0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
66 vues124 pages

L'Histoire de Carlo Ponzi

Le document explore l'histoire de Carlo Ponzi, un immigrant italien qui a créé une escroquerie financière aux États-Unis dans les années 1920, devenant un symbole de la spéculation et des krachs financiers. À travers son récit, il illustre les défis et les ambitions des immigrants, ainsi que les conséquences de l'appétit insatiable pour l'argent dans le capitalisme. David Lescot, l'auteur, mêle théâtre et musique pour raconter cette histoire complexe et captivante.

Transféré par

Ismaël Kande
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
66 vues124 pages

L'Histoire de Carlo Ponzi

Le document explore l'histoire de Carlo Ponzi, un immigrant italien qui a créé une escroquerie financière aux États-Unis dans les années 1920, devenant un symbole de la spéculation et des krachs financiers. À travers son récit, il illustre les défis et les ambitions des immigrants, ainsi que les conséquences de l'appétit insatiable pour l'argent dans le capitalisme. David Lescot, l'auteur, mêle théâtre et musique pour raconter cette histoire complexe et captivante.

Transféré par

Ismaël Kande
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

“Mon système, c’était une chaîne de Ponzi”, disait l’escroc Bernard

Madoff. Qui est donc ce Ponzi ? Un Italien immigré aux Etats-Unis au


début du XXe siècle. Après quinze ans de galères inimaginables, entre deux
combines pour de l’argent facile, il apprit à utiliser de mieux en mieux son
bagou et ses connaissances bancaires. Il monta à Boston en 1920 une
escroquerie financière qui le rendit millionnaire pendant un an.
1920-2008 : La folie spéculative et l’inépuisable appétit de tout
actionnaire créent périodiquement de nouveaux krachs, un ouragan saccage
La Nouvelle-Orléans, les monnaies européennes sont dévaluées… A travers
cet affabulateur, créature du capitalisme, c’est le siècle à venir qui se
raconte, et peut-être un peu le suivant.

Né en 1971, David Lescot est auteur, metteur en scène et musicien. Son écriture comme son travail
scénique cherchent à mêler au théâtre des formes non dramatiques, en particulier la musique. Il
obtient en 2008 le prix Nouveau Talent de la SACD, et le Grand Prix de littérature dramatique pour
L’Européenne. Il interprète lui-même son texte La Commission centrale de l’enfance et obtient
en 2009 le molière de la Révélation théâtrale. Artiste associé au Théâtre de la Ville à Paris, il
participe aussi à de nombreux festivals, de La Mousson d’été au Festival d’Avignon. Tout son
théâtre, paru chez Actes Sud-Papiers, est traduit, publié et joué dans de nombreuses langues.
ACTES SUD – PAPIERS
Fondateur : Christian Dupeyron
Editorial : Claire David

Dans le cadre de son Action culturelle théâtre, la SACD soutient l’édition de

cet ouvrage.

Illustration de couverture :
© Bettmann – CORBIS

© ACTES SUD, 2012


ISSN 0298-0592
ISBN 978-2-330-11065-9
L E S YSTÈME DE P ONZI

David Lescot
pour Agnès et Dante Desarthe
PERSONNAGES

Le chœur
Carlo Ponzi
Imelde Ponzi, sa mère
Des maîtresses
Un camarade de jeu
L’Oncle
Un Irlandais
Un patron
Des conquêtes
Un client du café
Zarossi, banquier
La secrétaire
La guichetière
McCall, détective
Un gardien de prison
Une infirmière
Des juges
L’inspecteur Stevenson
Le procureur
Charles Morse
Pearl Gossett, infirmière
Le docteur Thomas
Miss Lombard, professeur de piano
Rose Ponzi, née Rose Gnecco
Un prêtre
Le banquier De Masellis
John Gnecco, le père de Rose
Les avocats de Gnecco Bros
La famille Gnecco
Chmielinski, directeur de la
Hanover Trust Company
Rosenberg, prêteur sur gages
Daniels, vendeur de meubles
L’épicier Giberti
L’inspecteur des finances Frank Pope
John S. et John A. Dondero
La Fidelity Trust Company
Le commissaire de police O’Brien
L’administration postale
Le père Cortese
Renato et Simona Bozzi
Percy Lamb, homme d’affaires
Lucy Meli, secrétaire
Luigi Cassulo
Le propriétaire de Lexington
JR Poole
Le représentant de voitures
Les inspecteurs des postes
Une vieille femme
Un crieur de journaux
Le Boston Post
Le lieutenant de police Mulvaney
Mac Masters, attaché de presse
L’avocat général adjoint Abbott
L’avocat général adjoint Hurwitz
Le conseil d’administration de la
Hanover Trust Company
L’expert-comptable Pride
Un vendeur de rue
James Francis Morelli, bouffon
Un businessman de New York
Le directeur du Boston Post
Mussolini
OUVERTURE. CONSTITUTION DU
PERSONNAGE

LE CHŒUR. Il nous faut un personnage


Il nous faut un personnage
Un grand
Un vrai
Un vrai
Un pur
Plus grand que vrai
Plus vrai que nature
C’est une histoire de personnage
Un personnage
Grand comme un siècle
Lequel
Le dernier
Le dernier
(Apparition de Ponzi.)
Qu’il soit étranger
Italien
Né vers 1880
Et qu’il ait l’esprit d’entreprise
Et qu’il ait l’esprit d’aventure
(On habille Ponzi.)
Pour devenir un héros du siècle
Pour devenir un héros du peuple
Mère : Imelde
Père : Oreste
Qui l’ont doté de cinq prénoms
Carlo Pietro Giovanni Guglielmo Tebaldo
Charles Pierre Jean Guillaume Thibault
Ponzi
Ponzi
(Silence.)
Papa petit postier à Parme
Mais maman
Ah maman
Maman
Maman dit qu’elle a du sang bleu maman
Du sang bleu du sang bleu maman
Et qu’il est passé dans ton sang.

IMELDE PONZI. Mes parents et leurs parents, tes aïeux, mon fils, à
Parme on les appelait Don ou Donna, tu ne les as pas connus, mais tu es
de la même race qu’eux, oh tu leur ressembles, oh tu n’es pas de la race
des employés de poste. Ton père par ailleurs est un époux merveilleux,
moi qui n’avais pour dot que la réputation de ma grande famille
parmesane.

— Rome —

LE CHŒUR. Oreste expire. Oreste s’éteint


Ton père est mort. Paix à son âme
Héros du peuple ou champion de sa mère Vengeur des lignées disparues.

IMELDE PONZI. Avec l’héritage de ton père (héritage modeste, héritage


à l’image de ton père), tu auras, si tu dépenses sagement, de quoi
subvenir à ta vie et à tes études à Rome, car la plus grande université, car
la plus ancienne, se trouve à Rome, et on l’appelle Sagesse.
Sapienza !
IMELDE PONZI. Et si avec Sagesse tu mènes ton existence à Rome, tu
auras, mais juste juste, de quoi subvenir à ta vie. Mais juste juste juste
juste…
Un personnage
Qui a du goût pour la parure
Qui ne mégote pas sur le vêtement
(On déshabille Ponzi pour le rhabiller encore mieux.)
A Rome on le sait la vie est douce
Et qui se ressemble s’assemble
Toi tu es de noble ascendance

IMELDE PONZI. Mais juste juste juste juste… Et de Sagesse tu sortiras


nanti du savoir de Justice.

Et tes nouveaux amis à Rome


Ont l’art de vivre avec douceur

IMELDE PONZI. Car celui qui domine le Droit et la Justice n’a rien à
craindre des sursauts du Sort.

L’art de dépenser avec goût


L’art de dormir quand il fait jour
UNE MAÎTRESSE. Carlo sors-moi à l’opéra
Carlo ce collier c’est mon rêve
Tu sais ce que tu es ? Un seigneur
Paie-moi une glace et du champagne.
IMELDE PONZI. Sait s’établir, se rétablir.

UN CAMARADE DE JEU. Carlo avec toi on s’amuse


Tu sais flamber comme les grands ducs.
IMELDE PONZI. Et mener comme personne ses affaires sur la Terre.
Tu es un précieux camarade
Carlo avec toi on s’amuse
La vraie grandeur on la mesure
A la largesse de ses pourboires
IMELDE PONZI. Car il faut bien avouer que jusqu’ici la vie à notre
égard ne s’est pas comportée avec Justice.
UNE MAÎTRESSE. Paie-moi une glace et du champagne.
IMELDE PONZI (lisant une lettre). “Ma chère mère, sais-tu que je me
passionne pour les matières que l’on m’enseigne ici, à l’université, mes
grades je les passe tous avec succès, je serai bientôt diplômé de la
Sapienza, et avec les honneurs encore, je crois pouvoir dire que mes
professeurs se félicitent de moi, et la seule chose qui me manque c’est la
joie de te serrer contre mon cœur.”

Regardez-le, non mais quel chic


Carlo tu es un élégant
La coupe, le tissu, et les teintes
La mode avec toi non vraiment
Dernière tendance des métropoles
Ton budget linge est sans limites
IMELDE PONZI (lisant une lettre). “Ma très chère mère, je t’avoue que
ma situation est des plus compromises, je n’aurai bientôt plus un sou,
même pas de quoi payer ma chambre, et quant à mes études, c’est
l’échec, je ne serai pas diplômé de la Sapienza, ni cette année ni jamais,
mais tu dois savoir que ce déshonneur n’est rien au regard de la honte
d’avoir trahi les espoirs que tu avais placés en moi.”
Silence

IMELDE PONZI. Très bien. Comme tu voudras, progéniture. On va te


confier à ton oncle. Et l’échelle tu vas la gravir. Mais barreau par barreau,
et en commençant par celui du bas.
— vision —

LE CHŒUR. Vision d’un hôpital de charité à Rio de Janeiro, Brésil.


Avec les mouches.

Bruit des mouches.


La vision se dissipe.

— recommandations —
ONCLE. Tu commences sérieusement à m’exaspérer, mon neveu. On se
demande de quelle dynastie tu te crois issu pour me décliner ce parfait
premier petit emploi. Tu veux que je te dise comment ça se passe : on fait
la fine bouche, “gratte-papier non mais et puis quoi”, on tente sa chance,
on court le monde, on revient rincé, sans avoir rien trouvé, et dans le
meilleur des cas on est bien content de se dégoter une charge beaucoup
moins dorée que la précédente. Alors autant gagner du temps.
Mais il se trouve que pour le temps non plus, tu ne regardes pas à la
dépense.
Je crois bien que la seule solution qui nous reste, vu ton aristocratique
obstination, c’est de t’envoyer en Amérique. Là où vont par paquets les
Italiens pauvres et ignares. Tu es pauvre, mais pas complètement
analphabète, ce qui, une fois sur place, devrait te donner un petit avantage
sur la masse de tes compatriotes.
Je ne vois pas d’autre moyen de te faire une situation et de regonfler la
fierté de ta mère, puisque c’est l’équation qui nous occupe.
— S. S. Vancouver —

LE CHŒUR. Le transatlantique Vancouver


Le 3 novembre 1903
430 pieds, 5 000 tonneaux
Naples-Boston, via les Açores
Deux semaines, 2 000 personnes à bord
Un billet à vingt-cinq dollars
Deux cents dollars au fond des poches
Il y a des Italiens du Sud,
Des Grecs, des Russes, des Espagnols,
Des Polonais, des Irlandais,
Des Bulgares, des Perses, des Mongols
Des Autrichiens, des Portugais
Pour vingt-cinq dollars tu voyages
Dans l’entrepont des misérables
Les couchettes tu les confectionnes
Entre deux tuyaux en métal
Une zone minuscule à l’air libre
Encaisser un roulis du diable
Avaler une fumée noirâtre
Alors demeurer nuit comme jour
Allongé au milieu des autres
A spéculer sur l’Amérique
Dans une atmosphère insalubre
A base de sueur, de crasse, d’ordures
De pisse, de merde, et de vomissures.
— deuxième classe —

LE CHŒUR. Ponzi tu n’es pas à ta place


Tu n’es pas tu n’es pas de cette race
Tu es un Italien du Nord
Sais-tu que pour vingt dollars de plus
Tu naviguerais en deuxième classe
Alors, vingt dollars, tu les claques ?
Vingt dollars, oui ? non ?
Tu les gardes ?
Vingt dollars ?
Tu les claques bien sûr !
Ponzi avec toi on s’amuse
Tu régales le pont supérieur
Tu es large avec les serveurs
Oh l’avarice n’est pas ton vice

UN IRLANDAIS. Une petite partie monseigneur ?


Les journées à bord sont longues et encore nombreuses. Coupez les
cartes. Il paraît que le poker a été inventé par les Italiens. Ça vous donne
de l’avance. Nous les Irlandais, on a encore beaucoup à apprendre. Bravo,
c’est pour vous, je n’ai rien vu. A vous la donne. Je me couche. Je me
demande qui, des Italiens ou des Irlandais, tirera le mieux son épingle du
jeu aux Amériques. Deux paires, vous êtes redoutable. Enfin, pour
l’heure, il semblerait qu’il y ait de la place pour tout le monde. Ah !
brelan, je me refais un peu. On ne part pas tous avec les mêmes chances
au départ. Le poker, quoi qu’il en soit, est un jeu moral. Ça veut dire
qu’on fait avec ce qu’on a. C’est ça la morale. Full aux reines par les
neuf. Déroulez votre tapis, monseigneur, il est à moi. Vous n’avez plus
rien dans les poches ? C’est mon jour de bonté, tenez voici deux dollars
cinquante. Si vous voulez un conseil, misez-les sur ce que vous voudrez,
un bon dîner par exemple, mais pas au poker. C’est un jeu trop moral
pour vous. Vous comprenez ce que je dis, non ? Capiche ? En tout cas,
bienvenue dans le Nouveau Monde.

17 novembre 1903
Tu accostes au port de Boston
Deux dollars cinquante dans la poche
D’un costume de grand couturier
Tu poses le pied en Amérique
La pluie tombe, le vent glace ton être
Les rues baignent dans une boue sombre
Et c’est désastreux pour tes guêtres.
LE TEMPS DES HARDES

— ragtime —

LE CHŒUR. Ragtime Ragtime


C’est ce qu’on entend sur la côte est
La main gauche du piano fait la pompe
Un accord grave sur les temps forts
Et un aigu sur les temps faibles
Et pendant ce temps-là la main droite
Joue la mélodie en syncope
Elle dit ce qu’elle dit à contretemps
Musique de Blancs jouée par des Noirs
Musique sans improvisation
Ton histoire dure le temps du ragtime
Et là s’arrête le parallèle
Car le moins qu’on puisse dire
Ponzi
C’est que tu es un grand improvisateur

IMELDE PONZI ET L’ONCLE. Si par mégarde tu te trouvais dans le


besoin en arrivant à Boston, utilise ce billet de train pour Pittsburgh, là
réside le cousin au cinquième degré d’un cousin à nous au troisième
degré, c’est la famille…
— Boston-Pittsburgh —

LE CHŒUR. Il ne parle même pas la langue


Combien de temps pour apprendre à parler, à Boston en 1903 ?
A l’école de la rue : des mois, des années, une vie
Il crève de faim
Il n’est pas résistant
Pas l’habitude…
Trop gâté
On peut manger gratis à Boston début XXe ?
Bien sûr : on fouille, on ramasse, on tend la main, on demande
On dort où ?
Sur les bancs, dans les parcs
On est heureux d’être là ?
On voudrait que l’Amérique n’existe pas, comme ça on n’en aurait jamais
entendu parler.

On dégrade le costume de Ponzi, on le tache, on le froisse, on l’élime…


IMELDE PONZI ET L’ONCLE.… c’est la famille, c’est sacré, il t’aidera.
COUSIN. Ton oncle m’a écrit. Reste là cette nuit mais c’est petit ici, et
ma femme et moi, on a plein d’enfants. Demain faudra aller demander
pour le foyer italien.
Au foyer, la nuit, tu as intérêt à dormir avec tout ce que tu as
Et même là, on va essayer de te le prendre
Et même si tu n’as rien, on va essayer de te le prendre.

Une ombre se glisse vers Ponzi allongé sur une paillasse. L’ombre se prend
un coup de poing. Gémissements de l’ombre.
— vision —

LE CHŒUR. Vision d’un hôpital de charité à Rio de Janeiro, Brésil.


Avec les mouches.

Bruits des mouches.


La vision se dissipe.

— New York —

LE CHŒUR. Rien à acheter


Et rien à vendre
Aucun talent à monnayer
La gloire de n’avoir jamais travaillé, il va falloir y renoncer
Mais c’est largement préférable à la honte d’alerter ta mère
Y a du travail, sur la côte est, en 1900 et des poussières ?
Ça, y en a
Y en a pour tout le monde
Mais tant que tu n’améliores pas ton langage
Ce sont principalement tes mains
Tes bras
Et tes jambes
Qui travaillent.

On habille Ponzi successivement en commis d’épicerie, en ouvrier d’usine,


en employé de blanchisserie, en peintre en bâtiments, en garçon de café.
UN PATRON. Tu voles dans la caisse ! Tu voles dans la caisse !

On tombe sur Ponzi et on le roue de coups.

On trouve un job
On change de job
On est renvoyé
Ou bien on rend son tablier
On en trouve un autre
Ça ne s’arrête jamais.

— Coney Island —

LE CHŒUR. Et comme ça on peut mettre un peu d’argent de côté

On habille Ponzi pour sortir.

Et comme ça on peut aller le flamber au parc d’attractions balnéaire de


Coney Island

UNE CONQUÊTE. Eh tu t’arrêtes jamais de danser toi, qu’est-ce que t’as


dans les jambes, viens asseyons-nous, paie-moi une glace et de
l’orangeade !
Les courses de chevaux

UNE AUTRE CONQUÊTE. Paie-moi une glace.


Les parquets de bal
Les filles pas trop dures à distraire
UNE AUTRE CONQUÊTE. Et de l’orangeade. Paie-moi une glace et de
l’orangeade.
Le paradis électrique

Ponzi lâche une dernière poignée de billets en l’air.


On le rhabille en garçon de café.

Quatre ans de métiers manuels


Détérioration
De la garde-robe
Une seule acquisition notable :
La maîtrise de la langue locale

PONZI. Etant donné que personne ici n’est capable de prononcer mon
nom correctement, dorénavant ce ne sera plus “Pozzi” ou “Fonzi” ou je
ne sais pas quoi, dorénavant ce sera “Bianchi”. Comme ça au moins…

Il nous faut un personnage

PONZI. Et on va changer de tête. Une nouvelle tête.


