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Dictionnaire Amoureux Des Papes (PDFDrive)

Ce document présente une série d'œuvres d'un auteur, principalement axées sur la papauté et l'histoire politique, ainsi qu'un avant-propos qui exprime une fascination pour les papes et leur rôle dans l'histoire. Il aborde également les accords du Latran signés en 1929, qui ont établi la souveraineté du Vatican et mis fin à la 'question romaine'. Enfin, le texte évoque Adrien IV, le seul pape anglais, et son parcours avant d'accéder à la papauté.

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Dictionnaire Amoureux Des Papes (PDFDrive)

Ce document présente une série d'œuvres d'un auteur, principalement axées sur la papauté et l'histoire politique, ainsi qu'un avant-propos qui exprime une fascination pour les papes et leur rôle dans l'histoire. Il aborde également les accords du Latran signés en 1929, qui ont établi la souveraineté du Vatican et mis fin à la 'question romaine'. Enfin, le texte évoque Adrien IV, le seul pape anglais, et son parcours avant d'accéder à la papauté.

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Du même auteur

Les Giscardiens (avec Christian Sauvage), Albin Michel, 1978.


L’Après-communisme de l’Atlantique à l’Oural (avec Jacques Lesourne), Robert Laffont, 1990.
La vérité l’emportera toujours sur le mensonge (Comment le pape a vaincu le communisme), JC Lattès, 1991.
Le Bunker (Vingt ans de relations franco-soviétiques), JC Lattès, 1993.
Nadia (roman), Éditions du Rocher, 1994.
Revue de presse (roman), JC Lattès, 1997.
Dictionnaire politique du XXe siècle (avec Patrick Ulanowska), Le Pré aux clercs, 2000.
Histoire illustrée de la droite française, Le Pré aux clercs, 2002.
Jean-Paul II, Gallimard, coll. « Biographies », 2003. Réédition Folio, 2006.
La Bourgogne, quelle histoire ! (avec Jean-Louis Thouard), Éditions de Bourgogne, 2004.
Aux Bourguignons qui croient au Ciel et à ceux qui n’y croient pas (entretien avec Mgr Roland Minnerath),
Éditions de Bourgogne, 2005.
Paris n’est pas la France, JC Lattès, 2005.
Benoît XVI, le dernier pape européen, Perrin, 2006. Réédition Perrin, 2011.
Blog à part, Éditions de Bourgogne, 2007.
J’ai senti battre le cœur du monde (conversations avec le cardinal Etchegaray), Fayard, coll. « Témoignages pour
l’histoire », 2007.
Le Pape qui fit chuter Lénine, CLD, 2007.
Il était une fois la Puisaye-Forterre (avec Xavier Lauprêtre), Éditions de Bourgogne, 2009.
Jean-Paul II : 100 photos pour comprendre, L’Éditeur, 2010.
Les Secrets du Vatican, Perrin, 2009. Réédition Tempus, 2011.
Pourquoi le pape a mauvaise presse, Desclée de Brouwer, 2009.
Histoire des papes de 1789 à nos jours, Tempus, 2011.
Les Derniers Secrets du Vatican, Perrin, 2012. Réédition Tempus, 2014.
La Bourgogne pour les Nuls, First, 2013.
Gorbatchev, Perrin, 2014.
Les papes qui ont changé l’Histoire, Gründ, 2014.
COLLECTION FONDÉE
PAR JEAN-CLAUDE SIMOËN

© Éditions Plon, un département d’Édi8, 2016

12, avenue d’Italie


75013 Paris
Tél. : 01 44 16 09 00
Fax : 01 44 16 09 01
[Link]

Dessins intérieurs d’Alain Bouldouyre


Au Vatican le 14 octobre 2015 © Corbis
Photographie auteur © B. Klein Graphisme : d’après [Link]

EAN : 978-2-259-24956-0

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du
client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de
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prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur
se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle
devant les juridictions civiles ou pénales. »

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Avant-propos 1

J’aime les papes. J’aime les papes comme d’autres aiment les timbres-poste,
l’astronomie, le vol à voile ou la musique baroque. Je ne suis ni papolâtre ni
papophile, mais je suis fasciné par les 266 personnages qui ont incarné la papauté
d’hier et d’aujourd’hui : ni statues de marbre ni demi-dieux, ces figures historiques
eussent été des hommes comme les autres, avec leurs qualités et leurs faiblesses, si
la Providence ne les avait pas invités, un jour, excusez du peu, à succéder à l’apôtre
Pierre à la tête de la plus ancienne et la plus grande institution du monde : l’Église
catholique.
Sans doute dois-je cet intérêt pour les papes à mon métier de grand reporter et
à ma passion pour la politique. C’est en couvrant pour La Croix puis pour
L’Express les événements d’Europe de l’Est et l’effondrement du communisme
soviétique que j’ai croisé la route d’un pape polonais, Jean-Paul II, qui m’a appris à
détecter dans les tremblements du monde et les convulsions de l’histoire ce que
l’actualité doit, parfois, aux religions.
À l’heure où nos médias s’épuisent à relater les petits travers de nos
ministricules vite nommés, vite oubliés, je suis frappé de constater le manque
d’intérêt de mes confrères français pour cette mine d’or journalistique que
constitue le Vatican : deux mille ans de jeux d’influence, de définitions
dogmatiques, de schismes planétaires, de guerres incessantes, de luttes de pouvoir,
de dérives financières, de disputes théologiques, d’inventions morales, de prouesses
artistiques, de gestes de paix, d’événements médiatiques et de mystères insolubles !
Le Vatican est un lieu de pouvoir, comme le Kremlin, la Maison Blanche, la
Cité interdite ou l’Élysée. À arpenter ses couloirs interminables, à longer ses
murailles infranchissables, à méditer dans ses chapelles, à enquêter derrière ses
autels et au fond de ses sacristies, on ne cesse d’y rencontrer des figures
romanesques, des hommes hauts en couleur, des destins incroyables, des
intelligences éblouissantes et, aussi, parfois, des personnages merveilleux.
Ce livre n’est pas un mémorandum des 266 papes ayant incarné l’Église
universelle. D’abord, tous n’ont pas été des personnalités hors du commun,
surtout quand ils ont été choisis pour des raisons politiques, familiales ou
mercantiles, comme Sabinien, Hadrien III, Jean XVII, Léon XI et quelques dizaines
d’autres qui resteront inconnus pour l’éternité. Ensuite, une grande partie d’entre
eux n’ont fait que traverser l’histoire : souvent élus alors qu’ils étaient âgés et
parfois malades, beaucoup ont régné quelques mois ou quelques courtes années
er
sans laisser de trace – comme Benoît I , Sisinius, Théodore II et autres Marcel II.
Combien de personnages ayant ainsi régné sur l’Église ne seront plus jamais cités
que dans la liste des 266 pontifes, où ils resteront anonymes !
En revanche, une soixantaine de papes méritent amplement de s’inscrire dans
un panorama plus général de la papauté telle que je la fréquente, stylo en main,
depuis des années. Il y a ceux qui ont conforté l’héritage de Pierre sur les ruines de
l’Empire romain, ceux qui ont négocié la protection des empereurs d’Occident,
ceux qui ont organisé la résistance à l’islam, ceux qui se sont perdus dans les
frasques de la Renaissance, ceux qui ont pris de plein fouet la Révolution française,
ceux qui ont su s’adapter à la modernité. Ils composent une extraordinaire galerie
de portraits où se succèdent fondateurs, héritiers, visionnaires, administrateurs,
réformateurs et prophètes : les plus grands s’appellent Léon le Grand, Grégoire le
Grand, Sylvestre II, Grégoire VII, Innocent III, Paul III, Pie V, Léon XIII, Pie XII,
Jean XXIII, Jean-Paul II…
Mais ces figures impressionnantes ne suffisent pas à rendre compte de la
richesse du sujet et de la place qu’il occupe dans notre histoire, dans notre droit,
dans notre culture, dans notre vie de tous les jours. C’est pourquoi j’ai tenté
d’évoquer dans ces pages, à ma façon, les diverses composantes de cette réalité
vivante, multiple, extraordinaire qu’est la papauté romaine : des interlocuteurs
fascinants (de l’empereur Constantin à Napoléon Ier), des événements significatifs
(de l’entrevue de Canossa au malentendu de Ratisbonne), des périodes historiques
(des papes d’Avignon à la guerre 1914-1918), des sujets de polémique (de la franc-
maçonnerie aux divorcés remariés), des objets originaux (de l’anneau du pêcheur à
la tiare papale), des documents fondateurs (du Syllabus aux accords du Latran), des
lieux emblématiques (de Castel Gandolfo à la Villa Bonaparte), des institutions
mystérieuses (de l’Index au tribunal de la Rote), etc.
On l’aura compris : le but d’un tel « dictionnaire amoureux » n’est pas de
dresser un catalogue érudit de la papauté bimillénaire, mais d’offrir au lecteur une
excursion littéraire et personnelle dans un univers plus humain et plus romanesque
qu’il ne l’imaginait. Bonne promenade !

1. Tous les mots suivis d’un astérisque font l’objet d’une entrée. Pour les noms de papes, l’auteur n’a
signalé que les occurrences qui lui semblaient les plus significatives.
Accords du Latran
Un État pas comme les autres
Le Vatican a deux mille ans d’âge, mais la Cité du Vatican, elle, est née le
11 février 1929. Ce jour-là, à midi, le cardinal Gasparri, secrétaire d’État du pape
Pie XI, et Benito Mussolini, président du Conseil italien, se sont retrouvés dans la
grande salle du palais du Latran, à Rome, pour signer solennellement les accords
du Latran et mettre fin, une fois pour toutes, à la « question romaine » qui
empoisonnait depuis soixante ans les relations entre l’État italien et la papauté.
Depuis que les soldats piémontais et les nationalistes italiens ont investi Rome
pour en faire la capitale de l’Italie nouvelle, le 20 septembre 1870, le pape se
considérait comme « prisonnier » au Vatican, spolié de tous ses biens temporels et
privé de toute existence légale. Le nouveau pouvoir avait bien proposé et voté une
« loi des Garanties* » assurant au souverain pontife un minimum de libertés et de
moyens pour exercer sa fonction apostolique. Le pape Pie IX avait refusé cet octroi
qui faisait dépendre le sort du chef de l’Église universelle d’un simple
changement de majorité au Parlement italien. Question de principe, de dignité,
d’échelle ! Léon XIII, Pie X, Benoît XV, et même Pie XI au lendemain de son
élection, étaient restés sur cette position intransigeante et apparemment
inextricable.
En octobre 1922, la prise du pouvoir par Mussolini et ses « chemises noires »
fascistes changea radicalement la donne. Le nouveau chef du gouvernement aux
ambitions démesurées avait besoin, pour conforter son pouvoir, de la neutralité
des catholiques de la Péninsule. Il savait que le pape avait cessé depuis longtemps
de revendiquer la restitution de ses États et le retour à son statut de monarque. Le
futur Duce commença par donner des gages – comme le retour des crucifix dans les
écoles et les tribunaux – puis entama, en 1926, des conversations secrètes avec le
Saint-Siège par avocats interposés.

Ces négociations durèrent trois ans. Elles faillirent achopper sur le problème
du contrôle des organisations de jeunesse, que l’Église italienne considérait comme
vital, mais que Mussolini, en bon totalitaire, ne voulait à aucun prix partager avec
quiconque. Le 3 février 1929, enfin, les accords furent bouclés. Le 11, la foule se
pressait devant le palais du Latran où Gaspari et Mussolini avaient signé les
documents, et criait sa joie de voir enfin débloqué le statut de la papauté :
— Viva il Papa ! Viva Mussolini !
Les accords du Latran comportaient trois volets. Le premier était un traité
politique assurant la souveraineté pleine et reconnue de l’État-Cité du Vatican
(Citta del Vaticano), constitué de l’ensemble fortifié de l’antique territoire du
Vatican, de la résidence d’été de Castel Gandolfo*, des trois basiliques patriarcales
(Saint-Jean-de-Latran, Saint-Paul-hors-les-Murs, Sainte-Marie-Majeure) et de
quelques autres dépendances comme le palais San Calisto, dans le quartier du
Trastevere.
Les deux autres textes étaient une importante convention financière, très
avantageuse pour le Saint-Siège, et un « concordat » faisant du catholicisme, en
Italie, la religion d’État, et accordant à l’Église nombre de satisfactions :
enseignement religieux, interdiction du divorce, etc. En contrepartie, le pape
reconnaissait l’État italien et abandonnait définitivement toute prétention sur les
anciens États pontificaux*.
L’innovation la plus spectaculaire, qui a surpris tous les juristes de l’époque,
c’est évidemment ce minuscule territoire de 44 hectares faisant du Vatican le plus
petit État du monde : alors que les terres du pape, en 1859, s’étendaient encore sur
18 000 hectares, la Cité du Vatican est aujourd’hui égale au tiers de la minuscule
principauté de Monaco ! Mussolini avait d’ailleurs proposé d’y adjoindre quelques
autres domaines du côté du Janicule, y compris plusieurs quartiers habités, mais le
cardinal Gasparri a décliné cette offre :
— Nous ne voulons pas avoir à nous occuper d’une grève de tramways !
Le pape Pie XI était satisfait. Mussolini aussi, que les journaux catholiques ont
encensé à cette occasion, parfois au-delà du raisonnable. Pourtant, l’entente entre
ces deux personnages fut brève. Dès le 13 mai, avant même que les trois textes
soient votés par le Parlement italien, Mussolini se vantait devant les siens d’avoir
« enseveli » le pouvoir des papes, assurant que l’État italien était « fasciste,
exclusivement fasciste » !
Entre le pontife et le dictateur, l’entente n’a duré que le temps de cet accord
historique, éminemment politique, qui n’avait rien à voir ni avec l’idéologie de
l’un, ni avec la religion de l’autre. D’ailleurs, dix-huit ans plus tard, après la chute
du régime fasciste, les accords du Latran seront intégrés, tels quels, à la
Constitution italienne concoctée par les démocrates-chrétiens en 1947. Sans
qu’aucun journal catholique, cette fois, porte aux nues son infréquentable
signataire.

Adrien IV (1154-1159)
Un Anglais au Vatican
Un pape anglais ! Dans toute l’histoire de la papauté, il fut bien le seul. Il
s’appelait Nicholas Breakspear. Il était né vers 1100 à Abbots Langley, près de
l’abbaye de Saint-Albans, à 30 kilomètres au nord de Londres. Fils d’un humble
clerc qui se fit moine, le jeune Nicholas avait quitté son île pour faire ses études en
France avant d’entrer au monastère de Saint-Ruf à Avignon. Quand il en devint
l’abbé en 1137, ce fou de Dieu se distingua par son extrême sévérité, au point que
les moines de l’endroit se révoltèrent contre lui. Sagement, le pape Eugène III
préféra lui ôter sa charge et le faire venir auprès de lui comme évêque d’Albano.
Brillant légat du pape en Scandinavie, il devint un des cardinaux les plus estimés du
Sacré Collège, et fut élu pape en 1154.
Il entama aussitôt une rugueuse partie de bras de fer avec le jeune empereur
Frédéric Barberousse – qu’il couronna à Saint-Pierre le 18 juin 1155, mais dont il
refusa pour autant de devenir le vassal. Démuni contre les armées de l’empereur,
déstabilisé par la population romaine en révolte contre la papauté, Adrien IV
inaugura une audacieuse politique d’alliance avec les Normands – les mêmes qui
avaient conquis l’Angleterre un siècle plus tôt et qui régnaient alors sur la Sicile.
Adrien confia à leur roi Guillaume le Mauvais, contre l’avis de la curie romaine, le
contrôle du sud de la Péninsule. Mais il mourut brusquement d’une piqûre de
moustique, en septembre 1159, sans avoir eu le temps de faire battre son vieil
ennemi Frédéric par ses nouveaux amis normands.
Le pape Adrien IV a laissé un amer souvenir à Rome : pour mater la rébellion
qui le menaçait, il n’hésita pas à jeter l’interdit sur toute la ville à la veille de la
semaine sainte, privant ainsi ses habitants des juteux bénéfices dus aux pèlerinages !
Les bourgeois romains avaient trop à perdre : ils cédèrent. Ce qui reste de ce pape
anglais, dans la mémoire des Italiens, c’est son intransigeance. C’est d’ailleurs sous
son règne qu’on réhabilita la vieille expression de « vicaire du Christ » : c’était une
façon d’affirmer, une fois de plus, que le chef de l’Église était plus près de Dieu que
n’importe quel souverain terrestre, fût-il empereur, et qu’il n’était pas prudent de
lui contester son pouvoir.
Adrien VI (1522-1523)
Un réformateur venu d’Utrecht

Ce pape-là suscita la curiosité générale lors de l’élection de Jean-Paul II en


1978. Les médias du monde entier répétèrent alors à l’envi que l’archevêque de
Cracovie était le « premier pape non italien depuis Adrien VI ». De fait, cinq siècles
plus tôt, le Sacré Collège avait choisi comme pontife un ancien charpentier de
marine nommé Adrien Floriszoon, originaire d’Utrecht, en Flandre, sujet de
l’empereur d’Autriche, devenu évêque espagnol, et méchamment qualifié de
« barbare allemand » par le petit peuple de Rome !
À l’œuvre dans son évêché catalan, Adrien n’était même pas présent au
conclave houleux qui suivit la mort de Léon X* en 1522. Cette année-là, les rivalités
entre grandes familles italiennes aboutirent à un tel blocage que l’un des principaux
papabili, Jules de Médicis, suggéra à l’assemblée le nom du lointain cardinal-évêque
de Tortosa. Celui-ci ne manquait pas d’atouts : il avait été recteur puis chancelier
de l’université de Louvain et, à la cour de Bourgogne, précepteur du futur
empereur Charles Quint. Dix ans plus tard, c’est par la grâce de ce dernier,
soucieux de se rapprocher de ses lointains sujets espagnols, qu’il avait été nommé
évêque en Catalogne. Être un des hommes de confiance d’un tel souverain n’était
pas une mince qualité…
De plus, l’homme était très pieux, célébrait la messe tous les jours et menait
une vie exemplaire – contrairement à la majorité des papes de la Renaissance. Sa
grande culture religieuse, liée à une incontestable intelligence politique, lui fit
comprendre, au contraire de son prédécesseur Léon X, que le mouvement de
contestation fomenté par le moine Luther* était une affaire sérieuse, et que la
meilleure façon d’enrayer le protestantisme naissant était de procéder à des
réformes urgentes, notamment au sein d’une curie devenue bien peu évangélique.
Mais réformer l’Église ne va jamais sans mécontenter nombre de ses
dignitaires. Les coupes sombres qu’il tailla dans le budget du Vatican et les purges
qu’il opéra dans la curie romaine l’isolèrent, de même que la neutralité qu’il tenta
d’observer entre François Ier et Charles Quint – qu’il voulait réunir contre le danger
turc – lui valut soudain l’hostilité de son ancien protecteur devenu chef du Saint
Empire. Quant à la population romaine, elle ne lui pardonna jamais de ne pas
parler sa langue !
Adrien VI eût-il été un grand réformateur s’il n’était tombé mortellement
malade dès l’été 1523 ? Son règne fut trop bref pour l’affirmer, mais c’est l’image
qu’il a laissée dans l’histoire – par opposition, sans doute, aux autres papes de son
siècle.

Aggiornamento
Le changement dans la continuité

Depuis deux mille ans, les papes sont partagés entre deux exigences :
transmettre la doctrine chrétienne en restant fidèle à une Révélation évidemment
immuable ; et pour cela, se faire entendre d’un monde qui change tout le temps en
adaptant le discours de l’Église à ces mutations incessantes. Cette adaptation n’a
jamais été facile, elle a souvent provoqué des malentendus, des polémiques, des
déchirements, des schismes. Jusqu’à ce qu’un vieux pape inspiré lui donne un nom
italien : l’aggiornamento.
C’est Jean XXIII, le pape Roncalli, qui utilisa ce mot lorsqu’il annonça en 1959
son intention de réunir le concile Vatican II*. L’expression, à la fois inoffensive et
ambiguë, était si difficile à traduire – en français, « mettre à jour » est très
réducteur – que sa version italienne s’est imposée dans toutes les langues. Au
début, elle évoquait tout naturellement une simple actualisation du droit canon et,
dans la foulée, une simplification de certains rituels un peu trop archaïques. Mais
les cardinaux les plus conservateurs, non sans inquiétude, comprirent assez vite
que le « bon pape Jean » voulait aller beaucoup plus loin dans le réexamen non pas
de la doctrine chrétienne, mais de la façon dont l’Église devait l’enseigner à ses
contemporains.
À la mort de Jean XXIII, en juin 1963, son successeur Paul VI définira
l’aggiornamento comme un « approfondissement de la conscience que l’Église a
d’elle-même » et de la nécessité de redéfinir ses tâches ad intra (dans son
fonctionnement interne) et ad extra (dans son rapport avec le monde extérieur).
Sous la houlette de ce pape, le concile accouchera d’une série de textes essentiels –
Gaudium et spes, Lumen gentium, etc. – dont la mise en application sera discutée,
analysée, voire contestée pendant un demi-siècle.
Avec le recul du temps, chacun peut observer que ce n’est plus l’aggiornamento
prôné par Jean XXIII qui fait l’objet de discussions, de réserves ou de critiques,
mais plus largement « l’esprit du concile », c’est-à-dire l’interprétation – complexe,
variable ou subjective – de la façon dont l’Église s’est efforcée, comme souvent dans
sa longue histoire, de discerner les « signes des temps », comme disait le bon pape
Jean, et de s’adapter au monde réel.
Un demi-siècle plus tard, les initiatives du pape François illustrent bien les
deux impératifs contradictoires auxquels tout pape doit s’atteler : adapter
l’institution qu’il préside aux évolutions de l’époque sans altérer son message
premier, qui date de deux mille ans. Avec le recul du temps, le mot aggiornamento
était une trouvaille géniale.

Alexandre III (1159-1181)


La papauté exilée à Sens

Être pape au Moyen Âge n’était pas un métier de tout repos. L’exemple
d’Alexandre III suffirait à le prouver. Orlando Bandinelli, originaire de Toscane,
aurait pu couler des jours heureux comme professeur de droit à l’université de
Bologne, à publier des commentaires érudits sur l’histoire de l’Église et à former de
brillants étudiants venus de toute l’Europe, s’il n’était pas devenu le conseiller du
pape Adrien IV au plus fort de la querelle dite « des investitures* » opposant la
papauté à l’empereur Frédéric Barberousse.
Las ! Quand sa bonne réputation lui vaut d’être élu pape en 1159, les partisans
de Frédéric s’interposent, font élire un autre pontife qu’ils baptisent Victor IV et
chassent de Rome le malheureux Alexandre III ! En 1163, le concile de Tours
confirme-t-il Alexandre, fort de l’accord des épiscopats et des rois de France,
d’Angleterre et d’Espagne ? Peine perdue : l’empereur germanique persiste et, à la
mort de Victor IV, nomme un Pascal III, puis un Calixte III !
Réfugié en France par la voie des mers, installé à Sens avec la curie pendant
trois ans, Alexandre III rentre à Rome en 1165… mais s’en fait déloger aussitôt par
les sbires de Barberousse ! Le schisme – qui ressemble furieusement à une guerre –
dura dix-huit ans. Pour des raisons exclusivement politiques, miné par plusieurs
échecs militaires en Italie, Frédéric finit par faire spectaculairement allégeance à
Alexandre, à Venise, en 1177. Le troisième concile du Latran, en 1179, signa la fin
des hostilités et consacra le triomphe de son initiateur. C’est ce concile qui établit la
règle de la majorité des deux tiers pour l’élection du pape (toujours en vigueur)
pour limiter les possibilités de voir élire des antipapes*.
Alexandre III n’a jamais oublié son passé de professeur. Il invita les principaux
archevêques européens à fonder des universités à l’ombre de leurs cathédrales. Il
canonisa Bernard de Clairvaux, l’abbé bourguignon qui avait conseillé son
prédécesseur Eugène III, et Thomas Beckett, l’archevêque de Canterbury assassiné
par le roi Henri II d’Angleterre. Il mit de l’ordre dans le droit canonique,
notamment quant aux règles de nomination d’évêques.
Sans doute cet homme-là serait-il devenu un des grands pontifes de son
époque s’il n’avait dû fuir Rome, une fois encore, sous la pression obstinée des
partisans locaux de l’empereur, pour aller mourir à Civita Castellana, au nord de la
Ville éternelle, en 1181. Triste fin pour un grand pape : quand son corps fut
ramené à Rome, une foule de bourgeois entêtés accueillit son cercueil par des cris
hostiles, en le bombardant de cailloux…

Alexandre VI Borgia (1492-1503)


Les femmes, le luxe, le pouvoir

Il s’appelait Rodrigo de Borja y Borja. Il était né en 1431 à Játiva, près de


Valence, comme son oncle, le pape Calixte III*, lui aussi espagnol, qui le combla de
faveurs : le jeune homme, déjà commanditaire de nombreux évêchés, devint
cardinal à l’âge de vingt-cinq ans puis vice-chancelier de la curie romaine – une
charge particulièrement lucrative qui lui valut de devenir, en quelques années, un
des plus riches prélats du Sacré Collège.
Ce jeune cardinal que n’étouffait pas la piété religieuse menait une vie
ouvertement licencieuse. Il était fier des enfants qu’il avait eus de sa noble maîtresse
Vannozza Catanei – parmi lesquels César, Jean et Lucrèce, ses préférés. Ce qui ne
l’empêcha pas, à la mort d’Innocent VIII en 1492, de gagner à sa cause nombre de
cardinaux comblés de cadeaux, d’argent et de promesses diverses, et d’être élu pape
après dix-huit jours de conclave. On n’osait même plus dénoncer, en ce temps-là,
une pratique que l’Église avait plusieurs fois condamnée mais jamais éradiquée : la
simonie, c’est-à-dire le trafic de charges ecclésiastiques.
Sans aucun scrupule, soucieux de s’entourer de personnages qui lui fussent
dévoués, il fit la fortune et la carrière de tous les membres de sa famille. Il promut
au cardinalat son fils César (à dix-neuf ans) ainsi que le frère de sa nouvelle
maîtresse Giulia Farnèse, Alexandre, qui deviendra plus tard le pape Paul III*. Il
combla d’honneurs sa fille Lucrèce, qu’il maria trois fois en grande pompe. Il
donna le duché de Bénévent, domaine pontifical, à son autre fils Jean, qui mourut
assassiné – les rumeurs accusèrent César d’avoir poignardé son frère et d’avoir
personnellement jeté son cadavre dans le Tibre !
En sus de sa famille, Alexandre VI avait trois passions : les femmes, le luxe et le
pouvoir. Pour les assouvir, il ne lésinait pas sur les moyens : expropriations,
conquêtes, assassinats. Ainsi, il excommunia et fit exécuter le prédicateur florentin
Savonarole, qui osait dénoncer publiquement la corruption, prêcher la réforme de
la curie et prôner la convocation d’un concile qui déposerait le pape ! Ayant besoin
de plus en plus d’argent pour financer ses expéditions militaires et sa folie des
grandeurs, il poussa jusqu’à l’intolérable le système des « indulgences* » qui sera au
cœur de la révolte protestante.
Alexandre VI fut aussi un précurseur en matière de géostratégie : après la
découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492, le roi d’Espagne et le
roi du Portugal lui demandèrent d’arbitrer leurs rivalités de conquête au-delà des
mers, ce qu’il fit en promulguant six bulles dites « alexandrines » où fut
notamment tracée la ligne de partage entre les zones de souveraineté accordées à
ces deux empires coloniaux qui se disputaient l’Amérique du Sud. Si on parle
aujourd’hui portugais au Brésil et espagnol au Chili, c’est à cause d’Alexandre VI !
Comme son prédécesseur Sixte IV et son successeur Jules II, ce pape contribua
largement à l’embellissement de Rome. La préparation du fastueux jubilé de l’an
1500 lui en donna l’occasion. On lui doit la riche restauration du château Saint-
Ange, le nouveau plan de rues du Borgo tout proche et, au premier étage du palais
apostolique, l’aménagement des appartements dits « Borgia » qu’il fit décorer par
Pinturicchio. Il commanda à Michel-Ange les plans de la reconstruction de la
basilique Saint-Pierre. Il ordonna l’édification de plusieurs églises destinées aux
pèlerins étrangers, dont celle de La Trinité-des-Monts, en haut du mont Pincio, sur
un terrain acheté par le roi français Charles VIII – avec lequel Alexandre VI eut des
relations particulièrement mouvementées.
On comprend pourquoi ce personnage hors du commun donna matière, du
e
XVII siècle à nos jours, à tant de livres, de récits, de romans ou de films : sang, sexe
et sacrilège ont nourri, dans ce décor romanesque en diable, les intrigues et les
légendes les plus folles ! Philosophes athées (Voltaire), savants protestants
(Leibniz), dramaturges inspirés (Victor Hugo) et romanciers prolixes (Dumas) ont
fait d’Alexandre VI, antéchrist diabolique, un véritable mythe où puiseront nombre
de producteurs, plus tard, pour bâtir des séries télévisées à sensation.
Comment juger, dans ces conditions, de la véracité des excès homosexuels, des
orgies collectives et des relations incestueuses qui auraient fait, selon la légende, le
quotidien de ce pontificat ? N’a-t-on pas dit avec insistance qu’un des fils de la belle
Lucrèce Borgia avait pour géniteur le frère de celle-ci, le licencieux César ? Même la
mort de ce pape sulfureux, en août 1503, pourrait inspirer quelque écrivain à court
d’idée : Alexandre aurait été empoisonné lors d’un dîner destiné à supprimer un
cardinal présent à table, mais les verres empoisonnés auraient été inversés à son
insu !

Ali Agça
L’homme qui tira sur Jean-Paul II

Le 27 décembre 2014, dans la basilique Saint-Pierre, les pèlerins qui faisaient la


queue pour s’incliner devant le tombeau de Jean-Paul II n’ont pas spécialement
remarqué un homme de cinquante-cinq ans aux cheveux courts et grisonnants, en
pardessus mi-long et cravate grise, qui déposa sur le catafalque un bouquet de roses
blanches. Même les carabinieri n’ont pas reconnu tout de suite ce pèlerin un peu
étrange : Mehmet Ali Agça, l’homme qui faillit tuer Jean-Paul II en 1981 !
Ali Agça est turc. Il est né en 1958 en Anatolie – orphelin de père, abandonné à
lui-même, la misère et la violence en guise de culture. C’est un enfant perdu. Les
organisations extrémistes, terroristes ou mafieuses recrutent facilement dans ces
milieux. Ali Agça et son ami Oral Çelik, au même curriculum, sont pris en charge,
éduqués et formés par l’organisation des « Loups gris » qui leur ordonne
d’assassiner respectivement un grand journaliste d’Istanbul et un professeur de
lycée. En 1979, Ali Agça annonce dans une lettre aux journaux turcs qu’il va tuer le
pape Jean-Paul II, dont le voyage en Turquie est imminent. Finalement, c’est une
fausse alerte. Le pape polonais rentre à Rome sans avoir été inquiété. On oublie
l’incident.
Ballottés de capitale en capitale, armés par un parrain de la mafia turque, Ali
Agça et Oral Çelik ont méticuleusement préparé l’attentat dont Jean-Paul II
réchappe par miracle à Rome, le 13 mai 1981. On se rappelle les minutes de ce
drame : le pape qui s’effondre dans sa papamobile, l’ambulance qui file vers
l’hôpital Gemelli, les médecins qui tentent l’opération de la dernière chance…
Alors que le pape frôle la mort, Ali Agça se fait ceinturer par une religieuse et
cerner par la police. Il est arrêté et aussitôt interrogé. Cet esprit dérangé, exalté et
fanatique tient des propos délirants et contradictoires qui nourrissent un temps
l’hypothèse de la « filière bulgare* » et de l’implication du KGB soviétique dans la
tentative d’attentat contre le pontife polonais. Cette hypothèse, pour séduisante
qu’elle fût dans le contexte de l’époque, sera finalement abandonnée.
En 1983, Jean-Paul II visite Ali Agça dans sa prison et pardonne à son assassin.
L’image, bouleversante, fait le tour du monde. Condamné à la prison à vie, puis
gracié en 2000, le terroriste est extradé en Turquie où il purge encore dix ans de
cellule pour son premier meurtre de 1979. Obnubilé par le souvenir de Jean-
Paul II, il affirme s’être converti au catholicisme en 2009. En sortant de prison en
2010, il annonce la fin du monde. En novembre 2014, il demande une entrevue au
pape François qui, à son tour, se prépare à visiter la Turquie. L’audience lui a été
refusée, on se demande bien pourquoi…

Ambassadeurs de France
L’ombre de Chateaubriand

De la fin de la guerre de Cent Ans jusqu’à la Révolution française, la France a


envoyé auprès du Siège apostolique environ cinquante-sept ambassadeurs dont
certains, déjà, furent logés au prestigieux palais Farnèse, au cœur de la vieille Rome.
À l’époque, bien sûr, le poste ne concernait que le Saint-Siège, et non l’Italie qui
n’avait pas encore réalisé son unité politique. La fonction servit de point de chute à
d’éminentes personnalités, comme le prince Louis Ier de Monaco (en 1700) ou le
futur duc de Choiseul (en 1753). Il échut souvent à des hommes d’Église, comme
le cardinal de Joyeuse (en 1587) ou le cardinal de Bernis (en 1774).
Au XIXe siècle, par-delà les changements de régime, vingt-cinq ambassadeurs de
France se sont succédé auprès du Saint-Siège, depuis le cardinal Fesch, oncle et
homme lige de Napoléon, jusqu’à Eugène Poubelle, plus connu pour les progrès
qu’il fit faire aux Parisiens en matière d’hygiène publique au temps où il était préfet
de la Seine. Le plus connu de tous fut incontestablement le vicomte François-René
de Chateaubriand. L’auteur du Génie du christianisme, qui avait d’abord été
modeste secrétaire d’ambassade dans l’ombre du cardinal Fesch, représenta le roi
Charles X auprès des éphémères Léon XII* et Pie VIII*.
En juillet 1904, la brutale rupture des relations diplomatiques entre la France et
le Saint-Siège consacra la politique anticléricale menée par la IIIe République qui
allait déboucher, en 1905, sur la séparation des Églises et de l’État. Il faudra
attendre la canonisation de Jeanne d’Arc en 1920 et la mission dévolue au sénateur
Charles Jonnart en 1921 pour que celui-ci s’installe à Rome, à son tour, inaugurant
une période dont François Charles-Roux – le père de la romancière – fut, de 1932 à
1940, le représentant le plus assidu.
Le comte Wladimir d’Ormesson (en mai 1940), l’académicien Léon Bérard
(sous Vichy) et le philosophe Jacques Maritain (à la Libération) se succédèrent à
Rome pendant la Seconde Guerre mondiale, avant que le premier des trois ne
revienne à Rome en 1948 pour y installer l’ambassade de France dans la magnifique
Villa Bonaparte* où elle est encore aujourd’hui. Vinrent ensuite des personnalités
fort différentes comme Roland de Margerie, René Brouillet, Louis Dauge et
quelques autres dont Gérard Amanrich qui s’y suicida.
Depuis le pontificat de Jean-Paul II, le Vatican a vu défiler de brillants
diplomates français en fin de carrière – Bertrand Dufourcq, Jean Guéguinou, Alain
Dejammet, Pierre Morel, Stanislas de Laboulaye ou l’ancien ministre Jean-Bernard
Raimond – dont la qualité contrasta souvent avec la désolante sous-utilisation que
fit l’État français, ces dernières années, de cette ambassade : au temps des grands
conflits politico-religieux qui ensanglantent la planète, celle-ci reste un formidable
outil diplomatique !
Anastase le Bibliothécaire
L’éminence des éminences

Celui-ci n’a pas été pape. Ou si peu. Mais cet éphémère antipape* élu en
septembre 855 fut une de ces figures terriblement romanesques qui ont émaillé
l’histoire de la papauté. Disons, pour fixer ce personnage hors du commun, qu’il
fut une sorte de compromis médiéval entre les deux éminences modernes que
furent Joseph Ratzinger et François Mitterrand. Toutes choses égales par ailleurs.
Né au tout début du IXe siècle, ce jeune Romain très cultivé – il parlait
couramment le grec – était si brillant que le pape Léon IV le nomma cardinal à
moins de quarante ans. Surprise : le nouveau prélat se brouilla aussitôt avec son
bienfaiteur et quitta Rome pour se mettre au service de l’empereur Louis II,
arrière-petit-fils de Charlemagne. Le pape, furieux, le fit condamner par plusieurs
synodes locaux et finit par l’excommunier.
À la mort de Léon IV, à l’été 855, c’est Benoît III qui fut élu. Mais avant que le
nouveau pontife ne reçût le consentement de l’empereur, l’ambitieux Anastase
persuada celui-ci de déposer et emprisonner le malheureux Benoît et de l’installer,
lui, au palais du Latran ! Or la colère du peuple et du clergé de Rome fut telle,
menaçant de jeter l’usurpateur dans le Tibre, que Louis II dut faire machine
arrière : il couronna finalement Benoît III, à la condition qu’Anastase et ses fidèles
ne soient pas sanctionnés pour avoir fomenté leur mauvais coup.
Réduit à l’état laïc, Anastase se consacra à ses traductions savantes à l’ombre de
Sainte-Marie-du-Trastevere dont il fut nommé abbé, après la mort de son rival
Benoît III, par un personnage à sa mesure : le nouveau pape Nicolas Ier*.
Personnage cultivé, charismatique et autoritaire, celui-ci en fit un secrétaire chargé
de son abondante correspondance, et un conseiller pour les affaires byzantines, à
l’époque très complexes. Anastase était sans doute le seul à pouvoir rivaliser, sur le
plan intellectuel, avec le patriarche Photius de Constantinople, ennemi juré du
pape Nicolas.
À la mort de Nicolas Ier, en 867, Anastase obtint de son successeur Hadrien II,
qu’il connaissait depuis longtemps, son retour à l’état sacerdotal. Mêlé à quelques
sombres affaires romaines – son frère viola et assassina la propre fille que le pape
avait eue avant son ordination – qui lui valurent condamnation, il revint pourtant
en grâce, une fois encore, et devint officiellement « bibliothécaire de l’Église
romaine », d’où son surnom. Il sera encore conseiller du pape suivant, Jean VIII*,
avant que l’empereur Louis II l’envoie en mission diplomatique à Constantinople,
où il tentera de négocier – en vain – le mariage très politique de la fille de Louis
avec le fils aîné de l’empereur d’Orient.
Anastase profitera de son séjour à Byzance pour participer activement, au nom
du pape Hadrien II, à la fin du huitième concile œcuménique (869-870) : qui
d’autre que cet homme expérimenté et rusé, parfait connaisseur des disputes
théologiques et principal traducteur des actes du concile précédent, pouvait rétablir
la communication entre les uns et les autres, en plein schisme entre l’Orient et
l’Occident ?

Angélus
Le rendez-vous du dimanche

Chaque dimanche, un peu avant midi, la place Saint-Pierre est envahie par une
foule bigarrée et polyglotte : pèlerins, touristes, autochtones, étrangers, parents
avec enfants, prêtres en soutane, religieuses en cornette et, placides au milieu de ce
condensé d’humanité, gendarmes en uniforme traquant les regards étranges et les
sacs suspects. À 12 heures pile, quand sonnent les cloches de la basilique, cette
assemblée hétéroclite et colorée s’ébroue soudain. Des dizaines de milliers de
regards et presque autant de téléphones portables se tournent vers le palais
apostolique qui surplombe les colonnades du Bernin. Au troisième étage du
bâtiment, une fenêtre s’ouvre – c’est la deuxième à partir de la droite – et le pape
apparaît, tout petit, en blanc, derrière un pupitre et un micro, pour réciter la prière
de l’angélus. Cette scène est devenue un classique. Au point que le pape François,
qui a choisi de ne pas habiter dans cette aile du palais, se rend chaque dimanche
dans la chambre de ses prédécesseurs pour accomplir ce salut traditionnel.

La récitation trois fois par jour de l’angélus, immortalisée par le célébrissime


tableau de Millet, remonterait au roi Louis XI. Son appropriation papale date
seulement d’une soixantaine d’années. C’est Pie XII qui inaugura cette pratique
romaine un dimanche de l’été 1954. La prière, lancée du balcon de Castel
Gandolfo, fut relayée par Radio Vatican* aux quatre coins de la chrétienté.
L’initiative eut tellement de succès que Pie XII décida de la répéter à son retour à
Rome, tous les dimanches, avant que les papes suivants, comme un seul homme, la
reprennent à leur compte.
D’année en année, mais surtout sous Jean-Paul II, les pèlerins agitèrent de plus
en plus de drapeaux nationaux, comme pour se faire mieux voir du pontife à son
balcon. Dans les années 1980, il y avait toujours des pèlerins polonais pour brandir
la célèbre bannière rouge et blanche du syndicat Solidarność, pour la faire
remarquer du pape, bien sûr, mais aussi pour qu’elle soit vue sur tous les écrans de
télévision de la terre. Ces drapeaux brandis gaiement au-dessus des têtes, comme
les foulards ou les casquettes arborées par les groupes de pèlerins, donnent à cette
foule un permanent air de fête.
Il y a quelque chose d’émouvant dans ce rendez-vous hebdomadaire où se
retrouvent des hommes et des femmes venus de tous les horizons, pèlerins ou
touristes, croyants ou sceptiques. D’abord, il n’y a aucun visage hostile dans cette
immense assemblée totalement, unanimement, absolument bienveillante. Toutes
ces personnes veulent personnellement saluer le petit bonhomme en blanc, là-haut,
qui semble les aimer avec tant de force. Chacun salue réellement le pape d’un geste
spontané et sincère, comme si celui-ci apercevait chacun de ces gestes individuels,
presque intimes, et y répondait en retour en agitant la main. L’espace d’une courte
prière à la Vierge suivie de quelques mots d’actualité et d’une salve
d’applaudissements, se tisse alors un curieux lien charnel entre le pape et ses
ouailles, qui laissera chez beaucoup un souvenir tenace.

Anneau du pêcheur
Au doigt du pontife

Depuis le Moyen Âge, les papes portent au doigt une grosse bague en or gravée
et personnalisée qu’on appelle l’anneau du pêcheur, en référence à l’appel
qu’adressa Jésus au premier d’entre eux, Simon-Pierre, quand il était encore
pêcheur à Capharnaüm, au bord du lac de Tibériade :
— Désormais, je te ferai pêcheur d’hommes !
Traditionnellement, en sus du nom de son titulaire, le chaton de l’anneau
représente l’apôtre Pierre dans sa barque, tirant ses filets. À partir du XIIIe siècle, il
sert au pape de sceau pour sa correspondance privée et ses lettres secrètes – tous les
actes officiels étant normalement scellés au moyen de l’habituelle bulle* pontificale
en plomb.
Avec quelques variantes infimes, cet usage a duré jusqu’au règne de
Grégoire XVI, au début du XIXe siècle, lorsqu’on cessa de cacheter le courrier à la
cire. Sous les papes modernes, l’anneau traditionnel n’était plus qu’un objet
symbolique, soigneusement rangé dans les tiroirs du secrétaire d’État, jusqu’à ce
que le pape Benoît XVI, amoureux de ce genre de traditions ancestrales, le portât à
nouveau.
Un vieux rituel voulait qu’à la mort du pape, le doyen du Sacré Collège lui ôtât
du doigt et ordonnât au camerlingue* de procéder publiquement à sa destruction –
pour éviter qu’un écrit quelconque, par une manœuvre discrète, ne puisse être
prêté au pape après la mort de son signataire. De nos jours, l’anneau n’est ni
détruit, ni fondu, mais rayé profondément afin de le rendre inutilisable.
Cette tradition plutôt plaisante est délicieusement romanesque. Elle inspira
notamment l’écrivain Jean Raspail qui, dans son roman L’Anneau du pêcheur,
imagina qu’à l’époque du grand schisme d’Occident*, l’antipape Benoît XIII, ex-
cardinal espagnol qui ne manquait pas de fidèles, eut le temps d’organiser sa
succession avant de mourir. Toute une série de papes inconnus et anonymes, dans
le secret et la pauvreté, par-delà les siècles, se seraient ensuite transmis l’« anneau
du pêcheur » attestant l’authenticité apostolique de son porteur : le dernier pape de
cette lignée serait mort en 1994 et, par la grâce d’un Jean-Paul II ému par cette
histoire, aurait trouvé place dans un tombeau anonyme dans la crypte de Saint-
Pierre de Rome. Si non è vero…

Annuario pontificio
Le petit livre rouge

Dès qu’un consistoire se profile à Rome, qu’un voyage papal est annoncé ou
que des nominations se profilent dans quelque dicastère, tous les spécialistes du
Vatican se précipitent sur ce qu’en tout autre lieu on aurait appelé leur « bible » –
mais à Rome, évidemment, on évite cette image plutôt malvenue. Dans sa célèbre
reliure de toile rouge aux lettres d’or, l’Annuario pontificio trône sur tous les
bureaux de la curie. C’est un ouvrage irremplaçable pour les cardinaux, les prélats,
les enseignants, les diplomates, les vaticanistes et même le pape. C’est le « petit livre
rouge » de la papauté.
Cet « annuaire » unique au monde est rédigé en italien. Son format est original
(seulement 11 centimètres sur 17), sa tranche hors normes (7 centimètres), son
papier fin (60 grammes) et son volume impressionnant (environ 2 500 pages, dont
400 uniquement pour l’index des noms cités dans le reste de l’ouvrage). À chaque
nouvelle édition dûment actualisée, la Librairie éditrice vaticane vend environ cinq
mille exemplaires de cette véritable encyclopédie de l’Église universelle. Imprimé
sur place par la Typographie vaticane, l’Annuario pontificio est aussi, à sa façon, un
emblème de la continuité apostolique : il est édité, sous cette forme, depuis 1851.
Ouvrir ce drôle de livre provoque une émotion un peu étrange. Tout savoir sur
le moindre vicaire épiscopal en poste au fin fond du Paraguay, ou sur le plus
humble délégué apostolique en mission au Sierra Leone, cela donne un peu le
tournis.

Antipapes
Les papes qui n’ont pas compté

On appelle antipapes les papes qui n’ont pas été retenus dans les listes
officielles de pontifes telles que l’Église les a validées au fil des siècles, notamment le
Liber pontificalis* élaboré en 1724 sous le pape Benoît XIII. Celui-ci s’était
d’ailleurs appelé « Benoît XIV » lors de son élection, avant qu’on s’aperçoive que le
« Benoît XIII » figurant dans la liste, personnage fort respectable au demeurant,
avait bien été élu à Avignon en 1394 mais avait refusé de se démettre vingt ans plus
tard, avec d’autres, pour mettre fin au grand schisme d’Occident.
Certains de ces papes non homologués furent élus alors qu’un autre pontife
avait déjà été régulièrement désigné. C’est le cas du premier antipape de l’histoire,
Hippolyte, un grand intellectuel romain qui n’accepta pas l’élection de son rival
Calixte Ier en l’an 217, mais qui fit amende honorable, ce qui lui vaudra d’être
canonisé après sa mort ! D’autres ont été élus dans des conditions plus ou moins
contestables, imposés par tel ou tel empereur, comme Anastase le Bibliothécaire*
en 855. D’autres encore, élus dans les formes canoniques, se sont retrouvés en
concurrence avec un, voire deux autres papes, comme le pape Jean XXIII qui, en
1417, dut renoncer à sa charge sur décision du concile de Constance : c’est ce qui
permettra au cardinal Roncalli, un peu plus de cinq cents ans plus tard, de prendre
le nom de Jean XXIII*.
Même si la plus grande minutie a été observée par les experts du Saint-Siège, la
liste des papes et des antipapes comporte quelques accrocs que les historiens n’ont
pas réussi à démêler. Ainsi certains antipapes sont-ils parfois considérés comme
légitimes. C’est le cas de Sylvestre III, qui fut le rival de Benoît IX au plus fort des
bagarres opposant les grandes familles romaines en 1045. Ou de Célestin II, élu en
1124 au cours d’un conclave particulièrement mouvementé qui élit aussi
Honorius II. Voilà pourquoi, à chaque nouvelle élection papale, de doctes
spécialistes de l’histoire du Vatican se disputent avec gourmandise pour savoir si le
nouvel élu est le 266e ou le 267e pape…

Antipapisme
Le pape dans le collimateur

L’anticléricalisme est une composante de l’histoire de la République – qu’on


pense au célèbre cri de Gambetta : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » Mais le mot
ne restitue pas les subtiles nuances sémantiques qui distinguent l’athéisme en
général, la haine de l’Église catholique, le rejet de toutes les religions, le laïcisme
militant ou… l’antipapisme, forme particulière de détestation idéologique
multiforme visant un seul individu dont la fonction est de représenter la plus
grande institution religieuse du monde.
L’antipapisme a des racines lointaines. Les catholiques français, depuis
Philippe le Bel, ont toujours marqué leur distance vis-à-vis de la papauté – à
l’exception, bien sûr, de la période où elle avait son siège en Avignon. Fière de son
statut de « fille aînée de l’Église », la France catholique n’a jamais complètement
abandonné sa prétention « gallicane » qui l’a poussée à affirmer, parfois avec
virulence, une autonomie sourcilleuse par rapport à l’évêque de Rome et à la curie
qui l’entoure.
Le point culminant de l’antipapisme, dans l’histoire du christianisme, c’est
évidemment la naissance du protestantisme. Les attaques du moine Martin Luther*
contre la papauté, de plus en plus vives au fil de son aventure personnelle, ont
rencontré un écho profond dans les populations européennes, au point de
e
provoquer au XVI siècle la rupture définitive, dramatique et parfois meurtrière
entre le monde catholique et les divers courants du protestantisme, tous plus
antipapistes les uns que les autres.
Un autre sommet de l’antipapisme en Europe eut lieu à l’approche de 1870
lorsque le pape Pie IX, déjà critiqué pour son Syllabus* à rebours de tous les
courants novateurs de son époque, poussa le premier concile du Vatican à décréter
le dogme de l’infaillibilité pontificale*. L’image du souverain pontife en fut
durablement affectée dans les milieux catholiques progressistes, notamment en
France et en Allemagne, mais bien plus encore au sein des promoteurs civils de la
Troisième République, cités plus haut, globalement et farouchement anticléricaux.
Il est enfin un antipapisme contemporain, d’une autre nature, qui a redonné
un peu de vigueur à cette vieille tradition anticléricale française. Nos médias
modernes, prompts au dénigrement de toutes les institutions, en particulier
religieuses, ont pris l’habitude de ne parler du pape qu’à propos des cinq ou six
thèmes récurrents – le préservatif, l’avortement, la condition féminine,
l’homosexualité, la pédophilie – qui classent le chef de l’Église, de façon
rédhibitoire, dans le camp des incurables ennemis du progrès, des dangereux
défenseurs de l’ordre moral et des irréductibles empêcheurs de consommer en
rond.
Un exemple frappant : chaque fois qu’un pape vient visiter la France, quelques
associations militantes saisies d’un prurit irrépressible harcèlent les journalistes à
propos de la charge financière que fait peser sur le contribuable le voyage du chef
de l’Église catholique – sans que la question se soit jamais posée pour la reine
d’Angleterre (chef de l’Église anglicane), le roi de Suède (chef de l’Église « établie »)
ou le roi du Maroc (Commandeur des croyants) !
Il aura fallu l’élection du pape François, en avril 2013, pour que le petit monde
intellectuel et médiatique parisien passe, en quelques semaines, de la critique
systématique à l’encensement aveugle : ce pontife venu des bidonvilles de Buenos
Aires a su, en quelques gestes parfois déconcertants, changer totalement l’image de
la papauté, effacer les habituelles réserves à son égard et, ô miracle, rendre soudain
sympathique l’institution qu’il incarne !

Appartement privé
L’intimité des papes

Quand on arpente le deuxième étage de l’aile Sixte-Quint du palais


apostolique*, quand on contemple ses salles impressionnantes, ses galeries
magnifiques et ses décorations somptueuses, on se demande comment les papes du
e
XIX siècle pouvaient y vivre au quotidien. On comprend qu’en 1903 l’humble
Giuseppe Sarto, qui grandit dans une ferme pauvre de la campagne vénitienne bien
avant de devenir le pape Pie X, ait opté pour un environnement plus modeste, aux
marbres moins imposants et aux ors moins lourds, en faisant aménager pour lui-
même le troisième étage de ce bâtiment.
On y accède par l’escalier « noble » (Scala nobile) en haut duquel un vestibule
mène à un grand bureau qui rappelle la « bibliothèque privée » du deuxième étage,
juste en dessous, et pour cause : c’est son exacte réplique ! Après la chapelle, les
deux autres petites pièces de cet ensemble sont la chambre à coucher, séparée en
deux par un paravent vieillot, et le modeste bureau personnel du pontife. Leurs
fenêtres donnent sur la place Saint-Pierre. C’est de là que les papes récitent
l’angélus* et saluent les fidèles, à midi, chaque dimanche. C’est en voyant ces deux
fenêtres allumées tard le soir que les derniers promeneurs du quartier pouvaient
imaginer un Paul VI ou un Jean-Paul II en train de corriger quelque discours, de
préparer une homélie ou de se distraire, tout simplement, en lisant un livre choisi
parmi les centaines d’ouvrages qui atterrissent, chaque jour, sur le bureau du Saint-
Père.
L’appartement est organisé, comme il se doit, autour d’une chapelle – il y en a
une demi-douzaine dans le palais. Celle-ci permit à Benoît XV, Pie XI, Pie XII et
Jean XXIII de prier dès le saut du lit, de célébrer la messe en tout petit comité, et
d’aller méditer, entre deux audiences, plusieurs fois par jour. Paul VI, qui fut sans
doute le premier pape à s’intéresser à l’art moderne, décida de la restaurer et de la
décorer à sa façon, c’est-à-dire dans l’air du temps. Il confia le chantier à
l’architecte Dandolo Bellini et les œuvres – autel, vitraux, statues, crucifix – à
plusieurs artistes italiens de renom. L’un d’entre eux, Mario Rudelli, réalisa le
massif fauteuil en bronze doré qui impressionnait tant, du temps de Jean-Paul II,
les invités privilégiés auxquels le pape polonais faisait l’honneur de sa messe
matinale.
Paul VI a aussi fait aménager, juste au-dessus de cet appartement qu’il occupa
pendant quinze ans, une terrasse couverte agrémentée d’une fontaine et de
quelques plantes en caisses, comme un petit jardin d’hiver. Il pouvait, sans être
dérangé, s’y reposer après le déjeuner et y marcher de long en large en lisant son
bréviaire. Jean-Paul II, surtout à la fin de sa vie, et Benoît XVI profiteront de ce
havre de paix dominant la Ville éternelle.
En avril 2013, le pape François change, ô combien, les habitudes : il décide de
ne pas habiter les appartements du pape ! Non qu’il les trouve trop luxueux (ils ne
le sont pas) mais, dit-il, parce qu’il y redoute la solitude. Après quelques semaines
d’hésitation, le pape argentin choisit d’habiter à la Maison Sainte-Marthe*, là où
séjournent les cardinaux pendant le conclave. On chuchote, au Vatican, que le
nouveau pape aurait eu peur des micros que les services secrets italiens, lui a-t-on
dit, avaient fait poser naguère dans l’appartement d’un de ses prédécesseurs !

Araignée
Araignée
La comptine de Prévert

Chaque fois qu’un pape meurt, il y a toujours un éditorialiste pour citer la


fameuse comptine de Jacques Prévert intitulée « Le pape est mort ». Afin de
faciliter le travail des journalistes quand le pape actuel rendra son âme à Dieu, la
voici dans son intégralité :

Le Pape est mort, un nouveau Pape est appelé à régner.


Araignée ! quel drôle de nom, pourquoi pas libellule
[ou papillon ?

Vous n’avez pas bien compris, je recommence :


Le Pape est mort, un nouveau Pape est appelé à régner.
Araignée ! quel drôle de nom, pourquoi pas libellule
[ou papillon ?
Vous n’avez pas bien compris, je recommence :
Le Pape est mort, un nouveau Pape est appelé à régner.
Araignée ! quel drôle de nom, pourquoi pas libellule
[ou papillon ?

Archives secrètes
Un incroyable trésor documentaire

Voilà un trésor unique au monde, qui donne le vertige à plus d’un historien :
un milliard de documents stockés sur 85 kilomètres de rayonnages, religieusement
gardés et manipulés par une soixantaine d’archivistes, qui racontent douze siècles
de l’histoire de la chrétienté ! Pourquoi douze ? Parce que c’est à partir du
e
VIII siècle que les papes ont organisé méthodiquement la conservation de leurs
documents, manuscrits, jugements et lettres officielles : les persécutions, les
incendies, les invasions barbares et la mauvaise qualité des papyrus avaient eu
raison des collections des siècles précédents.
On imagine qu’en plus de mille ans les archives du Vatican ont subi bien des
vicissitudes, pertes et saccages qui expliquent certains manques. Au Moyen Âge, la
curie ayant été longtemps itinérante, une partie des archives furent déposées à
Cluny par Innocent IV puis, à peine rapatriées, mises en lieu sûr à Assise par
Clément V, avant que les papes français ne les rassemblent en Avignon en 1339. À
la fin du grand schisme d’Occident*, en 1417, on réunira à Rome – non sans mal –
les archives des divers papes et antipapes de cette époque compliquée.
En 1450, enfin, Nicolas V fonda la Bibliothèque vaticane dont le fonds était
constitué de ces milliers de liasses anciennes et difficiles à consulter jusqu’à ce que
Paul V Borghèse, en 1611, isole de cette masse ingérable les « Archives secrètes »
(Archivium secretum) de ses prédécesseurs. Urbain VIII, en 1630, leur donna leur
autonomie scientifique et administrative. Une dernière épreuve devait leur être
infligée en 1810, quand l’empereur Napoléon*, qui venait de jeter le pape Pie VII*
en prison, décida de transporter à Paris, pour les entreposer à l’hôtel de Soubise,
quelque 200 000 liasses emballées dans 3 239 caisses pesant en tout, paraît-il, plus
de 400 tonnes !
Cet épisode aussi rocambolesque que désolant eut un seul mérite, celui
d’attirer l’attention des historiens de toute l’Europe sur ce fabuleux trésor
documentaire – lequel reprit la route de Rome, non sans quelques sérieux dégâts,
après l’abdication de Napoléon. C’est pour répondre à cette curiosité scientifique
que Léon XIII, en 1881, ouvrit les Archives secrètes à la curiosité des chercheurs du
monde entier.
Il faut dire que cet océan de papiers témoigne d’une histoire incroyablement
riche et spectaculaire, comme l’a récemment montré l’exposition Lux in arcana
(« Lumière sur les secrets ») organisée en 2012 au musée du Capitole, à Rome : les
yeux écarquillés, le visiteur pouvait y découvrir l’accord historique signé entre
l’empereur Otton et le pape Jean XII (962), le parchemin de 60 mètres où fut écrit
le compte rendu du procès des Templiers (1307), la requête en annulation du
mariage d’Henri VIII avec les quatre-vingt-un sceaux des honorables demandeurs
(1528), les minutes du procès Galilée (1632), la bulle d’excommunication de
Martin Luther (1521), l’édit de Pie IX proclamant le dogme de l’Immaculée
Conception (1854) et une centaine d’autres documents à rendre fou plus d’un
collectionneur !
Les Archives secrètes du Saint-Siège ont toujours suscité les fantasmes des
romanciers, qui font mine d’ignorer que « secrètes » veut dire « privées », tout
simplement. On y chercherait en vain, à la façon du Da Vinci Code*, la preuve que
Jésus et Marie-Madeleine ont eu un fils caché ! Comme toutes les archives du
monde, elles obéissent à de stricts critères d’ouverture (notamment les délais de
soixante-dix et cinquante ans préservant les protagonistes encore en vie, sauf
exceptions) mais elles sont les seules, évidemment, à être découpées en
« pontificats » pour des raisons d’élémentaire cohérence. Ainsi, en septembre 2006,
Benoît XVI a ouvert les archives correspondant au pontificat de Pie XI, élu en
février 1922 et mort en février 1939, ce qui permettait aux historiens d’étudier
l’action de son secrétaire d’État Eugenio Pacelli, le futur Pie XII, à la veille de la
Seconde Guerre mondiale.
Trois ans plus tôt, en l’an 2003, Jean-Paul II avait dérogé aux règles habituelles
sous la pression des détracteurs de Pie XII qui attendaient de ces archives
l’explication des « silences » de ce pape à propos de la Shoah. Le pape polonais
ordonna l’ouverture prématurée des dossiers relatifs aux relations entre le Saint-
Siège et l’Allemagne nazie pendant le second conflit mondial – soit 16 millions de
documents ! Or, cette masse de papiers en cours d’indexation ne fut quasiment pas
consultée, au grand dam des archivistes qui en avaient facilité l’accès. Les
connaisseurs du dossier, à Rome, avaient d’ailleurs prédit que ces archives-là
confirmeraient surtout que Pie XII avait aidé des milliers de juifs pendant la guerre
en les cachant dans les séminaires et couvents de la région de Rome…

Asie
Ils en ont tous rêvé

Quand il recevait dans son bureau tel ou tel évêque venu du bout du monde,
Jean-Paul II entraînait son hôte vers une mappemonde :
— Alors, Monseigneur, demandait gaiement le pape polonais, montrez-moi
où est votre diocèse !
Quand le doigt du pape court sur une mappemonde, c’est toute l’Église qui se
fait humble. Car il saute aux yeux, vu de l’espace, qu’une grande partie du globe
ignore tout du christianisme. Il existe notamment un continent appelé l’Asie, où vit
60 % de la population mondiale, qui ne connaît quasiment rien de Jésus, de Marie,
de l’Évangile, du chant grégorien, des cathédrales gothiques, de la papauté et toutes
ces sortes de choses !
Si l’on excepte les Philippines (où ils représentent 87 % de la population) et, à
la rigueur, la Corée du Sud (10 %) et le Vietnam (7 %), les catholiques sont à peu
près inexistants sur cet immense continent qui représente 30 % des terres
émergées. Il est vrai qu’en de telles proportions les chiffres sont trompeurs : en
Chine, où les catholiques sont à peine plus de 1 % de la population, ils sont, en
valeur absolue, plus nombreux qu’en France !
Tous les papes ont rêvé d’Asie. Quel pontife ne serait pas hanté par cette idée
qu’il reste un sacré chemin à faire, en direction de l’orient, pour exaucer le vœu du
Christ d’« aller évangéliser toutes les nations » ? Seuls quelques moines nestoriens
(aux premiers temps de l’Église), suivis de quelques prédicateurs franciscains (au
Moyen Âge), avaient pris la direction de la Chine avant que les pères jésuites (à la
Renaissance) n’en fassent, clairement, un objectif stratégique. Mais si l’entreprise
fut vivement encouragée par le pape Alexandre VI à partir de 1494, son lointain
successeur Clément XIV y mettra fin en 1773, car les Jésuites, entre-temps, ont fait
scandale : ils ont osé affirmer que les cultures religieuses rencontrées dans ces
contrées lointaines étaient sophistiquées et qu’il n’était pas question de les
supprimer brutalement au profit d’une théologie et d’une liturgie entièrement
importées d’Europe ! Les héritiers de Mateo Ricci (en Chine) et de François Xavier
(au Japon) se sont fait réprimander, puis rapatrier, puis, carrément, interdire : la
« querelle des rites », comme on l’a appelée, fut fatale à la Compagnie de Jésus.
Presque deux siècles de perdus ! La question dite de l’« inculturation » se
reposera au XXe siècle, intacte, lorsque Pie XI encouragera à nouveau les missions
vers l’Asie jusqu’à consacrer les premiers évêques chinois en 1926. Pie XII, après
son élection en 1939, sera le premier pape à autoriser, en Chine, les gestes
traditionnels de vénération envers Confucius et les ancêtres, voire à les intégrer
timidement à la liturgie latine. La question n’est pas simple : jusqu’où l’Église
catholique peut-elle mêler ses très anciennes traditions romaines aux non moins
anciennes traditions religieuses asiatiques sans sombrer dans le relativisme ou le
syncrétisme ? Faut-il s’étonner que plusieurs théologiens se soient brûlé les ailes en
tentant d’expliquer que la religion catholique était parfaitement soluble dans les
traditions de méditation, de recueillement et de dépouillement qui font l’essentiel
du bouddhisme et de l’hindouisme ?
Jean-Paul II avait théorisé à sa façon, juste avant le passage au IIIe millénaire,
cette exigence asiatique. Le 7 novembre 1999, au stade Nehru de New Dehli, il avait
expliqué que le Ier millénaire avait été celui de l’évangélisation de l’Europe ; que le
IIe avait évangélisé l’Afrique et l’Amérique ; que le IIIe millénaire serait donc celui
de la christianisation de l’Asie ! Le stade était à moitié vide, comme pour souligner
la difficulté du projet. Avant de lancer cet appel historique, le pape polonais avait
déjà accompli quatre tournées asiatiques entre 1981 et 1989, avant de convoquer
solennellement la jeunesse du monde en 1995 à Manille (Philippines) : la messe
finale des JMJ, qui y rassembla plus de quatre millions de fidèles, fut probablement
le plus grand rassemblement humain de tous les temps.
Jean-Paul II s’est passionné pour l’Asie : deux ans avant l’an 2000, il eut encore
le temps de réunir à Rome un important synode des évêques d’Asie pour faire le
point sur l’avenir religieux de ce continent. Ce ne fut pas le cas de son successeur
Benoît XVI, qui lui a clairement préféré l’Europe : comme pour montrer où étaient
ses priorités, le pape allemand n’entreprit aucun voyage en Asie pendant son
pontificat !
Quant au pape François, venu de l’autre côté de la terre, il ne tarda pas à
entreprendre des voyages en Corée du Sud, en 2014, puis au Sri Lanka et aux
Philippines, en 2015, où il battit le record de Jean-Paul II en réunissant, à la grand-
messe de Manille, plus de six millions de fidèles ! En espérant à haute voix, lui
aussi, faire un jour le voyage de la Chine : ne rêvait-il pas, quand il était jeune
jésuite et grand admirateur du susnommé Mateo Ricci, de se faire missionnaire en
Extrême-Orient ?
Mais s’agit-il toujours de la même Asie ? Le doigt papal court de plus en plus
vite sur la mappemonde. La mondialisation a profondément transformé ce
continent émergent. Les pays d’Asie connaissent désormais les excès du capitalisme
sauvage : une frénésie de consommation, une course folle au profit, une
déshumanisation du travail, un mépris catastrophique pour l’environnement. Sans
connaître pour autant, en contrepartie, de franche avancée vers la démocratie et les
droits de l’homme. C’est sans doute sur ce terrain que l’Église de Rome, qui
connaît le sujet, a quelque chose à dire aux Asiatiques.

Audience générale
Comme une fête de famille

Peut-on comprendre ce qu’est l’Église – et ce qu’est un pape – sans avoir


jamais assisté, à Rome, à une audience générale ? Tous les mercredis que Dieu fait,
le pape reçoit au Vatican les pèlerins du monde entier. Sauf, bien sûr, quand il est
en vacances ou en voyage. Encore Jean-Paul II faisait-il volontiers l’aller-retour
depuis Castel Gandolfo, l’été, pour honorer ce rendez-vous qu’il considérait
comme primordial. Il demandait même au père Tucci, l’organisateur de ses
voyages, que ceux-ci s’achèvent le mardi, si possible, afin d’être présent à Rome le
lendemain, pour l’audience générale. Même le climat romain est prié de ne pas
contrarier la rencontre : l’hiver, l’audience a lieu le matin, dans l’aula Paul VI, à
l’abri des frimas ; l’été, elle se déroule en plein air, place Saint-Pierre, mais en fin
d’après-midi, à la fraîche.
Mercredi, 11 heures. Récemment encore, le pape parcourait en voiture le
dédale de ruelles qui séparent la cour Saint-Damase de l’auditorium construit par
l’architecte Nervi en 1971 et qui porte aujourd’hui le nom du pape qui l’a
inauguré : Paul VI. Depuis que le pape François s’est installé à la Maison Sainte-
Marthe*, il n’est pas rare que le Saint-Père arrive à pied : le bâtiment est en face !
Sur l’immense tribune, le Saint-Père prend place, entouré de quelques éminences,
devant une invraisemblable sculpture de bronze représentant une Résurrection de
Pericle Fazzini. L’œuvre date de 1977 et représente, paraît-il, le Christ sortant d’une
attaque nucléaire…
Selon l’affluence, on a installé plus ou moins de rangées de chaises : l’aula peut
contenir 6 000 personnes assises et jusqu’à 12 000 debout. Ces milliers de pèlerins
se sont levés tôt pour prendre place, dès le matin, dans la salle. Il y a là des
Africains, des Européens, des Latinos, des Asiatiques. Des familles, enfants sur les
épaules, agitant des drapeaux ; des groupes repérables à leur foulard de couleur ;
des congrégations de religieuses reconnaissables à leurs cornettes parfois
exubérantes ; des prêtres en col romain et des séminaristes en soutane ; des malades
en voiturette, au premier rang à droite, et des invités de marque, au premier rang à
gauche, que le pape ira saluer à la fin de la rencontre. Toutes ces personnes
applaudissent et acclament dans toutes les langues de la terre – parfois sans aucune
retenue – le petit homme en blanc qui les regarde et leur sourit de loin, debout au
milieu de la tribune. Si le pape arrive par le fond de la salle, entre les travées, pour
se rapprocher de ses ouailles, tel un curé de paroisse, il n’évite pas les mains qui se
tendent et qui le griffent, voire le rouge à lèvres de celles qui ont baisé
promptement sa soutane blanche !
Ces milliers de pèlerins de tous âges, de toutes origines et de toutes conditions
ont deux points communs : d’abord, depuis quelques années, ils brandissent un
iPhone pour capter ce moment et l’envoyer à leurs proches ; ensuite, ils sont
heureux d’être là, ensemble, et de voir le pape. Pendant une heure, c’est comme
une fête de famille où, dans une ambiance bon enfant, plusieurs générations de
petits-enfants et d’arrière-petits-cousins seraient venus de tous les horizons pour
fêter un grand-père commun. Un patriarche, au sens littéral du mot.
Depuis Jean-Paul II, qui était un homme de scène, il arrive que la séance
tourne au show : chants improvisés, cris, slogans, agitation de foulards, etc. Quand
le pape salue au micro telle ou telle délégation, c’est aussitôt l’euphorie dans les
rangs de celle-ci. Quand le pape prend la parole pour un temps de catéchèse, il
n’est pas sûr que tout le monde l’écoute. Il faut avouer que le propos n’est pas
toujours facile : Jean-Paul II sur l’évolution de la doctrine familiale et sexuelle,
Benoît XVI sur l’enseignement des Pères de l’Église, voilà qui demandait un peu de
culture et de concentration ! Mais chacun, pèlerin ou touriste, respecte les temps de
silence ou de prière.
Quand l’audience a lieu sur la place Saint-Pierre, ce sont les mêmes scènes, les
mêmes expressions – les cris, les chants, les slogans, les foulards – peut-être un peu
diluées dans cet espace impressionnant que les colonnes du Bernin enserrent de
façon presque maternelle. Mais la ferveur, l’excitation, l’émotion sont les mêmes, à
commencer par la joie ressentie par tous, sans aucune exception, d’avoir passé un
moment avec le Saint-Père.
À la fin de l’audience, on s’interroge : qu’est-ce qui donne à cette folle
rencontre – car il s’agit bien d’une rencontre – entre le pape et ses ouailles un je-ne-
sais-quoi d’unique au monde ? Ne serait-ce pas que ce curieux échantillon
d’humanité disparate et multiculturel, pendant une heure, n’a émis aucune insulte,
aucune vulgarité, aucun regard haineux, aucun cri hostile ? Rien qu’une joie
profonde, rien qu’une paix indicible. Rien qu’une vague espérance, commune à
tous, quand le pape bénit la foule :
— Pax Domini sit semper vobiscum !
Chacun des pèlerins présents connaît le sens de ces mots : « Que la paix du
Seigneur soit toujours avec vous. » Chacun repart avec, au cœur, une
interrogation : et si c’était possible ?
Audience privée
En tête à tête avec le Saint-Père

Une audience privée chez le pape ! Combien d’invités de marque –


responsables religieux, dirigeants politiques, présidents de grande entreprise,
artistes de réputation mondiale, sportifs de haut niveau – garderont à vie le
souvenir d’une telle entrevue ! Même les chefs d’État, les évêques ou les
responsables de la curie ne peuvent réprimer un pincement au cœur quand ils
arrivent dans la cour Saint-Damase, gravissent le curieux escalier qui mène au
deuxième étage du palais apostolique et traversent les somptueux salons
conduisant à la « bibliothèque privée » du Saint-Père.
Cette bibliothèque n’est pas plus « privée » que les audiences qui s’y déroulent.
C’est un bureau spacieux où le chef de l’Église peut accueillir toute personnalité
éminente suivie d’une imposante délégation, et échanger des discours sous un
Christ sortant du tombeau attribué au Pérugin – un tableau qui n’aurait pas eu la
même notoriété, probablement, sans cette exposition très privilégiée. Souvent le
pape y prend par le bras son illustre interlocuteur et l’entraîne jusqu’à une large
table en chêne où trônent une horloge ancienne et un crucifix, pour un tête-à-tête
dont seuls les interprètes seront les témoins.
C’est dans la bibliothèque privée qu’ont eu lieu la plupart des entretiens des
derniers papes avec les grands de ce monde, notamment l’étonnant échange entre
Jean-Paul II et Mikhaïl Gorbatchev, trois semaines après la chute du mur de Berlin,
le 1er décembre 1989. C’est à cette même table en chêne que l’on vit, en
janvier 2014, le président François Hollande s’asseoir nonchalamment avant le
pape François, ce qui avait déclenché en France une vague d’indignation aussi forte
que le jour où le président Nicolas Sarkozy, reçu par Benoît XVI en
décembre 2007, avait consulté son iPhone en pleine audience privée !
L’accès à la bibliothèque privée est réservé aux plus hautes personnalités. Aux
groupes qui viennent rencontrer le pape en corps constitué, le protocole accorde
une des salles d’apparat du deuxième étage du palais. La plus utilisée est la salle
Clémentine – baptisée du nom du pape Clément XIII – qui est peut-être aussi la
plus solennelle. Combien de confréries religieuses, de communautés diocésaines,
d’associations humanitaires, de mouvements d’action catholique et de sociétés
savantes se sont succédé dans ce cadre impressionnant, au rythme de 400 à 500 par
an ! On estime à plus de 150 000 le nombre de personnes ainsi reçues par le Saint-
Père, tous les ans, en plus des 500 000 à 700 000 pèlerins reçus en audience
générale*.
Il est une audience particulière qui ne se déroule ni dans la bibliothèque privée
ni dans la salle Clémentine, mais dans l’immense salle Royale, au premier étage du
palais, chaque année, à la mi-janvier : la réception par le pape du corps
diplomatique. C’est un rendez-vous solennel et politiquement important, que ne
manqueraient pas pour un empire les diplomates accrédités auprès du Saint-Siège.
Ambassadeurs et chargés d’affaires en profitent, ce jour-là, pour admirer les
immenses fresques – la bataille de Lépante, l’entrevue de Canossa* – illustrant la
très ancienne suprématie du pape sur tous les pouvoirs politiques du monde !

Avignon (Papes d’)

La papauté loin de Rome

En ce temps-là, la ville de Rome connaissait de terribles désordres. Les papes


étaient devenus itinérants, tel le pape français Clément V* qui circula longtemps
entre Guyenne et Provence avant de se fixer provisoirement en Avignon en 1309,
sous l’insistante pression du roi Philippe le Bel. Pourquoi Avignon ? Pour des
raisons géographiques, d’abord : il avait semblé pratique, depuis cette place, de
préparer l’important concile prévu à Vienne, au bord du Rhône, en 1311. Pour des
raisons diplomatiques, ensuite : la ville était propriété du roi de Naples – un Anjou
vassal du roi de France – et enclavée dans le Comtat Venaissin, devenu État
pontifical depuis sa cession par les comtes de Toulouse au siècle précédent. Sans
être tout à fait en France, la ville n’en était séparée que par le célèbre pont menant à
Villeneuve-lès-Avignon, ville frontière du royaume de Philippe le Bel.
Quand il s’installe avec sa cour au couvent des dominicains, hors les murs de la
cité, Clément V est loin d’imaginer que cette installation sommaire va durer
soixante-dix ans ! Pas plus que son successeur, le vieux cardinal français Jacques
Duèze, élu sous le nom de Jean XXII en 1316, qui rêvait de Rome, lui aussi, mais
qui connaissait les charmes d’Avignon pour… en avoir été l’évêque ! C’est lui qui
ordonna la résidence papale et organisa le travail de la curie dans le palais épiscopal
qui sera acquis et reconstruit par son propre successeur Clément VI. Un palais que
l’on visite encore aujourd’hui avec beaucoup d’émotion, tant cette forteresse-là
était à dimension humaine.
Sept papes, tous français, vont s’y succéder. Bons administrateurs en général, et
mécènes avisés. S’ils y développèrent une cour de plus en plus fastueuse, aucun
d’eux n’ignora les appels visant à restaurer la papauté à Rome – appels relayés par
de fortes personnalités comme le poète Pétrarque, la religieuse Catherine de Sienne
ou la reine Brigitte de Suède. Benoît XII, entre 1335 et 1341, fit même restaurer à
grands frais, depuis sa résidence d’Avignon, la basilique Saint-Pierre de Rome ainsi
que le palais du Latran, devenu inhabitable.
Mais pour les Benoît XII, Clément VI et autre Innocent VI, il y avait plus
urgent à faire que de replonger dans les incessantes luttes de clans qui faisaient de la
cité de Pierre une ville peu sûre. Pourtant, en 1368, convaincu qu’il ne pourrait
négocier avec l’Église d’Orient que depuis Rome, Urbain V prit la décision de
rentrer dans la Ville éternelle sous bonne escorte, au grand dam de la curie et
d’une majorité de cardinaux. Peine perdue : en 1370, chassé de Rome par de
houleuses révoltes de rue, il s’en retournait en Avignon !
Son successeur Grégoire XI hésita, lui aussi. Il décida de quitter définitivement
Avignon en septembre 1376, pour réinstaller la papauté au Vatican en janvier 1377.
Trop tôt, hélas ! Les rivalités locales et les guerres civiles opposant Florence, Milan
et Bologne eurent raison du malheureux pontife qui mourut, épuisé, en 1378. Un
conclave s’ouvrit alors en plein tumulte, sous la pression des manifestants romains
exigeant à tout prix « un pape italien ». Paniqués, les cardinaux présents élurent à la
hâte l’archevêque de Bari qui, devenu Urbain VI, se révéla incontrôlable, colérique
et inapte à la fonction !
Au bout de quatre mois, les cardinaux français, majoritaires, décidèrent de
déposer ce pape ingérable au motif qu’il avait été choisi sous la pression de la foule.
Ils élurent à sa place le cardinal savoyard Robert de Genève, qui prit le nom de
Clément VII. L’irascible Urbain VI ayant refusé de se démettre, toute l’Europe
religieuse et politique se déchira bientôt entre partisans du premier et soutiens du
second. Ce fut le début du grand schisme d’Occident*. Ce scandale, au sens
évangélique du terme, allait durer trente-neuf ans.
Le pape Urbain ayant consolidé sa position à Rome, notamment sur le plan
militaire, Clément dut se replier sur Naples, puis décida, en mai 1379, de réintégrer
Avignon avec sa cour, ses conseillers et ses cardinaux. Dès lors, le monde compta
deux papes, deux curies, deux collèges de cardinaux et deux sièges de la papauté.
Pendant dix ans, les deux rivaux se livrèrent à une lutte acharnée, s’excommuniant
l’un l’autre, et sans jamais douter, ni l’un, ni l’autre, de sa légitimité propre.
Las ! À la mort d’Urbain VI, au lieu de chercher un compromis, les cardinaux
italiens s’empressèrent d’élire un des leurs, qui prit le nom de Boniface IX et qui fut
aussitôt excommunié, depuis Avignon, par Clément VII. À la mort de celui-ci, en
1394, même scénario : les vingt et un cardinaux d’Avignon élurent parmi eux
l’antipape* Benoît XIII, un Espagnol qui resta sourd aux démarches de plus en plus
nombreuses pour le pousser à démissionner, y compris celles du roi de France,
Charles VI, puis celles de l’épiscopat français qui le lâcha à son tour. Assiégé dans
son palais inexpugnable, il s’enfuit en 1403 – il poursuivra la lutte encore pendant
vingt ans – mettant fin à l’histoire mouvementée des papes d’Avignon.
Quant au souvenir que ces papes ont laissé dans la mémoire locale, qu’on me
permette de citer ici Alphonse Daudet qui, dans les Lettres de mon moulin, en
rapporte la trace :
Qui n’a pas vu Avignon du temps des Papes, n’a rien vu. Pour la gaieté, la vie, l’animation, le train
des fêtes, jamais une ville pareille. C’étaient, du matin au soir, des processions, des pèlerinages, les
rues jonchées de fleurs, tapissées de hautes-lices, des arrivages de cardinaux par le Rhône, bannières
au vent, galères pavoisées, les soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crécelles des
frères quêteurs ; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient en bourdonnant autour du grand
palais papal comme des abeilles autour de leur ruche, c’était encore le tic-tac des métiers à dentelles,
le va-et-vient des navettes tissant l’or des chasubles, les petits marteaux des ciseleurs de burettes, les
tables d’harmonie qu’on ajustait chez les luthiers, les cantiques des ourdisseuses ; par là-dessus le
bruit des cloches, et toujours quelques tambourins qu’on entendait ronfler, là-bas, du côté du pont.
Car chez nous, quand le peuple est content, il faut qu’il danse, il faut qu’il danse ; et comme en ce
temps-là les rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et tambourins se postaient
sur le pont d’Avignon, au vent frais du Rhône, et jour et nuit l’on y dansait, l’on y dansait… Ah !
l’heureux temps ! l’heureuse ville ! Des hallebardes qui ne coupaient pas ; des prisons d’État où l’on
mettait le vin à rafraîchir. Jamais de disette ; jamais de guerre… Voilà comment les Papes du
Comtat savaient gouverner leur peuple ; voilà pourquoi leur peuple les a tant regrettés !
Basilique Saint-Pierre
La plus grande église du monde
Voilà encore une histoire étonnante : celle de la plus ancienne et la plus grande
église du monde, en deux épisodes. Pour ceux qui ont raté le début : après l’édit de
Milan* en 313, l’empereur Constantin* avait fait construire sur la colline du
Vatican, à l’endroit même où reposaient dans une niche les ossements de l’apôtre
Pierre, une impressionnante basilique de 120 mètres de long sur 64 de large où les
chrétiens de Rome, sous la direction de leur évêque, pouvaient célébrer leurs rites à
l’envi. C’est cet édifice devenu obsolète et dangereux que les papes Nicolas V* (en
1452) et Jules II* (en 1506) décidèrent de remplacer par une nouvelle basilique
comme aucun roi, aucun empereur n’en avait jamais édifié.
Je renvoie le lecteur aux innombrables livres et guides racontant la laborieuse
naissance – elle demanda cent soixante-seize ans – de cette merveille : les
fondations jetées par l’architecte Bramante, et continuées par Raphaël ; Paul III
commandant la suite des travaux à Michel-Ange, qui imagina une coupole de 42
mètres de diamètre s’élevant à 119 mètres de haut ; l’allongement de la nef, sur
ordre de Paul V, jusqu’à 186 mètres, et l’édification de la façade à cinq portails,
centrée sur la loggia des Bénédictions, par Maderno ; la décoration intérieure
confiée par Urbain VIII au Bernin, auteur du célèbre baldaquin aux colonnes
torsadées surplombant la « Confession de saint Pierre » ; la construction, toujours
par le Bernin, de la colonnade enserrant la place, surmontée de 140 statues hautes
de 3 mètres…
Ouf ! Tant de records historiques, tant de prouesses architecturales, tant de
chefs-d’œuvre ! Faut-il remonter aux pyramides d’Égypte pour collectionner ainsi
e e
les superlatifs ? On comprend que, aux XVII et XVIII siècles, les pèlerins arrivant à
Rome par le pont Milvius et la porte Flaminienne fussent absolument fascinés en
apercevant, à main droite, le dôme de Saint-Pierre scintillant au soleil. Et comment
décrire ce que devaient éprouver ces voyageurs ébaubis en pénétrant dans la nef de
la nouvelle basilique, aux proportions à couper le souffle !
Aujourd’hui, un flot ininterrompu de pèlerins et de touristes se presse, place
Saint-Pierre, pour visiter l’endroit en zigzaguant, iPhone à la main, entre les
énormes piliers et les barrières en bois, plus ou moins fermées selon l’affluence. Il
arrive que la file d’attente serpente au milieu de la place sur plus d’un kilomètre.
Comme celle qui mène à l’escalade de la coupole pour profiter, là-haut, de
l’époustouflant point de vue sur la Ville éternelle. Comme celle qui s’agglutine, un
peu plus loin, le long des murailles du viale Vaticano, à l’entrée des musées du
Vatican.

Ce déferlement de touristes risque-t-il de transformer la basilique en un


superbe décor, un patrimoine désincarné, témoin ambigu de la richesse de l’Église
d’antan ? Les papes modernes, conscients de l’enjeu, ne cessent d’utiliser ce lieu
sacré pour rappeler que son usage, bien vivace, concerne une communauté d’un
peu plus d’un milliard de fidèles, eux aussi bien vivants : bénédictions urbi et orbi*,
grands-messes pontificales, cérémonies multiples dans les chapelles latérales, etc.
Ces offices ne sont pas toujours d’une grande modernité, sans doute, mais dans un
lieu où la beauté triomphe, aucun n’est jamais médiocre.
J’ai beaucoup regretté, pour ma part, que la chaîne TF1 abandonne en 2008 la
diffusion, depuis Saint-Pierre de Rome, de la messe de minuit célébrée par le pape
en personne. Près d’un million de téléspectateurs suivaient chaque année, à Noël,
cette cérémonie magnifique dont le rituel, les textes et les cantiques invitent à la
paix, la réflexion, la sérénité. Dans un communiqué désopilant, la première chaîne
française avait justifié l’abandon de cette tradition par « une logique de
programmation et de nécessaires évolutions ». Avant de programmer, ce soir-là, un
vieux concert de Michel Sardou.

Benoît XIV (1740-1758)


Le pape des Lumières

Ce pontife-là avait quelque chose en plus. Prospero Lambertini, issu de la


petite noblesse italienne, brillant détenteur de plusieurs doctorats, longtemps prélat
de curie, nommé archevêque de Bologne en 1731, était… sympathique ! C’est
probablement ce qui a poussé les cardinaux à en faire le successeur de Clément XII
en 1740. Au début, il n’était même pas papabile, mais au bout de six mois de
laborieuses et inefficaces intrigues de couloir – ce fut le conclave le plus long des
temps modernes – les cardinaux firent de lui, in extremis, leur candidat de
compromis. Pour le plus grand profit d’une Église qui abordait le siècle des
Lumières en position défensive.
Il fallait un homme neuf, la Providence a voulu que ce fût Benoît XIV. Homme
d’esprit maniant l’ironie et le « parler vrai », alliant la modestie au réalisme, son
sens de la modération et de la conciliation lui valut d’évoluer entre respect des
traditions doctrinales et adaptation de l’institution aux temps modernes. Inquiet de
voir l’Église s’isoler à force de condamner les grands esprits de son temps, il
entendit faire la part des choses – et se garda de fustiger toutes les innovations de
son époque au prétexte que le rationalisme ambiant s’en prenait assez
systématiquement à l’Église et à sa pompe !
Jouissant d’une bonne image chez les intellectuels de son temps, il reçut un
jour le Mahomet de Voltaire, obséquieusement dédicacé par l’auteur, auquel il
décida de répondre avec bienveillance, au grand dam de ses cardinaux. Cette
ouverture ne l’empêcha pas de condamner vigoureusement, comme son
prédécesseur, la franc-maçonnerie* naissante, et de mettre à l’Index* De l’esprit des
lois de Montesquieu, qui y sera suivi, finalement, par l’ensemble des œuvres de
Voltaire : il y a des limites à la tolérance.
En interne, cet homme de culture veilla à la formation intellectuelle du clergé,
auquel il donna un bréviaire remanié sur ses propres instructions. Il s’efforça de
tenir à égale distance les jansénistes et les Jésuites : il réintroduisit les premiers, par
une encyclique spéciale, à l’intérieur des débats de l’Église, et il concéda aux
seconds un peu de souplesse dans les rites imposés aux nouveaux baptisés de Chine
et d’Inde.
Lui-même écrivain prolifique, il assura la promotion des lettres, des arts et des
sciences, attentif à garder un lien avec les intellectuels et les créateurs de son
époque. Il fit beaucoup pour l’archéologie chrétienne. Il créa à Bologne deux
chaires pour des professeurs femmes, ce qui n’était pas banal, et introduisit une
possibilité de défense des auteurs dans la procédure de l’Index, ce qui était une
révolution !
Benoît XIV est mort à quatre-vingt-quatre ans, loué par beaucoup de
personnalités extérieures à l’Église. L’emphatique monument qui le représente au-
dessus de son tombeau, dans la basilique Saint-Pierre, ne traduit en rien la
simplicité, l’humour et la gentillesse de ce pontife très humain qui fut, en quelque
sorte, un lointain précurseur du pape François.

Benoît XV (1914-1922)
Le piège de la neutralité

Peu de papes ont eu un nom aussi prédestiné : celui-là s’appelait Giacomo


Della Chiesa, ce qui veut dire « de l’Église » en italien. De l’Église, ce brillant sujet
génois reçut la meilleure formation puisqu’il intégra en 1878 l’Académie des nobles
ecclésiastiques* avant d’accompagner, comme secrétaire, le brillantissime cardinal
Rampolla, futur secrétaire d’État, dans sa nonciature à Madrid. Un beau tremplin
pour devenir diplomate réputé, puis sous-secrétaire d’État… jusqu’à ce que le tout
nouveau pape Pie X, qui se méfiait de ses idées larges, lui coupât les ailes en le
nommant archevêque de Bologne en 1907.
À la mort du très réactionnaire Pie X*, en août 1914, alors que résonnaient les
premiers coups de canon du conflit mondial, les cardinaux voulurent se donner
pour chef un diplomate chevronné : ce fut Della Chiesa. La tâche du nouveau
pontife était rude : non seulement l’inévitable neutralité du Saint-Siège vis-à-vis des
belligérants lui liait dangereusement les mains, mais la « question romaine », qui
enfermait le pape au Vatican depuis 1870, minimisait la portée de ses interventions
extérieures.
Le piège de la « neutralité » se referma très vite sur le malheureux Benoît XV
qui s’interdit de condamner l’invasion de la Belgique et les crimes de guerre
commis par les Allemands lors de leurs premières campagnes – y compris le
bombardement de la cathédrale de Reims ! Les critiques ont plu à verse sur le dôme
de Saint-Pierre : qu’est-ce qu’un pape qui ne fait pas la différence entre un pays
agresseur et un pays agressé ? N’est-il pas dans ses responsabilités de distinguer le
bien du mal ? Clemenceau le qualifia bientôt de « pape boche » et Ludendorff, chef
d’état-major de l’armée allemande, de « pape français » – ce qui n’était un
compliment ni dans un cas, ni dans l’autre.
Mais comment Benoît XV pourrait-il prendre parti quand toute l’Europe en
guerre « ruisselle du sang chrétien » ? Comment pourrait-il, lui, le « père des
catholiques », ne pas « embrasser tous ses enfants » dans un même « sentiment de
charité » et leur témoigner « une égale sollicitude » ? Lance-t-il un appel à une trêve
de Noël ? Personne, ou presque, ne la respecte. Propose-t-il d’organiser l’échange
des prisonniers blessés ou hors de combat ? Les chefs de guerre l’écoutent à peine.
Le 1er août 1917, avec solennité, il adresse aux dirigeants des puissances
belligérantes une Exhortation à la paix où il propose, en sept points, un plan
complet de cessez-le-feu et de règlement des contentieux territoriaux. « Pas
question de faire des concessions », réplique-t-on du côté allemand, où l’on sent le
vent tourner. « Trop tard », répond-on chez les Alliés, qui voient s’inverser le sort
de la guerre.
Benoît XV est amer. On le dit proche de l’abattement. Mais il s’obstine, car il
poursuit un autre objectif, capital à ses yeux : quel que soit le vainqueur de ce
conflit terriblement meurtrier, il faudra bien, tôt ou tard, conclure une paix qui
satisfasse les nations exsangues. Et Benoît XV entend bien que le Saint-Siège, ce
jour-là, joue un rôle aussi avantageux qu’au congrès de Vienne en 1815. Il sera
cruellement déçu.
Comment pouvait-il imaginer qu’en échange de son engagement aux côtés de
la France, de l’Angleterre et de la Russie, le gouvernement italien avait fait adopter
en avril 1915, au congrès de Londres, une clause secrète – l’article 15 – excluant
toute participation du Vatican aux futures négociations de paix ? Quand les
bolcheviques ouvriront les coffres des ministres du tsar, à Petrograd, en
novembre 1917, ils vendront la mèche. Benoît XV sera profondément affecté par
cette amère révélation. Il aura du mal à admettre que les Anglais et les Français
l’avaient bel et bien trompé, lui, le pape ! Et que, malgré ses efforts acharnés, le
Saint-Siège ne serait donc pas invité à figurer parmi les négociateurs du futur traité
de Versailles.
Après le désastre, Benoît XV s’attacha à rehausser le rôle du Saint-Siège et son
influence sur les États européens. Mais s’il en avait la compétence, il n’en eut pas la
force : en janvier 1922, il tomba malade et mourut brusquement, à l’âge de
soixante-sept ans. Ses derniers efforts avaient été consacrés à multiplier les
initiatives missionnaires : c’est son successeur, le grand pape Pie XI*, qui les
mènera à bien.

Benoît XVI (2005-2013)


Le « Panzerkardinal »

Succéder à Jean-Paul II* tenait de la gageure. Le cardinal Joseph Ratzinger


avait clairement fait savoir au pape polonais, dont la santé déclinait, qu’il n’en avait
aucunement l’intention. Après avoir passé plus de vingt ans à la tête de la
Congrégation pour la doctrine de la foi, le vieux théologien bavarois aspirait à une
retraite studieuse, occupée à rédiger les livres savants que ses hautes responsabilités
l’avaient empêché de publier. Mais Jean-Paul II, déjà malade, n’avait pas voulu se
séparer de son conseiller, auquel le liaient une grande complicité et une vraie
amitié.
À la mort du pontife polonais, le 2 avril 2005, Ratzinger est doyen du Sacré
Collège. Il préside à toutes les cérémonies de l’interrègne. À ce poste très exposé, il
impressionne par sa maîtrise, son intelligence et sa pertinence. Mais il a déjà
soixante-huit ans, il a la réputation d’un conservateur farouche, et il est…
allemand, ce qui n’est pas un atout, seulement soixante ans après la fin du second
conflit mondial. Et pourtant, c’est lui que le conclave décide d’élire, au quatrième
tour de scrutin. Certains chrétiens – et même quelques cardinaux – ne cachent pas,
ce soir-là, leur déception.

Né en Bavière en 1927, soit six ans avant l’arrivée de Hitler au pouvoir, élevé
dans la famille d’un gendarme antinazi, son engagement obligatoire dans les
Hitlerjugend resta virtuel : il n’a jamais tiré un coup de fusil. Entré au séminaire en
1945, il devient professeur de théologie – à ce titre, il sera un des plus jeunes
« experts » du concile Vatican II – jusqu’à sa nomination comme archevêque de
Munich en 1977. Quatre ans plus tard, Jean-Paul II en fait le nouveau préfet de la
Congrégation pour la doctrine de la foi. C’est donc lui, pendant deux décennies,
qui dit ce qui est catholique et ce qui ne l’est pas : les prêtres engagés d’Amérique
latine, les universités nord-américaines et les théologiens trop audacieux en ont
gardé un fort mauvais souvenir.
Après le pontificat ébouriffant de Jean-Paul II, il fallait sans doute un pape qui
calme le jeu et recentre l’Église sur ses fondamentaux. Joseph Ratzinger, devenu
Benoît XVI, a parfaitement joué ce rôle. Si l’espérance était le mot-clé de son
prédécesseur polonais, ce pape théologien a prôné, cerné, célébré la vérité. Pour lui,
le principal danger qui menace l’Église moderne est le relativisme. Sa principale
encyclique*, en 2009, s’appelle Caritas in veritate. La charité, oui, mais dans la
vérité intouchable de la Révélation.
Le contraste avec Jean-Paul II fit les délices des commentateurs. Benoît XVI,
timide et réservé, n’a jamais aimé ni les foules, ni les voyages. Si ce vieux monsieur
au regard doux réussit à garder le contact avec les jeunes catholiques, comme l’ont
montré les JMJ de Cologne et de Madrid, il ne sut éviter les pièges des médias et se
retrouva au centre de quelques scandales retentissants : maladresse à propos de
l’islam dans un discours à Ratisbonne*, manque de vigilance à l’égard d’un évêque
aussi intégriste que négationniste, apparente absence de compassion pour une
fillette brésilienne condamnée pour avortement, succession de révélations sur des
cas de pédophilie dans l’Église, fuites malveillantes organisées dans son propre
entourage… Toutes ces « affaires » plus ou moins sordides ont plombé la fin du
pontificat du malheureux pape bavarois.
Le vieux pontife fit face. Mieux, il restera l’homme qui mit fin au laxisme de
l’Église concernant la pédophilie*. Mais ces scandales successifs l’épuisèrent,
physiquement et moralement. Le 11 février 2013, à la stupéfaction générale, il
annonça sa décision de quitter sa charge. Ce pape considéré comme un
conservateur – sa déclaration sensationnelle fut d’ailleurs prononcée en latin –
effectua ce jour-là un geste révolutionnaire qui créait un précédent historique :
désormais, tout pape aura la liberté de se retirer, en fonction de son état de santé,
avant de devenir un vieillard incapable de diriger la plus grande et la plus ancienne
institution de la planète !
Big bang
Fiat lux !

Nous sommes à Rome, le lundi 27 octobre 2014. Le pape François inaugure un


buste de Benoît XVI au siège de l’Académie pontificale des sciences :
— Le big bang, que nous pensons être à l’origine du monde, n’annule pas
l’intervention d’un créateur divin !
Et le pape argentin d’expliquer tranquillement que « l’évolution » n’est pas
contradictoire avec la « création » puisque « l’évolution nécessite la création d’êtres
qui évoluent ». Ses propos provoquent un branle-bas dans les médias – l’Église fait
sa révolution, le pape « croit au big bang » ! – comme si la religion catholique venait
de faire une concession historique à la science. Or, comme c’est souvent le cas, cet
emballement médiatique néglige de replacer la position de l’Église catholique dans
sa perspective historique. Peu de commentateurs savent que c’est un prêtre belge
ami d’Einstein, l’abbé Lemaître, grand astronome devant l’Éternel, qui proposa en
1931 une « hypothèse de l’atome primitif » reprise à son compte par son collègue
américain Edwin Hubble, mais… contestée par la plupart des savants de l’époque !
Le pape François ne fait que répéter ce qu’ont dit tous ses prédécesseurs depuis
que le pape Pie XII, en 1951, eut pointé ce fiat lux initial, cet « instant où surgit du
néant avec la matière un océan de lumières et de radiations », bien avant que la
communauté scientifique mondiale ne se soit ralliée, en 1965, à la théorie du big
bang. Entre-temps, le pape Jean XXIII avait fait de l’abbé Lemaître, devenu
chanoine, le président de l’Académie pontificale des sciences.
L’Église catholique, contrairement à certaines Églises protestantes en
Angleterre et surtout aux États-Unis, n’a jamais défendu le « créationnisme », qui
prône une lecture fondamentaliste de la création du monde en sept jours telle
qu’elle est racontée dans la Bible. En revanche, elle explique que ni la théorie de
l’évolution, élaborée par Darwin au siècle précédent, ni l’hypothèse du big bang
émise par l’abbé Lemaître ne suffisent à décrire « la vérité et la dignité de
l’homme », comme le dit Jean-Paul II en 1996. L’homme n’est pas « un produit
accidentel et dépourvu de sens », explique Benoît XVI en 2005, mais bel et bien « le
fruit d’une pensée de Dieu ».
Rien d’étonnant à ce que le pape François, à son tour, ait affirmé que « le
commencement du monde n’était pas œuvre du chaos mais d’un Prince suprême
qui crée par amour ». Oui au big bang, disent ainsi tous les papes modernes, mais
pas question d’en faire un principe excluant le rôle d’un Dieu créateur. Et, à plus
forte raison, une preuve de la non-existence de Dieu !

Boniface VIII (1294-1303)


Résister à Philippe le Bel

Il fut peut-être le pape le plus riche de l’histoire. Il est vrai qu’il valait mieux
disposer d’une fortune colossale, en ces temps chahutés, pour résister aux pressions
des grandes familles romaines, les Orsini et autres Colonna. Celles-ci, du reste, ne
se priveront pas de contester violemment la façon dont le cardinal Benedetto
Caetani, en 1294, poussa à la démission le vieux pape Célestin V* pour mieux le
remplacer sous le nom de Boniface VIII.
Sûr de lui, supérieurement intelligent mais très impulsif, ce Boniface-là est
resté dans l’histoire parce qu’il a renoué avec l’antique tradition des « années
saintes » – le jubilé de 1300 fut un immense succès – mais surtout en raison de la
terrible bagarre qu’il livra contre le plus puissant roi européen de l’époque :
Philippe le Bel. En effet, si les papes précédents avaient longuement lutté contre les
empereurs germaniques pour affirmer leur primauté spirituelle, le roi de France
avait profité de l’effacement relatif des souverains allemands pour devenir le seul
vrai rival du souverain pontife.
C’est à propos de finances que les deux pouvoirs s’affrontent jusqu’à adopter
des allures quasi guerrières : d’un côté, le roi français entend ponctionner le clergé
à sa guise, comme tous ses autres sujets, sans négociation avec la papauté ; de
l’autre, le pape, dont une partie des revenus vient de France, conteste cette pratique
fiscale. Confiscation des bénéfices, fermeture des frontières, levée de la protection
royale, excommunication des clercs désobéissants : entre ces deux personnages
aussi obstinés qu’intraitables, la tension va atteindre les extrêmes.
Or Boniface VIII a déjà fort à faire avec ses ennemis romains, notamment le
clan des Colonna qui fait tout pour le renverser : propagande éhontée,
détournement d’argent, etc. Affaibli par ces luttes incessantes, le pape doit encore
faire face au défi suprême de Philippe le Bel qui, en 1301, entend nommer et
défaire lui-même les évêques de son puissant royaume. La « querelle des
investitures* » va-t-elle reprendre de plus belle ?
Réaffirmant en 1302 la suprématie du pape sur tous les pouvoirs spirituels et
temporels dans sa célèbre bulle Unam Sanctam, Boniface se met définitivement à
dos le roi de France, qu’il menace d’excommunication, lui, le petit-fils du grand
Saint Louis qui vient, justement, d’être canonisé ! Le principal conseiller de
Philippe le Bel, le fougueux Guillaume de Nogaret, vient lui-même mettre aux
arrêts le malheureux pontife à Anagni – où celui-ci avait fui les milices des
Colonna – dans l’idée de le faire juger et déposer par un concile réuni en France. Le
pape n’est pas en mesure de répliquer à Nogaret, car la ville est investie par les
hommes du sénateur Sciarra Colonna, qui incendient la cathédrale et prennent
d’assaut le palais pontifical ! Le pontife ne doit son salut qu’à la fidélité de la
population d’Anagni qui, in extremis, se soulève et met en fuite ses agresseurs.
Mais l’épisode aura été trop violent pour Boniface VIII : à peine parvient-il à
regagner le Vatican qu’il meurt, épuisé par ces épreuves, le 12 octobre 1303. Face
aux cardinaux déconcertés qui se réunissent en conclave à Pérouse, Philippe le Bel
reste le seul maître du jeu en Europe…

Borgia
Voir : Alexandre VI Borgia ; Calixte III.
Bourgogne
Un pape à Taizé

Il n’y a jamais eu de pape bourguignon. Berceau européen des ordres de Cluny


et de Cîteaux, ma bien-aimée Bourgogne, aux racines religieuses si profondes et si
nombreuses, n’a pas eu ce privilège. Elle a failli donner un pape à la chrétienté en
983, mais le quatrième abbé de Cluny, Maïeul, ancien diacre à Mâcon, a refusé
l’offre de l’empereur Otton II qui voulait le faire élire au trône de saint Pierre –
encore le saint abbé était-il né en Provence ! De même, les spécialistes savent que le
pape Calixte II (élu en 1119) s’appelait Gui de Bourgogne, qu’il était frère du comte
Renaud II de Bourgogne, mais aussi… qu’il était franc-comtois. Quant à
Eugène III (élu en 1145), qui fut moine à Clairvaux et qui eut pour conseiller le
grand Bourguignon que fut saint Bernard, il était originaire de Pise, en Toscane.
La Bourgogne eut pourtant l’honneur, il n’y a pas si longtemps, d’accueillir le
souverain pontife. C’était en octobre 1986. Le 5 novembre de cette année-là, à
l’occasion de son deuxième pèlerinage en France, Jean-Paul II avait tenu à visiter la
communauté de Taizé et le sanctuaire de Paray-le-Monial avant de s’en retourner à
Lyon et de poursuivre son voyage. Pourquoi ces deux sites bourguignons, et pas
Vézelay, Cluny ou la Charité-sur-Loire ? Parce que le pontife polonais, tout
simplement, les connaissait déjà.
Bien avant d’être élu pape, le futur Jean-Paul II avait découvert la communauté
monastique de Taizé, en Saône-et-Loire, grâce à son fondateur et prieur, frère
Roger : en 1962, à Saint-Pierre de Rome, pendant le concile Vatican II, le moine
protestant Roger Schutz – invité au concile en tant qu’observateur et figure engagée
de l’œcuménisme – avait sympathisé avec un jeune prélat venu de l’est, un Polonais
nommé Karol Wojtyla, qu’il croisait chaque matin devant la chapelle du Saint-
Sacrement. Personne ne pouvait imaginer, à cette époque, que le jeune évêque de
Cracovie deviendrait pape seize ans plus tard. Frère Roger, lors d’un déjeuner chez
lui, via del Plebiscito, avait invité Mgr Wojtyla à venir à Taizé. Le Polonais avait
honoré cette invitation à deux reprises, en octobre 1965 et en octobre 1968, tandis
que frère Roger visitait la région de Cracovie en mai 1973 et en mai 1975. Pas
étonnant que les jeunes Polonais aient été parmi les plus nombreux, malgré le
rideau de fer, à séjourner à Taizé depuis ces années…
« On passe à Taizé comme on passe près d’une source », déclara Jean-Paul II
dans un excellent français, lors de son escapade bourguignonne d’octobre 1986,
avant d’ajouter : « Le voyageur s’y arrête, se désaltère et continue sa route… » Il
avait pris du retard car le brouillard qui régnait ce matin-là sur la région de Cluny
l’avait empêché d’utiliser son hélicoptère, et c’est en voiture qu’il avait fait le trajet,
à l’aube, depuis l’archevêché de Lyon. Avant de continuer sa route vers le
sanctuaire de Paray-le-Monial, dans le même département de Saône-et-Loire.
Paray, autres retrouvailles : Jean-Paul II y était déjà venu en tant qu’archevêque
de Cracovie en 1965 pour vénérer sainte Marguerite-Marie, cette sœur visitandine
de la fin du XVIIe siècle à qui l’on doit le culte du Sacré-Cœur de Jésus. Le Polonais,
qui a toujours été très attentif aux signes de la Providence, n’avait pas été insensible
au fait d’avoir été élu pape un 16 octobre, date de la fête de… Marguerite-Marie,
précisément. En accueillant l’illustre visiteur sur les marches de la basilique de
Paray, en 1986, l’évêque d’Autun lui avait rappelé cette coïncidence, avant de
souligner l’attachement ancestral de ses lointains compatriotes au culte du Sacré-
Cœur de Jésus : la Pologne en avait demandé au Vatican l’inscription à son
calendrier liturgique dès 1765, un siècle avant le reste du monde chrétien !
Paray la romane, Taizé l’œcuménique : la Bourgogne, ce jour-là, permit au
pape de rencontrer, en quelques heures, à la fois le passé et l’avenir du
christianisme.

