0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
20 vues14 pages

Pédauque

L'article de Karin Ueltschi explore la figure mythique de la Pédauque, une créature hybride mi-femme, mi-oiseau, à travers des références historiques et littéraires, notamment dans le contexte de la Cathédrale de Rouen. L'auteure examine les origines légendaires de cette figure, son association avec des lieux en France et ses implications symboliques liées à l'eau et à l'air. Le texte met également en lumière la richesse des créatures hybrides dans la tradition médiévale, en les reliant à des thèmes de métamorphose et de régénération.

Transféré par

Céd En l'Air
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
20 vues14 pages

Pédauque

L'article de Karin Ueltschi explore la figure mythique de la Pédauque, une créature hybride mi-femme, mi-oiseau, à travers des références historiques et littéraires, notamment dans le contexte de la Cathédrale de Rouen. L'auteure examine les origines légendaires de cette figure, son association avec des lieux en France et ses implications symboliques liées à l'eau et à l'air. Le texte met également en lumière la richesse des créatures hybrides dans la tradition médiévale, en les reliant à des thèmes de métamorphose et de régénération.

Transféré par

Céd En l'Air
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Des Pédauques

Karin Ueltschi

To cite this version:


Karin Ueltschi. Des Pédauques. Claude Thomasset. D’ailes et d’oiseaux au Moyen Âge. Langues,
littérature et histoire des sciences dédiés à Claude Gaignebet, Champion, p. 319-335, 2016. �hal-
01920934v2�

HAL Id: hal-01920934


https://hal.science/hal-01920934v2
Submitted on 27 Jul 2022

HAL is a multi-disciplinary open access L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est


archive for the deposit and dissemination of sci- destinée au dépôt et à la diffusion de documents
entific research documents, whether they are pub- scientifiques de niveau recherche, publiés ou non,
lished or not. The documents may come from émanant des établissements d’enseignement et de
teaching and research institutions in France or recherche français ou étrangers, des laboratoires
abroad, or from public or private research centers. publics ou privés.
« Des Pédauques », dans D’ailes et d’oiseaux au Moyen Âge. Langues, littérature et histoire
des sciences, Textes réunis par Claude Thomasset ; dédiés à Claude Gaignebet, Paris :
Champion, coll. sciences techniques, 2016, p. 319-335.

PÉDAUQUES
Et li meïstes es piez eles1.

Le visiteur de la Cathédrale de Rouen, en scrutant avec attention le vitrail du Panégyrique


de saint Romain (bras sud du transept, vers 1525), ne manquera pas de découvrir, à droite, une très
belle femme au magnifique drapé de robe, personnification de la Vertu. Mais en laissant glisser le
regard, notre visiteur remarquera un détail insolite : sous les plis de la robe dépassent deux pieds
palmés ! À vrai dire, on ne les distingue pas tout de suite, car ils sont comme dilués dans de l’eau,
traités en grisaille dans un sol dont ils se distinguent difficilement 2. Pedem Aucae : nous avons affaire,
dans ce sanctuaire même, à une créature hybride venue de la plus lointaine Antiquité, participant de la
femme et de l’oiseau, et qui fait certainement partie de ces créatures chéries par Claude Gaignebet ; en
tant qu’émanation de la « petite mythologie », elle n’a pas inspiré un bien grand nombre de savants,
alors que sa cousine, la sirène, est depuis toujours un sujet honoré par les investigations les plus
érudites.
Essayons d’aborder cette étrange et poétique créature à travers un personnage dont le nom
sonne familier aux oreilles de la plupart de nos contemporains, en particulier grâce à une rôtisserie où
l’on cuisait force oies et autres canes 3 : la Reine Pédauque, Regina Pede Aucae. On la dit d’origine
toulousaine, alors qu’en réalité Ŕ et la Cathédrale de Rouen est là pour en témoigner Ŕ on trouve ses

1
Le Roman de la Rose, éd. A. Strubel, Paris, Le Livre de Poche, « Lettres Gothiques », 1992.
v. 15581.
2
Merci à Denis Hüe de m’avoir donné le cliché ; merci à Françoise Perrot de m’avoir aidée à le lire !
3
Anatole France, La rôtisserie de la reine Pédauque (1892), Paris, Calmann-Lévy, 1921.

1
statues dans toute la France4. Mais il est vrai que c’est autour de la figure toulousaine que bien des
éléments légendaires se sont organisés pour former une histoire signifiante qui s’appuie sur des noms
propres et sur la toponymie : une certaine Ragnachilde, femme de Théodoric III, aurait été surnommée
« Pédauque » parce qu’elle « avait ordinairement les pieds dedans l’eau comme les oysons, et prenait
plaisir à se baigner 5 ». Cependant, son nom renvoie également de manière limpide au mot latin rana,
« raine(tte) », homonyme de « reine ». Mais quelle eau, quelle rivière, quel bain accueillait notre
reine ? Il y a la Garonne à Toulouse. Mais il y avait aussi, autrefois, des marécages tout autour de la
ville et dont les eaux étaient acheminées grâce à l’aqueduc de Lardenne. Il se trouve que l’ensemble de
ces sources recevait le nom de « bains de la reine Pédauque » ! Mieux, le château de la Payrolade,
situé dans les environs de l’ancien bassin de réception et de décantation de l’aqueduc de Lardenne,
connaît deux autres noms très emblématiques : « Villa de la Reine Pédauque » ou « d’Austris6 ». Et ce
nom d’ « Austris » renvoie de son côté à une autre tradition qui a identifié la Pédauque comme la fille
de Marcellus, cinquième roi de Toulouse. Nicolas Bertrand, dans ses Tolosanorum Gestis7 raconte que
Dieu envoya à la jeune fille une hideuse lèpre pour la préserver du culte païen (c’est ce qui arriva aussi
à sainte Énimie8); elle se couvrit alors d’un tissu pourpre qui rappelle le suaire de Véronique sur lequel
nous aurons à revenir. Le baptême la guérit de sa maladie. D’après un historien de la même époque,
Antoine Noguier 9, Austris chercha ensuite un lieu isolé pour ses oraisons et s’établit à Saint-Cyprien.
Et c’est pour conduire l’eau en ce lieu qu’on capta une source, qu’on construisit un aqueduc, puis
qu’on bâtit le palais de Payrolade. Quant à Austris, ajoute l’historien, d’aucuns disent que c’estoit la
regine Pedauco. En 1478, on trouve dans le cadastre le nom de banhs de la Regina Pedauca.
Cette histoire contient tous les éléments d’une très riche et signifiante
configuration mythique : une femme-oiseau, l’air et l’eau ; des tabous et des transgressions, de grands
seuils, des histoires de métamorphoses peut-être, et à coup sûr de (ré)génération.

