Abdellah Taïa-Une Mélancolie Arabe-Nashville
Abdellah Taïa-Une Mélancolie Arabe-Nashville
ROMAN
Éditions du Seuil
ISBN 978-2-7578-2106-0
(ISBN 978-2-02-097233-8,1re publication)
Je me souviens
J’étais dans ma deuxième vie. Je venais de rencontrer la mort. J’étais
parti. Puis revenu.
Je courais. Je courais. Vite, vite. Vite. Vite.
Vers où ? Pourquoi ? Je ne le sais pas pour l’instant. Je ne me rappelle
pas tout. Je ne me rappelle rien maintenant à vrai dire. Mais ça va venir, je
le sais.
Je vois des mots, j’entends des voix. Je vois une image, la même image
rouge et jaune encore et encore. C’est flou. Ça finira par se préciser.
J’attends. Je n’écris plus. Je suis sur mon petit lit. J’essaie de remplir les
pages de mon journal intime. Un futur livre. Je me concentre. Je me force à
retrouver ce moment, cette course. Cette poursuite. Je ne respire plus. Je
ferme les yeux. Je me concentre davantage. Je me recroqueville et j’essaie
de distinguer les voix d’un autre monde qui m’arrivent avec fracas et qui
d’un seul coup s’arrêtent. Je me relâche. J’ai peur. Je regarde le ciel puis
mes pieds un peu sales.
C’est en train de revenir à ma tête, à ma mémoire, à mon corps. À mes
doigts. Je le sens, je le sens. Ça vient, ça vient. Je suis heureux. Je suis
excité. Mon cœur s’emballe. Ma peau se détend. Je lève la tête, j’ouvre un
œil et je regarde ce qui descend.
C’est moi. Moi. Petit. Adolescent des années 80. Un gros cartable plaqué
sur mon ventre, je traverse le temps, les secondes, les minutes, à toute
vitesse. Je suis dans une course. Je n’ai qu’une seule idée en tête. Une
obsession. Une actrice égyptienne, mythique, belle, plus que belle. Souad
Hosni. Une réalité. Ma réalité. Je suis pressé d’aller dans mon autre vie,
imaginaire, vraie, entrer en communion avec elle, chercher en elle mon âme
inconnue.
Je cours de plus en plus vite. Je cours longtemps. Par la bouche grande
ouverte, j’avale l’air. Je ne sens plus mes grands pieds. Je ne sens plus mon
nez encore petit. Je ne me sens plus tout entier. Je me dépasse. Je n’ai plus
de consistance. Je vais bientôt voler, survoler les frontières des mondes.
Disparaître dans les nuages, revenir et voir, me voir.
Il ne reste de ma première vie, mon premier cycle de vie, l’enfance nue,
seule, parfois en groupe, qu’une odeur, humaine, forte, dérangeante,
possessive. Celle de ma mère M’Barka. Celle de son corps campagnard et
légèrement gras. Ma mère qui ne s’est pas lavée depuis une semaine. Une
odeur des origines, les siennes. Les miennes. Tadla : elle est de ce bled
traversé par le fleuve d’Oum Rabii. Je suis avec elle dans son corps. Je suis
comme elle de cette région que je n’ai jamais connue. Ni respirée. Mais à
travers M’Barka, ce monde d’hier, je l’ai palpitant en moi ce jour-là, durant
cette course pour arriver chez moi et aller vers l’ailleurs, le rêve léger et
bientôt heureux d’une autre vie qui a commencé avant moi.
Une rencontre. Une fusion.
Les pieds nus je venais de mourir.
Trois garçons sont venus à moi. Ils étaient tout d’un coup devant moi.
Eux aussi étaient pieds nus. Ils m’ont salué ainsi : « Salut, Leïla ! Tu vas
bien, Leïla ! »
Je savais ce qu’ils voulaient. Ce qui m’attendait
Mais je ne savais pas quoi faire.
Ils étaient plus grands que moi. L’un d’entre eux était beau, arrogant
légèrement barbu. C’est lui qui parlait c’est lui qui voulait qui commandait.
Qui m’a dit : « Tu as un joli cul ! » Et aussitôt il s’est rapproché de moi, très
près de moi, et il a mis une main sur mon épaule et de l’autre a commencé à
palper mes fesses. Il tremblait un peu. Il hésitait. Mais son joli visage
montrait au contraire une détermination absolue. J’étais sa proie. Il n’allait
pas me lâcher facilement.
Soudain il a dit, un peu agacé : « Où est ton trou ? Tu n’as pas de trou du
cul ? »
Cela a fait rire ses copains. Pas lui. Il semblait sérieux, très excité par
mes fesses. Le visage tout rouge, il a repris : « Réponds, Leïla ! Réponds,
petite fille ! Tu n’as pas de trou du cul ?! C’est ça ?! Eh bien, on va t’en
inventer un… et tout de suite… Viens… Viens avec nous… Tu verras… On
ne te fera pas trop mal… »
Les deux autres se sont mis derrière nous. Et lui, le beau, l’homme, le
patron, le chef, m’a indiqué, faussement gentil, le chemin : « Tu vois la
maison rouge au bout de cette rue ? C’est là où nous allons célébrer notre
mariage… Tu vas me suivre et, je te le promets, je serai très gentil et très
doux avec toi. »
J’y vais
Je rentrais de Marrakech où j’avais passé une semaine à effectuer un
stage de mise en scène sur le tournage d’un film.
Paris, ma ville d’adoption depuis sept ans, où je me cherchais et
réinventais sans cesse, était difficile à reconquérir comme à chaque retour.
Il pleuvait sans arrêt et les murs des immeubles étaient plus noirs. Paris sans
soleil, sans « Bonjour », vide malgré ses millions d’habitants.
Je voulais dormir tout de suite. Oublier la grisaille. Aller je ne sais où
reprendre de la force, de l’énergie, pour pouvoir renouer avec les lumières
artificielles, et pourtant vraies, de cette mégapole capricieuse. Aller au
sommeil, le rejoindre vite, vérifier que je me souvenais de lui, de « tout
lui », avant de le revoir pour de vrai dans quelques heures. Dans quelques
jours ?
Il s’appelait Javier.
Il était français d’origine espagnole.
Il était petit, plus petit que moi. Son crâne était rasé. Et il s’habillait en
permanence en sexy-banlieue, comme il allait me le préciser plus tard.
Sur le tournage dans le palais El-Badi, non loin de la place Jemaa el Fna
à Marrakech, il était le photographe de plateau.
Il ne parlait pas.
Il m’observait.
Parfois, pendant trois ou cinq secondes, il me regardait droit dans les
yeux.
Il fumait sans arrêt.
Il ne bougeait pas de son coin sur le plateau. Et je ne savais jamais quand
au juste il prenait des photos.
Il était comme un visiteur solitaire et mystérieux.
Il me regardait tous les jours de plus en plus, avec insistance mais
toujours avec un peu de distance. Je n’arrivais plus à travailler, à me
concentrer comme il faut sur ce qui se créait devant moi, les images d’un
film autour d’un jeune terroriste marocain et musulman.
C’était lui qui avait décidé de notre lien, mais c’était à moi de faire le
premier pas. Je l’ai compris assez vite. Il m’attirait vers lui, de loin, sans
bouger, juste avec son attitude de bad boy et ses cigarettes qu’il savait
fumer avec élégance et intensité.
Il n’était pas mon genre. Pas du tout même. Mais il me regardait.
Ses yeux étaient noirs, grands, profonds. Quand ils les braquaient sur
moi, je ne savais que faire. Je devenais timide, petit enfant bien élevé.
Malgré moi j’étais comme hypnotisé par un je-ne-sais-quoi en lui qui me
dépassait, me transportait et qui se logeait dans son regard perçant et
légèrement ironique.
Bien sûr j’étais flatté. Mais ce que j’éprouvais, un brouillon de
sentiments, une peur dans le ventre, dépassait mon narcissisme. Je sentais
sur ma peau courir de légers frissons, ces frissons froids que donnent les
immenses bonheurs.
Il était devant moi jour après jour. Il ne m’a jamais salué. À la cantine, il
n’est jamais venu manger à côté de moi. Il était là, loin, loin, en
permanence dans mon champ visuel, muet, opaque. Allumeur ?
Très vite, les autres membres de l’équipe avaient cessé d’exister pour
moi, je ne voyais que lui. Une statue avec une caméra numérique assez
sophistiquée entre les mains. Un sourire rare, raide, lumineux. La main
gauche qui passe lentement, de temps en temps, sur sa tête chauve. Jeune à
l’apparence d’adolescent chétif, comme moi. Un petit homme qui, au lieu
de marcher, sautille, danse. Un étranger à qui je ne demandais rien et qui,
du premier regard, m’avait jeté encore plus loin dans le territoire de la
confusion des sentiments.
Il n’était pas mon genre, non, vraiment pas. Et pourtant, j’étais déjà
vaincu. Je ne m’appartenais plus.
J’étais excité, un peu heureux, et déjà dans la souffrance.
Comment l’aborder ? Où ? Que lui dire ? Que faire de moi devant lui ?
Où trouver les mots pour le séduire ? Et s’il reste muet, comment réagir ?
Que lui raconter de moi, de mon présent, de mon passé ? Veut-il coucher
avec moi, uniquement coucher avec moi ?
Suis-je amoureux de lui ?
Est-il amoureux de moi ?
J’ai osé me poser ces deux dernières questions deux jours avant la fin du
tournage. Je ne savais quoi répondre. Je ne pouvais que constater mon
trouble grandissant, la tristesse et le bonheur qui se livraient en moi à une
grande bataille.
Je ne connaissais que trop bien mes réactions dans le monde de l’amour.
Je suis un rapide. Je n’aime pas attendre. Je crois au coup de foudre. J’ai
besoin de savoir tout, tout de suite. Je n’ai pas peur de souffrir. Je n’ai pas
envie de jouer longtemps à la séduction. Je veux toujours connaître la
nature des sentiments qu’on me porte. Je suis trop curieux pour ne pas poser
de questions sur le sujet. Je ne sais jamais faire comme si… Je suis très
sérieux, malheureusement.
J’ai envie d’aimer.
J’avais envie d’aimer et d’être aimé quand Javier est apparu dans ma vie,
dans mon pays, au milieu d’une terre rouge depuis toujours.
Ce n’était pas sa faute.
Je lui pardonne.
Je ne pouvais rester comme ça, avec Paris indifférent et moi-même dans
le début d’un sentiment extraordinairement bouleversant. Je ne me
contrôlais plus, à l’intérieur, je vivais déjà l’impatience amoureuse,
l’imprudence. J’étais avec lui par tout mon être. Mon esprit passait en revue
mille stratégies pour me rapprocher de lui. Être en sa présence. Vérifier face
à lui ce que je ressentais pour lui. Voir jusqu’à quel point j’étais attiré, ce
qui m’attirait au juste, ce qui me touchait sur quoi mon imaginaire se basait
pour construire des histoires dont il était le héros. Aller vers sa peau, son
odeur, son crâne rasé, ses cigarettes, ses yeux andalous, sa petite taille, son
sourire timide et gourmand, son prénom, Javier, le dire devant lui en secret
l’appeler par ce nom, le remplir de sens, de nous deux. Rêver de lui dans la
réalité, ma réalité. Et aussi découvrir chez lui. Tout voir de son appartement
tout enregistrer sans juger. Prendre des images de moi dans le décor parisien
de sa vie qu’il avait construite avant moi. Écouter ses bruits. Chercher
discrètement ses petits secrets.
Je ne pouvais pas dormir. Excité par mes souvenirs encore tout frais de
nous deux la veille du retour à Paris, intensément dans le désir et les
sentiments bruts, silencieux, loin, puis proches, corps contre corps. Deux
parfums. Des odeurs qui essaient de se mélanger, qui se disputent, qui se
défient pour mieux s’apprivoiser. La nuit pour se donner à lui, et lui à moi,
la première fois, et Marrakech la rouge présente par sa chaleur, bientôt juge
de notre histoire, témoin pour l’instant du lien que j’inventais entre nous
malgré moi, avec force, et dont l’ardeur me surprenait moi le premier.
Dans le noir de chez moi, les yeux ouverts, au bord d’une crise de
panique, je me disais qu’il fallait passer à l’action, attaquer, savoir de lui qui
j’étais pour lui, pour nous deux. Y avait-il un « nous deux » ? Obtenir une
réponse. Une promesse. Un pas. Un lien supplémentaire. Un sourire franc,
gentil.
Je ne rêvais pas. J’étais dans la dictature amoureuse. Je précipitais les
choses. Je ne voulais pas attendre. Il fallait le forcer à se révéler. Il n’y avait
pas d’autres solutions.
