POEMES
Œuvres choisies
Ag r i ppa d ’ AV b i g n é
Qué b e c
Chez Samizdat, sous St-Augustin, près du Cap-Rouge
le 1 avril, année du Seigneur, MMXIV
a
Les Poemes de Théodore Agrippa d’Aubigné (1552-1630).
Ces écrits sont tirés de sources diverses. Certains sont tirés des Petites œuvres
meƒlées du sieur d’Aubigné (1630), d’autres des Mémoires de la vie d’Agrippa d’Au-
bigné (1731) ou de L’Hécatombe à Diane (1575). Certains poèmes conservent l’or-
thographe d’origine, dont les «s» longs, [ƒ]. Ces poèmes ne représentent qu’une
partie de l’œuvre poétique d’Aubigné.
Agrippa d’Aubigné, fut un huguenot du 16-17e siècle. Il fut soldat, ami de Hen-
ri de Navarre, future roi de France et littéraire à une époque où la langue française
prenait son premier envol (et où l’orthographe française n’était pas encore fixée).
Après l’adoption du catholicisme par Henri IV, d’Aubigné fini par se retirer de
la cour et en 1620 prend le chemin de l’exil, en Suisse.
Samizdat 2014
Polices:
Ancient [Jeffery Lee]
IM Fell English Roman and Italic [Igino Marini]
IM Fell Double Pica [Igino Marini]
IM Fell Flowers 1 & 2 [Igino Marini]
SL Book Arts [Su Lucas]
«Supposons qu’une telle personne commence par observer les activités chrétiennes
qui sont, en un sens, orientées vers le monde actuel. Il trouverait que, sur le
plan historique, cette religion a été l’agent par lequel a été conservé une bonne
part de la civilisation séculière ayant survécu la chute de l’Empire romain, que
l’Europe y doit la sauvegarde, dans ces âges périlleuses, de l’agriculture civilisée,
de l’architecture, les lois et de la culture écrite elle-même. Il trouverait que cette
même religion a toujours guéri les malades et pris soin des pauvres, qu’elle a,
plus que tout autre, béni le mariage, et que les arts et la philosophie tendent à se
développer sous sa protection. »* (C.S. Lewis - Some Thoughts - 1948)
MATIÈRES
Sans Titre 1
Sans Titre 5
Sans Titre 7
Inscription pour une fontaine 8
L’Hyver 9
Prière du matin 11
Pseaume troisième 12
Pseavme cent vingt & vn 13
Ce doux hiver qui égale ses jours 14
A l’éclair violent de ta face divine 15
A longs f ilets de sang ce lamentable corps 16
Accourez au secours de ma mort violente 18
Au temps que la feille blesme 19
Priere et confession. 23
Epitafe du Sieur d’Aubigné 25
Svr l’inconstance de la femme 26
Dv paon et dv courtisan. 27
Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux 28
Priere avant le Repas. 29
Priere après le Repas. 30
Cantiqve de sainct Avgvstin 31
Priere de l’avthevr prisonnier de gverre,
& condamné à mort. 33
Reveil 35
Advis d’vne f ille aux autres. 36
Quatrains sur un fortbeau chien 37
Pseaume troisième 38
Larmes povr Svsanne de Lezai espovse de l’avthevr 39
Vous qui avez écrit qu’il n’y a plus en terre 41
Ronsard si tu as su par tout le monde épandre 42
Au tribunal d’amour, après mon dernier jour 43
Extase 44
Avx critiqves 45
AUUUUUUUD
Sans Titre
Puisque le cors blessé, mollement estendu
Sur un lit qui se courbe aux malheurs qu’il suporte
Me faict venir au ronge et gouster mes douleurs,
Mes membres, jouissez du repos pretendu,
Tandis l’esprit lassé d’une douleur plus forte
Esgalle au corps bruslant ses ardentes chaleurs.
Le corps vaincu se rend, et lassé de souffrir
Ouvre au dard de la mort sa tremblante poitrine,
Estallant sur un lit ses misérables os,
Et l’esprit, qui ne peut pour endurer mourir,
Dont le feu violent jamais ne se termine,
N’a moyen de trouver un lit pour son repos.
Les medecins fascheux jugent diversement
De la fin de ma vie et de l’ardente flamme
Qui mesme fait le cors pour mon ame souffrir,
Mais qui pourroit juger de l’eternel torment
Qui me presse d’ailleurs ? Je sçay bien que mon ame
N’a point de medecins qui la peussent guerir.
Mes yeux enflez de pleurs regardent mes rideaux
Cramoisis, esclatans du jour d’une fenestre
Qui m’offusque la veuë, et faict cliner les yeux,
Et je me resouviens des celestes flambeaux,
Comme le lis vermeil de ma dame faict naistre
Un vermeillon pareil à l’aurore des Cieux.
Je voy mon lict qui tremble ainsi comme je fais,
Je voy trembler mon ciel, le chaslit et la frange
Et les soupirs des vents passer en tremblottant;
2 P o è m e s
Mon esprit tremble ainsi et gemist soubs le fais
D’un amour plein de vent qui, muable, se change
Aux vouloirs d’un cerveau plus que l’air inconstant.
Puis quant je ne voy’ rien que mes yeux peussent voir,
Sans bastir là dessus les loix de mon martyre,
Je coulle dans le lict ma pensée et mes yeux ;
Ainsi puisque mon ame essaie à concevoir
Ma fin par tous moyens, j’attens et je desire
Mon corps en un tombeau, et mon esprit es Cieux.