1. Une famille nombreuse


La pédauque telle qu’elle nous apparaît dans cette histoire est donc une créature hybride
participant de l’humain et de l’oiseau. Cette curiosité morphologique renvoie à vrai dire à une grande
famille dont les différentes branches se déclinent généreusement à travers de nombreuses variantes.

4
Pierre Saintyves en a trouvé des statues en particulier du XIIe siècle, à Saint-Bénigne de Dijon, à Saint-Pierre de Nevers, à
Sainte-Marie de Saint-Pourçais et à l’abbaye de Nesle-la-Reporte. P. Saintyves, En marge de la Légende dorée : songes,
miracles et survivances, Paris, Robert Laffont, (1931) 1987, p. 1058.
5
Jean Chabanel, docteur en théologie, recteur de l’église de la Daurade (Toulouse, environ 1560-1620), De l’Antiquité de
l’Eglise Nostre Dame, dite la Daurade à Tolose, Toulouse, 1621. Il dit à propos de la Reine Pédauque : « Elle avoit pres de la
riviere hors la ville, une belle maison de plaisance, dans laquelle ceste Reyne faisoit venir l’eau claire, & nette des vives
fontaines qui sont en l’Ardene, par des aqueducz & canaux portés sur des arceaux & pilliers de brique. » La maison
s’appelait « Payrolades, à cause ce semble, de la multitude des Cuves & des chaudieres (que le vulgaire nomme Payroles)
esquelles l’eau des fontaines estoit recueillie, & reservée pour les bains en ceste maison ».
6
Gallia romana, Corpus des textes et représentations des antiquités gallo-romaines (XVe-XVIIe siècles).
7
Ou Tholosarum gestis, imprimé en 1515 par Jean Grandjean, puis traduit en français en 1517 et réimprimé en 1555. Les
gestes des Tolosains sont numérisés et accessibles sur internet.
8
Voir K. Ueltschi, La main coupée. Métonymie et mémoire mythique, Paris, Champion, 2010, p. 181-186.
9
Antoine Noguier, Histoire tolosaine, Toulouse, 1556.

2
Distinguons les créatures hybrides à morphologie fixe de celles qui changent quelquefois, dont
l’hybridité se traduit donc par des identités successives et non par composition.

Hybrides
Nombreuses sont dans la tradition les créatures hybrides, c’est-à-dire ces êtres qui
participent de deux espèces ; ceux qui mélangent l’humain et l’animal sont naturellement les plus
emblématiques pour notre étude. Isidore10 nous offre un joli échantillonnage de cette curieuse espèce,
les satyri par exemple qui portent une corne sur le front et qui ont des pieds de chèvre (caprarum
pedibus similes), les hippopodes aussi, ces hommes au corps humain et aux pieds de cheval11. Vers
1389, Philippe de Mézières peint dans le Songe du vieil pèlerin12 une parade animale comprenant des
créatures humaines à têtes d’oiseaux, toutes sortes d’oiseaux d’ailleurs :

Et pou apres, veez cy une grosse route de gent mal vestue, deciree et mal habituee, chaussie
de vieulx houseaulx, qui venoient parmy la cité de Romme sans ordre et sans mesure.
Lesquelx avoient une banniere vermeille decyree, en laquelle en une peau de belin avoit
quatre lettres de forme, c’est assavoir S.P.Q.R13. Et peussiez dire proprement, « Veez cy la
banniere et la gent de ceulx qui crucifierent notre Seigneur Jesucrist ». Et que pis est, toute
ceste gent cy avoient les cors humains, mais toutes les testes avoyent d’oyseaux et de bestes
sauvaiges, c’est assavoir de lyons, de serpens, de tygres, d’ours, de leopars et de chiens, de
loups, de sangliers, de marmouz, de renars, et de toutes bestes envenimees. Les autres
avoient testes d’oyseaulx, c’est assavoir de corbins, de chat huans, de chauf souriz, de
vaultouers, de chuetes, de cerf volans, de huppes qui puent et ne sont pas nectes, et de tous
autres oyseaux laiz et ors et puans (I, p. 264).

Les sirènes sont certainement les hybrides les plus répandus, les mieux étudiés, ceux
également qui bénéficient d’une tradition littéraire ancienne. La sirène est doublement hybride :
morphologiquement elle est d’abord, dans l’Antiquité, mi-femme, mi-oiseau, puis d’autres variantes
apparaîtront. Le Moyen Âge imaginera des créatures mi-femme, mi-poisson ou serpent. Sa double
nature fait participer la sirène de deux éléments : soit de la terre et de l’air, soit de la terre et de l’eau.
Chez Pierre de Beauvais, qui dit s’inspirer de la tradition gréco-latine, les sirènes sont moitié femme et
moitié oiseau : Phisiologes dit que la seraine porte samblance de fame de ci au nobril et la partie
d’aval est d’oisel14, tandis que Richard de Fornival fait mention aussi bien d’hybrides poisson-femme
qu’oiseau-femme15. D’autres auteurs hésitent à faire la part des choses : la sirène est femme poisson
et/ou oiseau :

10
Isidore de Séville, Etymologiae, PL 82, XI, III, col. 421-422.
11
Ibid., col. 422.
12
Philippe de Mézières Le songe du vieil Pèlerin, éd. G.W. Coopland , Cambridge, Cambridge University Press, 1957, 2 t.
13
Senatus Populusque Romanus.
14
Pierre de Beauvais, Bestiaire, éd. G.R. Mermier, Paris, Nizet, 1977, XI, l. 7-8.
15
Il sont 3 manieres de seraines ; dont les 2 sont moitié feme, moitié poissons, et la tierce moitié feme et moitié oiseaux.
Richard de Fornival, Le Bestiaire d’Amour suivi de la Réponse de la Dame, éd. C. Hippeau, Genève, Slatkine Reprints, 1978,
p. 16.

3
De la Seraine vus dirons
Que mult ad estrange façon :
De la centure en amont
Est la plus bele rien del mond,
En guise de femme est formee ;
L’altre partie est figuree
Comme peisson u cum oisel16.

