MESSIRE WOLODOWSKI
par
Henryk SIENKIEWICZ
1845 - 1916
Roman héroïque
Traduction du comte WODZINSKI et de B. KOZAKIEWICZ
Nouvelle édition à partir de celle de 1901
Éditions Saint-Remi
– 2013 –
Du même auteur aux ESR :
- PAR LE FER ET PAR LE FEU, 605 p., 30 € (Première partie)
- LE DÉLUGE, 593 p., 30 € (Deuxième partie)
- MESSIRE WOLODOWSKI, 338 p., 25 € (Deuxième partie)
Ces trois romans historiques « qui envisagent le côté tragique de
la vie, forment une trilogie grandiose et très honnête », selon
l’analyse critique de l’abbé Louis Bethléem, dans son ouvrage
Romans à Lire et Romans à Proscrire, 1928.
Armure de Housard cuirassé
(régiment de Jean Kétruski)
Éditions Saint-Remi
BP 80 – 33410 CADILLAC
05 56 76 73 38
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MESSIRE WOLODOWSKI
LIVRE PREMIER.
CHAPITRE I.
As’enguirlandait
sous un pavillon rustique, dont le treillis
SSIS
de houblon, le banneret André Kmita
dégustait sa lampée d’hydromel de l’après-dîner. Il portait la
liqueur d’or à ses lèvres et, à travers la feuillure, suivait d’un
regard de sollicitude émue sa femme, en train de se promener
dans l’allée sablée qui du manoir menait au pavillon.
Vraiment, il possédait une ravissante compagne en cette Ève
blonde, qui marchait à pas lents, précautionneuse, grave, dans
l’attente bénie de l’enfant. Et André se disait qu’il l’aimait aussi
ardemment qu’au premier jour.
Par instants, il souriait, retroussait les crocs de sa moustache,
un éclair malicieux luisait au fond de ses prunelles noires, — au
souvenir peut-être de quelque aventure de jadis.
Le silence du verger n’était rompu que par la chute de quelque
fruit mûr et par le bourdonnement continu des insectes. Il faisait
un temps délicieux. Septembre saignait déjà dans les verdures. Le
soleil déclinant dardait de l’or. Les pommiers, les pruniers pliaient
sous leurs richesses. La brise était si légère qu’on voyait à peine
palpiter les feuilles.
Peut-être étaient-ce ces radieux sourires de la nature qui
allumaient la gaieté dans l’âme de messire André… Déposant sa
coupe vide :
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— Olenka, appela-t-il, viens, ma chérie !
Elle vint. Il la prit tendrement par la taille ; ses moustaches
rudes effleurèrent les blonds cheveux de la jeune femme, puis, à
voix mystérieuse :
— Si c’est un garçon, n’est-ce pas, nous l’appellerons
Michel ?
Elle détourna son visage ravissant, murmura :
— Ne m’avais-tu pas permis de lui donner le nom
d’Héraclius ?
— Sans doute, mon amour ; mais, pense… c’est en l’honneur
de Michel Wolodowski.
— Ne dois-je pas me souvenir d’abord de mon cher grand-
père ?
— Hum ! c’est pourtant vrai ! Eh bien, le second, du moins,
sera Michel, et sans défaite, cette fois !
Confuse, elle cherchait à se dégager de l’étreinte conjugale.
Mais André maintenait Olenka avec plus d’impérieuse douceur ; il
lui couvrait de baisers les yeux et les lèvres :
— Mon aimée… cent fois, mille fois aimée, seule et
uniquement aimée, mon trésor, mon bien le plus précieux !…
Un valet survint, qui interrompit à propos la galante litanie.
— Quoi donc ? questionna le maître d’un ton revêche.
— Monseigneur, c’est messire Charlamp : il est arrivé tout à
l’heure ; je l’ai fait entrer au château.
— Mais, parbleu ! le voilà en personne, s’écria André. Vive
Dieu ! sa barbe a bien grisonné… Salut, ami, salut, vieux
camarade !
Et il se dirigeait vers son hôte. Celui-ci s’inclinait très bas
devant Olenka, qu’il avait jadis rencontrée à la cour de feu le
prince-palatin Janus Radziwill et, respectueusement, portait à ses
lèvres la main de la jeune femme, puis éclatant en sanglots, il se
jeta dans les bras de son ami :
— Par Dieu ! que vous arrive-t-il de fâcheux ? demandait
André, stupéfait.
— Le ciel, répondit le capitaine, ne se lasse pas de combler
les uns de ses grâces ; non moins obstinément il frappe les
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autres… Mais c’est à vous seul que je veux d’abord confier mon
affliction…
Olenka, vers qui le vieux soldat se tournait d’un air suppliant
et embarrassé, comprit.