Bulle
Le pape a dit…

Oh, ce n’est pas un péché bien grave ! Qui ne s’est esclaffé, étant enfant, en
apprenant que le pape « faisait des bulles » ? En réalité, la bulle produite par le
souverain pontife est une lettre officielle d’importance moyenne, à mi-chemin
entre l’encyclique* et le bref. Elle est scellée d’une pièce de plomb frappée du nom
du pape régnant, sur une face, et des portraits de saint Pierre et saint Paul, sur
l’autre. Les plus anciens de ces sceaux datent du pape Léon le Grand* (440-461). Le
sceau (bulla) destiné à authentifier la missive a fini, au Moyen Âge, par donner son
nom à celle-ci.
C’est par une bulle qu’un pape décrète une Année sainte, convoque un concile
ou prend une mesure administrative qui intéresse toute la chrétienté. C’est par la
bulle Unigenitus que le pape Clément XI, en 1713, condamna le jansénisme ; c’est
par la bulle Quam singulari que le pape Pie X, en 1910, autorisa la communion des
enfants de plus de sept ans, considérés comme ayant atteint l’âge de raison ; c’est
par la bulle Incarnationis mysterium que le pape Jean-Paul II, en 1998, lança le
Grand Jubilé de l’an 2000…
C’est aussi par une bulle que le pape François a officiellement annoncé que
s’ouvrirait, le 8 décembre 2015, l’Année sainte de la Miséricorde*. Des extraits de
cette bulle, intitulée Misericordiae vultus, furent lus solennellement par le régent de
la Maison pontificale en présence du pape François, devant la Porte sainte de la
basilique Saint-Pierre. Le texte en fut ensuite remis symboliquement à plusieurs
représentants de l’Église mondiale – un prélat chinois, un évêque africain, un
représentant copte – ainsi qu’aux archiprêtres des basiliques papales à Rome.
Exactement comme son lointain prédécesseur Boniface VIII convoqua l’Année
sainte en 1300 par la bulle Antiquorum. Même projet, même rituel. La tradition,
dans l’Église, a quelque chose de vertigineux.

Bus 64
Rome de part en part

À Rome, c’est le « bus des pèlerins ». Il part de la grande gare Termini, où


débarquent chaque jour des milliers de braves gens fatigués par leur voyage – et
que repèrent sans mal, à leur dégaine, les faux mendiants et les pickpockets
professionnels. Souvent bondé, il traverse la Ville éternelle par la place de la
République, dévale la via Nazionale, contourne la place de Venise, enfile le corso
Victor Emmanuel III, franchit le Tibre à hauteur du château Saint-Ange et se vide
de ses passagers ébaubis à deux pas de la place Saint-Pierre.
C’est le bus le plus polyglotte, le plus mondialisé, le plus universel, le plus
multiculturel de la terre. On y rencontre toutes les cultures, toutes les couleurs,
toutes les modes vestimentaires, toutes les langues et toutes les façons de chanter la
gloire de Dieu. À lui seul, le bus 64 offre un panorama de ce que sont les
catholiques en ce bas monde. On y croise de tout, y compris des mystiques et des
allumés – mais peu de gens riches et peu de méchantes personnes. D’ailleurs, à
défaut d’une langue commune, on s’y sourit.
Si Rome disparaît un jour sous un nouveau déluge, le bus 64 pourra toujours
servir d’arche de Noé.
Calixte Ier, saint (217-222)
Le gardien des catacombes
Saint Calixte Ier incarne un de ces destins hors normes qui font le charme de
ces deux mille ans d’histoire apostolique. C’est lui qui a donné son nom aux plus
impressionnantes catacombes de Rome, au sud du Forum, ainsi qu’au palazzo San
Callisto, un remarquable ensemble moderne de bureaux, d’appartements et de
terrasses dépendant du palais apostolique et situé au cœur du Trastevere, le
quartier le plus populaire – et le plus sympathique, soit dit en passant – de la
capitale italienne. Mais c’est l’histoire personnelle de ce pape, surtout, qui retient
l’attention.
Car le seizième pape de l’histoire a commencé sa vie comme esclave, sous le
règne de l’empereur Commode. Difficile d’imaginer une plus belle ascension
sociale ! Intelligent, il inspira suffisamment confiance à son maître, un certain
Carpophore, pour que celui-ci lui confie la gestion de sa fortune. Mais on ne peut
servir deux maîtres : l’affaire a mal tourné. Calixte s’est retrouvé au bagne, en
Sardaigne, pendant trois ans. Habilement, il profita de la bienveillance de Marcia,
maîtresse de l’empereur, elle-même chrétienne, qui le gracia avec d’autres
prisonniers, et l’affranchit. Sa réputation devait être grande, puisque le pape
Zéphyrin le prit à son service : il le nomma gardien du principal cimetière des
chrétiens bordant la via Appia, cet immense complexe funéraire qu’on appellera
plus tard les « catacombes de saint Calixte ».
Calixte était certainement un bon administrateur : devenu diacre, puis
conseiller de l’évêque de Rome, il finit par succéder à celui-ci ! C’en fut trop pour
un des leaders de la communauté chrétienne de Rome, un grand intellectuel qui
visait la fonction papale : le presbytre Hippolyte devint le principal détracteur de
Calixte, qu’il accusa de tous les maux… au point, dit-on, de se faire élire évêque,
lui aussi, par un petit groupe de fidèles romains ! Si cet épisode est vrai, ledit
Hippolyte fut le premier antipape*.
Pendant cinq ans, prêchant l’intransigeance et le rigorisme, Hippolyte critiqua
systématiquement le manque de culture et le laxisme de son rival. Laxiste, Calixte ?
L’ancien esclave n’avait pas oublié d’où il venait : il ouvrit sa porte aux
schismatiques repentis, autorisa les mariages entre esclaves et femmes libres,
assouplit les règles d’accès au catéchuménat, permit l’ordination d’hommes mariés
et prôna systématiquement l’absolution des péchés. Ce qui lui vaudra, en effet,
d’être accusé de « lâcher la bride aux passions humaines » : la miséricorde, à
l’époque, n’était pas à la mode.
En 222, les chrétiens de Rome furent à nouveau persécutés. On ignore
pourquoi Calixte fut alors mortellement pris à partie par des émeutiers dans son
quartier du Trastevere. Martyr au nom de sa foi ou victime d’une rixe sans
rapport ? On ne le saura jamais. Défenestré, jeté dans un puits, il fut enterré à la
hâte dans un cimetière de la via Aurelia. C’est là qu’on retrouvera son tombeau en
1960, sous les ruines d’un oratoire érigé lors de sa canonisation, un siècle après sa
mort dramatique.

Calixte III (1455-1458)


Le premier des Borgia

Un pape espagnol ! L’Église n’en avait pas connu depuis saint Damase Ier à la
fin du IVe siècle – si l’on excepte l’antipape* Benoît XIII au moment du grand
schisme d’Occident*. Celui-là s’appelait Alfonso de Borja. Né en 1378 à Játiva, près
de Valence, il passa de la cour du roi d’Aragon à celle du pape Martin V*. Cet
évêque catalan devenu cardinal romain vit son nom se latiniser en Borgia. En 1455,
à plus de soixante-quinze ans, il fut élu pape par défaut, les cardinaux divisés ayant
déjà repoussé deux candidats, l’un parce qu’il était membre du clan Colonna,
l’autre parce qu’il venait d’Orient. Un Espagnol, pourquoi pas ? Un Borgia, et
alors ? Calixte III fut un pape de compromis.
Il ne régna que trois années, qu’il occupa à organiser la résistance de la
chrétienté face aux Turcs qui venaient, en 1453, d’investir Constantinople. Envoi
d’émissaires dans toute l’Europe, construction de galères, expéditions défensives
dans la mer Égée, collecte de fonds, arrêt des grands travaux entrepris à Rome par
ses prédécesseurs : la guerre sainte fut sa priorité. Mais il se sentit bien seul face au
sultan Mahomet II, les puissances occidentales – Empire germanique, France,
Espagne – n’ayant aucune envie, à l’époque, de mener croisade !
Les catholiques espagnols sont redevables à Calixte III d’avoir canonisé le
grand prédicateur Vincent Ferrier, un dominicain catalan qui parcourut toute
l’Europe jusqu’à mourir à Vannes, en Bretagne. Les Français, quant à eux, lui
doivent d’avoir réhabilité Jeanne d’Arc, vingt-cinq ans après l’injuste procès qui
condamna la Pucelle d’Orléans à être brûlée vive : le fatal jugement de Rouen fut
cassé, et la future sainte innocentée.
Ce vieil homme austère et pieux ne fut coupable que d’un péché, fort répandu
à cette période : le népotisme. Pour conforter son propre pouvoir politique, il
assura la promotion de nombreux membres de sa famille et autres épigones venus
d’Espagne, qu’il combla de privilèges, de commandements et de bénéfices. Parmi
ces protégés figure son neveu Rodrigo dont il fit, à vingt-cinq ans, un archevêque et
un vice-chancelier de la curie. Ce fut un formidable tremplin pour ce prélat qui
allait devenir le pape Alexandre VI*, père de César et Lucrèce Borgia…

Camauro
En poils de chameau
À quelques jours de la fête de la Nativité de décembre 2005, par un froid à ne
pas mettre un pontife dehors, le pape Benoît XVI* est apparu place Saint-Pierre
déguisé en Père Noël. C’est ce qu’ont pensé, en tout cas, les quinze mille pèlerins
massés devant la basilique ce mercredi-là, pour la dernière audience générale de
l’année qui avait été organisée en plein air. C’est aussi ce qu’ont pensé, à travers le
monde, les millions de fidèles qui ont vu, à la télévision ou dans leur journal, le
pape vêtu de cet étrange accoutrement hivernal.
En réalité, le Saint-Père portait ce jour-là une coiffe rouge ourlée de fourrure
blanche que les spécialistes ont reconnue comme étant un camauro, un bonnet
d’hiver traditionnel en velours ou en satin rouge sang, bordé d’hermine ou de
duvet. À l’origine, c’est-à-dire au Moyen Âge, ce bonnet était fabriqué en poils de
chameau par les moines du désert – d’où son premier nom de cameluccio (du latin
camelus, le chameau). Il est devenu coiffure papale sous les Borgia et figura
pendant trois siècles sur un grand nombre de portraits officiels de papes, avant de
tomber en désuétude à la fin du XVIIIe siècle.
Il reviendra en grâce quand Jean XXIII, beaucoup plus tard, commandera au
tailleur Bonaventura Gammarelli* un authentique camauro à sa taille – le bon pape
Jean ayant un mal fou à trouver des coiffures correspondant à son ample tour de
tête ! Mais ni Paul VI, ni Jean-Paul Ier, ni Jean-Paul II n’ont voulu perpétuer cet
usage sentant un peu trop la Renaissance et la naphtaline. En revanche, Benoît XVI
ne détestait pas se montrer en public avec des vêtements liturgiques anciens : mitre
ayant été portée par Pie IX, chasubles appartenant au rituel d’avant le concile,
mules rouges datant de la Renaissance, etc.
Le fameux jour où il est apparu engoncé dans son camauro, Benoît XVI a
appelé les fidèles à « recueillir les symboles chrétiens attachés à Noël et ces valeurs
qui font partie du patrimoine de notre foi et de notre culture pour les transmettre
aux nouvelles générations ». Louable intention, sans doute. Mais rien ne permet de
penser que lesdites « nouvelles générations », après lui, perpétueront l’usage du
camauro…

Camerlingue
Camerlingue
En charge de la succession

Camerlingue ! J’aime ce vieux mot qui sonne comme une volée de cloches et
résonne si allègrement d’une langue à l’autre de notre vieille Europe : camerligho,
camerlengo, chambellan, kammerlink, kamerling, etc. À ce mot correspond une
fonction originale qui fleure bon les temps anciens et comme il n’en existe qu’au
Vatican : dans quel autre endroit du monde trouve-t-on un protonotaire, un
archiatre, un camérier secret, un dataire, un archidiacre et un grand pénitencier ?
Le camerlingue, c’est l’homme chargé d’assurer la succession en cas de décès du
pape. C’est lui qui constate la mort et qui fait aussitôt apposer les scellés sur la
chambre et le bureau du défunt. C’est lui qui prie le cardinal vicaire de Rome d’en
informer les Romains dont le pape, faut-il le rappeler, est l’évêque en titre. Il
communique aussi la triste nouvelle au doyen du Sacré Collège qui la transmet à
tous les cardinaux ainsi qu’au corps diplomatique accrédité au Saint-Siège. C’est le
camerlingue qui assure la garde du palais apostolique, du palais du Latran, de la
résidence de Castel Gandolfo et de tous les biens et droits du Saint-Siège pendant la
période d’intérim qu’on appelle sede vacante (« le siège étant vacant »).
Ce n’est pas lui, en revanche, qui assure les affaires courantes, mais le collège
des cardinaux, sous la houlette de son doyen : le camerlingue n’est en charge que
de l’organisation des congrégations générales qui réunissent les cardinaux présents
à Rome dès le lendemain du décès, puis du conclave lui-même. Ce qui suffit à
l’emploi du temps d’un honnête homme. Le cardinal français Jean Villot eut à
organiser, coup sur coup, la succession de Paul VI (août 1978) puis celle de Jean-
Paul Ier (octobre 1978) : sa santé fragile n’y résista pas. C’est aussi un cardinal
français, François de Conzié, qui détient le record du nombre de conclaves
assumés, puisqu’il fut camerlingue de 1383 à 1432, assurant les successions de
Clément VII, Benoît XIII, Alexandre V, Jean XXIII et Martin V !
Le carmerlingue est désigné personnellement par le pape lors d’un consistoire.
Les commentateurs spécialisés ont parfois interprété ce choix très politique comme
le moyen implicite d’écarter un cardinal, en l’asphyxiant par cette lourde tâche, de
l’élection suprême à venir. Deux cas notoires leur ont donné tort : celui du cardinal
Pecci, en 1878, qui est devenu Léon XIII, et celui du cardinal Pacelli, en 1939, qui
est devenu Pie XII.
Il arrive aussi qu’un camerlingue disparaisse avant le pape dont il doit
organiser la succession. En 1799, après la mort de Pie VI, le cardinal Rezzonico est
mort à la veille du conclave et, en toute logique, ne fut remplacé qu’après l’élection
de Pie VII. Plus près de nous, sous le long pontificat de Jean-Paul II (1978-2005),
on a vu deux camerlingues, les cardinaux Bertoli et Baggio, mourir de vieillesse
avant d’avoir eu à remplir leur office !

Canossa
L’empereur humilié

C’est l’histoire d’un incroyable bras de fer qui opposa les deux principaux
pouvoirs de l’Europe médiévale : l’empereur d’Allemagne et le pape de Rome.
Enjeu : la désignation des évêques, à une époque où la religion conditionne presque
entièrement la vie sociale. Depuis la reconnaissance de l’Église par Constantin en
313, l’encadrement de cette dernière est cause de tensions croissantes entre le
pouvoir politique, quel qu’il soit, et le pouvoir religieux. Tous les pouvoirs
temporels ont cherché à désigner eux-mêmes les chefs des Églises nationales ou
locales, voire le chef suprême de l’Église catholique. Non sans succès : en ce début
de XIe siècle, rois et empereurs germaniques sont habitués à dicter leurs quatre
volontés aux papes et aux évêques. Jusqu’à l’élection, en 1073, d’un pape à la
personnalité exceptionnelle : Grégoire VII*.
Grégoire VII est un réformateur avéré. Avant même de monter sur le trône de
Pierre, il avait inspiré au pape Nicolas II un décret réservant aux seuls cardinaux
l’élection du souverain pontife : une révolution, à l’époque ! Devenu successeur de
Nicolas, il persiste et signe : dans une série de décrets, il annonce qu’il
excommuniera désormais tout laïc, quels que soient ses titres, qui se permettra de
donner l’investiture à un évêque. Pour l’empereur germanique, c’est un casus belli.
Le tout nouveau souverain, Henri IV, n’a que vingt-trois ans. Son pouvoir sur
les puissants princes allemands n’est pas très assuré. Pour réagir au coup de force
du pape, il convoque néanmoins un synode à Worms, au cours duquel les évêques
allemands, dociles, font bloc autour de lui et somment le pape de démissionner.
Grégoire VII riposte en réunissant aussitôt un concile au Latran… et en
excommuniant l’empereur en personne !
On ne plaisante pas, en ce temps-là, avec une excommunication. Celle-ci vaut
bannissement et délie les sujets du proscrit de tout serment de fidélité à son égard.
Henri IV a la mauvaise surprise de voir la plupart des princes allemands le lâcher et
le menacer de le déposer s’il n’obtient pas le pardon du pape au cours de l’année.
L’empereur n’a pas le choix : il part pour l’Italie. Grégoire VII se réjouit de la
démarche mais, méfiant, il décide de quitter Rome et d’attendre le souverain sur le
trajet, en Toscane, pour une explication qui promet d’être virile.
La comtesse Mathilde, qui règne sur la Toscane, a mis à la disposition du pape
sa forteresse de Canossa. C’est là que l’empereur, avec femme et enfants, vient
implorer le souverain pontife. Celui-ci fait attendre son prestigieux visiteur
pendant trois jours, par un froid hivernal, avant de lui ouvrir les portes de la ville.
Vêtu d’une robe de bure, pieds nus dans la neige, Henri IV entre enfin et
s’agenouille devant le pape afin de lui demander son pardon. Grégoire VII, qui ne
s’attendait pas à une victoire si facile, lève l’excommunication et pardonne.
L’affaire n’est pas finie, loin de là. La « querelle des investitures* », comme
l’appelleront les historiens, ne fait que commencer. Mais la scène est restée à jamais
gravée dans les mémoires, au point que, neuf siècles plus tard, le lointain héritier de
l’empereur Henri IV, le chancelier allemand Bismarck, en pleine bagarre avec le
pape Léon XIII, affirmera un jour qu’il « n’irait pas à Canossa ». C’est dire si
l’expression désigne, depuis le triomphe de Grégoire VII, une humiliation
insupportable !

Castel Gandolfo
Castel Gandolfo
Un avant-goût du paradis

Le lieu est magique. On quitte Rome par le sud en empruntant la via Appia sur
une vingtaine de kilomètres. On accède au sommet de ce gros village par une rue
qui monte, un peu comme à Vézelay, jusqu’à une petite place fermée, au nord, par
la façade du palais apostolique, reconnaissable à sa porte monumentale et à sa
petite loggia. C’est d’ici que Pie XII salua ses fidèles pour la dernière fois avant de
mourir ; que Jean XXIII et Jean-Paul II récitèrent l’angélus chaque dimanche d’été ;
que Benoît XVI fit ses derniers adieux après sa renonciation officielle. Là-haut,
dominant le bâtiment, on aperçoit la coupole de l’Observatoire confié aux Jésuites
par Grégoire XIII en 1578 et transféré à Castel Gandolfo par Pie XI en 1935. À
l’horizon, les Castelli romani et leurs vignes enchanteresses. En contrebas, le lac
d’Albano, immobile et somptueux. Castel Gandolfo est un avant-goût du paradis.

Avant de devenir la résidence estivale des papes, il y a quatre cents ans, ce


domaine fortifié avait été le lieu de villégiature de quelques empereurs romains,
puis, au Moyen Âge, de la famille génoise des Gandolfi qui lui donnèrent leur nom,
puis de la famille des Savelli qui la cédèrent, pour honorer une dette, au pape
Clément VIII en 1596. Urbain VIII*, qui aimait y séjourner quand il n’était encore
que le cardinal Barberini, l’aménagea pour en faire, en 1626, un agréable palais où
les papes pourraient fuir l’étouffante chaleur qui accable Rome chaque été.
Tous les papes n’ont pas séjourné à Castel Gandolfo. Signalons
qu’Alexandre VII (1655-1667) y fit construire, sur la place, la petite église
paroissiale de Saint-Thomas-de-Villanova, et que Clément XI (1700-1721) donna
officiellement au village le statut de « villa pontificale » qui permit aux habitants de
bénéficier de quelques privilèges fiscaux. Mentionnons aussi qu’on doit à
Benoît XIV* (1740-1758) nombre d’aménagements, dont le balcon des
bénédictions et l’horloge ancienne qui décore la façade ; on doit aussi aux soldats
français de Murat, en 1798, un furieux assaut au canon et un saccage général !
La résidence fut laissée à l’abandon après la prise de Rome, en 1870, par les
nationalistes italiens. En 1929, les accords du Latran* lui redonnèrent vie. Pie XI,
qui y séjourna souvent et longtemps, entreprit de grands travaux, introduisit des
œuvres d’art – notamment, venue de Pologne, une Vierge noire de Częstochowa
qui plaira tant, plus tard, à Jean-Paul II – et aménagea notamment une ferme
modèle*, dont la production agricole allait rendre bien des services pendant la
guerre.
En 1943, en effet, la résidence abrita nombre de réfugiés, dont quelque 3 000
juifs, qui profitèrent de son fragile statut d’extraterritorialité. En février 1944, ils
étaient près de 12 000 à y avoir trouvé une protection relative – on craignait les
bombardements – en attendant la libération de Rome en juin 1944. L’appartement
pontifical ayant été réservé aux femmes enceintes, on estime à une quarantaine le
nombre de bébés qui virent le jour dans le bureau du pape Pie XII !
Trente ans plus tard, en 1975, Paul VI inaugura les allers-retours en hélicoptère
qui évitaient au pape des heures d’embouteillages sur la via Appia Nuova. Jean-
Paul II profita de cette facilité pour revenir régulièrement au Vatican, chaque
mercredi d’été, le temps de présider l’audience générale du mercredi. Il faut dix
minutes, désormais, pour se rendre de l’héliport de la Cité du Vatican au
minuscule héliport de Castel Gandolfo, comme les téléspectateurs du monde entier
ont pu le constater en mars 2013 lorsque le pape « émérite » Benoît XVI, après sa
renonciation solennelle, choisit la voie des airs pour quitter le monde qu’il ne se
sentait plus la force de servir.
Son successeur, le pape François, a mis un terme – provisoire, sans aucun
doute – à l’agitation qui gagnait chaque été la résidence des papes : le pontife
argentin, qui n’a jamais pris de vacances, n’a jamais passé une seule nuit à Castel
Gandolfo !

Cathédrale de Reims
Des bombes sacrilèges

À 1 300 kilomètres au nord de Saint-Pierre de Rome, il est un lieu sacré, au


sens propre du terme, qui faillit rompre le lien bimillénaire unissant la papauté et la
« fille aînée de l’Église » : la cathédrale de Reims. Le drame se joue au tout début de
la Première Guerre mondiale. Depuis le 4 août 1914, appliquant le plan Schlieffen,
l’armée allemande a envahi la Belgique. Un mois plus tard, elle fond sur Maubeuge,
vers l’ouest, et sur Reims, vers le sud. La capitale de la Champagne est chère au
cœur des Français, et c’est bien pour cela que les canons allemands commencent à
bombarder sa cathédrale le 4 septembre. Contraints au repli par la première bataille
de la Marne, les artilleurs du Reich reprendront leur pilonnage à partir du
14 septembre. Le 19, vingt-cinq obus touchent la cathédrale des sacres. Un
échafaudage en bois s’enflamme, qui s’étend aux bottes de paille entreposées dans
la nef transformée en hôpital de campagne. Pierres, statues et vitraux explosent, le
plomb de la toiture fond et cause des dégâts irréparables.
« Ils bombardent Reims ! », câble un jeune reporter nommé Albert Londres
dans Le Matin du 21 septembre. En France, c’est la stupéfaction et l’indignation.
Surtout chez les catholiques, qui en appellent aussitôt au pape. Les Allemands ne
s’en prennent-ils pas à l’endroit même où, quinze cents ans plus tôt, le saint évêque
Nicaise, bâtisseur de la première cathédrale du lieu, subit le martyre, décapité sur le
parvis par des barbares venus de l’est, déjà ? Là même où, à la Noël 496, l’évêque
Remi baptisa Clovis en compagnie de 3 000 de ses soldats, entraînant le monde
franc, c’est-à-dire la quasi-totalité de l’Occident, dans l’orbite de l’Église
apostolique et romaine ? C’est là que le pape Étienne IV, en 816, est venu en
personne sacrer le roi Louis le Pieux ; comme son lointain successeur Innocent II,
en 1131, y sacra roi Louis VII ! Là encore que le pape Léon IX, en 1049, a présidé
un synode, et Calixte II, en 1119, un concile !
À Rome, pourtant, c’est le silence. Le 3 septembre, précisément, le Sacré
Collège a désigné le successeur du pape Pie X, décédé dans les premiers fracas
meurtriers de la Grande Guerre. Les cardinaux, en leur sagesse, ont choisi le très
respectable cardinal Della Chiesa, un diplomate reconnu qui a pris le nom de
Benoît XV*. Dans les jours qui suivent le conclave, les catholiques français
attendent que le nouveau pape exprime sa douleur, dénonce le scandale, condamne
l’impie ! Or, le pontife ne dit mot des exactions sacrilèges de l’armée allemande.
Pour une raison simple : le soir de son élection, le nouveau pape a proclamé
solennellement la neutralité du Saint-Siège dans le conflit qui vient d’éclater entre
ces grandes nations de culture chrétienne. Condamner d’emblée l’un des
belligérants serait rompre ce principe – y compris si celui-ci bombarde la plus
emblématique des cathédrales d’Europe.
Pour les Français, qui n’ont pas encore digéré leur « ralliement » à la
République prôné par Léon XIII, non plus que la séparation des Églises et de l’État
décrétée en 1905, la pilule est amère. Le silence du pape face à leur malheur est
incompréhensible et inacceptable. Pour l’opinion française, choquée par le viol de
la « cathédrale martyre », Benoît XV sera pour toute la durée de la guerre le « pape
boche ».
Il faudra plus de quatre-vingts ans pour effacer l’affront papal. Il faudra que
Jean-Paul II, lointain successeur de Benoît XV, vienne en personne saluer les
responsables de l’archidiocèse de Reims dans leur cathédrale, le 22 septembre 1996,
pour que soit tournée l’une des pages les plus humiliantes de l’histoire de la « fille
aînée de l’Église ». C’est justement pour célébrer le mille cinq centième anniversaire
du baptême de Clovis dans la première cathédrale de Reims que le pape polonais
avait décidé de faire le voyage. Comme pour clôturer un étonnant cycle historique
dont les silences* de Benoît XV, en septembre 1914, ne seront plus désormais
qu’un épisode fâcheux et secondaire. Jean-Paul II, du reste, n’en a pas dit un mot
au cours de sa visite.
Célestin V, saint (1294)
Celui qui démissionna

Malheureux Pietro de Morrone ! À quatre-vingt-cinq ans, il finissait


tranquillement sa vie de moine dans son petit ermitage dédié à saint Onufre,
perché au-dessus du monastère de Santo Spirito de Sulmona, dans les Abruzzes,
lorsque des envoyés de Rome gravirent le sentier menant à sa retraite pour lui
annoncer qu’il venait d’être élu pape ! C’était en juillet 1294. Les grandes familles
romaines n’avaient pas pu se mettre d’accord pour donner un successeur à
Nicolas IV, mort deux ans plus tôt, et s’étaient rabattues sur le nom et la réputation
de ce saint ascète.
Le roi de Sicile, Charles d’Anjou, avait pris ce monastère sous sa protection
royale avant de mourir. Son fils Charles II fit donc le déplacement pour escorter
l’élu du Sacré Collège, juché sur un âne, qu’il fit couronner près de L’Aquila sous le
nom de Célestin V, avant de l’inviter à venir s’installer dans sa toute nouvelle
forteresse du Castel Nuovo, à Naples, n’en déplaise aux vociférations de la curie
romaine.
Les cardinaux ne tardèrent pas à regretter leur choix. Célestin V était faible,
naïf et incompétent. Il ne comprenait même pas le latin ! Il était bien incapable de
s’opposer aux vues de Charles II qui le fit réorganiser la curie selon son bon vouloir
et nommer douze cardinaux, dont sept Français, à sa guise. Le vieux pontife
ordonna même que ce roi si prévenant soit l’organisateur du prochain conclave !
En retour, Charles se contenta de combler de privilèges l’ancien monastère de celui
qui, dans son for intérieur, ne songeait qu’à y retourner finir sa vie entre jeûne et
prière.
Ayant eu vent de ce souhait incongru, les dirigeants de la curie, notamment le
cardinal Caetani, juriste réputé, se dépêchèrent d’avancer les arguments
canoniques, vrais ou arrangés, qui rendaient parfaitement conforme une
démission* du vénérable pontife. Le 13 décembre 1294, celui-ci réunit un
consistoire devant lequel il prononça une savante et rassurante formule
d’abdication. Dans le soulagement général, c’est Caetani qui fut élu à sa place, à
Naples, sous le nom de Boniface VIII*.
Redevenu « frère Pierre », l’ex-Célestin V s’étonna que le nouveau pape, au lieu
de le renvoyer dans son ermitage, le maintînt sous bonne garde : il était le seul à ne
pas comprendre qu’un ancien pontife aussi manipulable était, pour ses successeurs,
un véritable danger public ! Il fut finalement enfermé dans une forteresse près de
Ferentino, sur la route de Rome, où il mourut en mai 1296. Trente ans plus tard,
ses restes furent transférés à Santa Maria di Collemaggio, près de L’Aquila, la ville
où il avait été couronné pape.
Même après sa mort, ce digne et malheureux ermite fut manipulé : s’il fut
canonisé en 1313 par le pape Clément V, c’était surtout pour jeter l’opprobre sur
son successeur Boniface VIII, qui s’était fait, entre-temps, de farouches ennemis.
Ceux-ci ont même fait courir la rumeur selon laquelle Boniface aurait destitué
illégalement le pauvre Célestin, et qu’il l’aurait fait assassiner pour avoir les mains
libres !
Le tragique destin de Pietro de Morrone se serait peu à peu fondu dans un
anonymat inévitable, comme celui de dizaines de papes aujourd’hui oubliés, s’il
n’était devenu la référence obligée chaque fois que s’est posée, ces dernières
décennies, la question d’une éventuelle démission du pape sous Paul VI, sous Jean-
Paul II, puis sous Benoît XVI. Combien de fois les journalistes du monde entier
ont fait référence au malheureux Célestin V pour expliquer à leurs lecteurs que la
démission d’un pape n’était pas chose impossible !
Or, lorsque Benoît XVI créera la surprise, en février 2013, en annonçant sa
« renonciation », seuls quelques vaticanistes expérimentés se rappelleront l’étrange
visite effectuée par le pape allemand le 28 avril 2009 à L’Aquila, dans la basilique
Santa Maria di Collemaggio, dont le toit avait été emporté par un récent
tremblement de terre. Ce jour-là, dans un geste dont personne ne pouvait deviner
le caractère prémonitoire, Benoît XVI avait tenu à rendre un hommage appuyé à
Célestin V : sur la châsse contenant les reliques de celui-ci, il avait déposé le
pallium qu’il portait lui-même le jour de l’inauguration de son pontificat. Un an
plus tard, le même Benoît XVI était revenu dans les Abruzzes, à Sulmona, à
l’occasion du huitième centenaire de la naissance du saint démissionnaire, auquel il
avait rendu un vibrant hommage. Que nul n’avait alors relevé…

Célibat (des prêtres)


Une simple tradition ?

Un pape ayant femme et enfants, c’est inconcevable ! Certes, quand on plonge


dans l’histoire de l’Église, on trouve des exemples de papes ayant été mariés, ou
pères de plusieurs enfants, mais ces liens familiaux, propres à certaines époques,
étaient toujours antérieurs à leur élection par le conclave. Un pape marié et père de
famille, cela ne s’est jamais produit, et pour cause : si le Sacré Collège, comme il l’a
fait dans le passé, peut désigner un jour un saint homme qui ne soit pas prêtre (un
moine, par exemple), l’élu du conclave devrait être aussitôt ordonné pour être
sacré évêque de Rome. Or, il n’est pas question, chez les catholiques, d’ordonner
un homme marié.
L’affaire est donc entendue. En apparence, du moins. Car cette tradition
comporte quelques failles. D’abord, historiens biblistes et spécialistes des débuts du
christianisme se disputent depuis des siècles pour savoir si le chef des apôtres,
Simon-Pierre*, qui était marié avant de rencontrer le Christ, n’aurait pas gardé sa
femme pendant l’aventure évangélique. Certes, l’interprétation des textes fait
pencher pour la négative, mais personne ne peut affirmer que Pierre, considéré
comme le premier pape, n’était pas accompagné d’une épouse quand il est arrivé à
Rome !
Oublions ce point d’histoire que nul ne tranchera jamais. Passons aussi sur les
querelles d’experts, régulièrement ravivées, pour savoir si la tradition du célibat, au
Moyen Âge, n’a fait que consacrer une tradition existante, la plupart des prêtres
ayant choisi le célibat pour être « à l’image du Christ », ou si elle avait pour objectif
caché d’éviter que les biens des prêtres mariés, à leur mort, n’échappent aux
diocèses pour être répartis entre leurs héritiers naturels.
Constatons surtout qu’il existe de nos jours, au sein de l’Église catholique, de
nombreux prêtres mariés. À commencer par ceux des Églises orientales (maronites,
coptes, chaldéens) ou plus récemment « unies à Rome » (ruthènes, ukrainiens), qui
ont gardé leurs traditions et leurs rites byzantins : ce sont leurs patriarches, du
reste, qui mettent régulièrement en garde leurs collègues latins sur la difficulté
qu’ils ont à déplacer, pour les besoins de la pastorale ou de la mission, des prêtres
chargés de famille ayant une femme salariée dans une entreprise et des enfants
inscrits dans un collège.
Cette spécificité des Églises orientales pourrait n’être qu’un chapelet
d’exceptions culturelles propres à telle ou telle région. Or les chrétiens d’Orient ont
connu – et connaissent encore – des vagues de migrations parfois dramatiques vers
l’Occident où ils cohabitent avec leurs coreligionnaires catholiques : en Amérique
du Nord, au début du XXe siècle, les nombreux émigrés ukrainiens, de confession
uniate et de rite byzantin, ont vu leurs prêtres mariés interdits de sacerdoce par
Léon XIII puis par Pie XI, ce qui a poussé leurs ouailles à se convertir par dizaines
de milliers à l’orthodoxie ! L’Église romaine voulait évidemment éviter qu’en vertu
de ce précédent des catholiques mariés à la foi profonde, au charisme incontestable
et à la vocation affirmée n’aillent se faire ordonner, dans leur propre pays, par un
exarque oriental ! Il aura fallu attendre un siècle pour que Rome accepte de courir
ce risque : en juin 2014, le pape François a enfin autorisé les évêques orientaux en
exil à ordonner des hommes mariés…
La même ambiguïté existe du côté protestant. Depuis Pie XII, quand un
pasteur protestant marié décide de passer au catholicisme, l’Église l’accueille tel
qu’il est, et lui permet de devenir prêtre en gardant femme et enfants. Le cas est
devenu problématique lorsque toute une partie de l’Église anglicane, outre-
Manche, a commencé à rallier l’Église catholique au tournant de l’an 2000 : par une
constitution apostolique en bonne et due forme, Benoît XVI leva officiellement
l’obligation de célibat pour ces pasteurs anglicans unis à Rome.
Reste le débat récurrent, au sein de l’Église catholique, sur le célibat des prêtres
– ou, pour être exact, sur l’ordination d’hommes mariés. En octobre 1967, le pape
Paul VI avait voulu que le synode des évêques se penche sur le sujet : les échanges
furent si animés, et la conclusion si décevante – seulement 87 voix sur 202
favorables à l’ordination d’hommes mariés « dans des cas particuliers » – que la
question du célibat des prêtres fut enterrée pour un demi-siècle !
Le pape François, qui s’était déclaré plutôt hostile à toute réforme quand il était
archevêque de Buenos Aires, a tenu à rappeler que cette tradition n’était « pas un
dogme », et que la question figurait « dans son agenda ». Une formule qui ne
préjuge rien pour l’avenir, bien sûr, mais qui empêche d’exclure tout à fait
l’hypothèse, dans quelques centaines d’années, d’un pape ayant femme et
enfants…

Chalcédoine (Concile de)


Définir la doctrine

Retour à l’époque lointaine où la papauté s’efforçait, en lien avec les


successeurs de l’empereur Constantin, de réduire les fractions qui menaçaient
l’unité de la chrétienté. Après les premiers conciles œcuméniques de Nicée* (325),
Constantinople* (381) et Éphèse* (431), les disputes avaient repris, dans
l’entourage du patriarche Flavien de Constantinople, sur les grands sujets
théologiques de l’heure. Notamment sur la « double nature » du Christ, qui donna
lieu à une contestation croissante, dite monophysite, qui considérait que la nature
humaine du Christ avait été absorbée dans sa nature divine, et que Jésus n’était pas
vraiment un homme comme les autres. Cette doctrine commençait à s’étendre
dangereusement, divisant tout le monde chrétien.
Le pape Léon le Grand* condamna clairement cette thèse, exacerbant les
divisions dans l’empire. En 449, l’empereur Théodose II convoqua alors un
nouveau concile à Éphèse pour trancher l’affaire, mais une majorité des cent
cinquante évêques présents se rangea derrière la bannière monophysite et, dans la
confusion, condamna le patriarche Flavien à l’exil ! Les deux envoyés du pape ne
purent même pas donner lecture du Tome à Flavien, la lettre dogmatique que
l’évêque de Rome avait rédigée spécialement à l’intention de son collègue de
Constantinople. Furieux, le pape Léon rappela ses légats et dénonça ce second
concile d’Éphèse qu’il qualifia de « brigandage » – on dirait aujourd’hui de hold-up.
En 451, le successeur de Théodose, l’empereur Marcien, accepta de convoquer
un nouveau concile à Chalcédoine, près de Constantinople, encadré par cinq légats
du pape et une brigade de commissaires impériaux. On compta entre quatre cents
et cinq cents évêques présents, majoritairement orientaux. Mieux préparés et
mieux conduits, les débats aboutirent à condamner le second concile d’Éphèse et,
sur les deux natures du Christ, à entériner le fameux Tome à Flavien lu par un légat
du pape.
Le concile de Chalcédoine adopta de façon solennelle les précédentes
résolutions de Nicée, Constantinople et Éphèse, notamment le « symbole des
apôtres », légèrement retouché à Constantinople, et qui allait devenir le Credo de
tous les chrétiens. Au VIe siècle, après que le pape Gélase eut ratifié l’autorité de ces
quatre premiers conciles, son successeur Grégoire Ier les compara lui-même aux
quatre Évangiles, estimant qu’ils constituaient ensemble « la pierre angulaire qui
supporte tout l’édifice de la foi ».
À partir du concile de Chalcédoine, on peut considérer que l’essentiel de la
doctrine chrétienne est désormais gravé dans le marbre.

Charlemagne
Le nouveau Constantin

Et si le principal héros de l’histoire bimillénaire de la papauté s’appelait


Charlemagne ? Et si la date la plus connue des écoliers français, l’an 800, était le
plus grand tournant dans l’épopée de l’Église catholique ?
Au VIIIe siècle, les pontifes romains n’en finissent pas de se dégager de la tutelle
de Byzance, siège de l’empire depuis que Constantin* s’y est installé quatre siècles
plus tôt. Mais la grandeur impériale s’est effondrée, tandis que d’autres ennemis
menacent : les Lombards, les Hongrois, les Normands, les Sarrazins, etc. Les papes
se tournent alors vers la seule puissance de l’époque capable de leur assurer
protection : le royaume franc. Ils constatent que les rois, princes et comtes
mérovingiens ont récupéré, en général, la puissance politique et économique que
l’Église avait acquise, parfois malgré elle, au fil du déclin de l’Empire romain. Un
personnage, en particulier, impressionne le pape Grégoire III* : Charles Martel, qui
stoppe la progression des conquérants arabes à Poitiers en 732. Fort de cette gloire
nouvelle, celui qui n’était que « maire du palais » dépose le dernier roi mérovingien
– une prise de pouvoir que son fils Pépin le Bref ira faire entériner en 750 auprès du
pape Zacharie*, qui jette les bases de cette alliance nouvelle par cette formule
pragmatique :
— Il vaut mieux appeler roi celui qui détient la puissance plutôt que celui qui
ne possède pas le vrai pouvoir !
Les termes du marché sont clairs. Le pape légitime Pépin comme seul véritable
roi des Francs, et celui-ci s’engage à le protéger de ses ennemis, à commencer par le
roi lombard Aistulf, qui rêve d’unifier sous sa couronne la totalité de l’Italie ! Pour
verrouiller cet accord, Pépin se fera à nouveau sacrer, lui et ses deux fils Charles et
Carloman, en 754 : le pape Étienne II, dans la ligne de ses prédécesseurs Grégoire et
Zacharie, sacralise ainsi la lignée carolingienne à laquelle il devra de régner sur les
territoires que Pépin, comme promis, a repris aux Lombards : la ville de Ravenne,
les cités de Rimini, Senigalia, Ancône et la région de Pérouse, l’ensemble formant
une bande de territoires qui deviendront plus tard les États pontificaux*. Au nom
de Pépin le Bref, l’abbé Fulrad de Saint-Denis dépose alors solennellement les clefs
de ces villes – auxquelles s’ajouteront bientôt celles de Bologne, Spolète et
Bénévent – sur le tombeau de saint Pierre.
Cette entente culmine le jour de Noël de l’an 800, à Saint-Pierre de Rome, lors
du sacre romain de Charlemagne (Carolus Magnus), fils de Pépin, qui s’était entre-
temps déclaré roi d’Italie, et que le pape Léon III, en grande pompe, couronna
empereur de tout l’Occident. Lors de la cérémonie, le pape posa lui-même la
couronne impériale sur la tête de Charlemagne avant de se prosterner devant lui.
Le pape de Rome et le nouvel empereur d’Occident contractaient ainsi une entente
inédite et ambiguë qui modifiait durablement la carte du monde. De Charlemagne
encensé et qualifié de « nouveau Constantin », le pontife romain attendait
l’unification de tout le peuple chrétien sous le magistère de l’Église incarnée par
lui-même – et tant pis pour Byzance ! Ce nouvel équilibre géopolitique allait durer
mille ans.
À cette geste impériale où le politique et le religieux ne font qu’un, il faut
ajouter un épisode dont l’Église n’est pas fière. En décembre 1165, à Aix-la-
Chapelle, sous la pression insistante et intéressée de l’empereur Frédéric
Barberousse, les archevêques de Cologne et de Liège procédèrent solennellement à
la canonisation de Charlemagne, approuvée par le pape Pascal III. De nombreux
diocèses du nord de l’Europe l’inscrivirent à leur calendrier liturgique, et même
l’université de Paris le choisit pour patron en 1661 ! Heureusement, le dénommé
Pascal III est considéré comme un antipape* par le Vatican qui, en conséquence,
n’a jamais confirmé cette canonisation. Mais combien de prélats savent, à Rome,
que le grand pape Benoît XIV*, pour s’attirer les faveurs des dirigeants et des fidèles
germaniques, avait décidé qu’on pourrait considérer le défunt empereur à la barbe
fleurie comme « bienheureux » ?

Châteauneuf-du-Pape
Des rouges et des blancs

Lorsque le pape français Clément V* résidait en Avignon, au tout début du


e
XIV siècle, il aimait faire retraite au prieuré du Groseau, près du mont Ventoux,
ainsi qu’en un endroit délicieux situé sur la même rive du Rhône : Châteauneuf-
Calcernier. Dans ce village cerné de vignes anciennes, son successeur Jean XXII,
qui connaissait bien la région pour en avoir été l’évêque, construisit un nouveau
château – dont les ruines dominent toujours le village – et en fit la résidence
d’agrément des papes d’Avignon. Il prit soin de replanter le vignoble quasi
abandonné par les Templiers qui venaient d’être brutalement condamnés par son
prédécesseur. On dit même que ce pape avisé fit venir des viticulteurs de Cahors, sa
ville natale, pour améliorer la qualité du vin local. En 1344, sous le pape
Clément VI, le premier terroir de Châteauneuf fut répertorié sous l’appellation
Vieilles vignes. Désormais les papes d’Avignon consommaient, offraient et
commercialisaient le vin produit à Châteauneuf sur quelque 600 hectares. Le « vin
du pape » avait fort bonne réputation dans les cours royales d’Europe !
Malheureusement, les guerres de Religion vont dévaster cette région bénie des
dieux, et particulièrement Châteauneuf. Il faudra des années pour que le vignoble
se remette à produire, comme sous les papes d’Avignon, un vin apprécié dans tout
le royaume et exporté aux quatre coins de la chrétienté. À la veille de la Révolution,
quelques barriques de « vin des papes » partaient chaque année… pour le Vatican,
où un auditeur de la Rote*, l’abbé de Bayonne, en régalait quelques éminences
amies.
Il faudra attendre avril 1893 pour que les viticulteurs de Châteauneuf-
Calcernier obtiennent que leur commune s’appelle officiellement « Châteauneuf-
du-Pape », ce qui contribua évidemment à la notoriété de leurs vins, rouges et
blancs, reconstitués à partir de treize cépages différents après la crise du phylloxéra.
À partir de 1936, le châteauneuf-du-pape – sans majuscule, cette fois, comme le
saint-émilion, le chablis ou le sancerre – bénéficiera d’une des toutes premières
« appellations d’origine contrôlée ». Nul ne s’étonnera que la traditionnelle
confrérie vineuse qui vante les mérites de ce vin s’appelle l’Échansonnerie des
Papes et qu’elle organise, chaque hiver, une grande soirée festive dans le palais des
papes à Avignon.
Encore un mot : quand vous irez visiter l’endroit, allez déjeuner au pied du
château : le restaurant s’appelle Le Verger des Papes !

Clément V (1305-1314)
Un Bordelais en Avignon

Dans l’église d’Uzeste, un petit village situé à une cinquantaine de kilomètres


de Bordeaux, repose un gisant au visage mutilé qui intrigue le visiteur. C’est celui
de Clément V, un archevêque du cru devenu pape en 1305 lors d’un conclave réuni
à Pérouse. À l’époque, le Sacré Collège cherchait un candidat capable de ne point
déplaire au redoutable Philippe le Bel, le roi de France qui avait poursuivi de sa
vindicte le pape Boniface VIII* jusqu’à le faire arrêter dans sa résidence d’Anagni
deux ans plus tôt. Divisés entre les pro-Français et les anti-Français, les cardinaux
finirent par élire Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, à la fois respectueux
envers le défunt pape Boniface et plutôt bien vu à la cour de France.
Intelligent mais faible, indécis et souvent malade, Clément V ne sut pas résister
à la pression constante du roi de France. D’emblée, sur les dix premiers cardinaux
qu’il créa, il choisit neuf compatriotes ! Ensuite, alors qu’il rêvait de s’installer à
Rome, il accepta d’aller se faire couronner à Lyon – où l’effondrement meurtrier
d’un mur, pendant la cérémonie, augura mal de la suite du pontificat. Le nouveau
pape maintint le principe d’une cour pontificale itinérante entre Provence,
Bourgogne et Gascogne, avant de se fixer provisoirement en Avignon*, un
territoire appartenant à un vassal du roi de France, en 1309.
C’est Clément V qui, sous l’influence directe et insistante de Philippe le Bel,
condamna et supprima l’ordre des Templiers, fondé deux siècles plus tôt. En
avril 1312, devant le concile de Vienne, en présence du roi de France qui avait
fourni au pape tous les dossiers accusant les hauts dignitaires templiers des
turpitudes les plus insensées (hérésie, idolâtrie, sodomie, etc.), le pape se contenta
de promulguer une bulle intitulée Vox in excelso qui supprimait d’un coup l’ordre
du Temple. Sans enthousiasme, et sans pouvoir empêcher le roi de condamner au
bûcher les dirigeants de cet ordre religieux – auxquels lui, le pape, avait
secrètement accordé son pardon.

Communisme
Voir : Révolution russe.

Concile
Des réunions au sommet

Le premier concile fut antérieur au premier pape. En l’an 49, soit une
quinzaine d’années seulement après la mort du Christ, se réunit à Jérusalem une
assemblée qui fut, de mémoire d’historien, la première du genre. Les apôtres,
entourés d’anciens et rejoints par quelques délégués d’églises locales, devaient
trancher une question qui les divisait : parmi les nouveaux convertis qui les
rejoignaient, ceux qui ne venaient pas du judaïsme devaient-ils ou non obéir à la loi
de Moïse ? Concrètement, fallait-il les circoncire ? Sous l’autorité de Pierre,
l’assemblée de Jérusalem répondit par la négative. Sa décision fut communiquée,
par lettre, aux communautés chrétiennes d’Antioche, de Syrie et de Cilicie.
Le pli était pris. Pour deux mille ans. Chaque fois qu’une question grave se
poserait à la communauté chrétienne, les apôtres et leurs successeurs réuniraient
un « concile » (concilium en latin) ou un « synode » (synodos en grec). Dès les
premiers pas de l’Église, il fallut ainsi s’entendre sur une date commune pour la fête
de Pâques*, régler le cas de ceux qui avaient renié leur foi lors des persécutions,
valider les baptêmes célébrés par des prêtres devenus hérétiques, définir avec
précision l’exacte nature du Christ, condamner les hérésies ultra-rigoristes, affiner
la discipline de la vie sacerdotale, etc.
Parfois certains conciles ont traité de sujets régionaux ou de questions
nationales, mais c’est au cours de conciles « œcuméniques » que furent édictés les
règles, canons ou symboles à vocation universelle. On compte vingt et un conciles
œcuméniques, parmi lesquels Nicée*, Constantinople*, Éphèse*, Chalcédoine*, ces
quatre grandes assemblées fondatrices dont les décisions furent solennellement
validées par le pape Gélase au début du VIe siècle ; d’autres ont suivi, parfois
mouvementés, parfois contestés, avant que ne marquent profondément l’histoire
les grands conciles du Latran, de Trente* ou du Vatican*.
À l’époque confuse des papes d’Avignon et du grand schisme d’Occident*,
certains conciles (Constance, Bâle) ont dû décider de la validité de tel ou tel
pontife, voire déposer autoritairement certains papes ou antipapes*. Ce fut le début
d’un courant de pensée qui tenait les conciles pour plus légitimes… que le pape
lui-même ! Cette doctrine dite « conciliariste » sera évidemment battue en brèche
par les pontifes suivants, soucieux de redonner tout le pouvoir ecclésial au seul
successeur de saint Pierre.
Le dernier concile œcuménique en date, ce fut Vatican II*. Cet événement
décidé par le pape Jean XXIII en 1959 et inauguré par lui en 1962 fut la plus grande
révolution dans l’histoire de l’Église moderne. Un demi-siècle plus tard, on n’a pas
fini de discuter les résolutions de cette gigantesque réunion qui a tellement marqué
les esprits que, chaque fois qu’un grand cardinal ou un théologien de renom parle
de réformer l’Église en profondeur, il évoque tôt ou tard l’hypothèse de réunir…
un « Vatican III » !
Conclave
Fermé « à clef »

Dans les premiers temps de l’Église, l’évêque de Rome était élu par le clergé et
e
les chrétiens de la ville. Après le IV siècle, quand la papauté fut devenue un enjeu
de pouvoir temporel, les grandes familles locales et les empereurs romains s’en
mêlèrent, provoquant parfois les pires dérapages : corruption, simonie, violences,
etc. En 1059, le pape Nicolas II tenta de mettre fin à ces dérives en décrétant que
seuls, dorénavant, les cardinaux éliraient le chef de l’Église. Même si le collège
électoral n’était pas à l’abri des pressions les plus insistantes, c’était déjà un grand
progrès.
Encore fallait-il que l’assemblée des électeurs ne fût pas paralysée par ses
propres divisions. C’est ce qui se produisit à Viterbe, en 1268, lorsque les cardinaux
se réunirent pour désigner un successeur au pape français Clément IV : au bout de
deux années de tergiversations, excédés, les élus et les habitants de la cité
enfermèrent les dignes électeurs dans le palais pontifical jusqu’à ce qu’ils
s’entendent sur un nom. L’enfermement était assorti d’une menace très concrète :
si, au bout de trois jours, les cardinaux n’avaient toujours pas tranché, ils eussent
alors été condamnés au pain et à l’eau !
Le pape élu dans ces conditions un peu spéciales fut Grégoire X, un archidiacre
qui n’assistait pas à l’élection – et qui n’était même pas prêtre ! Le nouveau pontife
entérina ce procédé électoral dans une bulle intitulée Ubi periculum, promulguée
lors du deuxième concile de Lyon en 1274 : les cardinaux seront désormais
enfermés « à clef » jusqu’à l’élection du pape, ce qui explique pourquoi cette
assemblée s’appelle un conclave : en latin, cum clave veut dire précisément « avec
une clef ».
À de nombreux ajustements près, les règles du conclave sont restées les mêmes.
Elles ont été codifiées par Jean-Paul II en 1996 dans la constitution Universi
dominici gregis. Elles obligent les cardinaux « électeurs » – c’est-à-dire, depuis
Paul VI, ceux qui ont moins de quatre-vingts ans – à gagner Rome dès l’annonce
du décès du pape pour y préparer l’élection du successeur par des réunions
appelées « congrégations générales » avant l’ouverture du conclave proprement dit.
Au jour dit, le conclave s’ouvre avec solennité, sous l’autorité du cardinal
camerlingue* chargé de la succession. Lorsque tous les cardinaux sont entrés dans
la chapelle Sixtine* pour prêter serment sur les Évangiles, le maître des célébrations
liturgiques prononce le fameux Extra omnes ! (« Tous les autres, dehors ! ») qui
rappelle que les électeurs n’auront plus de contact avec l’extérieur – ils n’ont
évidemment droit à aucun appareil électronique, téléphonique ou numérique.
Les électeurs disposent de bulletins où figure la mention Eligo in Summum
Pontificem… (« J’élis comme Souverain Pontife… »). Après avoir rempli son
bulletin et l’avoir dûment plié en quatre, chaque cardinal s’avance vers l’autel sur
lequel trône une urne. Le dépouillement, lui aussi, est très solennel. Quand les
bulletins ont été comptés, recomptés et reliés sur un fil au moyen d’une aiguille, on
annonce le résultat du vote. Si aucun nom n’a obtenu les deux tiers des voix, on
brûle les bulletins dans un vieux poêle : la fumée noire qui s’échappe de la
cheminée, au-dessus de la Sixtine, fait savoir au monde que le nouveau pape n’est
toujours pas élu. Puis on procède au deuxième tour de scrutin…
La désignation d’un pape présente une originalité peu banale : c’est la seule
élection, dans le monde, où il n’y a ni candidat, ni campagne, ni programme. Ce
qui n’empêche pas les cardinaux de débattre entre eux ou de proposer tel ou tel
nom, y compris en dehors des scrutins, à la condition de parler à haute et
intelligible voix. Au conclave, les messes basses sont interdites !
À l’issue du scrutin décisif, le doyen du Sacré Collège s’approche de l’élu pour
lui demander solennellement s’il accepte son élection, puis sous quel nom il
souhaite régner. Pendant que l’on rédige le procès-verbal de l’acceptation du
nouveau pape, les scrutateurs rassemblent une dernière fois les bulletins et les
jettent dans le poêle, non sans avoir ajouté un fumigène qui rendra la fumée
blanche. Tandis que sonnent les cloches de Saint-Pierre, la foule exulte. Mais la
population de Rome et les télévisions du monde entier devront encore attendre de
longues minutes avant que le premier cardinal diacre pénètre sur la loggia des
bénédictions, bientôt suivi par le nouvel évêque de Rome, et prononce la formule
consacrée :
— Habemus papam* !
Aucun journaliste n’a jamais été autorisé à assister à un conclave de l’intérieur.
Mais les cardinaux étant des hommes, parfois maniaques, parfois étourdis, parfois
bavards, les historiens ont su reconstituer la plupart des conclaves, scrutin après
scrutin : il suffit de retrouver dans les archives de tel ou tel cardinal défunt le petit
agenda sur lequel il avait pris des notes – et qu’il s’était bien gardé de brûler après
l’élection – pour reconstituer le scénario complet de cette élection décidément pas
comme les autres !

Consalvi (Ercole)
Dans l’ombre de Pie VII

De tous les secrétaires d’État qui secondèrent les papes, Ercole Consalvi fut
peut-être le plus brillant. C’est aussi celui dont la carrière, plus que tout autre, fut le
fruit d’un étonnant coup de chance, ou, comme on dit à Rome, d’un clin d’œil de
la Providence. Jeune prélat de la curie romaine, il avait été emprisonné lors de
l’entrée des troupes du Directoire dans Rome, en février 1798, et avait vite rejoint
Venise, ville sous protection autrichienne. C’est parce qu’une trentaine de
cardinaux avaient fait de même qu’à la suite de la mort tragique de Pie VI* à
Valence, en octobre 1799, le conclave finit par se réunir dans la cité des Doges. Or,
le secrétaire en titre du conclave étant bloqué à Rome, le cardinal d’York, doyen du
Sacré Collège, confia le poste au jeune Consalvi qu’il avait naguère connu au
séminaire de Frascati et qui était encore, deux ans plus tôt, auditeur de la Rote*.
Consalvi, le bon choix ! Les cardinaux, ballottés pendant des semaines dans les
remous internes et les vives pressions politiques venues d’Autriche ou d’Espagne,
n’eurent qu’à se féliciter de la maîtrise de ce jeune administrateur aux
exceptionnelles qualités de diplomate. C’est Consalvi, sans aucun doute, qui
orienta finalement les conclavistes vers la candidature du cardinal Chiaramonti,
évêque d’Imola. Le nouveau Pie VII*, élu le 14 mars 1800, s’attacha aussitôt sa
personne comme prosecrétaire d’État.
Quand Pie VII retourne à Rome quatre mois plus tard, il emmène Consalvi
qu’il nomme secrétaire d’État et cardinal. Ce qui fait grincer quelques dents à la
curie, où certaines éminences – comme le cardinal Braschi, puissant neveu de
Pie VI – s’inquiètent de la promotion de ce jeune confrère de quarante-trois ans.
Mais l’alliance entre Consalvi et Pie VII se révèle providentielle. Les deux hommes,
de conserve, profitent de la remise en place du pouvoir apostolique pour procéder
à sa modernisation administrative, économique, commerciale, fiscale, etc.
En 1801, lorsque Napoléon* veut imposer un concordat au nouveau pape,
c’est Consalvi qui va en négocier les termes à Paris, où il contient fermement les
foucades du Premier consul. Après son couronnement, l’Empereur exige du pape
qu’il se sépare de ce collaborateur trop intelligent. Mais pendant le long séjour en
prison du malheureux pontife, entre 1809 et 1812, c’est Consalvi qui, à Paris,
organise la résistance, entouré des principaux cardinaux de la curie. À cause de lui,
Napoléon devra renoncer à faire du pape son vassal.
C’est encore Consalvi, redevenu secrétaire d’État, que Pie VII envoie au
congrès de Vienne, en 1815, pour obtenir des vainqueurs de Napoléon qu’ils
restituent au pape les anciens États pontificaux* passés sous leur contrôle. Avec
succès – si l’on excepte Avignon et le Comtat Venaissin qui resteront français. Le
représentant et ami du pape devient un personnage redouté, adulé, presque
mythique, au même titre qu’un Talleyrand ou un Metternich.
Consalvi accompagnera Pie VII jusqu’à la mort du vieux pontife en août 1823.
Lui-même mourra quelques mois plus tard, comblé d’honneurs, mais inquiet de
voir que le très conservateur Léon XII et son entourage entament une politique de
« restauration » exactement inverse de la sienne. Avec tous les risques que cela
comporte.

Constantin (Empereur)
Le bienfaiteur de l’Église

Il s’appelait Flavius Valerius Aurelius Constantinus. Qu’il fût né à Niš, au cœur


des Balkans, n’a aucune importance. D’abord parce que, à la fin du IIIe siècle, la
Serbie d’aujourd’hui était une province romaine comme les autres. Ensuite, les
dirigeants de ce temps vivaient dans des résidences impériales correspondant à leur
zone d’influence, et rarement à Rome. « Rome n’est plus dans Rome, elle est toute
où je suis », fera dire Corneille au gouverneur Sertorius dans sa tragédie du même
nom. Qui sait, d’ailleurs, où sont nés les papes de l’époque, Gaïus, Marcellin,
Marcel Ier ou Eusèbe ?
Que sa mère, Hélène, fût une serveuse d’auberge est plus original. Il semble
que Constance Chlore, père de Constantin, ait dû épouser une autre femme, de
noble extraction, quand il est devenu « césar ». Mais quand le jeune Constantin est
lui-même devenu empereur, il redonna à sa mère une place à la cour. Hélène,
baptisée chrétienne, fit le pèlerinage de Jérusalem et fut à l’origine de la première
restauration des Lieux saints. Elle est considérée comme une sainte par les
catholiques et par les orthodoxes – lesquels honorent aussi Constantin en
personne, véritable bienfaiteur de l’Église d’Orient !
À l’époque, le système de gouvernance impériale est d’une telle complexité –
une « tétrarchie » comprenant deux Augustes assistés de deux Césars qui passent
évidemment leur temps à s’entre-tuer – qu’il tourne régulièrement à l’anarchie,
affaiblissant l’autorité de l’empire. Constantin est proclamé empereur en 306 par
les légions de Bretagne, une autre province de l’empire, mais il n’est pas le seul en
titre. Heureusement pour lui, plusieurs de ses rivaux disparaissent : Domitius
Alexander est assassiné, Maximien se suicide, Galère meurt de maladie…
Pour régner sur la partie occidentale de l’empire, Constantin doit encore
éliminer Maxence, fils de son défunt rival Maximien. L’occasion se présente lors de
la bataille du pont Milvius le 28 octobre 312. C’est à la veille de cet affrontement
mortel que le fier Constantin, selon la tradition, eut une vision du Christ lui
promettant la victoire en échange de sa conversion. « Par ce signe, tu vaincras », lui
dit le Christ en lui montrant ses initiales mêlées, les lettres grecques X et P, qui
allaient devenir, jusqu’à nos jours, l’emblème du christianisme combattant. Le
lendemain, Constantin ne fit qu’une bouchée de Maxence, qui finit noyé dans le
Tibre.
S’il ne se convertit pas aussitôt, le vainqueur ne tarda pas à rendre la religion
chrétienne « licite » par le fameux édit de Milan* en 313, et à offrir au pape de
l’époque, Miltiade, un grand complexe architectural comprenant la propre
résidence de sa femme, l’impératrice Fausta, qui va devenir le palais épiscopal du
Latran. L’ensemble est destiné à rassembler toute la communauté chrétienne de
Rome lors des célébrations liturgiques et autres réunions publiques.
Lorsque son homologue oriental Licinus disparaît à son tour, en 324, et qu’il
gouverne enfin seul, Constantin décide de doter son empire d’une nouvelle
capitale, une « nouvelle Rome » qu’il implante dans la cité grecque de Byzance,
dont il va faire une ville prestigieuse et à laquelle il va donner son nom :
Constantinople.
Ce qui frappe, pendant le long règne de Constantin, c’est la relative
insignifiance du pape Miltiade, mort en 314, et de son successeur Sylvestre Ier. Il est
clair qu’aux yeux de l’empereur les affaires religieuses relèvent aussi de son autorité,
l’évêque de Rome étant un sujet de l’empereur comme un autre. Ainsi, quelques
mois après son élection, le pape Sylvestre n’est pas présent au concile convoqué par
l’empereur en Arles, qui vise à trancher un conflit de légitimité entre deux évêques
de Carthage. Il n’assiste pas non plus en 325 au concile œcuménique de Nicée*
réuni, lui aussi, par l’empereur – celui-ci entend alors réaliser l’unité des chrétiens
sur tout son territoire. C’est cette assemblée qui va résumer en quelques phrases le
contenu de la foi de tous ceux qui se réclament du Christ – le « symbole des
Apôtres », qu’on appellera plus tard le Credo – et qui va en profiter pour rappeler,
une fois pour toutes, que le Fils est « de même nature que le Père », contrairement
à ce que prétendaient le prêtre Arius et ses disciples ariens. Que le pape fût
simplement informé des conclusions d’un concile aussi décisif, dont il fut
seulement prié de publier les décisions, voilà qui laisse un peu rêveur.
Par ailleurs, c’est bien à l’empereur Constantin, et non au pape Sylvestre, que le
monde chrétien doit de s’enrichir spectaculairement pendant son règne, sur le plan
architectural, des trois prestigieuses basiliques Saint-Pierre de Rome, Saint-Paul-
hors-les-Murs et Saint-Jean-de-Latran, mais aussi de Sainte-Sophie à
Constantinople et de l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem – qui resteront
longtemps les cinq plus importants édifices de la chrétienté.
On comprend que tant de grands personnages à vocation impériale comme
Charlemagne, Othon, Fréderic II ou Napoléon, aient rêvé d’être appelés les
« Constantin » de leur temps. Mais aucun d’eux ne joua le rôle majeur qui fut celui
de Constantin dans l’histoire de l’Église.

Constantin (Donation de)


Un sulfureux héritage

C’est l’histoire du faux le plus célèbre de toute l’aventure chrétienne. Qui eut
sur celle-ci, en tout cas, les plus importantes conséquences politiques et religieuses,
puisqu’il justifia, au VIIIe siècle, l’attribution au pape des pouvoirs temporels,
politiques et territoriaux qui allaient compliquer son statut et altérer son autorité
pendant plus de mille ans !
Petit retour en arrière. En 313, la conversion de l’empereur Constantin* fut un
tournant majeur dans l’histoire de l’Église. Mais les papes de l’époque, Miltiade et
Sylvestre, n’y ont joué qu’un rôle mineur, même si leurs successeurs ont cherché à
en magnifier la chronique. Une version enrichie de la conversion de Constantin,
e er
introduite dans les Acta silvestri au V siècle, expliqua que Sylvestre I avait
spectaculairement guéri l’empereur de la lèpre : c’est à la suite de cette guérison que
Constantin aurait autorisé le christianisme, qu’il se serait converti lui-même à la
nouvelle religion, et qu’il aurait rédigé une « donation » solennelle conférant au
pape, en sus de la primauté sur les Églises d’Orient, la propriété de Rome, de l’Italie
et d’une grande partie des provinces d’Occident.
Ce récit s’est répandu dans toute la Gaule. Le texte en ressortit à point nommé
après que Pépin le Bref, en 754, eut offert au pape Étienne II la jouissance de l’Italie
reprise aux envahisseurs lombards. La « donation de Constantin », entérinée par
Charlemagne* en 778, permit ainsi aux pontifes des Xe et XIe siècles d’asseoir leur
pouvoir temporel sur ce qu’on va appeler les États pontificaux*, valorisant et
sacralisant ainsi le soutien des empereurs carolingiens – lesquels pouvaient ainsi se
prévaloir de l’héritage spirituel du grand empereur !
Sauf que la donation de Constantin était un faux. Mise en doute dès le
e
XII siècle, son authenticité fut démontée en 1440 par l’humaniste italien Lorenzo
Valla, qui prouva que le texte ne pouvait pas dater de 315 et 317, comme le Vatican
l’affirmait. Trop tard : la rupture entre Rome et Constantinople était consommée
depuis plusieurs siècles, et personne n’allait sérieusement contester la légitimité des
États pontificaux avant les temps modernes !

Constantinople (Concile de)


Confirmer Nicée

Dans la liste des vingt et un conciles œcuméniques, celui de Constantinople


figure en deuxième position. Le premier, celui de Nicée* (325), avait semblé régler
définitivement le problème de la dissidence arienne qui mettait en doute la divinité
du Christ et le dogme de la « sainte Trinité ». L’empereur Constantin* avait
clairement voulu ainsi imposer la paix religieuse à son empire en unifiant ce point
du dogme. Or le même Constantin se rapprocha, à la fin de sa vie, des partisans
d’Arius. Son fils Constance II tenta même de revenir sur les décisions de Nicée,
allant jusqu’à exiler le malheureux pape Libère* qui s’opposait farouchement,
depuis Rome, à cette dérive.
Heureusement pour les évêques occidentaux très hostiles à l’arianisme,
l’empereur Théodose Ier, successeur de Constance, convoqua un nouveau concile à
Constantinople en 381 afin d’y confirmer la profession de foi des pères de Nicée et
de condamner, dans le même temps, tous ceux qui s’en écartaient. C’est lui qui
définit la vraie religion chrétienne comme « catholique », c’est-à-dire universelle.
Les chrétiens refusant ce principe, « insensés et fous », seraient désormais qualifiés
d’« hérétiques ».
Le pape Damase Ier*, qui passa une grande partie de son pontificat à éradiquer
les nombreuses « hérésies » de l’époque, ne fit pas le voyage. Comme à Nicée, c’est
l’empereur qui inaugura solennellement les travaux de l’assemblée. Pis encore, le
pape hésita à reconnaître les décisions du concile, furieux qu’un de ses « canons »
relativisât la primauté de l’évêque de Rome par rapport à celui de Constantinople.
Mais l’essentiel était que le « symbole » de Constantinople, qui reprenait l’essentiel
de la profession de foi de Nicée, fût approuvé par le pape Damase et par ses
successeurs : il est encore le Credo des chrétiens d’aujourd’hui.

Contraception
Voir : Préservatif.

Croisades
Libérer le Saint-Sépulcre ?

Les croisades furent probablement le plus grand gâchis de l’histoire de


e
l’Occident – si l’on excepte, bien sûr, les grandes tragédies du XX siècle. Il faut
pourtant rappeler que l’intention première des papes qui prirent l’initiative
d’envoyer des dizaines de milliers de braves gens dans cette aventure insensée était
réellement spirituelle, pastorale et missionnaire. Or, les faits sont là : l’entreprise
déboucha sur deux siècles de folie guerrière, d’intolérance, d’horreurs et
d’ignominies.
Le millième anniversaire de la mort du Christ, en 1033, avait gonflé le flot des
pèlerins courageux qui entreprenaient le voyage de Jérusalem pour aller se
recueillir devant le Saint-Sépulcre. Depuis la conquête de la Palestine par les Arabes
en 638, les fidèles occidentaux avaient toujours eu accès au tombeau du Christ,
même s’ils se faisaient souvent racketter, et parfois trucider, en arrivant sur place.
Les risques pris par ces chrétiens intrépides ne faisaient qu’augmenter la valeur
spirituelle de leur démarche.
Or, en 1078, l’annonce de la prise de Jérusalem par les Turcs seldjoukides
déclencha de vives réactions, car les nouveaux maîtres de la région avaient interdit
les pèlerinages et semblaient massacrer allègrement les autochtones, qu’ils soient
musulmans ou chrétiens. Inquiet, l’empereur byzantin Alexis Comnène dépêcha
ses ambassadeurs auprès du pape pour lui demander une assistance militaire.
Urbain II*, qui prit sa démarche pour un appel au secours, convoqua en 1095 un
concile à Clermont où, dans un discours mémorable, il appela les princes chrétiens
de toute l’Europe à faire taire leurs querelles pour voler au secours de leurs frères
d’Orient menacés. Ainsi démarra ce qu’on appellera plus tard la « première
croisade ».
La toute première expédition, qui rassemblait des gens du peuple dynamisés
par le prédicateur Pierre l’Ermite, fut un désastre : sans encadrement militaire,
pillant les villages pour se nourrir, se livrant à des pogroms antijuifs, cette foule
inculte et hirsute fut promptement anéantie par les Turcs en 1096. En revanche,
quelques mois plus tard, les barons et les chevaliers menés par Godefroy de
Bouillon et Raymond de Toulouse, richement financés et puissamment armés,
investirent Jérusalem le 15 juillet 1099 et y établirent – à la fureur des chrétiens
byzantins – la capitale du royaume latin de Jérusalem.
C’est ainsi que l’on racontait les croisades dans les manuels scolaires de mon
enfance. Or, ce récit bien-pensant ne saurait faire oublier les massacres, les
trahisons, les coups bas et les carnages qui ensanglantèrent l’immense territoire sis
entre le sud de la Turquie et le nord de l’Égypte, habitué aux rivalités ancestrales
des Turcs, des Arabes et des Perses. Il faut lire Les Croisades vues par les Arabes
d’Amin Maalouf pour comprendre quelle fut la stupeur des princes, sultans et
intellectuels raffinés de Bagdad, Tripoli ou Le Caire quand ils virent ces armées de
rustres souvent incultes massacrer femmes et enfants, décapiter prêtres et civils,
saccager mosquées et jardins, piller villes et marchés !
Maalouf raconte notamment la prise de Maara en 1098, qui accolera aux
Francs, pour des siècles, l’image de brutes anthropophages. Il s’étend sur la prise de
Jérusalem, l’année suivante, au cours de laquelle les chevaliers venus d’Europe
trucidèrent sans merci les musulmans et les juifs, détruisant les monuments
islamiques et chassant les chrétiens orientaux du Saint-Sépulcre ! Dans le fracas des
armes, la vue de l’or et l’odeur du sang, la libération du tombeau de Jésus est vite
passée au second plan !
De fait, les calculs politiques et les enjeux économiques ont rapidement fait
oublier à ses chefs que la croisade était d’abord un pèlerinage d’inspiration
spirituelle. Tout à leurs intérêts, arrivés sur place, barons et chevaliers se
déchaînent : ils se partagent territoires conquis et comptoirs commerciaux, créent
des ordres militaires, multiplient les nouvelles conquêtes dans la région. Ils
deviendront eux-mêmes, chaque fois que les musulmans reprendront l’avantage,
l’enjeu de nouvelles croisades prêchées par Calixte II, puis Eugène III, puis
Grégoire VIII, puis Innocent III, puis Grégoire IX !

Les expéditions les plus folles vont se succéder, parfois commandées par des
rois et des empereurs – de Louis VII à Philippe Auguste, de Richard Cœur de Lion
à Henri II d’Angleterre, de Conrad III à Frédéric Barberousse – et motivées par des
rêves de gloire militaire et des conquêtes commerciales, bien plus que par le salut
de leurs âmes. Les Vénitiens, par exemple, peu soucieux de gagner le paradis
éternel, y deviendront la première puissance maritime de leur temps !
Outre les dizaines de milliers de morts causés par d’innombrables batailles,
sièges et massacres aux accents bien peu évangéliques, les croisades ont eu aussi le
terrible effet de dresser durablement les populations concernées les unes contre les
autres, musulmanes et chrétiennes confondues. Ainsi en 1204, l’odieux sac de
Constantinople, ville chrétienne, par les croisés francs et les marins vénitiens a fait
plus de mal à l’unité des chrétiens d’Occident et d’Orient que toutes les crises ayant
opposé leurs communautés depuis huit siècles !
Si la sixième croisade, emmenée par l’empereur Frédéric II*, fut à la fois
pacifique et victorieuse, les deux dernières croisades ont tourné au désastre. On
reste d’ailleurs confondu par la naïveté de leurs stratèges et l’inconscience de leurs
hérauts. À l’appel du pape Innocent IV, le roi de France, Louis IX, vise d’abord la
conquête de l’Égypte où il est fait prisonnier en 1250. Rentré en France quatre ans
plus tard, le futur Saint Louis s’empresse de repartir pour la Tunisie où il tombe
malade et meurt en 1270.
Cette mort quasi emblématique n’empêchera pas les papes suivants d’appeler à
nouveau les monarques et les puissants de leur temps à « se croiser » à leur tour
pour aller délivrer le tombeau du Christ, comme Grégoire X en 1274 ou Nicolas IV
en 1289. Mais le résultat de ces appels sera à peu près nul. La ferveur des premières
croisades est retombée. Les papes garderont longtemps au cœur l’image mythique
du Saint-Sépulcre, mais ils trouveront de moins en moins de rois et de princes
prêts à tout quitter pour aller, au nom du Dieu tout-puissant, massacrer des
infidèles entre le Nil, le Bosphore et l’Euphrate.

Curie
Une administration très fermée

On assimile souvent la curie romaine au gouvernement de l’Église. On a tort :


depuis deux mille ans, l’Église est gouvernée par le pape et les évêques. Même si la
curie tient ses pouvoirs du pape, même si elle gère la carrière des évêques, même si
elle influe directement sur le fonctionnement de l’Église, elle n’en est que
l’administration centrale. Une administration restreinte, du reste, puisqu’elle fait
travailler environ 2 700 personnes – soit l’équivalent, en France, de la mairie d’une
ville moyenne – pour gérer les affaires d’une communauté comprenant plus d’un
milliard de fidèles.
Dans sa configuration actuelle, la curie date de la Renaissance. Certes, à partir
de Léon le Grand*, l’évêque de Rome s’est toujours entouré d’un conseil composé
de prêtres et de diacres – le mot curie apparaît dans ce sens sous Urbain II en
1089 – ainsi que de collaborateurs permanents : archivistes, juristes, rédacteurs,
traducteurs, etc. Mais c’est à partir du pape Paul III* qu’apparaissent officiellement
en 1542 la Sacrée Congrégation de la sainte, romaine et universelle Inquisition
(c’est le nom exact du futur Saint-Office), chargée de poursuivre les manquements
à la doctrine, puis la Congrégation du Concile, en charge de la préparation du
concile à venir, puis celle de l’Index*, établissant la liste des livres interdits, puis,
sous le pape Sixte Quint, en 1588, le reste des quinze dicastères qui vont former,
jusqu’à nos jours, la curie romaine.
Cet appareil administratif dirigé depuis 1967 par la secrétairerie d’État* est
constitué de congrégations, de tribunaux et de conseils. Il a été régulièrement
réformé, notamment après la perte des États pontificaux (par Pie X), à la suite du
concile Vatican II (par Paul VI) ou après la dernière réforme du droit canon (par
Jean-Paul II). Certains de ses organes ont changé de nom : de même que le Saint-
Office est devenu la Congrégation pour la doctrine de la foi, la Congrégation pour
la propagande de la foi (chargée des missions) est devenue la Congrégation pour
l’évangélisation des peuples, etc. Certains ont été supprimés pour obsolescence,
comme la Daterie apostolique ou la Secrétairerie des brefs aux princes, d’autres ont
été inventés récemment pour remplir de nouvelles tâches, comme le Conseil
pontifical Justice et Paix (chargé de la diplomatie parallèle et pastorale), le Conseil
pontifical pour la pastorale des migrants ou, tout dernièrement, le Conseil pour
l’économie.
Mais qu’il est difficile de réformer une petite administration au passé si
complexe, aux rituels si précis, aux secrets si nombreux, aux réseaux si occultes !
Les papes qui en sont issus, comme Pie XII ou Paul VI, n’ont jamais voulu y porter
le fer, tandis que les papes venus d’ailleurs, qui en ont découvert les arcanes après
leur élection, comme Jean XXIII ou Jean-Paul II, ont préféré s’en détourner de
peur de s’enliser dans un long combat perdu d’avance. Benoît XVI, qui en avait
pourtant présidé pendant vingt ans la plus importante congrégation, a mesuré la
dangerosité de l’exercice quand a éclaté en 2012 le scandale « Vatileaks* », fait de
dysfonctionnements administratifs et de petites rivalités internes, qui s’est terminé
par le procès public de son propre majordome !
Enfin Bergoglio vint. Avant d’élire le futur pape François au printemps 2013,
un véritable cahier des charges comprenant l’inévitable réforme de la curie fut
élaboré par les cardinaux « de terrain », agacés par toutes ces histoires plus ou
moins sordides qui rejaillissaient jusqu’en leurs lointains archevêchés d’Amérique
ou du tiers-monde. À peine élu, le pape argentin a donc constitué un groupe de
huit cardinaux, auquel il a joint le cardinal secrétaire d’État, pour fixer et lancer les
grands axes de la réforme : améliorer la communication interne, réduire l’inflation
réglementaire, combattre la bureaucratie, assainir les procédures financières,
coordonner l’action des médias, etc.
On peut néanmoins parier que cette nouvelle réforme de la curie, si elle suscite
quelques grincements à l’intérieur de l’appareil, ne suffira pas à rendre
sympathique une administration qui joue souvent, en période de crise, le rôle du
bouc émissaire. Il y a des siècles qu’à Rome, quand on ne veut pas critiquer
directement le pape, on accuse la curie !

Curie (Maladies de la)


Un diagnostic ébouriffant

Palais du Vatican, 22 décembre 2014. Un large sourire aux lèvres, les chefs de
dicastères, responsables, consulteurs et autres prélats travaillant à la curie s’étaient
retrouvés dans un frou-frou de soutanes filetées, salle Clémentine, pour y entendre
les vœux de Noël du pape François. Certains monsignori empressés ne cachaient
pas leur curiosité : peut-être le Saint-Père allait-il dévoiler quelque volet de la
grande réforme administrative qu’il avait mise en chantier ? Du cardinal doyen du
Sacré Collège au plus intimidé des minutanti, aucun des présents n’imaginait
l’examen de conscience totalement inédit auquel ils allaient être appelés.
Ce fut une vraie douche froide ! Le pape argentin, amateur de paraboles, leur
délivra ce jour-là un époustouflant « diagnostic » sur les quinze « maladies » dont
souffrait la curie romaine. En tête du catalogue, la tentation, proche du
« narcissisme », de se sentir « immortel, immune et irremplaçable », puis la maladie
« de la rivalité et de la vanité », puis le défaut d’esprit d’équipe menant à une
« mauvaise coordination » du travail. Puis le « marthalisme » – un mal qui ne
figure dans aucune encyclopédie médicale et qui caractérise la vaine « agitation »
qui fut celle de Marthe de Béthanie, la sœur de Lazare, dans l’Évangile de Luc. Puis
la maladie de la « planification excessive » qui transforme tout pasteur en
comptable insensible à l’action de l’Esprit saint, puis le risque de « pétrification
mentale et spirituelle » chez celui qui ne laisse plus parler son cœur.
Et le pape, filant la métaphore, de dénoncer ensuite « l’Alzheimer spirituel »
qui consiste à oublier ce pour quoi on a choisi naguère le sacerdoce, puis la
« schizophrénie existentielle » de ceux qui mènent une « double vie », ou qui
« cachent leur vide spirituel sous des titres académiques ». Et les « têtes
d’enterrement » qu’on oppose à ses subordonnés, et les « bavardages, les
conciliabules, les cancans » qui ne s’expriment « jamais en face », et la
« divinisation du chef », le « carriérisme », l’indifférence envers les autres,
l’accumulation de biens matériels, la fréquentation de « réseaux fermés », la
recherche des « profits mondains » et des « pouvoirs » chez ceux qui oublient qu’ils
exercent d’abord un service !
Jamais un pape ne s’était adressé avec autant de brutalité à ses collaborateurs,
qu’il a appelés, à la fin, à savoir garder le sens de l’humour*, provoquant un éclat
de rire général et libérateur – le seul de cette roborative séance de vœux, mi-chèvre
mi-chou, qui restera comme un des moments les plus ébouriffants de ce pontificat.
Da Vinci Code
C’est du roman !
Da Vinci Code est le titre d’un roman. Je souligne le mot roman, d’emblée, afin
de couper court aux innombrables réactions que cette œuvre de fiction, depuis sa
parution en 2003, a provoquées à travers la presse, dans l’édition, au sein de
l’Église, sur l’Internet et chez les amateurs de polars plus ou moins ésotériques. La
raison de ces débats, disputes, répliques et polémiques diverses tient moins au sujet
traité qu’au succès phénoménal que ce livre a remporté : on parle de quatre-vingts
millions d’exemplaires vendus sur toute la planète !
Son auteur, le romancier américain Dan Brown, a bâti avec talent une intrigue
faite de détournements historiques, de vieilles légendes, de mystères contestables,
d’hypothèses absurdes et de curiosités religieuses plus ou moins connues du grand
public. Les aventures haletantes de Robert Langdon, spécialiste de symbolique
religieuse, et de Sophie Neveu, cryptologue, tournent autour d’un terrible « secret »
dont la révélation mettrait en péril, on ne sait trop pourquoi, l’Église catholique :
Jésus et Marie-Madeleine auraient eu un fils, qui aurait eu lui-même une
descendance ! Le moins que l’on puisse dire est que l’idée n’est pas nouvelle…
Le Vatican est une mine d’or pour les romanciers, et un décor fabuleux pour
les cinéastes. Des centaines de romans ont été publiés, qui ont utilisé à l’envi les
fantasmes et les mystères que véhicule l’histoire bimillénaire de la papauté. Dan
Brown lui-même avait déjà situé à Saint-Pierre de Rome* l’intrigue de son
précédent roman, qui s’appelait Anges et Démons et qui a donné lieu, sous ce titre, à
un film policier plutôt réussi.

Pourquoi le Da Vinci Code a-t-il suscité un tel engouement ? Sans doute parce
qu’il est le premier du genre à s’adresser, aux États-Unis et en Europe, aux
nouvelles générations de lecteurs quasiment incultes en matière religieuse. Le livre
a donc tenu lieu de catéchisme à des millions de braves gens qui y ont découvert
l’existence de Marie de Magdala ou la Cène de Léonard de Vinci. Un catéchisme
malheureusement bourré d’approximations, d’exagérations, d’inventions, voire
d’erreurs. Un seul exemple : le livre commence par un meurtre épouvantable
perpétré par un moine de l’Opus Dei… alors qu’il n’y a pas de moine à l’Opus
Dei !
D’où la nécessité de rappeler, chaque fois qu’on aborde le sujet, qu’il s’agit bien
d’un roman.

Damase Ier, saint (366-384)


La primauté de Rome

Tout le monde connaît, au Vatican, la cour Saint-Damase. À droite de la


basilique, entourée de verrières impressionnantes, c’est par elle qu’on accède aux
appartements pontificaux. Les grands de ce monde y descendent de leur limousine
pour aller rencontrer le Saint-Père. Le président américain Ronald Reagan, reçu en
audience par Jean-Paul II en 1982, avait insisté pour y débarquer en hélicoptère : la
moitié des verrières ont volé en éclats !
Mais qui était saint Damase ? Ce personnage peu banal fut élu évêque de Rome
en 366, à l’époque où la religion chrétienne venait d’être déclarée « licite » dans
tout l’Empire romain. C’est sous son pontificat que l’empereur Théodose déclara le
christianisme religion d’État, le 27 février 380. C’est aussi à partir de son règne
qu’on réserva à Rome l’expression « Siège apostolique » qui servait, jusqu’alors,
aux cinq premières capitales du christianisme ayant statut de « patriarcat ».
Cette nouvelle et dangereuse proximité entre l’Église et le pouvoir politique
avait déjà suscité luttes d’influence et conflits d’intérêt. Quelques jours avant
l’élection de Damase, une faction rivale proche de l’arianisme – qui niait la divinité
du Christ – élut à sa tête le diacre Ursinus. Cet antipape* sera promptement
éliminé par des moyens fort peu orthodoxes, notamment quelques massacres
éhontés que Damase mettra du temps à se faire pardonner auprès des évêques et
des prêtres de l’époque.
Promoteur intransigeant de la primauté de l’évêque de Rome, Damase eut un
secrétaire qui est resté dans l’histoire : saint Jérôme. C’est à ce savant collaborateur
– au caractère insupportable, paraît-il – que le pontife demanda d’établir les
traductions latines de la Bible et des Évangiles, qui n’étaient alors disponibles qu’en
grec. Damase lui-même maniait assez bien le stylet puisqu’il composa quelques
épitaphes, en vers latins impeccables, gravés sur les tombes de plusieurs saints
martyrs qu’il fit restaurer et dont il organisa le culte.

Débat
Des empoignades salutaires
À la veille du synode sur la famille, à l’automne 2014, le pape François apprit
avec agacement qu’un groupe de cardinaux – et non des moindres – allait publier
un livre, traduit en cinq langues, pour rappeler que le dogme de l’indissolubilité du
mariage était intouchable. L’affaire fit scandale : comment des personnages aussi
importants pouvaient-ils contester ainsi, comme de vulgaires politiciens, la façon
dont le pape François avait laissé s’instaurer un débat, au sein même de l’Église, sur
le sujet très disputé des divorcés remariés* ?
Ce « coup » médiatique, pour désagréable qu’il fût aux yeux du pape dont il
entravait implicitement l’autorité, a opportunément rappelé que l’Église n’était ni
une caserne, ni une secte. Mais qu’elle avait peu à peu abandonné, depuis les
grandes polémiques post-conciliaires, sa capacité de débattre en interne. Il ne faut
pourtant pas remonter loin en arrière pour montrer que les cardinaux ont
rarement été unanimes, et qu’ils se sont souvent affrontés sur la place publique.
Qu’on se rappelle la préparation du premier concile du Vatican*, en 1869-
1870, qui fut le théâtre de virulents échanges – à coups de livres, brochures,
pamphlets, articles vengeurs et conférences publiques. Les partisans de
l’infaillibilité pontificale, parmi lesquels Mgr Deschamps, le rigoureux primat de
Belgique, et ses opposants, parmi lesquels Mgr Dupanloup, le fougueux évêque
d’Orléans, ne s’interdisaient alors aucun argument, aucune attaque, aucune
accusation !
Qu’on se rappelle aussi, un siècle plus tard, la préparation du concile
Vatican II*, qui vit s’opposer durement les cardinaux de curie désireux de
circonscrire au minimum les réformes appelées de ses vœux par le pape Jean XXIII,
et ceux qui voulaient, au contraire, ouvrir les débats à tous les problèmes de
l’heure, y compris au dialogue avec les non-catholiques : l’image insolite du
cardinal Ottaviani, chef de file des premiers, et du cardinal Béa, partisan de
l’œcuménisme, s’invectivant, debout, dans le cadre de la commission centrale de
préparation du concile, est longtemps restée dans les mémoires.
Faut-il rappeler aussi les débats houleux qui opposèrent en 1967-1968, par le
truchement de publications et d’interviews parfois fracassantes, les cardinaux
favorables à la contraception (Alfrink, Suenens, etc.) et leurs collègues
farouchement opposés à son autorisation (Ottaviani, Ruffini, etc.) ? Et ceux qui
marquèrent le synode convoqué en octobre 1971 par Paul VI, où fut ouvert le
dossier du célibat des prêtres* ? Le ton monta si haut, cette année-là, que ce sujet
brûlant fut ensuite enterré pour plusieurs décennies.
Chaque fois, c’est le pape qui met fin à la bagarre. Les cardinaux – qui sont
tous nommés par le pape – savent bien que l’Église n’est ni un parti politique, ni
une association culturelle, ni un conseil d’administration. Si le débat tourne parfois
à l’empoignade théologique, il n’est pas question qu’il dure au-delà de la décision
finale prise par le souverain pontife. Sauf à provoquer un schisme, hypothèse qui
n’a jamais été souhaitée, au moins publiquement, par aucun cardinal.

De Gaulle (Charles)
La France catholique

Quand il ouvre L’Osservatore Romano, à Rome, au matin du 1er juillet 1944,


l’ambassadeur Bérard étouffe un juron. La veille, raconte le journal, le pape Pie XII
a reçu « Son Excellence le général Charles de Gaulle ». Sans préciser – il ne
manquerait plus que cela – sa qualité de « chef du Gouvernement provisoire de la
République française » : le Saint-Siège n’a de relations officielles qu’avec le
gouvernement de Vichy, c’est-à-dire avec lui, Léon Bérard, ancien ministre,
académicien français et ambassadeur en place ! Mais ce latiniste émérite est un fin
connaisseur des usages apostoliques, il ne lui échappe pas que le général rebelle a
eu droit au protocole réservé aux princes héritiers : audience dans la bibliothèque
privée du Saint-Père, accueil à la chapelle Sixtine par les chanoines réunis en
cortège, méditation devant le tombeau de saint Pierre en compagnie du camérier
secret du souverain pontife, etc. Encore heureux que le journal n’ait pas publié la
traditionnelle photo de l’auguste visiteur baisant l’anneau papal !
Personne n’est dupe, la rencontre a un caractère essentiellement politique. Le
débarquement de Normandie vient d’avoir lieu, et la défaite du Reich se profile à
l’horizon. Si le général de Gaulle a fait le voyage de Rome, c’est pour conforter sa
stature internationale, notamment face aux Américains ; et c’est dans le souci de
préparer l’après-guerre que Pie XII a cédé à la pressante recommandation de son
collaborateur le cardinal Tisserant, fervent gaulliste devant l’Éternel.
Dans ses Mémoires de guerre, le général de Gaulle rapportera le respect et
l’admiration que lui inspira le pontife, auquel il dédicacera très aimablement le
premier exemplaire de chaque tome de son œuvre. Quant au pape, il prit un réel
plaisir à recevoir ce militaire courtois et cultivé, grand résistant et… catholique
pratiquant. Le Général ne l’a-t-il pas assuré de l’« attachement filial » du peuple
français ? Voilà qui augurait pour l’avenir des rapports enfin apaisés entre le Saint-
Siège et la France, ce grand pays devenu si imprévisible aux yeux de l’Église.

Imprévisible, c’est le mot. Deux mois plus tard, en écho à la libération de Paris,
le pape apprend avec stupeur que le général de Gaulle, nouveau maître de la place,
exige que tous les ambassadeurs ayant servi auprès du maréchal Pétain soient
renvoyés et remplacés, y compris le plus vénérable d’entre eux, le nonce
apostolique Valerio Valeri, doyen du corps diplomatique ! Seconde mauvaise
surprise : le Conseil national de la Résistance, dont le nouveau gouvernement
français est l’émanation, a dressé une liste d’« environ trente-cinq archevêques et
évêques » à révoquer pour cause de trop grande proximité avec le régime de Vichy.
Trente-cinq, le tiers du collège épiscopal ! En tête de liste, l’archevêque de Paris, le
cardinal Suhard en personne. Le pape a du mal à comprendre que le Général, qui
veut incarner toutes les sensibilités du pays, doit se montrer inflexible, y compris à
l’égard de l’Église catholique.
Exit Mgr Valeri. C’est son successeur à la nonciature, un certain Angelo
Roncalli, ex-délégué apostolique à Istanbul, qui va traiter le sulfureux dossier de
l’épuration des évêques. Si l’homme est sympathique et conciliant, il est rusé
comme un paysan de Bergame. Le nouveau nonce joue de son personnage
rondouillard et bon vivant, il devient la coqueluche des dîners parisiens où ses
fioretti – ses bons mots – font florès, et parvient, au printemps 1945, à négocier la
réduction de la fameuse « liste noire » des évêques à sept, puis à trois. De Gaulle,
dans le vacarme de la fin de la guerre et les tensions qui vont provoquer son
spectaculaire retrait de la vie politique, se garde de réagir…
Le Général revient aux affaires en juin 1958. Quelques mois plus tard, le
9 octobre, survient l’annonce de la mort de Pie XII. La succession s’annonce
difficile. Quelle n’est pas la surprise du nouveau président du Conseil d’apprendre,
par le truchement de son ambassadeur Roland de Margerie, que le cardinal
Roncalli, devenu patriarche de Venise, fait partie des papabili ! Certes, l’ancien
nonce à Paris est âgé de soixante-dix-sept ans, ce qui est beaucoup, mais il apparaît,
aux yeux du Général, comme « le meilleur candidat du point de vue français » :
ordre est donné au diplomate de mobiliser le ban et l’arrière-ban des réseaux
français à Rome pour aider à son élection…
Roncalli est élu. Il prend le nom de Jean XXIII*. Moins d’un an plus tard, le
27 juin 1959, les deux hommes se retrouvent à Rome, en une pompe inhabituelle.
Le président de la République, en grande tenue d’apparat et revêtu du collier de
l’Ordre suprême du Christ, s’agenouille devant le nouveau pape :

Le rôle de la France se confond avec un rôle chrétien, dit le Général ce soir-là devant la colonie
française du Vatican. Notre pays ne serait pas ce qu’il est, c’est presque banal de le dire, s’il n’était
pas d’abord un pays catholique !

Huit ans plus tard, lors de sa visite au pape Paul VI, grand admirateur de la
culture française, le vieux président rappellera, une fois de plus, que la France
entend rester fidèle à sa vocation de « fille aînée de l’Église ».
Jean-Paul II*, grand admirateur de la France, aurait aimé ce discours. Le
Général, mort en 1970, n’aura jamais connu le pape polonais, élu en 1978. Et
pourtant, il s’en est fallu de peu que ces deux géants du XXe siècle ne se rencontrent.
La scène se passe en 1967, lors de la première visite officielle d’un président français
en Pologne communiste. Lors de son étape à Cracovie, c’est par un simple prélat
que le Général est reçu à la cathédrale du château de Wawel : le cardinal-primat de
Pologne Stefan Wyszyński n’ayant pas été autorisé à accueillir le président français
lors de son arrivée à Varsovie, l’archevêque de Cracovie n’a pas voulu faire le jeu du
pouvoir communiste et se poser, implicitement, en rival du primat. Il s’est donc
abstenu d’accueillir l’illustre visiteur. Ce jeune cardinal qui n’a pas rencontré de
Gaulle, ce 8 septembre 1967, s’appelait Karol Wojtyla.

Démission
Si le pape n’est plus capable…

Quand ils couvrent l’actualité de l’Église catholique, les journalistes devraient


faire attention à l’emploi des superlatifs. « Du jamais vu » ou « Une grande
première » leur viennent trop facilement à la plume. Dans le cas d’une institution
qui a souvent fait le buzz en deux mille ans, l’excès de prudence est préférable à
l’excès d’enthousiasme. La démission « historique » de Benoît XVI*, en
février 2013, en fut une frappante illustration. Car Joseph Ratzinger ne fut pas le
premier pape, loin s’en faut, à quitter son poste ou à envisager de le faire.
Des démissions de pape, il y en a eu dans l’histoire ! Y compris dans les
premières années de la papauté. Il est vrai qu’on sait trop peu de chose sur la fin de
Clément Ier (100) ou la déportation de Pontien (235) pour en faire des exemples
probants. Passons sur le cas de Martin Ier qui, arrêté et emmené à Constantinople
par les sbires de l’empereur byzantin de l’époque (653), ne condamna pas, du fond
de sa geôle, l’élection à Rome de son successeur Eugène Ier : dans l’état lamentable
où était alors le malheureux prisonnier, on peut difficilement parler d’une
démission en bonne et due forme. Passons aussi sur la « semi-renonciation » de
Benoît V (964), déposé par l’empereur germain Otton Ier et contraint, depuis sa
prison de Hambourg, d’admettre l’élection d’un successeur, le futur Jean XIII.
La même infortune advint à Jean XVIII, qui abdiqua – dans ces circonstances
non élucidées – pour devenir moine à Saint-Paul-hors-les-Murs juste avant de
mourir en l’an 1009. Mentionnons aussi, pour mémoire, le cas du très dissolu
Benoît IX, qui redevint évêque après qu’une insurrection l’eut chassé de Rome en
1044, et celui de son successeur Silvestre III, un pontife éphémère qui ne résista pas
au retour en force du même Benoît IX en 1045 ! Les historiens se disputent, du
reste, pour savoir si le second successeur de Benoît IX, le très corrompu
Grégoire VI, convaincu d’avoir obtenu sa charge contre un gros paquet d’argent, a
démissionné de son plein gré ou s’il fut contraint de quitter piteusement le trône de
Pierre pour cette raison désolante en 1046. Autres temps, autres mœurs.
La démission de référence, qui date de 1294, est celle du pape Célestin V*. De
son vrai nom : Pietro de Morrone. Ce saint ermite de quatre-vingt-cinq ans dut
quitter son monastère de Sant’Onofrio à la suite des combinazioni d’un Sacré
Collège divisé et rongé par les pressions politiques. Élu pape en juillet, ce vieillard
sans expérience, ignorant à peu près tout du droit canon et de la diplomatie, se vit
très vite reprocher d’injustes décisions et quelques nominations trop hâtives. Au
soulagement général, il annonça son abdication – reconnue aussitôt valide par le
Sacré Collège – en décembre.
Or, pour le malheur du pauvre Célestin V, se posa (déjà) la question des
dangers d’une cohabitation incongrue entre un « pape émérite » et son successeur :
Boniface VIII, craignant que ne se rassemble autour du valeureux vieillard quelque
opposition schismatique, l’envoya finir ses jours sous bonne garde dans la
forteresse de Castel Fumone, près de Ferentino, où il mourra deux ans plus tard.
Triste fin pour ce très respectable serviteur de Dieu, qui sera canonisé en 1313.
Il faut encore citer le cas de Grégoire XII, en 1415 : ce pape romain avait un
rival venu d’Avignon*, l’antipape Benoît XIII, et même un second rival,
Alexandre V, élu à Pise en 1409 ! Trois papes pour un seul trône, c’était deux de
trop. C’est pour en finir avec cette confusion mortelle qu’au mémorable concile de
Constance, en 1415, le sage Grégoire XII « sacrifia sa dignité à la paix de l’Église »
en redevenant simple cardinal, sous les applaudissements des pères conciliaires…
lesquels discuteront encore deux années avant d’élire en 1417 un pape enfin
reconnu par tous, Martin V*.
Si l’on n’enregistre ensuite aucun autre cas avant Benoît XVI en 2013, il faut
pourtant signaler, dans les décennies ayant précédé cette date, deux démissions
« envisagées » : celle de Pie XII* qui, pendant la guerre, ayant appris que Hitler
fomentait son enlèvement, avait imaginé une démission « en blanc » prenant effet
dès que le pape, ce qu’à Dieu ne plaise, aurait été prisonnier du Führer ; et celle de
Paul VI, qui était allé rendre une étrange visite, en septembre 1966, dans l’ancienne
prison du susnommé Célestin V, et qui avait envisagé, au cas où son secrétaire eût
jugé irrémédiable la perte de ses facultés intellectuelles, d’aller finir ses jours dans
une cellule du monastère de Monte Cassino, près de Naples.
Il faut enfin rappeler que le Code de droit canonique prévoit depuis longtemps
que le pontife romain puisse renoncer à sa charge à condition que cette
renonciation « soit faite librement et qu’elle soit dûment manifestée » (livre II,
canon 332, § 2). Déjà, le 16 mai 2002, le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de
la Congrégation pour la doctrine de la foi, avait envisagé publiquement la
démission de son patron et ami Jean-Paul II, « si celui-ci n’arrivait absolument plus
à remplir ses fonctions ». Enfin, dans son livre Lumière du monde, paru en 2010, le
même Ratzinger devenu Benoît XVI écrivait tranquillement :

Si un pape se rend compte clairement qu’il n’est plus capable physiquement, psychologiquement et
spirituellement d’accomplir les tâches inhérentes à sa fonction, alors il a le droit – et dans certaines
circonstances, l’obligation – de démissionner.