Chez Philippe de Thaon, nous avons affaire à une femme jusqu’à la ceinture et dont le corps se
termine en queue de poisson pourvue de pieds de faucon17 ; c’est donc une variante particulièrement
originale de pédauque.
Une autre tradition vient enrichir ces éléments : le pied réputé difforme de la reine de Saba.
Les premières versions orientales en font un pied d’âne18. Mais ce terme ressemble à s’y méprendre à
« ane » en français médiéval, et qui désigne la cane19 ; un nouveau sens, une nouvelle cohérence
apparaissent ici. Et en effet, dans l’interpolation d’un manuscrit de l’Image du Monde d’Honorius
d’Autun, on lit à propos de la reine de Saba : habens pedes anserinos20. Cet amalgame s’enrichit
ensuite avec la Sibylle qui rejoint pour ainsi dire le complexe au XVe siècle, d’après un traité à l’usage
des peintres du cloître de Sainte-Catherine de Nuremberg : Peins la Sibylle qui s’est retroussée comme
pour marcher dans l’eau et comme si elle refusait de passer le pont, et fais lui aussi un pied d’oie21.
Enfin, les traditions populaires ont inventé des créatures aussi nombreuses que les régions
pour dire cette étonnante composition entre humain et volatile ou entre femme et créature aquatique,
les « Anguane » par exemple, créatures féminines hybrides attestées dans les légendes des
Dolomites22. En effet, en la pédauque, l’élément aquatique est tout aussi présent que l’air ; or, « dans
l’imaginaire médiéval, les figures féeriques sont aquatiques 23 ».

Métamorphoses

16
Guillaume le Clerc de Normandie, Le Bestiaire divin, éd. C. Hippeau, Genève, Slatkine Reprints, 1970, v. 995-1001.
17
Et de feme at faiture / Entresqu’a ceinture,/ E les piez de falcun/ E cue de Peissun. Philippe de Thaon, Le Bestiaire, éd. E.
Walberg, Lund/Paris, H.J. Möller/ H. Welter, 1900, 1365-1368. Voir D. James-Raoul, « Inventaire et écriture du monde
aquatique dans les bestiaires », in D. James-Raoul et C. Thomasset (dir.), Dans l’eau, sous l’eau. Le monde aquatique au
Moyen Âge, Paris, PUPS, 2002, p. 179.
18
P. Saintyves, En marge de la Légende dorée, op. cit., p. 1061.
19
C. Gaignebet, A plus hault sens. L’ésotérisme spirituel et charnel de Rabelais, Paris, Maisonneuve et Larose, 1986, t. 1, p.
137. Voir à ce propos A. Chastel, « La légende de la Reine de Saba », in Rev. Hist. Relig., 1939, CXIX et CXX, 166. Voir
aussi Philippe Walter (La Mémoire du Temps. Fêtes et calendriers de Chrétien de Troyes à La Mort Artu, Paris, Champion,
1989, p. 545) : « La langue médiévale permet ici un tour de passe-passe linguistique fort habile : l’âne peut se confondre en
ancien français avec une ane, c’est-à-dire une cane, donc une femme-oie ou une femme-cygne. (…) Ces femmes-oies seront
parfois christianisées en saintes pédauques comme sainte Néomoise ou sainte Énimie, elles gardent une marque au pied de
leur origine mythologique comme Berthe au grand (au plat) pied dont le nom rappelle directement celui de saint Austreberthe
et qui est menacée d’un viol dans la forêt où elle est abandonnée ».
20
Cité par G. Maillet, « Sur les différents types de « Pédauques », in Mélanges de Mythologie française offerts à Henri
Dontenville, Paris, Maisonneuve et Larose, 1980, p. 189.
21
J. L. Herr, « La Reine de Saba et le bois de la Croix », in Revue Archéologique, 1914, cité par G. Maillet, art. cit ., p. 185.
22
Voir D. Perco, « Les Anguane, fées des Dolomites », Êtres fantastiques. De l’imaginaire alpin à l’imaginaire humain,
Grenoble, Musée dauphinois, 2006, p. 29-33. Voir en part. p. 31 la reproduction d’un enfant aux mains et aux pieds d’oie,
extraite de Monstrorum Historia memorabilis, Schenck, 1609.
23
Lais bretons (XIIe-XIIIe siècles) : Marie de France et ses contemporains, éd. N. Koble et M. Séguy, Paris, Champion,
2011, p. 41.

4
Il est des créatures dont l’hybridation n’est pas constitutive mais le résultat de leur aptitude
merveilleuse à la métamorphose. Muldumarec, l’homme-oiseau du lai de Yonec, est une manière de
« pédauque », tantôt homme, tantôt volatile. C’est un être faé surtout, transgressant les frontières des
espèces d’une manière particulièrement saisissante. On sait comment il arrive « sur commande » en
vol, sa bien-aimée séquestrée dans sa tour doit simplement en formuler le souhait mentalement ;
comment une fois parvenu dans la chambre il devient homme, puis reprend sa forme d’oiseau pour
pouvoir repartir. On sait que trahi, un jour il pose ses pattes d’oiseau sur le bord de la fenêtre piégée
par des broches de fer plus tranchantes qu’un rasoir 24 ; il est alors mortellement blessé, mais peut
repartir ; puis meurt en homme des blessures reçues en oiseau !
Tous les contes mélusiniens peuvent être lus à travers notre problématique. Pierre Saintyves en
rapporte une variante dans laquelle la nature féerique de l’épouse, au moment de la transgression du
tabou, se révèle par la présence d’une patte d’oie imprimée dans les cendres traîtreusement parsemées
sur les marches de la chambre à coucher. Et l’infortunée d’invectiver le mari qui n’a pas su réfréner sa
curiosité, qui n’a donc pas su respecter sa promesse :

Du Mas
Tu m’épiais,
Tu périras
Toi et ton Mas,
Puisque tu as
Vu ma patte d’oie25.

