Cours OB 2 Contrats PREST21
Cours OB 2 Contrats PREST21
FASCICULE DE COURS
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SOMMAIRE
BIBLIOGRAPHIE........................................................................................................................................................... 7
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2. l'efficacité des contrats de négociation .......................................................................................................... 32
§.2 : Les avant-contrats ................................................................................................................................................ 34
A. La promesse unilatérale de contrat .................................................................................................................... 34
1. La qualification ............................................................................................................................................... 34
2. La validité........................................................................................................................................................ 35
3. Les effets......................................................................................................................................................... 35
B. Le pacte de préférence ....................................................................................................................................... 37
1. La définition .................................................................................................................................................... 37
2. Les effets du pacte de préférence .................................................................................................................. 37
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BIBLIOGRAPHIE
▪ L. Andreu et N. Thomassin, Cours de droit des obligations, Gualino, coll. Amphi LMD, 5e éd., 2020-2021.
▪ A. Bénabent, Droit des obligations, LGDJ, coll. “Domat”, 18e éd., 2019.
▪ R. Cabrillac, Droit des obligations, Dalloz, coll. “Cours”, 14e éd., 2020.
▪ J. Carbonnier, Les obligations, PUF, coll. "Quadrige", 2e, éd., 2017 (réimpression).
▪ B. Fages, Droit des obligations, LGDJ, 10e éd., 2020-2021.
▪ M. Fabre-Magnan, Droit des obligations 1 – Contrat et engagement unilatéral, PUF, coll. "Thémis", 5e éd.,
2019.
▪ Ch. Larroumet, S. Bros Les obligations – Le contrat, 1e partie : Conditions de formation & 2e partie : Effets,
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▪ Ph. Le Tourneau, Droit de la responsabilité et des contrats, Dalloz, coll. "Dalloz action", 12e éd., 2021-2022.
▪ Ph. Malaurie, L. Aynès et Ph. Stoffel-Munck, Les obligations, Defrénois, 11e éd., 2020.
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▪ S. Porchy-Simon, Les obligations, Dalloz, coll. “HyperCours”, 13e éd., 2020.
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INTRODUCTION : NOTION ET CLASSIFICATIONS DES CONTRATS
Depuis une dizaine d'années, réformer le droit des contrats était apparu nécessaire et ce, pour au
moins trois raisons.
En premier lieu, le Code civil, qui n'avait pratiquement pas bougé depuis 1804, avait vieilli : il ne
reflétait plus le droit des obligations qui résultait, en grande partie, de la jurisprudence. Nombreuses étaient les
règles qui ne trouvaient aucune base textuelle.
En deuxième lieu, le Code civil n’était plus attractif : s’il avait contribué au rayonnement de la pensée
française au XIXe siècle, il ne s’exportait plus. On lui préférait les textes adoptés, plus récemment, à l’étranger
(Québec – 1991, Pays-Bas – 1992, Allemagne – 2001). Une modernisation du Code s’imposait donc pour rendre
le droit français plus compétitif.
En dernier lieu, le Code civil n’avait plus de poids sur le plan européen : de nombreux projets de
codification européens ont vu le jour ces dernières années (Principes du droit européen des contrats, Avant-
projet de code européen des contrats, Principes Unidroit, Projet de cadre commun de référence) qui
n’accordent que peu d’importance au droit français.
Une modernisation du Code s’imposait donc pour que l’on puisse présenter un Code plus moderne, clair
et cohérent, qui soit de nature à constituer une alternative sérieuse aux codifications étrangères.
Comme on l’a déjà dit1, plusieurs avant-projets de réforme ont vu le jour entre 2005 et 2013 (avant-
projet Catala, avant-projets Terré, projets de la Chancellerie). Puis la réforme a été relancée par la loi du 16
février 2015 relative « à la modernisation et à la simplification du droit et des procédures dans les domaines de la
justice et des affaires intérieures » qui autorisait le Gouvernement à réformer le droit des obligations par voie
d’ordonnance, afin, notamment, « de moderniser, de simplifier, d’améliorer la lisibilité et de renforcer
l’accessibilité du droit commun des contrats ».
Aux termes de cette loi, le Ministère de la justice devait présenter une ordonnance de réforme avant le
17 février 2016. A cette fin, le Gouvernement a élaboré un « projet d’ordonnance portant réforme du droit des
contrats, du régime général et de la preuve des obligations » publié le 25 février 2015 et soumis à consultation
publique. Suite à cette consultation, l’Ordonnance n°2016-131 portant réforme du droit des contrats, du
régime général et de la preuve des obligations (ci-après l’ « Ordonnance ») a été promulguée le 10 février
2016 et est entrée en vigueur le 1er octobre 2016.
Quant à la loi de ratification, elle a été promulguée le 20 avril 2018, publiée le 21 avril 2018 et est
entrée en vigueur le 1er octobre 20182. Elle modifie à la marge le droit des contrats issu de l'Ordonnance.
La réforme vient modifier le Livre III du Code civil et y institue un Titre III relatif aux sources
d’obligations, un Titre IV relatif au régime général des obligations et un Titre IV bis relatif à la preuve des
obligations.
Le Titre III est divisé en trois sous-titres. Il s’ouvre sur trois articles introductifs qui déterminent les
sources des obligations. L’article 1100 énumère ainsi les quatre sources d’obligations consacrées par
l’Ordonnance : les actes juridiques, les faits juridiques, la loi et l’exécution volontaire ou la promesse d’exécution
d’un devoir de conscience envers autrui.
L’article 1100-1 définit les actes juridiques comme « des manifestations de volonté destinées à produire
des effets de droits » et renvoie, pour leur validité et leurs effets, aux règles qui gouvernent le contrat (sous-titre
I). L’article 1100-2 définit les faits juridiques comme « des agissements ou des événements auxquels la loi
attache des effets de droit ». Il précise que les obligations qui naissent d’un fait juridique sont régies, selon le
cas, par les dispositions relatives à la responsabilité extracontractuelle (sous-titre II) ou celles relatives aux autres
sources d’obligations (sous-titre III qui n’envisage en fait que les quasi-contrats).
S’agissant plus spécifiquement du droit des contrats, donc du sous-titre I, plusieurs remarques
peuvent être formulées.
Il faut encore dire quelques mots de l’application dans le temps de la réforme du droit des contrats,
du régime général et de la preuve des obligations, telle qu’elle résulte tant de l’ordonnance du 10 février 2016
que de la loi de ratification du 21 avril 2018.
L’article 9 de l’Ordonnance, relatif aux dispositions transitoires, prévoit que l’Ordonnance entre en
vigueur le 1er octobre 2016. Dans sa version adoptée le 10 février 2016, il ajoute que « les contrats conclus avant
cette date demeurent soumis à la loi ancienne ». La loi de ratification est venue compléter cette disposition en
précisant, en son article 16, I, que cette règle vaut « y compris pour leurs effets légaux et pour les dispositions
d’ordre public »4. L’application dans le temps de la réforme dépend donc, en principe, de la date de conclusion
du contrat : loi ancienne si le contrat a été conclu avant le 1er octobre 2016, loi nouvelle s’il l’a été à compter de
cette date5. On notera toutefois qu’en vertu de l’article 9 alinéa 3 de l’Ordonnance, certaines dispositions sont
d’application immédiate, ce qui signifie qu’elles sont applicables depuis leur entrée en vigueur le 1er octobre
3L’article 1102 tel qu’il résulte de l’Ordonnance affirme ainsi les quatre composantes de la liberté contractuelle : liberté de contracter ou
de ne pas contracter, liberté de choisir son cocontractant, liberté de choisir le contenu du contrat et liberté de déterminer la forme du
contrat. Il en énonce également les limites : d’une part la loi peut prescrire certaines règles (par exemple, imposer que le contrat soit
conclu par écrit), d’autre part, la liberté contractuelle ne permet pas de déroger aux règles qui intéressent l’ordre public.
4 Cet ajout a pour objectif de paralyser la jurisprudence de la Cour de cassation qui décide, traditionnellement, que les dispositions de la loi nouvelle
peuvent être immédiatement applicables aux contrats conclus antérieurement dans deux hypothèses : d’une part, lorsque les dispositions
concernées relèvent d’un ordre public impérieux et, d’autre part, lorsqu’elles régissent les effets légaux du contrat, autrement dit les effets qui ne
résultent pas de la volonté des parties mais de l’application de la loi et qui se produisent après l’entrée en vigueur de la loi nouvelle.
5
Il faut ajouter que les règles relatives aux faits juridiques s'appliquent, en principe, aux faits qui ont eu lieu postérieurement à l'entrée en vigueur
de l'ordonnance. L’article 9 de l’Ordonnance précise également que « lorsqu’une instance a été introduite avant l’entrée en vigueur de la présente
ordonnance, l’action est poursuivie et jugée conformément à la loi ancienne. Cette loi s’applique également en appel et en cassation ».
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2016, à tous les contrats quelle que soit leur date de conclusion (pour le détail de ces dispositions, voir les
développements ci-dessous).
A ces règles s’ajoutent celles édictées par la loi de ratification qui, dans son article 16, I, vient préciser
les modalités d’entrée en vigueur des modifications qu’elle apporte au texte initial de l’Ordonnance.
Ce texte prévoit, tout d’abord, que la loi de ratification entre en vigueur le 1er octobre 2018. Il distingue
ensuite entre deux types de modifications apportées par la loi de ratification.
D’une part, les modifications substantielles qui ne sont applicables qu’aux actes juridiques conclus ou
établis à compter du 1er octobre 2018 (pour le détail des modifications concernées, voir les développements ci-
dessous).
D’autre part, les modifications désignées comme ayant un caractère interprétatif (là encore, le détail
de ces modifications vous sera précisé au cours des développements qui suivent). Cette qualification de
modification interprétative a, en principe, pour conséquence de conférer un caractère rétroactif à ces
dispositions. La Cour de cassation décide, en effet, traditionnellement, que les dispositions de la loi nouvelle
n’ayant qu’un caractère interprétatif entrent en vigueur rétroactivement à la date d’entrée en vigueur des textes
qu’elles interprètent (par ex. Civ. 3e, 27 février 2002 ; Civ. 1re, 18 octobre 2005)6.
De cette qualification, la doctrine dominante déduit que ces modifications interprétatives sont
applicables rétroactivement, depuis la publication de la loi de ratification, aux contrats conclus depuis le 1 er
octobre 2016.
Ainsi, pour schématiser l’application dans le temps de la réforme du droit des obligations, il faut
distinguer :
- aux contrats conclus avant le 1er octobre 2016, s’appliquent les anciennes dispositions du
Code civil ainsi que les trois articles visés par l’alinéa 3 de l’article 9 de l’Ordonnance et qui
sont d’application immédiate7 ;
- aux contrats conclus entre le 1er octobre 2016 et le 30 septembre 2018, s’appliquent les
dispositions du Code civil telles qu’elles résultent de l’Ordonnance et de la loi de ratification
pour les dispositions ayant fait l’objet d’une simple modification interprétative ;
- aux contrats conclus à compter du 1er octobre 2018, s’appliquent les dispositions du Code civil
telles qu’elles résultent de la loi de ratification du 21 avril 2018.
Dans la suite des développements seront étudiés tant le droit antérieur à la réforme (qu’il s’agisse de
règles légales ou de solutions jurisprudentielles) que le droit positif, tel que consacré par l’Ordonnance de
réforme et la loi de ratification. Les contrats conclus avant le 1er octobre 2016 restant soumis à la loi ancienne,
elle demeure en effet applicable en droit français. En outre, pour les questions que la réforme ne règle pas, il est
probable que la jurisprudence maintienne ses solutions antérieures, de sorte qu’il est nécessaire de les
connaître.
Ces précisions étant faites, on envisagera, pour commencer l’étude du droit des contrats, d’une part la
notion de contrat (§.1) et d’autre part, les différentes classifications de contrats (§.2).
Le Code civil définit le contrat à l’article 1101 comme « un accord de volontés entre deux ou plusieurs
personnes destinées à créer, modifier, transmettre ou éteindre des obligations ». Au regard de ce texte, il
apparaît que le contrat repose sur deux éléments. Pour qu’un contrat existe, il faut un accord de volonté
(origine du contrat) conclu en vue de créer, modifier, transmettre ou éteindre des obligations (but du contrat).
6 Il faut toutefois savoir que la Cour de cassation ne se considère pas liée par la qualification retenue par le législateur. En effet, afin d’éviter que le
législateur n’ait recours à la qualification de disposition interprétative pour s’affranchir trop aisément du principe de non-rétroactivité de la loi posé
à l’article 2 du Code civil, la Cour de cassation se réserve le droit de décider qu’une disposition qualifiée d’interprétative par le législateur ne l’est
pas (Ass. Plén. 23 janvier 2004). Il est donc possible qu’à l’avenir, la Cour de cassation décide qu’une des modifications dites interprétatives ne l’est
pas et, en conséquence, qu’elle n’est applicable qu’aux contrats conclus à compter du 1er octobre 2018.
7 Dans un arrêt récent, la Cour de cassation a marqué sa volonté d’appliquer strictement la règle édictée par l’article 9 de l’Ordonnance. Elle casse
en effet, le jugement d’un juge de proximité qui avait statué au visa de l’article 1186 nouveau du Code civil alors même que le contrat en cause
avait été conclu en 2013, sans s’interroger sur le fait de savoir si l’application des anciens textes aurait conduit à une solution différente (Civ. 1re, 19
septembre 2018 – voir fascicule d’actualité).
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Tout acte juridique qui ne repose pas sur un accord de volonté (A) et qui n’entraîne pas d’effets
juridiques relatifs à une obligation (B) ne peut pas être qualifié de contrat.
Ces deux éléments constitutifs de la notion de contrat sont autant de critères qui permettront de
distinguer celui-ci d’autres actes juridiques c'est-à-dire d’autres manifestations de volonté destinées à produire
des effets de droit. En effet, le contrat est une espèce d’acte juridique mais tout acte juridique n’est pas un
contrat.
A. un accord de volontés
Parce qu’ils ne reposent pas sur un accord de volontés, l’acte juridique unilatéral (1) et, en particulier,
l’engagement unilatéral de volonté (2) ne sont pas qualifiés de contrat. Ce sont bien des actes juridiques qui
produisent des effets de droit, mais ce ne sont pas des contrats.
L’acte juridique unilatéral n’est pas un contrat parce qu’il est l’œuvre d’une seule volonté. A titre
d’exemple, on peut citer le testament qui est l’acte par lequel une personne organise unilatéralement la
dévolution de ses biens pour le jour de sa mort. De même, la reconnaissance d'un enfant est certainement un
acte unilatéral susceptible d'entraîner des obligations à la charge de son auteur.
Reste que, dans ces exemples, les obligations sont en réalité prévues par la loi et ne sont donc pas
créées par la volonté. A ce stade, la question est donc de savoir si - en dehors des cas dans lesquels la loi prévoit
qu'un acte juridique unilatéral produit des effets de droit - il est possible de considérer que la seule volonté d'un
individu peut l'engager. Cette question, c'est bien sûr celle de l'engagement unilatéral de volonté.
L’engagement unilatéral de volonté est l’acte juridique par lequel une personne s’oblige seule envers
une autre.
Par sa seule volonté, une personne fait naître une obligation civile à sa charge au profit d’un tiers.
Toute la question est donc de savoir si, en droit français, une volonté solitaire peut faire naître des
obligations à la charge de celui qui l’exprime sans qu’il soit besoin qu’une autre volonté se soit manifestée pour
l’accepter.
Antérieurement à la réforme, une partie de la doctrine rejetait la notion d'engagement unilatéral de
volonté en raison notamment du silence du Code napoléon sur cette figure juridique. Il reste que la
jurisprudence a finalement décidé de la consacrer. On citera ainsi deux exemples jurisprudentiels où la Cour de
cassation a explicitement visé l’engagement unilatéral de volonté :
• En matière d'obligations naturelles.
L’obligation naturelle n’est pas juridiquement obligatoire : le créancier ne peut contraindre le débiteur
à l’exécuter. Il s’agit de devoirs moraux que la loi n’impose pas et qui n’engagent que la conscience de chaque
agent (Ex : il n’y a pas d’obligation légale d’assister ses frères et sœurs dans le besoin, mais il existe un devoir
moral de le faire donc une obligation naturelle).
Il est cependant admis qu’une telle obligation naturelle devient obligatoire, se transforme en
obligation civile pure et simple, lorsque son débiteur l’exécute volontairement ou promet de l’exécuter.
Comment l’expliquer ? La jurisprudence utilise la notion d’engagement unilatéral de volonté : elle estime qu’en
exécutant ou en promettant d’exécuter l’obligation naturelle, son débiteur confère juridiquement une véritable
force obligatoire au devoir moral. C’est dire que pour la jurisprudence la volonté unilatérale peut être source
d’obligations. A titre d’exemple, on peut citer un arrêt de la 1re Chambre civile du 10 octobre 1995. Dans cette
affaire, un parieur au tiercé avait reconnu qu’il avait gagné grâce à la contribution d’un collègue et lui avait
promis, avant de se rétracter, une partie du gain. La Haute juridiction a jugé que la somme promise devait être
versée au motif explicite qu’il y avait eu transformation d’une obligation naturelle en obligation civile du fait
d’un engagement unilatéral de volonté (comp. : Civ. 1re, 17 octobre 2012).
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• En matière de loteries publicitaires.
Vous avez dû avoir connaissance de cette épopée jurisprudentielle, dans laquelle la Cour de cassation
cherchait à sanctionner les entreprises qui envoyaient une lettre par laquelle elles annonçaient au
correspondant qu’il avait gagné le « gros lot ». En réalité, rien n’était d’ores et déjà gagné ; le client avait
simplement le droit de participer à une loterie, mais les choses étaient présentées de façon fallacieuse.
La Cour de cassation, dans un arrêt important, a fini par créer un nouveau quasi-contrat pour
appréhender ce type de comportement (Ch. Mixte, 6 septembre 2002). Mais, elle y avait vu auparavant un
engagement unilatéral de volonté (Civ. 1re, 28 mars 1995), ce qui montre bien que cette notion était reconnue
dans notre droit.
Finalement on peut constater que le droit français, à l’image des droits allemand, suisse ou italien, a pu
faire une place, ne serait-ce que modeste, à l’engagement unilatéral de volonté comme source autonome
d’obligation.
Aujourd’hui, si la réforme opérée par l’Ordonnance du 10 février 2016 ne consacre pas expressément
l’engagement unilatéral de volonté comme source d’obligations, la nouvelle définition qu’elle propose des
actes juridiques offre un fondement textuel à sa reconnaissance.
L’article 1100-1 du Code civil définit en effet les actes juridiques comme « des manifestations de volonté
destinées à produire des effets de droit ». Il précise qu’ « ils peuvent être conventionnels ou unilatéraux ». Or, un
engagement unilatéral de volonté est bien un acte juridique unilatéral destiné, par la seule volonté de son
auteur, à produire des effets de droit. L’article 1100-1 permet ainsi d’envisager l’engagement unilatéral de
volonté comme source d’obligations. Il s’agit là, d’ailleurs, de l’intention affichée du législateur. En effet, le
rapport au Président de la République annexé à l’Ordonnance8 indique que la notion d’acte juridique unilatéral
« inclut l’engagement unilatéral de volonté ».
On notera que l’article 1100 qui énumère les sources d’obligations vise entre autres « l’exécution
volontaire ou la promesse d’exécution d’un devoir de conscience envers autrui ». Cette disposition consacre donc
la jurisprudence relative à l’exécution ou la promesse d’exécution d’une obligation naturelle mais en fait
toutefois une source d’obligations autonome qui trouve son fondement dans la loi et non dans la notion
d’engagement unilatéral de volonté.
Pour l’acte unilatéral, comme pour l’engagement unilatéral, ce qui les distingue du contrat, c’est
l’absence d’accord des volontés. D’autres actes s’opposent au contrat pour une autre raison : parce qu’ils
n’entrainent pas d’effets juridiques relatifs à une obligation.
Pour être qualifié de contrat, un accord de volonté doit produire des effets juridiques relatifs à une
obligation. C’est parce qu’ils ne produisent pas de tels effets que les actes de courtoisie (ou de complaisance) (1)
et les engagements d’honneur (2) échappent en principe à la qualification de contrat.
Les actes de courtoisie ou de complaisance ne peuvent, en principe, être qualifiés de contrat parce
qu’ils n’ont pas été formés dans le but de créer, modifier, transmettre ou éteindre des obligations.
• Il en va ainsi, d’une part, pour l’acte de courtoisie (c’est-à-dire pour les accords au titre de « rapports
mondains »). Si vous êtes invités par quelqu’un à dîner et que vous acceptez, et si, au dernier moment,
cette personne annule sans vous prévenir vous ne pourrez pas la forcer à vous recevoir et à vous
nourrir. Le juge ne viendra pas sanctionner un tel comportement, aussi discourtois soit-il.
• N’est pas non plus un contrat, l’acte de complaisance (c’est-à-dire les prestations de services
ponctuelles et gratuites). Si vous êtes pris sur le porte-bagage d’une bicyclette au moment où vous faites
du stop, il ne se crée pas entre vous et le conducteur un contrat de transport. Par conséquent, si par
8
Pour rappel, l’Ordonnance du 10 février 2016 s’accompagne d’un rapport de présentation au Président de la République qui peut permettre,
parfois, d’éclairer le contenu du texte et d’indiquer les raisons qui ont amené à retenir telle ou telle solution. Ce rapport n’a toutefois aucune portée
juridique propre.
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malheur un accident survient à cause du conducteur vous ne pourrez pas agir contre lui en
responsabilité contractuelle, car il n’y a pas de contrat. En d’autres termes, la responsabilité ne peut
être que d’ordre délictuel.
Reste que dans quelques cas, la jurisprudence voit dans certains actes de courtoisie ou de complaisance
des contrats pour des raisons d’opportunité. C’est le cas notamment lorsqu’une personne aide spontanément
une autre en lui portant secours et subit un dommage à l’occasion de cet acte.
Pour permettre l’indemnisation de l’assistant, les juges découvrent un contrat d’assistance
prétendument conclu entre l’assistant et l’assisté (par ex. : Civ. 1re, 27 mai 1959 ; Civ. 1re, 27 janv. 1993 ; Civ. 1re,
16 juillet 1997).
Cette qualification est, dans un souci indemnitaire, bienvenue. Mais elle est théoriquement parfois bien
artificielle faute de pouvoir établir une réelle rencontre des volontés entre les deux personnes (c’est le cas,
notamment, lorsque l’assisté était inconscient au moment du sauvetage, v. par ex. : Civ. 1re, 1er déc. 1969).
Cet exemple montre la relativité des classifications académiques dont le juge s’affranchit pour des
raisons de pure opportunité.
Lorsque deux personnes s’engagent sur l’honneur leur but est a priori de ne pas soumettre leur relation
aux règles de droit. Leur engagement n’a alors, dans leur esprit, aucune portée juridique et ne peut donc être
sanctionné par les tribunaux. Le terrain d’élection de ce type d’engagements est incontestablement le monde
des affaires (on parle alors souvent de Gentlemen’s Agreements). Ce monde a sa propre morale, ses propres
règles : un simple engagement d’honneur a parfois autant de valeur et de force qu’un engagement juridique.
Certes, celui qui y contreviendrait ne sera pas traîné devant les tribunaux, mais il sera désavoué par ses pairs et
sa déloyauté sera commercialement sanctionnée.
Il importe néanmoins de souligner qu’en dépit de la volonté de ceux qui ont souscrit un engagement
d’honneur de ne pas donner à leur engagement une valeur juridique, dans certains cas, les juges n’hésitent pas à
qualifier d’obligation juridique l’engagement qui avait été pris sur l’honneur et d’y voir finalement un contrat.
L’exemple type en la matière est ce que l’on appelle la lettre de confort ou lettre d’intention. Il s’agit
d’une lettre adressée par une société de grande renommée, et dont la surface financière est très importante, à
un banquier auquel une de ses filiales souhaite emprunter de l’argent. Pour rassurer le banquier, créancier
potentiel, la société-mère, plutôt que de s’engager juridiquement en tant que caution, se contente de prendre
l’engagement d’honneur de garantir l’exécution de la dette par sa filiale.
A priori un tel engagement, puisqu’il n’est qu’un engagement pris sur l’honneur, ne peut être
juridiquement sanctionné. Concrètement le banquier créancier ne peut pas exiger en justice que la société ayant
souscrit un simple engagement moral soit condamnée à exécuter la dette à la place de sa filiale.
Pourtant les juges ne se considèrent pas toujours comme liés par la qualification donnée par les parties
à leur engagement et franchissent parfois allègrement la frontière qui sépare l’engagement d’honneur et
l’engagement juridique puisqu’ils reconnaissent souvent que la lettre d’intention engendre une véritable
obligation à la charge de la société mère (Com, 21 déc. 1987 ; Com, 26 février 2002). Le législateur lui-même a
commis la même confusion puisque l’article 2322 du Code civil, issu de l’ordonnance du 23 mars 2006, prévoit
également que la lettre d’intention fait naître un véritable engagement à la charge de son auteur.
On s’en tiendra ici aux principales classifications, à savoir les contrats synallagmatiques et unilatéraux
(A), les contrats à titre onéreux et à titre gratuit (B), les contrats commutatifs et aléatoires (C), les contrats
consensuels, solennels et réels (D), et enfin les nouvelles classifications (E).
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1. L’exposé de la distinction
a. Le principe de distinction
Est synallagmatique le contrat par lequel les contractants s’obligent réciproquement les uns envers
les autres (art. 1106 du Code civil, qui reprend en substance l’article 1102 ancien) : chacun est à la fois débiteur
et créancier. C’est le cas par exemple du contrat de bail : le bailleur est créancier du loyer mais doit en
contrepartie assurer la jouissance paisible du bien loué au locataire. De son côté, le locataire est créancier de
l’obligation de jouissance paisible de la chose et s’engage en contrepartie à payer le loyer.
Au contraire, le contrat unilatéral ne crée pas d’engagement réciproque entre les parties (art 1106 –
1103 ancien). Pour autant, il ne faut pas confondre le contrat unilatéral avec l’acte juridique unilatéral. Alors que
celui-ci est l’œuvre d’une seule volonté, le contrat unilatéral, tout en ne faisant naître d’obligation qu’à la charge
d’une seule des parties, est le résultat d’un accord de volonté.
L’exemple-type du contrat unilatéral est la donation. On peut également citer le contrat de prêt non
rémunéré ; contrat où seul l’emprunteur est tenu d’une obligation de restituer la chose prêtée. Ou encore le
dépôt non rémunéré où seul le dépositaire souscrit les obligations de conserver et de restituer la chose.
b. Les tempéraments
D’une part, la volonté des contractants peut modifier le caractère du contrat. Ainsi, si un salaire est
prévu au profit du dépositaire, le contrat de dépôt est alors synallagmatique puisque le déposant a souscrit
l’obligation de verser un salaire au dépositaire en contrepartie des obligations souscrites par celui-ci.
D’autre part, certains auteurs considèrent qu’un contrat unilatéral lors de sa formation peut devenir
synallagmatique au cours de son exécution. Il s’agit alors d’une catégorie intermédiaire, le contrat
synallagmatique imparfait.
Il en serait ainsi du contrat de dépôt lorsque, pendant son exécution, le dépositaire se voit contraint,
par suite de certains événements indépendants de la volonté des contractants, d’engager des frais pour assurer
la conservation du bien déposé. Unilatéral à l’origine, le dépôt deviendrait synallagmatique pendant son
exécution, car, dans une telle hypothèse, le déposant a l’obligation d’indemniser le dépositaire. Il existe bien
alors des obligations réciproques.
La majorité des auteurs s’oppose à cette mutation du contrat en cours d’exécution et dénie toute valeur
à la catégorie des contrats synallagmatiques imparfaits. Ils soutiennent, à l’appui de leur thèse, d’une part que la
nouvelle obligation ne trouve pas sa source dans le contrat mais dans un fait qui lui est postérieur ; d’autre part,
que les deux obligations - si elles sont bien réciproques - ne sont néanmoins pas interdépendantes. Elles n’ont
pas été, et pour cause, souscrites en considération l’une de l’autre.
2. L’intérêt de la distinction
La distinction des contrats synallagmatiques et des contrats unilatéraux commande le jeu de règles
importantes.
Il en va ainsi pour les règles de preuve. Les contrats synallagmatiques doivent être établis en autant
d’exemplaires qu’il y a de parties : c’est la formalité du double original posée par l’article 1375 du Code civil (art.
1325 anc.). Les contrats unilatéraux, quant à eux, peuvent n’être constatés que par un seul exemplaire remis au
créancier. Toutefois, lorsque l’engagement porte sur le paiement d’une somme d’argent ou sur la livraison d’un
bien fongible, le titre doit comporter la mention, par le débiteur, de la somme ou de la quantité en toutes lettres
et en chiffres (art. 1376 C. civ. – art. 1326 anc.).
Mais surtout, la réciprocité des obligations dans les contrats synallagmatiques entraîne des
conséquences relatives à la force obligatoire de la convention : si l’un n’a pas exécuté son obligation, l’autre
peut en faire autant en invoquant l’exception d’inexécution ; et si la situation persiste, il peut demander la
résolution du contrat et des dommages et intérêts. Toutes ces règles fondées sur la réciprocité des obligations,
ne sauraient, en principe, être transposées aux contrats unilatéraux.
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B. Les contrats à titre onéreux et les contrats à titre gratuit
Deuxième classification traditionnelle des contrats, celle qui oppose les contrats à titre onéreux (art.
1107 al. 1. C. civ. – 1106 anc.) et les contrats à titre gratuit (art. 1107 al. 2. C. civ. – art. 1105 anc.).
Il faut, en premier lieu, s’arrêter sur l’exposé de la distinction (1) et, en second lieu, sur l’intérêt de cette
distinction (2).
1. L’exposé de la distinction
Le contrat est dit à titre onéreux lorsque chacune des parties reçoit de l’autre un avantage en
contrepartie de celui qu’il procure. Autrement dit, chacun n’a accepté de s’engager qu’en considération de
l’avantage qu’il reçoit de son cocontractant. C’est le cas, par exemple, de la vente : le vendeur ne s’oblige à
transférer la propriété et à livrer la chose que parce qu’il reçoit, en échange, le prix.
Au contraire, le contrat est à titre gratuit (ou « de bienfaisance » dans les anciens textes) lorsqu’un
contractant veut procurer un avantage à son contractant, tout en acceptant délibérément de ne rien recevoir
en contrepartie.
2. L’intérêt de la distinction
L’intérêt de la distinction varie dans une large mesure suivant le contrat considéré si bien qu’il est
difficile d’en présenter une synthèse. On se limitera donc aux idées générales. C’est ainsi que les actes à titre
gratuit sont souvent encadrés par un formalisme tendant à protéger celui qui se dépouille (voire sa famille ou
ses créanciers) contre les entraînements irréfléchis. De même, dans les contrats de bienfaisance, les obligations
de celui qui consent un avantage sans contrepartie sont moindres si bien que sa responsabilité sera appréciée
moins sévèrement. Par exemple, le donateur, contrairement au vendeur, n’est pas astreint à la garantie des
vices cachés de la chose transférée.
Troisième grande classification des contrats, celle qui consiste à distinguer les contrats commutatifs et
les contrats aléatoires (art. 1108 C.civ. - art. 1104 anc.). Cette classification est une subdivision du titre onéreux.
Il faut, en premier lieu, s’arrêter sur l’exposé de la distinction (1), en second lieu, sur l’intérêt de cette distinction
(2) et, en dernier lieu, sur la relativité de la distinction (3).
1. L’exposé de la distinction
Le contrat commutatif est un contrat dans lequel la contrepartie que chaque contractant reçoit est
d’ores et déjà certaine et déterminée ; les parties connaissant dès la conclusion de l’acte l’étendue des
prestations de chacun. Par exemple, la vente est un contrat commutatif car pour être valable elle suppose, dès
sa conclusion, que la chose et le prix soient déterminés ou au moins déterminables.
Le contrat est aléatoire lorsque les parties ne s’engagent pas à procurer à l’autre un avantage qui est
regardé comme l’équivalent de celui qu’elle reçoit mais acceptent de faire dépendre les effets du contrat,
quant aux avantages et aux pertes qui en résulteront, pour chacune ou l’une d’entre elles, d’un événement
incertain.
Par exemple, le contrat de rente viagère, en vertu duquel le vendeur vend son immeuble en
contrepartie d’une rente périodique qui lui est versée jusqu’à son décès par l’acquéreur. Le contrat est aléatoire
car, au jour de sa conclusion, l’importance de la prestation due par l’acquéreur n’est pas déterminée, n’est pas
quantifiée dès l’origine. Elle dépend d’un événement futur, incertain quant à sa date, à savoir le décès du
vendeur.
Autre exemple de contrat aléatoire : le contrat d’assurance vie en cas de vie. Une personne souscrit un
contrat d’assurance, aux termes duquel, en contrepartie du paiement d’une prime, l’assureur s’engage à lui
verser un capital ou rente s’il est encore en vie au-delà d’une date fixée par le contrat. Cette assurance permet à
l’assuré de se constituer un complément de retraite. Ce contrat est aléatoire car les chances de gains ou de perte
de l’assuré dépendent du fait de savoir s’il sera en vie au-delà de la date fixée par le contrat.
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Ainsi, si l’assuré décède avant cette date, il subit une perte, car l’assureur ne devra rien alors qu’il aura versé la
prime d’assurance. Si l’assuré est encore en vie au-delà de cette date, il perçoit un gain puisque l’assureur lui
verse la somme prévue au contrat, somme qui sera souvent supérieure à la prime versée.
Dernier exemple : le contrat d’assurance en cas de décès : une personne souscrit un contrat aux termes
duquel en contrepartie d’une prime qu’il verse à l’assureur, celui-ci devra verser une somme à une personne
qu’il a désignée s’il décède avant la date fixée dans le contrat. Ce contrat est aléatoire car les chances de gain ou
de perte de l’assureur et de l’assuré dépendent de la date du décès de l’assuré. Ainsi, si l’assuré est toujours en
vie à la date fixée dans le contrat, l’assureur réalise un gain car il ne doit rien verser au bénéficiaire de
l’assurance. L’assuré subit une perte, car il perd la prime qu’il avait versée. Si l’assuré est mort avant cette date,
l’assureur subit une perte, car il doit verser la somme prévue au contrat aux bénéficiaires de l’assurance, somme
souvent supérieure à la prime versée.
Une fois encore, la volonté des contractants peut conduire à nuancer la distinction exposée. L’aléa peut
être, en effet, d’origine contractuelle ; un contrat commutatif par nature peut devenir, en raison de la volonté
des contractants, aléatoire. L’amateur d’art qui achète à ses risques et périls un tableau à propos duquel il existe
un doute sur l’authenticité conclut un contrat aléatoire alors qu’en principe la vente est, par nature, un contrat
commutatif.
2. l'intérêt de la distinction
L’intérêt essentiel de cette distinction réside dans le contrôle qui est parfois exceptionnellement ouvert
aux juges pour vérifier, et éventuellement sanctionner, le déséquilibre excessif du contrat au moment de sa
formation.
Si ce contrôle est envisageable pour les contrats commutatifs et permet parfois au juge de protéger,
dans une certaine mesure, celui des contractants qui a été lésé par l’autre ; en revanche il est exclu en matière
de contrat aléatoire (« l’aléa chasse la lésion »). Il serait en effet anormal de sanctionner ici par la nullité du
contrat le déséquilibre entre les prestations réciproques : la chance de gain ou de perte ayant été voulue, on ne
saurait se plaindre de ce qu’elle se réalise (en acceptant de jouer, on accepte de perdre). A cela s’ajoute que, de
par sa nature, une prestation affectée d’un aléa est rebelle à toute évaluation si bien qu’on pourrait difficilement
apprécier s’il y a ou non déséquilibre entre les prestations.
3. La relativité de la distinction
Pour des raisons de pure opportunité, le juge va parfois retenir la qualification de contrat aléatoire
malgré l’absence de tout aléa.
C’est ce qu’a fait, semble-t-il, la Cour de cassation dans plusieurs arrêts rendus en Chambre mixte le 23
novembre 2004.
Il s’agissait de savoir si peuvent être qualifiés de contrats aléatoires, les contrats par lesquels,
moyennant le versement de sommes périodiques par une personne, une compagnie d’assurance s’engage à
reverser lesdites sommes capitalisées à l’échéance fixée au contrat, soit à cette personne si elle est encore en
vie, soit à ses héritiers si elle est décédée.
En toute rigueur, ce contrat qui constitue une opération de placement, une opération d’épargne, n’est
pas un contrat aléatoire.
En effet, ce que détermine ici la survie du souscripteur à la date fixée dans le contrat, ce n’est pas
l’existence ou le montant d’un gain ou d’une perte à son égard, mais seulement le destinataire de la somme que
devra payer la compagnie d’assurance. Autrement dit, l’importance de la prestation due par l’assureur ne
dépend en rien de la date du décès de l’assuré. En effet, l’assureur versera exactement la même somme à la
date fixée au contrat que le souscripteur soit encore en vie ou déjà décédé ; simplement il le versera à une
personne différente. Ce n’est donc pas techniquement un contrat aléatoire.
Pourtant, la Cour de cassation en a jugé autrement parce que si elle avait décidé que les contrats de
capitalisation n’étaient pas des contrats aléatoires, cela aurait abouti, pour des raisons tenant aux règles du droit
successoral, à une remise en cause potentielle de centaines de milliers de ces contrats et à une fragilisation des
marchés financiers.
Ce sont donc des raisons d’ordre économique et financier qui ont conduit la Cour de cassation à retenir
une qualification plutôt qu’une autre.
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D. Les contrats consensuels, solennels et réels
Cette classification était simplement sous-entendue par les anciennes dispositions du Code civil, elle est
désormais consacrée à l’article 1109 du Code civil.
Le contrat consensuel est un contrat qui se conclut par le seul échange des consentements et dont la
validité n’est subordonnée à aucune condition de forme. C’est la règle selon le Code civil (art. 1172 al. 1) : tout
contrat est en principe consensuel, sauf lorsque la loi en dispose autrement. Ainsi le veut le principe du
consensualisme qui est un aspect du principe de l’autonomie de la volonté.
Le contrat solennel doit pour être valablement formé, outre l’accord des volontés, remplir des
conditions de formes spécifiques. Par exemple, la donation pour être valable suppose, en principe, la rédaction
d’un acte authentique.
Enfin le contrat réel est celui dont la formation - et donc la validité - requièrent non seulement un
accord de volontés mais encore la remise matérielle de la chose qui en constitue l’objet. Par exemple, le
contrat de dépôt ou de prêt.
On relèvera que cette catégorie connaît actuellement un certain déclin. Au-delà du fait que le contrat
de gage n’est plus un contrat réel depuis l’ordonnance du 23 mars 2006 relative à la réforme du droit des
sûretés, des arrêts relativement récents de la Cour de cassation ont, en effet, décidé que les contrats de prêt
d’argent consentis par un professionnel du crédit ne sont pas des contrats réels (Civ. 1 re, 28 mars 2000 ; 27
novembre 2001 ; 27 juin 2006), à la différence de ceux consentis par un non professionnel (Civ. 1re, 7 mars 2006).
Pourquoi la jurisprudence décide-t-elle aujourd’hui que les prêts consentis par un professionnel sont
des contrats consensuels ? C’est principalement pour obliger le professionnel qui a promis de prêter de l’argent
à verser les fonds promis. Avant le revirement de 2000, c’est, en effet, la solution inverse qui était retenue. Au
motif que le prêt d’argent consenti par un professionnel était un contrat réel ne se réalisant que par la remise de
la chose prêtée, l’inexécution de la promesse de prêt ne pouvait donner lieu à exécution du prêt (qui, par
hypothèse n’était pas encore formé) mais seulement au paiement de dommages-intérêts (Civ. 1re, 20 juillet
1981).
Les classifications qui viennent d’être évoquées sont les classifications traditionnelles. D’autres, qui
avaient pu être proposées en doctrine, sont désormais consacrées par les nouvelles dispositions du Code civil.
Tout d’abord, l’article 1110 du Code civil distingue entre le contrat de gré à gré et le contrat
d’adhésion.
Les rédacteurs de l’Ordonnance ont tenté de proposer une définition de ces deux figures déjà connues
en pratique. Ces définitions ont toutefois suscité de vives critiques amenant le législateur à les modifier à
l’occasion de l’examen de la loi de ratification. Il reste que ces modifications, considérées comme substantielles,
ne concernent que les contrats conclus à compter du 1er octobre 2018, de sorte que les deux versions de l’article
1110 du Code civil coexistent aujourd’hui : les contrats conclus entre le 1er octobre 2016 et le 30 septembre
2018 devront être qualifiés au regard des définitions édictées par l’Ordonnance, tandis que ceux conclus à
compter du 1er octobre 2018 le sont au regard des définitions remaniées par la loi de ratification.
Le contrat de gré à gré est défini par l’Ordonnance comme celui dont les stipulations sont librement
négociées entre les parties. Cette définition a été critiquée en ce qu’elle semble imposer une négociation
effective : un contrat qui serait négociable mais qui, pour une raison propre aux parties ou aux circonstances de
sa formation, ne l’aurait pas été, ne pourrait être qualifié de contrat de gré à gré. Pour pallier cette difficulté, le
législateur, dans la loi de ratification, a modifié cette définition et décidé que le contrat de gré à gré est « celui
dont les stipulations sont négociables entre les parties ».
Quant au contrat d’adhésion, l’ordonnance du 10 février 2016 le définit comme celui dont les
conditions générales, soustraites à la négociation, sont déterminées à l’avance par l’une des parties. Là
encore, cette définition n’a que peu satisfait tant la doctrine que les professionnels du droit. Il lui est notamment
reproché l’emploi du terme « conditions générales » qui, s’il correspond à un usage fréquent, n’est pas défini
juridiquement. Le législateur a donc choisi de lui substituer une autre définition qui n’est toutefois applicable
qu’aux contrats conclus à compter du 1er octobre 2018. Désormais, le contrat d’adhésion est celui « qui
comporte un ensemble de clauses non négociables, déterminées à l’avance par l’une des parties ».
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Plusieurs remarques sur cette nouvelle définition.
En premier lieu, il n’est pas nécessaire que toutes les clauses du contrat soient non-négociables, il suffit
qu’un ensemble de clauses le soit.
En deuxième lieu, l’expression « ensemble de clauses » laisse entendre, d’une part, qu’il doit s’agir de
plus d’une clause et, d’autre part, que ces clauses doivent constituer un « ensemble », autrement dit, semble-t-il,
présenter une certaine unité. Ainsi, le fait que certaines clauses éparses, sans lien les unes avec les autres, soient
non-négociables n’impliquerait pas que le contrat puisse être qualifié d’adhésion.
En troisième lieu, ces clauses doivent être non-négociables et non pas seulement non-négociées.
Autrement dit, si l’une des parties a la possibilité de négocier l’ensemble de clauses mais ne le fait pas, le contrat
ne pourra pas être qualifié d’adhésion, ce qui n’est, finalement, que le pendant logique de la nouvelle définition
du contrat de gré à gré.
Ensuite, l’article 1111 distingue entre les contrats cadres et les contrats d’application.
Le contrat cadre est un accord par lequel les parties conviennent des caractéristiques générales de leurs
relations contractuelles futures et le contrat d’application est celui qui en précise les modalités d’exécution.
Le principal intérêt de cette distinction tient à la question de la détermination du prix qui, selon l’article
1164 du Code civil, peut ne pas être fixé lors de la conclusion du contrat-cadre.
Enfin, l’article 1111-1 oppose les contrats à exécution instantanée et ceux à exécution successive.
Comme leur nom l’indique, ces contrats se distinguent en raison du rôle différent joué par le temps dans leur
exécution. Lorsqu’il est à exécution instantanée, le contrat peut s’exécuter en une prestation unique. C’est
l’hypothèse de la vente d’un corps certain. Quand il est à exécution successive, le contrat crée une obligation
qui s’exécute en plusieurs prestations échelonnées dans le temps. Le cas typique de ce genre de contrat est le
contrat de travail dont l’exécution repose sur des prestations successives. L’intérêt de la distinction apparaît
quand il s’agit de régler les modalités et les conséquences de l’anéantissement d’un contrat (on aura l’occasion
d’y revenir).
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CHAPITRE 1 : LA FORMATION DU CONTRAT : LA RENCONTRE DES VOLONTES
La formation du contrat est subordonnée à l’existence d’un accord de volontés. C’est cette formation
qu’il est à présent question de décomposer.
Depuis l’entrée en vigueur de l’Ordonnance du 10 février 2016, la formation du contrat, qui était jusque-
là ignorée du Code civil, fait l’objet d’un chapitre II, qui affirme des principes déjà bien établis, consacre certaines
solutions jurisprudentielles et innove parfois.
Pour étudier les principes qui s’appliquent on distinguera ceux qui gouvernent, d’une part, les contrats
entre présents (section I) et, d’autre part, les contrats entre absents, c'est-à-dire les règles relatives à la
conclusion des contrats entre deux personnes qui ne sont pas toutes deux présentes le jour de la rencontre des
volontés et qui donc n’expriment pas leur volonté de contracter dans le même lieu, voire au même instant
(section II).
Quand un contrat est conclu entre deux personnes physiquement présentes, le jour de la conclusion du
contrat, la rencontre des volontés peut se dérouler selon deux processus :
• Le 1er processus c’est celui de la rencontre instantanée des volontés. Processus que l’on retrouve pour la
conclusion des contrats les plus usuels, les plus courants. Ainsi en est-il de la location d’un appartement, du prêt
d’un bien, ou encore de l’achat d’une voiture d’occasion (sous-section I).
• Le 2nd processus c’est celui de la rencontre progressive des volontés. Ce processus s’applique en général
pour la conclusion des contrats les plus importants sur le plan économique. Ainsi en est-il de l’achat d’un
immeuble, de cessions d’actions ou encore de la construction d’une usine (sous-section II).
Concrètement comment cela se passe-t-il ? Pratiquement, schématiquement, une personne émet une
offre de contracter puis une autre accepte cette offre. Et une fois que l’offre a rencontré l’acceptation, le contrat
est alors instantanément formé puisqu’il y a accord des volontés.
Ce mécanisme est décrit à l’article 1113 du Code civil qui dispose que « le contrat est formé par la
rencontre d’une offre et d’une acceptation par lesquelles les parties manifestent leur volonté de s’engager ».
Il nous faut donc étudier en quoi doivent consister cette offre (§. 2) et cette acceptation (§.3) dont la
rencontre et la concordance constituent le consentement nécessaire à la formation du contrat.
Mais, avant de nous arrêter sur l’étude de l’offre et de l’acceptation, il convient de préciser que, à ce
stade du processus contractuel, peut peser une obligation d’information sur un des futurs contractants (§.1).
Autrefois l'idée dominait que, sauf obligation légale précise, aucun des contractants n'avait à
renseigner son partenaire sur les tenants et les aboutissants du contrat qu'ils envisageaient de conclure. En
vertu du principe de l'autonomie de la volonté qui présuppose que les hommes sont libres, égaux et
responsables, chacun devait s'informer soi-même sur la portée de ses engagements. Mais la considération que
l’inégalité dans l’information peut entacher l’intégrité du consentement et nuire à l'équilibre contractuel a, peu à
peu, poussé la jurisprudence à consacrer, dans certaines circonstances, une obligation d'information
contraignant celui qui sait ou devait savoir à diffuser l'information à son futur partenaire contractuel.
Ce devoir d'informer - qui se justifiait par l’obligation de contracter de bonne foi (1134 anc. C. civ ; v. par
ex. : Civ. 1re, 15 mars 2005), voire par les effets que la loi attache aux contrats (art. 1135 anc. C. civ.) - peut
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revêtir des intensités variables. A côté de l’obligation d’information stricto sensu (A), peuvent ainsi exister
d’autres obligations particulières de renseignement (B).
Le devoir d’informer est qualifié d’obligation de renseignements ou d’information stricto sensu lorsqu’il
a pour objet des faits objectifs (par exemple, le vendeur occasionnel doit informer son contractant sur la
puissance du moteur de la voiture qu’il se propose d’acquérir) 9.
Cette obligation est désormais consacrée, aux conditions dégagées auparavant par la jurisprudence, à
l’article 1112-1 du Code civil qui dispose, en son alinéa 1, que « celle des parties qui connaît une information
dont l’importance est déterminante pour le consentement de l’autre doit l’en informer dès lors que,
légitimement, cette dernière ignore cette information ou fait confiance à son cocontractant ». Cette obligation
constitue une règle d’ordre public et ne peut, selon l’article 1112-1, alinéa 5, être ni limitée, ni exclue par les
parties.
Au sujet de ce devoir d’information, deux questions se posent.
1re question : quelles sont les conditions d’existence d’une telle obligation ?
Elles sont au nombre de deux.
En premier lieu, une personne ne pourra être tenue de renseigner son partenaire que si elle détient une
information déterminante de son consentement. On entend par là une information dont la connaissance par le
futur cocontractant est de nature à conduire celui-ci à modifier son comportement, soit qu’il renonce à son
projet de conclure, soit qu’il persévère dans celui-ci en en réexaminant les conditions. L’alinéa 3 de l’article
1112-1 précise qu’ « ont une importance déterminante les informations qui ont un lien direct et nécessaire avec
le contenu du contrat ou la qualité des parties » (ex. : les caractéristiques de la chose vendue). Notons toutefois
que cette obligation d’information ne porte pas sur l’estimation de la valeur de la prestation (art. 1112-1 al. 2).
Autrement dit, les futurs cocontractants n’ont pas à s’informer réciproquement quant à un éventuel
déséquilibre économique du contrat.
En second lieu, l’obligation d’information n’existera que si celui qui se prétend créancier de cette
obligation a légitimement ignoré le fait recélé ou légitimement fait confiance à son cocontractant. Si l’on se
réfère à la jurisprudence antérieure à la réforme, l’ignorance sera considérée comme légitime lorsque l’intéressé
avait une difficulté sérieuse pour découvrir par lui-même le fait recélé. Quant à la confiance légitime, elle
pourrait résulter soit de la nature du contrat (assurance, mandat par ex.) soit de la qualité des parties (membres
d’une même famille par ex.), hypothèses dans lesquelles l’intéressé pouvait penser que son partenaire prendrait
l’initiative de l’informer.
Au regard de ces conditions, vous voyez bien que si l’obligation d’information pèse principalement sur le
professionnel, elle peut aussi concerner un particulier. L’alinéa 1 de l’article 1112-1 ne vise toutefois que celui
qui connaît l’information et non celui qui devrait la connaître. Or, la jurisprudence antérieure à la réforme avait
pu faire peser sur les professionnels une obligation de s’informer pour informer de sorte que pouvait être
débiteur de l’obligation d’information non seulement celui qui connaissait l’information mais également celui
qui aurait dû la connaître, voire la rechercher (v. par ex. : Com. 1er décembre 1992). Il semble donc que
l’obligation d’information sorte affaiblie de la réforme puisque seul celui qui sait en est débiteur et non celui qui
devait savoir. Reste que la jurisprudence en viendra peut-être à renouer avec les solutions antérieures en
considérant que le contractant professionnel est présumé connaître certaines informations et ne peut donc se
retrancher derrière sa propre ignorance.
9Il existe, par ailleurs, une obligation d’information spéciale, prévue par le Code de la consommation (voir le cours ci-dessous : sous-section III : le
droit spécial de la rencontre des volontés : §.1 L'information des contractants).
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Conformément aux dispositions de l’article 1353 du Code civil (art. 1315 anc.), c’est à celui qui réclame
l’exécution d’une obligation d’en démontrer l’existence et à celui qui se prétend libéré de justifier le fait qui a
produit l'extinction de son obligation10.
S'agissant des modes de preuves admissibles, la Cour de cassation a eu l'occasion de préciser que, la
transmission d'informations étant un fait juridique, la preuve pouvait en être apportée par tous moyens (Civ. 1 re,
4 janvier 2005).
D’autre part, lorsque l’obligation d’information n’est pas respectée, quelles sont les sanctions
envisageables ?
Tout d'abord, selon l’alinéa 6 de l’article 1112-1 celui qui n’a pas correctement informé son futur
cocontractant peut voir sa responsabilité civile engagée sur le fondement de l’article 1240 (ancien article 1382)
du Code civil et obtenir des dommages et intérêts. Cette solution est logique car le manquement précédant la
conclusion du contrat et l'information ayant pour objet d'éclairer le consentement, la responsabilité ne peut-
être que délictuelle11.
Ensuite, le manquement à ce devoir d’information peut entraîner l’annulation du contrat, soit sur le
fondement de l’erreur, soit sur le fondement du dol (on reviendra sur ce point).
Au-delà de l’obligation d’information stricto-sensu, il existe des obligations particulières qui peuvent
prendre la forme soit d’une obligation de mise en garde (1), soit d’un devoir de conseil (2).
L’obligation de mise en garde consiste, pour son débiteur à attirer l'attention du cocontractant sur un
aspect négatif de la chose objet du contrat (par exemple au cas où la chose vendue est dangereuse) ou bien
encore sur des risques liés au contrat envisagé.
C’est ainsi, par exemple, qu’une Chambre mixte, par deux arrêts en date du 29 juin 2007, a consolidé une
jurisprudence en gestation en consacrant, à la charge du banquier, un devoir de mise en garde, lors de la conclusion d’un
contrat de prêt.
A quelles conditions ce devoir existe-t-il ? La jurisprudence distingue selon que l’emprunteur est averti ou non-
averti, étant précisé que la qualité d’emprunteur non-averti s’apprécie in concreto, en tenant compte des compétences de
l’emprunteur en matière d’opérations financières, qu’il soit un professionnel ou non.
Si l’emprunteur est non-averti, la banque est tenue à un devoir de mise en garde lorsque le crédit considéré
apparaît comme excessif, autrement dit, lorsqu’il existe une disproportion entre les ressources de l’emprunteur et la charge
résultant du prêt12. Lorsque ces conditions sont réunies, le devoir du banquier peut aller jusqu’à dissuader l’emprunteur de
s’engager13.
Si l’emprunteur est averti, le banquier n’est tenu à ce devoir de mise en garde qu’en cas d’asymétrie d’information,
c’est-à-dire lorsque la banque dispose d’informations que l’emprunteur ignore et qui permettent de penser qu’il ne sera pas
en mesure de rembourser le prêt (Com. 15 février 2011).
Quant au régime de ce devoir, il faut distinguer les questions relatives à la preuve et celles relatives à la sanction de
sa violation.
10On notera que la solution est la même en matière de devoir de conseil (Civ. 1re, 29 avril 1997, à propos de l'avocat ; Civ. 1re, 28 octobre 2010, à
propos du vendeur professionnel).
11 En revanche, lorsque l'obligation d'information doit être exécutée postérieurement à la conclusion du contrat parce qu'elle a pour objet
d'assurer sa bonne exécution, la responsabilité du débiteur, en cas de manquement, est contractuelle (art. 1231-1 nouv. ; art. 1147 anc. C.
civ.). Il en est ainsi, par exemple, pour l'obligation de fournir un mode d'emploi de la chose vendue.
12 Deux remarques sur ce point.
D'une part, le caractère excessif est apprécié souverainement par les juges du fond (Civ. 1re, 17 décembre 2009) qui peuvent tenir compte,
non seulement, de l’adéquation entre les mensualités du prêt et les revenus de l’emprunteur (Civ. 1re, 18 février 2009) mais également de
la nature du prêt (prêt relais) ou de ses caractéristiques (prêt à taux variable - voir, par ex.: Civ. 1re, 20 février 2019).
D'autre part, encore faut-il que l’emprunteur ait permis au banquier d’évaluer le caractère excessif du prêt. Tel n’est pas le cas lorsque
l’emprunteur, qui est tenu d’un devoir de loyauté à l’égard du banquier, a dissimulé certaines informations ou a fourni de fausses informations
(Com., 11 décembre 2012 ; Civ. 1re, 12 novembre 2015).
13 En revanche, ce devoir ne peut, en principe, aller jusqu’à refuser le prêt car il y aurait là une atteinte manifeste au devoir de non-immixtion de la
2. Le devoir de conseil
Au-delà de ce devoir de mise en garde, l’obligation de communiquer peut aller jusqu'au devoir de
conseil, c'est-à-dire une obligation d'orienter le choix de son partenaire en lui indiquant la meilleure voie en
considération des objectifs que ce dernier poursuit (tel contrat plutôt que tel autre ; telle modalité contractuelle
plutôt que telle autre ; etc.). Traditionnellement, l'obligation de conseil se rencontre au sein des professions
libérales (avocats, notaires, etc.) ou encore lorsque le contrat porte sur un produit complexe14. Mais la Cour de
cassation a largement étendu son domaine en consacrant un devoir général de conseil du vendeur professionnel
à l'égard de l'acheteur (Civ. 1re, 28 octobre 2010 ; v. également : Civ. 1re, 11 décembre 2013 ; comp. : Civ. 1re, 30
septembre 2015 ; Civ. 3e, 19 janvier 2017).
§.2 : L’offre
Avant de décrire le régime juridique de l’offre (B), il faut préciser cette notion (A).
A- La notion d’offre
L’offre - également dénommée pollicitation - est traditionnellement définie comme une manifestation
unilatérale de volonté par laquelle une personne fait connaître son intention ferme de contracter à une ou
plusieurs autres personnes, ainsi que les conditions essentielles du contrat offert. Cette définition est désormais
énoncée à l’article 1114 : « l’offre, faite à personne déterminée ou indéterminée, comprend les éléments
essentiels du contrat envisagé et exprime la volonté de son auteur d’être lié en cas d’acceptation ». En d’autres
termes, l’offre est une proposition ferme (2) et précise (1) de contracter. A défaut de ces deux caractères, on se
trouve en présence d’une simple invitation à négocier, c’est-à-dire à ouvrir des pourparlers.
14 La Cour de cassation a, par exemple, jugé que le vendeur d’un progiciel viole son obligation de conseil dés lors qu'il a mésestimé les besoins de
l’acheteur et lui a vendu un produit non adapté à son activité de grossiste en articles vestimentaires (Cass. com. 15 mai 2000).
15
La Cour de cassation a, toutefois, admis récemment que le manquement du vendeur professionnel à son devoir de conseil, qu’elle considère
comme une obligation contractuelle, pouvait également entraîner la résolution du contrat lorsque ce manquement était suffisamment grave (Com.
22 janvier 2020).
24
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1. La précision
Une proposition de contracter est considérée comme précise si elle comprend les éléments essentiels
du contrat envisagé (art. 1114 C. civ.) – ce qu’affirmait déjà la jurisprudence antérieurement à la réforme (par
ex. : Civ. 3e, 27 juin 1973). Ainsi, par exemple - comme les éléments essentiels du contrat de vente sont la chose
et le prix (art. 1583 C. civ.) - la proposition de vendre un bien constitue une offre si elle indique expressément le
bien offert et le prix de vente. En revanche, la mention « prix à débattre » exclut le caractère précis de l’offre.
Cependant, pour constituer juridiquement une offre, une manifestation de volonté de contracter doit
non seulement être précise mais encore ferme.
2. La fermeté
En second lieu, la proposition de contracter sera juridiquement analysée comme une offre si elle est
ferme. En effet, il faut que la proposition révèle la volonté irrévocable de son auteur de conclure le contrat
projeté, c'est-à-dire d’être tenu en cas d’acceptation (art. 1114 C. civ. qui reprend la jurisprudence antérieure, v.
par ex. : Com., 6 mars 1990).
Il faut que la proposition de contracter apparaisse sans équivoque pour que le contrat puisse être formé
en cas d’acceptation. Ce qui ne sera pas le cas lorsque celui qui émet la proposition l’assortit de réserves16.
Lorsqu’il émet une proposition avec réserves, l’auteur se garde la possibilité de sélectionner son contractant
parmi tous ceux qui répondront favorablement à cette proposition. La réserve peut être expresse ou tacite et
elle a pour conséquence que, malgré l’acceptation de la proposition, le contrat ne sera pas formé.
D’ailleurs certains contrats, en raison de leur nature particulière, sont considérés comme étant toujours
proposés avec une réserve tacite d’agrément de la part de celui qui propose. Il en est ainsi pour tous les contrats
conclus intuitu personae, c'est-à-dire ceux dans lesquels la considération de la personne du contractant est
déterminante. Par exemple, une proposition de contrat de travail ou de contrat de bail ou encore de crédit est
toujours considérée comme assortie d’une réserve d’agrément au profit de celui qui la formule. Aussi, si une
personne répond favorablement à une proposition d’emploi, elle ne pourra pas prétendre que le contrat de
travail est définitivement formé par sa seule acceptation ; il faudra, en outre, que celui qui a fait la proposition
« accepte la personne de l’acceptant ». Autrement dit, une nouvelle manifestation de volonté de celui-ci,
postérieure à l’acceptation, est nécessaire pour que le contrat soit formé.
Pour autant il ne faut pas considérer qu’une proposition est automatiquement qualifiée d’invitation à
entrer en pourparlers dès lors qu’elle est assortie d’une réserve. En réalité, cela dépend de la réserve. Afin de
différencier les réserves qui privent une proposition de sa valeur spécifique de celles qui la laissent subsister, il
faut rechercher si la réserve laisse ou non, à l’auteur de la proposition, la possibilité de se dégager
arbitrairement. Dans l’affirmative, il y a simple invitation à entrer en pourparlers. Dans la négative, l’offre
conserve sa valeur propre. C’est ainsi qu’une proposition faite « jusqu'à épuisement du stock » reste une
véritable offre car la réalisation de la condition ne dépend pas de la volonté de celui qui s’oblige.
Après l’examen des éléments constitutifs de l’offre, un mot sur la forme que peut revêtir la pollicitation.
16Cette réserve peut, notamment résulter, de la déclaration du directeur général de la société destinataire de l’offre qui dit accepter l’offre tout en
soumettant son acceptation à un accord du service juridique de la société (Civ. 3e, 17 janvier 2019).
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C - Le régime juridique de l’offre
L’acceptation de l’offre entraîne la conclusion du contrat. Mais quels sont les effets que produit l’offre
avant qu’elle ne soit acceptée par son destinataire. Plus précisément encore, l’offre a-t-elle force obligatoire
pour l’offrant, du seul fait qu’il l’a émise et ce, avant même son acceptation ?
Pour répondre à cette question il convient d’examiner deux points : en premier lieu, la rétractation de
l’offre (1) ; en second lieu la caducité de l’offre (2).
1. La rétractation de l’offre
L’offrant peut-il revenir sur son offre, la rétracter avant que l’acceptation ait eu lieu ?
Les nouvelles dispositions du Code civil envisagent cette question en distinguant deux moments :
• Tant que l’offre n’est pas parvenue à son destinataire, le pollicitant est libre, selon l’article 1115 du Code
civil, de la rétracter ;
• En revanche, dès lors que l’offre est parvenue à son destinataire, l’article 1116 énonce qu’elle ne peut plus
être rétractée, avant l’expiration du délai fixé par son auteur ou, à défaut, l’issue d’un délai raisonnable.
Quel est le sens de ces dispositions ? Pour le comprendre, il faut s’intéresser à la jurisprudence
antérieure que l’ordonnance de réforme ne fait, en réalité, que consacrer.
Dans une perspective classique, on considérait que l’offre n’avait pas de valeur juridique autonome et,
par conséquent, pas de force obligatoire pour l’offrant17, de sorte que prévalait le principe d’une libre
rétractation. Pour autant, ce principe faisait l’objet, depuis longtemps, de tempéraments jurisprudentiels pour
tenir compte des intérêts antinomiques en présence.
Plus précisément, si le principe de libre rétractation a été tempéré par la jurisprudence, c’est parce que
la sécurité des transactions nécessite que l’offre ne soit pas complètement abandonnée à la volonté de celui
qui l’a émise. En effet, il faut, dans une perspective de sécurité juridique, prendre en compte les intérêts de la
personne qui a reçu cette offre ; dès lors, il faut que le destinataire de l’offre puisse disposer, en toute quiétude,
d’un certain temps pour réfléchir à l’offre, qui lui est faite : c’est un gage de sécurité juridique. Or, une réflexion
dans la sérénité ne serait pas possible si l’offrant pouvait toujours librement et à tout moment révoquer son
offre et, donc, ne pas laisser s’écouler un délai raisonnable au profit du destinataire de cette offre pour que
celui-ci se détermine en connaissance de cause.
En vue de concilier les intérêts respectifs des cocontractants ; autrement dit en vue, d’une part, de
ménager la liberté de l’offrant, d’autre part, d’assurer la sécurité du destinataire de l’offre, la jurisprudence
antérieure à la réforme, a distingué l’offre assortie d’un délai précis d’acceptation et celle qui ne contient pas un
tel délai.
• Si l’auteur de l’offre a lui-même indiqué un délai, le pollicitant est obligé de maintenir son offre jusqu'à
l’expiration de celui-ci (v. par ex. : Civ. 3e, 10 mai 1968 ; en dernier lieu, Civ. 3e, 7 mai 2008).
• Si l’offre est faite sans indication de délai, l’offrant est tenu de la maintenir pendant un délai raisonnable
dont le quantum, à défaut de précisions dans les textes, est déterminé par les tribunaux suivant les usages et les
circonstances (v. par ex., Civ. 3e, 25 mai 2005 ; Civ. 3e, 20 mai 2009).
Ainsi, si l’ordonnance de réforme semble renverser le principe de libre rétractation, du moins s’agissant
des offres parvenues à leur destinataire, elle ne fait, en réalité, que consacrer les solutions déjà acquises en
jurisprudence sous l’ancien droit.