A g r i ppa d ’A u b i g n é 3
Sans Titre
Soubs la tremblante courtine
De ces bessons arbrisseaux,
Au murmure qui chemine
Dans ces gazouillans ruisseaux,
Sur un chevet touffu esmaillé des couleurs
D’un million de fleurs,
A ces babillars ramages
D’osillons d’amour espris,
Au fler des roses sauvages
Et des aubepins floris,
Portés, Zephirs pillars sur mille fleurs trottans,
L’haleine du Printemps.
Ô doux repos de mes pennes,
Bras d’yvoire pottelez,
Ô beaux yeulx, claires fontaines
Qui de plaisir ruisselez,
Ô giron, doux suport, beau chevet esmaillé
A mon chef travaillé !
Vos doulceurs au ciel choisies,
Belle bouche qui parlez,
Sous vos levres cramoysies
Ouvrent deux ris emperlez ;
Quel beaulme precieux flotte par les zephirs
De vos tiedes souspirs !
Si je vis, jamais ravie
Ne soit ceste vie icy,
Mais si c’est mort, que la vie
Jamais n’ait de moy soucy :
Si je vis, si je meurs, ô bien heureux ce jour
Ou paradis d’amour !
4 P o è m e s
Inscrip tion pour
une fontaine
Vois-tu, passant, couler cette onde
Et s’écouler incontinent ?
Ainsi fuit la gloire du monde,
Et rien que Dieu n’est permanent.
A g r i ppa d ’A u b i g n é 5
L’Hy ver
Mes volages humeurs, plus sterilles que belles,
S’en vont ; et je leur dis : Vous sentez, irondelles,
S’esloigner la chaleur et le froid arriver.
Allez nicher ailleurs, pour ne tascher, impures,
Ma couche de babil et ma table d’ordures ;
Laissez dormir en paix la nuict de mon hyver.
D’un seul poinct le soleil n’esloigne l’hemisphere ;
Il jette moins d’ardeur, mais autant de lumiere.
Je change sans regrets, lorsque je me repens
Des frivoles amours et de leur artifice.
J’ayme l’hyver qui vient purger mon cœur de vice,
Comme de peste l’air, la terre de serpens.
Mon chef blanchit dessous les neiges entassées.
Le soleil, qui reluit, les eschauffe, glacées,
Mais ne les peut dissoudre, au plus court de ses mois.
Fondez, neiges ; venez dessus mon cœur descendre,
Qu’encores il ne puisse allumer de ma cendre
Du brazier, comme il fit des flammes autrefois.
Mais quoi ! serai-je esteint devant ma vie esteinte ?
Ne luira plus sur moi la flamme vive et sainte,
Le zèle flamboyant de la sainte maison ?
Je fais aux saints autels holocaustes des restes,
De glace aux feux impurs, et de naphte aux celestes :
Clair et sacré flambeau, non funebre tison !
Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines.
Le rossignol se taist, se taisent les Sereines.
Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les fleurs ;
L’esperance n’est plus bien souvent tromperesse,
L’hyver jouit de tout. Bienheureuse vieillesse
La saison de l’usage, et non plus des labeurs !
Mais la mort n’est pas loin ; cette mort est suivie
6 P o è m e s
D’un vivre sans mourir, fin d’une fausse vie :
Vie de nostre vie, et mort de nostre mort.
Qui hait la seureté, pour aimer le naufrage ?
Qui a jamais esté si friant de voyage
Que la longueur en soit plus douce que le port ?
A g r i ppa d ’A u b i g n é 7
Prière du matin
Le Soleil couronné de rayons et de flammes
Redore nostre aube à son tour :
Ô sainct Soleil des Saincts, Soleil du sainct amour,
Perce de flesches d’or les tenebres des ames
En y rallumant le beau jour.
Le Soleil radieux jamais ne se courrouce,
Quelque fois il cache ses yeux :
C’est quand la terre exhalle en amas odieux
Un voile de vapeurs qu’au devant elle pousse,
En se troublant, et non les Cieux.
Jesus est toujours clair, mais lors son beau visage
Nous cache ses rayons si doux,
Quand nos pechez fumans entre le Ciel et nous,
De vices redoublez enlevent un nuage
Qui noircit le Ciel de courroux.
Enfin ce noir rempart se dissout et s’esgare
Par la force du grand flambeau.
Fuyez, pechez, fuyez : le Soleil clair et beau
Vostre amas vicieux et dissipe et separe,
Pour nous oster nostre bandeau.
Nous ressusciterons des sepulchres funebres,
Comme le jour de la nuict sort.
Si la premiere mort de la vie est le port,
Le beau jour est la fin des espaisses tenebres,
Et la vie est fin de la mort.
8 P o è m e s
Pseaume troisième
Dieu quel amas heriƒƒé de mutins, quel peuple ramaƒƒé !
Ô que de folles rumeurs, & que de vaines fureurs !
Ils ont dit : Cet homme eƒt miƒérable, le pauvre ne ƒent preƒt
Rien de ƒecours de ce lieu, rien de la force de Dieu.
Mais c’eƒt mentir à eux : Dieu des miens contre mes haineux
Eƒt le pavois ƒeur et fort, contre le coup de la mort.
Par lui je hauƒƒe le front, lui qui m’entend, lui qui du S. mont
Tant eƒlevé, chaque fois preƒte l’oreille à ma voix.
Dont dormir m’en irai ; de treƒƒauts, ni de crainte je n’aurai.
Puis reƒveillé ne m’aƒƒaut crainte, frayeur, ni treƒƒaut :
J’ai de ƒa main ƒeurté, de ƒa main n’ont ƒans peine preƒté
L’ombre du ƒon le ƒommeil, l’aube du jour le reƒveil.