(Il se laisse pousser la moustache.)
Et là on va peut-être enfin avoir une petite chance de se refaire.

Un personnage
UN CLIENT DU CAFÉ. Charlie Macaroni ! Viens par là. Tu vois ce
cigare ? Tu crois qu’il te faudrait combien de pourboires pour te payer un
barreau de chaise comme ça ? Tu sens ce tabac ? C’est le genre de tabac
qui vous ferait oublier les inconvénients de la richesse. Eh ben y en a
plus ! C’est fini ! C’est mon dernier ! Je les faisais venir du Canada,
figure-toi, de Montréal, un macaroni, comme toi, Il Signore Zarossi. Faut
croire que ça lui a trop réussi. Il me fait savoir qu’il arrête son négoce. Et
tu sais quoi ? Pour se lancer dans la banque ! Et tu sais quoi ? Il me
suggère de placer mes économies dans son établissement ! Vu qu’il aurait
des taux imbattables. Ben tiens ! Moi, les Italiens, je veux bien manger
avec eux, prier avec eux, et fumer avec eux, mais je préfère pas laisser
mon argent avec eux.
Montréal
Une fois le billet payé il te restera quoi
Zéro
Un dollar
Montréal.

— Montréal —

LE CHŒUR. La rue Saint-Jacques


Wall Street montréalaise
Des buildings à la file
Banques, compagnies d’assurance
Anglaises ou écossaises
Et au milieu deux italiennes
D’un côté
Cordasco
Et de l’autre
Zarossi

PONZI. Jeune femme, il est pas là Zarossi ? Le boss, Zarossi, il est pas
là ?

LA SECRÉTAIRE. Il est pas là. Qu’est-ce que vous lui voulez ? A qui ai-
je l’honneur ? Il est là, mais il reçoit pas. Vous aviez rendez-vous ? Il est
pas là, il s’en va.

ZAROSSI. Je m’en vais.

PONZI. Zarossi. C’est vous Zarossi ?

ZAROSSI. C’est moi mais je m’en vais.


PONZI. Je suis Charles Bianchi. De la famille Bianchi. A Rome.
Vous connaissez.

ZAROSSI. Comme tout le monde.

PONZI. J’ai rendez-vous pour être engagé chez Cordasco.

ZAROSSI. C’est en face.

PONZI. C’est gros, Cordasco.

ZAROSSI. Cordasco c’est le Roi. Le Roi des travailleurs italiens de


Montréal.

PONZI. Il s’occupe bien du travailleur italien, Cordasco.

ZAROSSI. Plus que bien. Comme un père. Il lui fournit papiers,


logement, travail, prêts bancaires, protection.

PONZI. Je suis bien tombé moi, chez Cordasco.

ZAROSSI. Chez Cordasco il ne pourra jamais rien vous arriver.

PONZI. Et alors pourquoi certains vont chez Zarossi ? Pourquoi tout le


monde ne va pas chez Cordasco ?

ZAROSSI. Il faut croire que certains préfèrent qu’il leur arrive quelque
chose. Cordasco il est comme tous les affameurs de la rue Saint-Jacques.
Il fait des taux d’intérêt à 2 %. Il investit dans des valeurs qui
rapportent 3 %, il reverse 2 % au travailleur italien de Montréal et il
garde 1 % pour lui.

PONZI. Et Zarossi ?

ZAROSSI. Zarossi il offre 6 %.

PONZI. Embauchez-moi. Je suis consciencieux, dévoué, sans histoire, je


suis italien, j’ai de l’éducation, j’ai le sens de la finance, je viens
d’arriver, ça me plaît ici, je peux vous être utile, embauchez-moi.

ZAROSSI. Revenez demain matin et voyez les détails avec ma secrétaire,


monsieur Bianchi. De la célèbre famille Bianchi.

L’ONCLE. C’est à peu près pareil (en moins bien) que ce que je t’avais
trouvé chez nous il y a quatre ans. Mais bon.

Plus tard.

PONZI. Chère madame, sachez que je compte chaque soir


personnellement le montant de vos intérêts et je puis vous assurer que tout
cela prolifère, prolifère. Puis-je avoir l’indélicatesse d’oser infliger à vos
doigts féeriques le contact de cette plume indigne d’eux afin qu’ils
exécutent au bas de notre contrat une de ces voltigeantes arabesques que
le commun qui n’a pas la joie de vous connaître appelle si platement
“signature” ?
(Il fait un baisemain à la cliente. Une autre lui succède.)
Ah, chère madame. C’est encore vous que votre mari envoie s’occuper du
bas de laine familial. Eh bien je lui dois un moment de soleil, à votre
mari, puisqu’il me permet de vous voir. Il est doublement avisé votre
mari. D’abord il sait que ce sont les femmes qui doivent veiller sur
l’argent du ménage. Bon, mais ça tout le monde le sait. Et deuxièmement,
il est votre mari. Et ça tout le monde le voudrait. Mais tout le monde ne le
peut pas. Voilà, une petite signature, là. Voilà.

Il lui fait un baisemain.


Fin de la journée. On ferme les stores.
LA SECRÉTAIRE. On se demande qui, de vous ou des 6 %, attire le plus
de monde.
PONZI. 6 %. Comment est-ce qu’on arrive à garantir 6 % ?
LA SECRÉTAIRE. Tant qu’on y arrive.
Plus tard.
On voit Zarossi vider un coffre et remplir de billets un énorme sac en toile.

ZAROSSI. Voilà voilà, on ne traîne pas, on se dépêche, on prend ce


qu’on peut et on laisse tout le monde se débrouiller, il n’y a
malheureusement pas d’autre solution. Je pensais quand même que les
communications entre le Canada et l’Italie marchaient moins bien que ça.
Non mais c’est vrai : le temps déjà qu’on s’aperçoive en Italie que
l’argent qu’on a fait envoyer du Canada par ma banque n’est pas arrivé,
le temps que la nouvelle remonte d’Italie jusqu’au Canada, le temps que
je pouvais gagner en expliquant que c’était sans doute un problème dû
aux voies de communication, ça me paraissait un bon calcul moi, ça me
laissait pas mal de temps, des semaines et des semaines. Eh bien non. Ça
va beaucoup plus vite que je ne croyais. Ah il le suit à la trace, son
pognon, le travailleur italien, y compris par-delà les mers. Tant pis. Moi
en tout cas je ne peux pas rester là. Femme et enfants, j’espère que vous
me pardonnerez, il faudra être courageux, mais vous au moins, vous
n’avez pas les autorités aux basques. Et d’ailleurs si ça se tasse pour moi,
je m’arrangerai pour vous faire venir à Mexico City.

Il s’enfuit, le sac rempli de billets sur l’épaule.


Coup de feu. La secrétaire s’est brûlé la cervelle.

— la maison Zarossi —
Dans la maison de Zarossi.
Ponzi et la femme de Zarossi.
PONZI. Alors Donna Zarossi ? Vous allez faire quoi maintenant ? Il est
parti vous savez. Faut pas l’attendre. Et il a tout pris. Tout l’argent. On
sait même pas où il est. Au Mexique il paraît. Là ou ailleurs, de toute
façon…
(Elle le regarde sans parler.)
Il vous laisse là. Sans rien. Avec trois gosses. Faut avoir de l’estomac,
quand même… C’est l’époque, ça. On est dans une époque individualiste.
Mais quand même… Oh ce silence que vous gardez. Vous ne parlez peut-
être pas la langue d’ici. Et celle de chez nous, vous la parlez au moins ?
Donna Zarossi, est-ce que je peux rester un peu là ? Là, sur une chaise,
n’importe où. Vous voulez bien ?

Plus tard. Dans la nuit. Ponzi est endormi par terre, dans l’obscurité. La
femme de Zarossi s’avance vers lui.
C’est toi Misère ? Qu’est-ce que tu veux ?
(Elle pose un pied sur la poitrine de Ponzi.)
Tu ne parleras jamais.
(Elle s’étend par terre contre lui.)
Creuse. Fouille. Gratte le sol avec tes petites griffes. Tu trouveras peut-
être ce que tu cherches. Tu trouveras peut-être quelque chose.

Un autre jour. Dans la maison de Zarossi, où Ponzi s’est installé.


La femme de Zarossi nettoie le sol.

On n’est pas si mal ici. Femme au foyer, homme au foyer, tout le monde
au foyer, pas de travail, juste quatre murs et un toit, une vie frugale. Les
murs et le toit, par ailleurs ils vont finir par nous les prendre. Et tes gosses
ils vont les placer. Et toi aussi faudra que tu trouves à te placer. Moi j’en
chercherais bien du travail, mais avec la seule ligne de mon curriculum
vitae : “Banco Zarossi, Montréal”, c’est loin d’être gagné.
(Il regarde la femme de Zarossi frotter le sol.)
Qu’est-ce que tu laves comme ça, femme Zarossi ? Il y a longtemps que
c’est propre.
(Elle continue son nettoyage.)
“Le bec du perroquet, qu’il essuie quoiqu’il soit net.”
Plus tard. La maison de Zarossi. Allongée contre Ponzi, la femme Zarossi
fredonne dans le noir.
Un autre jour. La maison de Zarossi.
Voilà. Fini. Lessivés. Plus rien. Plus d’argent. On a tout dépensé. Tu te
souviendras qu’un samedi matin d’été on a atteint le fond de la caisse.

— Canadian Warehousing Company —


Dans les bureaux de la Canadian Warehousing Company.
PONZI. Il n’est pas là, monsieur Fournier, chère mademoiselle ? Vous me
connaissez. Je suis venu souvent. Je vais l’attendre dans son bureau.

LA SECRÉTAIRE. Oui. Mais il ne va peut-être pas revenir tout de suite.

PONZI. Ah… Ça c’est le risque. C’est le risque.

Dans le bureau du directeur Damien Fournier. Ponzi est seul. Il examine les
documents sur le bureau, ouvre des tiroirs. S’empare d’un chéquier. Se
signe un chèque, le détache, le fourre dans sa poche, sort. A la secrétaire :
C’est vrai, c’est trop long, je ne peux plus attendre, je m’en vais, j’ai
perdu mon temps, c’est le risque.

Au guichet de la Bank of Hochelaga.


Encaissez-moi ce chèque, voulez-vous, trésor. Quatre billets de cent, deux
de dix, trois de un, et le reste en mitraille, et je vous aimerai bien.

LA GUICHETIÈRE. Quatre billets de cent, impossible.


PONZI. Pas grave, doux visage. Donnez-moi ce que vous avez, je m’en
contenterai.
LA GUICHETIÈRE. Tout de suite monsieur.

Elle le paie. Ponzi sort. Elle examine le chèque attentivement.


On habille Ponzi.

LE CHŒUR. Costumes
Costumes
Costumes
Costumes
Costumes
Accessoires
Montre
Bretelles
Costumes
208 dollars 56.
LE DÉTECTIVE MCCALL. Monsieur Bianchi ?

PONZI. Non.

LE DÉTECTIVE MCCALL. Vous n’êtes pas Charles Bianchi ?


PONZI. Non.

LE DÉTECTIVE MCCALL. Je suis le détective John McCall.


PONZI. C’est bon. Je suis coupable.
LE DÉTECTIVE MCCALL. Vous êtes suspecté d’avoir encaissé
frauduleusement un chèque au nom de M. Damien Fournier, directeur de
la Canadian Warehouse Company…
PONZI. Oui, suspecté, accusé, condamné, puni. Gagnons du temps. Oui
c’est moi. Oui je suis coupable. Oui je m’appelle Charles Bianchi. Et oui
j’ai volé le chèque et je me le suis signé moi-même.
— à l’ombre —
On habille Ponzi en détenu.
Ponzi simule une crise d’épilepsie. Il se met à hurler et à se débattre dans
tous les sens.

UN GARDIEN. Il a une crise ! Il a une crise !

Ponzi essaie de mordre le tissu de sa manche.


On le couche sur un lit d’infirmerie. Il s’endort quelques instants.

Il se réveille en hurlant, grimpe au mur, essaie d’arracher les barreaux de


la fenêtre.

Il est épileptique !

On lui passe une camisole. Il se calme.


Plus tard dans l’infirmerie. Ponzi feint d’émerger de sa crise.

L’INFIRMIÈRE. Vous êtes épileptique.


(Ponzi acquiesce avec une mine désolée.)
On va vous garder à l’infirmerie jusqu’à votre procès.

Ponzi hoche la tête.


On lui passe un costume.

— procès —
PONZI. Je tiens à dire devant cette cour que je ne suis pas coupable des
faits qui me sont reprochés.
LE JUGE. Charles Ponzi, dit Charles Bianchi, vous êtes condamné à
deux ans d’emprisonnement.

Coup de marteau.

— à l’ombre —
On habille Ponzi en détenu.

UN GARDIEN. Je te présente ton concubin : Luigi Cassulo. Un vrai


poète. Vous êtes compatriotes. C’est la fin du célibat Cassulo. Tous mes
vœux de bonheur.

Porte métallique qui se ferme derrière eux. Feintes menaçantes de Cassulo


vers Ponzi. Esquives craintives de Ponzi.
Ponzi, un boulet à la cheville, brise des cailloux avec une masse.
Deux ans plus tard. Ponzi en caleçon.

LE GARDIEN. Ta fortune personnelle. Cinq dollars. Et un costume


dessiné par notre tailleur carcéral.

On lui enfile le costume. Il tâte le tissu, sort les poches, dédaigneux, dépité.

— Montréal-Atlanta —
Ponzi dans un train, accompagné de quatre immigrants italiens illégaux.

LE CHŒUR. Un train roule vers l’Etat de New York.

L’INSPECTEUR STEVENSON. Stevenson, inspecteur des douanes.


Puis-je voir vos papiers ?

PONZI. Voici les miens monsieur l’inspecteur des douanes.

L’INSPECTEUR STEVENSON. Et ces personnes ?

PONZI. C’est-à-dire qu’à proprement parler, ces personnes ne sont pas


actuellement en possession de tels documents.

L’INSPECTEUR STEVENSON. Je dois les interroger.

PONZI. Elles ne sont pas non plus en possession des rudiments de la


langue américaine.
L’INSPECTEUR STEVENSON. Ce sont des connaissances à vous ?

PONZI. Quasiment pas, pour ainsi dire.

L’INSPECTEUR STEVENSON. Mais vous les accompagnez.

PONZI. Moi la serviabilité, j’ai ça dans le sang. Je suis tombé à la gare


sur un vieux camarade de classe, qui me recommande à ces quatre
pauvres pèlerins de mon pays. Je vois de l’espoir dans leurs yeux. Ils me
demandent de veiller à ce qu’ils ne se perdent pas en route. Qu’est-ce que
ça me rapporte, qu’est-ce que ça me coûte ?

L’INSPECTEUR STEVENSON. Cher.

— procès —
On fait comparaître les quatre immigrants italiens du train.
LE PROCUREUR. Pouvez-vous nous désigner l’homme qui vous a
illégalement introduits dans notre pays ?
(Les quatre immigrants pointent Ponzi du doigt.)
Cet homme est celui qui vous a illégalement introduits dans notre pays ?
Les quatre immigrants hochent positivement la tête.

LE JUGE. Charles Ponzi. Vous êtes accusé d’avoir favorisé l’immigration


de quatre sujets étrangers en situation irrégulière sur le territoire
américain, moyennant rémunération. Reconnaissez-vous les faits ?

PONZI. Oui, monsieur le juge. Je plaide coupable en espérant que la cour


tiendra compte de ma bonne volonté sincère.

LE JUGE. Vous êtes condamné à cinq cents dollars d’amende et à deux


ans de prison que vous purgerez au pénitencier fédéral d’Atlanta.

Coup de marteau.
On habille Ponzi en bagnard.

— à l’ombre —
IMELDE PONZI (lisant une lettre). “Ma mère adorée. Je n’y arrive pas.
Je traverse un cycle de revers, la mauvaise fortune s’acharne sur moi. Je
pourrais te mentir et t’assurer que je mène grand train, ou encore que je
me suis converti à une vie modeste, une vie de labeur, qui me maintient à
l’abri du besoin et des tentations néfastes. Mais c’est bien pire que tout :
je suis en prison, mère. Je purge une peine. Moitié par ma faute et moitié
du fait de la Loi de ce pays, qui n’est dure que pour ceux qui n’ont rien.
Oh mère. S’il se pouvait que tu continuasses à croire en moi et à m’aimer
après ces nouvelles. Sache que je ne te demande rien. Je ne réclame
aucune aide, si elle arrivait je la refuserais. Je tiens à me sortir seul de
cette mauvaise passe, parce que c’est le seul moyen pour moi d’en sortir
dignement, et peut-être grandi et prêt pour un nouveau départ dans ce
Nouveau Monde épouvantable.”
Dans la cellule.

UN GARDIEN. Je te présente ton concubin. Charles Morse. Un vrai


monsieur.

MORSE. On me libère demain. Et tu sais pourquoi ? Parce que je suis


malade. Ils m’ont trouvé des toxines. Allez je te donne l’astuce : j’ai avalé
des morceaux de savon. Ben oui. Y a des toxines là-dedans. Après ça se
dissout ça reste pas. Le temps qu’ils rangent leurs appareils, moi je
n’avais déjà plus de toxines. Mais eux ils ne pouvaient pas le savoir. Ça
c’est la raison manifeste pour laquelle ils me libèrent. La raison profonde,
c’est que j’ai été riche. Et dans ce pays, si tu es riche, ou si tu l’as été, et
qu’on pense que tu pourrais le redevenir, eh bien tu bénéficies d’un statut
tout à fait privilégié. Il faut le savoir.

— fable du Morse et de la Glace —

LE CHŒUR. Charles Morse a été riche, très riche.


