Le mot sociologie est apparue avec auguste comte la première fois dans son « Cours
de philosophie positive » en 1839 mais c’est Emile Durkheim qui va véritable fonder la
sociologie d’un point de vue institutionnel.
Les circonstances particulières de cette seconde moitié du XIXéme siècle ainsi que quelques
grandes interrogations sur l’organisation de la société vont favoriser les conditions
d’émergence de la sociologie. Il y a tout d’abord un besoin de réorganisation sociale qui fait
suite aux bouleversement politiques (régimes instables), économique (révolution industrielle)
et sociaux (apparition de la question ouvrière). Il a également l’influence des sciences
physiques et biologiques (notions d’équilibre, fonctions, organisme) dont les applications
transforment les technologies industrielles et médicales et donc constituent un nouveaux
modèle de pensée.
Tout au long de sa carrière universitaire, Durkheim veut fonder la sociologie comme
une discipline scientifique et autonome et c’est ce que nous verrons dans la première partie.
L’élaboration de la méthode sociologique de Durkheim va lui permettre d’appréhender la
réalité sociale. Du fait du contexte de l’époque notamment l’émergence d’une société dite
moderne avec la montée en puissance de l’individualisme, l’auteur va s’attarder sur les
problématiques de l’intégration et de la régulation et va donc prendre comme indicateur la
suicide qu’il considère comme une pathologie des sociétés modernes.
I. La sociologie comme science des phénomènes sociaux
Afin d’établir la sociologie comme une science à part entière c’est-à-dire comme une
discipline scientifique et autonome, Durkheim va lui attribuer des méthodes propres et une
manière spécifique d’étudier son objet dans Les règles de la méthode sociologique.
A) Distinction entre les autres types de raisonnement :
Dans tous ses ouvrages, Durkheim procède de la même manière. Dans un premier
temps il met à distance les explications habituellement invoquées pour expliquer les
phénomènes sociaux pour dans un deuxième temps les remplacer par une analyse
sociologique. C’est ce qu’il fait quand il veut définir le fait social. Dans le chapitre premier
des règles de la méthodes sociologique, il nous dit que généralement quand on évoque les
faits sociaux c’est pour désigner « à peu prés tous les phénomènes qui se passent à l’intérieur
de la société, pour peu qu’ils présentent, avec une certaine généralité, quelque intérêt social ».
mais dans ce cas-là, nous dit-il, il n’existe pas d’événements humains qu’on ne puissent
qualifiés de sociaux. La sociologie n’aurait alors pas de raisons d’être dans la mesure où elle
n’aurais pas d’objet propre et donc se confondrait avec la biologie et la psychologie. Il nous
semble important d’expliquer la position de l’auteur envers ces deux domaines car ce sont des
point de vue très en vogue à l’époque de l’auteur. Durkheim refuse dans la psychologie sa
volonté d’expliquer les phénomènes sociaux par un recours à un variant extérieur comme par
exemple celui de la nature humaine qu’évoque Spencer pour expliquer le comportement des
individus vis-à-vis de l’économie. Selon lui, l’homme a une certaine aspiration au bonheur ce
qui pour Durkheim est loin d’être explicatif des comportements sociaux. Il en est de même
pour la philosophie qui pour Durkheim utilise des méthodes trop spéculatives et trop
abstraites. La sociologie doit être empirique c’est-à-dire basée sur des faits.
B) L’objet de la sociologie : le fait social
A partir de cette position vis-à-vis des sciences de la nature, Durkheim arrive à la
définition suivante des faits sociaux : « ils consistent en des manières d’agir, de penser et de
sentir, extérieurs à l’individu, et qui sont douées d’un pouvoir de coercition en vertu duquel ils
s’imposent à lui ». Dans cette définition, on distingue deux moments. D’abord on remarque
que la position de l’individu est extérieure aux phénomènes sociaux. Ici, l’auteur ne prend pas
en compte les actions individuelles qui sont plutôt du ressort de la psychologie. Par exemple,
si on s’intéresse aux croyances et aux pratiques religieuses, on voit que c’est l’individu qui les
a trouvé à sa naissance et donc si elles existaient avant lui c’est qu’elles existent en dehors de
lui. Il en est de même pour le langage ou le système de monnaie. Ces systèmes fonctionnent
indépendamment de l’usage qu’en fait l’individu. Ils transcendent l’individu.
Ensuite, dans la deuxième partie de la définition, c’est le pouvoir de coercition qui est
mis en avant. On voit que le fait social qui transcende l’individu exerce également un certain
pouvoir. Le degrés de contraintes est variable et dépend si l’individu se conforme à certains
types de conduite ou de pensées. Mais cela ne veut pas dire qu’elles n’ont pas de valeur
intrasèque. On le voit particulièrement bien quand l’individu tente de résister. Si l’individu
tente de violer les règles du droit, celles-ci réagissent immédiatement en le punissant plus ou
moins fort. La contrainte est alors violente. Elle l’est moins quand il s’agit de normes
d’habillement par exemple qui ne sont pas respectées, et se traduit dans le regard des autres ce
qui peut amener l’individu à être exclu de son groupe.
Cette définition du fait social est pour Durkheim l’objet de la sociologie car elle renvoie à
l’étude même du fonctionnement de la société. Même si le fonctionnement de la société
renvoie directement à l’individu, ce n’est pas de lui directement dont il est question, mais des
phénomènes qui transcendent l’individu : « elle leur convient car il est clair que, n’ayant pas
l’individu pour substrat, ils ne peuvent en avoir d’autre que la société […] dans son intégralité
[…] ».
Une des interrogations centrales de l’œuvre de Durkheim concerne les déterminants de la
cohésion sociale. Dans son étude sur le suicide, il met en évidence le poids déterminant de la
société sur les comportements individuels.