Vienne la tourbe approcher, courir, enceindre, ou ƒe retrancher,
Quand ils m’aƒƒiegeront, mille de file & de front,
Dieu qui a veu le dedans du Malin, lui briƒera les dents,
D’ire le coeur eƒcuniant, langue, palais blaƒphémant
Dieu ƒçaura le ƒalut de Sion bien conduire à ƒon but,
Meƒme le coeur des ƒiens remplir & croiƒtre de biens.
Gloire ƒoit au Pere, & Fils et à l’Eƒprit, ƒource des eƒprits
Tel qu’il ƒoit & ƒera-t-il, aux ƒiècles, ainƒi ƒoit-il.
A g r i ppa d ’A u b i g n é 9
Pseavme cent vingt & vn
de mefme meƒure que Rendez
graces à Dieu, &c.
Vers les monts ie levai mes miƒerables yeux,
Cherchant queclque ƒecours des plus ƒuperbes lieux:
Mais en Dieu, qui ce tout baƒtit en un moment.
Eƒt mon aƒƒeuré fondement.‘
Par lui ton pied ƒera treƒ-cherement choyé:
Dieu a aux bien-aimés ƒon bel œil ottroyé,
Qui n’eƒt fermé iamais à qui le ƒommeiller
N’empeƒche un curieux veiller.
1
Dieu puiƒƒant à ta dextre eƒt & toujours ƒera,
Aux grand chauts le Soleil point ne te bruƒlera:
Morƒondante que ƒoit la Lune dans la nuict,
A ton chef de rayons ne nuit.
L’Eternel de ton ame a le ƒecours de prés,
Il la garde à preƒent & ƒera ci apres:
Tes faits il benira continuellement
Au parfaire & commencement.
-
1 - À droite.
10 P o è m e s
Ce doux hiver qui égale ses
jours
Ce doux hiver qui égale ses jours
A un printemps, tant il est aimable,
Bien qu’il soit beau, ne m’est pas agréable,
J’en crains la queue, et le succès toujours.
J’ai bien appris que les chaudes amours,
Qui au premier vous servent une table
Pleine de sucre et de mets délectable,
Gardent au fruit leur amer et leurs tours.
Je vois déjà les arbres qui boutonnent
En mille noeuds, et ses beautés m’étonnent,
En une nuit ce printemps est glacé,
Ainsi l’amour qui trop serein s’avance,
Nous rit, nous ouvre une belle apparence,
Est né bien tôt, bien tôt effacé.
A g r i ppa d ’A u b i g n é 11
A l’écl a ir violent de ta face
divine
A l’éclair violent de ta face divine,
N’étant qu’homme mortel, ta céleste beauté
Me fit goûter la mort, la mort et la ruine
Pour de nouveau venir à l’immortalité.
Ton feu divin brûla mon essence mortelle,
Ton céleste m’éprit et me ravit aux Cieux,
Ton âme était divine et la mienne fut telle :
Déesse, tu me mis au rang des autres dieux.
Ma bouche osa toucher la bouche cramoisie
Pour cueillir, sans la mort, l’immortelle beauté,
J’ai vécu de nectar, j’ai sucé l’ambroisie,
Savourant le plus doux de la divinité.
Aux yeux des Dieux jaloux, remplis de frénésie,
J’ai des autels fumants comme les autres dieux,
Et pour moi, Dieu secret, rougit la jalousie
Quand mon astre inconnu a déguisé les Cieux.
Même un Dieu contrefait, refusé de la bouche,
Venge à coups de marteaux son impuissant courroux,
Tandis que j’ai cueilli le baiser et la couche
Et le cinquième fruit du nectar le plus doux.
Ces humains aveuglés envieux me font guerre,
Dressant contre le ciel l’échelle, ils ont monté,
Mais de mon paradis je méprise leur terre
Et le ciel ne m’est rien au prix de ta beauté.
12 P o è m e s
A longs filets de sang ce
l amentable corps
A longs filets de sang ce lamentable corps
Tire du lieu qu’il fuit le lien de son âme,
Et séparé du coeur qu’il a laissé dehors,
Dedans les forts liens et aux mains de sa dame,
Il s’enfuit de sa vie et cherche mille morts.
Plus les rouges destins arrachent loin du coeur
Mon estomac pillé, j’épanche mes entrailles
Par le chemin qui est marqué de ma douleur.
La beauté de Diane ainsi que des tenailles
Tirent l’un d’un côté, l’autre suit le malheur.
Qui me voudra trouver détourne par mes pas,
Par les buissons rougis, mon corps de place en place,
Comme un vaneur baissant la tête contre bas
Suit le sanglier blessé aisément à la trace,
Et le poursuit à l’oeil jusqu’au lieu du trépas.
Diane, qui voudra me poursuivre en mourant,
Qu’on écoute les rocs résonner mes querelles,
Qu’on suive pour mes pas de larmes un torrent,
Tant qu’on trouve séché de mes peines cruelles
Un coffre, ton portrait, et rien au demeurant.
Les champs sont abreuvés après moi de douleurs,
Le souci, l’encolie, et les tristes pensées
Renaissent de mon sang et vivent de mes pleurs,
Et des cieux les rigueurs contre moi courroucées
Font servir mes soupirs à éventer ses fleurs.
Un bandeau de fureur épais presse mes yeux
Qui ne discernent plus le danger ni la voie,
Mais ils vont effrayant de leur regard les lieux
Où se trame ma mort, et ma présence effraie
Ce qu’embrassent la terre et la voûte des cieux. [...]
A g r i ppa d ’A u b i g n é 13
Accourez au secours de ma
mort violente
Accourez au secours de ma mort violente,
Amants, nochers experts en la peine où je suis,
Vous qui avez suivi la route que je suis
Et d’amour éprouvé les flots et la tourmente.
