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Le numéro 89 de juin 2014 présente des réflexions sur la jouissance, l'amour et la satisfaction à travers divers séminaires et interventions, notamment celles de Jean-Michel Arzur sur l'utilitarisme et la fonction phallique. Il annonce également des événements à venir, tels que la Rencontre internationale de l'École et le Rendez-vous de l'IF sur les paradoxes du désir. Ce numéro marque la fin de deux années de fonctionnement du comité éditorial, avec des remerciements aux contributeurs et un souhait de continuité pour le nouveau responsable.

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Le numéro 89 de juin 2014 présente des réflexions sur la jouissance, l'amour et la satisfaction à travers divers séminaires et interventions, notamment celles de Jean-Michel Arzur sur l'utilitarisme et la fonction phallique. Il annonce également des événements à venir, tels que la Rencontre internationale de l'École et le Rendez-vous de l'IF sur les paradoxes du désir. Ce numéro marque la fin de deux années de fonctionnement du comité éditorial, avec des remerciements aux contributeurs et un souhait de continuité pour le nouveau responsable.

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Sommaire du n° 89, juin 2014

z Billet de la rédaction 3

z Séminaire EPFCL à Paris


Jouissance, amour et satisfaction
Jean-Michel Arzur, De la morale utilitaire au substantiel
de la fonction phallique 6
Jean-Jacques Gorog, Fiction et utilitarisme 14
Elisabete Thamer, Ce qui peut s’écrire dans l’analyse 21
Sol Aparicio, « Il n’y a de femme qu’exclue… » 29
Fréderic Pellion, Quelque chose en plus ? 35
Nicole Bousseyroux, Un supplément de moins 42

z Séminaire d’École à Rodez


Cora Aguerre, Effects de l’analyse 47

z REP : Réseau enfants et psychanalyse


Martine Menès, Seule la mort est immortelle,
seule la vie est mortelle 56

z VIIIe Rendez-vous de l’Internationale des Forums


du Champ lacanien
Les paradoxes du désir
Préludes
Colette Soler, Le désir attrapé par… 64
Directeur de la publication
Patrick Barillot

Responsable de la rédaction
Patricia Zarowsky

Comité éditorial
Danielle Ballet
Wanda Dabrowski
Claire Duguet
Irène Foyentin
Didier Grais
Sophie Henry
Stéphanie Le Blan
Françoise Lespinasse
Kristèle Nonnet
Éliane Pamart
Jean-Luc Vallet

Maquette
Jérôme Laffay et Célina Delatouche

Correction et mise en pages


Isabelle Calas
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Billet de la rédaction

L’été arrive et ce numéro de juin, le dernier avant les vacances, est


en soi une annonce.
Les vacances… on n’y est pas encore ! On y sera le lendemain de ces
deux grands rendez-vous, la Rencontre internationale de l’École et le Rendez-
vous de l’IF sur « Les paradoxes du désir », qui auront lieu du 25 au 27 juil-
let à Paris. Ils seront suivis des deux AG, celle de l’IF le lundi matin et celle
de l’École l’après-midi. Tous les membres de l’IF y sont attendus.
D’abord un moment fort de notre communauté autour de « Notre
expérience d’École » puis un rendez-vous épistémique sur le désir et ses
paradoxes. C’est l’opportunité de travailler ensemble des thèmes fondamen-
taux pour la psychanalyse. Depuis plusieurs mois, l’équipe de préparation
du Rendez-vous, aussi active qu’enthousiaste, nous a fait partager diffé-
rents points de vue et témoignages entre préludes et rebonds. Le prélude
de Colette Soler, que nous publions ici, nous fait entrer dans le vif du sujet.
Du travail, l’École en produit, comme en témoignent dans ce numéro
les six dernières interventions au Séminaire EPFCL qui ont eu lieu à Paris, sur
« Jouissance, amour et satisfaction », ainsi qu’une intervention au Sémi-
naire École à Rodez et une intervention dans le cadre du REP, Réseau enfants
et psychanalyse, à Bordeaux.
Comme en témoigne aussi la présentation du livre Lacan le Borro-
méen, de notre collègue toulousain Michel Bousseyroux, par Colette Soler
et Philippe Beucké, qui aura lieu à la librairie le Divan le 24 juin.
Avec ce numéro du Mensuel de juin, nous voici arrivés à la fin des
deux années du fonctionnement du comité éditorial. Au nom du bureau, je
remercie très chaleureusement toute l’équipe de travail, pour sa disponibi-
lité, sa réactivité et pour le soin apporté avec sérieux à la confection du
Mensuel.
Nous remercions tous les auteurs qui ont contribué avec leurs textes
à faire que le Mensuel soit un outil de travail dynamique et représentatif
billet

des productions de notre École un peu partout en France.

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Et si le désir de Mensuel vous vient pendant vos vacances, le nouveau


format numérique vous permet d’emporter avec vous sans encombre l’en-
semble des numéros depuis janvier.
Nous souhaitons au nouveau responsable, Nicolas Bendrihen, et à son
équipe de poursuivre l’aventure avec autant de plaisir et pour les deux ans
qui viennent un bon travail !

Patricia Zarowsky

billet

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SÉMINAIRE
Séminaire EPFCL à Paris
Jouissance, amour et satisfaction
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Jean-Michel Arzur

De la morale utilitaire au substantiel


de la fonction phallique *

L’utile et la jouissance
Je suis parti pour mon propos de la façon dont Lacan parle de l’uti-
litarisme dans ces quelques lignes. La thèse est claire : les mots ne servent
pas seulement à la communication, mais ils servent aussi à la satisfaction.
« Les vieux mots, ceux qui servent déjà, […] ils servent, à ce qu’il y ait la
jouissance qu’il faut 1. » Alors qu’il évoque, à la première leçon de ce sémi-
naire, « la différence qu’il y a de l’utile à la jouissance 2 », Lacan en établit
ici le lien. Comment comprendre qu’il articule ici la jouissance et l’usage du
langage alors qu’il séparait jusque-là ces deux registres ? Dès les premières
pages du séminaire, Lacan sépare le langage et l’être parlant, c’est-à-dire le
sujet supposé au signifiant qui en soi n’a pas de corps et le parlêtre que
l’on peut identifier au corps. Le langage est ici du côté de l’appareillage et
a le « statut d’outil 3 », comme le met en valeur un certain Jeremy Bentham,
chef de file des utilitaristes.
Nous avons donc, d’une part, l’autre satisfaction, liée à l’usage des
mots qui, eux, peuvent parler de la jouissance. Lacan fait référence au
vocabulaire du droit, dont « l’essence est de répartir, distribuer, rétribuer
ce qu’il en est de la jouissance 4 ». D’autre part, nous avons ce qui reste
voilé dans le droit, qui, s’il « ne méconnaît pas le lit 5 », ignore ce qu’il s’y
fait, l’étreinte, la jouissance du corps à corps sexuel. Lacan fait de la jouis-
sance « une instance négative 6 », ce qui évoque la jouissance fautive, en
défaut, soit ce qui reste en marge et qui ne peut être totalement impliqué
dans l’autre satisfaction. De cette jouissance, il dit qu’elle est « ce qui ne
sert à rien 7 ». Il fait donc état d’une part qui ne peut se loger dans l’utile.
Cette référence à l’utilitarisme n’est pas nouvelle chez Lacan, il l’avait
séminaire

introduite et dépliée dans plusieurs séances du séminaire L’Éthique de la


psychanalyse, à la suite de la lecture du recueil intitulé Bentham’s Theory
of Fictions, vivement conseillée par son ami Jakobson en 1959. Jeremy

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Bentham (1748-1832) fut un juriste et un économiste anglais de la fin du


XVIIIe et du début du XIXe siècle, contemporain de la révolution industrielle.
Ce fut une période charnière en Angleterre qui changea profondément le
rapport de l’homme à la production, avec l’émergence d’un marché du tra-
vail basé sur la libéralisation et le développement d’une valeur travail
comme étalon de richesse, qui trouvera sa définition de « plus-value » avec
Karl Marx (1818-1883) quelques décennies plus tard.

De l’utilitarisme à l’événement Freud


Lacan repère dans la doctrine utilitaire les conditions de ce qui va
permettre un virage qui aboutira à la « conversion freudienne 8 », soit à
la psychanalyse. Un certain nombre d’éléments préparent « l’événement
Freud 9 ». Tout d’abord, « la dévalorisation consacrée par Hegel, de la posi-
tion du Maître 10 », qui régissait la réflexion aristotélicienne ; en effet, c’est
en ce « carrefour historique 11 » entre Aristote et Freud que Lacan situe
l’émergence de ce qu’il appelle tantôt morale, tantôt éthique des utilitai-
res. La rupture entre l’éthique d’Aristote et celle des utilitaires est liée à un
changement de discours : L’Éthique à Nicomaque se soutenait des idéaux du
maître, et le Souverain Bien, dans son équivalence au plaisir, appartenait à
la nature, soit au divin. Si l’éthique des utilitaires propose une même
modalité de régulation de la jouissance, liée aux universaux, il y a, à cette
époque, une rupture avec la transcendance. Par ailleurs, la théorie des fic-
tions constitue une véritable critique philosophique et linguistique qui
aboutit à une mise en question de toutes les institutions humaines, que
Bentham aborde au niveau du signifiant. En effet, il met en évidence leur
nature foncièrement verbale, fictive, d’artifice. Les fictions du langage
prennent donc toute leur importance au point de venir en lieu et place du
transcendant, du divin. Sans doute pouvons-nous lire ici une première défi-
nition de l’Autre du langage dans la mesure où Bentham isole « ce qu’il en
est de la catégorie du symbolique qui se trouve précisément celle que réac-
tualise, mais d’une tout autre manière l’événement Freud et ce qui s’en est
suivi 12 ».

Le champ de la jouissance
Lacan fait référence à diverses éthiques au fil de sa délimitation du
champ de la jouissance. Elles scandent sa progressive théorisation de l’ob-
séminaire

jet qui s’inaugure à partir du séminaire L’Éthique de la psychanalyse, après


avoir fait un sort à la relation dite d’objet et commencé à cerner un certain

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rapport d’exclusion entre l’objet et le désir dans les séminaires précédents.


Le séminaire L’Éthique de la psychanalyse consacre avec das Ding, cet espace
du prochain, ce vide central du désir radical, jouissance inaccessible déli-
mitée par la frontière des universaux du Bien et du Beau. Ces remparts du
sujet font la limite que l’homme du plaisir, le libertin du XVIIIe siècle, tenta
d’effacer, mais en vain puisqu’elle est programmée par la structure. L’utili-
tarisme est alors convoqué dans la progressive construction que fait Lacan
de l’objet a, d’abord objet véritable ou privilégié, aucunement saisi, qui
oscille encore entre l’objet du fantasme et un index plus réel dont le signe
est le symbole innommable Φ, « à la place où se produit le manque de
signifiant 13 ». Le signifiant Φ a la particularité d’être exclu du signifiant,
d’où sa dénomination de symbole ; c’est le signe d’un rapport à autre chose
qui évoque l’objet perdu freudien et c’est avec cela, dit Lacan, « que nous
devons faire des objets qui, eux, soient échangeables 14 ». En effet, Φ ne
peut entrer dans l’articulation que « par artifice, contrebande et dégrada-
tion 15 ». Les biens sont des objets de partage, d’échange, de répartition et
« la règle en est l’utilité 16 ». Ils viennent en réponse au manque de signi-
fiant, à ce signe d’autre chose, soit d’un réel qui constitue « le point pivot
de ce qu’il en est de l’éthique de la psychanalyse 17 ».
Bentham constitue une science économique et écrit des projets de
société qui concernent un certain nombre d’exemples de concentration
humaines (écoles, asiles, prisons, usines) ; il s’agit de contrôler la totalité
de leur fonctionnement : tout doit servir, concourir à un résultat. Le plus
connu et largement commenté est le Panoptique, projet d’une prison fondé
sur le principe de l’inspection centrale où l’axiome utilitariste, le plus grand
bonheur du plus grand nombre, est poussé à son excès. Cette prison modèle
se soutient d’un dispositif rationnel, le principe de l’utilité qui vise à comp-
tabiliser, diviser, classer, nommer tout ce qui peut excéder le discours. Dans
cette logique totalitaire, tout du vivant doit passer au langage, pas un
détail de la vie des prisonniers qui ne soit pris en charge par le discours.
C’est une « arithmétique morale 18 » qui permet à Bentham d’appliquer le
calcul de l’utilité aux choses de la morale. Pour ce faire, il utilise comme
instruments les plaisirs et les peines, corrélés à une modalité de calcul. Ces
deux entités réelles que sont le plaisir et la douleur sont ramenées du côté
d’un principe de régulation, de chiffrage. Cela n’est pas sans évoquer l’ap-
pareillage freudien du principe de plaisir.
séminaire

Une forme d’altruisme se déduit de cet axiome utilitariste puisque


tout doit servir et se rapporter à autre chose que soi. Bentham se sert des
fictions du langage et recourt à la mise en scène, au théâtre afin d’utiliser

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au maximum les apparences. Dans cette prison, les châtiments sont tou-
jours publics afin de toucher le plus de monde possible, marquer les esprits
et engendrer un moindre coût pour le social du fait de la dissuasion que
cela opère. Ainsi, la peine d’un prisonnier ne vise pas la seule sanction de
sa faute mais doit être utilisée et calculée dans l’intérêt de tous. Cet
altruisme porte le Souverain Bien à son maximum, il s’agit ici d’un idéal,
celui du bien de l’humanité qui produit une mise à l’écart d’un réel, qui
n’est autre que le mal désiré dans ce même altruisme, soit la jouissance
logée dans cet amour du prochain, qui fit tellement horreur à Freud.
Difficile cependant de comprendre pourquoi, selon Lacan, « les uti-
litaires […] ont tout à fait raison 19 ». Ne vient-il pas, à l’époque de L’Éthi-
que de la psychanalyse, simplement pointer une modalité de régulation de
la jouissance qui se déduit de cette morale utilitaire ? N’est-ce pas une
façon de nous montrer l’appareillage nécessaire par le langage de cette
chose encore innommable que ce discours, ici législatif, tente de prendre
en charge ? Cette logique semble traquer tout reste afin de lui trouver un
nom et un usage et de le porter dans un effort sans relâche au compte d’un
discours.
Bentham oppose à l’intérieur du langage les entités réelles que sont
les substantifs désignant des entités qui ont une existence réelle et les
entités fictives que sont les substantifs désignant les entités ayant seule-
ment une existence linguistique. Les références de Bentham sont bien
connues de Lacan, qui évoque la question des substances à plusieurs repri-
ses et notamment dans le séminaire Encore où il introduit la substance
jouissante. Dans la deuxième leçon, Lacan fait référence à la Logique de
Port-Royal, travail collectif qui s’échelonne sur une vingtaine d’années et
traite de questions de philosophie et de langage. Un des points de la Logi-
que concerne justement la distinction à faire entre la substance et le pré-
dicat. La substance, ou chose, ou absolu, est « ce qui existe par soi-même
et qui est sujet de tout ce que l’on y conçoit ». Le prédicat est « ce qui est
conçu dans la chose, et comme ce qui ne peut subsister sans la chose » (un
adjectif, par exemple). Cependant, le prédicat a la propriété de pouvoir se
substantiver, c’est-à-dire de devenir lui-même substance (bête devient la
bêtise, rond devient la rondeur, etc.). Cette manière de former les substan-
tifs repose sur un procès de séparation possible, les prédicats pourront être
un à un séparés de la substance qu’ils prédiquent et devenir à leur tour
séminaire

substances.
Tout l’effort de Bentham repose sur le passage du réel au fictif par le
biais de ses interminables classements, ses répartitions des métaphores de

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la langue. « Aux verbes, préférer les substantifs », écrit Bentham, qui tente
de substantiver la langue et qui prône la mise au jour de ce que peut dis-
simuler un verbe. Nommer implique une existence et donc une comptabi-
lité possible des substantifs, voire de la langue, dans cette tentative utili-
tariste de traquer l’équivoque et de ne laisser aucun coin sombre (« dark
spot »). Cet essai pour une science de l’homme se soutient d’une logique
sous-tendue par une tentative d’exclusion de toute contingence. Le côté un
peu extrême de la chose est la tentative de neutralisation absolue de toute
jouissance dans ce passage forcé du réel à la fiction du discours, à l’utile,
à l’appareil langagier. Ainsi, nous pouvons entendre dans ce valable pour
tous l’exclusion de la singularité. C’est donc un nouvel universel qui se
dégage là, un nouveau type de discours où la singularité, l’intime de cha-
cun se trouve circonscrit, réduit au maximum par le passage au discours.

Le pas de Freud
C’est donc une référence commune à la linguistique qui constitue « le
ressort, la petite chevillette 20 » permettant de saisir comment s’ordonnent
la conversion dite utilitariste et la conversion freudienne. Cependant, Freud
fait un pas de plus et ouvre le champ de l’éthique de la psychanalyse. En
effet, s’il repart du pas antique de la philosophie qui réfère l’éthique au
désir et non à l’obligation pure, il y loge également l’attrait de la faute, qui
est faute de jouissance. Désir, éthique et faute sont donc noués et dessinent
le champ d’un au-delà des limites du Bien et du Beau, l’au-delà du principe
de plaisir. Ce sont les hystériques qui menèrent Freud sur ce terrain avec la
découverte de la sexualité infantile. Perversion polymorphe, scandaleuse,
qui ne trouvait pas sa place dans l’éthique d’Aristote, guidée par le Sou-
verain Bien et amputée de ce champ du désir, de ce « corps des désirs
sexuels 21 », de cette intempérance qu’Aristote reléguait du côté du Bestial.
Freud apporte du nouveau avec le principe de plaisir, qu’il prolonge
ensuite du principe de réalité qui en est l’application. Si le couple principe
de plaisir-principe de réalité, les idéaux de la morale, les discours et toute
formation humaine, de nature langagière, fictive constituent ce qui peut
« refréner la jouissance 22 », se dessine logiquement la place de ce qui peut
faire défaut à ce principe. Nous voyons comment Freud, tout en construi-
sant son appareil psychique, produit une véritable subversion éthique, de
ramener « la jouissance à sa place 23 ». Cette subversion sexuelle se sup-
séminaire

porte d’une nouvelle définition du plaisir qui diverge de celle des éthiciens
d’une tradition philosophique dominée par l’hédonisme. Pour Aristote, le
plaisir est corrélé au besoin en tant qu’il peut être satisfait, c’est-à-dire à

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l’objet du fantasme. À l’opposé, Freud fait du plaisir un tempérament, une


moindre jouissance qu’il oppose à l’excitation. C’est ce qui fait dire à Lacan
que cette identification du plaisir et du bien constitue une véritable
« ornière 24 » puisque tout « usage du bien […] nous tient éloignés de notre
jouissance 25 ». Lacan illustre cela de l’exemple de saint Martin 26 partageant
son manteau avec un mendiant et satisfaisant son besoin d’être vêtu de ce
bien, de cet objet d’échange, cette étoffe qu’il lui donne, ce textile qui est
aussi un texte et qui vient en recouvrement de cette autre chose que peut-
être le mendiant voulait, que saint Martin le tue ou le baise. C’est dire que
le champ de la jouissance est à considérer comme au-delà du bien, au-delà
de la satisfaction des besoins, au-delà de l’utile.
Freud va se résoudre à référer la production du plaisir aux processus
secondaires. Le plaisir est dépendant du principe langagier, qui est un prin-
cipe d’homéostase, il est lié au symbolique, aux fictions, aux premières
marques de satisfaction. Ces marques sont des inscriptions qui lient la
libido et les signifiants et qui orientent le parlant dans la recherche néces-
saire de ces marques premières. Dès lors, la libido peut dériver dans le lan-
gage et le plaisir est à considérer comme le retour d’un signe. L’utile, les
mots sont régis par le principe de plaisir et donc à porter au compte de l’au-
tre satisfaction. Mais, pour Lacan, ce discours des utilitaristes « n’aurait pas
de sens si les choses ne se mettaient pas à fonctionner autrement 27 ». C’est
en ce sens que Freud dépasse les constatations des utilitaristes puisqu’il
repère le plaisir que le sujet prend à ses fictions, c’est-à-dire qu’elles ne
sont pas seulement un principe de maîtrise, de comptabilité, de chiffrage.
Pour Lacan, l’homme « ne prend plaisir qu’à ses fictions 28 », il anticipe là
une des valeurs du langage comme cause de la jouissance et non seulement
principe de contention.