Et rapace, rapace, très rapace.
A fait fortune avec son père
Dans le transport de marchandises
Puis s’est installé à New York
Où il s’est bien entendu
Avec les politiciens véreux
Et la clique de Tammany Hall
Organisation bienfaisante
Pour les immigrants dépourvus
Depuis la fin du XVIIIe
Mais bienfaisante à condition
Qu’on lui rende un peu la pareille
Et devenue puissante, puissante
Incontournable en politique
C’est comme ça, la démocratie
Il faut parfois l’organiser
Il faut parfois intervenir
Autrement c’est très incertain
Autrement c’est n’importe quoi
Charles Morse dans cet environnement
Sait évoluer avec aisance
Et s’arrange pour prendre à New York
Le contrôle du marché de la glace
Car celui qui règne sur la glace
Règne sur le monde comestible
Une fois acquis son monopole
Le Morse booste le prix de la glace
Il le booste il le fait grimper
La glace devient exorbitante
La glace devient inaccessible
Chez les gens les denrées périssent
La bidoche tire sur le verdâtre

MORSE (à Ponzi). Moi ici tu vois je continue mes affaires. Je passe mes
ordres à Wall Street.

Ça respire la putréfaction
On est au bord de la famine
Ça énerve la population

MORSE (à Ponzi). Sans bouger d’ici. Depuis ma cellule.

Morse le Roi de la glace est déchu


Non sans avoir par précaution
Mis au frais pour les saisons rudes
Un pécule de quelques millions
Puis il essaie d’accaparer
A New York le marché du cuivre
Effort qui est à l’origine
De la crise de 1907
Panique financière monstrueuse
Causée par la spéculation
MORSE (à Ponzi). Ils me laissent faire…

Les erreurs de gestion bancaire


L’insuffisante régulation
1907 ?
1907.
1907 !
1907.
Accusé d’avoir détourné
A son profit des fonds bancaires
Morse écope de quinze ans de prison
Mais s’en sort avec treize de moins

MORSE (à Ponzi). C’est comme ça…


Grâce à ses appuis politiques
Et à l’usage peu orthodoxe
De certains produits cosmétiques.

Libération de Charles Morse.

UN GARDIEN (à Ponzi). Toi tu as fait tes deux ans mais étant donné que
tu n’as pas de quoi payer ton amende, tu vas devoir tirer un mois de plus.
Et ensuite on sera quittes.

Ponzi en caleçon. On lui passe un costume identique à celui du tailleur de


la prison précédente.
ÉCORCHÉ VIF

— Blocton, Alabama —

LE CHŒUR. Alors Blocton


Alabama
Ville champignon
Ville de charbon
L’or en pépites noires d’Alabama
Blocton
Où des tas de mineurs italiens viennent s’installer avec famille
Et toi tu leur sers d’infirmier
Quand ils remontent en morceaux de la mine.

On habille Ponzi en infirmier.


Ponzi et l’infirmière Pearl Gossett s’affairent autour d’un mineur blessé.

PONZI. Je ne peux même pas le regarder.

PEARL GOSSETT. Il faudra pourtant le regarder si on veut le sauver.

PONZI. Si on pouvait le sauver sans le regarder.

PEARL GOSSETT. Vous n’êtes pas infirmier par vocation.

PONZI. Non par une cascade de hasards.


PEARL GOSSETT. Apprenez à regarder en face un visage en lambeaux.
Ça vous servira toujours, quelle que soit votre vocation.

PONZI. Vous le bandez comme on langerait un bébé.

PEARL GOSSETT. Chut pas de bruit.


PONZI. Il est mort.

PEARL GOSSETT. Il s’est endormi.

PONZI. C’est votre douceur ça.


PEARL GOSSETT. Chut.

Ponzi à la tribune, devant l’assemblée du campement italien de Blocton.

PONZI. Pas facile ma vie depuis que je suis arrivé dans ce pays. Très dure
même. Et pour la première fois je trouve une communauté, d’Italiens qui
plus est, et je me sens appartenir à cette communauté, parce qu’il y a des
familles ici, et comme chez nous, des fêtes, des baptêmes, ou même des
mariages… Bon… Seulement les conditions de vie ici sont
préhistoriques. Pas d’eau courante. Pas d’électricité. Comment vous
voulez continuer à vivre comme ça ? Moi je veux faire quelque chose
pour cette communauté, je veux qu’elle vive comme elle mérite de vivre !

Ovation.
Ponzi et Pearl Gossett auprès d’un malade.
PEARL GOSSETT. Appliquez-vous.
PONZI. Je suis épuisé moi mademoiselle Gossett.
PEARL GOSSETT. Alors allez dormir.

PONZI. Vous devriez dormir aussi.

PEARL GOSSETT. Non on ne peut pas le laisser.


PONZI. Vous êtes tellement résistante.

PEARL GOSSETT. C’est mon travail.

PONZI. Vous n’êtes même pas italienne.


PEARL GOSSETT. Non je suis anglaise. D’origine germanique. Très
lointaine.

PONZI. Et vous vous occupez de ces Italiens comme s’ils étaient de votre
famille.

PEARL GOSSETT. Je ne travaille pas pour les douanes. Je travaille pour


l’hôpital.
PONZI. Vous êtes une sainte.

PEARL GOSSETT. Sans doute.

Ponzi à la tribune, devant l’assemblée du campement italien de Blocton.

PONZI. Ça ne serait pas compliqué d’amener l’électricité et l’eau


courante ici, à Blocton, dans vos maisons en bois. Moi je sais comment
faire. Et pour l’eau courante aussi je sais. Il y a un puits pas loin d’ici.
Vos femmes y vont, elles reviennent chargées comme des mulets. Mais
l’eau de ce puits, on pourrait l’acheminer jusqu’à vos habitations. J’en ai
déjà parlé et tout le monde est d’accord avec mon idée, tout le monde
trouve que c’est une bonne idée.

Ponzi et Pearl Gossett, assis, au repos.


PEARL GOSSETT. Vous avez l’intention de rester longtemps parmi
nous ?

PONZI. Prenez une petite rasade vous ne l’avez pas volée.


PEARL GOSSETT. Je ne bois pas d’alcool.
PONZI. Ça ne vous dirait pas de fonder un foyer mademoiselle ?
PEARL GOSSETT. Je n’y ai jamais pensé.
PONZI. Et juste une aventure.
PEARL GOSSETT. La vie d’ici est une aventure.

PONZI. Avec un homme.

PEARL GOSSETT. Oui j’ai bien compris. Mais ces aventures-là sont très
prévisibles, et finalement assez peu aventureuses.

Ponzi à la tribune, devant l’assemblée du campement italien de Blocton.

PONZI. C’est vrai ça coûterait un peu d’argent d’installer tout ça. Mais
pas tant. A condition qu’on constitue une corporation, dont les membres
prendraient des parts, et plus il y aurait de membres plus les parts seraient
accessibles, et comme ça on pourrait mettre en place un vrai système
énergétique à Blocton. Et moi par exemple je pourrais prendre la
direction de cette corporation, et ça aussi j’en ai déjà parlé à beaucoup
d’entre vous, et simplement je retiendrais une part des bénéfices de cette
activité énergétique, une part que je fixerais à une hauteur très
raisonnable…

Pearl Gossett est en train de préparer un repas pour un patient. Tandis


qu’elle s’en approche, le four à gaz explose.

LE DOCTEUR THOMAS. Tout le monde ici la considère quasiment


comme une sainte. Si on ne fait rien c’est fini. La gangrène est en train de
s’installer.

PONZI. Qu’est-ce qu’il faut faire ?


LE DOCTEUR THOMAS. La seule chose qui pourrait la sauver ce serait
une greffe de peau. Mais je n’ai trouvé personne qui accepte de donner ne
serait-ce qu’un centimètre carré.

PONZI. Personne ? Aucun fidèle pour sauver la sainte ?


LE DOCTEUR THOMAS. Elle peut mourir. Au mieux elle s’en tirera
avec l’amputation d’un bras. Elle ne pourra plus travailler.

PONZI. Combien de peau il faudrait ? Pour la greffe ? Quelle surface ?


De peau ?

LE DOCTEUR THOMAS. Beaucoup. Au moins quatre-vingts


centimètres carrés. Ou un mètre carré.

PONZI. Un mètre carré de peau ?

LE DOCTEUR THOMAS. A peu près.


PONZI. Moi je vous donne de la peau. Je vous donne ma peau moi.

LE DOCTEUR THOMAS. Vous. Combien ? Quelle surface ?

PONZI. Mais tout. Toute la peau qu’il faut. Un mètre carré.

LE DOCTEUR THOMAS. Vous.

PONZI. Mais oui. Puisque les croyants d’ici ne veulent pas donner.

LE DOCTEUR THOMAS. Mais. C’est maintenant.

PONZI. Mais je suis prêt moi. Allez-y. Emmenez-moi.

On dépèce Ponzi.
Puis on l’entoure intégralement de bandages et on l’allonge.
LE DOCTEUR THOMAS. Ça fait deux semaines que vous êtes là.
PONZI. L’infirmière.
LE DOCTEUR THOMAS. Ça ne suffit pas. Elle a besoin de plus de
peau.
PONZI. Ma charité ça n’a pas donné l’exemple.
LE DOCTEUR THOMAS. Non.

PONZI. Combien il vous en faut ?

LE DOCTEUR THOMAS. Encore un mètre. Un mètre carré.

PONZI. Prenez. Tout ce qu’il vous faut prenez-le. Sur mon dos et sur mes
jambes. Prenez.

On débande Ponzi, et on le dépèce de nouveau.


Puis on le rebande et on l’allonge pendant trois mois sur un lit d’hôpital.

— vision —

LE CHŒUR. Vision d’un hôpital de charité à Rio de Janeiro, Brésil.


Avec les mouches.
Bzz
Les mouches dans l’air
Dans la chaleur

Bruit des mouches.


La vision se dissipe.

— Blocton —
LE DOCTEUR THOMAS. C’est fini. Vous vous êtes battu pendant trois
mois. La pleurésie a failli vous prendre. Vous avez pleuré de douleur.
Vous êtes passé de l’autre côté de la vie. Et vous êtes revenu. Vous
garderez toujours sur votre corps ces grandes pièces blanches d’écorché.
(On débande Ponzi et on l’habille.)
L’infirmière est défigurée, mais elle a survécu. Elle a gardé son bras. Vous
ne pourrez pas la voir. On parle de vous dans la presse locale. J’ai gardé
l’article. Vous aurez peut-être une pension. Dehors on s’active. On tire des
câbles et on creuse des canalisations. On s’est organisés pour acheminer
l’eau et la lumière électrique à Blocton.

— New Orleans, ouragan, guerre —

LE CHŒUR. Tape la route


Pas d’avenir pour toi à Blocton
De Blocton à Birmingham, Alabama
De Birmingham à Mobile, Alabama
Costume troué, poches vides
Nouvelle-Orléans, 1915, arrivé en même temps que l’ouragan
L’ouragan de 1915
1915 ?
1915.
1915 !
1915.
Désastre de catégorie 4
Treize millions de dollars de dégâts
Pour l’époque
Soit 280 millions d’aujourd’hui
Et 275 morts de l’époque
Mais pas toi
Et du travail à foison pour les peintres en bâtiment
Puis tape la route
De Louisiane à Wichita Falls
Somnolente cité du Texas
Puis de Wichita à New York
En Europe c’est la Grande Guerre
L’Italie réclame ses enfants
C’est l’appel du pays natal
Tu es prêt à donner ton sang
Ton sang maintenant, qu’est-ce que tu as d’autre ?
De New York le paquebot lève l’ancre
PONZI. Comment ça, mon billet ? Je ne vais pas payer mon billet. C’est
le gouvernement italien qui va payer mon billet, je pars me battre pour
l’armée italienne, je me rapatrie en Italie pour rejoindre l’armée italienne,
je ne vais quand même pas payer mon billet ! Comment ? Le
gouvernement italien ne paie pas les billets des citoyens italiens
rapatriés ? Même ceux qui retournent se battre pour l’Italie ? Ça
m’étonnerait, demandez au consul. Vous lui avez déjà demandé ? Vous le
tenez du consul en personne ? Oui alors dans ce cas effectivement ça
modifie un peu la donne. Je vous prie de m’excuser un instant. Moi je
veux bien m’engager mais faut quand même pas exagérer…
Tu sautes par-dessus le bastingage
De toute la hauteur du paquebot
Un plongeon dans les eaux du port
Suivi de quelques brasses jusqu’au quai
Tes effets, peu de choses à dire vrai
Tes effets navigueront sans toi
Tes effets sont restés à bord
Renvoyés à la terre natale
On fait ça pour les soldats morts.
RE-VIVRE À BOSTON

LE CHŒUR. Trente-cinq ans une vie d’expédients


Une vie piteuse finissons-en
Déjà : plus de travaux manuels
La peinture de façades, la plonge, les mains les bras chargés à travers les
portes battantes, les cuisines, la salle, la salle, les cuisines

Terminé tout ça terminé


On ne prend plus que les boulots de cols blancs
Pas forcément mirobolants
Mais col blanc
A Boston la compagnie d’import-export JR Poole recherche un sténographe
Très bien
Retour à Boston
Seize dollars par semaine
L’ONCLE. Toujours moins que chez le notaire où je voulais te placer il y
a quinze ans. Enfin…
Mais des perspectives d’intéressement
Aux bénéfices de l’entreprise
Des perspectives d’intéressement
Aux bénéfices de l’entreprise.

— visage —

LE CHŒUR. Un jour de commémoration


De sortie avec sa logeuse
Miss Lombard professeur de piano
Il est minuit la foule reflue
On attend le tramway sur Highland Avenue
Près de Somerville
Là où grandit la colonie
Des Bostoniens venus d’Italie
Et là dans la masse de la populace
Son regard attrape
MISS LOMBARD. Vous êtes silencieux.

Son regard attrape, il voit


MISS LOMBARD. Vous si volubile.

Il voit, son regard attrape un visage


MISS LOMBARD. Vous êtes contrarié ? Vous vous sentez mal ?

Un visage de femme jeune qui fige la foule autour


MISS LOMBARD. Vous avez vu quelque chose ?
En pensée il tourne dans tous les sens autour du visage, il s’approche, il
s’éloigne, de face, de profil, il le fixe de tous les côtés.
MISS LOMBARD. Quelqu’un ?

Le visage
MISS LOMBARD. Oh. Mais je la connais. C’est cette jeune beauté que
vous regardez ? C’est Rose. C’est une élève à moi.

Rose

MISS LOMBARD. Venez je vais vous la présenter. Mais il faudra


retrouver la parole. Rose ! Rose ! Ah, elle m’a vue. Approchez trésor !
Fendez la masse. Rose. Je veux vous présenter quelqu’un. Mon locataire.
Charles. Charles je vous présente Rose Gnecco.
ROSE. Comment allez-vous ?

Elle a dit “Comment allez-vous ?” Avec sa voix

PONZI. Comment allez-vous ?

ROSE. Oh. Le tramway. Oh. Alors à bientôt monsieur. Miss Lombard.


Ploum ploum tralala. A bientôt.
Elle file

PONZI. Mais je le prends aussi, le tramway. On le prend aussi. Miss


Lombard. Le tramway.
Assis quelques sièges derrière elle
MISS LOMBARD. Elle a vingt et un ans. Sa famille est originaire de
Genova.

Vingt minutes de tramway


Concentré sur sa nuque
MISS LOMBARD. Mais elle, elle est née à Boston. Cinq frères et sœurs.

Sa nuque son chignon son cou


MISS LOMBARD. Son père est dans les fruits et légumes.
Vingt minutes à lui envoyer du souffle et des pensées dans le dos dans les
épaules
MISS LOMBARD. Secrétaire dans une boîte à Somerville. Mais elle rêve
de se caser. Les filles italiennes, les familles italiennes…
Les vingt premières minutes de bonheur à Boston
MISS LOMBARD. Ah. On est arrivés. A quand, cher Charles ? Semaine
prochaine ? Alors comment vous la trouvez ma petite élève ?
PONZI. Je vais l’épouser, Miss Lombard.
MISS LOMBARD. Vous êtes vraiment dingue vous. Allez, arrivederci,
buona notte et tout le bastringue.
En matière de conquête amoureuse, une fois choisi l’être aimé, deux
méthodes antinomiques : susciter le manque ou pratiquer le harcèlement.
Dans le premier cas si ça marche l’être aimé est irrésistiblement aimanté.
C’est long, c’est élégant, c’est sans contact, c’est risqué, c’est fascinant,
c’est un peu magique.
Le harcèlement consiste en revanche à ligoter l’être aimé avec le plus
possible de liens, d’entraves. Une fois immobilisé, asphyxié, coupé de ses
renforts, il se rend à vous.
Et ce qui est curieux c’est que ni l’une ni l’autre méthode n’augure d’amour
durable ou condamné, partagé ou inégal, serein ou destructeur.

— téléphone —
PONZI. Venez donc avec moi au théâtre on y donne un spectacle
d’images mouvantes.
ROSE. J’ai failli buter en sortant de chez moi sur vos gerbes de roses.
C’est tous les jours maintenant. Mon père fulmine. Et vous vous allez
vous ruiner.

PONZI. Ne vous inquiétez pas pour moi. Je veux vous épouser.

Elle rit.

ROSE. Vous êtes complètement.


PONZI. Ça vous a plu les images mouvantes.
ROSE. Pas mal. Intéressant. Et vous.

PONZI. Je n’ai rien pu regarder puisque vous étiez assise à côté de moi.

ROSE. C’est malin alors.

PONZI. Demain je viens vous prendre, on va se promener à Beacon Hill.

ROSE. Vous avez les moyens vous.

PONZI. Juste se promener.


ROSE. Merci pour les sodas. J’ai jamais vu ça, quelqu’un qui vous fait
porter des sodas à votre bureau.
PONZI. Ça vous a rafraîchie.
ROSE. On envoie des fleurs. Mais des sodas.

PONZI. J’envoie aussi des fleurs.


ROSE. Ça c’est vrai. Vous êtes vraiment.
PONZI. J’ai bien aimé me balader avec vous.
ROSE. Oui, oui, oui, oui, oui, oh là là…

PONZI. Demain ?

ROSE. Non, non, non, non.

PONZI. Pourquoi ?
ROSE. Mais pas tous les jours !
PONZI. Pourquoi pas ?
ROSE. Demain j’emmène mes neveux à la plage.
PONZI. A la plage ?
ROSE. Vous n’avez pas intérêt à vous pointer à l’improviste.
PONZI. Mais quelle idée. Comme si j’allais me pointer à l’improviste.

ROSE. Ah c’est vous. Vraiment merci. Vous me promettez et hop, qui je


vois arriver sur la plage. J’avais l’air fine moi avec mes neveux.

