16 Lectures Linéaires
16 Lectures Linéaires
À*** Elle,
Le Mal
Roman
I
II
III
IV
29 septembre 1870
Lecture linéaire 4
Gargantua, Chapitre 15
Le soir, pendant le souper, ledit des Marais fit entrer l’un de
ses jeunes pages, originaire de Villegongis, nommé Eudémon. Ce-
lui-ci était tellement bien coiffé, tellement tiré à quatre épingles,
tellement pomponné, tellement élégant dans son maintien, qu’il
5 ressemblait davantage à un petit angelot qu’à un homme. Puis il
dit à Grandgousier :
— Voyez-vous ce jeune enfant ? Il n’a pas encore douze ans.
Voyons, si vous êtes d’accord, quelle différence il y a entre le savoir
de vos rêveurs matéologiens1 du temps jadis, et celui des jeunes
10 gens d’aujourd’hui.
L’épreuve plut à Grandgousier, et il ordonna que le page pro-
pose .2
1
Matéologiens : vient d’un mot grec employé par saint Paul, signifiant « celui qui dit des stupidités ». Rabe-
lais change le suffixe et en fait un mot-valise, où l’on retrouve théologien.
2
propose : terme de rhétorique. Proposer signifie « faire un exposé argumenté ».
Lecture linéaire 6
Gargantua, chapitre 45
Pendant qu’il disait cela, le Moine entra d’un air décidé et leur de-
manda :
5 — D’où êtes-vous, vous autres, pauvres hères1 ?
— De Saint-Genou, répondirent-ils.
— Et comment se porte l’abbé Tranchelion, le bon buveur ? Et les
moines, que mangent-ils ? Par le cordieu, ils biscotent vos femmes pen-
dant que vous êtes en pèlerinage !
10 — Hin, hin ! dit Lasdaller, je n’ai pas peur de la mienne. Car celui qui
la verra en plein jour ne risquera pas de se rompre le cou en allant lui
rendre visite la nuit.
— C’est, répondit le Moine, bien rentré de piques2 ! Elle pourrait être
aussi laide que Proserpine, par Dieu elle aurait de toute façon la saccade,
15 puisqu’il y a des moines dans les environs. Car un bon ouvrier met indif-
féremment toutes ses pièces à l’œuvre. Que j’attrape la vérole si vous ne
les trouvez pas engrossées à votre retour. Même l’ombre du clocher
d’une abbaye est source de fécondité.
— C’est, ajouta Gargantua, comme l’eau du Nil en Egypte, si on en
20 croit Strabon. Pline3, livre VII, chapitre 3, signale que cette fécondité
concerne la miche, les habits, et les corps4.
Alors Grandgousier dit :
— Allez-vous-en, pauvres gens, au nom de Dieu le Créateur. Qu’il soit
pour vous un guide perpétuel. Dorénavant, ne cédez plus à ces voyages
25 inutiles et oisifs. Occupez-vous de vos familles, exercez vos métiers, ins-
truisez vos enfants et vivez comme vous l’enseigne le bon apôtre saint
Paul. Ce faisant, vous serez sous la protection de Dieu, des anges et des
saints. Il n’y aura plus aucune peste ni malfaisance pour vous nuire.
Puis Gargantua les emmena se restaurer dans la grande salle. Mais les
30 pèlerins ne faisaient que soupirer. Ils dirent à Gargantua :
— Oh, qu’il est heureux le pays qui a pour seigneur un tel homme !
Nous voici plus édifiés et instruits par les propos qu’il nous a tenus que
par tous les sermons qui furent jamais prêchés dans notre ville.
— C’est, répondit Gargantua, ce que dit Platon5 au livre 5 de la Répu-
35 blique, les états seront heureux quand les rois philosopheront ou quand
les philosophes régneront.
Puis il fit remplir leurs besaces de vivres et de bouteilles de vin. Il
donna à chacun un cheval pour éviter la fatigue du chemin ainsi que
quelques pièces d’argent pour vivre.
1
Pauvres hères : misérables.