Pour conclure
Nous revenons donc à notre question initiale des rapports de l’utile
et de la jouissance. Si Lacan évoque au début du séminaire la disjonction
des deux termes et la mise hors jeu de la jouissance, peut-être faut-il
entendre ce qu’il dit dans cette nouvelle leçon moins comme une contra-
diction ou un changement de thèse que comme une précision. Il y a donc
bien une « utilisation de jouissance 29 » des fictions et c’est ce qu’il déve-
loppe dans le séminaire Encore à propos de l’appareillage de la jouissance.
séminaire

Sans doute pouvons-nous comprendre cette extraterritorialité de la jouis-


sance dans la première leçon comme la suite logique de l’opposition entre
principe de plaisir-principe de réalité et l’au-delà du principe de plaisir qui

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délimite un champ hors des mots. Avec l’appareillage de la jouissance par


le langage, avec la nouvelle définition du signifiant comme cause de la
jouissance, nous voyons se profiler une autre limite, cette fois interne à la
jouissance même. La jouissance se réduit à la jouissance phallique, coupa-
ble parce que coupée par le signifiant. La jouissance du parlant est châtrée
et si les mots servent à ce qu’il y ait la jouissance qu’il faut, Lacan fait de
la jouissance phallique celle qu’il ne faudrait pas tout autant car ne conve-
nant pas au rapport sexuel. Dès lors plus d’exclusion des mots et de la jouis-
sance, la ligne de partage passe entre la jouissance appareillée et l’impos-
sible du rapport sexuel.
« Le ratage, c’est l’objet 30 », dit Lacan ; nous avons suivi, via l’utili-
tarisme, le fil de l’objet, du bien qui devient fiction, signe et qui vient en
réponse à ce ratage du rapport sexuel. Est-ce à dire que l’objet trouve son
fondement dans l’impossible du rapport sexuel ? Ne peut-on comprendre de
la même manière la corrélation que fait Lacan entre le substantiel de la
fonction phallique et l’impossible du rapport sexuel ? Tout comme l’utilita-
risme et les universaux, l’objet et la fonction phallique seraient donc appe-
lés sur cette limite du non-rapport. Ce ratage à faire rapport est ce qui fait
appel à une réponse éthique du sujet qui doit produire un écran avec le
réel, avec la jouissance hétérogène, un appareillage qui tamponne l’excita-
tion et génère dans le même temps cette autre satisfaction dont il est prin-
cipalement question dans cette leçon. Mais cet appareil est aussi ce qui
conditionne « le statut des jouissances du parlant 31 », soit les jouissances
permises car limitées, encadrées par le principe de plaisir.

Mots-clés : utilitarisme, éthique, autre satisfaction


>

* Intervention faite à Paris, le 10 avril 2014, dans le cadre du séminaire de l’EPFCL « Jouis-
sance, amour et satisfaction ». Commentaire d’un extrait du séminaire Encore allant de
« L’utilitarisme […] » à « le substantiel de la fonction phallique » (J. Lacan, Le Séminaire,
séminaire

Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 55).


> >

1. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 55.


2. Ibid., p. 10.

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3. Ibid.
4. Ibid.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Ibid.
8. J. Lacan, « Compte rendu avec interpolation du Séminaire de l’Éthique », dans Ornicar?,
revue du champ freudien, janvier 1984, n° 28, p. 7-18.
>

9. Ibid.
> >

10. Ibid.
11. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986,
p. 256.
> > > > > > > > > > >

12. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Le Seuil, 2006, p. 190.
13. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VIII, Le Transfert, Paris, Le Seuil, 1991, p. 278.
14. Ibid., p. 285.
15. Ibid., p. 306.
16. Ibid., p. 285.
17. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 189.
18. C. Ragoucy, « Bentham et Orwell », Barca!, n° 12, 1999, p. 82.
19. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 220.
20. Ibid., p. 21.
21. Ibid., p. 13.
22. J. Lacan, « Allocution sur les psychoses de l’enfant », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil,
2001, p. 364.
> > > > > > > > >

23. Ibid.
24. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 218.
25. Ibid.
26. Ibid., p. 219.
27. Ibid., p. 269.
28. J. Lacan, « Compte rendu avec interpolation du Séminaire de l’Éthique », op. cit., p. 7-18.
29. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 269.
30. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 55.
31. C. Soler, Ce qui reste de l’enfance, cours année 2012-2013, Paris, Éditions du Champ
lacanien, p. 55.
séminaire

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Jean-Jacques Gorog

Fonction et utilitarisme *

Lacan suit son fil de façon tellement précise que chaque fois qu’on
fait l’effort d’en suivre le tracé une trame s’en dégage qui force l’enthou-
siasme. Cela dit, les événements de l’actualité du moment du séminaire
manquent parfois pour permettre d’expliquer une diversion qui, quoi qu’il
en soit, est utilisée pour étayer son fil, et la culture est une aide à la pen-
sée 1. Or, ici, il me manque la raison pour laquelle la référence à Bentham
vient à ce moment précis. Je vais donc l’inventer ou tout au moins tenter
d’en restituer quelque chose, dont vous me direz si c’est crédible, à partir
des éléments dont je dispose, le discours de Lacan lui-même.
Je vais donner mon sentiment sur l’utilitarisme qu’il avait déjà évo-
qué très largement, comme il le précise ici dans son séminaire L’Éthique 2,
au début, en introduction, puis plus loin, avec son développement.
La première mention de Bentham est bien ancienne puisqu’elle se
trouve dans les Écrits, et je ne peux résister à la rappeler, à propos de la
criminologie :
« Sûre d’elle-même et même implacable dès qu’apparaît une motivation uti-
litaire – au point que l’usage anglais tient à cette époque le délit mineur,
fût-il de chapardage, qui est l’occasion d’un homicide pour équivalent à la
préméditation qui définit l’assassinat (cf. Alimena, La premeditazione) –, la
pensée des pénologistes hésite devant le crime où apparaissent des instincts
dont la nature échappe au registre utilitariste où se déploie la pensée d’un
Bentham 3. »
Il y a ici une donnée critique qui oppose le sans raison et l’utilita-
risme. Mais comme dit le proverbe, il faut joindre l’utile à l’agréable, et la
question est que ce joint reste problématique. La critique est que l’utilita-
risme ne sait pas comment traiter de la pulsion, de la jouissance du sexe.
On en trouve la trace dans le séminaire qui précède L’Éthique, soit Le Désir
séminaire

et son interprétation, et qui va nous aider à lire le passage :


« […] la femme est, si l’on peut dire, une très mauvaise affaire pour ceux qui
réalisent l’opération ; puisque aussi bien tout ceci nous engage dans cette

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mobilisation réelle, si l’on peut dire, qui s’appelle la prestation du phallus, le


louage de ses services. Là, nous nous plaçons naturellement dans la perspec-
tive de l’utilitarisme social, ce qui, comme vous le savez, ne va pas sans pré-
senter quelques inconvénients 4. »
La femme objet d’échange selon Lévi-Strauss entre dans le service des
biens et pose le problème de savoir comment y placer la jouissance.
Mais apportons quelques précisions sur ce qui intéresse Lacan avec
Bentham, malgré son côté volontiers méprisant et has been aux yeux des
philosophes, à la rigueur plus intéressés par le logico-positivisme qui sui-
vra et dont il est l’initiateur. Examinons donc ce qui arrête Lacan, on peut
dire avec passion, dans ce texte La Théorie des fictions, puisque c’est pré-
senté ainsi dans L’Éthique. Il y est précisé que Jakobson le lui avait signalé
avec, de la part de ce dernier je crois, une pointe d’ironie. Mais ce livre a
un autre usage, celui de permettre le passage de la jouissance d’un bien à
la jouissance sexuelle, ou plutôt l’équivoque entre les deux. En réalité, la
référence à l’utilitarisme n’y est sans doute pas d’abord l’essentiel pour
Lacan. La confusion naît ici de son intérêt pour l’utilitarisme qui vient de
l’usage juridique de la jouissance d’un bien, nommé l’usufruit, lequel va
sans la propriété, et c’est ce qui lui permet de traiter la jouissance comme
un terme négatif 5.
Le livre de Bentham présente de fait un tout autre intérêt, lié au pré-
cédent mais qui est à distinguer, et qu’il faut situer dans une histoire des
théories du signifiant depuis l’Antiquité. Cette théorie, Lacan ne cesse de
la peaufiner et la construit avec, comme repère, la consistance de plus en
plus infranchissable de la barre entre signifiant et signifié. Il en fait le
détail dans « Radiophonie », répondant à la question « structuraliste », en
marquant sa lecture de l’histoire du signifiant d’un écart net d’avec la lin-
guistique. En plus des stoïciens et de saint Augustin où se distinguaient
déjà signifiant et signifié, très curieusement je soulignerai la présence, dans
cette histoire un peu particulière, de Jakob Boehme, piétiste du XVIe siècle,
décrit lui aussi comme un antécédent de Freud et de la psychanalyse, la lin-
guistique n’en étant que l’autre produit. C’est la Signatura rerum de
Boehme, la « signature des choses », utilitariste à sa façon, soit à la mode
de l’homme, représentant de Dieu sur terre, par la parole.
Les fictions de Bentham, ce sont les mots en tant qu’ils ne renvoient
pas à un objet de la réalité, ce sont concepts, sentiments, idées, fictions
séminaire

chaque fois qu’il n’y a pas moyen de faire coller le mot à l’objet, notamment
du fait des équivoques soigneusement disséquées. Il exploite par exemple
le mot « église », church, depuis l’étymologie en anglais comme en français,

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jusqu’à notre Sainte Mère l’Église, pour en montrer les différents aspects 6.
Je ne peux résister à vous lire ce passage sur l’évocation de la congruence
de deux entités 7, ou ce en quoi fictif ne veut pas dire trompeur 8. Ce point
a été repris dans D’un Autre à l’autre.
J’espère déjà avoir pu faire entendre en quoi l’utilitarisme désigne
bien l’utilité des mots, surtout lorsqu’ils ne sont pas liés à un objet, soit
ceux que Bentham appelle « fictifs » et ce qui pour Lacan définit l’ordre
symbolique. Les mots doivent servir puisque c’est ce qui définit leur utilité,
et ils servent non pas contre l’équivoque, mais grâce à elle. Certes, et à quoi
servent-ils ? Je répondrai à l’établissement d’un discours au sens de Lacan,
au lien social.
Dans ce que j’ai cité plus haut, Lacan, évoquant la femme objet d’échange
selon Lévi-Strauss, se moque des positions de Freud sur la femme. Freud,
qui avait traduit John Stuart Mill, le gendre et élève de Bentham, s’insur-
geait contre les bêtises de Mill, lequel ne propose rien de moins que ce
qu’on appelle aujourd’hui l’émancipation des femmes, qu’elles travaillent
comme les hommes, etc. Or la femme, objet d’échange, qu’on jouit de pos-
séder – comme on possède un esclave, cela a beaucoup choqué Freud que
Mill ait osé comparer le statut de la femme à celle du nègre… et amusé
Lacan –, est aussi un objet de jouissance sexuelle. La contradiction appa-
rente qui se fait jour ici équivaut à celle entre la jouissance qu’il faut et
celle qu’il ne faut pas, celle qui ne sert à rien. La jouissance qu’il faut est
celle qui serait convenable, mais précisément celle-là est interdite.
Il est très remarquable, peut-on noter en passant, que chaque reprise
par Lacan de Freud procède du contrepoint, les exemples pullulent, Schreber,
Hamlet, Moïse et ici Bentham contre le Mill de Freud.
Après les équivoques de l’église ou du droit selon Bentham, voici
celle que Lacan a déjà développée à plusieurs reprises entre faillir et falloir,
entre la faute et « il faut », sans oublier la faux du temps 9, par exemple
dans les pages suivantes avec cette invention du « il faux-drait 10 », qui joue
du faux et du « il faut ». Ce « il faut » mérite un petit commentaire pour
suivre l’équivoque. Si le « il faut » de falloir est d’usage courant, il n’en est
pas de même de l’autre « il faut », dont l’usage s’est à peu près perdu, celui
du verbe faillir, qui signifie il manque, il fait défaut. Ajoutons à ça l’étran-
geté du verbe falloir qui n’est représenté à l’indicatif que par la troisième
personne. Muni de ces compléments, on pourrait traduire la phrase : la
séminaire

jouissance qu’il faut est celle qui ne manque pas. Mais laquelle est laquelle ?
À moins que ce ne soit : la jouissance qui fait défaut est celle qu’il ne faut
pas, celle qui est interdite. Poser la question permet d’y répondre : il y a la

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jouissance « comme il faut », la jouissance des biens, et celle qu’il ne faut


pas, celle qui manque, la jouissance phallique.
Que la jouissance soit en défaut n’est pas exactement nouveau, et
l’écriture – ϕ l’indiquait clairement, Lacan insistant sur le plus de jouir, le
reste de jouissance qui, lui, est positivé. Mais que la jouissance phallique
soit donnée comme négativée ne veut pas dire qu’il ne positive pas, anti-
cipant ici avec beaucoup de clairvoyance sur l’envahissement « culturel »
du terme positiver de nos jours, et c’est ce qui lui permet d’entrer dans la
logique des modalités.
Poursuivons. Je n’entre pas dans le détail des catégories modales
qu’Elisabete Thamer va traiter et m’en tiens à ce pour quoi il en est ques-
tion ici. Le « il faut » relève du nécessaire sans ambiguïté mais l’autre « il
faut », ce qui manque, comme quoi ? Est-ce à entendre comme l’impossible
du rapport sexuel ? Je ne crois pas, il s’agit ici du manque phallique qu’il
faut corréler au contingent, ce qui cesse de ne pas s’écrire. Je rappelle la
phrase :
« Figurez-vous que le nécessaire est conjugué à l’impossible, et que ce ne
cesse pas de ne pas s’écrire, c’en est l’articulation. Ce qui se produit, c’est la
jouissance qu’il ne faudrait pas. C’est là le corrélat de ce qu’il n’y ait pas de
rapport sexuel, et c’est le substantiel de la fonction phallique. »
De fait la jouissance qu’il ne faudrait pas n’est pas à confondre avec
l’impossible du rapport sexuel, ce n’en est que le corrélat, c’est ce qui s’en
produit. Le substantiel de la fonction phallique n’est pas la fonction phal-
lique mais son support matériel et ce support matériel est l’impossible du
rapport sexuel.
À propos de la phrase contradictoire, cette lecture est confirmée de
ce que plus loin dans Encore 11 on trouve :
« On la refoule, ladite jouissance, parce qu’il ne convient pas qu’elle soit
dite, et ceci pour la raison justement que le dire n’en peut être que ceci
– comme jouissance, elle ne convient pas. Je l’ai déjà avancé tout à l’heure
par ce biais qu’elle n’est pas celle qu’il faut, mais celle qu’il ne faut pas. »
Et la suite :
« Ce qu’implique ce dire que, je viens d’énoncer, que la jouissance ne convient
pas – non decet – au rapport sexuel. À cause de ce qu’elle parle, ladite jouis-
sance, lui, le rapport sexuel, n’est pas. »
Qu’on ne puisse pas la dire, la jouissance, relève en effet de l’impos-
séminaire

sible du rapport sexuel et, de ce fait, elle fait défaut nécessairement. Mais
cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas. Dès lors on voit bien que c’est
l’opposition possible-contingent qui est la plus problématique entre le

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cesse de ne pas s’écrire et le cesse de s’écrire. Dans un premier temps on se


mettra d’accord que la fonction phallique, jouissance qu’il ne faudrait pas
– l’introduction ici du conditionnel est la nouveauté et l’important qui
introduit à la suite, le pas tout côté femme – vient en opposition au rap-
port sexuel qu’il n’y a pas et qui relève, lui, de l’impossible.
Mais je voudrais surtout poser la question de pourquoi ce développe-
ment « utilitariste », que Lacan situe très clairement dans cette élabora-
tion « du côté des dames », qui est, comme il le dit à la page précédente,
« [son] vrai sujet de cette année ». J’ai effleuré la réponse avec la femme
objet d’échange-objet de jouissance, mais ce n’en est qu’un aspect.
Il y a la question de savoir comment ça s’articule au langage et à son
effectivité. L’effort de Lacan se situe bien dans cette approche du réel, rai-
son de cette efficacité de la parole, que certains auteurs au long des siècles
ont décrite ou expérimentée avec plus ou moins de bonheur. D’où le distin-
guo qu’il souligne par exemple entre la mystique et la religion. Souvent ce
sont des illuminés qui sont pris en exemple parce qu’ils mettent en évi-
dence cet écart, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob plutôt que le Dieu
des philosophes et de la religion, la parole et le réel plutôt que le rite pré-
reglé symbolique. Après avoir déployé l’acte qui replace le psychanalyste dans
ce registre, celui de l’acte, Lacan précise ce en quoi la psychanalyse s’écarte
de la linguistique, et proposer dans ce contexte le modèle de Bentham est
un pied de nez aux linguistes, à Benveniste par exemple qui, dans cet arti-
cle publié dans le numéro 1 de La Psychanalyse orchestré par Lacan en
1959, critique sèchement les étymologies fantaisistes – ce qu’elles sont en
effet – reprises par Freud dans son article « Sur les sens opposés dans les
mots primitifs ». C’est que l’équivoque se moque de l’étymologie, même si
Benveniste a raison, et ce n’est pas la seule fois où Freud dit vrai en se
trompant sur les faits – du faux peut jaillir le vrai, c’est la logique qui le
dit et Lacan le rappelle un peu plus loin dans ce séminaire.
Excusez-moi de revenir sur « Radiophonie » qui fait l’objet actuel de
ma lecture de cette année sur l’inconscient et le corps, mais je crois voir
dans cet abord de l’utilitarisme un prolongement de ce qui occupe Lacan,
ce à quoi sert la psychanalyse, ce à quoi servent les mots dans la psycha-
nalyse, lui qui souhaitait que son École soit reconnue d’utilité publique.
Mais comme toujours il y a la critique et c’est celle de ce qui a suivi, avec
Mill d’abord, puis plus nettement encore avec le logico-positivisme d’Ogden 12,
séminaire

lequel vise à l’élimination des équivoques pour gagner en utilité 13. Remar-
quons que la suite logique en est la place de l’évaluation dans la santé
publique, en vue de l’utile.

