Présentation
« J’ai senti qu’il y avait une histoire importante à raconter. »
Les sciences sociales, tout particulièrement la sociologie, valident
majoritairement une vision impérialiste et raciste de la société. Cela
génère à l’échelle mondiale des inégalités dans la reconnaissance et
l’autorité intellectuelles, la recherche et les institutions. Il faut
décoloniser le savoir. C’est ce que démontrait, en 1997, Raewyn
Connell dans un essai iconoclaste devenu une référence : « Pourquoi
la théorie classique estelle classique ? », où elle remettait en cause le
statut de « pères fondateurs » de Marx, Durkheim et Weber. Vingt ans
plus tard, elle montre dans « Les sciences sociales à l’échelle
mondiale » (2017) toute la fécondité des théories élaborées dans les
sociétés du Sud global et postcolonial pour penser les grandes
problématiques de notre temps.
Raewyn Connell, professeure émérite à l’université de Sydney, est
l’une des sociologues les plus influentes de notre époque. Son œuvre
propose une alternative aux visions figées des rapports de genre et de
pouvoir, et nous offre des outils politiques de changement social.
ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES
[Link]
Cet ouvrage porte le numéro 1258 dans la collection
« Petite Bibliothèque Payot »
Note de l’éditeur. Les essais qui composent le présent
ouvrage sont extraits de Research, Politics, Social Change
(Melbourne University Press, 2023).
© Raewyn Connell, 2023
Couverture : © Camille de Cussac
© Éditions Payot & Rivages, Paris, 2024
pour la présente traduction française et la présente
édition
ISBN : 978-2-228-93592-0
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement
réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au
profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette
œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue
par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété
Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte
à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles
ou pénales. »
Pourquoi la théorie classique est-elle
classique ?
(1997)
Aujourd’hui, un débat vigoureux est en cours sur la manière de
décoloniser le savoir. Des historiens ont cerné en quoi, ces derniers
siècles, l’empire et le racisme ont façonné les sciences humaines et
naturelles. Une carte des inégalités mondiales de l’enseignement
supérieur, des institutions de recherche, de la reconnaissance et de
l’autorité intellectuelles a pu être dressée. Des méthodologies
autochtones se sont affirmées, et des tentatives ont été faites pour
réformer les cursus et les institutions du savoir.
Il est difficile de situer le moment exact où j’ai commencé à me
soucier de ces questions. Cela remonte peut-être à 1970, quand je me
suis rendue aux États-Unis pour y suivre une année postdoctorale et me
confronter à l’épicentre mondial de la sociologie. Ou peut-être à 1988 :
j’avais été invitée à faire une communication au colloque annuel de
l’American Sociological Association, et j’avais eu l’audace de parler de
« sociologie américaine et pouvoir américain 1 ». Ce n’était en tout cas
pas après 1992, quand j’ai été nommée à l’université de Californie, sur
le campus de Santa Cruz. Les départements américains de sociologie
proposaient presque tous des cours présentant Marx, Durkheim et Weber
comme les classiques fondateurs. Je considérais cette histoire comme un
mythe, mais je me devais désormais de dispenser ce cours. J’ai donc
proposé à mes étudiants un marché : ils m’écriraient une dissertation
sur la série de manuscrits de Weber publiés après sa mort sous le titre
Economy and Society, et je leur rédigerais un texte leur exposant pour
quelles raisons ils devraient s’en abstenir. La réflexion que je leur ai
soumise était le premier jet de « Pourquoi la théorie classique est-elle
classique ? ».
Cela requérait une plongée en profondeur dans les archives
historiques, la lecture de manuels, de revues et de programmes
d’enseignement sur des décennies, période où la sociologie se construisait
en tant que discipline. C’était une besogne poussiéreuse, il fallait écumer
des rayonnages de bibliothèques où aucun lecteur ne s’était aventuré
depuis des décennies, mais ce n’en était pas moins fascinant. J’ai non
seulement exhumé des perles d’auteurs inconnus, mais aussi des écrits
oubliés d’auteurs connus, comme L’Année sociologique, entreprise
majeure et stupéfiante de Durkheim, la seule qui n’ait jamais été
traduite en anglais. Un tableau très inattendu des premières années de
la sociologie s’est ainsi peu à peu dessiné. À un certain stade, j’ai senti
qu’il s’agissait d’une histoire primordiale qu’il fallait dire. Prenant mon
courage à deux mains, après une révision en profondeur de mon article,
je l’ai envoyé à une revue qui avait survécu à la période fondatrice,
l’American Journal of Sociology. Et, ayant à leur tour pris leur courage
à deux mains – non sans me demander davantage d’éléments probants,
que je leur ai fournis –, les éditeurs de la revue l’ont publié en 1997.
Les retombées ont été captivantes. La première réaction est venue des
éditeurs de l’American Journal of Sociology eux-mêmes, qui ont publié
une attaque vigoureuse de Randall Collins contre mon texte, dans la
même livraison de la revue. À regret peut-être, ils ont ensuite refusé de
publier des réfutations de la riposte de Collins que d’autres collègues
avaient envoyées. Néanmoins, mon article a été lu. Surprise touchante,
il figurait dans des listes de lecture de cours de « théorie classique ». Il a
provoqué un débat autour des liens de la sociologie avec l’empire et le
colonialisme, ce qui a produit des recherches très utiles. C’est devenu le
point de départ de Southern Theory. Et cela m’a dirigée vers l’étape
ultérieure de mon travail, décrite dans le second texte de ce recueil.
Nous reprenons ici l’article de 1997, sans son appendice
bibliographique, et en supprimant la partie peu satisfaisante qui
résumait l’interlude antérieur à la création du « canon » classique.
Histoires de l’origine
Ouvrez n’importe quel ouvrage d’introduction à la sociologie et,
aux premières pages, vous trouverez probablement une réflexion sur
les pères fondateurs centrée autour de Marx, Durkheim et Weber. Le
chapitre introductif pourra également citer Auguste Comte, Herbert
Spencer, Ferdinand Tönnies et Georg Simmel, auxquels s’ajouteront
éventuellement quelques autres noms. Selon la conception
généralement transmise à ces étudiants, ces hommes ont créé la
sociologie en réaction aux changements spectaculaires survenus dans
la société européenne : la révolution industrielle, les conflits de
classe, la sécularisation, l’aliénation et l’État moderne. Ce cursus est
généralement adossé à des travaux d’historiens comme A Short
History of Sociological Thought d’Alan Swingewood. Ce texte anglais
de référence présente un récit en deux parties : « Foundations :
classical sociology » (centré sur Durkheim, Weber et Marx), et
« Modern sociology », regroupés autour de la conviction que « Marx,
Weber et Durkheim sont restés au cœur de la sociologie moderne 2 ».
L’idée de théorie classique constitue un corpus, au sens de la
théorie littéraire : un ensemble de textes privilégiés, dont
l’interprétation et la réinterprétation définit un champ 3. Ce corpus
particulier intègre une doctrine internaliste de l’histoire de la
sociologie en tant que science sociale. Cette histoire se compose d’un
moment fondateur issu de la transformation intérieure de la société
européenne, de textes interdisciplinaires classiques écrits par un petit
groupe d’auteurs brillants et d’une lignée directe, qui les relie à nous.
Mais les sociologues de la période classique proprement dite
n’avaient pas cette histoire originelle. Lorsque Franklin Giddings,
premier professeur de sociologie de l’université de Columbia, a publié
en 1896 The Principles of Sociology 4, il a nommé comme père
fondateur Adam Smith. En 1904, expliquant qui étaient « les pères de
la sociologie » lors d’une réunion à Londres, Victor Branford en
nommait quant à lui la figure centrale : Condorcet 5.
La sociologie du tournant du siècle ne disposait pas de liste de
textes classiques au sens moderne. Les auteurs qui exposaient cette
nouvelle science se référaient d’ordinaire à Auguste Comte, considéré
comme l’inventeur du terme, à Charles Darwin, figure centrale de la
théorie de l’évolution, et ensuite à toute une série de personnalités
dans le paysage de la spéculation évolutionniste. On en trouve le
témoignage avec le compte-rendu de la discipline dans la deuxième
édition de Dynamic Sociology, de Lester Ward, plus tard président
fondateur de l’American Sociological Society 6. À l’époque de la
première édition, en 1883, observait Ward, le terme « sociologie »
n’était pas d’un usage courant. Pourtant, au cours de la décennie
suivante, une série de brillantes contributions scientifiques avait
imposé la sociologie, devenue un concept répandu. Il existait
désormais des revues, des cours universitaires, des sociétés ; et la
sociologie est « en passe de devenir la science dominante du
e e
XX siècle, comme la biologie a été celle du XIX ». Lester Ward dressait
la liste de trente-sept contributeurs notoires à la nouvelle science, qui
incluait les noms de Durkheim et Tönnies, mais pas ceux de Marx ni
de Weber.
Cette liste de noms notoires est devenue un trait commun aux
manuels de sociologies qui se sont multipliés aux États-Unis à partir
des années 1890, les Principes de Franklin Giddings étant l’un des
premiers (Lester Ward avait inclus Giddings dans sa liste, et ce
dernier avait poliment mentionné Ward dans la sienne). La fameuse
« bible verte » de l’École de Chicago, Introduction to the Science of
Sociology de Robert Park et Ernest Burgess, dressait une liste de vingt-
trois « travaux représentatifs en sociologie systématique 7 ». Georg
Simmel et Émile Durkheim comptaient parmi eux, mais ni Karl Marx,
ni Max Weber, ni Vilfredo Pareto. Seul un ouvrage de Weber était
mentionné dans ce volume de mille pages, et uniquement dans
les notes.
Jusque dans les années 1920, rien ne laissait entrevoir que
certains textes étaient des classiques définissant une discipline
exigeant une étude toute particulière. Au contraire, le sentiment
dominant était celui d’une progression presque impersonnelle de la
connaissance scientifique ; les auteurs notoires étaient simplement les
membres importants d’un courant novateur. Les sociologues
adoptaient la position suivante, formulée dès le début de l’histoire de
la discipline par Charles Letourneau, qui devait occuper la première
chaire de sociologie du monde : « La genèse d’une science, même des
plus simples, est toujours une œuvre collective ; il y faut l’incessant
labeur d’une armée de patients ouvriers se succédant 8 […]. »
C’est pourquoi nous avons de puissantes raisons de douter du
tableau conventionnel de la création de la sociologie. Ce n’est pas
simplement pour remettre en question l’influence de certains
individus. Nous devons examiner l’histoire de la sociologie en tant
que produit collectif – les préoccupations, les hypothèses et les
pratiques partagées qui composent cette discipline à des moment
divers et la forme donnée à cette histoire par les forces sociales
changeantes qui ont construit la nouvelle science.
Différence et empire global
En tant que discipline d’enseignement et que discours public, la
sociologie s’est construite au cours des deux dernières décennies du
e e
XIX siècle et de la première décennie du XX siècle dans les grandes
métropoles et les villes universitaires de France, des États-Unis, du
Royaume-Uni, d’Allemagne et, un peu plus tard, de Russie. L’histoire
de la fondation internaliste interprète ces lieux comme le site d’un
processus de modernisation, ou d’industrialisation capitaliste, la
sociologie devenant une tentative d’interpréter ce qui était en
émergence. « C’était avant tout une science de la nouvelle société
industrielle 9. »
La principale difficulté que pose cette lecture, c’est qu’elle ne
cadre pas avec les éléments les plus pertinents : ce qu’écrivaient les
sociologues de l’époque. Avant la Première Guerre mondiale, la
plupart des ouvrages de sociologie n’avaient pas grand-chose à dire
au sujet de la modernisation de la société dans laquelle vivaient ces
auteurs. Les Readings in Descriptive and Historical Sociology de
Giddings, caractéristiques à cet égard, abordaient des sujets divers
allant de la polyandrie à Ceylan jusqu’aux camps miniers de
Californie, en passant par la survie matrilinéaire chez les Tartares 10.
Cet ouvrage était si peu centré sur la modernité qu’il avait recours,
pour sa lecture de la « souveraineté », à une interprétation médiévale
de la légende du roi Arthur.
Ce qui figure dans les manuels universitaires ne doit pas
nécessairement correspondre aux champs de recherche de la
sociologie. De cela aussi nous avons des preuves en abondance. Entre
1898 et 1913, Émile Durkheim et ses collaborateurs assidus ont
publié douze numéros de L’Année sociologique, une étude
internationale extraordinairement détaillée des publications parues
chaque année en sociologie ou en rapport avec cette discipline. Dans
ces douze numéros, près de 2 400 comptes-rendus ont été publiées.
