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z Billet de la rédaction 3
Responsable de la rédaction
Patricia Zarowsky
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Claire Duguet
Irène Foyentin
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Sophie Henry
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Françoise Lespinasse
Kristèle Nonnet
Éliane Pamart
Jean-Luc Vallet
Maquette
Jérôme Laffay et Célina Delatouche
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Billet de la rédaction
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Patricia Zarowsky
billet
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SÉMINAIRE
Séminaire EPFCL à Paris
Jouissance, amour et satisfaction
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Jean-Michel Arzur
L’utile et la jouissance
Je suis parti pour mon propos de la façon dont Lacan parle de l’uti-
litarisme dans ces quelques lignes. La thèse est claire : les mots ne servent
pas seulement à la communication, mais ils servent aussi à la satisfaction.
« Les vieux mots, ceux qui servent déjà, […] ils servent, à ce qu’il y ait la
jouissance qu’il faut 1. » Alors qu’il évoque, à la première leçon de ce sémi-
naire, « la différence qu’il y a de l’utile à la jouissance 2 », Lacan en établit
ici le lien. Comment comprendre qu’il articule ici la jouissance et l’usage du
langage alors qu’il séparait jusque-là ces deux registres ? Dès les premières
pages du séminaire, Lacan sépare le langage et l’être parlant, c’est-à-dire le
sujet supposé au signifiant qui en soi n’a pas de corps et le parlêtre que
l’on peut identifier au corps. Le langage est ici du côté de l’appareillage et
a le « statut d’outil 3 », comme le met en valeur un certain Jeremy Bentham,
chef de file des utilitaristes.
Nous avons donc, d’une part, l’autre satisfaction, liée à l’usage des
mots qui, eux, peuvent parler de la jouissance. Lacan fait référence au
vocabulaire du droit, dont « l’essence est de répartir, distribuer, rétribuer
ce qu’il en est de la jouissance 4 ». D’autre part, nous avons ce qui reste
voilé dans le droit, qui, s’il « ne méconnaît pas le lit 5 », ignore ce qu’il s’y
fait, l’étreinte, la jouissance du corps à corps sexuel. Lacan fait de la jouis-
sance « une instance négative 6 », ce qui évoque la jouissance fautive, en
défaut, soit ce qui reste en marge et qui ne peut être totalement impliqué
dans l’autre satisfaction. De cette jouissance, il dit qu’elle est « ce qui ne
sert à rien 7 ». Il fait donc état d’une part qui ne peut se loger dans l’utile.
Cette référence à l’utilitarisme n’est pas nouvelle chez Lacan, il l’avait
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Le champ de la jouissance
Lacan fait référence à diverses éthiques au fil de sa délimitation du
champ de la jouissance. Elles scandent sa progressive théorisation de l’ob-
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au maximum les apparences. Dans cette prison, les châtiments sont tou-
jours publics afin de toucher le plus de monde possible, marquer les esprits
et engendrer un moindre coût pour le social du fait de la dissuasion que
cela opère. Ainsi, la peine d’un prisonnier ne vise pas la seule sanction de
sa faute mais doit être utilisée et calculée dans l’intérêt de tous. Cet
altruisme porte le Souverain Bien à son maximum, il s’agit ici d’un idéal,
celui du bien de l’humanité qui produit une mise à l’écart d’un réel, qui
n’est autre que le mal désiré dans ce même altruisme, soit la jouissance
logée dans cet amour du prochain, qui fit tellement horreur à Freud.
Difficile cependant de comprendre pourquoi, selon Lacan, « les uti-
litaires […] ont tout à fait raison 19 ». Ne vient-il pas, à l’époque de L’Éthi-
que de la psychanalyse, simplement pointer une modalité de régulation de
la jouissance qui se déduit de cette morale utilitaire ? N’est-ce pas une
façon de nous montrer l’appareillage nécessaire par le langage de cette
chose encore innommable que ce discours, ici législatif, tente de prendre
en charge ? Cette logique semble traquer tout reste afin de lui trouver un
nom et un usage et de le porter dans un effort sans relâche au compte d’un
discours.
Bentham oppose à l’intérieur du langage les entités réelles que sont
les substantifs désignant des entités qui ont une existence réelle et les
entités fictives que sont les substantifs désignant les entités ayant seule-
ment une existence linguistique. Les références de Bentham sont bien
connues de Lacan, qui évoque la question des substances à plusieurs repri-
ses et notamment dans le séminaire Encore où il introduit la substance
jouissante. Dans la deuxième leçon, Lacan fait référence à la Logique de
Port-Royal, travail collectif qui s’échelonne sur une vingtaine d’années et
traite de questions de philosophie et de langage. Un des points de la Logi-
que concerne justement la distinction à faire entre la substance et le pré-
dicat. La substance, ou chose, ou absolu, est « ce qui existe par soi-même
et qui est sujet de tout ce que l’on y conçoit ». Le prédicat est « ce qui est
conçu dans la chose, et comme ce qui ne peut subsister sans la chose » (un
adjectif, par exemple). Cependant, le prédicat a la propriété de pouvoir se
substantiver, c’est-à-dire de devenir lui-même substance (bête devient la
bêtise, rond devient la rondeur, etc.). Cette manière de former les substan-
tifs repose sur un procès de séparation possible, les prédicats pourront être
un à un séparés de la substance qu’ils prédiquent et devenir à leur tour
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substances.
Tout l’effort de Bentham repose sur le passage du réel au fictif par le
biais de ses interminables classements, ses répartitions des métaphores de
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la langue. « Aux verbes, préférer les substantifs », écrit Bentham, qui tente
de substantiver la langue et qui prône la mise au jour de ce que peut dis-
simuler un verbe. Nommer implique une existence et donc une comptabi-
lité possible des substantifs, voire de la langue, dans cette tentative utili-
tariste de traquer l’équivoque et de ne laisser aucun coin sombre (« dark
spot »). Cet essai pour une science de l’homme se soutient d’une logique
sous-tendue par une tentative d’exclusion de toute contingence. Le côté un
peu extrême de la chose est la tentative de neutralisation absolue de toute
jouissance dans ce passage forcé du réel à la fiction du discours, à l’utile,
à l’appareil langagier. Ainsi, nous pouvons entendre dans ce valable pour
tous l’exclusion de la singularité. C’est donc un nouvel universel qui se
dégage là, un nouveau type de discours où la singularité, l’intime de cha-
cun se trouve circonscrit, réduit au maximum par le passage au discours.
Le pas de Freud
C’est donc une référence commune à la linguistique qui constitue « le
ressort, la petite chevillette 20 » permettant de saisir comment s’ordonnent
la conversion dite utilitariste et la conversion freudienne. Cependant, Freud
fait un pas de plus et ouvre le champ de l’éthique de la psychanalyse. En
effet, s’il repart du pas antique de la philosophie qui réfère l’éthique au
désir et non à l’obligation pure, il y loge également l’attrait de la faute, qui
est faute de jouissance. Désir, éthique et faute sont donc noués et dessinent
le champ d’un au-delà des limites du Bien et du Beau, l’au-delà du principe
de plaisir. Ce sont les hystériques qui menèrent Freud sur ce terrain avec la
découverte de la sexualité infantile. Perversion polymorphe, scandaleuse,
qui ne trouvait pas sa place dans l’éthique d’Aristote, guidée par le Sou-
verain Bien et amputée de ce champ du désir, de ce « corps des désirs
sexuels 21 », de cette intempérance qu’Aristote reléguait du côté du Bestial.
