Kernos
Revue internationale et pluridisciplinaire de religion
grecque antique
4 | 1991
Varia
Logos et croyance religieuse chez Héraclite (Fr. 92,
93)
Maria E. Koutlouka
Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/kernos.306
ISSN : 2034-7871
Éditeur
Centre international d'étude de la religion grecque antique
Édition imprimée
Date de publication : 1 janvier 1991
Pagination : 259-263
ISSN : 0776-3824
Référence électronique
Maria E. Koutlouka, « Logos et croyance religieuse chez Héraclite (Fr. 92, 93) », Kernos [En ligne],
4 | 1991, mis en ligne le 11 mars 2011, consulté le 03 mai 2019. URL : [Link]
kernos/306 ; DOI : 10.4000/kernos.306
Kernos
Kernos, 4 (1991), p. 259-263.
LOGOSETCROYANCERmUGŒUSECHEZHÉRACUTE
(Fr. 92, 93)
A Hélène E. Koutlouka
La fin du VIe siècle et les premières décennies du suivant sont,
comme on sait, marquées par une renaissance de l'esprit religieux.
Héraclite (544-484) cependant pressent le crépuscule de l'ère mythique;
influencé par la métaphysique de l'Inde 1 et par la doctrine zoroas-
trienne, très au fait de l'orphisme, initié aux mystères d'Éleusis et au
culte de Déméter, il est vivement préoccupé par les problèmes religieux
de la Grèce. S'il est lui-même animé par une certaine religiosité, il se
tient à distance de toutes les traditions. Héritier de la pensée et de la
culture helléniques, il se veut le représentant d'une vérité universelle
qui soit accessible à tous; il s'exerce ainsi à trouver un équilibre entre la
religion et les exigences du Logos.
À Zoroastre il emprunte, dissimulé sous le mythe, le thème de
l'éternel conflit entre l'Esprit du mal et l'Esprit Saint; il y décèle la dy-
namique qui commande la métamorphose des phénomènes physiques.
Adepte de l'initiation et de l'extase, l'orphisme enseigne l'impor-
tance de l'élément psychique et conscient pour le salut de l'homme. En
dépit de la vénération dont il est l'objet, il est vivement critiqué,
condamné même par le philosophe d'Éphèse 2 ; les conceptions qu'il
véhicule lui semblent encourager une irresponsabilité, une passivité
peu compatible avec les idées d'affranchissement de l'homme, de son
émancipation de certaines contraintes religieuses et de sa réalisation
dans le monde, que l'époque voit se développer.
Héraclite n'éprouve pas davantage d'estime pour les rites appelés
mystères, pratiques secrètes qui ont rapport avec la vie future; il les tient
pour aberrantes, fustigeant ses adeptes du nom de VUK'tutOÀOt «ceux qui
rôdent dans la nuit», en l'occurrence les ténèbres de l'intelligence.
Il est aussi particulièrement acerbe à l'égard du culte orgiastique de
Dionysos et il stigmatise les bacchants comme des impies. L'extase
dionysiaque détourne l'homme de ses obligations sociales et des pro-
blèmes matériels, elle le projette dans la sphère de la subjectivité,
1 M.L. WEST, Early Greek Philosophy and the Orient, Oxford, 1971, p. 171 sq.
2 HÉRACLITE, fr. 14a Diels-Kranz.
260 M. KOUTLOUKA
l'éloigne de l'univers de la raison et obnubile son esprit. Pareille
divagation et dissociation de ce qui fait l'unité psychique de l'homme
n'est pas admissible pour le philosophe.
À l'antipode de l'homme éveillé 3 , l'élément mystique se complaît
dans le monde inintelligible des rêves qui proposent une vie illusoire,
en marge de la vie positive 4. La conséquence en est un appauvrissement
de l'intellect qui perd son aptitude à saisir le sens5 et la cohérence du
monde 6 , la faculté aussi d'entrer en contact avec l'élément divin 7.
Héraclite est particulièrement formel au sujet de l'existence d'une loi
divine, geîoç vOIlOç8, loi fondatrice qui commande et survit à toutes les
lois particulières, loi du Cosmos qui tout régit dans le monde et en
assure l'équilibre général.
Dans l'élément mythique présent en toute religion, Héraclite
reconnaît un véhicule d'antiques vérités qui remontent à un passé
lointain et que le sage ne doit pas rejeter. Mais il condamne comme
honteuse, avec une vigueur agressive, la procession phallique de
Dionysos et la bacchanale 9.
