Le Décembre 2021
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N° 10
Appréhender l’urbanisation en milieu tropical humide :
le cas du Grand Abidjan
Habal Kassoum TRAORÉ*
La planification territoriale d’une ville est un processus holistique qui doit prendre en compte de multiples facteurs
comme la morphologie urbaine, la dimension environnementale et la structure sociodémographique. Dans le cas
du Grand Abidjan (Côte d’Ivoire), ce préalable permet de répondre de manière efficiente aux défis urbains futurs (explosion
démographique, expansion urbaine) de la ville en termes d’aménagements tout en concourant à l’élaboration de stratégies
d’adaptation visant à réduire la vulnérabilité des populations. Dans un contexte tropical où il existe un manque criant
d’informations en matière de suivi de l’artificialisation du sol, la télédétection spatiale associée à des missions de prospection
sur le terrain s’avère cruciale pour aborder la question de l’urbanisation. Ce 4 pages présente brièvement les résultats
préliminaires d’une thèse en cotutelle internationale visant à étudier l’urbanisation et les risques naturels (inondations et
glissement de terrain) dans le Grand Abidjan.
1 - Naissance de la métropole du Grand place au Grand Abidjan (Fig. 1), établi sur une superficie
vaste de 4 311 km² et approuvé le 9 mars en 2016 (Journal
Abidjan officiel de la République de Côte d’Ivoire, 13 août 2018).
Cette nouvelle entité, qui s’inscrit dans le Plan National de
Depuis le début des années 1960, la densité de popu- Développement ivoirien (PND) est destinée à redynamiser
lation de nombreuses capitales ouest-africaines est en l’économie ivoirienne par un développement économique,
constante augmentation. En Côte d’Ivoire, à Abidjan (-4°E ; infrastructurel et spatial (Schéma Directeur d’urbanisme du
5°N), la vitesse de l’urbanisation postcoloniale résulte de Grand Abidjan, SDUGA, 2014). Son développement impose
nombreux facteurs qui sont entre autres d’ordre démogra- des modifications géographiques profondes sur l’ensemble
phique « hausse de la fécondité et chute de la mortalité » de ce nouveau territoire.
(Antoine, 1988) ; économique (miracle ivoirien : période
durant laquelle le pays a connu un fort essor économique 2 - Confronter l’imagerie satellitaire à la
de 1960 à 1980) ; et spatial, auxquels il faut ajouter l’effet
de la mondialisation. réalité du terrain
Dominant l’armature urbaine du pays, la ville macro- La rareté des informations historiques sur la couverture
céphale d’Abidjan a actuellement un niveau d’urbanisation des sols rend difficile la tâche d’inscrire l’état actuel de
de 49% (Africapolis en ligne, site consulté le 24 novembre l’urbanisation dans une trajectoire historique, jalonnée entre
2021). Elle concentre la quasi-totalité des administrations autres de faits économiques, sociodémographiques et envi-
nationales, sous régionales et internationales. C’est dans ronnementaux.
ce contexte que le District Autonome d’Abidjan entériné en Par ailleurs, aborder le suivi de la croissance urbaine du
2011 qui s’étend sur une superficie de 2 119 km² et compte Grand Abidjan exclusivement par des méthodes in situ mo-
une population de 4 707 404 hab. (INS, 2014) a laissé biliserait des moyens humains et financiers conséquents.
* Doctorant, laboratoire LOTERR, Université de Lorraine, https://loterr.univ-lorraine.fr/doctorant/traore-habal/
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Figure 1 (cliquez sur la carte pour l’agrandir) : Le Grand Abidjan en Côte d’Ivoire. K. Habal TRAORÉ, 2021
De ce fait, l’imagerie satellitaire à haute résolution spatiale ((SWIR+NIR)). L’indice associe les bandes spectrales 8 et
combinée avec un échantillonnage des états de surface 11 respectivement NIR (0,84 μm) et SWIR (1,61 μm). La
réalisé sur le terrain est aujourd’hui un excellent moyen procédure de classification supervisée a été validée à l’aide
d’aborder la question de l’aménagement du territoire. Ce d’une matrice de confusion.