Freud apporte du nouveau avec le principe de plaisir, qu’il prolonge
ensuite du principe de réalité qui en est l’application. Si le couple principe
de plaisir-principe de réalité, les idéaux de la morale, les discours et toute
formation humaine, de nature langagière, fictive constituent ce qui peut
« refréner la jouissance 22 », se dessine logiquement la place de ce qui peut
faire défaut à ce principe. Nous voyons comment Freud, tout en construi-
sant son appareil psychique, produit une véritable subversion éthique, de
ramener « la jouissance à sa place 23 ». Cette subversion sexuelle se sup-
séminaire
porte d’une nouvelle définition du plaisir qui diverge de celle des éthiciens
d’une tradition philosophique dominée par l’hédonisme. Pour Aristote, le
plaisir est corrélé au besoin en tant qu’il peut être satisfait, c’est-à-dire à
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Pour conclure
Nous revenons donc à notre question initiale des rapports de l’utile
et de la jouissance. Si Lacan évoque au début du séminaire la disjonction
des deux termes et la mise hors jeu de la jouissance, peut-être faut-il
entendre ce qu’il dit dans cette nouvelle leçon moins comme une contra-
diction ou un changement de thèse que comme une précision. Il y a donc
bien une « utilisation de jouissance 29 » des fictions et c’est ce qu’il déve-
loppe dans le séminaire Encore à propos de l’appareillage de la jouissance.
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* Intervention faite à Paris, le 10 avril 2014, dans le cadre du séminaire de l’EPFCL « Jouis-
sance, amour et satisfaction ». Commentaire d’un extrait du séminaire Encore allant de
« L’utilitarisme […] » à « le substantiel de la fonction phallique » (J. Lacan, Le Séminaire,
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9. Ibid.
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10. Ibid.
11. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986,
p. 256.
> > > > > > > > > > >
12. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Le Seuil, 2006, p. 190.
13. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VIII, Le Transfert, Paris, Le Seuil, 1991, p. 278.
14. Ibid., p. 285.
15. Ibid., p. 306.
16. Ibid., p. 285.
17. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 189.
18. C. Ragoucy, « Bentham et Orwell », Barca!, n° 12, 1999, p. 82.
19. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 220.
20. Ibid., p. 21.
21. Ibid., p. 13.
22. J. Lacan, « Allocution sur les psychoses de l’enfant », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil,
2001, p. 364.
> > > > > > > > >
23. Ibid.
24. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 218.
25. Ibid.
26. Ibid., p. 219.
27. Ibid., p. 269.
28. J. Lacan, « Compte rendu avec interpolation du Séminaire de l’Éthique », op. cit., p. 7-18.
29. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 269.
30. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 55.
31. C. Soler, Ce qui reste de l’enfance, cours année 2012-2013, Paris, Éditions du Champ
lacanien, p. 55.
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Jean-Jacques Gorog
Fonction et utilitarisme *
Lacan suit son fil de façon tellement précise que chaque fois qu’on
fait l’effort d’en suivre le tracé une trame s’en dégage qui force l’enthou-
siasme. Cela dit, les événements de l’actualité du moment du séminaire
manquent parfois pour permettre d’expliquer une diversion qui, quoi qu’il
en soit, est utilisée pour étayer son fil, et la culture est une aide à la pen-
sée 1. Or, ici, il me manque la raison pour laquelle la référence à Bentham
vient à ce moment précis. Je vais donc l’inventer ou tout au moins tenter
d’en restituer quelque chose, dont vous me direz si c’est crédible, à partir
des éléments dont je dispose, le discours de Lacan lui-même.
Je vais donner mon sentiment sur l’utilitarisme qu’il avait déjà évo-
qué très largement, comme il le précise ici dans son séminaire L’Éthique 2,
au début, en introduction, puis plus loin, avec son développement.
La première mention de Bentham est bien ancienne puisqu’elle se
trouve dans les Écrits, et je ne peux résister à la rappeler, à propos de la
criminologie :
« Sûre d’elle-même et même implacable dès qu’apparaît une motivation uti-
litaire – au point que l’usage anglais tient à cette époque le délit mineur,
fût-il de chapardage, qui est l’occasion d’un homicide pour équivalent à la
préméditation qui définit l’assassinat (cf. Alimena, La premeditazione) –, la
pensée des pénologistes hésite devant le crime où apparaissent des instincts
dont la nature échappe au registre utilitariste où se déploie la pensée d’un
Bentham 3. »
Il y a ici une donnée critique qui oppose le sans raison et l’utilita-
risme. Mais comme dit le proverbe, il faut joindre l’utile à l’agréable, et la
question est que ce joint reste problématique. La critique est que l’utilita-
risme ne sait pas comment traiter de la pulsion, de la jouissance du sexe.
On en trouve la trace dans le séminaire qui précède L’Éthique, soit Le Désir
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chaque fois qu’il n’y a pas moyen de faire coller le mot à l’objet, notamment
du fait des équivoques soigneusement disséquées. Il exploite par exemple
le mot « église », church, depuis l’étymologie en anglais comme en français,
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jusqu’à notre Sainte Mère l’Église, pour en montrer les différents aspects 6.
Je ne peux résister à vous lire ce passage sur l’évocation de la congruence
de deux entités 7, ou ce en quoi fictif ne veut pas dire trompeur 8. Ce point
a été repris dans D’un Autre à l’autre.
J’espère déjà avoir pu faire entendre en quoi l’utilitarisme désigne
bien l’utilité des mots, surtout lorsqu’ils ne sont pas liés à un objet, soit
ceux que Bentham appelle « fictifs » et ce qui pour Lacan définit l’ordre
symbolique. Les mots doivent servir puisque c’est ce qui définit leur utilité,
et ils servent non pas contre l’équivoque, mais grâce à elle. Certes, et à quoi
servent-ils ? Je répondrai à l’établissement d’un discours au sens de Lacan,
au lien social.
Dans ce que j’ai cité plus haut, Lacan, évoquant la femme objet d’échange
selon Lévi-Strauss, se moque des positions de Freud sur la femme. Freud,
qui avait traduit John Stuart Mill, le gendre et élève de Bentham, s’insur-
geait contre les bêtises de Mill, lequel ne propose rien de moins que ce
qu’on appelle aujourd’hui l’émancipation des femmes, qu’elles travaillent
comme les hommes, etc. Or la femme, objet d’échange, qu’on jouit de pos-
séder – comme on possède un esclave, cela a beaucoup choqué Freud que
Mill ait osé comparer le statut de la femme à celle du nègre… et amusé
Lacan –, est aussi un objet de jouissance sexuelle. La contradiction appa-
rente qui se fait jour ici équivaut à celle entre la jouissance qu’il faut et
celle qu’il ne faut pas, celle qui ne sert à rien. La jouissance qu’il faut est
celle qui serait convenable, mais précisément celle-là est interdite.
Il est très remarquable, peut-on noter en passant, que chaque reprise
par Lacan de Freud procède du contrepoint, les exemples pullulent, Schreber,
Hamlet, Moïse et ici Bentham contre le Mill de Freud.
Après les équivoques de l’église ou du droit selon Bentham, voici
celle que Lacan a déjà développée à plusieurs reprises entre faillir et falloir,
entre la faute et « il faut », sans oublier la faux du temps 9, par exemple
dans les pages suivantes avec cette invention du « il faux-drait 10 », qui joue
du faux et du « il faut ». Ce « il faut » mérite un petit commentaire pour
suivre l’équivoque. Si le « il faut » de falloir est d’usage courant, il n’en est
pas de même de l’autre « il faut », dont l’usage s’est à peu près perdu, celui
du verbe faillir, qui signifie il manque, il fait défaut. Ajoutons à ça l’étran-
geté du verbe falloir qui n’est représenté à l’indicatif que par la troisième
personne. Muni de ces compléments, on pourrait traduire la phrase : la
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jouissance qu’il faut est celle qui ne manque pas. Mais laquelle est laquelle ?
