0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
17 vues18 pages

La lutte des races chez Gumplowicz

Ludwig Gumplowicz, sociologue juif de Vienne, a développé une théorie de la 'lutte des races' qui, bien que souvent perçue comme raciste, propose une analyse des conflits sociaux et historiques comme moteurs de la formation des races. Son approche critique souligne que le racisme peut émerger d'une interprétation pessimiste des relations sociales, où les groupes se définissent et se comportent comme des races, même en l'absence de distinctions ethniques claires. L'article explore la complexité de ses idées et leur impact sur la compréhension contemporaine du racisme et des luttes sociales.

Transféré par

Giraud HODJIGUE
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
17 vues18 pages

La lutte des races chez Gumplowicz

Ludwig Gumplowicz, sociologue juif de Vienne, a développé une théorie de la 'lutte des races' qui, bien que souvent perçue comme raciste, propose une analyse des conflits sociaux et historiques comme moteurs de la formation des races. Son approche critique souligne que le racisme peut émerger d'une interprétation pessimiste des relations sociales, où les groupes se définissent et se comportent comme des races, même en l'absence de distinctions ethniques claires. L'article explore la complexité de ses idées et leur impact sur la compréhension contemporaine du racisme et des luttes sociales.

Transféré par

Giraud HODJIGUE
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

La « lutte des races » selon Ludwig Gumplowicz

Jacques Le Rider
Dans Lignes 1990/4 (n° 12), pages 200 à 216
Éditions Éditions Hazan
ISSN 0988-5226
ISBN 9782877361705
DOI 10.3917/lignes0.012.0200
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

Article disponible en ligne à l’adresse


https://www.cairn.info/revue-lignes0-1990-4-page-200.htm

Découvrir le sommaire de ce numéro, suivre la revue par email, s’abonner...


Flashez ce QR Code pour accéder à la page de ce numéro sur Cairn.info.

Distribution électronique Cairn.info pour Éditions Hazan.


La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le
cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque
forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est
précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
JACQUES LE RIDER

LA « LUTTE DES RACES »


SELON LUDWIG GUMPLOWICZ
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


L'œuvre, et surtout la singulière personnalité de
Ludwig Gumplowicz (1838-1909), restent connues mal
en France. Léon Poliakov, dans Le mythe aryen, évoquait
brièvement, « un sociologue juif de Vienne, L. Gumplo-
wicz, (qui) reprochait au peuple juif "de ne pas savoir
disparaltre" » ( 1). Le personnage présenté sous un jour
aussi douteux (déjà Georg Lukacs parlait de lui et de son
collègue Ratzenhofer en des termes très sévères, dans Die
Zerstorung der Vernunjt), se trouvait réhabilité dans la
somme encyclopédique de William M. Johnston, L'esprit
viennois. « Gumplowicz s'est acquis une· réputation

(x) Léon Poliakov, le Mythe aryen; Paris : Calmann-Uvy, 1971,


p. 2.92.. Les principaux ouvrages ont été traduits en français : AperfHS
de sociologie, trad. Uon Didier, Lyon :A. St~rck, 1900 ; La lutte des rates,
reçherçhes soçjo/ogiques, trad. Charles Baye, Paris : Guillaumin, 1893 ;
Le motlllement social en Autriçhe. La not111el/e réforme é/eçtorale, Paris :
V. Giard etE. Brière, 1897 ; Précis de socioligie, trad. Charles Bay, Pa-
ris : L. Chailley, 1896 ; Sociologie et politique, préface de René Worms,
Paris : V. Giard etE. Brière, 1898.

2.00
imméritée de raciste », écrivait Johnston (z.) ; mais le
contexte dans lequel il situait Gumplowicz laissait le
lecteur malgré tout perplexe: le chapitre s'intitulait« Le
darwinisme social » et traitait en troisième partie de
Houston Stewart Chamberlain...
Plus récemment, Pierre-André Taguieff a évoqué
Gumplowiéz dans un~ note bien documentée, qui aiguise
la curiosité du lecteur : « Le thème de la "lutte des
races" », écrit Taguieff, « a été à la fois vulgarisé et
intégré dans la rhétorique des sciences sociales à partir
de l'ouvrage deL. Gumplowicz portant ce titre. (Cette)
théorie, intéressant paradoxe, ne saurait être sommaire-
ment qualifiée de "raciste", pour autant que les races n'y
apparaissent pas comme ontologiquement premières,
mais comme engendrées par la lutte entre groupes et
collectivités en vue de la domination, moteur de l'his-
toire : la relation polémique, présumée éternelle, a la
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