4 pages fait état d’une méthodologie basée sur les traite-
ments d’images, adaptée aux spécificités du territoire du 2 b - Le processus d’étalement urbain
Grand Abidjan. Dans ce cadre, des résultats ont été obte-
L’analyse de la carte (Fig. 2) fait état d’une croissance
nus sur les surfaces bâties en 1984, 2000 et 2020.
continue du bâti à l’échelle du Grand Abidjan. Corrélé à la
2 a - Traitements d’images segmentation de la ville effectuée par Haeringer (2000),
l’observation démontre qu’en 1987, les 8% du territoire bâti
La profondeur historique souhaitée et la disponibilité des étaient concentrés principalement à Abidjan-centre (Fig. 3).
images ont guidé notre choix vers des images Landsat 4 Selon cet auteur ils étaient occupés par « la ville coloniale ;
pour les plus anciennes (1984 à 30 m de résolution spa- la ville portuaire ; et les villes nouvelles, apparues vers les
tiale) et Sentinel 2A pour les plus récentes (2020 à 10 m de années 1980. La mégapole quant à elle, a fait surface dans
résolution). Les images étant issues de capteurs optiques, les années 2000 » et occupait 9% de l’espace. Cette classi-
la fréquence de couverture nuageuse en contexte tropical fication de l’espace urbain abidjanais concourt à appréhen-
a considérablement limité le nombre d’images exploitables. der la dynamique urbaine de la ville.
Néanmoins, cela n’affecte pas l’objectif de ce travail qui En 2020, les zones nord et nord-est sont constituées des
est de jalonner la trajectoire spatiale du bâti d’Abidjan. Les communes d’Anyama, Ebimpé et Abobo (Fig. 3). À l’est, la
images ont été téléchargées à partir des interfaces web de progression de la commune de Bingerville pourrait bientôt
requête d’images (Copernicus Open Access Hub dédié aux se heurter à la lagune. Sur le front ouest, l’urbanisation est
images Sentinel et USGS Earth Explorer pour les images moins forte du fait vraisemblablement de la présence d’es-
Landsat) avec une condition de couverture nuageuse infé- paces forestiers protégés (forêt classée d’Anguédédou, et
rieure à 7%. parc National du Banco) et des grands domaines de plan-
tations industriels appartenant au domaine rural de l’État.
Les zones bâties sont mises en évidence en appliquant Parallèlement à la densification qui opère à Abidjan-
l’indice NDBI (Normalized Difference Built-up Index) qui centre, la croissance des bourgs dont certains tendent à
s’écrit : former une conurbation s’observe aux quatre coins du
Pour l’image Landsat 4 : NDBI = ((SWIR-NIR))/ Grand Abidjan (Fig. 3). C’est le cas de Bonoua et Yaou au
((SWIR+NIR)). L’indice combine les bandes spectrales 4 sud-est ; des petites villes du littoral qui jouxtent la ville de
et 5 respectivement NIR (0,76~ 0,90 μm) et SWIR (1,55~ Jacqueville au sud-ouest ; des villes (Attinguié, Akoupé,
1,75 μm). Kossihouen, Sikensi, Bodo, N’Zianouan) proches de la
S’agissant de l’image Sentinel : NDBI = ((SWIR-NIR))/ pénétrante « l’autoroute du nord » au nord-ouest.
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Figure 2 (cliquez sur la carte pour l’agrandir) : Carte de l’évolution de la trame urbaine du Grand Abidjan. K. Habal TRAORÉ, 2021
Koumassi et Yopougon, et Port Bouët (Fig. 4). Selon les
estimations du Bureau de la coordination des affaires hu-
manitaires (OCHA) en 2014, 80 000 personnes soit 1,70%
Figure 3 : de la population du district autonome d’Abidjan seraient
Surface bâtie
rapportée à la menacées par ce phénomène.
surface totale du Les précipitations menseuelles parfois élevées (650 mm
Grand Abidjan en juin 20201) provoquent en plus des inondations, des
glissements de terrain dans les secteurs prédisposés au
On retient de ces observations que le phénomène de- phénomène. En effet, certaines zones sont soumises à une
vrait se répéter le long de la future voie Y4 (incluse dans
le SDUGA) qui ceinturera le Grand Abidjan. Celle-ci tendra
probablement à renforcer, voire à créer de nouvelles pola-
risations.
Au regard de l’évolution de la trame urbaine et des zones
d’occurrence des aléas (inondations, glissements de ter-
rain), il est évident que les populations sont confrontées à
des risques naturels. De surcroît, leur installation dans les
secteurs impropres à la construction renforce leur vulnéra-
bilité.
