ESSAI
Internet
La communication contre la parole ?
PH I L IP PE BR E TON
L A DIFFUSION massive d’Internet se
fait-elle sur le simple registre d’un outil, d’une technique, qui
s’ajouterait à la palette, très riche, des moyens de communication
dont nous disposons déjà ? Cette diffusion ne s’accompagne-
t-elle pas plutôt d’un discours, d’une part de promotion enthou-
siaste d’un nouveau « lien social » que ces techniques rendraient
possible, d’autre part de dévalorisation, voire d’exclusion, de tout
ce qui serait susceptible de ne pas entrer dans ce nouveau cadre ?
D’un côté, on trouvera donc une apologie systématique de la
communication, surtout de la communication indirecte, média-
tisée ; de l’autre, on verra représenté comme archaïque tout ce
qui relève de ce qu’on pourrait appeler la « parole vivante ».
Un discours de promotion
Ce discours de promotion est immense et il emplit
tout l’espace social de ses clameurs : « Nouvelle révolu-
tion », « société de l’information » qui va « changer radica-
lement » notre vie, nouvelle « étape de l’évolution »,
l’homme lui-même appelé à devenir un homme « numé-
1. Nicolas Negroponte, rique », selon l’expression de Nicolas Negroponte 1. Ce dis-
L’Homme numérique, Robert
Laffont, 1995.
cours, enthousiaste, qui fait d’Internet un nouveau point
de départ pour l’humanité, a longtemps emprunté ses
accents à l’ancienne thématique utopiste, celle qui promet-
tait des jours meilleurs et des « lendemains qui chantent »,
sur un registre proche du politique.
Plusieurs auteurs, comme Lucien Sfez et Armand
2. Lucien Sfez, Critique de Mattelart 2, avaient observé la montée en puissance de ce
la communication, Seuil,
1988 ; Armand Mattelart, thème utopique dans le discours d’accompagnement des
Histoire de l’utopie plané- nouvelles technologies. Celui-ci a été largement relayé par
taire. De la cité prophétique
à la société globale, La les médias tout au long de la décennie des années 90. Ce
Découverte, 1999 ; voir discours intensément promotionnel a guidé l’économie et,
également notre ouvrage,
L’Utopie de la communica- plus récemment, la spéculation financière vers le nouvel
tion, Poche, La Décou- eldorado que représenterait Internet.
verte, 1997.
Cette intense valorisation des nouveaux moyens de
communication s’est appuyée sur la diffusion d’un nou-
veau modèle de lien social, où la communication indirecte,
médiatisée par les réseaux et les nouvelles machines,
devrait constituer l’essentiel de nos activités. Ainsi nous a-
t-on dit, tour à tour, que le commerce pourrait désormais
se faire « en ligne », que les loisirs pourraient se concentrer
sur un écran unique, que les relations avec les autres gagne-
raient à être ainsi systématiquement médiatisées, que le tra-
vail pourrait demain s’imaginer sans déplacement, que les
« savoirs » du monde entier, désormais contenus dans
Internet, seraient accessibles de chez soi, rendant ainsi
caduques l’école et l’université. Jusqu’au fantasme de la
« cybersexualité », qui nous dispenserait de la rencontre, y
compris dans l’acte de donner la vie.
Comme le dit Philippe Quéau, l’un des plus ardents
défenseurs de cette nouvelle « manière d’être ensemble » :
Le virtuel devient un monde propre, à côté du monde réel. Avec
l’apparition des mondes virtuels, l’image quitte l’écran et devient elle-
même un « lieu » où l’on peut se déplacer, rencontrer d’autres personnes,
dans lequel on peut prendre ses aises, ses marques, dans lequel on peut
finir par passer le plus clair de son temps professionnel ou ses loisirs. Le
3. Philippe Quéau, La véritable réel, le monde où l’on mange et l’on dort, deviendra alors
Planète des esprits. Pour peut-être une sorte de port d’attache dans lequel il faudra bien revenir
une politique du cyber-
espace, Odile Jacob, 2000, de temps en temps pour se sustenter, avant de repartir sur les réseaux
p. 71. virtuels du télé-travail et des communautés cyberspatiales 3.