(J’ai compté seulement ceux imprimés en grands caractères, quelle
que soit leur longueur, pas les brèves notices en petits caractères des
premières livraisons, ni les listes de titres sans commentaires.) Les
comptes-rendus concernant l’Europe de l’Ouest et du Nord et
l’Amérique du Nord des temps modernes se multiplient avec le
temps : ils représentent en moyenne 24 % de tous les comptes-rendus
des premiers numéros, 28 % des cinq numéros suivants et 32 % du
numéro double paru un an avant la guerre.
La société industrielle moderne y figurait : la revue a publié des
articles sur l’ouvrier américain, la classe moyenne européenne, la
technologie dans les industries allemandes, sur des livres de Sidney et
Beatrice Webb et de Werner Sombart, de Charles Booth sur la
pauvreté à Londres, et même sur un ouvrage de Ramsay MacDonald,
devenu plus tard Premier ministre travailliste du Royaume-Uni. Mais
les ouvrages centrés sur les sociétés récentes ou contemporaines
d’Europe et d’Amérique du Nord ne représentaient qu’une petite
partie du contenu de L’Année sociologique : à peu près 28 % de ces
comptes-rendus. Il y en avait encore moins consacrés à « la nouvelle
société industrielle », car ceux relatifs à l’Europe incluaient des traités
sur les contes populaires paysans, sur la sorcellerie en Écosse, sur le
crime en Autriche et les mensurations des crânes.
Deux fois plus de comptes-rendus concernaient des sociétés
anciennes et médiévales, coloniales ou lointaines, ou des études
mondiales sur l’histoire de l’humanité. Les études sur la guerre sainte
dans l’Israël de l’Antiquité, la magie en Malaisie, l’Inde bouddhiste,
des aspects techniques du droit romain, la vengeance au Moyen Âge,
les relations de parenté chez les Aborigènes du centre de l’Australie
et les systèmes juridiques des sociétés primitives étaient plus
caractéristiques de la sociologie telle qu’on la concevait dans L’Année
sociologique que ne l’étaient les études sur les nouvelles technologies
ou la bureaucratie.
Le spectre immense de l’histoire humaine, domaine des
sociologues, était organisé autour d’une idée centrale : la différence
entre la civilisation de la métropole et celle d’autres cultures dont la
caractéristique principale était la primitivité. J’appellerai cela l’idée
de la différence globale. Présenté sous de nombreuses formes
différentes, ce contraste imprègne la sociologie de la fin du XIXe siècle
et du début du XXe siècle.
L’idée de différence globale se traduisait souvent dans une
discussion des « origines ». Dans ce genre d’écrit, les sociologues
postulaient un état originel de la société, avant de se livrer à des
conjectures sur le processus de l’évolution qui avait dû les conduire
du passé au présent. La majeure partie des trois tomes des Principles
of Sociology de Herbert Spencer, publiés dans les années 1870,
exposait un récit de cet ordre pour chaque type d’institution qu’il
entendait aborder : institutions domestiques, politiques,
ecclésiastiques, et ainsi de suite 11. Spencer procédait comme si la
preuve de l’évolution sociale n’était pas entière sans un récit
évolutionnaire, depuis les origines jusqu’à la forme contemporaine, et
pour chaque cas étudié.
La formule du développement, depuis l’origine primitive jusqu’à
une forme avancée, était répandue dans la pensée victorienne 12. Les
sociologues appliquaient simplement une logique qui paraîtrait
familière à leur auditoire. La même architecture se retrouve dans des
œuvres aussi connues que De la division du travail social de Durkheim
(1893) et aussi obscures qu’Introduction to Sociology de Fairbanks
(1896) 13.
Dans aucune de ces œuvres ne figurait l’idée d’une origine prise
comme une question historique concrète. Cela aurait pu être le cas,
puisqu’au cours de ces décennies la connaissance des sociétés
anciennes croissait de façon spectaculaire. Troie, Mycènes et Knossos
avaient été exhumées par Schliemann et Evans. Flinders Petrie avait
systématisé l’archéologie en Égypte, et les premières preuves de la
culture sumérienne avaient été découvertes à Lagash et Nippur 14.
Mais les sociologues ne s’intéressaient pas au lieu et au moment où
était survenu un événement originaire en particulier, ni au moment
où des changements majeurs étaient réellement intervenus. Dans la
pensée sociologique, le temps fonctionnait surtout comme le signe
d’une différence globale.
Durkheim n’avait pas à trouver un moment précis du passé auquel
assigner des « sociétés segmentaires » ; elles existaient à son époque.
Il s’est servi de l’exemple de la Kabylie en Algérie, ainsi que des
Hébreux anciens, et ne faisait pas de distinction conceptuelle entre
les deux. Il connaissait les Hébreux parce que les textes anciens
étaient dans sa bibliothèque. Comment connaissait-il la Kabylie ?
Parce que les Français avaient conquis l’Algérie plus tôt dans ce siècle
et, à l’époque où écrivait Durkheim, des colons français expulsaient la
population locale de ses meilleures terres 15. Au vu de l’histoire
récente de conquêtes, de rébellions paysannes et de débats sur la
colonisation, aucun intellectuel français ne pouvait manquer d’en
savoir un peu sur la Kabylie. En réalité, la vie sociale des sujets nord-
africains de la France a été étudiée en grand détail dans le cadre
d’une série d’enquêtes privées et officielles 16.
L’Algérie n’était pas un cas isolé. Au cours de la décennie
précédant la parution de De la division du travail social, les armées de
la République française étaient parties d’Algérie pour conquérir la
Tunisie, elles avaient mené une guerre en Indochine, conquis l’Annam
et le Tonkin (le Vietnam moderne) et pris le contrôle du Laos et du
Cambodge, établi un protectorat à Madagascar. En application du
traité de Berlin de 1885, les comptoirs français d’Afrique centrale et
de l’Ouest devenaient le fondement de tout un nouvel empire. Alors
que Durkheim écrivait et publiait De la division du travail social et Les
Règles de la méthode sociologique 17, les armées coloniales françaises
étaient engagées dans une série de campagnes spectaculaires contre
les régimes musulmans de l’intérieur des terres en Afrique du Nord et
de l’Ouest, qui ont produit de vastes conquêtes, de l’Atlantique
jusqu’au Nil.
Tout cela s’inscrivait dans un plus vaste processus. L’Empire
britannique, qui est aussi un empire maritime avec une histoire
préindustrielle, acquérait pareillement un nouveau dynamisme et, au
e 18
XIX siècle, atteignait des dimensions gigantesques . Les États-Unis,
composés de treize colonies, devenaient l’une des puissances
impériales les plus dynamiques du XIXe siècle, avec quelque quatre-
vingts années de conquête et de colonisation intérieures
(l’« expansion vers l’Ouest »), suivies d’une période plus courte de
conquêtes étrangères. Les conquêtes intérieures tsaristes, entamées
aux siècles précédents, s’étendaient vers l’Asie du Nord-Est et l’Asie
centrale. Au cours de la dernière partie du XIXe siècle, celles-ci ont été
consolidées par des colonies russes. L’expansion de la Prusse en
puissance impériale a débuté avec la conquête en Europe – ce qui lui
a permis d’instaurer un rapport entre races dominantes et conquises à
l’Est, ce qui est devenu le sujet du premier travail de recherches
sociologique du jeune Max Weber 19. Les colonies allemandes d’outre-
mer en Afrique et dans le Pacifique ont suivi la formation du Reich en
1871. Lorsque le système des empires rivaux a connu sa crise de la
Grande Guerre en 1914-1918, l’expansion du pouvoir occidental à
une échelle mondiale avait atteint son apogée.
À la lumière de tout ceci, la construction de la sociologie revêt
une signification nouvelle. Les lieux de création de la discipline
étaient les centres urbains et culturels des principales puissances
impériales au point culminant de l’impérialisme moderne. Ces lieux
formaient la « métropole », un terme français utile, par rapport au
monde colonial au sens large. Les intellectuels qui ont créé la
sociologie en avaient pleinement conscience.
Depuis la remarquable étude de Kiernan, The Lords of Human
Kind 20, les historiens ont commencé à saisir l’impact immense de
l’expansion mondiale de la puissance nord-atlantique sur la culture
populaire 21 et la vie intellectuelle 22 dans la métropole ainsi que dans
les colonies. Il serait étonnant que la nouvelle science de la société ait
échappé à l’impact du plus grand changement social survenu dans le
monde à cette époque. En réalité, l’un et l’autre entretenaient une
relation étroite. La sociologie s’était formée au sein de la culture de
l’impérialisme, et incarnée dans une réponse intellectuelle au monde
colonisé. Ce fait est essentiel pour la compréhension du contenu et de
la méthode de la sociologie, ainsi que pour la signification culturelle
plus large de cette discipline.
Le contenu et la méthode de la sociologie
Comme le faisait remarquer le très civilisé Arthur Todd (le
premier professeur de sociologie, et peut-être le seul, à avoir introduit
des peintures japonaises de cerisiers en fleurs dans une discussion sur
la théorie sociale), « à partir de Comte, les sociologues se sont assez
généralement accordés sur l’idée que la seule justification d’une
Science de la Société réside dans ses contributions à une théorie
effective du progrès 23 ».
John Stuart Mill, l’esprit le plus acéré parmi tous ceux dont la
conception de la science sociale a été formée par Auguste Comte,
avait mis en garde contre la tentation d’assimiler le changement
historique au progrès 24. Peu de sociologues y ont prêté attention. La
première tentative de science sociale de Spencer, avec Social Statics,
faisait du progrès moral la pierre angulaire de l’analyse de « l’état
social 25 ». Découvrir et exposer des lois du progrès était au cœur de
tout ce que signifiait la sociologie pour les deux générations
suivantes.
Dans les écrits d’Auguste Comte, cette idée était surtout liée à la
séquence antique-médiévale-moderne au sein de la culture
occidentale. Les critiques de la fin du XIXe siècle ont rejeté l’arbitraire
du système de Comte et réclamé un fondement empirique au concept
de progrès.
C’était l’objectif commun à Spencer et Letourneau, et c’est un
élément de la plus haute importance que ces deux auteurs aient
transformé le dividende ethnographique de l’empire en leur source
principale de données sociologiques. Les Principles of Sociology de
Spencer en documentaient les récits évolutionnistes à partir des écrits
des voyageurs, des missionnaires, des colons et des administrateurs
coloniaux européens, ainsi que des historiens. Par exemple, la liste de
référence de Spencer pour la partie consacrée aux « Institutions
politiques » allait des journaux des explorateurs américains Lewis et
Clark jusqu’au Journal of the Asiatic Society of Bengal et à l’ouvrage
Thirty-three years in Tasmania and Victoria, ou à cette œuvre
captivante, A Phrenologist amongst the Todas 26. La Sociologie d’après
l’ethnographie, de Charles Letourneau, tout en fixant les faits à travers
une grille plus fine, puisait à des sources très similaires 27.
Avec l’institutionnalisation de la sociologie au cours de la dernière
décennie du siècle, la preuve centrale du progrès, et dès lors le
principal fondement intellectuel sur lequel reposait la nouvelle
science, tenait au contraste entre sociétés métropolitaine et
colonisées. Les sociologues ne débattaient pas de l’importance de ce
contraste. Ils débattaient plutôt de la manière dont il fallait
l’interpréter, que ce soit à travers l’évolution physique des types
humains inférieurs vers les types supérieurs, ou à travers une
évolution de l’esprit et des formes sociales, ou encore pour savoir ce
qui, de la compétition ou de la coopération, constituait le moteur du
progrès. Dans ce contexte, De la division du travail social de Durkheim
n’était pas un texte fondateur. C’était une intervention tardive dans
un débat au long cours.
L’intérêt pour le progrès n’était pas une « valeur » séparable de la
science ; il était constitutif de la connaissance sociologique. Les
arguments de Ward, de Leonard Trelawny Hobhouse, de Durkheim,
de Spencer et de Comte lui-même sont absurdes, si l’on ne
présuppose pas la réalité du progrès. C’était un récit du progrès que
la sociologie propageait au-delà de la métropole. Par exemple, la
sociologie de Spencer était débattue en Inde bien avant le tournant
du siècle, et les traductions de ses textes ont exercé une influence
importante sur les intellectuels du Japon de l’ère Meiji et sur le
mouvement républicain chinois 28.