PONZI. Mais ils m’adorent vos neveux. Ils ne voulaient plus me lâcher.

ROSE. Evidemment c’est facile vous leur payez des glaces, vous les
achetez.

PONZI. Et vous vous croyez que j’essaie de vous acheter.


ROSE. Je ne sais pas. Oui.
PONZI. Et vous n’êtes pas à vendre ?
ROSE. Non. Sûrement pas.
PONZI. Remboursez-moi alors. Tout ce que j’ai dépensé.

Elle rit.

ROSE. Non. C’est trop tard. Tant pis pour vous.


PONZI. Vous êtes vraiment une bonne affaire, vous. Allez je vous
rappelle demain.
ROSE. Allô ?

PONZI. Vous savez je joue de la mandoline, je pourrais vous donner la


sérénade.

ROSE. Pas sous mes fenêtres, mon père est armé.


PONZI. Présentez-le-moi.

ROSE. Vous ne m’avez même pas dit clairement ce que vous faisiez dans
la vie.
LE CHŒUR. Silence

PONZI.… Je travaille pour le compte du gouvernement italien.


ROSE. Vous répondez ça à chaque fois, mais qu’est-ce que ça veut dire ?

Tu es toujours chez JR Poole.


Comme tu ne démérites pas
On te paie maintenant cinquante dollars par semaine.
PONZI. Je vais vous faire un vrai cadeau Rose.

ROSE. Vous m’en faites sans arrêt des cadeaux.

PONZI. Non mais un vrai.

Il lui offre un diamant.


ROSE. Vous êtes fou ça vient de chez Tiffany.
PONZI. C’est digne de vous.
ROSE. Pourquoi vous avez fait ça ?

PONZI. Je veux vous épouser.


ROSE. Oh là là.

PONZI. Vous ne pouvez pas refuser.


ROSE. Non maintenant je ne peux pas refuser.
IMELDE PONZI (écrivant une lettre). Chère mademoiselle, je me
permets de vous écrire car mon fils Carlo m’a fait part de son projet de
vous épouser. Je ne sais quelles sont vos dispositions à son égard, mais je
me dois de vous avertir de certaines choses qu’il vous aura peut-être
cachées. Mon fils Carlo Ponzi n’est pas un mauvais homme, il n’y a pas
de méchanceté en lui. Mais il n’y a pas non plus de volonté en lui. C’est
un être velléitaire, incapable de mener quoi que ce soit à son terme,
incapable de résister à une tentation, dépensier, inconséquent et
manipulateur. Son tempérament l’a conduit d’échecs en errances, et
jusqu’en prison. Cela, il ne vous l’aura peut-être pas avoué. Il dit que ce
n’est pas sa faute, mais celle d’une Justice inflexible et inéquitable, et si
on l’aime suffisamment, on pourra soit le croire soit lui pardonner. Quoi
qu’il en soit, mademoiselle, il me semble qu’il était de mon devoir de
vous informer de tout cela, afin que vous vous déterminiez en
connaissance de cause…
ROSE (lisant).… que vous vous déterminiez en connaissance de cause…
IMELDE PONZI (écrivant).… et s’il se faisait que malgré cela vous
accédiez à la demande de mon fils, je ne saurais trop vous conjurer de ne
pas lui révéler que j’ai correspondu avec vous.
Rose délibère.
Puis on habille Rose Gnecco et Charles Ponzi en mariés.

— église —

LE CHŒUR. 4 février 1918


En l’église Saint-Anthony sur Vine Street
LE PRÊTRE. Pour le meilleur et pour le pire
Par les liens sacrés du mariage.

Ils s’embrassent.

PONZI. Mon seul regret, mon seul, c’est de ne pas avoir pu faire venir
maman.

ROSE. Oui quel dommage c’est vraiment dommage.


PONZI. Elle aurait adoré.
IMELDE PONZI (lisant). “Comme je regrette, mère, comme je regrette
de ne pas avoir pu te faire venir à cette noce.”
ROSE. Quel dommage.
IMELDE PONZI. “Mais une fois payée la noce, tu le comprendras, il ne
nous restait plus rien pour ton billet.”
PONZI. Le billet coûte tellement cher. On ne peut pas se permettre.
ROSE. Eh non. On ne peut pas.

Ils s’embrassent.

LES AMIES DE ROSE. Ton mari quand même Rose, tu ne trouves pas
qu’il est un peu trop bien, d’où ils viennent les cadeaux qu’il te fait, il te
dit qu’il travaille pour le gouvernement italien, en fait c’est pour une
entreprise d’import-export, il ne gagne pas si bien sa vie, et son passé, tu
le connais au moins ? Si ça se trouve il…

ROSE. Mon mari est un gentleman, et il le reste quand nous sommes


seuls ensemble. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Qu’est-ce qu’il
y a d’autre à savoir ?

LES AMIES DE ROSE. Tu as quitté ton travail pour t’occuper de ta


maison.

ROSE. Mais qu’est-ce qu’un travail à côté d’un foyer, d’un mari, d’un ou
deux ou trois ou quatre enfants ?

LES AMIES DE ROSE. Tu n’en as pas, d’enfants.

ROSE. J’en aurai.

LES AMIES DE ROSE. Il paraît qu’il n’a pas la nationalité américaine.


— soirées —
Chez les Ponzi.
Ponzi photographie Rose, ornée d’un collier qu’il vient de lui offrir.
PONZI. Tu es une pure beauté américaine.
ROSE. Pourquoi tu ne demandes pas la nationalité américaine ?
(Silence.)
Tu passes ton temps la tête dans ce rideau noir on ne peut plus te parler.
PONZI. Je t’immortalise.

ROSE. Qu’on se perpétue ne serait déjà pas si mal.


PONZI. Attendons d’avoir les moyens.

Il s’empare d’une mandoline.

ROSE. Pas besoin de moyens. Tu as des goûts de millionnaire toi.

PONZI. Il suffit de trouver l’idée. Je vais la trouver. Et quand je l’aurai


trouvée, là j’aurai les moyens. Et quand j’aurai les moyens, là je
demanderai la nationalité américaine.

— vision —

LE CHŒUR. Vision d’un hôpital de charité à Rio de Janeiro, Brésil.


Avec les mouches.
Bzz.
Bruit des mouches.
La vision se dissipe.

— tuyaux —
LE BANQUIER DE MASELLIS. Regardez le cours de la lire italienne. Il
s’est complètement effondré depuis la guerre. Il fallait cinq lires pour
faire un dollar, maintenant c’est trois ou quatre fois plus. Il y a moyen de
spéculer sur la chute de certaines monnaies européennes. A condition
d’avoir un peu le goût du risque. Acheter quand c’est bas, et revendre
quand ça remontera. Parce qu’en ce moment ça fluctue sauvagement.
Chez Ponzi.
Ponzi est courbé sur sa collection de timbres.

PONZI. Faudrait trouver le moyen d’acheter des devises. Plein de


devises.

ROSE. Tu les aimes plus que moi tes timbres.


PONZI. Je tiens ça de mon père, postier parmesan.
ROSE. Je ne vaux pas grand-chose, si tu me préfères des timbres.
Il se lève et la photographie.

— famille fruits et légumes —

LE CHŒUR. Les fruits et les légumes les fruits et les légumes et les fruits
et les légumes et les fruits

ROSE. Mon père a besoin de te voir.


Et les légumes et les fruits et les légumes

PONZI. L’actif de Gnecco Brothers actuellement c’est quoi c’est


combien ?

Et les fruits

JOHN GNECCO (le père). Cinq mille dollars. Et quelque.

Et les légumes

PONZI. Et le passif ? Les dettes ?

Et les fruits et les légumes

JOHN GNECCO. Le double. Au moins.

Et les fruits.

Moue décourageante de Ponzi.

PONZI. Père. Je vais me consacrer à Gnecco Brothers. A plein temps.


Cinq mille dedans, dix mille dehors. On va se jeter dans la bataille en
famille et on va sauver l’entreprise familiale. Et moi je veux le titre de
président. Et de trésorier.

JOHN GNECCO. Président ET trésorier ?

PONZI. Sinon je ne peux rien faire moi. Faut quand même que je puisse.
Sinon. Faut que j’aie les mains libres moi si je veux.

JOHN GNECCO. Président et trésorier.

Automne 1918
Tu ne travailles plus pour les autres
Tu présides l’entreprise de –
Les fruits et les légumes
Du père de ta femme.

— nuit —
Dans l’obscurité.

ROSE. Tu te retires. Tu te retires toujours.

PONZI.…

ROSE. Juste avant la fin. Tu te retires.

PONZI.…

ROSE. Pourquoi ?

PONZI.…

ROSE. Reste. Reste jusqu’au bout. Au moins une fois. Et on aurait tout.

PONZI. D’abord je sauve ta famille. Ensuite je l’agrandis.


ROSE. Maman est malade.

— bilan —
LES AVOCATS DE GNECCO BROS. Non. Non. Non.

PONZI. Je sais que c’est un risque. Mais entre le risque et rien, on choisit
quoi ? Le risque, non ?

LES AVOCATS DE GNECCO BROS. Non.


PONZI. Cinq mille dollars d’actif. Dix mille dollars de dettes. Laissez-
moi emprunter les cinq mille d’actif et je vous les fais fructifier !

LES AVOCATS DE GNECCO BROS. C’est non.

PONZI. Et en un an je les rembourse, et les dettes aussi !

LES AVOCATS DE GNECCO BROS. Non. Quand une société est en


dépôt de bilan, on ne place pas ses actifs. On dédommage ses créanciers.

PONZI. N’importe quel gros lard de Wall Street le fait. Alors c’est oui ?
LES AVOCATS DE GNECCO BROS. Non, c’est non.
PONZI. Merci messieurs. Si vous êtes nos avocats je me demande ce que
nous réservent nos adversaires.
LA FAMILLE GNECCO. Charles, on ne t’en veut pas. C’était
impossible. Tu as cru bien faire. Mais la situation était déjà tellement
compromise.
ROSE. Maman est malade.

LA FAMILLE GNECCO. Tu as tout essayé. Tu t’es bien battu. Tu t’es


dévoué pour ta nouvelle famille.
ROSE. Maman est malade.

LA FAMILLE GNECCO. Ça aurait été un miracle.


ROSE. Maman est malade.

LA FAMILLE GNECCO. C’était perdu d’avance. Tu n’y es pour rien.


ROSE. Maman est –

La famille s’assemble en cortège funéraire.


Recueillement.
Dispersion.
Plus de travail. Plus de société.

PONZI. Je ne retourne pas travailler chez les autres.


ROSE. On n’a pas non plus de gros besoins.
PONZI. Je ne retourne pas.
ROSE. On a mis un peu de côté.
PONZI. Je travaille pour moi ou je ne travaille pas.
ROSE. Et ma mère m’a laissé quelque chose. Si tu arrêtes de me couvrir
de cadeaux et d’acheter des timbres on peut tenir un petit moment.
PONZI. On ne va pas tenir. On va décoller. Et je veux bien diminuer un
peu les timbres. Mais pas les cadeaux.

Il la fait tournoyer.
SCHOOL STREET INSTALLATION

— import-export —

LE CHŒUR. Alors avec le petit pécule tu vas louer deux petits bureaux
Au cinquième étage d’un immeuble sur School Street, numéro 27
Tu te paies trois cent cinquante dollars de meubles chez un certain Daniels
A rembourser par tranches mensuelles
Ton idée et elle t’exalte c’est d’exploiter ton expérience
Dans le domaine de l’import-export
Tu seras agent tu seras courtier
Toi qui connais bien les frontières
Et les affaires transfrontalières
(Ponzi aménage ses bureaux du 27, School Street.)
Mais pour ça il faut se faire connaître
Et tu n’as pas de connaissances
Parmi ceux qui doivent te connaître
Tu as besoin de publicité
La publicité ça coûte cher
Faut imprimer des circulaires
Ça monte à cinq cents l’exemplaire
Et beaucoup plus pour l’étranger
Tu seras mort avant de commencer.

PONZI. Quand on n’a pas les moyens d’acheter ce que les autres vous
vendent, il faut s’arranger pour le vendre soi-même.
— The Trader’s Guide —

LE CHŒUR. Ça c’est une idée. Créer sa propre publication


PONZI. The Trader’s Guide.

“Le Guide du négociant”. Se faire connaître en faisant de la publicité pour


les autres.

Ponzi peint sur la porte : “The Bostonian Advertising and Publishing


Company”.

Un guide édité en six langues


Anglais, italien, français, allemand, espagnol, portugais
On envoie d’abord cent mille copies gratuites à des sociétés répertoriées au
Bureau du commerce ou auprès des services consulaires
Puis tous les six mois une nouvelle édition, mise à jour, aux mêmes
sociétés, plus à cent mille autres à chaque fois
Tant qu’il existera des entreprises en Amérique
Compter pour le premier envoi 35 cents pièce
Multiplié par 100 000 égale 35 000 dollars
La publication comptera 200 pages, dont 150 d’annonces publicitaires
A 500 dollars la page de publicité, fois 150, plus 5 000 dollars la couverture
Egale 75 000 plus 5 000, égale 80 000 dollars

Ponzi engage des employés et les installe dans ses bureaux.

Les recettes grossissent à mesure de la diffusion du guide


Et les profits aussi
Déduction faite du loyer et des salaires, on engrange 15 000 dollars de
bénéfices en six mois, puis 30 000 les six mois suivants,
Et ainsi de suite,
Tant qu’il y aura des dollars en Amérique

Dans les bureaux, les employés de Ponzi attendent.

Un annuaire des sociétés


Payé par la publicité
Tu viens d’inventer quelque chose
Quelque chose qui n’existait pas
Tu viens d’inventer
Quoi ? Quoi ? Quoi ?
Tu viens d’inventer LES PAGES JAUNES !

Ponzi à la banque Hanover Trust Company.

Il a inventé Les Pages jaunes


C’est l’été 1919
PONZI. J’ai un compte chez vous, à la Hanover Trust Company, et je
voudrais souscrire un emprunt de deux mille dollars.
Ce qui dans un autre lieu dans un autre temps
S’appellera Les Pages jaunes
CHMIELINSKI (directeur de la Hanover Trust Company). En effet vous
avez un compte chez nous. Un petit compte.
Mais en l’été 1919
Ce qui s’appellera Les Pages jaunes
CHMIELINSKI. Tellement petit qu’il nous coûte plus qu’il ne nous
rapporte.
N’intéresse personne
CHMIELINSKI. Vous êtes si petit que vous prêter deux mille dollars
serait vous donner deux mille dollars.
Personne

Ponzi peint l’inscription “A louer” sur la porte de son bureau.


PONZI (à ses employés). Je suis désolé. Je ne peux pas vous garder. Je ne
peux pas vous payer. Il faut partir. Je me suis trompé.

Ponzi en promenade avec Rose.


Rincé
Nettoyé
Lessivé
Mort-né

Mort-né
Lessivé
Nettoyé
Rincé

Ponzi assis seul et désœuvré dans un de ses bureaux à louer.

Tiens. En août 1919


Une lettre
Une lettre d’Espagne

Ponzi décachète la lettre.

“Auriez-vous l’amabilité de m’adresser un exemplaire de votre


Guide du négociant”
Et ci-joint agrafé à la lettre un étrange bout de papier
Aux dimensions d’un billet de banque
Un coupon
Destiné à payer les frais de port
Et on regarde le coupon
International Reply Coupon
Coupon-Réponse international
Et là en une seconde quelque chose se met en place

LE BANQUIER DE MASELLIS. Il y a moyen de spéculer sur la chute


de certaines monnaies européennes.

Se rassemble

ROSE. Tu les aimes plus que moi tes timbres.

Dans la tête

PONZI. Je tiens ça de mon père, postier parmesan.

On ne sait pas comment ça vient, les idées, les pensées

CHARLES MORSE. Et dans ce pays, si tu es riche, ou si tu l’as été, et


qu’on pense que tu pourrais le redevenir,

Mais ce qui est sûr c’est que ça vient instantanément, en une seconde

CHARLES MORSE. Eh bien tu bénéficies d’un statut tout à fait


privilégié.

Le temps des idées, c’est un temps court, un temps rapide.

— conférence : le Coupon-Réponse international —

LE CHŒUR. Au début du XXe siècle, c’est compliqué de s’envoyer du


courrier d’un pays à l’autre. Les timbres sont valables à l’intérieur d’un
même pays, mais pas d’un pays à l’autre.
Donc en avril 1906, soixante-trois pays membres de l’Union postale
universelle (UPU), qui existe depuis 1874 et qui dépend de l’ONU, soixante-
trois pays, donc, se réunissent à Rome pour plancher sur les échanges
postaux internationaux.
Par exemple comment faire quand vous voulez qu’un correspondant à
l’étranger réponde à votre courrier ? La grande classe c’est de glisser dans
votre courrier une enveloppe affranchie à votre adresse, qu’il pourra utiliser
pour vous répondre. Or en 1906 ça ne marche pas, justement parce que les
timbres ne sont pas valables par-delà les frontières. Alors vous pouvez
glisser une somme en liquide dans l’enveloppe, qui couvrira les frais
postaux de votre correspondant, mais il sera obligé d’aller changer l’argent
à la banque, etc., ce n’est pas très pratique.
D’où l’invention du Coupon-Réponse international, dont la valeur est la
même d’un pays à l’autre, et qui peut être échangé contre
“l’affranchissement minimal pour un envoi prioritaire ou une lettre-avion
non recommandée pour l’étranger”.
Vous êtes à Boston, vous envoyez à Rome un coupon d’une valeur de cinq
cents, mettons que c’est le prix que coûte un courrier des USA à l’Italie. Le
correspondant italien, il va avec le coupon à la poste, et là on lui affranchit
sa lettre pour les USA. Avec le coupon, vous avez payé l’affranchissement de
la réponse de votre correspondant italien.
Seulement ça marche tant que les monnaies des pays membres de l’UPU
restent stables les unes par rapport aux autres. Or, la très inattendue Grande
Guerre a fait chuter vertigineusement les monnaies de plusieurs pays
européens. Tout est déréglé et on n’a pas encore pris le temps d’y remettre
de l’ordre.
Le coupon que Ponzi a reçu vient d’Espagne, dont la monnaie justement est
sortie amochée du conflit. Il coûte 30 centavos, soit 6 cents. Après le
prélèvement de la taxe postale, le coupon peut être échangé contre 5 cents
de timbres. Pour un dollar, vous avez à ce moment-là 6 pesetas
et 66 centavos, vous pouvez vous payer 22 coupons espagnols.
Oui, mais si vous vous faites rembourser les 22 coupons à 5 cents aux USA,
vous obtenez non plus 1 dollar, mais 1 dollar et 10 cents de timbres. Vous
faites une culbute de 10 %.
Et maintenant en Italie : pour l’équivalent d’un dollar vous achetez non
plus 22 mais 66 coupons ! Et si vous les changez à Boston, ça vous
fait 3,30 dollars de timbres. C’est une culbute non plus de 10 %, mais
de 230 % !
Alors il fait quoi Ponzi ?
Il vérifie.
Il envoie un dollar à une de ses connaissances en France, un autre dollar en
Espagne, et un troisième en Italie. Et il demande à chacun de ses
correspondants de changer le dollar contre la monnaie locale, puis de
dépenser ça en coupons-réponse internationaux, et de lui renvoyer les
coupons à Boston.
Et lui pendant ce temps il fait la même chose, à Boston, avec un dollar. Et
quelques semaines plus tard il a les réponses et il compare.
Et il voit qu’il a calculé juste.
Et comment faire pour se procurer les coupons-réponse internationaux en
très grosse quantité, et pour les acheminer ?
On verra c’est un détail.
Et est-ce qu’il y a assez de coupons-réponse édités ?
S’il n’y en a pas assez, les gouvernements en feront éditer.
Et est-ce que c’est légal ce genre de transactions sur les valeurs postales et
les taux de change ?
Rien ne dit que c’est illégal.
Et est-ce que c’est éthique ?
Aux USA l’éthique est une valeur très fluctuante.
Et comment faire pour échanger les coupons contre du cash ?