Il fallait surtout que je lui raconte ce qui s’était passé dans l’avion. Le
dire en essayant de trouver les mots justes, l’émotion vraie. La peur, la mort
qui venait à moi, la dernière respiration. Un envol. Et l’amour pour lui qui
vient à moi sans avoir rien demandé. Lui dire tout. Le forcer à écouter.
L’attendrir.
J’ai attendu cinq jours. Cinq jours en fièvre.
Dans deux semaines, j’allais partir de nouveau. Vers Le Caire cette fois-
ci pour travailler sur un film.
Le Caire, le cinéma. Et des retrouvailles avec le monde arabe sous une
forme inédite jusque-là pour moi.
C’est moi qui ai appelé.
Il m’a invité chez lui.
Javier résumait ma vie, mes jours et mes nuits, depuis que je l’avais
rencontré, vu, touché. Je rêvais de lui tout le temps. Je lui demandais, sans
qu’il le sache, de jouer un grand rôle pour moi, d’entrer dans une histoire
d’amour, de suivre mes pas, de donner des gages. De ne pas être fuyant
comme tant d’autres. Un coup, et c’est tout. J’avais lu trop de livres, vu trop
de films. Ma vie et mes sentiments me dépassaient.
J’avais besoin de le revoir vite. Me convaincre que c’était vrai tout cela,
ce qui allait arriver, l’alchimie et les yeux qui s’éclairent. Ce qui m’était
arrivé de perturbant dans l’avion et qui me poussait encore une fois en cette
chose qu’on appelle l’amour. Croire que ce garçon muet allait être à la
hauteur du rêve et des prières.
Il pleuvait toujours à Paris. Javier habitait à côté du cimetière de
Montmartre, à quelques pas de la place Clichy.
Il pleuvait gris.
Il fallait que je lui parle, que je me frotte de nouveau à lui, à son corps,
que je m’éloigne un petit peu de lui ensuite pour pouvoir sortir les mots, les
prononcer l’un après l’autre, clairs, tremblants, sincères.
Il pleuvait triste.
Il n’avait pas cessé de pleuvoir depuis mon retour. Et j’avais fini par
trouver à mon goût ce temps exécrable. Il était devenu, comme par magie,
romantique. Il ne pouvait faire beau de toute façon. Impossible. Le ciel de
Paris était de mon côté cette fois-ci. On était complices, amis.
Je suis allé chez lui.
C’était le soir. Il était fatigué. Il fumait sans arrêt, toujours avec beaucoup
d’élégance.
J’ai pleuré. Il n’a rien vu.
Comment décrire son appartement ?
Trois pièces minuscules où régnaient un désordre incroyable et une odeur
forte qui donnait tout de suite mal à la tête, celle de son nouveau parfum,
« Le Mâle », de Jean-Paul Gaultier. Une musique techno en bruit de fond
comme pour empêcher de penser. Et lui, toujours habillé sexy, le crâne qui
brillait, là sans être là, comme un invité, un lointain parent de passage à
Paris. Il était presque indifférent à ma présence. Il m’avait donné à boire, de
l’eau pétillante, et était allé se cacher derrière son ordinateur : il avait deux
e-mails à envoyer de façon urgente.
Assis dans la pièce-salon, je l’observais. Je le reconnaissais, c’était bien
lui, Javier, petit comme à Marrakech, muet. Un point d’interrogation. Le
revoir à Paris était étrange, mais je ne savais pas pourquoi. En revanche, à
le voir immédiatement détaché et lointain, j’ai compris que cette histoire,
nos regards et nos corps ailleurs attirés, ici dans l’étrangeté, était morte pour
lui.
Pas pour moi.
Je voyais ce qui m’attendait : souffrir, souffrir pour quelqu’un
d’indéfinissable et qui, sans me le dire, ne voulait déjà plus de moi.
Marrakech, c’était un peu les vacances pour lui.
Marrakech n’était pas ma ville, mais c’était mon pays.
Il pianotait sur le clavier.
J’attendais. Un quart d’heure. Une demi-heure. Une éternité.
Humilié.
Je n’étais qu’un coup. Un de ces garçons qui s’accrochent, qui ne
comprennent pas vite, qui veulent toujours plus. Un type emmerdant. Un
sentimental compliqué qui met du sens partout. Comment allait-il se
débarrasser de moi ?
C’est ce à quoi il était en train de penser.
Il ne me regardait pas. La musique techno sans goût, une répétition bête
de sons électroniques, remplissait tout l’espace, construisait à la place de
Javier les frontières qu’il voulait désormais mettre entre nous.
J’ai compris. Très bien compris.
J’ai commencé à pleurer. De moi. De ma bêtise, de ma naïveté. Je
pleurais parce que je rêvais toujours de lui, de notre lien, imaginaire et
inexistant pour lui, malheureusement toujours réel et palpitant pour moi.
J’ai pleuré, mais les larmes n’ont pas coulé sur mes joues.
Il s’est levé soudain, m’a regardé, m’a souri et, en passant devant moi, a
posé sa main deux secondes dans mes cheveux.
Il avait le pouvoir.
Il était aux toilettes, je l’entendais pisser. Cela a duré longtemps. Une
autre éternité.
Le seul pouvoir qui me restait : partir, déguerpir.
Il est sorti des toilettes et, de nouveau en passant à côté de moi, a posé sa
main un petit instant sur ma tête.
Puis, il a dit, amusé, faussement gentil : « Encore un e-mail à envoyer et
après, on baise. »
Le choc.
Je n’étais que ça.
Tout ça pour ça : un coup, une baise. Tous ces bouleversements dans mon
cœur et mon imaginaire pour en arriver là.
Bien sûr, je voulais plus. J’attendais plus, de lui, de la vie.
Je me suis levé.
Je suis allé vers lui lentement et je l’ai embrassé sur le front. J’ai
embrassé Javier, celui que j’avais dans la tête et malgré moi dans le cœur.
Un Javier fictif. Vrai pour moi. J’ai embrassé Javier pour le toucher une
dernière fois, prendre de lui, de nous, un souvenir commun.
Et je suis parti. Sans dire au revoir. Sans me retourner. Sans connaître
plus de lui.
Sans parler de ce qui s’était passé dans l’avion.
Je voulais tomber malade.
Je marchais dans la pluie.
Il faisait nuit.
C’était le mois de décembre, Noël approchait. Paris serait d’un jour à
l’autre transformé par les lumières magiques, heureuses malgré tout, de la
fin d’année. Pour l’instant, il était sous la pluie. Comme moi. Mais chacun
dans sa solitude.
J’habitais Belleville. Pour rentrer chez moi, j’aurais pu prendre le métro à
la station Place de Clichy, ligne 2, direction Nation. Je ne l’ai pas fait. Je ne
voulais pas qu’on me regarde, qu’on devine mon malheur. Qu’on voie que
je venais à peine d’être une nouvelle fois rejeté. Que je m’étais trompé. Je
ne voulais pas me donner en spectacle. J’avais envie d’errer, de respirer la
nuit seul, de traverser cette ville où, depuis que j’avais quitté le Maroc
poursuivant des rêves cinématographiques, je me redécouvrais heureux et
triste, debout et à terre.
C’était direct. Pas de changement. Blanche. Pigalle. Anvers. Barbès-
Rochechouart. La Chapelle. Stalingrad. Jaurès. Colonel-Fabien. Belleville.
Neuf stations à pied. Une traversée de Paris. Un chemin de croix pour parler
enfin à Javier.
Je m’adressais à lui.
Il ne m’entendait pas. Sa musique techno l’isolait du monde et de moi.
Les quartiers de Paris par lesquels je suis passé cette nuit de froid et de
pluie, heureusement, ne m’ont pas laissé tomber. Ils m’ont écouté.
Paris était enfin solidaire.
Nous devions prendre le même avion à Marrakech, tu t’en souviens ?
Nous allions voyager ensemble, peut-être assis l’un à côté de l’autre. Dans
le ciel, toi et moi.
À l’aéroport, tu étais avec ton groupe, tes potes assistants du chef
opérateur du film. Vous rigoliez. Vous aviez des choses en commun.
Je n’étais pas avec vous, bien sûr. Je n’avais pas ma place au milieu de
vous. Je ne voulais pas m’imposer. J’aurais pu. J’étais dans autre chose.
Dans la déception et l’angoisse. On venait de m’informer à l’enregistrement
des bagages que je n’allais pas prendre le même avion que toi. Pire, qu’on
ne savait pas quand j’allais pouvoir partir, qu’il fallait attendre, qu’ils
feraient tout pour me trouver une place sur un autre vol.
Attendre. Voilà. Il n’y avait rien d’autre à faire.
Je suis allé te le dire. Tu as quitté tes amis et tu avais l’air vraiment triste
pour moi. On a marché un petit moment dans le hall de l’aéroport qui
ressemblait ce jour-là à un souk, au milieu des voyageurs qui ne se
doutaient pas de ce qui avait commencé entre nous.
On a marché. On ne s’est pas dit grand-chose. C’était bien.
Merveilleusement bien.
Il fallait que tu repartes, l’heure de rembarquement approchait. Tu ne
m’as pas embrassé. Tu m’as tendu la main. J’ai fait pareil. C’était étrange.
Mais je me suis dit que tes copains ne devaient pas être loin de nous, autant
rester discrets. On s’est donc salués comme de véritables hommes, n’est-ce
pas… Tu as dit : « Je t’appellerai… à Paris. » J’ai répondu : « Bon voyage,
sahbi ! » Tu connaissais la signification du mot sahbi, « mon ami » en
arabe. Je te l’avais appris la nuit où on avait fait l’amour. Tu as souri.
C’était gentil. J’ai souri moi aussi.
Tu as très vite disparu. Je me suis retrouvé seul à attendre et à penser à
toi en train de passer la douane, dans la salle d’embarquement, à l’intérieur
de l’avion cherchant ta place puis rangeant tes affaires. Ton siège était côté
hublot, tu me l’avais dit. Je t’imaginais regardant Marrakech qui s’éloignait
mais je n’arrivais pas à deviner tes sentiments par rapport à ce départ, ce
décollage vers un ailleurs familier où je n’existais pas encore. As-tu eu peur
à ce moment-là ? As-tu pensé à moi, rien qu’un petit peu ?
J’étais seul dans l’aéroport, presque toute l’équipe allait prendre le même
avion que toi. J’avais envie de quitter vite, vite, le Maroc et son soleil,
Marrakech et son exotisme. Retrouver en un clin d’œil Paris, ville que nous
avions en commun depuis le départ et dont on n’avait pas du tout parlé.
J’ai attendu six heures.
Je n’ai pensé qu’à toi.
Je ne te connaissais que depuis une semaine. Je venais tout juste de faire
l’amour avec toi. Et le monde, dans ma peur, mon trouble, moi
incontrôlable, se résumait à toi.
J’étais fixé. À toi. Je ne résistais pas à cette pensée, à ce roman d’amour
qui s’écrivait à toute vitesse dans ma tête avec et sans toi.
Ils ont fini par me trouver une place sur un vol Agadir-Paris qui faisait
escale à Marrakech. J’étais sauvé. C’est ce que je croyais.
L’avion était plein de Français classe moyenne qui se connaissaient
visiblement tous entre eux. Ils rentraient d’un séjour de deux semaines à
Agadir. Il ne restait qu’une place libre. Pour moi. À l’origine, l’avion ne
devait pas s’arrêter à Marrakech. Il l’a fait uniquement pour moi. Les
passagers n’ont pas attendu longtemps pour me le faire comprendre. Tous
ces Français, des gens comme je n’en croisais jamais à Paris, une autre
France qui m’était complètement étrangère, m’ont regardé avec de la colère
dans les yeux dès que j’ai mis le pied dans l’avion. Je leur faisais perdre du
temps. Ils ne m’aimaient pas. Ils ne me parleraient pas. Ils ne me
sauveraient pas. J’étais redevenu malgré moi paranoïaque. Je voyais ce que
j’étais pour eux : un Marocain au milieu des Français ! Pas à ma place ! J’ai
baissé les yeux et je me suis assis à ma place.
Silence pour le décollage.
Le ciel était bleu. Le soleil de la fin d’après-midi doux et caressant.
L’avion a décollé.
Il montait vers le ciel, vers les nuages. Je me suis accroché comme
d’habitude à mon siège en attendant que ce moment mauvais et excitant
passe. J’ai fermé les yeux et pressé mes genoux l’un contre l’autre.
Je ne pensais à rien à ce moment-là. J’étais juste entre la peur et la
grande crise de panique, mais de façon abstraite. C’était le noir, le vide dans
ma tête.