Les sujets abordés par la nouvelle discipline sont révélateurs. Une
science sociale fondée sur les relations sociales de l’empire doit
traiter de la race, et une science sociale concernée par le progrès
évolutionnaire et les hiérarchies de populations doit traiter du genre
et de la sexualité. Et, en effet, la race, le genre et la sexualité étaient
des questions centrales des débuts de la sociologie. Quand
W. E. B. Du Bois a soumis en 1901 l’idée que la ségrégation (la
« colour line ») constituait « le problème du XXe siècle », il ne disait
rien d’inhabituel pour l’époque 29. La différence globale était
constamment interprétée en termes de « race ». L’« ethnographie » de
Letourneau supposait une science des différences raciales, et sa
Sociologie s’ouvrait sur l’énumération des races humaines, les races
noire, jaune et blanche étant distinguées par la taille de leur cerveau.
Ward était convaincu que le conflit mondial entre « races » reflétait la
supériorité des races européennes et que le progrès universel
dépendait de leur triomphe universel.
Ici, la sociologie reflétait, de la manière la plus directe, les
rapports sociaux de l’impérialisme. Cela ne revient pas à affirmer que
tous les sociologues étaient des racistes déclarés, même si certains
l’étaient à coup sûr (voir l’exemple délétère de Crozier 30). D’autres,
comme Du Bois et Durkheim, ont souffert des effets du racisme. C’est
plutôt que la hiérarchie raciale à l’échelle mondiale était une
perception intégrée dans le concept de « progrès », et qu’elle occupait
une place centrale dans ce que l’on pensait être l’objet de la
sociologie.
Et l’importance du genre et de la sexualité ne faisait pas de doute.
Dans son Système de politique positive, Comte accordait une
importance considérable au rôle social des femmes, et son conflit
devenu fameux avec John Stuart Mill touchait à de vives oppositions
sur la sujétion des femmes. Quand Spencer a rédigé la partie
principale des Principles of Sociology, le tout premier ensemble
d’institutions qu’il a abordées étaient d’ordre « domestique ». Il
désignait par ce terme ce que nous appelons les problématiques de
genre : la parenté, la famille et le statut des femmes. Letourneau a
traité le mariage et la famille avant la propriété, et plus longuement.
Il a abordé la sexualité (« le besoin génésique ») dès le début de sa
Sociologie, avec une absence impressionnante de délicatesse
victorienne. La menstruation, l’infanticide, la prostitution, la
promiscuité sexuelle et la sodomie figuraient tous à son programme.
Des sociologues de la génération suivante, Tönnies, Sumner et
Thomas ont tous continué de se concentrer sur le sexe et le genre.
Cela peut en partie s’expliquer par des raisons internalistes, à
travers l’influence du féminisme de la première vague 31. Mais la
manière dont la sociologie s’est emparée des questions de genre et de
sexualité a été fortement affectée par des préoccupations
évolutionnaires et les problématiques impérialistes. Dans le contexte
impérial, les questions raciales et sexuelles n’étaient pas distinctes. À
la fin du XIXe siècle, l’expansion des puissances de l’Atlantique Nord
s’accompagnait d’une peur croissante du métissage, d’un
durcissement de la ségrégation, d’un mépris croissant des
colonisateurs envers la sexualité ou la masculinité des colonisés 32 de
peurs d’une submersion raciale. On en perçoit des échos même dans
les textes métropolitains les plus abstraits. Exposant sa thématique de
« la conscience de l’espèce », Giddings remarquait : « Les créatures
vivantes ne s’accouplent généralement pas avec d’autres individus
que ceux de leur espèce », et il en prenait ce premier exemple : « Les
hommes blancs n’épousent généralement pas des femmes noires. »
Son audacieuse capacité d’abstraction constitue la caractéristique
la plus frappante de la méthode sociologique. Auguste Comte
proposait des « lois » culturelles d’une vaste portée ; et la réunion
inaugurale de l’American Sociological Society, soixante ans plus tard,
célébrait encore les « lois » impressionnantes de l’évolution sociale.
Durkheim affirmait de manière convaincante que cette approche
constituait le fondement de toute l’entreprise : « La sociologie
comparée n’est pas une branche particulière de la sociologie ; c’est la
sociologie même 33 […]. » La méthode comparée supposait de
rassembler des exemples d’« espèces » sociales particulières, de les
mettre à l’étude et d’examiner leurs variations.
Cette méthode reposait sur un flux d’informations à sens unique,
une capacité d’examiner toute une gamme de sociétés de l’extérieur,
et une aptitude à se déplacer librement d’une société à une autre –
des aspects qui tous caractérisent le rapport de domination coloniale.
Letourneau exprimait le point de vue sociologique en recourant à
cette image saisissante : « Supposons un observateur placé dans
l’espace, sur le plan de l’équateur terrestre, assez loin de notre globe
pour en embrasser du regard tout un hémisphère, assez près pour
distinguer, en s’aidant au besoin d’une bonne lunette, les continents
et les mers, les grands massifs montagneux, les calottes glacées des
pôles, etc. 34. »
Le regard impérial est particulièrement évident dans de vastes
enquêtes comme la Descriptive Sociology de Spencer et le projet
collectif de L’Année sociologique. Hobhouse, Wheeler et Ginsberg en
représentent peut-être l’exemple le plus frappant, avec The Material
Culture and Social Institutions of the Simpler Peoples 35, une tentative
tardive d’échapper à l’emploi systématique de données dans les
théories de l’évolution sociale en fournissant une base statistique à la
sociologie comparative. Hobhouse et ses collègues ont passé le
monde entier en revue, en recueillant des informations sur plus de
cinq cents sociétés. Ils ont classifié des sociétés par degré de
développement économique et tenté d’établir des corrélations de
développement avec des modèles institutionnels de droit, de
gouvernement, de famille, de guerre et de hiérarchie sociale.
Ces enquêtes sont désormais pratiquement oubliées, mais le
regard impérial se retrouve aussi dans des textes bien connus comme
le Folkways de William Graham Sumner 36. Le monde entier et
l’histoire entière devenaient un champ d’attention. Il y avait peu de
cas sur lesquels l’auteur s’attardait plus de deux phrases. Pour
Sumner, la force de l’argument ne résidait pas dans la profondeur de
son analyse ethnographique. Elle lui était fournie par l’assemblage
même, par sa vision synoptique des affaires humaines à partir d’une
grande hauteur.
Le risque évident est ici celui de l’incohérence. Ce problème
pourrait être surmonté grâce à une variante de la méthode
comparative dont la qualité spectaculaire a produit certains des textes
« classiques » restés les plus ancrés dans les mémoires. J’appelle cette
approche la grande ethnographie, à l’opposé du travail de terrain au
champ resserré de Franz Boas, de W. E. B. Du Bois ou des spécialistes
français de l’Algérie et du Maroc. Le style habituel de la grande
ethnographie se fondait sur l’idée de la différence globale. Il
présentait des analyses holistiques des sociétés qui se situaient
à l’origine et à la fin du progrès, en partant du principe suivant :
« Dans toutes ses caractéristiques principales – politiques, juridiques,
religieuses, économiques –, la société archaïque présente un complet
contraste avec celle où nous vivons 37. »
En ce sens, la fameuse opposition entre Gemeinschaft et
Gesellschaft relève de la grande ethnographie, en identifiant des états
polaires de la société. De la division du travail social de Durkheim
constituait une grande ethnographie plus rigoureuse, en spécifiant le
fondement de cette opposition dans la division du travail. L’Année
sociologique s’est continuellement intéressée à des tentatives de
distinguer la loi primitive de la loi moderne, dans les théories
allemandes du Naturvölker et leur distinction par rapport au
Kulturvölker, et à des tentatives de formuler la nature de la religion
primitive. La grande ethnographie était le sommet artistique de la
sociologie comtienne, et elle contournait la forme littéraire prise par
la théorie du progrès en tant que rhétorique de la lutte pour
l’existence.
La sociologie dans la culture politique de l’empire
e
La société métropolitaine de la fin du XIX siècle et du début du
e
XX siècle comptait plusieurs groupes d’intellectuels aux prises avec
l’analyse de la société. La mobilisation des travailleurs européens et
américains avait produit un ferment intellectuel, celle des femmes en
produisait un autre. Affirmer que Harriet Martineau était « la
première sociologue » serait un anachronisme, mais l’histoire de
Martineau – romancière, économiste politique, traductrice d’Auguste
Comte, écrivaine voyageuse et réformatrice – devrait nous alerter sur
la complexité du milieu dans lequel la sociologie est apparue.
Hors de la métropole, au cours de ces mêmes décennies, de
nombreux intellectuels considéraient la modernité du point de vue
des cultures non européennes, et les Européens du point de vue des
colonisés. Les changements dans la culture et la vie sociale
constituaient des sujets centraux pour des auteurs aussi divers qu’al-
Afghani au Moyen Âge islamique classique, Chatterjee et Tagore au
Bengale, et Sun Yat-sen en Chine 38.
Une série de discours sur la société sont nés de ces groupes, la
sociologie n’en étant qu’un parmi d’autres. L’anarchiste Bakounine,
critiquant Comte d’un côté et Marx de l’autre, admettait
étonnamment tôt qu’une « science de la société » pourrait permettre
de rationaliser les intérêts d’un groupe en particulier 39. Suivant la
voie ouverte par Bakounine, nous devrions considérer le lieu social
dans lequel la sociologie s’est développée, et les questions culturelles
auxquelles elle répondait.
La sociologie s’est développée dans un lieu social spécifique :
parmi les hommes de la bourgeoisie libérale de la métropole. Ceux
qui écrivaient de la sociologie formaient un mélange d’ingénieurs et
de diplômés, d’universitaires, de journalistes, d’ecclésiastiques et
quelques autres (comme Max Weber après sa dépression) qui
pouvaient vivre de leur capital familial.
Cela ne veut pas dire que les sociologues aient été, de manière
générale, des individus riches ou des défenseurs des riches. Dorothy
Ross relève la distance sociale entre les créateurs universitaires de la
sociologie américaine et les entrepreneurs capitalistes de
l’industrialisation américaine. Weber s’est imposé en critique
farouche de la classe dirigeante du Reich allemand, et Durkheim
n’était pas l’ami de l’aristocratie française. Néanmoins, ils étaient les
bénéficiaires de cette classe et de cette hiérarchie des sexes. La
plupart vivaient une existence de bourgeois modestes, soutenus par le
travail domestique des femmes dans des foyers patriarcaux. Leurs
centres d’intérêt au plan social étaient bien résumés par cette formule
de Comte : « Ordre et progrès. »
Les hommes de cette espèce se sont mis à débattre de « la Science
sociale », ainsi que l’appelait John Stuart Mill, à partir des années
1850, en un mouvement diffus visant à appliquer la pensée
scientifique à la société et à promouvoir le progrès moral. Une
association pour la promotion de la science sociale (Association for
the Promotion of Social Science) s’est instaurée à Londres avec succès
dès 1857, initiative bientôt imitée à Boston 40. Le même mouvement a
produit un cursus de « science sociale » fortement empreint de morale
dans les universités américaines à partir des années 1860 41. Des
tentatives individuelles de synthèse des faits de la vie primitive et du
progrès social, comme la Primitive Culture d’Edward Tylor 42, faisaient
contrepoint avec des tentatives d’établir des instituts qui
formuleraient une science de l’homme. En France, cette dernière a
donné naissance à la première chaire universitaire baptisée du nom
de « sociologie », à laquelle Letourneau a été nommé en 1885 43.
Dans les années 1890, les cursus de sciences sociales des
universités américaines, qui déjà se lézardaient, étaient peu à peu
remplacés par des cours se voulant un peu plus scientifiques, sous
l’intitulé de « sociologie ». Leur prétention à la scientificité était
étroitement liée à un déplacement vers la méthode comparée et le
regard impérial évoqués plus haut. C’est de là que proviennent les
contenus d’envergure mondiale de la première génération de
manuels de sociologie. Des départements portant le nom de cette
sociologie ont été mis en place, les cursus de premier cycle se sont
multipliés, et un marché d’ouvrages universitaires s’est rapidement
développé 44.
