Dictionnaire Amoureux Des Papes (PDFDrive)
Dictionnaire Amoureux Des Papes (PDFDrive)
EAN : 978-2-259-24956-0
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J’aime les papes. J’aime les papes comme d’autres aiment les timbres-poste,
l’astronomie, le vol à voile ou la musique baroque. Je ne suis ni papolâtre ni
papophile, mais je suis fasciné par les 266 personnages qui ont incarné la papauté
d’hier et d’aujourd’hui : ni statues de marbre ni demi-dieux, ces figures historiques
eussent été des hommes comme les autres, avec leurs qualités et leurs faiblesses, si
la Providence ne les avait pas invités, un jour, excusez du peu, à succéder à l’apôtre
Pierre à la tête de la plus ancienne et la plus grande institution du monde : l’Église
catholique.
Sans doute dois-je cet intérêt pour les papes à mon métier de grand reporter et
à ma passion pour la politique. C’est en couvrant pour La Croix puis pour
L’Express les événements d’Europe de l’Est et l’effondrement du communisme
soviétique que j’ai croisé la route d’un pape polonais, Jean-Paul II, qui m’a appris à
détecter dans les tremblements du monde et les convulsions de l’histoire ce que
l’actualité doit, parfois, aux religions.
À l’heure où nos médias s’épuisent à relater les petits travers de nos
ministricules vite nommés, vite oubliés, je suis frappé de constater le manque
d’intérêt de mes confrères français pour cette mine d’or journalistique que
constitue le Vatican : deux mille ans de jeux d’influence, de définitions
dogmatiques, de schismes planétaires, de guerres incessantes, de luttes de pouvoir,
de dérives financières, de disputes théologiques, d’inventions morales, de prouesses
artistiques, de gestes de paix, d’événements médiatiques et de mystères insolubles !
Le Vatican est un lieu de pouvoir, comme le Kremlin, la Maison Blanche, la
Cité interdite ou l’Élysée. À arpenter ses couloirs interminables, à longer ses
murailles infranchissables, à méditer dans ses chapelles, à enquêter derrière ses
autels et au fond de ses sacristies, on ne cesse d’y rencontrer des figures
romanesques, des hommes hauts en couleur, des destins incroyables, des
intelligences éblouissantes et, aussi, parfois, des personnages merveilleux.
Ce livre n’est pas un mémorandum des 266 papes ayant incarné l’Église
universelle. D’abord, tous n’ont pas été des personnalités hors du commun,
surtout quand ils ont été choisis pour des raisons politiques, familiales ou
mercantiles, comme Sabinien, Hadrien III, Jean XVII, Léon XI et quelques dizaines
d’autres qui resteront inconnus pour l’éternité. Ensuite, une grande partie d’entre
eux n’ont fait que traverser l’histoire : souvent élus alors qu’ils étaient âgés et
parfois malades, beaucoup ont régné quelques mois ou quelques courtes années
er
sans laisser de trace – comme Benoît I , Sisinius, Théodore II et autres Marcel II.
Combien de personnages ayant ainsi régné sur l’Église ne seront plus jamais cités
que dans la liste des 266 pontifes, où ils resteront anonymes !
En revanche, une soixantaine de papes méritent amplement de s’inscrire dans
un panorama plus général de la papauté telle que je la fréquente, stylo en main,
depuis des années. Il y a ceux qui ont conforté l’héritage de Pierre sur les ruines de
l’Empire romain, ceux qui ont négocié la protection des empereurs d’Occident,
ceux qui ont organisé la résistance à l’islam, ceux qui se sont perdus dans les
frasques de la Renaissance, ceux qui ont pris de plein fouet la Révolution française,
ceux qui ont su s’adapter à la modernité. Ils composent une extraordinaire galerie
de portraits où se succèdent fondateurs, héritiers, visionnaires, administrateurs,
réformateurs et prophètes : les plus grands s’appellent Léon le Grand, Grégoire le
Grand, Sylvestre II, Grégoire VII, Innocent III, Paul III, Pie V, Léon XIII, Pie XII,
Jean XXIII, Jean-Paul II…
Mais ces figures impressionnantes ne suffisent pas à rendre compte de la
richesse du sujet et de la place qu’il occupe dans notre histoire, dans notre droit,
dans notre culture, dans notre vie de tous les jours. C’est pourquoi j’ai tenté
d’évoquer dans ces pages, à ma façon, les diverses composantes de cette réalité
vivante, multiple, extraordinaire qu’est la papauté romaine : des interlocuteurs
fascinants (de l’empereur Constantin à Napoléon Ier), des événements significatifs
(de l’entrevue de Canossa au malentendu de Ratisbonne), des périodes historiques
(des papes d’Avignon à la guerre 1914-1918), des sujets de polémique (de la franc-
maçonnerie aux divorcés remariés), des objets originaux (de l’anneau du pêcheur à
la tiare papale), des documents fondateurs (du Syllabus aux accords du Latran), des
lieux emblématiques (de Castel Gandolfo à la Villa Bonaparte), des institutions
mystérieuses (de l’Index au tribunal de la Rote), etc.
On l’aura compris : le but d’un tel « dictionnaire amoureux » n’est pas de
dresser un catalogue érudit de la papauté bimillénaire, mais d’offrir au lecteur une
excursion littéraire et personnelle dans un univers plus humain et plus romanesque
qu’il ne l’imaginait. Bonne promenade !
1. Tous les mots suivis d’un astérisque font l’objet d’une entrée. Pour les noms de papes, l’auteur n’a
signalé que les occurrences qui lui semblaient les plus significatives.
Accords du Latran
Un État pas comme les autres
Le Vatican a deux mille ans d’âge, mais la Cité du Vatican, elle, est née le
11 février 1929. Ce jour-là, à midi, le cardinal Gasparri, secrétaire d’État du pape
Pie XI, et Benito Mussolini, président du Conseil italien, se sont retrouvés dans la
grande salle du palais du Latran, à Rome, pour signer solennellement les accords
du Latran et mettre fin, une fois pour toutes, à la « question romaine » qui
empoisonnait depuis soixante ans les relations entre l’État italien et la papauté.
Depuis que les soldats piémontais et les nationalistes italiens ont investi Rome
pour en faire la capitale de l’Italie nouvelle, le 20 septembre 1870, le pape se
considérait comme « prisonnier » au Vatican, spolié de tous ses biens temporels et
privé de toute existence légale. Le nouveau pouvoir avait bien proposé et voté une
« loi des Garanties* » assurant au souverain pontife un minimum de libertés et de
moyens pour exercer sa fonction apostolique. Le pape Pie IX avait refusé cet octroi
qui faisait dépendre le sort du chef de l’Église universelle d’un simple
changement de majorité au Parlement italien. Question de principe, de dignité,
d’échelle ! Léon XIII, Pie X, Benoît XV, et même Pie XI au lendemain de son
élection, étaient restés sur cette position intransigeante et apparemment
inextricable.
En octobre 1922, la prise du pouvoir par Mussolini et ses « chemises noires »
fascistes changea radicalement la donne. Le nouveau chef du gouvernement aux
ambitions démesurées avait besoin, pour conforter son pouvoir, de la neutralité
des catholiques de la Péninsule. Il savait que le pape avait cessé depuis longtemps
de revendiquer la restitution de ses États et le retour à son statut de monarque. Le
futur Duce commença par donner des gages – comme le retour des crucifix dans les
écoles et les tribunaux – puis entama, en 1926, des conversations secrètes avec le
Saint-Siège par avocats interposés.
Ces négociations durèrent trois ans. Elles faillirent achopper sur le problème
du contrôle des organisations de jeunesse, que l’Église italienne considérait comme
vital, mais que Mussolini, en bon totalitaire, ne voulait à aucun prix partager avec
quiconque. Le 3 février 1929, enfin, les accords furent bouclés. Le 11, la foule se
pressait devant le palais du Latran où Gaspari et Mussolini avaient signé les
documents, et criait sa joie de voir enfin débloqué le statut de la papauté :
— Viva il Papa ! Viva Mussolini !
Les accords du Latran comportaient trois volets. Le premier était un traité
politique assurant la souveraineté pleine et reconnue de l’État-Cité du Vatican
(Citta del Vaticano), constitué de l’ensemble fortifié de l’antique territoire du
Vatican, de la résidence d’été de Castel Gandolfo*, des trois basiliques patriarcales
(Saint-Jean-de-Latran, Saint-Paul-hors-les-Murs, Sainte-Marie-Majeure) et de
quelques autres dépendances comme le palais San Calisto, dans le quartier du
Trastevere.
Les deux autres textes étaient une importante convention financière, très
avantageuse pour le Saint-Siège, et un « concordat » faisant du catholicisme, en
Italie, la religion d’État, et accordant à l’Église nombre de satisfactions :
enseignement religieux, interdiction du divorce, etc. En contrepartie, le pape
reconnaissait l’État italien et abandonnait définitivement toute prétention sur les
anciens États pontificaux*.
L’innovation la plus spectaculaire, qui a surpris tous les juristes de l’époque,
c’est évidemment ce minuscule territoire de 44 hectares faisant du Vatican le plus
petit État du monde : alors que les terres du pape, en 1859, s’étendaient encore sur
18 000 hectares, la Cité du Vatican est aujourd’hui égale au tiers de la minuscule
principauté de Monaco ! Mussolini avait d’ailleurs proposé d’y adjoindre quelques
autres domaines du côté du Janicule, y compris plusieurs quartiers habités, mais le
cardinal Gasparri a décliné cette offre :
— Nous ne voulons pas avoir à nous occuper d’une grève de tramways !
Le pape Pie XI était satisfait. Mussolini aussi, que les journaux catholiques ont
encensé à cette occasion, parfois au-delà du raisonnable. Pourtant, l’entente entre
ces deux personnages fut brève. Dès le 13 mai, avant même que les trois textes
soient votés par le Parlement italien, Mussolini se vantait devant les siens d’avoir
« enseveli » le pouvoir des papes, assurant que l’État italien était « fasciste,
exclusivement fasciste » !
Entre le pontife et le dictateur, l’entente n’a duré que le temps de cet accord
historique, éminemment politique, qui n’avait rien à voir ni avec l’idéologie de
l’un, ni avec la religion de l’autre. D’ailleurs, dix-huit ans plus tard, après la chute
du régime fasciste, les accords du Latran seront intégrés, tels quels, à la
Constitution italienne concoctée par les démocrates-chrétiens en 1947. Sans
qu’aucun journal catholique, cette fois, porte aux nues son infréquentable
signataire.
Adrien IV (1154-1159)
Un Anglais au Vatican
Un pape anglais ! Dans toute l’histoire de la papauté, il fut bien le seul. Il
s’appelait Nicholas Breakspear. Il était né vers 1100 à Abbots Langley, près de
l’abbaye de Saint-Albans, à 30 kilomètres au nord de Londres. Fils d’un humble
clerc qui se fit moine, le jeune Nicholas avait quitté son île pour faire ses études en
France avant d’entrer au monastère de Saint-Ruf à Avignon. Quand il en devint
l’abbé en 1137, ce fou de Dieu se distingua par son extrême sévérité, au point que
les moines de l’endroit se révoltèrent contre lui. Sagement, le pape Eugène III
préféra lui ôter sa charge et le faire venir auprès de lui comme évêque d’Albano.
Brillant légat du pape en Scandinavie, il devint un des cardinaux les plus estimés du
Sacré Collège, et fut élu pape en 1154.
Il entama aussitôt une rugueuse partie de bras de fer avec le jeune empereur
Frédéric Barberousse – qu’il couronna à Saint-Pierre le 18 juin 1155, mais dont il
refusa pour autant de devenir le vassal. Démuni contre les armées de l’empereur,
déstabilisé par la population romaine en révolte contre la papauté, Adrien IV
inaugura une audacieuse politique d’alliance avec les Normands – les mêmes qui
avaient conquis l’Angleterre un siècle plus tôt et qui régnaient alors sur la Sicile.
Adrien confia à leur roi Guillaume le Mauvais, contre l’avis de la curie romaine, le
contrôle du sud de la Péninsule. Mais il mourut brusquement d’une piqûre de
moustique, en septembre 1159, sans avoir eu le temps de faire battre son vieil
ennemi Frédéric par ses nouveaux amis normands.
Le pape Adrien IV a laissé un amer souvenir à Rome : pour mater la rébellion
qui le menaçait, il n’hésita pas à jeter l’interdit sur toute la ville à la veille de la
semaine sainte, privant ainsi ses habitants des juteux bénéfices dus aux pèlerinages !
Les bourgeois romains avaient trop à perdre : ils cédèrent. Ce qui reste de ce pape
anglais, dans la mémoire des Italiens, c’est son intransigeance. C’est d’ailleurs sous
son règne qu’on réhabilita la vieille expression de « vicaire du Christ » : c’était une
façon d’affirmer, une fois de plus, que le chef de l’Église était plus près de Dieu que
n’importe quel souverain terrestre, fût-il empereur, et qu’il n’était pas prudent de
lui contester son pouvoir.
Adrien VI (1522-1523)
Un réformateur venu d’Utrecht
Aggiornamento
Le changement dans la continuité
Depuis deux mille ans, les papes sont partagés entre deux exigences :
transmettre la doctrine chrétienne en restant fidèle à une Révélation évidemment
immuable ; et pour cela, se faire entendre d’un monde qui change tout le temps en
adaptant le discours de l’Église à ces mutations incessantes. Cette adaptation n’a
jamais été facile, elle a souvent provoqué des malentendus, des polémiques, des
déchirements, des schismes. Jusqu’à ce qu’un vieux pape inspiré lui donne un nom
italien : l’aggiornamento.
C’est Jean XXIII, le pape Roncalli, qui utilisa ce mot lorsqu’il annonça en 1959
son intention de réunir le concile Vatican II*. L’expression, à la fois inoffensive et
ambiguë, était si difficile à traduire – en français, « mettre à jour » est très
réducteur – que sa version italienne s’est imposée dans toutes les langues. Au
début, elle évoquait tout naturellement une simple actualisation du droit canon et,
dans la foulée, une simplification de certains rituels un peu trop archaïques. Mais
les cardinaux les plus conservateurs, non sans inquiétude, comprirent assez vite
que le « bon pape Jean » voulait aller beaucoup plus loin dans le réexamen non pas
de la doctrine chrétienne, mais de la façon dont l’Église devait l’enseigner à ses
contemporains.
À la mort de Jean XXIII, en juin 1963, son successeur Paul VI définira
l’aggiornamento comme un « approfondissement de la conscience que l’Église a
d’elle-même » et de la nécessité de redéfinir ses tâches ad intra (dans son
fonctionnement interne) et ad extra (dans son rapport avec le monde extérieur).
Sous la houlette de ce pape, le concile accouchera d’une série de textes essentiels –
Gaudium et spes, Lumen gentium, etc. – dont la mise en application sera discutée,
analysée, voire contestée pendant un demi-siècle.
Avec le recul du temps, chacun peut observer que ce n’est plus l’aggiornamento
prôné par Jean XXIII qui fait l’objet de discussions, de réserves ou de critiques,
mais plus largement « l’esprit du concile », c’est-à-dire l’interprétation – complexe,
variable ou subjective – de la façon dont l’Église s’est efforcée, comme souvent dans
sa longue histoire, de discerner les « signes des temps », comme disait le bon pape
Jean, et de s’adapter au monde réel.
Un demi-siècle plus tard, les initiatives du pape François illustrent bien les
deux impératifs contradictoires auxquels tout pape doit s’atteler : adapter
l’institution qu’il préside aux évolutions de l’époque sans altérer son message
premier, qui date de deux mille ans. Avec le recul du temps, le mot aggiornamento
était une trouvaille géniale.
Être pape au Moyen Âge n’était pas un métier de tout repos. L’exemple
d’Alexandre III suffirait à le prouver. Orlando Bandinelli, originaire de Toscane,
aurait pu couler des jours heureux comme professeur de droit à l’université de
Bologne, à publier des commentaires érudits sur l’histoire de l’Église et à former de
brillants étudiants venus de toute l’Europe, s’il n’était pas devenu le conseiller du
pape Adrien IV au plus fort de la querelle dite « des investitures* » opposant la
papauté à l’empereur Frédéric Barberousse.
Las ! Quand sa bonne réputation lui vaut d’être élu pape en 1159, les partisans
de Frédéric s’interposent, font élire un autre pontife qu’ils baptisent Victor IV et
chassent de Rome le malheureux Alexandre III ! En 1163, le concile de Tours
confirme-t-il Alexandre, fort de l’accord des épiscopats et des rois de France,
d’Angleterre et d’Espagne ? Peine perdue : l’empereur germanique persiste et, à la
mort de Victor IV, nomme un Pascal III, puis un Calixte III !
Réfugié en France par la voie des mers, installé à Sens avec la curie pendant
trois ans, Alexandre III rentre à Rome en 1165… mais s’en fait déloger aussitôt par
les sbires de Barberousse ! Le schisme – qui ressemble furieusement à une guerre –
dura dix-huit ans. Pour des raisons exclusivement politiques, miné par plusieurs
échecs militaires en Italie, Frédéric finit par faire spectaculairement allégeance à
Alexandre, à Venise, en 1177. Le troisième concile du Latran, en 1179, signa la fin
des hostilités et consacra le triomphe de son initiateur. C’est ce concile qui établit la
règle de la majorité des deux tiers pour l’élection du pape (toujours en vigueur)
pour limiter les possibilités de voir élire des antipapes*.
Alexandre III n’a jamais oublié son passé de professeur. Il invita les principaux
archevêques européens à fonder des universités à l’ombre de leurs cathédrales. Il
canonisa Bernard de Clairvaux, l’abbé bourguignon qui avait conseillé son
prédécesseur Eugène III, et Thomas Beckett, l’archevêque de Canterbury assassiné
par le roi Henri II d’Angleterre. Il mit de l’ordre dans le droit canonique,
notamment quant aux règles de nomination d’évêques.
Sans doute cet homme-là serait-il devenu un des grands pontifes de son
époque s’il n’avait dû fuir Rome, une fois encore, sous la pression obstinée des
partisans locaux de l’empereur, pour aller mourir à Civita Castellana, au nord de la
Ville éternelle, en 1181. Triste fin pour un grand pape : quand son corps fut
ramené à Rome, une foule de bourgeois entêtés accueillit son cercueil par des cris
hostiles, en le bombardant de cailloux…
Ali Agça
L’homme qui tira sur Jean-Paul II
Ambassadeurs de France
L’ombre de Chateaubriand
Celui-ci n’a pas été pape. Ou si peu. Mais cet éphémère antipape* élu en
septembre 855 fut une de ces figures terriblement romanesques qui ont émaillé
l’histoire de la papauté. Disons, pour fixer ce personnage hors du commun, qu’il
fut une sorte de compromis médiéval entre les deux éminences modernes que
furent Joseph Ratzinger et François Mitterrand. Toutes choses égales par ailleurs.
Né au tout début du IXe siècle, ce jeune Romain très cultivé – il parlait
couramment le grec – était si brillant que le pape Léon IV le nomma cardinal à
moins de quarante ans. Surprise : le nouveau prélat se brouilla aussitôt avec son
bienfaiteur et quitta Rome pour se mettre au service de l’empereur Louis II,
arrière-petit-fils de Charlemagne. Le pape, furieux, le fit condamner par plusieurs
synodes locaux et finit par l’excommunier.
À la mort de Léon IV, à l’été 855, c’est Benoît III qui fut élu. Mais avant que le
nouveau pontife ne reçût le consentement de l’empereur, l’ambitieux Anastase
persuada celui-ci de déposer et emprisonner le malheureux Benoît et de l’installer,
lui, au palais du Latran ! Or la colère du peuple et du clergé de Rome fut telle,
menaçant de jeter l’usurpateur dans le Tibre, que Louis II dut faire machine
arrière : il couronna finalement Benoît III, à la condition qu’Anastase et ses fidèles
ne soient pas sanctionnés pour avoir fomenté leur mauvais coup.
Réduit à l’état laïc, Anastase se consacra à ses traductions savantes à l’ombre de
Sainte-Marie-du-Trastevere dont il fut nommé abbé, après la mort de son rival
Benoît III, par un personnage à sa mesure : le nouveau pape Nicolas Ier*.
Personnage cultivé, charismatique et autoritaire, celui-ci en fit un secrétaire chargé
de son abondante correspondance, et un conseiller pour les affaires byzantines, à
l’époque très complexes. Anastase était sans doute le seul à pouvoir rivaliser, sur le
plan intellectuel, avec le patriarche Photius de Constantinople, ennemi juré du
pape Nicolas.
À la mort de Nicolas Ier, en 867, Anastase obtint de son successeur Hadrien II,
qu’il connaissait depuis longtemps, son retour à l’état sacerdotal. Mêlé à quelques
sombres affaires romaines – son frère viola et assassina la propre fille que le pape
avait eue avant son ordination – qui lui valurent condamnation, il revint pourtant
en grâce, une fois encore, et devint officiellement « bibliothécaire de l’Église
romaine », d’où son surnom. Il sera encore conseiller du pape suivant, Jean VIII*,
avant que l’empereur Louis II l’envoie en mission diplomatique à Constantinople,
où il tentera de négocier – en vain – le mariage très politique de la fille de Louis
avec le fils aîné de l’empereur d’Orient.
Anastase profitera de son séjour à Byzance pour participer activement, au nom
du pape Hadrien II, à la fin du huitième concile œcuménique (869-870) : qui
d’autre que cet homme expérimenté et rusé, parfait connaisseur des disputes
théologiques et principal traducteur des actes du concile précédent, pouvait rétablir
la communication entre les uns et les autres, en plein schisme entre l’Orient et
l’Occident ?
Angélus
Le rendez-vous du dimanche
Chaque dimanche, un peu avant midi, la place Saint-Pierre est envahie par une
foule bigarrée et polyglotte : pèlerins, touristes, autochtones, étrangers, parents
avec enfants, prêtres en soutane, religieuses en cornette et, placides au milieu de ce
condensé d’humanité, gendarmes en uniforme traquant les regards étranges et les
sacs suspects. À 12 heures pile, quand sonnent les cloches de la basilique, cette
assemblée hétéroclite et colorée s’ébroue soudain. Des dizaines de milliers de
regards et presque autant de téléphones portables se tournent vers le palais
apostolique qui surplombe les colonnades du Bernin. Au troisième étage du
bâtiment, une fenêtre s’ouvre – c’est la deuxième à partir de la droite – et le pape
apparaît, tout petit, en blanc, derrière un pupitre et un micro, pour réciter la prière
de l’angélus. Cette scène est devenue un classique. Au point que le pape François,
qui a choisi de ne pas habiter dans cette aile du palais, se rend chaque dimanche
dans la chambre de ses prédécesseurs pour accomplir ce salut traditionnel.
Anneau du pêcheur
Au doigt du pontife
Depuis le Moyen Âge, les papes portent au doigt une grosse bague en or gravée
et personnalisée qu’on appelle l’anneau du pêcheur, en référence à l’appel
qu’adressa Jésus au premier d’entre eux, Simon-Pierre, quand il était encore
pêcheur à Capharnaüm, au bord du lac de Tibériade :
— Désormais, je te ferai pêcheur d’hommes !
Traditionnellement, en sus du nom de son titulaire, le chaton de l’anneau
représente l’apôtre Pierre dans sa barque, tirant ses filets. À partir du XIIIe siècle, il
sert au pape de sceau pour sa correspondance privée et ses lettres secrètes – tous les
actes officiels étant normalement scellés au moyen de l’habituelle bulle* pontificale
en plomb.
Avec quelques variantes infimes, cet usage a duré jusqu’au règne de
Grégoire XVI, au début du XIXe siècle, lorsqu’on cessa de cacheter le courrier à la
cire. Sous les papes modernes, l’anneau traditionnel n’était plus qu’un objet
symbolique, soigneusement rangé dans les tiroirs du secrétaire d’État, jusqu’à ce
que le pape Benoît XVI, amoureux de ce genre de traditions ancestrales, le portât à
nouveau.
Un vieux rituel voulait qu’à la mort du pape, le doyen du Sacré Collège lui ôtât
du doigt et ordonnât au camerlingue* de procéder publiquement à sa destruction –
pour éviter qu’un écrit quelconque, par une manœuvre discrète, ne puisse être
prêté au pape après la mort de son signataire. De nos jours, l’anneau n’est ni
détruit, ni fondu, mais rayé profondément afin de le rendre inutilisable.
Cette tradition plutôt plaisante est délicieusement romanesque. Elle inspira
notamment l’écrivain Jean Raspail qui, dans son roman L’Anneau du pêcheur,
imagina qu’à l’époque du grand schisme d’Occident*, l’antipape Benoît XIII, ex-
cardinal espagnol qui ne manquait pas de fidèles, eut le temps d’organiser sa
succession avant de mourir. Toute une série de papes inconnus et anonymes, dans
le secret et la pauvreté, par-delà les siècles, se seraient ensuite transmis l’« anneau
du pêcheur » attestant l’authenticité apostolique de son porteur : le dernier pape de
cette lignée serait mort en 1994 et, par la grâce d’un Jean-Paul II ému par cette
histoire, aurait trouvé place dans un tombeau anonyme dans la crypte de Saint-
Pierre de Rome. Si non è vero…
Annuario pontificio
Le petit livre rouge
Dès qu’un consistoire se profile à Rome, qu’un voyage papal est annoncé ou
que des nominations se profilent dans quelque dicastère, tous les spécialistes du
Vatican se précipitent sur ce qu’en tout autre lieu on aurait appelé leur « bible » –
mais à Rome, évidemment, on évite cette image plutôt malvenue. Dans sa célèbre
reliure de toile rouge aux lettres d’or, l’Annuario pontificio trône sur tous les
bureaux de la curie. C’est un ouvrage irremplaçable pour les cardinaux, les prélats,
les enseignants, les diplomates, les vaticanistes et même le pape. C’est le « petit livre
rouge » de la papauté.
Cet « annuaire » unique au monde est rédigé en italien. Son format est original
(seulement 11 centimètres sur 17), sa tranche hors normes (7 centimètres), son
papier fin (60 grammes) et son volume impressionnant (environ 2 500 pages, dont
400 uniquement pour l’index des noms cités dans le reste de l’ouvrage). À chaque
nouvelle édition dûment actualisée, la Librairie éditrice vaticane vend environ cinq
mille exemplaires de cette véritable encyclopédie de l’Église universelle. Imprimé
sur place par la Typographie vaticane, l’Annuario pontificio est aussi, à sa façon, un
emblème de la continuité apostolique : il est édité, sous cette forme, depuis 1851.
Ouvrir ce drôle de livre provoque une émotion un peu étrange. Tout savoir sur
le moindre vicaire épiscopal en poste au fin fond du Paraguay, ou sur le plus
humble délégué apostolique en mission au Sierra Leone, cela donne un peu le
tournis.
Antipapes
Les papes qui n’ont pas compté
On appelle antipapes les papes qui n’ont pas été retenus dans les listes
officielles de pontifes telles que l’Église les a validées au fil des siècles, notamment le
Liber pontificalis* élaboré en 1724 sous le pape Benoît XIII. Celui-ci s’était
d’ailleurs appelé « Benoît XIV » lors de son élection, avant qu’on s’aperçoive que le
« Benoît XIII » figurant dans la liste, personnage fort respectable au demeurant,
avait bien été élu à Avignon en 1394 mais avait refusé de se démettre vingt ans plus
tard, avec d’autres, pour mettre fin au grand schisme d’Occident.
Certains de ces papes non homologués furent élus alors qu’un autre pontife
avait déjà été régulièrement désigné. C’est le cas du premier antipape de l’histoire,
Hippolyte, un grand intellectuel romain qui n’accepta pas l’élection de son rival
Calixte Ier en l’an 217, mais qui fit amende honorable, ce qui lui vaudra d’être
canonisé après sa mort ! D’autres ont été élus dans des conditions plus ou moins
contestables, imposés par tel ou tel empereur, comme Anastase le Bibliothécaire*
en 855. D’autres encore, élus dans les formes canoniques, se sont retrouvés en
concurrence avec un, voire deux autres papes, comme le pape Jean XXIII qui, en
1417, dut renoncer à sa charge sur décision du concile de Constance : c’est ce qui
permettra au cardinal Roncalli, un peu plus de cinq cents ans plus tard, de prendre
le nom de Jean XXIII*.
Même si la plus grande minutie a été observée par les experts du Saint-Siège, la
liste des papes et des antipapes comporte quelques accrocs que les historiens n’ont
pas réussi à démêler. Ainsi certains antipapes sont-ils parfois considérés comme
légitimes. C’est le cas de Sylvestre III, qui fut le rival de Benoît IX au plus fort des
bagarres opposant les grandes familles romaines en 1045. Ou de Célestin II, élu en
1124 au cours d’un conclave particulièrement mouvementé qui élit aussi
Honorius II. Voilà pourquoi, à chaque nouvelle élection papale, de doctes
spécialistes de l’histoire du Vatican se disputent avec gourmandise pour savoir si le
nouvel élu est le 266e ou le 267e pape…
Antipapisme
Le pape dans le collimateur
Appartement privé
L’intimité des papes
Araignée
Araignée
La comptine de Prévert
Archives secrètes
Un incroyable trésor documentaire
Voilà un trésor unique au monde, qui donne le vertige à plus d’un historien :
un milliard de documents stockés sur 85 kilomètres de rayonnages, religieusement
gardés et manipulés par une soixantaine d’archivistes, qui racontent douze siècles
de l’histoire de la chrétienté ! Pourquoi douze ? Parce que c’est à partir du
e
VIII siècle que les papes ont organisé méthodiquement la conservation de leurs
documents, manuscrits, jugements et lettres officielles : les persécutions, les
incendies, les invasions barbares et la mauvaise qualité des papyrus avaient eu
raison des collections des siècles précédents.
On imagine qu’en plus de mille ans les archives du Vatican ont subi bien des
vicissitudes, pertes et saccages qui expliquent certains manques. Au Moyen Âge, la
curie ayant été longtemps itinérante, une partie des archives furent déposées à
Cluny par Innocent IV puis, à peine rapatriées, mises en lieu sûr à Assise par
Clément V, avant que les papes français ne les rassemblent en Avignon en 1339. À
la fin du grand schisme d’Occident*, en 1417, on réunira à Rome – non sans mal –
les archives des divers papes et antipapes de cette époque compliquée.
En 1450, enfin, Nicolas V fonda la Bibliothèque vaticane dont le fonds était
constitué de ces milliers de liasses anciennes et difficiles à consulter jusqu’à ce que
Paul V Borghèse, en 1611, isole de cette masse ingérable les « Archives secrètes »
(Archivium secretum) de ses prédécesseurs. Urbain VIII, en 1630, leur donna leur
autonomie scientifique et administrative. Une dernière épreuve devait leur être
infligée en 1810, quand l’empereur Napoléon*, qui venait de jeter le pape Pie VII*
en prison, décida de transporter à Paris, pour les entreposer à l’hôtel de Soubise,
quelque 200 000 liasses emballées dans 3 239 caisses pesant en tout, paraît-il, plus
de 400 tonnes !
Cet épisode aussi rocambolesque que désolant eut un seul mérite, celui
d’attirer l’attention des historiens de toute l’Europe sur ce fabuleux trésor
documentaire – lequel reprit la route de Rome, non sans quelques sérieux dégâts,
après l’abdication de Napoléon. C’est pour répondre à cette curiosité scientifique
que Léon XIII, en 1881, ouvrit les Archives secrètes à la curiosité des chercheurs du
monde entier.
Il faut dire que cet océan de papiers témoigne d’une histoire incroyablement
riche et spectaculaire, comme l’a récemment montré l’exposition Lux in arcana
(« Lumière sur les secrets ») organisée en 2012 au musée du Capitole, à Rome : les
yeux écarquillés, le visiteur pouvait y découvrir l’accord historique signé entre
l’empereur Otton et le pape Jean XII (962), le parchemin de 60 mètres où fut écrit
le compte rendu du procès des Templiers (1307), la requête en annulation du
mariage d’Henri VIII avec les quatre-vingt-un sceaux des honorables demandeurs
(1528), les minutes du procès Galilée (1632), la bulle d’excommunication de
Martin Luther (1521), l’édit de Pie IX proclamant le dogme de l’Immaculée
Conception (1854) et une centaine d’autres documents à rendre fou plus d’un
collectionneur !
Les Archives secrètes du Saint-Siège ont toujours suscité les fantasmes des
romanciers, qui font mine d’ignorer que « secrètes » veut dire « privées », tout
simplement. On y chercherait en vain, à la façon du Da Vinci Code*, la preuve que
Jésus et Marie-Madeleine ont eu un fils caché ! Comme toutes les archives du
monde, elles obéissent à de stricts critères d’ouverture (notamment les délais de
soixante-dix et cinquante ans préservant les protagonistes encore en vie, sauf
exceptions) mais elles sont les seules, évidemment, à être découpées en
« pontificats » pour des raisons d’élémentaire cohérence. Ainsi, en septembre 2006,
Benoît XVI a ouvert les archives correspondant au pontificat de Pie XI, élu en
février 1922 et mort en février 1939, ce qui permettait aux historiens d’étudier
l’action de son secrétaire d’État Eugenio Pacelli, le futur Pie XII, à la veille de la
Seconde Guerre mondiale.
Trois ans plus tôt, en l’an 2003, Jean-Paul II avait dérogé aux règles habituelles
sous la pression des détracteurs de Pie XII qui attendaient de ces archives
l’explication des « silences » de ce pape à propos de la Shoah. Le pape polonais
ordonna l’ouverture prématurée des dossiers relatifs aux relations entre le Saint-
Siège et l’Allemagne nazie pendant le second conflit mondial – soit 16 millions de
documents ! Or, cette masse de papiers en cours d’indexation ne fut quasiment pas
consultée, au grand dam des archivistes qui en avaient facilité l’accès. Les
connaisseurs du dossier, à Rome, avaient d’ailleurs prédit que ces archives-là
confirmeraient surtout que Pie XII avait aidé des milliers de juifs pendant la guerre
en les cachant dans les séminaires et couvents de la région de Rome…
Asie
Ils en ont tous rêvé
Quand il recevait dans son bureau tel ou tel évêque venu du bout du monde,
Jean-Paul II entraînait son hôte vers une mappemonde :
— Alors, Monseigneur, demandait gaiement le pape polonais, montrez-moi
où est votre diocèse !
Quand le doigt du pape court sur une mappemonde, c’est toute l’Église qui se
fait humble. Car il saute aux yeux, vu de l’espace, qu’une grande partie du globe
ignore tout du christianisme. Il existe notamment un continent appelé l’Asie, où vit
60 % de la population mondiale, qui ne connaît quasiment rien de Jésus, de Marie,
de l’Évangile, du chant grégorien, des cathédrales gothiques, de la papauté et toutes
ces sortes de choses !
Si l’on excepte les Philippines (où ils représentent 87 % de la population) et, à
la rigueur, la Corée du Sud (10 %) et le Vietnam (7 %), les catholiques sont à peu
près inexistants sur cet immense continent qui représente 30 % des terres
émergées. Il est vrai qu’en de telles proportions les chiffres sont trompeurs : en
Chine, où les catholiques sont à peine plus de 1 % de la population, ils sont, en
valeur absolue, plus nombreux qu’en France !
Tous les papes ont rêvé d’Asie. Quel pontife ne serait pas hanté par cette idée
qu’il reste un sacré chemin à faire, en direction de l’orient, pour exaucer le vœu du
Christ d’« aller évangéliser toutes les nations » ? Seuls quelques moines nestoriens
(aux premiers temps de l’Église), suivis de quelques prédicateurs franciscains (au
Moyen Âge), avaient pris la direction de la Chine avant que les pères jésuites (à la
Renaissance) n’en fassent, clairement, un objectif stratégique. Mais si l’entreprise
fut vivement encouragée par le pape Alexandre VI à partir de 1494, son lointain
successeur Clément XIV y mettra fin en 1773, car les Jésuites, entre-temps, ont fait
scandale : ils ont osé affirmer que les cultures religieuses rencontrées dans ces
contrées lointaines étaient sophistiquées et qu’il n’était pas question de les
supprimer brutalement au profit d’une théologie et d’une liturgie entièrement
importées d’Europe ! Les héritiers de Mateo Ricci (en Chine) et de François Xavier
(au Japon) se sont fait réprimander, puis rapatrier, puis, carrément, interdire : la
« querelle des rites », comme on l’a appelée, fut fatale à la Compagnie de Jésus.
Presque deux siècles de perdus ! La question dite de l’« inculturation » se
reposera au XXe siècle, intacte, lorsque Pie XI encouragera à nouveau les missions
vers l’Asie jusqu’à consacrer les premiers évêques chinois en 1926. Pie XII, après
son élection en 1939, sera le premier pape à autoriser, en Chine, les gestes
traditionnels de vénération envers Confucius et les ancêtres, voire à les intégrer
timidement à la liturgie latine. La question n’est pas simple : jusqu’où l’Église
catholique peut-elle mêler ses très anciennes traditions romaines aux non moins
anciennes traditions religieuses asiatiques sans sombrer dans le relativisme ou le
syncrétisme ? Faut-il s’étonner que plusieurs théologiens se soient brûlé les ailes en
tentant d’expliquer que la religion catholique était parfaitement soluble dans les
traditions de méditation, de recueillement et de dépouillement qui font l’essentiel
du bouddhisme et de l’hindouisme ?
Jean-Paul II avait théorisé à sa façon, juste avant le passage au IIIe millénaire,
cette exigence asiatique. Le 7 novembre 1999, au stade Nehru de New Dehli, il avait
expliqué que le Ier millénaire avait été celui de l’évangélisation de l’Europe ; que le
IIe avait évangélisé l’Afrique et l’Amérique ; que le IIIe millénaire serait donc celui
de la christianisation de l’Asie ! Le stade était à moitié vide, comme pour souligner
la difficulté du projet. Avant de lancer cet appel historique, le pape polonais avait
déjà accompli quatre tournées asiatiques entre 1981 et 1989, avant de convoquer
solennellement la jeunesse du monde en 1995 à Manille (Philippines) : la messe
finale des JMJ, qui y rassembla plus de quatre millions de fidèles, fut probablement
le plus grand rassemblement humain de tous les temps.
Jean-Paul II s’est passionné pour l’Asie : deux ans avant l’an 2000, il eut encore
le temps de réunir à Rome un important synode des évêques d’Asie pour faire le
point sur l’avenir religieux de ce continent. Ce ne fut pas le cas de son successeur
Benoît XVI, qui lui a clairement préféré l’Europe : comme pour montrer où étaient
ses priorités, le pape allemand n’entreprit aucun voyage en Asie pendant son
pontificat !
Quant au pape François, venu de l’autre côté de la terre, il ne tarda pas à
entreprendre des voyages en Corée du Sud, en 2014, puis au Sri Lanka et aux
Philippines, en 2015, où il battit le record de Jean-Paul II en réunissant, à la grand-
messe de Manille, plus de six millions de fidèles ! En espérant à haute voix, lui
aussi, faire un jour le voyage de la Chine : ne rêvait-il pas, quand il était jeune
jésuite et grand admirateur du susnommé Mateo Ricci, de se faire missionnaire en
Extrême-Orient ?
Mais s’agit-il toujours de la même Asie ? Le doigt papal court de plus en plus
vite sur la mappemonde. La mondialisation a profondément transformé ce
continent émergent. Les pays d’Asie connaissent désormais les excès du capitalisme
sauvage : une frénésie de consommation, une course folle au profit, une
déshumanisation du travail, un mépris catastrophique pour l’environnement. Sans
connaître pour autant, en contrepartie, de franche avancée vers la démocratie et les
droits de l’homme. C’est sans doute sur ce terrain que l’Église de Rome, qui
connaît le sujet, a quelque chose à dire aux Asiatiques.
Audience générale
Comme une fête de famille
Benoît XV (1914-1922)
Le piège de la neutralité
Né en Bavière en 1927, soit six ans avant l’arrivée de Hitler au pouvoir, élevé
dans la famille d’un gendarme antinazi, son engagement obligatoire dans les
Hitlerjugend resta virtuel : il n’a jamais tiré un coup de fusil. Entré au séminaire en
1945, il devient professeur de théologie – à ce titre, il sera un des plus jeunes
« experts » du concile Vatican II – jusqu’à sa nomination comme archevêque de
Munich en 1977. Quatre ans plus tard, Jean-Paul II en fait le nouveau préfet de la
Congrégation pour la doctrine de la foi. C’est donc lui, pendant deux décennies,
qui dit ce qui est catholique et ce qui ne l’est pas : les prêtres engagés d’Amérique
latine, les universités nord-américaines et les théologiens trop audacieux en ont
gardé un fort mauvais souvenir.
Après le pontificat ébouriffant de Jean-Paul II, il fallait sans doute un pape qui
calme le jeu et recentre l’Église sur ses fondamentaux. Joseph Ratzinger, devenu
Benoît XVI, a parfaitement joué ce rôle. Si l’espérance était le mot-clé de son
prédécesseur polonais, ce pape théologien a prôné, cerné, célébré la vérité. Pour lui,
le principal danger qui menace l’Église moderne est le relativisme. Sa principale
encyclique*, en 2009, s’appelle Caritas in veritate. La charité, oui, mais dans la
vérité intouchable de la Révélation.
Le contraste avec Jean-Paul II fit les délices des commentateurs. Benoît XVI,
timide et réservé, n’a jamais aimé ni les foules, ni les voyages. Si ce vieux monsieur
au regard doux réussit à garder le contact avec les jeunes catholiques, comme l’ont
montré les JMJ de Cologne et de Madrid, il ne sut éviter les pièges des médias et se
retrouva au centre de quelques scandales retentissants : maladresse à propos de
l’islam dans un discours à Ratisbonne*, manque de vigilance à l’égard d’un évêque
aussi intégriste que négationniste, apparente absence de compassion pour une
fillette brésilienne condamnée pour avortement, succession de révélations sur des
cas de pédophilie dans l’Église, fuites malveillantes organisées dans son propre
entourage… Toutes ces « affaires » plus ou moins sordides ont plombé la fin du
pontificat du malheureux pape bavarois.
Le vieux pontife fit face. Mieux, il restera l’homme qui mit fin au laxisme de
l’Église concernant la pédophilie*. Mais ces scandales successifs l’épuisèrent,
physiquement et moralement. Le 11 février 2013, à la stupéfaction générale, il
annonça sa décision de quitter sa charge. Ce pape considéré comme un
conservateur – sa déclaration sensationnelle fut d’ailleurs prononcée en latin –
effectua ce jour-là un geste révolutionnaire qui créait un précédent historique :
désormais, tout pape aura la liberté de se retirer, en fonction de son état de santé,
avant de devenir un vieillard incapable de diriger la plus grande et la plus ancienne
institution de la planète !
Big bang
Fiat lux !
Il fut peut-être le pape le plus riche de l’histoire. Il est vrai qu’il valait mieux
disposer d’une fortune colossale, en ces temps chahutés, pour résister aux pressions
des grandes familles romaines, les Orsini et autres Colonna. Celles-ci, du reste, ne
se priveront pas de contester violemment la façon dont le cardinal Benedetto
Caetani, en 1294, poussa à la démission le vieux pape Célestin V* pour mieux le
remplacer sous le nom de Boniface VIII.
Sûr de lui, supérieurement intelligent mais très impulsif, ce Boniface-là est
resté dans l’histoire parce qu’il a renoué avec l’antique tradition des « années
saintes » – le jubilé de 1300 fut un immense succès – mais surtout en raison de la
terrible bagarre qu’il livra contre le plus puissant roi européen de l’époque :
Philippe le Bel. En effet, si les papes précédents avaient longuement lutté contre les
empereurs germaniques pour affirmer leur primauté spirituelle, le roi de France
avait profité de l’effacement relatif des souverains allemands pour devenir le seul
vrai rival du souverain pontife.
C’est à propos de finances que les deux pouvoirs s’affrontent jusqu’à adopter
des allures quasi guerrières : d’un côté, le roi français entend ponctionner le clergé
à sa guise, comme tous ses autres sujets, sans négociation avec la papauté ; de
l’autre, le pape, dont une partie des revenus vient de France, conteste cette pratique
fiscale. Confiscation des bénéfices, fermeture des frontières, levée de la protection
royale, excommunication des clercs désobéissants : entre ces deux personnages
aussi obstinés qu’intraitables, la tension va atteindre les extrêmes.
Or Boniface VIII a déjà fort à faire avec ses ennemis romains, notamment le
clan des Colonna qui fait tout pour le renverser : propagande éhontée,
détournement d’argent, etc. Affaibli par ces luttes incessantes, le pape doit encore
faire face au défi suprême de Philippe le Bel qui, en 1301, entend nommer et
défaire lui-même les évêques de son puissant royaume. La « querelle des
investitures* » va-t-elle reprendre de plus belle ?
Réaffirmant en 1302 la suprématie du pape sur tous les pouvoirs spirituels et
temporels dans sa célèbre bulle Unam Sanctam, Boniface se met définitivement à
dos le roi de France, qu’il menace d’excommunication, lui, le petit-fils du grand
Saint Louis qui vient, justement, d’être canonisé ! Le principal conseiller de
Philippe le Bel, le fougueux Guillaume de Nogaret, vient lui-même mettre aux
arrêts le malheureux pontife à Anagni – où celui-ci avait fui les milices des
Colonna – dans l’idée de le faire juger et déposer par un concile réuni en France. Le
pape n’est pas en mesure de répliquer à Nogaret, car la ville est investie par les
hommes du sénateur Sciarra Colonna, qui incendient la cathédrale et prennent
d’assaut le palais pontifical ! Le pontife ne doit son salut qu’à la fidélité de la
population d’Anagni qui, in extremis, se soulève et met en fuite ses agresseurs.
Mais l’épisode aura été trop violent pour Boniface VIII : à peine parvient-il à
regagner le Vatican qu’il meurt, épuisé par ces épreuves, le 12 octobre 1303. Face
aux cardinaux déconcertés qui se réunissent en conclave à Pérouse, Philippe le Bel
reste le seul maître du jeu en Europe…
Borgia
Voir : Alexandre VI Borgia ; Calixte III.
Bourgogne
Un pape à Taizé
Bulle
Le pape a dit…
Oh, ce n’est pas un péché bien grave ! Qui ne s’est esclaffé, étant enfant, en
apprenant que le pape « faisait des bulles » ? En réalité, la bulle produite par le
souverain pontife est une lettre officielle d’importance moyenne, à mi-chemin
entre l’encyclique* et le bref. Elle est scellée d’une pièce de plomb frappée du nom
du pape régnant, sur une face, et des portraits de saint Pierre et saint Paul, sur
l’autre. Les plus anciens de ces sceaux datent du pape Léon le Grand* (440-461). Le
sceau (bulla) destiné à authentifier la missive a fini, au Moyen Âge, par donner son
nom à celle-ci.
C’est par une bulle qu’un pape décrète une Année sainte, convoque un concile
ou prend une mesure administrative qui intéresse toute la chrétienté. C’est par la
bulle Unigenitus que le pape Clément XI, en 1713, condamna le jansénisme ; c’est
par la bulle Quam singulari que le pape Pie X, en 1910, autorisa la communion des
enfants de plus de sept ans, considérés comme ayant atteint l’âge de raison ; c’est
par la bulle Incarnationis mysterium que le pape Jean-Paul II, en 1998, lança le
Grand Jubilé de l’an 2000…
C’est aussi par une bulle que le pape François a officiellement annoncé que
s’ouvrirait, le 8 décembre 2015, l’Année sainte de la Miséricorde*. Des extraits de
cette bulle, intitulée Misericordiae vultus, furent lus solennellement par le régent de
la Maison pontificale en présence du pape François, devant la Porte sainte de la
basilique Saint-Pierre. Le texte en fut ensuite remis symboliquement à plusieurs
représentants de l’Église mondiale – un prélat chinois, un évêque africain, un
représentant copte – ainsi qu’aux archiprêtres des basiliques papales à Rome.
Exactement comme son lointain prédécesseur Boniface VIII convoqua l’Année
sainte en 1300 par la bulle Antiquorum. Même projet, même rituel. La tradition,
dans l’Église, a quelque chose de vertigineux.
Bus 64
Rome de part en part
Un pape espagnol ! L’Église n’en avait pas connu depuis saint Damase Ier à la
fin du IVe siècle – si l’on excepte l’antipape* Benoît XIII au moment du grand
schisme d’Occident*. Celui-là s’appelait Alfonso de Borja. Né en 1378 à Játiva, près
de Valence, il passa de la cour du roi d’Aragon à celle du pape Martin V*. Cet
évêque catalan devenu cardinal romain vit son nom se latiniser en Borgia. En 1455,
à plus de soixante-quinze ans, il fut élu pape par défaut, les cardinaux divisés ayant
déjà repoussé deux candidats, l’un parce qu’il était membre du clan Colonna,
l’autre parce qu’il venait d’Orient. Un Espagnol, pourquoi pas ? Un Borgia, et
alors ? Calixte III fut un pape de compromis.
Il ne régna que trois années, qu’il occupa à organiser la résistance de la
chrétienté face aux Turcs qui venaient, en 1453, d’investir Constantinople. Envoi
d’émissaires dans toute l’Europe, construction de galères, expéditions défensives
dans la mer Égée, collecte de fonds, arrêt des grands travaux entrepris à Rome par
ses prédécesseurs : la guerre sainte fut sa priorité. Mais il se sentit bien seul face au
sultan Mahomet II, les puissances occidentales – Empire germanique, France,
Espagne – n’ayant aucune envie, à l’époque, de mener croisade !
Les catholiques espagnols sont redevables à Calixte III d’avoir canonisé le
grand prédicateur Vincent Ferrier, un dominicain catalan qui parcourut toute
l’Europe jusqu’à mourir à Vannes, en Bretagne. Les Français, quant à eux, lui
doivent d’avoir réhabilité Jeanne d’Arc, vingt-cinq ans après l’injuste procès qui
condamna la Pucelle d’Orléans à être brûlée vive : le fatal jugement de Rouen fut
cassé, et la future sainte innocentée.
Ce vieil homme austère et pieux ne fut coupable que d’un péché, fort répandu
à cette période : le népotisme. Pour conforter son propre pouvoir politique, il
assura la promotion de nombreux membres de sa famille et autres épigones venus
d’Espagne, qu’il combla de privilèges, de commandements et de bénéfices. Parmi
ces protégés figure son neveu Rodrigo dont il fit, à vingt-cinq ans, un archevêque et
un vice-chancelier de la curie. Ce fut un formidable tremplin pour ce prélat qui
allait devenir le pape Alexandre VI*, père de César et Lucrèce Borgia…
Camauro
En poils de chameau
À quelques jours de la fête de la Nativité de décembre 2005, par un froid à ne
pas mettre un pontife dehors, le pape Benoît XVI* est apparu place Saint-Pierre
déguisé en Père Noël. C’est ce qu’ont pensé, en tout cas, les quinze mille pèlerins
massés devant la basilique ce mercredi-là, pour la dernière audience générale de
l’année qui avait été organisée en plein air. C’est aussi ce qu’ont pensé, à travers le
monde, les millions de fidèles qui ont vu, à la télévision ou dans leur journal, le
pape vêtu de cet étrange accoutrement hivernal.
En réalité, le Saint-Père portait ce jour-là une coiffe rouge ourlée de fourrure
blanche que les spécialistes ont reconnue comme étant un camauro, un bonnet
d’hiver traditionnel en velours ou en satin rouge sang, bordé d’hermine ou de
duvet. À l’origine, c’est-à-dire au Moyen Âge, ce bonnet était fabriqué en poils de
chameau par les moines du désert – d’où son premier nom de cameluccio (du latin
camelus, le chameau). Il est devenu coiffure papale sous les Borgia et figura
pendant trois siècles sur un grand nombre de portraits officiels de papes, avant de
tomber en désuétude à la fin du XVIIIe siècle.
Il reviendra en grâce quand Jean XXIII, beaucoup plus tard, commandera au
tailleur Bonaventura Gammarelli* un authentique camauro à sa taille – le bon pape
Jean ayant un mal fou à trouver des coiffures correspondant à son ample tour de
tête ! Mais ni Paul VI, ni Jean-Paul Ier, ni Jean-Paul II n’ont voulu perpétuer cet
usage sentant un peu trop la Renaissance et la naphtaline. En revanche, Benoît XVI
ne détestait pas se montrer en public avec des vêtements liturgiques anciens : mitre
ayant été portée par Pie IX, chasubles appartenant au rituel d’avant le concile,
mules rouges datant de la Renaissance, etc.
Le fameux jour où il est apparu engoncé dans son camauro, Benoît XVI a
appelé les fidèles à « recueillir les symboles chrétiens attachés à Noël et ces valeurs
qui font partie du patrimoine de notre foi et de notre culture pour les transmettre
aux nouvelles générations ». Louable intention, sans doute. Mais rien ne permet de
penser que lesdites « nouvelles générations », après lui, perpétueront l’usage du
camauro…
Camerlingue
Camerlingue
En charge de la succession
Camerlingue ! J’aime ce vieux mot qui sonne comme une volée de cloches et
résonne si allègrement d’une langue à l’autre de notre vieille Europe : camerligho,
camerlengo, chambellan, kammerlink, kamerling, etc. À ce mot correspond une
fonction originale qui fleure bon les temps anciens et comme il n’en existe qu’au
Vatican : dans quel autre endroit du monde trouve-t-on un protonotaire, un
archiatre, un camérier secret, un dataire, un archidiacre et un grand pénitencier ?
Le camerlingue, c’est l’homme chargé d’assurer la succession en cas de décès du
pape. C’est lui qui constate la mort et qui fait aussitôt apposer les scellés sur la
chambre et le bureau du défunt. C’est lui qui prie le cardinal vicaire de Rome d’en
informer les Romains dont le pape, faut-il le rappeler, est l’évêque en titre. Il
communique aussi la triste nouvelle au doyen du Sacré Collège qui la transmet à
tous les cardinaux ainsi qu’au corps diplomatique accrédité au Saint-Siège. C’est le
camerlingue qui assure la garde du palais apostolique, du palais du Latran, de la
résidence de Castel Gandolfo et de tous les biens et droits du Saint-Siège pendant la
période d’intérim qu’on appelle sede vacante (« le siège étant vacant »).
Ce n’est pas lui, en revanche, qui assure les affaires courantes, mais le collège
des cardinaux, sous la houlette de son doyen : le camerlingue n’est en charge que
de l’organisation des congrégations générales qui réunissent les cardinaux présents
à Rome dès le lendemain du décès, puis du conclave lui-même. Ce qui suffit à
l’emploi du temps d’un honnête homme. Le cardinal français Jean Villot eut à
organiser, coup sur coup, la succession de Paul VI (août 1978) puis celle de Jean-
Paul Ier (octobre 1978) : sa santé fragile n’y résista pas. C’est aussi un cardinal
français, François de Conzié, qui détient le record du nombre de conclaves
assumés, puisqu’il fut camerlingue de 1383 à 1432, assurant les successions de
Clément VII, Benoît XIII, Alexandre V, Jean XXIII et Martin V !
Le carmerlingue est désigné personnellement par le pape lors d’un consistoire.
Les commentateurs spécialisés ont parfois interprété ce choix très politique comme
le moyen implicite d’écarter un cardinal, en l’asphyxiant par cette lourde tâche, de
l’élection suprême à venir. Deux cas notoires leur ont donné tort : celui du cardinal
Pecci, en 1878, qui est devenu Léon XIII, et celui du cardinal Pacelli, en 1939, qui
est devenu Pie XII.
Il arrive aussi qu’un camerlingue disparaisse avant le pape dont il doit
organiser la succession. En 1799, après la mort de Pie VI, le cardinal Rezzonico est
mort à la veille du conclave et, en toute logique, ne fut remplacé qu’après l’élection
de Pie VII. Plus près de nous, sous le long pontificat de Jean-Paul II (1978-2005),
on a vu deux camerlingues, les cardinaux Bertoli et Baggio, mourir de vieillesse
avant d’avoir eu à remplir leur office !
Canossa
L’empereur humilié
C’est l’histoire d’un incroyable bras de fer qui opposa les deux principaux
pouvoirs de l’Europe médiévale : l’empereur d’Allemagne et le pape de Rome.
Enjeu : la désignation des évêques, à une époque où la religion conditionne presque
entièrement la vie sociale. Depuis la reconnaissance de l’Église par Constantin en
313, l’encadrement de cette dernière est cause de tensions croissantes entre le
pouvoir politique, quel qu’il soit, et le pouvoir religieux. Tous les pouvoirs
temporels ont cherché à désigner eux-mêmes les chefs des Églises nationales ou
locales, voire le chef suprême de l’Église catholique. Non sans succès : en ce début
de XIe siècle, rois et empereurs germaniques sont habitués à dicter leurs quatre
volontés aux papes et aux évêques. Jusqu’à l’élection, en 1073, d’un pape à la
personnalité exceptionnelle : Grégoire VII*.
Grégoire VII est un réformateur avéré. Avant même de monter sur le trône de
Pierre, il avait inspiré au pape Nicolas II un décret réservant aux seuls cardinaux
l’élection du souverain pontife : une révolution, à l’époque ! Devenu successeur de
Nicolas, il persiste et signe : dans une série de décrets, il annonce qu’il
excommuniera désormais tout laïc, quels que soient ses titres, qui se permettra de
donner l’investiture à un évêque. Pour l’empereur germanique, c’est un casus belli.
Le tout nouveau souverain, Henri IV, n’a que vingt-trois ans. Son pouvoir sur
les puissants princes allemands n’est pas très assuré. Pour réagir au coup de force
du pape, il convoque néanmoins un synode à Worms, au cours duquel les évêques
allemands, dociles, font bloc autour de lui et somment le pape de démissionner.
Grégoire VII riposte en réunissant aussitôt un concile au Latran… et en
excommuniant l’empereur en personne !
On ne plaisante pas, en ce temps-là, avec une excommunication. Celle-ci vaut
bannissement et délie les sujets du proscrit de tout serment de fidélité à son égard.
Henri IV a la mauvaise surprise de voir la plupart des princes allemands le lâcher et
le menacer de le déposer s’il n’obtient pas le pardon du pape au cours de l’année.
L’empereur n’a pas le choix : il part pour l’Italie. Grégoire VII se réjouit de la
démarche mais, méfiant, il décide de quitter Rome et d’attendre le souverain sur le
trajet, en Toscane, pour une explication qui promet d’être virile.
La comtesse Mathilde, qui règne sur la Toscane, a mis à la disposition du pape
sa forteresse de Canossa. C’est là que l’empereur, avec femme et enfants, vient
implorer le souverain pontife. Celui-ci fait attendre son prestigieux visiteur
pendant trois jours, par un froid hivernal, avant de lui ouvrir les portes de la ville.
Vêtu d’une robe de bure, pieds nus dans la neige, Henri IV entre enfin et
s’agenouille devant le pape afin de lui demander son pardon. Grégoire VII, qui ne
s’attendait pas à une victoire si facile, lève l’excommunication et pardonne.