— Je vais donner des ordres, pour qu’on vous serve ici de
quoi vous rafraîchir, et je vous laisse seuls, dit-elle.
André alors, entraînant Charlamp sous le pavillon qu’il venait
de quitter, l’y fit asseoir sur un banc…
— Quel chagrin avez-vous ? Puis-je vous aider en quoi que
ce soit ? Vous pouvez compter sur mon amitié fidèle…
— Je le sais… Mais je n’ai besoin ni d’aide, ni de secours
d’aucune sorte. Tant qu’il plaira à Dieu de me laisser l’usage de ce
bras et de cette épée, je me tirerai d’affaire tout seul. Il s’agit de
notre ami commun, le plus brave officier de la République… Il
expire peut-être sous le poids de sa douleur…
— Par les plaies du Christ !… C’est de Michel que vous
parlez, n’est-ce pas ? De quel malheur est-il frappé ?
— D’un immense malheur !… Mademoiselle Annette
Krasienska…
— Morte ! s’écria André, les bras au ciel.
— Comme l’oiseau atteint d’une flèche.
Il y eut un instant de silence. Çà et là, les pommes tombaient,
avec un bruit sourd, sur le sol… André Kmita se tordait les
mains…
— Dieu de miséricorde !… Dieu de miséricorde ! murmurait-
il.
Entre temps, le valet avait apporté un cruchon d’hydromel et
un autre verre. Olenka le suivit de près : sa curiosité triomphait de
sa discrétion.
— J’hésite à t’apprendre la vérité, dit André, toute émotion
t’est bien nuisible…
— Parle, fit Olenka très brave… L’incertitude est la pire des
peines.
Il se pencha vers elle.
— Annette n’est plus, murmura-t-il.
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Toute pâle, la jeune femme, se laissa choir sur le banc à côté
de son mari, et se mit à pleurer silencieusement.
— Olenka, dit enfin André, espérant ainsi détourner l’esprit
de sa femme de cette vision de mort, ne penses-tu pas qu’Annette
doive être au ciel ?… Cesse donc de pleurer, mon ange !
— Aussi n’est-ce pas sur elle que je pleure ; mais sur nous,
mais sur ce pauvre Michel… Chère, bien chère Annette !
— J’ai assisté à sa mort, dit Charlamp. Veuille le Seigneur
nous accorder à tous la grâce d’une fin aussi édifiante !
Ils se turent tous les trois, recensant dans leur souvenir la
mélancolique histoire des amours de leur ami.
… À la fin de la guerre de Hongrie, c’est-à-dire dans le même
temps que le banneret André Kmita épousait Olenka Billewicz,
Michel Wolodowski avait cru pouvoir épouser Annette
Krasienska. Mais brusquement et impérieusement la République
avait réclamé le concours de l’illustre colonel de la bannière
laudanienne, du héros des guerres contre les Cosaques insurgés et
contre les Suédois envahisseurs. Renvoyant les épousailles à une
époque indéterminée et qu’il espérait toute prochaine, il était
monté à cheval ; et voilà que, durant des années, il avait guerroyé
en Ukraine, puis il avait été envoyé en ambassade auprès du khan
de Crimée, avait, au cours de la récente guerre civile, combattu
sous les drapeaux du roi, contre Lubomirski, enfin avait dû
repartir pour l’Ukraine avec Sobieski. Et c’est seulement en cette
année 1668 qu’il avait pu obtenir un congé. Il avait donc rejoint, à
Wodokty, Annette Krasienska, et il touchait au bonheur, quand la
mort était venue conclure de façon lamentable cette histoire
héroïque et dolente.
— Racontez-nous les derniers instants d’Annette, dit André à
Charlamp. Lorsque l’émotion vous oppressera trop, vous boirez
quelques gorgées de cet hydromel.