Notons simplement que la jurisprudence antérieure n’imposait de délai raisonnable de maintien qu’en
cas d’offre faite à personne déterminée. En revanche, une offre faite au public demeurait, semble-t-il, librement
révocable. Désormais, en application de l’article 1114 du Code civil – qui prévoit qu’une offre puisse être faite à
personne déterminée ou indéterminée, sans que cela n’influe sur son régime – le délai raisonnable de maintien
s’applique indistinctement.
Que se passe-t-il en cas de révocation prématurée ?
17
Cette solution s’inscrivait dans la conception classique du rejet de la notion d’engagement unilatéral de volonté. Dès lors que l’offre est une
manifestation unilatérale de volonté et qu’une volonté unilatérale ne peut créer d’obligation à la charge de celui qui la manifeste, le maintien de
l’offre dépend du bon vouloir de l’offrant.
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Antérieurement à la réforme, certains auteurs considéraient que cette révocation ne pouvait donner
lieu qu’à des dommages et intérêts.
D’autres admettaient que l’offre était censée être maintenue malgré la révocation de sorte que, si elle
était acceptée (dans le délai prévu ou le délai raisonnable), le contrat lui-même était formé.
D’autres encore distinguaient selon que le délai était fixé par l’offrant (auquel cas il y aurait conclusion
du contrat en cas d’acceptation dans le délai) ou que, le délai n’étant pas fixé, la jurisprudence imposait un délai
raisonnable (auquel cas il ne pourrait y avoir que versement de dommages et intérêts en cas d’acceptation dans
le délai raisonnable).
Sur ce point le droit antérieur à la réforme était donc très incertain. Si la jurisprudence pouvait toujours
sanctionner, par l'allocation de dommages-intérêts, la révocation anticipée de l'offre ; en revanche, elle n'avait
jamais admis, de manière incontestable, que le bénéficiaire d’une offre révoquée avant l’expiration du délai
stipulé (ou du délai raisonnable) puisse exiger la conclusion forcée du contrat projeté. Néanmoins un arrêt (Civ.
3e, 7 mai 2008) laissait entendre que la Haute juridiction n’était pas insensible à l'admission de la conclusion
forcée du contrat.
Désormais la conclusion forcée du contrat est tout à fait exclue. L’Ordonnance de réforme a en effet
tranché cette question en clarifiant les conséquences d’une rétractation anticipée de l’offre.
L’article 1116 alinéa 2 prévoit ainsi que la rétractation de l’offre, en violation de l’obligation de maintien,
empêche la conclusion du contrat. Il ne saurait donc y avoir de conclusion forcée du contrat.
L’alinéa 3 précise, quant à lui, qu’une telle rétractation engage la responsabilité extracontractuelle de
son auteur dans les conditions du droit commun. Il ajoute que l’offrant ne peut être obligé à compenser la perte
des avantages attendus du contrat. En revanche, le texte n’exclut pas que puisse être indemnisée la perte de
chance d’obtenir ces avantages, autrement dit la perte de chance de conclure le contrat.
La question de la révocation de l’offre n’est pas la seule à devoir être examinée au titre des effets de
l’offre, il faut maintenant étudier la question de sa caducité.
2. La caducité de l’offre
Conformément au droit antérieur, l’article 1117 alinéa 1 du Code civil prévoit que l’offre est caduque à
l’expiration du délai fixé par son auteur ou, à défaut, à l’issue d’un délai raisonnable. Autrement dit, l’offre
devient caduque, c’est-à-dire tombe d’elle-même, lorsque le délai précis ou raisonnable s’est écoulé sans
qu’aucune acceptation conforme à l’offre ne soit intervenue. Mais quid juris lorsque l’offrant est décédé (ou est
devenu incapable) entre la date de l’émission de l’offre et celle de l’acceptation dans les délais ?
L’offre devient-elle caduque en raison du décès (ou de l’incapacité) de l’offrant ? Ou bien l’offre est-
elle maintenue en dépit du décès (ou de l’incapacité) de l’offrant ?
A cette question, l’article 1117 alinéa 2 répond désormais de manière nette : l’offre est caduque en cas
d’incapacité ou de décès de son auteur. En d’autres termes, si l’offrant décède ou devient incapable avant
l’acceptation de son offre, aucun contrat ne peut être formé, que l’offrant ait ou non assorti son offre d’un délai
d’acceptation.
Sur cette question, désormais clairement tranchée, le droit antérieur à la réforme était, pourtant,
relativement flou, ainsi que le révèlent les tergiversations jurisprudentielles lorsque les tribunaux ont eu à se
prononcer plus particulièrement sur la question du décès18, même si un arrêt récent semblait avoir rationnalisé
le problème.
En effet, un arrêt de la 1re chambre civile en date du 25 juin 2014 a décidé que l'offre faite sans délai
est caduque en raison du décès du pollicitant.
Il convient donc, pour le droit antérieur à la réforme, de distinguer deux hypothèses.
Soit l'offre n'est pas assortie d'un délai et alors l'offre est caduque en cas de décès ou d'incapacité de
l'offrant, quelle que soit la nature du contrat projeté et sans qu'il y ait à distinguer selon que la pollicitation est
faite à personne déterminée ou au public.
Soit l'offre est assortie d'un délai et alors elle ne semble pas caduque du fait du décès ou de l'incapacité
de l'offrant sauf à distinguer selon que la personnalité de l'offrant est déterminante ou non : si oui, le décès
rendrait l’offre caduque ; si non le contrat pourrait parfaitement être conclu avec les successeurs du défunt.
18En faveur de la caducité de l'offre, par exemple : Soc., 4 avril 1961, Civ. 3e, 10 mai 1989. En faveur du maintien de l'offre, par exemple : Civ. 3e, 9
novembre 1983 ; 10 décembre 1997.
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La loi de ratification a complété l’article 1117 en précisant une solution d’évidence : l’offre est
également caduque en cas de décès de son destinataire. En d’autres termes, tant qu’aucun contrat n’a été
conclu, l’offre n’est pas transmissible aux héritiers de son destinataire en cas de décès de celui-ci.
Cette modification est considérée comme substantielle, de sorte qu’elle ne pourra s’appliquer qu’aux
offres faites à compter du 1er octobre 2018. Il reste que la Cour de cassation avait déjà statué en ce sens,
antérieurement à la réforme (Civ. 1re, 5 novembre 2008). Elle pourrait donc décider, dans le silence du texte de
l’Ordonnance, de maintenir sa jurisprudence s’agissant des offres intervenues entre le 1 er octobre 2016 et le 30
septembre 2018.
§.3 : L’acceptation
Pour étudier l’acceptation, il faut se pencher successivement sur la question de son existence (A) et de
son expression (B).
A. L’existence de l’acceptation
L’examen de la question de l’existence de l’acceptation suppose que l’on se demande, d’une part,
quelles sont ses conditions (1), d’autre part, quelle est sa portée (2).
Il n’existe véritablement une acceptation propre à former le contrat par sa rencontre avec l’offre qu’à
condition que la volonté du destinataire de l’offre se manifeste de façon identique à la volonté de l’offrant (art.
1118 al. 1). Autrement dit le consentement suppose non seulement une rencontre de deux volontés mais aussi
une identité, une concordance entre ces deux volontés. Concrètement, on considère qu’il y a acceptation de
l’offre si le destinataire de l’offre exprime son accord total avec la proposition qui lui a été faite.
Si, au contraire, le destinataire de l’offre répond à l’offrant mais en discutant ou en modifiant certains
éléments ou conditions de l’offre, il n’y a pas acceptation mais contre-proposition faite par celui qui a reçu l’offre
initiale. Au fond, le destinataire de l’offre, en agissant de la sorte, émet une offre nouvelle que l’offrant originel
peut accepter ou non (art. 1118 al. 3).
Par ailleurs, l’acceptation conforme n’est propre à permettre la formation du contrat qu’à la condition
qu’elle ait été reçue par l’offrant. C’est ainsi que l’article 1118, alinéa 2, admet que l’acceptation puisse être
librement révoquée tant qu’elle n’est pas parvenue à l’offrant, à la condition toutefois que la rétractation
parvienne à l’offrant avant l’acceptation.
Une fois que l’acceptation a été émise, il faut se demander quelle est sa portée.
2. La portée de l’acceptation
A supposer que l’acceptation émise par le destinataire de l’offre soit identique à celle-ci, la question de
la portée de l’acceptation doit alors se poser.
Ainsi, il importe de se demander si l’acceptation émise permet de considérer que l’acceptant se trouve
par là même engagé aux seuls éléments du contrat dont il a eu connaissance ; ou si, au contraire, cette
acceptation vaut aussi pour les clauses dont il n’a pas pris connaissance lors de la conclusion du contrat.
Les nouvelles dispositions du Code civil ne répondent pas à cette question, de sorte qu’il faut se référer
aux solutions jurisprudentielles antérieures qui devraient certainement être maintenues. Or, sur ce point, dans
le but de protéger l’acceptant, la jurisprudence limite la portée de l’acceptation aux seuls points de l’accord que
le destinataire de l’offre connaissait au moment où il a donné son acceptation. En fait, elle considère que
l’acceptation émise n’a d’efficacité qu’à propos des clauses du contrat dont le destinataire de l’offre a pris ou
aurait dû prendre connaissance et qu’il a acceptées (pour une illustration récente : Com, 6 septembre 2016).
Ainsi, si la clause litigieuse figure dans un document contractuel signé par lui ou qui lui a été remis avant
la conclusion du contrat, la jurisprudence a tendance à admettre que la clause est valable et efficace (à moins
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que son apparence ou son emplacement dans ledit document rendent impossible ou douteuse sa connaissance
par celui à qui on l’oppose)19.
En revanche si la clause figure dans un document post-contractuel, celui qui se prévaut de la clause doit
démontrer qu’il a averti son cocontractant de son existence.
Il faut maintenant examiner les formes dans lesquelles l’acceptation doit être exprimée pour produire
ses effets, c'est-à-dire former le contrat par sa rencontre avec l’offre, ce qui pose la question de l’expression de
l’acceptation.
B. L’expression de l’acceptation
La question qui se pose à ce stade est celle de savoir quel est l’effet du silence. Le silence vaut-il
acceptation ?
Pour définir la notion de silence, on peut se reporter à la définition qu’en donnait Demogue « il y a
silence au sens juridique quand une personne au cours de cette activité qu’est la vie n’a manifesté sa volonté par
rapport à un acte juridique, ni par une action spéciale à cet effet, ni par une action dont on puisse déduire sa
volonté ».
Aussi convient-il de distinguer le silence de l’acceptation tacite. L’acceptation tacite se matérialise par
une attitude, un comportement, un geste ou l’exécution du contrat offert. L’acceptant ne dit pas oui, il n’écrit
pas oui, mais on peut induire son acceptation de son comportement.
En revanche le silence n’a aucune extériorité, le silence c’est l’absence de réaction, l’inertie, la passivité.
En droit français, aux termes de l’article 1120, le principe est que le silence ne vaut pas acceptation :
qui ne dit mot refuse ! L’acceptation ne peut pas résulter du silence du destinataire de l’offre.
Cette solution, consacrée par la réforme, émane d’un arrêt du 25 mars 1870 rendu par la Chambre civile
de la Cour de cassation aux termes duquel « (…) le silence de celui qu’on prétend obligé ne peut suffire, en
l’absence de toute autre circonstance, pour faire preuve contre lui de l’obligation alléguée »
Ainsi, parce qu’il ne permet pas de conclure à l’existence d’une volonté de s’engager, le silence s’oppose
à la formation du contrat.
Par exception à la règle, il est un certain nombre d’hypothèses où le silence vaut acceptation parce
qu’il s’agit alors d’un silence circonstancié. L’article 1120, reprenant la jurisprudence antérieure, vise ainsi quatre
hypothèses :
19
Dans l'hypothèse inverse où c'est le destinataire de l'offre qui se prévaut du document publicitaire, la jurisprudence décide que celui-ci a une
valeur contractuelle dès lors que l'acceptant rapporte la preuve que le document était suffisamment précis et détaillé et qu'il a eu une influence sur
son consentement (Civ. 1re, 6 mai 2010).
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• En premier lieu, le silence est interprété comme une acceptation lorsque la loi le prévoit. C’est le cas de
l’article 1738 du Code civil qui dispose que le bailleur qui, à l’expiration du contrat de bail, laisse le preneur en
possession du bien loué, accepte par son silence l’offre tacite du locataire de prolonger le bail.
• En deuxième lieu, le silence peut être réglementé par un usage, notamment professionnel. En vertu de cet
usage, le professionnel qui a reçu une offre peut être obligé d’exprimer son refus, faute de quoi il sera réputé
l’avoir acceptée (pour la jurisprudence antérieure, voir par ex. Com., 30 janvier 1956).
• En troisième lieu, c’est tout simplement les relations d’affaire, autrement dit la force de l’habitude, qui peut
aboutir à ce que le silence soit considéré comme une acceptation. Ainsi, quand deux contractants sont en
relations d’affaires, et que, périodiquement et régulièrement, ils concluent des contrats ayant la même nature,
le même objet, et le même but, sans, à chaque nouveau contrat, exprimer formellement leur volonté de
s’engager, un contrat qui s’inscrit dans la continuité de cette relation contractuelle est réputé formé, en dépit du
silence (pour la jurisprudence antérieure, voir par ex. Civ. 1re, 12 janvier 1988 ; Com., 15 mars 2011).
• Enfin, le contrat est formé malgré le silence en cas de « circonstances particulières ». Cette dernière
exception reproduit la jurisprudence antérieure qui avait laissé entendre que les cas dans lesquels le silence est
réputé valoir acceptation ne serait pas limitative. Elle admettait ainsi que le silence puisse valoir acceptation
« lorsque les circonstances permettent de donner à ce silence la signification d’une acceptation » (Civ. 1re, 24 mai
2005 ; Civ. 1re, 4 juin 2009 ; Com. 18 janvier 2011).
Antérieurement à la réforme, la Cour de cassation admettait également que le silence puisse valoir
acceptation quand l’offre était faite dans l’intérêt exclusif du destinataire de l’offre (par ex. Soc. 15 décembre
1970). Ainsi en est-il par exemple lorsqu’un créancier offre à son débiteur une remise de dette : le silence vaut
alors acceptation. Dans cette hypothèse, la jurisprudence considère, en effet, que le silence vaut acceptation car
il est probable et raisonnable de penser qu’une telle offre est nécessairement acceptée par son destinataire.
Cette exception n’a pas été reprise dans les nouveaux textes. Reste que la Cour de cassation pourrait sans
difficultés maintenir sa solution en considérant que l’on se trouve alors dans une des « circonstances
particulières » visées à l’article 1120.
Pour les contrats importants sur le plan économique, notamment ceux qui sont conclus entre des
professionnels, le schéma de la rencontre des volontés obéit parfois à d’autres règles que celles qui viennent
d’être exposées.
Certes, la formation du contrat suppose toujours - même dans ces contrats - une rencontre des
volontés, mais cette rencontre s’opère dans la durée et est précédée soit par une négociation plus ou moins
longue (§. 1), soit par la conclusion d’un avant-contrat (§.2).
La négociation préalable à la signature du contrat peut se dérouler de deux façons. Elle peut, en premier
lieu, se dérouler sans recours à des contrats de négociation (A). Elle peut, en second lieu, se dérouler par le biais
de ces contrats (B).
Avant que les volontés se rencontrent, se produit - surtout dans la pratique des affaires - une
négociation souvent longue et parfois assez coûteuse. Cette négociation contractuelle, ces pourparlers, cette
période précontractuelle, est, en principe, soumise à un régime de liberté (1). Liberté tempérée par une
exigence de bonne foi (2).
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1. Le principe : la liberté des négociations
En principe, aux termes de l’article 1112 du Code civil, l’ouverture de pourparlers, de même que leur
déroulement et leur rupture sont placés sous le signe de la liberté, en l’occurrence de la liberté de contracter ou
de ne pas contracter. Par conséquent on ne saurait, sans porter gravement atteinte à la liberté individuelle et à
la sécurité commerciale, admettre à la légère qu’une personne puisse être responsable pour avoir participé ou
ne pas avoir donné suite à des pourparlers.
En d’autres termes, puisque la liberté est le principe, celui qui décide d’entreprendre ou non des
négociations, de les poursuivre ou, surtout, de les rompre ne peut engager sa responsabilité de ce seul fait.
Ce principe connaît toutefois un tempérament fondé sur l’exigence de bonne foi.
Si la liberté était absolue, elle serait source d’insécurité et elle méconnaîtrait les besoins de la pratique
contractuelle. Il faut savoir, en effet, que la négociation d’un contrat engendre parfois des frais financiers très
importants : frais de conseils, frais d’études, frais d’expertises, d’audit, d’avocats, etc.
C’est pourquoi, la liberté dans les négociations est encadrée. L’article 1112 impose ainsi que l’initiative,
le déroulement et la rupture des négociations précontractuelles satisfassent aux exigences de la bonne foi. Cette
solution consacre la jurisprudence antérieure qui avait mis en place un système de liberté surveillée, en
imposant aux négociateurs de faire preuve de loyauté, pendant la période précontractuelle. Autrement dit, si le
principe est la liberté, un participant aux négociations engage néanmoins sa responsabilité lorsque son
comportement présente un caractère abusif.
Cette exigence de bonne foi concerne toutes les étapes de la négociation. Celui qui entreprend ou
poursuit des négociations alors qu’il n’a aucune intention de conclure le contrat, qu’il ne cherche qu’à obtenir
des informations ou encore à détourner son partenaire d’un autre contrat, pourra ainsi, sans doute, engager sa
responsabilité. C’est toutefois la rupture des négociations qui pose le plus souvent des difficultés et qui a donné
lieu à la jurisprudence la plus abondante. La Cour de cassation considère ainsi qu’il y a abus dans l’exercice du
droit de rompre les pourparlers lorsque l’auteur de la rupture est animé par une intention de nuire (Civ. 1 re, 12
avril 1976) ou lorsqu’il a agi avec une légèreté blâmable (Com., 11 juillet 2000, comp. Civ. 3e, 15 juin 2017).
Alors, quels sont, pour la jurisprudence, les indices d’une légèreté blâmable ?
A ce sujet, la jurisprudence tient compte principalement de l’existence de pourparlers suffisamment
avancés pour faire croire légitimement à une partie que l’autre est sur le point de conclure (Com., 22 avril 1997
ou Civ. 1re, 6 janvier 1998). A l’inverse la faute est écartée lorsque la rupture est survenue à un moment où les
parties en étaient encore à évaluer les risques et les chances du contrat envisagé (Com., 12 janvier 1999 ; quand
bien même les discussions auraient duré trois ans : Civ. 3e, 31 mai 2018).
Plus précisément, la jurisprudence admet que lorsque les discussions ne sont encore qu’à l’état
d’ébauche, l’un des partenaires peut y mettre fin sans avoir à justifier d’un motif légitime de rupture (Com., 20
juin 2000 ; Civ. 1re, 20 décembre 2012). En revanche, lorsque la négociation est plus avancée, l’auteur de la
rupture doit justifier d’un motif légitime de rupture pour que celle-ci ne soit pas considérée comme fautive (Com.
11 juillet 2000).
Variété de l’abus de droit, cette faute - lorsqu’elle est établie - engendre une responsabilité
précontractuelle dont la nature est délictuelle (puisqu’aucun contrat n’est formé, c’est sur le fondement de
l’article 1240 – 1382 ancien – du Code civil que cette responsabilité est recherchée ; sur ce pt, v. par ex. : Com.,
11 janvier 1984 ; Com., 12 février 2002).
La sanction prend la forme de dommages et intérêts et l’article 1112 alinéa 2 précise – reprenant la
jurisprudence antérieure (v. par ex. : Com., 26 novembre 2003 ; 18 janvier 2011) – que la réparation du
préjudice ne peut avoir pour objet de compenser la perte des avantages attendus du contrat non conclu. Ce à
quoi la loi de ratification a ajouté : « ni la perte de chance d’obtenir ces avantages ». Cette précision était déjà
acquise en jurisprudence sous l'empire de l'ancien droit (v. par ex. : Civ. 3e, 28 juin 2006 ; Civ. 3e, 7 janvier 2009 ;
Com., 18 septembre 2012)20. En somme, seules les pertes subies, c’est-à-dire les frais engagés, donnent lieu à
20 Cette modification n’ayant qu’une valeur interprétative, elle est donc applicable rétroactivement au 1er octobre 2016.
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réparation. En revanche, le gain manqué, et particulièrement la perte d’une chance de conclure le contrat21, ne
peut faire l’objet d’une indemnisation en raison du défaut de lien de causalité entre les circonstances fautives et
l’absence de conclusion du contrat.
Par ailleurs, l’article 1112-2 reproduit une jurisprudence établie qui impose aux participants de
respecter la confidentialité des informations estampillées secrètes et transmises durant les négociations (Com.
3 juin 1986). Il prévoit ainsi que « celui qui utilise ou divulgue sans autorisation une information confidentielle
obtenue à l’occasion des négociations engage sa responsabilité de droit commun22 ».
La période de négociation d’un contrat, parce qu’elle est souvent longue, difficile, complexe et coûteuse
peut aussi être jalonnée par la conclusion de contrats qui organisent cette négociation.
Lorsque le contrat porte sur un enjeu particulièrement important, les négociateurs, dans un souci de
sécurité, peuvent décider de contractualiser la négociation précontractuelle, c'est-à-dire peuvent conclure des
contrats qui vont avoir pour objet sa négociation.
Avant de nous pencher sur l’efficacité des contrats de négociation (1), il faut essayer d’appréhender la
variété de ce type de contrats (2).
Sans souci d’exhaustivité, on peut recenser trois types de contrats de négociation : la lettre d’intention
(a), l’accord de principe (b) et l’accord partiel (c).
a. La lettre d'intention
D’abord la lettre d’intention. Il s’agit d’un document par lequel des individus manifestent leur intérêt
pour un contrat, leur intention d’entamer ou de poursuivre la négociation d’un contrat, dont l’objet, les
conditions essentielles et les modalités restent à déterminer.
b. L’accord de principe
Ensuite les négociateurs peuvent conclure un accord de principe par lequel ils expriment leur accord sur
la nature du contrat futur, mais dont les éléments objectivement essentiels, le prix par exemple, restent à fixer.
Autrement dit, en cas d’accord de principe, la formation du contrat suppose encore une négociation sur ses
conditions.
c. L’accord partiel
Enfin, les négociateurs peuvent conclure un accord partiel. Partiel, car seuls certains éléments du
contrat sont fixés, alors que d’autres restent à déterminer. Par exemple, le service et le prix sont déterminés
mais les garanties et la durée du contrat restent à déterminer.
Ces contrats créent des obligations (a) dont l’inexécution est sanctionnée par le biais de la responsabilité
contractuelle (b).
21 Quid de la réparation du préjudice de perte de chance de conclure un contrat avec un tiers ? Un arrêt inédit de la Cour de cassation (Com., 7 avril
1998) et quelques décisions des juges du fond ont reconnu l'indemnisation d'un tel préjudice. Ces arrêts sont néanmoins anciens de sorte qu'il n'est
pas certain que la même solution serait encore retenue de nos jours.
22
Durant la période de négociation, qu’il s’agisse d’un manquement à l’exigence de bonne foi ou d’une violation de l’obligation de confidentialité, la
responsabilité pourra être de nature soit contractuelle soit extracontractuelle. Elle sera contractuelle si les parties ont conclu un contrat de
négociation et extracontractuelle en l’absence d’un tel accord.
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a. La création d'obligations
Les contrats de négociation engendrent tous une obligation de base, une obligation générale ; en
fonction de la volonté exprimée par les négociateurs, ils peuvent en outre contenir des obligations spécifiques.
Quel que soit le type de contrat de négociation conclu, ils engendrent tous à la charge des négociateurs
une obligation de négocier de bonne foi le contrat débattu. En clair, ils s’obligent à collaborer à la recherche
d’une issue favorable de la négociation.
Dans leurs contrats de négociation, les négociateurs peuvent en outre souscrire des engagements
accessoires qui se matérialiseront par certaines clauses. Parmi les plus fréquentes on trouve :
- La clause de confidentialité : aux termes de cette clause les négociateurs s’engagent à garder le secret
sur le principe même de la négociation ou sur les informations transmises à l’occasion de celle-ci.
- La clause de sincérité : aux termes de laquelle chaque négociateur s’engage à révéler à l’autre toute
autre négociation qu’il entreprendrait avec un tiers.
- La clause d’exclusivité : aux termes de laquelle les négociateurs s’obligent à ne pas entreprendre des
négociations parallèles avec des tiers pendant la durée de leur négociation.
En cas de violation de l’obligation de négocier de bonne foi, quelle sera la sanction prononcée par le
juge ? D’une façon générale, le négociateur de mauvaise foi engagera sa responsabilité contractuelle et devra
payer des dommages et intérêts à son partenaire. C’est, en principe, la seule sanction à laquelle il s’expose. En
effet, il n’est pas envisageable, en cas de violation de l’obligation de négocier de bonne foi, de contraindre
l’auteur à reprendre la négociation, ni, a fortiori, de le condamner à conclure le contrat négocié car, même en
négociant de bonne foi, on peut finalement aboutir à un échec de la négociation et ne pas parvenir à conclure le
contrat négocié.
Il est toutefois à noter que, dans l’hypothèse d’un accord partiel, la sanction peut être différente. A cet
égard, il convient d’opérer une distinction :
- soit l’accord partiel ne porte que sur des éléments qui sont objectivement accessoires du contrat négocié,
par exemple : le lieu ou la date d’exécution du contrat ou les modalités de paiement. Dans ce cas, la
rupture déloyale de la négociation ne peut donner lieu qu’à la responsabilité du négociateur déloyal qui
devra verser des dommages et intérêts au négociateur victime.
- Soit l’accord partiel porte sur les éléments objectivement essentiels du contrat négocié, par exemple la
chose et le prix dans une vente, et seuls des éléments accessoires, comme la date du transfert de
propriété ou les modalités de paiement, restent à discuter. Dans ce cas, si un négociateur refuse de
poursuivre la négociation sans raison valable, simplement parce qu’il a changé d’avis, l’autre peut
obtenir du juge une décision dans laquelle le contrat sera réputé formé en raison de l’accord des
contractants sur les éléments essentiels. La sanction n’est alors pas seulement une réparation sous la
forme de dommages et intérêts, elle consiste aussi dans l’exécution forcée du contrat négocié et c’est le
juge qui complètera les éléments secondaires du contrat pour lesquels les parties n’étaient pas
parvenues à un accord. La sanction de l’exécution forcée du contrat négocié n’est pourtant pas
systématique, et ce même si les parties étaient convenues des éléments objectivement essentiels. En
effet, les contractants peuvent « essentialiser » les éléments secondaires de leur accord c'est-à-dire
convenir que des éléments objectivement accessoires de l’accord (par exemple, la date du transfert de
propriété dans la vente) seront subjectivement considérés, pour les parties, comme essentiels. Dans une
telle hypothèse, la sanction de la rupture déloyale des négociations sera uniquement l’octroi de
dommages-intérêts.
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Les contrats de négociation ne sont pas les seuls à organiser la rencontre progressive des volontés, celle-
ci peut également s’opérer par le biais de contrats préparatoires ; contrats préparatoires qu’on appelle aussi les
avant-contrats.
Les avant-contrats se distinguent des contrats de négociation en ce qu’ils n’ont pas pour objet
d’organiser les pourparlers entre les parties. Ces contrats ont pour objet de conférer à l’un des contractants la
possibilité de conclure à terme le contrat définitif. Nous nous en tiendrons, ici, aux deux principaux types de
contrats préparatoires à savoir, en premier lieu, la promesse unilatérale de contrat (A), en second lieu, le pacte
de préférence (B).
L'étude de la qualification (1) précédera celles de la validité (2) et des effets de cette figure juridique (3).
1. La qualification
La promesse unilatérale de contrat est définie à l’article 1124 du Code civil comme un contrat par
lequel une partie, le promettant, accorde à l’autre, le bénéficiaire, le droit d’opter pour la conclusion d’un
contrat dont les éléments essentiels sont déterminés et pour la formation duquel ne manque que le
consentement du bénéficiaire23.
La promesse unilatérale de contrat c’est donc le contrat préparatoire qui débouche sur le contrat
définitif si et seulement si le bénéficiaire exprime son consentement dans ce sens ; on dit également si le
bénéficiaire lève l’option.
La promesse unilatérale la plus fréquente est la promesse de vente. La promesse unilatérale de vente
est un contrat qui a pour objet la conclusion d’une vente, dont les conditions essentielles, à savoir la chose et le
prix, sont d’ores et déjà fixées. Mais la vente n’est pas encore formée, pas encore conclue car le bénéficiaire de
la promesse s’il a accepté l’offre de promesse de vente - et donc formé le contrat de promesse - n’a pas encore
exprimé son consentement à la vente, n’a pas encore accepté d’acquérir.
La promesse unilatérale de vente doit être clairement distinguée de la promesse synallagmatique de
vente prévue à l’article 1589 du Code civil. La promesse synallagmatique de vente est celle où il y a réciprocité
des obligations de vendre et d’acheter mais dans laquelle le transfert de propriété est retardé jusqu’à
l’accomplissement d’une formalité, généralement jusqu’à réitération par acte authentique. Une telle promesse
n’est donc pas un contrat préparatoire à la vente mais constitue la vente elle-même car les deux parties ont
consenti au contrat définitif24.
La promesse unilatérale de contrat peut être à durée déterminée, lorsqu’un délai pour lever l’option y
est fixé, ou à durée indéterminée, à défaut d’un tel délai. Dans cette hypothèse, la promesse est alors soumise
au régime des contrats à durée indéterminée, tel que fixé à l’article 1211 du Code civil : « lorsque le contrat est
conclu pour une durée indéterminée, chaque partie peut y mettre fin à tout moment, sous réserve de respecter le
délai de préavis contractuellement prévu ou, à défaut, un délai raisonnable » (déjà cette solution dans le droit
antérieur : Civ. 3e, 24 avril 1970).
Dans la promesse unilatérale, le droit d’option est fréquemment accordé au bénéficiaire en contrepartie
d’une obligation créée à sa charge. Concrètement le bénéficiaire s’engage, pour le cas où il refuserait de
conclure le contrat, pour le cas où il ne lèverait pas l’option, à verser une somme d’argent correspondant à un
pourcentage du prix. Dans une vente c’est en général 10 % du prix. Cette somme - versée au promettant en
23Sous l'empire de l'ancien droit, il n'existait pas de définition légale de la promesse unilatérale de contrat : celle-ci était purement doctrinale.
24
Si, en vertu de l’article 1589 du Code civil, la promesse synallagmatique de vente vaut vente, la Cour de cassation admet toutefois que les
contractants sont libres de déroger à cette règle (par ex. : Civ. 3e, 19 juin 2012 ; 12 avril 2018), notamment en prévoyant que la clause de réitération
est un élément constitutif de leur consentement.
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contrepartie de l’exclusivité contractuelle qu’il a accordée pendant le délai fixé - est appelée indemnité
d’immobilisation.
Lorsqu’une telle indemnité est prévue, elle transforme la promesse unilatérale de vente (qui est
normalement un contrat unilatéral) en contrat synallagmatique puisque indemnité et option forment alors
des obligations réciproques.
Bien plus, on admettait traditionnellement que si l’indemnité d’immobilisation est d’un montant tel que le
bénéficiaire est en réalité contraint d’acheter alors la promesse unilatérale de vente se transforme en promesse
synallagmatique (v. par ex. Com., 20 novembre 1962 ; Com., 13 février 1978). Cependant, un arrêt récent a remis
en cause cette solution : la première Chambre civile de la Cour de cassation a décidé que le montant de
l'indemnité d'immobilisation n'était pas de nature à modifier la qualification de promesse (v. Civ. 1 re, 1er
décembre 2010 : dans cette espèce, le montant de l'indemnité d'immobilisation était quasiment égal au prix de
vente). Et, encore plus récemment, la troisième Chambre civile - par un arrêt, il est vrai, inédit - a repris sa
position traditionnelle qui prend en compte l'importance de l'indemnité pour éventuellement requalifier la
promesse (Civ. 3e, 26 septembre 2012). Aujourd'hui, le droit en la matière est donc très incertain et
l’Ordonnance de réforme ne permet pas de lever cette incertitude.
2. La validité
En tant que contrat, la promesse unilatérale doit respecter les conditions de validité de droit commun
des contrats. Il est ainsi exigé que les éléments essentiels du contrat projeté soient déterminés ou
déterminables lors de la conclusion de la promesse (pour une application à une promesse unilatérale de vente :
Civ. 3e, 10 mars 2015).
Certaines promesses unilatérales sont aussi soumises à des règles particulières de validité.
Principalement, l’article 1589-2 du Code civil édicte qu’il doit être constaté par acte authentique, ou acte sous
seing-privé enregistré dans les dix jours, toute promesse unilatérale de vente afférente à un immeuble ou à un
fonds de commerce et ce à peine de nullité25.
3. Les effets
Doivent être examinés, en premier lieu, les effets à l’égard du bénéficiaire (a) et, en second lieu, ceux à
l’égard du promettant (b). Enfin il faut dire un mot de la rétractation du promettant (c).
Par l’effet d’une promesse unilatérale de contrat, le bénéficiaire dispose d’une exclusivité contractuelle
sur la formation du contrat. Dans cette perspective, il bénéficie d’un délai, avant l’expiration duquel il peut
librement accepter ou refuser de conclure le contrat futur.
Appliqué à la promesse unilatérale de vente cela signifie que pendant ce délai une option est offerte au
bénéficiaire : acquérir ou ne pas acquérir le bien. Cette option, il peut librement l’exercer.
- Soit il accepte d’acquérir et alors la vente promise par la promesse unilatérale de vente est conclue
- Soit il refuse d’acquérir et alors non seulement la vente promise n’est pas conclue, mais en outre, la
promesse unilatérale de vente est caduque. Notons ici que son refus d’acquérir ne peut être source de
responsabilité pour inexécution car, qu’il lève l’option ou qu’il refuse d’acquérir, il exécute bien le
contrat de promesse.
Dans une promesse unilatérale de contrat, le promettant est d’ores et déjà irrévocablement engagé à
conclure le contrat promis puisque, aux termes de l’article 1124, il ne manque à la conclusion du contrat que
le consentement du bénéficiaire.
25La Cour de cassation a toutefois décidé que les dispositions de l’article 1589-2 ne s’appliquent pas lorsque la promesse unilatérale est incluse dans
un accord global dont elle ne constitue qu’un élément (Ass. Plén., 24 février 2006 ; Com., 2 février 2016).
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Si on raisonne sur une promesse unilatérale de vente, pour que la vente promise soit conclue, il ne
manque plus que le consentement de l’acquéreur. Le promettant, par l’effet de la promesse unilatérale de
contrat, est déjà réputé vendeur. Il a d’ores et déjà souscrit l’engagement irrévocable de vendre ; engagement
qui sera exécuté dès que le bénéficiaire aura, lui-même, consenti à la vente.
Quelle est la sanction de la révocation du promettant ? Autrement dit : que peut obtenir le
bénéficiaire de la promesse lorsque, pendant le délai et au mépris du droit d’option, le promettant revient sur
son engagement de vendre ?
Si la levée de l’option intervient avant la révocation, jurisprudence (Civ. 3e, 26 juin 1996) et doctrine
s’accordent pour considérer que la vente est devenue parfaite et que l’acquéreur peut donc demander non
seulement des D-I mais surtout l’exécution en nature.
Mais quid juris lorsque la levée de l’option dans les délais est postérieure à la révocation ? Est-ce que
le bénéficiaire peut prétendre à la conclusion et à l’exécution de la vente promise ou doit-il se résigner à
réclamer de simples dommages et intérêts et renoncer au contrat projeté ?
Avant l’ordonnance de réforme, la jurisprudence retenait une solution très critiquée. Plus précisément,
jusqu’en 1993, la jurisprudence décidait que la vente était formée malgré la révocation du promettant. Elle
considérait alors que, dès la signature de la promesse unilatérale de vente, le promettant était, d’ores et déjà,
engagé, obligé à vendre le bien promis. Mais, à partir de 1993, la jurisprudence opéra un revirement (Civ. 3 e, 15
décembre 1993 ; 28 octobre 2003 ; 27 mars 2008 ; v. égal. : Civ. 3e, 25 mars 2009) en décidant que lorsque la
révocation est antérieure à la levée de l’option, l’obligation du promettant est insusceptible d’exécution forcée
et, par conséquent, que la seule sanction de cette révocation consiste dans l’octroi de dommages et intérêts au
bénéficiaire de la promesse. En dépit des critiques nombreuses de la majorité de la doctrine, la Cour de
cassation a confirmé sa position par d’autres arrêts postérieurs (v.: Civ. 3 e, 11 mai 2011 ; v. égal. en matière de
promesse de cession d'actions : Com., 13 septembre 2011).
Comment comprendre cette position ? Dans ses premières décisions, la Cour de cassation se fondait sur
une application littérale de l’article 1142 ancien du Code civil aux termes duquel : « toute obligation de faire ou
ne pas faire se résout en dommages et intérêts, en cas d’inexécution de la part du débiteur ». Autrement dit,
pour la Cour de cassation, la promesse unilatérale n’obligeait son auteur qu’à conclure le contrat définitif, sans
qu’on puisse le considérer comme déjà engagé dans ce contrat. Dès lors, son refus d’exécuter cette obligation de
conclure le contrat définitif, obligation de faire, ne pouvait conduire qu’à des dommages et intérêts26. Par la
suite, la Cour de cassation s’est, pour justifier la même solution, placée sur un autre fondement, invoquant les
articles 1101 et 1134 anciens du Code civil27. Elle laissait ainsi entendre que, pour elle, la formation du contrat
définitif n’avait lieu qu’au moment de la levée de l’option, à la condition que le promettant ait encore, à cette
date, la volonté de contracter. Autrement dit, s’il se rétractait avant la levée de l’option, le promettant exprimait
sa volonté de ne plus contracter et faisait donc échec à la formation du contrat définitif28.
Il reste que cette jurisprudence niait toute utilité aux promesses unilatérales de vente car elle revenait à
admettre que le promettant qui se rétracte s’expose à la même sanction - voire à une sanction moindre - que
l’offrant qui se rétracte. Or, cette solution était parfaitement illogique dans la mesure où la promesse unilatérale
de vente constitue un véritable contrat alors que l’offre n’est qu’un acte unilatéral.
Désormais, cette solution jurisprudentielle est censurée par les nouvelles dispositions du Code civil
qui en prennent l’exact contrepied. En effet, l’article 1124 alinéa 2 dispose que « la révocation de la promesse
pendant le temps laissé au bénéficiaire pour opter n’empêche pas la formation du contrat promis ».
26 Afin, sans doute, de limiter les inconvénients de cette solution, la Cour de cassation avait toutefois admis que les contractants puissent
conventionnellement renforcer l’efficacité de la promesse de vente. Si elle avait réaffirmé qu’en principe la révocation de la promesse unilatérale
de vente ne donne lieu qu’à l’octroi de dommages et intérêts, la Haute juridiction avait cependant énoncé que les parties peuvent stipuler une
clause par laquelle elles admettent que la révocation du promettant sera sanctionnée par l'exécution forcée du contrat de vente (Civ. 3e, 27 mars
2008).
27 On notera que des décisions postérieures à l'arrêt du 11 mai 2011 avait ajouté, au visa des anciens articles 1101 et 1134, l'article 1583 relatif à la
vente (Com., 13 septembre 2011 ; Civ. 3e, 12 juin 2013), ce qui ne changeait pas grand-chose à la solution.
28 On notera que la substitution des fondements textuels (1101 et 1134 à la place de 1142) avait eu probablement pour conséquence de rendre
inefficace la clause d'exécution forcée admise par la jurisprudence (Civ. 3e, 27 mars 2008).
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Ainsi, le promettant étant d’ores et déjà engagé, il ne peut plus revenir sur son engagement. Cette disposition
permet donc de redonner sa pleine efficacité à la promesse unilatérale de contrat et de lui conférer une valeur
supérieure à celle d’une offre.
Par ailleurs, l’article 1124 alinéa 3 offre une protection au bénéficiaire en cas de violation de la
promesse par le promettant et un tiers. Il prévoit en effet, que « le contrat conclu en violation de la promesse
unilatérale avec un tiers qui en connaissait l’existence est nul ». Pour obtenir la nullité du contrat conclu en
fraude de ses droits, le bénéficiaire devra donc démontrer, d’une part, que le contrat a été conclu en violation
de la promesse unilatérale, soit avant l’expiration du délai d’option et, d’autre part, que le tiers avait
connaissance de l’existence de la promesse au moment il s'est définitivement engagé.
B. Le pacte de préférence
L'étude de la définition (1) précédera celle des effets de cette figure juridique (2).
1. La définition
Le pacte de préférence est un contrat préparatoire qui a pour objet le choix d’un contractant en cas de
conclusion d’un contrat futur. Plus précisément, il est défini à l’article 1123 du Code civil comme un contrat par
lequel une partie s’engage à proposer prioritairement à son bénéficiaire de traiter avec lui pour le cas où elle
se déciderait de contracter29.
Exemple de pacte de préférence, celui portant sur la vente d’un immeuble. Le promettant s’engage, s’il
décide de vendre son immeuble, à proposer en priorité cette vente au bénéficiaire du pacte30.
L’existence d’un pacte de préférence ne préjuge donc pas de la conclusion du contrat pour lequel la
priorité a été promise au bénéficiaire, dans la mesure où, d’une part, le promettant peut ne jamais décider de
conclure le contrat en question et, d’autre part, à supposer même qu’il le décide, le bénéficiaire reste
parfaitement libre de refuser d’y souscrire. C’est pourquoi l’article 1123 laisse une grande liberté aux parties
quant au contenu du pacte. En particulier, consacrant la jurisprudence antérieure, cette disposition ne fait pas
de la « prédétermination du prix du contrat envisagé » une condition de validité du pacte de préférence (Civ. 3e,
15 janvier 2003), pas plus que la stipulation d’un délai (Civ. 1re, 6 juin 2001)31.
Ici encore, quelques mots sur l’efficacité du pacte de préférence à l’égard du bénéficiaire (a), du
promettant (b) et en cas de révocation par le promettant (c).
En ce qui concerne le bénéficiaire d’un pacte de préférence, il est créancier d’une priorité contractuelle
qui lui confère le pouvoir de contracter si finalement le promettant se décide à conclure le contrat, objet du
pacte.
En ce qui concerne le promettant, il est tenu d’émettre l’offre, ayant pour objet le contrat, à destination,
à l’attention du bénéficiaire en priorité. C’est uniquement si celui-ci refuse cette offre que le promettant est
alors libre d’adresser cette même offre de contrat à d’autres personnes32.
29Sous l'empire de l'ancien droit, il n'existait pas de définition légale du pacte de préférence : celle-ci était purement doctrinale.
30Sur l'articulation d'un pacte de préférence avec un droit de préemption légal, v. par exemple : Civ. 3e, 24 mars 2016.
31 Conformément au droit commun des contrats, la jurisprudence considère que le décès du promettant ne rend pas caduque le pacte de
préférence mais que ce dernier se transmet aux héritiers du promettant (Civ. 1re, 6 novembre 1963). Ce principe est toutefois assorti d’une réserve
selon laquelle le pacte de préférence ne se transmet pas aux héritiers lorsque les circonstances révèlent une intention contraire, même tacite, des
parties de ne conférer à cette obligation qu’un caractère strictement personnel (Civ. 1re, 24 février 1987).
32 Cela vaut également lorsque le contrat projeté est une promesse unilatérale de contrat par lequel le promettant du pacte de préférence
s’engage à l’égard d’un tiers et alors même que la levée de l’option n’interviendrait qu’après l’échéance du pacte de préférence (Civ. 3e, 6
décembre 2018).
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c. Les effets de la révocation du promettant
Une fois encore, il faut se poser la question de la révocation du promettant. Autrement dit, que peut
obtenir le bénéficiaire du pacte de préférence lorsqu’au mépris de son engagement, le promettant a conclu le
contrat avec un tiers, c'est-à-dire avec une autre personne que le bénéficiaire ?
Sur ce point, l’article 1123 alinéa 2 dispose que le bénéficiaire peut obtenir la réparation du préjudice
subi. Il peut en outre, s’il apporte la preuve que le tiers acquéreur connaissait l’existence du pacte de préférence
et savait son intention de conclure le contrat, demander la nullité de la vente ou demander au juge de le
substituer au tiers dans le contrat conclu.
Cette disposition consacre une solution initiée par la Cour de cassation dans un arrêt de Chambre mixte
en date du 26 mai 2006 (confirmé par Civ. 3e, 14 février 2007 ; voir égal : Civ. 3e, 25 mars 2009) qui a décidé que
« le bénéficiaire d’un pacte de préférence est en droit d’exiger l’annulation du contrat passé avec un tiers en
méconnaissance de ses droits et d’obtenir sa substitution à l’acquéreur, à la condition que ce tiers ait eu
connaissance, lorsqu’il a contracté, de l’existence de ce pacte et de l’intention du bénéficiaire de s’en prévaloir ».
La connaissance par le tiers acquéreur du pacte (1) et de l'intention du bénéficiaire de s'en prévaloir (2)
doit s'apprécier au jour où le tiers contracte, c'est-à-dire au jour où le tiers acquiert. En cas de promesse
synallagmatique de vente, suivie de réitération par acte authentique, la jurisprudence considère que cette
double condition doit s’apprécier à la date de la signature de la promesse et non à celle de la réitération par acte
authentique, sauf si les parties ont fait de la réitération devant notaire un élément essentiel et déterminant de
leur engagement (Civ. 3e, 25 mars 2009 ; Civ. 3e, 25 septembre 2012 ; comp. : Civ. 3e, 3 novembre 2011). La
solution est logique car la vente est formée au jour du premier acte, en application des articles 1583 et 1589 du
Code civil.
Il faut encore mentionner l’introduction dans le Code civil, à l’occasion de la réforme, d’une action
interrogatoire au profit du tiers. Selon l’alinéa 3 de l’article 1123, le tiers qui se verrait proposer la conclusion du
contrat peut demander par écrit au bénéficiaire du pacte de confirmer, dans un délai qu’il fixe et qui doit être
raisonnable, l’existence du pacte de préférence et s’il entend s’en prévaloir. L’alinéa 4 précise que l’écrit doit
mentionner qu’à défaut de réponse dans ce délai, le bénéficiaire du pacte ne pourra plus solliciter sa
substitution au contrat conclu avec le tiers ou la nullité du contrat. Autrement dit, cette action interrogatoire
permet au tiers de se garantir une certaine sécurité juridique en s’assurant que le contrat qu’il va conclure ne
pourra plus être annulé par le bénéficiaire du pacte ni ce dernier être substitué dans le contrat.
En dépit de cet intérêt pour le tiers, il reste que cette action risque d’être d’une application pratique
limitée. En effet, d’une part, elle suppose que le tiers puisse soupçonner l’existence d’un pacte et connaisse
l’identité de son éventuel bénéficiaire pour l’interroger. D’autre part, cette action interrogatoire est facultative
(le tiers « peut » demander au bénéficiaire), de sorte que le tiers n’a pas l’obligation de l’exercer. Or, dans la
mesure où la substitution du bénéficiaire au tiers dans le contrat conclu est subordonnée à sa connaissance du
pacte et de l’intention du bénéficiaire de s’en prévaloir, le tiers contractant pourrait avoir tout intérêt à ne pas
interroger le bénéficiaire. Sans confirmation par ce dernier de l’existence du pacte ou de ses intentions, il pourra
toujours arguer de son ignorance pour être maintenu dans ses droits.
Par ailleurs, de nombreuses questions restent en suspens qu’il appartiendra à la jurisprudence de
trancher. On peut notamment se demander si cet écrit adressé au bénéficiaire doit comporter les conditions du
contrat projeté, fût-ce pour permettre au bénéficiaire de répondre sur ses intentions. Faudrait-il alors
renouveler l’interrogation en cas de changement des conditions du contrat projeté ? De même, on peut
s’interroger sur les conséquences d’un délai trop court laissé au bénéficiaire pour répondre. Sans doute peut-on
penser que le bénéficiaire conservera alors son droit à la nullité ou à la substitution. Enfin, dans l’hypothèse où
le bénéficiaire répondrait négativement ou ne répondrait pas, du moins dans le délai, conserverait-il son droit à
indemnisation contre le promettant, alors même qu’il aurait pu empêcher le contrat conclu en fraude de ses
droits et donc le préjudice qu’il subit ?
Il faut enfin relever qu’aux termes de l’article 9 de l’Ordonnance, les troisième et quatrième alinéas de
l’article 1123 nouveau sont d’application immédiate de sorte qu’une telle action interrogatoire peut être mise
en œuvre depuis l’entrée en vigueur de l’Ordonnance, soit le 1er octobre 2016, quand bien même le pacte de
préférence concerné aurait été conclu antérieurement.
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Sous-section 3 : Le droit spécial de la rencontre des volontés
Comme on le verra, la théorie des vices du consentement se révèle insuffisante à protéger l’intégrité du
consentement. Méthode de protection a posteriori (puisqu’elle nécessite une action en justice) la théorie des
vices du consentement est en effet d’un rendement médiocre dans la société actuelle qui se caractérise par un
phénomène contractuel de masse. D’où l’idée de compléter cette approche classique du droit des contrats,
fondée sur des mesures curatives, par des mesures préventives destinées à favoriser l’information (§ 1) et la
réflexion des contractants (§ 2). C’est ainsi, avant même d’aborder la question de la validité - et donc dans le
cadre de la formation du contrat - qu’il faut étudier ces dispositions.
Plus particulièrement, il convient de s’attacher à montrer comment la loi - et dans une moindre mesure
la jurisprudence - tentent de prévenir l’altération du consentement, en imposant, en amont de la formation du
contrat, des obligations censées permettre au contractant, présumé en position de faiblesse, de s’engager en
connaissance de cause. Comment, finalement, le droit entend restaurer les conditions d’un engagement
éclairé.
Notez que la différence avec les mesures classiques de protection a posteriori n’est pas seulement
d’ordre chronologique ; elle révèle également un changement dans la conception même du contrat.
Dans l’approche classique, les parties sont censées être en situation égale ; ou du moins peu importe
qu’elles ne le soient pas. On ne se préoccupe pas de leurs différences de position, de compétence, de situation ;
l’échange des consentements suffit à former le contrat, sous réserve de l’absence de vices (erreur, dol, violence).
C’est le principe du consensualisme et de la liberté contractuelle qui domine : dans la ligne de l’autonomie de la
volonté, les actes juridiques peuvent être conclus, au gré des intéressés, sous une forme quelconque ; ils
résultent du seul échange des consentements.
Dans l’approche contemporaine, les parties ne sont plus considérées comme se trouvant dans une
situation d’égalité. On entend protéger le contractant considéré en situation d’infériorité, sans quoi il ne
pourrait pas s’engager de façon éclairée. Sont ainsi mis en place des mécanismes destinés à assurer qu’il a bien
compris et mesuré la portée de son engagement. Dans cette seconde approche, le consensualisme et la liberté
contractuelle (voire la force obligatoire du contrat), sont en net recul.
33 Mais pas toujours dans ce Code. Par exemple, l’article L. 514-20 du Code de l’environnement prévoit que le vendeur d’un terrain sur lequel a jadis
été exploitée une installation classée doit en informer l’acheteur. Plus généralement, le vendeur d’un immeuble se voit imposer une large obligation
d’information relative notamment à la présence d’amiante, de plomb, de termites, etc. ; ou encore sur les risques technologiques ou naturels
auxquels le bien objet de la vente ou du bail serait exposé (art. L. 125-5 C. env.).
34 rédac Ord. du 14 mars 2016. Cette disposition est applicable aux contrats conclus à compter du 1er juillet 2016.
S'agissant de la charge de la preuve de l'exécution de l'obligation d'information, elle pèse sur les épaules du professionnel (art. L. 111-5).
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rédigées. Là ne s’arrête pas le foisonnement législatif en la matière, mais il n’y pas d’intérêt, dans le cadre de
votre examen, d’aller plus loin que ces quelques exemples.
- Une seconde série de dispositions, dont la liste s’allonge presque chaque année, introduit dans les
contrats les plus divers un formalisme informatif. En vertu de celui-ci, l’une des parties, le plus souvent un
professionnel, est obligée de rédiger le contrat par écrit et d’y insérer des mentions destinées à informer son
cocontractant. Tantôt l’information requise est de nature juridique : le contrat doit alors rappeler, voire
apprendre, au consommateur la règle de droit afin qu’il connaisse exactement les droits et obligations qu’elle lui
confère. Ainsi, le Code de la consommation oblige, par exemple, le professionnel qui fournit une garantie
contractuelle à mentionner clairement que s’applique, en tout état de cause, la garantie légale. Tantôt
l’information requise porte sur l’objet même du contrat. Tel est le cas en matière de vente d'immeuble à
construire (art. L. 261-11 CCH) ou encore en matière de bail (L. 23 déc. 1986, mod. par L. 6 juillet 1989 et par L. 6
août 2015). Parfois, enfin, le législateur va encore plus loin dans le formalisme en organisant une information
particulière du consommateur par la procédure précontractuelle dite d’offre préalable. Non seulement le texte
précise les mentions que doit contenir une telle offre, mais, pour en orienter la rédaction, il va jusqu’à prévoir un
modèle précontractuel qui est en fait appelé à devenir le contrat. Cette technique est remarquable en ce qu’elle
dépasse l’information pure et simple pour empiéter sur le contenu même du contrat qui, finalement, est
réglementé par les pouvoirs publics et non par les parties.
Décider en pleine connaissance de cause, c’est non seulement être informé, mais encore réfléchir.
C’est pourquoi le législateur a mis en place, pour certains contractants dont il craint que la décision ne soit
précipitée, des mécanismes qui ont pour but de leur imposer un temps de réflexion. A cet effet deux techniques,
voisines quoique différentes, sont utilisées : le délai de réflexion (A) et la faculté de repentir (B).
A. Le délai de réflexion
Il s’agit des hypothèses dans lesquelles une partie se voit refuser le droit de conclure un contrat
pendant un certain délai : elle n’a pas le droit d’accepter une offre pendant un délai à compter de la réception
de celle-ci (art. 1122 C. civ.). Cette technique du délai de réflexion a clairement pour objet de lutter contre
l'impulsivité du consommateur présumé faible.
Exemples parmi d’autres :
• Délai de 10 jours en matière de crédit immobilier (L. 313-34 C. consom.).
• Délai de 7 jours en matière de contrats d’enseignement à distance (L. 444-8 C. éduc.).
Une acceptation qui interviendrait avant l’expiration de ces délais serait inefficace : elle serait
dépourvue d’effet. Il faudra réitérer son acceptation après l’écoulement du délai pour que le contrat se forme ; à
défaut, il n’y aura pas de contrat.
B. Le droit de repentir
L’hypothèse est originale : au lieu d’octroyer un délai avant la conclusion du contrat, on l’octroie cette fois-ci
après. Le droit de repentir autorise, en effet, celui qui en bénéficie à se rétracter pendant un certain délai, à
compter de la conclusion du contrat (art. 1122 C. civ.). Il déroge donc au principe selon lequel les parties sont
irrévocablement liées dès la conclusion du contrat.
Le législateur a eu tendance à multiplier le recours à ce procédé. On en donnera un seul exemple : la
possibilité de revenir sur son consentement dans un délai de 14 jours lorsque le contrat est conclu à distance, à
la suite d'un démarchage à domicile ou hors établissement (art. L. 221-18 C. consom.).
La nature juridique de ce droit de repentir donne lieu à discussion. Le contrat n’est-il parfait qu’à
l’expiration du délai de repentir ? Ou bien l’est-il dès l’échange des consentements, même si son efficacité est
suspendue ? La Cour de cassation semble retenir la seconde analyse (Civ. 1re, 10 juin 1992). C’est dire qu’on est
ici moins dans une protection a priori que dans la reconnaissance d’une faculté de dédit, qui peut être exercée
pendant un certain délai !
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Section 2 : Les contrats entre absents
La question des contrats entre absents (ou à distance) est celle des contrats conclus par des individus
qui ne sont pas physiquement présents sur un même lieu, ni par eux-mêmes, ni par l’intermédiaire de
représentants, au moment de leur formation. Les cocontractants étant séparés par une certaine distance, il faut
que l’acceptation soit transmise au pollicitant, par lettre, par téléphone, ou par un moyen électronique de
transmission. D’où la question du lieu de conclusion du contrat et, dans certaines hypothèses, du moment de la
conclusion.
A cette question traditionnelle, la jurisprudence a apporté des solutions. Mais la problématique a évolué
avec le développement des techniques modernes de transmission et les solutions ont été en partie renouvelées
à la suite de la consécration du contrat électronique par la loi du 21 juin 2004.
Rappelons les systèmes concevables (A) et les intérêts pratiques attachés à la question (B), avant
d’exposer la solution retenue par le droit français (C).
B. Intérêts pratiques
▪ S’agissant du lieu de formation du contrat, la question a, en réalité, perdu aujourd’hui l’essentiel de son
intérêt.
• En droit interne d’abord, la compétence juridictionnelle territoriale n’est plus, depuis l’adoption du
nouveau Code de procédure civile, déterminée par le lieu de conclusion du contrat (voir toutefois une
disposition du Code du travail, qui se réfère au lieu où l’engagement a été contracté).
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• En droit international privé ensuite, l’article 11 du Règlement Rome I du 17 juin 2008 sur la loi
applicable aux obligations contractuelles a abandonné la règle locus regit actum (la forme de l’acte est
régie par la loi du lieu de formation), pour prévoir que, lorsque les parties se trouvent dans des pays
différents, le contrat est valable lorsqu’il satisfait aux conditions de forme de la loi d’un des pays dans
lequel se trouve l’une ou l’autre des parties.
▪ S’agissant en revanche du moment de la formation du contrat, la question conserve des intérêts non
négligeables, parmi lesquels :
• La possibilité de révocation du consentement. Si l’offre est faite avec délai, il s’agit de savoir jusqu’à
quel moment peut avoir lieu l’acceptation. Il s’agit aussi de savoir si le destinataire de l’offre peut
révoquer son acceptation.
• L’application de la loi dans le temps. En principe, la loi applicable est celle en vigueur au jour où le
contrat est conclu. Qu’en est-il lorsqu’une loi nouvelle entre en vigueur entre le jour de l’émission de
l’acceptation et celui de sa réception ? Si l’on retient le jour de l’émission, elle ne s’appliquera pas ;
elle s’appliquera, en revanche, si l’on retient le jour de la réception.
• Le moment du transfert de propriété, et partant du transfert des risques. Dans les contrats translatifs
de propriété, le transfert de propriété d’une partie à une autre, de même que le transfert des risques,
se réalisent au moment de la formation du contrat. Qu’en est-il lorsque la chose est détruite par un
ouragan entre le jour de l’émission de l’acceptation et celui de la réception ? Si l’on retient la date de
l’émission, le contrat est formé au jour où la chose est détruite : le transfert de propriété s’est réalisé ;
le risque est à la charge de l’acquéreur, qui devra payer le prix. Si l’on retient la date de réception, la
chose était détruite au jour où les volontés se sont rencontrées ; le contrat est nul faute d’objet ; le
risque est à la charge du vendeur, qui n’obtiendra pas le paiement du prix.
Faute de disposition dans le Code civil, dans sa version antérieure à la réforme, la jurisprudence a hésité
ente le système de l’émission et celui de la réception. Longtemps, elle a considéré qu’il s’agissait d’une question
de fait, qui relevait du pouvoir souverain des juges du fond. Et les juridictions du fond appliquaient, dans les
hypothèses qui leur étaient soumises, le système qui leur paraissait le plus équitable.
Par un arrêt ancien toutefois, de 1932 (Req. 21 mars 1932), la Cour de cassation s’était prononcée pour
le système de l’émission, jugeant que « la formation de la promesse est réalisée, et le contrat rendu parfait par
l’acceptation des propositions qui sont faites, dès l’instant où cette acceptation a lieu ». La doctrine majoritaire
avait cependant tenté de minimiser la portée de cet arrêt (en soulignant que l’arrêt était de rejet, en tentant de
l’expliquer par la volonté de favoriser un employé…).
Plus récemment pourtant, par un arrêt du 7 janvier 1981, la Chambre commerciale de la Cour de
cassation s’est à nouveau prononcée en faveur de la théorie de l’émission. Une offre avait été faite, assortie d’un
délai de trente jours. Le destinataire de l’offre pouvait établir qu’il avait envoyé son acceptation avant
l’expiration du délai, mais il ne pouvait pas prouver que le pollicitant l’avait reçue dans le délai convenu. La Cour
de cassation décide que, « faute de stipulation contraire », le contrat était destiné à devenir parfait, non pas par
la réception de l’acceptation par le pollicitant, mais par l’émission de celle-ci par l’acceptant. Il n’y avait donc pas
à rechercher à quelle date le pollicitant avait reçu l’acceptation ; ce qui importait c’était la date à laquelle
l’acceptation avait été émise. Et c’est là une règle supplétive de volonté, que pose la Cour de cassation : elle ne
vaut, pour reprendre les termes de l’arrêt de 1981, qu’ « à défaut de stipulation contraire ».
Enfin, par des décisions du 16 juin 2011 et 17 septembre 2014, la troisième Chambre civile de la Cour de
cassation a consacré la théorie de la réception. Il est vrai que la portée de ces arrêts doit être relativisée dans la
mesure où la Haute juridiction a statué dans des hypothèses particulières, celle du droit de préemption en milieu
rural (1er arrêt) et urbain (2e arrêt). Il n'en reste pas moins que ces décisions rendent plus incertaine la
compréhension du droit.
L’ordonnance de réforme a finalement résolu cette question, mettant fin à ces incertitudes. L’article
1121 du Code civil prévoit, en effet, que « le contrat est conclu dès que l’acceptation parvient à l’offrant. Il est
réputé l’être au lieu où l’acceptation est parvenue ». C’est donc le système de la réception qui est désormais
consacré.
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§ 2. Le renouvellement de la question avec les dispositions sur le contrat
électronique
Le dispositif ainsi institué s’applique à « quiconque propose, à titre professionnel, par voie électronique,
la fourniture de biens ou la prestation de services » (art. 1127-1 - 1369-4 anc.). L’objectif du dispositif est de
protéger l’utilisateur du réseau internet contre des engagements qu’on craint irréfléchis ou du moins mal
maîtrisés, de tels engagements étant rendus plus faciles avec le commerce par voie électronique. L’échange des
consentements est alors plus contrôlé que dans le schéma classique. Cela, de deux façons.
D’abord, par des dispositions destinées à informer le mieux possible le destinataire de l’offre. L’offre
doit comporter des mentions énumérées par la loi (art. 1127-1 – art. 1369-4 anc.).
Ensuite, par des dispositions destinées à encadrer la rencontre de l’offre et de l’acceptation.
- En premier lieu, l’auteur de l’offre reste engagé tant que celle-ci est accessible par voie
électronique de son fait (1127-1 - 1369-4 anc.). Est-ce à dire que, quand bien même l’offre
serait assortie d’un délai et que ce délai aurait expiré, elle pourrait encore être acceptée par
l’utilisateur d’internet, tant que le prestataire n’a pas pris le soin de la retirer ? Antérieurement
à la réforme, même si certains auteurs le contestaient, la réponse était négative. En effet,
l’article 1369-4 ancien prévoit que l’auteur de l’offre reste engagé « sans préjudice des
conditions de validité mentionnées dans l’offre ». Il semble que cette expression doive
s’interpréter comme faisant dépendre la valeur de l’offre de son libellé. Aussi faut-il déduire
que si l’offre est faite pour une durée déterminée, elle n’aura de valeur qu’autant que cette
durée n’est pas expirée au moment de l’acceptation. Plus généralement, une offre dont les
termes montrent qu’elle est caduque n’engage pas son auteur, alors même qu’elle resterait en
ligne de son fait. Depuis l’entrée en vigueur de l’ordonnance de réforme, l’article 1127-1 ne fait
plus référence aux conditions de validité mentionnées dans l’offre. Doit-on dès lors penser que
l’offre expirée maintenue en ligne pourrait toujours être acceptée ? Sans doute pas, puisque,
selon l’article 1117, l’offre est de toute façon caduque à l’expiration du délai fixé par son
auteur.
- En second lieu, le destinataire de l’offre doit avoir eu la possibilité de vérifier le détail de sa
commande et son prix, et de corriger d’éventuelles erreurs, avant de confirmer celle-ci pour
exprimer son acceptation (art. 1127-2 al. 1er - 1369-5 al. 1er anc.). La rencontre classique de
l’offre et de l’acceptation n’apparaît plus suffisante : pour que le contrat soit formé, il faut qu’il
ait fait l’objet d’une confirmation. C’est donc la confirmation de la commande qui, dans ce
système dit du « double clic », scelle la conclusion du contrat.
- En troisième lieu, l’offrant doit « accuser réception sans délai injustifié, par voie électronique, de
la commande qui lui a été adressée » (art. 1127-2 al. 2 - 1369-5 al. 2 anc.). On entend que
l’acceptant soit assuré que son consentement est parvenu à la connaissance de l’auteur de
l’offre. Le plus probable est qu’il s’agit d’une obligation légale ayant uniquement une fonction
probatoire, et non une condition de validité du contrat.
