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16 Lectures Linéaires

Le document présente plusieurs poèmes et extraits littéraires, chacun abordant des thèmes variés tels que l'amour, la guerre, la jeunesse et la nature. Les œuvres, écrites par des auteurs célèbres comme Victor Hugo et Voltaire, illustrent des émotions humaines profondes et des réflexions sur la condition humaine. Chaque texte est ancré dans un contexte historique et culturel, enrichissant ainsi la compréhension des sentiments et des idées exprimés.

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16 Lectures Linéaires

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Lecture linéaire 1

Rêvé pour l'hiver

À*** Elle,

L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose


Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l'œil, pour ne point voir, par la glace,


Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée...


Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou...

Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête,


- Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
- Qui voyage beaucoup...

En wagon, le 7 octobre 1870.


Lecture linéaire 2

Le Mal

Tandis que les crachats rouges de la mitraille


Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu'une folie épouvantable, broie


Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;
- Pauvres morts ! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !...

- Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées


Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or ;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées


Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Lecture linéaire 3

Roman
I

On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.


- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.

5 Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !


L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, - la ville n'est pas loin, -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...

II

- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon


10 D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.


La sève est du champagne et vous monte à la tête...
15 On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...

III

Le coeur fou Robinsonne à travers les romans,


- Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père...
Partie non comprise dans la
lecture linéaire
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...

IV

Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.


Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
20 - Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire...!

- Ce soir-là,... - vous rentrez aux cafés éclatants,


Vous demandez des bocks ou de la limonade...
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

29 septembre 1870
Lecture linéaire 4

Vieille chanson du jeune temps

Je ne songeais pas à Rose ;


Rose au bois vint avec moi ;
Nous parlions de quelque chose,
Mais je ne sais plus de quoi.

5 J'étais froid comme les marbres ;


Je marchais à pas distraits ;
Je parlais des fleurs, des arbres
Son œil semblait dire: "Après ?"

La rosée offrait ses perles,


Le taillis ses parasols ; Strophe non comprise dans la
J'allais ; j'écoutais les merles, lecture linéaire
Et Rose les rossignols.

Moi, seize ans, et l'air morose ;


10 Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
Les rossignols chantaient Rose
Et les merles me sifflaient.

Rose, droite sur ses hanches,


Leva son beau bras tremblant
15 Pour prendre une mûre aux branches
Je ne vis pas son bras blanc.

Une eau courait, fraîche et creuse,


Sur les mousses de velours ; Strophe non comprise dans la
Et la nature amoureuse lecture linéaire
Dormait dans les grands bois sourds.

Rose défit sa chaussure,


Et mit, d'un air ingénu,
Son petit pied dans l'eau pure
20 Je ne vis pas son pied nu.

Je ne savais que lui dire ;


Je la suivais dans le bois,
La voyant parfois sourire
Et soupirer quelquefois.

25 Je ne vis qu'elle était belle


Qu'en sortant des grands bois sourds.
"Soit ; n'y pensons plus !" dit-elle.
Depuis, j'y pense toujours.

Victor Hugo, Les Contemplations, 1857


Lecture linéaire 5

Gargantua, Chapitre 15
Le soir, pendant le souper, ledit des Marais fit entrer l’un de
ses jeunes pages, originaire de Villegongis, nommé Eudémon. Ce-
lui-ci était tellement bien coiffé, tellement tiré à quatre épingles,
tellement pomponné, tellement élégant dans son maintien, qu’il
5 ressemblait davantage à un petit angelot qu’à un homme. Puis il
dit à Grandgousier :
— Voyez-vous ce jeune enfant ? Il n’a pas encore douze ans.
Voyons, si vous êtes d’accord, quelle différence il y a entre le savoir
de vos rêveurs matéologiens1 du temps jadis, et celui des jeunes
10 gens d’aujourd’hui.
L’épreuve plut à Grandgousier, et il ordonna que le page pro-
pose .2