Soudain, la chute. On aurait cru que l’avion était en train de s’encastrer
dans un mur invisible, une tour imaginaire. Il allait exploser d’un moment à
l’autre. En attendant, c’était la chute, terrible, vertigineuse. Les passagers
ont tous crié. Moi, mon cœur était sorti littéralement de ma poitrine. C’est
peu dire que j’étais terrorisé. Je ne sentais plus mon corps. J’étais
l’effarement. Et, bien sûr, j’ai crié moi aussi.
C’était l’apocalypse. La mort en face.
L’avion continuait de chuter. Allait éclater en des milliers de morceaux et
nous avec.
Puis il s’est redressé. Et a chuté de nouveau. Nous avons tous crié encore
une fois, de toutes nos forces.
L’avion donnait maintenant l’impression de lutter. Contre quoi ?
Personne n’aurait pu le dire. Il a réussi à se redresser. Le ciel était toujours
bleu, beau, chaud, sans nuages.
La voix de l’hôtesse de l’air enfin, curieusement calme, est arrivée
jusqu’à nous, mais son message n’était pas compréhensible. Elle n’a pas eu
le temps de le terminer de toute façon. Nouvelle secousse.
Nouvelle chute aussi grandiose que les deux autres. Nouveau
tremblement dans le ciel.
Je revivais l’expérience de la mort, l’électricité à haute tension qui était
entrée en moi à la fin de l’âge tendre pour me pulvériser doucement,
gentiment, en mille morceaux, sauf que je ne me suis pas évanoui cette fois-
ci. Un jour, je te raconterai la première fois que je suis mort. Là, dans cet
avion fou, j’étais sûr que j’allais mourir, je le voyais, je le sentais, je le
respirais, et je ne pouvais rien faire. Rien faire. Si ce n’est crier fort à
l’intérieur de moi ma peur et ma résignation.
Je ne priais pas. Et cela m’étonnait beaucoup. Je ne pensais ni à mon père
ni à ma mère. Je ne revoyais pas, en un flash, toute ma vie. Non, rien de
tout cela. Tout ce que j’avais, c’était une voix dans ma tête et mon cœur, qui
répétait inlassablement : « Je t’aime Javier… Je vais mourir… Je t’aime
Javier… Je vais mourir et je t’aime Javier… Je t’aime Javier… »
Mes dernières pensées étaient pour toi. Pour toi. Tu m’entends ?
Je voyais clair en moi. J’ai vu la véritable nature de mes sentiments pour
toi. Je n’avais plus rien à perdre, à vivre. Je m’avouais enfin à moi-même
l’amour que j’avais ressenti immédiatement pour toi et que je ne voulais pas
affronter jusque-là.
Je partais. J’étais dans le ciel, en route pour un autre monde. La Fin.
L’effroi. La terreur. Les larmes. La certitude que c’est fini. L’incertitude
pour l’après. Et l’amour enfin déclaré. Reconnu.
Non, Javier, je n’ai pas prié. L’avion ne s’est pas crashé. Un miracle a eu
lieu. Le pilote, au bout de cinq minutes en enfer, a réussi à reprendre le
contrôle de l’appareil.
Tout le monde dans l’avion a poussé un soupir de soulagement.
Beaucoup ont continué de pleurer encore plus fort qu’avant. Personne n’a
pensé évidemment à les arrêter.
Les hôtesses de l’air ont alors réapparu. Elles avaient des visages aussi
blancs que nous. Elles ne parlaient pas. Elles nous réconfortaient en silence.
En silence.
Personne n’osait parler, de peur de mécontenter je ne sais qui… Certains
passagers priaient en faisant bouger leurs lèvres. La peur était encore avec
nous.
Quant à moi, j’avais terriblement envie de vomir.
Je me suis levé et je me suis dirigé en courant presque à l’arrière de
l’appareil, vers les toilettes. Les rares passagers qui me regardaient me
prenaient pour un fou, un diable.
Tout cela, c’était ma faute.
Je suis resté presque une demi-heure aux toilettes à vomir. Et à prier,
enfin. Pour moi. Pour cet avion. Pour l’amour aveugle qui s’était abattu sur
moi. Pour toi, bien sûr.
J’étais malade. Pour de vrai.
Belleville dormait.
Je remontais le boulevard Simon-Bolivar pour rentrer chez moi.
J’étais presque chez moi. Il pleuvait encore plus fort. J’étais mouillé
jusqu’aux os. Je ne tremblais pas. Je n’avais pas froid. J’étais devenu un
zombie. Un fou dans la nuit. Un mystique de l’amour.
Un amoureux éconduit.
Dès que j’ai mis les pieds dans mon petit appartement depuis lequel je
vois le grand ciel de Paris, j’ai composé un SMS bref et je l’ai envoyé à
Javier.
SMS 1 à 01 h 30
SMS 2 02 h 10
Fuir
J’avais besoin de parler à quelqu’un, de me confier, me confesser, trouver
une oreille charitable. J’avais peur. Peur de nouveau. J’étais dans l’avion
qui m’emmenait au Caire. Tout se passait bien, mais j’avais peur quand
même. Il fallait que je parle, que je bavarde. Que j’oublie. Que je m’oublie.
La vieille femme squelettique, sans doute une Arabe, qui était assise à côté
de moi et avec qui j’aurais pu converser de tout et de rien, s’était endormie
dès que l’avion avait décollé. Avait-elle peur elle aussi ? Avait-elle pris un
somnifère ou bien un tranquillisant pour l’aider à trouver rapidement le
sommeil, ne pas subir dans son corps fragile les mouvements paniquants de
l’appareil ? Probablement, oui. Elle devait être comme moi. Angoissée. Une
âme tourmentée. Une sœur. Alors, je me suis rapproché d’elle, nos bras se
touchaient, je pouvais même sentir son parfum très oriental. Elle était ma
mère. Elle était une inconnue. Une femme de ma famille. C’était ainsi, je
l’avais décidé, très fort. J’ai fermé les yeux doucement et j’ai commencé à
lui parler dans ma tête. Je rêvais avec elle de mon corps. L’histoire brève de
mon corps. Elle m’écoutait. Elle comprenait. Elle savait. Et, de temps en
temps, elle ronflait légèrement sans que cela la réveille ou bien interrompe
mon récit. Ma rêverie. Mon corps et le sien suspendus.
Certaines femmes à Hay Salam m’arrêtaient parfois dans la rue et,
attendries, me demandaient tout en touchant mon visage avec leurs mains :
« Qu’as-tu, mon fils ? Pourquoi es-tu si maigre ? Tu n’as que la peau sur les
os… tu ne manges pas ? Tu ne manges pas à ta faim chez toi ? Tes parents
n’ont pas assez d’argent pour acheter de la nourriture ? Il faut faire quelque
chose, tu es maigre… maigre… »
Elles croyaient que j’étais malade, et elles avaient raison. Elles
réagissaient en mères nourricières et inquiètes. Quelque chose d’étrange en
moi les touchait. Mon absence au monde. L’oubli de mon corps. Mes 50 kg.
Mon effacement progressif. Mon mutisme de jeune homme de 20 ans après
avoir été un gamin des rues hurlant, bagarreur et efféminé. Elles lisaient
bien en moi, désiraient me sauver du désespoir, du noir. Elles venaient vers
moi et j’en étais à chaque fois très ému. Elles me donnaient des regards
bienveillants, elles me transmettaient leur bénédiction, leur baraka.
On ne m’avait donc pas complètement oublié malgré mon désir de
disparaître, devenir invisible, entrer dans le silence, ne pas avoir à répondre
aux questions du monde, ne pas avoir à trouver un sens à cette vie sans
promesses qui m’attendait, un goût aux années à venir, se laisser aller, vivre
résigné, mon futur bouché, vivre chômeur comme mes camarades de Hay
Salam, rêver seul et c’est tout, comme je n’avais jamais cessé de le faire
depuis mon enfance. J’existais, pour ces femmes traditionnelles, fortes
quand il le faut, prisonnières malgré elles des règles, comme moi. Je n’étais
pas mort. C’est juste que je ne savais plus vivre, remplir les jours et les
nuits de l’intensité qu’il fallait. J’avais oublié mon corps. Je ne mangeais
presque plus. J’étais maigre et je le suis resté longtemps. Longtemps.
Le rêve dans le ciel continuait. Et j’en avais des choses à raconter, à
partager, sans me sentir timide avec la vieille dame. Mon épopée en
quelques mots. Ma futilité salvatrice. Mes montagnes russes.
En arrivant à Paris, en 1998, je pesais encore 55 kg.
Cinq ans plus tard, en 2003, la veille de mon anniversaire, j’ai découvert
avec horreur que mon poids avait dépassé largement les 60 kg. Pire, il ne
manquait qu’un seul kilo pour atteindre les 70.
J’ai enlevé tous mes vêtements et je me suis mis devant un petit miroir
dans la salle de bains. Pour voir tout mon corps dans ses moindres détails.
J’ai apporté une chaise et je suis monté dessus.
Il était 2 heures du matin.
Nu, je me voyais. Je me regardais. Je voyais un visage différent de moi,
un corps différent de moi, loin, loin de l’image que j’avais dans ma tête,
loin d’Abdellah à l’intérieur. Quelque chose avait changé en moi, sur moi, à
mon insu. Le temps avait fait son travail. On me disait si jeune. Et pourtant,
c’était là, devant mes yeux, une autre vérité : j’avais vieilli et j’étais en train
de devenir gros, gras. Perdu, même dans mon corps.
Ce fut un choc. Deux fois un choc. Vieux. Gros.
Cette fois-ci, c’est moi qui me suis dit : « Il faut faire quelque chose !
Vite ! »
Revenir à moi maigre. À mon image d’avant. Retrouver un peu de cet
Abdellah qui débarque à Paris, dans l’extase et la déception, les yeux
grands ouverts, le retrouver avant qu’il ne disparaisse à jamais.
Nu, toujours sur la chaise, en pleine nuit, je l’ai cherché dans ma
mémoire. Le moment où il arrivait dans la grande ville rêvée. Il devait
sourire à lui-même. Il ne pouvait que sourire de bonheur, il réalisait déjà un
projet cher à son cœur. Non, non. Abdellah était en train d’écrire et de
pleurer. Les promesses de la France n’avaient pas été tenues. La déception
était le quotidien. La déception nécessaire. Une autre attente. Un autre
temps. Et une surprise. Il ne s’était jamais rêvé écrivain. Paris lui avait
donné l’écriture comme cadeau. Une variation autour de son destin. Il
recommencerait ainsi, avec les mots en français, la littérature, pour aller
bien sûr vers les images obsédantes du cinéma.
Il ne souriait pas. Il écrivait déjà, comme un possédé, sa folie qui lui
vient de sa mère, de son pays. Il parlait à ses djinns, il les implorait de
l’aider à vivre, à trouver le courage de vivre autrement dans la réalité sans
soleil des heures parisiennes. Il était encore maigre mais il ne savait pas que
cela était important pour lui. Il pleurait. De joie. De peur. De déchirement.
De Paris. D’être là, pas loin de la tombe de Marcel Proust. D’être parti de
là-bas, du Maroc. D’avoir quitté le monde et la foule. L’enfance.
Je le voyais, Abdellah. Naïf. Amoureux. Paresseux. Ambitieux. Décidé à
conquérir Paris. Impatient. Source de mal malgré lui pour ceux qui
tombaient en amour pour lui. Seul, pour son plus grand bonheur. Seul, pour
son plus grand malheur.
Je le voyais bien, très bien.
C’était moi. Fiction. Réalité.
Ce n’était plus moi.
J’avais 15 kg de plus. Cinq années de plus. Un ventre gras, un visage
rond. De la jeunesse en moins. Le rêve des films pas encore atteint.
Le miroir me le disait de façon directe. Sans pitié.
C’était cela, la vérité. Mon corps réel.
Il fallait changer. Le changer.
Revenir au jour du départ et de l’arrivée.
Maigrir. Absolument maigrir.
Arrêter de manger.
Jouer de nouveau, sans le savoir, avec la mort.
Made in Egypt. Le titre du film me plaisait énormément. Le sujet, la
recherche d’un père, encore plus. Le réalisateur avait tourné une bonne
partie de l’histoire en France. Il lui restait quelques scènes à filmer au Caire.
Et pour cela, il avait besoin de moi, à la fois comme interprète et comme
assistant.
Karim Goury n’avait jamais vu son père. Il avait été élevé par sa mère
française qui avait tout fait pour éloigner la figure paternelle de
l’environnement de ses enfants. Elle avait ses raisons. Sa douleur. Sa
guerre.
