
Et qu'est-ce que cela auprès de la sensation d'être
chez les Hernhutes ou disciples de Jean Hus,
Christiansfeld même
Ces Ilernhutesont, en cet endroit, une sorte de
couvent de femmes, Sc/nvc.<s(emhaus, et il y vient
des curieux en assez grand nombre.
Nous savions que, pour être bienvenu dans cette
maison, il faut acheter quelque chose à la bou-
tique annexée, espèce de bazar sulpicien du pro-
testantisme le plus acariâtre, le plus répugnant, le
plus morose. Ayant donc acquis deux ou trois bibe-
lots peu précieux, une gueuse nous introduit. J'ai
senti rarement une oppression aussi forte, une
aussi pesante présence de l'Abhorré. Je demande
naturellement un abrégé de la doctrine religieuse
de ce garno, un catéchisme de ce diocèse du
Puante Mais je ne l'obtiens pas tout de suite. Il
faut que Jeanne dise que je suis un journaliste
parisien, affirmation mensongère productrice
d'éblouissement. Alors tout change. Plusieurs
vieilles a physionomies obsolètes, cafardes et liga-.
menteuses, se précipitent pour iue procurer une
brochure allemande rare, paraît-il, autant que
fétide.
Presque rien il mentionner, sinon que la renar-
dière de ces parpaillotes, grouillant là au nombre
de quatre-vingts, est extérieurement semblable à
toutes les maisons de même sorte, imitations
basses et hideuses des communautés catholiques.
A peine remarque-je la cuisine aux cafetières
innombrables où des filles épluchent des carrelets
ou des limandes, et les deux chapelles, c'est-à-dire
deux vastes pièces garnies de bancs peints à la
céruse dont la blancheur ajoutée a celledes rideaux
et des murs produit un effet de brouillard étrange,
obsédant et contraire autant qu'il se peut à tout
recueillement humain ou divin.
La .première de ces deux salles, ou plutôt celle
qui nous fut montrée d'abord est avantagée d'une
copie de la Transfiguration qui est bien ce que
j'ai jamais vu de plus atroce. L'espèce de table
de nuit située au-d&fëous de cette croûte et der-
riùrc laquelle pérore, j'imagine, le prédicateur,
est couverte d'une nappe ou se lisent, brodés
par des doigts ignorants, on veut le croire, de
toute pratique libidineuse en l'abject patois
allemand, les premiers mots du psaume XCI V, par
lequel commence traditionnellement l'Office di vin.
Cette prostitution nous est révélée avec respect et
tremblement, un tapis impénétrable cachant
d'ordinaire la nappe aux yeux des profanes.
L'autre prétendue chapelle n'a pas davantage solli-
cité notre enthousiasme. Je subodorais, d'ailleurs
une hypocrisie si insalubre, si malpropre, si
gluante l'âme que le cœur me manquait et que
j'avais honte de me voir là avec Jeanne et notre
pauvre Véronique.
Les habitantes horribles ignorent le français,
mais le Ion de quelques-unes de mes remarqués
inquièle visiblement notre conductrice, et c'est
à la fois comique et bizarre de se demander ce qui
adviendrait de nous cher ces vieilles si elles com-
prenaient.
La visite s'est terminée, bien entendu, par une
escale devant un tronc, au-dessus duquel semble
flotter, comme la fumée agréable d'un holocauste,
une de ces émollientes gravures de propagande
évangélique dont s'étonne assurément le royaume
des ciew. Un contemporain de lient ou du Der-
nier des Abenccrages en redingote, nnnonçanl on
ne sait quoi, les deux bras an ciel, il des guerriers
iroquois assis devant le feu du conseil et l'écroulant
avec Tâtonnement le plus légitime.
Inutile de dire que, bravant lous les opprobres,
nous nous abstenons de verser la moindre obole,
l'horreur d'une offrande au diable, entre les mains
tl'n petit nègre agenouillé sur le tronc, étant,
d'ailleurs, trop maladroitement rappelée par une
réduction en plâtre ou graisse de brebis de la
Jeanne d'Arc de Chapu, réduction et œuvre dont
je n'entreprendrai pas d'estimer l'ignominie. Nous
sortons enfin de ce mauvais lieu, vraisemblable-
ment chargés de mépris.
Mais nous avons encore il visiter le cimetière
Ilernhutc hommes et femmes, cetle l'ois et
cela, vraiment, dépasse tout.
Quelques cents pas. Une grille et je ne sais
quelle banale inscription allemande, tirée natu-
rellcment de la Bible. En pareil cas, il est mieux
de ne rien citer. Quand les hérétiques prennent
dans ce qu'ils croient leurs mains ou qu'ils
touchent de l'extrémité de ce qu'ils croient leur
langue la Parole vivante, cette Parole tombe morte
instantanément.
La grille franchie, voici le damier de l'enfer. De
longues et multiples rangées de dalles .sur un sol
noir qui semble nivelé la broyeuse automobilo,
IL
sans herbes m 'leurs, avec le visible souci de tuer
tout ce qui pourrait être vivant autour dos charo-
gnes. Dortoir piaeulairo, platitude épouvantable de
l'abimo, sous des arbres sombres. Quelles nuits
doivent avoir lieu en ce cimetière (Juels fautùmes
sur ces sépulcres!
Au l'ond de l'allée principale, une baraque en
planches, (|ue des voyageurs, plusieurs fois. ou), dû
prendre pour un 11135011'. si,j'en crois l'odeur, et où se
lisent de salopes exclamations germaniques. C'est
Jà que viennent se recucillir les âmes liernhules.
20. Réponse généralisée cl synthétisée de
divers penseurs qui ont des plumes au derrière et
qui les dég'ainent contre moi de temps en temps
Ah! pardon, j'ai dit que vous étiez un grand
écrivain, un homme de génie même, et je le dis
encore. liais je ne vous ai demande ni vos con-
seils, ni vos réprimandes. Je ne. suis pas de la
crotte de chien, moi j'cxisle, moi. plus que vous,
peut-être, je suis quelqu'un, moi. et je me fous de
vous, etc., etc. C'est ainsi que. j'ai perdu, hélas!
les plus précieuses relations.
A un mathématicien déjà mentionné, qui ne
dégaine pas [qui ne dégainera pas, mais qui doit
s'esquiver un jour par la tangente]
Il n'y a qu'une action, c'est Y Obéissance, qui est la
marque des hommes supérieurs, des vrais hommes, la
sublime, et sainte, et salutaire, et virginale, et miracu-
leuse, et primitive Obéissance qui est tout uniment la
dénomination theologique du Paradis terrestre perdu.
Allez donc trouver un pauvre prêtre, celui que je vous
ai déjà désigné ou n'importe quel autre, mais un
Prêtre, û enfant, a'est-à-dire un homme bon ou mau-
vais, mais revêtu du caractère sacerdotal, ayant dès
lors le pouvoir même de Dieu pour donner la paix à
votre âme qui est un empire dont vous ne savez pas la
grandeur. Mon père, ayez pitié de moi, lavez-moi,
purifiez-moi, de'lies -moi et puis, la douceur des
cieux, les yeux en larmes, le cœur battant, le cœur
brûlant, la joie dont il semble qu'on va mourir. Ah
si vous saviez, si vous pouviez entrevoir une seule fois
La voilà l'Activité! Savez-vous que la messe, le Sacri-
fice de la Messie est l'acle unique d'obéissance, l'Acte
essentiel, à ce point que lorsqu'il s'accomplit, tous les
peuples, dans un périmètre de dix mille lieues, ont l'air
de se tenir là, les deux bras coupés, les jambes para-.
lysées, le tronc inerte, la voix morte.
23. Bouchers danois. J'ai déjà parlé de ces
mufles insolents, voleurs et inexprimablement
étrangers à leur profession. J'ai mentionné ce
fait remarquable, ce trait de moeurs barbares les
bouchers de ce pays ne sachant ni découper, ni
parer la viande, ni même, semble-t-il, distinguer
les différents morceaux, et portant il leurs clients,
comme a des bûtes féroces, sur des espèces de
grandes truelles en bois, des quartiers saignants
que rien ne protège, en été, contre le soleil et les
mouches. Un boucher danois ne trouverait pas
à gagner sa vie à Paris, comme balayeur dans un
abattoir. Hier matin, Jeanne commandait un
gigot, désignant très-exactement le morceau. Nous
devions en vivre aujourd'hui. Ce matin, un autre
morceau, naturellement, nous fut servi, et Jeanne
le refusa. Le voyou, forcé de le reprendre, répon-
dit que, n'ayant pas autre chose nous donner,
nous pouvions crever de faim si cela nous plai-
sait. ce qui implique nécessairement, pour ce
goujat, le droit de choisir à la place de ses clients
et de les servir comme il lui convient. Peut-être
aussi est-ce un simple trait de l'hospitalité
danoise a l'égard d'une famille française qu'on
devine pauvre. Je pense avec amertume aux
triques sans nombre qui poussent dans les bois
du Danemark et qui, autrefois, sans doute, ser-
vaient à quelque chose. Au fait, cette histoire im-
bécile de boucher ne semble-t-elle pas une sorte
d'apologue rétrospectif du Luthéranisme qui sert
en effet ses tristes clients comme des animaux en
cage, depuis trois siècles, et qui choisit pour eux,
à son gré, les plus horribles lambeaux?
A ce propos, je tiens signaler, comme une
remarque des plus importantes, l'effrayant et uni-
versel ombrage de ces protestants qu'il est peu
près impossible, quoi qu'on fasse, de ne pas on'en-
ser un jour ou l'autre. Le comble de la déraison
serait de croire qu'on peut dire avec honhomie h
quelqu'un, comme cela se fait en France Mon
ami, que vous êtes bête! et rire ensemble de bon
cœur aussitôt après. Ici le cas est grave. Il n'en
faut pas plus pour qu'une ville soit informée de
votre exécrable caractère, de votre insolence
inouïe et du danger excessif de votre fréquenta-
tion. Cette manière d'être paraît une chose natio-
nale comme le Danebrog.
Il y a un trésor non moins difficile à trouver
que la « femme forte » des Proverbes, c'est un
Danois humble cl bon enfant, eût-il mêmc abjuré
le protestantisme. Songez à l'état d'une pauvre
âme dont les ancêtres, pendant 350 ans, ont rejeté
comme des ordures, en même temps que les six
commandements de l'Église, les b°, 5°, 6° et 7° du
Seigneur Dieu. Que Notre-Dame de la Merci ait
pitié de ce misérable peuple!
25. Spectacle extraordinaire dans la rue.
Défilé, musique en tête, d'une <c Société des frères
d'armes du Danemark. » Cette dénomination est
déjà se rouler par terre. Mais comment narrer
In défilé lui-mômo, le défilé des musiciens recueillis
et des messieurs graves en amont et en aval,
d'une théorie de petites filles vêtues de blanc,
iï l'exception de la coiffure, képis ou casquettes
de jokey, rouge et blanche, et chacune portant
un petit drapeau national. La cocasserie de cette
vision est indicible en toute langue. II faut se rap-
peler que ces hérétiques, si désignés pour décrotter
la botte allemande, jugent grotesques nos proces-
sions du Saint Sacrement.
Excursion à Krybbely, à l'extrémité du fiord de
Kolding. De ce point nous voyons exactement
devant nous la petite île de Fœnoe et la Fionie.
Paysages exquis, si on veut, mais lassants. Il est
permis à un Français, à un guelfe surtout, de
demander s'il existe au monde un pays aussi com-
plètement et uniformément dénué de grandeur.
C'est toujours la même aquarelle. Des Cchancrures
de mer bleue, des hêtres au tronc clair sur des
fonds sombres, comme dans les chromos anglais,
des moulins à vent et des maisons peintes. Assez,
mon Dieu Je demande une autre pénitence.
27. Mon passé, tout mon douloureux passé
Combien je voudrais pouvoir en effacer le souve-
nir Si on savait de quel Orient je suis tombé et
par. quelle catastrophe! Époque mystérieuse,
peines qui parurent au-dessus des forces d'un
homme. Et ces années de déréliction, d'infidélité,
d'ignominie, venues après l'Éblouissement! Il
m'est arrivé je vois encore le lieu, tout près
de Paris, dans un pavillon solitaire de veiller
pendant les nuits d'un hiver, très-rude et d'inter-
rompre les premiers chapitres du Désespéré par
des gémissements si lugubres, que des voisins en
étaient troublés. Dieu qui avait voulu cette
épreuve, savait qu'elle serait pour moi l'occasion
de tomber, de rouler au fond d'un gouffre. Mais je
tombais devant sa Face couverte de sang et je
n'ai pas, un jour, cessé de lavoir. C'est ainsi que
le Désespéré a pu être écrit. On dit que c'est un
livre terrible. Si on savait! J'ai été abandonné,
làché par une multitude d'amis plus ou moins
ignobles, plus ou moins clairvoyants. On voulait
bien être avec moi, à condition que cela ne coûtât
pas trop, ne dérangeât pas. Puis, abierunt tristes.
Il y a le Coeur de Jésus, fuyons par cette porte
adorahle. Le boulanger, le boucher, le charbonnier,
le propriétaire ne nous y suivront pas. Tout s'ar-
rangera, les fantômes s'évanouiront. Depuis dix
ans, nous ne vivons pas autrement, ma femme
et moi. Ne sommes-nous pas les bohèmes du Saint-
Esprit, les vagabonds du Consolateur?
29. Le Monl-dc-Piété de Copenhague ne
prête que pour trois mois, sans rémission, et il
exige des intérêts presque aussi forts que le Mont-
de-Piété de Paris pour toute une année. Les
protestants nous enfoncent, me disait, en 92, un
juif parisien.
30. Dimanche. Grand'messe. Vu dans notre
église quelques protestants. A côté de moi, deux
femmes venues, sans doute, par curiosité, dont le
voisinage me dégoûte, me serre le cœur. Le
contact protestant me devient chaque jour plus
odieux, me fait un peu plus sentir mon exil, ma
captivité. Je serais cent fois mieux au milieu des
Juifs, des mahométans ou des idolâtres. Ceux-là,
du moins, représentent, chacun à sa manière, une
pétition quelconque de l'Absolu. Mais la médiocrité
protestante, la laideur, la fadeur, l'insipidité, la
moisissure, l'ignorance pédantesque et la sottise
empanachée du protestantisme, quelle horrible
dégoûtation Partout ailleurs, la haine du Beau,
du Grand, du Vrai, de l'Absolu ne peuvent être
que des pentes. Ici, c'est le gouffre même.
Août
3. Une personne qui me fut très-chère est
morte en Périgord, la semaine dernières. Cette nuit,
étant profondément endormi, je suis jeté soudain
hors de mon lit par un vacarme à notre porte,
comme si quelqu'un de très-pressé demandait
qu'on lui ouvrit. Un moment fort indécis et même
anxieux, j'écoute battre mon cœur. Mais, remar-
quant que le sommeil de personne, excepté le
mien, n'a été troulMé, je comprends que ce bruit a
été pour moi seul et que les âmes souffrantes m'ap-
pellent. Cela m'est arrivé déjà et j'ai l'obéissance
facile.
Église presque vide à l'heure de la messe. Il n'y
a que nous, les trois religieuses et une demi-
douzaine de pauvres enfants. Voyant cela, je
repense à cette homicide époque des vacarices où
les pauvres sont si abandonnés et je vois claire-
ment que le plus abandonné de tous, c'est Notre
Seigneur Jésus-Christ.
Suggestion triste et combien profonde! Ne suf-
firait-il pas de rassembler, de réunir, en faisceau,
en gerbe, toutes les misères, toutes les afflictions
des pauvres et toutes leurs soiill'ranccs? On aurait
l'IIisLoirc de Dieu.
On est embêté par une bonne. Histoire éternelle
de ces créatures dans tous les pays du monde.
L'errcur'moderne est de croire que les individus
laits pour servir peuvent être élevés au-dessus de
leur niveau par des égards, de la bonté, de la
patience. Il est lrop certain que, jusqu'à In venue
de l'Esprit qui renouvellera la facc de la terre,
les hommes en général doivent être gouvernés
avec le bâton,- que ce bâton soit une trique de
chef de bande ou une croisse épiscopale.
•i. Pas de lettres, silence univer;cl. Peine
très-spéciale. Le Silence règne sur moi dans un
magnifique trône de misère.
Salut du Saint Sacrement avec des cantiques
ullemands chantés par les religieuses au nombre
extraordinaire de dix, vu le temps des vacances
qui leur permet de se réunir de divers points du
.Iutland ou de la Fionie et de former une sorte de
retraite ici. Tout cela est très-pieux et très-
touchant. 11 ne tient qu'à moi de me croire dans le
vieux et pauvre couvent des Augustines deDulmen.
5. On m'apprend que le triste de Groux
est tellement déséquilibré par la sale affaire Drey-
fus qu'il a fait un tableau horrible: cc Zola aux
Outrages! » De prof midis.
Vu une personne sans originalité à qui le seul
mot de surnaturel fait horreur. Trois siècles de pro-
testantisme ont affaibli la raison, dans ce pays, au
point qu'il est quasi impossible de rencontrer un
chrétien capable de concevoir le christianisme
s'il n'est pas exclusivement humain.
6. « L'Amour de Dieu. » Parole qui ne fait
rien vibrer ici. L'Amour de Dieu! Me voici en
larmes. Le ciel me préserve de sermonner, mais
ne puis-je pas dire, sans ridicule ou sans impor-
tunité, qu'il y a une fontaine sur le seuil de tous
ceux qui meurent de soif? Pourquoi ces mal-
heureux ne boivent-ils pas?
Allant il la grand'messe, croisé un luthérien à
figure basse et sale qui va au temple tenant d'une
main un gros livre v tranches d'or et de l'autre
une pipe infecte qu'il fume « devant la Face de
de Dieu », sans doute, comme le disait, parlant à
moi-même, le professeur Grundtvigien Laurent
Moltesen. Il y a des temples où on fume la pipe.
Pourquoi n'y mangerait-on pas aussi? Pourquoi
ne s'y soûlerait-on pas? Etc. Toutes les fonctions
s'accompliraient devant la Face de Dieu. Ce serait
très-beau.
7. Une des trois religieuses qui se consu-
ment instruire gratuitement les enfants qu'on
veut leur confier nous apprend que la petite chré-
tienté de Kolding passe pour la moins fervente. Ce
serait l'œuvre d'une famille soi-disant catholique
qui aurait, autrefois, répandu des calomnies atroces
contre le curé Storp et contre les sœurs. C'est au
point qu'après des années, les pauvres religieuses
ne peuvent s'occuper des enfants qu'avec des gants
parfumés et des égards infinis, sous peine d'en-
courir des reproches amers, des accusations vio-
lentes. Telle est, je ne cesserai de le dire, la plus
belle fleur de l'esprit luthérien en Danemark, une
susceptibilité diabolique ne permettant pas à un
Danois d'excogiter autre chose que le soupçon.
Quant à l'abbé Storp, quoi qu'il fasse, il sera
toujours blàmé, et je lui pardonne volontiers le
prussianisme dont il m'accable par manque d'édu-
cation et débilitG d'esprit, en le voyant payé de la
plus ignoble ingratitude par des familles pauvres
qu'il a littéralement tirées de la crotte.
Il y a près de notre église une espèce de casino
dénommé Alhambra et une sorte de jardin public
affublé du nom de Tivoli, comme à Copenhague.
Les Danois sont enragés pour ces appellations de
leurs bastringues. J'aimerais à voir l'Alcazar de
Hejkjavikoula Folie-Méricourt du Groenland.
8. lhvimluges, potins horribles sur nous. La
méchanceté et l'hypocrisie do ces gons donnent.
une idée do la compagnie des dûnions.
Au mulhémulicien
Vous espérez do moi des conseils, dos indications do
bonnes lectures nn point do vue religieux. C'est un
peu difficile, puisque je ne sais rien do votre culluro
intcllccluollo. Votre désir d'uno Bible en français mo
donno h penser quo vous ignorez le latin, comme do
Groux
C'est un rnalheur. Lo latin est la Langue de Dieu, la
lunguo du commandement et do la prière. C'est avec
le l'umier do Virgile, d'iloruco, d'Ovide et de Cicéron
que l'Église obtint la fleur merveilleuse aujourd'hui
iletrio, qui s'est nommée la Raison chrétienne..11 est
indiscutable que les peuples, aussi bien tlue les parti-
culiers, valent n proportion de leur culture latino.
Cependant il y a eu des Saints, des Grands de l'Amour
qui n'eurent besoin d'aucun engrais. Vous êtes pent-
être de ceux-là.
Mais je suis peu capable de vous indiquer une tra-
duction française de la Bible, n'en ayant jamais fait
usage. Les quais sont encombrés de traductions pro-
testantes signées Osterwald qu'il faut écarter comme
des ordures. Celle du janséniste Lcmaistre do Sacy
vaut-elle mieux ? Je n'en sais rien, mais il y a des
chances pour qu'elle soit meilleure. Tout est meilleur
que les protestants.
Les Confessions de saint Augustin sont assurément
titi iros-bon livru, mais vous vous trompuz quand vous
dites que lu monde profane d'alors n'avait pion pour
rolcnir un tel génie. Vous oubliez les lois de In pers-
pective, ô malhuniatioion, et vous regardez co grand
personnage commo s'il était immédiatement sous vos
yeux, sans tenir complo du recul énorme do quinze
siècles. Vous ne prônez pus garde aux transformations
ou translations indicibles que ce millénaire et demi a
dû produire nécessairement. Pour co qui est do la
séduction du Paganisme, je ne peux rien vous dire,
sinon que, n'étant pas humaniste, vous ignorez la Coupe
d'or où le Démon fit boire les hommes, quatre mille
ans.
Vous cherchez d'autres lectures? Eh 1 bien, jctez-vous
sur les Vies de Saints. Soûlez-vous-en, gavez-vous-en.
Avalez surtout ce qui vous paraîtra imbécile. Et vous
verrez! Je ne pourrais pas donner un plus sage conseil
il mon propre enfant.
Vous me parlez de points obscurs pour vous, « le
dogme de l'enfer, l'irrévocabilité de la damnation, la
prédestination et la réprobation il concilier avec le
libre arbitre ». Tous ces points de foi, aussi Iridentins
les uns que les autres, puisqu'ils ont tous été fixés par
le concile de Trente, ne sont pas moins obscurs pour
moi que pour vous, et j'ose dire qu'ils le sont pour tout
le monde. Mais il ne le sont pas plus que n'importe
quel axiome de géométrie élémentaire ou de telle autre
science qu'il vous plaira. Quand on dit, par exemple,
que le « tout est plus grand que la partie », si, dans la
même minute, jo ponso l'Eucharistie, jo mo trouve en
fncodo In plus contestable des ioidences. Ainsi do tout,
Nous sommoH dnns les lénî.'broB et voilit eu que l'or-
gueil n'accorde pas. L,a Foi seule est clniro ot c'osl
pourcoln quo l'Orgueil, princedes Ténèbres, la ropousso,
nynnt l'horrible prétention d'elrc cru lui-mûmc ln
Lumière. La Foi seule est certaine, qu'avons-nous
besoin d'autre chose ?