Alors Eudémon, après avoir demandé sa permission au vice-


roi son maître, le bonnet à la main, le visage sympathique, la
15 bouche vermeille, le regard ferme et posé sur Gargantua, plein de
juvénile modestie, bien droit sur ses pieds, commença à louer et
glorifier le jeune géant, premièrement sur sa vertu et ses bonnes
mœurs, deuxièmement sur son savoir, troisièmement sur sa no-
blesse, quatrièmement sur la beauté de son corps. Ensuite, il l’in-
20 cita avec douceur à vénérer comme il se doit son père, lequel pre-
nait tant de soin à le faire instruire correctement. Pour finir, il le
pria de bien vouloir le garder comme serviteur. Car il n’espérait
pour l’heure d’autre cadeau du ciel que la grâce de lui plaire par
quelque service qui lui fût agréable.
25 Tout ce discours fut accompagné de gestes si appropriés,
avec une prononciation si claire, une voix si éloquente, un langage
si fleuri et dans un si bon latin, qu’Eudémon ressemblait plus à un
Gracchus, un Cicéron ou un Paul-Emile de l’Antiquité qu’à un
jeune homme de ce siècle.
30 Mais toute la contenance de Gargantua fut de se mettre à
pleurer comme une vache. Il se cacha le visage derrière son bon-
net, et il ne fut pas plus possible d’obtenir un mot de lui qu’un pet
d’un âne mort.

1
Matéologiens : vient d’un mot grec employé par saint Paul, signifiant « celui qui dit des stupidités ». Rabe-
lais change le suffixe et en fait un mot-valise, où l’on retrouve théologien.
2
propose : terme de rhétorique. Proposer signifie « faire un exposé argumenté ».
Lecture linéaire 6

Gargantua, chapitre 45

Pendant qu’il disait cela, le Moine entra d’un air décidé et leur de-
manda :
5 — D’où êtes-vous, vous autres, pauvres hères1 ?
— De Saint-Genou, répondirent-ils.
— Et comment se porte l’abbé Tranchelion, le bon buveur ? Et les
moines, que mangent-ils ? Par le cordieu, ils biscotent vos femmes pen-
dant que vous êtes en pèlerinage !
10 — Hin, hin ! dit Lasdaller, je n’ai pas peur de la mienne. Car celui qui
la verra en plein jour ne risquera pas de se rompre le cou en allant lui
rendre visite la nuit.
— C’est, répondit le Moine, bien rentré de piques2 ! Elle pourrait être
aussi laide que Proserpine, par Dieu elle aurait de toute façon la saccade,
15 puisqu’il y a des moines dans les environs. Car un bon ouvrier met indif-
féremment toutes ses pièces à l’œuvre. Que j’attrape la vérole si vous ne
les trouvez pas engrossées à votre retour. Même l’ombre du clocher
d’une abbaye est source de fécondité.
— C’est, ajouta Gargantua, comme l’eau du Nil en Egypte, si on en
20 croit Strabon. Pline3, livre VII, chapitre 3, signale que cette fécondité
concerne la miche, les habits, et les corps4.
Alors Grandgousier dit :
— Allez-vous-en, pauvres gens, au nom de Dieu le Créateur. Qu’il soit
pour vous un guide perpétuel. Dorénavant, ne cédez plus à ces voyages
25 inutiles et oisifs. Occupez-vous de vos familles, exercez vos métiers, ins-
truisez vos enfants et vivez comme vous l’enseigne le bon apôtre saint
Paul. Ce faisant, vous serez sous la protection de Dieu, des anges et des
saints. Il n’y aura plus aucune peste ni malfaisance pour vous nuire.
Puis Gargantua les emmena se restaurer dans la grande salle. Mais les
30 pèlerins ne faisaient que soupirer. Ils dirent à Gargantua :
— Oh, qu’il est heureux le pays qui a pour seigneur un tel homme !
Nous voici plus édifiés et instruits par les propos qu’il nous a tenus que
par tous les sermons qui furent jamais prêchés dans notre ville.
— C’est, répondit Gargantua, ce que dit Platon5 au livre 5 de la Répu-
35 blique, les états seront heureux quand les rois philosopheront ou quand
les philosophes régneront.
Puis il fit remplir leurs besaces de vivres et de bouteilles de vin. Il
donna à chacun un cheval pour éviter la fatigue du chemin ainsi que
quelques pièces d’argent pour vivre.