Le château avec tous ses habitants s’enfonce alors dans la terre. Aujourd’hui, les eaux recouvrent tout.
Autre famille de contes impliquée, les contes relatifs aux enfants cygnes. Ce motif a essaimé,
particulièrement fécond, à partir de la tradition de la Vie des Pères et des Sept Sages de Rome ; la
littérature et les traditions orales nous en ont transmis de riches variantes 26. On en trouve une belle
version médiévale dans Le Roman de Dolopathos27 : le septième sage raconte l’histoire intitulé
« Cygni » (nous résumons) :

Un chevalier a capturé puis épousé une fée-cygne (une feie se baignant dans une fontainne à
qui il a dérobé sa chaîne d’or, la privant ainsi de ses pouvoirs surnaturels). Elle lui donne des
septuplés, six garçons et une fille qui naissent tous avec une chaîne d’or autour du cou ; mais
la mère du chevalier substitue une portée de sept chiots aux sept nouveau-nés, rend sa bru
responsable de cette progéniture monstrueuse et convainc son fils de la châtier. La vieille
charge un serviteur de confiance de tuer les enfants, mais celui-ci les abandonne vivants dans
la forêt, où ils sont recueillis par un ermite qui les élève jusqu’à ce qu’ils atteignent sept ans.

24
Marie de France, Les lais, éd. L. Harf-Lancner, Le Livre de Poche, « Lettres Gothiques », 1990. Yonec, v. 290-298 ; v.
315-316. Voir à propos de ce genre de transgression K. Ueltschi, Le pied qui cloche ou le lignage des boiteux, Paris,
Champion, 2011, p. 200 et p. 247.
25
P. Saintyves, Les contes de Perrault…, op. cit., p. 352. Source : L. Desaivre, Notes sur la Mélusine, Paris, 1899, p. 28-29.
26
Cf. notamment les Frères Grimm, Les sept corbeaux (Die sieben Raben, KHM n° 25, p. 154 et sq.). Rappelons également
que c’est là le motif du Lohengrin de Wagner (1850), qui lui a été inspiré par le Parzifal de Wolfram von Eschenbach et sa
suite anonyme. On trouve par ailleurs le motif dans la chanson de geste Garin le Lorrain (éd. B. Guidot, Nancy, Presses
Universitaires de Nancy, 1986).
27
Herbert, Le Roman de Dolopathos, éd. J.-L. Leclanche, Champion, 1997, 3 t., v. 9203-10151.

5
Ils vivent une enfance insouciante, mais en se baignant an semblance de signe estoient,
prenant donc l’aspect de leur seconde nature. Pendant ce temps, leur père le chevalier fait
enterrer la fée jusqu’au cou et la fait nourrir de déchets. Mais les enfants-cygnes reviendront
un jour et la vérité éclatera, la vieille sera châtiée et la fée sauvée ; les chaînes d’or qui
permettent aux cygnes de retrouver forme humaine seront récupérées intactes, sauf une, qui
avait été endommagée, si bien que l’un des enfants gardera son aspect de cygne.

Le thème du lac aux cygnes ou lac aux oies, très répandu depuis l’Asie centrale et septentrionale
jusqu’en Orient et chez les Germains, repose peut-être « sur la croyance que le beau volatile est
soumis aux menstrues féminines (…). Migrateur, venu d’on ne sait où et allant on ne sait où, blanc,
pur, virginal, gracieux, il aime à se poser sur de calmes étendues d’eau28 ». Là, il se métamorphose en
une magnifique jeune fille nue. Ainsi donc, la pédauque, jeune fille à la patte d’oie, évoque à sa
manière très parlante le don de métamorphose, et renvoie par ce biais aux croyances liées aux
questions de la sexualité et de la génération, nous aurons à y revenir.
C’est donc le pied qui est le plus souvent stigmatisé dans ces hybridations ; il suggère
volontiers la nature démoniaque de la créature qui en est pourvue. Il semblerait même que c’est une
des raisons pour lesquelles les anges sont toujours représentés pieds nus, et qu’au contraire les
personnages chaussés sont volontiers suspects car elles peuvent cacher un secret redoutable 29. Claude
Gaignebet nous a donné une autre lecture de ces « monstres doubles » en imputant leur difformité à un
problème de naissance, un « accouchement ‘en deux temps’, interrompu dans des conditions magiques
par la transgression d’un tabou » : « le pied palmé ou fourchu marque et rappelle que ce fut presque un
succès. Il souligne la ‘presque possibilité’, pour un être, d’appartenir au monde humain, de se dégager
entièrement d’origines que le Moyen Âge taxait de diaboliques 30. »

2. Transgressions
En effet, la pédauque est à elle seule tout un programme de transgressions : transgression
de l’ordre des espèces, on l’a vu, mais aussi transgression du seuil entre réel et merveille, transgression
de tabou.

Seuils
La femme qui est pourvue d’une patte d’oie est forcément reconnaissable à une démarche
quelque peu déséquilibrée, sinon une claudication31. Or, la claudication renvoie à une transgression
particulière, celle d’une frontière que l’on doit enjamber à la manière d’un haut seuil ou d’une grande
marche : la frontière entre deux mondes, monde de l’homme et monde de l’ailleurs : celui des anges et

28
J.-P. Roux, Le sang. Mythes, symboles et réalités, Paris, Fayard, 1988, p. 73.
29
C’est à Denis Hüe que je dois cette information très féconde, je l’en remercie ici.
30
C. Gaignebet, Le Carnaval. Essais de mythologie populaire, Paris, Payot, 1974, p. 99-100.
31
Cette démarche rappelle le mouvement saccadé d’une cloche, d’où cette fusion entre les termes clochier < claudicare, et
cloche, « *clokka ». Voir Guy de Maupassant, « Clochette », Contes et Nouvelles, Paris, R. Laffont, « Bouquins », 1988, t. 2,
p. 920-921 : « Elle boitait, non pas comme boitent les estropiés ordinaires, mais comme un navire à l’ancre. Quand elle posait
sur sa bonne jambe son grand corps osseux et dévié, elle semblait prendre son élan pour monter sur une vague monstrueuse,
puis, tout à coup, elle plongeait comme pour disparaître dans un abîme, elle s’enfonçait dans le sol. »

6
des esprits, des fées et des créatures faées, monde des morts. Enfin, la claudication est parfois le prix à
payer pour en revenir, le signe d’un savoir secret acquis lors de ce voyage dans des zones interdites
justement32. Un certain nombre de figures illustrent et étayent cette idée.
Le Sphinx est volontiers représenté comme une créature ailée. Or, il se trouve au cœur des
questions relatives à la fois à la claudication et à la métamorphose. Car, que disait en substance
l’énigme du sphinx ? En voici un déchiffrage :

L’homme est le seul à changer la nature de sa mobilité pour endosser trois types différents de
démarche : quatre pieds, deux pieds, trois pieds. L’homme est un être qui, à la fois, reste
toujours le même (…) et qui devient autre : contrairement à toutes les espèces animales il
connaît trois statuts d’existence différents, trois « âges » : enfant, adulte, vieillard. (…)
L’être qui est à la fois et en même temps à deux, trois, quatre pieds, l’homme qui dans la
progression de son âge ne respecte pas, mais brouille et confond l’ordre, social et cosmique,
des générations33.