2
C’est bien rentré de piques : expression tirée d’un jeu de cartes, signifiant « dire une stupidité».
3
Strabon: géographe grec du Ier siècle; Pline l’Ancien (23-79): historien naturaliste romain.
4
La miche, les habits, et les corps : miches (céréales), habits (plantes textiles) et corps (légumes
et fruits, qui nourrissent les corps) sont les trois domaines où s’exerce le pouvoir de l’eau du Nil.
5
Platon (428 ou 427-348 ou 347 av. J.-C.): philosophe grec.
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Prologue de l’auteur
Buveurs très illustres, et vous, vérolés1 très précieux (car c’est à
vous, à personne d’autre, que sont dédiés mes écrits), Alcibiade, dans
le dialogue de Platon2 intitulé le Banquet, au moment de faire l’éloge de
son précepteur Socrate, lequel était unanimement reconnu comme le
5 prince des philosophes, dit entre autres compliments qu’il était sem-
blable aux silènes.
Les silènes étaient jadis de petites boîtes comme celles que nous
voyons aujourd’hui dans les boutiques des apothicaires, le couvercle
décoré de figures amusantes et frivoles telles que harpies 3, satyres, oi-
10 sons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants, cerfs attelés et
autres semblables peintures imaginées pour faire rire les gens (Silène,
maître du bon Bacchus, était ainsi fait). Toutefois, à l’intérieur, on con-
servait de fines substances : baume, ambre gris, amomon, musc, civette4,
pierreries et autres choses précieuses.
15 Tel était Socrate. Car, en jugeant son aspect et en l’estimant selon
son apparence, vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon, tant il
était laid et ridicule : le nez pointu, le regard bovin, le visage d’un fou,
simple dans ses mœurs, rustique dans ses vêtements, pauvre, malheu-
reux avec les femmes, inapte à toutes les fonctions de la société, toujours
20 riant, toujours trinquant à la santé de chacun, toujours se moquant, tou-
jours dissimulant son divin savoir. Or, en ouvrant cette boîte, vous au-
riez découvert à l’intérieur une substance céleste et inappréciable : une
intelligence surhumaine, une force d’âme incroyable, un courage invin-
cible, une sobriété sans pareille, une complète sérénité, une parfaite con-
25 fiance en soi, un mépris absolu envers tout ce pourquoi les hommes
veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent.
1
Vérolés : atteints de la vérole, maladie transmise par les voies sexuelles.
2
Platon (428 ou 427-348 ou 347 av. J.-C.): philosophe grec.
3
Harpies : monstres mythologiques ayant un corps de rapace et une tête de femme ; satyres :
créatures mythologiques ayant des pieds, des oreilles et une queue de bouc; oisons bridés: expres-
sion désignant une personne stupide et innocente; canes bâtées: version déformée de l’expression
«âne bâté», désignant une personne stupide et têtue.
4
Amomon : mot tiré du grec, «plante odorante » ; musc: matière brune et odorante d’origine ani-
male; civette: sorte de musc tiré de la civette, animal ressemblant à un chat sauvage.
Lecture linéaire 8
Voltaire,
Candide
Madame la baronne, qui pesait environ trois cent
cinquante livres, s’attirait par là une très-grande considération,
et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la
rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-
5 sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le
fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur
Pangloss était l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait
ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.
Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolo-
10 nigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet
sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le
château de monseigneur le baron était le plus beau des
châteaux, et madame la meilleure des baronnes possibles.
« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être
15 autrement : car tout étant fait pour une fin, tout est
nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les
nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des
lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être
chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été
20 formées pour être taillées et pour en faire des châteaux ; aussi
monseigneur a un très-beau château : le plus grand baron de la
province doit être le mieux logé ; et les cochons étant faits pour
être mangés, nous mangeons du porc toute l’année. Par
conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une
25 sottise : il fallait dire que tout est au mieux. »
Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment :
car il trouvait MlleCunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne
prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le
bonheur d’être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second
30 degré de bonheur était d’être Mlle Cunégonde ; le troisième, de
la voir tous les jours ; et le quatrième, d’entendre maître
Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par
conséquent de toute la terre.