— Volontiers, mais à la condition que nous trinquions
ensemble. Il est trop vrai, la douleur n’étreint pas seulement
l’âme : elle saute à la gorge… Voici… Je m’étais rendu à
Czestochowa, mon pays natal, dans l’espoir d’y goûter enfin un
repos bien mérité. C’est là que je les rencontrai. Ils étaient venus
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se vouer à la Vierge miraculeuse avant de se rendre à Cracovie, où
la duchesse Wisniowiecka avait demandé que fût célébré le
mariage de sa pupille… Elle, la pauvrette, fraîche comme une
fleur, lui, gai comme un oiseau… Elle habitait chez madame
Martin Zamoyska, venue, elle aussi, en pèlerinage au lieu saint,
avec son mari. Une nuit… Michel fait irruption chez moi, tout
effaré. « Au nom de Dieu ! ne connaîtriez-vous pas un médecin,
en cette ville ? — Que vous arrive-t-il ? lui dis-je. — Annette est
malade ! Annette se meurt ! » Madame Zamoyska venait de
l’informer de la gravité du danger. Mais où trouver un médecin, la
nuit ? Je déniche un barbier poseur de ventouses. Le drôle se
refuse à quitter son lit. Je l’en fais déguerpir à coups de bâton. —
Nous voilà arrivés. Hélas ! c’est un prêtre que nous trouvâmes à
son chevet… un religieux de l’ordre de Saint Paul l’Hermite. Ses
prières eurent pour résultat de dissiper le délire de la chère
malade. Elle put se confesser, elle reçut le viatique, elle dit adieu à
Michel, et, quelques heures après, vers midi, elle rendait le dernier
soupir. Fou de désespoir, Michel se précipita dehors, se roula sur
les dalles de la cour comme un homme pris d’ivresse ; puis,
menaçant du poing le ciel, il se mit à vociférer : « Voilà donc la
récompense de mes blessures, de mon sang versé, de mon
dévouement à la patrie !… » « Abattre le puissant et le superbe,
disait-il encore, c’est là une œuvre digne du courroux divin…
mais étrangler une pauvre colombe !… non, pour cela il suffit
d’un chat sauvage, d’un épervier, d’un milan !… » Après que ses
lèvres eurent expectoré ces blasphèmes, tout son corps se raidit…
Une heure durant, il resta sans souffle… Puis, il se leva, rentra
chez lui, s’y enferma, et ne voulut recevoir personne… Lors des
funérailles de sa fiancée, je m’approchai de lui : « Sire Michel, lui
dis-je, pensez à Dieu ! » Mais il paraissait aussi impénétrable et
muet que la pierre. Je prolongeai mon séjour à Czestochowa
espérant pouvoir arriver jusqu’à lui ; chaque fois, porte close. Que
faire ? Partir ? Et le laisser aux prises avec son désespoir ! Enfin je
résolus d’aller trouver Jean Krétuski et son commensal Zagloba ;
et de les ramener auprès de Michel. Ce sont ses meilleurs amis…
— Ainsi vous fûtes chez les Krétuski ?
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— Hélas ! je jouais de malheur. Ils venaient précisément de
partir pour le palatinat de Kalisz où réside leur cousin. « Ma foi,
me suis-je dit, puisque j’ai affaire en Samogitie, autant y aller tout
de suite et m’arrêter au passage à Wodokty, pour instruire messire
et dame Kmita du malheur de notre Michel. » Je crains fort, je
vous l’avoue, qu’il ne perde tout à fait l’esprit.
— Dieu l’en préserve ! s’écria Olenka.
— Ou bien, alors, il prendra le froc, reprit Charlamp, et c’est
dommage !… Un si brillant officier…
— Comment ? dommage, de le voir se sacrifier à la plus
grande gloire de Dieu ! s’écria Olenka scandalisée.
— Eh ! madame, résulterait-il de sa prise de froc une plus
grande gloire pour Dieu ? Comptez, je vous prie, tous ces païens,
tous ces hérétiques exterminés par son glaive. Ces exploits ont
paru sans doute, plus agréables à Notre Sauveur, plus délectables
à sa divine Mère, que tous les sermons des prédicateurs les plus
éloquents… Hem ! le cas vaut qu’on y réfléchisse. Chacun doit
honorer le Seigneur selon ses moyens. Certes, il est, parmi les
pères, des hommes plus savants, plus diserts que notre ami…
Mais trouvez-moi une épée comparable à la sienne…
— C’est ma foi vrai ! opina André… Savez-vous, capitaine, si
Michel est resté à Czestochowa ?
— Il s’y trouvait au moment de mon départ… Quelle
résolution a-t-il prise depuis ? je l’ignore… Je sais seulement que,
malade ou, ce qu’à Dieu ne plaise, en proie à un nouvel accès de
désespérance, il se verrait seul, abandonné, sans amis, sans
parents, sans consolation, sans secours !
— Sainte Vierge, murmura le banneret, étendez sur lui votre
main tutélaire, là-bas, en ce sanctuaire miraculeux de vos grâces !
Cependant Olenka semblait réfléchir… Longtemps le silence,
dura. Enfin, elle releva vers son mari son charmant visage :
— André ! tu ne peux pas, tu ne dois pas le laisser tout seul
ainsi. Pars ! va le retrouver !