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Il est plus précis encore en 1971 14, sur ce sens du sens qui deman-
derait à être utile, soit le fait qu’une phrase doive servir à dire quelque
chose. La note rend certes impossible la philosophie mais plus radicalement
encore la psychanalyse. On approche ainsi de ce que les mots qui ne ser-
vent à rien manifestent d’une jouissance sur laquelle Lacan va progressive-
ment insister, comme une nécessité du discours analytique.
Revenons à notre texte. Un peu plus loin à la page suivante, Lacan
ajoute ceci sur l’utilitarisme, semblant bien cette fois revenir sur son idée
première :
« Il faut user, mais user vraiment, user jusqu’à la corde de choses comme ça,
bêtes comme chou, des vieux mots. C’est ça, l’utilitarisme. »
Les vieux mots, on le sait, Lacan y tient, c’est ce qui fait trace, du
réel. Il n’arrête pas de se référer à la langue, et son nettoyage des mots
« techniques » de Freud, le soin qu’il met à utiliser les mots usés de la lan-
gue plutôt que des termes qui seraient spécifiques au champ qui est le sien,
afin d’éviter toute allusion à quelque métalangage psychanalytique que ce
soit, est un des traits qui convergent avec cette théorie des fictions et
explique l’apparent changement d’opinion de Lacan.

Mots-clés : utilitarisme, fiction, Bentham


>

* Intervention faite à Paris, le 10 avril 2014, dans le cadre du séminaire de l’EPFCL « Jouis-
sance, amour et satisfaction ».
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1. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 51. « La culture en tant
que distincte de la société, ça n’existe pas. La culture, c’est justement que ça nous tient. Nous
ne l’avons plus sur le dos que comme une vermine, parce que nous ne savons pas qu’en faire,
sinon nous en épouiller. Moi, je vous conseille de la garder, parce que ça chatouille et que ça
réveille. »
>

2. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 21


et p. 269.
>

3. J. Lacan, « Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie »,


séminaire

dans Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 134.


>

4. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VI, Le Désir et son interprétation, Paris, Éditions de la


Martinière et Le Champ freudien, 2013, p. 135-136

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>
5. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 10. « L’usufruit – c’est une notion
de droit, n’est-ce pas ? – réunit en un mot ce que j’ai déjà évoqué dans mon séminaire sur
l’éthique, à savoir la différence qu’il y a de l’utile à la jouissance. »
>

6. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p. 213-223.
Je résume : 1) chez les Grecs, ecclesia provenait de l’union de deux mots, appeler pour une
réunion politique ; 2) assemblées des premiers chrétiens ; 3) l’ensemble des gouvernés et des
gouvernants ; 4) les prêtres ; 5) le sol et le bâtiment ; 6) la mère, notre Sainte Mère l’Église.
>

7. Ibid., p. 235 et p. 243, sur l’entité fictive qu’est la gravitation et le rapport entre fic-
tion, au sens de Bentham, et le réel de la science.
> >

8. Ibid., p. 259.
9. J. Lacan, « Radiophonie », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 428.
> > > >

10. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 56.


11. Ibid., p. 57.
12. Voir The Meaning of Meaning de Ogden contre lequel Lacan s’insurge.
13. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, leçon du
16 décembre 1964, et aussi un long développement contre l’exhaustion « utile » des équivo-
ques possibles du 12 mai 1965.
>

14. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris,
Seuil, 2007, leçon du 17 février 1971 ; « Richards et Ogden sont les deux chefs de file d’une
position née en Angleterre et tout à fait conforme à la meilleure tradition de la philosophie
anglaise, qui ont constitué au début de ce siècle la doctrine appelée logico-positivisme, dont
le livre majeur s’intitule The Meaning of Meaning. C’est un livre auquel vous trouverez déjà
allusion dans mes Écrits avec une certaine position dépréciative de ma part. The Meaning of
Meaning veut dire le sens du sens. Le logico-positivisme procède de cette exigence qu’un texte
ait un sens saisissable, ce qui l’amène à une position qui est celle-ci que, un certain nombre
d’énoncés philosophiques se trouvent en quelque sorte dévalorisés au principe du fait qu’ils
ne donnent aucun résultat saisissable quant à la recherche du sens. En d’autres termes, pour
peu qu’un texte philosophique soit pris en flagrant délit de non-sens, il est mis pour cela
même hors de jeu. »

séminaire

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Elisabete Thamer

Ce qui peut s’écrire dans l’analyse *

Lorsqu’on a décidé du thème de l’année – « Amour, jouissance et


satisfaction » – je me suis demandé quel était le rapport entre les éléments
de cette série outre le fait qu’ils soient tous traités dans le séminaire Encore.
Dans les passages commentés lors des séances précédentes, il a été
principalement question du rapport – ou plutôt du non-rapport – entre
l’amour et la jouissance. Pour ce qu’il est de la satisfaction au sein de cette
série et de son lien avec les deux autres termes, cela demeure pour moi plus
énigmatique. Le seul passage où la satisfaction est explicitement évoquée
dans ce séminaire concerne « l’autre satisfaction » et a été commenté lors
de la séance précédente par Patrick Barillot.
J’ai intitulé mon intervention « Ce qui peut s’écrire dans l’analyse ».
D’une part, on trouve dans ce titre une allusion à l’usage que fait Lacan des
catégories modales d’Aristote. Le passage du séminaire Encore commenté
aujourd’hui marque justement l’entrée dans la formulation définitive qu’en
fait Lacan, c’est-à-dire celle qui inclut à la fois le temps et l’écrit. D’autre
part, ce titre suggère que quelque chose peut s’écrire dans l’analyse et, par
cette même affirmation, que ce n’est pas tout qui peut s’y écrire.
En outre, si nous suivons les développements de Lacan dans Encore,
en quelle mesure ce que l’analyse peut écrire affecte-t-il l’amour, la jouis-
sance, voire la satisfaction ?

Quelques brèves considérations sur l’écrit


Avant d’aborder l’articulation des propositions modales telles que
Lacan les propose dans ce séminaire, il me semble important de préciser
préalablement, même si de façon trop sommaire, ce qu’on entend par écrit.
Il s’agit d’une question très complexe qui ne sera pas traitée ici de manière
séminaire

exhaustive 1.
Parler d’écrit ou d’écriture en psychanalyse peut paraître de prime
abord un paradoxe, car notre pratique est une pratique exclusivement de

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parole. Pourquoi alors Lacan recourt-il à la notion d’écriture pour aborder


certains points de l’expérience clinique ?
Parmi les nombreuses élaborations de Lacan sur ce sujet, je souligne-
rai seulement deux points qui me semblent essentiels pour la compréhen-
sion de ce que je propose de développer.
Premièrement, je relève l’affirmation selon laquelle « c’est de la
parole, bien sûr, que se fraie la voie vers l’écrit 2 ». Il s’agit d’une affirma-
tion cruciale, car elle résout l’apparent paradoxe entre l’écrit et la parole
et, de surcroît, indique la direction (de la parole vers l’écrit). Dans ce même
séminaire, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Lacan affirme que
l’écrit, tout comme la lettre, « n’est pas premier mais second par rapport à
toute fonction du langage 3 » et que l’écriture est « ravinement 4 ».
Deuxièmement, je retiens l’affirmation qui se trouve à la page 36
d’Encore et selon laquelle l’écriture est « un certain effet du discours 5 ». Si
elle est un effet du discours, cela veut dire que chaque discours engendre
une certaine écriture selon le semblant qui le commande.
Pour conclure ces considérations préalables, j’ajouterai seulement
que l’écriture ne décalque pas le signifiant, contrairement à ce que l’on
pourrait imaginer : « L’écriture, la lettre, dit Lacan, c’est dans le réel, et le
signifiant, dans le symbolique 6. »
Ce que Lacan articulera autour des modalités sous-entend ainsi que
c’est par le discours analytique en œuvre dans l’analyse, par la parole donc,
que quelque chose s’écrira. Et si ça s’écrit, c’est que ça a touché le réel 7.
Il me semble que l’intérêt majeur de ces élaborations de Lacan sur les
modalités est d’illustrer le parcours analytique, en indiquant notamment ce
qu’on peut atteindre, à la fin.

Les modalités
Lacan extrait ces quatre modalités – le possible, l’impossible, le néces-
saire et le contingent – parmi d’autres qu’Aristote a élaborées dans son
traité dit logique et appelé De l’interprétation 8. Comme je l’ai déjà évoqué,
c’est dans Encore qu’il les formule pour la première fois sous la forme de
propositions composées de deux parties : l’une qui exprime le temps – ce
qui cesse et ce qui ne cesse pas ; l’autre qui introduit l’écrit – ce qui s’écrit
et ce qui ne s’écrit pas.
séminaire

Notons que, pour l’écrit, Lacan utilise le participe présent ; nous ne


sommes pas dans le registre du « c’était écrit », ce qui renverrait à une
sorte de destin. Comme le dit Colette Soler, le « “ce qui s’écrit” convoque

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[…] plutôt le participe présent du temps qu’il faut pour que le dire de
l’analyse produise trace d’écrit 9. »
Comment ces modalités s’articulent-elles entre elles ? Le schéma ci-
dessous est établi à partir d’une indication de Lacan dans « L’étourdit ».
Dans ce texte, il dit que les demandes, qui sont modales, apparient l’impos-
sible au contingent et le possible au nécessaire 10. « Apparier » signifie que
ces modes vont par paire, et cela parce que ce qui cesse prouvera, démon-
trera justement ce qui ne cessera pas.

Récapitulons.
Dans les propositions établies par Lacan, nous avons deux modes qui
ne cessent pas : le nécessaire et l’impossible ; et deux autres qui cessent :
le possible et le contingent, les deux modes qui cessent inscrivant le chan-
gement possible.
Ce qui me semble important, c’est que Lacan se sert de ces propositions
pour mettre en avant des points cliniques bien précis, points qu’il intro-
duira au fur et à mesure. Ils ne se trouvent pas tous explicités dans Encore.
Le nécessaire, ce qui ne cesse pas de s’écrire, Lacan le fera correspon-
dre au symptôme 11, l’impossible, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, au
rapport sexuel 12, le possible, ce qui cesse de s’écrire, à la suspension du sens
des mots 13 (d’où l’effet thérapeutique) et, enfin, le contingent, ce qui cesse
de ne pas s’écrire, à la fonction phallique. Dans Encore, Lacan situe l’amour
du côté du contingent, non pour le faire correspondre au contingent, mais
pour dire que l’amour est soumis à la contingence de la rencontre. De toute
manière, comme le dit Lacan dans le séminaire Les non-dupes errent,
l’amour est un « bon test de la précarité de ces modes 14 ».
séminaire

Avant de revenir sur l’amour, j’aimerais juste vous faire sentir com-
ment ce que dit Lacan à partir des modalités peut nous illustrer en quel-
que sorte le parcours analytique.

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Dans l’expérience analytique, donc sous transfert et par l’intermé-


diaire de l’association libre – qui n’a rien de libre, certains signifiants maî-
tres du sujet font irruption au long de la cure. Par le déchiffrement, cer-
tains symptômes qui ne cessaient pas de s’écrire, finalement cessent de
s’écrire. Heureusement que des effets thérapeutiques non négligeables sont
possibles ! Mais ce qui cesse de s’écrire, dit Lacan dans le séminaire Les non-
dupes errent, ça cesse pour que cela « prouve quelque chose, c’est-à-dire
que ça ne cesse pas de repartir 15 ». Selon lui, cela va servir, à la fin, pour
prouver justement qu’il y a un symptôme irréductible, nécessaire pour tout
névrosé, dont le noyau « vient du réel 16 ».
L’analyse fait bel et bien cesser quelque chose, mais l’analyse n’arri-
vera jamais à supprimer le symptôme nécessaire, modalité de jouissance qui
« supplée au rapport qui est forclos pour tous 17 ». L’effet thérapeutique
n’assure donc pas une fin pour l’analyse. Pour qu’une analyse soit finie, il
faut une autre dit-mension, contingente, décrite dans la partie inférieure
de ce schéma. C’est par le contingent que l’impossibilité se démontre 18.
Lacan dira dans son intervention au Congrès de l’EFP de 1973 que c’est exac-
tement dans le contingent, dans ce qui cesse de ne pas s’écrire que réside
« notre chance », car « c’est là que peut se faire ce qui ne se conçoit dans
notre idée du réel qu’en termes d’une sorte de cristallisation, c’est là que
peuvent se produire les points nœuds, les points de précipitation qui
feraient que le discours analytique ait enfin son fruit 19 ».
Qu’indique Lacan des modalités dans le séminaire Encore ? J’ai iden-
tifié trois passages où il traite de la question. Le premier est celui com-
menté par Jean-Jacques Gorog, ensuite nous avons six paragraphes le long
des pages 86 et 87, et finalement quatre autres dans les dernières pages du
séminaire, précisément à la page 132.
Dans le premier commentaire, qu’en dit-il ? Que le nécessaire est
conjugué à l’impossible et que ce qui se produit alors, « c’est la jouissance
qu’il ne faudrait pas ». Il n’y a pas de rapport sexuel, mais il y a la jouis-
sance phallique. Ce paragraphe donne d’ailleurs l’impression que la jouis-
sance phallique est nécessaire.
Ensuite, à la page 86, Lacan dira que « l’analyse présume du désir
qu’il s’inscrit d’une contingence corporelle ». Ensuite, il affirme que le
« phallus – tel que l’analyse l’aborde comme le point clé, le point extrême
de ce qui s’énonce comme cause du désir – l’expérience analytique cesse de
séminaire

ne pas l’écrire […] ce n’est que comme contingence que, par la psychana-
lyse, le phallus a cessé de ne pas s’écrire 20 ».

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Lacan ajoute que la nécessité de la fonction phallique n’est en réa-


lité qu’apparente 21. C’est un passage très important, parce qu’il vient dans
la suite du développement où il dit que tout ce qui peut produire le dis-
cours analytique est du S1 – S1 qu’il désigne dans la séance qui précède
celle-ci comme « la jouissance la plus idiote et aussi la plus singulière 22 ».
C’est par la psychanalyse que la fonction phallique peut cesser de ne pas
s’écrire, car l’analyse n’écrit que du Un, du Un tout seul.
Les élaborations de Lacan sur le contingent ont une double portée :
il y a de la contingence au départ, c’est-à-dire dans la constitution du désir
à partir « d’une contingence corporelle » ; et il y a de la contingence aussi
à la fin de l’analyse. La « contingence de fin » (qui renvoie, voire démon-
tre la première) est le fruit du discours analytique, mais cette fin demeure
contingente car elle n’arrive pas nécessairement à tout analysant, celui-ci
pouvant continuer indéfiniment sa course après le sens…

Amour, jouissance et satisfaction


Dans les dernières pages d’Encore, Lacan revient sur les modalités
pour ajouter quelques considérations concernant l’amour. Ces considéra-
tions se trouvent dans la suite du passage où il parle de l’amour comme rap-
port entre deux savoirs inconscients, passage qui sera commenté lors de la
dernière séance de notre séminaire de cette année.
Dans ce paragraphe, Lacan fait valoir que l’amour est soumis à la
contingence de la rencontre ; il dit précisément : « Car il n’y a là rien d’au-
tre que rencontre, la rencontre chez le partenaire des symptômes, des
affects, de tout ce qui chez chacun marque la trace de son exil, non comme
sujet mais comme parlant, de son exil du rapport sexuel 23. » Ce régime de
la rencontre peut donner, un instant, au sujet l’illusion que le rapport
sexuel cesse de ne pas s’écrire. Il souligne justement que tout amour s’at-
tache à ce point de suspension qui essayerait de le faire passer d’un amour
qui cesse de ne pas s’écrire de la contingence à un amour qui ne cesse pas
de s’écrire de la nécessité. Cet attachement de l’amour à vouloir passer au
nécessaire fait partie, pour Lacan, du drame de l’amour 24, c’est-à-dire que
l’amour tend vers le symptôme.
Que peut écrire l’analyse quant à l’amour et à la jouissance ? Quant
à l’amour en soi, rien ne s’écrit. Il me semble qu’on ne peut pas confondre
l’affirmation de Lacan selon laquelle l’amour est soumis à la contingence de
séminaire

la rencontre, avec la contingence tout court, c’est-à-dire avec ce qui s’écrit


réellement dans l’analyse. Ce qui peut finalement s’écrire dans l’analyse, si

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l’on suit les développements de Lacan, c’est qu’à force de ne produire que
du Un et non pas du deux qui ferait le rapport des jouissances, l’analyse tou-
che en effet la jouissance phallique, en faisant « de la castration sujet 25 »
– car jusqu’à ce point la castration n’était pas sujet mais imaginaire.
Cela a l’air de ne pas changer grand-chose, mais cela change tout !
Certes, l’analyse ne peut pas changer les traits de jouissance singuliers du
sujet, elle ne peut pas non plus assurer ni promettre la rencontre, mais elle
peut à terme produire un amour moins bavard. Parce qu’un sujet non dupe
de l’exil du rapport sexuel que lui impose irrémédiablement le langage n’a
plus l’idée que le foisonnement de bavardage pourrait aboutir au foisonne-
ment de jouissances qu’il n’y a pas 26.
Il reste pourtant la question de savoir ce que tout cela a à voir avec
la satisfaction. Le terme de l’analyse est certes satisfaisant. Et pourquoi
est-il satisfaisant ? Il est satisfaisant parce que être assuré de l’impossible
n’est pas du tout la même chose que de penser qu’on n’y arrive pas, ce qui
est le signe de l’impuissance. Lacan fera d’ailleurs de la satisfaction l’affect
index de la fin de l’analyse 27. Mais la satisfaction dont il est question dans
Encore n’est pas la soi-disant « satisfaction de fin », c’est « l’autre satisfac-
tion ». C’est la « satisfaction de la parole », du bla-bla 28.
La question suivante reste ouverte : cette « autre satisfaction »,
qui est la satisfaction liée à la parole, est-elle modifiée ou non à la fin de
l’analyse ?
Lacan dit que cette « autre satisfaction » répond à la jouissance
« qu’il ne faut pas ». On refoule la jouissance phallique parce que, comme
jouissance, elle ne convient pas au rapport, elle ne fait pas lien 29. À la
place, il y a donc l’autre satisfaction, liée à la parole. Or, si à la fin de l’ana-
lyse la fonction phallique est touchée réellement 30, il y a inexorablement
la chute de la satisfaction prise à la course de la vérité. Que devient donc
la satisfaction de la parole, à la fin ?