Voltaire, Candide, chapitre I, 1759
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ACTE III scène 3 diviser ; mais, pour ce qui est de les guérir, c’est ce qu’ils
ne savent pas du tout.
ARGAN : Mais toujours faut-il demeurer d’accord que,
ARGAN : Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne
sur cette matière, les médecins en savent plus que les
croyez donc point à la médecine ?
30 autres.
BERALDE : Non, mon frère ; et je ne vois pas que, pour
BERALDE : Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit,
son salut, il soit nécessaire d’y croire.
qui ne guérit pas de grand’chose : et toute l’excellence
5 ARGAN : Quoi ! vous ne tenez pas véritable une chose de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un
établie par tout le monde, et que tous les siècles ont ré- spécieux babil, qui vous donne des mots pour des rai-
vérée ? 35 sons, et des promesses pour des effets.
BERALDE : Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, ARGAN : Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi
entre nous, une des plus grandes folies qui soient parmi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que, dans
10 les hommes ; et, à regarder les choses en philosophe, je la maladie, tout le monde a recours aux médecins.
ne vois point une plus plaisante momerie, je ne vois rien
BERALDE : C’est une marque de la faiblesse humaine,
de plus ridicule, qu’un homme qui se veut mêler d’en
et non pas de la vérité de leur art.
guérir un autre. 40
ACTE III, SCÈNE 12 dessein, et tu peux croire qu'en me servant ta récompense est
sûre. Puisque par un bonheur personne n'est encore averti
BÉLINE, TOINETTE, ARGAN, BÉRALDE.
de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort ca-
chée, jusqu'à ce que j'aie fait mon affaire. Il y a des papiers, il
TOINETTE s'écrie.— Ah! mon Dieu! Ah malheur ! Quel
30 y a de l'argent, dont je me veux saisir, et il n'est pas juste que
étrange accident !
j'aie passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années.
BÉLINE.— Qu'est-ce, Toinette?
Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clefs.
TOINETTE.— Ah, Madame !
ARGAN, se levant brusquement.— Doucement.
5 BÉLINE.— Qu'y a-t-il ?
BÉLINE, surprise, et épouvantée.— Ahy !
TOINETTE.— Votre mari est mort.
35 ARGAN.— Oui, Madame ma femme, c'est ainsi que vous
BÉLINE.— Mon mari est mort?
m'aimez?
TOINETTE.— Hélas oui. Le pauvre défunt est trépassé.
TOINETTE.— Ah, ah, le défunt n'est pas mort.
BÉLINE.— Assurément?
ARGAN, à Béline qui sort.— Je suis bien aise de voir votre
10 TOINETTE.— Assurément. Personne ne sait encore cet
amitié, et d'avoir entendu le beau panégyrique que vous avez
accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de
40 fait de moi. Voilà un avis au lecteur, qui me rendra sage à
passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans
l'avenir, et qui m'empêchera de faire bien des choses.
cette chaise.
BÉLINE.— Le Ciel en soit loué. Me voilà délivrée d'un grand
15 fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'affliger de cette mort !
TOINETTE.— Je pensais, Madame, qu'il fallût pleurer.
BÉLINE.— Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte
est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre? Un
homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant,
20 sans cesse un lavement, ou une médecine dans le ventre,
mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, en-
nuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et
grondant jour et nuit servantes, et valets.
TOINETTE.— Voilà une belle oraison funèbre.