L’affaire n’est pas finie, loin de là. La « querelle des investitures* », comme
l’appelleront les historiens, ne fait que commencer. Mais la scène est restée à jamais
gravée dans les mémoires, au point que, neuf siècles plus tard, le lointain héritier de
l’empereur Henri IV, le chancelier allemand Bismarck, en pleine bagarre avec le
pape Léon XIII, affirmera un jour qu’il « n’irait pas à Canossa ». C’est dire si
l’expression désigne, depuis le triomphe de Grégoire VII, une humiliation
insupportable !
Castel Gandolfo
Castel Gandolfo
Un avant-goût du paradis
Le lieu est magique. On quitte Rome par le sud en empruntant la via Appia sur
une vingtaine de kilomètres. On accède au sommet de ce gros village par une rue
qui monte, un peu comme à Vézelay, jusqu’à une petite place fermée, au nord, par
la façade du palais apostolique, reconnaissable à sa porte monumentale et à sa
petite loggia. C’est d’ici que Pie XII salua ses fidèles pour la dernière fois avant de
mourir ; que Jean XXIII et Jean-Paul II récitèrent l’angélus chaque dimanche d’été ;
que Benoît XVI fit ses derniers adieux après sa renonciation officielle. Là-haut,
dominant le bâtiment, on aperçoit la coupole de l’Observatoire confié aux Jésuites
par Grégoire XIII en 1578 et transféré à Castel Gandolfo par Pie XI en 1935. À
l’horizon, les Castelli romani et leurs vignes enchanteresses. En contrebas, le lac
d’Albano, immobile et somptueux. Castel Gandolfo est un avant-goût du paradis.
Cathédrale de Reims
Des bombes sacrilèges
Charlemagne
Le nouveau Constantin
Châteauneuf-du-Pape
Des rouges et des blancs
Clément V (1305-1314)
Un Bordelais en Avignon
Communisme
Voir : Révolution russe.
Concile
Des réunions au sommet
Le premier concile fut antérieur au premier pape. En l’an 49, soit une
quinzaine d’années seulement après la mort du Christ, se réunit à Jérusalem une
assemblée qui fut, de mémoire d’historien, la première du genre. Les apôtres,
entourés d’anciens et rejoints par quelques délégués d’églises locales, devaient
trancher une question qui les divisait : parmi les nouveaux convertis qui les
rejoignaient, ceux qui ne venaient pas du judaïsme devaient-ils ou non obéir à la loi
de Moïse ? Concrètement, fallait-il les circoncire ? Sous l’autorité de Pierre,
l’assemblée de Jérusalem répondit par la négative. Sa décision fut communiquée,
par lettre, aux communautés chrétiennes d’Antioche, de Syrie et de Cilicie.
Le pli était pris. Pour deux mille ans. Chaque fois qu’une question grave se
poserait à la communauté chrétienne, les apôtres et leurs successeurs réuniraient
un « concile » (concilium en latin) ou un « synode » (synodos en grec). Dès les
premiers pas de l’Église, il fallut ainsi s’entendre sur une date commune pour la fête
de Pâques*, régler le cas de ceux qui avaient renié leur foi lors des persécutions,
valider les baptêmes célébrés par des prêtres devenus hérétiques, définir avec
précision l’exacte nature du Christ, condamner les hérésies ultra-rigoristes, affiner
la discipline de la vie sacerdotale, etc.
Parfois certains conciles ont traité de sujets régionaux ou de questions
nationales, mais c’est au cours de conciles « œcuméniques » que furent édictés les
règles, canons ou symboles à vocation universelle. On compte vingt et un conciles
œcuméniques, parmi lesquels Nicée*, Constantinople*, Éphèse*, Chalcédoine*, ces
quatre grandes assemblées fondatrices dont les décisions furent solennellement
validées par le pape Gélase au début du VIe siècle ; d’autres ont suivi, parfois
mouvementés, parfois contestés, avant que ne marquent profondément l’histoire
les grands conciles du Latran, de Trente* ou du Vatican*.
À l’époque confuse des papes d’Avignon et du grand schisme d’Occident*,
certains conciles (Constance, Bâle) ont dû décider de la validité de tel ou tel
pontife, voire déposer autoritairement certains papes ou antipapes*. Ce fut le début
d’un courant de pensée qui tenait les conciles pour plus légitimes… que le pape
lui-même ! Cette doctrine dite « conciliariste » sera évidemment battue en brèche
par les pontifes suivants, soucieux de redonner tout le pouvoir ecclésial au seul
successeur de saint Pierre.
Le dernier concile œcuménique en date, ce fut Vatican II*. Cet événement
décidé par le pape Jean XXIII en 1959 et inauguré par lui en 1962 fut la plus grande
révolution dans l’histoire de l’Église moderne. Un demi-siècle plus tard, on n’a pas
fini de discuter les résolutions de cette gigantesque réunion qui a tellement marqué
les esprits que, chaque fois qu’un grand cardinal ou un théologien de renom parle
de réformer l’Église en profondeur, il évoque tôt ou tard l’hypothèse de réunir…
un « Vatican III » !
Conclave
Fermé « à clef »
Dans les premiers temps de l’Église, l’évêque de Rome était élu par le clergé et
e
les chrétiens de la ville. Après le IV siècle, quand la papauté fut devenue un enjeu
de pouvoir temporel, les grandes familles locales et les empereurs romains s’en
mêlèrent, provoquant parfois les pires dérapages : corruption, simonie, violences,
etc. En 1059, le pape Nicolas II tenta de mettre fin à ces dérives en décrétant que
seuls, dorénavant, les cardinaux éliraient le chef de l’Église. Même si le collège
électoral n’était pas à l’abri des pressions les plus insistantes, c’était déjà un grand
progrès.
Encore fallait-il que l’assemblée des électeurs ne fût pas paralysée par ses
propres divisions. C’est ce qui se produisit à Viterbe, en 1268, lorsque les cardinaux
se réunirent pour désigner un successeur au pape français Clément IV : au bout de
deux années de tergiversations, excédés, les élus et les habitants de la cité
enfermèrent les dignes électeurs dans le palais pontifical jusqu’à ce qu’ils
s’entendent sur un nom. L’enfermement était assorti d’une menace très concrète :
si, au bout de trois jours, les cardinaux n’avaient toujours pas tranché, ils eussent
alors été condamnés au pain et à l’eau !
Le pape élu dans ces conditions un peu spéciales fut Grégoire X, un archidiacre
qui n’assistait pas à l’élection – et qui n’était même pas prêtre ! Le nouveau pontife
entérina ce procédé électoral dans une bulle intitulée Ubi periculum, promulguée
lors du deuxième concile de Lyon en 1274 : les cardinaux seront désormais
enfermés « à clef » jusqu’à l’élection du pape, ce qui explique pourquoi cette
assemblée s’appelle un conclave : en latin, cum clave veut dire précisément « avec
une clef ».
À de nombreux ajustements près, les règles du conclave sont restées les mêmes.
Elles ont été codifiées par Jean-Paul II en 1996 dans la constitution Universi
dominici gregis. Elles obligent les cardinaux « électeurs » – c’est-à-dire, depuis
Paul VI, ceux qui ont moins de quatre-vingts ans – à gagner Rome dès l’annonce
du décès du pape pour y préparer l’élection du successeur par des réunions
appelées « congrégations générales » avant l’ouverture du conclave proprement dit.
Au jour dit, le conclave s’ouvre avec solennité, sous l’autorité du cardinal
camerlingue* chargé de la succession. Lorsque tous les cardinaux sont entrés dans
la chapelle Sixtine* pour prêter serment sur les Évangiles, le maître des célébrations
liturgiques prononce le fameux Extra omnes ! (« Tous les autres, dehors ! ») qui
rappelle que les électeurs n’auront plus de contact avec l’extérieur – ils n’ont
évidemment droit à aucun appareil électronique, téléphonique ou numérique.
Les électeurs disposent de bulletins où figure la mention Eligo in Summum
Pontificem… (« J’élis comme Souverain Pontife… »). Après avoir rempli son
bulletin et l’avoir dûment plié en quatre, chaque cardinal s’avance vers l’autel sur
lequel trône une urne. Le dépouillement, lui aussi, est très solennel. Quand les
bulletins ont été comptés, recomptés et reliés sur un fil au moyen d’une aiguille, on
annonce le résultat du vote. Si aucun nom n’a obtenu les deux tiers des voix, on
brûle les bulletins dans un vieux poêle : la fumée noire qui s’échappe de la
cheminée, au-dessus de la Sixtine, fait savoir au monde que le nouveau pape n’est
toujours pas élu. Puis on procède au deuxième tour de scrutin…
La désignation d’un pape présente une originalité peu banale : c’est la seule
élection, dans le monde, où il n’y a ni candidat, ni campagne, ni programme. Ce
qui n’empêche pas les cardinaux de débattre entre eux ou de proposer tel ou tel
nom, y compris en dehors des scrutins, à la condition de parler à haute et
intelligible voix. Au conclave, les messes basses sont interdites !
À l’issue du scrutin décisif, le doyen du Sacré Collège s’approche de l’élu pour
lui demander solennellement s’il accepte son élection, puis sous quel nom il
souhaite régner. Pendant que l’on rédige le procès-verbal de l’acceptation du
nouveau pape, les scrutateurs rassemblent une dernière fois les bulletins et les
jettent dans le poêle, non sans avoir ajouté un fumigène qui rendra la fumée
blanche. Tandis que sonnent les cloches de Saint-Pierre, la foule exulte. Mais la
population de Rome et les télévisions du monde entier devront encore attendre de
longues minutes avant que le premier cardinal diacre pénètre sur la loggia des
bénédictions, bientôt suivi par le nouvel évêque de Rome, et prononce la formule
consacrée :
— Habemus papam* !
Aucun journaliste n’a jamais été autorisé à assister à un conclave de l’intérieur.
Mais les cardinaux étant des hommes, parfois maniaques, parfois étourdis, parfois
bavards, les historiens ont su reconstituer la plupart des conclaves, scrutin après
scrutin : il suffit de retrouver dans les archives de tel ou tel cardinal défunt le petit
agenda sur lequel il avait pris des notes – et qu’il s’était bien gardé de brûler après
l’élection – pour reconstituer le scénario complet de cette élection décidément pas
comme les autres !
Consalvi (Ercole)
Dans l’ombre de Pie VII
De tous les secrétaires d’État qui secondèrent les papes, Ercole Consalvi fut
peut-être le plus brillant. C’est aussi celui dont la carrière, plus que tout autre, fut le
fruit d’un étonnant coup de chance, ou, comme on dit à Rome, d’un clin d’œil de
la Providence. Jeune prélat de la curie romaine, il avait été emprisonné lors de
l’entrée des troupes du Directoire dans Rome, en février 1798, et avait vite rejoint
Venise, ville sous protection autrichienne. C’est parce qu’une trentaine de
cardinaux avaient fait de même qu’à la suite de la mort tragique de Pie VI* à
Valence, en octobre 1799, le conclave finit par se réunir dans la cité des Doges. Or,
le secrétaire en titre du conclave étant bloqué à Rome, le cardinal d’York, doyen du
Sacré Collège, confia le poste au jeune Consalvi qu’il avait naguère connu au
séminaire de Frascati et qui était encore, deux ans plus tôt, auditeur de la Rote*.
Consalvi, le bon choix ! Les cardinaux, ballottés pendant des semaines dans les
remous internes et les vives pressions politiques venues d’Autriche ou d’Espagne,
n’eurent qu’à se féliciter de la maîtrise de ce jeune administrateur aux
exceptionnelles qualités de diplomate. C’est Consalvi, sans aucun doute, qui
orienta finalement les conclavistes vers la candidature du cardinal Chiaramonti,
évêque d’Imola. Le nouveau Pie VII*, élu le 14 mars 1800, s’attacha aussitôt sa
personne comme prosecrétaire d’État.
Quand Pie VII retourne à Rome quatre mois plus tard, il emmène Consalvi
qu’il nomme secrétaire d’État et cardinal. Ce qui fait grincer quelques dents à la
curie, où certaines éminences – comme le cardinal Braschi, puissant neveu de
Pie VI – s’inquiètent de la promotion de ce jeune confrère de quarante-trois ans.
Mais l’alliance entre Consalvi et Pie VII se révèle providentielle. Les deux hommes,
de conserve, profitent de la remise en place du pouvoir apostolique pour procéder
à sa modernisation administrative, économique, commerciale, fiscale, etc.
En 1801, lorsque Napoléon* veut imposer un concordat au nouveau pape,
c’est Consalvi qui va en négocier les termes à Paris, où il contient fermement les
foucades du Premier consul. Après son couronnement, l’Empereur exige du pape
qu’il se sépare de ce collaborateur trop intelligent. Mais pendant le long séjour en
prison du malheureux pontife, entre 1809 et 1812, c’est Consalvi qui, à Paris,
organise la résistance, entouré des principaux cardinaux de la curie. À cause de lui,
Napoléon devra renoncer à faire du pape son vassal.
C’est encore Consalvi, redevenu secrétaire d’État, que Pie VII envoie au
congrès de Vienne, en 1815, pour obtenir des vainqueurs de Napoléon qu’ils
restituent au pape les anciens États pontificaux* passés sous leur contrôle. Avec
succès – si l’on excepte Avignon et le Comtat Venaissin qui resteront français. Le
représentant et ami du pape devient un personnage redouté, adulé, presque
mythique, au même titre qu’un Talleyrand ou un Metternich.
Consalvi accompagnera Pie VII jusqu’à la mort du vieux pontife en août 1823.
Lui-même mourra quelques mois plus tard, comblé d’honneurs, mais inquiet de
voir que le très conservateur Léon XII et son entourage entament une politique de
« restauration » exactement inverse de la sienne. Avec tous les risques que cela
comporte.
Constantin (Empereur)
Le bienfaiteur de l’Église
C’est l’histoire du faux le plus célèbre de toute l’aventure chrétienne. Qui eut
sur celle-ci, en tout cas, les plus importantes conséquences politiques et religieuses,
puisqu’il justifia, au VIIIe siècle, l’attribution au pape des pouvoirs temporels,
politiques et territoriaux qui allaient compliquer son statut et altérer son autorité
pendant plus de mille ans !
Petit retour en arrière. En 313, la conversion de l’empereur Constantin* fut un
tournant majeur dans l’histoire de l’Église. Mais les papes de l’époque, Miltiade et
Sylvestre, n’y ont joué qu’un rôle mineur, même si leurs successeurs ont cherché à
en magnifier la chronique. Une version enrichie de la conversion de Constantin,
e er
introduite dans les Acta silvestri au V siècle, expliqua que Sylvestre I avait
spectaculairement guéri l’empereur de la lèpre : c’est à la suite de cette guérison que
Constantin aurait autorisé le christianisme, qu’il se serait converti lui-même à la
nouvelle religion, et qu’il aurait rédigé une « donation » solennelle conférant au
pape, en sus de la primauté sur les Églises d’Orient, la propriété de Rome, de l’Italie
et d’une grande partie des provinces d’Occident.
Ce récit s’est répandu dans toute la Gaule. Le texte en ressortit à point nommé
après que Pépin le Bref, en 754, eut offert au pape Étienne II la jouissance de l’Italie
reprise aux envahisseurs lombards. La « donation de Constantin », entérinée par
Charlemagne* en 778, permit ainsi aux pontifes des Xe et XIe siècles d’asseoir leur
pouvoir temporel sur ce qu’on va appeler les États pontificaux*, valorisant et
sacralisant ainsi le soutien des empereurs carolingiens – lesquels pouvaient ainsi se
prévaloir de l’héritage spirituel du grand empereur !
Sauf que la donation de Constantin était un faux. Mise en doute dès le
e
XII siècle, son authenticité fut démontée en 1440 par l’humaniste italien Lorenzo
Valla, qui prouva que le texte ne pouvait pas dater de 315 et 317, comme le Vatican
l’affirmait. Trop tard : la rupture entre Rome et Constantinople était consommée
depuis plusieurs siècles, et personne n’allait sérieusement contester la légitimité des
États pontificaux avant les temps modernes !
Contraception
Voir : Préservatif.
Croisades
Libérer le Saint-Sépulcre ?
Les expéditions les plus folles vont se succéder, parfois commandées par des
rois et des empereurs – de Louis VII à Philippe Auguste, de Richard Cœur de Lion
à Henri II d’Angleterre, de Conrad III à Frédéric Barberousse – et motivées par des
rêves de gloire militaire et des conquêtes commerciales, bien plus que par le salut
de leurs âmes. Les Vénitiens, par exemple, peu soucieux de gagner le paradis
éternel, y deviendront la première puissance maritime de leur temps !
Outre les dizaines de milliers de morts causés par d’innombrables batailles,
sièges et massacres aux accents bien peu évangéliques, les croisades ont eu aussi le
terrible effet de dresser durablement les populations concernées les unes contre les
autres, musulmanes et chrétiennes confondues. Ainsi en 1204, l’odieux sac de
Constantinople, ville chrétienne, par les croisés francs et les marins vénitiens a fait
plus de mal à l’unité des chrétiens d’Occident et d’Orient que toutes les crises ayant
opposé leurs communautés depuis huit siècles !
Si la sixième croisade, emmenée par l’empereur Frédéric II*, fut à la fois
pacifique et victorieuse, les deux dernières croisades ont tourné au désastre. On
reste d’ailleurs confondu par la naïveté de leurs stratèges et l’inconscience de leurs
hérauts. À l’appel du pape Innocent IV, le roi de France, Louis IX, vise d’abord la
conquête de l’Égypte où il est fait prisonnier en 1250. Rentré en France quatre ans
plus tard, le futur Saint Louis s’empresse de repartir pour la Tunisie où il tombe
malade et meurt en 1270.
Cette mort quasi emblématique n’empêchera pas les papes suivants d’appeler à
nouveau les monarques et les puissants de leur temps à « se croiser » à leur tour
pour aller délivrer le tombeau du Christ, comme Grégoire X en 1274 ou Nicolas IV
en 1289. Mais le résultat de ces appels sera à peu près nul. La ferveur des premières
croisades est retombée. Les papes garderont longtemps au cœur l’image mythique
du Saint-Sépulcre, mais ils trouveront de moins en moins de rois et de princes
prêts à tout quitter pour aller, au nom du Dieu tout-puissant, massacrer des
infidèles entre le Nil, le Bosphore et l’Euphrate.
Curie
Une administration très fermée
Palais du Vatican, 22 décembre 2014. Un large sourire aux lèvres, les chefs de
dicastères, responsables, consulteurs et autres prélats travaillant à la curie s’étaient
retrouvés dans un frou-frou de soutanes filetées, salle Clémentine, pour y entendre
les vœux de Noël du pape François. Certains monsignori empressés ne cachaient
pas leur curiosité : peut-être le Saint-Père allait-il dévoiler quelque volet de la
grande réforme administrative qu’il avait mise en chantier ? Du cardinal doyen du
Sacré Collège au plus intimidé des minutanti, aucun des présents n’imaginait
l’examen de conscience totalement inédit auquel ils allaient être appelés.
Ce fut une vraie douche froide ! Le pape argentin, amateur de paraboles, leur
délivra ce jour-là un époustouflant « diagnostic » sur les quinze « maladies » dont
souffrait la curie romaine. En tête du catalogue, la tentation, proche du
« narcissisme », de se sentir « immortel, immune et irremplaçable », puis la maladie
« de la rivalité et de la vanité », puis le défaut d’esprit d’équipe menant à une
« mauvaise coordination » du travail. Puis le « marthalisme » – un mal qui ne
figure dans aucune encyclopédie médicale et qui caractérise la vaine « agitation »
qui fut celle de Marthe de Béthanie, la sœur de Lazare, dans l’Évangile de Luc. Puis
la maladie de la « planification excessive » qui transforme tout pasteur en
comptable insensible à l’action de l’Esprit saint, puis le risque de « pétrification
mentale et spirituelle » chez celui qui ne laisse plus parler son cœur.
Et le pape, filant la métaphore, de dénoncer ensuite « l’Alzheimer spirituel »
qui consiste à oublier ce pour quoi on a choisi naguère le sacerdoce, puis la
« schizophrénie existentielle » de ceux qui mènent une « double vie », ou qui
« cachent leur vide spirituel sous des titres académiques ». Et les « têtes
d’enterrement » qu’on oppose à ses subordonnés, et les « bavardages, les
conciliabules, les cancans » qui ne s’expriment « jamais en face », et la
« divinisation du chef », le « carriérisme », l’indifférence envers les autres,
l’accumulation de biens matériels, la fréquentation de « réseaux fermés », la
recherche des « profits mondains » et des « pouvoirs » chez ceux qui oublient qu’ils
exercent d’abord un service !
Jamais un pape ne s’était adressé avec autant de brutalité à ses collaborateurs,
qu’il a appelés, à la fin, à savoir garder le sens de l’humour*, provoquant un éclat
de rire général et libérateur – le seul de cette roborative séance de vœux, mi-chèvre
mi-chou, qui restera comme un des moments les plus ébouriffants de ce pontificat.
Da Vinci Code
C’est du roman !
Da Vinci Code est le titre d’un roman. Je souligne le mot roman, d’emblée, afin
de couper court aux innombrables réactions que cette œuvre de fiction, depuis sa
parution en 2003, a provoquées à travers la presse, dans l’édition, au sein de
l’Église, sur l’Internet et chez les amateurs de polars plus ou moins ésotériques. La
raison de ces débats, disputes, répliques et polémiques diverses tient moins au sujet
traité qu’au succès phénoménal que ce livre a remporté : on parle de quatre-vingts
millions d’exemplaires vendus sur toute la planète !
Son auteur, le romancier américain Dan Brown, a bâti avec talent une intrigue
faite de détournements historiques, de vieilles légendes, de mystères contestables,
d’hypothèses absurdes et de curiosités religieuses plus ou moins connues du grand
public. Les aventures haletantes de Robert Langdon, spécialiste de symbolique
religieuse, et de Sophie Neveu, cryptologue, tournent autour d’un terrible « secret »
dont la révélation mettrait en péril, on ne sait trop pourquoi, l’Église catholique :
Jésus et Marie-Madeleine auraient eu un fils, qui aurait eu lui-même une
descendance ! Le moins que l’on puisse dire est que l’idée n’est pas nouvelle…
Le Vatican est une mine d’or pour les romanciers, et un décor fabuleux pour
les cinéastes. Des centaines de romans ont été publiés, qui ont utilisé à l’envi les
fantasmes et les mystères que véhicule l’histoire bimillénaire de la papauté. Dan
Brown lui-même avait déjà situé à Saint-Pierre de Rome* l’intrigue de son
précédent roman, qui s’appelait Anges et Démons et qui a donné lieu, sous ce titre, à
un film policier plutôt réussi.
Pourquoi le Da Vinci Code a-t-il suscité un tel engouement ? Sans doute parce
qu’il est le premier du genre à s’adresser, aux États-Unis et en Europe, aux
nouvelles générations de lecteurs quasiment incultes en matière religieuse. Le livre
a donc tenu lieu de catéchisme à des millions de braves gens qui y ont découvert
l’existence de Marie de Magdala ou la Cène de Léonard de Vinci. Un catéchisme
malheureusement bourré d’approximations, d’exagérations, d’inventions, voire
d’erreurs. Un seul exemple : le livre commence par un meurtre épouvantable
perpétré par un moine de l’Opus Dei… alors qu’il n’y a pas de moine à l’Opus
Dei !
D’où la nécessité de rappeler, chaque fois qu’on aborde le sujet, qu’il s’agit bien
d’un roman.
Débat
Des empoignades salutaires
À la veille du synode sur la famille, à l’automne 2014, le pape François apprit
avec agacement qu’un groupe de cardinaux – et non des moindres – allait publier
un livre, traduit en cinq langues, pour rappeler que le dogme de l’indissolubilité du
mariage était intouchable. L’affaire fit scandale : comment des personnages aussi
importants pouvaient-ils contester ainsi, comme de vulgaires politiciens, la façon
dont le pape François avait laissé s’instaurer un débat, au sein même de l’Église, sur
le sujet très disputé des divorcés remariés* ?
Ce « coup » médiatique, pour désagréable qu’il fût aux yeux du pape dont il
entravait implicitement l’autorité, a opportunément rappelé que l’Église n’était ni
une caserne, ni une secte. Mais qu’elle avait peu à peu abandonné, depuis les
grandes polémiques post-conciliaires, sa capacité de débattre en interne. Il ne faut
pourtant pas remonter loin en arrière pour montrer que les cardinaux ont
rarement été unanimes, et qu’ils se sont souvent affrontés sur la place publique.
Qu’on se rappelle la préparation du premier concile du Vatican*, en 1869-
1870, qui fut le théâtre de virulents échanges – à coups de livres, brochures,
pamphlets, articles vengeurs et conférences publiques. Les partisans de
l’infaillibilité pontificale, parmi lesquels Mgr Deschamps, le rigoureux primat de
Belgique, et ses opposants, parmi lesquels Mgr Dupanloup, le fougueux évêque
d’Orléans, ne s’interdisaient alors aucun argument, aucune attaque, aucune
accusation !
Qu’on se rappelle aussi, un siècle plus tard, la préparation du concile
Vatican II*, qui vit s’opposer durement les cardinaux de curie désireux de
circonscrire au minimum les réformes appelées de ses vœux par le pape Jean XXIII,
et ceux qui voulaient, au contraire, ouvrir les débats à tous les problèmes de
l’heure, y compris au dialogue avec les non-catholiques : l’image insolite du
cardinal Ottaviani, chef de file des premiers, et du cardinal Béa, partisan de
l’œcuménisme, s’invectivant, debout, dans le cadre de la commission centrale de
préparation du concile, est longtemps restée dans les mémoires.
Faut-il rappeler aussi les débats houleux qui opposèrent en 1967-1968, par le
truchement de publications et d’interviews parfois fracassantes, les cardinaux
favorables à la contraception (Alfrink, Suenens, etc.) et leurs collègues
farouchement opposés à son autorisation (Ottaviani, Ruffini, etc.) ? Et ceux qui
marquèrent le synode convoqué en octobre 1971 par Paul VI, où fut ouvert le
dossier du célibat des prêtres* ? Le ton monta si haut, cette année-là, que ce sujet
brûlant fut ensuite enterré pour plusieurs décennies.
Chaque fois, c’est le pape qui met fin à la bagarre. Les cardinaux – qui sont
tous nommés par le pape – savent bien que l’Église n’est ni un parti politique, ni
une association culturelle, ni un conseil d’administration. Si le débat tourne parfois
à l’empoignade théologique, il n’est pas question qu’il dure au-delà de la décision
finale prise par le souverain pontife. Sauf à provoquer un schisme, hypothèse qui
n’a jamais été souhaitée, au moins publiquement, par aucun cardinal.
De Gaulle (Charles)
La France catholique
Imprévisible, c’est le mot. Deux mois plus tard, en écho à la libération de Paris,
le pape apprend avec stupeur que le général de Gaulle, nouveau maître de la place,
exige que tous les ambassadeurs ayant servi auprès du maréchal Pétain soient
renvoyés et remplacés, y compris le plus vénérable d’entre eux, le nonce
apostolique Valerio Valeri, doyen du corps diplomatique ! Seconde mauvaise
surprise : le Conseil national de la Résistance, dont le nouveau gouvernement
français est l’émanation, a dressé une liste d’« environ trente-cinq archevêques et
évêques » à révoquer pour cause de trop grande proximité avec le régime de Vichy.
Trente-cinq, le tiers du collège épiscopal ! En tête de liste, l’archevêque de Paris, le
cardinal Suhard en personne. Le pape a du mal à comprendre que le Général, qui
veut incarner toutes les sensibilités du pays, doit se montrer inflexible, y compris à
l’égard de l’Église catholique.
Exit Mgr Valeri. C’est son successeur à la nonciature, un certain Angelo
Roncalli, ex-délégué apostolique à Istanbul, qui va traiter le sulfureux dossier de
l’épuration des évêques. Si l’homme est sympathique et conciliant, il est rusé
comme un paysan de Bergame. Le nouveau nonce joue de son personnage
rondouillard et bon vivant, il devient la coqueluche des dîners parisiens où ses
fioretti – ses bons mots – font florès, et parvient, au printemps 1945, à négocier la
réduction de la fameuse « liste noire » des évêques à sept, puis à trois. De Gaulle,
dans le vacarme de la fin de la guerre et les tensions qui vont provoquer son
spectaculaire retrait de la vie politique, se garde de réagir…
Le Général revient aux affaires en juin 1958. Quelques mois plus tard, le
9 octobre, survient l’annonce de la mort de Pie XII. La succession s’annonce
difficile. Quelle n’est pas la surprise du nouveau président du Conseil d’apprendre,
par le truchement de son ambassadeur Roland de Margerie, que le cardinal
Roncalli, devenu patriarche de Venise, fait partie des papabili ! Certes, l’ancien
nonce à Paris est âgé de soixante-dix-sept ans, ce qui est beaucoup, mais il apparaît,
aux yeux du Général, comme « le meilleur candidat du point de vue français » :
ordre est donné au diplomate de mobiliser le ban et l’arrière-ban des réseaux
français à Rome pour aider à son élection…
Roncalli est élu. Il prend le nom de Jean XXIII*. Moins d’un an plus tard, le
27 juin 1959, les deux hommes se retrouvent à Rome, en une pompe inhabituelle.
Le président de la République, en grande tenue d’apparat et revêtu du collier de
l’Ordre suprême du Christ, s’agenouille devant le nouveau pape :
Le rôle de la France se confond avec un rôle chrétien, dit le Général ce soir-là devant la colonie
française du Vatican. Notre pays ne serait pas ce qu’il est, c’est presque banal de le dire, s’il n’était
pas d’abord un pays catholique !
Huit ans plus tard, lors de sa visite au pape Paul VI, grand admirateur de la
culture française, le vieux président rappellera, une fois de plus, que la France
entend rester fidèle à sa vocation de « fille aînée de l’Église ».
Jean-Paul II*, grand admirateur de la France, aurait aimé ce discours. Le
Général, mort en 1970, n’aura jamais connu le pape polonais, élu en 1978. Et
pourtant, il s’en est fallu de peu que ces deux géants du XXe siècle ne se rencontrent.
La scène se passe en 1967, lors de la première visite officielle d’un président français
en Pologne communiste. Lors de son étape à Cracovie, c’est par un simple prélat
que le Général est reçu à la cathédrale du château de Wawel : le cardinal-primat de
Pologne Stefan Wyszyński n’ayant pas été autorisé à accueillir le président français
lors de son arrivée à Varsovie, l’archevêque de Cracovie n’a pas voulu faire le jeu du
pouvoir communiste et se poser, implicitement, en rival du primat. Il s’est donc
abstenu d’accueillir l’illustre visiteur. Ce jeune cardinal qui n’a pas rencontré de
Gaulle, ce 8 septembre 1967, s’appelait Karol Wojtyla.
Démission
Si le pape n’est plus capable…
Si un pape se rend compte clairement qu’il n’est plus capable physiquement, psychologiquement et
spirituellement d’accomplir les tâches inhérentes à sa fonction, alors il a le droit – et dans certaines
circonstances, l’obligation – de démissionner.
Le pape bavarois, alors âgé de quatre-vingt-trois ans, avait comme une idée
derrière la tête. Interrogé sur le sujet en 2014, le pape François a clairement laissé
entendre que la renonciation de son prédécesseur avait « ouvert une porte
institutionnelle » et qu’elle ferait désormais jurisprudence. Lui-même n’excluant
pas, à son tour, si ses forces venaient à décliner, de passer la main aux alentours de
quatre-vingts ans…
Divisions (Combien de)
Boutade stalinienne
Or la famille est, aux yeux de l’Église, le trait d’union entre l’individu et le reste
de ses semblables. Certes, l’histoire en a forgé d’autres comme la tribu ou la nation,
mais c’est au sein de la cellule familiale, dès le biberon, qu’on apprend l’ouverture à
l’autre, la solidarité, la gratuité, la transmission, la confiance, le collectif. Dans un
monde miné par l’individualisme, l’Église défend la famille éternelle – un papa, une
maman, des enfants – comme un creuset d’humanité, une référence ontologique
qui fonde bien plus que la seule morale.
C’est pour traiter l’ensemble du sujet que le pape François décida de
convoquer un synode en 2014, sans imaginer qu’il provoquerait une violente
secousse au sommet de l’Église, notamment de graves disputes entre les cardinaux
eux-mêmes, qui ont entraîné des polémiques virulentes, des échanges d’arguments
aigres-doux ainsi qu’une avalanche d’articles fielleux ou catastrophistes. Il y a
longtemps qu’un pape n’avait pas eu à gérer de telles divisions internes !
La question des divorcés remariés fut au cœur même des polémiques, car elle
résumait à elle seule le casse-tête de tous les papes depuis deux mille ans : comment
perpétuer et transmettre la Révélation, évidemment immuable, sans s’adapter à
l’évolution du monde réel ? En l’occurrence : comment défendre le dogme de
l’indissolubilité du mariage, institué par Jésus lui-même dans l’Évangile, tout en
rassurant les croyants sur l’infinie miséricorde de Dieu à l’égard de tous les pécheurs,
y compris ceux qui ont connu, et parfois malgré eux, un échec matrimonial ?
En invitant à privilégier la miséricorde divine*, le pape François savait qu’il
prenait des risques. Ce que Dieu a uni, serait-il possible que l’homme, désormais, à
certaines conditions, puisse le désunir ? Permettre à ces pécheurs-là d’accéder à la
communion serait bousculer un point de doctrine sur lequel l’Église n’a jamais
varié. Or, ce qui fait la pérennité de la religion catholique, c’est son dogme, qui est
intouchable.
Mais en même temps, comment admettre que cette loi canonique bafoue à ce
point la justice la plus élémentaire ? Comment justifier qu’un quidam qui a tué son
père et sa mère, mais qui s’en est repenti en confession, puisse recevoir la sainte
communion, alors qu’une jeune femme abandonnée par son mari et qui, plus tard
retrouve l’amour, se voit définitivement interdite d’eucharistie ? Pis : son nouveau
mari, qui n’y est pour rien, et qui est peut-être très croyant, se voit aussi, à cause de
cet amour, éloigné de la sainte table !
Au-delà de la volonté du pape François de tendre la main aux catholiques
ayant connu un échec matrimonial, il apparut clairement que le nouveau pontife
remisait un peu vite les interventions riches et minutieuses de ses deux
prédécesseurs sur ces sujets. Le pape François pouvait-il ainsi jeter dans les
poubelles de l’histoire tout l’enseignement familial de Jean-Paul II et Benoît XVI,
moins audacieux ou plus rigides que lui sur ce terrain ? De même, pouvait-il
ignorer les réactions négatives d’un grand nombre de cardinaux ou d’archevêques
désapprouvant son projet ?
C’est pourquoi le pape argentin, à l’approche de la seconde session du synode
sur la famille, à l’automne 2015, décida d’assouplir les règles canoniques – qu’il
qualifia de « bureaucratiques » et de « byzantines » – permettant de faire annuler
un mariage par les officialités diocésaines (sur place) et, en appel, par le tribunal de
la Rote* (à Rome). Cette facilitation présente le risque de banaliser une procédure
visant à faire en sorte que le mariage n’ait jamais eu lieu – certains observateurs ont
même parlé de « divorce catholique » – mais elle a le mérite de ne pas remettre en
cause, bien au contraire, le dogme de l’indissolubilité de celui-ci. En revanche, que
restera-t-il du dogme si le principe de « synodalité » évoqué par le pape à la fin du
synode aboutit à une diversité d’interprétations et de jugements selon les
continents, ou même les évéchés ?
Chaque fois qu’un pape suggère le moindre infléchissement doctrinal, il prend
le risque de remettre en cause un héritage millénaire ou bimillénaire. L’Église
catholique ne se pilote pas comme une Fiat 500.
Écologie
Voir : Laudato si’.
Écriture
Au commencement était le Verbe
Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant ceux qui vous demandent de rendre compte
de l’espérance qui est en vous.
Émérite (Pape)
Une image incongrue
Les papes, on vient de le voir, sont des plumitifs compulsifs. Ils ne cessent de
produire des textes, cela fait partie du job. Ils utilisent pour cela, depuis des siècles,
de multiples outils adaptés à l’importance et à la nature du message : bulle*, bref,
motu proprio, rescrit, exhortation post-synodale, etc. Ils disposent aussi des formes
modernes de communication publique : homélie plus ou moins improvisée,
commentaire après l’angélus ou lors de l’audience générale hebdomadaire,
discours à l’occasion d’une visite officielle, conférence de presse pendant un
voyage, interview à un journal, et maintenant tweets envoyés d’un iPhone ! Mais le
chef de l’Église catholique n’est pas un simple dirigeant religieux ou un banal leader
spirituel : il est le « vicaire du Christ » sur la terre et, à ce titre, s’est donné une
forme solennelle d’intervention qui engage – sans toujours les obliger – tous les
catholiques : l’encyclique.
Au départ, une encyclique est une « circulaire » adressée par le pape aux
évêques du monde entier. On considère que c’est Benoît XIV* qui a inauguré en
1740 la formule de l’encyclique moderne, destinée à préciser un point de doctrine,
exposer une règle de morale, exalter une figure exemplaire ou condamner une
dérive philosophique ou politique. C’est lui qui prit l’habitude de nommer les
encycliques par les deux ou trois premiers mots de leur texte original : Ubi primum,
Non ambigimus, Pro eximia tua, etc. En général, les encycliques sont rédigées en
latin, mais certains papes comme Léon XIII ou Pie XI ont tenu,
exceptionnellement, à utiliser la langue du pays particulièrement visé par leur
propos : Au milieu des sollicitudes (1892) exhortait les catholiques français à
reconnaître la République, Non abbiamo bisogno (1931) condamnait
spécifiquement le fascisme italien, Mit brennender Sorge (1937) invitait les
catholiques allemands à rejeter le nazisme…
Certaines encycliques viennent spontanément sous la plume d’un nouveau
pape : en 1979, Jean-Paul II écrivit d’une traite, en polonais, sa première encyclique
Redemptor hominis qui portait sur les droits de l’homme. Parfois, le texte est le
produit d’innombrables brouillons, allers-retours et compléments suggérés par les
dicastères : en 1988, le même Jean-Paul II publia ainsi, avec onze mois de retard sur
la date annoncée, l’encyclique Sollicitudo rei socialis portant sur la question sociale,
qui n’a pas laissé le souvenir d’une grande limpidité !
Il est un autre cas original, celui d’un texte préparé par un pape qui disparaît
avant de le publier. En 1939, le projet d’encyclique Humani generis unitas
commandé par Pie XI* et portant condamnation du racisme a été versé aux
archives par son successeur Pie XII, comme le veut la tradition qui fait disparaître
du bureau du pape défunt – on ne sait jamais – tout texte non signé par lui. Mais
en 2013, le pape François a publié l’encyclique Lumen fidei sur la foi, dont
l’essentiel avait été rédigé par Benoît XVI, rompant ainsi avec les usages. Il est vrai
qu’il ne risquait pas de violer la pensée de son prédécesseur, celui-ci étant encore de
ce monde !
Depuis Benoît XIV, on estime à 293 le nombre d’encycliques publiées par les
papes. Pie XII, à lui seul, en a écrit une quarantaine, et Léon XIII, près de quatre-
vingts ! Beaucoup de ces textes sont aujourd’hui oubliés. Quelques-uns, en
revanche, furent de véritables événements qui ont profondément marqué l’histoire
de la papauté moderne, comme Quanta cura (1864) où Pie IX fustige le
modernisme ; Rerum novarum (1891) où Léon XIII définit la doctrine sociale de
l’Église ; Divini redemptoris (1937) où Pie XI condamne le communisme ; Pacem in
terris (1963) où Jean XXIII explique que la paix est l’affaire de tous les hommes ;
Humanae vitae (1968) où Paul VI interdit la contraception ; Centesimus annus
(1991) où Jean-Paul II tire les leçons de la chute du Mur de Berlin ; ou encore
Laudato si’* (2015) où le pape François en appelle à une écologie « intégrale ».
États pontificaux
Quand le pape était roi
Dès que leur religion fut déclarée licite, en 313, les chrétiens de Rome se
retrouvèrent à la tête d’un patrimoine. L’empereur Constantin y contribua en
grande part, puisqu’il offrit à l’évêque de Rome et à ses ouailles le domaine du
Latran puis quelques basiliques romaines. Des monastères et de grandes propriétés
agricoles vont compléter l’ensemble, qu’on appellera le « patrimoine de Saint-
Pierre ». Mais la gestion de ces immeubles et de ces terres obéit encore aux règles
émises par l’autorité politique de tutelle : l’empereur, ses gouverneurs, ses préfets et
ses proconsuls.
En 754, se référant à la « donation de Constantin* », Pépin le Bref accorda au
pape des territoires jusqu’alors byzantins – reconquis sur les Lombards – qui
s’agrandiront bientôt au fil des alliances, des guerres, des trahisons et des legs
jusqu’à constituer un véritable royaume. Outre le duché de Rome et l’actuel
Latium, le pape régna bientôt sur la Toscane, la marche d’Ancône, la Romagne, la
plaine du Pô, le duché de Spolète, l’enclave de Bénévent, celle de Pontecorvo,
Avignon et le Comtat Venaissin.
Un royaume un peu particulier : des frontières quelque peu flottantes, des
disputes politiques constantes, une autorité morcelée en d’innombrables dynasties
seigneuriales et souvent rebelles, ce patchwork pontifical connut moult avatars
e
politico-militaires, notamment sous les Borgia. Il suscita aussi, dès le XI siècle, une
forte critique proprement religieuse de la part de ceux qui, contestant au pape la
détention de biens temporels, prônaient fermement le retour à la pauvreté
évangélique !
En 1798, les troupes du Directoire conduites par le général Bonaparte
envahissent les territoires du pape, y compris Rome où la « République » est
proclamée. Mais la ville est reprise par le très catholique roi de Naples, qui la
restitue bientôt au pape. En 1808, les troupes de Napoléon envahissent à nouveau
ce qui reste des États pontificaux, qu’il transforme en départements français, à
l’instar des territoires qu’il a conquis dans toute l’Europe. Après la chute de
l’Empereur, en 1815, le congrès de Vienne rétablira l’indépendance des États du
pape à l’exception d’Avignon et du Comtat Venaissin qui avaient voté leur
rattachement à la France dès 1790.
Cependant, que valait la souveraineté d’États instables dépendant
militairement de la protection de l’Espagne, de l’Autriche ou de la France ?
L’histoire était en marche, inéluctable : en 1860, le Piémont annexa la majeure
partie des États pontificaux pour former la future Italie, à l’exception de Rome que
les nationalistes emmenés par la maison de Savoie envahiront en septembre 1870.
Cette fois, il n’y aura pas de retour en arrière. Les États du pape seront
officiellement et symboliquement dissous en septembre 1900, ce qui permettra aux
accords de Latran*, en 1929, de constituer la « Cité-État du Vatican » sans aucune
référence au passé.
Et bene pendentes…
Le mythe de la chaise percée
La formule latine dit bien ce qu’elle veut dire : Duos habet (il en a deux) et bene
pendentes (et elles pendent bien). Elle conclut un rite institué par l’Église à la fin du
conclave, lorsque les cardinaux ont définitivement choisi le nouveau pape : l’élu est
censé prendre place dans une chaise percée afin que le benjamin du Sacré Collège
s’assure, par en dessous, que le nouveau pontife est bien un homme. À la formule
latine précitée qui conclut l’examen, les cardinaux répondent, soulagés :
— Deo gratias ! (Dieu soit loué !)
Soyons clair : ni le rite vérificatoire ni la formule latine n’ont jamais existé.
Sinon dans l’imaginaire pas toujours bienveillant d’une population européenne
friande, en matière de religion, de secrets d’alcôve, de transgressions infernales et
de mystères un peu salaces. Perpétuer une telle légende, c’est défier sans risque – et
même, disons-le, avec humour – des siècles d’obligations morales, de
condamnations canoniques, de machisme théologique et d’interdits sexuels !
La légende remonte au mythe médiéval de la papesse Jeanne*. Si l’Église n’a
pas su empêcher une jeune femme déguisée en moine de devenir pape, il lui a bien
fallu inventer une procédure qui interdise la répétition d’un tel scandale. Le
fondement – si j’ose dire – de cet examen des parties génitales du futur pape, c’est
le siège sur lequel s’asseyait le nouveau pontife lors de son couronnement. Un siège
« curule » qui fut celui des empereurs romains et qui peut, en effet, se prêter à un
tel aménagement technique !
Mais on peut aussi remonter à la Bible, précisément au Lévitique, dont le
chapitre XXI, verset 20, explique qu’un homme ayant « les testicules écrasés » ne
saurait devenir prêtre. Ainsi Yahweh parle-t-il à Moïse. Un homme aux testicules
écrasés, c’est un eunuque. Il n’est pas absurde d’imaginer que cette prescription de
l’Ancien Testament ait pu susciter, chez certains exégètes, quelles réflexions sur le
moyen à la fois liturgique et matériel d’écarter, sur ce sujet, la colère de Yahweh…
Etchegaray (Roger)
Jean XXIV
Il aurait pu devenir le premier pape français des temps modernes si Jean-
Paul II avait vécu moins longtemps. D’ailleurs, parmi ses supporters, certains
l’avaient affectueusement appelé « Jean XXIV », laissant entendre que ce cardinal
basque, une fois élu pape, se serait forcément inscrit dans la ligne des pontifes
ouverts au monde, privilégiant la pastorale et attentifs aux « signes des temps »,
comme l’avait été Jean XXIII*.
Né à Espelette en 1922, ce jeune prêtre basque devait incarner toute l’histoire
récente de l’Église. Ordonné en 1947, il traversa les épreuves de l’après-guerre dans
l’ombre de l’évêque de Bayonne avant de diriger le secrétariat de l’épiscopat
français. Jeune expert au concile Vatican II, archevêque de Marseille, président des
évêques de France, président du Conseil des conférences épiscopales d’Europe, il
fut nommé cardinal par Jean-Paul II qui lui confia, en 1984, les dicastères Justice et
Paix et Cor Unum, respectivement chargé au sein de la curie, en quelque sorte, des
Droits de l’homme et des Questions humanitaires.
Champion de la diplomatie parallèle, Roger Etchegaray parcourut le monde
pendant vingt ans pour le compte du pape polonais, multipliant les missions les
plus secrètes et les plus délicates à Cuba, en Chine, au Vietnam, au Rwanda, en
Bosnie, en Irak, etc. Il fut aussi l’homme de confiance de Jean-Paul II pour
l’organisation de la première rencontre interreligieuse d’Assise en 1986, et pour
l’animation du Grand Jubilé du IIIe millénaire en l’an 2000.
Pourquoi ne pas le dire : le cardinal Etchegaray est un des personnages les plus
attachants que j’aie rencontrés dans ma vie de journaliste. J’ai eu la chance de
l’accompagner, deux ans durant, dans la rédaction de ses mémoires. Je revois ce
vieil ecclésiastique au regard malicieux, pendant la promotion de ce livre, en 2007,
répondre aux questions dérangeantes du « Grand Journal » de Canal + avec une
sérénité désarmante. L’accueil qu’il reçut à Marseille, cette semaine-là, en dit long
sur le souvenir qu’il a laissé chez les catholiques français !
Au-delà même de ses quatre-vingt-dix ans, j’ai eu la chance de le revoir
régulièrement à Rome, dans son appartement du palais San Calisto où il n’a jamais
cessé de recevoir pèlerins de passage et grands de ce monde. Les uns et les autres,
sans distinction, étaient parfois invités à le suivre, au débotté, sans façon, pour aller
réciter quelque prière dans sa petite chapelle privée décorée d’icônes russes. Avec
son parler rocailleux, à sa façon inimitable, « Jean XXIV » rappelait ses visiteurs à
l’essentiel :
— Il ne faut pas oublier de saluer le maître de maison !
Attention ! Le pape Étienne Ier, qui figure au calendrier des saints, ne doit pas
être confondu avec le grand saint Étienne, d’universelle mémoire, qui fut le
premier diacre choisi par les apôtres après la mort du Christ à Jérusalem, et qui fut
aussi le premier martyr. Cet autre Étienne est un Romain, élu évêque de Rome en
254, dont le pontificat ne dura que trois ans, mais qui mérite attention parce qu’il
fut confronté à trois polémiques qui donnent bien le ton des grands débats ayant
agité la papauté des premiers siècles.
La première de ces polémiques a opposé le pape Étienne à l’évêque Cyprien de
Carthage, personnage respecté dans toute l’Afrique, à propos de deux évêques
espagnols ayant apostasié pendant les persécutions. Cette faiblesse coupable était-
elle rédhibitoire ? Conciliant, Étienne pensait que ces responsables, quoique fautifs,
devaient néanmoins être réhabilités, ce que les évêques espagnols et nord-africains
contestaient fortement.
La deuxième question concernait cette fois les simples fidèles qui avaient failli,
eux aussi, lors des massacres antichrétiens perpétrés par la police impériale :
pouvaient-ils être pardonnés pour avoir ainsi renié leur foi ? Un évêque d’Arles,
Marcien, affirmait le contraire, bec et ongles, s’attirant de vives critiques : nombre
de ses frères évêques gaulois et espagnols implorèrent le pape Étienne pour qu’il
excommunie ce rigoriste psychorigide !
La troisième polémique portait sur les chrétiens ayant reçu le baptême de
prêtres hérétiques. Ces « mal baptisés » faisaient-ils partie de l’Église ? Une majorité
d’évêques d’Asie Mineure et d’Afrique du Nord, dont le fameux Cyprien de
Carthage, militaient pour qu’ils soient baptisés une seconde fois, tandis que le pape
et beaucoup d’évêques méditerranéens estimaient, au contraire, qu’une simple
absolution suffisait à confirmer leur appartenance à l’Église.
Ces trois types d’affaires alimentaient de nombreux courriers entre évêques et
théologiens, suscitant de vives empoignades lors de synodes agités. Ils montrent
que, au temps d’Étienne Ier, l’évêque de Rome était déjà considéré comme un
arbitre et un recours en cas de conflit entre les Églises locales… mais aussi que ses
points de vue étaient souvent contestés par les épiscopats d’autres régions de la
chrétienté.
Eugène IV (1431-1447)
La réconciliation ratée
Désolant timing ! Alors qu’Eugène IV voit peu à peu se rallier à lui les chrétiens
arméniens, les coptes d’Égypte, les nestoriens de Mésopotamie, voilà que le concile
de Bâle le dépose, en 1439, pour élire un certain Félix V, ancien duc de Savoie,
renouant avec la désolante habitude des antipapes*. Difficile, dans ces conditions,
d’imposer son autorité aux représentants des Églises orientales ! Soutenu par le roi
Alphonse V d’Aragon, puis par le roi Frédéric III d’Allemagne, Eugène IV
triompha finalement de cette épreuve et rentra à Rome en majesté, confortant
définitivement la victoire du pape sur le concile – avant de mourir en 1447.
Faut-il souligner que, en contribuant à la défaite des « conciliaristes » plus que
jamais partisans de soumettre l’autorité du pape à celle des conciles, Eugène IV a
évité que la gouvernance de l’Église ne se transforme en une sorte de régime
parlementaire – ce qui n’aurait pas été sans modifier profondément l’histoire de la
papauté !
Europe
Des racines chrétiennes
Il paraît que c’est le pape Grégoire le Grand* qui, le premier, appela « Europe »
cette partie du monde civilisé distincte de l’empire chrétien d’Orient et de l’Afrique
du Nord. C’était au VIe siècle. On ne parlait pas encore, et pour cause, de la menace
musulmane. Celle-ci sera repoussée plus tard, en 732, à Poitiers, par les « gens
d’Europe » dirigés par Charles Martel, puis, un demi-siècle plus tard, par l’armée
de Charlemagne, « phare de l’Europe ». C’est à partir de la constitution de
l’« Occident chrétien » que le mot Europe, pendant près de mille ans, sera
synonyme du mot chrétienté.
Pour les papes modernes, l’Europe est la synthèse de ce que la philosophie
grecque, l’Empire romain et la religion chrétienne ont produit de mieux : la
démocratie, l’état de droit, la conscience, etc. Si ces principes fondamentaux ont
aussi inspiré des philosophies ou des régimes hostiles à l’Église (au XIXe siècle),
jusqu’à justifier les plus sanglantes dictatures et la pire des barbaries (au XXe siècle),
ils n’en restent pas moins le socle sur lequel les hommes de bonne volonté ont
cherché à inventer, après 1945, une Europe unie – celle que Pie XII appelait dès
1944 une « société des peuples » où les nations délégueraient une partie de leurs
pouvoirs à une autorité supérieure commune. Cette construction inédite s’est
élaborée sur des bases chrétiennes grâce à des démocrates-chrétiens nommés
Konrad Adenauer, Alcide De Gasperi, Robert Schuman ou Jean Monnet, tous
catholiques pratiquants accrochés prioritairement aux valeurs de l’Évangile et à la
doctrine sociale de l’Église : réconciliation, solidarité, subsidiarité, etc.
Les premiers pas de cette union européenne furent vivement encouragés par
Pie XII et Jean XXIII. Paul VI, lui-même fils d’un militant démocrate-chrétien, la
considérait comme une création politique bienvenue – même si elle avait pris la
forme d’un « marché commun » – car elle avait tenu sa promesse première : éviter
durablement le retour de la guerre sur le vieux continent. Elle permettait également
à ses six, neuf puis douze membres de se dégager collectivement de la tutelle du
« grand frère » américain, tout en résistant efficacement à la redoutable menace
communiste venue de l’est.
Jean-Paul II, le pape polonais, ne provenait pas de cette Europe-là. À ses yeux,
l’Europe était bien davantage qu’un ensemble d’États séparés par la frontière entre
l’Est et l’Ouest, qu’il considérait, lui, comme accidentelle et provisoire. Pour lui,
l’Europe était d’abord une culture millénaire ayant forgé des valeurs communes
partagées par chacune des nations composant le vieux continent : la primauté de la
personne, la dignité de l’homme, le respect de la vie, la tolérance, le sens de
l’universel. Lorsqu’il s’adresse à cette Europe-là, un jour de 1992, à Compostelle,
Jean-Paul II embrasse plus de mille ans d’histoire :
Je lance vers toi, vieille Europe, un cri d’amour : retrouve-toi toi-même ! Découvre tes origines !
Ravive tes racines ! Revis ces valeurs authentiques qui ont rendu ton histoire glorieuse !
Le projet de Jean-Paul II, c’est que l’Europe « respire avec ses deux poumons »,
l’occidental et l’oriental, qui n’auraient jamais dû se séparer, et qu’ont incarné saint
Benoît, à l’ouest, et saints Cyrille et Méthode, à l’est : ce rêve tant de fois exprimé
par ce pape visionnaire deviendra réalité après la chute du Mur de Berlin en 1989.
Trois semaines après la chute du Mur, quand Mikhaïl Gorbatchev vient rencontrer
Jean-Paul II au Vatican, il est agréablement surpris d’entendre le pape affirmer que
l’Europe, quand elle sera réunie, n’aura aucunement besoin du « modèle
américain » pour retrouver ses racines, ses valeurs et sa culture !
Benoît XVI, son successeur bavarois, a repris avec constance le thème des
racines chrétiennes de l’Europe. Si l’ex-cardinal Ratzinger a choisi de s’appeler
« Benoît », c’est en référence au même Benoît de Nursie, fondateur de la règle
bénédictine qui contribua à diffuser le christianisme dans tout le continent, et qui
en est devenu le « saint patron ». Plus encore que Jean-Paul II, Benoît XVI
s’indignait de voir les dirigeants de l’Europe réunifiée exclure Dieu et la religion de
leur champ de vision. Pour lui, cette Europe « relativiste », où l’individu est sa
propre référence, a perdu son « âme » et n’est pas près de la retrouver. Benoît XVI,
sur ce sujet, était d’un pessimisme noir.
Ce pessimisme, le pape François ne le partage pas. Le premier pontife à venir
d’un autre continent a mis un peu de temps à comprendre, par exemple, qu’il
puisse exister autant d’« eurosceptiques » ! Pour lui, comme pour l’immense
majorité des habitants de l’hémisphère Sud, l’Europe est d’abord le continent le
plus riche de la planète, et elle est coupable de ne pas faire preuve de plus de
solidarité avec le reste du monde. L’ex-archevêque de Buenos Aires,
symboliquement, a abordé le continent européen par une visite sur l’île italienne de
Lampedusa, en pleine Méditerranée, là où des milliers de migrants meurent de
vouloir rejoindre l’eldorado européen, et par un voyage apostolique en Albanie, qui
est, sans conteste, le pays le plus pauvre du continent.
Le 25 novembre 2014, le pape François s’est rendu à Strasbourg dans le but
affiché de secouer un peu les membres du Parlement européen et du Conseil de
l’Europe. L’Europe est « fatiguée » et repliée sur elle-même, leur dit-il, comme une
« grand-mère » qui ne serait plus féconde ! Loin, très loin de l’eurocentrisme de
son prédécesseur, le pape argentin n’a pas mâché ses mots pour rappeler que
l’Europe, berceau de la « dignité et de la transcendance » de l’homme, ne devait pas
« avoir peur » de regarder l’avenir :
Europe, où est ta vigueur ? Ton esprit d’entreprise et de curiosité ? Où est ta soif de vérité, que tu as
toujours communiquée au monde avec passion ?
Exclusive (Droit d’)
Un privilège insupportable
e
On a du mal à y croire : jusqu’au début du XX siècle, les empereurs et les rois
régnant sur les principaux États catholiques (Allemagne, Espagne, France,
Autriche-Hongrie) détenaient le privilège de s’opposer, lors d’un conclave, à
l’élection d’un cardinal qui ne leur plaisait pas. Ce droit de veto que s’est attribué
l’empereur d’Allemagne au Moyen Âge s’était étendu de facto à toutes les royautés
catholiques d’Europe, jusqu’à devenir une règle non écrite à la fin du XVIIe siècle.
Chateaubriand raconte qu’il suffisait alors, pour modifier le sort de l’Europe, que le
roi d’Espagne, par exemple, fît passer au conclave un simple billet : « Su Magestad
ne quiere que N… sea Papa, quiere que N… lo tenga. » (« Sa majesté ne veut pas que
N… soit pape, et veut que N… le soit. »)
Bien sûr, cette intrusion des États dans le processus de désignation d’un
dirigeant religieux datait de l’époque où le pape disposait de pouvoirs temporels. À
plusieurs reprises, le droit d’exclusive exercé par tel roi d’Espagne ou tel empereur
d’Autriche, exprimé par le truchement de tel cardinal appartenant à la nation
concernée, empêcha plus d’une personnalité jugée « trop liée à la cour d’Autriche »
ou « trop proche des Français » de monter sur le trône de saint Pierre.
Ainsi, en 1823, Léon XII ne serait jamais devenu pape si le ministre
Metternich, au nom de l’Autriche, n’avait pas mis son veto à la personne du
cardinal Severoli. De même en 1830, le cardinal Cappellari ne serait jamais devenu
Grégoire XVI si le roi d’Espagne n’avait pas écarté de la compétition le cardinal
Giustiniani, qui remercia publiquement et très élégamment le souverain espagnol
de lui avoir ainsi épargné un fardeau aussi lourd !