Ce modèle de lien social procède d’une double opé-
ration : d’une part, celle qui consiste à recadrer l’ensemble
des activités humaines comme autant d’activités de « com-
munication » ; d’autre part, celle qui nous fait rabattre la
communication dans le champ de la communication indi-
recte. Dès 1968, les deux célèbres précurseurs de l’inven-
tion d’Internet, les chercheurs américains Licklider et
Taylor, affirmaient avec netteté que, « dans quelques
années, les hommes communiqueront de façon plus effi-
cace avec la machine qu’en face à face. C’est plutôt inquié-
4. Cité par Patrice Flichy, tant à dire, mais c’est notre conclusion. 4 »
« Internet ou la com-
munauté scientifique
idéale », Réseaux, n° 97, On doit à la cybernétique de Norbert Wiener, en
CNET/Hermès Science
Publications, 1999, p. 92. 1942, l’irruption de cette nouvelle approche de l’humain,
tout entière prise dans une pensée de la relation. D’emblée,
cette notion est totalisante. Pour ses penseurs, qui furent
légion par la suite, « tout est communication » et rien
n’échappe à cet empire. Les conséquences de la pénétration
de ce nouveau regard sur l’homme et la société sont
immenses. Notre modernité en est largement issue. La
communication y est même l’objet, comme nous allons le
voir, d’un nouveau « culte », le support d’une nouvelle
« spiritualité ».
Un discours de dévalorisation
La promotion des nouvelles technologies de com-
munication ne se contente pas de vanter les mérites d’une
nouvelle manière d’être ensemble, ce qui serait après tout
légitime dans un débat de société ; elle emprunte de plus
en plus fréquemment le registre de la dévalorisation, de la
disqualification, de l’exclusion. Les publicitaires, qui com-
prennent en général rapidement les enjeux qui sont au
cœur d’un produit, multiplient les messages hostiles à tous
ceux qui émettraient quelques doutes sur la nature forcé-
ment positive de la nouvelle communication. Au mieux,
celui qui n’est pas sur Internet est présenté comme une
sorte d’idiot moderne, quand ce n’est pas sous les traits d’un
jeune immigré, vaguement niais et incapable d’intégration
parce que ne connaissant rien à Internet. Au pire, on assi-
mile ceux qui ne se jettent pas pieds et poings liés dans le
nouveau réseau à ceux qui voulaient « brûler les livres ». De
vastes mises en scène servent de toile de fond pour décrire
le monde extérieur à Internet comme relevant de normes
de type autoritaire ou même fasciste. Certaines de ces
publicités associent le divorce et l’abandon des enfants aux
valeurs positives de la liberté et de la communication.
Pour argumenter, si l’on peut dire, les avantages
d’une technologie qui permet « de tout faire de chez soi »,
on montre le monde extérieur comme dangereux, sale, pol-
lué, infecté. L’« autre » n’y a un statut positif qu’à condition
d’être à distance, derrière l’hygiaphone des machines infor-
matiques et des réseaux. Plus fondamentalement, c’est la
parole directe, vivante, organisée par la loi et renvoyant à la
responsabilité de la personne qui est la cible de cette déva-
lorisation.
Parole et communication
Cette nouvelle vision du monde heurte, en effet, de
plein fouet une autre conception des échanges humains.
Toute la tradition humaniste, dans son triple héritage —
juif (la loi), grec (la parole), chrétien (la personne et la vie
intérieure) —, est arc-boutée sur l’identification de
l’homme à sa parole. Celle-ci se distingue, selon Georges
5. Georges Gusdorf, La Gusdorf 5, à la fois du langage, fonction psychologique
Parole, PUF, 1952.
propre à l’homme, et de la langue, système d’expression
particulier à telle ou telle communauté humaine.
La parole est une notion complexe, qui met en rap-
port la vie intérieure et la mémoire avec l’activité sociale,
qui relie l’affirmation de soi et la confirmation des autres,
qui suppose un axe de symétrie entre les êtres, celui-là
même qui était au cœur de la révolution démocratique
grecque et qui confère à la personne son autonomie et sa
responsabilité en tant que sujet. La parole se déploie ainsi
sur une multitude de registres, qui dépassent et englobent
le langage et la langue, et qui combinent, suivant les situa-
tions, les capacités expressives, argumentatives, informa-
tives qui sont à notre disposition depuis toujours.