L’Europe a été un peu plus lente à mettre en place des
départements de sociologie, mais plus rapide avec les associations et
les revues. Au déclenchement de la Grande Guerre, des sociétés et
des revues de sociologie, et des cursus universitaires de sociologie
étaient autant d’institutions établies dans la plupart des pays de la
métropole. Des liens internationaux se nouaient, par exemple à
travers l’Institut international de sociologie, lancé par René Worms en
1893, ou à travers des échanges de visites de part et d’autre de
l’Atlantique Nord et des revues. Tout cela a pu apporter à la
sociologie une base pratique de développement en tant que formation
culturelle internationale. Les historiens qui mettent l’accent sur le
caractère distinct des traditions nationales en matière de sociologie
(par exemple Levine 45) sous-estiment dans quelle mesure les
chercheurs de cette période se considéraient comme faisant partie
d’un milieu académique international, et concevaient la sociologie
comme une science universelle.
Un genre d’écrits sociologiques populaires recouvrait ces
initiatives universitaires. Ainsi, un texte comme Social Evolution, de
Benjamin Kidd, a pu devenir un best-seller. Quatre ans après sa
parution en 1894, ce livre avait connu quatorze réimpressions en
Angleterre et avait déjà été décliné dans des éditions américaine,
allemande, suédoise, française, russe et italienne.
La pensée sociologique a d’abord circulé dans le cadre de la
littérature édifiante et informative prisée par un nouveau lectorat
éduqué, amateur de romanciers comme Charles Dickens et George
Eliot, de critiques culturels comme John Ruskin et Matthew Arnold,
et de scientifiques comme Charles Darwin et Aldous Huxley. La
sociologie circulait par les mêmes canaux que ces auteurs. Par
exemple, The Study of Sociology de Spencer a d’abord été publié par
épisodes dans des magazines, The Contemporary Review en Angleterre
et Popular Science Monthly aux États-Unis. Il a été ensuite publié sous
forme de livre dans une nouvelle collection éducative populaire
intitulée « International Scientific Series ». Principles of Sociology,
partie intégrante de la vaste enquête sur les connaissances humaines
qu’il nomma « philosophie synthétique », parut d’abord en livraisons
successives réservées aux abonnés, le premier volume se composant
de dix parties sur une période de trois ans, au fur et à mesure que
Spencer en rédigeait les chapitres.
La relation entre écrivains et lecteurs était par conséquent bien
plus étroite que ne le sont devenus plus tard les écrits de sociologues
professionnels. Wolf Lepenies a suggéré que la sociologie européenne
était positionnée culturellement « entre littérature et science », mais
c’est exagérer cette opposition 46. La science était elle aussi lourde de
significations éthiques et politiques. Darwin, par exemple, a
longtemps hésité à publier son travail sur l’évolution, car il n’en
ignorait pas les conséquences religieuses et politiques 47. En tant que
scientifiques, on attendait des sociologues qu’ils apportent un
enseignement moral et politique. Leur enseignement abordait tout
spécialement un dilemme inévitable pour les hommes de la
bourgeoisie libérale : la tension entre privilège matériel et principe
réformiste.
Le libéralisme du XIXe siècle était en soi un mouvement complexe.
Il était souvent en rupture avec des mouvements radicaux et
démocratiques. Mais dans les combats libéraux contre l’Ancien
Régime, des engagements se sont forgés, que Leonard Trelawny
Hobhouse, récemment nommé à la première chaire de sociologie
d’Angleterre, proclamait avec vigueur dans son Liberalism : la liberté
civile et la règle de droit, la liberté fiscale, la liberté personnelle, la
liberté sociale et économique, la liberté domestique, locale, raciale et
nationale, la liberté internationale, politique, la souveraineté
populaire. Dans l’opinion, toutes demeuraient de puissantes
convictions populaires abordées par la sociologie.
Ces engagements étaient remis en cause par les inégalités de
classe et de sexe de la métropole, et encore plus gravement par
l’empire 48. Ainsi que l’observait Ranajit Guha, avec le colonialisme, le
projet d’universalisation de la culture bourgeoise atteignait sa
limite 49. Les notions de liberté, de droit et d’indépendance étaient
manifestement violées, de façon répétée et avec brutalité, par ce que
les États de l’Atlantique Nord infligeaient partout dans le monde aux
colonisés.
La sociologie, la science du progrès qui revendiquait le monde
pour domaine et faisait un usage si extensif des données de l’empire,
se situait en plein milieu de cette contradiction. En outre, elle
proposait une solution. La sociologie déplaçait le pouvoir impérial sur
les colonisés dans un espace de différence abstraite. La méthode
comparée et la grande ethnographie effaçaient la pratique réelle du
colonialisme du monde intellectuel bâti sur les gains de l’empire.
La relation entre les puissances impériales et conquises était le
plus directement abordée par l’aile darwinienne de la sociologie
comtienne (Herbert Spencer, William Graham Sumner, Lester Ward,
L. T. Hobhouse, Benjamin Kidd et des personnalités marginales
comme John B. Crozier). Ils l’abordaient en construisant une fiction
de l’« évolution sociale » qui naturalisait la différence globale. Il n’est
pas étonnant que Spencer soit devenu immensément populaire dans
les colonies de peuplement, où l’idée de la supériorité évolutionnaire
des colons remplaçait la religion missionnaire comme justification
principale de l’empire.
C’était sans compter avec le fait que Spencer s’était
personnellement opposé à la conquête impériale. Il dénonçait
fortement « les cruautés diaboliques commises par les envahisseurs
européens » en Amérique, dans les mers du Sud et ailleurs. Comme
Gladstone 50, avec lequel il discutait de ces sujets, il considérait la
conquête par la force comme un signe de militarisme. Mais il
n’émettait pas telles objections à un règlement pacifique et à la
compétition économique. Dans les mêmes passages, il est clair qu’il
considérait les colonisés comme des « races inférieures », qui seraient
sans doute perdantes dans la compétition évolutionnaire 51. Même
Hobhouse, tout à sa défense des principes du libéralisme, dans le cas
de l’empire, les brouillait en se demandant si les races noires étaient
capables de s’autogouverner 52.
Chez d’autres auteurs, il n’y avait aucune distance entre la
naturalisation du progrès et la justification de l’empire. Le point
culminant du Social Evolution de Benjamin Kidd présentait une
justification de la domination des régions tropicales de la planète –
qui dépérissaient désormais à cause de la mauvaise administration
des « races noires et de couleur » – par les peuples plus progressifs
d’extraction européenne. La réconciliation, chez Kidd, entre le
pouvoir impérial et sa conviction que la sélection naturelle conduisait
à des comportements plus religieux et plus éthiques, illustre le travail
idéologique de la sociologie.
La solution qu’offrait la sociologie à ces dilemmes du libéralisme
revendiquait le statut de science. John Stuart Mill et Auguste Comte
avaient insisté au plan programmatique : la sociologie devait
promulguer des « lois ». Cette tâche était acceptée à la fois par les
auteurs universitaires et populaires de la discipline. Le prestige de la
géologie et de la biologie évolutionnaire procurait sa légitimité aux
lois du progrès. En conséquence, les traités de sociologie dissertaient
souvent sur l’évolution organique, et pouvaient même commencer
par l’évolution des étoiles et du système solaire (par exemple Lester
Ward 53).
Cette conception des lois du progrès permettait à la sociologie de
regrouper les problèmes de l’empire et ceux de la métropole. La
« science sociale » des années 1860 et 1870 s’emparait des tensions
sociales de la métropole en tant que problèmes éthiques et pratiques.
Les questions de pauvreté, de lutte des classes et d’amélioration
sociale – la « question sociale », dans la terminologie de l’époque –
étaient aussi inscrites à l’ordre du jour des sociétés et des revues de
sociologie des années 1890 et 1900. Dans des villes comme Londres,
Chicago et Paris, il existait d’importants contacts et croisements entre
sociologues universitaires, socialistes de la Fabian Society, féministes,
libéraux progressistes, réformateurs religieux et éthiques, et
travailleurs sociaux 54.
La « science sociale » a contribué à la « question sociale » avec une
interprétation des problèmes métropolitains à la lumière d’une
théorie du progrès prédominante. La discussion sur le socialisme que
l’on trouve dans nombre de traités de sociologie en est un exemple
caractéristique. L’approche de tous les sociologues consistait à évaluer
les objectifs du mouvement des travailleurs à l’aune de leur propre
modèle du progrès évolutionnaire – que leur conclusion les mène à
un soutien à un socialisme éthique modéré (comme chez L. T.
Hobhouse, Émile Durkheim et Albion Small 55) ou à un franc rejet
(comme de la part de Herbert Spencer et de William Sumner).
La crise et la refonte de la sociologie
On trouvera ci-après une seconde partie de cet article qui retrace
l’effondrement de la sociologie évolutionniste autour de la Première
Guerre mondiale, son éclipse sous le fascisme et le stalinisme, et la
refonte de la discipline dans les universités américaines. Elle s’est
reconstruite non comme une métadiscipline d’envergure mondiale, mais
comme l’une des nombreuses sciences sociales, et comme celle qui se
spécialisait dans la différence sociale et les problèmes d’ordre à
l’intérieur de la métropole mondiale. Sous cette forme réduite, la
sociologie a peiné à défendre sa légitimité.
Le nouveau concept de sociologie et la nouvelle histoire
des origines
Dans ce vide conceptuel, selon la description pertinente que livre
Roscoe Hinkle de cette situation après l’effondrement de
l’évolutionnisme, la formation du corpus classique a débuté 56. Cette
évolution a été conditionnée par un changement du public de la
sociologie. Le lectorat de la fin de l’ère victorienne libérale n’existait
plus. Toutefois, l’immense richesse accumulée par les États-Unis, pour
la première fois de l’histoire, rendait possible un système
d’enseignement supérieur de masse. La sociologie y a connu une
expansion phénoménale au cours des trois décennies postérieures à la
Seconde Guerre mondiale 57. Un auditoire massif d’étudiants
requérait un programme de formation d’enseignants, ce qu’a permis
l’extension des cursus de doctorat en sociologie. C’est dans ce milieu,
et à ce moment, que la pédagogie des textes classiques s’est
développée.
Une étape cruciale a été franchie avec The Structure of Social
Action de Talcott Parsons 58. Parsons n’était pas le premier théoricien
nord-américain à traiter de la désintégration intellectuelle de la
sociologie 59, mais on ne peut nier le génie de sa solution. Il a purgé
l’histoire de la sociologie en admettant l’effondrement du programme
comtien. Il s’est emparé du problème empirique de la sociologie
d’après-crise, de la différence et du désordre dans la métropole, et il
en fait le centre théorique de la discipline (« le problème hobbesien
de l’ordre »). En établissant l’idée d’un « système social », les travaux
ultérieurs de Parsons ont fourni une méthode pour penser la société
de la métropole en tant qu’entité autonome. Il n’était pas historien et
ne prétendait pas écrire l’histoire de la sociologie. Mais sa
reconstruction de l’« émergence » d’un modèle d’action sociale selon
la logique théorique d’Alfred Marshall, Vilfredo Pareto, Max Weber et
Émile Durkheim a été lue, chose compréhensible, comme un récit des
origines, et cette histoire a créé des normes pour la discipline 60.
Il restait à établir une conception canonique, contre d’autres
analyses de la sociologie. Toutefois, la vision de Parsons s’est ralliée
de puissants soutiens. Dans The Sociological Imagination, ouvrage qui
connut une très large diffusion, Charles Wright Mills construisait une
image composite de l’« analyste social classique », modèle selon lui de
la manière dont il fallait faire de la sociologie 61. Pour Mills, la
« sociologie classique » renvoyait à un style de travail plus qu’à une
période, mais il laissait clairement entendre qu’elle se pratiquait
davantage dans le passé, et qu’elle incluait Marx, Weber et Durkheim,
parmi d’autres exemples qu’il invoquait. Cette conception canonique
était aussi renforcée par des théoriciens désireux d’établir
l’importance d’un sujet en particulier. Par exemple, l’analyse de
l’anomie par Robert Merton a contribué à imposer Durkheim comme
un classique 62.
La traduction en anglais des grands textes européens incorporés
dans ce modèle s’est effectuée entre 1930 et 1950, et une littérature
de commentaire à fait son apparition. Donald Levine remarque à
juste titre, au sujet des années 1960 et 1970, que de « nouvelles
traductions, éditions et analyses secondaires des auteurs classiques
sont devenues l’un des secteurs de la sociologie à la croissance la plus
rapide 63 ». Autre ouvrage très lu, le Max Weber de Reinhard Bendix a
paru en 1960. The Functions of Social Conflict de Lewis Coser
proposait pour une large part un commentaire de Georg Simmel 64.