À moins que ce ne soit : la jouissance qui fait défaut est celle qu’il ne faut
pas, celle qui est interdite. Poser la question permet d’y répondre : il y a la
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sible du rapport sexuel et, de ce fait, elle fait défaut nécessairement. Mais
cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas. Dès lors on voit bien que c’est
l’opposition possible-contingent qui est la plus problématique entre le
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lequel vise à l’élimination des équivoques pour gagner en utilité 13. Remar-
quons que la suite logique en est la place de l’évaluation dans la santé
publique, en vue de l’utile.
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Il est plus précis encore en 1971 14, sur ce sens du sens qui deman-
derait à être utile, soit le fait qu’une phrase doive servir à dire quelque
chose. La note rend certes impossible la philosophie mais plus radicalement
encore la psychanalyse. On approche ainsi de ce que les mots qui ne ser-
vent à rien manifestent d’une jouissance sur laquelle Lacan va progressive-
ment insister, comme une nécessité du discours analytique.
Revenons à notre texte. Un peu plus loin à la page suivante, Lacan
ajoute ceci sur l’utilitarisme, semblant bien cette fois revenir sur son idée
première :
« Il faut user, mais user vraiment, user jusqu’à la corde de choses comme ça,
bêtes comme chou, des vieux mots. C’est ça, l’utilitarisme. »
Les vieux mots, on le sait, Lacan y tient, c’est ce qui fait trace, du
réel. Il n’arrête pas de se référer à la langue, et son nettoyage des mots
« techniques » de Freud, le soin qu’il met à utiliser les mots usés de la lan-
gue plutôt que des termes qui seraient spécifiques au champ qui est le sien,
afin d’éviter toute allusion à quelque métalangage psychanalytique que ce
soit, est un des traits qui convergent avec cette théorie des fictions et
explique l’apparent changement d’opinion de Lacan.
* Intervention faite à Paris, le 10 avril 2014, dans le cadre du séminaire de l’EPFCL « Jouis-
sance, amour et satisfaction ».
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1. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 51. « La culture en tant
que distincte de la société, ça n’existe pas. La culture, c’est justement que ça nous tient. Nous
ne l’avons plus sur le dos que comme une vermine, parce que nous ne savons pas qu’en faire,
sinon nous en épouiller. Moi, je vous conseille de la garder, parce que ça chatouille et que ça
réveille. »
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5. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 10. « L’usufruit – c’est une notion
de droit, n’est-ce pas ? – réunit en un mot ce que j’ai déjà évoqué dans mon séminaire sur
l’éthique, à savoir la différence qu’il y a de l’utile à la jouissance. »
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6. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p. 213-223.
Je résume : 1) chez les Grecs, ecclesia provenait de l’union de deux mots, appeler pour une
réunion politique ; 2) assemblées des premiers chrétiens ; 3) l’ensemble des gouvernés et des
gouvernants ; 4) les prêtres ; 5) le sol et le bâtiment ; 6) la mère, notre Sainte Mère l’Église.
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7. Ibid., p. 235 et p. 243, sur l’entité fictive qu’est la gravitation et le rapport entre fic-
tion, au sens de Bentham, et le réel de la science.
> >
8. Ibid., p. 259.
9. J. Lacan, « Radiophonie », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 428.
> > > >
14. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris,
Seuil, 2007, leçon du 17 février 1971 ; « Richards et Ogden sont les deux chefs de file d’une
position née en Angleterre et tout à fait conforme à la meilleure tradition de la philosophie
anglaise, qui ont constitué au début de ce siècle la doctrine appelée logico-positivisme, dont
le livre majeur s’intitule The Meaning of Meaning. C’est un livre auquel vous trouverez déjà
allusion dans mes Écrits avec une certaine position dépréciative de ma part. The Meaning of
Meaning veut dire le sens du sens. Le logico-positivisme procède de cette exigence qu’un texte
ait un sens saisissable, ce qui l’amène à une position qui est celle-ci que, un certain nombre
d’énoncés philosophiques se trouvent en quelque sorte dévalorisés au principe du fait qu’ils
ne donnent aucun résultat saisissable quant à la recherche du sens. En d’autres termes, pour
peu qu’un texte philosophique soit pris en flagrant délit de non-sens, il est mis pour cela
même hors de jeu. »
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Elisabete Thamer
exhaustive 1.
Parler d’écrit ou d’écriture en psychanalyse peut paraître de prime
abord un paradoxe, car notre pratique est une pratique exclusivement de
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Les modalités
Lacan extrait ces quatre modalités – le possible, l’impossible, le néces-
saire et le contingent – parmi d’autres qu’Aristote a élaborées dans son
traité dit logique et appelé De l’interprétation 8. Comme je l’ai déjà évoqué,
c’est dans Encore qu’il les formule pour la première fois sous la forme de
propositions composées de deux parties : l’une qui exprime le temps – ce
qui cesse et ce qui ne cesse pas ; l’autre qui introduit l’écrit – ce qui s’écrit
et ce qui ne s’écrit pas.
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[…] plutôt le participe présent du temps qu’il faut pour que le dire de
l’analyse produise trace d’écrit 9. »
Comment ces modalités s’articulent-elles entre elles ? Le schéma ci-
dessous est établi à partir d’une indication de Lacan dans « L’étourdit ».
Dans ce texte, il dit que les demandes, qui sont modales, apparient l’impos-
sible au contingent et le possible au nécessaire 10. « Apparier » signifie que
ces modes vont par paire, et cela parce que ce qui cesse prouvera, démon-
trera justement ce qui ne cessera pas.
Récapitulons.
Dans les propositions établies par Lacan, nous avons deux modes qui
ne cessent pas : le nécessaire et l’impossible ; et deux autres qui cessent :
le possible et le contingent, les deux modes qui cessent inscrivant le chan-
gement possible.
Ce qui me semble important, c’est que Lacan se sert de ces propositions
pour mettre en avant des points cliniques bien précis, points qu’il intro-
duira au fur et à mesure. Ils ne se trouvent pas tous explicités dans Encore.
Le nécessaire, ce qui ne cesse pas de s’écrire, Lacan le fera correspon-
dre au symptôme 11, l’impossible, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, au
rapport sexuel 12, le possible, ce qui cesse de s’écrire, à la suspension du sens
des mots 13 (d’où l’effet thérapeutique) et, enfin, le contingent, ce qui cesse
de ne pas s’écrire, à la fonction phallique. Dans Encore, Lacan situe l’amour
du côté du contingent, non pour le faire correspondre au contingent, mais
pour dire que l’amour est soumis à la contingence de la rencontre. De toute
manière, comme le dit Lacan dans le séminaire Les non-dupes errent,
l’amour est un « bon test de la précarité de ces modes 14 ».
séminaire
Avant de revenir sur l’amour, j’aimerais juste vous faire sentir com-
ment ce que dit Lacan à partir des modalités peut nous illustrer en quel-
que sorte le parcours analytique.
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ne pas l’écrire […] ce n’est que comme contingence que, par la psychana-
lyse, le phallus a cessé de ne pas s’écrire 20 ».
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l’on suit les développements de Lacan, c’est qu’à force de ne produire que
du Un et non pas du deux qui ferait le rapport des jouissances, l’analyse tou-
che en effet la jouissance phallique, en faisant « de la castration sujet 25 »
– car jusqu’à ce point la castration n’était pas sujet mais imaginaire.