Vous voudriez comprendre comment la prescience
do Dieu peut se concilier avec la liberté humaine. Ah
pour moi, c'est bien simple. C'est comme si vous mo
disiez que vous ne comprenez pas comment l'idée du
nombre trente peut se concilier avec l'idée du nombre
cinq multiplié par le nombre six, ce que ju ne com-
prends pas davantage. Je sais, «ans pouvoir le com-
prendre, que la prescience divine et la liberté lmmainc
n'ont aucun besoin d'être conciliées parce qu'elles sont
exactement, absolument, essentiellement et substan-
tiellement la MÊME CHOSE.
Vous voudriez comprendre et vous vous croyez am-
bitieux
Vous ne voyez pas qu'il vaut mieux savoir que com-
prendre. Vous avez étudié je ne sais quelles sciences
naturelles pour en arriver il l'ignorance totale de ce
rudiment de l'unique Science! Autrefois, du temps des
Saints, au sublime Treizième Siècle surtout qui fut
l'apogée de l'esprit humain, les enfants même n'avaient
pas la permission d'ignorer que le rôle unique, infini-
ment glorieux de la Raison, c'est de croire et que croire
c'est savoir, savoir un haut. Lo reste découlait do la,
lo plus .simplomonUlu monde. Aussi les plus ordinniros
pnroles des gens d'nlors produisonl-olloy en nous
lYiblouissomonl, quand nous les lisons dans les chro-
niques.
Aujourd'hui, on s'imagino que la raison consiste il
expliquer des théorèmes ou il conditionner des cotn-
logucs. On dit d'un homme qu'il est raisonnable,
cotnmo les putttins disent d'un client qu'il est sérieux
Nous no pourrions môme plus faire do bons esclaves,
tant nous sommes devenus imbéciles. Cor Jexu sacra-
tissimum, miserere nobis. Au sujet du conflit apparent
des deux libertés, lisez les dernières lignes de lu
page 248 du Mendiant. Je m'ennuio de toujours écrire
les mêmes choses.
Un homme intelligent, un inyénieur, expliquera très-
bien que deux parallèles ne peuvent pas se couper à
ancle droit. Un pauvre homme incapable de comprendre
quoique ce soit et ne faisant usage que de sa ruisott,
SAunA, sans pouvoir l'expliquer, qu'il en est ainsi et
qu'il a fallu, absolument, que les deux parallèles se
rencontrassent pour que le monde fût sauvé. On ne
démontre que le contingent, et cette démonstration est
la besogne des esclaves. Le Nécessaire, c'est-à-dire
l'Absolu, c'est-à-dire l'Éblouissement, est indémon-
trable, et les Amis de Dieu sont assis dans des
demeures impossibles à concevoir dont ils n'auront
jamais le souci d'étudier l'architecture.
Le voici, le souil de la Prièra. De même que le Miracle
ost une restitution do l'Ordre, do mémo l'harmonie
bénlifîquda pour départ Y humble acceptation dos anti-
nomios. CI Par co Vorbo (Murncl (lui est. le lion des
esprits et qui rond raisonnables 11.1» intelligences, j'ose
vous prier, Messieurs, » disait Krnesl. Ilollo.
Quel secours, pour moi, si vous vouliez faire ce
quo jo vous demande Songez qu'ayant, jusqu'à co jour
et depuis environ trente uns, donné il tout lo monde
ainsi qu'il convient aux mendiants, jo me trouve, au plus
beau milieu du onzième lustre de ma vie, dans celle
situation de n'avoir ù peu près jumuis rien reçu en
retour. Ali pardon, j'ai reçu quelques pièces de
20 francs et même, pour tout dire, un certain nombre de
billets do banque dont je fis tel ou tel usage. Mais, à
l'exception de quelques très-rares malheureux, qui donc
m'a fait l'aumône dont j'avais besoin, l'aumône de loi-
même? En d'autres termes, qui a voulu prier pour
moi? confesser ses péchés, faire pénitence, communier
pour moi ? pleurer d'amour devant un autel sans art,
en so souvenant de moi? comme j'ai fait pour tant
d'autres qui m'ont payé d'humiliations et de tortures.
Vous-même qui êtes, pourtant, on le croirait, un
homme de bonne volonté, qui donneriez, je le vois
bien, jusqu'à votre pain, vous ne savez pas me donner
cela, et j'aurais beau vous dire « Je meurs », vous ne
me le donneriez pas. Vous m'opposeriez des vues senti-
mentales, des spéculations de votre esprit! peut-être
quelque misérable histoire, et ma pauvre chair noirci-
rait dans les supplices, pendant vos admirations.
Il faudrait pouvoir écrire des cris, noter comme du
lit musique les clameurs de lYimo Comment! j'aurai
enduré, doux cent quarante ou trois cent mois, tout ce
qui pont-cire enduré pour que des misérablesjamais
inintelligibles, dos vendeurs de Dicu,Jes charcutiers de-
Jésus-Christ, eussentau moins, sous la terre, un pauvre'
litsons malédiction ou il leur fût accordé de dormir sans
désespoir. et je n'obtiendrais pas, l'ayant demanda
éperdument, qu'un infortuné hougre acbelûpar moi, en
saignant, me rémunérât d'un timide effort
Au fond, de quoi s'agit-il peur ne pas être un
idiot ou un porc? Simplement, de faire quelque chose
de grande, de mettre du côte toules les sottises d'une-
existence plus ou moins longue, de décider qu'on
paraîtra ridicule trois concierges et it un notaire pour-
entrer en condition dans la Splendeur, Alors, vous-
(le
saurez ce que c'est que d'être l'ami de Dieu.
Dieu! Je suis sur le point de sangloter
quand j'y pense. On ne sait plus sur quel billot mettre
sa tête, ou ne sait plus où on est, on ne sait plus où il
faut aller. On voudrait s'arracber le coeur, tant il brûle.
et on ne peut pas regarder une créature sans trembler
d'amour. On voudrait se trainer sur les genoux d'église-
en église, des poissons pourris pendus au cou, comme
disait la sublime tlngèle. Et quand on sort de ces
égliscs après des heures où on parlé à Dieu, comme un
amoureux à une amoureuse, on se voit tel que les
pauvres bonshommes si mal dessinés et si mal peints
des chemins de croix, marchant et gesticulant avec
piété dans des fonds d'or. Toutes les pensées qu'on no
savait pas, séquestrées jusqu'alors dans les cavernes
du cœur, acconrent ensemble ainsi clne dos vierges
mutilées, aveugles,affamées,nues et suiiglotanlcs. Ah!
certes, en do tels instants, le plus atroce de tous les
martyres serait choisi avec quels transports
11. l'as de lettres. V Aurore seulement. Voilà
mon unique lien avec la France. Quel sale et
ignoble lien, ô mon Dicu J'y vois que le Con-
seil de guerre de licnnes a voté le huis clos pour
l'examen du dossier secret de Polichinelle. Faut-il
croire au dessein forme de traîner le procès indéfi-
niment, c'est-à-dire jusqu'à la minute, ordinaire-
ment espérée par tous les criminels, d'un coup
d'État ou d'un déluge?
12. Vallette forcé de refuser l'édition de
A
Je m'accuse. brochure en forme de journal sur
le roman de Zola, Fécondité, et devant finir en
même temps que le feuilleton de ce porc
Votre refus m'a fort embêté, cela va sans dire, mais
je comprends que vous n'ayez pas pu faire ce que je
vous demandais, et j'ai eu si peu d'amertume que vous
continuez à être l'un des hommes à qui je pense volon-
tiers, c'est-à-dire avec douceur et affection, dans ma
détresse terrible. Mais, tout de même, je crois que ma
brochuro pourrait bion ùtro lit Il lorclie quo vous dites
et avoir le succès d'uno torche.
Vorrioz-vous un inconvénient il insérer dans le
Mercure do septembre la réclmne que voici, on vous
disant que je n'en pas d'antres ressonrces que la piliii
de mes très-rares amis.
« Mon cher
Vallctle, voulez-vous informer vos lec-
teurs que Léon I3loy, provisoirement domicilié il Kol-
ding, Danemark, cherche quelqu'un d'assez poilu pour
éditer une brochure de ISO il 200 pages, intitulée
.le m'accuse. Cette sorte de pamphlet, si on tient
absolument il ce mot oii il est surtout parlé de
Zola, traite accessoirement de l'Affaire d'une façon très-
impartiale, c'est-à-dire de manière il calciner tout ce
que les sinistres précédents n'auraient pas réduit en
cendres.
On vient nous réclamer 21 couronnes pour les
contributions. Salauds!
14. Impression de Chemin de croix. A la
huitième station, quand Jésus pnrlc aux Filles de
Jérusalem, j'aperçois un homme horriblement
peint qui frappe Jésus d'un coup de bâton sur la
tête au moment où il parle à ces créatures en pleurs
et, alors, je me vois moi-même en cet homme. Re-
marqué aussi, à la sixième station, celle de Véro-
nique, le mot extraordinairetiré du Missel romain
Deus, qui nos ad imaginem tuam sanguine pnimoso
HENOVA3. J'ai
pensé quelquefois ù écrire un Che-
min de Croix.
15. Celte journée si grande autrefois, si glo-
rieuse encore dans le monde catholiques, où!'église,
peu près comme au dimanche de Pâques, n'a
pas assez de chants joyeux et de luminaires pour
honorer l'Assomption de cette journée que
.,je vois, que j'entends encore, dans le lointain de
mon enfance; qui commençait par des salves d'ar-
tillerie auxquelles succédait immédiatement le
-carillon sublime de notre vieille catliédrale; qui
me semblait toute remplie de fleurs, de parfums,
de cris d'allégresse et qui linissait dans les illumi-
nations et les explosions du feu d'artifice; qu'est-
elle ici, cette journée magnilique de ma pauvre
enfance? Absolument rien. Cclcbralio translata,
dit tranquillementl'O/v/o. Douloureuse impression
-d'exil.
Vers le soir, tout devient sombre. Explosion
d'une jeune drôlesseà notre service. J'avais exigé
que ses parents brebis, comme elle, du troupeau
-catholique de Kolding et superfines crapules
-s'abstinssent de venir chez nous. Offense qui ne
sera jamais pardonnée. La vierge sale issue de
.leurs émonctoires nous gratifie d'une scène atroce.
Véronique, restée seuleavec moi, se jette à mon
.con et mo dit on pleurant Papa, je vondrais
mourir!
17. -Tout chrétien qui ne regarde pas
chaque
pauvre comme pouvant être Jésus-Christ doit être
tenu pour un protestant.
18. J'apprends qucDcman, l'éditeur duMea-
iltant ingrat h qui j'avais proltosé Je m'accuse.
aussitôt après le refus de Vallctle, vient départir
pour l'éternelle villégiature des démons qui sert.
chaque année, trois ou quatre mois, dans tous les
pays du monde, à désespérer les pauvres.
10. Il y a des chrétiens qui manqueraient lu
messe dominicale avec une extrême facilild, mais
qui se feraient scrupule de secourir efficacement
un pauvre, au point de se donner beaucoup de
mal et de vaincre des difficultés presque insur-
montables pour en rater l'occasion. J'ai des bien-
faiteurs belges qui sont comme ça.
20. Pour les âmes fortes, il y a très-peu de
choses impossibles. Pour les modernes, pour les
riches modernes surtout, l'impossible c'est dé faire
une chose qui gênerait.
21. Cette nuit, vers trois heures, je suis ré-
veillé par mon nom prononcé distinctement, ré-
vcillé d'une manière complète. Comprenant fort
bien, je me lève et je dis un chapelet. pour les
morts, particulièrement pour une morte dont j'ai
cru reconnaître la voix, très-vaguement.
Rencontré, en sortant, cet imbécile de Kanaris-
Klein qui nous salue. Les vacances sont finies et
les cours recommencent. La vie mécanique re-
prend. Une moitié de ce royaume donnera des
leçons, l'autre en recevra. Ainsi chaque jour, jus-
qu'à ce qu'on crève. Et cela est inutile, u jamais
inutile, éternellement inutile. Pas une seule fois,
fût-ce par erreur, ne se glissera une idée, une
lueur de raison, capable d'éclairer, une seconde,
cet enseignement automatique. On apprendra des
langues étrangères, on saura par cœur des manuels
ou des catalogues, mais les imbéciles resteront
imbéciles pour toute la durée des siècles, et les
talents, s'il y en a, demeureront enfouis sous cette
science de mort.
22. A Joergcnsen
quittez le Danemark pour longtemps peut-
Vous
être, sans m'avoir vu. Si je suis pour vous ce que vous
m'avez écrit, comment cela est-il possible? Comment
n'avez-vous pu trouver aucun moyen de me voir durant
.six mois? Voilà ce que je n'arrive as à comprendre.
J'étais si près do vous et si malheureux, dans votre
propre pays! Vous déplorez de n'avoir pu rien faire
pour ma délivrance. Mais, mon ami, je n'ai pus besoin
des hommes. Trenteou quarante ans, je n'ai reçu d'eux
que des traitements cruels et d'horribles injustices. J'ai
donc pris l'habitude de ne jamais compter même sur les
meilleurs, et nous vivons, sans aucune ressource ler
restre, exclusivement sur le Qumriteprimt vm. rer/num Dei
de l'Évangile, surtout depuis que nous habitons le Dane-
mark. Ce que vous pouviezfaire ou tenter de faire pour
moi, vous le saviez. Je vous l'avais écri tet ma femme vous
l'avait écrit. Cette action charitable de nous venir voir
a dû être possible, ne fût-ce qu'un jour ou deux, dans
le long espace de six mois. En l'accomplissant, vous
auriez eu part aux douces paroles llospes eram et col-
legisti me; in carcere eram et venisti ad me. Pourquoi
faut-il que vous vous soyez privé de ce mérite et, qui
sait? d'une telle consolation ? Car, enfin, Dieu m'avait
peut-être conduit en Danemark pour vous donner
quelque chose. Vous écrivez que je n'ai rien perdu en ne
vous voyant pas. Hélas! qu'en savez-vous PAdieu donc,
mon cher Jean. Que Jésus et sa Mère vous accom-
pagnent. Vous avez fait, sans doute, pour l'élraxrger
et le captif, ce que vous saviez faire. Étant un homme
de bonne volonté, vous apprendrez certainement un jour
Dieu veuille que ce ne soit pas en souffrant que
la droiture, l'humilité, la pureté, la foi, l'espérance, la
charité même sont fades, s'il ne s'y mêle un grain
d'héroïsme.
23. II est convenu que, des demain, nous
commencerons une neavaine pour une pauvre
vieille protestante, morte depuis longtemps, que
.Jeanne a beaucoup aimée. Occasion, une fois de
plus, d'admirer le mystère de la Communion des
Saints. Voilà une malheureuse créature enterrée
dans l'hérésie, il y a beaucoup d'années, et qui était
.aussi éloignée de moi, en apparence, que le pou.r-
rait être une sauvagesse du Canada ou de la Terre
de Feu. Eh bien! je vais prier pour elle comme je
prierais pour une parente qui m'aurait été Irès-
chère, et, certainement; avec la même efficacité.
Pourquoi cela? Il y a donc des parentés d'âme
indépendantes de toute consanguinité. J'y ai pensé
bien souvent, et c'est par cette fente que j'ai
entrevu les grandes orgues de la Vie éternelle.
Je constate avec chagrin qu'il n'y a plus d'esprit
en France, mais plus du tout. Celte forteresse de
la rue de Chahrol, ce blocus de Y Anti-Juif, ces
parlementaires, etc. Si tous ces saltimbanques ne
mentent pas de concert, comme je l'imagine, que
fait-on des pompes incendie au moyen desquelles
un commissaire de police désarmé noierait tran-
quillemeni les imbéciles factieux dans leur cita-
delle, les forçant à fuir, trempés jusqu'aux os,
inondés d'un ridicule infini.
2i. Réponse généreuse de Joorgenscn disant
que ma lettre lui a déchiré le cœur, s'accusant
d'avoir été lâche et m'annonçant sa visite, aujour-
d'hui même. Un moment nous déplorons notre
misère qui ne nous permet pas de le recevoir
comme nous voudrions. Mais quellecrainte vaine!
Assurément un mandat va venir. C'est toujours
ainsi. Je. reçois, en effet, 35 couronnes, trois heures
avant l'arrivée de notre hôte.
Délice de cette journée! Comment douter d'un
homme qui, lâchant tout, spontanément, accourt
sur une lettre capahle de révolter tant d'autres?
11 me parait admirable. Il comprend tout, il devine
tout, il est toujours prêt à s'hnmilier. Pourquoi
faut-il qu'un tel ami me soit montré juste au mo-
ment où il va s'éloigner du Danemark et habiter
Home, six mois, en qualité de pensionnaire du gou-
vernement danois? Heures douces et bienfaisantes!
Je me plonge dans cette âme comme dans une
fraîche fontaine au milieu d'un bois. Je lui dis
mon attente amoureuse du Saint-Esprit, ma cer-
titude ancienne d'un Avènement prochain, ma
satiété infinie des hommes et mon inaptitude surna-
lurellc au ombres de ce monde.
IL m'avoue avec douleur la misère inouïe des
catholiques danois, incapables de zèle, privés de
lumière, à peine décrottés du protestantisme, et la
hideuse canaillerie. do la plupnrt des convertis
ouvriers, devenus catholiques pur intérêt.
[Pour la configuration extérieure et physique de
.loorgenson, voir plus haut, 8 mars, mon étude
sur luiot le mouvement catholique on Danemark.]
26. J'ni la sensation do manger les miettes
d'un festin. La visite de Joergonsen n'a-t-ollo pas
été, liumainement, l'unique. rais de lumière dans
notre existence misérable. Ma lettre d'adieu
Vous êtes mon hôto pour toujours. Votre générosité
nous a unis d'un lien très-fort. L'espace est vaincu. En
quelque lieu que vous alliez, nous serons ensemble..
Prions attentivement l'un pour l'autre. Il arrivera sans
douto que vous vous souviendrez de mon âme doulou-
reuse ù Saint-Pierre, il Saint-Jean-de-Latran, à Sainte-
Marie-Majeure, à Lorette ou dans quelque autre sanc-
tuaire fameux, pendant que je me souviendrai de la
votre dans l'humble église de Kolding où Dieu veut
peut-être que je le supplie avec larmes longtemps
encore. J'ose espérer, cependant, qu'il me sera donné
bientôt de quitter ce pays hostile à la Rédemption. En
attendant, ma captivité est aussi étroite que dure, et il
faut qu'on m'aide. Souvenez-vous de mes fillettes priant
pour vous, matin et soir, vous en avez été le témoin.
Faites, en retour, prier pour moi vos innocents devant
les tombeaux des Saints.
P. S. A l'instant même, j'apprends qne le père jé-
suito quo vous avez vu ici part demain soir et quo
l'nbbô Slorp no reviendra que vendredi. Pas do messes
pendant. quatre jours. Pays cruol Ne pouvait-on pas
lnissor co prêtre quotro jours oncore? Si un chrétien
meurt, il faudra donc qu'il so pusso des sacrements et.
qu'il soit enfoui comme uno charogne ?
Ai-je parlé de l'Angelus luthérien? C'est l'usug'o
de sonner les ctochcs au coucher du soleil et, je
crois, il son lever. Inulile de dire que cela ne cor-
respond ü nncunc prière. C'est simplement un
appel aux unies poétiques.
27. On m'écrit de Bruxelles que Deman, dont
j'attendais toujours la réponse it ma propositiôn
d'éditer Je. in accuse, a donné l'ordre de ne lui
transmettre aucune correspondance. Aggravation
beige de la villégiature démoniaque. Evasion, dis-
parition, évanouissement complet, absolu. Qucllo
horreur
Rage des toilettes claires. Il faudra pourtant
parler de ça. C'est tellement caractéristique du
Danemark
28. Les bras en croix, gestes pour écarter
les bourgeois et les démons.
Lettre d'Yves Berthou, malheureux mais plein
d'affection, impatient de connaître mon sort et
demandant co qu'il pou t fuira pour me servir. C'est
une amo singulièrement rafraîchissante et douco
que collo do co simple.
20. Paroles pour séduire. Je no suis ct
ne' veux Olro ni dreyfusard, ni untidroyfusard, ni
antisémite. Jo suis nnticoclton, simplement, et, à
co titre, l'ennemi, le vomisseur cfo tout lo monde,
il. pou près. Je suis, si on veut, l'homme impossible
do la Genèse, « manus cvjus contra onmes et manus
omnium contra cwn, dont la main est levée contre
tous et contre qui la main de tous est levée ». Avec
moi on est sûr de ne prendre parti pour personnc,
sinon pour moi contre tout le monde et d'écoper
immédiatement de tous les côtés à la fois.
30. J'ai parle des bouchers danois, j'aurais
pu parler des lits danois, c'est-à-dire de l'absence
du Lit conjugal. J'ai parlé aussi des latrines
danoises et de plusieurs autres choses remar-
quables. Il serait étonnant que je n'eusse pas un
mot à dire du pain de Luther. Les ennemis des
l'Eucharistie ne sauront jamais faire du pain.
31. Hier soir, vers dix heures, Véronique,
étant endormie, a récité en latin et en entier le
Pater, sans se réveiller. Le cœur battant, la respi-
ration suspendue, nous avons écouté cela.
Septembre
3. Co matin. comme je sortais de l'église,
chargé de peine, ayant vu donner le Corps de
Jésus-Christ il des canailles, un bicycliste arrive sur
nous avec une telle violence que j'en suis épouvanté.
Une seconde plus tard, il renverse un petit enfant,
et accélère son mouvement, sans même retourner
la tûte. Il y aurait plaisir t\ l'abattre d'un coup do
fusil.
Arrivé à la maison, je vois une grande partie
des capucines dont j'avais rempli notre jardin
arrachées, brisées avec méchanceté, je ne sais
par qui. J'en ai le cœur crevé. Mes pauvres Heur-,
m'avaient coûté beaucoup de soins et elles étaient
pour moi une consolation. Voilà donc la tristesse
complète et affreuse qui me ressaisit. Que Dieu
ait pitié'de moi
Jeanne, me voyant dans cette détresse, écrit ;*i
un ami dévoué qui pourrait facilement me délivrer.
[Cette lettre, un cri des plus douloureux, n'a
produit, naturellement, aucun effet.]
Allons-nous être forcés de fuir le Danemark
précipitamment? Le Lock-oiU qui est, si j'ai bien
compris, une sorte do grève dos capitalistes en
réponse aux grèves ouvrières, menace le royaume
d'une ruine prochaine. On va jusqu'à dire quo,
dès demain, ta suite de jo ne sais quelle déci-
sion, il se pourrait que tout commerce fût inter-
rompu et que la vie devint impossible. Il y aurait
par-dessous tout cela une horrible et démoniaque
main invisible.
4. Dormant plus tard que de coutume, après
une mauvaisenuit, jcsuis réveillé vers cinq heures
par le mot Léon prononcé avec la plus grande
netteté. Je me ltvo aussitôt et je dis l'office des
morts.