Mots-clés : possible, impossible, nécessaire, contingent, ce qui cesse de


s’écrire, ce qui ne cesse pas de s’écrire, ce qui cesse de ne pas s’écrire, ce qui
ne cesse pas de ne pas s’écrire
séminaire

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* Intervention faite à Paris le 10 avril 2014 dans le cadre du séminaire de l’EPFCL « Jouis-
sance, amour et satisfaction ».
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1. Nous avons organisé en 2010 des journées nationales sur « La parole et l’écrit dans la
psychanalyse ». Voir Revue de psychanalyse, n° 10, Éditions du Champ lacanien, octobre 2011.
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2. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris,
Seuil, 2006, p. 62.
> > > >

3. Ibid., p. 64.
4. Ibid., p. 124 ; « Lituraterre », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 18.
5. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 36.
6. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, op. cit.,
p. 122 (paragraphe absent dans la version écrite de « Lituraterre »).
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7. Voir C. Soler, « La psychanalyse, pas sans l’écrit », Revue de psychanalyse, n° 10, op. cit.,
p. 9-38.
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8. Les textes d’Aristote dit « logiques » ont été regroupés ultérieurement sous le nom
d’Organon. Dans le « deuxième » traité de l’Organon, intitulé De l’interprétation, le philosophe
commence par définir les différents éléments de la structure langagière, des noms jusqu’aux
propositions, et leurs relations. C’est notamment dans ce traité qu’Aristote définit les propo-
sitions dites « modales » (chapitres 12-14). La proposition modale est distincte de la propo-
sition simple (ou de inesse) et est composée de deux éléments : « […] le modus, qui énonce
la modalité d’attribution, et le dictum, qui a pour objet l’attribution du prédicat au sujet. Il
en résulte que toute proposition modale se résout en deux propositions de inesse, l’une rela-
tive au mode, et l’autre relative à l’objet, la première portant un jugement sur la seconde. »
Aristote, Organon, vol. 1, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1977, p. 120-121 note 2
(J. Tricot).
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9. C. Soler, « La psychanalyse, pas sans l’écrit », op. cit., p. 29.


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10. J. Lacan, « L’étourdit », dans Autres écrits, op. cit., p. 490. Pour Lacan, l’impossible se
lie au contingent et non plus à l’impossible, comme dans la logique aristotélicienne : « Vous
voyez ici, comme je l’ai déjà signalé en son temps, l’alternance de la nécessité, du contingent,
du possible et de l’impossible n’est pas dans l’ordre qu’Aristote donne ; car ici, c’est de l’im-
possible qu’il s’agit, c’est-à-dire en fin de compte, du réel. »
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11. J. Lacan, Séminaire R.S.I., inédit, leçon du 21 avril 1975 ; Séminaire Les non-dupes
errent (1973-1974), inédit, leçon du 15 janvier 1974.
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12. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 87.


13. « Car lalangue, c’est ça [que le sens y ruisselle]. Et c’est même là le sens à donner à ce
qui cesse de s’écrire. Ce serait le sens même des mots, qui dans ce cas se suspend. Ce en quoi
le mode du possible en émerge. Qu’en fin de compte, quelque chose qui s’est dit cesse de
s’écrire, c’est bien ce qui montre qu’à la limite tout est possible par les mots, justement de
cette condition qu’ils n’aient plus de sens. » J. Lacan, Séminaire Les non-dupes errent, op. cit.,
leçon du 8 janvier 1974.
séminaire
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14. J. Lacan, Séminaire Les non-dupes errent, op. cit., séance du 8 janvier 1974.
15. Ibid., séance du 9 avril 1974.
16. Voir C. Soler, Lacan, l’inconscient réinventé, Paris, PUF, 2009, p. 39.

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17. Ibid., p. 120.
18. « Comment ne pas considérer que la contingence, ou ce qui cesse de ne pas s’écrire, ne
soit par où l’impossibilité se démontre ou ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Et qu’un réel
de là s’atteste qui, pour n’en pas être mieux fondé, soit transmissible par la fuite à quoi
répond tout discours. » J. Lacan, « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des
Écrits » (7 octobre 1973), dans Autres écrits, op. cit., p. 559.
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19. J. Lacan, « Intervention de Jacques Lacan au Congrès de l’EFP », séance du vendredi


2 novembre 1973, Lettres de l’École freudienne, n° 15, 1975, p. 80.
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20. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 86-87.


21. « L’apparente nécessité de la fonction phallique se découvre n’être que contingence.
C’est en tant que mode du contingent qu’elle cesse de ne pas s’écrire. La contingence est ce
en quoi se résume ce qui soumet le rapport sexuel à n’être, pour l’être parlant, que le régime
de la rencontre. Ce n’est que comme contingence que, par la psychanalyse, le phallus […] a
cessé de ne pas s’écrire ». Ibid., p. 87.
> > >

22. Ibid., p. 86.


23. Ibid., p. 132
24. « Tel est le substitut qui – par la voie de l’existence, non pas du rapport sexuel, mais
de l’inconscient, qui en diffère – fait la destinée et aussi le drame de l’amour. » Ibid.
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25. J. Lacan, « L’acte psychanalytique » [Compte rendu], dans Autres écrits, op. cit., p. 380.
26. « […] on parviendrait à s’en passer [de ce fâcheux rapport] pour faire l’amour plus
digne que le foisonnement de bavardage […]. » J. Lacan, « Note italienne » (1973), dans
Autres écrits, op. cit., p. 311.
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27. Voir « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », dans Autres écrits, op. cit.
28. Voir le commentaire de Patrick Barillot, Mensuel, n° 88, mai 2014.
29. Ces points ont été également abordés par Patrick Barillot. Voir aussi J. Lacan, Le Sémi-
naire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 57.
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30. « Le dire de l’analyse, en tant qu’il est efficace, réalise l’apophantique qui de sa seule
ex-sistence se distingue de la proposition. C’est ainsi qu’il met à sa place la fonction proposi-
tionnelle, en tant que je pense l’avoir montré, elle nous donne le seul appui à suppléer à l’ab-
sens du rapport sexuel. » J. Lacan, « L’étourdit », op. cit., p. 490.

séminaire

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Sol Aparicio

« Il n’y a de femme qu’exclue… * »

Commentaire
« Il n’y a de femme qu’exclue par la nature des choses qui est la nature des
mots, et il faut bien dire que s’il y a quelque chose dont elles-mêmes se plai-
gnent assez pour l’instant, c’est bien de ça – simplement, elles ne savent pas
ce qu’elles disent, c’est toute la différence entre elles et moi.
Il n’en reste pas moins que si elle est exclue par la nature des choses, c’est
justement de ceci que, d’être pas toute, elle a, par rapport à ce que désigne
de jouissance la fonction phallique, une jouissance supplémentaire. »

Avant d’aborder le passage qui me revient, je vais dire quelques mots


afin de poser un tant soit peu le cadre dans lequel il s’insère. Ces deux para-
graphes se trouvent dans la troisième et dernière partie de la sixième leçon,
que Lacan introduit, à la page 67, par une question formulée ainsi : « La
jouissance du corps, s’il n’y a pas de rapport sexuel, il faudrait voir en quoi
ça peut y servir. »
Y servir, donc. En quoi la jouissance du corps peut servir... là, au rap-
port sexuel ou à son absence ? Première question, qui fait écho, pour repren-
dre une formulation de la leçon précédente, à celle de savoir quelles sont
les façons de « réussir à faire rater » le rapport sexuel ou de « tourner
autour du fait » qu’il n’y en a pas 1. Quoi qu’il en soit, Lacan annonce qu’il
va être question dans ce qui suit de la jouissance du corps qui, c’est à sou-
ligner, est distincte de la jouissance phallique, elle, « hors corps », comme
il le dira dans « La troisième ».
Dans ce qui suit, pourtant, Lacan reprend deux des formules de la
sexuation qui ne concernent apparemment pas la jouissance du corps, puis-
que ce sont celles qui écrivent le rapport à la fonction phallique, soit le
« pour tout x, Φx » et le « pas tout x, Φx ». Il le fait tout en soulignant
séminaire

que son propos est de nous introduire « à ce qu’il en est du côté de la


femme ».

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Lacan a, en effet, déjà relevé dans la première leçon ce qu’il en est


de la jouissance du corps pour l’homme : « Le sexe de la femme ne lui dit
rien, si ce n’est par l’intermédiaire de la jouissance du corps » ; puis : « La
jouissance phallique est l’obstacle par quoi l’homme n’arrive pas, dirai-je, à
jouir du corps de la femme, précisément parce que ce dont il jouit, c’est de
la jouissance de l’organe 2. » Il ajoute ici : à moins de castration, « aucune
chance qu’il ait jouissance du corps de la femme. » En quoi ça peut y ser-
vir ? On peut dire que ça n’établit pas le rapport auquel la jouissance phal-
lique fait déjà obstacle, mais, le fantasme aidant, ça sert l’acte d’amour, « la
perversion polymorphe du mâle chez l’être parlant ». Reste donc à voir « ce
qu’il en est » de l’autre côté.
Du côté de la femme,

Il n’y a de femme qu’exclue...


Ce début de phrase, assertif, est connecté avec ce qui le précède
immédiatement. Lacan vient tout juste de dire que le signifiant la « est le
seul qui ne peut rien signifier » mais qu’il peut seulement « fonder le sta-
tut de la femme dans ceci qu’elle n’est pas toute, ce qui ne nous permet pas
de parler de La femme. » Parler de la femme supposerait d’accorder à cet
article défini la valeur logique d’un tout et d’en faire un universel. Il n’y a
donc pas la femme, il n’y a de femme qu’exclue...
Il n’y a... Nous retrouvons là le tout début du dire de Lacan, affirmé
comme une vérité qui conditionne le discours analytique : il n’y a... pas de
rapport sexuel 3. En y revenant encore une fois au début de cette leçon,
Lacan précise qu’il s’agit pour lui « d’articuler plus loin la conséquence de
ce fait qu’entre les sexes chez l’être parlant le rapport ne se fait pas, pour
autant que c’est à partir de là seulement que se peut énoncer ce qui, à ce
rapport, supplée ».
Il faut donc articuler plus loin la conséquence du non-rapport, pour
pouvoir énoncer ce qui y supplée. Le premier pas est celui-ci : il y a d’l’Un,
pas avancé l’année précédente, dont Lacan précise maintenant qu’« il est à
prendre de l’accent qu’il y a de l’Un tout seul 4 ». Puisqu’il n’y a pas de rap-
port, postulat de départ, il y a de l’Un tout seul, conséquence nécessaire.
« Il n’y a de femme qu’exclue », cette nouvelle proposition qui vient
en troisième, représente ici le second pas, le pas de plus dans l’articulation
séminaire

de la conséquence du non-rapport.
Après l’énoncé de l’impossible « il n’y a pas de rapport sexuel » et
l’énoncé du nécessaire « il y a de l’Un tout seul », « il n’y a de femme

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qu’exclue » fait place à ce qu’il en est de l’autre côté, autre que l’Un, en
tenant compte du « il n’y a pas La femme » déjà établi. Puisqu’il n’y a pas
de tout, pas d’universel de la femme, il n’y a de femme qu’exclue...

... par la nature des choses qui est la nature des mots ...
Cette phrase, si naturelle, se servant à deux reprises de ce mot
nature, tel qu’on s’en sert couramment dans la langue, et dont nous savons
que la notion a pourtant été mise en cause par Lacan, nous faisant remar-
quer que « la nature n’est pas si naturelle que ça », m’a beaucoup intriguée.
C’est un thème philosophique, la nature des choses, le questionnement sur
ce qu’est la véritable nature des choses. On pourrait commencer par consul-
ter là-dessus le De la nature des choses de Lucrèce et aboutir au livre de
Foucault Les Mots et les Choses, paru la même année que les Écrits de Lacan.
Dire que « la nature des choses est la nature des mots » constitue,
en tout cas, naturellement, une claire prise de position sur la question.
S’agit-il alors, dans ce renvoi de ce que l’on appelle aussi « l’ordre des
choses » à la nature des mots, de la référence habituelle chez Lacan au
champ du langage ? En commençant le séminaire, Lacan a distingué,
comme il ne l’aurait sans doute pas fait dans les années 1950, le langage
de l’être parlant. Le langage, « ça se tient là, à part, constitué au cours des
âges » ; l’être parlant, « c’est bien autre chose ». C’est quelque chose qui a
affaire, d’une part, à la jouissance – dont il est question dans la suite de la
première leçon –, et, d’autre part, au discours, qui, s’il est lien social, sup-
pose « une utilisation du langage comme lien », « entre ceux qui parlent 5 ».
Il se peut donc que « la nature des mots » renvoie ici tout simple-
ment à la grammaire que l’on apprend à l’école et qui, même inaperçue,
toujours structure la parole et n’est pas sans lien avec la logique 6. (C’est la
nature de mot « femme », nom commun, qui lui permet de faire argument
dans la fonction phi, ce qui ne saurait être le cas pour un adverbe, par
exemple.)
Notons que, dans la leçon sur l’écrit, Lacan a pointé que le discours
« comme lien social, fondé sur le langage, […] semble donc n’être pas sans
rapport » avec la grammaire 7 ; mais qu’il a aussi suggéré que « l’étreinte
confuse d’où la jouissance prend sa cause » est peut-être « de l’ordre de la
grammaire qui la commande 8 ».
séminaire

Il se trouve ainsi que, nous renvoyant à la grammaire, c’est aussi bien


le discours et la jouissance que convoque « la nature des mots » par
laquelle il n’y a de femme qu’exclue...

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... et il faut bien dire que s’il y a quelque chose dont elles-mêmes se
plaignent assez pour l’instant, c’est bien de ça –
Ce pour l’instant désigne le temps du MLF, qui n’est plus tout à fait le
nôtre. Si les femmes luttent toujours pour l’égalité des droits, en France tout
au moins, elles sont aujourd’hui moins exclues qu’il y a quarante ans, aussi
bien du pouvoir que du savoir, ces « catégories de l’homme », comme Lacan
les nommait dans un passage du séminaire R.S.I. dont vous vous souvenez
sans doute. Elles en savent tellement plus du seul fait d’être une femme !,
disait-il, pour évoquer ensuite que « les analystes femmes sont certaine-
ment plus à l’aise à l’endroit de l’inconscient ». Du seul fait d’être femmes
donc, les femmes en sauraient plus que les hommes – non pas du savoir en
jeu dans le discours universitaire, mais de ce qui échappe à ces catégories.
(Dirons-nous qu’elles en savent plus du savoir de l’impuissance 9 ?)
Or se plaindre d’être exclue amène à vouloir dire, comme je viens de
le faire, de quoi elles sont exclues. La plainte est de l’ordre de la demande,
elle appelle le complément d’objet. Alors qu’il convient sans doute de l’en-
tendre plutôt de façon intransitive. Car l’enjeu est autre dans ce « il n’y a
de femme qu’exclue ». Lacan a signalé à plus d’une reprise que le rapport
des femmes aux discours est plus lâche que celui des hommes, qu’elles y
sont moins prises. Il s’agit donc d’interroger ce point, ici repris en ces ter-
mes : « La femme n’est pas toute, il y a toujours quelque chose qui chez
elle échappe au discours 10. »
D’où cette suite :

– simplement, elles ne savent pas ce qu’elles disent, c’est toute la dif-


férence entre elles et moi.
Les femmes s’en plaignent donc, mais ne savent pas ce qu’elles
disent. Lacan a pu dire la même chose des poètes, ils ne savent pas ce qu’ils
disent. Comme il a pu le dire de Freud lui-même ! C’est le lot de chacun ...
« Pas forcé que Freud, plus qu’aucun d’entre nous, ait su tout ce qu’il disait »
– cette remarque date des « Entretiens à Sainte-Anne » sur « Le savoir du
psychanalyste ». Lacan s’étonnait alors du fait que Freud, au lieu de « poin-
ter purement et simplement la jouissance », ait eu recours à la notion de
pulsion de mort 11. Il aurait donc échappé à Freud qu’en l’introduisant, ce
dont il parlait, c’était de la jouissance. Comme échappe aux femmes ce qui,
de leur être sexué, est impliqué dans l’exclusion qu’elles dénoncent.
séminaire

Mais que veut dire « savoir ce qu’on dit » ? En l’occasion, que ce dit
de Lacan résulte d’un savoir élaboré, ce n’est pas un dit dépassé par le
savoir inconscient qui le détermine.

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L’enjeu est celui de la transmission d’un savoir sur la jouissance dite


féminine, celui de la nécessité de passer par la voie logique pour l’aborder.
Et de rendre compte par ce biais du fait qu’il n’y ait de femme qu’exclue.
Ce dont il est question dans le bref paragraphe qui suit.