Cela a l’air de ne pas changer grand-chose, mais cela change tout !
Certes, l’analyse ne peut pas changer les traits de jouissance singuliers du
sujet, elle ne peut pas non plus assurer ni promettre la rencontre, mais elle
peut à terme produire un amour moins bavard. Parce qu’un sujet non dupe
de l’exil du rapport sexuel que lui impose irrémédiablement le langage n’a
plus l’idée que le foisonnement de bavardage pourrait aboutir au foisonne-
ment de jouissances qu’il n’y a pas 26.
Il reste pourtant la question de savoir ce que tout cela a à voir avec
la satisfaction. Le terme de l’analyse est certes satisfaisant. Et pourquoi
est-il satisfaisant ? Il est satisfaisant parce que être assuré de l’impossible
n’est pas du tout la même chose que de penser qu’on n’y arrive pas, ce qui
est le signe de l’impuissance. Lacan fera d’ailleurs de la satisfaction l’affect
index de la fin de l’analyse 27. Mais la satisfaction dont il est question dans
Encore n’est pas la soi-disant « satisfaction de fin », c’est « l’autre satisfac-
tion ». C’est la « satisfaction de la parole », du bla-bla 28.
La question suivante reste ouverte : cette « autre satisfaction »,
qui est la satisfaction liée à la parole, est-elle modifiée ou non à la fin de
l’analyse ?
Lacan dit que cette « autre satisfaction » répond à la jouissance
« qu’il ne faut pas ». On refoule la jouissance phallique parce que, comme
jouissance, elle ne convient pas au rapport, elle ne fait pas lien 29. À la
place, il y a donc l’autre satisfaction, liée à la parole. Or, si à la fin de l’ana-
lyse la fonction phallique est touchée réellement 30, il y a inexorablement
la chute de la satisfaction prise à la course de la vérité. Que devient donc
la satisfaction de la parole, à la fin ?
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* Intervention faite à Paris le 10 avril 2014 dans le cadre du séminaire de l’EPFCL « Jouis-
sance, amour et satisfaction ».
>
1. Nous avons organisé en 2010 des journées nationales sur « La parole et l’écrit dans la
psychanalyse ». Voir Revue de psychanalyse, n° 10, Éditions du Champ lacanien, octobre 2011.
>
2. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris,
Seuil, 2006, p. 62.
> > > >
3. Ibid., p. 64.
4. Ibid., p. 124 ; « Lituraterre », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 18.
5. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 36.
6. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, op. cit.,
p. 122 (paragraphe absent dans la version écrite de « Lituraterre »).
>
7. Voir C. Soler, « La psychanalyse, pas sans l’écrit », Revue de psychanalyse, n° 10, op. cit.,
p. 9-38.
>
8. Les textes d’Aristote dit « logiques » ont été regroupés ultérieurement sous le nom
d’Organon. Dans le « deuxième » traité de l’Organon, intitulé De l’interprétation, le philosophe
commence par définir les différents éléments de la structure langagière, des noms jusqu’aux
propositions, et leurs relations. C’est notamment dans ce traité qu’Aristote définit les propo-
sitions dites « modales » (chapitres 12-14). La proposition modale est distincte de la propo-
sition simple (ou de inesse) et est composée de deux éléments : « […] le modus, qui énonce
la modalité d’attribution, et le dictum, qui a pour objet l’attribution du prédicat au sujet. Il
en résulte que toute proposition modale se résout en deux propositions de inesse, l’une rela-
tive au mode, et l’autre relative à l’objet, la première portant un jugement sur la seconde. »
Aristote, Organon, vol. 1, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1977, p. 120-121 note 2
(J. Tricot).
>
10. J. Lacan, « L’étourdit », dans Autres écrits, op. cit., p. 490. Pour Lacan, l’impossible se
lie au contingent et non plus à l’impossible, comme dans la logique aristotélicienne : « Vous
voyez ici, comme je l’ai déjà signalé en son temps, l’alternance de la nécessité, du contingent,
du possible et de l’impossible n’est pas dans l’ordre qu’Aristote donne ; car ici, c’est de l’im-
possible qu’il s’agit, c’est-à-dire en fin de compte, du réel. »
>
11. J. Lacan, Séminaire R.S.I., inédit, leçon du 21 avril 1975 ; Séminaire Les non-dupes
errent (1973-1974), inédit, leçon du 15 janvier 1974.
> >
14. J. Lacan, Séminaire Les non-dupes errent, op. cit., séance du 8 janvier 1974.
15. Ibid., séance du 9 avril 1974.
16. Voir C. Soler, Lacan, l’inconscient réinventé, Paris, PUF, 2009, p. 39.
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> >
17. Ibid., p. 120.
18. « Comment ne pas considérer que la contingence, ou ce qui cesse de ne pas s’écrire, ne
soit par où l’impossibilité se démontre ou ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Et qu’un réel
de là s’atteste qui, pour n’en pas être mieux fondé, soit transmissible par la fuite à quoi
répond tout discours. » J. Lacan, « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des
Écrits » (7 octobre 1973), dans Autres écrits, op. cit., p. 559.
>
25. J. Lacan, « L’acte psychanalytique » [Compte rendu], dans Autres écrits, op. cit., p. 380.
26. « […] on parviendrait à s’en passer [de ce fâcheux rapport] pour faire l’amour plus
digne que le foisonnement de bavardage […]. » J. Lacan, « Note italienne » (1973), dans
Autres écrits, op. cit., p. 311.
> > >
27. Voir « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », dans Autres écrits, op. cit.
28. Voir le commentaire de Patrick Barillot, Mensuel, n° 88, mai 2014.
29. Ces points ont été également abordés par Patrick Barillot. Voir aussi J. Lacan, Le Sémi-
naire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 57.
>
30. « Le dire de l’analyse, en tant qu’il est efficace, réalise l’apophantique qui de sa seule
ex-sistence se distingue de la proposition. C’est ainsi qu’il met à sa place la fonction proposi-
tionnelle, en tant que je pense l’avoir montré, elle nous donne le seul appui à suppléer à l’ab-
sens du rapport sexuel. » J. Lacan, « L’étourdit », op. cit., p. 490.
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Sol Aparicio
Commentaire
« Il n’y a de femme qu’exclue par la nature des choses qui est la nature des
mots, et il faut bien dire que s’il y a quelque chose dont elles-mêmes se plai-
gnent assez pour l’instant, c’est bien de ça – simplement, elles ne savent pas
ce qu’elles disent, c’est toute la différence entre elles et moi.
Il n’en reste pas moins que si elle est exclue par la nature des choses, c’est
justement de ceci que, d’être pas toute, elle a, par rapport à ce que désigne
de jouissance la fonction phallique, une jouissance supplémentaire. »
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de la conséquence du non-rapport.
Après l’énoncé de l’impossible « il n’y a pas de rapport sexuel » et
l’énoncé du nécessaire « il y a de l’Un tout seul », « il n’y a de femme
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qu’exclue » fait place à ce qu’il en est de l’autre côté, autre que l’Un, en
tenant compte du « il n’y a pas La femme » déjà établi. Puisqu’il n’y a pas
de tout, pas d’universel de la femme, il n’y a de femme qu’exclue...
... par la nature des choses qui est la nature des mots ...
Cette phrase, si naturelle, se servant à deux reprises de ce mot
nature, tel qu’on s’en sert couramment dans la langue, et dont nous savons
que la notion a pourtant été mise en cause par Lacan, nous faisant remar-
quer que « la nature n’est pas si naturelle que ça », m’a beaucoup intriguée.