6. On m'informe que de Groux qui ne,
m'écrit plus jamais a une existence des plus misé-
rables, Affaire Droyfus d'un côté, vadrouille con-
tinuelle de l'autre, je ne vois aucun moyen pour
ce malheureux, acharné au massacre de sa volonté,
d'échapper à l'abrutissement. Son talent de peintre
qu'en 92 j'ai pu prendre pour du génie, qu'est-il
devenu déjà? Qu'en' a-t-il fait?. Les dernières
choses que j'ai vues étaient exécrables.
A un agité qui part pour la Grande Chartreuse
J'espère que vous me donnerez un récit de votre
expédition. Ah je prévois un découragement peu ordi-
nnire. Vous portez, autant i)uo jo poux comprondn.1, h
la recherche du décor mentionné dans- lo Désespéré.
Eh bien, vous ne la trouverez paxt d'abord pnivo quu
Marohonoir visita la Churtreuso nu coeur de l'hiver,
ensuite parce qu'il 6tuit pout-ûlro uutromont disposé
l'horrible
quo vous. Jo vous pluins de tombeur dans
cohue dos touristes dont lo Désert do la Grandc-Chur-
trouso est souillé, empuanti a ce moment do l'année.
Quo deviendroz-vous ? Moi qui suis probablement plus
armé, je ne pourrais pas supporter cela deux heures.
Quel malheur que vous ne m'ayez pas consulté Avec
la plus grande énergie, je vous aurais dit N'allez pas,
en cetlo saison, la Grandc-Chartrcusequi, d'ailleurs,
je crois, n'existe plus depuis le Difsaspân' A cette
époque, ancienne déjà, elle agonisait. Allez plutôt a La
Saletto. Arrivant la dans les premiers jours de sep-
tembre, vous serez à peu près seul et ce que vous rece-
moi,
vrez, étant un homme de bonne volonté envoyé par
c'est indicible.
7. Rêves bizarres. 1°On m'ollrc d'éditer Je.
m'accuse, et la proposition vient précisément de
Charpentier, l'éditeur de Zola; 2° le facteur me
verse 11.556 francs et des centimes. Je crois voir
chiffres et je sens encore l'émotion de
encore ces
chez un
ce coup de fortune. Ces songes, étranges
homme qui rêve aussi peu que moi, ne nie font
pas un joyeux réveil. C'est tout juste si le facteur
'a la bonté de m'apporterl'^wrorc.
0. Choses vues nu bienfaiteur 1° une
crainte extrême do passer pour avare; 2° le besoin
peu dissimilé cJc prouver Vinqratldu/c elo l'obligé;
a" le désir bien évident de mettre désormais sur
le dos des autres le fardeau qui incommode. Il pa-
ruit que ces choses vont très-bien ensemble. Que
répondrait ce clircUion si un apùlre, par exemple,
mettons saint André, venu tout exprès du Para-
dis, lui disait lîles-vous bien sûr que vous
n'avez pas le devoir d'offrir Léon Bloy tout ce
que vous possédez sans vous réserver un centime?
lïtes-vous bien sur que telle n'est pas lu destina-
tion vraie, la destination divine de cet argent que
vous n'avez pas même acquis par vôtre travail et
qui vous est tombé du ciel?
-il. Suite des villégiatures. On va se rafraî-
chir le poitrail dans de vertes prairies en donnant
l'ordre aux larbins de ne faire suivre aucun mes-
sage. Les pauvres, cela s'entend, peuvent se taper,
et pour ce qui est des Anges dont parle saint
Palll qui demandent quelquefois l'hospitalité en
habits de pauvres, ils attendront le Jugement uni-
versel ou toute autre époque aussi incertaine.
12. Nous connaissons un jeune homme riche
qui ii, chaque jour, un peu plus de dix-huit ans,
mais notre confiance un Dieu en a toujours
quinze.
15. Suite de mes leçons de français au curé
Storp qui s'efforce toujours de paraître bonhomme,
sans cesser toutefois d'être imbécile résolument.
Il me parle de la beauté du Suffrage universel ou,
tout au moins, de son utilité, me blâmant fort de
mon système d'abstention. Les idées de Léon XIII.
Impossibilité absolue de faire entrer une idée su-
périeure dans de tels cerveaux.
Employé la plus grande partie de ce jour à ma
brochure Je m'accuse qui devient un livre et dont
la confection est pénible. Il est si difficile et si ré-
pugnant de lier, de maintenir continuellement
ensemble l'ignoble roman et l'ignoble Affaire!
16. Hier nous avions reçu un choc très rude.
Aujourd'hui rien pour adoucir notre peine. Cepen-
dant nous sommes très-calmes, à peu près sans
douleur. Effet tout surnaturel d'une vie meilleure,
d'une appétence plus vive de la vie spirituelle.
Quand nous aurons donne lcz vie il cette pensée
que nous n'avons rien il attendre des hommes et
que Dieu doit nous suffire, nous serons devenus
inaccessibles il toute sollicitude, toute souf-
france.
A un fonctionnaire colonial qui se dit pauvre et
même paralytit|iie. Un incendie a brûlé seslivres
et autographes et il voudrait rcnouveler son
fonds
Monsieur, votre lettre me donne lien de croirc que
vous êtes un pauvre, et c'est pour cela que je vous ré-
ponds. Si vous étiez un riche je ne vous répondrais pas,
Ù moins que.ce ne fût pour vous adresser des malédic-
tions avec l'assurance la plus injurieuse d'un mépris
absolu. Mais vous êtes un pauvre et un malade. Alors
non seulement je vous écris, mais encore je vous prie
d'accepter mon dernier livre. Peut-être ne le connaissez-
vous pas.
J'habite le Danemark en qualité de naufragé, avec
ma femme et mes enfants, au milieu des liérétiques,
sans moyen de fuir. Ma vie est un miracle. J'ai des
« admirateurs passionnës o
qui sont riches, et qui
aimeraient mieux jeter leur argent dans les latrines
que de m'épargner une heure de souffrance. Pourquoi?
C'est le mystère de la richesse que Jésus a tant con-
damnée. Les démons doivent être riches. Encore une
fois, je vous ofïre le Mendiant ingrat d'ont je possède'
quelques exemplaires.Cadeauabsolument désintéressé,
veuillez le croire, d'un écrivain détesté et détestateur
de ce monde abominable.
17. Je veux consigner ici la merveille de
bonne volonté et de piété dont, chaque jour, notre
petite Madeleine nous douât.' le spectacle et de plus
en plus. Elle fait souvent le signe de cruix, à
toul propos. Quand je dis la prière avec Véronique,
elle vient s'agenouiller près de nous, joint ses
petites mains, essaie de répéter nos paroles et
donne tous les signes de l'attention la plus amou-
reuse. l'église silence parfuil, quelle que soit lu
longueur de l'office, à la grand'mcsse par exemple.
Combien traits encore! Chère enfant de chré-
tiens venue après tant Ue douleurs, et quelles dou-
leurs Pourquoi est-elle dans cet aflreux pays'?
Pourquoi cette fleur parmi ces ordures?
18. A de Groux
N'avez-vous pas compris, depuis longtemps, que
lés infâmes catholiques actuels ne peuvent être jugés
que par un catholique de ma sorte ? Quand vous dites,
de manière ou d'autre, votre indignation contre cette
racaille, vous me faites suer. Pour les vomir comme il
faut, il est indispensable d'avoir, auparavant, dégueulé
Zola, vous comprendrez ça plus tard. Et vos fureurs,
à côté des miennes, vous paraîtront une sorte d'atten-
drissement eucharistique et fraternel. Ah çà, que
me dites-vous de l'Immaculée Conception et du Saint-
Esprit dont ces salauds peuvent dégoûter » ? Est-ce
bien à moi que vous avez cru écrire? Et depuis quand
l'infamie, fût-ce d'une multitude, aurait-elle le pouvoir
?.
d'altérer, d'abolir la Vérité
20. On vient nous réclamer encore 20 cou-
ronnes pour nos contributions. Tapirs!
22. A mon pèlerin de la Chartreuse qui
n'est autre que le mathématicien a qui' j'ai déjà
beaucoup écrit
Quel enfantillage d'avoir espéré embraser le fond
d'une citerne en y précipitant un tison Les ecclésias-
tiques modernes, à figures de mouflons ou d'alligators,
observables dans les défilés dominicaux de Saint-Sul-
pice étant des puits et même quelquefois des fosses
ont au fond d'eux la Vérité, ne l'oubliez pas. J'en-
tends non la Vérité absolue que tout chrétien porte en
son coeur, mais la vérité scientifique universelle théo-
logie, philosophie, histoire, arts et littératures. Par
conséquent ils n'ont besoin de rien, pas même de Dieu,
et le comble du délire est de prétendre les emballer sur
n'importe quoi.
27. Deman refuse d'éditer la brochure sur
Zola. Ce refus s'est fait attendre, mais il est aussi
net qu'on puisse le désirer. J'écris il d'autres.
29. Le mathématicien me lâche [pour aller,
m'a-t-on dit, à un pasteur]. Que Dieu ait pitié de
cette âme?
Octobre
1or. Dimanche du Rosaire et commencement
de l'interminable hiver danois. 0 Sauveur Jésus,
adorable Évoque suant le sang, n'allez-vous pas
nous tirer d'ici!
S. Ai-je ou n'ai-je pas mentionné déjà les
tabliers blancs des bouchers? Cela, je pense, mé-
rite furieusement d'être remarqué. Donc les bou-
chers danois ont autour du ventre des tabliers
blancs grands comme des jupes, avec des entre-deux
de dentelles. Il m'est arrivé, marchant les yeux
axés à terre, de me croire tout à coup en présence
d'une putain battant son quart. Vérification faite,
j'étais face à face avec un pauvre goujat fumant
sa pipe devant des viandes.
Le roman de Zola est fini et l'Affaire paraît en-
terrée. L'Aurore n'aura donc plus à m'offrir que
des blasphèmes ou des cochonneries sans intérêt.
Journal puant et illisible.
10. Appris une chose horrible. 11 paraît qu'en
Danemark on a tellement peur de l'inhumation
prématurée qu'on ouvre la carotide aux morts ou'
prétendus morts avant de les enterrer, quand ils en
ont fait kdemande. Vainement objecterait-on qu'il
faut alors, de toute nécessité, adopter ù la fois
l'idée de suicide et l'idée d'assassinat. Telles sont
les lioretli du protestantisme.
13. On vient do me dire que je passe, àKol-
ding, pour le cousin de Dreyfus! Je cogne les
v astrss de mon front sublime.
li. Impression sinistre. Ce soir, la nuit toni-
bée, vu dans la petite rue voisine un groupe à peu
près indistinct, m'entrée d'un passage peu éclairé.
Des gens étaient là pour la levée d'un corps qui
devaitèfre porté par Pux dans le temple protestant
où il attendra, cercueil entr'ouvert, l'heure de l'en-
fouissement. Toujours dans les ténèbres, bien
entendu. Les familles engendrées de Luther ne
gardent pas leurs morts, un seul jour.
Cela sans un geste religieux quelconque, sans
rien qui rappelle qu'on est des chrétiens ni même
des hommes. L'infamie de cette chose est indicible.
Un sauvage croirait que ces gens appartienent à
la voirie et qu'ils sont là pour accomplir une
besogne sanitaire dangereuse et particulièrement
fétide. En quoi il se tromperait très-peu. Dans un
monde où le suffrage pour les défunts n'existe pas
plus que la notion de vie éternelle, un parent très-
cher, un excellent ami décédés sont, dans la mi-
nute qui suit leur dernier soupir, d'affligeantes cha-
rognes que la raison prescrit d'oublier a l'instant
même.
A ce propos, il y a lieu de parler des innom-
brables boutiques de cercueils dont s'enorgueillit
le Danemark. A chaque pas, étalage de ces
meubles il tous les prix. On peut acheter en même j
temps pour sa fiancée un piano, un cercueil et
une salle a manger, les deux derniers articles en
vieux chêne, et le tout à tempérament, j'ose le
croire. On penserait naturellement que ce peuple
est très-brave devant la mort. C'est le contraire.
On crève de peur, mais comme tout le monde
meurt en naissant, c'est un commerce considé-
rable.
15. 21c dimanche après Pentecôte. Evangile
des deux débiteurs. Tristesse et langueur en son-
geant à la nécessité de prolonger notre séjour,
combien -de temps? A la messe, je pense à
l'autre nécessité d'accomplir ma vocation, de
faire ce que Dieu veut de moi, et je demande
que cette chose inconnue arrive enfin, puisque je
commence àdevenir vieux. Comme toujours en pa-
reil cas, je crois entendre la multitude infinie des
faibles qu'on écrase. et dos torrents do soldais
on marche.
-Payé notre terme. Nous rovoilfi sans lo sou. Il
fallait cola. Notre propriétaire semblait attendre. Il
faisait des chiures et, certes, il nous aurait trait6s
uvec la plus extrême rigueur. On peut dire que
eolui-la se friche un pou do l'Evangile des doux
débiteurs. C'est un bon cochon luthérien douceâtre
et féroce.
16. Crise de tristesse épouvantable, étouf-
fante, mortelle si elle se prolongeait. Je me vois
cadenassé dans une prison noire, sans secours,
ni consolation, presque sans Dieu. Tel est l'effet
de ce commencement d'hiver Scandinave. Si le
contact du protestantisme est déjà horrible en été,
que sera-ce par les jours noirs et les nuits glacées?
Ne claudas ora. canentium le, Domine.
Envoyé a un éditeur belge le manuscrit de Je
m'accuse. avec une crainte extrême qu'il ne le
garde, sans daigner me répondre, ut fert illorum
consuetudo piratarum.
20. Yves Berthou, ami excellent que j'avais
prié de me chercher un éditeur à Paris, m'envoie
deux lettres de'refus, une de Champion, l'autre de
Fasquelle, éditeur dc Zola. Cette dernière est fort
curieuse. Avoir écrit il cet ennemi était déjà une
gall'o extraordinaire, mais, toul do mûmo, cela
me ravit do savoir que Zola sera ainsi infaillible-
ment informé do la tournée paradoxale de coups
de soulier dans le derrière que je lui prépare.
Cette réponse donc où Fusquollc proteste de son
admiration pour moi ce qui no muncluc pas de
cocasserie-est, en outre, surprenante, mise en re-
gard de la réponse de son confrère Champion. Ce-
lui-ci, qui déclare plus énergiquement encore son
admiration, no saurait m'éditer parce qu'il « n'édite
jamais de livres de littérature pure », et que « sa
maison a une spécialité de livres » que, par consé-
quent, on est en droit de supposer aussi étrangers
la littérature qu'à la pureté. Fasquclle, nu con-
traire, ne peut m'éditer parce que je n'entre pas
« dans le cadre exclusivement littéraire des pu-
blications de sa maison ».
Il serait peu équitable de méconnaître que les
éditeurs de tout genre crèvent en même temps
d'admiration pour Léon Bloy et du chagrin de ne
pouvoir l'éditer, juste au moment où cet écrivain
agonise lui-même d'une autre manière. Le déses-
poir de ces braves gens est « à faire pleurer les
pierres », comme le dit, avec tant d'originalité,
notre délicieux Crétin.
?A. Guerre du Transvual. L'univers entier
fait dos vuiux pour la défaite des Anglais. C'est
la première fois, jo pense, qu'une pareille unani-
mité* s'cst vue. Jo no me lasse pas d'admirer qu'un
grand homme pou près sans Dieu, Napoléon,
ait eu l'intuition prophétique de la délivrance du
monde pur l'humiliation ou la destruction de
l'Angleterre.
24. Ce malin, ayant fait ù mon curé ladomundo
vraiment naïve de ses prières, cet homme a paru
céder à une impulsion intérieure et m'a déclaré
soudain que je rie gagnerais jamais ma vie avec
ma plume. C'est ainsi que le fil ù couper le beurre
dut être inventé.
29. Lettre banale d'un monsieur qui dit que
je suis un crapaud et qui s'afllige de savoir que je
vis encore.
30. Temps horrible. On nage dans la boue
glacée. Chose très-danoise. On pave les rues avec
beaucoup de soin et, l'opération terminée, on
jette sur les pavés une masse énorme de terre
pour ne pas risquer d'être à court de crotte. Les
enfants de Luther ne peuvent pas vivre hors de
la boue.
J'ai déjà parlé dos latries épouvantables, si
nettement significatives, du protestantisme. Mais
j'avais omis la hnincmerviùlleuscdes bains, plus si-
gniliculivc encore. lino faut pus chercher fi Kolding
un établissement de bains. On a, il est vrai, quelque
chose qui se nommc ainsi, mais ù distance et hors
de 1u ville, comme autrefois, en France, lit mai-
son du bourreau ou celle des lépreux. Encore cet
établissement estival doit-il être tel que je n'ose-
rais jamais y mettre le pied. Je craindrais d'eu
sortir plein de vermine et beaucoup plus sale
qu'avant. En général, plus on est crasseux et moins
on se lave, chez Luther. Je présume que la veille. de
leur mariage ou de ce qui en tient lieu, les vierges
ou prétendues vierges sont raclécs par leur pa-
rents.
Novembre
le'. Il va sans dire que la Toussaint est,
ici, un jour quelconque et que la grande fête
n'existe absolument pas. Si l'ignorance des luthé-
riens était moins dense, moins compacte, moins
lourde, ils daigneraient faire aux Amis de Dieu
l'honneur de quelques outrages. Mais tout, chez
ces brutes, est éteint. Ténèbres complètes. Ils ne
savent rien. Jo ne pense pas avoir jamais sont! uno
telle amertume, une telle liorreur pour l'abjcc-
tion et lu stupidité de ces renégates.
Dans notre église, quelle tristesse do no jamais
entendre un seul chant liturgique! Toujours des
cantiques, je ne sais lesquels, en langue danoise.
L'abbG Storp il qui j'en parlais, un jour, me
déclara qu'il était impossible d'apprendre aux
enfants il. chanter, par exemple, le Credo en latin.
Affirmation singulièrement outrageante. Autant
dire que les enfants de ce pays sont idiots ou que
le curé ne veut pas prendre la peine de les ins-
truire.
Visite d'une dame venue pour parler français.
Quelle conversation Je vérifie, une fois de plus,
que le protestantisme vit exclusivement sur des
lieux communs de concierges, si méprisables qu'on
a honte de les entendre et qu'on se vomit soi-
même d'y répondre l'Inquisition, les crimes des
papes, l'immoralité des moines, la non-sainteté
de Marie, l'absurdité du célibat ecclésiastique, etc.,
J'ai eu quelque mérite à garder ma patience.
M"° T., notre visiteuse, est cependant une bonne
personne, nullement dénuée d'intelligence, ni
même d'un certain esprit, mais elle est fille de
pasteur et tout raisonnement, toute logique suc-
combe.
2. A un [mort], sur l'Oubli (les morts:
Vous mo doinaudox. co quo jo pense do « l'oubli des
morts a parmi les chrétiens. Les protcstanls qui no
savent rien et qui ne comprennent rien ont un Ami qui
lotir fait sentir que cet oubli est un moyon sûr do tuer.
Jo Io répète, ils no savent pourquoi, et toute explication
serait inutile. Le dogme de lit Communion dos Saints
no peut entrer, non plus qu'aucun autre, dans ces in-
telligences murées par Luther. N'importe, ils sont
avertais qu'il y a là quelque chose il détruire, exacte-
ment comme lorsqu'ils entendent parler de la Sainte
Vierge ou des Martyrs.
Lo malheur de ma vie m'a force de vivre dans le voi-
sinage de ces tristes animaux, et j'ai pu admirer leur
flair. Ils ne voient pas où est le Corps, n'étant pas des
aigles, mais ils le subodorent infailliblement comme
des chiens. Voulez-vous savoir ce qu'il y a de vital, de
tout à fait essentiel dans l'Église de Jésus-Christ? Re-.
gardez ce que les protestants exècrent. Oh il leur insu,
car la Raison chez eux est si morte qu'ils ne peuvent
même plus discerner ce qu'ils aiment de ce qu'ils
abhorrent. Ils assassinent l'Église avec une sûreté de
main irréprochable et une inconscience prodigieuse,
comme des instruments poussés il leur perfection.
Pour ce qui est des catholiques, ils savent ce qu'ils
font. Les bourreaux de Jésus ne le savaient pas, c'est
le témoignage de la Victime elle-même. Les catholiques
le savent. Les moins instruits ne peuvent ignorer que la
prière pour les morts est, en même temps, d'un profit
iuculculablo pour les vivants et l'occasion d'une gloire
accidentelle pour les élus. Mais que dis-jo ? et qu'est-ce
que cola si l'on vient ù considérer quo Dieu lui-même a
besoin de cette prière? La Toute-Puissance divine, en
effet, no peut rien pour les morts, immédiatement. Il
n'y a quo los mortels qui aient le pouvoir de secourir
les morts. C'est une délégation do la Justice immuable
la Charité militante.
On parle do l'Église souffrante sans savoir ce que
signifient ces mots étranges. L'Église qui souffro, c'est
la Troisième Personne de la Trinité ineffable, l'Esprit-
Saint lui-même. la Vierge Marie 1. en une manière
infiniment mystérieuse et qu'il faudrait être plus qu'un
Ange pour expliquer.
L'Esprit-Saint est le Gémissant adorable, Celui qui
« attend en attendant », le Consolateur qui repose au
milieu des morts, sur les ossements des Saints. C'est il
lui que vont les prières pour les défunts et son Règne
en est avancé d'autant. Quand on ne prie pas pour les
défunts, on se rend coupable du crime d'omission le
plus énorme. Il arrive alors ceci qui est tout à fait sans
nom.
La Mère du Rédempteur a été couronnée en vain et
toute la série des fêtes ecclésiastiques est en vain. La
Nativité du Sauveur ne regarde pas les morts. La Cir-
concision.et l'Epiphanie ne regardent pas les morts. La
Purification, l'Annonciation, la Passion et la Compas-
sion ne regardent pas les morts. Le Vendredi Saint et le
Dimanche de Pâques ne regardent pas les morts.
L'Ascension et la Pentecôte mûmo, prodige! ne re-
gardent pas les morts. La Sainte Trinité et le Saint
Sacrement, ot la Visitation et l'Assomption, et la i\uli-
vitô de Marie et l'Exaltation do la Croix, et les Vingt-
quatre Dimanches ne regardent pas les morts. L'Im-
maculée Conception non plus no rogarde pas les morts.
Enfin le Jour des Morts ne regarde pas les morts
La misère des morts, en un siècle privé do foi, est
un arcane de douleur dont la raison est accablée.
Il m'est arrivé, pourquoi ne le dirais-je pas ? d'être
réveillé par les morts, tiré de mon lit par les morts
par des morts que je connaissais et par d'autres que
je ne connaissais pas. Une pitié terrible me précipitait,
me maintenait à genoux, les bras en croix, dans les
ténèbres, et, le cœur battant comme une cloche sourde,
je criais vers Dieu pour ces Ames.