Un des plus grands papes des temps modernes, Pie IX, ne dut son élection par
le conclave de 1846 qu’à l’arrivée tardive du cardinal Gaisruck, porte-parole
officieux de l’empereur d’Autriche-Hongrie qui considérait le cardinal Mastai-
Ferretti comme trop libéral : la voiture du retardataire l’ayant déposé devant le
palais du Quirinal – où se tenait alors le conclave – après l’acceptation rituelle du
nouveau pontife, il n’était plus possible, canoniquement, de revenir sur son
élection !
La dernière manifestation du droit d’exclusive eut lieu en 1903, après la mort
de Léon XIII, alors que le conclave s’apprêtait à élire le secrétaire d’État du pape
défunt, le cardinal Rampolla del Tindaro. Au troisième tour de scrutin, sans gloire
et dans un latin approximatif, le cardinal Puzyna, archevêque de Cracovie, fit part
de l’opposition formelle de l’empereur François-Joseph d’Autriche à l’élection de
Rampolla, qu’il trouvait trop réformateur et trop francophile. C’est ainsi que le
cardinal Sarto, personnalité beaucoup moins impressionnante que Rampolla,
devint le pape Pie X*.
Le scandale fut énorme. Jamais le sentiment d’humiliation n’avait été si fort
chez les cardinaux, au point que le nouveau pape, à peine élu, ordonna au futur
cardinal Gasparri, président de la Commission pour la codification du droit
canonique, de préparer l’abolition définitive de cette coutume devenue aussi
anachronique qu’incompréhensible. L’éminent juriste confia le dossier à son tout
jeune collaborateur Eugenio Pacelli : c’est donc le futur Pie XII qui rédigea le projet
d’abolition du droit de veto, approuvé par les cardinaux le 29 décembre 1903 et
confirmé par Pie X dans la constitution apostolique Commissum nobis le 20 janvier
1904.
La messe est dite : depuis cette date, tout cardinal cédant à la pression d’un chef
d’État étranger est menacé d’excommunication. Pourtant, j’ai raconté plus haut
l’intérêt très appuyé du général de Gaulle*, en octobre 1958, pour l’élection du
successeur du défunt Pie XII, et la consigne qu’il donna à son ambassadeur auprès
du Saint-Siège, Roland de Margerie, d’œuvrer discrètement en faveur du cardinal
Roncalli qui avait été nonce à Paris et passait, à raison, pour francophile. Nul ne
saura jamais combien de cardinaux proches du Général, les Tisserant, les
Tappouni, ont voté en faveur du futur Jean XXIII pour faire plaisir au dirigeant
français – sans être excommuniés pour autant !
Famille
Voir : Divorcés remariés.
Farnèse (Palais)
L’autre ambassade de France
Fatima
« Un évêque vêtu de blanc… »
Femme
Du chemin à faire
Bientôt, rencontrer une femme dans une délégation vaticane ne sera plus
exceptionnel. Les musées du Vatican, la Bibliothèque du Vatican ou Radio
Vatican* en emploient sans réserve. Mieux, certaines délégations officielles du
Saint-Siège sont dirigées par des femmes – comme en 1995, à Pékin, lors de la
conférence mondiale des Nations unies pour les femmes, ou en 1996, au Québec,
dans une commission de l’Onu sur les mines antipersonnel. Qu’une femme soit
nommée aujourd’hui à la tête du site Internet du Vatican ou de l’Académie
pontificale des sciences sociales ne fait plus la une des journaux italiens.
Il faut dire que Jean-Paul II a fait progresser les choses. Le pape polonais – qui
avait eu une amie de cœur lorsqu’il faisait du théâtre dans sa jeunesse – fut sans
doute le premier pontife à aimer vraiment les femmes, à ne pas en avoir peur, à les
embrasser comme du bon pain, comme à cette veillée de Gênes en 1985, où l’on vit
le Saint-Père enserrer affectueusement le visage d’une jeune déléguée italienne
avant que le très conservateur cardinal Siri, placé à côté du pape, ne tende à celle-ci,
le bras raide et le regard sévère, son anneau à baiser ! Qu’a dû penser le vieux Siri
en voyant Jean-Paul II un an plus tard, à Sydney, danser bras dessus bras dessous
avec deux jeunes Australiennes devant 13 000 personnes ravies ! Le même Jean-
Paul II, convaincu du « génie des femmes » (sic), lança dans sa Lettre aux femmes,
en 1995, le fameux : « Merci à toi, femme, pour le seul fait d’être femme ! » Allant
jusqu’à exprimer les « regrets » de l’Église pour avoir trop longtemps contribué à la
marginalisation des femmes dans nos sociétés.
Le pape François s’est inscrit dans la continuité de Jean-Paul II. Lui aussi eut
une petite amie quand il était jeune. Lui aussi embrasse les femmes comme du bon
pain. Lui aussi a lancé quelques formules enthousiastes, comme dans une interview
accordée au Messagero en juin 2014 : « La femme est la plus belle chose que Dieu ait
créée. L’Église est femme. Église est un mot féminin. Il n’y a pas de théologie
possible sans cette féminité. » Mais le pape argentin est conscient que l’Église a
encore du chemin à faire, comme il l’a dit publiquement à plusieurs reprises :
« Nous sommes quelque peu en retard quant à l’élaboration d’une théologie de la
femme, il nous faut avancer sur ce point ! »
Les temps ont changé. Il n’est plus étonnant de voir des femmes travailler au
Saint-Siège, représenter le pape dans des colloques, donner des cours dans les
universités pontificales ou siéger dans des dicastères. Elles y occuperaient, selon les
statistiques, quelque 20 % des emplois – au point que le gouvernorat de l’État du
Vatican a dû introduire le congé maternité dans sa législation qui ignorait ce
concept !
Si le débat reste vif sur la place des femmes dans l’Église catholique, c’est
d’abord qu’il n’est toujours pas question d’en faire des prêtres, à plus forte raison
des évêques, au nom d’une tradition bimillénaire qui veut que le prêtre soit
« semblable au Christ », lequel était un homme. Cette tradition-là, qui est à la
limite du dogme, n’est pas près d’être réformée.
Mais surtout, la promotion de femmes dans les instances de l’Église, même si
elle devait s’accélérer dans les années à venir, n’aboutira jamais à ce qu’un pape, un
jour, tolère l’avortement – qui est devenu, dans les sociétés occidentales, le
principal critère de la liberté de la femme. Le pape François a rappelé, en 2015, que
l’avortement était « un crime horrible ». Cette divergence-là, qui touche à
l’essentiel, risque de durer longtemps. Elle fait oublier que l’Église, en imposant
jadis le principe marital du « consentement mutuel », avait fait davantage pour la
libération de la femme que toute autre philosophie ou idéologie !
Enfin, pour les papes d’aujourd’hui, la femme est d’autant plus célébrée qu’elle
incarne la résistance ontologique aux nouveaux courants de pensée (gender) et aux
groupes de pression (LGBT) prônant la non-différenciation des sexes : la femme
faite pour donner la vie, qui perpétue l’espèce, autour de qui se construit la famille,
est, dans sa plénitude, la meilleure réponse au précepte des féministes : « On ne
naît pas femme, on le devient. » Être femme serait une donnée culturelle plutôt
qu’un état naturel ? Vous ne trouverez aucun pape qui ne pense exactement le
contraire.
Dans un discours prononcé à Rome le 15 juillet 1919, le pape Benoît XV* fit
sensation en se prononçant solennellement, ce jour-là, en faveur du droit de vote
des femmes dans les pays modernes. Jusqu’alors, le féminisme catholique – incarné
par Dorothy Day aux États-Unis ou Hildegarde Burjan en Autriche – était marginal
et se heurtait aux idées « antimodernistes » prônées par le Vatican. Pie X n’avait-il
pas répété, en 1905, que « la femme ne doit pas voter mais se consacrer à un idéal
plus élevé de bien humain » ? La prise de position spectaculaire du « pape de la
guerre » changeait la donne, en visant nommément les deux pays les plus
rétrogrades sur ce plan : l’Italie et la France.
L’appel de Benoît XV était le fruit de trois réflexions : d’abord, la guerre 1914-
1918 avait montré, dans toute l’Europe, que les chrétiens (et les chrétiennes)
étaient d’aussi fervents patriotes que les autres, toutes classes sociales mêlées ;
ensuite, dans les pays belligérants dont les hommes étaient au front, les femmes
s’étaient montrées suffisamment actives et courageuses pour avoir gagné le droit de
participer à la vie de leur nation ; enfin, il convenait d’en finir avec la vieille
consigne papale du non expedit* qui, en empêchant les chrétiens (et les
chrétiennes) de participer à la vie politique italienne, avait laissé le champ libre aux
partis anticléricaux et extrémistes.
Benoît XV sait qu’il ne prend pas de risques sur le plan électoral, bien au
contraire. Les femmes, en Italie comme en France, sont restées très catholiques : si
elles s’engagent sur le terrain politique et social, elles y seront partout majoritaires.
Le premier parti démocrate-chrétien de la Péninsule, le Parti populaire italien
(PPI) de Don Sturzo, a d’ailleurs inscrit le vote des femmes dans son programme
dès sa fondation, en janvier 1919. En France, il n’échappe à personne que les
femmes sont 1,8 million de plus que les hommes, ce qui peut chambouler
n’importe quel résultat électoral.
Au Sénat français, la prise de position du pape conforte la majorité radicale-
socialiste… dans son opposition farouche au vote des femmes ! En mai 1919,
pourtant, les députés français, des communistes aux conservateurs, ont
globalement suggéré d’ouvrir le droit de vote aux femmes. Mais voilà que les
sénateurs, majoritairement radicaux-socialistes, laïcs et francs-maçons, s’y
opposent désormais, au prétexte que les femmes ne sont « pas assez instruites »,
qu’elles sont « superficielles » et, surtout, qu’elles « voteront selon les instructions
de leurs curés » !
La République française se cabre – alors que la plupart des monarchies
d’Europe, de la Suède aux Pays-Bas, ont déjà accordé le droit de vote à leur
population féminine ! Le Sénat, dominé par le groupe de la Gauche démocratique,
maintient son obstruction au vote féminin, y compris en 1936, quand le Front
populaire parvient au pouvoir. Pas question de faire voter les femmes « restées sur
les genoux de l’Église » !
Finalement, au pays d’Olympe de Gouges et de Louise Michel, c’est un
catholique pratiquant, le général de Gaulle, qui accordera le droit de vote aux
femmes par une ordonnance du 21 avril 1944 – il faut dire qu’à cette date la guerre
n’est pas finie, que le gouvernement est « provisoire » et, surtout, que le Sénat n’est
pas encore rétabli !
Quelques mois plus tard, le 21 octobre 1945, le pape Pie XII exhortera à son
tour les femmes à se rendre aux urnes :
— Votre heure est venue, femmes et jeunes catholiques, la vie publique a
besoin de vous !
Ferme modèle
Les vaches du Saint-Père
e
Au tournant du XX siècle, l’entreprenant Léon XIII avait imaginé de planter
une vigne à Castel Gandolfo*, mais les papes de l’époque étaient alors
« prisonniers » au Vatican, et l’idée n’eut pas de suite. Après la signature des
accords du Latran* en 1929, Pie XI entreprit de restaurer la résidence d’été des
papes, et ordonna qu’on y transformât l’ancien jardin potager du domaine en une
véritable ferme modèle, avec des vaches, des ânes, des moutons, un poulailler, etc.
Trois ans plus tard, il put visiter l’exploitation agricole qui, sur une vingtaine
d’hectares, produisait du lait, de l’huile, des fruits, des œufs, des fleurs, etc.
Ayant l’idée de valoriser ostensiblement le monde rural, Pie XI voulut
introduire à Castel Gandolfo les équipements les plus modernes – trayeuses
mécaniques, couveuses à poussins, machines à pasteuriser le lait – et incita le
fermier et ses aides à produire, d’emblée, des produits de qualité. De Pie XII à
Benoît XVI, tous les papes suivants ont aimé ce spectacle bucolique, l’odeur de foin
séché, les couleurs changeantes, les poules en liberté et le miel produit par les
ruches. Pendant un temps, avant la guerre, le troupeau de vaches frisonnes
accueillit un couple de sangliers ainsi que deux gazelles offertes par le délégué
apostolique en Égypte.
Une partie des produits de la ferme de Castel Gandolfo est livrée au palais
apostolique ou à des institutions caritatives, ou bien vendu à l’Anone, le
supermarché du Vatican. Pendant la guerre, cette production permit d’alimenter
les milliers de malheureux qui, à partir de l’été 1943, s’étaient réfugiés dans la
résidence papale. En janvier 1944, sept des vingt-six vaches laitières furent
d’ailleurs transportées en camion, de nuit, dans les jardins du Vatican où elles
fournirent du lait jusqu’à la libération de Rome !
Filière bulgare
À qui profite le crime ?
L’homme qui a tiré sur le pape a été arrêté. Il s’appelle Mehmet Ali Agça*. Il a
vingt-trois ans, il est turc et son nom figure sur les fichiers d’Interpol. Il a déjà fait
de la prison. Il est musulman. Il provient de la mouvance des « Loups gris », un
groupuscule extrémiste financé par la Mafia turque et étroitement lié aux réseaux
de trafiquants d’armes et de drogue qui prolifèrent dans ce pays gangrené par des
années d’anarchie. Le chef de l’Église catholique, victime d’un militant islamiste !
Aujourd’hui, le monde entier serait tétanisé par un événement aussi grave.
Pourtant, à l’époque, les médias du monde entier tournent aussitôt les yeux en
direction du Kremlin*. Plus précisément du siège du KGB, bras armé d’un pouvoir
soviétique ébranlé par les remous qui agitent l’Europe de l’Est. Allons ! Qui avait
intérêt à supprimer ce pape polonais dont le soutien au syndicat Solidarność avait
enflammé, en quelques mois, la Pologne communiste ? À l’heure où la contestation
ouvrière polonaise commençait à contaminer les opposants tchèques, hongrois, et
même lituaniens ou ukrainiens, il fallait être aveugle pour ne pas voir que Moscou
voulait se débarrasser de ce trublion en soutane !
À Washington, cependant, le président Ronald Reagan affiche une extrême
prudence : Iouri Andropov, le chef du KGB, est sur le point de remplacer Léonid
Brejnev à la tête de l’URSS, ce qui rend explosive l’hypothèse de l’implication de ses
propres services dans l’attentat contre le pape. Or, très vite, on découvre qu’avant
de commettre son crime, Ali Agça a séjourné à Sofia, en Bulgarie, où les services
secrets sont connus pour être les dociles exécutants du KGB soviétique. Info ou
intox ?
En août 1982, la journaliste américaine Claire Sterling, proche de la CIA,
publie dans le Reader’s Digest un long article, dont elle fera un livre traduit dans
toutes les langues, où elle démontre que l’auteur de l’attentat était bien lié aux
services bulgares. Quelques semaines plus tard, Ali Agça lui-même – qui n’avait
jamais évoqué cette piste – confirme soudain, avec force détails, qu’il travaillait
pour des agents bulgares. Notamment pour un certain Sergueï Antonov, chef
d’escale de la Balkan Air à Rome, qui est arrêté à son bureau le 25 novembre 1982.
Cette fois, la « filière bulgare » a un nom et un visage !
Les professionnels de l’espionnage sont sceptiques : si le dénommé Antonov
était bien le pivot d’une affaire aussi énorme, ses supérieurs l’auraient-ils laissé à
son poste, à Rome, un an et demi après le crime ? Cette objection de bon sens est
balayée, emportée par le torrent d’informations aussi spectaculaires que
contradictoires alimenté par les juges italiens, les journalistes américains et les
mystérieux visiteurs qu’Ali Agça rencontre discrètement dans sa cellule.
Il faudra quatre ans pour qu’Antonov soit relâché, faute de preuves, en 1986.
La « filière bulgare » était, selon toute vraisemblance, une fausse piste, nourrie par
quelques cercles américains anticommunistes, héritiers de la guerre froide et
impliqués dans des réseaux internationaux occultes. Après la chute du Mur de
Berlin et l’effondrement de l’URSS, lorsque s’ouvriront les archives à Sofia, Berlin-
Est et Moscou, aucun de ceux qui y mèneront des fouilles – journalistes spécialisés,
ex-dissidents, agents étrangers et enquêteurs divers – ne trouvera le moindre indice
impliquant le KGB et ses alliés bulgares dans la tentative d’attentat du 13 mai 1981.
Pas le plus insignifiant billet de train, la plus banale fiche d’hôtel, la plus petite note
de frais !
Enterrée, la piste bulgare ! Jean-Paul II lui-même, quand il effectua un voyage
apostolique dans la Bulgarie post-communiste, en mai 2002, déclara dès son
arrivée au président Gueorgui Parvanov qu’il « n’avait jamais cru à la filière
bulgare ». Amabilité diplomatique ? Son entourage romain, pendant des années, et
jusqu’à nos jours, garde en mémoire la question-clé, restée sans réponse : qui, plus
que le Kremlin, au printemps 1981, avait intérêt à ce que le pape disparaisse ?
Filioque
Au nom du Père…
Formose (891-896)
Un procès macabre
Il est rare qu’on meure trois fois. C’est pourtant ce qui est arrivé au pape
Formose. Ce personnage brillant, né vers 815, avait été nommé évêque de Porto, en
Italie, puis envoyé en Bulgarie comme missionnaire, puis envoyé en France et en
Allemagne comme légat du pape Jean VIII*. C’est lui qui fut envoyé auprès du roi
Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, pour lui proposer en 875 de devenir
empereur d’Occident et protecteur du Saint-Siège. Une carrière éblouissante ! Mais
soudain, en 876, Jean VIII le prit en grippe. Formose aurait-il fomenté quelque
complot contre le pape régnant ? Celui-ci l’accusa de trahison, le fit excommunier
et le réduisit à l’état laïc avant de le condamner à l’exil. Ce fut la première mort de
l’évêque Formose.
Après la disparition de Jean VIII en 882, son successeur Marin Ier rappela
Formose à Rome, le réhabilita et le rétablit sur son siège épiscopal de Porto. Quand
le pape Étienne V vint à mourir à son tour, en 885, c’est Formose qui fut élu sur le
trône de saint Pierre. Son pontificat dura cinq années, occupées à consolider
l’Église en Angleterre et en Allemagne, à reprendre un dialogue pacifique avec
Constantinople, à négocier avec l’entreprenant duc de Spolète et aussi avec Arnoul,
le roi des Francs orientaux qu’il couronna en 896, quelques mois avant de mourir
de sa belle mort, à quatre-vingts ans.
Mais ce pape très intelligent, qui avait mené une vie exemplaire, s’était aussi
fait beaucoup d’ennemis, parmi lesquels son futur successeur Étienne VI, qui lui
voua une haine proche de l’hystérie. En janvier 897, ce pontife revanchard ordonna
la convocation d’un synode spécial pour juger le défunt pape Formose, qu’on
exhuma et qu’on revêtit de ses habits pontificaux, adossé à un trône, le temps d’un
simulacre de procès particulièrement macabre : accusé de plusieurs crimes, dont
celui d’avoir convoité la fonction de pape, le cadavre de Formose fut condamné à
être jeté dans le Tibre, non sans qu’on lui ait auparavant coupé trois doigts de la
main droite avec laquelle il s’était rendu coupable de « parjure » !
Face à tant d’indignité, la réaction populaire fut telle qu’Étienne VI, quelques
mois après son crime effroyable, fut déposé par les Romains, arrêté et étranglé dans
sa prison. Son successeur, le très éphémère Théodore II, ordonnera de retrouver le
cadavre mutilé de Formose et de lui redonner une sépulture décente. Des trois
morts du pape Formose, la troisième avait été, et de loin, la plus atroce.
Il fallut une sacrée audace à Pie XII – ou une inextinguible curiosité – pour
décider, trois mois après son élection, en 1939, d’entreprendre des fouilles sous la
basilique Saint-Pierre* : d’abord, le sous-sol de la plus grande église du monde était
un tel fatras monumental, architectural et historique qu’on imaginait mal y
retrouver quoi que ce soit ; ensuite, provoquer des éboulements, des failles et des
infiltrations d’eau sous l’édifice risquait de causer des dégâts irréparables, voire
l’écroulement du monument ; enfin, le pape prenait le risque de ne rien trouver –
et de donner raison à Luther et aux protestants qui ont toujours contesté que le
corps de Pierre reposât au Vatican !
En novembre 1939, les fouilles commencent donc dans le secret le plus absolu.
Elles vont durer dix ans. Sous le sol de la basilique, non sans d’infinies précautions,
on va pratiquer d’habiles forages en profondeur, percer des tunnels à travers de
vieux murs très larges, évacuer des tonnes de terre et de débris, lutter contre les
infiltrations d’eau en installant des pompes. Sans que les milliers de pèlerins et de
touristes visitant la basilique puissent soupçonner ce qui se tramait derrière
quelques grosses bâches et autres palissades de chantier.
Ces recherches folles ont débouché sur des découvertes archéologiques
inestimables – sarcophages, peintures murales, urnes, ossements, monnaies,
fragments de poteries et inscriptions diverses – qui ont permis de reconstituer
toute l’histoire du lieu depuis les jardins de Néron, et de dégager une
impressionnante suite de tombeaux et de mausolées – une vingtaine au total, sur
une longueur de 400 mètres – datant de la première nécropole du Vatican, celle-là
même où aurait été enseveli le corps de Pierre après son assassinat, au lendemain
de l’incendie de Rome.
Un jour, juste sous la « Confession de saint Pierre », les chercheurs mirent au
jour les restes d’un muret très ancien, enduit de rouge, qui protégeait un édicule
funéraire de deux niveaux : une niche encadrée de deux colonnettes et surmontée
d’une plaque de marbre, le tout datant environ de l’an 160. Les experts furent
formels : tout, absolument tout donnait à penser que ce petit monument avait bel
et bien abrité les reliques du premier évêque de Rome. Le 24 décembre 1950, dans
son radio-message de Noël, Pie XII révéla au monde l’extraordinaire découverte :
— Le tombeau du Prince des Apôtres a été retrouvé !
Mais cette annonce ne pouvait cacher une profonde désillusion : le tombeau de
Pierre avait été retrouvé, certes, mais il était vide. Il faudra plusieurs années de
fouilles pour que l’archéologue Margherita Guarducci, spécialiste des graffitis
grecs, repère une inscription sur une niche creusée dans un mur de soutènement :
PETROS ENI. Ce qu’elle traduit par : « Pierre est là. » La niche renfermait une sorte
de coffre aux parois de marbre, sans couvercle, contenant des vestiges d’ossements
blancs incrustés de terre, deux fragments de crépi rouge et quelques écheveaux
d’étoffe précieuse assortis de fils d’or…
En 1956, l’anthropologue Venerando Correnti révèle que ces os ont appartenu
à un individu unique, privé de son crâne, de sexe masculin, d’un âge estimé entre
soixante et soixante-dix ans, et de constitution robuste. Ces ossements, qui ont
d’abord été inhumés en pleine terre, ont été plus tard enveloppés dans un tissu
pourpre cousu de fils d’or. La terre, analysée par le professeur Carlo Lauro, est bien
la même que celle de la nécropole où le corps de Pierre est censé avoir été enseveli
après sa mort. Le tissu, lui, révèle l’inhabituelle piété dont son contenu fut l’objet.
Cette fois, tout concorde – même si l’on ne peut transformer en certitude absolue
un solide faisceau de fortes présomptions…
En 1963, le pape Paul VI, qui avait assisté aux premières fouilles en tant que
substitut de Pie XII, ordonne de compléter cette étude en comparant les fameux os
avec les restes présumés du crâne de Pierre conservés dans un reliquaire à Saint-
Jean-de-Latran depuis 1370 – mais dont l’authenticité a toujours été contestée par
une partie des historiens. Le 26 juin 1968, Paul VI rend son verdict :
De nouvelles recherches, menées avec beaucoup de patience et de minutie, ont donné des résultats
que nous croyons positifs, au jugement des personnes compétentes, prudentes et dignes de foi : les
reliques de saint Pierre ont, elles aussi, été identifiées d’une façon que nous pouvons considérer
comme convaincante…
Quand un pape s’exprime ainsi, on peut considérer que le débat est clos. On
note cependant que Paul VI, prudent, n’exclut rien : d’autres savants, un jour, dans
le futur, pourront confirmer, affiner ou nuancer cette conclusion. Mais oserai-je
insinuer, pour ma part, que l’imperceptible réserve de Paul VI avait un autre but ?
N’est-il pas de la responsabilité du pape de ménager la dimension irrationnelle de
la foi des pèlerins qui, avec ou sans preuves scientifiques, continueront de vénérer
pendant des siècles le saint fondateur de l’Église ?
Franc-maçonnerie
L’insupportable secret
Cette incompatibilité radicale est incluse sous Benoît XV dans le Code de droit
canonique (1917) qui prévoit l’excommunication pour tout chrétien qui adhérerait
à cette « secte » hostile à l’Église. Mais cette condamnation péremptoire va bientôt
générer une ambiguïté qui suscitera quelques débats au lendemain du concile
Vatican II. En 1972, puis en 1974, la Congrégation pour la doctrine de la foi admet
que la franc-maçonnerie est multiple – les maçons de l’Europe du Nord et de
l’Angleterre n’ont pratiquement aucune tradition anticléricale – et que
l’excommunication ne vaut que dans le cas de complot contre l’Église.
Est-ce à dire qu’il y a des maçons fréquentables ? La question devient légitime.
Non, y répondent en 1980 les évêques allemands, parmi lesquels un certain Joseph
Ratzinger, futur Benoît XVI. Mais ne pourrait-on pas laisser les évêques en juger,
selon la situation locale ? Non, confirme la Congrégation pour la doctrine de la foi
en 1981 : c’est au pape de décider, et le pape condamne absolument la double
appartenance à une paroisse et à une loge, point final !
Officiellement, donc, l’interdit est toujours d’actualité. Mais l’ambiguïté court :
si le caractère « sectaire » d’une loge ou d’une obédience n’est pas avéré, est-elle
toujours condamnée en raison du complot qu’elle fomenterait contre l’Église ?
Pour un certain nombre de catholiques « initiés », cette contradiction vaut
tolérance. D’ailleurs, en 1983, quand il a réformé le Code de droit canonique, le
pape Jean-Paul II n’a-t-il pas retiré l’appartenance à la franc-maçonnerie de la liste
des fautes sanctionnées par une peine d’excommunication ? Réponse, au même
moment, de la Congrégation pour la doctrine de la foi :
Les principes maçonniques sont inconciliables avec la doctrine de l’Église […] Les fidèles
appartenant à une loge sont en état de péché grave et ne peuvent accéder à la communion.
Cette règle ainsi réaffirmée est aujourd’hui considérée avec laxisme par
nombre de catholiques membres de telle ou telle obédience déiste se référant
toujours au « Grand architecte de l’Univers », et dont personne n’imagine qu’elle
veuille la destruction de l’Église. Mais il reste une limite infranchissable, véritable
casus belli depuis trois siècles : la fameuse règle maçonnique du secret ! Comment
l’Église pourrait-elle tolérer qu’un de ses prêtres, secrètement « initié », puisse
mentir à son évêque, même par omission, sur son appartenance à la Grande Loge
de France ou au Grand Orient ?
Français (Papes)
Le souvenir d’Avignon
Ils avaient pour noms Jacques Duèze, Jacques Fournier, Pierre Roger, Bertrand
de Got, Étienne Aubert ou Guillaume Grimoard. Ils ont tous été élus papes.
Combien furent-ils, exactement ? La question n’est pas si simple. D’abord, on se
dispute toujours sur le nombre exact de papes, certains antipapes* ayant été
réintégrés dans la liste officielle du Vatican. Seconde difficulté : au fil des siècles, la
France a vu ses frontières aller et venir au rythme des conquêtes militaires et des
traités diplomatiques. Ainsi le bienheureux pape Innocent V, qui s’appelait Pierre
de Tarentaise, peut-il être considéré comme français alors que la Savoie, en 1224,
ne l’était pas ?
Au total, à une ou deux unités près, on dénombre une quinzaine de papes
français. Ils sont originaires d’Auvergne (Sylvestre II et Urbain V), d’Aquitaine
(Clément V), de Franche-Comté (Calixte II), d’Alsace (Léon X), de Lorraine
(Étienne IX, Nicolas II), de Champagne (Urbain II et Urbain IV), du Midi
(Clément IV, Jean XXII et Benoît XII), de Savoie (Innocent V) et surtout du
Limousin, la région de Limoges ayant donné, curieusement, quatre papes à la
chrétienté (Grégoire VIII, Clément VI, Innocent VI et Grégoire XI).
Le plus connu et le plus prestigieux fut Gerbert d’Aurillac*, un fils de rien venu
de l’Auvergne profonde, simple moine bénédictin devenu l’un des hommes les plus
cultivés de son temps, conseiller et ami de l’empereur Otton et du roi Hugues
Capet, qui fut abbé du puissant monastère de Bobbio, puis archevêque de Reims,
avant de devenir Sylvestre II. Élu au printemps 999, il sera surnommé le « pape de
l’an Mil ».
Au siècle suivant, quatre papes de l’est de la France – Léon IX, Étienne IX,
Nicolas II et Urbain II – s’inscrivent dans la série des « réformateurs » de culture
germanique poussés par l’empereur d’Allemagne Henri III pour remettre de
l’ordre et de la dignité dans une papauté à la dérive. Un siècle plus tard, leur
successeur Calixte II était aussi un homme du Nord, lié aux maisons royales
d’Allemagne, d’Angleterre et de Bourgogne. C’est lui qui dénoua la « querelle des
investitures* » en dissuadant l’empereur germanique de nommer directement
papes et évêques, ce qu’il fit entériner par le premier concile du Latran en 1123.
Au XIIIe siècle furent élus Jacques Pantaléon, fils d’un cordonnier troyen
devenu patriarche latin de Jérusalem (Urbain IV), puis Guy Foulques, veuf, fils
d’un magistrat du Gard (Clément IV), qui offrirent Naples et la Sicile à Charles
d’Anjou, frère du roi de France. Leur successeur Simon de Brie (Martin IV), ancien
ministre du roi français, sera critiqué pour avoir excessivement conforté le pouvoir
de la famille d’Anjou, dont il se sentait proche, sur tout le sud de l’Italie.
Mais c’est surtout à l’époque des papes d’Avignon*, sous la pression du roi
Philippe IV le Bel, que le Sacré Collège, majoritairement composé de cardinaux
français, a élu des prélats venus du sud de la France qui s’appelèrent Clément V*,
Jean XXII, Benoît XII, Clément VI, Innocent VI et Urbain V*. Le dernier de la série
fut Grégoire XI, fils de Guillaume de Beaufort et Marie de Chambon, ancien
chanoine de Rodez, élu en Avignon, mais si convaincu que la papauté devait
redevenir romaine qu’il regagna Rome – trop tôt – pour y mourir au bout d’un an,
en 1378, dans un déliquescent climat de guerre civile. Il fut le dernier pape
d’Avignon. Il fut aussi le dernier pape français de l’histoire.
François (Pape)
Les bidonvilles de Buenos Aires
1250. Intelligent, cultivé, polyglotte, savant à ses heures, il fut un des personnages
les plus fascinants du Moyen Âge. Et un des adversaires les plus acharnés de la
papauté.
Par son père Henri VI, il fut roi d’Allemagne. Par sa mère, roi de Sicile. Voyez
la carte de l’époque : ce double héritage en faisait, d’emblée, une double menace
pour l’État pontifical, pris en étau entre ces deux puissants royaumes. Au départ,
par la volonté de sa mère, le pape Innocent III fut le tuteur du jeune homme, qui
grandit à Palerme. Plus tard, le même pontife soutint l’élection de Frédéric comme
roi de Germanie, un titre qui préfigurait celui d’empereur romain germanique. La
couronne impériale lui reviendra, de fait, huit ans plus tard. C’est le pape
Honorius II qui la lui remettra.
Mais deux contentieux mirent rapidement à mal cette alliance avec la papauté.
D’abord, Frédéric n’avait pas l’intention de séparer ses deux royaumes qui faisaient
tant craindre pour la sécurité des pontifes romains, et dont il fit deux États
centralisés. Ensuite, lors de son couronnement à Rome en 1215, Frédéric promit
solennellement au pape de partir en croisade. L’idée du pontife était, bien sûr,
d’éloigner pour un temps ce dangereux voisin. Or, occupé à défendre et consolider
son royaume allemand, Frédéric différa plusieurs fois son départ pour l’Orient
jusqu’à ce que le nouveau pape Grégoire IX, furieux, excommunie le parjure en
1227 !
Une étonnante page d’histoire s’ouvre alors. D’abord, en 1228, c’est un
monarque excommunié qui emmène la sixième croisade, avec tous les handicaps
liés à cette exclusion papale – notamment l’effondrement de son autorité à l’égard
de ses affidés. Mais plus surprenant encore, cet empereur mis au ban de la
chrétienté va mener une expédition rapide, pacifique et… victorieuse ! À peine
arrivé en Terre sainte, Frédéric obtint la ville de Jérusalem sans combattre, par la
seule négociation qu’il mena avec le sultan Malik al-Kamel, dont il fit son ami, et
qui signa avec lui le traité de Jaffa en 1229. Couronné roi de Jérusalem, il repartit
vers l’Italie au bout de trois mois, sans se retourner sur ces États latins d’Orient qui
ne l’intéressaient guère.
Roi d’Allemagne, de Sicile et… de Jérusalem ! L’empereur Frédéric II, héritier
affiché des glorieux césars de la Rome antique, pesait bien plus, sur l’échiquier
diplomatique, que le pape. Mais le pape Innocent IV, persuadé d’être menacé dans
ses États, s’embarqua pour la France et proclama à Lyon la déposition de cet
empereur impie, invitant les princes allemands à se doter d’un nouveau souverain
et déclenchant une série de guerres internes qui déchirèrent la Germanie bien au-
delà de la mort de Frédéric en 1250.
Rentré à Rome, le pape manœuvra contre les descendants de son ennemi dans
le but de placer la Sicile sous sa coupe et de la confier au prince français Charles
d’Anjou, frère de Saint Louis. Le règne grandiose de l’empereur Frédéric II se
terminait en capilotade – pour le plus grand profit de la papauté.
Gammarelli
Le tailleur des papes
Il existe au cœur de la vieille Rome, via Santa Chiara, à deux pas du Panthéon,
une boutique ancienne pleine de vieux tiroirs et de portraits de papes, où flotte une
vague odeur de naphtaline et dont l’enseigne est facilement repérable :
GAMMARELLI – SARTORIA PER ECCLESIASTICI
C’est l’histoire d’un formidable malentendu. Quand ils ont investi la ville de
Rome le 20 septembre 1870, le roi Victor-Emmanuel de Savoie et les nationalistes
italiens ont privé le pape Pie IX du dernier territoire sur lequel il régnait, afin de
réunir la ville au royaume d’Italie et d’en faire, dans les plus brefs délais, la capitale
de leur État nouveau. Mais seule une minorité des vainqueurs voulait franchement
éliminer le pape. Les nouveaux dirigeants de la Péninsule savaient que leur intérêt
était de ménager au chef de l’Église catholique un statut honorable. Même le très
anticlérical Cavour, en préparant l’unification italienne, imaginait dans ses discours
« une Église libre dans un État libre ».
C’est pourquoi une loi dite delle Guarentigie (« des Garanties ») fut
promulguée par le nouvel État dès le 13 mars 1871. Elle déclarait la personne du
pape « sacrée et inviolable » et lui reconnaissait les honneurs et attributions d’un
souverain ; elle lui assurait une dotation annuelle considérable – 3,2 millions de
lires, une somme énorme – ainsi que la jouissance des palais du Vatican, du Latran
et de Castel Gandolfo ; elle garantissait la liberté et l’inviolabilité des futurs
conclaves et conciles ainsi que de leurs participants.
Autant de mesures, d’attentions et de promesses qui eussent été presque
acceptables, au fond, si elles n’avaient été viciées dès l’origine par un postulat
rédhibitoire : le siège de l’Église et son chef ne pouvaient dépendre d’une loi
octroyée par ses vainqueurs, sans aucune concertation, et susceptible d’être remise
en cause à la première révolution venue, ou même par un changement de majorité
au nouveau Parlement italien.
Les deux points de vue étaient-ils vraiment inconciliables ? L’intransigeance du
vieux pontife, courbé sous le poids de toutes les avanies passées, fut totale. La
brutalité avec laquelle les nouvelles autorités romaines avaient confisqué les biens
de l’Église, chassé ses prêtres et dispersé ses congrégations, ne fit que justifier
l’encyclique « Ubi nos » publiée le 15 mai 1871 par un Pie IX fulminant contre cette
« spoliation » dont il excommuniait, au passage, les acteurs et les complices.
Replié dans son palais du Vatican, le pape revendiquait la liberté du Siège
apostolique, qui sous-entendait son indépendance totale à l’égard de tout pouvoir
politique. À l’époque, beaucoup de chrétiens n’imaginaient pas que l’évêque de
Rome ne retrouve pas, tôt ou tard, ses possessions territoriales. Or c’est bien un
« État » qui lui sera cédé, en 1929, pour asseoir son identité juridique
internationale : un territoire de 44 hectares n’ayant rien à voir, naturellement, avec
les anciens États pontificaux.
La loi des Garanties aurait-elle pu éviter de braquer l’Église contre l’État italien
et de geler la « question romaine » pendant soixante ans, si elle avait été présentée
comme un projet de traité bilatéral ? Personne ne saurait l’affirmer, tant le
malentendu était profond entre les deux pouvoirs.
Garde suisse
Entre sécurité et folklore
Quand Gélase Ier est élu pape en 492, le monde n’a plus rien à voir avec celui de
ses prédécesseurs. Depuis seize ans, il n’y a plus d’Empire romain. Les barbares ne
menacent plus l’Italie : ils l’ont conquise ! Rome est sous la coupe des Ostrogoths et
de leur chef Théodoric, qui va bientôt vaincre son rival Odoacre à Ravenne et
régner sur toute la Péninsule. Les papes, dans un premier temps, n’ont pas à se
plaindre des rois barbares, qui sont ariens et plutôt tolérants : la paix revenue, ils
s’entendent assez bien avec les notables romains, tout comme avec les chrétiens.
D’ailleurs, Théodoric et Gélase entretiennent des relations amicales. Quand celui-ci
a besoin d’aide pour nourrir les pauvres de la ville, celui-là met ses services à sa
disposition.
Paradoxalement, les relations sont bien pires entre le pape et les Églises
d’Orient, alors gagnées par le monophysisme, cette doctrine condamnée par le
concile de Chalcédoine en 451 qui voit en Jésus un dieu, mais qui conteste qu’il fût
incarné. Félix III, déjà, s’est violemment heurté aux Orientaux sur ce sujet. Alors
que l’empereur de Constantinople pousse les uns et les autres à un compromis,
Gélase Ier condamne les « hérétiques » aussi fermement que son prédécesseur : en
494, les relations sont rompues entre Rome et Constantinople.
Si le pape Gélase est entré dans l’histoire, c’est qu’il a laissé une profession de
foi originale, qui allait faire long feu, sur les relations entre Église et État. Dans une
lettre à l’empereur Anastase, en 494, il explique qu’il y a, dans le monde, deux
ordres de pouvoir : celui des clercs (religieux) et celui des princes (politique). Le
premier est incarné par le pape, le second par l’empereur. Ces deux pouvoirs sont
autonomes l’un de l’autre, mais ils émanent tous les deux de Dieu, et il y en a un, in
fine, qui est supérieur à l’autre. Voilà ce que Gélase écrit à l’empereur :
Il y a deux principes par qui ce monde est régi au premier chef : l’autorité sacrée des pontifes et la
puissance royale, et des deux, c’est la charge des prêtres qui est la plus lourde, car devant le tribunal
de Dieu, ils devront rendre compte même pour les rois des hommes…
Rarement pontife fut aussi savant. La providence a voulu que ce fils de paysan
auvergnat entré au monastère à l’âge de douze ans devînt, au fil de ses études et de
ses rencontres, l’un des hommes les plus cultivés de son temps. Nul ne maîtrisait
mieux que lui le quadrivium, c’est-à-dire les quatre disciplines dont on disait alors
qu’elles menaient à la sagesse : l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la
musique. Il a d’ailleurs passé sa vie à se faire envoyer des doubles de manuscrits
anciens, religieux et profanes, d’une bibliothèque à l’autre. Il a fortement contribué
à introduire en Europe les chiffres arabes, à partir desquels il construisit, entre
autres outils scientifiques, les premières machines à calculer !
Cet érudit exceptionnel, qui forma quelques-uns des plus grands esprits de son
époque, fut aussi l’ami et le conseiller de l’empereur Otton Ier, le précepteur de son
fils Otton II et de son petit-fils Otton III. Il fut aussi le secrétaire d’Hugues Capet,
le nouveau roi de France qu’il aida à supplanter les derniers des Carolingiens.
Entraîné dans les joutes politiques de ces temps agités, Gerbert obtint des faveurs
qui lui valurent autant de tourments : nommé abbé du puissant monastère de
Bobbio, en Italie, puis archevêque de Reims, en France, il devint archevêque de
Ravenne avant d’être nommé par Otton III, en avril 999, évêque de Rome et
souverain pontife. C’est l’abbé Odilon de Cluny qui souffla à l’empereur le nom de
son ancien maître, qui choisit de s’appeler Sylvestre II en référence au pape qui fut
jadis le partenaire de l’empereur Constantin. Le pape Gerbert et l’empereur Otton
avaient la même conception d’un empire chrétien unifié de l’Angleterre à la
Pologne, de la Saxe à la Sicile. C’est ainsi que Sylvestre II sera parfois appelé
« Gerbert l’Européen ».
Quand il devient pape, Gerbert a déjà soixante ans, ce qui est un âge avancé
pour l’époque. Son pontificat va durer quatre années. Son autorité, sa culture et
son prestige vont lui permettre de redorer le prestige d’une papauté qui est alors
tombée bien bas : des luttes sordides, voire sanglantes, opposaient au Vatican tel
pape de circonstance (Jean XIV) qui finit assassiné dans une geôle du château
Saint-Ange, ou tel antipape éphémère (Jean XVI) brutalement déposé et jugé
publiquement, à l’envers sur un âne !
Gerbert est mort en 1003, juste après son ami Otton III. Il est enterré dans la
basilique Saint-Jean-de-Latran. Parmi toutes les légendes qui s’attachent à ce
personnage exceptionnel, il en est une qui reste actuelle et qui est exhumée à
chaque pontificat : on dit que son tombeau, à droite dans la nef de la basilique,
suinte chaque fois qu’un pape va mourir. J’ai voulu vérifier moi-même ce
phénomène en 2005, lors de l’agonie de Jean-Paul II : je dois à la vérité de dire
qu’au moment où la terre entière suivait en direct l’émouvante agonie du vieux
pape polonais, le tombeau était désespérément sec.
Gorbatchev (Mikhaïl)
La chute du Mur
Nous pouvons affirmer aujourd’hui que rien de ce qui s’est passé en Europe de l’Est au cours de ces
dernières années n’aurait été possible sans la présence de ce pape, sans le rôle éminent, y compris sur
le plan politique, qu’il a joué sur la scène mondiale…
Grégoire XI, septième pape d’Avignon*, était-il rentré trop tôt à Rome ? En
cette année 1377, la cité latine ne connaissait alors ni salubrité ni sécurité. Un an
après y avoir réinstallé, tant bien que mal, les services et les fastes de la papauté, le
courageux pontife mourut dans un Vatican instable, épuisé par la reconquête des
États pontificaux et contrarié par la guerre que lui menait la ville de Florence. Il
restera le dernier pape français* de l’histoire.
Le conclave qui s’ouvrit à Rome en 1378 fut chaotique. Une foule menaçante
pressait les cardinaux en criant sa volonté de voir élu « un Romain, un Italien » !
Dans le brouhaha et la panique, les cardinaux présents, majoritairement italiens,
élurent l’austère archevêque de Bari, qui choisit de s’appeler Urbain VI. Mais ce
prélat peu connu se révéla incontrôlable, violent, voire déséquilibré. Quatre mois
plus tard, à l’instigation des cardinaux français réunis en dehors de Rome, son
élection fut déclarée invalide et un autre pape, Robert de Genève, fut désigné sous
le nom de Clément VII. Celui-ci retourna s’installer dans le palais des papes
d’Avignon tout en déniant toute autorité, bien sûr, à l’irascible pontife qui régnait à
Rome.
Une période de quarante ans s’ensuivit où deux papes rivaux – Clément,
Urbain, puis leurs successeurs respectifs – n’ont cessé de se disputer les faveurs des
cardinaux, des évêques, des rois, des ordres religieux et des universités. La
chrétienté était déchirée. L’Europe elle-même était coupée en deux. La France, la
Bourgogne et le royaume de Naples penchaient pour le pape d’Avignon, tandis que
l’Allemagne, la Hongrie et l’Angleterre soutenaient le pape de Rome.
Excommunications réciproques, campagnes militaires, intrigues dynastiques,
négociations ratées, rencontres avortées, rien n’y fit. Jamais la situation de l’Église
n’avait été aussi catastrophique.
Toutes les tentatives d’accord ayant échoué, une majorité de cardinaux des
deux camps convoquèrent un concile à Pise en 1409, auquel les deux papes rivaux
– Benoît XIII et Grégoire XII – refusèrent de se rendre. Cette assemblée les déposa
tous les deux comme « schismatiques, hérétiques et parjures », puis déclara le
Saint-Siège vacant et désigna un nouveau pontife, un cardinal grec qui prit le nom
d’Alexandre V et se fixa provisoirement à Bologne. Mais les deux autres refusant de
se ranger à celui-ci, l’Église se retrouva avec trois papes concurrents, un comble !
Alexandre V étant mort très vite, il fut remplacé par Balthazar Cossa, un ex-
aventurier napolitain, libertin notoire, qui avait été un des organisateurs du concile
de Pise et qui devint Jean XXIII – un nom qui sera biffé de la liste des papes
officiels, et que reprendra à son compte le cardinal Roncalli en 1958. Sous la
pression de son protecteur, le roi allemand Sigismond, le nouveau pontife
convoqua un concile à Constance en 1414 pour mettre un terme à ce schisme
interminable et destructeur.
En présence de Jean XXIII, les évêques présents à Constance décidèrent de
déposer… les trois pontifes ! Mais le pape Jean s’enfuit juste avant d’être
officiellement déposé. La confusion était telle que le concile s’attribua, pour le bien
de toute l’Église, l’autorité nécessaire et la légitimité canonique de trancher, une
bonne fois pour toutes, ce conflit désastreux. Tandis que le pape de Rome
(Grégoire XII) choisit d’abdiquer de lui-même, le concile déposa officiellement le
pape d’Avignon (Benoît XIII) et, non sans une course-poursuite digne d’un roman
de cape et d’épée, le troisième pape en fuite (Jean XXIII). Les pères conciliaires,
s’attribuant le pouvoir suprême, désignèrent comme unique chef de l’Église le
cardinal Oddone Colonna, qui devint Martin V*.
Cette élection acrobatique mit fin, au soulagement de toute la chrétienté, à
cette période terrible qui restera dans l’histoire comme le « grand schisme
d’Occident ».
Grégoire Ier le Grand fait partie de ces papes dont le public ignore à peu près
tout, y compris l’époque à laquelle ils ont régné, alors qu’ils ont profondément
marqué l’histoire. Le sort de ce Grégoire-là est d’autant plus ingrat qu’on le
confond souvent avec Grégoire VII* qui vécut cinq siècles plus tard. J’ajoute – un
comble – qu’on lui attribue souvent l’invention du chant dit « grégorien »… alors
qu’il n’y est pour rien !
Né vers 540 dans une riche famille romaine qui a déjà donné un pape à l’Église
(Félix III), le jeune Grégoire mène de solides études qui en font, à trente-trois ans,
le préfet de la ville de Rome. Mais à la mort de son sénateur de père, il se fait moine
et reconvertit sa belle propriété familiale du mont Caelius en un austère monastère
qu’il dédie à saint André. On imagine le scandale que provoque une telle décision !
Moinillon, le riche et brillant préfet Grégoire ? Le pape de l’époque, Pélage II,
n’entend pas laisser cet homme-là gâcher son talent et altérer sa santé en dévotions
monacales : d’autorité, il le nomme diacre et l’expédie auprès de l’empereur, à
Constantinople, comme « apocrisiaire », c’est-à-dire comme représentant
personnel du pape de Rome. Quand il rentre après six années passées dans
l’entourage impérial, Grégoire est rompu aux subtilités byzantines permettant aux
patriarches d’Orient d’entretenir des relations fluctuantes avec l’évêque de Rome,
qui s’affirme détenteur de la « primauté » apostolique héritée de saint Pierre.
En l’an 590, Rome connaît un avant-goût de l’enfer. Alors que la ville est
menacée par les envahisseurs lombards, le Tibre sort de son lit et provoque de
violentes inondations, tandis que la peste se propage et fait des ravages. Elle
emporte le pape Pélage, dont le moine Grégoire est devenu un conseiller influent.
En pleine panique, le peuple et le clergé de Rome unanimes désignent alors
Grégoire pour succéder au pontife défunt, contre son gré et malgré le refus qu’il
exprime en vain à l’empereur : n’a-t-il pas opté pour la vie monastique ? Le tout-
puissant monarque rejette l’objection : l’ancien préfet de Rome sera le premier
er
moine à devenir pape, sous le nom de Grégoire I .
L’Empire romain, dirigé depuis la lointaine Constantinople par des empereurs
sans charisme, connaît alors un déclin accéléré. De l’Égypte à la Gaule, les évêques
doivent suppléer à l’effondrement des structures impériales civiles et militaires :
très souvent ces hommes de Dieu se transforment en administrateurs, en
entrepreneurs, voire en chefs de guerre. À Rome, le nouveau pontife déploie des
trésors d’énergie et d’ingéniosité pour assurer l’approvisionnement de la ville et de
ses sans-abri. Il organise aussi minutieusement le « patrimoine de Saint-Pierre »,
qui rassemble toutes les propriétés foncières et les biens immobiliers que possède
désormais le Siège apostolique à travers l’Italie et même au-delà, en Provence, dans
les Balkans, en Sicile, en Sardaigne, etc. Il en nomme lui-même les responsables et
en surveille personnellement la gestion. Ces territoires deviendront plus tard les
États pontificaux*.
Mais l’ancien préfet est aussi un pasteur à la vie spirituelle intense. Il est très
préoccupé par la « fin des temps » annoncée par les Écritures, qu’il croit
imminente. Il n’a pas de temps à perdre. Sa fougue réformatrice s’attache ainsi à
l’Église elle-même, dont le sort lui paraît catastrophique :
Je suis à mon poste, écrit-il en 591, secoué par les flots de ce monde qui sont si violents que je suis
incapable de conduire au port ce navire vétuste et vermoulu : tantôt les flots attaquent de front,
tantôt des masses écumantes se gonflent sur nos flancs, tantôt la mer déchaînée nous poursuit par-
derrière. […] Dans la tempête terrible que nous traversons, les planches pourries ont des
craquements de naufrage !
Il eût été anormal de ne pas faire entrer dans ce dictionnaire le cardinal Ugo
Boncompagni, devenu Grégoire XIII à la mort du pape Pie V*, ne serait-ce que
pour une raison historique d’importance : c’est à lui que nous devons le calendrier
« grégorien » – innovation à la fois scientifique et sociétale qui montre que le
rayonnement universel de la papauté a souvent dépassé sa fonction religieuse.
Jusqu’alors, l’Europe tout entière se référait au calendrier « julien » établi,
comme son nom l’indique, à l’initiative de Jules César, et calculé à partir du cycle
du soleil. Or ce calendrier reposait sur une erreur de calcul : l’année, selon les
astronomes romains, durait 365,25 jours ; or elle dure exactement 365,2422 jours,
soit 11 minutes et 14 secondes de moins. Cette infime différence avait fini par
décaler de plusieurs jours les repères naturels (l’équinoxe de printemps) et les fêtes
fixes du calendrier (la fête de Pâques).
Pour corriger cette lente dérive qui aurait fini par faire célébrer la semaine
sainte au cœur de l’été, le pape Grégoire XIII réunit en 1577 une commission de
mathématiciens et d’astronomes qui, ayant revu tous les calculs disponibles,
proposèrent de passer de 366 à 365 jours annuels, de supprimer quelques années
bissextiles, puis d’amputer un mois, n’importe lequel, de dix jours. Le pape décida
donc, en octobre 1582, de passer directement du 4 au 15 octobre. Pour la petite
histoire, cette acrobatie mathématique fait mourir une des plus grandes saintes de
l’histoire, Thérèse d’Avila, dans la « nuit du 4 au 15 octobre » de l’an 1582 !
Grégoire XIII paracheva cette réforme géniale en faisant commencer l’année le
1er janvier, et non plus le 25 mars. Il fit ensuite établir le premier calendrier
« romain » des martyrs et des saints de l’Église, ancêtre de notre calendrier des
Postes.
Mais suffit-il que le pape décide ? Si l’Europe du Sud, France comprise, a
rapidement opté pour le nouveau calendrier venu de Rome, la plupart des pays du
nord de l’Europe ont renâclé – nous sommes au début des guerres de Religion – et
contribué à entretenir une invraisemblable confusion dans le calcul des jours fériés
sur tout le continent. Commerce et diplomatie obligent, tous les pays finiront par
adopter ce calendrier, y compris l’Angleterre en 1752, le Japon en 1873, la Chine en
1912. Seule exception, de taille : les pays orthodoxes, qui continuent, de nos jours,
à fêter le nouvel an, Pâques ou Noël avec treize jours d’écart sur le nôtre !
Grégoire XIII, soucieux d’élever le niveau intellectuel des clercs de l’Église, fut
aussi un grand fondateur d’institutions d’enseignement (séminaires, collèges),
dont celle que l’on qualifie justement de « grégorienne » : la plus prestigieuse
université de Rome, qu’il confia aux Jésuites, s’appelle encore, de nos jours, la
Gregorianum.
Léon XII, Pie VIII, Grégoire XVI… En ce début de XIXe siècle mouvementé et
incertain, les papes se suivent et se ressemblent. Les successeurs de Pie VII* sont
tous nés sous l’Ancien Régime, ils ont tous été abasourdis par la Révolution
française, secoués par le Premier Empire et dépassés par les événements politiques
qui font trembler les nations du vieux continent. Être pape, en ces jours difficiles,
n’est pas une sinécure. Quand il est élu en février 1831, le cardinal Cappellari,
préfet de la Propagande, est aussi peu enthousiaste que l’avaient été ses deux
prédécesseurs.
Il faut dire que le nouveau pontife est moine bénédictin. Il s’est fait camaldule à
l’âge de dix-sept ans, c’est dire son goût pour la rigueur. Sa bonne réputation dans
les couloirs de la curie lui vient surtout de sa maîtrise des sciences et de la
philosophie. Depuis 1805, ce docte personnage est l’abbé du monastère romain de
San Gregorio Magno, un endroit de rêve accroché à la colline du Caelius dominant
le Forum romain. Un petit paradis où cet excellent homme espérait bien finir
tranquillement ses jours.
C’est ce religieux de soixante-cinq ans, en pleine santé, intelligent et cultivé,
d’un naturel plutôt gai, qui va se trouver confronté aux révoltes agitant
régulièrement les populations de la Péninsule. La « République » est en marche. Le
pape compte sur les soldats de l’empereur d’Autriche pour mater les soulèvements
à Modène, Bologne ou Rome, mais la papauté pourra-t-elle longtemps dépendre
de telle ou telle armée impériale ? L’Église a du mal à suivre l’évolution chahutée de
l’Europe moderne. Dans sa célèbre encyclique Mirari vos, en 1832, Grégoire
réprouve toutes les idées libérales et autres dérives « novatrices ». Il condamne
notamment le catholique libéral Félicité de Lamennais. Il s’oppose aussi à la
construction du chemin de fer dans ses États…
Un bon point, pourtant, avec le recul du temps : c’est Grégoire XVI qui, dans
un bref de 1839, interdit l’esclavage et condamne solennellement le commerce des
esclaves. On peut être conservateur et prendre, parfois, des décisions
révolutionnaires.
Guerre (juste)
Tendre la joue droite ?
La guerre naît de la violation de ces droits, mais elle entraîne encore de plus graves violations de
ceux-ci.
Le pape polonais n’a pas mâché ses mots, par exemple, pour condamner
l’intervention américaine en Irak en janvier 2003 :
— Non à la guerre ! Elle n’est jamais une fatalité ! Elle est toujours une défaite
de l’humanité !
Cela, c’est la théorie. Et puis il y a la réalité. Ne parlons pas de l’époque où le
pape disposait d’une armée pour défendre l’intégrité de ses États. Ni de la période
des croisades, où les papes invitaient les princes chrétiens à prendre les armes pour
la bonne cause – empêcher le viol du tombeau du Christ. L’histoire de la papauté
n’est pas avare de violences guerrières, et l’Église a canonisé nombre de saints,
comme Jeanne d’Arc, qui n’ont pas hésité à faire la guerre, pourvu qu’elle fût
« juste ».
Une guerre juste ? Les plus grands théologiens, de saint Augustin à saint
Thomas d’Aquin, ont jonglé avec l’idée que la guerre était licite dans les cas de
légitime défense ou de réparation d’injustice. Sauf à commettre le péché de « non-
assistance à personne en danger ». Quelle que soit l’époque, il faut bien jouer des
poings quand on voit un voyou agresser une vieille dame – et envoyer des soldats
au secours d’une population civile menacée d’extermination. Au fil des siècles, les
papes et les théologiens ont soumis ce principe à des conditions : la cause doit être
juste, l’intention doit être précise, tous les autres moyens doivent avoir été tentés,
l’action doit être proportionnée, etc. Combien de fois les empereurs, dictateurs,
présidents et autres chefs de guerre n’ont-ils pas brandi le drapeau de la « guerre
juste », depuis la défense de Rome contre les Vandales jusqu’à l’intervention des
États-Unis contre Saddam Hussein !
Mais la Terre a tourné en deux mille ans, et les temps ont changé. D’abord,
depuis 1870, le pape n’est plus chef d’État, il n’a plus ni armée régulière – si l’on
excepte une centaine de Gardes suisses* – ni territoire à défendre. En 1914 comme
en 1939, les papes Benoît XV et Pie XII ont proclamé la neutralité de l’Église, au
risque que l’impartialité de celle-ci – on dirait aujourd’hui sa « non-ingérence » –
lui vaille de vives critiques de la part des populations agressées, persécutées ou
voués à l’extinction.