Karim est un grand garçon qui a le même âge que moi. Il est beau, blanc
de peau, complètement français de culture. Quand je l’ai rencontré la
première fois, ses racines égyptiennes m’avaient frappé immédiatement.
C’est un fils du Nil, élevé loin du Nil. Un Oriental qui se cherche. Un jeune
homme courageux, émouvant, qui, après la mort de sa mère, avait décidé de
partir avec sa caméra trouver son père. Le voir. Le toucher. Se regarder en
lui. Lui parler.
Le père était mort, lui aussi, depuis longtemps.
Karim est élégant. Il pourrait être fort, et il l’est sans doute, mais il va
tomber, il est en train de tomber. Il pleure. C’est sincère, jamais pathétique.
Il fait l’homme, fragile et réinventé, et c’est beau à voir. Il marche, décidé,
hésitant, et on a envie de le suivre. Il va dans le noir de son passé égyptien
et, comme ma mère, j’ai envie de prier pour lui, de le soutenir, de loin, de
près. Être son frère, son interprète, sa langue en arabe.
Le père avait laissé une légende derrière lui que Karim, fasciné et
peureux, a voulu vérifier, comprendre. Des empreintes, des lettres longues
et belles, des enregistrements audio, des photos, des vêtements encore sales
de lui, un appartement dans le quartier de l’Héliopolis, des amis fidèles qui
n’hésitaient pas à réécrire sa vie à son avantage. Cet homme qui ressemblait
à Omar Sharif avait surtout laissé derrière lui une famille, grande,
compliquée, et dont Karim ignorait l’existence. Des tantes. Des cousins.
Des demi-frères. Des demi-sœurs. Avec eux, Karim essayait de donner une
réalité à son père. Et c’est pourquoi il faisait ce film. Sortir des images de la
mère et, seul, affronter le père.
Karim était en reconstruction. Pendant une semaine au Caire, heureux et
malheureux, je l’ai accompagné dans ce mouvement intérieur. Il a eu la
gentillesse de tout me donner à voir. À partager. Dans le silence. Mon père à
moi, mon sauveur, l’homme qui m’avait ramené à la vie après mon
électrocution, était là, lui aussi. Mort en 1996. Toujours vivant. Pour la
première fois au Caire.
L’hôtel trois étoiles où nous logions était horriblement sale. Mais ce
n’était pas grave.
Je retrouvais Le Caire. Le cœur du monde arabe. Je retrouvais cette ville
gigantesque et folle, où j’avais vécu deux mois heureux et compliqués en
2002, où je croyais ne jamais revenir. C’était ça l’essentiel. Fuir dans
l’adoration de cette ville généreuse.
Sabah faisait son come-back. Cette chanteuse libanaise mythique de plus
de 80 ans qui était devenue, à force de liftings, une statue, une momie, une
icône, une petite fille étrange à la chevelure flamboyante et très blonde. Une
femme à la voix un peu rauque qui défie le temps et le monde arabe. On la
croyait morte. Elle ne l’était pas tout à fait. Sa chanson « Yana Yana », que
j’avais écoutée très souvent quand j’étais enfant, revisitée, remixée et
interprétée en duo avec une autre poupée libanaise, était le hit de la saison.
Le Caire, comme toujours, lançait les modes qui envahissent par la suite
tout le monde arabe.
« Yana Yana », triste et joyeuse, était partout. Elle sortait des voitures,
des cafés, des boutiques, des snacks et, déjà, elle était disponible en
sonnerie de téléphone portable. On ne pouvait pas lui échapper. Elle
marquait de l’intérieur ce voyage pour terminer un film sur un père. Elle
devenait jour après jour la bande-son qui accompagnerait pour moi cette
quête, ce projet. Des paroles que j’avais apprises très vite par cœur et que je
fredonnais sans cesse. Un clip qui passait en boucle sur Mazzika, Melody
Hits, Rotana Clips, ces chaînes musicales que je regardais la nuit dans ma
chambre d’hôtel et qui ont envahi littéralement les pays arabes ces dernières
années. Sabah y était plus blonde et plus figée que jamais. Sa voix n’avait
miraculeusement pas changé mais son visage blanc était devenu un masque,
celui de la mort peut-être. Sabah revenait de l’au-delà pour enchanter et
faire danser les Arabes. Leur faire oublier un peu de la tristesse qui
accompagne généralement les fins d’année. Mais ce retour-événement était,
au fond, lui-même triste. Sabah n’était plus Sabah. L’âge d’or
cinématographique et musical que je connaissais très bien et auquel elle
avait contribué était révolu depuis au moins trois décennies déjà. Oum
Kalthoum, Abdelhalim Hafez, Farid El Atrach, Ismahan, Mohammed
Abdelwahhab, ces géants de la musique égyptienne célébrés et vénérés
partout dans le monde arabe, étaient morts il y a longtemps. Sabah était une
survivante. Un cadavre jaune qui faisait peur et plaisir à la fois.
Karim et le chef opérateur ne la connaissaient pas. J’ai essayé de leur
expliquer qui elle était, son parcours, le mythe qui l’entoure. Elle ne les
intéressait pas. Sabah ne leur disait rien et ils trouvaient « Yana Yana »
futile, bas de gamme. Je n’ai pas trop insisté. Je ne voulais pas qu’ils
détruisent par leur incompréhension ce retour de Sabah à la vie. Mon retour
au Caire aux couleurs de plus en plus tristes.
Le tournage a duré une semaine.
En permanence ému, Karim a d’abord filmé une partie de sa famille
égyptienne. Une tante riche un peu excentrique qui vivait la moitié de
l’année dans la suite d’un grand hôtel. Un cousin ingénieur, petit de taille,
un peu gros, drôle, très débordé et dont le portable ne cessait jamais de
sonner. Une autre tante divorcée, bonne musulmane voilée, vivant la nuit et
dormant le jour, a annulé à la dernière minute le rendez-vous : elle avait
soudain peur que le film ne donne une mauvaise image de l’islam en
révélant le côté flamboyant et amateur de femmes, de poker, du père de
Karim.
De tous les gens rencontrés pendant cette semaine, Héba, la demi-sœur,
est celle qui m’a le plus touché. Je pourrais même dire que, quelque part, je
suis tombé amoureux d’elle.
Dans une Égypte qui voile de plus en plus ses femmes, Héba était libre,
avec sincérité et conviction. Elle était belle comme une star de cinéma,
comme Mervat Amine, dont j’avais aimé tant de films, surtout les comédies
romantiques. Elle fumait avec élégance et sans provocation. Elle était
habillée en permanence en noir, ce qui donnait encore plus de charme à sa
silhouette très allongée. Quand elle marchait dans la rue, je voyais bien que
les gens la regardaient avec surprise, comme si elle était la dernière
représentante d’une espèce en voie de disparition. Les hommes étaient
subjugués, ils la mangeaient des yeux mais n’osaient pas lui manquer de
respect. Elle passait, et tout le monde se posait cette question : Mais qui est
cette femme ? C’était une star. Et pas que pour moi. C’était une femme-
mystère avec un peu de tristesse dans les yeux. Un être exceptionnel autour
duquel on pourrait construire un film, écrire un roman, un recueil de poésie.
Elle était là, au milieu de nous, présente avec force et douceur. Là, même
dans le silence. Là, sans gêne. Là, vibrante pour nous.
Karim l’a filmée en train de lire des lettres qu’elle avait écrites
adolescente à son père, avec qui elle avait toujours eu des rapports
difficiles, un père presque tout le temps absent. C’étaient des lettres
amoureuses, longues et pleines de reproches, des mots simples et précis
pour dire le mal de cette absence, pour régler des comptes, pour pleurer,
prier. Héba les lisait d’une voix claire, limpide, et qui cachait son émotion.
Celle-ci la trahissait parfois. On voyait les larmes monter dans ses yeux et
le rouge devenir la couleur de ses joues. Karim arrêtait de filmer. Héba ne
bougeait pas. Nous non plus. Elle baissait la tête. Et quelques minutes plus
tard, elle la relevait. Son visage était apaisé, mais son âme ne pouvait être
que tourmentée.
J’aimais cela. J’aimais assister et participer en tant qu’interprète à cette
expérience. Devant Héba qui se donne et se cache à la fois. En présence
d’une femme qui n’a rien oublié du passé et de ses blessures, qui n’a pas
encore tourné la page et qui était dans cette douleur, devant nous, simple,
sans manières artificielles. Digne. Belle. Belle.
La deuxième partie du tournage a été consacrée aux lieux associés au
père de Karim. Un café-bar dans le quartier de l’Héliopolis. L’immeuble où
il a vécu les dernières années de sa vie. Ses rues. Son coiffeur. Sa tombe
dans l’immense et fascinante Cité des Morts. Et enfin l’hôtel mythique…,
aux pieds des pyramides de Guizeh, où le père et la mère de Karim se sont
rencontrés. Karim avait une vieille photo en noir et blanc qui immortalisait
ce moment. Il a réussi à retrouver la chambre et l’angle exact à partir duquel
elle avait été prise. Et il a filmé cet endroit vide, plein, longtemps, seul.
Toute une journée. Toute une nuit. Il n’était pas tranquille.
Ce jour-là, j’étais là, mais on n’avait pas besoin de moi comme
interprète.
Alors, de loin, je regardais.
Le quatrième jour, il m’est arrivé une chose extraordinaire, à mes yeux
extraordinaire. J’ai rencontré Karabiino. Il travaillait à notre hôtel comme
garçon de chambre.
Noir. Très noir.
Bleu. Tout de bleu habillé. Un bleu sombre qui se mariait de façon
étrange avec la couleur de sa peau.
Un corps surprenant, tout entier dans l’allongement. Maigre, mais
puissant. Solide.
Une démarche de gazelle qui sautille.
Une présence inédite pour moi. Il remplissait l’espace, tout l’espace. Dès
qu’il est entré dans la pièce pour la ranger, je n’ai rien pu faire que de le
regarder. Le contempler vivre. Respirer. Marcher. Se baisser, se relever.
Balayer. Plier les couvertures. Nettoyer le sol, le lavabo, la baignoire.
Changer les serviettes.
Je n’avais pas beaucoup voyagé dans ma vie. Face à Karabiino, je me
rendais compte que l’Humanité est une espèce qui m’était en grande partie
inconnue. Ce garçon n’était pas comme moi. Ne pouvait pas avoir les
mêmes origines que moi. Les mêmes racines. Impossible. Évidemment, je
le savais, mais je ne pouvais pas m’empêcher de le remarquer, de me le
répéter. Après tout, j’étais africain moi aussi, comme lui. Il avait l’air
encore pur, encore frais, encore précieux, loin de la banalité des autres
hommes.
Ce garçon de 17 ans réinventait l’homme pour moi et révolutionnait du
même coup l’idée que je me faisais de la grâce.
J’étais accroché, scotché à lui.
C’était le matin. Tôt. J’avais une heure devant moi avant de rejoindre
Karim et le cameraman pour aller à la Cité des Morts.
J’avais une heure. Une petite éternité pour admirer, aimer Karabiino.
Parler avec lui. En arabe.
Karabiino était chrétien et venait du Darfour. Avec son grand frère, il
avait fui la mort après avoir vu des guerriers arabes soudanais tuer son père
et sa mère à coups de machette. Il avait vu leur tête séparée de leur corps.
Cette image l’obsédait, l’obséderait toujours. Son frère et lui n’avaient
même pas eu le temps de les enterrer, de les honorer. Il fallait partir, vite,
sauver sa peau. Errer des mois et des mois dans le désert. Mendier dans les
villages pour avoir de quoi manger. Voler parfois. Mourir puis ressusciter.
Se débrouiller pour rester debout. En vie. Trouver le moyen d’entrer en
Égypte. Marcher encore et encore et encore tout au long du Nil. Vers le
nord. Vers Le Caire. La grande ville. L’exil. L’espoir. L’enfer.
Cela faisait presque un an qu’il était dans la capitale égyptienne. Il vivait
avec son frère sur le toit d’un immeuble non loin de la place Al-Ataba. Il ne
voulait pas rester au Caire. Il n’aimait pas les Égyptiens. « Ils sont
racistes… racistes… Dans la rue, ils m’insultent parce que je suis noir… Ils
me jettent des pierres aussi… Je ne peux pas leur répondre, me battre contre
eux, on me jetterait en prison, on me torturerait pour rien, pour rien… Je
n’ai pas de papiers ici. Je n’existe pas. Je vis clandestinement. » Il n’avait
pas pleuré en prononçant ces mots. Il n’avait pas fait l’enfant, qu’il n’était
plus depuis plusieurs années déjà. Il ne pleurait plus. Il encaissait. Il
travaillait. Il était payé une misère. Il rêvait. Il voulait aller en Australie. La
liberté, c’était là-bas, loin de ces gens mesquins, loin de cet enfer, de cette
négation, de cette douleur. La liberté, il allait dans les jours qui suivaient la
réclamer en déposant une demande d’asile à l’ambassade d’Australie. « Ça
va marcher, ça va marcher… ça va marcher... » Il avait répété ces mots
plusieurs fois, doucement, comme une prière. En ce moment, c’était ça le
but déclaré, assumé. Révélé à moi, l’étranger arabe et un peu blanc qui
vivait à Paris.