1
Pauvres hères : misérables.
2
C’est bien rentré de piques : expression tirée d’un jeu de cartes, signifiant « dire une stupidité».
3
Strabon: géographe grec du Ier siècle; Pline l’Ancien (23-79): historien naturaliste romain.
4
La miche, les habits, et les corps : miches (céréales), habits (plantes textiles) et corps (légumes
et fruits, qui nourrissent les corps) sont les trois domaines où s’exerce le pouvoir de l’eau du Nil.
5
Platon (428 ou 427-348 ou 347 av. J.-C.): philosophe grec.
Lecture linéaire 7

Prologue de l’auteur
Buveurs très illustres, et vous, vérolés1 très précieux (car c’est à
vous, à personne d’autre, que sont dédiés mes écrits), Alcibiade, dans
le dialogue de Platon2 intitulé le Banquet, au moment de faire l’éloge de
son précepteur Socrate, lequel était unanimement reconnu comme le
5 prince des philosophes, dit entre autres compliments qu’il était sem-
blable aux silènes.
Les silènes étaient jadis de petites boîtes comme celles que nous
voyons aujourd’hui dans les boutiques des apothicaires, le couvercle
décoré de figures amusantes et frivoles telles que harpies 3, satyres, oi-
10 sons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants, cerfs attelés et
autres semblables peintures imaginées pour faire rire les gens (Silène,
maître du bon Bacchus, était ainsi fait). Toutefois, à l’intérieur, on con-
servait de fines substances : baume, ambre gris, amomon, musc, civette4,
pierreries et autres choses précieuses.
15 Tel était Socrate. Car, en jugeant son aspect et en l’estimant selon
son apparence, vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon, tant il
était laid et ridicule : le nez pointu, le regard bovin, le visage d’un fou,
simple dans ses mœurs, rustique dans ses vêtements, pauvre, malheu-
reux avec les femmes, inapte à toutes les fonctions de la société, toujours
20 riant, toujours trinquant à la santé de chacun, toujours se moquant, tou-
jours dissimulant son divin savoir. Or, en ouvrant cette boîte, vous au-
riez découvert à l’intérieur une substance céleste et inappréciable : une
intelligence surhumaine, une force d’âme incroyable, un courage invin-
cible, une sobriété sans pareille, une complète sérénité, une parfaite con-
25 fiance en soi, un mépris absolu envers tout ce pourquoi les hommes
veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent.

1
Vérolés : atteints de la vérole, maladie transmise par les voies sexuelles.
2
Platon (428 ou 427-348 ou 347 av. J.-C.): philosophe grec.
3
Harpies : monstres mythologiques ayant un corps de rapace et une tête de femme ; satyres :
créatures mythologiques ayant des pieds, des oreilles et une queue de bouc; oisons bridés: expres-
sion désignant une personne stupide et innocente; canes bâtées: version déformée de l’expression
«âne bâté», désignant une personne stupide et têtue.
4
Amomon : mot tiré du grec, «plante odorante » ; musc: matière brune et odorante d’origine ani-
male; civette: sorte de musc tiré de la civette, animal ressemblant à un chat sauvage.
Lecture linéaire 8

Voltaire,

Candide
Madame la baronne, qui pesait environ trois cent
cinquante livres, s’attirait par là une très-grande considération,
et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la
rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-
5 sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le
fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur
Pangloss était l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait
ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.
Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolo-
10 nigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet
sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le
château de monseigneur le baron était le plus beau des
châteaux, et madame la meilleure des baronnes possibles.
« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être
15 autrement : car tout étant fait pour une fin, tout est
nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les
nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des
lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être
chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été
20 formées pour être taillées et pour en faire des châteaux ; aussi
monseigneur a un très-beau château : le plus grand baron de la
province doit être le mieux logé ; et les cochons étant faits pour
être mangés, nous mangeons du porc toute l’année. Par
conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une
25 sottise : il fallait dire que tout est au mieux. »
Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment :
car il trouvait MlleCunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne
prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le
bonheur d’être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second
30 degré de bonheur était d’être Mlle Cunégonde ; le troisième, de
la voir tous les jours ; et le quatrième, d’entendre maître
Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par
conséquent de toute la terre.
Voltaire, Candide, chapitre I, 1759
Lecture linéaire 9

Scène 10 – Acte III ARGAN : Monsieur Purgon.