Cette double expérience a forcé l’Église à revoir sa position. Ainsi le pape Jean-
Paul II a-t-il soutenu le principe du « droit d’ingérence » lors de l’intervention de
l’Otan au Kosovo en 1993, et celle des Nations unies au Timor oriental en 1999. À
l’époque du communisme, le pape polonais n’a jamais adhéré au mot d’ordre des
pacifistes européens : « Plutôt rouge que mort ! » Karol Wojtyla, qui avait vécu
personnellement ce dilemme face à la barbarie nazie à Cracovie entre 1939 et 1945,
estimait « juste » de s’insurger contre tout ce qui violait la conscience de l’homme.
Mais s’insurger comment ? Jusqu’où ? À quel prix ?
Une autre mutation, plus importante encore, a modifié la donne : la guerre
aussi a changé. Les arquebuses, l’huile bouillante et les boulets de canon ont fait
place à de terrifiantes armes de destruction massive – biologiques, chimiques,
nucléaires – qu’Augustin d’Hippone et Thomas d’Aquin ne pouvaient même pas
imaginer. Aujourd’hui, il n’y a plus de « guerre juste », mais uniquement des
guerres sales, atroces, inhumaines. C’est en réalisant qu’un conflit nucléaire
américano-soviétique ferait un milliard de morts, selon les experts de l’époque, que
le pape Jean XXIII a rédigé en 1963 son encyclique Pacem in terris.
Plus jamais la guerre, donc. Et si quelqu’un partage ce mot d’ordre, c’est bien
le pape François. En septembre 2013, le pontife argentin a cité Jean-Paul II, mot
pour mot, quand il s’est opposé à toute intervention militaire en Syrie : « La guerre
est toujours une défaite de l’humanité ! » Et le pape François d’ajouter : « À la
violence on ne répond pas par la violence ; à la mort on ne répond pas par le
langage de la mort ! » Quelques mois plus tard, il a invité à prier avec lui, au
Vatican, le président palestinien Mahmoud Abbas et le président israélien Shimon
Peres.
L’image eût été parfaite si elle n’avait pas précédé de quelques semaines la
reprise des échanges de missiles entre Israël et la bande de Gaza. Le principe eût été
grandiose s’il n’avait fallu le contrarier lorsque des dizaines de milliers de chrétiens
irakiens ont été menacés de mort par les djihadistes fanatiques du « califat »
islamique Daech. Comment le pape aurait-il pu fermer les yeux sur la mort
programmée de ses propres ouailles, des chrétiens chaldéens qui sont les plus
proches disciples du Christ et qui parlent encore la langue des apôtres ? Dans
l’avion qui le ramenait de Corée, le 19 août 2014, le pape François a déclaré, à
propos de l’Irak, qu’il était « licite d’arrêter un agresseur injuste », ce qui ne voulait
pas forcément dire « bombarder ou faire la guerre ».
Propos contradictoire ? Ou défi à l’imagination ? Comment voler au secours
des chrétiens d’Orient sans remuer le souvenir des croisades et autres guerres de
conquête ? Comment intervenir militairement dans un pays sans déclencher une
guerre, même ponctuelle, dont personne ne sait comment elle va tourner ?
Comment prôner la paix, le dialogue, la prière et la réconciliation face à des
fanatiques qui tuent, violent, mutilent et égorgent en se contrefichant de ces
principes ?
Le pape François a beau être jésuite, il aura du mal – tout comme ses
successeurs qui seront forcément confrontés au même problème – à résoudre la
quadrature du cercle : comment arrêter un massacre, une invasion ou un génocide
par des actions qui ne soient pas guerrières ?
Habemus papam !
La surprise du conclave
En français : « Nous avons un pape ! » La formule latine est aussi vieille que
l’Église, ou presque. Elle est prononcée traditionnellement, à l’issue de chaque
conclave*, par le cardinal protodiacre* au balcon de Saint-Pierre, précédée de
l’annonce qu’il s’agit pour l’Église d’une « grande joie » :
— Annuncio vobis gaudium magnum !
Avant même que ce digne personnage – qui n’est pas le plus âgé mais le plus
ancien des cardinaux électeurs – ne révèle le nom de l’élu du conclave, les
vaticanistes et autres vaticanologues rayent fébrilement son nom de leur liste de
papabili : on sait, au moins, que ce n’est pas lui qui a été choisi !
Les mêmes experts, dévorés par la curiosité, guettent la suite de la formule, où
vient se nicher, en latin, le prénom de l’élu. Ainsi, en octobre 1978, le conclave
avait élu le cardinal « … eminentissimum ac reverendissimum Dominum…
Dominum Carolum… » Charles, ou Carlo ! Le doyen Confalonieri s’appelait bien
Carlo, mais il avait plus de quatre-vingt-cinq ans ! Le protodiacre termina :
— … Wojtyla !
Eh oui, Carolum, c’était aussi « Karol », à la polonaise ! Mais dans la foule
romaine, on ne connaissait pas l’archevêque de Cracovie, et la prononciation de
Wojtyla (oua) avait d’abord fait penser à un cardinal africain ! En avril 2005, ce fut
plus simple :
— … eminentissimum ac reverendissum Dominum… Dominum Josefum…
Joseph ! Cette année-là, il n’y avait qu’un « Joseph », c’était Ratzinger ! De
même en mars 2013, l’énoncé du double prénom latin « Jorgium Marium » suffit à
indiquer que le nouveau pape était le cardinal Jorge Mario Bergoglio, archevêque
de Buenos Aires…
Homosexualité
« Qui suis-je pour juger ? »
Humanae vitae
Voir : Préservatif.
Humour
Le rire du pontife
L’anecdote, m’a-t-on dit, est véridique. Un jour que le pape Pie IX* recevait
des pèlerins à Saint-Pierre de Rome, il avisa dans la file de gens qui patientaient
pour lui baiser l’anneau une très grosse paysanne, et se pencha vers son secrétaire :
— Vous voyez bien, Monseigneur, que la foi fait déplacer les montagnes !
Les papes sont des hommes comme les autres. Certains ont de l’humour,
d’autres pas. Ce qui les distingue du commun des mortels, c’est qu’une parole de
pape a rarement pour but de faire rire, outre qu’elle doit être comprise dans tous
les pays et par toutes les cultures : ce qui fait sourire un Français peut choquer un
Asiatique ! C’est dire si les papes doivent s’exprimer, de préférence, au premier
degré. Ne dit-on pas « sérieux comme un pape » ?
Peu de papes ont pratiqué l’humour en public, réservant à leurs proches, ou à
des cercles très fermés, le privilège d’un mot d’esprit. Ainsi en fut-il de Pie XI, dont
les sautes d’humeur étaient notoires et qui, un jour, répondit à un cardinal
justifiant quelque retard à lui remettre une note sous le prétexte d’avoir voulu
entendre « plusieurs sons de cloche » :
— Éminence ! À Rome, il n’y a qu’une cloche, et c’est le pape !
Chez Pie XII, peu d’anecdotes. Ce pontife-là n’était pas un comique. Les gestes
amples, le ton emphatique, le visage impassible, Eugène Pacelli ne laissait jamais
paraître la moindre émotion. Même ses sourires étaient rares. On a retrouvé
pourtant la repartie suivante, qui date du jour de la libération de Rome par les
armées alliées le 5 juin 1944. Au major général Harmon qui s’excusait du vacarme
causé par les chars américains passant près du Vatican, Pie XII répondit ceci :
— Chaque fois que vous libérerez Rome, vous pourrez faire tout le bruit que
vous voudrez !
Jean XXIII, lui, aurait pu être humoriste. Jovial de nature, toute sa vie il
multiplia les bons mots. D’ailleurs, quand il était nonce à Paris, on l’invitait à dîner
pour ses saillies de fin de banquet. C’est à lui qu’on doit cet échange savoureux :
— Éminence, combien de personnes travaillent à la curie ?
— Oh ! Environ la moitié !
Le même cardinal Roncalli commenta ainsi, en 1955, l’entrée de l’écrivain
catholique Daniel-Rops à l’Académie française où siégeaient déjà Étienne Gilson,
François Mauriac et le cardinal Grente :
— Ce ne sont pas des fauteuils qu’il faudra aligner sous la Coupole, bientôt,
mais des prie-dieu !
Un jour, à Rome, le pape Jean XXIII va visiter l’hôpital du Saint-Esprit, où une
religieuse empressée l’accueille :
— Très Saint-Père, je suis la supérieure du Saint-Esprit !
— Vous avez de la chance, moi je ne suis que le vicaire du Christ !
On n’en finirait pas de citer ce pape hors normes. Ses traits d’esprit qualifiés, à
l’italienne, de fioretti ont même fait l’objet d’un petit livre rédigé par le très sérieux
chroniqueur religieux du journal Le Monde – ce qu’aucun journaliste n’aurait
pensé faire avec un autre pape !
Jean-Paul Ier, l’éphémère « pape au sourire », maniait volontiers l’humour, y
compris l’autodérision, notamment quand il s’adressait aux jeunes. Quelques jours
avant sa mort subite, il eut cette plaisanterie qui en disait long, en réalité, sur son
état d’esprit :
— Les enfants, si j’avais su que je deviendrais pape, j’aurais mieux travaillé à
l’école !
Jean-Paul II avait fait du théâtre dans sa jeunesse polonaise, il en avait gardé le
sens du mot et du geste. Il en faisait preuve lors des Journées mondiales de la
jeunesse*, pendant les immenses veillées où il s’adressait à un public jeune,
improvisant volontiers les bons mots. On le vit même, lors d’une cérémonie en
Sicile, en 1993, faire tournoyer sa canne à la façon de Charlot pour mieux se
moquer de ses ennuis de santé ! Il avait un humour parfois déconcertant, un peu
intellectuel, souvent au second degré, et, au coin des lèvres, ce petit sourire
ironique qui plaisait tellement à ses auditeurs.
Alors qu’il n’était encore que le cardinal Wojtyla, au cours d’un synode
romain, il s’étonna à haute voix qu’aucun cardinal italien ne pratiquât le ski :
— Chez nous, en Pologne, 40 % des cardinaux font du ski !
— Pourquoi 40 %, Éminence ? Avec Wyszyński, vous n’êtes que deux !
— Parce que le cardinal primat compte toujours pour 60 % !
C’est le même humour un peu british qui, lors des JMJ de Paris, en 1997, le fit
conclure la messe spectaculaire qu’il venait de présider sous la tour Eiffel en
improvisant directement en français :
— On ne savait pas pourquoi l’ingénieur Eiffel avait construit cette tour :
maintenant, on sait !
Benoît XVI, son successeur, n’a pas laissé le souvenir d’un pontife désopilant.
Il faut bien chercher dans les soixante livres qu’il a publiés avant son élection pour
trouver le fond de sa pensée sur le sujet. Dans la conclusion d’un essai de théologie
dogmatique intitulé Le Dieu de Jésus-Christ, Ratzinger écrit ceci : « Là où la joie fait
défaut, là où l’humour meurt, le Saint-Esprit n’est pas là non plus. » Je précise que
le livre, sous-titré Méditations sur le Dieu Trinité, n’est pas un ouvrage hilarant…
Le pape François, lui aussi, pratique volontiers l’humour. L’humour vache,
parfois, quand il reproche aux cardinaux et aux évêques leurs appartements trop
grands ou leurs voitures trop luxueuses. L’humour grinçant, comme ce jour où un
journaliste, dans un avion, lui demanda s’il était « de gauche ». Le pape lui expliqua
gentiment qu’il se déterminait par rapport à l’Évangile avant de conclure d’une
boutade impitoyable :
— Votre question m’a vraiment fait rigoler !
Le pape argentin est probablement le premier à avoir fait de l’humour une
vertu pastorale, sinon théologale. Ainsi lança-t-il à la curie, dans un célèbre
discours, en janvier 2015 :
Un cœur empli de Dieu est un cœur heureux qui irradie et communique sa joie à tous ceux qui
l’entourent : cela se voit tout de suite ! Ne perdons donc pas cet esprit joyeux, qui sait manier
l’humour, et même l’autodérision, qui font de nous des personnes aimables même dans les
situations difficiles. Comme une bonne dose d’humour sain nous fait du bien !
Hymne (pontifical)
Sur un air de Gounod
Avant chaque grande cérémonie présidée par le pape, à Rome, on entend jouer
deux hymnes : celui de l’Italie, par la fanfare des carabiniers italiens, et celui du
Vatican, par la fanfare de l’État pontifical. Bien peu de commentateurs savent les
reconnaître. À l’oreille, ce n’est pourtant pas difficile : les Italiens, qui n’ont jamais
pris au tragique les chants patriotiques, ont un hymne national (Fratelli d’Italia,
l’Italia s’è desta…) aussi guilleret que leur chant des partisans (Bella ciao, bella
ciao…) est joyeux ; tandis que l’hymne pontifical, lui, commence par d’impérieux
coups de trompette et poursuit sur un rythme martial qui fait davantage penser à la
Marseillaise. Normal, c’est une musique française ! Elle est l’œuvre de Charles
Gounod, un compositeur parisien auquel on doit, par ailleurs, un des plus beaux
Ave Maria de l’histoire de la musique. Au Vatican, on n’oublie jamais de préciser
qu’il était aussi un bon catholique, et que c’est par dévotion filiale envers le pape
Pie IX* qu’il a composé ce morceau.
La Marche pontificale de Gounod fut jouée pour la première fois le 11 avril
1869, pour le jubilé sacerdotal dudit Pie IX, lors d’un incroyable concert donné
place Saint-Pierre par un millier de musiciens appartenant aux sept fanfares et
chœurs de l’État pontifical – lequel possédait alors autant de régiments de
chasseurs, de zouaves, de dragons, etc. Le succès de l’œuvre de Gounod fut tel
qu’on pensa aussitôt à en faire l’hymne pontifical. Pas de chance : le Saint-Siège
venait justement d’abandonner son hymne traditionnel (Nous voulons Dieu, Vierge
Marie…) pour le remplacer par une Marche triomphale, une valse composée en
1857 par l’Autrichien Viktorin Hallmayer. Or, à l’époque, il n’était pas question de
faire la moindre peine à l’Autriche…
Il faudra attendre 1949 pour que Pie XII décide de remplacer enfin la Marche
d’Hallmayer par l’hymne de Gounod : la veille de Noël, pour l’ouverture de
l’Année sainte 1950, Pie XII le fit jouer par la fanfare de la Garde palatine
d’honneur (aujourd’hui disparue, elle aussi). À l’époque, l’un des organistes de la
basilique Saint-Pierre, Antonio Allegra, composa des paroles en italien (Roma
immortale di Martiri e di Santi…) qu’on a rarement entendu chanter. Il existe
depuis 1991 une version en langue latine (O Roma felix, o Roma nobilis…)
composée par l’abbé Raffaello Lavagna, qui correspond davantage au caractère
universel de son objet.
L’hymne de la Cité du Vatican ne doit pas être confondu avec le vieil air
grégorien Christus vincit, christus regnat… dont le pape Sixte V, au XVIe siècle, grava
les premiers mots sur l’obélisque romain dominant la place Saint-Pierre, et dont la
mélodie, traversant les siècles, rythme les heures sur Radio Vatican*.
Index
La liste des livres interdits
Depuis les premiers siècles, les papes ont toujours condamné les livres
hérétiques : Arius, Origène, manichéens ou iconoclastes ont subi les foudres
romaines, comme tous les contestataires, opposants et autres dissidents de toutes
les institutions, sous tous les cieux et à toutes les époques. Mais c’est l’invention de
l’imprimerie et l’expansion du protestantisme, au XVIe siècle, qui poussèrent l’Église
catholique à organiser plus rationnellement la chasse aux ouvrages déviants.
C’est ainsi que le pape Paul IV publia en 1559, en lien avec l’Inquisition*, le
premier Index mentionnant tous les ouvrages que les catholiques n’étaient pas
autorisés à lire. Son nom exact était : Index librorum prohibitorum (« Liste des livres
interdits »). Son contenu était si ambitieux et si exhaustif que le concile de Trente,
qui en avait pourtant ordonné le principe, assouplit le système qu’il régula ensuite
par des règles et des sanctions. Pour actualiser et compléter cette liste, le pape
Pie V* institua en 1571 une administration spéciale, la Congrégation de l’Index,
qui s’illustra pendant cinq siècles par sa sévérité, son juridisme et, souvent, sa bêtise
bureaucratique.
On n’en finirait pas, avec nos yeux d’aujourd’hui, de pointer les aberrations et
les injustices produites par les fonctionnaires en soutane – des dominicains, le plus
souvent – qui tenaient l’Index, ainsi que les combats, les démarches, les colères, les
renoncements et les souffrances de tous les auteurs catholiques – les autres en
concevaient moins d’amertume – qui s’y retrouvaient dûment catalogués, de
Copernic à Teilhard de Chardin en passant par Pascal, Bossuet, Lamennais, Renan
ou Bergson.
À Rome, à la fin du XIXe siècle, on aurait cherché en vain la définition de
l’« Index » dans le Grand Larousse universel : celui-ci figurait… à l’Index ! L’œuvre
magistrale de Pierre Larousse contenait trop de notules hérétiques, licencieuses ou
immorales pour n’être pas prohibée par l’Église. Tout comme les livres de
Montaigne, Fénelon, La Fontaine, Voltaire, Hugo, Baudelaire, Balzac, Maurras et
des centaines d’autres. En revanche, les œuvres de Darwin, Schopenhauer ou
Nietzsche n’y ont jamais figuré, pas plus que les écrits de Hitler ou Staline : les
œuvres manifestement athées n’avaient pas besoin d’être incluses à l’Index pour
être ipso facto condamnées ! Quel fut, d’ailleurs, le livre le plus souvent censuré par
cette congrégation si attentive à toutes les dérives théologiques, intellectuelles ou
sémantiques ? La Bible ! En tout cas, ses éditions en langue vulgaire, ses
adaptations, ses traductions, ses éditions commentées !
La dernière liste officielle des « livres prohibés », riche de 4 191 titres, parut à
Rome en 1948. La Congrégation de l’Index avait été depuis longtemps absorbée par
le Saint-Office. Il était donc naturel que ce fût le Saint-Office, au lendemain du
concile Vatican II*, sous Paul VI, qui annonçât la disparition de l’Index en tant que
« loi ecclésiastique » – au soulagement d’une grande majorité d’hommes d’Église
qui ne seraient plus menacés d’excommunication, désormais, pour avoir lu Sartre
ou Camus.
Indulgences
Se racheter une conduite
Infaillibilité pontificale
Un dogme bien tardif
Pierre, le premier pape, était faillible. Il a commis beaucoup d’erreurs : à
Tibériade, il a cru qu’il pouvait marcher sur les eaux, lui aussi, au risque de la
noyade ; à Gethsémani, lors de l’arrestation de Jésus, il a dégainé son épée et coupé
l’oreille du serviteur du grand prêtre ; devant la maison de Caïphe, par trois fois, il
a nié avoir jamais connu ce Galiléen qu’on avait jeté en prison. Humain, trop
humain ! Combien de fois cet homme sympathique, généreux et un peu balourd
s’est-il trompé, soit pendant les trois ans où il a suivi Jésus en compagnie des autres
disciples, soit plus tard, quand il est parti assister les croyants d’Antioche, soit
pendant ses dernières années, quand il a dirigé la première communauté
chrétienne à Rome ?
Il n’était pas le seul. En deux mille ans, combien de ses successeurs ont commis
des erreurs, des fautes et même des crimes ! Faut-il ici en dresser la liste désolante ?
Si la tentation a toujours été de proclamer le pape « infaillible », ne serait-ce que
pour damer le pion à des empereurs trop envahissants ou clore le bec à des
théologiens trop contestataires, l’histoire de l’Église a toujours été là pour rappeler
qu’un pape n’est jamais qu’un homme – et non un quelconque demi-dieu – auquel
la Providence a réservé un destin hors du commun.
Et voilà qu’au milieu du XIXe siècle, un pape remit le sujet sur le tapis et
convoqua pour cela, excusez du peu, un concile œcuménique. Pie IX* avait sans
doute des circonstances atténuantes : la Réforme protestante et la Révolution
française avaient sérieusement entamé le crédit du successeur de Pierre, dont
l’autorité ne cessait de s’effilocher dans un monde soumis à de fortes tensions :
révolution industrielle, progrès de la science, réveil des nations, etc. Il était temps
de reprendre l’initiative.
En décembre 1869, lorsque s’ouvre le concile tant attendu, une polémique
violente éclate sur le sujet, qui résonne bien au-delà de Rome. Ses deux principaux
protagonistes sont français : à ma gauche, Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans et
académicien, chef de file des « libéraux », farouchement opposé à l’infaillibilité ; à
ma droite, Louis Veuillot, un laïc, journaliste de génie, directeur du journal
L’Univers et plus papiste que le pape, tonitruant partisan de l’infaillibilité.
Proportionnels à la fièvre qui gagne les pères conciliaires à l’intérieur de la basilique
Saint-Pierre, les échanges d’arguments par brochures et journaux interposés
enflamment et divisent toute l’Europe chrétienne.
Quelques années plus tôt, il eût été inimaginable qu’une telle résistance
interne, même minoritaire, s’oppose au projet du pape. Or, à l’intérieur même de
l’Église, notamment en France et en Allemagne, de nombreuses voix s’élèvent pour
dénoncer l’anachronisme de ce privilège d’infaillibilité soudain dévolu au chef de
l’Église, dix-huit siècles après les débuts de la papauté. Cette seule opposition
décrédibilise le projet papal aux yeux de l’extérieur : quelle valeur accorder à une
« infaillibilité » si tardivement prônée et qui oppose si violemment les chrétiens
entre eux ?
Finalement, l’infaillibilité pontificale est bel et bien décrétée par le concile du
Vatican le 18 juillet 1870, mais les âpres discussions à son propos en ont limité le
principe à des sujets liés « à la foi et aux mœurs » et abordés par le souverain
pontife ex cathedra, c’est-à-dire en tant que pasteur universel : le pape ne peut pas
exciper de cette faculté quand il parle d’affaires temporelles, a fortiori quand il
s’exprime en tant que personne privée. Par ailleurs, le vote des pères conciliaires a
eu lieu en l’absence très remarquée de 114 évêques, dont une bonne soixantaine a
préféré quitter la ville plutôt que venir voter « contre » : certes, les 535 évêques
restants ont voté le texte à l’unanimité, mais personne n’est dupe. Même si chacun
se rallie au magistère, bon gré mal gré, le nouveau dogme ne sera « reçu » – comme
disent les théologiens – que par les convaincus. D’ailleurs, aucun pape n’osera
jamais prononcer la moindre excommunication ou le plus petit anathème à
l’encontre de fidèles un peu trop sceptiques sur le sujet.
Tant de bruit pour si peu ! En un siècle et demi, l’infaillibilité pontificale n’a été
invoquée qu’une seule fois. C’était en 1950, quand Pie XII* proclama le dogme de
l’Assomption de la Vierge Marie, non sans avoir consulté, par prudence, tous les
évêques de la terre. Ni Paul VI (à propos de la contraception) ni Jean-Paul II (à
propos de l’avortement) ni Benoît XVI (à propos de l’euthanasie) ni le pape
François (à propos du mariage gay) n’ont voulu se référer à ce dogme pour mieux
imposer leurs fortes convictions. Fut-ce pour ne pas déclencher la colère des
protestants et des orthodoxes pour qui le pape de Rome, évidemment, n’est
nullement infaillible ? Ou parce que ces pasteurs successifs avaient conscience
qu’une pareille prétention, face au reste du monde, eût plutôt nui à leur autorité ?
Innocent IV (1243-1254)
Le tombeur de Frédéric II
Voilà encore un pape qui n’avait pas froid aux yeux. Déterminé à imposer la
prééminence de la tiare papale sur la couronne impériale, peu regardant sur les
moyens pour atteindre son but, Innocent IV s’est montré prêt à toutes les ruses
pour financer ses campagnes et défaire ses ennemis. Mais un pontife timide ou
indécis aurait-il triomphé de la violente querelle dite « des investitures* » qui avait
opposé ses prédécesseurs aux puissants souverains du Saint Empire romain
germanique ?
Sinibaldo Fieschi était génois. Grand juriste, il s’était bien entendu avec le pape
Grégoire IX qui avait fait de lui un cardinal gouverneur des marches d’Ancône. Il
fut élu en 1243 à Anagni – et non à Rome, alors quadrillée par les partisans de
l’empereur allemand Frédéric II*, par ailleurs roi de Sicile et de Jérusalem. Dès qu’il
eut mesuré la profonde méfiance de ce puissant rival à son égard, un an plus tard, il
embarqua secrètement sur un navire jusqu’à Gênes et transporta la papauté dans la
ville de Lyon, à la frontière du royaume de France. Il y convoqua même un concile
général, à l’été 1245, qui condamna l’empereur et prit la décision de le déposer !
Innocent IV resta six ans à Lyon, d’où il dirigea réellement la chrétienté. C’est à
cette occasion qu’il dépêcha des missionnaires pour aller convertir le grand khan
des Mongols, ce qui ne manquait pas d’audace. C’est là aussi qu’il imposa aux
cardinaux le chapeau rouge qu’ils portent encore aujourd’hui « pour les faire
souvenir par la vue de cette couleur qu’ils devaient être prêts à verser leur sang
pour la défense de l’Église ».
Après la mort de Frédéric en 1250, Innocent IV revint à Rome d’où il
poursuivit la lutte contre Conrad IV, fils du précédent, et profita de son avantage
pour annexer la Sicile aux États pontificaux*. Proche du roi Louis IX, il
convainquit le pieux souverain français de partir en croisade, en 1248, ce qui se
termina en désastre. C’est un peu plus tard, un an avant sa mort, qu’il introduit
concrètement dans le droit canonique le recours à la torture pour arracher des
aveux. De cette bulle judicieusement intitulée Ad extirpenda, l’Inquisition saura,
plus tard, faire bon usage.
Inquisition
L’âcre odeur des bûchers
L’Inquisition, c’est d’abord un paradoxe. Au Moyen Âge, en Europe, la
procédure judiciaire habituelle, héritée du droit romain et des traditions
germaniques, reposait sur l’accusation et la dénonciation. Quand l’Église introduit
dans son propre système judiciaire cette nouvelle technique qu’est l’inquisition, elle
oblige le juge à rechercher la preuve de la culpabilité de l’accusé. Ce qui est, au
regard de l’histoire, un formidable progrès. Or, mis au service de la lutte contre les
hérésies et délégué à certains États intransigeants, ce « progrès » va se muer en un
véritable cauchemar totalitaire.
e
Le tournant, au XII siècle, c’est l’hérésie cathare. Cette dissidence religieuse
prônant un christianisme rigoureux, voire ascétique, se développait
dangereusement, entre Languedoc et Lombardie, sans que parviennent à l’endiguer
les tribunaux ecclésiastiques chargés d’appliquer le droit canonique sous l’autorité
des évêques. Le catharisme en expansion menaçait le monopole spirituel
qu’exerçait l’Église sur les consciences – sur les âmes, disait-on alors. Il faut dire
que le clergé catholique de cette période troublée vivait rarement selon
l’enseignement du Christ : ce n’est pas un hasard si les ordres monastiques avaient
tant de succès.
La lutte contre l’hérésie n’était pas le monopole de l’Église. À cette époque, la
société et la religion ne faisaient qu’un. On était fautif, contestataire, rebelle ou
hérétique vis-à-vis de l’Église et de l’empire, tous deux soucieux de leur unité. La
même foi partagée par tous, c’était le ciment de la société civile. Un déviant
théologique, intellectuel, sexuel, artistique ou alimentaire, c’était un déviant qui
menaçait l’ordre public, pour l’Église comme pour l’État.
Installés entre le concile de Latran (1139) et Innocent III* (élu en 1198), les
tribunaux de l’Inquisition se multiplièrent sur le continent. Ces juridictions
d’exception dépendaient d’un « inquisiteur » tout-puissant, auquel le pape
déléguait son autorité, et qui pouvait se saisir lui-même de n’importe quelle affaire
– porte ouverte à tous les abus, comme on l’imagine. Leur rôle s’arrêtait lorsque le
jugement était prononcé : la « pénitence » infligée, c’était au pouvoir d’État qu’il
revenait de définir les peines – y compris le bûcher – et de les appliquer sans
faiblesse.
Les historiens modernes sont très partagés sur l’Inquisition, dont la « légende
noire » a été élaborée, enrichie et exagérée, d’abord par les protestants au
e e
XVI siècle, puis au temps des Lumières au XVIII . Du procès de Jeanne d’Arc à ceux
Si un empereur, un roi, un duc, un marquis, un comte, une puissance ou une personne laïque a la
prétention de donner l’investiture des évêchés ou de quelque autre dignité ecclésiastique, qu’il soit
excommunié !
On n’est plus au Moyen Âge : aujourd’hui, quand un pape prend une décision
canonique, par exemple celle de canoniser tel ou tel personnage, il se situe
toujours, bien sûr, dans l’ordre spirituel ! Chaque fois qu’un porte-parole du Saint-
Siège me tient ce langage, je pense au cas de Jeanne d’Arc, brûlée le 30 mai 1431 sur
un bûcher de Rouen, ville anglaise, à l’issue d’un procès mené avec la complicité de
l’Église locale, et… canonisée quatre siècles plus tard pour des raisons parfaitement
politiques !
La pucelle d’Orléans serait restée un souvenir romanesque et un peu confus
dans l’imaginaire français si elle n’avait pas été brusquement exhumée du placard à
héros par l’historien Jules Michelet, républicain et libre penseur, dans un livre
publié en 1841. Anticlérical et antipapiste, Michelet fit de Jeanne, cette simple fille
du peuple ayant voulu « bouter les Anglais hors de France » au péril de sa vie, une
véritable sainte laïque. À sa suite, et surtout après la défaite de 1870, les radicaux,
les francs-maçons et même les socialistes vont revendiquer cette héroïne nationale
capable d’incarner, à elle seule, toutes les valeurs de la République, à commencer
par l’amour de la Patrie.
Jeanne d’Arc embrigadée par la gauche républicaine au service de la
reconquête de l’Alsace-Lorraine ? C’était insupportable pour l’Église de France, qui
réagit à ce qu’un publiciste catholique appellera plus tard « un détournement de
mineure » ! Sa riposte n’a pas tardé. Dès 1874, Mgr Dupanloup, au titre d’évêque
d’Orléans, la ville dont Jeanne d’Arc a toujours été l’héroïne, ouvrit un procès
diocésain en « réputation de sainteté ». En y associant habilement la municipalité
civile d’Orléans, bien obligée de suivre. Et en levant, au passage, une ambiguïté
majeure : ce n’est pas l’Église qui a traité la jeune fille de « sorcière », mais
seulement le détestable évêque Cauchon à la solde des Anglais ! Vingt-cinq ans
après sa mort atroce, le pape Calixte III* n’a-t-il pas cassé le jugement de Rouen et
réhabilité Jeanne et sa famille ?
Quatre papes vont reprendre cette affaire à leur compte. Léon XIII, d’abord. Le
pape qui a prêché le « ralliement » des catholiques français à la République – sans
grand succès – veut montrer à ceux-ci, par une formule péremptoire, l’intérêt qu’il
porte à leur cause :
— Johanna nostra est !
En français : « Jeanne est à nous ! » Et le pontife de publier le 27 janvier 1894
un décret d’introduction à la cause ouvrant le lourd procès romain de la jeune
bergère de Domrémy, qu’il va lui-même proclamer « vénérable ». Les Français
enthousiastes ont l’impression, ce jour-là, de récupérer symboliquement une part
de la Lorraine occupée par les Prussiens.
Le 18 avril 1909, le pape Pie X, successeur de Léon XIII, béatifie Jeanne d’Arc.
La situation française a changé : la récente séparation des Églises et de l’État a rejeté
les chrétiens – notamment les royalistes – dans une « autre France » qui saisit cette
occasion pour montrer qu’elle n’a pas disparu : ils sont 40 000 fidèles français à
rallier Saint-Pierre de Rome pour la cérémonie ! Or, la France a rompu ses
relations diplomatiques avec le Saint-Siège en 1904 : aucun représentant de l’État
n’est présent, ni aucune figure officielle de la République, ni aucun de ces
intellectuels laïcs qui, comme Anatole France ou Jean Jaurès, vantent pourtant dans
leurs livres les insignes mérites de la Pucelle.
Le troisième pape à se saisir du dossier, après la guerre, c’est Benoît XV. Le
16 mai 1920, quand il proclame solennellement la canonisation de Jeanne d’Arc
lors d’une cérémonie fastueuse rassemblant quelque quarante cardinaux, la donne
politique a encore évolué : la France figure parmi les vainqueurs de la guerre, une
chambre « bleu horizon » a été élue à Paris, et le très anticlérical Clemenceau a été
battu aux élections présidentielles. Quelques jours plus tard, le gouvernement
français donne son accord pour reprendre des relations diplomatiques avec le
Saint-Siège. Le 24 juin, les députés français déclarent la fête de Jeanne d’Arc « fête
nationale » de la République – sans aller jusqu’à en faire la fête de « sainte » Jeanne
d’Arc : il ne faut rien précipiter.
Le 18 janvier 1924, un quatrième pape, Pie XI, boucle cette affaire en publiant
une encyclique intitulée Maximam gravissimamque où il prône une nouvelle
entente entre les catholiques et le gouvernement français – et notamment, dans un
souci de pragmatisme et de réconciliation, l’acceptation du régime de séparation
brutalement institué en 1905. À la condition que la « laïcité » à la française
devienne bien, d’abord, la liberté de croire ou de ne pas croire. Merci, Jeanne
d’Arc. Il était temps : le 11 mai, la victoire électorale du Bloc des gauches aurait fait
capoter ce qu’on a appelé le « second ralliement » !
Allons ! Qui peut imaginer une seconde que ces quatre pontifes ont agi pour
des raisons autres que spirituelles ?
Jésuites
Jésuites
L’ombre du « pape noir »
Dans les temps difficiles, les tentations apparaissent : s’arrêter pour discuter d’idées ; se laisser
entraîner dans la désolation ; se concentrer sur le fait qu’on est persécuté et ne plus rien voir
d’autre…
Mais que fait donc un pape tout au long de sa sainte journée ? Il est bien loin, le
temps où les papes de la Renaissance vivaient comme des pachas. Le petit peuple
de Rome en tira l’expression Fare una vita da papa, qui se traduit par « vivre
comme un pape ». C’est-à-dire : se la couler douce. Ce passé-là est révolu depuis
longtemps. Aujourd’hui, mener une « vie de pape » est absolument exténuant !
D’abord, tous les papes se lèvent avant l’aube. À 4 heures (comme le pape
François), 4 h 30 (comme Jean-Paul Ier), 5 h 30 (comme Jean-Paul II) ou 6 h 30
(comme Pie XII), ils commencent leur journée par une prière. Debout devant la
fenêtre, pour Pie XII. Agenouillé à la chapelle, pour Jean-Paul II. Parfois étendu à
même le sol, les bras en croix. Un jour qu’il avait été introduit, au petit matin, dans
la chapelle privée de son ami pontife, le journaliste français André Frossard l’avait
décrit comme un « bloc de prière ». La prière, sa forme, son contenu, c’est ce qu’il y
a de plus intime dans la vie d’un homme de Dieu. Chacun des papes se réserve
aussi, dans la journée, même entre deux rendez-vous, quelque plage de temps pour
réciter le rosaire ou lire son bréviaire.
Après la prière, c’est l’heure de la messe. Celle-ci s’est longtemps déroulée dans
la chapelle privée du pape, au troisième étage du palais apostolique. Le vicaire du
Christ y célébrait l’eucharistie tous les matins, seulement assisté des religieuses qui
tenaient son ménage, ou en présence d’une plus large assistance. C’était un grand
privilège que d’assister à cet office. C’en était un plus grand encore, après que le
pape eut béni les présents, de le suivre dans sa salle à manger pour partager son
petit déjeuner. Pie XII, pape austère, déjeunait toujours seul : il ouvrait alors la cage
de ses oiseaux et les laissait picorer dans son assiette ! Jean XXIII et surtout Jean-
Paul II en avaient fait un rendez-vous régulier et intime, partagé avec leurs
secrétaires et des visiteurs de passage.
Le pape François, quant à lui, a voulu habiter à l’hôtellerie Sainte-Marthe*, ce
bâtiment qui avait accueilli les cardinaux du conclave, dans le souci affirmé de
rencontrer des gens simples et variés. Il y a toujours beaucoup de monde à sa messe
du matin, notamment des membres du personnel de la Cité du Vatican. Et le pape
argentin de partager ensuite le petit déjeuner dans une salle commune, en toute
simplicité, comme il le souhaitait.
À la fin du petit déjeuner, le pape jette un œil à la presse internationale avant
de regagner ses appartements – la chambre 201 de la Maison Sainte-Marthe – où il
reçoit ses collaborateurs les plus proches, à commencer par son secrétaire d’État*.
Puis, à 11 heures, c’est le début des audiences, qui se tiennent dans les grands
salons du deuxième étage du palais apostolique*, ou, pour les plus importants,
dans la « bibliothèque privée* » du Saint-Père. C’est dans cette grande pièce – qui
n’est pas une bibliothèque et qui est loin d’être privée – que le pape reçoit les chefs
d’État, d’abord dans un tête-à-tête plus ou moins long selon l’invité, puis avec leur
délégation plus ou moins nombreuse.
Qu’il soit polonais, allemand ou argentin, le pape déjeune à l’italienne, c’est-à-
dire assez tard. Et parfois, depuis Jean XXIII, qui avait le sens de la famille, en
bonne compagnie : combien de vieux amis venus de Pologne ont ainsi partagé, en
toute décontraction, le repas de Jean-Paul II ! Combien de fois Benoît XVI a-t-il
invité son frère Georg à se joindre à lui pour l’occasion ! À l’italienne aussi, le pape
s’octroie une petite sieste, puis une promenade à l’extérieur, c’est-à-dire sur la
terrasse du palais ou dans les jardins du Vatican. Paul VI et Jean-Paul II, toujours
pressés, optaient pour la terrasse, tandis que Pie XII et Benoît XVI préféraient
arpenter les jardins, un chapelet dans la manche ou un livre à la main.
À 16 heures, le pape quitte souvent le palais apostolique pour aller visiter telle
institution, telle congrégation, telle paroisse romaine. Le mardi, Jean-Paul II avait
l’habitude de quitter le Vatican dans une voiture banalisée pour aller… skier, avec
son secrétaire Stanisław Dziwisz, dans les montagnes autour de Rome !
En fin de journée, retour au palais : nouveau rendez-vous avec le secrétaire
d’État* bardé de parapheurs à signer, nouvelles séances de travail avec tel ou tel
cardinal de curie, ou, quand il reste un peu de temps, séance d’écriture* : chaque
pape – ce fut surtout le cas de Paul VI et Benoît XVI – passe plusieurs heures par
jour, un stylo à la main, à corriger des lettres, à préparer des homélies ou à rédiger
une prochaine encyclique. Le pape François, lui, a plutôt tendance à lire une partie
du courrier qui lui parvient des fidèles de toute la planète.
À 20 heures, depuis la fin du pontificat de Pie XII, les papes regardent le
journal du soir à la télévision italienne, au moins quelques minutes. Là encore, le
pape François fait exception : il a révélé lors d’un voyage, en juin 2015, qu’il ne
regardait plus la télévision depuis vingt-cinq ans ! Le soir, les papes dînent
légèrement et rapidement pour se remettre aussitôt au travail : jusqu’à 21 heures,
pour le pape François, ou jusqu’à 23 h 30, dans le cas de Jean-Paul II qui réservait
ce temps à la lecture. Depuis que les papes résident au Vatican, les Romains
s’étaient habitués à voir s’éteindre plus ou moins tard la petite fenêtre d’angle du
palais apostolique, là-haut, donnant sur la place Saint-Pierre. Le pape argentin, en
déménageant, a mis fin à ce rituel.
Deux rendez-vous hebdomadaires viennent immuablement scander ce
programme que tous les papes ont adopté, avec quelques variantes mineures. Le
mercredi, d’abord, c’est le jour de l’audience générale* que le pape accorde
traditionnellement à des milliers de pèlerins, soit, l’hiver, le matin, dans la salle
Paul VI, soit, l’été, en fin de journée, au pied de la basilique. Ensuite, le dimanche,
à midi, c’est l’angélus* présidé par le pape depuis le troisième étage du palais
apostolique et télévisé dans le monde entier.
Si le pape François a modifié l’emploi du temps des papes modernes, il en a
aussi bousculé la géographie : si tous les papes depuis Pie XI ont goûté au calme et
à la fraîcheur de Castel Gandolfo*, le pape argentin n’a jamais éprouvé le besoin
d’aller s’y reposer, au point de ne jamais y avoir passé une seule nuit !
À la fin des années 1970, l’Église catholique doit se rendre à l’évidence : elle a
perdu la jeunesse du monde. L’extinction à petit feu des débats post-conciliaires, la
crise d’autorité de tous les modèles institutionnels, le triomphe annoncé de
l’individu roi, l’effacement inexorable des valeurs collectives et la perte d’intérêt
pour l’engagement social ont progressivement dissuadé les nouvelles générations
de s’adonner à telle ou telle activité religieuse. Ridicules, les premiers
communiants ! Ringards, les scouts et autres éclaireurs ! Suspects, les enfants de
chœur ! Masochistes, les séminaristes ! Les manifs qui ont secoué la plupart des
sociétés nanties en 1968 ont confirmé cette perspective de déclin brutal : si les
nouvelles générations considèrent qu’il est désormais « interdit d’interdire »,
l’avenir de la religion – qui repose sur le dogme et sur la morale – paraît
sérieusement compromis.
En 1978, le conclave élit un certain Karol Wojtyla, archevêque de Cracovie, qui
ne partage pas ce pessimisme. En Pologne, depuis trente ans, il est à l’écoute d’une
jeunesse qui ne supporte pas le carcan marxiste-léniniste, qui voit dans l’Évangile
une promesse de liberté, qui s’échine à tisser de nouvelles solidarités entre les
hommes et qui a fait de son engagement chrétien un pari sur l’avenir. Le cardinal
Wojtyla, ancien aumônier de l’université Jagellonne, n’a jamais cessé de fréquenter,
d’encourager et de valoriser les garçons et les filles de son diocèse. Devenu pape, il
entend bien poursuivre cette relation, mais à l’échelle du monde. Il le dira plusieurs
fois avec force :
— Jeunes, vous êtes mon espérance !
À chacun de ses déplacements, le nouveau pape impose une rencontre avec des
jeunes. De Galway en Irlande à Belo Horizonte au Brésil en passant par le Madison
Square Garden à New York, il constate que la génération montante recèle des
trésors d’enthousiasme et d’idéalisme. Oui, les jeunes sont prêts à s’engager pour
bâtir une société « juste, libre et prospère ». Oui, les jeunes sont avides de
construire un monde « qui ait un sens ». En 1980, à Paris, capitale d’un pays en
voie de déchristianisation spectaculaire, il s’attarde dans un Parc des princes plein
comme un œuf, pour une indescriptible veillée de trois heures avec la jeunesse de
France. Le pape est si marqué qu’on l’entendra demander, en préparant ses voyages
suivants :
— Est-ce qu’il y aura un Parc des princes ?
Le 14 avril 1984, veille des Rameaux, un rassemblement réunit 250 000 jeunes à
Rome. Les cardinaux sont perplexes, les médias sont étonnés : d’où sortent tous ces
adolescents et ces jeunes parents sans complexes qui chantent et dansent l’Évangile
auprès du pape ? L’Onu ayant décrété que 1985 serait l’« Année internationale de la
jeunesse », Jean-Paul II invite les jeunes à une nouvelle rencontre, le 30 mars de
cette année-là : ils sont 300 000 à répondre à l’invitation ! Une semaine plus tard,
dans son homélie de Pâques, le pape polonais exprime son souhait de célébrer
chaque année, dorénavant, une « journée mondiale de la jeunesse » – une année
sur deux à Rome, l’autre à l’étranger. Les JMJ sont nées.
La suite de l’histoire est connue. Ils sont 300 000 à Buenos Aires en 1987,
600 000 à Saint-Jacques-de-Compostelle en 1989, un million à Częstochowa en
1991, et, déjouant les pronostics pessimistes des évêques américains, 500 000 à
Denver, Colorado, en 1993 :
— John Paul two, we love you !
Ils seront encore 3 millions à Manille en 1995, près d’un million à Paris en
1997, plus de 2 millions à Rome en l’an 2000, etc. Le pari de Jean-Paul II est gagné.
Il l’est d’autant plus que l’engouement des jeunes ne faiblit pas après la mort du
vieux pape slave : Benoît XVI rassemble 1,5 million de jeunes à Madrid en 2012 ; le
pape François, à son tour, en réunit 3 millions à Rio en 2014. Qui a jamais réuni
autant de jeunes dans l’histoire du monde ? Même les Rolling Stones, lors de leur
dernière tournée mondiale, n’ont pas atteint de tels scores !
Faut-il rappeler à quel point le discours tenu par Jean-Paul II à tous ces jeunes
n’avait rien de démagogique, notamment sur le plan de la morale familiale et
sexuelle ? La conviction de ce pape était simple : les jeunes, contrairement aux
adultes, n’esquivent pas les questions qui les dérangent, ils ont juste besoin que
quelqu’un leur dise que tout ne se vaut pas dans la vie, qu’il y a un bien et un mal,
et que c’est à eux, et à eux seuls, de choisir entre les deux. En toute liberté. Quel
autre chef spirituel, quel autre leader d’opinion, de nos jours, tient aux jeunes un
discours aussi positif ?
Juifs du pape
Un destin original
Dès la période gallo-romaine, des communautés juives ont laissé des traces
dans le midi de la France. Les familles qui s’installèrent dans le Comtat Venaissin –
à Carpentras, L’Isle-sur-la-Sorgue, Vaison-la-Romaine, Cavaillon – eurent un
destin original, distinct des juifs de France, grâce à la tutelle qu’exerça la papauté
sur cette petite région. D’où le surnom donné à ces populations : les juifs du pape.
Ce territoire appartenait aux comtes de Toulouse avant d’être cédé au pape
Grégoire X par le roi Philippe le Hardi en 1274. Les papes d’Avignon* y
adjoindront la ville d’Avignon elle-même, que Clément VI acheta à la reine Jeanne
de Provence en 1348. Centre de la chrétienté pendant plus d’un demi-siècle, il allait
rester possession pontificale jusqu’à la Révolution française.
Les juifs de la région y trouvèrent un accueil plus favorable que dans le
royaume de France auquel fut rattaché le comté de Provence en 1481, peu de temps
avant le début des expulsions, des pogroms et des massacres antijuifs qui eurent
lieu en Espagne, en Provence et dans le reste de la France. Beaucoup de juifs
réfugiés dans cet État pontifical – environ 2 000 à l’époque – prirent le nom de leur
ville d’accueil : Crémieux, Bédarrides, Carcassonne, Millau, Beaucaire, etc.
Les « juifs du pape » ont connu aussi des mesures vexatoires, comme le port
d’un chapeau jaune à partir de 1525, et, un siècle plus tard, l’obligation de vivre
dans des « carrières », des rues fermées qu’en d’autres temps on aurait appelé des
ghettos. La tolérance dont ont bénéficié les juifs de l’endroit était donc très relative
– il y eut même une courte période d’expulsions sous Jean XXII –, mais ce régime
leur permit de continuer d’y vivre et d’y mener des activités commerciales, y
compris au-delà de leur territoire.
Ni ashkénazes ni séfarades, ces juifs « comtadins » ont parlé longtemps un
dialecte judéo-provençal qui n’appartenait qu’à eux. Ils reprendront le cours de
l’histoire de France lorsque la Révolution annexera de force Avignon et le Comtat
Venaissin pour en faire le département du Vaucluse – et quand ils connaîtront,
comme dans tout le royaume, l’émancipation citoyenne des juifs par l’Assemblée
constituante en 1791.
Le 7 octobre 336, alors que l’empire de Constantin est déchiré par la querelle
de l’arianisme, meurt le très éphémère pape Marc, un personnage sur lequel les
historiens ne savent pas grand-chose. Son successeur, en revanche, a laissé le
souvenir d’un pontife énergique, grand défenseur de la doctrine élaborée au concile
de Nicée* onze ans plus tôt, et illustre pourfendeur des nombreux disciples
d’Arius.
L’hérésie arianiste – qui n’admet pas la divinité de Jésus – dominait alors
l’Église d’Orient, au point d’avoir valu l’exil à ses deux plus grands évêques,
Athanase d’Alexandrie et Marcel d’Ancyre. Le nouveau pape défendit fermement
ces deux fortes personnalités, au risque de s’attirer le courroux du nouvel empereur
oriental, Constance II, fils de Constantin, favorable aux arianistes. Au concile de
Sardique (Sofia), en 342, le ton monta entre les délégués occidentaux et les évêques
orientaux, qui finirent par jeter l’anathème sur les premiers et par excommunier le
pape Jules en personne !
Jules Ier a tenu bon. Il est entré dans l’histoire pour avoir largement contribué
au recul de l’arianisme, et pour s’être clairement posé, lui, le successeur de Pierre,
comme l’arbitre suprême des querelles dogmatiques, y compris à l’égard des Églises
d’Orient auxquelles il adressa ces mots dans une lettre :
Ce que j’écris, je l’écris dans l’intérêt de tous, et ce que je vous signifie, c’est ce que nous avons reçu
de l’apôtre Pierre.
Jules Ier est aussi célèbre pour avoir construit en 340 l’église Sainte-Marie-du-
Trastevere, qui fut l’une des toutes premières églises de Rome et qui, reconstruite
e
au XII siècle, est encore une des plus émouvantes et des plus visitées de la Ville
éternelle.
Jules II (1503-1513)
Une nouvelle basilique
La Troisième Rome
Dans la vie réelle, les cardinaux, évêques et prélats qui travaillent au Vatican
parlent en italien, soit qu’ils soient eux-mêmes originaires de la Péninsule, soit
qu’ils aient fait, pour la plupart, des études supérieures à Rome. Les diplomates –
nonces, délégués apostoliques ou fonctionnaires de la secrétairerie d’État* –
s’expriment plutôt en français. Quant aux 832 habitants de la Cité du Vatican, ils
parlent rarement latin, et s’amusent d’avoir à tirer des billets de banque (chartae
nummariae) dans des distributeurs automatiques configurés dans la langue de
Cicéron !
Laudato si’
L’écologie intégrale
Il arrive qu’une encyclique papale fasse date. Ce fut le cas de Rerum novarum,
l’encyclique publiée en 1891 par Léon XIII : ce texte visionnaire qui exposait pour
la première fois la doctrine sociale de l’Église reste aujourd’hui d’une
impressionnante actualité. En 1963, en pleine tension entre l’Est et l’Ouest,
Jean XXIII rédigea en quelques semaines l’encyclique Pacem in terris, première
intervention politique d’un pape suggérant aux hommes de renoncer à la guerre.
En 1967, son successeur Paul VI publia une sorte de charte des rapports Nord-Sud,
Populorum progressio, axée sur le développement du tiers-monde. Chaque fois,
l’Église s’est aventurée sur un terrain nouveau, poussée par l’évolution de la société.
C’est exactement ce que le pape François a décidé de faire, en 2015, en publiant une
encyclique consacrée à l’écologie.
Le texte est intitulé Laudato si’, ce qui veut dire « Loué sois-tu ! ». C’est le début
d’un cantique composé par François d’Assise, le saint auquel le pape argentin a
emprunté le nom, et que la tradition considère comme le premier chantre de la
Création :
Cette seule référence, qui date du XIIe siècle, montre que l’Église n’a pas attendu
le pape François pour célébrer l’œuvre du Créateur. Il est d’ailleurs facile de
retrouver des citations de Paul VI, Jean-Paul II ou Benoît XVI appelant les
catholiques à se préoccuper du sort de la planète, de même que Bartholomée Ier, le
patriarche orthodoxe de Constantinople, s’était beaucoup engagé, depuis une
dizaine d’années, pour la défense de l’environnement.
Pourquoi l’entrée de l’Église dans le concert écologiste mondial a-t-elle fait
sensation en juin 2015 ? D’abord parce que le pape François a publié son texte
quelques mois avant l’importante conférence internationale sur l’environnement
organisée à Paris sous l’égide des Nations unies (dite COP21), fournissant un
précieux argumentaire à beaucoup de délégués. Mais surtout, Laudato si’ a frappé
les esprits par la précision de ses remarques, la profondeur de son analyse et la
radicalité de ses solutions. Loin d’être une simple contribution chrétienne à la
réflexion sur le développement durable, le texte du pape François embrasse tous les
grands sujets de l’heure dans une réflexion globale où, comme il le répète, « tout
est lié ».
C’est probablement la première fois que la question écologique est évoquée
dans toutes ses dimensions : politique, philosophique, économique, sociale,
culturelle, éthique et aussi, bien sûr, spirituelle. L’écologie du pape François est
« intégrale », c’est-à-dire qu’elle ne distingue pas la protection de la nature de la
défense de l’homme, de sa dignité et de ses valeurs – y compris le refus de
l’avortement, la protection de l’embryon ou la défense de la famille. Au cœur de
son plaidoyer pour « notre maison commune », le pape place avec insistance la
défense des pauvres, principales victimes de la folie technocratique, financière et
consumériste qui a fini par vider de son sens le mot « progrès ».
La conclusion du pape est radicale. Si l’on veut limiter le réchauffement
climatique et réduire la misère sur la terre, il faut changer le logiciel du
développement technologique et économique. Cela ne se fera que si les hommes se
convertissent à cette écologie intégrale qui est, à proprement parler, révolutionnaire.
Lefebvre (Mgr)
Un schisme pour rien ?
Mgr Marcel Lefebvre a été excommunié le jeudi 30 juin 1988. Un peu après
midi, au moment même où, coiffé de sa mitre d’archevêque, il étendit les mains sur
la tête de quatre de ses disciples ainsi consacrés évêques sans l’autorisation du pape.
Tandis qu’applaudissaient 6 000 fidèles venus jusqu’à Écône, dans le Valais suisse,
pour assister à cette cérémonie rebelle, la sanction canonique tombait, implacable,
« du fait même de la faute commise » (latae sententiae), sur le vieux prélat et ses
quatre acolytes. Dès le lendemain, à Rome, le cardinal Gantin, préfet de la
Congrégation des évêques, signait le décret confirmant que la démarche de cet
ecclésiastique hiératique et obstiné était devenue « schismatique ».
On ne comprend rien au comportement de cet homme si l’on ignore son
histoire. Pur produit de la bourgeoisie industrielle catholique du nord de la France,
formé au séminaire français de Rome, ordonné prêtre à Lille en 1929, il choisit de
devenir missionnaire, comme son frère aîné, et d’entrer comme lui chez les pères
du Saint-Esprit (les « spiritains ») avant de le rejoindre au Gabon en 1932 et d’être
nommé vicaire apostolique de Dakar, au Sénégal, en 1947.
Prosélyte infatigable, remarquable organisateur, il est bientôt nommé par
Pie XII délégué apostolique pour toute l’Afrique occidentale, avec le titre
d’archevêque. C’est un poste considérable qui lui fait rencontrer ministres et
présidents, de René Coty à Charles de Gaulle, et, bien sûr, le pape lui-même. Sa
notoriété est immense. Il ne lui manque plus que le chapeau de cardinal… qu’il
n’aura jamais. En raison de la mort de celui qui le lui aurait volontiers conféré,
Pie XII, en 1958, mais aussi parce que le Sénégal devient indépendant en 1961 :
l’heure est à la promotion d’autochtones dans les archidiocèses africains.
La décolonisation signe la fin de son ascension. Amer, Lefebvre rentre en
métropole en 1962 où la conférence des évêques se méfie de son caractère
autoritaire et de sa rigidité dogmatique : l’homme qui régnait sur la moitié de
l’Afrique est nommé évêque de Tulle, en Corrèze ! Humilié, il se fait élire supérieur
général de sa congrégation, ce qui lui vaut de quitter son diocèse auvergnat et
d’aller représenter les spiritains au concile Vatican II* qui s’ouvre cette année-là à
Rome. En savourant sa revanche.
Au fil des sessions conciliaires, il rejoint un petit groupe d’une quinzaine
d’évêques très remontés contre le modernisme, l’œcuménisme et la réforme
liturgique, mais qui n’osent pas encore contester l’autorité du pape : à contrecœur,
Lefebvre et ses nouveaux amis votent tous les textes conciliaires que Paul VI leur
demande d’adopter. Ce qui leur vaudra nombre de critiques quand, plus tard, ils
rejetteront en bloc les décisions de Vatican II.
Ce n’est qu’en 1968, quand son autoritarisme et son aigreur lui vaudront d’être
poussé à la démission par les spiritains eux-mêmes, qu’il décidera de regrouper une
poignée de séminaristes intégristes dans une « Fraternité Saint Pie X » qui, depuis
la Suisse, va rassembler peu à peu des traditionalistes hostiles à Vatican II, des
réfractaires à l’œcuménisme et de nombreux déçus de la réforme liturgique que va
cristalliser, en 1969, le nouveau missel promu par Paul VI.
Oscillant entre la critique radicale et l’obéissance forcée, Mgr Lefebvre finit par
couper les ponts avec Paul VI en ordonnant lui-même quelques prêtres de son
mouvement en juin 1976. Deux ans plus tard, l’élection de Jean-Paul II lui donne
une chance de reprendre le dialogue et de retrouver une place dans l’Église : il ne la
saisit pas et, l’âge venant, décide d’assurer sa succession en consacrant des évêques,
précipitant ainsi son excommunication.
Il est mort en 1991. Son corps repose au séminaire qu’il a fondé à Écône en
1970. Son aventure n’a servi à rien, sinon à fixer à la frontière de l’Église catholique
romaine une frange de fidèles intégristes qui se réfèrent à la même religion, au
même dogme, à la même histoire – sinon au même pape. Quand on va visiter le
siège de la Congrégation du Saint-Esprit, rue Lhomond, à Paris, on n’y trouve
aucune trace de Mgr Lefebvre.
Si Léon Ier est entré dans l’histoire, c’est pour un acte hors du commun : en
452, lui, le pape, il a affronté Attila en personne ! Cette année-là, l’armée du chef
barbare terrorisait et ravageait le nord de l’Italie, venant de Gaule, et se préparait à
investir Rome. À la tête d’une délégation, le pape Léon se porta alors à la rencontre
du chef des Huns, en Lombardie, et le persuada, à l’issue d’un mémorable dîner
sous la tente de l’envahisseur, de repartir vers le Danube en épargnant la Ville
éternelle. (Pour être juste, il faut rappeler que le même Léon eut moins de chance
avec un autre chef barbare, le vandale Genséric, qu’il est allé rencontrer hors des
murailles de Rome, lui aussi, mais qui ne renonça pas, lui, à piller la ville.)
Léon Ier est un négociateur-né. Un dialecticien hors pair. C’est une qualité fort
utile à l’époque où la principale menace qui pèse alors sur la papauté, plus grave
que les invasions barbares, a pour nom l’hérésie. Un siècle après que le
christianisme fut devenu la religion officielle de l’empire, le sort de l’Église ne se
joue plus dans les catacombes, au Sénat romain ou à la périphérie de la chrétienté,
mais dans d’incroyables discussions savantes entre intellectuels méditerranéens et
responsables religieux locaux.