Le pilote qui voit une nef périssante,
En l’amoureuse mer remarquant les ennuis
Qu’autrefois il risqua, tremble et lui est avis
Que d’une telle fin il ne perd que l’attente.
Ne venez point ici en espoir de pillage :
Vous ne pouvez tirer profit de mon naufrage,
Je n’ai que des soupirs, de l’espoir et des pleurs.
Pour avoir mes soupirs, les vents lèvent les armes.
Pour l’air sont mes espoirs volagers et menteurs,
La mer me fait périr pour s’enfler de mes larmes.
14 P o è m e s
Au temps que l a feille
blesme
Au temps que la feille blesme
Pourrist languissante à bas,
J’allois esgarant mes pas
Pensif, honteux de moy mesme,
Pressant du pois de mon chef
Mon menton sur ma poitrine,
Comme abatu de ruine
Ou d’un horrible meschef.
Après, je haussois ma veuë,
Voiant, ce qui me deplaist,
Gemir la triste forest
Qui languissoit toute nuë,
Veufve de tant de beautez
Que les venteuses tempestes
Briserent depuis les festes
Jusqu’aux piedz acraventez.
Où sont ces chesnes superbes,
Ces grands cedres hault montez
Quy pourrissent leurs beautez
Parmy les petites herbes ?
Où est ce riche ornement,
Où sont ces espais ombrages
Qui n’ont sçeu porter les rages
D’un automne seulement ?
Ce n’est pas la rude escorce
Qui tient les trons verdissans :
Les meilleurs, non plus puissans,
Ont plus de vie et de force,
Tesmoin le chaste laurier
Qui seul en ce temps verdoie
Et n’a pas esté la proie
A g r i ppa d ’A u b i g n é 15
D’un yver fascheux et fier.
Quant aussi je considere
Un jardin veuf de ses fleurs,
Où sont ses belles couleurs
Qui y florissoient naguere,
Où si bien estoient choisis
Les bouquets de fleurs my escloses,
Où sont ses vermeilles rozes
Et ses oillets cramoisis ?
J’ai bien veu qu’aux fleurs nouvelles,
Quant la rose ouvre son sein,
Le barbot le plus villain
Ne ronge que les plus belles :
N’ay je pas veu les teins vers,
La fleur de meilleure eslitte,
Le lys et la margueritte,
Se ronger de mille vers ?
Mais du myrthe verd la feuille
Vit tousjours et ne luy chault
De vent, de froit, ny de chault,
De ver barbot, ny abeille
Tousjours on le peut cuillir
Au printemps de sa jeunesse,
Ou quant l’yver qui le laisse
Fait les autres envieillir.
Entre un milion de perles
Dont les carquans sont bornez
Et dont les chefz sont ornez
De nos nimphes les plus belles,
Une seulle j’ai trouvé
Qui n’a tache, ne jaunisse,
Ne obscurité, ne vice,
Ni un gendarme engravé.
J’ay veu parmi nostre France
Mille fontaines d’argent,
16 P o è m e s
Où les nimphes vont nageant
Et y font leur demourance ;
Mille chatouilleux zephirs
De mille plis les font rire :
Là on trompe son martire
D’un milion de plaisirs.
Mais un aspit y barbouille,
Ou le boire y est fiebvreux,
Ou le crapault venimeux
Y vit avecq’ la grenoille.
Ô mal assise beauté !
Beauté comme mise en vente,
Quand chascun qui se presente
Y peut estre contenté !
J’ay veu la claire fontaine
Où ces vices ne sont pas,
Et qui en riant en bas
Les clairs diamens fontaine :
Le moucheron seulement
Jamais n’a peu boire en elle,
Aussi sa gloire immortelle
Florist immortellement.
J’ai veu tant de fortes villes
Dont les clochers orguilleux
Percent la nuë et les cieux
De piramides subtiles,
La terreur de l’univers,
Braves de gendarmerie,
Superbes d’artillerie,
Furieuses en boulevers :
Mais deux ou trois fois la fouldre
Du canon des ennemis
A ses forteresses mis
Les piedz contremont en pouldre :
Trois fois le soldat vengeant
L’yre des Dieux alumée,
A g r i ppa d ’A u b i g n é 17
Horrible en sang, en fumée,
La foulla, la sacageant.
Là n’a flory la justice,
Là le meurtre ensanglanté
Et la rouge cruauté
Ont heu le nom de justice,
Là on a brisé les droitz,
Et la rage envenimée
De la populace armée
A mis soubz les pieds les loix.
Mais toy, cité bien heureuse
Dont le palais favory
A la justice cheri,
Tu regne victorieuse :
Par toy ceux là sont domtez
Qui en l’impudique guerre
Ont tant prosterné à terre
De renoms et de beautez.
Tu vains la gloire de gloire,
Les plus grandes de pouvoir,
Les plus doctes de savoir,
Et les vaincueurs de victoire,
Les plus belles de beauté,
La liberté par la crainte,
L’amour par l’amitié sainte,
Par ton nom l’eternité.
18 P o è m e s
Priere et confession.
Ie porte dans le ciel mes yeux & mes deƒirs,
Ioignant, comme les mains, le cœur à ma requeƒte:·
Ie ploy mes genoux atterrant mes plaiƒirs,
Ie te deƒcouvre, ô Dieu, mes pechez & ma teƒte.
Mes yeux de mes deƒirs corrupteurs ont cerché
L’horreur, mes mains le ƒang, & mon cœur les vengeances:
Mes genoux ont ployé au piege de peché,
Et ma teƒte a bien moins de cheveux que d’offenƒes.
Si ie ne deƒguiƒois, tes clairs yeux ƒont en moi,
Ces yeux qui percent tout, & desfont toutes ruƒes.