Où est, me disaient-elles, saint Pierre qui n'avait
ni or ni argent, mais qui donna ce qu'il avait il l'heureux
infirme de la Porte splendide ? Où sont ies Onze autres
qui doivent avec lui juger la terre, assis tous ensemhle
sur douze sièges très-beaux? Où sont les Martyrs et
leurs si rapides souffrances qui préfigurèrent nos
tourments, comme la joie de l'Eden préfigura- rigou-
reusement la Tribulation inconcevable de Jésus-
Christ ? Où sont les Confesseurs et les Vierges, où sont
les Prètres et ce flot montant du Sacrifice qui devrait
éteindre nos épouvantables feux? Si nous ne sommes
pas secourus, où donc est la Joie du Père éternel?
Il me semblait que j'avais beaucoup d'autres choses
it vous dire, mais le sujet est il crever n'importe quel
coeur et voici, devant moi, sur la table où jo vous écris,
l'image de Notre-Dame des Sept Glaives, tello qu'on
la voit à La Salelle, non plus debout comurc au
XX.XIX" psaume, mais assise sur la pierre et san-
glotant.
1. Je fais des livres qui vivront et qui ne
me font pas vivre.
Je viens de passer deux ou trois heures sur un
brouillon de carte postale. Affaiblissement in-
croyable, très-effrayant.
6. Au moment de partir pour l'église, je
suis frappé de paralysie. Le coup est faible et je
peux me traîner encore, en m'appuyant sur ma
femme, mais sans beaucoup d'équilibre et aussi
.incapable de former des pensées que de les
exprimer.
[Maintenant que je suis complètement guéri, je
veux dire l'admirable confiance de Jeanne. Elle
voyait mon mal, plus grand môme qu'il n'était.
Elle pouvait penser que le voyage il l'église était
dangereux. Il n'a été que difficile, par la grâce de
Dieu, mais la courageuse a tout accepté, tout.
bravé, pourque je ne fusse pas privé de la comnau-
nion, sachant que c'était le remède unique. 20 dé-
cembre suivant.]
7. Un médecin u ordonné le repos absolu
pendant huit jours au moins. Ce séjour dans un
lit m'est extrêmement pénible. J'ai toujours détesté
le lit. Mon mal est, d'ailleurs, étrange. Il semble
n'avoir fait que me traverser. L'attaque et l'entrée
en convalescence ont été, pour ainsi dire, simulta-
nées.
14. Qu'importent les obstacles? Si Dieu veut
se servir des riches pour me délivrer, assurément
il le peut; mais si ces instruments le font trop
vomir, il n'en a aucun besoin, c'est indubitable.
Je n'ai jamais manqué de ce qui m'était nécessaire.
Quand j'ai eu besoin de souffrir beaucoup, Dieu
m'a comblé de souffrances. Quand j'ai eu besoin
de consolation, Dieu a déchaîné sur moi des
tempêtes de consolation. Chaque chose est venue
en son temps. Tout est adorable.
A quelqu'un [dont je ne veux plus savoir le
nom]
.Ecoulez ceci que je n'ai jamais dit à personne. Ernest
Hello était persuadé que Dieu avait besoin de lui pour
l'accomplissement d'un dessein très-mystérieux et très-
grand. En ce sens, il y avait en lui une sorte de pro-
phète que j'ai seul connu. Rempli de l'idée qu'un com-
pagnon lui était nécessaire et rêvant que je pourrais
être ce compagnon, il consulta, un jour, il y a plus de
vingtans,la Véroniquodui)t!sflA'pô>t/quifilcollo réponse
en me désignant Celui-la seul a quelque chose ci faire.
On ne put tirer d'elle une syllabe do plus.
16. Dieu peut tirer le bien du mal, sans
notre consentement. Le Diable peut tirer le mal
du bien, mais non pas sans notre consentement.
19. Anniversaire de naissance de ma pauvre
femme. Je lui offre le parfum de cette puissante
fleur « Jusqu'à ce que nous soyons venus à la
pleine et manifeste vérité qui nous rendra éternel-
lement heureux, toute vérité nous sera la figure
d'une vérité plus intime. » Bossuet, Histoire des
Variations, livre IV, 12.
29. A un pauvre, qui cherche de l'argent
pour moi:
Que vous dire, sinon que les jours ici pèsent comme
le monde et que ma tristesse est il peu près insuppor-
table. Dieu semble vouloir épuiser sur moi la puissance
qu'il a d'éprouver ceixqui l'aiment et qui sont à genoux
pour sa gloire. Je suis triste en voyant une famille
chrétienne sur un abîme; je suis triste en songeant. à
ce que vous souffrez à cause de moi je suis plus que
triste en regardant mon impuissance.
J'avais iin peu espéré de Mm. H., non que je pen
sasse qu'elle pilt agir directement d'elle-même, mais
par les autres, en organisant avec deux ou trois amis
qu'elle peut avoir une sorte do petite croisade, non pas
charitablo, les chrétiens modernes ont trop avili ce
mot, mais héroïque. Elle no fait même pas ce qu'elle
a promis. Mnic H. ,ne sait-elle pas que le Pauvre déçu
est lo plus redoutable des accusateurs ?
30. Saint André. Journée horrible,. S'il faut
rester encore ici, nous allons mourir. En reve-
nant de l'église, où nous avons appelé à notre
secours notre fils André, mort en 95, nous ne
trouvons absolument rien de nouveau a la maison.
Aucun signe consolant, aucune parole amie. Nous
voilà noyés. Monàme est immergée dans un vaste
fleuve noir dont je suis étouffé, dont j'agonise
avec un tourment infini. Ma pauvre Jeanne est
forcée d'endurer le même supplice et nous arri-
vons ainsi à la fin de cet effrayant jour, privés de
forces, ivres de souffrance. Une lettre hideuse
d'une personne riche qu'on croyait amie et qui
n'offre que des conseils insultants au lieu du noble
secours qu'on lui demandait, voilà tout. Est-il
croyable que notre innocent André, que nous
avons vu si cruellement mourir, n'ait pu rien
obtenir pour nous Pourquoi Dieu traite-t-il de la
sorte ceux qui l'aiment? Pourquoi écraser des
pauvres qui ont tant pleuré pour sa Gloire?.
Avez-vous besoin de bons conseils? Essayer.
d'emprunter à un ami. Plus votre ami sera riche,
plus les conseils seront excellents.
Décembre
1er. Je porte à l'église ma tristesse affreuse.
Après la communion, attendrissement, crise de
larmes. Absence de tout secours humain.
2. A Henry de Groux
Je vous prie de dire à tous ceux qui assurent m'aimer
de ne plus m'envoyer leurs félicitations à propos de
ma délivrance! Cette sorte de facétie à un homme
déçu pour la inillième fois et qui en meurt est plutôt
lugubre et ressemble singulièrement à une tentative
d'assassinat. J'en suis à préférer l'ignoble silence de
Georges D. que j'ai fait entrer dans l'Église, dont la
dernière née est une de mes filles spirituelles et qui
aime mieux mentir que de m'envoyer- me sachant si
malheureux! une parole d'ami, depuis tant de mois!
C'est tout de même à gronder de rage de penser que
parmi tant d'individus qui croient m'admirer et qui
prétendent me chérir, il ne se rencontrera pas un être
sachant, pouvant et voulant.
Voilà où nous en sommes! La délivrance ou la
mort prochaine. Sans doute, cette alternative ri-
goureuse n'est pas, ne peut pas être. Il faut que
j'accomplisse toute mon usuvre. Mais nous sentons
ainsi et cette angoisse nous est versée d'une main
prodigue.
3. Étonnante obstination de la petite salope
balayée il y a trois mois. Elle nous guette chaque
matin et cherche à se cramponner. Aujourd'hui,
elle a eu l'audace de se présenter chez nous. Nous
savons qu'elle nous volait, que nos provisions de
ménage allaient chez ses horribles parents et qu'elle
communiait souvent avec pioté. Nous pouvons,
dès lois, tout supposer et tout craindre.
Notre seule amie paraît être ma visiteuse du
le" novembre, qui vient nous parler religion, nous
consulter et que j'instruis en arrachant de sa plate-
bande quelques lieux communs qui repousseront
sans doute. Elle est ridicule et bienveillante, mais
tournerait facilement il l'aigre si on insistait sur
le Pape ou la Sainte Vierge.
8. Froid horrible, à geler les âmes. Nous
avons heureusement un peu de charbon.
Dieu s'est incarné pour être visible. Argumen-
twn non apparentiwn. Visibilia ex invisibilibus.
11. liôvoi suave, cette nuit. Dans mon som-
meil paisible, j'ai cru voir, j'ai vu certainement
des yeux de l'llme, un fantôme qui me rappelait
une malheureuse fille aimée autrefois et dont la
mort fut terrible Elle était penchée vers moi et
je m'efforçais en vain de la saisir. Enfin je senties
une pression de la main dans la main, pression
extrêmement douce et lointaine, se prolongeant
jusqu'à mon réveil qui, je le pense, fut ainsi causé.
Mais, avant ce réveil, le fantôme, interrogé sur
son nom, parut mettre sa tète sur mon épaule et
prononça distinctement Bcrlha. Je me réveillai
alors tout a fait, certain que je venais d'entendre
une prière sorlie du fond d'un ubîme de plaintes
inentenducs et de soulfrances impossibles à conce-
voir, un appel faible et désolé qui avait mis quinze
ans à monler jusqu'à moi et qui m'arrivait enfin
-de cette manière. Je ne peux pus dire la douceur,
la pureté de cela!
14. Un .grand vent de neige a soufflé cette
nuit. Tout est comblé de neige. C'est le vrai hiver
scandinave. Nous allons, cependant, à notre pauvre
église jamais chauffée où la prière semble mourir
-dc froid au bord des lèvres. Que Dieu fortifie notre
courage
Commençante évolution d'un ami belge qui
deviendra certainement un luchour. Culu débute
par de l'emphase cl. du mystère. Ah zullLes
mystères do lu Foi me sui'lisonl, je n'ni que faire
dos mystères de l'amitié.
15. Consolation immense, bien inuUcndue.
Nous découvrions la Cité mystique de Marie
d'Agreda jus<|u'ici négligée, oubliée, dans un coin
de ma bibliothèque dans la penséo oii j'étais,
depuis longtemps, que nous n'avions pas grand
fruit il en recueillir. Méconnaissance inexcusable
de mes impressions religieuses d'il y Il vingt-
cinq ans. Or c'est exactement le contraire. C'est
la Mûre de Dieu clic-même qui nous donne ce se-
cours et nous voilà inexprimablcraent réconfortes.
1C. Le froid redouble et devient fi peu près
insupportable.
Tout se prépare pour l'infâme Noël luthérien»
celui de tous les jours de l'année où Marie est le
plus insultée. Partout ailleurs il serait difficile des
concevoir des cantiques de Notil où la Mère de
l'Enfani Jésus ne serait pas nommée. Or c'est
précisément ce qui arrive ici. La crainte d'hono-
rer Marie est telle chez ces renégats qu'on ne lui
accorde pas même le respect ou l'attention qu'Qb-
tiendrait la femme la plus ordinaire.
18. A Chn.muol, éditeur, on lui proposant
Je m'accuse
L'intérêt do cetto rigolade copieuso est aggravé
d'ailleurs et rafraîchi do temps on tomps par quelques
réflexions d'un cynisme délicieux sur l'affaire. Zola-
Dreyfus qui déroule, il côté ou au-dessus du feuilleton,
ses vaines et puantes péripétics. Je pense que l'intensité
et la continuité d'un sarcasme transsibérien, qui va
s'exaspérant le long do quatre, mille lignos, me vaudra
tout au moins le suffrage de quelques rabelaisiens très-
précieux.
Dites-vous bien surtout, ami Chamuel, que c'est un
pamphlet exclusivement littéraire et que je me fous de
la politique d'autant mieux que je suis installé, depuis
des lustres, sur un pic intellectuel d'où le grouillement
contemporain est it peine discernable.
Je fais simplement la guerre à l'insulteur de Dieu,
au haïsseur furieux et bas de toutes les choses spiri-
tuelles et grandes, qu'est M. Zola, et je m'efforce
d'exprimer la stupéfaction douloureuse où me plonge
l'avilissement de notre patrie, autrefois couronnée
d'éclairs, capable, aujourd'hui, de se prosterner dans
les excréments de cette brute. J'ai prétendu faire une
besogne de chrétien, d'artiste, de Français, en protes-
tant de tout mon gueuloir contre cette épouvantable
ignominie, et, comme j'ai lieu de supposer que vous
êtes peu éloigné de mes sentiments, j'ose croire que
vous ne refuserez pas de marcher.
20. À un poète helgo
Vous, avoz lu la Femme pauorc le Mendiant
ingrat. Aujourd'hui, comme au temps du
je n'ai qu'à verser un peu de moi dans un livro pour
qu'il déborde do douleur. Jo me rappelle bien qu'aussitôt
après la lecture du Désespère", comprenant quo ce livre
n'était qu'une déchirante autobiographie, il vous parut
dérisoire de ne m'offrir que d'économiques et affamantes
congratulations sur mon grand art de souffrir pour
l'amusement des amateurs. Vous fites alors pour moi
ce qui vous fut possible, je lc crois. Aujourd'hui,vôus
êtes parmi les puissants de ce monde. Souffrirez-vous
que celui quo vous honorâtes autrefois comme un
« grand artiste », et dont l'œuvre n'est pas finie, passe
le temps de Noël dans un trou neigeux du Jutland,
abandonné au vertige du désespoir?.
[Sans réponse, bien entendu.]
21. Ilien de la poste, sinon V Aurore « aux
doigts de. bran » où se trouvent deux lettres de
Zola qui veut absolument prouver que son père
n'était pas un coquin, comme si cela pouvait
intéresser quelqu'un sur la face du monde habité.
Lu avec délices Marie d'Agreda. Il sort de ces
révélations une main divine sentie autrefois,
avant mon entrée dans le cloaque littéraire, et
qui me saisit aujourd'hui plus fortement.
22. Aucune lettre d'aucun humain. Jp n'ar-
rivo pas a prendro mon parti de ce silence. Je no
profère pas do plaintes, mais, au dedans, quelle
clamour
Préparation d'un arbre de Noël pour la joie des
enfants. Jeanne* a pu acheter une oie. On se
réjouira comme on pourra.
Le cure ne veut pas dire la messe de minuit
avant six heures du matin, sous prétexte, j'ima-
gine, qu'il n'y aurait pas d'assistants. Il y aurait
les sœurs et moi, peut-être aussi quelque autre
personne. Dieu sait le vrai motif qui ne doit pas
être sublime. Je ne lui en purlc pas. Il m'oppo-
serait la Prusse, comme toujours.
23. Quelqu'un sait-il, parmi les cochons son-
timentaux qui se croient chrétiens, que les larmes
sans prières tuent les morts?
A de Groux
Pas de nouvelles, bonnes nouvelles », dit un lieu
commun éternel. Je souscris avec élan à cette forte
parole. Cependant, si l'absence de nouvelles de mon
ami Henry de Groux, par exemple, signifie que.tout
va bi^u pour lui, je dois nécessairement conclure qu'une
nouvelle, même excellente, de ce peintre, prouverait
que tout va mal, et que plusieurs nouvelles, bonnes ou
mauvaises, donneraient à craindre une catastrophe.
llicjji do plus limpide. Mais touldo mémo c'est enfantin^
car.onlin, si dor. nouvelles ne peuvent, ûtro bonnes qu'à
lu condition do n'clre jtan, puisqu'il estditquo les bonnos
nouvelles no sauraient jaillir que du néant do toutes
nouvelles, il n'est pas moins absurde d'en supposor du
mauvaises puisque ces mauvaises ne seraient pas et
no pourraient pas être dos nouvelles la nature,
l'essence même des nouvelles étant, comme on se crève
a le démontrer, de n'être pus bonnes, parce qu'alors
il faudrait invinciblement les taire; ou de n'être pas.
mauvaises, ce qui forcerait de les déclarer, chose pré-
cisément impossible.
Pour plus de clarté, j'ajoute que les petits ruisseaux
fontles grandes rivières, que l'habit no fait pas le moine,
qu'il y a bougrement loin de la croupe aux lèvres et-
qu'il n'estjatnais trop tard pour bien faire.
24. Le curé Storp expliclue l'impossibilité-
de la messe de minuit par l'hostilité de la canaille
de Kolding, disposée, pense-t-il, à venir faire du
vacarme la porte de l'église; peut-être dans.
l'église môme, comme il est arrivé une fois.
Explication qui me satisfait,' sans diminuer mon
amertume.
25. Noël triste. L'absence de toute lettre
est assez pour me tordre le cœur, puis le temps,
qui était devenu moins rude, s'est remis au froid.
Entouré des pauvres miens, je me vois sur un
glaçon, au milieu d'une mer hostile, sous un ciel
noir.
26. Lisant dans l'épitre du jour que saint
Etienne devant le tribunal des Juifs vit la gloirc
de Dicu, ayant plein l'esprit des magnificences
de Marie d'Àgreda qui raconte qu'à ce moment,
la Sainte-Vierge en personne vint assister le Pro-
tomartyr il me revient avec précision cette idée,
autrefois si familière, que la Gloire de Dieu c'est
Marie. Alors je songe amoureusement que la fonc-
tion de Marie est un mystère de force et de splen-
deur dont rien ne peut donner l'idée, qu'aucune
image ne pourrait même faire pressentir; que
Marie est un être absolument indevinable, incon-
cevable et que la plus vague, la plus indécise
prénotion de ce gouffre d'éblouissements nous
ferait mourir. Il faut remarquer cette parole de
Marie d'Agreda extrêmement digne d'attention et
dite plusieurs fois, de diverses manières, que le
Saint-Esprit n'a pas manifesté les mystères de
Marie aux premiers chrétiens parce que la Sagesse
divine s'y opposait, le moment n'étant pas venu,
non potestis portare ?nodo.
Me voilà un peu consolé. Il est dit que Jésus
viendra « dans la gloire de son Père ». Que se
passera-l-il alors dans l'Absolu? Exactement ce
qui s'est passé au moment de l'Incarnation
FemINA CinCUMDAlUT VinUM.
Quelles délices d'être chez soi! C'est pour cela
que le Paradis est si désirable. rn Paradic scu-
lement on sera chez soi.
27. Dieu nous fait la grâce de ne pas nous
laisser entamer par la tristesse. Elle rude seule-
ment autour de nous.
28. Notre épicier présente un relevé de
compte. Nous lui devons près de 500 couronnes,
700 francs.
Henry de Groux en réponse à une lettre
extrêmement douloureuse, mais qui me rafraîchit
le cœur et m'apaise comme une voix amie
Mon cher Henry, j'ai écrit à huit personnes dont
aucune ne pouvait décemment se dispenser de répondre,
puis j'ai écrit, à une neuvième qui est vous, quelques
lignes toquées n'exigeant aucun retour, et seul vous
m'avez répondu. Je voudrais aujourd'hui vous parler
raison et je ne sais par quel bout prendre votre lettre
qui n'est pourtant pas merdeuse, mais par trop pleine
de choses qui gueulent de se voir ensemble. Je suis
disposé plus que vous ne pensez à me défier des Belges.
Au point de vue du mullisme démoniaque, les catho-
liques riches dont la Belgique est ornée me paraissent
malaisément surpassables. Cependant j'ai connu ce
type en France, Paris et provinces il est la Ileur du
christianisme contemporain et no peut pas souffrir de
controfaçon même belge.
Il faut, une bonne fois, vous habituer à mon langage
et enfoncer en vous cette idée simple que je n'appartiens
à rien ni personne, sinon à Dieu et à son Église.
J'entends l'Église invisible. La visible, j'en conviens,
est devenue abominable, bien que je sois infiniment
éloiâné d'accorder à la vermine du cul de Zola ou de
Clémenceuu le droit exorbitant d'avoir là-dessus
l'ombre d'un a vis. Tout ce qui n'est pas exclusivement,
éperdument catholique n'a d'autre droit que celui de se
taire, étant à peine digne de rincer des pots de chambre
d'hôpital ou de racler le gratin des latrines d'une
caserne d'infanterie allemande.
L'ignominie de cette Église, il y a longtemps que je
l'ai vue, ayant, par miracle, des yeux pour la voir et que
je l'ai racontée ou exprimée, parce que je suis du petit
nombre de ceux à qui cela est permis; et je n'ai besoin,
étant un homme racheté du Sang de Jésus-Christ, ni des
maquereaux ni des larbins à coups de souliers d'aucun
journal quotidien pour m'apprendre ce que je dois
penser tel ou tel jour. La feuille que vous lisez vous a
fait avaler une sottise énorme qu'un instant de réflexion
ne vous aurait pas permis de garder sur l'estomac. Il
y a des choses que le Pape, fut-il un monstre, ne peut
pas faire. Quant au Noël imbécile autant qu'inévitable
d'Adam, je vous l'abandonne. 11 fait partie de l'Ordure
moderne et n'est, en sommo, ni meilleur ni pire que
dit Wagnor devant le Saint Sacrement de l'autel.
Ces points réglés, nn mot sur Con. de P. Je suis
heureux d'abord que vous ayez dit votre mépris à celui
do tous les salauds contemporains qui m'a fait le plus
de mal. Tous mes amis ne font pas ainsi, vous le sauvez.
Ensuite je vous approuve de ne vous être pas exposé
je ne sais quelle odieuse affaire en rossant ce misé-
rable dont toute l'infamie ne vous est pas connue. C'eut
été battre une charogne, opération- horrible, dange-
reuse et combien vaine! Je suis au point de croire que
moi-même venant à rencontrer l'individu, je ne pourrais
sentir que de la pitié.
Vous souvenez-vous de la prière de Léopold contre
les deux gueuses, dans la Femme pauvre, et comment
cette prière fut exaucée? Ne vous ai-je pas dit que cet
épisode était ahsolnment mon histoire? Eh bien! j'ai
appris que l'une des deux scélérates, celle que je donne
à manger à son chien, est réellement morte, mangée
par un cancer, dans l'année qui a suivi. Quant à l'autre,
je n'ai assisté qu'au commencement de sa ruine et
j'ignore de quelle affreuse manière elle a dû Unir. Soyez
sûr qu'il y a quelque chose de ce genre pour l'ignoble
assassin dont je parle. Je pouvais agir contre luiassex
dangereusement. Mais cela m'eût troublé. Je lui ai
donc envoyé mon pardon le remettant aux Mains de
Dieu d'une raçon très-particulière. On verra.
Le mot important de votre lettre est celui-ci « Une
honte infinie d'espérer aucun refuge en dehors de
Dieu ». Vous ai-je assez écrit, cola? Ceux qui ont lu le.
Mendiant le savent. Le jour est peut-être proche où
vous le sentirez tellement que vous
tomberez à genoux
pour y rester en pleurant jusqu'à l'lieure de votre mort.
Vous saurez alors ce que c'est que la Joie et ce que
c'est, que le Mépris, mais vous ne le saurez qu'alors.
Vous avez beaucoup compté sur les hommes, mon
Henry, vous avez même cru que de la raclure
pauvre
de canailles vomie par moi pouvait présenter une sur-
face d'héroïsme et vous vous étonnez d'être par terre
milieu d'une mnltitude d'étrons! C'est trop bête,
au
avouez-le.
Vous parlez de votre misère qui est atroce. Voulez-
mienne ? Vous êtes
vous comparer votre situation il. la
déçu de toutes manières, littéralement sans un sou, et
l'avenir vous parait encore plus sombre que le présent.