C’est un thème philosophique, la nature des choses, le questionnement sur
ce qu’est la véritable nature des choses. On pourrait commencer par consul-
ter là-dessus le De la nature des choses de Lucrèce et aboutir au livre de
Foucault Les Mots et les Choses, paru la même année que les Écrits de Lacan.
Dire que « la nature des choses est la nature des mots » constitue,
en tout cas, naturellement, une claire prise de position sur la question.
S’agit-il alors, dans ce renvoi de ce que l’on appelle aussi « l’ordre des
choses » à la nature des mots, de la référence habituelle chez Lacan au
champ du langage ? En commençant le séminaire, Lacan a distingué,
comme il ne l’aurait sans doute pas fait dans les années 1950, le langage
de l’être parlant. Le langage, « ça se tient là, à part, constitué au cours des
âges » ; l’être parlant, « c’est bien autre chose ». C’est quelque chose qui a
affaire, d’une part, à la jouissance – dont il est question dans la suite de la
première leçon –, et, d’autre part, au discours, qui, s’il est lien social, sup-
pose « une utilisation du langage comme lien », « entre ceux qui parlent 5 ».
Il se peut donc que « la nature des mots » renvoie ici tout simple-
ment à la grammaire que l’on apprend à l’école et qui, même inaperçue,
toujours structure la parole et n’est pas sans lien avec la logique 6. (C’est la
nature de mot « femme », nom commun, qui lui permet de faire argument
dans la fonction phi, ce qui ne saurait être le cas pour un adverbe, par
exemple.)
Notons que, dans la leçon sur l’écrit, Lacan a pointé que le discours
« comme lien social, fondé sur le langage, […] semble donc n’être pas sans
rapport » avec la grammaire 7 ; mais qu’il a aussi suggéré que « l’étreinte
confuse d’où la jouissance prend sa cause » est peut-être « de l’ordre de la
grammaire qui la commande 8 ».
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... et il faut bien dire que s’il y a quelque chose dont elles-mêmes se
plaignent assez pour l’instant, c’est bien de ça –
Ce pour l’instant désigne le temps du MLF, qui n’est plus tout à fait le
nôtre. Si les femmes luttent toujours pour l’égalité des droits, en France tout
au moins, elles sont aujourd’hui moins exclues qu’il y a quarante ans, aussi
bien du pouvoir que du savoir, ces « catégories de l’homme », comme Lacan
les nommait dans un passage du séminaire R.S.I. dont vous vous souvenez
sans doute. Elles en savent tellement plus du seul fait d’être une femme !,
disait-il, pour évoquer ensuite que « les analystes femmes sont certaine-
ment plus à l’aise à l’endroit de l’inconscient ». Du seul fait d’être femmes
donc, les femmes en sauraient plus que les hommes – non pas du savoir en
jeu dans le discours universitaire, mais de ce qui échappe à ces catégories.
(Dirons-nous qu’elles en savent plus du savoir de l’impuissance 9 ?)
Or se plaindre d’être exclue amène à vouloir dire, comme je viens de
le faire, de quoi elles sont exclues. La plainte est de l’ordre de la demande,
elle appelle le complément d’objet. Alors qu’il convient sans doute de l’en-
tendre plutôt de façon intransitive. Car l’enjeu est autre dans ce « il n’y a
de femme qu’exclue ». Lacan a signalé à plus d’une reprise que le rapport
des femmes aux discours est plus lâche que celui des hommes, qu’elles y
sont moins prises. Il s’agit donc d’interroger ce point, ici repris en ces ter-
mes : « La femme n’est pas toute, il y a toujours quelque chose qui chez
elle échappe au discours 10. »
D’où cette suite :
Mais que veut dire « savoir ce qu’on dit » ? En l’occasion, que ce dit
de Lacan résulte d’un savoir élaboré, ce n’est pas un dit dépassé par le
savoir inconscient qui le détermine.
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Il n’en reste pas moins que si elle est exclue par la nature des choses,
c’est justement de ceci que, d’être pas toute, elle a, par rapport à ce que dési-
gne de jouissance la fonction phallique, une jouissance supplémentaire.
Lacan quitte le pluriel des femmes et parle ici d’elle, au singulier 12.
Disons alors que d’être pas toute dans la fonction phallique, une femme a
une jouissance supplémentaire, en plus de la jouissance phallique.
Ce qui conditionne qu’elle soit exclue par la nature des choses – ces
choses dont la nature est phallique –, c’est ce quelque chose de substan-
tiel en plus, qui est, tel que Lacan va le souligner par la suite, un jouir du
corps, éprouvé comme tel, même si elle n’en sait rien, dont il trouve le
témoignage chez certains mystiques – ce qui prouve que ça ne dépend pas
seulement de « l’étreinte confuse » –, mais dont il soupçonne que c’est là
que ce jouir « prend sa cause ».
Je conclus. Lacan a ainsi isolé dans ce passage une énigmatique
jouissance du corps qui, pas plus que la jouissance phallique, ne fait rap-
port sexuel, mais situe certains êtres sexués comme femmes. (C’est en quoi
elle y sert, au non-rapport. Tel que Lacan le dira en concluant le séminaire,
il n’y a pas de rapport sexuel, parce que la jouissance – perverse d’un côté,
énigmatique de l’autre – est toujours inadéquate 13.)
Ce n’est pas tout, bien sûr, mais je m’arrête là pour passer mainte-
nant la parole à Frédéric Pellion.
* Intervention faite à Paris le 15 mai 2014 dans le cadre du séminaire de l’EPFCL « Jouis-
sance, amour et satisfaction ». Commentaire d’un extrait de la leçon du 20 février 1973 du
séminaire Encore allant de « Il n’y a de femme qu’exclue » jusqu’à « Mais il y a quelque chose
en plus » (J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore (1972-1973), Paris, Seuil, 1975, p. 68-69).
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4. Ibid., p. 63-64.
5. Ibid., p 32.
6. (On pourrait interroger ici la façon dont Lacan fait dépendre, au début du séminaire, la
sexuation féminine d’une curieuse exigence logique : « L’être sexué de ces femmes pas-toutes
ne passe pas par le corps, mais par ce qui résulte d’une exigence logique dans la parole. » Il
s’agit de l’exigence de l’Un. Non pas l’Un de l’amour, de la « fusion universelle » supposée par
Freud à l’Éros. Car il n’y a là qu’une métaphore biologique. Lacan argumente ici contre Freud,
si l’inconscient est structuré comme un langage, « c’est au niveau de la langue qu’il nous faut
interroger cet Un ». L’exigence de l’Un dont il s’agit part de l’Autre : « L’Autre qui s’incarne
[…] comme être sexué, exige cet une par une. » C’est l’exigence de compter ou d’être comp-
tée et, pour cela, d’être nommée, que Lacan repère dans le mythe féminin de Don Juan.)
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Frédéric Pellion
sçavoir 5 ».
Mais aussi au titre de la sauvage parodie des généalogies mythiques
ou héroïques qui figure dans Pantagruel 6, à celui de la fable panurgienne
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partenaire(s). Sachant que les deux flèches divergentes partant de La, l’une
vers F, l’autre vers S(A) 33, inscriront quelques pages plus loin cette rela-
tion dans une contrariété encore bien plus profonde que le « s’y dit et ne
s’y dit pas » du début de la leçon précédente 34.
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* Intervention faite à Paris le 20 mars 2014 dans le cadre du séminaire de l’EPFCL « Jouis-
sance, amour et satisfaction ». Commentaire d’un extrait de la leçon du 13 février 1973 du
séminaire Encore : « Il n’y a de femme qu’exclue […] Mais il y a quelque chose en plus »
(J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 68-69).