L’intérêt des Nord-Américains a même contribué à générer un regain
de Weber dans la sociologie allemande « après une période
d’inattention à son passé classique », comme Günther Lüschen le
formule avec tact 65. Les sociologues allemands ont célébré la
mémoire de Max Weber lors de leur colloque national, en 1964.
Dans une brillante étude de l’accueil réservé à Durkheim en
Amérique du Nord, Jennifer Platt observe à juste titre la complexité
des influences derrière le choix des pères fondateurs : un large
contexte historique, des universitaires ou des départements
particulièrement entreprenants, une affinité avec les courants actuels
de la profession 66. Ces facteurs semblent avoir fonctionné en faveur
de Weber et de Durkheim, mais en défaveur de l’autre candidat de
Talcott Parsons, Vilfredo Pareto. Bien que ce dernier eût été plus
éligible en tant que théoricien systémique, son ironie et son
pessimisme étaient peut-être trop intrusifs pour que ses textes
tiennent lieu de fondements d’une discipline renaissante.
Ces changements sont surtout marquants dans le cas de Marx.
Pour Talcott Parsons dans The Structure of Social Action, il faisait
partie du paysage, essentiellement comme un utilitariste de second
plan. Quelques manuels américains de sociologie des années 1940
et 1950 se passent de toute attention à Marx, mais le marxisme
demeurait une force dans la culture globale. Par exemple, il est
devenu l’influence intellectuelle déterminante de la politique
africaine des décennies qui ont suivi la décolonisation. Un sociologue
américain progressiste de cette période pouvait y trouver une
ressource importante. Dans la plus pure tradition de la création d’un
modèle, Charles Wright Mills a publié un recueil de textes marxistes,
avec commentaires, en 1962.
Toutefois, Marx n’est devenu un père fondateur à part entière de
la sociologie qu’avec l’expansion de la discipline dans les
années 1960 et la radicalisation des étudiants des universités de la
métropole. La « sociologie radicale » proposée par le mouvement
estudiantin américain se centrait sur Marx et les marxistes, et la
sociologie universitaire a réagi en conséquence 67. En 1965, le
colloque annuel de l’American Sociological Association incluait une
session plénière intitulée « A re-evaluation of Karl Marx ». Ce dernier
occupait désormais une place plus éminente dans les analyses de
l’histoire de la théorie sociologique 68 et apparaissait plus souvent
dans les manuels destinés aux étudiants de premier cycle. Une
littérature sociologique du commentaire sur Marx s’est ainsi
démultipliée.
Par conséquent, la trinité de Marx, Durkheim et Weber constituait
un développement tardif dans la construction de ce canon
sociologique. Durkheim et Weber étaient les survivants de l’entreprise
de construction d’un autre canon, celui de la génération de Parsons.
Marx a été greffé sur la génération suivante, et d’autres candidats ont
été relégués aux oubliettes. Ce trio apparaît dans le rôle des pères
fondateurs à l’intérieur de manuels élémentaires des années 1970
(par exemple celui de Reece McGee 69). Dans la sociologie théorique,
un effort d’interprétation considérable tentait désormais
d’appréhender le regroupement de Marx-Durkheim-Weber en tant
que créateurs de la théorie de la modernité (c’est la cas dans les
travaux de Anthony Giddens et Jeffrey Alexander) 70.
Dans la plupart des autres pays qui pouvaient se permettre d’avoir
une sociologie, dans les années 1950 et 1960, la discipline s’est
recréée ou reconstruite sur la base de techniques de recherche, de
problématiques de recherche et de langages théoriques, sans parler
des manuels et des enseignants, issus des États-Unis 71. Cette
discipline reconstruite s’est accompagnée d’un récit de sa fondation
également reconstruit. Ainsi, la sociologie mondiale en est-elle
arrivée à la situation décrite dans les paragraphes d’ouverture de cet
article.
Réflexion
J’ai avancé que le canon classique de la sociologie s’est créé,
surtout aux États-Unis, dans le cadre d’un effort de reconstruction
après l’effondrement du premier projet sociologique européo-
américain, qu’une nouvelle histoire de sa fondation a remplacé des
récits antérieurs et très différentes de la construction de la sociologie,
toute cette succession d’événements ne pouvant se comprendre, selon
moi, que dans le cadre de l’histoire mondiale, en particulier l’histoire
de l’impérialisme.
En un sens, cela importe peu. Les classiques choisis
rétrospectivement ont en réalité peu de rapport avec les pulsions
créatrices de la sociologie moderne. Mais la puissance symbolique de
la « sociologie classique » demeure, et elle génère des images
déformées de l’histoire de la discipline, de son ampleur et de sa
valeur. La liste des « idées-unités de la sociologie » (communauté,
autorité, statut, sacré, aliénation) établie par Robert Nisbet était un
simulacre d’histoire, mais conservait une plausibilité en tant que carte
resserrée du territoire qui subsistait après que la construction du
canon eut battu son plein 72. Surtout, l’histoire internaliste détourne
l’attention des analyses du monde social qui proviennent
d’intellectuels situés à l’extérieur de la métropole.
De meilleurs rapports se sont bel et bien créés. Comme le montre
Edmund Burke 73, au moment même où Durkheim et ses collègues
intégraient le regard impérial dans leur sociologie, d’autres
chercheurs français en sciences sociales engageaient un dialogue sur
la modernité, le colonialisme et la culture avec des intellectuels du
monde islamique. Au même moment, Du Bois déplaçait son point de
mire sur les relations raciales aux États-Unis pour adopter une
perspective internationaliste, avec une attention particulière pour
l’Afrique. Au cours de la première moitié du XXe siècle, des
intellectuels noirs africains comme Solomon Plaatje et Jomo Kenyatta
ont dialogué avec la métropole à travers les sciences sociales et le
combat politique. Les courants dominants de la sociologie ont fait
peu d’usage de tels contacts, mais cette autre histoire n’est pas moins
réelle, et nous devons nous en inspirer aujourd’hui.
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J. Gans (dir.), Sociology in America, Newbury Park, Sage, 1990, p. 265-271. (N.d.É.)
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M. Trollope, Londres, Chapman and Hall, 1881, p. VI. Quand l’autrice se réfère à la
traduction en langue étrangère d’un texte français, nous indiquons en note l’édition utilisée
par elle ; l’édition originale est indiquée dans la bibliographie, p. 111. (N.d.É.)
9. Tom Bottomore, Sociology. A Guide to Problems and Literature, 3e éd., Londres,
Allen & Unwin, 1987, p. 7.
10. Franklin Henry Giddings, Readings in Descriptive and Historical Sociology, New York,
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32. Mrinalini Sinha, Colonial Masculinity. The « Manly Englishman » and the « Effeminate
Bengali » in the Late Nineteenth Century, Manchester, Manchester University Press, 1995.
33. Émile Durkheim, The Rules of Sociological Method, op. cit.
34. Charles Letourneau, Sociology, Based upon Ethnography, op. cit.
35. Leonard T. Hobhouse, Gerald C. Wheeler et Morris Ginsberg, The Material Culture and
Social Institutions of the Simpler Peoples, Londres, Chapman & Hall, 1915.
36. William Graham Sumner, Folkways. A Study of the Sociological Importance of Usages,
Manners, Customs, Mores, and Morals (1906), Boston, Ginn, 1934.
37. William Edward Hearn, The Aryan Household, Its Structure and Its Development,
Melbourne, George Robertson, 1878, p. 4.
38. Sun Yat-sen, San Min Chu I. The Three Principles of the People (1927), trad. Frank
W. Price, L. T. Chen (dir.), New York, Da Capo Press, 1975.
39. Mikhaïl Bakounine, « Statism and anarchy » (1873), in Sam Dolgoff (dir.), Bakunin on
Anarchy, Londres, Allen & Unwin, 1973, p. 325-350.
40. John Wyon Burrow, Evolution and Society, op. cit.
41. L. L. Bernard et Jessie Bernard, Origins of American Sociology. The Social Science
Movement in the United States (1943), New York, Russell & Russell, 1965.
42. Edward B. Tylor, Primitive Culture. Researches into the Development of Mythology,
Philosophy, Religion, Language, Art, and Custom, 2e éd., Londres, Murray, 1873.
43. Terry Nichols Clark, Prophets and Patrons. The French University and the Emergence of
the Social Sciences, Cambridge, Harvard University Press, 1973.
44. Graham J. Morgan, « Courses and texts in sociology », The Journal of the History of
Sociology, vol. 5, no 1, 1983, p. 42-65.
45. Donald N. Levine, Visions of the Sociological Tradition, Chicago, University of Chicago
Press, 1995.
46. Wolf Lepenies, Between Literature and Science. The Rise of Sociology, Cambridge,
Cambridge University Press, 1988.
47. Adrian Desmond et James Moore, Darwin, Londres, Penguin, 1992.
48. Göran Therborn, Science, Class and Society, Londres, New Left Books, 1976 ; Mary Jo
Deegan, Jane Addams and the Men of the Chicago School, 1892-1918, New Brunswick,
Transaction Books, 1988.
49. Ranajit Guha, « Dominance without hegemony and its historiography », Subaltern
Studies, vol. 6, 1989, p. 277.
50. William Ewart Gladstone, homme d’État britannique, plusieurs fois Premier ministre
entre 1868 et 1894. (N.d.É.)
51. Herbert Spencer, The Study of Sociology (1873), 13e éd., Londres, Kegan Paul, Trench,
1887, p. 212 ; David Duncan, The Life and Letters of Herbert Spencer, Londres, Methuen,
1908, p. 224.
52. Leonard Trelawny Hobhouse, Liberalism, Londres, Williams & Norgate, 1911, p. 43.
53. Lester F. Ward, Dynamic Sociology, op. cit.
54. Philippe Besnard (dir.), The Sociological Domain. The Durkheimians and the Founding of
French Sociology, Cambridge, Cambridge University Press, 1983 ; Mary Jo Deegan, Jane
Addams and the Men of the Chicago School, 1892-1918, op. cit.
55. Albion Small, sociologue américain, fondateur de l’École de Chicago. (N.d.É.)
56. Roscoe C. Hinkle, Developments in American Sociological Theory, 1915-1950, Albany,
State University of New York Press, 1994, p. 339.
57. Stephen P. Turner et Jonathan H. Turner, The Impossible Science. An Institutional
Analysis of American Sociology, Newbury Park, Sage, 1990.
58. Talcott Parsons, The Structure of Social Action. A Study in Social Theory with Special
Reference to a Group of Recent European Writers, New York, McGraw-Hill, 1937.
59. Stephen P. Turner et Jonathan H. Turner, The Impossible Science, op. cit., p. 71 sq.
60. Charles Camic, « Structure after 50 years. The anatomy of a charter », American
Journal of Sociology, vol. 95, no 1, 1989, p. 38-107.
61. Charles Wright Mills, The Sociological Imagination, New York, Oxford University Press,
1959.
62. Robert K. Merton, Social Theory and Social Structure, 2e éd., Glencoe, Free Press, 1949.
63. Donald N. Levine, Visions of the Sociological Tradition, op. cit., p. 63.
64. Lewis A. Coser, The Functions of Social Conflict, Glencoe, Free Press, 1956.
65. Günther Lüschen, « 25 years of German sociology after World War II.
Institutionalization and theory », Soziologie, no 3, 1994, p. 11.
66. Jennifer Platt, « The United States reception of Durkheim’s The Rules of Sociological
Method », Sociological Perspectives, vol. 38, no 1, 1995, p. 77-105.
67. David Horowitz (dir.), Radical Sociology. An Introduction, San Francisco, Canfield,
1971.
68. Tom Bottomore et Robert Nisbet (dir.), A History of Sociological Analysis, Londres,
Heinemann, 1978.
69. Reece McGee (dir.), Sociology, Hinsdale, Dryden Press, 1977.
70. Anthony Giddens, Capitalism and Modern Social Theory, Cambridge, Cambridge
University Press, 1971 ; Jeffrey C. Alexander, Theoretical Logic in Sociology, vol. 2-3, Berkeley,
University of California Press, 1982-1983.
71. Par exemple, au Japon : Ken’ichi Tominaga, « European sociology and the
modernisation of Japan », op. cit. ; en Australie : Cora V. Baldock et Jim Lally, Sociology in
Australia and New Zealand. Theory and Methods, Westport, Greenwood Press, 1974 ; en
Scandinavie : Erik Allardt, « Scandinavian sociology and its European roots and elements »,
in Birgitta Nedelmann et Piotr Sztompka (dir.), Sociology in Europe, op. cit., p. 119-140.