PONZI. Ça c’est mon business.

ROSE. Ecoute, oui, je ne sais pas, ça a l’air bien, pourquoi pas, je ne sais
pas si j’ai tout compris, j’espère que ça ne va pas encore nous envoyer
dans le décor.

PONZI. On y est dans le décor.


ROSE. Alors très bien. Qu’est-ce que ça nous coûte ?

PONZI. Rien.

ROSE. Alors vas-y.

PONZI. Oui. Je vais y aller.

ROSE.…

PONZI. Il me faut quand même une mise de départ. Pour acheter des
coupons.
ROSE. Oui il faut que tu trouves des investisseurs.
PONZI. C’est ce que je me suis dit. Un petit nombre de gros
investisseurs.

ROSE. C’est ça.

PONZI. Mais je n’en trouve pas.


ROSE. Quand tu racontes ton plan ça doit appâter.
PONZI. Je ne raconte pas trop, parce qu’à force d’appâter je vais me faire
doubler.

ROSE. Alors tu es coincé.

PONZI. Oui. J’y étais presque.


ROSE. Oh ! J’ai compris. Tu veux mes bijoux. Les bijoux que tu m’as
offerts. C’est ça que tu me demandes. Mes bijoux. Tu veux les vendre.

PONZI. Non non non non non non.

ROSE. Mes bijoux bien sûr. Tes cadeaux. Tu veux tes cadeaux les bijoux.
PONZI. Je trouverai une autre idée.
ROSE. Prends-les. Prends-les.

PONZI. Je ne veux pas les vendre.


ROSE. Non ?

PONZI. Les déposer chez un prêteur.


ROSE. Ah.

— des gages —
ROSENBERG (prêteur sur gages). Quatre cents biftons pour les
bagouzes. Et trente pour la tocante.
PONZI. Elle est en or.

ROSENBERG. Heureusement oui.

PONZI. Vous ça ne vous dirait pas d’investir dans une affaire lucrative ?

ROSENBERG. Investir.

PONZI. Avec des gros bénéfices. Garantis par la disparité des taux de
change.
ROSENBERG. Ça a l’air solide en effet : une affaire financée par un
prêteur sur gages…

— vision —

LE CHŒUR. Vision d’un hôpital de charité à Rio de Janeiro, Brésil.


Avec les mouches.
Bzz.

Bruit des mouches.


La vision se dissipe.

— des meubles —
DANIELS (le vendeur de meubles). Mes cinq dollars. Vous avez du
retard.

PONZI. Je ne les ai pas.


DANIELS. Je saisis tout.
PONZI. Je vous fais une proposition. Prêtez-moi deux cents dollars.

DANIELS. Oh non. Pas ça. Vous êtes ce genre de mauvais payeur


emprunteur perpétuel. Je les déteste. Non je fais donner la cavalerie.

PONZI. Ecoutez-moi créancier meublant cupide. Je vous signe un billet à


ordre, vous l’encaissez, vous prenez cent dollars pour les meubles, moi je
vous rembourse par tranches de vingt toutes les semaines, les deux cents
plus les intérêts, en moins de trois mois c’est réglé, si vous gagnez vous
gagnez tout si vous perdez vous ne perdez pas grand-chose, et en me
collant une grosse banque aux trousses vous récupérerez au moins votre
mise. Par ailleurs est-ce que ça ne vous dit pas d’entrer dans une affaire
mirobolante ? Figurez-vous qu’en échangeant ici des coupons-réponse
internationaux achetés en Italie vous multipliez votre mise de départ
par 3,3. Rapport à ce que la lire s’est effondrée depuis 14-18. J’ai trouvé
ça tout seul, c’est légal et c’est sans faille. Ça me permet de garantir des
taux de 50 % en quatre-vingt-dix jours. Alors je vous fais croquer ?
DANIELS. Faut voir. Je vais de ce pas me renseigner à la poste.
PONZI. Et pour le billet à ordre ?
DANIELS. Faut voir.

— recrues —
PONZI. Un petit nombre de gros investisseurs, bon. Mais un grand
nombre de petits investisseurs, ça.

LE CHŒUR. Sillonne la ville

PONZI. Oui les coupons-réponse internationaux. Vous les échangez


contre des timbres.
Parle à des connaissances.

PONZI. Or selon que vous les achetez en Italie ou aux Etats-Unis la


valeur n’est pas la même.
A des connaissances de connaissances

PONZI. Parce que la lire italienne a subi une dévaluation terrible vous
savez ça.
A des connaissances de connaissances de connaissances

PONZI. J’achète les coupons là-bas je les échange ici contre de l’argent
liquide.
Et même à des inconnus

PONZI (à un quidam). Comment ? Ça c’est mon business. Si je dis


comment je n’ai plus qu’à fermer boutique (laisse-le venir laisse-le
venir). Du coup ça me permet de garantir des taux d’intérêt de 50 %. En
quatre-vingt-dix jours (ne lui propose pas d’entrer dedans laisse-lui te
demander). Et encore je dis quatre-vingt-dix jours mais pour vous ce sera
quarante-cinq jours (si tu ne lui proposes pas c’est lui qui va te
demander).
Toujours la même histoire
Susciter le manque
Ou
Pratiquer le harcèlement
(Ponzi peint sur la porte de son bureau “The Securities Exchange
Company”.)
Et dès le moment où il décidera de susciter le manque, inversement à la
conduite de son affaire amoureuse, il aimantera à lui comme par magie les
prétendants.
Et deviendra l’objet d’un harcèlement, oui, d’un harcèlement.
CALENDRIER DU CASH

PONZI. Vous venez vous renseigner ou vous venez participer ?

L’ÉPICIER GIBERTI. Je viens déjà me renseigner.

PONZI. (Ne lui force pas la main.) Je ne peux pas vous renseigner
davantage moi (si, tu pourrais lui dire comment tu convertis les coupons en
cash, mais tu ne le feras pas). La décision elle est entre vos mains.

L’ÉPICIER GIBERTI. Je ne suis pas un flambeur moi.

PONZI. Ce n’est pas de la flambe. C’est garanti par l’Union postale. (De
toute façon ce n’est pas la technique qui les intéresse, c’est le résultat.) Vous
imaginez. La Poste. (Il fait ses petits calculs là.) Vous trouvez qu’ils ont
l’air de flamber à la Poste ?

L’ÉPICIER GIBERTI. Je viens d’avoir un enfant.

PONZI. Comment il s’appelle ?

L’ÉPICIER GIBERTI. Frédéric.

PONZI. (C’est bon tu le tiens.) Frédéric. Très bien. Très américain.

L’ÉPICIER GIBERTI. C’est trop risqué pour moi votre affaire.

PONZI. (Oh non ça ne va pas recommencer…) Bon.


L’ÉPICIER GIBERTI. Je suis désolé.

PONZI. Je vous en prie, non. C’est moi. (Trouve une idée.) Vous êtes venu
pour rien. (Trouve une idée, vite.)

L’ÉPICIER GIBERTI. Au revoir. Bonne chance.

PONZI. Juste une seconde.

L’ÉPICIER GIBERTI. Oui.

PONZI. Vous avez une épicerie. Il y a du monde qui défile.

L’ÉPICIER GIBERTI. Oui.

PONZI. Vous m’envoyez des clients. Et vous prenez 10 % de commission


sur chaque placement.
L’ÉPICIER GIBERTI. Ah.

PONZI. Vous devenez agent de la Securities Exchange Company.


L’ÉPICIER GIBERTI. Ah.

PONZI. Non ?

L’ÉPICIER GIBERTI. Je ne sais pas.

PONZI. Ça ne vous coûte rien.

L’ÉPICIER GIBERTI. Je vais réfléchir.

PONZI. Non. Réfléchissez pas. Faites.

— 1920, janvier —
LE CHŒUR. C’est l’hiver
Janvier 1920
L’épicier ramène dix-huit clients
Et 1 770 dollars de placements
A la Securities Exchange Company
Il fait lui-même un dépôt l’épicier
Dix dollars
Juste histoire de donner l’exemple
On commence à parler en ville
La rumeur cette épidémie
Les crédules contre les sceptiques
Les sceptiques
D’où ils viennent les coupons
Comment il se les procure ?
PONZI. J’ai un homme qui travaille pour moi, Lionello Sarti, un employé
de la ligne transatlantique, il achète les coupons en Italie, et il me les
rapporte, etc.

Les sceptiques contre les conquis


Les sceptiques contre les ravis
Ça attire les autorités
L’INSPECTEUR DES FINANCES FRANK POPE. Frank Pope,
inspecteur des finances. On vous a à l’œil. Je protège les petites gens
contre les usuriers qui pratiquent des taux d’intérêt pas raisonnables.
PONZI. Mais je ne prête pas moi. C’est à moi qu’on prête. Vous allez me
protéger alors ?
L’INSPECTEUR DES FINANCES FRANK POPE. N’importe comment
on vous a à l’œil.
Et ses coupons où il les met ?
Il lui en faudrait cinquante mille
On a bien compté : cinquante mille
De quoi remplir une malle cabine
Vous avez vu une malle cabine ?
Hein, les coupons où est-ce qu’ils seraient ?

— 1920, février —

LE CHŒUR. Février, 14 déposants


5 240 dollars

ROSE. Mon oncle Dondero il veut mettre de l’argent chez toi.


JOHN S. DONDERO. Deux mille dollars.

PONZI. Ça reste dans la famille.


ROSE. Et mon cousin Dondero il veut mettre de l’argent chez toi aussi.

JOHN A. DONDERO. Deux mille dollars aussi.

PONZI. Ça reste dans la famille.

Les ravis
Quarante-cinq jours sont écoulés
On a touché nos intérêts
Ça vous cloue le bec, ça, les sceptiques
Les sceptiques
Vous en faites quoi de vos intérêts
Les ravis
On les a replacés aussi sec
Les sceptiques
On reste sceptiques
Les ravis
Mais ça vous cloue le bec.

On habille Ponzi. Un costume de grande classe.


Chez Rosenberg, le prêteur sur gages.

ROSENBERG. Vous venez récupérer vos breloques ?

PONZI. Oui les bijoux.


ROSENBERG. Et le gousset.

PONZI. La montre aussi oui. Elle ira bien avec le costume.

ROSENBERG. Permettez. (Il tâte le tissu.) C’est cousu.

PONZI. Rosenberg. Un petit investissement chez moi. Oui ? Non ?

ROSENBERG. Le costume il est git*. Selon toute vraisemblance, ça


marche bien pour vous. Seulement nous, vous savez, la vraisemblance…

ROSE. Mon père, tu sais, il est –

Boston, Massachusetts,
The Securities Exchange Company, for and in consideration of the sum of
(amount invested) dollars, receipt of which is hereby acknowledged, agrees
to pay to the order of (investor’s name), upon presentation of this voucher
at ninety days from date, the sum of (invested amount plus 50 percent) at
the Company’s office, 27 School Street, Room 227, or at any bank.
The Securities Exchange Company
Per Charles Ponzi

ROSE. Depuis que maman n’est plus là, il n’a pas la force.

PONZI. Et encore, c’est écrit “quatre-vingt-dix jours”, mais ça sera


quarante-cinq. 50 % d’intérêt en quarante-cinq jours.

ROSE. Je suis inquiète.


PONZI. Mais je suis là moi.

ROSE. Ça y est c’est fini.

PONZI. Je suis là. Je suis avec toi. Tu es ma femme.

ROSE. Ma mère. Mon père. J’avais si peur de les perdre. Et je les ai


perdus.

PONZI. Est-ce que tu as confiance en moi ?

ROSE. J’aurais voulu leur faire un petit-fils.

PONZI. Oui Rose.

ROSE. Je n’ai plus que toi.

PONZI. C’est beaucoup.

— 1920, mars —

LE CHŒUR. Mars 1920


120 déposants
Et 22 000 dollars de mieux
Chaque investisseur satisfait devient un agent potentiel
IMELDE PONZI (lisant une lettre). “… voici donc cinq cents dollars
pour toi ma mère chérie, tu les changeras à la banque, et ça te fera dix
mille lires, pour toi c’est beaucoup, pour moi ce n’est pas tant que ça, et
bientôt crois-moi ça ne sera rien du tout, une goutte d’eau dans cet océan
qui nous sépare si cruellement…”

Chez le vendeur de meubles Daniels.


PONZI. Voilà le solde. Deux cents dollars. Plus tôt que prévu.
DANIELS. Et d’où ça sort ?

PONZI. Prenez une note chez moi Daniels. Oui ? Non ? Moi je reprends
des meubles chez vous. C’est beau ça c’est massif.
LA FIDELITY TRUST COMPANY. Monsieur Ponzi vous êtes à
découvert à la Fidelity Trust Company. Nous avons ordonné une saisie de
vos biens et comptes bancaires.
PONZI. Que vos avocats voient les miens. Je suis le récent directeur de la
Securities Exchange Company, qui est tout sauf déficitaire.

Au commissariat de police.
PONZI. Et comme je trouve que nous avons une excellente police à
Boston, je tiens à apporter ma contribution aux veuves et aux orphelins de
ces serviteurs de la loi que l’accomplissement héroïque de leur devoir a
privés de la vie, voici donc un chèque de deux cent cinquante dollars pour
vos œuvres.
LE COMMISSAIRE DE POLICE O’BRIEN. La police de Boston saura
s’en souvenir. Par ailleurs je vous rendrai visite prochainement, j’ai
l’intention de placer chez vous…
PONZI. Pourquoi se déplacer. Des notes j’en ai toujours sur moi.
LE COMMISSAIRE DE POLICE O’BRIEN.… C’est pas faramineux
mais c’est quand même trois cents dollars…
PONZI. Vous signez là.

Ponzi reçoit une lettre de l’administration postale.


L’ADMINISTRATION POSTALE. “… suite à votre demande nous vous
informons que les coupons-réponse internationaux sont destinés à
prépayer les retours de courrier internationaux. A cet effet, ils peuvent
être échangés contre des timbres de pays étrangers, et contre rien d’autre,
et certainement pas contre leur valeur en argent.”

Ponzi et un curé, le père Cortese.


LE PÈRE CORTESE. Un bénéfice de 750 dollars pour un investissement
de 600 dollars… En trois mois…

PONZI. Je dois comprendre que vous souhaitez investir chez moi mon
père ?

LE PÈRE CORTESE. Pour quelle raison est-ce que je n’investirais pas


chez vous mon fils ?
PONZI. Aucune… D’ailleurs nous travaillons avec tous les… corps de…
métier…
LE PÈRE CORTESE. Je n’ai pas cette somme sur moi, mais ma paroisse
a une petite cagnotte destinée aux réparations. Elle ne sera pas utilisée
avant quelques mois. Evidemment je ne peux pas me permettre de risquer
cet argent.
PONZI. Je comprends.
LE PÈRE CORTESE. Il faut que ce soit quelque chose de sûr.
PONZI. C’est le cas.
LE PÈRE CORTESE. Et si par le plus grand des hasards j’en avais besoin
avant que la note soit parvenue à maturité…
PONZI. Je vous restitue le principal dès que vous le réclamez. C’est
valable pour tout le monde.
L’ADMINISTRATION POSTALE. “Ces coupons ne peuvent donc en
aucun cas faire l’objet d’une spéculation financière et l’administration
postale ne saurait autoriser un tel détournement de leur usage.”
Ponzi est victime d’une crise d’ulcère et se tord de douleur, essayant
d’attraper une bouteille de lait.

— 1920, avril —

LE CHŒUR. Avril 1920


Vinicio Vigarello, restaurateur, je dépose 240 dollars
Francesco de Lorenzis, commerçant, je dépose 120 dollars
Marcello Massari, épicier, je dépose 250 dollars
Erri Bolognini, restaurateur, je dépose 1 700 dollars
Marco Fiori, je mange tous les jours chez Erri Bolognini, je dépose
400 dollars
Massimo Nappi, barbier, je dépose 1 200 dollars
Luigi Pisani, terrassier, je dépose 180 dollars
Giancarlo Marchioni, représentant, je dépose 2 200 dollars

RENATO BOZZI. Pour ma part je serais plutôt intéressé.


PONZI. Mais c’est madame. Madame a des doutes.

SIMONA BOZZI. C’est le moins qu’on puisse dire.


PONZI. Chère madame, comment vous dire ? C’est tellement sans risque,
cet investissement, que vous pouvez vendre vos chaussures et revenir
placer l’argent chez moi.
(Simona Bozzi laisse échapper un rire.)
Non sérieusement : si vous perdez vous ne perdez rien. Si vous gagnez,
vous gagnez tout, plus 50 %.