TOINETTE : Cet homme-là n’est point écrit sur mes ta-
TOINETTE, en médecin, ARGAN, BERALDE blettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous
êtes malade ?
TOINETTE : Je suis médecin passager, qui vais de ville en 30 ARGAN : Il dit que c’est du foie, et d’autres disent que
ville, de province en province, de royaume en royaume, c’est de la rate.
pour chercher d’illustres matières à ma capacité, pour TOINETTE : Ce sont tous des ignorants. C’est du poumon
trouver des malades dignes de m’occuper, capables que vous êtes malade.
5 d’exercer les grands et beaux secrets que j’ai trouvés dans ARGAN : Du poumon ?
la médecine. Je dédaigne de m’amuser à ce menu fatras de 35 TOINETTE : Oui. Que sentez-vous ?
maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et ARGAN : Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
de fluxions, à ces fiévrotes, à ces vapeurs, et à ces mi- TOINETTE : Justement, le poumon.
graines. Je veux des maladies d’importance, de bonnes ARGAN : Il me semble parfois que j’ai un voile devant les
10 fièvres continues, avec des transports au cerveau, de yeux.
bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes 40 TOINETTE : Le poumon.
hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des in- ARGAN : J’ai quelquefois des maux de cœur.
flammations de poitrine ; c’est là que je me plais, c’est là TOINETTE : Le poumon.
que je triomphe ; et je voudrais, monsieur, que vous eus- ARGAN : Je sens parfois des lassitudes par tous les
15 siez toutes les maladies que je viens de dire, que vous membres.
fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à 45 TOINETTE : Le poumon.
l’agonie, pour vous montrer l’excellence de mes remèdes ARGAN : Et quelquefois il me prend des douleurs dans le
et l’envie que j’aurais de vous rendre service. ventre, comme si c’étaient des coliques.
ARGAN : Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que TOINETTE Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous
20 vous avez pour moi. mangez ?
TOINETTE : Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que 50 ARGAN.- Oui, Monsieur.
l’on batte comme il faut. Ah ! je vous ferai bien aller TOINETTE.- Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin
comme vous devez. Ouais ! ce pouls-là fait l’impertinent ; ?
je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui ARGAN.- Oui, Monsieur.
25 est votre médecin ? TOINETTE.- Le poumon. Il vous prend un petit sommeil
Lecture linéaire 9

55 après le repas, et vous êtes bien aise de dormir ?


ARGAN.- Oui, Monsieur.
TOINETTE.- Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous
ordonne votre médecin pour votre nourriture ?
ARGAN.- Il m’ordonne du potage.
60 TOINETTE.- Ignorant.
ARGAN.- De la volaille.
TOINETTE.- Ignorant.
ARGAN.- Du veau.
TOINETTE.- Ignorant.
65 ARGAN.- Des bouillons.
TOINETTE.- Ignorant.
ARGAN.- Des œufs frais.
TOINETTE.- Ignorant.
ARGAN.- Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le
70 ventre.
TOINETTE.- Ignorant.
ARGAN.- Et surtout de boire mon vin fort trempé.
TOINETTE.- Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut
boire votre vin pur ; et pour épaissir votre sang qui est
75 trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros
porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et
des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner.
Lecture linéaire 10

ACTE III scène 3 diviser ; mais, pour ce qui est de les guérir, c’est ce qu’ils
ne savent pas du tout.
ARGAN : Mais toujours faut-il demeurer d’accord que,
ARGAN : Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne
sur cette matière, les médecins en savent plus que les
croyez donc point à la médecine ?
30 autres.
BERALDE : Non, mon frère ; et je ne vois pas que, pour
BERALDE : Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit,
son salut, il soit nécessaire d’y croire.
qui ne guérit pas de grand’chose : et toute l’excellence
5 ARGAN : Quoi ! vous ne tenez pas véritable une chose de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un
établie par tout le monde, et que tous les siècles ont ré- spécieux babil, qui vous donne des mots pour des rai-
vérée ? 35 sons, et des promesses pour des effets.
BERALDE : Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, ARGAN : Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi
entre nous, une des plus grandes folies qui soient parmi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que, dans
10 les hommes ; et, à regarder les choses en philosophe, je la maladie, tout le monde a recours aux médecins.
ne vois point une plus plaisante momerie, je ne vois rien
BERALDE : C’est une marque de la faiblesse humaine,
de plus ridicule, qu’un homme qui se veut mêler d’en
et non pas de la vérité de leur art.
guérir un autre. 40