J’avais honte de moi devant lui. Je me sentais vieux, blasé. Mais j’étais
avec lui, je comprenais tout ce qu’il désirait, tout ce qu’il ne désirait pas. Il
était dans le malheur avec une fraîcheur miraculeuse. Il vivait la tête relevée
malgré les pierres, les mots durs. Il avait encore la foi. Il parlait du Christ
avec amour et admiration. C’était cela sa chance : la lumière était encore en
lui.
Je l’ai aimé.
J’avais envie de le toucher. Pas pour faire l’amour. Toucher quelqu’un
qui était moi et tellement différent de moi. Toucher Karabiino comme un
frère. Le toucher pour lui donner je-ne-sais-quoi de moi et prendre un petit
peu de je-ne-sais-quoi de lui : un être du monde premier, un ancêtre
presque. Un adolescent en combat. Un individu qui avait la grâce. Malgré
tout. Dans les yeux. Sur la peau noire.
Je l’ai fait.
Je me suis levé. Je suis allé vers lui et sans rien dire j’ai tendu ma main
vers son visage. Je l’ai posée sur son front. J’ai fermé les yeux.
Karabiino a fait comme moi.
Je sentais sur mon front la chaleur et la douceur de sa main. J’entendais
un murmure et une prière qui venaient de sa bouche. Je recevais en moi
l’ange qu’il était.
Il me donnait plus que ce que je lui donnais.
Il avait compris qu’on était frères.
Il avait tout deviné. Il savait répondre. Et cela ne m’étonnait pas de lui.
Nous sommes restés ainsi un long moment.
J’ai revu Karabiino le lendemain matin. Rapidement. Un quart d’heure
seulement. Il fallait vite partir filmer la sœur de Karim. Il était en bleu
comme la veille, mais il portait des chaussures différentes, des espadrilles
vertes simples et très jolies. Je les ai tout de suite adorées. Je voulais les
mêmes. Je le lui ai dit. Il s’est arrêté un instant de ranger la chambre et il
m’a indiqué où je pouvais en trouver. Al-Ataba. Place Al-Ataba, non loin du
centre-ville. Je connaissais très bien ce gigantesque et fascinant carrefour.
Gentil, attendrissant, il a ajouté, de sa voix légèrement haut perchée qui
disait l’arabe comme je ne l’avais jamais entendu auparavant : « Ce n’est
pas cher... Ce n’est pas cher… Tu verras… Il n’y en a qu’en vert, pas
d’autres couleurs… » Cette attention de sa part m’a beaucoup touché. Je
voulais de toute façon avoir exactement les mêmes espadrilles que lui.
J’avais encore cinq minutes devant moi.
J’ai allumé la télévision. Sur Melody Hits, il y avait le clip de la chanson
de Sabah. Karabiino connaissait le tube mais ignorait tout de la chanteuse.
Il s’est arrêté de travailler. Je l’ai invité à venir s’asseoir sur le lit à côté de
moi. Et on a regardé le clip ensemble. C’était joyeux. Triste. Bouleversant.
Loin de tout. Sabah défiait encore et toujours le temps, la mort, c’était son
dernier combat. J’avais soudain envie de pleurer, mais je ne savais pas
pourquoi. Karabiino, lui, avait les yeux fixés sur l’écran. Était-il heureux ?
Avait-il oublié pour un moment son malheur ? À quoi pensait-il ? Qui, au
fond, était-il ? Je n’avais pas de réponses. Je n’en avais pas besoin.
Karabiino était un garçon offert à mes yeux, à ma mémoire, parfaitement
lisible et complètement mystérieux. Je savais un bout de son histoire, de son
rêve. Mais, là, à côté de moi, il était comme un petit prince, un petit roi. Un
petit Sphinx. Insaisissable. Ailleurs. Ailleurs en permanence.
Il fallait maintenant descendre rejoindre Karim et le cameraman. Sabah
chantait encore. Je me suis levé d’un coup. Je suis allé dans la salle de
bains. J’ai pris mon parfum, « Ambre Sultan », et je l’ai donné à Karabiino.
« Ce parfum, c’est moi. Un peu de moi pour toi… Accepte-le… Garde-le
longtemps. C’est “Ambre Sultan”. Je suis sûr qu’il ira très bien avec ta
peau… Garde-le même quand tu auras fini la bouteille… »
Il a souri.
C’était triste. Très triste.
Il avait compris.
On n’allait plus jamais se revoir.
Il s’est levé à son tour et il m’a dit : « Je l’emporterai avec moi en
Australie. » Puis il s’est approché de moi et il a mis sa main sur mon front
pendant trois ou quatre secondes.
J’ai fermé les yeux et j’ai inspiré profondément.
Quand j’ai quitté la chambre, Sabah venait de finir de chanter « Yana
Yana ».
Je n’avais pas oublié Javier évidemment. Mais j’avais pris une décision :
le faire sortir de moi. Le tuer en moi. Me désintoxiquer de lui. Détruire
toutes les belles images que j’avais construites autour de lui dans mon
esprit. Ne plus être malade de lui.
Facile à dire, à planifier. Dur, bien sûr, à exécuter.
Comment sortir de l’amour ? De sa folie ? Comment contrôler cette
machine des sentiments qui me guide à mon insu ? Que faire de ce goût
dans la bouche et qui était associé à Javier, à son corps, à ce qui me restait
de son odeur ? Comment vivre, tout entier enveloppé par le souvenir triste,
amer, excitant, de quelqu’un qui ne vous aime pas ?
Il y avait le travail, heureusement. Du matin au soir. Cette autre histoire
obsessionnelle, Karim dans le passé encore vivant de son père. Les images
qu’on fabriquait. Les déplacements incessants. Le doute. La réalité
reconstruite. Les préparatifs. Les nombreux coups de téléphone à donner
pour obtenir à la dernière minute certaines autorisations. Un film à terminer.
Une émotion à retrouver pour Karim, à manipuler.
Il y avait aussi mon obsession de maigrir. Maigrir pour se détacher de
Javier, détruire le corps qu’il avait touché, redevenir l’Abdellah qu’il
n’avait pas connu. Continuer de maigrir même au Caire. Revenir au poids
initial, moins de 60 kg. Repartir. Faire le bilan. J’avais dépassé 30 ans. Je ne
l’oubliais pas.
Il y avait enfin Le Caire, ville du chaos qui m’allait comme un gant.
Le Caire. Al-Qahira. Un hammam de 20 millions d’habitants. Un
monstre humain. Une fleur bleue, jolie, poussiéreuse. Un désert inspirant,
étouffant. Un film : Gare centrale de Youssef Chahine. Une chanson
d’Abdelhalim Hafez : « Ana Lak Aala Toul ».
Elle était petite de taille, sans âge et portait des habits noirs. Elle était
sans doute une mendiante et elle avait hérité d’un certain pouvoir. Elle
savait faire. Elle savait toucher.
Elle était assise à côté de moi. Elle avait mis sa main gauche sur mon
front et la droite sur mon cœur.
Elle était soudain là. Je ne l’avais pas vue venir.
Était-elle vraie ? Réelle ? Elle avait tout compris de moi, de mon histoire,
de mon corps, de ma vie et de ma mort.
Elle murmurait quelque chose, des mots dans une langue qui m’était de
façon bizarre familière, mais que je ne comprenais pas.
Elle priait. Pour moi. À ma place. Elle était entrée en moi, dans mon
esprit, mon âme lui appartenait, elle la regardait avec douceur, avec
brutalité.
Elle m’a donné une gifle, forte. Puis une autre, tout aussi forte. Elle a
craché dans ses mains et a lavé mon visage. Elle m’a fermé les yeux et a
rapproché sa figure de la mienne. De ses lèvres, elle a embrassé ma tête,
mon front et mes deux épaules. Et enfin, de sa main droite, elle a bouché
mes narines. Plus d’air. Le grand sommeil. Le noir paisible. Le départ
rassuré et sans panique. Loin. Là où l’on devient définitivement un esprit,
un souffle, un ange, un petit diable. Loin. Avec l’univers comme enveloppe,
comme corps. Loin de soi. Loin de la souffrance. Dans la contemplation
éternelle.
Combien de temps ce voyage a-t-il duré ? Je ne saurais le dire.
La dame en noir a lâché mon nez et de sa bouche a soufflé sur moi. Son
air, son odeur et le goût de son corps sont entrés immédiatement en moi
pour provoquer une explosion salvatrice, un réveil brutal, un retour
choquant au monde. Sous le regard d’une nouvelle mère, dans une ville
chaotique, romantique, lavé, aimé, j’étais de nouveau en vie. Croyant Fort.
Faible. Reconnaissant.
La petite dame m’a aidé à me relever et, sans dire un mot, m’a invité à
l’accompagner dans les rues bruyantes du Caire. Il était 10 heures du soir.
La foule était gigantesque, compacte. Elle faisait peur. Je me suis accroché
à la dame et nous avons marché lentement et longtemps jusqu’à la place Al-
Ataba, là où Karabiino avait acheté ses espadrilles. Je ne l’avais donc pas
oublié, ce garçon incroyable. Ma vie d’avant était là, encore en moi. J’allais
la retrouver petit à petit. Mais pour l’instant, la paix, les anges, c’était cette
dame, ce miracle de la vie. À côté de moi. Avec et en moi.
Elle devait partir, prendre le métro à la station qui se trouvait sur
l’immense place.
Je lui ai embrassé les mains plusieurs fois avec amour, et je l’ai laissée
descendre sous terre.
Juste avant qu’elle ne disparaisse complètement de ma vue, j’ai crié :
« Comment vous appelez-vous ? » La réponse a mis dix secondes, au
moins, à m’arriver. Je ne voyais plus la dame.
Du fond du métro, sa voix disait dans un arabe particulier, un peu cassé :
« Ana Yahoudiya ! »
« Je suis juive ! »
« Ismi Sara ! »
« Je m’appelle Sara ! »
Un choc.
Une juive.
Pour la première fois de ma vie.
Tout ce qu’on m’avait dit, inculqué malgré moi, s’est tout d’un coup
évaporé. Il ne restait que l’homme. Une femme. Comme moi. Pas de
différence.
Et ça, c’était un autre miracle de cette fin de voyage. De cette nuit
inoubliable sur les bords du Nil.
Je suis resté longtemps à regarder l’entrée de la station du métro. Puis,
sans l’avoir décidé, j’ai crié : « Ana ismi Abdellah ! »
L’avion qui allait me ramener à Paris le lendemain était prévu pour
l’après-midi. J’avais encore du temps devant moi. Le Caire était devenu une
ville où une page importante de mon histoire s’écrivait. J’en avais
conscience. Et je voulais, en signe de reconnaissance, me donner à cette cité
démesurée, misérable et humaine, étouffante et poétique, dans la chute et la
renaissance perpétuelles.
J’ai marché encore dans les rues. J’étais comme neuf. J’étais excité
comme je ne l’avais jamais été, heureux, et il me fallait partager tout cela.
Distribuer un peu de ce qu’on venait de me donner.
Sur le chemin je suis tombé sur un petit adolescent aux pieds nus qui
vendait des bols sur lesquels étaient reproduits des portraits du Fayoum que
j’adorais depuis que je les avais découverts au Musée du Caire. J’en ai
acheté deux. Un pour moi et l’autre pour Tristan, à Paris.
Sur le chemin, un cinéma populaire, Royal El-Guidida, s’est présenté
devant moi. Sans réfléchir j’ai acheté un billet et j’y suis entré célébrer ma
nouvelle vie, au milieu d’une salle remplie d’hommes de tous âges qui se
donnaient les uns aux autres sans complexe, sans se cacher, non loin des
agents de police qui surveillaient l’entrée. Retrouver ma première religion.
Mon rêve de toujours. Le cinéma par la peau. La transgression naturelle.