puissance de former des races, elle présente un procès de
racisation des groupes » (3).
Et pourtant, une des principales contributions du livre
de P.-A. Taguieff ne consiste-t-elle pas dans la redéfini-
tion critique de la notion même de racisme, par exemple
dans l'àffirmation et la démonstration que, pour re-
prendre la formule d'Emmanuel Lévinas, « le racisme
n'est pas un concept biologique » (4) ? Désormais, on ne
peut plus se contenter d'une définition, même large, du
racisme. Il y a bien des manières d'être raciste, ou de
devenir raciste. Voilà précisément ce qui rend la tâche de
l'antiracisme si compliquée, et si interminable. Lorsque

(z) William M. Johnston, L'esprit viennois. Une histoire intel/eçtmile


et sodaie, r848-r9J8, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris : P.U.F.,
1985, p. 379·
(3) Pierre-André Taguieff, La Forçe du prljngé. Essai sur le raCisme
et ses dotlb/es, Paris : La Découverte, 1987, p. 577 (note 38).
(4) Formule citée ibid. p. 106.

2.01
Gumplowicz définit les « races » comme le produit d'un
processus historique primitif, comme le résultat de luttes
ethniques et sociales, peut-on dire avec certitude qu'il ne
s'agit pas d'une forme particulière de racisme? L'intérêt
des théories raciales (ou « raciques », comme on dit
parfois pour éviter prudemment les connotations trop
déplaisantes (5)) de Gumplowicz résulte peut-être jus-
tement de cette dérive d'une vision pessimiste et
« hobbésienne »du monde plongé dans l'état de guerre
entre les groupes sociaux, vers un discours raciste.
Le racisme apparalt dans cette perspective comme le
durcissement et l'exagération d'une interprétation de la
réalité politique, sociale et historique, tentée de tout
réduire à une théorie des conflits. Le racisme se présente
chez Guniplowicz moins comme un corps de doctrine,
que comme une tentation, un risque qui guette l'intel-
lectuel désillusionné, fustré, dont le cynisme provocant
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


cache une bonne dose d'amertume et de ressentiment.
Voir de la « race » partout, « raciser » l'histoire, le social,
le politique, n'est-ce pas une forme de racisme, même si
l'on ne tient pas un discours d'exclusion, ni d'infério-
rité/ supériorité des races les unes par rapport aux autres
(il est vrai que Gumplowicz ne s'interdit pas à l'occasion
de placer telle race au-dessus de telle autre ... ) ? Et cela
surtout dans une situation historique (Gumplowicz
choisit le titre Der Rassenkampf en 1883 1) où la notion
de race est déjà si marquée qu'on ne peut plus l'employer
« innocemment » (comme, disons, au temps de Buf-
fon ... ).
L'analyse d'Endre Kiss nous semble sur ce point très
éclairante : « Il ne voulait pas étudier la lutte des "races"
en tant que telle, mais, comme ille préCisait lui-même,
cerner le phénomène qui fait que, même si les groupes

(5) Cf. ibid. p. 12.8 sq.

202
sociaux ne peuvent pas être identifiés à des groupes
ethniques, et encore moins à des races pures, ils se com-
battent néanmoins comme des races, ils se comportent,
ils se définissent comme des races au sein même d'une
société moderne qui ne connalt plus, qui ne veut plus
connaltre, les distinctions de ce genre. Cette forme
d'affirmation de soi, cette façon de se comporter
"comme" des races, ce type de comportement "comme
si" : voilà le sujet qu'il voulait étudier » (6). Parler de
races « comme si » elles s'affrontaient réellement, pour
désigner des conflits sociaux, politiques, nationaux, reli-
gieux, etc. n'est-ce pas une des définitions possibles du
racisme contemporain ?
Comment un idéaliste et un militant révolutionnaire en
arrive, après des déceptions cruelles, à présenter le monde
comme une arène où les « races » se livrent un combat
sans pitié, n'obéissant qu'à la loi du plus fort, voilà ce que
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


nous montre l'itinéraire de Ludwig Gumplowicz.
Né à Cracovie en 18 38, il était le fùs d'une famille juive
de la grande bourgeoisie galicienne : son père, un riche
homme d'affaires, jouait un rôle de premier plan dans la
communauté juive locale. Ludwig Gumplowicz n'avait
pas de lien avec la culture hassidique des masses popu-
laires juives de Galicie. Il aspirait, comme ses parents, à
l'assimilation, selon le modèle qui s'imposait dans cette
partie de la Monarchie habsbourgeoise :l'assimilation à
la culture polonaise. Gumplowicz, qui écrivit jusqu'en
1875 une bonne partie de ses travaux en polonais, était
dans sa jeunesse un ardent patriote. Il rêvait d'une fusion
nationale de l'aristocratie, de la paysannerie et des Juifs
de Galicie. Etudiant le droit et l'économie à Vienne, entre
1858 et 1861, il militait pour sa nationalité polonaise,