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sens) que le cas est de longtemps documenté par les philosophes d’un « manoir de Vérité » ne
touchant qu’occasionnellement à ce monde-ci…
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10. J. Lacan, « Conférence du mercredi 19 juin 1968 », Bulletin de l’Association freudienne,
n° 35, 1989, p. 3-9.
>
12. F. Rabelais, Pantagruel, op. cit., chap. XXX, p. 321-327. Épistémon réapparaît dans le
Tiers livre, pour refuser de répondre à Panurge qui lui demande conseil quant à son éventuel
mariage (F. Rabelais, Pantagruel, op. cit., chap. XXIV, p. 424-427). Car cette question, selon lui,
n’est pas de celles qu’un savoir quelconque puisse éclairer.
> > > >
22. F. Rabelais, Pantagruel, op. cit., chap. VIII, p. 244. Ambiguïté, car s’agit-il au fond, pour
Rabelais, de revendiquer une égalité des sexes quant à l’accès au savoir ? Ou, au contraire, de
faire passer « femmes et filles » après les « brigans », « boureaulx », « avanturiers » et « pale-
freniers » de la phrase précédente, c’est-à-dire en dernier ?
> >
27. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 10. Cf. aussi N. Naïtali, « La jouis-
sance supplémentaire et la “face Dieu” », Mensuel, n° 46, Paris, EPFCL-France, 2009, p. 70-79.
Au-delà des considérations que l’on pourrait peut-être faire sur les conséquences pour la suite
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de la position de désaveu que Lacan semble ici adopter, il faut bien dire que ce nouvel abord,
qui tend à individualiser un sujet de sa jouissance, tend à toujours plus écarter ce qu’il en est
de « la » jouissance de ce qui se joue au niveau « érotologique » du seul couple sexuel.
> >
30. A.-M. Combres, « L’écrit de jouissance », Mensuel, Paris, EPFCL-France, 2014, n° 86, p. 11-19.
31. J. Lacan, « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », dans Écrits,
op. cit., p. 727 ; Le Séminaire, Livre X, L’Angoisse (1962-1963), transcription Paris, Seuil, 2005.
> >
32. A. Lopez, « Enchantement Encore », Mensuel, Paris, EPFCL-France, 2014, n° 85, p. 27-34.
33. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 73. Notons que ces deux flèches,
au fond, mettent en rapport trois inexistences, ou, si l’on préfère, trois négativités : La femme
ne se trouve pas, S(A) ne s’énonce pas, et F, « hors fonction » (C. Léger, « Quoad castratio-
nem », op. cit.) – la disposition du schéma, séparé du rappel des quanteurs de la sexuation
par une barre horizontale, l’indique clairement –, ne peut qu’être approché…
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34. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 49, je souligne. Cette phrase a été
soigneusement commentée par P. Barillot lors de la séance du 20 mars 2014 (P. Barillot,
« L’autre satisfaction », Mensuel, n° 88, Paris, EPFCL-France, 2014, p. 6-12).
>
35. J. Lacan, Le Séminaire, Livre VI, Le Désir et son interprétation, transcription Paris, La
Martinière, 2013. L. Grandet, dans son exposé à ce même séminaire (« Effets d’écrits du lan-
gage », Mensuel, n° 87, Paris, EPFCL-France, 2014, p. 14-17), a justement signalé la « protes-
tation » de Lacan, dans Encore comme dans Le Sinthome, contre la confusion entre S(A) et
« la fonction phi ». N’empêche (cf. supra, note 33) que le schéma d’Encore fait curieusement
cohabiter F comme signifiant et comme fontion…
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Nicole Bousseyroux
Un supplément de moins *
radical. C’est l’hystérique qui aspire à cette jouisseprésence, pas une femme.
La pastoute n’a pas, contrairement au tout phallique, d’exception qui la
centre. Son centre est excentré sur le partenaire dans l’amour, mais elle ne
jouit pas de l’exception comme l’hystérique.
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Quant à l’absence, qu’est-ce au juste ? Lacan dit que « c’est ce qui lui
permet (à la femme) de laisser ce par quoi elle n’en participe pas (ce par
quoi elle ne participe pas à la fonction phallique), dans l’absence, qui n’est
pas moins jouissance, d’être jouissabsence. » Si donc Lacan affirme que la
femme est entre centre et absence, il ne dit pas, si l’on suit bien la fin de
cette leçon du 8 mars 1972, qu’elle est entre présence et absence. C’est ce
qui fait toute la difficulté à comprendre ce passage. Ce qui est centre n’est
pas, pour elle, la jouisseprésence du phallus, chère à l’hystérique. Ce centre
est excentré, déplacé sur son partenaire dans l’amour. Et ce qui est absence
n’est pas moins jouissance pour elle, d’être jouissabsence. L’entre centre et
absence de la femme ne signifie donc pas qu’elle soit entre une jouisse-
présence et une jouissabsence. Je m’explique ces notions difficiles à partir du
tableau de la sexuation quand Lacan y place le La barré de la femme comme
la partageant entre deux flèches : l’une va, du côté gauche de la sexuation,
vers ce centre excentré que marque la lettre Φ, l’autre va, du côté droit de
la sexuation, vers le signifiant de l’Autre barré, lieu de cette jouissabsence.
C’est de cette excentricité de la jouissance féminine, entre centre et
absence, que Lacan va chercher le témoignage chez des mystiques comme
Hadewijch d’Anvers, sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix, disant
bien qu’on n’est pas forcé quand on est mâle de se mettre du côté du tout
phallique. Ainsi définit-il les mystiques : comme ceux qui entrevoient et
qui éprouvent l’idée qu’il doit y avoir une jouissance qui soit jouissabsence,
au-delà du phallus.
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La bourgeoise
séminaire
Se lisser les cheveux, se faire les ongles, passer un temps infini dans
la salle de bain ou le dressing sont autant d’abîmes ordinaires, pour le
populaire, de la bourgeoise, comme il appelle la femme, nous signale Lacan
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* Intervention faite à Paris le 15 mai 2014 dans le cadre du séminaire de l’EPFCL « Jouis-
séminaire
1. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XIX, …Ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 121.
2. H. Michaux, Plume, précédé de Lointain intérieur, Paris, Gallimard, 1984, p. 37-38.
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Cora Aguerre
Effects de l’analyse *
J’ai choisi ce titre qui, pour moi, s’inscrit dans « Les paradoxes du
désir », thème de nos Journées internationales 2014.
Je m’interroge sur les effets, sur ce qui change, sur ce qui reste, sur
ce qui a été touché et sur le désir « du » psychanalyste comme produit de
l’analyse.
Juan del Pozo, dans son travail « Transmission et lettre » publié dans
le numéro 3 de Pliegues, parle de la transmission et de son importance pour
que se poursuive la psychanalyse. Il s’appuie sur l’expérience analytique et
sur le désir qui en émerge, qui n’est plus soutenu grâce à l’expérience ana-
lysante et qui s’éprouve – et se prouve – via la transmission qui cause et
produit l’École. La passe est ce qui permet de nouer un réel rencontré dans
l’expérience analytique. Dans la passe se noue le singulier de l’expérience
propre avec le collectif de la communauté d’École.
Parler suppose que quelqu’un écoute. Les formations de l’inconscient
peuvent se produire mais elles passent inaperçues, elles se perdent, s’il n’y
a pas un psychanalyste qui tende l’oreille.