ARGAN : Mais il faut bien que les médecins croient leur


ARGAN : Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère,
art véritable, puisqu’ils s’en servent pour eux-mêmes.
15 qu’un homme en puisse guérir un autre ?
BERALDE : C’est qu’il y en a parmi eux qui sont eux-
BERALDE : Par la raison, mon frère, que les ressorts de
mêmes dans l’erreur populaire, dont ils profitent ; et
notre machine sont des mystères, jusques ici, où les
d’autres qui en profitent sans y être.
hommes ne voient goutte ; et que la nature nous a mis 45

au-devant des yeux des voiles trop épais pour y con-


20 naître quelque chose.
ARGAN : Les médecins ne savent donc rien, à votre
compte ?
BERALDE : Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de
fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent
25 nommer en grec toutes les maladies, les définir et les
Lecture linéaire 11

ACTE III, SCÈNE 12 dessein, et tu peux croire qu'en me servant ta récompense est
sûre. Puisque par un bonheur personne n'est encore averti
BÉLINE, TOINETTE, ARGAN, BÉRALDE.
de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort ca-
chée, jusqu'à ce que j'aie fait mon affaire. Il y a des papiers, il
TOINETTE s'écrie.— Ah! mon Dieu! Ah malheur ! Quel
30 y a de l'argent, dont je me veux saisir, et il n'est pas juste que
étrange accident !
j'aie passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années.
BÉLINE.— Qu'est-ce, Toinette?
Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clefs.
TOINETTE.— Ah, Madame !
ARGAN, se levant brusquement.— Doucement.
5 BÉLINE.— Qu'y a-t-il ?
BÉLINE, surprise, et épouvantée.— Ahy !
TOINETTE.— Votre mari est mort.
35 ARGAN.— Oui, Madame ma femme, c'est ainsi que vous
BÉLINE.— Mon mari est mort?
m'aimez?
TOINETTE.— Hélas oui. Le pauvre défunt est trépassé.
TOINETTE.— Ah, ah, le défunt n'est pas mort.
BÉLINE.— Assurément?
ARGAN, à Béline qui sort.— Je suis bien aise de voir votre
10 TOINETTE.— Assurément. Personne ne sait encore cet
amitié, et d'avoir entendu le beau panégyrique que vous avez
accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de
40 fait de moi. Voilà un avis au lecteur, qui me rendra sage à
passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans
l'avenir, et qui m'empêchera de faire bien des choses.
cette chaise.
BÉLINE.— Le Ciel en soit loué. Me voilà délivrée d'un grand
15 fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'affliger de cette mort !
TOINETTE.— Je pensais, Madame, qu'il fallût pleurer.
BÉLINE.— Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte
est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre? Un
homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant,
20 sans cesse un lavement, ou une médecine dans le ventre,
mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, en-
nuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et
grondant jour et nuit servantes, et valets.
TOINETTE.— Voilà une belle oraison funèbre.
25 BÉLINE.— Il faut, Toinette, que tu m'aides à exécuter mon
Lecture linéaire 12

Victor Hugo, Lucrèce Borgia,


Acte III, scène 1, 1833
La criminelle Lucrèce Borgia souhaite se venger de jeunes gens qui l’ont insultée. Elle
organise un complot : elle les fait inviter au palais Negroni où ils mangent, chantent et
s’enivrent. Elle endort leur méfiance pour les piéger et les empoisonner de façon très
spectaculaire.