Né à Rome de parents toscans, le diacre Léon avait déjà montré à plusieurs
reprises ses talents de médiateur. En cette période où l’Église prend enfin le temps
de peaufiner sa doctrine, il fallait quelque mérite pour aider le pape Célestin Ier, en
430, à condamner l’hérésie nestorienne, véhiculée par le patriarche Nestorius de
Constantinople. Selon ce dernier, Marie était bien la mère du Christ, mais pas la
« mère de Dieu », elle n’a enfanté que l’homme Jésus, et non le fils de Dieu ! Sous
l’influence du diacre Léon, Nestorius sera condamné au concile d’Éphèse* en 431,
puis exilé au fond de l’Arabie.
Il fallait aussi bien de l’influence à Léon pour convaincre le pape Sixte III, en
436, de rester ferme face à une autre déviance très répandue, le pélagianisme.
Pélage, un prédicateur venu d’Angleterre, considérait que l’homme seul, créé libre,
était maître de son salut : celui-ci ne viendra donc pas de la grâce de Dieu, mais des
efforts de chacun pour vivre pauvre et ascète, ce qui n’est pas à la portée du
commun des mortels. Trop exigeant, pas assez humain, le pélagianisme !
Devenu pape le 29 septembre 440, Léon poursuit son combat. Il fait la guerre à
deux autres dérives religieuses menaçant l’unité de l’Église : le manichéisme, cette
déformation élitiste du christianisme inventée par le prédicateur persan Mani au
siècle précédent ; et le priscillanisme, une doctrine venue d’Espagne invitant à
pratiquer un christianisme si rigoureux qu’il en perd, à nouveau, son humanité.
Ainsi le christianisme consolide-t-il sa doctrine grâce à l’intransigeance de
quelques papes comme Léon Ier, à force de grandes empoignades théologiques qui
se terminent souvent par l’exclusion, l’excommunication, voire la décapitation de
l’hérétique dénoncé. Dans cette bataille sans fin, le pape Léon s’est imposé comme
le grand pourfendeur des hérésies de son temps : en 448, dans une lettre à l’évêque
Flavien de Constantinople, le Tome à Flavien, il explique avec force qu’il est erroné
de distinguer les deux natures du Christ, sa divinité et son humanité, et que Jésus
était bel et bien « vrai dieu et vrai homme » dans une même personne. La tendance
à considérer que Jésus est d’abord un dieu et ne peut donc être un homme comme
les autres sera qualifiée de monophysite. Sous l’impulsion du pape Léon, elle sera
condamnée à son tour au concile de Chalcédoine* en 451.
Léon « le Grand » ne fut donc pas seulement l’interlocuteur d’Attila. C’est par
son travail intellectuel et pastoral colossal – on a retrouvé 96 sermons et 143 lettres
de sa main – qu’il fut considéré comme un pilier de l’Église de ces temps troublés,
au point que le grand pape Benoît XIV*, au XVIIIe siècle, décida d’en faire
officiellement un « docteur de l’Église », reconnaissant au passage, comme le veut
la tradition, sa sainteté. De Jean XXIII à Benoît XVI, les papes modernes se réfèrent
souvent aux textes de ce grand pontife qui marqua l’histoire : il fut un des plus
prolifiques théologiens de son époque et un des plus grands militants de l’unité
doctrinale de l’Église catholique.
Au moment où l’Empire romain se voyait condamné à un déclin inexorable,
Léon le Grand a donné à la papauté une force et une cohérence qui lui ont évité,
peut-être, de sombrer avec lui.
Il avait fallu toute l’autorité de l’empereur allemand Henri III pour mettre fin à
l’anarchie romaine où la papauté s’était dissoute après la mort de Sylvestre II.
En 1046, lors d’un synode convoqué par lui à Sutri, non loin de Rome, Henri avait
fermement déposé les trois papes qui se disputaient alors le siège de Pierre pour les
remplacer par des hommes de confiance : Suidger, évêque de Bamberg, en Bavière,
qui régna pendant neuf mois sous le nom de Clément II ; puis Poppon, évêque de
Brixen, au Tyrol, qui devint, pour trois semaines seulement, Damase II ; puis, après
quelques mois de flottement, Bruno d’Egisheim-Dagsburg, un jeune évêque
alsacien formé à Toul et lié à la famille impériale allemande. Or ce troisième
« nominé » exigea que le choix de l’empereur fût ratifié par le peuple et le clergé de
Rome : arrivé à Saint-Pierre en habit de pénitent, pieds nus, accompagné d’un
moine illustre, Hillebrand, qui deviendrait plus tard le pape Grégoire VII*, il fut
ovationné par la foule et couronné, le 12 février 1049, sous le nom de Léon IX.
L’Église avait, à nouveau, un vrai pape !
Dès les premiers mois de son pontificat, Léon manifesta sa volonté de réformer
la papauté et d’en extirper notamment les maux les plus flagrants : la simonie
(l’achat des fonctions et des postes) et le nicolaïsme (l’incontinence sexuelle des
prêtres). Le mal était profond, il y avait beaucoup d’évêques et de clercs à
sanctionner. Pour ce faire, il s’entoura d’un groupe de conseillers à sa main,
presque tous lorrains ou germains, qui préfigurait ce que serait plus tard la curie
romaine, et s’appuya sur les conseils de quelques personnalités européennes
incontestées, toutes favorables à ses projets de réforme : l’abbé Hugues de Cluny,
l’archevêque Halinard de Lyon, le moine Pierre Damien.
Léon IX, homme de grande spiritualité, était proche du mouvement
« monachiste » qui, de Monte Cassino à la Bourgogne*, révolutionnait alors la
chrétienté occidentale en créant partout monastères et couvents. Les moines
semblaient tellement plus proches de l’idéal évangélique ! Il sillonna l’Europe en
long et en large, anima personnellement les conciles de Reims et Mayence, mais
butta sur l’occupation normande en Italie du Sud. En 1053, alors qu’il dirigeait lui-
même une petite armée papale, il fut fait prisonnier à Civitella et assigné à
résidence à Bénévent. Ramené finalement à Rome, malade et moralement brisé, il
rendit l’âme le 12 mars 1054.
Avant de mourir, il avait envoyé à Constantinople une ambassade conduite par
le cardinal Humbert, archevêque de Sicile, chargé de calmer le nouveau patriarche
Michel Cérulaire, violemment antilatin. La mission, hélas, vira à l’affrontement.
Humbert ayant déposé sur l’autel de Sainte-Sophie une bulle d’excommunication
visant le patriarche, celui-ci fit publier plusieurs contre-anathèmes à l’encontre du
pape de Rome ! Que Léon IX fût déjà mort n’empêcha pas que ce désastreux
échange soit considéré comme la rupture la plus grave, au regard de l’histoire, entre
les Églises d’Orient et d’Occident.
Les papes de la Renaissance n’étaient pas n’importe qui. Alexandre VI* était un
Borgia. Jules II*, un Della Rovere. Léon X, lui, était un Médicis. Il était même le
second fils de Laurent le Magnifique, le richissime gouverneur, banquier et mécène
qui régna sur Florence et fit de cette cité le plus grand foyer artistique de son temps.
Le petit Giovanni y fréquenta dans son adolescence son cousin Jules de Médicis
(futur Clément VII), César Borgia (le fils d’Alexandre VI) ainsi que le jeune
Michel-Ange (protégé de son père Laurent). Si le pape Sixte IV* (un Della Rovere)
le créa cardinal à l’âge de treize ans, ce ne fut pas exactement pour sa piété…
Formé à l’humanisme, esthète plutôt qu’ascète, ce passionné de chasse fut élu
pape à la mort de Jules II en 1513, le jour même de ses trente-huit ans. Mais il fut
d’abord un collectionneur d’antiques, un amoureux de la musique, un protecteur
des arts. Et un jouisseur habitué au luxe le plus tapageur et aux fastes les plus
insolents. « Puisque Dieu a voulu nous faire pape, écrit-il un jour, alors jouissons
de la papauté ! » La cérémonie traditionnelle par laquelle le nouveau pape prit
possession de la basilique du Latran frappa les Romains par son clinquant et… par
son coût.
Pour financer son train de vie – il a 683 serviteurs ! – et ses innombrables
projets, dont l’organisation d’une croisade qui n’aboutira jamais, Léon X use et
abuse du commerce des indulgences*, au point qu’en 1517 un moine allemand
nommé Luther dénonce ces excès dans ses fameuses Quatre-vingt-quinze thèses,
dites de Wittemberg. Ce qui aurait pu rester une polémique acerbe entre
théologiens sera, par la faute de Léon X qui crut régler le problème en condamnant
et en excommuniant le contestataire, le point de départ du protestantisme.
Léon X avait hérité de son père le goût du mécénat. Il fut toujours entouré
d’une cour d’hommes de lettres, de musiciens, de comédiens et de courtisans
empressés. Il fut notamment le mentor de Raphaël, auquel il confia l’achèvement
de la décoration des appartements du palais apostolique et, à partir de 1514, le
chantier de la nouvelle basilique Saint-Pierre* – laquelle exigeait aussi
d’importantes rentrées d’argent. Il lui confia enfin l’ambitieux projet de dix
tapisseries destinées à la chapelle Sixtine* qui seront dispersées lors du sac de Rome
en 1527.
On retiendra aussi de ce pape le mariage qu’il arrangea personnellement et qui
allait compter dans la saga des rois de France : en 1518, ayant placé son neveu
Laurent II de Médicis à la tête du duché d’Urbino, et désireux de se concilier les
faveurs du roi François Ier qui venait de remporter la bataille de Marignan, il obtint
pour son protégé la main de Madeleine de la Tour d’Auvergne. L’enfant issu de
cette union, petite-nièce du pape Léon X, sera une des femmes les plus influentes
de l’histoire de l’Europe : elle s’appellera Catherine de Médicis.
Libère (352-366)
Un pontife versatile
Quand le pape Libère succède à Jules Ier* en 352, les chrétiens se réclamant de
l’arianisme – Jésus est bien fils de Dieu, mais il n’est pas un dieu – sont majoritaires
en Orient et jouissent du soutien de l’empereur Constance, le second fils de
Constantin le Grand. Comme son valeureux prédécesseur, Libère défend l’évêque
Athanase d’Alexandrie, bête noire des arianistes, fidèle au concile de Nicée* malgré
les menaces et intimidations croissantes. Jusqu’à ce que l’empereur, excédé, fasse
arrêter ce pape inflexible pendant le concile de Milan, en 355, et le déporte manu
militari jusqu’en Thrace !
Las ! En relégation, épuisé par les humiliations, le malheureux Libère craque.
Pitoyablement, il consent à condamner Athanase et à renier le « symbole » de
Nicée, obtenant le droit de rentrer à Rome… où son archidiacre Félix a été élu
pape en son absence ! Mais le peuple de Rome manifeste bruyamment son
attachement à Libère aux cris de : « Un seul Dieu, un seul Christ, un seul évêque ! »
Libère, qui n’a plus la confiance des évêques occidentaux, retrouve donc son
siège en tolérant l’arianisme… jusqu’à ce que la mort de Constance le fasse
recouvrer ses convictions précédentes et combattre, à nouveau, les partisans
d’Arius. Faut-il s’étonner que les reniements d’un leader aussi versatile aient
contribué à détériorer l’image du chef de l’Église ? Contrairement à la plupart des
papes de son temps, il n’a pas été canonisé.
Luther (Martin)
Le moine qui dit non
Non, Martin Luther n’était pas un simple moine isolé qui s’éleva un jour, tels
Jeanne d’Arc ou Savonarole, contre les abus de l’Église catholique ! Prêtre, docteur
en théologie, professeur d’écriture sainte à l’université de Wittemberg, père
provincial de l’ordre des Augustins, il avait découvert la papauté et ses abus
manifestes lors d’une mission à Rome en 1510 – sous le règne de Jules II, qui ne fut
pas le pape le plus scandaleux de la Renaissance – et avait poursuivi ses recherches
sur la foi, la grâce, le péché, le salut. Il considérait que Dieu seul, et non l’Église,
pouvait racheter les hommes.
Luther buta surtout sur la pratique des indulgences*, qui permettait d’échanger
ses fautes contre de l’argent et qui contredisait à ses yeux l’enseignement de la
Bible. C’est par les indulgences que Léon X, en 1517, entendait justement financer
l’immense chantier de reconstruction de la basilique Saint-Pierre*. À Wittemberg,
Luther adressa à son évêque les Quatre-vingt-quinze thèses par lesquelles il
s’opposait violemment à la papauté, sur la question des indulgences comme sur
beaucoup d’autres, avant de les diffuser dans les milieux universitaires.
La pensée de Luther se propagea rapidement, au point que Léon X en fut
alerté. Le pape convoqua l’impudent à Rome – sans succès. Le cardinal Cajetan,
nonce apostolique, lui enjoint-il de se calmer ? Il n’en a cure. Le pape publie-t-il en
1520 une bulle intitulée Exsurge Domine ordonnant à ce moine rebelle de se
rétracter ? Luther brûle le texte en public ! Il fallait s’y attendre : quand il publie, en
trois volumes, son appel à la « réformation » de l’Église, il est excommunié. Au
printemps 1521, à l’initiative du très catholique Charles Quint, la diète de Worms
le bannit de l’empire comme « hérétique », le forçant à se réfugier chez son ami
l’électeur de Saxe.
Pourquoi Luther séduit-il ? Parce qu’il va puiser dans l’Écriture sainte de quoi
démonter les écrits souvent contestables et contradictoires des papes de l’époque,
plus connus pour leur goût du luxe que pour leur rigueur intellectuelle et morale.
Et même si la progression de ses idées va contribuer à faire exploser l’Allemagne
impériale, c’est bien sur le plan spirituel qu’il entraîne avec lui toute une partie des
chrétiens d’Europe, qu’on appellera plus tard les protestants.
Dès le début de son combat, en 1518, Luther avait appelé à réunir un concile.
Léon X ne l’entendit pas. Le pape suivant, Adrien VI, comprit qu’il était urgent, en
effet, de procéder à des réformes dans le gouvernement de l’Église, mais il ne retint
pas l’idée du concile, pas plus que son successeur Clément VII. Il faudra attendre
Paul III*, en 1536, pour que soit convoqué un concile à Mantoue et que soit rédigé,
l’année suivante, un rapport – terrifiant – sur l’état de la papauté. Le concile,
plusieurs fois repoussé, allait enfin s’ouvrir à Trente* en 1545, et déclencher la
Contre-Réforme.
À cette date, Martin Luther a quitté l’Église depuis longtemps. Désormais
marié et père de six enfants, auteur d’une traduction de la Bible en allemand et de
bien d’autres écrits, il aura eu le temps, avant de mourir en 1546, de voir se
multiplier ses partisans, puis ses disciples, qui se partagent bientôt en luthériens (en
Allemagne), calvinistes (en Suisse) et anglicans (en Angleterre). L’incendie qu’il a
allumé allait se propager bien après sa mort, et bouleverser toute la chrétienté pour
des siècles.
Maison Sainte-Marthe
La nouvelle résidence papale
Au lendemain du conclave d’octobre 1978, Jean-Paul II décida d’en finir avec
le rituel archaïque et inconfortable des cellules de fortune bricolées à l’intention des
cardinaux électeurs dans le palais apostolique, parfois séparées d’un seul rideau,
sans toilettes appropriées : l’Église avait les moyens d’offrir un hébergement plus
décent à ses plus dignes représentants, souvent septuagénaires ! Le pape polonais
ordonna donc de rénover un ancien hospice situé dans l’enceinte du palais,
derrière l’aula Paul VI où se déroulent désormais les audiences générales.
L’immeuble, construit en 1891, avait recueilli pendant la Seconde Guerre mondiale
les diplomates accrédités auprès du Saint-Siège réfugiés, tour à tour, au gré du sort
des armes…
Ainsi fut réhabilitée la résidence Sainte-Marthe (Domus Sanctae Marthae), un
hôtel ecclésiastique comme il y en a beaucoup à Rome, avec 129 chambres
sobrement meublés, une salle à manger, des salles de réunion et, bien sûr, une
chapelle à chaque étage. L’endroit est géré par les Filles de la Charité de Saint-
Vincent-de-Paul, qu’on reconnaissait naguère à leurs magnifiques cornettes
blanches et qui sont spécialisées… dans l’accueil des personnes sans abri !
La nouvelle vocation de cette hostellerie était donc d’abriter, à chaque
conclave, les cardinaux électeurs – lesquels, quand ils découvrirent les lieux en
2005, se félicitèrent à haute voix de l’initiative du défunt pape polonais. Or, huit
ans plus tard, à la fin du conclave qui aboutit à l’élection du pape François, celui-ci
décida de ne pas emménager dans l’appartement papal, au troisième étage du palais
apostolique, mais de rester l’hôte de la Maison Sainte-Marthe, où il s’est installé au
deuxième étage, dans la suite 201.
Ainsi promu « résidence privée » du Saint-Père, l’immeuble fut sécurisé et ses
appartements répartis d’une façon plus opérationnelle, permettant à l’élu du
conclave, comme il le souhaitait, de rencontrer en toute simplicité – ou presque –
les occupants permanents ou occasionnels de l’hôtellerie, ainsi que ses personnels.
Lesquels ne manqueraient pour rien au monde, chaque matin, la messe de 7 heures
célébrée par le pape dans ce qui est devenu sa chapelle.
Marcinkus (Mgr)
Le « banquier de Dieu »
Le destin d’un pape est toujours imprévisible. Avant son élection en août 649,
le diacre Martin avait fait un brillant parcours au sein de l’Église romaine. Il avait
même été envoyé à Constantinople comme apocrisiaire (ambassadeur) auprès de la
cour impériale pour y représenter le pape Théodore Ier. Non sans difficultés car ce
pontife s’était violemment opposé aux deux principales autorités de l’Orient,
l’empereur Constant II et le patriarche Paul II, tous les deux partisans du
monothélisme, cette tentative de compromis entre les « monophysites » (qui nient
la nature humaine du Christ) et les chrétiens occidentaux, fidèles aux conciles de
Nicée* et de Chalcédoine* où fut définitivement fixée la doctrine de la sainte
Trinité.
Martin avait tiré de ce séjour la conviction qu’un pape devait être
intransigeant, à la fois sur sa propre primauté et sur le terrain théologique. Élu pape
après le décès de son patron Théodore Ier, il affirma spectaculairement son
indépendance : le nouveau chef de l’Église se garda de solliciter l’agrément de
l’empereur – qui, en retour, refusa de le reconnaître – et convoqua un concile à
Rome, au Latran, pour condamner avec force le monothélisme.
Ces deux gestes contestant l’autorité impériale déclenchèrent la fureur de
Constant II, qui envoya ses soldats arrêter le pape en pleine basilique du Latran
avant de le transférer sans ménagement, par mer, à Constantinople. Jeté dans une
prison de droit commun, détenu au secret, privé de soins, l’infortuné Martin
tomba malade. Conduit sur une civière devant un tribunal impérial, il ne parvint
pas à placer les débats sur le terrain religieux : fouetté et humilié en public, il fut
condamné à mort pour « trahison ».
Sur intervention du patriarche de Constantinople, sa peine fut commuée en
détention à perpétuité. Il fut alors expédié au-delà du Bosphore, à Chersonèse
(Kherson), une ville de l’actuelle Crimée, où il mourut d’épuisement en 655,
abandonné de tous. Y compris de sa propre Église romaine qui, sous la pression de
l’empereur, avait élu dès 654 le pape Eugène Ier, plus conciliant. Pauvre Martin,
pauvre misère. Après une aussi tragique destinée, ce malheureux pontife a bien
mérité d’être finalement canonisé par les deux Églises, l’occidentale et l’orientale !
Martin V (1417-1431)
La grande remise en ordre
Quel est donc ce pape qui repose, sous son effigie de laiton, au beau milieu de
la nef de la basilique Saint-Jean-de-Latran ? Fut-il si important, ce personnage
qu’on vénère ainsi, à l’égal de saint Pierre dans sa Confession au Vatican, ou saint
Paul dans la basilique du même nom, hors les murs de la Rome antique ? Non,
certes. Martin V ne fut ni un prophète exceptionnel ni un grand réformateur. Mais
il fut le pape qui restaura le prestige de la papauté romaine après le grand schisme
d’Occident*.
Martin V ne fut pas élu par un conclave*, mais par un concile* réuni à
Constance en 1414 pour mettre fin à ce siècle de décadence alors que trois papes
rivaux se disputaient ce qui restait d’autorité apostolique, un demi-siècle après la
parenthèse d’Avignon*. Après avoir dûment entériné l’abdication de Grégoire XII
et déposé autoritairement Jean XXIII et Benoît XIII, les pères conciliaires – vingt-
deux cardinaux et trente délégués des cinq nations représentées – composèrent un
conclave original qui élit rapidement et à l’unanimité le cardinal Oddone Colonna,
cinquante ans, cultivé et énergique, avec le secret espoir que le nouveau pape serait
dès lors inféodé au nouveau pouvoir « conciliariste ». Heureusement pour ses
successeurs, il n’en fut rien. En n’acceptant pas qu’un concile puisse avoir autorité
sur le pape, Martin V évita à l’Église de sombrer dans une sorte de parlementarisme
qui ne disait rien qui vaille : sur les ruines du Saint Empire romain germanique, les
nations constituaient désormais, en Europe, des pouvoirs politiques et
économiques qui eussent tôt fait de contrôler les conciles à venir pour diriger à leur
guise leurs Églises respectives.
La première décision de Martin V, sincèrement désireux de rétablir l’autorité
du pape, fut de choisir de rentrer à Rome, ce qu’il fit en 1420. Ce choix n’était pas
évident : il fallait assainir la ville, abandonnée à des familles rivales et des bandes de
brigands, et reconquérir les États pontificaux, qui avaient sombré dans le chaos
politique. Le nouveau pape mit dix ans à reprendre le contrôle de ses États et à
rétablir l’ordre dans Rome où tout était à reconstruire : églises, bâtiments publics,
administration, etc. Mais ces dix ans de négociations ardues, de nominations très
politiques, d’opérations militaires parfois sanglantes et de tractations
diplomatiques intenses furent, globalement, un succès.
Positif, le bilan de Martin V ? Voire. Son pontificat montre, une fois encore,
qu’il est vain de qualifier d’un mot l’action des pontifes. En effet, c’est le même
Martin V qui dénonça courageusement les prédications antijuives et les baptêmes
forcés d’enfants juifs, et qui, par ailleurs, lança plusieurs violentes croisades contre
les disciples du réformateur tchèque Jean Hus, excommunié et mort sur le bûcher
en 1415 : de ce pape, les juifs ont donc un bon souvenir, ce qui n’est pas fréquent,
tandis que les Tchèques lui vouent, encore aujourd’hui, une rancune tenace. Quant
aux Romains, ils ont gardé de ce pape un souvenir très favorable qui explique
qu’on l’honore toujours sous son effigie de laiton, au beau milieu de la nef de la
basilique Saint-Jean-de-Latran.
Martyrologe romain
Les saints du calendrier
Dès les premiers temps de l’Église, les chrétiens mirent un soin particulier à
conserver la mémoire de leurs coreligionnaires morts à cause de leur foi. Le jour de
la Pentecôte, Jésus avait demandé à ses disciples d’aller « enseigner toutes les
nations ». De la Palestine à la Gaule en passant par les deux rives de la
Méditerranée, combien d’apôtres, prédicateurs, prêtres, diacres ou évêques se sont
heurtés à l’hostilité des populations autochtones, peu enclines à remplacer leurs
dieux coutumiers ou leurs idoles traditionnelles par cette sombre histoire d’un dieu
en sandales et en trois personnes mort crucifié sur une infâme croix de bois !
D’autres subirent les foudres de l’ordre impérial romain et tombèrent victimes de
persécutions policières, à commencer par les deux principaux animateurs de la
communauté chrétienne de Rome, Pierre le Galiléen et Paul de Tarse.
Or la plupart de ces prosélytes assassinés, torturés, lapidés ou décapités pour
leurs convictions ont fortement impressionné leurs contemporains témoins de leur
courage, au point de susciter, chaque fois, de nouvelles vocations et, souvent,
d’autres martyrs. « Le sang des martyrs est semence de nouveaux chrétiens », notait
justement l’écrivain carthaginois Tertullien. Ces figures exemplaires, en effet, ont
constitué et nourri la mémoire de ces communautés premières.
Un martyrologe, c’est d’abord une liste des martyrs locaux tenue par une
communauté chrétienne ayant pris l’habitude d’en célébrer le souvenir le jour de
leur mort, c’est-à-dire de leur « naissance au Ciel ». Lorsque la pieuse conservation
des reliques de ces martyrs commença à provoquer des dérives politiques ou
mercantiles, et tandis que les « vies de saint » se multipliaient sans grand souci de
leur authenticité historique, la papauté prit les choses en mains. D’abord, au
e
XII siècle, méfiante envers la seule vox populi des communautés locales, elle
s’arrogea le privilège d’entériner les canonisations proposées par les évêques, puis,
au XVIe siècle, elle regroupa ces listes de saints en un seul répertoire, le Martyrologe
romain (Martyrologium romanum). Depuis le XVIIe siècle, celui-ci comprend des
« saints » (qui ont été canonisés) et des « bienheureux » (qui ont été béatifiés) : le
culte des premiers est universel et se voit ordonné, pour près de deux cents d’entre
eux, par le Calendrier romain pour l’Église universelle : dans toute la chrétienté, saint
Bernard est fêté le 20 août, saint François d’Assise le 4 octobre, saint Daniel le
11 décembre, etc. Les seconds ne sont vénérés que dans leur région, leur pays, ou
dans le cadre de leur congrégation religieuse.
Tous les saints ne furent pas des martyrs. L’Église canonisa aussi des ermites
(saint Antoine, saint Gilles), des évêques (saint Germain, saint Denis), puis des
fondateurs d’ordre monastique (saint Benoît, sainte Claire), des bâtisseurs
d’abbaye (saint Bernard, saint Robert de Molesmes) ou de congrégation (sainte
Jeanne de Chantal, sainte Ursule), de grands défenseurs de la chrétienté (sainte
Geneviève, Saint Louis), des modèles universels de charité (saint François d’Assise,
saint Vincent de Paul), des personnes ayant initié un culte nouveau (sainte
Marguerite-Marie, sainte Catherine Labouré), des mystiques réputés (Thérèse de
Lisieux, Hildegarde de Bingen) mais aussi des personnages tout simples, en phase
avec la ferveur populaire, comme Bernadette Soubirous, padre Pio ou le curé d’Ars.
Pourtant, malgré cette diversité, les martyrs n’ont cessé d’être la référence
suprême en matière de sainteté, y compris dans les grandes tragédies politiques du
e
XX siècle, comme ne cessa de le répéter Jean-Paul II* : le pape polonais n’hésita pas
Miséricorde divine
La botte secrète
Il n’est pas de misère qui soit si profonde, de péché qui soit si terrible, que la miséricorde n’y accède.
Deux décennies plus tard, le pape Jean-Paul II a essayé de placer son pontificat
sous le signe de la miséricorde. Sa deuxième encyclique, en 1980, s’appelait « Dives
in misericordia ». Il y commente toutes ces paraboles bibliques qui, du Veau d’or à
l’Enfant prodigue, montrent que la miséricorde divine est plus grande que la justice
humaine, qu’elle peut tout pardonner à un peuple infidèle ou à une humanité
pécheresse, et qu’elle est, en un mot, la clef du Salut. Encore celui-ci ne va-t-il pas
de soi : c’est parce que la miséricorde qu’il prêchait remettait en cause la justice de
son temps, celle des scribes et des pharisiens, que Jésus a été crucifié.
Pourtant, ce texte fondamental de Jean-Paul II a moins frappé l’opinion que
ses deux autres grands textes de ses débuts : « Redemptor hominis », sur les droits de
l’homme, en 1979, et « Laborem exercens », sur le travail et la justice sociale, en
1981. Le pape polonais se référait à une bienheureuse polonaise, sœur Faustyna
Kowalska, apôtre de la miséricorde divine, dont le reste du monde n’avait jamais
entendu parler. Il a eu beau canoniser cette religieuse en l’an 2000, il a eu beau
instituer en 2002 un « dimanche de la miséricorde », il a eu beau consacrer
solennellement le monde à la divine miséricorde, quelques mois plus tard, seuls les
croyants les plus assidus ont suivi le pontife polonais sur ce terrain.
Et voilà qu’en mars 2013 le cardinal Bergoglio, qui vient d’être choisi par le
conclave, se réfère, lui aussi, à cette vertu un peu désuète, inconnue des jeunes
générations, peu développée dans les dictionnaires : la miséricorde. « Ce mot
change tout ! » lance le pape François lors de son premier angélus, quatre jours
après son élection. Sur le moment, on n’y prend pas garde. Un nouveau pape dit
tant et tant de choses nouvelles ! Pourtant, trois semaines plus tard, dans l’homélie
qu’il prononce pour son intronisation au Latran, le nouvel évêque de Rome revient
longuement sur cette notion :
Qu’elle est belle, cette réalité de la foi pour notre vie : la miséricorde de Dieu ! Un amour aussi
grand, aussi profond, celui de Dieu pour nous, un amour qui ne fait pas défaut, qui nous saisit
toujours par la main et nous soutient, nous relève, nous guide. […] Dieu n’est pas impatient comme
nous, nous qui voulons souvent tout et tout de suite ! […] Laissons-nous envelopper par la
miséricorde de Dieu ; comptons sur sa patience qui nous donne toujours du temps !
Cette idée très concrète que Dieu a davantage de patience, face à la misère
humaine, que tous les prêtres, les théologiens ou les juges, le pape François va la
relancer spectaculairement après deux ans de pontificat. D’abord lors de l’angélus
du 11 janvier 2015 où il s’exclame :
— Nous sommes en train de vivre le temps de la miséricorde ! La miséricorde,
c’est maintenant !
Deux mois plus tard, le 13 mars, le pape argentin annonce pour 2016 une
« Année sainte » extraordinaire placée sous le signe de la miséricorde divine. Le
11 avril, une bulle d’indiction précise les dates et les modalités de ce jubilé destiné à
faire comprendre aux croyants que la miséricorde divine est au centre de leur foi,
au cœur de leur espérance. N’est-ce pas cela, la « bonne nouvelle » de l’Évangile ?
Que Dieu aime tant les hommes qu’il est capable de tout leur pardonner ?
Est-ce un hasard si ce rappel fondamental est intervenu entre les deux sessions
d’un synode sur la famille qui divisait profondément l’Église ? Les débats allaient
bon train, en cette année 2015, au sein même du collège des cardinaux : comment
mieux accueillir les divorcés remariés* ou les homosexuels* sans altérer la doctrine,
évidemment immuable, qui fonde et régule, parfois dans les plus infimes détails, la
pastorale de la famille ?
A-t-on bien entendu le pape François déplorer la « rigidité » dont fait trop
souvent preuve l’Église trop préoccupée de « faire observer les commandements de
Dieu » ? Lors d’une messe à Sainte-Marthe, la veille de la seconde partie du Synode,
il cita saint Ambroise :
Missiles
Un médiateur nommé Jean XXIII
Quel ne sera pas l’étonnement des diplomates en poste à Moscou de voir cet
appel du pape, le lendemain, en première page de la Pravda ! Jamais l’organe du
Parti communiste de l’URSS n’avait publié, dans son histoire, la moindre citation
du chef de l’Église catholique. Deux autres informations créeront aussi la surprise –
et le soulagement – à Washington, en ce 25 octobre : d’abord l’observation, venue
de l’Atlantique, que plusieurs navires soviétiques fonçant vers Cuba ont fait demi-
tour ; ensuite un télégramme de Khrouchtchev redéfinissant les termes d’une
négociation possible.
Le pape a-t-il personnellement évité un cataclysme nucléaire ? La réponse doit
être nuancée. D’autres passerelles ont certainement été utilisées pour tenter
d’enrayer le fatal engrenage qui entraînait le monde vers la catastrophe. Ni les
Américains ni les Soviétiques ne reviendront publiquement sur cette médiation
impromptue du pape Jean XXIII : pour les premiers, c’est Kennedy, et lui seul, par
sa fermeté inflexible face aux bolcheviques, qui a sauvé le monde ; et on n’imagine
pas les seconds rendre quelque hommage au chef de l’Église catholique !
Mais il faut lire ce que Nikita Khrouchtchev lui-même, en décembre 1962, a
répondu au journaliste Norman Cousins qu’il avait accepté de recevoir au
Kremlin :
Le pape et moi pouvons diverger sur beaucoup de questions, mais nous sommes unis dans le même
désir de paix. Le plus important est de vivre et de laisser vivre tous les peuples. […] Les Américains
affirment qu’ils sont en mesure de supprimer tous les Russes. Nous le savons. Nous pouvons en
faire autant. […] L’intervention du pape Jean XXIII restera dans l’histoire !
Mitterrand (François)
Mitterrand (François)
Une fascination réciproque
Monnaie-du-pape
Comme des pièces d’un euro
Pourquoi avoir donné ce nom à une plante ? J’ai cherché, je n’ai pas trouvé de
réponse satisfaisante. La monnaie-du-pape est une plante bisannuelle et quasi
sauvage, reconnaissable, la première année, à ses fleurs mauves et vaguement
parfumées qui n’ont pas un grand intérêt. Mais lors de sa deuxième année de vie,
elle produit des fruits qui ressemblent à des écus, nacrés et transparents, d’où son
nom. Appartenant à la famille des Brassicaceae, on l’appelle aussi la « lunaire » ou
l’« herbe aux écus », ou encore la « médaille de Judas », toujours à cause de ces
fruits d’argent, ronds comme des pièces d’un euro (ou comme des petites lunes),
d’abord verts, puis bruns, puis translucides. L’été, on en fait des bouquets séchés
qui durent très longtemps mais qui prennent facilement la poussière.
En l’absence d’étymologie établie, je me plais à penser qu’il y a deux ou trois
siècles la monnaie émise par les papes n’avait pas grande valeur en dehors des
frontières de l’État pontifical : c’est pour cela, probablement, que la sagesse
populaire a surnommé ainsi ces pièces de monnaie transparentes accrochées à leurs
tiges, brillantes dans les reflets du soleil, qui n’avaient évidemment aucune valeur
marchande !
À cet égard, signalons que les temps ont changé : les pièces d’un euro, deux
euros ou cinq euros frappées par l’Istituto poligrafico de la Cité du Vatican depuis
que celle-ci a abandonné l’ancienne lire vaticane, en 2002, sont très prisées par les
collectionneurs, notamment quand elles commémorent l’élection d’un nouveau
pape, et comme leur tirage est volontairement limité, elles voient leur valeur réelle
dépasser largement leur valeur officielle.
La mort d’un pape est toujours un événement planétaire. Mais c’est aussi le
moment de sa vie où il est le plus humain. Le mourant a beau être vêtu richement,
dans un palais somptueux, entouré d’honneurs et de prières, il n’est plus qu’un
homme comme les autres, seul avec sa conscience, bardé de sa seule foi, qui va
comparaître devant Celui auquel il a voué sa vie. Jusqu’à une époque récente, la
cérémonie de son couronnement lui rappelait qu’il était destiné à finir en
poussière : ce jour-là, en réduisant en cendres la poignée d’étoupe traditionnelle,
un simple clerc de la chapelle papale lui lançait, par trois fois, l’antique formule :
— Sic transit gloria mundi ! (« Ainsi passe la gloire du monde ! »)
Le processus qui s’enclenche, à peine le décès constaté, est toujours le même
depuis des siècles, tout d’abord par ces trois coups symboliques frappés avec un
petit marteau d’or par le camerlingue* afin de s’assurer, symboliquement, que le
pape est « vraiment » mort – « Vere papa mortuus ! » – ainsi que le bris de l’anneau
du pêcheur* que le défunt porte au doigt et la pose des scellés sur les appartements
du mort. Mais si ce rituel est quasiment immuable, le décès de cet homme hors du
commun est un épisode personnel, intime, unique, qui ne ressemble à aucune
autre.
Ne mentionnons pas les premiers pontifes, morts martyrs à l’image du premier
d’entre eux, l’apôtre Pierre*, qui fut probablement crucifié sous Néron – mais la
tête en bas, selon la tradition, parce qu’il se considérait indigne de mourir comme
son Maître. En réalité, on ne sait à peu près rien de la façon dont ont disparu ses
successeurs immédiats : crucifiés, eux aussi, ou transpercés d’un glaive, ou déportés
dans un bagne, ou mort au fond d’une prison, ou lapidés par une foule en colère,
ou décapités comme tant d’évêques, de missionnaires ou de prédicateurs des
premiers temps de l’Église ?
À partir de la fin du IIIe siècle, historiens et archéologues en savent davantage
sur la mort des papes – ici, grâce à une inscription gravée sur une pierre tombale,
là, grâce à un hommage posthume rendu dans un texte ancien. Certains pontifes
meurent violemment, qu’ils soient décapités, déportés, assassinés en plein office,
étranglés, victimes d’une émeute ou empoisonnés par leur entourage. D’autres
meurent de maladie (la malaria en emporta plus d’un), ou d’indigestion, ou
d’apoplexie, ou enfermés à vie dans un monastère. Que les âmes sensibles se
rassurent : beaucoup de papes, grâce à Dieu, sont morts de vieillesse !
Même à l’époque moderne, la mort d’un pape a toujours été un événement
extraordinaire. À commencer par celle du malheureux Pie VI*, chassé de Rome par
les troupes du Directoire qui proclamèrent la « République romaine » en
février 1798. Expulsé de son palais, ballotté de monastère en citadelle, on força ce
vieillard de quatre-vingt-un ans à franchir en calèche les Alpes jusqu’à Briançon,
puis on l’enferma à Valence où, exténué, il rendit l’âme le 29 août 1799. L’officier
municipal prononça le décès de « Giovanni Angelo Braschi, exerçant la profession
de pontife ». Le vieux pape n’eut droit qu’à des obsèques civiles.
Pie XI*, quant à lui, est mort deux fois. Les 5 et 6 décembre 1936, les
journalistes du monde entier ont débarqué à Rome pour couvrir les dernières
heures de ce pape robuste, sportif accompli, qui n’avait jamais eu affaire au
moindre médecin. Mais il avait déjà quatre-vingts ans, il ne s’était jamais
économisé, et son corps exténué demandait grâce. Or, à la stupéfaction générale,
après dix jours de souffrances terribles, Pie XI connut une incompréhensible
rémission que beaucoup qualifièrent de « miracle ». Trois ans plus tard, après avoir
publié ses deux célèbres encycliques contre le nazisme et le communisme, Pie XI
s’effondrera d’un coup, dans la nuit du 9 au 10 février 1939, sur le bureau où il
n’avait jamais cessé de travailler.
La mort de Pie XII*, le 9 octobre 1958, fut aussi un événement hors du
commun. D’abord, ce pape avait une personnalité si forte que ni son entourage, ni
le peuple de Rome n’avaient jamais envisagé qu’il puisse mourir, à plus de quatre-
vingts ans, après une désolante agonie. Ensuite, Pie XII exerçait un pouvoir si
personnel qu’il n’avait jamais nommé de secrétaire d’État ni de camerlingue chargé
d’organiser sa succession ! Enfin, l’indélicatesse de son médecin personnel permit
au magazine français Paris Match de publier des photos du pape agonisant qui
provoquèrent un immense scandale.
Le décès de Jean-Paul Ier* fut, de tous, celui qui fit couler le plus d’encre. Que
le sympathique cardinal Luciani fût retrouvé mort dans son lit trente-trois jours
après son élection par le conclave d’août 1978, voilà qui donna lieu à une
incroyable avalanche d’hypothèses farfelues, d’enquêtes bâclées et de révélations
sensationnelles qui ont occulté la terrible vérité : convaincu et mortifié de n’être pas
à la hauteur, le nouveau pape souhaitait que Dieu le rappelle à lui ; le stress qui le
submergea et sa mauvaise santé firent le reste.
Mais la mort qui provoqua le plus d’émotion dans le monde entier fut celle de
Jean-Paul II*, le 2 avril 2005. Après vingt-six ans de règne, le pape polonais – qui
avait failli mourir une première fois sous les balles du terroriste Ali Agça* en 1981 –
s’est éteint après une longue agonie filmée par les caméras de toute la planète. Au
risque de choquer, ce pape « communicant » a voulu montrer, jusqu’à son dernier
souffle, que tout homme gardait sa dignité, fût-il malade, handicapé, grabataire ou
mourant. Ce dernier message, d’une force inouïe, n’est pas pour rien dans la
« réputation de sainteté » qui lui fut aussitôt dévolue et qui a abouti à sa
canonisation.
La renonciation de Benoît XVI*, en 2013, a changé la donne. Le pape François
ayant laissé entendre que les papes à venir suivront son exemple, ce qui n’étonnera
personne, on peut s’attendre à ce que les papes meurent désormais dans la
discrétion : c’est la mort du pape en exercice qui émeut la chrétienté, voire la terre
entière, et non celle d’un pape émérite dont le bilan a été unanimement dressé lors
de sa démission et dont on connaît déjà, et pour cause, le successeur !
Non, la « mule » du pape n’est pas ce délicat soulier rouge porté naguère par
les pontifes de la Renaissance et récemment réhabilité par Benoît XVI ! En fait de
mule, c’est bien de l’animal qu’il s’agit, cet hybride produit d’un âne et d’une
jument qu’on appelle, au masculin, un mulet. Et si la « mule du pape » est entrée
dans l’histoire de l’Église, c’est par le truchement d’une légende dont Alphonse
Daudet, dans les Lettres de mon moulin, a fait un conte animalier qu’ont lu et
commenté tous les écoliers français du XXe siècle.
Cette légende veut que, au temps des papes d’Avignon, un bon vieux pontife
nommé Boniface se fût entiché de sa mule, « une belle mule noire mouchetée de
rouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et pleine, portant fièrement sa
petite tête sèche toute harnachée de pompons » et qu’un garnement facétieux et
cruel, un jour, fît tourner l’animal en bourrique : persécutions, harcèlement,
cruautés diverses, à l’insu du brave pontife ! Selon le récit de Daudet, la mule
rumina sa vengeance pendant sept ans et finit par réduire en miettes son bourreau,
un matin, par « un coup de sabot si terrible que de Pamperigouste même on en vit
la fumée » !
Faut-il préciser qu’à ce jour, aucun historien n’a confirmé cette bien triste
affaire ?
Napoléon
Le bourreau de Pie VII
Des rapports entre Napoléon Ier et la papauté, on a surtout gardé en mémoire le
Sacre de Napoléon, ce gigantesque tableau de David, exposé au Louvre, où l’ex-
Premier consul pose sur la tête de Joséphine de Beauharnais la couronne
d’impératrice sous le regard bienveillant du pape Pie VII* assis sans sa tiare, à peine
reconnaissable, noyé au milieu des évêques, des ministres et des courtisans. Les
amateurs connaissent aussi l’esquisse du peintre représentant un Napoléon se
couronnant lui-même, debout, de la main droite, tel un empereur romain, devant
un Pie VII complètement atone.
Ces deux images de propagande ne sauraient résumer quinze années de vives
tensions entre Napoléon et le seul pouvoir qui prétendît se prévaloir d’un ordre
supérieur au sien, même aux plus beaux jours de l’Empire. Passons sur la
campagne d’Italie qui vit le fringant général Bonaparte, âgé de vingt-huit ans,
chevaucher victorieusement vers Milan, Bologne, Ferrare et Ravenne avant de
forcer le pape Pie VI* à signer le traité de Tolentino en février 1797. Si Bonaparte
ne s’est pas privé de piller les États pontificaux avant de regagner la France, ce n’est
pas lui mais le général Berthier, sur ordre du Directoire, qui força ensuite le vieux
pontife à quitter Rome pour aller mourir lamentablement, le 29 août 1799, dans
une geôle de la citadelle de Valence, au bord du Rhône.
Un an plus tard, quand Bonaparte parvient au sommet du pouvoir, il veut
réconcilier les Français divisés et meurtris par la politique antireligieuse de la
Révolution. Dans ce dessein, il fait savoir au nouveau pape, Pie VII, qu’il entend
conclure avec lui un nouveau concordat… dont il lui dicte les termes ! Refus du
pape, colère de Napoléon qui déteste qu’on lui résiste et qui impose au secrétaire
d’État Ercole Consalvi*, en juillet 1801, la signature d’un concordat où le
catholicisme n’est plus que « la religion de la majorité des citoyens français », ainsi
que plusieurs lois organiques, non négociées, qui dénaturent complètement le texte
du prétendu concordat.
Napoléon contre Pie VII, c’est le pot de fer contre le pot de terre. Quand le
premier ordonne au second de venir le sacrer empereur, en 1804, à Notre-Dame
de Paris, il lui fait comprendre qu’il doit obéir « dans son intérêt ». Après quatre
mois d’hésitations, Pie VII finit par céder. Après vingt-cinq jours d’un voyage
épuisant, le 2 décembre, Napoléon humilie le malheureux pontife en se coiffant
lui-même de la couronne impériale et en couronnant personnellement son
épouse : c’est cette cérémonie clinquante et dépourvue de toute spiritualité que
David immortalisera sur sa toile.
Le pire est encore à venir. Au retour d’Austerlitz, en janvier 1806, Napoléon Ier
se proclame « empereur de Rome », stipulant au pape qu’il devient son vassal et
qu’en tant que tel, il est prié de soutenir la guerre que l’Empire mène contre
l’Angleterre. Nouveau refus du pape, nouvelle colère de Napoléon qui décide, sans
prévenir, d’occuper les territoires pontificaux de Bénévent et Pontecorvo avant de
les offrir respectivement à Talleyrand et Bernadotte. Pis, en février 1808, l’armée
impériale occupe Rome et l’annexe à la France : la capitale de l’Église universelle
devient le chef-lieu des « Bouches-du-Tibre », directement relié à Paris par la Route
o
impériale n 6 !
Arrive ce qui devait arriver : Pie VII excommunie Napoléon. Celui-ci,
interloqué, réplique à sa façon : le pape est arrêté, arraché de son palais et emmené
de force vers Florence, Grenoble puis Savone, près de Gênes, où il restera
emprisonné pendant trois ans. Durant cette détention, Napoléon tente de
reconstituer un gouvernement de l’Église à sa botte, à Paris, soudoyant et menaçant
les cardinaux. Sans succès. Il finit par faire venir son illustre prisonnier au château
de Fontainebleau en juin 1812, mais le sort, cet été-là, semble vaciller. La campagne
de Russie tourne au désastre, et c’est un empereur affaibli qui propose au pape un
nouveau concordat, évidemment à sa main. Fatigué, ébranlé, déprimé, Pie VII
accepte, puis se rétracte. C’est l’impasse. Pour ne pas se mettre à dos tous les
catholiques d’Europe, Napoléon autorise le pape à rentrer à Rome au printemps
1814. Les déboires militaires de l’Empereur permettront au pontife épuisé, après la
défaite de Waterloo et le départ de son indéfectible ennemi pour Sainte-Hélène, de
reprendre le pouvoir à Rome et d’y exercer sa mission encore pendant huit ans.
Un empereur gagne ses galons sur les champs de bataille, un pape se forge une
réputation par sa piété et sa miséricorde : après la chute de l’Empire, Pie VII, pas
rancunier, offrira à Maria Letizia Bonaparte, la propre mère de Napoléon, de se
réfugier à Rome, où elle vivra encore quinze ans !
C’était le 22 octobre 1978. Quatre jours plus tôt, le conclave avait créé la
sensation en élisant un pape polonais. L’archevêque de Cracovie, Karol Wojtyla,
aussi surpris que le reste de la chrétienté, avait prononcé quelques mots en italien
depuis la loggia des Bénédictions. Le lendemain, il s’était adressé aux cardinaux,
puis il avait échangé quelques propos, dans toutes les langues, avec les journalistes
du monde entier. Mais en ce dimanche où l’Église inaugurait solennellement ce
nouveau pontificat, chacun attendait avec curiosité la première grande homélie du
pape Jean-Paul II.
On ne fut pas déçu. Le nouveau pontife évoqua d’abord la figure de Simon-
Pierre qui eût évidemment préféré, dit-il, rester en Galilée. Il souligna qu’il était
lui-même issu d’une nation, la Pologne, qui fut toujours fidèle à la papauté malgré
les aléas de l’histoire. Et puis, soudain, ce fut l’événement :
— Non abbiate paura !
Traduction française : « N’ayez pas peur ! » L’assemblée sursaute. Les dos se
redressent, les visages se figent, l’assistance redouble d’attention tandis que
l’orateur précise et élargit son propos :
N’ayez pas peur d’accueillir le Christ et d’accepter son pouvoir ! N’ayez pas peur ! Ouvrez toutes
grandes les portes au Christ ! À son pouvoir salvateur, ouvrez les frontières des États, les systèmes
économiques et politiques, les vastes champs de la culture, de la civilisation et du développement !
N’ayez pas peur !
On ne sait pas encore que Karol Wojtyla, dans sa jeunesse, a été comédien. On
découvre qu’il maîtrise parfaitement le parler, le ton, les silences, la progression
dramatique d’une anaphore qui fait vibrer les mots et frissonner ceux qui les
entendent. On ne sait pas non plus qu’il a été journaliste et qu’il a appris, jeune
prêtre, à introduire une idée, à la mettre en valeur, à la traduire en une formule
pour mieux faire passer son message. Il n’y a aucun doute, ce « N’ayez pas peur ! »
est le véritable programme de son pontificat.
Les croyants le reçoivent cinq sur cinq. Un peu comme un soulagement. Après
les remous de l’après-concile, après les tourments de l’après-1968, après les
polémiques, les reculs et les doutes qui ont fragilisé l’Église catholique depuis une
dizaine d’années, le nouveau pape venu de Pologne – où l’on sait ce que le courage
veut dire – en appelle à la détermination, à la confiance et à l’espérance. Ce n’est
pas un vœu pieux, c’est une feuille de route.
Au-delà de ses propres ouailles, le pape s’adresse aussi aux hommes de son
temps. Il sait que son arrivée sur le trône de saint Pierre intrigue le monde entier.
La période est troublée, la paix est menacée par les tensions entre l’Est et l’Ouest, la
mondialisation provoque des chocs et des ruptures difficiles à vivre, le tiers-monde
désespère de s’extirper de la pauvreté. À quelques milliards d’humains guettés par
le découragement, le pape propose, tout simplement, de retrouver l’espoir.
Mais il est un troisième public, une population à laquelle on n’a pas encore pris
garde, qui entend ce discours à sa façon. Derrière le rideau de fer, des centaines de
millions de braves gens vivent sous un régime politique reposant sur la force, donc
sur la peur. Pour les Polonais, les Hongrois, les Slovaques, les Lituaniens, mais
aussi pour tous les non-catholiques de cette partie du monde, le discours du pape
slave est un incroyable appel à la résistance. Au sens fort, c’est un programme
politique.
Quatre jours après son élection, en trois petits mots simples, le pape Jean-
Paul II a commencé à changer la face du monde.
Nicolas V (1447-1455)
Les prémices de la Renaissance
Le seul intitulé de cette école nous transporte dans un monde irréel, éthéré,
feutré, sentant l’encaustique et respirant l’intelligence. Des couloirs où l’on
chuchote en latin entre deux cours, des amphithéâtres où se succèdent d’éminents
professeurs compassés, des salles de bibliothèque où l’on entendrait une mouche
voler. Et, à la fin de leurs études, d’élégants diplomates en soutane filetée,
évidemment polyglottes, capables de damer le pion à tous les diplomates de la
terre. Ce n’est pas pour rien que les Français comparent généralement cette
institution à l’ENA (École nationale d’administration) qui forme l’élite de leurs
dirigeants.
L’académie fut fondée sous Clément XI, en 1701, et devint vite une pépinière
de futurs diplomates destinés à représenter le Saint-Siège auprès des diverses
monarchies européennes. Son recrutement était soumis à deux conditions : avoir
déjà accompli un cycle d’études supérieures et appartenir à la noblesse – italienne,
d’abord, puis européenne. Cette école unique au monde fut longtemps un vivier
où les papes allaient recruter les monsignori discrets, brillants et efficaces qui
donnèrent à la diplomatie pontificale et à ses services plus ou moins secrets la
réputation d’excellence qu’elle a encore aujourd’hui.
L’académie évolua au fil de ses trois siècles d’existence, par-delà les aventures et
les drames que connut la papauté. Elle forma plusieurs secrétaires d’État
(Rampolla, Merry del Val, Casaroli) et plusieurs papes (Léon XIII, Benoît XV,
e
Paul VI). À la fin du XIX siècle, un pape visionnaire ajouta à son cursus classique,
fondé sur le droit, l’enseignement des matières économiques et sociales. En 1937,
Pie XI rattacha l’école à la secrétairerie d’État* et, deux ans plus tard, la débaptisa
pour lui donner un nom moins hautain : elle devint l’Académie pontificale
ecclésiastique. Le cardinal Pacelli, qui allait lui succéder sous le nom de Pie XII,
n’en fut jamais l’élève mais y enseigna pendant plusieurs années.
Sur proposition de leurs évêques respectifs, une vingtaine de prêtres de toutes
nationalités, qui se préparent aux plus hautes responsabilités curiales, rejoignent ce
corps d’élite chaque année. Non sans être observés de près sur la solidité de leurs
convictions : quand il était allé visiter l’Académie, en 2001, le pape Jean-Paul II
avait rappelé à ces jeunes gens qu’ils n’étaient pas appelés aux honneurs, mais à la
sainteté, et que la signature d’un concordat n’était rien par rapport à l’annonce de
l’Évangile. Voilà qui distingue ces jeunes gens, en effet, des élèves de l’ENA.
Pendant longtemps, les papes ont gardé leur prénom. Victor, Zéphyrin, Denys,
Félix, Eutychien et Boniface s’appelaient ainsi dans leur vie antérieure. Or, en 533,
les chrétiens de Rome élurent un vieux prêtre de la paroisse Saint-Clément qui
s’appelait Mercure. Un pape portant le nom d’un dieu païen, ce n’était pas
convenable ! Aussi le sage Mercure choisit-il de s’appeler « Jean II », en souvenir de
Jean Ier *, un pape qu’il avait bien connu et qui était mort en martyr dix ans plus
tôt.
La tradition bascula définitivement en 983. Cette année-là, l’empereur Otton II
poussa sur le trône apostolique son propre chancelier, qui était évêque de Pavie et
qui s’appelait Pierre Campanora. Par respect pour le Prince des Apôtres, le
nouveau pontife choisit le nom de Jean XIV. Les rares « Pierre » qui accéderont
aussi à la papauté plus tard changeront de nom – comme Serge IV en 1009. Il faut
dire qu’à partir de cette époque, tous les nouveaux pontifes romains changèrent de
prénom lors de leur élection – à l’exception, pour être exact, d’Adrien VI en 1522 et
de Marcel II en 1555. Désormais, un rituel spécial est venu s’ajouter aux formules
suivant l’élection d’un nouveau pape par le conclave. C’est le doyen du Sacré
Collège qui pose à l’élu la question :
— Quo nomine vis vocari ? (« De quel nom veux-tu être appelé ? »)
L’histoire des 266 papes est pleine d’anecdotes concernant les numéros des
papes. Ainsi le pape Étienne II, élu le 23 mars 752, étant mort le 25 mars sans avoir
été consacré, son successeur choisit de s’appeler Étienne II, lui aussi. Sur le même
schéma, le cardinal Roncalli, élu en 1958, choisit de s’appeler Jean XXIII alors
qu’un « Jean XXIII » figurait déjà dans la liste : ce pape élu par le concile de Pise en
1410, destitué quatre ans plus tard par le concile de Constance qu’il avait lui-même
convoqué, a ainsi rejoint définitivement la catégorie des antipapes* !
Le 13 mars 2013, apprenant que le cardinal argentin Jorge Mario Bergoglio,
tout juste élu, avait choisi de s’appeler « François » en référence à saint François
d’Assise, les médias francophones l’ont immédiatement appelé « François Ier ».
Mais chacun se rendit compte qu’on allait systématiquement le confondre avec
l’un des rois de France les plus populaires, François Ier, adversaire de Charles Quint
et vainqueur de la bataille de Marignan en 1515. D’un coup, sans concertation,
tous les commentateurs francophones se mirent à l’appeler « le pape François »*,
justifiant cette appellation par le fait qu’il n’y avait pas eu, et pour cause, de
« François II ». Faisant mine d’oublier au passage que la terre entière avait célébré,
quarante ans plus tôt, l’élection de « Jean-Paul Ier » qui ne pouvait pas savoir, et
pour cause, qu’il y aurait très rapidement un pape nommé Jean-Paul II ! Mais il est
vrai que les médias auraient eu du mal à expliquer que « François Ier » recevait en
audience le président de la République française, invitait au dialogue avec l’islam
ou rêvait de visiter la Chine !
Nonce (apostolique)
Des ambassadeurs extraordinaires
Le nonce apostolique n’est pas un ambassadeur comme les autres. Certes, il est
le représentant officiel du Saint-Siège auprès de l’État où il est en poste, mais son
rôle est aussi d’ordre religieux puisqu’il exerce la tutelle pontificale sur la
conférence épiscopale de l’endroit. Sauf cas particuliers, c’est par le nonce
apostolique que passent toutes les promotions des évêques locaux,
systématiquement soumises à l’approbation du pape. C’est dire si le travail d’un
nonce, selon les situations et les rapports de force, a pu être parfois délicat !
Le premier nonce dont l’histoire a retenu le nom fut Mgr Stefano Nardini,
nommé à Paris par le pape Paul II en 1467. Ce prélat fut invité à mener en
permanence, au nom du Saint-Siège, les difficiles négociations avec le roi Louis XI
sur l’application de la Pragmatique Sanction de Bourges – une ordonnance datant
de Charles VII qui donnait au roi de France toute autorité sur les nominations
épiscopales. C’est bien le contrôle de la nomination des évêques qui fut à l’origine
de cette fonction, auparavant assumée par des « légats » temporaires, provisoires
ou intermittents.
Quelques années plus tard, le pape Léon X, interlocuteur privilégié du roi
François Ier, organisa plus systématiquement la représentation permanente du
Saint-Siège par des agents à demeure : des nonciatures furent ainsi créées en
Espagne, dans le Saint Empire, à Venise, puis en Toscane et en Savoie, à Cologne,
Lucerne, Bruxelles, etc. Il y a aujourd’hui plus de cent nonces apostoliques en poste
aux quatre coins de la planète.
Depuis le congrès de Vienne de 1815, cet ambassadeur extraordinaire et
plénipotentiaire de première classe est, de droit, le « doyen » du corps
diplomatique. Ce privilège a été confirmé en 1961 dans la Convention
internationale de Vienne sur les relations entre États. C’est pour cela que le nonce
est traditionnellement chargé, lors des vœux du corps diplomatique, de prononcer
le discours d’usage.