La fameuse question : « Qui est-ce qui, ayant une seule voix, a quatre pieds, deux pieds et trois
pieds34 ? » « Qui est à la fois dίpous, trίpous et tetrápous ? », cette question sera adressée à Œdipe,
littéralement « le pied enflé », lui-même fils et petit-fils de boiteux ; c’est peut-être pourquoi il sait
répondre. Ce qui est en cause ici, c’est un savoir secret, un savoir d’initié. Mais tout savoir se paye par
un tribut. C’est ainsi que la figure mythique du démiurge originel, le forgeron, est toujours boiteuse,
quelle que soit la civilisation. Héphaïstos, Vulcain et autres Trébuchet ont acquis leur science intime,
liée aux secrets de la terre, en la payant par leur difformité35.
Ces figures renvoient à une autre créature mythique, apparentée elle aussi à nos pédauques :
les Telchines. Nous devons à Suétone36 les principales informations sur ces êtres. Ce sont des monstres
marins tantôt assimilés à des démons, tantôt à des poissons, tantôt à des serpents. En effet, certains
sont dépourvus de bras et de jambes, mais possèdent des mains soudées directement au corps (ce qui
inspire à M. Détienne et J.-P. Vernant la comparaison très riche avec la figure du phoque37). Or, ces
mains possèdent des doigts palmés comme ceux des oies. Leur nature exacte pose le problème de
l’identité de la créature ainsi pourvue. Les questions posées par Aristote à leur sujet sont point par
point transposables à nos pédauques :

Ces membres aux articulations multiples, sont-ce des mains, des pieds, des nageoires ?
Énigme toujours ouverte : ces pieds sont des nageoires, ces nageoires sont des mains.
Quadrupède à nageoire, poisson pourvu de mains, sorte d’humain sans bras ni jambes, ou,
encore, homme-poisson et poisson-quadrupède38.

32
Voir K. Ueltschi, Le pied qui cloche, op. cit.
33
J. Vernant, P. Vidal-Naquet, Mythe et tragédie en Grèce ancienne II, Paris, Editions de la Découverte, 1986, p. 54.
34
Apollodore, Bibliothèque, III, 5, 8. Voir toutes les variantes de l’énigme du Sphinx dans C. Gaignebet, « L’homme qui’ a
vu l’homme, qui’ a vu l’homme, qui’ a vu… », Poétique, n° 45, Février 1981, p. 1-8.
35
G. Dumézil, Les dieux des Germains, Paris, PUF, 1959, p. 70 et R. Boyer, « La dextre de Tyr », in F. Jouan, A. Motte,
Mythe et Politique, Paris, Les Belles Lettres, 1990.
36
Suétone, Des termes injurieux. Des Jeux grecs, éd. Taillardat, Paris, Les Belles Lettres, 1967, en part. p. 54 et P. 133-136.
37
M. Détienne, J.-P. Vernant, Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Paris, Flammarion, 1974, p. 244 et sq.
38
Aristote, Hist. anim., 567 a 7 sq., cité par M. Détienne, J.-P. Vernant, Les ruses de l’intelligence …, op. cit., p. 252.

7
Les Telchines sont volontiers assimilées à des forgerons mythiques primordiaux dont l’archétype est le
boiteux Héphaïstos. Est-il fortuit, dans ce contexte, que le forgeron Völund et ses frères Egil et
Slagfidur aient dérobé les vêtements de trois walkyries qui pour se baigner ont ôté leurs habits Ŕ de
cygne ? Sans vêtements, elles ne peuvent pas redevenir oiseaux, elles ne peuvent plus s’envoler et
c’est ainsi que Völund et ses frères les épousent. Une variante du mythe fait d’ailleurs de Völund
l’époux de Hervör, une femme-cygne dont il eut un fils nommé Heime.
L’association entre la problématisation du pied et l’oiseau se trouve également actualisée dans
Aschenputtel, variante de Cendrillon des frères Grimm39 ; les oiseaux y jouent un rôle important,
quoique de manière apparemment anodine : ils sont les adjuvants de la jeune fille tout au long du
conte ; le langage mythique en effet a coutume de dissocier ses éléments constitutifs et crée ainsi un
chiffre poétique. Ce sont des oiseaux qui viennent aider la jeune fille à trier les lentilles versées avec
perversité dans les cendres ; c’est un petit oiseau blanc (figure interchangeable avec celle de la
marraine40 dans certaines variantes du conte) qui jette de l’arbre les trois tenues somptueuses qui vont
métamorphoser la jeune fille, le temps d’un bal. Ce sont des tourterelles qui, après avoir révélé le
secret de la supercherie des sœurs (qui se sont raccourci les pieds en coupant respectivement le talon et
le grand orteil afin de pouvoir chausser la petite pantoufle de verre/vair de leur souffre-douleur et se
faire passer pour l’élue du prince), les punissent en les mutilant, leur arrachant les deux yeux. C’est, en
effet, le pied extraordinaire car inhabituellement petit de l’héroïne qui servira de signe de
reconnaissance. Ce n’est pas un pied d’oie il est vrai, les belles-sœurs s’étant pour ainsi dire chargées
de cette symbolique en devenant boiteuses pour s’être amputées. Autrement dit, le conte a en grande
partie effacé et rendu illisibles les substrats mythiques relevant de notre problématique. Mais le sang
sort des chaussures trop petites et révèle la mutilation, le crime et l’impureté des sœurs…

Tabous
L’histoire de la reine Pédauque nous l’enseigne : à la base, il y a la transgression d’un tabou
qui est lié aux enjeux de la génération. Des variantes de pédauque illustrent cette problématique, pour
commencer certaine Brigitte qui présente le syncrétisme de plusieurs personnages. Brigitte, en danger
de mourir noyée en mer avec ses huit enfants est sauvée par sainte Brigitte, sa patronne, qu’elle vient
d’invoquer. La princesse et ses enfants sont alors changés par la sainte respectivement en cane et
canetons et échappent ainsi à la noyade. Une Vie irlandaise du Xe siècle raconte pour sa part que sainte
Brigitte avait coutume de bénir les palmipèdes et de les entourer de ses bras.

