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Impostures intellectuelles et technosciences

Le document traite de la polémique autour de l'article d'Alan Sokal qui a critiqué le postmodernisme en affirmant que certaines théories académiques sont des constructions linguistiques sans fondement scientifique. Il explore ensuite l'évolution de la science vers une approche plus humaniste tout en soulignant la montée de la rationalité instrumentale et de l'utilitarisme dans divers domaines, y compris l'économie et les relations sociales. Enfin, il plaide pour une 'aposture intellectuelle' qui résiste à la dictature de la performance et valorise une pensée libre et non domestiquée.

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Impostures intellectuelles et technosciences

Le document traite de la polémique autour de l'article d'Alan Sokal qui a critiqué le postmodernisme en affirmant que certaines théories académiques sont des constructions linguistiques sans fondement scientifique. Il explore ensuite l'évolution de la science vers une approche plus humaniste tout en soulignant la montée de la rationalité instrumentale et de l'utilitarisme dans divers domaines, y compris l'économie et les relations sociales. Enfin, il plaide pour une 'aposture intellectuelle' qui résiste à la dictature de la performance et valorise une pensée libre et non domestiquée.

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APOSTURE INTELLECTUELLE (1)

« Là où je pense, je ne suis pas. Là où je suis, je ne pense pas. »


Jacques Lacan

1er acte : « L’affaire Sokal »

Il y a une douzaine d’années, une polémique enflamma le monde intellectuel, suite à la


parution d’un article d’Alan Sokal, professeur de physique de l’Université de New York, dans
la revue Social Text, spécialisée dans les « cultural studies » (2). Dans cet article, parut sous le
titre "Transgressing the Boundaries : Toward a Transformative Hermeneutics of Quantum
Gravity" (3), le professeur Sokal y affirme notamment que « la ‘réalité’ physique, tout autant
que la ‘réalité’ sociale, est fondamentalement une construction linguistique et sociale » et que
« le π d’Euclide et le G de Newton, qu’on croyait jadis constants et universels, sont
maintenant perçus dans leur inéluctable historicité » (4).

Le professeur Alan Sokal, révéla par la suite que son article n’était qu’une
« parodie grossière » de ce qui s’écrit dans certaines universités (!), une « modeste
expérience » destinée à montrer qu’« une revue nord-américaine de pointe » était capable de
publier « un article soupoudré d’absurdités » (5).

Au cours de la polémique qui s’ensuivit, le professeur Sokal, tout en se définissant comme


« un homme de gauche » et « féministe », se justifia de cette supercherie par le fait d’avoir
voulu s’attaquer à un « postmodernisme débridé qui éloignerait dangereusement la gauche des
Lumières, dont elle est pourtant issue ». Dans son élan, il publia un livre en compagnie de
Jean Bricmont, également professeur de physique et… de gauche, sous le titre « Impostures
intellectuelles », où tous deux tirent à boulets rouges sur les soi-disant « mystifications
physico-mathématiques » de quelques pointures issus de la psychanalyse, de la philosophie ou
de la sociologie comme Jacques Lacan, Julia Kristeva, Bruno Latour, Jean Baudrillard,
Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jean-François Lyotard, Paul Virilio, pour
n’en citer que quelques-uns et non des moindres. On remarquera que c’est « l’Ecole
française » qui est principalement visée dans ce pamphlet car elle représenterait, selon ses
auteurs, « le quartier général du relativisme postmoderne » qui s’accapare des concepts
scientifiques pour les réinterpréter d’une autre façon.

Le livre de Sokal et Bricmont fut aussitôt suivi d’une contre-attaque cinglante sous la forme
d’une publication intitulée Impostures scientifiques (6) où les auteurs dénoncent à leur tour
l’imposture, le « scientisme » et le « réductionnisme » des premiers, les accusant de
transformer la physique des particules en norme absolue.

Acte 2 : « La revanche des sorcières »

Moins de dix ans plus tard, cette polémique peut paraître dépassée. En premier lieu, parce que
l’influence de l’« Ecole française » est bien moins importante dans la pensée contemporaine,
en particulier dans les sciences sociales. Elle est même devenue marginale, entraînant avec
elle le déclin du structuralisme, dont se réfèrent la plupart des auteurs cités plus haut.