Il n’en reste pas moins que si elle est exclue par la nature des choses,
c’est justement de ceci que, d’être pas toute, elle a, par rapport à ce que dési-
gne de jouissance la fonction phallique, une jouissance supplémentaire.
Lacan quitte le pluriel des femmes et parle ici d’elle, au singulier 12.
Disons alors que d’être pas toute dans la fonction phallique, une femme a
une jouissance supplémentaire, en plus de la jouissance phallique.
Ce qui conditionne qu’elle soit exclue par la nature des choses – ces
choses dont la nature est phallique –, c’est ce quelque chose de substan-
tiel en plus, qui est, tel que Lacan va le souligner par la suite, un jouir du
corps, éprouvé comme tel, même si elle n’en sait rien, dont il trouve le
témoignage chez certains mystiques – ce qui prouve que ça ne dépend pas
seulement de « l’étreinte confuse » –, mais dont il soupçonne que c’est là
que ce jouir « prend sa cause ».
Je conclus. Lacan a ainsi isolé dans ce passage une énigmatique
jouissance du corps qui, pas plus que la jouissance phallique, ne fait rap-
port sexuel, mais situe certains êtres sexués comme femmes. (C’est en quoi
elle y sert, au non-rapport. Tel que Lacan le dira en concluant le séminaire,
il n’y a pas de rapport sexuel, parce que la jouissance – perverse d’un côté,
énigmatique de l’autre – est toujours inadéquate 13.)
Ce n’est pas tout, bien sûr, mais je m’arrête là pour passer mainte-
nant la parole à Frédéric Pellion.

Mots-clés : femme, jouissance du corps, rapport sexuel.


séminaire
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* Intervention faite à Paris le 15 mai 2014 dans le cadre du séminaire de l’EPFCL « Jouis-
sance, amour et satisfaction ». Commentaire d’un extrait de la leçon du 20 février 1973 du
séminaire Encore allant de « Il n’y a de femme qu’exclue » jusqu’à « Mais il y a quelque chose
en plus » (J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore (1972-1973), Paris, Seuil, 1975, p. 68-69).

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1. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 53.
2. Ibid., p. 13.
3. Ibid., p. 17. (Déjà au début du séminaire ...Ou pire, Lacan indiquait que ce dire, il n’y a
pas de rapport sexuel, « se propose comme vérité », « à sortir de là, disait-il, vous ne direz
que pire ». Cf. Séminaire ...Ou pire, p. 12.)
> > >

4. Ibid., p. 63-64.
5. Ibid., p 32.
6. (On pourrait interroger ici la façon dont Lacan fait dépendre, au début du séminaire, la
sexuation féminine d’une curieuse exigence logique : « L’être sexué de ces femmes pas-toutes
ne passe pas par le corps, mais par ce qui résulte d’une exigence logique dans la parole. » Il
s’agit de l’exigence de l’Un. Non pas l’Un de l’amour, de la « fusion universelle » supposée par
Freud à l’Éros. Car il n’y a là qu’une métaphore biologique. Lacan argumente ici contre Freud,
si l’inconscient est structuré comme un langage, « c’est au niveau de la langue qu’il nous faut
interroger cet Un ». L’exigence de l’Un dont il s’agit part de l’Autre : « L’Autre qui s’incarne
[…] comme être sexué, exige cet une par une. » C’est l’exigence de compter ou d’être comp-
tée et, pour cela, d’être nommée, que Lacan repère dans le mythe féminin de Don Juan.)
> > >

7. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 21.


8. Ibid., p. 27.
9. Expression de Lacan au sujet de l’inconscient dans Le Savoir du psychanalyste.
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10. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 34.


11. Voir la première conférence du Savoir du psychanalyste, 4 novembre 1971.
12. Il est possible d’en rendre compte par l’élision de quelques phrases dans l’édition du
Seuil. Voir à ce propos la version Staferla proposée par P. Valas sur son site.
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13. Ibid., p. 113.

séminaire

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Frédéric Pellion

Quelque chose en plus * ?

« Les femmes s’en tiennent, aucune s’en tient d’être pas


toute, à la jouissance dont il s’agit, et, mon Dieu, d’une
façon générale, on aurait bien tort de ne pas voir que,
contrairement à ce qui se dit, c’est quand même elles qui
possèdent les hommes.
Le populaire – moi, j’en connais, ils ne sont pas forcément
ici, mais j’en connais pas mal – le populaire appelle la
femme la bourgeoise. C’est ça que ça veut dire. C’est lui qui
l’est, à la botte, pas elle. Le phallus, son homme comme
elle dit, depuis Rabelais on sait que ça ne lui est pas indif-
férent. Seulement, toute la question est là, elle a divers
modes de l’aborder, ce phallus, et de se le garder. Ce n’est
pas parce qu’elle est pas-toute dans la fonction phallique
qu’elle n’y est pas du tout. Elle y est pas pas du tout. Elle
y est à plein. Mais il y a quelque chose en plus 1. »
Jacques Lacan

Chère Sol, et chers collègues qui l’ont précédée, vos commentaires


savants, déliés et subtils ne m’ont clairement pas laissé beaucoup à me met-
tre sous la dent. Je vais donc devoir, si vous n’y voyez pas d’obstacle, par-
tir de biais, c’est-à-dire du vraiment nouveau de mon petit passage, à savoir
de François Rabelais, d’une part, et de la bourgeois(i)e, de l’autre.

Dans le « Discours de Rome 2 » et dans « Fonction et champ de la


parole et du langage en psychanalyse 3 », comme vingt ans plus tard dans
« Télévision 4 », Rabelais est invité par Lacan au titre générique d’un « gay
séminaire

sçavoir 5 ».
Mais aussi au titre de la sauvage parodie des généalogies mythiques
ou héroïques qui figure dans Pantagruel 6, à celui de la fable panurgienne

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de la dette 7, sur laquelle je reviendrai brièvement, et à celui de l’apologue


des paroles gelées 8, où Lacan s’amuse de voir une préfiguration de l’auto-
nomie matérielle du signifiant.
La même référence aux paroles gelées est d’ailleurs ensuite reprise
dans « Situation de la psychanalyse en 1956 9 », et encore dans la « Confé-
rence du mercredi 19 juin 1968 10 ».
Le 13 octobre de la même année, à Strasbourg 11, Rabelais est encore
une fois mandé, mais cette fois par le truchement d’Épistémon, le précep-
teur de Pantagruel qui, revenu des enfers, décrit avec force détails le ren-
versement des rôles et des honneurs, laissant les noms propres à leurs seu-
les valences métonymiques, qui y règne 12.
Puis, plus près du passage qui nous intéresse, le nom de Rabelais est
encore mentionné dans « Lituraterre », en 1971 13, et dans « L’étourdit »,
en 1972 14.
Enfin, dans la conférence du 16 juin 1975 dite « Joyce le symp-
tôme I 15 », puis, dans la foulée de celle-ci, le 24 novembre à Yale 16, c’est
Rabelais le médecin qui sera associé, au titre d’avoir inventé la graphie
symptomate, à l’équivoque de Lacan sur saint Thomas. Il y a là – enfin ! –
un tout petit fil, puisque Lacan précise que « les médecins prennent les
symptômes pour des signes », ce qui renvoie à « la signification ça fait
signe 17 », phrase qu’a développée Agnès Wilhelm le 28 novembre 18.
Vous le voyez, tout cela a son petit intérêt, mais ne nous aide pas
beaucoup à déterminer ce que vise exactement Lacan ici en associant le
nom de Rabelais à la non-indifférence féminine vis-à-vis du phallus.

À reprendre à mon tour, du coup, mon exemplaire de Rabelais, j’ai


tout de même trouvé quelques passages qui sont peut-être plus précisé-
ment connectés à la thématique de ce extrait :
1. En premier lieu, une plaisanterie de salle de garde à propos de
cette sorte de priapisme parfois induit, selon Rabelais, par l’abus de nèfles :
« [Mais] d’yceulx est perdue la race, ainsi comme disent les femmes. Car
elles lamentent continuellement, qu’il n’en est plus de ces gros, etc. 19 » ;
2. Puis, un peu dans la même veine, cette sorte de farce anatomo-
physiologique qui se trouve dans le Tiers livre, et que je vous livre telle
séminaire

quelle, tellement elle parle d’elle-même : « Nature leurs a dedans le corps


posé en un lieu secret et intestin un animal, un membre, lequel n’est es
homes : on quel quelques foys sont engendrées certaines humeurs salses,

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nitreuses, bauracineuses, acres, mordicantes, lancinantes, chatouillantes


amerement : par la poincture et frétillement douloureux des quelles (car ce
membre est tout nerveux, et de vif sentiment) tout le corps est en elles
esbranlé, tous les sens raviz, toutes affections entérinées, tous pensemens
confonduz 20 » ;
3. Ensuite, ce curieux passage de Gargantua où Rabelais, après avoir
abondamment disserté sur la munificence vestimentaire qui aura cours à
Thélème, conclut ainsi : « Mais telle sympathie estoit entre les hommes et
les femmes, que par chascun jour ilz estoient vestuz de semblable parure. Et
pour à ce ne faillir estoient certains gentilz hommes ordonnez pour dire es
hommes par chasque matin, quelle livrée les dames vouloient en icelle jour-
née porter. Car le tout estoit faict selon l’arbitre des dames 21. » Peut-être
aura-t-on à le garder en mémoire quand nous en viendrons à la bourgeoise ;
4. Également cette phrase, souvent citée pour son ambiguïté, sur
l’éducation des filles, et qui se trouve dans Pantagruel : « Les femmes et
filles ont aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine 22 » ;
5. Et enfin, même si la connection est moins directe, les chapitres du
Tiers livre sur la Grande Dette, qui font du manque central (ordonnant, sans
considération aucune pour une quelconque accumulation du capital, que
tous prêtent et tous doivent) la « grande âme de l’univers 23 », car le prin-
cipe d’équilibre de tous les rapports 24.

Donc l’organe, les mœurs, le savoir et la dette. La « bourgeoise »,


maintenant.
Que le « populaire », c’est-à-dire le prolétaire, qualifie ainsi sa parte-
naire, et ce volontairement, témoigne, me semble-t-il, qu’un certain avoir
est situé par lui de son côté à elle. Reste à déterminer, avec le registre pré-
valent dans lequel ce supplément d’avoir est situé par le mari, la forme que
prendra, de préférence, la querelle domestique : « Avec tout ce que je fais
pour toi » (variante : « pour vous »), si le manque est éprouvé dans le regis-
tre de la frustration ; « Que veux-tu de plus ? » (variante : « encore ? »),
s’il l’est dans celui, où un peu de persécution affleure volontiers, de la pri-
vation ; enfin, dans le style Colombo, tout de même le plus stable, « ma
femme dit que… », s’il l’est dans celui de la castration, où la femme se fait
séminaire

sinthome de boucher les trous, panser les plaies, du dire de l’homme…

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Alors, pour terminer, que déduire du voisinage de cette figure de la


bourgeoise avec la truculence rabelaisienne, d’une part, et, de l’autre, avec
ces considérations de Lacan sur « pas-tout », « pas du tout », « pas pas du
tout », « à plein » et « en plus » ?
Tout se passe en fait, il me semble, comme si Lacan suggérait que le
« pas-tout » garantirait en quelque sorte un « à plein » d’où s’origine ce
« en plus »… Mais en plus de quoi ? Par différence avec la marque de la
castration dont est nécessairement affectée, côté homme, la jouissance
phallique 25, ou par adjonction d’une jouissance qui pourrait être dite sup-
plémentaire d’être d’une autre nature, d’un autre tonneau ?
Il me semble donc que ces questions de « pas-tout », d’« à plein » et
d’« en plus » pourraient peut-être contribuer à mieux saisir la portée à don-
ner au changement de point de vue de Lacan à l’endroit de « la » jouissance.
Celle-ci a d’abord été produite à partir d’un au-delà du principe de
plaisir, lui-même rapporté aux valences tragiques, pour tous, de « l’extério-
rité du symbolique par rapport à l’homme 26 ». Or, dans Encore (mais déjà
depuis quelques années), Lacan, tout en maintenant la conception précé-
dente, propose également d’appréhender « la » jouissance au travers des
règles de discours, des « codes », qui la positivent en tentant d’en régler la
« répartition 27 ». La jouissance est prédiquée de « sexuelle », puis tout de
suite de « phallique 28 », c’est-à-dire que, d’un mal à réduire, elle est deve-
nue, si ce n’est un bien, du moins une donnée irréductible, parmi d’autres,
de l’expérience – d’aucuns diraient un fait.
Mais, au-delà de ce changement de point de vue, elle n’en reste pas
moins le lieu où insistent un certain nombre de questions :
1. Celle de sa dépendance à l’égard, d’une part, du signifiant, qui en
est à la fois la « cause » et le « coup d’arrêt 29 », et, de l’autre, de la lettre,
production du sujet qui à la fois s’en défend et l’indique, comme l’a rappelé
Anne-Marie Combres 30 ;
2. Celle du silence des femmes sur une jouissance qui leur serait pro-
pre, et effectivement d’une autre nature que phallique 31, mais qui demeure
néanmoins, du fait de ce silence, « impossible à répertorier 32 » ;
3. Et enfin, last but not least, celle de la relation entre cette jouis-
sance supposée et la prévalence des incidences libidinales de la parole sur
les femmes – que ce soit la leur propre ou celle, le cas échéant, de leur(s)
séminaire

partenaire(s). Sachant que les deux flèches divergentes partant de La, l’une
vers F, l’autre vers S(A) 33, inscriront quelques pages plus loin cette rela-
tion dans une contrariété encore bien plus profonde que le « s’y dit et ne
s’y dit pas » du début de la leçon précédente 34.

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Mais cette même contrariété n’était-elle pas déjà à l’œuvre en 1958,


quand Lacan avait fait le choix de ne pas écrire F (ce « signifiant spécia-
lement délégué au rapport du sujet avec le signifiant »), mais plutôt S(A),
sur le graphe du désir 35 ?

Mots-clés : phallus, Rabelais, sexualité (féminine)


>

* Intervention faite à Paris le 20 mars 2014 dans le cadre du séminaire de l’EPFCL « Jouis-
sance, amour et satisfaction ». Commentaire d’un extrait de la leçon du 13 février 1973 du
séminaire Encore : « Il n’y a de femme qu’exclue […] Mais il y a quelque chose en plus »
(J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 68-69).
> >

1. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 68-69.


2. J. Lacan, « Discours de Rome », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, particulièrement
p. 146, 148 et 152.
>

3. J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », dans Écrits,


Paris, Seuil, 1966, particulièrement p. 278.
> >

4. J. Lacan, « Télévision », dans Autres écrits, op. cit., p. 509.


5. J. Lacan, « Discours de Rome », op. cit., p. 146. Ou tout simplement « gaie science »
(F. Rabelais, Gargantua, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », 1994,
chap. XIII, p. 41). À l’égard d’une certaine manière de triturer le langage jusqu’à s’en prendre
à ladite orthographe, et de paraître vouloir ramasser dans son texte autant de lalangues qu’il
peut en embrasser, Rabelais est d’ailleurs un cousin de… Joyce. Il y aurait donc lieu, à mon
avis, de considérer aussi la proximité de cette gaité avec la fuite des idées maniaque, quitte
à déranger un peu la belle ordonnance de la thèse de Télévision tendant à opposer gay sça-
voir, d’une part, et, de l’autre, ces deux avatars du rejet de l’inconscient que seraient « tris-
tesse » et « manie, péché mortel » (C. Soler, « La manie : péché mortel », dans L’Inconscient
à ciel ouvert de la psychose, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2006, p. 81-96).
> > >

6. F. Rabelais, Pantagruel, dans Œuvres complètes, op. cit., chap. I, p. 217-222.


7. F. Rabelais, Tiers livre, dans Œuvres complètes, op. cit., chap. III-IV, p. 360-369.
8. F. Rabelais, Quart livre, dans Œuvres complètes, op. cit., chap. LV-LVI, p. 667-671. Panurge
en est suffisamment apeuré pour vouloir fuir derechef, même si ceci doit le faire renoncer à
son projet de mariage, tandis que Pantagruel lui fait remontrance (même si nombre des paro-
les gelées s’avéreront d’autant plus substantielles qu’elles sont plutôt des sons dépourvus de
séminaire

sens) que le cas est de longtemps documenté par les philosophes d’un « manoir de Vérité » ne
touchant qu’occasionnellement à ce monde-ci…
>

9. J. Lacan, « Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956 », dans


Écrits, op. cit., particulièrement p. 468.

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>
10. J. Lacan, « Conférence du mercredi 19 juin 1968 », Bulletin de l’Association freudienne,
n° 35, 1989, p. 3-9.
>

11. J. Lacan, « Discours de clôture au congrès de l’EFP, “Psychanalyse et psychothérapie” »,


Lettres de l’École freudienne, n° 7, 1969, p. 157-166.
>

12. F. Rabelais, Pantagruel, op. cit., chap. XXX, p. 321-327. Épistémon réapparaît dans le
Tiers livre, pour refuser de répondre à Panurge qui lui demande conseil quant à son éventuel
mariage (F. Rabelais, Pantagruel, op. cit., chap. XXIV, p. 424-427). Car cette question, selon lui,
n’est pas de celles qu’un savoir quelconque puisse éclairer.
> > > >

13. J. Lacan, « Lituraterre », dans Autres écrits, op. cit., p. 12.


14. J. Lacan, « L’étourdit », dans Autres écrits, op. cit., p. 453.
15. J. Lacan, « Joyce le symptôme I », dans Joyce avec Lacan, Paris, Navarin, 1987, p. 21-29.
16. J. Lacan, « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Scilicet,
n° 6-7, 1976, p. 30 sqq.
> > > > >

17. J. Lacan, Le Savoir du psychanalyste, leçon inédite du 2 décembre 1971.


18. A. Wilhelm, « Commentaire », Mensuel, n° 85, Paris, EPFCL-France, 2014, p. 7-13.
19. F. Rabelais, Pantagruel, op. cit., chap. I, p. 218. Rabelais souligne…
20. F. Rabelais, Tiers livre, op. cit., chap. XXXII, p. 454.
21. F. Rabelais, Gargantua, op. cit., chap. LVI, p. 147-148. Il n’y a pas à supposer un éven-
tuel transvestisme des hommes en femmes, ou des femmes en hommes, car « semblable
parure » renvoie aux descriptions précédentes des splendeurs vestimentaires de Thélème. Par
contre, quel message transmettent exactement les « certains gentilz hommes » ? Ce que les
hommes doivent porter, ou bien ce que les femmes comptent choisir, charge alors aux hom-
mes d’y assortir leurs propres parures ?
>

22. F. Rabelais, Pantagruel, op. cit., chap. VIII, p. 244. Ambiguïté, car s’agit-il au fond, pour
Rabelais, de revendiquer une égalité des sexes quant à l’accès au savoir ? Ou, au contraire, de
faire passer « femmes et filles » après les « brigans », « boureaulx », « avanturiers » et « pale-
freniers » de la phrase précédente, c’est-à-dire en dernier ?
> >

23. F. Rabelais, Tiers livre, op. cit., chap. III, p. 362.


24. Au cours de la discussion qui a suivi cet exposé, Marc Strauss a rappelé encore un autre
passage, qui est d’autant plus probablement celui que Lacan a en tête ici qu’il y fait déjà réfé-
rence dans son séminaire Le Transfert (J. Lacan, Le Séminaire, Livre VIII, Le Transfert dans sa
disparité subjective, sa prétendue situation, ses excursions techniques (1960-1961), transcrip-
tion Paris, Seuil, 1991, p. 352). Il s’agit de ce huitain, peut-être trouvé dans un almanach,
mais que Rabelais situe dans un des tomes de la librairie imaginaire de Pantagruel : « Celle
qui veid son mary tout armé, / Fors la braguette, aller à l’escarmouche, / Luy dist. “Amy, de
paour qu’on ne vous touche, / Armez cela, qui est le plus aymé.” / Quoy ? tel conseil doibt il
estre blasmé ? / Je diz que non : car sa paour la plus grande / De perdre estoit, le voyant
animé, / Le bon morceau, dont elle estoit friande » (F. Rabelais, Tiers livre, op. cit., chap. VIII,
p. 376).
> > >

25. C. Léger, « Quoad castrationem », Mensuel, n° 86, Paris, EPFCL-France, p. 46.


26. J. Lacan, « Situation… », op. cit., p. 469.
séminaire

27. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 10. Cf. aussi N. Naïtali, « La jouis-
sance supplémentaire et la “face Dieu” », Mensuel, n° 46, Paris, EPFCL-France, 2009, p. 70-79.
Au-delà des considérations que l’on pourrait peut-être faire sur les conséquences pour la suite

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de la position de désaveu que Lacan semble ici adopter, il faut bien dire que ce nouvel abord,
qui tend à individualiser un sujet de sa jouissance, tend à toujours plus écarter ce qu’il en est
de « la » jouissance de ce qui se joue au niveau « érotologique » du seul couple sexuel.
> >

28. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 13.