C’est cette coutume qui, après le renvoi du nonce Valerio Valeri à l’automne
1944, précipita la nomination à Paris de Giuseppe Roncalli, futur Jean XXIII, dans
les tout derniers jours de cette année agitée : Pie XII* avait appris que, en l’absence
du nonce, le doyen du corps diplomatique à qui reviendrait de prononcer le
premier discours des vœux dans la France libérée serait l’ambassadeur soviétique
Oleg Bogomolov ! Pas question de faire un tel cadeau aux Soviets : à peine rentré
d’Ankara, où il était délégué apostolique, Roncalli fut dépêché en catastrophe à
Paris, par avion, avec un discours tout écrit dans la poche de sa soutane…
Nonciature (à Paris)
Un hôtel à l’Alma
Nonce apostolique en France : voilà, depuis cinq siècles, un des postes les plus
enviés de la diplomatie vaticane ! Ne serait-ce que pour la beauté des résidences où,
sauf exception, les nonces en poste à Paris ont toujours résidé. Comme, sous
er
François I , l’hôtel de La Rochepot, rue Saint-Antoine ; ou, sous Louis XIII,
l’ancienne maison des abbés de Cluny, rue des Mathurins, qui abrita, entre autres,
un nonce nommé Giulio Mazarini – le seul nonce qui soit devenu, sous le nom de
Mazarin, Premier ministre de la France !
À part quelques incursions du côté de la place Royale (aujourd’hui place des
Vosges), de l’île Saint-Louis ou du Palais-Royal, les nonces ont presque toujours
habité dans des hôtels plus ou moins opulents du faubourg Saint-Germain : rue de
Seine, rue de Verneuil, rue des Saints-Pères, rue Saint-Guillaume, rue de
l’Université… jusqu’en 1791, lorsque les révolutionnaires forcèrent le malheureux
comte Dugnani à quitter le somptueux hôtel de Broglie qu’il habitait : quand les
manifestants en colère commencèrent à brandir des mannequins du pape Pie VI*
et les jeter dans les flammes, le nonce comprit qu’il était temps, pour lui, d’aller se
mettre à l’abri en Italie !
Sous Napoléon, le concordat de 1801 permit à un nouveau cardinal-légat,
Mgr Caprara, de s’installer dans le bel hôtel de Montmorin, rue Plumet
(aujourd’hui rue Oudinot), spécialement loué pour lui par le Premier consul, puis
au bout de la rue de Varenne, dans le magnifique hôtel Biron (aujourd’hui musée
Rodin) où il finit ses jours. Ses successeurs choisirent de belles résidences du
faubourg Saint-Germain, notamment l’élégant hôtel de Laigue, rue Saint-
Guillaume, puis l’hôtel de Périgord, rue de l’Université, aujourd’hui disparu,
puis l’hôtel de Montalivet, rue de Varenne, juste en face de l’hôtel Matignon.
Jusqu’alors, chacun nouveau nonce devait louer un logement et des bureaux
pour une vingtaine de collaborateurs. Le pape Léon XIII* décida d’acquérir une
résidence permanente pour en faire sa nonciature. Il s’en est fallu de peu, en 1889,
que celle-ci s’installe au 6, place de la Concorde, dans un bel hôtel légué par la très
pieuse et très riche marquise du Plessis-Bellière, qui jouxtait l’actuel hôtel Crillon.
Mais les temps n’étaient guère favorables à la religion : les tribunaux français
jugèrent que le pape ne pouvait pas bénéficier d’un tel héritage. En 1904, la rupture
des relations diplomatiques entre la France et le Vatican, prélude à la séparation des
Églises et de l’État, régla l’affaire : le 11 décembre 1906, le représentant officieux du
pape, Mgr Montagnini Di Mirabello, fut expulsé de son hôtel du 10, rue de l’Élysée
– voisin du palais présidentiel – pour être reconduit gare de Lyon et jeté dans le
premier train en partance pour l’Italie !
Quinze ans plus tard, Benoît XV* reprit langue avec la France. Il envoya à Paris
un de ses meilleurs diplomates, Mgr Ceretti, qui loua à des amis un hôtel rue
Vaneau, puis un autre avenue Kléber, puis un troisième boulevard des Invalides.
En novembre 1923, enfin, la nonciature s’installa en bas de l’avenue du Trocadéro
(aujourd’hui avenue du Président-Wilson) dans l’hôtel particulier qui avait été
celui du prince Albert de Monaco, décédé en juin 1922. C’est là, dans cette vaste
demeure aux boiseries austères et entourée d’une grille aveugle, que résideront
désormais tous les nonces, de Mgr Maglione, futur secrétaire d’État de Pie XII, à
l’actuel représentant du pape François en passant par Mgr Roncalli, futur
Jean XXIII*.
À deux pas de la résidence, dans les couloirs de la station de métro Alma-
Marceau figure un plan du quartier. D’habitude, les ambassades sont mentionnées
sur ces panneaux. Pas celle-là. Sans doute la RATP considère-t-elle qu’une
nonciature, décidément, n’est pas une ambassade comme les autres.
Non expedit
Ni élus, ni électeurs
Pallium
Une symbolique extrême
Papamobile
Étranges voitures de fonction
Pape (Nom)
D’abord l’évêque de Rome
Qui a eu l’idée d’inventer une fonction pareille ? Quel génie, quel devin, quel
prophète a imaginé cette formule d’autorité capable de durer deux mille ans, c’est-
à-dire bien plus que tous les empereurs, rois, présidents et autres dictateurs ? À
quel mystérieux visionnaire les catholiques d’aujourd’hui doivent-ils d’avoir à la
tête de leur communauté de 1,2 milliard de fidèles un chef spirituel quasi
incontesté – même si le responsable d’une telle institution ne peut pas ne pas
susciter, ici ou là, des critiques ou des oppositions.
La papauté, on s’en doute, n’est l’invention de personne. À aucun endroit,
dans l’Évangile, on ne trouve ce concept. Quand Jésus explique à Simon-Pierre*
qu’il se repose sur lui pour « bâtir son Église », quand il lui ordonne « Pais mes
agneaux, pais mes brebis », il ne parle évidemment ni de Rome, ni de papauté, ni
de curie, ni de « saint siège ». À l’époque, le mot pape lui-même (pappas en grec)
ne veut pas dire « chef » mais « père », ou plutôt « papa », dans une acception plus
proche de « mon papa chéri » que de « chef de famille » ou « patriarche » !
Les premiers chrétiens se sont organisés comme ils ont pu. Avec les moyens du
bord, en fonction des habitudes locales, et souvent dans la clandestinité. Les Épîtres
de saint Paul en disent long sur la désorganisation des premières communautés –
les Galates, les Corinthiens, les Romains, les Thessaloniciens – qui se regroupaient
autour de prédicateurs, de prophètes, de sages et de meneurs d’hommes parmi
lesquels ils désignaient les ministres du culte, ceux qui perpétuaient le sacrifice de
Jésus : les presbytres, dont les plus importants seront appelés épiscopes. Ce sont les
premiers responsables « religieux », qu’on appellera plus tard les prêtres et les
évêques. Et puis, pour organiser la communauté, les rites et la liturgie, les apôtres
ont désigné des diacres, dont la vocation était clairement de soulager les premiers
des soucis matériels, de l’organisation du repas eucharistique, etc. D’après les
historiens, les disciples du Christ ont porté une attention extrême à la désignation
des épiscopes, responsables de la transmission de la foi : on comprend que ce souci,
pour les dirigeants de l’Église, sera toujours prioritaire…
Mais pour l’heure, dans tout cela, pas l’ombre d’un pape. À Rome encore
moins qu’ailleurs : bien avant l’arrivée de Simon-Pierre dans la capitale de l’empire,
il y a des chrétiens en ville, qui sont des juifs convertis. Ils sont habitués à confier
aux rabbins, qui connaissent la loi et les textes sacrés, la prédication et le soin de
trancher leurs conflits internes, et aux lévites la responsabilité d’assurer le service
divin, les offices et les chœurs. Les épiscopes et les diacres reproduiront cette
répartition des tâches. Mais personne n’imagine, alors, une autorité religieuse
unique à vocation universelle.
Au fil des décennies, quand elle devra se doter d’une hiérarchie plus solide, la
communauté chrétienne sera aussi influencée par la structure verticale et la
discipline quasi militaire qui fondent le pouvoir impérial à Rome. À la fin du
e
IV siècle, quand l’empereur Constantin fait du christianisme une religion officielle,
l’évêque de Rome paraît le mieux placé pour devenir le premier référent de
l’empereur pour les affaires ecclésiales. C’est à cette époque que l’évêque Libère* –
il est trop tôt pour l’appeler « pape » – emploie pour la première fois le terme de
« Siège apostolique » et que se dessine, non sans contestations locales et
déchirements internes, la primauté de l’évêque de Rome sur tous les patriarches,
archevêques et évêques de la chrétienté.
Dans tout ce processus, aucune trace de « pape » ou de « papauté » ! La
première fois qu’on rencontre ce mot, c’est à Alexandrie, en 306, lorsque les
chrétiens de la ville, reconnaissants, appelèrent ainsi leur évêque Pierre, qui avait eu
une conduite exemplaire pendant les persécutions de Dioclétien. Ce titre, à forte
charge affective, va être bientôt attribué à tous les évêques. Mais à partir du
e
VI siècle, l’appellation sera progressivement réservée au seul évêque de Rome. En
1075, Grégoire VII donne à cette coutume une forme officielle : seul le chef
suprême de l’Église aura droit, désormais, au titre de « pape ».
Et pourtant, on est toujours surpris de lire la liste des titres pontificaux
mentionnés au début de l’Annuario pontificio* :
Évêque de Rome
Vicaire de Jésus-Christ
Successeur du Prince des Apôtres
Pontife suprême de l’Église universelle
Primat d’Italie
Archevêque métropolitain de la province de Rome
Souverain de l’État de la Cité du Vatican
Victor Hugo n’a pas inventé son « pape des fous » : au Moyen Âge, une vieille
coutume païenne et subversive instaurait, un jour par an, une « fête des fous » au
cours de laquelle de jeunes farceurs entraient dans l’église du village derrière un
clerc, quelquefois un âne, après l’avoir sacré évêque… ou pape ! C’est dans le délire
transgressif de cette élection du « pape des fous » que commence le roman Notre-
Dame de Paris.
C’est par extension que l’écrivain bourguignon Henri Vincenot a surnommé
« pape des escargots » le héros de son roman du même nom. Non pas que le brave
La Gazette fût un spécialiste reconnu des gastéropodes, mais l’homme des bois, à
force de vivre comme un sauvage, lui qui n’était plus personne et ne pouvait
prétendre à aucune distinction humaine, avait voulu se faire une place dans le
monde : il s’était lui-même sacré « pape » de ses petits compagnons à coquille !
Papesse Jeanne
Un énorme scandale
Il était une fois, dans les années 850-880, une jeune et brillante jeune fille
originaire de Rhénanie, prénommée Johanna, qui fit des études poussées en
Angleterre puis à Athènes et qui, déguisée en moine, obtint un poste de lecteur à la
curie romaine. Devenue prélat, puis nommée cardinal, elle faisait l’unanimité par
son érudition, son éloquence, sa discrétion et sa piété, au point qu’à la mort du
pape, qu’elle servait avec tant de talent, elle fut élue par le peuple de Rome, par
acclamation, sur le trône de saint Pierre. Par prudence, elle sortait peu du palais
apostolique. Mais un jour, lors de la traditionnelle procession de la Fête-Dieu, à
mi-chemin entre la basilique Saint-Pierre et celle du Latran, à la hauteur de l’église
Saint-Clément, Jeanne glissa de son cheval et, à même le sol, accoucha en public.
Le pape était une femme ! Le scandale fut énorme, au point que la population
lapida la malheureuse. Clap de fin.
Ainsi peut se résumer l’extraordinaire histoire de la papesse Jeanne, qui
comporte de multiples variantes. Allons droit au fait : elle est totalement fausse.
Beaucoup d’indices le confirment : d’abord, l’examen attentif de la succession des
papes de l’époque ne laisse pas place à un tel épisode ; ensuite, il n’existait pas
encore, en ce temps-là, de véritable université en Angleterre ni en Grèce ; par
ailleurs, la Fête-Dieu ne sera instaurée par l’Église qu’un siècle après cette affaire ;
enfin, le seul pape dont le règne correspond à ce récit, c’est Jean VIII*, et il est tout
simplement impossible, d’après les historiens, qu’il ait pu tromper quiconque sur
son sexe. De même, tous les historiens de la papauté s’accordent pour qualifier de
fable la coutume prétendument instituée au Vatican pour vérifier, après un
conclave, que le pape élu possède bien tous les attributs de la virilité requise pour
exercer la fonction : Duos habet et bene pendentes !*
On ignore l’origine de cette légende, qui fait confusément référence à plusieurs
mythes ancrés depuis des lustres dans la mémoire collective – le Moyen Âge est une
mine d’or pour les amateurs d’histoires mêlant la religion, le sexe, le péché et le
mystère. En revanche, on en connaît le premier récit, rédigé en 1255 par un
dominicain lorrain, Jean de Mailly, qui précise au début de sa chronique qu’elle
mérite d’être « vérifiée ». Les deux sources suivantes sont des chroniques signées
par Étienne de Bourbon (en 1260) et Martin d’Opava (en 1280), deux autres
dominicains qui connaissaient certainement les écrits de leur frère d’ordre. Il a suffi
que le grand écrivain toscan Boccace s’empare de cette histoire dans son De
mulieribus claris, un best-seller sur les « femmes célèbres » publié en 1374 – qui
n’aurait rien eu à envier aux meilleurs covers de la presse people d’aujourd’hui –
pendant accréditer le mythe de la papesse Jeanne pendant plusieurs siècles.
Il fallait s’y attendre, les détracteurs de la papauté se saisirent de ces récits
sensationnels pour ridiculiser l’institution papale. Les protestants Jean Hus,
Théodore de Bèze, Calvin et même Luther, ainsi que nombre de prédicateurs
anglicans, en firent un argument à charge. Encore aujourd’hui, nombre de libres
penseurs et d’anticléricaux compulsifs passent un temps fou, sur Internet, à
avancer preuve sur preuve pour authentifier ce formidable « scandale ».
C’est surtout le côté romanesque d’un tel destin qui, dans la veine de Boccace,
va l’imposer à l’imaginaire d’un monde avide de « révélations » sulfureuses et de
« secrets » ambigus. Combien de romans (d’Emmanuel Roïdis à Yves Bichet) et de
films (de Michael Anderson à Sönke Wortmann) ont repris ce sujet qui, d’un seul
mot, dans toutes les langues, suscite une irrépressible curiosité : La Pontifice, Pope
Joan, La Popessa, Die Päpstin, Papisa Joana, etc. Et Dieu sait qu’en voyant Liv
Ullmann interpréter le rôle, au temps où j’étais étudiant, j’avais envie d’y croire !
Le mythe de la papesse Jeanne s’inscrit aujourd’hui dans la liste des grandes
énigmes de l’histoire qui passent et repassent sur toutes les chaînes de télévision du
monde, entre le mystère de l’homme au Masque de fer et l’attentat contre le
président Kennedy. C’est dire s’il n’est pas près de s’éteindre !
J’emprunte l’anecdote qui suit à Eusèbe de Césarée, l’historien qui raconta par
le menu les secrets du Vatican de la première époque. Au milieu du IIe siècle, le
vénérable et très respecté évêque Polycarpe de Smyrne traversa toute la
Méditerranée – ce n’était pas une mince affaire, en ce temps-là – pour aller
rencontrer à Rome le saint pape Anicet et procéder avec lui à d’importants
ajustements liturgiques et disciplinaires. Les deux hommes se mirent d’accord sur
la plupart des sujets, sauf un : la date de la fête de Pâques.
À Rome, les chrétiens avaient pris l’habitude de fêter la Résurrection le
dimanche, tandis que, dans tout l’Orient, on célébrait Pâques le même jour que les
juifs, c’est-à-dire le 14 du mois de Nissan. Le compromis était facile : il suffisait de
fixer la date de Pâques, par exemple, au dimanche suivant le 14 du mois de Nissan !
Mais les deux sages – par respect l’un pour l’autre, précise Eusèbe de Césarée –
estimèrent que chacun pouvait considérer sa coutume, orientale ou romaine,
comme légitime.
Fatale procrastination ! Quand la tension s’accrut entre les Églises d’Orient et
d’Occident, ce sujet mineur, presque technique, devint une cause de grave
divergence et envenima plus d’un synode, de la Mésopotamie jusqu’à la Gaule.
Pour mettre un terme à ces polémiques inutiles, l’énergique pape Victor, vers 190,
ordonna à tous les chrétiens, une fois pour toutes, de fêter Pâques le dimanche
suivant la Pâques juive, sous peine de rupture de la communion ! Peine perdue :
cet acte d’autorité suscita un vif agacement dans tout le reste de la chrétienté, et ne
fut suivi d’aucun effet.
Au concile de Nicée*, convoqué par Constantin* en 325 pour que les chrétiens,
enfin reconnus, unifient leurs pratiques dans tout l’empire, les évêques présents se
mirent d’accord sur la définition suivante :
Pâques est le dimanche qui suit le quatorzième jour de la Lune qui atteint cet âge le 21 mars
(l’équinoxe de printemps) ou immédiatement après.
Parfait ! Sauf que le calcul fondé sur la tradition juive – dont le calendrier fait
commencer chaque mois à la pleine lune, ce qui oblige à des ajustements
réguliers – s’est révélé incroyablement complexe. L’évêque d’Alexandrie, entouré
d’astronomes réputés, s’est donc efforcé d’établir une règle valable pour tous les
chrétiens et qui ne fît aucune référence à la tradition juive ! Ce mode de calcul dit
« alexandrin » fut validé en 526 pour l’ensemble du monde chrétien par le pape
Boniface II, conseillé par le moine et érudit Denys le Petit. Ouf !
Patatras ! Il fallut tout revoir lorsqu’en 1582 le pape Grégoire XIII* réforma le
calendrier en retirant dix jours à l’ancien calendrier julien. D’abord, le nouveau
calcul de la date de Pâques s’est avéré encore plus compliqué. Ensuite, les
protestants refusèrent la réforme, préférant « être en désaccord avec le Soleil plutôt
qu’en accord avec le pape ». Enfin, à l’est du monde, les chrétiens orthodoxes
décidèrent de conserver le calendrier julien, non sans modifier légèrement le calcul
du jour de Pâques, et s’y tiendront même quand leurs propres autorités civiles, en
Russie ou en Grèce, adopteront le calendrier grégorien au début du XXe siècle !
Le résultat est là : deux mille ans après la mort du Christ, les chrétiens n’ont
toujours pas réussi à fixer en commun l’anniversaire de l’événement qui fonde leur
religion. Ce n’est pas faute d’en parler : une commission « pour le dialogue
théologique entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe » s’est réunie à cinq
reprises, depuis 1980, sans parvenir à s’entendre sur une table pascale commune,
élaborée par les plus grands laboratoires astrophysiques de la planète. Mais le
dossier n’est pas enterré. « Cette tâche suffirait pour donner un sens à un pontificat
tout entier », disait Paul VI. Allons ! Un jour, peut-être, tous les chrétiens du
monde célébreront ensemble le jour de la Résurrection !
Parole
Voir : Écriture.
Pascalina (Sœur)
La femme derrière Pie XII
Son vrai prénom, celui que lui donnèrent ses parents, en Bavière, en 1894, était
« Josefina ». Mais dix-neuf ans plus tard, comme elle prononça ses vœux pendant
les fêtes de Pâques, sa communauté l’appela « sœur Pascalina ». Comme toutes les
religieuses de l’Institut des sœurs de la Sainte-Croix, la jeune femme était destinée à
partir au bout du monde enseigner les tâches ménagères dans un quelconque
dispensaire catholique en Amérique du Sud ou en Afrique noire. La Providence lui
réservait un destin autrement original.
Un jour de décembre 1917, sa mère supérieure l’envoya auprès du nouveau
nonce apostolique de Munich qui cherchait une gouvernante. Ce prélat qu’on
disait proche du pape s’appelait Eugenio Pacelli. L’homme était hautain, plutôt
renfermé et peu porté à se lier avec le petit personnel. Au risque de se faire détester
par l’entourage du nonce, la jeune et jolie religieuse se consacra entièrement à cet
auguste patron auquel elle voua très vite une admiration sans bornes. Lui-même
éprouva une sorte de fascination pour cette jeune femme culottée, volontaire et
courageuse – elle le lui montra lorsque les « spartakistes » investirent brutalement
sa résidence de Munich en 1919. Peut-être ne se l’avouait-il pas à lui-même, mais
Pascalina lui devint, au fil des ans, indispensable. Au point qu’il l’emmena avec lui
à la nonciature de Berlin où il déménagea en 1925.
En 1929, Pacelli est rappelé à Rome. Le pape Pie XI, qui l’apprécie, veut en
faire son secrétaire d’État. Une bonne surprise pour le nonce, une catastrophe pour
la religieuse. Fini, la complicité qui l’unissait à son maître jusque sur les pistes de
ski à Rorschach – elle en robe de nonne, lui en soutane – où ils allaient en vacances
dans la maison de repos des sœurs de la Sainte-Croix ! Sauf à faire scandale, il n’est
pas envisageable que sœur Pascalina accompagne son grand homme au Vatican.
Qui pourrait admettre qu’une femme, fût-elle religieuse, partage, dans le palais
apostolique*, même à bonne distance, le logement du secrétaire d’État ?
Pédophilie
Le plus terrible des scandales
C’est le plus gros scandale auquel aura été confrontée la papauté moderne. Le
plus sordide, aussi. En février 2010, une accumulation de révélations de presse
impliquant des hommes d’Église dans des affaires de pédophilie, notamment à
Dublin et à Berlin, provoqua un emballement médiatique mondial qui ébranla
l’institution alors dirigée par Benoît XVI*. C’est à l’occasion de cet épisode
douloureux, voire sulfureux, que ce pape courageux est entré dans l’histoire.
Quand il s’appelait encore Joseph Ratzinger et qu’il dirigeait la Congrégation
pour la doctrine de la foi, le futur Benoît XVI avait pris la mesure du phénomène.
Depuis des siècles, comme toutes les institutions civiles, éducatives ou artistiques
mettant en présence des adultes et des enfants, l’Église connaissait des cas de
pédophilie qu’elle réglait, elle aussi, en interne. Les évêques confrontés à de telles
affaires se contentaient, dans la plus grande discrétion, de déplacer les prêtres
convaincus de crimes pédophiles dans quelque paroisse lointaine – où l’intéressé,
évidemment, avait tout loisir de recommencer ses forfaits.
En 1988, puis en 1995, puis en 1998, le cardinal Ratzinger se heurta à ses
collègues Castillo Lara, Sodano, Re et Castrillón Hoyos en voulant centraliser,
ordonner et instruire les affaires de pédophilie. Chaque fois, la curie effrayée fit
barrage. En l’an 2001, pourtant, le pape Jean-Paul II* ébranlé par quelques cas
spectaculaires (Groër en Autriche, Bissey en France, Paetz en Pologne, Law aux
États-Unis) trancha enfin en faveur de Ratzinger. La Congrégation pour la doctrine
de la foi fut alors chargée officiellement de centraliser les affaires, tandis que
plusieurs épiscopats (en France en 2000, en Allemagne en 2001, aux États-Unis en
2002) adoptaient le principe de la « tolérance zéro » et, pour la première fois, de
l’attention envers les victimes.
En 2010, lorsque l’orage médiatique éclate et que l’indignation est à son
maximum, y compris au sein des fidèles, le pape Benoît XVI fait face. Il connaît
bien le sujet. C’est lui qui, juste après son élection, a mis fin à l’impunité du père
Maciel Degollado, fondateur des Légionnaires du Christ, qui avait longtemps
trompé le pape Jean-Paul II et son entourage sur ses propres crimes. Il sait aussi
que la plupart des affaires qui éclatent un peu partout datent de vingt ou trente ans,
qu’elles sont portées par une poignée de cabinets d’avocats américains spécialisés –
qui ont déjà obtenu de l’Église nord-américaine plus d’un milliard de dollars
d’indemnités et qui cherchent à inculper le pape à chacun de ses voyages pour
« crime contre l’humanité ». Il constate aussi que les milliers d’articles et de
reportages consacrés à ce scandale à travers le monde mélangent allègrement
accusations et condamnations, crimes et délits, pédophilie (les enfants non
pubères) et éphébophilie (les adolescents), actes pédophiles et non-dénonciation
de leurs auteurs.
Pourtant, cette année-là, contre l’avis d’une partie de la curie, Benoît XVI
refuse d’adopter une position défensive. Dans une Lettre aux catholiques irlandais,
en mars 2010, Benoît XVI met les pendules à l’heure – le mal vient « de l’intérieur
de l’Église », dit-il – et impose à toutes les instances ecclésiales une série de
principes stricts : tolérance zéro, transparence, appel aux juridictions civiles, aide
aux victimes, etc. Il répète ces mots d’ordre dans tous ses voyages. Il ordonne à tous
les épiscopats de se mettre en règle avec leurs législations nationales. Il convoque au
Vatican, en février 2012, des « assises » internationales réunissant quelque deux
cents spécialistes du sujet, religieux et laïcs…
Quand le cardinal argentin Bergoglio devient pape, en 2013, il applique sans
faiblesse, quitte à les renforcer parfois, les principes de fermeté et de transparence
édictés par son prédécesseur bavarois. Auquel l’Église catholique,
rétrospectivement, doit une fière chandelle.
Piazza Navona
Une Rome païenne ?
Pie II (1458-1464)
Un écrivain sur le trône de Pierre
Au commencement était son verbe, sa faconde, son goût des mots, son talent
d’écriture. Pendant ses huit ans de droit à Sienne et à Florence, Énée Silvio
Piccolomini était de ces étudiants rêveurs et dissipés qui passent leur temps libre à
rédiger des poèmes, des pièces profanes et même des textes érotiques – ce qui n’est
pas banal pour un futur pape. Mais qui aurait pu penser que cet écrivain-né,
amoureux de tous les plaisirs de la vie, aurait un tel destin ?
Engagé comme secrétaire par un cardinal participant au concile de Bâle, en
1432, le jeune homme découvre l’Église, ses arcanes et ses enjeux, sa grandeur et ses
petitesses. Quand les pères conciliaires, en rébellion contre Eugène IV, décident
d’élire un antipape*, le futur Félix V, on lui adjoint ce brillant rédacteur et orateur
hors pair. L’homme n’est d’aucun parti. Quand Félix l’envoie auprès du roi
Frédéric III d’Allemagne, il se fait engager par le monarque – dont il rédigera une
importante biographie – avant de rompre avec Félix V et d’épouser la cause du
pape Eugène, dont il obtient le pardon.
En 1445, à la suite d’une grave maladie, il abandonne sa vie dissolue et devient
prêtre, puis évêque – de Trieste, de Sienne – puis cardinal. Quand il est élu pape en
1458, à l’âge de cinquante-trois ans, tous les écrivains et artistes de Rome et de
Toscane se réjouissent du choix de cet humaniste qui choisit de s’appeler Pie II,
non pas en hommage au saint pape Pie Ier, sur lequel on ne sait rien, mais en
souvenir du « pieux (pius) Énée » que Virgile, son auteur latin préféré, met en
scène dans un célèbre vers de l’Énéide.
Une fois devenu pape, Pie II renonce à tout ce qui faisait sa vie antérieure – à
l’exception de sa passion pour l’écrit, qu’il met d’ailleurs au service de sa fonction.
Ainsi ce talentueux épistolier adresse-t-il une étonnante lettre au sultan Mehmet II,
celui-là même qui a conquis Constantinople et menace la chrétienté de sa puissante
armée, pour lui suggérer d’abandonner la religion islamique et de devenir
empereur d’Orient ! Il paraît que la lettre n’est jamais partie.
Brillant orateur, Pie II est un mauvais diplomate, notamment dans ses démêlés
avec la France et l’Allemagne, et un piètre stratège. Sacrifiant tous ses autres projets,
il décide de partir en croisade* – au moment où sa santé se détériore gravement. Le
18 juin 1464, il se croise solennellement à Saint-Pierre de Rome et rejoint la flotte
pontificale à Ancône. En vain. Non seulement les grands d’Europe ne sont pas au
rendez-vous de cette croisade mort-née, mais Pie II va de plus en plus mal. Épuisé,
miné, il meurt le 15 août. Non sans avoir rédigé ses Mémoires, ce qui est un cas
unique dans l’histoire de la papauté.
Pie V, saint (1566-1572)
Le vainqueur de Lépante
Antonio Ghislieri était un simple berger lombard quand il fut invité à entrer, à
quatorze ans, chez les Dominicains. Moinillon exemplaire, intelligent et
consciencieux, il devint enseignant et se fit remarquer par son zèle et son
intransigeance. Le pape Jules III le nomma commissaire général de l’Inquisition
romaine en 1551, puis inquisiteur général en 1558. Sa sévérité à ce poste très exposé
déplut à une partie de la curie, mais son sérieux, sa pauvreté et sa piété
correspondaient à l’image que l’Église cherchait à se donner à ce moment-là : favori
du grand cardinal milanais Charles Borromée, il fut élu pape, un peu par surprise,
en 1566.
À cette date, l’Église n’avait pas fini de mettre en place les réformes décidées
par le concile de Trente*. Aussi Pie V se consacra-t-il corps et âme à l’application
des innombrables décrets que les pères conciliaires avaient adoptés. Il publia
notamment le Catéchisme romain, le Bréviaire romain, et surtout le Missel romain,
qui restera un usuel jusqu’au concile Vatican II. Il limita aussi l’octroi des
indulgences* qui avait tant choqué Martin Luther* et ses partisans.
Pie V s’efforça d’éradiquer l’immoralité qui régnait dans l’Église, notamment à
Rome. Il pourchassa les hérésies en s’appuyant sur l’institution qu’il connaissait le
mieux, l’Inquisition*. Il fit de l’Index*, créé par le concile de Trente, une
congrégation à part entière, avec de vrais pouvoirs d’intervention – ce qui
provoqua la fuite en Allemagne ou en Suisse de nombreux imprimeurs et éditeurs
italiens. Il prôna la plus extrême fermeté à l’égard des protestants et se vanta d’avoir
stoppé leur progression vers le sud. Il poussa à l’exil la majorité des juifs des États
pontificaux et institua le ghetto de Rome.
Comme la plupart des papes dévots, contemplatifs ou ascètes, il fut un mauvais
diplomate. En 1570, dans son souci de condamner les souverains désireux de
contrôler chez eux les affaires de l’Église, il se mit à dos le roi Philippe II d’Espagne,
qui était son plus fidèle soutien, et excommunia la reine Élisabeth d’Angleterre en
personne, ce qui était déjà, à l’époque, une prétention vaine et fâcheusement
anachronique !
Son principal fait d’armes est resté dans les manuels d’histoire. En
octobre 1571, à Lépante, au large de la côte grecque, l’impressionnante flotte
rassemblée sous les couleurs du pape par la République de Venise et le royaume
d’Espagne infligea aux Ottomans une défaite mémorable, historiquement
comparable à ce que fut la victoire de Charles Martel à Poitiers en 732. Cette
victoire navale a donné lieu à plusieurs célébrations (comme la fête de Notre-Dame
des Victoires) et à d’immenses fresques, souvent pompeuses, dans un grand
nombre de basiliques européennes.
Pie V est resté, jusqu’à nos jours, l’incarnation d’une Église « tridentine » qui
n’a pas peur de ses convictions – au point de sombrer parfois dans le rigorisme.
Béatifié en 1672, canonisé en 1712, il a laissé le souvenir de son excessive
intransigeance, de son attachement absolu au dogme, mais aussi de sa sincère
volonté de réforme. Disons, avec nos mots d’aujourd’hui, que l’ouverture et le
dialogue n’étaient pas son fort.
Pie VI (1775-1799)
Mort à Valence
Le fait marquant de la vie de Pie VI, c’est sa mort. Car sa disparition fut aussi,
pour une grande partie de l’Europe, celle de la papauté tout entière. Le 12 fructidor
an VII de la République française, les ministres, préfets et commissaires du
Directoire ont sciemment provoqué la mort du chef de l’Église catholique,
adversaire notoire de la Révolution, dans la citadelle désaffectée de Valence, dans la
Drôme.
Le vieux Giovanni Angelo Braschi n’avait pas mérité un tel sort. Élu en 1775,
l’année du sacre de Louis XVI, il avait vu poindre à l’horizon de l’Église les
menaces les plus sombres : la défiance croissante des monarchies catholiques,
désireuses de mieux contrôler leurs propres ouailles ; puis l’essor des Lumières,
dont il avait considéré les idées comme une « ruse du diable » ; puis les excès de la
Révolution française, dont l’un des mots d’ordre avait été la lutte contre l’Église.
Au crépuscule du siècle, le monde ne tournait plus rond. L’ordre des choses et
des États se fissurait à Paris, à Utrecht, à Vienne, mais aussi à Florence ou à Naples.
De nouvelles théories politiques et économiques remettaient en cause les grands
équilibres européens. Un peu partout l’on contestait l’autorité du pape, icône de
l’ordre ancien, despote parmi les despotes. Rien d’étonnant à ce que Pie VI se battît
pied à pied contre le « modernisme » et l’« irréligion » (sic) avant de condamner
sévèrement les dérives révolutionnaires.
La coupe déborda à la fin de l’année 1790 lorsque la Constitution civile du
clergé, en France, eut obligé les prêtres à prêter serment de fidélité au nouveau
régime. Pas question, ordonna le pape, d’obéir à la Constituante, ce régime impie
qui voulait, ni plus, ni moins, détruire la religion catholique ! En France, plus de
cent évêques et des milliers de prêtres refusèrent, parfois au prix de leur vie, de
prêter allégeance aux intransigeants représentants de la Nation.
L’exécution publique du roi Louis XVI, en janvier 1793, épouvanta Pie VI et le
confirma dans son opposition frontale à une révolution régicide qui, à l’évidence,
ne respectait plus rien. L’annexion brutale des territoires pontificaux d’Avignon et
du Comtat Venaissin fut la réponse armée des révolutionnaires français à cette
hostilité papale. Puis, au printemps 1796, la chevauchée victorieuse des troupes du
général Bonaparte vers Milan, Bologne, Ferrare et Ravenne transforma cette
opposition intransigeante en un affrontement mortel.
Le pape, face au péril, accepta de signer un traité de paix en février 1797, à
Tolentino, avec ce jeune général de vingt-huit ans dont le véritable objectif n’était
pas la papauté, mais l’Autriche. Las ! En décembre, à Rome, le malencontreux
assassinat du général Duphot lors d’une rixe de rue devant l’ambassade de France,
au coin de la via della Lungara, enflamma Barras et ses collègues du Directoire, qui
ordonnèrent l’occupation de la Ville éternelle par 15 000 soldats commandés par le
général Berthier. Le 15 février 1798, celui-ci proclama la « République romaine ».
Le pape Pie VI, tel un monarque déchu, fut prié de quitter la ville manu militari.
Le pontife désemparé fut transporté à Sienne, puis à Florence, où il fut enfermé
dans le monastère de la Grande Chartreuse en la seule compagnie de deux
serviteurs. Au bout d’un an, quand les Français eurent investi la Toscane, le pape
malade fut expulsé vers Parme et Turin, puis, après avoir franchi les Alpes, jusqu’à
Briançon. On pensa le transférer à Dijon. Finalement, il fut emmené à la citadelle
de Valence, au bord du Rhône. C’est là, le 29 août 1799, que le malheureux
vieillard, tel Jésus après son chemin de croix, rendit l’âme à Dieu.
Le vieux lutteur, âgé de quatre-vingt-deux ans, qui avait déjà perdu l’usage de
ses jambes, était mort d’épuisement. L’évêque Giuseppe Spina, le dernier prélat à
l’avoir suivi dans sa terrible déchéance, lui ferma les yeux. Le malheureux « Jean
Ange Braschi Pie VI, pontife », comme l’appela l’officier municipal chargé de
constater le décès, n’eut droit qu’à des obsèques civiles.
Ce n’est qu’en janvier 1802, après le concordat qu’il imposera au nouveau pape
Pie VII, que Napoléon Bonaparte, alors Premier consul, autorisera le fidèle
Mgr Spina à exhumer le corps du malheureux pontife et à le rapatrier à Rome.
Barnabé Chiaramonti fut d’abord un protégé du pape Pie VI*, qui favorisa
l’ascension de ce lointain cousin natif de son village d’Émilie-Romagne. Le jeune
Barnabé, orphelin très tôt, décida à quinze ans de renoncer aux tentations du
monde pour se faire moine bénédictin sous le nom de « frère Grégoire ». Étudiant
brillant puis enseignant réputé, il se passionna pour les idées de son temps – il fut
même abonné, un moment, à l’Encyclopédie de Diderot !
Pie VI, élu pape en 1875, le nomme évêque de Tivoli, puis d’Imola. Le moine
se fait prélat, puis diplomate, puis archevêque. Il tranche sur la rigidité de ses
collègues de l’époque. C’est lui qui, à la Noël 1797, explique à ses diocésains
perplexes qu’il n’y a pas de rupture définitive entre la religion et la Révolution
française :
— Oui, mes bien chers frères, soyez de bons chrétiens et vous serez d’excellents
démocrates !
C’est vers cet homme de dialogue, alors âgé de cinquante-sept ans, que le
conclave improvisé en mars 1800 à Venise, sous protection autrichienne, va se
tourner pour remplacer le malheureux Pie VI mort à Valence, en France, dans les
conditions humiliantes qu’on a racontées plus haut. C’est pour marquer sa
solidarité avec lui que le cardinal Chiaramonti choisit de s’appeler Pie VII. Un
homme a œuvré pour son élection : Ercole Consalvi*, le jeune secrétaire du
conclave. Le nouveau pape le fait secrétaire d’État et cardinal alors qu’il n’a que
quarante-trois ans, ce qui provoque quelques tensions à la curie.
L’alliance de ce pape ouvert et cultivé et de ce Premier ministre brillant et
dévoué va faire des miracles. Elle apporte un net démenti à ceux qui pensaient que
la papauté ne se remettrait pas de la mort de Pie VI, ou bien qu’elle n’avait d’autre
choix que de procéder à une « restauration » générale. Dès son retour à Rome à
l’été 1800, Pie VII profite de la remise en état du Vatican pour moderniser à tout-
va : administration rénovée, libre commerce, réforme monétaire, abolition des
monopoles, nouveau système fiscal, développement des sciences, etc.
Pie VII a compris qu’un monde nouveau commençait. Son pontificat était
parti pour être exceptionnel. Malheureusement, il va se fracasser contre les
exigences, provocations et menaces proférées par un nouveau venu : Napoléon
Bonaparte*. Le pape pouvait-il accepter, en juillet 1801, de se voir imposer par le
Premier consul un concordat dicté par ses soins ? Pouvait-il accepter d’être
convoqué à Paris, en décembre 1804, pour un couronnement impérial auquel il
n’aurait à jouer qu’un rôle subalterne ? Sous la menace, il s’exécuta.
Pouvait-il surtout accepter de devenir le « vassal » de l’Empereur en
janvier 1806, après la victoire d’Austerlitz ? Pie VII subit les foudres impériales – il
dut notamment sacrifier Consalvi – jusqu’à l’occupation totale de Rome par
l’armée impériale. La guerre était perdue d’avance, mais elle était inévitable. En
juin 1809, le pape excommunia l’Empereur, qui le jeta aussitôt en prison, à Savone,
près de Gênes. Pour un peu plus de trois ans ! Napoléon régnait alors sur l’Europe :
personne ne vint au secours du souverain pontife.
Il faudra que Napoléon échoue à faire de Paris la nouvelle capitale de la
chrétienté, qu’il se heurte au refus du pape de signer à Fontainebleau un nouveau
concordat à sa main, et surtout, que la campagne de Russie fragilise
irrémédiablement le pouvoir impérial pour que Pie VII puisse enfin rentrer à
Rome, en mai 1814, après cinq ans d’absence. Également de retour, Consalvi
négociera un an plus tard, au congrès de Vienne, le rétablissement des États
pontificaux démembrés par l’Empereur.
Pie VII va régner encore neuf ans. Il réorganise ses territoires, y substitue la
langue italienne au latin, rétablit la Compagnie de Jésus, promeut les beaux-arts.
Mais on n’est plus en 1800. Les réformes proposées par Consalvi, inspirées d’un
libéralisme à la française tempéré par la Restauration, se heurtent à la volonté quasi
unanime des autres cardinaux de rétablir la papauté, sans faiblesse, dans ses
privilèges et son autorité.
Quand il meurt en 1823 à l’âge de quatre-vingt-un ans, Pie VII a ressuscité le
prestige du Vatican et rétabli son autorité sur l’Église, mais cela ne suffira pas à faire
accepter par ses successeurs l’irrépressible et rugueuse accélération de l’histoire.
Pie IX (1846-1878)
Le dernier pape roi
Giuseppe Sarto fut le premier pape pauvre des temps modernes. Élevé à la dure
dans une ferme de Riese, près de Venise, il n’avait ni l’éducation raffinée ni le sens
des convenances des prélats issus de la noblesse italienne. Ajoutons : ni compétence
intellectuelle, ni sens politique. Rien ne destinait cet homme de bien, ce prêtre
simple, cet évêque dévoué… à devenir pape ! Cette idée, du reste, ne lui avait
jamais traversé l’esprit.
Quand Léon XIII* meurt, en juillet 1903, le cardinal Sarto est patriarche de
Venise. Ce poste envié est son bâton de maréchal. Si le titre a gardé tout son
prestige, la Sérénissime n’est jamais qu’une grosse paroisse qui exige surtout des
qualités de pasteur. Lorsqu’il gagne la gare de Venise dans sa belle gondole noire
pour aller participer au conclave, il reproche à sa nièce ses excès de bagages. À quoi
bon ? À Rome, tout le monde s’attend à l’élection rapide du cardinal Rampolla,
secrétaire d’État de Léon XIII, grand seigneur de l’Église et personnalité au-dessus
de la moyenne.
Surprise ! La candidature de Rampolla se voit écartée in extremis par Sa Majesté
Impériale François-Joseph d’Autriche. Les chefs d’État catholiques disposent
encore, à cette époque, du droit d’« exclusive* », et l’empereur considère Rampolla
comme un peu trop réformiste et un peu trop lié aux Français. Le scandale est
énorme. Le Sacré Collège, humilié, doit tout recommencer. Déboussolés, les
cardinaux se tournent vers l’humble Sarto, peu connu à Rome, auquel on ne
connaît ni rival ni ennemi, et qui proteste énergiquement :
— Je n’ai pas les qualités requises ! Je suis indigne et incapable !
Sa modestie est sincère. Elle plaît à l’assemblée. Ce 3 août 1903, Giuseppe Sarto
est élu au septième tour de scrutin. À la surprise générale et à la sienne en
particulier.
D’emblée, Pie X fut un pape populaire. Un pasteur attentif au petit peuple des
quartiers de Rome, un travailleur modèle qui rédigea des centaines de textes : il
refondit entièrement le droit canon, restructura les dicastères, promut le sacerdoce,
développa l’instruction religieuse, affina le catéchisme. Il marqua l’histoire en
généralisant la communion « fréquente » et l’accès des enfants à la communion dès
l’« âge de raison ». On lui doit aussi un formidable développement de la musique
sacrée dans toutes les églises de la chrétienté. Il ne ménagea aucun effort pour
réhabiliter le chant grégorien, la polyphonie classique et, plus généralement, la belle
liturgie.
Pour le reste – on n’ose pas dire : pour les affaires sérieuses – il se reposa
entièrement sur son jeune secrétaire d’État, le cardinal espagnol Merry del Val, et
sur une curie majoritairement réactionnaire, ce qui lui convenait plutôt bien. Si
Pie X se recommanda des encycliques de son prédécesseur Léon XIII, notamment
Rerum novarum (1891), ce fut pour mieux combattre « les principes subversifs du
libéralisme et de ses dignes enfants, le socialisme et l’anarchie » (sic). L’amertume
que lui procura la rupture des relations diplomatiques avec la France en 1904,
quelques mois avant la loi de séparation des Églises et de l’État, ne le réconcilia pas
avec la République : s’il encouragea les premiers pas de la « démocratie
chrétienne », notamment en Italie, ce fut pour souligner que ce mouvement social
ne devait pas se fourvoyer dans l’action politique…
Son refus de la société moderne laissera de lui l’image d’un pape très
rétrograde. Dans un premier décret intitulé Lamentabili (juillet 1907), mais surtout
dans l’encyclique Pascendi dominici gregis (septembre 1907), un texte de 93 pages
d’une impression fine et serrée, il dénonça le modernisme comme la « synthèse de
toutes les hérésies » et condamna soixante-cinq dérives où se fourvoyait le monde
contemporain, comme l’avait fait Pie IX quarante ans plus tôt avec le Syllabus*. En
septembre 1910, il exigea même des prêtres qu’ils prêtent un serment
« antimoderniste » qui allait causer nombre de remous internes et de cas de
conscience difficiles.
Le pape Sarto était d’abord un homme profondément croyant, à l’écoute des
personnes et fervent serviteur du Christ. C’est sur ce constat, avant tout, que
Pie XII poussera à sa canonisation en 1954. Ce pape sensible a douloureusement
vécu l’approche de la Première Guerre mondiale, dont il avait pressenti le caractère
monstrueux. Le 2 août 1914, son « exhortation aux catholiques du monde entier »,
une lettre d’à peine 20 lignes, ne fut qu’un cri de douleur. Nerveux, fiévreux, puis
silencieux, il entra en agonie et rendit l’âme le 20 août. Pie X fut, en réalité, une des
premières victimes de la guerre 1914-1918.
Pie XI (1922-1939)
Ni Hitler, ni Staline
Non, il n’est pas possible pour des chrétiens de participer à l’antisémitisme […] qui est une chose
inadmissible : nous sommes tous spirituellement des sémites !
Jusqu’à son dernier souffle, Pie XI engagea fortement l’Église à combattre les
idéologies opposées à ses valeurs fondamentales, quitte à déplaire à tel ou tel
pouvoir politique. L’avant-veille du 11 février 1939, jour où devait être célébré le
dixième anniversaire de la signature des accords du Latran, le vieux pape s’épuisait
encore à rédiger un discours tonitruant contre le fascisme. Négligeant l’avis de ses
médecins, il ne voulait pas manquer cette occasion de s’adresser directement, sur la
tribune, à Mussolini. Mais ses forces lui firent défaut. À 5 heures, dans la nuit du 9
au 10 février, il s’effondra sur sa table de travail.
Mussolini n’a donc jamais entendu la diatribe que lui réservait le pontife. La
coïncidence était telle que le cardinal Tisserant, vieux briscard de la curie et futur
doyen du Sacré Collège, affirmera plus tard que Pie XI fut empoisonné par un des
médecins du Vatican, le docteur Petacci, père de Clara Petacci, elle-même
maîtresse du Duce. Jamais aucun historien n’a corroboré cette thèse.
Nul doute que l’occupant n’ait eu des moyens de pression irrésistibles et que le silence du pape et de
sa hiérarchie n’ait été un affreux devoir ; il s’agissait d’éviter de pires malheurs. Il reste qu’un crime
de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n’ont pas crié, et
quelles qu’aient été les raisons de leur silence.
Après avoir tenu la barre de l’Église pendant ces cinq ans de fracas et de
drames, Pie XII régnera encore pendant treize années. Comme un ascète au visage
émacié, au port altier, aux gestes hiératiques, à la voix théâtrale. Comme un
autocrate qui ne jugea pas utile de remplacer son secrétaire d’État, Mgr Maglione,
décédé en 1944. Comme un solitaire sûr de sa valeur et de son jugement, juste
entouré de quelques proches parmi lesquels sa gouvernante, la célèbre sœur
Pascalina*, qui l’assistera jusqu’à sa mort dans sa résidence de Castel Gandolfo, le
9 octobre 1958.
Ses obsèques, très émouvantes, donnèrent lieu à l’un des plus grands
rassemblements populaires de l’histoire du Vatican. À ce moment-là, personne
n’imaginait que ce grand pape deviendrait, quelques années plus tard, un
extraordinaire sujet de polémique…
Pierre (Saint)
« Tu es Petrus… »
Les Français sont donc chez eux à Rome. Parfois plus qu’ils ne l’imaginent.
Ainsi, combien d’entre eux, visitant la célébrissime place d’Espagne au milieu de
milliers de touristes, savent que le monumental escalier fleuri qui monte vers
l’obélisque et les deux campaniles de La Trinité-des-Monts dominant la colline du
Pincio est un ouvrage français, conçu par un Français et payé en argent français ?
Cet escalier de 144 marches, en effet, doit son existence à la générosité d’un certain
Étienne Gueffier, chargé d’affaires du roi Louis XIV auprès du pape, qui légua par
testament la somme de 60 000 écus, pour cette cause précise, aux pères de
La Trinité-des-Monts ! Autres temps, autres mœurs : le célèbre escalier vient de
faire l’objet d’une restauration dont le financement – 1,5 million d’euros – a été
assuré par un sponsor privé, le joaillier Bulgari, qui fait partie du groupe français
LVMH…
Pornocratie pontificale
Le siècle des « courtisanes »
Pendant plus de mille ans, les papes ont lutté pour préserver leur autonomie
dans un cadre politique qui les protégeait, souvent, et les dominait, parfois :
l’Empire romain, l’empire d’Orient, l’Empire carolingien, puis le Saint Empire
romain germanique. Le plus souvent, la papauté a tiré bénéfice de cette
confrontation avec plus fort qu’elle. À l’inverse, il est arrivé que le Siège
apostolique, privé de protecteur, soit happé dans les rivalités, les combines et les
dérives peu honorables d’une aristocratie romaine livrée à elle-même. Ainsi en fut-
e
il au début du X siècle, lorsque la déliquescence du pouvoir politique en Italie
entraîna la papauté dans une période aussi peu glorieuse que le sera, cinq siècles
plus tard, celle des Borgia*. Cette triste séquence, parfois surnommée
« gouvernement des courtisanes », est restée dans l’histoire sous un nom encore
plus infamant : la pornocratie pontificale.
Au tout début de ce siècle désolant, alors que nul empereur ne faisait trembler
personne à Rome, une famille noble régnait sur la Ville éternelle et dominait la
papauté : celle du consul et sénateur Théophylacte, qui contrôlait à la fois les
finances et la milice du Saint-Siège, et de sa femme Théodora. C’est sur leur
initiative que fut élu le pape Sergius III, qui régna sur le clergé romain par la
menace et la violence. Ce pontife était si proche de la famille régnante qu’il passait
pour avoir eu une relation intime avec la fille de Théodora, la très jeune Marousie,
dont il aurait eu un fils… qui sera élu pape sous le nom de Jean XI.
En attendant, à la mort du peu sympathique Sergius et après les deux règnes
éphémères d’Anastase III et de Landon, qui n’ont laissé aucun souvenir notable, la
famille de Théophylacte installa sur le trône de saint Pierre l’archevêque de
Ravenne, Jean X, dont les mauvaises langues prétendaient qu’il avait été naguère
très proche de Théodora. Avec l’aide du gendre de celle-ci, Albéric Ier, duc de
Spolète, Jean X réussit à contenir l’avancée des Sarrasins en Italie. Mais il se brouilla
avec la fille de Théodora, la susnommée Marousie, devenue la plus puissante figure
politique de Rome, ce qui lui valut d’être brutalement déposé et emprisonné au
château Saint-Ange où il sera assassiné en 929.
Suivirent deux papes de transition, Léon VI et Étienne VI, placés à la tête de
l’Église comme des intérimaires en attendant que grandisse le fils de Marousie.
Jean XI est effectivement élu en mars 931, alors qu’il n’a qu’une vingtaine
d’années ! C’est lui qui célébra personnellement le remariage de sa mère avec son
beau-frère Hugues de Provence, roi d’Italie, contre tous les principes canoniques,
et aussi… contre l’avis du premier fils de Marousie, Albéric II, qui jeta sa mère en
prison, se proclama prince et sénateur de Rome, et fit du pape impuissant une sorte
d’esclave préposé à l’administration des sacrements.
La série des scandales ne s’arrêta pas là : sur son lit de mort, Albéric fit jurer
aux notables de Rome d’élire à la tête de la papauté son fils bâtard Octavien sous le
e
nom de Jean XII, contrairement à toutes les règles qui, depuis le V siècle,
interdisaient à quiconque de désigner un futur pape du vivant d’un autre.
Qu’importent les principes ! Quand Jean XII fut élu, il n’avait pas dix-huit ans. Ce
pape un peu spécial n’était pas fait pour devenir le vicaire du Christ : plus porté sur
les femmes que sur la liturgie, il transforma le palais du Latran en un lieu de
débauche, avant d’être accusé plus tard, lors d’un synode vengeur, d’homicide,
parjure, sacrilège et inceste !
Époque terrible. On comprend qu’une partie du haut clergé romain soit allé
proposer au roi allemand Otton de remettre de l’ordre, moyennant le titre
d’empereur, dans une chrétienté à ce point dévoyée ! On comprend aussi
pourquoi, en réaction à ces turpitudes romaines, s’est développé à cette époque, à
partir de l’abbaye de Cluny, en Bourgogne*, un nouveau monachisme réformé et
autonome qui allait révolutionner l’Église et conquérir l’Europe…
Poupard (Paul)
Ministre de la Culture
Avec son collègue et voisin Roger Etchegaray*, le cardinal Paul Poupard fut un
des deux Français qui ont profondément marqué la vie de la curie romaine
pendant ces dernières décennies – les cardinaux Tauran et Mamberti étant plus
récents dans cette dignité. Fils de vignerons angevins, l’abbé Poupard était destiné à
enseigner à l’Institut catholique d’Angers lorsqu’il fut brusquement envoyé à Rome
en 1959 comme attaché à la section française de la secrétairerie d’État. Il y resta
douze ans – il y couvrit tout le concile Vatican II* – avant de revenir en France en
1971 pour diriger la « Catho » de Paris.
En mai 1980, Jean-Paul II effectue son premier voyage en France. Le pape
polonais explique, à l’Unesco, que l’homme se définit d’abord « par la culture ». À
Paris puis à Lisieux, le contact passe entre les deux hommes : Poupard est rappelé à
Rome pour s’occuper du Conseil pontifical pour les non-croyants, puis du Conseil
pontifical pour la culture qu’il crée en 1982. Devenu cardinal, Poupard sera
jusqu’en 2007 le « ministre de la Culture » de Jean-Paul II puis celui de Benoît XVI.
La culture, c’est son domaine. Incollable sur l’histoire de l’Église, parfaitement
au fait des débats intellectuels de son temps, Poupard n’a pas son pareil pour
représenter brillamment l’Église catholique dans les milieux culturels, notamment
athées, où elle n’a pas toujours bonne presse. Lecteur insatiable, il a lui-même
publié de nombreux livres, traduits dans des dizaines de langues, qu’il présente
pompeusement à ses visiteurs invités, chez lui, au troisième étage du palais San
Calisto, à découvrir sa magnifique bibliothèque :
— Les Poupard !
Préservatif
Amour et responsabilité
Si vous ne pouvez pas vous contenir, si vous êtes déjà en état de péché, évitez au moins d’ajouter un
crime à une faute !
Le sida n’a donc pas changé la doctrine de l’Église – la contraception n’est pas
licite, car c’est Dieu, et non l’homme, qui décide de la vie et de la mort – mais il a
sensiblement infléchi le discours de ses pasteurs. À la fin du pontificat de Jean-
Paul II, certains de ses proches, au plus haut niveau, avaient abordé à haute voix la
question du préservatif non pas en tant que moyen de contraception, mais en tant
que « moindre mal » dans le cas d’un couple dont un des époux est séropositif.
En 2010, Benoît XVI* a lui-même brisé le tabou dans son livre Lumière du
monde, où il explique que l’usage du préservatif peut se justifier « dans certains
cas » face à la propagation du VIH, et qu’il peut même être « le premier pas sur le
chemin d’une sexualité plus humaine ». Exemple donné par le pape : « Un
prostitué qui utilise un préservatif, cela peut être un premier pas vers la
moralisation, un premier élément de responsabilité. »
Cette spectaculaire prise de position de Benoît XVI n’a rien changé à la
doctrine de l’Église, mais elle a mis fin, d’un coup, aux torrents de réactions, voire
d’insultes, qui déferlaient régulièrement sur le Vatican chaque fois qu’on abordait
le sujet. Preuve en est le silence médiatique qui suivit la déclaration du pape
François à son retour d’Afrique, le 30 novembre 2015, considérant le préservatif
comme « une des méthodes » de lutte contre le sida…
Protodiacre
« Habemus papam ! »
Parmi les titres plus ou moins abscons ou désuets qui foisonnent au Vatican,
vestiges d’une tradition ancienne, multiple et incroyablement sophistiquée, il en est
un qui me fascine, dont le titulaire est un des personnages les plus connus, mais
aussi les plus furtifs, de l’Église universelle : le cardinal protodiacre. C’est celui qui
clame, à l’issue du conclave*, depuis la loggia des Bénédictions de la basilique
Saint-Pierre, la fameuse formule « Habemus papam !* » avant de s’effacer devant le
pape qui vient d’être élu et qui lui vole aussitôt, pour toujours, la vedette.
Le cardinal protodiacre est le plus ancien (et non pas le plus âgé) dans l’ordre
des cardinaux-diacres, qui est un des trois niveaux protocolaires ordonnant le
Sacré Collège, avec les cardinaux-prêtres et les cardinaux-évêques. Cette triple
hiérarchie est délicieusement archaïque et terriblement sophistiquée. Quand un
nouveau cardinal est nommé, il se voit attribuer une « diaconie », héritière des
quatorze diaconies de la Rome primitive, d’où son titre de diacre. Quand, dix ans
plus tard, il deviendra cardinal prêtre, sa diaconie sera élevée, jusqu’à sa mort, au
rang de paroisse. Si Dieu lui prête vie, quand il deviendra cardinal-évêque, il aura
droit à un des sept diocèses dits « suburbicaires » de la banlieue de Rome.
La dignité de protodiacre se complique d’une règle instaurée par Paul VI après
le concile Vatican II* : pour que le doyen des cardinaux-diacres prononce la
célébrissime formule du balcon de Saint-Pierre, encore faut-il qu’il soit électeur au
conclave, donc qu’il ait moins de quatre-vingts ans. Dans le cas contraire, c’est le
deuxième plus ancien dans l’ordre des cardinaux-diacres qui devient protodiacre.
Ou, s’il est lui aussi octogénaire, le suivant. Si le pontificat dure autant que ceux de
Pie XII ou de Jean-Paul II, on peut imaginer qu’une bonne dizaine de titulaires,
voire davantage, se succèdent à ce titre sans jamais éprouver la suprême griserie
d’annoncer au monde qu’il a un nouveau pape.
C’est à ces détails pointilleux qu’on en vient à comparer la vaticanologie à ce
qu’était naguère la kremlinologie. Comparaison dont je sais qu’elle est
parfaitement pertinente, pour avoir pratiqué l’une et l’autre.
