Prof Daniel Oyono Edou ce maitre au milieu du gué !
par
Vincent-Sosthène FOUDA
Dans la culture mienne, on aime à conter des histoires, elles forgent la
personnalité, elles construisent le futur en consolidant le présent. Le passé
ainsi nous précède toujours. Lorsque j’arrive en France le 7 octobre 1989,
je suis inscrit sans le savoir au Lycée du Parc dans la banlieue lyonnaise,
non loin du Parc de la Tête d’Or qui donne d’ailleurs son nom à ce Lycée. 1
boulevard Anatole France 69006 Lyon c’est le plus grand lycée à classe
préparatoire de France. C’est un samedi, monsieur Delattre surveillant
général des internes me fait visiter l’établissement. Les internes logent au
52-55 rue de Créqui. Le grand couloir des pas perdus est orné des grandes
figures qui ont marqué l’histoire de ce prestigieux lycée. Soudain au
détour d’un couloir, sur ma gauche, une figure noire, je dirai caramel,
peut-être un sang mêlé comme nous disions alors. Je m’arrête et je
regarde admiratif ce visage, Daniel Essono-Edou (55-58) professeur de
rhétorique anglaise. Il n’y a pas une autre précision.
Le lundi 9 octobre nous commençons les cours qui vont nous conduire
pendant deux ans à préparer les concours des prestigieuses écoles
destinées essentiellement aux élèves de série A. Le samedi j’écris
respectivement à Philippe Laburthe-Tolra et à Mongo Beti qui sont mes
référents et je leur rends compte de ma semaine. Mongo Beti dans sa
lettre me présentera ce compatriote qui fut son condisciple au lycée
classique et moderne mixte de Yaoundé devenu aujourd’hui Lycée Général
Leclerc de 1948 à 1951. Ils furent trois camerounais à être envoyés aux
études de lettres classique, Alexandre Biyidi, Daniel Essono Edou et
Belinga le papa de la femme politique et avocate lyonnaise Odile Belinga.
Essono Edou est le seul parmi les trois qui a fait carrière au Cameroun.
On dit tant de choses, quand un homme meurt, c’est l’émotion mais
après, on peut raconter son histoire. Celle de Daniel Essono-Edou, se
raconte aujourd’hui là-bas dans la clairière, au son du tam-tam initiatique
les faits d’arme de ce fils de Ndjazeng dans la vallée-du-Ntem, région du
Sud. La vérité est que les anciens qui l'auraient situé dans l'arbre
généalogique, donnant ainsi à tous une occasion de retenir l'histoire du
lignage ne sont plus. Ces anciens élèves, nombreux manquent aussi à
l’appel. Ceux qui auraient dansé l’Essani symbole de la vaillance de ce
guerrier comme nous l’a dit l’Abbé Lucien Pierre Béténé, lui aussi parti, ont
depuis longtemps perdu leurs lances, beaucoup ont revêtu les oripeaux de
la nouvelle croyance et ne savent plus évoquer les mannes ancestrales.
Les femmes ont oublié la formule de ces potions qui permettaient
d'accompagner le mort de l'autre côté, et de revenir dire à ceux qui sont
restés l'accueil qu'il a reçu. Voilà ! « fas est, et decet meminisse fratrum ».
Tel est le sort. Aussi convient-il de se souvenir de ses amis (I, Macchabées,
XII, 11). Ce précepte biblique nous fait nous retrouver, en ce 10eme
anniversaire, dans le juste souvenir que nous devons tous, à la mémoire
de Monsieur Daniel ESSONO EDOU.
Ce n’est pas un éloge funèbre mais une évocation de souvenirs qui ont
forgé l’homme que je suis aujourd’hui et certainement tant d’autres.
Essono Edou avait choisi de quitter la scène du Lycée du Parc pour
regagner le Cameroun en 1958 et c’est avec la même discrétion qu’il
quittera, en 1978 le Lycée Leclerc pour s’installer dans son village de
Ndjazeng et enfin c’est dans la même discrétion qu’il y repose depuis 10
ans. Je suis heureux d’avoir assisté à ses obsèques.