Les corps dans l’intensité sexuelle. Des va-et-vient, entre la salle immense
avec orchestre et balcon et les toilettes. Un film. Deux films. Des stars. Adil
Imam. Yousra. Nour Cherif. Leifla Eloui. Et la langue arabe comme lieu
d’origine, espace réel, mental, pour oser se redéfinir, dire tout, révéler tout
et, un jour, écrire tout. Même l’amour interdit. L’écrire avec un nouveau
nom. Un nom digne. Un poème.
IV
Écrire
C’est mon journal intime de l’année 2002.
Un grand cahier de 96 pages avec une couverture très bleue.
Je l’avais perdu.
Je l’ai retrouvé hier en faisant le ménage, oublié, abandonné depuis je ne
sais quand derrière mon armoire.
Au milieu de ce cahier il y avait, il y a une enveloppe sur le dos de
laquelle est écrit ce titre : « L’Algérien et le Marocain ».
Je savais ce qu’elle contenait. Des mots, des mots écrits à deux,
l’Algérien et moi. Le récit de notre amour écrit jour après jour, l’un à côté
de l’autre. Y étaient-ils encore, ces mots, intacts, lisibles, ou bien s’étaient-
ils effacés avec le temps ?
J’ai ouvert la lettre. J’ai ouvert mon cœur encore une fois à l’Algérien.
J’ai ouvert mon corps à cette histoire folle, à cet amour grand, le plus grand
et le plus fort que j’aie jamais connu.
Il n’y avait pas que des mots dans l’enveloppe. En plus de quelques
feuilles jaunes arrachées violemment à un autre cahier, j’y ai trouvé quatre
autres choses. Un bout de papier sur lequel figurait le numéro de téléphone
de l’Algérien. Un bonbon Délice au cassis. La note d’un hôtel. Deux entrées
de cinéma pour Beau Travail de Claire Denis. Des souvenirs ? Non. Des
preuves plutôt. J’ai vraiment rencontré cet homme. J’avais 27 ans. Il en
avait 36. Je n’étais encore rien à Paris. Il était tout. Dieu. Dès le premier
instant. Il dansait. Je l’ai rejoint. J’ai dansé. Il m’a aimé. Je l’ai aimé.
Pendant un an et demi, le monde, moi et mon destin, c’était lui. Lui. Lui.
Slimane. Algérien du Sud à la peau blanche. Homme marié qui venait de
quitter sa femme. Père de quatre filles. Fondeur. Sculpteur. Poète dans
l’âme. Arabe. Plus arabe que moi. Et fou, ouvert et fermé à la fois.
Je vivais à l’époque rue Oberkampf, avec un autre homme, français,
Samy. Rencontré dans le métro de Paris quelques jours seulement après
mon arrivée dans la capitale. L’amour avec lui s’était affadi assez vite. La
fin s’approchait. La vie ensemble n’avait plus de goût. On se disputait tout
le temps, en cri, en silence. Je l’ai quitté dès que j’ai rencontré Slimane. En
attendant de trouver un appartement, l’Algérien et moi avons vécu tous les
deux dans un hôtel, Aviator Hôtel, 20, rue Louis-Blanc. Slimane avait une
maison à Strasbourg où vivaient sa femme et ses filles. À Paris, il était chez
ses frères. On n’avait pas où aller. L’hôtel du 10e arrondissement parisien a
été pendant presque deux mois notre nid, notre cage, notre maison à nous.
Quatre murs. Manger, faire l’amour. Et rien d’autre. Si ce n’est chercher un
appartement.
Nous avons fini par en trouver un, rue de Clignancourt,
e
18 arrondissement. Métro Marcadet-Poissonniers, ligne 4. Il était au
5e étage et sa surface faisait 18 m2.
C’est là, prisonniers l’un de l’autre, que nous nous sommes aimés, que
nous avons parlé en arabe tous les jours et que nous avons frôlé la folie.
Dès le départ, nous avons écrit l’un à côté de l’autre, l’un pour l’autre,
l’un l’histoire de l’autre, son passé, ses personnages, ses images, ses
obsessions. Nous l’avons fait, ça, cette chose incroyable, impossible avec
d’autres : tenir un stylo à deux, avancer dans l’écriture à deux, être dans
l’amour et son écriture en même temps.
Quand ce fut fini, l’été 2001, avant de me quitter, Slimane avait pris avec
lui les deux grands cahiers où nous avions tout enregistré, des pages et des
pages d’amour. Il avait décidé que, puisque c’était moi qui rompais, ce
« trésor » lui revenait de droit, lui le grand amoureux incompris.
Trois mois plus tard, j’avais trouvé sous ma porte une lettre. Celle que
j’ai maintenant entre les mains. Dedans il y avait ces pages. Quelques-unes
des pages que j’avais écrites seul dans le journal.
Voici, dans le désordre, et sans aucune date, ce que Slimane a bien voulu
que je garde de lui, de nous.
« Sur le front de Slimane, il y a quatre rides. Au bout de son nez, il y a
comme une petite fissure. Slimane dit que sa grand-mère Maryam a la
même.
Son visage est plein. Et quand il parle, presque tous ses muscles bougent
en même temps, bougent beaucoup. Je me perds à chaque fois dans la
contemplation de cette mécanique fascinante. Son visage qui parle.
Je vais à lui même quand il ne m’invite pas, je réponds toujours à ses
appels. Je viens vers son visage et je colle mes muscles contre les siens.
Les yeux de Slimane sont noirs, toujours noirs. Même quand ils me
regardent. Ils m’attirent. Ils me rendent timide. Ils me font peur. Je baisse la
tête. Je ne veux pas les affronter ni les séduire – c’est déjà fait ! Je veux
juste entrer en eux, les aimer, me voir à travers leur lumière. »
« Je ne l’ai pas vu hier. Il ne m’a pas appelé. Je ne l’ai pas appelé. Je n’ai
pas osé le déranger, moi. Il m’a dit qu’il avait des choses à faire avec ses
frères à Aulnay-sous-Bois.
Il me manque. Tout en lui me manque. Je ferme les yeux. Je le vois entrer
ici, dans le studio. Je me concentre sur cette image : son entrée, son
apparition… Sur son visage il y a encore le masque de l’extérieur. Il lève la
tête. Il sourit, juste un peu. Il est lui, maintenant. Lui, nu, vrai, à moi.
J’ouvre grand la porte. Je m’écarte un peu. Je ne veux jamais rater ça. Il
entre et c’est toujours lui qui referme la porte sur nous. Sur nos deux corps.
Et c’est toujours moi qui me jette le premier sur lui. Moi petit. Lui grand.
Moi petit et lui grand comme avec Chouaïb qui avait failli me violer à la fin
de mon enfance.
Il me manque. Il fait froid. J’espère qu’il n’a pas attrapé la grippe. »
« La mère de Slimane s’appelle Saïda. Il dit qu’elle porte bien
aujourd’hui ce prénom. Heureuse. Mais elle ne l’a pas toujours été. Dans le
Sud algérien, sa belle-mère, profitant de l’absence de son fils, parti très tôt
travailler en France, lui menait la vie dure. Parfois même elle la battait
Slimane a grandi partagé entre ces deux femmes. Il aime sa mère, bien sûr.
Mais sa grand-mère, il la vénère. Cela lui pose problème aujourd’hui
encore. Il ne peut parler à Saïda de celle-ci. De tout ce qu’il a vécu avec
elle. Alors, c’est à moi qu’il raconte cette grand-mère. Aïcha.
Il dit : “Ma tendre et redoutable Aïcha savait parler aux pierres, elle les
faisait bouger.” Il la croyait. Je vois dans ses yeux qu’il la croyait. Je vois
aussi que ces petits miracles partagés avec une vieille femme autoritaire lui
manquent. Au fond de lui, Slimane est encore là-bas. Un garçon du Sud, du
sable, des espaces vides. Il ne le reconnaîtra jamais, mais son père a
commis un crime en le faisant venir à Paris pour gérer à sa place l’épicerie
de Gennevilliers. Il est passé, à peine âgé de 17 ans, de l’homme fier brûlé
par le soleil à l’Arabe du coin dans une banlieue sinistre. C’était il y a vingt
ans. Dans les yeux lourds de Slimane, ce déplacement vient à peine de se
produire. Malgré lui. Il n’a pas pu dire non à son père. Au Père. Il a juste
emporté avec lui Aïcha et ses pierres. »
« Je suis jaloux. Depuis deux jours un prénom est apparu dans notre
quotidien. Saâd. Le meilleur ami de Slimane en Algérie. Un ami d’enfance,
d’adolescence. De l’école, du collège et du lycée.
Slimane ne parle que de lui depuis deux jours. Saâd… Saâd… Saâd… Il
ne le dit pas, mais pour moi, c’est sûr, ils étaient amoureux l’un de l’autre.
À l’internat du collège et du lycée, ils ont dormi longtemps dans le même
lit.
Slimane, qui est la jalousie même, ne s’inquiète pas de moi en parlant de
ce cher ami. Il ne se dit pas que je pourrais moi aussi être jaloux. Cela me
vexe.
J’ai trouvé aujourd’hui dans une librairie, place de Clichy, un roman qui
a comme titre le prénom de ce cher ami de Slimane. Saad d’Alain Blottière.
Je l’ai acheté mais je ne vais pas le partager avec Slimane. À chacun son
Saâd. »
« J’attends Slimane.
FONDERIE
1 – Technique et industrie de la fabrication des objets en métal
fondu et coulé dans des moules. Une fonte.
2 – L’usine où l’on fond le minerai pour en extraire le métal.
Aciérie. Forge.
3 – Atelier où l’on coule du métal en fusion pour fabriquer
certains objets.
FONDEUR
1 – Celui qui dirige une fonderie
2 – Ouvrier qui fabrique en fondant
3 – Ouvrier des hauts-fourneaux qui surveille la coulée de la
fonte. »
« J’essaie de me rappeler. Le début. Ce qui m’a attiré.
La nuit. Une boîte de nuit où je me rendais pour la première fois de ma
vie. La foule branchée que je n’aimais pas.
Soudain une musique arabe. Warda. La grande Warda remixée.
Quelque chose s’est ouvert dans l’air. En moi.
Il dansait. Seul. Il dansait comme là-bas. Libre et sauvage. Traditionnel.
Bleu. Ses yeux baissés. Complètement anachronique.
J’ai reconnu sa danse, son origine, son premier pays. L’Algérie.
Je me suis rapproché de lui pour mieux voir. Pour toucher sans poser la
main. Respirer. Admirer. Et, sans bouger, danser avec lui.
Plus tard, audacieux, je lui ai parlé, je l’ai complimenté. Il a levé les
yeux, a souri et moi je suis tombé amoureux, immédiatement,
instantanément. On appelle ça le coup de foudre. Moi, j’appelle ça la
reconnaissance mutuelle. Le mektoub amoureux.
Il ne parlait pas. Il a continué de sourire. De me sourire.
Je ne l’ai pas quitté. Il ne m’a pas quitté. On a dansé ensemble. Une fois.
Un slow. “Pull marine”. Isabelle Adjani.
Dans la suite de la nuit on a marché ensemble dans les rues. À la place de
la République, je lui ai donné mon numéro de téléphone. Il n’a pas voulu
me donner le sien.
Je n’étais pas triste. Je savais qu’il était entré dans ma vie pour toujours.
J’ai attendu avec, dans la tête, les images de sa douceur, de sa virilité, de
sa voix qui dit les mots arabes avec l’accent algérien du Sud, de sa façon de
fumer, de son corps qui danse.
J’ai attendu trois mois. Dans le désir. Dans l’excitation. Amoureux.
Quelques jours avant le réveillon de 2000, il a appelé.
J’ai tout laissé tomber et je suis allé vivre avec lui. Trouver un endroit
pour vivre avec lui. Loin du monde. De ceux qui nous connaissent. »
« On est mardi.
J’ai passé ces quatre derniers jours avec Slimane. On n’est pas sortis de
l’appartement. J’ai passé quatre jours sur lui, et lui sur moi. À manger. À
faire l’amour. À se disputer. À se réconcilier. À dormir. L’un dans l’autre au
sens propre. Prisonniers.
Il est presque 16 heures. Je suis dans une salle de cinéma. Je vais voir
pour la première fois Le Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica. Je suis
impatient de découvrir les images. Je suis aussi triste. Slimane n’a pas
voulu venir avec moi. Il a préféré aller chez ses frères, ses frères horribles…
Je les déteste.
Juste avant de partir il a dit : Qu’est-ce que tu préfères, l’amour ou le
cinéma ?
Il ne m’a pas laissé le temps de répondre.