- En quatrième lieu, « la commande, la confirmation de l’acceptation de l’offre et l’accusé de
réception sont considérés comme reçus lorsque les parties auxquelles ils sont adressés peuvent y
avoir accès » (art. 1127-2 al. 3 - 1369-5 al. 3 anc.). La disposition (largement inspirée de la
directive) n’est pas des plus limpides. Elle se contente de donner des solutions propres à
différents événements qui jalonnent le processus de conclusion du contrat (commande,
confirmation…).
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CHAPITRE 2 : LA VALIDITE DU CONTRAT : LE CONTROLE DES VOLONTES
Le contrat, on l’a dit à plusieurs reprises, est compris comme un accord de volonté destiné à produire
des effets relatifs à des obligations. Or, pour produire cet effet, il doit, aux termes de l’article 1103 du Code civil
(art. 1134 anc.), être « légalement formé ». C’est dire qu’il doit respecter les conditions que la loi exige pour sa
validité (sous-chapitre I). Si ces exigences ne sont pas respectées, la sanction en principe est la nullité (sous-
chapitre II).
Dans l’ancienne version du Code civil, les conditions de validité du contrat étaient énoncées à l’article
1108 ancien : elles étaient au nombre de quatre :
- « le consentement de la partie qui s’oblige » : les parties se sont-elles engagées en pleine
connaissance de cause et librement ? Il faut vérifier la qualité de leur consentement.
- « sa capacité de contracter » : les parties étaient-elles aptes à vouloir l’engagement pris ? C’est
la question de leur capacité.
- « un objet certain qui forme la matière de l’engagement » : qu’est-ce qu’ont voulu les parties ?
Il faut un objet à leur engagement.
- « une cause […] dans l’obligation » : pourquoi l’ont-elles voulu ? Il faut encore que leur
engagement ait une cause.
Désormais, les conditions de validité du contrat sont énumérées à l’article 1128 nouveau du Code civil
et ne sont plus qu’au nombre de trois :
On le voit, le consentement et la capacité des parties sont toujours exigés. Notons seulement qu’il
n’est plus question, et c’est heureux, du seul consentement ou de la seule capacité de celui qui s’oblige. Un
contrat peut ne prévoir d’obligations qu’à la charge d’une des parties. Pour autant, le consentement et la
capacité de l’autre partie sont également requis.
En revanche, la référence à l’objet et à la cause du contrat est remplacée par la référence à son
contenu. Si l’on se reporte, toutefois, aux dispositions issues de l’Ordonnance qui en traitent, on constate que
cette modification terminologique est plus apparente que réelle et que les solutions issues des mécanismes de
contrôle de l’objet et de la cause sont maintenues sous une autre forme.
De ces listes, il résulte que certaines des conditions de validité du contrat sont relatives aux parties
(section I), tandis que d'autres tiennent au contenu du contrat (section II).
Pour que le contrat se forme valablement, il faut non seulement que le consentement émane
d’individus en mesure d'exprimer un consentement véritable mais encore il faut que le consentement présente
certaines qualités. En effet, contracter ce n’est pas seulement être en capacité de consentir, c’est aussi
consentir en pleine connaissance de cause et librement. Autrement dit, le consentement doit, d’une part, être
donné par une personne apte à consentir (sous-section I) et, d’autre part, ne pas être vicié (sous-section II).
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Sous-section 1 : l'aptitude à consentir
Les individus qui ne sont pas en mesure d'émettre un consentement véritable sont frappés d'une
interdiction de contracter seul à travers la réglementation des incapacités. Pour contracter valablement, il faut
donc avoir la capacité (§. 1). Mais il arrive qu'une personne, tout en étant capable, ne soit pas saine d'esprit au
moment de la conclusion de l'acte. C'est alors par le recours aux règles relatives à l'insanité d'esprit que la
protection du consentement sera assurée (§. 2).
§.1. La capacité
La capacité peut être définie comme l'aptitude à acquérir un droit et à l'exercer. Aux termes de l’article
35
1145 al. 1 C. civ., « toute personne physique peut contracter sauf en cas d’incapacité prévue par la loi » (art.
1123 anc. C. civ). La capacité est donc le principe, l’incapacité l’exception. Cela vaut aussi bien pour les
personnes physiques que pour les personnes morales.
Relativement aux secondes, elles peuvent passer des contrats dès qu’elles acquièrent la personnalité
juridique, ce qui intervient, s’agissant des sociétés lors de l’immatriculation au registre du commerce et des
sociétés (art. 1842 C. civ. et art. L. 210-6 C. com.) et, pour les associations, par déclaration à la préfecture suivie
d’une insertion au journal officiel (art. 5, L. 1er juillet 1901). Il en résulte que les groupements dépourvus de la
personnalité juridique ne peuvent pas contracter (ex. : sociétés créées de fait, groupes de sociétés…).
S’agissant des personnes physiques, l’art. 1146 (art. 1124 anc.) C. civ. indique que « sont incapables de
contracter dans la mesure définie par la loi : les mineurs non émancipés, les majeurs protégés au sens de l'article
425 ». Il s’agit là d’un simple rappel, les incapacités étant traitées pour l’essentiel au Titre « De la minorité, de la
tutelle et de l’émancipation » (articles 388 à 413-8 C. civ.), ainsi qu’à celui « De la majorité et des majeurs
protégés par la loi » (articles 414 à 495-9 C. civ.).
Poser que toute personne est, en principe, capable, c’est postuler à la fois sa capacité de jouissance,
c’est-à-dire son aptitude à être titulaire de droits et sa capacité d’exercice, c’est-à-dire son aptitude à exercer
elle-même les droits dont elle est titulaire. A s’en tenir à la capacité de contracter36, celle-ci peut donc être
affectée aussi bien par une incapacité d'exercice (A) que de jouissance (B).
Les incapacités d'exercice n'empêchent pas d'être titulaire de droits et d'en acquérir, mais entravent
simplement leur libre exercice. Autrement dit, l'incapable peut conclure le contrat mais par le truchement d'un
tiers qui le représentera ou l'assistera. Ces incapacités ont pour objet de protéger l'incapable contre lui-même
et contre les tiers qui seraient tentés d'abuser de sa faiblesse.
Deux types de personnes sont frappés d'une incapacité d'exercice : les mineurs non émancipés (1) et les
majeurs protégés (2).
35 La question de la capacité des personnes morales (art. 1145 al. 2) a été modifiée par la loi de ratification. Le texte initial prévoit, en effet, que « la
capacité des personnes morales est limitée aux actes utiles à la réalisation de leur objet tel que défini par leurs statuts et aux actes qui leur sont
accessoires, dans le respect des règles applicables à chacune d’entre elles ». Cette définition présente deux écueils : d’une part, toutes les personnes
morales ne sont pas dotées de statuts, d’autre part, la notion d’« actes accessoires » n’étant pas définie, on ignore à quoi ils renvoient. La loi de
ratification a donc simplifié le texte en prévoyant que « la capacité des personnes morales est limitée par les règles applicables à chacune d’entre
elles ». Il est donc désormais renvoyé aux règles spéciales régissant les personnes morales, selon leur forme, pour définir les limites de leur capacité.
Cette règle est applicable aux actes établis à compter du 1er octobre 2018.
36 Dans le cadre de ce cours, il ne s'agit pas en effet d'exposer en détail l'ensemble des régimes de protection, dont l'étude relève du droit des
personnes, mais seulement de présenter les grands traits de ces régimes dans leurs rapports avec le droit des contrats.
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1. Les mineurs non émancipés
Les personnes de moins de 18 ans non émancipées sont frappées, par l'article 414 du Code civil, d'une
incapacité générale d'exercice37 dont il résulte qu'elles ne peuvent, sauf exception, conclure un contrat sans
être légalement représentées. Le système de représentation varie selon que le mineur a, ou non, au moins un
parent exerçant l'autorité parentale.
Si le mineur a toujours ses parents (ou l'un d'entre eux) et s'ils ne sont pas déchus de l'autorité
parentale, l'enfant est soumis au régime de l'administration légale. Ce régime prend la forme, soit d'une
administration conjointe s'il est sous l'autorité de ses deux parents, soit d'une administration "simple" s'il est
soumis à l'autorité parentale d'un seul parent (art. 382 et s. C. civ.). Si aucun des parents n'exerce l'autorité
parentale, l'enfant est soumis au régime de la tutelle, ce qui suppose la désignation d'un tuteur et la
constitution d'un conseil de famille présidé par le juge des tutelles (art. 390 et s. C. civ.)38.
En ce qui concerne les actes, la loi et la jurisprudence en distinguent plusieurs catégories :
- Les actes de la vie courante39 qui, en raison de la loi ou l'usage peuvent être accomplis par le mineur
seul (art. 388-1-1 ; art. 408 C. civ.). L’article 1148 prévoit toutefois que les actes ainsi conclus doivent l’être à des
conditions normales. L’article 1149, alinéas 1 et 2, précise alors que pour ces actes accomplis par un mineur –
qu’il soit ou non émancipé – la simple lésion constitue une cause de nullité, sauf à ce que la lésion résulte d’un
événement imprévisible. Une exception à cette règle est cependant prévue pour les engagements professionnels
du mineur (art. 1149 al. 3)40.
- Les actes d'administration, c'est-à-dire les actes de gestion courante41 dont la loi prévoit qu'ils peuvent
être accomplis soit, en cas d'administration légale, par l'un des parents agissant seul (art. 382-1 C. civ.), soit, en
cas de tutelle, par le tuteur seul, sans autorisation du conseil de famille (art. 504 al. 1 C. civ.). Ces actes, s'ils sont
accomplis par le mineur seul, peuvent être annulés mais seulement en cas de lésion.
37 En revanche, les mineurs émancipés peuvent valablement contracter. IL s'agit des mineurs mariés (art. 413-1 C. civ.) et de ceux qui, âgés de 16 au
moins, ont fait l'objet d'une émancipation par le juge des tutelles (art. 413-2 et s. C. civ.). On notera que, depuis la loi du 15 juin 2010 qui a modifié
l'article 413-8 du Code civil, le mineur émancipé peut être commerçant.
38
Les règles de l'administration légale et de la tutelle du mineur ont été remaniés par l'ordonnance du 15 octobre 2015, entrée en vigueur le 1er
janvier 2016.
39 Par ex. : achat d'une baguette de pain, d'une revue, etc.
40 Antérieurement à la réforme, si un acte de la vie courante apparaissait particulièrement désavantageux, une partie de la doctrine (par ex. : Ph.
Conte, A. Sériaux) considérait qu’il était sujet à rescision pour lésion en application de l’article 1305 ancien du Code civil alors que d’autres auteurs
(par ex. : J. Carbonnier, G. Goubeaux) soutenaient que l’acte était inattaquable car le mineur, pour ce type de contrats, a pleine capacité.
41 Un décret du 22 décembre 2008 dresse une liste des actes qui doivent être considérés comme des actes d'administration. Par ex. : conclusion
d'un bail d'au maximum 9 ans, ouverture d'un compte au nom de l'enfant, paiement des dettes, etc.
42 L'article 387-1 vise notamment : la vente de gré à gré d'un immeuble ou d'un fonds de commerce appartenant au mineur, l'apport en société d'un
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2. Les majeurs protégés
Alors que les mineurs sont frappés d'une incapacité générale d'exercice, les majeurs ont en principe leur
pleine capacité d'exercice. Toutefois, un majeur peut être soumis à un régime de protection non seulement
lorsque ses facultés mentales sont altérées par une maladie ou un affaiblissement dû à l'âge, mais également en
cas d'altération de ses facultés corporelles s'il s'avère que cette altération empêche l'expression de sa volonté
(art. 425 C. civ).
- La sauvegarde de justice (art. 433 et s. C. civ.) est une mesure provisoire. Elle s'applique, soit aux
personnes dont la guérison rapide est envisagée (dépression nerveuse, par ex.), soit comme régime transitoire
dans l'attente d'une mesure de protection plus lourde (tutelle ou curatelle).
Le régime des actes passés par une personne mise sous sauvegarde de justice se caractérise par trois
règles (art. 435 C. civ.). Tout d'abord, le majeur mis sous sauvegarde de justice conserve l'exercice de ses droits
et peut donc conclure n'importe quel acte juridique. Ensuite, si le majeur protégé conclut un acte
désavantageux, il pourra obtenir la rescision pour lésion ou encore la réduction pour excès au cas où il désire
conserver la chose (article 1150 du Code civil). Enfin, le juge peut exceptionnellement prévoir la désignation d'un
mandataire spécial à l'effet d'accomplir certains actes déterminés. Autrement dit, si la personne protégée
accomplit seule ces actes, ils seront annulés sauf si, en vertu de l’article 1151, l’acte était utile à la personne
protégée et exempt de lésion ou s’il lui a profité.
- La curatelle (art. 440 et s. C. civ.) est une mesure intermédiaire. Elle s'applique à des personnes qui ne
sont pas hors d'état d'agir mais dont l'altération des facultés nécessite qu'elles soient assistées dans les actes
les plus graves de la vie. Ainsi le majeur protégé peut accomplir seul les actes de conservation et
d'administration sauf à en demander la rescision pour lésion ou la réduction pour excès (comme en matière de
sauvegarde de justice). En revanche, le majeur ne peut passer des actes de disposition sans l'assistance de son
curateur. A défaut d'une telle assistance - qui prend la forme de la signature du curateur à côté de celle du
majeur protégé - la nullité peut être demandée, sous réserve des dispositions de l’article 1151.
- La tutelle (art. 440 et s. C. civ.) est une mesure de protection renforcée. Elle est destinée aux
personnes dont les facultés sont à ce point altérées qu'elles doivent être représentées de manière continue
pour tous les actes de la vie civile, à l'exception de ceux de la vie courante. Il en résulte deux règles. Tout
d'abord, si le majeur sous tutelle a passé seul un acte de la vie courante, celui-ci est susceptible d'être annulé
pour lésion ou réduit pour excès. Ensuite, si l'incapable a accompli seul un acte pour lequel il aurait dû être
représenté par son tuteur, l'acte est nul de plein droit sans qu'il soit besoin de justifier d'un préjudice, sauf, là
encore, à ce que le cocontractant fasse obstacle à cette nullité sur le fondement de l’article 1151.
La capacité de jouissance est l'aptitude à être titulaire d'un droit. Lorsqu'il y a incapacité de jouissance,
l'incapable est alors privé de ce droit et ne peut l'exercer ni par lui-même, ni par l'intermédiaire d'un
représentant. Les incapacités de jouissance sont nécessairement spéciales, en ce sens qu'elles ne visent que tel
ou tel acte particulier et non tous les actes. En décider autrement reviendrait en effet à nier la personnalité
juridique qui appartient de droit à toute personne.
Ces incapacités ont plusieurs fondements.
Elles peuvent être des mesures de protection. Ainsi, les articles 903 et 904 du Code civil interdisent à
l'incapable majeur, et au mineur de moins de 16 ans, de disposer de ses biens à titre gratuit. On peut également
citer l'article 5 de la loi du 12 mai 2010 qui prévoit que les mineurs, même émancipés, ne peuvent prendre part à
des jeux d'argent et de hasard dont l'offre publique est autorisée par la loi, à l'exception des jeux de loterie
mentionnés aux articles 5, 6 et 7 de la loi du 21 mai 1836).
Elles peuvent être aussi des mesures de méfiance à l'égard de celui que la loi frappe d'une incapacité.
Tel est le cas de l'article 1125-1 ancien du Code civil – déplacé par l’Ordonnance à l’article L 3211-5-1 du Code de
la santé publique – qui interdit, sauf autorisation judiciaire, à quiconque exerce des fonctions ou occupe un
emploi dans un établissement hébergeant des personnes âgées ou dispensant des soins psychiatriques de se
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rendre acquéreur d'un bien appartenant aux personnes admises dans ces établissements ou de prendre à bail
leur logement. Tel est également le cas de l'article 1596 du Code civil qui prévoit que le mandataire ne peut se
rendre acquéreur des biens qu'il est chargé de vendre.
Afin d'éviter que ces interdictions ne soient trop aisément contournées, elles s'étendent généralement
aux proches parents de l'incapable par le biais de présomptions d'interposition de personnes (par ex. : art. 911 C.
civ.).
La violation des incapacités de jouissance est sanctionnée par la nullité, absolue ou relative selon les cas.
Sont en principe valables, sauf vice du consentement, les actes accomplis par des personnes capables ou
par les mineurs et les majeurs protégés lorsque les règles de protection ont été respectées. Mais il est fait
exception à ce principe par les articles 414-1 et 414-2 du Code civil, auxquels renvoie le nouvel article 1129 du
Code civil : si le contractant n’était pas sain d’esprit lors de la conclusion d’un acte, cet acte est alors annulable45.
- 1re question : à quelles conditions l’acte est-il annulable ? :
Tout d’abord, il faut que celui qui recherche l’annulation prouve l’existence d’un trouble mental. Peu
importe la cause du trouble mental. Le plus souvent, il s’agira d’un majeur dont l’altération des facultés
mentales justifierait une protection ; mais celle-ci n’a pas été, ou pas encore été mise en place. Le trouble
mental peut aussi être tout à fait passager, et résulter, par exemple, de l’effet de l’alcool ou de la drogue. Peu
importe également que le trouble soit total et prive complètement l’intéressé de raison. Il suffit d’un trouble
mental suffisamment grave. L’appréciation de cette gravité relève du pouvoir souverain des juges du fond. Ainsi
les tribunaux (avant la réforme de 1968) ont pu estimer qu’étaient insuffisants à faire tomber l’acte un simple
état dépressif (CA Lyon, 30 janv. 1964) ou encore la haine profonde qui aveugle l’auteur d’un acte (Civ., 3 juin
1959).
Ensuite, le trouble doit être contemporain de la formation du contrat. En principe, il conviendrait de
prouver, pour obtenir la nullité, que l’auteur de l’acte présentait, au moment même de la conclusion de l’acte,
des signes de dérangement. Mais, eu égard à la difficulté de preuve, la jurisprudence se contente de la
démonstration de l’état habituel d’insanité « à l’époque » où le contrat a été formé, sauf au défendeur à établir
que l’auteur était « exceptionnellement dans un intervalle lucide au moment de la confection de l’acte » (Civ. 1re,
11 juin 1980).
2e question : quel est le régime de la nullité ?
Les textes distinguent suivant que la nullité est demandée du vivant de l’auteur de l’acte ou après sa
mort.
Aux termes de l’article 414-2 du C. civ. « de son vivant, l’action en nullité n’appartient qu’à l’intéressé ».
Elle s’éteint par le délai prévu à l’article 2224, après la réforme, ou 1304 ancien, pour le droit antérieur, c’est-à-
dire 5 ans, étant entendu que le point de départ de l’action est, en principe, au jour de la conclusion de l’acte
contesté (Civ. 1re, 19 novembre 1991).
Lorsque l’action en nullité est engagée après la mort de l’auteur, elle obéit à un régime plus restrictif, au
moins s’il s’agit d’un acte juridique à titre onéreux. Dans ce cas, l’article 414-2 n’ouvre en effet l’action en nullité
à ses successeurs que s’ils se trouvent dans l’un des trois cas suivants qui rendent vraisemblable l’existence d’un
trouble mental :
- « l’acte porte en lui-même la preuve d’un trouble mental »
- l’acte « a été fait alors que l’intéressé était placé sous sauvegarde de justice »
- « une action a été introduite avant son décès aux fins d’ouverture d’une curatelle ou d’une
tutelle ou si effet a été donné au mandat de protection future46 ».
En revanche, les libéralités peuvent, en vertu de l’article 901 du Code civil, être attaquées par les
héritiers sans que la preuve du trouble mental soit assujettie aux restrictions de l’article 414-2 du Code civil. La
45 La Cour de cassation précise, à ce titre, que le fait qu’une personne sous curatelle ait conclu un contrat avec l’assistance de son curateur et dans
le respect des règles de la curatelle n’exclut pas qu’il puisse être annulé pour insanité d’esprit si les conditions sont réunies (Civ. 1re, 15 janvier
2020).
46 Le mandat de protection future est un contrat de représentation par lequel une personne donne à une autre le soin de la représenter au cas où
elle viendrait à perdre sa lucidité (art. 477 et s.). Il s'agit donc d'anticiper une altération éventuelle des facultés mentales.
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solution s’inscrit dans le courant de défiance que le droit civil témoigne habituellement à l’égard des actes à titre
gratuit47.
Lorsque l’action en nullité est engagée par les héritiers, ces derniers ne pouvant agir avant le décès de
l’auteur, la jurisprudence décide que le délai de prescription ne commence à courir qu’à compter de ce décès
(Civ. 1re, 20 mars 2013).
Le Code civil fait une large place aux vices du consentement. Cette place découle de l’autonomie de la
volonté : dès lors que la volonté est à la source du contrat, il est nécessaire qu’elle présente certaines qualités.
Pour autant, les rédacteurs de 1804 ont eu conscience de ce que la prise en considération de la seule
psychologie des contractants aurait conduit à une grande insécurité juridique : en tenant compte de tout ce qui
est susceptible d’altérer le consentement, on aurait introduit l’instabilité dans les rapports contractuels.
L’impératif de sécurité juridique suppose donc de ne pas prendre en considération toute anomalie, sous peine
d’anéantir quasi systématiquement les contrats. C’est ainsi que, tout en réservant une place importante aux
vices du consentement, le Code n’a admis qu’à des conditions précises qu’ils puissent entraîner la nullité du
contrat.
Les règles de droit relatives aux vices du consentement n’ont été que peu modifiées par la réforme qui
n’a fait que les enrichir de quelques précisions. L’article 1130 du Code civil dispose ainsi, conformément à
l’ancien article 1109, que « l’erreur, le dol et la violence vicient le consentement lorsqu’ils sont de telle nature
que, sans eux, l’une des parties n’aurait pas contracté ou aurait contracté à des conditions substantiellement
différentes ». Les vices du consentement sont donc au nombre de trois : lorsqu’il y a erreur (§.1) ou dol (§.2), le
consentement n’a pas été donné en connaissance de cause ; lorsqu’il a été extorqué par violence (§.3), il n’a pas
été donné librement ce qui finalement relève d’une autre logique.
§.1. L’erreur
Il convient de commencer par étudier les différentes variétés d’erreurs (I), avant d’envisager la question
de la preuve et des sanctions de l’erreur (II).
La notion d’erreur n’est pas spécifique au droit. Dans le langage commun, une personne commet une
erreur lorsqu’elle se méprend sur la réalité (se représente inexactement la réalité), soit qu’elle considère comme
vrai ce qui est faux, soit inversement qu’elle considère comme faux ce qui est vrai. L’erreur consiste dans la
discordance, le décalage, entre la croyance de celui qui se trompe (l’errans) et la réalité.
Lorsqu’elle est commise à l’occasion de la conclusion d’un contrat, l’erreur consiste dans l’idée fausse
que se fait un contractant de tel ou tel élément du contrat, voire des qualités de son cocontractant. C’est dire
qu’il existe une multitude d’erreurs possibles. On peut citer par exemple :
- l’erreur sur la valeur des prestations : je dépense 1.000.000 € pour acquérir une toile de Cézanne car
je crois qu’elle les vaut, alors qu’elle n’en vaut que 500.000 ;
- l’erreur sur la personne du contractant : je choisis de me faire photographier par telle personne car je
crois qu’elle est un photographe de renommée internationale, ce qu’elle n’est pas en réalité ;
- l‘erreur sur les motifs de l’engagement (sur les raisons qui ont conduit à conclure le contrat) :
j’achète un appartement à Paris, car je crois que je vais y être muté, or je suis en réalité muté à Toulouse…
47 La jurisprudence décide que la prescription de l’action en nullité d’un acte à titre gratuit pour insanité d’esprit ne peut commencer à courir avant
le décès du testateur lorsque l’action est exercée par les héritiers du disposant (Cass. Civ. 1re, 13 mars 2013). La solution est logique dés lors que les
héritiers ne peuvent introduire une action en justice qu'à compter du décès du disposant. La même solution a été retenue en matière de donation
(Cass. Civ. 1re, 29 janvier 2014).
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Le droit doit-il prendre en compte toutes ces erreurs ? Les sanctionner toutes, ce serait risquer de
compromettre la sécurité juridique : les parties s’exposeraient trop fréquemment à une remise en cause d’un
contrat. D’un autre côté pourtant, dans un système qui, comme le système français, est fondé sur l’autonomie
de la volonté, ne doit-on pas pouvoir faire annuler le contrat dès lors que la volonté d’une des parties a été
viciée ?
C’est dans cette recherche d’un équilibre entre la protection du contractant qui s’est trompé et la
sauvegarde d’une certaine sécurité juridique que le Code civil a retenu une solution de compromis : seules
certaines erreurs sont sanctionnées (A) ; les autres sont indifférentes (B).
Aux termes de l’article 1132 du Code civil, « l’erreur de droit ou de fait, à moins qu’elle ne soit
inexcusable, est une cause de nullité du contrat lorsqu’elle porte sur les qualités essentielles de la prestation due
ou sur celles du cocontractant », étant précisé que, selon l’article 1134, « l’erreur sur les qualités essentielles du
cocontractant n’est une cause de nullité que dans les contrats conclus en considération de la personne »48.
Le Code civil, qui a peu modifié sur ce point les anciens textes, ne sanctionne donc que deux types
d’erreurs : l’erreur sur les qualités essentielles de la prestation due (2) et, dans certains contrats, l’erreur sur les
qualités essentielles du cocontractant (3). A ces deux hypothèses, la doctrine majoritaire ajoute l’erreur
obstacle : on l’évoquera rapidement pour commencer (1).
1. L’erreur obstacle
Elle résulte d’un malentendu radical : les volontés ne se sont pas rencontrées car les parties n’ont pas
voulu la même chose. L’erreur est si grave qu’elle fait obstacle à la rencontre des volontés. Ainsi en est-il :
- d’une erreur sur la nature de l’acte : elle correspond à un malentendu sur l’opération juridique
projetée : une partie croyait acheter un bien, alors que l’autre voulait simplement le louer (pour un exemple
jurisprudentiel qui montre que l’hypothèse d’une telle erreur n’est pas seulement d’école : Civ. 3e, 18 mars 1980,
deux ventes au lieu d’un échange).
- d’une erreur sur l’objet de l’acte : elle correspond à un malentendu sur la désignation de l’objet même
du contrat (error in corpore) : une partie croyait acheter telle parcelle de terre, alors que l’autre pensait vendre
telle autre parcelle ; ou encore une partie pensait acheter des bouteilles de vin pour 2.000 francs, alors que
l’autre voulait les vendre 2.000 euros. Par ex. : CA, Orléans, 13 mai 2004 : « force est de constater qu’il n’y a pas
eu échange des consentements sur la prestation monétaire, l’acheteur entendant donner 10.979 Fr. et le vendeur
recevoir 10.979 € pour le même produit ; que les deux parties ne se sont pas entendues sur le prix, de sorte que le
contrat ne s’est pas formé ».
Dans ces différentes hypothèses, l’erreur consiste en une altération telle du consentement que les
volontés n’ont pas pu se rencontrer sur les éléments essentiels du contrat. C’est l’existence même du
consentement qui fait défaut.
La situation est différente dans les hypothèses qui vont être maintenant envisagées : les erreurs vices du
consentement. Dans ces cas, les volontés se sont alors bien rencontrées, il y a bien eu consentement, mais ce
consentement a été vicié. C’est le cas de l’erreur sur les qualités essentielles de la prestation due et de l’erreur
sur les qualités essentielles du cocontractant.
Pour qu’une erreur sur les qualités essentielles de la prestation due soit cause de nullité, les nouvelles
dispositions du Code civil imposent que trois conditions soient réunies : d’une part, il faut que soit constatée
l’existence d’une erreur (a), d’autre part, qu’elle porte sur les qualités essentielles de la prestation due (b) et,
enfin, qu’elle soit excusable (c).
48 Sous l'ancienne législation, l'erreur vice du consentement était réglementée à l'article 1110.
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a. L’erreur
Comme on l’a déjà vu, l’erreur se définit comme une discordance entre la croyance de l’errans et la
réalité. Pour qu’il y ait erreur, il faut que le contractant qui l’invoque se soit trompé. Dans la plupart des cas,
cette condition ne pose pas de difficultés pour être établie. Néanmoins, antérieurement à la réforme, les
tribunaux ont eu à se prononcer sur des questions ayant trait à l'erreur. Certaines des solutions ainsi dégagées
sont consacrées dans les nouveaux textes du Code civil, tandis que d’autres n’ont pas été envisagées par le
législateur lors de la réforme.
On a d’abord pu se demander si, pour être sanctionnée, l’erreur devait nécessairement porter sur la
prestation du cocontractant ou si elle pouvait également porter sur la prestation que l’on est soi-même tenu
d’exécuter.
Généralement, l’erreur porte sur la prestation que doit fournir le cocontractant. Ainsi, dans une vente,
l’acheteur croit acquérir une œuvre authentique, alors qu’il n’acquiert d’une copie : l’erreur de l’acheteur porte
sur la prestation du vendeur. Mais, à côté de cette hypothèse-là plus fréquente, il en est une autre : celle dans
laquelle l’erreur porte non pas sur la prestation de l’autre partie, mais sur sa propre prestation : on se trompe
sur ce à quoi on s’engage. D’où la question de savoir si l’erreur du vendeur sur sa propre prestation est de nature
à entraîner la nullité du contrat. Très tôt, la question a été tranchée par la jurisprudence. Depuis un arrêt de la
première chambre civile du 17 novembre 1930, la Cour de cassation accepte d'annuler des contrats pour erreur
sur sa propre prestation.
Cette solution est désormais codifiée. En effet, l’article 1133 alinéa 2 du Code civil prévoit que « l’erreur
est une cause de nullité qu’elle porte sur la prestation de l’une ou de l’autre partie ». L’erreur peut donc porter
sur la prestation même de celui qui l’allègue.
Enfin, des précisions ont été apportées sur la date d’appréciation de l’erreur.
C'est l'enseignement du second arrêt Poussin (Civ. 1re, 13 décembre 1983).
La Cour d’appel de renvoi, dans l’affaire Poussin, faisait valoir que l’erreur devait être appréciée au jour
de la vente. Or, à ce jour, le tableau était attribué à l’École des Carrache ; il était donc exclu qu’il s’agisse d’un
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Poussin ; le doute n’est apparu qu’ultérieurement. D’où le refus, de la Cour d’appel de renvoi, de prononcer la
nullité de la vente pour erreur.
Le problème était donc de savoir si l’on pouvait faire valoir des éléments postérieurs à la conclusion du
contrat pour prouver l’existence d’une erreur contemporaine de la formation du contrat ?
A nouveau, cassation au visa de l’article 1110 ancien du Code civil : pour la Haute juridiction, il est
possible de se servir d’éléments postérieurs à la vente pour rapporter la preuve d’une erreur au jour de la
vente.
Deux questions doivent en réalité être distinguées.
S’agissant de la croyance de l’errans, de sa conviction, il ne fait guère de doute qu’elle doit être
appréciée au moment de la conclusion du contrat.
Mais différente est la question de la date d’appréciation de la réalité, à laquelle la croyance de l’errans
doit être confrontée afin d’établir s’il y a eu ou non erreur. Cette réalité peut être établie, précise le second arrêt
Poussin, par la prise en considération d’éléments postérieurs à la formation du contrat (tout en tenant compte
de l’état de la chose au moment de la conclusion du contrat)49.
Dans les nouvelles dispositions du Code civil, il n’est rien dit sur la date d’appréciation de l’erreur. Pour
autant, l’article 1130 du Code civil dispose que l’erreur vicie le consentement lorsque la partie qui l’allègue
n’aurait pas contracté ou aurait contracté à des conditions substantiellement différentes sans elle. C’est donc
bien au moment de la conclusion du contrat que doit être prise en compte la conviction de l’errans. Quant à la
date d’appréciation de la réalité, dans le silence des textes, on peut penser que la Cour de cassation maintiendra
sa jurisprudence antérieure.
b. L’objet de l’erreur
Selon l’article 1132 précité, « l’erreur de droit ou de fait […] est une cause de nullité du contrat lorsqu’elle
porte sur les qualités essentielles de la prestation due ». Pour savoir ce qu’on entend par qualité essentielle de la
prestation due, il faut se référer à l’article 1133 qui précise que « les qualités essentielles de la prestation sont
celles qui ont été expressément ou tacitement convenues et en considération desquelles les parties ont
contracté ».
Ainsi, pour que l’erreur porte sur une qualité essentielle de la prestation, il faut que la qualité ait été
déterminante du consentement des parties et qu’elle ait été expressément ou tacitement convenue entre
elles.
En exigeant, tout d'abord, que la qualité ait été déterminante du consentement, le nouveau texte
consacre l’interprétation, retenue par la jurisprudence, de l’ancien article 1110 al 1er qui disposait que « l’erreur
n’est une cause de nullité de la convention que lorsqu’elle tombe sur la substance même de la chose qui en est
l’objet ». Sous l'ancien droit, la jurisprudence consacrait en effet, depuis longtemps, une conception subjective
de cette notion de substance même de la chose objet du contrat, d’après laquelle la substance correspond aux
qualités essentielles de la chose, c’est-à-dire aux qualités de la choses qui ont déterminé la volonté de l’errans,
celles sans lesquelles il n’aurait pas contracté (Civ. 28 janvier 1913 : « l’erreur doit être considérée comme
portant sur la substance lorsqu’elle est de telle nature que sans elle l’une des parties n’aurait pas contracté »)50.
Où l’on retrouve la qualité déterminante du consentement des parties visée à l’article 1133 nouveau du Code
civil.
Ainsi comprise, la substance de la chose (tout comme ses qualités essentielles) peut être non seulement
la matière de la chose (en airain alors que je la pensais en or), mais elle peut aussi être l’authenticité d’une
sculpture ou d’un tableau (que je pensais être le fait d’un auteur célèbre alors que ce n’est pas le cas). Il peut
également s’agir de l’aptitude de la chose à remplir l’usage auquel on la destine (la constructibilité d’un terrain,
l’achat d’une jument qui s’avère être en gestation, alors qu’on la destinait à la course, etc.)51.
49 Dans le même sens, s'agissant de la date d'appréciation de l'erreur : Civ. 3e, 12 juin 2014 : à propos d'une erreur sur la constructibilité immédiate
d'un terrain.
50 Dans un premier temps, toutefois, une conception objective de la substance de la chose avait pu être envisagée, la substance étant alors
considérée comme la matière dont est faite la chose objet du contrat, comme la matière physique dont l’objet est composé (ex. : j’achète un objet
que je crois en or, alors qu’il est en airain).
51 Il convient de préciser que si l'erreur sur la substance est le plus souvent une erreur de fait, elle peut également être une erreur de droit. Au sujet
Cela étant établi, faut-il penser que toute erreur portant sur une qualité essentielle de la prestation
due pourrait être sanctionnée ? Les nouveaux textes du Code civil, comme la jurisprudence antérieure, ont
répondu par la négative.
La question est ici celle de l’aléa voulu et accepté par les parties. Autrement dit, l’hypothèse selon
laquelle les parties ont accepté un doute quant aux qualités essentielles de la prestation.
Pour traiter cette question, intéressons-nous à un autre arrêt, l’arrêt relatif au Verrou de Fragonard :
Civ. 1re, 24 mars 1987.
Un tableau est vendu aux enchères publiques comme étant « attribué à » Fragonard. L’authenticité du
tableau est établie par la suite et le vendeur agit en nullité de la vente pour erreur sur les qualités substantielles.
La Cour d’appel refuse d’annuler la vente pour erreur : l’expression « attribué à » laissait planer un
doute sur l’authenticité ; elle n’en excluait pas la possibilité.
Le pourvoi faisait valoir dans une première branche, que le vendeur avait eu la conviction que
l’authenticité de l’œuvre était exclue, et qu’il fallait s’attacher à cette conviction et non pas au sens objectif de la
mention « attribué à ». Dans une seconde branche il était soutenu que, quand bien même le juge n’admettrait
pas cette conviction, il y avait eu une discordance entre la conviction de l’errans (possible attribution à
Fragonard) et la réalité de l’authenticité de l’œuvre (certitude de l’attribution à Fragonard).
Le doute quant à l’authenticité, partagé par les parties lors de la vente d’un tableau, exclut-il tout
recours ultérieur en annulation du contrat sur le fondement de l’erreur ?
successorales (Civ., 17 novembre 1930 et 4 mai 1948). Ainsi en est-il encore lorsqu'une personne, se croyant à tort responsable d'un dommage,
indemnise la victime (Civ. 1re, 25 novembre 1990).
Ensuite, l'erreur s'apprécie par référence à la règle de droit écrite, non par référence à la jurisprudence qui est toujours susceptible de variations
(Civ. 1re, 27 juin 2006). En refusant dans cette hypothèse la nullité, la Cour de cassation paraît avoir voulu éviter que les divergences et les
revirements de jurisprudence puissent être utilisés trop facilement pour remettre en cause les contrats.
In fine, on notera que l’Ordonnance consacre expressément l’hypothèse de l’erreur de droit admise par la jurisprudence (art. 1132 nouv. C.
Civ.).
52 Antérieurement à la réforme, on disait aussi parfois que l’erreur doit avoir été commune. L’expression n’est toutefois pas des plus
satisfaisantes : ce qui est commun ce n’est pas l’erreur, mais l’intention de considérer comme essentielle telle qualité de la chose.
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La Cour de cassation rejette le pourvoi. Elle relève qu’il résulte des énonciations des juges du fond que le
vendeur ne rapporte pas la preuve qu’il a consenti à la vente de son tableau sous l’empire d’une conviction
erronée quant à l’auteur de l’œuvre. Et ajoute surtout que l’aléa sur l’authenticité de l’œuvre était entré dans
le champ contractuel, « qu’en conséquence, aucune des deux parties ne pouvait alléguer une erreur en cas de
dissipation ultérieure de l’incertitude commune ».
✓ La situation est différente de celle du Poussin : dans l’affaire du Poussin, les vendeurs avaient une
certitude : il était exclu que le tableau soit un Poussin ; or par la suite, il est établi que le tableau pourrait bien
être un Poussin ; il existe bien une discordance entre la croyance des vendeurs et la réalité.
✓ Ici, le doute est partagé par les parties au moment de la vente (tableau « attribué à »). Que signifie ce
doute ? Les parties acceptent que l’œuvre puisse restée attribuée à Fragonard (c'est-à-dire que le doute quant à
l’authenticité de l’œuvre subsiste). Mais ce n’est pas tout : elles admettent aussi la possibilité qu’il puisse être
établi, par la suite, que le tableau n’est pas un Fragonard (absence d’authenticité) ; et elles admettent également
qu’il puisse être établi ultérieurement que le tableau est un Fragonard (authenticité). Elles ont donc admis, lors
de la conclusion du contrat, ces trois éventualités : il n’y aura pas d’erreur si l’une d’entre elles survient. Il n’y a,
pourrait-on dire, pas de discordance entre la croyance de l’errans et la réalité, car la croyance portait non pas sur
l’absence d’authenticité du tableau, mais sur les trois possibilités précitées. Le doute est cette fois-ci, « entré
dans le champ contractuel », ce qui exclut la possibilité, par la suite, d’invoquer une erreur sur ce point : les
différentes possibilités avaient, en effet, été admises par les parties dès l’origine. Les parties avaient accepté un
aléa53.
En conclusion, ce qui est finalement essentiel en ce domaine est de déterminer si l’authenticité a été
intégrée dans la définition de la chose vendue en tant que certitude ou si elle pouvait comporter un aléa, faire
l’objet d’un doute. La jurisprudence écarte la demande d’annulation lorsque le doute était entré dans le champ
contractuel (Fragonard)54. En revanche, elle annule la convention lorsque la certitude de l’authenticité ou de
l’absence d’authenticité (Poussin) de l’œuvre d’art était une qualité substantielle de la chose pour les parties.
La réforme du droit des contrats a été l’occasion d’inscrire ce principe dans le Code civil, à l’article
1133 alinéa 3 qui dispose que « l’acceptation d’un aléa sur une qualité de la prestation exclut l’erreur relative à
cette qualité ». Il faut donc, pour que l’aléa chasse l’erreur, qu’il ait été accepté par les parties, sans quoi la
nullité pourrait sans doute être prononcée.
Aux deux conditions déjà envisagées, il convient d’en ajouter une troisième : l’erreur doit être
excusable.
En effet, consacrant la jurisprudence antérieure (voir par ex. : Civ. 1er, 9 avril 2015), l’article 1132
n’admet l’erreur comme cause de nullité du contrat qu’à la condition qu’elle ne soit pas inexcusable. Dans un
souci de moralisation, celui qui s’est trompé ne saurait tirer parti de son erreur lorsque celle-ci est inexcusable.
Autrement dit, s’il est naturel que la loi protège ceux qui se trompent, elle ne saurait en revanche venir en aide à
ceux qui font preuve d’une légèreté excessive55.
✓ Ex. : n’est pas excusable l’erreur de l’architecte qui ne s’est pas renseigné sur la constructibilité d’un
terrain (Civ. 3e, 9 oct. 1969).
Cette faute de l’errans, les juges l’apprécient in concreto, c’est-à-dire en fonction de la personne. Ils
font ainsi preuve d’une plus grande sévérité lorsque celui qui a commis une erreur est un professionnel ou
lorsque l’erreur invoquée porte sur sa propre prestation.
L’erreur sur les qualités essentielles de la prestation est l’hypothèse la plus fréquente. Plus rare est celle
qu’il convient désormais d’évoquer : l’erreur sur la personne.
53 Encore faut-il, pour que l’aléa chasse l’erreur, que cet aléa porte directement sur la qualité qui est l’objet de l’erreur (en ce sens, Civ. 1 er, 28 mars
2008).
54 Pour une application de la jurisprudence Fragonard à une "erreur' sur l'inconstructibilité d'un terrain : Civ. 3e, 13 novembre 2014 (voir le
de droit lorsque celle-ci porte sur l'existence du droit (Civ. 3e, 20 octobre 2010).
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3. L’erreur sur les qualités essentielles du cocontractant
De quoi s’agit-il ? Pas nécessairement de l’identité physique ou civile de la personne (par exemple,
conclure un contrat avec un homonyme), mais de ses qualités essentielles, lesquelles varient selon les contrats.
Par exemple, la qualité de repris de justice n’est généralement pas indifférente à un employeur ; elle l’est en
principe à un vendeur.
Ainsi entendue, l’erreur sur la personne est-elle sanctionnée ? Aux termes de l’article 1134 du Code civil
(art. 1110 al. 2 anc.) « l’erreur sur les qualités essentielles du cocontractant n’est une cause de nullité que dans
les contrats conclus en considération de la personne ».
C’est dire que, si l’erreur sur la personne du contractant n’est en principe pas sanctionnée, elle entraîne
par exception la nullité du contrat lorsque la considération de la personne a joué un rôle déterminant lors de
la conclusion du contrat. Tel est le cas dans les contrats conclus intuitu personae, ceux conclus en considération
de la personne du contractant.
✓ Ex. : les contrats à titre gratuit (car on n’entend pas donner ou rendre service à n’importe qui).
✓ Ex. : certains contrats à titre onéreux, notamment le contrat de travail ou le contrat médical (contrats de
prestation de services).
Il reste que, pour être sanctionnée, l’erreur sur les qualités essentielles du cocontractant doit encore
remplir une condition : tout comme l’erreur sur les qualités essentielles de la prestation, elle ne doit pas être
inexcusable (art. 1132). Ex. : est inexcusable la faute de l’employeur qui n’a pris aucun renseignement avant une
embauche (Soc., 3 juill. 1990).
Et vous aurez compris que, dans les cas autres que ceux qui viennent d’être étudiés, l’erreur n’est pas
une cause de nullité de l’engagement. On parle alors d’erreur indifférente.
Ainsi en est-il :
- De l’erreur qui porte sur une qualité non essentielle de la prestation ;
- De l’erreur sur la personne lorsque la considération de celle-ci n’est pas déterminante de la convention
(contrat qui n’est pas conclu intuitu personae) ;
Mais aussi :
- De l’erreur directe sur la valeur, entendue comme l’erreur sur l’évaluation économique de l’objet du
contrat (art. 1136 C. civ.). L’hypothèse est celle dans laquelle une partie a acheté « trop cher » (ex. achat pour
8.000 € d’une voiture qui n’en vaut en réalité pas plus de 6.000 €).
Ce déséquilibre objectif des prestations n’est pas une cause de nullité de la convention. Il s’agit, en effet,
d’un cas dit de « lésion » (une partie a été lésée par un déséquilibre objectif des prestations). Or, en droit
français, la lésion n’est pas, en principe, une cause de nullité du contrat ; elle ne l’est que par exception,
lorsqu’un texte le prévoit spécialement (cf. cours sur l’objet).
A ce stade, il convient de souligner qu’il y a des confusions à éviter :
Tout d’abord, il faut clairement distinguer erreur sur la valeur et erreur sur le prix : dans l’hypothèse
d’une erreur sur la valeur, les parties se sont bien entendues sur le prix (pas de confusion entre les francs et les
euros, notamment), mais l’une d’elles découvre par la suite que l’évaluation économique de la chose était
erronée (la chose acquise valait en réalité bien moins cher ou bien plus cher). Cette erreur est indifférente,
tandis que l’erreur sur le prix est sanctionnée à titre d’erreur obstacle, on l’a vu.
Ensuite, c’est uniquement si elle porte directement sur la valeur que l’erreur n’est pas prise en compte.
Si elle est au contraire seconde, en ce sens qu’elle est la conséquence d’une erreur sur les qualités essentielles, il
y aura là une cause de nullité, car l’erreur sur les qualités essentielles est sanctionnée. C’est pourquoi, si je vends
un tableau que je crois être de l’École des Carrache, alors qu’il se révèle être de Nicolas Poussin, je me suis
certes trompé sur la valeur de la chose que j’ai vendue, mais cette erreur n’est qu’une conséquence d’une erreur
sur la les qualités essentielles. A ce titre, elle pourra être sanctionnée par la nullité du contrat de vente. En bref,
lorsque l’erreur résulte d’une appréciation économique erronée effectuée à partir de données exactes, elle est
indifférente ; en revanche, lorsqu’elle résulte d’une appréciation économique erronée effectuée à partir de
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données inexactes, elle entraîne la nullité du contrat (pour une application particulière en matière d'erreur sur
la rentabilité économique d'une activité de franchise : Com., 4 octobre 2011 ; 10 décembre 201356).
- De l’erreur sur les motifs, entendus comme les raisons personnelles qui ont déterminé les parties à
contracter (art. 1135 C. civ.). Ex. : j’ai acheté un appartement à La Rochelle car je croyais être muté dans cette
ville, ce qui n’a finalement pas été le cas.
Pourquoi cette indifférence de l’erreur sur les motifs ? Parce que les motifs sont trop souvent lointains,
variables et divers pour que le droit puisse en tenir compte.
Encore faut-il nuancer le propos : les qualités essentielles de la chose ou la personne avec laquelle on
contracte sont aussi des motifs du contrat ; et pourtant, si une erreur est commise à leur propos, la nullité est
encourue. C’est, en réalité, parce que seule l’erreur sur un motif étranger aux qualités essentielles de la
prestation due ou du cocontractant est indifférente (pour la jurisprudence antérieure, voir par ex : Com., 11
avril 2012).
Dans certaines hypothèses toutefois, l’erreur sur les motifs (extérieurs à l’objet du contrat) peut être
sanctionnée.
C’est ainsi que l’article 1135 alinéa 1 réserve le cas où les parties font d’un simple motif, étranger aux
qualités essentielles de la prestation due ou du cocontractant, un élément déterminant de leur consentement.
Reste qu’en pratique, cette exception est d’un intérêt limité. En effet, deux hypothèses peuvent se présenter.
1re hypothèse : en faisant d’un simple motif un élément déterminant de leur consentement, les parties le
transforment, de fait, en qualité essentielle de la prestation (ex. : j’achète un tableau parce qu’il représente tel
personnage historique) et c’est alors sur le fondement de l’erreur sur la qualité essentielle de la prestation que
le contrat pourra être annulé, sans qu’il soit nécessaire de recourir à la notion d’erreur sur les motifs.
2de hypothèse : le motif ne repose pas sur une qualité de la prestation (ex. : j’achète un appartement
dans telle ville parce que je pense y être muté). Dans ce cas, en pratique, pour faire de ce motif un élément
déterminant de leur consentement, les parties l’érigeront en une condition (suspensive ou résolutoire) du
contrat (ex. : je loue un appartement dans une ville où je n’habite pas sous la condition suspensive que je sois
muté dans cette ville). Vous voyez bien que si le contrat n’existe pas (parce que finalement je n’ai pas été muté),
ce n’est pas en conséquence de la nullité pour erreur mais du jeu de la condition.
De même, l’article 1135 alinéa 2 admet l’erreur sur le motif d’une libéralité, en l’absence duquel son
auteur n’aurait pas disposé, comme cause de nullité du contrat. Cette solution n’est pas nouvelle mais,
antérieurement à la réforme, elle se fondait sur la notion de cause (voir ci-dessous) alors qu’elle relève
aujourd’hui des vices du consentement.
La preuve de l’erreur est à la charge de la victime. L’erreur étant un fait juridique, sa preuve est possible
par tous moyens.
Lorsque l’erreur est un vice du consentement, elle est sanctionnée par la nullité relative du contrat (art.
1131 C. civ.)57.
S’agissant d’une nullité relative, c’est à l’errans (ou, le cas échéant, à ses ayants droit) qu’il appartient
de demander la nullité.
Il doit le faire dans les cinq ans qui suivent la découverte du vice ou le jour où il aurait dû être
découvert (art. 1144 et art. 2224, pour le droit postérieur à la réforme et art. 1117 du Code civil et le renvoi à
l’art. 1304, pour le droit antérieur).
Mais la victime peut aussi renoncer à invoquer cette nullité : on dit alors qu’elle confirme l’acte (on
reviendra sur la confirmation lors de l’étude des nullités).
§.2. Le dol
Ces remarques liminaires faites, il convient de s’attacher à la notion de dol (A) puis à la preuve et aux
sanctions du dol (B).
A. La notion de dol
Il y a dans le dol une double idée (héritage de l’histoire) : l’auteur du dol commet un acte de déloyauté –
c’est l’aspect délictuel du dol – dont il résulte une erreur pour son contractant – c’est l’aspect psychologique du
dol. Envisageons tour à tour ces deux aspects : aspect délictuel d’abord (1), aspect psychologique ensuite (2).
1. L’aspect délictuel
Pour que le dol soit constitué, il faut la réunion de deux éléments : un élément matériel (a) et un
élément intentionnel (b). Ces éléments définis, il faudra encore donner quelques précisions sur l’origine du dol
(c).
a. Un élément matériel
L’élément matériel est visé à l’article 1137 précité sous, tout d’abord, le terme de manœuvres. Au sens
strict, les manœuvres sont les actes positifs par lesquels une partie crée chez son cocontractant une fausse
apparence de la réalité. Ainsi en est-il des mises en scène, des artifices qu’une personne peut mettre en œuvre
(voir l’exemple précité du garagiste qui trafique le compteur de la voiture ou du vendeur d’un fonds de
commerce qui en maquille la comptabilité).
58 Au terme de l'article 1641 du Code civil, « Le vendeur est tenu de la garantie à raison des défauts cachés de la chose vendue qui la rendent
impropre à l'usage auquel on la destine, ou qui diminuent tellement cet usage que l'acheteur ne l'aurait pas acquise, ou n'en aurait donné qu'un
moindre prix, s'il les avait connus ». Il peut donc arriver que l'erreur tienne à un vice caché de la chose (par ex. : achat d'une maison sans savoir
qu'elle avait des défauts qui la rendait impropre à l'usage auquel la destinait l'acheteur).
Aussi, se pose la question de savoir si la victime peut, dans ce cas, intenter indifféremment l'action en nullité pour erreur (qui se prescrit par 5 ans)
et l'action en garantie des vices cachés (qui se prescrit par 2 ans) ou si, au contraire, il ne faut lui accorder que l'une des deux actions.
Après avoir longtemps hésité, la jurisprudence a condamné le cumul en considérant que l'action en garantie des vices excluait l'action en nullité
pour erreur (Civ. 1re, 14 mai 1996). En revanche, la Cour de cassation admet le cumul lorsque l'erreur a été provoquée par un dol (Civ.1 re, 6
novembre 2002).
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L’article 1137 vise, ensuite, les mensonges, c’est-à-dire la fausse affirmation sur un élément du contrat.
Ainsi, la simple allégation mensongère peut être constitutive d’un dol. Tel est le cas du directeur de banque qui
certifie à la caution la bonne santé financière du débiteur, alors que le compte de celui-ci, largement débiteur,
devait être clôturé quelques jours plus tard. Il s’agit là d’une consécration d’une évolution jurisprudentielle
antérieure (Com., 7 février 1983).
Antérieurement à la réforme, la question s’était également posée de savoir si le silence pouvait être
assimilé aux manœuvres constitutives d’un dol.
Dans la conception des rédacteurs du Code civil, les parties étant libres et égales, il appartenait à
chacune d’elles de s’informer. Le silence était finalement une arme dans la conclusion d’un contrat : celui qui se
taisait ne trompait pas.
Mais, depuis plusieurs décennies déjà, la vision égalitaire du contrat est devenue obsolète. Le
déséquilibre économique et le déséquilibre des compétences ont modifié la donne. L’honnêteté impose parfois
de communiquer des renseignements dont on sait qu’ils sont déterminants pour son cocontractant.
La jurisprudence a ainsi connu une évolution qui l’a conduite à admettre que le silence puisse être
constitutif d’un dol ; il y a, dit-on, dol par réticence. Dans un arrêt du 15 janvier 1971, en particulier, la Cour de
cassation a ainsi jugé que : « le dol peut être constitué par le silence d’une partie dissimulant au cocontractant un
fait qui, s’il avait été connu de lui, l’aurait empêché de contracter » (Civ. 3e, 15 janv. 1971)59.
L’article 1137 alinéa 2 consacre désormais expressément cette solution, en admettant que constitue
également un dol la dissimulation intentionnelle par l’un des contractants d’une information dont il sait le
caractère déterminant pour l’autre partie. Si les nouveaux textes confirment donc que le silence puisse
constituer un dol, il reste que les conditions retenues diffèrent entre l’ancien droit et le nouveau droit.
En effet, pour la jurisprudence antérieure, la reconnaissance de la réticence dolosive se rattachait à
l’émergence de l’obligation précontractuelle de renseignement60. Pour que la réticence soit reconnue, il fallait
qu’une obligation précontractuelle de renseignement ait été violée (v. par ex. : Com, 28 janvier 2014 ; Civ. 3e, 16
septembre 2015 ; 22 octobre 2015), et qu’elle ait été violée délibérément d’ailleurs (c’est l’élément intentionnel
qui sera étudié plus loin). C’est en ce sens que se prononçaient les derniers arrêts de la Cour de cassation rendus
sous l'ancienne législation (voir par ex. : Com, 28 juin 2005 : « le manquement à une obligation précontractuelle
d’information, à le supposer établi, ne peut suffire à caractériser le dol par réticence, si ne s’y ajoute la
constatation du caractère intentionnel de ce manquement … » ; v. également : Com, 9 février 2016).
Vous voyez bien que s’il n’existait pas d’obligation d’information, la réticence dolosive ne pouvait être
admise puisque, par définition, il n’y avait aucune violation d’une telle obligation. Or, un arrêt – l’arrêt Baldus
(Civ. 1re, 3 mai 2000) – a fait couler beaucoup d’encre en décidant que, dans un contrat de vente, l’acquéreur
non professionnel n’a pas l’obligation d’informer le vendeur sur la valeur du bien vendu et que, par là même, les
vendeurs ne peuvent pas invoquer la réticence dolosive en cas de silence de l’acquéreur sur cette valeur. Et la
troisième Chambre civile s’était également prononcée dans le même sens en refusant de retenir la réticence
dolosive au motif qu’aucune obligation ne pèse sur l’acheteur professionnel d’informer le vendeur sur la valeur
réelle du bien (Civ. 3e, 17 janvier 2007).
Si ces décisions peuvent donner l’impression de négliger la protection du plus faible et la justice
contractuelle, elles se justifient sans doute par leur réalisme économique (celui qui par son travail, son sens des
affaires ou son savoir réalise un profit économique au détriment d’autrui ne doit pas être blâmé) et leur volonté
d’éviter le risque d’une introduction indirecte du vice de lésion dans notre droit. De toute manière la portée de
cette jurisprudence ne doit pas être exagérée.
Tout d’abord, c’est bien sur la valeur que porte le principe de l’absence d’information et non sur
d’autres circonstances. L’acquéreur, surtout professionnel, n’est pas déchargé de toute obligation d’information
à l’égard du vendeur. Il est toujours tenu de donner, à son cocontractant dont l’ignorance est légitime, les
éléments objectifs et déterminants à partir desquels ce dernier appréciera la valeur de son bien. En d’autres
termes ces arrêts ne remettent pas en cause l’obligation d’information portant sur les qualités substantielles
59 Autre exemple : Com. 20 juin 1995. Une vente d’un fonds de commerce assorti d’une clause de non-concurrence et de non-rétablissement : le
vendeur s’engage à ne pas faire concurrence à l’acheteur. La Cour d’appel annule le contrat de vente, au motif que le vendeur a gravement manqué
à son obligation de renseignement : il a passé sous silence l’existence d’une société concurrente, située à proximité, et dont la gérante n’était autre
que son épouse. Pourvoi en cassation du vendeur. Rejet : « le dol peut être constitué par le silence d’une partie dissimulant à son cocontractant un
fait qui, s’il avait été connu de lui, l’aurait empêché de contracter ». L’acquéreur était dès lors fondé à demander la nullité du contrat pour dol.
60 On rappelle qu’à côté des obligations d’information spéciale d’origine légale, la jurisprudence avait consacré de manière très générale l’existence
d’une obligation précontractuelle de renseignement. Cette obligation existait lorsqu’une des parties connaissait un fait qui est d’une importance
déterminante pour la conclusion du contrat et que l’autre partie, soit éprouvait une difficulté à se renseigner elle-même, soit pouvait légitimement
faire confiance à son cocontractant, en raison de la nature du contrat ou de leurs qualités respectives.
59
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pouvant affecter la valeur de la prestation fournie. Ainsi, la jurisprudence a continué à considérer que l’acheteur
d’un terrain qui sait que la parcelle doit bientôt devenir constructible, alors que le vendeur ne peut le savoir,
commet un dol par réticence s’il se tait (Civ. 3, 15 nov. 2000).
Ensuite, le principe posé par la Cour de cassation concerne le contrat de vente, contrat dans lequel
l’antagonisme des intérêts est profondément marqué. Il est d’autres types de relations contractuelles pour
lesquelles la loyauté doit au contraire prévaloir sur la sécurité (distinction entre les contrats-échange, telle la
vente, et les contrats-organisation, tel le contrat de société et de mandat qui sont davantage des "alliances"). La
Cour de cassation l’a notamment affirmé lorsque la relation unissant les parties est de nature fiduciaire : ainsi, le
dirigeant de société supporte, en cette qualité, une obligation d’information sur la valeur des titres qu’il rachète
à un associé non dirigeant (V. notamment : Com., 27 février 1996 ; Com., 12 mai 2004 ; Civ. 1re, 25 mars 2010).
L’Ordonnance de réforme a consacré, à l’article 1137 alinéa 2, une conception bien plus large de la
réticence dolosive, que la loi de ratification est venue restreindre, du moins pour les contrats conclus à
compter du 1er octobre 2018. Selon cet alinéa 2, identique dans les deux versions, la réticence dolosive est
constituée dès lors que l’un des contractant a dissimulé intentionnellement une information qu’il savait
déterminante pour le consentement de l’autre partie. La réticence dolosive n’est donc plus subordonnée à
l’existence d’une obligation d’information ce qui a deux conséquences.
D’une part, le demandeur doit seulement établir que l’information était déterminante de son
consentement mais, puisqu’il n’est pas nécessaire qu’une obligation d’information ait été violée, il n’a pas à
démontrer que son ignorance de l’information était légitime. Dès lors que l’une des parties aura gardé le silence
sur une information déterminante (élément matériel) et qu’elle l’aura fait intentionnellement (élément
intentionnel) la réticence dolosive sera caractérisée et pourra entraîner la nullité du contrat.
D’autre part, en retenant une telle conception de la réticence dolosive, l’Ordonnance semble opérer
un renversement de la jurisprudence Baldus. En effet, la jurisprudence Baldus se justifie par le fait qu’il n’existe
pas d’obligation d’information à la charge de l’acquéreur sur la valeur du bien qu’il acquiert. Ce principe est, au
demeurant, maintenu dans les nouveaux textes dans la mesure où l’article 1112-1 alinéa 2 nouveau exclut toute
obligation d’information sur l’estimation de la valeur de la prestation. Pour autant, dès lors que la réticence
dolosive n’est plus subordonnée à l’existence d’une obligation d’information, il importe peu de savoir si celui qui
s’est tu était ou non légalement tenu de transmettre l’information. Autrement dit, dès lors que l’un des
contractants garde intentionnellement le silence sur une information déterminante du consentement de l’autre
partie, la réticence dolosive sera caractérisée quand bien même les dispositions du Code civil elles-mêmes le
dispensaient de transmettre cette information. Or, il est certain que, dans un contrat de vente, le prix de la
chose vendue est déterminant du consentement. Ainsi, l’acquéreur qui, volontairement, n’informe pas le
vendeur sur la valeur de la chose vendue, s’il ne manque pas à son obligation d’information, commet une
réticence dolosive qui pourra être sanctionnée par la nullité du contrat.
Il reste qu’il n’est pas certain que telle ait été l’intention des rédacteurs de l’Ordonnance. On peut
même penser, à la lecture du Rapport annexé, qu’ils entendaient au contraire consacrer la jurisprudence Baldus.
C’est pourquoi, conscient de cette difficulté, le législateur a décidé de restreindre le champ de la réticence
dolosive, en intégrant dans le Code civil la solution de la jurisprudence Baldus. La loi de ratification a ainsi
ajouté un alinéa 3 à l’article 1137, aux termes duquel « néanmoins, ne constitue pas un dol le fait pour une
partie de ne pas révéler à son cocontractant son estimation de la valeur de la prestation ». Cet ajout, considéré
comme une modification substantielle, n’est cependant applicable qu’aux contrats conclus depuis le 1er octobre
2018.
b. Un élément intentionnel
c. L’origine du dol
Pour que les manœuvres soient sanctionnées par la nullité de l’acte, elles doivent aussi être le fait du
cocontractant (cf. art. 1138 al. 1 nouv. et art. 1116 anc.) ou de son représentant62. Si elles émanent d’un tiers,
elles ne permettent pas l’annulation du contrat ; elles peuvent seulement donner lieu à une condamnation à des
dommages et intérêts, en application des règles de la responsabilité civile délictuelle. Par exemple, la caution
peut obtenir la nullité du contrat en cas de dol du créancier, mais le dol du débiteur qu’elle garantit ne donnera
lieu qu’à l’allocation de dommages-intérêts.
C’est qu’en annulant le contrat pour dol on entend sanctionner l’auteur du dol ; telle est la contrepartie
du caractère délictuel de ce vice du consentement. Seul le dol émanant du cocontractant sera donc sanctionné
par la nullité de l’acte, car il serait injuste qu’un cocontractant innocent ait à supporter un comportement qui ne
lui est pas imputable.
Cette condition tenant à l’auteur du dol connaît des limites.
D’une part, elle est écartée lorsque le cocontractant, sans être l’auteur direct des manœuvres, ne
saurait invoquer le bénéfice de l’innocence : tel est le cas, s’il a été complice du dol ou s’il l’a inspiré. C’est ainsi
que, selon l’article 1138 alinéa 2, le dol est également constitué lorsqu’il émane d’un tiers de connivence, ce que
décidait déjà, de longue date, la jurisprudence (Req., 20 mars 1883 ; Com. 16 février 2008).
D’autre part, la condition est également écartée pour les actes unilatéraux, par exemple pour une
renonciation à succession (Req. 16 mars 1875). En effet, faute de cocontractant, ces actes pourraient être
infestés de dol sans jamais encourir la nullité.
2. L’aspect psychologique
Encore faut-il que ces manœuvres, mensonges et autres silences du contractant aient provoqué chez
l’autre partie une erreur qui ait déterminée celle-ci à consentir. Il doit, en d’autres termes, en résulter une
erreur chez le cocontractant (a), qui le détermine à contracter (b).
a. Une erreur
Sur ce point, les règles sont bien plus souples que celles qui ont été vue précédemment à propos de
l’erreur (spontanée). En effet, parce qu’il sanctionne un comportement malhonnête de son auteur, le dol est une
cause de nullité quand bien même l’erreur qu’il aurait provoquée serait indifférente en matière d’erreur sur les
qualités essentielles. Ainsi, selon l’article 1139 du Code civil, qui consacre la jurisprudence antérieure :
- une erreur directe sur la valeur provoquée par un dol est une cause de nullité de la convention63 ;
- une erreur sur les motifs provoquée par un dol est également une cause de nullité ;
- une erreur qui devrait être considérée comme inexcusable devient excusable, et donc source de nullité
du contrat (Civ. 3e, 21 février 2001 ; 13 février 2007 ; comp. : Civ. 3e, 7 mai 2004).
Pour que puisse être prononcée la nullité du contrat, il faut encore que l’erreur, provoquée par le dol,
ait été déterminante du consentement de la victime : sans cette erreur, la victime du dol n’aurait pas contracté
(art. 1130).