(6) Endre Kiss, Der Tod der k.u.k. Weltordnung in Wien. Idoengeschichte
osterreichs 111/J die Jahrhrmdertwendo, Vienne : Bôhlau, 1986, p. I06 sq.
hàissant la Russie, mais aussi l'idéologie supranationale
et multiculturelle des Habsbourg., Dans ses Huit lettres de
Vienne, publiées en polonais, à Cracovie, en 1866, il
fustigeait les « Etats dynastiques, artificiels et multilin-
gues ».
A la même époque naissait en Galicie le mouvement
nationaliste juif, qui refusait l'identification à la nationa-
lité allemande, dominante dans cette partie de la Monar-
chie habsbourgeoise (la Cisleithanie), mais aussi l'assi-
milation à la nationalité polonaise, et a fortiori à la
nationalité ruthène (ukrainienne). Philipp Mansch, ani-
mateur du mouvement natioanl juif à Lemberg (Lw6w),
avait sollicité le soutien de son ami Gumplowicz ; celui-ci
répondit le u novembre 1861 par une longue lettre qui
constitue une remarquable profession de foi assimila-
tionniste. Ce document a été publié en traduction anglaise
par Werner J. Cahnam :
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


« Y ou are right- we are, sarry to say, still a nationa-
lity ! But, in admitting this, shall 1 take back what 1 have
said about Jews in Poland- no ! Because, where is the
cause of my mistakes - and your victory ? In that you,
speaking about Jews, look 'backwards- into the past-
while 1 look into the future. And regrettably, we are still
stuck in the past and the future rides slowly and tarries
a damned long time. Y es ! Y ou have hit th~ nail on the
head. Civil marriage 1(... ) Give me your ward that we shall
marry the beautiful Christian girls(... ) The day is not far
where even this last wall of separation is bound to fall -
and we are compelled to take leave from this shadow of
our nationality which is long decayed but which for
centuries keeps creeping after us like a vampire, sucks our
blood and destroys our vitality (... ).
1 demand - and here is my program :
1. Acceptance of the language of the people among

whom one lives (... ).

204
2.. A political behaviour which doesn't push us into
stark opposition and enmity to the people among whom
we have to live- to the contrary- a behaviour which
brings us sympathy (... ) 1 demand that one doesn't oppose
oneself to the Poles as a German element, that is, as a
clearly hostile fraction, because it isn't elever - and
because it destroys the hope for unity in the future ( ...)
If we accept the Polish language, then the lifting up of
a generation of Poles must be near to our heart as our own
cause (... ). (7).
A l'époque, Gumplowicz milite dans les rangs des
nationalistes polonais, autour du « prince rouge » Adam
Sapieha ; plus tard, il collabore à la revue démocratique
radicale Kraj, fondée en 1869. Ces positions causent
l'échec de sa candidature à un poste universitaire à la
Faculté de Droit de Cracovie, en 1866. Il avait présenté
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


deux travaux pour son habilitation ; l'un de ceux-ci était
consacré à« la législation sur les Juifs de Pologne ». La
candidature de Gumplowicz avait été écartée en raison
de ses activités politiques, officiellement jugées incom-
patibles avec des fonctions universitaires ; Gumplowicz
avait dû se contenter d'un emploi dans une étude de
notaire. Mais tout le mouvement auquel il s'était identifié
se disloque en 1 874 ; le- prince Sapieha abandonne le
combat, estimant que l'alliance de l'aristocratie conser-
vatrice, de l'église et du pouvoir central est pour encore
longtemps la plus forte. Pour Gumplowicz, alors âgé de
trente-six ans, quelle cruelle déception l Son biographe