Dans le même temps, l’autre bord, celui de la science « pure et dure », se signale par un retour
à l’humain et une plus grande prise en compte de la subjectivité dans la connaissance.
Certains scientifiques reconnaissent que tout n’est pas que matière et causalité physico-
mécanique dans l’univers. La conscience, l’émerveillement, le mystère font leur grand retour
dans le discours des sciences. Le principe d’incertitude (Heisenberg) semble avoir pris le pas
sur celui d’une « vérité vraie » que l’on ne saurait étendre à l’univers tout entier. C’est en
quelque sorte « La revanche des sorcières » (7) sur les docteurs ès causa qui, parés de leurs
blouses blanches, se sont institués détenteurs du savoir absolu censé imposer le bonheur à
l’humanité. C’est que les problèmes éthiques entraînés par les avancées de la génétique, les
peurs liées à l’écologie, la méfiance du public à l’égard de la recherche fondamentale
contraignent aujourd’hui les chercheurs à « s’humaniser » et à sortir de leur tanière. Il n’y a
bientôt plus une seule école polytechnique, un seul département des sciences qui ne proposent
des cours de sociologie, de philosophie ou de communication. Même l’art a trouvé une place
au MIT ou à l’EPFL, tandis que les collaborations entre artistes et scientifiques se multiplient,
que les ateliers deviennent des laboratoires et vice-versa (8).

Cependant, en « s’humanisant », en s’ouvrant au grand public, la science s’est dans le même


temps « normalisée ». Dans le déversement d’informations et la multiplication des sources qui
caractérisent la post-modernité, les scientifiques sont devenus des producteurs de narrations
parmi d’autres (9).

Nous sommes à l’époque des mélanges, des symbioses, de la transdisciplinarité, de la


« polycréativité » et de la fusion, mais aussi des pseudo-savoirs et des pseudo-prophètes qui
se partagent une légitimité fragile au sein d’une opinion publique versatile.

Dès lors qu’en est-il réellement de la reconnaissance de l’art, de la philosophie, de la


psychanalyse ou de l’anthropologie socioculturelle dans le monde d’aujourd’hui ? Autrement
dit de ces connaissances qui, comme la recherche fondamentale, ne sont pas des savoirs
utilitaires et paramétrés, qui tentent d’échapper à la fois aux critères ultimes du résultat et de
la performance, aux idéologies religieuses et à la pensée sectaire ? La Science elle-même, en
tant que connaissance désintéressée, transparente et révolutionnaire, n’a-t-elle pas laissé place
à un métalangage à tendance totalitaire, celui de la rationalité instrumentale et des
technosciences ? Car partout, l’idéal de la première recule, tandis que ces dernières
s’imposent en tant que paradigme absolu de toute réalité, se situant au-dessus des valeurs et
des lois.

Acte 3 : la nouvelle imposture

Car elle est bien là la véritable imposture. Un tel phénomène que l’on peut observer partout et
à tout moment, est rendu possible par une autre notion, qui s’est elle aussi imposée dans notre
vie et nos relations : celle de la compétition et du marché. Les technosciences sont
l’instrument dont l’économie capitaliste s’est accaparé pour augmenter sa puissance, tout en
étendant son hégémonie à l’ensemble des modèles interprétatifs de la réalité (10).

Loin de l’idéal platonicien d’une connaissance « qui serait en chacun de nous » et qui ne
demanderait qu’à être révélée, ou encore de l’idéal des Lumières d’une connaissance
émancipatrice et universelle, la rationalité instrumentale (11) ne se préoccupe d’être ni
démocratique, ni révolutionnaire, ni vraie, ni juste. Elle se situe tout simplement au-delà de
toute vérité. Elle est supérieure parce qu’elle marche et produit des effets directs sur le réel.
Peu importe que ces effets puissent nous sembler négatifs par ailleurs car c’est encore grâce à
la rationalité instrumentale et aux technosciences que nous envisageons d’y remédier. Ainsi,
par exemple, cette fameuse « révolution verte », dont on nous dit qu’elle est « en marche »,
passerait par l’extension des cultures OGM qui nous fourniront les biocarburants nécessaires à
notre consommation énergétique de demain, sans que nous ayons à nous soucier de changer
nos comportements de surconsommateurs énergétiques.