72. Robert A. Nisbet, The Sociological Tradition, Londres, Heinemann, 1967.
73. Edmund Burke, « The French tradition of the sociology of Islam », op. cit.
Les sciences sociales à l’échelle
mondiale
(2015)
Le récit des origines de la sociologie dans « Pourquoi la théorie
classique est-elle classique ? » a été parfois décrit comme une critique de
l’orientalisme de la sociologie. Il existe certainement un parallèle avec la
critique des visions littéraires et universitaires du monde colonisé faite
par Edward Said dans son livre de 1978, L’Orientalisme. Et comme le
chef-d’œuvre de Said, il posait la question des alternatives qui peuvent
être trouvées. Pouvons-nous avoir une science sociale qui traite de
problématiques majeures sans parti pris eurocentrique, sans les
concepts, les méthodes ou les récits qui valident l’Empire ?
Je croyais la chose possible et, plus encore, que de nombreux
exemples existaient déjà, mais pour la plupart hors du discours
universitaire. C’étaient les travaux d’intellectuels de sociétés coloniales et
postcoloniales, dans quantité de genres et de toutes les parties du monde
colonisé. Pendant des années, j’ai recherché leurs textes et cherché à
connaître leurs parcours, hantant les bibliothèques et les librairies de
livres d’occasion et harcelant des collègues de différents pays pour
recevoir leurs conseils. En même temps, j’essayais de comprendre les
sciences sociales récentes de la métropole dans leur contexte géopolitique
implicite. Les deux projets ont mûri ensemble. À un certain stade, j’ai
senti, une fois encore, qu’il y avait une histoire importante à raconter.
Elle l’a été dans Southern Theory, publié en 2007.
Ce livre a lui aussi été porté par une vague qui ne cessait d’avancer.
D’autres travaillaient dans des voies similaires, notamment Farid Alatas,
à Singapour, dont l’excellent Alternative Discourses in Asian Social
Science a été publié en 2006. Une attention accrue a été portée à l’école
décoloniale des philosophes, à l’héritage des intellectuels noirs comme
W. E. B. Du Bois et C. L. R. James, et à des voix contemporaines des
diasporas du Nord global. Le travail a continué, rendu plus pressant par
des mouvements étudiants mettant en cause le racisme dans les
universités, et par des appels à décoloniser les cursus et les personnels.
L’enseignement supérieur devenait alors un secteur d’activité mondial
de plus en plus tourné vers le profit. En 2013, les tactiques brutales
d’administrateurs appliquant les méthodes du monde de l’entreprise ont
provoqué une grève très suivie à l’université de Sydney, et je me suis
retrouvée au piquet de grève avec le reste du syndicat. Des idées
alternatives sur la manière dont devait s’opérer le travail universitaire
ont vu le jour. Elles sont devenues des thèmes de mon livre The Good
University, paru en 2019.
Ce combat m’a incité à réfléchir plus concrètement au travail du
savoir. La littérature postcoloniale et décoloniale débattait d’idées, de
cultures et d’épistémè. Mais il y avait aussi des organisations, des
personnels, des flux de financement, des divisions du travail, des
exportations et des importations, des interventions étatiques. C’étaient
autant de sujets abordés dans la recherche que j’ai menée avec Fran
Collyer, João Maia et Robert Morrell sur la construction de nouveaux
champs de connaissance, publiée en 2019 sous le titre Knowledge and
Global Power.
En somme, nous avions besoin d’une analyse de l’économie globale
de la connaissance, et ce texte constitue l’une de mes tentatives pour en
formuler une. Il a été publié en 2015 dans Sociologies in Dialogue, une
nouvelle revue de langue anglaise créée par la Sociedade Brasileira de
Sociologia. Cette revue constituait en soi une contribution au
changement dont nous avions besoin.
Une introduction personnelle
Vers 1968, à la Free University de Sydney, un ambitieux projet de
recherche sur les classes sociales dans l’histoire australienne était
lancé par deux jeunes chercheurs, Terry Irving et Raewyn Connell. La
Free University était un centre de recherche et d’éducation
expérimental monté par des militants du mouvement étudiant
australien, dédié à explorer des questions radicales que les universités
traditionnelles ignoraient pour la plupart. La Free University n’a
existé que quelques années, mais ce projet de recherche sur les
classes sociales a continué. Dix ans plus tard, ses principales
découvertes étaient publiées dans un livre, Class Structure in
Australian History 1, qui a été assez lu pendant un temps. Cet ouvrage
tentait de montrer, avec quantité d’éléments probants, le modèle
caractéristique de formation des classes sociales et des conflits de
classe dans la société coloniale d’Australie.
Tout juste deux ans avant que nous n’entamions ce projet, deux
chercheurs radicaux ont écrit un livre sur les modèles caractéristiques
de formations des classes et des conflits de classe dans les sociétés
postcoloniales d’Amérique latine. Fernando Henrique Cardoso et
Enzo Faletto ont écrit « Dependencia y desarollo en América Latina »
en 1966-1967, et le livre a été publié en 1969, un travail encore plus
ambitieux, de portée continentale 2. C’est devenu un bien plus gros
best-seller, avec trente réimpressions, lorsque Cardoso a achevé son
mandat de président du Brésil.
Trois aspects nous intéressent ici. Le premier, c’est le fait que des
travaux intellectuels similaires pouvaient se présenter en des endroits
très différents de la périphérie globale, presque en même temps. Ces
deux travaux étaient authentiquement novateurs, en termes
d’analyses de classe dans les années 1960, sans parler des
conventions de la sociologie dominante à l’époque.
Le deuxième, c’est que ces travaux se révélaient entièrement
déconnectés l’un de l’autre. Je doute que Cardoso et Faletto aient
jamais été en contact avec la recherche sociale australienne. En même
temps, à moins d’avoir des liens personnels avec l’Amérique du Sud,
personne dans la gauche australienne n’avait entendu parler de la
CEPAL, le think-tank économique où Cardoso et Faletto travaillaient à
l’époque, réputé pour sa critique de la dépendance et sa défense
d’une industrialisation de remplacement des importations, alors que
l’Australie adoptait une stratégie similaire à l’époque. J’ai appris
l’existence de leurs travaux bien plus tard, grâce à des traductions en
anglais publiées aux États-Unis.
Le troisième aspect, c’est qu’aucun de ces deux projets n’a établi
de lien avec l’analyse de classe radicale des sociétés postcoloniales
alors en cours, à la même génération, sur d’autres continents. En
effet, un travail conséquent était réalisé sur la dynamique de classes
sud-africaine pendant les luttes anti-apartheid 3. Des recherches
notoires ont aussi été menées dans l’Inde d’après l’indépendance.
Une branche de ces recherches s’est acquis une réputation quand les
études subalternes ont été canonisées en tant qu’« études
postcoloniales » dans les universités du Nord global. Pourtant, la
critique puissante des modèles gramsciens d’hégémonie appliqués
aux situations coloniales, à laquelle s’est livré Ranajit Guha en
soulignant que le colonialisme reposait toujours sur la force, n’avait
pas encore exercé l’impact qu’elle aurait dû avoir sur l’analyse de
classe dans le monde 4. En réalité, le tournant culturel dans l’analyse
de classe des Nords a orienté la pensée dans la direction opposée –
par exemple à travers l’influence du concept confus de Bourdieu de
« capital culturel ».
Nous pouvons regretter les occasions perdues d’établir un lien.
Plus important, nous devrions analyser pourquoi ces opportunités ont
été perdues. Pourquoi les nouvelles pages des sciences sociales écrites
dans les Suds n’étaient-elles pas reliées entre elles, ou l’étaient
seulement par l’intermédiaire des Nords ? Et de quelles solutions
alternatives disposons-nous ?
Ces questions ont été traitées dans mon livre Southern Theory,
mais seulement de façon limitée. J’ai fini par considérer qu’y
répondre pleinement requiert une nouvelle sociologie de la
connaissance, conçue à une échelle mondiale. Cet article a pour tâche
de définir certains éléments de cette sociologie de la connaissance,
dans la mesure où elle affecte la construction de cette science sociale
en soi.
L’économie globale de la connaissance
Le philosophe béninois Paulin Hountondji y avait apporté une
contribution essentielle en identifiant le problème, non comme la
simple imposition de points de vue « occidentaux » au monde
postcolonial, mais comme une division mondiale du travail dans la
production du savoir, avec des racines dans l’impérialisme 5.
La conquête du monde par le pouvoir européen (et ensuite nord-
américain), pendant plus de cinq siècles d’empire moderne et de
mondialisation, n’a pas seulement produit la richesse des puissances
impériales. Elle a aussi généré de copieux dividendes du savoir. Le
monde colonisé a été pour la science européenne une mine
d’information fabuleuse sur tout le spectre, de l’astronomie à la
géologie en passant par la biologie, les humanités et les sciences
sociales. Des figures aussi réputées que Charles Darwin et Alexander
von Humboldt ont pris part à cette collecte, même si l’essentiel en a
été assuré par d’humbles fonctionnaires coloniaux, des missionnaires
et des militaires, et ensuite par des travailleurs spécialisés de la
connaissance. Comme je l’ai montré dans « Pourquoi la théorie
classique est-elle classique ? », rassembler des informations auprès de
sociétés colonisées a été déterminant dans la formation de la
sociologie en tant que discipline 6.
L’information a été recueillie dans les musées, les bibliothèques,
les sociétés scientifiques, les jardins botaniques, les instituts de
recherche et les agences gouvernementales de ce que nous appelons
maintenant le Sud global. Ce n’était pas seulement le centre impérial
qui exerçait sa richesse et son pouvoir, qui pesaient davantage. Ce
processus a produit une division structurelle du travail, encore
profondément ancrée dans les systèmes modernes de connaissance.
Le monde colonisé était d’abord et avant tout une source de données.
La métropole, où les données de différentes parties du monde
colonisé étaient regroupées, est devenue le lieu du moment théorique
de production de la connaissance.
Les données étaient classifiées, et les structures intellectuelles
construites et débattues, dans les institutions du savoir de la
métropole. Deux évolutions essentielles ont eu lieu. La première
concernait la formalisation et la systématisation de méthodes de
recherche, une dimension déterminante du travail théorique. L’autre
était la formation de personnels spécialisés pour produire la
connaissance et la faire circuler, ce que l’on appellera le travailleur
intellectuel collectif moderne 7. Ce processus était de plus en plus
centré sur les universités, avec la propagation du modèle allemand
d’université de recherche, transféré aux États-Unis à la fin du
e
XIX siècle.
Dans les institutions du Nord, la recherche s’est ensuite
transformée en sciences appliquées, comme l’ingénierie, l’agronomie
et la médecine. Sous cette forme appliquée, le savoir était ensuite
renvoyé à la périphérie mondiale. Là, les puissances coloniales, et
plus tard les États postcoloniaux, l’utilisaient dans les mines,
l’agriculture et l’administration. Les applications de la science du
Nord global devenaient centrales pour l’idéologie du
« développement » dans la seconde moitié du XXe siècle.
À notre époque, la périphérie continue de constituer une source
féconde de matières premières, pour l’économie de la connaissance
comme pour l’économie matérielle. La périphérie mondiale produit
des données pour de nouvelles disciplines et de nouveaux domaines,
dans la biologie, les produits pharmaceutiques, l’astronomie, les
sciences sociales, la linguistique, l’archéologie et d’autres encore.
C’est par exemple une source essentielle de données pour la science
moderne du climat, comme le montrent les rapports du GIEC, le
Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Mais
la métropole continue d’être le site principal, et reconnu comme tel,
du traitement théorique, comprenant désormais des instituts de
recherche d’entreprises et des banques de données géantes.
Dans cette économie de la connaissance, les travailleurs
intellectuels de la périphérie globale sont poussés vers une position
culturelle et intellectuelle particulière. Paulin Hountondji appelle cela
« l’extraversion » : être orienté vers une autorité extérieure à sa
propre société. En Asie du Sud-Est, le sociologue Hussein Alatas
qualifiait cela moins poliment de « dépendance académique 8 ».
Cette position est bien connue de tous les universitaires de la
périphérie. Quelle que soit la discipline, on doit lire les revues de
premier plan publiées dans la métropole, connaître et citer les
théoriciens de premier plan de la métropole, apprendre et appliquer
les méthodes de recherche enseignées dans la métropole. Une
carrière réussie implique de suivre une formation avancée dans la
métropole, d’assister à des colloques dans la métropole et, pour les
plus compétents, d’obtenir un emploi dans cette même métropole.