Gubetta. Une chanson à boire, messieurs ! Je éclairée de quelques flambeaux, avec une
vais vous chanter une chanson à boire qui 35 grande croix d’argent au fond. Une longue file
vaudra mieux que le sonnet du marquis de pénitents blancs et noirs dont on ne voit que
Oloferno. Je jure par le bon vieux crâne de les yeux par les trous de leurs cagoules, croix
5 mon père que ce n’est pas moi qui ai fait cette en tête et torche en main, entre par la grande
chanson, attendu que je ne suis pas poète, et porte en chantant d’un accent sinistre et d’une
que je n’ai point l’esprit assez galant pour faire 40 voix haute. Puis ils viennent se ranger en
se becqueter deux rimes au bout d’une idée. silence des deux côtés de la salle, et y restent
Voici ma chanson. Elle est adressée à monsieur immobiles comme des statues, pendant que les
10 saint Pierre, célèbre portier du paradis, et elle a jeunes gentilshommes les regardent avec
pour sujet cette pensée délicate que le ciel du stupeur.
bon Dieu appartient aux buveurs.
45 Maffio. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Jeppo, bas à Maffio. Il est plus qu’ivre, il est
ivrogne. Jeppo, s’efforçant de rire. C’est une
plaisanterie. Je gage mon cheval contre un
15 Tous, excepté Gennaro. La chanson ! La pourceau, et mon nom de Liveretto contre le
chanson ! nom de Borgia, que ce sont nos charmantes
50 comtesses qui se sont déguisées de cette façon
Gubetta, chantant. pour nous éprouver, et que si nous levons une
Saint Pierre, ouvre ta porte de ces cagoules au hasard, nous trouverons
Au buveur qui t’apporte dessous la figure fraîche et malicieuse d’une
20 Une voix pleine et forte jolie femme. —voyez plutôt.
Pour chanter : Domino !1 55 Il va soulever en riant un des capuchons, et il
Tous en chœur, excepté Gennaro. Gloria reste pétrifié en voyant dessous le visage livide
Domino ! d’un moine qui demeure immobile, la torche à
la main et les yeux baissés. Il laisse tomber le
Gubetta. capuchon et recule. —ceci commence à
25 Au buveur, joyeux chantre, 60 devenir étrange !
qui porte un si gros ventre Maffio. Je ne sais pourquoi mon sang se fige
qu’on doute, lorsqu’il entre, dans mes veines.
s’il est homme ou tonneau.
Les Pénitents, chantant d’une voix éclatante.
Tous, en choquant leurs verres avec des éclats Conquassabit capita in terra multorum !2
30 de rire. Gloria Domino !
65 Jeppo. Quel piège affreux ! Nos épées, nos
La grande porte du fond s’ouvre épées ! Ah ! çà, messieurs, nous sommes chez
silencieusement dans toute sa largeur. On voit le démon ici.
au-dehors une vaste salle tapissée en noir,
2
« il fracassera les têtes de beaucoup sur la
1
Seigneur ! terre», extrait d’un psaume biblique
Lecture linéaire 13

Manon Lescaut,
première tromperie
Un jour que j’étais sorti l’après-midi, et que je l’avais avertie
que je serais dehors plus longtemps qu’à l’ordinaire, je fus étonné qu’à
mon retour on me fît attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous
n’étions servis que par une petite bonne qui était à peu près de notre
5 âge. Étant venue m’ouvrir je lui demandai pourquoi elle avait tardé si
longtemps. Elle me répondit, d’un air embarrassé, qu’elle ne m’avait
point entendu frapper. Je n’avais frappé qu’une fois ; je lui dis : Mais,
si vous ne m’avez pas entendu, pourquoi êtes-vous donc venue
m’ouvrir ? Cette question la déconcerta si fort, que, n’ayant point
10 assez de présence d’esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer en
m’assurant que ce n’était point sa faute, et que madame lui avait
défendu d’ouvrir la porte jusqu’à ce que M. de B… fût sorti par l’autre
escalier qui répondait au cabinet1. Je demeurai si confus, que je n’eus
point la force d’entrer dans l’appartement. Je pris le parti de
15 descendre sous prétexte d’une affaire, et j’ordonnai à cet enfant de dire
à sa maîtresse que je retournerais dans le moment2, mais de ne pas
faire connaître qu’elle m’eût parlé de M. de B…

Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en


descendant l’escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles
20 partaient. J’entrai dans le premier café et m’y étant assis près d’une
table, j’appuyai la tête sur mes deux mains pour y développer3 ce qui
se passait dans mon cœur. Je n’osais rappeler4 ce que je venais
d’entendre. Je voulais le considérer comme une illusion, et je fus prêt
deux ou trois fois de retourner au logis, sans marquer que j’y eusse fait
25 attention5. Il me paraissait si impossible que Manon m’eût trahi, que
je craignais de lui faire injure en la soupçonnant. Je l’adorais6, cela
était sûr ; je ne lui avais pas donné plus de preuves d’amour que je
n’en avais reçu d’elle ; pourquoi l’aurais-je accusée d’être moins
sincère et moins constante que moi ? […] Non, non, repris-je, il n’est
30 pas possible que Manon me trahisse.

1
Qui répondait au : qui donnait sur le cabinet (petite pièce de travail, de lecture, de
loisir)
2
Dans le moment : sans tarder
3
Développer : analyser, éclaircir
4
Rappeler : me souvenir de
5
Sans marquer que j’y eusse fait attention : sans montrer l’importance que j’avais
donnée à ce que je venais d’entendre
6
Le verbe « adorer » a encore un sens très fort au XVIIIe siècle, car il garde ses
connotations religieuses
Lecture linéaire 14

Manon Lescaut,
L’évasion de Saint Lazare

J’aperçus les clefs qui étaient sur sa table. Je les pris et je le


priai de me suivre, en faisant le moins de bruit qu’il pourrait. Il fut
obligé de s’y résoudre. À mesure que nous avancions et qu’il
ouvrait une porte, il me répétait avec un soupir : Ah ! mon fils, ah !
5 qui l’aurait cru ? Point de bruit, mon Père, répétais-je de mon côté
à tout moment. Enfin nous arrivâmes à une espèce de barrière, qui
est avant la grande porte de la rue. Je me croyais déjà libre, et
j’étais derrière le Père, avec ma chandelle dans une main et mon
pistolet dans l’autre. Pendant qu’il s’empressait d’ouvrir, un
10 domestique, qui couchait dans une petite chambre voisine,
entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met la tête à sa
porte. Le bon Père le crut apparemment capable de m’arrêter. Il
lui ordonna, avec beaucoup d’imprudence, de venir à son secours.
C’était un puissant coquin1, qui s’élança sur moi sans balancer2. Je
15 ne le marchandai point3 ; je lui lâchai le coup4 au milieu de la
poitrine. Voilà de quoi vous êtes cause, mon Père, dis-je assez
fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point
d’achever, ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n’osa
refuser de l’ouvrir. Je sortis heureusement et je trouvai, à quatre
20 pas, Lescaut qui m’attendait avec deux amis, suivant sa promesse.
Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s’il n’avait pas
entendu tirer un pistolet. C’est votre faute, lui dis-je ; pourquoi me
l’apportiez-vous chargé ? Cependant je le remerciai d’avoir eu
cette précaution, sans laquelle j’étais sans doute à Saint-Lazare
25 pour longtemps. Nous allâmes passer la nuit chez un traiteur où je
me remis un peu de la mauvaise chère que j’avais faite depuis près
de trois mois. Je ne pus néanmoins m’y livrer au plaisir. Je
souffrais mortellement sans Manon. Il faut la délivrer, dis-je à mes
amis. Je n’ai souhaité la liberté que dans cette vue. Je vous
30 demande le secours de votre adresse ; pour moi j’y emploierai
jusqu’à ma vie.

1
Coquin : personne malhonnête, sans scrupules
2
Sans balancer : sans hésiter
3
Je ne le marchandai point : Je ne le ménageai pas
4
Le coup : le coup de pistolet
Lecture linéaire 15

Manon Lescaut
La mort de Manon
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma
chère maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la
crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en tou-
chant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de
5 mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort
pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa
dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordi-
naire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations
de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le
10 serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les
miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait.
N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous
rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des
marques d’amour au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la
15 force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.

Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie lan-
guissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus
heureuse.