(7) Cité par Werner J. Cahnman, German ]ewry. Its History and
Sociology, Selected Essays ofW.J. Cahnman, éd. par Joseph B. Maier,
Judith Marcus et Zoltan Tarr, New Brunswick (USA) - Oxford:
Transaction Publishers, 1989, p. 16z. sqq. (première publication :
Werner J. Cahnman, « Scholar and Visionary. The correspondence
Betwenn Herzl and Gumplowicz »,in Herzl Year book, vol. 1, 19~8,
pp. 176-178).
rapporte cette déclaration de Gumplowicz : « Les plus
viriles et les plus palpitantes années de ma vie, celles de
mes pensées et de mes passions les plus fralches et les plus
vivantes, des mes proclamations les plus souveraines
et de mon éloquence la plus conquérante : ces années
s'étaient achevées, évanouies, et il ne restait plus qu'un
bateau coulé, une plume cassée, et un encrier plein de
fiel ». (8).
C'est alors que le militant déçu tente encore une fois
sa chance dans la carrière universitaire. Sur le conseil d'un
de ses anciens professeurs viennois, il pose sa candidature
à Graz, présentant pour son habilitation le travail intitulé
Rasse und Staal,« Race et Etat». Il ne cache pas le fond
d'expérience personnelle qui a insipiré sa recherche :
«J'ai été frappé dans mon pays d'origine (Heimat) par
le fait que les différentes classes de la société représen-
taient des races tout à fait hétérogènes; j'ai vu la noblesse
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


polonaise, qui se considérait à bon droit comme repré-
sentante d'une autre ethnie (Stamm) que les paysans ; j'ai
vu la moyenne bourgeoisie, et à côté d'elle les Juifs, qui
constituaient autant de classes et de races, et de ces
impressions résulta mon travail « Race et Etat » (9).
Très souvent, avec une parfaite lucidité, Gumplowicz
convient que la « noirceur » et le pessimisme de ses
théories découlent directement des amères déceptions que
lui a infligées la Monarchie habsbourgeoise. S'il doit à
Darwin et à Spencer le modèle de pensée qui le pousse
à présenter l'histoire des civilisations comme une « his-
toire naturelle »,c'est à la réalité« cacanienne »qu'il doit
l'essentiel de son matériau empirique. La brûlante actua-

(8) Cité ibid. p. 164 (d'après Bernhard Zebrowski, Ludwig Gum-


pl0111içz. Eine Bio-Bibliographie (Bio-bibliographische Beitriige zur
Geschichte der Rechts- und Staatswissenschaften, vol. 7), Berlin, 19.z6.
(9) Cité dans Emil Brix (éd.), Ludwig Gumplowiçz, oder die Geselkhaft
ais Natllf', Vienne : Bôhlau, 1986, p. z9 sq. ·

zo6
lité des théories provocantes de Gumplowicz n'échappait
pas à ses contemporains : en 1884, à l'occasion de la
publication de son étude Der /{assenkampf ( 1 88 3), le grand
journal de Vienne, la Neue Freie Presse, publia un long
commentaire en première page ; ce succès teinté de
scandale dut faire un plaisir tout particulier à l'ancien
publiciste politique de Cracovie ...

Amer et désabusé, le révolutionnaire est devenu,


depuis 1 8 74, depuis son départ pour Graz, un intellectuel
de tempérament « schopenhauérien ». Il ne connalt pas
de satisfaction plus vive que la destruction des illusions
et la réfutation des belles idées modernes. Il se répand en
sarcasmes sur le progrès, l'Etat de droit, le suffrage
universel... L'idée de mettre toutes les langues de la
Monarchie habsbourgeoise sur pied d'égalité lui appara1t
comme une utopie totalement irréaliste : une langue, un
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


Etat, tel est son principe. Et tout le reste n'est que lutte
sans merci pour la suprématie... Ce style de , pensée
« à coups de marteau » (Gumplowicz cite volontiers
Nietzsche), qui se pla1t à renverser certaines idoles de la
pensée « moderne », apparente Gumplowicz aux théori-
·ciens marxistes ; on a remarqué, dans la citation que nous
avons donnée de Rasse und Staat que la « race» et la
« classe » constituent des réalités presque interchangea-
bles ; lorsque la conscience de classe touche à son comble,
pourrait-on dire en paraphrasant Gumplowicz, la classe
devient une race ... L'austromarxiste Karl Kautsky ne
manquera pas de souligner certaines affinités des théories
« matérialistes » de Gumplowicz avec celles des socia-
listes révolutionnaires, tout en concluant que l'a'Dsence
totale de l'idée de progrès chez Gumplowicz constitue un
point essentiel de divergence. (1o).

