RÉCAPITULATION DE MA VIE.
L’ouvrage inspiré par mes cendres et destiné à mes cendres subsistera-t-il
François-René de Chateaubriand après moi ? Il est possible que mon travail soit mauvais ; il est possible qu’en
voyant le jour ces Mémoires s’effacent : du moins les choses que je me serai
racontées auront servi à tromper l’ennui de ces dernières heures dont
personne ne veut et dont on ne sait que faire. Au bout de la vie est un âge
amer : rien ne plaît, parce qu’on n’est digne de rien ; bon à personne, fardeau
à tous, près de son dernier gîte, on n’a qu’un pas à faire pour y atteindre : à
quoi servirait de rêver sur une plage déserte ? quelles aimables ombres
apercevrait-on dans l’avenir ? Fi des nuages qui volent maintenant sur ma
Mémoires d’outre-tombe tête !
Une idée me revient et me trouble : ma conscience n’est pas rassurée sur
l’innocence de mes veilles ; je crains mon aveuglement et la complaisance de
l’homme pour ses fautes. Ce que j’écris est-il bien selon la justice ? La morale
et la charité sont-elles rigoureusement observées ? Ai-je eu le droit de parler
des autres ? Que me servirait le repentir, si ces Mémoires faisaient quelque
« RÉCAPITULATION DE MA VIE. » (fin) mal ? Ignorés et cachés de la terre, vous de qui la vie agréable aux autels
opère des miracles, salut à vos secrètes vertus !
Ce pauvre, dépourvu de science, et dont on ne s’occupera jamais, a, par la
seule doctrine de ses mœurs exercé sur ses compagnons de souffrance
l’influence divine qui émanait des vertus du Christ. Le plus beau livre de la
terre ne vaut pas un acte inconnu de ces martyrs sans nom dont Hérode avait
mêlé le sang à leurs sacrifices.
Vous m’avez vu naître ; vous avez vu mon enfance, l’idolâtrie de ma singulière
création dans le château de Combourg, ma présentation à Versailles, mon
assistance à Paris au premier spectacle de la Révolution. Dans le nouveau
monde je rencontre Washington ; je m’enfonce dans les bois ; le naufrage me
ramène sur les côtes de ma Bretagne. Arrivent mes souffrances comme
soldat, ma misère comme émigré. Rentré en France, je deviens auteur du
Génie du christianisme. Dans une société changée, je compte et je perds des
amis. Bonaparte m’arrête et se jette, avec le corps sanglant du duc d’Enghien,
devant mes pas ; je m’arrête à mon tour, et je conduis le grand homme de son
1848 (posthume)
berceau, en Corse, à sa tombe, à Sainte-Hélène. Je participe à la Restauration
et je la vois finir.
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Ainsi la vie publique et privée m’a été connue. Quatre fois j’ai traversé les l’indigence. Je me suis mêlé de paix et de guerre ; j’ai signé des traités et des
mers ; j’ai suivi le soleil en Orient, touché les ruines de Memphis, de Carthage, protocoles ; j’ai assisté à des sièges, des congrès et des conclaves ; à la
de Sparte et d’Athènes ; j’ai prié au tombeau de saint Pierre et adoré sur le réédification et à la démolition des trônes ; j’ai fait de l’histoire, et je la pouvais
Golgotha. Pauvre et riche, puissant et faible, heureux et misérable, homme écrire : et ma vie solitaire et silencieuse marchait au travers du tumulte et du
d’action, homme de pensée, j’ai mis ma main dans le siècle, mon intelligence bruit avec les filles de mon imagination, Atala, Amélie, Blanca, Velléda, sans
au désert ; l’existence effective s’est montrée à moi au milieu des illusions, de parler de ce que je pourrais appeler les réalités de mes jours, si elles n’avaient
même que la terre apparaît aux matelots parmi les nuages. Si ces faits elles-mêmes la séduction des chimères. J’ai peur d’avoir eu une âme de
répandus sur mes songes, comme le vernis qui préserve des peintures l’espèce de celle qu’un philosophe ancien appelait une maladie sacrée.
fragiles, ne disparaissent pas, ils indiqueront le lieu par où a passé ma vie.
Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux
Dans chacune de mes trois carrières, je m’étais proposé un but important : fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux
voyageur, j’ai aspiré à la découverte du monde polaire ; littérateur, j’ai essayé rivage où je suis né, nageant avec espérance vers une rive inconnue.
de rétablir le culte sur ses ruines ; homme d’État, je me suis efforcé de donner
aux peuples le système de la monarchie pondérée, de replacer la France à son
rang en Europe, de lui rendre la force que les traités de Vienne lui avaient fait
RÉSUMÉ DES CHANGEMENTS ARRIVÉS SUR LE GLOBE PENDANT MA VIE.
perdre ; j’ai du moins aidé à conquérir celle de nos libertés qui les vaut toutes,
la liberté de la presse. Dans l’ordre divin, religion et liberté ; dans l’ordre La géographie entière a changé depuis que, selon l’expression de nos vieilles
humain, honneur et gloire (qui sont la génération humaine de la religion et de coutumes, j’ai pu regarder le ciel de mon lit. Si je compare deux globes
la liberté) : voilà ce que j’ai désiré pour ma patrie. terrestres, l’un du commencement, l’autre de la fin de ma vie, je ne le
reconnais plus. Une cinquième partie de la terre, l’Australie, a été découverte
Des auteurs français de ma date, je suis quasi le seul qui ressemble à ses
et s’est peuplée : un sixième continent vient d’être aperçu par des voiles
ouvrages : voyageur, soldat, publiciste, ministre, c’est dans les bois que j’ai
françaises dans les glaces du pôle antarctique, et les Parry, les Ross, les
chanté les bois, sur les vaisseaux que j’ai peint l’Océan, dans les camps que j’ai
Franklin ont tourné, à notre pôle, les côtes qui dessinent la limite de
parlé des armes, dans l’exil que j’ai appris l’exil, dans les cours, dans les
l’Amérique au septentrion ; l’Afrique a ouvert ses mystérieuses solitudes ;
affaires, dans les assemblées, que j’ai étudié les princes, la politique et les lois.
enfin il n’y a pas un coin de notre demeure qui soit actuellement ignoré. On
Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés à la chose publique et en attaque toutes les langues de terres qui séparent le monde ; on verra sans
partagèrent le sort ; dans l’Italie et l’Espagne de la fin du moyen âge et de la doute bientôt des vaisseaux traverser l’isthme de Panama et peut-être
renaissance, les premiers génies des lettres et des arts participèrent au l’isthme de Suez.
mouvement social. Quelles orageuses et belles vies que celles de Dante, de
L’histoire a fait parallèlement au fond du temps des découvertes ; les langues
Tasse, de Camoëns, d’Ercilla, de Cervantes ! En France, anciennement, nos
sacrées ont laissé lire leur vocabulaire perdu ; jusque sur les granits de
cantiques et nos récits nous parvenaient de nos pèlerinages et de nos
Mezraïm, Champollion a déchiffré ces hiéroglyphes qui semblaient être un
combats ; mais, à compter du règne de Louis XIV, nos écrivains ont trop
sceau mis sur les lèvres du désert, et qui répondait de leur éternelle
souvent été des hommes isolés dont les talents pouvaient être l’expression
discrétion. Que si les révolutions nouvelles ont rayé de la carte la Pologne, la
de l’esprit, non des faits de leur époque.
Hollande, Gènes et Venise, d’autres républiques occupent une partie des
Moi, bonheur ou fortune, après avoir campé sous la hutte de l’Iroquois et rivages du grand Océan et de l’Atlantique. Dans ces pays, la civilisation
sous la tente de l’Arabe, après avoir revêtu la casaque du sauvage et le perfectionnée pourrait prêter des secours à une nature énergique : les
cafetan du Mamelouck, je me suis assis à la table des rois pour retomber dans bateaux à vapeur remonteraient ces fleuves destinés à devenir des
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communications faciles, après avoir été d’invincibles obstacles ; les bords de robe du ciel, les globes ne peuvent lui cacher un seul de leurs pas dans la
ces fleuves se couvriraient de villes et de villages, comme nous avons vu de profondeur des espaces. Ces astres, nouveaux pour nous, quelles destinées
nouveaux États américains sortir des déserts du Kentucky. Dans ces forêts éclaireront-ils ? La révélation de ces astres est-elle liée à quelque nouvelle
réputées impénétrables fuiraient ces chariots sans chevaux, transportant phase de l’humanité ? Vous le saurez, races à naître ; je l’ignore et je me retire.