Qui pourroit ƒ’excuƒer accuƒé par ƒon Roi?
Ie m’accuƒerai donc, afin que tu m’excuƒes.
Mais qui cuide tirer un frivole rideau,
Pour celer ƒes pechez, ƒe prive de ta face:
Et qui puiƒe donner à tes yeux un bandeau,
Eƒt veu, & ne voit plus ta face ni ta grace.
Pere plein de douceur, comme auƒƒi Iuƒte Roi,
Qui de grace & de loi tiens en main les balances,
Comment pourrai-ie faire une paix avec toi,
Qui ne puis ƒeulement faire treƒve aux offenƒes?
Ie ƒuis comme aux Enfers par mes faits vicieux:
Ie ƒuis noir & ƒanglant par mes peches; ƒi ai-ie
Les ailes de la foi pour revoler aux cieux,
Et l’eau de Siloé me blanchit comme neige.
Exauce-moi du, ciel, ƒeul, fort, bon, ƒage, & beau,
Qui donne au iour le clair, & le chaut à la flamme,
L’eƒtre a tout ce qui eƒt, au Soleil ƒon flambeau,
Moteur du grand du mobile, & ame de tout ame.
Tu le fera mon Dieu, mon espoir eƒt certain,
A g r i ppa d ’A u b i g n é 19
Puis que tu l’as donné pour arre & pour avance:
Et ta main bienfaiƒante eƒt cette ƒeule main,
Qui parfait ƒans faillir l’œuvre qu’elle commence.
Ne deƒploye sur moi ce grand vent conƒumant
Tout ce qui lui reƒiƒte, & ce qu’il veut atteindre:
Mais pour donner la vie au lumignon fumant,
Souffle pour allumer & non pas pour eƒleindre.
La langue du meƒchant deƒchire mon honneur,
Quand de plume & de voix le tien iteflris & chante.
Delivre-moi de honte, & ne ƒoufffe, Seigneur,
Au vaiƒƒeau de ta gloire une ƒenteur puante.
Ie me ƒauve chez toi, les mains & le cœur mis
Aux cornes de l’autel; Fort des forts, iuƒte Iuge,
Ne ƒoufre par le fer des meurtriers ennemis
Enƒanglanter ton ƒein en briƒant ton refuge.
Cet eƒprit qui me rend haineux de mon péché,
C’eƒl le Conƒolateur, qui m’apprend Abba pere:
De contraires effects ie ƒuis par lui touché,
Car il fait que ie crains, & ƒi ƒait que i’espere.
Tu m’arrouƒes au ciel, ingrat, qui ne produis
Qu’amers chardons au lieu de douces medecines.
Pren ta gaule, Seigneur, pour abbatre ces fuicts,
Et non pas la coignee à couper les racines.
Vse de chaƒtiment, non de punition:
Eƒmonde mes iettons, laiƒƒe la branche tendre,
Ainƒi que pour chaƒƒer l’air de l’infection
Mettant le feu partout on ne met rien en cendre
20 P o è m e s
Epitafe du Sieur d’Aubigné
Cy git le fameux d’Aubigné
Plains le, Paƒƒant, s’il eƒt damné
Car pour ƒon Dieu, & ƒon Parti
Il quitta tout, & fut proscrit,
Ainƒi que lui même l’écrit,
Pour s’en venir mourir ici.
A g r i ppa d ’A u b i g n é 21
Svr l’inconstance de l a
fe mme
Qui va pluƒtot que la fumee,
Si ce n’eƒt la flamme allumee,
Pluƒtot que la flamme, le vent ?
Pluƒtot que vent, c’eƒt la femme:
Quoi plus? Rien, elle va devant
Le vent, la fumec, & la flamme.
22 P o è m e s
Dv paon e t dv courtisan.
Qvand le paon met au vent ƒon pennage pompeux,
Il ƒ’admire ƒoi-meƒme, & ƒe tient pour eƒtrange:
Le courtiƒan ravi de ƒa vaine loüange,
Voudroit comme le paon etre parƒemé d’yeux.
Tous deux ƒont mal fondez, auƒƒi de tout les deux,
Quand il faut ƒ’esprouver, la vaine gloire change,
Comme le paon miré dans ƒon pennage d’Ange
En deƒdaignant ƒes pieds devient moins glorieux.
Encore eƒt noƒtre paon au courtiƒan semblable,
Que de la voix ƒans plus il ƒe monƒtre effroyable,
Il decouvre l’ami qui le loge chez lui.
Il eƒt ialoux de tout, il eƒt sujet aux rheumes:
Ils different d’un point, que l’un monƒtre ƒes plumes,
Et que l’autre eƒt paré du pennage d’autrui.
A g r i ppa d ’A u b i g n é 23
Nous ferons, ma Diane, un
jardin fruct ueux
Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux :
J’en serai laboureur, vous dame et gardienne.
Vous donnerez le champ, je fournirai de peine,
Afin que son honneur soit commun à nous deux.
Les fleurs dont ce parterre éjouira nos yeux
Seront vers florissants, leurs sujets sont la graine,
Mes yeux l’arroseront et seront sa fontaine
Il aura pour zéphyrs mes soupirs amoureux.
Vous y verrez mêlés mille beautés écloses,
Soucis, oeillets et lys, sans épines les roses,
Ancolie & pensée, & pourrez y choisir
Fruits sucrés de durée, après des fleurs d’attente,
Et puis nous partirons à votre choix la rente :
A moi toute la peine, & à vous le plaisir.
24 P o è m e s
Priere avant le Repas.
Bon Dieu benis, nous, en recueillant le pain,
La manne qu’espend ta fovorable main:
Car cette main fend prompte lex cieux
Quand le ciel eƒt penetré de nos yeux.