Le pape bavarois, alors âgé de quatre-vingt-trois ans, avait comme une idée
derrière la tête. Interrogé sur le sujet en 2014, le pape François a clairement laissé
entendre que la renonciation de son prédécesseur avait « ouvert une porte
institutionnelle » et qu’elle ferait désormais jurisprudence. Lui-même n’excluant
pas, à son tour, si ses forces venaient à décliner, de passer la main aux alentours de
quatre-vingts ans…
Divisions (Combien de)
Boutade stalinienne

— Le pape, combien de divisions ?


La célèbre boutade est de Joseph Staline. Le maître de l’URSS, qui ne croyait
qu’aux rapports de force, exprimait ainsi son peu de considération pour le « pape
de Rome » (comme on l’appelle en russe) quant à son poids sur la scène
diplomatique internationale. Curieusement, les historiens se divisent sur les
circonstances dans lesquelles Staline a prononcé cette phrase.
Pour les historiens français, c’est devant Pierre Laval que Staline l’a formulée.
Le 13 mai 1935, au Kremlin, le ministre français des Affaires étrangères signait avec
le chef de l’URSS un traité franco-soviétique d’assistance mutuelle. La conversation
portait notamment sur le nombre de divisions de chars que l’armée française
pourrait aligner en cas de guerre. Mais Laval – qui devait faire escale à Varsovie le
lendemain – évoqua aussi le cas de la Pologne, rappelant que ce pays très
catholique bénéficiait du soutien du pape Pie XI. Réponse amusée de Staline :
— Le pape, combien de divisions ?
Pour les historiens russes, c’est face à Churchill (flanqué de son ministre
Anthony Eden) que Staline (flanqué de son ministre Viatcheslav Molotov) aurait
posé la question en riant, lors de la conférence interalliée qui s’est tenue à Moscou
du 9 au 19 octobre 1944. C’est l’interprète de Staline, Valentin Berejkov, qui
rapporte l’échange dans ses Mémoires. On note que le contexte est exactement le
même que dans la version antérieure rapportée par Pierre Laval. À un moment de
la conversation, le chef du gouvernement britannique plaide la cause de la Pologne,
soulignant que ce pays fait l’objet du soutien du pape (cette fois, il s’agit de
Pie XII), s’attirant la fameuse réplique :
— Le pape de Rome, combien de divisions ?
Ce qui est probable, c’est que Staline, pour qui le pape était à la fois un ennemi
idéologique et un mystère politique, a utilisé deux fois – et peut-être plus – ce qu’il
considérait comme un trait d’esprit. Sur ce point précis, il ne s’est pas trompé,
puisque ce bon mot est entré dans l’histoire !
Divorcés remariés
La quadrature du cercle

Le sujet des « divorcés remariés » fut longtemps une affaire mineure. Un


simple problème de discipline, loin des préoccupations du chef de l’Église. Le
mariage étant « indissoluble » selon le dogme, les catholiques divorcés ayant repris
une vie de couple étaient, selon le droit canonique, en état permanent d’adultère :
ils ne pouvaient donc pas recevoir la communion. C’était ainsi. Certes, dans les
années 1980-1990, l’évolution des sociétés modernes provoqua une spectaculaire
augmentation des divorces qui n’épargna pas les catholiques pratiquants, mais cela
ne justifiait aucunement qu’un pape se saisisse du dossier !
Ce qui a davantage occupé les pontifes de ces dernières décennies, c’est la
défense des valeurs familiales de plus en plus malmenées par l’évolution des
mœurs : mariages mixtes, familles monoparentales, familles recomposées,
polygamie, mariages arrangés, mariages homosexuels, mères porteuses, commerce
d’enfants, sans parler des situations familiales extrêmes dues à la guerre, aux
migrations ou à la grande pauvreté.

Or la famille est, aux yeux de l’Église, le trait d’union entre l’individu et le reste
de ses semblables. Certes, l’histoire en a forgé d’autres comme la tribu ou la nation,
mais c’est au sein de la cellule familiale, dès le biberon, qu’on apprend l’ouverture à
l’autre, la solidarité, la gratuité, la transmission, la confiance, le collectif. Dans un
monde miné par l’individualisme, l’Église défend la famille éternelle – un papa, une
maman, des enfants – comme un creuset d’humanité, une référence ontologique
qui fonde bien plus que la seule morale.
C’est pour traiter l’ensemble du sujet que le pape François décida de
convoquer un synode en 2014, sans imaginer qu’il provoquerait une violente
secousse au sommet de l’Église, notamment de graves disputes entre les cardinaux
eux-mêmes, qui ont entraîné des polémiques virulentes, des échanges d’arguments
aigres-doux ainsi qu’une avalanche d’articles fielleux ou catastrophistes. Il y a
longtemps qu’un pape n’avait pas eu à gérer de telles divisions internes !
La question des divorcés remariés fut au cœur même des polémiques, car elle
résumait à elle seule le casse-tête de tous les papes depuis deux mille ans : comment
perpétuer et transmettre la Révélation, évidemment immuable, sans s’adapter à
l’évolution du monde réel ? En l’occurrence : comment défendre le dogme de
l’indissolubilité du mariage, institué par Jésus lui-même dans l’Évangile, tout en
rassurant les croyants sur l’infinie miséricorde de Dieu à l’égard de tous les pécheurs,
y compris ceux qui ont connu, et parfois malgré eux, un échec matrimonial ?
En invitant à privilégier la miséricorde divine*, le pape François savait qu’il
prenait des risques. Ce que Dieu a uni, serait-il possible que l’homme, désormais, à
certaines conditions, puisse le désunir ? Permettre à ces pécheurs-là d’accéder à la
communion serait bousculer un point de doctrine sur lequel l’Église n’a jamais
varié. Or, ce qui fait la pérennité de la religion catholique, c’est son dogme, qui est
intouchable.
Mais en même temps, comment admettre que cette loi canonique bafoue à ce
point la justice la plus élémentaire ? Comment justifier qu’un quidam qui a tué son
père et sa mère, mais qui s’en est repenti en confession, puisse recevoir la sainte
communion, alors qu’une jeune femme abandonnée par son mari et qui, plus tard
retrouve l’amour, se voit définitivement interdite d’eucharistie ? Pis : son nouveau
mari, qui n’y est pour rien, et qui est peut-être très croyant, se voit aussi, à cause de
cet amour, éloigné de la sainte table !
Au-delà de la volonté du pape François de tendre la main aux catholiques
ayant connu un échec matrimonial, il apparut clairement que le nouveau pontife
remisait un peu vite les interventions riches et minutieuses de ses deux
prédécesseurs sur ces sujets. Le pape François pouvait-il ainsi jeter dans les
poubelles de l’histoire tout l’enseignement familial de Jean-Paul II et Benoît XVI,
moins audacieux ou plus rigides que lui sur ce terrain ? De même, pouvait-il
ignorer les réactions négatives d’un grand nombre de cardinaux ou d’archevêques
désapprouvant son projet ?
C’est pourquoi le pape argentin, à l’approche de la seconde session du synode
sur la famille, à l’automne 2015, décida d’assouplir les règles canoniques – qu’il
qualifia de « bureaucratiques » et de « byzantines » – permettant de faire annuler
un mariage par les officialités diocésaines (sur place) et, en appel, par le tribunal de
la Rote* (à Rome). Cette facilitation présente le risque de banaliser une procédure
visant à faire en sorte que le mariage n’ait jamais eu lieu – certains observateurs ont
même parlé de « divorce catholique » – mais elle a le mérite de ne pas remettre en
cause, bien au contraire, le dogme de l’indissolubilité de celui-ci. En revanche, que
restera-t-il du dogme si le principe de « synodalité » évoqué par le pape à la fin du
synode aboutit à une diversité d’interprétations et de jugements selon les
continents, ou même les évéchés ?
Chaque fois qu’un pape suggère le moindre infléchissement doctrinal, il prend
le risque de remettre en cause un héritage millénaire ou bimillénaire. L’Église
catholique ne se pilote pas comme une Fiat 500.
Écologie
Voir : Laudato si’.

Écriture
Au commencement était le Verbe

« Le désir de Dieu comprend l’amour des lettres. » J’étais présent le


12 septembre 2008 au collège des Bernardins, à Paris, lorsque Benoît XVI a rappelé,
dans une magnifique causerie sur le monachisme occidental, ce que furent les bases
de la culture européenne. Comme beaucoup de mes voisins, croyants ou non, j’ai
été frappé par une de ses remarques, toute simple : les chrétiens ne parlent jamais
de « l’Écriture », mais des « Écritures », au pluriel, coupant court à tout risque de
dérive fondamentaliste. « Nous ne sommes pas une religion du Livre », insistait,
provoquant, l’illustre visiteur : dès lors que la Parole de Dieu passe forcément par le
truchement de l’écriture humaine, celle des prophètes, des théologiens ou des
moines, elle demande toujours à être interprétée. Et le pontife bavarois de préciser,
dans un français impeccable : « C’est sur la base de la raison et de l’érudition que
l’homme apprend à percevoir, au milieu des paroles, la Parole. »
J’ai commencé à comprendre, ce jour-là, pourquoi les papes de toutes les
époques ont beaucoup écrit au cours de leur vie. Et tout d’abord le premier d’entre
eux, Simon-Pierre, qui écrivait dans sa Première lettre :

Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant ceux qui vous demandent de rendre compte
de l’espérance qui est en vous.

Des premières traductions de la Bible aux encycliques les plus récentes,


l’histoire de la papauté est une suite de textes qui tentent, en effet, d’ordonner et de
dépasser le flot ininterrompu des « paroles » qui sont le bruit de fond de
l’humanité.
Beaucoup de papes ont laissé des lettres ou des livres, avant et après leur
élection : traités, règles, mises au point, décrets, sermons, condamnations, etc.
Certains sont restés dans l’histoire : la Première épître de Clément Ier, les
Épigrammes de Damase Ier, le Tome à Flavien de Léon le Grand, les traités
dogmatiques de Gélase Ier, les Homélies, les Dialogues et les Morales de Grégoire Ier,
la Lettre aux Bulgares de Nicolas Ier, les Lettres de Sylvestre II, les Dictatus papae de
Grégoire VII ou les Commentaires de Pie II…
Les papes modernes n’ont pas moins écrit que leurs glorieux aînés, bien au
contraire. Quand le cardinal Ratzinger est devenu pape, en 2005, on s’est rendu
compte qu’il avait déjà publié une soixantaine de livres ! En outre, il ne s’écoule pas
une journée, à Rome, sans que les services de la curie publient des textes signés par
le pape régnant, préparés et rédigés dans l’ombre par tel ou tel dicastère. Sans
parler de tous les écrits souvent répétitifs, publiés dans L’Osservatore Romano, où
une quelconque éminence reprend, délaye, commente, analyse ou complète les
propos tenus par le pape dans telle ou telle circonstance, en se référant
d’abondance à ces textes particulièrement solennels que sont les encycliques*.
Chaque pape a eu sa façon d’écrire, ses techniques ou ses marottes. Pie XI était
bibliothécaire de formation, il avait dirigé l’Ambrosienne de Milan et la Vaticane, à
Rome : il était plus porté à lire qu’à écrire. Pie XII passait presque toutes ses soirées
à taper lui-même ses textes sur une machine à écrire, jusque tard dans la nuit. Jean-
Paul II a longtemps écrit à la main, à l’ancienne, jusqu’à ce qu’un de ses
collaborateurs, le futur cardinal Rylko, lui fasse découvrir les vertus de l’ordinateur.
Benoît XVI écrivait à la façon d’un universitaire, de façon très méthodique, dans
une bibliothèque aménagée et au milieu de vieux livres et de notes éparses.
Le moins porté à l’écriture, ces dernières décennies, c’est le pape François !
L’ancien archevêque de Buenos Aires a toujours lu beaucoup de livres, comme la
plupart des Jésuites, mais il ne s’est jamais illustré par sa profusion de textes
fondamentaux. En revanche, depuis son élection, il multiplie les homélies, les
discours informels, les interviews et les simples coups de téléphone où il s’exprime
avec spontanéité, souvent en improvisant son propos, au point de semer la panique
dans certains services de la curie qui consacrent beaucoup de temps à « rattraper »
les approximations sémantiques du pape argentin, vite transformées en scoops
sensationnels dans la presse italienne !

Édit de Milan (313)


La fin des persécutions

Rarement une circulaire de police a eu autant de retentissement dans l’histoire.


Il est vrai que l’édit de Milan, publié le 13 juin 313, mettait un terme définitif aux
persécutions déclenchées contre les chrétiens par l’empereur romain Dioclétien en
303. Concocté à Milan quelques mois plus tôt par Constantin* (qui règne alors sur
l’Occident) et Licinius (qui règne sur l’Orient), ce texte permet à tout habitant de
l’empire d’« adorer à sa manière la divinité qui se trouve dans le Ciel ». Toutes les
religions deviennent « licites », à commencer par le christianisme.
En réalité, ce texte ne fait que confirmer un autre édit, publié à Sardique (Sofia)
le 30 avril 311 par le précédent empereur, Galère, gendre du dénommé Dioclétien,
qui avait noté que l’intolérance religieuse provoquait davantage de troubles qu’elle
n’assurait l’ordre impérial. À l’époque, les chrétiens représentent 5 % des
ressortissants de l’empire, 10 % des habitants de Rome, 20 % de la population
d’Égypte, 30 % de celle de l’Asie Mineure. Redonner droit de cité à tous ces gens
visait d’abord à rétablir l’ordre public.
C’est un peu plus tard, après la conversion dudit Constantin sur son lit de
mort, en 337, que la religion chrétienne aura tendance à devenir celle des dirigeants
de l’empire. En 380, par l’édit de Thessalonique, l’empereur Théodose fait même
du christianisme la religion officielle, ordonnant : « Tous les peuples doivent se
rallier à la foi transmise aux Romains par l’apôtre Pierre. » L’année suivante, le
concile de Constantinople* condamne définitivement l’arianisme, le grand rival du
christianisme orthodoxe. Plus rien n’empêche la religion chrétienne de s’étendre à
tous les territoires de l’empire, voire au-delà. Mais plus rien ne la protège
désormais de toutes les tentations dominatrices du pouvoir civil.
Pour les chrétiens, c’est la fin des ennuis. Mais pour l’Église, c’est le début de
problèmes autrement complexes !

Émérite (Pape)
Une image incongrue

L’annonce de la renonciation de Benoît XVI, le 11 février 2013, ne m’avait pas


surpris. Je connaissais tous les indices qui interdisaient d’écarter cette hypothèse :
les précédents historiques, les articles du droit canon, l’épuisement physique du
vieux pape, les confidences de son dernier livre, etc. Et pourtant, l’événement
m’avait interloqué : il me paraissait inimaginable qu’il puisse y avoir deux papes sur
la même planète, un pape en activité et un pape en retraite. Ou bien, pensais-je, le
pape démissionnaire se retirerait dans le silence d’un monastère, orando et
patiendo, pour n’en sortir qu’après sa mort. Je n’étais pas le seul à partager ce point
de vue : le pape Paul VI, en cas de retrait anticipé, avait imaginé de s’enfermer à
Monte Cassino, ce monastère bénédictin à mi-chemin entre Rome et Naples,
tandis que Jean-Paul II envisageait, dans cette même hypothèse, de finir ses jours à
l’abbaye de Tyniec, près de Cracovie. Dans les deux cas, on n’aurait plus jamais
entendu parler d’eux.
Et voilà que Benoît XVI, aussi modeste que féru de théologie, inventa pour son
propre compte le concept inédit et fort audacieux de « pape émérite ». Quelques
experts s’attendaient à ce qu’il devînt « évêque de Rome émérite », ce qui n’avait
évidemment pas la même portée. D’autres pensaient qu’il retrouverait son nom de
« Joseph Ratzinger » sous lequel il avait été baptisé et consacré évêque. Il n’en fut
rien. Benoît XVI est resté Benoît XVI. Pis : après sa renonciation, le nouveau pape
« émérite » décida d’aller se reposer à Castel Gandolfo*, où il reçut la visite du pape
François, en attendant de se retirer au Vatican même, à quelques centaines de
mètres du palais apostolique où officie son successeur.
Un an plus tard, sans façon, le pape François invita son prédécesseur à
participer à la cérémonie de canonisation de Jean XXIII et Jean-Paul II – qu’il avait
personnellement connus tous les deux – sous l’œil des caméras du monde entier :
un pape à l’autel, un autre au premier rang, c’était une image étrange, pour ne pas
dire incongrue. Enfin, en août 2014, le pape François bouclait la boucle en
expliquant aux journalistes que Benoît XVI avait bel et bien ouvert une porte
« institutionnelle », ajoutant qu’il suivrait sans doute l’exemple de son
prédécesseur :
— Si je ne sens plus la force de continuer, je prierai beaucoup, mais je ferai de
même !
Je ne voudrais pas paraître plus papiste que le pape, mais je me demande si
Benoît et François ont bien réfléchi à toutes les conséquences de cette innovation
« institutionnelle ». Les progrès de la médecine, particulièrement de la
gérontologie, permettent d’imaginer que certains papes, après leur démission,
vivront encore très longtemps : dans l’avenir, pourquoi ne pas imaginer trois,
quatre ou cinq papes âgés, très âgés, voire centenaires, assistant à une cérémonie,
dans leur soutane immaculée, autour du pape régnant ? Faudra-t-il bâtir, dans les
jardins du Vatican, une maison de repos pour les papes « émérites » ? Et si un pape
démissionne pour raison de santé avant l’âge de quatre-vingts ans, ce que personne
ne peut exclure, sera-t-il invité à participer au conclave chargé d’élire son
successeur ?
Encyclique
Une communication solennelle

Les papes, on vient de le voir, sont des plumitifs compulsifs. Ils ne cessent de
produire des textes, cela fait partie du job. Ils utilisent pour cela, depuis des siècles,
de multiples outils adaptés à l’importance et à la nature du message : bulle*, bref,
motu proprio, rescrit, exhortation post-synodale, etc. Ils disposent aussi des formes
modernes de communication publique : homélie plus ou moins improvisée,
commentaire après l’angélus ou lors de l’audience générale hebdomadaire,
discours à l’occasion d’une visite officielle, conférence de presse pendant un
voyage, interview à un journal, et maintenant tweets envoyés d’un iPhone ! Mais le
chef de l’Église catholique n’est pas un simple dirigeant religieux ou un banal leader
spirituel : il est le « vicaire du Christ » sur la terre et, à ce titre, s’est donné une
forme solennelle d’intervention qui engage – sans toujours les obliger – tous les
catholiques : l’encyclique.

Au départ, une encyclique est une « circulaire » adressée par le pape aux
évêques du monde entier. On considère que c’est Benoît XIV* qui a inauguré en
1740 la formule de l’encyclique moderne, destinée à préciser un point de doctrine,
exposer une règle de morale, exalter une figure exemplaire ou condamner une
dérive philosophique ou politique. C’est lui qui prit l’habitude de nommer les
encycliques par les deux ou trois premiers mots de leur texte original : Ubi primum,
Non ambigimus, Pro eximia tua, etc. En général, les encycliques sont rédigées en
latin, mais certains papes comme Léon XIII ou Pie XI ont tenu,
exceptionnellement, à utiliser la langue du pays particulièrement visé par leur
propos : Au milieu des sollicitudes (1892) exhortait les catholiques français à
reconnaître la République, Non abbiamo bisogno (1931) condamnait
spécifiquement le fascisme italien, Mit brennender Sorge (1937) invitait les
catholiques allemands à rejeter le nazisme…
Certaines encycliques viennent spontanément sous la plume d’un nouveau
pape : en 1979, Jean-Paul II écrivit d’une traite, en polonais, sa première encyclique
Redemptor hominis qui portait sur les droits de l’homme. Parfois, le texte est le
produit d’innombrables brouillons, allers-retours et compléments suggérés par les
dicastères : en 1988, le même Jean-Paul II publia ainsi, avec onze mois de retard sur
la date annoncée, l’encyclique Sollicitudo rei socialis portant sur la question sociale,
qui n’a pas laissé le souvenir d’une grande limpidité !
Il est un autre cas original, celui d’un texte préparé par un pape qui disparaît
avant de le publier. En 1939, le projet d’encyclique Humani generis unitas
commandé par Pie XI* et portant condamnation du racisme a été versé aux
archives par son successeur Pie XII, comme le veut la tradition qui fait disparaître
du bureau du pape défunt – on ne sait jamais – tout texte non signé par lui. Mais
en 2013, le pape François a publié l’encyclique Lumen fidei sur la foi, dont
l’essentiel avait été rédigé par Benoît XVI, rompant ainsi avec les usages. Il est vrai
qu’il ne risquait pas de violer la pensée de son prédécesseur, celui-ci étant encore de
ce monde !
Depuis Benoît XIV, on estime à 293 le nombre d’encycliques publiées par les
papes. Pie XII, à lui seul, en a écrit une quarantaine, et Léon XIII, près de quatre-
vingts ! Beaucoup de ces textes sont aujourd’hui oubliés. Quelques-uns, en
revanche, furent de véritables événements qui ont profondément marqué l’histoire
de la papauté moderne, comme Quanta cura (1864) où Pie IX fustige le
modernisme ; Rerum novarum (1891) où Léon XIII définit la doctrine sociale de
l’Église ; Divini redemptoris (1937) où Pie XI condamne le communisme ; Pacem in
terris (1963) où Jean XXIII explique que la paix est l’affaire de tous les hommes ;
Humanae vitae (1968) où Paul VI interdit la contraception ; Centesimus annus
(1991) où Jean-Paul II tire les leçons de la chute du Mur de Berlin ; ou encore
Laudato si’* (2015) où le pape François en appelle à une écologie « intégrale ».

Éphèse (Concile d’)


Marie, mère de Dieu

Le développement du christianisme après qu’il fut devenu religion officielle de


l’Empire romain ne se fit pas sans discussions spirituelles cruciales : sur plusieurs
sujets essentiels, comment fallait-il interpréter le témoignage des apôtres ? Le
troisième concile œcuménique de l’histoire, qui s’est tenu à Éphèse en 431, visait,
comme ceux de Nicée et de Chalcédoine, à trancher une querelle théologique
majeure. Deux ans plus tôt, le nouveau patriarche de Constantinople, Nestorius,
avait rallié la position de son conseiller, le moine Anastase, qui refusait d’attribuer
le titre de Théotokos (« mère de Dieu ») à la Vierge Marie. Tout juste, selon lui,
pouvait-on l’appeler Christokos (« mère du Christ ») car la Vierge avait bien
engendré le Christ, mais c’est l’homme Jésus qu’elle avait mis au monde, pas Dieu
lui-même !
Dans une célèbre Lettre aux moines, le grand évêque Cyrille d’Alexandrie avait
fustigé la position du patriarche : si Jésus est Dieu, ce qui n’est pas contestable, la
Vierge est forcément « mère de Dieu » ! A contrario, si la Vierge n’est pas « mère de
Dieu », cela laisse entendre que Jésus n’est pas Dieu incarné. Derrière la polémique
sur le statut de Marie, c’est la nature de Jésus qui était remise en cause. Alerté, le
pape Célestin Ier se saisit du dossier et, lors d’un synode romain, condamna
Nestorius.
Les deux empereurs de l’époque, Théodose II (Orient) et Valentinien III
(Occident), s’inquiétèrent aussitôt de cette nouvelle menace pour l’unité de
l’Église, c’est-à-dire de l’empire, et convoquèrent un concile en 431 à Éphèse, la
ville où, selon certaines traditions, la Vierge Marie elle-même aurait vécu ses
dernières années – on y visite toujours, aujourd’hui, la maison qu’elle aurait
habitée. Présidé par Cyrille d’Alexandrie, le concile d’Éphèse ne mit pas longtemps
à condamner la doctrine de Nestorius, et à déchoir celui-ci de sa dignité épiscopale.
Mais l’arrivée tardive du patriarche Jean d’Antioche et d’une trentaine
d’évêques syriens à Éphèse inversa le rapport de force en faveur de Nestorius.
Cyrille d’Alexandrie, au passage, fut déposé par ses pairs… jusqu’à l’arrivée des
légats du pape Célestin qui, à leur tour, retournèrent la situation, excommunièrent
Jean d’Antioche, réhabilitèrent Cyrille d’Alexandrie et condamnèrent
définitivement Nestorius à l’exil !
Sans le concile œcuménique d’Éphèse, qui sait si le culte de la Vierge Marie
aurait pris une telle ampleur au fil des siècles, jusqu’à nos jours ?

États pontificaux
Quand le pape était roi

Dès que leur religion fut déclarée licite, en 313, les chrétiens de Rome se
retrouvèrent à la tête d’un patrimoine. L’empereur Constantin y contribua en
grande part, puisqu’il offrit à l’évêque de Rome et à ses ouailles le domaine du
Latran puis quelques basiliques romaines. Des monastères et de grandes propriétés
agricoles vont compléter l’ensemble, qu’on appellera le « patrimoine de Saint-
Pierre ». Mais la gestion de ces immeubles et de ces terres obéit encore aux règles
émises par l’autorité politique de tutelle : l’empereur, ses gouverneurs, ses préfets et
ses proconsuls.
En 754, se référant à la « donation de Constantin* », Pépin le Bref accorda au
pape des territoires jusqu’alors byzantins – reconquis sur les Lombards – qui
s’agrandiront bientôt au fil des alliances, des guerres, des trahisons et des legs
jusqu’à constituer un véritable royaume. Outre le duché de Rome et l’actuel
Latium, le pape régna bientôt sur la Toscane, la marche d’Ancône, la Romagne, la
plaine du Pô, le duché de Spolète, l’enclave de Bénévent, celle de Pontecorvo,
Avignon et le Comtat Venaissin.
Un royaume un peu particulier : des frontières quelque peu flottantes, des
disputes politiques constantes, une autorité morcelée en d’innombrables dynasties
seigneuriales et souvent rebelles, ce patchwork pontifical connut moult avatars
e
politico-militaires, notamment sous les Borgia. Il suscita aussi, dès le XI siècle, une
forte critique proprement religieuse de la part de ceux qui, contestant au pape la
détention de biens temporels, prônaient fermement le retour à la pauvreté
évangélique !
En 1798, les troupes du Directoire conduites par le général Bonaparte
envahissent les territoires du pape, y compris Rome où la « République » est
proclamée. Mais la ville est reprise par le très catholique roi de Naples, qui la
restitue bientôt au pape. En 1808, les troupes de Napoléon envahissent à nouveau
ce qui reste des États pontificaux, qu’il transforme en départements français, à
l’instar des territoires qu’il a conquis dans toute l’Europe. Après la chute de
l’Empereur, en 1815, le congrès de Vienne rétablira l’indépendance des États du
pape à l’exception d’Avignon et du Comtat Venaissin qui avaient voté leur
rattachement à la France dès 1790.
Cependant, que valait la souveraineté d’États instables dépendant
militairement de la protection de l’Espagne, de l’Autriche ou de la France ?
L’histoire était en marche, inéluctable : en 1860, le Piémont annexa la majeure
partie des États pontificaux pour former la future Italie, à l’exception de Rome que
les nationalistes emmenés par la maison de Savoie envahiront en septembre 1870.
Cette fois, il n’y aura pas de retour en arrière. Les États du pape seront
officiellement et symboliquement dissous en septembre 1900, ce qui permettra aux
accords de Latran*, en 1929, de constituer la « Cité-État du Vatican » sans aucune
référence au passé.

Et bene pendentes…
Le mythe de la chaise percée
La formule latine dit bien ce qu’elle veut dire : Duos habet (il en a deux) et bene
pendentes (et elles pendent bien). Elle conclut un rite institué par l’Église à la fin du
conclave, lorsque les cardinaux ont définitivement choisi le nouveau pape : l’élu est
censé prendre place dans une chaise percée afin que le benjamin du Sacré Collège
s’assure, par en dessous, que le nouveau pontife est bien un homme. À la formule
latine précitée qui conclut l’examen, les cardinaux répondent, soulagés :
— Deo gratias ! (Dieu soit loué !)
Soyons clair : ni le rite vérificatoire ni la formule latine n’ont jamais existé.
Sinon dans l’imaginaire pas toujours bienveillant d’une population européenne
friande, en matière de religion, de secrets d’alcôve, de transgressions infernales et
de mystères un peu salaces. Perpétuer une telle légende, c’est défier sans risque – et
même, disons-le, avec humour – des siècles d’obligations morales, de
condamnations canoniques, de machisme théologique et d’interdits sexuels !
La légende remonte au mythe médiéval de la papesse Jeanne*. Si l’Église n’a
pas su empêcher une jeune femme déguisée en moine de devenir pape, il lui a bien
fallu inventer une procédure qui interdise la répétition d’un tel scandale. Le
fondement – si j’ose dire – de cet examen des parties génitales du futur pape, c’est
le siège sur lequel s’asseyait le nouveau pontife lors de son couronnement. Un siège
« curule » qui fut celui des empereurs romains et qui peut, en effet, se prêter à un
tel aménagement technique !
Mais on peut aussi remonter à la Bible, précisément au Lévitique, dont le
chapitre XXI, verset 20, explique qu’un homme ayant « les testicules écrasés » ne
saurait devenir prêtre. Ainsi Yahweh parle-t-il à Moïse. Un homme aux testicules
écrasés, c’est un eunuque. Il n’est pas absurde d’imaginer que cette prescription de
l’Ancien Testament ait pu susciter, chez certains exégètes, quelles réflexions sur le
moyen à la fois liturgique et matériel d’écarter, sur ce sujet, la colère de Yahweh…

Etchegaray (Roger)
Jean XXIV
Il aurait pu devenir le premier pape français des temps modernes si Jean-
Paul II avait vécu moins longtemps. D’ailleurs, parmi ses supporters, certains
l’avaient affectueusement appelé « Jean XXIV », laissant entendre que ce cardinal
basque, une fois élu pape, se serait forcément inscrit dans la ligne des pontifes
ouverts au monde, privilégiant la pastorale et attentifs aux « signes des temps »,
comme l’avait été Jean XXIII*.
Né à Espelette en 1922, ce jeune prêtre basque devait incarner toute l’histoire
récente de l’Église. Ordonné en 1947, il traversa les épreuves de l’après-guerre dans
l’ombre de l’évêque de Bayonne avant de diriger le secrétariat de l’épiscopat
français. Jeune expert au concile Vatican II, archevêque de Marseille, président des
évêques de France, président du Conseil des conférences épiscopales d’Europe, il
fut nommé cardinal par Jean-Paul II qui lui confia, en 1984, les dicastères Justice et
Paix et Cor Unum, respectivement chargé au sein de la curie, en quelque sorte, des
Droits de l’homme et des Questions humanitaires.
Champion de la diplomatie parallèle, Roger Etchegaray parcourut le monde
pendant vingt ans pour le compte du pape polonais, multipliant les missions les
plus secrètes et les plus délicates à Cuba, en Chine, au Vietnam, au Rwanda, en
Bosnie, en Irak, etc. Il fut aussi l’homme de confiance de Jean-Paul II pour
l’organisation de la première rencontre interreligieuse d’Assise en 1986, et pour
l’animation du Grand Jubilé du IIIe millénaire en l’an 2000.
Pourquoi ne pas le dire : le cardinal Etchegaray est un des personnages les plus
attachants que j’aie rencontrés dans ma vie de journaliste. J’ai eu la chance de
l’accompagner, deux ans durant, dans la rédaction de ses mémoires. Je revois ce
vieil ecclésiastique au regard malicieux, pendant la promotion de ce livre, en 2007,
répondre aux questions dérangeantes du « Grand Journal » de Canal + avec une
sérénité désarmante. L’accueil qu’il reçut à Marseille, cette semaine-là, en dit long
sur le souvenir qu’il a laissé chez les catholiques français !
Au-delà même de ses quatre-vingt-dix ans, j’ai eu la chance de le revoir
régulièrement à Rome, dans son appartement du palais San Calisto où il n’a jamais
cessé de recevoir pèlerins de passage et grands de ce monde. Les uns et les autres,
sans distinction, étaient parfois invités à le suivre, au débotté, sans façon, pour aller
réciter quelque prière dans sa petite chapelle privée décorée d’icônes russes. Avec
son parler rocailleux, à sa façon inimitable, « Jean XXIV » rappelait ses visiteurs à
l’essentiel :
— Il ne faut pas oublier de saluer le maître de maison !

Étienne Ier, saint (254-257)


Au temps des persécutions

Attention ! Le pape Étienne Ier, qui figure au calendrier des saints, ne doit pas
être confondu avec le grand saint Étienne, d’universelle mémoire, qui fut le
premier diacre choisi par les apôtres après la mort du Christ à Jérusalem, et qui fut
aussi le premier martyr. Cet autre Étienne est un Romain, élu évêque de Rome en
254, dont le pontificat ne dura que trois ans, mais qui mérite attention parce qu’il
fut confronté à trois polémiques qui donnent bien le ton des grands débats ayant
agité la papauté des premiers siècles.
La première de ces polémiques a opposé le pape Étienne à l’évêque Cyprien de
Carthage, personnage respecté dans toute l’Afrique, à propos de deux évêques
espagnols ayant apostasié pendant les persécutions. Cette faiblesse coupable était-
elle rédhibitoire ? Conciliant, Étienne pensait que ces responsables, quoique fautifs,
devaient néanmoins être réhabilités, ce que les évêques espagnols et nord-africains
contestaient fortement.
La deuxième question concernait cette fois les simples fidèles qui avaient failli,
eux aussi, lors des massacres antichrétiens perpétrés par la police impériale :
pouvaient-ils être pardonnés pour avoir ainsi renié leur foi ? Un évêque d’Arles,
Marcien, affirmait le contraire, bec et ongles, s’attirant de vives critiques : nombre
de ses frères évêques gaulois et espagnols implorèrent le pape Étienne pour qu’il
excommunie ce rigoriste psychorigide !
La troisième polémique portait sur les chrétiens ayant reçu le baptême de
prêtres hérétiques. Ces « mal baptisés » faisaient-ils partie de l’Église ? Une majorité
d’évêques d’Asie Mineure et d’Afrique du Nord, dont le fameux Cyprien de
Carthage, militaient pour qu’ils soient baptisés une seconde fois, tandis que le pape
et beaucoup d’évêques méditerranéens estimaient, au contraire, qu’une simple
absolution suffisait à confirmer leur appartenance à l’Église.
Ces trois types d’affaires alimentaient de nombreux courriers entre évêques et
théologiens, suscitant de vives empoignades lors de synodes agités. Ils montrent
que, au temps d’Étienne Ier, l’évêque de Rome était déjà considéré comme un
arbitre et un recours en cas de conflit entre les Églises locales… mais aussi que ses
points de vue étaient souvent contestés par les épiscopats d’autres régions de la
chrétienté.

Eugène IV (1431-1447)
La réconciliation ratée

Le jeune Gabriel Gondulmaro, fils de riches bourgeois de Venise ayant choisi la


vie retirée d’un humble moine augustin, pouvait-il imaginer qu’il serait l’artisan
d’une improbable réconciliation entre l’Occident et l’Orient ? Avait-il jamais pensé
qu’un jour il deviendrait pape, lui qui était si peu fait pour la politique ? Il aurait
tellement préféré rester à prier et chanter le Seigneur en compagnie de ses frères
réguliers, retirés dans un ermitage perdu dans la célèbre lagune !
Mais la Providence en décida autrement. Le pape Grégoire XII, son parent,
l’avait nommé évêque, puis cardinal, avant d’abdiquer lui-même lors du concile de
Constance en 1415. Apprécié pour sa profonde spiritualité, Gabriel fut élu pape à la
suite du décès brutal de Martin V* en 1431. Mais le saint homme se vit aussitôt
empêtré dans les luttes de clan qui ravageaient Rome. Emprisonné en 1434 par une
révolte populaire fomentée par les Colonna dont il avait tenté de réduire
l’influence, il réussit à s’échapper du palazzo San Calisto déguisé en bénédictin, à
fuir Rome dans une simple barque jusqu’à Ostie puis à gagner Florence, dont il fit
sa résidence durant dix longues années.
C’est justement à Florence, le 5 juillet 1439, que fut promulgué en grande
pompe l’acte d’union entre l’Église d’Occident et l’Église d’Orient, à l’initiative de
l’empereur byzantin Jean VIII Paléologue. Celui-ci, affolé par l’imminence d’une
invasion turque, était prêt à tout pour sauver Constantinople, y compris, s’il le
fallait, à un ralliement à Rome incluant la primauté du pape ! Par centaines, les
évêques orientaux avaient fait le voyage, à la suite de l’empereur byzantin, en
compagnie de quelques prestigieux dignitaires dont le patriarche Joseph de
Constantinople, pour assister au concile « œcuménique » de Ferrare, vite
déménagé à Florence.
Las ! Cette réconciliation inespérée, après quatre siècles de schisme, fut
compromise par les attaques lancées contre Eugène IV par le concile de Bâle
qu’avait convoqué son prédécesseur. Une partie des pères conciliaires, notamment
les délégués français et allemands désireux de s’affranchir financièrement de la
tutelle papale, appliquèrent la règle élaborée à Constance qui donnait à tout concile
un pouvoir supérieur à celui du pape. Or Eugène IV n’entendait pas obéir aux
injonctions « conciliaristes » venues de Bâle. La rupture était inévitable. Elle se
produisit le 7 mai 1437 à propos du lieu de rencontre avec les délégués orientaux –
qui n’était, bien sûr, qu’un prétexte.

Désolant timing ! Alors qu’Eugène IV voit peu à peu se rallier à lui les chrétiens
arméniens, les coptes d’Égypte, les nestoriens de Mésopotamie, voilà que le concile
de Bâle le dépose, en 1439, pour élire un certain Félix V, ancien duc de Savoie,
renouant avec la désolante habitude des antipapes*. Difficile, dans ces conditions,
d’imposer son autorité aux représentants des Églises orientales ! Soutenu par le roi
Alphonse V d’Aragon, puis par le roi Frédéric III d’Allemagne, Eugène IV
triompha finalement de cette épreuve et rentra à Rome en majesté, confortant
définitivement la victoire du pape sur le concile – avant de mourir en 1447.
Faut-il souligner que, en contribuant à la défaite des « conciliaristes » plus que
jamais partisans de soumettre l’autorité du pape à celle des conciles, Eugène IV a
évité que la gouvernance de l’Église ne se transforme en une sorte de régime
parlementaire – ce qui n’aurait pas été sans modifier profondément l’histoire de la
papauté !

Europe
Des racines chrétiennes

Il paraît que c’est le pape Grégoire le Grand* qui, le premier, appela « Europe »
cette partie du monde civilisé distincte de l’empire chrétien d’Orient et de l’Afrique
du Nord. C’était au VIe siècle. On ne parlait pas encore, et pour cause, de la menace
musulmane. Celle-ci sera repoussée plus tard, en 732, à Poitiers, par les « gens
d’Europe » dirigés par Charles Martel, puis, un demi-siècle plus tard, par l’armée
de Charlemagne, « phare de l’Europe ». C’est à partir de la constitution de
l’« Occident chrétien » que le mot Europe, pendant près de mille ans, sera
synonyme du mot chrétienté.
Pour les papes modernes, l’Europe est la synthèse de ce que la philosophie
grecque, l’Empire romain et la religion chrétienne ont produit de mieux : la
démocratie, l’état de droit, la conscience, etc. Si ces principes fondamentaux ont
aussi inspiré des philosophies ou des régimes hostiles à l’Église (au XIXe siècle),
jusqu’à justifier les plus sanglantes dictatures et la pire des barbaries (au XXe siècle),
ils n’en restent pas moins le socle sur lequel les hommes de bonne volonté ont
cherché à inventer, après 1945, une Europe unie – celle que Pie XII appelait dès
1944 une « société des peuples » où les nations délégueraient une partie de leurs
pouvoirs à une autorité supérieure commune. Cette construction inédite s’est
élaborée sur des bases chrétiennes grâce à des démocrates-chrétiens nommés
Konrad Adenauer, Alcide De Gasperi, Robert Schuman ou Jean Monnet, tous
catholiques pratiquants accrochés prioritairement aux valeurs de l’Évangile et à la
doctrine sociale de l’Église : réconciliation, solidarité, subsidiarité, etc.
Les premiers pas de cette union européenne furent vivement encouragés par
Pie XII et Jean XXIII. Paul VI, lui-même fils d’un militant démocrate-chrétien, la
considérait comme une création politique bienvenue – même si elle avait pris la
forme d’un « marché commun » – car elle avait tenu sa promesse première : éviter
durablement le retour de la guerre sur le vieux continent. Elle permettait également
à ses six, neuf puis douze membres de se dégager collectivement de la tutelle du
« grand frère » américain, tout en résistant efficacement à la redoutable menace
communiste venue de l’est.
Jean-Paul II, le pape polonais, ne provenait pas de cette Europe-là. À ses yeux,
l’Europe était bien davantage qu’un ensemble d’États séparés par la frontière entre
l’Est et l’Ouest, qu’il considérait, lui, comme accidentelle et provisoire. Pour lui,
l’Europe était d’abord une culture millénaire ayant forgé des valeurs communes
partagées par chacune des nations composant le vieux continent : la primauté de la
personne, la dignité de l’homme, le respect de la vie, la tolérance, le sens de
l’universel. Lorsqu’il s’adresse à cette Europe-là, un jour de 1992, à Compostelle,
Jean-Paul II embrasse plus de mille ans d’histoire :

Je lance vers toi, vieille Europe, un cri d’amour : retrouve-toi toi-même ! Découvre tes origines !
Ravive tes racines ! Revis ces valeurs authentiques qui ont rendu ton histoire glorieuse !

Le projet de Jean-Paul II, c’est que l’Europe « respire avec ses deux poumons »,
l’occidental et l’oriental, qui n’auraient jamais dû se séparer, et qu’ont incarné saint
Benoît, à l’ouest, et saints Cyrille et Méthode, à l’est : ce rêve tant de fois exprimé
par ce pape visionnaire deviendra réalité après la chute du Mur de Berlin en 1989.
Trois semaines après la chute du Mur, quand Mikhaïl Gorbatchev vient rencontrer
Jean-Paul II au Vatican, il est agréablement surpris d’entendre le pape affirmer que
l’Europe, quand elle sera réunie, n’aura aucunement besoin du « modèle
américain » pour retrouver ses racines, ses valeurs et sa culture !
Benoît XVI, son successeur bavarois, a repris avec constance le thème des
racines chrétiennes de l’Europe. Si l’ex-cardinal Ratzinger a choisi de s’appeler
« Benoît », c’est en référence au même Benoît de Nursie, fondateur de la règle
bénédictine qui contribua à diffuser le christianisme dans tout le continent, et qui
en est devenu le « saint patron ». Plus encore que Jean-Paul II, Benoît XVI
s’indignait de voir les dirigeants de l’Europe réunifiée exclure Dieu et la religion de
leur champ de vision. Pour lui, cette Europe « relativiste », où l’individu est sa
propre référence, a perdu son « âme » et n’est pas près de la retrouver. Benoît XVI,
sur ce sujet, était d’un pessimisme noir.
Ce pessimisme, le pape François ne le partage pas. Le premier pontife à venir
d’un autre continent a mis un peu de temps à comprendre, par exemple, qu’il
puisse exister autant d’« eurosceptiques » ! Pour lui, comme pour l’immense
majorité des habitants de l’hémisphère Sud, l’Europe est d’abord le continent le
plus riche de la planète, et elle est coupable de ne pas faire preuve de plus de
solidarité avec le reste du monde. L’ex-archevêque de Buenos Aires,
symboliquement, a abordé le continent européen par une visite sur l’île italienne de
Lampedusa, en pleine Méditerranée, là où des milliers de migrants meurent de
vouloir rejoindre l’eldorado européen, et par un voyage apostolique en Albanie, qui
est, sans conteste, le pays le plus pauvre du continent.
Le 25 novembre 2014, le pape François s’est rendu à Strasbourg dans le but
affiché de secouer un peu les membres du Parlement européen et du Conseil de
l’Europe. L’Europe est « fatiguée » et repliée sur elle-même, leur dit-il, comme une
« grand-mère » qui ne serait plus féconde ! Loin, très loin de l’eurocentrisme de
son prédécesseur, le pape argentin n’a pas mâché ses mots pour rappeler que
l’Europe, berceau de la « dignité et de la transcendance » de l’homme, ne devait pas
« avoir peur » de regarder l’avenir :

Europe, où est ta vigueur ? Ton esprit d’entreprise et de curiosité ? Où est ta soif de vérité, que tu as
toujours communiquée au monde avec passion ?
Exclusive (Droit d’)
Un privilège insupportable
e
On a du mal à y croire : jusqu’au début du XX siècle, les empereurs et les rois
régnant sur les principaux États catholiques (Allemagne, Espagne, France,
Autriche-Hongrie) détenaient le privilège de s’opposer, lors d’un conclave, à
l’élection d’un cardinal qui ne leur plaisait pas. Ce droit de veto que s’est attribué
l’empereur d’Allemagne au Moyen Âge s’était étendu de facto à toutes les royautés
catholiques d’Europe, jusqu’à devenir une règle non écrite à la fin du XVIIe siècle.
Chateaubriand raconte qu’il suffisait alors, pour modifier le sort de l’Europe, que le
roi d’Espagne, par exemple, fît passer au conclave un simple billet : « Su Magestad
ne quiere que N… sea Papa, quiere que N… lo tenga. » (« Sa majesté ne veut pas que
N… soit pape, et veut que N… le soit. »)
Bien sûr, cette intrusion des États dans le processus de désignation d’un
dirigeant religieux datait de l’époque où le pape disposait de pouvoirs temporels. À
plusieurs reprises, le droit d’exclusive exercé par tel roi d’Espagne ou tel empereur
d’Autriche, exprimé par le truchement de tel cardinal appartenant à la nation
concernée, empêcha plus d’une personnalité jugée « trop liée à la cour d’Autriche »
ou « trop proche des Français » de monter sur le trône de saint Pierre.
Ainsi, en 1823, Léon XII ne serait jamais devenu pape si le ministre
Metternich, au nom de l’Autriche, n’avait pas mis son veto à la personne du
cardinal Severoli. De même en 1830, le cardinal Cappellari ne serait jamais devenu
Grégoire XVI si le roi d’Espagne n’avait pas écarté de la compétition le cardinal
Giustiniani, qui remercia publiquement et très élégamment le souverain espagnol
de lui avoir ainsi épargné un fardeau aussi lourd !
Un des plus grands papes des temps modernes, Pie IX, ne dut son élection par
le conclave de 1846 qu’à l’arrivée tardive du cardinal Gaisruck, porte-parole
officieux de l’empereur d’Autriche-Hongrie qui considérait le cardinal Mastai-
Ferretti comme trop libéral : la voiture du retardataire l’ayant déposé devant le
palais du Quirinal – où se tenait alors le conclave – après l’acceptation rituelle du
nouveau pontife, il n’était plus possible, canoniquement, de revenir sur son
élection !
La dernière manifestation du droit d’exclusive eut lieu en 1903, après la mort
de Léon XIII, alors que le conclave s’apprêtait à élire le secrétaire d’État du pape
défunt, le cardinal Rampolla del Tindaro. Au troisième tour de scrutin, sans gloire
et dans un latin approximatif, le cardinal Puzyna, archevêque de Cracovie, fit part
de l’opposition formelle de l’empereur François-Joseph d’Autriche à l’élection de
Rampolla, qu’il trouvait trop réformateur et trop francophile. C’est ainsi que le
cardinal Sarto, personnalité beaucoup moins impressionnante que Rampolla,
devint le pape Pie X*.
Le scandale fut énorme. Jamais le sentiment d’humiliation n’avait été si fort
chez les cardinaux, au point que le nouveau pape, à peine élu, ordonna au futur
cardinal Gasparri, président de la Commission pour la codification du droit
canonique, de préparer l’abolition définitive de cette coutume devenue aussi
anachronique qu’incompréhensible. L’éminent juriste confia le dossier à son tout
jeune collaborateur Eugenio Pacelli : c’est donc le futur Pie XII qui rédigea le projet
d’abolition du droit de veto, approuvé par les cardinaux le 29 décembre 1903 et
confirmé par Pie X dans la constitution apostolique Commissum nobis le 20 janvier
1904.
La messe est dite : depuis cette date, tout cardinal cédant à la pression d’un chef
d’État étranger est menacé d’excommunication. Pourtant, j’ai raconté plus haut
l’intérêt très appuyé du général de Gaulle*, en octobre 1958, pour l’élection du
successeur du défunt Pie XII, et la consigne qu’il donna à son ambassadeur auprès
du Saint-Siège, Roland de Margerie, d’œuvrer discrètement en faveur du cardinal
Roncalli qui avait été nonce à Paris et passait, à raison, pour francophile. Nul ne
saura jamais combien de cardinaux proches du Général, les Tisserant, les
Tappouni, ont voté en faveur du futur Jean XXIII pour faire plaisir au dirigeant
français – sans être excommuniés pour autant !
Famille
Voir : Divorcés remariés.

Farnèse (Palais)
L’autre ambassade de France

En principe, le palais Farnèse ne devrait pas figurer dans ce dictionnaire


puisqu’il abrite l’ambassade de France auprès de l’Italie. Il n’a donc rien à voir avec
les papes, contrairement à la villa Bonaparte* qui héberge, dans un autre quartier
de Rome, l’ambassadeur de France près le Saint-Siège. Et pourtant, cet
impressionnant bâtiment Renaissance est intimement lié à l’histoire de la papauté.
Ne serait-ce que par sa construction, qu’on doit au cardinal Alexandre Farnèse,
futur Paul III*. C’était au temps où les papes ne dédaignaient ni l’argent, ni les
femmes, ni les arts. Quelques grandes familles – les Borgia, les Farnèse, les
Médicis – se disputaient alors le pouvoir militaire, l’autorité religieuse, la puissance
économique et les plus beaux chantiers de la Ville éternelle. D’ailleurs, le jeune
Alexandre Farnèse avait de qui tenir : nommé cardinal par la grâce du pape
Alexandre VI Borgia*, qui avait sa sœur Giulia pour maîtresse, il avait été formé
aux beaux-arts par Laurent de Médicis, dit le Magnifique, le tout-puissant
gouverneur de Florence.

En 1495, le cardinal Farnèse commença à dégager le site convoité, sur la rive


droite du Tibre, et confia le projet à Antonio da Sangallo le Jeune, puis à Michel-
Ange, auquel on doit notamment la grande corniche couronnant la façade et la
loggia centrale du bâtiment. L’élection d’Alexandre Farnèse par le conclave en 1534
sublima son ambition de faire à cet endroit de la vieille Rome – juste à côté du
populaire Campo de’ Fiori – un palais fastueux, en tout point exceptionnel.
Paul III imagina même que la nef du vestibule d’entrée se prolongerait par un pont
enjambant le Tibre, à l’arrière, pour rejoindre le palais della Farnesina, de l’autre
côté du fleuve !
Fresques, statues, plafonds, pilastres, galeries donnant sur le cortile, loggias,
terrasses, salons, peintures, mosaïques anciennes : aucun ambassadeur de France,
sur la planète, ne règne sur un tel ensemble monumental et artistique. Il le partage
depuis 1875 avec l’École française de Rome, une institution qui forma tous les
grands historiens de la Rome antique, de Louis Duchesne à Pierre Grimal, et dont
la bibliothèque, riche de 200 000 ouvrages reconnaissables à leur reliure blanche,
occupe dix-sept salles au deuxième étage de ce bâtiment hors normes.

Fatima
« Un évêque vêtu de blanc… »

Les apparitions de Fatima, au Portugal, ont eu lieu en 1917, sous le pontificat


de Benoît XV*. Elles ont d’abord suscité la méfiance de l’évêque de Coimbra,
Mgr Coreira da Silva, auquel le curé de Fatima avait rendu compte des propos
incohérents tenus par une mystérieuse « dame vêtue de soleil » à trois petits bergers
de la Cova da Iria. La Vierge, si c’est bien elle, aurait raconté à ces gamins incultes
des choses terrifiantes sur l’enfer et la nécessaire conversion de la lointaine Russie.
Allons ! Que pouvaient savoir de la « Russie » ces trois pauvres enfants dont la plus
grande, Lucia, n’avait même pas dix ans !
L’Église fait toujours montre d’une prudence extrême face aux miracles,
apparitions, visions, prophéties, stigmates et autres phénomènes surnaturels. C’est
pourquoi le brave évêque a jugé urgent d’attendre quelques années avant de prier
Rome, en 1922, d’engager un « procès » en reconnaissance de ces étranges
apparitions. Sans succès : à l’époque, le vieux pape Benoît XV vit ses derniers
moments, et son entourage refuse de l’embêter avec ces histoires
abracadabrantesques…
Son successeur Pie XI, un intellectuel peu porté sur l’irrationnel, prend le
temps de la réflexion. Lui aussi se méfie. L’Église du Portugal, menacée par une
vague d’anticléricalisme, n’aurait-elle pas intérêt à mobiliser ses ouailles autour de
quelque phénomène miraculeux ? Ce n’est qu’en 1926 qu’il envoie à Fatima un de
ses collaborateurs, le nonce Gaetano Nicotra, lequel rentre bouleversé par
l’évidente piété qui baigne le lieu, pourtant difficile d’accès, et rend un rapport
favorable. En octobre 1930, Pie XI autorise officiellement le culte de la Vierge
de Fatima.
Treize ans ont passé depuis la première apparition. Deux des trois enfants sont
morts – comme la Vierge leur avait annoncé – tandis que leur cousine Lucia,
devenue novice dans un couvent éloigné, continue d’avoir des visions. La voyante
commence à coucher sur le papier les propos que leur a tenus la Vierge, et implore
son évêque d’en avertir le pape, ce que le prélat consent à faire en 1938 – mais
Pie XI, déjà malade, ne lui répond pas.
En revanche, son secrétaire d’État s’intéresse au sujet. Il s’appelle Eugenio
Pacelli, et se rappelle que le 13 mai 1917, jour de la toute première apparition de
Fatima, il était lui-même ordonné évêque des mains de Benoît XV. Cette
coïncidence le trouble, et il s’en ouvre à l’évêque Coreira da Silva. Quand celui-ci
apprend, en mars 1939, que le cardinal Pacelli a succédé à Pie XI sous le nom de
Pie XII, il pousse Lucia à écrire directement à ce pape plus réceptif que ses
prédécesseurs.
Le nouveau chef de l’Église est ému par le récit de Lucia. Comme la Vierge l’a
expressément demandé aux enfants, il décide de procéder solennellement, en
décembre 1942, à la consécration du monde « au Cœur immaculé de Marie » qui,
selon le texte de Lucia, devrait « convertir la Russie ». Pie XII est si pénétré de cette
histoire qu’il ressent lui-même, en 1950, à quatre reprises, la vision qu’avait eue
collectivement la foule des pèlerins de Fatima le 13 octobre 1917, le soleil tournant
mystérieusement sur lui-même pendant de longues et angoissantes minutes…
Poussée par son évêque, Lucia finit par rédiger la troisième partie de son récit,
en priant instamment de ne pas l’ouvrir avant l’année 1960. Quand le cardinal
Ottaviani, patron du Saint-Office, vient lui-même à Fatima en 1957, il ordonne à
l’évêque de lui confier le document, qu’il enferme quelque part dans ses bureaux
romains, à double tour. Il l’en ressortira pour le donner au nouveau pape
Jean XXIII, en août 1959, mais celui-ci, après en avoir pris connaissance, le remise
aussitôt dans ses appartements privés. Sans révéler ni en 1960, ni dans les années
suivantes, le contenu de ce qui est alors devenu, pour le monde entier, le
« troisième secret de Fatima » !
Le mystérieux silence de Jean XXIII, au lieu d’enterrer le sujet, relance toutes
sortes de spéculations insensées, la plupart apocalyptiques. Quand Paul VI
remplace Jean XXIII en 1963, il est assailli sur ce thème par des milliers de fidèles, y
compris par de nombreux évêques qui lui demandent de consacrer, à son tour, la
Russie à Marie. Paul VI n’est pas un mystique. S’il finit par accepter d’aller présider
le centenaire des apparitions de Fatima, sur place, en mai 1977, il refuse toutefois
de rendre public le texte du « secret ».
Il faudra que Jean-Paul II* se penche à son tour sur cette histoire après
l’attentat où il faillit mourir – un 13 mai – pour se convaincre que c’est la Vierge de
Fatima qui lui a sauvé la vie. Il a lu le texte de Lucia sur son lit de convalescence. Il
est persuadé que cet « évêque vêtu de blanc qui traverse une ville en ruine et qui
tombe sous les balles », c’est lui-même ! Il se rendra à Fatima en mai 1982, puis
prévoira un nouveau voyage au Portugal en mai 2000, au cours duquel il chargera
son secrétaire d’État, le cardinal Sodano, de rendre publique la « troisième partie
du secret de Fatima ».
Pour l’édification des foules, le texte est assorti d’un commentaire du cardinal
Ratzinger, qui n’est pas, lui non plus, un grand amateur de surnaturel. « Vision
prophétique », au sens biblique, dont le « caractère ne peut être que symbolique »,
le texte évoque certainement, écrit Ratzinger, « l’immense souffrance endurée par
les chrétiens au XXe siècle face au communisme athée », une souffrance « que Jean-
Paul II a éprouvée dans sa chair » au point de frôler la mort.
Le même Jean-Paul II, le 8 octobre 2000, a solennellement couronné les fêtes
du IIIe millénaire en consacrant celui-ci à la Vierge Marie. Non sans mettre fin à
des années de fantasmes et de spéculations : depuis cette apothéose inattendue, il
n’y a plus de secret de Fatima. Encore rencontrera-t-on, pendant des décennies, des
incrédules pour affirmer sur Internet, avec des accents de conspirateurs, que le
pape Jean-Paul II n’a pas révélé le vrai texte de Lucia…

Femme
Du chemin à faire

Le Vatican est un monde d’hommes, majoritairement célibataires et, de


surcroît, plutôt âgés. Les femmes y sont rares. Passons sur les scandaleuses figures
féminines apparues dans le paysage apostolique au moment de la « pornocratie
pontificale* » (la reine Marousie) ou au cœur de la Renaissance italienne (Lucrèce
Borgia), qui rappellent que la morale fut parfois, à Rome, une valeur superfétatoire.
Passons aussi sur la rocambolesque histoire de la papesse Jeanne* qui n’est qu’une
sulfureuse légende aux multiples variantes, et sur l’émouvant destin de la
gouvernante du pape Pie XII, sœur Pascalina*, qui, en trente ans, suscita plus de
méchantes rumeurs que toutes les autres femmes de l’histoire de la papauté.
Jusqu’au concile Vatican II*, la règle est simple : les seules femmes dont on
parle à la tête de l’Église sont la Sainte Vierge, les grandes saintes et, à la rigueur, les
religieuses. C’est à partir des débats conciliaires sur l’apostolat des laïcs que des
femmes « normales », sans cornette, ayant mari et enfants, ont été employées
comme dactylos ou bibliothécaires. Non sans réticences : même les petites sœurs
en poste au Vatican étaient priées, jusqu’en 1967, de ne pas dire où elles
travaillaient !
Deux femmes de qualité brisèrent ce tabou. La première femme à laquelle fut
confiée une responsabilité à la curie fut Rosemary Goldie, une amie australienne du
philosophe Jacques Maritain, qui devint sous-secrétaire du Conseil pour les laïcs en
1967. Entrée à la curie avant même Vatican II, son cas avait paru si incongru que
Jean XXIII, en plaisantant, l’appelait « The little one ! » L’autre fut Marie-Louise
Monnet, la sœur de Jean Monnet, l’un des fondateurs de l’Europe. Elle fit sensation
à la veille de la troisième session du concile, en septembre 1964, lorsque le pape
Paul VI la nomma « auditrice ». Une femme au concile, pour environ
2 700 hommes : cette simple annonce déclencha un tonnerre d’applaudissements
chez les pères conciliaires !

Bientôt, rencontrer une femme dans une délégation vaticane ne sera plus
exceptionnel. Les musées du Vatican, la Bibliothèque du Vatican ou Radio
Vatican* en emploient sans réserve. Mieux, certaines délégations officielles du
Saint-Siège sont dirigées par des femmes – comme en 1995, à Pékin, lors de la
conférence mondiale des Nations unies pour les femmes, ou en 1996, au Québec,
dans une commission de l’Onu sur les mines antipersonnel. Qu’une femme soit
nommée aujourd’hui à la tête du site Internet du Vatican ou de l’Académie
pontificale des sciences sociales ne fait plus la une des journaux italiens.
Il faut dire que Jean-Paul II a fait progresser les choses. Le pape polonais – qui
avait eu une amie de cœur lorsqu’il faisait du théâtre dans sa jeunesse – fut sans
doute le premier pontife à aimer vraiment les femmes, à ne pas en avoir peur, à les
embrasser comme du bon pain, comme à cette veillée de Gênes en 1985, où l’on vit
le Saint-Père enserrer affectueusement le visage d’une jeune déléguée italienne
avant que le très conservateur cardinal Siri, placé à côté du pape, ne tende à celle-ci,
le bras raide et le regard sévère, son anneau à baiser ! Qu’a dû penser le vieux Siri
en voyant Jean-Paul II un an plus tard, à Sydney, danser bras dessus bras dessous
avec deux jeunes Australiennes devant 13 000 personnes ravies ! Le même Jean-
Paul II, convaincu du « génie des femmes » (sic), lança dans sa Lettre aux femmes,
en 1995, le fameux : « Merci à toi, femme, pour le seul fait d’être femme ! » Allant
jusqu’à exprimer les « regrets » de l’Église pour avoir trop longtemps contribué à la
marginalisation des femmes dans nos sociétés.
Le pape François s’est inscrit dans la continuité de Jean-Paul II. Lui aussi eut
une petite amie quand il était jeune. Lui aussi embrasse les femmes comme du bon
pain. Lui aussi a lancé quelques formules enthousiastes, comme dans une interview
accordée au Messagero en juin 2014 : « La femme est la plus belle chose que Dieu ait
créée. L’Église est femme. Église est un mot féminin. Il n’y a pas de théologie
possible sans cette féminité. » Mais le pape argentin est conscient que l’Église a
encore du chemin à faire, comme il l’a dit publiquement à plusieurs reprises :
« Nous sommes quelque peu en retard quant à l’élaboration d’une théologie de la
femme, il nous faut avancer sur ce point ! »
Les temps ont changé. Il n’est plus étonnant de voir des femmes travailler au
Saint-Siège, représenter le pape dans des colloques, donner des cours dans les
universités pontificales ou siéger dans des dicastères. Elles y occuperaient, selon les
statistiques, quelque 20 % des emplois – au point que le gouvernorat de l’État du
Vatican a dû introduire le congé maternité dans sa législation qui ignorait ce
concept !
Si le débat reste vif sur la place des femmes dans l’Église catholique, c’est
d’abord qu’il n’est toujours pas question d’en faire des prêtres, à plus forte raison
des évêques, au nom d’une tradition bimillénaire qui veut que le prêtre soit
« semblable au Christ », lequel était un homme. Cette tradition-là, qui est à la
limite du dogme, n’est pas près d’être réformée.
Mais surtout, la promotion de femmes dans les instances de l’Église, même si
elle devait s’accélérer dans les années à venir, n’aboutira jamais à ce qu’un pape, un
jour, tolère l’avortement – qui est devenu, dans les sociétés occidentales, le
principal critère de la liberté de la femme. Le pape François a rappelé, en 2015, que
l’avortement était « un crime horrible ». Cette divergence-là, qui touche à
l’essentiel, risque de durer longtemps. Elle fait oublier que l’Église, en imposant
jadis le principe marital du « consentement mutuel », avait fait davantage pour la
libération de la femme que toute autre philosophie ou idéologie !
Enfin, pour les papes d’aujourd’hui, la femme est d’autant plus célébrée qu’elle
incarne la résistance ontologique aux nouveaux courants de pensée (gender) et aux
groupes de pression (LGBT) prônant la non-différenciation des sexes : la femme
faite pour donner la vie, qui perpétue l’espèce, autour de qui se construit la famille,
est, dans sa plénitude, la meilleure réponse au précepte des féministes : « On ne
naît pas femme, on le devient. » Être femme serait une donnée culturelle plutôt
qu’un état naturel ? Vous ne trouverez aucun pape qui ne pense exactement le
contraire.

Femmes (Vote des)


L’appel de Benoît XV

Dans un discours prononcé à Rome le 15 juillet 1919, le pape Benoît XV* fit
sensation en se prononçant solennellement, ce jour-là, en faveur du droit de vote
des femmes dans les pays modernes. Jusqu’alors, le féminisme catholique – incarné
par Dorothy Day aux États-Unis ou Hildegarde Burjan en Autriche – était marginal
et se heurtait aux idées « antimodernistes » prônées par le Vatican. Pie X n’avait-il
pas répété, en 1905, que « la femme ne doit pas voter mais se consacrer à un idéal
plus élevé de bien humain » ? La prise de position spectaculaire du « pape de la
guerre » changeait la donne, en visant nommément les deux pays les plus
rétrogrades sur ce plan : l’Italie et la France.
L’appel de Benoît XV était le fruit de trois réflexions : d’abord, la guerre 1914-
1918 avait montré, dans toute l’Europe, que les chrétiens (et les chrétiennes)
étaient d’aussi fervents patriotes que les autres, toutes classes sociales mêlées ;
ensuite, dans les pays belligérants dont les hommes étaient au front, les femmes
s’étaient montrées suffisamment actives et courageuses pour avoir gagné le droit de
participer à la vie de leur nation ; enfin, il convenait d’en finir avec la vieille
consigne papale du non expedit* qui, en empêchant les chrétiens (et les
chrétiennes) de participer à la vie politique italienne, avait laissé le champ libre aux
partis anticléricaux et extrémistes.
Benoît XV sait qu’il ne prend pas de risques sur le plan électoral, bien au
contraire. Les femmes, en Italie comme en France, sont restées très catholiques : si
elles s’engagent sur le terrain politique et social, elles y seront partout majoritaires.
Le premier parti démocrate-chrétien de la Péninsule, le Parti populaire italien
(PPI) de Don Sturzo, a d’ailleurs inscrit le vote des femmes dans son programme
dès sa fondation, en janvier 1919. En France, il n’échappe à personne que les
femmes sont 1,8 million de plus que les hommes, ce qui peut chambouler
n’importe quel résultat électoral.
Au Sénat français, la prise de position du pape conforte la majorité radicale-
socialiste… dans son opposition farouche au vote des femmes ! En mai 1919,
pourtant, les députés français, des communistes aux conservateurs, ont
globalement suggéré d’ouvrir le droit de vote aux femmes. Mais voilà que les
sénateurs, majoritairement radicaux-socialistes, laïcs et francs-maçons, s’y
opposent désormais, au prétexte que les femmes ne sont « pas assez instruites »,
qu’elles sont « superficielles » et, surtout, qu’elles « voteront selon les instructions
de leurs curés » !
La République française se cabre – alors que la plupart des monarchies
d’Europe, de la Suède aux Pays-Bas, ont déjà accordé le droit de vote à leur
population féminine ! Le Sénat, dominé par le groupe de la Gauche démocratique,
maintient son obstruction au vote féminin, y compris en 1936, quand le Front
populaire parvient au pouvoir. Pas question de faire voter les femmes « restées sur
les genoux de l’Église » !
Finalement, au pays d’Olympe de Gouges et de Louise Michel, c’est un
catholique pratiquant, le général de Gaulle, qui accordera le droit de vote aux
femmes par une ordonnance du 21 avril 1944 – il faut dire qu’à cette date la guerre
n’est pas finie, que le gouvernement est « provisoire » et, surtout, que le Sénat n’est
pas encore rétabli !
Quelques mois plus tard, le 21 octobre 1945, le pape Pie XII exhortera à son
tour les femmes à se rendre aux urnes :
— Votre heure est venue, femmes et jeunes catholiques, la vie publique a
besoin de vous !
Ferme modèle
Les vaches du Saint-Père
e
Au tournant du XX siècle, l’entreprenant Léon XIII avait imaginé de planter
une vigne à Castel Gandolfo*, mais les papes de l’époque étaient alors
« prisonniers » au Vatican, et l’idée n’eut pas de suite. Après la signature des
accords du Latran* en 1929, Pie XI entreprit de restaurer la résidence d’été des
papes, et ordonna qu’on y transformât l’ancien jardin potager du domaine en une
véritable ferme modèle, avec des vaches, des ânes, des moutons, un poulailler, etc.
Trois ans plus tard, il put visiter l’exploitation agricole qui, sur une vingtaine
d’hectares, produisait du lait, de l’huile, des fruits, des œufs, des fleurs, etc.
Ayant l’idée de valoriser ostensiblement le monde rural, Pie XI voulut
introduire à Castel Gandolfo les équipements les plus modernes – trayeuses
mécaniques, couveuses à poussins, machines à pasteuriser le lait – et incita le
fermier et ses aides à produire, d’emblée, des produits de qualité. De Pie XII à
Benoît XVI, tous les papes suivants ont aimé ce spectacle bucolique, l’odeur de foin
séché, les couleurs changeantes, les poules en liberté et le miel produit par les
ruches. Pendant un temps, avant la guerre, le troupeau de vaches frisonnes
accueillit un couple de sangliers ainsi que deux gazelles offertes par le délégué
apostolique en Égypte.
Une partie des produits de la ferme de Castel Gandolfo est livrée au palais
apostolique ou à des institutions caritatives, ou bien vendu à l’Anone, le
supermarché du Vatican. Pendant la guerre, cette production permit d’alimenter
les milliers de malheureux qui, à partir de l’été 1943, s’étaient réfugiés dans la
résidence papale. En janvier 1944, sept des vingt-six vaches laitières furent
d’ailleurs transportées en camion, de nuit, dans les jardins du Vatican où elles
fournirent du lait jusqu’à la libération de Rome !

Filière bulgare
À qui profite le crime ?

Le 13 mai 1981, il est presque 17 heures lorsque la papamobile du pape Jean-


Paul II pénètre sur la place Saint-Pierre noire de monde. De sa voiture découverte,
le Saint-Père salue les fidèles, embrasse les enfants qu’on lui tend, bénit pèlerins et
touristes… quand trois coups de feu claquent. C’est un attentat. Le pape, touché au
ventre, s’effondre dans les bras de son secrétaire tandis que la Jeep papale s’extirpe
brusquement de la foule médusée. Sans connaissance, Jean-Paul II est emmené en
trombe vers l’hôpital Gemelli…

L’homme qui a tiré sur le pape a été arrêté. Il s’appelle Mehmet Ali Agça*. Il a
vingt-trois ans, il est turc et son nom figure sur les fichiers d’Interpol. Il a déjà fait
de la prison. Il est musulman. Il provient de la mouvance des « Loups gris », un
groupuscule extrémiste financé par la Mafia turque et étroitement lié aux réseaux
de trafiquants d’armes et de drogue qui prolifèrent dans ce pays gangrené par des
années d’anarchie. Le chef de l’Église catholique, victime d’un militant islamiste !
Aujourd’hui, le monde entier serait tétanisé par un événement aussi grave.
Pourtant, à l’époque, les médias du monde entier tournent aussitôt les yeux en
direction du Kremlin*. Plus précisément du siège du KGB, bras armé d’un pouvoir
soviétique ébranlé par les remous qui agitent l’Europe de l’Est. Allons ! Qui avait
intérêt à supprimer ce pape polonais dont le soutien au syndicat Solidarność avait
enflammé, en quelques mois, la Pologne communiste ? À l’heure où la contestation
ouvrière polonaise commençait à contaminer les opposants tchèques, hongrois, et
même lituaniens ou ukrainiens, il fallait être aveugle pour ne pas voir que Moscou
voulait se débarrasser de ce trublion en soutane !
À Washington, cependant, le président Ronald Reagan affiche une extrême
prudence : Iouri Andropov, le chef du KGB, est sur le point de remplacer Léonid
Brejnev à la tête de l’URSS, ce qui rend explosive l’hypothèse de l’implication de ses
propres services dans l’attentat contre le pape. Or, très vite, on découvre qu’avant
de commettre son crime, Ali Agça a séjourné à Sofia, en Bulgarie, où les services
secrets sont connus pour être les dociles exécutants du KGB soviétique. Info ou
intox ?
En août 1982, la journaliste américaine Claire Sterling, proche de la CIA,
publie dans le Reader’s Digest un long article, dont elle fera un livre traduit dans
toutes les langues, où elle démontre que l’auteur de l’attentat était bien lié aux
services bulgares. Quelques semaines plus tard, Ali Agça lui-même – qui n’avait
jamais évoqué cette piste – confirme soudain, avec force détails, qu’il travaillait
pour des agents bulgares. Notamment pour un certain Sergueï Antonov, chef
d’escale de la Balkan Air à Rome, qui est arrêté à son bureau le 25 novembre 1982.
Cette fois, la « filière bulgare » a un nom et un visage !
Les professionnels de l’espionnage sont sceptiques : si le dénommé Antonov
était bien le pivot d’une affaire aussi énorme, ses supérieurs l’auraient-ils laissé à
son poste, à Rome, un an et demi après le crime ? Cette objection de bon sens est
balayée, emportée par le torrent d’informations aussi spectaculaires que
contradictoires alimenté par les juges italiens, les journalistes américains et les
mystérieux visiteurs qu’Ali Agça rencontre discrètement dans sa cellule.
Il faudra quatre ans pour qu’Antonov soit relâché, faute de preuves, en 1986.
La « filière bulgare » était, selon toute vraisemblance, une fausse piste, nourrie par
quelques cercles américains anticommunistes, héritiers de la guerre froide et
impliqués dans des réseaux internationaux occultes. Après la chute du Mur de
Berlin et l’effondrement de l’URSS, lorsque s’ouvriront les archives à Sofia, Berlin-
Est et Moscou, aucun de ceux qui y mèneront des fouilles – journalistes spécialisés,
ex-dissidents, agents étrangers et enquêteurs divers – ne trouvera le moindre indice
impliquant le KGB et ses alliés bulgares dans la tentative d’attentat du 13 mai 1981.
Pas le plus insignifiant billet de train, la plus banale fiche d’hôtel, la plus petite note
de frais !
Enterrée, la piste bulgare ! Jean-Paul II lui-même, quand il effectua un voyage
apostolique dans la Bulgarie post-communiste, en mai 2002, déclara dès son
arrivée au président Gueorgui Parvanov qu’il « n’avait jamais cru à la filière
bulgare ». Amabilité diplomatique ? Son entourage romain, pendant des années, et
jusqu’à nos jours, garde en mémoire la question-clé, restée sans réponse : qui, plus
que le Kremlin, au printemps 1981, avait intérêt à ce que le pape disparaisse ?

Filioque
Au nom du Père…

En latin : « Et du Fils. » Huit lettres plutôt banales. Comment expliquer que le


sort du monde civilisé, pendant plusieurs siècles, a semblé dépendre de cette
brochette de lettres, par ailleurs incompréhensible au commun des mortels, nichée
au cœur du Credo ? Le sujet de la discorde, c’est l’Esprit saint. À plusieurs reprises,
dans le Nouveau Testament, Jésus, fils de Dieu, associe à sa personne celle du Père
et celle de l’Esprit dans ce qu’on appellera la « sainte Trinité ». C’est en référence à
ce principe trinitaire que les chrétiens se signent, depuis toujours, « au nom du
Père, et du Fils et du Saint-Esprit ». Dès les premiers siècles, des centaines de
théologiens ont tenté d’éclaircir et de préciser ce dogme à nul autre comparable –
un Dieu unique en trois personnes – qui, à plusieurs reprises, allait enflammer la
chrétienté.
Lorsque les évêques réunis au concile de Constantinople*, en 381, ont repris et
légèrement amendé le « symbole » rédigé par leurs prédécesseurs à Nicée* en 325,
ils ont reproduit la formule de l’évangéliste Jean, selon laquelle « l’Esprit de Vérité
vient du Père ». Le texte de ce qui sera le Credo de tous les chrétiens est alors établi :
… Nous croyons en l’Esprit saint, qui est Seigneur et qui donne la Vie, qui procède du Père, qui a
parlé par les prophètes, qui reçoit avec le Père et le Fils même adoration et même gloire…

Au passage, les deux conciles de Nicée et de Constantinople ont définitivement


condamné la dissidence de nombreux chrétiens dits « ariens », qui considéraient
que si Jésus est bien le fils de Dieu, il n’en est pas Dieu pour autant. Or, ce rejet de
l’arianisme, résolument encouragé par tous les papes, n’empêcha pas cette
croyance de s’étendre tout autour de la Méditerranée et jusqu’en Europe. On se
rappelle que le baptême des Francs, sous Clovis, se fit en opposition à la doctrine
arienne prônée par leurs ennemis burgondes (à l’est) et wisigoths (au sud).
Précisément, c’est pour signifier son rejet solennel de l’arianisme wisigoth que
l’Église espagnole, en 589, souligna son attachement à la Trinité en spécifiant, dans
le Credo, que le Saint-Esprit « procédait du Père et du Fils ». En latin : « … ex Patre
Filioque procedit ». Après tout, l’Esprit pourrait-il être distinct du Fils s’il ne
procédait pas aussi de lui ? La formule fut adoptée, pour la même raison, par les
chrétiens de la Gaule voisine, mais aucun pape ne valida officiellement cet ajout,
lequel ne fut pas davantage repris par les chrétiens d’Orient. Pour ceux-ci, l’Esprit
procédait du Père par le Fils. Nuance !
En 807, des moines latins introduisirent la formule litigieuse dans leur couvent
de Jérusalem, suscitant la polémique et provoquant l’intervention du patriarche de
Constantinople auprès du pape Léon III. Les plus grands théologiens occidentaux
– ils s’appelaient Théodulf, Arn, Smaragde – se penchèrent sur le dossier et
conclurent à la validité du filioque. En 809, l’empereur Charlemagne, nouveau
protecteur de la papauté, convoqua un concile chez lui, à Aix-la-Chapelle, pour
que fût officiellement introduit le filioque dans le Credo de toutes les églises de son
empire. Pour montrer son attachement à la doctrine trinitaire, mais aussi pour
prendre ses marques par rapport à l’empire d’Orient.
Parce qu’il ne voulait pas, lui, provoquer les patriarches orientaux, Léon III ne
suivit pas Charlemagne. Ce n’est qu’au début du XIe siècle qu’un de ses successeurs,
Benoît VIII, désireux de plaire à l’empereur Henri II, introduisit la fameuse
formule dans le Credo de la messe romaine. Laquelle se retrouva au cœur des
empoignades entre le patriarche de Constantinople Michel Cérulaire et le pape
Léon IX – empoignades qui aboutiront, en 1054, à l’excommunication réciproque
des deux Églises et au grand schisme d’Orient !
Aucun évêque de Rome, aucun patriarche orthodoxe, aucun théologien ne
trancha jamais la querelle du filioque, qui a surtout servi à conforter des clivages
politiques, ecclésiaux ou personnels, et dont la subtilité est évidemment passée au-
dessus des quelques milliards de chrétiens qui, depuis quinze siècles, récitent le
Credo que leur proposent leurs prêtres, avec ou sans le filioque. Le peuple chrétien,
dans sa sagesse, a compris une chose : le dogme de la sainte Trinité est, au sens
propre, un mystère.

Formose (891-896)
Un procès macabre

Il est rare qu’on meure trois fois. C’est pourtant ce qui est arrivé au pape
Formose. Ce personnage brillant, né vers 815, avait été nommé évêque de Porto, en
Italie, puis envoyé en Bulgarie comme missionnaire, puis envoyé en France et en
Allemagne comme légat du pape Jean VIII*. C’est lui qui fut envoyé auprès du roi
Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, pour lui proposer en 875 de devenir
empereur d’Occident et protecteur du Saint-Siège. Une carrière éblouissante ! Mais
soudain, en 876, Jean VIII le prit en grippe. Formose aurait-il fomenté quelque
complot contre le pape régnant ? Celui-ci l’accusa de trahison, le fit excommunier
et le réduisit à l’état laïc avant de le condamner à l’exil. Ce fut la première mort de
l’évêque Formose.
Après la disparition de Jean VIII en 882, son successeur Marin Ier rappela
Formose à Rome, le réhabilita et le rétablit sur son siège épiscopal de Porto. Quand
le pape Étienne V vint à mourir à son tour, en 885, c’est Formose qui fut élu sur le
trône de saint Pierre. Son pontificat dura cinq années, occupées à consolider
l’Église en Angleterre et en Allemagne, à reprendre un dialogue pacifique avec
Constantinople, à négocier avec l’entreprenant duc de Spolète et aussi avec Arnoul,
le roi des Francs orientaux qu’il couronna en 896, quelques mois avant de mourir
de sa belle mort, à quatre-vingts ans.
Mais ce pape très intelligent, qui avait mené une vie exemplaire, s’était aussi
fait beaucoup d’ennemis, parmi lesquels son futur successeur Étienne VI, qui lui
voua une haine proche de l’hystérie. En janvier 897, ce pontife revanchard ordonna
la convocation d’un synode spécial pour juger le défunt pape Formose, qu’on
exhuma et qu’on revêtit de ses habits pontificaux, adossé à un trône, le temps d’un
simulacre de procès particulièrement macabre : accusé de plusieurs crimes, dont
celui d’avoir convoité la fonction de pape, le cadavre de Formose fut condamné à
être jeté dans le Tibre, non sans qu’on lui ait auparavant coupé trois doigts de la
main droite avec laquelle il s’était rendu coupable de « parjure » !
Face à tant d’indignité, la réaction populaire fut telle qu’Étienne VI, quelques
mois après son crime effroyable, fut déposé par les Romains, arrêté et étranglé dans
sa prison. Son successeur, le très éphémère Théodore II, ordonnera de retrouver le
cadavre mutilé de Formose et de lui redonner une sépulture décente. Des trois
morts du pape Formose, la troisième avait été, et de loin, la plus atroce.

Fouilles (de Saint-Pierre)


Un incroyable chantier

Il fallut une sacrée audace à Pie XII – ou une inextinguible curiosité – pour
décider, trois mois après son élection, en 1939, d’entreprendre des fouilles sous la
basilique Saint-Pierre* : d’abord, le sous-sol de la plus grande église du monde était
un tel fatras monumental, architectural et historique qu’on imaginait mal y
retrouver quoi que ce soit ; ensuite, provoquer des éboulements, des failles et des
infiltrations d’eau sous l’édifice risquait de causer des dégâts irréparables, voire
l’écroulement du monument ; enfin, le pape prenait le risque de ne rien trouver –
et de donner raison à Luther et aux protestants qui ont toujours contesté que le
corps de Pierre reposât au Vatican !
En novembre 1939, les fouilles commencent donc dans le secret le plus absolu.
Elles vont durer dix ans. Sous le sol de la basilique, non sans d’infinies précautions,
on va pratiquer d’habiles forages en profondeur, percer des tunnels à travers de
vieux murs très larges, évacuer des tonnes de terre et de débris, lutter contre les
infiltrations d’eau en installant des pompes. Sans que les milliers de pèlerins et de
touristes visitant la basilique puissent soupçonner ce qui se tramait derrière
quelques grosses bâches et autres palissades de chantier.
Ces recherches folles ont débouché sur des découvertes archéologiques
inestimables – sarcophages, peintures murales, urnes, ossements, monnaies,
fragments de poteries et inscriptions diverses – qui ont permis de reconstituer
toute l’histoire du lieu depuis les jardins de Néron, et de dégager une
impressionnante suite de tombeaux et de mausolées – une vingtaine au total, sur
une longueur de 400 mètres – datant de la première nécropole du Vatican, celle-là
même où aurait été enseveli le corps de Pierre après son assassinat, au lendemain
de l’incendie de Rome.
Un jour, juste sous la « Confession de saint Pierre », les chercheurs mirent au
jour les restes d’un muret très ancien, enduit de rouge, qui protégeait un édicule
funéraire de deux niveaux : une niche encadrée de deux colonnettes et surmontée
d’une plaque de marbre, le tout datant environ de l’an 160. Les experts furent
formels : tout, absolument tout donnait à penser que ce petit monument avait bel
et bien abrité les reliques du premier évêque de Rome. Le 24 décembre 1950, dans
son radio-message de Noël, Pie XII révéla au monde l’extraordinaire découverte :
— Le tombeau du Prince des Apôtres a été retrouvé !
Mais cette annonce ne pouvait cacher une profonde désillusion : le tombeau de
Pierre avait été retrouvé, certes, mais il était vide. Il faudra plusieurs années de
fouilles pour que l’archéologue Margherita Guarducci, spécialiste des graffitis
grecs, repère une inscription sur une niche creusée dans un mur de soutènement :
PETROS ENI. Ce qu’elle traduit par : « Pierre est là. » La niche renfermait une sorte
de coffre aux parois de marbre, sans couvercle, contenant des vestiges d’ossements
blancs incrustés de terre, deux fragments de crépi rouge et quelques écheveaux
d’étoffe précieuse assortis de fils d’or…
En 1956, l’anthropologue Venerando Correnti révèle que ces os ont appartenu
à un individu unique, privé de son crâne, de sexe masculin, d’un âge estimé entre
soixante et soixante-dix ans, et de constitution robuste. Ces ossements, qui ont
d’abord été inhumés en pleine terre, ont été plus tard enveloppés dans un tissu
pourpre cousu de fils d’or. La terre, analysée par le professeur Carlo Lauro, est bien
la même que celle de la nécropole où le corps de Pierre est censé avoir été enseveli
après sa mort. Le tissu, lui, révèle l’inhabituelle piété dont son contenu fut l’objet.
Cette fois, tout concorde – même si l’on ne peut transformer en certitude absolue
un solide faisceau de fortes présomptions…
En 1963, le pape Paul VI, qui avait assisté aux premières fouilles en tant que
substitut de Pie XII, ordonne de compléter cette étude en comparant les fameux os
avec les restes présumés du crâne de Pierre conservés dans un reliquaire à Saint-
Jean-de-Latran depuis 1370 – mais dont l’authenticité a toujours été contestée par
une partie des historiens. Le 26 juin 1968, Paul VI rend son verdict :

De nouvelles recherches, menées avec beaucoup de patience et de minutie, ont donné des résultats
que nous croyons positifs, au jugement des personnes compétentes, prudentes et dignes de foi : les
reliques de saint Pierre ont, elles aussi, été identifiées d’une façon que nous pouvons considérer
comme convaincante…

Quand un pape s’exprime ainsi, on peut considérer que le débat est clos. On
note cependant que Paul VI, prudent, n’exclut rien : d’autres savants, un jour, dans
le futur, pourront confirmer, affiner ou nuancer cette conclusion. Mais oserai-je
insinuer, pour ma part, que l’imperceptible réserve de Paul VI avait un autre but ?
N’est-il pas de la responsabilité du pape de ménager la dimension irrationnelle de
la foi des pèlerins qui, avec ou sans preuves scientifiques, continueront de vénérer
pendant des siècles le saint fondateur de l’Église ?

Franc-maçonnerie
L’insupportable secret

Peut-on être franc-maçon et catholique pratiquant ? Ayant parmi mes proches


amis quelques tenants de ce double engagement, je me suis longtemps interrogé
sur le sujet. Ces « frères » cumulant les attaches, les références et les solidarités
m’ont toujours assuré qu’on pouvait parfaitement fréquenter une paroisse et une
loge. Or je tenais de quelques hommes d’Église que les papes interdisaient
formellement cette double appartenance. Je me suis donc plongé dans le dossier…
Le premier pape à avoir condamné la franc-maçonnerie fut Clément XII. Sa
lettre apostolique In eminenti (1738) fait suite à l’interdiction des loges par les
autorités protestantes des Provinces-Unies (1735) et de Genève (1736). Il y a à
peine dix ans, à cette date, que la franc-maçonnerie moderne, dite « spéculative »,
codifiée à Londres par les constitutions du pasteur Anderson, a essaimé sur le
continent. Majoritairement composée de chrétiens, fustigeant « athées stupides et
libertins irréligieux », la franc-maçonnerie d’alors ne remet pas en cause l’existence
de Dieu, mais elle inquiète par ses nombreuses dérives ésotériques et – déjà – par sa
pratique du secret. Le serment prêté par tout franc-maçon qui jure d’observer le
secret sauf « à avoir la gorge tranchée » dénote une conviction et un engagement
qui inquiètent tous les pouvoirs en place, et pas seulement religieux : face à un
homme qui est déjà, secrètement, sous serment, à quoi est réduit un directeur de
conscience… ou un juge civil ?
Le successeur de Clément XII, Benoît XIV*, renouvelle cette condamnation
dans la constitution Providas (1751). Puis vient le tour de Pie VII* dans sa bulle
Ecclesiam a Jesu Cristo (1821). La Révolution française est passée par là, avec ses
excès anticléricaux, que la papauté sur la défensive attribue, de façon très exagérée,
à l’action de ces « sectes occultes » que sont les loges maçonniques. Après Pie VII,
Léon XII condamne à son tour la franc-maçonnerie dans sa lettre apostolique Quo
graviora (1825). Pie VIII fait de même dans une encyclique intitulée Traditi
humilitati (1829), tout comme Grégoire XVI dans son encyclique Mirari vos
(1832). Dans sa propre encyclique Qui pluribus (1846), le pape Pie IX* profère les
mêmes condamnations, qu’il va renouveler à une dizaine de reprises pendant son
long pontificat.
Le principal reproche fait aux loges reste inchangé : le secret maçonnique est
inacceptable, tout particulièrement pour un homme d’Église coupable de jouer
ainsi un double jeu. Celui qui se prête à ce jeu dangereux s’expose donc à être
excommunié. Mais les papes de cette époque accusent explicitement les francs-
maçons de fomenter les pires manigances contre l’Église, car ils les soupçonnent de
vouloir la détruire. Les événements de l’époque, du « Printemps des peuples »
(1848) à l’invasion de Rome (1870), nourrissent abondamment la conviction des
dirigeants de l’Église, notamment des papes, qu’ils sont la cible d’un complot.
Naturellement, cette rafale de condamnations papales a largement contribué à
dresser certains francs-maçons – français et italiens, surtout – contre la papauté.
Lorsque le Grand Orient de France effectue son virage anticlérical, en 1877, il
développe une politique très hostile à l’Église qui débouchera, à peu près trente ans
plus tard, sur la séparation brutale des Églises et de l’État. Léon XIII*, à son tour,
condamne la franc-maçonnerie, notamment dans son encyclique Humanum genus
(1884), puis dans sa lettre au peuple italien Custodi di quella (1892) où il écrit, sans
ambiguïté :

Rappelons-nous que le christianisme et la franc-maçonnerie sont essentiellement inconciliables, de


sorte que s’inscrire à l’une signifie se séparer de l’autre.

Cette incompatibilité radicale est incluse sous Benoît XV dans le Code de droit
canonique (1917) qui prévoit l’excommunication pour tout chrétien qui adhérerait
à cette « secte » hostile à l’Église. Mais cette condamnation péremptoire va bientôt
générer une ambiguïté qui suscitera quelques débats au lendemain du concile
Vatican II. En 1972, puis en 1974, la Congrégation pour la doctrine de la foi admet
que la franc-maçonnerie est multiple – les maçons de l’Europe du Nord et de
l’Angleterre n’ont pratiquement aucune tradition anticléricale – et que
l’excommunication ne vaut que dans le cas de complot contre l’Église.
Est-ce à dire qu’il y a des maçons fréquentables ? La question devient légitime.
Non, y répondent en 1980 les évêques allemands, parmi lesquels un certain Joseph
Ratzinger, futur Benoît XVI. Mais ne pourrait-on pas laisser les évêques en juger,
selon la situation locale ? Non, confirme la Congrégation pour la doctrine de la foi
en 1981 : c’est au pape de décider, et le pape condamne absolument la double
appartenance à une paroisse et à une loge, point final !
Officiellement, donc, l’interdit est toujours d’actualité. Mais l’ambiguïté court :
si le caractère « sectaire » d’une loge ou d’une obédience n’est pas avéré, est-elle
toujours condamnée en raison du complot qu’elle fomenterait contre l’Église ?
Pour un certain nombre de catholiques « initiés », cette contradiction vaut
tolérance. D’ailleurs, en 1983, quand il a réformé le Code de droit canonique, le
pape Jean-Paul II n’a-t-il pas retiré l’appartenance à la franc-maçonnerie de la liste
des fautes sanctionnées par une peine d’excommunication ? Réponse, au même
moment, de la Congrégation pour la doctrine de la foi :

Les principes maçonniques sont inconciliables avec la doctrine de l’Église […] Les fidèles
appartenant à une loge sont en état de péché grave et ne peuvent accéder à la communion.

Cette règle ainsi réaffirmée est aujourd’hui considérée avec laxisme par
nombre de catholiques membres de telle ou telle obédience déiste se référant
toujours au « Grand architecte de l’Univers », et dont personne n’imagine qu’elle
veuille la destruction de l’Église. Mais il reste une limite infranchissable, véritable
casus belli depuis trois siècles : la fameuse règle maçonnique du secret ! Comment
l’Église pourrait-elle tolérer qu’un de ses prêtres, secrètement « initié », puisse
mentir à son évêque, même par omission, sur son appartenance à la Grande Loge
de France ou au Grand Orient ?

Français (au Vatican)


Une moindre influence

Il y a toujours eu des Français au Vatican. En sus des papes eux-mêmes, et sans


compter la brève période où Avignon* était le centre du monde catholique, la « fille
aînée de l’Église » a toujours été représentée à Rome par des prêtres, des religieux,
des diplomates, des savants, des artistes, des théologiens et des cardinaux de curie.
Par-delà les vicissitudes politiques ou religieuses, il y a toujours eu une sorte de
french touch dans les couloirs du Vatican où, du reste, la plupart des grands prélats
parlent le français.
Une anecdote, qui remonte au conclave de l’été 1903, est significative. Avant le
scrutin, un archevêque français bavardait avec le sympathique cardinal Sarto,
patriarche de Venise :
— Votre Éminence ne parle pas le français, elle n’est donc pas papabile !
— En effet, Éminence, et j’en remercie Dieu !
Le Saint-Esprit, lui-même polyglotte comme on sait, a décidé, cette semaine-là,
de faire une exception : Giuseppe Sarto serait élu sous le nom de Pie X !
Lorsque Jean-Paul II est élu pape, en 1978, la présence française à Rome est à
son zénith : le secrétaire d’État Jean Villot est français, tout comme quatre chefs de
dicastères et, dans le Sacré Collège, huit cardinaux électeurs. Cela n’a pas toujours
été ainsi. Pour des raisons historiques, le pape Pie XII, ancien nonce apostolique à
Munich et à Berlin, s’était surtout entouré d’Allemands (à son secrétariat) et
d’Italiens (à la curie) – à l’exception du truculent cardinal Eugène Tisserant, qui
finira doyen du Sacré Collège.
Les deux successeurs de Pie XII ont rétabli l’équilibre en faveur de la France :
Jean XXIII, d’abord, qui n’avait rien oublié de son long séjour à la nonciature
apostolique de Paris ; Paul VI, ensuite, ami personnel de Jacques Maritain et de
Jean Guitton, qui tenait la culture française en haute estime. Le concile Vatican II*
avait été aussi l’occasion, pour les Français, de faire remarquer la qualité de leurs
évêques, de leurs experts et, surtout, de leurs théologiens, les Yves Congar, Jean
Daniélou et autres Henri de Lubac.
Jean-Paul II, le pape polonais, vouait une grande admiration à la France, pays
des cathédrales, des principaux ordres monastiques, des grands saints et de ces
théologiens subtils dont, plus jeune, il avait appris la langue. Un chiffre en dit long
sur son amour de la France : en vingt-six ans, il la visita autant de fois que la
Pologne ! C’est lui qui fit venir à Rome des personnalités comme Roger
Etchegaray*, Paul Poupard* et, plus tard, Jean-Louis Tauran, qui deviendront des
piliers de la curie romaine.
Les Français vont se faire plus discrets sous Benoît XVI. Non que le pape
bavarois fût hostile à la France, bien au contraire, mais la chute des vocations, en
France même, finit par dissuader les évêques d’envoyer à Rome leurs meilleurs
pasteurs et leurs enseignants les plus compétents : au fil des ans, on compte de
moins en moins de Français dans les rôles secondaires de la curie, dans les grandes
universités pontificales ou dans la prestigieuse Académie pontificale ecclésiastique
qui forme notamment les futurs nonces.
Sous le pape François, c’est l’ensemble des Européens, notamment les Italiens,
qui ont vu leur présence diminuer sensiblement au Vatican : l’ancien archevêque
de Buenos Aires, qui n’éprouve aucune fascination particulière pour la France dont
il ne parle pas la langue, a très logiquement commencé à promouvoir nombre de
prélats ou de cardinaux venus du bout du monde. La démographie du
christianisme planétaire est sans appel : au sein de la chrétienté, que pèse la France
d’aujourd’hui face au Brésil, au Nigeria ou aux Philippines ?

Français (Papes)
Le souvenir d’Avignon

Ils avaient pour noms Jacques Duèze, Jacques Fournier, Pierre Roger, Bertrand
de Got, Étienne Aubert ou Guillaume Grimoard. Ils ont tous été élus papes.
Combien furent-ils, exactement ? La question n’est pas si simple. D’abord, on se
dispute toujours sur le nombre exact de papes, certains antipapes* ayant été
réintégrés dans la liste officielle du Vatican. Seconde difficulté : au fil des siècles, la
France a vu ses frontières aller et venir au rythme des conquêtes militaires et des
traités diplomatiques. Ainsi le bienheureux pape Innocent V, qui s’appelait Pierre
de Tarentaise, peut-il être considéré comme français alors que la Savoie, en 1224,
ne l’était pas ?
Au total, à une ou deux unités près, on dénombre une quinzaine de papes
français. Ils sont originaires d’Auvergne (Sylvestre II et Urbain V), d’Aquitaine
(Clément V), de Franche-Comté (Calixte II), d’Alsace (Léon X), de Lorraine
(Étienne IX, Nicolas II), de Champagne (Urbain II et Urbain IV), du Midi
(Clément IV, Jean XXII et Benoît XII), de Savoie (Innocent V) et surtout du
Limousin, la région de Limoges ayant donné, curieusement, quatre papes à la
chrétienté (Grégoire VIII, Clément VI, Innocent VI et Grégoire XI).
Le plus connu et le plus prestigieux fut Gerbert d’Aurillac*, un fils de rien venu
de l’Auvergne profonde, simple moine bénédictin devenu l’un des hommes les plus
cultivés de son temps, conseiller et ami de l’empereur Otton et du roi Hugues
Capet, qui fut abbé du puissant monastère de Bobbio, puis archevêque de Reims,
avant de devenir Sylvestre II. Élu au printemps 999, il sera surnommé le « pape de
l’an Mil ».
Au siècle suivant, quatre papes de l’est de la France – Léon IX, Étienne IX,
Nicolas II et Urbain II – s’inscrivent dans la série des « réformateurs » de culture
germanique poussés par l’empereur d’Allemagne Henri III pour remettre de
l’ordre et de la dignité dans une papauté à la dérive. Un siècle plus tard, leur
successeur Calixte II était aussi un homme du Nord, lié aux maisons royales
d’Allemagne, d’Angleterre et de Bourgogne. C’est lui qui dénoua la « querelle des
investitures* » en dissuadant l’empereur germanique de nommer directement
papes et évêques, ce qu’il fit entériner par le premier concile du Latran en 1123.
Au XIIIe siècle furent élus Jacques Pantaléon, fils d’un cordonnier troyen
devenu patriarche latin de Jérusalem (Urbain IV), puis Guy Foulques, veuf, fils
d’un magistrat du Gard (Clément IV), qui offrirent Naples et la Sicile à Charles
d’Anjou, frère du roi de France. Leur successeur Simon de Brie (Martin IV), ancien
ministre du roi français, sera critiqué pour avoir excessivement conforté le pouvoir
de la famille d’Anjou, dont il se sentait proche, sur tout le sud de l’Italie.
Mais c’est surtout à l’époque des papes d’Avignon*, sous la pression du roi
Philippe IV le Bel, que le Sacré Collège, majoritairement composé de cardinaux
français, a élu des prélats venus du sud de la France qui s’appelèrent Clément V*,
Jean XXII, Benoît XII, Clément VI, Innocent VI et Urbain V*. Le dernier de la série
fut Grégoire XI, fils de Guillaume de Beaufort et Marie de Chambon, ancien
chanoine de Rodez, élu en Avignon, mais si convaincu que la papauté devait
redevenir romaine qu’il regagna Rome – trop tôt – pour y mourir au bout d’un an,
en 1378, dans un déliquescent climat de guerre civile. Il fut le dernier pape
d’Avignon. Il fut aussi le dernier pape français de l’histoire.

François (Pape)
Les bidonvilles de Buenos Aires

Il s’appelait Jorge Mario Bergoglio. Les observateurs ont découvert ce nom à


l’issue du conclave qui vit Joseph Ratzinger succéder à Jean-Paul II, le 19 avril 2005.
Dans le secret de la chapelle Sixtine, l’opposition au cardinal allemand s’était
symboliquement regroupée autour de l’archevêque de Buenos Aires jusqu’à lui
donner 35 voix au deuxième tour de scrutin, puis 40 voix au troisième. Cela n’a pas
compromis l’élection triomphale de Benoît XVI au quatrième vote, mais ce score
inattendu n’était pas négligeable. Huit ans plus tard, lorsque la renonciation du
pape bavarois obligea le conclave à se réunir de nouveau pour élire un successeur, il
était logique que Bergoglio, malgré ses soixante-seize ans, figurât parmi les papabili
les plus sérieux.
D’emblée, les premiers gestes du pape venu d’Amérique latine ont montré qu’il
incarnerait une Église pauvre, simple et humble. À commencer par le choix de son
prénom, François, en référence à saint François d’Assise. Pour ceux qui l’avaient
connu avant son élection, ce n’était pas une surprise. Fils d’émigrés italiens, celui
qui fut un jeune provincial des Jésuites – à l’époque de la dictature militaire – avant
de devenir curé de Cordoba, puis évêque et archevêque de Buenos Aires, avait
toujours été proche du peuple, simple dans son attitude, modeste dans sa vie : il
n’avait pas voulu habiter dans le palais archiépiscopal, il circulait librement dans le
métro, il visitait souvent les bidonvilles de la capitale argentine, et… il était
supporter du club de football de son quartier !
En quoi ce pape venu d’outre-Atlantique différait-il de ses prédécesseurs
européens ? Comme beaucoup de ses collègues du sous-continent latino-
américain, Bergoglio était convaincu que l’Église du XXIe siècle devait
profondément changer d’attitude pour devenir un « peuple en marche ». Trop
souvent figés en gardiens de leur patrimoine, notamment en Europe, les chrétiens
devaient sortir de leurs églises et aller évangéliser « les périphéries » des villes, des
nations et de toute la terre. Voilà pour l’essentiel.
Dès le début de son pontificat, le pape François a changé bien des habitudes.
Ainsi, délaissant le troisième étage du palais apostolique, il s’est installé à
l’hostellerie Sainte-Marthe* afin de garder le contact avec d’autres personnes – au
grand dam des services de sécurité du Vatican. En toute simplicité, il a écrit des
lettres, accordé des interviews, téléphoné à des proches, non sans prendre le risque
de voir ses propos mal transcrits ou mal interprétés – ce qui est problématique
pour un pape dont l’autorité vient, avant tout, de sa parole !
Ce pasteur qui détestait prendre l’avion a commencé à voyager, à son tour. On
l’a vu présider les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ)* de Rio, rassemblant
quelque trois millions de jeunes sur la plage de Copacabana. On l’a vu aborder le
continent européen par son maillon le plus faible, l’île de Lampedusa, symbole du
drame des migrants d’aujourd’hui, et par son pays le plus pauvre, l’Albanie. On l’a
vu s’envoler pour l’Asie où la messe qu’il célébra à Manille, aux Philippines, devant
six millions de participants, fut sans doute le plus grand rassemblement de toute
l’histoire humaine. On l’a vu, en 2015, effectuer son plus long périple – qui fut
d’ailleurs triomphal – associant l’île de Cuba, les États-Unis et une visite aux
Nations unies.
D’emblée, le nouveau pontife s’est attaqué à deux réformes fondamentales qui
figuraient, en quelque sorte, à son cahier des charges : le fonctionnement de la
curie et la transparence de la banque du Vatican. En marge du conclave, les
cardinaux américains avaient été exigeants sur ce terrain, lassés qu’ils étaient des
malentendus, scandales et dysfonctionnements ayant émaillé le pontificat de
Benoît XVI. On ne s’est donc pas étonné de voir le pape François réunir de
nouvelles instances vaticanes chargées d’assainir l’Institut pour les œuvres de
religion (IOR) et de remanier la curie en fonction de ses missions d’aujourd’hui.
Non sans provoquer quelques grincements au sein des services, comme dans toute
organisation humaine.