A ce dol dit principal, on oppose traditionnellement le dol qualifié d’incident : l’hypothèse est celle dans
laquelle la victime du dol aurait contracté, mais à des conditions différentes, par exemple à un prix plus
61 Tout comme en matière d’erreur, la jurisprudence admet que la preuve de l’intention de tromper puisse résulter d’éléments postérieurs à la
formation du contrat (Civ. 1re, 28 mars 2018). Si l’intention de tromper doit exister au moment de la conclusion du contrat, l’attitude d’un
contractant postérieurement à sa formation peut permettre d’éclairer sur ses intentions dès l’origine.
62
Pour une application récente, voir, Civ. 3e, 5 juillet 2018.
63 Rappelons, toutefois, que, par exception et pour les contrats conclus à compter du 1 er octobre 2018, l’erreur directe sur la valeur provoquée par
une réticence dolosive (et seulement par une réticence dolosive) n’est pas une cause de nullité de la convention (art. 1137 al. 3).
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avantageux. Pendant longtemps, la jurisprudence a affirmé que le dol sans lequel on aurait contracté à d’autres
conditions ne peut justifier que l’allocation de dommages et intérêts, non la nullité du contrat (par ex. Com, 11
juillet 1977). Cette position a été remise en cause par la Cour de cassation qui a opéré un revirement de
jurisprudence (Civ. 3e, 22 juin 2005 ; Com., 30 mars 2016).
Surtout, elle est désormais consacrée par les nouvelles dispositions du Code civil. L’article 1130 admet,
en effet, que le dol est une cause de nullité du contrat si, en l’absence de dol, une partie n’aurait pas contracté
(dol principal) ou aurait contracté à des conditions substantiellement différentes (dol incident).
Comme en matière d’erreur, le dol doit être prouvé par la victime et par tous moyens s’agissant d’un fait
juridique.
Établir un dol permet d’obtenir la nullité du contrat sur le fondement des vices du consentement. Cette
nullité est relative, elle se prescrit par 5 ans à compter du jour de la découverte du dol ou du jour où il aurait dû
être découvert (art. 1131 et 1144 C. civ. - art. 1304 anc. C. civ. ; pour une application Com, 13 septembre 2013).
L’établissement du dol permet également à la victime – puisqu’il y a faute – d’engager la responsabilité de
l’auteur du dol pour obtenir des dommages et intérêts en réparation du préjudice subi lorsque la nullité ne suffit
pas à réparer ce préjudice (art. 1178 al. 4 – pour le droit antérieur, voir, par exemple : Com, 4 janvier 2000).
Parfois même, la victime du dol préférera maintenir le contrat et solliciter seulement une indemnité :
elle ne demandera pas l’annulation du contrat, mais la réparation du dommage qu’elle a subi, ce que permet
expressément le nouvel article 1178 al. 4 (pour une illustration, où dans cette hypothèse le préjudice a été
évalué à la perte de chance de conclure le contrat à des conditions plus avantageuses : Com, 3 juillet 2019).
Malgré la présence du contrat, la responsabilité est de nature délictuelle et non pas contractuelle : la
faute qui appelle réparation est, en effet, antérieure à la conclusion du contrat. Le fondement naturel d'une telle
action est l'article 1240 (ancien article 1382) du Code civil.
§.3. : La violence
Il convient de s’attacher à la notion de violence (A) puis à la preuve et aux sanctions de la violence (B).
A. La notion de violence
La violence vicie le consentement par la pression exercée sur un des contractants qui ne peut donc pas
consentir librement. Elle se distingue des autres vices du consentement en ce que le consentement a été donné en
connaissance de cause mais il ne l’a pas été librement : celui qui a conclu le contrat savait ce qu’il faisait, mais il l’a fait
sous l’empire d’une pression qui l’a déterminé à conclure le contrat.
Le Code civil distingue deux formes de violence, la violence par contrainte (1) et la violence par abus de l’état
de dépendance (2).
Selon l’article 1140 du Code civil, « il y a violence lorsqu’une partie s’engage sous la pression d’une
contrainte qui lui inspire la crainte d’exposer sa personne, sa fortune ou celles de ses proches à un mal
considérable ». L’hypothèse correspond à celle dans laquelle une personne se trouve, du fait de certains
agissements, contrainte de conclure un contrat. Ce vice du consentement est envisagé de façon détaillée par les
articles 1140 à 1142 (anciens articles 1111 et suivants) du Code civil.
Pour qu’il y ait violence, au sens de ces articles, il faut deux conditions : une contrainte illégitime (1)
inspirant une crainte déterminante du consentement (2).
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a. Une contrainte illégitime (aspect délictuel)
✓ Une contrainte : Il peut s’agir d’une contrainte portant sur la personne ou sur les biens de la personne,
ce qui recouvre la crainte d’un mal d’ordre physique (menaces de mort, de coups), moral (diffamation, atteinte à
l’honneur) ou d’ordre pécuniaire (menace d’incendie, perte de sa situation professionnelle, de son logement). La
contrainte peut viser indifféremment le cocontractant ou ses proches.
✓ Une contrainte illégitime, en ce sens que l’acte constitutif de contrainte ne doit pas être autorisé par le
droit positif. Certaines contraintes, en effet, peuvent relever de l’exercice normal des moyens légaux, et ne
sauraient pour cette raison être constitutives de violence. Ainsi en est-il de la menace de l’exercice de voies de
droit ou de l’exercice du droit de grève (art. 1141).
Il en va toutefois autrement si la menace d’utiliser des moyens légaux est abusive, c’est-à-dire, selon l’article
1141, qui consacre les solutions jurisprudentielles antérieures, lorsque la voie de droit est détournée de son but
– autrement dit, si elle vise à obtenir la conclusion d’un contrat sans rapport direct avec le droit que l’on menace
d’exercer – ou lorsqu’elle est invoquée ou exercée pour obtenir un avantage manifestement excessif. Par
exemple, constitue une violence illégitime le fait de menacer son débiteur de saisie pour lui extorquer des
avantages excessifs (par ex. : Cass. req., 10 mars 1908, il y a violence si, pour obtenir le désistement d’une
plainte pour faux, une personne a signé une promesse de payer une somme dix fois supérieure au préjudice).
L’article 1142 du Code civil (art. 1111 anc.) précise que cette forme de violence est sanctionnée quel que
soit l’auteur de la contrainte : contrairement au dol, elle est donc une cause de nullité quand bien même elle
émane d’un tiers. On explique cette différence par le caractère particulièrement antisocial et intolérable de la
violence.
La violence par contrainte n’est une cause de nullité du contrat que parce qu’elle fait naître chez celui
qui la subit un sentiment de crainte qui vicie son consentement. Encore faut-il que cette crainte existe au
moment de la conclusion du contrat. Surtout, il faut qu’elle soit suffisamment grave. Antérieurement à la
réforme, la question se posait de savoir si cette gravité devait être appréciée in concreto (c-a-d par rapport à la
capacité de résistance de la personne concernée) ou in abstracto (c-a-d par référence au modèle abstrait d’une
personne raisonnable).
Si la question se posait, c’est parce que l’article 1112 ancien du Code civil fait successivement référence
à chacune de ces méthodes. Alors que décidait la jurisprudence ? En jurisprudence, c’est l’appréciation in
concreto qui l’emporte. Cette solution est logique car il s’agit de rechercher si le cocontractant - et non pas un
cocontractant abstrait, idéal - a été victime d’un vice du consentement (par ex. : Cass. req., 17 nov. 1925).
Cette appréciation in concreto est désormais confirmée par les nouveaux textes. Il faut, nous dit
l’article 1130 alinéa 2, apprécier le caractère déterminant des vices du consentement eu égard aux personnes et
aux circonstances de l’espèce. C’est donc bien parce que tel contractant dans telle situation n’aurait pas
contracté qu’on peut considérer que son consentement a été vicié.
L’hypothèse est celle dans laquelle la violence résulterait moins de la pression qu’une personne
exercerait sur une autre mais d’événements, de circonstances extérieures au contrat qui, par eux-mêmes,
contraindraient l’un des contractants.
Cette hypothèse avait déjà été envisagée par la jurisprudence antérieure qui l’admettait sous certaines
conditions. Les auteurs de la réforme ont entendu la consacrer en sanctionnant, à l’article 1143 du Code civil, la
violence par abus de l’état de dépendance.
L’article 1143 du Code civil dispose ainsi qu’ « il y a également violence lorsqu’une partie, abusant de
l’état de dépendance dans lequel se trouve son cocontractant à son égard, obtient de lui un engagement qu’il
n’aurait pas souscrit en l’absence d’une telle contrainte et en tire un avantage manifestement excessif ».
Ainsi, pour être cause de nullité du contrat, cette manifestation de la violence doit remplir quatre
conditions : il faut un état de dépendance d’une partie à l’égard de l’autre (a), un abus de cet état par l’un des
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contractants (b), un engagement que la victime n’aurait pas conclu en l’absence d’une telle contrainte (c) et que
l’auteur de cet abus tire du contrat un avantage manifestement excessif (d).
Pour entraîner la nullité du contrat, cette forme de violence suppose que le demandeur établisse qu’il se
trouvait dans un « état de dépendance ». L’article 1143 ne précise pas cette notion de dépendance, de sorte que
toute forme de dépendance peut être, en principe, admise, qu’il s’agisse de dépendance psychologique,
affective ou économique.
Antérieurement à la réforme, la Cour de cassation avait ainsi pu retenir, au titre de cette forme de
violence, l’état de dépendance économique dans lequel se trouvait l’une des parties au contrat.
En ce sens, Civ. 1re, 30 mai 2000 : un garagiste, à la suite de l’incendie qui détruit son garage, pressé par le temps et
le besoin d’argent, signe avec son assureur une transaction (qui est un contrat) ayant pour objet de fixer
l’indemnité qui devra être versée. Mécontent de la somme obtenue, il intente une action en nullité de ce contrat,
sur le fondement des vices du consentement. La Cour d’appel rejette sa prétention. Mais la Cour de cassation
censure l’arrêt d’appel : elle admet que la dépendance économique peut constituer un vice de violence, et ainsi
permettre l’annulation d’un contrat pour violence.
Plus rarement, elle avait pu également admettre la dépendance sentimentale et psychologique d’un
contractant (v. par ex. : Civ. 3e, 4 mai 2016).
Si toute forme de dépendance peut, en principe, être retenue, la loi de ratification est toutefois venue
limiter l’application de l’article 1143 aux hypothèses dans lesquelles une partie abuse de l’état de dépendance
dans lequel se trouve son cocontractant à son égard. Cette modification interprétative – applicable à tous les
contrats conclus depuis le 1er octobre 2016 – a ainsi permis de résoudre la question de savoir si l’article 1143
pouvait s’appliquer à des personnes intrinsèquement vulnérables (par exemple, en raison de leur âge ou de leur
illettrisme). Le texte initial de l’ordonnance semblait l’admettre. Désormais, dès lors que la dépendance ne peut
être envisagée qu’ « à l’égard » du cocontractant, un état de faiblesse inhérent à la personne, qui ne serait pas
lié aux relations avec le cocontractant, ne peut pas permettre de bénéficier du dispositif de l’article 1143. Il faut
qu’il existe véritablement un lien de dépendance entre les deux parties au contrat.
De même, en matière de dépendance économique, cette précision apportée par la loi de ratification
implique qu’il ne suffit pas qu’une des parties au contrat était, au moment de la conclusion du contrat, dans une
situation économique ou financière désastreuse. Encore faut-il démontrer que cette situation l’a placée dans un
état de dépendance à l’égard de l’autre partie au contrat (en établissant, par exemple, qu’elle n’avait pas d’autre
choix que de conclure un contrat avec ce cocontractant en particulier).
Selon l’article 1143 du Code civil, le simple fait d’être dans un état de dépendance ne suffit pas, encore
faut-il que le cocontractant ait abusé de cet état.
Il faudrait donc démontrer que l’un des contractants ne s’est pas contenté de profiter de l’état de
dépendance de l’autre partie à son égard mais a également exploité abusivement cette situation pour obtenir la
conclusion du contrat.
Cette condition suscite des difficultés. En effet, la question se pose de savoir si cette condition d’un abus
ne revient pas in fine à cette autre exigence que l’auteur de la violence ait retiré du contrat un avantage
manifestement excessif. En d’autres termes, ne faudrait-il pas considérer que c’est parce qu’il retire du contrat
un avantage manifestement excessif que le contractant abuse de l’état de dépendance de l’autre partie à son
égard ?
La question est discutée en doctrine. Selon certains, ces deux conditions doivent être considérées
comme distinctes. L’abus ne saurait résider dans le seul déséquilibre excessif du contrat mais devrait être
caractérisé en démontrant l’existence d’un comportement anormal, d’une pression illégitime (par exemple,
menaces, harcèlement, chantage…). Selon d’autres, en revanche, l’avantage manifestement excessif retiré par le
contractant en position de force serait suffisant pour établir l’abus. Plus précisément, dans ce cas, le demandeur
devrait démontrer que son cocontractant a entendu exploiter l’état de dépendance dans lequel il se trouvait (ce
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qui suppose, au moins, d’établir qu’il avait connaissance de ce lien de dépendance). En revanche, le caractère
abusif de cette exploitation pourrait résulter du fait qu’il a retiré du contrat un avantage manifestement excessif.
Il faut donc désormais attendre la position de la jurisprudence sur ce point.
L’article 1143 impose encore que l’abus de l’état de dépendance soit le fait du cocontractant.
Autrement dit, là où la violence est normalement admise qu’elle émane d’un cocontractant ou d’un tiers, l’abus
de l’état de dépendance est limité aux seules hypothèses où celui qui abuse est partie au contrat. La
jurisprudence antérieure avait pourtant pu admettre que cette forme de violence soit cause de nullité
lorsqu’une personne avait abusé de l’état de dépendance d’une autre personne à son égard pour la contraindre
à conclure un contrat avec un tiers, dont on ignorait, au demeurant, s’il était de bonne foi (Civ. 3 e, 4 mai 2016).
Le nouveau droit s’avère donc plus strict sur ce point que la jurisprudence antérieure.
L’article 1143 du Code civil impose encore d’établir que la victime n’aurait pas conclu le contrat si elle
ne s’était pas trouvée dans cet état de dépendance. Autrement dit, il faut que la contrainte qu’elle subit ait été
déterminante de son consentement.
Cette condition, en apparence claire, peut toutefois s’interpréter de deux façons : soit la victime n’aurait
pas du tout conclu le contrat, soit elle l’aurait conclu mais à des conditions différentes. Une lecture stricte de
l’article 1143 amène à penser que seule la première hypothèse devrait être retenue. Il apparaît toutefois que
l’article 1130 qui ouvre le paragraphe relatif aux vices du consentement admet que l’erreur, le dol et la violence
vicient le consentement dans ces deux hypothèses. Il appartiendra donc à la jurisprudence de déterminer si
l’article 1143 doit être interprété comme dérogeant à l’article 1130 ou si, au contraire, il n’en est que
l’application dans la mesure où conclure un contrat mais à des conditions différentes revient in fine à ne pas
conclure le contrat tel que considéré.
Il doit être établi que l’auteur de l’abus a retiré du contrat « un avantage manifestement excessif ». On
comprend donc qu’il ne suffit pas que le contrat soit déséquilibré, ou simplement désavantageux. Seul l’excès
manifeste peut permettre l’annulation du contrat.
La preuve suit ici les règles de droit commun, comme en matière d’erreur et de dol. C’est à la victime de
rapporter la preuve de la violence et, s’agissant d’un fait juridique, elle peut le faire par tous les moyens.
La sanction peut être de deux ordres.
D’une part le contrat extorqué par violence peut être annulé sur le fondement des vices du
consentement. Cette nullité est relative et le délai de prescription de 5 ans commence à courir au jour où la
violence a cessé. D’autre part, la victime peut engager la responsabilité de l’auteur de la violence, à raison de la
faute commise, et ainsi obtenir l’allocation de dommages et intérêts en réparation du préjudice qui n’aurait pas
été effacé par la nullité. L’acte matériel de violence étant antérieur à la conclusion du contrat, la responsabilité
est alors nécessairement de nature délictuelle.
Jusqu’à présent nous avons vu que contracter c’est être apte à consentir, et consentir en pleine
connaissance de cause et librement. Mais encore faut-il, pour certaines raisons, devoir quelque chose. C’est la
question du contenu du contrat.
Cette question est appréhendée différemment par l’ancien droit et le nouveau droit.
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Dans l’ancien droit, la notion de contenu permet de regrouper les exigences légales relatives à deux
conditions de validité, l’objet et la cause. Déterminer l’objet de l’engagement, c’est se demander ce que l’on
doit. En déterminer la cause, c’est se demander pourquoi on le doit.
Désormais, le contenu constitue, à lui seul, une condition de validité. Le contenu n’est pas défini par
les nouvelles dispositions mais si l’on se reporte à l’article 1162 qui ouvre la sous-section relative au contenu et
qui traite du respect de l’ordre public, on constate que le contenu du contrat intègre à la fois les stipulations du
contrat (autrement dit, toute la matière du contrat, tout ce dont les parties sont convenues) et son but. Si l’on
retrouve l’objet de l’engagement à travers la nouvelle référence aux stipulations, la cause, elle, a donc
formellement disparu. En revanche, les instruments de contrôle qui s’y rattachaient sont maintenus mais sous
une autre forme. Ainsi, pratiquement, même si la nouvelle présentation rompt avec l’ancienne, les solutions
d’hier sont conservées aujourd’hui.
Il faut donc à présent s’intéresser aux règles relatives aux stipulations du contrat (sous-section 1) et à
celles relatives au but du contrat (sous-section 2).
Au regard des nouveaux textes, les règles relatives aux stipulations du contrat peuvent être réparties en
trois ensembles : les règles relatives à la prestation (§1), celles relatives à la contreprestation (§2) et celles
relatives aux clauses déséquilibrantes (§3).
Plus précisément, les stipulations du contrat sont ce dont les parties sont convenues, ce qu’elles ont
choisi d’inclure dans cet instrument de prévision qu’est le contrat. Ainsi, concrètement, dans un contrat,
chacune des parties - ou l’une des parties seulement - s’engage à exécuter une obligation (c’est la prestation
due). Mais, dans certains types de contrat, chaque partie ne s’engage qu’en considération de la contrepartie
qu’elle va recevoir (c’est la contreprestation). Et, indépendamment de ces obligations principales, il arrive que
les stipulations du contrat incluent d’autres clauses, accessoires, qui participent des relations entre les parties et
qui, parfois, amènent à déséquilibrer le contrat (elles peuvent être alors des clauses déséquilibrantes).
§1. La prestation
La prestation s’entend de ce que chacune des parties s’engage à accomplir au profit de l’autre et
constitue, selon l’article 1163 du Code civil, l’objet de l’obligation.
• Quel est cet objet dans les contrats unilatéraux ? Par définition, le contrat unilatéral ne met
d’obligation qu’à la charge d’une des parties. Voyez l’article 1106, alinéa 2, (1103 anc.) du Code civil :
le contrat « est unilatéral lorsqu’une ou plusieurs personnes s’obligent envers une ou plusieurs autres
sans qu’il y ait d’engagement réciproque de celles-ci ». Il n’y a alors qu’un seul objet.
✓ Ex. : la donation ne met d’obligation qu’à la charge d’une partie, l’auteur de la donation,
qu’on appelle le donateur. Il n’y a donc qu’un objet : l’objet de l’obligation du donateur, qui
consiste à délivrer le bien donné.
✓ Ex. : la promesse unilatérale de vente sans indemnité d’immobilisation ne met d’obligation
qu’à la charge du promettant, qui s’engage à vendre ; le bénéficiaire, quant à lui, n’est pas
tenu de lever l’option, et ainsi d’acheter le bien. Il n’y a qu’un seul objet : celui pour le
promettant de vendre.
• Et dans les contrats synallagmatiques ? Aux termes de l'article 1106, alinéa 1, (1102 anc.) du Code
civil : « le contrat est synallagmatique lorsque les contractants s’obligent réciproquement les uns
envers les autres ». Ce sont donc des contrats qui font naître une obligation à la charge de chacune
des parties : chaque contractant est à la fois créancier et débiteur. Aussi y a-t-il, dans ces contrats,
deux objets (voir les exemples précités, dans les classifications du contrat, de la vente, du bail…).
Cela étant, qu’il s’agisse de contrats unilatéraux ou synallagmatiques, l’objet doit présenter trois
caractères : il doit être déterminé ou du moins déterminable (A), possible (B) et licite (C).
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I. Un objet déterminé ou déterminable
Exposons les règles générales (A) relatives à l’exigence de détermination de l’objet avant d’en venir à
une hypothèse particulière, celle de la détermination du prix (B).
A. Règles générales
L’article 1163, alinéa 2, du Code civil exige, pour la validité d’un contrat, que la prestation objet de
l’obligation soit déterminée ou déterminable (art. 1129 anc.). Cette exigence se comprend : à défaut d’un objet
déterminé ou déterminable, le débiteur ne saurait pas ce à quoi il s’engage et le créancier ne saurait pas
davantage ce qu’il peut exiger. Encore faut-il préciser.
L’objet doit être considéré comme déterminé lorsqu’il est précisément désigné dans le contrat au
moment de sa conclusion.
Quant à l’objet déterminable, l’article 1163, alinéa 3, explique que « la prestation est déterminable
lorsqu’elle peut être déduite du contrat par référence aux usages et aux relations antérieures des parties, sans
qu’un nouvel accord soit nécessaire ». En d’autres termes, lorsque l’objet n’est pas désigné au moment de la
conclusion du contrat, il doit pouvoir se déduire sur la base d’éléments objectifs (c-à-d d’éléments ne dépendant
pas de la volonté de l’une ou l’autre des parties) au moment de l’exécution du contrat. Ces éléments doivent
être suffisamment précis pour qu’ils ne nécessitent pas un nouvel accord des parties. Ex. : une vente dans
laquelle les parties prévoient, avant une récolte, qu’elle portera sur un 1/3 de celle-ci.
Concrètement, lorsque la prestation, objet de l’obligation, porte sur le transfert d’un bien, il faut
distinguer.
Si le bien est un corps certain, c'est-à-dire un bien unique, qui a une individualité propre : une œuvre
d’art, un bijou de famille, un immeuble, un tonneau de vin étiqueté… il suffit que le corps certain soit désigné
pour que l’exigence d’un objet déterminé ou déterminable soit satisfaite.
Si le bien est une chose de genre - et vous aurez compris que les choses de genre s’opposent aux corps
certains car elles n’ont pas une individualité propre mais sont fongibles : un hectolitre de vin, une tonne de blé…
(autant de choses qui sont l’objet de séries interchangeables) - l’exigence d’un objet déterminé ou déterminable
supposera que la chose puisse être identifiée quant à son espèce (du vin, du blé…) et à sa quantité (un hectolitre
de vin, une tonne de blé…).
Lorsque la prestation porte sur un fait du débiteur (ex. : l’employé qui s’engage à travailler, l’acteur qui
s’engage à tenir un rôle dans un film…) ou une abstention du débiteur (ex. : le vendeur d’un fonds de commerce
qui s’engage à ne pas ouvrir dans le même département et pendant quatre ans un commerce équivalent à celui
qu’il cède : obligation dite de non-concurrence), l’objet de l’obligation sera déterminé ou déterminable lorsqu’il
pourra être identifié dans sa nature et dans son étendue (ne pas ouvrir un commerce équivalent à celui cédé
dans le même département). En revanche, la durée de l’obligation de faire ou de ne pas faire peut-être
déterminée (ex. : pendant quatre ans) mais la détermination de la durée n’est, en principe, pas obligatoire (ex. :
contrat de travail à durée indéterminée).
Il reste à préciser, enfin, que quel que soit le type de prestation considérée, la qualité de la prestation
n’a pas à être déterminée ou déterminable. Souvent, elle le sera. Mais si elle ne l’est pas, l’article 1166 du Code
civil prévoit que le débiteur doit offrir une prestation de qualité conforme aux attentes légitimes des parties en
considération de sa nature, des usages et du montant de la contrepartie. Ces critères induisent donc que la
qualité attendue de la prestation ne saurait être la même pour tous les contrats : tout est une question de
casuistique (on ne peut pas, par exemple, s’attendre à la même qualité de prestation selon le prix que l’on a
payé).
Sous l’empire des anciens textes, le critère retenu était sensiblement différent. L’article 1246 ancien
prévoyait ainsi : « si la dette est d’une chose qui ne soit déterminée que par son espèce, le débiteur ne sera pas
tenu, pour être libéré, de la donner de la meilleure espèce ; mais il ne pourra l’offrir de la plus mauvaise ». C’est
dire que dans les contrats conclus avant le 1er octobre 2016, le débiteur doit livrer une chose de qualité
moyenne.
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B. Hypothèse particulière de la détermination du prix
Bon nombre de contrats comportent une obligation qui porte sur une somme d’argent : une obligation
pécuniaire, qui exprime le prix d’une chose ou d’un service (on parle du prix dans la vente, du loyer dans le bail,
des honoraires dans le mandat, des primes dans l’assurance…).
Or, ces obligations qui portent sur de la monnaie posent un problème particulier. Pourquoi ? En raison
de l’instabilité monétaire (présente dans le monde occidental depuis la fin de la 1re guerre mondiale) : si l’on sait
ce que vaut aujourd’hui 1 €, on ne sait pas ce qu’il vaudra dans quelques mois ni, plus encore, dans quelques
années. D’où la difficulté, dans les contrats dont l’exécution s’échelonne dans le temps, de fixer un prix : il est
alors tentant de renvoyer à plus tard la fixation du prix, soit au moyen de clauses d’indexation (1), soit en
laissant à l’une des parties la possibilité de le fixer lors de l’exécution du contrat (2).
Les clauses d’indexation sont des clauses que l’on insère dans un contrat en prévoyant que le prix sera
déterminé par référence à un indice : le cours du blé, du sucre, du pétrole.
Si leur validité est admise par principe dans les contrats internationaux, s’agissant des contrats internes,
les articles L. 112-1 et s. du Code monétaire et financier posent le principe de leur interdiction, mais avec deux
séries d’exceptions qui sont en pratique très importantes.
En premier lieu, des exceptions propres à la nature de la dette. Parce qu’elles ont directement pour but
de permettre au créancier de pourvoir aux besoins de la vie courante et doivent donc impérativement conserver
leur pouvoir d’achat, certaines dettes comme l’obligation alimentaire peuvent être librement indexées,
notamment sur l’indice général des prix à la consommation.
En second lieu, pour les autres dettes, il est permis de prévoir une indexation sur un indice ayant une
« relation directe avec l’objet de la convention ou avec l’activité d’une des parties ». Ex. : on ne saurait retenir
l’indice du blé pour la location d’un immeuble.
En principe, si la clause d’indexation est illicite, seule cette clause est nulle (et non le contrat). Cette
nullité est absolue, c’est-à-dire que la clause n’est susceptible ni de confirmation ni de ratification (Com., 3 nov.
1988).
Une autre solution a cependant pu être admise par la jurisprudence, par la substitution à l’indice illicite,
d’un autre indice, licite, aussi proche que possible du premier. Après avoir un temps écarté cette solution (voir,
par exemple, Civ. 3e, 14 octobre 1975), la Cour de cassation l’a progressivement admise (Civ. 1re, 9 novembre
1981 ; Civ. 3e, 22 juillet 1987)64.
Si l’indice retenu n’existe plus, a cessé d’exister ou d’être accessible, l’article 1167 du Code civil dispose
qu’il doit être remplacé par l’indice qui s’en rapproche le plus (v. déjà en ce sens : Civ. 3e, 12 janvier 2005)65.
Au-delà des clauses d’indexation, l’instabilité monétaire pose aussi et surtout la question de savoir si
l’on doit, et comment l’on doit, déterminer le prix dans un contrat. C’est cette question qu’il convient
d’approfondir car elle a connu en droit français une importante évolution : quand et comment, dans un contrat,
fixer le prix ?
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Dans chacun de ces cas, la Cour de cassation admet la substitution, dès lors qu’elle repose sur une interprétation de la commune intention des
parties. En particulier, elle admet la substitution lorsqu’il peut être établi que la volonté des parties portait essentiellement sur le principe d’une
indexation, le choix de l’indice n’étant plus, dès lors, qu’une modalité d’application de cette volonté (Civ. 3e,22 juillet 1987) ou encore lorsque, dans
leurs négociations précontractuelles, les parties avaient déjà envisagé l’indice retenu par les juges comme un indice de substitution (Civ. 1re, 9
novembre 1981). En revanche, la Cour de cassation a pu refuser une telle substitution dans l’hypothèse où les parties étaient convenues que si
l’indice retenu ne pouvait être appliqué, elles se réfèreraient « à tout critère ayant fait l’objet d’un accord entre elles ». La Cour de cassation décide
alors qu’il n’appartient pas aux juges du fond de se substituer à la volonté des parties en leur imposant un indice qu’elles n’ont pas agréé (Com. 16
novembre 2004)
65 En principe, cette seconde hypothèse, de l’indice inexistant, disparu ou inaccessible, se distingue de celle de l’indice illicite. Néanmoins, on peut
sans doute considérer, à l’instar des sénateurs lors de l’examen de la loi de ratification (voir rapport au Sénat), que le nouvel article 1167 du Code
civil doit être interprété comme incluant l’hypothèse d’un indice illicite. Si cette interprétation devait être retenue, l’article 1167 permettrait alors
de donner un fondement textuel à la jurisprudence admettant la substitution de l’indice illicite par l’indice licite le plus proche.
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2. La fixation unilatérale du prix
Pour répondre à la question de savoir quand, dans un contrat, le prix doit être fixé, schématiquement,
deux modèles de solution sont envisageables :
• Soit on admet que le prix doit être déterminé ou déterminable dès la formation du contrat. Si
cette exigence n’est pas respectée, il manque au contrat une condition de validité et la sanction
est la nullité.
• Soit on considère qu’un contrat peut être conclu sans que les parties se soient accordées sur le
prix. La détermination du prix n’est plus une condition de validité du contrat. Un contrat est
valable alors même que le prix n’est pas fixé (ni déterminé ni déterminable) au moment de sa
conclusion. Le prix devient une question relative, non plus à la formation, mais à l’exécution du
contrat : le juge vérifiera notamment que celui qui a fixé le prix au cours de l’exécution du contrat
n’a pas abusé de sa position : il contrôlera l’abus dans la fixation du prix, au stade de l’exécution.
Et la sanction ne peut plus être une sanction de formation : elle n’est plus l’annulation du
contrat ; elle est une sanction relative à l’exécution : la résiliation ou/et des dommages et
intérêts.
Le Code civil, dans sa version antérieure à la réforme, ne posait aucune directive de principe claire sur la
question. Certes, il fait parfois mention d’un prix (par ex : art. 1709 sur le bail, art. 1710 sur le contrat
d’entreprise) mais sans davantage de précisions. Seul l’article 1591 énonce, à propos de la vente, que « le prix
doit être déterminé et désigné par les parties ». C’est dire que, dans la vente, la déterminabilité du prix est une
condition de validité du contrat ; à défaut, le contrat est entaché d’une cause de nullité.
En l’absence de théorie générale, il était donc revenu à la jurisprudence de se prononcer.
Dans un premier temps, la Cour de cassation avait établi – en s’appuyant sur l’article 1129 ancien du
Code civil – un système selon lequel le prix était, par principe, une condition de validité du contrat.
Il reste que cette solution avait fait naître un contentieux abondant en matière de contrats-cadre
stipulant une clause d'exclusivité66. En exigeant que le contrat-cadre comporte un prix déterminé ou
déterminable, par des éléments indépendants de la volonté des parties, la jurisprudence (v. par ex. : Com., 11
octobre 1978) gênait la conclusion de ces contrats à long terme et perturbait les réseaux de distribution. Aussi,
après quelques atermoiements, la Cour de cassation a-t-elle opéré un revirement de jurisprudence. Par 4 arrêts
en date du 1er décembre 1995, l’Assemblée Plénière a décidé que, sauf dispositions particulières (par ex. : art.
1591 C. civ.), l’exigence d’un objet déterminé ou déterminable, que posait l’article 1129 ancien du Code civil, ne
s’appliquait pas à la détermination du prix et n’était donc pas une condition de validité du contrat-cadre.
S’appuyant sur les anciens articles 1134 et 1135 du Code civil, la jurisprudence considérait, depuis ces arrêts,
qu’il suffisait que le prix soit fixé, ne serait-ce qu’unilatéralement par l’une des parties, pour que le contrat soit
valable.
La question se posait toutefois de savoir si la Cour de cassation avait simplement soustrait les contrats-
cadre du domaine de l’article 1129 ou si le prix n’était plus exigé à titre de condition de validité (sauf exceptions
légales) dans tous les contrats.
La Cour de cassation a répondu à cette question dans un des quatre arrêts du 1er décembre 1995 :
l’arrêt de rejet (Société Le Montparnasse, 3e espèce) qui précisait dans un chapeau intérieur que l’article 1129
n’était pas applicable à la détermination du prix.
Le prix - et par extension toutes les clauses financières du contrat – n’était donc pas une « chose » au
sens de 1129, qui devait être déterminée à peine de nullité du contrat (la chose, au sens de cet article, c’était
l’objet susceptible de transfert de propriété).
Avant la réforme, c’était donc dans tout contrat que la détermination du prix n’était pas une condition
de validité67, sauf dispositions particulières (v. par ex. : l’article 1591 déjà rencontré à propos de la vente).
66 Il s'agit de contrats conclus entre un fournisseur (compagnie pétrolière, brasseur) et un distributeur (pompiste, débitant de boissons) et dans
lesquels le distributeur s'engage à s'approvisionner exclusivement auprès du fournisseur pendant une longue durée. En contrepartie, le fournisseur
lui consent divers avantages : prêts, garanties financières, aides publicitaires... En exécution de ce contrat-cadre seront donc conclus d'autres
contrats, dit contrats d'application, par lesquels le distributeur se fournit effectivement auprès du fournisseur en achetant régulièrement ses
produits, généralement au tarif en vigueur au jour de la livraison.
67 Illustrations jurisprudentielles : dans le contrat de prêt à propos des intérêts (Com., 9 juillet 1996) ; dans le contrat de prêt à propos de
l'indemnité de remboursement anticipé (Civ. 1re, 14 juin 2000) ; dans les contrats d'entreprise (Civ. 1re, 20 février 1996).
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Les auteurs de la réforme n’ont que partiellement consacré cette jurisprudence. En effet, dans sa
nouvelle version, le Code civil n’admet la possibilité d’une fixation unilatérale que de manière limitée, dans
deux cas particuliers : les contrats-cadre et les contrats de prestation de service. Pour tous les autres contrats,
le prix doit donc être, en principe, déterminé ou déterminable dès la conclusion du contrat.
L’article 1164, alinéa 1, du Code civil, dispose, tout d’abord, que « dans les contrats cadre, il peut être
convenu que le prix de la prestation sera fixé unilatéralement par l’une des parties, à charge pour elle d’en
motiver le montant en cas de contestation ». L’alinéa 2 précise qu’ « en cas d’abus dans la fixation du prix, le juge
peut être saisi d’une demande tendant à obtenir des dommages et intérêts et le cas échéant la résolution du
contrat ».
Le contrat cadre est défini à l’article 1111 du Code civil comme l’ « accord par lequel les parties
conviennent des caractéristiques générales de leurs relations contractuelles futures », des contrats d’application
en précisant les modalités d’exécution.
Ainsi, selon l’article 1164, le prix n’a pas à être déterminé au stade de la conclusion du contrat-cadre, les
parties pouvant convenir qu’il sera fixé par l’une d’entre elles au fur et à mesure de la conclusion des contrats
d’application.
L’article 1164 prévoit toutefois que la partie qui fixe unilatéralement le prix doit pouvoir en motiver le
montant en cas de contestation.
Surtout, l’article 1164 instaure, conformément à la jurisprudence antérieure, un contrôle judiciaire du
prix par la sanction de l’abus. L’alinéa 2 prévoit ainsi qu’« en cas d’abus dans la fixation du prix, le juge peut être
saisi d’une demande tendant à obtenir des dommages et intérêts et le cas échéant la résolution du contrat » et
confirme donc les sanctions déjà envisagées par la jurisprudence antérieure.
Ainsi, l’obligation de motivation du prix qui pèse sur celui qui l’a fixé unilatéralement emporte, de fait,
renversement de la charge de la preuve. Ce n’est pas à celui qui se plaint du prix fixé de démontrer qu’il est
abusif mais à l’autre de démontrer qu’il ne l’est pas.
S’agissant maintenant des contrats de prestation de service, l’article 1165, alinéa 1, prévoit qu’à défaut
d’accord entre les parties avant leur exécution, le prix peut être fixé par le créancier, à charge pour celui-ci d’en
motiver le montant.
Cette disposition repose sur l’idée qu’il est souvent difficile, dans les contrats de prestation de service
et, en particulier, dans les contrats d’entreprise, de déterminer à l’avance l’étendue des diligences à accomplir.
Aussi faut-il laisser au prestataire la possibilité de déterminer le prix à l’issue de sa prestation.
L’alinéa 2 sanctionne également l’abus dans la fixation du prix. Dans sa version initiale, issue de
l’ordonnance de réforme, cette disposition n’admettait qu’une sanction : l’allocation de dommages et intérêts.
Le législateur a toutefois entendu aligner le régime de l’article 1165 sur celui de l’article 1164, en ajoutant, dans
la loi de ratification, la possibilité pour le juge, le cas échéant de prononcer la résolution du contrat. S’agissant
d’une modification interprétative, elle est immédiatement applicable à tous les contrats conclus depuis le 1 er
octobre 2016. Cette dernière sanction ne pourra naturellement concerner que des contrats à exécution
successive et dont la prestation n’aura pas encore été exécutée en totalité. En effet, dès lors que la prestation
aura été totalement exécutée, il n’y aura aucun intérêt pour le débiteur à demander la résolution du contrat,
soit son anéantissement rétroactif, qui lui imposerait de restituer le service reçu par équivalent68.
68 Sur la jurisprudence antérieure à la réforme qui admettait la révision des honoraires fixés dans les contrats de prestation de services, voir infra sur
la lésion.
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L’objet de l’obligation doit donc être déterminé ou déterminable. Il doit aussi être possible. Venons-en à
cette deuxième condition.
En droit comme ailleurs, « à l’impossible nul n’est tenu ». L’objet doit être possible, selon l’article 1163
du Code civil.
Ainsi, d’abord, il ne faut pas qu’il existe une impossibilité de faire ou de ne pas faire ce qu’on s’est
engagé à faire ou à ne pas faire. Encore faut-il pour qu’elle constitue une cause de nullité que l’impossibilité soit
absolue. En effet, l’impossibilité est prise ici dans son sens objectif : c’est celle à laquelle se heurterait n’importe
quel débiteur. C’est l’impossibilité pour tout le monde par opposition à l’impossibilité relative qui est celle que
n’a pu surmonter tel débiteur en particulier.
✓ Ex. : conclure un contrat qui aurait pour objet de toucher le ciel du doigt est objectivement impossible. En
revanche, s’engager à donner un récital de piano alors qu’on ne sait pas jouer du piano n’est pas
objectivement impossible ; c’est subjectivement impossible. C’est une impossibilité personnelle à son
débiteur ; le contrat sera valable et le débiteur engagera sa responsabilité en cas d’inexécution ou de
mauvaise exécution.
Qu’en est-il, ensuite, des obligations de donner ? Lorsque l’obligation porte sur un corps certain et que
la chose n’existe pas au moment de la conclusion du contrat, il existe une impossibilité absolue de l’objet qui est
cause de nullité de la convention69. C’est le cas lorsque le bien a péri avant la conclusion du contrat ou encore
lorsque le contrat porte sur une cession de créance déjà éteinte ou prescrite. A l’inexistence on peut assimiler
l’hypothèse où l’exécution du contrat se heurte à une impossibilité absolue, par exemple à l’interdiction
d’importer les choses qu’on a promis de livrer. Dans ce cas, il y aura nullité si l’impossibilité existait lors de la
conclusion du contrat et persiste encore.
Le principe selon lequel le contrat est nul lorsque la chose n’existe pas est néanmoins assorti d’importants
tempéraments :
• D’une part, les parties peuvent conclure un contrat aléatoire. Les parties concluent ainsi un contrat
relatif à une chose dont elles ne savent pas si elle existera (ex. achat dans l’espoir d’une chasse ou
d’une pêche fructueuse) ou sur une chose dont elles ne savent pas si elle existe encore (ex.
marchandise qui doit transiter par un pays en guerre).
• D’autre part, l’obligation née du contrat peut porter sur une chose future. L’article 1163, alinéa 1,
(art. 1130 anc.) du Code civil prévoit ainsi que « l’obligation a pour objet une prestation présente ou
future ». L’hypothèse est en pratique loin d’être exceptionnelle : il suffit de penser à l’achat d’une
maison à construire ou d’une récolte en cours de culture. Qu’en est-il si la chose ne vient pas à
existence ? Le contrat n’est pas nul, car il a été valablement conclu ; il est caduc70. La caducité est,
selon l’article 1186 du Code civil, la sanction qui frappe les contrats valablement formés mais qui,
postérieurement à leur conclusion, perdent un élément essentiel à leur perfection.
69 Il convient de bien distinguer cette hypothèse de celle du contrat portant sur la chose d’autrui. Dans ce dernier cas il y a bien impossibilité, mais
impossibilité relative dans la mesure où, à la différence du cocontractant, le véritable propriétaire de la chose pourrait exécuter le contrat. De ce
caractère relatif, la jurisprudence semble déduire (Civ. 3e, 26 avril 1972) qu’en soi le contrat sur la chose d’autrui est valable et qu’il appartient au
cocontractant de se rendre propriétaire afin de pouvoir exécuter l’obligation. Le Code civil y apporte néanmoins deux exceptions, en frappant de
nullité la vente (art. 1599) et l’hypothèque (art. 2413) de la chose d’autrui.
70 Sauf pour les parties à décider contractuellement de faire peser le risque de l’existence de la chose future sur l’une ou l’autre d’entre elles.
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III. Un objet licite
Traditionnellement, on considérait que seules les choses qui sont dans le commerce pouvaient être
l’objet de convention (art. 1128 anc. Du Code civil). Le terme « commerce » n’était pas pris ici dans son sens
courant : la chose hors du commerce, au sens de cet article, était celle qui ne pouvait pas faire l’objet de
conventions pour des raisons de moralité ou d’ordre public71.
Désormais, l’article 1128 du Code civil impose que le contenu du contrat soit licite. L’article 1162 précise
en outre que les stipulations du contrat ne peuvent déroger à l’ordre public72 (rappr. art. 6 C. civ).
Ainsi, on considère que le corps humain est hors du commerce. Ce qui a notamment conduit la Cour de
cassation à condamner les conventions dites de mère-porteuse, celles par lesquelles une femme porte un enfant
pour une autre. La solution est aujourd’hui consacrée à l’article 16-7 du Code civil en ces termes : « toute
convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui est nulle ».
Le législateur a toutefois apporté des tempéraments à ce principe d’indisponibilité du corps humain : il
autorise par exemple le don du sang, le prélèvement d’organes, le don de sperme… Mais cela toujours à titre de
don : toute contrepartie est exclue (cf. art. 16-5 : « les conventions ayant pour objet de conférer une valeur
patrimoniale au corps humain, à ses éléments ou à ses produits sont nulles »).
Autre matière dans laquelle s’est posée la question de la licéité de l’objet : les clientèles civiles. La
cession d’une clientèle est-elle licite ou faut-il considérer que, touchant à la liberté des clients, elle est illicite ?
• Il faut pour commencer préciser les termes du débat : la validité de la cession des clientèles
commerciales ne fait pas de doute : elle est un élément essentiel du fonds de commerce, qui est
cédée avec lui. Mais qu’en est-il des clientèles civiles : quid de la clientèle d’un médecin, d’un
avocat, d’un expert-comptable… ?
• Longtemps, la jurisprudence a considéré que la cession des clientèles civiles était illicite : ces
clientèles étaient considérées comme étant hors du commerce.
Pour parvenir à cette conclusion, la jurisprudence prenait appui sur le lien de confiance
personnel qui existe entre le professionnel et sa clientèle.
Mais en réalité, la portée de cette solution de principe était très largement atténuée : la
jurisprudence admettait en effet la validité des « droits de présentation », autrement dit des
engagements de présenter le successeur à la clientèle, de ne pas lui faire concurrence, etc. (par
ex. Civ. 1re, 7 juin 1995).
C’est dire que, non sans hypocrisie, la jurisprudence admettait les formes indirectes de cession
mais interdisait les cessions directes.
• Dans un arrêt du 7 novembre 2000, la première Chambre civile de la Cour de cassation a fini par
renverser sa jurisprudence : « si la cession de la clientèle médicale, à l’occasion de la constitution
ou de la cession d’un fonds libéral d’exercice de la profession, n’est pas illicite, c’est à la condition
que soit sauvegardée la liberté de choix des patients »
Désormais, la cession de clientèle n’est « pas illicite ». La solution est retenue dans cet arrêt
pour une clientèle médicale, mais doit être étendue à l’ensemble des clientèles civiles (sur ce
point, v. Civ. 1re, 16 janvier 2007 et Civ. 1re, 14 novembre 2012).
71 L'ordre public est défini comme la norme impérative dont les individus ne peuvent s'écarter ni par leurs comportements, ni par leurs
conventions. La notion d'ordre public marque la suprématie des intérêts généraux sur les intérêts particuliers. Une disposition d'ordre
public est le plus souvent imposée par la loi mais il est depuis longtemps admis que le juge dispose aussi d'un pouvoir de définition de
l'ordre public, ce dernier étant qualifié de virtuel (Civ., 4 décembre 1929).
Le contenu de l'ordre public est par définition évolutif puisqu'il est lié aux valeurs d'une société, variables selon les époques. On oppose
traditionnellement deux sortes d'ordre public. L'ordre public classique, dit aussi politique, vise à protéger les valeurs essentielles de la
société relatives à l'Etat et à la famille (par ex; : l'interdiction de céder son droit de vote ; ou encore la nullité des contrats portant sur le
corps humain). L'ordre public économique procède d'autres valeurs, essentiellement liées à l'économie. En son sein, on différencie l'ordre
public de direction - par lequel l'Etat tente d'imposer à la société des règles nécessaires à la régulation économique (contrôle des changes,
de la concurrence, des prix) - qui est aujourd'hui en fort retrait et l'ordre public de protection qui a pour objet de protéger la partie faible
au contrat (par ex. le salarié ou le consommateur).
Les bonnes mœurs, quant à elles, renvoient à la morale du plus grand nombre. Sa substance a trait principalement à la sexualité. Avec la
libéralisation actuelle des mœurs, la notion est en net recul et ne concerne aujourd'hui qu'une sphère d'interdits restreints, comme, par
exemple, l'inceste ou la bigamie.
72Si la référence aux « bonnes mœurs » est désormais supprimée, cette disparition est cependant à relativiser. Certes, les bonnes mœurs n’existent
plus comme notion autonome, mais leur violation est toujours sanctionnée ; simplement elle l’est par le biais de la notion d’ordre public.
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La Cour de cassation reconnaît le caractère a priori licite de tous les contrats qui ont pour objet
la cession d’une clientèle civile. Elle rompt avec l’idée qu’elle défendait jusqu’alors d’un principe
d’extra-commercialité de ces clientèles.
Mais, si elle admet la licéité de ces cessions, la Cour de cassation précise aussitôt que c’est « à
la condition que soit sauvegardée la liberté de choix du patient ». On retrouve là une condition
que la jurisprudence posait déjà pour la licéité des conventions de présentation.
On est alors tenté de conclure que si, en théorie, l’arrêt du 7 novembre 2000 est important (=
abandon d’un principe d’illicéité pour un principe de licéité de la cession des clientèles civiles), il
demeure probablement sans grandes incidences pratiques.
§2. La contreprestation
La contreprestation désigne la contrepartie attendue par celui qui s’est engagé, celle en considération
de laquelle il s’est engagé à exécuter sa propre prestation. Il ne s’agit donc plus d’étudier séparément la
prestation que chacune des parties doit exécuter mais d’envisager les prestations des deux parties l’une par
rapport à l’autre. Cette appréciation globale du contrat, qui revient à confronter les obligations principales de
chacune des parties, permet de lutter contre les déséquilibres les plus significatifs.
Deux hypothèses doivent alors être étudiées : celle de la contrepartie insuffisante, d’une part (I) et celle
de la contrepartie illusoire ou dérisoire, d’autre part (II).
La contrepartie insuffisante renvoie à l’idée de lésion. Après avoir précisé cette notion (A), il faudra
s’interroger sur la question de sa prise en compte (B) avant de s’intéresser à son régime (C).
A. La notion de lésion
Il s’agit du préjudice subi par une des parties, au moment de la conclusion du contrat, du fait du
déséquilibre existant entre les prestations.
• La lésion est donc un vice originel, un vice qui existe au moment de la formation du contrat. Ainsi
d’un vendeur qui vend trop peu cher : le prix convenu est insuffisant ; ou inversement, d’un
acheteur qui paie trop cher : le prix est excessif.
• La lésion est encore un vice objectif : elle procède d’un déséquilibre exclusivement économique :
peu importe l’état d’esprit des contractants. La seule preuve d’un déséquilibre entre les prestations
suffit ; il n’y a pas à prouver un vice de la volonté.
La notion précisée, recherchons à présent le principe : la lésion est-elle ou non en principe
sanctionnée ?
Il résulte de l’article 1168 du Code civil que « dans les contrats synallagmatiques, le défaut d’équivalence
des prestations n’est pas une cause de nullité du contrat, à moins que la loi n’en dispose autrement ». Cette règle
était déjà édictée, avant la réforme, à l’article 1118 ancien du Code civil (« la lésion ne vicie les conventions que
dans certains contrats ou à l’égard de certaines personnes, ainsi qu’il sera expliqué en la même section »). C’est
dire que, en principe, la lésion n’affecte pas la validité des contrats.
Le Code civil ne consacre donc pas une équivalence objective des prestations ; il se contente d’une
équivalence subjective : il suffit que les parties aient regardé comme équivalentes leurs prestations.
Il n’y a finalement pas d’autre prix que celui sur lequel les parties se sont accordées. Et cela, car sanctionner
la lésion de façon générale serait porter atteinte à la sécurité des relations juridiques : on risquerait une remise
en cause bien trop fréquente des contrats.
Mais si tel est le principe, des tempéraments aussi bien législatifs que jurisprudentiels existent.
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D’abord, l’article 1168 affirme ce principe sous réserve de dispositions légales contraires, ce que
prévoyait déjà l’article 1118 ancien qui n’admettait la lésion « que dans certains contrats ou à l’égard de
certaines personnes… »
→ Le Code civil prend ainsi en compte la lésion dans la vente d’immeuble. Il sanctionne, en
effet, la lésion de plus des 7/12e subie par le vendeur (art. 1674). C'est-à-dire que le vendeur
qui reçoit moins des 5/12e de la valeur de l’immeuble peut obtenir la nullité de la vente pour
lésion. Seulement pour les immeubles et seulement au profit du vendeur (pour les rédacteurs
du Code civil, cela correspondait à l’idée - aujourd’hui dépassée - qu’on peut être contraint de
vendre, mais pas d’acheter).
→ En dehors du Code civil, d’autres textes sanctionnent la lésion. C’est en particulier le cas dans
le domaine de la PLA (lésion de plus des 7/12e au détriment de l’auteur). Mais les exemples
sont nombreux (vente d’engrais et de semences, prêt à intérêt, baux ruraux, règlement de
copropriété, etc.)
→ Enfin, il s’agit parfois de protéger certaines personnes qui sont intrinsèquement faibles : la
lésion est ainsi sanctionnée au profit des mineurs ou des majeurs incapables qui agissent dans
la limite de leur capacité. Par exemple un mineur a la capacité de conclure seul les actes de la
vie courante. S’il est victime d’une lésion lors de la conclusion d’un tel acte, il peut demander
en justice, en vertu de l’article 1149 (1305 anc.) du Code civil, la rescision de la convention
litigieuse.
Ensuite, la jurisprudence, sous couvert d’autres fondements, n’a pas hésité à sanctionner parfois des
situations lésionnaires. Elle l’a fait notamment en se reconnaissant le droit de sanctionner les honoraires des
mandataires (ex. agents immobiliers, agents d’affaires) lorsque ces honoraires lui paraissent excessifs. La Cour
de cassation a ainsi affirmé de longue date « qu’il appartient aux tribunaux de réduire le salaire convenu lorsqu’il
est hors de proportion avec le service rendu » (jurisprudence constante depuis Civ., 29 janvier 1867). Cette
solution a été étendue aux membres des professions libérales : architectes (Civ. 1re, 4 mars 1958), avocats (Civ.
1re, 3 mars 1998), conseils juridiques (Civ. 1re, 19 juin 1990), experts-comptables (Civ. 1re, 3 juin 1986),
généalogiste (Civ. 1re, 5 mai 1998)73. On observera que les contrats de ces professions libérales relèvent de la
catégorie, non du mandat, mais du louage d’ouvrage qui est un tout autre contrat.
Cette solution n’étant pas consacrée par la réforme, on ignore donc si elle sera maintenue. En
particulier, on pourrait considérer que l’article 1165 du Code civil, qui n’admet, pour les contrats de prestation
de services, que l’allocation de dommages et intérêts à l’exclusion de toute révision judiciaire du prix du contrat,
contredit cette jurisprudence. En réalité, l’hypothèse dont il est question ici est distincte de celle prévue à
l’article 1165. Il ne s’agit pas de sanctionner le créancier qui, libre de fixer le prix unilatéralement après
l’exécution du contrat, à défaut d’accord entre les parties a priori, abuserait de sa prérogative, mais d’admettre
une révision du prix lorsque le prix fixé par les parties, avant l’exécution du contrat, s’avère excessif au regard du
travail effectivement réalisé. Compte tenu de cette distinction, rien ne permet d’exclure que cette
jurisprudence se maintienne à l’avenir.
Il convient encore d’ajouter que, même dans les hypothèses où la lésion est, par exception, sanctionnée,
elle cesse de l’être, par exception à l’exception, lorsque le contrat est aléatoire : on dit que « l’aléa chasse la
lésion ».
✓ Ex. : pas de sanction de la lésion dans une vente d’immeuble moyennant rente viagère, c'est-à-dire une
vente dans laquelle le prix payé consiste en une rente due tout au long de la vie du vendeur.
73La jurisprudence l’avait également étendue aux cessions d’offices ministériels (Cass. req., 13 juin 1910), mais elle est récemment revenue sur
cette exception (Civ. 1re, 7 décembre 2004).
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C. Preuve et sanctions de la lésion
Conformément au droit commun de la preuve, c’est au contractant qui se prévaut de la lésion qu’il
appartient d’établir celle-ci. Il peut le faire par tous moyens, la lésion étant un fait juridique74.
Les sanctions de la lésion sont variables et il est impossible de poser une règle générale car chaque cas
de lésion fait l’objet d’une sanction spécifique. On peut seulement dégager des idées générales.
• Le plus souvent, la lésion est sanctionnée par la nullité du contrat, à laquelle le Code civil donne ici
le nom de « rescision ». Cette nullité est une nullité relative qui parfois présente des traits originaux
(par exemple, le délai d’action en matière de vente est ramené à deux ans à compter de la vente).
• Mais dans certains cas, le contrat est maintenu et le juge le rééquilibre. Ainsi en était-il de la
réduction des honoraires à laquelle on vient de faire allusion, du moins dans l’ancien droit.
• Dans la vente d’immeubles, l’acheteur (cocontractant de celui qui subit la lésion) peut choisir de
maintenir le contrat en payant le complément de prix nécessaire, moins un dixième (art. 1681 C.
civ.).
Si la lésion, la contrepartie insuffisante, n’est en principe pas sanctionnée, le Code civil, à l’article 1169,
permet, toutefois, un contrôle a minima de l’équilibre entre prestation et contreprestation. Selon ce texte, Il
faut que, dans les contrats à titre onéreux, la contrepartie convenue au profit de celui qui s’engage ne soit ni
illusoire ni dérisoire.
Pour comprendre de quoi il s’agit, il faut revenir à la notion de cause, telle qu’elle était entendue en
application des anciens textes. En effet, en réalité, l’article 1169 ne fait que consacrer un certain nombre de
solutions déjà dégagées antérieurement sur le fondement de la cause. En d’autres termes, sauf à ce que la
jurisprudence en décide autrement à l’avenir, le contrat qui, aujourd’hui, pourrait être sanctionné pour
contrepartie illusoire ou dérisoire, l’aurait été, auparavant, pour absence de cause.
Il faut donc commencer par expliquer cette « cause » que le Code civil, dans son ancienne version, visait
sans en donner de définition.
Comme il a déjà été dit, l’article 1108 ancien du Code civil, subordonnait la validité du contrat à « une
cause licite dans l’obligation » et l’article 1131 ancien précisait que « l’obligation sans cause, ou sur une fausse
cause, ou sur une cause illicite, ne peut avoir aucune effet ». De ces articles, il résultait que le contrat ne pouvait
être valablement formé que s’il comportait une cause et que celle-ci était conforme aux exigences légales : ainsi,
non seulement la cause devait exister, mais de plus elle devait être licite.
Le terme de cause, au sens de ces articles, visait le but que les parties poursuivaient en contractant, la
raison pour laquelle elles s’engageaient. Ainsi, le vendeur vend pour obtenir le paiement d’une somme d’argent
et l’acheteur paie pour obtenir la délivrance de la chose objet de la vente. Ce « pour » (paiement du prix pour
l’un, délivrance pour l’autre) constituait la cause de l’obligation du vendeur d’une part, et de l’acheteur d’autre
part.
Ceci étant dit, force est de constater que la conclusion d’un contrat n’est pas toujours commandée par
la poursuite d’un seul but. Loin de là ! Un exemple permettra de mieux comprendre.
✓ Prenons un contrat de vente portant sur une maison. Pourquoi le vendeur et l’acheteur ont-ils conclu cette
opération ? Pour le vendeur, la raison immédiate, le but immédiat est le paiement du prix. Mais au-delà, si l’on
pousse plus loin l’analyse, les raisons lointaines de son engagement peuvent être des plus diverses : il peut avoir
vendu pour éponger ses dettes, pour participer à un trafic de drogue, pour faire face aux dépenses du mariage de
son fils, parce qu’il pensait être muté loin de là, etc. Quant à l’acheteur, si la raison immédiate pour laquelle il
s’est engagé est la délivrance de la chose, il peut, au-delà, avoir entendu s’y installer avec femme et enfants, en
faire une maison d’hôtes, y loger sa maîtresse, etc.
74 La preuve de la lésion dans les ventes d’immeuble est toutefois soumise à des règles propres (v. art. 1677 et s. C. civ.).
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Ainsi, la conclusion d’un contrat (comme toutes les actions humaines) ne saurait être déterminée par
une seule raison, commandée par la poursuite d’un seul but. En schématisant, on peut dire qu’il existe non
seulement une raison proche, mais aussi des raisons plus lointaines.
Selon l’approche choisie, la physionomie de la cause change.
• Si l’on s’en tient à la cause la plus proche, la cause immédiate, on constate qu’elle est la même pour
chaque type de contrat : dans toute vente, le vendeur s’engage pour obtenir le paiement du prix et
l’acheteur pour que la chose lui soit livrée ; dans tout bail, le bailleur s’engage pour obtenir le
paiement du loyer et le preneur pour avoir la jouissance de la chose louée… Cette cause, on la
qualifiait de cause objective ou de cause de l’obligation.
• Si l’on s’attache ensuite aux motifs plus lointains qui ont poussé une personne à contracter, on
constate que la cause varie pour un même type de contrat. Les motivations qui vous poussent à
vendre votre maison ne sont pas forcément celles qui poussent votre voisin à vendre la sienne. De
même, celles qui vous conduisent à acheter ne sont pas nécessairement les mêmes que celles qui
conduisent votre voisin à acheter. On parlait alors de cause subjective ou de cause du contrat.
D’où la question suivante : fallait-il tenir compte de l’une et l’autre de ces conceptions de la cause ou
fallait-il n’en retenir qu’une seule ? Après des hésitations, l’accord s’était finalement fait sur l’idée que le droit
positif devait donner sa place à chacune des deux conceptions de la cause : il convenait de faire entrer dans ce
concept juridique non seulement la raison la plus proche (cause de l’obligation), mais aussi les raisons, même
éloignées, qui avaient déterminé le consentement (cause du contrat). C’est ainsi qu’avait été progressivement
consacrée, en droit français, une conception dualiste de la cause.
C’est que ces deux conceptions de la cause, loin de s’exclure, se complétaient : elles avaient en effet des
fonctions différentes.
• Ainsi, retenir la cause de l’obligation permettait d’apprécier l’existence de la cause : y avait-il bien
une somme d’argent, cause de l’obligation du vendeur, et une chose qui était l’objet de la délivrance,
cause de l’obligation de l’acheteur ? La cause de l’obligation avait alors une fonction de protection
individuelle : on protégeait l’une et l’autre des parties en vérifiant qu’elles ne se s’étaient pas
engagées sans contrepartie (qu’il y avait bien quelque chose à la clé).
• Retenir la cause du contrat c’était, différemment, apprécier la licéité de la cause : les mobiles qui
avaient déterminé l’une ou l’autre des parties à contracter étaient-ils licites ? A défaut, le contrat était
annulable pour illicéité de la cause. La cause du contrat avait donc pour sa part une fonction de
protection sociale : c’était la société qu’on entendait protéger en contrôlant la licéité de la cause.
Vous comprenez donc que la notion de « contrepartie convenue » désormais utilisée à l’article 1169 du
Code civil correspond à la cause de l’obligation. Quant à la cause du contrat, elle devient, dans les nouveaux
textes, le « but » du contrat qui sera étudié plus tard (voir infra).
Cela expliqué, il reste à déterminer comment ce contrôle de la contrepartie illusoire et dérisoire s’opère,
ce qui revient à s’interroger, en premier lieu, sur le champ d’application de ce contrôle (A) et, en second lieu, sur
son régime (B).
Alors que la cause pouvait permettre de contrôler tout contrat, quel qu’il soit, l’article 1169 du Code civil
ne vise désormais que les contrats à titre onéreux (1), excluant ainsi les contrats à titre gratuit (2).
L’article 1169 impose que, pour être contrôlé, le contrat soit à titre onéreux. Ce contrôle de la
contrepartie illusoire ou dérisoire n’est toutefois pas le même selon que le contrat considéré est un contrat
synallagmatique ou unilatéral.
De fait, la plupart des contrats à titre onéreux créent des obligations réciproques et interdépendantes
(par ex. : le contrat de vente, de bail, de travail). Ces contrats, on l’a vu, sont dits synallagmatiques.
Mais il est également d’autres contrats à titre onéreux qui obligent quant à eux une personne envers
une autre, sans qu’il y ait pour autant d’obligation réciproque de la part de cette dernière. Ces contrats, parce
qu’ils ne créent d’obligations qu’à la charge d’une partie, sont dits unilatéraux.
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Distinguons donc les contrats synallagmatiques (a) des contrats unilatéraux (b), car la contrepartie
convenue, diffère dans les uns et les autres.
Il convient encore ici de distinguer entre les contrats commutatifs (a-2) - c'est-à-dire des contrats qui
mettent à la charge des parties des prestations dont le montant est fixé dès la conclusion de celui-ci - et les
contrats aléatoires (b-2) dans lesquels les prestations des parties, ou de l’une d’elles, ne sont pas certaines en ce
qu'elles dépendent d’un événement futur et incertain.
Dans les contrats commutatifs, la contrepartie convenue réside en principe et logiquement dans la
contre-prestation, c'est-à-dire dans l’obligation de l’autre partie au contrat : la prestation due par chacune des
parties est la contrepartie de l’autre.
✓ Ex. : Dans la vente, le vendeur promet de livrer la chose en contrepartie du fait que l’acheteur s’engage à lui
payer le prix : le paiement du prix est la contrepartie de l’obligation du vendeur, qui correspond à l’objet de
l’obligation de l’acheteur. Réciproquement, l’acheteur s’engage à payer le prix en contrepartie du fait que le
vendeur promet de lui livrer la chose : la livraison de la chose est l’objet de l’obligation du vendeur et la
contrepartie de l’obligation de l’acheteur.
Finalement, dans les contrats synallagmatiques la contrepartie attendue d’une des parties correspond
à l’objet de l’obligation de l’autre. Antérieurement à la réforme, on considérait de même que la cause de
l’obligation d’une des parties correspondait à l’objet de l’obligation de l’autre.
Il reste donc à déterminer dans quelles hypothèses cette contrepartie pourra être considérée comme
illusoire ou dérisoire.
Pour la jurisprudence antérieure, sont ainsi nuls pour absence de cause : l’obligation d’un locataire commercial de
payer un certain prix en contrepartie de l’engagement du bailleur de lui assurer l’exclusivité de ce type de commerce dans
l’immeuble alors que la loi interdit pareille exclusivité, de sorte que la contrepartie est inefficace, donc défaillante (Com., 5
octobre 1981) ; ou encore le rachat d’un salarié de points de retraite à une Caisse alors que ses droits auprès de cette Caisse
atteignent déjà le plafond (Soc., 15 octobre 1980). De même, est également nulle une clause de non concurrence ayant pour
contrepartie des actions d'une société d'une valeur égale à un euro symbolique (Com, 15 mars 2011).