Simona Bozzi sort son porte-monnaie.


SIMONA BOZZI. Vous parlez très bien. Hein, tu as vu ? Et moi j’aime ça
les gens qui parlent bien. Voilà, c’est tout ce que j’ai. Quinze dollars.
Mais on reviendra.
Renato Bozzi, terrassier, avec ma femme Simona je dépose 400 dollars
Attilia Giuliani, voisine des Ponzi, je dépose 450 dollars
Francesco Corona, conducteur de tramway, je dépose 100 dollars
Carlo Bertuccio, dans le bâtiment, je dépose tout ce que j’ai, tout ce que j’ai
mis de côté dans ma vie entière, 9 000 dollars
Percy Lamb, homme d’affaires, anciennement dans le textile, je
dépose 600 dollars

PONZI. Lamb. Vous êtes d’origine anglaise.

PERCY LAMB. En effet.

PONZI. Travaillez pour moi. Je n’attire que des Italiens. Il me faut les
Américains, les Anglais, les Irlandais, les Juifs. Je vous offre 15 %.

PERCY LAMB. Ça peut se faire.

Stranley Prescott, libraire, je dépose 400 dollars


Neil King, homme d’affaires, je dépose 1 300 dollars
Nicole Sherwood, serveuse, je dépose 100 dollars
James Moe, cuisinier, je dépose 60 dollars
Zachary Blum, vendeur, je dépose 250 dollars
Fred Carter, représentant, je dépose 70 dollars
Billy Ox, restaurateur, je dépose 300 dollars
Frank Truman, épicier, je dépose 205 dollars
Martin Mitchell, homme d’affaires, je dépose 3 400 dollars
Clare Mitchell, sa femme, je dépose 1 200 dollars
Samuel Schnitke, ouvrier verrier, je dépose 48 dollars
Arthur Vengerov, relieur, je dépose 1 300 dollars
James Morgan, conducteur de bus, je dépose 700 dollars
Jeremy Parker, comptable, je dépose 500 dollars, et quatre jours plus tard,
encore 500 dollars
Josh O’Sullivan, palefrenier, je dépose 50 dollars
Barney Woodgate, moi aussi palefrenier, je dépose pareil, 50 dollars
Baruch Goldhagen, apothicaire, je dépose 1 000 dollars
Sam Witlock, chauffeur de Charles Ponzi, je dépose 600 dollars
Paul Mc Affee, 15 ans, coursier, je gagne 7,50 dollars par semaine, je
dépose 13 dollars
Rose Ponzi, je dépose 70 dollars
PONZI. Oh. Chérie.

Avril 1920
27 000 dollars par semaine
PONZI. Lucy Meli.
LUCY MELI. Je suis née en Sicile.
PONZI. J’ai trop de liquide. Je ne sais plus où le mettre. Vous allez
m’aider à le ranger. Je paie bien. J’ai besoin de quelqu’un de loyal et qui
ne pose pas trop de questions.
LUCY MELI. Je suis née en Sicile.
Avril 1920
136 000 dollars
449 souscripteurs
A 300 dollars de moyenne

Louis Cassulo fait son entrée dans les bureaux.


PONZI. Oh non pas lui.
CASSULO. Alors Bianchi. Tu as fait du chemin. Félicitations. Moi j’ai
même pas de quoi gagner ma vie honnêtement. Pourtant on a fait la même
école. A Montréal.

PONZI. Qu’est-ce que tu veux Cassulo ?

CASSULO. Ils connaissent ça, les gens, tes brillantes études à Montréal ?
PONZI. Cassulo tu veux quoi ? De l’argent ? Un job ?

CASSULO. Pourquoi pas les deux.

Un autre bureau à Boston, sur Hanover Street


Puis des succursales dans le Massachussets
A Lawrence, à Plymouth, à Fall River, à Clinton,
A Framingham, à Lynn, à Quincy, à Brockton
Puis dans le Connecticut, à New Haven, à Hartford et à Bridgeport,
Et puis dans le Maine, à Bangor et à Portland,
Puis dans l’Etat de Rhode Island, à Woonsocket, à Pawtucket, à Providence,
Dans le New Hampshire, à Portsmouth et à Manchester,
Dans le New Jersey, à Bayonne, à Clifton,
Puis dans le Vermont, à Barre, à Burlington.

Ponzi est victime d’une crise d’ulcère. Il avale une bouteille de lait.

CASSULO. Qu’est-ce qu’il y a patron ? Vous vous tenez le ventre. Vous


avez un ulcère ?

PONZI. Cassulo c’est toi mon ulcère. J’ai une mission qui va te distraire.
Dans le port de New York, il y a un cargo. Et dans ce cargo il y a des
bouteilles de Cognac Hennessy Trois Etoiles. Mon préféré. Tu vas me les
rapporter.
CASSULO. C’est que les gens de la Prohibition sont du genre vigilants.
PONZI. Oh Cassulo. La Prohibition, tu en fais ton affaire non ?

Avril 1920, les autorités postales italiennes, puis françaises et roumaines


interrompent l’édition des coupons-réponse internationaux.

Ponzi se débat contre une attaque d’ulcère et vide à pleine bouche une
bouteille de lait.
— 1920, mai —

LE CHŒUR. Leo Bly, confiseur


Et sa femme Juliette
Nous déposons 24 000 dollars
Mai 1920
420 000 dollars
1 532 déposants
Chaque investisseur satisfait devient un agent potentiel
Les agents engagent des agents
Les agents des agents engagent des sous-agents
On multiplie les employés
On engage des représentants
On multiplie les comptes en banque

LE PROPRIÉTAIRE DE LEXINGTON. Vous apprécierez l’architecture


coloniale, ce fut en vogue et ça revient. Le portique à colonnes donc et le
porche en bois. Le jardin vous avez vu, est parfaitement ceint par la haie,
et le gazon c’est du velours, la fontaine en pierre fonctionne et vous aurez
juste besoin de balayer les feuilles mortes sur le court de tennis. Suivez-
moi à l’intérieur. Le parquet est en chêne massif.

ROSE. C’est trop.

LE PROPRIÉTAIRE DE LEXINGTON. Vous entrez dans le grand living,


la cheminée est en marbre, un grand bureau, circulaire, ensoleillé, et de
l’autre côté un autre plus petit, qui vous conduit à la vaste salle à manger,
au bout du couloir, la cuisine, moderne.

PONZI. Il y a le gaz ?
LE PROPRIÉTAIRE DE LEXINGTON. Le gaz ? Non pas de gaz.

PONZI. On l’installera.

ROSE. Pas la peine.

PONZI. Ce n’est pas toi qui cuisineras.

LE PROPRIÉTAIRE DE LEXINGTON. En haut de l’escalier une salle de


séjour, avec les larges baies vitrées donnant sur la rue.

ROSE. Une maison pas un manoir.


LE PROPRIÉTAIRE DE LEXINGTON. La rue à Lexington, qui n’est
jamais très animée. Lexington c’est très bien pour les gens qui ont une
affaire florissante et qui ne veulent pas forcément qu’on le sache.

ROSE. Tout à fait toi.

LE PROPRIÉTAIRE DE LEXINGTON. Au deuxième étage donc, les


chambres à coucher, au nombre de quatre.

ROSE. Pour nous et notre abondante descendance…

PONZI. Ça ne me dérangerait pas, moi, “qu’on le sache”. Mais ma


femme tient à la modestie des apparences. Combien ?

ROSE. Retournons chez nous à Somerville je t’en supplie.

PONZI. On ne trouvera jamais plus modeste. Alors combien ?


LE PROPRIÉTAIRE DE LEXINGTON. A vous de me le dire.

PONZI. 25 000.

LE PROPRIÉTAIRE DE LEXINGTON. Pauvre.

PONZI. 29 000.
LE PROPRIÉTAIRE DE LEXINGTON. Triste.

PONZI. 39 000.

LE PROPRIÉTAIRE DE LEXINGTON. A considérer.

PONZI. 9 000 dollars en liquide, plus 20 000 en notes de la Securities


Exchange Company, qui deviendront 30 000 à maturité.

LE PROPRIÉTAIRE DE LEXINGTON. Garantis par un certificat de


dépôt de 30 000 dollars à ma banque, la Tremont Trust, payables en cas
de problème avec la Securities Exchange.

PONZI. Done deal.

On s’achète un coupé Hudson


On déménage à Lexington

— vision —

LE CHŒUR. Vision d’un hôpital de charité à Rio de Janeiro, Brésil.


Avec les mouches.

Bruit des mouches.


La vision se dissipe.

— profits —
Dans les bureaux de la Securities Exchange.
Ponzi et Lucy Meli sont assis dos à dos.
Se succèdent les déposants.
LUCY MELI. Vous aviez besoin d’un registre des dépôts. J’ai mis en
place un système de fiches.
PONZI. Vous êtes une précieuse Sicilienne. Puissé-je vous sentir toujours
dans mon dos.
(Entrée de Cassulo.)
Non. Il a réussi.

CASSULO. Et voilà. Votre cognac, patron. Trois Etoiles. Dans le dos de


la Prohib. Ni vu ni connu. C’est l’école de Montréal ça.

Ponzi l’emmène à l’écart.

PONZI. Discret Cassulo.

CASSULO. Paraît que vous créchez chez les rupins. Moi et ma souris on
a repéré une turne dans le style colonial hollandais, à Winthrop, on s’est
dit que l’atmosphère balnéaire nous calmerait les nerfs.

PONZI. Et l’appétit aussi ?


CASSULO. Ça vaut même pas une journée de travail. 14 000.

Ponzi lui signe un chèque.


CASSULO. Pour mes faux frais.

Il empoche une poignée de billets et sort.

LUCY MELI. Il se sert comme ça ?

PONZI. Pas de questions Miss Meli.

— mode d’emploi — Comment prendre le contrôle


d’une banque en 1920 à Boston
LE CHŒUR. D’abord déposer beaucoup, autant que vous pouvez, le capital
d’une banque moyenne sur la côte est s’élève à disons 5 millions de dollars,
arrangez-vous pour déposer au moins la moitié de cette somme, dans
les 2,7 millions, de façon à devenir le plus gros déposant, puis faites-vous
amis avec les gros actionnaires, comment ? faites jouer les affinités
ethniques, si vous êtes italien, gagnez la sympathie des gros actionnaires
italiens, dans le même temps achetez quelques parts, mais pas trop, de façon
à ce qu’on ne vous voie pas venir, mettons que la banque ait émis
2 000 titres, prenez-en 70, mais vos amis italiens, eux, en détiennent 600, et
le moment venu ils vous seront acquis. S’il arrive que la banque
émette 2 000 titres de mieux, parce qu’elle a senti qu’il se passait quelque
chose, ne vous démontez pas, allez voir le directeur, et proposez-lui
d’acheter la totalité, c’est exubérant, il va refuser, alors demandez-lui votre
solde, là il va changer de couleur, parce que si vous videz votre compte, sa
banque se retrouve à sec, il va vous proposer de prendre 1 000 parts,
refusez, il monte à 1 500, il ne sait pas que les Italiens avec leurs 600 parts
voteront pour vous, vous contrôlez 2 100 parts, vous êtes majoritaire, les
actionnaires vous élisent directeur.
Directeur de la Hanover Trust Bank de Boston qui neuf mois plus tôt vous
refusait un prêt de 2 000 dollars.

— 1920, juin —

LE CHŒUR. Il te faut aussi des entreprises


Ton ancien patron JR Poole, l’import-export
JR POOLE. Vous voulez prendre des parts Charlie ?

PONZI. Oui JR.


JR POOLE. Combien Charlie ?

PONZI. Toutes, JR.


270 000 dollars.
C’est bon de posséder, d’acquérir
Ceux à qui vous étiez vendu
Ceux qui se sont payé vos services
Ceux qui se sont payé votre tête
Et 68 000 dollars dans la Napoli Macaroni Manufacturing Company
Et une usine de sardines en boîte dans le Maine
Et une autre d’emballage de viande dans le Kansas
Quand on a eu faim on sait choisir ses placements
Et les banques
Avoir un pied une main un œil un sac
Dans chaque banque
La Hanover Trust, la Old South Trust, la Tremont Trust, la Cosmopolitan
Trust, la Fidelity Trust.
LE REPRÉSENTANT DE VOITURE. Et vous roulez en Hudson.

PONZI. C’est le must.

LE REPRÉSENTANT DE VOITURE. Vous pourriez rouler dans plus


grand et plus cher.

PONZI. Comme quoi ?


LE REPRÉSENTANT DE VOITURE (dépliant un dépliant).
Locomobile !

PONZI. Je la veux.
LE REPRÉSENTANT DE VOITURE. 12 000 dollars.

PONZI. Je la veux.

LE REPRÉSENTANT DE VOITURE. Vous l’aurez.


PONZI. Le 1er juillet.
LE REPRÉSENTANT DE VOITURE. Pas avant trois semaines. On les
fait une par une et la prochaine est vendue.
PONZI. 1 000 dollars de plus pour vous.
LE REPRÉSENTANT DE VOITURE. Vous l’aurez.

A Lexington.
ROSE. Le bracelet à 1 000 dollars, tu vas le reprendre, et tu vas récupérer
l’argent, je ne porte pas de bracelet à 1 000 dollars moi !
PONZI. Et le collier il te va bien tu l’aimes.

ROSE. Combien le collier ?

PONZI. Je ne peux pas te le dire.


ROSE. Plus que le bracelet ?
PONZI. Plus ? Forcément. Un bracelet, un collier…

ROSE. Si tu ne le rends pas j’irai moi-même.


PONZI. Mais qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Je
ne sais plus.
ROSE. Des soirées. Avec toi. A parler. A chanter. Mais c’est au-dessus de
tes moyens.
PONZI. Il n’y a rien au-dessus de mes moyens.
ROSE. Le temps. La douceur. Le sommeil. Un enfant. Ma joie.
PONZI. Au mois de juillet je t’emmènerai en lune de miel.
ROSE. Une deuxième lune. Il n’y a qu’une lune.
PONZI. Non. Autant de lunes et autant de miel qu’on veut.
Juin 1920
7 600 souscripteurs
Deux millions et demi de dollars
Avec l’été une grande chaleur tombe sur la ville
L’air est lourd comme un gilet de laine

LES INSPECTEURS DES POSTES. On vous tient. Vous prétendez


acheter les coupons en Italie, or les services postaux italiens ont cessé
d’en éditer depuis deux mois.
PONZI. D’en éditer mais pas d’en vendre. Le stock existant n’a pas été
détruit. Le commerce continue. Vous ne tenez rien du tout.

Les inspecteurs sortent. Ponzi frappé par une crise d’ulcère.


Juillet 1920
Un million de dollars par semaine

Ponzi se relève fringant.

PONZI. Et les banques je vais les contrôler. Je vais siphonner leurs


comptes vers celle que je dirige, la Hanover Trust, et puis je vais racheter
leurs parts, qui ne vaudront plus rien, et quand elles remonteront je les
revendrai. Mais surtout je vais être un bon patriote. Le gouvernement
cherche acquéreurs de plusieurs milliers de navires désaffectés construits
pour la Grande Guerre. Il y en a pour deux milliards mais moi je les aurai
à deux cents millions, dès que la Securities Exchange se sera étendue au
territoire tout entier, plus les 50 % d’intérêt, plus les commissions des
agents, 320 millions, je créerai deux compagnies, l’une qui possédera les
bateaux et l’autre qui les exploitera, et les bateaux exporteront dans le
monde entier des produits américains et ils déverseront dans chaque port
du monde des représentants américains qui convaincront les marchands
locaux de se fournir en marchandise américaine, et la marchandise sera là,
à portée de main, dans les cales, et moi je serai à la tête de cette flotte
nationale glorieuse et impériale comme à l’âge des Grandes Découvertes.

DANIELS (le vendeur de meubles). En vertu du prêt que je vous ai


accordé pour équiper vos bureaux, je me considère investisseur de votre
société, et à ce titre je réclame de plein droit 50 % des bénéfices.

PONZI. Pour deux cents dollars de meubles. Et le vendeur de hot-dogs à


qui je confie chaque midi la préservation de mon existence physique, il a
droit à combien ?

DANIELS. Je vous réclame un million de dollars. Les poursuites sont


lancées. Mon avocat a fait geler cinq de vos comptes, à hauteur
de 700 000 dollars.

4 juillet 1920, dimanche et jour de l’indépendance


Pour la première fois ton nom apparaît dans le Boston Post
UN CRIEUR DE JOURNAUX. Boston Post !
BOSTON POST. “Un Bostonien poursuivi pour un million de dollars !”

LUCY MELI. Monsieur, c’est la cohue ! Ils veulent récupérer leur argent.
Qu’est-ce qu’on fait ?
PONZI. On tient parole, Lucy Meli, on leur rend. Ils vont revenir, et ils
vont ramener du monde. On ne crée pas l’envie, on fait mieux : on dissipe
la peur. C’est le sommet de la publicité gratuite.
UNE VIEILLE FEMME. Mes dollars. Je veux qu’on me rende mes
dollars.

PONZI. Qu’est-ce que je peux pour vous ma bonne dame ?


LA VIEILLE FEMME. Comment je fais pour qu’on me rende mes
dollars ?

PONZI. Combien de dollars ma petite dame ?


LA VIEILLE FEMME. J’ai déposé dix-huit dollars je voudrais bien
qu’on me les rende mais y a la queue j’ai pas la force moi.
PONZI. Et on ne me dit rien. Alors que vous êtes prioritaire parmi les
prioritaires. Les voici. Dix-huit dollars. Et avec mes excuses encore.

LA VIEILLE FEMME. Ah ben ça vous êtes bien agréable.


Il rembourse
Il paie tout le monde
Tous les retirants
Sans faire d’histoire
Rubis sur l’ongle
Il a de quoi
LUCY MELI. Il semblerait que l’hémorragie soit endiguée monsieur. Les
déposants chassent les retirants.

Juillet 1920
Un million de dollars par semaine
CASSULO. Mes intérêts.

Il empoche une liasse.


PONZI. Je m’étends dans le Michigan, Cassulo. Pourquoi n’irais-tu pas
nous dégoter des bureaux par là-bas ?
CASSULO. C’est dans mes cordes. (Il empoche une autre liasse.) Pour
mes frais de déplacement.
Un million de dollars par semaine
Bientôt deux millions

ROSE. Et cette deuxième lune de miel en Italie ? C’est pour quand ?