Il n’est évidemment pas simple de réorganiser les dicastères et de moderniser


les finances du Saint-Siège. Mais il est encore plus audacieux de réformer l’Église
dans ses priorités, sa vocation, son ouverture. Faire d’une Église « qui condamne »
une Église « qui accueille », c’est une démarche ambitieuse qui ne va pas sans
causer des remous et créer des polémiques. On l’a constaté lors du synode sur la
famille, lancé en 2014, où le souci d’ouverture aux divorcés remariés* ou aux
homosexuels, exprimé par le pape avec insistance, a provoqué de vives résistances
au sein même du Sacré Collège. La fin de ce synode agité, en octobre 2015, a
montré qu’un pape ne pouvait pas faire passer ses « opinions personnelles »,
comme l’a dit clairement le pape François, avant son souci de préserver l’unité de
l’Église.
En cette même année 2015, le pape François a surpris le monde par deux fois.
D’abord, en publiant une encyclique intitulée Laudato si’* sur la défense de
l’environnement, ce qu’aucun pape n’avait fait avant lui : il y prône une écologie
« intégrale » qui, à travers ses vives préoccupations pour la planète, vise d’abord à
défendre celui qui l’habite. Ensuite, en lançant l’idée d’une Année sainte, en 2016,
placée sous le signe de la « miséricorde* ». Comme pour rappeler à tous les
croyants que les discussions qui agitent l’Église – et qui montrent qu’elle est
vivante – resteront toujours bien modestes, voire étriquées, par rapport à l’amour
incommensurable et au pardon infini que Dieu dispense à sa créature.
Le pape François a une façon très personnelle de poser des questions,
d’illustrer ses propos, de provoquer le débat, de proposer des solutions. Ce pasteur
formé chez les Jésuites est parfois déconcertant, maladroit ou provocateur. Mais,
par petites touches, il aura contribué à changer l’image de la papauté aux yeux du
reste du monde, et notamment auprès des médias. Pour un pape qui prône une
Église missionnaire, il n’était pas absurde de faire en sorte que celle-ci retrouve,
aussi vite que possible, une image sympathique.

Frédéric II, empereur


Un excommunié en croisade

Frédéric de Hohenstaufen (1194-1250). À ne pas confondre avec l’empereur


Frédéric Barberousse, son grand-père, qui participa à la troisième croisade. Ni avec
Frédéric II de Prusse, l’ami de Voltaire, qui déclencha la guerre de Sept Ans au
e
XVIII siècle. Ce Frédéric-là régna sur le Saint Empire romain germanique de 1220 à

1250. Intelligent, cultivé, polyglotte, savant à ses heures, il fut un des personnages
les plus fascinants du Moyen Âge. Et un des adversaires les plus acharnés de la
papauté.
Par son père Henri VI, il fut roi d’Allemagne. Par sa mère, roi de Sicile. Voyez
la carte de l’époque : ce double héritage en faisait, d’emblée, une double menace
pour l’État pontifical, pris en étau entre ces deux puissants royaumes. Au départ,
par la volonté de sa mère, le pape Innocent III fut le tuteur du jeune homme, qui
grandit à Palerme. Plus tard, le même pontife soutint l’élection de Frédéric comme
roi de Germanie, un titre qui préfigurait celui d’empereur romain germanique. La
couronne impériale lui reviendra, de fait, huit ans plus tard. C’est le pape
Honorius II qui la lui remettra.
Mais deux contentieux mirent rapidement à mal cette alliance avec la papauté.
D’abord, Frédéric n’avait pas l’intention de séparer ses deux royaumes qui faisaient
tant craindre pour la sécurité des pontifes romains, et dont il fit deux États
centralisés. Ensuite, lors de son couronnement à Rome en 1215, Frédéric promit
solennellement au pape de partir en croisade. L’idée du pontife était, bien sûr,
d’éloigner pour un temps ce dangereux voisin. Or, occupé à défendre et consolider
son royaume allemand, Frédéric différa plusieurs fois son départ pour l’Orient
jusqu’à ce que le nouveau pape Grégoire IX, furieux, excommunie le parjure en
1227 !
Une étonnante page d’histoire s’ouvre alors. D’abord, en 1228, c’est un
monarque excommunié qui emmène la sixième croisade, avec tous les handicaps
liés à cette exclusion papale – notamment l’effondrement de son autorité à l’égard
de ses affidés. Mais plus surprenant encore, cet empereur mis au ban de la
chrétienté va mener une expédition rapide, pacifique et… victorieuse ! À peine
arrivé en Terre sainte, Frédéric obtint la ville de Jérusalem sans combattre, par la
seule négociation qu’il mena avec le sultan Malik al-Kamel, dont il fit son ami, et
qui signa avec lui le traité de Jaffa en 1229. Couronné roi de Jérusalem, il repartit
vers l’Italie au bout de trois mois, sans se retourner sur ces États latins d’Orient qui
ne l’intéressaient guère.
Roi d’Allemagne, de Sicile et… de Jérusalem ! L’empereur Frédéric II, héritier
affiché des glorieux césars de la Rome antique, pesait bien plus, sur l’échiquier
diplomatique, que le pape. Mais le pape Innocent IV, persuadé d’être menacé dans
ses États, s’embarqua pour la France et proclama à Lyon la déposition de cet
empereur impie, invitant les princes allemands à se doter d’un nouveau souverain
et déclenchant une série de guerres internes qui déchirèrent la Germanie bien au-
delà de la mort de Frédéric en 1250.
Rentré à Rome, le pape manœuvra contre les descendants de son ennemi dans
le but de placer la Sicile sous sa coupe et de la confier au prince français Charles
d’Anjou, frère de Saint Louis. Le règne grandiose de l’empereur Frédéric II se
terminait en capilotade – pour le plus grand profit de la papauté.
Gammarelli
Le tailleur des papes
Il existe au cœur de la vieille Rome, via Santa Chiara, à deux pas du Panthéon,
une boutique ancienne pleine de vieux tiroirs et de portraits de papes, où flotte une
vague odeur de naphtaline et dont l’enseigne est facilement repérable :
GAMMARELLI – SARTORIA PER ECCLESIASTICI

En français : « Tailleur pour ecclésiastiques ». On peut voir, dans la vitrine un


peu vieillotte, une aube chamarrée, une mitre, une calotte blanche ou des
mocassins de cuir rouge. Ou bien, en période de conclave, trois étranges soutanes
de laine blanche, de trois tailles différentes : elles sont destinées au futur pape.
Annibale Gammarelli, qui gère cette entreprise familiale et trône sur l’atelier,
est le « tailleur des papes ». Comme l’étaient son père, son grand-père et au-delà,
en remontant jusqu’à la cinquième génération : la maison a été fondée en 1790,
sous Pie VI, et s’enorgueillit d’avoir habillé presque tous les papes à partir de
Pie VII. À une exception notable : Pie XII, en bon aristocrate, confia la confection
de ses aubes, manteaux et mozettes au tailleur de sa famille.
Chaque fois qu’un pape meurt, la maison Gammarelli prépare trois aubes
blanches : une de petite taille, une autre de corpulence moyenne, et une troisième
pour un prélat quelque peu enveloppé. Quand le cardinal élu par le conclave quitte
la chapelle Sixtine* par la fameuse « chambre des larmes », il va enfiler un des trois
vêtements, qu’ont retouché à toute vitesse et au jugé deux religieuses couturières,
avant d’aller saluer le peuple de Rome depuis la loggia des Bénédictions. De là-
haut, quand le nouveau pape est de grande taille, on ne voit pas que la soutane est
trop courte. En revanche, quand l’élu du conclave est rondouillard ou bedonnant,
comme ce fut le cas du sympathique cardinal Roncalli en 1958, il apparaît
curieusement « boudiné » dans une soutane qu’il faudra, à l’évidence, remplacer au
plus tôt.
La famille Gamarelli fournit à beaucoup de prêtres, d’évêques et de cardinaux
de quoi se vêtir en fonction de leur état, jusqu’aux chaussettes rouges adaptées à la
dignité cardinalice – qui étaient très prisées, dit-on, de l’ancien Premier ministre
français Edouard Balladur. Il y a quelques années, cette maison presque
tricentenaire s’est associée à un site Internet intitulé [Link], ce
qui prouve que le petit monde du Vatican ne rechigne pas, quand il le faut, à
s’adapter au monde moderne.

Garanties (Loi des)


Un prisonnier fort encombrant

C’est l’histoire d’un formidable malentendu. Quand ils ont investi la ville de
Rome le 20 septembre 1870, le roi Victor-Emmanuel de Savoie et les nationalistes
italiens ont privé le pape Pie IX du dernier territoire sur lequel il régnait, afin de
réunir la ville au royaume d’Italie et d’en faire, dans les plus brefs délais, la capitale
de leur État nouveau. Mais seule une minorité des vainqueurs voulait franchement
éliminer le pape. Les nouveaux dirigeants de la Péninsule savaient que leur intérêt
était de ménager au chef de l’Église catholique un statut honorable. Même le très
anticlérical Cavour, en préparant l’unification italienne, imaginait dans ses discours
« une Église libre dans un État libre ».
C’est pourquoi une loi dite delle Guarentigie (« des Garanties ») fut
promulguée par le nouvel État dès le 13 mars 1871. Elle déclarait la personne du
pape « sacrée et inviolable » et lui reconnaissait les honneurs et attributions d’un
souverain ; elle lui assurait une dotation annuelle considérable – 3,2 millions de
lires, une somme énorme – ainsi que la jouissance des palais du Vatican, du Latran
et de Castel Gandolfo ; elle garantissait la liberté et l’inviolabilité des futurs
conclaves et conciles ainsi que de leurs participants.
Autant de mesures, d’attentions et de promesses qui eussent été presque
acceptables, au fond, si elles n’avaient été viciées dès l’origine par un postulat
rédhibitoire : le siège de l’Église et son chef ne pouvaient dépendre d’une loi
octroyée par ses vainqueurs, sans aucune concertation, et susceptible d’être remise
en cause à la première révolution venue, ou même par un changement de majorité
au nouveau Parlement italien.
Les deux points de vue étaient-ils vraiment inconciliables ? L’intransigeance du
vieux pontife, courbé sous le poids de toutes les avanies passées, fut totale. La
brutalité avec laquelle les nouvelles autorités romaines avaient confisqué les biens
de l’Église, chassé ses prêtres et dispersé ses congrégations, ne fit que justifier
l’encyclique « Ubi nos » publiée le 15 mai 1871 par un Pie IX fulminant contre cette
« spoliation » dont il excommuniait, au passage, les acteurs et les complices.
Replié dans son palais du Vatican, le pape revendiquait la liberté du Siège
apostolique, qui sous-entendait son indépendance totale à l’égard de tout pouvoir
politique. À l’époque, beaucoup de chrétiens n’imaginaient pas que l’évêque de
Rome ne retrouve pas, tôt ou tard, ses possessions territoriales. Or c’est bien un
« État » qui lui sera cédé, en 1929, pour asseoir son identité juridique
internationale : un territoire de 44 hectares n’ayant rien à voir, naturellement, avec
les anciens États pontificaux.
La loi des Garanties aurait-elle pu éviter de braquer l’Église contre l’État italien
et de geler la « question romaine » pendant soixante ans, si elle avait été présentée
comme un projet de traité bilatéral ? Personne ne saurait l’affirmer, tant le
malentendu était profond entre les deux pouvoirs.

Garde suisse
Entre sécurité et folklore

C’est la plus petite armée du monde. La plus photographiée, surtout. La plus


ancienne, aussi, puisqu’elle fut recrutée par le pape Jules II* en 1506. Ce pontife,
qui fut davantage un chef de guerre qu’un directeur spirituel, se méfiait des
Romains, aussi loua-t-il pour sa protection rapprochée les services d’un contingent
de 200 mercenaires suisses, très réputés à l’époque – ne viennent-ils pas de mettre
fin, sous les murailles de Nancy, au règne du tout-puissant duc de Bourgogne,
Charles le Téméraire ?
L’un des successeurs de Jules II, le pape Clément VII, mesura leur efficacité et
leur courage lors du sac de Rome, le 6 mai 1527 : alors que les lansquenets de
Charles Quint s’engouffraient en masse dans le palais apostolique, le pontife
échappa à la mort grâce au sacrifice de ses gardes, 147 d’entre eux périssant dans un
combat inégal qui laissa à leur maître, protégé par 42 autres braves, le temps de
gagner le château Saint-Ange et de s’y barricader. C’est en souvenir de ce fait
d’armes que la fête des Gardes suisses est célébrée chaque année le 6 mai.
Si la Garde suisse est aujourd’hui moins exposée à ce genre de mésaventure
sanglante, elle bénéficie toujours d’un recrutement d’élite. Elle n’enrôle que des
citoyens helvétiques de confession catholique romaine, à la réputation
irréprochable, ayant reçu une formation militaire en Suisse. Ils doivent être âgés de
dix-neuf à trente ans, mesurer plus de 1,74 mètre, être titulaires du baccalauréat et
être célibataires – seuls leurs officiers supérieurs ont droit à une vie matrimoniale.
Leur langue commune est l’allemand mais beaucoup parlent aussi le français ou
l’italien.
Ces beaux jeunes gens qui gardent les entrées du Vatican armés d’une
hallebarde et coiffés d’un casque médiéval ont le regard altier des Horse Guards
britanniques. Ils portent, le plus souvent, un uniforme rouge, jaune et bleu qui
rappelle la Renaissance – mais qui n’a pas été dessiné par Michel-Ange, comme le
voudrait une légende tenace. Cet accoutrement aussi sympathique qu’archaïque
fait oublier que ces militaires subissent un véritable entraînement – tir au pistolet,
autodéfense, sports de combat – et assurent une part non négligeable de la sécurité
du Saint-Père, dont ils partagent la responsabilité avec les gendarmes de l’Ufficio
Centrale di Vigilanza et les inspecteurs de la police italienne, sans parler des
carabinieri romains et, parfois, des services secrets italiens.
La Garde suisse a défrayé la chronique le 4 mai 1998, au cours d’un fait divers
sanglant. Ce soir-là, un vice-caporal, furieux de s’être vu refuser une décoration,
Cédric Tornay, vingt-trois ans, a assassiné dans un coup de folie son commandant,
le colonel Aloïs Estermann, quarante-quatre ans, et son épouse Gladys, avant de
mettre fin à ses jours. Les motifs du meurtrier semblent assez clairs, même s’ils sont
désolants. Mais comme le crime s’est passé à l’intérieur du Vatican, ce qui n’est
évidemment pas commun, la presse italienne s’est aussitôt lancée dans les scénarios
les plus époustouflants : soupçons d’espionnage, jalousies homosexuelles,
détention de secrets inavouables, guerre des polices, avertissements d’un exorciste
et même, dans certaines « enquêtes » encore plus rocambolesques, services secrets
bulgares et Légionnaires du Christ !
L’affaire, finalement assez banale, a été classée le 5 février 1999. Elle a
traumatisé pendant quelque temps ce corps d’élite très particulier, sans tarir pour
autant le recrutement de ces hommes qui s’engagent ainsi, pour deux ans, au
service du Saint-Père. Au moment où se multiplient, autour du pape actuel, les
menaces terroristes, leur engagement n’est ni une planque ni une sinécure…

Gélase Ier, saint (492-496)


Distinguer l’Église et l’État

Quand Gélase Ier est élu pape en 492, le monde n’a plus rien à voir avec celui de
ses prédécesseurs. Depuis seize ans, il n’y a plus d’Empire romain. Les barbares ne
menacent plus l’Italie : ils l’ont conquise ! Rome est sous la coupe des Ostrogoths et
de leur chef Théodoric, qui va bientôt vaincre son rival Odoacre à Ravenne et
régner sur toute la Péninsule. Les papes, dans un premier temps, n’ont pas à se
plaindre des rois barbares, qui sont ariens et plutôt tolérants : la paix revenue, ils
s’entendent assez bien avec les notables romains, tout comme avec les chrétiens.
D’ailleurs, Théodoric et Gélase entretiennent des relations amicales. Quand celui-ci
a besoin d’aide pour nourrir les pauvres de la ville, celui-là met ses services à sa
disposition.
Paradoxalement, les relations sont bien pires entre le pape et les Églises
d’Orient, alors gagnées par le monophysisme, cette doctrine condamnée par le
concile de Chalcédoine en 451 qui voit en Jésus un dieu, mais qui conteste qu’il fût
incarné. Félix III, déjà, s’est violemment heurté aux Orientaux sur ce sujet. Alors
que l’empereur de Constantinople pousse les uns et les autres à un compromis,
Gélase Ier condamne les « hérétiques » aussi fermement que son prédécesseur : en
494, les relations sont rompues entre Rome et Constantinople.
Si le pape Gélase est entré dans l’histoire, c’est qu’il a laissé une profession de
foi originale, qui allait faire long feu, sur les relations entre Église et État. Dans une
lettre à l’empereur Anastase, en 494, il explique qu’il y a, dans le monde, deux
ordres de pouvoir : celui des clercs (religieux) et celui des princes (politique). Le
premier est incarné par le pape, le second par l’empereur. Ces deux pouvoirs sont
autonomes l’un de l’autre, mais ils émanent tous les deux de Dieu, et il y en a un, in
fine, qui est supérieur à l’autre. Voilà ce que Gélase écrit à l’empereur :

Il y a deux principes par qui ce monde est régi au premier chef : l’autorité sacrée des pontifes et la
puissance royale, et des deux, c’est la charge des prêtres qui est la plus lourde, car devant le tribunal
de Dieu, ils devront rendre compte même pour les rois des hommes…

Plusieurs pontifes, depuis Léon le Grand*, avaient abordé le sujet. Le pape


Félix III, par exemple, avait déjà rappelé que l’empereur « était fils et non chef de
l’Église ». Mais aucun pontife n’était allé aussi loin dans cette idée force des deux
pouvoirs distincts, qui va rester le fondement de milliers de rapports, de livres et de
lettres sur ce sujet crucial pendant plus de mille ans.
Gélase a beaucoup écrit – on connaît de lui six traités dogmatiques et plus de
cent lettres. Il fut notamment un farouche promoteur de la primauté du pape de
Rome. Celui-ci, désormais, sera appelé « vicaire du Christ ». Il affirma aussi la
supériorité du pape sur les conciles et les synodes – sans savoir que cette pomme de
discorde entre le pape et certains de ses évêques qu’on n’appelait pas encore
« conciliaristes » allait durer, elle aussi, plus de mille ans !

Gerbert d’Aurillac, dit Sylvestre II (999-1003)


Le pape de l’an Mil

Il existe dans la ville d’Aurillac, non loin de l’abbatiale Saint-Géraud, une


statue érigée en 1851 et représentant un drôle de personnage affublé d’une triple
tiare aussi étrange qu’anachronique. L’homme a pour nom Gerbert d’Aurillac,
mais il est resté dans l’histoire sous le nom de Sylvestre II. Ce pape-là, élu en 999,
mérite d’être connu : d’abord parce qu’il fut le « pape de l’an Mil » ; ensuite parce
qu’il fut le premier pape français* de l’histoire ; enfin, pour sa forte personnalité et
son destin hors du commun.

Rarement pontife fut aussi savant. La providence a voulu que ce fils de paysan
auvergnat entré au monastère à l’âge de douze ans devînt, au fil de ses études et de
ses rencontres, l’un des hommes les plus cultivés de son temps. Nul ne maîtrisait
mieux que lui le quadrivium, c’est-à-dire les quatre disciplines dont on disait alors
qu’elles menaient à la sagesse : l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la
musique. Il a d’ailleurs passé sa vie à se faire envoyer des doubles de manuscrits
anciens, religieux et profanes, d’une bibliothèque à l’autre. Il a fortement contribué
à introduire en Europe les chiffres arabes, à partir desquels il construisit, entre
autres outils scientifiques, les premières machines à calculer !
Cet érudit exceptionnel, qui forma quelques-uns des plus grands esprits de son
époque, fut aussi l’ami et le conseiller de l’empereur Otton Ier, le précepteur de son
fils Otton II et de son petit-fils Otton III. Il fut aussi le secrétaire d’Hugues Capet,
le nouveau roi de France qu’il aida à supplanter les derniers des Carolingiens.
Entraîné dans les joutes politiques de ces temps agités, Gerbert obtint des faveurs
qui lui valurent autant de tourments : nommé abbé du puissant monastère de
Bobbio, en Italie, puis archevêque de Reims, en France, il devint archevêque de
Ravenne avant d’être nommé par Otton III, en avril 999, évêque de Rome et
souverain pontife. C’est l’abbé Odilon de Cluny qui souffla à l’empereur le nom de
son ancien maître, qui choisit de s’appeler Sylvestre II en référence au pape qui fut
jadis le partenaire de l’empereur Constantin. Le pape Gerbert et l’empereur Otton
avaient la même conception d’un empire chrétien unifié de l’Angleterre à la
Pologne, de la Saxe à la Sicile. C’est ainsi que Sylvestre II sera parfois appelé
« Gerbert l’Européen ».
Quand il devient pape, Gerbert a déjà soixante ans, ce qui est un âge avancé
pour l’époque. Son pontificat va durer quatre années. Son autorité, sa culture et
son prestige vont lui permettre de redorer le prestige d’une papauté qui est alors
tombée bien bas : des luttes sordides, voire sanglantes, opposaient au Vatican tel
pape de circonstance (Jean XIV) qui finit assassiné dans une geôle du château
Saint-Ange, ou tel antipape éphémère (Jean XVI) brutalement déposé et jugé
publiquement, à l’envers sur un âne !
Gerbert est mort en 1003, juste après son ami Otton III. Il est enterré dans la
basilique Saint-Jean-de-Latran. Parmi toutes les légendes qui s’attachent à ce
personnage exceptionnel, il en est une qui reste actuelle et qui est exhumée à
chaque pontificat : on dit que son tombeau, à droite dans la nef de la basilique,
suinte chaque fois qu’un pape va mourir. J’ai voulu vérifier moi-même ce
phénomène en 2005, lors de l’agonie de Jean-Paul II : je dois à la vérité de dire
qu’au moment où la terre entière suivait en direct l’émouvante agonie du vieux
pape polonais, le tombeau était désespérément sec.

Gorbatchev (Mikhaïl)
La chute du Mur

Fils de paysan communiste dans la Russie du Sud, étudiant en droit à Moscou


en pleine période stalinienne, premier secrétaire du Parti de la région de Stavropol,
Mikhaïl Gorbatchev a sans doute vécu les cinquante premières années de sa vie
sans même savoir ce qu’était un pape. Quand il arrive au pouvoir, le 11 mars 1985,
c’est tout juste s’il a entendu parler de Jean-Paul II*. Certes, des millions de
catholiques ukrainiens et lituaniens, aux confins de l’URSS, savent parfaitement
qui est ce pape polonais élu en 1978 et venu à trois reprises remonter le moral de
ses compatriotes, juste derrière leurs frontières. Mais en Russie soviétique, la
plupart des gens ignorent tout de la papauté.
C’est seulement en 1988 que le promoteur de la perestroïka et de la glasnost
s’intéresse au sujet. Lors des fêtes commémorant le millénaire de la christianisation
de la Russie, en juin 1988, il reçoit au Kremlin le cardinal Casaroli, bras droit du
pape, qui lui remet une lettre personnelle de Jean-Paul II. Celui-ci voudrait profiter
des bonnes intentions du maître du Kremlin – qu’il croit sincère – pour plaider en
faveur d’une véritable liberté de conscience en URSS qui donnerait, lui écrit-il, du
crédit à ses réformes. Résumé en termes politiques : « Échangerais liberté religieuse
contre soutien à la perestroïka. » Le Soviétique comprend que le pape, qui dit et
répète que l’Europe est accidentellement coupée en deux, et dont la parole porte
bien au-delà du rideau de fer, pourrait devenir un allié précieux dans son projet de
construire sa « maison commune européenne » sur les ruines de la guerre froide.
Il faudra plus d’un an pour que ce contact aboutisse : Mikhaïl Gorbatchev
n’avait pas prévu que les dirigeants orthodoxes russes, dont il vient de faire des
interlocuteurs privilégiés, lui signifieraient leur vive hostilité à l’égard du pape de
Rome ! Mais en septembre 1989, le principe d’une rencontre entre le chef de
l’Église catholique et le chef du mouvement communiste international est acquis.
Un tel sommet était inimaginable deux ou trois ans plus tôt.
La visite de Gorbatchev au Vatican intervient le 1er décembre 1989, soit trois
semaines après la chute du Mur de Berlin. Dans la bibliothèque privée du Saint-
Père, au deuxième étage du palais apostolique, le courant passe entre ces deux
« Slaves » qui, sur des bases différentes, rêvent d’une Europe libérée du
totalitarisme et dégagée de la tutelle américaine. Quand il présente son épouse à
son hôte, Gorbatchev a cette phrase qui traduit bien son émotion :
— Raïssa, je te présente la plus grande autorité morale de la terre… et qui est
slave, comme nous !
L’accord conclu entre les deux dirigeants, à la fois politique et sentimental,
porte sur la promesse d’une loi sur la liberté religieuse en URSS, sur la
reconnaissance des catholiques ukrainiens (interdits depuis 1946), sur
l’établissement de relations diplomatiques entre le Kremlin et le Vatican, et sur un
soutien implicite du pape polonais à la « nouvelle pensée » qui inspire la politique
de Gorbatchev. Les journalistes ont raison de qualifier cet échange d’« historique ».
Dans l’esprit de Jean-Paul II, il signifie la fin du harcèlement antireligieux dans ce
pays qui le fascine et qu’il espère tant visiter un jour.
On sait aujourd’hui comment tout cela s’est terminé : par la fin de la guerre
froide, l’explosion de l’Empire soviétique et la fin du communisme en Europe. On
sait aussi que Gorbatchev retournera à Rome, plus tard, pour y revoir celui qu’il
appelle chaleureusement, ici et là, « l’homme le plus socialiste du monde » ! Mais
on a sans doute oublié cet article publié en février 1992 dans plusieurs journaux
européens – La Stampa, Libération, etc. – par l’ex-maître du Kremlin, qui y écrit
notamment :

Nous pouvons affirmer aujourd’hui que rien de ce qui s’est passé en Europe de l’Est au cours de ces
dernières années n’aurait été possible sans la présence de ce pape, sans le rôle éminent, y compris sur
le plan politique, qu’il a joué sur la scène mondiale…

Grand schisme d’Occident (1378-1415)


Le temps des antipapes

Grégoire XI, septième pape d’Avignon*, était-il rentré trop tôt à Rome ? En
cette année 1377, la cité latine ne connaissait alors ni salubrité ni sécurité. Un an
après y avoir réinstallé, tant bien que mal, les services et les fastes de la papauté, le
courageux pontife mourut dans un Vatican instable, épuisé par la reconquête des
États pontificaux et contrarié par la guerre que lui menait la ville de Florence. Il
restera le dernier pape français* de l’histoire.
Le conclave qui s’ouvrit à Rome en 1378 fut chaotique. Une foule menaçante
pressait les cardinaux en criant sa volonté de voir élu « un Romain, un Italien » !
Dans le brouhaha et la panique, les cardinaux présents, majoritairement italiens,
élurent l’austère archevêque de Bari, qui choisit de s’appeler Urbain VI. Mais ce
prélat peu connu se révéla incontrôlable, violent, voire déséquilibré. Quatre mois
plus tard, à l’instigation des cardinaux français réunis en dehors de Rome, son
élection fut déclarée invalide et un autre pape, Robert de Genève, fut désigné sous
le nom de Clément VII. Celui-ci retourna s’installer dans le palais des papes
d’Avignon tout en déniant toute autorité, bien sûr, à l’irascible pontife qui régnait à
Rome.
Une période de quarante ans s’ensuivit où deux papes rivaux – Clément,
Urbain, puis leurs successeurs respectifs – n’ont cessé de se disputer les faveurs des
cardinaux, des évêques, des rois, des ordres religieux et des universités. La
chrétienté était déchirée. L’Europe elle-même était coupée en deux. La France, la
Bourgogne et le royaume de Naples penchaient pour le pape d’Avignon, tandis que
l’Allemagne, la Hongrie et l’Angleterre soutenaient le pape de Rome.
Excommunications réciproques, campagnes militaires, intrigues dynastiques,
négociations ratées, rencontres avortées, rien n’y fit. Jamais la situation de l’Église
n’avait été aussi catastrophique.
Toutes les tentatives d’accord ayant échoué, une majorité de cardinaux des
deux camps convoquèrent un concile à Pise en 1409, auquel les deux papes rivaux
– Benoît XIII et Grégoire XII – refusèrent de se rendre. Cette assemblée les déposa
tous les deux comme « schismatiques, hérétiques et parjures », puis déclara le
Saint-Siège vacant et désigna un nouveau pontife, un cardinal grec qui prit le nom
d’Alexandre V et se fixa provisoirement à Bologne. Mais les deux autres refusant de
se ranger à celui-ci, l’Église se retrouva avec trois papes concurrents, un comble !
Alexandre V étant mort très vite, il fut remplacé par Balthazar Cossa, un ex-
aventurier napolitain, libertin notoire, qui avait été un des organisateurs du concile
de Pise et qui devint Jean XXIII – un nom qui sera biffé de la liste des papes
officiels, et que reprendra à son compte le cardinal Roncalli en 1958. Sous la
pression de son protecteur, le roi allemand Sigismond, le nouveau pontife
convoqua un concile à Constance en 1414 pour mettre un terme à ce schisme
interminable et destructeur.
En présence de Jean XXIII, les évêques présents à Constance décidèrent de
déposer… les trois pontifes ! Mais le pape Jean s’enfuit juste avant d’être
officiellement déposé. La confusion était telle que le concile s’attribua, pour le bien
de toute l’Église, l’autorité nécessaire et la légitimité canonique de trancher, une
bonne fois pour toutes, ce conflit désastreux. Tandis que le pape de Rome
(Grégoire XII) choisit d’abdiquer de lui-même, le concile déposa officiellement le
pape d’Avignon (Benoît XIII) et, non sans une course-poursuite digne d’un roman
de cape et d’épée, le troisième pape en fuite (Jean XXIII). Les pères conciliaires,
s’attribuant le pouvoir suprême, désignèrent comme unique chef de l’Église le
cardinal Oddone Colonna, qui devint Martin V*.
Cette élection acrobatique mit fin, au soulagement de toute la chrétienté, à
cette période terrible qui restera dans l’histoire comme le « grand schisme
d’Occident ».

Grégoire le Grand, saint (590-604)


Un pontificat flamboyant

Grégoire Ier le Grand fait partie de ces papes dont le public ignore à peu près
tout, y compris l’époque à laquelle ils ont régné, alors qu’ils ont profondément
marqué l’histoire. Le sort de ce Grégoire-là est d’autant plus ingrat qu’on le
confond souvent avec Grégoire VII* qui vécut cinq siècles plus tard. J’ajoute – un
comble – qu’on lui attribue souvent l’invention du chant dit « grégorien »… alors
qu’il n’y est pour rien !
Né vers 540 dans une riche famille romaine qui a déjà donné un pape à l’Église
(Félix III), le jeune Grégoire mène de solides études qui en font, à trente-trois ans,
le préfet de la ville de Rome. Mais à la mort de son sénateur de père, il se fait moine
et reconvertit sa belle propriété familiale du mont Caelius en un austère monastère
qu’il dédie à saint André. On imagine le scandale que provoque une telle décision !
Moinillon, le riche et brillant préfet Grégoire ? Le pape de l’époque, Pélage II,
n’entend pas laisser cet homme-là gâcher son talent et altérer sa santé en dévotions
monacales : d’autorité, il le nomme diacre et l’expédie auprès de l’empereur, à
Constantinople, comme « apocrisiaire », c’est-à-dire comme représentant
personnel du pape de Rome. Quand il rentre après six années passées dans
l’entourage impérial, Grégoire est rompu aux subtilités byzantines permettant aux
patriarches d’Orient d’entretenir des relations fluctuantes avec l’évêque de Rome,
qui s’affirme détenteur de la « primauté » apostolique héritée de saint Pierre.
En l’an 590, Rome connaît un avant-goût de l’enfer. Alors que la ville est
menacée par les envahisseurs lombards, le Tibre sort de son lit et provoque de
violentes inondations, tandis que la peste se propage et fait des ravages. Elle
emporte le pape Pélage, dont le moine Grégoire est devenu un conseiller influent.
En pleine panique, le peuple et le clergé de Rome unanimes désignent alors
Grégoire pour succéder au pontife défunt, contre son gré et malgré le refus qu’il
exprime en vain à l’empereur : n’a-t-il pas opté pour la vie monastique ? Le tout-
puissant monarque rejette l’objection : l’ancien préfet de Rome sera le premier
er
moine à devenir pape, sous le nom de Grégoire I .
L’Empire romain, dirigé depuis la lointaine Constantinople par des empereurs
sans charisme, connaît alors un déclin accéléré. De l’Égypte à la Gaule, les évêques
doivent suppléer à l’effondrement des structures impériales civiles et militaires :
très souvent ces hommes de Dieu se transforment en administrateurs, en
entrepreneurs, voire en chefs de guerre. À Rome, le nouveau pontife déploie des
trésors d’énergie et d’ingéniosité pour assurer l’approvisionnement de la ville et de
ses sans-abri. Il organise aussi minutieusement le « patrimoine de Saint-Pierre »,
qui rassemble toutes les propriétés foncières et les biens immobiliers que possède
désormais le Siège apostolique à travers l’Italie et même au-delà, en Provence, dans
les Balkans, en Sicile, en Sardaigne, etc. Il en nomme lui-même les responsables et
en surveille personnellement la gestion. Ces territoires deviendront plus tard les
États pontificaux*.
Mais l’ancien préfet est aussi un pasteur à la vie spirituelle intense. Il est très
préoccupé par la « fin des temps » annoncée par les Écritures, qu’il croit
imminente. Il n’a pas de temps à perdre. Sa fougue réformatrice s’attache ainsi à
l’Église elle-même, dont le sort lui paraît catastrophique :

Je suis à mon poste, écrit-il en 591, secoué par les flots de ce monde qui sont si violents que je suis
incapable de conduire au port ce navire vétuste et vermoulu : tantôt les flots attaquent de front,
tantôt des masses écumantes se gonflent sur nos flancs, tantôt la mer déchaînée nous poursuit par-
derrière. […] Dans la tempête terrible que nous traversons, les planches pourries ont des
craquements de naufrage !

C’est exactement ce que dira, en des termes étonnamment semblables, le pape


Benoît XVI à la veille du conclave qui l’élira en 2005.
er
La fin du monde est proche, l’heure n’est pas aux jérémiades. Grégoire I
reconstitue systématiquement des hiérarchies ecclésiales dans les diocèses
abandonnés à leur sort et entreprend de rétablir partout la discipline du clergé : il
édicte notamment une Règle du pasteur en quatre tomes, destinée aux évêques, qui
fera autorité pendant plusieurs siècles. Ses Dialogues, ses Homélies et ses
Commentaires lui vaudront le titre de « docteur de l’Église ». Mieux : Grégoire le
Grand, après avoir été canonisé à son tour, figurera parmi les quatre « Pères » de
l’Église d’Occident avec saint Ambroise, saint Augustin et saint Jérôme.
Prestigieuse compagnie !
Enfin, le pape Grégoire n’oublie pas qu’il exerce d’abord sa tutelle sur
l’Occident. C’est lui qui va définitivement fixer l’Angleterre dans la mouvance
chrétienne. Il y envoie en mission une quarantaine de moines de sa propre
communauté de Saint-André, sous la houlette de leur prieur Augustin, lequel va
devenir en 597 le premier évêque de Canterbury. Pourquoi la conversion de
l’Angleterre est-elle si importante ? D’abord parce qu’elle va entraîner
l’évangélisation des territoires païens d’au-delà du Rhin par les missionnaires
« anglo-saxons » qu’elle formera, tel le futur saint Boniface. Ensuite, parce que cette
conquête missionnaire est totalement déconnectée de la chrétienté orientale et
qu’elle conforte la primauté d’une papauté romaine devenue autonome.

Grégoire II et Grégoire III,


saints (715-741)
La résistance aux iconoclastes
Un Grégoire chasse l’autre. Le deuxième du nom, issu d’une riche famille
romaine, fut élevé au Latran, et devint un diplomate de renom avant d’être élu
pape en 715. Le troisième était syrien, comme beaucoup de papes de l’époque, de
grande culture, remarquable orateur et très populaire : le peuple de Rome, lors des
funérailles du premier, en 731, l’entraîna au Latran et l’élit par acclamation ! Or
l’action de ces deux pontifes, lointains disciples de Grégoire le Grand*, ne saurait
être dissociée : ils ont évité au pouvoir papal de se déliter face au déclin de l’empire
d’Orient et aux pressions de l’envahisseur lombard.
Face à la menace lombarde, d’abord, Grégoire II fit preuve d’une grande
habileté diplomatique et psychologique mais il n’empêcha pas le roi Liutprand de
s’emparer de la ville de Ravenne et d’encercler Rome. Grégoire III, lui, fit rebâtir les
épaisses murailles de la cité papale et ébaucha un audacieux renversement
d’alliance en se tournant vers Charles Martel, souverain de fait du royaume
mérovingien, qui venait de s’illustrer en stoppant la progression des Arabes à
Poitiers. La démarche n’aboutit pas, mais elle allait permettre à son successeur
Zacharie, après bien des aléas, de trouver au nord la protection que Byzance, à l’est,
ne pouvait plus lui assurer.
Du côté oriental, les deux Grégoire s’opposèrent avec force à la politique
iconoclaste inaugurée en 726 et promulguée en 730 par l’empereur Léon III
l’Isaurien. Pas question d’interdire les images sacrées, répliquèrent les deux papes
avec fermeté, certains d’exprimer un sentiment unanime en Occident. Tout juste
élu, en 731, Grégoire III tint un synode qui condamna solennellement
l’iconoclasme et excommunia quiconque se mettrait à détruire les images sacrées –
y compris, au besoin, l’empereur d’Orient et le patriarche de Constantinople.
L’empereur eut beau recourir à la force et menacer le pape d’une guerre en bonne
et due forme, Grégoire III ne céda pas.
Enfin, ces deux pontifes homonymes se passionnèrent, l’un comme l’autre,
pour l’évangélisation de la Germanie, ce grand territoire du nord où débarqua,
venu d’Angleterre, un moine génial appelé Winfrith, que Grégoire II sacra évêque
et rebaptisa « Boniface ». La mission de celui-ci fut une telle réussite que
Grégoire III nomma Boniface archevêque, puis légat, et l’aida à organiser les
nouveaux diocèses catholiques en Bavière, en Hesse et en Thuringe, sous la tutelle
étroite d’une papauté qui avait bien besoin de ces rassurants succès.
Les deux Grégoire ont été canonisés, tout comme Boniface. Mais l’histoire est
capricieuse : c’est de Boniface qu’elle a gardé le souvenir.

Grégoire VII, saint (1073-1085)


La « réforme grégorienne »

C’est en mémoire de Grégoire le Grand*, évoqué plus haut, que le cardinal


Hildebrand, élu pape le 30 juin 1073, prit le nom de Grégoire VII. Près de cinq
siècles séparent ces deux figures. Depuis l’alliance qu’elle a contractée avec Pépin le
Bref et Charlemagne à la fin du VIIIe siècle, la papauté est devenue une redoutable
puissance politique et économique. Mais à force de confondre pouvoir spirituel et
pouvoir temporel, elle s’est aussi fourvoyée dans les rivalités opposant les grandes
familles romaines – les Tusculum, les Crescencius – qui se disputent désormais les
faveurs de l’empereur germanique, nouveau protecteur de la sainte Église.
Fils d’un charpentier de la région de Sienne, en Toscane, mais élevé à Rome, le
jeune Hildebrand était devenu le chapelain de Giovanni Graziano, archiprêtre de
Saint-Jean-Porte-Latine, élu pape en mai 1045 sous le nom de Grégoire VI dans
des conditions un peu douteuses. L’archiprêtre était riche, très riche, et l’on
chuchotait, à Rome, que son élection avait donné lieu à de sombres tractations
financières. Vrai ou faux ? Accusé d’avoir monnayé son élection, Grégoire VI fut
déposé lors d’un concile convoqué en décembre 1046 par l’empereur Henri III, qui
souhaitait soustraire enfin la papauté aux dissensions familiales agitant la noblesse
de Rome. Hildebrand suivit alors l’infortuné Grégoire VI dans son exil à Cologne
avant d’effectuer un séjour à Cluny, en Bourgogne, où soufflait le vent de la rigueur
retrouvée.
Le péché qui mine l’Église, à l’époque, c’est la simonie, qui consiste à
marchander les charges ecclésiastiques, y compris au plus haut niveau. C’est à ce
fléau que ledit Henri III voulut mettre fin en nommant successivement quatre
évêques allemands à la tête de l’Église (Clément II, Damase II, Léon IX * et
Victor II), tous favorables à cette réforme cruciale.
En octobre 1056, Henri III meurt alors que son fils n’a que cinq ans. Profitant
de la régence, la noblesse romaine tente de reprendre le contrôle de la papauté en
faisant élire un cardinal italien, Benoît X. Mais les réformateurs déposent celui-ci
en janvier 1059 après avoir élu un des leurs, un ancien collaborateur de Léon IX qui
prend le nom de Nicolas II. Hildebrand, archidiacre de l’Église romaine, sera son
principal conseiller, comme il sera celui de son successeur, Alexandre II, élu en
1061, qui régnera pendant douze ans. Aux funérailles de celui-ci, la foule massée au
Latran crie :
— Hildebrand pape ! Hildebrand pape !
Cette fois, c’est son tour. Désormais, c’est comme successeur de saint Pierre
qu’il va lutter contre les mœurs dissolues du clergé et qu’il va défendre, bec et
ongles, les droits du Saint-Siège face aux pouvoirs civils. C’est ainsi qu’il prend ses
distances avec le jeune Henri IV, fils d’Henri III, qui lui refuse obéissance en 1076
et qui prétend, bien sûr, nommer les évêques de son territoire. Le choc est frontal,
brutal, violent, mais c’est l’empereur qui cédera, le 24 janvier 1077, en implorant le
pardon du pape dans la forteresse de Canossa*, au cœur de la Toscane.
Si l’épisode est entré dans l’histoire, donnant lieu à moult représentations
artistiques, sa conclusion est éphémère. Le bras de fer entre les deux hommes va
vite reprendre. Henri, que Grégoire a excommunié, ira jusqu’à nommer un
antipape* nommé Clément III ! Mais un concile allemand finira par redonner la
primauté à Grégoire VII, qui devra cependant fuir Rome avant de mourir en 1085.
Ce personnage hors normes restera dans l’histoire comme le principal acteur de
cette formidable remise en ordre connue sous le nom de « réforme grégorienne ».
C’est à ce titre qu’il fut canonisé en 1606.

Grégoire XIII (1572-1585)


Un nouveau calendrier

Il eût été anormal de ne pas faire entrer dans ce dictionnaire le cardinal Ugo
Boncompagni, devenu Grégoire XIII à la mort du pape Pie V*, ne serait-ce que
pour une raison historique d’importance : c’est à lui que nous devons le calendrier
« grégorien » – innovation à la fois scientifique et sociétale qui montre que le
rayonnement universel de la papauté a souvent dépassé sa fonction religieuse.
Jusqu’alors, l’Europe tout entière se référait au calendrier « julien » établi,
comme son nom l’indique, à l’initiative de Jules César, et calculé à partir du cycle
du soleil. Or ce calendrier reposait sur une erreur de calcul : l’année, selon les
astronomes romains, durait 365,25 jours ; or elle dure exactement 365,2422 jours,
soit 11 minutes et 14 secondes de moins. Cette infime différence avait fini par
décaler de plusieurs jours les repères naturels (l’équinoxe de printemps) et les fêtes
fixes du calendrier (la fête de Pâques).
Pour corriger cette lente dérive qui aurait fini par faire célébrer la semaine
sainte au cœur de l’été, le pape Grégoire XIII réunit en 1577 une commission de
mathématiciens et d’astronomes qui, ayant revu tous les calculs disponibles,
proposèrent de passer de 366 à 365 jours annuels, de supprimer quelques années
bissextiles, puis d’amputer un mois, n’importe lequel, de dix jours. Le pape décida
donc, en octobre 1582, de passer directement du 4 au 15 octobre. Pour la petite
histoire, cette acrobatie mathématique fait mourir une des plus grandes saintes de
l’histoire, Thérèse d’Avila, dans la « nuit du 4 au 15 octobre » de l’an 1582 !
Grégoire XIII paracheva cette réforme géniale en faisant commencer l’année le
1er janvier, et non plus le 25 mars. Il fit ensuite établir le premier calendrier
« romain » des martyrs et des saints de l’Église, ancêtre de notre calendrier des
Postes.
Mais suffit-il que le pape décide ? Si l’Europe du Sud, France comprise, a
rapidement opté pour le nouveau calendrier venu de Rome, la plupart des pays du
nord de l’Europe ont renâclé – nous sommes au début des guerres de Religion – et
contribué à entretenir une invraisemblable confusion dans le calcul des jours fériés
sur tout le continent. Commerce et diplomatie obligent, tous les pays finiront par
adopter ce calendrier, y compris l’Angleterre en 1752, le Japon en 1873, la Chine en
1912. Seule exception, de taille : les pays orthodoxes, qui continuent, de nos jours,
à fêter le nouvel an, Pâques ou Noël avec treize jours d’écart sur le nôtre !
Grégoire XIII, soucieux d’élever le niveau intellectuel des clercs de l’Église, fut
aussi un grand fondateur d’institutions d’enseignement (séminaires, collèges),
dont celle que l’on qualifie justement de « grégorienne » : la plus prestigieuse
université de Rome, qu’il confia aux Jésuites, s’appelle encore, de nos jours, la
Gregorianum.

Grégoire XVI (1831-1846)


La République est en marche

Léon XII, Pie VIII, Grégoire XVI… En ce début de XIXe siècle mouvementé et
incertain, les papes se suivent et se ressemblent. Les successeurs de Pie VII* sont
tous nés sous l’Ancien Régime, ils ont tous été abasourdis par la Révolution
française, secoués par le Premier Empire et dépassés par les événements politiques
qui font trembler les nations du vieux continent. Être pape, en ces jours difficiles,
n’est pas une sinécure. Quand il est élu en février 1831, le cardinal Cappellari,
préfet de la Propagande, est aussi peu enthousiaste que l’avaient été ses deux
prédécesseurs.
Il faut dire que le nouveau pontife est moine bénédictin. Il s’est fait camaldule à
l’âge de dix-sept ans, c’est dire son goût pour la rigueur. Sa bonne réputation dans
les couloirs de la curie lui vient surtout de sa maîtrise des sciences et de la
philosophie. Depuis 1805, ce docte personnage est l’abbé du monastère romain de
San Gregorio Magno, un endroit de rêve accroché à la colline du Caelius dominant
le Forum romain. Un petit paradis où cet excellent homme espérait bien finir
tranquillement ses jours.
C’est ce religieux de soixante-cinq ans, en pleine santé, intelligent et cultivé,
d’un naturel plutôt gai, qui va se trouver confronté aux révoltes agitant
régulièrement les populations de la Péninsule. La « République » est en marche. Le
pape compte sur les soldats de l’empereur d’Autriche pour mater les soulèvements
à Modène, Bologne ou Rome, mais la papauté pourra-t-elle longtemps dépendre
de telle ou telle armée impériale ? L’Église a du mal à suivre l’évolution chahutée de
l’Europe moderne. Dans sa célèbre encyclique Mirari vos, en 1832, Grégoire
réprouve toutes les idées libérales et autres dérives « novatrices ». Il condamne
notamment le catholique libéral Félicité de Lamennais. Il s’oppose aussi à la
construction du chemin de fer dans ses États…
Un bon point, pourtant, avec le recul du temps : c’est Grégoire XVI qui, dans
un bref de 1839, interdit l’esclavage et condamne solennellement le commerce des
esclaves. On peut être conservateur et prendre, parfois, des décisions
révolutionnaires.

Guerre (juste)
Tendre la joue droite ?

Un pape guerrier, c’est un oxymore. Un pape est forcément contre la guerre. À


la base de son enseignement, il y a le cinquième commandement de la Bible : « Tu
ne tueras point. » L’Église catholique, qui a validé ce précepte, n’a jamais varié sur
ce sujet crucial : ce n’est pas à l’homme, mais à Dieu seul, de décider de la vie et de
la mort. Et dans le cas où quelqu’un vous attaque ? Réponse de Jésus dans
l’Évangile : « Si on te frappe sur la joue gauche, tends la joue droite ! »
Fort de ces fondamentaux, comment le pape pourrait-il ne pas condamner la
guerre ? Qu’on se rappelle le cri de Paul VI à la tribune de l’Onu en 1965 :
— Plus jamais la guerre ! Plus jamais la guerre !
Jean-Paul II a confirmé ce principe dès sa première encyclique, en 1979, où il
parle des droits de l’homme :

La guerre naît de la violation de ces droits, mais elle entraîne encore de plus graves violations de
ceux-ci.

Le pape polonais n’a pas mâché ses mots, par exemple, pour condamner
l’intervention américaine en Irak en janvier 2003 :
— Non à la guerre ! Elle n’est jamais une fatalité ! Elle est toujours une défaite
de l’humanité !
Cela, c’est la théorie. Et puis il y a la réalité. Ne parlons pas de l’époque où le
pape disposait d’une armée pour défendre l’intégrité de ses États. Ni de la période
des croisades, où les papes invitaient les princes chrétiens à prendre les armes pour
la bonne cause – empêcher le viol du tombeau du Christ. L’histoire de la papauté
n’est pas avare de violences guerrières, et l’Église a canonisé nombre de saints,
comme Jeanne d’Arc, qui n’ont pas hésité à faire la guerre, pourvu qu’elle fût
« juste ».
Une guerre juste ? Les plus grands théologiens, de saint Augustin à saint
Thomas d’Aquin, ont jonglé avec l’idée que la guerre était licite dans les cas de
légitime défense ou de réparation d’injustice. Sauf à commettre le péché de « non-
assistance à personne en danger ». Quelle que soit l’époque, il faut bien jouer des
poings quand on voit un voyou agresser une vieille dame – et envoyer des soldats
au secours d’une population civile menacée d’extermination. Au fil des siècles, les
papes et les théologiens ont soumis ce principe à des conditions : la cause doit être
juste, l’intention doit être précise, tous les autres moyens doivent avoir été tentés,
l’action doit être proportionnée, etc. Combien de fois les empereurs, dictateurs,
présidents et autres chefs de guerre n’ont-ils pas brandi le drapeau de la « guerre
juste », depuis la défense de Rome contre les Vandales jusqu’à l’intervention des
États-Unis contre Saddam Hussein !
Mais la Terre a tourné en deux mille ans, et les temps ont changé. D’abord,
depuis 1870, le pape n’est plus chef d’État, il n’a plus ni armée régulière – si l’on
excepte une centaine de Gardes suisses* – ni territoire à défendre. En 1914 comme
en 1939, les papes Benoît XV et Pie XII ont proclamé la neutralité de l’Église, au
risque que l’impartialité de celle-ci – on dirait aujourd’hui sa « non-ingérence » –
lui vaille de vives critiques de la part des populations agressées, persécutées ou
voués à l’extinction.
Cette double expérience a forcé l’Église à revoir sa position. Ainsi le pape Jean-
Paul II a-t-il soutenu le principe du « droit d’ingérence » lors de l’intervention de
l’Otan au Kosovo en 1993, et celle des Nations unies au Timor oriental en 1999. À
l’époque du communisme, le pape polonais n’a jamais adhéré au mot d’ordre des
pacifistes européens : « Plutôt rouge que mort ! » Karol Wojtyla, qui avait vécu
personnellement ce dilemme face à la barbarie nazie à Cracovie entre 1939 et 1945,
estimait « juste » de s’insurger contre tout ce qui violait la conscience de l’homme.
Mais s’insurger comment ? Jusqu’où ? À quel prix ?
Une autre mutation, plus importante encore, a modifié la donne : la guerre
aussi a changé. Les arquebuses, l’huile bouillante et les boulets de canon ont fait
place à de terrifiantes armes de destruction massive – biologiques, chimiques,
nucléaires – qu’Augustin d’Hippone et Thomas d’Aquin ne pouvaient même pas
imaginer. Aujourd’hui, il n’y a plus de « guerre juste », mais uniquement des
guerres sales, atroces, inhumaines. C’est en réalisant qu’un conflit nucléaire
américano-soviétique ferait un milliard de morts, selon les experts de l’époque, que
le pape Jean XXIII a rédigé en 1963 son encyclique Pacem in terris.
Plus jamais la guerre, donc. Et si quelqu’un partage ce mot d’ordre, c’est bien
le pape François. En septembre 2013, le pontife argentin a cité Jean-Paul II, mot
pour mot, quand il s’est opposé à toute intervention militaire en Syrie : « La guerre
est toujours une défaite de l’humanité ! » Et le pape François d’ajouter : « À la
violence on ne répond pas par la violence ; à la mort on ne répond pas par le
langage de la mort ! » Quelques mois plus tard, il a invité à prier avec lui, au
Vatican, le président palestinien Mahmoud Abbas et le président israélien Shimon
Peres.
L’image eût été parfaite si elle n’avait pas précédé de quelques semaines la
reprise des échanges de missiles entre Israël et la bande de Gaza. Le principe eût été
grandiose s’il n’avait fallu le contrarier lorsque des dizaines de milliers de chrétiens
irakiens ont été menacés de mort par les djihadistes fanatiques du « califat »
islamique Daech. Comment le pape aurait-il pu fermer les yeux sur la mort
programmée de ses propres ouailles, des chrétiens chaldéens qui sont les plus
proches disciples du Christ et qui parlent encore la langue des apôtres ? Dans
l’avion qui le ramenait de Corée, le 19 août 2014, le pape François a déclaré, à
propos de l’Irak, qu’il était « licite d’arrêter un agresseur injuste », ce qui ne voulait
pas forcément dire « bombarder ou faire la guerre ».
Propos contradictoire ? Ou défi à l’imagination ? Comment voler au secours
des chrétiens d’Orient sans remuer le souvenir des croisades et autres guerres de
conquête ? Comment intervenir militairement dans un pays sans déclencher une
guerre, même ponctuelle, dont personne ne sait comment elle va tourner ?
Comment prôner la paix, le dialogue, la prière et la réconciliation face à des
fanatiques qui tuent, violent, mutilent et égorgent en se contrefichant de ces
principes ?
Le pape François a beau être jésuite, il aura du mal – tout comme ses
successeurs qui seront forcément confrontés au même problème – à résoudre la
quadrature du cercle : comment arrêter un massacre, une invasion ou un génocide
par des actions qui ne soient pas guerrières ?
Habemus papam !
La surprise du conclave
En français : « Nous avons un pape ! » La formule latine est aussi vieille que
l’Église, ou presque. Elle est prononcée traditionnellement, à l’issue de chaque
conclave*, par le cardinal protodiacre* au balcon de Saint-Pierre, précédée de
l’annonce qu’il s’agit pour l’Église d’une « grande joie » :
— Annuncio vobis gaudium magnum !
Avant même que ce digne personnage – qui n’est pas le plus âgé mais le plus
ancien des cardinaux électeurs – ne révèle le nom de l’élu du conclave, les
vaticanistes et autres vaticanologues rayent fébrilement son nom de leur liste de
papabili : on sait, au moins, que ce n’est pas lui qui a été choisi !
Les mêmes experts, dévorés par la curiosité, guettent la suite de la formule, où
vient se nicher, en latin, le prénom de l’élu. Ainsi, en octobre 1978, le conclave
avait élu le cardinal « … eminentissimum ac reverendissimum Dominum…
Dominum Carolum… » Charles, ou Carlo ! Le doyen Confalonieri s’appelait bien
Carlo, mais il avait plus de quatre-vingt-cinq ans ! Le protodiacre termina :
— … Wojtyla !
Eh oui, Carolum, c’était aussi « Karol », à la polonaise ! Mais dans la foule
romaine, on ne connaissait pas l’archevêque de Cracovie, et la prononciation de
Wojtyla (oua) avait d’abord fait penser à un cardinal africain ! En avril 2005, ce fut
plus simple :
— … eminentissimum ac reverendissum Dominum… Dominum Josefum…
Joseph ! Cette année-là, il n’y avait qu’un « Joseph », c’était Ratzinger ! De
même en mars 2013, l’énoncé du double prénom latin « Jorgium Marium » suffit à
indiquer que le nouveau pape était le cardinal Jorge Mario Bergoglio, archevêque
de Buenos Aires…

La célébrissime formule a fourni le titre du film que le cinéaste italien Nanni


Moretti a présenté au Festival de Cannes en 2011. Facétieux, le réalisateur a
imaginé le cas d’un pape élu par le conclave – le personnage est admirablement
interprété par Michel Piccoli – qui, au moment de l’annonce publique au balcon de
la basilique Saint-Pierre, est tétanisé par le sort qui vient de lui être fait, hurle de
peur, et prend ses jambes à son cou ! Moretti a conçu là une drolatique farce à
l’italienne, où les septuagénaires dignes et fatigués qui composent le Sacré Collège
tromperont leur attente en jouant au volley-ball dans la cour du palais
apostolique…
Or le scénario de Moretti pèche par deux faiblesses. La première est d’avoir
ignoré la foi qui anime la plupart des cardinaux : même surpris, terrorisé ou affolé,
un homme ainsi appelé à la fonction suprême y verra toujours la volonté de Dieu,
auquel il s’en remettra, à Lui ou à la Sainte Vierge, pour l’aider dans sa nouvelle
tâche notoirement surhumaine : privée de cette dimension, la fin du film de
Moretti est peu crédible, ratée, frustrante. Trop humaine.
La seconde faiblesse, qui réduit considérablement l’originalité du scénario, est
que son idée de départ – un cardinal paniqué par le choix inattendu de ses pairs –
correspond, en fait, à la réalité de presque tous les conclaves des temps modernes !
Quand il s’amuse de l’angoisse qui gagne nombre de cardinaux pendant les
premiers tours du scrutin (« Pas moi, Seigneur, pas moi… »), il ne semble pas
savoir que beaucoup de cardinaux, dans la réalité des conclaves, ont fait
exactement la même prière. Aucun de ces vieux briscards de l’Église ainsi réunis
sous le Jugement dernier de Michel-Ange n’est naïf ou ignorant : tous savent bien
que le poste n’a rien d’une récompense ou d’un bâton de maréchal. Même le
cardinal Ratzinger, en 2005, priait pour que s’éloigne de lui cette « guillotine » !
En réalité, presque tous les pontifes élus depuis deux siècles ont été des
outsiders, d’autant plus déconcertés voire affolés par le choix du conclave, et cela
pour deux raisons successives. La première, au XIXe siècle, est le droit
d’« exclusive* » qui permettait aux dirigeants des grandes nations catholiques
d’écarter du trône pétrinien les deux ou trois principaux papabili pour des raisons
éminemment politiques – celui-ci était trop « français », celui-là trop « libéral » – et
qui obligeait le conclave à élire une personnalité moins marquée, ou moins
connue, ou moins sensible à l’esprit du temps. Après le conclave de 1903, où fut
évincé le cardinal Rampolla, les princes de l’Église ne supportèrent plus d’avoir à
s’incliner devant la volonté du roi d’Espagne ou de l’empereur d’Autriche, et
supprimèrent définitivement ce privilège d’un autre temps.
e
Mais au XX siècle, un autre processus s’installe. Chaque fois qu’il doit
remplacer un pape défunt, le collège des cardinaux se partage, en général, entre un
candidat plutôt conservateur et un autre qui l’est moins. Ce clivage, plus ou moins
profond, fait courir le risque d’élire le chef de file d’une moitié de l’institution
contre le représentant de l’autre moitié, un scénario catastrophique pour l’unité de
l’Église. Ce qui est vrai d’une association intercommunale de pêcheurs à la ligne
l’est évidemment pour la plus grande institution du monde. Le Sacré Collège, dans
sa sagesse, recherche alors une « troisième voie », un candidat « de compromis ». Il
n’y a que trois exceptions à cette règle : Pacelli en 1939, Montini en 1963 et
Ratzinger en 2005. Dans tous les autres cas, l’élu du conclave est tombé des nues,
ou presque.
En 1978, le cardinal Wojtyla a pleuré, lui aussi, avant d’implorer la Vierge. Ce
n’est pas un hasard si la petite salle de la sacristie où le nouveau pape va alors
méditer quelques minutes avant de revêtir son aube papale s’appelle la « chambre
des larmes ». Les papes sont des hommes de chair, de sang et de sueur. Il se peut
que la terreur qui saisit le cardinal ainsi désigné dure de longues minutes, voire
qu’elle ne cesse pas, et que l’élu du conclave aille jusqu’à implorer le Seigneur de le
rappeler à lui pour corriger cette désolante erreur de casting : c’est exactement ce
qui est arrivé au cardinal Albino Luciani, patriarche de Venise, au cœur de l’été
1978. Jean-Paul Ier remettra son sort dans les mains de Dieu au bout de trente-trois
jours, avec le résultat que l’on sait.
Nanni Moretti, décidément, a manqué d’imagination.

Hilaire, saint (461-468)


La lutte contre l’arianisme

Saint Hilaire fut le successeur et le continuateur de Léon le Grand* dont il avait


été le principal collaborateur. En 449, il avait représenté le pape au concile impérial
d’Éphèse* – qui restera dans l’histoire comme le « brigandage d’Éphèse » et qui
s’était mal terminé pour les délégués occidentaux, Hilaire lui-même n’ayant eu la
vie sauve qu’en se cachant dans le caveau funéraire de saint Jean l’Évangéliste, hors
des murailles de la cité, avant de regagner Rome rendre compte à son patron !
Dès son élection en 461, ce Sarde courageux et énergique s’est battu contre les
hérésies qui menaçaient une Église déchirée, au moment où l’Empire romain
vacillait sur ses bases sous la pression des peuples envahisseurs. Ostrogoths,
Wisigoths et Vandales se convertirent au christianisme, certes, mais dans sa version
arianiste – qui niait la nature divine de Jésus et contestait le dogme de la sainte
Trinité. Hilaire veilla à ce que l’Église résistât à cette formidable menace,
notamment en Gaule et, sans succès, en Espagne.
C’est sans doute grâce à ces efforts qu’après sa mort, en 496, sous le règne du
pape Gélase, Clovis et les Francs choisiront le baptême dans la religion catholique,
et non dans celle de ses rivaux alamans, wisigoths et burgondes, tous convertis à
l’arianisme.

Homosexualité
« Qui suis-je pour juger ? »

Y a-t-il eu des papes homosexuels ? Probablement. Mais, à ma connaissance,


on n’en a pas gardé le souvenir – alors qu’on a gardé nombre de témoignages sur
des pontifes aux mœurs discutables, ayant maîtresses et enfants, coupables de
népotisme, ou dévoyés par l’argent, ou pourris par le goût du luxe. Ce silence de
deux mille ans est déconcertant : le penchant homosexuel, chez les papes, fut-il
donc inexistant ? Ou banal ? Ou tabou ?
L’Église n’a jamais été à l’aise sur ce sujet – comme sur les questions sexuelles
en général. À l’instar de toutes les autres religions, le christianisme aborde avec
méfiance, voire hostilité, cette tendance sexuelle qui contrarie l’ordre naturel et
ébranle la définition même de l’homme et de la femme, dont l’union charnelle vise
d’abord au don de la vie et à la reproduction de l’espèce.
Encore distingue-t-il le fait d’être homosexuel et la pratique qu’il suppose. Être
homo n’est pas condamnable en soi puisque l’Église accueille indifféremment tous
les enfants de Dieu, quels qu’ils soient : toute personne homosexuelle « doit être
accueillie avec respect, compassion et délicatesse », dit le Catéchisme, qui précise
qu’il faut « éviter à leur égard toute marque de discrimination injuste ». En
revanche, l’acte homosexuel est « immoral » parce que « contre nature » et
« intrinsèquement désordonné » : il est donc un « péché grave ».
Jusqu’à la fin du XXe siècle, aucun pape ne s’est emparé du sujet, à quoi bon ?
Puis la question de l’homosexualité prit de l’importance au fil des mutations
sociales et culturelles des pays développés. Il a fallu que les Nations unies cessent de
considérer les homosexuels comme des malades mentaux (en 1992), puis que se
développe aux États-Unis la théorie du « genre » et que se multiplient en Europe les
législations civiles en faveur du mariage homosexuel pour que le pape Benoît XVI
puis le pape François en fassent un thème de réflexion, un souci canonique et une
interrogation pastorale.
Le pape Benoît XVI, qui avait affiné la doctrine de l’Église sur le sujet quand il
présidait la Congrégation pour la doctrine de la foi, est intervenu en 2008 pour
dénoncer la confusion des sexes, qu’il qualifia de « menace aussi grave pour la
survie de l’humanité que le réchauffement climatique », s’attirant les foudres des
associations homosexuelles du monde entier. En 2010, il critiqua vivement un
projet de loi britannique visant à obliger les Églises, au nom de l’« égalité des
chances », à embaucher des homos au même titre que les administrations ou les
entreprises !
En juillet 2013, le pape François* – qui avait clairement condamné le mariage
homosexuel en Argentine quand il était archevêque – a fait baisser d’un coup la
tension qui restait vive entre l’Église et les milieux homos. De retour d’un voyage
au Brésil, interrogé par un journaliste, il eut cette formule : « Si une personne est
homosexuelle et cherche le Seigneur, si elle est de bonne volonté, qui suis-je pour la
juger ? » Tout en précisant bien, quelques phrases plus tard, qu’un « mariage » était
forcément le fait d’un homme et d’une femme.
Confirmer la doctrine en changeant le style, le langage, la méthode : c’est
l’exercice répété de tous les papes depuis deux mille ans. C’est ainsi que le
« magistère » adapte l’annonce de la Révélation à l’évolution du monde réel. À
l’automne 2014, le synode sur la famille convoqué par le pape François a eu beau
aborder franchement et ouvertement le problème de la place des homosexuels dans
l’Église, il ne laissa aucun espoir aux commentateurs enthousiastes qui attendaient
qu’il assouplisse la position de l’Église à propos du mariage entre personnes de
même sexe.

Honorius Ier (625-638)


Une imprudence dogmatique
Fils de consul, ancien disciple de Grégoire le Grand*, le pape Honorius fut
confronté aux mêmes dangers qui menaçaient, du temps de son maître, le trône de
saint Pierre. À commencer par l’envahisseur lombard, dans le nord de l’Italie. Les
Lombards rêvaient de conquérir Rome et encerclaient déjà Ravenne, la capitale
occidentale de l’empire d’Orient. Mais Honorius s’appuya sur le roi lombard
Arioald, marié à une catholique, pour maintenir à distance ce peuple qui allait
causer tant de problèmes à ses successeurs.
er
Concernant ses rapports avec l’Église d’Orient, Honorius I se trouva fort
er
déconcerté lorsque le patriarche Serge I de Constantinople lui demanda, en 634,
d’entériner le compromis qu’il avait imaginé pour se réconcilier avec les
monophysites, ces chrétiens qui n’attribuaient à Jésus qu’une seule nature,
évidemment divine. Le patriarche était d’avis d’admettre que le Christ avait deux
natures, certes, mais surtout une seule « volonté », celle de son Père. Cette
innovation doctrinale, dont Honorius sentait bien qu’elle lui vaudrait des ennuis,
était vivement prônée par l’empereur Héraclius, inquiet des divisions minant son
empire menacé par les Perses et les Arabes depuis la mort du prophète Mahomet
en 632. À quoi tenait, à l’époque, l’unité du christianisme !
Le pape Honorius Ier approuva donc cette petite concession théologique –
qu’on appelle savamment le monothélisme – sans imaginer qu’après sa mort ses
successeurs la condamneraient avec virulence, notamment au troisième concile de
Constantinople en 680. Cette condamnation solennelle sera confirmée par le pape
Léon II. Un pape défunt frappé d’anathème par ses successeurs, ce n’est pas banal.
Si cette affaire est entrée dans l’histoire, c’est parce qu’elle fut exhumée douze
cents ans plus tard, au concile Vatican I*, par ceux qui contestaient le dogme de
l’infaillibilité pontificale* : la légèreté dogmatique de l’imprudent Honorius face
aux hérétiques venus d’Orient n’était-elle pas la preuve qu’un pape pouvait se
tromper ?

Humanae vitae
Voir : Préservatif.

Humour
Le rire du pontife

L’anecdote, m’a-t-on dit, est véridique. Un jour que le pape Pie IX* recevait
des pèlerins à Saint-Pierre de Rome, il avisa dans la file de gens qui patientaient
pour lui baiser l’anneau une très grosse paysanne, et se pencha vers son secrétaire :
— Vous voyez bien, Monseigneur, que la foi fait déplacer les montagnes !
Les papes sont des hommes comme les autres. Certains ont de l’humour,
d’autres pas. Ce qui les distingue du commun des mortels, c’est qu’une parole de
pape a rarement pour but de faire rire, outre qu’elle doit être comprise dans tous
les pays et par toutes les cultures : ce qui fait sourire un Français peut choquer un
Asiatique ! C’est dire si les papes doivent s’exprimer, de préférence, au premier
degré. Ne dit-on pas « sérieux comme un pape » ?
Peu de papes ont pratiqué l’humour en public, réservant à leurs proches, ou à
des cercles très fermés, le privilège d’un mot d’esprit. Ainsi en fut-il de Pie XI, dont
les sautes d’humeur étaient notoires et qui, un jour, répondit à un cardinal
justifiant quelque retard à lui remettre une note sous le prétexte d’avoir voulu
entendre « plusieurs sons de cloche » :
— Éminence ! À Rome, il n’y a qu’une cloche, et c’est le pape !
Chez Pie XII, peu d’anecdotes. Ce pontife-là n’était pas un comique. Les gestes
amples, le ton emphatique, le visage impassible, Eugène Pacelli ne laissait jamais
paraître la moindre émotion. Même ses sourires étaient rares. On a retrouvé
pourtant la repartie suivante, qui date du jour de la libération de Rome par les
armées alliées le 5 juin 1944. Au major général Harmon qui s’excusait du vacarme
causé par les chars américains passant près du Vatican, Pie XII répondit ceci :
— Chaque fois que vous libérerez Rome, vous pourrez faire tout le bruit que
vous voudrez !
Jean XXIII, lui, aurait pu être humoriste. Jovial de nature, toute sa vie il
multiplia les bons mots. D’ailleurs, quand il était nonce à Paris, on l’invitait à dîner
pour ses saillies de fin de banquet. C’est à lui qu’on doit cet échange savoureux :
— Éminence, combien de personnes travaillent à la curie ?
— Oh ! Environ la moitié !
Le même cardinal Roncalli commenta ainsi, en 1955, l’entrée de l’écrivain
catholique Daniel-Rops à l’Académie française où siégeaient déjà Étienne Gilson,
François Mauriac et le cardinal Grente :
— Ce ne sont pas des fauteuils qu’il faudra aligner sous la Coupole, bientôt,
mais des prie-dieu !
Un jour, à Rome, le pape Jean XXIII va visiter l’hôpital du Saint-Esprit, où une
religieuse empressée l’accueille :
— Très Saint-Père, je suis la supérieure du Saint-Esprit !
— Vous avez de la chance, moi je ne suis que le vicaire du Christ !
On n’en finirait pas de citer ce pape hors normes. Ses traits d’esprit qualifiés, à
l’italienne, de fioretti ont même fait l’objet d’un petit livre rédigé par le très sérieux
chroniqueur religieux du journal Le Monde – ce qu’aucun journaliste n’aurait
pensé faire avec un autre pape !
Jean-Paul Ier, l’éphémère « pape au sourire », maniait volontiers l’humour, y
compris l’autodérision, notamment quand il s’adressait aux jeunes. Quelques jours
avant sa mort subite, il eut cette plaisanterie qui en disait long, en réalité, sur son
état d’esprit :
— Les enfants, si j’avais su que je deviendrais pape, j’aurais mieux travaillé à
l’école !
Jean-Paul II avait fait du théâtre dans sa jeunesse polonaise, il en avait gardé le
sens du mot et du geste. Il en faisait preuve lors des Journées mondiales de la
jeunesse*, pendant les immenses veillées où il s’adressait à un public jeune,
improvisant volontiers les bons mots. On le vit même, lors d’une cérémonie en
Sicile, en 1993, faire tournoyer sa canne à la façon de Charlot pour mieux se
moquer de ses ennuis de santé ! Il avait un humour parfois déconcertant, un peu
intellectuel, souvent au second degré, et, au coin des lèvres, ce petit sourire
ironique qui plaisait tellement à ses auditeurs.
Alors qu’il n’était encore que le cardinal Wojtyla, au cours d’un synode
romain, il s’étonna à haute voix qu’aucun cardinal italien ne pratiquât le ski :
— Chez nous, en Pologne, 40 % des cardinaux font du ski !
— Pourquoi 40 %, Éminence ? Avec Wyszyński, vous n’êtes que deux !
— Parce que le cardinal primat compte toujours pour 60 % !
C’est le même humour un peu british qui, lors des JMJ de Paris, en 1997, le fit
conclure la messe spectaculaire qu’il venait de présider sous la tour Eiffel en
improvisant directement en français :
— On ne savait pas pourquoi l’ingénieur Eiffel avait construit cette tour :
maintenant, on sait !
Benoît XVI, son successeur, n’a pas laissé le souvenir d’un pontife désopilant.
Il faut bien chercher dans les soixante livres qu’il a publiés avant son élection pour
trouver le fond de sa pensée sur le sujet. Dans la conclusion d’un essai de théologie
dogmatique intitulé Le Dieu de Jésus-Christ, Ratzinger écrit ceci : « Là où la joie fait
défaut, là où l’humour meurt, le Saint-Esprit n’est pas là non plus. » Je précise que
le livre, sous-titré Méditations sur le Dieu Trinité, n’est pas un ouvrage hilarant…
Le pape François, lui aussi, pratique volontiers l’humour. L’humour vache,
parfois, quand il reproche aux cardinaux et aux évêques leurs appartements trop
grands ou leurs voitures trop luxueuses. L’humour grinçant, comme ce jour où un
journaliste, dans un avion, lui demanda s’il était « de gauche ». Le pape lui expliqua
gentiment qu’il se déterminait par rapport à l’Évangile avant de conclure d’une
boutade impitoyable :
— Votre question m’a vraiment fait rigoler !
Le pape argentin est probablement le premier à avoir fait de l’humour une
vertu pastorale, sinon théologale. Ainsi lança-t-il à la curie, dans un célèbre
discours, en janvier 2015 :

Un cœur empli de Dieu est un cœur heureux qui irradie et communique sa joie à tous ceux qui
l’entourent : cela se voit tout de suite ! Ne perdons donc pas cet esprit joyeux, qui sait manier
l’humour, et même l’autodérision, qui font de nous des personnes aimables même dans les
situations difficiles. Comme une bonne dose d’humour sain nous fait du bien !
Hymne (pontifical)
Sur un air de Gounod

Avant chaque grande cérémonie présidée par le pape, à Rome, on entend jouer
deux hymnes : celui de l’Italie, par la fanfare des carabiniers italiens, et celui du
Vatican, par la fanfare de l’État pontifical. Bien peu de commentateurs savent les
reconnaître. À l’oreille, ce n’est pourtant pas difficile : les Italiens, qui n’ont jamais
pris au tragique les chants patriotiques, ont un hymne national (Fratelli d’Italia,
l’Italia s’è desta…) aussi guilleret que leur chant des partisans (Bella ciao, bella
ciao…) est joyeux ; tandis que l’hymne pontifical, lui, commence par d’impérieux
coups de trompette et poursuit sur un rythme martial qui fait davantage penser à la
Marseillaise. Normal, c’est une musique française ! Elle est l’œuvre de Charles
Gounod, un compositeur parisien auquel on doit, par ailleurs, un des plus beaux
Ave Maria de l’histoire de la musique. Au Vatican, on n’oublie jamais de préciser
qu’il était aussi un bon catholique, et que c’est par dévotion filiale envers le pape
Pie IX* qu’il a composé ce morceau.
La Marche pontificale de Gounod fut jouée pour la première fois le 11 avril
1869, pour le jubilé sacerdotal dudit Pie IX, lors d’un incroyable concert donné
place Saint-Pierre par un millier de musiciens appartenant aux sept fanfares et
chœurs de l’État pontifical – lequel possédait alors autant de régiments de
chasseurs, de zouaves, de dragons, etc. Le succès de l’œuvre de Gounod fut tel
qu’on pensa aussitôt à en faire l’hymne pontifical. Pas de chance : le Saint-Siège
venait justement d’abandonner son hymne traditionnel (Nous voulons Dieu, Vierge
Marie…) pour le remplacer par une Marche triomphale, une valse composée en
1857 par l’Autrichien Viktorin Hallmayer. Or, à l’époque, il n’était pas question de
faire la moindre peine à l’Autriche…
Il faudra attendre 1949 pour que Pie XII décide de remplacer enfin la Marche
d’Hallmayer par l’hymne de Gounod : la veille de Noël, pour l’ouverture de
l’Année sainte 1950, Pie XII le fit jouer par la fanfare de la Garde palatine
d’honneur (aujourd’hui disparue, elle aussi). À l’époque, l’un des organistes de la
basilique Saint-Pierre, Antonio Allegra, composa des paroles en italien (Roma
immortale di Martiri e di Santi…) qu’on a rarement entendu chanter. Il existe
depuis 1991 une version en langue latine (O Roma felix, o Roma nobilis…)
composée par l’abbé Raffaello Lavagna, qui correspond davantage au caractère
universel de son objet.
L’hymne de la Cité du Vatican ne doit pas être confondu avec le vieil air
grégorien Christus vincit, christus regnat… dont le pape Sixte V, au XVIe siècle, grava
les premiers mots sur l’obélisque romain dominant la place Saint-Pierre, et dont la
mélodie, traversant les siècles, rythme les heures sur Radio Vatican*.
Index
La liste des livres interdits
Depuis les premiers siècles, les papes ont toujours condamné les livres
hérétiques : Arius, Origène, manichéens ou iconoclastes ont subi les foudres
romaines, comme tous les contestataires, opposants et autres dissidents de toutes
les institutions, sous tous les cieux et à toutes les époques. Mais c’est l’invention de
l’imprimerie et l’expansion du protestantisme, au XVIe siècle, qui poussèrent l’Église
catholique à organiser plus rationnellement la chasse aux ouvrages déviants.
C’est ainsi que le pape Paul IV publia en 1559, en lien avec l’Inquisition*, le
premier Index mentionnant tous les ouvrages que les catholiques n’étaient pas
autorisés à lire. Son nom exact était : Index librorum prohibitorum (« Liste des livres
interdits »). Son contenu était si ambitieux et si exhaustif que le concile de Trente,
qui en avait pourtant ordonné le principe, assouplit le système qu’il régula ensuite
par des règles et des sanctions. Pour actualiser et compléter cette liste, le pape
Pie V* institua en 1571 une administration spéciale, la Congrégation de l’Index,
qui s’illustra pendant cinq siècles par sa sévérité, son juridisme et, souvent, sa bêtise
bureaucratique.
On n’en finirait pas, avec nos yeux d’aujourd’hui, de pointer les aberrations et
les injustices produites par les fonctionnaires en soutane – des dominicains, le plus
souvent – qui tenaient l’Index, ainsi que les combats, les démarches, les colères, les
renoncements et les souffrances de tous les auteurs catholiques – les autres en
concevaient moins d’amertume – qui s’y retrouvaient dûment catalogués, de
Copernic à Teilhard de Chardin en passant par Pascal, Bossuet, Lamennais, Renan
ou Bergson.
À Rome, à la fin du XIXe siècle, on aurait cherché en vain la définition de
l’« Index » dans le Grand Larousse universel : celui-ci figurait… à l’Index ! L’œuvre
magistrale de Pierre Larousse contenait trop de notules hérétiques, licencieuses ou
immorales pour n’être pas prohibée par l’Église. Tout comme les livres de
Montaigne, Fénelon, La Fontaine, Voltaire, Hugo, Baudelaire, Balzac, Maurras et
des centaines d’autres. En revanche, les œuvres de Darwin, Schopenhauer ou
Nietzsche n’y ont jamais figuré, pas plus que les écrits de Hitler ou Staline : les
œuvres manifestement athées n’avaient pas besoin d’être incluses à l’Index pour
être ipso facto condamnées ! Quel fut, d’ailleurs, le livre le plus souvent censuré par
cette congrégation si attentive à toutes les dérives théologiques, intellectuelles ou
sémantiques ? La Bible ! En tout cas, ses éditions en langue vulgaire, ses
adaptations, ses traductions, ses éditions commentées !
La dernière liste officielle des « livres prohibés », riche de 4 191 titres, parut à
Rome en 1948. La Congrégation de l’Index avait été depuis longtemps absorbée par
le Saint-Office. Il était donc naturel que ce fût le Saint-Office, au lendemain du
concile Vatican II*, sous Paul VI, qui annonçât la disparition de l’Index en tant que
« loi ecclésiastique » – au soulagement d’une grande majorité d’hommes d’Église
qui ne seraient plus menacés d’excommunication, désormais, pour avoir lu Sartre
ou Camus.

Indulgences
Se racheter une conduite

Le pèlerin qui va se recueillir dans les grandes basiliques romaines tombe


parfois sur un petit panneau à son intention, rédigé en plusieurs langues, qui lui
explique que cette démarche « pieuse », qu’elle soit individuelle ou collective, lui
vaut une « indulgence plénière », applicable « à lui-même ou à un défunt », à la
condition qu’il se confesse, qu’il communie et qu’il récite des prières « aux
intentions du pape », et cela dans les vingt jours qui suivent sa visite.
Si l’affichette ne sortait pas d’une banale imprimante, on pourrait penser
qu’elle est là depuis le Moyen Âge. À l’époque, l’Église s’était arrogé le pouvoir de
dispenser tout pénitent de la peine temporelle accompagnant la rémission de ses
péchés. Une indulgence « plénière » ou « partielle » permettait de ne pas effectuer
une fastidieuse série de prières, l’érection d’une chapelle, un jeûne un peu long, un
acte de charité exigeant ou un pèlerinage coûteux.
Le premier pape qui en fit un usage massif fut Urbain II* en 1095, au concile
de Clermont, pour inciter les fidèles à partir en croisade : la religiosité de l’époque
conférait à cet argument une grande efficacité, surtout auprès des seigneurs aux
mœurs contestables, qui y voyaient un moyen original de se racheter une
conduite ! En 1300, le pape Boniface VIII* étendit cette dispense à tous les
participants au premier grand jubilé organisé à Rome : là encore, la promesse de
l’indulgence avait un fort pouvoir d’incitation aux yeux du croyant en délicatesse
avec son confesseur ou le curé de son village.
Cette tradition populaire a mal tourné quand elle s’est traduite en argent
sonnant et trébuchant. Car les indulgences, qui exemptaient le pénitent
d’obligations souvent pénibles, ont commencé à se marchander : d’abord, les riches
se sont mis à acheter directement ce qui apparaissait comme des remises de peine ;
ensuite, les papes en ont fait une source de revenus pour financer leurs guerres et
leurs grands travaux. C’est ce dernier point, devenu absolument abusif sous le pape
Léon X*, qui a nourri en 1517 le ressentiment de Martin Luther* contre la papauté
– et l’essor du protestantisme.
Fut-ce alors la fin de ces indulgences tarifées qui se rachetaient, se transféraient
et se négociaient ? Non. Les papes de la Contre-Réforme se contentèrent d’en
limiter les excès et d’en moraliser l’intention, sous la surveillance d’une
Congrégation des indulgences dépendant directement du pape, puis du Saint-
Office. Il faudra attendre le concile Vatican II pour redonner à cette tradition son
sens spirituel, pour en supprimer toute pratique comptable et pour rappeler qu’elle
n’a pas la portée du sacrement de pénitence !
Le rituel des indulgences n’a pas été supprimé, mais il n’est plus question de
tarifs, de barèmes et de marchandages. Il a été réaffirmé par Paul VI en 1967 dans
une constitution apostolique intitulée Indulgentiarum doctrina. À l’occasion d’un
jubilé, un pèlerinage, une bénédiction urbi et orbi*, tout pape peut proclamer une
indulgence plénière. C’est ce que Jean-Paul II a fait en l’an 2000, pour le Grand
Jubilé du IIIe millénaire qui a vu quelque 25 millions de fidèles venir en pèlerinage
à Rome. C’est ce qu’a fait à son tour le pape François en convoquant une Année
sainte extraordinaire en 2015-2016, qu’il a dédiée à la miséricorde*. Et qui vaudra,
elle aussi, une indulgence plénière à des millions de pèlerins qui avaient oublié le
sens de ce vieux mot chargé d’opprobre…

Infaillibilité pontificale
Un dogme bien tardif
Pierre, le premier pape, était faillible. Il a commis beaucoup d’erreurs : à
Tibériade, il a cru qu’il pouvait marcher sur les eaux, lui aussi, au risque de la
noyade ; à Gethsémani, lors de l’arrestation de Jésus, il a dégainé son épée et coupé
l’oreille du serviteur du grand prêtre ; devant la maison de Caïphe, par trois fois, il
a nié avoir jamais connu ce Galiléen qu’on avait jeté en prison. Humain, trop
humain ! Combien de fois cet homme sympathique, généreux et un peu balourd
s’est-il trompé, soit pendant les trois ans où il a suivi Jésus en compagnie des autres
disciples, soit plus tard, quand il est parti assister les croyants d’Antioche, soit
pendant ses dernières années, quand il a dirigé la première communauté
chrétienne à Rome ?
Il n’était pas le seul. En deux mille ans, combien de ses successeurs ont commis
des erreurs, des fautes et même des crimes ! Faut-il ici en dresser la liste désolante ?
Si la tentation a toujours été de proclamer le pape « infaillible », ne serait-ce que
pour damer le pion à des empereurs trop envahissants ou clore le bec à des
théologiens trop contestataires, l’histoire de l’Église a toujours été là pour rappeler
qu’un pape n’est jamais qu’un homme – et non un quelconque demi-dieu – auquel
la Providence a réservé un destin hors du commun.
Et voilà qu’au milieu du XIXe siècle, un pape remit le sujet sur le tapis et
convoqua pour cela, excusez du peu, un concile œcuménique. Pie IX* avait sans
doute des circonstances atténuantes : la Réforme protestante et la Révolution
française avaient sérieusement entamé le crédit du successeur de Pierre, dont
l’autorité ne cessait de s’effilocher dans un monde soumis à de fortes tensions :
révolution industrielle, progrès de la science, réveil des nations, etc. Il était temps
de reprendre l’initiative.
En décembre 1869, lorsque s’ouvre le concile tant attendu, une polémique
violente éclate sur le sujet, qui résonne bien au-delà de Rome. Ses deux principaux
protagonistes sont français : à ma gauche, Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans et
académicien, chef de file des « libéraux », farouchement opposé à l’infaillibilité ; à
ma droite, Louis Veuillot, un laïc, journaliste de génie, directeur du journal
L’Univers et plus papiste que le pape, tonitruant partisan de l’infaillibilité.
Proportionnels à la fièvre qui gagne les pères conciliaires à l’intérieur de la basilique
Saint-Pierre, les échanges d’arguments par brochures et journaux interposés
enflamment et divisent toute l’Europe chrétienne.
Quelques années plus tôt, il eût été inimaginable qu’une telle résistance
interne, même minoritaire, s’oppose au projet du pape. Or, à l’intérieur même de
l’Église, notamment en France et en Allemagne, de nombreuses voix s’élèvent pour
dénoncer l’anachronisme de ce privilège d’infaillibilité soudain dévolu au chef de
l’Église, dix-huit siècles après les débuts de la papauté. Cette seule opposition
décrédibilise le projet papal aux yeux de l’extérieur : quelle valeur accorder à une
« infaillibilité » si tardivement prônée et qui oppose si violemment les chrétiens
entre eux ?
Finalement, l’infaillibilité pontificale est bel et bien décrétée par le concile du
Vatican le 18 juillet 1870, mais les âpres discussions à son propos en ont limité le
principe à des sujets liés « à la foi et aux mœurs » et abordés par le souverain
pontife ex cathedra, c’est-à-dire en tant que pasteur universel : le pape ne peut pas
exciper de cette faculté quand il parle d’affaires temporelles, a fortiori quand il
s’exprime en tant que personne privée. Par ailleurs, le vote des pères conciliaires a
eu lieu en l’absence très remarquée de 114 évêques, dont une bonne soixantaine a
préféré quitter la ville plutôt que venir voter « contre » : certes, les 535 évêques
restants ont voté le texte à l’unanimité, mais personne n’est dupe. Même si chacun
se rallie au magistère, bon gré mal gré, le nouveau dogme ne sera « reçu » – comme
disent les théologiens – que par les convaincus. D’ailleurs, aucun pape n’osera
jamais prononcer la moindre excommunication ou le plus petit anathème à
l’encontre de fidèles un peu trop sceptiques sur le sujet.
Tant de bruit pour si peu ! En un siècle et demi, l’infaillibilité pontificale n’a été
invoquée qu’une seule fois. C’était en 1950, quand Pie XII* proclama le dogme de
l’Assomption de la Vierge Marie, non sans avoir consulté, par prudence, tous les
évêques de la terre. Ni Paul VI (à propos de la contraception) ni Jean-Paul II (à
propos de l’avortement) ni Benoît XVI (à propos de l’euthanasie) ni le pape
François (à propos du mariage gay) n’ont voulu se référer à ce dogme pour mieux
imposer leurs fortes convictions. Fut-ce pour ne pas déclencher la colère des
protestants et des orthodoxes pour qui le pape de Rome, évidemment, n’est
nullement infaillible ? Ou parce que ces pasteurs successifs avaient conscience
qu’une pareille prétention, face au reste du monde, eût plutôt nui à leur autorité ?

Innocent III (1198-1216)


L’obsession de la croisade

Élu à la tête de l’Église le 8 janvier 1198, le cardinal Lotario de Segni est un


surdoué : il n’a que trente-sept ans et maîtrise parfaitement la théologie, le droit et
les sciences, qu’il a étudiés à Paris. Sa maturité d’esprit, sa force morale et son
autorité naturelle ne lui seront pas de trop pour achever de moraliser la curie,
minée par la corruption, et assainir la ville de Rome, gangrenée par les complots et
les intrigues. Non sans bagarres et péripéties diverses qui lui vaudront un court exil
forcé dans la cité de Palestrina, à l’est de Rome !
Sur la scène internationale où s’affrontent les souverains d’Allemagne, de
France et d’Angleterre, il est incontournable. Il noue des liens avec la Bulgarie, la
Pologne, l’Arménie, l’Albanie, la Serbie, les pays baltes, etc. Mais alors que la
« querelle des investitures* » se termine à peine, il veille à toujours se poser comme
un chef religieux, comme lorsqu’il entend contraindre le roi Philippe Auguste à
renoncer à son divorce, ou quand il s’impose comme tuteur du futur empereur
Frédéric II*.
À peine élu, il lance un projet grandiose : à son tour, il veut libérer Jérusalem,
alors sous le contrôle des Turcs. Or, les temps ne sont pas favorables : l’empereur
d’Allemagne vient de mourir, les rois de France et d’Angleterre sont en guerre,
l’empereur de Byzance est en lutte avec ses propres gouverneurs. Innocent III
comprend que c’est lui, et personne d’autre, qui lancera la quatrième croisade.
En deux ans, il mobilise suffisamment de chevaliers francs et de petits nobles
menés par Baudouin de Flandre et Thibaud de Champagne, encadrés par les ordres
militaires des Templiers et des Hospitaliers – il autorise les chevaliers Teutoniques
en 1199 – pour mener à bien une entreprise qu’il considère comme religieuse,
certes, mais qui va lui échapper complètement : contrairement à ses ordres de
« n’outrager aucune terre chrétienne », il n’est pas obéi des croisés qui pactisent
avec la République de Venise en 1204 pour aller prendre la ville chrétienne
de Constantinople, qu’ils mettent à sac comme de vrais barbares avant d’y installer
un patriarche latin ! Les orthodoxes ne pardonneront jamais à l’Église catholique
un tel scandale.
Comme si ce gigantesque gâchis gelait provisoirement tout nouveau projet de
reconquête des Lieux saints, Innocent III va détourner le concept de croisade et
l’orienter en direction des deux hérésies qui prolifèrent alors à l’ouest de la
chrétienté : les vaudois, ces laïcs pénitents qui lisent simplement la Bible en langue
vulgaire sans en référer à la hiérarchie ecclésiale ; et les cathares, très implantés dans
le midi de la France, qui pratiquent un spiritualisme radical et une ascèse sévère
pour se rapprocher d’une « perfection » (katharos, en grec) irraisonnable.
Innocent III veut éradiquer ce qu’il considère comme un fléau, en y mettant tous
les moyens, sans exception. Notamment des tribunaux d’exception qui
constitueront bientôt l’Inquisition*. Par la sinistre bulle Vergentius in senium, en
1199, il renforce les mesures d’exclusion de ces dissidents – on les appelle
« albigeois » dans le Languedoc – qui méritent, aux yeux de l’époque, que leur soit
infligée la peine de mort : « Sus donc, soldats du Christ ! Sus donc, recrues
intrépides de la milice chrétienne ! »
Mais Innocent III n’est pas aveugle. Il se rend bien compte qu’en Aquitaine,
dans la vallée du Rhône, en Aragon ou en Lombardie, les militants vaudois ou
cathares séduisent les braves gens par leur vie ascétique et dépouillée, bien plus
proche des valeurs de l’Évangile que leur hiérarchie officielle locale, trop souvent
immorale ou incompétente. En 1206, le pape envoie des moines prêcher en terre
cathare verbo et exemplo (par la parole et par l’exemple), sans biens propres et
humblement vêtus, à l’image du Christ lui-même. Parmi ces prédicateurs itinérants
figure un certain Dominique de Guzmán, qui va fonder l’ordre des Dominicains.
En 1210, c’est François d’Assise et ses compagnons qui sont autorisés par le pape à
constituer l’ordre des Franciscains. Ces deux ordres dits « mendiants », les frères
« prêcheurs » et les frères « mineurs », sont appelés à un grand avenir. D’ailleurs, le
successeur d’Innocent III, Grégoire IX, canonisera très vite François d’Assise et
Dominique de Guzmán, respectivement en 1228 et 1234.
Un projet chasse l’autre. En 1215, alors qu’il n’a plus qu’un an à vivre,
Innocent III convoque à Rome le IVe concile de Latran*, où sont présents
3 patriarches, 72 primats, 336 évêques, 800 supérieurs religieux et les ambassadeurs
de la plupart des rois et empereurs de l’époque. Un record ! Ce concile, qui
s’attache à régler tous les grands problèmes de l’heure, de la condamnation des
hérésies jusqu’à l’obligation de communion le jour de Pâques, restera comme la
plus grande assemblée chrétienne de tout le Moyen Âge.

Innocent IV (1243-1254)
Le tombeur de Frédéric II

Voilà encore un pape qui n’avait pas froid aux yeux. Déterminé à imposer la
prééminence de la tiare papale sur la couronne impériale, peu regardant sur les
moyens pour atteindre son but, Innocent IV s’est montré prêt à toutes les ruses
pour financer ses campagnes et défaire ses ennemis. Mais un pontife timide ou
indécis aurait-il triomphé de la violente querelle dite « des investitures* » qui avait
opposé ses prédécesseurs aux puissants souverains du Saint Empire romain
germanique ?
Sinibaldo Fieschi était génois. Grand juriste, il s’était bien entendu avec le pape
Grégoire IX qui avait fait de lui un cardinal gouverneur des marches d’Ancône. Il
fut élu en 1243 à Anagni – et non à Rome, alors quadrillée par les partisans de
l’empereur allemand Frédéric II*, par ailleurs roi de Sicile et de Jérusalem. Dès qu’il
eut mesuré la profonde méfiance de ce puissant rival à son égard, un an plus tard, il
embarqua secrètement sur un navire jusqu’à Gênes et transporta la papauté dans la
ville de Lyon, à la frontière du royaume de France. Il y convoqua même un concile
général, à l’été 1245, qui condamna l’empereur et prit la décision de le déposer !
Innocent IV resta six ans à Lyon, d’où il dirigea réellement la chrétienté. C’est à
cette occasion qu’il dépêcha des missionnaires pour aller convertir le grand khan
des Mongols, ce qui ne manquait pas d’audace. C’est là aussi qu’il imposa aux
cardinaux le chapeau rouge qu’ils portent encore aujourd’hui « pour les faire
souvenir par la vue de cette couleur qu’ils devaient être prêts à verser leur sang
pour la défense de l’Église ».
Après la mort de Frédéric en 1250, Innocent IV revint à Rome d’où il
poursuivit la lutte contre Conrad IV, fils du précédent, et profita de son avantage
pour annexer la Sicile aux États pontificaux*. Proche du roi Louis IX, il
convainquit le pieux souverain français de partir en croisade, en 1248, ce qui se
termina en désastre. C’est un peu plus tard, un an avant sa mort, qu’il introduit
concrètement dans le droit canonique le recours à la torture pour arracher des
aveux. De cette bulle judicieusement intitulée Ad extirpenda, l’Inquisition saura,
plus tard, faire bon usage.

Inquisition
L’âcre odeur des bûchers
L’Inquisition, c’est d’abord un paradoxe. Au Moyen Âge, en Europe, la
procédure judiciaire habituelle, héritée du droit romain et des traditions
germaniques, reposait sur l’accusation et la dénonciation. Quand l’Église introduit
dans son propre système judiciaire cette nouvelle technique qu’est l’inquisition, elle
oblige le juge à rechercher la preuve de la culpabilité de l’accusé. Ce qui est, au
regard de l’histoire, un formidable progrès. Or, mis au service de la lutte contre les
hérésies et délégué à certains États intransigeants, ce « progrès » va se muer en un
véritable cauchemar totalitaire.
e
Le tournant, au XII siècle, c’est l’hérésie cathare. Cette dissidence religieuse
prônant un christianisme rigoureux, voire ascétique, se développait
dangereusement, entre Languedoc et Lombardie, sans que parviennent à l’endiguer
les tribunaux ecclésiastiques chargés d’appliquer le droit canonique sous l’autorité
des évêques. Le catharisme en expansion menaçait le monopole spirituel
qu’exerçait l’Église sur les consciences – sur les âmes, disait-on alors. Il faut dire
que le clergé catholique de cette période troublée vivait rarement selon
l’enseignement du Christ : ce n’est pas un hasard si les ordres monastiques avaient
tant de succès.
La lutte contre l’hérésie n’était pas le monopole de l’Église. À cette époque, la
société et la religion ne faisaient qu’un. On était fautif, contestataire, rebelle ou
hérétique vis-à-vis de l’Église et de l’empire, tous deux soucieux de leur unité. La
même foi partagée par tous, c’était le ciment de la société civile. Un déviant
théologique, intellectuel, sexuel, artistique ou alimentaire, c’était un déviant qui
menaçait l’ordre public, pour l’Église comme pour l’État.
Installés entre le concile de Latran (1139) et Innocent III* (élu en 1198), les
tribunaux de l’Inquisition se multiplièrent sur le continent. Ces juridictions
d’exception dépendaient d’un « inquisiteur » tout-puissant, auquel le pape
déléguait son autorité, et qui pouvait se saisir lui-même de n’importe quelle affaire
– porte ouverte à tous les abus, comme on l’imagine. Leur rôle s’arrêtait lorsque le
jugement était prononcé : la « pénitence » infligée, c’était au pouvoir d’État qu’il
revenait de définir les peines – y compris le bûcher – et de les appliquer sans
faiblesse.
Les historiens modernes sont très partagés sur l’Inquisition, dont la « légende
noire » a été élaborée, enrichie et exagérée, d’abord par les protestants au
e e
XVI siècle, puis au temps des Lumières au XVIII . Du procès de Jeanne d’Arc à ceux

de Giordano Bruno ou de Galilée, il n’a pas manqué de cas excessifs, odieux ou


absurdes pour alimenter le discours anticlérical de toutes les époques, et sous
toutes ses formes – littérature, théâtre, puis cinéma, BD, jeux vidéo, etc.

Ce discours diabolisant et souvent fantasmatique doit être nuancé.


L’Inquisition médiévale, en France, n’a pas complètement échappé à l’autorité du
pape, même si celui-ci n’a pas pu refuser au roi Philippe le Bel l’élimination
violente des Templiers. Cette Inquisition-là est progressivement tombée en
désuétude à partir du XVe siècle, au fil des progrès accomplis dans les sociétés
européennes en matière de tolérance et de respect des consciences, jusqu’à être
supprimée sous Louis XIV.
En revanche, l’Inquisition espagnole, incarnée à partir de 1498 par le « Grand
Inquisiteur » Torquemada, a obtenu du pape Sixte IV* le privilège de dépendre
directement du roi d’Espagne, lequel en fit une police politique comme il y en eut
peu dans l’histoire. Elle sévit aussi aux Pays-Bas, alors espagnols, nourrissant en
abondance – et à juste titre – les sentiments anticatholiques et antipapistes dans le
nord de l’Europe.
À Rome, l’Inquisition fut relancée au XVIe siècle face aux progrès du
protestantisme, mais dans des formes moins médiévales et moins brutales. La
Sacrée Congrégation de l’Inquisition romaine et universelle fut fondée par Paul III*
en 1542 pour tenter de cordonner l’activité de ces tribunaux, à l’exception du cas
incontrôlable de la péninsule Ibérique. Cette instance est devenue la Congrégation
du Saint-Office sous Pie X, en 1908, puis la Congrégation pour la doctrine de la foi
sous Paul VI au sortir du concile Vatican II*, en 1967.
Loin d’arracher des aveux et de brûler des sorcières, ce dicastère composé
d’une vingtaine de prélats, d’une trentaine d’assistants et d’une trentaine de
« consulteurs » aux compétences juridiques confirmées s’occupe « de promouvoir
et de protéger la doctrine et les mœurs conformes à la foi ». En d’autres termes : de
dire ce qui est catholique et ce qui ne l’est pas. Cette congrégation au si lourd passé
fut présidée pendant vingt ans par le cardinal bavarois Joseph Ratzinger, que les
médias européens, pour cette raison, qualifièrent de Panzerkardinal lorsqu’il devint
Benoît XVI en 2005 !

Investitures (Querelle des)


Le sacerdoce et l’empire

Après la chute de l’Empire romain, l’Église fut propulsée aux avant-postes de


l’organisation civile de la société occidentale, mais, dans le même temps, la papauté
eut besoin de nouveaux protecteurs pour défendre Rome contre les invasions
barbares. Le sacre de Charlemagne*, en 800, avait scellé l’alliance fusionnelle entre
le « sacerdoce », détenteur du pouvoir spirituel sans lequel il n’est pas d’autorité sur
terre, et l’« empire », dont la tutelle s’exerçait aussi, moyennant bénéfices, sur les
structures, les dirigeants et les propriétés de l’Église catholique.
Deux siècles plus tard, alors que le Saint Empire romain germanique et l’Église
catholique exercent conjointement une autorité quasi absolue sur l’Europe, cette
imbrication des deux pouvoirs est devenue inextricable : les empereurs ont fait des
évêques des vassaux dociles et provisoires – puisqu’ils n’avaient pas d’héritiers – au
point que les papes, eux-mêmes empêtrés dans les affaires politiques italiennes, ont
perdu toute autorité sur l’épiscopat de l’empire et sur le clergé qui lui est inféodé.
Au milieu du XIe siècle, stimulée par le succès des grands ordres monastiques,
la papauté réagit. Quelques papes « réformateurs » entendent ramener évêques et
prêtres sous l’autorité d’une institution religieuse moins dévoyée, au pouvoir
spirituel réhabilité. En 1059, le pape Nicolas II réserve solennellement l’élection du
pape aux seuls cardinaux. En 1075, Grégoire VII* poursuit en ce sens dans une
série de lettres restées célèbres, les Dits du pape (Dictatus papae) :

Si un empereur, un roi, un duc, un marquis, un comte, une puissance ou une personne laïque a la
prétention de donner l’investiture des évêchés ou de quelque autre dignité ecclésiastique, qu’il soit
excommunié !