Le nouveau paradigme technoscientifique touche donc bien à notre réel, un réel « éco-techno-
bio » qui s’impose à nous non plus comme un choix, mais comme une nécessité. Il tend à
infiltrer notre quotidien et à influencer chacun de nos gestes, nos relations, notre rapport au
monde, par une dépendance de plus en plus grande à l’égard de ces « quasi-objets » (je pense
ici aux microprocesseurs qui, plus que de simples objets, sont devenus les prolongations de
notre corps et de notre cerveau, désormais en nous, sous formes d’implants) sans lesquels il
est devenu impossible de vivre, de travailler, de penser, de créer.

Mais l’envahissement ne s’arrête pas aux technologies ou aux « quasi-objets » du quotidien.


Si les technosciences trouvent leur légitimité dans les prouesses techniques qu’ils nous
donnent à voir et à vivre, force est de constater que le métalangage de la rationalité
instrumentale en a largement profité pour s’imposer dans des disciplines qui n’appartiennent
pas aux sciences dures, à commencer par l’économie où règnent en maître le chiffre
(l’obsession quantitative) et la loi de l’offre et de la demande comme critère absolu.

Telle une pandémie, c’est un utilitarisme à toute épreuve qui se répand d’abord dans
l’approche économique des rapports humains, puis dans le langage des institutions et des
rapports sociaux, enfin dans celui de l’intimité, s’appuyant sur une batterie d’outils
conceptuels, de techniques ou de méthodes soi-disant infaillibles : biométrie, économétrie,
sociométrie, marketing, techniques managériales, comportementalistes, etc.

Tout doit passer au crible de la rentabilité, de la compétitivité et de l’évaluation selon des


critères paramétriques élaborés par les technocrates et autres coachs en tous genres :
éducation, travail, politique, culture, vie familiale, action sociale, communication, justice…
tout est soumis à l’expertise. L’on voit ainsi s’imposer des modèles d’évaluation du bonheur,
des relations amoureuses ou des émotions (on parle désormais d’intelligence émotionnelle
(12) qui n’est autre qu’un management des émotions devenues facteurs de productivité). Et
dans cette surenchère du contrôle de soi et des autres, on parle maintenant d’évaluer
l’évaluation elle-même.

Mais par-delà cette mise sous tutelle de la pensée et de l’action humaine par la rationalité
instrumentale, le premier subterfuge est de faire croire que, à l’instar de l’économie, l’art, la
culture, la connaissance, les relations sociales doivent passer par la sanction du marché. N’est
bon que ce qui est performant et rentable. Le second subterfuge est de véhiculer l’idée que
nous pourrions travailler, produire, créer sans perte, Par des comportements adéquats, une
meilleure gestion du travail et des relations, une plus grande adaptation aux situations (mais
qui en décidera ?), nous allons pouvoir améliorer la performance jusqu’à éviter tout
gaspillage, et ainsi minimiser les coûts et maximiser les profits. Apogée de la pensée libérale
et utilitariste, le paradigme de la rationalité instrumentale prône que tout le monde sera
gagnant dans un système de compétition érigée en norme absolue. On oublie vite que, pour
parvenir à la symbiose parfaite entre les êtres, les comportements et les intérêts de chacun, il
faut passer par la restructuration de la production et du travail, donc opérer des coupes vives
dans le corps social. Il faudra en dernier ressort priver les individus de la dernière liberté qu’il
leur reste peut-être : le choix de perdre volontairement, de donner ou de se sacrifier pour
l’autre, de « gaspiller » leur temps en activités inutiles. En tous les cas, l’application d’un
modèle parfaitement intégré de la production devra obligatoirement passer par un tri : la
séparation du bon grain de l’ivraie, le rationnel de l’irrationnel, l’élimination ou la
domestication des maillons faibles, récalcitrants ou peu rentables.

Acte 4 : « l’aposture » comme pro-position.