Ces définitions n’ont de sens que dans une perspec-
tive humaniste qui ne donne pas tout pouvoir à la parole
— qui l’exclut donc comme notion totalisante —, car celle-
ci est prise dans une double limitation : d’une part, son
incapacité à penser tout le réel ; d’autre part, l’impérieuse
nécessité qu’elle s’arrête au seuil de la vie intérieure, garan-
tissant ainsi à l’individu son autonomie et son irréductible
personnalité. La parole n’y est pas pour autant réduite au
rang d’outil, simple prolongement opérationnel de la pen-
sée. Alliée constitutive de l’humain, elle ne l’englobe pas.
Ce rappel, qui peut prêter à discussion, car la tradition
humaniste est trop complexe pour qu’on l’embrasse d’une
simple synthèse, permet néanmoins de souligner que la
parole est liée à l’homme sans que les deux se confondent
nécessairement.
Il manque à ce tableau un élément essentiel : la
culture humaniste (s’il est possible ici de maintenir un sin-
gulier) ne se conçoit pas sans impliquer un apprentissage
systématique de la parole. Celui-ci est multiple et va bien
au delà d’un simple apprentissage de la langue. La culture
humaniste se décline aussi bien dans une culture de la vie
intérieure que dans un apprentissage de la rhétorique, qui
n’est pas un simple art oratoire, mais bien une formation
aux débats, à l’échange, à la différence et à la reconnais-
sance mutuelle.
La parole : un continent disparu ?
Mais, face, à la fois, à la promotion de la communi-
cation et à la dévalorisation de la parole, n’a-t-on pas l’air
de décrire, ici, un continent disparu ? Notre monde n’est-il
pas plein de communication ? La parole suppose le silence.
La plongée dans la vie intérieure est un moment fonda-
mental pendant lequel toute parole se repose. L’écoute de
la parole de l’autre est suivie du silence de la réflexion inté-
rieure. Comme on l’a dit, la parole n’occupe pas tout ; elle
dessine en creux le nécessaire espace de l’intériorité. On
aurait tort de sous-estimer l’importance de cette métaphore
qui pense l’homme, à la différence de se qui se passe dans
les sociétés archaïques, comme un être susceptible de se
soustraire, quand il le souhaite, à la pensée, au regard, à la
contrainte du groupe.
La différence est radicale avec la communication.
On ne devrait pas cesser, nous dit-on, de communiquer.
« Il n’est pas possible de ne pas communiquer » est pré-
senté comme une loi d’airain de l’humanité, qu’il faudrait
reconnaître et à laquelle on devrait se soumettre. Même
l’intériorité serait en contact direct et permanent avec l’exté-
rieur. Dedans, cela communiquerait aussi. Toute réflexion
individuelle doit ainsi renoncer à l’idéal de l’intériorisation
pour n’être pris que dans un enjeu collectif. Grâce aux nou-
velles technologies, la conscience, nous disent les fonda-
mentalistes dans ce domaine, sera collective ou ne sera pas.
L’individu serait une étape dépassée de l’évolution, comme
le dit froidement le philosophe Pierre Lévy :
L’illusion de la pensée individuelle est « l’idiotie » par excel-
lence. [...] L’individu est une articulation intermédiaire, transitoire, cer-
tainement pas plus importante que l’espèce, la culture, la lignée, la
situation, le moment. [...] L’illusion du moi est un « truc » de la sélec-
tion naturelle, fort utile à la reproduction de notre espèce dans son envi-
ronnement préhistorique, mais qui a perdu maintenant une partie de
6. Pierre Lévy, World phi- son utilité 6.
losophie, Odile Jacob,
2000, p. 201.
L’intériorité est bien l’une des cibles privilégiées de
cette conception de la modernité. Comme nous l’assène
Philippe Quéau :
La vie de l’homme de culture était jadis tout entière dirigée vers
l’intérieur. Mais aujourd’hui nous nous éparpillons dans les choses exté-
rieures. Exilés de nous-mêmes, nous vivons dans la distance. Nous met-
7. Philippe Quéau, op.
tons de la distance dans la vie et nous mettons la vie à distance. C’est le
cit., p. 57. style de l’époque, son habitus fondamental, son mouvement de fond 7.
Le « tout communicationnel »
La « continuité communicationnelle » est devenue
l’idéal moderne. Nous sommes de plus en plus immergés
dans un bain ininterrompu de messages divers, éclatés,
totalement hétérogènes (radio, télévision, dans les lieux
privés comme dans les lieux publics, Internet, téléphone
portable, fixe, lien permanent avec chacun). On exige de
nous, non seulement d’être toujours là comme acteurs
d’une communication potentielle, mais encore de
répondre vite, tout de suite. La parole est remplacée par
l’interactivité. L’hérétique, le dissident, est celui qui réclame
le silence, le droit de ne pas être tenu de répondre
immédiatement, de pouvoir s’absenter un instant en lui-
même.