29. J. Lacan, Le Séminaire, Livre X, L’Angoisse, transcription Paris, Seuil, 2005, p. 27 ; Le
Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 131.
> >

30. A.-M. Combres, « L’écrit de jouissance », Mensuel, Paris, EPFCL-France, 2014, n° 86, p. 11-19.
31. J. Lacan, « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », dans Écrits,
op. cit., p. 727 ; Le Séminaire, Livre X, L’Angoisse (1962-1963), transcription Paris, Seuil, 2005.
> >

32. A. Lopez, « Enchantement Encore », Mensuel, Paris, EPFCL-France, 2014, n° 85, p. 27-34.
33. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 73. Notons que ces deux flèches,
au fond, mettent en rapport trois inexistences, ou, si l’on préfère, trois négativités : La femme
ne se trouve pas, S(A) ne s’énonce pas, et F, « hors fonction » (C. Léger, « Quoad castratio-
nem », op. cit.) – la disposition du schéma, séparé du rappel des quanteurs de la sexuation
par une barre horizontale, l’indique clairement –, ne peut qu’être approché…
>

34. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 49, je souligne. Cette phrase a été
soigneusement commentée par P. Barillot lors de la séance du 20 mars 2014 (P. Barillot,
« L’autre satisfaction », Mensuel, n° 88, Paris, EPFCL-France, 2014, p. 6-12).
>

35. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VI, Le Désir et son interprétation, transcription Paris, La
Martinière, 2013. L. Grandet, dans son exposé à ce même séminaire (« Effets d’écrits du lan-
gage », Mensuel, n° 87, Paris, EPFCL-France, 2014, p. 14-17), a justement signalé la « protes-
tation » de Lacan, dans Encore comme dans Le Sinthome, contre la confusion entre S(A) et
« la fonction phi ». N’empêche (cf. supra, note 33) que le schéma d’Encore fait curieusement
cohabiter F comme signifiant et comme fontion…

séminaire

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Nicole Bousseyroux

Un supplément de moins *

L’an dernier, nous avons vu que l’inconscient lalangue et son savoir


réel étaient à la pointe de la problématique d’Encore et des questions cru-
ciales que ce séminaire soulève. L’autre pointe, qu’imaginarise la flèche
enflammée de la vision de Thérèse d’Avila, est celle de la jouissance fémi-
nine autre. L’une et l’autre de ces pointes vont d’ailleurs de pair, le pastout
ayant partie liée avec le réel insu de l’inconscient.

L’entre centre et absence


Ce n’est certes pas la première fois que Lacan parle de la jouissance
féminine autre. Il en parle déjà dans « L’étourdit » et dans le séminaire
…Ou pire, en particulier à la fin de la leçon du 8 mars 1972, à laquelle je
vais d’abord m’arrêter. Lacan y déclare que « c’est bien elle (la femme) qui,
de cette figure de l’Autre, nous donne l’illustration à notre portée, d’être,
comme l’a écrit un poète, entre centre et absence 1 ».
Ce poète, c’est Henri Michaux, qui, dans Plume 2, écrit : « C’était à
l’aube d’une convalescence […], c’était à la porte d’une longue angoisse
[…], c’était à la fin de la guerre des membres […], c’était pendant l’épais-
sissement du Grand Écran […] ; c’était à l’arrivée entre centre et absence,
à l’Euréka, dans le nid de bulles… » Le mode de présence de l’Autre de la
jouissance chez la femme est entre centre et absence. Et Lacan va expliquer
ce qu’il entend par centre et absence.
Centre, « c’est la fonction phallique dont elle participe singulière-
ment ». Elle y participe singulièrement de ce que l’au moins un est son par-
tenaire dans l’amour. Mais, ajoute alors Lacan, en déduire que « l’au moins
un soit pressé d’habiter la jouisseprésence de la femme dans cette partie qui
ne la fait pas toute ouverte à la fonction phallique » serait un contresens
séminaire

radical. C’est l’hystérique qui aspire à cette jouisseprésence, pas une femme.
La pastoute n’a pas, contrairement au tout phallique, d’exception qui la
centre. Son centre est excentré sur le partenaire dans l’amour, mais elle ne
jouit pas de l’exception comme l’hystérique.

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Quant à l’absence, qu’est-ce au juste ? Lacan dit que « c’est ce qui lui
permet (à la femme) de laisser ce par quoi elle n’en participe pas (ce par
quoi elle ne participe pas à la fonction phallique), dans l’absence, qui n’est
pas moins jouissance, d’être jouissabsence. » Si donc Lacan affirme que la
femme est entre centre et absence, il ne dit pas, si l’on suit bien la fin de
cette leçon du 8 mars 1972, qu’elle est entre présence et absence. C’est ce
qui fait toute la difficulté à comprendre ce passage. Ce qui est centre n’est
pas, pour elle, la jouisseprésence du phallus, chère à l’hystérique. Ce centre
est excentré, déplacé sur son partenaire dans l’amour. Et ce qui est absence
n’est pas moins jouissance pour elle, d’être jouissabsence. L’entre centre et
absence de la femme ne signifie donc pas qu’elle soit entre une jouisse-
présence et une jouissabsence. Je m’explique ces notions difficiles à partir du
tableau de la sexuation quand Lacan y place le La barré de la femme comme
la partageant entre deux flèches : l’une va, du côté gauche de la sexuation,
vers ce centre excentré que marque la lettre Φ, l’autre va, du côté droit de
la sexuation, vers le signifiant de l’Autre barré, lieu de cette jouissabsence.
C’est de cette excentricité de la jouissance féminine, entre centre et
absence, que Lacan va chercher le témoignage chez des mystiques comme
Hadewijch d’Anvers, sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix, disant
bien qu’on n’est pas forcé quand on est mâle de se mettre du côté du tout
phallique. Ainsi définit-il les mystiques : comme ceux qui entrevoient et
qui éprouvent l’idée qu’il doit y avoir une jouissance qui soit jouissabsence,
au-delà du phallus.

Lacan et les féministes


Lacan évoque alors le MLF auquel cet au-delà du phallus pourrait don-
ner une autre consistance. Il faut savoir que les Éditions des Femmes du MLF
venaient juste d’être créées par Antoinette Fouque, qui avait commencé
une analyse avec lui avant de la poursuivre avec Luce Irigaray, une analyste
féministe de l’École freudienne de Paris qui soutenait, dans un livre inti-
tulé Spéculum, L’Autre femme, des thèses à tel point critiques qu’elles
allaient amener Lacan en 1974 à s’opposer à la poursuite de son enseigne-
ment à Paris VIII. C’est dans ce contexte de débat très virulent au sein de
l’École sur les thèses freudiennes concernant le phallus, le phallocentrisme
freudien et la féminité, que Lacan avance ses formules de la sexuation et
ce qu’elles impliquent du côté droit : une jouissance supplémentaire au-
séminaire

delà du phallus. Car la pastoute n’a rien d’antiphallique. Le pastout n’est


pas contre le phallus, il est plutôt tout contre, mais avec un pied au bord
de l’abîme. L’abîme des mystiques, la pastoute qui jouit de ce qui n’existe

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pas, ce n’était pas trop fait pour plaire à la « féminologie » d’Antoinette


Fouque, elle pour qui dire que « La femme n’existe pas » et qu’« il n’y a de
femme qu’exclue par la nature des choses » ne faisait que confirmer, une
fois de plus, sa misogynie.

Les abîmes ordinaires


S’« il n’y a de femme qu’exclue par la nature des choses qui est la
nature des mots », cela vient du fait que sa jouissance, comme pastoute,
n’est pas bornée par la nature des choses que représente le phallus. Et c’est
ce défaut, en haut à droite du tableau de la sexuation, de tout appui sur
l’exception qui fasse limite à la jouissance phallique, qui fait que la femme
a, par rapport à ce que désigne de jouissance la fonction phallique, une
jouissance supplémentaire.
Supplémentaire et non complémentaire, précise bien Lacan, car sinon
on retomberait dans le tout et sa logique, alors que c’est de la logique du
pastout qu’il s’agit. Avec le pastout il y a quelque chose en plus, mais Lacan
nous prévient : « Faites attention, gardez-vous d’en prendre trop vite les
échos. » Une page plus loin, il en appelle au « témoignage essentiel des
mystiques », puis à la Régine de Kierkegaard pour finir le chapitre en
disant que ce supplément qui ex-siste à la logique du tout phallique n’est
pas causé par un petit a. Si plus il y a, ce n’est pas un plus-de-jouir. Il est
causé, pour les mystiques, par Dieu en tant qu’il leur fait éprouver la faille
que fait s’ouvrir la barre sur l’Autre.
Mais il n’y a pas que la jouissance extraordinaire qu’éprouvent les
mystiques dans leurs extases. Il y a aussi la jouissance des abîmes ordinai-
res, pour reprendre le titre du livre de Catherine Millot. Par exemple l’abîme
ordinaire qui fait s’effondrer à sa descente du volcan Karen/Ingrid Bergman
dans Stromboli, le film de Roberto Rossellini. Les abîmes ordinaires, ce sont
ceux de la terre vaine de la jouissance, pour évoquer The Waste Land, le
poème de T. S. Eliot. Lacan en évoque un passage, à la page 307 du sémi-
naire L’Angoisse, où il est dit qu’une fois qu’une jolie femme s’est abaissée
à la folie de faire la chose, elle arpente la chambre en lissant ses cheveux
d’une main automatique, et change de disque.

La bourgeoise
séminaire

Se lisser les cheveux, se faire les ongles, passer un temps infini dans
la salle de bain ou le dressing sont autant d’abîmes ordinaires, pour le
populaire, de la bourgeoise, comme il appelle la femme, nous signale Lacan

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contredisant Marx soutenant, dans « L’origine de la famille, de la propriété


privée et de l’État », que dans la famille, l’homme est le bourgeois et la
femme joue le rôle du prolétaire. Si la femme est pour l’homme du peuple
la bourgeoise, c’est dans la mesure où il lui remet les clés et la garde du
semblant phallique. Le phallus, certes il l’a, mais c’est elle qui le garde, qui
en a la garde. Elle se le garde, dit Lacan. « Ce n’est pas parce qu’elle est
pas-toute dans la fonction phallique qu’elle y est pas du tout. Elle y est pas
pas du tout. Elle y est à plein. Mais il y a quelque chose en plus. »

Jouissance supplémentaire et psychose


Ce n’est pas parce qu’elle est pas-toute qu’elle est folle, qu’elle est
hors signification phallique, comme dans la psychose du fait de F0. Il y a
un diagnostic différentiel à faire entre la jouissance supplémentaire et la
jouissance psychotique, d’autant plus que certains mystiques semblent par-
fois relever d’une structure psychotique, d’après ce qu’on sait de leur expé-
rience (comme dans le cas de Marie de la Trinité, qui a fait une analyse avec
Lacan). L’au-delà du phallus de la jouissance supplémentaire n’est pas à
confondre avec l’au-delà du monde schrébérien de la béatitude.
Mais alors qu’est-ce que cet en plus de la jouissance pastoute des
femmes qui les rend, comme dit Lacan dans Télévision, « pas folles-du-tout,
arrangeantes plutôt », et même capables de faire à un homme toutes les
concessions, de leur corps, de leur âme et de leurs biens ? Cet en plus est
en fait un en moins. Mais c’est un moins qui n’a rien à faire avec le moins
phallique. C’est un moins qui concerne l’Autre comme corps, et non le Un
phallique, lui hors corps. C’est le moins de la barre mise sur l’Autre par le
manque de S(A), car c’est de cette barre que le corps, dans la jouissance
supplémentaire, jouit. C’est cette barre qui fait passer par ces moments
d’abîmes dont parle Catherine Millot, où le corps se vide et prend le large.

Mots-clés : jouissance supplémentaire, pastoute, jouissabsence.


>

* Intervention faite à Paris le 15 mai 2014 dans le cadre du séminaire de l’EPFCL « Jouis-
séminaire

sance, amour et satisfaction ».


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1. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XIX, …Ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 121.
2. H. Michaux, Plume, précédé de Lointain intérieur, Paris, Gallimard, 1984, p. 37-38.

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SÉMINAIRE D’ÉCOLE À RODEZ


Mensuel 89

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Cora Aguerre

Effects de l’analyse *

J’ai choisi ce titre qui, pour moi, s’inscrit dans « Les paradoxes du
désir », thème de nos Journées internationales 2014.
Je m’interroge sur les effets, sur ce qui change, sur ce qui reste, sur
ce qui a été touché et sur le désir « du » psychanalyste comme produit de
l’analyse.
Juan del Pozo, dans son travail « Transmission et lettre » publié dans
le numéro 3 de Pliegues, parle de la transmission et de son importance pour
que se poursuive la psychanalyse. Il s’appuie sur l’expérience analytique et
sur le désir qui en émerge, qui n’est plus soutenu grâce à l’expérience ana-
lysante et qui s’éprouve – et se prouve – via la transmission qui cause et
produit l’École. La passe est ce qui permet de nouer un réel rencontré dans
l’expérience analytique. Dans la passe se noue le singulier de l’expérience
propre avec le collectif de la communauté d’École.
Parler suppose que quelqu’un écoute. Les formations de l’inconscient
peuvent se produire mais elles passent inaperçues, elles se perdent, s’il n’y
a pas un psychanalyste qui tende l’oreille.
Par ailleurs, le « ça parle » exige l’écriture. C’est ainsi que nous pou-
vons dire que le psychanalyste doit lire à l’oreille, comme j’ai entendu le dire
par Lydie Grandet, AE de l’EPFCL. La conception qu’a Lacan de la parole et de
la cause implique que la parole prenne effet d’écriture. C’est pour cela que
séminaire d’École
ce qui se déchiffre dans la parole sous transfert permet que quelque chose
s’écrive. Le réel d’un sujet au début de la cure n’est pas le même que celui
rencontré à la fin de la cure.
Si nous mettons en perspective les fins de l’analyse et la passe, cela
suppose aussi que nous fassions un effort d’élaboration et de transmission
au-delà de la sortie de l’analyse, comme analyste de sa propre expérience.
Cela pour que l’expérience de l’analyse ne tombe pas dans l’oubli et prenne
des effets épistémiques dans la communauté.