Par ailleurs, le « ça parle » exige l’écriture. C’est ainsi que nous pou-
vons dire que le psychanalyste doit lire à l’oreille, comme j’ai entendu le dire
par Lydie Grandet, AE de l’EPFCL. La conception qu’a Lacan de la parole et de
la cause implique que la parole prenne effet d’écriture. C’est pour cela que
séminaire d’École
ce qui se déchiffre dans la parole sous transfert permet que quelque chose
s’écrive. Le réel d’un sujet au début de la cure n’est pas le même que celui
rencontré à la fin de la cure.
Si nous mettons en perspective les fins de l’analyse et la passe, cela
suppose aussi que nous fassions un effort d’élaboration et de transmission
au-delà de la sortie de l’analyse, comme analyste de sa propre expérience.
Cela pour que l’expérience de l’analyse ne tombe pas dans l’oubli et prenne
des effets épistémiques dans la communauté.
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Ce point est présent dans les témoignages de ceux qui se sont pré-
sentés à la passe. Le moment de l’émergence du désir de l’analyste peut être
la fin de l’analyse pour quelques-uns, la sortie du dispositif pour d’autres,
et le désir de se présenter à la passe comme pur désir de transmission, sans
calcul. Parfois la conclusion de la cure se produit pendant la procédure de
la passe, parce que dans la passe s’articulent le possible, ce qui peut pas-
ser, le contingent en jeu dans l’expérience, le nécessaire en tant que c’est
« ce qui ne cesse pas de s’écrire » et l’impossible, la limite du dire, « ce qui
ne cesse pas de ne pas s’écrire ». Ces quatre modalités s’articulent dans l’ex-
périence de la passe et produisent des effets sur le passant, les passeurs,
les membres du cartel de la passe et dans la communauté.
Chacun transmet dans la passe, de façon singulière, ce qui a été son
expérience, mais si quelque chose passe c’est bien ce qui touche au réel et
qui a trait à ce qui pour un sujet a changé définitivement, ce qui est une
expression forte, catégorique, et qui parfois se transmet et impacte les
membres du cartel.
Comment donner des preuves de ce qui a changé, de la transforma-
tion subjective qui a pris effet dans la façon de vivre le pulsionnel ? À la
fin, il ne s’agit pas tant de l’inconscient que du devenir du symptôme. Cha-
cun a son style de transmission et sans doute la meilleure boussole est de
suivre sa voie singulière au-delà des différentes conceptions de la fin de la
cure sur lesquelles, selon les époques, on met l’accent.
Il y a deux points très importants qui se jouent à la fin. L’un d’eux
est la traversée du fantasme, première coupure, chute de l’objet et destitu-
tion subjective. Dans le fantasme s’articulent réel, symbolique et imaginaire.
S’en décoller, le traverser, est une opération qui produit une secousse, une
déstabilisation certaine, car il se produit alors la chute de l’objet et la sépa-
ration d’avec l’Autre.
La deuxième opération est l’identification au sinthome, qui serait un
nouveau mode de retrouver une stabilité, un appui, cette fois sans l’Autre
séminaire d’École
bien qu’avec les autres, dans un lien nouveau fondé sur l’altérité et la dif-
férence. Si le sinthome est le plus singulier du sujet, l’identification au sin-
thome produit la différence absolue, l’altérité. Une façon particulière, sin-
gulière de s’arranger dans la vie mais pas sans les autres.
Un troisième point est en jeu, qui est la question du désir « du » psy-
chanalyste, la façon dont il se met en jeu dans la clinique et dans la commu-
nauté. Il y a un désir de transmission qui se met en œuvre dans l’École et
qui conduit à nous responsabiliser et nous engager. Nous constituons l’École,
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nous faisons École. Quelque chose nous attrape, ce n’est pas quelque chose
de pensé, de réfléchi, c’est le désir mis en jeu dans la communauté d’École.
Dans l’analyse, l’abondance verbale se réduit : au début, il y a beau-
coup à dire ! Lorsque l’analyse progresse il y a moins à dire, les dits se
réduisent, le versant de l’objet est plus présent et les séances plus denses,
l’inertie devient manifeste.
L’analyse rend possible le deux, elle nous donne un partenaire qui
répond. De fait c’est quelque chose qui s’entend dans le dire de certains
sujets au début de la cure : « J’ai peur d’être accroché », et il est certain
qu’il y faut une accroche forte, nécessaire pour qu’il y ait analyse. Il y a des
moments d’inquiétude, d’inertie et cependant nous poursuivons notre expé-
rience d’analysant. L’angoisse nous saisit lorsque nous nous interrogeons
pour entreprendre l’aventure d’une psychanalyse.
Ce qui nous conduit à l’analyse et qui nous fait la poursuivre, c’est le
symptôme, ce qui nous fait question. L’entrée en analyse et son parcours
ouvriront à la fin ; et la fin donne un désir inédit. Le désir de l’analyste
implique d’accepter d’occuper la place de semblant d’objet qui cause le
sujet. Ce désir, produit de la cure, n’est pas un désir pur, il prend racine
dans le sinthome singulier de chacun. Il y a un réel en jeu dans la forma-
tion de l’analyste et c’est avec lui qu’on intervient.
En 1975, un mois avant la rédaction de la « Préface à l’édition anglaise
du Séminaire XI », Lacan s’adressa aux universitaires et psychanalystes des
États-Unis. Il leur demanda comment ils étaient devenus analystes, com-
ment ils en étaient venus à ce que l’on peut appeler leur « job ». Il posa
cette question de façon insistante et commença à répondre pour lui-même.
Dans la « Préface », nous trouvons une allusion au grain de sable qu’il
apporta à la peste freudienne en s’intéressant au « cas Aimée ».
Lacan raconte aux Américains qu’il devint analyste autour de trente-
cinq ans, l’année 1936. Il y explique de quelle façon particulière et atypi-
que il devint analyste. Il fait référence à sa thèse de doctorat sur la para-
séminaire d’École
noïa d’autopunition : De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la
personnalité, en disant qu’au moment où elle fut écrite, il était ingénu, et
qu’il croyait que la personnalité était quelque chose de facile à appréhen-
der. Mais il précise qu’ il ne donnerait plus ce titre, parce qu’il ne pense pas
que la psychose ait quelque chose à voir avec la personnalité. Il affirme :
« La psychose est un essai de rigueur. Dans ce sens je dirais que je suis psy-
chotique. Je suis psychotique pour la seule raison que j’ai toujours essayé
d’être rigoureux 1. »
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Dans cette même conférence, Lacan déclare : « Une analyse n’a pas à
être poussée trop loin ; quand l’analysant pense qu’il est heureux de vivre,
c’est assez. » Il dit cela après quarante ans de pratique clinique.
« C’est dans le motérialisme de lalangue que réside la prise de l’incons-
cient – je veux dire que ce qui fait que chacun n’a pas trouvé d’autres façons
de sustenter que ce que j’ai appelé tout à l’heure le symptôme », nous dit
Lacan dans la conférence de Genève sur le symptôme. Dans celle de Yale, il
formule la même chose autrement : « Je proposerai que ce qu’il y a de plus
fondamental dans les soi-disant relations sexuelles de l’être humain a affaire
avec le langage, en ce sens que ce n’est pas pour rien que nous appelons le
langage dont nous usons notre langue maternelle. » Dans l’analyse il s’agit
de pouvoir subjectiver les premières expériences du sujet dans lesquelles
lalangue – en un seul mot – intervient avec les soins du corps, les scènes
de jouissance dans les soins du corps, dans la relation avec la mère.