Tel est mon cas, avec cette différence que je savais à
l'avance et depuis longtemps que toutes ces choses
m'arri-veraient, les ayant demandées. D'oÙ 'il suit natu-
rellement que les horreurs de la vie ont pour moi un
Je sais au
sens qu'elles ne peuvent avoir pour vous.
moins qu'en souffrant ceci, je gagne cela.
J'ai essayé autrefois de lire Dante dans la meilleure
traduction. J'ai même entrepris de lire le texte. L'ennui
m'a terrassé, un ennui à n'en jamais revenir. Je vois en
lui un imagier souvent admirable, mais un penseur nul
et une âme de journaliste théologien. Il faut être un
enfant pour sentir une terreur quelconque à la lecture
de son Enfer, et les diables qui pètent ne m'amusent,
médiocrement, que dans Callot. Quant à son Purga-
toire et il son Paradis, ceux-là seuls qui ont étudié
l'histoire de l'Art à l'école de Péladan peuvent ignorer
que Dante partage avec Raphaël engendré de lui la
gloire d'avoir préparé la Bondieuserie sulpicienne.
Les plus célèbres chants de la Divine Comédie mis
on regard des visions les moins connues d'Anne-Catlie-
rine Emmerich ou de Marie d'Agreda ou de cinquante
autres font pitié. Toutes les fois que Dante est-proposé
ma ferveur, je crois entendre le plus homicide de
tous les démons, le démon de la Sottise moderne, chu-
choter que ce Florentin avec ses laques d'un Japon très-
vieux remplace, en somme, très-avantageusementpour
lésâmes contemporaines, la colossale splendeur de
cette Troupe'inspirée qui chanta mille ans la Gloire de
Dieu dans des églises «au cintre surbaissé». Pour
tout dire, la Divine 'Comédie est un cadeau anticipé du
protestantisme.
C'est un lieu commun sur la guitare de dire que l'art
des Primitifs a été la fleur du catholicisme et que la
Renaissance a malheureusement souillé cette fleur. Il
faudrait abandonner cette idée à Huysmans et à Jean
Lorrain, une bonne fois. Comme si L'Art, qu'il soit des.
Primitifs ou de ce qu'on nomme gikteusementlesRenais-
sants ou même de M. DafayeL, n'était pas un miroir
pour se regarder soi-même, alors qu'on pourrait faire
éclater toutes lés lumières du Paradis en ne regardant
Pour vous venger de mes lieux communs, vous avez
feint de vous emballer sur les violences de Dante
contre Boniface VIII et les rois de France. 0 liseur de
Y Aurore, de la Libre Parole et d'autres feuilles de com-
modités, no voyez-vous donc pas ici le pauvre journa-
liste gibelin dont toute la finesse consiste à fourrer
ses ennemis ou, pour mieux dire, les ennemis de ses
patrons, en enfer? Misère aggravée par un tas de pions
qui se sont donné un mal de tous les diables c'est le
cas de le dire pour le disculper.
Or voici. Boniface VIII est précisément le plus haut
des Papes. Il n'est pas devenu un Saint, je le reconnais
ou plutôt je reconnais que l'Église ne l'a pas mis
au nombre des saints, mais il est l'auteur de la Bulle
Ûnam Sanctam, la plus grandiose parole.qui ait été
écrite depuis saint Jean où il est. atlirrrié que le Pape
est le Chef, le Maître spirituel et temporel de toute la
terre, acte le plus grand et le plus digne de la Papauté
qui ait été accompli depuis saint Pierre. Quant à la
France, c'est le royaume de Marie. Regniim Gallise,
regnum Marix, le royaume de France ayant été donné
à la Mère de Dieu par quelqu'un qui en avait le pouvoir
et donné pour l'éternité. Par conséquent il n'y a lieu à
aucun mépris, à aucun dédain, même du haut des pics
de la Crotte, fût-ce dans les plus beaux vers du monde
et Dante, ici, comme pour Boniface, est un sot, j'ai le
chagrin de le dire. Donc vive F eller, vive Crampon et
à bas la vieille soularde
Ah cà, mais, dites donc, hé le peintre, est-ce que
vous allez me fourrer avec Drumont, maintenant. Si le
puant individu ainsi désigné vide son pot de chambre,
chaque matin, dans la gueule de Victoria, s'ensuit-il
que je doive lui être assimilé parce que, depuis environ
vingt ans, je promulgue la nécessité d'en finir avec
l'abominable engeance de cette salope. Napoléon n'eut
que cette idée qui n'était pas, déjà si mal pour un
«raté», convenez-en. Je n'ai aucun besoin de l'Apoca-
lypse pour discerner que l'Angleterre est parfaitement
haïssable et que plus on crève d'Anglais, plus les séra-
phins doivent resplendir. Ceux qui les crèvent et qui ne
valent peut-être pas mieux seront crevés à leur tour, de
sorte qu'on ne sera pas un instant sans joie. Mais il
faut que l'Angleterre soit saignée d'abord. Telles sont
mes vues politiques.
Là où je ne comprends plus, mais plus du tout, c'est
lorsque vous me dites que le christianisme devient im-
possible avec ce lieu commun qui est un proverbe « Si
la parole est d'argent, le silence est d'or. » C'est comme
si vous me disiez qu'il est impossible de ne pas, mourir
de faim, quand on a une invitation à dîner d'un ami sûr
dont le domicilie est à deux pas et la table surabondam-
ment garnie. Moi, j'ai toujours lu ceci « La Parole,
c'est Jésus, et le Silence, c'est le Saint-Esprit. Portez ça
à votre propriétaire.
31. Idée scandina.ve et protestante. On se
développe intellectuellement jusqu'à cinquante
ans. Ensuite on rajeunit. Vainement, je cherche
dans mes souvenirs les plus lointains quelque
chose d'aussi béte. On y lient tellement que les
jeunes romanciers no manquent pas do faire des
gâteux dotous les vieillards.
Nous 'lisons Marie d'Agreda. Impressions su-
blimes. Autour de nous l'ignoble allégresse des.
protestants qui célèbrent par des pétards ot dos
hurlements cette fin d'année et ce commencement
d'une autre année, échéances, d'ailleurs, absolu-.
ment insignifiantes pour ces animaux qui ne
peuvent avoir en vue que de manger, de boire
et de saillir leurs trop fécondes' femelles.
1900
Janvier
1". À Georges Rdmond
Vous me dites quo Georges D. vous a assuré m'avoir
écrit quatre fois. Votre lettre précédente ne, me parlait
que de deux. La déveine de ce garçon est galopante. Il
est désormais indiscutable que la poste lui en veut et que
quarante autres lettres auraient le même sort. Priez-le
donc de ne pas pousser plus loin J'expérience, Dites-lui
que je ne peux supporter la pensée qu'il se crève inu-
tilement pour moi. Ne me suilit-il pas de savoir que
j'ai en lui le plus attentif, le plus exact, le plus dévoué,
le plus admirable ami?
2. A un bienfaiteur ingrat
Je ne vous ai jamais dit qu'il ne fallait pas vous
plaindre. Moi-môme je me plains souvent. Je vous ai
reproché surtout et même exclusivement, je crois, le
myslére dont votre amitié s'enveloppait. Relisez-moi.
En général, je trouve cela peu digne d'un homme et,
dans la circonstance, j'y ai vu un enfantillage mauvais,
désolant. Votre lettre veut être profondément Immble,
mais elle est saturée d'amertume, et je devine que vous
avez lutté beaucoup pour obtenir la grâce de m'écrire,
sans violence, violonco; je lo dis on passant, qui no
m'aurait pas déplu. Co qui peut mo déplaire, c'est de
vouloir à toute force quo jo sois un saint et un prophète
et do me parler en conséquence. Alors, comme jo tiens
de mon origine un sentiment très-vif du ridicule, je ne
connais plus d'autre besoin quo celui do me défendre.
avoc les armes que Dieu m'a données, et on est sûr
d'écoper forme. Le mot « j'y renonce qui vous a fait
souffrir était conditionnel, puisque précédé de la con-
jonction SI. que vous n'avez pourtant pas dû prendre
pour la septième note de la gamme. Donc vous n'avez
pas lieu de gémir sur une «promptitude» hypothétique
exigée par d'imaginaires circonstances. Tdlh cela est
fort absurde et déraisonnable. Ah! certes, oui, par
exemple, que j'y renoncerais, et que jo vous lâcherais,
et que je vous planterais, et que je vous plaquerais, si
nos relations devaient être sans virilité. Mais tel n'est
pas le cas, n'est-ce pas? Alors.?
Je crois savoir co que c'est quo de donner. J'ai
passé une partie de ma vie à ça, et c'était quelquefois
bien drôle. J'ai donc le droit de vous parler comme je
fais. Deux mots pour me résumer. 11 fallait ou ne
pas faire ce que vous avez fait ou, l'ayant fait, ne pas
le dire. Si je dois, vous connaissant mieux, vous aimer
beaucoup, un peu plus tard, ce ne sera pas parce que
vous m'aurez «donné de l'argent », fût-ce au prix
d'énormes sacrifices, mais parce que vous me l'aurez
donné par amour. Si le texte que vous citez du Men-
diant, page 63, ne vous semble pas conforme stricte-
ment il cos derniers mots, tant pis pour vous. La pen-
sée que toutes mes lignes peuvent être étudiées,
commentées, discutées comme les lignes du Texte
sacré, m'indigne profondément et me porterait à déles-.
ter mes propres œuvrod, parce que c'est trop b6te.
Rien n'est plus facile que d' «être avec moi». La,
recette infailliblo, c'est d'avoir, jo no dis pas do la
bonté, mais de la honhomie, et de ne pas m'infliger une
situation de bonze, que je trouve ridicule, rapetissante,
humiliante en vain et qui me fait horreur. Or vous des
figé dans le respect. Il faut changer cela. Alors seule-
ment nous pourrons marcheur ensemble. J'ai soif d'être
regardé comme un pauvre homme, très-isolé et plein
d'amour. Rien de plus. Vous ne connaissez pas ma fai-
blesse, ni mon ignorance, ni mon abjection véritable,
ni ma tristesse de démon, et vous ne savez rien de la
Joie qui est au fond de mon âme.
Lettre du prince Ourousof m'apprenant qu'il est
devenu complètement sourd. Il s'en console avec
son «âme de bouquiniste ». « La musique, le
bruit des feuilles, les accents de la douce voix
humaine, l'échange rapide des idées. tout cela a
disparu. Mes amis sont fatigués de crier après
moi. » Il ajoute à ces lignes tristes « qu'il n'a
pas de croyances religieuses et qu'il vitfenatlendant
on ne sait quelle horrible mort) comme une
bête Il.' Pauvre malheureux 1
On m'écrit que Léon Deschamps, mon ancien
imprésario de la Plume, Il été enterré, samedi ma-
tin, 30 décembre. Môme sort que Rodolphe Salis.
On crèvo au moment où on pense avoir fait for-
tune. A quoi bon tant de saletés?
7. Nolitc conformari hnic steculo. C'est ce
que dit aujourd'hui l'Église, au dimanche dans
l'octave de l'Epiphanie. Quel curieux travail de
grouper les blasphèmes en usage parmi les
chrétiens, c'est-à-dire les démentis formels donnés
àl'Esprit-Saint par les gens du monde! Le texte
ci-dessus en est une occasion très-fréquente et
l'un des plus saisissants exemples.
Mes pensées sont noires. Exagitat me spiritus
neguam.
9. Aquelqu'un [qui est obscur et qui restera
éternellement inconnu]
Le Siècle des Charognes
Danemark, Kolding, 6 janvier 1900.
MON CHEA Ami,
Ne pensez-vous pas que le xix" siècle, nommé par
vous a le Siècle des Morts », serait mieux et plus his-
toriquement désigné Siècle des Charognes ?
Le mot moiit a une force et une beauté qui ne con-
viennent pas ici. Beuli mortui, fut-il dit il Patmos par
une Voix qui criait du ciel. Lé* môme Esprit-Saint qui
déclare la Béatitude des morts veut aussi qu'on prie
pour eux, et cela est recommandé dans la Liturgie très-
redoutable.
Y a-t-il, pour un être humain, quelque chose d'aussi
important que d'être mort? Existe-t-il un (Hat plus
aimable, plus enviable, plus désirable, plus exquis,
plus spirituel, plus divin, plus épouvantable, que l'état
d'un mort, d'un vrai mort qu'on met en terre et qui a
déjà paru devant Dieu pour être jugé? C'est, alors,
fini des contingences banales, des devoirs dac monde et
de la sagesse des imbéciles.
Il s'agit seulement de savoir si on est mort dans le
Seigneur. On est avalé par l'Absolu. On est absolu-
ment heureux ou absolument malheureux, et on le sait
absolument.
Quoi de commun entre une telle manière d'être, où
tout est grand, et l'infirmité misérable des trucs mo-
dernes pour s'apparenter à Ce qui n'est pas ?
Ab 1 que le nom de charognes convient mieux aux pas-
sagers du xix" siècle! et que ce siècle puant est bien
leur vaisseau! Vous rappelez-vous l'image affreuse
inventée par Edgar Poë, ces naufragés rencontrant,
au milieu de l'Océan, un navire qui serait pour eux la
délivrance, mais dont l'équipage est pourri et qui laisse
derrière lui la peste? On ne dit pas s'ils sont morts
dans le Seigneur, ceux-là. On n'en sait rien, on re-
nonce môme à toute conjecture.
Les putréfiés du xix" siècle qui vont asphyxier, der-
rière eux, le xx* si le Feu n'intervient pas sont
moins anonymes que ceux du démoniaque poète. Cha-
cun de nous a trop connu ces horribles voyageurs, et
nous ne finirions pas de raconter leurs histoires.
Mais à quoi bon? Voici déjà bien longtemps que le
cœur me manque, et je me demande quelle aide pourra
vous offrir un balayeur si découragé. J'ai cru, il y a
environ vingt ans, qu'on pouvait, je n'ose dire purifier,
mais au moins décrotter quelque chose. Je cherche
aujourd'hui, avec amertume, une pauvre image de Dieu
qui se soit aussi complètement trompée. Franchement,
il y a trop d'ordure, même pour deux, même pour deux
cent mille.
Cependant, mon ami, si vous tenez absolument à
marcher, je marcherai avec vous. Ce sera bien le diable
si jene réussis pas à étriper quelqu'un. Il est clair que
Le Scandale serait un titre dérisoire si nous nous
bornions, pour tout office,à passer une main caressante
sur la croupe des contemporains.
Je reviens, à ce mot de charognes dont l'élégance est
incertaine et la suavité discutable, et qui ne s'emploie
que très-rarement dans les salons catholiques; mais
qui est l'unique pour exprimer ma pensée. Voudrait-on
me dire de quel autre' mot je peux faire usage pour qua-
lifier et apanager suffisamment l'abomination que voici ?
Le petit nombre d'âmes vivantes pour qui le Sang
de Jésus est valable encore, se trouve en présence
d'une multitude inconcevable, inimaginée jusqu'ici.
C'est «la troupe infinie des gens qui se tiennent de-
vant le trône, en présence de l'Agneau, vêtus de robes
blanches et des palmes dans les mains ». Ces gens
sont les catholiques modernes.
Interminablement ils défilent sur la prairie qui est
juste au devant du ciel. Puis, soudain, on s'aperçoit
que les oiseaux tombent des nues, que les fleurs pé-
rissent, que tout meurt sur leur passage, enfin qu'ils
laissent derrière eux une coulée de putréfaction, et si
on les touche, il semble qu'on soit inoculé à jamais,
comme Philoctète. C'est la procession des charognes.
Encore unefois, quel autre mot?
Cette horreur appartient au xix" siècle. A d'autres
époques, on apostasiait bravement. On était ingénu-
ment et résolument un renégat. On recevait le Corps
du Christ, puis, sans barguigner, on allait le vendre,
comme on aurait été secourir un pauvre. Cela se faisait,
en somme, gentiment et on était des Judas à la bonne
franquette. Aujourd'hui, c'est autre chose, mais, avant
d'aller plus loin, je demande à vous et à ceux qui pour-
raient me lire de vouloir bien m'assister de leurs prières.
Je n'ai cessé de l'écrire depuis vingt ans. Jamais il n'y
eut rien d'aussi odieux, d'aussi complètement exécrable
que le monde catholique contemporain au moins en
France et en Belgique et je renonce à me demander
ce qui pourrait plus sûrement appeler le Feu du Ciel.
S'il y a une chose connue et inexplicable, c'est que
Dieu souffre tout. Voilà qui est entendu. Sans parler do la
Sueur de Sang ni de n'importe quel autre Mystère de
cette Passion que je crus voir dans mon enfance, lors-
.qu'une vieille parente qui m'endormait sur ses genoux
me disait « Si tu n'es pas sage, les Juifs te cracheront
à la figure» sans rappeler aucun autre objet de la
Peur qu'il y eut à Gethsémani, n'oublions pas la Déri-
sion prodigieuse, le Blasphème irrémissible et inéga-
` lable que le sale Apôtre mit au début des Tourments
divins Osculelur me osculo oris sui.
A ce propos, et pour le dire en passant, quand donc
viendra l'herméneute, l'explicateur comme il ne s'en est
jamais vu, par qui nous saurons enfin que le Cantique
des cantiques est simplement un récit préalable de la
Passion, antérieur d'une trentaine de générations aux
quatre Évangiles?
Donc, encore une fois, Dieu souffre tout- excepté
une seule chose. Non palielur vos ientari supra id quod
poteslis. Tout le reste, mais pas cela. « Dieu ne souf-
frira pas que vous soyez tenté au-dessus de votre pou-
voir. » Eh bien, on croirait que nous en sommes à ce
point, et depuis longtemps déjà. C'est détraquant.
Je déclare, au nom d'un très-petit groupe d'individus
aimant Dieu et décidés à mourir pour lui, quand il le
faudra, que le spectacle des catholiques modernes est
une tentation au-dessus de nos forces.
Pour ce qui est des miennes, j'avoue qu'elles ont fort
diminué. Voici que je marche sur mes cinquante-
quatre ans, et il y en a au moins trente que je vois les
catholiques-faire des saletés. Je veux bien que ces
cochons soient mes frères ou, du moins, mes cousins
germains, puisque je suis, comme eux, catholique et
forcé d'obéir au même pasteur, lequel est, sans doute,
un fils prodigue mais le moyen de ne pas bondir, de
ne pas pousser d'effroyables cris?.
Je vis, ou, pour mieux dire, je subsiste douloureuse-
ment et miraculeusement ici, en Danemark, sansnmoyen
de fuir, parmi des protestants incurables qu'aucune
lumière n'a visités, depuis environ trois cents ans
que leur nation s'est levée en masse et sans hésiter
une seconde à la voix d'un sale moine, pour renier
Jésus-Christ. L'affaiblissement de la raison, chez ces
pauvres êtres, est un des prodiges les plus effrayants
de la Justice. Pour ce qui est de leur ignorance, elle
passe tout ce qu'on peut imaginer. Ils en sont à ne
pouvoir former une idée générale et à vivre exclusive-
ment sur des lieux communs séculaires qu'ils lèguent
à leurs enfants comme des nouveautés. Des ténèbres
sur dea sépulcres.
Mais les catholiques! Des créatures grandies, éle-
vées dans la Lumière informées à chaque instant de
leur effrayant état de privilégiées; incapables, quoi
qu'elles fassent, de rencontrer seulement l'erreur, tant
la société où elles vivent. -toute ruinée qu'elle est
a pu conserver encore d'unité divine Des intelligences
pareilles à des coupes. d'invités de Dieu où n'est versé
que le vin fort do la Doctrine sans mélange! Ces
êtres, dis-je, descendus volontairement dans les Lieux
sombres, au-dessous des hérétiques et des infidèles,
avec les parures du festin des Noces, pour y baiser
amoureusement d'épouvantables Idoles!
acheté, Avarice, Imbécillité, Cruauté. Ne pas aimer,
ne pas donner, ne pas voir, ne pas comprendre, et,
tant qu'on peut, faire souffrir Juste le contraire du.
Nolite conformari Inde sœculo. Le mépris de ce Pré-
cepte est indubitablement ce que la Volonté humaine
a réalisé de plus désastreux et de plus complet depuis
la prédication du Christianisme.
Il serait, d'ailleurs, intéressant de grouper les to-
piques, proverbes, dictons, adages, maximes ou sen-
tences morales accumulés an cours des siècles, par les
chrétiens, contre l'Évangile. On verrait qu'il n'y a pas
UNE parole du Sauveur ou de ses Amis qui ne reçoive
chaque jour, de la Prudence humaine, le démenti le
plus insultant; et nos dévotes, on aime à le croire,
seraient heureuses d'apprendre qu'elles parlent, tout
le temps, comme les démons.
Cette besogne utile me regtciert, comme dirait Huys-
mans qui n'est pas un apôtre moins estimé que François
Coppée ou que saint Paul.
Je ne sais rien d'aussi dégoûtant que de parler de
ces misérables qui font paraîtrepetites les SOUFFRANCES
du Rédempteur, tellement ils ont l'air capable de faire
mieux que les bourreaux de Jérusalem.
Beaucoup de mes pages, et non des moins bonnes,
j'ose le dire, furent écrites pour exhaler mon horreur de
leur vilenie et de leur sottise. J'ai toujours insisté par-
ticulièrement sur cette dernière qui est une espèce de
monstre dans l'histoire de l'esprit humain, et que je ne
puis mieux comparer qu'à une végétation syphilitique
sur une admirable facé. Au surplus, toutes les figures ou
combinaisons de similitudes supposées capables de
produire le dégoût sont d'une insuffisance plus que
dérisoire quand on songe, par exemple, à la littérature
catholique! Une société où on .en est à croire que le
Beau est une chose obscène et que le P. Bailly est un
écrivain, est évidemment une société formée par
effroyable.
Satan, avec une attention angélique et une expérience
Voulez-vous que nous parlions de leurs pauvres,
rien que de leurs pauvres dont j'ai l'honneur d'être?
J'ai rencontré, un jour, à Paris, une très-belle meute
appartenant à je ne sais quel mauvais apôtre qui avait
su vendre son Maître beaucoup plus de 30'deniers.
J'en ai parlé, je ne sais où. J'ai dû dire la révolte
immense et profonde, le mouvement de haine infinie
que me fit éprouver la vue de ces soixante ou quatre-
vingts chiens qui mangeaient, chaque jour, le pain de
soixante ou quatre-vingts pauvres.
A cette époque lointaine, j'étais fort jeune, mais déjà
fort crevant de faim, et je me rappelle très-bien que je
fis de vains efforts pour concevoir la patience des indi-
gents qui on inflige do Lots défis et quo jo rentrai on
grinçant des dents.
Ah 1 jo sais bien quo la richesse est le plus effrayant
anathème, quo les maudits qui la détiennent au préju-
dico des membres douloureux de Jésus-Christ sont
promis des tourments incompréhensibles et qu'On a
pour eux en réserve la Demeure dos Hurlements et des
Épouvantes,
Oui, sans doute, cette certitude évangélique est
rafraîchissante pour ceux qui souffrent en ce monde.