Certains fragments, que nous considérons comme fondamentaux,
manifestent la possible concordance de la croyance religieuse avec le
Logos. Le fragment 92 évoque la Sibylle, prophétesse d'Apollon, avec des
accents si véridiques qu'on croirait qu'Héraclite l'a véritablement
rencontrée. Vouée au service du dieu, elle a renié sa nature féminine et
délaissé tout enj olivement : elle est sans sourires (àyÉÀu<J'tu), sans
parfums (àIlUPt<J'ta), sans parure (à1CUÀÀô>1Ct<J'tu), et par sa bouche
délirante (IlUWoIlÉVcp <J't0IlU'tt) le dieu se manifeste et prophétise aux
hommes ce qui se produira dans mille ans. Héraclite reconnaît-il
vraiment à la Sibylle la capacité de prédire l'avenir lointain?
Le fragment suivant, le 93, mentionne une autre prophétesse
d'Apollon, la Pythie qui, en son nom, rendait les oracles de Delphes.
Plutarque, l'auteur le plus qualifié pour parler de cette prêtresse
puisqu'il avait fait partie du clergé de Delphes, indique que «la Pythie,
élevée dans une maison de pauvres laboureurs, n'apporte au sanctuaire,
lorsqu'elle y descend, ni art, ni expérience, ni facultés naturelles;
3 ln., fr. 89.
4 ln., fr. 72.
5 ln., fr. 30.
6 In., fr. l, 2, 89.
7 ln., fr. 72, 114.
8 ln., fr. 114.
9 ID., fr.15.
LOGOS ET CROYANCE RELIGIEUSE CHEZ HÉRACLITE 261
ignorante à peu près en tout, c'est véritablement une intelligence vierge
qui se met en rapport avec Apollon»10. Inspirée par le dieu CëvSeoç,
1tMpllC; Seoû ou flaveîoa) au moment où elle prononce l'oracle divin, elle
était assistée par les prophètes et par un collège de cinq hosioi ll .
Le trait qui permet de distinguer les pythies des sibylles, c'est que ces
dernières étaient douées de la faculté mantique, à la façon d'un privi-
lège personnel, tandis que les premières étaient des organes passifs tout
à la disposition du dieu qui les visitait. Bien que l'usage courant
confonde souvent XPllofl0C; et flav'teia, le sens propre du premier se borne à
désigner la réponse oraculaire tandis que le second mot s'applique de
façon plus large à la divination en général. Prophétesse du souverain
HFカ。セI du sanctuaire, la Pythie ne parle ni ne cache, (o,he ÂÉ:yet, o,he
KPU1t'tet), dit Héraclite, mais donne des signes que les mortels doivent
comprendre dans un sens ou dans un autre, l'interprétation étant libre.
L'ambiguïté de ses réponses avait fait qualifier Apollon de Loxias.
Sa réponse, en réalité, était claire et formelle quand elle s'adressait à
un consultant unique, mais lorsque des tyrans ou des puissantes cités
interrogeaient l'oracle sur des affaires importantes, les ministres du
dieu, soucieux de leur propre sécurité, évitaient de se compromettre. Un
langage équivoque leur était alors d'un précieux secours.
La question se pose ici de savoir si la formulation claire ou équi-
voque de l'oracle précédait ou suivait l'énoncé par la Pythie de ses
formules souvent versifiées. Ainsi est posé le problème de l'importance
reconnue au rôle de la Pythie. Si l'on pense qu'une intervention surna-
turelle se produisait au moment de la révélation, on accorde évidem-
ment la primauté à la prêtresse. Mais il est difficile d'admettre qu'une
femme illettrée, une simple paysanne, ait pu énoncer des réponses en
prose et, à plus forte raison, en hexamètres. Comment ne pas penser que
pour une affaire politique d'importance, un traité d'alliance par
exemple, la réponse n'ait pas été dictée par la Pythie? Les questions
étant posées par écrit, on peut penser que ce n'est qu'après un certain
délai que les réponses élaborées étaient portées à la connaissance des
consultants, lesquels devaient attendre ce moment avant d'être admis
en présence de la prophétesse.
Mais revenons au philosophe et demandons-nous quelle pensée
entendent exprimer les deux fragments que nous venons rapidement de
commenter. La foi du monde hellénique en ce dieu Apollon, concerné
10 PLUT., Mor., 40Sc (trad. Bétholaud).
11 Le terme OOIOÇ s'applique à des personnes consacrées au service divin; la
nature de leurs fonctions dans l'acte oraculaire reste inconnue.