Jamais ? A la place j’ai eu un chien. Un petit chien. Wouaf ! Wouaf !
Vraiment je l’aime beaucoup. Je ne lui ai pas donné de nom. On se parle
en aboyant.
9 juillet 1920
Le quai du port de Boston
Là où tu accostais
Il y a dix-sept ans
Tu n’y étais jamais revenu
Un paquebot, le SS Cretic,
Déverse en grappes ses passagers
Secoués par quinze jours de mer
Certains fauchés comme tu l’étais
On les dirige vers le bâtiment de quarantaine
Où ils seront examinés par les services de l’Immigration
Tu as graissé la patte d’un inspecteur
Pour avoir le droit d’accéder aux pieds de ce bâtiment
Et de voir sortir avant les autres les nouveaux arrivants
Tu ne peux pas attendre
PONZI. Mamma ! Mamma !

Tu ne peux pas attendre.


PONZI. Mamma ! Je suis là ! Je suis là ! Mamma ! C’est moi ! Mamma !

IMELDE PONZI. Carlo.


PONZI. Mamma !

IMELDE PONZI. Oh. Carlo. Oh.

PONZI. Dix-sept ans maman. Quel miracle. Viens viens. Je vais te


montrer. Viens.

IMELDE PONZI. Ce bateau c’était. Le Purgatoire.

UN CRIEUR DE JOURNAUX. Boston Post ! Boston Post !


BOSTON POST. “Doublez votre argent en trois mois. 50 % d’intérêt en
quarante-cinq jours. Des milliers d’investisseurs à la Securities Exchange
Company de Charles Ponzi.”
PONZI. Voilà. C’est chez moi maman. Regarde.
BOSTON POST. “Des spéculations sur les coupons postaux
internationaux, tirant profit des taux de change avantageux. Il y avait
foule hier au 27 School Street.”

PONZI. Et ça c’est Rose. C’est ma femme. C’est mon cœur. C’est Rose.

ROSE. Oh maman. Comme je suis heureuse de vous voir. Comment


allez-vous ?

BOSTON POST. “Une affaire qui a débuté voilà quelques mois, et dont
le directeur, qui a commencé pour ainsi dire avec un lacet de chaussure,
possède aujourd’hui un patrimoine évalué à huit millions de dollars, en
immobilier, sociétés de crédit, entreprises, parc automobile.”
ROSE. Et ça c’est notre chien. C’est comme notre enfant sauf qu’il n’a
pas de nom.
BOSTON POST. “Les investisseurs, riches, pauvres, éminents ou
anonymes, ont tous vu leur argent doubler, tripler, quadrupler.”
PONZI. Je vous prends en photo. Ne bougez pas.

Les deux femmes posent devant la maison.


LUCY MELI. Monsieur. C’est l’explosion. Depuis l’article du Post, le
standard explose, les murs vont craquer. Toute la ville veut placer son
argent chez vous. Ils veulent vous voir, vous féliciter, vous inviter.

IMELDE PONZI. C’est vrai tout ça ? C’est un rêve ? C’est vrai ?

LUCY MELI. C’est l’explosion monsieur. Jamais vu autant de monde.


Jamais vu ça. Va y avoir des morts. J’appelle les Pinkerton pour m’aider à
contenir la foule !
PONZI. Qu’est-ce que c’est que ça, “Old Colony Foreign Exchange
Company, 50 % d’intérêt en quarante-cinq jours” !

LUCY MELI. Ils sont ouverts depuis aujourd’hui.

PONZI. Au même étage que nous.

LUCY MELI. Ça ne désemplit pas chez eux non plus.

PONZI. Et Cassulo, il ne peut pas aller leur faire peur ?

LUCY MELI. Vous l’avez envoyé dans le Michigan.

PONZI. Lieutenant Mulvaney. Je vous dois de l’argent.

LE LIEUTENANT DE POLICE MULVANEY. Dans quatre jours.


PONZI. C’est ça. Quatre jours. Et alors, vous retirez, vous remettez au
pot ?
LE LIEUTENANT DE POLICE MULVANEY. Ah non, je laisse
fructifier.

PONZI. Vous avez bien raison. Lieutenant Mulvaney, faudrait enquêter


sur ces gens, la Old Colony Foreign je sais pas quoi. Ça ne m’a pas l’air
honnête leur histoire de 50 % d’intérêt en quarante-cinq jours.
LE LIEUTENANT DE POLICE MULVANEY. A quoi vous voyez ça ?
PONZI. Ça je ne peux pas vous le dire. C’est d’ordre instinctif. Mais
faites-moi plaisir, enquêtez. Je suis sûr que vous trouverez quelque chose.
Sortie triomphale de Ponzi dans la rue, brandissant sa canne comme un
tambour-major.
Pon-zi !
Pon-zi !
Pon-zi !
Pon-zi !
UN CRIEUR DE JOURNAUX. Boston Post ! Boston Post !
BOSTON POST. “Charles Ponzi, nous dit-on, a placé son exorbitante
fortune dans des sociétés de crédit, des banques, des biens immobiliers,
toutes entreprises rapportant au mieux 5 % d’intérêt. La question est :
pourquoi est-ce qu’il ne la place pas chez lui, son exorbitante fortune ?
Lorsque vous garantissez 50 % d’intérêt à la population, pourquoi ne pas
en profiter vous-même ? Pourquoi vous contenter de 5 % ?”
PONZI. Mr Mac Masters. Je vous offre cent dollars par semaine. Je veux
que vous vous occupiez de ce qu’on dit de moi dans les journaux. Et
surtout en ville. Dans les milieux autorisés. Je veux que tout le monde
sache que j’ai l’intention de devenir un gros bonnet de la banque.
MAC MASTERS. Comptez sur moi ça va se savoir.
Pon-zi !
Pon-zi !
Pon-zi !
Pon-zi !

Au bureau du contrôleur bancaire.

L’AVOCAT GÉNÉRAL ADJOINT ABBOTT. Vous avez répondu avec


diligence à notre convocation.
PONZI. Oui monsieur l’avocat général adjoint Abbott. Je n’ai rien à me
reprocher.
ABBOTT. C’est la meilleure manière de nous le faire croire.

L’AVOCAT GÉNÉRAL ADJOINT HURWITZ. Vous garantissez des


taux d’intérêt de 50 % en quarante-cinq jours.
PONZI. Et je rembourse à la demande ceux qui désirent retirer leurs
placements avant terme. Avez-vous entendu dire le contraire ?

ABBOTT. Jamais.
HURWITZ. De personne.
PONZI. Alors dites-moi, avocat général adjoint Hurwitz, pourquoi vous
n’investissez pas un petit billet chez moi.

HURWITZ. Non monsieur Ponzi nous on n’investit pas.

ABBOTT. On investigue.
PONZI. Vous avez des soupçons.

HURWITZ. Oui.

ABBOTT. On soupçonne.
HURWITZ. Que vous déshabillez Pierre.
ABBOTT. Pour habiller Paul.

HURWITZ. Que vous payez les premiers.


ABBOTT. Avec l’argent des derniers.
HURWITZ. Et que ça dure.

ABBOTT. Tant que ça rentre.

UN CRIEUR DE JOURNAUX. Boston Post ! Boston Post !

BOSTON POST. “Le plus immoral dans cette affaire, ce n’est même pas
la supercherie. C’est que l’organisation mise en place prétend tirer profit
des faiblesses monétaires de certains Etats. Et aussi qu’elle entreprend,
sans rien apporter en échange, de pomper le système postal américain, et
à travers lui le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique.”
ABBOTT. Nous voudrions la liste des pays où vous vous procurez les
coupons internationaux.
HURWITZ. Ainsi que l’identité de vos acheteurs à l’étranger.
PONZI. Je ne suis pas tenu de vous les fournir.

UN CRIEUR DE JOURNAUX. Boston Post !

BOSTON POST. “Et le plus détestable enfin, c’est qu’un immigrant


italien abuse de la crédulité de ses compatriotes immigrés italiens comme
lui, qui constituent le gros de ses bailleurs, petites gens dilapidant ce
qu’ils n’ont pas, dans un mirage de malhonnêteté où tout le monde perdra
tout.”
PONZI. Mais je vous offre mieux que ça. Un audit sur mes comptes.
J’ouvre mes livres. Regardez tout. Comptez tout. Faites le compte de mon
passif. Et ensuite je vous montrerai que j’ai largement de quoi le combler.
Et choisissez votre expert.
ABBOTT. Notre expert ?
HURWITZ. Pride.

ABBOTT. Pride.

HURWITZ. Pride il est bien.

ABBOTT. Il est pointilleux.


PONZI. Et pendant ce temps moi j’arrête tout, je n’encaisse plus un
dollar de dépôt. Je rembourse juste ceux qui veulent retirer leurs intérêts
ou leur principal. Le temps de l’audit. Ça vous va messieurs ?

ABBOTT. C’est bien.

HURWITZ. C’est beaucoup.


ABBOTT. Vous n’êtes pas obligé.
PONZI. Il faut bien arrêter les comptes si on veut compter quelque chose.
(Au téléphone.) Lucy Meli je vous prie. Lucy Meli, on arrête tout, on
n’encaisse plus rien. Plus rien. Plus personne. Une émeute. Ben oui.
J’imagine. Par contre on rembourse. Oui tout le monde. Merci Lucy Meli.
(Il raccroche.) Pride.
HURWITZ. Il compte bien.
ABBOTT. Oui il compte bien Pride.
HURWITZ. Au fait vous n’avez pas la nationalité américaine. Pourquoi ?
ABBOTT. Oui pourquoi ?
PONZI. J’ai la popularité américaine.

Ponzi dans la rue. Mouvements de tambour-major avec sa canne.


Ovation.

Pon-zi !
Pon-zi !
Pon-zi !
Pon-zi maire de Boston !
Pon-zi gou-verneur !
Juillet 1920
6,8 millions de dollars

19 000 déposants
Au total depuis le commencement
31 000 investisseurs
Et près de 10 millions de dollars

La maison de Lexington. La chambre. La nuit.


ROSE. Tu t’es retiré. Encore.

PONZI. C’est comme ça qu’on m’a appris.


ROSE. Qui t’a appris ça.
PONZI. Une professionnelle. A Parme. Qui m’a tout appris. Elle m’a dit
ça : “Retire-toi et tu n’auras jamais de problème.”
ROSE. Est-ce qu’il y a une âme dans ce corps ? Dans cette machine ? Un
esprit, un souffle ? Est-ce que c’est juste un poumon vide ?

* “Bien” en yiddish.
IMMENSE CHALEUR

— banquet —
LE CONSEIL D’ADMINISTRATION DE LA HANOVER TRUST
COMPANY. Nous sommes fiers, au nom de la Hanover Trust Company,
de saluer notre actionnaire principal, notre directeur, la colonne vertébrale
de notre banque, et l’un des premiers Bostoniens par la fortune et par la
gloire, Charles Ponzi. Cheers ! Cheers ! Cheers !

PONZI. Je ne suis pas un homme de discours. Je suis un homme d’action


et de cœur. C’est avec le cœur que je veux répondre à l’honneur splendide
que vous me faites ce soir.

Il entonne un chant populaire italien triste en s’accompagnant à la


mandoline.

LE CONSEIL D’ADMINISTRATION DE LA HANOVER TRUST


COMPANY. Bravo Charles. Vraiment très bien. Très inattendu. Très
mélancolique.

PONZI. Allez, la note, donnez-moi la note. Il conto.

LE CONSEIL D’ADMINISTRATION DE LA HANOVER TRUST


COMPANY. Ah non, Charles, vous êtes notre invité, c’est un banquet en
votre honneur, c’est la banque qui paie !

PONZI. C’est moi la banque. Combien ? Six cent quarante dollars. Et


voilà. (Il envoie une liasse en l’air.) C’est réglé. Belle soirée d’été. J’aime
ça moi, quand il fait chaud la nuit.

UN CRIEUR DE JOURNAUX. Boston Post ! Boston Post !

BOSTON POST. “Ponzi arrête. Et ne reprendra pas.”

— l’amour du peuple —
LUCY MELI. C’est l’émeute monsieur. C’est vrai qu’on ne reprendra
pas ?
PONZI. On reprendra Lucy Meli. Mais pour l’instant on rembourse.

LE CHŒUR. Quoi Ponzi arrête !


Quoi Ponzi arrête !
Ponzi arrête ?
Et ne reprendra pas ?
Ne reprendra pas !
Reprendra !
Reprendra pas !
Ponzi arrête !
Ponzi arrête pas !
N’arrête pas !
N’arrête pas !
N’arrête pas !

LUCY MELI. Vous devriez vous montrer. Ils ont besoin de vous voir.

PONZI. Ça ne les empêche pas de retirer.

LUCY MELI. Ils retirent, ils vous voient, ils remettent, ils retirent, ils
remettent, ne cherchez pas à comprendre la foule.
Ponzi se montre à la foule. Mouvements de canne tambour.

Pon-zi !
Pon-zi !
Pon-zi gou-verneur !
Pon-zi gou-verneur !
Ponzi éteins le radiateur !
Baisse la température !
On crève de chaud !
C’est ta rue c’est ta queue c’est ta ville !
Dieu travaille pour toi non ? Tu l’as mis à la salle des machines.
Demande-lui du froid ! Demande-lui du vent !

PONZI. Oui du vent. Je vous promets. Un grand vent sur le monde. Une
grande tempête de ciel noir. Dévastatrice, et libératrice, et
enthousiasmante.

Une grosse dame s’évanouit.


Oh la grosse dame la grosse dame elle s’est évanouie !
Elle s’est évanouie !
27 juillet 1920
430 000 dollars qui sortent
28 juillet 1920
620 000 dollars qui sortent
PONZI. Alors Pride. Ça avance vos petites additions ?
L’EXPERT-COMPTABLE PRIDE. Il y a beaucoup de soustractions
aussi.

UN VENDEUR DE RUE. Hot-dogs, limonades, ice creams, éventails,


servez-vous ladies and gentlemen, c’est gratis, c’est Mister Ponzi qui
rince, casse-dalles, rafraîchissements, gratis, de la part de Mister Ponzi,
remplissez-vous à l’œil dans la fournaise en attendant l’artiche, lésinez
pas, bourrez-vous la gueule, c’est cadeau c’est offert, à boire et à manger
de la part de Mister Ponzi !

Devant un orphelinat, la Maison des enfants italiens.


PONZI. En l’honneur de la mère de ma femme, je suis très fier de
contribuer à la fondation d’un orphelinat dédié aux enfants d’origine
italienne. Pour cent mille dollars.

Il exhibe le chèque.
ROSE. Car elle nous touche, la cause des enfants sans parents (d’origine
italienne), nous qui sommes des parents sans enfants (d’origine italienne).
PONZI. Quelle ambiance chez les charognards du Post, Mister Mac
Masters ?

MAC MASTERS. Très surpris que vous teniez aussi longtemps les
remboursements. Ils commencent à se décourager.

Au 27 School Street.

Je rachète les notes de la Securities Exchange Company !


Je rachète les notes de la Securities Exchange Company !
Combien ?
Ben ce qu’elles valent !
Tu paies les intérêts ?
Faut pas exagérer je t’évite déjà de poireauter en ligne !
Je vends pas aux requins !
Moi je vends !
Je rachète les notes !

Arrivée de Ponzi. Ovation.


PONZI (à la foule). Les banquiers ne comprennent pas comment je fais
pour garantir 50 % d’intérêts. C’est juste que contrairement à eux, je ne
garde pas tout pour moi. Je redistribue. Si vous saviez ce qu’ils se mettent
dans les poches. Sur le dos du citoyen. Or, qu’est-ce qu’il veut le
citoyen ? Etre libre. Et qu’on ne le détrousse pas. Profiter de ses
placements sans être volé. Boire un peu d’alcool pour se soulager d’une
journée de labeur. Voilà ce que les banquiers et les politiciens
l’empêchent de faire. Il n’est pas impossible que j’apporte prochainement
mon soutien à certain candidat qui pourrait faire tomber la loi
insupportable de prohibition ! Ou que je m’en occupe politiquement moi-
même !

Ovation.

Pon-zi gou-verneur !
Pon-zi gou-verneur !
Pon-zi gou-verneur !

PONZI. Par ailleurs on m’a dit que des vautours traînaient dans les files
d’attente et profitaient de la canicule pour racheter les notes de la
Securities Exchange Company. Ne leur vendez pas. C’est illégal. Je
conseille aux femmes de s’habiller légèrement et en blanc. Ce sera
agréable pour tout le monde. Elles sont bien sûr prioritaires dans la queue.
Je vais faire porter d’autres sodas.

Pon-zi !
Pon-zi !
Pon-zi !

Ponzi, seul, est victime d’une crise d’ulcère, il se tord de douleur par terre,
une bouteille de lait à la main.

UN CRIEUR DE JOURNAUX. Boston Post !


BOSTON POST. “Pour couvrir la somme de huit millions de dollars
correspondant aux actifs de la société de monsieur Ponzi, il faudrait au
moins 160 millions de coupons-réponse internationaux. Or l’Union
postale universelle vient de nous assurer après enquête qu’il n’en circulait
que 27 000 aux Etats-Unis. Et un peu moins en Italie. Nous sommes loin
du compte.”

La maison de Lexington.
Ponzi, Rose et Imelde posent devant un cameraman, sur des chaises de
jardin. Image de félicité familiale.

LUCY MELI. Monsieur les retraits s’accentuent ! Est-ce qu’on aura de


quoi suivre ?

PONZI. Oui Lucy Meli. Ça irait mieux si le procès Daniels ne m’avait


pas gelé cinq comptes en banque, mais on a toujours de quoi. Et vous
Pride ? Ça compte ça compte.

PRIDE. Ça compte.

29 juillet 1920
430 000 dollars qui sortent
Plus d’un million en une semaine
Je rachète les notes de la Securities Exchange Company pour 90 % de leur
valeur !
Je rachète les notes de la Securities Exchange Company pour 90 % de leur
valeur !
C’est mieux que rien ! Je vends !

— le Fou —
PONZI. James Francis Morelli.
JAMES FRANCIS MORELLI. Oui monsieur.
PONZI. Bouffon.

JAMES FRANCIS MORELLI. De son état. Pour vous servir.