39
W. et J. Grimm, Kinder- und Hausmärchen, hrsg. von H. Rölleke, Stuttgart, Reclam, 1980, d’après l’édition de 1857,
première édition 1812/15, n° 21, p. 137-144. Éd. et trad. françaises : N. Rimasson-Fertin, Contes pour les enfants et la
maison, Paris, José Corti, 2009, t. 1, p. 139-149. Un commentaire critique sur l’origine des motifs suit chaque conte traduit et
fait de cet ouvrage un outil très précieux et désormais indispensable.
40
Voir le rôle primordial de la marraine comme de la marâtre, dans notre contexte, dans K. Ueltschi, La main coupée, op.
cit., notamment p. 167.

8
Ce qui est en cause dans cette histoire de métamorphose, ce sont des alternatives possibles à la
génération sexuelle. Justement, la métamorphose en constitue une, familière au Moyen Âge par le
truchement d’Ovide. Une légende comme celle de sainte Énimie met en évidence toutes les
composantes d’un réseau de signifiances complexe mais implacablement cohérent. Sainte Énimie était
la sœur du roi Dagobert. L’histoire nous dit qu’elle se retira au VII e siècle dans les montagnes du
Gévaudan. Bertrand de Marseille nous a laissé, au XIIIe siècle, une Vie41 en occitan qui raconte
comment la sainte, pour échapper au mariage, invoqua le ciel qui lui envoya une lèpre comme une
manière de bénédiction ; comment un ange, plus tard, lui enjoignit d’aller se baigner dans la fontaine
de Burle, ce qui la guérit de sa maladie de peau ; comment, dès qu’elle eut quitté l’eau, la maladie
revint, jusqu’à ce qu’elle comprît qu’il lui fallait rester dans l’eau, c’est-à-dire proprement devenir
pédauque ; comment elle s’établit ensuite ermite et construisit une église en l’honneur de Notre-
Dame ; comment une nuit un serpent détruisit ce que la sainte avait bâti pendant la journée, scénario
inverse de celui à l’œuvre dans l’histoire de Mélusine. Comment, enfin, elle ressuscita un petit enfant
mort, variante d’endogamie, chiffre pour désigner une génération virginale.
D’après d’autres traditions, le pied d’Énimie (variante : Neomaye) se transforme en patte d’oie
alors qu’elle fuit pour échapper à un seigneur qui du coup, terrifié, rebrousse chemin. Il se trouve que
certaines traditions font de l’oie une variante synonymique du poisson42, symbole immémorial de la
gestation et de la résurrection depuis au moins Jonas : la plus ancienne version connue du conte de
Cendrillon est chinoise et a été rédigée par un fonctionnaire lettré, Tuang Ch’eng-Shih (800-863) ;
incluant le motif du poisson fertilisant, elle raconte en effet que c’est en ramassant les arêtes d’un
poisson tué par sa marâtre que l’héroïne obtient une paire de sandales d’or 43. En Bretagne, la légende
de sainte Klervi (fêtée le 21 décembre, soit à l’approche des Douze Jours) raconte comment une oie lui
avait gobé un œil alors qu’elle était encore tout enfant ; son frère Gwenolé ouvrit le ventre de l’oie et y
retrouva l’œil intact. Il le prit et le remit en place ; la re-soudure est immédiate et la petite fille tout
comme l’oie sortent indemnes de l’aventure. L’oie apparaît donc comme une variante synonymique du
poisson dans la mesure où elle peut conserver comme lui (cf. tous les contes de La fille aux mains
coupées) dans son ventre un organe.
À Montfort-sur-Meu en Ille-et-Vilaine, la Légende de la cane raconte qu’au XIVe siècle, à
l’occasion de la construction du château de Montfort, une jeune fille séquestrée dans la tour du
Papegault (qui existe encore de nos jours) par le seigneur de Montfort se serait transformée en cane
pour échapper à son ravisseur, après avoir invoqué saint Nicolas, le patron de la paroisse. Après sa
mort, elle aurait continué à apparaître une fois l’an, à la Saint-Nicolas précisément, apportant en
offrande au saint ses canetons de l’année. La légende était si célèbre que pendant trois cents ans,

41
Bertrand de Marseille, Vie de Sainte Énimie, éd. C. Brunel, Paris, Champion, 1970.
42
Cf. K. Ueltschi, La main coupée…, op. cit., p. 152 et sq.
43
C. Ginzburg, Le Sabbat des Sorcières, Paris, Gallimard, (1989) 1992, p. 241.

9
jusqu’à la Révolution, la commune fut appelé Montfort-la-Cane44. À quelques dizaines de kilomètres
de là, on raconte une histoire semblable : à Tréhorenteuc dans le Morbihan, aux portes de la forêt de
Paimpont-Brocéliande, se trouve encore aujourd’hui une église consacrée à sainte Onenne (« frêne »)
dont un vitrail (du XXe siècle il est vrai) reprend cette tradition et représente la sainte avec une oie.
Cette sœur du roi breton Judikaël a fait vœu de pauvreté et est devenue gardienne d’oies. Ce sont ces
oies qui sont venues à sa rescousse lorsqu’un seigneur voulait attenter à sa virginité. La fontaine
Sainte-Onenne, qui rappelle le lien de la sainte avec l’eau, abrite sa statue. Jusqu’à un passé récent, des
oies accompagnaient les traditionnelles processions du 15 août à la fontaine45. Dans ces deux traditions
bretonnes, l’oie est ainsi associée à la vierge qui en emprunte les traits lorsqu’elle se trouve menacée.
Or, la thématique ancestrale de l’auto-génération s’exprime avec prédilection à travers le
scénario des vierges qui fuient un prétendant, qui se voient dans les versions chrétiennes
providentiellement affligées de lèpre et/ou qui se mutilent, qui deviennent pédauques, se
métamorphosant en oiseau comme dans les traditions antiques. Les histoires d’inceste ainsi que
l’imaginaire du double en sont d’autres variantes ; là encore, les contes de La fille aux mains coupées
en constituent une des illustrations les plus emblématiques 46. De même, le tabou central des légendes
de Mélusine est lié lui aussi à la problématique de l’auto-engendrement, de la génération spontanée et
de la naissance virginale : c’est ce qui caractérise la surnature de la fée : « tout laisse à penser qu’elle a
engendré seule ses filles 47. » Dans le cas de l’oie, l’élément aquatique joue un rôle connecteur
fondamental : le pouvoir fécondant de l’eau est une croyance attestée depuis des temps immémoriaux,
car se baigner dans l’eau ne permet pas seulement de remédier à un problème de stérilité, cela permet
aussi occasionnellement de faire d’une vierge une mère48 !
Justement, dernier tabou impliqué, celui du sang menstruel. Les traditions liées à Véronique
permettent d’explorer cette ultime pièce du puzzle. Une parenté signifiante quoique efficacement
gommée existe entre les pédauques et Véronique par le truchement de la lèpre, du sang et de l’eau. On
sait que la tradition enseigne que sur le voile de Véronique se sont imprimés les traits du Christ, vraie
image du Christ. Ce voile par la suite guérira notamment l’empereur Vespasien de la lèpre. Il se trouve
qu’on a volontiers associé Véronique à l’Hémorroïsse, cette femme affligée depuis douze ans d’un
flux de sang et qui fut guérie en ayant simplement touché le manteau du Christ, comme le rapportent