20 Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage


et sur les mains de ma chère Manon.[…] Il ne m’était pas difficile d’ouvrir la
terre, dans le lieu où je me trouvais. […] J’ouvris une large fosse. J’y plaçai
l’idole de mon cœur après avoir pris soin de l’envelopper de tous mes ha-
bits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état
25 qu’après l’avoir embrassée mille fois, avec toute l’ardeur du plus parfait
amour. Je m’assis encore près d’elle. Je la considérai longtemps. Je ne pou-
vais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes forces recommençant à
s’affaiblir et craignant d’en manquer tout à fait avant la fin de mon entre-
prise, j’ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu’elle avait porté
30 de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le vi-
sage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les ou-
vrir jamais, j’invoquai le secours du Ciel et j’attendis la mort avec impa-
tience.
Lecture linéaire 16

La marginalité comme outil de critique sociale


Un soir d'octobre 1815, l'évêque de Digne, monseigneur Myriel,
s'apprête à passer à table. Sa sœur et sa servante, madame Magloire, qui ont
entendu parler d'un rôdeur, s'inquiètent de l'absence de verrou à leur porte.

La porte s’ouvrit.
Elle s’ouvrit vivement, toute grande, comme si quelqu’un la poussait
avec énergie et résolution.
Un homme entra […], fit un pas et s’arrêta, laissant la porte ouverte
5 derrière lui. Il avait son sac sur l’épaule, son bâton à la main, une expression
rude, hardie, fatiguée et violente dans les yeux. Le feu de la cheminée
l’éclairait. Il était hideux. C’était une sinistre apparition.
Madame Magloire n’eut pas même la force de jeter un cri. Elle
tressaillit, et resta béante.
10 Mademoiselle Baptistine se retourna, aperçut l’homme qui entrait et
se dressa à demi d’effarement ; puis, ramenant peu à peu sa tête vers la
cheminée, elle se mit à regarder son frère, et son visage redevint
profondément calme et serein.
L’évêque fixait sur l’homme un œil tranquille.
15 Comme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau
venu ce qu’il désirait, l’homme appuya ses deux mains à la fois sur son
bâton, promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes, et, sans
attendre que l’évêque parlât, dit d’une voix haute :
— Voici. Je m’appelle Jean Valjean. Je suis un galérien1. J’ai passé dix-
20 neuf ans au bagne. Je suis libéré depuis quatre jours et en route pour
Pontarlier2 qui est ma destination. Quatre jours que je marche depuis
Toulon. Aujourd’hui, j’ai fait douze lieues3 à pied. Ce soir, en arrivant dans
ce pays, j’ai été dans une auberge, on m’a renvoyé à cause de mon passeport
jaune4 que j’avais montré à la mairie. Il avait fallu. J’ai été à une autre
25 auberge. On m’a dit : Va-t’en ! Chez l’un, chez l’autre. Personne n’a voulu de
moi. J’ai été à la prison, le guichetier n’a pas ouvert. J’ai été dans la niche
d’un chien. Ce chien m’a mordu et m’a chassé, comme s’il avait été un
homme. […] Là, dans la place, j’allais me coucher sur une pierre, une bonne
femme m’a montré votre maison et m’a dit : Frappe là. J’ai frappé. Qu’est-ce
30 que c’est ici ? êtes-vous une auberge ? J’ai de l’argent. Ma masse5. Cent neuf
francs quinze sous que j’ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans.
Je payerai. Qu’est-ce que cela me fait ? J’ai de l’argent. Je suis très fatigué,
douze lieues à pied, j’ai bien faim. Voulez-vous que je reste ?
— Madame Magloire, dit l’évêque, vous mettrez un couvert de plus.

Victor Hugo
Les Misérables, tome I, livre 2, chapitre 3, 1862.

1
Galérien : Criminel condamné à travailler au bagne, forçat.
2
Pontarlier : Ville du Doubs en Franche-Comté
3
Lieue : Ancienne mesure équivalent à 4 kilomètres
4
Passeport jaune : Pièce d'identité remise au galérien libéré et indiquant son passé de criminel.
5
Masse : Somme prélevée sur le salaire d'un détenu et qui lui est restituée à sa libération.

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