(1o) Karl Kautzky, « Ein materialistischer Historiker », in : Die


Nene Zeit, 1883, Ire année, pp. 537-547.
Le monde universitaire n'avait pas réservé un accueil
des plus chaleureux à l'auteur de Rasse und Staal, qui
prétendait défendre les couleurs de la sociologie. Sa
première demande d'une venia legendi, début 1876, avait
été refusée par la F~culté de droit; le rapport le concernant
estimait que l'étude présentée relevait plus du genre
journalistique que la <( wissenschaftliche Tiefe und Griind-
lichkeit >>. Sa seconde demande, la même année, eut plus
de succès ; après quelques années d'enseignement,
'
Gumplowicz fut nommé professeur sans chaire («ex-
traordinarius »)en x88z, puis professeur titulaire en 1893.
Jusqu'à sa mort, il resta établi à Graz, voyageant aussi
peu que possible, limitant ses relations avec le monde
extérieur à une abondante production de comptes rendus
de lecture, souvent très agressifs et sarcastiques. On
comprend facilement que, dans ces conditions, Gumplo-
wicz soit resté isolé : son principal interlocuteur fut
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


Gustav Ratzenhofer, lui aussi un « marginal » de la com-
munauté universitaire, un militaire de carrière, président
de la Haute Cour militaire à Vienne.
La vie privée de Gumplowicz fut assombrie par quel-
ques malheurs. Le premier de ses ftls mourut en bas âge.
Son second ftls, Maximilian Ernst, un brillant linguiste,
lecteur de langue polonaise à l'Unive~sité de Vienne,
occupé à éditer un savant recueil de sources historiques
polonaises, se donna la mort en 1897 ; Ludwig Gumplo-
wicz consacra plusieurs années de travail à achever et à
publier les manuscrits laissés par son fils. Son troisième
fils, Ladislaus, semblait s'être donné pour mission dè
reprendre le flambeau des luttes politiques que son père
avait abandonné en 1874; proche du mouvement ouvrier,
il se réclamait des théories« hobbésiennes »de son père,
en les tirant vers l'anarchisme :l'Etat, écrivait-il, est une
bande de voleurs organisée. Ces activités militantes lui
valurent deux ans de prison à Berlin. Sous le coup de cet

208
événement, Ludwig Gumplowicz fut momentanément
repris par la fièvre révolutionnaire, et il écrivit quelques
articles plaidant pour des changements profonds de la
société, qui tranchaient sur le style habituel de ses
publications.
Mais le plus souvent, quand Fun de ses contemporains
tentait de le rallier à une « bonne cause », Ludwig
Gumplowicz répondait avec une rudesse sarcastique.
Cest ainsi qu'en avril 1896, il éconduisit très séchement
la célèbre baronne Bertha von Suttner, qui espérait le
convertir à Fidée pacifiste, en lui expliquant que sa mo-
rale personnelle consistait en une « résignation raison-
née » ( 1 1 ). B. von Suttner (par ailleurs active, ainsi
que son mari, dans Fassociation de lutte contre Fanti-
sémitisme) cite dans ses mémoires (en 1909) le nom de
Ludwig Gumplowicz, le définissant comme « l'un des
plus influents représentants de la funeste théorie des
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


races » ( u). Cet écho montre bien que, pour les contem-
porains, le continuum « racial-racique-raciste » ne faisait
aucun doute à propos de Gumplowicz.
Le «pessimisme» de Gumplowicz (13) concernait
aussi sa vie privée. _
En 1907, sa femme perdit la vue. Lui-même était atteint
d'un cancer de la langue et avait renoncé à se faire soigner.
Il annonçait sans ambages son intention de se donner la
mort. Son dernier livre, Eléments de philosophie sociale,
contenait un éloge du suicide : « Aller au-devant des
volontés évidentes de la nature, voilà la véritable mora-
lité ; celle-ci rappelle en son sein, à haute et intelligible
voix, le malade et le désespéré. Répondre à cet appel, et
laisser la place aux bien portants heureux de vivre, ce n'est

(n) Cf. Emil Brix, op. cit. note 9, p. 39·


t. ( IZ) Cité ibid.
(13) Cf. la longue citation de Gumplowicz concernant le« pessi-
misme» dans Johnston, op. cit. notez, p. 38o.
sûrement pas une mauvaise action, c'est au contraire un
bienfait, car les humains ne manquent pas sur terre, il y
en aurait plutôt à l'excès» (14). Le 19 août 19o9, Ludwig
et Franziska Gumplowicz se donnèrent la mort en absor-
bant une dose de cyanure.