Toute ame & tout cœur vers le ciel-ont recours,
Auffi ta bonté leur donne ton ƒecours.
Tu vois & ƒcais d’un throƒne tant haut
Notre viande & le pain qu’il nous faut.
A g r i ppa d ’A u b i g n é 25
Priere après le Repas.
Rendons graces à Dieu vous toutes nations,
Vous tous peuples ravis en bénédictions:
Chantons tant que tout l’air plein reƒonne en ce lieu
D’un concert de loüange à Dieu
Hauƒƒons l’ame & le coeur vers le ciel à la fois,
Accordons doucement ame & coeur à la voix
Chantons comme de Dieu dure à l’éternité
La clemence & la verite.
C’est Dieu dont la pitié au pitoyable ƒert:
C’est Dieu dont la rigueur l’impitoyable pert:
En ƒes faits il paroiƒt vrai pere, ou iuge à tous
Entier, ƒainct, équitable & doux.
26 P o è m e s
Cantiqve de sainct Avgvstin
Te Deum Laudamus, &c.
Sur la meƒure de,
Rendons graces à Dieu, &c.
Grand Dieu, nous te l0u0ns, nous t’adorons, Seigneur
Eternel Pere haut, terre te porte honneur:
Les puiƒƒans Cherubins, tout le ciel à la fois
Meƒlant des Seraphins la voix.
Sainct, Sainct, Sainct le Seigneur (dit ce volant troupeau)
Saint des Armes le Dieu, Dieu qui pour eƒcabeau
Tiens du monde le rond, ƒoubs qui le ciel heureux
Porte un throƒne majeƒtueux.
Des prophetes le choeur, choeur des Apoƒtres ƒaincts,
Martyrs veƒtus à blanc, chefs de triomphes ceints
Leur champ victorieux chante de haute voix
Vn Roi prince des autres Rois.
L’Egliƒe en l’Vnivers hauƒƒe l’Eternité
D’vn ƒeul Dieu trine & vn, l’entiere verité,
Par l’eƒprit paraclet nous adorons ravis.
Confeƒƒans le Pere & le Fils.
Sauveur, qui de l’humain n’as de dedaigné le ƒang,
Mais l’as pris d’une vierge au pur & chaƒte flanc,
Pour ouvrir de la grace & de ƒalut le port,
Tu vainquis l’aiguillon de mort.
Tu diras de la dextre, où Iuge tu te ƒieds,
L’arreƒt des Elements, tes riches marchepieds
Soit lors ton peuple, dont la vie fut le prix,
Gardé cher comme il eƒt acquis.
Aujourd’jui iour heureux qu’à bruire nous vouons,
Ton grand nom de ƒiecle en ƒiecle nous louons.
A g r i ppa d ’A u b i g n é 27
Souƒtien-nous, que ce iour point ne ƒoit entaché
D’erreur, ni de nouveau peché.
Or donc aye pitié, aye pitié de nous:
Sur nous tourne ton œil favorable & doux.
Confondus ne ƒeront ceux qui en autre lieu
N’ont foi qu’en la faveur de Dieu.
Soit gloire au Pere & Fils, au paraclet, l’honneur
Deu au Dieu trine & un perpetuel Seigneur
Dieu tel qu’il fut & eƒt ƒera ƒans finir
Par tous les ƒiecles à venir.
28 P o è m e s
Priere de l’av thevr prison -
nier de gverre, & condamné à
mort.
Lors que ma douleur ƒecrette
D’un cachot aveugle iette
Maint ƒoupir empriƒonné,
Tu m’entends bien ƒans parole,
Ma plainte muette vole
Dans ton ƒein deƒboutonné.
Ie veux que mon ame ƒuive,
Ou ƒoit libre, ou ƒoit captive,
Tes plaiƒirs: rien ne me chaut;
Tout plaiƒt pourveu qu’il te plaiƒe,
O ‘Dieu: pour me donner l’aiƒe,
Donne-moi ce qu’il me faut.
Ma chair qui tient ma penƒee,
Sous ƒes clefs eƒt abaiƒƒee,
Sous la clef d’un geolier:
Dont ƒont en quelque maniere
Cette priƒon priƒonniere,
Moins rude à ƒon priƒonnier.
Que ƒi mon ame captive
Est 1noins allegre, & moins vive
Lors que ƒes membres germains
L’enveloppent de mes peines:
De mes pieds oƒte mes chaines,
Et les manottes des mains.
Mais fi mon ame au contraire
Fait mieux ce qu’elle veut faire
Quand ƒon ennemi pervers
Pourrit au fonds de ƒes grottes,
A g r i ppa d ’A u b i g n é 29
Charge mes mains de manottes,
Et mes deux ia1nbes de fers.
Si le temps de ma milice,
Si les ans de mon ƒervice
Sont prolongez c’eƒt tant mieux:
Cette guerre ne m’envie
Douce me ƒera la vie,
Et le treƒpas ennuyeux.
Mais, ô mon Dieu, ƒi tu trouve
Qu’il eƒt temps qu’on me releve,
Ie ƒuis tout preƒt de courir,
De tout quitter pour te ƒuivre;
Le mourir me ƒera vivre,
Vivre me ƒera mourir.
30 P o è m e s
Reveil
Arrieres de moi vains menƒonges,
Veillans & Agreables ƒonges,
Laiƒƒez-moi, que ie dorme en paix:
Car bien que vous ƒoyez frivoles,
C’eƒt de vous qu’on vient aux paroles,
Et des paroles aux effects.
Voyez au iardin les penƒees
De trois violets nuancees,
Du fond rayonne un beau Soleil:
Voila bien des miennes l’image,
Sans odeur, ƒans fruit, ƒans uƒage,
Et ne plaiƒent qu’un iour a l’œil.