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Ce point est présent dans les témoignages de ceux qui se sont pré-
sentés à la passe. Le moment de l’émergence du désir de l’analyste peut être
la fin de l’analyse pour quelques-uns, la sortie du dispositif pour d’autres,
et le désir de se présenter à la passe comme pur désir de transmission, sans
calcul. Parfois la conclusion de la cure se produit pendant la procédure de
la passe, parce que dans la passe s’articulent le possible, ce qui peut pas-
ser, le contingent en jeu dans l’expérience, le nécessaire en tant que c’est
« ce qui ne cesse pas de s’écrire » et l’impossible, la limite du dire, « ce qui
ne cesse pas de ne pas s’écrire ». Ces quatre modalités s’articulent dans l’ex-
périence de la passe et produisent des effets sur le passant, les passeurs,
les membres du cartel de la passe et dans la communauté.
Chacun transmet dans la passe, de façon singulière, ce qui a été son
expérience, mais si quelque chose passe c’est bien ce qui touche au réel et
qui a trait à ce qui pour un sujet a changé définitivement, ce qui est une
expression forte, catégorique, et qui parfois se transmet et impacte les
membres du cartel.
Comment donner des preuves de ce qui a changé, de la transforma-
tion subjective qui a pris effet dans la façon de vivre le pulsionnel ? À la
fin, il ne s’agit pas tant de l’inconscient que du devenir du symptôme. Cha-
cun a son style de transmission et sans doute la meilleure boussole est de
suivre sa voie singulière au-delà des différentes conceptions de la fin de la
cure sur lesquelles, selon les époques, on met l’accent.
Il y a deux points très importants qui se jouent à la fin. L’un d’eux
est la traversée du fantasme, première coupure, chute de l’objet et destitu-
tion subjective. Dans le fantasme s’articulent réel, symbolique et imaginaire.
S’en décoller, le traverser, est une opération qui produit une secousse, une
déstabilisation certaine, car il se produit alors la chute de l’objet et la sépa-
ration d’avec l’Autre.
La deuxième opération est l’identification au sinthome, qui serait un
nouveau mode de retrouver une stabilité, un appui, cette fois sans l’Autre
séminaire d’École
bien qu’avec les autres, dans un lien nouveau fondé sur l’altérité et la dif-
férence. Si le sinthome est le plus singulier du sujet, l’identification au sin-
thome produit la différence absolue, l’altérité. Une façon particulière, sin-
gulière de s’arranger dans la vie mais pas sans les autres.
Un troisième point est en jeu, qui est la question du désir « du » psy-
chanalyste, la façon dont il se met en jeu dans la clinique et dans la commu-
nauté. Il y a un désir de transmission qui se met en œuvre dans l’École et
qui conduit à nous responsabiliser et nous engager. Nous constituons l’École,

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nous faisons École. Quelque chose nous attrape, ce n’est pas quelque chose
de pensé, de réfléchi, c’est le désir mis en jeu dans la communauté d’École.
Dans l’analyse, l’abondance verbale se réduit : au début, il y a beau-
coup à dire ! Lorsque l’analyse progresse il y a moins à dire, les dits se
réduisent, le versant de l’objet est plus présent et les séances plus denses,
l’inertie devient manifeste.
L’analyse rend possible le deux, elle nous donne un partenaire qui
répond. De fait c’est quelque chose qui s’entend dans le dire de certains
sujets au début de la cure : « J’ai peur d’être accroché », et il est certain
qu’il y faut une accroche forte, nécessaire pour qu’il y ait analyse. Il y a des
moments d’inquiétude, d’inertie et cependant nous poursuivons notre expé-
rience d’analysant. L’angoisse nous saisit lorsque nous nous interrogeons
pour entreprendre l’aventure d’une psychanalyse.
Ce qui nous conduit à l’analyse et qui nous fait la poursuivre, c’est le
symptôme, ce qui nous fait question. L’entrée en analyse et son parcours
ouvriront à la fin ; et la fin donne un désir inédit. Le désir de l’analyste
implique d’accepter d’occuper la place de semblant d’objet qui cause le
sujet. Ce désir, produit de la cure, n’est pas un désir pur, il prend racine
dans le sinthome singulier de chacun. Il y a un réel en jeu dans la forma-
tion de l’analyste et c’est avec lui qu’on intervient.
En 1975, un mois avant la rédaction de la « Préface à l’édition anglaise
du Séminaire XI », Lacan s’adressa aux universitaires et psychanalystes des
États-Unis. Il leur demanda comment ils étaient devenus analystes, com-
ment ils en étaient venus à ce que l’on peut appeler leur « job ». Il posa
cette question de façon insistante et commença à répondre pour lui-même.
Dans la « Préface », nous trouvons une allusion au grain de sable qu’il
apporta à la peste freudienne en s’intéressant au « cas Aimée ».
Lacan raconte aux Américains qu’il devint analyste autour de trente-
cinq ans, l’année 1936. Il y explique de quelle façon particulière et atypi-
que il devint analyste. Il fait référence à sa thèse de doctorat sur la para-
séminaire d’École
noïa d’autopunition : De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la
personnalité, en disant qu’au moment où elle fut écrite, il était ingénu, et
qu’il croyait que la personnalité était quelque chose de facile à appréhen-
der. Mais il précise qu’ il ne donnerait plus ce titre, parce qu’il ne pense pas
que la psychose ait quelque chose à voir avec la personnalité. Il affirme :
« La psychose est un essai de rigueur. Dans ce sens je dirais que je suis psy-
chotique. Je suis psychotique pour la seule raison que j’ai toujours essayé
d’être rigoureux 1. »

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Dans sa thèse il appliqua le freudisme sans le savoir. À la fin de ses


études de médecine, il commença à recevoir des fous et à s’entretenir avec
eux et se dirigea vers Freud, qui parlait dans un style qu’il adopta du fait
de ses contacts avec la maladie mentale. Ce fut sa rencontre avec Freud.
Dans cette même conférence, Lacan introduit un autre élément très
important. Il dit que la découverte freudienne de l’inconscient est la décou-
verte d’une sorte de savoir, noué au matériel du langage qui colle à la peau
de chacun par le seul fait qu’il est un être humain, et à partir duquel on peut
expliquer comment il a plus ou moins bien réussi à s’adapter à la société.
Il signale aussi combien il est surpris de voir jusqu’à quel point nous igno-
rons comment nous finissons par trouver notre lieu, ici ou là, sans réflé-
chir, parce que nous sommes animés, poussés par quelque chose, ce qui per-
met d’expliquer comment quelqu’un peut, plus ou moins bien, se soutenir
en société. C’est-à-dire qu’ici il fait référence au sinthome et à la façon dont
chacun s’arrange avec lui.
Il affirme que l’inconscient est structuré comme un langage, mais il
ajoute : « Avec une réserve : ce qui crée la structure est la manière dont le
langage émerge au départ chez l’être humain. » Il poursuit un peu plus
loin, se référant aux sujets dont nous nous occupons : « Parfois ils ont
conservé la mémoire d’un premier langage, différent de celui qu’ils ont fini
par parler 2. »
Il revient ensuite au temps d’avant sa thèse pour dire qu’il s’est inté-
ressé à la médecine parce qu’il supposait que les relations entre homme et
femme jouaient un rôle déterminant dans les symptômes des êtres humains.
Il ajoute ensuite que, progressivement, il se vit poussé à s’intéresser à ceux
qui ne pouvaient pas faire avec ce défaut, avec ce qui n’allait pas. Il s’in-
téresse à la psychose parce que la psychose est une sorte de faillite pour ce
qui concerne la réalisation de ce que nous appelons l’amour.
Lacan s’interroge ensuite sur ce qui ne va pas, sur l’impossible du
rapport sexuel, sur ce réel dont il dit aux Américains que c’est « la fin de
séminaire d’École
la vérité, la vérité vraie 3 ». Et il conclut que l’amour y supplée mais pas
pour tous. Les autres, ceux pour qui l’amour ne fait pas suppléance, se dis-
tinguent par leur travail de rigueur et par les travaux d’écriture : les écrits
de sa patiente Aimée auxquels il s’intéressa, ceux de Schreber qui avaient
déjà retenu l’attention de Freud, et ceux de ses autres patients. L’écriture
qui permet de cerner le réel a eu du poids dans son devenir analyste.
Freud, quant à lui, s’était intéressé à l’hystérie et son approche était
sérieuse, il ne recueillait pas des écrits, il écoutait. Il passait beaucoup
de temps à écouter. Ce qu’il écoutait le conduisit à lire qu’il y avait un

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inconscient et aussi à écrire sur celui-ci à partir de ce qui l’interrogeait, ses


trouvailles comme ses impasses.
Une question, une inconnue, un désir mis en jeu pour les deux, qui
cause et qui se transmet. Chez Freud, nous trouvons la question du père et
de la féminité, chez Lacan la question du rapport sexuel qu’il n’y a pas, ce
qui ne fait pas rapport entre les parlêtres et le sexuel. Ce qui fait question
est ce qui se présente comme trou, comme énigme. La question qui nous
troue et qui nous anime a à voir avec ce qui, pour chacun de nous, fait sin-
thome et nous conduit à l’analyse.
Dans cette même conférence, renouvelant sa question : « Comment
quelqu’un se décide à s’autoriser comme analyste aux USA 4 ? », Lacan dit
qu’il aimerait avoir une idée de ce qui correspond là-bas à ce qu’il a mis en
place dans son École, la passe. Il explique que « la passe, ça consiste en ce
que, au point où quelqu’un se considère assez préparé pour oser être ana-
lyste, il puisse dire à quelqu’un de sa propre génération, un pair – pas son
maître ou un pseudo-maître – ce qui lui a donné le nerf de recevoir des gens
au nom de l’analyse 5 ».
Dans le parcours analytique, nous rencontrons la dimension de lec-
ture des formations de l’inconscient, l’inconscient du côté du symbolique
et de l’imaginaire ; mais à cette dimension de l’inconscient s’ajoute le ver-
sant de la jouissance qui était déjà dans Freud dès le début. L’élément pul-
sionnel est un élément que nous trouvons dès le début de la clinique freu-
dienne. Dans son parcours, cet élément est bien repéré et, à mesure qu’il
avance dans ses recherches, Freud postule des concepts tels que la réaction
thérapeutique négative, le masochisme primordial, la résistance, la pulsion
de mort, etc. Dans le texte Inhibition, symptôme et angoisse, il témoigne
d’un revirement important à propos du symptôme. Il fait l’hypothèse de
l’incorporation du symptôme au moi – en particulier dans la névrose obses-
sionnelle –, et déjà le symptôme est présenté comme mode de satisfaction.
Dans l’analyse nous misons sur la présence de ce qui se répète, ce qui
séminaire d’École
nous assure que ce n’est pas évanescent, ce qui se poursuit au-delà de la
fin de la cure et que nous pouvons repérer comme ce qui vise un réel. Réel
et écriture sont nécessaires pour pouvoir penser l’expérience analytique.
L’expérience analytique n’est pas seulement une expérience de lecture, de
déchiffrement, d’élucidation de l’inconscient. C’est une expérience qui per-
met l’écriture. La nouveauté de ce qui peut être écrit suppose un change-
ment à l’endroit de la satisfaction. Ce qui est en jeu dans l’expérience analy-
tique c’est une satisfaction pulsionnelle et la question qui se pose au sujet
est bien de savoir comment réussir un nouvel arrangement de la jouissance.

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Dans cette même conférence, Lacan déclare : « Une analyse n’a pas à
être poussée trop loin ; quand l’analysant pense qu’il est heureux de vivre,
c’est assez. » Il dit cela après quarante ans de pratique clinique.
« C’est dans le motérialisme de lalangue que réside la prise de l’incons-
cient – je veux dire que ce qui fait que chacun n’a pas trouvé d’autres façons
de sustenter que ce que j’ai appelé tout à l’heure le symptôme », nous dit
Lacan dans la conférence de Genève sur le symptôme. Dans celle de Yale, il
formule la même chose autrement : « Je proposerai que ce qu’il y a de plus
fondamental dans les soi-disant relations sexuelles de l’être humain a affaire
avec le langage, en ce sens que ce n’est pas pour rien que nous appelons le
langage dont nous usons notre langue maternelle. » Dans l’analyse il s’agit
de pouvoir subjectiver les premières expériences du sujet dans lesquelles
lalangue – en un seul mot – intervient avec les soins du corps, les scènes
de jouissance dans les soins du corps, dans la relation avec la mère.
La parole fait effraction dans le vivant et y fait trait. C’est grâce à
l’écrit que la parole fait trou. Le sujet est noué à la jouissance du corps,
c’est la thèse du séminaire Encore. Il y a un nœud entre l’être de jouissance,
le symbolique et l’imaginaire. Les signifiants s’incarnent dans le corps, c’est
pour cela que Lacan dit dans ce séminaire que « le signifiant est cause de
jouissance ». La question de la causation du sujet est le mode par lequel le
signifiant a pris forme dans le corps du sujet et y a déterminé sa jouissance.
La dimension de la répétition qui obéit à ce qui ne cesse pas de s’écrire et
qui prend appui de cette marque dont nous parle Lacan dans la « Confé-
rence de Genève » configure le symptôme. Il y a ce qui est écrit, ce avec
quoi l’on doit faire, la marque, il y a aussi les points que l’on extrait et qui
permettent de faire autre chose avec cette marque.
Déjà, ne plus être au service de l’Autre, je le disais en commençant,
fait coupure. Ce qui produit la séparation c’est la rencontre avec la faute de
l’Autre qui s’écrit. Il ne s’agit pas seulement qu’elle ait été entrevue, il y faut
l’inscription de la castration de l’Autre. Lorsqu’elle apparaît, dans le même
séminaire d’École
mouvement, la castration du sujet est évidente. Un trou impossible à bou-
cher apparaît, la castration cesse de ne plus s’écrire et elle s’écrit. L’impuis-
sance fait place à l’impossibilité. C’est cela qui permet le passage au réel, à
l’expérience de la limite, de ce qu’il n’y a pas.
Alors chute le deux, il reste le Un tout seul de la marque, le trait qui
se répète. La séparation produite par la chute de l’objet permet un change-
ment en ce qui concerne ce qui satisfait dans ce qui se répète. Ce qui insiste
et qui ne produit pas le même ; de nouvelles résonances se produisent. Ce
qui s’inscrit produit alors des effets. Lacan le dit de diverses manières :

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« L’analyse fait de la castration sujet » ; « L’hystérique ne se vit castrée qu’à


partir de l’analyse. »
Cette inscription change la relation du sujet au désir. Les défenses
deviennent vaines, inutiles. Si la castration s’inscrit, il est possible de pas-
ser du désir insatisfait dans l’hystérie, du désir impossible dans la névrose
obsessionnelle, au désir réalisé.
Mais ce qui est aussi en jeu dans ce qui s’écrit, c’est la possibilité
d’assumer sa position sexuée et l’identité sexuelle. Passer du Tout phalli-
que au pas-tout, avoir rapport au pas-tout, qui fait trou dans la relation
entre les sexes. L’inconscient langage lui seul écrit le phallique, répond
avec le phallus, par du un, le même d’un côté comme de l’autre. Le sem-
blant côté homme et côté femme fonctionne pour attirer le désir de l’autre
mais ne permet pas de se constituer une identité sexuelle.
Pour pouvoir passer au pas-tout phallique il faut pouvoir passer par
l’expérience de jouissance qui implique un réel. Sur ce point, Lacan va au-
delà de Freud ; à l’impasse freudienne, il répond par l’impossible à écrire le
deux qui rendrait possible le rapport sexuel, ronde entre les sexes, moitié
d’orange. Il n’y a pas cela, il y a un impossible du rapport sexuel et la solu-
tion est d’atteindre le réel du sujet par le sinthome.
Ce qui fait la différence au niveau sexuel c’est le sinthome en tant
qu’il oriente la relation à l’Autre sexe. Les sinthomes de fin d’analyse ne peu-
vent pas être des symptômes sans partenaire. Il y a une relation au sinthome
qui inclut la relation au partenaire à partir du plus singulier du sujet.
Pour Freud, l’amour était toujours narcissique. Mais pour Lacan, il y
a à la fin de la cure la possibilité d’un nouvel amour de sujet à sujet, qui
accepte l’altérité. Albert Nguyên, dans un travail qu’il présentait aux Jour-
nées internationales à Rome en 2010, parlait de la rencontre possible entre
deux jouissances sinthomatiques.
Cette faute, ce trou, fait symptôme de façon singulière pour chaque
séminaire d’École
parlêtre. Nous qui avons été conduits à nous intéresser à la psychanalyse,
à nous analyser, à recevoir des analysants, nous ne pouvons pas négliger de
nous demander ce qui nous a conduits à occuper cette place de semblant
d’objet, encourant le risque fou de nous situer comme objet, pour être déchus
lorsque se termine l’opération analytique.
Pouvoir s’interroger, rendre compte de notre parcours, de ce qui a
changé, de ce qui reste, du nouveau, ne doit pas nous conduire à croire que
nous pouvons rendre compte de tout. De ce pas-tout rencontré à la fin de
la cure – pas-tout ne peut s’élucider – il reste à la fin quelque chose de la
marque, du sinthome qui s’entr’aperçoit, mais pas-tout ne peut en être dit.

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Concernant le désir de l’analyste, l’expérience d’avoir atteint le réel


à partir de l’impossible, de la chute du fantasme, de la contingence dans la
vie, ouvre l’horizon, permet de ne pas voir toujours la même chose ; cette
expérience permet aussi de faire avec l’élan que donne le savoir de ce que,
à partir de la cure analytique, quelque chose de la satisfaction, du noyau
de jouissance d’un sujet, peut se modifier.
Évidemment que cela aussi est un pari ! Mais chacun de nous qui
sommes sûrs que, pour lui, quelque chose a changé radicalement, met son
grain de sable pour que la psychanalyse, dans la marge, continue à vivre
et, à partir de son travail, donne vie, fasse exister l’École.

Bibliographie
J. del Pozo, « Transmission et lettre », Pliegues, n° 3.
J. Lacan, « Conférence à la Yale University », 24 novembre 1975.
J. Lacan, « Conférence de Genève sur le symptôme », 1975.
S. Aparicio, « La buena hora del síntoma », intervention dans le cadre du séminaire
d’École itinérant, 28 octobre 2011.
A. Nguyên, « Mystère, mister, mi-s’taire », Revue Champ lacanien, n° 9.
J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

Mots-clés : Désir, jouissance, passe, désir de l’analyste

séminaire d’École
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* Contribution au séminaire d’École « Elles du désir », à Rodez, le 2 décembre 2013.


1. J. Lacan, « Conférence aux universités nord-américaines », dans Scilicet, n° 6-7, Paris,
Seuil, p. 9.
> > > >

2. Ibid., p. 13-14.
3. Ibid., p. 16.
4. Ibid., p. 8.
5. Ibid., p. 15.

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REP :
RÉSEAU ENFANTS
ET PSYCHANALYSE
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Martine Menès

Seule la mort est immortelle,


seule la vie est mortelle *

« Cette vie éternelle dont serait écartée toute promesse de la fin n’est
concevable que comme une forme de mourir éternellement 1 », écrit Lacan
dans le séminaire sur l’identification, faisant écho à Freud qui déclarait :
« Si tu veux pouvoir supporter la vie, sois prêt à accepter la mort 2. » En
effet, comme Montaigne ne cessait de le rappeler, la mort ne touche que le
vivant. Je le cite : « Le continuel ouvrage de votre vie, c’est de bâtir la mort.
Vous êtes de plain-pied dans la mort tant que vous êtes vivant, car une fois
la vie perdue, vous avez laissé la mort derrière vous : elle ne vous regarde
plus. Ou, si vous préférez, vous êtes mort après la vie : mais pendant la vie,
vous êtes mourant […] 3. » Coluche, dans sa déclaration prophétique :
« Tant qu’à faire, j’aimerais mieux mourir de mon vivant », le rejoint, bien
qu’à rebrousse-sens, si l’on peut dire. Au titre initial : seule la mort est
immortelle, j’ai donc ajouté sa suite logique, seule la vie est mortelle.
Pourtant la seule disparition que le sujet appréhende, à entendre
dans l’équivoque, c’est celle de l’autre. « Il nous est impossible de nous
représenter notre propre mort et, toutes les fois que nous l’essayons, nous
nous apercevons que nous y assistons en spectateurs », écrit Freud dans le
même article « Notre attitude devant la mort ». Dans L’Interprétation des
rêves, Freud relève dans le rêve d’un patient cette formule : « Il était mort
mais il ne le savait pas 4. » Cet énoncé dit combien l’inconscient ne peut
avoir de la mort, expérience impossible à connaître, qu’un non-savoir qui
va rejoindre l’horreur de savoir déposée par le refoulement.
L’obsessionnel s’angoisse à l’idée de « mourir avant la fin de sa vie »,
comme me l’a déclaré un jeune patient, et fait le mort dans l’espoir de se
faire oublier par la mort. Tandis que l’hystérique essaye de réveiller les
morts, s’exemptant par là même d’en être, et fait porter la responsabilité
des limites à l’autre incapable de la maintenir dans la jeunesse éternelle.
Le psychotique, lui, reste installé comme l’infans préverbal dans une
jeunesse figée, pouvant envisager la mort de l’autre sans en être pour le
REP

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moins affecté, comme le révèle ce jeune patient, 7 ans, pris dans le trans-
fert sans limites, typique du psychotique : « Je viendrai jusqu’à ce que j’ai
18 ans », me dit-il, puis après une courte pause : « Mais quand j’aurai
18 ans, tu seras morte. » Cette belle indifférence va de pair avec des angois-
ses massives où il est en proie à des morts vivants, des zombies, des fantô-
mes, toutes figures visant à dénier l’incontournable de la disparition puis-
que vivantes et mortes à la fois, incarnant « un primordial refus » des
limites. Tout à fait d’un autre registre est l’angoisse qui touche cette fil-
lette sensiblement du même âge à l’idée de la disparition de l’autre, dont
elle ne méconnaît pas que c’est l’index de sa propre disparition. C’est pour-
quoi elle lutte contre le sommeil séparateur, qui pour elle reste l’équivalent
de la mort.