L’empereur Henri IV, soutenu par une majorité d’évêques germaniques, ne


l’entend pas de cette oreille. Une lutte terrible s’engage, que les historiens ont
baptisée « querelle des investitures* ». Elle commence par une défaite de
l’empereur, lâché par les princes allemands, qui vient demander pénitence au pape
à Canossa* à l’hiver 1076… avant de relancer les hostilités en déposant
Grégoire VII et en nommant, sans en référer à quiconque, un nouveau pontife à ses
ordres !
La confusion est extrême. Elle va durer presque deux siècles. En 1111, entre
l’empereur Henri V et le pape Pascal II, un compromis semble se dessiner : les
évêques accepteront peu à peu de se défaire de leurs fiefs, et les empereurs de
conférer des investitures aux motivations purement politiques. Mais il est trop tôt.
Rebellions, trahisons, arrestations et excommunications compromettent les
pontificats de Gélase II et de Calixte II, au moins jusqu’au concordat de Worms en
1122, qui voit clairement séparé le pouvoir temporel (réservé à l’empire) du
spirituel (dévolu à l’Église).
Las ! La guerre reprend bientôt, opposant violemment les papes Adrien IV et
Alexandre III à l’empereur Frédéric Barberousse, qui, excommunié, nomme lui-
même plusieurs antipapes ! Les pontifes successifs s’appuient sur les monastères et
les nouveaux ordres mendiants, rassemblent la chrétienté sous l’oriflamme des
croisades, bâtissent les plus grandes cathédrales de l’histoire et jouent sur la rivalité
des rois entre eux : Alexandre se rapproche ainsi d’Henri II en Angleterre, de
Louis VII en France, du roi d’Espagne…
L’intelligence d’Innocent III*, la modération de Grégoire IX et l’obstination
d’Innocent IV* finiront par vaincre les prétentions impériales du puissant
Frédéric II* de Hohenstaufen jusqu’à réussir à déposer l’empereur en personne au
concile de Lyon en 1245. Il aura fallu presque deux siècles et une trentaine de
pontificats pour que cesse cette épuisante querelle des investitures, et que le
sacerdoce triomphe enfin de l’empire !
Jean Ier, saint (523-526)
Une messe à Sainte-Sophie
Pourquoi mentionner ici le malheureux et insignifiant Jean Ier, qui ne régna
qu’à peine trois ans, dans une période confuse, et termina sa vie sans gloire ? Parce
qu’il est le seul pape de l’histoire à avoir célébré la messe dans la basilique Sainte-
Sophie, à Constantinople. Et, accessoirement, à y avoir solennellement couronné
un empereur.
Quand ce vieux diacre à moitié infirme est élu pape, en août 523, la situation
de la papauté est instable. Les derniers empereurs romains ont été vaincus par le
chef ostrogoth Théodoric, qui, depuis la ville de Ravenne, règne désormais sur
l’Italie. Le pape précédent, Hormisdas, avait favorisé une entente inédite entre
Rome et Constantinople. L’empereur d’Orient Justin Ier, alors désireux de séduire
les Occidentaux, avait rallié les thèses romaines sur la primauté pétrinienne et
menait désormais une lutte acharnée contre les « hérétiques », notamment les
ariens.
Or, Théodoric avait lui-même été converti à l’arianisme. Il exigea du pape
Jean Ier qu’il intervienne personnellement pour faire cesser les persécutions contre
les ariens d’Orient. Le vieux pontife, qui ne pouvait rien refuser à Théodoric, partit
donc en grande ambassade vers Constantinople où il fut reçu, à sa propre surprise,
avec les plus grands égards. L’empereur Justin lui-même se prosterna devant lui. Le
jour de Pâques 526, lors d’un somptueux office célébré dans Sainte-Sophie, le pape
célébra la messe en latin, bénéficiant d’un trône plus élevé que celui du patriarche
byzantin !
Tout se passait au mieux, sauf que le pape ne put remplir son humiliante
mission : l’empereur refusa tout net de rendre leur liberté aux ariens orientaux !
er
Furieux, le roi Théodoric cria à la trahison. À son retour d’Orient, Jean I fut forcé
de rester à Ravenne, où il mourut brusquement, avant même de connaître la
sanction que lui réservait le sourcilleux monarque.

Jean VIII (872-882)


La désillusion carolingienne

Voilà encore un personnage au destin étonnant. Après vingt ans de travail à la


curie, où il participa à la bagarre entre Rome et Constantinople pour le contrôle de
la Bulgarie nouvellement évangélisée par les moines Cyrille et Méthode, ce Romain
énergique fut élu pape en 872, à la mort du gentil et peu convaincant Adrien II.
Son âge avancé le fit alors prendre pour un pape de transition par tous ses rivaux
potentiels. Or, il allait rester dix ans aux affaires.
Le danger, à l’époque, c’était les Sarrasins qui avaient déjà ravagé le sud de
l’Italie et menaçaient de fondre sur Rome. Le nouveau pape les combattit en se
plaçant lui-même à la tête d’une flotte organisée par des marins grecs, sans succès.
À la recherche d’un allié puissant, Jean VIII se tourna vers Charles le Chauve, roi
des Francs, qu’il couronna empereur à Rome le jour de Noël 875, c’est-à-dire
soixante-quinze ans, jour pour jour, après son grand-père Charlemagne*. Mais le
nouvel empereur mourut deux ans plus tard en combattant en Italie contre son
propre neveu Carloman – que le pape, courageusement, refusa de sacrer à son
tour. La réaction des affidés locaux de Carloman ne se fit pas attendre : ils jetèrent
Jean VIII en prison !
Or, le pape réussit à quitter Rome au bout d’un mois, à reconstituer une petite
flotte et à cingler vers la Provence, où il sacra empereur le très éphémère Louis le
Bègue. En février 881, le pontife finit par couronner empereur le roi germain
Charles le Gros, second fils de Louis II et frère cadet de Carloman. Mais les
héritiers de Charlemagne ne furent décidément pas à la hauteur de leur glorieux
aïeul, et se gardèrent d’aller lutter contre les Sarrasins.
En 882, le malheureux Jean VIII fut assassiné, probablement empoisonné par
des membres de son entourage, et achevé à coups de massue. Cette mort sordide
annonçait à la fois la fin d’une période plutôt faste – la dynastie carolingienne – et
le début d’un des siècles les plus tristes et les plus obscurs de l’histoire de la
papauté.

Jean XXIII, saint (1958-1963)


L’inventeur de Vatican II

— Il n’y aura pas de Pie XIII !


Il ne croyait pas si bien dire, en ce mois d’octobre 1958, cet écrivain français
qui pleurait, comme tout le monde, la mort du pape Pie XII : le successeur, qui prit
le nom de Jean XXIII, n’avait aucunement la stature du pape défunt, au point
qu’on parlait de lui comme d’un « pape de transition ». Il en était même le
contraire incarné. Il n’était pas né dans un immeuble huppé du centre de Rome,
mais dans une pauvre ferme de Sotto il Monte, près de Bergame, en
novembre 1881. Il n’était pas un brillant rejeton de la noblesse romaine, mais un
authentique fils de paysan qu’un brave curé de campagne avait remarqué et envoyé
au séminaire, où l’un de ses professeurs lui décrocha une bourse pour poursuivre
ses études à Rome avant de le recommander à l’évêque de Bergame dont il devint le
secrétaire après son ordination en 1904. Angelo Roncalli était un « bon garçon »,
un peu timide, malin, gourmand et très bavard : rien à voir avec le juriste studieux
et austère qu’avait été le jeune Eugenio Pacelli, qui semblait né, lui, pour devenir
pape !
Un jour de 1925, le pape Pie XI décide de créer un poste de « visiteur
apostolique » en Bulgarie. Il le confie au sympathique Roncalli, que lui a
recommandé l’évêque de Bergame. Non que ce fils de la terre fût un grand
diplomate, mais en raison de sa personnalité : bonhomie de caractère, souplesse
d’esprit, obéissance dévouée et bonne humeur constante seront des qualités utiles
dans ces territoires plutôt hostiles à la papauté !
Roncalli, créé évêque pour la circonstance, restera neuf ans à ce poste, loin de
Rome et de ses intrigues, avant d’être affecté à Istanbul comme « délégué
apostolique » pour la Turquie et la Grèce. Il n’a même pas le titre de nonce puisque
le Saint-Siège n’a de relations diplomatiques ni avec Istanbul, où la population est
musulmane, ni avec Athènes, où l’orthodoxie est religion d’État ! Cette discrétion
obligée lui sera utile, pendant la guerre, pour sauver des milliers de juifs dans la
région des Balkans…
À la fin de la guerre, Mgr Roncalli éprouve le plus grand choc de sa vie : il est
nommé nonce apostolique à Paris ! C’est Pie XII qui a fait ce choix. La situation en
France est complexe – le général de Gaulle* a exigé la démission de tous les évêques
ayant fréquenté de trop près le régime de Vigny – et exige davantage de qualités
humaines que de prestige diplomatique. De fait, Roncalli fait merveille à Paris. Sa
rondeur apaisante, sa patience enjouée et son sens de l’humour lui valent de
devenir une vedette des dîners en ville. Du sommet du gouvernement jusque dans
la France profonde qu’il sillonne à l’envi, on apprécie son extrême urbanité et sa
diplomatie tranquille. Il n’y a qu’une chose que personne, alors, n’a imaginée : c’est
que ce nonce-là, promu ensuite patriarche de Venise, sera élu pape à la mort de
Pie XII en 1958 !
Le nouveau pontife, à peine élu, va réserver une autre surprise de taille : voilà
que le « bon pape Jean », comme on l’appelle déjà, annonce à ses cardinaux, un
beau jour de janvier 1959, qu’il entend convoquer un concile œcuménique pour
procéder à l’aggiornamento* de l’Église. Stupeur de la curie ! D’emblée, l’initiative
du pape divise : ici, on tente de torpiller les inévitables réformes que le concile
Vatican II* devra entériner ; là, on pousse à la réflexion, à l’audace et à l’ouverture
d’une Église qui peine à s’adapter à un monde en mutation…
Le concile tant attendu, tant redouté, commence le 11 octobre 1962. Devant
près de 2 500 évêques venus du monde entier, Jean XXIII prononce ce jour-là un
discours magnifique et très personnel – écrit « avec la farine de son propre sac »,
comme il dit – où il fustige notamment les « prophètes de malheurs » rebelles à
toute adaptation de l’Église à son époque et hostiles à toute innovation. Quand
l’Église entame ainsi ce tournant historique, personne ne sait comment finira
l’aventure. Jean XXIII, notamment, ne verra pas la fin de son œuvre : il meurt d’un
cancer le 3 juin 1963.
En ce lundi de Pentecôte, quand on annonce la mort du pape, l’émotion est
planétaire : les débats autour du concile ont fait de Jean XXIII, pour les médias du
monde entier, un pape « réformateur », « humaniste », voire « révolutionnaire ».
Alors qu’Angelo Roncalli fut, toute sa vie, un pasteur très classique et un
conservateur bon teint ! Mais le sympathique successeur de Pie XII restera, pour la
postérité, le pape inspiré qui aura provoqué le plus grand bouleversement de
l’histoire de l’Église moderne. C’est d’abord à ce titre qu’il sera béatifié par Jean-
Paul II en l’an 2000, puis canonisé par le pape François en 2014. Quel paysan de
Sotto il Monte, deux siècles plus tôt, aurait pu imaginer qu’on prierait un jour,
dans le monde entier, un enfant du village ?

Jean-Paul Ier (1978)


Le pape au sourire

Trente-trois jours ! Ce fut un des règnes les plus courts de l’histoire de la


papauté. Ce fut aussi un des plus commentés, tant la mort subite d’un pape au
Vatican suscite, inévitablement, les fantasmes les plus débridés. Éliminé par la
mafia sicilienne ou empoisonné par les Jésuites ? Brutalement écarté par la CIA ou
assassiné par une célèbre loge maçonnique ? Que n’a-t-on pas dit et écrit sur le
mystérieux décès du malheureux Jean-Paul Ier, dont l’histoire ne gardera, par
ailleurs, que le souvenir de son gentil sourire !
Albino Luciani est né près de Belluno, au nord de Venise, dans une famille
ouvrière – son père est socialiste et anticlérical. Bon élève, ordonné prêtre en 1935,
il fait carrière dans sa région jusqu’à être créé évêque par Jean XXIII qui connaît et
apprécie ce pasteur resté proche du peuple. Resté discret pendant le concile, il est
nommé patriarche de Venise en 1969. Rien ne le désignait comme papabile.
Sa seule œuvre écrite avait été un recueil de lettres gentillettes et fantaisistes
adressées à des personnalités historiques ou littéraires, parmi lesquelles Pinocchio
ou Figaro !
Après la mort de Paul VI, lors du conclave d’août 1978, on s’attendait à un
duel entre le conservateur Siri, de Gênes, et son challenger Benelli, de Florence. Or,
ce dernier, craignant la défaite, poussa habilement à une candidature de
compromis : le brave Luciani, dont la bonhomie rappelait celle du regretté
Jean XXIII*, fit aussitôt l’unanimité, au point que nul n’écouta ses propres
réticences, ni ne s’inquiéta de son état de santé. En une journée, l’affaire fut
bouclée !
Il eût été utile, pourtant, d’interroger son médecin vénitien, le docteur Da Ros,
qui savait, lui, que son illustre patient souffrait d’une mauvaise circulation du sang
et prenait des anticoagulants. De même qu’il eût été intéressant, les jours suivants,
d’écouter les religieuses placées à son service, qui l’entendaient prier Dieu pour
qu’Il le rappelle à Lui ! À peine élu, le nouveau pape fut terrifié par l’ampleur de sa
responsabilité, la somme de travail à fournir et… ses propres lacunes qui lui
faisaient accueillir avec angoisse, deux fois par jour, les piles de parapheurs que lui
apportait son secrétaire d’État, Mgr Villot !
Courageusement, consciencieusement, Jean-Paul Ier s’est lancé dans le métier
de pape. Mais au bout de trois semaines, il était exténué. Le 28 septembre, un peu
avant 21 heures, il alla se coucher, fatigué par l’examen des dossiers du jour et par
un long coup de téléphone avec un important cardinal. On ne le revit pas vivant. Le
lendemain, un peu après 5 heures, la religieuse qui lui servait son café matinal le
découvrit assis dans son lit, la lampe de chevet allumée, quelques feuilles de papier
à la main. Mort. Son médecin, le docteur Buzzonetti, diagnostiqua une crise
cardiaque. Personne ne pensa à pratiquer une autopsie.
Dans tout événement de cet ordre, il y a des témoignages imprécis, des
maladresses protocolaires et de pieux mensonges qui stimulent l’imagination des
journalistes et nourrissent l’inspiration des romanciers : les papiers que le défunt
tenait en main auraient été remplacés par d’autres, son corps aurait été finalement
découvert par un secrétaire et non une religieuse, etc. Les journalistes italiens,
spécialistes en fausses rumeurs, ont vite transformé ce décès désolant en une affaire
d’État, un crime sordide, une énigme internationale !
En réalité, le malheureux Jean-Paul Ier est mort de stress, avec l’aide du Très-
Haut : surmené, il aurait « oublié » ce soir-là de prendre ses médicaments,
remettant ainsi son sort entre les mains de la divine Providence. Laquelle a rappelé
à Dieu celui qui ne désirait que cela. Une telle fin n’est-elle pas beaucoup plus
émouvante qu’un empoisonnement crapuleux fomenté par quelque banquier
véreux commandité par l’Opus Dei ?

Jean-Paul II, saint (1978-2005)


« N’ayez pas peur ! »

Wojtyla ! Le 16 octobre 1978, quand on annonce le nom du nouveau pape, peu


de gens connaissent le cardinal archevêque de Cracovie. Mais le monde entier
marque un temps de surprise : ce n’est pas un Italien ! Le conclave a rompu avec
une tradition cinq fois séculaire. Ce n’est que plus tard, en voyant Jean-Paul II
effectuer ses premiers pas de pape, que les observateurs comprendront que le
nouvel évêque de Rome n’est pas seulement un « non-Italien » : il est polonais,
jusqu’au bout de son étole !
Karol Wojtyla est né en Pologne en 1920, alors que son pays vient de recouvrer
son indépendance après cent vingt-trois ans d’occupation. Élevé dans le culte du
maréchal Piłsudski et du poète Mickiewicz, le futur pape baigne dans un climat de
ferveur patriotique et d’enthousiasme national. « Mon pays a survécu par sa
culture », dira-t-il, soixante ans plus tard, dans un important discours à l’Unesco. Il
ne faudra pas s’étonner de voir ce pape-là prôner avec insistance la réalité de la
nation, jusqu’à suggérer à l’Onu, en 1995, l’élaboration d’une Charte des droits des
nations :
— Il n’y a pas de droits de l’homme, dit-il, là où les droits de la nation sont
violés !
La Pologne n’est pas un pays comme les autres. À l’époque où grandit le petit
Karol dans son bourg de Galicie, la Pologne est le pays au monde où il y a le plus de
juifs. Son meilleur ami, Jerzy Kluger, est juif, comme beaucoup de ses partenaires
de théâtre. Quand la Pologne, après la prise du pouvoir par des colonels en 1935,
sombre dans l’antisémitisme d’État, Karol en constate avec horreur les ravages,
notamment à l’université. En 1945, à la libération du camp d’Auschwitz, non loin
de Cracovie, le jeune Wojtyla découvre, horrifié, jusqu’à quel degré de folie les
nazis ont poussé la haine et l’inhumanité.
Il ne faudra pas s’étonner, après son élection en 1978, de voir le pape polonais
entamer un long et difficile processus de réconciliation entre chrétiens et juifs :
visite de la grande synagogue de Rome en 1986, reconnaissance de l’État d’Israël
par le Vatican, repentance à l’égard de l’antijudaïsme chrétien, spectaculaire voyage
à Jérusalem en l’an 2000, avec halte au musée de Yad Vashem et prière au mur des
Lamentations. Un pape italien, brésilien ou français aurait-il déployé tant d’efforts
en ce sens ?
Autre souvenir indélébile de cette Pologne au destin tragique : la brutale
invasion nazie du 1er septembre 1939, qui marqua le début de la Seconde Guerre
mondiale. Étudiant à Cracovie, le jeune Karol vit dans sa chair les déportations, les
exécutions, la terreur quotidienne. Aucun pays n’a davantage souffert de ces cinq
années d’atrocités que la Pologne, laquelle y perdra un sixième de ses enfants. Le
propre père de Karol, choqué et épuisé, n’y survivra pas.
Comment s’étonner, au regard de cette histoire, que le pape Jean-Paul II ait
décidé de lutter de toutes ses forces, au jour le jour, pour la paix ? De sa toute
première intervention pour éviter la guerre entre le Chili et l’Argentine, en 1979,
jusqu’aux nombreux efforts déployés – en vain – pour éviter la guerre entre les
États-Unis et l’Irak en 2003, Jean-Paul II a jeté toutes les forces du Saint-Siège dans
la défense de la paix. Il a même attiré dans son combat les représentants de toutes
les religions du monde, à Assise, en 1986, dans une réunion inédite qui restera un
temps fort de son pontificat.

Et puis, à peine sortie des horreurs de la guerre, la Pologne de Karol Wojtyla a


subi l’autre grand totalitarisme du XXe siècle : le communisme. Bon connaisseur du
sujet, Jean-Paul II va s’efforcer de redonner confiance aux populations victimes de
ce régime – son « N’ayez pas peur* ! » résonne encore dans nos mémoires – et de
répondre aux aspirations de tous ceux qui, à l’est, pensaient « autrement » : « Ce
pape est un don du Ciel », expliquera Alexandre Soljenitsyne, peu après le
conclave, sur les ondes de la BBC.
Cet homme-là, à partir de 1978, va multiplier les textes et les gestes en faveur
des droits de l’homme, à commencer par sa première encyclique Redemptor
hominis. Son premier voyage derrière le rideau de fer, en juin 1979, est un
tremblement de terre dans cette Europe qui, dit-il, est « accidentellement coupée
en deux ». Le soutien de Jean-Paul II au syndicat Solidarność, l’espoir qu’il a
insufflé à toutes les populations d’Europe orientale – y compris, à l’intérieur de
l’URSS, en Lituanie et en Ukraine occidentale – feront du « pape slave » un acteur
majeur dans le processus d’effondrement du bloc communiste.
Polonais, Jean-Paul II le sera resté jusqu’au bout. S’il n’avait pas été formé au
sein d’une Église polonaise aussi dynamique que conservatrice, aurait-il été si
attentif au maintien des traditions et des rites d’antan, comme la procession de la
Fête-Dieu ou le culte du saint sacrement ? Aurait-il été si définitivement opposé au
mariage des prêtres et au sacerdoce des femmes ? Enfin, aurait-il été si
farouchement attaché aux valeurs familiales traditionnelles, tellement prégnantes
en Pologne ?
Jean-Paul II s’est montré jusqu’au bout fidèle à ses années de formation et de
prêtrise. On l’a vu entretenir passionnément le culte de la Vierge Marie, chère au
cœur de tous les Polonais, au point de consacrer solennellement son pontificat,
l’Église et le monde entier à la Mère de Dieu. On l’a vu béatifier et canoniser des
centaines de personnalités du monde entier, lui qui avait baigné dans la dévotion à
saint Joseph, à saint Jean de la Croix, à saint Louis-Marie Grignon de Montfort –
auquel il a emprunté sa devise Totus Tuus (« Tout à toi ») – et à tant de figures
prestigieuses de l’histoire de l’Église.
Or, le grand paradoxe de ce long pontificat viendra, justement, de la nationalité
de ce pape pas comme les autres. Pendant vingt-six ans, ce pontife si fier de ses
origines et si attaché aux droits des nations, a poussé l’Église catholique à être de
moins en moins « romaine » et de plus en plus universelle. De synodes en
consistoires, Jean-Paul II a internationalisé la curie* de façon irréversible. Au cours
de ses voyages apostoliques hors de Rome – dont plus de cent hors d’Italie – il a
personnellement transporté le gouvernement de l’Église aux quatre coins de la
planète.
Pape polonais, pape universel, Jean-Paul II a marqué son temps. Son règne,
qui a duré vingt-six ans, est le deuxième plus long pontificat de l’histoire. Le jour
de ses obsèques, le 6 avril 2005, stimulée par plusieurs banderoles « Santo subito ! »,
la foule de la place Saint-Pierre reprend l’idée, comme une évidence :
— Santo subito ! Santo subito !
Qu’il soit saint, tout de suite ! Message reçu par le cardinal Ratzinger qui
préside la cérémonie et qui, devenu Benoît XVI, béatifiera son prédécesseur et ami
en mai 2011, avant que le pape François n’en fasse un saint à part entière en
avril 2014.

Jeanne d’Arc (Canonisation de)


Une certaine idée de la France

On n’est plus au Moyen Âge : aujourd’hui, quand un pape prend une décision
canonique, par exemple celle de canoniser tel ou tel personnage, il se situe
toujours, bien sûr, dans l’ordre spirituel ! Chaque fois qu’un porte-parole du Saint-
Siège me tient ce langage, je pense au cas de Jeanne d’Arc, brûlée le 30 mai 1431 sur
un bûcher de Rouen, ville anglaise, à l’issue d’un procès mené avec la complicité de
l’Église locale, et… canonisée quatre siècles plus tard pour des raisons parfaitement
politiques !
La pucelle d’Orléans serait restée un souvenir romanesque et un peu confus
dans l’imaginaire français si elle n’avait pas été brusquement exhumée du placard à
héros par l’historien Jules Michelet, républicain et libre penseur, dans un livre
publié en 1841. Anticlérical et antipapiste, Michelet fit de Jeanne, cette simple fille
du peuple ayant voulu « bouter les Anglais hors de France » au péril de sa vie, une
véritable sainte laïque. À sa suite, et surtout après la défaite de 1870, les radicaux,
les francs-maçons et même les socialistes vont revendiquer cette héroïne nationale
capable d’incarner, à elle seule, toutes les valeurs de la République, à commencer
par l’amour de la Patrie.
Jeanne d’Arc embrigadée par la gauche républicaine au service de la
reconquête de l’Alsace-Lorraine ? C’était insupportable pour l’Église de France, qui
réagit à ce qu’un publiciste catholique appellera plus tard « un détournement de
mineure » ! Sa riposte n’a pas tardé. Dès 1874, Mgr Dupanloup, au titre d’évêque
d’Orléans, la ville dont Jeanne d’Arc a toujours été l’héroïne, ouvrit un procès
diocésain en « réputation de sainteté ». En y associant habilement la municipalité
civile d’Orléans, bien obligée de suivre. Et en levant, au passage, une ambiguïté
majeure : ce n’est pas l’Église qui a traité la jeune fille de « sorcière », mais
seulement le détestable évêque Cauchon à la solde des Anglais ! Vingt-cinq ans
après sa mort atroce, le pape Calixte III* n’a-t-il pas cassé le jugement de Rouen et
réhabilité Jeanne et sa famille ?
Quatre papes vont reprendre cette affaire à leur compte. Léon XIII, d’abord. Le
pape qui a prêché le « ralliement » des catholiques français à la République – sans
grand succès – veut montrer à ceux-ci, par une formule péremptoire, l’intérêt qu’il
porte à leur cause :
— Johanna nostra est !
En français : « Jeanne est à nous ! » Et le pontife de publier le 27 janvier 1894
un décret d’introduction à la cause ouvrant le lourd procès romain de la jeune
bergère de Domrémy, qu’il va lui-même proclamer « vénérable ». Les Français
enthousiastes ont l’impression, ce jour-là, de récupérer symboliquement une part
de la Lorraine occupée par les Prussiens.
Le 18 avril 1909, le pape Pie X, successeur de Léon XIII, béatifie Jeanne d’Arc.
La situation française a changé : la récente séparation des Églises et de l’État a rejeté
les chrétiens – notamment les royalistes – dans une « autre France » qui saisit cette
occasion pour montrer qu’elle n’a pas disparu : ils sont 40 000 fidèles français à
rallier Saint-Pierre de Rome pour la cérémonie ! Or, la France a rompu ses
relations diplomatiques avec le Saint-Siège en 1904 : aucun représentant de l’État
n’est présent, ni aucune figure officielle de la République, ni aucun de ces
intellectuels laïcs qui, comme Anatole France ou Jean Jaurès, vantent pourtant dans
leurs livres les insignes mérites de la Pucelle.
Le troisième pape à se saisir du dossier, après la guerre, c’est Benoît XV. Le
16 mai 1920, quand il proclame solennellement la canonisation de Jeanne d’Arc
lors d’une cérémonie fastueuse rassemblant quelque quarante cardinaux, la donne
politique a encore évolué : la France figure parmi les vainqueurs de la guerre, une
chambre « bleu horizon » a été élue à Paris, et le très anticlérical Clemenceau a été
battu aux élections présidentielles. Quelques jours plus tard, le gouvernement
français donne son accord pour reprendre des relations diplomatiques avec le
Saint-Siège. Le 24 juin, les députés français déclarent la fête de Jeanne d’Arc « fête
nationale » de la République – sans aller jusqu’à en faire la fête de « sainte » Jeanne
d’Arc : il ne faut rien précipiter.
Le 18 janvier 1924, un quatrième pape, Pie XI, boucle cette affaire en publiant
une encyclique intitulée Maximam gravissimamque où il prône une nouvelle
entente entre les catholiques et le gouvernement français – et notamment, dans un
souci de pragmatisme et de réconciliation, l’acceptation du régime de séparation
brutalement institué en 1905. À la condition que la « laïcité » à la française
devienne bien, d’abord, la liberté de croire ou de ne pas croire. Merci, Jeanne
d’Arc. Il était temps : le 11 mai, la victoire électorale du Bloc des gauches aurait fait
capoter ce qu’on a appelé le « second ralliement » !
Allons ! Qui peut imaginer une seconde que ces quatre pontifes ont agi pour
des raisons autres que spirituelles ?

Jésuites
Jésuites
L’ombre du « pape noir »

Un pape jésuite ? Impossible ! Depuis leur fondation par Ignace de Loyola en


1534, les membres de la Compagnie de Jésus prononcent un vœu où ils renoncent
à toute fonction ecclésiastique. Si les Jésuites sont souvent prêtres pour mieux
remplir leur vocation, ils sont très rarement évêques, et presque jamais cardinaux.
C’est la raison pour laquelle l’élection du pape François, en mars 2013, fut saluée
comme un événement : Jorge Mario Bergoglio fut le premier jésuite de l’histoire à
monter sur le trône de Pierre.
En quoi les Jésuites se distinguent-ils des autres ordres religieux ? D’abord, par
la longueur de leurs études. Clairement orientés vers la mission, la prédication,
l’enseignement et la recherche, ils ont un cursus général d’une grande exigence :
entre son noviciat et les études qui suivent l’ordination, un jésuite a passé au moins
dix ans à prier, à enseigner et à étudier. Puis il prononce ses vœux perpétuels de
pauvreté, chasteté et obéissance, auxquels s’ajoute un engagement, qui date du
pape Paul III, à « aller là où le pape les enverra ».
Le cas du père Bergoglio, ancien provincial des jésuites d’Argentine, n’est pas
banal : c’est parce que le pape Jean-Paul II en personne lui demanda expressément
de devenir évêque auxiliaire de Buenos Aires, en 1992, qu’il accepta d’entrer dans la
carrière ecclésiastique jusqu’à devenir archevêque de Buenos Aires et président de
la conférence épiscopale d’Argentine.
Bergoglio ne fut pas le premier jésuite à rayonner au Vatican, puisque Radio
Vatican*, l’Université grégorienne et l’Observatoire astronomique du Saint-Siège
sont traditionnellement sous la tutelle de la Compagnie de Jésus. Du reste, son
élection par le conclave de 2013 ne doit pas faire oublier qu’à la veille du scrutin de
2005 le premier challenger du cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, avait été le
cardinal italien Martini, ancien archevêque de Milan – un autre jésuite, lui aussi
débauché par Jean-Paul II.
Le rôle de Jean-Paul II dans ce double recrutement est d’autant plus
remarquable que le pape polonais avait d’abord entretenu des relations houleuses
avec la Compagnie, alors dirigée par le père Pedro Arrupe. Comme ses
prédécesseurs Paul VI et Jean-Paul Ier, Jean-Paul II reprochait notamment aux
Jésuites leur dangereux engagement auprès des mouvements marxistes d’Amérique
latine. Il faudra la condamnation de la « théologie de la libération » et le
remplacement d’Arrupe pour que la Compagnie et le pape slave retrouvent, après
quelques années difficiles, une relation apaisée.
Il faut rappeler que l’histoire des Jésuites a été particulièrement mouvementée.
L’ordre ayant considérablement prospéré pendant la Contre-Réforme, il avait fini
par dominer l’enseignement européen : au milieu du XVIIIe siècle, la Compagnie de
Jésus gérait 24 universités, quelque 650 collèges et près de 200 séminaires. Ses
missions en Inde, en Chine, au Japon, sur le littoral africain et en Amérique du Sud
en remontraient à toutes les diplomaties d’Occident. Son puissant général fut
même surnommé le « pape noir ».
Bousculé ici, expulsé là, cet ordre à la réussite trop flagrante finit par se faire
interdire par le pape Clément XIV, en 1773, sous la pression des monarchies
européennes. Deux pays refusèrent d’appliquer l’injonction papale : la Prusse
(protestante) et la Russie (orthodoxe), dont les souverains Frédéric II et
Catherine II admiraient le rôle intellectuel et scientifique de la Compagnie, au
point d’accueillir et de protéger chez eux ses organisations locales.
C’est le pape Pie VII*, à son retour de France en 1814, qui rétablit les Jésuites
dans leur vocation par la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum. Le deuxième
centenaire de cette restauration donna lieu, à Rome, à une cérémonie présidée par
le pape François, qui en profita pour rendre un hommage appuyé à ses frères :

Dans les temps difficiles, les tentations apparaissent : s’arrêter pour discuter d’idées ; se laisser
entraîner dans la désolation ; se concentrer sur le fait qu’on est persécuté et ne plus rien voir
d’autre…

Est-ce un hasard si le pape argentin se félicita que les membres de la


Compagnie n’aient pas sombré, pendant la crise, dans le « compromis » ou dans la
« mondanité » ? Ou bien était-ce une façon de montrer qu’un jésuite, fût-il pape,
ne manquait jamais une occasion de faire un peu d’enseignement ?

Journée (d’un pape)


Un métier exténuant

Mais que fait donc un pape tout au long de sa sainte journée ? Il est bien loin, le
temps où les papes de la Renaissance vivaient comme des pachas. Le petit peuple
de Rome en tira l’expression Fare una vita da papa, qui se traduit par « vivre
comme un pape ». C’est-à-dire : se la couler douce. Ce passé-là est révolu depuis
longtemps. Aujourd’hui, mener une « vie de pape » est absolument exténuant !
D’abord, tous les papes se lèvent avant l’aube. À 4 heures (comme le pape
François), 4 h 30 (comme Jean-Paul Ier), 5 h 30 (comme Jean-Paul II) ou 6 h 30
(comme Pie XII), ils commencent leur journée par une prière. Debout devant la
fenêtre, pour Pie XII. Agenouillé à la chapelle, pour Jean-Paul II. Parfois étendu à
même le sol, les bras en croix. Un jour qu’il avait été introduit, au petit matin, dans
la chapelle privée de son ami pontife, le journaliste français André Frossard l’avait
décrit comme un « bloc de prière ». La prière, sa forme, son contenu, c’est ce qu’il y
a de plus intime dans la vie d’un homme de Dieu. Chacun des papes se réserve
aussi, dans la journée, même entre deux rendez-vous, quelque plage de temps pour
réciter le rosaire ou lire son bréviaire.
Après la prière, c’est l’heure de la messe. Celle-ci s’est longtemps déroulée dans
la chapelle privée du pape, au troisième étage du palais apostolique. Le vicaire du
Christ y célébrait l’eucharistie tous les matins, seulement assisté des religieuses qui
tenaient son ménage, ou en présence d’une plus large assistance. C’était un grand
privilège que d’assister à cet office. C’en était un plus grand encore, après que le
pape eut béni les présents, de le suivre dans sa salle à manger pour partager son
petit déjeuner. Pie XII, pape austère, déjeunait toujours seul : il ouvrait alors la cage
de ses oiseaux et les laissait picorer dans son assiette ! Jean XXIII et surtout Jean-
Paul II en avaient fait un rendez-vous régulier et intime, partagé avec leurs
secrétaires et des visiteurs de passage.
Le pape François, quant à lui, a voulu habiter à l’hôtellerie Sainte-Marthe*, ce
bâtiment qui avait accueilli les cardinaux du conclave, dans le souci affirmé de
rencontrer des gens simples et variés. Il y a toujours beaucoup de monde à sa messe
du matin, notamment des membres du personnel de la Cité du Vatican. Et le pape
argentin de partager ensuite le petit déjeuner dans une salle commune, en toute
simplicité, comme il le souhaitait.
À la fin du petit déjeuner, le pape jette un œil à la presse internationale avant
de regagner ses appartements – la chambre 201 de la Maison Sainte-Marthe – où il
reçoit ses collaborateurs les plus proches, à commencer par son secrétaire d’État*.
Puis, à 11 heures, c’est le début des audiences, qui se tiennent dans les grands
salons du deuxième étage du palais apostolique*, ou, pour les plus importants,
dans la « bibliothèque privée* » du Saint-Père. C’est dans cette grande pièce – qui
n’est pas une bibliothèque et qui est loin d’être privée – que le pape reçoit les chefs
d’État, d’abord dans un tête-à-tête plus ou moins long selon l’invité, puis avec leur
délégation plus ou moins nombreuse.
Qu’il soit polonais, allemand ou argentin, le pape déjeune à l’italienne, c’est-à-
dire assez tard. Et parfois, depuis Jean XXIII, qui avait le sens de la famille, en
bonne compagnie : combien de vieux amis venus de Pologne ont ainsi partagé, en
toute décontraction, le repas de Jean-Paul II ! Combien de fois Benoît XVI a-t-il
invité son frère Georg à se joindre à lui pour l’occasion ! À l’italienne aussi, le pape
s’octroie une petite sieste, puis une promenade à l’extérieur, c’est-à-dire sur la
terrasse du palais ou dans les jardins du Vatican. Paul VI et Jean-Paul II, toujours
pressés, optaient pour la terrasse, tandis que Pie XII et Benoît XVI préféraient
arpenter les jardins, un chapelet dans la manche ou un livre à la main.
À 16 heures, le pape quitte souvent le palais apostolique pour aller visiter telle
institution, telle congrégation, telle paroisse romaine. Le mardi, Jean-Paul II avait
l’habitude de quitter le Vatican dans une voiture banalisée pour aller… skier, avec
son secrétaire Stanisław Dziwisz, dans les montagnes autour de Rome !
En fin de journée, retour au palais : nouveau rendez-vous avec le secrétaire
d’État* bardé de parapheurs à signer, nouvelles séances de travail avec tel ou tel
cardinal de curie, ou, quand il reste un peu de temps, séance d’écriture* : chaque
pape – ce fut surtout le cas de Paul VI et Benoît XVI – passe plusieurs heures par
jour, un stylo à la main, à corriger des lettres, à préparer des homélies ou à rédiger
une prochaine encyclique. Le pape François, lui, a plutôt tendance à lire une partie
du courrier qui lui parvient des fidèles de toute la planète.
À 20 heures, depuis la fin du pontificat de Pie XII, les papes regardent le
journal du soir à la télévision italienne, au moins quelques minutes. Là encore, le
pape François fait exception : il a révélé lors d’un voyage, en juin 2015, qu’il ne
regardait plus la télévision depuis vingt-cinq ans ! Le soir, les papes dînent
légèrement et rapidement pour se remettre aussitôt au travail : jusqu’à 21 heures,
pour le pape François, ou jusqu’à 23 h 30, dans le cas de Jean-Paul II qui réservait
ce temps à la lecture. Depuis que les papes résident au Vatican, les Romains
s’étaient habitués à voir s’éteindre plus ou moins tard la petite fenêtre d’angle du
palais apostolique, là-haut, donnant sur la place Saint-Pierre. Le pape argentin, en
déménageant, a mis fin à ce rituel.
Deux rendez-vous hebdomadaires viennent immuablement scander ce
programme que tous les papes ont adopté, avec quelques variantes mineures. Le
mercredi, d’abord, c’est le jour de l’audience générale* que le pape accorde
traditionnellement à des milliers de pèlerins, soit, l’hiver, le matin, dans la salle
Paul VI, soit, l’été, en fin de journée, au pied de la basilique. Ensuite, le dimanche,
à midi, c’est l’angélus* présidé par le pape depuis le troisième étage du palais
apostolique et télévisé dans le monde entier.
Si le pape François a modifié l’emploi du temps des papes modernes, il en a
aussi bousculé la géographie : si tous les papes depuis Pie XI ont goûté au calme et
à la fraîcheur de Castel Gandolfo*, le pape argentin n’a jamais éprouvé le besoin
d’aller s’y reposer, au point de ne jamais y avoir passé une seule nuit !

Journées mondiales de la jeunesse (JMJ)


Un pari sur l’avenir

À la fin des années 1970, l’Église catholique doit se rendre à l’évidence : elle a
perdu la jeunesse du monde. L’extinction à petit feu des débats post-conciliaires, la
crise d’autorité de tous les modèles institutionnels, le triomphe annoncé de
l’individu roi, l’effacement inexorable des valeurs collectives et la perte d’intérêt
pour l’engagement social ont progressivement dissuadé les nouvelles générations
de s’adonner à telle ou telle activité religieuse. Ridicules, les premiers
communiants ! Ringards, les scouts et autres éclaireurs ! Suspects, les enfants de
chœur ! Masochistes, les séminaristes ! Les manifs qui ont secoué la plupart des
sociétés nanties en 1968 ont confirmé cette perspective de déclin brutal : si les
nouvelles générations considèrent qu’il est désormais « interdit d’interdire »,
l’avenir de la religion – qui repose sur le dogme et sur la morale – paraît
sérieusement compromis.
En 1978, le conclave élit un certain Karol Wojtyla, archevêque de Cracovie, qui
ne partage pas ce pessimisme. En Pologne, depuis trente ans, il est à l’écoute d’une
jeunesse qui ne supporte pas le carcan marxiste-léniniste, qui voit dans l’Évangile
une promesse de liberté, qui s’échine à tisser de nouvelles solidarités entre les
hommes et qui a fait de son engagement chrétien un pari sur l’avenir. Le cardinal
Wojtyla, ancien aumônier de l’université Jagellonne, n’a jamais cessé de fréquenter,
d’encourager et de valoriser les garçons et les filles de son diocèse. Devenu pape, il
entend bien poursuivre cette relation, mais à l’échelle du monde. Il le dira plusieurs
fois avec force :
— Jeunes, vous êtes mon espérance !
À chacun de ses déplacements, le nouveau pape impose une rencontre avec des
jeunes. De Galway en Irlande à Belo Horizonte au Brésil en passant par le Madison
Square Garden à New York, il constate que la génération montante recèle des
trésors d’enthousiasme et d’idéalisme. Oui, les jeunes sont prêts à s’engager pour
bâtir une société « juste, libre et prospère ». Oui, les jeunes sont avides de
construire un monde « qui ait un sens ». En 1980, à Paris, capitale d’un pays en
voie de déchristianisation spectaculaire, il s’attarde dans un Parc des princes plein
comme un œuf, pour une indescriptible veillée de trois heures avec la jeunesse de
France. Le pape est si marqué qu’on l’entendra demander, en préparant ses voyages
suivants :
— Est-ce qu’il y aura un Parc des princes ?
Le 14 avril 1984, veille des Rameaux, un rassemblement réunit 250 000 jeunes à
Rome. Les cardinaux sont perplexes, les médias sont étonnés : d’où sortent tous ces
adolescents et ces jeunes parents sans complexes qui chantent et dansent l’Évangile
auprès du pape ? L’Onu ayant décrété que 1985 serait l’« Année internationale de la
jeunesse », Jean-Paul II invite les jeunes à une nouvelle rencontre, le 30 mars de
cette année-là : ils sont 300 000 à répondre à l’invitation ! Une semaine plus tard,
dans son homélie de Pâques, le pape polonais exprime son souhait de célébrer
chaque année, dorénavant, une « journée mondiale de la jeunesse » – une année
sur deux à Rome, l’autre à l’étranger. Les JMJ sont nées.
La suite de l’histoire est connue. Ils sont 300 000 à Buenos Aires en 1987,
600 000 à Saint-Jacques-de-Compostelle en 1989, un million à Częstochowa en
1991, et, déjouant les pronostics pessimistes des évêques américains, 500 000 à
Denver, Colorado, en 1993 :
— John Paul two, we love you !
Ils seront encore 3 millions à Manille en 1995, près d’un million à Paris en
1997, plus de 2 millions à Rome en l’an 2000, etc. Le pari de Jean-Paul II est gagné.
Il l’est d’autant plus que l’engouement des jeunes ne faiblit pas après la mort du
vieux pape slave : Benoît XVI rassemble 1,5 million de jeunes à Madrid en 2012 ; le
pape François, à son tour, en réunit 3 millions à Rio en 2014. Qui a jamais réuni
autant de jeunes dans l’histoire du monde ? Même les Rolling Stones, lors de leur
dernière tournée mondiale, n’ont pas atteint de tels scores !
Faut-il rappeler à quel point le discours tenu par Jean-Paul II à tous ces jeunes
n’avait rien de démagogique, notamment sur le plan de la morale familiale et
sexuelle ? La conviction de ce pape était simple : les jeunes, contrairement aux
adultes, n’esquivent pas les questions qui les dérangent, ils ont juste besoin que
quelqu’un leur dise que tout ne se vaut pas dans la vie, qu’il y a un bien et un mal,
et que c’est à eux, et à eux seuls, de choisir entre les deux. En toute liberté. Quel
autre chef spirituel, quel autre leader d’opinion, de nos jours, tient aux jeunes un
discours aussi positif ?

Juifs du pape
Un destin original

Dès la période gallo-romaine, des communautés juives ont laissé des traces
dans le midi de la France. Les familles qui s’installèrent dans le Comtat Venaissin –
à Carpentras, L’Isle-sur-la-Sorgue, Vaison-la-Romaine, Cavaillon – eurent un
destin original, distinct des juifs de France, grâce à la tutelle qu’exerça la papauté
sur cette petite région. D’où le surnom donné à ces populations : les juifs du pape.
Ce territoire appartenait aux comtes de Toulouse avant d’être cédé au pape
Grégoire X par le roi Philippe le Hardi en 1274. Les papes d’Avignon* y
adjoindront la ville d’Avignon elle-même, que Clément VI acheta à la reine Jeanne
de Provence en 1348. Centre de la chrétienté pendant plus d’un demi-siècle, il allait
rester possession pontificale jusqu’à la Révolution française.
Les juifs de la région y trouvèrent un accueil plus favorable que dans le
royaume de France auquel fut rattaché le comté de Provence en 1481, peu de temps
avant le début des expulsions, des pogroms et des massacres antijuifs qui eurent
lieu en Espagne, en Provence et dans le reste de la France. Beaucoup de juifs
réfugiés dans cet État pontifical – environ 2 000 à l’époque – prirent le nom de leur
ville d’accueil : Crémieux, Bédarrides, Carcassonne, Millau, Beaucaire, etc.
Les « juifs du pape » ont connu aussi des mesures vexatoires, comme le port
d’un chapeau jaune à partir de 1525, et, un siècle plus tard, l’obligation de vivre
dans des « carrières », des rues fermées qu’en d’autres temps on aurait appelé des
ghettos. La tolérance dont ont bénéficié les juifs de l’endroit était donc très relative
– il y eut même une courte période d’expulsions sous Jean XXII –, mais ce régime
leur permit de continuer d’y vivre et d’y mener des activités commerciales, y
compris au-delà de leur territoire.
Ni ashkénazes ni séfarades, ces juifs « comtadins » ont parlé longtemps un
dialecte judéo-provençal qui n’appartenait qu’à eux. Ils reprendront le cours de
l’histoire de France lorsque la Révolution annexera de force Avignon et le Comtat
Venaissin pour en faire le département du Vaucluse – et quand ils connaîtront,
comme dans tout le royaume, l’émancipation citoyenne des juifs par l’Assemblée
constituante en 1791.

Jules Ier, saint (337-352)


L’arianisme, voilà l’ennemi !

Le 7 octobre 336, alors que l’empire de Constantin est déchiré par la querelle
de l’arianisme, meurt le très éphémère pape Marc, un personnage sur lequel les
historiens ne savent pas grand-chose. Son successeur, en revanche, a laissé le
souvenir d’un pontife énergique, grand défenseur de la doctrine élaborée au concile
de Nicée* onze ans plus tôt, et illustre pourfendeur des nombreux disciples
d’Arius.
L’hérésie arianiste – qui n’admet pas la divinité de Jésus – dominait alors
l’Église d’Orient, au point d’avoir valu l’exil à ses deux plus grands évêques,
Athanase d’Alexandrie et Marcel d’Ancyre. Le nouveau pape défendit fermement
ces deux fortes personnalités, au risque de s’attirer le courroux du nouvel empereur
oriental, Constance II, fils de Constantin, favorable aux arianistes. Au concile de
Sardique (Sofia), en 342, le ton monta entre les délégués occidentaux et les évêques
orientaux, qui finirent par jeter l’anathème sur les premiers et par excommunier le
pape Jules en personne !
Jules Ier a tenu bon. Il est entré dans l’histoire pour avoir largement contribué
au recul de l’arianisme, et pour s’être clairement posé, lui, le successeur de Pierre,
comme l’arbitre suprême des querelles dogmatiques, y compris à l’égard des Églises
d’Orient auxquelles il adressa ces mots dans une lettre :

Ce que j’écris, je l’écris dans l’intérêt de tous, et ce que je vous signifie, c’est ce que nous avons reçu
de l’apôtre Pierre.

Jules Ier est aussi célèbre pour avoir construit en 340 l’église Sainte-Marie-du-
Trastevere, qui fut l’une des toutes premières églises de Rome et qui, reconstruite
e
au XII siècle, est encore une des plus émouvantes et des plus visitées de la Ville
éternelle.

Jules II (1503-1513)
Une nouvelle basilique

À la mort d’Alexandre VI Borgia*, en 1503, le conclave désigna un pape


honnête, qui tranchait avec ses sulfureux et cupides prédécesseurs. Mais le
malheureux Pie III était en très mauvaise santé et son règne dura… vingt-sept
jours. Il fut aussitôt remplacé par Giuliano Della Rovere, un homme violent et
irascible qui avait une revanche à prendre sur les Borgia, et qui prit le nom de
Jules II. Neveu du pape Sixte IV*, il perpétua la désolante tradition des prélats peu
regardants sur la discipline ecclésiastique – lui-même eut trois filles – tout en se
gardant, pour sa part, de favoriser outrageusement les membres de sa famille
comme c’était l’habitude.
Mais qu’importent les valeurs évangéliques ! Un pape, à cette époque, est
d’abord un dirigeant politique et un chef de guerre. Campagnes militaires, grandes
manœuvres diplomatiques, alliances et contre-alliances : on n’a pas gardé de
Jules II le souvenir d’un grand mystique, mais d’un diplomate habile qui sut jouer
de ses relations cordiales avec les Français et les Allemands, quitte à les trahir
ensuite, pour dégager les États pontificaux de toute domination étrangère. Y
compris les armes à la main, et un casque à la place de la tiare !
Même sur le plan strictement religieux, cet homme-là s’est comporté en
stratège poursuivant des desseins essentiellement temporels : quand il a fondé les
premiers évêchés en Amérique du Sud, quand il s’est lancé dans un épuisant bras
de fer avec le roi Louis XII sur les pouvoirs de l’Église de France, quand il a
convoqué le cinquième concile du Latran, ses motivations étaient plus politiques
que théologiques, spirituelles ou pastorales.
Ce qui reste de ce pape, surtout, c’est sa contribution majeure à la Renaissance
et à la grandeur de Rome. Mécène avisé, il fit travailler les plus grands artistes de
son temps : Michel-Ange, à qui il confia le plafond de la chapelle Sixtine* ; le jeune
Raphaël, qui décora les appartements du pape situés juste au-dessus des
appartements Borgia ; et l’architecte Bramante, à qui Jules II commanda, entre
autres tâches, la reconstruction de la basilique Saint-Pierre*. Rien que pour cette
folle entreprise, ce pape peu fréquentable méritait d’entrer dans l’histoire !
Kremlin

La Troisième Rome

En apparence, tout oppose le Vatican et le Kremlin. En apparence seulement.


Ces deux lieux de pouvoir qui ont dominé une partie du monde sont des mines
d’or pour le journaliste amateur de secrets sulfureux, de personnages
extraordinaires, de situations explosives, de drames humains et, bien sûr, de
fantasmes à revendre. Au même titre que la Cité interdite, la Maison Blanche ou
l’Élysée, mais avec, en plus, une commune prétention à l’universel.
Le Vatican et le Kremlin sont entourés, l’un et l’autre, d’impressionnantes
murailles de brique rouge. Celles de la cité apostolique datent du pape Léon IV.
Celles de Moscou datent du tsar Ivan III. Mais qui se rappelle que l’inventeur de la
« Troisième Rome » fit appel, pour les échafauder, à des architectes romains ? La
place étant comptée à l’intérieur des deux forteresses, c’est « hors les murs », sur la
place Saint-Pierre ou sur la place Rouge, que se déroulent, dans les deux cas, les
plus grandioses cérémonies et manifestations publiques.
On ne franchit pas ces murailles sans montrer patte blanche. D’abord, le
journaliste doit se faire accréditer – à la Sala Stampa dans le premier cas, au bureau
de presse du ministère des Affaires étrangères (MID) dans le second. Mais cela ne
suffit pas : pour obtenir des rendez-vous, visiter certains endroits, consulter des
documents, il faut avoir un membre du Sacré Collège dans sa poche, de préférence
un cardinal de curie – à Moscou, de mon temps, on appelait cela un membre du
Politburo !
D’autres convergences ? Le Vatican et le Kremlin, construits pour résister aux
invasions extérieures, ont toujours eu des prétentions à conquérir les âmes, y
compris dans quelques territoires lointains où les portraits de Marx et les statues de
la Vierge sont des produits d’importation. Les deux Églises, la catholique et la
communiste, ont des prêtres triés sur le volet et des rituels immuables que ne
parviennent pas à troubler les bagarres, schismes, dissidences et autres rivalités
internes invariablement qualifiées, à Moscou comme à Rome, de « byzantines ».

La comparaison s’arrête là. À l’apparence, aux fantasmes, aux structures. Elle


ne tient plus quand on parle du fond, du projet, du contenu. De ces deux grandes
institutions rivales, l’une avait mis l’homme au centre du cosmos, alors que l’autre
en avait fait un simple « rouage de la machine sociale ». Résultat : celle-ci s’est
effondrée en 1989-1991, tandis que celle-là vient d’entamer son IIIe millénaire.
Latin
Un langage universel
Pourquoi le latin est-il devenu, vers la fin du IIIe siècle, la langue de l’Église ?
Tout simplement parce que la majorité des chrétiens de cette époque ne
comprenait pas le grec ! C’est parce que la langue parlée dans la région du Latium
était la plus répandue dans l’Empire romain, de la Palestine à la Gaule en passant
par l’Afrique du Nord, que les papes de l’époque – notamment saint Damase* – en
firent la langue liturgique commune à tous les fidèles. Aujourd’hui, peut-être,
l’Église opterait pour l’anglais. Mais il est un peu tard pour changer. Qui dit, au
demeurant, que la langue la plus répandue au monde, dans un siècle ou deux, ne
sera pas le chinois ? Notons que le latin présente au moins un avantage : il n’est
aujourd’hui la langue d’aucune superpuissance, États-Unis ou Chine, susceptible
de s’en autoproclamer le tuteur…
L’Église est universelle. Le christianisme, qui repose sur plusieurs témoignages
écrits, a vocation à se propager aux quatre coins de la planète. Il fallait bien une
langue de référence pour limiter les innombrables problèmes nés
de l’interprétation des textes de la Révélation et de ses premiers commentateurs,
surtout dans les langues sémitiques qui n’ont pas la précision sémantique des
langues romanes. N’est-on pas encore revenu, il y a quelques années, sur le sens
contesté de la formule Et ne nos inducas in tentationem (« Et ne nous soumets pas à
la tentation ») à la fin du Notre Père, la prière que Jésus lui-même apprit à ses
disciples ?
Ajoutons deux considérations fort peu théologiques. D’abord, le latin a aussi
permis aux papes de Rome de se démarquer culturellement et intellectuellement
des Églises d’Orient, aux concepts moins rationnels, moins juridiques, moins
institutionnels. Ensuite, l’immense majorité des papes ayant été des Italiens, ils
apprenaient et parlaient le latin avec plus de facilité que si la langue universelle de
l’Église avait été le swahili, le mozarabe ou le tagalog.
Le problème, évidemment, c’est que le latin est devenu une langue morte. Et
que les évêques – sans parler des 400 000 prêtres disséminés sur les cinq
continents – sont de moins en moins nombreux à la maîtriser. Déjà, au concile
Vatican II*, où le latin fut imposé par la curie aux évêques et archevêques venus du
monde entier, les participants nord-américains avaient exprimé leur agacement –
certains d’entre eux ne comprenaient rigoureusement rien aux débats – au point
de faire bientôt l’expérience de cabines de traduction… lesquelles ont montré
aussitôt leurs limites, les textes conciliaires supportant mal les traductions
approximatives. D’une façon générale, le langage théologique supporte mal le mot
à mot !

Dans la vie réelle, les cardinaux, évêques et prélats qui travaillent au Vatican
parlent en italien, soit qu’ils soient eux-mêmes originaires de la Péninsule, soit
qu’ils aient fait, pour la plupart, des études supérieures à Rome. Les diplomates –
nonces, délégués apostoliques ou fonctionnaires de la secrétairerie d’État* –
s’expriment plutôt en français. Quant aux 832 habitants de la Cité du Vatican, ils
parlent rarement latin, et s’amusent d’avoir à tirer des billets de banque (chartae
nummariae) dans des distributeurs automatiques configurés dans la langue de
Cicéron !

Laudato si’
L’écologie intégrale

Il arrive qu’une encyclique papale fasse date. Ce fut le cas de Rerum novarum,
l’encyclique publiée en 1891 par Léon XIII : ce texte visionnaire qui exposait pour
la première fois la doctrine sociale de l’Église reste aujourd’hui d’une
impressionnante actualité. En 1963, en pleine tension entre l’Est et l’Ouest,
Jean XXIII rédigea en quelques semaines l’encyclique Pacem in terris, première
intervention politique d’un pape suggérant aux hommes de renoncer à la guerre.
En 1967, son successeur Paul VI publia une sorte de charte des rapports Nord-Sud,
Populorum progressio, axée sur le développement du tiers-monde. Chaque fois,
l’Église s’est aventurée sur un terrain nouveau, poussée par l’évolution de la société.
C’est exactement ce que le pape François a décidé de faire, en 2015, en publiant une
encyclique consacrée à l’écologie.
Le texte est intitulé Laudato si’, ce qui veut dire « Loué sois-tu ! ». C’est le début
d’un cantique composé par François d’Assise, le saint auquel le pape argentin a
emprunté le nom, et que la tradition considère comme le premier chantre de la
Création :

Loué sois-tu, mon Seigneur,


Pour notre mère la Terre…

Cette seule référence, qui date du XIIe siècle, montre que l’Église n’a pas attendu
le pape François pour célébrer l’œuvre du Créateur. Il est d’ailleurs facile de
retrouver des citations de Paul VI, Jean-Paul II ou Benoît XVI appelant les
catholiques à se préoccuper du sort de la planète, de même que Bartholomée Ier, le
patriarche orthodoxe de Constantinople, s’était beaucoup engagé, depuis une
dizaine d’années, pour la défense de l’environnement.
Pourquoi l’entrée de l’Église dans le concert écologiste mondial a-t-elle fait
sensation en juin 2015 ? D’abord parce que le pape François a publié son texte
quelques mois avant l’importante conférence internationale sur l’environnement
organisée à Paris sous l’égide des Nations unies (dite COP21), fournissant un
précieux argumentaire à beaucoup de délégués. Mais surtout, Laudato si’ a frappé
les esprits par la précision de ses remarques, la profondeur de son analyse et la
radicalité de ses solutions. Loin d’être une simple contribution chrétienne à la
réflexion sur le développement durable, le texte du pape François embrasse tous les
grands sujets de l’heure dans une réflexion globale où, comme il le répète, « tout
est lié ».
C’est probablement la première fois que la question écologique est évoquée
dans toutes ses dimensions : politique, philosophique, économique, sociale,
culturelle, éthique et aussi, bien sûr, spirituelle. L’écologie du pape François est
« intégrale », c’est-à-dire qu’elle ne distingue pas la protection de la nature de la
défense de l’homme, de sa dignité et de ses valeurs – y compris le refus de
l’avortement, la protection de l’embryon ou la défense de la famille. Au cœur de
son plaidoyer pour « notre maison commune », le pape place avec insistance la
défense des pauvres, principales victimes de la folie technocratique, financière et
consumériste qui a fini par vider de son sens le mot « progrès ».
La conclusion du pape est radicale. Si l’on veut limiter le réchauffement
climatique et réduire la misère sur la terre, il faut changer le logiciel du
développement technologique et économique. Cela ne se fera que si les hommes se
convertissent à cette écologie intégrale qui est, à proprement parler, révolutionnaire.

Lefebvre (Mgr)
Un schisme pour rien ?

Mgr Marcel Lefebvre a été excommunié le jeudi 30 juin 1988. Un peu après
midi, au moment même où, coiffé de sa mitre d’archevêque, il étendit les mains sur
la tête de quatre de ses disciples ainsi consacrés évêques sans l’autorisation du pape.
Tandis qu’applaudissaient 6 000 fidèles venus jusqu’à Écône, dans le Valais suisse,
pour assister à cette cérémonie rebelle, la sanction canonique tombait, implacable,
« du fait même de la faute commise » (latae sententiae), sur le vieux prélat et ses
quatre acolytes. Dès le lendemain, à Rome, le cardinal Gantin, préfet de la
Congrégation des évêques, signait le décret confirmant que la démarche de cet
ecclésiastique hiératique et obstiné était devenue « schismatique ».
On ne comprend rien au comportement de cet homme si l’on ignore son
histoire. Pur produit de la bourgeoisie industrielle catholique du nord de la France,
formé au séminaire français de Rome, ordonné prêtre à Lille en 1929, il choisit de
devenir missionnaire, comme son frère aîné, et d’entrer comme lui chez les pères
du Saint-Esprit (les « spiritains ») avant de le rejoindre au Gabon en 1932 et d’être
nommé vicaire apostolique de Dakar, au Sénégal, en 1947.
Prosélyte infatigable, remarquable organisateur, il est bientôt nommé par
Pie XII délégué apostolique pour toute l’Afrique occidentale, avec le titre
d’archevêque. C’est un poste considérable qui lui fait rencontrer ministres et
présidents, de René Coty à Charles de Gaulle, et, bien sûr, le pape lui-même. Sa
notoriété est immense. Il ne lui manque plus que le chapeau de cardinal… qu’il
n’aura jamais. En raison de la mort de celui qui le lui aurait volontiers conféré,
Pie XII, en 1958, mais aussi parce que le Sénégal devient indépendant en 1961 :
l’heure est à la promotion d’autochtones dans les archidiocèses africains.
La décolonisation signe la fin de son ascension. Amer, Lefebvre rentre en
métropole en 1962 où la conférence des évêques se méfie de son caractère
autoritaire et de sa rigidité dogmatique : l’homme qui régnait sur la moitié de
l’Afrique est nommé évêque de Tulle, en Corrèze ! Humilié, il se fait élire supérieur
général de sa congrégation, ce qui lui vaut de quitter son diocèse auvergnat et
d’aller représenter les spiritains au concile Vatican II* qui s’ouvre cette année-là à
Rome. En savourant sa revanche.
Au fil des sessions conciliaires, il rejoint un petit groupe d’une quinzaine
d’évêques très remontés contre le modernisme, l’œcuménisme et la réforme
liturgique, mais qui n’osent pas encore contester l’autorité du pape : à contrecœur,
Lefebvre et ses nouveaux amis votent tous les textes conciliaires que Paul VI leur
demande d’adopter. Ce qui leur vaudra nombre de critiques quand, plus tard, ils
rejetteront en bloc les décisions de Vatican II.

Ce n’est qu’en 1968, quand son autoritarisme et son aigreur lui vaudront d’être
poussé à la démission par les spiritains eux-mêmes, qu’il décidera de regrouper une
poignée de séminaristes intégristes dans une « Fraternité Saint Pie X » qui, depuis
la Suisse, va rassembler peu à peu des traditionalistes hostiles à Vatican II, des
réfractaires à l’œcuménisme et de nombreux déçus de la réforme liturgique que va
cristalliser, en 1969, le nouveau missel promu par Paul VI.
Oscillant entre la critique radicale et l’obéissance forcée, Mgr Lefebvre finit par
couper les ponts avec Paul VI en ordonnant lui-même quelques prêtres de son
mouvement en juin 1976. Deux ans plus tard, l’élection de Jean-Paul II lui donne
une chance de reprendre le dialogue et de retrouver une place dans l’Église : il ne la
saisit pas et, l’âge venant, décide d’assurer sa succession en consacrant des évêques,
précipitant ainsi son excommunication.
Il est mort en 1991. Son corps repose au séminaire qu’il a fondé à Écône en
1970. Son aventure n’a servi à rien, sinon à fixer à la frontière de l’Église catholique
romaine une frange de fidèles intégristes qui se réfèrent à la même religion, au
même dogme, à la même histoire – sinon au même pape. Quand on va visiter le
siège de la Congrégation du Saint-Esprit, rue Lhomond, à Paris, on n’y trouve
aucune trace de Mgr Lefebvre.

Léon le Grand, saint (440-461)


L’interlocuteur d’Attila

Si Léon Ier est entré dans l’histoire, c’est pour un acte hors du commun : en
452, lui, le pape, il a affronté Attila en personne ! Cette année-là, l’armée du chef
barbare terrorisait et ravageait le nord de l’Italie, venant de Gaule, et se préparait à
investir Rome. À la tête d’une délégation, le pape Léon se porta alors à la rencontre
du chef des Huns, en Lombardie, et le persuada, à l’issue d’un mémorable dîner
sous la tente de l’envahisseur, de repartir vers le Danube en épargnant la Ville
éternelle. (Pour être juste, il faut rappeler que le même Léon eut moins de chance
avec un autre chef barbare, le vandale Genséric, qu’il est allé rencontrer hors des
murailles de Rome, lui aussi, mais qui ne renonça pas, lui, à piller la ville.)
Léon Ier est un négociateur-né. Un dialecticien hors pair. C’est une qualité fort
utile à l’époque où la principale menace qui pèse alors sur la papauté, plus grave
que les invasions barbares, a pour nom l’hérésie. Un siècle après que le
christianisme fut devenu la religion officielle de l’empire, le sort de l’Église ne se
joue plus dans les catacombes, au Sénat romain ou à la périphérie de la chrétienté,
mais dans d’incroyables discussions savantes entre intellectuels méditerranéens et
responsables religieux locaux.
Né à Rome de parents toscans, le diacre Léon avait déjà montré à plusieurs
reprises ses talents de médiateur. En cette période où l’Église prend enfin le temps
de peaufiner sa doctrine, il fallait quelque mérite pour aider le pape Célestin Ier, en
430, à condamner l’hérésie nestorienne, véhiculée par le patriarche Nestorius de
Constantinople. Selon ce dernier, Marie était bien la mère du Christ, mais pas la
« mère de Dieu », elle n’a enfanté que l’homme Jésus, et non le fils de Dieu ! Sous
l’influence du diacre Léon, Nestorius sera condamné au concile d’Éphèse* en 431,
puis exilé au fond de l’Arabie.
Il fallait aussi bien de l’influence à Léon pour convaincre le pape Sixte III, en
436, de rester ferme face à une autre déviance très répandue, le pélagianisme.
Pélage, un prédicateur venu d’Angleterre, considérait que l’homme seul, créé libre,
était maître de son salut : celui-ci ne viendra donc pas de la grâce de Dieu, mais des
efforts de chacun pour vivre pauvre et ascète, ce qui n’est pas à la portée du
commun des mortels. Trop exigeant, pas assez humain, le pélagianisme !
Devenu pape le 29 septembre 440, Léon poursuit son combat. Il fait la guerre à
deux autres dérives religieuses menaçant l’unité de l’Église : le manichéisme, cette
déformation élitiste du christianisme inventée par le prédicateur persan Mani au
siècle précédent ; et le priscillanisme, une doctrine venue d’Espagne invitant à
pratiquer un christianisme si rigoureux qu’il en perd, à nouveau, son humanité.
Ainsi le christianisme consolide-t-il sa doctrine grâce à l’intransigeance de
quelques papes comme Léon Ier, à force de grandes empoignades théologiques qui
se terminent souvent par l’exclusion, l’excommunication, voire la décapitation de
l’hérétique dénoncé. Dans cette bataille sans fin, le pape Léon s’est imposé comme
le grand pourfendeur des hérésies de son temps : en 448, dans une lettre à l’évêque
Flavien de Constantinople, le Tome à Flavien, il explique avec force qu’il est erroné
de distinguer les deux natures du Christ, sa divinité et son humanité, et que Jésus
était bel et bien « vrai dieu et vrai homme » dans une même personne. La tendance
à considérer que Jésus est d’abord un dieu et ne peut donc être un homme comme
les autres sera qualifiée de monophysite. Sous l’impulsion du pape Léon, elle sera
condamnée à son tour au concile de Chalcédoine* en 451.
Léon « le Grand » ne fut donc pas seulement l’interlocuteur d’Attila. C’est par
son travail intellectuel et pastoral colossal – on a retrouvé 96 sermons et 143 lettres
de sa main – qu’il fut considéré comme un pilier de l’Église de ces temps troublés,
au point que le grand pape Benoît XIV*, au XVIIIe siècle, décida d’en faire
officiellement un « docteur de l’Église », reconnaissant au passage, comme le veut
la tradition, sa sainteté. De Jean XXIII à Benoît XVI, les papes modernes se réfèrent
souvent aux textes de ce grand pontife qui marqua l’histoire : il fut un des plus
prolifiques théologiens de son époque et un des plus grands militants de l’unité
doctrinale de l’Église catholique.
Au moment où l’Empire romain se voyait condamné à un déclin inexorable,
Léon le Grand a donné à la papauté une force et une cohérence qui lui ont évité,
peut-être, de sombrer avec lui.

Léon IX, saint (1049-1054)


La fin de l’anarchie

Il avait fallu toute l’autorité de l’empereur allemand Henri III pour mettre fin à
l’anarchie romaine où la papauté s’était dissoute après la mort de Sylvestre II.
En 1046, lors d’un synode convoqué par lui à Sutri, non loin de Rome, Henri avait
fermement déposé les trois papes qui se disputaient alors le siège de Pierre pour les
remplacer par des hommes de confiance : Suidger, évêque de Bamberg, en Bavière,
qui régna pendant neuf mois sous le nom de Clément II ; puis Poppon, évêque de
Brixen, au Tyrol, qui devint, pour trois semaines seulement, Damase II ; puis, après
quelques mois de flottement, Bruno d’Egisheim-Dagsburg, un jeune évêque
alsacien formé à Toul et lié à la famille impériale allemande. Or ce troisième
« nominé » exigea que le choix de l’empereur fût ratifié par le peuple et le clergé de
Rome : arrivé à Saint-Pierre en habit de pénitent, pieds nus, accompagné d’un
moine illustre, Hillebrand, qui deviendrait plus tard le pape Grégoire VII*, il fut
ovationné par la foule et couronné, le 12 février 1049, sous le nom de Léon IX.
L’Église avait, à nouveau, un vrai pape !
Dès les premiers mois de son pontificat, Léon manifesta sa volonté de réformer
la papauté et d’en extirper notamment les maux les plus flagrants : la simonie
(l’achat des fonctions et des postes) et le nicolaïsme (l’incontinence sexuelle des
prêtres). Le mal était profond, il y avait beaucoup d’évêques et de clercs à
sanctionner. Pour ce faire, il s’entoura d’un groupe de conseillers à sa main,
presque tous lorrains ou germains, qui préfigurait ce que serait plus tard la curie
romaine, et s’appuya sur les conseils de quelques personnalités européennes
incontestées, toutes favorables à ses projets de réforme : l’abbé Hugues de Cluny,
l’archevêque Halinard de Lyon, le moine Pierre Damien.
Léon IX, homme de grande spiritualité, était proche du mouvement
« monachiste » qui, de Monte Cassino à la Bourgogne*, révolutionnait alors la
chrétienté occidentale en créant partout monastères et couvents. Les moines
semblaient tellement plus proches de l’idéal évangélique ! Il sillonna l’Europe en
long et en large, anima personnellement les conciles de Reims et Mayence, mais
butta sur l’occupation normande en Italie du Sud. En 1053, alors qu’il dirigeait lui-
même une petite armée papale, il fut fait prisonnier à Civitella et assigné à
résidence à Bénévent. Ramené finalement à Rome, malade et moralement brisé, il
rendit l’âme le 12 mars 1054.
Avant de mourir, il avait envoyé à Constantinople une ambassade conduite par
le cardinal Humbert, archevêque de Sicile, chargé de calmer le nouveau patriarche
Michel Cérulaire, violemment antilatin. La mission, hélas, vira à l’affrontement.
Humbert ayant déposé sur l’autel de Sainte-Sophie une bulle d’excommunication
visant le patriarche, celui-ci fit publier plusieurs contre-anathèmes à l’encontre du
pape de Rome ! Que Léon IX fût déjà mort n’empêcha pas que ce désastreux
échange soit considéré comme la rupture la plus grave, au regard de l’histoire, entre
les Églises d’Orient et d’Occident.

Léon X Médicis (1513-1521)


L’abus des indulgences

Les papes de la Renaissance n’étaient pas n’importe qui. Alexandre VI* était un
Borgia. Jules II*, un Della Rovere. Léon X, lui, était un Médicis. Il était même le
second fils de Laurent le Magnifique, le richissime gouverneur, banquier et mécène
qui régna sur Florence et fit de cette cité le plus grand foyer artistique de son temps.
Le petit Giovanni y fréquenta dans son adolescence son cousin Jules de Médicis
(futur Clément VII), César Borgia (le fils d’Alexandre VI) ainsi que le jeune
Michel-Ange (protégé de son père Laurent). Si le pape Sixte IV* (un Della Rovere)
le créa cardinal à l’âge de treize ans, ce ne fut pas exactement pour sa piété…
Formé à l’humanisme, esthète plutôt qu’ascète, ce passionné de chasse fut élu
pape à la mort de Jules II en 1513, le jour même de ses trente-huit ans. Mais il fut
d’abord un collectionneur d’antiques, un amoureux de la musique, un protecteur
des arts. Et un jouisseur habitué au luxe le plus tapageur et aux fastes les plus
insolents. « Puisque Dieu a voulu nous faire pape, écrit-il un jour, alors jouissons
de la papauté ! » La cérémonie traditionnelle par laquelle le nouveau pape prit
possession de la basilique du Latran frappa les Romains par son clinquant et… par
son coût.
Pour financer son train de vie – il a 683 serviteurs ! – et ses innombrables
projets, dont l’organisation d’une croisade qui n’aboutira jamais, Léon X use et
abuse du commerce des indulgences*, au point qu’en 1517 un moine allemand
nommé Luther dénonce ces excès dans ses fameuses Quatre-vingt-quinze thèses,
dites de Wittemberg. Ce qui aurait pu rester une polémique acerbe entre
théologiens sera, par la faute de Léon X qui crut régler le problème en condamnant
et en excommuniant le contestataire, le point de départ du protestantisme.
Léon X avait hérité de son père le goût du mécénat. Il fut toujours entouré
d’une cour d’hommes de lettres, de musiciens, de comédiens et de courtisans
empressés. Il fut notamment le mentor de Raphaël, auquel il confia l’achèvement
de la décoration des appartements du palais apostolique et, à partir de 1514, le
chantier de la nouvelle basilique Saint-Pierre* – laquelle exigeait aussi
d’importantes rentrées d’argent. Il lui confia enfin l’ambitieux projet de dix
tapisseries destinées à la chapelle Sixtine* qui seront dispersées lors du sac de Rome
en 1527.
On retiendra aussi de ce pape le mariage qu’il arrangea personnellement et qui
allait compter dans la saga des rois de France : en 1518, ayant placé son neveu
Laurent II de Médicis à la tête du duché d’Urbino, et désireux de se concilier les
faveurs du roi François Ier qui venait de remporter la bataille de Marignan, il obtint
pour son protégé la main de Madeleine de la Tour d’Auvergne. L’enfant issu de
cette union, petite-nièce du pape Léon X, sera une des femmes les plus influentes
de l’histoire de l’Europe : elle s’appellera Catherine de Médicis.

Léon XII (1823-1829)


La restauration illusoire

— Vous avez élu un cadavre !


S’adressant à ses frères cardinaux à la fin du conclave qui venait de le choisir, ce
28 septembre 1823, le cardinal Annibale Della Genga ne put cacher son
pessimisme, pour ne pas dire son désespoir. Quinze ans plus tôt, à son retour de
Paris où Pie VII l’avait envoyé comme légat, ce grand diplomate avait clairement
manifesté son désir de se retirer de la vie publique – il était découragé par l’attitude
de Napoléon* vis-à-vis de la papauté – et de finir sa vie au monastère de Monticelli.
Mais Pie VII* ne lui avait pas laissé le loisir de prendre ainsi sa retraite : il l’avait
nommé vicaire de Rome et cardinal, malgré une santé qui ne cessait de se dégrader.
Et voilà que le conclave l’avait fait pape !
Intelligent et cultivé, simple et doux, celui qui prit le nom de Léon XII était un
piètre politique, et suivit les conseils d’une curie plus réactionnaire que ne l’avait
été l’entourage de son prédécesseur. Le nouveau pape s’illustra donc en restaurant
nombre de privilèges temporels dévolus aux princes de l’Église, et en dénonçant
sans nuances les « erreurs » de ce début de siècle mouvementé : libéralisme, franc-
maçonnerie, indifférentisme, etc.
Léon XII fut plus à l’aise sur le terrain spirituel. Lui-même fort pieux, il
annonça son intention de ressusciter une tradition remontant à la fin du XIIIe siècle,
celle des « années saintes ». L’an 1825 lui offrit cette opportunité, critiquée en sous-
main par la curie qui s’inquiétait, en ces temps politiquement troublés, de voir la
Ville éternelle envahie par des centaines de milliers de pèlerins parmi lesquels,
certainement, des comploteurs et des révolutionnaires. En réalité, ce jubilé fut un
grand succès populaire qui permit de restaurer nombre de monuments romains et
de perfectionner la lutte contre les bandits de grands chemins qui proliféraient à
l’époque dans toute la Péninsule.

Léon XIII (1878-1903)


La doctrine sociale de l’Église

Voilà un grand pape ! Un pontife de grande qualité qui, je le signale au passage,


n’a jamais été ni béatifié ni canonisé – contrairement à son successeur Pie X* qui a
laissé, lui, un souvenir plutôt mitigé. Léon XIII fut un pape politique, un stratège
dont certaines décisions furent prémonitoires, voire visionnaires. En particulier
pour la France et les Français.
Quand il est élu pape, en 1878, Gioachinno Pecci a déjà soixante-sept ans. Sa
santé fragile ne laisse penser à personne que son mandat va durer vingt-cinq ans !
Son prédécesseur Pie IX, qui ne l’aimait pas, l’avait maintenu pendant plus de
trente ans à la tête d’un diocèse moyen, celui de Pérouse. Cet exil frustrant l’a
probablement aidé à rester au contact des réalités de l’Église, ce qui n’est pas
toujours le cas des éminences régnant sur la curie romaine. Élu, il n’a pas voulu
perpétuer la lignée des Pie VI, Pie VII, Pie VIII, Pie IX. Il a choisi de s’appeler
Léon XIII, en hommage à Léon XII*, le pape de sa jeunesse, et en souvenir de Léon
le Grand* – le pape qui avait fait valoir, jadis, que la primauté du souverain pontife
tenait à sa qualité de successeur de Pierre et non, quel qu’en fût le prestige et le
statut politique, à la ville où siégeait la papauté.
Le nouveau pape, qui a vu son prédécesseur brutalement privé de sa capitale en
1870, est à son tour « prisonnier du Vatican », et n’entend pas trahir la fermeté de
Pie IX. Il envisage secrètement de quitter Rome. Mais où transporter la papauté ?
En Autriche ? L’empereur François-Joseph, avec habileté et discrétion, l’en
dissuade. À Trente, la ville où se tint le plus grand concile de l’histoire ? Ou à
Salzbourg, la « ville aux cent églises » nichée au cœur de l’Europe chrétienne ? Mais
comment reconstituer la curie, ses administrations et ses fastes, dans une petite
ville des Alpes autrichiennes ?
Léon XIII, finalement, est resté au Vatican. Mais c’est pour y développer une
stratégie très particulière : ne pas demeurer figé dans un passé douloureux,
moderniser l’Église et ouvrir la papauté sur le reste du monde. Il met notamment
en œuvre une diplomatie nouvelle, dynamique, voire offensive. Il traite avec le
chancelier Bismarck pour réviser les lois anticléricales ayant fait du Kulturkampf un
vrai chemin de croix pour l’Église d’Allemagne. Il négocie avec la Belgique, la
Russie, la Grande-Bretagne. Outre les nonciatures qu’il renforce
systématiquement, il crée 248 sièges épiscopaux, 48 vicariats ou préfectures
apostoliques, et 2 patriarcats à travers le monde. Il crée 28 nouveaux diocèses aux
États-Unis d’Amérique. Il installe des hiérarchies en Écosse, au Maghreb, en Inde,
au Japon…
Enfin, il intervient avec force dans les débats animés qui déchirent la France
post-révolutionnaire, où les catholiques ballottés par la succession des régimes
politiques ont pris massivement le parti des monarchistes contre les dirigeants de la
Troisième République. Léon XIII pense qu’ils sont dans une impasse. Préparée en
novembre 1890 par la célèbre allocution du cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger,
une encyclique rédigée en français et intitulée Au milieu des sollicitudes, en
février 1892, invite les catholiques français à accepter le système parlementaire
républicain et à retrouver de l’influence en y jouant un rôle actif. Si la grande
majorité des catholiques français ne montre aucun empressement à entrer dans la
logique du pape, certains jetteront alors les bases de ce qui sera, plus tard, la
démocratie chrétienne.
Mais c’est aussi par son œuvre doctrinale et pastorale que Léon XIII a laissé
une trace durable. Ce pape qui aimait tant prendre la plume quand il était jeune, ce
fin lettré qui écrivait sans rature dans un latin d’une remarquable pureté, n’a cessé
de publier des textes fondamentaux, notamment une vingtaine d’encycliques. Il
écrivit sur la Vierge Marie, sur le rosaire, sur la famille, comme tout pape l’eût fait à
sa place, mais il n’hésita pas à traiter des sujets politiques et sociaux comme dans la
lettre encyclique Diuturnum illud, où il invitait à reconnaître de facto les régimes
démocratiques ; Humanum genus, où il dénonçait et condamnait à son tour la
franc-maçonnerie ; Immortale Dei, où il considérait que toute forme de
gouvernement était bonne pourvu qu’elle vise au bien commun ; et surtout Rerum
novarum, un texte majeur, visionnaire, où le pape dénonçait dès 1891 le socialisme
tel qu’il allait se développer dans les décennies à venir, et qui serait le socle de la
e
« doctrine sociale de l’Église » pendant tout le XX siècle. On est frappé, quand on lit
cette encyclique, de son époustouflante modernité.
Méthodiquement, Léon XIII a rompu avec le passé conservateur, absolutiste et
réactionnaire d’une papauté qui – non sans circonstances atténuantes – s’était peu
à peu coupée de son époque. Il encouragea l’astronomie et les sciences naturelles, il
incita les historiens à ne pas craindre la vérité historique, il ouvrit les archives
vaticanes aux érudits. Ce pape-là croyait à la raison, à la science, au monde réel et à
ceux qui le peuplent.
Léon XIII est mort le 20 juillet 1903, à l’âge de quatre-vingt-treize ans. En un
quart de siècle, ce pape a profondément modifié l’image de l’Église et sensiblement
accru son rayonnement dans le monde. L’institution moribonde et archaïque à
laquelle le malheureux Pie IX avait évité le naufrage définitif, trente-trois ans plus
tôt, est redevenue grâce à Léon XIII, à l’aube du nouveau siècle, le centre incontesté
d’une chrétienté partout en essor. Sans lui, l’Église aurait-elle su faire face, quelques
décennies plus tard, aux terrifiantes tragédies qui allaient l’ébranler au cours du
e
XX siècle ?
Liber pontificalis
Combien de papes ?

« Montrez l’origine de vos Églises ! Déroulez la liste de vos évêques se


succédant depuis l’origine ! » C’est l’écrivain carthaginois Tertullien, vers l’an 200,
qui lance ce défi aux chrétiens de son temps. Dans la Rome antique, carrefour de
confessions, de prophéties et de philosophies contradictoires, les premiers disciples
du Christ auraient dû sombrer dans le flot tumultueux des doctrines, des hérésies
et des polémiques de l’époque. Mais leur culture biblique les prédisposait à
imaginer des règles de transmission et de succession consignées par écrit, avec
l’histoire pour toile de fond. C’est ce qui va assurer leur pérennité. Les spécialistes
manquent de documents, mais ils ont des pistes, de rares traces écrites et même
quelques noms : un certain Hégésippe, venu de Corinthe ; un certain Justin,
originaire de Samarie ; et surtout le prêtre Irénée, installé dans la vallée du Rhône,
qui rédigea vers l’an 180 une liste des douze premiers évêques de Rome : Lin, Clet,
Clément…*
Ce témoignage est fragile, mais il a le mérite d’exister. Dans un long concert
d’hésitations, d’incertitudes et de tâtonnements, cette liste épiscopale s’est
transmise, complétée par des recherches plus fines, jusqu’à ce que l’évêque et
historien Eusèbe de Césarée, auteur d’une Histoire ecclésiastique écrite sous
l’empereur Constantin*, conforte la véracité de cette succession d’évêques romains.
Les travaux d’Eusèbe seront eux-mêmes complétés et enrichis en 354 dans un
recueil d’études qu’on a appelé le Catalogue libérien – parce qu’il se termine par la
mention du pape Libère*, élu en 352. C’est ce texte qui fait de Pierre, sans
ambiguïté, le premier évêque de Rome. Trois siècles après les faits !
Il faudra attendre le VIe siècle et le règne du pape Hormisdas pour que soit
édité, à Rome, un catalogue chronologique de tous les papes et évêques de la ville.
L’ouvrage, au départ, n’a pas de titre. Ses utilisateurs, qui le compléteront au fil des
siècles, l’appelleront Gesta pontificum, Gesta pontificalia ou Chronica de gestis
pontificum, jusqu’à ce qu’un préfet de la Bibliothèque vaticane, en 1724, l’intitule
Liber pontificalis. On imagine, notamment au Moyen Âge, le nombre de clercs ou
de moines ayant enrichi cette liste de biographies nouvelles, sans toujours faire le
tri entre les traditions orales, les erreurs de transcription, les légendes locales et les
récits hagiographiques…
C’est pourtant ce document exceptionnel, soumis au feu d’une critique
historique de plus en plus exigeante, qui est considéré par l’Église comme la base de
la « succession apostolique » qui fait du pape le légitime successeur de saint Pierre :
la liste des 266 pontifes qui figure dans le très officiel Annuario pontificio* est
explicitement tirée du Liber pontificalis.

Libère (352-366)
Un pontife versatile

Quand le pape Libère succède à Jules Ier* en 352, les chrétiens se réclamant de
l’arianisme – Jésus est bien fils de Dieu, mais il n’est pas un dieu – sont majoritaires
en Orient et jouissent du soutien de l’empereur Constance, le second fils de
Constantin le Grand. Comme son valeureux prédécesseur, Libère défend l’évêque
Athanase d’Alexandrie, bête noire des arianistes, fidèle au concile de Nicée* malgré
les menaces et intimidations croissantes. Jusqu’à ce que l’empereur, excédé, fasse
arrêter ce pape inflexible pendant le concile de Milan, en 355, et le déporte manu
militari jusqu’en Thrace !
Las ! En relégation, épuisé par les humiliations, le malheureux Libère craque.
Pitoyablement, il consent à condamner Athanase et à renier le « symbole » de
Nicée, obtenant le droit de rentrer à Rome… où son archidiacre Félix a été élu
pape en son absence ! Mais le peuple de Rome manifeste bruyamment son
attachement à Libère aux cris de : « Un seul Dieu, un seul Christ, un seul évêque ! »
Libère, qui n’a plus la confiance des évêques occidentaux, retrouve donc son
siège en tolérant l’arianisme… jusqu’à ce que la mort de Constance le fasse
recouvrer ses convictions précédentes et combattre, à nouveau, les partisans
d’Arius. Faut-il s’étonner que les reniements d’un leader aussi versatile aient
contribué à détériorer l’image du chef de l’Église ? Contrairement à la plupart des
papes de son temps, il n’a pas été canonisé.

Lin, Clet, Clément…


Les successeurs de Pierre

Quand j’étais adolescent, j’étais intrigué par un passage du canon de la Messe


qui évoquait, au moment de l’Offrande, la mémoire des premiers martyrs de
l’Église, et notamment « Lin, Clet, Clément… » On m’avait dit que ces noms-là
étaient ceux des tout premiers papes, ceux qui ont succédé directement à saint
Pierre – et qui l’ont connu personnellement, ce qui me faisait rêver. Avoir connu
Simon-Pierre, pour un pape, ce n’est pas banal. Mais qui étaient donc Lin, Clet et
Clément ?
Je me suis renseigné. Ma déception fut grande : on ne sait rien des premiers
papes ! Ils ne portaient d’ailleurs pas ce titre de pape*, qui leur est bien postérieur.
Ils étaient, au mieux, « évêques » (épiscopes) de Rome. Peut-être n’étaient-ils que
des chefs de bande, des leaders charismatiques ou des grandes gueules parmi les
épiscopes, diacres, docteurs, prophètes, presbytres, néophytes et autres pénitents
qui composaient la première communauté chrétienne de Rome. C’est un certain
Irénée, un prêtre érudit de la vallée du Rhône, qui établit vers l’an 180 la liste des
douze premiers évêques présumés, à partir de témoignages aujourd’hui
invérifiables : Lin, Clet, Clément, Évariste, Alexandre, Xyste (ou Sixte), Télesphore,
Hygin, Pie, Anicet, Soter et Éleuthère.
Tous sont considérés comme des saints, car présumés martyrs. Mais – nouvelle
déception – c’est encore une convention ! Lin aurait été un compagnon de saint
Paul et serait resté douze ans en charge. On a dit qu’il avait été enterré près du
tombeau de saint Pierre, mais c’est une légende. Son successeur Clet, ou Anaclet, a
pu être un ancien esclave, puisque ce prénom-là, d’origine grecque, était
généralement donné à quelque serviteur « irréprochable » (anacletos). Il aurait
nommé de nombreux presbytres (prêtres) et donné forme à la tombe de saint
Pierre.
Quant à Clément, certaines sources le donnent pour collaborateur de saint
Paul, lui aussi, et troisième successeur direct de saint Pierre. Le seul témoignage
sérieux à son sujet, qui a fait fantasmer des générations de chercheurs et de
théologiens, c’est une lettre appelée Première épître de Clément, adressée vers 96 aux
chrétiens de Corinthe pour les aider à régler leurs querelles internes. Il existe une
Deuxième épître de Clément et quelques Homélies clémentines, mais les chercheurs
les considèrent comme postérieures à leur auteur présumé. Les textes apocryphes, à
l’époque, ce n’est pas ce qui manque…

Luther (Martin)
Le moine qui dit non

Non, Martin Luther n’était pas un simple moine isolé qui s’éleva un jour, tels
Jeanne d’Arc ou Savonarole, contre les abus de l’Église catholique ! Prêtre, docteur
en théologie, professeur d’écriture sainte à l’université de Wittemberg, père
provincial de l’ordre des Augustins, il avait découvert la papauté et ses abus
manifestes lors d’une mission à Rome en 1510 – sous le règne de Jules II, qui ne fut
pas le pape le plus scandaleux de la Renaissance – et avait poursuivi ses recherches
sur la foi, la grâce, le péché, le salut. Il considérait que Dieu seul, et non l’Église,
pouvait racheter les hommes.
Luther buta surtout sur la pratique des indulgences*, qui permettait d’échanger
ses fautes contre de l’argent et qui contredisait à ses yeux l’enseignement de la
Bible. C’est par les indulgences que Léon X, en 1517, entendait justement financer
l’immense chantier de reconstruction de la basilique Saint-Pierre*. À Wittemberg,
Luther adressa à son évêque les Quatre-vingt-quinze thèses par lesquelles il
s’opposait violemment à la papauté, sur la question des indulgences comme sur
beaucoup d’autres, avant de les diffuser dans les milieux universitaires.
La pensée de Luther se propagea rapidement, au point que Léon X en fut
alerté. Le pape convoqua l’impudent à Rome – sans succès. Le cardinal Cajetan,
nonce apostolique, lui enjoint-il de se calmer ? Il n’en a cure. Le pape publie-t-il en
1520 une bulle intitulée Exsurge Domine ordonnant à ce moine rebelle de se
rétracter ? Luther brûle le texte en public ! Il fallait s’y attendre : quand il publie, en
trois volumes, son appel à la « réformation » de l’Église, il est excommunié. Au
printemps 1521, à l’initiative du très catholique Charles Quint, la diète de Worms
le bannit de l’empire comme « hérétique », le forçant à se réfugier chez son ami
l’électeur de Saxe.
Pourquoi Luther séduit-il ? Parce qu’il va puiser dans l’Écriture sainte de quoi
démonter les écrits souvent contestables et contradictoires des papes de l’époque,
plus connus pour leur goût du luxe que pour leur rigueur intellectuelle et morale.
Et même si la progression de ses idées va contribuer à faire exploser l’Allemagne
impériale, c’est bien sur le plan spirituel qu’il entraîne avec lui toute une partie des
chrétiens d’Europe, qu’on appellera plus tard les protestants.
Dès le début de son combat, en 1518, Luther avait appelé à réunir un concile.
Léon X ne l’entendit pas. Le pape suivant, Adrien VI, comprit qu’il était urgent, en
effet, de procéder à des réformes dans le gouvernement de l’Église, mais il ne retint
pas l’idée du concile, pas plus que son successeur Clément VII. Il faudra attendre
Paul III*, en 1536, pour que soit convoqué un concile à Mantoue et que soit rédigé,
l’année suivante, un rapport – terrifiant – sur l’état de la papauté. Le concile,
plusieurs fois repoussé, allait enfin s’ouvrir à Trente* en 1545, et déclencher la
Contre-Réforme.
À cette date, Martin Luther a quitté l’Église depuis longtemps. Désormais
marié et père de six enfants, auteur d’une traduction de la Bible en allemand et de
bien d’autres écrits, il aura eu le temps, avant de mourir en 1546, de voir se
multiplier ses partisans, puis ses disciples, qui se partagent bientôt en luthériens (en
Allemagne), calvinistes (en Suisse) et anglicans (en Angleterre). L’incendie qu’il a
allumé allait se propager bien après sa mort, et bouleverser toute la chrétienté pour
des siècles.
Maison Sainte-Marthe
La nouvelle résidence papale
Au lendemain du conclave d’octobre 1978, Jean-Paul II décida d’en finir avec
le rituel archaïque et inconfortable des cellules de fortune bricolées à l’intention des
cardinaux électeurs dans le palais apostolique, parfois séparées d’un seul rideau,
sans toilettes appropriées : l’Église avait les moyens d’offrir un hébergement plus
décent à ses plus dignes représentants, souvent septuagénaires ! Le pape polonais
ordonna donc de rénover un ancien hospice situé dans l’enceinte du palais,
derrière l’aula Paul VI où se déroulent désormais les audiences générales.
L’immeuble, construit en 1891, avait recueilli pendant la Seconde Guerre mondiale
les diplomates accrédités auprès du Saint-Siège réfugiés, tour à tour, au gré du sort
des armes…
Ainsi fut réhabilitée la résidence Sainte-Marthe (Domus Sanctae Marthae), un
hôtel ecclésiastique comme il y en a beaucoup à Rome, avec 129 chambres
sobrement meublés, une salle à manger, des salles de réunion et, bien sûr, une
chapelle à chaque étage. L’endroit est géré par les Filles de la Charité de Saint-
Vincent-de-Paul, qu’on reconnaissait naguère à leurs magnifiques cornettes
blanches et qui sont spécialisées… dans l’accueil des personnes sans abri !
La nouvelle vocation de cette hostellerie était donc d’abriter, à chaque
conclave, les cardinaux électeurs – lesquels, quand ils découvrirent les lieux en
2005, se félicitèrent à haute voix de l’initiative du défunt pape polonais. Or, huit
ans plus tard, à la fin du conclave qui aboutit à l’élection du pape François, celui-ci
décida de ne pas emménager dans l’appartement papal, au troisième étage du palais
apostolique, mais de rester l’hôte de la Maison Sainte-Marthe, où il s’est installé au
deuxième étage, dans la suite 201.
Ainsi promu « résidence privée » du Saint-Père, l’immeuble fut sécurisé et ses
appartements répartis d’une façon plus opérationnelle, permettant à l’élu du
conclave, comme il le souhaitait, de rencontrer en toute simplicité – ou presque –
les occupants permanents ou occasionnels de l’hôtellerie, ainsi que ses personnels.
Lesquels ne manqueraient pour rien au monde, chaque matin, la messe de 7 heures
célébrée par le pape dans ce qui est devenu sa chapelle.

Marcinkus (Mgr)
Le « banquier de Dieu »

Voilà encore un personnage comme on n’en rencontre qu’au Vatican. Paul


Casimir Marcinkus, surnommé le « banquier de Dieu », est né dans une banlieue
pauvre de Chicago peuplée d’immigrés (son propre père, laveur de carreaux, a fui
la Lituanie en 1914). Ordonné prêtre, le jeune Américain part pour étudier le droit
canon à Rome où il entre à la section anglophone de la secrétairerie d’État. Ni
génie, ni érudit, il traduit en anglais la correspondance du pape Jean XXIII tout en
pratiquant le tennis et le golf.
Pendant le concile Vatican II*, qui s’ouvre en 1962, il se rend indispensable
auprès des évêques américains qui apprécient ce compatriote sympathique et
débrouillard. En 1964, quand Paul VI se rend en Inde, Marcinkus lui sert à la fois
d’interprète et de garde du corps. Bourru, pragmatique et physiquement
courageux, ce géant de 1,96 mètre accompagnera Paul VI dans tous ses autres
voyages. S’il se brouille avec quelques cardinaux qui lui reprochent son manque
d’éducation, il s’attire la reconnaissance du Saint-Père auquel, dit-on, il sauve la vie
à deux reprises.
En 1969, Paul VI avance le nom de son protégé pour remplacer le vieux
cardinal Alberto di Jorio à la tête de l’Institut des œuvres de religion (IOR), qu’on
appelle aussi la « banque du Vatican ». Quoi de mieux qu’un Américain malin et
sans complexe pour traiter les affaires financières dont personne ne veut s’occuper
au Vatican, où l’on déteste parler argent ? L’IOR est un organisme subalterne –
même s’il brasse des sommes rondelettes – fondé en 1942 pour gérer les comptes
des ordres religieux et des associations catholiques : il n’est pas besoin d’avoir fait
Harvard pour en assurer la présidence.
Marcinkus n’avait jamais fait la différence entre une action et une obligation
avant de devenir le « banquier de Dieu ». Pragmatique, il se rapproche de quelques
personnages compétents et affables, comme le banquier Michele Sindona, proche
de la Mafia, intime du peu recommandable Licio Gelli, grand maître de la célèbre
loge P2, et d’un autre banquier véreux, Roberto Calvi, qui finira pendu sous un
pont de Londres en 1982. Ces mauvaises fréquentations lui font commettre de
graves imprudences jusqu’à « mouiller » le Vatican dans la faillite de la banque
Ambrosiano, qui fait la Une des médias italiens pendant des semaines.
Jean-Paul II, qui a pris en affection Paul Marcinkus lors de ses premiers
voyages au Mexique et en Pologne, « couvre » le prélat que la presse traîne dans la
boue et dont la justice italienne exige bruyamment la convocation. En vain. Avec
l’aval du pape polonais, Marcinkus repartira discrètement aux États-Unis où il
dirigera une obscure paroisse dans l’Arizona et où il mourra en 2006, à quatre-
vingt-quatre ans. Emportant dans la tombe, sans aucun doute, quelques sulfureux
secrets.

Martin Ier, saint (649-653)


Une triste fin en Crimée

Le destin d’un pape est toujours imprévisible. Avant son élection en août 649,
le diacre Martin avait fait un brillant parcours au sein de l’Église romaine. Il avait
même été envoyé à Constantinople comme apocrisiaire (ambassadeur) auprès de la
cour impériale pour y représenter le pape Théodore Ier. Non sans difficultés car ce
pontife s’était violemment opposé aux deux principales autorités de l’Orient,
l’empereur Constant II et le patriarche Paul II, tous les deux partisans du
monothélisme, cette tentative de compromis entre les « monophysites » (qui nient
la nature humaine du Christ) et les chrétiens occidentaux, fidèles aux conciles de
Nicée* et de Chalcédoine* où fut définitivement fixée la doctrine de la sainte
Trinité.
Martin avait tiré de ce séjour la conviction qu’un pape devait être
intransigeant, à la fois sur sa propre primauté et sur le terrain théologique. Élu pape
après le décès de son patron Théodore Ier, il affirma spectaculairement son
indépendance : le nouveau chef de l’Église se garda de solliciter l’agrément de
l’empereur – qui, en retour, refusa de le reconnaître – et convoqua un concile à
Rome, au Latran, pour condamner avec force le monothélisme.
Ces deux gestes contestant l’autorité impériale déclenchèrent la fureur de
Constant II, qui envoya ses soldats arrêter le pape en pleine basilique du Latran
avant de le transférer sans ménagement, par mer, à Constantinople. Jeté dans une
prison de droit commun, détenu au secret, privé de soins, l’infortuné Martin
tomba malade. Conduit sur une civière devant un tribunal impérial, il ne parvint
pas à placer les débats sur le terrain religieux : fouetté et humilié en public, il fut
condamné à mort pour « trahison ».
Sur intervention du patriarche de Constantinople, sa peine fut commuée en
détention à perpétuité. Il fut alors expédié au-delà du Bosphore, à Chersonèse
(Kherson), une ville de l’actuelle Crimée, où il mourut d’épuisement en 655,
abandonné de tous. Y compris de sa propre Église romaine qui, sous la pression de
l’empereur, avait élu dès 654 le pape Eugène Ier, plus conciliant. Pauvre Martin,
pauvre misère. Après une aussi tragique destinée, ce malheureux pontife a bien
mérité d’être finalement canonisé par les deux Églises, l’occidentale et l’orientale !

Martin V (1417-1431)
La grande remise en ordre

Quel est donc ce pape qui repose, sous son effigie de laiton, au beau milieu de
la nef de la basilique Saint-Jean-de-Latran ? Fut-il si important, ce personnage
qu’on vénère ainsi, à l’égal de saint Pierre dans sa Confession au Vatican, ou saint
Paul dans la basilique du même nom, hors les murs de la Rome antique ? Non,
certes. Martin V ne fut ni un prophète exceptionnel ni un grand réformateur. Mais
il fut le pape qui restaura le prestige de la papauté romaine après le grand schisme
d’Occident*.
Martin V ne fut pas élu par un conclave*, mais par un concile* réuni à
Constance en 1414 pour mettre fin à ce siècle de décadence alors que trois papes
rivaux se disputaient ce qui restait d’autorité apostolique, un demi-siècle après la
parenthèse d’Avignon*. Après avoir dûment entériné l’abdication de Grégoire XII
et déposé autoritairement Jean XXIII et Benoît XIII, les pères conciliaires – vingt-
deux cardinaux et trente délégués des cinq nations représentées – composèrent un
conclave original qui élit rapidement et à l’unanimité le cardinal Oddone Colonna,
cinquante ans, cultivé et énergique, avec le secret espoir que le nouveau pape serait
dès lors inféodé au nouveau pouvoir « conciliariste ». Heureusement pour ses
successeurs, il n’en fut rien. En n’acceptant pas qu’un concile puisse avoir autorité
sur le pape, Martin V évita à l’Église de sombrer dans une sorte de parlementarisme
qui ne disait rien qui vaille : sur les ruines du Saint Empire romain germanique, les
nations constituaient désormais, en Europe, des pouvoirs politiques et
économiques qui eussent tôt fait de contrôler les conciles à venir pour diriger à leur
guise leurs Églises respectives.
La première décision de Martin V, sincèrement désireux de rétablir l’autorité
du pape, fut de choisir de rentrer à Rome, ce qu’il fit en 1420. Ce choix n’était pas
évident : il fallait assainir la ville, abandonnée à des familles rivales et des bandes de
brigands, et reconquérir les États pontificaux, qui avaient sombré dans le chaos
politique. Le nouveau pape mit dix ans à reprendre le contrôle de ses États et à
rétablir l’ordre dans Rome où tout était à reconstruire : églises, bâtiments publics,
administration, etc. Mais ces dix ans de négociations ardues, de nominations très
politiques, d’opérations militaires parfois sanglantes et de tractations
diplomatiques intenses furent, globalement, un succès.
Positif, le bilan de Martin V ? Voire. Son pontificat montre, une fois encore,
qu’il est vain de qualifier d’un mot l’action des pontifes. En effet, c’est le même
Martin V qui dénonça courageusement les prédications antijuives et les baptêmes
forcés d’enfants juifs, et qui, par ailleurs, lança plusieurs violentes croisades contre
les disciples du réformateur tchèque Jean Hus, excommunié et mort sur le bûcher
en 1415 : de ce pape, les juifs ont donc un bon souvenir, ce qui n’est pas fréquent,
tandis que les Tchèques lui vouent, encore aujourd’hui, une rancune tenace. Quant
aux Romains, ils ont gardé de ce pape un souvenir très favorable qui explique
qu’on l’honore toujours sous son effigie de laiton, au beau milieu de la nef de la
basilique Saint-Jean-de-Latran.