Si l’imposture consiste à nous faire croire qu’il n’y a qu’un seul modèle de développement, de
savoir et de vie sociale qui aurait de fait prédominance sur la pensée, les idées et la pratique
(au sens de prattein), nous ne pouvons y répondre que par une « aposture » traduisant notre
refus de participer au culte de la performance. Un refus qui n’est pas de faire ou de s’engager,
mais de renoncer à subir la dictature de la compétition, de préférer l’indétermination à la
spécialisation, l’inachevé au culte du rendement. L’« aposture intellectuelle » est celle qui
consiste à faire un pas de côté - ou un pas de travers - pour quitter la ligne droite qui conduit à
l’évidence, vers laquelle nous entraîne la mode actuelle de l’expertise, de l’évaluation, des
méthodes managériales et du coaching comportementaliste. Quand la machine fonctionne trop
bien, quand les choses s’emboîtent trop parfaitement, quand tout le monde est d’accord ou
pense la même chose, c’est que l’imposture n’est pas loin. Vient alors le moment de
l’aposture comme attitude de résistance.

C’est en quelque sorte revenir à cette « pensée sauvage » dont parle C. Lévi-Strauss, c’est-à-
dire une pensée qui n’est pas encore « domestiquée en vue d’obtenir un rendement. » (13).
C’est en fin de compte se rappeler la distinction que fait Michel Serres entre savoir et
connaissance : « celle-ci procède, avance, découvre, risque et se lance dans une aventure
singulière, encore non tracée, erre sur des terres inconnues, alors que le savoir amasse des
données toutes faites, comme on met de l’argent à la banque, des votes dans une urne ou de
l’énergie dans des accumulateurs. » (14). Autrement dit, deux notions antinomiques que nous
avons tendance à confondre.

Le 20 mai 2008/sf

Notes :

1) Ce texte fait suite à une réflexion personnelle à propos des conférences proposées lors du
laboratoire « Voici demain », au cours du premier semestre 2007-2008, du programme
postgrade CCC.
2) cf. Le Monde du 20/12/96, « La mystification pédagogique du professeur Sokal » pp. 1,
16.
3) Social Text, 46/47 (printemps-été 1996), p. 217-252, « Transgresser les frontières : vers
une herméneutique transformative de la gravitation quantique ».
4) A. Sokal et J. Bricmont (1997), Impostures intellectuelles, Paris : Editions Odile Jacob, p.
12.
5) Le Monde 20/12/96.
6) Baudouin Jurdant (dir.) (1998), Impostures scientifiques. Les articles de cette contribution
collective sont repris par la Revue Alliage 35-36 (1998), qui peut être consultée en ligne :
http://www.tribunes.com/tribune/alliage/35-36 ; voir également : Yves Jeanneret (1998),
L'Affaire Sokal et la querelle des impostures, Paris : PUF.
7) Pierre Thuillier, La revanche des sorcières - l’irrationnel et la pensée scientifique, Paris :
Editions du Belin.
8) voir par exemple : Beaux-Arts Magazine, septembre 2007, N° 279, p. 97.
9) J.-F. Lyotard (1979), La condition postmoderne, Paris : Editions de Minuit.
10) Agazzi, Le Bien, le Mal, la Science. Les dimensions éthiques de l’entreprise techno-
scientifique, Paris : Puf, p. 52 ; voir aussi G. Berthoud, (1997) « La cage de fer du capitalisme
intégral », in La Revue du Mauss N° 9, pp. 91-110.
11) La pensée grecque distingue entre agir et faire (prattein et poiéin) deux notions qui sont à
l’origine de deux types de rationalités : pratique et instrumentale. Tandis que la rationalité
pratique concerne directement les fins et « se propose de fournir le pourquoi du devoir être »,
la rationalité instrumentale s’adresse à la technique, au résultat, à l’efficacité (voir Agazzi, op.
cit. p. 137, 139, 140).
12) Daniel Goleman (1995), Emotional Intelligence, New York : Bantam Books.
13) Claude Lévi-Strauss (1962), La pensée sauvage, Paris : Plon, p. 262.
14) Michel Serres (1998), préface à Michel Authier, Pays de connaissance, Paris : Editions du
Rocher, p. IX.

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