262 M. KOUTLOUKA
manifestement dans les deux textes, est bien connue. Dieu-Soleil de la
lumière qui chasse les ténèbres, dieu de la mesure et de l'équilibre, de
l'harmonie et de la sérénité, Phœbus-Apollon est à l'antipode des
valeurs que représente Dionysos. Il est naturel dès lors qu'Héraclite ait
choisi le premier pour opposer la lumière illusoire d'oracles fondés sur
la fiction, qui ne dévoilent rien et ne communiquent que des signes, à la
lumière du Logos, la seule qui puisse chasser l'obscurité de l'esprit
humain.
Face aux hiérophantes et aux mages - entendons le mot dans son
sens péjoratif - qui exercent la mantique trébuchante dans les ténèbres
du délire, s'élève la voix stentorienne du philosophe qui, délié de toute
servitude religieuse, expose le discours de la raison, de cette vérité
unique qu'est le Logos. Si le mage s'efforce de connaître la divinité par
ses formes extériorisées ou par l'intermédiaire des différentes formes
de divination, l'Homme sage pour sa part arrive à concevoir l'esprit
divin par l'entremise du Logos. Aussi tout le cérémonial sacerdotal de
la mantique est-il pour lui irrecevable.
Son attitude est la même à l'égard du comportement religieux des
hommes en matière de prière et de purification. Il se moque de la
vénération accordée aux statues et tourne en ridicule le rituel de purifi-
cation. Se purifier par le sang, quand on est éclaboussé par le sang,
équivaut à vouloir décrotter avec de la boue; or si quelqu'un se lavait de
la boue avec de la boue, il passerait pour un fou à quiconque le verrait 12 .
Ainsi pourtant agissent les fidèles. Quand le parricide d'Oreste, souillé
du sang de sa mère, implore Apollon de le purifier, l'Oracle lui enjoint
de le faire par le sang d'un jeune porc 13 . À Éleusis aussi, le sang de
porcs mystiques était agent de purification. Quand Héraclite évoque les
porcs se délectant dans la fange plutôt que dans l'eau pure 14 , il se réfère
au セーセッー des êtres non purifiés des mystères orphiques. Est-ce en les
plaçant dans la fange où ils se délectent comme des porcs que l'on peut
espérer purifier les impurs? L'absurdité est manifeste.
Et, pour en revenir au fragment 5, que penser de ceux qui adressent
leurs prières à des statues? Qui adorent-ils en vérité? C'est comme s'ils
adressaient la parole non aux habitants des maisons mais à des
maisons vides. Ils ne connaissent rien de ce que sont les dieux ni les
héros.
12 HÉRACLITE, fr. 5.
13 Cf. ESCH., Eum., 281-283.
14 HÉRACLITE, fr. 13.
LOGOS ET CROYANCE RELIGIEUSE CHEZ HÉRACLITE 263
Avec une grande audace intellectuelle, le philosophe rejette donc ce
qu'il considère comme les aberrations religieuses. Ce n'est pas ainsi
que l'on peut espérer plaire à la divinité, laquelle ne se conçoit qu'en
conformité avec le Logos.
'Ev nav'tlX etVat, tout est un 15. Cette Unité qui, pour Héraclite, fonde
la divinité, comporte une double référence philosophique, au Logos,
d'une part, à la Physis et au Cosmos, d'autre part. L'appel à ces derniers
termes répond à une volonté de récuser la souveraineté de vieilles
figures divines comme Rhéa, Cybèle, Hécate, Mère, et de refuser tous les
mythes qui s'y enchaînent. Ce monde, qui est le même pour tous, n'a été
créé par aucun dieu ni homme 16 . Et la loi fondamentale de ce monde
qui domine toutes les autres lois et qui leur survit, c'est la loi divine que
saisit l'intelligence 17 .
Pour Héraclite, la divinité n'a nul besoin des prières, des sacrifices,
des offrandes et de tout l'ensemble du rituel auquel recourt la religion
populaire pour tenter de se rendre les dieux propices. En réfutant ces
croyances et en refusant tout médiateur entre le divin et l'humain, il ne
sape pas les bases de la théologie, il ne supprime pas le divin, mais il
pense et parle selon l'unique vérité qu'il reconnaît, celle du Logos, qui
est le discours éternellement vrai du Cosmos.
Maria E. KOUTLOUKA
Av. Vass. Olgas, 8
GR - 54640 THESSALONIKI
15 In., fr. 50.
16 In., fr. 30.
17 In., fr. 114.