II. Le suicide comme fait social
Dans Le suicide, Durkheim réfléchit sur la nature et les formes du lien social et de sa
genèse dans les différentes sociétés qu’il étudie.
A) Etude du lien social :
Le projet scientifique de Durkheim est de caractériser les formes du lien social pour
déterminer ce qui forme la cohésion sociale. Il s’intéresse à cette question car la société lui
semble en crise car elle est menacée par l’individualisme qui se développe de plus en plus du
fait de la division du travail. Cet affaiblissement du lien social, Durkheim le lit dans la
dégradation des communauté sociales qui auparavant encadrait la vie des individus et qui sont
peu à peu remplacer par les grandes entreprises qui délitent les corps de métiers
(spécialisation du travail avec le Fordisme et le Taylorisme).
Face aux explications théoriques de la montée de l’individualisme, Durkheim développe la
notion de solidarité. Il considère le lien social comme une réalité propre c’est-à-dire que la
cohésion sociale ne résulte pas seulement de la combinaison des individus individuels, et va
montrer que la forme du lien social change selon les sociétés. Pour concrétiser son étude, il va
utiliser le concept de solidarité a travers l’étude du droit qui cristallise les formes du lien
social. Durkheim distingue le droit selon les sanctions qu’il prévoit pour les infractions. Ainsi,
il va distinguer deux sortes de sanctions : la sanction répressive qui punit le coupable de
l’infraction et la sanction restitutive qui a pour but de remettre les choses en état après
l’infraction. La sanction répressive est en quelque sorte une sanction de la société toute entière
contre l’individu car celui est perçu comme celui qui a offenser la collectivité. On parle donc
de solidarité mécanique car elle repose sur la similitude entre les individus. En revanche la
sanction restitutive a pour but de régler les rapports entre les différents organes spécialisés de
la société. On parle alors de solidarité organique car elle basée sur les différences et les
complémentarités entre les individus.
Ces deux types de solidarités décrivent des états du lien social et décrivent aussi des états de
la conscience collective et du rapport en la conscience collective et les consciences
individuelles. Durkheim va alors se demander dans quelle mesure la conscience collective
influe sur les consciences individuelles.
B) Suicide, religion et intégration :
L’enjeu de Durkheim dans Le suicide est de rendre compte d’un point de vue
sociologique ce qui peut apparaître comme un acte intime et personnel.
Dans un premier temps, afin de montrer que le suicide est un fait social, il commence par
réfuter les explications psycho-pathologiques, la tendance héréditaire, l’imitation ou encore le
climat. De plus il met en évidence les régularités de taux de suicide en constatant que le taux
de suicide est constant d’une année sur l’autre en France et que sur le long terme l’évolution
des taux de suicide dans les pays européens est similaire. Afin d’expliquer ce phénomène, il
faut d’après lui, introduire une variable intermédiaire : l’intensité sociale. C’est ce qu’il
démontre quand il compare les taux de suicide qui ont lieu l’été et l’hiver : parce que la vie
sociale est plus intense l’été que l’hiver, le taux de suicide est plus élevé. Ceci s’explique par
la fait qu’un individu qui n’est pas fortement intégré dans la société a plus conscience de sa
faible participation à la vie collective quand celle-ci bat son plein. Durkheim établit donc des
corrélations multiples. Il montre ainsi que le taux de suicide est lié aux rythmes sociaux. Il
introduit également d’autres variables comme l’âge, le sexe, la situation géographique et enfin
la religion.
Si l’on prend l’exemple de la religion, Durkheim va remarquer d’après ses statistiques que les
protestants se suicident plus sur les catholiques qui se suicident eux-même plus que les juifs.
Il l’explique par le fait que le protestantisme laisse plus de place à la conscience individuelle
et du coup il y a moins de pratiques communes : « Par conséquent, si le protestantisme fait à
la pensée individuelle une plus grande part que le catholicisme, c’est qu’il compte moins de
croyances et de pratiques communes ». Or comme nous l’avons vu, le suicide dépend du
degrés de l’intégration sociale de l’individu dans la société. L’appartenance forte d’un
individu à un religion se manifeste par l’attachement aux mêmes croyances et aux mêmes
pratiques. Le rassemblement fréquent d’individus partageant les mêmes croyances aura pour
conséquence de renforcer les liens sociaux entre les individus : « Elle ne les socialise qu’en
les attachant tous à un même corps de doctrines et elle les socialise d’autant mieux que ce
corps de doctrines est plus vaste et plus solidement constitué . ». Du coup, si les protestants se
suicident plus que les catholiques c’est que l’Eglise protestante est moins intégrée que l’Eglise
catholique. En ce qui concerne l’Eglise juive, elle connaît le taux de suicide le plus faible dans
la mesure où les juifs ont été pendant très longtemps mal considérés par le christianisme et du
coup ils se sont renfermés sur eux-même jusqu’à former un groupe très unie car solidaire :
« L’Eglise juive s’est ainsi trouvée être plu fortement concentrée qu’aucune autres, rejetée
qu’elle était sur elle-même par l’intolérance dont elle était l’objet ».
Pour conclure, on voit avec la pensée durkheimienne l’émergence de la sociologie comme
science autonome vis-à-vis des sciences de la nature et scientifique grâce à l’élaboration de
méthodes précises. Durkheim participe également à l’institutionnalisation de la sociologie en
fondant ce qui deviendra l’Ecole Française de Sociologie.
En s’émancipant des idées reçues, Durkheim veut montrer dans Le Suicide comment, au delà
d’un fait en apparence strictement individuel, les individus sont profondément déterminés par
la réalité sociale.