Cet idéal du « tout communicationnel » s’accom-
pagne d’une conception assez rigide du message. La com-
munication est remplie de procédures. Celles-ci sont,
certes, localement nécessaires. La rhétorique connaissait,
elle aussi, cette nécessité de figer certains traits de langage.
L’insertion du lieu commun ou du proverbe dans la parole
permettait d’y mettre un peu du collectif nécessaire à la vie
en commun. Mais rien à voir, sans doute, avec ces stéréoty-
pies qui caractérisent la communication aujourd’hui. Ces
procédures s’infiltrent partout. Le langage commercial,
celui des industries de service, ne connaît pratiquement
plus la parole, remplacée, à l’américaine, par des séquences
toutes faites de mots que l’on combine les uns avec les
autres pour s’adresser aux clients. Le vocabulaire de tous
les jours ressemble de plus en plus à un langage informa-
tique, où des unités discrètes s’enchaînent les unes aux
autres en fonction du contexte et des circonstances. L’inter-
activité, c’est ne pas répondre ce que l’on pense en son for
intérieur, ne pas même se retourner vers soi, mais ajouter à
la phrase reçue celle qui lui convient en réponse. Le lien
social interactif est une réaction à une réaction, sans pas-
sage par la personne. Une société de communication est
une société sans valeur ajoutée à la parole, qui, de ce fait, se
réduit à de l’information.
Une nouvelle religiosité
A y regarder de plus près, toutes ces conceptions de
la communication n’ont pas grand-chose à voir avec l’uni-
vers technique proprement dit. L’examen attentif des textes
récents, comme des textes plus anciens, qui servent de réfé-
rence à ce discours vulgarisé sur la communication, permet
de voir à l’œuvre les éléments d’une nouvelle religiosité.
C’est en tout cas la thèse que nous avons défendue dans un
ouvrage récent, après une enquête au sein du noyau dur
8. Philippe Breton, Le des « fondamentalistes de l’Internet » 8.
Culte de l’Internet, La
Découverte, 2000.
Ne faut-il pas distinguer, en effet, entre : d’une part,
le réseau Internet comme réalité technique bien concrète,
ensemble d’outils à notre disposition, et, comme tous les
outils, utilisables pour le meilleur comme pour le pire ; et,
d’autre part, cette fiction fantasmatique d’un nouveau lien
social, souvent rassemblée sous le nom de « cyberespace »
et, plus récemment, de « noosphère ». Tout en construisant
Internet, certains rêvent de le transformer en un mythique
« autre monde » vers lequel nous devrions nous mettre
en route en quittant le monde matériel. On parle, dès
lors, volontiers d’un nouvel « exode », d’une nouvelle
« Jérusalem céleste ». Tout le lexique du religieux est mobi-
lisé pour construire une représentation de cet « autre
monde ». Nous sommes loin de l’utopie politique qui a
servi à construire le thème de la société de l’information. A
moins de considérer que le discours utopique ne s’appuie
de façon sous-jacente sur cette nouvelle spiritualité.
On s’interrogera, à cet égard, sur la curieuse résur-
gence de quelques-unes des notions qui avaient fait
connaître en son temps Teilhard de Chardin, notamment
la « noosphère ». Comme Pierre Lévy, Philippe Quéau voit
dans Internet et le cyberespace la préfiguration de cette
« collectivisation des esprits » que Teilhard de Chardin a
appelée de ses vœux comme une « nouvelle étape de l’évo-
lution ». L’influence de cette nouvelle religiosité, mâtinée
de philosophie New Age et d’emprunts au bouddhisme,
tout cela à la mode californienne, reste à mesurer. Il n’en
reste pas moins que l’imaginaire de la noosphère, qui est
en train de se construire sous nos yeux, vient donner du
sens et soutenir la diffusion d’un réseau technique qui,
autrement, serait renvoyé à la simple dimension de l’outil.
Par ailleurs, la diffusion de ces nouvelles croyances
influence les représentations que le public, notamment les
plus jeunes, se fait de l’avenir de nos sociétés et de la nature
du lien social.