Ces inexorables lois de la nature qui, selon Gumplo-


wicz, justifiaient le suicide, il les voyait à l'œuvre dans
les relations, par essence conflictuelles, entre les groupes
sociaux. Le « progrès » n'avait rien changé à cette
« loi » : « Quelqu'un oserait-il dire que les plus grands
triomphes de la technique ont modifié l'hostilité qui
dresse les uns contre les autres les Français et les Alle-
mands, les Allemands et les Slaves, les Turcs et les Grecs ?
(... ) Chaque nouvelle conquête de la « civilisation »
(Kultur) et de l'intelligence humaine se transforme en
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


instrument de guerre encore plus barbare» ( 1 ~ ). A l' ori-
gine, la terre aurait été peuplée de hordes et d'ethnies
(Stamme) en conflit les unes avec les autres; à la longue,
la loi du plus fort aurait conduit à la formation de groupes
stables divisés en ciasses et en castes ( S lande) ; ces der-
nières ne seraient que les lointains reflets de conflits
primitifs (les classes dominées correspondant aux an-
ciennes hordes asservies). Les Etats modernes, sous la
façade harmonieuse du droit, seraient toujours des édi-
fices bâtis sur la force, la violence et la suprématie des uns
sur les autres. Dans ces conditions, les Etats multinatio-
naux (l'Autriche-Hongrie au premier chef) seraient
condamnés à une guerre civile permanente, et devraient
inévitablement se transformer en Etats fédéraux accor-
dant la plus large autonomie aux nationalités.

(14) Cité par Emil Brix, op. cit. note 9, p. 43·


(15) Cité ibid. p. 48.

210
Ces « hordes », ces « ethnies » primitives, Gumplo-
wicz les appelait aussi des races ( 16). Il refusait les my-
thes adamiques ou aryens accordant à telle ou telle de ces
races le privilège de l'antériorité. Le champ de bataille des
races aurait été dès le commencement « pluraliste », mais
également inégalitaire, arbitré par la loi du plus fort. La
race, explique Gumplowicz, constitue une individualité,
à la fois ethnologique et historique, passant par les phases
d'un cycle de vie (naissance, croissance, maturité, vieil-
lesse, extinction, etc.). L'Etat moderne représente la
solution la plus stable des conflits de races. Lorsqu'un
ensemble de conflits de races a solidement amalgamé ces
dernières pour les transformer en classes et en castes
capables de cœxister selon des règles de droit, on peut
parler d'un Etat. Mais certains Etats sont fragiles, parce
que les conflits de races y restent sous-jacents, ou parce
que la race dominante n'a pas les qualités civilisatrices
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


nécessaires.

En principe, le conflit des races ne saurait faire l'objet


de jugements de valeur : pas plus qu'un combat entre
espèces animales ... Mais Gumplowicz se permet parfois
des exceptions à sa règle d'objectivité impassible. Ainsi,
lorsqu'il évoque les Juifs, il regrette que ceux-ci, acharnés
à protéger leur individualité de race, ne se soient pas
depuis longtemps assimilés à la race dominante des Etats
où ils vivent. Privés de territoire, irrémédiablement
affaiblis et dispersés, les Juifs représenteraient dans
l'ordre des « races », l'équivalent d'un malade à l'article
de la mort qui s'accrocherait à la vie au lieu de sè donner
dignement la mort, pourrait-on dire en paraphrasant

(16) Les lignes qui suivent sont une analyse de quelques chapitres
de Rasse und Staal, reproduits dans Emil Brix, op. cit. p. 105 sqq.

211
librement Gumplowicz (on songe au fameux passage où
Kant se prend à rêver d'une salutaire « euthanasie » du
judaïsme).
Un peuple fossile, encore animé par une mourante vie,
tels seraient les Juifs selon Gumplowicz. Cette concep-
tion, une fois encore, trouve son inspiration, consciente
ou inconsciente, dans la réalité austro-hongroise. Car la
Monarchie était divisée en nationalités « historiques »,
reconnues par les institutions, dominantes dans · leur
sphère d'influence, et les nationalités non historiques,
destinées à subir l'hégémonie des premières ... Les Juifs
constituaient un cas à part dans cette hiérarchie de natio-
nalités historiques et non historiques, puisqu'on leur
contestait purement et simplement la qualité même de
nationalité. Un autre Juif assimilé et résolu à« oublier le
judaïsme» reproduisait d'une façon analogue certaines
conventions de l'Etat multinational habsbourgeois, tout
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


en critiquant par ailleurs radicalement la réalité caca-
nienne : l'austromarxiste Otto Bauer qui, dans son traité
La question des nationalités et la social-démocratie, définissait
les Juifs comme une nation sans histoire, appelée à dis-
para1tre au terme de son assimilation complète (17).
Dans ce contexte, le singulier échange de lettres de
décembre 1899, entre Ludwig Gumplowicz et Theodor
Herzl, mérite une mention particulière. Les 9 et
16 décembre 1899, la prestigieuse revue berlinoise Die
Zukunft avait publié un essai de Gumplowicz intitulé
« Soziologische Geschichtsauffassung » (La conception
sociologique de l'histoire), dans lequel il rappelait les
grands traits de sa théorie : chaque nation et chaque Etat

(17) Otto Bauer, La question des nationalités et la sorial-démoçratie,


trad. Nicole Brune-Perrin, Johannes Brune et Claudie Weill, Guerin
Littérature : Montréal - Etudes et Documentations Internationales,
Arcantère: Paris, 1987, tomez., pp. 376 sqq.