Quirinal (Palais du)
Le fantôme de Pie IX
En 1573, le pape Grégoire XIII*, celui qui a laissé son nom à l’Université
grégorienne et au calendrier, a décidé de bâtir sur le mont Quirinal – la plus élevée
des sept collines de Rome – une résidence fortifiée destinée à échapper aux
moustiques et aux endémies qui se propageaient, chaque été, dans le quartier
marécageux du Vatican. Ses successeurs Sixte V et Paul V achèveront le palais, y
compris sa haute tour carrée dominant la ville et sa chapelle « Pauline » – qui,
comme le veut la tradition, hérita du nom du pontife qui ordonna sa construction.
Le palazzo del Quirinale allait tenir lieu de résidence papale pendant trois
siècles, jusqu’à ce que Pie VII*, en 1809, en soit chassé manu militari par
Napoléon* avant d’y revenir après Waterloo et la chute de l’Empire. Simple répit :
en 1848, lorsque le « Printemps des peuples » précipitera les nationalistes italiens à
la conquête de la Rome apostolique, le palais du Quirinal va être le cadre du plus
rocambolesque épisode de l’effondrement des États pontificaux*.
Le 24 novembre 1848, le pape Pie IX* est détenu prisonnier dans son propre
palais. Assiégé depuis quatre jours par les insurgés du mouvement Jeune Italie,
forcé à bénir un gouvernement civil dont il désavoue l’action, les allées et venues
du malheureux pontife sont contrôlées par une milice civique qui a fait déguerpir
les Gardes suisses*. C’est donc un milicien nationaliste de faction qui voit arriver
en grand équipage, ce soir-là, le duc d’Harcourt, ambassadeur de France, précédé
de coureurs et de torches. Difficile d’interdire la porte de l’appartement du pape à
un si prestigieux personnage. Le geôlier, méfiant, se poste néanmoins derrière la
porte, d’où il entend le Français hausser le ton d’emblée et tenir au pape des propos
véhéments. Comment pourrait-il imaginer que, pendant cette longue tirade
enflammée, le pape enfile une soutane noire et un large manteau avant de filer,
accompagné par un domestique, par une porte dérobée ? À quelques rues de là,
une berline appartenant à l’ambassadeur de Bavière l’attend, dans l’ombre, qui va
l’emmener en catimini, à la barbe des carabiniers, jusqu’au port de Gaète où il
trouvera protection auprès du roi de Naples. Au palais, le débit de l’ambassadeur
de France s’est fait moins tonitruant. Le duc d’Harcourt finit même par souhaiter
courtoisement une bonne nuit au Saint-Père avant de refermer la porte de
l’appartement derrière lui et de quitter le Quirinal dans son équipage de cérémonie.
Les membres de la garde civique l’ont dûment salué. Ils ne découvriront le
subterfuge que le lendemain matin !
Jamais plus un pape ne résidera au palais du Quirinal. Celui-ci deviendra en
1870 la résidence des rois d’Italie – au grand dam de Marguerite de Savoie, l’épouse
du roi Humbert, qui y verra les fantômes de papes traverser nuitamment sa
chambre – puis, en 1946, celle des présidents de la République italienne. C’est pour
rendre visite au plus haut représentant de l’État italien que les papes reviendront au
Quirinal, à commencer par Pie XII à la fin de 1939, non sans évoquer chaque fois,
dans leurs discours, le souvenir de la papauté d’antan.
Radio Vatican
Dans une quarantaine de langues
L’Église, en retard sur son époque ? Allons donc ! À peine les accords du
Latran* avaient-ils redonné au Vatican une existence juridique, en 1929, que Pie XI
confiait à l’ingénieur Marconi le projet de construire une station de radio
internationale dans l’enceinte du nouvel État. Le 12 février 1931, jour de
l’inauguration, la voix du souverain pontife se fit entendre sur les ondes pour la
première fois. Son message s’intitulait Qui arcano Dei (« Un Dieu tenu caché »), en
latin, à la façon de toutes les autres formes de communication papale depuis plus
de mille ans. C’était le premier d’une longue série de « radio-messages » qui
résonnèrent jusqu’au bout du monde, notamment sous Pie XII, pendant la guerre
mondiale – quand ils n’ont pas été brouillés par les services du maréchal
Goebbels – et les premières années de la guerre froide : en 1948, la « radio du
pape » diffusait déjà, en ondes moyennes, des émissions en dix-neuf langues !
Pie XI a confié Radio Vatican à la Compagnie de Jésus, sans doute parce qu’elle
s’inscrivait, à ses débuts, dans une démarche à la fois scientifique et missionnaire,
deux terrains sur lesquels les Jésuites avaient une grande expérience. Depuis 1970,
ses locaux et ses studios sont installés dans un immeuble massif dominant le Tibre,
le palazzo Pio, en face du château Saint-Ange, à quelques centaines de mètres du
Vatican. Je me rappelle y avoir été fasciné, lors de ma première visite, par les
panneaux indiquant les différents bureaux : Polacco, Slovacco, Ceco, Lituano,
Croato, Lettone, Sloveno, Ungherese, etc. Bien avant l’élection d’un pape polonais, la
station vaticane émettait seize programmes spécifiques en direction de l’Europe de
l’Est. L’impact de ces émissions en ondes courtes, rivales des programmes
américains Voice of America et Radio Liberty, était évidemment impossible à
mesurer, mais j’ai pu constater, dans mes reportages de l’époque, que ces émissions
ont joué un rôle important dans la résistance des catholiques de ces pays, de
Bratislava à Vilnius, de Gdansk à Lvov, à l’époque du communisme.
Ralliement
La République vous appelle
C’est peut-être la plus flagrante intervention politique d’un pape dans la vie
d’un État moderne. La plus contestée, aussi. Et la plus contradictoire. Elle survient
à la fin de l’année 1890 alors que les catholiques français vivent, depuis dix ans, un
véritable calvaire. Le gouvernement de la France, drapé dans son militantisme
républicain, influencé par les clubs et les loges professant la lutte contre
l’« obscurantisme » et le « cléricalisme », a multiplié les mesures humiliantes, les
lois scélérates, les décisions assassines à l’égard de l’Église. Les catholiques, dans
leur grande majorité, en ont été confortés dans l’idée que la « Gueuse », comme ils
surnomment méchamment la République, est le mal incarné, et que pour la « fille
aînée de l’Église », le retour à la monarchie, à court ou moyen terme, est la seule
issue
Et voilà que le pape Léon XIII* les invite, officiellement, au choix inverse !
Dans un premier temps, telle une préparation d’artillerie, c’est le cardinal Lavigerie,
archevêque d’Alger, soixante-quinze ans, qui reçoit à sa table, le 12 novembre 1890,
l’état-major de la Marine française – amiraux et généraux sont majoritairement
catholiques et légitimistes – et les invite soudain à « adhérer sans arrière-pensée » à
la République. Ce qui restera dans l’histoire comme le « toast d’Alger » laisse
stupéfaits les hôtes du cardinal qui leur fait comprendre, à demi-mot, que le
message vient directement de Léon XIII*.
Le vieux pape a bien fait de ne pas monter lui-même au créneau. Les réactions,
en France, sont très négatives. Deux évêques seulement approuvent leur collègue
d’Alger. La grande majorité des journaux catholiques ne cachent pas leur
désappointement, voire leur colère. Rendre les armes à la République anticléricale
et franc-maçonne ? Jamais ! Seule la presse républicaine modérée applaudit, à
l’instar d’Eugène Spuller, un ancien compagnon de Gambetta devenu ministre des
Affaires étrangères, qui qualifie cette évolution de l’Église comme « l’événement le
e
plus important de la fin du XIX siècle ».
L’analyse du pape est simple. Les catholiques français ne retrouveront la paix
religieuse, pense-t-il, que s’ils cessent de vouer la République aux gémonies.
D’abord, ils n’apparaîtront plus comme des ennemis mortels aux yeux des chefs
républicains, qui feront montre d’une animosité moindre à leur égard. Ensuite, ils
seront mieux à même, de l’intérieur du système, de s’opposer aux manigances
tramées contre l’Église. Enfin, les cinq derniers scrutins électoraux ont montré que
le peuple français s’habituait au nouveau régime, et qu’il le trouvait
majoritairement légitime…
Léon XIII, en bon stratège, attendit que les passions se calment et que plusieurs
politiciens français modérés – Albert de Mun, Jacques Piou – s’engagent dans le
sens d’une participation des chrétiens à la vie publique, en jetant les bases de ce qui
sera plus tard la « démocratie chrétienne ». Un peu plus d’un an après le « toast
d’Alger », il rendit public son propre appel solennel au « ralliement » : annoncée
par une interview accordée au journaliste Ernest Judet dans Le Petit Journal du
17 février 1892, une encyclique intitulée en français Au milieu des sollicitudes fut
publiée le 20 février :
Nous croyons opportun, nécessaire même, d’élever de nouveau la voix, pour exhorter plus
instamment, nous ne dirons pas seulement les catholiques, mais tous les Français honnêtes et
sensés, à repousser loin d’eux tout germe de dissentiments politiques, afin de consacrer uniquement
leurs forces à la pacification de leur patrie.
Pour dissiper tout malentendu, le pape adressa le 3 mai une lettre aux évêques
de France leur enjoignant clairement d’« accepter la République ». La messe était
dite. Encore faudra-t-il attendre l’immense bouleversement social que sera la
guerre 1914-1918 pour que le monde catholique français, sans enthousiasme,
accepte enfin de participer à la vie publique dans le cadre du régime républicain.
Ratisbonne
Quand l’islam s’embrase
Montre-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau, s’exclame l’empereur, tu ne trouveras que des
choses mauvaises, comme cette prescription visant à répandre par l’épée la foi qu’il prêchait !
Une façon pour le pape de lancer le débat sur le dieu de l’islam, si supérieur à
l’homme qu’il ne saurait, lui, dépendre de la raison humaine…
Au centre de presse, les journalistes qui suivent le voyage s’ennuient. Ce long
texte insipide, dont ils ont reçu copie sous embargo, n’intéresse aucun rédacteur en
chef français, allemand, espagnol ou polonais. Seuls deux correspondants
américains notent cette citation provocatrice : ce jour-là, la presse américaine est
pleine de l’attentat du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers de New York,
dont c’est justement le cinquième anniversaire. Le lien est tout trouvé, pensent-ils,
avec le djihad vilipendé par le pape ! Dans une dépêche, l’Associated Press souligne
la coïncidence, reprise aussitôt par l’International Herald Tribune, puis par le New
York Times, lequel monte le sujet en première page :
Dans un discours enflammé, le pape Benoît attaque le sécularisme, le djihad, l’islam et le prophète
Mahomet !
Ces deux journaux sont lus dans le monde entier. Y compris par les
journalistes européens qui s’étonnent de cette accroche, à leurs yeux un peu forcée.
Or, dès réception de ces journaux dans les capitales musulmanes, c’est l’explosion :
un dirigeant koweïtien appelle tous les pays musulmans à rappeler leurs
ambassadeurs au Vatican, ce que fait aussitôt le Maroc, tandis qu’au Caire, le
nonce* est convoqué pour explication ; de Djakarta (Indonésie) à Amman
(Jordanie), de Riyad (Arabie Saoudite) à Naplouse (Cisjordanie), des dizaines de
dignitaires musulmans, relayés par les chaînes de télévision Al Jazeera et Al-
Arabiya, s’indignent soudain de la « provocation » du pape.
Avec vingt-quatre heures de retard, la presse européenne, sourde aux réserves
de ses propres envoyés spéciaux à Ratisbonne, s’aligne sur les médias américains et
arabes. Le flot de l’indignation mondiale est irrépressible. En trois jours, c’est
l’embrasement. En Inde, des manifestants descendent dans la rue aux cris d’« Allah
Akbar ! ». En Cisjordanie et en Irak, des cocktails Molotov sont lancés contre des
églises. En Iran, des portraits de Benoît XVI sont brûlés devant les caméras. À
Bagdad, le Conseil des moudjahidin appelle à la guerre contre Rome. En Somalie,
une malheureuse religieuse, sœur Sgorbati, est sauvagement assassinée dans un
hôpital de Mogadiscio…
Pour éteindre cet incroyable incendie, il faudra plusieurs mises au point du
Saint-Siège, puis une retouche au texte de son discours, puis les « regrets » publics
du Saint-Père, puis une adresse spéciale du pape lors de l’angélus* du dimanche 17,
puis une autre lors de l’audience générale* du mercredi 20. Il faudra encore
plusieurs gestes spectaculaires à Rome, puis une campagne d’explication sans
précédent de tous les nonces en poste en terre musulmane. Il faudra enfin, à la fin
du mois de novembre, un voyage de Benoît XVI en Turquie, où le pape priera en
compagnie du grand mufti d’Istanbul, dans la Mosquée bleue, le regard tourné vers
La Mecque !
C’est la première fois qu’un pape, à la tête d’une Église aux traditions
ancestrales et aux méthodes bimillénaires, est ainsi projeté – avec quelle violence ! –
dans l’univers de l’information instantanée et mondialisée. Un univers où
l’émotion immédiate et irréfléchie l’emportera toujours sur la raison et
l’intelligence. Où la moindre maladresse de langage peut transformer le « dialogue
des cultures » en « choc des civilisations ».
Et encore : ni Facebook ni Twitter n’existaient en 2006 !
Reagan (Ronald)
Une sainte alliance ?
Révolution russe
Intrinsèquement pervers
Gloire à la grande Russie libre ! Gloire à ses libérateurs ! Aux victimes de la révolution, éternelle
mémoire !
Il faut dire que les nouveaux dirigeants russes, non sans arrière-pensées, ont
discrètement confirmé au pape l’exclusion du Saint-Siège, décidée en secret en
1915 par les Anglais, les Français et les Russes, de toute conférence diplomatique
d’après-guerre : c’était la condition mise par l’Italie pour rallier la Triple Entente
contre l’ennemi germanique. Garder le contact avec le nouveau régime russe en
quête désespérée de reconnaissance internationale, telle était la tactique de
Benoît XV, appuyée sur la neutralité diplomatique qu’il avait proclamée dès 1914.
Mauvais calcul. À la fin de la guerre, le Saint-Siège est exclu, en effet, des
négociations de Versailles. Or, ses diplomates ne parviennent pas à faire adopter un
statut pour les catholiques en Russie soviétique. En 1922, alors que Lénine a
brutalement interdit toute expression religieuse, le pape Benoît XV meurt sans
avoir retiré aucun avantage de son attitude ambiguë. Pie XI*, qui le remplace, ne se
fait guère d’illusion. Quand il s’appelait encore Mgr Achille Ratti, il a été visiteur
apostolique à Varsovie et il a vu de près, en 1919, que les bolcheviques n’étaient pas
des enfants de chœur. En 1924, il ordonne au représentant du pape à Munich, le
nonce Eugenio Pacelli, futur Pie XII, de s’installer à Berlin et d’y nouer des
relations avec l’ambassadeur des Soviets, Nicolaï Krestinski. En vain. Ces
conversations sont désespérément stériles. À son détriment, le Saint-Siège
comprend qu’il n’a rien à gagner à négocier avec un tel adversaire.
En 1926, Pie XI prend une initiative exceptionnelle : en grand secret, il envoie
un jeune jésuite français, Mgr d’Herbigny, reconstituer clandestinement une
hiérarchie catholique en Russie soviétique à la barbe du parti communiste et de la
police politique, la redoutable GPU. Hélas, ces nouveaux évêques se retrouveront
bientôt broyés par la répression stalinienne : ils seront envoyés au Goulag, fusillés
dans les caves de la Loubianka ou, pour les plus chanceux, expulsés du pays sans
ménagement.
C’est le même Pie XI qui, dans sa fameuse encyclique Divini redemptoris, en
1937, condamne définitivement le communisme comme étant « intrinsèquement
pervers ». Il est déjà loin, le temps où le pape applaudissait la révolution russe !
Rote
Une Église qui juge
S’il fallait montrer tout ce que la papauté a emprunté au très méticuleux et très
procédurier droit romain, l’exemple du tribunal de la Rote suffirait à la
démonstration. Au départ, l’entourage du pape réunit un banal conseil d’experts
instruisant les diverses causes qui lui sont soumises par les Églises locales. La
multiplication des requêtes venues des quatre coins de la chrétienté menaçant de
paralyser la tête de l’Église, ce conseil fut transformé au XIIIe siècle, non sans
logique, en un tribunal capable d’émettre lui-même des jugements. Plusieurs
pontifes, plus tard, amélioreront son fonctionnement, qui par une nouvelle
constitution apostolique, qui par un motu proprio adapté à l’évolution des temps.
L’avouerai-je ? J’ignorais à peu près tout de la Rote avant d’écrire ce livre.
L’étonnant jargon canonique qui entoure ce petit monde n’engage pas à le
fréquenter. J’ai lu que le mot rote venait de la forme circulaire de la salle où ses
auditeurs siégeaient à l’origine, mais je n’ai rien trouvé de certain à ce sujet. J’ai
surtout compris qu’il fallait bien distinguer la Rote romaine des deux autres
tribunaux de la curie, dont l’histoire et la vocation sont encore plus complexes :
— La Pénitencerie apostolique, fondée lors du développement des pèlerinages,
vers l’an 1200, pour répondre aux innombrables demandes de fidèles désirant
recevoir l’absolution de la bouche même du pape : il a fallu imaginer qu’un
cardinal, le pénitencier, qui va devenir le grand pénitencier puis le pénitencier majeur,
reçoive les confessions au nom du pape et se fasse aider par un « bureau » de
prélats répartis dans les cinq basiliques majeures où les pèlerins, à Rome,
demandent à se confesser.
— Le Tribunal suprême de la signature apostolique, héritier d’une
administration qui préparait, au Moyen Âge, les suppliques et causes particulières
soumises à la signature du Saint-Père. Cette instance fut également érigée en
tribunal – par Eugène IV*, au XVe siècle – et devint la juridiction suprême du Siège
apostolique, la seule à pouvoir examiner des recours contre la Rote. Son président,
qui s’appelle un « préfet », est un des cardinaux les plus capés de la curie* romaine.
Quant à la Rote, elle est un tribunal d’appel des sentences rendues par les
tribunaux diocésains, appelés officialités. Ses juges, appelés prélats auditeurs, se
déterminent après les plaidoiries des promoteurs de justice et des défenseurs du lien.
Ils s’occupaient essentiellement, jusqu’à l’automne 2015, des recours en nullité de
mariages religieux : un mariage ne pouvant être dissous, selon la doctrine, seule son
annulation pouvait être prononcée, en appel, par le tribunal de la Rote.
« Il ne faut pas enfermer le salut des personnes dans l’impasse du formalisme
juridique », a déclaré le pape François en janvier 2015. C’est ce mécanisme à la
complexité plutôt dissuasive, en effet, qui a fait l’objet d’un examen poussé au
dernier synode sur la famille, et d’une simplification radicale décidée par un pape
désireux d’humaniser le dossier des divorcés remariés*.
Saint-Louis-des-Français
Rendez-vous devant le Caravage
La paroisse Saint-Louis-des-Français, à Rome, est située derrière la piazza
Navona*. « San Luigi », comme disent les autochtones, est depuis 1498 le rendez-
vous de tous les pèlerins venus de France et, depuis moins longtemps, de l’Afrique
francophone. Cette grande église, dont la première pierre fut posée par Jules de
Médicis, futur Clément VII, et dont la construction dura de 1518 à 1589, offre trois
personnages emblématiques sur sa façade : Charlemagne*, Saint Louis et sainte
Clotilde. À l’intérieur, on voit des fresques figurant Saint Louis, saint Denis et
Clovis. Difficile de mettre en scène personnages plus représentatifs de ce que fut
jadis la « fille aînée de l’Église » !
Ce n’est pas pour ses références franques ou carolingiennes que cette église est
mondialement connue, mais pour deux œuvres majeures du Caravage –
admirables, en effet – représentant la Vocation de saint Matthieu et le Martyre de
saint Matthieu. Ces tableaux, qui furent une des attractions de l’année jubilaire
1600, n’ont jamais cessé de fasciner les visiteurs. Ils ont tant marqué l’académicien
Dominique Fernandez que celui-ci en tira une biographie romancée du peintre, La
Course à l’abîme, qu’on retrouve chez tous les résidents français à Rome. De son
côté, avant de devenir le pape François, le cardinal Bergoglio – qui résidait non loin
de là quand il séjournait à Rome – allait souvent méditer devant la Vocation de saint
Matthieu pour réfléchir, dit-il, à sa propre vocation.
En 1945, le philosophe Jacques Maritain, à qui le général de Gaulle* avait
confié le poste d’ambassadeur auprès de Pie XII, eut l’idée d’adjoindre à cette
paroisse un « centre culturel » chargé de faire rayonner la culture et la langue
françaises à Rome. Son arrière-pensée était de contrebalancer l’influence allemande
sur l’entourage du pape, la curie romaine et le clergé francophone de passage au
Vatican. Devenu l’Institut français, le Centre Saint-Louis de France est géré
directement par l’ambassade près le Saint-Siège, et n’a pas d’équivalent du côté de
l’ambassade de France auprès de l’Italie. Ce statut original fait du conseiller culturel
auprès du Saint-Siège, ès qualités, le directeur de l’Institut français. Il est aussi
insolite que celui des Pieux établissements* auxquels il est rattaché.
Sur le même trottoir, coincée entre l’église Saint-Louis-des-Français et
l’Institut français, je m’en voudrais de ne pas citer la Librairie française, qui fut
imaginée par le même Jacques Maritain en 1945 et inaugurée par son successeur
Wladimir d’Ormesson en 1948. Soixante ans après sa création, elle est toujours un
rendez-vous très prisé des prêtres attachés à la paroisse française, des résidents
français à Rome, ainsi que de nombreux intellectuels romains passionnés de
culture française.
Saints papes
« Santo subito ! »
Les papes ne sont pas des saints. Enfin, pas tous. Certes, ils constituent la
catégorie la mieux représentée du calendrier liturgique. Mais comment expliquer
qu’un tiers seulement des souverains pontifes aient été, comme on dit, élevés sur
les autels ? Après la crucifixion de saint Pierre sous l’empereur Néron, les
cinquante-huit premiers chefs de l’Église – jusqu’au pape Sylvère (536-537) – ont
été déclarés saints de façon un peu automatique. Pourquoi jusqu’à Sylvère, et pas
au-delà ? Parce que son successeur et rival, le pape Vigile*, était si ambitieux, si
malhonnête et si impopulaire que personne n’eut l’idée de le canoniser : à sa mort,
il fut enterré dans une église de la via Salaria, loin de Saint-Pierre. Le dénommé
Vigile fut le premier d’une longue liste de papes infréquentables dont la seule vertu
fut de rappeler que l’Église est humaine, trop humaine !
Vingt-trois autres papes seront encore proclamés saints avant que Grégoire IX,
au XIIIe siècle, réglemente la procédure de canonisation. Seuls deux papes,
Célestin V* et Pie V*, seront canonisés pendant les six siècles suivants, bien que
certains eussent amplement mérité d’être vénérés – qu’on se rappelle le
malheureux Pie VI*, chassé de Rome par les bouffe-curés du Directoire en 1798 et,
après un an de harcèlement indigne, mort en martyr à Valence, sans sépulture, à
quatre-vingt-deux ans !
Dans les temps modernes, seul Pie X* (1903-1914) figura longtemps au
calendrier romain, grâce à Pie XII qui le canonisa en 1954. Mais le cas du
sympathique Giuseppe Sarto montre bien l’ambiguïté de toute canonisation
papale : si Pie X fut incontestablement un saint homme à la piété admirable, son
pontificat fut le plus rétrograde du siècle. Chantre de l’antimodernisme, Pie X alla
jusqu’à ressusciter le Syllabus de son lointain prédécesseur Pie IX ! Or, peut-on
canoniser un pape sans valoriser son action, ses choix, son bilan ? Qui peut penser
que Pie XII, qui avait fait ses premières armes sous Pie X, n’avait pas d’arrière-
pensée politique en offrant ce pape-là à la vénération des fidèles ?
Second casse-tête apostolique : si tel ou tel pape est canonisé, est-ce à dire que
ses prédécesseurs ou successeurs ont démérité ? La question s’est posée en 1965, à
la fin du concile Vatican II. La vox populi et de très nombreux évêques ont
spontanément déclenché un procès en béatification de Jean XXIII*, le « bon pape
Jean » qui avait eu la géniale audace de convoquer le concile. Mais aussitôt, les
anciens collaborateurs de Pie XII* ont fait valoir que leur défunt patron méritait
amplement la même promotion dans l’ordre de la sainteté : n’était-ce pas le
meilleur moyen de défendre la mémoire de ce pape tant critiqué, à cette date, pour
son attitude pendant la guerre ? Depuis lors, le dossier de la béatification de Pie XII
revient régulièrement dans l’actualité, gelant aussitôt, chaque fois, les relations
judéo-chrétiennes !
En l’an 2000, quand le pape Jean-Paul II se prépare à béatifier Jean XXIII, la
curie lui suggère d’équilibrer le choix de ce grand « réformateur » par celui de
e
Pie IX, le pape qui déclara la guerre aux idées modernes au milieu du XIX siècle.
Quand ce sera le tour du pape polonais, en 2011, quelques prélats conservateurs
caresseront – sans succès – l’idée d’associer dans une même dévotion Jean-Paul II
et Pie XII : Benoît XVI n’avait-il pas déclaré celui-ci « vénérable » deux ans plus tôt,
laissant espérer à ses partisans une béatification qui tiendrait lieu de spectaculaire
réhabilitation ? Toutefois, le pape allemand a préféré éviter ce qui aurait été
qualifié, à coup sûr, de provocation.
Un pape canonisant un pape défunt, cela donne lieu à une belle cérémonie.
Que dire de l’extraordinaire célébration papale organisée à Rome le 27 avril 2014
par le pape François, qui présida la cérémonie de canonisation de Jean XXIII et de
Jean-Paul II, étant lui-même flanqué de son prédécesseur Benoît XVI, devenu pape
« émérite » ? Deux papes vivants canonisant deux papes morts : cette « fête des
quatre papes », inédite dans l’histoire, fut suivie par deux milliards de
téléspectateurs !
J’observe que ces deux derniers pontifes ne seront pas célébrés à la date de leur
« naissance au Ciel », comme c’est la tradition, mais à celle de leurs « exploits » :
saint Jean XXIII sera désormais fêté le 11 octobre, date anniversaire de son discours
d’ouverture du concile Vatican II ; et saint Jean-Paul II le 22 octobre, jour
anniversaire de cet appel fameux qui l’a fait entrer dans l’histoire : « N’ayez pas
peur ! »
Secrétairerie d’État
Le bras armé du pape
Séminaire français
Une formation romaine
Il s’appelait Dieu. C’était son nom de famille. Irénée Dieu, venu d’Amiens, en
Picardie, fut le premier jeune prêtre français à s’installer, le 10 octobre 1853, sous le
règne de Pie IX*, au Séminaire français de Rome. Il était le premier à bénéficier de
la campagne menée par le plus grand journaliste catholique de l’époque, Louis
Veuillot, qui s’était publiquement ému de la désinvolture avec laquelle l’Église de
France, encore très « gallicane » et souvent méfiante à l’égard du Saint-Siège,
considérait les études de théologie ou de droit canonique à Rome.
Le Séminaire français s’est installé dans un ancien couvent de clarisses qui avait
jadis donné son nom à la rue Santa Chiara, dans le centre historique de Rome, non
loin du Panthéon. C’est le pape Pie IX, enthousiasmé par cette initiative, qui en fit
don à la congrégation des pères du Saint-Esprit (les « spiritains ») avant d’ériger
canoniquement, par la bulle In sublimi en 1856, l’institution que Léon XIII*
transformera en séminaire « pontifical » français en 1902.
En plus de cent soixante ans, le Séminaire français va recevoir quelque cinq
mille séminaristes et prêtres étudiants inscrits dans de prestigieuses universités
comme la Grégorienne, l’Apollinarium ou l’Angelicum. Dans cette masse d’anciens
élèves, on trouve un nombre incalculable d’archevêques, de cardinaux, de nonces
ou de professeurs de séminaire : Gabriel-Marie Garrone, Roger Etchegaray*, Jean-
Louis Tauran, tout comme le schismatique Marcel Lefebvre*, sont passés par le
séminaire où ils ont complété leurs études par des rencontres, des amitiés et des
contacts précieux.
Un lieu de formation, donc, mais aussi un lieu d’accueil, un carrefour où, à
l’occasion, se croisent jeunes pousses et vieux crocodiles de l’Église : combien
d’évêques français en simple déplacement à Rome ou en visite ad limina* ont
bénéficié du calme des chambres du premier étage de « Santa Chiara » ! Les anciens
du séminaire affirment même que, au début des années 1960, une partie des textes
de Vatican II* ont été rédigés là, dans la fièvre des débats conciliaires, par un
groupe informel d’archevêques chenus et de jeunes théologiens enflammés, tard le
soir et tôt le matin…
C’est par cette formule que chaque nouveau pape, le jour de son
couronnement, était naguère ramené à l’humble réalité du monde. Dominant
cardinaux et ambassadeurs du haut de sa sedia gestatoria, l’impressionnante chaise
à porteurs où l’élu du conclave siégeait pour la première fois, le nouveau pape
coiffé de sa tiare* se voyait apostrophé à trois reprises par un simple clerc de la
chapelle papale – un moine, dans les premiers temps – qui levait lentement un
roseau surmonté d’une poignée d’étoupe à laquelle il mettait le feu : alors que les
cendres tombaient aux pieds du pape, lui rappelant que poussière, il redeviendrait
poussière, le clerc prononçait la célèbre formule :
— Pater sancte ! Sic transit gloria mundi !
Ce qui veut dire, en français : « Saint Père ! Ainsi passe la gloire du monde ! »
La cérémonie a été abandonnée en 1978, lorsque le pape Jean-Paul Ier renonça
au couronnement, donc à ce rituel qui datait, selon les historiens, de la fin du
Moyen Âge. Encore faut-il chercher l’origine de ce rappel à l’humilité – également
prononcé dans certaines cérémonies d’initiation maçonnique – dans une antique
pratique de l’Empire romain qui faisait escorter un général vainqueur, lors de son
défilé triomphal à Rome, par un esclave chargé de lui rappeler qu’il n’était, lui
aussi, qu’un simple mortel.
Attention, sujet brûlant ! À éviter lors des dîners de famille et sur les plateaux
de télévision ! Les « silences » de Pie XII* pendant la Seconde Guerre mondiale
déclenchent régulièrement de vives polémiques, et pas seulement dans la
communauté juive. Je n’entends pas ici trancher entre détracteurs et défenseurs de
ce pape, mais faire observer que son lointain prédécesseur Benoît XV*, pendant la
guerre 1914-1918, avait connu les mêmes affres, dans les mêmes conditions, et
pour les mêmes raisons.
Une guerre peut en cacher une autre. Le 4 septembre 1914, le cardinal Della
Chiesa, cinquante-neuf ans, un diplomate confirmé, est élu alors que le premier
conflit mondial vient d’éclater. L’attentat de Sarajevo a eu lieu cinq semaines plus
tôt. Le conclave a réuni à Rome, non sans tensions, des cardinaux appartenant aux
nations belligérantes : von Hartmann (Allemagne), Csernoch (Autriche-Hongrie),
Amette (France) ou Mercier (Belgique). Le nouveau pape, le soir de son élection,
s’empresse de proclamer la neutralité du Saint-Siège. Comment eût-il pu faire
autrement alors que l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la France sont les trois plus
grandes nations catholiques de l’époque ?
C’est exactement ce qui va se passer le 4 mars 1939 après la mort de Pie XI,
alors que la guerre est imminente. Le conclave désigne un diplomate réputé, ancien
nonce en Allemagne : Eugenio Pacelli, soixante-trois ans, qui a longtemps conduit,
comme secrétaire d’État du pape défunt, la diplomatie vaticane. Les dirigeants des
grandes puissances – sauf ceux du Reich – se réjouissent du choix de cet homme
solide et expérimenté qui va tout faire, en effet, pour éviter la guerre : contacts tous
azimuts, mobilisation des nonces, appels aux pays les plus engagés, etc. Et qui
proclame pour faciliter les choses, à son tour, la neutralité du Saint-Siège.
Or, Pie XII a effectué ses premiers pas à la secrétairerie d’État sous Benoît XV.
Il se rappelle que la « neutralité », seul choix possible pour le Vatican, est un piège :
elle implique en effet, aux termes de la convention de La Haye de 1907,
« impartialité » et « abstention » de la part de l’État qui s’en réclame. En
septembre 1914, le nouveau pape était à peine élu que les envahisseurs allemands,
après avoir semé la terreur en Belgique (monastères incendiés, prêtres assassinés,
religieuses violées), plongeaient vers Paris et bombardaient la cathédrale de
Reims*, celle-là même où étaient jadis sacrés les rois de France ! Aux catholiques
belges et français choqués par de tels sacrilèges, Benoît XV avait dû opposer le
silence désolé que lui imposait sa neutralité. Le polémiste Léon Blois l’avait traité
de « Pilate XV ». Clemenceau lui-même le surnomma le « pape boche ».
La neutralité du Saint-Siège provoquera la même incompréhension après
septembre 1939 : le pape ne ferait-il donc aucune différence entre un pays
agresseur et un pays agressé ? L’histoire semble bégayer, celle des alliances, des
stratégies et des reniements. Dès son élection, Pie XII tente de convaincre l’Italie de
ne pas se ranger derrière l’agresseur germanique. Exactement comme Benoît XV en
1914. Et avec un résultat comparable : l’État italien ralliera finalement la Triple
Entente à Londres en 1915, tandis que Mussolini alignera brutalement l’Italie
fasciste sur les rangs de l’Allemagne nazie en 1939.
La neutralité du Saint-Siège lui a-t-elle permis, au moins, quelque initiative
particulière ? Sans doute. Le 8 septembre 1914, Benoît XV lance un appel
pathétique à cette « Europe qui ruisselle de sang chrétien ». Mais son discours, qui
ne condamne personne, n’est pas entendu. Il prêche dans le désert. Son lointain
successeur fera de même dans un appel désespéré à la radio le 24 août 1939, qui
fera un flop : mais Pie XII pouvait-il savoir que la veille de son radio-message, en
grand secret, Adolf Hitler et Joseph Staline s’étaient tranquillement partagé la
Pologne qu’ils attaqueront respectivement le 1er et le 17 septembre ?
En août 1917, Benoît XV lance un nouvel appel à la paix assorti d’un plan
global de règlement du conflit. Ses propositions sont discutées, mais les belligérants
les rejettent – notamment les Allemands, au grand dam du nouveau nonce
apostolique à Munich qui n’est autre qu’Eugenio Pacelli. Or, au printemps 1939,
l’histoire se répète : le même Pacelli devenu Pie XII lance l’idée d’une conférence
des cinq gouvernements les plus impliqués par le risque de guerre – Allemagne,
Italie, Pologne, France, Grande-Bretagne – et propose même d’héberger cette
rencontre au Vatican. Il reçoit cinq réponses polies, toutes négatives. Hitler
explique même très courtoisement au nonce apostolique à Berlin, Mgr Orsenigo,
qu’il n’y a lieu de ne craindre aucun risque de guerre !
Pourquoi les « silences » de Benoît XV et les « silences » de Pie XII n’ont-ils pas
laissé le même souvenir dans la mémoire européenne ? À cause de la Shoah.
L’extermination des juifs d’Europe, qui commence en 1942, se heurte, elle aussi, à
la neutralité obstinée du Saint-Siège, assortie d’une terrible crainte, de la part de
Pie XII, qu’une intervention trop musclée de sa part ne déclenche, du côté nazi, de
terrifiantes représailles, comme ce fut le cas aux Pays-Bas après la condamnation de
la Shoah par les évêques hollandais en juillet 1942. La « solution finale »,
événement hors normes, a bouleversé les valeurs, les critères et les perspectives de
l’histoire moderne. Elle a jeté lourdement l’opprobre sur le seul Pie XII, au point de
faire oublier la question que l’éditorialiste de La Croix posait déjà en 1915 à propos
de Benoît XV :
Sixte IV (1471-1484)
Le père de la Sixtine
Il a donné son nom à la chapelle Sixtine*. Rien que pour cela, il a mérité une
place insigne dans l’histoire de la papauté. C’est lui qui confia au Pérugin, entre
autres artistes convoqués pour décorer la célèbre chapelle, le soin de peindre La
Remise des clefs à saint Pierre, qu’on voit à droite en entrant, juste avant le jubé.
Comme pour rappeler que Rome, la ville de Pierre*, détient bien la primauté
apostolique. À la veille de l’année jubilaire 1475, Sixte IV a expliqué, sans ambages,
qu’il entendait faire de Rome la « capitale de l’univers ».
Fort de cette ambition qui n’avait rien de spirituel, il fit preuve d’un
dynamisme culturel et artistique qui justifia qu’on nomme cette période la
« Renaissance ». À Rome, il perça des rues, aménagea des places, restaura des
bâtiments, répara des aqueducs, construisit des ponts – dont le Ponte Sisto qui
porte son nom – et bâtit des églises. Il fit venir au Vatican les plus grands peintres
et sculpteurs de son époque : Mino da Fiesole, Verrochio, Pinturicchio, Botticelli,
etc. Avec l’aide du maître franco-flamand Josquin des Prés, il améliora la musique
d’église et fonda la schola cantorum de la chapelle Sixtine. Il enrichit la Bibliothèque
vaticane créée par son prédécesseur Nicolas V* et y ajouta un département des
Archives secrètes*.
Humaniste et mécène, Sixte IV fut d’abord un chef politique et militaire plus
intéressé par la conduite de la guerre que par l’annonce de l’Évangile. Il équipa une
flotte pour lutter contre la menace turque, complota contre les Médicis à Florence,
agrandit manu militari les États pontificaux*, et dépensa, pour tout cela, des
sommes gigantesques. C’est lui aussi qui autorisa les souverains espagnols à
généraliser l’Inquisition* et fit du dominicain Torquemada le « Grand Inquisiteur »
qui fera fantasmer Schiller, Dostoïevski, Verdi et tant d’autres !
Sixte IV est aussi le premier d’une série de papes scandaleux qui s’illustrèrent,
pendant la Renaissance, par une vie privée dissolue, un népotisme échevelé et un
goût du luxe tapageur. Lui-même élevé dans une famille pauvre, Francesco Della
Rovere avait pourtant commencé sa carrière comme franciscain – il fut même le
général de cet ordre mendiant en 1464. Promu cardinal, il fut élu pape en 1471 au
milieu d’intrigues confuses et dans une débauche de cadeaux et de promesses. Une
fois désigné, il couvrit sa famille, notamment ses insatiables neveux, de titres et de
bénéfices. Il traça ainsi la voie de celui qui allait, sur ce plan, battre tous les records :
Alexandre VI Borgia*.
Sans lui, sans cet humble fils d’ouvrier agricole entré à douze ans chez les
franciscains d’Ancône, Rome ne serait pas aussi belle. Intelligent, cultivé,
prédicateur réputé, devenu inquisiteur à Venise puis général de l’ordre des
Franciscains, créé cardinal par Pie V*, il fut élu pape en 1585 sous le nom de Sixte
Quint (Sixte V).
Il se retrouva plongé dans le désordre politique et les guerres de Religion.
Énergique jusqu’à se montrer violent, le « pape de fer » – comme on le
surnomma – lutta contre le banditisme, renfloua le trésor pontifical, remania le
Sacré Collège et réforma la curie : c’est lui qui créa les quinze congrégations
permanentes qui devaient rester presque inchangées jusqu’au concile Vatican II.
Sur le plan diplomatique, il soutint le roi Philippe II d’Espagne dans son projet
d’envahir l’Angleterre protestante – et le lâcha après le retentissant échec de
l’Invincible Armada espagnole au large de Gravelines en 1588.
Mais Sixte Quint a surtout contribué à faire de Rome une ville majestueuse,
reliant les grands centres de pèlerinage par de larges axes ponctués d’obélisques
antiques – notamment celui qui domine aujourd’hui la place Saint-Pierre, dont le
déplacement d’une centaine de mètres fut une prouesse d’ingénierie. Il
reconstruisit les principaux aqueducs, érigea la grande fontaine du Quirinal, rebâtit
le palais du Latran et acheva la coupole de la basilique Saint-Pierre* – un
incroyable exploit architectural qui demanda vingt-deux mois d’efforts. On lui doit
aussi la nouvelle Bibliothèque du Vatican, plus spacieuse que l’ancienne, et
l’agrandissement du Palais apostolique*.
Si les amoureux de Rome bénissent aujourd’hui ce pape pour son œuvre de
bâtisseur, les Romains de l’époque, lassés de voir leurs impôts partir en vaines
constructions de prestige et en interminables travaux de voirie, l’ont détesté au
point de briser sa statue à la nouvelle de sa mort en 1590 !
Sixtine (Chapelle)
Un écrin pour le conclave
Elle s’appelle « Sixtine » parce que sa construction a été décidée en 1475 par le
pape Sixte IV* et inaugurée par lui en 1483. Mais c’est Jules II* qui inaugura en
1512 sa voûte peinte par Michel-Ange, et Paul III* qui dévoila en 1541 le
célébrissime Jugement dernier peint par le même Michel-Ange sur le mur du fond.
Il aura donc fallu sept décennies et une demi-douzaine de papes pour mener à bien
le projet de remplacer l’ancienne Capella magna qui, depuis le Moyen Âge, servait
de chapelle privée à la cour pontificale, et qui avait subi de graves dégradations
pendant le séjour des papes en Avignon*.
Quand on entre dans cette chapelle de 40 mètres de long, on est d’abord frappé
par le jubé surmonté de candélabres qui séparait jadis l’espace réservé au clergé de
celui attribué au public, et par les mosaïques de marbre, géométriques, qui
décorent le sol. Puis, en relevant la tête, on découvre les grandes fresques des murs
latéraux, réalisées par les plus grands artistes italiens de l’époque : Botticelli,
Ghirlandaio, Rosselli, Signorelli, le Pérugin et Pinturicchio. Ces impressionnants
tableaux représentent des scènes de la vie de Moïse (côté sud) et de la vie du Christ
(côté nord) si enjolivées de personnages aux costumes chatoyants, de paysages
complexes et de monuments contemporains, comme le voulaient les canons de la
Renaissance, qu’on a du mal à reconnaître le Passage de la mer Rouge, le Sermon sur
la montagne ou la Tentation au désert !
À peine a-t-on le temps de remarquer, au-dessus de ces fresques, les trente-
deux portraits de papes figurant entre les fenêtres, dans des niches en trompe-l’œil,
que le regard est irrésistiblement attiré par la voûte en berceau constellée des scènes
bibliques peintes a fresco par Michel-Ange, dont la célèbre Création d’Adam (le
doigt de Dieu tendu vers le premier homme). Est-il vrai que Michel-Ange réalisa
tout ce travail couché sur le dos, ou est-ce une légende ?
Sport
Un pape en survêtement ?
Un pape peut-il faire du sport ? Le plus éminent représentant de Dieu sur terre,
vicaire du Christ et successeur du Prince des Apôtres, a-t-il le droit d’entretenir son
corps, de faire jouer ses muscles, de réguler son souffle ? La question eût été
naguère incongrue, ne serait-ce qu’en raison de l’âge moyen auquel les papes sont
élus. Il faudra l’imagination débordante d’un Nanni Moretti, dans son film
Habemus papam*, pour mettre en scène un tournoi de volley-ball loufoque
opposant, dans le cadre d’un conclave prolongé, des cardinaux chenus et
essoufflés !
Et pourtant, un des plus grands papes du XXe siècle, Pie XI, fut un grand
sportif. Dans sa jeunesse, l’abbé Achille Ratti était un alpiniste de tout premier
ordre, qui a laissé sa trace dans les registres de la haute montagne. Les habitués du
Mont-Blanc partant à l’assaut des Aiguilles grises par le glacier du Dôme savent que
cet itinéraire, du côté italien du célèbre massif, s’appelle encore aujourd’hui la voie
du Pape*.
Mais si le dynamique Mgr Ratti put satisfaire sa passion des hauts sommets
tant qu’il dirigeait la bibliothèque Ambrosienne de Milan, à quelques dizaines de
kilomètres du Val d’Aoste, il dut renoncer à ces ascensions lorsque Pie X, à la veille
de la guerre 1914-1918, le nomma à la tête de la prestigieuse Bibliothèque vaticane,
à Rome, avant de l’envoyer comme nonce apostolique à Varsovie. Quand il
reviendra à Milan comme archevêque, à soixante-quatre ans, l’ivresse grisante des
sommets, le maniement du piolet et la chaleur virile des refuges ne seront plus que
lointains souvenirs.
On sait moins qu’à l’époque, un certain abbé Eugenio Pacelli, futur Pie XII*,
ne dédaignait pas de s’adonner au sport : grand nageur, excellent cavalier, il s’est
même passionné, comme tous les Italiens, pour la course cycliste, au point de
baptiser une petite église, en 1948, en haut du col de Ghisallo, qui fut au Tour de
Lombardie ce que le Galibier est au Tour de France, du nom de Notre-Dame
universelle des cyclistes. Quelques années plus tard, en recevant au Vatican un
congrès de professeurs d’éducation physique, le pape Pie XII souligna que le sport,
« en développant et fortifiant le corps humain » et « en contribuant à sa
perfection », permettait de « rapprocher l’homme de Dieu ». À condition, précisa-
t-il, de ne point sombrer dans « le culte ou la divinisation du corps ». Pas un mot,
dans ce long discours, sur la salle de gymnastique qu’il avait fait installer pour lui-
même dans le Palais apostolique*. À l’époque, rien ne filtrait sur la vie intime du
souverain pontife : aucun paparazzo n’a jamais photographié Pie XII en
survêtement, faisant des étirements sur son tapis de sol !
En octobre 1978, un pape de cinquante-huit ans a brisé ce tabou. Un pape en
pleine forme physique, respirant la santé, ne comptant pas ses heures de sommeil.
Un pape montagnard habitué à l’endurance et « attaquant le sol avec le talon »,
comme l’a joliment dit un de ses amis. Le cardinal polonais Karol Wojtyla, au soir
de son élection, avait cru devoir renoncer au sport. Lui qui emmenait des groupes
de jeunes pèlerins à vélo jusqu’au sanctuaire de Częstochowa, qui animait des
recollections en kayak sur les lacs de Mazurie, qui marchait des journées entières
sur les sentiers des monts Bieszczady, qui dévalait à ski les pentes enneigées de
Zakopane, dans les Tatras, et qui, lors de ses séjours romains, aimait nager pendant
des heures au large de Palidoro, la plage dite « des cardinaux » !
Pourtant, au bout de quelques semaines, le nouveau pape changea d’avis.
D’abord, il fit creuser une piscine à Castel Gandolfo, financée grâce à la générosité
de catholiques canadiens : un bassin couvert de 16 mètres sur 8, avec deux traits de
céramique bleue pour nager en ligne, et une petite cabane pour abriter secrétaires
et gardes du corps. L’idée ne plut pas à tout le monde. Mais, ayant dû succéder à
l’éphémère Jean-Paul Ier victime d’une santé défaillante, le Polonais fit taire ses
détracteurs en assurant qu’une piscine coûterait toujours moins cher… qu’un
troisième conclave ! Et puis, après six années d’abstinence, Jean-Paul II prit
d’autres libertés, plutôt inattendues : le mardi après-midi, il quittait discrètement le
Vatican en compagnie de son secrétaire – Stanisław Dziwisz était aussi bon skieur
que son patron – pour aller dévaler quelques pistes noires dans l’Adamello ou au
Grand Sasso, dans les Abruzzes. Il ne renoncera à ces escapades neigeuses qu’après
une méchante opération du fémur, à soixante-treize ans passés.
Benoît XVI, élu à soixante-dix-huit ans, n’était pas de la même trempe : nul ne
vit jamais ce respectable théologien, pianiste à ses heures, faire son jogging,
enchaîner les longueurs de bassin ou soulever des haltères. Mais il ne découragea
pas son secrétaire d’État Tarcisio Bertone, passionné de ballon rond, quand celui-ci
organisa un tournoi de football opposant plusieurs équipes du Saint-Siège
composées de séminaristes et d’employés du Vatican, comme c’était naguère la
tradition – c’est l’équipe des Postes vaticanes qui l’emportait, en général, sur celle
des Musées et les gendarmes de la Vigilanza….
Le pape François, élu lui-même à soixante-seize ans, n’était pas non plus un
grand sportif – on lui retira un poumon dans sa jeunesse –, mais il innova, lui
aussi, à sa manière : il fut le premier pape socio (supporter) actif, à jour de sa
cotisation, d’une équipe de football : le club argentin de San Lorenzo de Buenos
Aires. Cette qualité lui vaudra la considération de toute l’Amérique latine où le
football est une seconde religion. Ainsi, à la veille de la Coupe du monde de 2014,
la présidente du Brésil Dilma Rousseff, de passage à Rome, offrit au pape un
maillot « numéro 10 » de l’équipe nationale brésilienne signé du roi Pelé, ainsi
qu’un ballon dédicacé par Ronaldo, la vedette de l’équipe :
Syllabus
Contre le monde moderne
Le Syllabus est un fort mauvais souvenir pour l’Église catholique. Surtout pour
les chrétiens progressistes. Car derrière cet intitulé mystérieux se cache le texte le
plus réactionnaire qu’un pape ait jamais publié depuis le début des temps
modernes. Encore faut-il, pour en saisir le sens et la portée, le resituer dans son
contexte.
Syllabus, en latin, veut dire « énumération ». C’est donc une « liste » que le
pape Pie IX a publiée en annexe de l’encyclique Quanta cura, le 8 décembre 1864.
Elle comprend quatre-vingts propositions exprimant, a contrario, les « principales
erreurs » que l’Église estimait devoir combattre à l’époque. Dans ce catalogue
figurent à peu près tous les nouveaux principes politiques, courants de pensée et
autres doctrines idéologiques du début du XIXe siècle : naturalisme, rationalisme,
panthéisme, indifférentisme, socialisme, communisme, libéralisme, etc. Le Syllabus
est par conséquent un rejet global et définitif de la « modernité » dont la grande
masse des catholiques aura, plus tard, beaucoup de mal à se démarquer. Il
condamne, entre autres, le suffrage universel, l’école laïque, la liberté religieuse, la
séparation des Églises et de l’État, les thèses de Darwin, les écrits de Renan, la
liberté de la presse, etc. !
Un tel texte ne se comprend, bien sûr, qu’à l’aune des déboires de la papauté
de l’époque – et Dieu sait qu’elle en a connu, entre les deux catastrophes que furent
pour elle la Révolution française (1789) et le « Printemps des peuples » (1848) !
Rappelons, pour mémoire, la mort tragique du malheureux Pie VI* à Valence,
pourchassé par les hommes du Directoire en 1799 ; les trois ans que Pie VII passa à
la prison de Savone, entre 1809 et 1812, par la volonté de Napoléon* ; ou
l’exfiltration peu glorieuse de Pie IX hors de Rome, à Gaète, en 1848. Les papes de
ces temps troublés ont mal vécu le passage d’un monde dominé par l’absolutisme
de l’Ancien Régime à un autre monde, imprévisible et hostile, marqué par des
révolutions de toute nature et un réveil brutal des nationalités.
Pourtant, avant son élection en 1846, le cardinal Mastai Ferretti passait pour
un réformateur éclairé. Le pape Grégoire XVI*, grand conservateur devant
l’Éternel, s’en agaçait en disant que « chez l’évêque Mastai, même les chats sont
libéraux ». Intelligent, modéré et ouvert sur le monde, le jeune Pie IX* avait tenté
de procéder, à Rome, à des réformes politiques et administratives destinées à
combler le fossé qui s’élargissait entre les États de l’Église et les sociétés
européennes. Mais cette bonne volonté, d’ailleurs critiquée par une majorité de ses
cardinaux, fut vite balayée par les assauts répétés des révolutionnaires, républicains,
carbonari, anticléricaux et nationalistes de tout poil. Couvents dévastés, églises
spoliées, jésuites expulsés, prêtres jetés en prison : l’heure n’était pas au dialogue
avec la société civile ! En 1848, le ministre Rossi, nommé par Pie IX, est égorgé à
Rome par un militant antipapiste. Le chef de l’Église doit fuir la ville et se réfugier
dans le royaume de Naples. Il n’en reviendra qu’en 1850, sous la protection des
soldats de l’empereur François-Joseph et du prince Louis Napoléon Bonaparte !
La suite de ce pontificat mouvementé sera marquée, en septembre 1870, par la
prise de Rome par les nationalistes italiens et la fin brutale des États pontificaux*.
On comprend que Pie IX ait été peu tenté, après tant d’épreuves, de revenir sur les
quatre-vingts condamnations du Syllabus. Et que celui-ci soit devenu, pour
longtemps, le symbole de la résistance au modernisme.
Tiare
Le geste de Paul VI
Un drôle de chapeau pointu ressemblant à un obus. La tiare était aux papes
d’antan ce que la couronne était aux rois : une coiffe d’apparat, pas très pratique,
en général recouverte d’or et sertie de pierres précieuses, surmontée d’un petit
globe et d’une croix. On imagine mal, de nos jours, un pape présider une messe de
minuit ou procéder à une canonisation avec ce couvre-chef d’un autre temps ! Or
la tiare, symbole du pouvoir papal, qui figure toujours avec les clefs de saint Pierre
sur le drapeau du Saint-Siège, est restée en usage jusqu’à ces dernières décennies.
Le dernier pape à avoir porté une tiare fut Paul VI*. Lors de son couronnement
en 1963, comme le voulait la tradition, ses anciens diocésains de Milan lui avaient
offert une tiare magnifique, légère, en argent rehaussé d’or fin et ornée, à la base, de
fleurs de lys stylisées. Mais en plein concile Vatican II*, à quelques jours de partir
pour l’Inde, le 13 novembre 1964, Paul VI alla déposer spectaculairement sa tiare
sur l’autel de la basilique Saint-Pierre* en offrande aux pauvres du monde. La
coiffe fut « rachetée » par l’ensemble des évêques et récupérée par l’archidiocèse de
New York, la somme recueillie ayant dépassé le million de dollars. On peut
toujours admirer cette œuvre d’art – car c’en est une – au beau milieu de la nef de
la basilique de l’Immaculée Conception, à Washington.
L’origine de cette coiffure royale se perd dans la nuit des temps, vers l’Orient,
quelque part du côté des Assyriens, des Perses ou des Égyptiens. Selon les
historiens, l’empereur de Constantinople Anastase Ier aurait offert une telle coiffe à
Clovis, qui en fit plus tard cadeau au pape de l’époque, Symmaque. Le chef de
l’Église était jusqu’alors coiffé de la mitra papalis, un bonnet de laine blanche, élevé,
finissant en pointe un peu comme une ogive. C’est Innocent III*, au début du
e
XIII siècle, qui distingua la tiare de la banale mitre épiscopale, en en réservant le
Trinité-des-Monts (La)
Voir : Pieux établissements.
Twitter
Même en latin !
En 2009, dans un petit livre consacré aux rapports entre la papauté et la presse,
je m’insurgeais contre la « réductionnite », cette maladie qui condamne les
journalistes d’aujourd’hui à un simplisme systématique et désolant. Première
victime de ce rapetissement médiatique et intellectuel : l’Église. Les sujets qui se
rattachent à la religion sont généralement complexes et ne souffrent pas les
« petites phrases » rapides, généralement binaires et sans nuance. J’envisageais alors
comme un cauchemar pour le pape la généralisation du style Twitter limitant les
messages ainsi conçus à 140 signes : comment diable exprimer quelque chose de
religieux en si peu de caractères ?
Et pourtant, patatras ! Deux ans après ces propos, le Vatican annonçait que le
pape Benoît XVI* lui-même s’était mis à tweeter ! Certes, le respectable Joseph
Ratzinger paraissait un peu emprunté sur les images qui le montraient tweetant
d’un doigt appliqué en direction de la blogosphère, et suscitait quelques
commentaires sceptiques : le vieux pape bavarois avait-il vraiment besoin de ce
type de gadget pour faire oublier les nombreuses maladresses qui avaient plombé
son pontificat ? Or, à ma stupéfaction, le très apostolique compte intitulé
@ pontifex, lancé depuis Rome en neuf langues, allait faire un malheur. Surtout
après la démission de Benoît XVI, trois mois après son premier tweet, et son
remplacement par le pape François, lequel allait se révéler un as du microblogging !
Au printemps de l’année 2015, @pontifex comptait 22 millions de followers.
Moins que le compte de Barack Obama, mais davantage que celui de Vladimir
Poutine ! Les catholiques d’Amérique latine, utilisateurs du compte en langue
espagnole, ont largement contribué à ce succès, mais le pape a rencontré un écho
massif chez les tweetos des États-Unis, d’Italie et du Brésil.
Des neuf versions linguistiques du compte @pontifex, il en est une en… latin.
Son responsable, un prêtre américain, éminent latiniste, n’en revient pas : plus de
200 000 passionnés, qui incarnent ainsi le plus grand écart symbolique entre le
passé et le futur de l’Église, cliquent chaque jour sur cette phrase inouïe :
Tuus adventus in paginam Papae Francisci breviloquentis optatissimus est.
Ce qui veut dire : « Bienvenue sur la page Twitter officielle du pape François ! »
Qui a dit que l’Église était une institution du passé ?
Uniates
De rite byzantin
On appelle « uniates » les catholiques de tradition orientale qui se sont « unis
au pape » pour des raisons diverses, généralement politiques. Le plus souvent, il
s’agissait de bénéficier de la protection du pape contre l’oppresseur musulman. Au
fil des siècles, certaines communautés maronites, chaldéennes, syriaques, melkites,
arméniennes ou coptes se sont ainsi séparées de leurs frères orthodoxes, parfois
dans la violence, pour « s’unir au pape ». Certains de leurs patriarches, aujourd’hui,
ont la même dignité que les cardinaux « latins », ils participent au conclave*, et nul
ne peut jurer qu’un jour l’un d’entre eux ne deviendra pas pape : qu’on pense au
cardinal arménien Agagianian qui fut papabile en 1958 !
Mais cette histoire a laissé de fâcheux souvenirs chez les orthodoxes, héritiers
de l’Église d’Orient, qui en ont été d’autant affaiblis dans des contextes politiques
où les divisions entre chrétiens orientaux pouvaient – et peuvent encore – être
mortelles. C’est si vrai que l’Église catholique, lors du concile Vatican II*, a décidé
de rayer de son vocabulaire les mots uniate et uniatisme, aux relents si négatifs
qu’ils risquaient de contrarier les avancées œcuméniques de l’époque.
Paradoxalement, c’est au cœur de l’Europe que le dossier reste le plus brûlant.