Martyrologe romain
Les saints du calendrier

Dès les premiers temps de l’Église, les chrétiens mirent un soin particulier à
conserver la mémoire de leurs coreligionnaires morts à cause de leur foi. Le jour de
la Pentecôte, Jésus avait demandé à ses disciples d’aller « enseigner toutes les
nations ». De la Palestine à la Gaule en passant par les deux rives de la
Méditerranée, combien d’apôtres, prédicateurs, prêtres, diacres ou évêques se sont
heurtés à l’hostilité des populations autochtones, peu enclines à remplacer leurs
dieux coutumiers ou leurs idoles traditionnelles par cette sombre histoire d’un dieu
en sandales et en trois personnes mort crucifié sur une infâme croix de bois !
D’autres subirent les foudres de l’ordre impérial romain et tombèrent victimes de
persécutions policières, à commencer par les deux principaux animateurs de la
communauté chrétienne de Rome, Pierre le Galiléen et Paul de Tarse.
Or la plupart de ces prosélytes assassinés, torturés, lapidés ou décapités pour
leurs convictions ont fortement impressionné leurs contemporains témoins de leur
courage, au point de susciter, chaque fois, de nouvelles vocations et, souvent,
d’autres martyrs. « Le sang des martyrs est semence de nouveaux chrétiens », notait
justement l’écrivain carthaginois Tertullien. Ces figures exemplaires, en effet, ont
constitué et nourri la mémoire de ces communautés premières.
Un martyrologe, c’est d’abord une liste des martyrs locaux tenue par une
communauté chrétienne ayant pris l’habitude d’en célébrer le souvenir le jour de
leur mort, c’est-à-dire de leur « naissance au Ciel ». Lorsque la pieuse conservation
des reliques de ces martyrs commença à provoquer des dérives politiques ou
mercantiles, et tandis que les « vies de saint » se multipliaient sans grand souci de
leur authenticité historique, la papauté prit les choses en mains. D’abord, au
e
XII siècle, méfiante envers la seule vox populi des communautés locales, elle

s’arrogea le privilège d’entériner les canonisations proposées par les évêques, puis,
au XVIe siècle, elle regroupa ces listes de saints en un seul répertoire, le Martyrologe
romain (Martyrologium romanum). Depuis le XVIIe siècle, celui-ci comprend des
« saints » (qui ont été canonisés) et des « bienheureux » (qui ont été béatifiés) : le
culte des premiers est universel et se voit ordonné, pour près de deux cents d’entre
eux, par le Calendrier romain pour l’Église universelle : dans toute la chrétienté, saint
Bernard est fêté le 20 août, saint François d’Assise le 4 octobre, saint Daniel le
11 décembre, etc. Les seconds ne sont vénérés que dans leur région, leur pays, ou
dans le cadre de leur congrégation religieuse.
Tous les saints ne furent pas des martyrs. L’Église canonisa aussi des ermites
(saint Antoine, saint Gilles), des évêques (saint Germain, saint Denis), puis des
fondateurs d’ordre monastique (saint Benoît, sainte Claire), des bâtisseurs
d’abbaye (saint Bernard, saint Robert de Molesmes) ou de congrégation (sainte
Jeanne de Chantal, sainte Ursule), de grands défenseurs de la chrétienté (sainte
Geneviève, Saint Louis), des modèles universels de charité (saint François d’Assise,
saint Vincent de Paul), des personnes ayant initié un culte nouveau (sainte
Marguerite-Marie, sainte Catherine Labouré), des mystiques réputés (Thérèse de
Lisieux, Hildegarde de Bingen) mais aussi des personnages tout simples, en phase
avec la ferveur populaire, comme Bernadette Soubirous, padre Pio ou le curé d’Ars.
Pourtant, malgré cette diversité, les martyrs n’ont cessé d’être la référence
suprême en matière de sainteté, y compris dans les grandes tragédies politiques du
e
XX siècle, comme ne cessa de le répéter Jean-Paul II* : le pape polonais n’hésita pas

à enrichir le martyrologe romain de milliers de victimes de la répression


anticléricale mexicaine, du génocide arménien, de la guerre civile espagnole, de la
barbarie concentrationnaire nazie et du totalitarisme communiste. Au cœur du
jubilé de l’an 2000, ce grand canonisateur a même commémoré solennellement les
« martyrs de la foi », ces 12 962 chrétiens victimes des tragédies politiques
contemporaines, comme pour rappeler que les dictatures des premiers siècles ne
furent pas les seules à assassiner des croyants.
Quinze ans plus tard, en 2015, d’autres tragédies épouvantables – touchant les
chrétiens d’Orient, en particulier – pousseront le pape François à rouvrir, hélas, le
martyrologe romain.

Miséricorde divine
La botte secrète

J’ai compris ce qu’était la miséricorde divine en relisant le discours que


Jean XXIII prononça pour l’ouverture du concile Vatican II*, il y a plus d’un demi-
siècle, dans la basilique Saint-Pierre de Rome. Balayant en quelques mots toutes les
réticences de la curie, le pape avait solennellement expliqué que l’Église – qu’il
incarnait, à cet instant précis, devant les caméras du monde entier – préférait
« recourir au remède de la miséricorde, plutôt que brandir les armes de la
sévérité ». Et de jeter un regard en coin vers son plus proche voisin de droite, le
cardinal Ottaviani, préfet du Saint-Office, qui entendait bien transformer
l’audacieux projet conciliaire du « bon pape Jean » en un simple ajustement du
droit canonique. Dans la lutte qui opposait le pape à ceux qu’il qualifiait de
« prophètes de malheur », la miséricorde divine était la botte secrète du vieux
pontife, l’argument incontestable qui réduisait à rien toutes les réserves, les peurs,
les conservatismes d’une Église humaine, trop humaine !
Le pape est le chef de l’Église. Il en transmet la doctrine, en perpétue la
tradition, en valorise les préceptes, en justifie la discipline. Mais il est bien placé
pour savoir, justement, que Dieu est plus grand que toutes les représentations que
l’Église a pu inventer, en deux mille ans, pour le célébrer. Que son amour « infini »
défie l’imagination des hommes, fussent-ils théologiens ou cardinaux. Et que son
pardon tout aussi « infini » n’a que faire de toutes les normes, règles et arguties que
l’Église a mises en place, au cours des siècles, pour obéir à ses commandements.
C’est un théologien protestant, Dietrich Bonhöffer, qui résuma le mieux cette
suprématie :

Il n’est pas de misère qui soit si profonde, de péché qui soit si terrible, que la miséricorde n’y accède.

Deux décennies plus tard, le pape Jean-Paul II a essayé de placer son pontificat
sous le signe de la miséricorde. Sa deuxième encyclique, en 1980, s’appelait « Dives
in misericordia ». Il y commente toutes ces paraboles bibliques qui, du Veau d’or à
l’Enfant prodigue, montrent que la miséricorde divine est plus grande que la justice
humaine, qu’elle peut tout pardonner à un peuple infidèle ou à une humanité
pécheresse, et qu’elle est, en un mot, la clef du Salut. Encore celui-ci ne va-t-il pas
de soi : c’est parce que la miséricorde qu’il prêchait remettait en cause la justice de
son temps, celle des scribes et des pharisiens, que Jésus a été crucifié.
Pourtant, ce texte fondamental de Jean-Paul II a moins frappé l’opinion que
ses deux autres grands textes de ses débuts : « Redemptor hominis », sur les droits de
l’homme, en 1979, et « Laborem exercens », sur le travail et la justice sociale, en
1981. Le pape polonais se référait à une bienheureuse polonaise, sœur Faustyna
Kowalska, apôtre de la miséricorde divine, dont le reste du monde n’avait jamais
entendu parler. Il a eu beau canoniser cette religieuse en l’an 2000, il a eu beau
instituer en 2002 un « dimanche de la miséricorde », il a eu beau consacrer
solennellement le monde à la divine miséricorde, quelques mois plus tard, seuls les
croyants les plus assidus ont suivi le pontife polonais sur ce terrain.
Et voilà qu’en mars 2013 le cardinal Bergoglio, qui vient d’être choisi par le
conclave, se réfère, lui aussi, à cette vertu un peu désuète, inconnue des jeunes
générations, peu développée dans les dictionnaires : la miséricorde. « Ce mot
change tout ! » lance le pape François lors de son premier angélus, quatre jours
après son élection. Sur le moment, on n’y prend pas garde. Un nouveau pape dit
tant et tant de choses nouvelles ! Pourtant, trois semaines plus tard, dans l’homélie
qu’il prononce pour son intronisation au Latran, le nouvel évêque de Rome revient
longuement sur cette notion :

Qu’elle est belle, cette réalité de la foi pour notre vie : la miséricorde de Dieu ! Un amour aussi
grand, aussi profond, celui de Dieu pour nous, un amour qui ne fait pas défaut, qui nous saisit
toujours par la main et nous soutient, nous relève, nous guide. […] Dieu n’est pas impatient comme
nous, nous qui voulons souvent tout et tout de suite ! […] Laissons-nous envelopper par la
miséricorde de Dieu ; comptons sur sa patience qui nous donne toujours du temps !

Cette idée très concrète que Dieu a davantage de patience, face à la misère
humaine, que tous les prêtres, les théologiens ou les juges, le pape François va la
relancer spectaculairement après deux ans de pontificat. D’abord lors de l’angélus
du 11 janvier 2015 où il s’exclame :
— Nous sommes en train de vivre le temps de la miséricorde ! La miséricorde,
c’est maintenant !
Deux mois plus tard, le 13 mars, le pape argentin annonce pour 2016 une
« Année sainte » extraordinaire placée sous le signe de la miséricorde divine. Le
11 avril, une bulle d’indiction précise les dates et les modalités de ce jubilé destiné à
faire comprendre aux croyants que la miséricorde divine est au centre de leur foi,
au cœur de leur espérance. N’est-ce pas cela, la « bonne nouvelle » de l’Évangile ?
Que Dieu aime tant les hommes qu’il est capable de tout leur pardonner ?
Est-ce un hasard si ce rappel fondamental est intervenu entre les deux sessions
d’un synode sur la famille qui divisait profondément l’Église ? Les débats allaient
bon train, en cette année 2015, au sein même du collège des cardinaux : comment
mieux accueillir les divorcés remariés* ou les homosexuels* sans altérer la doctrine,
évidemment immuable, qui fonde et régule, parfois dans les plus infimes détails, la
pastorale de la famille ?
A-t-on bien entendu le pape François déplorer la « rigidité » dont fait trop
souvent preuve l’Église trop préoccupée de « faire observer les commandements de
Dieu » ? Lors d’une messe à Sainte-Marthe, la veille de la seconde partie du Synode,
il cita saint Ambroise :

Là où il y a le Seigneur, il y a la miséricorde. Et là où il y a rigidité, il y a ses ministres !

Dur constat, que lesdits « ministres » n’ont pu entendre sans un pincement au


cœur. Tout comme leurs prédécesseurs en écoutant Jean XXIII, naguère, inaugurer
le concile Vatican II.

Missiles
Un médiateur nommé Jean XXIII

La scène se passe au Vatican le 23 octobre 1962. Le substitut du pape


Jean XXIII, Mgr Dell’Acqua, a reçu un étrange coup de téléphone en provenance
d’Andover, dans le Massachusetts, transmis par le chef du protocole de la
secrétairerie d’État, Igino Cardinale. Le journaliste américain Norman Cousins, qui
copréside là-bas un colloque américano-soviétique, cherche à joindre le Saint-Père
de toute urgence, pour qu’il intervienne auprès de Nikita Khrouchtchev afin
d’éviter la guerre atomique !
Ce n’est pas une plaisanterie. Quelques heures plus tôt, Cousins a lui-même
reçu un coup de téléphone de Ted Sorensen, conseiller du président Kennedy. La
crise des missiles de Cuba, qui n’a fait que s’accélérer depuis le 16 octobre, a pris
des proportions dramatiques. Des navires soviétiques chargés de matériel militaire
et de missiles nucléaires, escortés par des sous-marins, sont en route vers Cuba,
violant le blocus maritime imposé par la flotte américaine. Le 22 octobre, à la
télévision, John Kennedy a expliqué qu’il n’était pas question pour les États-Unis
de tolérer une telle menace si près de leur territoire. Le risque de confrontation
nucléaire a atteint un seuil critique, au point qu’on se demande si l’on peut encore
arrêter la course à l’apocalypse. C’est pourquoi l’entourage du président Kennedy
explore en urgence tous les moyens susceptibles de joindre Khrouchtchev à
Moscou et de le convaincre de stopper l’engrenage infernal.
Pourquoi avoir appelé Norman Cousins à la rescousse ? Parce que le directeur
de la Saturday Revue avait naguère développé une thèse selon laquelle, en cas de
tension extrême entre Washington et Moscou, la seule autorité indépendante
capable d’intervenir – parce que dépourvue d’armes atomiques, sans territoires à
défendre, affichant sa neutralité et dotée d’un grand prestige moral – serait le pape
de Rome. Kennedy et Sorensen ont simplement demandé à Cousins d’appliquer sa
brillante théorie !
Quelques années plus tôt, c’eût été absurde. Le pape, vu du Kremlin, était un
ennemi idéologique comme les autres. Mais quelques signes, presque
imperceptibles, semblaient avoir changé la donne. Jean XXIII, auquel
Khrouchtchev avait envoyé un télégramme de félicitations le jour de ses quatre-
vingts ans, intéressait Moscou par ses propos sur la paix et par la convocation du
concile Vatican II* que les Soviétiques ne concevaient pas, à l’évidence, comme une
machine de guerre anticommuniste.
Jean XXIII et ses collaborateurs ont travaillé tard le soir. Au matin du
24 octobre, Mgr Dell’Acqua fait porter aux ambassadeurs des États-Unis et de
l’URSS à Rome le texte d’un message solennel, angoissé, presque pathétique, que le
pape diffusera à midi sur Radio Vatican :
Paix ! Paix ! Nous supplions tous les gouvernants de ne pas rester sourds à ce cri de l’humanité.
Qu’ils fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour sauver la paix ! Ils éviteront ainsi au monde les
horreurs d’une guerre dont nul ne peut prévoir quelles seraient les effroyables conséquences. Qu’ils
continuent à négocier, car cette attitude loyale et ouverte a grande valeur de témoignage pour la
conscience de chacun et devant l’histoire. Promouvoir, favoriser, accepter des pourparlers, à tous les
niveaux et en tout temps, est une règle de sagesse et de prudence qui attire les bénédictions du Ciel
et de la Terre…

Quel ne sera pas l’étonnement des diplomates en poste à Moscou de voir cet
appel du pape, le lendemain, en première page de la Pravda ! Jamais l’organe du
Parti communiste de l’URSS n’avait publié, dans son histoire, la moindre citation
du chef de l’Église catholique. Deux autres informations créeront aussi la surprise –
et le soulagement – à Washington, en ce 25 octobre : d’abord l’observation, venue
de l’Atlantique, que plusieurs navires soviétiques fonçant vers Cuba ont fait demi-
tour ; ensuite un télégramme de Khrouchtchev redéfinissant les termes d’une
négociation possible.
Le pape a-t-il personnellement évité un cataclysme nucléaire ? La réponse doit
être nuancée. D’autres passerelles ont certainement été utilisées pour tenter
d’enrayer le fatal engrenage qui entraînait le monde vers la catastrophe. Ni les
Américains ni les Soviétiques ne reviendront publiquement sur cette médiation
impromptue du pape Jean XXIII : pour les premiers, c’est Kennedy, et lui seul, par
sa fermeté inflexible face aux bolcheviques, qui a sauvé le monde ; et on n’imagine
pas les seconds rendre quelque hommage au chef de l’Église catholique !
Mais il faut lire ce que Nikita Khrouchtchev lui-même, en décembre 1962, a
répondu au journaliste Norman Cousins qu’il avait accepté de recevoir au
Kremlin :

Le pape et moi pouvons diverger sur beaucoup de questions, mais nous sommes unis dans le même
désir de paix. Le plus important est de vivre et de laisser vivre tous les peuples. […] Les Américains
affirment qu’ils sont en mesure de supprimer tous les Russes. Nous le savons. Nous pouvons en
faire autant. […] L’intervention du pape Jean XXIII restera dans l’histoire !

Mitterrand (François)
Mitterrand (François)
Une fascination réciproque

Si un chef d’État a eu du mal à établir un rapport serein avec la papauté, c’est


bien François Mitterrand. Non pas de son fait : contrairement à certains de ses
successeurs, Mitterrand savait parfaitement ce qu’était un pape et quelle relation la
France avait entretenue, dans son histoire, avec le Saint-Siège. Mais qu’il soit arrivé
au pouvoir suprême, en mai 1981, grâce à une alliance organique avec le Parti
communiste français, voilà qui était incompréhensible pour Jean-Paul II et son
entourage. Au moment même où le pape polonais tremblait en voyant ses
compatriotes prendre les plus grands risques pour se débarrasser du régime
marxiste-léniniste, voilà que le gouvernement de la France accueillait quatre
ministres communistes, membres d’un des partis les plus proches du Kremlin ! Un
parti dont le chef avait approuvé spectaculairement, un an plus tôt, l’invasion de
l’Afghanistan par l’Armée rouge !
Par ailleurs, l’arrivée de la gauche au pouvoir, en France, fut un véritable choc
culturel qui désarçonna la curie romaine. Héritiers de l’« autre France », celle de
Gambetta, Jaurès et Léon Blum, les nouveaux dirigeants étaient majoritairement
républicains, radicaux, francs-maçons, athées affirmés, souvent anticléricaux et
généralement incultes sur le plan religieux. Quand l’Élysée reçut une lettre de
félicitations du chapitre de la basilique Saint-Jean-de-Latran, dont le nouveau
président français est traditionnellement « chanoine d’honneur », la missive fut
classée dans le courrier adressé par des fous ! Et quand un conseiller du Président
fut envoyé à Rome pour la cérémonie de béatification d’un Français, il fut si
déconcerté qu’on lui propose la communion qu’il glissa subrepticement l’hostie
dans la poche de son veston…
Pourtant, dans l’indifférence polie de son entourage, Mitterrand décida d’aller
rencontrer Jean-Paul II dès le 27 février 1982, à l’occasion d’une visite officielle en
Italie. Aucun formalisme, un protocole réduit au minimum : la visite ne rappelait
en rien celles du général de Gaulle* ou de Jacques Chirac. Il n’y eut même pas de
réception à l’ambassade de France près le Saint-Siège, la splendide villa
Bonaparte* ! Or, lors de l’audience, le courant est passé entre les deux hommes.
Mitterrand, qui n’a jamais oublié qu’il fut naguère l’élève des pères maristes, trouva
en Jean-Paul II un interlocuteur de qualité. Et réciproquement. L’entretien se
prolongea largement au-delà des quarante-cinq minutes prévues. Après coup,
Mitterrand louera la « sensibilité » et la « finesse » du pape, lequel se dira « fasciné »
par son illustre visiteur.
Les évêques français, au cours d’une visite à Rome, devront même tempérer
l’enthousiasme du pape en lui rappelant que le programme électoral du dirigeant
socialiste a prévu de supprimer l’école libre ! La promesse prendra effet au
printemps 1984, elle se heurtera à une résistance massive des catholiques français,
que Jean-Paul II ne se privera pas d’encourager. Réaliste, Mitterrand donnera le
signal du repli et enterrera le projet. C’est son Premier ministre Pierre Mauroy qui
sera chargé de se rendre à Rome, le 30 juin, afin d’enterrer la hache de guerre avec
le chef de l’Église.
Mitterrand et Jean-Paul II se sont retrouvés à trois reprises : le premier a
accueilli le second à l’occasion de son pèlerinage à Lourdes en 1983, puis à son
arrivée à Lyon lors du voyage apostolique de 1986, puis lors de la visite du pape au
Palais de l’Europe à Strasbourg en 1988. Sauf à Lyon où le voyage ne s’y prêtait pas,
Mitterrand ne s’est jamais contenté d’échanges protocolaires : à Tarbes comme à
Strasbourg, les deux hommes ont longuement conversé, en y prenant un plaisir
manifeste. Et en évitant les sujets qui fâchent.
Quand Jean-Paul II reviendra en France pour la commémoration du baptême
de Clovis (1996) et les Journées mondiales de la jeunesse* de Paris (1997), le
président Mitterrand aura quitté la scène. Encore les deux hommes se sont-ils
virtuellement croisés au cœur de la polémique qui fit protester toute la gauche
française contre la venue du pape à Reims pour le mille cinq centième anniversaire
du « baptême de la France » : les manifestants qui descendirent dans la rue ce jour-
là ne savaient pas que l’inscription de cette date au calendrier des commémorations
nationales avait été, en 1994, la décision personnelle d’un certain François
Mitterrand.

Monnaie-du-pape
Comme des pièces d’un euro

Pourquoi avoir donné ce nom à une plante ? J’ai cherché, je n’ai pas trouvé de
réponse satisfaisante. La monnaie-du-pape est une plante bisannuelle et quasi
sauvage, reconnaissable, la première année, à ses fleurs mauves et vaguement
parfumées qui n’ont pas un grand intérêt. Mais lors de sa deuxième année de vie,
elle produit des fruits qui ressemblent à des écus, nacrés et transparents, d’où son
nom. Appartenant à la famille des Brassicaceae, on l’appelle aussi la « lunaire » ou
l’« herbe aux écus », ou encore la « médaille de Judas », toujours à cause de ces
fruits d’argent, ronds comme des pièces d’un euro (ou comme des petites lunes),
d’abord verts, puis bruns, puis translucides. L’été, on en fait des bouquets séchés
qui durent très longtemps mais qui prennent facilement la poussière.
En l’absence d’étymologie établie, je me plais à penser qu’il y a deux ou trois
siècles la monnaie émise par les papes n’avait pas grande valeur en dehors des
frontières de l’État pontifical : c’est pour cela, probablement, que la sagesse
populaire a surnommé ainsi ces pièces de monnaie transparentes accrochées à leurs
tiges, brillantes dans les reflets du soleil, qui n’avaient évidemment aucune valeur
marchande !
À cet égard, signalons que les temps ont changé : les pièces d’un euro, deux
euros ou cinq euros frappées par l’Istituto poligrafico de la Cité du Vatican depuis
que celle-ci a abandonné l’ancienne lire vaticane, en 2002, sont très prisées par les
collectionneurs, notamment quand elles commémorent l’élection d’un nouveau
pape, et comme leur tirage est volontairement limité, elles voient leur valeur réelle
dépasser largement leur valeur officielle.

Mort (d’un pape)


Sous le regard du monde

La mort d’un pape est toujours un événement planétaire. Mais c’est aussi le
moment de sa vie où il est le plus humain. Le mourant a beau être vêtu richement,
dans un palais somptueux, entouré d’honneurs et de prières, il n’est plus qu’un
homme comme les autres, seul avec sa conscience, bardé de sa seule foi, qui va
comparaître devant Celui auquel il a voué sa vie. Jusqu’à une époque récente, la
cérémonie de son couronnement lui rappelait qu’il était destiné à finir en
poussière : ce jour-là, en réduisant en cendres la poignée d’étoupe traditionnelle,
un simple clerc de la chapelle papale lui lançait, par trois fois, l’antique formule :
— Sic transit gloria mundi ! (« Ainsi passe la gloire du monde ! »)
Le processus qui s’enclenche, à peine le décès constaté, est toujours le même
depuis des siècles, tout d’abord par ces trois coups symboliques frappés avec un
petit marteau d’or par le camerlingue* afin de s’assurer, symboliquement, que le
pape est « vraiment » mort – « Vere papa mortuus ! » – ainsi que le bris de l’anneau
du pêcheur* que le défunt porte au doigt et la pose des scellés sur les appartements
du mort. Mais si ce rituel est quasiment immuable, le décès de cet homme hors du
commun est un épisode personnel, intime, unique, qui ne ressemble à aucune
autre.
Ne mentionnons pas les premiers pontifes, morts martyrs à l’image du premier
d’entre eux, l’apôtre Pierre*, qui fut probablement crucifié sous Néron – mais la
tête en bas, selon la tradition, parce qu’il se considérait indigne de mourir comme
son Maître. En réalité, on ne sait à peu près rien de la façon dont ont disparu ses
successeurs immédiats : crucifiés, eux aussi, ou transpercés d’un glaive, ou déportés
dans un bagne, ou mort au fond d’une prison, ou lapidés par une foule en colère,
ou décapités comme tant d’évêques, de missionnaires ou de prédicateurs des
premiers temps de l’Église ?
À partir de la fin du IIIe siècle, historiens et archéologues en savent davantage
sur la mort des papes – ici, grâce à une inscription gravée sur une pierre tombale,
là, grâce à un hommage posthume rendu dans un texte ancien. Certains pontifes
meurent violemment, qu’ils soient décapités, déportés, assassinés en plein office,
étranglés, victimes d’une émeute ou empoisonnés par leur entourage. D’autres
meurent de maladie (la malaria en emporta plus d’un), ou d’indigestion, ou
d’apoplexie, ou enfermés à vie dans un monastère. Que les âmes sensibles se
rassurent : beaucoup de papes, grâce à Dieu, sont morts de vieillesse !
Même à l’époque moderne, la mort d’un pape a toujours été un événement
extraordinaire. À commencer par celle du malheureux Pie VI*, chassé de Rome par
les troupes du Directoire qui proclamèrent la « République romaine » en
février 1798. Expulsé de son palais, ballotté de monastère en citadelle, on força ce
vieillard de quatre-vingt-un ans à franchir en calèche les Alpes jusqu’à Briançon,
puis on l’enferma à Valence où, exténué, il rendit l’âme le 29 août 1799. L’officier
municipal prononça le décès de « Giovanni Angelo Braschi, exerçant la profession
de pontife ». Le vieux pape n’eut droit qu’à des obsèques civiles.
Pie XI*, quant à lui, est mort deux fois. Les 5 et 6 décembre 1936, les
journalistes du monde entier ont débarqué à Rome pour couvrir les dernières
heures de ce pape robuste, sportif accompli, qui n’avait jamais eu affaire au
moindre médecin. Mais il avait déjà quatre-vingts ans, il ne s’était jamais
économisé, et son corps exténué demandait grâce. Or, à la stupéfaction générale,
après dix jours de souffrances terribles, Pie XI connut une incompréhensible
rémission que beaucoup qualifièrent de « miracle ». Trois ans plus tard, après avoir
publié ses deux célèbres encycliques contre le nazisme et le communisme, Pie XI
s’effondrera d’un coup, dans la nuit du 9 au 10 février 1939, sur le bureau où il
n’avait jamais cessé de travailler.
La mort de Pie XII*, le 9 octobre 1958, fut aussi un événement hors du
commun. D’abord, ce pape avait une personnalité si forte que ni son entourage, ni
le peuple de Rome n’avaient jamais envisagé qu’il puisse mourir, à plus de quatre-
vingts ans, après une désolante agonie. Ensuite, Pie XII exerçait un pouvoir si
personnel qu’il n’avait jamais nommé de secrétaire d’État ni de camerlingue chargé
d’organiser sa succession ! Enfin, l’indélicatesse de son médecin personnel permit
au magazine français Paris Match de publier des photos du pape agonisant qui
provoquèrent un immense scandale.
Le décès de Jean-Paul Ier* fut, de tous, celui qui fit couler le plus d’encre. Que
le sympathique cardinal Luciani fût retrouvé mort dans son lit trente-trois jours
après son élection par le conclave d’août 1978, voilà qui donna lieu à une
incroyable avalanche d’hypothèses farfelues, d’enquêtes bâclées et de révélations
sensationnelles qui ont occulté la terrible vérité : convaincu et mortifié de n’être pas
à la hauteur, le nouveau pape souhaitait que Dieu le rappelle à lui ; le stress qui le
submergea et sa mauvaise santé firent le reste.
Mais la mort qui provoqua le plus d’émotion dans le monde entier fut celle de
Jean-Paul II*, le 2 avril 2005. Après vingt-six ans de règne, le pape polonais – qui
avait failli mourir une première fois sous les balles du terroriste Ali Agça* en 1981 –
s’est éteint après une longue agonie filmée par les caméras de toute la planète. Au
risque de choquer, ce pape « communicant » a voulu montrer, jusqu’à son dernier
souffle, que tout homme gardait sa dignité, fût-il malade, handicapé, grabataire ou
mourant. Ce dernier message, d’une force inouïe, n’est pas pour rien dans la
« réputation de sainteté » qui lui fut aussitôt dévolue et qui a abouti à sa
canonisation.
La renonciation de Benoît XVI*, en 2013, a changé la donne. Le pape François
ayant laissé entendre que les papes à venir suivront son exemple, ce qui n’étonnera
personne, on peut s’attendre à ce que les papes meurent désormais dans la
discrétion : c’est la mort du pape en exercice qui émeut la chrétienté, voire la terre
entière, et non celle d’un pape émérite dont le bilan a été unanimement dressé lors
de sa démission et dont on connaît déjà, et pour cause, le successeur !

Mule (du pape)


Sept ans de vengeance

Non, la « mule » du pape n’est pas ce délicat soulier rouge porté naguère par
les pontifes de la Renaissance et récemment réhabilité par Benoît XVI ! En fait de
mule, c’est bien de l’animal qu’il s’agit, cet hybride produit d’un âne et d’une
jument qu’on appelle, au masculin, un mulet. Et si la « mule du pape » est entrée
dans l’histoire de l’Église, c’est par le truchement d’une légende dont Alphonse
Daudet, dans les Lettres de mon moulin, a fait un conte animalier qu’ont lu et
commenté tous les écoliers français du XXe siècle.
Cette légende veut que, au temps des papes d’Avignon, un bon vieux pontife
nommé Boniface se fût entiché de sa mule, « une belle mule noire mouchetée de
rouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et pleine, portant fièrement sa
petite tête sèche toute harnachée de pompons » et qu’un garnement facétieux et
cruel, un jour, fît tourner l’animal en bourrique : persécutions, harcèlement,
cruautés diverses, à l’insu du brave pontife ! Selon le récit de Daudet, la mule
rumina sa vengeance pendant sept ans et finit par réduire en miettes son bourreau,
un matin, par « un coup de sabot si terrible que de Pamperigouste même on en vit
la fumée » !
Faut-il préciser qu’à ce jour, aucun historien n’a confirmé cette bien triste
affaire ?
Napoléon
Le bourreau de Pie VII
Des rapports entre Napoléon Ier et la papauté, on a surtout gardé en mémoire le
Sacre de Napoléon, ce gigantesque tableau de David, exposé au Louvre, où l’ex-
Premier consul pose sur la tête de Joséphine de Beauharnais la couronne
d’impératrice sous le regard bienveillant du pape Pie VII* assis sans sa tiare, à peine
reconnaissable, noyé au milieu des évêques, des ministres et des courtisans. Les
amateurs connaissent aussi l’esquisse du peintre représentant un Napoléon se
couronnant lui-même, debout, de la main droite, tel un empereur romain, devant
un Pie VII complètement atone.
Ces deux images de propagande ne sauraient résumer quinze années de vives
tensions entre Napoléon et le seul pouvoir qui prétendît se prévaloir d’un ordre
supérieur au sien, même aux plus beaux jours de l’Empire. Passons sur la
campagne d’Italie qui vit le fringant général Bonaparte, âgé de vingt-huit ans,
chevaucher victorieusement vers Milan, Bologne, Ferrare et Ravenne avant de
forcer le pape Pie VI* à signer le traité de Tolentino en février 1797. Si Bonaparte
ne s’est pas privé de piller les États pontificaux avant de regagner la France, ce n’est
pas lui mais le général Berthier, sur ordre du Directoire, qui força ensuite le vieux
pontife à quitter Rome pour aller mourir lamentablement, le 29 août 1799, dans
une geôle de la citadelle de Valence, au bord du Rhône.
Un an plus tard, quand Bonaparte parvient au sommet du pouvoir, il veut
réconcilier les Français divisés et meurtris par la politique antireligieuse de la
Révolution. Dans ce dessein, il fait savoir au nouveau pape, Pie VII, qu’il entend
conclure avec lui un nouveau concordat… dont il lui dicte les termes ! Refus du
pape, colère de Napoléon qui déteste qu’on lui résiste et qui impose au secrétaire
d’État Ercole Consalvi*, en juillet 1801, la signature d’un concordat où le
catholicisme n’est plus que « la religion de la majorité des citoyens français », ainsi
que plusieurs lois organiques, non négociées, qui dénaturent complètement le texte
du prétendu concordat.
Napoléon contre Pie VII, c’est le pot de fer contre le pot de terre. Quand le
premier ordonne au second de venir le sacrer empereur, en 1804, à Notre-Dame
de Paris, il lui fait comprendre qu’il doit obéir « dans son intérêt ». Après quatre
mois d’hésitations, Pie VII finit par céder. Après vingt-cinq jours d’un voyage
épuisant, le 2 décembre, Napoléon humilie le malheureux pontife en se coiffant
lui-même de la couronne impériale et en couronnant personnellement son
épouse : c’est cette cérémonie clinquante et dépourvue de toute spiritualité que
David immortalisera sur sa toile.
Le pire est encore à venir. Au retour d’Austerlitz, en janvier 1806, Napoléon Ier
se proclame « empereur de Rome », stipulant au pape qu’il devient son vassal et
qu’en tant que tel, il est prié de soutenir la guerre que l’Empire mène contre
l’Angleterre. Nouveau refus du pape, nouvelle colère de Napoléon qui décide, sans
prévenir, d’occuper les territoires pontificaux de Bénévent et Pontecorvo avant de
les offrir respectivement à Talleyrand et Bernadotte. Pis, en février 1808, l’armée
impériale occupe Rome et l’annexe à la France : la capitale de l’Église universelle
devient le chef-lieu des « Bouches-du-Tibre », directement relié à Paris par la Route
o
impériale n 6 !
Arrive ce qui devait arriver : Pie VII excommunie Napoléon. Celui-ci,
interloqué, réplique à sa façon : le pape est arrêté, arraché de son palais et emmené
de force vers Florence, Grenoble puis Savone, près de Gênes, où il restera
emprisonné pendant trois ans. Durant cette détention, Napoléon tente de
reconstituer un gouvernement de l’Église à sa botte, à Paris, soudoyant et menaçant
les cardinaux. Sans succès. Il finit par faire venir son illustre prisonnier au château
de Fontainebleau en juin 1812, mais le sort, cet été-là, semble vaciller. La campagne
de Russie tourne au désastre, et c’est un empereur affaibli qui propose au pape un
nouveau concordat, évidemment à sa main. Fatigué, ébranlé, déprimé, Pie VII
accepte, puis se rétracte. C’est l’impasse. Pour ne pas se mettre à dos tous les
catholiques d’Europe, Napoléon autorise le pape à rentrer à Rome au printemps
1814. Les déboires militaires de l’Empereur permettront au pontife épuisé, après la
défaite de Waterloo et le départ de son indéfectible ennemi pour Sainte-Hélène, de
reprendre le pouvoir à Rome et d’y exercer sa mission encore pendant huit ans.
Un empereur gagne ses galons sur les champs de bataille, un pape se forge une
réputation par sa piété et sa miséricorde : après la chute de l’Empire, Pie VII, pas
rancunier, offrira à Maria Letizia Bonaparte, la propre mère de Napoléon, de se
réfugier à Rome, où elle vivra encore quinze ans !

« N’ayez pas peur ! »


Un programme très politique

C’était le 22 octobre 1978. Quatre jours plus tôt, le conclave avait créé la
sensation en élisant un pape polonais. L’archevêque de Cracovie, Karol Wojtyla,
aussi surpris que le reste de la chrétienté, avait prononcé quelques mots en italien
depuis la loggia des Bénédictions. Le lendemain, il s’était adressé aux cardinaux,
puis il avait échangé quelques propos, dans toutes les langues, avec les journalistes
du monde entier. Mais en ce dimanche où l’Église inaugurait solennellement ce
nouveau pontificat, chacun attendait avec curiosité la première grande homélie du
pape Jean-Paul II.
On ne fut pas déçu. Le nouveau pontife évoqua d’abord la figure de Simon-
Pierre qui eût évidemment préféré, dit-il, rester en Galilée. Il souligna qu’il était
lui-même issu d’une nation, la Pologne, qui fut toujours fidèle à la papauté malgré
les aléas de l’histoire. Et puis, soudain, ce fut l’événement :
— Non abbiate paura !
Traduction française : « N’ayez pas peur ! » L’assemblée sursaute. Les dos se
redressent, les visages se figent, l’assistance redouble d’attention tandis que
l’orateur précise et élargit son propos :

N’ayez pas peur d’accueillir le Christ et d’accepter son pouvoir ! N’ayez pas peur ! Ouvrez toutes
grandes les portes au Christ ! À son pouvoir salvateur, ouvrez les frontières des États, les systèmes
économiques et politiques, les vastes champs de la culture, de la civilisation et du développement !
N’ayez pas peur !

On ne sait pas encore que Karol Wojtyla, dans sa jeunesse, a été comédien. On
découvre qu’il maîtrise parfaitement le parler, le ton, les silences, la progression
dramatique d’une anaphore qui fait vibrer les mots et frissonner ceux qui les
entendent. On ne sait pas non plus qu’il a été journaliste et qu’il a appris, jeune
prêtre, à introduire une idée, à la mettre en valeur, à la traduire en une formule
pour mieux faire passer son message. Il n’y a aucun doute, ce « N’ayez pas peur ! »
est le véritable programme de son pontificat.
Les croyants le reçoivent cinq sur cinq. Un peu comme un soulagement. Après
les remous de l’après-concile, après les tourments de l’après-1968, après les
polémiques, les reculs et les doutes qui ont fragilisé l’Église catholique depuis une
dizaine d’années, le nouveau pape venu de Pologne – où l’on sait ce que le courage
veut dire – en appelle à la détermination, à la confiance et à l’espérance. Ce n’est
pas un vœu pieux, c’est une feuille de route.
Au-delà de ses propres ouailles, le pape s’adresse aussi aux hommes de son
temps. Il sait que son arrivée sur le trône de saint Pierre intrigue le monde entier.
La période est troublée, la paix est menacée par les tensions entre l’Est et l’Ouest, la
mondialisation provoque des chocs et des ruptures difficiles à vivre, le tiers-monde
désespère de s’extirper de la pauvreté. À quelques milliards d’humains guettés par
le découragement, le pape propose, tout simplement, de retrouver l’espoir.
Mais il est un troisième public, une population à laquelle on n’a pas encore pris
garde, qui entend ce discours à sa façon. Derrière le rideau de fer, des centaines de
millions de braves gens vivent sous un régime politique reposant sur la force, donc
sur la peur. Pour les Polonais, les Hongrois, les Slovaques, les Lituaniens, mais
aussi pour tous les non-catholiques de cette partie du monde, le discours du pape
slave est un incroyable appel à la résistance. Au sens fort, c’est un programme
politique.
Quatre jours après son élection, en trois petits mots simples, le pape Jean-
Paul II a commencé à changer la face du monde.

Nicée (Concile de)


Un Credo pour tous les chrétiens

D’abord, une devinette : où est située Nicée ? Où peut bien se nicher la


Bithynie, la petite région dont elle était la capitale ? On ne se pose jamais la
question, or elle est cruciale. Car la charmante cité antique où se tint le premier
concile œcuménique de l’Église, en juin 325, est située en Anatolie, de l’autre côté
du Bosphore. Donc en Asie. L’empereur Constantin*, installé dans l’ancienne
Byzance, et dont le palais d’été se trouvait à Nicée, n’avait pour s’y rendre qu’à
traverser le détroit en grand appareil. Mais on comprend pourquoi le pape
Sylvestre, qui jugeait un peu cavalier d’être ainsi convoqué par le tout-puissant
monarque, prétexta son grand âge pour ne pas faire un tel voyage et manda deux
simples prêtres pour le représenter.
Cette importante assemblée, qui réunit pendant plus d’un mois quelque deux
cent cinquante évêques majoritairement orientaux, se déroula donc en l’absence du
pape. Alors que, de temps en temps, l’empereur est venu à Nicée en voisin, pour y
présider lui-même quelques séances et constater l’avancée des débats. Depuis 324,
Constantin n’avait plus de rival à la tête de l’empire. En chef avisé, il souhaitait
mettre un terme aux dissensions qui faisaient s’affronter les chrétiens de son
immense territoire. L’unité de l’empire, pensait-il, passait par l’unité de l’Église. Et
quoi de plus radical qu’un concile pour mettre noir sur blanc, une bonne fois pour
toutes, ce en quoi croyaient exactement les disciples du Christ ?
C’est ainsi que les pères conciliaires de Nicée rédigèrent le texte du « symbole »
de Nicée, qui sera confirmé en 381 au concile de Constantinople* et deviendra le
Credo de tous les chrétiens de l’empire et d’ailleurs. Au passage, les rédacteurs ne se
privèrent pas d’insister lourdement sur quelques détails litigieux qui divisaient les
théologiens de l’époque, et que les chrétiens récitent aujourd’hui sans se poser de
questions. Notamment sur Jésus-Christ, fils unique de Dieu, « vrai Dieu, né du vrai
Dieu, engendré, non pas créé, de même nature que le Père… ». Que de bagarres,
de polémiques, d’excommunications et de luttes de pouvoir vont naître de cette
formule « de même nature que le Père » (en latin : transubstancialem Patri) qui,
une bonne fois pour toutes, excluait toute subordination du Fils par rapport au
Père !
Cette clarification théologique un peu forcée avait une seconde raison d’ordre
public. Constantin entendait bien profiter de cette profession de foi pour régler
définitivement l’opposition récurrente entre l’évêque d’Alexandrie et la doctrine
prônée par un de ses prêtres, Arius, contestant la divinité du Christ et niant ce Dieu
en trois personnes, cette déconcertante « trinité » qui allait faire couler tant d’encre
encore pendant quelques siècles. Le concile ayant tranché, l’empereur exila aussitôt
Arius et ses partisans, usant de ses pouvoirs de police pour régler un débat
proprement religieux. Comme pour montrer qu’il était, en réalité, le vrai patron de
l’Église.
Le pape Sylvestre* aurait-il pu, lui, exercer son autorité sur l’ensemble de la
chrétienté, de l’Occident à l’Orient, et imposer à celle-ci un « symbole » commun ?
Évidemment non. Seul Constantin, à l’époque, avait le pouvoir d’éviter ainsi
l’éclatement de la religion chrétienne. L’empereur a fait davantage pour celle-ci que
tous les papes de son temps. C’est la raison pour laquelle les chrétiens orthodoxes,
pour leur part, l’ont canonisé.

Nicolas Ier, saint (858-867)


L’après-Charlemagne

Nicolas Ier fut le premier grand pontife de l’après-Charlemagne. L’alliance


historique entre la papauté et son nouveau protecteur, l’Empire franc, avait survécu
au partage de celui-ci entre les trois petits-fils de l’empereur, en 843. Mais
l’affaiblissement de l’empire qui en résulta eut deux conséquences : d’une part,
Rome n’était plus aussi protégée contre ses éventuels assaillants, comme le
démontra la conquête de la Sicile par les Sarrasins ; d’autre part, il sautait aux yeux
de tous que la papauté était décidément plus fiable, à long terme, que tous ces
princes au destin précaire. Et c’est Nicolas Ier qui incarna cette supériorité.
er
Fils de haut fonctionnaire, ayant servi sous plusieurs papes, Nicolas I fut élu
en 858 dans une période troublée par la volonté affirmée de l’empereur de désigner
lui-même le nouveau pontife. Celui-ci, élu en présence de Louis II, est vite apparu
comme énergique, charismatique et autoritaire. D’abord, il se fit couronner
solennellement, ce qui ne s’était jamais fait. Ensuite, il affirma son autorité absolue
sur les évêques en court-circuitant les archevêques métropolitains dont, en
principe, ils dépendaient. Afin de briser quelques fortes résistances, il excommunia
sans hésiter l’archevêque de Ravenne, Jean, représentant direct de l’empereur de
Byzance, et celui de Reims, le célèbre et puissant Hincmar, qui régnait sans partage
sur les diocèses francs.
Attentif à défendre la doctrine, Nicolas Ier intervint lorsque le roi Lothaire II,
frère de l’empereur, répudia sa femme Theutberge pour épouser sa maîtresse
Waldrade avec l’accord suspect des archevêques de Trèves et de Cologne.
Pourfendant la « bigamie », Nicolas excommunia les deux prélats et résista
victorieusement aux pressions, y compris militaires, qui s’exercèrent sur lui et sur
la papauté : l’empereur et Lothaire lui-même finirent par s’incliner devant son
inébranlable volonté.
Nicolas, qu’on appellera souvent « le Grand », montra une égale intransigeance
envers l’Orient, quand l’empereur Michel III remplaça brutalement le patriarche
Ignace par l’éminent philosophe Photius. Au cours d’un synode romain, le pape
excommunia Photius, bravant la colère de cet autre empereur. En retour,
critiquant l’interventionnisme du pape dans l’évangélisation de la Bulgarie
er
traditionnellement byzantine, le patriarche Photius excommunia Nicolas I juste
avant la mort de celui-ci !

Cette vive animosité entre Rome et Constantinople, alliant encycliques


contradictoires et excommunications réciproques, préfigurait la grande rupture
définitive de 1054.

Nicolas V (1447-1455)
Les prémices de la Renaissance

L’expression « pape de transition » n’avait pas encore été inventée. Et pourtant,


elle correspond bien à ce pape à la fois érudit et diplomate qui assura, en effet, la
transition entre le Moyen Âge et la Renaissance. Ou, si l’on préfère, entre la fin de
la chrétienté médiévale et les prémices des temps modernes.
Élu pour succéder à Eugène IV* en 1447, le cardinal Parentucelli, évêque de
Bologne, avait toutes les qualités nécessaires – sagesse, patience, habileté – pour
faire oublier la période mouvementée qui, de la fin des papes d’Avignon* au
désolant concile de Bâle en passant par le grand schisme d’Occident*, avait
beaucoup nui à la papauté et à son berceau historique : Rome était alors devenue
une grosse bourgade insalubre de 20 000 habitants faite de terrains vagues et de
ruines antiques, théâtre d’affrontements meurtriers et incessants entre quelques
familles rivales.
À peine élu, Nicolas V s’occupa personnellement de l’organisation de l’année
jubilaire de 1450, qui vit, malgré le choléra, d’immenses foules de pèlerins envahir
la cité pontificale, et qui confirma le nouveau pape dans l’idée qu’il fallait redonner
à celle-ci son lustre d’antan. La chute de Constantinople, en 1453, le conforta dans
cette ambition. Il lança un programme massif de grands travaux visant à redonner
à la Ville éternelle cette beauté inimitable, cette grandeur qui « consolide la foi des
masses » – comme il le dira lui-même sur son lit de mort.
C’est à ce pape qu’on doit la restauration du château Saint-Ange et celle du
Vatican, plus facile à défendre et à aménager que le quartier du Latran. C’est lui qui
imagina de remplacer l’ancienne basilique de Constantin, très abîmée, par une
immense construction surmontée d’une coupole gigantesque – un demi-siècle
avant Jules II* – pour célébrer la gloire infinie de Dieu, bien sûr, mais aussi pour
marquer aux yeux du monde l’absolue primauté du pouvoir pontifical. C’est lui
aussi, bibliophile passionné, qui fonda la Bibliothèque vaticane et la dota de
centaines de livres précieux, religieux ou profanes, traduits du grec ancien par les
plus grands hellénistes de son temps.
Nicolas V l’humaniste employa, pour tous ces travaux, des intellectuels de
renom et des artistes réputés, tel Fra Angelico auquel il confia, au Vatican même, la
décoration des appartements du pape. Ses successeurs allaient suivre son exemple
et rivaliser d’initiatives architecturales, de chantiers religieux, de commandes
artistiques qui feront de Rome, sans conteste, la plus belle ville du monde.
Nobles ecclésiastiques (Académie des)
L’ENA du Vatican

Le seul intitulé de cette école nous transporte dans un monde irréel, éthéré,
feutré, sentant l’encaustique et respirant l’intelligence. Des couloirs où l’on
chuchote en latin entre deux cours, des amphithéâtres où se succèdent d’éminents
professeurs compassés, des salles de bibliothèque où l’on entendrait une mouche
voler. Et, à la fin de leurs études, d’élégants diplomates en soutane filetée,
évidemment polyglottes, capables de damer le pion à tous les diplomates de la
terre. Ce n’est pas pour rien que les Français comparent généralement cette
institution à l’ENA (École nationale d’administration) qui forme l’élite de leurs
dirigeants.

L’académie fut fondée sous Clément XI, en 1701, et devint vite une pépinière
de futurs diplomates destinés à représenter le Saint-Siège auprès des diverses
monarchies européennes. Son recrutement était soumis à deux conditions : avoir
déjà accompli un cycle d’études supérieures et appartenir à la noblesse – italienne,
d’abord, puis européenne. Cette école unique au monde fut longtemps un vivier
où les papes allaient recruter les monsignori discrets, brillants et efficaces qui
donnèrent à la diplomatie pontificale et à ses services plus ou moins secrets la
réputation d’excellence qu’elle a encore aujourd’hui.
L’académie évolua au fil de ses trois siècles d’existence, par-delà les aventures et
les drames que connut la papauté. Elle forma plusieurs secrétaires d’État
(Rampolla, Merry del Val, Casaroli) et plusieurs papes (Léon XIII, Benoît XV,
e
Paul VI). À la fin du XIX siècle, un pape visionnaire ajouta à son cursus classique,
fondé sur le droit, l’enseignement des matières économiques et sociales. En 1937,
Pie XI rattacha l’école à la secrétairerie d’État* et, deux ans plus tard, la débaptisa
pour lui donner un nom moins hautain : elle devint l’Académie pontificale
ecclésiastique. Le cardinal Pacelli, qui allait lui succéder sous le nom de Pie XII,
n’en fut jamais l’élève mais y enseigna pendant plusieurs années.
Sur proposition de leurs évêques respectifs, une vingtaine de prêtres de toutes
nationalités, qui se préparent aux plus hautes responsabilités curiales, rejoignent ce
corps d’élite chaque année. Non sans être observés de près sur la solidité de leurs
convictions : quand il était allé visiter l’Académie, en 2001, le pape Jean-Paul II
avait rappelé à ces jeunes gens qu’ils n’étaient pas appelés aux honneurs, mais à la
sainteté, et que la signature d’un concordat n’était rien par rapport à l’annonce de
l’Évangile. Voilà qui distingue ces jeunes gens, en effet, des élèves de l’ENA.

Nom (de pape)


Quo nomine vis vocari ?

Pendant longtemps, les papes ont gardé leur prénom. Victor, Zéphyrin, Denys,
Félix, Eutychien et Boniface s’appelaient ainsi dans leur vie antérieure. Or, en 533,
les chrétiens de Rome élurent un vieux prêtre de la paroisse Saint-Clément qui
s’appelait Mercure. Un pape portant le nom d’un dieu païen, ce n’était pas
convenable ! Aussi le sage Mercure choisit-il de s’appeler « Jean II », en souvenir de
Jean Ier *, un pape qu’il avait bien connu et qui était mort en martyr dix ans plus
tôt.
La tradition bascula définitivement en 983. Cette année-là, l’empereur Otton II
poussa sur le trône apostolique son propre chancelier, qui était évêque de Pavie et
qui s’appelait Pierre Campanora. Par respect pour le Prince des Apôtres, le
nouveau pontife choisit le nom de Jean XIV. Les rares « Pierre » qui accéderont
aussi à la papauté plus tard changeront de nom – comme Serge IV en 1009. Il faut
dire qu’à partir de cette époque, tous les nouveaux pontifes romains changèrent de
prénom lors de leur élection – à l’exception, pour être exact, d’Adrien VI en 1522 et
de Marcel II en 1555. Désormais, un rituel spécial est venu s’ajouter aux formules
suivant l’élection d’un nouveau pape par le conclave. C’est le doyen du Sacré
Collège qui pose à l’élu la question :
— Quo nomine vis vocari ? (« De quel nom veux-tu être appelé ? »)
L’histoire des 266 papes est pleine d’anecdotes concernant les numéros des
papes. Ainsi le pape Étienne II, élu le 23 mars 752, étant mort le 25 mars sans avoir
été consacré, son successeur choisit de s’appeler Étienne II, lui aussi. Sur le même
schéma, le cardinal Roncalli, élu en 1958, choisit de s’appeler Jean XXIII alors
qu’un « Jean XXIII » figurait déjà dans la liste : ce pape élu par le concile de Pise en
1410, destitué quatre ans plus tard par le concile de Constance qu’il avait lui-même
convoqué, a ainsi rejoint définitivement la catégorie des antipapes* !
Le 13 mars 2013, apprenant que le cardinal argentin Jorge Mario Bergoglio,
tout juste élu, avait choisi de s’appeler « François » en référence à saint François
d’Assise, les médias francophones l’ont immédiatement appelé « François Ier ».
Mais chacun se rendit compte qu’on allait systématiquement le confondre avec
l’un des rois de France les plus populaires, François Ier, adversaire de Charles Quint
et vainqueur de la bataille de Marignan en 1515. D’un coup, sans concertation,
tous les commentateurs francophones se mirent à l’appeler « le pape François »*,
justifiant cette appellation par le fait qu’il n’y avait pas eu, et pour cause, de
« François II ». Faisant mine d’oublier au passage que la terre entière avait célébré,
quarante ans plus tôt, l’élection de « Jean-Paul Ier » qui ne pouvait pas savoir, et
pour cause, qu’il y aurait très rapidement un pape nommé Jean-Paul II ! Mais il est
vrai que les médias auraient eu du mal à expliquer que « François Ier » recevait en
audience le président de la République française, invitait au dialogue avec l’islam
ou rêvait de visiter la Chine !
Nonce (apostolique)
Des ambassadeurs extraordinaires

Le nonce apostolique n’est pas un ambassadeur comme les autres. Certes, il est
le représentant officiel du Saint-Siège auprès de l’État où il est en poste, mais son
rôle est aussi d’ordre religieux puisqu’il exerce la tutelle pontificale sur la
conférence épiscopale de l’endroit. Sauf cas particuliers, c’est par le nonce
apostolique que passent toutes les promotions des évêques locaux,
systématiquement soumises à l’approbation du pape. C’est dire si le travail d’un
nonce, selon les situations et les rapports de force, a pu être parfois délicat !
Le premier nonce dont l’histoire a retenu le nom fut Mgr Stefano Nardini,
nommé à Paris par le pape Paul II en 1467. Ce prélat fut invité à mener en
permanence, au nom du Saint-Siège, les difficiles négociations avec le roi Louis XI
sur l’application de la Pragmatique Sanction de Bourges – une ordonnance datant
de Charles VII qui donnait au roi de France toute autorité sur les nominations
épiscopales. C’est bien le contrôle de la nomination des évêques qui fut à l’origine
de cette fonction, auparavant assumée par des « légats » temporaires, provisoires
ou intermittents.
Quelques années plus tard, le pape Léon X, interlocuteur privilégié du roi
François Ier, organisa plus systématiquement la représentation permanente du
Saint-Siège par des agents à demeure : des nonciatures furent ainsi créées en
Espagne, dans le Saint Empire, à Venise, puis en Toscane et en Savoie, à Cologne,
Lucerne, Bruxelles, etc. Il y a aujourd’hui plus de cent nonces apostoliques en poste
aux quatre coins de la planète.
Depuis le congrès de Vienne de 1815, cet ambassadeur extraordinaire et
plénipotentiaire de première classe est, de droit, le « doyen » du corps
diplomatique. Ce privilège a été confirmé en 1961 dans la Convention
internationale de Vienne sur les relations entre États. C’est pour cela que le nonce
est traditionnellement chargé, lors des vœux du corps diplomatique, de prononcer
le discours d’usage.
C’est cette coutume qui, après le renvoi du nonce Valerio Valeri à l’automne
1944, précipita la nomination à Paris de Giuseppe Roncalli, futur Jean XXIII, dans
les tout derniers jours de cette année agitée : Pie XII* avait appris que, en l’absence
du nonce, le doyen du corps diplomatique à qui reviendrait de prononcer le
premier discours des vœux dans la France libérée serait l’ambassadeur soviétique
Oleg Bogomolov ! Pas question de faire un tel cadeau aux Soviets : à peine rentré
d’Ankara, où il était délégué apostolique, Roncalli fut dépêché en catastrophe à
Paris, par avion, avec un discours tout écrit dans la poche de sa soutane…

Nonciature (à Paris)
Un hôtel à l’Alma

Nonce apostolique en France : voilà, depuis cinq siècles, un des postes les plus
enviés de la diplomatie vaticane ! Ne serait-ce que pour la beauté des résidences où,
sauf exception, les nonces en poste à Paris ont toujours résidé. Comme, sous
er
François I , l’hôtel de La Rochepot, rue Saint-Antoine ; ou, sous Louis XIII,
l’ancienne maison des abbés de Cluny, rue des Mathurins, qui abrita, entre autres,
un nonce nommé Giulio Mazarini – le seul nonce qui soit devenu, sous le nom de
Mazarin, Premier ministre de la France !
À part quelques incursions du côté de la place Royale (aujourd’hui place des
Vosges), de l’île Saint-Louis ou du Palais-Royal, les nonces ont presque toujours
habité dans des hôtels plus ou moins opulents du faubourg Saint-Germain : rue de
Seine, rue de Verneuil, rue des Saints-Pères, rue Saint-Guillaume, rue de
l’Université… jusqu’en 1791, lorsque les révolutionnaires forcèrent le malheureux
comte Dugnani à quitter le somptueux hôtel de Broglie qu’il habitait : quand les
manifestants en colère commencèrent à brandir des mannequins du pape Pie VI*
et les jeter dans les flammes, le nonce comprit qu’il était temps, pour lui, d’aller se
mettre à l’abri en Italie !
Sous Napoléon, le concordat de 1801 permit à un nouveau cardinal-légat,
Mgr Caprara, de s’installer dans le bel hôtel de Montmorin, rue Plumet
(aujourd’hui rue Oudinot), spécialement loué pour lui par le Premier consul, puis
au bout de la rue de Varenne, dans le magnifique hôtel Biron (aujourd’hui musée
Rodin) où il finit ses jours. Ses successeurs choisirent de belles résidences du
faubourg Saint-Germain, notamment l’élégant hôtel de Laigue, rue Saint-
Guillaume, puis l’hôtel de Périgord, rue de l’Université, aujourd’hui disparu,
puis l’hôtel de Montalivet, rue de Varenne, juste en face de l’hôtel Matignon.
Jusqu’alors, chacun nouveau nonce devait louer un logement et des bureaux
pour une vingtaine de collaborateurs. Le pape Léon XIII* décida d’acquérir une
résidence permanente pour en faire sa nonciature. Il s’en est fallu de peu, en 1889,
que celle-ci s’installe au 6, place de la Concorde, dans un bel hôtel légué par la très
pieuse et très riche marquise du Plessis-Bellière, qui jouxtait l’actuel hôtel Crillon.
Mais les temps n’étaient guère favorables à la religion : les tribunaux français
jugèrent que le pape ne pouvait pas bénéficier d’un tel héritage. En 1904, la rupture
des relations diplomatiques entre la France et le Vatican, prélude à la séparation des
Églises et de l’État, régla l’affaire : le 11 décembre 1906, le représentant officieux du
pape, Mgr Montagnini Di Mirabello, fut expulsé de son hôtel du 10, rue de l’Élysée
– voisin du palais présidentiel – pour être reconduit gare de Lyon et jeté dans le
premier train en partance pour l’Italie !
Quinze ans plus tard, Benoît XV* reprit langue avec la France. Il envoya à Paris
un de ses meilleurs diplomates, Mgr Ceretti, qui loua à des amis un hôtel rue
Vaneau, puis un autre avenue Kléber, puis un troisième boulevard des Invalides.
En novembre 1923, enfin, la nonciature s’installa en bas de l’avenue du Trocadéro
(aujourd’hui avenue du Président-Wilson) dans l’hôtel particulier qui avait été
celui du prince Albert de Monaco, décédé en juin 1922. C’est là, dans cette vaste
demeure aux boiseries austères et entourée d’une grille aveugle, que résideront
désormais tous les nonces, de Mgr Maglione, futur secrétaire d’État de Pie XII, à
l’actuel représentant du pape François en passant par Mgr Roncalli, futur
Jean XXIII*.
À deux pas de la résidence, dans les couloirs de la station de métro Alma-
Marceau figure un plan du quartier. D’habitude, les ambassades sont mentionnées
sur ces panneaux. Pas celle-là. Sans doute la RATP considère-t-elle qu’une
nonciature, décidément, n’est pas une ambassade comme les autres.

Non expedit
Ni élus, ni électeurs

Lorsque le malheureux Pie IX* s’est retrouvé « prisonnier au Vatican » après la


prise de Rome par les nationalistes italiens en 1870, il excommunia les auteurs de
ce coup de force – y compris le roi Victor-Emmanuel II – qui l’avaient chassé de
son palais et privé de tout territoire. Mais cette condamnation en bloc du nouvel
État italien mit les catholiques de la Péninsule, majoritaires dans le pays, en
situation délicate : devaient-ils ou non pactiser avec l’ennemi en participant aux
élections à venir ?
Pie IX, fidèle à lui-même, répondit en 1874 par la règle du non expedit. En
français, « il ne convient pas ». Il ne convenait pas, en effet, que les catholiques
participent à la vie politique de cet État honni ! Tant que le sort du pape ne serait
pas réglé, les fidèles ne seraient nè eletti, nè elletori, « ni élus, ni électeurs ». Or la
rigidité obstinée des papes successifs ainsi que les incidents qui éclatèrent
régulièrement – comme la profanation de la dépouille de Pie IX en juillet 1881 –
ont empêché pendant soixante ans toute « conciliation » (conciliazione) entre
l’Église universelle et l’État italien.
C’est la guerre 1914-1918 qui changea la donne. Les catholiques napolitains,
romains ou lombards ne s’étaient pas montrés moins patriotes que les autres
Italiens, y compris les membres du clergé. Dans l’épreuve, la nation italienne avait
montré sa cohérence toute neuve. En 1919, le pape Benoît XV* comprit qu’il devait
tirer la leçon de cette période douloureuse et décida de faire des catholiques des
citoyens italiens à part entière en levant la règle du non expedit.
Ce geste n’était pas sans arrière-pensées. En encourageant l’engagement des
chrétiens – et des chrétiennes – dans la vie sociale et politique italienne, le pape
corrigeait un fâcheux déséquilibre qui, en l’absence des catholiques sur l’échiquier
politique, faisait automatiquement le jeu des extrêmes, c’est-à-dire des socialistes et
des fascistes. Il n’avait pas prévu que la parenthèse mussolinienne, brutalement
ouverte en 1922, reporterait à beaucoup plus tard la fondation d’un État
démocratique à dominante démocrate-chrétienne.
Osservatore Romano (L’)
Le « journal du Vatican »
En 1861, l’État pontifical est directement menacé par le tout nouveau royaume
d’Italie. L’avocat Marcantonio Pacelli, vice-ministre de l’Intérieur de Pie IX*, a
l’idée de renforcer et de moderniser la communication du pape en fondant un
journal moderne, prompt à répliquer aux attaques que subit alors
quotidiennement le souverain pontife. Animé par les deux grands polémistes
Nicola Zanchini et Giuseppe Bastia, il s’agit d’un journal de combat. Le ministre
Pacelli, viscéralement fidèle à la papauté, pouvait-il imaginer que son journal, un
siècle plus tard, consacrerait des milliers d’articles à l’un de ses petits-fils, Eugenio,
devenu pape sous le nom de Pie XII ?
S’il publie les communiqués du Saint-Siège, les discours du Saint-Père et les
nominations à la curie, le nouveau journal, qui se dit « politique et moral », n’est
pas le journal officiel du pape – c’est le Gionale di Roma qui joue ce rôle – mais il se
distingue par un ton nouveau qui va lui attirer, au tournant du siècle, quelque
100 000 lecteurs. Encore aujourd’hui, L’Osservatore Romano se présente comme
autonome, même si ses textes les plus sensibles sont soigneusement relus par la
secrétairerie d’État.
Le « journal du Vatican », comme on l’appelle, a traversé toutes les convulsions
religieuses du XXe siècle, comme la crise antimoderniste, ainsi que les grandes
mutations technologiques, comme le passage à l’informatique. Plus de cent
cinquante ans après sa fondation, on trouve L’Osservatore dans tous les kiosques de
Rome, tous les jours sauf le lundi. Si le quotidien ne rivalise pas avec les grands
journaux italiens comme La Repubblica ou le Corriere della Serra dans le domaine
politique ou économique, c’est dans ses colonnes qu’on va chercher l’information
religieuse la plus sûre, les discours du pape, les commémorations historiques et,
bien sûr, les communiqués du Saint-Siège. Depuis 2007, le directeur en est
l’historien Giovanni Maria Vian.
La lecture de L’Osservatore Romano en italien est indispensable à tout
vaticaniste, notamment au moment des grands événements – conclaves, synodes,
grands voyages à l’étranger, etc. Mais le journal est aussi une source documentaire
de premier choix. C’est pourquoi il est disponible chaque semaine en six langues,
dont le français, ce qui permet à tout observateur lointain de se constituer des
archives fiables. C’est dans cet esprit que Jean-Paul II, dès son élection, avait ajouté
à cette palette linguistique une édition en polonais paraissant tous les mois.
Les numéros collector du journal sont ceux qui paraissent à la fin de chaque
conclave*, quelques minutes après l’annonce qu’un nouveau pape vient d’être
désigné par les cardinaux électeurs. Chaque fois, l’ensemble du journal est fin
prêt… avec plusieurs variantes, n’attendant plus que le nom et la photo de l’élu
pour lancer ses rotatives !
Palais apostolique
Le lieu du pouvoir
Ce palais mystérieux qui fait fantasmer tous les amateurs de romans
d’espionnage a une caractéristique : ce n’est pas un palais. C’est un ensemble
hétéroclite de constructions diverses, parfois somptueuses, rarement banales, qui
abritent aussi bien les anciens appartements du pape et sa résidence actuelle, la
secrétairerie d’État et quelques grands services (Gardes suisses, banque du Vatican,
L’Osservatore Romano, Archives) ainsi que des salles de réception, des galeries
d’apparat, des bureaux, des ateliers, plusieurs chapelles et les musées du Vatican.
Si l’on a parfois l’impression que les papes vivent dans le luxe le plus clinquant,
c’est que tout cet ensemble a été construit à l’époque de la Renaissance par les plus
brillants architectes, sculpteurs et peintres de leur temps : Fra Angelico, Bramante,
Botticelli, Michel-Ange, Raphaël, etc. Ces génies ont fait du moindre cabinet privé,
de la plus modeste galerie, de la chapelle la plus discrète, de véritables chefs-
d’œuvre composant, aujourd’hui, le lieu touristique le plus visité de la planète.
L’ensemble date, grosso modo, du XVe siècle. Après la période troublée des
papes d’Avignon* et du grand schisme d’Occident*, quelques papes énergiques –
de Martin V* à Nicolas V* – avaient voulu redonner à la papauté le lustre qu’elle
avait perdu et lui assurer les conditions de sécurité qui lui avaient manqué face aux
envahisseurs de tout poil. Ils ont transféré son siège, ses atours et ses fastes du
quartier du Latran au Vatican, cette forteresse rendue jadis inviolable par Léon IV
au IXe siècle. Sur leur lancée, des papes humanistes aux mœurs souvent discutables
– de Sixte IV* à Jules II* – ont rivalisé d’inventivité dans la création de beauté et de
richesse ad majorem Dei gloriam, n’en doutons pas, mais aussi, bien sûr, pour
affirmer leur propre grandeur.
Le palais apostolique n’a jamais cessé de faire l’objet d’aménagements de tous
ordres. C’est à Pie XI, par exemple, qu’on doit la construction d’une pinacothèque
destinée à rassembler toutes les œuvres disséminées dans le palais, et qui fait partie,
aujourd’hui, des musées du Vatican. Dominant la place Saint-Pierre, à l’à-pic de la
cour Saint-Damase, l’aile la plus récente de ce palais biscornu s’était vue surhaussée
d’un étage par Pie X qui y fit aménager ses appartements privés, d’ailleurs fort
modestes. Mais la chapelle qui jouxte ceux-ci doit sa décoration à Paul VI*, qui fut
le premier pontife à aimer et encourager l’art moderne. C’est à lui qu’on doit aussi
le grand auditorium aux lignes futuristes qui accueille les audiences générales
pendant la mauvaise saison – et qu’on appelle aujourd’hui l’aula Paul VI.
Le seul pape qui ne changea pas un fauteuil, pas un bibelot, pas un prie-dieu
dans le palais apostolique, c’est le pape François*, et pour cause : il décida de ne pas
l’habiter ! Craignant à la fois la solitude et… les micros cachés dans les parquets, le
pape venu d’Argentine préféra s’installer dans l’hôtellerie Sainte-Marthe*, une
résidence de passage que Jean-Paul II avait fait reconstruire, derrière l’aula Paul VI,
pour offrir des conditions décentes de logement aux cardinaux lors des conclaves à
venir. Qu’en sera-t-il, demain, de la résidence apostolique ? Nul ne peut le prévoir :
ce qu’a fait un pape, un autre pape peut le défaire…

Pallium
Une symbolique extrême

De tous les vêtements, ornements, objets et accessoires qui composent la


liturgie romaine, pourquoi le pallium m’a-t-il toujours fasciné ? Parce que ce
simple bandeau de tissu orné de six petites croix, cette modeste écharpe de laine
tissée qui ressemble à une étole, a presque le même âge que l’Église. Il y a plus de
quinze cents ans, bien avant la mitre ou la tiare*, il symbolisait l’autorité du
premier des évêques et celle que le pape avait lui-même conférée, dans leurs
lointaines provinces, aux archevêques métropolitains.
Le pallium était jadis un manteau porté par les pâtres d’Asie Mineure qui, bien
avant le christianisme, couraient déjà les montagnes anatoliennes à la recherche de
leurs brebis perdues. Quel autre objet de culte permet de filer à ce point la
métaphore pastorale ? Ce banal ornement liturgique est chargé d’une incroyable
symbolique qui transcende les époques. En effet, encore aujourd’hui, cette bande
de tissu doit être impérativement réalisée avec de la laine provenant de la tonte
d’agneaux bénis chaque année le 21 janvier, en la fête de Sainte-Agnès, par les
religieuses du couvent romain dédiée à cette sainte. Ces agneaux qui offrent leur
laine évoquent évidemment l’Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde. La
blancheur de la laine est un rappel à l’innocence de Jésus conçu « sans péché »,
tandis que les six petites croix (rouges pour le pape, noires pour les archevêques)
figurent, semble-t-il, les plaies du Christ crucifié.
Chaque année, le 29 juin, lors de la messe solennelle de la fête de Saint-Pierre
et Saint-Paul, le pape « impose » le pallium aux archevêques nommés au cours de
l’année liturgique. Avant d’être ainsi posé sur les épaules de son titulaire, chaque
pallium a été déposé à même le tombeau de saint Pierre, sous la basilique du même
nom, comme pour s’imprégner du pouvoir que Jésus lui-même a conféré au chef
des apôtres.

Papamobile
Étranges voitures de fonction

La papamobile n’est pas la première automobile ayant transporté le pape. Dès


les premières années du XXe siècle, plusieurs fabricants de voitures eurent l’idée –
plus publicitaire qu’évangélique – d’offrir au souverain pontife leurs plus beaux
modèles. Peut-on rêver plus belle promotion, pour une Bianchi, une Fiat ou une
Citroën, que de transporter l’homme le plus populaire de la planète ? Mais la
« question romaine » ne permit pas à Pie X et Benoît XV d’en profiter, les papes
étant alors confinés au Vatican : ce n’est qu’après la signature des accords de
Latran*, en 1929, que le pape Pie XI circula dans Rome assis à l’arrière d’une
Graham-Paige, puis d’un somptueux coupé Lictoria offert par André Citroën en
personne : ses garnitures étaient dorées à l’or fin, et son trône sculpté dans du bois
d’amarante ! Après la guerre, Pie XII et Jean XXIII se déplaceront dans des
Cadillac, Mercedes ou Lincoln Continental de grand luxe.
Sous Paul VI, on commença à aménager des Toyota, Mercedes, Range Rover
ainsi qu’une grosse Fiat Campagnola que ce pape utilisa souvent : repeints en
blanc, rehaussés d’une plate-forme, ces véhicules permettaient au Saint-Père d’être
visible de tous et de bénir les foules qu’il traversait du haut de sa voiture. C’est dans
une de ces premières papamobili découvertes que Jean-Paul II, en mai 1981, fut
victime d’un attentat sur la place Saint-Pierre.
Après ce drame, les papamobili furent conçues en fonction de la sécurité du
Saint-Père : presque toutes disposèrent d’un haut vitrage à l’épreuve des balles,
assorti, heureusement, d’une indispensable climatisation. Les papes durent se
soumettre aux exigences de la sécurité, non sans rechigner. Chaque fois qu’on le
leur permettait, du reste, ils ont réutilisé les anciens véhicules découverts – comme
Benoît XVI le jour de l’inauguration de son pontificat – ou d’autres seulement
ouverts sur les côtés, pour saluer les fidèles et bénir les enfants.
Lors des voyages de Jean-Paul II, l’habitude voulait que la papamobile fût
envoyée par avion quelques jours à l’avance dans le pays d’accueil, pour permettre
à son chauffeur d’en maîtriser le maniement. Il est aussi arrivé que le pays hôte
bricole lui-même une papamobile à partir d’un châssis de véhicule utilitaire : en
Pologne (1979) et en Écosse (1982), le pape circula dans de véritables camions
repeints aux couleurs du Vatican – un Star en Pologne et un Leyland en Écosse.
La plupart de ces engins sont aujourd’hui exposés dans des musées aux quatre
coins du monde. Certaines voitures ayant appartenu au pape ont fait l’objet de
tractations aux montants astronomiques, comme cette Ford Escort datant du tout
début du pontificat de Jean-Paul II, acquise par un collectionneur de l’Illinois et
revendue en 2005 pour 690 000 dollars, dans une vente à Las Vegas, à un autre
collectionneur du Texas !
On doute que les modèles choisis par le pape François pour ses déplacements,
lors de sa tournée américaine de septembre 2015, suscitent une telle convoitise : à
Cuba, le prestigieux visiteur traversa les rues de La Havane dans une petite Peugeot
207 brésilienne, et à New York, pour aller prononcer son discours aux Nations
unies, on le vit emprunter une modeste Fiat 500 !

Pape (Nom)
D’abord l’évêque de Rome

Qui a eu l’idée d’inventer une fonction pareille ? Quel génie, quel devin, quel
prophète a imaginé cette formule d’autorité capable de durer deux mille ans, c’est-
à-dire bien plus que tous les empereurs, rois, présidents et autres dictateurs ? À
quel mystérieux visionnaire les catholiques d’aujourd’hui doivent-ils d’avoir à la
tête de leur communauté de 1,2 milliard de fidèles un chef spirituel quasi
incontesté – même si le responsable d’une telle institution ne peut pas ne pas
susciter, ici ou là, des critiques ou des oppositions.
La papauté, on s’en doute, n’est l’invention de personne. À aucun endroit,
dans l’Évangile, on ne trouve ce concept. Quand Jésus explique à Simon-Pierre*
qu’il se repose sur lui pour « bâtir son Église », quand il lui ordonne « Pais mes
agneaux, pais mes brebis », il ne parle évidemment ni de Rome, ni de papauté, ni
de curie, ni de « saint siège ». À l’époque, le mot pape lui-même (pappas en grec)
ne veut pas dire « chef » mais « père », ou plutôt « papa », dans une acception plus
proche de « mon papa chéri » que de « chef de famille » ou « patriarche » !
Les premiers chrétiens se sont organisés comme ils ont pu. Avec les moyens du
bord, en fonction des habitudes locales, et souvent dans la clandestinité. Les Épîtres
de saint Paul en disent long sur la désorganisation des premières communautés –
les Galates, les Corinthiens, les Romains, les Thessaloniciens – qui se regroupaient
autour de prédicateurs, de prophètes, de sages et de meneurs d’hommes parmi
lesquels ils désignaient les ministres du culte, ceux qui perpétuaient le sacrifice de
Jésus : les presbytres, dont les plus importants seront appelés épiscopes. Ce sont les
premiers responsables « religieux », qu’on appellera plus tard les prêtres et les
évêques. Et puis, pour organiser la communauté, les rites et la liturgie, les apôtres
ont désigné des diacres, dont la vocation était clairement de soulager les premiers
des soucis matériels, de l’organisation du repas eucharistique, etc. D’après les
historiens, les disciples du Christ ont porté une attention extrême à la désignation
des épiscopes, responsables de la transmission de la foi : on comprend que ce souci,
pour les dirigeants de l’Église, sera toujours prioritaire…
Mais pour l’heure, dans tout cela, pas l’ombre d’un pape. À Rome encore
moins qu’ailleurs : bien avant l’arrivée de Simon-Pierre dans la capitale de l’empire,
il y a des chrétiens en ville, qui sont des juifs convertis. Ils sont habitués à confier
aux rabbins, qui connaissent la loi et les textes sacrés, la prédication et le soin de
trancher leurs conflits internes, et aux lévites la responsabilité d’assurer le service
divin, les offices et les chœurs. Les épiscopes et les diacres reproduiront cette
répartition des tâches. Mais personne n’imagine, alors, une autorité religieuse
unique à vocation universelle.
Au fil des décennies, quand elle devra se doter d’une hiérarchie plus solide, la
communauté chrétienne sera aussi influencée par la structure verticale et la
discipline quasi militaire qui fondent le pouvoir impérial à Rome. À la fin du
e
IV siècle, quand l’empereur Constantin fait du christianisme une religion officielle,
l’évêque de Rome paraît le mieux placé pour devenir le premier référent de
l’empereur pour les affaires ecclésiales. C’est à cette époque que l’évêque Libère* –
il est trop tôt pour l’appeler « pape » – emploie pour la première fois le terme de
« Siège apostolique » et que se dessine, non sans contestations locales et
déchirements internes, la primauté de l’évêque de Rome sur tous les patriarches,
archevêques et évêques de la chrétienté.
Dans tout ce processus, aucune trace de « pape » ou de « papauté » ! La
première fois qu’on rencontre ce mot, c’est à Alexandrie, en 306, lorsque les
chrétiens de la ville, reconnaissants, appelèrent ainsi leur évêque Pierre, qui avait eu
une conduite exemplaire pendant les persécutions de Dioclétien. Ce titre, à forte
charge affective, va être bientôt attribué à tous les évêques. Mais à partir du
e
VI siècle, l’appellation sera progressivement réservée au seul évêque de Rome. En
1075, Grégoire VII donne à cette coutume une forme officielle : seul le chef
suprême de l’Église aura droit, désormais, au titre de « pape ».
Et pourtant, on est toujours surpris de lire la liste des titres pontificaux
mentionnés au début de l’Annuario pontificio* :

Évêque de Rome
Vicaire de Jésus-Christ
Successeur du Prince des Apôtres
Pontife suprême de l’Église universelle
Primat d’Italie
Archevêque métropolitain de la province de Rome
Souverain de l’État de la Cité du Vatican

Cherchez bien : à aucun moment l’annuaire officiel du Vatican n’emploie le


mot « pape » !

Pape (des escargots)


De Victor Hugo à Henri Vincenot

Le mot pape désigne aussi, dans le langage journalistique, le plus éminent


représentant d’une catégorie donnée, le patron incontesté d’une discipline, le
meilleur spécialiste d’un sujet. André Breton fut ainsi appelé le « pape du
surréalisme », et Jean Paulhan le « pape de la littérature ». De nos jours, les médias
qualifient tout chef cuisinier de « pape de la gastronomie », tout grand œnologue
de « pape de la dégustation », tout économiste écolo de « pape de la décroissance ».
Je rêve, pour ma part, qu’un journaliste inspiré me qualifie un jour de « pape de la
papologie ».
Je ne saurais passer sous silence, par ailleurs, deux papes chers à mon cœur.
Quasimodo, d’abord, le « pape des fous » dont Victor Hugo raconte, dans Notre-
Dame de Paris, que « tous les mendiants, tous les laquais, tous les coupe-bourse »
lui avaient imposé « une tiare de carton et une simarre dérisoire ». Et le célèbre
bossu de pleurer de rage devant la belle Esmeralda :

Mais tu t’en fous


Esmeralda
Oh ! tu t’en fous
Qu’ils m’aient élu
Le Pape des Fous !

Victor Hugo n’a pas inventé son « pape des fous » : au Moyen Âge, une vieille
coutume païenne et subversive instaurait, un jour par an, une « fête des fous » au
cours de laquelle de jeunes farceurs entraient dans l’église du village derrière un
clerc, quelquefois un âne, après l’avoir sacré évêque… ou pape ! C’est dans le délire
transgressif de cette élection du « pape des fous » que commence le roman Notre-
Dame de Paris.
C’est par extension que l’écrivain bourguignon Henri Vincenot a surnommé
« pape des escargots » le héros de son roman du même nom. Non pas que le brave
La Gazette fût un spécialiste reconnu des gastéropodes, mais l’homme des bois, à
force de vivre comme un sauvage, lui qui n’était plus personne et ne pouvait
prétendre à aucune distinction humaine, avait voulu se faire une place dans le
monde : il s’était lui-même sacré « pape » de ses petits compagnons à coquille !

Papesse Jeanne
Un énorme scandale

Il était une fois, dans les années 850-880, une jeune et brillante jeune fille
originaire de Rhénanie, prénommée Johanna, qui fit des études poussées en
Angleterre puis à Athènes et qui, déguisée en moine, obtint un poste de lecteur à la
curie romaine. Devenue prélat, puis nommée cardinal, elle faisait l’unanimité par
son érudition, son éloquence, sa discrétion et sa piété, au point qu’à la mort du
pape, qu’elle servait avec tant de talent, elle fut élue par le peuple de Rome, par
acclamation, sur le trône de saint Pierre. Par prudence, elle sortait peu du palais
apostolique. Mais un jour, lors de la traditionnelle procession de la Fête-Dieu, à
mi-chemin entre la basilique Saint-Pierre et celle du Latran, à la hauteur de l’église
Saint-Clément, Jeanne glissa de son cheval et, à même le sol, accoucha en public.
Le pape était une femme ! Le scandale fut énorme, au point que la population
lapida la malheureuse. Clap de fin.
Ainsi peut se résumer l’extraordinaire histoire de la papesse Jeanne, qui
comporte de multiples variantes. Allons droit au fait : elle est totalement fausse.
Beaucoup d’indices le confirment : d’abord, l’examen attentif de la succession des
papes de l’époque ne laisse pas place à un tel épisode ; ensuite, il n’existait pas
encore, en ce temps-là, de véritable université en Angleterre ni en Grèce ; par
ailleurs, la Fête-Dieu ne sera instaurée par l’Église qu’un siècle après cette affaire ;
enfin, le seul pape dont le règne correspond à ce récit, c’est Jean VIII*, et il est tout
simplement impossible, d’après les historiens, qu’il ait pu tromper quiconque sur
son sexe. De même, tous les historiens de la papauté s’accordent pour qualifier de
fable la coutume prétendument instituée au Vatican pour vérifier, après un
conclave, que le pape élu possède bien tous les attributs de la virilité requise pour
exercer la fonction : Duos habet et bene pendentes !*
On ignore l’origine de cette légende, qui fait confusément référence à plusieurs
mythes ancrés depuis des lustres dans la mémoire collective – le Moyen Âge est une
mine d’or pour les amateurs d’histoires mêlant la religion, le sexe, le péché et le
mystère. En revanche, on en connaît le premier récit, rédigé en 1255 par un
dominicain lorrain, Jean de Mailly, qui précise au début de sa chronique qu’elle
mérite d’être « vérifiée ». Les deux sources suivantes sont des chroniques signées
par Étienne de Bourbon (en 1260) et Martin d’Opava (en 1280), deux autres
dominicains qui connaissaient certainement les écrits de leur frère d’ordre. Il a suffi
que le grand écrivain toscan Boccace s’empare de cette histoire dans son De
mulieribus claris, un best-seller sur les « femmes célèbres » publié en 1374 – qui
n’aurait rien eu à envier aux meilleurs covers de la presse people d’aujourd’hui –
pendant accréditer le mythe de la papesse Jeanne pendant plusieurs siècles.
Il fallait s’y attendre, les détracteurs de la papauté se saisirent de ces récits
sensationnels pour ridiculiser l’institution papale. Les protestants Jean Hus,
Théodore de Bèze, Calvin et même Luther, ainsi que nombre de prédicateurs
anglicans, en firent un argument à charge. Encore aujourd’hui, nombre de libres
penseurs et d’anticléricaux compulsifs passent un temps fou, sur Internet, à
avancer preuve sur preuve pour authentifier ce formidable « scandale ».
C’est surtout le côté romanesque d’un tel destin qui, dans la veine de Boccace,
va l’imposer à l’imaginaire d’un monde avide de « révélations » sulfureuses et de
« secrets » ambigus. Combien de romans (d’Emmanuel Roïdis à Yves Bichet) et de
films (de Michael Anderson à Sönke Wortmann) ont repris ce sujet qui, d’un seul
mot, dans toutes les langues, suscite une irrépressible curiosité : La Pontifice, Pope
Joan, La Popessa, Die Päpstin, Papisa Joana, etc. Et Dieu sait qu’en voyant Liv
Ullmann interpréter le rôle, au temps où j’étais étudiant, j’avais envie d’y croire !
Le mythe de la papesse Jeanne s’inscrit aujourd’hui dans la liste des grandes
énigmes de l’histoire qui passent et repassent sur toutes les chaînes de télévision du
monde, entre le mystère de l’homme au Masque de fer et l’attentat contre le
président Kennedy. C’est dire s’il n’est pas près de s’éteindre !

Pâques (Date de)


Un incroyable casse-tête

J’emprunte l’anecdote qui suit à Eusèbe de Césarée, l’historien qui raconta par
le menu les secrets du Vatican de la première époque. Au milieu du IIe siècle, le
vénérable et très respecté évêque Polycarpe de Smyrne traversa toute la
Méditerranée – ce n’était pas une mince affaire, en ce temps-là – pour aller
rencontrer à Rome le saint pape Anicet et procéder avec lui à d’importants
ajustements liturgiques et disciplinaires. Les deux hommes se mirent d’accord sur
la plupart des sujets, sauf un : la date de la fête de Pâques.
À Rome, les chrétiens avaient pris l’habitude de fêter la Résurrection le
dimanche, tandis que, dans tout l’Orient, on célébrait Pâques le même jour que les
juifs, c’est-à-dire le 14 du mois de Nissan. Le compromis était facile : il suffisait de
fixer la date de Pâques, par exemple, au dimanche suivant le 14 du mois de Nissan !
Mais les deux sages – par respect l’un pour l’autre, précise Eusèbe de Césarée –
estimèrent que chacun pouvait considérer sa coutume, orientale ou romaine,
comme légitime.
Fatale procrastination ! Quand la tension s’accrut entre les Églises d’Orient et
d’Occident, ce sujet mineur, presque technique, devint une cause de grave
divergence et envenima plus d’un synode, de la Mésopotamie jusqu’à la Gaule.
Pour mettre un terme à ces polémiques inutiles, l’énergique pape Victor, vers 190,
ordonna à tous les chrétiens, une fois pour toutes, de fêter Pâques le dimanche
suivant la Pâques juive, sous peine de rupture de la communion ! Peine perdue :
cet acte d’autorité suscita un vif agacement dans tout le reste de la chrétienté, et ne
fut suivi d’aucun effet.
Au concile de Nicée*, convoqué par Constantin* en 325 pour que les chrétiens,
enfin reconnus, unifient leurs pratiques dans tout l’empire, les évêques présents se
mirent d’accord sur la définition suivante :

Pâques est le dimanche qui suit le quatorzième jour de la Lune qui atteint cet âge le 21 mars
(l’équinoxe de printemps) ou immédiatement après.

Parfait ! Sauf que le calcul fondé sur la tradition juive – dont le calendrier fait
commencer chaque mois à la pleine lune, ce qui oblige à des ajustements
réguliers – s’est révélé incroyablement complexe. L’évêque d’Alexandrie, entouré
d’astronomes réputés, s’est donc efforcé d’établir une règle valable pour tous les
chrétiens et qui ne fît aucune référence à la tradition juive ! Ce mode de calcul dit
« alexandrin » fut validé en 526 pour l’ensemble du monde chrétien par le pape
Boniface II, conseillé par le moine et érudit Denys le Petit. Ouf !
Patatras ! Il fallut tout revoir lorsqu’en 1582 le pape Grégoire XIII* réforma le
calendrier en retirant dix jours à l’ancien calendrier julien. D’abord, le nouveau
calcul de la date de Pâques s’est avéré encore plus compliqué. Ensuite, les
protestants refusèrent la réforme, préférant « être en désaccord avec le Soleil plutôt
qu’en accord avec le pape ». Enfin, à l’est du monde, les chrétiens orthodoxes
décidèrent de conserver le calendrier julien, non sans modifier légèrement le calcul
du jour de Pâques, et s’y tiendront même quand leurs propres autorités civiles, en
Russie ou en Grèce, adopteront le calendrier grégorien au début du XXe siècle !
Le résultat est là : deux mille ans après la mort du Christ, les chrétiens n’ont
toujours pas réussi à fixer en commun l’anniversaire de l’événement qui fonde leur
religion. Ce n’est pas faute d’en parler : une commission « pour le dialogue
théologique entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe » s’est réunie à cinq
reprises, depuis 1980, sans parvenir à s’entendre sur une table pascale commune,
élaborée par les plus grands laboratoires astrophysiques de la planète. Mais le
dossier n’est pas enterré. « Cette tâche suffirait pour donner un sens à un pontificat
tout entier », disait Paul VI. Allons ! Un jour, peut-être, tous les chrétiens du
monde célébreront ensemble le jour de la Résurrection !

Parole
Voir : Écriture.

Pascalina (Sœur)
La femme derrière Pie XII

Son vrai prénom, celui que lui donnèrent ses parents, en Bavière, en 1894, était
« Josefina ». Mais dix-neuf ans plus tard, comme elle prononça ses vœux pendant
les fêtes de Pâques, sa communauté l’appela « sœur Pascalina ». Comme toutes les
religieuses de l’Institut des sœurs de la Sainte-Croix, la jeune femme était destinée à
partir au bout du monde enseigner les tâches ménagères dans un quelconque
dispensaire catholique en Amérique du Sud ou en Afrique noire. La Providence lui
réservait un destin autrement original.
Un jour de décembre 1917, sa mère supérieure l’envoya auprès du nouveau
nonce apostolique de Munich qui cherchait une gouvernante. Ce prélat qu’on
disait proche du pape s’appelait Eugenio Pacelli. L’homme était hautain, plutôt
renfermé et peu porté à se lier avec le petit personnel. Au risque de se faire détester
par l’entourage du nonce, la jeune et jolie religieuse se consacra entièrement à cet
auguste patron auquel elle voua très vite une admiration sans bornes. Lui-même
éprouva une sorte de fascination pour cette jeune femme culottée, volontaire et
courageuse – elle le lui montra lorsque les « spartakistes » investirent brutalement
sa résidence de Munich en 1919. Peut-être ne se l’avouait-il pas à lui-même, mais
Pascalina lui devint, au fil des ans, indispensable. Au point qu’il l’emmena avec lui
à la nonciature de Berlin où il déménagea en 1925.
En 1929, Pacelli est rappelé à Rome. Le pape Pie XI, qui l’apprécie, veut en
faire son secrétaire d’État. Une bonne surprise pour le nonce, une catastrophe pour
la religieuse. Fini, la complicité qui l’unissait à son maître jusque sur les pistes de
ski à Rorschach – elle en robe de nonne, lui en soutane – où ils allaient en vacances
dans la maison de repos des sœurs de la Sainte-Croix ! Sauf à faire scandale, il n’est
pas envisageable que sœur Pascalina accompagne son grand homme au Vatican.
Qui pourrait admettre qu’une femme, fût-elle religieuse, partage, dans le palais
apostolique*, même à bonne distance, le logement du secrétaire d’État ?

Et pourtant, Pascalina parvient à se faire muter à Rome, grâce à la complicité


d’un jeune prêtre américain appelé à un grand avenir épiscopal, Francis Spellmann,
en charge du premier « service de presse » du Saint-Siège. Intime du secrétaire
d’État, elle en devient sa chargée de presse, puis sa secrétaire, sa gouvernante, son
infirmière et lui tient lieu, bientôt, de chef de cabinet, filtrant les visiteurs,
organisant les audiences ! Les ragots redoublent, dans les couloirs de la curie,
lorsque le cardinal Pacelli, chargé d’organiser le conclave à la mort de Pie XI,
impose Pascalina comme assistante personnelle : une femme à l’intérieur d’un
conclave, on aura tout vu ! Mais la critique se fait discrète, Pacelli ayant toutes les
chances de devenir pape…
Le 2 mars 1939, en effet, Eugenio Pacelli devient Pie XII. Qui osera s’opposer,
dorénavant, à ce que sœur Pascalina reste à son service ? Il a soixante-trois ans, elle
en a quarante-cinq. Cet homme solitaire et exigeant, qui a une très haute
conception de son rôle, a fait de Pascalina sa collaboratrice, sa confidente et son
amie, en dépit du qu’en-dira-t-on. Il faut le dire : rien ne permet de penser,
pendant toutes ces années, que cette relation ait pu prendre une tournure plus
intime – même si rien n’est jamais certain, bien sûr, en la matière. Or, si nombre de
cardinaux de curie – les Tisserant, Montini, Tardini, Ottaviani, etc. – détestent cette
femme autoritaire et omniprésente, ce n’est pas par peur du scandale, mais parce
que ces éminents personnages devaient passer par elle chaque fois qu’ils voulaient
rencontrer le Saint-Père !
Sœur Pascalina restera dans l’ombre de Pie XII jusqu’à la mort de celui-ci, le
9 octobre 1958 à 3 heures du matin. C’est encore elle, ce jour-là, qui alerte les
médecins, qui convoque la famille, qui fait venir la garde noble de Sa Sainteté, qui
allume les cierges autour de son lit de mort… jusqu’à ce que le cardinal Tisserant,
doyen du Sacré Collège, reprenne brutalement le pouvoir :
— Ma sœur, vous vous rendez bien compte que vous n’êtes plus ni nécessaire,
ni désirée !
Le 12 octobre, à 19 heures, une religieuse en larmes quitte le palais apostolique
par la porte Sainte-Anne, deux valises en main et cent dollars en poche. Dans le taxi
qui l’emmène finir ses jours dans un couvent américain de la banlieue romaine, elle
emporte aussi deux cages à oiseaux. Pascalina avait respectueusement demandé à
Tisserant de pouvoir emporter quelques affaires personnelles appartenant au pape
défunt : impitoyable, le cardinal-doyen lui avait proposé de le débarrasser des
perruches qu’on avait offertes naguère à Pie XII et avec lesquelles celui-ci aimait
partager son petit déjeuner tandis que sœur Pascalina, aimante et attentionnée, lui
servait son café du matin…

Paul III Farnèse (1534-1549)


L’intuition du concile de Trente
Paul III, c’est d’abord un extraordinaire portrait peint par le Titien en 1543. Un
tableau – dont l’original est à Naples – où le vieux pontife revêtu de son camail
rouge, sans son camauro* sur la tête, la barbe blanche non taillée, le regard
incroyablement pénétrant, semble porter tous les péchés du monde. (Attention, il
existe de nombreuses copies de cette œuvre, pas toujours réussies, où le pape est
parfois coiffé de sa toque traditionnelle, ou en conversation avec ses neveux.) Ce
portrait fascinant laisse penser que cet homme-là était un sacré personnage.

Quand Alexandre Farnèse devient pape, le 13 octobre 1534, il a déjà soixante-


sept ans. Il est le lointain produit d’une période chahutée sur le plan moral. Lui-
même vient d’une des familles les plus en vue à Rome, qui lui a assuré une
éducation de tout premier ordre – notamment à Florence auprès du banquier
Laurent de Médicis, dit « le Magnifique », qui fut le plus grand mécène de son
temps. Mais il a aussi connu, au fil de ses années de sacerdoce, des attachements
parfois sulfureux. Ainsi, en 1493, il vivait encore avec une femme, Silvia Ruffini, la
mère de ses quatre enfants, lorsqu’il fut fait cardinal diacre par le pape
Alexandre VI Borgia*, dont la maîtresse n’était autre que sa sœur Giulia Farnèse !
Cela valut au futur Paul III le méchant surnom de « cardinal-jupon » dans les
couloirs de Saint-Pierre…
Ce n’est qu’en devenant évêque de Parme par la volonté du pape Jules II*, en
1509, qu’il mit de l’ordre dans sa vie privée et, redevenu célibataire, décida de
consacrer sa vie à l’Église. Respecté pour son expérience et son jugement sûr, il
devint cardinal archevêque d’Ostie et doyen du Sacré Collège avant d’être désigné
par le pape Clément VII*, un autre Médicis, comme son successeur : à la mort de
ce pontife, le cardinal Farnèse fut élu à l’unanimité des trente-sept cardinaux du
conclave.
Oubliées, les frasques d’antan ? Pas tout à fait : le nouveau pape conservera de
juteux bénéfices et cédera au népotisme ambiant en nommant cardinaux deux de
ses petits-fils, Alessandro (quatorze ans) et Guido (seize ans) ! Amateur de bals et
même de carnavals, Paul III ne rejette ni le luxe ni l’argent, mais en vrai pape de la
Renaissance, il en fait largement profiter les artistes, les écrivains, les savants de son
temps. Notamment dans sa ville de Rome, où il fait bâtir le majestueux palais
Farnèse – qui abrite aujourd’hui l’ambassade de France auprès de l’Italie. Il pousse
Michel-Ange à poursuivre les travaux de la nouvelle basilique Saint-Pierre*, et le
charge d’achever la célébrissime fresque du Jugement dernier qui orne la chapelle
Sixtine*.
Mais son goût pour les fêtes, les fastes, les arts et les sciences ne fait pas oublier
à Paul III les deux principaux défis de l’Église de l’époque, à commencer par la
menace musulmane. Comme beaucoup de ses prédécesseurs, sa première idée est
d’appeler l’Occident chrétien à porter le fer contre les Turcs ottomans qui harcèlent
l’Europe. Mais il est impuissant face à la guerre à laquelle se livrent les deux
« grands » de l’époque, Charles Quint et François Ier, lequel fait d’ailleurs alliance,
un temps, avec le sultan ! Paralysé par la neutralité qu’il entend maintenir entre les
deux monarques en guerre, le malheureux pape est encore moins crédible quand il
s’adresse au roi d’Angleterre, Henri VIII, qu’il vient d’excommunier pour raisons
matrimoniales, provoquant le schisme anglican. Difficile, dans ces conditions, de
rassembler tout ce beau monde pour l’envoyer en croisade !
Le second défi, plus crucial encore, c’est justement le développement du
protestantisme. Comment les critiques proférées par le moine Luther* contre la
papauté, quinze ans auparavant, ont-elles pu à ce point se propager et déstabiliser
l’Église ? Il sait que celle-ci devra procéder à de profondes réformes. C’est dans un
esprit d’ouverture que Paul III transforme le système judiciaire de l’Inquisition en
une congrégation qui va devenir le Saint-Office ; qu’il favorise nombre de
nouveaux ordres religieux, parmi lesquels les Jésuites dont il encourage la création ;
qu’il condamne l’esclavage par une bulle de 1537 très critiquée par les princes de
l’époque…
La grande idée de ce pape, dès son élection, c’est la convocation d’un concile
universel qui règle, sans exclusive, tous les problèmes de l’heure. Dès 1536, le
nouveau pape constitue une commission préparatoire qui va établir un rapport
explosif, très critique sur les outrances et les dérives de l’Église : ce brûlot sera la
base des futurs débats conciliaires qui s’engageront à Trente*, à la frontière entre
l’Italie et l’Allemagne, le 13 décembre 1545.
Présidé non par le pape Paul III mais par ses légats (parmi lesquels deux futurs
papes, Jules III et Marcel II), le concile de Trente avait prévu de se concentrer sur
les questions disciplinaires : en réalité, il va se saisir de tous les problèmes posés sur
le plan pastoral et sur le plan doctrinal. Jamais l’Église n’aura autant préparé,
discuté, réformé, normé, décrété, tranché que pendant ces sessions fiévreuses
souvent interrompues entre 1545 et 1563.
Paul III ne verra pas aboutir sa grande œuvre : il meurt dans son palais du
Quirinal* en 1549, à quatre-vingt-deux ans. C’est pourtant grâce à lui – et sous la
pression de la dissidence protestante – que l’Église catholique s’est donné en
quelques années un extraordinaire corpus théologique, doctrinal et pastoral qui
allait lui redonner confiance et cohérence pour plusieurs siècles.