ZIZ
naissent d'un conflit entre des races (i.e. hordes, ethnies,
etc.), et d'une conquête territoriale. Dès le 1 1 décembre,
Herzl écrivait à Gumplowicz, pour lui demander ce qu'il
pensait de l'idée sioniste : il semblait à Herzl que cette
idée devrait résister à l'examen critique du« sociologue ».
Dans Der Judenstaat, Herzl expliquait à plusieurs reprises
que« Der Staat entsteht durch den Daseinskamps eines Volkes
(l'Etat na1t du combat d'un peuple pour son exis-
tence) » (18). L'idée fondamentale de Theodor Herzl,
selon laquelle l'antisémitisme contemporain serait la force
motrice du sionisme, l'aiguillon qui forcerait les Juifs
dispersés à conquérir leut autonomie nationale et à fonder
leur Etat, pouvait suggérer la possibilité d'une conver-
gence entre Gumplowicz et Herzl. Ce dernier n'était-il pas
tenté de faire flèche de tout bois pour promouvoir la cause
sioniste, pour lui trouver de nouv~aux alliés, quitte à se
poser quelquefois en allié objectif de certains mouve-
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


ments antisémites? (19)
La réponse de Ludwig Gumplowicz fut immédiate et
cinglante, mais aussi quelque peu embarrassée (le texte
n'est connu que dans la traduction anglaise de Werner
J. Cahnman) :
« (... ) Y our theoretical, historically-meant foundations
of Zionism are all wrong l Y 01,1 Zionists are caught in a
terrible historical misconception and you are endowed
with a political naïveté, such as one can pardon only poets.
You don't know that the Jews have been guilty twice of
great historically wrong pronunciamiento's- once, when

(18) Theodor Herzl, « Wenn ihr wollt, ist es kein Miirchen ».


Aitneuland. Der Judenstaat, éd. par Julius H. Schœps, Kônig-
stein/Taunus: Jüdischer Verlag bei Athenaum, 1978, p. 2.39.
(19) Cf. sur ce point J .. Le Rider,« Sionisme et antiséinitisme: le
piège des mots », in Karl Kraus et son temps, éd. par Gilbert Krebs et
Gerald Stieg, Paris : Publications de l'Institut d'Allemand de la Sor-
bonne Nouvelle, n• 10, 1989, pp. 67-83.

213
they announced in Palestine that they came directly from
Egypt and the second time, when they announced in
eastern Europe that they came directly from Palestine 1
Both statements are wrongl Just as wrong as that our
« Aryans » come from Indial As one concludes here
wrongly from language to descent, so one concludes there
wrongly from religion to descent (... ).
This is your historical foundation 1 And now your
political naïveté 1 Y ou want to create a state without
bloodshed ? Where have you ever seen such a thing ?
Without force and without cunning ? So very openly and
honestly - on shares ?
Go and write poems and feuilletons, you and your
Nordau - but leave me alone with your politics 1 Or do
you count on gondola-Willy (Guillaume III) and Abdul-
Hamed ? You believe that these two fat meatclumps are
capable of creating a state for the J ews- even if they were
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


not « achbroishim » (rats) that they are 1 My dear Herr
Doctor 1Pardon my damned frankness, but these are my
opinions on that matter. Since I don't think I'm infaillible,
I don't talk anyone out of Zionism, who adheres to it.
To me come enthusiastic Zionists and ask my advice
(e.g. Dr. Moses Schorr of Lemberg). I told him I don't
share these views, but I don't make anti-Zionist propa-
ganda.- I don't take anyone away from it 1 » (zo).
L'ancien assimilationniste de Cracovie, qui refusait de
suivre le mouvement « juif national » de son ami Philipp
Mansch, perçait encore sous le sociologue pessimiste du
Rassenkampf. Mais Gumplowicz restait prudent, indi-
quant qu'il se gardait bien de prêcher publiquement
l'antisionisme. Il soutenait que les Juifs contemporains
ne formaient plus« une race», mais un ensemble dispa-
rate de minorités destinées à s'assimiler dans les cliver-

(z.o) Cité dans Wemet J. Cahnman, op. cit. note 7, p. 169 sq.