Elle l'est ensuite lorsque la contrepartie existe bel et bien mais qu'elle fait double emploi avec
l'obligation résultant d'un autre contrat.
A titre d'illustration, on peut citer un arrêt de la Chambre commerciale du 23 octobre 2012.Dans cette affaire, une
société, en 2005, avait conclu avec une EURL une convention de prestation de services. Le directeur général de la première
société était aussi gérant et associé unique de l’EURL. En 2007, il est démis de ses fonctions de directeur général et la
convention est résiliée. Ce dernier et l’EURL dont il est gérant assignent alors le cocontractant en paiement de l’indemnité
contractuelle de résiliation du contrat. La Cour d’appel rejette la demande estimant que les prestations assumées par la
société au regard de la convention étaient celles incombant au directeur général et faisaient donc double emploi avec
lesdites fonctions de sorte que la convention était nulle pour absence de cause. La Cour de cassation valide cette solution
considérant que lorsque la contrepartie n’est pas réelle parce que devant déjà être assumée par la même personne au titre
d’autres fonctions, l’acte est frappé de nullité75.
75Sous l’ancien droit, la jurisprudence semblait aussi admettre l’absence de cause dans l’hypothèse où la contrepartie existe - elle est réelle - mais
n’est finalement pas utile pour le contractant qui ne tire pas du contrat l’avantage qu’il espérait, le contrat étant non rentable dès l’origine (Civ. 1re,
3 juillet 1996, arrêt dit « vidéo-club). Néanmoins, il n’est pas certain que la jurisprudence admette encore cette solution très critiquée (voir, par
exemple : Com. 9 juin 2009 ; et la réforme du droit des obligations ne l’a pas consacrée, de sorte qu’il faut sans doute penser qu’elle n’a plus lieu
d’être.
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Quant à la contrepartie dérisoire, elle correspond à l’hypothèse où la contre-prestation convenue est
dénuée de tout caractère sérieux. A titre d’exemple, la nullité est ainsi encourue en cas de vileté du prix dans le
cadre d’une vente (par ex. : Civ. 1re, 4 juillet 1995 ; comp. : Com., 11 mars 2014). Il convient à cet égard de
souligner que le prix dérisoire doit être soigneusement distingué du prix insuffisant qui relève de la
réglementation de la lésion.
Le plus souvent, le contrat unilatéral sera un contrat à titre gratuit (par ex. : la donation). Il arrive,
cependant, qu’un contrat unilatéral soit à titre onéreux.
L’article 1106 du Code civil distingue les contrats synallagmatiques et les contrats unilatéraux selon
l’existence ou non d’une obligation réciproque. Autrement dit, lorsque le contrat prévoit des obligations
réciproques, le contrat est synallagmatique. A défaut, il est unilatéral.
Faut-il considérer que l’absence d’obligation réciproque, entraîne nécessairement l’absence de
contrepartie, au sens de l’article 1169 ? En réalité, dans certains contrats, il y a bien contrepartie mais cette
contrepartie convenue ne prend pas la forme d’une obligation réciproque. On est alors en présence d’un contrat
unilatéral à titre onéreux.
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Illustrons par un exemple.
Dans le contrat de cautionnement, une personne, la caution, s’engage à garantir auprès de son
cocontractant, le créancier bénéficiaire, la dette d’un tiers, le débiteur cautionné. Si le débiteur est défaillant, la
caution devra exécuter l’obligation à sa place. Pour autant, la caution ne pourra pas prétendre à l’exécution
d’une obligation réciproque de la part de son cocontractant, le créancier bénéficiaire.
Dans cette hypothèse, à défaut d’obligation réciproque qui serait due par le créancier bénéficiaire,
quelle contrepartie reçoit la caution ?
Il faut, là encore, se référer à la jurisprudence rendue antérieurement sur le fondement de la cause. La
jurisprudence jugeait, en effet, de manière constante sur ce fondement, que la cause du contrat de
cautionnement résidait dans l’avantage ou le crédit accordé au débiteur cautionné par le créancier bénéficiaire
du cautionnement (Com. 8 novembre 1972 ; 10 juillet 2001 ; 17 mai 2017).
Autrement dit, s’il n’existe pas d’obligation réciproque, il y a bien une « contrepartie convenue » au
bénéfice de la caution qui correspond, en fait, à l’avantage ou au crédit accordé par le créancier bénéficiaire au
débiteur cautionné. La caution reçoit bien une contrepartie (elle ne s’engage que dans la mesure où le débiteur
cautionné reçoit l’avantage ou le prêt qu’elle garantit) sans que cette contrepartie constitue une obligation
réciproque (le créancier bénéficiaire n’est tenu réciproquement d’aucune obligation à l’égard de la caution).
Ainsi, dans le contrat de cautionnement, il faut admettre que la contrepartie sera considérée comme
illusoire dès lors qu’aucun avantage ou crédit n’est accordé au débiteur cautionné.
Et plus généralement, dans les contrats unilatéraux à titre onéreux, il faut sans doute penser que la
contrepartie est le fait qui sert de base au contrat, à l’engagement de celui qui s’engage unilatéralement. Si ce
fait qui justifie l’engagement n’existe pas, alors la contrepartie est illusoire.
Dans les actes à titre gratuit, il n’y a pas, par définition, de contrepartie76. L’article 1169 est donc par
principe inapplicable à ce type de contrats.
Telle n’était pourtant pas la solution retenue sous l’empire des anciens textes où un acte à titre gratuit
pouvait bel et bien être sanctionné pour absence de cause. Quelle était alors, dans ces contrats, la cause de
l’obligation ?
Pour ces contrats, on considérait que la cause consistait dans un élément plus subjectif que dans les actes
à titre onéreux : elle était constituée des mobiles qui étaient à l’origine de l’intention libérale de celui qui
s’engageait, c’est-à-dire de son désir de gratifier le bénéficiaire de l’acte. Ainsi, chaque fois que ces motifs
étaient faux, l’acte gratuit pouvait être annulé pour absence de cause.
✓ Ex. : un père fait une donation à celui qu’il croit être son fils. Mais il s’avère que celui qu’il croyait être son fils
n’est pas en réalité son fils, par exemple parce qu’il est né d’une relation adultère de son épouse. La donation
est dépourvue de cause. A ce titre, elle peut être annulée.
Si l’article 1169 n’est pas applicable aux contrats à titre gratuit, faut-il alors considérer que ces actes ne
peuvent plus être sanctionnés lorsque les mobiles à l’origine de l’intention libérale se révèlent faux ? La
réponse est négative, seulement la sanction n’intervient pas sur le fondement de la contrepartie illusoire ou
dérisoire mais sur le fondement de l’erreur. C’est ainsi que l’article 1135 alinéa 2 nouveau prévoit que l’erreur
sur le motif d’une libéralité, en l’absence duquel son auteur n’aurait pas disposé, est une cause de nullité.
Selon l’article 1169 du Code civil, et conformément à l’ancien droit, l’existence d’une contrepartie qui ne
soit ni illusoire ni dérisoire doit s’apprécier à la date de la formation du contrat (pour le droit antérieur, par ex. :
Civ. 3e, 8 mai 1974).
Ce principe connaît un tempérament. En effet, selon l’article 1186 du Code civil, un contrat valablement
formé devient caduc si l’un de ses éléments essentiels disparait. L’article 1186 ne définit pas ce qu’il entend par
« élément essentiel ». Sous l’empire des anciens textes, la jurisprudence acceptait toutefois de sanctionner la
disparition de la cause, en cours d’exécution du contrat, en décidant que celui-ci était caduc (Civ. 1re, 30 octobre
2008 ; Com. 29 juin 2010), il faut donc sans doute considérer que le terme d’élément essentiel inclut la
76cf. la définition donnée à l’article 1107 qui pose comme critère de distinction entre les contrats à titre gratuit et les contrats à titre onéreux celui
de l’existence ou non d’une contrepartie.
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contrepartie, de sorte que le contrat dont la contrepartie deviendrait illusoire ou dérisoire au cours de son
exécution sera caduc.
S’agissant de la preuve de l’absence de contrepartie, les nouveaux textes n’apportent aucune précision,
de sorte que les règles de preuve de droit commun doivent en principe s’appliquer : c’est à celui qui prétend
que la contrepartie est illusoire ou dérisoire d’en apporter la preuve77.
Quant à la sanction, l’article 1169 prévoit que les contrats à titre onéreux dont la contrepartie est
illusoire ou dérisoire, au moment de leur formation, sont nuls. Il ne précise toutefois pas si cette nullité est
absolue ou relative. Antérieurement à la réforme, la jurisprudence retenait, pour l’absence de cause, la nullité
relative78. La solution devrait sans doute être maintenue si l’on tient compte des définitions que l’article 1179 du
Code civil donne de la nullité absolue et de la nullité relative (la nullité est absolue lorsque la règle violée a pour
objet la sauvegarde de l’intérêt général, elle est relative lorsque la règle violée a pour seul objet la sauvegarde
d’un intérêt privé). Or, cette nullité a pour but de sanctionner la transgression d’une règle qui se propose de
protéger les intérêts du contractant qui n’a pas reçu ce qui avait justifié son engagement et non pas de protéger
l’intérêt général79.
Il s’agit à présent de s’intéresser aux clauses accessoires qui peuvent remettre en cause l’équilibre du
contrat. Comme on l’a vu, le contenu du contrat suppose l’existence d’une prestation répondant à certaines
exigences. Dans certains contrats, doit y correspondre une contreprestation dont le contrôle permet, de
manière limitée, de sanctionner le déséquilibre contractuel. Mais cette prise en compte des prestations
principales des parties et de la contreprestation en considération de laquelle elles se sont engagées est
insuffisante. En effet, il arrive qu’une clause, pourtant accessoire, perturbe l’équilibre du contrat.
L’ancien droit sanctionnait ces clauses déséquilibrantes - autrement dit, les clauses qui viennent
bouleverser l’économie apparente du contrat - par le contrôle de la cause du contrat. En dépit de la disparition
de cette notion, le Code civil maintient et même, étend, les circonstances dans lesquelles une clause
déséquilibrante peut être sanctionnée.
Pratiquement, deux types de clauses peuvent être contrôlées : les clauses portant atteinte à une
obligation essentielle (I) et les clauses abusives (II).
Selon l’article 1170 du Code civil, « toute clause qui prive de sa substance l’obligation essentielle du
débiteur est réputée non écrite ».
Il faut donc s’interroger sur les conditions de ce contrôle des clauses du contrat (A) pour ensuite
s’intéresser à la sanction retenue (B).
77Antérieurement à la réforme, la jurisprudence distinguait selon que l’acte comportait la mention de la cause.
Le plus souvent l’acte comportait effectivement la mention de la cause : tel était le cas de tous les contrats synallagmatiques puisqu’ils
font apparaître les obligations réciproques des parties. En pareil cas, c’était à celui qui contestait l’existence de la cause de rapporter la
preuve de cette inexistence et il devait le faire par écrit s’agissant de prouver contre un écrit (2e proposition de l'ancien 1341 du Code civil ;
par ex : Civ. 1re, 23 février 2012).
Relativement aux titres qui constataient l’obligation sans en indiquer la cause (« billets non causés »), l’existence de la cause était
présumée (v. anc. art. 1132 C. civ. ; pour une application à la reconnaissance de dette, v. par ex. : Civ. 1 re, 3 juillet 2013 et Civ. 1re, 19 février
2014). Il s’ensuivait que, là aussi, la charge de la preuve incombait à celui qui contestait l’existence de la cause, mais il pouvait le faire par
tous moyens car, n’ayant pas à prouver contre un écrit, la 2e proposition de l'ancien article 1341 ne s’appliquait pas (par ex : Civ. 1 re, 9
février 2012 ; Civ. 1re, 13 février 2019).
78 C’est la position traditionnelle des chambres civiles (par ex. : Civ., 1re, 9 novembre 1999 ; Civ. 3e, 29 mars 2006 ; Civ. 3e, 21 septembre 2011).
Quant à la Chambre commerciale, si elle a longtemps opté pour la nullité absolue (Com., 23 octobre 2007), elle vient d'opérer un revirement de
jurisprudence et retient aujourd'hui également la nullité relative (Com., 22 mars 2016).
79 En matière de prescription, on notera que l’article 2224 du Code civil (issue de la loi du 17 juin 2008) pose aujourd’hui comme point de départ le
jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l’exercer et que le délai est de cinq ans même si l’on considère
(comme la Chambre commerciale) que la nullité est absolue. Cette unification des délais de prescription des actions en nullité relative et absolue
limite les risques liés à la divergence opposant les chambres civiles et la Chambre commerciale.
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A. Les conditions du contrôle
L’article 1170, qui autorise un certain contrôle des clauses du contrat, impose la réunion de deux
conditions : la clause litigieuse doit porter sur une obligation essentielle (1) et la vider de sa substance (2).
Si la possibilité d’un tel contrôle est apparue dans le Code civil à l’occasion de la réforme du droit des
obligations, elle n’est, en réalité, qu’une consécration de la jurisprudence antérieure, rendue sur le fondement
de la cause et dont l’arrêt fondateur est celui rendu par la Chambre commerciale de la Cour de cassation le 22
octobre 1996, dans l’affaire dite Chronopost.
La société Chronopost est une société de transport de biens qui s’engage à transporter les colis confiés par des
clients dans un délai rapide et déterminé (toute sa publicité est fondée là-dessus) ; c’est d’ailleurs pourquoi le prix acquitté
pour ce service est nettement supérieur à ce qu’il est pour un envoi classique. Il y a, dans ce respect du délai, une
« obligation essentielle », une obligation qui est de l’essence du contrat conclu. Et pourtant, la même société Chronopost
inscrit dans ses conditions générales une clause aux termes de laquelle elle limite la réparation due dans l’hypothèse où elle
ne satisferait pas à son obligation de livrer dans les délais : elle prévoit qu’elle sera alors seulement tenue de verser le
montant que le client a acquitté pour le transport.
D’où la question suivante, en ancien droit : une telle clause était-elle conciliable avec l’obligation que le
transporteur avait souscrit de livrer dans un délai déterminé ? Chronopost pouvait-il, en même temps, s’engager
à acheminer les plis dans un certain délai et limiter la réparation qu’il devrait en cas de non-respect de ce délai à
une modique somme (à l’époque de 122 francs) ? La Cour de cassation ne l’a pas pensé. Au visa de l’article 1131
ancien du C. civ., c’est-à-dire sur le fondement de la cause, elle a jugé que cette clause « contredit » la portée de
l’engagement que Chronopost prend de livrer dans les délais : en réduisant à « presque rien » la réparation due
en cas de manquement à une obligation pourtant essentielle, la clause litigieuse est contraire à ladite
obligation. A ce titre, la clause a été réputée non écrite.
L’arrêt a suscité des réactions diverses et a été largement critiqué80.
Il reste que cette solution a été consacrée par l’ordonnance de réforme. En effet, en décidant que
« toute clause qui prive de sa substance l’obligation essentielle du débiteur est réputée non écrite », l’article
1170 inscrit dans la loi cette solution jurisprudentielle.
Si cette règle est issue de l’ancien droit, il faut toutefois revenir sur les deux conditions qu’elle impose.
Tout d’abord, il faut que la clause porte sur une obligation essentielle du débiteur. Il peut s’agir de
toute clause, par exemple une clause limitative de responsabilité81, une clause de répartition des risques, une
clause financière, une clause fixant un délai pour agir… Encore faut-il qu’elle porte sur une obligation essentielle
du débiteur. Autrement dit, il faut que la clause limite, organise ou réglemente la prestation principale du
débiteur (et de lui seulement).
Ensuite, il faut qu’elle prive de sa substance l’obligation essentielle. Cette clause doit contredire
l’obligation essentielle. Il ne suffit pas qu’elle lui porte atteinte ou qu’elle la limite mais elle doit véritablement la
réduire à néant ou à presque rien (par exemple, pour une clause limitative, tout dépendra du plafond de
remboursement).
B. La sanction
L’article 1170 du Code civil prévoit qu’une clause qui prive de sa substance l’obligation essentielle est
réputée non écrite – autrement dit, elle est appelée à disparaître du contrat comme si elle n’avait jamais existé.
Pendant longtemps, s’est posée la question de savoir si le « réputé non écrit » devait s’analyser
comme une nullité partielle, suivant en cela le régime de la nullité, ou s’il constituait une sanction autonome.
Si la question se posait c’est que le Code civil, dans son ancienne version, ignorait cette sanction.
80 Certains auteurs faisaient valoir que cet arrêt déformerait la notion de cause, dès lors qu’il existait bien une contreprestation à l’obligation de
chacun des contractants et par là même une cause à chacune de leurs obligations. Certains ont également soutenu que la sanction retenue ne
respectait pas la théorie classique de la cause, dès lors que le contrat n’était pas annulé, alors même que la cause était, en principe, une condition
de validité du contrat, mais que seule la clause litigieuse était réputée non écrite.
81 S’agissant des autres moyens de critiquer une clause limitative de responsabilité, voir les clauses abusives et la faute lourde ou dolosive sur le
Certaines clauses peuvent avoir pour effet de créer un déséquilibre significatif entre les droits et
obligations des parties, ce sont les clauses abusives. Si elles ont d’abord existé en droit spécial (1), l’ordonnance
de réforme les a étendues, sous certaines conditions, au droit commun (2).
Il convient de distinguer la législation adoptée en droit de la consommation, d’une part (a) et en droit
commercial, d’autre part (b).
a. Le droit de la consommation
En droit français cette protection du consommateur quant au contenu du contrat a pour origine la loi du
10 janvier 1978. Le système a plus ou moins bien fonctionné pendant quinze ans et a été intégré au Code de la
consommation en 1993 lors de la codification à droit constant. Une directive de l’Union européenne est
intervenue le 5 avril 1993, imposant une modification de notre système. La transposition a eu lieu relativement
rapidement par une loi du 1er février 1995 instaurant un nouvel art. L 132-1 du Code de la consommation. Enfin,
la loi de modernisation de l’économie (LME) du 4 août 2008 a remanié partiellement cette disposition afin
d’améliorer la protection du consommateur et les lois du 1er juillet 2010 et 17 mars 2014 y ont apporté des
retouches légères. Quant à l'Ordonnance du 14 mars 2016, elle a changé la numérotation du texte et l'a
redistribué en trois articles (art. 212-1, 212-2 et 212-3 du Code de la consommation).
Il convient d’étudier, successivement, les critères de lutte contre les clauses abusives (i), les techniques
d’identification des clauses abusives (ii) et les sanctions des clauses abusives (iii).
82
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entre les droits et obligations des parties ». L’article L. 212-2, quant à lui, étend cette règle aux contrats conclus
entre professionnels et non-professionnels82.
Deux conditions sont donc exigées pour qu’une stipulation soit déclarée abusive : l’une tient aux
personnes, l’autre à la clause même.
Quant aux personnes, le Code de la consommation vise les contrats conclus entre, d'une part, les
professionnels et, d'autre part, les consommateurs ou non professionnels. Cette formule, inchangée depuis
1978, a suscité de nombreuses interrogations, ce qui a conduit le législateur à intervenir pour définir les notions
de consommateur, professionnel et non-professionnel83.
C’est tout d’abord la loi Hamon du 17 mars 201484 qui a introduit dans le Code de la consommation un
article liminaire définissant le consommateur comme « ... toute personne physique qui agit à des fins qui
n'entrent pas dans le cadre de son activité commerciale, industrielle, artisanale ou libérale ». Où l’on comprend
qu’une personne morale ne peut, en aucun cas, être qualifiée de consommateur.
Ensuite, l’ordonnance du 14 mars 2016, a enrichi cet article liminaire en ajoutant une définition du
professionnel entendu comme « toute personne physique ou morale, publique ou privée, qui agit à des fins
entrant dans le cadre de son activité commerciale industrielle, artisanale, libérale ou agricole, y compris
lorsqu’elle agit au nom ou pour le compte d’un autre professionnel ».
L'ordonnance ajoute également une définition du non-professionnel comme « toute personne morale
qui agit à des fins qui n’entrent pas dans le cadre de son activité commerciale, industrielle, artisanale, libérale ou
agricole »85. Cependant la loi de ratification du 21 février 2017 a substitué à cette définition un nouveau texte,
selon lequel le non-professionnel est « toute personne morale qui n’agit pas à des fins professionnelles ». Cette
nouvelle conception, qui reprend une proposition de la Commission des clauses abusives, est plus large et vise
principalement à protéger les syndicats de copropriété, les comités d'entreprise et les associations en leur
permettant de bénéficier du dispositif consumériste de lutte contre les clauses abusives86.
Quant aux clauses, les articles 212-1 et 212-2 considèrent comme abusives, les clauses ayant pour objet
ou pour effet de créer un déséquilibre significatif entre les droits et obligations des parties. Il faut donc une
rupture de l’équilibre contractuel : un déséquilibre manifeste des droits et obligations des parties. Cette
situation peut schématiquement résulter de deux hypothèses : soit le professionnel a imposé des obligations
draconiennes à son cocontractant, soit il a allégé ses propres obligations ou limité - voire exclu - sa
responsabilité.
L’appréciation du déséquilibre significatif se fait in concreto c’est-à-dire au moment de la conclusion du
contrat et en fonction de toutes les circonstances qui l’entourent ainsi qu’en prenant en compte les autres
clauses du contrat (al. 2, art. L. 212-1, rédac. Ord. 14 mars 2016). Néanmoins, ce contrôle ne porte ni sur la
définition de l’objet principal du contrat, ni sur l’adéquation du prix ou de la rémunération au bien vendu ou au
service offert, pour autant que les clauses soient rédigées de façon claire et compréhensible (pour une
application récente : Civ. 1re, 20 février 2019).
82Avant l’entrée en vigueur de l’ordonnance du 14 mars 2016, l’article L. 132-1 du Code de la consommation prévoyait de même que « dans les
contrats conclus entre professionnels et non professionnels ou consommateurs, sont abusives les clauses qui ont pour objet ou pour effet de créer, au
détriment du non professionnel ou du consommateur, un déséquilibre significatif entre les droits et obligations des parties au contrat ».
83 Avant l’intervention de ces lois, la jurisprudence s’attachait, pour définir le non professionnel au critère du rapport direct entre l’objet
du contrat et l’activité professionnelle du contractant. Ce critère signifiait que le professionnel ne pouvait bénéficier de la législation de
lutte contre les clauses abusives dès lors que le contrat avait été conclu à des fins professionnelles (Civ. 1 re, 3 janvier 1996 ; 10 juillet 2001 ;
5 mars 2002). Ainsi, il a été jugé qu’un contrat d’alimentation en électricité a un rapport direct avec l’activité professionnelle d’un
imprimeur (Civ. 1re, 24 janvier 1995). De même, les tribunaux ont pu considérer qu’il existe un rapport direct entre le contrat
d’alimentation en eau et le fabricant de bouteilles de verre (1re Civ., 3 janvier 1996), ou encore entre un contrat de location de matériel
téléphonique et la fabrication de bracelet de cuir (1re Civ., 5 novembre 1996 ; v. égal., Civ. 1re, 18 mars 2004 ; contra, en apparence, Civ.
1re, 8 juillet 2003).
84 Cette disposition est applicable aux contrats conclus à partir 13 juin 2014. Cependant, la Cour de cassation a déjà pu appliquer ces définitions, par
anticipation, à des contrats antérieurs à leur entrée en vigueur (Civ. 1re, 15 juin 2016 ; 29 mars 2017 ; Civ. 2e, 22 novembre 2018).
85
L’ordonnance de réforme est applicable aux contrats conclus à compter du 1er juillet 2016.
86 Cette nouvelle définition n’est en principe applicable qu’aux contrats conclus postérieurement à l’entrée en vigueur de la loi de ratification, soit le
22 février 2017.
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ii. Les techniques d’identification des clauses abusives
On peut concevoir diverses techniques pour éliminer les clauses abusives. Deux grandes tendances sont
possibles : ou bien le législateur dresse lui-même, ou par renvoi à une autorité, une liste des clauses abusives, et
le juge n’a plus qu’à en faire lui-même une application mécanique ; ou bien, il se limite à poser un ou plusieurs
critères et il appartient au juge de rechercher dans chaque cas d’espèce si, prise dans son contexte, telle clause
est ou non abusive.
Le législateur et la Directive ont cumulé ces deux techniques, en y ajoutant des nuances, ce qui rend la
situation assez complexe.
Un décret du 18 mars 2009, pris pour l’application de la loi de modernisation de l’économie du 4 août
2008, a établi deux listes de clauses abusives. La première, dite liste grise, désigne 10 clauses présumées
abusives qui laissent au professionnel l’opportunité d’apporter la preuve du caractère non-abusif de la
stipulation considérée. La seconde, dite liste noire, désigne 12 clauses irréfragablement présumées abusives87.
Quant au juge, la Cour de cassation lui a reconnu, dès 1989, le pouvoir de déclarer abusive une clause
sur le fondement des critères édictés par la loi (Civ. 1re, 6 décembre 1989 ; 14 mai 1991). Néanmoins, pour
assurer une unité d’interprétation, la Cour de cassation s’est réservée de contrôler la qualification de clause
abusive (Civ. 1re, 26 mai 1993 ; 10 avril 1996 ; 7 juillet 1998 ; 14 novembre 2006).
Ce pouvoir du juge a été indirectement reconnu et consacré par la loi de 1995 (ancien art. 132-1 al 3 C.
conso) et ne semble pas remis en cause par le nouveau dispositif résultant de la loi de 2008. Et il faut souligner
que la Cour de justice des Communautés européenne a également statué dans le même sens (CJCE, 27 juin
2000), en imposant même au juge national d'examiner d'office le caractère abusif d'une clause, dès qu'il dispose
des éléments de droit et de fait à cet effet (CJCE, 4 juin 2009 ; v. égal. : Civ. 1re, 29 mars 2017).
87 Pour connaître le détail de ces listes, il suffit de vous reporter aux articles R. 212-1 (liste noire) et R. 212-2 (liste grise) du Code de la
consommation (dans leur rédaction issue de l’ordonnance du 14 mars 2016). On notera également que L. 241-2 du Code de la consommation
(ancien art. L.132-2, rédac. L. 17 mars 2014) prévoit que le professionnel est passible d'une amende administrative au cas où est détecté, dans les
contrats qu'il propose aux consommateurs ou non-professionnels, une ou plusieurs clauses abusives relevant de la liste noire.
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Outre cette action collective, l’autorité administrative chargée de la concurrence et de la consommation
peut demander aux juges d’ordonner la suppression d’une clause abusive.
b. Le droit commercial
La loi du 4 août 2008 a introduit un certain contrôle des clauses abusives dans les contrats commerciaux
à l’ancien article L. 442-6, I, 2e, du Code de commerce en sanctionnant la pratique consistant à « soumettre ou
tenter de soumettre un partenaire commercial à des obligations créant un déséquilibre significatif dans les droits
et obligations des parties ».
Comme en droit de la consommation, cette disposition ne concerne que certaines personnes (ou
certains contrats) et certaines clauses.
Quant aux personnes et contrats concernés, la loi du 4 août 2008, a défini le champ d’application de ce
texte de manière restrictive. En effet, d’une part, seuls les producteurs, commerçants, industriels ou personnes
immatriculées au répertoire des métiers peuvent être sanctionnées sur ce fondement (pour la Cour de cassation,
il en résulte, notamment, que les baux commerciaux sont exclus du bénéfice de cette disposition : Civ. 1re, 15
février 2018) ; d’autre part, le contrat comprenant la stipulation litigieuse doit avoir été conclu entre des
partenaires commerciaux. La Commission d’examen des pratiques commerciales considère que cette notion de
« partenariat commercial » doit s’entendre d’une relation présentant une certaine stabilité et destinée à
développer l’activité des signataires (CEPC, avis du 22 janvier 2015). Ainsi, ne pourrait être considéré comme un
« partenariat commercial », une opération ponctuelle n’entraînant aucune réciprocité autour d’un projet
commun réunissant les partenaires (CA Paris, 27 septembre 2017)88.
Quant aux clauses, il faut que la clause litigieuse crée un déséquilibre significatif dans les droits et
obligations des parties. Le critère est donc le même qu’en droit de la consommation et les juges n’hésitent pas à
s’inspirer des solutions qui y sont dégagées pour apprécier l’existence d’un déséquilibre significatif dans les
contrats commerciaux. Toutefois, ces mécanismes différents à deux titres. D’une part, il n’existe pas, en droit
commercial, de liste préétablie de clauses interdites ou présumées abusives (et ce, afin de préserver la liberté de
négociation entre partenaires commerciaux). D’autre part, toutes les clauses du contrat peuvent ici être
contrôlées. En particulier, là où le Code de la consommation exclut de sanctionner indirectement la lésion (le
contrôle des clauses abusives ne pouvant concerner l’adéquation du prix ou de la rémunération au bien vendu
ou au service offert), le Code de commerce l’autorise. Ainsi, un juge peut, sur le fondement de l’article L. 442-6,
I, 2e, procéder à un contrôle judiciaire du prix, et ainsi sanctionner l’inadéquation entre le prix ou la
rémunération et le bien vendu ou le service offert, dès lors qu’il caractérise un déséquilibre significatif dans les
droits et obligations des parties (Com., 25 janvier 2017).
L’article L. 442-6, I, 2e, ancien, diffère encore du droit de la consommation s’agissant des sanctions
applicables. En effet, le texte prévoit que le partenaire commercial victime d’une telle pratique peut engager la
responsabilité civile de son auteur et ainsi être indemnisé pour le préjudice subi. Il prévoit également que le
ministère public et le ministre chargé de l’économie (tous deux titulaires d’une action sur ce fondement)
peuvent demander la nullité des clauses ou des contrats illicites. On ignore, en revanche, si le partenaire
commercial victime dispose de cette possibilité.
Ce mécanisme a été récemment révisé par l’ordonnance du 24 avril 2019 (n°2019-359)89. Désormais ce
mécanisme de contrôle est prévu aux articles L. 442-1, I, 2e, et L. 442-4 du Code de commerce.
Trois innovations majeures peuvent être relevées.
D’une part, le texte vise désormais toutes les personnes exerçant des activités de production, de
distribution ou de service.
D’autre part, le texte n’a plus vocation à s’appliquer aux seuls partenaires commerciaux. En effet, le
nouvel article L. 442-1, I, 2e, sanctionne, d’une manière générale, le fait de soumettre ou de tenter de soumettre
« …l’autre partie » au contrat. Tous les contrats commerciaux relevant de l’une des trois activités visées peuvent
donc désormais être contrôlés.
Enfin, le nouvel article L. 442-4 autorise désormais expressément la victime d’une telle pratique à faire
constater la nullité de la clause ou du contrat illicite et à demander la restitution des avantages indument
obtenus (elle conserve également le droit d’agir en responsabilité)90.
88
De même, un contrat de téléphonie n’est pas un partenariat commercial au sens de ce texte (Com., 24 mai 2017).
89L’ordonnance étant entrée en vigueur le 26 avril 2019, le nouvel article L. 442-1 n’est, en principe, applicable qu’aux contrats conclus à compter
de cette date.
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2. Les clauses abusives en droit commun
L’ordonnance de réforme du droit des contrats a été l’occasion d’importer en droit commun ces
mécanismes créés par des droits spéciaux.
C’est ainsi que l’ordonnance de réforme a introduit dans le Code civil, un article 1171 qui dispose que
« dans un contrat d’adhésion, toute clause qui crée un déséquilibre significatif entre les droits et obligations des
parties au contrat est réputée non-écrite ».
Si cet article a été modifié par la loi de ratification (voir ci-dessous), cette dernière n’a pas remis en
cause sa finalité qui permet, de fait, d’étendre le contrôle de l’équilibre du contrat, au-delà du champ
d’application des règles spéciales.
Il convient donc d’envisager les conditions de mise en œuvre de ce texte (a) et les sanctions encourues
(b), avant de s’interroger sur l’articulation entre ce nouveau mécanisme et les dispositions spéciales antérieures
(c).
A quelles conditions ce contrôle des stipulations contractuelles est-il permis ? L’ordonnance en envisage
deux : il faut un contrat d’adhésion et une clause créant un déséquilibre significatif entre les droits et obligations
des parties. La loi de ratification en a ajouté une troisième, du moins pour les contrats conclus à compter du 1er
octobre 2018 : la clause contrôlée doit être de celles qui sont non-négociables.
En premier lieu, pour être applicable, l’article 1171 du Code civil, suppose que l’on soit en présence
d’un contrat d’adhésion. Rappelons, à ce sujet, que l’ordonnance de réforme a introduit dans le Code civil, une
définition légale du contrat d’adhésion, à l’article 1110.
En dépit de cette consécration légale, la caractérisation de cette première condition varie dans le temps,
dès lors que la loi de ratification a changé cette définition par une modification substantielle, applicable aux
seuls contrats conclus à compter du 1er octobre 2018.
Ainsi, pour déterminer si un contrat peut être qualifié d’adhésion, il faut distinguer.
Dans l'hypothèse où le contrat a été conclu entre le 1er octobre 2016 et le 30 novembre 2018, il faut
appliquer la définition issue de l’ordonnance de réforme. Selon l’article 1110, tel qu’il résulte de ce texte, doit
être considéré comme un contrat d’adhésion, « celui dont les conditions générales, soustraites à la négociation,
sont déterminées à l’avance par l’une des parties ».
En revanche, dans l'hypothèse où le contrat a été conclu depuis le 1 er octobre 2018, il ne pourra être
qualifié d’adhésion que dans la mesure où il comporte « un ensemble de clauses non négociables, déterminées à
l’avance par l’une des parties ».
En deuxième lieu, la clause litigieuse doit créer un déséquilibre significatif entre les droits et
obligations des parties, ce qui n’est rien d’autre que le critère déjà retenu en droit de la consommation.
La résonance avec le droit de la consommation va même plus loin puisque l’article 1171, alinéa 2,
précise que l’appréciation du déséquilibre significatif ne peut porter ni sur l’objet principal du contrat, ni sur
l’adéquation du prix à la prestation. On comprend donc que ce contrôle ne peut, pas davantage qu’en
application de la législation consumériste, conduire à une sanction indirecte de la lésion.
Reste à déterminer comment doit s’apprécier ce déséquilibre significatif. Contrairement à la législation
consumériste, l’Ordonnance ne prévoit pas de liste de clauses qui pourraient être considérées comme créant
objectivement un déséquilibre. Pour autant, les solutions dégagées en droit de la consommation inspireront
sans doute le juge lorsqu’il aura à statuer en droit commun91. Ainsi, l'article 1171 devrait permettre de
sanctionner, notamment, les clauses limitatives de responsabilité, les clauses excessives portant sur la durée du
contrat, celles octroyant un pouvoir discrétionnaire à un contractant ou certaines clauses résolutoires…
90 Relevons que, dans le cas particulier du Code de commerce, la sanction retenue est bien la nullité et non le réputé non écrit, de sorte que l’action
visant à l’annulation d’une clause abusive en droit commercial répond au régime de l’action en nullité. Il en résulte, en principe, que cette action
particulière demeure soumise à la prescription quinquennale de l’action en nullité et ne saurait être regardée comme imprescriptible.
91 Il s’agit d’ailleurs de l’intention des auteurs de la réforme. Le Rapport au Président de la République indique ainsi que « les critères d’appréciation
du déséquilibre sont déjà connus puisqu’ils sont inspirés de ceux fixés par le Code de la consommation ».
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En troisième lieu, la loi de ratification a modifié l’article 1171 en y ajoutant une nouvelle condition. En
effet, craignant sans doute que ce nouvel article puisse être mobilisé trop souvent, au risque de remettre en
cause la sécurité juridique, le législateur a entendu restreindre son champ d’application.
Ainsi, l’article 1171 a été remanié, par une modification substantielle, ne concernant que les contrats
conclus à compter du 1er octobre 2018.
Pour ces contrats, le nouveau texte impose désormais que la clause litigieuse ait été « non négociable,
déterminée à l’avance par l’une des parties ».
Cette modification revient à considérer que seule la part non négociable du contrat d’adhésion pourra
faire l’objet d’une sanction judiciaire. Autrement dit, si une partie a librement accepté une clause
déséquilibrante, il n’appartient pas au juge de se substituer aux parties pour rétablir un équilibre qui n’a pas
nécessairement été voulu. Pour l’application de l’article 1171, il faut donc, là encore, distinguer :
- si le contrat d’adhésion a été conclu entre le 1er octobre 2016 et le 30 septembre 2018, toute clause
incluse dans ce contrat (du moins si elle ne porte pas sur l’objet principal du contrat ou si elle n’a pas
pour objet de déterminer le prix du contrat) peut-être contrôlée sur ce fondement ;
- si le contrat d’adhésion a été conclu à compter du 1er octobre 2018, seules ses stipulations non-
négociables peuvent faire l’objet d’un tel contrôle (sous les mêmes réserves).
Si les conditions énoncées ci-dessus sont réunies, quelle est alors la sanction applicable ?
L’article 1171 prévoit qu’une telle clause est réputée non écrite. Comme rappelé ci-dessus, l’article 1184
du Code civil précise que lorsque la loi répute une clause non écrite, « le contrat est maintenu ». En d’autres
termes, ce contrôle ne peut, en principe, conduire à l’anéantissement du contrat dans son ensemble, il ne peut
permettre que de remettre en cause une stipulation particulière.
Par ailleurs, la Cour de cassation ayant désormais clairement affirmé que l’action en « réputé non écrit »
ne pouvait s’analyser en une action en nullité, il faut en déduire que le délai de prescription quinquennale ne lui
est pas applicable (Civ. 1re, 13 mars 2019 – voir supra).
La question de l’articulation entre droit commun et lois spéciales revient à s’interroger sur le fait de
savoir s’il est possible de cumuler les fondements spéciaux et la règle de droit commun ou si un justiciable,
titulaire d’une action sur le fondement du Code de la consommation ou du Code de commerce, ne peut se
placer que sur ce seul fondement, à l’exclusion du droit commun92.
La réponse est incertaine tant les deux solutions sont envisageables. En effet, l’adage specialia
generalibus derogant, désormais consacré à l’article 1105 du Code civil (qui dispose que les règles générales
s’appliquent sous réserve de l’existence de règles particulières) devrait, en principe, exclure tant le cumul des
actions que la possibilité pour le demandeur de choisir93. Néanmoins, cet adage n’est pas appliqué de manière
automatique par la jurisprudence qui accepte parfois le cumul des actions94.
Maintenant qu’ont été vues les règles relatives aux stipulations du contrat, il reste à s’interroger sur les
règles relatives au but du contrat.
92
La question prend une importance particulière au regard de l’arrêt de la première Chambre civile du 13 mars 2019 qui affirme que l’action en
réputé non écrit n’est pas soumise au délai de prescription quinquennal. La majorité des auteurs en déduit que cette action serait imprescriptible.
Contrairement à la législation consumériste et au droit commun, le Code de commerce retient comme sanction aux clauses abusives la nullité, qui
demeure, elle, soumise à la prescription quinquennale. Une personne disposant d’une action sur le fondement du Code de commerce pourrait ainsi
préférer agir sur le fondement du droit commun afin d’éviter que puissent lui être opposées les règles de la prescription.
93 Il semble que la volonté du législateur ait été d’exclure ce cumul. En effet, lors de l’examen de la loi de ratification, plusieurs
amendements à l’article 1171 ont été proposés en ce sens. Néanmoins, le législateur ayant considéré que l’article 1105 du Code civil était
suffisant pour justifier cette exclusion, ces amendements ont été retirés, de sorte que la loi ne règle pas, de fait, cette question et l’a donc
laissée à l’appréciation de la jurisprudence.
94
En particulier, lorsque le texte général est postérieur au texte spécial et qu’il vise à garantir une meilleure protection ou encore lorsque les textes
généraux et spéciaux ne poursuivent pas exactement la même finalité. Le nouvel article 1105, tel qu’il est rédigé, devrait permettre à la
jurisprudence de continuer à admettre le cumul dans certaines circonstances.
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Sous-section 2 : Les règles relatives au but du contrat
Le but du contrat désigne les mobiles poursuivis par les parties, les raisons personnelles pour lesquelles
elles ont contracté. Comme indiqué plus haut, il se substitue donc à la cause du contrat.
Deux questions doivent désormais être envisagées : d’une part la licéité de ce but (§1), d’autre part, les
ensembles contractuels (§2).
La liberté contractuelle n’est pas totale. Elle ne peut s’exercer que dans les limites fixées par l’ordre
public. C’est ainsi que l’article 1162 du Code civil énonce que le contrat ne peut déroger à l’ordre public ni par
son but ni par ses stipulations. Ce que confirme l’article 6 du Code civil qui dispose : « on ne peut déroger par
des conventions particulières aux lois qui intéressent l’ordre public et les bonnes mœurs ».
Quels instruments le Code civil a-t-il prévu pour ce contrôle de la conformité à l’ordre public et aux
bonnes mœurs ?
L’objet qui, on l’a vu, doit être licite.
Mais aussi, la contrepartie convenue qui si elle est illicite apparaît nécessairement comme illusoire95.
A cela s’ajoute le contrôle du but du contrat.
Comme expliqué ci-dessus, le « but » du contrat correspond à ce que l’ancien droit nommait la « cause
du contrat ». Dans cette hypothèse, contrairement à la cause de l’obligation ou la contrepartie, il ne s’agit plus
de rechercher le but premier, identique pour chaque type de contrat, mais les raisons plus lointaines qui ont
déterminé chacune des parties à contracter. Dans ce cas, le contrôle est mis au service non plus tant d’intérêts
individuels que de l’intérêt général. Les dispositions du Code civil relatives au but du contrat jouent alors comme
un instrument de contrôle de la licéité des actes juridiques.
Analysons dans un premier temps les raisons de la prise en compte du but du contrat (I) avant
d’apporter, dans un second temps, quelques précisions sur les modalités de cette prise en compte (II).
Pourquoi ne pas s’en tenir au seul objet ou à la seule contrepartie ? Parce qu’un contrôle de licéité fondé sur
ce seul objet ou sur cette seule contrepartie serait trop superficiel. Cela tant dans les contrats à titre onéreux (1) que
dans les actes à titre gratuit (2).
Prenons l’hypothèse de la vente d’une maison : délivrance de la chose d’un côté, paiement du prix de
l’autre ; l’objet de l’obligation de chacune des parties est parfaitement licite, de même que la contrepartie
convenue (la cause de leurs obligations respectives dans l'ancien droit). Tout va bien tant que le motif personnel
pour lequel l’acheteur a acquis est lui aussi licite : il voulait s’y installer avec sa famille. Mais quid lorsque ce
motif est illicite : cette maison, il l’a acquise pour en faire une plaque tournante d’un trafic d’armes ou pour y
installer un atelier de travail clandestin ?
Où l’on voit que le contrôle de la licéité de l’objet (comme celui de la licéité de la contrepartie – ou,
auparavant de la cause de l’obligation) est insuffisant : un véritable contrôle de la licéité et de la moralité du
contrat suppose que l’on dépasse son apparence objective et que l’on recherche les mobiles qui ont animé
chacun des contractants, autrement dit que l’on recherche si les parties ne se sont pas engagées pour
enfreindre une règle d’ordre public. L’objectif est, vous l’avez compris, de protéger l’ordre social (v. par ex. : Civ.
1re, 29 octobre 2014 : cause illicite reconnue au regard de l'ordre public virtuel).
95Voir, supra, l’exemple du contractant qui concède une exclusivité qu’il n’est pas en droit de concéder : l’illicéité de la contrepartie convenue
revient à une contrepartie qui n’existe pas, donc illusoire.
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B. Dans les actes à titre gratuit
On retrouve les mêmes considérations, qui justifient que, dans les actes à titre gratuit aussi, la loi contrôle
les motifs qui ont déterminé une partie à contracter. Comprise en effet comme l’intention libérale, comme la
volonté abstraite de gratifier une personne, l’objet du contrat serait toujours licite. Ce qui peut être illicite, ce
sont les motifs qui ont animé l’auteur de la libéralité.
C’est dire que la matière est directement soumise à l’influence de l’évolution de l’ordre public.
Un exemple le montrera : l’évolution de la jurisprudence sur les libéralités entre concubins96. L’hypothèse
est celle d’une libéralité (entre vifs ou à cause de mort, c'est-à-dire don ou legs) faite à une concubine adultère,
c’est-à-dire à la maîtresse d’un homme marié - ou inversement d’ailleurs.
Traditionnellement, la jurisprudence distinguait :
- Si la libéralité avait été inspirée par la volonté d’établir, de maintenir ou de reprendre un
concubinage adultérin, le motif était immoral ; la nullité était encourue (par ex. : Civ., 26 mars 1860).
- En revanche, si elle avait été consentie dans un but légitime, si elle était inspirée par un devoir moral,
la libéralité était valable (Civ.,6 octobre 1959). Par exemple, lorsqu’il s’agissait de réparer le préjudice subi par la
concubine du fait de la rupture du concubinage ou de lui permettre d’élever ses enfants.
Aujourd’hui, depuis un arrêt de la première Chambre civile de la Cour de cassation du 3 février 1999,
dont la solution a été reprise par l’Assemblée Plénière dans un arrêt du 29 octobre 2004, la distinction n’a plus
lieu d’être : la libéralité faite à la concubine adultère est, en toute hypothèse, valable : peu importe qu’elle ait
été consentie dans le but d’établir, de reprendre ou de maintenir la relation. L’adultère n’est plus considéré
comme contraire aux bonnes mœurs.
Précisons ici les caractères des motifs pris en compte (A) ainsi que la preuve et les sanctions de
l’illicéité du but du contrat (B).
L’article 1162 qui impose que le but du contrat soit licite est lapidaire et laisse entendre que tout motif
ayant conduit un contractant à s’engager pourrait être contrôlé. Néanmoins, cette disposition venant consacrer
le droit positif, il faut, pour la comprendre, se référer à ce qui était décidé sous l’empire de l’ancien droit, du
moins tant que la jurisprudence n’a pas décidé de retenir une interprétation différente.
Or, selon la jurisprudence antérieure, le contrôle de la licéité de la cause du contrat (de son but) ne doit
pas être poussé trop loin : il permettrait autrement de remettre en cause trop facilement les contrats et
altèrerait en conséquence de façon importante la stabilité de ceux-ci. D’où une exigence posée par la
jurisprudence qui devrait certainement être maintenue.
Le motif, le but du contrat, ne peut être retenu comme cause de nullité que s’il a été déterminant. Il doit
en d’autres termes constituer la « cause impulsive et déterminante » de l’opération et non pas un mobile
accessoire97.
En vertu des règles de droit commun régissant la preuve, il incombe à celui qui invoque l’illicéité du but
du contrat de la prouver. Les mobiles étant un fait, la preuve peut en être apportée par tous moyens.
S’agissant d’un acte contraire à l’ordre public, la nullité est en principe absolue (art. 1179 C. civ.).
96Pour un autre exemple en matière, cette fois-ci, de contrat de courtage matrimonial, v. Cass. civ. 1re, 4 novembre 2011.
97
Antérieurement à la réforme, la jurisprudence avait imposé une autre exigence, que le motif pris en compte ait été connu de l’autre partie. La
Cour de cassation a toutefois abandonné cette règle, ce qui est désormais confirmé par l’ordonnance de réforme qui précise que le but du contrat
n’a pas à avoir été connu par toutes les parties.
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§2. Les ensembles contractuels
Les ensembles contractuels sont des combinaisons de contrats qui, tout en conservant leur
individualité, concourent à la réalisation de la même opération économique. Ainsi en est-il par exemple de
l’acquisition d’un immeuble et du prêt destiné à la financer.
Ces ensembles posent de nombreuses questions juridiques parmi lesquelles une nous intéresse plus
particulièrement. Par rapport à ces figures contractuelles, le problème s’est en effet posé de savoir si
l’anéantissement de l’un des contrats emporte l’anéantissement des autres contrats composant l’ensemble et
cela en raison du lien d’indivisibilité les unissant.
Antérieurement à la réforme, le sujet des ensembles contractuels était principalement envisagé au
regard de la notion de cause. Désormais, cette question n’est plus traitée qu’au niveau des sanctions, à l’article
1186, alinéas 2 et 3. Elle peut toutefois être rapprochée de la notion de « but » du contrat, dans la mesure où la
question revient à se demander si lorsque le but de plusieurs contrats est de réaliser une même opération
économique, la disparition de l’un peut entraîner la disparition de l’autre. Pour le déterminer, il faut, là encore,
revenir à l’ancien droit qui a connu une évolution importante.
Le Code napoléon n’apportait de réponse générale et explicite à cette question de l’indivisibilité des
contrats. Le Code de 1804 se contentait d’envisager l’indivisibilité d’une obligation (articles 1217 à 1225 anciens
C. civ.), laquelle impliquait notamment l’impossibilité d’exécuter partiellement l’obligation indivisible ou de la
fractionner entre plusieurs sujets. En revanche, le Code civil ne mentionnait pas l’hypothèse d’une indivisibilité
liant plusieurs contrats entre eux ; seul le législateur moderne avait pu ponctuellement reconnaître
l’interdépendance de contrats participant à la même opération économique. C’est le cas, en droit de la
consommation, et plus précisément en matière de crédit en vue d’une acquisition mobilière ou immobilière (v.
art. L 312-55 C. consom., rédac. Ord. 14 mars 2016 et L. 313-36 C. consom., rédac. Ord. 25 mars 2016).
En dehors de ces hypothèses légales, la jurisprudence a donc dû se prononcer.
Dans un premier temps, elle a considéré que l’unité économique que sous-tend l’opération
contractuelle complexe ne se traduit pas par une interdépendance juridique. Concrètement les contrats, en
dépit de leur irréductible communauté d’intérêt étaient soumis à un régime séparatiste. Ainsi, par exemple, la
nullité d’un contrat de vente laisse subsister le contrat de prêt parce que la cause de l’obligation réside dans la
remise des fonds (si le prêt est analysé comme un contrat réel), ou dans l’objet de l’obligation du cocontractant
(si le prêt est analysé comme un contrat consensuel), et non dans les motifs qui ont déterminé l’emprunteur à
conclure le contrat de prêt.
Dans un second temps, la jurisprudence a assoupli sa position. Pour tempérer les excès auxquels
conduit un respect exagéré de la théorie de la cause, et pour que le sort de plusieurs contrats «
économiquement unis soit juridiquement unique », la Cour de cassation a retenu, dans certaines hypothèses,
l’interdépendance des contrats.
Quels sont donc pour les juges les critères de l’indivisibilité ? Le développement de la jurisprudence
relative aux ensembles contractuels a conduit la doctrine à distinguer schématiquement deux types
d’appréciation de l’indivisibilité contractuelle.
Selon une approche dite objective, les conventions seraient indivisibles dès lors qu’elles n’auraient
aucun sens les unes sans les autres, formant ainsi une opération économique non susceptible d’être divisée.
Selon une approche dite subjective, au contraire, l’indivisibilité ne pourrait résulter que de la volonté
des parties de rendre leurs conventions indivisibles ; à défaut d’une telle volonté, des conventions conclues
entre des parties différentes seraient nécessairement juridiquement autonomes, même si elles sont
économiquement liées.
La Cour de cassation a longtemps cultivé une certaine ambiguïté en la matière, les arrêts semblant
retenir des critères tantôt subjectifs (par ex. : Cass. civ. 1re, 4 avril 2006 ; Cass. com., 18 décembre 2007 ; Cass.
civ. 1ere, 28 octobre 2010 ; Cass. com., 15 février 2011 ; Cass. com., 12 juillet 2011) tantôt objectifs (par ex. :
Cass. civ. 1re, 13 février 2007 ; Cass. civ. 1re, 13 mars 2008 ; Cass. civ. 1re, 28 mai 2008) pour apprécier la présence
d’un ensemble contractuel indivisible.
Cependant, la plupart des auteurs s'étaient accordés pour considérer que la conception subjective avait
finalement prévalu en droit positif. Mais, par deux arrêts en date du 17 mai 2013, une Chambre mixte de la Cour
de cassation a décidé que "les contrats concomitants ou successifs qui s'inscrivent dans une opération incluant
une location financière, sont interdépendants". Ces décisions sont clairement une illustration de la conception
objective de l'indivisibilité. Il faut donc considérer que les deux conceptions coexistent. Pratiquement, pour
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savoir si des contrats sont indivisibles, il convient d'abord de vérifier si l'opération inclut un contrat de location
financière98, c'est-à-dire une sorte de contrat de crédit-bail sans option d'achat au bénéfice du locataire. Si oui,
les contrats sont indivisibles99. Si non, il faut alors rechercher si les parties n'ont pas eu la volonté de créer un
lien de dépendance entre les contrats de l’ensemble. Concrètement, les juges vont se fonder sur un faisceau
d’indices qui permettent de caractériser la volonté des parties : durée identique des contrats (Cass. com., 28 mai
1996), même date de conclusion (Cass. com., 1er juillet 1997), existence d’un mandataire ou d’un préposé
commun (Cass. com., 4 avril 1995)100.
Reste une dernière question : quelle est la sanction que vont retenir les juges ? Est-ce la caducité
(comme dans l’arrêt de 1997) ou la résiliation (comme dans l’arrêt de 2000) ? La résiliation est une sanction qui
frappe pour l’avenir un contrat lorsque l’une des parties n’exécute plus ses obligations. Or, dans nos hypothèses,
il n’y a pas inexécution. La caducité semble donc plus adaptée. Cette sanction frappe en effet un acte
régulièrement formé mais qui perd, postérieurement à sa conclusion, un élément essentiel à sa validité ou un
élément nécessaire à sa perfection. C'est celle qui finalement a été retenue par la jurisprudence que
l'indivisibilité soit subjective (Civ. 1re, 4 avril 2006 ; Civ. 1re, 28 octobre 2010 ; v. cpdt : Civ. 1re, 10 septembre
2015) ou objective (Com., 4 novembre 2014)101.
La nouvelle version du Code civil offre désormais un fondement juridique à cette question. L’article
1186 alinéa 2 dispose, en effet, que lorsque l’exécution de plusieurs contrats est nécessaire à la réalisation d’une
même opération et que l’un d’eux disparaît, sont caducs les contrats dont l’exécution est rendue impossible par
cette disparition et ceux pour lesquels l’exécution du contrat disparu était une condition déterminante du
consentement d’une partie. L’alinéa 3 de cet article précise que la caducité n’intervient que si le contractant
contre lequel elle est invoquée connaissait l’existence de l’opération d’ensemble lorsqu’il a donné son
consentement. Si la solution retenue sur le fondement de la cause est désormais codifiée, il reste que l’article
1186 permet de clarifier certains points.
Cette disposition vient tout d’abord trancher la question de la nature de la sanction encourue en
retenant la caducité.
Elle précise, ensuite, les conditions aux termes desquelles la caducité du contrat pourra être
prononcée. Trois conditions doivent être réunies:
- tout d’abord, les différents contrats doivent participer à la réalisation d’une même opération, il
faut donc que ces contrats constituent un ensemble contractuel ;
- ensuite, le contractant contre lequel est invoquée la caducité doit avoir connu l’existence de
l’opération d’ensemble lorsqu’il a donné son consentement ;
- enfin, la disparition d’un des contrats doit rendre l’exécution de l’autre impossible (conception
objective) ou le priver d’une condition déterminante du consentement d’une partie (conception
subjective). Seule la disparition d’un contrat pourrait entraîner la caducité des autres, la simple
inexécution est donc insuffisante (ce qu’affirmait déjà la jurisprudence).
98 On peut imaginer que, demain, la Cour de cassation allonge la liste des ensembles contractuels qui, par nature, doivent être considérés comme
indivisibles.
99
Sur la mise à l'écart de clause de divisibilité dans la conception objective, v. Ch. Mixte, 17 mai 2013.
100 Sur les effets d'une clause de divisibilité dans la conception subjective, v. Civ. 1re, 28 octobre 2010.
101 C’est également la sanction retenue dans l’hypothèse d’un crédit-bail, accessoire à un contrat de vente résilié : Ch. mixte, 12 avril 2018.
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SOUS-CHAPITRE 2 : LA SANCTION DES CONDITIONS DE VALIDITE DU CONTRAT
On a déjà évoqué ponctuellement la nullité lors des développements précédents. Dans le cadre de ceux
qui suivent, il s'agit d'étudier cette fois-ci la nullité de manière générale, comme sanction de principe des
conditions de validité du contrat.
La nullité est la sanction judiciaire en cas de manquement à l'une des conditions de validité du contrat
qui entraîne l’anéantissement rétroactif de celui-ci.
Elle se distingue de la caducité (art. 1186 C. civ.), qui frappe un acte régulièrement formé mais qui perd,
après sa conclusion, un élément nécessaire à sa validité ou à sa perfection, du fait de la survenance d’un
événement indépendant de la volonté des parties (ex. legs caduc en cas de prédécès du bénéficiaire).
Contrairement à la nullité, la caducité opère en principe seulement pour l’avenir. Elle peut toutefois, selon
l’article 1186, donner lieu à restitutions.
Elle se distingue de la résolution, qui entraîne la disparition d’un contrat valable à l’origine, mais
inexécuté.
Elle se distingue de l’inopposabilité, qui sanctionne le défaut de publicité de certains actes ou, dans
certains cas, le défaut de pouvoirs de celui qui le souscrit, et entraîne seulement l’inefficacité du contrat à
l’égard des tiers.
Elle se distingue encore, semble-t-il, du « réputé non écrit » qui constituerait une sanction autonome
(voir supra).
La nullité peut être demandée par voie d'action ou par voie d'exception.
Le titulaire du droit de critique peut tout d'abord prendre l'initiative d'un procès et intenter directement
une action en nullité, que le contrat ait d'ailleurs été ou non exécuté.
Il peut aussi rester passif, attendre que le créancier lui demande l'exécution du contrat annulable et y
résister en se prévalant de l'exception de nullité. Cette exception de nullité qui est, aux termes de l’article
1185, perpétuelle102 est encadrée afin de ne pas allonger excessivement le délai de dénouement des litiges.
Tout d'abord, selon l’article 1185 qui consacre la jurisprudence antérieure, l'exception de nullité
perpétuelle ne peut être utilement invoquée que pour faire échec à la demande d'exécution d'un acte juridique
qui n’a reçu aucune exécution (Civ. 1re, 13 mars 2001 ; Civ. 1re, 17 juin 2010). Si le contrat a fait l'objet d'une
exécution, totale ou partielle, alors la nullité ne peut pas être opposée au-delà du délai de prescription de
l'action en nullité103.
Ensuite, la jurisprudence antérieure décidait que si le créancier demande l'exécution de l'obligation
avant l'expiration du délai de prescription et que le débiteur s'abstient d'agir en nullité, ce dernier ne pourra plus
invoquer ultérieurement l'exception de nullité (v. par ex. : Cass. com., 3 décembre 2013)104. Les nouveaux textes
restent silencieux sur cette question, de sorte qu’on ignore si la solution dégagée par la jurisprudence sera
maintenue à l’avenir.
Il existe une summa divisio des nullités : on distingue ainsi la nullité relative et la nullité absolue (§.1).
Cette distinction permet surtout de comprendre et de justifier les conditions de l’annulation du contrat. Mais
que la nullité soit absolue ou relative ne change rien sur les effets de l’annulation (§.2).
La distinction entre les nullités absolues et les nullités relatives s’est faite en doctrine au 19e siècle sur la
base d’un critère anthropomorphique : le contrat a été comparé à un être vivant composé d’organes, qui
peuvent faire défaut ou être seulement entachés d’une maladie. Tout dépend donc de la gravité du mal qui
102 Pour le droit antérieur à la réforme, v. par ex. : Civ. 3e, 2 décembre 1998, arrêt qui vise " le principe selon lequel l'exception de nullité est
perpétuelle".
103 Pendant un temps la jurisprudence a paru réserver une exception. Lorsque la nullité en cause est une nullité absolue, un arrêt a semblé admettre
que l'exécution ne puisse faire obstacle à la perpétuité de l'exception de nullité (Civ. 1re, 20 mai 2009). Cette solution - si elle était bien celle de la
Cour de cassation - a été abandonnée par un arrêt récent (Civ. 1re, 24 avril 2013).
104 Pour une étude plus approfondie de l'exception de nullité, v. la fiche sur ce thème en annexe VI.
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affecte l’acte. En l’absence d’une condition d’existence (consentement, objet, cause), l’acte est mort-né, la
nullité est absolue. Lorsqu’un élément est présent mais qu’il est vicié, l’acte est seulement « malade » et la
nullité n’est que relative (vices du consentement, incapacité). La distinction est ainsi fondée sur la nature des
choses.
La doctrine moderne (JAPIOT puis GAUDEMET : début XXe), critiquant l’artifice de cette comparaison, a
proposé un autre critère consistant à distinguer selon la finalité poursuivie par la règle transgressée. Si celle-ci
est protectrice des intérêts privés, la nullité est relative, en ce sens qu’elle ne peut être invoquée que par ceux
qui étaient protégés. Si la règle est d’intérêt général, le droit de critique peut être exercé par tout intéressé : la
nullité est absolue.
Cette seconde conception est certainement plus satisfaisante intellectuellement, et est assez
systématiquement reprise par la jurisprudence. Elle est désormais consacrée à l’article 1179 nouveau du Code
civil, aux termes duquel, la nullité est absolue lorsque la règle violée a pour objet la sauvegarde de l’intérêt
général, elle est relative lorsque la règle violée a pour seul objet la sauvegarde d’un intérêt privé.
On étudiera successivement les nullités absolues (A) et les nullités relatives (B).
Les nullités absolues sont désormais réglementées à l’article 1180 du Code civil qui reproduit les
règles antérieures :
Elles peuvent être invoquées par toute personne ayant intérêt à agir (contractants, héritiers,
créanciers, ministère public en cas d’atteinte à l’ordre public …).
Elles ne sont pas susceptibles de confirmation, qui est la manifestation de volonté par laquelle le
titulaire d’une action en nullité relative renonce à agir et, par un nouveau consentement, valide rétroactivement
l’acte. Ceci est logique : la confirmation par une personne n’éteindrait que son propre droit de critique ; or,
l’action en nullité absolue appartient à tout intéressé.
Elles se prescrivaient en principe par un délai de trente ans (ancien art. 2262). Cependant, depuis
l’entrée en vigueur de la loi du 17 juin 2008, elles se prescrivent par 5 ans (nouvel art. 2224), mais à compter du
jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer (art. 2224 C. civ.)
et non à partir de la conclusion du contrat comme auparavant.
Les nullités relatives sont désormais réglées par les dispositions de l’article 1181 :
Elles ne peuvent être invoquées que par la ou les personnes protégées par la règle violée. Néanmoins,
les héritiers, continuateurs de la personne du défunt, de même que les créanciers agissant en lieu et place du
contractant par le biais de l’action oblique, peuvent agir en nullité. Mais en tout état de cause le cocontractant
de la personne protégée ne peut pas se prévaloir d’une nullité relative.
Elles sont susceptibles de confirmation : celle-ci doit alors émaner de la personne qui pouvait se
prévaloir de la nullité et se produit sans préjudice des droits des tiers. Cette confirmation est subordonnée à
trois conditions. Tout d’abord la connaissance du vice par la personne protégée. Ensuite, l’intention de réparer
ce vice (en fait, l’intention de renoncer à invoquer la nullité). Enfin, en cas de violence, la confirmation ne peut
intervenir qu’après que la violence a cessé. Par ailleurs, un acte ne peut être couvert qu’après sa conclusion (art.
1182 al. 2 nouveau), une partie ne peut donc pas renoncer, avant même la conclusion du contrat, à toute action
en nullité.
De manière originale, l’article 1183 du Code civil permet, en outre, aux parties, lorsque la cause de la
nullité a cessé, de demander à celle qui pourrait se prévaloir de la nullité, soit de confirmer le contrat, soit d’agir
en nullité dans un délai de six mois à peine de forclusion. Cette faculté permet aux parties de sécuriser leurs
relations juridiques en s’assurant que, passé ce délai, le contrat ne pourra plus être remis en cause. On notera
qu’aux termes de l’article 9 de l’Ordonnance, l’article 1183 est applicable dès l’entrée en vigueur de
l’Ordonnance, soit le 1er octobre 2016, quelle que soit la date de conclusion du contrat.
Elles se prescrivent par l’écoulement d’un délai de cinq ans (art. 2224 C. civ ; 1304 ancien C. civ.,
généralisé par la jurisprudence aux cas de nullité relative).
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On le voit, les nullités relatives et absolues présentent des différences fondamentales dans leur mise en
œuvre (personne pouvant agir, confirmation, délai). Mais une fois l’annulation prononcée par le juge, celle-ci
produit des effets qui ne dépendent pas du caractère relatif ou absolu de la nullité.
Il s'agit de déterminer, d'une part, l'étendue de l'annulation (A) et, d'autre part, la portée de
l'annulation (B.).
A. L’étendue de l’annulation
La question est ici de savoir si le contrat est annulé dans son ensemble, ou s’il n’y a lieu de prononcer
qu’une nullité partielle, dans la mesure où seules certaines stipulations du contrat posent un problème de
régularité. La question ne pose pas de difficulté si le consentement fait défaut, ou si le contrat est totalement
dépourvu de cause ou d’objet. Mais que se passe-t-il lorsque seulement une clause ou un élément isolé du
contrat est annulé?