Ce n’eƒt qu’Amour en l’apparence,
Ce n’eƒt qu’une verde eƒperance,
Que rayons & vives clartez:
Mais cette eƒperance eƒt trop vaine,
Ce plaifir ne produit que peine,
Et ƒes rayons obƒcurités.
Mes deƒirs ƒ’en gayent ƒans ceƒƒe
De la fureur à la fineƒƒe,
Le milieu eƒt des cœurs benins:
On peint la Chimere de meƒmes,
On lui donne à ƒes deuzx extremes
Ou les Lions, ou les venins.
Ce qui ƒe digere par l’homme
Se fait puant; voyez-vous comme
C’eƒt un dangereux animal,
Changeant le bien en ƒon contraire:
Car ce qui eƒt vain à bien faire,
Ne l’eƒt pas à faire du mal.
A g r i ppa d ’A u b i g n é 31
Advis d’vne fille aux au tres.
Vous qui cueillez par les prés les couleurs:
Friandes mains, qui amaƒƒes les fraiƒes,
Que de piquons ƒe chaƒƒent ƒous vos aiƒes,
Que de ƒerpens ƒe coulent sous les fleurs.
I’eƒtoy’ plongee en l’Ocean d’aimer,
I’ai eƒchappé le fleuve Acherontide,
I’espans aux borts de ma robe toute humide,
Et ƒacrifie au vrai Dieu de la mer.
Le plus ƒouvent telle penƒe cercher
Vn doux ami qui trouve un rude maiƒtre:
Le trop d’eƒclat & deƒir de paroiftre
Eƒt bien souvent ce qui nous fait cacher.
Fermez l’oreille aux mortelles douceurs,
Aux enchanteurs, n’eƒcoutez les Sereines:
Ma peine fut d’avoir ouy leurs peines,
Et ma douleur d’entendre leurs douleurs.
On veut ƒur tout reluire & plaire a l’œil
Ayant le nom de ƒages, d’aviƒees:
Qui vous noircit & vous rend meƒpriƒees
C’eƒt le plus clair & plus brillant Soleil.
Or vous craignez d’avoir le teint hydeux
Vous deƒirez d’etre bien eƒtimees
L’ombre conƒerve & teins & renommees
C’eft un ƒecret qui garentit les deux.
Comme l’œil prend, trahi par ƒon obiect
L’impreƒƒion de l’œil où il ƒe mire.
32 P o è m e s
Quatrains sur un fort
beau chien 2
L’ AVTHEVR trouva en paƒƒant
Par Agen un fort beau chien nommé Citron,
Qui avoit accouƒtumé de coucher avec
Sa Majeƒfé: Il lui fit coudre sur le col,
En forme de Placet, ce qui s’enfuit;
Et le chien ne faillit point dés le ƒoir à s’aller preƒenter an Roi.
Sire, votre Citron, qui couchoit autrefois
Sur voƒlre lict paré, couche ores sur la dure:
C’est ce fidelle chien qui apprit de nature
A faire des amis, & des traiƒtres le choix.
C’est lui qui les brigands effrayoit de ƒa voix,
Et de dents les meurtriers:
D’ou vient donc qu’il endure
La faim, le froid, les coups, les deƒdains, & l’iniure.
Payement couƒtumier du ƒervice de Rois?
Sa fierté, ƒa, beauté, ƒa ieuneƒƒe agreable
Le fit cherir de vous ; mais il fut redoutable
A vos haineux, aux ƒiens, par ƒa dexterité.
Courtiƒans, qui iettez vos deƒdaigneuƒes veuës
Sur ce chien delaiƒsé, mort de faim par les rues,
Attendez ce loyer de la fidelité.
2 - [Note de l’éditeur] Le sujet de ce texte laisse entendre qu’il y est question non
seulement d’un chien, mais également de l’effritement de la relation entre d’Aubigné et
Henri de Navarre, devenu par la suite catholique et roi de France, Henri IV.
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Pseaume troisième
Dieu quel amas heriƒsé de mutins, quel peuple ramaƒsé !
Ô que de folles rumeurs, & que de vaines fureurs !
Ils ont dit : Cet homme eƒt miƒérable, le pauvre ne ƒent prest
Rien de ƒecours de ce lieu, rien de la force de Dieu.
Mais c’eƒt mentir à eux : Dieu des miens contre mes haineux
Est le pavois ƒeur et fort, contre le coup de la mort.
Par lui ie hausse le front, lui qui m’entend, lui qui du S. mont
Tant eƒlevé, chaque fois preƒte l’oreille à ma voix.
Dont dormir m’en irai ; de treƒƒauts, ni de crainte ie n’aurai.
Puis reƒveillé ne m’aƒƒaut crainte, frayeur, ni treƒƒaut :
J’ai de sa main ƒeurté, de sa main n’ont ƒans peine preƒté
L’ombre du ƒon le ƒommeil, l’aube du jour le reƒveil.
Vienne la tourbe approcher, courir, enceindre, ou ƒe retrancher,
Quand ils m’aƒƒiegeront, mille de file & de front,
Dieu qui a veu le dedans du Malin, lui briƒera les dents,
D’ire le coeur eƒcuniant, langue, palais blaƒphémant
Dieu ƒçaura le salut de Sion bien conduire à son but,
Meƒme le coeur des siens remplir & croiƒtre de biens.
Gloire ƒoit au Pere, et Fils & à l’Eƒprit, ƒource des eƒprits
Tel qu’il ƒoit & ƒera-t-il, aux ƒiècles, Ainsi soit-il.