25 BÉLINE.— Il faut, Toinette, que tu m'aides à exécuter mon
Lecture linéaire 12
Gubetta. Une chanson à boire, messieurs ! Je éclairée de quelques flambeaux, avec une
vais vous chanter une chanson à boire qui 35 grande croix d’argent au fond. Une longue file
vaudra mieux que le sonnet du marquis de pénitents blancs et noirs dont on ne voit que
Oloferno. Je jure par le bon vieux crâne de les yeux par les trous de leurs cagoules, croix
5 mon père que ce n’est pas moi qui ai fait cette en tête et torche en main, entre par la grande
chanson, attendu que je ne suis pas poète, et porte en chantant d’un accent sinistre et d’une
que je n’ai point l’esprit assez galant pour faire 40 voix haute. Puis ils viennent se ranger en
se becqueter deux rimes au bout d’une idée. silence des deux côtés de la salle, et y restent
Voici ma chanson. Elle est adressée à monsieur immobiles comme des statues, pendant que les
10 saint Pierre, célèbre portier du paradis, et elle a jeunes gentilshommes les regardent avec
pour sujet cette pensée délicate que le ciel du stupeur.
bon Dieu appartient aux buveurs.
45 Maffio. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Jeppo, bas à Maffio. Il est plus qu’ivre, il est
ivrogne. Jeppo, s’efforçant de rire. C’est une
plaisanterie. Je gage mon cheval contre un
15 Tous, excepté Gennaro. La chanson ! La pourceau, et mon nom de Liveretto contre le
chanson ! nom de Borgia, que ce sont nos charmantes
50 comtesses qui se sont déguisées de cette façon
Gubetta, chantant. pour nous éprouver, et que si nous levons une
Saint Pierre, ouvre ta porte de ces cagoules au hasard, nous trouverons
Au buveur qui t’apporte dessous la figure fraîche et malicieuse d’une
20 Une voix pleine et forte jolie femme. —voyez plutôt.
Pour chanter : Domino !1 55 Il va soulever en riant un des capuchons, et il
Tous en chœur, excepté Gennaro. Gloria reste pétrifié en voyant dessous le visage livide
Domino ! d’un moine qui demeure immobile, la torche à
la main et les yeux baissés. Il laisse tomber le
Gubetta. capuchon et recule. —ceci commence à
25 Au buveur, joyeux chantre, 60 devenir étrange !
qui porte un si gros ventre Maffio. Je ne sais pourquoi mon sang se fige
qu’on doute, lorsqu’il entre, dans mes veines.
s’il est homme ou tonneau.
Les Pénitents, chantant d’une voix éclatante.
Tous, en choquant leurs verres avec des éclats Conquassabit capita in terra multorum !2
30 de rire. Gloria Domino !
65 Jeppo. Quel piège affreux ! Nos épées, nos
La grande porte du fond s’ouvre épées ! Ah ! çà, messieurs, nous sommes chez
silencieusement dans toute sa largeur. On voit le démon ici.
au-dehors une vaste salle tapissée en noir,
2
« il fracassera les têtes de beaucoup sur la
1
Seigneur ! terre», extrait d’un psaume biblique
Lecture linéaire 13
Manon Lescaut,
première tromperie
Un jour que j’étais sorti l’après-midi, et que je l’avais avertie
que je serais dehors plus longtemps qu’à l’ordinaire, je fus étonné qu’à
mon retour on me fît attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous
n’étions servis que par une petite bonne qui était à peu près de notre
5 âge. Étant venue m’ouvrir je lui demandai pourquoi elle avait tardé si
longtemps. Elle me répondit, d’un air embarrassé, qu’elle ne m’avait
point entendu frapper. Je n’avais frappé qu’une fois ; je lui dis : Mais,
si vous ne m’avez pas entendu, pourquoi êtes-vous donc venue
m’ouvrir ? Cette question la déconcerta si fort, que, n’ayant point
10 assez de présence d’esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer en
m’assurant que ce n’était point sa faute, et que madame lui avait
défendu d’ouvrir la porte jusqu’à ce que M. de B… fût sorti par l’autre
escalier qui répondait au cabinet1. Je demeurai si confus, que je n’eus
point la force d’entrer dans l’appartement. Je pris le parti de
15 descendre sous prétexte d’une affaire, et j’ordonnai à cet enfant de dire
à sa maîtresse que je retournerais dans le moment2, mais de ne pas
faire connaître qu’elle m’eût parlé de M. de B…
1
Qui répondait au : qui donnait sur le cabinet (petite pièce de travail, de lecture, de
loisir)
2
Dans le moment : sans tarder
3
Développer : analyser, éclaircir
4
Rappeler : me souvenir de
5
Sans marquer que j’y eusse fait attention : sans montrer l’importance que j’avais
donnée à ce que je venais d’entendre
6
Le verbe « adorer » a encore un sens très fort au XVIIIe siècle, car il garde ses
connotations religieuses
Lecture linéaire 14
Manon Lescaut,
L’évasion de Saint Lazare
1
Coquin : personne malhonnête, sans scrupules
2
Sans balancer : sans hésiter
3
Je ne le marchandai point : Je ne le ménageai pas
4
Le coup : le coup de pistolet
Lecture linéaire 15
Manon Lescaut
La mort de Manon
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma
chère maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la
crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en tou-
chant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de
5 mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort
pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa
dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordi-
naire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations
de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le
10 serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les
miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait.