PONZI. Ces braves gens qui boivent mes sodas et mangent mes
sandwiches au soleil, vous allez leur servir aussi des “ballades”,
“complaintes” et autres “héroïdes” qui agrémenteront leur festin.

JAMES FRANCIS MORELLI.


Patience Confiance dans l’azur surchauffé
Les notes de Charles Ponzi sont plus fiables que les billets verts
Les prédateurs aux grandes mâchoires
Lui font la chasse dans le maquis des villes
Mais lui il les sème en sa course vive sans même un regard en arrière.

ROSE. Je vous prie de ne plus me tourner autour avec vos flashs. Je suis
fatiguée de répondre aux questions et de témoigner de ma vie privée. Elle
est comparable à celle de n’importe qui.

UN BUSINESSMAN DE NEW YORK. Je représente un groupe de


capitalistes new-yorkais.

PONZI. Je suis prêt à céder la Securities Exchange Company.

LE BUSINESSMAN. Pour.

PONZI. Dix millions de dollars.

LE BUSINESSMAN. Considérable. Mais envisageable. Laissez-nous


réfléchir quelques jours.

PONZI. Quand l’audit, Pride ?

PRIDE. Après-demain.
PONZI. Positif ? Négatif ?

PRIDE. Après-demain.

JAMES FRANCIS MORELLI.


Les autorités jalouses
L’ont forcé à mettre ses terres grasses en jachère
Déjà il a rendu trois millions de dollars
Mais il en possède huit fois plus
Et quand la vérité sera faite
Un nouveau printemps pécuniaire
Fera refleurir les billets
Dans les poches des heureux Bostoniens

PONZI. Les retraits continuent.

LUCY MELI. Mais moins fort.

LE CHŒUR. Mardi 3 août 1920


125 000 dollars qui sortent

MAC MASTERS. Le Boston Post mord la poussière.

PONZI. On ne les entend plus.

MAC MASTERS. Tout ce que je sais c’est qu’ils ont envoyé quelqu’un à
Montréal.

PONZI. A Montréal ?

Lieutenant Mahoney, moi j’ai la foi je ne retire pas mon argent


Juliette Bly, moi j’ai la foi je ne retire pas mon argent
Leo Bly, moi j’ai la foi je ne retire pas mon argent
Renato Bozzi, moi j’ai la foi je ne retire pas mon argent
Simona Bozzi, moi j’ai la foi je ne retire pas mon argent
JAMES FRANCIS MORELLI.
Daniels le serpent à lunettes
Attend son heure en ravalant sa salive venimeuse
Qu’elle l’empoisonne
N’achetez pas ses meubles il économise sur la colle à bois
Les pieds de ses tables dansent le fox-trot
Ses chaises vous laisseront le cul par terre

Etes-vous avec les Rouges ?


(Ponzi éclate de rire.)
Etes-vous un agent des Soviets ?
(Ponzi rit de plus belle.)
Travaillez-vous pour Lénine et Trotsky ?
(Ponzi rit de plus belle.)
Etes-vous un bolchévique ?
(Ponzi rit de plus belle.)
Avez-vous mis au point un plan destiner à financer la Russie soviétique ?
(Ponzi n’en peut plus de rire.)
Et à ruiner du même coup les banques et les institutions financières
américaines ?

PONZI. Qui croit ça ?

Des personnes haut placées


A Washington.

PONZI. Il me reste un million et demi à la Hanover Trust.

CHMIELINSKI (de la Hanover Trust Company). Vous ne pourrez pas les


toucher avant trente jours. Et le contrôleur Allen a mis la Hanover Trust
sous tutelle pour cause d’actifs pourris générés par des placements
hasardeux. Il demande un rapport quotidien des entrées et des sorties.

ROSE. Par-delà les allusions, les allégations et les insinuations, Charles


Ponzi est mon mari, je lui ai juré fidélité, je sais qu’il est honnête, nous
avons été pauvres et je sais qu’il a gagné son argent sans rien commettre
d’illégal.

MAC MASTERS. Est-ce que le Post serait prêt à payer pour des
informations valables ?

LE DIRECTEUR DU BOSTON POST. Si elles sont vraiment valables.

MAC MASTERS. Charles Ponzi est dans le rouge d’au moins deux
millions de dollars. Et il n’a jamais acheté un seul coupon-réponse à
l’étranger.

LE DIRECTEUR DU BOSTON POST. C’est vraiment valable en effet.


Ça vaut bien cinq mille dollars. Vous sentez que le navire est en train de
sombrer Mister Mac Masters ?

MAC MASTERS. Je ne suis guidé que par l’étendard de la vérité.

UN CRIEUR DE JOURNAUX. Boston Post ! Boston Post !

BOSTON POST. “Ponzi manifestement insolvable !”


JAMES FRANCIS MORELLI.
A peine sortis de table les petits rapaces
Mordent la main qui les nourrit
Et vont prendre le dessert chez l’affabulateur public
De leurs bouches putrides s’exhalent le rot et la calomnie
Bouchez vos nez et vos oreilles
Aux appétits trop aiguisés
Un procès en diffamation de quelques millions de dollars
Servira sans doute de coupe-faim.

PONZI. Alors Pride ? L’audit.

PRIDE. Demain.
PONZI. Je suis encore le plus gros client de la Hanover Trust. Il y a cinq
millions dans les coffres. Je les emprunte. Vous me laissez les sortir. Une
heure. Et dans une heure je vous les rapporte.
CHMIELINSKI. Je ne connaissais pas ce nouveau type d’opération.

PONZI. Autrement je ferme mon compte et la Hanover Trust plonge.

CHMIELINSKI. Le problème c’est qu’on ne peut plus rien sortir de la


Hanover Trust. Le contrôleur Allen a ordonné la fermeture.

PONZI. Mais le contrôleur Allen n’a pas un tel pouvoir.

CHMIELINSKI. Non. Mais le gouverneur Coolidge si. Et il a transmis


l’ordre en personne au contrôleur Allen.

— audit —

LE CHŒUR. Jeudi 12 août 1920


LUCY MELI. C’est le jour de l’audit monsieur. Plus personne ne retire
rien. Ils attendent pour reprendre des notes.
CASSULO. Moi je préfère retirer. On ne sait jamais.

Il empoche une liasse.


Pon-zi !
Pon-zi !
On y croit !
On te soutient !
Re-fais nous 50 % !
Re-fais nous 50 % !
Re-fais nous 50 % !
Re-fais nous 50 % !
Re-fais nous 50 % !
Re-fais nous 50 % !
Re-fais nous 50 % !
Re-fais nous 50 % !…

UN CRIEUR DE JOURNAUX. Boston Post !

BOSTON POST. “Ponzi alias Bianchi mouillé dans le scandale de la


banque canadienne Zarossi en 1908.”
PONZI. Ce n’est pas moi. Bianchi ce n’est pas moi. C’est tout simple. Ce
n’est pas moi.
BOSTON POST. “Deux ans de prison au pénitencier Saint-Vincent-de-
Paul pour malversation financière.”

A la maison de Lexington.

ROSE. Où est passé ton sourire ? Ton visage ? Où sont passés tes yeux ?
PONZI. Je peux me battre avec un bras en moins, avec une jambe en
moins, et même avec les yeux en moins. Mais je ne peux pas me battre
avec le cœur rempli de vase.
ROSE. Pauvre Rose. Son mari le Chevalier blanc a moisi dans un cachot.
Il ne voulait pas qu’elle le sache. Mais elle le savait. Elle le savait avant
même qu’il soit son mari. Elle l’a toujours su.

Au bureau du contrôleur Allen.

L’AVOCAT GÉNÉRAL ADJOINT ABBOTT. L’audit établi par notre


expert Pride révèle…
L’AVOCAT GÉNÉRAL ADJOINT HURWITZ.… une dette de…

ABBOTT. Monsieur Pride.


PRIDE. Quatre millions de dollars.
PONZI. C’est faux. Vous vous êtes trompé.
PRIDE. Sûrement pas.
PONZI. Je suis positif d’au moins deux millions et demi.
PRIDE. Non. Moins quatre millions.
ABBOTT. Reconnaissez-vous, comme vous vous y êtes engagé, les
résultats de cet audit ?

HURWITZ. Monsieur Ponzi.

PONZI. Il y a une erreur. Mais oui. J’accepte les résultats de l’audit.

Déploration tragique de la foule.

JAMES FRANCIS MORELLI.


Des experts sans arithmétique
Mais la justice corrigera
Et la monnaie refleurira
ROSE. Plaide coupable. Je t’en supplie. Coupable.

PONZI. Jamais.
ROSE. Sinon c’est le maximum. C’est ce qu’il a dit l’avocat.
Plaide coupable
Plaide coupable
Allez plaide coupable

PONZI. Jamais.

Rose s’évanouit.
Au procès.
LE JUGE. Charles Ponzi.
PONZI. Je plaide…

Rose murmure une prière.


ROSE.… coupable… coupable… au nom de Dieu…
PONZI. Coupable.

Rose remercie le ciel.

LE JUGE. Condamné à cinq ans de prison.

Coup de marteau.

IMELDE PONZI. Bravo ! Bravo ! Giustizia ! Giustizia ! Bravo ! Ha !


Ha ! Ha ! Ha ! Bravo ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha !

Rose s’évanouit.

JAMES FRANCIS MORELLI.


Sous les verrous un vendredi 13
Quelle martingale quelle martingale
Sous les verrous un vendredi 13
Quelle martingale

(On passe à Ponzi un costume de bagnard.)

Quelque chose de vicié au Royaume du dollar


Et ce n’est pas lui
Et ce n’est pas lui

(Ponzi se fait rosser par une bande de détenus.)

Quelque chose de vicié au Royaume du dollar


Et ce n’est pas lui.

— solde —
Rose est assise face à Imelde Ponzi à Lexington. Autour d’elles on enlève
les meubles, les tapis, tout.

LE CHŒUR. Mon argent mon argent


Ma vie mon argent
Du sang du sang
Du sang
Bah c’est la vie
Du sang ou mon argent
Mon argent ou du sang
Eh bien moi Baruch Goldhagen, j’ai touché mes 50 % je considère que c’est
de l’argent sale je n’en veux pas j’en fais cadeau aux spoliés
Ah ça c’est beau
Mais nous les autres
Les petites gens
Les espérants
On a tout perdu nous
Au moins un petit quelque chose
Gratter un petit quelque chose
DANIELS (le vendeur de meubles). Je n’ai jamais été lié à cette affaire.
Je vends des meubles. Il a acheté des meubles. Il a donné l’argent. J’ai
donné les meubles.
La Hanover Trust
Faillite
La Cosmopolitan Trust
Faillite
La Tremont Trust
Faillite
Les employés
Condamnés

L’AVOCAT GÉNÉRAL ADJOINT ABBOTT. Ça ressemblait trop à une


arnaque…
L’AVOCAT GÉNÉRAL ADJOINT HURWITZ.… pour ne pas être une
arnaque.
ABBOTT. Une vraie arnaque
HURWITZ.… doit ressembler à une arnaque.
ABBOTT. Autrement les gens n’y vont pas.
HURWITZ. Si ça ressemble à une arnaque.
ABBOTT. Les gens y vont.
HURWITZ. Les gens sont attirés par l’odeur de l’arnaque.
ABBOTT. Si ça sent l’arnaque
HURWITZ. Ils y vont.
ABBOTT. Sinon

HURWITZ. Ils n’y vont pas.


ABBOTT ET HURWITZ. C’est comme ça on ne sait pas pourquoi.

Ponzi, un boulet au pied, casse des cailloux avec une masse.


Les employés Condamnés Complices
LUCY MELI. J’ai toujours placé mon salaire à la Securities Exchange
Company. Et les économies de mes parents.
1922 deuxième procès
PONZI. Une promesse de profit n’est pas un crime. Les circonstances
changent et brisent les conditions de la promesse.
LE JUGE. Deux ans de prison.

Coup de marteau.
Rose s’évanouit.
Crise d’ulcère de Ponzi en bagnard.
1924 libéré
1925 troisième procès,
Les Etats-Unis d’Amérique contre Charles Ponzi.
LE JUGE. Sept ans de prison.
PONZI. Je fais appel de cette condamnation.
L’appel est suspensif de la condamnation.
Quelques mois de sursis en Floride avec Rose
PONZI. Cette fois c’est la bonne, j’achète 100 hectares autour de
Jacksonville, 40 dollars l’hectare, je divise chaque hectare en 23 lots, je
vends chaque lot pour 10 dollars, l’hectare me rapporte 500 fois ma mise,
je garantis aux acheteurs des intérêts de…
LE JUGE. Un an de prison pour avoir enfreint les lois fédérales de
Floride.

Coup de marteau.

JAMES FRANCIS MORELLI.


Ne retournera pas en prison
Ne retournera pas en prison
Prendra la fuite changera de nom
Changera de tête s’embarquera
Parlera trop se fera cueillir
Pendant que sa mère retournera
Chez elle, là où elle préfère mourir
Vivra les années du grand krach
Au trou, libéré sur parole
Pas avant 1934
N’a pas la nationalité
Expulsé retour au pays.

On donne à Ponzi le costume du tailleur carcéral.

PONZI. Pas cette fois messieurs. Merci non. L’ancien. Même râpé. Même
mité.

JAMES FRANCIS MORELLI.


Devient guide touristique à Rome
Correspond toujours avec Rose

Décembre 1936 :

ROSE. Je demande le divorce.

JAMES FRANCIS MORELLI.


Pistonné chez Mussolini

MUSSOLINI. L’aéronautique italienne. LATI. Italie-Brésil.


Ponzi s’incline humblement.

JAMES FRANCIS MORELLI.


S’occupe de la ligne aérienne
Rome-Rio, Rio-Rome, Rome-Rio
Détourne de l’argent au passage
Se fait oublier au Brésil
Correspond toujours avec Rose
Se fait oublier au Brésil.
UN HÔPITAL DE CHARITÉ À RIO DE JANEIRO,
BRÉSIL

Ponzi est allongé dans un lit.


A sa gauche, un malade qui tousse. A sa droite un autre qui fixe le
plafond en silence.
Bruit des mouches.

LE CHŒUR. 1941

VOIX DE ROSE. Est-ce que tu es marié ?

PONZI. En un certain sens oui.

VOIX DE ROSE. Avec qui ?

PONZI. Avec toi.

VOIX DE ROSE. Tu es en bonne santé ?

1942

PONZI. Pas trop mal. J’ai survécu à une attaque cardiaque. Ma vue
baisse.

VOIX DE ROSE. Et ton estomac ?

PONZI. Ah. Guéri. J’ai été opéré.

VOIX DE ROSE. Ta vue baisse ?

1943
PONZI. En fait je ne vois presque plus rien.
VOIX DE ROSE. Tu as de l’argent ?
PONZI. 69 dollars.

VOIX DE ROSE. Qui resteront 69 dollars ?

PONZI. A moins que je trouve une idée. Tu as de quoi vivre ?

VOIX DE ROSE. Je travaille dans une boîte de nuit.


PONZI. Tu ne t’es pas remariée ?
1944

VOIX DE ROSE. Non. Et je n’ai pas fait d’enfants après toi.


PONZI. Pourquoi ?
VOIX DE ROSE. Par religion.
1945

PONZI. Pourquoi est-ce qu’il faut que tout se dégrade ?


VOIX DE ROSE. Pourquoi est-ce que tu n’as jamais demandé la
nationalité américaine ?

PONZI. Pourquoi ?
VOIX DE ROSE. A cause de ton passé judiciaire ?
PONZI. Non.

VOIX DE ROSE. Alors pourquoi ?


PONZI. Parce que je n’en voulais pas.
1957
Chaîne de Ponzi : “Forme de fraude dans laquelle les perspectives de
bénéfice d’une entreprise fictive sont promues par le paiement rapide
d’intérêts aux premiers investisseurs avec l’argent des suivants.”
Oxford English Dictionnary
1946

PONZI. Je me suis bien battu non. J’ai bien cogné le Système. Là où il


est le plus gros, le plus visible et le plus vulnérable. Au ventre.
VOIX DE ROSE. Est-ce que tu songes parfois à revenir à Boston ?
PONZI. Parfois. Oui.

VOIX DE ROSE. Vraiment.

PONZI. Oui. Ça me dirait de revoir Boston.


1947

VOIX DE ROSE. Vraiment.

PONZI. C’est là que je voudrais mourir. A Boston.


VOIX DE ROSE. Vraiment.

PONZI. Qu’on couche mon corps dans une armoire de chez Daniels.

1948

VOIX DE ROSE. Est-ce que tu sortiras bientôt de l’hôpital ?


PONZI. Pour Noël. Je suis en grande forme. Je passerai Noël à la maison.

VOIX DE ROSE. Parfois je pense que tu pourrais me rejoindre.


T’installer chez moi.

PONZI. Tu imagines. Ce que les gens diraient.


1949
Ponzi mort dans son lit, à l’hôpital de charité de Rio de Janeiro. A sa
gauche le malade qui tousse. A sa droite celui qui fixe le plafond.
Toujours le bruit des mouches.
DU MÊME AUTEUR

PIÈCES
Mariage suivi de L’Association, Actes Sud-Papiers, 2002.
L’Amélioration suivi de L’Instrument à pression, Actes Sud-Papiers, 2004.
Un homme en faillite, Actes Sud-Papiers, 2007.
L’Européenne, Actes Sud-Papiers, 2008 (Grand Prix de littérature
dramatique 2008).
Nos occupations suivi de La Commission centrale de l’enfance, Actes Sud-
Papiers, 2008.
Les Jeunes suivi de On refait tout et de Réfection, Actes Sud-Papiers, 2011.

ESSAIS
Dramaturgies de la guerre, Circé, 2002 (prix Jamati 2002 d’esthétique
théâtrale).
“Brecht (1898-1956)”, in Nouveaux territoires du dialogue, collectif sous la
direction de Jean-Pierre Ryngaert, Actes Sud-Papiers, “Apprendre”, 2005.
Une guerre qui n’en finit pas. 1914-2008, à l’écran et sur scène, avec
Christophe Gauthier et Laurent Véray, Complexe, 2008.
Les Mises en scène de la guerre au XXe siècle, théâtre et cinéma, avec
Laurent Véray, Nouveau Monde, 2011.
Ouvrage réalisé
par le Studio Actes Sud

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako


www.isako.com à partir de l'édition papier du même ouvrage

Vous aimerez peut-être aussi