Paul VI, bienheureux (1963-1978)


Le choc de Mai 68

Paul VI était un homme intelligent, fin et tolérant. Un intellectuel si


respectueux de la parole de l’autre qu’un célèbre éditorialiste français l’avait
surnommé « le pape Hamlet », ou « le pape du doute », comme si ce pontife
doutait, parfois, de sa propre parole. Il est vrai que les nombreuses et vives
polémiques qui ont suivi la fin du concile Vatican II* ont montré qu’un pape
pouvait entretenir des débats au sein même de l’Église, laisser s’exprimer des points
de vue contradictoires, et même, pourquoi pas, hésiter entre telle ou telle décision à
prendre.
Le pape Paul VI s’appelait Giovanni Battista Montini. Son père Giorgio fut un
journaliste engagé, animateur de la balbutiante démocratie chrétienne. Le futur
pape – qui faillit devenir journaliste, lui aussi – a été formé aux subtilités de la
politique dès son jeune âge. Il fut d’ailleurs aumônier des étudiants catholiques
italiens en pleine période fasciste, ce qui ne lui valut pas que des amis dans les
sphères dirigeantes de l’Église. Il subira les violences de la vie politique jusqu’à la
fin de sa vie, puisque son vieil ami Aldo Moro, président de la Démocratie
chrétienne italienne, sera brutalement assassiné par les Brigades rouges quelques
mois avant sa propre mort.
La première fois qu’on découvre la frêle silhouette du jeune Montini sur des
photos de presse, c’est quand il accompagne le pape Pie XII* dans le quartier
romain de San Lorenzo dévasté par un bombardement allié, en juillet 1943. Il
restera longtemps un des deux principaux collaborateurs de Pie XII – l’autre étant
Mgr Tardini – jusqu’à être nommé archevêque de Milan en 1954. Promotion ou
exil ? Le diocèse de Milan, où il va rester neuf ans, est le plus grand du monde : c’est
la meilleure école de réalisme pour un futur pape qui a vécu l’essentiel de sa
carrière dans les salons et les bureaux du palais apostolique, à l’abri des tumultes de
la vraie vie ! Mais on a aussi soupçonné le très conservateur cardinal Ottaviani,
patron du Saint-Office, d’avoir voulu se débarrasser de ce collègue un peu trop
brillant et un peu trop réformateur. À cette époque où la curie vilipendait
l’expérience française des « prêtres ouvriers », les cardinaux et évêques venant de
France allaient systématiquement rendre visite à Montini, après avoir subi les
foudres d’Ottaviani, pour se remonter le moral !
Lorsque Jean XXIII* ouvre le concile Vatican II en 1962, Montini fait partie –
avec les Suenens, Alfrink, Béa et autres Frings – des cardinaux qui veulent voir
réussir l’aggiornamento* de l’Église, quitte à violer parfois les réticences de la curie.
C’est lui, en bonne part, qui a évité au concile de partir dans toutes les directions au
risque de devenir une gigantesque machine incontrôlable : en axant délibérément
Vatican II sur le rôle de l’Église ad intra (au service de sa propre modernisation) et
ad extra (dans son rapport au monde extérieur), le cardinal Montini a évité son
probable enlisement. À la mort de Jean XXIII, au printemps 1963, personne ne
s’est étonné de le voir désigné par le conclave pour mener à bien l’œuvre inachevée
du « bon pape Jean ».
Le pape qui a fait « atterrir » le concile Vatican II en 1965 est aussi celui qui en
assuma les conséquences : polémiques virulentes sur la réforme liturgique, crise des
vocations sacerdotales, dissidence de Mgr Lefebvre* et de ses disciples, etc. Ces
difficiles années post-conciliaires furent mouvementées. Elles furent aussi
marquées par les débats houleux sur la « pilule » : le pape Paul VI conclut ces
réflexions, en juillet 1968, par une encyclique intitulée « Humane vitae » qui
interdit la contraception*. Ce rappel à la discipline fut ignoré par beaucoup de
couples chrétiens, au moins en Occident, et donna de l’Église, quelques semaines
après les événements de Mai 68, l’image d’une institution sur la défensive, en recul
par rapport aux avancées du concile. Encore faut-il rappeler que les débats
portaient alors sur la pilule anticonceptionnelle, et non sur le préservatif*.
Personne ne saura jamais quel texte aurait publié Paul VI si le fléau du sida était
apparu à cette époque.
Paul VI restera aussi le premier pape à avoir pris l’avion. Ses voyages* ont
défrayé la chronique. Avant même la fin du concile Vatican II, il visita la Terre
sainte, puis s’envola pour New York afin d’y prononcer un important discours à
l’Onu. Il a aussi visité l’Inde, le sanctuaire de Fatima, la Turquie, l’Amérique latine,
l’Ouganda, avant d’effectuer en Asie et en Océanie une tournée qui préfigurait les
futurs périples de Jean-Paul II à travers le monde.
J’ajoute que Paul VI fut un grand ami de la France, de sa culture, de ses
théologiens et de ses intellectuels catholiques, nombreux à l’époque. Il fut un
proche de Jacques Maritain, de Jean Guitton, et aussi du rédacteur en chef de La
Croix, le père Antoine Wenger, auquel il permit de couvrir les débats du concile à
l’intérieur même de la basilique : cette faveur amicale lui permettait sans doute
d’imaginer ce qu’il serait devenu s’il avait persisté dans sa vocation de journaliste…

Pédophilie
Le plus terrible des scandales

C’est le plus gros scandale auquel aura été confrontée la papauté moderne. Le
plus sordide, aussi. En février 2010, une accumulation de révélations de presse
impliquant des hommes d’Église dans des affaires de pédophilie, notamment à
Dublin et à Berlin, provoqua un emballement médiatique mondial qui ébranla
l’institution alors dirigée par Benoît XVI*. C’est à l’occasion de cet épisode
douloureux, voire sulfureux, que ce pape courageux est entré dans l’histoire.
Quand il s’appelait encore Joseph Ratzinger et qu’il dirigeait la Congrégation
pour la doctrine de la foi, le futur Benoît XVI avait pris la mesure du phénomène.
Depuis des siècles, comme toutes les institutions civiles, éducatives ou artistiques
mettant en présence des adultes et des enfants, l’Église connaissait des cas de
pédophilie qu’elle réglait, elle aussi, en interne. Les évêques confrontés à de telles
affaires se contentaient, dans la plus grande discrétion, de déplacer les prêtres
convaincus de crimes pédophiles dans quelque paroisse lointaine – où l’intéressé,
évidemment, avait tout loisir de recommencer ses forfaits.
En 1988, puis en 1995, puis en 1998, le cardinal Ratzinger se heurta à ses
collègues Castillo Lara, Sodano, Re et Castrillón Hoyos en voulant centraliser,
ordonner et instruire les affaires de pédophilie. Chaque fois, la curie effrayée fit
barrage. En l’an 2001, pourtant, le pape Jean-Paul II* ébranlé par quelques cas
spectaculaires (Groër en Autriche, Bissey en France, Paetz en Pologne, Law aux
États-Unis) trancha enfin en faveur de Ratzinger. La Congrégation pour la doctrine
de la foi fut alors chargée officiellement de centraliser les affaires, tandis que
plusieurs épiscopats (en France en 2000, en Allemagne en 2001, aux États-Unis en
2002) adoptaient le principe de la « tolérance zéro » et, pour la première fois, de
l’attention envers les victimes.
En 2010, lorsque l’orage médiatique éclate et que l’indignation est à son
maximum, y compris au sein des fidèles, le pape Benoît XVI fait face. Il connaît
bien le sujet. C’est lui qui, juste après son élection, a mis fin à l’impunité du père
Maciel Degollado, fondateur des Légionnaires du Christ, qui avait longtemps
trompé le pape Jean-Paul II et son entourage sur ses propres crimes. Il sait aussi
que la plupart des affaires qui éclatent un peu partout datent de vingt ou trente ans,
qu’elles sont portées par une poignée de cabinets d’avocats américains spécialisés –
qui ont déjà obtenu de l’Église nord-américaine plus d’un milliard de dollars
d’indemnités et qui cherchent à inculper le pape à chacun de ses voyages pour
« crime contre l’humanité ». Il constate aussi que les milliers d’articles et de
reportages consacrés à ce scandale à travers le monde mélangent allègrement
accusations et condamnations, crimes et délits, pédophilie (les enfants non
pubères) et éphébophilie (les adolescents), actes pédophiles et non-dénonciation
de leurs auteurs.
Pourtant, cette année-là, contre l’avis d’une partie de la curie, Benoît XVI
refuse d’adopter une position défensive. Dans une Lettre aux catholiques irlandais,
en mars 2010, Benoît XVI met les pendules à l’heure – le mal vient « de l’intérieur
de l’Église », dit-il – et impose à toutes les instances ecclésiales une série de
principes stricts : tolérance zéro, transparence, appel aux juridictions civiles, aide
aux victimes, etc. Il répète ces mots d’ordre dans tous ses voyages. Il ordonne à tous
les épiscopats de se mettre en règle avec leurs législations nationales. Il convoque au
Vatican, en février 2012, des « assises » internationales réunissant quelque deux
cents spécialistes du sujet, religieux et laïcs…
Quand le cardinal argentin Bergoglio devient pape, en 2013, il applique sans
faiblesse, quitte à les renforcer parfois, les principes de fermeté et de transparence
édictés par son prédécesseur bavarois. Auquel l’Église catholique,
rétrospectivement, doit une fière chandelle.

Piazza Navona
Une Rome païenne ?

C’est comme un rituel. Quand je débarque à Rome, je vais toujours dîner


impromptu, le premier soir, à l’une des terrasses de la Piazza Navona, au milieu des
touristes, des bateleurs, des faux peintres et des musiciens de rue. Comme pour
vérifier que tout va bien, que Rome est toujours dans Rome, que le bus 46 passe
toujours par la via Aurelia où je loge, que les penne a l’arrabiata n’ont pas disparu
des menus des trattorias, et que les jolies ragazze en minijupe qui se faufilent en
scooter dans les ruelles du Corso ont toujours le regard mutin et des jambes
interminables, comme dans les vieux films italiens en noir et blanc.
C’est ma façon de ne pas confondre Rome et la papauté. De faire la part des
choses. De prendre mes distances. Quoi de plus éloigné du Vatican que la fontaine
de Trevi et ses couples d’amoureux qui, en jetant une piécette dans l’eau,
reproduisent une vieille coutume païenne ? Païens aussi les Quatre Fleuves, la statue
de Neptune, celle du général Agrippa, et, fantôme surgi de la Dolce Vita,
l’émoustillant bustier d’Anita Ekberg ! Et pourtant, chaque fois, quand je lève la
tête, je redécouvre… le blason du pape Clément XII, qui commanda cette œuvre
monumentale en 1732.
Il y a belle lurette que Rome ne s’identifie plus à la papauté. La Ville éternelle
est bien autre chose que la cité des premières communautés chrétiennes, le terrain
de jeux des papes de la Renaissance ou l’orgueilleuse capitale des anciens États
pontificaux*. Mais on n’y peut rien : derrière chaque statue, chaque tableau,
chaque monument, se profile toujours l’ombre d’un pape. D’ailleurs, quand je
rentre me coucher, je traverse l’avenue Grégoire VII, la ruelle Léon IX, la rue
Benoît XIV et la rue Nicolas V avant de regagner ma résidence, au bout de
l’impasse Paul III. Il est difficile, à Rome, de faire abstraction de deux mille ans de
papauté.

Pie II (1458-1464)
Un écrivain sur le trône de Pierre

Au commencement était son verbe, sa faconde, son goût des mots, son talent
d’écriture. Pendant ses huit ans de droit à Sienne et à Florence, Énée Silvio
Piccolomini était de ces étudiants rêveurs et dissipés qui passent leur temps libre à
rédiger des poèmes, des pièces profanes et même des textes érotiques – ce qui n’est
pas banal pour un futur pape. Mais qui aurait pu penser que cet écrivain-né,
amoureux de tous les plaisirs de la vie, aurait un tel destin ?
Engagé comme secrétaire par un cardinal participant au concile de Bâle, en
1432, le jeune homme découvre l’Église, ses arcanes et ses enjeux, sa grandeur et ses
petitesses. Quand les pères conciliaires, en rébellion contre Eugène IV, décident
d’élire un antipape*, le futur Félix V, on lui adjoint ce brillant rédacteur et orateur
hors pair. L’homme n’est d’aucun parti. Quand Félix l’envoie auprès du roi
Frédéric III d’Allemagne, il se fait engager par le monarque – dont il rédigera une
importante biographie – avant de rompre avec Félix V et d’épouser la cause du
pape Eugène, dont il obtient le pardon.
En 1445, à la suite d’une grave maladie, il abandonne sa vie dissolue et devient
prêtre, puis évêque – de Trieste, de Sienne – puis cardinal. Quand il est élu pape en
1458, à l’âge de cinquante-trois ans, tous les écrivains et artistes de Rome et de
Toscane se réjouissent du choix de cet humaniste qui choisit de s’appeler Pie II,
non pas en hommage au saint pape Pie Ier, sur lequel on ne sait rien, mais en
souvenir du « pieux (pius) Énée » que Virgile, son auteur latin préféré, met en
scène dans un célèbre vers de l’Énéide.
Une fois devenu pape, Pie II renonce à tout ce qui faisait sa vie antérieure – à
l’exception de sa passion pour l’écrit, qu’il met d’ailleurs au service de sa fonction.
Ainsi ce talentueux épistolier adresse-t-il une étonnante lettre au sultan Mehmet II,
celui-là même qui a conquis Constantinople et menace la chrétienté de sa puissante
armée, pour lui suggérer d’abandonner la religion islamique et de devenir
empereur d’Orient ! Il paraît que la lettre n’est jamais partie.
Brillant orateur, Pie II est un mauvais diplomate, notamment dans ses démêlés
avec la France et l’Allemagne, et un piètre stratège. Sacrifiant tous ses autres projets,
il décide de partir en croisade* – au moment où sa santé se détériore gravement. Le
18 juin 1464, il se croise solennellement à Saint-Pierre de Rome et rejoint la flotte
pontificale à Ancône. En vain. Non seulement les grands d’Europe ne sont pas au
rendez-vous de cette croisade mort-née, mais Pie II va de plus en plus mal. Épuisé,
miné, il meurt le 15 août. Non sans avoir rédigé ses Mémoires, ce qui est un cas
unique dans l’histoire de la papauté.
Pie V, saint (1566-1572)
Le vainqueur de Lépante

Antonio Ghislieri était un simple berger lombard quand il fut invité à entrer, à
quatorze ans, chez les Dominicains. Moinillon exemplaire, intelligent et
consciencieux, il devint enseignant et se fit remarquer par son zèle et son
intransigeance. Le pape Jules III le nomma commissaire général de l’Inquisition
romaine en 1551, puis inquisiteur général en 1558. Sa sévérité à ce poste très exposé
déplut à une partie de la curie, mais son sérieux, sa pauvreté et sa piété
correspondaient à l’image que l’Église cherchait à se donner à ce moment-là : favori
du grand cardinal milanais Charles Borromée, il fut élu pape, un peu par surprise,
en 1566.
À cette date, l’Église n’avait pas fini de mettre en place les réformes décidées
par le concile de Trente*. Aussi Pie V se consacra-t-il corps et âme à l’application
des innombrables décrets que les pères conciliaires avaient adoptés. Il publia
notamment le Catéchisme romain, le Bréviaire romain, et surtout le Missel romain,
qui restera un usuel jusqu’au concile Vatican II. Il limita aussi l’octroi des
indulgences* qui avait tant choqué Martin Luther* et ses partisans.
Pie V s’efforça d’éradiquer l’immoralité qui régnait dans l’Église, notamment à
Rome. Il pourchassa les hérésies en s’appuyant sur l’institution qu’il connaissait le
mieux, l’Inquisition*. Il fit de l’Index*, créé par le concile de Trente, une
congrégation à part entière, avec de vrais pouvoirs d’intervention – ce qui
provoqua la fuite en Allemagne ou en Suisse de nombreux imprimeurs et éditeurs
italiens. Il prôna la plus extrême fermeté à l’égard des protestants et se vanta d’avoir
stoppé leur progression vers le sud. Il poussa à l’exil la majorité des juifs des États
pontificaux et institua le ghetto de Rome.
Comme la plupart des papes dévots, contemplatifs ou ascètes, il fut un mauvais
diplomate. En 1570, dans son souci de condamner les souverains désireux de
contrôler chez eux les affaires de l’Église, il se mit à dos le roi Philippe II d’Espagne,
qui était son plus fidèle soutien, et excommunia la reine Élisabeth d’Angleterre en
personne, ce qui était déjà, à l’époque, une prétention vaine et fâcheusement
anachronique !
Son principal fait d’armes est resté dans les manuels d’histoire. En
octobre 1571, à Lépante, au large de la côte grecque, l’impressionnante flotte
rassemblée sous les couleurs du pape par la République de Venise et le royaume
d’Espagne infligea aux Ottomans une défaite mémorable, historiquement
comparable à ce que fut la victoire de Charles Martel à Poitiers en 732. Cette
victoire navale a donné lieu à plusieurs célébrations (comme la fête de Notre-Dame
des Victoires) et à d’immenses fresques, souvent pompeuses, dans un grand
nombre de basiliques européennes.
Pie V est resté, jusqu’à nos jours, l’incarnation d’une Église « tridentine » qui
n’a pas peur de ses convictions – au point de sombrer parfois dans le rigorisme.
Béatifié en 1672, canonisé en 1712, il a laissé le souvenir de son excessive
intransigeance, de son attachement absolu au dogme, mais aussi de sa sincère
volonté de réforme. Disons, avec nos mots d’aujourd’hui, que l’ouverture et le
dialogue n’étaient pas son fort.

Pie VI (1775-1799)
Mort à Valence

Le fait marquant de la vie de Pie VI, c’est sa mort. Car sa disparition fut aussi,
pour une grande partie de l’Europe, celle de la papauté tout entière. Le 12 fructidor
an VII de la République française, les ministres, préfets et commissaires du
Directoire ont sciemment provoqué la mort du chef de l’Église catholique,
adversaire notoire de la Révolution, dans la citadelle désaffectée de Valence, dans la
Drôme.
Le vieux Giovanni Angelo Braschi n’avait pas mérité un tel sort. Élu en 1775,
l’année du sacre de Louis XVI, il avait vu poindre à l’horizon de l’Église les
menaces les plus sombres : la défiance croissante des monarchies catholiques,
désireuses de mieux contrôler leurs propres ouailles ; puis l’essor des Lumières,
dont il avait considéré les idées comme une « ruse du diable » ; puis les excès de la
Révolution française, dont l’un des mots d’ordre avait été la lutte contre l’Église.
Au crépuscule du siècle, le monde ne tournait plus rond. L’ordre des choses et
des États se fissurait à Paris, à Utrecht, à Vienne, mais aussi à Florence ou à Naples.
De nouvelles théories politiques et économiques remettaient en cause les grands
équilibres européens. Un peu partout l’on contestait l’autorité du pape, icône de
l’ordre ancien, despote parmi les despotes. Rien d’étonnant à ce que Pie VI se battît
pied à pied contre le « modernisme » et l’« irréligion » (sic) avant de condamner
sévèrement les dérives révolutionnaires.
La coupe déborda à la fin de l’année 1790 lorsque la Constitution civile du
clergé, en France, eut obligé les prêtres à prêter serment de fidélité au nouveau
régime. Pas question, ordonna le pape, d’obéir à la Constituante, ce régime impie
qui voulait, ni plus, ni moins, détruire la religion catholique ! En France, plus de
cent évêques et des milliers de prêtres refusèrent, parfois au prix de leur vie, de
prêter allégeance aux intransigeants représentants de la Nation.
L’exécution publique du roi Louis XVI, en janvier 1793, épouvanta Pie VI et le
confirma dans son opposition frontale à une révolution régicide qui, à l’évidence,
ne respectait plus rien. L’annexion brutale des territoires pontificaux d’Avignon et
du Comtat Venaissin fut la réponse armée des révolutionnaires français à cette
hostilité papale. Puis, au printemps 1796, la chevauchée victorieuse des troupes du
général Bonaparte vers Milan, Bologne, Ferrare et Ravenne transforma cette
opposition intransigeante en un affrontement mortel.
Le pape, face au péril, accepta de signer un traité de paix en février 1797, à
Tolentino, avec ce jeune général de vingt-huit ans dont le véritable objectif n’était
pas la papauté, mais l’Autriche. Las ! En décembre, à Rome, le malencontreux
assassinat du général Duphot lors d’une rixe de rue devant l’ambassade de France,
au coin de la via della Lungara, enflamma Barras et ses collègues du Directoire, qui
ordonnèrent l’occupation de la Ville éternelle par 15 000 soldats commandés par le
général Berthier. Le 15 février 1798, celui-ci proclama la « République romaine ».
Le pape Pie VI, tel un monarque déchu, fut prié de quitter la ville manu militari.
Le pontife désemparé fut transporté à Sienne, puis à Florence, où il fut enfermé
dans le monastère de la Grande Chartreuse en la seule compagnie de deux
serviteurs. Au bout d’un an, quand les Français eurent investi la Toscane, le pape
malade fut expulsé vers Parme et Turin, puis, après avoir franchi les Alpes, jusqu’à
Briançon. On pensa le transférer à Dijon. Finalement, il fut emmené à la citadelle
de Valence, au bord du Rhône. C’est là, le 29 août 1799, que le malheureux
vieillard, tel Jésus après son chemin de croix, rendit l’âme à Dieu.
Le vieux lutteur, âgé de quatre-vingt-deux ans, qui avait déjà perdu l’usage de
ses jambes, était mort d’épuisement. L’évêque Giuseppe Spina, le dernier prélat à
l’avoir suivi dans sa terrible déchéance, lui ferma les yeux. Le malheureux « Jean
Ange Braschi Pie VI, pontife », comme l’appela l’officier municipal chargé de
constater le décès, n’eut droit qu’à des obsèques civiles.
Ce n’est qu’en janvier 1802, après le concordat qu’il imposera au nouveau pape
Pie VII, que Napoléon Bonaparte, alors Premier consul, autorisera le fidèle
Mgr Spina à exhumer le corps du malheureux pontife et à le rapatrier à Rome.

Pie VII (1800-1823)


Un caillou dans la chaussure de l’Empereur

Barnabé Chiaramonti fut d’abord un protégé du pape Pie VI*, qui favorisa
l’ascension de ce lointain cousin natif de son village d’Émilie-Romagne. Le jeune
Barnabé, orphelin très tôt, décida à quinze ans de renoncer aux tentations du
monde pour se faire moine bénédictin sous le nom de « frère Grégoire ». Étudiant
brillant puis enseignant réputé, il se passionna pour les idées de son temps – il fut
même abonné, un moment, à l’Encyclopédie de Diderot !
Pie VI, élu pape en 1875, le nomme évêque de Tivoli, puis d’Imola. Le moine
se fait prélat, puis diplomate, puis archevêque. Il tranche sur la rigidité de ses
collègues de l’époque. C’est lui qui, à la Noël 1797, explique à ses diocésains
perplexes qu’il n’y a pas de rupture définitive entre la religion et la Révolution
française :
— Oui, mes bien chers frères, soyez de bons chrétiens et vous serez d’excellents
démocrates !
C’est vers cet homme de dialogue, alors âgé de cinquante-sept ans, que le
conclave improvisé en mars 1800 à Venise, sous protection autrichienne, va se
tourner pour remplacer le malheureux Pie VI mort à Valence, en France, dans les
conditions humiliantes qu’on a racontées plus haut. C’est pour marquer sa
solidarité avec lui que le cardinal Chiaramonti choisit de s’appeler Pie VII. Un
homme a œuvré pour son élection : Ercole Consalvi*, le jeune secrétaire du
conclave. Le nouveau pape le fait secrétaire d’État et cardinal alors qu’il n’a que
quarante-trois ans, ce qui provoque quelques tensions à la curie.
L’alliance de ce pape ouvert et cultivé et de ce Premier ministre brillant et
dévoué va faire des miracles. Elle apporte un net démenti à ceux qui pensaient que
la papauté ne se remettrait pas de la mort de Pie VI, ou bien qu’elle n’avait d’autre
choix que de procéder à une « restauration » générale. Dès son retour à Rome à
l’été 1800, Pie VII profite de la remise en état du Vatican pour moderniser à tout-
va : administration rénovée, libre commerce, réforme monétaire, abolition des
monopoles, nouveau système fiscal, développement des sciences, etc.
Pie VII a compris qu’un monde nouveau commençait. Son pontificat était
parti pour être exceptionnel. Malheureusement, il va se fracasser contre les
exigences, provocations et menaces proférées par un nouveau venu : Napoléon
Bonaparte*. Le pape pouvait-il accepter, en juillet 1801, de se voir imposer par le
Premier consul un concordat dicté par ses soins ? Pouvait-il accepter d’être
convoqué à Paris, en décembre 1804, pour un couronnement impérial auquel il
n’aurait à jouer qu’un rôle subalterne ? Sous la menace, il s’exécuta.
Pouvait-il surtout accepter de devenir le « vassal » de l’Empereur en
janvier 1806, après la victoire d’Austerlitz ? Pie VII subit les foudres impériales – il
dut notamment sacrifier Consalvi – jusqu’à l’occupation totale de Rome par
l’armée impériale. La guerre était perdue d’avance, mais elle était inévitable. En
juin 1809, le pape excommunia l’Empereur, qui le jeta aussitôt en prison, à Savone,
près de Gênes. Pour un peu plus de trois ans ! Napoléon régnait alors sur l’Europe :
personne ne vint au secours du souverain pontife.
Il faudra que Napoléon échoue à faire de Paris la nouvelle capitale de la
chrétienté, qu’il se heurte au refus du pape de signer à Fontainebleau un nouveau
concordat à sa main, et surtout, que la campagne de Russie fragilise
irrémédiablement le pouvoir impérial pour que Pie VII puisse enfin rentrer à
Rome, en mai 1814, après cinq ans d’absence. Également de retour, Consalvi
négociera un an plus tard, au congrès de Vienne, le rétablissement des États
pontificaux démembrés par l’Empereur.
Pie VII va régner encore neuf ans. Il réorganise ses territoires, y substitue la
langue italienne au latin, rétablit la Compagnie de Jésus, promeut les beaux-arts.
Mais on n’est plus en 1800. Les réformes proposées par Consalvi, inspirées d’un
libéralisme à la française tempéré par la Restauration, se heurtent à la volonté quasi
unanime des autres cardinaux de rétablir la papauté, sans faiblesse, dans ses
privilèges et son autorité.
Quand il meurt en 1823 à l’âge de quatre-vingt-un ans, Pie VII a ressuscité le
prestige du Vatican et rétabli son autorité sur l’Église, mais cela ne suffira pas à faire
accepter par ses successeurs l’irrépressible et rugueuse accélération de l’histoire.

Pie VIII (1829-1830)


Pape de transition

Chateaubriand, alors ambassadeur près le Saint-Siège, ne s’était pas trompé :


en 1829, le cardinal Castiglioni était un des successeurs possibles de Léon XII*.
N’avait-il pas déjà recueilli de nombreux suffrages au conclave précédent ? Il avait
des qualités éminentes : il avait mené une vie irréprochable, et son cursus était
parfait. Évêque à trente-neuf ans, emprisonné de 1808 à 1814 pour n’avoir pas
prêté allégeance au régime napoléonien, spécialiste en droit canon, incollable sur
les saintes Écritures, nommé cardinal à cinquante-cinq ans, vieil ami du secrétaire
d’État de Pie VII, Ercole Consalvi*, qu’il avait assisté comme juriste dans ses
négociations avec l’Empereur…
Sa personnalité faisait consensus, y compris auprès du gouvernement
autrichien, très sourcilleux sur les options conservatrices des papabili. Il n’avait
qu’un défaut, le futur Pie VIII : il était en très mauvaise santé. Son pontificat
s’annonçait bref, il le fut ! Le nouvel élu avait choisi de s’appeler « Pie » en
hommage à Pie VII, le pape qui l’avait fait cardinal et l’estimait tant qu’il lui avait
dit un jour, en guise d’affectueuse boutade :
— Votre Sainteté Pie VIII fera mieux que nous après nous !
Pie VIII ne fit que passer. Son pontificat dura dix-neuf mois au cours desquels
il maintint l’hostilité de Rome à l’égard des idées modernes, de la franc-
maçonnerie*, des sectes néoprotestantes venues d’Amérique, du relâchement de la
morale. Au moins assouplit-il le régime policier restauré par Léon XII qui faisait la
honte de bien des hommes d’Église. Enfin, à l’égard de la France, il ne vit pas d’un
mauvais œil la révolution de Juillet qui porta au pouvoir Louis-Philippe.
À moitié paralysé, incapable d’assurer ses audiences, Pie VIII mourut le
30 novembre 1830, trop tôt pour que le Sacré Collège fût différent de ce qu’il était
lors du conclave précédent : un groupe d’une quarantaine de prélats formés sous
l’Ancien Régime, effrayés par les avanies subies par l’Église sous la Révolution et
sous l’Empire, peu préparés à épouser les innovations politiques ou culturelles de
ce siècle ébouriffant.

Pie IX (1846-1878)
Le dernier pape roi

C’est le pape de tous les records. À commencer par celui de la longévité.


Trente-deux ans à la tête de l’Église universelle ! Seul saint Pierre*, selon une
tradition d’ailleurs contestée, a régné plus longtemps. C’est aussi celui qui connut,
en 1870, l’événement le plus important dans la vie de la papauté moderne. C’est
enfin celui dont le pontificat, bousculé au possible, a le plus changé la
personnalité : le Pie IX qui meurt en 1878 ne ressemble en rien au Pie IX de ses
débuts…
Le cardinal Mastai Ferretti, élu pape le 16 juin 1846, a commencé sa carrière de
façon originale : d’abord comme gestionnaire d’hospice, à s’occuper de jeunes
orphelins nécessiteux et de jeunes filles en détresse ; ensuite comme apprenti
diplomate, à visiter, pendant près de trois ans, les missions d’Amérique du Sud. Cet
homme-là a le cœur large et le pied marin ! Quand le pape Grégoire XVI* meurt,
Mastai Ferretti est évêque d’Imola. Il n’est aucunement compromis dans les luttes
internes de la curie, et c’est pour cela qu’il est élu. À cinquante-quatre ans – encore
un record !
Giovanni Maria Mastai Ferretti a une réputation de libéral modéré. Sa
première décision est d’amnistier tous les prisonniers politiques détenus dans ses
États, ce qui lui vaut la désapprobation de nombreux cardinaux assurés que sur les
seize cents militants nationalistes et autres carbonari imprudemment relâchés, il
s’en trouvera bien quelques centaines pour renverser un jour le pape roi ! Le
nouveau pontife n’en a cure. Il assouplit la censure des journaux, développe
l’instruction civique, réduit le budget de l’État en renonçant à de vieux
cérémoniaux archaïques et dispendieux…
Survient le « Printemps des peuples », qui fait souffler dans toute l’Europe, en
1848, un vent de réformes radicales. Y compris à Rome, où le mouvement Jeune
Italie se dresse contre l’empire d’Autriche, tandis que le pape refuse de condamner
celui-ci, qui est son indéfectible allié. La tension monte en Italie. Le 15 novembre
1848, le comte Rossi, Premier ministre du pape, est assassiné. L’État pontifical
vacille. Le chef de l’Église doit lui-même fuir vers le sud, à Gaète, sous la protection
du roi de Naples !
Quand il rentre à Rome en 1850 sous protection militaire française, puis
espagnole, Pie IX a perdu certaines illusions. Quelques années plus tard, il publiera
la fameuse encyclique « Quanta cura » (1864), assortie du non moins célèbre
Syllabus*, où il condamnera avec fracas toutes les idées subversives de ce siècle :
libéralisme, socialisme, modernisme, rationalisme, etc. Il n’en démordra plus : le
monde tourne à l’envers !
Pour contrer l’adversité ambiante, Pie IX décide de convoquer en 1869 un
concile œcuménique au Vatican, qui proclamera un nouveau dogme, l’infaillibilité
pontificale*. Peine perdue. Outre que ce projet aussi politique que doctrinal
rencontre une certaine opposition à l’intérieur même de l’Église, notamment en
France et en Allemagne, il ne dissuade pas les nationalistes italiens, sous la
direction de la Maison de Savoie, de préparer leur marche sur Rome.
Le 20 septembre 1870, à 10 heures, soixante mille soldats italiens pénètrent
dans la ville que Pie IX a décidé de ne pas défendre pour éviter un flot de sang
inutile. Le pape se déclare désormais « prisonnier du Vatican », considérant
qu’aucun arrangement ne peut être trouvé qui maintiendrait le statut du Saint-Père
à la merci des parlementaires italiens. C’est le début de la « question romaine », qui
durera jusqu’en février 1929, lorsque l’État italien et la papauté signeront les
accords de Latran*.
La brutalité avec laquelle les nouveaux maîtres de l’Italie confisquent les biens
de l’Église, chassent les prêtres et dispersent les congrégations conforte Pie IX dans
l’idée que tout ce qui arrive est inconvenant et inacceptable. Pendant sept années
encore, depuis le palais du Vatican où il s’est retranché avec toute la curie, le vieux
pontife va multiplier les lettres, les homélies, les discours où l’on aurait peine à
retrouver les accents optimistes des débuts de son pontificat.
Le 7 février 1878, Pie IX s’éteint à quatre-vingt-six ans d’une longue et pénible
bronchite. Son ennemi intime, celui qui l’a détrôné huit ans plus tôt, Victor
Emmanuel II, est mort quatre semaines avant lui – de maladie, lui aussi. Il sera
remplacé par son fils, qui s’appellera Humbert Ier « d’Italie ». Une génération passe
la main. Il n’y aura pas de retour en arrière. En cette fin d’hiver, et alors que les
cardinaux s’apprêtent à élire un des pontifes les plus politiques de leur temps, Léon
XIII, c’est une page importante qui se tourne dans l’histoire de la papauté.

Pie X, saint (1903-1914)


Un pas en avant, deux pas en arrière

Giuseppe Sarto fut le premier pape pauvre des temps modernes. Élevé à la dure
dans une ferme de Riese, près de Venise, il n’avait ni l’éducation raffinée ni le sens
des convenances des prélats issus de la noblesse italienne. Ajoutons : ni compétence
intellectuelle, ni sens politique. Rien ne destinait cet homme de bien, ce prêtre
simple, cet évêque dévoué… à devenir pape ! Cette idée, du reste, ne lui avait
jamais traversé l’esprit.
Quand Léon XIII* meurt, en juillet 1903, le cardinal Sarto est patriarche de
Venise. Ce poste envié est son bâton de maréchal. Si le titre a gardé tout son
prestige, la Sérénissime n’est jamais qu’une grosse paroisse qui exige surtout des
qualités de pasteur. Lorsqu’il gagne la gare de Venise dans sa belle gondole noire
pour aller participer au conclave, il reproche à sa nièce ses excès de bagages. À quoi
bon ? À Rome, tout le monde s’attend à l’élection rapide du cardinal Rampolla,
secrétaire d’État de Léon XIII, grand seigneur de l’Église et personnalité au-dessus
de la moyenne.
Surprise ! La candidature de Rampolla se voit écartée in extremis par Sa Majesté
Impériale François-Joseph d’Autriche. Les chefs d’État catholiques disposent
encore, à cette époque, du droit d’« exclusive* », et l’empereur considère Rampolla
comme un peu trop réformiste et un peu trop lié aux Français. Le scandale est
énorme. Le Sacré Collège, humilié, doit tout recommencer. Déboussolés, les
cardinaux se tournent vers l’humble Sarto, peu connu à Rome, auquel on ne
connaît ni rival ni ennemi, et qui proteste énergiquement :
— Je n’ai pas les qualités requises ! Je suis indigne et incapable !
Sa modestie est sincère. Elle plaît à l’assemblée. Ce 3 août 1903, Giuseppe Sarto
est élu au septième tour de scrutin. À la surprise générale et à la sienne en
particulier.
D’emblée, Pie X fut un pape populaire. Un pasteur attentif au petit peuple des
quartiers de Rome, un travailleur modèle qui rédigea des centaines de textes : il
refondit entièrement le droit canon, restructura les dicastères, promut le sacerdoce,
développa l’instruction religieuse, affina le catéchisme. Il marqua l’histoire en
généralisant la communion « fréquente » et l’accès des enfants à la communion dès
l’« âge de raison ». On lui doit aussi un formidable développement de la musique
sacrée dans toutes les églises de la chrétienté. Il ne ménagea aucun effort pour
réhabiliter le chant grégorien, la polyphonie classique et, plus généralement, la belle
liturgie.
Pour le reste – on n’ose pas dire : pour les affaires sérieuses – il se reposa
entièrement sur son jeune secrétaire d’État, le cardinal espagnol Merry del Val, et
sur une curie majoritairement réactionnaire, ce qui lui convenait plutôt bien. Si
Pie X se recommanda des encycliques de son prédécesseur Léon XIII, notamment
Rerum novarum (1891), ce fut pour mieux combattre « les principes subversifs du
libéralisme et de ses dignes enfants, le socialisme et l’anarchie » (sic). L’amertume
que lui procura la rupture des relations diplomatiques avec la France en 1904,
quelques mois avant la loi de séparation des Églises et de l’État, ne le réconcilia pas
avec la République : s’il encouragea les premiers pas de la « démocratie
chrétienne », notamment en Italie, ce fut pour souligner que ce mouvement social
ne devait pas se fourvoyer dans l’action politique…
Son refus de la société moderne laissera de lui l’image d’un pape très
rétrograde. Dans un premier décret intitulé Lamentabili (juillet 1907), mais surtout
dans l’encyclique Pascendi dominici gregis (septembre 1907), un texte de 93 pages
d’une impression fine et serrée, il dénonça le modernisme comme la « synthèse de
toutes les hérésies » et condamna soixante-cinq dérives où se fourvoyait le monde
contemporain, comme l’avait fait Pie IX quarante ans plus tôt avec le Syllabus*. En
septembre 1910, il exigea même des prêtres qu’ils prêtent un serment
« antimoderniste » qui allait causer nombre de remous internes et de cas de
conscience difficiles.
Le pape Sarto était d’abord un homme profondément croyant, à l’écoute des
personnes et fervent serviteur du Christ. C’est sur ce constat, avant tout, que
Pie XII poussera à sa canonisation en 1954. Ce pape sensible a douloureusement
vécu l’approche de la Première Guerre mondiale, dont il avait pressenti le caractère
monstrueux. Le 2 août 1914, son « exhortation aux catholiques du monde entier »,
une lettre d’à peine 20 lignes, ne fut qu’un cri de douleur. Nerveux, fiévreux, puis
silencieux, il entra en agonie et rendit l’âme le 20 août. Pie X fut, en réalité, une des
premières victimes de la guerre 1914-1918.

Pie XI (1922-1939)
Ni Hitler, ni Staline

C’est le mal-aimé de la papauté moderne. La figure envahissante de son


successeur, le très impressionnant et très contesté Pie XII*, l’a relégué dans l’ombre
de l’histoire. Personne n’a jamais proposé de le béatifier, à plus forte raison de le
canoniser. Et pourtant, ce fut un des plus grands papes du XXe siècle. Notamment
parce qu’il fut confronté aux pires bouleversements politiques, ceux de l’entre-
deux-guerres, et qu’il leur apporta une réponse engagée, directe, en un mot :
politique.
Son élection en 1922, déjà, fut davantage le produit d’un rapport de forces que
de l’inspiration de l’Esprit saint : au sein du conclave, l’affrontement entre les
zelanti (conservateurs) et les politicanti (réformateurs) fut si violent qu’il fallut
quatorze tours de scrutin pour que le Sacré Collège le choisisse, lui, Achille Ratti,
l’alpiniste nostalgique et le bibliophile passionné, ci-devant archevêque de Milan,
pour diriger l’Église. À la surprise générale.
D’emblée, le nouvel élu montre qu’il sait jouer avec les symboles. D’abord,
alors que les cardinaux pensaient avoir élu un « Léon XIV » ou un « Benoît XVI »,
il choisit de s’appeler « Pie XI », dans la continuité des papes qui se sont durement
colletés avec le siècle, au risque d’être assimilé aux vues très réactionnaires de son
prédécesseur Pie X*. Et puis, quelques minutes plus tard, le nouveau pape décide
d’aller saluer le peuple de Rome depuis la loggia des Bénédictions, à l’extérieur de
la basilique Saint-Pierre*, contrairement aux quatre précédents pontifes : ceux-ci se
déclaraient « prisonniers du Vatican » depuis les sombres journées de 1870 qui
virent les nationalistes italiens s’approprier par les armes la capitale de la chrétienté.
Par ce geste inattendu, l’élu du conclave surprend, déconcerte et ravit. Il
montre ainsi sa volonté de débloquer la « question romaine » qui, depuis plus d’un
demi-siècle, empoisonne les relations entre l’Église catholique qu’il dirige
désormais et l’Italie civile qu’il appelle, dans sa première encyclique, sa « très chère
patrie ». Avec constance et finesse, le nouveau pape taille la route de la
conciliazione, au-delà des aléas politiques qui font arriver à la tête de l’État italien,
quelques mois après son élection, un personnage peu sensible aux vapeurs
d’encens et aux sermons dominicaux : Benito Mussolini. Le 11 février 1929, au
palais du Latran, le cardinal Gasparri, représentant personnel du pape, mêlera sa
signature à celle du chef du gouvernement (qui n’est pas encore le Duce) au bas des
accords du Latran* qui fondent la Città del Vaticano.
C’est le même pape qui, plus tard, va engager l’Église dans une dénonciation
spectaculaire des grandes dérives de l’histoire de l’Europe : il condamne d’abord le
nationalisme de l’Action française en 1926, prenant à contre-pied nombre
d’intellectuels catholiques ; il condamne le fascisme, ensuite, en 1931, par
l’encyclique Non abbiamo bisogno ; et puis, en 1937, à quelques jours de distance, il
condamne le communisme, par l’encyclique Divini redemptoris, et le nazisme,
enfin, par l’encyclique Mit brennender Sorge, rédigée en allemand pour être mieux
comprise des diocèses d’outre-Rhin. La mort l’empêchera de publier un dernier
texte condamnant solennellement le racisme et l’antisémitisme, qu’il avait mis en
chantier au printemps 1938, quelques jours après avoir montré le cas qu’il faisait
d’Adolf Hitler : le jour où le chancelier allemand était venu visiter le Duce dans sa
capitale, le pape s’en était allé ostensiblement se reposer à Castel Gandolfo*, au
motif que l’air de Rome était devenu « malsain » ! Hélas, l’encyclique Humani
generis unitas (1938) (« Sur l’unité du genre humain ») ne verra jamais le jour : la
tradition, à la mort d’un pape, est de faire disparaître de son bureau tout ce qui
n’est pas signé de sa main. Que le cardinal carmerlingue chargé de faire le ménage
sur le bureau du pape défunt fût Mgr Pacelli, futur Pie XII, a toujours fait
fantasmer les détracteurs de ce dernier.
Cela dit, le vieux Pie XI a eu le temps, quelques mois avant son décès, de
s’exprimer sur le sujet : d’abord en condamnant avec vigueur, dans une lettre du
3 mai 1938, toutes les théories nazies sur l’inégalité entre les races, la pureté de la
race aryenne et autres fadaises racistes ; ensuite dans une adresse prononcée le
6 septembre 1938 à une délégation de pèlerins et de journalistes belges :

Non, il n’est pas possible pour des chrétiens de participer à l’antisémitisme […] qui est une chose
inadmissible : nous sommes tous spirituellement des sémites !

Jusqu’à son dernier souffle, Pie XI engagea fortement l’Église à combattre les
idéologies opposées à ses valeurs fondamentales, quitte à déplaire à tel ou tel
pouvoir politique. L’avant-veille du 11 février 1939, jour où devait être célébré le
dixième anniversaire de la signature des accords du Latran, le vieux pape s’épuisait
encore à rédiger un discours tonitruant contre le fascisme. Négligeant l’avis de ses
médecins, il ne voulait pas manquer cette occasion de s’adresser directement, sur la
tribune, à Mussolini. Mais ses forces lui firent défaut. À 5 heures, dans la nuit du 9
au 10 février, il s’effondra sur sa table de travail.
Mussolini n’a donc jamais entendu la diatribe que lui réservait le pontife. La
coïncidence était telle que le cardinal Tisserant, vieux briscard de la curie et futur
doyen du Sacré Collège, affirmera plus tard que Pie XI fut empoisonné par un des
médecins du Vatican, le docteur Petacci, père de Clara Petacci, elle-même
maîtresse du Duce. Jamais aucun historien n’a corroboré cette thèse.

Pie XII (1939-1958)


Le dernier des autocrates
Eugenio Pacelli, lui, était né pour être pape. Toute sa biographie va dans ce
sens. D’abord, il est issu d’une famille qui sert la papauté depuis trois générations :
son grand-père Marcantonio a fondé L’Osservatore Romano* et son frère aîné
Francesco fut le négociateur des accords du Latran* ! Ensuite, il est romain : il a
passé toute son enfance à quelques jets de pierre du Vatican, sur l’autre rive du
Tibre. Enfin, c’est un surdoué : toujours premier de sa classe, bac avec mention,
facilité désarmante en droit, don des langues, etc. Ajoutez à cela une foi vivace et
d’avantageuses relations familiales : très tôt, il entre à la curie comme assistant du
chef de la diplomatie vaticane de Pie X, Mgr Pietro Gasparri, dont il devient
l’adjoint dès 1911. Il n’a que trente-cinq ans.
À ce poste, il traite d’importants dossiers – la séparation des Églises et de l’État
en France, la préparation d’un nouveau Code de droit canonique – qui le préparent
aux plus hautes responsabilités. Au printemps 1917, il est sacré évêque et envoyé
comme nonce apostolique à Munich, où il plonge au cœur des tractations engagées
par Benoît XV pour sortir du conflit mondial. C’est là qu’il va subir l’agression
d’un commando de communistes spartakistes, en avril 1919, avant d’être bientôt
transféré à Berlin où se joue, dans les salons huppés des chancelleries, le sort de
l’Europe. En 1930, c’est un diplomate hors pair et un germaniste confirmé qui
devient, à cinquante-quatre ans, le secrétaire d’État de Pie XI*.
Pendant neuf ans, il sert loyalement ce pape difficile à vivre – les colères
d’Achille Ratti sont légendaires – et l’assiste notamment dans la rédaction de ses
encycliques de 1937 fustigeant le nazisme et le communisme. Quand Pie XI meurt
en février 1939, alors que le grondement des chars hitlériens fait trembler l’Europe,
personne ne doute de son remplacement par le cardinal Pacelli : celui-ci est en effet
désigné par le conclave le 2 mars, en moins de vingt-quatre heures. À la satisfaction
de tous les États européens, à l’exception du Reich allemand.
Le nouveau pape fait tout pour enrayer la marche vers la guerre et proclame,
pour cela, la neutralité du Saint-Siège. En vain. Ses appels à la paix sont sans effet,
et il ne parvient pas à dissuader Mussolini de rallier Hitler. Impuissant face à la
barbarie, on lui reprochera plus tard cette neutralité qui l’empêche – autant que sa
crainte de représailles massives – de dénoncer haut et clair, après 1942, la politique
d’extermination des juifs menée par les nazis.
À la fin de la guerre, Pie XII est fêté par les Romains comme le defensor civitatis
de la Ville éternelle – il a activement contribué à en éviter la destruction en 1944 –
et par la communauté juive comme un bienfaiteur – il a sauvé des milliers de juifs
en leur ouvrant les portes des couvents et des séminaires de la région. C’est
beaucoup plus tard, après la sortie de la pièce Le Vicaire* à Berlin en 1963, que l’on
accusera durement ce pape de n’avoir pas assez protesté contre l’Holocauste.
Cette accusation est-elle injuste ? La question n’est pas simple, et il serait
présomptueux de la traiter ici en quelques lignes. Faire de Pie XII, germanophile
convaincu, un antisémite ou un pronazi avéré est contraire à la réalité. De même
que l’accuser de partialité ou de pusillanimité. Mais que sa voix puissante ait
manqué, à l’époque, n’est pas contestable non plus, comme l’a magnifiquement
écrit dès 1951 l’écrivain François Mauriac dans sa préface au Bréviaire de la haine
de Léon Poliakov :

Nul doute que l’occupant n’ait eu des moyens de pression irrésistibles et que le silence du pape et de
sa hiérarchie n’ait été un affreux devoir ; il s’agissait d’éviter de pires malheurs. Il reste qu’un crime
de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n’ont pas crié, et
quelles qu’aient été les raisons de leur silence.

Après avoir tenu la barre de l’Église pendant ces cinq ans de fracas et de
drames, Pie XII régnera encore pendant treize années. Comme un ascète au visage
émacié, au port altier, aux gestes hiératiques, à la voix théâtrale. Comme un
autocrate qui ne jugea pas utile de remplacer son secrétaire d’État, Mgr Maglione,
décédé en 1944. Comme un solitaire sûr de sa valeur et de son jugement, juste
entouré de quelques proches parmi lesquels sa gouvernante, la célèbre sœur
Pascalina*, qui l’assistera jusqu’à sa mort dans sa résidence de Castel Gandolfo, le
9 octobre 1958.
Ses obsèques, très émouvantes, donnèrent lieu à l’un des plus grands
rassemblements populaires de l’histoire du Vatican. À ce moment-là, personne
n’imaginait que ce grand pape deviendrait, quelques années plus tard, un
extraordinaire sujet de polémique…

Pierre (Saint)
« Tu es Petrus… »

Voici peut-être la figure la plus attachante de toute l’histoire de la papauté :


Pierre, l’homme à qui Jésus confia les « clefs du royaume » et qui passe, à juste titre,
pour le fondateur de l’Église. Il s’appelait Simon, mais on le surnommera Kephas
(« roc » ou « pierre »). Il était fils de Jonas, pêcheur à Bethsaïde, une ville située au
nord du lac de Tibériade, en Galilée. Le jeune Simon s’était marié et avait
déménagé avec son frère André à Capharnaüm, un village de pêcheurs sur la même
rive du lac, à quelques kilomètres. On y visite aujourd’hui, non sans émotion, la
« maison de Pierre ».
C’est là qu’un jour il rencontra un curieux prédicateur qui recrutait alors des
disciples : Jésus de Nazareth. « Je vous ferai pêcheurs d’hommes », leur dit ce grand
gaillard de trente ans qui prêchait, sur les routes de Palestine, une religion distincte
de celle des juifs de la région. Simon et André, les deux frères, mais aussi Jacques,
Jean et quelques autres, décidèrent de tout plaquer pour suivre celui qui se disait
« fils de Dieu ».
Dans l’Évangile, qui rapporte cette première rencontre entre Jésus et Simon,
celui-ci sera toujours cité comme le premier des douze apôtres. À l’évidence, ce
garçon robuste et enthousiaste est une personnalité, un chef, un meneur
d’hommes. Il est mentionné dans de nombreux épisodes évangéliques, par exemple
lorsque Jésus marche sur l’eau, au large de Capharnaüm. Il est présent à Jérusalem,
la capitale, quand Jésus est arrêté dans le jardin de Gethsémani, au cours de la
semaine pascale qui lui sera fatale : il sort même son épée pour défendre son maître
et coupe l’oreille d’un soldat ! Mais quelques heures plus tard, lorsque les soldats
romains l’arrêtent à son tour, il jure par trois fois ne pas connaître le fameux Jésus
– et se rappelle que celui-ci l’avait averti qu’il le trahirait, en effet, à trois reprises.
Il est pourtant le premier, le dimanche de Pâques, à se précipiter vers le
tombeau de Jésus en apprenant que celui-ci est vide. Il est le premier à constater et
à annoncer que « Christ est ressuscité ». Quelques jours plus tard, quand Jésus
apparaît à ses disciples, il se montre d’abord au brave Simon-Pierre, auquel il va
pardonner sa trahison. Mieux, c’est à lui qu’il déclarera solennellement :
— Tu es Pierre, et sur cette « pierre » je bâtirai mon Église. Je te donnerai les
clefs du Royaume des cieux…
C’est sur cette parole de Jésus que reposent à la fois l’origine de l’Église
catholique et le rôle assigné à Pierre dans la conduite de celle-ci. C’est cette phrase
qui est gravée en latin (Tu es Petrus…) sous de nombreuses statues de saint Pierre à
travers le monde, et qui figure, en lettres géantes, à la base de la coupole de la
basilique Saint-Pierre de Rome. Elle constitue le fondement de la « primauté » du
pape, qui est le chef suprême de l’Église catholique parce qu’il est, précisément, le
« successeur de l’apôtre Pierre ». La question qui divisera catholiques, orthodoxes
et protestants est de savoir si cette « primauté » signifie une autorité réelle sur tous
les chrétiens ou simplement une marque d’honneur…
Il est heureux que l’évangéliste Jean ait rapporté cette fameuse phrase de Jésus,
véritable tournant dans le destin de saint Pierre, parce qu’on ne sait pas grand-
chose, ensuite, sur la vie de celui-ci. On sait qu’au soir de la Pentecôte, c’est lui qui
prononce la première homélie de l’histoire du christianisme. C’est lui, un peu plus
tard, qui fait baptiser le centurion Corneille sans exiger qu’il soit circoncis – un
geste capital puisque les apôtres, auparavant, n’avaient baptisé que des juifs. C’est
auprès de lui que Paul, après sa conversion sur le chemin de Damas, vient se
renseigner sur Jésus et la religion chrétienne avant d’en devenir le plus important
prédicateur.
Pierre sera pendant quelques années le principal animateur de la communauté
chrétienne de Jérusalem, dont il confiera la direction à l’apôtre Jacques. Au premier
concile réuni à Jérusalem vers l’an 50, c’est lui qui tranche définitivement – par la
négative – la question de savoir s’il faut imposer la loi de Moïse aux convertis non
juifs. Il ira fonder d’autres communautés chrétiennes, notamment à Antioche où il
reste sept années, mais aussi en Asie Mineure et jusqu’à Corinthe, en Grèce.
On ne sait pas exactement quand il est parvenu à Rome – sans doute vers 60 ou
62. Les historiens sont formels : il y avait déjà des chrétiens dans la ville,
majoritairement venus d’Orient, avant l’arrivée de celui qui va organiser et
structurer la vie religieuse de ces nouveaux disciples du Christ. Était-il leur chef ou
l’un de leurs leaders ? À cette époque, on ne parle pas d’« évêque de Rome », encore
moins de « pape ». C’est longtemps après la mort de Pierre que ses successeurs
façonneront à la fois sa légende et sa stature.
Pierre est mort à Rome sous le règne de Néron, très probablement après le
terrible incendie qui ravagea la ville à l’automne 64. L’empereur avait accusé les
chrétiens d’être les auteurs de l’incendie, et exacerbé la répression à leur endroit.
Victime emblématique de cette chasse aux chrétiens, Pierre fut arrêté et supplicié
publiquement dans un cirque situé au flanc de la colline du Vatican, une sorte de
parc insalubre recouvert de jardins appartenant à l’État, situés en dehors des limites
de la ville. Le cirque avait été construit à cet endroit par l’empereur Caligula. Il était
orné d’un obélisque égyptien – celui qu’on voit aujourd’hui au milieu de la place
Saint-Pierre.
On croit savoir, d’après un texte écrit bien plus tard, que Pierre demanda à être
crucifié la tête en bas, par humilité vis-à-vis de son Maître. La loi permettant que sa
dépouille fût inhumée près du lieu où avait eu lieu son martyre, les disciples de
l’apôtre transportèrent son cadavre dans une nécropole qui bordait la voie romaine
longeant la colline, de l’autre côté du cirque. C’est à cette place que, à la fin du
e
IV siècle, l’empereur Constantin*, converti à la religion des chrétiens, décida de

construire une basilique dédiée à saint Pierre. Ainsi commença l’histoire du


Vatican…
Pieux établissements
La France à Rome

À Rome, on dit « les Pieux ». Les Pieux établissements de la France à Rome et à


Lorette (c’est leur nom officiel) ont traversé toutes les vicissitudes de la monarchie
et de la Révolution, la fin des États pontificaux et même la séparation des Églises et
de l’État. Quand on veut choquer un militant laïc, à Rome, on lui révèle que c’est
l’ambassadeur de la République française qui nomme, encore aujourd’hui, les
curés de Saint-Louis-des-Français ou de La Trinité-des-Monts !
Les « Pieux établissements » datent de l’époque lointaine où les pèlerins venus
de toute l’Europe, regroupés en confréries ou en communautés diverses, ont
commencé à s’organiser à Rome sous la lointaine tutelle de leurs nations
respectives. C’est ainsi que la Confraternité séculière de Saint-Denys et de Saint-
Louis, autorisée par le pape Sixte IV* en 1478, est à l’origine de l’édification de
l’église Saint-Louis-des-Français*. À la même époque, d’autres pèlerins qui
n’étaient pas encore sujets du roi de France ont construit Saint-Yves-des-Bretons,
Saint-Nicolas-des-Lorrains et Saint-Claude-des-Francs-Comtois-de-Bourgogne.
La construction du couvent et de l’église de La Trinité-des-Monts, par ailleurs, a été
décidée en 1495 par le roi français Charles VIII, pour un ordre des Minimes qui a
disparu à l’époque révolutionnaire. Il faut ajouter à cette liste la petite fondation
que le cardinal de Joyeuse a créée en 1615 dans le sanctuaire de Lorette, près
d’Ancône, pour le repos de son âme.
Les rois, les ducs, les grandes familles catholiques et de riches prélats ont
entretenu ces domaines jusqu’à la Révolution. En 1793, le pape Pie VI* les a réunis
en un corps patrimonial unique qui fut officiellement restitué à la France au
moment du concordat de 1801. Lors de la rupture des relations diplomatiques
entre la France et le Saint-Siège en 1904, le Quai d’Orsay délégua discrètement un
fonctionnaire de la République pour continuer de gérer ce patrimoine.
Depuis 1924, c’est bien l’ambassadeur de France* auprès du Saint-Siège qui a
toute autorité sur les « Pieux établissements », sur leur gestion et sur leurs
personnels. Pour financer ses charges, il dispose dans Rome d’un fonds immobilier
(environ cent quarante appartements dans une douzaine d’immeubles de rapport)
que complètent parfois l’État (les Monuments historiques) ou telle région
concernée (c’est le conseil régional de Lorraine qui a récemment financé la
nouvelle façade de Saint-Nicolas-des-Lorrains).

Les Français sont donc chez eux à Rome. Parfois plus qu’ils ne l’imaginent.
Ainsi, combien d’entre eux, visitant la célébrissime place d’Espagne au milieu de
milliers de touristes, savent que le monumental escalier fleuri qui monte vers
l’obélisque et les deux campaniles de La Trinité-des-Monts dominant la colline du
Pincio est un ouvrage français, conçu par un Français et payé en argent français ?
Cet escalier de 144 marches, en effet, doit son existence à la générosité d’un certain
Étienne Gueffier, chargé d’affaires du roi Louis XIV auprès du pape, qui légua par
testament la somme de 60 000 écus, pour cette cause précise, aux pères de
La Trinité-des-Monts ! Autres temps, autres mœurs : le célèbre escalier vient de
faire l’objet d’une restauration dont le financement – 1,5 million d’euros – a été
assuré par un sponsor privé, le joaillier Bulgari, qui fait partie du groupe français
LVMH…

Pornocratie pontificale
Le siècle des « courtisanes »
Pendant plus de mille ans, les papes ont lutté pour préserver leur autonomie
dans un cadre politique qui les protégeait, souvent, et les dominait, parfois :
l’Empire romain, l’empire d’Orient, l’Empire carolingien, puis le Saint Empire
romain germanique. Le plus souvent, la papauté a tiré bénéfice de cette
confrontation avec plus fort qu’elle. À l’inverse, il est arrivé que le Siège
apostolique, privé de protecteur, soit happé dans les rivalités, les combines et les
dérives peu honorables d’une aristocratie romaine livrée à elle-même. Ainsi en fut-
e
il au début du X siècle, lorsque la déliquescence du pouvoir politique en Italie
entraîna la papauté dans une période aussi peu glorieuse que le sera, cinq siècles
plus tard, celle des Borgia*. Cette triste séquence, parfois surnommée
« gouvernement des courtisanes », est restée dans l’histoire sous un nom encore
plus infamant : la pornocratie pontificale.
Au tout début de ce siècle désolant, alors que nul empereur ne faisait trembler
personne à Rome, une famille noble régnait sur la Ville éternelle et dominait la
papauté : celle du consul et sénateur Théophylacte, qui contrôlait à la fois les
finances et la milice du Saint-Siège, et de sa femme Théodora. C’est sur leur
initiative que fut élu le pape Sergius III, qui régna sur le clergé romain par la
menace et la violence. Ce pontife était si proche de la famille régnante qu’il passait
pour avoir eu une relation intime avec la fille de Théodora, la très jeune Marousie,
dont il aurait eu un fils… qui sera élu pape sous le nom de Jean XI.
En attendant, à la mort du peu sympathique Sergius et après les deux règnes
éphémères d’Anastase III et de Landon, qui n’ont laissé aucun souvenir notable, la
famille de Théophylacte installa sur le trône de saint Pierre l’archevêque de
Ravenne, Jean X, dont les mauvaises langues prétendaient qu’il avait été naguère
très proche de Théodora. Avec l’aide du gendre de celle-ci, Albéric Ier, duc de
Spolète, Jean X réussit à contenir l’avancée des Sarrasins en Italie. Mais il se brouilla
avec la fille de Théodora, la susnommée Marousie, devenue la plus puissante figure
politique de Rome, ce qui lui valut d’être brutalement déposé et emprisonné au
château Saint-Ange où il sera assassiné en 929.
Suivirent deux papes de transition, Léon VI et Étienne VI, placés à la tête de
l’Église comme des intérimaires en attendant que grandisse le fils de Marousie.
Jean XI est effectivement élu en mars 931, alors qu’il n’a qu’une vingtaine
d’années ! C’est lui qui célébra personnellement le remariage de sa mère avec son
beau-frère Hugues de Provence, roi d’Italie, contre tous les principes canoniques,
et aussi… contre l’avis du premier fils de Marousie, Albéric II, qui jeta sa mère en
prison, se proclama prince et sénateur de Rome, et fit du pape impuissant une sorte
d’esclave préposé à l’administration des sacrements.
La série des scandales ne s’arrêta pas là : sur son lit de mort, Albéric fit jurer
aux notables de Rome d’élire à la tête de la papauté son fils bâtard Octavien sous le
e
nom de Jean XII, contrairement à toutes les règles qui, depuis le V siècle,
interdisaient à quiconque de désigner un futur pape du vivant d’un autre.
Qu’importent les principes ! Quand Jean XII fut élu, il n’avait pas dix-huit ans. Ce
pape un peu spécial n’était pas fait pour devenir le vicaire du Christ : plus porté sur
les femmes que sur la liturgie, il transforma le palais du Latran en un lieu de
débauche, avant d’être accusé plus tard, lors d’un synode vengeur, d’homicide,
parjure, sacrilège et inceste !
Époque terrible. On comprend qu’une partie du haut clergé romain soit allé
proposer au roi allemand Otton de remettre de l’ordre, moyennant le titre
d’empereur, dans une chrétienté à ce point dévoyée ! On comprend aussi
pourquoi, en réaction à ces turpitudes romaines, s’est développé à cette époque, à
partir de l’abbaye de Cluny, en Bourgogne*, un nouveau monachisme réformé et
autonome qui allait révolutionner l’Église et conquérir l’Europe…

Poupard (Paul)
Ministre de la Culture

Avec son collègue et voisin Roger Etchegaray*, le cardinal Paul Poupard fut un
des deux Français qui ont profondément marqué la vie de la curie romaine
pendant ces dernières décennies – les cardinaux Tauran et Mamberti étant plus
récents dans cette dignité. Fils de vignerons angevins, l’abbé Poupard était destiné à
enseigner à l’Institut catholique d’Angers lorsqu’il fut brusquement envoyé à Rome
en 1959 comme attaché à la section française de la secrétairerie d’État. Il y resta
douze ans – il y couvrit tout le concile Vatican II* – avant de revenir en France en
1971 pour diriger la « Catho » de Paris.
En mai 1980, Jean-Paul II effectue son premier voyage en France. Le pape
polonais explique, à l’Unesco, que l’homme se définit d’abord « par la culture ». À
Paris puis à Lisieux, le contact passe entre les deux hommes : Poupard est rappelé à
Rome pour s’occuper du Conseil pontifical pour les non-croyants, puis du Conseil
pontifical pour la culture qu’il crée en 1982. Devenu cardinal, Poupard sera
jusqu’en 2007 le « ministre de la Culture » de Jean-Paul II puis celui de Benoît XVI.
La culture, c’est son domaine. Incollable sur l’histoire de l’Église, parfaitement
au fait des débats intellectuels de son temps, Poupard n’a pas son pareil pour
représenter brillamment l’Église catholique dans les milieux culturels, notamment
athées, où elle n’a pas toujours bonne presse. Lecteur insatiable, il a lui-même
publié de nombreux livres, traduits dans des dizaines de langues, qu’il présente
pompeusement à ses visiteurs invités, chez lui, au troisième étage du palais San
Calisto, à découvrir sa magnifique bibliothèque :
— Les Poupard !

À l’attention de ceux qui, parfois, le trouvent un peu trop sûr de sa propre


valeur, je livre ici un souvenir personnel. C’était en 1997, à la veille des Journées
mondiales de la jeunesse* de Paris. Afin de préparer un dossier sur « les jeunes et
l’Église » pour un grand magazine français, j’ai rejoint le cardinal Poupard dans son
village de naissance, Bouzillé, dans le Maine-et-Loire, où il m’a accueilli avec une
simplicité désarmante, en soutane noire, bien loin des fastes et des mondanités de
la curie romaine. Non seulement cet autre Poupard m’a ému, mais il m’a permis de
réaliser, cette semaine-là, sur un sujet difficile, une interview d’une rare qualité.

Préservatif
Amour et responsabilité

D’abord, un peu d’histoire. La doctrine de l’Église sur la contraception a été


fixée en 1930, dans une encyclique intitulée Casti connubii, par le pape Pie XI* qui,
fidèle à la tradition millénaire de l’Église, condamna explicitement toute
contraception comme « intrinsèquement déshonnête » parce que s’opposant à la
procréation. En 1951, ouvrant un congrès de sages-femmes à Rome, son successeur
Pie XII* confirma cette interdiction, mais en entrouvrant une porte sur la
régulation des naissances par la méthode Ogino, jugée « compatible avec la loi de
Dieu ». C’est le même Pie XII, cette fois devant un congrès d’hématologues, en
1958, qui autorisa la prise de la pilule pour des raisons purement médicales.
En cette fin des années 1950, la pilule anticonceptionnelle était déjà mise en
vente aux États-Unis, forçant théologiens et moralistes à s’interroger – et à
s’opposer de plus en plus vivement sur son caractère « déshonnête » ou « illicite ».
Lors du concile Vatican II, fort sagement, Jean XXIII et Paul VI interdirent aux
pères conciliaires de s’emparer du sujet et instituèrent une commission ad hoc.
Celle-ci, de 1963 à 1966, allait élargir la réflexion théologique et pastorale sur la
question jusqu’à suggérer au pape d’assouplir, en effet, la doctrine de l’Église. Mais
Paul VI ne suivit pas les conclusions de sa commission et publia, en juillet 1968,
l’encyclique Humanae vitae qui provoqua un grand malaise chez les catholiques,
notamment aux États-Unis et en Europe occidentale.
Quand le cardinal Karol Wojtyla devient pape en 1978, il connaît le sujet. Tout
jeune évêque, en 1960, il a même publié un livre en Pologne, Amour et
responsabilité, qui est un véritable traité d’éducation sexuelle. Son approche,
étonnamment concrète, est personnaliste. Il explique, ce qui n’était pas courant à
l’époque, que l’acte sexuel est une chose magnifique car il est un don absolu d’une
femme à un homme et d’un homme à une femme. Il insiste sur la réciprocité de cet
acte qui unit deux « sujets », et non un sujet (l’homme) et un objet (la femme). Et il
explique que tout ce qui altère l’absolu de ce don – y compris la contraception – est
contraire au dessein de Dieu et à la dignité de la personne.
Ce qui a transformé ces débats théologiques en polémique acerbe, voire
violente, c’est la propagation du sida. Jusqu’alors, on parlait de la pilule. Depuis
l’apparition de la pandémie, c’est du préservatif qu’il est question. La contraception
n’est plus chimique, mais prophylactique. Je me suis souvent demandé quelle
décision aurait prise Paul VI si le virus VIH avait ravagé, de son temps, un
continent comme l’Afrique.
Jean-Paul II n’a jamais modifié son discours. Mais sous son pontificat, nombre
de cardinaux comme Martini (Milan), Agree (Abidjan) ou Danneels (Bruxelles)
ont expliqué que personne – et surtout pas un chrétien – ne pouvait prendre le
risque de donner la mort en contaminant son partenaire. Le cardinal Lustiger
(Paris) résuma ainsi le propos :

Si vous ne pouvez pas vous contenir, si vous êtes déjà en état de péché, évitez au moins d’ajouter un
crime à une faute !

Le sida n’a donc pas changé la doctrine de l’Église – la contraception n’est pas
licite, car c’est Dieu, et non l’homme, qui décide de la vie et de la mort – mais il a
sensiblement infléchi le discours de ses pasteurs. À la fin du pontificat de Jean-
Paul II, certains de ses proches, au plus haut niveau, avaient abordé à haute voix la
question du préservatif non pas en tant que moyen de contraception, mais en tant
que « moindre mal » dans le cas d’un couple dont un des époux est séropositif.
En 2010, Benoît XVI* a lui-même brisé le tabou dans son livre Lumière du
monde, où il explique que l’usage du préservatif peut se justifier « dans certains
cas » face à la propagation du VIH, et qu’il peut même être « le premier pas sur le
chemin d’une sexualité plus humaine ». Exemple donné par le pape : « Un
prostitué qui utilise un préservatif, cela peut être un premier pas vers la
moralisation, un premier élément de responsabilité. »
Cette spectaculaire prise de position de Benoît XVI n’a rien changé à la
doctrine de l’Église, mais elle a mis fin, d’un coup, aux torrents de réactions, voire
d’insultes, qui déferlaient régulièrement sur le Vatican chaque fois qu’on abordait
le sujet. Preuve en est le silence médiatique qui suivit la déclaration du pape
François à son retour d’Afrique, le 30 novembre 2015, considérant le préservatif
comme « une des méthodes » de lutte contre le sida…

Protodiacre
« Habemus papam ! »

Parmi les titres plus ou moins abscons ou désuets qui foisonnent au Vatican,
vestiges d’une tradition ancienne, multiple et incroyablement sophistiquée, il en est
un qui me fascine, dont le titulaire est un des personnages les plus connus, mais
aussi les plus furtifs, de l’Église universelle : le cardinal protodiacre. C’est celui qui
clame, à l’issue du conclave*, depuis la loggia des Bénédictions de la basilique
Saint-Pierre, la fameuse formule « Habemus papam !* » avant de s’effacer devant le
pape qui vient d’être élu et qui lui vole aussitôt, pour toujours, la vedette.
Le cardinal protodiacre est le plus ancien (et non pas le plus âgé) dans l’ordre
des cardinaux-diacres, qui est un des trois niveaux protocolaires ordonnant le
Sacré Collège, avec les cardinaux-prêtres et les cardinaux-évêques. Cette triple
hiérarchie est délicieusement archaïque et terriblement sophistiquée. Quand un
nouveau cardinal est nommé, il se voit attribuer une « diaconie », héritière des
quatorze diaconies de la Rome primitive, d’où son titre de diacre. Quand, dix ans
plus tard, il deviendra cardinal prêtre, sa diaconie sera élevée, jusqu’à sa mort, au
rang de paroisse. Si Dieu lui prête vie, quand il deviendra cardinal-évêque, il aura
droit à un des sept diocèses dits « suburbicaires » de la banlieue de Rome.
La dignité de protodiacre se complique d’une règle instaurée par Paul VI après
le concile Vatican II* : pour que le doyen des cardinaux-diacres prononce la
célébrissime formule du balcon de Saint-Pierre, encore faut-il qu’il soit électeur au
conclave, donc qu’il ait moins de quatre-vingts ans. Dans le cas contraire, c’est le
deuxième plus ancien dans l’ordre des cardinaux-diacres qui devient protodiacre.
Ou, s’il est lui aussi octogénaire, le suivant. Si le pontificat dure autant que ceux de
Pie XII ou de Jean-Paul II, on peut imaginer qu’une bonne dizaine de titulaires,
voire davantage, se succèdent à ce titre sans jamais éprouver la suprême griserie
d’annoncer au monde qu’il a un nouveau pape.
C’est à ces détails pointilleux qu’on en vient à comparer la vaticanologie à ce
qu’était naguère la kremlinologie. Comparaison dont je sais qu’elle est
parfaitement pertinente, pour avoir pratiqué l’une et l’autre.
Quirinal (Palais du)

Le fantôme de Pie IX

En 1573, le pape Grégoire XIII*, celui qui a laissé son nom à l’Université
grégorienne et au calendrier, a décidé de bâtir sur le mont Quirinal – la plus élevée
des sept collines de Rome – une résidence fortifiée destinée à échapper aux
moustiques et aux endémies qui se propageaient, chaque été, dans le quartier
marécageux du Vatican. Ses successeurs Sixte V et Paul V achèveront le palais, y
compris sa haute tour carrée dominant la ville et sa chapelle « Pauline » – qui,
comme le veut la tradition, hérita du nom du pontife qui ordonna sa construction.
Le palazzo del Quirinale allait tenir lieu de résidence papale pendant trois
siècles, jusqu’à ce que Pie VII*, en 1809, en soit chassé manu militari par
Napoléon* avant d’y revenir après Waterloo et la chute de l’Empire. Simple répit :
en 1848, lorsque le « Printemps des peuples » précipitera les nationalistes italiens à
la conquête de la Rome apostolique, le palais du Quirinal va être le cadre du plus
rocambolesque épisode de l’effondrement des États pontificaux*.
Le 24 novembre 1848, le pape Pie IX* est détenu prisonnier dans son propre
palais. Assiégé depuis quatre jours par les insurgés du mouvement Jeune Italie,
forcé à bénir un gouvernement civil dont il désavoue l’action, les allées et venues
du malheureux pontife sont contrôlées par une milice civique qui a fait déguerpir
les Gardes suisses*. C’est donc un milicien nationaliste de faction qui voit arriver
en grand équipage, ce soir-là, le duc d’Harcourt, ambassadeur de France, précédé
de coureurs et de torches. Difficile d’interdire la porte de l’appartement du pape à
un si prestigieux personnage. Le geôlier, méfiant, se poste néanmoins derrière la
porte, d’où il entend le Français hausser le ton d’emblée et tenir au pape des propos
véhéments. Comment pourrait-il imaginer que, pendant cette longue tirade
enflammée, le pape enfile une soutane noire et un large manteau avant de filer,
accompagné par un domestique, par une porte dérobée ? À quelques rues de là,
une berline appartenant à l’ambassadeur de Bavière l’attend, dans l’ombre, qui va
l’emmener en catimini, à la barbe des carabiniers, jusqu’au port de Gaète où il
trouvera protection auprès du roi de Naples. Au palais, le débit de l’ambassadeur
de France s’est fait moins tonitruant. Le duc d’Harcourt finit même par souhaiter
courtoisement une bonne nuit au Saint-Père avant de refermer la porte de
l’appartement derrière lui et de quitter le Quirinal dans son équipage de cérémonie.
Les membres de la garde civique l’ont dûment salué. Ils ne découvriront le
subterfuge que le lendemain matin !
Jamais plus un pape ne résidera au palais du Quirinal. Celui-ci deviendra en
1870 la résidence des rois d’Italie – au grand dam de Marguerite de Savoie, l’épouse
du roi Humbert, qui y verra les fantômes de papes traverser nuitamment sa
chambre – puis, en 1946, celle des présidents de la République italienne. C’est pour
rendre visite au plus haut représentant de l’État italien que les papes reviendront au
Quirinal, à commencer par Pie XII à la fin de 1939, non sans évoquer chaque fois,
dans leurs discours, le souvenir de la papauté d’antan.
Radio Vatican
Dans une quarantaine de langues
L’Église, en retard sur son époque ? Allons donc ! À peine les accords du
Latran* avaient-ils redonné au Vatican une existence juridique, en 1929, que Pie XI
confiait à l’ingénieur Marconi le projet de construire une station de radio
internationale dans l’enceinte du nouvel État. Le 12 février 1931, jour de
l’inauguration, la voix du souverain pontife se fit entendre sur les ondes pour la
première fois. Son message s’intitulait Qui arcano Dei (« Un Dieu tenu caché »), en
latin, à la façon de toutes les autres formes de communication papale depuis plus
de mille ans. C’était le premier d’une longue série de « radio-messages » qui
résonnèrent jusqu’au bout du monde, notamment sous Pie XII, pendant la guerre
mondiale – quand ils n’ont pas été brouillés par les services du maréchal
Goebbels – et les premières années de la guerre froide : en 1948, la « radio du
pape » diffusait déjà, en ondes moyennes, des émissions en dix-neuf langues !
Pie XI a confié Radio Vatican à la Compagnie de Jésus, sans doute parce qu’elle
s’inscrivait, à ses débuts, dans une démarche à la fois scientifique et missionnaire,
deux terrains sur lesquels les Jésuites avaient une grande expérience. Depuis 1970,
ses locaux et ses studios sont installés dans un immeuble massif dominant le Tibre,
le palazzo Pio, en face du château Saint-Ange, à quelques centaines de mètres du
Vatican. Je me rappelle y avoir été fasciné, lors de ma première visite, par les
panneaux indiquant les différents bureaux : Polacco, Slovacco, Ceco, Lituano,
Croato, Lettone, Sloveno, Ungherese, etc. Bien avant l’élection d’un pape polonais, la
station vaticane émettait seize programmes spécifiques en direction de l’Europe de
l’Est. L’impact de ces émissions en ondes courtes, rivales des programmes
américains Voice of America et Radio Liberty, était évidemment impossible à
mesurer, mais j’ai pu constater, dans mes reportages de l’époque, que ces émissions
ont joué un rôle important dans la résistance des catholiques de ces pays, de
Bratislava à Vilnius, de Gdansk à Lvov, à l’époque du communisme.

Ces dernières années, sous la direction du père jésuite Federico Lombardi,


Radio Vatican s’est considérablement développée et professionnalisée :
aujourd’hui, elle diffuse plus de cinquante heures d’émissions par jour, en une
quarantaine de langues, grâce à une large majorité de journalistes laïcs, tous très
conscients qu’ils doivent relever quelques défis technologiques, à commencer par
celui du numérique. Il est devenu enfantin, grâce à son site Internet, de se brancher
sur les programmes de Radio Vatican, qu’on habite à Paris ou au fond de la
brousse africaine. Cliquez sur [Link] et jugez vous-même ! Mais si un
millier de radios locales utilisent les techniques les plus modernes pour capter les
émissions de Radio Vatican, c’est toujours le même signal qui répond, à travers
l’espace, aux opérateurs :

Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat…


Comme pour rappeler à ses 20 à 30 millions d’auditeurs qu’une radio
mondiale ne se juge pas à ses prouesses technologiques, mais à son contenu !

Ralliement
La République vous appelle

C’est peut-être la plus flagrante intervention politique d’un pape dans la vie
d’un État moderne. La plus contestée, aussi. Et la plus contradictoire. Elle survient
à la fin de l’année 1890 alors que les catholiques français vivent, depuis dix ans, un
véritable calvaire. Le gouvernement de la France, drapé dans son militantisme
républicain, influencé par les clubs et les loges professant la lutte contre
l’« obscurantisme » et le « cléricalisme », a multiplié les mesures humiliantes, les
lois scélérates, les décisions assassines à l’égard de l’Église. Les catholiques, dans
leur grande majorité, en ont été confortés dans l’idée que la « Gueuse », comme ils
surnomment méchamment la République, est le mal incarné, et que pour la « fille
aînée de l’Église », le retour à la monarchie, à court ou moyen terme, est la seule
issue
Et voilà que le pape Léon XIII* les invite, officiellement, au choix inverse !
Dans un premier temps, telle une préparation d’artillerie, c’est le cardinal Lavigerie,
archevêque d’Alger, soixante-quinze ans, qui reçoit à sa table, le 12 novembre 1890,
l’état-major de la Marine française – amiraux et généraux sont majoritairement
catholiques et légitimistes – et les invite soudain à « adhérer sans arrière-pensée » à
la République. Ce qui restera dans l’histoire comme le « toast d’Alger » laisse
stupéfaits les hôtes du cardinal qui leur fait comprendre, à demi-mot, que le
message vient directement de Léon XIII*.
Le vieux pape a bien fait de ne pas monter lui-même au créneau. Les réactions,
en France, sont très négatives. Deux évêques seulement approuvent leur collègue
d’Alger. La grande majorité des journaux catholiques ne cachent pas leur
désappointement, voire leur colère. Rendre les armes à la République anticléricale
et franc-maçonne ? Jamais ! Seule la presse républicaine modérée applaudit, à
l’instar d’Eugène Spuller, un ancien compagnon de Gambetta devenu ministre des
Affaires étrangères, qui qualifie cette évolution de l’Église comme « l’événement le
e
plus important de la fin du XIX siècle ».
L’analyse du pape est simple. Les catholiques français ne retrouveront la paix
religieuse, pense-t-il, que s’ils cessent de vouer la République aux gémonies.
D’abord, ils n’apparaîtront plus comme des ennemis mortels aux yeux des chefs
républicains, qui feront montre d’une animosité moindre à leur égard. Ensuite, ils
seront mieux à même, de l’intérieur du système, de s’opposer aux manigances
tramées contre l’Église. Enfin, les cinq derniers scrutins électoraux ont montré que
le peuple français s’habituait au nouveau régime, et qu’il le trouvait
majoritairement légitime…
Léon XIII, en bon stratège, attendit que les passions se calment et que plusieurs
politiciens français modérés – Albert de Mun, Jacques Piou – s’engagent dans le
sens d’une participation des chrétiens à la vie publique, en jetant les bases de ce qui
sera plus tard la « démocratie chrétienne ». Un peu plus d’un an après le « toast
d’Alger », il rendit public son propre appel solennel au « ralliement » : annoncée
par une interview accordée au journaliste Ernest Judet dans Le Petit Journal du
17 février 1892, une encyclique intitulée en français Au milieu des sollicitudes fut
publiée le 20 février :

Nous croyons opportun, nécessaire même, d’élever de nouveau la voix, pour exhorter plus
instamment, nous ne dirons pas seulement les catholiques, mais tous les Français honnêtes et
sensés, à repousser loin d’eux tout germe de dissentiments politiques, afin de consacrer uniquement
leurs forces à la pacification de leur patrie.

Pour dissiper tout malentendu, le pape adressa le 3 mai une lettre aux évêques
de France leur enjoignant clairement d’« accepter la République ». La messe était
dite. Encore faudra-t-il attendre l’immense bouleversement social que sera la
guerre 1914-1918 pour que le monde catholique français, sans enthousiasme,
accepte enfin de participer à la vie publique dans le cadre du régime républicain.
Ratisbonne
Quand l’islam s’embrase

La ville de Ratisbonne – que les germanophones appellent Regensburg – fut le


théâtre, en septembre 2006, d’un événement important dans l’histoire de la
papauté moderne. Une sorte de cas d’école. À l’occasion de son voyage en Bavière,
le pape Benoît XVI* avait été invité à prononcer une conférence dans l’université
de cette vieille cité rhénane où il enseigna lui-même la théologie, naguère, pendant
près de dix ans. Dans l’après-midi du 12 septembre, le pape bavarois proposa ainsi
au « monde de la science », incarné par des professeurs et des étudiants qui
auraient pu être les siens, une disputatio très académique, à l’ancienne, sur le thème
de la foi et de la raison. La « raison créatrice » comme fondement de la foi
chrétienne, c’était un des sujets préférés du professeur Joseph Ratzinger. « La
religion sans la raison mène à la violence et au terrorisme », a cent fois expliqué ce
théologien hors pair. S’il ne se référait pas à la raison humaine, comment le
christianisme pourrait-il toucher l’intelligence des hommes, comment prétendrait-
il dialoguer avec les différentes cultures et les autres religions de la planète ?
Ainsi qu’il le faisait naguère, le vieux pape introduisit sa réflexion par une
parabole savante, où il évoquait l’empereur byzantin Manuel II Paléologue
conversant, au XIIIe siècle, avec un érudit perse à propos de la « guerre sainte »
(djihad) :

Montre-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau, s’exclame l’empereur, tu ne trouveras que des
choses mauvaises, comme cette prescription visant à répandre par l’épée la foi qu’il prêchait !

Une façon pour le pape de lancer le débat sur le dieu de l’islam, si supérieur à
l’homme qu’il ne saurait, lui, dépendre de la raison humaine…
Au centre de presse, les journalistes qui suivent le voyage s’ennuient. Ce long
texte insipide, dont ils ont reçu copie sous embargo, n’intéresse aucun rédacteur en
chef français, allemand, espagnol ou polonais. Seuls deux correspondants
américains notent cette citation provocatrice : ce jour-là, la presse américaine est
pleine de l’attentat du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers de New York,
dont c’est justement le cinquième anniversaire. Le lien est tout trouvé, pensent-ils,
avec le djihad vilipendé par le pape ! Dans une dépêche, l’Associated Press souligne
la coïncidence, reprise aussitôt par l’International Herald Tribune, puis par le New
York Times, lequel monte le sujet en première page :

Dans un discours enflammé, le pape Benoît attaque le sécularisme, le djihad, l’islam et le prophète
Mahomet !

Ces deux journaux sont lus dans le monde entier. Y compris par les
journalistes européens qui s’étonnent de cette accroche, à leurs yeux un peu forcée.
Or, dès réception de ces journaux dans les capitales musulmanes, c’est l’explosion :
un dirigeant koweïtien appelle tous les pays musulmans à rappeler leurs
ambassadeurs au Vatican, ce que fait aussitôt le Maroc, tandis qu’au Caire, le
nonce* est convoqué pour explication ; de Djakarta (Indonésie) à Amman
(Jordanie), de Riyad (Arabie Saoudite) à Naplouse (Cisjordanie), des dizaines de
dignitaires musulmans, relayés par les chaînes de télévision Al Jazeera et Al-
Arabiya, s’indignent soudain de la « provocation » du pape.
Avec vingt-quatre heures de retard, la presse européenne, sourde aux réserves
de ses propres envoyés spéciaux à Ratisbonne, s’aligne sur les médias américains et
arabes. Le flot de l’indignation mondiale est irrépressible. En trois jours, c’est
l’embrasement. En Inde, des manifestants descendent dans la rue aux cris d’« Allah
Akbar ! ». En Cisjordanie et en Irak, des cocktails Molotov sont lancés contre des
églises. En Iran, des portraits de Benoît XVI sont brûlés devant les caméras. À
Bagdad, le Conseil des moudjahidin appelle à la guerre contre Rome. En Somalie,
une malheureuse religieuse, sœur Sgorbati, est sauvagement assassinée dans un
hôpital de Mogadiscio…
Pour éteindre cet incroyable incendie, il faudra plusieurs mises au point du
Saint-Siège, puis une retouche au texte de son discours, puis les « regrets » publics
du Saint-Père, puis une adresse spéciale du pape lors de l’angélus* du dimanche 17,
puis une autre lors de l’audience générale* du mercredi 20. Il faudra encore
plusieurs gestes spectaculaires à Rome, puis une campagne d’explication sans
précédent de tous les nonces en poste en terre musulmane. Il faudra enfin, à la fin
du mois de novembre, un voyage de Benoît XVI en Turquie, où le pape priera en
compagnie du grand mufti d’Istanbul, dans la Mosquée bleue, le regard tourné vers
La Mecque !
C’est la première fois qu’un pape, à la tête d’une Église aux traditions
ancestrales et aux méthodes bimillénaires, est ainsi projeté – avec quelle violence ! –
dans l’univers de l’information instantanée et mondialisée. Un univers où
l’émotion immédiate et irréfléchie l’emportera toujours sur la raison et
l’intelligence. Où la moindre maladresse de langage peut transformer le « dialogue
des cultures » en « choc des civilisations ».
Et encore : ni Facebook ni Twitter n’existaient en 2006 !

Reagan (Ronald)
Une sainte alliance ?

Ronald Reagan, Jean-Paul II, même combat ! Même croisade contre le


communisme ! Je rencontre parfois, dans les livres, les films et les articles de presse
racontant la fin de la guerre froide, l’idée que la chute du Mur de Berlin aurait été la
conséquence d’une « sainte alliance » (sic) passée entre le président des États-Unis
et le chef de l’Église catholique pour mettre fin au système marxiste-léniniste
dominant la moitié de l’Europe. Le premier se serait reposé sur le second pour
soutenir activement la révolte polonaise et l’étendre à tout le bloc de l’Est, tout en
épuisant le géant soviétique dans une folle course aux armements.
Cette thèse a été émise pour la première fois par le journaliste américain Carl
Bernstein dans un article du Time Magazine, en février 1992. Puis dans un livre
paru en 1996, intitulé His Holiness (« Sa Sainteté »), où le même Bernstein fit
équipe avec le vaticaniste* italien Marco Politi pour exposer cette story
phénoménale : l’alliance ultrasecrète d’un pape polonais et d’un président
américain (les gentils) forçant les dirigeants de l’URSS (les méchants) à renoncer
au communisme. Le livre fut un best-seller mondial.
L’événement qui donne véracité à cette thèse est un déjeuner discret qui eut
lieu à la Maison Blanche le 15 décembre 1981, deux jours après que le général
Jaruzelski eut imposé l’« état de guerre » à la Pologne. Autour de la table présidée
par Ronald Reagan se retrouvèrent les Américains George Bush (vice-président),
James Baker (chef d’état-major) et Alexander Haig (secrétaire d’État) ; et les trois
principaux responsables de la diplomatie du pape, le cardinal Casaroli, son bras
droit Mgr Backis ainsi que le futur nonce Pio Laghi. Au menu : que faire pour la
Pologne ?
Le « complot » sera définitivement scellé lors de la visite de Ronald Reagan au
Vatican, le 7 juin 1982. Même si cette entrevue de cinquante minutes fut surtout
consacrée au Proche-Orient (Israël avait envahi le Sud-Liban la veille !), il est exact
que l’Américain et le Polonais, à propos des accords de Yalta et de la domination
soviétique en Europe de l’Est, se sont trouvés sur la même longueur d’onde. Il est
facile d’en déduire qu’ils se sont donné le même objectif : précipiter la fin du
communisme en Pologne et sur tout le vieux continent.
Il est vrai aussi que Ronald Reagan s’est pris de passion pour ce pape. D’abord
parce que ce fils d’un catholique et d’une protestante était lui-même très croyant.
Peut-être, qui sait, parce que le jeune Karol Wojtyla, avant d’entrer dans les ordres,
avait été longtemps comédien, comme lui. Certainement, aussi, parce qu’il vient de
réchapper de justesse, lui aussi, à un attentat, et que cela crée des liens. Enfin, parce
qu’il est convaincu que la lutte contre l’« empire du mal » est une cause quasiment
sacrée.
Encore faut-il apporter un bémol à cette thèse. En 1982, quelques semaines
avant son voyage à Rome, dans un discours aux Nations unies, le président Reagan
venait d’annoncer que son pays aiderait « tous ceux, où qu’ils soient, qui
voudraient lutter pour la liberté et contre le communisme ». Que cette doctrine
s’appliquât à la Pologne se comprenait fort bien, mais n’impliquait pas forcément
une « sainte alliance » aux allures de complot planétaire. Interrogé sur le sujet lors
d’un voyage en Afrique, en 1992, le pape Jean-Paul II répondit qu’il fallait « se
méfier des déductions a posteriori », ajoutant que Reagan et lui-même n’avaient pas
le même statut :
— Le mien était celui d’un pasteur, évêque de Rome, ayant l’Évangile pour
référence, et défendant certains principes moraux parmi lesquels, dans mon pays
comme ailleurs, les droits de l’homme…
Des convergences, oui. Un complot, non. Je voudrais ajouter ici, pour avoir
beaucoup travaillé sur ce sujet, que l’essentiel de la contribution de Jean-Paul II à la
chute du communisme – le fameux « N’ayez pas peur ! » (octobre 1978), le premier
voyage en Pologne (juin 1979), le soutien à Solidarność (août 1980) – s’est déroulé
alors que Ronald Reagan n’était encore qu’un modeste gouverneur de Californie.
D’ailleurs, si un tel pacte secret avait vraiment été concocté avec le pape Jean-
Paul II, avec le succès historique que l’on sait, nul doute que Reagan en aurait dit
un mot dans ses mémoires…

Révolution russe
Intrinsèquement pervers

L’année 1917, dont le centenaire est imminent, marque la naissance de la plus


énorme entreprise idéologique et propagandiste lancée contre l’Église catholique
depuis les conquêtes de l’islam au VIIe siècle. Elle marque le début d’un incroyable
et meurtrier bras de fer entre les deux plus grandes « religions » de l’époque – le
communisme et le christianisme – qui se terminera sept décennies plus tard, à la
fin de 1989, par la chute du Mur de Berlin et la rencontre, au Vatican, entre
Mikhaïl Gorbatchev* et le pape Jean-Paul II.
On a oublié aujourd’hui que la révolution russe fut d’abord saluée par la
papauté comme un don du Ciel. En mars 1917, la nouvelle de l’abdication de
Nicolas II, tsar de toutes les Russies, est accueillie par les catholiques avec un
enthousiasme non dissimulé, comme l’atteste en première page la revue Slovo
Istiny, organe de liaison des catholiques russes :

Gloire à la grande Russie libre ! Gloire à ses libérateurs ! Aux victimes de la révolution, éternelle
mémoire !

Et comme le confirme le télégramme du cardinal Gasparri, secrétaire d’État de


Benoît XV*, au nouveau ministre des Affaires étrangères russe, Pavel Milioukov :
selon son bras droit, le pape aurait exprimé « admiration et joie » devant cette
révolution « qui a coûté si peu de victimes ».
Pourquoi cette bienveillance ? Parce ce que la situation des catholiques, sous le
tsarisme, était tragique. Polonais, lituaniens et allemands (de rite latin), ukrainiens
et biélorusses (de rite byzantin) formaient une communauté disparate de six
millions d’âmes entièrement soumises à la domination de l’orthodoxie, religion
dont le tsar exerçait la tutelle et qui ne tolérait aucune concurrence. Pis : en Russie,
tout croyant se réclamant du « pape de Rome » était vite considéré comme un
traître à sa patrie !
Ce soutien passif de la papauté au Gouvernement provisoire russe va durer
jusqu’à l’effondrement de celui-ci, en octobre, sous les coups des bolcheviques
emmenés par Lénine et Trotski. Pour le pape Benoît XV comme pour les autres
dirigeants européens, le coup d’État d’octobre 1917 est fomenté par des agents juifs
ou apatrides au service du Reich allemand. Le nouveau régime des Soviets,
considéré comme un simple accident de l’histoire, est critiqué par tous. Sauf par le
Saint-Siège, qui fait preuve d’une étrange sérénité :
Les révolutions sont comme des pendules, écrit L’Osservatore Romano, elles oscillent entre deux
extrêmes jusqu’à ce que, leur élan initial s’étant épuisé, elles s’arrêtent au juste milieu.

Il faut dire que les nouveaux dirigeants russes, non sans arrière-pensées, ont
discrètement confirmé au pape l’exclusion du Saint-Siège, décidée en secret en
1915 par les Anglais, les Français et les Russes, de toute conférence diplomatique
d’après-guerre : c’était la condition mise par l’Italie pour rallier la Triple Entente
contre l’ennemi germanique. Garder le contact avec le nouveau régime russe en
quête désespérée de reconnaissance internationale, telle était la tactique de
Benoît XV, appuyée sur la neutralité diplomatique qu’il avait proclamée dès 1914.
Mauvais calcul. À la fin de la guerre, le Saint-Siège est exclu, en effet, des
négociations de Versailles. Or, ses diplomates ne parviennent pas à faire adopter un
statut pour les catholiques en Russie soviétique. En 1922, alors que Lénine a
brutalement interdit toute expression religieuse, le pape Benoît XV meurt sans
avoir retiré aucun avantage de son attitude ambiguë. Pie XI*, qui le remplace, ne se
fait guère d’illusion. Quand il s’appelait encore Mgr Achille Ratti, il a été visiteur
apostolique à Varsovie et il a vu de près, en 1919, que les bolcheviques n’étaient pas
des enfants de chœur. En 1924, il ordonne au représentant du pape à Munich, le
nonce Eugenio Pacelli, futur Pie XII, de s’installer à Berlin et d’y nouer des
relations avec l’ambassadeur des Soviets, Nicolaï Krestinski. En vain. Ces
conversations sont désespérément stériles. À son détriment, le Saint-Siège
comprend qu’il n’a rien à gagner à négocier avec un tel adversaire.
En 1926, Pie XI prend une initiative exceptionnelle : en grand secret, il envoie
un jeune jésuite français, Mgr d’Herbigny, reconstituer clandestinement une
hiérarchie catholique en Russie soviétique à la barbe du parti communiste et de la
police politique, la redoutable GPU. Hélas, ces nouveaux évêques se retrouveront
bientôt broyés par la répression stalinienne : ils seront envoyés au Goulag, fusillés
dans les caves de la Loubianka ou, pour les plus chanceux, expulsés du pays sans
ménagement.
C’est le même Pie XI qui, dans sa fameuse encyclique Divini redemptoris, en
1937, condamne définitivement le communisme comme étant « intrinsèquement
pervers ». Il est déjà loin, le temps où le pape applaudissait la révolution russe !
Rote
Une Église qui juge

S’il fallait montrer tout ce que la papauté a emprunté au très méticuleux et très
procédurier droit romain, l’exemple du tribunal de la Rote suffirait à la
démonstration. Au départ, l’entourage du pape réunit un banal conseil d’experts
instruisant les diverses causes qui lui sont soumises par les Églises locales. La
multiplication des requêtes venues des quatre coins de la chrétienté menaçant de
paralyser la tête de l’Église, ce conseil fut transformé au XIIIe siècle, non sans
logique, en un tribunal capable d’émettre lui-même des jugements. Plusieurs
pontifes, plus tard, amélioreront son fonctionnement, qui par une nouvelle
constitution apostolique, qui par un motu proprio adapté à l’évolution des temps.
L’avouerai-je ? J’ignorais à peu près tout de la Rote avant d’écrire ce livre.
L’étonnant jargon canonique qui entoure ce petit monde n’engage pas à le
fréquenter. J’ai lu que le mot rote venait de la forme circulaire de la salle où ses
auditeurs siégeaient à l’origine, mais je n’ai rien trouvé de certain à ce sujet. J’ai
surtout compris qu’il fallait bien distinguer la Rote romaine des deux autres
tribunaux de la curie, dont l’histoire et la vocation sont encore plus complexes :
— La Pénitencerie apostolique, fondée lors du développement des pèlerinages,
vers l’an 1200, pour répondre aux innombrables demandes de fidèles désirant
recevoir l’absolution de la bouche même du pape : il a fallu imaginer qu’un
cardinal, le pénitencier, qui va devenir le grand pénitencier puis le pénitencier majeur,
reçoive les confessions au nom du pape et se fasse aider par un « bureau » de
prélats répartis dans les cinq basiliques majeures où les pèlerins, à Rome,
demandent à se confesser.
— Le Tribunal suprême de la signature apostolique, héritier d’une
administration qui préparait, au Moyen Âge, les suppliques et causes particulières
soumises à la signature du Saint-Père. Cette instance fut également érigée en
tribunal – par Eugène IV*, au XVe siècle – et devint la juridiction suprême du Siège
apostolique, la seule à pouvoir examiner des recours contre la Rote. Son président,
qui s’appelle un « préfet », est un des cardinaux les plus capés de la curie* romaine.
Quant à la Rote, elle est un tribunal d’appel des sentences rendues par les
tribunaux diocésains, appelés officialités. Ses juges, appelés prélats auditeurs, se
déterminent après les plaidoiries des promoteurs de justice et des défenseurs du lien.
Ils s’occupaient essentiellement, jusqu’à l’automne 2015, des recours en nullité de
mariages religieux : un mariage ne pouvant être dissous, selon la doctrine, seule son
annulation pouvait être prononcée, en appel, par le tribunal de la Rote.
« Il ne faut pas enfermer le salut des personnes dans l’impasse du formalisme
juridique », a déclaré le pape François en janvier 2015. C’est ce mécanisme à la
complexité plutôt dissuasive, en effet, qui a fait l’objet d’un examen poussé au
dernier synode sur la famille, et d’une simplification radicale décidée par un pape
désireux d’humaniser le dossier des divorcés remariés*.
Saint-Louis-des-Français
Rendez-vous devant le Caravage
La paroisse Saint-Louis-des-Français, à Rome, est située derrière la piazza
Navona*. « San Luigi », comme disent les autochtones, est depuis 1498 le rendez-
vous de tous les pèlerins venus de France et, depuis moins longtemps, de l’Afrique
francophone. Cette grande église, dont la première pierre fut posée par Jules de
Médicis, futur Clément VII, et dont la construction dura de 1518 à 1589, offre trois
personnages emblématiques sur sa façade : Charlemagne*, Saint Louis et sainte
Clotilde. À l’intérieur, on voit des fresques figurant Saint Louis, saint Denis et
Clovis. Difficile de mettre en scène personnages plus représentatifs de ce que fut
jadis la « fille aînée de l’Église » !
Ce n’est pas pour ses références franques ou carolingiennes que cette église est
mondialement connue, mais pour deux œuvres majeures du Caravage –
admirables, en effet – représentant la Vocation de saint Matthieu et le Martyre de
saint Matthieu. Ces tableaux, qui furent une des attractions de l’année jubilaire
1600, n’ont jamais cessé de fasciner les visiteurs. Ils ont tant marqué l’académicien
Dominique Fernandez que celui-ci en tira une biographie romancée du peintre, La
Course à l’abîme, qu’on retrouve chez tous les résidents français à Rome. De son
côté, avant de devenir le pape François, le cardinal Bergoglio – qui résidait non loin
de là quand il séjournait à Rome – allait souvent méditer devant la Vocation de saint
Matthieu pour réfléchir, dit-il, à sa propre vocation.
En 1945, le philosophe Jacques Maritain, à qui le général de Gaulle* avait
confié le poste d’ambassadeur auprès de Pie XII, eut l’idée d’adjoindre à cette
paroisse un « centre culturel » chargé de faire rayonner la culture et la langue
françaises à Rome. Son arrière-pensée était de contrebalancer l’influence allemande
sur l’entourage du pape, la curie romaine et le clergé francophone de passage au
Vatican. Devenu l’Institut français, le Centre Saint-Louis de France est géré
directement par l’ambassade près le Saint-Siège, et n’a pas d’équivalent du côté de
l’ambassade de France auprès de l’Italie. Ce statut original fait du conseiller culturel
auprès du Saint-Siège, ès qualités, le directeur de l’Institut français. Il est aussi
insolite que celui des Pieux établissements* auxquels il est rattaché.
Sur le même trottoir, coincée entre l’église Saint-Louis-des-Français et
l’Institut français, je m’en voudrais de ne pas citer la Librairie française, qui fut
imaginée par le même Jacques Maritain en 1945 et inaugurée par son successeur
Wladimir d’Ormesson en 1948. Soixante ans après sa création, elle est toujours un
rendez-vous très prisé des prêtres attachés à la paroisse française, des résidents
français à Rome, ainsi que de nombreux intellectuels romains passionnés de
culture française.

Saints papes
« Santo subito ! »
Les papes ne sont pas des saints. Enfin, pas tous. Certes, ils constituent la
catégorie la mieux représentée du calendrier liturgique. Mais comment expliquer
qu’un tiers seulement des souverains pontifes aient été, comme on dit, élevés sur
les autels ? Après la crucifixion de saint Pierre sous l’empereur Néron, les
cinquante-huit premiers chefs de l’Église – jusqu’au pape Sylvère (536-537) – ont
été déclarés saints de façon un peu automatique. Pourquoi jusqu’à Sylvère, et pas
au-delà ? Parce que son successeur et rival, le pape Vigile*, était si ambitieux, si
malhonnête et si impopulaire que personne n’eut l’idée de le canoniser : à sa mort,
il fut enterré dans une église de la via Salaria, loin de Saint-Pierre. Le dénommé
Vigile fut le premier d’une longue liste de papes infréquentables dont la seule vertu
fut de rappeler que l’Église est humaine, trop humaine !
Vingt-trois autres papes seront encore proclamés saints avant que Grégoire IX,
au XIIIe siècle, réglemente la procédure de canonisation. Seuls deux papes,
Célestin V* et Pie V*, seront canonisés pendant les six siècles suivants, bien que
certains eussent amplement mérité d’être vénérés – qu’on se rappelle le
malheureux Pie VI*, chassé de Rome par les bouffe-curés du Directoire en 1798 et,
après un an de harcèlement indigne, mort en martyr à Valence, sans sépulture, à
quatre-vingt-deux ans !
Dans les temps modernes, seul Pie X* (1903-1914) figura longtemps au
calendrier romain, grâce à Pie XII qui le canonisa en 1954. Mais le cas du
sympathique Giuseppe Sarto montre bien l’ambiguïté de toute canonisation
papale : si Pie X fut incontestablement un saint homme à la piété admirable, son
pontificat fut le plus rétrograde du siècle. Chantre de l’antimodernisme, Pie X alla
jusqu’à ressusciter le Syllabus de son lointain prédécesseur Pie IX ! Or, peut-on
canoniser un pape sans valoriser son action, ses choix, son bilan ? Qui peut penser
que Pie XII, qui avait fait ses premières armes sous Pie X, n’avait pas d’arrière-
pensée politique en offrant ce pape-là à la vénération des fidèles ?
Second casse-tête apostolique : si tel ou tel pape est canonisé, est-ce à dire que
ses prédécesseurs ou successeurs ont démérité ? La question s’est posée en 1965, à
la fin du concile Vatican II. La vox populi et de très nombreux évêques ont
spontanément déclenché un procès en béatification de Jean XXIII*, le « bon pape
Jean » qui avait eu la géniale audace de convoquer le concile. Mais aussitôt, les
anciens collaborateurs de Pie XII* ont fait valoir que leur défunt patron méritait
amplement la même promotion dans l’ordre de la sainteté : n’était-ce pas le
meilleur moyen de défendre la mémoire de ce pape tant critiqué, à cette date, pour
son attitude pendant la guerre ? Depuis lors, le dossier de la béatification de Pie XII
revient régulièrement dans l’actualité, gelant aussitôt, chaque fois, les relations
judéo-chrétiennes !
En l’an 2000, quand le pape Jean-Paul II se prépare à béatifier Jean XXIII, la
curie lui suggère d’équilibrer le choix de ce grand « réformateur » par celui de
e
Pie IX, le pape qui déclara la guerre aux idées modernes au milieu du XIX siècle.
Quand ce sera le tour du pape polonais, en 2011, quelques prélats conservateurs
caresseront – sans succès – l’idée d’associer dans une même dévotion Jean-Paul II
et Pie XII : Benoît XVI n’avait-il pas déclaré celui-ci « vénérable » deux ans plus tôt,
laissant espérer à ses partisans une béatification qui tiendrait lieu de spectaculaire
réhabilitation ? Toutefois, le pape allemand a préféré éviter ce qui aurait été
qualifié, à coup sûr, de provocation.
Un pape canonisant un pape défunt, cela donne lieu à une belle cérémonie.
Que dire de l’extraordinaire célébration papale organisée à Rome le 27 avril 2014
par le pape François, qui présida la cérémonie de canonisation de Jean XXIII et de
Jean-Paul II, étant lui-même flanqué de son prédécesseur Benoît XVI, devenu pape
« émérite » ? Deux papes vivants canonisant deux papes morts : cette « fête des
quatre papes », inédite dans l’histoire, fut suivie par deux milliards de
téléspectateurs !
J’observe que ces deux derniers pontifes ne seront pas célébrés à la date de leur
« naissance au Ciel », comme c’est la tradition, mais à celle de leurs « exploits » :
saint Jean XXIII sera désormais fêté le 11 octobre, date anniversaire de son discours
d’ouverture du concile Vatican II ; et saint Jean-Paul II le 22 octobre, jour
anniversaire de cet appel fameux qui l’a fait entrer dans l’histoire : « N’ayez pas
peur ! »

Secrétairerie d’État
Le bras armé du pape

La secrétairerie d’État aurait dû s’appeler « secrétairerie papale ». C’est ce que


Paul VI avait souhaité lorsqu’il réforma la curie* après le concile Vatican II, et qu’il
e
attribua à la très ancienne secrétairerie apostolique, inventée au XV siècle par le
pape Innocent VIII, la tutelle sur l’ensemble des dicastères. C’est depuis cette
époque qu’on compare souvent le secrétaire d’État au « Premier ministre » du
Saint-Siège : c’est lui qui, au nom du pape, dirige et coordonne l’ensemble des
organes administratifs qui composent la curie romaine.
Jean-Paul II, quand il a réformé la curie en 1988, a encore accru le rôle
dirigeant de la secrétairerie d’État. Quatre ans plus tôt, il avait écrit au cardinal
Agostino Casaroli, détenteur du poste, qu’il lui confiait officiellement tous les
pouvoirs temporels du pape ! Quelques mois plus tard, en visite pastorale dans la
région natale de Casaroli, Jean-Paul II eut ce mot :
— On dit que le pape travaille beaucoup, mais non : celui qui travaille
vraiment, c’est le secrétaire d’État !
Dans le même temps, le pontife polonais a clairement distingué, dans cette
institution très particulière, deux instances complémentaires : la première est la
Section pour les affaires générales, qui s’occupe de tout le fonctionnement du Saint-
Siège, et que dirige le substitut, personnage essentiel, véritable numéro 3 du
Vatican, lui-même assisté d’un assesseur ; la seconde, la Section pour les relations
avec les États, est chargée des affaires extérieures et dirigée par un secrétaire aux
relations avec les États, lui-même assisté d’un sous-secrétaire.
Pour la petite histoire, cette seconde section doit beaucoup à la Révolution
française, puisqu’elle fut créée par Pie VI en 1793, c’est-à-dire en pleine Terreur,
sous le nom de Congrégation pour les affaires ecclésiastiques du royaume des
Gaules. À la fin du règne de Napoléon*, Pie VII étendit ses compétences au reste
du monde. Ce « ministère des Affaires étrangères du Vatican », comme on l’a
souvent qualifié, fut rebaptisé Conseil pour les affaires publiques par Paul VI, avant
que Jean-Paul II lui donne son titre et son statut actuels. Cette seconde section est
naturellement chargée des relations avec les quelque 180 pays qui entretiennent des
relations diplomatiques avec le Saint-Siège.
Le secrétaire d’État est donc le premier collaborateur du pape, au nom duquel
il assure et coordonne le fonctionnement de l’Église universelle. Cette écrasante
responsabilité fut souvent exercée par des personnalités exceptionnelles comme
Silvio Valenti Gonzaga (sous Benoît XIV), Ercole Consalvi* (sous Pie VII),
Mariano Rampolla (sous Léon XIII) ou Rafael Merry del Val (sous Pie X). Il arriva
aussi qu’elle fût exercée par le pape en personne (sous Pie XII). Les derniers
cardinaux à avoir exercé cette fonction majeure furent Jean Villot (qui servit
er
successivement Paul VI, Jean-Paul I et Jean-Paul II), Agostino Casaroli, Angelo
Sodano, Tarcisio Bertone (nommé par Benoît XVI) et, depuis octobre 2013, Pietro
Parolin.