Il devait savoir mieux que moi ma réponse. »
Slimane ne m’avait donc rendu que quelques pages de notre journal. Il
avait gardé le reste pour lui, l’avait peut-être détruit. Brûlé. Tout ce que
nous avions écrit ensemble, corps contre corps, mains jointes presque, il
l’avait pris pour lui, volé pour lui. La mémoire écrite de notre histoire lui
appartenait désormais. Notre livre n’était plus à moi aussi. Et cela m’avait
mis très en colère. Je ne pouvais pas m’empêcher de voir dans le geste de
Slimane une volonté de censure. Enlever dans ce livre ce qui ne lui plaisait
pas. Me rendre ce qu’il voulait bien rendre, presque rien, quelques petites et
maigres pages qui lui sont, de surcroît, favorables. M’exclure, en quelque
sorte. Plus de trace de moi écrite par lui. Moi écrit dans l’amour par lui.
J’avais été dépossédé. En faisant ces coupes, Slimane avait réécrit le
journal amoureux. Dénaturé l’amour. Lui avait donné une autre couleur.
Incomplète.
J’ai répondu à cette lettre très vite.
J’ai passé toute une nuit à l’écrire. Une lettre étrange où j’essayais en
vain d’être logique, sec, cruel, froid. Une lettre de vengeance qui n’en était
pas une. Je l’ai postée le lendemain à 7 heures du matin. C’était le début du
printemps. Il faisait encore nuit sur Paris.
« Slimane,
Je n’arrive même plus à t’appeler cher Slimane, tellement je suis en
colère. Contre toi. Contre moi. Contre cette injustice que tu m’imposes.
Contre l’amour qui n’a plus aucun sens aujourd’hui pour moi et qui,
pourtant, est encore là, au fond de mon cœur. Contre cette censure que tu te
permets d’exercer dans notre “Journal amoureux”. Je suis en colère parce
que j’ai l’impression d’avoir tout donné de moi, de mon corps, mais jamais
cela ne t’a satisfait.
Tu voulais plus. Toujours plus. Tout savoir de moi, de ce à quoi je
pensais, de ce que je faisais quand tu n’étais pas là. De mon cœur qui s’est
donné à toi dès la première seconde de notre rencontre. Mon corps était
devenu ton corps. Mais tu voulais encore et encore plus. Quoi, plus ? Je ne
savais plus quoi te donner… Tu exigeais que je sois là pour toi, tout le
temps. Je l’ai fait. Avec plaisir. Avec amour. Avec dévotion, je t’aimais. Je
t’adorais. J’ai quitté les autres, ma vie, mon chemin dans Paris, mes projets,
pour toi. J’ai arrêté de voir les gens qui comptaient pour moi. Les amis, cela
sert à quoi quand on a l’amour ? Que t’apportent les autres que je ne peux
pas te donner ? Et qui sont-elles, ces personnes auxquelles tu es si attaché et
que moi je ne connais pas ? Mille questions. J’ai répondu, je me suis
justifié. Mille questions répétées des milliers de fois. Certains jours, j’ai osé
ne pas te répondre. Je me souviens à quel point tu étais alors hors de toi…
Tu ne me croyais pas. Pour toi, je ne faisais que te mentir, te tromper,
coucher avec tout ce qui bouge. J’étais un diable, un démon, c’est ce que tu
disais, un petit démon dont tu étais amoureux. Fou amoureux.
“Possessivement” amoureux. Maladivement amoureux.
Tu as quitté ta femme et tes enfants pour moi ? Je ne te l’ai jamais
demandé. Tu vivais déjà à Paris sans eux quand je t’ai connu.
Certains jours tu partais au travail à 7 heures du matin comme d’habitude
et, une heure plus tard, tu étais déjà de retour. “C’est affreux, je ne pense
qu’à toi. Tu es moi. Je ne peux rien faire d’autre… sauf être là avec toi,
dans ce studio, ce lit, dans ce noir même en plein jour.” Cela s’est produit
plusieurs fois et, chaque fois, je pleurais d’émotion et je me hâtais d’ouvrir
le lit, mettre les draps, les coussins, les couvertures, et vite, vite, on se
déshabillait et on allait se rejoindre, se coller l’un à l’autre, se respirer l’un
l’autre, dormir, se réveiller, se rendormir. Ne presque rien manger… Te
souviens-tu de tout ça ? Bien sûr… Comment oublier ces instants d’amour
vrai, d’amour pur, d’amour plus important et plus fort que tout, que tout ?!
Te souviens-tu de la lumière dans mes yeux chaque fois que je t’ouvrais
la porte ? Tu l’as remarqué une fois, rien qu’une fois. Après, tu étais dans
ton idée à toi de l’amour, ton amour pour moi plus grand évidemment que
celui que je te portais. Ton entrée quotidienne dans le petit appartement était
un bouleversement total, un renversement de moi-même. Tu arrivais, tu
souriais à peine, tu disais, des fois gentiment ironique, des fois noir :
“Labass, Sidi Abdellah ?ˮ Je te regardais et je constatais les changements
qui se produisaient dans l’air, dans le monde qui n’était plus que toi. TOI.
J’étais heureux et j’avais peur. Tu étais l’homme, le roi. J’acceptais ton
pouvoir. J’acceptais tes silences, tes remontrances, tes mises en scène, tes
obsessions. Tu fumais. Je m’asseyais par terre et je t’enlevais tes
chaussures, tes chaussettes. J’aimais le faire, tu ne m’y obligeais pas, pas du
tout… Comme j’aimais, quand il faisait froid, te laver les pieds avec de
l’eau très chaude dans la petite bassine rouge que nous avions achetée
ensemble du côté du métro Strasbourg-Saint-Denis. Je les lavais, je les
essuyais et je les embrassais : ils étaient à moi.
Tu étais algérien, arabe comme moi et tu étais à moi. Mais je voyais bien
que tu avais des doutes, en permanence des doutes.
Au début, tu m’as dit : “Raconte-moi tes histoires avant moi… Ton passé
amoureux…” Je t’ai tout raconté, les garçons et les hommes qui sont passés
dans ma vie, tous les détails, les moindres détails, tu désirais tout savoir.
Plus tard, longtemps après, tu es revenu à ces histoires et tu as ordonné :
“Renonce à ton passé ! Oui, tu as bien entendu, abjure tes autres histoires
d’amour, dis qu’elles ne valaient pas la peine d’être vécues… Dis que
l’amour c’est avec moi que tu le vis, et qu’avec eux ce n’était que du plaisir,
du fun, rien de plus… Dis : Avant j’étais un putain ! Dis : Avant j’étais
égaré ! Dis : Avant j’étais une salope ! Dis : Avant n’existe plus… plus !”
Tu étais sérieux, il ne s’agissait pas d’une nouvelle crise de jalousie. Tes
yeux étaient rouges de haine pour ce passé, pour cette existence sans toi. Tu
ne supportais pas l’idée de moi vivant et heureux avant de te connaître. Je
savais intimement qu’il ne fallait même pas essayer de te convaincre, de te
faire changer de sujet. J’ai dit : “Avant toi, je n’étais rien !” Tu as dis : “Dis
aussi qu’avant tu n’étais qu’un putain !” Je l’ai dit aussi. Et on a fait
l’amour. En pleurant tous les deux.
Maintenant, c’est fini, fini. Et c’est moi qui l’ai décidé cette fois-ci. C’est
fini d’être tous les deux uniquement dans ta façon à toi d’aimer, dans ta
possessivité et dans tes névroses que je trouvais gentilles, intéressantes au
début. C’est fini même si l’amour continue d’exister entre nous. Je le veux.
Je persiste et je signe. C’est fini. J’en ai plus qu’assez d’être ton objet
d’amour. Ton objet tout court.
Tu as fait de moi ce que tu as voulu. Je suis devenu une femme arabe
soumise pour toi. Chaque jour, je devais finir tout ce que j’avais à faire
avant ton retour vers 17 heures et tout préparer pour ton confort. Le tagine,
le thé à la menthe. Le linge propre… C’est vrai, je l’avoue, j’ai aimé faire
tout cela. Laver tes vêtements sales, te nourrir, m’occuper de ton corps.
Tu ne m’obligeais pas. C’est vrai aussi que tu t’investissais comme tu
pouvais dans la vie de couple.
Le monde extérieur n’existait plus. J’ai essayé de faire comme toi
pendant un long moment. Les sentiments qui nous unissaient me suffisaient
à moi aussi. Notre communion spirituelle était précieuse à mes yeux. Tu
croyais aux mêmes choses que moi. Les saints. Les djinns. La sorcellerie.
La superstition. Les encens. Le jaoui, la chabba, le harmal, le fasoukh, tu
savais ce que c’était. De même que tu savais que l’eau de fleur d’oranger
était essentielle pour ma survie. Parfois, j’allais mal. Tu prenais cette eau, tu
me lavais le visage et les mains en psalmodiant quelques prières. Cela me
soulageait. Tu comprenais cet état particulier, ce hal qui s’imposait à moi, et
tu avais les bons gestes et les bons mots pour me ramener à la vie, à l’amour
avec toi. Au lit contre toi.
Tu as fait tout cela pour moi. Je t’ai laissé entrer dans mon corps et dans
mon âme. De quelle autre preuve d’amour avais-tu besoin ?
Je sais que l’homme arabe est compliqué. Toi, tu l’étais mille fois plus. Je
te comprenais et je ne te comprenais pas. Je sais que l’amour est une chose
qui nous dépasse. Je sais que l’amour est jalousie. Maladie. Je l’ai lu dans
les livres. Nous l’avons vérifié ensemble dans L’Anthologie de la poésie
arabe que tu m’as offerte au début de notre relation. Nous l’avons
expérimenté pendant presque deux ans. Tu voulais le pouvoir. Je te l’ai
donné, de mon plein gré, sans penser à mon avenir. L’avenir, c’était toi et
moi, ensemble, ventre contre ventre, cœur pour cœur, dans un même
souffle. J’ai renoncé à mon ambition. J’ai renoncé au ciné, mon plus grand
rêve depuis l’adolescence. J’ai arrêté de m’endurcir pour toi. J’ai enlevé les
masques, tous les masques, devant toi. Mon identité sociale que j’avais
commencé à construire à Hay Salam a cessé d’exister dès que tu es apparu
devant mes yeux. Te rendais-tu compte de tout cela, de tous ces sacrifices ?
Ne voyais-tu pas que tu avais fait de moi un prisonnier, la prisonnière de la
me de Clignancourt ? Non, je ne crois pas… Tu as continué à douter, à me
faire subir quotidiennement tes interrogatoires. Je ne pouvais même plus
écouter à côté de toi les messages qu’on me laissait sur mon téléphone fixe.
Et si par malheur je le faisais, il fallait alors que je passe des heures et des
heures à tout expliquer, qui étaient ces gens, quand je les avais connus, si
j’avais couché avec eux, pourquoi je continuais d’entretenir des relations
avec eux, à quoi ils ressemblaient physiquement, moralement… Tout, tout,
il fallait dire, surtout ne rien oublier… C’était trop… Intolérable…
Impossible…
Je dois toutefois avouer que, même en plein enfer, une partie de moi était
heureuse, aimait ça, ce machisme, cette dictature… Je me disais alors :
“C’est ça l’amour, c’est ça l’amour… J’ai de la chance… Il faut tenir le
coup… C’est ça l’amour…
J’ai tenu comme j’ai pu. J’ai arrêté de travailler. Je suis devenu une petite
femme. Ta conception de la femme. Je suis devenu Saâd, ton copain
d’enfance. Je suis devenu une sculpture entre tes mains. Un corps pour toi,
qui ne vivait que pour toi. Un prénom arabe à toi. On le massacrait à Paris,
toi, ce prénom, tu l’honorais. Je le redécouvrais. Pendant deux ans, seule ta
façon à toi de le prononcer comptait. Tu avais le pouvoir de le rendre
vivant, arabe comme avant, comme jamais. La nuit, dans le noir, on
s’endormait en s’appelant par nos prénoms. Slimane. Abdellah. Slimane.
Abdellah. Slimane… Je gagnais toujours cette compétition. Le sommeil te
gagnait très souvent avant moi, tu ronflais légèrement, tu lâchais ma main,
mais moi, je continuais, je priais… Slimane, Slimane, Slimane, Slimane…
Tu étais là, un corps qui souffle en moi. Je ne te voyais pas, je te
reconnaissais, je te respirais. Je te parlais en arabe. Notre langue à nous et
dans laquelle, hors la loi, on s’est aimés.