Il aura fallu un an de guerre en Ukraine pour que les commentateurs intègrent
cette dimension confessionnelle à leurs analyses. Si les Ukrainiens ont eu tant de
mal à réaliser leur unité nationale après l’effondrement de l’URSS en 1991, c’est
parce que leurs territoires occidentaux, ceux qui ont connu la tutelle austro-
hongroise puis l’occupation polonaise, sont presque unanimement de tradition
uniate, alors que les régions de l’est du pays, massivement russophones, dépendent
religieusement du patriarcat de Moscou. Et cela depuis qu’en 1596 les Ukrainiens
de l’Ouest ont refusé de dépendre de la Russie qui s’était orgueilleusement
autoproclamée, après la chute de Constantinople, la « troisième Rome ».
Ces Ukrainiens dits « gréco-catholiques », qui représentaient entre cinq et six
millions de fidèles, ont été rayés de la carte par Staline en 1945, avec la complicité
des dirigeants de l’Église orthodoxe russe. Envoi des évêques au Goulag,
élimination des prêtres, rattachement forcé des croyants au patriarcat de Moscou,
persécutions par le KGB local : ce drame peu connu des historiens a laissé des
traces, lui aussi. J’ai vu personnellement ces catholiques-là sortir des catacombes,
en 1988, à Lvov, à la faveur de la perestroïka gorbatchévienne, et j’ai mesuré, à
l’époque, le risque que prenait le pape Jean-Paul II en leur apportant son soutien.
Si le pape polonais n’a jamais pu se rendre en Russie, c’est à cause de ce lourd
contentieux avec les orthodoxes russes, dont la signification échappait même aux
dirigeants du Kremlin !
C’est à l’aune de cette histoire douloureuse qu’il faut comprendre la prudence
dont fait preuve le pape François à propos de la guerre civile qui a embrasé l’est de
l’Ukraine en 2014 : que le Vatican montre trop d’empressement à défendre les
uniates ukrainiens, et la Russie de Vladimir Poutine, dans la lignée des tsars
Ivan III et Ivan IV, pourra affirmer bruyamment que l’Occident tout entier s’est
ligué pour séparer, une fois encore, l’Ukraine de la Russie…
À l’origine, Eudes (Odon) de Lagery était un noble champenois tenté par la vie
monastique. Il avait de qui tenir : à Reims, il avait été l’élève du futur saint Bruno,
le fondateur des Chartreux. À Cluny où il réalisa sa vocation en 1068, il fut promu
prieur général par un autre futur saint, l’abbé Hugues. Repéré par le pape
Grégoire VII, qui le nomma cardinal-évêque d’Ostie, il fut lui-même élu pape en
1088 alors que Rome était en plein désordre politique : un antipape* nommé
Clément III, homme lige de l’empereur allemand Henri IV, régnait sur la ville, les
armes à la main. Il lui faudra du temps pour entrer dans Rome, où il vivra
pauvrement – et peu de temps – sur une île au milieu du Tibre.
Urbain II était un disciple du grand Grégoire VII*, mort en 1085. Partisan de la
« réforme » grégorienne, il poursuivit la lutte systématique contre la simonie et
l’incontinence des clercs. Il prit aussi sa part d’engagement dans la « querelle des
investitures* », interdisant formellement aux évêques et aux prêtres de devenir les
vassaux de leur seigneur. En même temps, il sut arrondir certains angles : ainsi, il se
garda de réduire à l’état laïc tous les évêques indûment investis par leur souverain.
Diplomate et réaliste, Urbain II s’efforça d’aplanir les relations entre le Saint-
Siège et le roi d’Angleterre, les tensions au sein de l’Église espagnole, les
revendications des Normands en Italie du Sud et même les rapports – rompus en
1054 – avec l’empereur de Byzance. En France, dont il connaissait bien les
monastères, il encouragea la fondation et l’essor de l’ordre cistercien. Enfin, à
Rome même, c’est lui qui réorganisa la curie*, baptisée Curia romana, sous la
forme d’une petite cour royale qu’elle allait conserver jusqu’à nos jours.
Mais si ce pontife hyperactif est entré dans l’histoire, c’est d’abord à cause du
synode de Clermont, en Auvergne, auquel il convoqua tous les évêques d’Europe et
des dizaines de milliers de fidèles en novembre 1095. Cet orateur hors pair
prononça un discours exceptionnel, appelant les chrétiens à prendre les armes pour
aller délivrer Jérusalem de la domination musulmane. Une première croisade*
populaire, animée par le prédicateur Pierre l’Ermite, fut un désastre à la fois
militaire et humain. Mais celle des barons et des chevaliers, mieux encadrée, dirigée
par Godefroy de Bouillon, prit Jérusalem après un mois de siège le 15 juillet 1099.
Las ! La nouvelle arriva trop tard à Rome : Urbain II, malade, était mort le 29 juillet
sans connaître ni l’issue victorieuse de l’aventure, ni les innombrables déboires
qu’elle allait entraîner pendant deux siècles.
Urbain II sera béatifié par Léon XIII* en 1881. Six ans plus tard, une grande
statue de lui, mesurant 25 mètres de haut, sera érigée à Châtillon-sur-Marne, en
France, d’où sa famille était originaire.
À l’aube du XVIIe siècle, les empires ont définitivement fait place aux nations.
L’unité de la chrétienté a été brisée par le protestantisme et les guerres de Religion.
Dans l’Europe éparpillée, les papes ne sont plus les tuteurs, les instruments ou les
cautions des puissants. Ils redeviennent des dirigeants religieux. C’est le cas de
Maffeo Barberini, fils d’une famille de marchands florentins, homme de grande
culture, créé cardinal par le pape Paul V après avoir exercé la fonction de nonce
apostolique à Paris – c’est le roi Henri IV, du reste, qui lui remit la barrette
cardinalice en 1606.
Élu en 1623, Urbain VIII céda aussitôt à la mauvaise habitude des papes,
encore très répandue à l’époque, de nommer à des postes ronflants et
rémunérateurs tous leurs frères et neveux. Passons sur la volonté farouche affichée
par ce pape autoritaire, écartelé entre le cardinal de Richelieu et les Habsbourg, de
combattre les protestants partout où c’était possible. Passons enfin sur l’apport
artistique de ce pontife lettré et amoureux des arts : outre qu’il nomma le génial
Gregorio Allegri à la tête de la chapelle Sixtine, c’est à lui qu’on doit le baldaquin
du Bernin dans la basilique Saint-Pierre*, l’agrandissement de la Bibliothèque
vaticane, le renforcement des défenses du château Saint-Ange et, surtout, le palais
d’été de Castel Ganfolfo*.
Si Urbain VIII est resté dans l’histoire, c’est d’abord pour avoir été confronté à
l’affaire Galilée. Lui qui avait croisé le jeune Galileo Galilei à l’université de Pise, et
qui l’avait encouragé dans ses travaux quand il n’était que cardinal, abandonna à
l’Inquisition* l’homme qui prétendait réécrire la Bible en fonction de ses
découvertes astronomiques, revendiquant, pour la première fois, une nette
séparation entre la science et la religion. C’est le cardinal Bellarmin et ses
successeurs du Saint-Office qui, en 1633, feront se rétracter le célèbre
mathématicien auquel furent ainsi épargnés, de justesse, la torture et le bûcher.
Urbain VIII fut aussi le premier pape à condamner par la bulle In eminenti
(1643) l’ouvrage fondamental de feu l’évêque Jansénius, l’Augustinus, qui
popularisait le rigorisme de saint Augustin sur la grâce et la prédestination, niant la
liberté de gagner son salut par soi-même, comme l’avaient fait un siècle plus tôt
Luther et Calvin. D’où la réaction du pape, qui ne se doutait pas que le jansénisme
deviendrait la bête noire de Louis XIV et de l’absolutisme en général.
Urbain VIII aura régné plus de vingt ans, ce qui était alors exceptionnel. Il
mourra en 1644, vilipendé par les Romains qu’il avait accablés d’impôts pour
mener en Italie même, au profit de sa famille, quelques guerres peu glorieuses.
Rarement la mort d’un évêque de Rome aura autant réjoui ses principaux sujets.
Sic transit gloria mundi.
Urbi et orbi
« À la ville et au monde »
Cette expression latine est une des plus anciennes – elle a près de deux mille
ans – et pourtant elle n’a rien perdu de son actualité. La ville (urbs), c’est Rome. Le
monde (orbis), c’est toute l’humanité. La formule s’applique à la bénédiction
solennelle que le chef de l’Église – et lui seul – prononce depuis le balcon de la
basilique Saint-Pierre* dans les grandes occasions : Pâques, Noël, le jour de
l’élection d’un nouveau pape, etc. Elle signifie que le souverain pontife s’adresse
d’abord aux Romains, dont il est l’évêque, mais aussi à tous les peuples de la terre,
dont il est le pasteur universel.
Il faut dire que la papauté n’est pas la première institution qui confère à la ville
de Rome une aura locale et une aura universelle. Avant même que le christianisme
n’y triomphe, consuls et empereurs romains considéraient que la gloire de Rome
retentissait jusqu’au bout de la terre. Le poète Ovide écrivait déjà que « les limites
de Rome et celles de l’univers » étaient semblables :
Depuis les années 1960, les bénédictions apostoliques prononcées urbi et orbi
sont retransmises par de nombreuses chaînes de télévision aux quatre coins du
monde catholique. Le pape Jean-Paul II avait pris l’habitude de les prolonger par
un salut dans quelques dizaines de langues (plus de soixante, à la fin du pontificat).
Son successeur Benoît XVI avait perpétué cette tradition bon enfant qui n’a rien de
canonique. Le pape François, qui n’a pas les mêmes talents de polyglotte, n’a pas
jugé bon de reprendre ce rituel.
Vacances
Un repos mérité
Au nom de quel précepte évangélique un pape ne prendrait-il pas de vacances ?
Quand il aménagea la résidence de Castel Gandolfo* au XVIIe siècle, le pape
Urbain VIII Barberini* institua aussi une tradition : onze années durant, il alla s’y
reposer deux fois par an, en avril et en septembre, alternant les promenades à
cheval, les audiences diplomatiques et les rencontres avec des intellectuels. La
chronique de l’époque rapporte que, chaque fois, le pape quittait le Quirinal* de
bon matin, dans un carrosse tiré par six chevaux, portant le camail et l’étole,
précédé par son porte-croix à cheval et suivi de sa noble cour : maître de maison,
secrétaire des États, confesseur, médecin, caudataire, échanson, chapelain,
palefreniers et bien d’autres, tous escortés par les Gardes suisses* portant
panache…
Quelques-uns des successeurs d’Urbain VIII reprirent cette habitude :
Alexandre VII, Clément XI, le grand Benoît XIV* qui disait « s’y purger » des tracas
de la ville, et quelques autres. Le malheureux Pie VII dut attendre la fin de ses
aventures mouvementées avec Napoléon pour y prendre à son tour, à partir de
l’automne 1814, un repos mérité. Après lui, Pie IX laissa le souvenir estival de
longues promenades à pied qui lui permettaient de rencontrer, en toute simplicité,
les paysans des Colli Albani, les montagnes voisines. Un siècle plus tard, Jean XXIII
disparaîtra de temps en temps pendant ses séjours d’été, sans prévenir son
entourage, pour aller bavarder tranquillement avec leurs descendants !
Le premier pape moderne à prendre des vacances régulières fut Jean-Paul II.
L’ancien archevêque de Cracovie, en reproduisant son emploi du temps d’avant, ne
savait pas qu’il reprenait la tradition d’Urbain VIII. Notamment en recevant à
Castel Gandolfo, chaque été, des cercles intellectuels, de vieux amis polonais ou des
groupes de jeunes : au début de son pontificat, rien n’enchantait davantage Jean-
Paul II que les veillées improvisées et décontractées, emplies de chants, de danses et
de mimes, où tout protocole était banni.
Mais Jean-Paul II, l’homme des Tatras, aimait trop la vraie montagne pour
résister à la tentation d’y passer une semaine, chaque année, à marcher et à
méditer, loin de la ville et de l’actualité. À partir de 1987, il alterna les séjours à
Lorenzago di Cadore, dans les Dolomites, non loin de Cortina d’Ampezzo, et dans
un hameau près d’Introd, dans le Val d’Aoste, à la lisière du parc naturel du Grand
Paradis – un nom prédestiné. Contrairement au faste dont s’entourait son lointain
prédécesseur Urbain VIII, son équipage était réduit au minimum : secrétaire,
médecin personnel, chargé de presse, agents de sécurité…
Benoît XVI* voulut reproduire ce schéma estival, mais se replia très vite sur
Castel Gandolfo, où il fit venir un piano pour la grande joie du personnel qui, le
soir, l’entendait jouer du Bach et du Mozart. Au mois d’août, comme Jean-Paul II,
le pape bavarois prit l’habitude de faire venir à la résidence son Schulkreis, un
« cercle » de ses anciens élèves invités à aborder, sous les arbres, tel ou tel sujet
philosophique ou théologique.
Quant au pape François, c’est à peine s’il est venu visiter l’endroit au début de
son pontificat, sans même y rester pour la nuit : au risque de vexer les personnels et
les riverains habitués à côtoyer ses prédécesseurs, et à l’encontre des
recommandations de ses deux médecins successifs, le pape argentin a décidé de ne
jamais prendre de vacances !
Vatican I (Concile)
Des débats virulents
aux coups de boutoir portés contre l’Église catholique par Luther et la Réforme
protestante. Trois siècles plus tard, le pape Pie IX, lointain successeur de Paul III,
entend réagir à la marginalisation de son Église face aux conséquences de la
Révolution française et à l’explosion des nationalités en Europe, tout
particulièrement en Italie. Il est temps de dissiper la confusion générale, de
condamner les erreurs du temps et de restaurer l’autorité du chef de l’Église sur le
peuple chrétien.
Dans l’esprit de Pie IX* et de son entourage, il s’agit d’abord de réitérer, de
façon solennelle, la condamnation de tous les maux énumérés dans le Syllabus* de
1864 : le rationalisme, le socialisme, le libéralisme, le relativisme, etc. En écho à ce
rejet global de la modernité, il s’agit aussi de conforter le pouvoir du pape en
proclamant urbi et orbi le dogme de l’infaillibilité pontificale*. C’est autour de cette
idée, contestée au sein même de l’Église, que vont tourner les débats préparatoires.
Annoncé en 1864 (en privé) puis en 1867 (en public), le concile du Vatican
s’ouvre le 8 décembre 1869 en présence du pape Pie IX, de ses cardinaux, de huit
cents évêques et d’une cinquantaine de religieux : une assemblée impressionnante,
magnifique image de la puissance et de l’unité de l’Église universelle. Mais quelques
semaines plus tard, l’affaire de l’infaillibilité fait voler en éclats cette belle
unanimité, montrant à la terre entière que, même dans le cadre d’un concile
œcuménique, il peut y avoir, comme dans un vulgaire parlement, une majorité et
une minorité.
Les conflits guerriers qui agitent l’Europe, d’abord entre la Prusse et l’Autriche,
puis entre la France et la Prusse, vont contrarier les plans du pape. Le concile aura
le temps de promulguer, en avril 1870, la constitution Dei Filius sur la foi, la
révélation, la raison et les erreurs du temps. Mais les fracas de la guerre franco-
prussienne forceront les pères conciliaires à accélérer l’adoption en juillet, non sans
contestation, de la constitution Pastor aeternus sur la primauté et l’infaillibilité du
pape.
Les soixante autres schémas en discussion ne seront jamais abordés : en août,
Napoléon III rapatrie en catastrophe les troupes françaises censées, depuis le port
de Civitavecchia, protéger la papauté de toute attaque extérieure. À peine les
Français ont-ils levé le camp que l’armée piémontaise marche sur Rome ainsi
laissée sans défense. Le 20 septembre, les nationalistes italiens investissent la ville et
en chassent les pères conciliaires. Le 20 octobre, le concile est officiellement
suspendu sine die. La reprise de ses travaux sera vaguement envisagée, plus tard,
par Pie XI et par Pie XII. Il faudra attendre Jean XXIII, en 1959, pour clore cette
longue séquence par l’annonce de la convocation d’un nouveau concile
œcuménique, sans rapport avec le précédent, qui s’appellera Vatican II*.
Vatican II (Concile)
Une géniale intuition
C’était le 25 janvier 1959. Quand le pape Jean XXIII*, à peine élu, annonça à
ses cardinaux qu’il entendait convoquer un concile œcuménique, personne n’y a
vraiment cru. Même L’Osservatore Romano* du lendemain n’a pas reproduit son
propos ! Au sommet de la hiérarchie de l’Église, l’accueil réservé à cette annonce
historique fut mitigé, voire désapprobateur – notamment dans les couloirs de la
curie où le très conservateur cardinal Ottaviani fit tout pour minimiser la nouvelle.
En revanche, dans certains pays comme l’Allemagne ou la France, et chez une
majorité de simples fidèles, on nota un réel enthousiasme pour cet aggiornamento*
que le bon pape Jean promettait à son l’Église.
Le pape a parlé, la messe est dite : sans barguigner, la curie se met en branle et
organise le travail préparatoire. Mais avec une arrière-pensée : plus le cadre
conciliaire sera théologique et juridique, plus on pourra enfermer l’intuition du
vieux pape dans un étroit corset bureaucratique et dogmatique. Sous la houlette du
cardinal Tardini, secrétaire d’État, c’est une avalanche de textes insipides qui s’abat
sur les futurs pères conciliaires, lesquels comprennent que le concile consistera à
entériner massivement, en grande pompe, des « schémas » inoffensifs
soigneusement préparés par les dicastères.
Pourtant, en octobre 1962, l’ouverture solennelle de Vatican II déjoue ces
pronostics pessimistes. D’abord parce que le pape Jean XXIII donne, dès son
discours inaugural, une dimension dynamique aux travaux à venir, fustigeant les
« prophètes de malheurs » et appelant l’Église à « se consacrer résolument et sans
crainte à l’œuvre que réclame notre époque ». Ensuite, parce que, dès la séance
d’ouverture, on assiste à un affrontement feutré entre les conservateurs et quelques
archevêques désireux de donner la parole à la base, c’est-à-dire aux 2 500 évêques,
archevêques et patriarches présents. La manœuvre est chaleureusement applaudie.
Ce sont les seconds qui l’emportent. Au grand dam du cardinal Ottaviani et de son
entourage, le concile ne sera pas une simple chambre d’enregistrement !
Les débats vont durer quatre années. Ils sont parfois houleux, notamment
quand ils abordent l’œcuménisme, le communisme, l’apostolat des laïcs, la réforme
de la liturgie ou la liberté religieuse. En juin 1963, Jean XXIII meurt. Il est remplacé
par Paul VI qui s’empresse d’apporter un cadre général à cette entreprise devenue
foisonnante et incontrôlable : on traitera donc les sujets concernant l’Église ad intra
(son rôle, sa discipline, son fonctionnement) et l’Église ad extra (ses relations avec
le reste du monde). Mêmes les réfractaires sont rassurés : Vatican II, sur cette base,
devrait éviter l’enlisement.
Le concile se termine le 8 décembre 1965. Les pères conciliaires ont pu aborder
presque tous les sujets de l’heure (sauf la contraception*, que Paul VI a préféré
renvoyer à une commission spéciale) avec l’aide de leurs « experts », des
théologiens parmi lesquels on a remarqué un professeur allemand tout juste
trentenaire nommé Joseph Ratzinger. De même, parmi les jeunes évêques dont le
travail a été remarqué, figure un certain Karol Wojtyla. Le concile a été une
formidable école pour toute une génération appelée à diriger l’Église pendant le
demi-siècle suivant.
Les grands textes produits par le concile s’appellent Sacrosanctum concilium
(sur la liturgie), Lumen gentium (sur l’Église), Dignitatis humanae (sur la liberté
religieuse), Gaudium et spes (sur le monde moderne), Nostra aetate (sur les autres
religions), Dei verbum (sur la Révélation), etc. Ils vont donner lieu à de multiples
débats post-conciliaires où s’affronteront, en général, des chrétiens « progressistes »
et des chrétiens « conservateurs ».
Dans certains pays – comme la France – la réforme liturgique donne lieu à de
véritables empoignades sur l’utilisation du latin pendant les offices, la messe dite
par le célébrant face au public, la communion dans la bouche ou dans la main, etc.
Mais ces polémiques parfois futiles trahissent deux malaises profonds et distincts :
celui qui fera refuser les avancées du concile par une frange intégriste de l’Église de
France, regroupée autour de Mgr Lefebvre* ; et celui qui verra l’Église
institutionnelle violemment contestée, trois ans après la fin des débats conciliaires,
lors des événements de Mai 68.
On n’a pas fini de débattre des conséquences de Vatican II. On l’a encore fait
sous Benoît XVI, en 2012, à l’occasion du cinquantième anniversaire de ce qui fut
la principale révolution de l’histoire de l’Église moderne. Pourtant, avec le recul du
temps, quand on s’interroge sur le choc culturel auquel le malheureux Paul VI dut
faire face pendant la période dite « post-conciliaire », on oublie de poser la
question suivante : comment l’Église catholique aurait-elle amorti le formidable
choc de Mai 68 et relevé l’immense défi de la mondialisation si elle n’avait pas
opéré sa mue quelques années plus tôt, grâce au concile Vatican II ?
Vaticaniste
Les piliers de la Sala Stampa
Vatileaks
Un majordome indélicat
Elle s’annonçait comme un des plus grands scandales qui ait frappé le Vatican
moderne, elle a fini en vaudeville. L’affaire Vatileaks a commencé en janvier 2012
par d’étranges « fuites » alimentant à l’envi plusieurs médias italiens – la chaîne
télévisée La 7 et le journal Il Fatto Quotidiano – qui publièrent des lettres
confidentielles de Mgr Vigano, ex-secrétaire général du Gouvernorat du Vatican
récemment « promu » nonce apostolique à Washington, alertant Benoît XVI sur la
« gabegie » et la « corruption » qui régnaient, selon lui, au sein de l’administration
vaticane. D’autres courriers suivirent, portant sur les relations étroites entre le
cardinal Bertone, secrétaire d’État, et certains ministres du gouvernement italien ;
sur une rocambolesque tentative d’attentat contre la personne de Benoît XVI
signalée par le vieux cardinal Castrillón Hoyos ; sur les réticences de l’IOR, la
banque du Vatican, à se plier aux exigences de transparence financière exprimées
officiellement par le pape ; sur la gestion compliquée des scandales sexuels qui
agitent notamment la direction des Légionnaires du Christ…
Le 19 mai, le journaliste italien Gianluigi Nuzzi, l’un des destinataires de ces
mystérieux documents, publia un livre explosif rassemblant plusieurs dizaines de
ces courriers confidentiels, souvent délicats, quelquefois scabreux et parfois
scandaleux : finances, intégrisme, pédophilie, politique, favoritisme, tout y passait !
Une commission de trois cardinaux fut chargée de faire la lumière sur ces fuites,
tandis que la gendarmerie vaticane, dûment saisie, se mettait au travail et
accumulait rapidement les indices. L’enquête aboutit assez vite : en mai 2012, les
gendarmes arrêtaient le majordome du pape, Paolo Gabriele, quarante-six ans,
marié, trois enfants, fidèle serviteur de Benoît XVI depuis 2006 !
« Complot contre le pape », « lutte de succession », « conspiration
cardinalice » : les journaux du monde entier s’en donnèrent à cœur joie. La presse
baptisa cette affaire « Vatileaks », en référence au « WikiLeaks » qui avait déstabilisé
quelques mois plus tôt, pour les mêmes raisons, l’administration américaine. En
réalité, les « révélations » du majordome, qui s’était pris pour un « chevalier blanc »
persuadé que son geste fou ouvrirait les yeux de son patron sur les turpitudes
vaticanes, n’eurent d’autres conséquences que d’envoyer leur auteur en prison.
Mais le scandale a profondément affecté Benoît XVI qui venait de traverser
plusieurs autres affaires scabreuses comme l’affaire Williamson* ou le dossier de la
pédophilie*, au point que l’on a pu y voir l’une des raisons ayant mené à la
démission du vieux pape bavarois en 2013.
Sous le règne du pape François, en novembre 2015, de nouvelles indiscrétions
ont donné matière à deux autres livres : les journalistes ont baptisé cette affaire
« Vatileaks 2 ».
Vicaire (Le)
Retournement d’image
Lorsque Pie XII meurt, en octobre 1958, le monde entier pleure un grand
homme, un héros de la guerre, un protecteur de Rome, un sauveur de juifs. Les
condoléances affluent de partout, les hommages sont vibrants, y compris celui de
Mme Golda Meir, ministre des Affaires étrangères de l’État d’Israël. Étonnant
souvenir. Comment expliquer que, six ans plus tard, l’image de ce pape se soit
inversée, jusqu’à en devenir diabolique, aujourd’hui, pour toute une partie de
l’opinion ?
Le 20 février 1963, sur le Kurfürstendamm de Berlin, une pièce de théâtre est
jouée pour la première fois. Elle a pour titre Der Stellvertreter (« Le Vicaire »). Son
auteur, Rolf Hochhuth, est un jeune Allemand de trente et un ans, de culture
protestante, qui s’est longuement interrogé sur la responsabilité de la génération
précédente à l’égard de l’Holocauste. Son texte a été coupé et remanié par un vieux
dramaturge anticlérical et marxiste, Erwin Piscator : il raconte comment un jeune
jésuite, le père Fontana, informé de l’existence des camps par un nazi repenti, a
tenté de convaincre Pie XII de protester contre l’extermination des juifs de Rome
en 1943 – sans succès.
Ce qui est devenu un violent réquisitoire contre Pie XII rencontre un succès
fulgurant. Que le récit comporte d’innombrables erreurs historiques n’a aucune
importance. Dix-huit ans se sont écoulés depuis la guerre, une nouvelle génération
interroge ce passé douloureux qu’avaient tu, jusqu’alors, les acteurs de ce crime
indicible, victimes et bourreaux confondus. Même certains catholiques, stimulés
par le concile Vatican II*, posent des questions dérangeantes sur ce passé qui,
justement, n’est pas passé.
Pie XII était-il le bouc émissaire idéal ? Il a cristallisé ce ressentiment tardif et ce
besoin de comprendre l’incompréhensible. Au Vatican, personne ne prend au
sérieux cette pièce qui considère que le pape fut un des responsables de la solution
finale au même titre qu’un Himmler ou un Eichmann : cette thèse est proprement
absurde ! Et comment peut-on raisonnablement qualifier le pape Pacelli
d’antisémite ou de pronazi ? Quand l’ancien substitut du pape, le cardinal Montini,
futur Paul VI, réagit enfin officiellement, en juin 1963, il est trop tard : la
polémique sur les « silences* » coupables de Pie XII, nourrie par plusieurs best-
sellers à charge, ne va plus s’arrêter.
Elle sera relancée en 2002, en France, par un film de Costa-Gavras intitulé
Amen, inspirée de la pièce Le Vicaire, et dont l’affiche représente une croix
chrétienne mêlée à une croix gammée – polémique garantie ! Les passions sont
telles autour de ce sujet que les historiens, de Saul Friedländer (à charge) à Pierre
Milza (à décharge), sont eux-mêmes submergés par les seuls arguments exacerbés
des détracteurs et des défenseurs du défunt pape.
Cinquante ans après la sortie du Vicaire, l’attitude de Pie XII pendant la guerre
fait toujours l’objet de débats virulents, régulièrement relancés depuis Rome par
l’annonce d’une possible béatification de ce pape. Le Vatican a pu rendre publique
une partie des archives* de l’époque, de nouvelles recherches ont pu confirmer que
Pie XII avait sauvé des milliers de juifs en les hébergeant dans les monastères et
séminaires de la région de Rome, Le Vicaire n’a pas fini d’altérer l’image de ce pape
qui restera encore, et pour longtemps, un sujet de polémique.
Vigile (537-555)
Un pape sans convictions
Le pape Vigile ne fut pas canonisé. Voilà qui intrigue l’historien amateur, le
voyageur dans le temps, le visiteur de papes qui découvre que ses cinquante-huit
prédécesseurs furent déclarés « saints* » par l’Église – à l’exception de deux
pontifes élus dans des conditions de corruption notoire – et qui ne peut
s’empêcher de poser la question : en quoi Vigile a-t-il démérité ?
Vigile était de noble extraction. Son père était consul. Lui-même, devenu
diacre, était proche du nouveau pouvoir de l’époque – le parti goth. Son histoire
commence lorsque Boniface II, premier pape allemand de l’histoire, a voulu le
désigner comme son successeur, en 531, lors d’un synode qui déclencha la colère
de la communauté chrétienne et de ses représentants romains. Prudemment,
Boniface envoya le diacre Vigile comme apocrisaire (ambassadeur) à la cour de
l’empereur Justinien, à Constantinople, où il devint un confident de la sulfureuse
impératrice Théodora.
Une furieuse polémique opposait, à l’époque, les monophysites, majoritaires
en Orient, qui mettaient en doute la « double nature » du Christ, aux défenseurs du
concile de Chalcédoine* qui, en 531, avait condamné ces hérétiques. Théodora
persuada Vigile de rallier la cause monophysite en échange de beaucoup d’argent
et, surtout, de son soutien pour conquérir le trône pontifical. Elle tint parole : alors
que Sylvère venait d’être élu pape à Rome, en plein affrontement entre les
occupants goths et les soldats de l’empereur byzantin, ceux-ci débarquèrent le
malheureux élu, lui extorquèrent son abdication avant de le laisser mourir de faim,
et imposèrent l’élection de Vigile !
Vigile était ambitieux, mais pas suicidaire : il se garda bien de rallier le
monophysisme, très impopulaire en Occident en général, et à Rome en particulier.
Lorsque l’empereur Justinien lui-même, désireux de reconstituer militairement et
religieusement l’empire d’antan, lança une violente campagne contre les écrits de
trois théologiens hostiles au monophysisme (qu’on appela les « Trois chapitres »),
le pape Vigile fit le mort, puis louvoya, émit une vague protestation puis se
rétracta : la police de l’empereur l’arrêta, le déporta en Sicile puis l’emmena de
force à Constantinople ou le pauvre homme signa tout ce qu’on lui fit signer,
soulevant une forte vague d’indignation en Europe.
Indécis, faible et cupide, ce pape sans convictions s’embrouilla dans ses
fidélités successives et contradictoires – il excommunia même son ancienne
protectrice Théodora. Il finit par s’incliner devant l’empereur lors d’un concile
œcuménique organisé par celui-ci à Constantinople*, en 553, avant de capituler
piteusement, isolé et malade, en échange de sa liberté. Il mourut sur le chemin du
retour, à Syracuse. Ses restes furent enterrés dans une église de la via Salaria, au
nord de Rome, et non à Saint-Pierre comme ses prédécesseurs.
C’est le premier pape qui mourut en si déplorable réputation.
Villa Bonaparte
Un précieux outil diplomatique
Les Français de Rome ont de la chance. Ils bénéficient, à titres divers, de trois
lieux à couper le souffle : le palais Farnèse*, qui abrite l’ambassade de France
auprès de l’Italie ; la villa Médicis, qui abrite l’Académie de France ; et la villa
Bonaparte, siège de l’ambassade de France près le Saint-Siège. Si cette dernière est
sans doute l’endroit le moins connu des trois, elle n’en est pas le moins
impressionnant.
Pourquoi la villa « Bonaparte » ? Parce que le très beau palais que s’était fait
construire en 1750 le cardinal Valenti Gonzaga, secrétaire d’État du pape
Benoît XIV*, fut racheté en 1816 par la sœur de Napoléon, Pauline, pour y abriter
toute sa famille réfugiée à Rome après la déchéance de l’Empereur. L’avisée
Pauline, princesse Borghèse, y fit tant de travaux de restauration qu’on prêterait
volontiers le style Empire au bâtiment – qu’on appela longtemps la « villa
Paolina ».
Racheté par le gouvernement prussien en 1906, l’endroit abrita la légation de
Prusse, puis l’ambassade d’Allemagne près le Saint-Siège jusqu’en 1944. Après la
guerre, la villa fut rachetée par l’État français qui y installa en 1948 son ambassade,
jusqu’alors ballottée de palais en palais. Son titulaire était alors le comte Wladimir
d’Ormesson.
La villa Bonaparte reste un prestigieux outil diplomatique – et un poste
convoité par tous les ambassadeurs français* en fin de carrière. Le Quai d’Orsay
s’est toujours efforcé, tant bien que mal, de meubler et d’entretenir soigneusement
cette ambassade dont les dîners et les réceptions ont toujours été honorés par les
plus importants cardinaux de la curie, ce qui explique qu’on y rencontre toujours
une belle société de diplomates étrangers, de journalistes de passage et d’agents
secrets à l’affût des informations qui s’y échangent.
Voie du Pape
La jeunesse de Pie XI
Les Italiens l’appellent la via del Papa. Les Français, la voie des Aiguilles grises.
La voie du Pape est aujourd’hui le principal itinéraire pour atteindre le sommet du
Mont-Blanc (4 810 mètres) depuis l’Italie, par le refuge Gonella et le dôme du
Goûter. Long et difficile, il est beaucoup moins encombré, l’été, que les voies du
versant français. Il présente, d’après ce qu’en disent les habitués, une « ambiance
himalayenne » et des « décors grandioses ». Sur les guides, on mentionne que la
première ouverture de cette voie eut lieu en août 1890, et qu’elle fut réalisée par « J.
et L. Bonin, A. Ratti, J. Gadin et A. Proment ». Le dénommé « A. Ratti », c’est le
pape Pie XI*.
À l’époque, le jeune abbé Achille Ratti, qui travaille comme archiviste à la
prestigieuse bibliothèque Ambrosienne de Milan, est un passionné d’alpinisme.
Presque un professionnel. Il est membre du Club alpin italien. Sur certaines photos
de l’époque, on le voit coiffé d’un bonnet de laine, les jambes enveloppées dans des
molletières, un alpenstock à la main, entre deux ou trois compagnons de cordée.
Est-ce avec ceux-ci qu’il a réussi en 1889 la première ascension de la « pointe
Dufour » (4 634 mètres), le plus haut sommet des Alpes suisses ?
Aucun des alpinistes chevronnés avec lesquels il ouvrira la future voie du Pape,
l’année suivante, n’imaginait que l’irrésistible attirance de l’abbé Ratti pour les
sommets le mènerait, trente ans plus tard, tout en haut de l’Église universelle !
Voyages (de Pie XII)
Un pape sédentaire
On dit souvent de Pie XII qu’il n’a jamais quitté le Vatican – à l’exception, bien
sûr, de ses deux missions effectuées comme nonce apostolique en Allemagne.
Eugenio Pacelli est né le 2 mars 1876 dans un immeuble de la via degli Orsini, à
quelques centaines de mètres de la place Saint-Pierre, juste de l’autre côté du
Tibre ; il fit ses études dans les meilleurs établissements du centre de Rome ;
recommandé très jeune à la secrétairerie d’État*, il commença une brillante carrière
dans les bureaux du Vatican, qu’il ne quitta que pour devenir pape en mars 1939 ;
puis il passa vingt ans à arpenter le Palais apostolique, la basilique Saint-Pierre et
les jardins du Vatican, jusqu’à mourir à Castel Gandolfo en octobre 1958 !
La réalité est tout autre. En 1896, à vingt ans, le jeune Pacelli accompagne à
Paris un de ses maîtres à un congrès d’astronomie, puis effectue une courte mission
en Belgique avant de faire son premier déplacement officiel dans la suite d’un
cardinal au couronnement du roi George V d’Angleterre. En 1908, le jeune prélat
participe au congrès eucharistique de Londres. En 1915, il effectue une mission à
Vienne, accompagné du nonce local, auprès de l’empereur François-Joseph.
En 1917, on l’a dit, il est nommé nonce à Munich, en Bavière, d’où il partira
installer la nonciature de Berlin en 1925 avant de revenir à Rome, en 1929, pour y
être nommé secrétaire d’État. À ce titre, il effectue quelques grands voyages, poussé
par Pie XI en personne, lequel veille à l’image et à la formation de son probable
successeur. En 1934, il est légat du pape au Congrès eucharistique international de
Buenos Aires, où il se rend en bateau, accompagné d’une nuée de prélats, de
diplomates et d’experts en soutane. Sur le chemin du retour, il visite Montevideo,
s’arrête à Rio de Janeiro et fait escale à Barcelone. Un beau périple.
En 1935, le cardinal Pacelli représente Pie XI au sanctuaire de Lourdes. L’année
suivante, il effectue une longue tournée aux États-Unis, de New York à San
Francisco en passant par le Middle West et la région de Chicago, multipliant les
trajets aériens – il adore l’avion – au point d’être surnommé par la presse « le
cardinal volant ». En 1937, nouvelle escapade en France où il représente le pape à
l’inauguration de la basilique de Lisieux, provoquant le plus grand rassemblement
de l’histoire du sanctuaire ; au retour, il fait une escale à Chartres et une autre, très
remarquée, à Paris, où il prêche à Notre-Dame. Enfin, en 1938, il représente à
nouveau Pie XI au Congrès eucharistique de Budapest, en Hongrie.
Pie XII, en réalité, avait voyagé davantage que tous ses prédécesseurs ! De plus,
l’honnêteté oblige à signaler que ce pape vieillissant aurait dû effectuer un voyage
en Caravelle pour se rendre à Lourdes le 15 août 1958, mais que son médecin avait
annulé le projet à la dernière minute, ayant jugé que son prestigieux patient était en
trop mauvaise santé.
Le premier pape de l’histoire à prendre l’avion fut donc Paul VI*. On donne
souvent cet exemple pour souligner l’archaïsme de la papauté. Or, il faut se méfier
des apparences. D’abord, tout comme ses deux prédécesseurs, Paul VI avait
souvent pris l’avion avant de monter sur le trône de saint Pierre : quand il n’était
encore que le cardinal Montini, il avait fait une grande tournée américaine en
juin 1960, s’était rendu en Irlande au printemps 1961 et avait effectué une longue
visite en Afrique au cours de l’été 1962.
Si le premier voyage de Paul VI fut un événement, en janvier 1964, c’est
surtout parce que le pape se rendit en Terre sainte, ce qu’aucun chef de l’Église
n’avait jamais fait… en deux mille ans ! J’ai toujours dans mes dossiers
l’extraordinaire numéro spécial que l’équipe de Paris Match avait réalisé pour la
circonstance, en grande partie dans l’avion du retour, une Caravelle transformée en
salle de rédaction pour ne pas rater le « bouclage ». Quel journal enverrait
aujourd’hui sur un tel événement soixante journalistes dont vingt-quatre
photographes ?
Mais quel voyage apostolique provoquerait, de nos jours, tant d’émotions
diverses ? La messe dite par Paul VI dans la grotte de Bethléem, où un photographe
osa shooter le célébrant presque sous son nez. La prière au bord du Jourdain, sur la
route d’Amman à Jérusalem, là même où Jésus fut baptisé. L’instant critique,
devant la porte de Damas, où le pape pèlerin marchant vers le Golgotha faillit être
physiquement étouffé par la foule. La panne d’électricité qui plongea le Saint-
Sépulcre dans le noir en pleine messe, au moment de la consécration. La
bouleversante réconciliation avec le patriarche orthodoxe Athénagoras, sur le mont
des Oliviers…
Les spectaculaires voyages de Jean-Paul II* éclipseront ceux de Paul VI. C’est
un peu injuste, car celui-ci, à bien des égards, a ouvert la voie au pape polonais et à
ses successeurs. Il fut le premier pape à se rendre dans un pays alors miséreux,
l’Inde, en décembre 1964. Il fut le premier pape à se rendre à New York pour lancer
à la tribune de l’Onu son fameux appel : « Plus jamais la guerre ! »
Il fut le premier pape à visiter le sanctuaire de Fatima, au Portugal, pour le
cinquantenaire des apparitions. Il fut le premier pape à visiter un pays à la fois
musulman et laïc, la Turquie, en juillet 1967. Il fut le premier pape à se rendre en
Amérique latine, où il réunit tous les évêques du continent en août 1968. Il fut le
premier pape à mettre le pied en Afrique pour un pèlerinage en Ouganda, en
juillet 1969. Il fut enfin, en décembre 1970, le premier pape à effectuer une tournée
aux antipodes qui le conduisit en Asie (Téhéran, Dacca, Manille, Djakarta, Hong-
Kong, Colombo) et en Océanie (Pago-Pago, Sydney). Si les papes concouraient
pour le Guinness World Records, Paul VI aurait droit à une page entière du célèbre
livre !
Voyages (de Jean-Paul II)
Vingt-huit fois le tour de la Terre
Les images les plus fortes qu’on a gardées du pontificat de Jean-Paul II ne sont
pas romaines. Ce sont d’abord des messes gigantesques, des cérémonies bigarrées,
des foules colorées, des veillées exotiques, des danses traditionnelles, parfois dans
des déserts arides, parfois sur des aéroports sinistres, parfois dans des villes
surpeuplées ou hostiles dont l’énumération donne le tournis : Mexico, Auschwitz,
Compostelle, Hiroshima, Manille, Gdansk, Santiago du Chili, Fatima, Casablanca,
Budapest, Lourdes…
Au total, Jean-Paul II a effectué 104 voyages en dehors de l’Italie, visitant ainsi
129 pays en vingt-six ans. Il était plus facile, à la fin de son pontificat, de citer les
pays qu’il n’avait pas visités : Russie, Iran, Arabie Saoudite, Chine. Sans oublier,
bien sûr, la Corée du Nord. Les journalistes de Radio Vatican* ont calculé que ce
pasteur universel avait parcouru, au total, trois fois la distance de la Terre à la Lune,
soit vingt-huit fois le tour de la planète !
Le pape polonais, si attentif à la déchristianisation du vieux monde, a sillonné
l’Europe, sa chère Europe, en tous sens : 57 de ses voyages hors d’Italie ont été
consacrés à des pays européens de l’Ouest et de l’Est (dont 8 en Pologne et 7 en
France). Mais cette étonnante série de visites pastorales toujours très intenses,
ponctuées de discours parfois très politiques, ne signifie pas que Jean-Paul II ait été
un « européiste » comme le sera son successeur Benoît XVI : il effectua de
nombreux voyages en Afrique (15), en Amérique du Nord (11), en Amérique du
Sud (8), en Asie (9) et en Océanie (4). Ce pape-là a « mondialisé » l’Église comme
aucun de ses prédécesseurs.
Certains de ces voyages sont restés dans l’histoire. En juin 1979, son premier
périple sur sa terre natale provoqua – j’en fus le témoin passionné – la première
vraie brèche dans le rideau de fer. En mars 2000, son pèlerinage en Terre sainte
laissera le souvenir de la fameuse prière glissée, à Jérusalem, dans un interstice du
mur des Lamentations. En janvier 1995, aux Philippines, lors de la grand-messe de
Manille, le pape polonais a réuni près de cinq millions de fidèles, un record absolu
pour l’époque.
Jean-Paul II, pape globe-trotter, ne s’est pas contenté de multiplier les
déplacements. Il a fait de ses voyages un mode de gouvernement de l’Église
universelle. Détestant la routine, peu porté sur la gestion des activités romaines ou
sur l’administration du Saint-Siège, attentif à ne pas se faire voler son temps par les
mille et une sollicitations de la curie, Jean-Paul II avait officiellement délégué la
quasi-totalité de ses pouvoirs à son secrétaire d’État*, se réservant les choses
importantes qu’il accomplissait, le plus souvent, lors de ses tournées
internationales : l’annonce de l’Évangile, les grandes initiatives pastorales, le
contact avec le peuple de Dieu.
Un dernier calcul venu, lui aussi, de Radio Vatican, laisse rêveur : Jean-Paul II
a passé près de mille jours hors du Vatican, soit un peu plus du dixième du temps
de son long pontificat !
Williamson (Affaire)
Le piège révisionniste
Richard Williamson fut un des quatre prêtres consacrés évêques par
Mgr Marcel Lefebvre* le 30 juin 1988, à Écône, en violation de toutes les règles
canoniques. Ancien anglican devenu intégriste militant, cet ecclésiastique s’était
déjà distingué, au Québec, par des propos négationnistes insupportables. En
novembre 2008, il récidiva lors d’une interview à la télévision suédoise où il niait
explicitement l’existence des chambres à gaz pendant la Seconde Guerre mondiale.
Cette émission, enregistrée à l’avance, était programmée sur la chaîne SVT pour
le 21 janvier 2009.
Or, le 21 janvier 2009 était justement le jour où le cardinal Re, préfet de la
congrégation pour les évêques, avait prévu de signer au nom du Saint-Père le
décret levant l’excommunication des quatre évêques lefebvristes. Ce spectaculaire
geste d’ouverture était le moyen choisi par Benoît XVI pour reprendre le dialogue
avec la Fraternité Saint-Pie X, qui regroupait les partisans de Mgr Lefebvre et dont
il pensait, à tort ou à raison, qu’elle pouvait encore retrouver le chemin de la
communion avec l’Église de Rome.
Coïncidence ? Machination ? La collision entre ces deux informations
provoqua, en tout cas, une véritable catastrophe médiatique. Journaux et
télévisions du monde entier titrèrent, à l’unisson : « Le pape réintègre dans l’Église
un évêque négationniste ». Un déluge de protestations nourrit pendant plusieurs
jours ce scandale international où les catholiques ne furent pas les derniers à
s’étrangler d’indignation.
Ce fut, littéralement, un pataquès. Bien entendu, Benoît XVI n’avait pas eu
l’intention de « réintégrer dans l’Église » un « évêque négationniste » ! Et si le vieux
cardinal Castrillón Hoyos, président de la commission Ecclesia Dei en charge du
dossier, avait averti son patron que ledit Williamson se répandait dans les médias
en propos inacceptables et provocateurs, il est évident que Benoît XVI aurait
modifié sa stratégie.
Rarement une affaire aura prouvé à ce point le fonctionnement défectueux de
la curie de l’époque. Mauvaise coordination des cardinaux en charge des dicastères,
mauvaise information du pape lui-même, manque de réaction à la publication des
propos de Williamson, sans parler de l’inexcusable lenteur des explications
envoyées par le pape – treize jours plus tard – aux épiscopats interloqués par une
décision aussi inopportune ! Lorsque les cardinaux réunis en conclave, au
printemps 2013, exigeront du futur pape une réforme de la curie, c’est d’abord à
cette triste affaire qu’ils se référeront.
Zacharie, saint (741-752)
Cap au nord
C’est par un autre grand pape oublié que s’achève ce Dictionnaire amoureux.
Le pape Zacharie, qui succéda à Grégoire III* en 741, incarna l’un des plus grands
tournants géopolitiques de l’histoire de la papauté. Originaire de Calabre, ce Grec,
qui a laissé l’image d’un homme plus porté vers les livres que vers les armes, fut
surtout un grand diplomate et un formidable stratège.
D’abord, il réussit à faire la paix avec Liutprand, le roi des Lombards, ces
envahisseurs qui avaient fait peser sur Rome, pendant deux siècles, la menace
d’une attaque mortelle. De même, après la grande querelle de l’iconoclasme qui
avait violemment opposé la papauté à l’Église d’Orient, empereur et patriarche
réunis, Zacharie parvint à calmer le jeu, profitant des pressions croissantes exercées
par les conquérants arabes sur l’Empire byzantin.
Mais c’est à l’égard des Francs que Zacharie fut un grand pape. L’Empire
romain disparu, le royaume lombard menaçant, l’empereur de Constantinople en
difficulté, il lui parut indispensable d’aller chercher au nord, auprès de ce nouveau
royaume mi-germain, mi-romain, le protecteur dont l’Église avait besoin. Le pape
Grégoire III n’avait pas réussi à faire affaire avec Charles Martel, vainqueur des
Arabes à Poitiers, malgré les progrès de la christianisation du royaume franc par
l’évangélisateur de la Germanie, l’archevêque Boniface. Zacharie, lui, n’hésita pas à
donner à Pépin le Bref, fils de Charles Martel et, comme lui, simple « maire du
palais », le coup de pouce qui lui manquait pour prendre définitivement le pouvoir
au roi mérovingien Childéric III :
— Il est mieux qu’on appelle roi celui qui exerce le pouvoir, déclara le pape, et
non celui qui en a le titre sans l’exercer !
En faisant sacrer Pépin par son légat Boniface à Soissons en 751, Zacharie
donna le coup de grâce à la dynastie des Mérovingiens et jeta les bases de
l’extraordinaire alliance qui devait être scellée par son successeur Léon III et
l’empereur Charlemagne*. Une alliance qui allait dominer l’Occident pendant un
millénaire.
Annexes
Annexe I
Liste chronologique des papes
33-67 : Pierre
67-76 : Lin
76-88 : Clet (ou Anaclet) 88-97 : Clément Ier
97-105 : Évariste
514-523 : Hormisdas
523-526 : Jean Ier
526-530 : Félix IV
530-532 : Boniface II
533-535 : Jean II
er
535-536 : Agapet I
536-537 : Silvère
537-555 : Vigile
556-561 : Pélage Ier
561-574 : Jean III
er
575-579 : Benoît I
579-590 : Pélage II
er
590-604 : Grégoire I
604-605 : Sabinien
607-607 : Boniface III
608-615 : Boniface IV
615-618 : Adéodat Ier
619-625 : Boniface V
625-638 : Honoré Ier
640-640 : Séverin
640-642 : Jean IV
642-649 : Théodore Ier
649-655 : Martin Ier
655-657 : Eugène Ier
657-672 : Vitalien
672-676 : Adéodat II
676-678 : Donus
678-681 : Agathon
681-683 : Léon II
684-685 : Benoît II
685-686 : Jean V
686-687 : Conon
er
687-701 : Serge I
701-705 : Jean VI
705-707 : Jean VII
708-708 : Sisinnius
708-715 : Constantin
715-731 : Grégoire II
731-741 : Grégoire III
741-752 : Zacharie
752-757 : Étienne II
757-767 : Paul Ier
768-772 : Étienne III
772-795 : Adrien Ier
795-816 : Léon III
816-817 : Étienne IV
817-824 : Pascal Ier
824-827 : Eugène II
827-827 : Valentin
827-844 : Grégoire IV
844-847 : Serge II
847-855 : Léon IV
855-858 : Benoît III
858-867 : Nicolas Ier
867-872 : Adrien II
872-882 : Jean VIII
882-884 : Marin Ier
884-885 : Adrien III
885-891 : Étienne V
891-896 : Formose
896-896 : Boniface VI
896-897 : Étienne VI
897-897 : Romain
897-897 : Théodore II
898-900 : Jean IX
900-903 : Benoît IV
903-903 : Léon V
904-911 : Serge III
911-913 : Anastase III
913-914 : Landon
914-928 : Jean X
928-929 : Léon VI
929-931 : Étienne VII
931-935 : Jean XI
936-939 : Léon VII
939-942 : Étienne VIII
942-946 : Marin II
946-955 : Agapet II
955-963 : Jean XII
963-964 : Léon VIII
964-964 : Benoît V
965-972 : Jean XIII
973-974 : Benoît VI
974-983 : Benoît VII
983-984 : Jean XIV
985-996 : Jean XV
996-999 : Grégoire V
999-1003 : Sylvestre II
1003-1003 : Jean XVII
1003-1009 : Jean XVIII
1009-1012 : Serge IV
1012-1024 : Benoît VIII 1024-1033 : Jean XIX
1033-1045 : Benoît IX (1) 1045-1045 : Sylvestre III 1045-1045 : Benoît IX (2)
1045-1046 : Grégoire VI 1046-1047 : Clément II
1047-1048 : Benoît IX (3) 1048-1048 : Damase II
1049-1054 : Léon IX
1055-1057 : Victor II
1057-1058 : Étienne IX
1058-1061 : Nicolas II
1061-1073 : Alexandre II 1073-1085 : Grégoire VII 1086-1087 : Victor III
1088-1099 : Urbain II 1099-1118 : Pascal II
1118-1119 : Gélase II
1119-1124 : Calixte II
1124-1130 : Honorius II 1130-1143 : Innocent II 1143-1144 : Célestin II 1144-
1145 : Lucius II
1145-1153 : Eugène III
1153-1154 : Anastase IV
1154-1159 : Adrien IV
1159-1181 : Alexandre III 1181-1185 : Lucius III
1185-1187 : Urbain III
1187-1187 : Grégoire VIII 1187-1191 : Clément III 1191-1198 : Célestin III 1198-
1216 : Innocent III
1216-1227 : Honorius III 1227-1241 : Grégoire IX
1241-1241 : Célestin IV
1243-1254 : Innocent IV
1254-1261 : Alexandre IV
1261-1264 : Urbain IV
1265-1268 : Clément IV
1271-1276 : Grégoire X
1276-1276 : Innocent V
1276-1276 : Adrien V
1276-1277 : Jean XXI
1277-1280 : Nicolas III 1281-1285 : Martin IV
1285-1287 : Honorius IV
1288-1292 : Nicolas IV
1294-1294 : Célestin V
1294-1303 : Boniface VIII
1303-1304 : Benoît XI
1305-1314 : Clément V
1316-1334 : Jean XXII
1334-1342 : Benoît XII
1342-1352 : Clément VI
1352-1362 : Innocent VI 1362-1370 : Urbain V
1370-1378 : Grégoire XI 1378-1389 : Urbain VI
1389-1404 : Boniface IX
1903-1914 : Pie X
1914-1922 : Benoît XV
1922-1939 : Pie XI
1939-1958 : Pie XII
1958-1963 : Jean XXIII
1963-1978 : Paul VI
1978-1978 : Jean-Paul Ier
1978-2005 : Jean-Paul II 2005-2013 : Benoît XVI
2013- : François
Annexe II
Repères chronologiques
Ouvrages parus
Philippe ALEXANDRE
Dictionnaire amoureux de la politique
Claude ALLÈGRE
Dictionnaire amoureux de la science
Jacques ATTALI
Dictionnaire amoureux du judaïsme
Alain BARATON
Dictionnaire amoureux des jardins
Christophe BARBIER
Dictionnaire amoureux du théâtre
Jean-Baptiste BARONIAN
Dictionnaire amoureux de la Belgique
Alain BAUER
Dictionnaire amoureux de la franc-maçonnerie
Dictionnaire amoureux du crime
Olivier BELLAMY
Dictionnaire amoureux du piano
Yves BERGER
Dictionnaire amoureux de l’Amérique (épuisé)
Denise BOMBARDIER
Dictionnaire amoureux du Québec
Jean-Claude CARRIÈRE
Dictionnaire amoureux de l’Inde
Dictionnaire amoureux du Mexique
Antoine DE CAUNES
Dictionnaire amoureux du rock
Patrick CAUVIN
Dictionnaire amoureux des héros (épuisé)
Jacques CHANCEL
Dictionnaire amoureux de la télévision
Malek CHEBEL
Dictionnaire amoureux de l’Algérie
Dictionnaire amoureux de l’islam
Dictionnaire amoureux des Mille et Une Nuits
Jean-Loup CHIFLET
Dictionnaire amoureux de l’humour
Dictionnaire amoureux de la langue française
Catherine CLÉMENT
Dictionnaire amoureux des dieux et des déesses
Xavier DARCOS
Dictionnaire amoureux de la Rome antique
Bernard DEBRÉ
Dictionnaire amoureux de la médecine
Alain DECAUX
Dictionnaire amoureux d’Alexandre Dumas
Didier DECOIN
Dictionnaire amoureux de la Bible
Dictionnaire amoureux des faits divers
Jean-François DENIAU
Dictionnaire amoureux de la mer et de l’aventure
Alain DUAULT
Dictionnaire amoureux de l’Opéra
Alain DUCASSE
Dictionnaire amoureux de la cuisine
Dominique FERNANDEZ
Dictionnaire amoureux de la Russie
Dictionnaire amoureux de l’Italie (deux volumes sous coffret)
Dictionnaire amoureux de Stendhal
Franck FERRAND
Dictionnaire amoureux de Versailles
José FRÈCHES
Dictionnaire amoureux de la Chine
Max GALLO
Dictionnaire amoureux de l’histoire de France
Claude HAGÈGE
Dictionnaire amoureux des langues
Daniel HERRERO
Dictionnaire amoureux du rugby
HOMERIC
Dictionnaire amoureux du cheval
Serge JULY
Dictionnaire amoureux du journalisme
Christian LABORDE
Dictionnaire amoureux du Tour de France
Jacques LACARRIÈRE
Dictionnaire amoureux de la Grèce
Dictionnaire amoureux de la mythologie (épuisé)
André-Jean LAFAURIE
Dictionnaire amoureux du golf
Mathieu LAINE
Dictionnaire amoureux de la liberté
Jack LANG
Dictionnaire amoureux de François Mitterrand
Gilles LAPOUGE
Dictionnaire amoureux du Brésil
François LAROQUE
Dictionnaire amoureux de Shakespeare
Michel LE BRIS
Dictionnaire amoureux des explorateur
Bernard LECOMTE
Dictionnaire amoureux des papes
Jean-Yves LELOUP
Dictionnaire amoureux de Jérusalem
Paul LOMBARD
Dictionnaire amoureux de Marseille
Peter MAYLE
Dictionnaire amoureux de la Provence
Christian MILLAU
Dictionnaire amoureux de la gastronomie
Richard MILLET
Dictionnaire amoureux de la Méditerranée
Pierre NAHON
Dictionnaire amoureux de l’art moderne et contemporain
Alexandre NAJJAR
Dictionnaire amoureux du Liban
Henri PENA-RUIZ
Dictionnaire amoureux de la laïcité
Gilles PERRAULT
Dictionnaire amoureux de la Résistance
Jean-Christian PETITFILS
Dictionnaire amoureux de Jésus
Jean-Robert PITTE
Dictionnaire amoureux de la Bourgogne
Bernard PIVOT
Dictionnaire amoureux du vin
Gilles PUDLOWSKI
Dictionnaire amoureux de l’Alsace
Yann QUEFFÉLEC
Dictionnaire amoureux de la Bretagne
Alain REY
Dictionnaire amoureux des dictionnaires
Dictionnaire amoureux du diable
Pierre ROSENBERG
Dictionnaire amoureux du Louvre
Danièle SALLENAVE
Dictionnaire amoureux de la Loire
Elias SANBAR
Dictionnaire amoureux de la Palestine
Jérôme SAVARY
Dictionnaire amoureux du spectacle (épuisé)
Jean-Noël SCHIFANO
Dictionnaire amoureux de Naples
Alain SCHIFRES
Dictionnaire amoureux des menus plaisirs (épuisé)
Dictionnaire amoureux du bonheur
Robert SOLÉ
Dictionnaire amoureux de l’Égypte
Philippe SOLLERS
Dictionnaire amoureux de Venise
Michel TAURIAC
Dictionnaire amoureux de De Gaulle
Denis TILLINAC
Dictionnaire amoureux de la France
Dictionnaire amoureux du catholicisme
André TUBEUF
Dictionnaire amoureux de la musique
Jean TULARD
Dictionnaire amoureux du cinéma
Dictionnaire amoureux de Napoléon
Jacques VERGÈS
Dictionnaire amoureux de la justice
Pascal VERNUS
Dictionnaire amoureux de l’Égypte pharaonique
Frédéric VITOUX
Dictionnaire amoureux des chats
À paraître
René GUITTON
Dictionnaire amoureux de l’Orient
Frédéric THIRIEZ
Dictionnaire amoureux de la montagne
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