44
Le Père Barlsuf avait publié en 1652 le Récit véritable de la Venue d’une canne sauvage en la ville de Montfort, réimprimé
à Rennes en 1894. Voir P. Sébillot, Croyances, mythes et légendes des pays de France, éd. Omnibus, 2002, p. 889, n° 2.
45
On peut évoquer ici également l’Abbaye aux Oies dans les abords immédiats de Josselin, à une vingtaine de kilomètres de
Tréhorenteuc. Ce nom pose un problème d’interprétation et nous n’avons pas pu trouver d’explication malgré nos
investigations sur le terrain. Il y aurait peut-être un lien, ne serait-ce qu’analogique, avec toutes ces histoires d’oies qui ont
cours dans la région. Mais on trouve dans toute la France des traces de ce mythe. Mentionnons le parc de la Patte d’oie de
Reims, parc datant du XVIIIe siècle qui doit son nom non seulement à sa forme rappelant celle du volatile, mais très
certainement aussi à quelque légende ancestrale Ŕ la toponymie est toujours signifiante. Cette hypothèse est confortée par la
présence du cours sinueux de la Vesle et d’un étang, mais aussi par le fait que le parc a été édifié sur une zone marécageuse
asséchée au XVIe siècle par le Cardinal de Lorraine.
46
Voir K. Ueltschi, La Main coupée…, op. cit., p. 109 et sq.
47
Ph. Walter, La fée Mélusine. Le serpent et l’oiseau, Paris, Imago, 2008, p. 64.
48
Voir à ce sujet P. Saintyves, Les Vierges Mères et les Naissances Miraculeuses, Paris, E. Nourry, 1908 et J.T. Schulenburg,
« The Heroics of Virginity: Brides of Christ and Sacrificial Mutilation », in Women in the Middle Ages and the Renaissance:
Literary and Historical Perspectives, ed. M.B. Rose, New York, Syracuse University Press, 1986, en particulier p. 59.

10
Matthieu, Marc et Luc (Mt, 9, 20-22 ; Mc, 5, 25-34 ; Lc 8, 43-48). L’Évangile de Nicodème donne un
nom à la malade : « Il se trouvait là aussi une femme nommée Véronique qui dit : ‘Voici douze ans
que je souffrais d’un épanchement de sang ; je n’ai fait que toucher la frange de son vêtement et
aussitôt j’ai été guérie49‘». De graves questions se posent donc ; Claude Gaignebet les a formulées :

Y a-t-il un rapport entre le fait d’avoir été guérie d’un flux menstruel et celui d’obtenir une
Image Vraie ? La réponse partielle nous semblait être donnée par les croyances médicales ou
magiques de l’Antiquité selon lesquelles une femme, dans cet état, trouble par son seul
regard, qui est alors empoisonné comme celui d’un serpent, le poli d’un miroir de bronze. On
comprenait ainsi que celle qui avait été pendant douze ans incapable de voir sa propre image
dans un miroir soit devenue, au-delà de sa guérison, l’exemple de la Purification par
excellence et ait pu recueillir, directement, l’Image Vraie50.

Véronique peut donc se lire comme Vera Icon, c’est ce qu’enseigne déjà Isidore. Il n’est pas fortuit
que Véronique soit la patronne des menstrues, des lingères et des masques de Carnaval. Il n’est pas
fortuit non plus, comme le montre en particulier une tradition établie solidement à Soulac en Gironde,
qu’elle soit venue par la mer ; l’eau est donc aussi son élément et par là-même elle entretient une
parenté avec les créatures aquatiques. Or, les ladres qu’elle est censée guérir doivent coudre sur leur
cape Ŕ une patte d’oie rouge. Nous pensons qu’une des raisons en est l’analogie de cette image avec un
membre rongé aux extrémités. Mais cette patte renvoie aussi à l’imaginaire des règles, et en particulier
au tabou des rapports sexuels, prohibés pendant la menstruation, et dont la transgression peut
précisément être sanctionnée par la lèpre frappant les contrevenants ou leur innocente progéniture51.
Cette thématique nous ramène donc directement aux pédauques et autres femmes-cygnes, les filles-
oiseaux52 et autres Mélusines douées de métamorphose, dont un tabou lié à « l’impureté » mensuelle et
plus généralement à la sexualité pourrait expliquer la trame souterraine, et dont la patte d’oie et ses
variantes en sont le stigmate apparent.