2.14
ses nations ; mais ses théories ne décrivaient-elles pas
l'émergence d'une race comme un processus de « raci-
sation » d'un groupe soudé par une conscience de classe,
de solidarité historique, etc. Gumplowicz reprochait au
sionisme de Herzl de s'être fondé sur le mythe de l'unité
du Volk juif (de la race juive). Mais il ne pouvait exclure
que ce programme politique permette un jour de
reconstituer une <(Ais-ob-Rasse» (pour reprendre la
formule d'Endre Kiss) 'ime « race comme si». Sur un
point ,cependant, Gumplowicz se prononçait sans la
moindre hésitation : il faudrait, pour achever ce processus
de« racisation »,que le sang coule, que les Juifs conquiè-
rent un territoire par la force des armes et fondent leur
« conscience de race » · sur l'asservissement d'autres
« races ». Sombre prophétie, que Gumplowicz opposait
à l'esprit juridique de l'utopiste libéral Theodor Herzl.
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


On le voit, Ludwig Gumplowicz fut un « darwiniste
social » et un « raciste » d'un tout autre genre que
Houston Stewart Chamberlain, son contemporain anglo-
viennois. Sa théorie du Rassenkampf prenait rageusement
le contrepied de l'idéologie habsbourgeoise officielle du
« creuset des nationalités » capable d'établir l'harmonie
entre les nationalités. Penseur de la désillusion et du
paradoxe provocateur, Gumplowicz parlait avec l'excès
d'un idéaliste déçu et meurtri. Son principe anthro-
pologique hobbésien («L'homme est uri. loup pour
l'homme») le condwsait à interpréter l'histoire univer-
selle- et donc aussi le présent et l'avenir- comme une
interminable guerre des races. Le rapport entre l'individu
et la « race » reste obscur dans cette vision du monde. En
réglant sommairement cette question, Gumplowicz
mettait le doigt sur un des grands problèmes de la socio-
logie : «La sociologie exige d'entrée de jeu la dégrada-
tiontde l'individu, sa réduction à zéro, à une marionnette

2.15
dont l'intériorité fonctionne selon le mécanisme qu'y
introduit son environnement » ( z 1 ), écrivait-il en 1 897
dans le style à l'emporte-pièce qui lui est propre.
Si l'on ne peut taxer Gumplowicz de raciste qu'en
mettant ce terme entre guillemets, son cas présente
néanmoins quelque intérêt pour une réflexion sur la
nature et la « psychogénèse » du racisme. La « nice »
appara1t ici comme l'ultima ratio du pessimisme d'un
intellectuel qui, selon sa propre expression, ne trempe
plus sa plume dans l'encre, depuis 1874, mais dans la bile.
Avec la même fureur que Strindberg détruisant l'idéo-
logie de l'amour bourgeois, Gumplowicz s'acharnait à
donner de l'homo politicus et de l'Histoire la vision la plus
réductrice possible. On reconna1t en lui un des ces intel-
lectuels de la culture austro-hongroise du tournant du
siècle, attachés à défendre « l'émancipation de la disso-
nance » (l'expression est d'Arnold Schonberg) et à dé-
© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 03/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 80.214.78.171)


truire les fausses harmonies : tel Karl Kraus démontant
la « morale » de la bonne société viennoise et la creuse
rhétorique de la grande presse libérale, tel Otto Wei-
ninger réduisant l'érotisme à d'austères équations
d'attraction sexuelle et l'âme féminine aux mécanismes
rudimentaires d'un animal-machine...
La pensée de Gumplowicz, « sur le modèle de la
nature », était au sens étymologique une forme de
cynisme (zz) : l'homme est un loup, pourquoi pas aussi
un chien ... Gumplowicz raillait les utopistes. Il n'est
lui-même qu'un and-utopiste. Son exemple confirme que
la rancœur et le ressentiment sont des dispositions d'esprit
qui peuvent mener jusqu'au racisme.

(z.I) Cité dans Emil Brix, op. cit. note 9, p. 6o.


(z.z.) Dans cette perspective, Gumplowicz serait un ancêtre de ces
cyniques de l'époque weimarienne, férocement critiqués par Peter
O. Sloterdijk dans sa Critique de la raison qnique (publiée en 1983 ;
traduction française chez Christian Bourgois en 1987).

216

Vous aimerez peut-être aussi