Séminaire français
Une formation romaine

Il s’appelait Dieu. C’était son nom de famille. Irénée Dieu, venu d’Amiens, en
Picardie, fut le premier jeune prêtre français à s’installer, le 10 octobre 1853, sous le
règne de Pie IX*, au Séminaire français de Rome. Il était le premier à bénéficier de
la campagne menée par le plus grand journaliste catholique de l’époque, Louis
Veuillot, qui s’était publiquement ému de la désinvolture avec laquelle l’Église de
France, encore très « gallicane » et souvent méfiante à l’égard du Saint-Siège,
considérait les études de théologie ou de droit canonique à Rome.
Le Séminaire français s’est installé dans un ancien couvent de clarisses qui avait
jadis donné son nom à la rue Santa Chiara, dans le centre historique de Rome, non
loin du Panthéon. C’est le pape Pie IX, enthousiasmé par cette initiative, qui en fit
don à la congrégation des pères du Saint-Esprit (les « spiritains ») avant d’ériger
canoniquement, par la bulle In sublimi en 1856, l’institution que Léon XIII*
transformera en séminaire « pontifical » français en 1902.
En plus de cent soixante ans, le Séminaire français va recevoir quelque cinq
mille séminaristes et prêtres étudiants inscrits dans de prestigieuses universités
comme la Grégorienne, l’Apollinarium ou l’Angelicum. Dans cette masse d’anciens
élèves, on trouve un nombre incalculable d’archevêques, de cardinaux, de nonces
ou de professeurs de séminaire : Gabriel-Marie Garrone, Roger Etchegaray*, Jean-
Louis Tauran, tout comme le schismatique Marcel Lefebvre*, sont passés par le
séminaire où ils ont complété leurs études par des rencontres, des amitiés et des
contacts précieux.
Un lieu de formation, donc, mais aussi un lieu d’accueil, un carrefour où, à
l’occasion, se croisent jeunes pousses et vieux crocodiles de l’Église : combien
d’évêques français en simple déplacement à Rome ou en visite ad limina* ont
bénéficié du calme des chambres du premier étage de « Santa Chiara » ! Les anciens
du séminaire affirment même que, au début des années 1960, une partie des textes
de Vatican II* ont été rédigés là, dans la fièvre des débats conciliaires, par un
groupe informel d’archevêques chenus et de jeunes théologiens enflammés, tard le
soir et tôt le matin…

Sic transit gloria mundi !


Un simple mortel

C’est par cette formule que chaque nouveau pape, le jour de son
couronnement, était naguère ramené à l’humble réalité du monde. Dominant
cardinaux et ambassadeurs du haut de sa sedia gestatoria, l’impressionnante chaise
à porteurs où l’élu du conclave siégeait pour la première fois, le nouveau pape
coiffé de sa tiare* se voyait apostrophé à trois reprises par un simple clerc de la
chapelle papale – un moine, dans les premiers temps – qui levait lentement un
roseau surmonté d’une poignée d’étoupe à laquelle il mettait le feu : alors que les
cendres tombaient aux pieds du pape, lui rappelant que poussière, il redeviendrait
poussière, le clerc prononçait la célèbre formule :
— Pater sancte ! Sic transit gloria mundi !
Ce qui veut dire, en français : « Saint Père ! Ainsi passe la gloire du monde ! »
La cérémonie a été abandonnée en 1978, lorsque le pape Jean-Paul Ier renonça
au couronnement, donc à ce rituel qui datait, selon les historiens, de la fin du
Moyen Âge. Encore faut-il chercher l’origine de ce rappel à l’humilité – également
prononcé dans certaines cérémonies d’initiation maçonnique – dans une antique
pratique de l’Empire romain qui faisait escorter un général vainqueur, lors de son
défilé triomphal à Rome, par un esclave chargé de lui rappeler qu’il n’était, lui
aussi, qu’un simple mortel.

Silences (pendant la guerre)


Quand l’histoire bégaie

Attention, sujet brûlant ! À éviter lors des dîners de famille et sur les plateaux
de télévision ! Les « silences » de Pie XII* pendant la Seconde Guerre mondiale
déclenchent régulièrement de vives polémiques, et pas seulement dans la
communauté juive. Je n’entends pas ici trancher entre détracteurs et défenseurs de
ce pape, mais faire observer que son lointain prédécesseur Benoît XV*, pendant la
guerre 1914-1918, avait connu les mêmes affres, dans les mêmes conditions, et
pour les mêmes raisons.
Une guerre peut en cacher une autre. Le 4 septembre 1914, le cardinal Della
Chiesa, cinquante-neuf ans, un diplomate confirmé, est élu alors que le premier
conflit mondial vient d’éclater. L’attentat de Sarajevo a eu lieu cinq semaines plus
tôt. Le conclave a réuni à Rome, non sans tensions, des cardinaux appartenant aux
nations belligérantes : von Hartmann (Allemagne), Csernoch (Autriche-Hongrie),
Amette (France) ou Mercier (Belgique). Le nouveau pape, le soir de son élection,
s’empresse de proclamer la neutralité du Saint-Siège. Comment eût-il pu faire
autrement alors que l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la France sont les trois plus
grandes nations catholiques de l’époque ?
C’est exactement ce qui va se passer le 4 mars 1939 après la mort de Pie XI,
alors que la guerre est imminente. Le conclave désigne un diplomate réputé, ancien
nonce en Allemagne : Eugenio Pacelli, soixante-trois ans, qui a longtemps conduit,
comme secrétaire d’État du pape défunt, la diplomatie vaticane. Les dirigeants des
grandes puissances – sauf ceux du Reich – se réjouissent du choix de cet homme
solide et expérimenté qui va tout faire, en effet, pour éviter la guerre : contacts tous
azimuts, mobilisation des nonces, appels aux pays les plus engagés, etc. Et qui
proclame pour faciliter les choses, à son tour, la neutralité du Saint-Siège.
Or, Pie XII a effectué ses premiers pas à la secrétairerie d’État sous Benoît XV.
Il se rappelle que la « neutralité », seul choix possible pour le Vatican, est un piège :
elle implique en effet, aux termes de la convention de La Haye de 1907,
« impartialité » et « abstention » de la part de l’État qui s’en réclame. En
septembre 1914, le nouveau pape était à peine élu que les envahisseurs allemands,
après avoir semé la terreur en Belgique (monastères incendiés, prêtres assassinés,
religieuses violées), plongeaient vers Paris et bombardaient la cathédrale de
Reims*, celle-là même où étaient jadis sacrés les rois de France ! Aux catholiques
belges et français choqués par de tels sacrilèges, Benoît XV avait dû opposer le
silence désolé que lui imposait sa neutralité. Le polémiste Léon Blois l’avait traité
de « Pilate XV ». Clemenceau lui-même le surnomma le « pape boche ».
La neutralité du Saint-Siège provoquera la même incompréhension après
septembre 1939 : le pape ne ferait-il donc aucune différence entre un pays
agresseur et un pays agressé ? L’histoire semble bégayer, celle des alliances, des
stratégies et des reniements. Dès son élection, Pie XII tente de convaincre l’Italie de
ne pas se ranger derrière l’agresseur germanique. Exactement comme Benoît XV en
1914. Et avec un résultat comparable : l’État italien ralliera finalement la Triple
Entente à Londres en 1915, tandis que Mussolini alignera brutalement l’Italie
fasciste sur les rangs de l’Allemagne nazie en 1939.
La neutralité du Saint-Siège lui a-t-elle permis, au moins, quelque initiative
particulière ? Sans doute. Le 8 septembre 1914, Benoît XV lance un appel
pathétique à cette « Europe qui ruisselle de sang chrétien ». Mais son discours, qui
ne condamne personne, n’est pas entendu. Il prêche dans le désert. Son lointain
successeur fera de même dans un appel désespéré à la radio le 24 août 1939, qui
fera un flop : mais Pie XII pouvait-il savoir que la veille de son radio-message, en
grand secret, Adolf Hitler et Joseph Staline s’étaient tranquillement partagé la
Pologne qu’ils attaqueront respectivement le 1er et le 17 septembre ?
En août 1917, Benoît XV lance un nouvel appel à la paix assorti d’un plan
global de règlement du conflit. Ses propositions sont discutées, mais les belligérants
les rejettent – notamment les Allemands, au grand dam du nouveau nonce
apostolique à Munich qui n’est autre qu’Eugenio Pacelli. Or, au printemps 1939,
l’histoire se répète : le même Pacelli devenu Pie XII lance l’idée d’une conférence
des cinq gouvernements les plus impliqués par le risque de guerre – Allemagne,
Italie, Pologne, France, Grande-Bretagne – et propose même d’héberger cette
rencontre au Vatican. Il reçoit cinq réponses polies, toutes négatives. Hitler
explique même très courtoisement au nonce apostolique à Berlin, Mgr Orsenigo,
qu’il n’y a lieu de ne craindre aucun risque de guerre !
Pourquoi les « silences » de Benoît XV et les « silences » de Pie XII n’ont-ils pas
laissé le même souvenir dans la mémoire européenne ? À cause de la Shoah.
L’extermination des juifs d’Europe, qui commence en 1942, se heurte, elle aussi, à
la neutralité obstinée du Saint-Siège, assortie d’une terrible crainte, de la part de
Pie XII, qu’une intervention trop musclée de sa part ne déclenche, du côté nazi, de
terrifiantes représailles, comme ce fut le cas aux Pays-Bas après la condamnation de
la Shoah par les évêques hollandais en juillet 1942. La « solution finale »,
événement hors normes, a bouleversé les valeurs, les critères et les perspectives de
l’histoire moderne. Elle a jeté lourdement l’opprobre sur le seul Pie XII, au point de
faire oublier la question que l’éditorialiste de La Croix posait déjà en 1915 à propos
de Benoît XV :

Le monde attendait la parole du pape ; pourquoi le pape n’a-t-il pas parlé ?

Sixte IV (1471-1484)
Le père de la Sixtine
Il a donné son nom à la chapelle Sixtine*. Rien que pour cela, il a mérité une
place insigne dans l’histoire de la papauté. C’est lui qui confia au Pérugin, entre
autres artistes convoqués pour décorer la célèbre chapelle, le soin de peindre La
Remise des clefs à saint Pierre, qu’on voit à droite en entrant, juste avant le jubé.

Comme pour rappeler que Rome, la ville de Pierre*, détient bien la primauté
apostolique. À la veille de l’année jubilaire 1475, Sixte IV a expliqué, sans ambages,
qu’il entendait faire de Rome la « capitale de l’univers ».
Fort de cette ambition qui n’avait rien de spirituel, il fit preuve d’un
dynamisme culturel et artistique qui justifia qu’on nomme cette période la
« Renaissance ». À Rome, il perça des rues, aménagea des places, restaura des
bâtiments, répara des aqueducs, construisit des ponts – dont le Ponte Sisto qui
porte son nom – et bâtit des églises. Il fit venir au Vatican les plus grands peintres
et sculpteurs de son époque : Mino da Fiesole, Verrochio, Pinturicchio, Botticelli,
etc. Avec l’aide du maître franco-flamand Josquin des Prés, il améliora la musique
d’église et fonda la schola cantorum de la chapelle Sixtine. Il enrichit la Bibliothèque
vaticane créée par son prédécesseur Nicolas V* et y ajouta un département des
Archives secrètes*.
Humaniste et mécène, Sixte IV fut d’abord un chef politique et militaire plus
intéressé par la conduite de la guerre que par l’annonce de l’Évangile. Il équipa une
flotte pour lutter contre la menace turque, complota contre les Médicis à Florence,
agrandit manu militari les États pontificaux*, et dépensa, pour tout cela, des
sommes gigantesques. C’est lui aussi qui autorisa les souverains espagnols à
généraliser l’Inquisition* et fit du dominicain Torquemada le « Grand Inquisiteur »
qui fera fantasmer Schiller, Dostoïevski, Verdi et tant d’autres !
Sixte IV est aussi le premier d’une série de papes scandaleux qui s’illustrèrent,
pendant la Renaissance, par une vie privée dissolue, un népotisme échevelé et un
goût du luxe tapageur. Lui-même élevé dans une famille pauvre, Francesco Della
Rovere avait pourtant commencé sa carrière comme franciscain – il fut même le
général de cet ordre mendiant en 1464. Promu cardinal, il fut élu pape en 1471 au
milieu d’intrigues confuses et dans une débauche de cadeaux et de promesses. Une
fois désigné, il couvrit sa famille, notamment ses insatiables neveux, de titres et de
bénéfices. Il traça ainsi la voie de celui qui allait, sur ce plan, battre tous les records :
Alexandre VI Borgia*.

Sixte Quint (1585-1590)


Le bâtisseur

Sans lui, sans cet humble fils d’ouvrier agricole entré à douze ans chez les
franciscains d’Ancône, Rome ne serait pas aussi belle. Intelligent, cultivé,
prédicateur réputé, devenu inquisiteur à Venise puis général de l’ordre des
Franciscains, créé cardinal par Pie V*, il fut élu pape en 1585 sous le nom de Sixte
Quint (Sixte V).
Il se retrouva plongé dans le désordre politique et les guerres de Religion.
Énergique jusqu’à se montrer violent, le « pape de fer » – comme on le
surnomma – lutta contre le banditisme, renfloua le trésor pontifical, remania le
Sacré Collège et réforma la curie : c’est lui qui créa les quinze congrégations
permanentes qui devaient rester presque inchangées jusqu’au concile Vatican II.
Sur le plan diplomatique, il soutint le roi Philippe II d’Espagne dans son projet
d’envahir l’Angleterre protestante – et le lâcha après le retentissant échec de
l’Invincible Armada espagnole au large de Gravelines en 1588.
Mais Sixte Quint a surtout contribué à faire de Rome une ville majestueuse,
reliant les grands centres de pèlerinage par de larges axes ponctués d’obélisques
antiques – notamment celui qui domine aujourd’hui la place Saint-Pierre, dont le
déplacement d’une centaine de mètres fut une prouesse d’ingénierie. Il
reconstruisit les principaux aqueducs, érigea la grande fontaine du Quirinal, rebâtit
le palais du Latran et acheva la coupole de la basilique Saint-Pierre* – un
incroyable exploit architectural qui demanda vingt-deux mois d’efforts. On lui doit
aussi la nouvelle Bibliothèque du Vatican, plus spacieuse que l’ancienne, et
l’agrandissement du Palais apostolique*.
Si les amoureux de Rome bénissent aujourd’hui ce pape pour son œuvre de
bâtisseur, les Romains de l’époque, lassés de voir leurs impôts partir en vaines
constructions de prestige et en interminables travaux de voirie, l’ont détesté au
point de briser sa statue à la nouvelle de sa mort en 1590 !

Sixtine (Chapelle)
Un écrin pour le conclave

Elle s’appelle « Sixtine » parce que sa construction a été décidée en 1475 par le
pape Sixte IV* et inaugurée par lui en 1483. Mais c’est Jules II* qui inaugura en
1512 sa voûte peinte par Michel-Ange, et Paul III* qui dévoila en 1541 le
célébrissime Jugement dernier peint par le même Michel-Ange sur le mur du fond.
Il aura donc fallu sept décennies et une demi-douzaine de papes pour mener à bien
le projet de remplacer l’ancienne Capella magna qui, depuis le Moyen Âge, servait
de chapelle privée à la cour pontificale, et qui avait subi de graves dégradations
pendant le séjour des papes en Avignon*.
Quand on entre dans cette chapelle de 40 mètres de long, on est d’abord frappé
par le jubé surmonté de candélabres qui séparait jadis l’espace réservé au clergé de
celui attribué au public, et par les mosaïques de marbre, géométriques, qui
décorent le sol. Puis, en relevant la tête, on découvre les grandes fresques des murs
latéraux, réalisées par les plus grands artistes italiens de l’époque : Botticelli,
Ghirlandaio, Rosselli, Signorelli, le Pérugin et Pinturicchio. Ces impressionnants
tableaux représentent des scènes de la vie de Moïse (côté sud) et de la vie du Christ
(côté nord) si enjolivées de personnages aux costumes chatoyants, de paysages
complexes et de monuments contemporains, comme le voulaient les canons de la
Renaissance, qu’on a du mal à reconnaître le Passage de la mer Rouge, le Sermon sur
la montagne ou la Tentation au désert !
À peine a-t-on le temps de remarquer, au-dessus de ces fresques, les trente-
deux portraits de papes figurant entre les fenêtres, dans des niches en trompe-l’œil,
que le regard est irrésistiblement attiré par la voûte en berceau constellée des scènes
bibliques peintes a fresco par Michel-Ange, dont la célèbre Création d’Adam (le
doigt de Dieu tendu vers le premier homme). Est-il vrai que Michel-Ange réalisa
tout ce travail couché sur le dos, ou est-ce une légende ?

On oublie vite la question quand le regard s’attache, pour ne plus la quitter, à


l’œuvre colossale accomplie par l’artiste sur le mur oriental, vingt ans après avoir
achevé de décorer la voûte, sur commande des papes Clément VII et Paul III*. Sur
20 mètres de hauteur, un Michel-Ange vieillissant et irascible a mis six ans à
peindre ce Jugement dernier, invraisemblable tableau foisonnant de plusieurs
centaines de personnages nus, y compris le Christ séparant les élus des damnés,
que les papes suivants feront recouvrir de voiles pudiques !
Depuis 1492, la chapelle Sixtine est, à quelques exceptions près, le théâtre de
l’élection du souverain pontife. Chaque fois qu’un pape meurt, les cardinaux s’y
retrouvent, réunis en conclave*, pour prier, échanger, méditer et finalement élire
l’un d’entre eux, dans une atmosphère très particulière due à cet extraordinaire
décor qui impressionne ces électeurs pas comme les autres et qui fascine, à raison,
les médias du monde entier.

Sport
Un pape en survêtement ?

Un pape peut-il faire du sport ? Le plus éminent représentant de Dieu sur terre,
vicaire du Christ et successeur du Prince des Apôtres, a-t-il le droit d’entretenir son
corps, de faire jouer ses muscles, de réguler son souffle ? La question eût été
naguère incongrue, ne serait-ce qu’en raison de l’âge moyen auquel les papes sont
élus. Il faudra l’imagination débordante d’un Nanni Moretti, dans son film
Habemus papam*, pour mettre en scène un tournoi de volley-ball loufoque
opposant, dans le cadre d’un conclave prolongé, des cardinaux chenus et
essoufflés !
Et pourtant, un des plus grands papes du XXe siècle, Pie XI, fut un grand
sportif. Dans sa jeunesse, l’abbé Achille Ratti était un alpiniste de tout premier
ordre, qui a laissé sa trace dans les registres de la haute montagne. Les habitués du
Mont-Blanc partant à l’assaut des Aiguilles grises par le glacier du Dôme savent que
cet itinéraire, du côté italien du célèbre massif, s’appelle encore aujourd’hui la voie
du Pape*.
Mais si le dynamique Mgr Ratti put satisfaire sa passion des hauts sommets
tant qu’il dirigeait la bibliothèque Ambrosienne de Milan, à quelques dizaines de
kilomètres du Val d’Aoste, il dut renoncer à ces ascensions lorsque Pie X, à la veille
de la guerre 1914-1918, le nomma à la tête de la prestigieuse Bibliothèque vaticane,
à Rome, avant de l’envoyer comme nonce apostolique à Varsovie. Quand il
reviendra à Milan comme archevêque, à soixante-quatre ans, l’ivresse grisante des
sommets, le maniement du piolet et la chaleur virile des refuges ne seront plus que
lointains souvenirs.
On sait moins qu’à l’époque, un certain abbé Eugenio Pacelli, futur Pie XII*,
ne dédaignait pas de s’adonner au sport : grand nageur, excellent cavalier, il s’est
même passionné, comme tous les Italiens, pour la course cycliste, au point de
baptiser une petite église, en 1948, en haut du col de Ghisallo, qui fut au Tour de
Lombardie ce que le Galibier est au Tour de France, du nom de Notre-Dame
universelle des cyclistes. Quelques années plus tard, en recevant au Vatican un
congrès de professeurs d’éducation physique, le pape Pie XII souligna que le sport,
« en développant et fortifiant le corps humain » et « en contribuant à sa
perfection », permettait de « rapprocher l’homme de Dieu ». À condition, précisa-
t-il, de ne point sombrer dans « le culte ou la divinisation du corps ». Pas un mot,
dans ce long discours, sur la salle de gymnastique qu’il avait fait installer pour lui-
même dans le Palais apostolique*. À l’époque, rien ne filtrait sur la vie intime du
souverain pontife : aucun paparazzo n’a jamais photographié Pie XII en
survêtement, faisant des étirements sur son tapis de sol !
En octobre 1978, un pape de cinquante-huit ans a brisé ce tabou. Un pape en
pleine forme physique, respirant la santé, ne comptant pas ses heures de sommeil.
Un pape montagnard habitué à l’endurance et « attaquant le sol avec le talon »,
comme l’a joliment dit un de ses amis. Le cardinal polonais Karol Wojtyla, au soir
de son élection, avait cru devoir renoncer au sport. Lui qui emmenait des groupes
de jeunes pèlerins à vélo jusqu’au sanctuaire de Częstochowa, qui animait des
recollections en kayak sur les lacs de Mazurie, qui marchait des journées entières
sur les sentiers des monts Bieszczady, qui dévalait à ski les pentes enneigées de
Zakopane, dans les Tatras, et qui, lors de ses séjours romains, aimait nager pendant
des heures au large de Palidoro, la plage dite « des cardinaux » !
Pourtant, au bout de quelques semaines, le nouveau pape changea d’avis.
D’abord, il fit creuser une piscine à Castel Gandolfo, financée grâce à la générosité
de catholiques canadiens : un bassin couvert de 16 mètres sur 8, avec deux traits de
céramique bleue pour nager en ligne, et une petite cabane pour abriter secrétaires
et gardes du corps. L’idée ne plut pas à tout le monde. Mais, ayant dû succéder à
l’éphémère Jean-Paul Ier victime d’une santé défaillante, le Polonais fit taire ses
détracteurs en assurant qu’une piscine coûterait toujours moins cher… qu’un
troisième conclave ! Et puis, après six années d’abstinence, Jean-Paul II prit
d’autres libertés, plutôt inattendues : le mardi après-midi, il quittait discrètement le
Vatican en compagnie de son secrétaire – Stanisław Dziwisz était aussi bon skieur
que son patron – pour aller dévaler quelques pistes noires dans l’Adamello ou au
Grand Sasso, dans les Abruzzes. Il ne renoncera à ces escapades neigeuses qu’après
une méchante opération du fémur, à soixante-treize ans passés.
Benoît XVI, élu à soixante-dix-huit ans, n’était pas de la même trempe : nul ne
vit jamais ce respectable théologien, pianiste à ses heures, faire son jogging,
enchaîner les longueurs de bassin ou soulever des haltères. Mais il ne découragea
pas son secrétaire d’État Tarcisio Bertone, passionné de ballon rond, quand celui-ci
organisa un tournoi de football opposant plusieurs équipes du Saint-Siège
composées de séminaristes et d’employés du Vatican, comme c’était naguère la
tradition – c’est l’équipe des Postes vaticanes qui l’emportait, en général, sur celle
des Musées et les gendarmes de la Vigilanza….
Le pape François, élu lui-même à soixante-seize ans, n’était pas non plus un
grand sportif – on lui retira un poumon dans sa jeunesse –, mais il innova, lui
aussi, à sa manière : il fut le premier pape socio (supporter) actif, à jour de sa
cotisation, d’une équipe de football : le club argentin de San Lorenzo de Buenos
Aires. Cette qualité lui vaudra la considération de toute l’Amérique latine où le
football est une seconde religion. Ainsi, à la veille de la Coupe du monde de 2014,
la présidente du Brésil Dilma Rousseff, de passage à Rome, offrit au pape un
maillot « numéro 10 » de l’équipe nationale brésilienne signé du roi Pelé, ainsi
qu’un ballon dédicacé par Ronaldo, la vedette de l’équipe :

Au pape François, une grande accolade de l’ami Ronaldo !

Le 1er septembre 2014, au Stadio Olimpico de Rome, le pape François organisa


un « match interreligieux pour la paix » réunissant des stars du football –
Maradona, Del Piero, Trezeguet, Baggio, etc. – choisis par Tata Martino, le
sélectionneur argentin, et Arsène Wenger, l’entraîneur d’Arsenal. Beaucoup de
catholiques mais aussi, symboliquement, quelques musulmans, juifs et
bouddhistes. Retransmis en mondiovision par la RAI, ce match emblématique
consacra définitivement le football comme une forme de pastorale moderne…

Syllabus
Contre le monde moderne

Le Syllabus est un fort mauvais souvenir pour l’Église catholique. Surtout pour
les chrétiens progressistes. Car derrière cet intitulé mystérieux se cache le texte le
plus réactionnaire qu’un pape ait jamais publié depuis le début des temps
modernes. Encore faut-il, pour en saisir le sens et la portée, le resituer dans son
contexte.
Syllabus, en latin, veut dire « énumération ». C’est donc une « liste » que le
pape Pie IX a publiée en annexe de l’encyclique Quanta cura, le 8 décembre 1864.
Elle comprend quatre-vingts propositions exprimant, a contrario, les « principales
erreurs » que l’Église estimait devoir combattre à l’époque. Dans ce catalogue
figurent à peu près tous les nouveaux principes politiques, courants de pensée et
autres doctrines idéologiques du début du XIXe siècle : naturalisme, rationalisme,
panthéisme, indifférentisme, socialisme, communisme, libéralisme, etc. Le Syllabus
est par conséquent un rejet global et définitif de la « modernité » dont la grande
masse des catholiques aura, plus tard, beaucoup de mal à se démarquer. Il
condamne, entre autres, le suffrage universel, l’école laïque, la liberté religieuse, la
séparation des Églises et de l’État, les thèses de Darwin, les écrits de Renan, la
liberté de la presse, etc. !
Un tel texte ne se comprend, bien sûr, qu’à l’aune des déboires de la papauté
de l’époque – et Dieu sait qu’elle en a connu, entre les deux catastrophes que furent
pour elle la Révolution française (1789) et le « Printemps des peuples » (1848) !
Rappelons, pour mémoire, la mort tragique du malheureux Pie VI* à Valence,
pourchassé par les hommes du Directoire en 1799 ; les trois ans que Pie VII passa à
la prison de Savone, entre 1809 et 1812, par la volonté de Napoléon* ; ou
l’exfiltration peu glorieuse de Pie IX hors de Rome, à Gaète, en 1848. Les papes de
ces temps troublés ont mal vécu le passage d’un monde dominé par l’absolutisme
de l’Ancien Régime à un autre monde, imprévisible et hostile, marqué par des
révolutions de toute nature et un réveil brutal des nationalités.
Pourtant, avant son élection en 1846, le cardinal Mastai Ferretti passait pour
un réformateur éclairé. Le pape Grégoire XVI*, grand conservateur devant
l’Éternel, s’en agaçait en disant que « chez l’évêque Mastai, même les chats sont
libéraux ». Intelligent, modéré et ouvert sur le monde, le jeune Pie IX* avait tenté
de procéder, à Rome, à des réformes politiques et administratives destinées à
combler le fossé qui s’élargissait entre les États de l’Église et les sociétés
européennes. Mais cette bonne volonté, d’ailleurs critiquée par une majorité de ses
cardinaux, fut vite balayée par les assauts répétés des révolutionnaires, républicains,
carbonari, anticléricaux et nationalistes de tout poil. Couvents dévastés, églises
spoliées, jésuites expulsés, prêtres jetés en prison : l’heure n’était pas au dialogue
avec la société civile ! En 1848, le ministre Rossi, nommé par Pie IX, est égorgé à
Rome par un militant antipapiste. Le chef de l’Église doit fuir la ville et se réfugier
dans le royaume de Naples. Il n’en reviendra qu’en 1850, sous la protection des
soldats de l’empereur François-Joseph et du prince Louis Napoléon Bonaparte !
La suite de ce pontificat mouvementé sera marquée, en septembre 1870, par la
prise de Rome par les nationalistes italiens et la fin brutale des États pontificaux*.
On comprend que Pie IX ait été peu tenté, après tant d’épreuves, de revenir sur les
quatre-vingts condamnations du Syllabus. Et que celui-ci soit devenu, pour
longtemps, le symbole de la résistance au modernisme.
Tiare
Le geste de Paul VI
Un drôle de chapeau pointu ressemblant à un obus. La tiare était aux papes
d’antan ce que la couronne était aux rois : une coiffe d’apparat, pas très pratique,
en général recouverte d’or et sertie de pierres précieuses, surmontée d’un petit
globe et d’une croix. On imagine mal, de nos jours, un pape présider une messe de
minuit ou procéder à une canonisation avec ce couvre-chef d’un autre temps ! Or
la tiare, symbole du pouvoir papal, qui figure toujours avec les clefs de saint Pierre
sur le drapeau du Saint-Siège, est restée en usage jusqu’à ces dernières décennies.
Le dernier pape à avoir porté une tiare fut Paul VI*. Lors de son couronnement
en 1963, comme le voulait la tradition, ses anciens diocésains de Milan lui avaient
offert une tiare magnifique, légère, en argent rehaussé d’or fin et ornée, à la base, de
fleurs de lys stylisées. Mais en plein concile Vatican II*, à quelques jours de partir
pour l’Inde, le 13 novembre 1964, Paul VI alla déposer spectaculairement sa tiare
sur l’autel de la basilique Saint-Pierre* en offrande aux pauvres du monde. La
coiffe fut « rachetée » par l’ensemble des évêques et récupérée par l’archidiocèse de
New York, la somme recueillie ayant dépassé le million de dollars. On peut
toujours admirer cette œuvre d’art – car c’en est une – au beau milieu de la nef de
la basilique de l’Immaculée Conception, à Washington.
L’origine de cette coiffure royale se perd dans la nuit des temps, vers l’Orient,
quelque part du côté des Assyriens, des Perses ou des Égyptiens. Selon les
historiens, l’empereur de Constantinople Anastase Ier aurait offert une telle coiffe à
Clovis, qui en fit plus tard cadeau au pape de l’époque, Symmaque. Le chef de
l’Église était jusqu’alors coiffé de la mitra papalis, un bonnet de laine blanche, élevé,
finissant en pointe un peu comme une ogive. C’est Innocent III*, au début du
e
XIII siècle, qui distingua la tiare de la banale mitre épiscopale, en en réservant le

port à l’évêque de Rome, et en transformant le bandeau circulaire en une couronne


rigide. Cent ans plus tard, au plus fort de sa lutte contre Philippe le Bel,
Boniface VIII* y ajouta une seconde couronne, symbole de sa primauté sur tous les
souverains civils. Puis les papes d’Avignon – probablement Jean XXII, ou
Benoît XII, personne n’en est sûr – augmentèrent d’un troisième étage le couvre-
chef papal.
Cette triple couronne, qu’on appelle aussi « trirègne », a suscité maintes
interprétations symboliques, dont la plus simple est qu’elle rappelle le triple
pouvoir du Christ « prêtre, prophète et roi ». Mais le contexte politique dans lequel
elle s’est imposée plaide pour l’affirmation du triple pouvoir du pape : père des
rois, prince du monde et vicaire du Christ. La symbolique de l’Église, dans ce cas
comme en bien d’autres, est infinie.
Après son geste resté dans l’histoire, Paul VI n’a plus jamais revêtu de tiare.
Aucun pontife, après lui, n’est revenu sur cette tradition, quoique ayant reçu une
tiare, comme chaque pape, en cadeau. En 1978, Jean-Paul Ier avait même supprimé
la cérémonie du couronnement ! Sur son blason personnel, Jean-Paul II laissa la
tiare au-dessus du M de « Marie », mais Benoît XVI, lui, demanda de faire figurer
sa mitre d’évêque au-dessus de la tête de Maure et de l’ours bavarois. Au risque de
choquer les derniers passionnés d’héraldique pontificale !
La tiare appartient définitivement au passé de l’institution pontificale.
Plusieurs modèles de « trirègne » reposent à la sacristie du Vatican. Chaque année,
le 29 juin, jour de la fête de la Solennité des saints Pierre et Paul, on en coiffe
solennellement la grande statue en bronze de saint Pierre, dans la basilique du
même nom. Mais parmi les fidèles qui assistent à ce rituel, combien savent encore à
quoi correspond exactement ce couvre-chef ?

Trente (Concile de)


Un sursaut salutaire

On observe dans toute l’histoire de la papauté un formidable mouvement de


balancier qui l’a régulièrement poussée à se réformer en profondeur. Le concile de
Trente en fut sans doute l’exemple le plus spectaculaire – même si la réforme
grégorienne, l’essor du monachisme médiéval ou le succès des ordres mendiants
avaient déjà permis à l’Église de surmonter, chaque fois, la double et récurrente
tentation de l’argent et du pouvoir.
Le concile de Trente est la conséquence d’une période particulièrement
désolante de l’histoire des papes – les Borgia, les Médicis – et, plus encore, du
formidable essor des idées contestataires de Luther* à partir de 1518. Encore
faudra-t-il attendre 1535 pour que le pape Paul III* convoque enfin un concile
pour réagir à toutes ces dérives. Et encore une quinzaine d’années pour que ce
concile se réunisse enfin à Trente, ville charnière entre l’Empire germanique et
l’Italie. Enfin, il faudra trois sessions souvent morcelées (1545-1549, 1551-1552,
1562-1563) et cinq pontificats (Paul III, Jules III, Marcel II, Paul IV et Pie IV) pour
en achever les travaux.
En réalité, le concile a commencé dès 1537, le jour où la commission
préparatoire de neuf membres, présidée par le cardinal Contarini, rendit son
rapport sur la réforme de l’Église (De emendenda Ecclesia) : un texte explosif, sans
concession à l’égard des derniers papes, qui dénonçait tous les abus, les fautes, les
dérapages et les scandales des dernières décennies. C’est en écho à cet étonnant
rapport que le concile, en 1545, s’est d’abord saisi des questions disciplinaires,
avant que les débats ne l’aiguillent vers les grands problèmes touchant à la doctrine
et à la pastorale.
Jamais l’Église n’aura autant préparé, discuté, réformé, normé, décrété, tranché
que pendant ces sessions fiévreuses, souvent interrompues par le fracas des
combats entre la France (François Ier) et l’empire (Charles Quint). Quatorze années
de réflexions, de débats, de polémiques, de réformes, de décisions ! Au cours de
cette étonnante remise à plat, les pères conciliaires ont précisé un grand nombre de
dogmes anciens et établi énormément de règles nouvelles : le péché originel,
l’eucharistie, la pénitence, les conditions du salut, l’extrême-onction, le sacrement
de l’ordre, le purgatoire, les saints*, l’Index*, le rôle de l’évêque, le rôle du curé, les
séminaires, etc.
Il y avait bel et bien, chez les catholiques, une formidable aspiration au
changement, au renouveau. Certes le protestantisme naissant poussa les papes et
les évêques à l’audace, au point d’inaugurer une période appelée la « Contre-
Réforme », mais les deux cents participants aux débats ont largement dépassé le
stade d’une riposte à la Réforme protestante : à Trente, l’Église catholique s’est
donné un extraordinaire corpus théologique, doctrinal et pastoral qui durera – si
l’on excepte la parenthèse inachevée du concile du Vatican* en 1870 – un peu plus
de cinq siècles.

Trinité-des-Monts (La)
Voir : Pieux établissements.
Twitter
Même en latin !

En 2009, dans un petit livre consacré aux rapports entre la papauté et la presse,
je m’insurgeais contre la « réductionnite », cette maladie qui condamne les
journalistes d’aujourd’hui à un simplisme systématique et désolant. Première
victime de ce rapetissement médiatique et intellectuel : l’Église. Les sujets qui se
rattachent à la religion sont généralement complexes et ne souffrent pas les
« petites phrases » rapides, généralement binaires et sans nuance. J’envisageais alors
comme un cauchemar pour le pape la généralisation du style Twitter limitant les
messages ainsi conçus à 140 signes : comment diable exprimer quelque chose de
religieux en si peu de caractères ?
Et pourtant, patatras ! Deux ans après ces propos, le Vatican annonçait que le
pape Benoît XVI* lui-même s’était mis à tweeter ! Certes, le respectable Joseph
Ratzinger paraissait un peu emprunté sur les images qui le montraient tweetant
d’un doigt appliqué en direction de la blogosphère, et suscitait quelques
commentaires sceptiques : le vieux pape bavarois avait-il vraiment besoin de ce
type de gadget pour faire oublier les nombreuses maladresses qui avaient plombé
son pontificat ? Or, à ma stupéfaction, le très apostolique compte intitulé
@ pontifex, lancé depuis Rome en neuf langues, allait faire un malheur. Surtout
après la démission de Benoît XVI, trois mois après son premier tweet, et son
remplacement par le pape François, lequel allait se révéler un as du microblogging !
Au printemps de l’année 2015, @pontifex comptait 22 millions de followers.
Moins que le compte de Barack Obama, mais davantage que celui de Vladimir
Poutine ! Les catholiques d’Amérique latine, utilisateurs du compte en langue
espagnole, ont largement contribué à ce succès, mais le pape a rencontré un écho
massif chez les tweetos des États-Unis, d’Italie et du Brésil.
Des neuf versions linguistiques du compte @pontifex, il en est une en… latin.
Son responsable, un prêtre américain, éminent latiniste, n’en revient pas : plus de
200 000 passionnés, qui incarnent ainsi le plus grand écart symbolique entre le
passé et le futur de l’Église, cliquent chaque jour sur cette phrase inouïe :
Tuus adventus in paginam Papae Francisci breviloquentis optatissimus est.

Ce qui veut dire : « Bienvenue sur la page Twitter officielle du pape François ! »
Qui a dit que l’Église était une institution du passé ?
Uniates
De rite byzantin
On appelle « uniates » les catholiques de tradition orientale qui se sont « unis
au pape » pour des raisons diverses, généralement politiques. Le plus souvent, il
s’agissait de bénéficier de la protection du pape contre l’oppresseur musulman. Au
fil des siècles, certaines communautés maronites, chaldéennes, syriaques, melkites,
arméniennes ou coptes se sont ainsi séparées de leurs frères orthodoxes, parfois
dans la violence, pour « s’unir au pape ». Certains de leurs patriarches, aujourd’hui,
ont la même dignité que les cardinaux « latins », ils participent au conclave*, et nul
ne peut jurer qu’un jour l’un d’entre eux ne deviendra pas pape : qu’on pense au
cardinal arménien Agagianian qui fut papabile en 1958 !
Mais cette histoire a laissé de fâcheux souvenirs chez les orthodoxes, héritiers
de l’Église d’Orient, qui en ont été d’autant affaiblis dans des contextes politiques
où les divisions entre chrétiens orientaux pouvaient – et peuvent encore – être
mortelles. C’est si vrai que l’Église catholique, lors du concile Vatican II*, a décidé
de rayer de son vocabulaire les mots uniate et uniatisme, aux relents si négatifs
qu’ils risquaient de contrarier les avancées œcuméniques de l’époque.
Paradoxalement, c’est au cœur de l’Europe que le dossier reste le plus brûlant.
Il aura fallu un an de guerre en Ukraine pour que les commentateurs intègrent
cette dimension confessionnelle à leurs analyses. Si les Ukrainiens ont eu tant de
mal à réaliser leur unité nationale après l’effondrement de l’URSS en 1991, c’est
parce que leurs territoires occidentaux, ceux qui ont connu la tutelle austro-
hongroise puis l’occupation polonaise, sont presque unanimement de tradition
uniate, alors que les régions de l’est du pays, massivement russophones, dépendent
religieusement du patriarcat de Moscou. Et cela depuis qu’en 1596 les Ukrainiens
de l’Ouest ont refusé de dépendre de la Russie qui s’était orgueilleusement
autoproclamée, après la chute de Constantinople, la « troisième Rome ».
Ces Ukrainiens dits « gréco-catholiques », qui représentaient entre cinq et six
millions de fidèles, ont été rayés de la carte par Staline en 1945, avec la complicité
des dirigeants de l’Église orthodoxe russe. Envoi des évêques au Goulag,
élimination des prêtres, rattachement forcé des croyants au patriarcat de Moscou,
persécutions par le KGB local : ce drame peu connu des historiens a laissé des
traces, lui aussi. J’ai vu personnellement ces catholiques-là sortir des catacombes,
en 1988, à Lvov, à la faveur de la perestroïka gorbatchévienne, et j’ai mesuré, à
l’époque, le risque que prenait le pape Jean-Paul II en leur apportant son soutien.
Si le pape polonais n’a jamais pu se rendre en Russie, c’est à cause de ce lourd
contentieux avec les orthodoxes russes, dont la signification échappait même aux
dirigeants du Kremlin !
C’est à l’aune de cette histoire douloureuse qu’il faut comprendre la prudence
dont fait preuve le pape François à propos de la guerre civile qui a embrasé l’est de
l’Ukraine en 2014 : que le Vatican montre trop d’empressement à défendre les
uniates ukrainiens, et la Russie de Vladimir Poutine, dans la lignée des tsars
Ivan III et Ivan IV, pourra affirmer bruyamment que l’Occident tout entier s’est
ligué pour séparer, une fois encore, l’Ukraine de la Russie…

Urbain II, bienheureux (1088-1099)


L’appel à la croisade

À l’origine, Eudes (Odon) de Lagery était un noble champenois tenté par la vie
monastique. Il avait de qui tenir : à Reims, il avait été l’élève du futur saint Bruno,
le fondateur des Chartreux. À Cluny où il réalisa sa vocation en 1068, il fut promu
prieur général par un autre futur saint, l’abbé Hugues. Repéré par le pape
Grégoire VII, qui le nomma cardinal-évêque d’Ostie, il fut lui-même élu pape en
1088 alors que Rome était en plein désordre politique : un antipape* nommé
Clément III, homme lige de l’empereur allemand Henri IV, régnait sur la ville, les
armes à la main. Il lui faudra du temps pour entrer dans Rome, où il vivra
pauvrement – et peu de temps – sur une île au milieu du Tibre.
Urbain II était un disciple du grand Grégoire VII*, mort en 1085. Partisan de la
« réforme » grégorienne, il poursuivit la lutte systématique contre la simonie et
l’incontinence des clercs. Il prit aussi sa part d’engagement dans la « querelle des
investitures* », interdisant formellement aux évêques et aux prêtres de devenir les
vassaux de leur seigneur. En même temps, il sut arrondir certains angles : ainsi, il se
garda de réduire à l’état laïc tous les évêques indûment investis par leur souverain.
Diplomate et réaliste, Urbain II s’efforça d’aplanir les relations entre le Saint-
Siège et le roi d’Angleterre, les tensions au sein de l’Église espagnole, les
revendications des Normands en Italie du Sud et même les rapports – rompus en
1054 – avec l’empereur de Byzance. En France, dont il connaissait bien les
monastères, il encouragea la fondation et l’essor de l’ordre cistercien. Enfin, à
Rome même, c’est lui qui réorganisa la curie*, baptisée Curia romana, sous la
forme d’une petite cour royale qu’elle allait conserver jusqu’à nos jours.
Mais si ce pontife hyperactif est entré dans l’histoire, c’est d’abord à cause du
synode de Clermont, en Auvergne, auquel il convoqua tous les évêques d’Europe et
des dizaines de milliers de fidèles en novembre 1095. Cet orateur hors pair
prononça un discours exceptionnel, appelant les chrétiens à prendre les armes pour
aller délivrer Jérusalem de la domination musulmane. Une première croisade*
populaire, animée par le prédicateur Pierre l’Ermite, fut un désastre à la fois
militaire et humain. Mais celle des barons et des chevaliers, mieux encadrée, dirigée
par Godefroy de Bouillon, prit Jérusalem après un mois de siège le 15 juillet 1099.
Las ! La nouvelle arriva trop tard à Rome : Urbain II, malade, était mort le 29 juillet
sans connaître ni l’issue victorieuse de l’aventure, ni les innombrables déboires
qu’elle allait entraîner pendant deux siècles.
Urbain II sera béatifié par Léon XIII* en 1881. Six ans plus tard, une grande
statue de lui, mesurant 25 mètres de haut, sera érigée à Châtillon-sur-Marne, en
France, d’où sa famille était originaire.

Urbain VIII Barberini (1623-1644)


Le pape qui lâcha Galilée

À l’aube du XVIIe siècle, les empires ont définitivement fait place aux nations.
L’unité de la chrétienté a été brisée par le protestantisme et les guerres de Religion.
Dans l’Europe éparpillée, les papes ne sont plus les tuteurs, les instruments ou les
cautions des puissants. Ils redeviennent des dirigeants religieux. C’est le cas de
Maffeo Barberini, fils d’une famille de marchands florentins, homme de grande
culture, créé cardinal par le pape Paul V après avoir exercé la fonction de nonce
apostolique à Paris – c’est le roi Henri IV, du reste, qui lui remit la barrette
cardinalice en 1606.
Élu en 1623, Urbain VIII céda aussitôt à la mauvaise habitude des papes,
encore très répandue à l’époque, de nommer à des postes ronflants et
rémunérateurs tous leurs frères et neveux. Passons sur la volonté farouche affichée
par ce pape autoritaire, écartelé entre le cardinal de Richelieu et les Habsbourg, de
combattre les protestants partout où c’était possible. Passons enfin sur l’apport
artistique de ce pontife lettré et amoureux des arts : outre qu’il nomma le génial
Gregorio Allegri à la tête de la chapelle Sixtine, c’est à lui qu’on doit le baldaquin
du Bernin dans la basilique Saint-Pierre*, l’agrandissement de la Bibliothèque
vaticane, le renforcement des défenses du château Saint-Ange et, surtout, le palais
d’été de Castel Ganfolfo*.
Si Urbain VIII est resté dans l’histoire, c’est d’abord pour avoir été confronté à
l’affaire Galilée. Lui qui avait croisé le jeune Galileo Galilei à l’université de Pise, et
qui l’avait encouragé dans ses travaux quand il n’était que cardinal, abandonna à
l’Inquisition* l’homme qui prétendait réécrire la Bible en fonction de ses
découvertes astronomiques, revendiquant, pour la première fois, une nette
séparation entre la science et la religion. C’est le cardinal Bellarmin et ses
successeurs du Saint-Office qui, en 1633, feront se rétracter le célèbre
mathématicien auquel furent ainsi épargnés, de justesse, la torture et le bûcher.

Urbain VIII fut aussi le premier pape à condamner par la bulle In eminenti
(1643) l’ouvrage fondamental de feu l’évêque Jansénius, l’Augustinus, qui
popularisait le rigorisme de saint Augustin sur la grâce et la prédestination, niant la
liberté de gagner son salut par soi-même, comme l’avaient fait un siècle plus tôt
Luther et Calvin. D’où la réaction du pape, qui ne se doutait pas que le jansénisme
deviendrait la bête noire de Louis XIV et de l’absolutisme en général.
Urbain VIII aura régné plus de vingt ans, ce qui était alors exceptionnel. Il
mourra en 1644, vilipendé par les Romains qu’il avait accablés d’impôts pour
mener en Italie même, au profit de sa famille, quelques guerres peu glorieuses.
Rarement la mort d’un évêque de Rome aura autant réjoui ses principaux sujets.
Sic transit gloria mundi.

Urbi et orbi
« À la ville et au monde »
Cette expression latine est une des plus anciennes – elle a près de deux mille
ans – et pourtant elle n’a rien perdu de son actualité. La ville (urbs), c’est Rome. Le
monde (orbis), c’est toute l’humanité. La formule s’applique à la bénédiction
solennelle que le chef de l’Église – et lui seul – prononce depuis le balcon de la
basilique Saint-Pierre* dans les grandes occasions : Pâques, Noël, le jour de
l’élection d’un nouveau pape, etc. Elle signifie que le souverain pontife s’adresse
d’abord aux Romains, dont il est l’évêque, mais aussi à tous les peuples de la terre,
dont il est le pasteur universel.
Il faut dire que la papauté n’est pas la première institution qui confère à la ville
de Rome une aura locale et une aura universelle. Avant même que le christianisme
n’y triomphe, consuls et empereurs romains considéraient que la gloire de Rome
retentissait jusqu’au bout de la terre. Le poète Ovide écrivait déjà que « les limites
de Rome et celles de l’univers » étaient semblables :

Romanae spatium est urbis et orbis idem.

Depuis les années 1960, les bénédictions apostoliques prononcées urbi et orbi
sont retransmises par de nombreuses chaînes de télévision aux quatre coins du
monde catholique. Le pape Jean-Paul II avait pris l’habitude de les prolonger par
un salut dans quelques dizaines de langues (plus de soixante, à la fin du pontificat).
Son successeur Benoît XVI avait perpétué cette tradition bon enfant qui n’a rien de
canonique. Le pape François, qui n’a pas les mêmes talents de polyglotte, n’a pas
jugé bon de reprendre ce rituel.
Vacances
Un repos mérité
Au nom de quel précepte évangélique un pape ne prendrait-il pas de vacances ?
Quand il aménagea la résidence de Castel Gandolfo* au XVIIe siècle, le pape
Urbain VIII Barberini* institua aussi une tradition : onze années durant, il alla s’y
reposer deux fois par an, en avril et en septembre, alternant les promenades à
cheval, les audiences diplomatiques et les rencontres avec des intellectuels. La
chronique de l’époque rapporte que, chaque fois, le pape quittait le Quirinal* de
bon matin, dans un carrosse tiré par six chevaux, portant le camail et l’étole,
précédé par son porte-croix à cheval et suivi de sa noble cour : maître de maison,
secrétaire des États, confesseur, médecin, caudataire, échanson, chapelain,
palefreniers et bien d’autres, tous escortés par les Gardes suisses* portant
panache…
Quelques-uns des successeurs d’Urbain VIII reprirent cette habitude :
Alexandre VII, Clément XI, le grand Benoît XIV* qui disait « s’y purger » des tracas
de la ville, et quelques autres. Le malheureux Pie VII dut attendre la fin de ses
aventures mouvementées avec Napoléon pour y prendre à son tour, à partir de
l’automne 1814, un repos mérité. Après lui, Pie IX laissa le souvenir estival de
longues promenades à pied qui lui permettaient de rencontrer, en toute simplicité,
les paysans des Colli Albani, les montagnes voisines. Un siècle plus tard, Jean XXIII
disparaîtra de temps en temps pendant ses séjours d’été, sans prévenir son
entourage, pour aller bavarder tranquillement avec leurs descendants !
Le premier pape moderne à prendre des vacances régulières fut Jean-Paul II.
L’ancien archevêque de Cracovie, en reproduisant son emploi du temps d’avant, ne
savait pas qu’il reprenait la tradition d’Urbain VIII. Notamment en recevant à
Castel Gandolfo, chaque été, des cercles intellectuels, de vieux amis polonais ou des
groupes de jeunes : au début de son pontificat, rien n’enchantait davantage Jean-
Paul II que les veillées improvisées et décontractées, emplies de chants, de danses et
de mimes, où tout protocole était banni.
Mais Jean-Paul II, l’homme des Tatras, aimait trop la vraie montagne pour
résister à la tentation d’y passer une semaine, chaque année, à marcher et à
méditer, loin de la ville et de l’actualité. À partir de 1987, il alterna les séjours à
Lorenzago di Cadore, dans les Dolomites, non loin de Cortina d’Ampezzo, et dans
un hameau près d’Introd, dans le Val d’Aoste, à la lisière du parc naturel du Grand
Paradis – un nom prédestiné. Contrairement au faste dont s’entourait son lointain
prédécesseur Urbain VIII, son équipage était réduit au minimum : secrétaire,
médecin personnel, chargé de presse, agents de sécurité…
Benoît XVI* voulut reproduire ce schéma estival, mais se replia très vite sur
Castel Gandolfo, où il fit venir un piano pour la grande joie du personnel qui, le
soir, l’entendait jouer du Bach et du Mozart. Au mois d’août, comme Jean-Paul II,
le pape bavarois prit l’habitude de faire venir à la résidence son Schulkreis, un
« cercle » de ses anciens élèves invités à aborder, sous les arbres, tel ou tel sujet
philosophique ou théologique.
Quant au pape François, c’est à peine s’il est venu visiter l’endroit au début de
son pontificat, sans même y rester pour la nuit : au risque de vexer les personnels et
les riverains habitués à côtoyer ses prédécesseurs, et à l’encontre des
recommandations de ses deux médecins successifs, le pape argentin a décidé de ne
jamais prendre de vacances !

Vatican I (Concile)
Des débats virulents

Le dix-huitième concile œcuménique avait eu lieu à Trente* au milieu du


e
XVI siècle, à l’initiative du pape Paul III*. À l’époque, la papauté devait répondre

aux coups de boutoir portés contre l’Église catholique par Luther et la Réforme
protestante. Trois siècles plus tard, le pape Pie IX, lointain successeur de Paul III,
entend réagir à la marginalisation de son Église face aux conséquences de la
Révolution française et à l’explosion des nationalités en Europe, tout
particulièrement en Italie. Il est temps de dissiper la confusion générale, de
condamner les erreurs du temps et de restaurer l’autorité du chef de l’Église sur le
peuple chrétien.
Dans l’esprit de Pie IX* et de son entourage, il s’agit d’abord de réitérer, de
façon solennelle, la condamnation de tous les maux énumérés dans le Syllabus* de
1864 : le rationalisme, le socialisme, le libéralisme, le relativisme, etc. En écho à ce
rejet global de la modernité, il s’agit aussi de conforter le pouvoir du pape en
proclamant urbi et orbi le dogme de l’infaillibilité pontificale*. C’est autour de cette
idée, contestée au sein même de l’Église, que vont tourner les débats préparatoires.
Annoncé en 1864 (en privé) puis en 1867 (en public), le concile du Vatican
s’ouvre le 8 décembre 1869 en présence du pape Pie IX, de ses cardinaux, de huit
cents évêques et d’une cinquantaine de religieux : une assemblée impressionnante,
magnifique image de la puissance et de l’unité de l’Église universelle. Mais quelques
semaines plus tard, l’affaire de l’infaillibilité fait voler en éclats cette belle
unanimité, montrant à la terre entière que, même dans le cadre d’un concile
œcuménique, il peut y avoir, comme dans un vulgaire parlement, une majorité et
une minorité.
Les conflits guerriers qui agitent l’Europe, d’abord entre la Prusse et l’Autriche,
puis entre la France et la Prusse, vont contrarier les plans du pape. Le concile aura
le temps de promulguer, en avril 1870, la constitution Dei Filius sur la foi, la
révélation, la raison et les erreurs du temps. Mais les fracas de la guerre franco-
prussienne forceront les pères conciliaires à accélérer l’adoption en juillet, non sans
contestation, de la constitution Pastor aeternus sur la primauté et l’infaillibilité du
pape.
Les soixante autres schémas en discussion ne seront jamais abordés : en août,
Napoléon III rapatrie en catastrophe les troupes françaises censées, depuis le port
de Civitavecchia, protéger la papauté de toute attaque extérieure. À peine les
Français ont-ils levé le camp que l’armée piémontaise marche sur Rome ainsi
laissée sans défense. Le 20 septembre, les nationalistes italiens investissent la ville et
en chassent les pères conciliaires. Le 20 octobre, le concile est officiellement
suspendu sine die. La reprise de ses travaux sera vaguement envisagée, plus tard,
par Pie XI et par Pie XII. Il faudra attendre Jean XXIII, en 1959, pour clore cette
longue séquence par l’annonce de la convocation d’un nouveau concile
œcuménique, sans rapport avec le précédent, qui s’appellera Vatican II*.

Vatican II (Concile)
Une géniale intuition

C’était le 25 janvier 1959. Quand le pape Jean XXIII*, à peine élu, annonça à
ses cardinaux qu’il entendait convoquer un concile œcuménique, personne n’y a
vraiment cru. Même L’Osservatore Romano* du lendemain n’a pas reproduit son
propos ! Au sommet de la hiérarchie de l’Église, l’accueil réservé à cette annonce
historique fut mitigé, voire désapprobateur – notamment dans les couloirs de la
curie où le très conservateur cardinal Ottaviani fit tout pour minimiser la nouvelle.
En revanche, dans certains pays comme l’Allemagne ou la France, et chez une
majorité de simples fidèles, on nota un réel enthousiasme pour cet aggiornamento*
que le bon pape Jean promettait à son l’Église.
Le pape a parlé, la messe est dite : sans barguigner, la curie se met en branle et
organise le travail préparatoire. Mais avec une arrière-pensée : plus le cadre
conciliaire sera théologique et juridique, plus on pourra enfermer l’intuition du
vieux pape dans un étroit corset bureaucratique et dogmatique. Sous la houlette du
cardinal Tardini, secrétaire d’État, c’est une avalanche de textes insipides qui s’abat
sur les futurs pères conciliaires, lesquels comprennent que le concile consistera à
entériner massivement, en grande pompe, des « schémas » inoffensifs
soigneusement préparés par les dicastères.
Pourtant, en octobre 1962, l’ouverture solennelle de Vatican II déjoue ces
pronostics pessimistes. D’abord parce que le pape Jean XXIII donne, dès son
discours inaugural, une dimension dynamique aux travaux à venir, fustigeant les
« prophètes de malheurs » et appelant l’Église à « se consacrer résolument et sans
crainte à l’œuvre que réclame notre époque ». Ensuite, parce que, dès la séance
d’ouverture, on assiste à un affrontement feutré entre les conservateurs et quelques
archevêques désireux de donner la parole à la base, c’est-à-dire aux 2 500 évêques,
archevêques et patriarches présents. La manœuvre est chaleureusement applaudie.
Ce sont les seconds qui l’emportent. Au grand dam du cardinal Ottaviani et de son
entourage, le concile ne sera pas une simple chambre d’enregistrement !
Les débats vont durer quatre années. Ils sont parfois houleux, notamment
quand ils abordent l’œcuménisme, le communisme, l’apostolat des laïcs, la réforme
de la liturgie ou la liberté religieuse. En juin 1963, Jean XXIII meurt. Il est remplacé
par Paul VI qui s’empresse d’apporter un cadre général à cette entreprise devenue
foisonnante et incontrôlable : on traitera donc les sujets concernant l’Église ad intra
(son rôle, sa discipline, son fonctionnement) et l’Église ad extra (ses relations avec
le reste du monde). Mêmes les réfractaires sont rassurés : Vatican II, sur cette base,
devrait éviter l’enlisement.
Le concile se termine le 8 décembre 1965. Les pères conciliaires ont pu aborder
presque tous les sujets de l’heure (sauf la contraception*, que Paul VI a préféré
renvoyer à une commission spéciale) avec l’aide de leurs « experts », des
théologiens parmi lesquels on a remarqué un professeur allemand tout juste
trentenaire nommé Joseph Ratzinger. De même, parmi les jeunes évêques dont le
travail a été remarqué, figure un certain Karol Wojtyla. Le concile a été une
formidable école pour toute une génération appelée à diriger l’Église pendant le
demi-siècle suivant.
Les grands textes produits par le concile s’appellent Sacrosanctum concilium
(sur la liturgie), Lumen gentium (sur l’Église), Dignitatis humanae (sur la liberté
religieuse), Gaudium et spes (sur le monde moderne), Nostra aetate (sur les autres
religions), Dei verbum (sur la Révélation), etc. Ils vont donner lieu à de multiples
débats post-conciliaires où s’affronteront, en général, des chrétiens « progressistes »
et des chrétiens « conservateurs ».
Dans certains pays – comme la France – la réforme liturgique donne lieu à de
véritables empoignades sur l’utilisation du latin pendant les offices, la messe dite
par le célébrant face au public, la communion dans la bouche ou dans la main, etc.
Mais ces polémiques parfois futiles trahissent deux malaises profonds et distincts :
celui qui fera refuser les avancées du concile par une frange intégriste de l’Église de
France, regroupée autour de Mgr Lefebvre* ; et celui qui verra l’Église
institutionnelle violemment contestée, trois ans après la fin des débats conciliaires,
lors des événements de Mai 68.
On n’a pas fini de débattre des conséquences de Vatican II. On l’a encore fait
sous Benoît XVI, en 2012, à l’occasion du cinquantième anniversaire de ce qui fut
la principale révolution de l’histoire de l’Église moderne. Pourtant, avec le recul du
temps, quand on s’interroge sur le choc culturel auquel le malheureux Paul VI dut
faire face pendant la période dite « post-conciliaire », on oublie de poser la
question suivante : comment l’Église catholique aurait-elle amorti le formidable
choc de Mai 68 et relevé l’immense défi de la mondialisation si elle n’avait pas
opéré sa mue quelques années plus tôt, grâce au concile Vatican II ?

Vaticaniste
Les piliers de la Sala Stampa

Il ne faut pas tout confondre. Il existe des journalistes d’information religieuse,


des spécialistes de l’Église, des correspondants de presse en poste en Italie, des
envoyés spéciaux expédiés à Rome en cas d’actualité exceptionnelle… et des
vaticanistes. Ces derniers sont dûment accrédités auprès du Saint-Siège, ils suivent
le pape dans ses voyages et fréquentent la Sala Stampa, la salle de presse située en
haut de la via della Conciliazione. Certains d’entre eux, qui animent de grandes
agences de presse comme l’AFP, Associated Press, Ansa ou I-Media, y disposent
même d’un box insonorisé avec ordinateur et téléviseur.
Le lieu est austère et bien gardé. Son centre vital est l’amphi Jean-Paul II, aux
murs gris et aux sièges de velours bleu. Le directeur de la Sala Stampa – ce fut
longtemps le journaliste espagnol Joaquim Navarro-Valls, qui fut remplacé en 2006
par le père jésuite Federico Lombardi – y tient au fil des mois des dizaines de
conférences de presse, flanqué de cardinaux ou de prélats spécialisés, sur des sujets
souvent très complexes, devant un auditoire à la fois attentif, placide et souvent
blasé. Les vieux de la vieille, au fond de la salle, savent que l’information qu’ils
traitent, la plupart du temps, ne franchira pas la rampe des rédacteurs en chef des
grands médias européens.
C’est parmi eux qu’on rencontre les rares vrais spécialistes du Vatican, les John
Allen, Sandro Magister, Antoine-Marie Izoard et autres Marco Politi, qui
connaissent les visages de tous les membres du Sacré Collège, qui déjeunent ou
dînent quotidiennement avec des monsignori inconnus, loin des caméras et des
micros, dans les trattorias du Borgo, et qui sont capables d’expliquer pour quelle
mystérieuse et tortueuse raison diplomatique tel nonce apostolique au Bénin a été
discrètement remplacé par tel sous-secrétaire de la Congrégation pour le culte
divin…
Les vaticanistes apparaissent en pleine lumière, sous les projecteurs, chaque
fois qu’un pape meurt – ou démissionne – et chaque fois qu’un conclave se réunit
pour désigner son successeur. Ils sont alors très recherchés par les médias du
monde entier, selon les langues qu’ils pratiquent, pour distiller en boucle, mais en
moins d’une minute d’antenne, des pronostics dont ils connaissent, mieux que
personne, la vanité. Le reste du temps, il faut une actualité vraiment extraordinaire
pour qu’on les convoque sur les ondes : scandale des prêtres pédophiles (2010),
arrestation du majordome du pape (2012) ou graves dissension au sein du synode
(2014).
Pour le lecteur qui s’interrogerait sur l’auteur de ces lignes, je précise que je ne
suis pas, pour ma part, un « vaticaniste », puisque je ne suis pas en poste au
Vatican. Usant d’un néologisme bon enfant, un magazine régional me qualifia un
jour de « papologue ». Le mot, inédit, fut repris par une revue spécialisée dans le
titre du portrait qu’elle me consacrait. Quelques jours plus tard, un stagiaire
travaillant pour une grande chaîne d’information l’utilisa sans retenue pour me
définir, en bas d’écran, lors d’une émission sur le Vatican. Allons ! Avec un peu de
chance, le mot finira par entrer dans le dictionnaire…

Vatileaks
Un majordome indélicat

Elle s’annonçait comme un des plus grands scandales qui ait frappé le Vatican
moderne, elle a fini en vaudeville. L’affaire Vatileaks a commencé en janvier 2012
par d’étranges « fuites » alimentant à l’envi plusieurs médias italiens – la chaîne
télévisée La 7 et le journal Il Fatto Quotidiano – qui publièrent des lettres
confidentielles de Mgr Vigano, ex-secrétaire général du Gouvernorat du Vatican
récemment « promu » nonce apostolique à Washington, alertant Benoît XVI sur la
« gabegie » et la « corruption » qui régnaient, selon lui, au sein de l’administration
vaticane. D’autres courriers suivirent, portant sur les relations étroites entre le
cardinal Bertone, secrétaire d’État, et certains ministres du gouvernement italien ;
sur une rocambolesque tentative d’attentat contre la personne de Benoît XVI
signalée par le vieux cardinal Castrillón Hoyos ; sur les réticences de l’IOR, la
banque du Vatican, à se plier aux exigences de transparence financière exprimées
officiellement par le pape ; sur la gestion compliquée des scandales sexuels qui
agitent notamment la direction des Légionnaires du Christ…
Le 19 mai, le journaliste italien Gianluigi Nuzzi, l’un des destinataires de ces
mystérieux documents, publia un livre explosif rassemblant plusieurs dizaines de
ces courriers confidentiels, souvent délicats, quelquefois scabreux et parfois
scandaleux : finances, intégrisme, pédophilie, politique, favoritisme, tout y passait !
Une commission de trois cardinaux fut chargée de faire la lumière sur ces fuites,
tandis que la gendarmerie vaticane, dûment saisie, se mettait au travail et
accumulait rapidement les indices. L’enquête aboutit assez vite : en mai 2012, les
gendarmes arrêtaient le majordome du pape, Paolo Gabriele, quarante-six ans,
marié, trois enfants, fidèle serviteur de Benoît XVI depuis 2006 !
« Complot contre le pape », « lutte de succession », « conspiration
cardinalice » : les journaux du monde entier s’en donnèrent à cœur joie. La presse
baptisa cette affaire « Vatileaks », en référence au « WikiLeaks » qui avait déstabilisé
quelques mois plus tôt, pour les mêmes raisons, l’administration américaine. En
réalité, les « révélations » du majordome, qui s’était pris pour un « chevalier blanc »
persuadé que son geste fou ouvrirait les yeux de son patron sur les turpitudes
vaticanes, n’eurent d’autres conséquences que d’envoyer leur auteur en prison.
Mais le scandale a profondément affecté Benoît XVI qui venait de traverser
plusieurs autres affaires scabreuses comme l’affaire Williamson* ou le dossier de la
pédophilie*, au point que l’on a pu y voir l’une des raisons ayant mené à la
démission du vieux pape bavarois en 2013.
Sous le règne du pape François, en novembre 2015, de nouvelles indiscrétions
ont donné matière à deux autres livres : les journalistes ont baptisé cette affaire
« Vatileaks 2 ».

Vicaire (Le)
Retournement d’image

Lorsque Pie XII meurt, en octobre 1958, le monde entier pleure un grand
homme, un héros de la guerre, un protecteur de Rome, un sauveur de juifs. Les
condoléances affluent de partout, les hommages sont vibrants, y compris celui de
Mme Golda Meir, ministre des Affaires étrangères de l’État d’Israël. Étonnant
souvenir. Comment expliquer que, six ans plus tard, l’image de ce pape se soit
inversée, jusqu’à en devenir diabolique, aujourd’hui, pour toute une partie de
l’opinion ?
Le 20 février 1963, sur le Kurfürstendamm de Berlin, une pièce de théâtre est
jouée pour la première fois. Elle a pour titre Der Stellvertreter (« Le Vicaire »). Son
auteur, Rolf Hochhuth, est un jeune Allemand de trente et un ans, de culture
protestante, qui s’est longuement interrogé sur la responsabilité de la génération
précédente à l’égard de l’Holocauste. Son texte a été coupé et remanié par un vieux
dramaturge anticlérical et marxiste, Erwin Piscator : il raconte comment un jeune
jésuite, le père Fontana, informé de l’existence des camps par un nazi repenti, a
tenté de convaincre Pie XII de protester contre l’extermination des juifs de Rome
en 1943 – sans succès.
Ce qui est devenu un violent réquisitoire contre Pie XII rencontre un succès
fulgurant. Que le récit comporte d’innombrables erreurs historiques n’a aucune
importance. Dix-huit ans se sont écoulés depuis la guerre, une nouvelle génération
interroge ce passé douloureux qu’avaient tu, jusqu’alors, les acteurs de ce crime
indicible, victimes et bourreaux confondus. Même certains catholiques, stimulés
par le concile Vatican II*, posent des questions dérangeantes sur ce passé qui,
justement, n’est pas passé.
Pie XII était-il le bouc émissaire idéal ? Il a cristallisé ce ressentiment tardif et ce
besoin de comprendre l’incompréhensible. Au Vatican, personne ne prend au
sérieux cette pièce qui considère que le pape fut un des responsables de la solution
finale au même titre qu’un Himmler ou un Eichmann : cette thèse est proprement
absurde ! Et comment peut-on raisonnablement qualifier le pape Pacelli
d’antisémite ou de pronazi ? Quand l’ancien substitut du pape, le cardinal Montini,
futur Paul VI, réagit enfin officiellement, en juin 1963, il est trop tard : la
polémique sur les « silences* » coupables de Pie XII, nourrie par plusieurs best-
sellers à charge, ne va plus s’arrêter.
Elle sera relancée en 2002, en France, par un film de Costa-Gavras intitulé
Amen, inspirée de la pièce Le Vicaire, et dont l’affiche représente une croix
chrétienne mêlée à une croix gammée – polémique garantie ! Les passions sont
telles autour de ce sujet que les historiens, de Saul Friedländer (à charge) à Pierre
Milza (à décharge), sont eux-mêmes submergés par les seuls arguments exacerbés
des détracteurs et des défenseurs du défunt pape.
Cinquante ans après la sortie du Vicaire, l’attitude de Pie XII pendant la guerre
fait toujours l’objet de débats virulents, régulièrement relancés depuis Rome par
l’annonce d’une possible béatification de ce pape. Le Vatican a pu rendre publique
une partie des archives* de l’époque, de nouvelles recherches ont pu confirmer que
Pie XII avait sauvé des milliers de juifs en les hébergeant dans les monastères et
séminaires de la région de Rome, Le Vicaire n’a pas fini d’altérer l’image de ce pape
qui restera encore, et pour longtemps, un sujet de polémique.

Vigile (537-555)
Un pape sans convictions

Le pape Vigile ne fut pas canonisé. Voilà qui intrigue l’historien amateur, le
voyageur dans le temps, le visiteur de papes qui découvre que ses cinquante-huit
prédécesseurs furent déclarés « saints* » par l’Église – à l’exception de deux
pontifes élus dans des conditions de corruption notoire – et qui ne peut
s’empêcher de poser la question : en quoi Vigile a-t-il démérité ?
Vigile était de noble extraction. Son père était consul. Lui-même, devenu
diacre, était proche du nouveau pouvoir de l’époque – le parti goth. Son histoire
commence lorsque Boniface II, premier pape allemand de l’histoire, a voulu le
désigner comme son successeur, en 531, lors d’un synode qui déclencha la colère
de la communauté chrétienne et de ses représentants romains. Prudemment,
Boniface envoya le diacre Vigile comme apocrisaire (ambassadeur) à la cour de
l’empereur Justinien, à Constantinople, où il devint un confident de la sulfureuse
impératrice Théodora.
Une furieuse polémique opposait, à l’époque, les monophysites, majoritaires
en Orient, qui mettaient en doute la « double nature » du Christ, aux défenseurs du
concile de Chalcédoine* qui, en 531, avait condamné ces hérétiques. Théodora
persuada Vigile de rallier la cause monophysite en échange de beaucoup d’argent
et, surtout, de son soutien pour conquérir le trône pontifical. Elle tint parole : alors
que Sylvère venait d’être élu pape à Rome, en plein affrontement entre les
occupants goths et les soldats de l’empereur byzantin, ceux-ci débarquèrent le
malheureux élu, lui extorquèrent son abdication avant de le laisser mourir de faim,
et imposèrent l’élection de Vigile !
Vigile était ambitieux, mais pas suicidaire : il se garda bien de rallier le
monophysisme, très impopulaire en Occident en général, et à Rome en particulier.
Lorsque l’empereur Justinien lui-même, désireux de reconstituer militairement et
religieusement l’empire d’antan, lança une violente campagne contre les écrits de
trois théologiens hostiles au monophysisme (qu’on appela les « Trois chapitres »),
le pape Vigile fit le mort, puis louvoya, émit une vague protestation puis se
rétracta : la police de l’empereur l’arrêta, le déporta en Sicile puis l’emmena de
force à Constantinople ou le pauvre homme signa tout ce qu’on lui fit signer,
soulevant une forte vague d’indignation en Europe.
Indécis, faible et cupide, ce pape sans convictions s’embrouilla dans ses
fidélités successives et contradictoires – il excommunia même son ancienne
protectrice Théodora. Il finit par s’incliner devant l’empereur lors d’un concile
œcuménique organisé par celui-ci à Constantinople*, en 553, avant de capituler
piteusement, isolé et malade, en échange de sa liberté. Il mourut sur le chemin du
retour, à Syracuse. Ses restes furent enterrés dans une église de la via Salaria, au
nord de Rome, et non à Saint-Pierre comme ses prédécesseurs.
C’est le premier pape qui mourut en si déplorable réputation.

Villa Bonaparte
Un précieux outil diplomatique

Les Français de Rome ont de la chance. Ils bénéficient, à titres divers, de trois
lieux à couper le souffle : le palais Farnèse*, qui abrite l’ambassade de France
auprès de l’Italie ; la villa Médicis, qui abrite l’Académie de France ; et la villa
Bonaparte, siège de l’ambassade de France près le Saint-Siège. Si cette dernière est
sans doute l’endroit le moins connu des trois, elle n’en est pas le moins
impressionnant.

Pourquoi la villa « Bonaparte » ? Parce que le très beau palais que s’était fait
construire en 1750 le cardinal Valenti Gonzaga, secrétaire d’État du pape
Benoît XIV*, fut racheté en 1816 par la sœur de Napoléon, Pauline, pour y abriter
toute sa famille réfugiée à Rome après la déchéance de l’Empereur. L’avisée
Pauline, princesse Borghèse, y fit tant de travaux de restauration qu’on prêterait
volontiers le style Empire au bâtiment – qu’on appela longtemps la « villa
Paolina ».
Racheté par le gouvernement prussien en 1906, l’endroit abrita la légation de
Prusse, puis l’ambassade d’Allemagne près le Saint-Siège jusqu’en 1944. Après la
guerre, la villa fut rachetée par l’État français qui y installa en 1948 son ambassade,
jusqu’alors ballottée de palais en palais. Son titulaire était alors le comte Wladimir
d’Ormesson.
La villa Bonaparte reste un prestigieux outil diplomatique – et un poste
convoité par tous les ambassadeurs français* en fin de carrière. Le Quai d’Orsay
s’est toujours efforcé, tant bien que mal, de meubler et d’entretenir soigneusement
cette ambassade dont les dîners et les réceptions ont toujours été honorés par les
plus importants cardinaux de la curie, ce qui explique qu’on y rencontre toujours
une belle société de diplomates étrangers, de journalistes de passage et d’agents
secrets à l’affût des informations qui s’y échangent.

Voie du Pape
La jeunesse de Pie XI

Les Italiens l’appellent la via del Papa. Les Français, la voie des Aiguilles grises.
La voie du Pape est aujourd’hui le principal itinéraire pour atteindre le sommet du
Mont-Blanc (4 810 mètres) depuis l’Italie, par le refuge Gonella et le dôme du
Goûter. Long et difficile, il est beaucoup moins encombré, l’été, que les voies du
versant français. Il présente, d’après ce qu’en disent les habitués, une « ambiance
himalayenne » et des « décors grandioses ». Sur les guides, on mentionne que la
première ouverture de cette voie eut lieu en août 1890, et qu’elle fut réalisée par « J.
et L. Bonin, A. Ratti, J. Gadin et A. Proment ». Le dénommé « A. Ratti », c’est le
pape Pie XI*.
À l’époque, le jeune abbé Achille Ratti, qui travaille comme archiviste à la
prestigieuse bibliothèque Ambrosienne de Milan, est un passionné d’alpinisme.
Presque un professionnel. Il est membre du Club alpin italien. Sur certaines photos
de l’époque, on le voit coiffé d’un bonnet de laine, les jambes enveloppées dans des
molletières, un alpenstock à la main, entre deux ou trois compagnons de cordée.
Est-ce avec ceux-ci qu’il a réussi en 1889 la première ascension de la « pointe
Dufour » (4 634 mètres), le plus haut sommet des Alpes suisses ?
Aucun des alpinistes chevronnés avec lesquels il ouvrira la future voie du Pape,
l’année suivante, n’imaginait que l’irrésistible attirance de l’abbé Ratti pour les
sommets le mènerait, trente ans plus tard, tout en haut de l’Église universelle !
Voyages (de Pie XII)
Un pape sédentaire

On dit souvent de Pie XII qu’il n’a jamais quitté le Vatican – à l’exception, bien
sûr, de ses deux missions effectuées comme nonce apostolique en Allemagne.
Eugenio Pacelli est né le 2 mars 1876 dans un immeuble de la via degli Orsini, à
quelques centaines de mètres de la place Saint-Pierre, juste de l’autre côté du
Tibre ; il fit ses études dans les meilleurs établissements du centre de Rome ;
recommandé très jeune à la secrétairerie d’État*, il commença une brillante carrière
dans les bureaux du Vatican, qu’il ne quitta que pour devenir pape en mars 1939 ;
puis il passa vingt ans à arpenter le Palais apostolique, la basilique Saint-Pierre et
les jardins du Vatican, jusqu’à mourir à Castel Gandolfo en octobre 1958 !
La réalité est tout autre. En 1896, à vingt ans, le jeune Pacelli accompagne à
Paris un de ses maîtres à un congrès d’astronomie, puis effectue une courte mission
en Belgique avant de faire son premier déplacement officiel dans la suite d’un
cardinal au couronnement du roi George V d’Angleterre. En 1908, le jeune prélat
participe au congrès eucharistique de Londres. En 1915, il effectue une mission à
Vienne, accompagné du nonce local, auprès de l’empereur François-Joseph.
En 1917, on l’a dit, il est nommé nonce à Munich, en Bavière, d’où il partira
installer la nonciature de Berlin en 1925 avant de revenir à Rome, en 1929, pour y
être nommé secrétaire d’État. À ce titre, il effectue quelques grands voyages, poussé
par Pie XI en personne, lequel veille à l’image et à la formation de son probable
successeur. En 1934, il est légat du pape au Congrès eucharistique international de
Buenos Aires, où il se rend en bateau, accompagné d’une nuée de prélats, de
diplomates et d’experts en soutane. Sur le chemin du retour, il visite Montevideo,
s’arrête à Rio de Janeiro et fait escale à Barcelone. Un beau périple.
En 1935, le cardinal Pacelli représente Pie XI au sanctuaire de Lourdes. L’année
suivante, il effectue une longue tournée aux États-Unis, de New York à San
Francisco en passant par le Middle West et la région de Chicago, multipliant les
trajets aériens – il adore l’avion – au point d’être surnommé par la presse « le
cardinal volant ». En 1937, nouvelle escapade en France où il représente le pape à
l’inauguration de la basilique de Lisieux, provoquant le plus grand rassemblement
de l’histoire du sanctuaire ; au retour, il fait une escale à Chartres et une autre, très
remarquée, à Paris, où il prêche à Notre-Dame. Enfin, en 1938, il représente à
nouveau Pie XI au Congrès eucharistique de Budapest, en Hongrie.
Pie XII, en réalité, avait voyagé davantage que tous ses prédécesseurs ! De plus,
l’honnêteté oblige à signaler que ce pape vieillissant aurait dû effectuer un voyage
en Caravelle pour se rendre à Lourdes le 15 août 1958, mais que son médecin avait
annulé le projet à la dernière minute, ayant jugé que son prestigieux patient était en
trop mauvaise santé.

Voyages (de Paul VI)


Le premier pape à prendre l’avion

Le premier pape de l’histoire à prendre l’avion fut donc Paul VI*. On donne
souvent cet exemple pour souligner l’archaïsme de la papauté. Or, il faut se méfier
des apparences. D’abord, tout comme ses deux prédécesseurs, Paul VI avait
souvent pris l’avion avant de monter sur le trône de saint Pierre : quand il n’était
encore que le cardinal Montini, il avait fait une grande tournée américaine en
juin 1960, s’était rendu en Irlande au printemps 1961 et avait effectué une longue
visite en Afrique au cours de l’été 1962.
Si le premier voyage de Paul VI fut un événement, en janvier 1964, c’est
surtout parce que le pape se rendit en Terre sainte, ce qu’aucun chef de l’Église
n’avait jamais fait… en deux mille ans ! J’ai toujours dans mes dossiers
l’extraordinaire numéro spécial que l’équipe de Paris Match avait réalisé pour la
circonstance, en grande partie dans l’avion du retour, une Caravelle transformée en
salle de rédaction pour ne pas rater le « bouclage ». Quel journal enverrait
aujourd’hui sur un tel événement soixante journalistes dont vingt-quatre
photographes ?
Mais quel voyage apostolique provoquerait, de nos jours, tant d’émotions
diverses ? La messe dite par Paul VI dans la grotte de Bethléem, où un photographe
osa shooter le célébrant presque sous son nez. La prière au bord du Jourdain, sur la
route d’Amman à Jérusalem, là même où Jésus fut baptisé. L’instant critique,
devant la porte de Damas, où le pape pèlerin marchant vers le Golgotha faillit être
physiquement étouffé par la foule. La panne d’électricité qui plongea le Saint-
Sépulcre dans le noir en pleine messe, au moment de la consécration. La
bouleversante réconciliation avec le patriarche orthodoxe Athénagoras, sur le mont
des Oliviers…
Les spectaculaires voyages de Jean-Paul II* éclipseront ceux de Paul VI. C’est
un peu injuste, car celui-ci, à bien des égards, a ouvert la voie au pape polonais et à
ses successeurs. Il fut le premier pape à se rendre dans un pays alors miséreux,
l’Inde, en décembre 1964. Il fut le premier pape à se rendre à New York pour lancer
à la tribune de l’Onu son fameux appel : « Plus jamais la guerre ! »
Il fut le premier pape à visiter le sanctuaire de Fatima, au Portugal, pour le
cinquantenaire des apparitions. Il fut le premier pape à visiter un pays à la fois
musulman et laïc, la Turquie, en juillet 1967. Il fut le premier pape à se rendre en
Amérique latine, où il réunit tous les évêques du continent en août 1968. Il fut le
premier pape à mettre le pied en Afrique pour un pèlerinage en Ouganda, en
juillet 1969. Il fut enfin, en décembre 1970, le premier pape à effectuer une tournée
aux antipodes qui le conduisit en Asie (Téhéran, Dacca, Manille, Djakarta, Hong-
Kong, Colombo) et en Océanie (Pago-Pago, Sydney). Si les papes concouraient
pour le Guinness World Records, Paul VI aurait droit à une page entière du célèbre
livre !
Voyages (de Jean-Paul II)
Vingt-huit fois le tour de la Terre

Les images les plus fortes qu’on a gardées du pontificat de Jean-Paul II ne sont
pas romaines. Ce sont d’abord des messes gigantesques, des cérémonies bigarrées,
des foules colorées, des veillées exotiques, des danses traditionnelles, parfois dans
des déserts arides, parfois sur des aéroports sinistres, parfois dans des villes
surpeuplées ou hostiles dont l’énumération donne le tournis : Mexico, Auschwitz,
Compostelle, Hiroshima, Manille, Gdansk, Santiago du Chili, Fatima, Casablanca,
Budapest, Lourdes…
Au total, Jean-Paul II a effectué 104 voyages en dehors de l’Italie, visitant ainsi
129 pays en vingt-six ans. Il était plus facile, à la fin de son pontificat, de citer les
pays qu’il n’avait pas visités : Russie, Iran, Arabie Saoudite, Chine. Sans oublier,
bien sûr, la Corée du Nord. Les journalistes de Radio Vatican* ont calculé que ce
pasteur universel avait parcouru, au total, trois fois la distance de la Terre à la Lune,
soit vingt-huit fois le tour de la planète !
Le pape polonais, si attentif à la déchristianisation du vieux monde, a sillonné
l’Europe, sa chère Europe, en tous sens : 57 de ses voyages hors d’Italie ont été
consacrés à des pays européens de l’Ouest et de l’Est (dont 8 en Pologne et 7 en
France). Mais cette étonnante série de visites pastorales toujours très intenses,
ponctuées de discours parfois très politiques, ne signifie pas que Jean-Paul II ait été
un « européiste » comme le sera son successeur Benoît XVI : il effectua de
nombreux voyages en Afrique (15), en Amérique du Nord (11), en Amérique du
Sud (8), en Asie (9) et en Océanie (4). Ce pape-là a « mondialisé » l’Église comme
aucun de ses prédécesseurs.
Certains de ces voyages sont restés dans l’histoire. En juin 1979, son premier
périple sur sa terre natale provoqua – j’en fus le témoin passionné – la première
vraie brèche dans le rideau de fer. En mars 2000, son pèlerinage en Terre sainte
laissera le souvenir de la fameuse prière glissée, à Jérusalem, dans un interstice du
mur des Lamentations. En janvier 1995, aux Philippines, lors de la grand-messe de
Manille, le pape polonais a réuni près de cinq millions de fidèles, un record absolu
pour l’époque.
Jean-Paul II, pape globe-trotter, ne s’est pas contenté de multiplier les
déplacements. Il a fait de ses voyages un mode de gouvernement de l’Église
universelle. Détestant la routine, peu porté sur la gestion des activités romaines ou
sur l’administration du Saint-Siège, attentif à ne pas se faire voler son temps par les
mille et une sollicitations de la curie, Jean-Paul II avait officiellement délégué la
quasi-totalité de ses pouvoirs à son secrétaire d’État*, se réservant les choses
importantes qu’il accomplissait, le plus souvent, lors de ses tournées
internationales : l’annonce de l’Évangile, les grandes initiatives pastorales, le
contact avec le peuple de Dieu.
Un dernier calcul venu, lui aussi, de Radio Vatican, laisse rêveur : Jean-Paul II
a passé près de mille jours hors du Vatican, soit un peu plus du dixième du temps
de son long pontificat !
Williamson (Affaire)
Le piège révisionniste
Richard Williamson fut un des quatre prêtres consacrés évêques par
Mgr Marcel Lefebvre* le 30 juin 1988, à Écône, en violation de toutes les règles
canoniques. Ancien anglican devenu intégriste militant, cet ecclésiastique s’était
déjà distingué, au Québec, par des propos négationnistes insupportables. En
novembre 2008, il récidiva lors d’une interview à la télévision suédoise où il niait
explicitement l’existence des chambres à gaz pendant la Seconde Guerre mondiale.
Cette émission, enregistrée à l’avance, était programmée sur la chaîne SVT pour
le 21 janvier 2009.
Or, le 21 janvier 2009 était justement le jour où le cardinal Re, préfet de la
congrégation pour les évêques, avait prévu de signer au nom du Saint-Père le
décret levant l’excommunication des quatre évêques lefebvristes. Ce spectaculaire
geste d’ouverture était le moyen choisi par Benoît XVI pour reprendre le dialogue
avec la Fraternité Saint-Pie X, qui regroupait les partisans de Mgr Lefebvre et dont
il pensait, à tort ou à raison, qu’elle pouvait encore retrouver le chemin de la
communion avec l’Église de Rome.
Coïncidence ? Machination ? La collision entre ces deux informations
provoqua, en tout cas, une véritable catastrophe médiatique. Journaux et
télévisions du monde entier titrèrent, à l’unisson : « Le pape réintègre dans l’Église
un évêque négationniste ». Un déluge de protestations nourrit pendant plusieurs
jours ce scandale international où les catholiques ne furent pas les derniers à
s’étrangler d’indignation.
Ce fut, littéralement, un pataquès. Bien entendu, Benoît XVI n’avait pas eu
l’intention de « réintégrer dans l’Église » un « évêque négationniste » ! Et si le vieux
cardinal Castrillón Hoyos, président de la commission Ecclesia Dei en charge du
dossier, avait averti son patron que ledit Williamson se répandait dans les médias
en propos inacceptables et provocateurs, il est évident que Benoît XVI aurait
modifié sa stratégie.
Rarement une affaire aura prouvé à ce point le fonctionnement défectueux de
la curie de l’époque. Mauvaise coordination des cardinaux en charge des dicastères,
mauvaise information du pape lui-même, manque de réaction à la publication des
propos de Williamson, sans parler de l’inexcusable lenteur des explications
envoyées par le pape – treize jours plus tard – aux épiscopats interloqués par une
décision aussi inopportune ! Lorsque les cardinaux réunis en conclave, au
printemps 2013, exigeront du futur pape une réforme de la curie, c’est d’abord à
cette triste affaire qu’ils se référeront.
Zacharie, saint (741-752)
Cap au nord
C’est par un autre grand pape oublié que s’achève ce Dictionnaire amoureux.
Le pape Zacharie, qui succéda à Grégoire III* en 741, incarna l’un des plus grands
tournants géopolitiques de l’histoire de la papauté. Originaire de Calabre, ce Grec,
qui a laissé l’image d’un homme plus porté vers les livres que vers les armes, fut
surtout un grand diplomate et un formidable stratège.

D’abord, il réussit à faire la paix avec Liutprand, le roi des Lombards, ces
envahisseurs qui avaient fait peser sur Rome, pendant deux siècles, la menace
d’une attaque mortelle. De même, après la grande querelle de l’iconoclasme qui
avait violemment opposé la papauté à l’Église d’Orient, empereur et patriarche
réunis, Zacharie parvint à calmer le jeu, profitant des pressions croissantes exercées
par les conquérants arabes sur l’Empire byzantin.
Mais c’est à l’égard des Francs que Zacharie fut un grand pape. L’Empire
romain disparu, le royaume lombard menaçant, l’empereur de Constantinople en
difficulté, il lui parut indispensable d’aller chercher au nord, auprès de ce nouveau
royaume mi-germain, mi-romain, le protecteur dont l’Église avait besoin. Le pape
Grégoire III n’avait pas réussi à faire affaire avec Charles Martel, vainqueur des
Arabes à Poitiers, malgré les progrès de la christianisation du royaume franc par
l’évangélisateur de la Germanie, l’archevêque Boniface. Zacharie, lui, n’hésita pas à
donner à Pépin le Bref, fils de Charles Martel et, comme lui, simple « maire du
palais », le coup de pouce qui lui manquait pour prendre définitivement le pouvoir
au roi mérovingien Childéric III :
— Il est mieux qu’on appelle roi celui qui exerce le pouvoir, déclara le pape, et
non celui qui en a le titre sans l’exercer !
En faisant sacrer Pépin par son légat Boniface à Soissons en 751, Zacharie
donna le coup de grâce à la dynastie des Mérovingiens et jeta les bases de
l’extraordinaire alliance qui devait être scellée par son successeur Léon III et
l’empereur Charlemagne*. Une alliance qui allait dominer l’Occident pendant un
millénaire.
Annexes
Annexe I
Liste chronologique des papes

33-67 : Pierre
67-76 : Lin
76-88 : Clet (ou Anaclet) 88-97 : Clément Ier
97-105 : Évariste

105-115 : Alexandre Ier


115-125 : Sixte Ier
125-136 : Télesphore
136-140 : Hygin
140-155 : Pie Ier
155-166 : Anicet
166-175 : Soter
175-189 : Éleuthère
189-199 : Victor Ier
199-217 : Zéphyrin
217-222 : Calixte Ier
222-230 : Urbain Ier
230-235 : Pontien
235-236 : Antère
236-250 : Fabien
251-253 : Corneille
253-254 : Lucius Ier
er
254-257 : Étienne I
257-258 : Sixte II
260-268 : Denys
269-274 : Félix Ier
275-283 : Eutychien
283-296 : Caïus
296-304 : Marcellin

308-309 : Marcel Ier


309-310 : Eusèbe
311-314 : Miltiade
er
314-335 : Sylvestre I
335-336 : Marc
337-352 : Jules Ier
352-366 : Libère
366-384 : Damase Ier
384-399 : Sirice 399-401 : Anastase Ier

401-417 : Innocent Ier


417-418 : Zosime
418-422 : Boniface Ier
422-432 : Célestin Ier
432-440 : Sixte III
440-461 : Léon Ier
461-468 : Hilaire
468-483 : Simplice
483-492 : Félix III
492-496 : Gélase Ier
496-498 : Anastase II
498-514 : Symmaque

514-523 : Hormisdas
523-526 : Jean Ier
526-530 : Félix IV
530-532 : Boniface II
533-535 : Jean II
er
535-536 : Agapet I
536-537 : Silvère
537-555 : Vigile
556-561 : Pélage Ier
561-574 : Jean III
er
575-579 : Benoît I
579-590 : Pélage II
er
590-604 : Grégoire I

604-605 : Sabinien
607-607 : Boniface III
608-615 : Boniface IV
615-618 : Adéodat Ier
619-625 : Boniface V
625-638 : Honoré Ier
640-640 : Séverin
640-642 : Jean IV
642-649 : Théodore Ier
649-655 : Martin Ier
655-657 : Eugène Ier
657-672 : Vitalien
672-676 : Adéodat II
676-678 : Donus
678-681 : Agathon
681-683 : Léon II
684-685 : Benoît II
685-686 : Jean V
686-687 : Conon
er
687-701 : Serge I

701-705 : Jean VI
705-707 : Jean VII
708-708 : Sisinnius
708-715 : Constantin
715-731 : Grégoire II
731-741 : Grégoire III
741-752 : Zacharie
752-757 : Étienne II
757-767 : Paul Ier
768-772 : Étienne III
772-795 : Adrien Ier
795-816 : Léon III
816-817 : Étienne IV
817-824 : Pascal Ier
824-827 : Eugène II
827-827 : Valentin
827-844 : Grégoire IV
844-847 : Serge II
847-855 : Léon IV
855-858 : Benoît III
858-867 : Nicolas Ier
867-872 : Adrien II
872-882 : Jean VIII
882-884 : Marin Ier
884-885 : Adrien III
885-891 : Étienne V
891-896 : Formose
896-896 : Boniface VI
896-897 : Étienne VI
897-897 : Romain
897-897 : Théodore II
898-900 : Jean IX
900-903 : Benoît IV

903-903 : Léon V
904-911 : Serge III
911-913 : Anastase III
913-914 : Landon
914-928 : Jean X
928-929 : Léon VI
929-931 : Étienne VII
931-935 : Jean XI
936-939 : Léon VII
939-942 : Étienne VIII
942-946 : Marin II
946-955 : Agapet II
955-963 : Jean XII
963-964 : Léon VIII
964-964 : Benoît V
965-972 : Jean XIII
973-974 : Benoît VI
974-983 : Benoît VII
983-984 : Jean XIV
985-996 : Jean XV
996-999 : Grégoire V
999-1003 : Sylvestre II
1003-1003 : Jean XVII
1003-1009 : Jean XVIII
1009-1012 : Serge IV
1012-1024 : Benoît VIII 1024-1033 : Jean XIX
1033-1045 : Benoît IX (1) 1045-1045 : Sylvestre III 1045-1045 : Benoît IX (2)
1045-1046 : Grégoire VI 1046-1047 : Clément II
1047-1048 : Benoît IX (3) 1048-1048 : Damase II
1049-1054 : Léon IX
1055-1057 : Victor II
1057-1058 : Étienne IX
1058-1061 : Nicolas II
1061-1073 : Alexandre II 1073-1085 : Grégoire VII 1086-1087 : Victor III
1088-1099 : Urbain II 1099-1118 : Pascal II

1118-1119 : Gélase II
1119-1124 : Calixte II
1124-1130 : Honorius II 1130-1143 : Innocent II 1143-1144 : Célestin II 1144-
1145 : Lucius II
1145-1153 : Eugène III
1153-1154 : Anastase IV
1154-1159 : Adrien IV
1159-1181 : Alexandre III 1181-1185 : Lucius III
1185-1187 : Urbain III
1187-1187 : Grégoire VIII 1187-1191 : Clément III 1191-1198 : Célestin III 1198-
1216 : Innocent III
1216-1227 : Honorius III 1227-1241 : Grégoire IX
1241-1241 : Célestin IV
1243-1254 : Innocent IV
1254-1261 : Alexandre IV
1261-1264 : Urbain IV
1265-1268 : Clément IV
1271-1276 : Grégoire X
1276-1276 : Innocent V
1276-1276 : Adrien V
1276-1277 : Jean XXI
1277-1280 : Nicolas III 1281-1285 : Martin IV
1285-1287 : Honorius IV
1288-1292 : Nicolas IV
1294-1294 : Célestin V
1294-1303 : Boniface VIII
1303-1304 : Benoît XI
1305-1314 : Clément V
1316-1334 : Jean XXII
1334-1342 : Benoît XII
1342-1352 : Clément VI
1352-1362 : Innocent VI 1362-1370 : Urbain V
1370-1378 : Grégoire XI 1378-1389 : Urbain VI
1389-1404 : Boniface IX

1404-1406 : Innocent VII 1406-1415 : Grégoire XII 1417-1431 : Martin V


1431-1447 : Eugène IV
1447-1455 : Nicolas V
1455-1458 : Calixte III 1458-1464 : Pie II
1464-1471 : Paul II
1471-1484 : Sixte IV
1484-1492 : Innocent VIII 1492-1503 : Alexandre VI
1503-1503 : Pie III
1503-1513 : Jules II
1513-1521 : Léon X
1522-1523 : Adrien VI 1523-1534 : Clément VII 1534-1549 : Paul III
1550-1555 : Jules III
1555-1555 : Marcel II
1555-1559 : Paul IV
1559-1565 : Pie IV
1566-1572 : Pie V
1572-1585 : Grégoire XIII 1585-1590 : Sixte V
1590-1590 : Urbain VII
1590-1591 : Grégoire XIV
1591-1591 : Innocent IX
1592-1605 : Clément VIII
1605-1605 : Léon XI
1605-1621 : Paul V
1621-1623 : Grégoire XV
1623-1644 : Urbain VIII 1644-1655 : Innocent X
1655-1667 : Alexandre VII 1667-1669 : Clément IX
1670-1676 : Clément X
1676-1689 : Innocent XI 1689-1691 : Alexandre VIII 1691-1700 : Innocent XII
1700-1721 : Clément XI
1721-1724 : Innocent XIII 1724-1730 : Benoît XIII 1730-1740 : Clément XII
1740-1758 : Benoît XIV
1758-1769 : Clément XIII 1769-1774 : Clément XIV
1775-1799 : Pie VI

1800-1823 : Pie VII


1823-1829 : Léon XII
1829-1830 : Pie VIII
1831-1846 : Grégoire XVI 1846-1878 : Pie IX
1878-1903 : Léon XIII

1903-1914 : Pie X
1914-1922 : Benoît XV
1922-1939 : Pie XI
1939-1958 : Pie XII
1958-1963 : Jean XXIII
1963-1978 : Paul VI
1978-1978 : Jean-Paul Ier
1978-2005 : Jean-Paul II 2005-2013 : Benoît XVI
2013- : François
Annexe II
Repères chronologiques

64 ou 67Martyre de saint Pierre


313L’empereur Constantin autorise la religion chrétienne
325Concile de Nicée
330Constantin transfère sa capitale à Byzance
383Théodose fait du christianisme la religion officielle de
l’empire
410Sac de Rome par les Wisigoths
451Concile de Chalcédoine
452Invasion des Huns (rencontre entre Attila et Léon le
Grand)
476Chute de l’empire romain d’Occident
496Clovis, roi des Francs, se convertit au christianisme
500Benoît de Nursie fonde le monastère de Subiaco
568Arrivée des Lombards en Italie
678
678
Siège de Constantinople par les Arabes
730Crise iconoclaste
732Charles Martel arrête les Arabes à Poitiers
754Pépin le Bref crée les États pontificaux
800Sacre de Charlemagne par Léon III
846Pillage de Rome par les Arabes
848Léon IV entoure le Vatican d’une épaisse muraille
888Fin de l’Empire carolingien
910Fondation de l’abbaye de Cluny
962Couronnement par Jean XII de l’empereur Otton Ier
1000Sylvestre II couronne Étienne Ier roi de Hongrie
1009Destruction du Saint-Sépulcre à Jérusalem
1054Rupture Rome-Constantinople (schisme d’Orient)
1077L’empereur Henri IV à Canossa
1095Urbain II prêche la première croisade
1099Prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon
1146Saint Bernard prêche la deuxième croisade
1187Reprise de Jérusalem par Saladin
1204Sac de Constantinople pendant la quatrième croisade
1215Ouverture du IVe concile du Latran
1244Innocent IV transporte la papauté à Lyon
1270Saint Louis meurt à Tunis pendant la huitième croisade
1294Démission du pape Célestin V
1309La papauté s’installe en Avignon
1378Début du grand schisme d’Occident
1414Concile de Constance
1505Jules II crée les Gardes suisses
1517Publication des « 95 thèses » de Martin Luther
1545Ouverture du concile de Trente
1571Bataille de Lépante
1618-1648Guerre de Trente Ans
1633Condamnation de Galilée
1683Siège de Vienne par les Turcs
1685Révocation de l’édit de Nantes
1713Condamnation du jansénisme par la bulle Unigenitus
1773Dissolution de la Compagnie de Jésus
1789Révolution française
1799Mort de Pie VI à Valence
1869Ouverture du concile Vatican I
1870Disparition des États pontificaux
1929Accords du Latran
1939Élection de Pie XII
1962-1965Concile Vatican II
1965Premier discours d’un pape à l’Onu
1978Élection du pape Jean-Paul II
1981Attentat contre Jean-Paul II
2000Grand Jubilé du IIIe millénaire
2013Renonciation de Benoît XVI
2016Année sainte de la Miséricorde
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