Pour accéder à un certain statut dans son pays, la méthode la plus
directe consiste à accéder à la reconnaissance dans la métropole, en
publiant dans des revues des Nords. Ainsi, le cadre de référence
intellectuel développé dans la métropole finit par être intégré dans le
travail intellectuel de la périphérie, non pas à travers l’imposition
d’un contrôle direct, mais du fait du mode d’organisation de
l’ensemble de l’économie de la connaissance.
Le problème n’est pas que le contenu local soit absent de la
recherche qui se mène et de la littérature qui s’écrit dans le Sud
global. Le problème, c’est que la réalité locale est méthodiquement
réduite au statut d’un « cas » défini par des concepts métropolitains.
L’article de science sociale typique de la périphérie, même quand il est
publié dans une revue locale, associe des données ou des exemples
locaux à des concepts tirés de l’un ou l’autre théoricien de la
métropole, qu’il s’agisse de Bruno Latour, Michel Foucault, Pierre
Bourdieu, Judith Butler, Karl Marx ou Jürgen Habermas. Cette
combinaison définit en réalité la bonne pratique des chercheurs en
sciences sociales de la périphérie.
La pression qui pousse à penser et à écrire de la sorte s’est
intensifiée à l’ère néolibérale. Des administrateurs appliquant les
méthodes du monde de l’entreprise au secteur universitaire ont
introduit un régime de gestion de la performance, d’audits,
d’indicateurs de résultats et de « tableaux de bord ». Une pression
toute particulière s’exerce pour une publication dans les « grandes »
revues, ce qui signifie, nécessairement, d’entrer dans les débats et
d’user des méthodes reconnues dans ces revues. Et, surprise ! Les
« grandes revues » du classement sont presque toutes publiées aux
États-Unis ou en Europe occidentale. La sociologie n’y fait pas
exception : les vingt revues figurant en tête des classements ISI
(International Scientific Indexing) pour la sociologie viennent toutes
des États-Unis et du Royaume-Uni.
Certains chercheurs sur la mondialisation venant du Nord ont
indiqué que la distinction entre Nords et Suds participe d’une vision
binaire obsolète. Il existe plutôt des flux complexes et
multidirectionnels et un système dépourvu de centre. On reconnaît
les bonnes intentions de tels arguments, intégrer la complexité du
monde et dépasser les stéréotypes colonialistes.
Mais les faits relatifs à des inégalités économiques mondiales
choquantes, à un pouvoir militaire et étatique disproportionné, à une
économie multinationale des entreprises et aux pratiques
hiérarchiques des institutions du savoir demeurent 9. Il existe aussi de
profondes inégalités au sein de la métropole et au sein de la
périphérie. L’économie mondiale est un ensemble dynamique et
souvent turbulent. Elle n’engendre pas de simples dichotomies. Elle
produit des structures de centralité et de marginalité massives, dont
la relation métropole-périphérie, Nord-Sud, est l’axe principal.
Il est crucial de le reconnaître pour comprendre la politique
globale de la théorie en science sociale. La priorité à la théorie
produite dans la métropole, et la marginalité réservée à tout ce qui
touche à ce domaine venant de la périphérie, constitue le
fonctionnement normal de l’économie globale de la connaissance. Des
innovations en Amérique latine, en Afrique, en Inde ou en Australie,
où même n’importe où hors de la métropole, ne font normalement
pas l’objet d’une connaissance mutuelle tant qu’elles ne sont pas
adoptées et publiées dans les Nords.
Critiques et alternatives
Cette situation n’est pas un secret, et elle est visée par des
critiques émanant de différentes directions. L’ascension des « études
postcoloniales » dans le Nord global n’est qu’un des courants de cette
critique. D’autres courants concernent le mouvement « décolonial »,
l’exploration des traditions alternatives en science sociale et la
possibilité d’une sociologie postcoloniale 10, le savoir autochtone et la
décolonisation de la méthodologie, la recherche sur la théorie du
Sud, les analyses sociales produites dans les sociétés coloniales et
postcoloniales.
L’alternative la plus nette nous est fournie par l’idée du savoir
autochtone. Excepté aux endroits où la colonisation impliquait un
génocide absolu, des éléments de connaissance antérieurs à la
colonisation ont survécu, et offrent en principe un point de vue
indépendant sur l’hégémonie de la métropole. C’est surtout en
Afrique que l’on a vigoureusement adhéré à ce principe 11, mais on
trouve des arguments similaires en faveur du savoir autochtone en
Amérique du Nord et du Sud, en Australie et ailleurs. L’école
décoloniale s’en approche souvent, en proposant une politique de la
connaissance fondée sur une opposition absolue entre la culture
colonisatrice et les colonisés 12.
Les mouvements de connaissance autochtones présentent une
critique puissante de la structure impérialiste de la connaissance dans
la branche dominante des sciences sociales, où des peuples colonisés
sont encore traités comme des objets de savoir. Le livre influent de
Linda Tuhiwai Smith, Decolonizing Methodologies, basé sur les luttes
des Maoris pour la survie de leur culture à Aotearoa (ou Nouvelle-
Zélande), montre comment les peuples colonisés peuvent devenir les
sujets de leurs propres travaux de recherche et pratiques
pédagogiques 13.
Les travaux sur le savoir autochtone supposent généralement ce
que nous appelons une épistémologie en mosaïque. Dans ce modèle,
des systèmes de connaissance distincts se juxtaposent comme les
carreaux d’une mosaïque, chacun d’eux étant fondé sur une culture
ou une expérience historique spécifiques, et chacun d’eux
revendiquant sa validité. L’épistémologie en mosaïque propose une
alternative claire à l’hégémonie du Nord et à l’inégalité globale, en
resituant la priorité d’un système de savoir ayant des relations
respectueuses avec ses composantes.
Toutefois, une approche en mosaïque se heurte aussi à des
difficultés majeures. Elles ont été relevées par Bibi Bakare-Yusuf dans
sa critique attentive de The Invention of Women d’Oyèrónkẹ
Oyĕwùmí 14. Bakare-Yusuf rappelle que les cultures et les sociétés sont
dynamiques, et non fixées dans une seule posture. En Afrique, les
sociétés précoloniales n’étaient pas en silos, mais interagissaient
entre elles sur de longues périodes, absorbaient des influences et
possédaient une diversité intérieure. Ces arguments sont renforcés
quand nous identifions l’énorme bouleversement infligé à des sociétés
préexistantes par le colonialisme et le pouvoir postcolonial. L’essentiel
de la recherche contemporaine en dehors de la métropole s’effectue
dans des conditions où « un chaos relatif, des disparités économiques
criantes, les déplacements, l’incertitude et la surprise » sont la norme
et non l’exception 15.
La riposte de la connaissance autochtone à l’impérialisme du
savoir occidental a eu un impact politique, avec des conséquences pas
toujours heureuses. La tentative de l’Afrique du Sud de combattre
l’épidémie de sida en recourant à des pratiques de guérison locales au
lieu de médicaments antirétroviraux, loin de permettre à ces deux
pratiques de se soutenir mutuellement, a constitué une erreur
dévastatrice qui a coûté beaucoup de vies 16. Paulin Hountondji fait
partie des auteurs critiques de l’approche en silos du savoir
autochtone. Son concept de « connaissance endogène » met l’accent
sur des processus actifs de production du savoir qui apparaissent dans
des sociétés autochtones et colonisées, et qui ont une capacité de
porter leur parole au-delà d’elles-mêmes. L’accent est mis sur la
communication et non sur la séparation 17.
Le concept de communication postcoloniale, c’est-à-dire de
nouveaux modes de connexion entre des travaux de recherche dans
le monde postcolonial, est également au centre d’autres discussions.
Par exemple, c’est le sujet central de la réflexion de Chilla Bulbeck
sur les féminismes globaux 18. C’est aussi un élément vital du travail
de Gurminder Bhambra sur les « sociologies connectées 19 ».
Il importe évidemment d’établir qu’il existe différentes sociologies
à connecter entre elles ! Il importe que nous ne produisions pas tous
des variantes locales du même produit, bien que ce soit ce que croient
les défenseurs de la sociologie dominante. En l’occurrence, la
documentation historique de traditions multiples des sciences sociales
constitue une étape importante. Elles sont clairement présentées par
Sujata Patel dans The ISA Handbook of Diverse Sociological Traditions,
et par Farid Alatas dans son Alternative Discourses in Asian Social
Science 20. Comme le montre João Maia dans le cas du Brésil, les
intellectuels dans les populations de colons/créoles ont aussi produit
une connaissance sociale qui se déclinait en thèmes et sensibilités
différents de ceux des sciences sociales européennes.
Ce travail apporte des preuves importantes de l’hétérogénéité des
projets de connaissance sociale dans le monde postcolonial. Ce n’est
pas seulement l’affaire de systèmes de connaissance intensément
locaux intégrés dans des cultures locales. Par exemple, Farid Alatas
montre en quoi l’universalisme de la pensée islamique a donné lieu à
de puissantes théories sociales – il en livre un exemple avec la
Muqaddima d’Ibn Khaldūn – qui ont des applications très au-delà de
leur site de naissance 21.
Pourtant, la définition de cette problématique en termes de
« diversité » ou d’« alternatives » nous pose encore un problème :
l’autorité écrasante, et d’ailleurs croissante, de l’« alternative » du
Nord. La formation hégémonique de la connaissance est bien plus
qu’une option comme une autre.
Ici, la contribution des théoriciens décoloniaux est importante.
Walter Mignolo, en particulier, a insisté sur la formation de la
modernité européenne dans le cadre de l’impérialisme 22. Aníbal
Quijano a développé le concept important de « colonialité du
pouvoir 23 », cette orientation institutionnalisée vers la métropole qui
persiste dans les colonies même après l’accès formel à
l’indépendance. À partir de cette idée, ils ont été nombreux à inférer
la colonialité du savoir. Relier la connaissance sociale de différentes
régions du monde requiert une critique approfondie de l’économie
globale du savoir centrée sur le Nord, et des processus qui l’ont
produite et qui maintenant l’entretiennent.
L’exploration de la « théorie du Sud » débute avec cette critique et
la prise de conscience de l’existence de solutions alternatives 24. On
peut montrer que des catégories centrales de la science du Nord
naissent de l’expérience des sociétés de la métropole globale et de
leur position dans l’histoire de l’impérialisme. Elles produisent des
mouvements caractéristiques dans la théorie sociale du Nord, que j’ai
qualifiés de revendication d’universalité, d’étude à partir du centre,
de gestes d’exclusion et de grands effacements du colonialisme
proprement dit 25. De tels schémas se retrouvent aussi dans des
domaines spécialisés des sciences sociales. Helen Meekosha 26 montre
par exemple en quoi ils ont dénaturé l’analyse du handicap par les
sciences sociales. Ces questions de handicap présentent un aspect très
différent quand elles sont vues à l’échelle mondiale, dès lors que l’on
accorde la priorité à l’expérience des colonisés.
Cette critique conduit à une vision de l’histoire des sciences
sociales qui diffère du récit bien connu des pères fondateurs
européens et de la diffusion mondiale de leurs idées. Il faut nous
concentrer plutôt sur l’exclusion de la connaissance sociale produite à
la périphérie, c’est-à-dire dans des sociétés coloniales réagissant aux
conséquences de la colonisation.
Les peuples colonisés ont tenté de comprendre ce qui leur arrivait.
Ô combien ! Ils ont eu leurs propres traditions culturelles et
intellectuelles, ainsi que les idées des colonisateurs, dans lesquelles
puiser en plus de l’expérience très singulière d’être colonisés.
L’approche de la théorie du Sud refuse frontalement le postulat de
l’économie du savoir dominant selon laquelle il n’est produit de
théorie puissante que dans la métropole. Les peuples colonisés, les
populations de colons, les sociétés postcoloniales aux prises avec la
dépendance, la violence et de nouvelles formes d’exploitation, ont
engendré une manne de connaissance sociale. Cette connaissance
contient une forte composante de théorie, c’est-à-dire de concepts,
de méthodologies, d’armatures et de programmes intellectuels.
La théorie du Sud est souvent formulée sur des modes différents
de ceux des sciences sociales universitaires du Nord. Les ressources
des universités du Nord, en particulier des universités de recherche,
n’étaient presque jamais accessibles dans le monde colonial et ne
l’étaient pas souvent dans le monde postcolonial. Pourtant, seule une
vision très bornée de la connaissance nierait la force et l’originalité de
penseurs comme Heleieth Saffioti, Ashis Nandy, Paulin Hountondji,
Samir Amin, Ali Shariati, Celso Furtado, Bina Agarwal, Achille
Mbembe, ou de collectifs comme la CEPAL, le CODESRIA ou le groupe des
subaltern studies, pour n’en citer que quelques-uns. Ce sont autant de
ressources très riches dans lesquelles puiser.