Mais lorsque, songeant à la réversibilité des douleurs,
on se rappelle, par exemple, qu'il est nécessaire qu'un
petit enfant soit torturé par la faim, dans une chambre
glacée, pour qu'une chrétienne ravissante ne soit pas
privée du délice d'un repas exquis devant un bon feu;
ol alors, que c'est long d'attendre et que je comprends
la justice des désespérés!
J'aipensé, quelquefois, que cette meute dont le souve-
nir me poursuit, était une de ces images douloureuses,
qui passent dans le fond des songes de la vie et je me
suis dit que ce troupeau féroce était, en une manière,
et bien plus exactement qu'on ne pourrait croire
pour chasser le Pazsvre.
Obsession terrible Entendez-vous ce concert, dans
ce palais en fête, cette musique, ces instruments de
joie et d'amour qui font croire aux hommes que leur
paradis n'est pas perdu! Eh bien, pour moi, c'est tou-
jours la fanfare du lancer, le signal de la chasse à
courro. Est-ce pour moi, aujourd'hui? Est-ce pour
mon frère? Et quel moyen do nous défondro ?
Mais ces atroces, dont le pauvre suant d'angoisse
entend l'allégresse, sont dos catholiques, pourtant, des
chrétiens comme lui n'est-ce pus ? Alors tout ce qui
porto la marque do Dieu sur terre, les croix des che-
mins, les images pieuses des vieux temps, la flèche
d'une humble église a l'horizon, les morts couchés dans
lé cimetière et qui joignent les mains dans leurs
sépulcres, les bêtes même, étonnées de la méchanceté
des hommes et qui ont l'air de vouloir noyer Caïn dans
les lacs tranquilles de leurs yeux; tout intercède
pour le pauvre et tout intercède en vain. Les Saints,
les Anges ne peuvent rien la Vierge même est rebutée:
Î et le chasseur poursuit sa victime sans avoir aperçu le
Sauveur en Sang qui accourait, lui offrant son Corps
Le riche est une brute inexorable qu'on est forcé
d'arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans
le ventre.
Je suis mécontent de cette espèce de parabole qui
suggère mal ce que je pense et surtout ce que je
sens. Mais quoi ? De l'absolu où je suis placé, il m'est
impossible de voir le riche, et surtout le riche catho-
lique, autrement que persécuteur et dévorateur du
pauvre. C'est ainsi que l'Esprit-Saint parle de lui et
c'est exactement à la même vision qu'aboutit la science
très-basse qu'on a voulu nommer l'économie politique.
Il est intolérable à la raison qu'un homme naisse
gorgé do biens et qu'un autre naisse au fond d'un trou
fumier. Le Verbe do Dieu est venu dans une étable,
en haine du Monde, les enfants le savent, ,ot tous les
sopliismes des démons ne changeront rien ù ce mys-
tère que la joie du riche a pour SUBSTANRE la Doulour
du pauvre. Quand on ne comprond pas cela, on est un
sot pour la temps et pour l'éternité. Un sot pour
l'éternité t
Ah! si les riches modernes étaient des païons authen-
tiques, des idolâtres dôclarés il n'y aurait rien ù dire.
Leur premier devoir serait évidemment d'écraser les
faibles et celui des faibles seraitde les creverà leur tour,
quand l'occasion s'en présenterait. Mais ils veulent être
catholiques tout de même et catholiques comme ça!
Ils prétendentcacher leurs idoles jusque dans les Plaies
adorables
Ct vous voudriez que je ne les appelasse pas des cha-
rognes
Vous savez que j'ai toujours été admirablement situé
pour voir ces maudits, puisque je suis le « Mendiant
ingrat », mais, en ce moment, avouez que mon poste
d'observation est incomparable.
Abandonné de tous, excepté de deux ou trois pauvres,
captif de la misère dans un pays hostile où rien n'est à
entreprendre, menacé continuellement de tout ce qui
peut faire la vie impossible et ne sachant pas quand
finira ce-tourment; il vous est facilede devinerce.qu'ont
pu être mes sentiments et mes pensées.
Certains jours, il m'arrive de songer aux centaines
de lettres passionnées par lesquelles des étrangers,
demeurés tels pour la plupart, me remerciaient do
l'immense bonheur que mes livres leur avaient donné.
Il serait môme un peu ridicule de dire jusqu'où s'empor-
tait parfois cet enthousiasme.
La consolation me fut accordée de guérir un assez
grand nombre de ces malades.
Apprenez, leur écrivais-je, que tout cela est fort
sérieux et que je suis véritablement un pauvre.
Instantanément la tumeur disparaissait.
C'était môme devenu, à Montrouge, une rigolade
extrême pour moi et pour les très-rares lépreux qui
m'étaient demeurés fidèles.
En Danemark j'écris beaucoup moins à cette racaille
et, d'ailleurs, la farce horrible de démasquer une car-
casse en putréfaction ne m'amuse plus.
Considérant, toutefois, que mon excessive détresse
me conviait aux humiliations, j'ai écrit quelques lettres.
Certaines réponses que je conserve avec soin pour les
publier avec d'autres, dans mon futur livre sur l'Argent,
me semblent, au point de vue de l'Infamie bourgeoise,
peu inférieures aux plus beaux chants de l'Iliade. Mais
le silence de quelques chrétiens que je ne veux pas
nommer encore vaut, assurément, d'être médité.
L'un d'eux, que vous connaissez peut-être, est une
sorte de poète qui se fit, il y a douze ou quinze ans,
une sorte de réputation, et devint prophète dans son
pnys, en publiant, sous son nom, l'oeuvre d'un autre, la
croyant très-ignorée. Il jouissait, en outre, d'une haute
renommée de-sodomite.
A l'apparition du Désespéré, en 87, il fut un des pre-
miers il me décocher son admiration. Aussitôt informé
de ma misère, il ne me lâcha pas tout de suite, comme on
pouvait croire, mais, au contraire, m'offrit une petite
installation à Bruxelles ou aux environs, pour y tra-
vailler dans son voisinage, et, sur mon refus d'être
mis dans mes meubles, me fit tenir quelques centaines
de francs, diligemment espacées, bien entendu, de
manière à me profiter le moins possible. Je crois inutile
d'ajouter qu'il ne manqua pas de se faire honneur de
ces aumônes qu'un autre lui a'vait confiées pour moi.
Je ne découvris que plus tard, en même temps que
cette dernière circonstance, les deux belles choses
mentionnées plus haut. Cependant une lettre extrême-
ment curieuse, où ce renaissant m'envoyait des baisers,
m'avait étonné et ce fut même, si je ne me trompe,
sur cet étonnement exprimé que nos relations ces-
sèrent.
J'eus la fantaisie de lui écrire de Danemark, le mois
dernier, après dix ans de silence, en lui exposant ma
situation quasi mortelle. Je le savais marié à une
femme et riche. Après tout, me suis-je dit, il n'est
peut-être plus le même homme. Pourquoi le priver de
cette occasion de faire enfin quelque chose de propre ?
Ma lettre, je crois, ne manquait pas d'énergie ni de
beauté. Mais pour y répondre, il aurait fallu. ce qui
manque aux fommes pour écrire de très-beaux vers,
comme disait le grand Corneille.
Vous voyez, mon ami, que je suis en bello pos-
turo pour combattre. Songez il la force d'un homme
qui n'attend absolument rien des hommes, sinon un
dégoût horrible et la plus excessive amertume, ayant
eu le cœur saccagé pendant vingt ans. Vive Dieu 1
alors, et que les charognes. se multiplient. Comptez
sur moi.
Votre
Lkon Bloy.
10. Dans le Mercure de France, article pro-
digieux de Victor Charbonnel. Ce hideux calotin
ose insinuer et même dire assez clairement que,
lorsqu'il portait encore la soutane, toutes les
femmes couraient après lui, et qu'il n'avait qu'il
se baisser pour en prendre, Ta gueule! Victor,
ta gueule!
11. Recherched'r.nautre logement. Mes petits-
enfants, si j'en ai, ne comprendront pas que leur
infortuné grand-père, ayant déjà tant écopé dans
un trou, se soitobstiné a y séjourner. Mais le moyen
de fuir?
Enterrement luthérien. Cortège vu de nos
fenêtres. Il paraît que c'est un cordonnier impor-
tant qui fut ou qui aurait pu être héroïque pen-
dant la guerre. On l'accompagne avec une musique
grave, mettons la dlarclrc funèbre de Beethoven,
et on revient en jouant des valses ou des polkas.
J'ai déjà vu cela, et il parait que c'est toujours
ainsi, que le défunt ait été cordonnier ou cham-
bellan, deux manières d'être, d'ailleurs, a peu
près aussi augustes l'une que l'autre mais cela
valait d'être écrit.
12. A G. Il.
Cher ami, je suis embarrassé pour vous répondre.
Je ne voudrais pas vous désobliger et cependant. vous
m'offrez ceci Les tètes de quelques amis à vous et à
de Groux, entreprenant de se cotiser avec mus amis,
à moi à l'effet de récupérer le Salut par les Juifs en
train de pourrir, dites-vous, chez l'éditeur devenu res-
taurateur de latrines, comme il convenait. En suite de
ce premiereffort on vendrait à mon profit le dit bou-
quin. Résultat 5 ou 6 francs de rente par mois à l'au-
teur, dans deux ou trois ans. Il serait humain, R., de
ne pas servir d'aussi amères plaisanteries à un écrivain
chargé de famille qui ne se souvient pas de vous avoir
fait du mal et qui ne demande plus rien à personne, heu-
reux de savoirque ses amis sont rassurés sur sont sort.
Toutefois, je ne crains pas que le Salut pourrisse
chez notre entrepreneur de plomberie. Cet homme a
trop le désir et l'espoir de vendre, un jour, avantageu-
sement son bouillon.
Pour ce qui est dos admirateurs dont vous me par-
lez, je déclare avec énergie que le Salut par les Juifs
,a été écrit, exclusivement, pour les esprits angélique»
et pour un très-petit nombro do chrétiens, trois ou!
quatre au plus, impatients de rissoler dans l'huile-
bouillante. Les autres, les dilettanti, les amateurs de-
la musique de mes pensées ou de la musique de mes
phrases, qui me laisseraient parfaitement crever. de-
misère, ils me font horreur et je ne peux exercer à leur
égard d'autre miséricorde que le mépris.
Ergo, je trouve déshonorant de les avoir pour lec-
teurs et je préfère que mes livres restent parmi les robi-
netset les appareils hygiéniques. Quand je serai devenu
riche, ce qui ne peut tarder avec de tels suffrages,.
j'achèterai moi-même le bouillon du Salut et je donne-
rai ce livre à quelques-uns. Le reste pourrira chex moi.
Tout ce qui peut être supposé, avec une bienveil--
lance extrême, c'est que vos amis ont entrepris de-
3auver quelque chose. Dans ce cas il serait apostolique
de leur dire que l'auteur devrait être secouru de préfé-
rence à son papier tout de même si on n'est pas.
des pharisiens et des maudits.
Mais ne m'avez-vous pas parlé de Millerand.? Je-
n'étais pas préparé à l'opprobre d'être « demandé » par
ce républicain. 0 douce mort! ô aimable cimetière!
Après cette lettre, visite merveilleuse de notre-
curé m'apportant 100 couronnes de la part d'um
étranger qui ne veut pas se faire connaître.
16. Je m'unis comme je peux il saint Marcel,
l'admirable pape condamné deux fois par Maxence
it vivre dans une étable avec les bûtes et qui finit
y
par mourir. Destinée symbolique et tout à fait
étonnante. Nous avons connu un malheureux qui
se nommait Marcel et qui est mort comme ça,
mais non pas pour Jésus-Christ.
21. Nous sentons la Liturgie comme certains
êtres impressionnables sentent les changements
de l'atmosphère.
22. A un paveur de l'enfer
Monsieur, je n'aime pas les fumisteries. Ce matin, en
mon absence, ma femme voit venir votre lettre recom-
mandée et ficelée l.'l La trouvant tout à fait sans défense,
le facteur lui demande deux signatures qu'elle donne
avec joie, croyant à une somme dont le besoin est
extrême et qu'on attend chaque jour de la Providence.
Le désappointement a été plus que pénible et je me
demande s'il y a' beaucoup de crimes qu'on puisse
comparer à la diabolique atrocité de se moquer ainsi
des pauvres.
Vous êtes, paraît-il, coutumier de ces farces lugubres.
Je me rappelle qu'en février dernier, vous nous jouâtes
un tour semblable. Veuillez trouver ici l'assurance
de ma rage.
P. S. Voici le facteur qui revient avec des papiers.
Est-ce enfin le mossage tant désiré ? C'est le même que
ce matin, le
MÊME, une continuation de la môme rigo-
lade féroce. Ma femme avait signé ù droite au lieu de
signer à gauche. Zut
En cherchant je ne sais quoi, je mets la main
sur le livre de Paul Féval, les Étapes d'un.e com-
version. Ravissement de relire ce délicieux roman
autobiographique, si français, si catholique et si
mal fichu. Je me dis avec amertume que j'ai fait
trop peu pour ce pauvre homme qui m'a aimé et
dont l'image presque effacée me remue le cœur.
En même temps que me revient le souvenir
trouble de ses derniers jours, je pense Il ces roman-
ciers aux tomes innombrables, autour de qui flotte,
pendant leur vie et surtout à l'heure de la morl,
une si terrible armée de fantômes, parmi lesquels
il s'en trouve qui ont tué des âmes. Quelle
effrayante pensée!
Retrouvé ceci
Revue Moderne. N° 51, 10 février 1888. Lettre de
Léon Bloy A Charles Buet. Il faut pourtant que je te
parle de ton livre. Ce n'est pas facile. J'ai beaucoup
aimé Féval dont les qualités de coeur étaient une espèce
de prodige dans le milieu de chenapans littéraires
oit il vécut. J'ai aimé et j'aime encore son talent si
éloigné de notre art contemporain et de nos névroses.
,Ce romancier fort supérieur, selon moi, aux Alexandre
Dumas ou aux Soulié de son temps, était saturé d'une
.bonne humeur désormais défunte il jamais et son esprit
ressemblait à ces authentiques bijoux en vieil or ou en
vieil argent conservés dans les familles, qui font rougir
tous les tocs actuels.
Ce qui ne me plait pas, par exemple, c'est le débor-
dement diluvial de son écritoire, la production à ou-
trance du feuilleton, le flux alvin d'une incessante prose
lâchée sur le papier des journaux dans les latrines de
la curiosité populaire.
Ce que j'aime bien moins encore, c'est. l'antilittéraire
fureur de retaper, de ressemeler catholiquemenl des
-oeuvres bien innocentes qu'il aurait fal!u laisser telles
-qu'elles étaient, sans se mettre en peine d'abreuver de
lectnres aussi lamentablement châtiées, les cercles
catholiques ou les bibliothèques paroissiales.
Il est vrai que l'argent gagné par des travaux si
préjudiciables il sa gloire. Féval le faisait aussitôt pas-
ser dans la main des pauvres. J'en sais quelque chose,
moi! Je n'ai jamais connu une aumônière aussi royale-
ment ouverte que la sienne, et sa piété peu clairvoyante
mais d'une tendresse infinie, avait pour support une
humilité si vraie, si touchante, que c'est un réconfort
de m'en souvenir.
Il faut songer que cet homme, dont la célébrité fut
grande, avait dû sacrifier à Dieu non seulement cette
célébrité, non seulement le salaire immense de ses tra-
-vaux de feuilletoniste, mais encore et surtout le seul
public en état do comprendre et d'applaudir l'artiste
véritable qui était en lui.
Il se vit forcé de descendre jusqu'aux failles et timo-
rés cerveaux catholiques pour lesquels toute œuvre d'art
est un scandale Il dut subir quotidiennementles con-
seils ou les remontrances de prêtres et de boutiquiers
prodigieusement inférieurs à lui et il accepta cette
immense culbute avec simplicité, pour se punir de
n'avoir pas toujours aimé Jésus-Christ de tout son
savons pourtant qu'il en souffrait. Ah mon
Nous
pauvre enfaht 1 me disait-il un jour, en sortant de la
boutique de Palmé, que d'humiliations! Priez notre
Sauveur pour qu'il me donne la force.
Les lettres que tu publies donnent le caractère de
Paul Féval avec son mélange de ferveur mystique et
d'inaltérable gaité. Je suis fier d'occuper dans ton livre
une si vaste place.
28. A Henry de Groux
Mon cher Henry. Je pense que vous ne pouvez pas
douter de mes sentiments pour vous. Je vous embrasse
donc fraternellement et tendrement, en vous priant
avec douceur, sans le moindre mélange d'amertume,
de supporter comme xcn homme que je vous dise ceci
Dans votre dernière lettre si violente où vous ne vous
accusez de rien, je remarque particulièrement le
reproche de « sottise », reproche absolument confon-
dant, ahurissant et abrutissant de la part d'un artiste
incontestable qui, depuis environ dix-huit mois, s'est
laissé mettre dedans par le plus bas, le plus puant, le
plus imbécile des mufles contemporains.
C'est tout. Maintenant je vous prie de no pas vous
livrer à la colère, mais de réfléchir sérieusement et pro-
fondément.
29. Reprise du Fils de Louis XVI abandonné
depuis tant de mois. Jamais travail ne me fut
aussi pénible.
Extrait d'une lettre de Jeanne à une personne
privée d'équilibre « Un homme ne doit
compte de ses péchés qic'à Dieu. La femme n'a
rien u y voir, rien. Cela condamne d'avance toute
jalousie qui n'est que le besoin d'usurper .ce qui
appartient à Dieu seul. »
Février
l01'. Misère et tristesse. Pourquoi notre vie,
si exceptionnellement douloureuse, n'aboutirait-
elle pas à cette assertion divine « Je ne vous ai.
demandé qu'une chose, mes pauvres enfants, c'est
de ne pas tomber dans le désespoir »?
3. Au paveur malheureux dont il a été parlé:
Si vous étiez un chrétien ce que je ne vois pas
dans vos lettres vous n'auriez jamais eu l'idée de la
démarche qui m'a tant déplu. J'ai vu cela, toute ma
vie d'écrivain Des admirateurs qui n'étaient pas chré-
tiens et qui croyaient m'avoir lu ou, ce qui est pis, .des
admirateurs qui m'entendaient mieux que je ne m'en-
tends moi-même et qui avaient pitié de trouver si peu
de raison chez un auteur de tant de génie, etc.
Ah! que je vous eusse aimé, cher monsieur, si vous
m'aviez écrit Oui, j'ai eu tort, ma démarche était
sotte ei indiscrète, et je vous prie de me la pardonner
en considération du désir que j'avais de vous être
utile. C'est cela qui eût été « de l'orpur, du diamant,
quelque chose enfin de peu banal » Et j'aurais vu en
vous un chrétien. Mais qui donc, aujourd'hui, est
capable de s'humilier?
Dans votre précédente lettre, si malencontreusement
recommandée, vous me parliez d'héritage. Je n'en ai
jamais eu qu'un seul, celui de ma .mère, trois mille
francs environ, que j'ai donnés tout de suite, avant
même d'avoir vu les espèces, à un moins pauvre qui a
cru et qui croit encore, depuis vingt ans, que je lui
faisais largesse du superflu de mes noces. Or il me
fallut prendre sur mon pain tout sec pour affranchir
le cadeau. Eh bien, je n'ai pas cru un instant et je ne
croirai jamais avoir donné du diamant. J'accomplissais
tout uniment le premier et le plus racile de tous les
actes que Dieu exige d'un chrétien.
5.. Guerre sud-africaine. Je songe que ceci
pourrait être dit Contre toute raison et dépas-
sant les espoirs les plus fous do leurs ennemis,
les Anglais ont attaqué les Boiirs par le Natal,
c'est-à-dire du côté qui pouvait leur être le plus
défavorable. Donc tout porte croire que l'homi-
cide Angleterre laissera dans ces montagnes, ses
régiments, ses chers millions et toute sa gloire.
Pourquoi? C'est que le Znluland est Il deux pas et
que leur victime, Napoléon IV, les appelle.
8. Qui me donnera de fuir Luther? Les catho-
liques modernes et surtout contemporains sont bien
horribles, je l'ai assez dit, mais, du moins, chez
eux, il y a la Messe, il y a l'Eucharistie. Ici,
c'est l'enfer tout seul, l'enfer tiède et bien élevé,
en attendant l'autre. Quelqiie chose comme de la
merde qu'on ferait mijoter.
9. Mal de gorge. Lecture de Pascal dont le
.scepticisme noir et l'occulte médiocrité ne me
consolent guère.
10. Envahissement de la ville par une
multitude de paysans venus pour se partager
175.000 couronnes (environ 250.000 francs).
L'argent est distribué au célèbre établissement
où on tue les porcs en nombre intini. Cet établis-
sement fuit une retenue insignifiante pour chaque
livre de chair et, au bout de l'an, opère la resti-
tution et la répartition au prorata. 175.000 cou-
ronnes ces éleveurs do cochons! Grande fête, ce
soir, cher les filles du port.
Le néant me pénètre. Je suis successivement.
dégoûté par Tacite et par Pascal.
13. Un docteur consulté pour moi déclare
l'angine, sans indiquer le moindre remède, et ne
revient pas. Il parait que les médecins sont ainsi
en Danemark où il est de règle que personne ne se.
tue. Au fait, pourquoi les médecins du corps
seraient-ils plus diligents que les prétendus méde-
cins de l'âme, lesquels sont certainement les indi-
vidus qui se crèvent le moins dans tous les pays
où. l'on suce encore la tétasse de Luther.
14. Fin de tout argent et recommencement
d'un froid atroce.
16. Tempête de neige, menace d'engloutis-
sement. Service de la poste interrompu, le chemin
de fer ayant cessé de fonctionner.
17. Lourdes. Un pèlerin m'envoie une vue
de la Grotte sur carte postale. A cette occasion,
je sens, une fois de plus, cette espèce de répulsion
triste, monstrueuse en apparence et déjà ancienne,
pour ce lieu plein de mystère devenu le gouffre
central de la sentimentalité contemporaine.
Je demande deux choses 1° un chrétien allant
a Lourdes pour y obtenir des soulfrances 2' un
autre chrétien riche guéri à Lourdes par le plus
indubitable miracle et revenant pour distribuer
tout son bien aux pauvres. Tant que je n'aurai
pas vu ces deux choses, je croirai que l'Ennemi
a voulu profaner par le cabotinage ou la médio-
crité le Lieu unique où fut AFFIRMÉ celui de
tous les Mystères qu'il doit le plus abhorrer
l'Immaculée Conception. Ce serait la sa plus
grande bataille et, jusqu'à ce jour, sa plus grande
victoire Henri I,asserre et les Pères de l'Assomp-
lion.
Je me rappelle la réponse admirable d'une
vieille drôlesse dont la fille malade avait été a
Lourdes Votre fille a-t-elle été guérie?
Oh ça lui a fait beaucoup dc bien!