— Ah ! le cœur d’or… ah ! le vrai cœur de femme ! s’écria
Charlamp attendri, et, s’inclinant vers les mains d’Olenka, il les
couvrit de baisers.
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Kmita toutefois montrait un moindre enthousiasme. Il hochait
la tête, peu convaincu.
— J’irais au bout du monde pour lui — tu le sais bien, —
n’était ton état. Songes-y, mon amour, les émotions, une frayeur,
un incident quelconque, durant mon absence… Non ! je sécherais
d’inquiétude… Ma femme m’est, après tout, plus chère que l’ami
le meilleur… Corbleu ! oui, j’ai grand’pitié de Michel ; mais enfin
juge par toi-même…
— J’ai jugé. Je resterai sous la bonne garde de mes tuteurs,
les fidèles Laudaniens… Et puis, tout est tranquille en notre
pays… Que craindrais-je ? Et là-bas Michel souffre, il a besoin de
toi…
— Eh bien ! dit enfin Kmita, puisqu’il faut partir, autant se
mettre en route le plus tôt possible. Chaque heure compte double
en la circonstance. Je vais donner des ordres aux écuries. Et vous,
capitaine, préparez-vous à passer quinze jours au moins en
faction auprès de ma femme.
CHAPITRE II.
Lpritsoleil
E était encore sur l’horizon, lorsque messire André
congé d’Olenka…
Il traversa Wilna, Grodno, Lukow. Là, il apprit que Jean et
Hélène Krétuski étaient de retour.
Accueilli d’abord avec effusion, il vit bientôt leur joie se
transformer en deuil, lorsqu’il leur eut dit le coup qui avait frappé
Michel. Zagloba surtout se montrait inconsolable. Ses pleurs ne
tarissaient point. Le lendemain, son cœur soulagé, il ne prit plus
conseil que de sa sagesse.
— Jean ne peut guère se mettre en route, déclara-t-il. Ses
concitoyens viennent de l’élire juge : or vous pensez s’il y a
pénurie de délinquants après ces temps de rébellion et de
guerre… D’autre part, s’il faut vous en croire, banneret, les
cigognes des heureuses nativités vont hiverner à Wodokty. Il ne
me surprend donc pas que Votre Grâce ait à contrecœur quitté
ses foyers. Vous avez donné là une belle preuve de charité
chrétienne. Mais voulez-vous un bon conseil ? Eh bien, rentrez
chez vous, tout simplement. Il faut à Michel un confident moins
enclin à l’emportement, quelqu’un dont la patience à toute
épreuve supporte sans broncher injures et rebuffades…
— Père ! si je résignais mes fonctions ? interrompit Krétuski.
— Mon fils, le service public avant tout ! morigéna l’austère
Zagloba.
— C’est que Michel est pour moi le plus chéri des frères !…
— Et pour moi… ? Mais ce n’est pas l’heure des surenchères
sentimentales. Considérons qu’il ne s’agit pas seulement d’aller
rejoindre notre pauvre Michel : il faut s’établir à poste fixe auprès
de lui, et non pas seulement mêler des larmes et des soupirs à ses
soupirs et à ses larmes, mais encore, par de joviales paroles,
distraire et égayer ses esprits. Dès lors, qui doit partir ? C’est moi !
c’est Zagloba… Et, sur mon honneur ! j’irai. Si je le trouve à
Czestochowa, je ne tarderai pas à vous le ramener ici. S’il a
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disparu, je me lance sur ses traces, dussent-elles m’égarer jusqu’en
Moldavie ou chez le Grand Turc. Par Dieu ! je le chercherai aussi
longtemps que j’aurai assez de force pour porter une prise à ce
nez vénérable.
Émus par ces paroles, les deux guerriers s’étaient levés les bras
ouverts… Messire Zagloba s’y jeta, attendri par sa propre
éloquence ; des larmes humectaient ses paupières.
— Vraiment, dit le banneret, il faudrait n’avoir pas de cœur,
pour être insensible à un si bel exemple. Vous allez affronter les
fatigues d’une route longue et pénible, à un âge où d’autres ne
songeraient qu’à se chauffer les pieds au coin du feu. Et, à vous
entendre formuler de façon si allègre un projet si difficultueux on
croirait que vous ne comptez pas plus d’années que Jean Krétuski
ou que moi-même.