Avec toi je redevenais arabe et je dépassais en même temps cette
condition. Cette peau, cette culture et cette religion. Le sexe, dans ce cadre,
était à chaque fois comme la première fois, une transgression, une rencontre
au ciel. Le sexe avec toi avait cessé d’être uniquement du sexe. Tout de toi
trouvait place sur et en moi. Timide, tu disais les mots sales des mauvais
garçons algériens. Timide, je rougissais, je baissais les yeux pour les relever
aussitôt et demander à en entendre d’autres. Ce n’était pas des insultes.
Dans mon oreille, c’étaient des poèmes, dans mon cœur un philtre d’amour
et dans mon bas-ventre l’image de ton corps, de ton corps épais et nu. Tu
étais un zamel. Un pédé. Je l’étais aussi. Nous l’étions l’un pour l’autre,
évidemment, sans fierté, sans honte.
Tu aimais aller à la mosquée de temps en temps. Tu disais que tu aimais
la gymnastique de la prière, être au milieu des inconnus en prière, dans la
parole simple et directe avec Dieu. Dès qu’on s’est rencontrés, tu as arrêté
de le faire. Tu n’osais plus. Notre lien était sacrilège aux yeux de l’islam. Tu
n’arrivais pas à te débarrasser de ce sentiment. Je n’ai pas essayé de te faire
changer d’avis. Moi-même je vivais dans cette contradiction. Moi-même
j’avais besoin de croire. Je voulais croire.
On a fini par trouver une solution. Je t’ai emmené à l’église Saint-
Bernard et on a regardé les autres prier. Les églises, ce n’était pas pour nous
à l’origine, cela ne représentait rien dans notre mémoire spirituelle. Rien ne
nous attachait à elles et, pourtant, nous y sommes retournés plusieurs fois et
nous avons fini par y découvrir une nouvelle spiritualité. Nous l’avons
inventée ensemble, cette religion, cette foi, cette chapelle, ce coin sombre et
lumineux, ce temps en dehors du temps. Ce christianisme non loin de
Barbès.
Je m’égare. Je voulais t’accabler de remontrances et voilà que je te parle
de ce que nous avons vécu de beau ensemble… Je m’égare… Je dois
t’aimer encore. Il ne faut pas. Il ne faut pas. Il ne faut plus. J’ai souffert. Je
souffre. Tu es en moi fort, même absent. J’ai privé mon cœur de toi et je
dois réapprendre à vivre dans la solitude. Tu es à Paris, pas loin, dans une
banlieue proche, au bout de la ligne du RER B, je te vois, je te suis, tu
entres, tu sors, je me détache et je m’attache, je ferme les yeux pour
t’éloigner et bientôt te maudire… Mais je n’ose pas… Je n’ose pas…
Tu m’as quitté je ne sais combien de fois. On se disputait. Je ne renonçais
pas facilement. Comme ma mère, je suis têtu, dictateur, quand je le veux.
Tu étais malade. La jalousie était devenue ton moteur. Tu voulais toujours
avoir le dernier mot. Je ne t’ai pas toujours laissé le prendre facilement. Tu
saisissais ta sacoche d’ouvrier et tu disais : “Je ne t’aime plus. Je pars. Va,
fais ta vie avec les autres, ces autres que tu aimes plus que moi…” Il n’y
avait personne d’autre, il n’y avait que toi, combien de fois je te l’ai juré,
crié. Mon existence avait fini par se résumer à cela, crier, pleurer, me
justifier. Tu m’abandonnais. Tu partais. Dix minutes après, je courais après
toi dans les mes du 18e arrondissement. Rue de Clignancourt. Boulevard de
Barbés. Rue Doudeauville. Rue… Et le petit pont. Et le petit banc. Tu étais
là. Tu m’attendais là. Assis sur le petit banc. Je te rejoignais. Et on regardait
ensemble les trains de la gare du Nord passer. Dans le silence. Les immigrés
africains noirs qu’on aimait et qui nous touchaient pour des raisons qui nous
dépassaient parlaient pour nous. Criaient à ma place. Intervenaient sans le
savoir en ma faveur auprès de toi. Le sourire revenait à tes lèvres. Tu
retrouvais la raison. Calmes, on se levait, on allait acheter à chaque fois du
melon, ton fruit préféré, et on revenait à la me de Clignancourt célébrer
l’amour apaisé. Momentanément loin de la folie.
Elle finissait toujours par réapparaître dans notre vie et détruisait peu à
peu quelque chose en moi. Tu étais fou. Je l’étais aussi, mais beaucoup,
beaucoup moins que toi.
Tu as fini par me fatiguer. M’épuiser. Je n’avais plus la force, au bout
d’un an et demi d’amour intense, possédé, de répéter les mêmes histoires,
de subir ton autorité, d’être moins que toi dans l’amour.
Tu as réussi, avec le temps, à fixer en moi l’idée que mon amour était
inférieur au tien. Tu étais un poème mystique. Je n’étais qu’une petite
nouvelle de Guy de Maupassant… Tu étais grand dans l’amour, c’est vrai.
Je le voyais, je l’ai vu dès le premier jour. Il fallait te suivre, courir en
permanence pour être un petit peu à ton niveau. Tu n’as aucune idée de tout
ce que cela m’a coûté. Mes efforts, tu ne les as jamais remarqués. Jamais
récompensés. Au fond, tu n’as eu à aucun moment idée de la solitude
amoureuse que tu m’imposais... Au fond, au fond, tu avais raison : une
partie de moi, toute petite partie, te résistait, et je suis sûr que tu le savais
bien avant moi et que c’est cela qui te faisait souffrir, te rendait au sens
propre malade et fou.
Je ne pouvais pas laisser mon rêve de Paris s’évanouir complètement.
J’étais dans cette ville pour grandir, devenir un adulte. Devenir quelqu’un.
Un Nom. Réaliser des projets de films, de vie, portés en moi avec ferveur
depuis longtemps, trop longtemps. Tu n’as jamais compris cela. Et je n’ai
pas compris, moi non plus, que ce rêve était plus fort, LE plus fort.
Rencontrer l’amour en arabe est un miracle inespéré. Mais je ne pouvais pas
te parler de tout ce que je voulais faire de ma vie. Ce qui me dépassait.
Alors je me suis tu. J’ai caché, sans le savoir, sans le vouloir. Je ne t’ai pas
parlé. J’ai parlé à Paris.
Je le confesse, je l’admets : ton amour était le plus pur. Mais pour ce
genre d’amour, il faut une santé de fer, une autre folie que je n’ai pas. J’ai
donné. J’ai donné. Je suis pauvre à côté de toi tellement riche. Je ne suis
rien en face de toi rempli et sûr de ta vision. Je suis petit, petit, petit. Tu
m’as élevé un moment mais tu m’as lâché trop souvent À force de tomber,
mes jambes n’arrivent plus à marcher comme avant.
Je suis allé marcher ailleurs. Tu m’y as poussé.
Il fallait arrêter. Trahir.
Cela s’est passé dans le sous-sol de la gare de l’Est. Il était boulanger.
Tout le contraire de toi. Blond. Mince. Très jeune. De Lille. Cela a duré un
quart d’heure. Quinze minutes pour me salir, reprendre la vie d’avant toi,
me reperdre, seul. Un petit moment insignifiant de sexe pour commettre un
péché et sortir de notre religion, tourner le dos au Christ et à ses églises.
Je l’ai fait. Je savais ce que je faisais. J’ai fait avec ce garçon ce que je
n’ai jamais fait avec toi. Des gestes nouveaux. Des pratiques nouvelles. Du
danger. Une grande violence. Le noir autrement qu’avec toi.
Je suis rentré. Je t’ai attendu. Je n’avais rien préparé pour le dîner. Tu as
fait la cuisine à ton retour du travail. On a mangé. Et j’ai provoqué pour la
première fois une dispute avec toi. Je t’ai poussé à me quitter. Je savais quoi
dire, j’avais tout préparé, pour te mettre en folie, en départ, en rupture.
Tu es parti.
Je ne t’ai pas rattrapé.
Tu as traversé les rues et le boulevard. Seul. Au début de la nuit. Juste
avant le sommeil.
Combien d’heures es-tu resté à m’attendre assis sur le petit banc de notre
pont ? As-tu pleuré ? Quand as-tu compris que c’était fini, que je ne
reviendrais pas ? Y avait-il les Africains pas loin de toi, leur musique, leur
danse ?
Combien de paquets de cigarettes as-tu fumés ? Et quand tu n’en avais
plus, qu’as-tu fait ? Attendre et regarder les trains qui passent ?
Je sais que tu n’as pas pleuré. Tu ne pleures jamais. Tu te fermes. Et il
faut venir à toi, t’ouvrir au monde et à toi-même. Cette nuit je ne suis pas
venu te reprendre. Te reprendre comme tu es. T’aimer malgré tout, malgré
moi.
Dans le noir étrange du studio, j’ai veillé toute la nuit. J’étais choqué. Tu
n’allais plus jamais être dans cet espace, dans cette lumière, à mes côtés. Je
t’avais chassé. J’avais repris le pouvoir que je t’avais donné sur moi. Et je
ne savais pas quoi en faire. Je ne le sais toujours pas.
Comme toi, je n’ai pas pleuré.
Comme toi, je suis redevenu un homme de là-bas. Une image arabe de
l’homme. Sec. Fier. Dur. Pantin. Ridicule.
Comme toi, pour la première fois de ma vie, j’ai fumé. C’étaient tes
cigarettes. Un paquet que tu avais oublié une fois et que je gardais
précieusement, bien caché.
Tes cigarettes étaient fortes. J’avais mal à la gorge. Je n’arrivais plus à
respirer. Mais je les ai toutes fumées et je n’ai pas ouvert la fenêtre pour
aérer. Je voulais étouffer. Nous étouffer. Installer un brouillard entre nous.
Un mur. Une prison. Une nouvelle prison pour moi seul.
Là, dans cette obscurité, dans cette exécution, cette mort volontaire, je
me suis souvenu de ma sœur hantée. J’ai appelé ses djinns. Ils sont venus.
Je me suis levé. Ils sont entrés en moi. Et je suis tombé.
Ailleurs, j’ai fait ce rêve.
J’étais au Caire, la seule ville qu’on voulait visiter un jour ensemble, et je
pleurais enfin en racontant à ses ruines notre histoire.
D’avance je te pardonnais.
D’avance je savais que je ne m’en sortirais jamais. ?
D’avance j’étais dans la nostalgie.
Toujours dans ta façon d’aimer.
Tu as coupé dans notre journal. Tu as enlevé ce qui te gênait. Moi. Tu
m’as laissé un petit bout. Tu as refait l’histoire, d’une certaine façon. À ta
façon. Avec haine. Avec des yeux durs. Tu as réécrit. Tu as fait le grand qui
a toujours raison encore une fois. Tu as tous les droits, n’est-ce pas… même
celui d’avoir à vie le dernier mot ?! Sache que, là, maintenant, dans cette
nuit, et même pour après, j’en suis sûr, cela n’a plus d’importance. Aucune
importance. Et je ne suis pas en train de faire le fier. Je vois clair, clair,
malgré le noir et la souffrance.
Un jour, je reviendrai, dans un film, dans un autre rêve, sur tout cela. Je
l’écrirai à ma façon, de mon point de vue. Et tout ce que tu as coupé, gardé
que pour toi, réapparaîtra en moi. Je n’aurais qu’à suivre les rares traces qui
resteront dans le désert de notre amour.
Je ne suis plus tout à fait moi.
Je suis possédé par toi à jamais. Tu le sais… Tu le sais. Une partie de moi
t’appartiendra pour toujours. Tu le sais… Tu l’as su bien avant moi. Il va
falloir que je vive avec ça en moi. Toi en moi. Malgré moi. Conscient.
Absent. Jour après jour. Année après année.
Je t’embrasse.
Je t’embrasse et… c’est tout.
Abdellah »
Un an exactement après avoir envoyé cette lettre à Slimane, j’ai reçu sa
réponse. Un poème orphelin. Seul. Aucun mot ne l’accompagnait. Un
poème arabe bien sûr, d’un autre temps, écrit par un poète mythique du
e
VIII siècle, connu pour sa cécité, sa grande laideur, son athéisme et son
génie poétique. Lui aussi s’est toujours senti possédé et dépassé. Son nom
est beau : Bachar Ibn Bourd. Et son poème, « Jeux cruels », un classique de
la poésie arabe.
Je pleure sur ceux
qui m’ont fait goûter la saveur
de leur affection,
puis, dès qu’ils m’eurent
éveillé au désir, se sont
assoupis.
Entre la tristesse
et moi-même,
j’ai noué de longues relations,
qui ne cesseront plus jamais,
à moins que ne cesse un jour
l’éternité.
Je me souviens
II
J’y vais
III
Fuir
IV
Écrire
SOMMAIRE