19. Je voudrais fixer ceci Chaque jour, un
peu après le déjeuner, Jeanne endoit Madeleine,
et cela se passe de la sorte. Jeanne, sur le seuil de
sa chambre, se met at chanter doucement, presque
a demi-voix. Aussitôt Dladeleine, inquiète, quitte
ses jouets, regarde et, maigri: clin, comme un
oiseau fasciné, vient ù petits pas vers sa mère, en
protestant de sa volonté de ne pas dormir, mais
sans pouvoir s'échapper, jusqu'au moment où Véro-
nique embusquée, la voyant entrée, ferme subite-
ment la porte. Alors il y a souvent une petite
scène de larmes bientôt suivie du sommeil. Plus
lard, .lorsque j'aurai le recul de quelques années,
j'espère dire mieux cette scène exquise.
21. Pénible con tinuation du Fila de Louis A 17.
22. Le curé Slorp. Impossihle de lui faire
comprendre quoi que ce soit. Il me dit, entre autres
choses, que l'Art est incompatible avec la forme
littéraire du Mendiant, ingrat, c'esl-à-dirc que les
phrases de peu d'étendue ne peuvent avoir aucune
beauté. Cette idée prussienne me renverse. Au
fond il juge que je suis coupable de ne pas écrire
des saletés pour nourrir ma femme et mes enfants.
Le Fils de Louis XVI. Sorti des généralités du
début, la nécessité d'entrer dans l'histoire de
Louis XVII me paralyse.
23. Visite du propriétaire et d'un mu 11cm au
qui voudrait louer notre, appartement. Occasion
nouvelle de vérifier lc goujalismc Scandinave.
Jamais un individu n'ôtera du bec sa pipe ou son
cigare, en entrant quelque part, fût-ce chez des
malades.
24. Saint Matthias, l'Apôtre du Saint-Esprit,
l'Apôtre isolé des autres, au canon de la messe,
celui do tous, je pense, qu'on invoque le moins,
qu'on honore le moins dans l'Église. C'est une de
mes dévotions anciennes. Je le prie, comme je
peux, avec une grande douceur triste et beaucoup
d'espoir. Depuis vingt-deux ans, j'ai tant appelé
le Consolateur!
On nous envoie de Belgique une brochure idiote
sur le pèlerinage (?) de Notre-Dame de Pellevoi-
soin, dévotion nouvelle, dévotion neuve, dirait
Huysmans. Cela se passe chez des riches, naturel-
lement, lesquels sont, bien entendu, des chré-
tiens parfaits, en attendant les malédictions et
la damnation. Vie divitibus!
20. Lundi gras. Une fille que nous em-
ployons nous montre un objet en argent, une
truelle ci poisson gagnée par elle.
Ici on donne une récompense, un prix de vertu
nu plus beau masque, au travestissement le plus
réussi. Cette récompense est mise aux voix dans
le bastringue même, où les vierges de la ville
viennent s'exhiber, Dieu sait dans quels oripeaux
Misère morale indicible par-dessus l'autre misère.
S'il y a lieu d'être dégoûté de la misère et de la
vomir, c'est lorsqu'elle se montre h l'occasion
d'une mascarade publique. Nous voyons le pauvrc
chie-en-lit de cette malheureuse. Que doivent être
les autres ? Il est il remarquer, en passant, que
les protestants n'ont aucun droit au Carnaval, qui
est une saleté exclusivement catholique.
28. Maladie de Madeleine. Rougeole sans
danger, dit-on, mais nous sommes si tristes de
voir souffrir cette enfant! Si tristes de tout, depuis
si longtemps
Mars
1er. Nuit cruelle. Notre pauvre petite se
plaint de ne pas- coir. Nous sentons bien que c'est
une conséquence, un effet très-passager de son
mal. Cependant cette impression est affreuse.
5. Madeleine, qu'on croyait guérie, nous
alarme jusqu'à l'épouvante. C'est dans cette an-
goisse que j'écris La Duchesse Ca'ùi, ix° chapitre
du Fils de Louis XVI. Les lecteurs ne savent pas
ce que leur plaisir coûte quelquefois aux pauvres
écrivains.
7. Journée terrible. Le médecin, ennuyé de
la persistance d'une petite fièvre laquelle il ne
comprend rien, prescrit une potion. Alors, nous
voilà chez Dieu de plain-pied, dans son vestibule
terrible. Dès la première gorgée, la pauvre petite
se tord dans les bras de sa mère, puis elle tombe
dans un abattement extraordinaire, elle est mou-
rante, elle meurt. Ses mains, ses pieds deviennent
glacés, elle râle, nous assistons à son agonie. Un
instant l'innocente regarde le grand crucifix et,
laissant retomber sa tête vers nous, referme les
yeux sans nous avoir vus. Moment effroyable!
Notre chère petite nous est rendue. A quel prix?
C'est Dieu qui le sait.
[J'affirme avec force, pour qu'un jour mes
enfants trouvent ici ce témoignage, que le fait qui
vient d'être raconte est indubitablement d'ordre
surnaturel, que la guérison de Madeleine fut un
vrai miracle et que sur le commandement formel
de Marie sans tache, quelqu'un quitta notre enfant,
alors que, penchées sur elle, nous attendions son
dernier souflle.]
8. Continué le Fils de Louis XVI, malgré
tout. Seigneur Jésus ayèz pitié des pauvres
«
lampes qui se consument devant votre Face dou-
loureuse! »
13. Le curé Storp juge que je manque de
justice et de charité quand je parle des Luthé-
riens. Pour lui tous ces protestants, presque sans
exception, sont de bonne foi. D'ailleurs, j'aurais
beau dire ou écrire n'importe quoi, l'ctTet serait
le mnme. Son parti est pris. Un Français se
trompe toujours. Profonde misère de ce prêtre
que tous les protestants malins méprisent ici, ce
qu'on m'a dit.
14. J'étonne fort en me soulageant d'un mal
de tête par le moyen d'une compresse d'eau séda-
tive, remède banal s'il en fut, mais ignoré en
Danemark aussi complètement que si c'était une
vérité religieuse.
15. Fragment d'une lettre à Johannes Joer-
gensen, l'excellent poète catholique.
[Cette lettre, traduite en danois, a été publiée
dans le Tilslcucren, importante revue littéraire de
Copenhague.]
Vous ai-je dit que la sœur Anne-Calherine
Emmerich, la Voyante stigmatisée de Dulmen est, à
mes yeux, le plus grand do tous les poètes, sans excep-
tion ? Tellement grand et tellement poète que lorsque
je' pense à elle, tout s'efface.
Quel souvenir que celui de ma premièrc lecture de
sa Douloureuse Passion! C'était lin on deux ans avant
l'atroce guerrc franco-allemande. J'étais très-jeune et,
déjà si pauvre que mème les murailles du sous-sol
fétide que j'habitais avaient l'air de se reculer de moi!
Le précédent locataire avait pris la fuite, vaincu par
les araignées, les scolopendres et la vermine. L'humi-
dité était telle que des champignons, malheureusement
incomestibles, poussaient sur mes dictionnaires.
Aleubléd'un litde ferqui eût épouvanté un vagabond,
d'une table de cuisine qui pouvait avoir eu quelque
équilibre sous la Terreur et d'un vieux pupitre privé
de pieds que je conserve pieusement encore, mon gîte
paraissait immense tant il y avait de coins hostiles où
ne pénétrait jamais la lumière.
Ce fut là qu'étant malade, un jour de carême, je lus,
pour la prémièrefois, celivre extraordinaire. Je n'avais
pas beaucoup plus de vingt ans et je ne me rappelle
plus rien, sinon qu'il y eut un torrent de délices, une
pluie de larmes. Je me vis extrêmement à ma place
dans la poussière et dans l'ordure, et je sentis passer
sur moi la Beauté divine!
19. Saint Joseph. Fète singulièrement dure
pour moi! Que de souvenirs douloureux! Vingt
plaies profondes se rouvrent comme des fontaines.
Et ma prière me semble si vainc, si frappée d'im-
puissance J'ai demandé, naturellement, d'être
tiré de cette Egypte. Mais je l'ai demandé sans
foi, sans espérance, sans amour, ayant été si
cruellement déçu, depuis vingt ans! Je ne sens
rien en moi que la présence, il une profondeur où
je n'ose descendre, d'un sombre lac de douleurs
dont les vagues furieuses me submergeront peut-
ètre à l'heure de mon agonie.
20. Le curé Storp me montre une nouvelle
acquisition La Bonne Souffrance, de Coppéc.
Cette ordure doit lui plaire, ayant été faite pour
ltci, C'est une chose vraiment curieuse que l'exac-
titude avec laquelle cet homme pense non aussitôt
que j'ai dit oui, à propos de n'importe quoi. Si je
lui disais que Jésus-Clirist est ressuscité, son
premier mouvement serait de me regarder comme
un hérétique.
Je touche heureusement à la lin de mon livre,
mais quels efforts et que de tourments! Il faut
être le Dieu des artistes et le Rédempteur des écri-
vains pour savoir ce que leurs œuvres ont coûté.
22. Je reçois l'aumône spirituelle d'une
pauvre servante polonaise morte l'hôpital et que
le curé a assistée. Cette lamentable créature, qui
ne connaissait même pas le danois, semble avoir
été un exemplaire du dénûmenl et de l'abandon
parfaits, J'assiste il ses funérailles et je'sens une
consolation véritable, douce et profonde, comme
si celle misérable J'entre les pauvresses était une
âme proche de la mienne, désignée pour me se-
courir.
23. Une des causes de mon extrême désir de
fuite, c'est que notre curé refuse positivement de
s'occuper de Véronique, ne voulant pas la con-
fesser ni l'instruire. Abîme de l'âme teutonne. Il
craint peut-être de manquer de fidélité à son em-
pereur.
25. Annonciation et dimanche de Lœlarc.
Lettre d'un jeune homme qui a senti le besoin de
raconter à un captif qu'il voyage pour son plaisir.
Cette lettre, où il n'est pas supposé, une minute,
que je puisse souffrir usqite ad mortem, est sug-
gestive d'une idée de conte. Des naufragés sur un
radeau en sont à se dévorer, lorsqu'un message
leur arrive par une bouteille. Secours miraculeux,
réconfort inespéré venu d'un joyeux bourgeois
tout plein d'or qui a eu l'inspiration. de confier aux
flots inconstants le récit d'une délicieuse excursion
agrémenté de quelques ripai1les, etc.
27. Sottise insondable du curé Storp, qui
trouve que mon désir de foutre le camp est peu
charitable. J'ai tort de ne pas chérir les protestants
et j'ai tort de m'occuper de Louis XVII. Vive
monsieur Ubu 1 Vive Cambronne Vive tout,
excepté la Prusse, et puis zut!
81. Je ne peux plus demander qu'une seule
chose, le moyen de fuir. Le Danemark me tue.
Avril
4. Toutes les démarches sont vaines, on est
sans le sou et je ne parviens pas à me guérir d'un
très-mauvais rhume. Je suîs si triste qu'il me
s'emble que je pourrais en mourir.
5. Le Fils de Louis XVI, achevé enfin, est
envoyé à Friedrichs.
Cher ami, Voici l'objet. Je ne crois pas avoir rien
fait de plus important, depuis que j'écris, et ma pro-
messe est enfin accomplie. Je compte sur vous pour les
démarches. Quant à Mm° B. rappelez-vous que je
ne veux absolument pas qu'elle lise mon livre avant
qu'il soit publié. Cette dame est faite pour donner de
l'argent, puisqu'elle en a trop; mais ses millions, venus
je ne sais d'où, ne lui confèrent aucune compétence en
art ni aucune juridiction sur un artiste à qui elle a eu
l'indicible honneur d'offrir une parcelle infinitésimale
de son gigantesque superflu.
Je ne puis oublier la promesse que me fit autrefois F.
de presser la dite personne dans le sens des frais
d'impression. Ce serait un commencement de salaire
de mon travail, lequel est énorme, sinon en volume, du
moins en intensité, comme l'enfer théologique de saint
Thomas, aux dernières heures du monde. Les connais-
seurs verront cela.
8. Dimanche des Rameaux. Temps horrible.
C'est l'anniversaire de l'imbécile roi Christian et
tout le Danemark est en fête. Son ignoble gendre,
le prince de Galles, est à Copenhague, ayant
échappé à une tentative d'assassinat à la gare du
Nord, à Paris. Un jeune Belge a tiré sur ce cochon
et l'a raté. On les saigne, ordinairement. C'est
plus sûr et meilleur pour le boudin.
13. Vendredi Saint. Le dernier vendredi saint
du siècle est un treize.
Je lis que Huysmans vient de prendre l'habit
des novices de Saint Benoît, à Ligugé, le 18 mars,
après les premières vêpres de saint Joseph. Com-
ment ne sentirais-je pas de l'amertume en me
souvenant de l'excessive injustice de ce chrétien,
me trahissant de la façon la plus criminelle, préa-
lablement au lâchage le plus infect, après avoir
tant obtenu par moi Car enfin, s'il est devenu
chrétien, c'est parce que Dieu m'a envoyé il lui,
c'est parce que j'ai prié pour lui, plus d'une fois
avec violence, c'est parce que j'ai accepté de souffrir
pour lui, et tout cela il ne peut pas l'ignorer com-
plètement, quelque aveugle qu'il puisse être. Je
crois fermement que cet homme a reçu, par le dé-
vouement de quelques âmes, des grâces peu ordi-
naires, et que le malheureux a fait son CHOIX.
Que Dieu ait pitié de nous tous Ce pauvre Huys-
mans est-il condamné à augmenter le nombre des
religieux médiocres et à écrire des livres estimables
sur l'archéologie, l'iconographie, l'esthétique ou
le bibelot du catholicisme ?
,Cérémonies du jour, adoration de la Croix dans
notre église. J'y ai conduit Véronique. J'en reviens
avec une tristesse énorme, à travers une ville
morte. Pourquoi les luthériens respectent-ils le
Vendredi Saint, qui devrait être si exécré par eux,
puisque c'est le jour de la Rédemption? Du fond
de leur ignorance et de leur misère, ils obéissent
encore à l'Église, en cette manière, mais moi je
pleure et je crie des lieux profonds.
10. Jeudi de Piques. Déménagement. C'est
l'époque, le jour marqua sur les ulmunaclis
danois lUyUcdag. Dans toutes les villes, on ne
voit quo des voilures chargées de meubles et de»
gens aux mains sales, mais peut-être moins en-
nuyés cluo moi. Depuis notre mariago, c'est le
neuvième déménagement. Quelle dérision d'y être
forcé dans ce cul de bouteille, au lieu do nous
évader vers la France dont je crois entendre la
voix douce dans le silence des nuits, voix si triste
et si lointaine qui me reproche de ne pas revenir
Lettre agréable de Hedonnel, directeur de lu
« Maison d'Art », déclarant son
intention d'éditer
-le m'accuse.
21.. Songe extraordinaire. J'étais avec Paul
Bourget, redevenu mon ami(l) et nous regardions
ensemble une grande foret, d'un point élevé. Rien
n'était plus beau que cette forêt. Seulement les
têtes des arbres mouraient, la forêt tout entière
étant empoisonnée par les racines. C'était l'ÉGLISE.
.Je disais alors à mon compagnon « Souvenez-
vous que je vous prends à témoin, rappelez-vous
que j'ai annoncé cela il y a dix ans. » J'ai été
surpris, à mon réveil, de ne plus retrouver
l'émotion de ce songe qui a été puissante .et- suave
inexprimablemcnt.
22. Première communion duns notro église.
Les pauvres petits communiants sont Li pcino dix,
dont un bon tiers do renouvelantes. J'aurais cru il
pou do gens. C'osl une grande de
uno foulo do parants et do curicux, Il est venu très-
geler le Sang de Jésus-Christ it mesure qu'on
voir se
s'avance vers le nord.
29. Un personnage qui se croit catholique ot
il qui Fricilrichs a ut6 forcé do communiquer le
'manuscrit, du Fïl.s de Louis XVI, me reproche'de
parler sans respect du protestantisme, après avoir
reçu de t'argent: protestant ». Suis-jo donc ti
vendre comme un porc? L'argent protestant Je
suis admirablement placé ici pour répondre que
les protestants ne possèdent que ce qu'ils ont volé
aux catholiques. S'il y a un axiome en histoire,
c'est celui-là. Je me sens très-houleux très-sombre,
quand j'y pense.
Mai
1er. Le curé Storp me dit ingénument que,
lorsqu'un savant allemand a traité un point d'his-
toire, c'est fini à tout jamais. Il n'y a plus à y
revenir.
Persécution. La petite salope employée par
nous l'an dornior et qu'il nous fallut jeter à la
porto, cntroprond do so vonger on déchaînant
contre nous les goujats do sa connaissance. Ce soir,
on guise d'ouverture du mois do Mario, nous
avons dO subir les injures los plus atroces. Un
vieil ouvrier, logG sous le toit, s'y est employé
généreusement. La nuit venue, ce misérable,
complètement ivre, est descendu nous insulter, ou
plutôt insulter Jeanne, qui lui rbpondait avec
calme travers la porto verrouillée, car le handit
avait essayé d'entrer, Dieu sait pourquoi. Sa
fureur s'exprimait par des hurlements effroyables.
Sans moyen d'échanger aucune parole avec ce
chenapan forcené qui ne paraissait pas en état de
comprendre une langue humaine, que pouvais-je
faire? Frémissant derrière la porte, je me tenais
prêt à frapper dans le cas où il aurait réussi à la
forcer, mais je ne pouvais faire une sortie et dé-
molir cet ivrogne âgé sans m'exposer à la plus
extrême rigueur des lois danoises, qui seraient
implacables contre un Français. Le bel amour du
Danemark pour la France fait partie intégrante
de l'hypocrisie de ce peuple. Je ne pouvais, sur ce
point, garder la moindre illusion.
3. Invention de la Croix et lancement d'or-
dures sur nos tétes. Nouvelle idue de lu petite
salope qui u fait ce joli complot avec l'ivrogne
sympathique de la tnunsardo. Persécution intolé-
rable et folie d'espérer une protection quelconque
do la police quand on n'est pns propriétaire, et
surtout quand on est Français.
5. Fôtc foraine. Baraques et saltimbanques.
C'est exactement la même crapule que partout..le
fais le tour de cette foire et je peux me croire
dans une banlieue de Paris, Montrouge ou Saint-
Denis, avec cette dilïérence que le goujatisme est
encore plus horrible, me semble-t-il, en langue
danoise. Peut-être aussi le putanat banlieusard
est-il surpassé. Les femmes sont épouvantables et
le nombre en est infini.
G. Joergensen, revenu enfin d'Italie, m'ap-
prend qu'on a parlé de moi, à Copenhague, dans
une réunion d'étudiants catholiques, l'autre se-
maine, et que j'ai un ennemi acltarné dans un
jeune calotin auparavant vicaire a rrédéricia et
maintenant secrétaire du Vicaire apostolique. Ce
mauvais prêtre, un nommé Gamel, a dit de moi
tout le mal possible, mais j'ai été défendu très-
vigoureusement par M. Mogens Ballin, Juif con-
verti qui m'admire et me propage bien que
protestant, lui aussi, do su haine, une page d'un
de mes livres l'ayant porsonnellement oflensé,
puraît-il. Situation bizarre. Mo voici entre deux
ennemis dont l'un m'attaque et l'au lrc me défend.
J'ai vu le premier, deux fois, à Koldiug, chez
le curé Storp. Il me fut peu sympathique, ce que
je mo gardai bien de laisser voir. Mais comme
il parlait le français très-purement, j'avais du
moins cette illusion en l'entendant à côté de son
confrère, je fis la gaffe de lui demander s'il
n'était pas Français d'origine. Ainsi s'expliquerait
l'aversion de ce soutanier. Joergensen me con-
seille de me tenir sur mes gardes. Il est douteux
que le chameau soit en état de me nuire. Mais
ma détresse d'àme est affreuse. Je sens que le Da-
nemark nous devient décidément très-mauvais et
que le comble de la niaiserie serait d'espérer
quelque chose des gens de ce pays.
7. A Mogens Ballin, à Copenhague
Monsieur, j'ai appris par une carte de notre ami
Johannes Joergensen qu'on m'a fait l'honneur de par-
ler de moi dans une réunion d'étudiants catholiques et
qu'un avorton de prêtre, ayant dit beaucoup de mal de
ma personne et de mes œuvres, vous m'avez défendu
généreusement. J'estimerais que je suis exactement au
niveau de cet ecclésiastique, si je ne vous disais pas
mu gratitude. La générosité devient rare dans cet
univers lamentable où lu Franco parait mourir, et c'est
un réconfort pour moi d'être sûr, nu moins, do deux
amis, en Danemark, Joergensen et vous.
Les injures ou les calomnies d'un abbé Gamel, bien
que je ne les connaisse pas, ont en le pouvoir, je
l'avoue, de me l'aire souffrir. Je devrais être pourtant
bien habitué il ce gejirc de tribulalion. Mais je suis en
exil, effroyablement loin de ma patrie, absolument seul
dans un trou, livré à la plus menaçante misère. En ce
moment même, à bout de ressources et dans l'impossi-
bilité de prendre la fuite il cause des dettes qu'il m'a
fallu faire pour ne pas mourir de faim, je suis forcé
d'endurer, jusque dans ma maison, de goujates injures,
sans la consolation qui me resterait en France d'un
coup do force vengeur. Je suis averti amplement que
je n'ai aucune justice à espérer en Danemark, fussé-je
en cas de légitime défense, et que ma qualité de
Français surtout me désigne aux outrages de la
crapule.
Mais, alors, que penser de cet ignobleprétre qui sait
tout cela, qui me respecterait si j'étais riche, qui me
lécherait les pieds si j'étais puissant, mais qui, me
voyant pauvre, isolé dans un monde hostile et me
croyant tout à fait vaincu, m'accable? La hideur
morale de cet Iscariote, dont zozcs apprendrez un jour
l'apostasie, m'épouvante.
Seulement qu'il prenne garde. Je suis de ces vaincus
foulés aux pieds qu'on croit morts, qu'on croit du
fumier, mais qui so relèvent soudain et qui rongent lo
ccour des vainqueurs.
Je compte sur vous, monsieur Ballin, pour me ren-
seigner exactement. J'ai besoin de savoir ce dont le
drôle m'accuse en mon absence, et vous devez vous en
souvenir, puisque vous y avez répondu. J'espère que
vous ne me refuserez pas cette information.
Je ne connais ce Gamel que pour l'avoir rencontré
deux fois. Il me fut présenté par le curé de Kolding et
me parut médiocre d'esprit autant que de figure. Une
fois il me demanda, n'ayant rien lu de moi, ce que j'en-
tendais par « le Salut par les Juifs », ex quibm est
Chrislus, a dit saint Paul. Découragé d'avance par la
mauvaise grâce de l'individu, je me vis bientôt forcé de
renoncer à l'explication. Cependant je ne montrai pas
de mépris. La dernière fois que je le vis, il eut le tact
gothique d'exhaler un grand dédain pour la France. Il
m'eût été facile d'humilier cet idiot sacré. Je ne l'ai pas
fait. Pourquoi donc me hait-il, sinon parce que je suis
Français, artiste, fier et pauvre? Les âmes de domes-
tiques sont implacables.