3 - Une conséquence de l’urbanisation ra-
pide : des populations vulnérables face aux
risques naturels
À chaque saison pluvieuse, les grondements du tonnerre
sonnent le glas chez les populations vivant dans les zones
non aedificandi qui « dorment exorbitées ». En cause, les Figure 4 : Habitants du quartier de Gonzagueville à Port Bouët vaquant à leurs
récurrentes inondations dans les communes de Cocody, occupations malgré les inondations. Cliché K. Habal TRAORÉ, 16 juin 2021
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https://www.ird.fr/bilan-des-pluies-du-mois-de-juin-2020-sur-abidjan-et-retour-sur-les-evenements-du-18-et-25-juin-0
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« instabilité des fortes pentes > 15% sur les sables argileux ayant la possibilité de se déplacer, des migrations tempo-
et sables argileux grossiers » (Andre, 2013). Les habitations raires s’effectuent chez des proches durant ces périodes
défient les lois de la gravité en bordure des vallées, dans de fortes pluies.
les zones de plateaux situés au nord de la ville. On pourrait
prendre pour exemple certaines habitations dans les com- Conclusion
munes d’Attécoubé, Abobo (Fig. 5), Anyama et Yopougon Nos premiers résultats montrent une extension rapide
dont l’emplacement laisse dubitatif quant au respect strict (+ 40%) du Grand Abidjan au cours des 40 dernières an-
des normes d’implantation en matière de construction. nées. Faute d’une urbanisation maîtrisée, cela implique
inéluctablement une forte vulnérabilité des populations aux
risques naturels. Nos travaux futurs viseront à effectuer des
analyses plus fines des espaces urbains (classification ur-
baine à l’échelle du bâti ; analyse de la susceptibilité au glis-
sement de terrain ; enquêtes) à travers diverses sources de
données (imageries à haute résolution spectrale ; images
stéréoscopiques, Modèles Numérique de Terrain). Ce tra-
vail devrait avoir une portée opérationnelle pour la réduc-
tion de la vulnérabilité d’une partie des Abidjanais.
Références bibliographiques
Adje N’goran P., Kouadio K. F. (2021) « Résilience des
populations des zones à risque face aux inondations : le
cas de la commune d’Attecoube », [En ligne] International
Journal of Humanities and Cultural Studies (IJHCS) ISSN
2356-5926, 8(1), p. 119.
Africapolis, Country Report (Consulté le 24 novembre 202)
[En ligne]
Andre A. D. (2013) Urbanisation et risques naturels en
Afrique subsaharienne ; l’exemple de l’agglomération d’Abi-
djan (Côte d’Ivoire), Éditions L’Harmattan.
Antoine P. (1988) « Comportements démographiques et
urbanisation à Abidjan », [En ligne] Espace Populations
Figure 5 : Maisons situées sur des escarpements propices aux glissements de
terrains à Abobo dans le quartier d’Akéikoi Cliché K. Habal TRAORE, 17 juillet 2021 Sociétés, 6(2), p. 227-243.
Bouquet C., Kassi-Djodjo I. (2014) « Déguerpir » pour re-
De plus, les relevés de terrain effectués au cours de notre conquérir l’espace public à Abidjan. », [En ligne] L’Espace
mission de juin, juillet 2021 (grande saison des pluies) nous Politique. Revue en ligne de géographie politique et de géo-
ont permis de mesurer jusqu’à 80 cm d’eau pluviale sur la politique, 22.
clôture d’une habitation à Anyama. Certains de ces sites
ont été classés « à risque » selon le Plan local d’urbanisme Haeringer P. (2000) « Abidjan : quatre cercles plus un »,
en vigueur. Malgré les politiques de sensibilisations et des p. 8. [En ligne]
vagues de déguerpissements conjugués souvent à des pro-
cessus d’indemnisations (Bouquet et Kassi-Djodjo, 2014),
pour diverses raisons (faibles revenus, coût du loyer avan- Remerciements
tageux, proximité au lieu de travail) une partie de ces popu- Nos remerciements vont à l’endroit du Ministère de l’En-
lations maintiennent leur présence sur ces sites dangereux. seignement supérieur et de la Recherche scientifique de
Face à ces dangers, les populations s’organisent. Les l’État de Côte d’Ivoire qui finance en partie ces recherches.
observations in situ effectuées en période d’hivernage, cor-
roborées par Adje et Kouadio (2021), font état d’une sorte
de résilience de la part des habitants. Avec les moyens du
bord, constitué de matériaux sommaires (sac de sable et de
gravas compactés ; pneus usagés compilés ; montages de
murets et de buttes en terre) ils arrivent à contrer temporai-
rement les effets de ces catastrophes. De plus, pour ceux
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