Comment l’attitude devant la mort, pour paraphraser Freud, s’installe-


t-elle ?
« Dans ce que nous avons à énoncer de la structure subjective, comme
dépendant de l’introduction du signifiant, pouvons-nous mettre au chef de
cette structure quoi que ce soit qui s’appelle connaissance de la mort 5 ? »
« Voilà la question », écrit Lacan dans L’Envers de la psychanalyse. Mettre
au chef, non, mais retenons cependant que connaissance de la mort et
constitution subjective sont liées.
La psychanalyse avec les enfants est particulièrement instructive sur la
constitution subjective car l’enfant-analysant baigne dans la matérialité du
signifiant et, dès qu’il parle, il transmet son appréhension – là encore dans
tous les sens du terme – du réel. La question de la mort se présente à lui en
même temps que celle de la vie. La conscience qu’il y a une origine s’impose
à partir de ses observations sur les bébés, les mères, et d’abord sur la sienne.
Mais, s’il y a un début, alors il y a une fin. Et derrière toutes les questions
sur la naissance se profilent, muettes, celles sur le devenir de chacun.
Lacan le relève chez Hans : « La présence du thème de la mort est
strictement corrélative du thème de la naissance 6. » C’est pour l’enfant
l’instant de voir, premier des trois temps de l’analyse que Lacan a dégagés,
que l’enfant traverse dans la névrose infantile, qui est le temps pour com-
prendre, période que Lacan a qualifiée, à la fin du Séminaire I, Les Écrits
techniques, de psychanalyse spontanée. Ainsi, la fillette dont il était ques-
tion plus haut est toujours branchée, au sens propre, sur le désir de l’Autre,
lisant les mails de sa mère, les SMS que reçoit son père, stagnant dans le
temps pour comprendre là où le jeune garçon n’a même pas rencontré l’ins-
tant de voir.
REP

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Instant de voir que Freud a délibérément placé précisément dans le


regard, celui sur la différence des sexes, qui représente imaginairement une
incomplétude : on ne peut désormais être tout, mais soit garçon, soit fille.
À partir de là surgissent des questions fondamentales sur l’existence, et le
petit sujet va explorer avec ses théories sexuelles infantiles toutes les
hypothèses sur les réalités qui lui échappent. C’est à partir de ses interro-
gations sur le désir de l’autre, « opaque, obscur », que le jeune enfant ren-
contre la question du non-sens de son existence. Qu’est-il pour l’autre à
partir du moment où il n’est ni une part de l’autre, ni tout pour l’autre ?
Mais nul ne peut lui répondre, toute réponse est en deçà de ce qu’il attend.
D’où ses « pourquoi » insistants. Le parent, de ce fait, de structure, est tou-
jours traumatique 7, car c’est par la voie d’un désir qui lui échappe que l’en-
fant découvre ses limites, dans les deux sens du possessif, celles de l’autre
d’abord, les siennes par conséquent. Ce qu’il ne manquera pas de reprocher
un jour audit parent traumatique de diverses façons, par exemple avec le
classique « je n’ai pas demandé à naître ».
Freud a repéré comme constituant de l’humain, et en même temps
contraignant et restrictif, ce passage qui mène à ce qu’il nomme castration
et qui ne va pas sans l’angoisse du même nom. Il en fait le plus fort trau-
matisme subi dans l’enfance 8.
Lacan traduit en « manque à être » l’Hilflosigkeit freudien, la détresse
primordiale d’être perdant d’une totalité impossible, voire d’être perdu car
l’autre ne peut répondre à la demande – illimitée, elle – d’amour de com-
plétude. Il a choisi de placer le manque là où il est d’abord, non sur le plan
imaginaire mais sur celui, symbolique, du trou dans le langage. Aucun
signifiant pour recouvrir intégralement le réel, qui persiste dans son inévi-
table présence muette et inquiétante.
Voilà donc le jeune sujet seul comme il ne savait pas qu’il l’était
devant le gouffre de l’irreprésentable. Auparavant, dans son imaginaire, la
mort, c’est d’abord l’absence, à l’identique de la disparition de la mère du
champ de vision dans le Fort-Da ou de soi-même dans le sommeil. Elle est
alors pensée comme réversible. Freud rapporte même, toujours dans « Notre
attitude devant la mort », que l’enfant en attendrait même parfois une libé-
ration. Ainsi, il rapporte le mot d’un tout jeune : « Chère Maman, quand tu
seras morte, je ferai ceci ou cela. » De ce fait, en conclut-il, l’angoisse de
mort ultérieure, lorsque l’enfant a compris que ce n’était pas seulement une
longue absence ni un long sommeil, est souvent liée à un vague sentiment
de culpabilité.
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Sans traces ni mots cernant la chose, vivre se sachant mortel est une
décision qui suppose un consentement dépendant de l’originelle Bejahung,
dans un choix forcé, non seulement à la castration mais aussi à ce qu’elle
échoue à traduire. Le rapport à la mort de l’un se rencontre donc à la même
place que le manque dans l’Autre, écho des limites signifiantes et imaginai-
res à prendre en charge tout le réel, qui divisent le petit sujet entre être et
vivre, et qui le font pour jamais, pour toujours, perdant et solitaire.
Ainsi, la première acception de la mort se loge dans l’originelle perte
de vivant, ancrée dans l’entame faite par l’entrée dans la chaîne signifiante
qui met un terme à l’absolue satisfaction mythique du narcissisme primaire,
dont l’objet a est le reste et la pulsion de mort la mémoire. Le vide creusé
dans le sujet est dans un deuxième temps interprété via la différence des
sexes et traité par la castration, qui va pour partie transformer cette perte
en manque structurant, origine d’où le sujet peut (se) compter.

Car le moment de conclure vient chasser l’enfant du paradis de l’igno-


rante insouciance.
Il va lui falloir en effet conclure et connaître, comme le dit la Bible, et
le sexe et la mort. Avant « ils étaient nus et ils ne le savaient pas ». L’on peut
paraphraser cette formule : avant « il était mortel et il ne le savait pas. »
Avec la reconnaissance de la part d’impuissance du symbolique à
répondre de tout le réel, de l’impossibilité de restaurer la part perdue dans
le passage par les rets du langage, qui transforme le vivant en parlêtre, avec
la soumission au lien social qui accompagne l’entrée dans un discours, l’en-
fant affronte sa solitude fondamentale et sa finitude : pas de rapport sexuel
qui ferait du Un, pas d’Autre de l’Autre qui comblerait le manque.
Tout nouveau-né est un futur mort. L’enfant rencontre la certitude
de ce destin réel avec horreur, horreur qui se décline sous différentes crain-
tes : de la séparation, de la perte, de la solitude, de l’inconnu... Impossible
à supporter qui fait de l’angoisse devant la mort « l’analogon de l’angoisse
de castration 9 ». Voilà ce que Lacan place au chef de la connaissance de la
mort et de la structure subjective. Freud le relevait déjà, tout en précisant
que l’angoisse devant la mort est en fait angoisse devant la vie. Lacan pour-
suit en déclarant qu’elles sont interprétables de façon équivalente, je cite :
« C’est une angoisse qui se rapporte au champ où la mort se noue étroite-
ment à la vie. Que l’analyse l’ait localisée en ce point de la castration per-
met fort bien de comprendre qu’elle soit équivalemment interprétable… 10 ».
L’assomption symbolique de la castration permet de métaboliser les angois-
ses qui précèdent en leur donnant une raison, la raison du manque à avoir
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cette fois qui vient recouvrir le manque à être. L’angoisse de castration


interprète l’angoisse de mort.

Mais lorsque la signification phallique est absente, lorsque le réel


n’est jamais filtré par l’imaginaire et bridé par le symbolique, alors l’an-
goisse peut être ravageante, voisine de la terreur, impossible à canaliser.
Est-ce ce qui se passe pour ce garçon dont me parle une collègue en
contrôle ? Il a 8 ans, consulte précisément parce que ses nuits sont cauche-
mardesques et ses journées agitées. L’angoisse qui l’envahit l’empêche de
fermer les yeux (notons que sa mère dit ne pas avoir pu, les premiers jours
de sa vie, rester seule avec lui car elle avait peur de son regard) et le pousse
à une activité physique et mentale permanente. Un soir il fait une crise de
panique particulièrement vive car il y a un moustique dans sa chambre qui
pourrait pomper tout son sang. La nuit suivante il fait un cauchemar : « On
était dans un petit chalet avec des copains. Apparaît une meute de loups.
Ma mère se met entre nous et eux. Elle se fait dévorer… ». Il se réveille en
hurlant.
Son angoisse se présente comme très réelle, angoisse de mort actuelle,
les moustiques comme les loups peuvent tuer. Ce n’est pas le loup signi-
fiant des phobies de l’enfance mais la gueule ouverte du réel qui avale, la
figure d’un Autre dévoré/dévoreur que l’on retrouve dans les monstres qui
hantent les nuits d’enfance et qui ne sont rien d’autre que la mère qui
pourrait réintégrer son produit, comme il est écrit dans la Bible pour signi-
fier l’interdit de l’inceste.
Cet enfant n’associe pas, il dessine et décrit les mécanismes cérébraux
du rêve avec une précision exceptionnelle qui le fait être qualifié de sur-
doué, tant il est vrai que le refoulement, de par son absence, n’a pas réussi
à le rendre bête. Mais il reste la proie du réel.
Pourra-t-il construire un nouage de suppléance susceptible de le pro-
téger ? Pourra-t-il passer des images sans parole qui s’imposent dans le cau-
chemar à une mise en mots des images suffisante pour cerner l’impossible
à supporter ? C’est le pari de l’accompagnement analytique.

Un autre cas illustre a contrario la métabolisation possible de l’angoisse


de mort via la signification phallique. Ce garçon de 10 ans va scander en
quelques séances, après une longue prise en charge, ce passage de l’an-
goisse de castration, accompagnée de son pendant, l’angoisse de mort, à la
castration assumée, signe de solitude mais aussi de liberté.
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Un malheureux accident d’arbre lui vaut un bras cassé. La chose reste


banale jusqu’au jour où le plâtre est enlevé. L’enfant est saisi d’effroi devant
la scie, devient blême et s’effondre. Depuis il est, dit-il, obsédé par la mort,
ce qui signifie pour lui « ne plus voir la maison, ni papa, ni maman ». Il
rapporte un premier rêve où, dans une sorte de horde primitive, « le chef,
il faisait peur. Son nom : Croque-tout. C’est un monstre qui mange tout ».
Tout comme Cronos qui ne fait qu’une bouchée de ses enfants-dieux jusqu’à
ce que Rhéa réussisse à lui cacher Zeus, fils rescapé de la férocité du père.
Mais dans cette famille, bien plus modeste que celle de l’Olympe, contentons-
nous de relever ce que nous dit l’enfant lui-même : son père parle « entre
les dents ».
Dans un rêve suivant, toute la famille se transforme en loups-garous,
l’enfant aussi, et il commente : « Mon père n’était plus mon père. » Ce gar-
çon était déjà venu me voir tout petit pour n’avoir pas reconnu son père
après une « castration » réalisée : ce dernier s’était rasé la barbe... Notons
cependant que si dans le rêve son père n’est plus (comme) son père, il est,
lui, semblable au père puisque loup-garou comme lui.
Dans le même temps l’angoisse s’éloigne, elle devient métaphysique,
s’étendant à la terre entière et de ce fait quittant la sphère intime : « Le
soleil pourrait mourir et alors il n’y aurait plus de vie. » Mais cette perspec-
tive lui paraît bien lointaine et bien invraisemblable, et l’angoisse de mort
disparaît de son quotidien. Les loups ne sont plus si terribles, d’ailleurs,
dans un nouveau rêve, il a vu des bébés loups dans la forêt et, s’ils atta-
quent, c’est uniquement pour manger ses chaussons. Son père apparaît
alors sous la figure du protecteur, il les chasse avec un marteau.
C’est un dernier rêve qui sera conclusif. L’enfant arrive en me décla-
rant : « Je n’ai plus peur de la mort, je sais pourquoi. » Puis il raconte :
« J’ai fait un rêve, j’étais dans un grand arbre (comme celui dont il est
tombé, précise-t-il), on a fait une cabane. » Et il commente : « C’est juste
derrière un ruisseau, comme ça maman ne pourra pas passer. » Il m’expli-
que qu’il a réellement construit une cabane avec frère et père, dans un lieu
peu accessible. L’on peut hypothéquer qu’il opère ainsi la séparation d’avec
sa mère en acceptant de se ranger côté homme, ce qui ne va pas sans perte.
En jouant distraitement avec quelques petits personnages qui traî-
nent sur le bureau, il déclare sereinement : « Il n’y a que les faux qui ne
meurent pas. » Voilà l’enfant devenu philosophe, rejoignant Montaigne qui
déclarait lui aussi que la mort ne touche que les vivants.
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Mots-clés : enfant, mort, castration


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* Soirée REP (Réseau enfants et psychanalyse) à Bordeaux le 4 mai 2014.


1. J. Lacan, Séminaire L’Identification, inédit, leçon du 23 mai 1962.
2. S. Freud, « Notre attitude devant la mort », dans Essais de psychanalyse.
3. M. Montaigne, Essais, livre I.
4. S. Freud, L’Interprétation des rêves, chapitre VI, § 7, le rêve dit du père mort.
5. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 142.
6. J. Lacan, Le Séminaire, Livre IV, La Relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, p. 413.
7. J. Lacan, Le Savoir du psychanalyste, leçon du 14 mai 1972.
8. S. Freud, Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1978, p. 61.
9. S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1981, p. 53 et 64.
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10. J. Lacan, Le Séminaire, Livre X, L’Angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 305.

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VIIIE RENDEZ-VOUS
DE L’ INTERNATIONALE
DES FORUMS DU CHAMP LACANIEN
Les paradoxes du désir
Préludes
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Colette Soler

Le désir attrapé par…

Il m’est venue la pensée saugrenue, alors que je m’occupais de tout


autre chose, que le désir « attrapé par la queue » ne mène pas loin, n’en
déplaise à Picasso à qui j’emprunte cette phrase. Pas plus loin que le lit,
espace de l’étreinte. Pour qui veut voyager il faut donc l’attraper autrement.
Mais comment ? « Justement comme ça : mécomment 1. » Ce « mécom-
ment » convoque la parole et sa topologie, et s’inscrit en faux contre toute
tentative d’organo-dynamisme, passé ou présent, celui de Henry Ey ou
celui du neuro-conductivisme. L’organo-dynamisme, c’est justement ce qui
prend l’homme en général par son organisme et donc le désir en particulier
par la queue, croyant que c’est « par l’organe que l’Éternel féminin vous
attire en haut », comme le dit impayablement Lacan. Cet organe se chan-
tait, et même se braillait dans les salles de garde du temps de Lacan. C’était
encore le beau temps pour les psychiatres qui, depuis, ont perdu leur
organe, je veux dire leur voix, et les salles de garde pour ce que j’en sais
ne chantent plus beaucoup. C’est que le nouvel organo-dynamisme, pire

VIIIe Rendez-vous de l’IF


que celui d’hier, ne se chante pas, ne s’occupe pas du désir mais plutôt de
ce qui préside au bon ordre de tous les organes et de tous.
La psychanalyse est seule à se soucier encore du désir, on en est fiers.
Seulement, désirer c’est être en « imminence » de castration. D’où ces alter-
nances de phases entre le plaisir de la quête qui donne tellement le senti-
ment de la vie, et l’angoisse qui ramène au réel. Alors qui méritera le nom
de « désirant par excellence » ? Pas le névrosé en tout cas.

Paris, le 24 mars 2014

Mots-clés : l’organo-dynamisme d’aujourd’hui, le désirant, la castration


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* J. Lacan, « L’étourdit », Scilicet, n° 4, p. 27 ; dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 461.

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Rencontre-débat

Lacan le Borroméen
Creuser le nœud
de Michel Bousseyroux
Érès, coll. « Point hors ligne », 2014, 320 p.

Présentation par
Colette Soler (EPFCL)
et Philippe Beucké
(Cercle freudien)

Mardi 24 juin à 19 h 30

Librairie Le Divan
203, rue de la Convention, Paris 15e

Psychanalyser, c'est creuser. Creuser le réel du nœud que Lacan a fait


sien pour repenser la psychanalyse. Ce nœud doit son nom à la famille
des Borromeo qui, sur ses armoiries, symbolise sa triple alliance avec
les Visconti et les Sforza par trois anneaux enlacés de façon telle que,
si on en coupe un, n'importe lequel, les deux autres sont libres.
Cette question de la coupure borroméenne, Lacan l'a creusée comme
le mineur de fond. Dans le noir. Dans le noir de la mine de crayon, dans
le noir de la cartouche d'encre. Car c'est d'une écriture qu'il s'agit, pour
autant que ce nœud il faut l'écrire pour y comprendre quelque chose.
Cette écriture intéresse au plus haut point ce qui se passe dans une
psychanalyse. Elle change notre appréhension de ce qui s'y fait, s'y
défait, s'y refait. Elle a changé la pratique de Lacan le Borroméen, ainsi
que l'auteur de ce livre nomme le Lacan du séminaire Encore pour qui
le truc analytique ne sera pas mathématique : il sera borroméen.

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n° 12 - Politique et santé mentale
n° 15 - L’adolescence
n° 16 - La passe
n° 18 - L’objet a dans la psychanalyse et dans la civilisation
n° 28 - L’identité en question dans la psychanalyse
n° 34 - Clinique de l’enfant et de l’adolescent en institution

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