34 P o è m e s
Lar mes povr Svsanne de
Lezai espovse de l’av thevr
Povr attacher à la fin du Pƒeaume huictante
& huictieƒme, qui eƒt employé ci-deƒƒus en deux façons
I’Ay couvert mes plaintes funebres
Sous le voile noir des tenebres,
La nuict a gardé mes ennuis,
Le iour mes allegreƒƒes feintes,
Cacher ni feindre ie ne puis,
Pource que les plus longues nuicts
Sont trop courtes à mes complaintes.
Le feu dans le cœur d’une ƒouche
A la fin lui forme une bouche,
Et lui ouvre comme des yeux,
Par où l’on void & peut entendre
Le braƒier eƒpris en ƒon creux:
Mais lors qu’on void à clair ƒes feux,
C’eƒt lors qu’elle eƒt demi en cendre.
Au printemps on coupe la branche,
L’Hyver ƒans danger on la tranche:
Mais quand un acier ƒans pitié
Tire le ƒang qui eƒt la ƒeve,
Lors pleurant ƒa morte moitié
Meurt en eƒté de l’amitié
La branche de la branche veƒve.
Que l’æther ƒoupire à ma veuë,
Tire mes vapeurs en la nuë;
Le tiƒon fumant de mon cœur
Un pareil feu dans le ciel mette,
Qui de iour cache ƒon ardeur,
La nuict d’effroyable ƒplendeur,
Flamboye au ciel un grand comette.
A g r i ppa d ’A u b i g n é 35
Plaindroi-ie, ma moitié ravie,
De quelque moitiés de ma vie?
Non, la vie entiere n’eƒt pas:
Trop pour en ces douleurs ƒ’eƒteindre,
Souspirer en paƒƒfant le pas
Par les trois fumeaux du treƒpas.
C’eƒt plaindre comme il faut ƒe plaindre.
Plus mes yeux aƒƒechez ne pleurent,
Taris ƒans humeur ils ƒe meurent:
L’ame la pleure, & non pas l’œil:
Ie prendrai le drap mortuaire
Dans l’obƒcurité du cercueil,
Les noires ombres pour mon dueil,
Et pour creƒpe noir le ƒuaire.
36 P o è m e s
Vous qui avez écrit qu’il n’y
a plus en terre
Vous qui avez écrit qu’il n’y a plus en terre
De nymphe porte-flèche errante par les bois,
De Diane chassante, ainsi comme autrefois
Elle avait fait aux cerfs une ordinaire guerre,
Voyez qui tient l’épieu ou échauffe l’enferre ?
Mon aveugle fureur, voyez qui sont ces doigts
D’albâtre ensanglantés, marquez bien le carquois,
L’arc & le dard meurtrier, & le coup qui m’atterre,
Ce maintien chaste & brave, un cheminer accort.
Vous diriez à son pas, à sa suite, à son port,
A la face, à l’habit, au croissant qu’elle porte,
A son oeil qui domptant est toujours indompté,
A sa beauté sévère, à sa douce beauté,
Que Diane me tue & qu’elle n’est pas morte.
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Ronsard si t u as su par tou t
le monde épandre
Ronƒard ƒi tu as ƒu par tout le monde épandre
L’amitié, la douceur, les grâces, la fierté,
Les faveurs, les ennuis, l’aiƒe & la cruauté,
Et les chaƒtes amours de toi & ta Caƒƒandre,
Je ne veux à l’envi pour ƒa nièce, entreprendre
D’en rechanter autant comme tu as chanté,
Mais je veux comparer à beauté la beauté,
Et mes feux à tes feux, & ma cendre à ta cendre.
Je ƒais que je ne puis dire ƒi doctement,
Je quitte de ƒavoir, je brave d’argument,
Qui de l’écrit augmente ou affaiblit la grâce.
Je ƒers l’aube qui naît, toi le ƒoir mutiné,
Lorƒque de l’Océan l’adultère obƒtiné,
Jamais ne veut tourner à l’Orient ƒa face.
38 P o è m e s
Au tribunal d’amour , après
mon dernier jour
Au tribunal d’amour, après mon dernier jour,
Mon cœur sera porté diffamé de brûlures,
Il sera exposé, on verra ses blessures,
Pour connaître qui fit un si étrange tour,
A la face & aux yeux de la Céleste Cour
Où se prennent les mains innocentes ou pures ;
Il saignera sur toi, & complaignant d’injures
Il demandera justice au juge aveugle Amour :
Tu diras : C’est Vénus qui l’a fait par ses ruses,
Ou bien Amour, son fils : en vain telles excuses !
N’accuse point Vénus de ses mortels brandons,
Car tu les as fournis de mèches & flammèches,
Et pour les coups de trait qu’on donne aux Cupidons
Tes yeux en sont les arcs, & tes regards les flèches.
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Extase
Ainsi l’amour du Ciel ravit en ces hauts lieux
Mon âme sans la mort, & le corps en ce monde
Va soupirant çà bas à liberté seconde
De soupirs poursuivant l’âme jusques aux Cieux.
Vous courtisez le Ciel, faibles & tristes yeux,
Quand votre âme n’est plus en cette terre ronde :
Dévale, corps lassé, dans la fosse profonde,
Vole en ton paradis, esprit victorieux.
Ô la faible espérance, inutile souci,
Aussi loin de raison que du Ciel jusqu’ici,
Sur les ailes de foi délivre tout le reste.
Céleste amour, qui as mon esprit emporté,
Je me vois dans le sein de la Divinité,
Il ne faut que mourir pour être tout céleste.
40 P o è m e s
Avx critiqves
Correcteurs ie veux bien apprendre
De vous, ie ƒubiray vos loix
Pourveu que pour me bien entendre
Vous me liƒiez plus d’vne fois.