Les anciennes dispositions du Code civil semblaient faire, à propos des conditions impossibles ou illicites,
une distinction entre les actes gratuits, sanctionnés aux termes de l’article 900, par la nullité partielle (seule la
condition irrégulière est supprimée) et les actes onéreux sanctionnés par une nullité d’ensemble, selon l’ancien
article 1172. La jurisprudence avait toutefois dépassé très nettement ce clivage et l’ordonnance de réforme est
venue confirmer ses solutions (art. 1184). Le principe s’appuie sur le caractère déterminant de la clause dans
l’esprit des parties. Si les parties n’auraient pas contracté sans la clause irrégulière c'est-à-dire si la clause a
constitué un élément déterminant de l’engagement des parties ou de l’une d’elles (pouvoir souverain
d’appréciation des juges du fond sur ce point), la nullité s’étendra à l’ensemble du contrat. En revanche, la
nullité sera limitée à la clause, dans le cas contraire.
B. La portée de l’annulation
La portée de l'annulation doit être envisagée entre les parties (1) et à l'égard des tiers (2).
a. Le principe
L’acte annulé disparaît rétroactivement. Il est censé n’avoir jamais existé. Cet anéantissement du
contrat suppose donc de revenir à la situation antérieure au contrat (le statu quo ante), ce qui suppose des
restitutions : chaque partie doit rendre à l’autre ce qu’elle a reçu.
Depuis l’entrée en vigueur de l’Ordonnance, la question des restitutions fait désormais l’objet d’un
chapitre particulier au sein du Code civil (art. 1352 à 1352-9 nouv.) alors qu’elle avait jusque-là été laissée aux
mains de la jurisprudence.
Si une personne a reçu un prix (par exemple un prix de vente ou un loyer), le principe de nominalisme
monétaire postule qu’il restitue la somme même qu’il a reçue, et non pas un montant réévalué en fonction de
l’érosion monétaire (art. 1343 nouv. ; Civ. 1re, 7 avril 1998). L’article 1352-6 précise que la restitution d’une
somme d’argent inclut les intérêts de retard au taux légal et les taxes acquittées.
Si une personne a reçu une chose, il doit restituer la chose même qu’il a reçue. L’article 1352 pose le
principe d’une restitution en nature (si elle est impossible, la restitution pourra être faite en valeur). Si cette
chose a subi des dégradations imputables à une faute du détenteur, ce dernier sera tenu d’une indemnité
correspondant à la moins-value (art. 1352-1). A l’inverse, si le détenteur de la chose a été amené à engager des
frais de conservation, il devra en être remboursé par le bénéficiaire du cocontractant (art. 1352-5).
Cela dit, on constate que la restitution en nature ne permet pas de résoudre tous les problèmes. Si, par
exemple, un contrat de vente d’un véhicule est annulé un an après la vente, la restitution du véhicule ne suffit
pas à remettre les parties en l’état où elles auraient été si la vente n’avait pas eu lieu. En effet, le vendeur a été
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privé de la jouissance pendant un an, cependant que l’acheteur en a profité pendant le même temps. Ne doit-il
pas y avoir lieu à restitution de la jouissance, sous la forme d’une indemnité ?
Sur ce point, l’ordonnance du 10 février 2016 a pris le contrepied de la jurisprudence. En effet, les
chambres de la Cour de cassation se sont, d’abord, prononcées dans des sens différents, certains arrêts
admettant le principe d’une indemnité compensant un enrichissement, cependant que d’autres l’écartaient.
Saisie de ce conflit, c’est en ce dernier sens que s’est prononcée une Chambre mixte par un arrêt du 9 juillet
2004. Autrement dit, l’effacement rétroactif du contrat par la suite de la nullité ne peut avoir qu’un seul effet :
éteindre les obligations nées du contrat et en aucun cas en créer de nouvelles. Toutefois, l’arrêt du 9 juillet
2004 a ajouté que la partie de bonne foi au contrat annulé (mais seulement elle) peut demander la
condamnation de la partie fautive à réparer le préjudice qu’elle a subi en raison de la conclusion du contrat
annulé. Ce n’est plus alors une question de restitution mais un problème de responsabilité sur le fondement de
l’ancien article 1382.
Aujourd’hui, l’article 1352-3 prévoit que la restitution inclut les fruits et la valeur de la jouissance que
la chose a procurés. Celui qui a eu la chose entre les mains peut donc être tenu de restituer la jouissance, sous la
forme d’une compensation. L’article 1352-7 distingue toutefois selon que le créancier de l’obligation de
restitution était ou non de bonne foi lorsqu’il a reçu la chose : s’il ne l’était pas, il doit les fruits et la valeur de la
jouissance à compter du paiement ; s’il l’était, il ne les doit qu’à compter du jour de la demande, date à laquelle
il ne peut plus prétendre être de bonne foi.
Si une personne a reçu un service, la restitution ne peut avoir lieu qu’en valeur, appréciée au jour où la
prestation a été fournie (art. 1352-8).
Incapable : dans le cas où un contrat est annulé pour incapacité, l’ancien article 1312 du Code civil
disposait que le remboursement de ce qui a été payé à l’incapable « ne peut être exigé, à moins qu’il ne soit
prouvé que ce qui a été payé a tourné à (son) profit ». Autrement dit, l’incapable ne sera tenu de restituer que ce
qui a « tourné à son profit », à l’exclusion des sommes qu’il aurait dépensées entre temps. Cette règle
protectrice s’explique aisément : si les incapables devaient restituer intégralement ce qu’ils ont reçu, ils ne
seraient pas protégés contre les conséquences de leur inexpérience ou de leur faiblesse et n’auraient ainsi pas
d’intérêt à solliciter l’annulation de leurs actes.
L’intention de la réforme était de maintenir ce principe en le reformulant, à l’article 1352-4. Une erreur
de rédaction conduisait, pourtant à la solution inverse. En effet, si l’on tient compte de la lettre de l’article 1352-
4, dans sa rédaction issue de l’Ordonnance, l’incapable devrait voir les restitutions qui lui sont dues réduites à
proportion du profit qu’il a retiré de l’acte annulé, alors même qu’il aurait été tenu, pour sa part, de restituer
tout ce qu’il avait reçu. La loi de ratification est venue corriger cette erreur malheureuse : désormais et pour
tous les contrats conclus depuis le 1er octobre 2016, ce seront bien les restitutions dues par un incapable qui
pourront être réduites à hauteur du profit qu’il a retiré de l’acte, et non l’inverse.
Contrat à exécution successive : dans cette hypothèse, le contractant ne peut restituer les prestations
qu’il a reçues (ex. : impossibilité pour le locataire de restituer la jouissance). En principe, une indemnité doit
alors compenser l’impossibilité de la restitution : la restitution n’a pas lieu en nature mais en valeur105.
Turpitude : nemo auditur propriam turpitudinem allegans (nul ne peut se prévaloir de sa propre
turpitude). En application de cette règle, la jurisprudence décide que lorsque la nullité est prononcée pour
immoralité de la cause, celui qui a commis l’immoralité (par l’acheteur qui a acquis une maison pour y ouvrir une
maison de tolérance) ne peut obtenir restitution de ce qu’il a fourni. Et si les deux parties sont associées à la
turpitude, il n’y aura lieu à aucune restitution (in pari causa turpitudinis cessat repetitio : il n’y a pas lieu à
restitution si les deux parties sont associées à la turpitude).
Au travers de ces deux adages, qui sont très proches dans leur signification, l’indigne peut demander la
nullité mais ne peut réclamer restitution de sa prestation. Dans la pratique jurisprudentielle, le champ
d’application de ces adages est limité aux seuls contrats annulés pour immoralité par opposition à l’illicéité. La
105
Certains auteurs, plutôt minoritaires, estiment cependant que la nullité ne devrait pas avoir d'effet rétroactif en cas de contrat à exécution
successive : la nullité devrait seulement mettre un terme à l'exécution future de l'obligation. La jurisprudence est divisée, mais elle s’en tient le plus
souvent au principe de l'effet rétroactif de la nullité.
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règle ne s’applique également qu’aux contrats à titre onéreux et est exclue en matière délictuelle (v. par ex : Civ.
1er, 22 juin 2004).
a. Le principe
L’acte annulé est censé n’avoir jamais existé ; il n’a donc eu en toute logique aucun effet à l’égard des
tiers. Toute prérogative octroyée à un tiers et qui a sa source dans le contrat annulé doit normalement être
anéantie. Par exemple, si A vend un immeuble à B et que B le revend à C. L’annulation du contrat entre A et B
fait que B n’était pas propriétaire au moment du contrat conclu avec C. Dès lors, il n’a pu valablement
transmettre la propriété du bien à C : nemo plus juris in alium transferre potest quam ipse habet (nul ne peut
transmettre plus de droits qu’il n’en a).
b. Les correctifs
Mais cette règle, on le voit à travers l’exemple, porte atteinte à la sécurité juridique, puisque
l’annulation d’un seul contrat peut remettre en question nombre de situations juridiques constituées dans le
lignage de ce contrat. Cet état de fait est particulièrement insupportable lorsque le tiers est de bonne foi, c’est-
à-dire qu’il ignorait le vice qui affectait le contrat initial. Aussi, le principe fait l’objet de nombreux correctifs :
Possession mobilière de bonne foi : en vertu de l’article 2276, « en fait de meubles possession vaut
titre ». Ainsi, lorsqu’il est de bonne foi, le possesseur est considéré comme le propriétaire de la chose par le
simple effet de la possession. Pour reprendre l’exemple, le fait que le contrat - portant cette fois-ci sur une
chose mobilière - soit nul entre A et B est sans incidence sur la situation de C, qui demeure propriétaire du bien,
dès lors qu’il est possesseur de bonne foi.
Prescription acquisitive immobilière : après l’écoulement d’un certain temps, le possesseur du bien sera
considéré comme propriétaire. Son droit de propriété ne sera alors plus atteint par l’annulation du contrat.
Maintien des actes d’administration passés avec des tiers de bonne foi : pour reprendre l’exemple, si B
loue le bien à C, le droit de jouissance de C demeure en dépit de l’annulation du contrat entre A et B.
Théorie de l’apparence : elle protège les tiers si les conditions en sont remplies (bonne foi du tiers et
erreur commune). Ainsi, les actes accomplis par le propriétaire apparent, même les actes de disposition, ne
peuvent être remis en cause. Cette théorie, qui a de larges potentialités théoriques, est cependant reçue de
manière restrictive par la jurisprudence, laquelle exige une raison légitime difficile à caractériser pour expliquer
que le tiers se soit fié à l’apparence.
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CHAPITRE 3 : LES EFFETS DU CONTRAT
Les effets du contrat se mesurent à un double point de vue. Le contrat étant source d’obligations, il faut
en effet, d’une part, se demander quelle est la force de ces obligations pour les parties (section I) ; et, d’autre
part, préciser en quoi il intéresse les tiers (section II).
Aux termes de l’article 1103 (1134 al. 1 anc.) du Code civil, le contrat est la loi des parties. Il s’impose à
elles, mais aussi au juge. Instrument d’une prévision opérée par deux partenaires, il ne peut en principe être
ultérieurement déjoué. Toute l’exécution du contrat est gouvernée par cette recherche de la volonté commune
des parties : l’interprétation, la modification, la révocation du contrat supposent ainsi en principe de rechercher
ou de recueillir une volonté commune. Cependant, même si l’unilatéralisme de l’une des parties ou
l’interventionnisme du juge est mal accepté en droit français, les exceptions à ce principe n’ont cessé de se
développer. Aujourd’hui, la volonté des parties, si elle reste l’élément fondamental, n’est pas le seul moteur de
l’exécution du contrat. Pour s’en rendre compte, il convient d’envisager la force obligatoire du contrat entre les
parties (§1) et à l'égard du juge (§2).
Le respect par les parties de la loi contractuelle se manifeste sous un double aspect : le contrat est pour
elles irrévocable et intangible (A). Toutefois, si les parties doivent scrupuleusement respecter leurs obligations,
c'est à l'aune d'un autre principe qui innerve désormais toute la phase d'exécution et qui - plus qu'une limite à la
force obligatoire - est un guide pour les parties : le principe de bonne foi (B).
L'irrévocabilité et l'intangibilité du contrat signifient que celui-ci ne peut être révoqué ou modifié par la
volonté d'une des parties. Seule, en effet, la volonté conjointe des cocontractants permet, en principe, cette
révocation (1) ou cette modification (2).
L’article 1193 (1134 al. 2 anc.) du Code civil prévoit que les conventions ne peuvent être révoquées que
du consentement mutuel des parties. C’est le mutuus dissensus. Ce principe (a) est assorti de dérogations (b).
Le contrat créé par la volonté commune des parties ne peut en principe être détruit que par un nouvel
accord des volontés (par ex. Civ. 1re, 6 avril 2004), suivant le principe du parallélisme des formes.
Cette règle constitue le corollaire nécessaire de la force obligatoire du contrat. Ainsi, la révocation
suppose l’assentiment exprès ou tacite de toutes les personnes parties au contrat.
Il appartient aux parties de régler l’étendue de cette révocation qui pourra jouer de manière rétroactive
ou pour l’avenir seulement. À défaut de précision sur ce point, la jurisprudence la déclare rétroactive (Civ., 27
juillet 1892). Cette solution est néanmoins écartée pour les contrats à exécution successive (ex. : bail) : dans ce
cas, la révocation ne joue que pour l’avenir (Com., 1er février 1994).
La révocation ne doit pas être confondue avec la résolution du contrat qui sanctionne son inexécution
par l’une des parties. Ici, il s’agit pour les parties de mettre fin au contrat d’un commun accord, peu importe
l’état d’exécution du contrat.
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b. Les dérogations
À titre dérogatoire, le contrat peut être révoqué par une manifestation unilatérale de volonté106 : ces
dérogations sont d’origine légale ou conventionnelle.
Contrats à durée indéterminée : le nouvel article 1211 du Code civil prévoit que lorsque le contrat est
conclu pour une durée indéterminée, l’une ou l’autre partie peut y mettre fin à tout moment. Cette règle n’est
toutefois pas nouvelle. Certes, avant l’entrée en vigueur de la réforme, seules certaines dispositions expresses
autorisaient parfois une partie à résilier unilatéralement le contrat conclu sans détermination de durée (c’est le
cas par exemple pour le contrat de travail). Mais en réalité, tous les contrats à durée indéterminée pouvaient
déjà, en principe, être révoqués unilatéralement, même si cette faculté n’était pas stipulée dans le contrat ou
n’était pas expressément prévue par la loi.
Cette règle, qui se fonde sur la prohibition des engagements perpétuels (désormais inscrite à l’article
1210 nouveau), a été consacrée par le Conseil constitutionnel. À l’occasion de l’examen de recours contre le
texte réglementant le PACS, le Conseil constitutionnel lui a conféré une valeur constitutionnelle107.
L’exercice de la faculté unilatérale de révocation est, aux termes de l’article 1211 qui consacre la
jurisprudence antérieure, subordonné au respect du délai de préavis contractuellement prévu ou, à défaut, d’un
délai raisonnable (pour le prêt à usage stipulé sans terme, v. par ex. : Civ. 1re, 3 février 2004 et Civ. 3e, 19 janvier
2005). En effet, si ce droit de révocation unilatérale du contrat est reconnu, il ne doit pas s’exercer de manière
abusive. Le nouveau texte ne précise pas la sanction attachée au non-respect de ce délai de préavis, de sorte
qu’il faut sans doute se référer à la jurisprudence antérieure. Sur ce point, elle décide, semble-t-il, qu’en cas de
non-respect d’un délai raisonnable, ou en cas de mauvaise foi de l’auteur de la révocation (par ex. : Com, 8
octobre 2013), la sanction – sur le fondement de la responsabilité contractuelle – est le versement de
dommages et intérêts et non le maintien forcé du contrat (v. par ex. : Civ. 1re, 21 février 2006).
Contrats à durée déterminée particuliers : pour ces contrats, la loi autorise de manière exceptionnelle
la révocation unilatérale chaque fois que la nature du contrat la rend légitime. Tel est le cas pour le contrat de
mandat. Parce qu’il repose sur la confiance placée en la personne du mandataire, il peut être librement révoqué
par le mandataire qui a perdu confiance (art. 2004 du Code civil). Il en va de même dans le contrat de bail, du
moins pour le locataire (art. 15, L. 6 juillet 1989).
Les parties peuvent se réserver à l’avance le droit de mettre fin au contrat. Deux types de clauses sont
généralement utilisés pour aménager cette faculté conventionnelle de révocation.
+ Clause de dédit : elle permet à l’une des parties, avant l’exécution du contrat, de se délier de son
engagement contre le paiement d’une indemnité. Tel est le cas, par exemple, de la vente avec arrhes (1590 C.
civ.) lorsque ce terme, dans l’intention des parties, n’est pas un simple acompte mais véritablement le prix du
dédit.
+ Clause de résiliation : elle opère dans les contrats successifs et permet à l’une ou l’autre des parties en
cours d’exécution, de mettre fin au contrat de manière unilatérale et discrétionnaire.
Dans les contrats à durée déterminée, la mise en œuvre de la clause de résiliation permet de révoquer
le contrat avant l’arrivée du terme.
Dans les contrats à durée indéterminée, la clause ne fait que faciliter le droit de résiliation unilatérale,
en aménageant la durée de préavis ou l’indemnité de rupture.
Dans les deux cas, aucune atteinte à la force obligatoire du contrat n’est à relever, puisque la révocation
unilatérale procède de la volonté commune des parties.
106 Dans ces hypothèses, il est commun d'employer l'expression "résiliation unilatérale".
107Décision du 9 novembre 1999 : « L’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 justifie qu’un contrat de droit
privé à durée indéterminée puisse être rompu unilatéralement par l’un ou l’autre des contractants. »
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2. La modification conjointe du contrat
Toute modification du contrat suppose un nouvel accord de volontés entre les parties (art. 1193 nouv.
du Code civil). Selon l’importance de la modification, on sera en présence soit d’un nouveau contrat qui se
substitue au premier, soit du même contrat, mais modifié108. Cette exigence d’une volonté commune dans la
modification du contrat a en réalité deux facettes, l’une négative, l’autre positive.
- Négativement : l’une des parties ne peut, de sa propre initiative, modifier le contenu du contrat,
même si les circonstances le justifient de manière objective. Elle ne peut ainsi décider de modifier la loi
contractuelle, sauf à recourir au juge, qui, on le verra, a sur ce point un pouvoir assez limité.
Cette rigueur de la loi contractuelle peut soulever des difficultés pour les contrats conclus pour une
certaine durée et soumis aux variations du contexte économique : la pratique (surtout dans le commerce
international) a alors développé des clauses qui permettent au contrat d’évoluer en fonction des circonstances.
On peut mentionner à cet égard la clause d’adaptation automatique, qui, comme son nom l’indique,
permet une modification automatique du contrat dès lors que le critère prévu dans l’accord est réalisé. Le
meilleur exemple est certainement la clause d’indexation qui fait varier le prix en fonction d’un indice de
référence (ex. des baux d’habitation : indice de la construction) ; ou encore la clause du client le plus favorisé au
terme de laquelle une des parties s’engage à faire bénéficier son cocontractant des conditions plus favorables
consenties à un autre client.
Au-delà des clauses d’adaptation automatique, existent aussi les clauses de renégociation, qui obligent
les parties à renégocier en cas de modification substantielle des conditions d’exécution du contrat. Tel est le cas
de la clause de hardship, qui permet à chaque partie de demander un réaménagement du contrat si un
changement des circonstances vient à modifier l’équilibre du contrat au point de faire subir à l’une d’elles une
rigueur (hardship) injuste. Cette clause, contrairement à la précédente, n’emporte pas adaptation automatique
du contrat, mais contraint seulement les parties à la renégociation : en cas d’échec, le contrat est maintenu en
l’état, sauf résiliation prévue dans la clause.
- Positivement : si un accord des parties est intervenu pour modifier le contrat, cet accord s’impose à
elles. Il n’est pas possible de contester la modification librement acceptée, même si celle-ci s’avère
déséquilibrée.
L'obligation d'exécuter le contrat de bonne foi est prévue par l’article 1104 du Code civil, qui reprend les
dispositions de l’ancien article 1134 alinéa 3, tout en étendant cette exigence de bonne foi à la phase de
négociation et de formation du contrat. Longtemps négligée par les auteurs et la jurisprudence, cette exigence
constitue depuis plusieurs dizaines d'années un "principe en expansion" qui permet en prenant en compte le
comportement des parties - de faire pénétrer la règle morale dans le droit positif.
Les nouvelles dispositions ne disant rien de ce que recouvre la notion de bonne foi, ni de la sanction de
l’éventuelle mauvaise foi d’une partie, on peut penser que les solutions jurisprudentielles antérieures seront
maintenues.
Dans les développements qui suivent, on distinguera les manifestations de la bonne foi (1) des sanctions
de la mauvaise foi (2).
Dans un premier temps, la bonne foi a été entendue comme un devoir de loyauté qui impose aux
cocontractants de ne pas avoir un comportement de mauvaise foi (a). Dans un second temps, la bonne foi s'est
enrichie d'un nouveau sens plus positif. Aujourd'hui la jurisprudence, au-delà d'exiger des contractants qu'ils
s'abstiennent de toute attitude de mauvaise foi, fait en effet parfois peser sur leurs épaules un véritable devoir
de coopération dont l'exécution implique des initiatives de leur part (b).
S'agissant du créancier, elle lui impose d'éviter d'avoir recours à des manœuvres qui tendraient à
rendre l'exécution du contrat impossible ou plus difficile. En d'autres termes, le créancier doit s'interdire de
placer délibérément son contractant en mauvaise position. Ainsi en va-t-il dans les nombreuses hypothèses où le
créancier a un pouvoir, par essence unilatéral, de rompre le contrat, de le modifier ou encore de fixer le prix. Par
exemple, la Cour de cassation a décidé que manque à son obligation d'exécuter le contrat de bonne foi le
créancier qui délivre un commandement à son débiteur en son absence, pendant la période de vacances, dans
l'unique dessein de le mettre dans l'impossibilité d'exécuter dans les délais109.
Il arrive également que la jurisprudence utilise l’ancien article 1134 alinéa 3 (art. 1104 nouv.) du Code
civil pour interdire au créancier les comportements contradictoires. La bonne foi est alors au service d'un
principe de cohérence. Ainsi, il a été jugé comme étant constitutif d'un comportement de mauvaise foi le fait
pour le créancier d'invoquer une clause résolutoire de plein droit alors qu'il a laissé perdurer l'inexécution par le
débiteur pendant de nombreuses années (Civ. 1re, 16 février 1999). De la même manière, la Cour de cassation a
pu considérer qu'un banquier ne pouvait traiter des comptes bancaires comme des comptes divisibles pendant
de nombreuses années et les considérer brusquement comme indivisibles lorsque cela devenait son intérêt
(Com, 8 mars 2005)110.
S'agissant du débiteur, l'obligation de bonne foi lui impose une exécution fidèle de son engagement.
Ce dernier ne doit donc pas se mettre volontairement dans une situation rendant impossible l'exécution de sa
prestation, par exemple en réservant, en louant ou en vendant plus de places qu'il n'en possède (pratique de la
surréservation ou surbooking).
Le devoir de coopération a un contenu plus positif que le devoir de loyauté en ce qu'il crée l'obligation
de faciliter l'exécution du contrat. Ses manifestations sont nombreuses. La jurisprudence a par exemple décidé
qu'un acteur doit se plier aux exigences de répétitions ; que celui qui s'habille sur mesure doit effectuer les
essayages nécessaires, ou encore qu'un expéditeur est tenu de faciliter le transport international en remettant
aux entreprises de chemin de fer les pièces nécessaires pour la douane (Civ., 10 avril 1929).
On peut rattacher à ce même devoir de coopération, l'obligation de ne pas imposer à son
cocontractant des frais inutiles : le transporteur doit rechercher l'itinéraire le moins onéreux pour son client
(Civ., 28 novembre 1905) ; l'installateur d'électricité le branchement le plus court (Req., 19 janvier 1925).
L'idée de collaboration a enfin pour conséquence l'obligation pour chacun « d'avertir l'autre, en cours
de contrat, des événements qu'il a intérêt à connaître pour l'exécution du contrat » (Demogue). Distincte de
l'obligation précontractuelle de renseignement, cette obligation d'information est parfois expressément prévue
par la loi111. En l'absence d'un texte spécial, la jurisprudence a maintes fois reconnu l'existence de ce type
d'obligation de renseignement. Tel est le cas des devoirs de conseils qui pèsent sur le notaire, l'avocat ou encore
l'architecte112.
Il est certain que le contractant ayant agi de mauvaise foi peut être condamné à verser des dommages
et intérêts (par ex. : Civ. 3e, 5 novembre 2003).
109 Autres exemples. Un assureur n'exécute pas le contrat de bonne foi lorsqu'il garde un silence malicieux pour échapper au paiement d'une
indemnité grâce à la prescription (Civ. 1re, 26 novembre 1996). Un bailleur est de mauvaise foi lorsqu'il reproche à son locataire de ne pas lui payer
le loyer alors que, de son côté, il ne lui délivre pas les quittances indispensables pour obtenir des allocations de logement (Civ. 3ème, 17 juillet 1992).
110 Autre exemple : manque à son obligation de bonne foi la compagnie d'assurance qui, après s'être prévalue de la garantie décennale lui substitue
devant les juges la garantie de défaut de performance, moins onéreuse pour elle (Civ. 3ème, 28 janvier 2009).
111
Par exemple, le Code des Assurances (art. L.113-4) oblige l’assuré à tenir l’assureur au courant des événements qui se produisent pendant
l’exécution du contrat et notamment de ceux qui sont de nature à aggraver les risques.
112 Voir infra.
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Il est également acquis, depuis un arrêt de la chambre commerciale en date du 10 juillet 2007 (confirmé
par Civ. 3e, 9 décembre 2009 ; Civ. 3e, 26 mars 2013), que le juge ne peut, au seul motif que la créance a été
mise en œuvre de mauvaise foi, porter atteinte à l'existence même de celle-ci en dispensant le débiteur de
toute obligation. En d'autres termes, le paiement de la créance ne peut être judiciairement remis en cause car
ce serait autrement porter atteinte au cœur même du contrat qui, par définition, est intouchable.
Il est en revanche discuté de savoir si la sanction de l'usage déloyal des prérogatives contractuelles -
c'est-à-dire des pouvoirs d'essence unilatérale accessoires à la créance (clause de dédit, droit de repentir, clause
résolutoire, clause d'agrément, etc.) - peut résider dans la neutralisation de celles-ci. Avant l'arrêt de 2007, de
nombreux arrêts avaient admis la paralysie de ce type de clauses contractuelles invoquées ou exécutées de
mauvaise foi113. Depuis cette décision, si la majorité de la doctrine enseigne que cette sanction est toujours
possible, d'autres auteurs (par exemple Mazeaud) en doutent et soutiennent que le juge ne peut, dans cette
hypothèse, sanctionner le créancier déloyal qu'en le condamnant à des dommages et intérêts. Pour cette
doctrine minoritaire, toute autre solution reviendrait à admettre que le juge puisse, au nom de l’exigence de
bonne foi, réviser le contrat et porter atteinte au principe de l’intangibilité du contrat, qui ne se réduit pas à son
seul contenu obligationnel mais doit s’entendre nécessairement aussi des pouvoirs contractuels que le contrat a
engendrés au profit des contractants et qui jalonnent et encadrent leurs relations contractuelles. Bien plus,
priver d’effet une clause, même accessoire, c’est prendre le risque de porter atteinte à la substance des droits et
obligations légalement convenus entre les parties tant s’avère délicate, de l’avis général, la distinction entre
droits substantiels et droits non substantiels.
Malgré la force de ces observations doctrinales, la jurisprudence - dans son dernier état - a confirmé que
la sanction de l'usage déloyal des prérogatives contractuelles peut résider dans la neutralisation de celles-ci (par
ex. : Civ 3e, 4 novembre 2010 et 10 novembre 2010).
La force obligatoire du contrat, posée par l’article 1103 (anc. article 1134 al. 1) du Code civil, interdit au
juge de s’immiscer de façon trop importante dans l’acte de prévision opéré par les parties.
Néanmoins, les considérations de bonne foi et d’équité, visées aux articles 1104 et 1194 (art. 1134 al. 3
et 1135 anc.) du Code civil constituent de puissantes justifications à l’intervention du juge dans le contrat.
Toute la difficulté est de parvenir à trouver un équilibre entre la sécurité juridique, qui postule de
maintenir l’acte tel qu’il a été voulu par les parties, et la justice contractuelle, qui implique parfois des correctifs
nécessaires.
La recherche de cet équilibre doit se faire dans les deux modes principaux d’intervention du juge :
l’interprétation (A) et la modification du contrat (B).
En cours d’exécution, il est fort possible que la rédaction du contrat apparaisse maladroite ou
incomplète. Il convient alors d’interpréter le contrat, soit pour en élucider le sens, soit pour en combler les
lacunes.
Dans le premier cas, il s’agit d’une « interprétation explicative » : la recherche de la signification du
contrat doit alors se faire selon la volonté des parties (1). Dans le second cas, puisqu’il s’agit de combler les
lacunes du contrat, l’interprétation faite par le juge devient « créatrice » ; partant, il est amené à s’éloigner de la
volonté des parties et à se fonder sur l’équité et la bonne foi (2).
On retrouve, à travers les deux types d’interprétation, la double influence de la volonté des parties et de
considérations plus objectives, la bonne foi et l’équité.
Le Code civil, dans ses articles 1188 à 1192 (anciens articles 1156 à 1164), fournit un guide
d’interprétation qui n’a pas un caractère impératif.
113Par exemple : Civ. 1re, 31 janvier 1995 (clause résolutoire) ; Civ. 3e, 11 mai 1976 (clause de dédit) ; Com., 4 janvier 1994 (clause de non-
concurrence) ; Civ. 1re, 19 novembre 1996 (clause de non-rétablissement).
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En premier lieu, la loi adopte une méthode subjective d’interprétation en posant le principe de la
recherche de la commune intention des parties contractantes (art. 1188 nouv. – art. 1156 anc.). Cette
commune intention doit être recherchée sans s’arrêter au sens littéral des termes (mêmes textes). À cette règle
de base, s’ajoutent quelques recettes particulières. Ainsi en va-t-il de l’article 1189 (art. 1158 anc.) qui prévoit
que « toutes les clauses d’un contrat s’interprètent les unes par rapport aux autres, en donnant à chacune le sens
qui respecte la cohérence de l’acte tout entier ». En d’autres termes, si l’une des interprétations plausibles est en
harmonie avec l’économie du contrat alors que l’autre apparaît discordante par rapport à celui-ci, il est plus que
probable que la première traduit l’intention réelle des parties.
Néanmoins, d’autres textes parmi ces recettes particulières caractérisent un rapprochement vers une
méthode objective, en faisant appel à la bonne foi ou l’équité, ou encore aux usages.
Tel est le cas de l’article 1190 du Code civil qui dispose que « dans le doute, le contrat de gré à gré
s’interprète contre le créancier et le contrat d’adhésion contre celui qui l’a proposé » ; ce n’est alors pas la
commune intention des parties qui est recherchée, mais l’analyse de la situation objective des contractants.
Pour autant, c’est la recherche de la commune intention des parties qui prévaut. Cela résulte du
contrôle de dénaturation effectué depuis 1872 par la Cour de cassation (Civ., 15 avril 1872) et dont le principe
est désormais affirmé à l’article 1192 du Code civil. Si l’interprétation est en principe une question de fond
abandonnée au pouvoir des juges du fond, les clauses claires et précises ne peuvent être interprétées à peine de
dénaturation114.
Autrement dit, les juges du fond ne peuvent pas altérer le sens du contrat pour des considérations
d’équité à partir du moment où ses clauses sont claires et précises. La force obligatoire du contrat s’y oppose.
On le voit, la liberté du juge est nécessairement limitée dès lors qu’il s’agit d’expliquer le contrat. En revanche,
lorsqu’il s’agit de compléter ses lacunes, le juge mène une interprétation créatrice et sa liberté est alors
beaucoup plus grande.
Dans le silence de la convention, c’est la méthode objective qui prévaut. Afin de combler les lacunes du
contrat, il apparaît illusoire de rechercher une volonté des parties qui n’existe probablement pas.
L’interprétation du contrat doit alors se faire en recourant à des valeurs extérieures, telles que la bonne
foi, l’équité ou encore les usages.
L’article 1194 (1135 anc.) du Code civil invite à une telle interprétation en visant les suites qu’attachent
au contrat l’équité, l’usage ou la loi. Ce faisant, le juge est amené, par un forçage du contrat, à découvrir des
obligations qui n’étaient pas réellement envisagées par les parties au contrat.
Ainsi, pour éviter à la victime d’un accident de transport de devoir prouver la faute du transporteur pour
obtenir réparation, les tribunaux ont découvert dans le contrat de transport une obligation de sécurité, qualifiée
de résultat : de la sorte, la victime est dispensée de la preuve d’une faute. C’est ici clairement l’équité qui fonde
l’adjonction de cette obligation.
De même, au nom de la bonne foi ou de l’équité, les tribunaux imposent dans des contrats de plus en
plus nombreux une obligation d’information, surtout lorsque le contractant a la qualité de professionnel. Dans
un souci de loyauté et de coopération, l’une des parties doit délivrer à son partenaire les informations
nécessaires à la bonne exécution du contrat. Cette obligation se développe considérablement, notamment dans
les contrats de services : avocat, architecte, notaire…
S’agissant d’une œuvre créatrice, le contrôle de la Cour de cassation est évidemment renforcé ; elle
peut tout à fait censurer les tribunaux pour avoir découvert une obligation qu’elle n’entendait pas consacrer, ou
au contraire pour avoir refusé d’introduire une obligation qu’elle souhaitait imposer.
Le juge peut-il réviser le contrat lorsque l’évolution des circonstances, postérieurement à la conclusion
du contrat, a rompu son équilibre initial ? C’est la question, largement débattue, de la révision pour
imprévision.
Cette question ne doit bien sûr pas être confondue avec celle de la rescision du contrat pour lésion,
pour laquelle le déséquilibre existe à l’origine, dès la formation du contrat.
114 Pour des illustrations jurisprudentielles récentes, v. par ex. : Civ. 2e, 10 septembre 2015 ; Civ. 3e, 15 septembre 2015.
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Antérieurement à la réforme, le droit français pose le principe du rejet de la révision pour imprévision,
au nom de la force obligatoire du contrat, même si certains tempéraments ont été apportés au nom de la bonne
foi ou de l’équité (1). Désormais, les nouvelles dispositions du Code civil en admettent le principe à de strictes
conditions (2).
La solution a été posée dans le célèbre arrêt Canal de Craponne du 6 mars 1876.
En l’espèce, des conventions, ayant pour objet la fourniture d’eau contre une redevance fixée, avaient
été conclues au XVIe siècle. Au cours du XIXe siècle, le fournisseur de l’eau a invoqué la baisse de la valeur de la
monnaie et la hausse du coût de la main d’œuvre pour demander un relèvement de la redevance.
La Cour de cassation censure la cour d’appel qui avait réévalué la redevance, car aucune considération
de temps ou d’équité ne peut permettre au juge de modifier la convention des parties. Cette solution a été
réaffirmée depuis dans maintes hypothèses. Elle tranche avec la solution du droit administratif qui, depuis
l’arrêt Gaz de Bordeaux du Conseil d’État (30 mars 1916), consacre la théorie de l’imprévision au nom de la
continuité du service public.
Ce principe, selon lequel le juge judiciaire ne peut réviser le contrat lorsque la transformation du
contexte économique, politique, monétaire ou social a rompu l’équilibre initial des prestations, s’explique par
des raisons juridiques. D’une part, on a craint que les contractants de mauvaise foi ne cherchent à se dérober à
leurs engagements. D’autre part, on a pu redouter que l’arbitraire des juges favorise l’instabilité du contrat et,
par là-même, se retourne contre la sécurité juridique. Mais cette position s’explique surtout pour des raisons
économiques. Admettre la révision, c’est risquer de mettre le créancier dans l’impossibilité d’exécuter les
obligations assumées par lui dans d’autres contrats et, par conséquent, provoquer un déséquilibre généralisé
par un jeu de réactions en chaîne.
Il reste que la rigidité de ce principe peut être une grande source d’injustice. Aussi existe-t-il des
tempéraments.
Ces tempéraments sont aussi bien légaux, que jurisprudentiels.
De façon spécifique, la jurisprudence avait, dans certains cas, admis la révision du contrat. La Cour de
cassation avait par exemple jugé, en matière de baux ruraux, que, dès qu’une partie de la chose louée ne
pouvait plus être conservée sans dépense exagérée pour le bailleur, celui-ci était dispensé de son obligation
d’effectuer de telles dépenses.
De manière plus générale, une partie de la doctrine soutenait que la jurisprudence avait atténué la
rigueur de sa position en mettant à la charge des parties une obligation de renégocier afin d’adapter le contrat
au changement de circonstances. D’après cette doctrine, qui ne ralliait pas tous les auteurs (opposition
Mazeaud-Ghestin), une telle solution résultait de deux arrêts de la chambre commerciale (3 novembre 1992
« Huard » et 24 novembre 1998 « Danone ») et surtout d’un arrêt de la première chambre civile (16 mars 2004) ;
arrêts qui avaient décidé que le refus de renégocier les clauses d’un contrat ne permettant pas – à la suite d’un
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déséquilibre apparu en cours d’exécution – de pratiquer des prix concurrentiels, pouvait être considéré comme
un manquement à l’exigence de bonne foi dans l’exécution du contrat (art. 1134 al. 3 anc.) et ouvrir droit à
indemnisation.
On le voit, cette solution, si elle était vraiment la position de la jurisprudence (ce qui était contesté, on le
répète), ne prenait la forme que d’un tempérament au principe. En effet, le juge ne modifiait pas le contrat ;
simplement, il sanctionnait le contractant en situation de force pour ne pas avoir suffisamment coopéré avec
son partenaire, victime des nouvelles circonstances115.
La réforme du droit des obligations était particulièrement attendue sur la question de la révision pour
imprévision. En effet, la multiplication des contrats de longue durée dans un environnement économique de
plus en plus instable a conduit à la consécration de la révision judiciaire du contrat pour imprévision tant par les
projets européens de droit des contrats que par les avant-projets de réforme. Alors que le projet de réforme du
25 février 2015, soumis à consultation publique, ne l’admettait pas, l’Ordonnance opère, à l’article 1195 du
Code civil, un renversement de la jurisprudence de la Cour de cassation et consacre, dans certaines
circonstances, la révision du contrat pour imprévision.
Aux termes de cet article, « si un changement de circonstances imprévisible lors de la conclusion du
contrat rend l’exécution excessivement onéreuse pour une partie qui n’avait pas accepté d’en assumer le risque,
celle-ci peut demander une renégociation du contrat à son cocontractant. Elle continue à exécuter ses obligations
durant la renégociation ». L’alinéa 2 ajoute qu’« en cas de refus ou d’échec de la renégociation, les parties
peuvent convenir de la résolution du contrat, à la date et aux conditions qu’elles déterminent, ou demander d’un
commun accord au juge de procéder à son adaptation. A défaut d’accord dans un délai raisonnable, le juge peut,
à la demande d’une partie, réviser le contrat ou y mettre fin, à la date et aux conditions qu’il fixe ».
Cette disposition trouve donc à s’appliquer lorsque trois conditions sont réunies :
- il faut, tout d’abord, un changement de circonstances imprévisible lors de la conclusion du contrat.
Les circonstances qui déséquilibrent le contrat ne doivent pas exister au moment de la formation du contrat
(ce qui traduit le refus de remettre en cause les contrats lésionnaires). En l’absence de précisions dans le
texte, les circonstances à prendre en compte peuvent être de tous ordres, économique, politique, juridique,
monétaire, social ou encore technologique. Il faut encore que le changement de circonstances ait été
imprévisible au moment de la formation du contrat. Ce ne sera notamment pas le cas si, par leur négligence,
les parties n’ont pas envisagé un changement de circonstances pourtant prévisible. Le texte ne précise pas
comment doit s’apprécier cette imprévisibilité. On peut toutefois penser, par analogie avec la jurisprudence
relative à la force majeure, qu’elle devrait être entendue de manière raisonnable dans la mesure où tous les
événements sont prévisibles.
- il faut ensuite que ce changement de circonstances rende l’exécution du contrat excessivement onéreuse.
Une simple exécution plus difficile est donc insuffisante. A l’inverse, il n’est pas nécessaire que l’exécution
soit impossible. Il suffit qu’elle soit devenue excessivement onéreuse pour une partie. On comprend alors
que l’exécution du contrat doit être telle que le contrat est devenu ruineux pour la partie touchée par le
changement de circonstances.
- il faut, enfin, que la partie touchée par le changement de circonstances n’ait pas accepté d’en assumer le
risque. On comprend que si l’une des parties a, lors de la conclusion du contrat, accepté d’assumer le risque
économique lié à un éventuel changement ultérieur des circonstances, elle ne pourra pas se plaindre de sa
réalisation effective et demander la renégociation ou la révision du contrat.
Si ces conditions sont remplies, plusieurs mécanismes peuvent être successivement envisagés.
Tout d’abord, la partie, dont l’exécution des obligations est devenue excessivement onéreuse, peut
demander une renégociation du contrat à son cocontractant. Nulle innovation sur ce point, les parties
115 On notera que par un arrêt, en date du 29 juin 2010, la Chambre commerciale de la Cour de cassation a admis implicitement la caducité
du contrat pour imprévision sur le fondement de la disparition de la cause en cours d’exécution du contrat. Cette solution particulièrement
audacieuse doit cependant être accueillie avec précaution. L’arrêt, non publié au bulletin, tranche simplement une question de procédure
civile. Ce à quoi il faut ajouter qu’il a été rendu en formation restreinte, pour défaut de base légale. Sa valeur d’arrêt de principe est donc
plus que contestable. Rappr. : Cass. Com. 18 mars 2014. Cet arrêt, lui aussi inédit, semble contredire la décision du 29 juin 2010. En réalité,
l'arrêt du 18 mars 2014 ne tranche pas la question de la caducité du contrat en cas d'imprévision (voir le commentaire dans le fascicule
d'actualité).
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peuvent toujours et à tout moment convenir d’une modification de leur contrat. Il ne s’agit d’ailleurs que d’une
faculté mise à la disposition de la partie victime du changement de circonstances. Reste en outre ouverte la
question d’une éventuelle sanction du cocontractant qui refuserait abusivement de renégocier. En l’absence
de précisions apportées par les nouvelles dispositions du Code, il appartiendra à la jurisprudence de le
déterminer (on rappellera que, selon certains auteurs, la Cour de cassation admettrait déjà de sanctionner un
tel comportement comme contraire à l’exigence de bonne foi). Par ailleurs, le texte ajoute que durant cette
renégociation, la partie qui l’a demandée continue à exécuter ses obligations. L’imprévision n’est donc pas de
nature à libérer la partie concernée, elle reste tenue d’exécuter le contrat, quelles qu’en soient les
conséquences.
Ensuite, en cas de refus ou d’échec de la renégociation, les parties peuvent convenir de la résolution
du contrat, à la date et aux conditions qu’elles déterminent ou demander au juge d’un commun accord de
procéder à son adaptation. S’agissant de la résolution du contrat, il ne s’agit, ici encore, que d’une application
des règles de droit commun : les parties peuvent toujours convenir de mettre fin à un contrat. S’agissant de
l’adaptation du contrat par le juge, ce mécanisme admet donc une intrusion du juge dans l’équilibre du
contrat. Elle reste néanmoins limitée. Le juge ne peut en effet être saisi que du commun accord des parties. A
ce stade, aucune adaptation du contrat ne peut donc avoir lieu, si les deux parties n’y consentent pas. Du
reste, ce pouvoir du juge risque d’être d’une application pratique limitée. Si les parties n’ont pu convenir de
renégocier le contrat ou si les négociations sont demeurées infructueuses, on peut douter qu’elles s’accordent
pour confier au juge le soin d’adapter le contrat.
Enfin, à défaut d’accord dans un délai raisonnable, le juge peut, à la demande d’une partie, réviser le
contrat ou y mettre fin, à la date et aux conditions qu’il fixe. Là se situe, sans nul doute, la grande innovation
apportée par l’article 1195. Ainsi, si les parties ne parviennent à s’accorder ni sur la résolution du contrat ni sur
la saisine du juge aux fins de son adaptation et ce, dans un délai raisonnable, le juge peut être saisi
unilatéralement par l’une des parties. Ce dernier peut alors réviser le contrat ou y mettre fin. On ignore en
revanche si le juge sera tenu par la demande qui lui est faite. Autrement dit, si un contractant lui demande
d’adapter le contrat, pourra-t-il préférer son anéantissement ? De même, on ignore l’étendue des pouvoirs du
juge en matière de révision. Il ressort en effet de l’article 1195 que le juge peut avoir, de fait, le pouvoir de
réviser le contrat, sans que ce pouvoir ne soit en aucune façon encadré ou limité. Faut-il dès lors considérer
que le juge pourra adapter le contrat dans les termes qu’il estimera nécessaire ou, au contraire, qu’il sera
limité par les prétentions des parties ?
L’article 1199 du Code civil dispose que « le contrat ne crée d’obligations qu’entre les parties » (il
reprend ainsi le principe déjà posé à l’article 1165 ancien du Code civil).
Cet article pose le principe de l’effet relatif du contrat qui constitue la conséquence du primat donné à
la volonté et à la liberté contractuelle. Ce principe doit être bien compris. Il signifie seulement que le tiers qui n’a
pas consenti à la convention ne peut se voir imposer des obligations ou se voir reconnaître des droits. En
d’autres termes, les contrats ne peuvent rendre créancier ou débiteur que les parties elles-mêmes, non les
tiers.
Mais ce principe, en dépit de son évidence, ne signifie pas que le contrat n’a aucun effet vis-à-vis des tiers.
En effet, même si les tiers ne sont pas directement concernés par le contrat, ils ne peuvent pas pour autant
l’ignorer : pour eux, le contrat est au moins un fait qui leur est opposable et qu’ils peuvent opposer aux parties (§1).
Au-delà de ce corollaire à l’effet relatif que constitue l’opposabilité du contrat, il convient également de
souligner que, si les contrats ne peuvent en principe rendre créancier ou débiteur uniquement les parties, il est
fait d’une certaine manière exception à cette règle dans la mesure où certains tiers peuvent bénéficier ou
souffrir d’un contrat conclu par d’autres (§2).
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§1 Le corollaire de l’effet relatif : l’opposabilité du contrat
On distinguera, dans les développements qui suivent, l’opposabilité aux tiers absolus, c’est-à-dire ceux
qui n’ont aucun rapport avec les parties (A), et l’opposabilité aux créanciers chirographaires, c’est-à-dire les
créanciers qui – à défaut de sûreté – n’ont que leur droit de gage général sur le patrimoine de leur débiteur (B).
Le principe de l’opposabilité aux tiers a deux facettes : l’opposabilité du contrat par les parties aux tiers
(1) et l’opposabilité du contrat par les tiers aux parties (2). Dans le cadre des développements, on se contentera
d’apporter des précisions quant à l’opposabilité des contrats créant des droits personnels ; à l’exclusion donc de
ceux qui ont pour objet des droits réels et dont l’étude relève davantage du droit patrimonial.
Pour les tiers, le contrat – et son exécution ou son inexécution – est un fait pur et simple qui, le cas
échéant, s’imposera à eux bien qu’ils ne soient ni créanciers, ni débiteurs. C’est ainsi que l’article 1200 alinéa 1
dispose que « les tiers doivent respecter la situation juridique créée par le contrat ». La jurisprudence fait
application de ce principe en décidant qu’engage sa responsabilité le tiers qui, sciemment, se rend complice de
la violation d’un contrat. Ainsi le fait de débaucher en connaissance de cause un salarié lié à une autre entreprise
par un contrat de travail non encore expiré constitue une faute et le second patron devra indemniser le premier
du dommage causé bien qu’il soit un tiers par rapport au contrat rompu (Civ. 1 re, 17 octobre 2000). Autrement
dit, le contrat est un fait qui doit être respecté par les tiers et les cocontractants peuvent opposer à ces tiers les
droits et obligations qu’ils tiennent d’un contrat.
C’est le second volet de l’opposabilité. À cet égard, l’article 1200 alinéa 2 du Code civil prévoit que les
tiers peuvent se prévaloir du contrat, ce que la Cour de cassation décidait déjà : « s’ils ne peuvent être constitués
ni débiteurs, ni créanciers, les tiers à un contrat peuvent invoquer à leur profit, comme un fait juridique, la
situation créée par le contrat » (Com., 22 octobre 1991).
De là trois conséquences.
En premier lieu, le contrat peut être utilisé comme un élément de preuve par les tiers.
En deuxième lieu, un tiers peut invoquer le non-respect par l’une des parties à un contrat de ses
obligations si ce manquement lui a causé un dommage. À ce sujet, la question s’est posée de savoir si le fait
générateur de cette responsabilité de nature délictuelle peut être constitué par la seule défaillance
contractuelle ou s’il faut démontrer que l’inexécution est constitutive d’une faute au sens de l’article 1240
(1382 anc.) du Code civil.
Longtemps, la Cour de cassation a distingué les 2 fautes. Le tiers ne pouvait en effet obtenir réparation
que s’il démontrait l’existence d’une « faute délictuelle envisagée en elle-même, indépendamment de tout point
de vue contractuel » (Civ. 1re, 9 oct 1962 ; Civ. 1re, 7 nov. 1962 ; Com., 17 juin 1997 et Civ. 1re, 16 déc. 1997). En
d’autres termes, la responsabilité délictuelle n’était retenue que si le contractant défaillant avait violé une règle
de portée générale. Il fallait une faute détachable du contrat. Mais, progressivement, la jurisprudence s’est mise
à avancer en ordre dispersé. Alors que la première chambre civile en est venue à considérer que l’inexécution
contractuelle suffisait à fonder l’existence d’une faute délictuelle (Civ. 1re, 24 nov. 1998 ; Civ. 1re, 18 juillet 2000),
la chambre commerciale a, quant à elle, montré son attachement au principe de la relativité du manquement
contractuel en affirmant nettement l’autonomie de la faute délictuelle par rapport à l’inexécution contractuelle
(voir par ex. Com. 8 octobre 2002 et Com. 8 février 2005).
Par un arrêt d’Assemblée Plénière du 6 octobre 2006, la Cour de cassation a entendu résoudre la
question. Elle a, en effet, affirmé « que le tiers à un contrat peut invoquer, sur le fondement de la responsabilité
délictuelle, un manquement contractuel dès lors que ce manquement lui a causé un dommage ». En se ralliant
nettement à la position de la première chambre, l’Assemblée Plénière semblait donc avoir clos le débat entre les
chambres. Tel n’était pourtant pas le cas. Depuis cet arrêt, les deux premières chambres ont maintenu leur
106
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jurisprudence (Civ. 1re, 27 mars 2007 ; Civ. 1re, 15 mai 2007 ; Civ. 2e, 10 mai 2007 ; v. cependant : Civ. 1re, 15
décembre 2011, mais : Civ. 1re, 24 mai 2017), tandis que la troisième Chambre a résisté (Civ. 3 e, 22 octobre 2008
; surtout Civ. 3e, 18 mai 2017). Elle considérait, en effet, que cette solution ne pouvait valoir que dans
l’hypothèse où l’obligation en cause était une obligation de moyens (qui suppose nécessairement
l’établissement d’une faute). En revanche, en présence d’une obligation de résultat, la troisième Chambre
refusait que le simple manquement contractuel puisse constituer une faute délictuelle. Quant à la chambre
commerciale, si elle avait un temps modifié sa jurisprudence (Com. 6 mars 2007), elle a semblé ensuite osciller
entre les deux solutions, refusant tantôt de retenir cette solution (Com. 18 janvier 2017) pour de nouveau
l’appliquer ensuite (Com. 14 novembre 2018). La question demeurait donc de savoir si cette jurisprudence de
2006 devait s’appliquer uniquement aux obligations de moyens ou pouvait également être invoquée quand était
en cause une obligation de résultat.
Par un arrêt du 13 janvier 2020, l’Assemblée plénière de la Cour de cassation est de nouveau
intervenue sur cette question. Alors que le cas d’espèce impliquait une obligation de résultat, l’Assemblée
plénière a considéré que le simple manquement contractuel suffisait à établir la faute sur le fondement
délictuel. L’Assemblée plénière a donc très nettement tranché. Désormais, un tiers au contrat peut se prévaloir
sur le fondement délictuel de tout manquement contractuel, qu’il s’agisse d’un manquement à une obligation de
moyens ou de résultat, dès lors qu’il existe un lien de causalité entre son dommage et le manquement
contractuel dont il se prévaut.
En troisième lieu, un tiers peut également invoquer un contrat pour échapper à une obligation dont il
serait sinon tenu. Par exemple, l’assureur de responsabilité peut se prévaloir d’une transaction par laquelle
l’assuré et sa victime sont convenus d’une limitation d’un montant du préjudice, faute de quoi l’assuré
s’enrichirait indûment (Civ. 1re, 23 juin 1998).
Le créancier chirographaire est un créancier qui – n’ayant qu’un droit de gage général sur le patrimoine
de son débiteur – va pâtir ou bénéficier des contrats passés par celui-ci. En bref, tous les contrats conclus par le
débiteur se répercutent sur sa créance : ils accroissent la chance d’être payé ou ils la diminuent…
Afin de protéger ce droit de gage des créanciers le Code civil leur reconnaît un certain nombre d’actions
qui sont autant d’aménagements à l’opposabilité – et finalement à l’effet relatif.
Le créancier dispose tout d’abord de l’action oblique (l’art. 1341-1 nouv. – 1166 anc. C. civ.). Il peut en
effet arriver qu’un débiteur néglige l’exercice de ses propres droits ou s’abstienne par malveillance de les
exercer ; l’action oblique permet ainsi au créancier chirographaire impayé de se substituer au débiteur négligent
et d’exercer les droits et actions à caractère patrimonial de ce même débiteur en son nom et à sa place116.
Comme autre action, le Code reconnaît au bénéfice du créancier chirographaire l’action paulienne (art.
1341-2 nouv. – 1167 anc. C. civ.) ; action qui permet au créancier dont le débiteur a agi en fraude de ses droits
d’écarter les conséquences de cet acte en faisant déclarer celui-ci inopposable jusqu’à concurrence de ses
intérêts légitimes. L’action paulienne a pour but d’éviter que le débiteur ne puisse impunément porter atteinte
au droit de gage général de ses créanciers en diminuant frauduleusement la consistance de son patrimoine. Elle
pare à ce danger en permettant aux créanciers d’attaquer de tels actes afin de faire juger qu’ils leur sont
inopposables117.
Le principe de l’effet relatif signifie, on l’a vu, que nul ne saurait être engagé par un contrat qu’il n’a pas
conclu car il le serait en dehors de sa volonté.
Il existe pourtant des exceptions à ce principe. Chacun sait notamment que les contrats collectifs
peuvent conférer des droits et imposer des obligations à des personnes qui ne sont pas affiliées aux syndicats
signataires. Il en va ainsi des conventions collectives de travail qui engagent tous les employeurs et salariés de la
branche considérée, même s’ils ne sont inscrits à aucun syndicat.
Deux contrats doivent être envisagés : la promesse de porte-fort (1) et la stipulation pour autrui (2).
1. La promesse de porte-fort
L’article 1203 du Code civil (qui reproduit presque à l’identique l’article 1119 ancien) dispose qu’ « on ne
peut s’engager en son propre nom que pour soi-même » ; la règle constitue un corollaire du principe de l’effet
relatif du contrat. L’engagement pour autrui est donc en principe prohibé. Mais l’article 1204 (1120 ancien) y
apporte une exception avec la promesse de porte-fort. Ce texte énonce : « on peut se porter fort en promettant
le fait d’un tiers ».
Au fil du temps, le rôle attribué à la promesse de porte-fort a évolué. Aujourd’hui, on en distingue deux
formes différentes :
- Le porte-fort de ratification : il s’agit d’une promesse inscrite dans un contrat conclu par une personne
pour le compte d’un tiers : le porte-fort promet que le tiers ratifiera le contrat et s’engagera envers son
cocontractant. L’intérêt de cette figure est de permettre à une personne de conclure un acte juridique qu’elle
n’a pas le pouvoir de conclure, ou pas le pouvoir de conclure seule, en se portant fort que le tiers qui détient ce
pouvoir s’engagera par la suite dans les liens du contrat.
Ex. : cette technique peut être utilisée par le représentant d'un incapable pour conclure un acte pour lequel il n’a pas obtenu le
consentement du conseil de famille, pourtant nécessaire : il conclura l’acte en se portant fort de sa ratification par le conseil de
famille ou par l’incapable, le jour où l’incapacité cessera.
De même, un associé peut conclure un acte de cession d’actions portant sur ses propres actions ainsi que sur celles d’autres
associés, en se portant fort que ces derniers consentiront à la cession.
- Le porte-fort d’exécution : il s’agit d’un engagement aux termes duquel une personne promet qu’un
contractant exécutera correctement ses obligations envers son cocontractant. Cette forme de porte-fort
constitue une garantie, que la jurisprudence a consacrée118 et qui suscite des difficultés de frontière avec le
cautionnement (ce qui relève du programme du droit des sûretés).
Ex : à l’occasion d’une cession de contrat, le cédant peut se porter fort envers le cédé de la bonne exécution du contrat par le
cessionnaire. Par l’effet d’une telle cession, le cédant perdra sa qualité de contractant, tout en endossant celle de garant.
Tout le régime de la promesse de porte-fort (b) est déterminé par une question essentielle, qui fait
d’ailleurs débat : celle de la nature de l’obligation du porte-fort (a).
L’obligation du porte-fort se résoudra différemment selon que le fait promis par le porte-fort se réalise
ou non.
b-1. Les conséquences de l'exécution de la promesse
La promesse sera considérée comme exécutée lorsque le tiers accomplira le fait promis par le porte-
fort : ratification du contrat ou exécution du contrat, selon les cas.
S’agissant de la ratification, elle peut être expresse ou tacite (Cass., ass. plén., 22 avril 2011 ; Com. 31
mars 2009), mais elle reste en principe à la libre discrétion du tiers. En effet, le tiers est libre de ratifier ou non la
promesse faite par le porte-fort.
Vis-à-vis du porte-fort, la réalisation du fait promis produira un effet libératoire immédiat (art. 1204 al.
2 nouv.). Ainsi, dans le porte-fort de ratification, la ratification par le tiers entraînera la libération du porte-fort,
sans que cette libération puisse être remise en cause si le tiers n’exécute pas correctement son engagement
(Civ. 3e, 7 mars 1979). Ne promettant que l’engagement du tiers, et non sa bonne exécution, le promettant se
trouve logiquement libéré par la ratification, qui consomme l’exécution de sa propre prestation. A l’inverse, dans
le porte-fort d’exécution, le porte-fort ne sera libéré qu’une fois l’acte entièrement exécuté par le tiers ; à
défaut, il sera responsable de l’inexécution ou de la mauvaise exécution du contrat par celui dont il a promis le
fait (Civ. 1re, 18 avril 2000).
Vis-à-vis du tiers, la ratification opère de manière rétroactive (art. 1204 al. 3 nouv.) : tout se passe
comme si le contrat avait été conclu par lui, non pas au jour où il y a consenti, mais au jour de l’acte accompli par
le porte-fort pour son compte122. Il sera donc définitivement engagé, personnellement et rétroactivement (Civ.
1re, 30 janvier 1957 ; Civ. 3e, 20 décembre 1971). Néanmoins, cette spécificité est propre au porte-fort de
ratification ; elle n’aurait aucun sens pour le porte-fort d’exécution, qui suppose simplement l’exécution d’une
obligation préexistante.
120 Avant cette date, la Cour de cassation retenait une analyse inverse et jugeait que la promesse de porte-fort constituait un engagement de payer
une somme d'argent, soumise aux conditions probatoires de l'article 1326 du code civil (Com. 13 déc. 2005 ; Civ. 1re, 15 mai 2008).
121 Auparavant, la Cour de cassation attribuait à l’obligation du porte-fort une nature duale, en distinguant entre l’obligation du porte-fort de
ratification et l’obligation du porte-fort d’exécution : elle jugeait que le porte-fort de ratification est tenu d'une obligation autonome, tandis que le
porte-fort d’exécution est tenu d’un engagement accessoire à la dette principale dont il promet l’exécution (en ce sens, v. Com., 13 décembre
2005).
122 Où l'on voit que la dérogation à l'effet relatif est plus apparent que réel. Certes, un tiers non contractant sera soumis aux obligations
issues du porte-fort mais il n'en demeure pas moins que ce tiers demeure libre de s’engager ou non. Il ne s’agit donc pas de soumettre le
tiers aux obligations d’un contrat contre sa volonté.
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b-2. Les conséquences de l'inexécution de la promesse
S’agissant d’abord du tiers, il conserve une pleine liberté pour ratifier ou non le contrat souscrit pour
son compte par le promettant. En conséquence, son absence de ratification n’entraînera à sa charge aucune
responsabilité.
S’agissant ensuite du promettant, sa responsabilité sera engagée du fait de l’inexécution (art. 1204 al. 2
nouv.). En effet, la promesse de porte-fort faisant naître une obligation de résultat, le manquement à cette
obligation résultera du simple fait que le résultat n’a pas été atteint : l’absence de ratification par le tiers (dans le
porte-fort de ratification) ou l’inexécution de celui-ci (dans le porte-fort d’exécution) suffira à caractériser la
faute du porte-fort, sauf à ce que celui-ci puisse invoquer une cause étrangère de force majeure. Sa
responsabilité contractuelle sera alors engagée suivant les règles du droit commun123.
S’agissant enfin du contrat principal non ratifié par le tiers, la question de son sort se pose dans
l’hypothèse où le promettant s’est porté fort de la ratification de l’acte par le tiers. Dans cette hypothèse, le
contrat est frappé de caducité par le refus de ratification : à défaut de contractant, le contrat perd l’un des
éléments essentiels à sa survie et disparaît.
a. Notion
Ce mécanisme est évoqué par les articles 1205 à 1209 (article 1165 ancien) du Code civil. Il s’agit d’une
opération par laquelle l’un des contractants, appelé le stipulant, peut faire promettre à l’autre, appelé le
promettant, d’accomplir une prestation au profit d’un tiers, le bénéficiaire, qui devient ainsi créancier sans
avoir été partie au contrat.
Par exemple, un individu obtient d’une compagnie d’assurances, moyennant le payement d’une prime
annuelle, qu’elle remettra, à son décès, un capital à sa veuve. Il y a stipulation pour autrui : l’assuré stipule, en
son nom personnel, pour autrui, c’est-à-dire pour le bénéficiaire.
Au premier abord, tout se passe comme si le tiers bénéficiaire avait été représenté par le stipulant. Mais
la stipulation pour autrui diffère du mandat en ce que le stipulant contracte en son nom personnel, et non
comme représentant du tiers bénéficiaire. Plus précisément, le stipulant contracte lui-même en faveur d’autrui
sans en avoir reçu pouvoir. Il en résulte que le tiers au profit duquel la stipulation a été faite acquiert une action
contre le promettant pour réclamer la prestation stipulée en sa faveur.
Antérieurement à la réforme, la stipulation pour autrui était, en principe, interdite par le code (art.
1119 anc.), qui, dans l’ancien article 1121, n’en admettait la validité que dans des cas exceptionnels. À lire
l’ancien article 1121, il apparaît que la stipulation était valable dans deux hypothèses :
- lorsqu’elle est la condition de la donation que l’on fait à un autre ;
- lorsqu’elle est la condition d’une stipulation que l’on fait pour soi-même.
Les auteurs classiques tendaient à interpréter cette dernière formule d’une manière restrictive en la
limitant au cas où le stipulant a stipulé en même temps pour lui et pour autrui: par exemple, le vendeur stipule
que partie du prix sera versée à lui-même, partie à une autre personne.
Une telle conception aboutissait à admettre la stipulation pour autrui de façon trop restrictive. Aussi la
jurisprudence, par une interprétation particulièrement audacieuse, a-t-elle supprimé ces conditions en posant
comme seule exigence que le stipulant ait un intérêt personnel à l’opération, étant entendu que cet intérêt peut
être simplement moral (voir par ex. : Civ., 16 janvier 1888).
Cette jurisprudence a permis à la stipulation pour autrui de connaître un essor considérable. D’autant
plus d’ailleurs que la jurisprudence, pendant la première moitié du XXe siècle, a favorisé son développement en
reconnaissant la stipulation tacite au profit d’autrui. Ainsi, la jurisprudence avait-elle admis, lorsqu’un voyageur
est victime d’un accident au cours du transport, non seulement que le voyageur est censé avoir convenu que le
b. Effets
Antérieurement à la réforme, les effets de la stipulation pour autrui tournaient autour de deux grandes
idées.
D’une part, le stipulant pouvait modifier la désignation du bénéficiaire tant que ce dernier n’avait pas
accepté le bénéfice de la stipulation.
D’autre part, le tiers bénéficiaire recueillait dans le contrat un droit direct contre le promettant qui lui
permettait d’agir contre le promettant pour obtenir l’exécution de la prestation promise. Cette créance lui était
acquise du jour de la stipulation et non de l’acceptation, laquelle se contentait uniquement de consolider son
droit en éloignant toute menace de révocation.
Les nouvelles dispositions du Code civil exposent le régime de la stipulation pour autrui de manière
plus détaillée. Trois questions sont envisagées : l’acceptation, la révocation et l’exécution de la stipulation pour
autrui.
Concernant l’acceptation, l’article 1206 alinéa 3 précise qu’elle rend la stipulation irrévocable au
moment où elle parvient au stipulant ou au promettant. L’article 1209 dispose par ailleurs, que l’acceptation
peut émaner du bénéficiaire ou, après son décès, de ses héritiers. Elle peut être expresse ou tacite et peut
intervenir même après le décès du stipulant ou du promettant.