Vous devinez bien que je ne quitterai pas le Danemark
sans quelques notes. J'ai déjà un volume entièrement
consacré à ce noble peuple qui m'a traité avec tant
d'honneur et qui m'a rendu si heureux. Le Danois Gamel
et les missions catholiques n'y seront pas oubliés.
A Johannes Joergensen
Mon ami, je vous prie de fermer vous-même la lettre
le
ci-jointe Il Ballin et do la lui fairo purvenir en l'ap-
puyant, si c'est tiens beaucoup aux ren-
seignements que je demande. L'acharnement haineux
du Gamcl m'a été dur. Quelque habitue que je sois aux
vilenies, je n'ai pu me défendre d'une tristesse horrible.
Cela tient sans doute il ce que je suis très-malheureux,
mais surtout ù cette circonstance que le personnage est
un jeune prêtre qui outrage, en plein pays protestant, un
écrivain catholique français en exil et dans l'indigence,
dont l'âge etles travaux devraient lui inspirer au moins
un peu de respect. Quel autre mot que celui de trahi-
son pour caractériser un tel acte ? J'ai eu un peu
d'étonnement., d'ailleurs. Le Gamel m'avait paru un
domestique et un sot très-empanaché, mais je ne le
savais pas méchant. Il ira loin. Il appartient à cette
légion de prêtres épouvantables dont les Pères Augus-
tins de l'Assomption, en France, réalisent admirable-
ment le type et qui ont tant avili l'Église depuis
vingt ans.
9. Grande tempête, ce matin. Le vent re-
foule, avec une violence extrême, les eaux du fiord
dans la plaine submergée et pleine d'épaves. Tris-
tesse infinie.
11. (hi Dania in foro Ànminl. B. M. V.)
Jour bizarre. On le nomme en danois Store Be-
dedag (Voir l'année dernière, 28 avril.) Ce qui est
singulier, c'est le choix de ce jour pour célébrer
l'Annonciation. L'Église ou plutôt le Vicaire
apostolique mettant Marie la remorque des
protestants, c'est si monstrueux que j'en suis
comme pétrifié d'horreur. Il paraît que c'est très
important de faire coïncider la fôte de l'Incarnation
avec la grande soûlographie scandinave.
12. Bonne nouvelle enfin! Nous allons pou-
voir partir. Un admirable ami m'a trouvé la plus
grande partie de la somme. Le reste, j'espère le
trouver ici.
Lettre folle d'Henry de Groux. Par une sorte de
prodige, il m'écrit trois pages pour ne Rien me
dire, sinon que sa vie est mystérieuse. Vers le soir,
autre lettre encore plus démente d'une personne
agitée naguère et qui donne maintenant des le-
çons d'équilibre chrétien. Quel songe que cette
vie
13. La misère a ceci de bon qu'elle nous
fixe, coname des clozrs, dans la Main de Jésus-
Christ.
Réponse de Ballin. Il me raconte la scène. Il
faisait une conférence inspirée de mes vues sur
l'Art et le mépris des catholiques modernes pour le
Beau. D'abord, protestation d'un père jésuite (?),
puis attaque véhémente de Gamel qui déclare ne
connaître ni Verlaine, ni Hello, et que je suis cou-
pable de quarante hérésies! Etc., etc. Somme de
faire connaître ces hérésies, il avoue les ignorer,
disant qu'un ami les a collectionnées et qu'il va
lui envoyer la liste.
Mon premier mouvement est d'écrire cet âne
malfaisant ou son évoque. Mais aussitôt nous
pensons que nous ne savons rien du pouvoir que
tels ou tels misérables ont de nous nuire et qu'il
vaut mieux agir de Paris. Parler de cela au .curé
Siorp ne vaudrait rien. D'abord et avant tout il
serait contre moi, eussé-je mille fois raison. En-
suite il est l'ami aux quarante hérésies, très-pru-
Lablement.
Pour en revenir au Gamel, unilé réprésenta-
tive d'un groupe compact, voilà donc comment je
suis lu par des gens qui savent mal le français ou
qui, le sachant à peu près, ne possèdent absolu-
ment pas le génie propre de la langue française.
Ces critiques, préoccupés avant tout du désir de
trouver des tares un écrivain qui passe pour
n'être pas un domestique et situés à plusieurs
millions de lieues de la pensée de cet écrivain,
réussissent naturellement à découvrir des textes
plus ou moins contestables dont ils abusent aussi-
tôt par malice ou par sottise. Tels sont les mis-
sionnaires qui doivent rcstituer l'Église les
peuples scandinaves.
14. A de Groux
Je vous annonce tout d'abord que nous allons pou-
voir rentrer en France. Ce ne sera pas très-somptueux,
mais enfin on cessera d'être en exil. Maintenant quel
accueil puis-je attendre de vous? Vous avez tellement
changé que je ne sais plus. Votre dernière lettre est
effrayante. Trois pages pour me dire que votre vie est
un mystère impénétrable et que vous serez plus expli-
cite dans une lettre ultérieure Voilà trois fois de suite
que vous me servez ça. Seulement les deux premières,
c'était en un post-scriptum de quelques lignes cette
fois, c'est en trois pages. Si je vous écrivais, moi, de
telles choses, vous sachant malheureux, que penseriez-
vous, sinon que je suis un méchant ou un aliéné ?
La réponse à ma demande n'était pourtant pas bien
difficile « Voici l'information que vous désirez. » Ces
onze syllables suivies d'un très-petit nombre d'autres,
m'eussent complètement satisfait.
Pour obtenir cette information si nécessaire, j'ai fait
appel à notre amitié de dix ans, à tant de choses pro-
fondes qui sont entre nous. Après une attente de près
de quinze jours, j'obtiens enfin de savoir que votre vie
est énigmatique, insondable et que votre dévouement
pour moi est toujours le môme. Mais vous ne me dites
pas un mot de la démarche que je vous avais supplié
de faire. Pas un MOT1 1 C'est prodigieux. Le service
quo je vous demandais du fond de ma détresse était si
simple, si facile, et je l'ai attendu avec tant d'angoisse
Pourquoi mêle refusez-vous? Qu'avez-vousàme repro-
cher ? Mes livres sont pleins de vous, depuis huit ans,
et le jour où vous m'avez demandé de sacrifier mon
pain et celui des miens pour un salaud, je l'ai fait. En
retour, le 23 mars dernier, lorsque, sans rien demande)',
je vous ai laissé voir le désir profond de mon cœur,
silence, refus invincible. Aujourd'hui, je vous demande
une chose très-simple, très-importante pour moi, qui
ne vous coûterait rien, et vous ne voulez pas me la don-
ner Que voulez-vous que je pense et que voulez-vous
que je fasse ? Ce nouveau refus est si monstrueux que
je me demande si vous êtes encore mon ami.
A Ballin. Je lui annonce, en quelques lignes,
que j'irai bientôt à Copenhague, avant de quitter
le Danemark où je ne peux plus vivre
Quant au Gamel, je suis peu surpris d'apprendre
combien il a été sot et ridicule. Le nombre des imbé-
cile étant « infini », a dit l'Esprit-Saint, il y aurait
lieu, peut-être, d'user de miséricorde, mais je crois le
drôle malicieux. C'est plus grave. Mon désir est brû-
lant de connaître l'ami aux quarante liérésies. Je m'en
doute un peu, mais je le saurai à Copenliague. Quels
missionnaires, quels apôtres
15. A Friedrichs, pour clore une correspon-
dance
Deux mots encore pour vous dire que le silence
de F. ne cache pas grand'chose. Vallette que je regarde
comme un homme absolument véridique et qui est, en
outre, un ami, ne m'a rien dit sinon, que « M. B.
demande seulement 50 exemplaires du rils de
Louis XVI pour Mm* B. ». C'est tout. Quant aux mots
« violentset malpropres» qui
affligent notre ami F., ils
seront atténués ou effacés, autant que possible. En gé-
néral, vous me verrez très-maniable, mais je suis forcé
de me défendre et de gueuler ferme, quelquefois, vous
l'avez compris.
J'avoue que je, ne vois pas très-bien M"" B. distri-
buant à ses parpaillots 50 exemplaires d'un livre où il y
.a ce que vous savez. Cette aventure ne vous semble-t-elle
pas donner raison aux sceptiques, dont je ne suis pas,
pour qui la vie de ce monde est un ensemble de rigo-
lades. Mais le comble serait que Mmc B. adorât mon
livre, ce qui est possible, après tout. Les mâles sont
faits pour plaire aux femelles. Quant à tripatouiller le
dit livre, comme la lettre de F. semble exprimer qu'on
en aurait le désir, croyez que c'est un rêve. Aucun
émissaire ne verra les épreuves, je vous en réponds.
17. Voyage à Copenhague. Frédéricia, Petit
Belt, Fionie, Grand Belt, Séeland, enfin la bonne
face de Joergensen qui nous attendait. « Copen-
hague, c'est vous », lui ai-je dit. Le reste a pu
m'intéresser, autrefois. C'est fini. D'autres voya-
geurs ont assez parlé de cette capitale du monde
Scandinave. Je demande à me taire, après tous ces
braves gens.
19. Employé une après-midi il regarder tom-
ber la neige. La mélancolie rôde autour de moi,
mais il ne lui est pas permis de me mordre. Cepen-
dant je sens sa présence redoutable.
Réponse de Ballin, extraordinaire. Voilà un
homme qui m'a laissé croire à son amitié et qui,
tout à coup, se déclare mon ennemi, m'accusant
de lui avoir fait beaucoup de mal. J'ai beau cher-
cher, je ne trouve pas. [Il a fallu une révélation
plus tard. Certaine page contre les .Tuifsavait per-
foré ce cœur].
Ce matin, achat du Figaro et du Garclois à la
gare de Vesterbrogade. Chacune de ces feuilles à
15 centimes, marquée 0 fr. 20 pour l'étranger, se
paye à Copenhague 0 kr. 35 ôres, c'est-à-dire
0 fr: 50. Piraterie à signaler.
20. 5° dimanche après Pâques. Messe dans la
somptueuse église des Jésuites. Comme toujours
et comme partout, c'est le Monde que cet Ordre
paraît avoir en vue, huic Scvculo conformamini,
démenti formel au Texte Sacré, blasphème et re-
niement effroyables. L'idée même de la Pauvreté
s'abolit. On chante fort bien à la grand'messe, mais
c'est do lu musique pour plaire aux femmes du
monde, aux femmes qui se décollolont chaque soir
ot qui font leur saint amoiti6 nues. Le ICi/rio cloison
et lo Credo disparaissent, meurent dans une sorte
de contre-point d'op6rl\, et jo me surprends IL re-
gretter notre pauvre église do Kolding.
21. Promenade avec Joergonson dans l'ai-
mable endroit qui a remplace les anciennes forti-
fications do Copenhague. Nous parlons cœur
cœur de la condition misérable'des écrivains vrai-
ment catholiques en cette heure inexprimable de
l'histoire du pauvre monde.
Au retour, grosse alarme. Madeleine a failli se
tuer. L'Homicide cherche nos enfants. La chère
fillette a roulé dans un escalier .noir situé au fond
d'une boutique et n'a merveilleusement gardée
par son ange –-qu'une meurtrissure. Un bon-
homme de médecin nous rassure. Mais quel serre-
ment de cccur Joergcnsen, dont j'entends encore
les exclamations de pitié, reste longtemps avec
nous et ne s'en va que lorsque toute crainte a dis-
paru.
23. Kolding. Rencontré dans notre église un
prêtre danois ou allemand, je ne sais plus, ancien
curé de Rejkjavik en Islande, l'une des missions
les plus redoutables qu'il y uil. Il il tHô forcé ll'y
renoncer et s'on va mourir dans une villo d'Alle-
magne. J'ai pu échanger quelques paroles avec ce
« bon serviteur qui a vraiment donné sa vie et
dont la physionomie douloureuse m'a paru Irôs-
noble. Il faut, d'ailleurs, si peu d'ilmo, dans cette
nation avilie depuis quatre siècles, pour donner de
la hcautc t\ une face humaine.
A Ballin
Joorgcnsen no m'avait rien dit do vos sentiments
a mon égard, sinon que vous aviez pour moi un vif en-
traînement littéraire, et, jusqu'au moment où j'ai reçu
votre lettre Copenhague, samedi dernier, j'ai pu
a-diro un
croire quovous étiez ce que vous paraissiez ôtre, c'est-
Soudain vous m'apprenez que c'est
exactement le contraire, que je vous ai fait un mal
atroce et que je « devrais vous mépriser si vous étiez
capable d'oublier l'homme pour l'écrivain n. Telles sont
vos paroles qui ne peuvent être comprises que d'une
manière: l'homme est une canaille, opinion de tous les
journalistes a Paris, depuis environ quinze ans. J'ai
commoncé par ne pas comprendre, me demandant ce
que je pouvais bien vous avoir fait. On me dit que
c'est une certaine page du Mendiant ingrat qui vous
est restée sur le cœur. Alors j'ai compris de moins en
moins. Pourquoi vous prétendez-vous « admirateur de
mes oeuvres » si vous ne les lisez pas? Je suis l'auteur
d'un livre, lo Salutparlcs Juifs, qui ost, cortaincmonlot
indiscutablement, co qu'on a éerit do plus généreux ot
,de plus fort Peut% los juifs, dans le monde chrétien,
•dopuis lo xi" chapitre do l'lspitro aux Romains, effort
inouï dont aucun juif no s'est aperçu. Ln pago du Men-
diant n'ost qu'un rappel do ce livre. Fin sommo, j'af-
firme qu'il est aussi téméraire de toucher a la Race juive
qu'au Saint Sacrement. Ce passage vous a offensé
un toi point que « vous en nppoloz au jugement do
Diou co qui ressemble h du délire. Jo mourrai sans
savoir compris
28. A Henry de G roux
Notre retour est assuré. Nous sorons Paris" lo
'mois prochain, sans aucune splendeur visible. Nous
'partirions tout de suite sans la nécessité de parfaire
une somme. J'ai fait dernièrement le voyage de Copen-
hague dans cet espoir. Los métaux précieux ne
manquent pas dans cette ville immense et superbe,
mains ils sont, comme il Paris ou ailleurs, dans des mains
très-difficiles il ouvrir. Le Danemark n'estplustenablc.
J'y suis détesté par quelques catholiques, dont un prêtre,
-et je suis en même temps défendu par d'autres. Sans les
latrines scandinaves qui sont la plus parfaite hor-
reur de ce globe, cela marcherait peut-être encore,
mais il y a cette abomination indicible, puis la misère
-noire et enfin le besoin furieux de Paris, unique lieu
habitable pour un écrivain français. Donc, en route.
J'arriverai sans le sou.
Ne croyez pua, Henry, que mon voyage en Dane-
mark uit été complôlornonl déraisonnable. Ce voyait!
était voulu, pour des raisons profondes. J'ai failli un
mourir, co n'était donc pas vulgaire
Jo commence it mo désintéresser du Trunsvaal. Lo
chambardement do Victoria m'ettt consolé do bien des
maux. Mais c'était un rûvc. Les calvinistes de la-bas
sont aussi haïssables que leurs conquérants et, les
comblo do la niaiserie serait d'ospérer ce magnifique
désespoir qui aurait pu tuor l'Angleterre. Zut! alors.
Les propriétaires vous embêtent. C'est bien fuit.
Vous les avez si honteusement flagornés dans la per-
sonne du Crétin Vous avez maintenant votre récom-
pense.
J'ai reçu de vous un numéro du Journal, où :\1irbeau
parlait trôs-médiocrement d'une vieille femme assassi-
née. Eh bien, écoutez. Un Suédois prend 1" bateau
pour aller d'une île il une autre dans cette partie du
monde pleine d'îles et de bateaux. Au beau milieu de
la traversée, ce voyageur tire de sa poche des armes
diverses, et, d'une main aussi rapide que sure, assas-
sine le capitaine, expédie les deux ou trois matelots,
extermine je ne sais combien de femmes et d'enfant«,.
tout un lot de passagers, et, cette prouesse accomplie,
enfin seul gagne dans un canot la terre la plus
proche. On a pu le pincer et les journaux de Copen-
hague ont publié ses adieux ri la vie, sous forme de
lettre à sa mère. Cet excellent luthérien se réjouit de
penser que son exécution prochaine fera crever cette
vieille ot qu'ainsi ils soront bientôt réunis dans « un
monde meilleur ». Vous savez peut-ôtro quo, solon le
doux protostantismo, le Dieu do Moïse est un paternel
et inoffable gaga qui ouvre les brus tous ses enfants
indistinctement.
On se sont petit quand on entend ça.
Juin
l"r. Mogens Ballin m'envoie 000 couronnes
(SiO francs) avec une lettre pouvant se résumer
ainsi « Je vous hais au point de ne pouvoir
penser à vous sans être agité par la colère. Cepen-
dant vous avez besoin de 600 couronnes. Les voici.
Je peux donner cette somme et je n'ai pas le droit
de la refuser a un aussi grand artiste.
[Ce Ballin, à qui j'ai fait une réponse que je ne
crois pas devoir publier, n'augmente-t-il pas la
liste déjà copieuse de ceux qui m'ont secouru sans
le vouloir, contraints par une force mystérieuse ?J
3. Dimanche de Pentecôte. Entendu, pour la
dernière fois, l'horrible carillon du temple. Les
luthériens affectent de tenir beaucoup à cette
grande fête qui, d'ailleurs, n'est pour eux qu'une
occasion de débauche. Ces hérétiques honorent
ainsi le Saint-Esprit beaucoup mieux que nous,
cela va sans dire. Oh ne plus les voir, dans
quelques jours!
11. Bienheureuse fin de notre exil. Sublime
dernière heure dans le train clui nous porte Il la
frontière allemande, par une de ces belles nuits
claires de l'été Scandinave le ciel même s'illu-
minant pour nous voir partir. Désormais nous
sounrirons en France,
Épilogue
Si je suis content de mes lecteurs, c'est-ù-dire
si Mon Journal obtient la dixième partie du succès
d'un mauvais livre, je tiens en réserve une troi-
sième série a publier bientôt sous ce titre
QUATRE ANS DE captivité
A
Cochons-sur-Marne
Le chef-lieu de canton, ainsi désigné fort exac-
tement, étant l'un des grouillements bourgeois
les plus bûtes, les plus répugnants et les plus
hostiles que j'aie connus en France ou à l'étranger,
on peut compter sur moi pour une amoureuse
préparation de ce nouveau
Lagny, 8 avril 1004. i c.
Liste alphabétique
DES NOMS CITÉS DANS CET OUVRAGK
A l'aul Hourget, eunuque des;
dames.
La Vénérable Marie de Jésus Alexandre Boutique.
d'Agréda. Georges Brandes, cuistre da-
Les PP. Augustins de l'As- uois.
somption. Edmond Bruijn, spectaleur..
Charles Buet.
B
C
Père Bailly de l'Assomption.
Mogens Ballin, juif danois Jean Calviu, sodomite fameux.
converti. Cambronne.
Honoré de Balzac. Champion, éditeur.
Jules Barbey d'Aurevilly. Chamuel, éditeur de Léoit Dloij
Mm' B., bienfaitrice ingrate. devant les cochons.
Yves Berthou. Charles XI, fils de Naundorff..
Bigand-Kaire, capitaine au Victor Charbonnel, prêtre.
long cours et dédicataire de Victor Clierbuliez.
la Fcmmc pauvre. Christian IN, de Danemark..
Bismarck. roi reproducteur.
Boniface VIII. Clemenceau.
PaulBonnelain. Christophe Colomb.
Franco/'
François Coppée. Anatole
Docteur Coumétbu. Otto Friedrichs, historien de
Louis XVII-Naundorff.
D
Père Damien, apôtre des lé- Prince de Galles.
preux de Molokaï. Gamel, mauvais prêtre et im-
Dante. bécile.
Edmond Deman, éditeur du Agénor de Gasparin.
Mendiant ingrat. Gustave Geffroy.
Adrien Demay, éditeur du Gérome, peintres-culpteur.
Salut par lcs Juifs. Sainte Gertrude.
Lucien Descaves. Urbain Gohier.
Léon Deschamps, Edmond de Goncourt.
Dreyfus, celui de l'Affaire. Henry de Groux.
Édouard Drumont. Grundtvig, poète-hérésiarque
Dufayel. danois.
Georges D., peintre abjurateur Guillaume ler.
du calvinisme et devenu
l'un de mes plus généreux H
lâcheurs.
Gabriel llanotaux, homme
E d'État.
Ernest Hello.
Anne-Catherine Emmerich. Jean Ilus et les Ilcrnhutes.
K.-J. Huysmans.
F J
Fasquelle, éditeur du Crétin Johannes Joergensen.
des Pyrénées.
Félix Faure. K
Paul Féval.
Gustave Flaubert. Zadoch Kahn, grand rabbin.
Abbé Fouéré-Macé, dit l'Er- Kanaris Klein, imbécile da--
mite de Lehon. nois:
L 0
Henri Lasserre. Olmer, juif de naissance et
Léon XIII. curé de Saint-Laurent-sur-
Edmond Lepelletier, bienfai- sou-Gri
teur.
Louis XVII-NaundoriT. p
Jean Lorrain.
Pierre Louys. Biaise Pascal.
Lugné-Poe. Jos6phin Péladan.
Martin Luther. Père I'icard, de l'Assomption.
Lyon-Claesen, éditeur belge. Alb. Plasschaert, admirateur
hollandais, derrière une
digue.
M Henri Provins, autre historien
de Louis XVII-Naundorff.
Maurice Maetorlink. Alfred P., ami d'un ami île
Marbot, historien de Napo- trente ans.
léon.
Auguste Marguillier. R
Mariani.
lllarlier. Rachilde.
Millerand. Gabriel Iiaudon (Jehan Ric-
Octave Mirbeau. tus).
Christian Mclbech. Paul Redonne].
Laurent Moltesen, professeur Georges Hémond.
grundtvigien, devant laFace Ernest Reuan.
de Dieu. Auguste Rodin.
DeMoltke. Roselly de Lorgues, historien
de Christophe Colomb.
Rosny.
N André R.
Napoléoll ler.
Napoléon IV.
NaundorlT-Louis XVII. Monsieur de Saint-J., avocat :>
Tsar Nicolas II. marseillais.
Rodolphe Salis. 1'horvaldsen.
Francisque Sarcey. M»» (le la T.
Gustave Schlumberger, histo-
rien de Byzance. VW
Père Schmœger.
Marcel Schwob. Jules Vallès.
Séverine. Alfred Vallette.
Alphonse Soirat, unique édi- Paul Verlaine.
teur du Désespéré. Horace Vernet.
PaulSouchon.. Victoria, reine d'Angleterre.
Clément Storp, curé de Kol- Villiers de l'Isle-Adam.
ding. Richard Wagner.
Tacite. Emile Zola.
Table des matières
31
Pour exaspérer les imbéciles (Lettrc sur cite
89
mois en Danemark.
JohannesJoergensen et le mouvement catholique en
t56
317
Le Siècle des 322
Liste alphabétique des noms cités
neuf cent quatre
n,
DESLJS FRÈRES
A TOUIIS
pour le
FRANCE