des poids énormes et des milliers de voyageurs. Sur ces rivières, sur ces
chemins, descendraient, avec les arbres pour la construction des vaisseaux, Grâce à l’exorbitance de mes années, mon monument est achevé. Ce m’est
les richesses des mines qui serviraient à les payer ; et l’isthme de Panama un grand soulagement ; je sentais quelqu’un qui me poussait : le patron de la
romprait sa barrière pour donner passage à ces vaisseaux dans l’une et barque sur laquelle ma place est retenue m’avertissait qu’il ne restait qu’un
l’autre mer. moment pour monter à bord. Si j’avais été le maître de Rome, je dirais, comme
Sylla, que je finis mes Mémoires la veille même de ma mort ; mais je ne
La marine qui emprunte du feu le mouvement ne se borne pas à la navigation conclurais pas mon récit par ces mots comme il conclut le sien : « J’ai vu en
des fleuves, elle franchit l’Océan ; les distances s’abrègent ; plus de courants, songe un de mes enfants qui me montrait Métella, sa mère, et m’exhortait à
de moussons, de vents contraires, de blocus, de ports fermés. Il y a loin de ces venir jouir du repos dans le sein de la félicité éternelle. » Si j’eusse été Sylla, la
romans industriels au hameau de Plancoët : en ce temps-là, les dames gloire ne m’aurait jamais pu donner le repos et la félicité.
jouaient aux jeux d’autrefois à leur foyer ; les paysannes filaient le chanvre de
leurs vêtements ; la maigre bougie de résine éclairait les veillées de village ; Des orages nouveaux se formeront ; on croit pressentir des calamités qui
la chimie n’avait point opéré ses prodiges ; les machines n’avaient pas mis en l’emporteront sur les afflictions dont nous avons été accablés ; déjà, pour
mouvement toutes les eaux et tous les fers pour tisser les laines ou broder retourner au champ de bataille, on songe à rebander ses vieilles blessures.
les soies ; le gaz resté aux météores ne fournissait point encore l’illumination Cependant je ne pense pas que des malheurs prochains éclatent : peuples et
de nos théâtres et de nos rues. rois sont également recrus ; des catastrophes imprévues ne fondront pas sur
la France : ce qui me suivra ne sera que l’effet de la transformation générale.
Ces transformations ne se sont pas bornées à nos séjours : par l’instinct de On touchera sans doute à des stations pénibles ; le monde ne saurait changer
son immortalité, l’homme a envoyé son intelligence en haut ; à chaque pas de face sans qu’il y ait douleur. Mais, encore un coup, ce ne seront point des
qu’il a fait dans le firmament, il a reconnu des miracles de la puissance révolutions à part ; ce sera la grande révolution allant à son terme. Les scènes
inénarrable. Cette étoile, qui paraissait simple à nos pères, est double et de demain ne me regardent plus ; elles appellent d’autres peintres : à vous,
triple à nos yeux ; les soleils interposés devant les soleils se font ombre et messieurs.
manquent d’espace pour leur multitude. Au centre de l’infini. Dieu voit défiler
autour de lui ces magnifiques théories, preuves ajoutées aux preuves de En traçant ces derniers mots, le 16 novembre 1841, ma fenêtre, qui donne à
l’Être suprême. l’ouest sur les jardins des Missions étrangères, est ouverte : il est six heures
du matin ; j’aperçois la lune pâle et élargie ; elle s’abaisse sur la flèche des
Représentons-nous, selon la science agrandie, notre chétive planète nageant Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l’Orient : on dirait que
dans un océan à vagues de soleils, dans cette voie lactée, matière brute de l’ancien monde finit, et que le nouveau commence. Je vois les reflets d’une
lumière, métal en fusion de mondes que façonnera la main du Créateur. La aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu’a m’asseoir au
distance de telles étoiles est si prodigieuse que leur éclat ne pourra parvenir bord de ma fosse ; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main,
à l’œil qui les regarde que quand ces étoiles seront éteintes, le foyer avant le dans l’éternité.
rayon. Que l’homme est petit sur l’atome où il se meut ! Mais qu’il est grand
comme intelligence ! Il sait quand le visage des astres se doit charger FIN DES MÉMOIRES .
d’ombre, à quelle heure reviennent les comètes après des milliers d’années,
lui qui ne vit qu’un instant ! Insecte microscopique inaperçu dans un pli de la
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