Messire Zagloba, bien qu’il n’eût pas la faiblesse de cacher son
âge, n’aimait pourtant pas qu’on parlât de la vieillesse comme
d’une compagne inséparable de l’impotence… Aussi, jetant un
regard mécontent au banneret :
— Mon cher monsieur , dit-il, figurez-vous qu’à septante-
sept ans sonnés, j’éprouvais une vague mais désagréable sensation
à songer à ces deux 7 en forme de hache, qui me pesaient sur
l’épaule. Cependant, lorsque je fus plus qu’octogénaire, une telle
ardeur m’enflamma qu’il me vint à l’idée de prendre femme. Et,
vrai Dieu ! on aurait bien vu qui le premier d’entre nous eût pu se
vanter d’avoir fait ses preuves.
— Je n’oserais certes pas m’en vanter déjà, dit Kmita avec un
sourire, et, dans tous les cas, je suis le premier à célébrer vos
louanges.
— Cela est honnête de votre part. N’empêche que je vous
aurais confondu, comme j’ai confondu le hetman Potocki, sous
les regards mêmes du roi, notre gracieux sire. Potocki, lui aussi,
raillait mon âge avancé. « Monseigneur, lui dis-je, voyons un peu
qui, de nous deux, fera le plus grand nombre de culbutes. Savez-
vous ce qu’il advint de ce défi ? » Ses heiduques durent le
ramasser, car il n’avait même plus la force de se relever. Tandis
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que moi, j’en roulai plus de trente, tout autour de la salle…
Demandez à Krétuski, il l’a vu de ses propres yeux.
Jean ne broncha pas. D’ailleurs, il n’avait que Wolodowski en
tête. Sa préoccupation se communiqua à Zagloba, qui ne desserra
plus les dents jusqu’à l’heure du souper. Mais le vin, le fumet des
plats lui délièrent la langue :
— J’ai le ferme espoir, déclara-t-il tout à coup, de voir Michel
guéri de sa blessure plus promptement que nous ne l’eussions pu
croire d’abord.
— Dieu vous entende ! mais d’où vous vient cette belle
assurance ? demanda André.
— J’ai pénétré mon Michel de part en part, et, sans vouloir
lui faire injure, il me semble bien que son regret du mariage
manqué l’emporte sur son regret de la jeune morte. Que le
désespoir l’ait saisi, je n’en disconviens pas. Certes, la disparition
d’Annette fut pour lui une douleur très griève. Mais vous ne
sauriez croire le goût démesuré que ce garçon a toujours eu pour
le mariage. Il n’y a en lui ni ambition, ni convoitise, ni cupidité
d’aucune sorte ; il a sacrifié son patrimoine avec la plus généreuse
insouciance ; songea-t-il jamais seulement à réclamer sa solde ?…
Pour récompense de tant de hauts faits et de persévérant courage,
que demandait-il à Dieu et à la République ? Une femme, une
épouse. Il avait conscience que ce pain lui était dû ; il allait déjà le
porter à ses lèvres, et voilà, que, brutalement, quelqu’un le lui
retire de la bouche !… Mange donc maintenant ! Je ne prétends
pas qu’il ne pleure aussi la personne même de sa fiancée ; mais
que Dieu me damne s’il ne pleure surtout la « fiancée »
indépendamment de la « personne ». Il jurerait le contraire,
évidemment ; mais ce n’est pas dans les moments de crise qu’on
voit le plus clair en soi-même.
— Ah ! s’il en était ainsi ! murmura Krétuski.
— Ayez seulement quelque patience. Que ses plaies se
cicatrisent, qu’elles se recouvrent d’une nouvelle peau, et vous
verrez si cette vieille passion pour les justes noces ne renaît pas en
son âme. Le danger, periculum, c’est que, sub onere, sous le poids de
sa douleur, il ait pris quelque résolution extrême qu’il aurait lieu
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de regretter plus tard. Quoi qu’il en soit, c’est déjà un danger
révolu : ou bien Michel s’est laissé aller aux conseils du désespoir,
plus persuasifs dans les premières heures ; ou bien il a su leur
résister, et leur éloquence affaiblie ne peut déjà plus rien sur sa
vaillance reconquise. Ce que je vous dis là n’est point du tout
pour me dispenser du voyage, mais pour vous donner un
réconfort légitime. Mon page est en train de plier mes nippes.
Banneret, qui parliez tout à l’heure de ma prétendue vieillesse,
sachez que jamais estafette chargée d’un message important
n’aura filé avec la vitesse dont va faire preuve cet antique
Zagloba. Que si je ne conformais pas ma conduite à mes paroles,
je veux à mon retour dévider la soie, écosser les pois et filer la
laine. Rien ne m’arrêtera, ni les fatigues, ni les douceurs d’une
généreuse hospitalité… Sobre, je me contenterai d’un frugal repas
pris en selle. Vive Dieu ! je ne puis plus tenir en place.