Concernant la révocation, l’article 1206 alinéa 2 dispose que le stipulant peut librement révoquer la
stipulation tant que le bénéficiaire ne l’a pas acceptée. Le nouvel article 1207 alinéa 1 précise que la révocation
ne peut émaner que du stipulant ou, après son décès, de ses héritiers. Afin de protéger le bénéficiaire, ces
derniers ne peuvent toutefois y procéder qu’à l’expiration d’un délai de trois mois à compter du jour où ils ont
mis le bénéficiaire en demeure de l’accepter. L’article 1207 alinéa 3 indique enfin que la révocation produit effet
dès lors que le tiers bénéficiaire ou le promettant en a eu connaissance
Concernant enfin l’exécution, l’article 1206 alinéa 1 prévoit que le bénéficiaire est investi d’un droit
direct à la prestation contre le promettant dès la stipulation. L’article 1209 précise qu’elle peut être également
exigée par le stipulant qui reste lié au promettant par le contrat.
L’évolution contemporaine du droit des contrats a été marquée par la découverte d’une figure juridique
nouvelle : les groupes de contrats. On entend par là, les contrats qui sont liés entre eux soit parce qu’ils portent
sur le même objet, soit parce qu’ils concourent à un même but. Dans le premier cas, il s’agit d’une chaîne de
contrats qui se définit plus précisément comme la figure où un bien fait l’objet d’une série de transmissions par
le biais de plusieurs contrats. Dans le second cas, il s’agit d’un ensemble contractuel, figure déjà rencontrée où
plusieurs contrats concourent à la même opération économique.
Au sujet de ces groupes de contrats, la question s’est posée de savoir quelle était la nature des liens
qui se nouent entre ceux qu’on appelle « contractants extrêmes », c’est-à-dire les personnes qui font partie du
même groupe contractuel mais qui n’ont pas échangé directement leur consentement (par exemple, le
vendeur initial et le sous-acquéreur) ? Plus précisément quelle est la nature de l’action du créancier extrême
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contre le débiteur extrême lorsque le premier subit un préjudice du fait de la mauvaise exécution par le second
de ses obligations contractuelles ? Si ces personnes sont considérées comme des tiers les unes par rapport aux
autres, la responsabilité est délictuelle ; si elles sont considérées comme des parties à un même contrat, la
responsabilité est contractuelle. La solution, on le voit, semble dépendre de l’analyse que l’on fait du principe de
l’effet relatif du contrat. Une lecture classique conduit à conclure que les contractants extrêmes sont des tiers
les uns par rapport aux autres ; une lecture plus audacieuse conduit à les considérer comme parties à la même
opération contractuelle.
Cette question n’est pas tranchée par les nouveaux textes du Code civil. Les dispositions relatives à la
responsabilité contractuelle et celles relatives à la responsabilité délictuelle n’étant pas modifiées par cette
réforme, rien ne s’opposerait cependant à ce que la jurisprudence maintienne ses solutions.
Sur ce point, la jurisprudence a connu une évolution.
S’agissant des chaînes de contrats homogènes, c’est-à-dire dans l’hypothèse où un bien fait l’objet
d’une série de transmissions par le truchement de contrats de même nature (2 ventes ou 2 contrats
d’entreprise), la jurisprudence a longtemps laissé à la victime d’un dommage quelconque une option entre
responsabilité délictuelle ou contractuelle. Mais, la solution violant trop frontalement la règle du non-cumul des
responsabilités délictuelle et contractuelle, elle a été, dans un second temps, abandonnée. Par un arrêt en date
du 9 octobre 1979, la première chambre civile a décidé que, dans les chaînes de contrats homogènes, le
créancier extrême bénéficie d’une action de nature nécessairement contractuelle contre les participants qui
ne sont pas son cocontractant immédiat (Civ. 1re, 9 oct. 1979).
S’agissant des chaînes de contrats hétérogènes, c’est-à-dire lorsque le bien a fait l’objet d’une série de
transmissions par le truchement de contrats de nature différente (par exemple contrat de vente et contrat
d’entreprise), un conflit s’est noué entre la première chambre civile, favorable au caractère nécessairement
contractuel de l’action et la troisième, qui s’en tenait au caractère délictuel. L’assemblée plénière est donc
intervenue et par un arrêt en date du 7 février 1986, elle a décidé que l’action du créancier extrême contre le
débiteur qui n’est pas son cocontractant immédiat est également de nature nécessairement contractuelle.
Est-ce à dire que, dans ces cas, il y a atteinte à l’effet relatif ? Sans doute pas car la justification de ces
décisions reste classique. En effet, pour attribuer au créancier extrême une action exclusivement contractuelle
dans les chaînes de contrats, la jurisprudence se fonde sur la théorie de l’accessoire. Cela suppose donc que
chaque contrat de la chaîne soit translatif de propriété, de façon à ce que la propriété d’une chose circule tout
au long de la chaîne et que l’action contractuelle attachée à la chose se transmette avec celle-ci124. Autrement
dit, c’est l’action même dont disposait le cocontractant du débiteur extrême qui est exercée par le créancier
extrême. Tout se passe comme si le créancier extrême se retrouvait à la place du cocontractant du débiteur
contre lequel l’action est dirigée. Or, si l’effet relatif des conventions s’oppose à ce qu’un tiers puisse être rendu
créancier ou débiteur au moment de la création du contrat, il ne s’oppose pas, en revanche, à ce que les
obligations circulent, après leur naissance, au profit de personnes qui n’étaient pas parties au contrat les ayant
fait naître. Tel est le cas des actions circulant dans le cadre des chaînes de contrats.
Mais quid juris lorsque le groupe contractuel n’est pas translatif de propriété, c’est-à-dire lorsqu’on
est en présence d’un ensemble contractuel ? L’assemblée plénière a dû de nouveau intervenir pour trancher le
conflit entre la première chambre civile (8 mars et 21 juin 1988) qui admettait, à la suite d’une dérogation à
l’article 1165, que le créancier extrême agisse sur le fondement contractuel, et la troisième chambre civile (Civ.
3e, 22 juin 1988) qui, s’en tenant à une lecture classique de l’effet relatif, n’admettait que la responsabilité
délictuelle. Par un arrêt Besse, du 12 juillet 1991, cette formation solennelle de la Cour de cassation a refusé
de généraliser l’action nécessairement contractuelle dans les groupes de contrats non translatifs de propriété
et n’a donc pas suivi la solution proposée par la première chambre civile. Ainsi, en matière de groupes de
contrats, il n’y a pas de dérogation à l’article 1165 ancien du Code civil.
Reste une dernière question à étudier. Dans le cadre des chaînes de contrats, quel est le régime de
l’action contractuelle du créancier extrême contre le débiteur qui n’est pas son cocontractant ? La première
chambre civile, par un arrêt rendu le 7 juin 1995, a précisé ce régime de l’action contractuelle dans les chaînes
de contrats. Elle a considéré que si le créancier extrême ne peut se prévaloir du contrat qu’il a conclu avec son
124
Sauf à prendre en compte des jurisprudences particulières dans l'hypothèse d'une action du maître de l'ouvrage contre le fournisseur du sous-
traitant, ou de celle du maître d'oeuvre contre ce même fournisseur (par ex. : Civ. 3 e, 26 novembre 2014 : voir le commentaire dans le fascicule
d'actualité).
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cocontractant, le débiteur extrême peut en revanche lui opposer toutes les exceptions que prévoit son propre
contrat et qu’il aurait donc pu opposer à son cocontractant125.
Théoriquement, cette solution est logique car c’est l’action même dont disposait le cocontractant du
débiteur qui est exercé par le créancier extrême.
Pratiquement, cela signifie que si une clause limitative de responsabilité est insérée dans le contrat
conclu par le débiteur extrême, cette limitation sera opposable au créancier extrême.
125
Sur les conséquences lorsque le créancier extrême agit en résolution du contrat conclu par le débiteur extrême, v. Com, 22 mai 2012. Sur
l'articulation des actions lorsque deux acquéreurs successifs agissent contre le débiteur extrême, v. Civ. 3e, 10 juillet 2013 et 5 novembre 2013,
commentaire dans le fascicule d'actualité.
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CHAPITRE 4 : L’INEXECUTION DU CONTRAT
Lorsqu’une partie s’est engagée par un contrat et qu’elle n’exécute pas ses obligations, elle doit pouvoir
être sanctionnée. C’est la traduction factuelle de la force obligatoire du contrat. A cet effet, l’article 1217
nouveau du Code civil énumère cinq sanctions pouvant être mises en œuvre par le créancier d’une obligation
inexécutée.
Il dispose ainsi, dans sa rédaction issue de la loi de ratification qui est venue en clarifier le sens, que :
« La partie envers laquelle l’engagement n’a pas été exécuté ou l’a été imparfaitement, peut :
- refuser d’exécuter ou suspendre l’exécution de sa propre obligation ;
- poursuivre l’exécution forcée en nature de l’obligation ;
- obtenir [et non plus solliciter, comme le prévoyait l’Ordonnance] une réduction du prix ;
- provoquer la résolution du contrat ;
- demander réparation des conséquences de l’inexécution.
La mise en œuvre des sanctions relève du choix du créancier étant entendu qu’elles peuvent se cumuler
lorsqu’elles ne sont pas incompatibles et que des dommages et intérêts peuvent toujours s’y ajouter (art. 1217
nouv.). Un créancier peut donc, chronologiquement, suspendre l’exécution de sa propre obligation afin de
contraindre le débiteur à s’exécuter, puis, si nécessaire, provoquer la résolution du contrat et demander la
réparation des conséquences de l’inexécution.
Les anciennes dispositions du Code civil n’envisageaient que trois sanctions – l’exécution forcée, la
résolution judiciaire et les dommages et intérêts. Toutefois, compte tenu des évolutions jurisprudentielles qui
avaient déjà permis d’étendre les sanctions possibles (admission de l’exception d’inexécution ou de la résolution
unilatérale du contrat, par exemple), le nouveau texte ne modifie pas profondément les solutions déjà retenues.
Il faut tout de même noter un changement notable de la philosophie générale de l’inexécution.
Contrairement aux anciennes dispositions du Code civil qui imposaient l’intervention du juge, les nouveaux
textes font une place considérable à la mise en œuvre unilatérale de ces sanctions par le créancier, le juge
n’intervenant qu’en cas de contestation du débiteur sanctionné.
Il convient, à présent, d’examiner successivement ces cinq sanctions, qui peuvent être réparties en deux
ensembles : les sanctions en nature (section 1), d’une part, celle par équivalent, autrement dit la responsabilité
contractuelle, d’autre part (section 2)
Elles sont au nombre de quatre : l’exception d’inexécution (§.1), l’exécution forcée en nature (§.2), la
réduction du prix (§.3), et la résolution du contrat (§.4).
§. 1. L’exception d’inexécution
L’exception d’inexécution est le droit, pour une partie, de suspendre l’exécution de ses obligations tant
que son cocontractant n’a pas exécuté les siennes. Ce moyen de défense est désormais réglementé à l’article
1219 du Code civil. Avant la réforme, il n’était consacré dans le Code civil que par certains textes spéciaux (ex. :
art. 1612 pour la vente, au profit du vendeur ; art. 1704 pour l’échange), mais il avait été étendu par la
jurisprudence à l’ensemble des contrats synallagmatiques (v. notam. Com., 28 avril 1982 : « l’inexécution de ses
obligations par l’une des parties est de nature à affranchir l’autre partie de ses obligations corrélatives »).
A ce mécanisme déjà connu, l’Ordonnance de réforme ajoute une seconde hypothèse : l’exception pour
risque d’inexécution, visée à l’article 1220, qui autorise une partie à suspendre l’exécution de son obligation
« dès lors qu’il est manifeste que son cocontractant ne s’exécutera pas à l’échéance ». Il s’agit donc, pour la
partie concernée, d’anticiper l’inexécution future de ses obligations par son cocontractant et de limiter ainsi le
préjudice qu’elle pourrait subir.
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Envisageons ces mécanismes en en étudiant classiquement les conditions (A), puis les effets (B).
Les conditions ne sont pas les mêmes selon qu'il s'agit d'une exception pour inexécution stricte (1) ou
une exception pour risque d'inexécution (2).
L’exception d’inexécution n’est soumise à aucune formalité particulière. Notamment, il n’est pas besoin
de recourir au juge ou d’adresser au débiteur une mise en demeure.
En revanche, l’article 1219 impose une condition de fond (que la jurisprudence exigeait déjà – voir, par
exemple Com. 29 janvier 2013) : l’exception d’inexécution ne peut être invoquée qu’en cas d’inexécution
suffisamment grave. Bien que ce critère de gravité ne soit pas défini par le Code civil, on comprend que
l’inexécution doit être suffisamment importante au regard de l’économie du contrat. Il n’est pas nécessaire
qu’elle soit complète, mais il faut qu’elle compromette l’équilibre du contrat en affectant une obligation
essentielle.
Cette hypothèse suppose, tout d’abord, que l’obligation dont on craint l’inexécution future ne soit pas
exigible mais qu’en revanche, celle de celui qui entend se prévaloir de cette exception le soit.
L’article 1220 impose enfin une condition de forme : la suspension de l’exécution doit être notifiée dans
les meilleurs délais. Dans cette hypothèse, en effet, l’obligation dont on craint l’inexécution n’est pas encore
exigible contrairement à celle qui pèse sur celui qui entend se prévaloir de l’exception pour risque d’inexécution.
Il est donc nécessaire que ce dernier informe son cocontractant des raisons pour lesquelles il a suspendu
l’exécution de ses propres obligations.
Entre les parties, l’exception d’inexécution suspend l’exécution de la prestation de celui qui s’en
prévaut. Est alors bloquée toute mesure d’exécution à son encontre. Néanmoins, le contrat est maintenu. En
conséquence, si le cocontractant exécute sa prestation, l’exception est levée et le contrat doit être exécuté.
Concernant les tiers, l’exception d’inexécution leur est opposable. Ainsi, les créanciers du cocontractant
défaillant ne pourront pas exercer l’action oblique à l’encontre de celui qui invoque l’exception d’inexécution.
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§. 2. L’exécution forcée en nature
Elle est aujourd’hui réglementée aux articles 1221 et 1222 du Code civil qui offrent aux créancier la
possibilité, soit de poursuivre l’exécution forcée en nature, soit de faire exécuter lui-même l’obligation.
Le nouvel article 1221 édicte le principe de l’exécution en nature : « le créancier d’une obligation peut,
après mise en demeure, en poursuivre l’exécution en nature ». Le débiteur défaillant devra fournir effectivement
sous la contrainte ce qu’il était censé fournir. Ce principe est le corollaire de la force obligatoire du contrat.
S’agissant des obligations de payer une somme d’argent, cette solution ne pose pas de difficultés :
lorsqu’on se trouve face à un débiteur récalcitrant, il ne peut y avoir d’exécution par équivalent, puisqu’il
n’existe pas d’autre équivalent à l’argent que l’argent. La procédure habituelle est alors la saisie.
S’agissant des obligations autres que les sommes d’argent, l’article 1221 rompt avec la lettre de
l’ancien article 1142. En disposant que « toute obligation de faire ou de na pas faire se résout en dommages et
intérêts, en cas d’inexécution de la part du débiteur », l'ancien article 1142 semble à première vue, exclure la
possibilité même d’une exécution forcée en nature pour obligations de faire ou de ne pas faire. En réalité, ce
principe est loin d’avoir une portée absolue ; sinon le débiteur pourrait, par sa seule inertie, transformer ses
obligations en nature en obligations de sommes d’argent, ce qui serait inadmissible. Ce qu’a voulu dire le
législateur, c’est qu’il est interdit de contraindre par la force, par des moyens violents, un débiteur à accomplir
une prestation qui suppose son implication personnelle : on ne peut obliger un peintre à faire votre portrait, un
médecin à vous ausculter, car ce serait une atteinte intolérable à la liberté individuelle. C’est ainsi que la
jurisprudence a admis de recourir à l’exécution forcée des obligations de faire ou de ne pas faire chaque fois que
cette exécution ne nécessite pas la participation personnelle du débiteur (Civ. 1re, 16 janvier 2007).
En posant le principe de l’exécution forcée en nature, l’article 1221 ne fait donc que consacrer des
solutions déjà acquises.
L’article 1221 n’impose qu’une condition de forme : avant toute mesure d’exécution forcée, le créancier
doit mettre en demeure son débiteur de s’exécuter volontairement.
Ce principe de l’exécution forcée en nature est toutefois encadré par le texte qui l’assortit de deux
limites :
Tout d’abord, elle ne pourra être poursuivie si cette exécution en nature est impossible : il peut s’agir,
selon le Rapport au Président de la République et comme le décidait déjà la jurisprudence, d’une impossibilité
matérielle (par ex. lorsque la chose qui devait être livrée a péri), juridique (par ex. si le débiteur bénéficie d’une
procédure d’insolvabilité, si le juge lui a accordé un délai de grâce, si la chose qui devait être louée a déjà été
louée à un tiers..) ou encore morale (en particulier, lorsque l’obligation inexécutée présente un caractère
éminemment personnel ou lorsque contraindre le débiteur à s’exécuter porterait atteinte à sa liberté
individuelle – on ne peut contraindre un peintre à faire votre portrait ou un médecin à vous ausculter).
Ensuite, elle ne pourra être poursuivie s’il existe une disproportion manifeste entre son coût pour le
débiteur et son intérêt pour le créancier. Deux remarques sur ce point. D'abord cette limite n’avait jamais
encore été reconnue par la jurisprudence. Elle vise à intégrer une dimension économique qui justifierait qu’il soit
porté atteinte à la force obligatoire des contrats. On ignore toutefois comment doit être apprécié ce rapport de
proportionnalité entre le coût de la sanction pour le débiteur et l’intérêt retiré par le créancier. Il reviendra donc
à la jurisprudence de déterminer s’il faut retenir une appréciation objective ou subjective de l’intérêt du
créancier ou encore s’il faut prendre en compte la situation patrimoniale du débiteur. Ensuite, pour éviter que
les débiteurs malicieux ne soient incités à mal exécuter leurs obligations, la loi de ratification a précisé que seuls
les débiteurs « de bonne foi » peuvent bénéficier de cette limite. On comprend alors que pour bénéficier de
cette exception, le débiteur défaillant ne doit pas, même s’il a commis des fautes et quelle que soit au
demeurant leur gravité, avoir manqué de loyauté à l’égard du créancier. Cette modification, bien qu’elle ajoute
une condition à la loi, a été qualifiée par le législateur d’interprétative, de sorte qu’elle est applicable aux
contrats conclus depuis le 1er octobre 2016.
L’article 1222 offre, quant à lui, une alternative au créancier. Il peut, en effet, après mise en demeure,
faire exécuter lui-même l’obligation, dans un délai et à un coût raisonnable. Cette faculté était déjà prévue par
l’ancien article 1144, sauf à préciser que cette disposition imposait l’accord préalable du juge alors que cette
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mesure peut désormais être mise en œuvre unilatéralement, le contrôle du juge n’intervenant qu’a posteriori en
cas de contestation par le débiteur.
L’article 1222 (qui reproduit sur ce point des principes édictés à l’ancien article 1143) permet également
au créancier, sur autorisation préalable du juge, de détruire ce qui a été fait en violation d’une obligation, dans
un délai et à un coût raisonnable. Le créancier peut alors demander au débiteur le remboursement des sommes
engagées à cette fin.
§. 3. La réduction du prix
L’article 1223 issu de l'Ordonnance permet au créancier, après mise en demeure, d’accepter une
exécution imparfaite du contrat et de solliciter une réduction proportionnelle du prix. Il doit alors notifier sa
décision au débiteur dans les meilleurs délais.
Au-delà de la mise en demeure, deux conditions de fond doivent donc être réunies : l’exécution du
contrat doit être imparfaite (sans qu’aucun degré de gravité ne soit imposé) et la réduction du prix doit être
proportionnelle.
Il reste que cette disposition comporte sans nul doute une maladresse de rédaction. En effet, dans sa
version issue de l’Ordonnance, deux hypothèses sont envisagées :
- l’alinéa 1 prévoit que le créancier peut accepter une exécution imparfaite du contrat et solliciter une
réduction proportionnelle du prix ;
- l’alinéa 2 admet quant à lui que, si le créancier n’a pas encore payé, il peut alors simplement notifier au
débiteur sa décision de réduire le prix dans les meilleurs délais.
Ce texte pose deux difficultés d’interprétation. D’une part, l’alinéa 1 ne précise pas auprès de qui la
réduction doit être sollicitée – la demande doit-elle être adressée au débiteur ou au juge ? A lire le rapport
annexé à l’Ordonnance, il semblerait toutefois que cette disposition doive se comprendre comme permettant au
créancier de proposer au débiteur une réduction du prix. D’autre part, si l’alinéa 2 ne s’applique que lorsque le
créancier n’a pas encore payé, l’alinéa 1 ne précise pas les hypothèses dans lesquelles la réduction doit être
sollicitée. La doctrine majoritaire considère que ce texte doit sans doute être compris comme envisageant
l’hypothèse où, le créancier ayant déjà payé, il ne peut alors que solliciter de son débiteur de lui rembourser une
partie du prix.
Compte tenu de cette difficulté, la loi de ratification a remanié l’article 1223, en prévoyant clairement
deux cas de figure.
Lorsque le créancier n'a pas payé tout ou partie du prix (al. 1), il peut le réduire par notification au
débiteur. Le texte ajoute que l’acceptation par le débiteur de sa décision de réduction du prix doit être rédigée
par écrit. La valeur de cet écrit reste toutefois problématique. Deux interprétations sont en effet possibles : soit
on considère qu’à défaut d’acceptation par le débiteur de la réduction du prix, cette réduction ne peut être
imposée par le créancier qui n’a alors d’autre choix que de la solliciter auprès d’un juge ; soit on considère qu’à
partir du moment où le débiteur a rédigé son acceptation par écrit, il n’est plus autorisé à contester cette
réduction devant un juge. En revanche, s’il n’a pas accepté par écrit, il serait toujours recevable à agir, à charge
pour le créancier de démontrer qu’il a accepté la réduction du prix ou, à défaut, que la réduction du prix était
justifiée et proportionnée. Dans cette seconde hypothèse, se pose toutefois la question des moyens de preuve
admissible pour établir l’acceptation du débiteur : le texte impose-t-il que la preuve soit apportée par écrit et,
dans ce cas, le créancier pourrait-il se prévaloir de certaines exceptions à l’exigence d’un écrit, notamment celles
relatives à la perte de l’écrit ou à l’impossibilité morale de se procurer un écrit et être ainsi autorisé à apporter la
preuve par tous moyens ?
Lorsque le créancier a déjà payé le prix en totalité (al. 2), soit les parties s’accordent sur la réduction du prix, soit elles ne s’accordent
pas et, dans ce cas, le créancier doit la demander au juge.
Cette nouvelle rédaction, plus claire que celle issue de l’Ordonnance, bien qu’elle laisse subsister des incertitudes, ne sera applicable
qu’aux contrats conclus à compter du 1er octobre 2018.
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§. 4. La résolution
L’article 1224 dispose que « la résolution résulte soit de l’application d’une clause résolutoire soit, en cas
d’inexécution suffisamment grave, d’une notification du créancier au débiteur ou d’une décision de justice ». Le
créancier victime d’une inexécution a donc la possibilité de mettre fin au contrat soit par le jeu d’une clause
résolutoire si le contrat le prévoit, soit en le résolvant unilatéralement, soit, enfin, en demandant une résolution
judiciaire.
Antérieurement à la réforme, l’article 1184 alinéa 2 ancien reconnaissait au contractant victime la
possibilité de former une demande en résolution du contrat126. Le texte ne permettait donc, en principe, qu’une
résolution judiciaire.
Ce principe connaissait toutefois des dérogations, désormais consacrées dans les nouveaux textes. Ainsi,
un pouvoir de résolution unilatérale du contrat était parfois reconnu par la convention des parties (par le jeu
d’une clause résolutoire), parfois aussi par la jurisprudence (qui avait admis la résolution unilatérale, à certaines
conditions).
Outre ces dérogations, il faut relever que dans certains cas, des lois spéciales permettaient, et
permettent encore, au contractant victime de l’inexécution de décider lui-même de la résolution du contrat par
une manifestation unilatérale de volonté, sans recourir au juge. Il en va ainsi, par exemple, en droit des
assurances, au bénéfice de l’assureur, en cas de non-paiement des primes par l’assuré. Il en va de même en
matière de vente de marchandises avec stipulation que l’acheteur en prendra livraison dans un certain délai : le
défaut d’enlèvement à la date convenue entraîne la résolution automatique au profit du vendeur (C. civ., 1657).
De manière classique, on étudiera d’abord les conditions (1) puis les effets de la résolution (2).
La résolution automatique du contrat peut être prévue par une clause résolutoire. La résolution est
alors encourue de plein droit, sans qu’il soit nécessaire de recourir au juge.
L’article 1225 alinéa 1 impose que la clause résolutoire précise les engagements dont l’inexécution
entraînera la résolution du contrat : pour être valable la clause résolutoire ne peut donc se limiter à indiquer que
tout manquement entraînera la résolution mais doit énumérer les engagements concernés.
Le jeu de cette clause résolutoire suppose au préalable que le créancier mette en demeure le débiteur
d’exécuter sa prestation (art. 1225 al.2), étant précisé que la mise en demeure doit mentionner expressément
la clause résolutoire. Les parties ont toutefois la possibilité de déroger à cette exigence en convenant que la
résolution résultera « du seul fait de l’inexécution ».
126
L'article 1184 n'étant pas d'ordre public, les parties peuvent renoncer à l'avance au droit de demander la résolution du contrat (Civ. 3e, 3
novembre 2011), étant entendu qu'une clause résolutoire ne s'analyse pas, en elle-même, en une clause de renonciation anticipée à la résolution
judiciaire (Civ. 3e, 10 décembre 2014).
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d’une clause résolutoire - le créancier qui omet de réclamer le montant de sa créance durant une période fort
longue. Cette solution sera sans doute maintenue sous l’empire des nouveaux textes127.
L’article 1226 du Code civil dispose que « le créancier peut, à ses risques et périls, résoudre le contrat
par voie de notification ».
Antérieurement à la réforme, la Cour de cassation avait déjà admis la résolution unilatérale du contrat.
Cette solution avait été reconnue avec parcimonie par des arrêts anciens (voir par ex. : Civ., 26 février 1896),
puis son domaine avait été sensiblement étendu par la jurisprudence récente.
Dans Civ. 1re, 13 oct. 1998, la Cour de cassation a ainsi jugé que « la gravité du comportement d’une
partie à un contrat peut justifier que l’autre partie y mettre fin à ses risques et périls ». Puis elle a précisé, dans
Civ. 1re, 20 fév. 2001, que la solution était applicable « peu important que le contrat soit à durée déterminée ou
non », tout en rappelant la nécessité de caractériser la gravité du comportement d’une des parties.
Conformément à cette jurisprudence, l’article 1224 du Code civil impose une condition de fond :
l’inexécution doit être suffisamment grave. Le texte ne précise pas les critères d’appréciation de cette gravité.
Si l’on se réfère à la jurisprudence antérieure, il apparaît que le manquement grave est constitué lorsqu’une
obligation essentielle a été violée, lorsque l’inexécution a des conséquences matérielles importantes ou encore
lorsque le comportement du débiteur a été d’une déloyauté manifeste.
A cette condition de fond, les nouveaux textes ajoutent une condition de forme. L’article 1226 alinéa 1
du Code civil impose au créancier de mettre préalablement en demeure le débiteur défaillant de satisfaire à son
engagement dans un délai raisonnable. L’alinéa 2 précise que la mise en demeure mentionne expressément qu’à
défaut pour le débiteur de satisfaire à son obligation, le créancier sera en droit de résoudre le contrat. Cette
formalité permet de protéger les intérêts du débiteur qui dispose ainsi d’une dernière chance de s’exécuter. Elle
est toutefois écartée en cas d’urgence. Par analogie, la logique imposerait de retenir la même solution en cas
d’inexécution définitivement consommée, puisqu’il est alors matériellement impossible d’exécuter l’obligation.
Si ces conditions sont réunies et si l’inexécution persiste, le créancier peut, selon l’article 1226 alinéa 3,
notifier au débiteur la résolution du contrat et les raisons qui la motivent.
3. La résolution judiciaire
La résolution judiciaire résulte d’une décision de justice et implique donc un contrôle a priori du juge.
L’article 1227 dispose que « la résolution peut, en toute hypothèse, être demandée en justice ». En d’autres
termes, les contractants peuvent recourir à la résolution judiciaire, alors même qu’existerait dans le contrat une
clause résolutoire ou que les conditions d’une résolution unilatérale seraient réunies.
127 Sur ce point, v. les dev. sur les sanctions de la bonne foi.
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Antérieurement à la réforme, la jurisprudence n’exigeait pas qu’elle fût imputable du débiteur. Ainsi,
dans le cas où l’inexécution résultait non pas du fait d'un contractant, mais de la force majeure, l’autre
contractant pouvait demander que le contrat soit judiciairement résolu (par ex. : Civ. 3e, 6 mai 2009 ; : Civ. 1re,
13 novembre 2014). La solution est légèrement différente aujourd’hui. En effet, si l’inexécution résulte d’un cas
de force majeure et que l’empêchement est définitif, l’article 1218 dispose que « le contrat est résolu de plein
droit ». Il n’est donc pas nécessaire d’avoir recours à un juge, sauf à lui demander de constater la résolution du
contrat.
Par ailleurs, l’article 1184 alinéa 1, dans son ancienne rédaction, ne visait que les contrats
synallagmatiques. La résolution concernait aussi les contrats réels qui se forment par la remise d’une chose.
Bien qu’étant une condition de formation du contrat, cette remise de la chose introduit un élément de
réciprocité qui justifie l’application éventuelle de la résolution.
Les nouveaux textes ne limitent plus le domaine d’application de la résolution judiciaire, de sorte qu’elle
pourra, à l’avenir, concerner également les contrats unilatéraux.
La résolution judiciaire suppose, par principe, une décision de justice. Le juge dispose toutefois, selon
l’article 1228 du Code civil, d’un certain pouvoir d’appréciation. Ce texte énonce, en effet, que le juge peut,
« selon les circonstances, constater ou prononcer la résolution ou ordonner l’exécution du contrat, en accordant
éventuellement un délai au débiteur, ou allouer seulement des dommages et intérêts ». Autrement dit, le
principe de la résolution ne découle pas automatiquement de l’inexécution ; elle n’est pas une issue inéluctable.
Le débat judiciaire doit permettre d’envisager des alternatives à l’anéantissement rétroactif du contrat. Ainsi, le
créancier, à l’occasion du débat judiciaire, peut préférer demander l’exécution du contrat. De son côté, le
débiteur peut offrir d’exécuter le contrat face à une demande en résolution. En tout état de cause, le juge
dispose d’un pouvoir d’appréciation. Il peut prononcer ou non la résolution, allouer ou non des dommages-
intérêts et, le cas échéant, accorder au débiteur un délai de grâce.
La question se pose, enfin, d’une éventuelle renonciation anticipée à demander la résolution judiciaire
du contrat. La jurisprudence antérieure l’admettait (Civ. 3e, 3 novembre 2011). L’article 2227 nouveau, en
disposant que la résolution peut « en toute hypothèse » être demandée en justice, semble l’exclure. Si on peut
toujours demander la résolution en justice, c’est qu’une renonciation anticipée n’a pas de valeur. Cette
interprétation n’est toutefois pas certaine et il reviendra à la jurisprudence de se prononcer.
Aux termes de l’alinéa 1 de l'article 1229, la résolution met fin au contrat, c'est-à-dire que les parties
sont libérées de leurs obligations. Encore faut-il préciser la date (1) et les effets (2) de cette sanction.
1. La date de la résolution
Selon l'alinéa 2 de l'article 1229, la date à laquelle prend fin le contrat est fonction du type de
résolution.
En cas de mise en oeuvre d'une clause résolutoire, la date à prendre en compte est celle prévue au
contrat. En l'absence de volonté exprimée, la résolution devrait logiquement être avoir lieu à l'expiration du
délai accordé au débiteur dans la mise en demeure.
Dans l'hypothèse d'une résolution unilatérale, le contrat prend fin à la date de la réception par le
débiteur de la notification faite par le créancier.
Enfin, si la résolution est judiciaire, la date à prendre en compte est celle fixée par le juge ou, à défaut,
le jour de l’assignation en justice.
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2. Les effets de la résolution
L'alinéa 3 de l'article 1229 règle, quant à lui, les effets dans le temps de la résolution. A ce sujet une
distinction s'impose.
Si les prestations échangées ne pouvaient trouver leur utilité que par l’exécution complète du contrat,
la résolution emporte restitution intégrale des prestations exécutées, dans les conditions des articles 1352 et
suivants du Code civil. L'hypothèse est celle où les prestations forment un tout indivisible dans l'esprit des
parties de sorte que l'inexécution de l'une d'entre elles emporte l'insatisfaction du créancier pour le tout.
Pratiquement, cette règle concerne surtout les contrats à exécution successive comme la vente. On parle alors
de résolution au sens strict128.
Si les prestations échangées ont trouvé leur utilité au fur et à mesure de l’exécution réciproque du
contrat, la résolution n’atteint pas les tranches déjà exécutées. Il n’y a donc pas lieu à restitution pour la période
antérieure à la prestation n’ayant pas reçu sa contrepartie. Tel est notamment le cas pour de nombreux contrats
à exécution successive comme le bail, le contrat de travail, le contrat cadre. On parle alors de résiliation129.
Il faut encore relever que ces quatre sanctions peuvent être mises en œuvre, et même se cumuler
lorsqu’elles ne sont pas incompatibles, sauf en cas de force majeure.
Selon l’article 1218 du Code civil, il y a force majeure « lorsqu’un événement échappant au contrôle du
débiteur, qui ne pouvait être raisonnablement prévu lors de la conclusion du contrat et dont les effets ne peuvent
être évités par des mesures appropriés, empêche l’exécution de son obligation par le débiteur » (pour plus de
précisions sur cette notion, voir infra).
Pour connaître les effets de la force majeure, il faut distinguer :
Si l’empêchement est temporaire, l’exécution de l’obligation est suspendue à moins que le retard qui
en résulterait ne justifie la résolution du contrat.
Si l’empêchement est définitif, le contrat est résolu de plein droit.
Autrement dit, lorsque l’inexécution résulte, non de la défaillance du débiteur, mais d’un événement de
force majeure, le créancier n’est plus autorisé à sanctionner son débiteur, soit parce que la force majeure a
entraîné la suspension de l’obligation (l’obligation du débiteur n’est alors plus exigible) soit parce qu’elle a
conduit à la résolution du contrat (il n’y a donc plus d’obligation à exécuter).
Dans le cas où le contrat serait résolu, l’article 1218 prévoit que les parties sont libérées de leurs
obligations dans les conditions prévues aux articles 1351 et 1351-1. A ces deux textes doivent s’ajouter les
dispositions de l’article 1196 (art. 1138 anc.). Il s’agit, en fait, de déterminer sur qui pèse la charge des risques,
qui supporte les conséquences de l’inexécution, en cas d’empêchement définitif du fait d’un cas de force
majeure.
Pour répondre à cette question, il faut distinguer entre les contrats synallagmatiques en général et les
contrats translatifs de propriété.
Dans les contrats synallagmatiques en général, la règle est désormais consacrée à l’article 1351 du
Code civil qui prévoit que le débiteur est libéré à due concurrence. Autrement dit, en raison de la connexité des
obligations, les deux obligations nées d’un contrat synallagmatique s’éteignent si la réalisation de l’une est
devenue impossible. En présence d’un cas de force majeure, le débiteur de l’obligation impossible à exécuter
mais aussi son cocontractant sont donc libérés. Cela aboutit à faire peser les risques sur le débiteur de
l’obligation devenue impossible à exécuter : res perit debitori. Le débiteur de l’exécution impossible ne peut
en effet plus rien attendre de son cocontractant même s’il a exposé des frais ou a déjà effectué des
prestations.
A ce principe, l’article 1351 admet deux exceptions : d’une part, lorsque le débiteur avait convenu
d’assumer le risque – dans cette hypothèse, il ne peut pas se plaindre, ensuite, de la réalisation du risque, et doit
donc en assumer les conséquences (notamment en engageant sa responsabilité) ; d’autre part, lorsque le
128 Auparavant, en cas de restitution intégrale, les avantages de fait retirés du contrat n'étaient pas pris en compte. Ainsi, la personne qui ne payait
pas son abonnement devait rendre toutes les revues ; mais le vendeur n’obtenait rien en contrepartie de la jouissance des revues entre le moment
de la réception par le client et le moment de la restitution. Depuis l’entrée en vigueur de la réforme, l’article 1352-3 dispose que la restitution inclut
les fruits et la valeur de la jouissance que la chose a procurée, de sorte que ces avantages de fait sont désormais pris en compte.
129 Pour l’hypothèse particulière des clauses qui survivent à la résolution (ou la résiliation), voir infra.
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débiteur avait été préalablement mis en demeure de s’exécuter – dans cette hypothèse, le débiteur, en retard,
avait déjà été sommé de s’exécuter avant la survenance de l’événement de force majeure, de sorte que s’il avait
exécuté ses obligations en temps et en heure, la force majeure n’aurait pas produit ses effets.
Dans les contrats translatifs de propriété, l’article 1196 (1138 ancien) prévoit que la charge des risques
pèse non pas sur le débiteur de l’obligation devenue impossible par la disparition de la chose mais sur le
propriétaire : res perit domino. Or, en principe, le transfert de propriété a lieu dès l’échange des
consentements. Par suite, si la chose vient à disparaître entre l’échange des consentements et la livraison, les
risques de cette perte reposent sur l’acheteur, en tant que propriétaire (et non sur le débiteur de l’obligation
impossible, soit la délivrance de la chose par le vendeur). L’acheteur propriétaire est alors tenu de payer le prix
de la chose au vendeur.
Là encore, deux exceptions sont envisagées par le texte.
D’une part, le transfert de propriété peut être différé dans le temps, soit par la volonté des parties (qui
peuvent notamment stipuler une clause de réserve de propriété), soit par la nature des choses (par ex., lorsqu’il
s’agit d’une chose de genre dont la propriété ne sera transférée qu’à compter de l’individualisation) ou encore
par l’effet de la loi (par ex., pour certains biens, la loi peut imposer que leur transmission se fasse au moyen
d’une inscription sur un registre).
D’autre part, le débiteur de l’obligation de délivrer retrouve la charge du risque à compter de sa mise en
demeure, soit dans l’hypothèse où, lent à livrer, le débiteur avait déjà été sommé de s’exécuter avant la
survenance de la force majeure. L’idée est que, si le vendeur avait livré en temps et en heure, le sort ne serait
pas tombé sur la chose. Cette exception vaut toutefois, aux termes de l’article 1351-1, sauf pour le débiteur à
démontrer que la chose aurait été pareillement perdue si l’obligation avait été exécutée. En d’autres termes, si
même livrée, la chose aurait été perdue (par exemple, si sa perte résulte d’un défaut interne de la chose), le
propriétaire en retrouve le risque.
A titre liminaire, il convient de souligner que l’ordonnance du 10 février 2016 portant réforme du droit
des contrats n’a pas, faute d’habilitation du Gouvernement pour ce faire, modifié les dispositions relatives à la
responsabilité contractuelle (à l’exception de leur numérotation). Pour l’essentiel et sauf exceptions qui seront
mentionnées ci-dessous, ce qui se présente aujourd’hui sous la notion de « réparation du préjudice résultant de
l’inexécution du contrat » aux articles 1231 à 1231-7 reproduit exactement ce que les articles 1146 et suivants
anciens prévoyaient.
On étudiera successivement les conditions (§1), l’exonération (§2) et la possibilité d’aménager
conventionnellement la responsabilité du débiteur en cas d’inexécution de ses obligations (§3).
La question de la violation d’une obligation contractuelle suppose de distinguer entre deux types
d’obligations : les obligations de moyens et les obligations de résultat.
130A ces conditions de fond, s'ajoute une condition de forme. Le créancier doit, avant d'agir en justice, mettre en demeure le débiteur de s'exécuter
sauf inexécution définitive (art. 1231 pour les dommages-intérêts indemnisant l'inexécution totale ou partielle). Ces solutions ne sont que la reprise
de celles antérieures à la réforme (ancien art. 1146 pour le principe ; Ch. Mixte, 6 juillet 2007 pour l'exception).
Comme avant la réforme (ancien art. 1146), la mise en demeure n'a pas un caractère impératif dans la loi nouvelle (art. 1344). Las parties peuvent
donc prévoir dans leur contrat une dispense de mise en demeure.
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L’obligation est de résultat lorsque, comme son nom l’indique, le débiteur s’est obligé à fournir un
résultat au créancier. Il suffira alors de prouver que le résultat n’a pas été atteint pour établir la violation de
l’obligation contractuelle.
Par exemple, une obligation de non-concurrence est une obligation de résultat. En effet, celui qui souscrit
une telle obligation s’engage à ne pas exercer, pendant une certaine période et dans une aire géographique
déterminée, une activité professionnelle susceptible de concurrencer son cocontractant. Aussi, le simple fait de
s’être installé au cours de cette période dans le périmètre en cause pour exercer une activité professionnelle
susceptible de concurrencer son cocontractant est constitutif d’une violation de l’obligation contractuelle de nature
à permettre l’engagement de la responsabilité du débiteur de l’obligation de non-concurrence.
Il en va de même en matière de transport de marchandises. Le transporteur de marchandises est tenu
d’une obligation de résultat en matière de livraison conforme : il s’oblige à apporter les marchandises à bon port
et sans leur causer d’avaries. Si le créancier parvient à établir qu’au moment de la prise en charge les marchandises
étaient intactes et qu’au moment de la livraison elles ne l’étaient plus, la responsabilité du transporteur pourra être
engagée, sur cette seule preuve de la non-conformité du résultat atteint au résultat attendu. En conséquence, le
débiteur de l’obligation de résultat pourra voir sa responsabilité engagée quand bien même on ne parviendrait pas
à déterminer la cause exacte du dommage, dès lors qu’il est établi que ce dommage est apparu au cours de
l’exécution de son obligation.
On voit bien ici l’intérêt de distinguer entre l’obligation de moyens et celle de résultat : tandis qu’en
matière d’obligation de résultat il suffit de prouver que le résultat n’a pas été atteint, cette preuve ne suffit pas
en matière d’obligation de moyens : lorsque l’obligation est de moyens, la responsabilité ne pourra être engagée
que si l’on établit une faute contractuelle au sens strict, entendue comme une faute dans l’exécution de son
obligation de moyens, par exemple une négligence ou une imprudence131.
C’est ainsi que la responsabilité du médecin ne peut être engagée que si l’on établit une faute de celui-
ci132. En effet, le contrat médical fait naître, à la charge du médecin, non pas une obligation de guérir (qui serait
une obligation de résultat), mais uniquement une obligation de soigner (qui est une obligation de moyens).
Ainsi, le malade qui ne guérit pas ne peut pas engager la responsabilité du médecin sur le seul constat de
l’absence de guérison. Il faudra, pour engager la responsabilité du médecin, prouver une faute de celui-ci dans
l’exécution de son obligation de prodiguer des soins consciencieux, attentifs et conformes aux données
acquises de la science (Civ., 20 mai 1936 ; Civ. 1re, 4 janv. 2005 ; article L. 1142-1-I CSP).
Comment alors savoir si une obligation est de moyens et de résultat ? Il faut se reporter aux textes,
mais ceux-ci ne sont pas toujours très explicites. En l’absence d’indication textuelle, il faut admettre qu’il n’existe
pas de véritable critère de fond d’application systématique. Plusieurs critères sont généralement avancés.
La volonté des parties, en ce sens que la distinction des obligations de moyens et de résultat repose sur
l’intensité de l’engagement pris par le débiteur à l’égard du créancier. La qualification de l’obligation doit donc
être d’abord recherchée dans les stipulations du contrat inexécuté. Mais bien souvent les juges opèrent eux-
mêmes la qualification en se référant à d’autres critères.
Le juge tend en effet à considérer que les obligations sont de résultat lorsqu’il apparaît que le débiteur
devrait être en mesure de contrôler parfaitement l’exécution de ses obligations, alors qu’elle serait plutôt de
moyens lorsque l’aléa est important.
Il tend également à admettre que l’obligation est de moyens lorsque le créancier prend une part active
dans l’exécution de l’obligation du débiteur, autrement dit lorsque la part d’initiative que l’on attend du
créancier est importante. Par exemple, on l’a vu, le médecin est uniquement tenu d’une obligation de moyens.
Cette obligation de moyens peut s’expliquer par le fait que la guérison est un événement souvent aléatoire,
131 On notera que la distinction entre obligation de moyens et de résultat connaît des nuances. Ainsi, l’obligation de moyens est dite
aggravée ou renforcée lorsque le modèle de référence est particulièrement rigoureux. L’obligation de résultat est dite allégée lorsque la
preuve de l’inexécution étant établie, le débiteur peut se dégager en se contentant de rapporter la preuve qu’il n’a pas commis de faute,
qu’il s’est comporté comme un débiteur normalement prudent et diligent. Enfin, l’obligation de résultat est dite aggravée lorsque le
débiteur ne peut se dégager qu’en prouvant certains cas seulement de force majeure.
132 Sur les différents fondements envisageables pour engager la responsabilité du médecin, voir le cours de responsabilité délictuelle.
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voire très aléatoire. Le médecin ne saurait donc garantir un résultat, qui ne dépend pas que de lui, mais de
nombreuses données extérieures.
En cette matière, la jurisprudence a anciennement découvert une obligation dite de sécurité, illustration de ces
obligations que le juge découvre comme étant les suites de l’obligation souscrite, sur le fondement de l’article 1135 ancien
(1353 nouv.) du Code civil, ainsi qu’on l’a déjà évoqué. La Cour de cassation définit cette obligation en ces termes :
« l’exécution du contrat de transport comporte pour le transporteur l’obligation de conduire le voyageur sain et sauf à
destination » (Civ. 21 nov. 1911). Restait à déterminer la nature de cette obligation : s’agit-il d’une obligation de résultat,
auquel cas il suffira pour le voyageur d’établir qu’il n’est pas parvenu sain et sauf à destination ? S’agit-il au contraire d’une
obligation de moyens, auquel cas le voyageur devra prouver que le transporteur n’a pas mis en œuvre toutes les diligences
requises pour parvenir au résultat convenu ?
133 S’agissant de l’étendue de l’obligation de sécurité de résultat, la Cour de cassation a, dans un premier temps, considéré qu’elle
couvrait seulement les atteintes à l’intégrité physique dues aux installations matériels et personnels que le transporteur utilise ou emploie
pour l’exécution du contrat. Dans un second temps, la Haute juridiction a procédé à un élargissement de cette obligation de sécurité en
l’étendant aux préjudices dus aux faits dommageables causés par les clients du transporteur (Civ. 1 re, 12 décembre 2000, par exemple).
S’agissant des causes d’exonération, on notera que, par un arrêt en date du 13 mars 2008, la première Chambre civile avait décidé, au visa de
1147, que la faute de la victime ne peut emporter exonération que si elle présente les caractères de la force majeure. Autrement dit, si la faute ne
présente pas ces caractères, elle n’a aucune incidence sur la responsabilité du transporteur, et spécialement n’emporte pas exonération partielle.
Reste que la deuxième chambre civile, en matière délictuelle, n'a pas la même position et admet l'exonération partielle en cas de faute de la victime
(Civ. 2e, 22 octobre 2009 ; 3 mars 2016). On ignore toutefois quelle portée donner à ces jurisprudences divergentes. Faut-il considérer qu’il s’agit là
d’une simple divergence entre les première et deuxième Chambres civiles ? Ou, au contraire, que la Cour de cassation entend traiter différemment
la faute de la victime selon que la responsabilité du transporteur de personnes est de nature contractuelle ou délictuelle ?
134
On notera que la responsabilité est délictuelle lorsqu'un voyageur sans titre de transport subit un dommage dans un train ou encore lorsqu'un
voyageur, bien que muni d'un titre de transport, est victime d'un préjudice en dehors du parcours couvert par son billet, soit que le voyageur est
oublié de descendre à destination, soit qu'il se soit trompé de rame (Cass. Civ. 1re, 1er décembre 2011).
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Si ce sectionnement du contrat entre obligations de moyens et obligations de résultat a été abandonné
pour le transport ferroviaire de personnes, il a continué à être appliqué pour d’autres contrats.
Ainsi des contrats conclus avec les exploitants de télésièges : Civ. 1re, 10 mars 1998.
Une skieuse fait une chute depuis un télésiège, après avoir relevé le garde-corps conformément aux
instructions pour débarquer de ce moyen de transport. Elle engage la responsabilité contractuelle de l’exploitant
du télésiège. La cour d’appel déclare l’exploitant entièrement responsable.
Cassation au visa de 1147 ancien (1231-1 nouv.) : « si l’obligation de sécurité pesant sur l’exploitant d’un
télésiège est de résultat pendant le trajet, elle n’est plus que de moyens lors des opérations d’embarquement et
de débarquement, en raison du rôle actif qu’y tiennent les usagers ». Transposition de ce qui avait été jugé avant
1991 pour le contrat de transport ferroviaire. Ici, le dommage s’était produit au cours d’une phase pendant
laquelle l’exploitant n’était tenu que d’une obligation de moyens. Or sa faute n’était pas établie : le défaut
d’installation d’un filet de protection ne pouvait être reproché à l’exploitant dès lors qu’un expert avait établi
que la configuration du terrain, à cet endroit, ne s’y prêtait pas.
Le critère retenu par la Cour de cassation est ici aussi celui du rôle actif ou passif du créancier. La
personne transportée a un rôle passif, sauf au cours des opérations d’embarquement et de débarquement. Au
cours de ces opérations, l’obligation de l’exploitant de télésiège sera une obligation de moyens ; au cours du
déplacement stricto sensu, l’obligation sera de résultat. Dans cette dernière hypothèse (ce qui n’était pas le cas
ici), la responsabilité du transporteur pourra être engagée sur la simple preuve de l’apparition d’un dommage au
cours de l’exécution de l’obligation.
Ce qui invite à se demander si la solution, retenue pour le télésiège, vaut pour d’autres engins de
traction en montagne. Quid notamment s’agissant des téléskis ? À la différence de ce qu’il en est de l’exploitant
de télésiège au cours du trajet, l’exploitant de téléski ne contrôle pas vraiment la situation : le passager joue un
rôle actif dans l’exécution du contrat. Ainsi, l’obligation de sécurité mise à la charge de l’exploitant d’un téléski
sera en principe seulement de moyens. Conséquence ? Il reviendra au skieur, victime d’une chute pendant qu’il
monte une pente, de prouver la faute de l’exploitant du téléski.
B. Le dommage
Faut-il rapporter la preuve d’un dommage pour engager la responsabilité contractuelle de son
cocontractant ? La question a pu susciter des discussions ces dernières années. Aujourd’hui toutefois, c’est
l’analyse classique qui est maintenue : l’inexécution d’une obligation contractuelle ne peut conduire à engager la
responsabilité du débiteur que si elle cause un préjudice au créancier.
Si la question a suscité quelques discussions, c’est qu’on a pu croire un temps que la Cour de cassation
avait fait sienne la théorie selon laquelle la seule inexécution de l’obligation ouvre droit à réparation, sans
qu’il y ait besoin d’établir un préjudice.
La troisième chambre de la Cour de cassation avait en effet admis, dans un arrêt en date du 30 janvier
2002, qu’en matière de bail, l’inexécution par le preneur des réparations locatives à sa charge ouvrait droit à
l’indemnisation du bailleur, sans que celui-ci ait à justifier d’un préjudice.
Mais cet arrêt ne fut qu’un coup d’essai sans suite : la Cour de cassation a, par un arrêt de la même
chambre (Civ. 3e, 3 déc. 2003), décidé que des dommages et intérêts ne peuvent être alloués que si le juge, au
moment où il statue, constate qu’il est résulté un préjudice du manquement contractuel135.
135En l’espèce, le locataire n’avait pas procédé aux réparations locatives et avait laissé se dégrader les lieux loués. Au terme du bail, le
propriétaire loue le bien à un nouveau preneur. Mais l’installation de ce nouveau commerce dans les locaux exigeait des travaux
importants qui auraient été les mêmes si les lieux avaient été maintenus dans un état correct et qui n’avaient pas été rendus plus onéreux
par le manquement à l’obligation d’assurer les réparations locatives. Le bailleur n’avait donc souffert aucun préjudice de l’absence de
respect de ses obligations par le locataire : il ne pouvait pas obtenir d’indemnisation.
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2. La détermination du dommage réparable
Dans les hypothèses où le dommage est une condition de la responsabilité contractuelle, quels sont
alors les dommages réparables ?
Le dommage dont le créancier peut faire état est aussi bien le dommage matériel, corporel ou moral136.
Pourtant, la responsabilité contractuelle ne donne pas lieu à application du principe de réparation
intégrale du préjudice subi. En effet, aux termes de l’article 1231-3 nouv. du Code civil (art. 1150 anc.), seul le
dommage prévisible ou prévu par les parties lors de la formation du contrat doit être réparé (v. par ex. : Civ.
1re, 28 avril 2011).
Le principe de la limitation de la réparation au seul dommage prévisible est une différence importante
entre la responsabilité contractuelle et la responsabilité délictuelle, c’est-à-dire entre la responsabilité
consécutive à l’inexécution d’une obligation qu’une partie a contractée à l’égard de l’autre et la responsabilité
qui peut naître entre des personnes qui ne sont pas liées par un contrat. En matière de responsabilité délictuelle,
en effet, le principe est celui de la réparation intégrale du préjudice subi.
Sur quoi porte cette prévisibilité ? Non pas sur la survenance du dommage, mais sur son étendue.
Autrement dit, le dommage est imprévisible lorsque son étendue ne pouvait être raisonnablement prévue au
moment de la conclusion du contrat. L'exigence d’un dommage prévisible n’a donc pas d’incidence sur le
principe de l’indemnisation mais uniquement sur le montant de l’indemnisation reçue. Par exemple, un
transporteur doit prévoir les dommages qui peuvent advenir aux marchandises transportées, mais il ne peut pas
prévoir leur valeur si celle-ci présente un caractère exceptionnel. Le créancier, qui n’a pas informé son débiteur
de la valeur exceptionnelle des marchandises, ne pourra obtenir réparation pour la totalité du préjudice subi ;
l’indemnisation ne sera que partielle : elle sera limitée au dommage prévisible. Toutefois la solution ne vaut que
si le dommage n’est pas consécutif à une faute dolosive ou à une faute lourde du débiteur. Dans ces hypothèses,
en effet, la jurisprudence, se fondant sur l'article 1150 ancien (1231-1 nouv.) du Code civil, admet la réparation
intégrale du préjudice (v. par ex. : Civ. 1re, 29 octobre 2014 ; 14 janvier 2016).
En ce qui concerne le préjudice prévu par les parties, il correspond à l’hypothèse où les parties au
contrat auraient décidé de limiter le préjudice réparable par une clause d’exclusion ou de limitation de leur
responsabilité.
Bien que ces deux hypothèses soient distinctes, l’article 1231-3 du Code civil y pose une même
exception. En effet, si le préjudice réparable est, en principe, le préjudice prévisible ou prévu par les parties, la
loi admet la réparation intégrale lorsque le préjudice résulte d’une faute lourde (qui s’entend d’un
comportement du débiteur d’une extrême gravité, dénotant son inaptitude à l’accomplissement de ses
obligations) ou dolosive (celle par laquelle le débiteur se refuse délibérément à exécuter ses obligations
contractuelles).
Autrement dit, si, en principe, seul le dommage prévisible ou prévu par les parties peut être indemnisé,
par exception, la réparation sera intégrale en présence d’une faute lourde ou dolosive137.
C. Le lien de causalité
Les exigences en termes de causalité sont des exigences de bon sens : le débiteur ne doit voir sa
responsabilité engagée que si le dommage peut être mis en relation avec la violation de l’obligation
contractuelle. C’est ce qu’exprime l’article 1231-4 du Code civil (art. 1151 anc.), qui dispose : « les dommages et
intérêts ne comprennent que ce qui est une suite immédiate et directe de l’inexécution ».
Il reste que l’exigence d’un lien de causalité entre la violation de l’obligation et le dommage peut être
comprise de deux manières.
136
Sur des hypothèses particulières de détermination des préjudices réparables, v. par ex. : Civ. 3e, 28 janvier 2015 (mesureur professionnel) ; Ch.
mixte, 8 juillet 2015 ; Civ. 3e, 15 octobre 2015 ; Civ. 3e, 7 janvier 2016 (diagnostiqueur immobilier).
137 Sur ce point, v. les dév en fin de cours sur les clauses limitatives de responsabilité.
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Selon le système de l’équivalence des conditions, toutes les causes doivent être considérées comme
équivalentes en ce qui concerne la production de l’effet. Il suffit donc que le dommage puisse être rattaché par
un lien quelconque au manquement du débiteur pour que celui-ci soit déclaré responsable.
Selon le système de la cause adéquate, il faut distinguer parmi les causes. Les unes sont
prépondérantes car sans elles il est certain que l’effet ne se serait pas produit. Les autres ne sont que
secondaires : mêmes sans elles, l’effet se serait sans doute produit. Dans ce système, pour que le débiteur soit
responsable, il faut que l’inexécution soit vraiment la cause générique du dommage.
En utilisant, les termes « suite immédiate et directe de l’inexécution », l’article 1231-4 du Code civil (art.
1151 anc.) semble bien avoir consacré le second système. Et c’est en général la position de la jurisprudence (voir
par ex. : Civ., 9 novembre 1953).
§2 L’exonération de la responsabilité
La cause étrangère est tout événement extérieur au responsable ayant joué un rôle causal dans la
production du dommage. Cette cause étrangère peut prendre la forme d'un cas fortuit - c'est-à-dire d'un
événement naturel (par ex. : une inondation) ou anonyme (par ex. : une guerre) - du fait d'un tiers et du fait de
la victime. Lorsque la cause étrangère - quelle que soit la nature de l'événement - revêt les caractères de la force
majeure, elle entraîne exonération totale du responsable (A) ; lorsqu'elle ne présente pas ses caractères, la
cause étrangère peut avoir un effet partiellement exonératoire, mais encore faut-il qu'elle prenne la forme
d'une faute de la victime (B).
Le débiteur peut s’exonérer totalement de sa responsabilité par la preuve d’un cas de force majeure
(art. 1231-1 du Code civil et art. 1147 et 1148 ancien).
Le cas de force majeure est traditionnellement défini comme un événement extérieur au débiteur,
imprévisible et irrésistible, qui l’a empêché d’exécuter correctement son obligation. Il peut prendre la forme,
comme on l'a vu, d'un cas fortuit, du fait d'un tiers ou du fait de la victime.
En présence d’un tel cas de force majeure, on peut soutenir que le dommage n’a pas été causé par le
débiteur de sorte que sa responsabilité ne saurait être engagée. Jadis donc la jurisprudence exigeait ces trois
caractères pour qu’il y ait exonération. Puis la jurisprudence est devenue beaucoup plus incertaine. Aux termes
de deux arrêts d’Assemblée Plénière, en date du 14 avril 2006, la jurisprudence ne semblait plus exiger que le
cumul de l’imprévisibilité et de l’irrésistibilité. En réalité, il est possible de considérer que si la jurisprudence ne
vérifiait pas formellement, dans la plupart de ses décisions, l'existence de l'extériorité, c'est que ce caractère ne
faisait que rarement l'objet d'une divergence d'appréciation entre les parties (v. : Civ. 1re, 14 octobre 2010 qui
exige l'extériorité ; comp. Civ. 1re, 23 juin 2011).
Quoi qu'il en soit, le doute est aujourd'hui dissipé. L'alinéa 1 de l’article 1218 du Code civil exige, en
effet, la réunion de trois éléments pour que la force majeure soit caractérisée : un empêchement d’exécution
causé par un événement échappant au contrôle du débiteur (1), raisonnablement imprévisible au moment de la
conclusion du contrat (2) et dont les effets ne peuvent être évités par des mesures appropriés (3). Etudions
successivement ces trois conditions.
La première qui impose que l’événement considéré échappe au contrôle du débiteur renvoie
certainement à l’ancienne exigence d’extériorité. Peut échapper au contrôle du débiteur aussi bien un
événement qui lui est extérieur, qu’un événement qu’il fait naître lui-même indépendamment de sa volonté (par
ex. une maladie). La référence au contrôle du débiteur permet donc de prendre en compte, à l’instar de la
jurisprudence antérieure, des événements qui, sans être extérieurs au débiteur, échappent à sa sphère
d’influence.
La deuxième a trait à l’imprévisibilité de l’événement qui doit être entendue de manière raisonnable. La
jurisprudence en décidait déjà ainsi, presque tous les événements étant en fait prévisibles, y compris les pires
catastrophes. La jurisprudence s’attache donc à des critères d’anormalité, de soudaineté et de rareté. Il faut
donc distinguer entre les faits qu’une personne avisée aurait dû normalement prévoir et les autres. Par exemple,
une grève ne justifiera pas l’inexécution du contrat, à moins qu’il ne s’agisse d’une grève sauvage tout à fait
inattendue. L’imprévisibilité s’apprécie lors de la conclusion du contrat, et non pas lors de l’accident comme en
matière délictuelle.
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La troisième enfin renvoie au critère d’irrésistibilité qui s’entend de l’impossibilité d’éviter les effets de
l’événement par des mesures appropriées. Autrement dit, de l’impossibilité d’exécuter l’engagement souscrit. Le
fait que l’exécution soit plus difficile que prévue ne suffit pas à constituer l’irrésistibilité. L’impossibilité
d’exécution doit correspondre à un empêchement absolu, ce qui emporte exclusion d’une appréciation par
rapport aux forces personnelles du débiteur. L’appréciation doit ainsi s’effectuer par rapport au standard de la
personne raisonnable et au jour de la réalisation du dommage.
En principe, celui qui justifie avoir été contraint par une force majeure échappe à toute responsabilité.
Cette solution doit cependant être précisée.
Si l’empêchement est momentané, par exemple une maladie constitutive de force majeure, l’article
1218 alinéa 2 admet que le contrat est seulement suspendu, si son exécution tardive présente encore un intérêt
pour le créancier (pour la jurisprudence antérieure, v. par ex. : Civ. 3e, 22 février 2006).
Si l’empêchement est définitif, le contrat n’ayant plus d’objet disparaît138. Plus précisément, l’article
1218 alinéa 2 dispose que le contrat est résolu de plein droit (ce qui peut donner lieu à des restitutions) et les
parties sont libérées de leurs obligations. Le débiteur se trouve ainsi dégagé de son obligation sans encourir de
responsabilité, c’est-à-dire sans avoir à payer de dommages et intérêt.
Le principe est que la cause étrangère qui ne présente pas les caractères de la force majeure n'est pas
du tout exonératoire. Autrement dit, le système est un système de tout ou rien. Soit, la cause étrangère
présente les caractères de la force majeure et l’exonération est totale, soit il ne présente pas ces caractères et le
débiteur n’est pas exonéré, même partiellement. La solution s'explique par l'idée qu'une responsabilité partielle
fondée sur une causalité partielle va à l'encontre de l'indemnisation des victimes.
Il est toutefois fait exception à cette règle dans l'hypothèse où la victime a commis une faute - et non
un simple fait (Civ. 1re, 17 janvier 2008) - ayant contribué au dommage. Dans ce cas, l'admission de
l'exonération partielle peut se justifier comme une sorte de peine privée frappant la victime coupable d'une
faute causale139.
La responsabilité contractuelle n’est pas une matière d’ordre public, en ce sens qu’il est possible aux
parties de s’écarter, par une clause de leur contrat, de certaines règles que l’on vient d’esquisser.
On retiendra ici deux types de clauses. D’une part, les clauses exclusives et limitatives de
responsabilité, qui excluent la responsabilité ou fixent un plafond d’indemnisation (A). D’autre part, les clauses
pénales, qui fixent un montant forfait pour l’indemnisation (B).
L’article 1231-3 (ancien article 1150) prévoit la validité des clauses limitatives de responsabilité. Cela
résulte de la formule « le débiteur n’est tenu que des dommages et intérêts qui ont été prévus au contrat ».
La question s’est en revanche posée de savoir si l’on pouvait stipuler des clauses exclusives, c’est-à-dire
totalement exonératoires de responsabilité. Au nom de la liberté contractuelle, la Cour de cassation a admis, à la
fin du XIXe siècle, la validité de principe de ces clauses qui exonèrent de toute responsabilité (Civ., 24 janvier
1874).
Mais si le principe est aujourd’hui la validité des clauses limitatives et exonératoires de responsabilité140,
celui-ci est assorti d’importantes exceptions.
138 V. cpdt : Com., 16 septembre 2014 qui décide que le débiteur d'une obligation contractuelle de somme d'argent inexécutée ne peut s'exonérer
de cette obligation en invoquant un cas de force majeure. Sur cet arrêt, v. fascicule d'actualité RGO.
139 Sauf à prendre en compte des jurisprudences particulières. Ainsi, par un arrêt en date du 13 mars 2008, la première chambre civile a décidé, au
visa de 1147, que la faute de la victime ne peut emporter exonération du transporteur que si elle présente les caractères de la force majeure.