La parole fait effraction dans le vivant et y fait trait. C’est grâce à
l’écrit que la parole fait trou. Le sujet est noué à la jouissance du corps,
c’est la thèse du séminaire Encore. Il y a un nœud entre l’être de jouissance,
le symbolique et l’imaginaire. Les signifiants s’incarnent dans le corps, c’est
pour cela que Lacan dit dans ce séminaire que « le signifiant est cause de
jouissance ». La question de la causation du sujet est le mode par lequel le
signifiant a pris forme dans le corps du sujet et y a déterminé sa jouissance.
La dimension de la répétition qui obéit à ce qui ne cesse pas de s’écrire et
qui prend appui de cette marque dont nous parle Lacan dans la « Confé-
rence de Genève » configure le symptôme. Il y a ce qui est écrit, ce avec
quoi l’on doit faire, la marque, il y a aussi les points que l’on extrait et qui
permettent de faire autre chose avec cette marque.
Déjà, ne plus être au service de l’Autre, je le disais en commençant,
fait coupure. Ce qui produit la séparation c’est la rencontre avec la faute de
l’Autre qui s’écrit. Il ne s’agit pas seulement qu’elle ait été entrevue, il y faut
l’inscription de la castration de l’Autre. Lorsqu’elle apparaît, dans le même
séminaire d’École
mouvement, la castration du sujet est évidente. Un trou impossible à bou-
cher apparaît, la castration cesse de ne plus s’écrire et elle s’écrit. L’impuis-
sance fait place à l’impossibilité. C’est cela qui permet le passage au réel, à
l’expérience de la limite, de ce qu’il n’y a pas.
Alors chute le deux, il reste le Un tout seul de la marque, le trait qui
se répète. La séparation produite par la chute de l’objet permet un change-
ment en ce qui concerne ce qui satisfait dans ce qui se répète. Ce qui insiste
et qui ne produit pas le même ; de nouvelles résonances se produisent. Ce
qui s’inscrit produit alors des effets. Lacan le dit de diverses manières :
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Bibliographie
J. del Pozo, « Transmission et lettre », Pliegues, n° 3.
J. Lacan, « Conférence à la Yale University », 24 novembre 1975.
J. Lacan, « Conférence de Genève sur le symptôme », 1975.
S. Aparicio, « La buena hora del síntoma », intervention dans le cadre du séminaire
d’École itinérant, 28 octobre 2011.
A. Nguyên, « Mystère, mister, mi-s’taire », Revue Champ lacanien, n° 9.
J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.
séminaire d’École
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2. Ibid., p. 13-14.
3. Ibid., p. 16.
4. Ibid., p. 8.
5. Ibid., p. 15.
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REP :
RÉSEAU ENFANTS
ET PSYCHANALYSE
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Martine Menès
« Cette vie éternelle dont serait écartée toute promesse de la fin n’est
concevable que comme une forme de mourir éternellement 1 », écrit Lacan
dans le séminaire sur l’identification, faisant écho à Freud qui déclarait :
« Si tu veux pouvoir supporter la vie, sois prêt à accepter la mort 2. » En
effet, comme Montaigne ne cessait de le rappeler, la mort ne touche que le
vivant. Je le cite : « Le continuel ouvrage de votre vie, c’est de bâtir la mort.
Vous êtes de plain-pied dans la mort tant que vous êtes vivant, car une fois
la vie perdue, vous avez laissé la mort derrière vous : elle ne vous regarde
plus. Ou, si vous préférez, vous êtes mort après la vie : mais pendant la vie,
vous êtes mourant […] 3. » Coluche, dans sa déclaration prophétique :
« Tant qu’à faire, j’aimerais mieux mourir de mon vivant », le rejoint, bien
qu’à rebrousse-sens, si l’on peut dire. Au titre initial : seule la mort est
immortelle, j’ai donc ajouté sa suite logique, seule la vie est mortelle.
Pourtant la seule disparition que le sujet appréhende, à entendre
dans l’équivoque, c’est celle de l’autre. « Il nous est impossible de nous
représenter notre propre mort et, toutes les fois que nous l’essayons, nous
nous apercevons que nous y assistons en spectateurs », écrit Freud dans le
même article « Notre attitude devant la mort ». Dans L’Interprétation des
rêves, Freud relève dans le rêve d’un patient cette formule : « Il était mort
mais il ne le savait pas 4. » Cet énoncé dit combien l’inconscient ne peut
avoir de la mort, expérience impossible à connaître, qu’un non-savoir qui
va rejoindre l’horreur de savoir déposée par le refoulement.
L’obsessionnel s’angoisse à l’idée de « mourir avant la fin de sa vie »,
comme me l’a déclaré un jeune patient, et fait le mort dans l’espoir de se
faire oublier par la mort. Tandis que l’hystérique essaye de réveiller les
morts, s’exemptant par là même d’en être, et fait porter la responsabilité
des limites à l’autre incapable de la maintenir dans la jeunesse éternelle.
Le psychotique, lui, reste installé comme l’infans préverbal dans une
jeunesse figée, pouvant envisager la mort de l’autre sans en être pour le
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moins affecté, comme le révèle ce jeune patient, 7 ans, pris dans le trans-
fert sans limites, typique du psychotique : « Je viendrai jusqu’à ce que j’ai
18 ans », me dit-il, puis après une courte pause : « Mais quand j’aurai
18 ans, tu seras morte. » Cette belle indifférence va de pair avec des angois-
ses massives où il est en proie à des morts vivants, des zombies, des fantô-
mes, toutes figures visant à dénier l’incontournable de la disparition puis-
que vivantes et mortes à la fois, incarnant « un primordial refus » des
limites. Tout à fait d’un autre registre est l’angoisse qui touche cette fil-
lette sensiblement du même âge à l’idée de la disparition de l’autre, dont
elle ne méconnaît pas que c’est l’index de sa propre disparition. C’est pour-
quoi elle lutte contre le sommeil séparateur, qui pour elle reste l’équivalent
de la mort.
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Sans traces ni mots cernant la chose, vivre se sachant mortel est une
décision qui suppose un consentement dépendant de l’originelle Bejahung,
dans un choix forcé, non seulement à la castration mais aussi à ce qu’elle
échoue à traduire. Le rapport à la mort de l’un se rencontre donc à la même
place que le manque dans l’Autre, écho des limites signifiantes et imaginai-
res à prendre en charge tout le réel, qui divisent le petit sujet entre être et
vivre, et qui le font pour jamais, pour toujours, perdant et solitaire.
Ainsi, la première acception de la mort se loge dans l’originelle perte
de vivant, ancrée dans l’entame faite par l’entrée dans la chaîne signifiante
qui met un terme à l’absolue satisfaction mythique du narcissisme primaire,
dont l’objet a est le reste et la pulsion de mort la mémoire. Le vide creusé
dans le sujet est dans un deuxième temps interprété via la différence des
sexes et traité par la castration, qui va pour partie transformer cette perte
en manque structurant, origine d’où le sujet peut (se) compter.
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VIIIE RENDEZ-VOUS
DE L’ INTERNATIONALE
DES FORUMS DU CHAMP LACANIEN
Les paradoxes du désir
Préludes
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Colette Soler
* J. Lacan, « L’étourdit », Scilicet, n° 4, p. 27 ; dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 461.
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Rencontre-débat
Lacan le Borroméen
Creuser le nœud
de Michel Bousseyroux
Érès, coll. « Point hors ligne », 2014, 320 p.
Présentation par
Colette Soler (EPFCL)
et Philippe Beucké
(Cercle freudien)
Mardi 24 juin à 19 h 30
Librairie Le Divan
203, rue de la Convention, Paris 15e
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