N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous
rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des
marques d’amour au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la
15 force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie lan-
guissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus
heureuse.
La porte s’ouvrit.
Elle s’ouvrit vivement, toute grande, comme si quelqu’un la poussait
avec énergie et résolution.
Un homme entra […], fit un pas et s’arrêta, laissant la porte ouverte
5 derrière lui. Il avait son sac sur l’épaule, son bâton à la main, une expression
rude, hardie, fatiguée et violente dans les yeux. Le feu de la cheminée
l’éclairait. Il était hideux. C’était une sinistre apparition.
Madame Magloire n’eut pas même la force de jeter un cri. Elle
tressaillit, et resta béante.
10 Mademoiselle Baptistine se retourna, aperçut l’homme qui entrait et
se dressa à demi d’effarement ; puis, ramenant peu à peu sa tête vers la
cheminée, elle se mit à regarder son frère, et son visage redevint
profondément calme et serein.
L’évêque fixait sur l’homme un œil tranquille.
15 Comme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau
venu ce qu’il désirait, l’homme appuya ses deux mains à la fois sur son
bâton, promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes, et, sans
attendre que l’évêque parlât, dit d’une voix haute :
— Voici. Je m’appelle Jean Valjean. Je suis un galérien1. J’ai passé dix-
20 neuf ans au bagne. Je suis libéré depuis quatre jours et en route pour
Pontarlier2 qui est ma destination. Quatre jours que je marche depuis
Toulon. Aujourd’hui, j’ai fait douze lieues3 à pied. Ce soir, en arrivant dans
ce pays, j’ai été dans une auberge, on m’a renvoyé à cause de mon passeport
jaune4 que j’avais montré à la mairie. Il avait fallu. J’ai été à une autre
25 auberge. On m’a dit : Va-t’en ! Chez l’un, chez l’autre. Personne n’a voulu de
moi. J’ai été à la prison, le guichetier n’a pas ouvert. J’ai été dans la niche
d’un chien. Ce chien m’a mordu et m’a chassé, comme s’il avait été un
homme. […] Là, dans la place, j’allais me coucher sur une pierre, une bonne
femme m’a montré votre maison et m’a dit : Frappe là. J’ai frappé. Qu’est-ce
30 que c’est ici ? êtes-vous une auberge ? J’ai de l’argent. Ma masse5. Cent neuf
francs quinze sous que j’ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans.
Je payerai. Qu’est-ce que cela me fait ? J’ai de l’argent. Je suis très fatigué,
douze lieues à pied, j’ai bien faim. Voulez-vous que je reste ?
— Madame Magloire, dit l’évêque, vous mettrez un couvert de plus.
Victor Hugo
Les Misérables, tome I, livre 2, chapitre 3, 1862.
1
Galérien : Criminel condamné à travailler au bagne, forçat.
2
Pontarlier : Ville du Doubs en Franche-Comté
3
Lieue : Ancienne mesure équivalent à 4 kilomètres
4
Passeport jaune : Pièce d'identité remise au galérien libéré et indiquant son passé de criminel.
5
Masse : Somme prélevée sur le salaire d'un détenu et qui lui est restituée à sa libération.