Autrement dit, si la faute ne présente pas ces caractères, elle n’a aucune incidence sur la responsabilité du transporteur, et spécialement n’emporte
pas exonération partielle. Reste que cette solution n'est pas certaine (voir supra).
140 Sur la survie de la clause limitative en cas de résolution (Com., 7 février 2018) ou de caducité du contrat, v. infra, dév. sur la clause pénale in fine.
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Exceptions d’abord en raison de dispositions légales en droit spécial.
Dans certaines hypothèses, en effet, le législateur a prohibé les clauses relatives à la responsabilité.
C’est notamment le cas dans les contrats de travail. C’est aussi le cas dans le contrat de transport de
marchandises : en application d’une loi du 17 mars 1905, sont interdites en cette matière les clauses exclusives
de responsabilité pour le cas de perte de la marchandise ou d’avarie subie par la marchandise.
De la même façon, vous savez que, dans les rapports entre professionnels et consommateurs ou non
professionnels, sont réputées non écrites les clauses qui « créent un déséquilibre significatif entre les droits et
obligations des parties » (art. L. 212-1 et 212-2 C. conso.). Et parmi ces clauses dites abusives, certaines sont
prohibées par principe par le biais d’une liste noire dont les clauses limitatives ou exonératoires de
responsabilité (clause 6 de l’art. R 212-1 C. conso.).
Sur le fondement de l’atteinte à l’obligation essentielle, c'est-à-dire de l’article 1170 du Code civil (voir
supra).
Sur le fondement de l’article 1171, lorsque cette clause est insérée dans un contrat d’adhésion et crée
un déséquilibre significatif entre les droits et obligations des parties (voir supra).
✓ Aux termes de l’article 1231-3 (ancien article 1150) du Code civil : « le débiteur n’est tenu que des
dommages et intérêts qui ont été prévus ou qui pouvaient être prévus lors de la conclusion du contrat, sauf
lorsque l’inexécution est due à une faute lourde ou dolosive ».
Le dol dans l’exécution ne doit pas être confondu, on l’a évoqué, avec le dol dans la formation du
contrat. Le dol au stade de l’exécution, c’est la soustraction volontaire du débiteur à ses obligations.
✓ La faute lourde, quant à elle, est un comportement d’une extrême gravité, qui dénote l’inaptitude du
débiteur à l’accomplissement de ses obligations141.
Lorsque la faute lourde ou la faute dolosive sont caractérisés, les exclusions ou limitations
conventionnelles de responsabilité sont neutralisées (et non annulées), et c’est même alors l’entier dommage
et non plus seulement le dommage prévisible qui est réparé (v. par ex. : Civ. 1re, 29 octobre 2014)142.
Un autre type de clause relative à la réparation doit être signalé : la clause pénale.
B. La clause pénale
La clause pénale est une stipulation par laquelle les parties fixent forfaitairement les dommages et
intérêts dus en cas d’inexécution du contrat. En général, le forfait est supérieur au préjudice subi, cela afin
d’inciter le débiteur à l’exécution. La logique est donc différente de celle qui préside à l’insertion d’une clause
limitative de responsabilité : en matière de clauses pénales, il s’agit non pas d’alléger le fardeau qui pèse sur les
épaules du débiteur, mais bien plutôt de l’aggraver, ou du moins de simplifier le dénouement du litige par la
fixation d’un forfait correspondant aux dommages et intérêts qui seront dus en cas d’inexécution ou de
mauvaise exécution.
L’objet de la clause pénale est de fixer une indemnisation de manière forfaitaire143.
Elle ne correspond donc pas à l’indemnité d’immobilisation que l’on trouve parfois dans la promesse
unilatérale de vente : cette indemnité d’immobilisation est le prix que doit payer un acheteur pour que le
141 On notera que seule la faute dolosive - à l'exclusion de la faute lourde - était visée par l'ancien article 1150. Reste que la jurisprudence, avant la
réforme, avait assimilé la faute lourde à la faute dolosive en considérant qu'il fallait attacher à la première les mêmes effets qu'à la seconde. La
réglementation d'aujourd'hui ne fait donc que reprendre les solutions d'hier.
142 Voir supra, le préjudice réparable
143 Il arrive que la Cour de cassation ajoute au critère du montant forfaitaire, celui du caractère comminatoire de la clause : pour être qualifiée de
clause pénale, la stipulation devrait ainsi non seulement prévoir un montant forfaitaire mais encore constituer un moyen de pression sur le débiteur
pour qu’il s’exécute. Toutefois, si certains arrêts mentionnent ce caractère (Civ. 1re, 16 janvier 1985 ; Com. 14 juin 2016), la Cour de cassation ne
l’impose pas systématiquement, admettant la qualification de clause pénale sans qu’il soit besoin de vérifier son caractère comminatoire ((Civ. 1re,
10 octobre 1995 ; Civ. 3e, 26 janvier 2011). De ce fait, il n’est pas certain, aujourd’hui, que ce caractère constitue un des critères essentiels de la
clause pénale.
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vendeur ne vende pas à un autre : ce n’est pas le prix d’une inexécution d’une obligation, puisque dans une
promesse unilatérale de vente la seule personne qui s’oblige, c’est le vendeur, alors que la personne qui paie
l’indemnité d’immobilisation, c’est l’acheteur.
La clause pénale diffère aussi de la clause de dédit, entendue comme la clause par laquelle une partie
se réserve la faculté de ne pas exécuter son obligation, de s’en délier aux conditions prévues au contrat. L’objet
de cette indemnité n’est donc pas l’indemnisation du préjudice subi, mais la liberté de se libérer, qui peut
avoir un prix.
Concernant les clauses pénales, la question a été posée de savoir si le juge pouvait modifier le montant
dû lorsque le préjudice effectivement subi ne correspond en rien au montant prévu dans la clause.
On aurait pu imaginer que le juge annule de telles clauses, lorsqu’elles s’avèrent manifestement
excessives. Mais la jurisprudence ne n’est pas engagée dans cette voie. En réalité, plus que d’un anéantissement
de la clause pénale, c’est de la reconnaissance du pouvoir du juge de réduire le montant de ces clauses dont le
droit français avait besoin.
La réforme qui s’imposait a été réalisée par la loi du 9 juillet 1975. À l’ancien article 1152 alinéa 1er,
désormais l’article 1231-5 alinéa 1, qui prévoit : « lorsque le contrat stipule que celui qui manquera de l’exécuter
paiera une certaine somme à titre de dommages et intérêts, il ne peut être alloué à l’autre partie une somme plus
forte, ni moindre », le législateur a ajouté un second alinéa, aux termes duquel : « néanmoins, le juge peut,
même d’office (rédac. loi du 11 oct. 1985), modérer ou augmenter la pénalité ainsi convenue si elle est
manifestement excessive ou dérisoire (…) Toute stipulation contraire est réputée non écrite. »
La révision doit donc demeurer exceptionnelle : c’est dans les hypothèses où l’écart entre le dommage
subi et ce qui est à payer est manifestement excessif que le montant doit être révisé.
Et la solution vaut non seulement en cas d’inexécution totale, mais également en cas d’inexécution
partielle : l’article 1231-5 alinéa 3 (1231 ancien) dispose en effet : « lorsque l’engagement a été exécuté en
partie, la pénalité convenue peut être diminuée par le juge, même d’office, à proportion de l’intérêt que
l’exécution partielle a procuré au créancier, sans préjudice de l’application de l’alinéa précédent ».
144En revanche, lorsque le contrat est annulé, autrement dit lorsqu’il est décidé qu’il n’était pas valable dès l’origine, la clause pénale ne devrait pas
survivre à cette annulation (Civ. 3e, 18 avril 2019).
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Si le contrat est caduc, l’Ordonnance n’envisage pas la survie de certaines clauses, l’article 1187
disposant de manière très générale que la caducité « met fin au contrat ». Ce silence n'empêche pas de
considérer que les clauses pénales ou limitatives ont vocation à jouer en cas de caducité du contrat.
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ANNEXE I : fiche de synthèse : La responsabilité des notaires
Lorsqu'une faute est commise par un officier ministériel dans le cadre de ses fonctions, la
jurisprudence retient traditionnellement sa responsabilité délictuelle. La solution est habituellement justifiée
par le fait qu'en leur qualité d'officier ministériel, ils sont soumis à des obligations légales ; malgré l'existence
d'un contrat qui les lie à leurs clients, c'est une obligation extracontractuelle qu'ils violent lorsqu'ils
commettent une faute dans l'exercice de leur mission légale.
La responsabilité des notaires est donc en principe délictuelle (la solution est très ancienne V. Déjà
Civ., 25 novembre 1908).
La responsabilité délictuelle du notaire sera ainsi retenue pour les fautes commises par lui dans la
rédaction des actes authentiques, mais aussi pour manquement à son devoir de conseil et encore pour tous
les actes qui se situent dans le prolongement de sa mission d'authentificateur (Civ. 1 re, 19 septembre 2001 ;
Civ. 1re, 23 janvier 2008)145.
C'est donc à un régime dualiste que l'on aboutit en matière de responsabilité notariale. La nature
de la responsabilité dépend de l'activité dommageable.
La responsabilité du notaire est en principe délictuelle (I) et, de manière exceptionnelle,
contractuelle (II).
La responsabilité délictuelle de droit commun du notaire est subordonnée à la réunion des trois
conditions prévues par l’article 1240 nouveau (1382 ancien) du Code civil : une faute, un dommage et un lien de
causalité.
La faute. Conformément aux règles du droit commun de la responsabilité civile, la faute consiste pour le
notaire à ne pas avoir agi comme aurait dû le faire un officier public compétent, consciencieux et prudent. Elle
s'apprécie in abstracto. La Cour de cassation a eu l'occasion de décider, à cet égard, qu'on ne pouvait reprocher
à un notaire de ne pas avoir prévu ou anticipé un revirement de jurisprudence (Civ. 1re, 25 nov. 1997).
Les fautes susceptibles d'être commises par le notaire découlent de l'inexécution ou de la mauvaise
exécution de l'une des obligations qui sont mises à sa charge par la loi ou par la jurisprudence.
Le principal devoir du notaire est le devoir de conseil. Dans le domaine notarial, le rôle joué par le
devoir de conseil est primordial. Le devoir de conseil semble aujourd'hui indissociable de la fonction notariale. La
doctrine moderne tend ainsi à y discerner au moins trois obligations : obligation d'information (le notaire doit
informer les parties quant à l’opportunité et aux conséquences de l’acte qu’il instrumente), obligation de
vérification et obligation d'efficacité (le notaire doit mettre en œuvre tous les moyens de nature à donner sa
pleine efficacité à l’acte instrumenté).
La Cour de cassation admet actuellement que le devoir de conseil a un caractère absolu. Le notaire est
ainsi soumis à ce devoir quelles que soient les compétences personnelles des clients (Civ. 1re, 19 déc. 2006).
Il en est de même dans l'hypothèse où le client serait assisté, au moment des faits, par un avocat ou un
conseiller personnel (Civ. 1re, 21 févr. 1995), fût-il lui-même notaire (Civ. 1re, 26 nov. 1996) et même dans
l'hypothèse où le client est lui-même notaire de profession (Civ. 1re, 3 avr. 2007).
Tout au plus, la considération des compétences ou connaissances personnelles du client permet-elle, «
le cas échéant, d'estimer que celui-ci a commis une faute ayant contribué à la production de son préjudice » (Civ.
1re, 19 mai 1999 ; Civ. 1re, 12 juill. 2005 ; Civ. 3e, 4 février 2014).
145 Ce devoir de conseil ne vaut toutefois qu’à l’égard des parties à l’acte. En revanche, le notaire n’est tenu d’aucune obligation d’information à
l’égard des tiers à l’acte, tels que, par exemple, une banque (Civ. 1re, 3 mai 2018).
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Le préjudice. Le notaire, même s'il a commis une faute, n'est tenu de verser des dommages-intérêts que
si le demandeur a subi un dommage direct, actuel et certain (Civ. 1re, 2 avr. 1997). Sur la base de ce principe, il
n'est pas exclu que le dommage allégué soit une perte de chance (Civ. 1re, 10 mars 1964). Le dommage subi par
une personne par l'effet de la faute d'un notaire peut être certain, alors même que la victime disposerait, contre
un tiers, d'une action consécutive à la situation dommageable née de cette faute et propre à assurer la
réparation du préjudice (Civ. 1re, 9 nov. 2004).
Le lien de causalité. Conformément au droit commun, il doit exister entre le préjudice invoqué et la
faute du notaire un lien de causalité direct et certain. La Cour de cassation exerce strictement son contrôle à cet
égard sur les juges du fond censurant les décisions admettant incorrectement l'existence d'un tel lien (Civ. 1re,
28 mai 2009) ou rejetant à tort son existence (Civ. 3e, 16 déc. 2009).
Lorsqu’il intervient en tant que simple mandataire – par exemple parce que son client lui a confié un
mandat de renouvellement d’une hypothèque ou un mandat pour le recouvrement d’une créance – et non plus
comme officier ministériel, le notaire engage sa responsabilité contractuelle sur le fondement de l’article 1231-1
nouveau (1147 ancien) du Code civil.
La responsabilité du notaire n’a alors aucune spécificité par rapport à la responsabilité contractuelle de
droit commun.
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ANNEXE II : fiche de synthèse : la responsabilité des avocats
Présentation. L'avocat est un professionnel du droit qui représente son client, accomplit les actes de
procédure et exerce une activité de conseil, dans un cadre judiciaire ou extra-judiciaire. Les missions de l’avocat
et le rôle de l'avocat sont fortement réglementées par la loi (L. no 71-1130, 31 déc. 1971, JO 5 janv. 1972 et L. no
90-1259, 31 déc. 1990, JO 5 janv. 1991, portant réforme de certaines professions judiciaires et juridiques).
Malgré la spécificité des obligations de l’avocat, sa responsabilité est gouvernée par les règles de droit
commun : l’avocat engage sa responsabilité contractuelle à l’égard des clients avec lesquels il a conclu un contrat
(I) et délictuelle à l’égard des tiers (II).
Qu’il représente son client en justice – en vertu d’un mandat ad litem – ou dans un cadre extra-
judiciaire – en vertu d’un mandat ad negotia – l’avocat est tenu d’une responsabilité contractuelle à l’égard de
son client cocontractant.
Mandat ad litem. L'avocat représente ses clients en vertu d'un mandat « de représentation en justice
(qui) emporte pouvoir et devoir d'accomplir au nom du mandant les actes de la procédure » (CPC, art. 411). Ce
mandat spécial est appelé mandat ad litem. Il lui confère la mission de le représenter en justice et de postuler.
La responsabilité découlant de l'exécution de ce mandat a une nature contractuelle.
Mandat ad negotia. Les rapports contractuels entre l'avocat et son client, même dans un cadre
purement judiciaire, ne se limitent pas à l'accomplissement d'actes juridiques pour le compte du mandant. En
effet, « le mandat de représentation emporte mission d'assistance, sauf disposition ou convention contraire»
(CPC, art. 413). Or, « la mission d'assistance en justice emporte pouvoir et devoir de conseiller la partie et de
présenter sa défense sans l'obliger » (CPC, art. 412). Par conséquent, même dans un cadre purement judiciaire,
l'avocat n'agit pas seulement en qualité de mandataire, il s'engage aussi à accomplir diverses prestations de
service, en particulier à conseiller son client pour la sauvegarde de ses intérêts et à plaider sa cause devant le
tribunal. Ces missions ne découlent pas seulement du mandat mais s'apparentent davantage à l'exécution
d'obligations découlant d'un contrat d'entreprise. Cette qualification ne modifie en rien la nature de la
responsabilité de l'avocat qui conserve un fondement contractuel. On parle ainsi de mandat ad negotia, contrat
par lequel l'avocat est chargé d'accomplir un acte sans lien avec une procédure judiciaire en cours et dont les
avocats n'ont pas le monopole, comme le recouvrement d'une créance, le renouvellement d'une hypothèque. La
responsabilité qui découle de l'accomplissement défectueux de ces prestations, telle la rédaction d'un acte, est
de nature contractuelle (Civ. 1re, 24 juin 1997, no 95-11.380, JCP G 1997, II, no 22914, note Martin R.). En tant
que consultant, il donne son avis sur une situation de fait en fonction des données juridiques applicables. Il peut
dispenser ces conseils avant un procès ou en dehors de toutes perspectives contentieuses. Là encore, sa faute
engage sa responsabilité contractuelle à l'égard de ceux qui l'ont sollicitée.
Responsabilité extracontractuelle à l’égard des tiers. Lorsque la responsabilité d'un avocat est mise en
cause par un tiers, elle a un fondement extracontractuel (Civ. 1re, 6 avr. 2004, no 01-14.434), ce qui est
notamment le cas lorsque la demande en réparation émane de l'un de ses confrères (Civ. 2e, 7 oct. 2004, no 02-
14.264, Bull. civ. II, no 450). Ainsi, lorsque l'avocat prête son concours à la rédaction d'un acte, il est tenu de
s'assurer que toutes les conditions nécessaires à l'efficacité juridique de la convention sont réunies, même à
l'égard de l'autre partie, et en répond-il sur le fondement de l'article 1240 nouveau (1382 ancien) du Code civil.
De même, la responsabilité de l'avocat a un fondement extracontractuel lorsqu'il n'a pas été choisi par
son client mais désigné par le bâtonnier de l'Ordre des avocats en qualité de suppléant d'un confrère
provisoirement empêché d'exercer ses fonctions (Civ. 1re, 5 mai 2004, no 01-15.925, Bull. civ. I, no 124, précité).
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ANNEXE III : fiche de synthèse : Les liens entre garanties des vices cachés et défaut de
conformité
L’acquéreur insatisfait de la chose livrée dispose de plusieurs actions, au fondement différent, contre
son vendeur (I). Cette multiplicité d’actions pose avec une acuité toute particulière la question de leur concours :
l’acquéreur peut-il choisir l’action qui lui est la plus favorable ou tout choix est-il exclu ? (II).
L’acquéreur à qui est délivré une chose défectueuse dispose de deux actions de nature différente : la
garantie de conformité de droit commun (A) et la garantie des vices cachés (B). En sus, si l’acquéreur est
consommateur, il dispose de la garantie de conformité spécialement prévue par le Code de consommation,
garantie spéciale qui couvre, en réalité, à la fois le défaut de conformité et les vices cachés (C).
1/ Notion
Le défaut contractuel se définit comme le défaut de conformité « aux spécifications convenue par les
parties » (Civ. 1re, 91-18.924), c’est-à-dire non seulement à ce qui a été expressément stipulé (ex : des vis ne
présentant pas la qualité prévue au contrat, Com., 4 mai 1993, n° 91-18.670 ), mais également aux normes
administratives et réglementaires (Civ. 1re, 29 janv. 2002, n° 99-21.728). Plus clairement, le vendeur doit
délivrer une chose conforme à ce qui était convenu, dans sa qualité, sa quantité, son identité.
2/ Régime
Le défaut de conformité correspond donc à un défaut d’identité entre la chose délivrée et la chose
vendue (non-conformité objective ou matérielle) qui manifeste une inexécution de l’obligation de délivrance
sanctionnée par la responsabilité contractuelle de droit commun (C. civ., art. 1231-1 nouv. - 1147 anc.) et non à
un défaut de fonctionnement affectant l’utilité ou la valeur économique de la chose (non-conformité subjective
ou fonctionnelle) qui relève de la garantie des vices cachés (C. civ., art. 1641).
Le défaut de conformité de droit commun, sanctionné par la jurisprudence sur le fondement de l’article
1231-1 (1147 ancien) du Code civil, peut être évidemment invoqué par tous les acquéreurs, quel que soit leur
qualité (et notamment qu’il soit professionnel ou consommateur) ou la chose vendue.
Le délai de prescription, de droit commun, est de cinq ans à compter du jour où l’acquéreur a connu ou
aurait dû connaître les éléments lui permettant d’agir.
L’obligation de délivrance conforme est assurément une obligation de résultat : pour engager la
responsabilité du vendeur, l’acquéreur doit simplement encore démontrer l'existence du défaut de conformité
(Com., 16 juin 1987, n°86-12.178) ainsi que le préjudice consécutif (Civ. 1re, 23 avr. 1980, n°79-10.121).
Cette règle demeure conforme au droit commun de la preuve. L’article 1353 alinéa 2 (1315, alinéa 2
ancien), du Code civil impose seulement au débiteur de prouver l'exécution de l'obligation contractuelle : la
délivrance matérielle. Mais le créancier qui demande réparation doit en vertu de l'article 1353 alinéa 1 (1315,
alinéa 1er ancien) du Code civil démontrer l’existence de son obligation de réparation par l'inexécution
dommageable, étant observé que, détenant la chose, il est apte à prouver qu'elle ne correspond pas aux
caractéristiques contractuelles. La qualification d’obligation de résultat exclut donc seulement la preuve d’une
faute du débiteur, mais n’implique pas une garantie des dommages subis par l’acheteur.
1/ Notion
Aux termes de l’article 1641 du Code civil, le vice caché est le vice rendant la chose impropre à l’usage
auquel on la destine ou qui diminue cet usage d’une façon importante (C. civ., art. 1641). Le vice caché se définit
donc par le Code civil en fonction, non pas de sa nature, mais de ses conséquences.
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La garantie des vices cachés ne peut être mise en œuvre qu’à la condition que :
- la chose soit impropre à son usage normal ;
- le vice soit caché ;
- le vice se rattache à la vente.
Non décelable par l’acquéreur au moment de la réception, ce vice caché existe pourtant dès la
formation du contrat et empêche l’acquéreur de retirer l’utilité économique normale de la chose. Il démontre
ainsi que la prestation caractéristique (le transfert de propriété prolongé par la délivrance) est sans intérêt (ex :
tuiles gélives ; maison infectée de termites…). Il ne s’agit donc pas d'une question de responsabilité, mais
véritablement de garantie : le vendeur doit garantir à l’acquéreur l’utilisation utile du bien vendu. C’est la raison
pour laquelle le Code civil lui impose une garantie des vices cachés postérieurement à la réception.
2/ Régime
Quant aux personnes, la garantie des vices cachés est applicable à tous les contrats de vente, qu’ils
impliquent ou non un consommateur.
Le délai de prescription est de 2 ans à compter de la découverte du vice (art. 1648).
S’agissant de la preuve, l’acquéreur doit démontrer l’existence du défaut avant la conclusion de la
vente. En matière de vice caché, il appartient à l’acquéreur de prouver l’existence et la consistance du vice,
même si la jurisprudence lui facilite la tâche en considérant, en présence d’un dommage dont la cause est
inconnue, que le désordre révèle nécessairement le vice (Civ. 1re, 2 déc. 1992, n° 91-13.463).
L’acquéreur peut obtenir la résolution du contrat sans avoir à démontré que le vendeur connaissait
l’existence du vice (art. 1643). En revanche, la preuve de la faute du vendeur doit, en principe, être rapportée si
l’acquéreur souhaite également obtenir le paiement de dommages-intérêts.
Lorsque, en effet, le dommage a été causé par un vice caché, l'article 1645 du Code civil impose au
créancier la preuve de la connaissance du vice, c'est-à-dire de la mauvaise foi du débiteur. Cette faute dolosive,
qui pourrait justifier l'annulation du contrat sur le fondement de l'article 1137 (1116 ancien) du Code civil (v. par
ex., Civ. 3e, 29 nov. 2000, n°98-21.224), est présumée lorsque le vendeur est un professionnel (Com., 27 nov.
1991, n°89-19.546). Elle permet au créancier d'obtenir la réparation de l'intégralité du préjudice, tant matériel
que moral, provoqué par le vice affectant la chose vendue (Civ. 3e, 8 oct. 1997,n° 95-19.808).
La Cour de cassation précise cependant que le vendeur n'est pas pour autant tenu d'une obligation de
résultat quant aux dommages causés par la chose (Civ. 1re, 16 mai 1984, n° 83-11.843) puisque l’indemnisation
est soumise à la preuve conjointe d'un vice connu du vendeur et d'un lien de causalité entre l'anomalie
constatée et le dommage survenu.
À retenir : Les notions de vices cachés et de garantie de conformité de droit commun sont parfaitement
distinctes. Alors que le vice caché est un défaut qui affecte l’usage normal de la chose, de facto, la qualité de la
chose, le défaut de conformité provient quant à lui d’une différence entre la chose convenue et la chose livrée.
Le défaut de conformité est, de par sa nature même, distinct du défaut caché. Autrement dit, une chose peut
être affectée d'un défaut de conformité sans être aucunement affectée dans son usage. S’il n’y a aucune
difficulté à distinguer le vice caché du défaut de conformité lorsque ce dernier provient d’une différence de
nature ou de quantité entre la chose commandée et la chose livrée, la distinction est, en revanche, beaucoup
moins tranchée, au moins dans certains cas, lorsque le défaut de conformité est relatif à une qualité de la chose.
Le régime de ces deux actions est également parfaitement différent.
Il est donc très important de distinguer très clairement ces deux actions.
1/ Notion
S’agissant des relations avec les consommateurs, d’après l’article L. 217-4 du Code de la
consommation, « le vendeur est tenu de livrer un bien conforme au contrat et répond des défauts de conformité
existant lors de la délivrance. Il répond également des défauts de conformité résultant de l'emballage, des
instructions de montage ou de l'installation lorsque celle-ci a été mise à sa charge par le contrat ou a été réalisée
sous sa responsabilité ». En d’autres termes, la notion légale de conformité du bien au contrat est une notion
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unitaire. En effet, sous l’impulsion de la directive de la Communauté européenne du 25 mai 1999 « sur certains
aspects de la vente et des garanties des biens de consommation », les deux obligations du vendeur – celle de
délivrer une chose conforme et celle de garantir les vices cachés – ont fusionné pour n’en faire plus qu’une
seule, déterminée par la loi : « livrer un bien conforme au contrat » et « répondre des défauts de conformité
existant lors de la délivrance ».
2/ Régime
Le domaine de la responsabilité du vendeur, qui s’applique aux ventes conclues après le 18 février 2005,
est limité à deux niveaux :
- Quant aux personnes puisque le vendeur doit agir « dans le cadre de son activité professionnelle ou
commerciale » et l’acheteur « en qualité de consommateur ». Autrement dit, le défaut de conformité ne
peut être invoqué que par l’acquéreur ayant acheté pour ses besoins personnels ;
- Quant à l’objet vendu puisque seul un bien meuble corporel, présent ou à venir peut être affecté d’un
défaut de conformité.
Le délai de prescription est de deux ans à compter de la délivrance du bien (. C. conso., art. L. 217-12).
Si, au niveau du délai de prescription, le droit spécial est moins favorable à l’acquéreur consommateur, les
choses sont inversées au niveau probatoire. En effet, le défaut pouvant déclencher la garantie de conformité
doit exister au moment de la délivrance, et doit donc exister avant la réception de la chose par l’acquéreur (C.
conso., art. L. 217-4).
Ce principe est le même que celui existant pour la garantie des vices cachés de droit commun. Mais, par
faveur pour le consommateur, le législateur a créé une présomption – simple – d’antériorité du défaut fondée
sur la probabilité, extrêmement favorable ; l’article L. 217-7 du Code de la consommation dispose ainsi que les
défauts de conformité qui apparaissent dans le délai de vingt-quatre mois à partir de la délivrance du bien sont
présumés exister au moment de la délivrance, sauf preuve contraire. Ce délai est ramené à six mois lorsque le
bien est vendu d’occasion.
À retenir : La garantie de conformité prévue par le Code de consommation permet à l’acquéreur consommateur
de se prévaloir à la fois d’un défaut de conformité ou d’un vice caché.
Elle est régie par un régime spécial, distinct en tous points, des régimes de droit commun.
1/ Non cumul de l'action en garantie des vices cachés et de l'action en nullité pour erreur
Les vices cachés se définissent comme des défauts rendant la chose impropre à sa destination. La Cour
de cassation rappelle que « lorsque la chose est atteinte d'un défaut la rendant impropre à son usage, l'acheteur
ne dispose pas de l'action en nullité pour erreur sur les qualités substantielles mais seulement de l'action en
garantie des vices cachés » (Civ. 1re, 19 oct. 2004, n° 01.17-228).
2)/ Non cumul de l'action en garantie des vices cachés et de l'action en conformité de droit commun
L’acquéreur ne peut choisir entre actions en garantie des vices cachés et garantie de conformité de droit
commun car ces deux actions ont des fondements et une nature distincts.
Lorsque l’acquéreur se trompe de fondement, le juge n’a pas l’obligation de statuer d’office sur le bon
fondement. Suivant la position de certains auteurs estimant les différences entre ces deux actions trop
marquées, les différentes chambres de la Cour de cassation décident que, lorsqu’il y a vice caché, les juges du
fond n’ont pas à rechercher si le vice allégué serait un manquement à une obligation de délivrance conforme de
la chose (Civ. 1re, 10 mars 1993, n° 90-18.688 ; Civ. 2e, 8 déc. 1993, n° 91-19.627), revirant ainsi la position
établie depuis 1989 (Civ. 1re, 13 déc. 1989, n° 87-14.360).
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B/ La faculté de cumuler les actions fondées sur le droit commun et sur le droit spécial
Comme le permet la directive, l’article L. 217-13 du Code de la consommation prévoit que ce régime
spécial ne prive pas l’acquéreur des autres moyens qui lui offre le droit commun ou même le contrat, à l’instar
de la garantie des vices cachés. Ce mécanisme de droit spécial coexiste donc avec le droit commun. Par
conséquent l’acheteur, forclos en ce qui concerne l’action en responsabilité de l’article L. 217-9 du Code de
consommation en raison de l’écoulement du délai de prescription de deux ans, peut agir en justice en invoquant
le droit commun. Ainsi, s’il se plaint d’un vice caché, au sens du droit commun, il pourra agir en garantie des
vices cachés, le délai de prescription, également de deux ans courant au jour de la découverte du vice (C. civ.,
art. 1648), non au jour de la délivrance du bien (C. conso., art. L. 217-12) ! S’il se plaint d’un défaut de
conformité, au sens du droit commun, l’acquéreur pourra agir sur le fondement de la garantie de droit commun,
et engager la responsabilité contractuelle du vendeur professionnel dans le délai de prescription quinquennale.
Remarque : À n’en pas douter les concours d'actions se multiplient entre droit spécial et droit commun et entre
droits spéciaux, ce qui somme toute devrait être favorable au consommateur... à la condition de faire le bon
choix, ce qui n’est, en définitive, pas facile, car si la comparaison en terme de protection du consommateur
semble pencher plutôt, paradoxalement, vers le droit commun, c’est au cas par cas que la comparaison est
pertinente. De manière plus générale, la sécurité juridique et la prévisibilité n’en sortent pas indemnes.
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ANNEXE IV : fiche de synthèse : La représentation
La représentation se définit comme étant l’ « action consistant pour une personne investie à cet effet
d’un pouvoir légal, judiciaire ou conventionnel (le représentant), d’accomplir au nom et pour le compte d’une
autre – incapable ou empêchée (le représenté) – un acte juridique dont les effets se produisent directement sur la
tête du représenté »146.
A la lecture de cette définition, on comprend que la représentation est une figure particulière. En effet,
une personne, le représentant, signera un acte mais n’en subira pas les effets. Ces derniers se produiront dans le
patrimoine d’une autre personne, le représenté. Pour le dire simplement « la représentation constitue une
opération qui paraît contraire à la logique juridique »147.
Exemple : A souhaite faire l’acquisition d’un bien immobilier mais il se trouve dans l’impossibilité
(matérielle, morale, physique …) d’aller négocier avec B, le vendeur. A peut alors à sa guise choisir d’envoyer C
négocier et contracter pour lui. Ainsi, B et C auront négocié ensemble Pour autant, seuls A, l’acquéreur
représenté, et B, le vendeur, seront parties au contrat de vente.
Les nouveaux textes du Code civil consacrent un paragraphe à la représentation, au sein des
dispositions relatives à la formation des contrats (art. 1153 à 1161 nouv.). Ils se bornent, en général, à codifier le
droit existant, sauf à apporter certaines précisions.
Pour exposer cette « barbarie » juridique, on développera dans un premier temps les caractéristiques de
la notion (I). Dans un second temps, on s’intéressera à ses effets (II).
I. Les caractéristiques notionnelles de la représentation
De manière tout à fait classique, pour analyser le contenu de la représentation, on commencera par la
définir (A) puis, on exposera les différentes sortes de représentation que le droit connaît (B) et, enfin, on
énoncera les conditions d’existence de la représentation (C).
A. Définition de la représentation
Pour qu’il y ait représentation, il faut, traditionnellement, qu’un acte juridique (1) soit réalisé par une
personne et que les effets de cet acte impactent le patrimoine d’une autre personne (2).
Pour qu’il y ait représentation, un acte juridique doit se former. Par principe, tous les actes juridiques
peuvent être accomplis par l’intermédiaire d’un représentant. Toutefois, par exception, certains, ceux qui sont
les plus personnels, ne pourront pas être passés par un représentant148.
S’est posée la question de savoir si un fait juridique pouvait être passé par représentation. La chambre
commerciale149 de la Cour de cassation a répondu par la positive. Un fait juridique peut donc être à l’origine
d’une représentation.
Cet acte ou fait juridique doit impacter le patrimoine d’une autre personne. On dit qu’il y a imputation
dérogatoire des effets de l’acte, ou du fait, juridique.
2. L’imputation dérogatoire
146 G. CORNU, Vocabulaire juridique, v° Représentation. Il convient de noter que cette notion n’est pas définie dans le Code civil. Elle est une
principalement l’œuvre de la doctrine et de la jurisprudence. Une des conséquences du l’absence de traitement par le Code civil de la notion c’est
qu’il est compliqué de trouver un fondement certain à la représentation.
147 V. A. ROUAST, La représentation dans les actes juridiques, Les cours du droit 1947-1948, p.91 cité par N. MATHEY, Répertoire de droit civil, v°
Représentation n°11
148
Les actes relevant du mariage (article 75 du Code civil) ou du testament (article 970 du Code civil) sont si personnels qu’ils ne peuvent être
passés par l’intermédiaire d’un représentant.
149 Com. 24 novembre 1987 ou encore 24 mai 1994 ou encore 13 juin 1995.
140
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La représentation permet d’impacter le patrimoine d’une personne qui n’a pourtant pas réalisé l’acte.
En effet, le mécanisme de la représentation opère un transfert des effets de l’acte, ou du fait juridique. Ce n’est
pas celui qui a formé l’acte qui devient créancier ou débiteur, mais le représenté150. Ainsi, le patrimoine touché
par l’opération n’est pas celui du représentant, mais celui du représenté. On dit alors qu’il y a imputation
dérogatoire151. Cette dernière est une caractéristique essentielle de la représentation152.
Voyons à présent les différentes sources qui peuvent donner lieu à des figures de représentation.
B. Sources de la représentation
Différentes sources peuvent être à l’origine de la représentation : la représentation peut être légale (1),
conventionnelle (2) ou encore judiciaire (3).
1. Représentation légale
Lorsque la représentation est légale, elle est souvent obligatoire. Tel est le cas par exemple des
représentations nécessaires pour les actes que des incapables ne peuvent passer seuls ou encore pour les actes
qui engagent une personne morale. Cette dernière ne peut matériellement pas former l’acte par ses propres
moyens, la représentation est alors nécessaire.
2. Représentation conventionnelle
C’est celle qui est la plus utilisée. Elle s’opère lorsque le représenté va spontanément, de son propre
chef, confier à autrui le soin de le représenter.
3. Représentation judiciaire
A. La capacité
150 La représentation et la solidarité sont deux mécanismes très différents, tout deux différents du droit commun. Alors même que par principe
seule la partie à l’acte devrait être liée par le contrat, la solidarité va opérer un lien solidaire entre plusieurs personnes. La représentation n’aura
jamais cet effet.
151 Cette imputation dérogatoire en matière de représentation s’opère de plein droit, c’est-à-dire sans que les parties n’aient besoin d’intervenir. A
l’inverse, si une nouvelle manifestation de volonté, en sus de celle nécessaire pour former l’acte, est requise pour que les effets de l’acte formé
impactent le patrimoine d’un autre que celui partie à l’acte, alors on ne sera pas en présence d’une représentation, mais en présence d’une autre
figure, telle la convention de prête-nom ou la déclaration de command. En ce sens, voir par N. MATHEY, Répertoire de droit civil, v° Représentation
n°21
152 Ainsi, pour qu’il y ait représentation, celui qui forme l’acte ne doit pas le former en son nom mais au nom d’autrui. Il n’est que la main qui signe
et cela doit se savoir clairement. Ainsi, en pratique, le représentant dira le nom de celui pour lequel il forme l’acte et indiquera qu’il ne le signe
qu’en qualité de représentant.
153 Ceci peut se produire lorsque le juge, par une décision, enjoint un époux à représenter son conjoint incapable de manifester sa volonté. Cela se
produit également dans le cadre d’une procédure collective, où les organes de la procédure représentent les créanciers.
141
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Le représenté doit avoir la capacité de jouissance154 et, ce, pour toutes les formes de représentation.
Néanmoins, en matière de représentation conventionnelle, outre la capacité de jouissance, la capacité civile est
aussi nécessaire : le représenté doit avoir la capacité de conclure le contrat que le représentant va conclure en
sa place et en son nom.
Pour sa part, le représentant doit avoir la capacité d’exercice155. En sus, il doit exprimer un
consentement réel et libre de tout vices à l’acte qu’il forme au nom et pour le compte du représenté. C’est dans
la personne du représentant que se caractérise l’existence ou non d’un vice de consentement (erreur, dol,
violence…) dans l’acte juridique156. En revanche, il n’est nul besoin que le représentant ait eu l’intention de
représenter.
Ainsi, pour résumer :
- La capacité de jouissance du représenté est requise pour toutes les formes de représentation, étant
précisé que la capacité d’exercice sera également requise si la représentation est de source
conventionnelle.
- Le représentant doit avoir une pleine capacité d’exercice ainsi qu’un consentement libre et éclairé.
B. Le pouvoir
Le pouvoir, notion centrale dans la représentation, s’entend de « la prérogative qui permet à son
titulaire d’exprimer un intérêt au moins partiellement distinct du sien par l’émission d’actes juridiques unilatéraux
contraignants pour autrui »157.
Ainsi, le représentant ne peut former l’acte au nom et pour le compte du représenté que s’il a le pouvoir
de le faire. En conséquence, pour que s’opère la représentation, il faut s’intéresser au pouvoir du représentant
de former l’acte.
Son pouvoir sera plus ou moins étendu selon qu’il est spécial ou général. Lorsque son pouvoir est
général, le représentant ne peut passer que des actes d’administration. A l’inverse, lorsqu’il est spécial, le
représentant peut passer tout type d’actes, mais il est limité dans son champ d’application. En effet, il peut, avec
un pouvoir spécial, passer des actes notamment de disposition158, mais il ne peut passer que les actes visés par
le pouvoir spécial qui lui est conféré.
L’acte conclu sans pouvoir ou en dépassement du pouvoir est, selon l’article 1156 alinéa 1, inopposable
au représenté, à moins que le tiers ait légitimement cru en la réalité des pouvoirs du représentant, en raison du
comportement ou des déclarations du représenté. Dans cette dernière hypothèse, le tiers contractant peut
invoquer la nullité de l’acte (art. 1356 al. 2 nouv.) Avant la réforme, l’acte ainsi conclu était considéré comme nul
(Civ. 3e, 15 avril 1980 ou encore Ass. Plen. 28 mai 1982, pourvoi n°79-13.660).
En tout état de cause, l’acte pourra produire ses effets si le représenté le ratifie (art. 1156 al. 3)159.
Cependant, pour ce faire, il faut que le représenté ait la capacité nécessaire. Quoi qu’il en soit, la ratification
peut être expresse ou tacite (tel est le cas lorsqu’elle résulte d’un comportement du représenté) et elle opère de
manière rétroactive.
154 Pour rappel, la capacité de jouissance est l’ « aptitude à devenir titulaire d’un droit ou d’une obligation » G. CORNU, Vocabulaire juridique, v°
capacité
155 Pour rappel, la capacité d’exercice est l’ « aptitude à faire valoir par soi-même et seul un droit dont on est titulaire sans avoir besoin d’être
représenté ni assisté à cet effet par un tiers (aptitude qui, étant de principe, pour une personne physique à dix-huit ans accomplis, peut être limitée
ou exclue dans les cas spécifiés par la loi – les incapables- ») G. CORNU, Vocabulaire juridique, v° capacité.
156 Se pose en théorie la question de savoir si un représentant peut être un incapable puisque seule la capacité d’exercice lui est nécessaire. En
pratique, puisque les vices du consentement et le discernement nécessaire à la formation de l’acte s’analysent en la personne du représentant, si ce
dernier est incapable, alors il pourrait être pourvu d’un discernement insuffisant entrainant l’annulation du contrat. Par conséquent, ce simple
risque fait qu’en pratique un incapable ne sera pas représentant.
157 E. GAILLARD, la notion de pouvoir en droit privé, préf G. Cornu, 1985, economica, n° 214 et suivants cité par N. MATHEY, Répertoire de droit civil,
v° Représentation n°48
158 Pour les actes de dispositions, les actes qui font sortir un bien, un droit … du patrimoine, autrement dit les actes d’aliénation, le pouvoir doit être
par le truchement de l’action oblique (article 1341-1 nouveau - 1166 ancien du Code civil).
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Enfin, se pose également la question de la sanction de l’acte conclu par un détournement de pouvoir.
Alors que l’ancien droit ne répondait pas à cette interrogation, le nouvel article 1157 prévoit que lorsque le
représentant détourne ses pouvoirs au détriment du représenté, ce dernier peut invoquer la nullité de l’acte
accompli si le tiers avait connaissance du détournement ou ne pouvait l’ignorer.
L’article 1158 nouveau offre en outre la possibilité au tiers qui doute de l’étendue du pouvoir du
représentant conventionnel à l’occasion d’un acte qu’il s’apprête à conclure, de demander par écrit au
représenté de lui confirmer, dans un délai qu’il fixe et qui doit être raisonnable, que le représentant est habilité
à conclure cet acte. Aux termes de l’article 9 de l’Ordonnance, cette disposition est applicable dès l’entrée en
vigueur de l’Ordonnance.
L’opération de représentation produit des effets tant à la charge du représentant (1) qu’à la charge du
représenté (2).
1. Les effets à la charge du représentant
Pour sa part, le représenté supporte deux effets, des effets dit positifs et des effets dit négatifs.
Au titre des effets positifs, le représenté est engagé de plein droit à l’égard des tiers par l’acte formé par
le représentant.
160 Il pourra parfois ne pas agir personnellement et être substitué, tel est le cas notamment en matière de mandat (article 1994 du Code civil).
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Au titre des effets négatifs, puisqu’il est considéré comme partie à l’acte, le représenté ne peut agir en
tierce opposition sauf dans certaines hypothèses : la fraude (Civ. 28 décembre 1882), l’opposition d’intérêts
(Com. 16 janvier 1995) ou encore l’existence d’un moyen personnel (Civ 15 janvier 1873)
La représentation crée des effets aussi à l’égard des tiers.
Le représenté est engagé à l’égard des tiers et c’est lui qui dispose de toutes les actions et tous les droits
contre les tiers. En sus, c’est le représenté qui est responsable aux yeux des tiers, sur un fondement contractuel,
du délit, du quasi-délit, de la fraude et du dol de son représentant (Civ. 2e, 17 juillet 1967, pourvoi n° 65-12.671).
A noter : l’acte est réputé accompli à la date à laquelle le représentant l’a réalisé. Le lieu de son
accomplissement est le lieu où il a été réalisé par le représentant. En cas de ratification, c’est le lieu de
ratification qui déterminera les questions de compétence.
Pour sa part, le représentant n’a aucun engagement envers les tiers, et donc envers la partie
cocontractante à l’acte. Il sera, sur le fondement d’une responsabilité délictuelle, responsable à l’égard des tiers
des délits et quasi-délits qu’il aura commis spontanément ou sur les instructions de son représenté161.
161
La cour de cassation a considéré en matière des sociétés que si la société, le représenté, était responsable, alors le dirigeant, représentant, ne
pouvait pas l’être également. Ainsi, la jurisprudence a dégagé un principe d’immunité du mandataire social. Principe qui connaît une exception,
lorsque le mandataire social aura commis une faute détachable de ses fonctions (Com. 27 janvier 1998).
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ANNEXE V : fiche de synthèse : La simulation
Dans le langage courant, simuler c’est imiter la réalité, c’est faire croire. C’est d’ailleurs ce que nous dit
le Larousse, qui définit la simulation comme « l’imitation volontaire ou semi-volontaire ».
Qu’en est-il en droit ?
Dans le langage juridique, la simulation s’entend « d’un mensonge concerté entre des contractants qui
dissimulent le contrat qui renferme leur volonté réelle derrière un contrat apparent ».162
Il y a donc simulation lorsqu’en sus d’un contrat apparent, les parties ont formé, dans le même temps,
un autre accord qui témoigne de leur réelle intention. Autrement dit, l’acte apparent fait office de faux
semblant, il est officiel mais ne comporte pas la volonté réelle des parties. L’acte secret, à rebours du premier,
est officieux, caché, mais il comporte la volonté réelle des parties163.
Ainsi, la simulation est constituée dès que sont réunis trois critères :
- Il faut un acte secret pour les tiers, appelé contre-lettre ; cette clandestinité est de l’essence même de
la contre-lettre164. Ce secret veut que seules les parties165 aient connaissance de l’existence de la contre-lettre.
- Cet acte secret doit être en contradiction avec un acte apparent (pour une illustration, Com., 12 mai
2004, pourvoi n°01-00.521).
- Il faut enfin que l’acte secret soit contemporain de l’acte ostensible. Mais cette proximité est d’ordre
intellectuel et non matériel : sont contemporains deux actes dès lors qu’ils sont unis par un lien intellectuel166.
La simulation est désormais envisagée à l’article 1201 nouveau du Code civil qui reproduit les
dispositions de l’ancien article 1321. Seule une précision, conforme au droit antérieur, y est ajoutée s’agissant
des effets de la contre-lettre à l’égard des tiers (voir ci-dessous).
Ces précisions étant faites, on s’attachera à présenter les différentes formes que peut prendre la
simulation (I) avant d’en préciser le régime (II), commun à toutes les hypothèses de simulation.
L’acte fictif, c’est l’acte qui n’a qu’un seul but : celui de faire croire en la réalité d’une opération
juridique. Puisque son objet est de faire croire, cela signifie que l’opération juridique portée par l’acte fictif
n’existe pas en réalité. Pour savoir ce que les parties veulent vraiment, il faut s’intéresser à l’acte fictif. Ce type
de simulation porte sur le consentement des parties : il fait croire, faussement, que les parties ont consenti à
telle opération juridique.
Ex. : les parties ont apparemment conclu une vente mais, en réalité, elles ont convenu par contre-lettre
que le vendeur resterait propriétaire. Le but d’une telle simulation est généralement de frauder les droits des
162
F. TERRÉ, Ph. SIMLER, Y. LEQUETTE, Les obligations, Droit civil, Précis Dalloz, n°537, p. 590
163 Une doctrine minoritaire a une vision beaucoup plus large de la notion de simulation et plaide pour l’utilisation de la notion de simulation au-
delà du contrat. Certains tenants de cette doctrine minoritaire, qui optent pour une conception dite large de la simulation, proposent de l’appliquer
même aux faits juridiques venant contredire un acte juridique apparent. La haute juridiction n’a pour l’heure pas suivi cette doctrine minoritaire.
164 Ce critère permet de distinguer la simulation de la déclaration de command. Dans la seconde, le commandé agit qu’il indique pour autrui. Ainsi,
même si la personnalité d’autrui sera révélée postérieurement, il est apparent, aux yeux de tous, qu’un autre acte viendra désigner l’identité du
command. Dans la simulation, la contre-lettre n’est connue de personne sauf des parties à l’acte.
165 Sont assimilés aux parties d’une part les personnes représentées (Civ. 1 e, 22 février 1983) et d’autre part les ayants cause universels ou à titre
universel (qui sont supposés continuer la personne du défunt auquel ils succèdent).
166 La cour de cassation a accepté de relever le caractère concomitant de l’acte ostensible et de l’acte secret alors que leur formation respective
B. L’acte déguisé (la simulation porte sur la cause ou sur l’objet de l’acte apparent)
Ici, contrairement à l’acte fictif qui vise le consentement, ce sont les éléments de l’opération qui sont
visés. La simulation est totale lorsque c’est la nature du contrat qui est démentie par la contre-lettre ; elle n’est
que partielle si c’est seulement un élément de l’acte qui est démenti.
Ex. : pour échapper aux droits d’enregistrement plus élevés en matière de vente qu’en matière de donation, je
déguise ma donation en vente. Ainsi, aux yeux de tous, j’ai conclu un contrat de vente (l’acte ostensible est un contrat
de vente), mais en réalité, l’acte officieux (la contre-lettre) prévoit qu’il n’y aura pas de paiement de prix. Dans cette
hypothèse, la nature de l’acte juridique a changé ; j’ai opéré une simulation totale par le truchement d’un acte déguisé
(v. par ex. : Civ. 1e, 20 décembre 1988, Civ. 1e, 29 janvier 2002).
Dans ce type de simulation, ce n’est plus l’acte qui est en cause mais les parties à l’acte. Ainsi, ce qui est
prévu à l’acte est réel, mais l’acte n’engage pas les parties à l’acte. Autrement dit, aux yeux de tous, l’acte
apparent détermine telle personne comme étant créancière de telle autre. Mais en réalité, la contre lettre vient
rétablir le véritable créancier ou le véritable débiteur.
Ex. : un propriétaire m’a mandaté pour vendre un bien que je souhaite acquérir moi-même, mais l’article 1596 du
Code civil me l’interdit. Je passe alors un contrat ostensible de vente avec Paul, au nom du propriétaire. Je prévois ensuite une
contre-lettre indiquant que la vente se fera en réalité entre le propriétaire et moi-même.
Reste à savoir quel est le régime de la simulation : lequel, de l’acte ostensible ou de l’acte secret,
prévaut sur l’autre ?
L’article 1201 (ancien article 1321) du Code civil est très clair quant aux effets de la contre-lettre : « (la
contre-lettre) n’est pas opposable aux tiers, qui peuvent néanmoins s’en prévaloir »167.
Ainsi, il convient de distinguer les effets de la contre lettre entre les parties contractantes (A) de ses
effets à l’égard des tiers (B).
On aurait pu croire que la contre-lettre est nulle par définition. Tel n’a ni été le choix du législateur ni
celui de la jurisprudence168. Tout au contraire, la contre-lettre produit ses effets entre les parties à l’acte. Elle les
produit d’ailleurs au point que, lorsque l’acte apparent et la contre-lettre se contredisent, c’est la contre-lettre
qui triomphera dans les rapports entre les parties. Après tout, quoi de plus normal, puisque c’est elle seule qui
est porteuse de la réelle volonté des parties.
Toutefois, pour que la contre-lettre produise ses effets, il faut qu’elle respecte des conditions de fond et
de conditions de forme. Quant aux conditions de fond, la contre-lettre doit respecter les conditions de validité
de droit commun applicables à tout contrat (article 1108 et suivants du Code civil, dans leur ancienne rédaction).
Quant aux conditions de forme, la contre-lettre doit respecter les formes imposées pour la validité de l’acte
167 Sont considérés comme des parties à l’acte, les signataires de l’acte mais également les personnes qui ont été représenté à l’acte ou encore les
ayants causes universelles ou à titre universel. Enfin, les créanciers chirographaires, normalement considérés comme des tiers, deviennent des
parties à l’acte s’ils agissent par la voie de l’action oblique : Civ. 1e, 12 octobre 1982. Les tiers, pour le dire simplement, ce sont tous les autres, tous
ceux qui ne sont pas parties à l’acte (pour une illustration d’un ayant droit à titre particulier qualifié de tiers Civ. 2e, 12 avril 2012)
168 Le législateur suivi par la jurisprudence a opté pour le principe de la neutralité. La contre-lettre est un contrat comme les autres ; son caractère
secret ne la dispense d’aucune condition de validité mais n’en fait pas non plus un acte nul par définition.
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apparent : elle doit se calquer formellement sur l’acte visible de tous. Par exemple, si l’acte apparent est une
vente et que la contre-lettre prévoit une donation, alors la contre-lettre doit respecter les conditions de forme
du contrat de vente.
Par exception à ce principe d’efficacité de la contre-lettre entre les parties, le législateur a prévu à
l’article 1202 (1321-1 ancien) du Code civil, une nullité automatique de la contre-lettre dans certains domaines
tels que la cession d’un office ministériel, la cession d’immeubles, de fonds de commerce ou de bail. Dans ce
type d’opération, les contre-lettres modifiant le prix de la cession (« les dessous de table ») sont par essence
nulles169. En sus de ce texte, l’article 1396 du Code civil prévoit que la contre-lettre modifiant un contrat de
mariage est nulle.
Enfin, s’agissant du régime probatoire de la simulation entre les parties, il faut souligner que celui qui
souhaite mettre en lumière l’existence d’une contre-lettre doit exercer une action en justice spécifique : l’action
en déclaration de simulation, qui se prescrit par 5 ans (art. 2224 C. civ.) à compter du jour de l’acte critiqué de
simulation. Il faudra alors rapporter la preuve de l’acte secret suivant les principes probatoires de droit
commun170 : si l’acte ostensible a été passé par écrit, la preuve de la contre-lettre devra être rapportée par un
autre écrit, conformément à l’article 1359 (1341 ancien) du Code civil171 ; si, à l’inverse, l’acte ostensible n’a pas
été passé par écrit, alors la preuve de la contre-lettre devra être rapportée par écrit si sa valeur est supérieure
au seuil de 1500 euros et par tout moyen si sa valeur est inférieure à ce seuil.
A l’égard des tiers, les effets de la contre-lettre sont tout autres.
Les effets de la contre-lettre à l’égard des tiers gravitent autour de deux principes.
D’abord, la contre-lettre est inopposable par les parties aux tiers qui n’en ont pas eu connaissance. A
contrario, le tiers qui a eu connaissance de l’acte secret ne peut plus se prévaloir, contre les parties, de son
inopposabilité172. A fortiori en va-t-il ainsi lorsque les tiers ont participé à l’acte secret173.
Ensuite, la contre-lettre est opposable par les tiers qui en ont connaissance aux parties, ce qu’affirme
l’article 1201 nouveau du Code civil.
De ces deux principes, il résulte que les tiers ont un choix pour assurer au mieux leurs intérêts :
- Ou se fier à l’acte ostensible et invoquer l’inopposabilité de la contre-lettre ;
- Ou se prévaloir de la contre-lettre et évincer l’acte ostensible, ce qu’ils auront intérêt à faire lorsque la
contre-lettre leur est favorable (pour une illustration : Civ. 1e, 19 juin 1984).
Dans ce dernier cas, pour se prévaloir de la contre-lettre, les tiers devront prouver son existence. Pour
ce faire, ils devront, eux aussi, exercer une action en déclaration de simulation. En revanche, ils ne seront pas
soumis aux mêmes modes de preuve que les parties, car la contre-lettre constitue, pour les tiers, un simple fait
juridique. Sa preuve peut donc être rapportée par tout moyen, quelle que soit sa valeur.
169
La liste des actes énumérés à l’article 1202 (1321-1 ancien) du Code civil est limitative.
Pour des exemples de rejet de la nullité automatique de la contre-lettre dans des contrats autre que ceux énoncés à l’article 1321-1 du Code civil :
Com. 7 mars 1984 (pour une cession de droits sociaux) ; Com. 6 juin 1990 (pour une cession de parts sociales) ; Civ. 3e, 20 mars 1996 (pour la
constitution d’un droit d’usage et d’habitation) ; Civ. 3e, 19 mars 199 (pour la faculté de substitution stipulée dans une PUV).
170 L’objet de la preuve est tout à fait classique. La preuve du contenu de l’acte secret se rapporte de la même manière que pour un acte ostensible
authentique, le demandeur a tenté de démontrer l’existence d’une contre-lettre par des témoignages ; les juges ont rejeté sa demande Civ. 1e, 16
octobre 2013, pourvoi n°12-24.119.
172
Pour la même raison, la publication de l’acte secret interdit aux tiers de se prévaloir de l’acte ostensible. Les juges considèrent que, dans telle
hypothèse, les tiers n’ont pu ignorer l’existence de la contre-lettre.
173 Civ. 3e, 8 juillet 1992.
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ANNEXE VI : fiche d'approfondissement : l'exception de nullité
La nullité d’un contrat affecté d’un vice de formation peut être demandée par deux voies procédurales
différentes : la voie de l’action, qui permet à un contractant de prendre l’initiative d’un procès pour obtenir la
nullité d’un contrat ; la voie de l’exception, qui est un moyen de défense invocable par le contractant auquel on
réclame l’exécution d’une obligation et qui souhaite s’y soustraire.
Des développements jurisprudentiels récents ont apporté des précisions sur le régime de l’exception de
nullité (II), ce que l’on exposera après en avoir rappelé les points communs et les différences existant entre
l’action en nullité et l’exception de nullité (I).
Il est de coutume de dire que l’exception de nullité est perpétuelle 175. Cette expression laisse entendre
que celui qui veut invoquer l’exception de nullité peut le faire sans se heurter à aucune prescription, ce que
confirme, d’ailleurs, le nouvel article 1185. A rebours, l’action en nullité est, elle, en principe, enfermée dans un
délai de prescription de cinq ans prévu à l’article 2224 du Code civil. Ce texte prévoit : « Les actions personnelles
ou mobilières se prescrivent par cinq ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû
connaître les faits lui permettant de l'exercer ».
Cependant, l’imprescriptibilité de l’exception de nullité est en réalité une réalité vide de sens. En effet,
la Cour de cassation a construit un édifice jurisprudentiel apportant, comme elle sait le faire, quelques subtilités
à la soi-disant imprescriptibilité de l’exception de nullité et que la réforme du droit des contrats a, pour partie,
consacré. Autrement dit, l’exception de nullité n’est pas toujours perpétuelle ; elle est parfois enfermée dans le
même délai que l’action en nullité, de sorte que, passé ce délai, elle ne pourra plus être invoquée comme moyen
de défense.
Cet édifice jurisprudentiel distingue selon que, pendant le délai de prescription de l’action en nullité,
l’acte dont la nullité est demandée par voie d’exception a été exécuté, partiellement ou intégralement, ou qu’il
est demeuré inexécuté. On étudiera successivement ces deux hypothèses.
174 On n’abordera ici que succinctement la théorie des nullités ; pour plus d’approfondissement quant au contenu de cette théorie, reportez-vous à
votre fascicule de cours. On signalera simplement ici que la distinction entre nullité relative et nullité absolue se cumule avec la distinction entre
action en nullité et exception de nullité. Ainsi, qu’elle soit actionnée par voie d’action ou par voie d’exception, la nullité garde son caractère absolu
ou relatif. En conséquence, si la nullité est relative, seul le titulaire de l’action en nullité peut invoquer l’exception de nullité comme défense au
fond. Autrement dit, seul le détenteur du droit à l’action en nullité d’une nullité relative peut opposer l’exception de nullité. A l’inverse, chacun des
contractants, s’il y a intérêt, peut invoquer par voie d’exception une nullité absolue.
175 Ce principe s’exprime en latin par la maxime suivante : « quae temporalia sunt ad agendum, perpetua sunt ad excipiendum ».
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A) Imprescriptibilité de l’exception de nullité lorsque l’acte dont la nullité est poursuivie n’a ni été
exécuté, ni fait l’objet d’un commencement d’exécution, ni fait l’objet d’une demande judiciaire
en exécution.
Lorsque aucune exécution, partielle ou totale, n’est intervenue et qu’aucune demande judiciaire
d’exécution n’a été formée, alors l’exception de nullité est imprescriptible. Cette solution très ancienne (Req., 21
juin 1980) est désormais consacrée à l’article 1185 qui impose que le contrat n’ait reçu aucune exécution. Elle a
été rappelée de nombreuses fois et notamment récemment.
Ainsi, « le moyen tiré de sa nullité ne peut être utilement invoqué dès lors qu'il est soulevé par Mme Y...
pour s'opposer à la demande d'exécution d'un acte qu'elle a commencé à exécuter » (Civ. 1e, 4 mai 2012 ou
encore, Com. 3 déc. 2013). Autrement dit, l’exception de nullité est imprescriptible, donc perpétuelle, à
condition que le contrat n’ait pas été exécuté au cours du délai de prescription de l’action en nullité. En ce sens,
en matière d’arbitrage, la cour de cassation a jugé que « la SCI pouvait se prévaloir, en dehors du délai de
prescription [de l’action en nullité] (dont on notera qu’en l’espèce il n’est pas de cinq ans comme en droit
commun mais de trois ans), de la nullité (par voie d’exception) de la convention litigieuse, qui n'avait pas encore
été exécutée, fût-ce partiellement, pour faire échec à la demande d'exécution forcée de la société Comgesa »
(Com., 29 septembre 2009). Encore plus récemment, la cour de cassation a pu, en matière de prêt, considérer
que « l'action en nullité du prêt litigieux était soumise à la prescription quinquennale de l'article 1304 du code
civil », dans une hypothèse où celui qui invoquait l’exception de nullité avait « payé les onze premières
mensualités », autrement dit, il avait exécuté partiellement le contrat (Com. 14 janvier 2014).
Par l’application de ce critère, il convient de s’entendre sur ce qui constitue une exécution, de nature à
faire échec à l’imprescriptibilité de l’exception de nullité. La cour de cassation a eu l’occasion d’apporter des
précisions sur ce point. Ainsi, une exécution partielle, et même sur des obligations accessoires du contrat ou qui
ne sont pas celle prétendument irrégulières, pendant le délai de prescription de l’action en nullité, est suffisante
pour faire perdre à l’exception de nullité son imprescriptibilité (Com., 29 septembre 2009 ou encore Com. 13
mai 2014) et même si l’exécution partielle n’est pas du fait du cocontractant : tel est le cas lorsque le
remboursement du prêt se fait automatiquement, ou lorsque le paiement des intérêts est opéré par
prélèvements automatiques (pour un exemple en matière de prêt bancaire : Civ. 1e, 4 mai 2012) ; c’est encore le
cas lorsque, s’étant vu consentir une hypothèque pour garantir un prêt, par un tiers au contrat de prêt, la
banque procède à l’inscription de cette hypothèque (Civ. 3e, 9 mars 2017).
Outre l’exécution partielle ou totale, avant la réforme, l’action en justice destinée à obtenir l’exécution
était aussi de nature à rendre l’exception de nullité prescriptible. En effet, la cour de cassation a considéré dans
un arrêt que « l’exception de nullité n’est perpétuelle que si l’action en exécution de l’obligation litigieuse est
introduite après l’expiration du délai de prescription [de l’action en nullité] » (Com., 26 mai 2010 ou encore
Com., 3 décembre 2013). Autrement dit, puisque l’exception de nullité n’est perpétuelle que si l’action en
exécution du contrat a été exercée après l’expiration du délai de l’action en nullité, cela signifie, a contrario, que
l’exception de nullité est prescriptible si le créancier agit en exécution avant l’expiration du délai de l’action en
nullité.
Les nouveaux textes restent silencieux sur cette question, de sorte qu’on ignore si cette solution sera
maintenue.
Pour conclure, lorsque pendant le délai de prescription de l’action en nullité, il n’y aura eu ni saisine du
juge en vue d’obtenir l’exécution, ni exécution volontaire partielle ou totale, alors l’exception de nullité pourra
être invoquée de manière perpétuelle, une fois écoulé le délai de prescription de l’action en nullité. Il en va
autrement si un commencement d’exécution a eu lieu pendant le délai pour agir en nullité, voire, selon l’ancien
droit, si une demande en justice a été formée.
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B) Prescriptibilité de l’exception de nullité lorsque l’acte dont la nullité est poursuivie a été
exécuté ou a fait l’objet d’une demande judiciaire en ce sens
Dans l’hypothèse dans laquelle, au cours du délai de prescription de l’action en nullité, l’acte a été
exécuté, partiellement ou totalement, ou, au moins dans l’ancien droit, qu’une demande d’exécution a été
formée en justice, alors l’exception de nullité se prescrit en même temps que l’action en nullité. Autrement dit,
l’exception de nullité ne sera pas perpétuelle et ne pourra plus être invoquée, dans cette hypothèse.
Fut une époque (Civ. 1e, 20 mai 2009) où la Cour de cassation semblait opérer une distinction selon la
nature de la nullité. Ainsi, en cas d’exécution du contrat pendant le délai de prescription de l’action en nullité,
seule se prescrivait l’exception de nullité portant sur des nullités relatives. Ainsi, que ce soit par voie d’action ou
par voie d’exception, le délai de prescription était le même. A l’inverse en cas de nullité absolue, l’action en
nullité se prescrivait, tandis que l’exception de nullité était imprescriptible. Aujourd’hui cette distinction a été
abandonnée en droit positif (Civ. 1e, 24 avril 2013). Subséquemment, que la nullité soit relative ou absolue, si
une exécution ou une action en exécution est intervenue pendant le délai de prescription de l’action en nullité,
alors l’exception de nullité se prescrira en même temps que l’action en nullité. Dans ce cas de figure, celui qui
voudra obtenir la nullité du contrat, que ce soit en attaque, par voie d’action, ou en défense, par voie
d’exception, devra le faire pendant le délai de prescription de l’action en nullité. Une fois ce délai écoulé, la
nullité ne pourra plus être invoquée ni par la voie de l’action ni par la voie de l’exception.
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