Ndjazeng il me semble a façonné ses enfants en leur inculquant un goût
du retour au pays natal car, vous pouvez bien chercher les nombreux fils
de ce village qui ont servi la haute administration camerounaise, dans nos
villes, c’est au village dans ce village que vous les retrouverez.
Chez les peuples de la forêt, ces Seigneurs, on dit que « Zog ekele eligi
metin : ndzen okele oligi mebog », difficile à traduire mais facile à
observer. « Si tu veux connaître un homme, interroge son enfance,
interroge son passé » dit l'adage. Nous avons interrogé le passé de Daniel
Essono Edou en regardant son village et sa progéniture. Dans ce lycée
nous avons marché sur ses pas non pas comme enseignant mais comme
étudiant cherchant à ne point décevoir le Maitre, le Professeur qui fit
flotter les racines de ce grand arbre qui deviendra en 1958 le Cameroun
moderne que nous connaissons aujourd’hui.
Une de ses filles est devenue l’épouse de mon grand cousin, je me suis fait
des amis dans la maison, alors j’ai connu la modestie de l’homme, elle
n’était pas feinte ni de convenance. Je peux donc en cette circonstance
reprendre ces vers du plus célèbre des fabulistes français à mon compte
« je l’entendais en chaire, et j’en fus effrayé, je le revis à table, et j’en fus
rassuré. » Ils s’appliquent mutatis mutandis à Daniel Essono Edou car il y a
bien deux angles sous lesquels nous pouvons le considérer. Il y a cet
étudiant brillant qu’il fut, ce patriote qui sauva la Conférence de Foumban,
je l’ai lu, l’homme du BEPC de 78 je l’ai entendu et il y a l’homme qui vous
ouvrait sa porte et vous conviait à sa table. C’était un homme d’humeur
égale, un aequo anomo des latins.
Il se présentait sous un abord simple et très agréable, d’un caractère
avenant et d’une affabilité naturelle. On ne se serait pas douté qu’en
réalité il était un Seigneur de la forêt… Il appréciait l’humour autant qu’il le
pratiquait lui-même mais toujours avec cette finesse qui le définissait. Qui
le fréquentait de plus près découvrait aussi les profondes qualités de cœur
de celui qui était toujours disponible pour un service, un soutien ou un
conseil. Mais ce qui ressortait aussitôt de sa personne, c’était son exquise
courtoisie, favorisée par une parfaite urbanité qui semblait parfois l’avoir
extrait du Grand Siècle. A tel point qu’on eût pu penser qu’il peu dans le
nôtre, où il n’y a plus suffisamment de mœurs ni de manières perdu dans
la médiocrité de la perte de nos valeurs ancestrales.
Il respectait chacune des langues dans laquelle il prenait la parole comme
il respectait les gens. Plus exactement, il respectait les langues parce qu’il
respectait les gens. Le Ntumu maternel, l’anglais, le français le latin et le
grec ancien. Il parlait le Ntumu avec une élégance suprême, c’était une
autre marque de sa personnalité. Ce faisant, il incarnait parfaitement cette
catégorie des « Mbii ntum » maitre de l’art oratoire et de l’enseignement
par l’exemple.
Qu’il me soit permis alors qu’il siège déjà dans l’éternité de la vie dans
l’univers de Medang Yobo de lui rendre ce témoignage.
Tu disais il faut venir au village pour qu’on ait une conversation,
Tu disais que la retraite n’est pas une sanction mais le couronnement
d’une carrière
Tu disais qu’il n’y a pas meilleur endroit pour vivre qu’au milieu des siens
Tu disais qu’il faut savoir rendre la parole qui nous a été librement
donnée, j’ai pris la parole, j’ai parlé, ceux qui ont les oreilles ont entendu,
comme il est beau que le manche de la hanche se brise entre les mains de
son propriétaire.