C’est de cette nouvelle religiosité que découle la plu-
part des croyances contemporaines qui se nouent autour
du rôle de la « communication ». L’une d’entre elles devrait
retenir notre attention. Pour la résumer, on pourrait dire
qu’elle consiste à croire que la communication sanctifie le
contenu qu’elle transporte. Tout devrait pouvoir être dit, car
le fait de le dire rend en quelque sorte positif le message.
Ce qui est secret, caché, censuré — bref, ce qui ne
circule pas — serait, en contrepoint, par nature négatif.
Cette croyance trouve son origine dans les premiers pas de
la cybernétique, qui définissait l’être uniquement comme
le produit des relations entretenues avec les autres êtres ;
qui fait donc du mouvement des échanges de l’informa-
tion (la communication) la condition de la valeur. Dans
une telle conception, l’absence de mouvement, de relation,
de communication est décrite comme l’« entropie » dans
laquelle Norbert Wiener voyait la figure du Mal, du Diable.
Cette croyance explique beaucoup de choses, autre-
ment incompréhensibles, sur Internet, comme le refus
récurrent de la loi, de toutes les barrières qui s’opposeraient
à la circulation des informations, le piratage informatique,
l’apologie de la transparence sociale ou la tolérance vis-à-
vis des sites révisionnistes, néo-nazis, ou encore pédo-
philes. Puisque la communication est une bonne chose par
définition, il ne saurait être question d’en freiner l’élan. On
doit donc pouvoir tout dire. La communication serait la
parole sans contrainte, la parole sans silence, la parole sans
mystère. Elle cesserait, au fond, d’être une parabole de
l’être ; elle nous libérerait de nous-même, de notre corps,
9. David Le Breton, que David Le Breton définissait comme notre « racine iden-
L’Adieu au corps, Métailié,
1999. titaire » 9.
Une propagande sur fond de crise
Nous sommes encore loin d’une actualisation de
telles propositions. Internet est bien là, mais le cyberespace
est très hypothétique et ne représente qu’une des voies de
développement possible de ce nouvel outil. Il faut, toute-
fois, être attentif à la compulsion de communication qui
saisit nos contemporains. Se rend-on vraiment compte de
la part d’abandon que comporte cette activation perma-
nente de tous les dispositifs techniques qui nous permet-
tent de mettre de la distance entre nous et les autres ?
Il reste à s’interroger sur les raisons du succès de la
communication comme alternative à la parole dans les
sociétés modernes, notamment chez les plus jeunes. Il y a,
certes, de la propagande dans la façon dont tout cela est
martelé. On cherche à séparer les enfants et les adolescents
des adultes, et le monde de l’Internet leur est souvent pré-
senté comme l’autre monde où ils pourront s’échapper
loin de toute influence pédagogique et familiale. Ce
monde de la communication facile, où l’on peut tout obte-
nir d’un simple clic, est présenté comme le monde de
l’éternelle jeunesse, où l’on échappera définitivement aux
frustrations de l’âge adulte. Nul doute que cette démagogie
n’ait des effets immédiats. Mais, derrière cela, il y a un pro-
blème de fond. Rien ne sert de rappeler les vertus de
l’humanisme sans souligner la crise profonde que ses
valeurs traversent. Tout au long du XXe siècle, la société a
ressemblé à ce « château de Barbe bleue » dont parle
George Steiner. Comment faire confiance à l’homme et à sa
parole ? L’homme a-t-il même une parole ? Voilà ce que
semblent nous dire tous ceux qui se jettent dans les bras
des techniques de communication, et qui semblent ainsi
soulagés du fardeau de l’humain. Les techniques de com-
munication n’anesthésient-elles pas la nécessité d’être soi ?
La critique du nouveau culte de la communication
serait vaine si elle n’était le pivot d’une prise de conscience
renouvelée de l’importance de la parole humaine. Rassu-
rons-nous, cette dernière est toujours à l’œuvre ; elle finit
toujours par faire irruption, par s’imposer, par craqueler les
rigidités de la communication. L’antidote à cette fausse
modernité est, là, quotidiennement, dans l’affirmation
simple, concrète, de bon sens, qu’il nous faut profiter de la
richesse des moyens de communication que nous avons à
notre disposition, et que leur finalité est d’être au service de
la parole vivante, toujours première.
PHILIPPE BRETON
Chercheur au C.N.R.S.