Conclusion
Du cheval ailé Pégase aux sorcières volant sur leur balai, l’imaginaire de l’oiseau a toujours
inspiré le poète pour dire les aspirations profondes de l’homme et ses nostalgies de l’Éden perdu. Le
Jeu de l’Oie peut apporter sa clef à l’énigme qui nous occupe. Ce jeu serait « renouvelé des Grecs »
comme on disait encore au temps de Perrault. C’est un véritable parcours initiatique, dédale ou spirale
labyrinthique de 63 cases truffée de symboles (ponts, puits, filets, prison, la mort…) qui possèdent des
vertus magiques et favorisent l’avancée du pion, ou au contraire y opposent des obstacles multiples et
répétés. La première case est en général une porte par laquelle on pénètre dans l’univers de l’oie, dont
des représentations jalonnent le parcours toutes les neuf cases. Palamède en serait l’inventeur génial,

49
Évangile de Nicodème, in Ecrits apocryphes chrétiens, éd. P. Geoltrain et J.-D. Kaestli, t. 2, Paris, Gallimard, « La
Pléiade », 2005 p. 270.
50
C. Gaignebet, A plus hault sens…, op. cit., t. 1, p. 130.
51
J.-L. Flandrin, Un temps pour embrasser. Aux origines de la morale sexuelle occidentale (VI e-XIe siècle), Paris, Le Seuil,
1983, p. 46 et sq.
52
Ces traditions sont encore vivantes au XIXe siècle, voire dans un passé plus récent encore : P. Sébillot, Croyances, mythes
et légendes des pays de France, op. cit., p. 679.

11
Palamède à qui la mythologie grecque attribue également l’invention du jeu d’échec et des dames ; il
serait par ailleurs à l’origine des poids et les mesures, et des lettres kappa, phi, thêta et chî. Une
explication du sens mystérieux dont serait investi le Jeu de l’Oie est fournie par Éliphas Lévi
(pseudonyme d’Alphonse-Louis Constant, 1810-1875) qui le rapproche du Tarot et qui écrit dans son
livre La clef des grands mystères (1859) :

Le jeu d’échecs, attribué à Palamède, n’a pas une autre origine que le Tarot, et l’on y
retrouve les mêmes combinaisons et les mêmes symboles, le roi, la reine, le cavalier, le
soldat, le fou, la tour, puis des cases représentant des nombres. Les anciens joueurs d’échecs
cherchaient sur leur échiquier la solution des problèmes philosophiques et religieux, et
argumentaient l’un contre l’autre en silence en faisant manœuvrer les caractères
hiéroglyphiques à travers les nombres. Notre vulgaire jeu de l’oie, renouvelé des Grecs et
attribué également à Palamède, n’est qu’un échiquier à figures immobiles et à nombres
mobiles au moyen des dés. C’est un Tarot disposé en roue à l’usage des aspirants à
l’initiation. Or, le mot Tarot, dans lequel on trouve rota et tora, exprime lui-même (…) cette
disposition primitive en forme de roue.
Les hiéroglyphes du jeu de l’oie sont plus simples que ceux du Tarot, mais on y retrouve les
mêmes symboles : le bateleur, le roi, la reine, la tour, le diable ou typhon, la mort, etc…. Les
chances aléatoires de ce jeu représentent celles de la vie et cachent un sens philosophique
assez profond pour faire méditer les sages et assez simple pour être compris par les enfants 53.

Or, l’oie fait l’objet d’un interdit alimentaire chez les anciens Bretons. Elle est élevée pour le plaisir,
ce qui veut sans doute dire qu’avec le lièvre et la poule, frappés du même interdit, c’étaient des
animaux sacrés54.
Revenons donc à notre Rôtisserie de la Reine Pédauque : nous sommes bien en présence d’un
imaginaire d’abondance, de pays de Cocagne, hyperbole de la fertilité que des temps où la disette
constitue une menace vitale permanente ont pu développer, depuis les saucisses du Roman de Renart
aux utopies gargantuesques et autres Jardins des Délices. Elle renvoie à l’abondance alimentaire telle
qu’elle s’étale par exemple à l’occasion de mardi gras ou de la fête de la Saint-Martin, où l’on boit
beaucoup, et où l’on déguste l’oie grasse55 justement. Elle renvoie à la richesse en général, comme en
témoigne le grand nombre de variantes que connaît le conte-type AT n° 571, « L’Oie d’or », et dont
une très ancienne version remonte à Ésope : un fermier possède une poule d’or ; il la tue et tarit ainsi la
source de sa richesse56. D’autres variantes suivront, par exemple De Ansere Ova aurea pariente
d’Avianus Flavius (160 ap. J.-Ch.) ; Jean de La Fontaine reprendra lui aussi la fable. Et que dire de la
coïncidence qui existe entre les expressions « Histoires de ma mère l’Oye » et « Contes de la reine
Pédauque » ?

L’expression : Contes de la mère l’Oye paraîtrait provenir du souvenir de Berthe la fileuse,


appelée aussi Berthe au pied d’oie et la reine Pédauque (Regina Pede Aucae). Berthe au pied
d’oie serait une forme différente, une variante de la femme au corps de cygne, ou au

53
Éliphas Lévi, La Clef des grands mystères suivant Hénoch, Abraham, Hermès Trismégiste et Salomon, rééd. Guy
Trédaniel, La Diffusion Scientifique, 1955.
54
César, de Bello gallico, 5,12.
55
Ph. Walter, Mythologie chrétienne, Fêtes, rites et mythes du Moyen Age, Paris, Imago (2003) 2011, p. 53.
56
Esope, « L’oie d’or », in Fables, trad. D. Loayza, Paris, GF, 1993.

12
vêtement de plumes de cygne, dont il est question dans la mythologie et les contes
septentrionaux et que l’on aurait identifiée et confondue, à un certain moment, avec Berthe,
la femme de Pépin et la mère de Charlemagne. Le trait du caractère de la femme au pied
d’oie qui nous intéresse le plus ici, c’est sa sollicitude pour les enfants. Dans des récits du
Nord, Berthe est souvent montrée veillant sur les berceaux. Berthe ou Berchta est assimilée,
à certains égards, dans la mythologie allemande, à Holda ou Holla qui accompagnait souvent
des groupes d’enfants 57.

Ainsi, notre volatile aux pattes palmées a-t-il été élu pour emblématiser aussi bien une initiation à la
sagesse philosophique, la pureté virginale et le rêve de la fertilité, de la prospérité, voire de la
bombance : tout ce qui a trait aux aspirations les plus profondément ancrées dans l’homme, corps et
esprit, et qui parfois dépassent traitreusement, malicieusement, sous le drapé antique d’une robe de
pierre.
Karin Ueltschi
Université de Reims Champagne Ardenne
CRIMEL (EA 3311)

57
P. Saintyves, En marge de la Légende dorée op. cit., p. 1062.

13

Vous aimerez peut-être aussi