Professions et processus de travail
Les débats que je viens de mentionner sont menés au niveau des
idées, des textes et des discours. Mais une sociologie de la
connaissance doit aussi se soucier du contexte social à l’intérieur
duquel ces idées se forment et se diffusent, des institutions sociales
qui les soutiennent (ou s’abstiennent de les soutenir), des pratiques
de construction du savoir, d’enseignement et d’apprentissage. Ces
questions doivent aussi être approfondies à une échelle mondiale.
Les premières de ces questions concernent les professions
intellectuelles préoccupées par le savoir fondé sur la recherche. Dans
le secteur universitaire, ces professions comprennent du personnel
académique, enseignants ou chercheurs, notamment des stagiaires ou
des étudiants de premier cycle (qui, selon certaines estimations,
produisent à peu près la moitié des connaissances générées par les
universités). Mais elles impliquent aussi le personnel non
académique, les employés des services techniques, administratifs, de
maintenance et les agents spécialisés dont le travail quotidien
soutient les travaux d’enseignement et de recherche 27. Des
personnels similaires, étroitement liés à l’université, interviennent
dans des centres de recherche d’entreprises ou d’État et dans des
institutions hybrides public/privé, comme la Fundação Getulio Vargas
au Brésil.
Hors de l’économie dominante de la connaissance, les grandes
institutions ne sont plus si dominantes. Des projets de recherche
autochtones s’appuient sur des communautés décentralisées qui sont
souvent très pauvres. Des mouvements sociaux peuvent aussi devenir
d’importants producteurs d’idées et d’information. Dans un débat sur
la manière dont les idées et la langue circulent dans le champ de
l’activisme féministe, Millie Thayer affirmait qu’un « contre-public »
mondial, vaste et hétérogène, est constitué de militants de
mouvements sociaux, d’organisations de femmes et même de
personnels d’agences d’État et de développement 28. Dans les régions
les plus pauvres du monde en développement, notamment l’Afrique
subsaharienne, une large part de toute la recherche sociale est
produite par des ONG et leurs employés sous contrat, souvent financés
à petite échelle par des fonds d’aide au développement 29.
Plusieurs forces ont remodelé ces professions. La hausse mondiale
de l’alphabétisation et l’expansion du secteur éducatif formel, en
particulier pour les femmes, ont produit beaucoup de nouveaux
acteurs capables de rejoindre l’économie dominante de la
connaissance. Cela signifie aussi qu’ils sont plus nombreux à pouvoir
participer à des projets de connaissance alternatifs, de portée
internationale, comme le féminisme islamique.
D’autres situations ont aussi changé. L’expansion du pouvoir de
l’entreprise et le démantèlement des États en voie de développement
au profit de forces de marché mondiales ont détourné des ressources
de projets d’acquisition de connaissance du secteur public, et produit
davantage d’insécurité chez les travailleurs du savoir. Les coupes
budgétaires affectant les universités publiques en fournissent un
exemple bien connu, et ces coupes n’ont pas encore atteint leurs
limites. La conversion des mouvements sociaux en ONG a formalisé
des projets de connaissance alternatifs en ayant tendance à les rendre
moins ambitieux. Dans le monde privatisé, la « redevabilité » et les
« bonnes pratiques » dans le travail de la connaissance supposent
généralement de reproduire des paradigmes de recherche établis et
dérivés du Nord.
Il nous faut aussi réfléchir aux matières premières de la
connaissance et à la manière de les utiliser et de les transformer. Dans
l’économie dominante du savoir, il y a eu une tendance à formaliser
les données en soi, de manière à mener toute l’analyse sur un mode
abstrait. En économie, actuellement la plus honorée et la plus
influente des sciences sociales, l’analyse statistique et la modélisation
mathématique ont une place centrale. En sociologie, il est à relever
que l’American Sociological Review, la plus éminente des revues en
matière de classements, manifeste une forte préférence pour les
analyses statistiques de vastes ensembles de données abstraites, quel
que soit le sujet. Le style de science sociale que Charles Wright Mills
qualifiait d’« empirisme abstrait » n’est pas seulement bien vivant,
mais aussi extrêmement prestigieux 30.
Pourtant, les mathématiques en tant qu’outil intellectuel ne sont
pas automatiquement conservatrices. Maggie Walter et Chris
Andersen ont montré dans Indigenous Statistics que ces méthodes
peuvent être réorientées vers des luttes à l’intérieur de l’État colon-
colonial 31. Les communautés autochtones peuvent affirmer la
souveraineté des données et employer des techniques statistiques
pour se défendre et s’assurer des ressources. Ce n’est pas du savoir
autochtone sous sa forme traditionnelle, mais une stratégie de la
production de connaissance touchant à la survie et qui prospère dans
le monde néocolonial.
Thomas Piketty, dans son Capital au XXIe siècle 32, déplore l’absence
d’ensembles de données standardisées sur la distribution des revenus
de la plupart des régions du monde ; il s’excuse de l’eurocentrisme de
son travail sur ce plan. Il existe néanmoins dans le monde de
nombreuses tentatives de collecte de données abstraites,
commerciales, universitaires et officielles. Un exemple remarquable
concerne les sciences de l’éducation. Ce qui constituait à l’origine un
projet de recherche basé en Scandinavie sur les revenus des étudiants
s’est mué en régime écrasant d’évaluation et de classement
intergouvernemental, le Program for International Student
Assessment (PISA) coordonné par le think-tank néolibéral des pays
riches, l’OCDE.
L’expérience éducative des étudiants dans les établissements
n’intéresse guère les évaluateurs du classement PISA, tout comme les
rapports sociaux de production sont de peu d’intérêt pour Piketty. Les
projets d’acquisition de connaissance de nombreux groupes
marginalisés mettent souvent l’accent sur cette expérience. Ils
revêtent le caractère de « témoignages », comme si raconter sa vie,
rapporter son expérience et affirmer une réalité inaccessible dans les
sources dominantes était en soi une réussite notable. On en trouve un
exemple frappant dans les récits de vie des femmes et des hommes
transgenres en Afrique du Sud, recueillis par le groupe militant
Gender DynamiX 33.
Mais un témoignage en lui-même ne suffit pas à créer une
connaissance possédant assez de portée et de poids analytique.
L’interprétation, l’analyse structurelle et l’information quantitative
laisseront sans doute également à désirer. C’est pourquoi les
classiques de la théorie du Sud sont, à mon avis, souvent multipistes
et pourraient être considérés comme usant de méthodes hybrides.
Songez à Solomon Tshekisho Plaatje (Native Life in South Africa), à
Bina Agarwal (A Field of One’s Own), Achille Mbembe (De la
postcolonie) 34, pour n’en citer que quelques-uns. Il est difficile de les
faire entrer dans une discipline universitaire.
Enfin, il nous faut réfléchir à la manière dont circule la
connaissance scientifique. Alors que des institutions du savoir étaient
créées dans les Nords, un système de communication apparaissait
aussi avec elles. Il était centré sur des comptes-rendus de recherche
dans des revues, parmi lesquelles Philosophical Transactions, publiée
par la Royal Society depuis 1665, serait censément la première ; il
existe à présent un total estimé de 30 000 revues de recherche (sans
compter toutes les pseudo-revues en ligne qui ponctionnent la bourse
des naïfs ou des désespérés). Un ample nuage de manuels, de
résumés, de bibliographies et de comptes-rendus s’agglomère autour
de ces revues, dont L’Année sociologique, la publication annuelle de
Durkheim, constituait un exemple précurseur.
La création de revues de recherche dans la périphérie globale
promettait une certaine décentralisation de l’économie du savoir.
Mais cette promesse était d’emblée compromise par l’extraversion des
contenus de ces revues ; elles offraient rarement une alternative
solide aux revues d’Europe ou des États-Unis. Et ensuite, avec la
croissance des décomptes de citations et des classements, des revues
du Sud ont été explicitement reléguées en deuxième ou troisième
division. Internet portait aussi une promesse de décentralisation
technologique et de démocratisation. Mais cette promesse a été à peu
près anéantie par la commercialisation de la Toile et l’usage que
peuvent en faire les riches institutions du Nord pour imposer, avec
leurs programmes, un ensemble de normes globales. Des cours en
ligne omniprésents, avec accès libre, en offrent un exemple écrasant.
Sur son site Internet, EdX, la plateforme MOOC utilisée par le MIT,
Harvard et d’autres universités d’élite des États-Unis, convoque les
lecteurs en ces termes : « Commencez à apprendre avec les meilleures
institutions du monde. » Il faut faire un pas hors de leur système pour
mesurer l’arrogance et la stupidité d’une telle affirmation.
Il n’existe pas de moyen simple de créer un système démocratique
de communication des sciences sociales à l’échelle mondiale.
Certaines organisations internationales, parmi lesquelles
l’International Sociological Association (ISA), font de réelles tentatives
pour se transformer en canaux de communication polycentrés. Le
magazine en ligne de l’ISA, Global Dialogue, en constitue un exemple
notoire, en plusieurs langues. Des tentatives de relier directement le
Sud au Sud deviennent plus courantes (par exemple
[Link]). Elles se cantonnent encore à une
petite échelle, comparées à l’économie de la connaissance dominante.
Je ne vois pas de solution de rechange au patient processus de
construction de liens, d’organisation de traductions, de financements
de voyages, d’encouragement à des publications et à des projets
conjoints, et au fait de profiter de chaque opportunité de redistribuer
des ressources là où on en a le plus grand besoin. C’est une démarche
de long terme. Il n’est que trop évident qu’elle n’est pas adaptée au
besoin de connaissances sociales dans le monde postcolonial, à une
époque de violence, de dictature et de crise climatique.
En conclusion
L’alternative à l’épistémologie en pyramide, qui préserve la
domination du Nord, et à une épistémologie en mosaïque, qui scinde
les uns des autres les projets d’acquisition de connaissances du Sud,
doit être une épistémologie fondée sur la solidarité 35. Cette approche,
adossée à la solidarité, recherchera des liens entre projets de
connaissance, autant que les différences entre eux. En même temps,
elle sera consciente de l’histoire de l’économie mondiale de la
connaissance et de ses lourdes inégalités actuelles.
Une science sociale qui incarne une telle conception du savoir doit
contester les exclusions et les hiérarchies qui ont grandi sous le
colonialisme et proliféré dans le monde contemporain. La production
de ce savoir est un processus radicalement social. Tenter de le faire
entrer de force dans un moule d’individualisme compétitif, qui est au
cœur de la stratégie de gestion entrepreneuriale, déforme et en fin de
compte minimise ces projets de connaissance. Ce n’est pas un hasard
si les universités emploient désormais des personnels chargés de
relations publiques, qui sont plus proches des chefs d’établissements
que ne l’est le véritable personnel de recherche.
Contre les mastodontes de la commercialisation et de la
domination du Nord global, il peut sembler sans espoir de lutter.
Pourtant, nombre d’autres projets d’acquisition de connaissance
existent et sont même florissants. C’est en reconnaissant leur
présence, leur portée et leur puissance intellectuelle, et en s’appuyant
dessus, que nous pourrons créer une science sociale adaptée aux buts
démocratiques, à l’échelle du monde.
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connaissance, voir Fran Collyer, « Sociology, sociologists and core-periphery reflections »,
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11. Voir ces discussions dans Catherine A. Odora Hoppers (dir.), Indigenous Knowledge and
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35. Raewyn Connell, « Meeting at the edge of fear. Theory on a world scale », Feminist
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REMERCIEMENTS
Pourquoi la théorie classique est-elle classique ?
Le projet d’où est issu cet article m’a été inspiré par ma
partenaire, la regrettée Pam Benton. Le travail systématique a débuté
par un cours que je donnais à l’université de Californie, sur le campus
de Santa Cruz ; je suis reconnaissante à tous les participants et à mes
collègues, notamment John Sanbonmatsu, Paul Lubeck, Terry Burke
et Behrooz Ghamari-Tabrizi.
Raewyn Connell, « Why is classical theory classical ? », American
Journal of Sociology, vol. 102, no 6, 1997, p. 1511-1157.
Les sciences sociales à l’échelle mondiale
Mes remerciements aux éditeurs de Sociologies in Dialogue pour
cette invitation à contribuer à leur initiative. Je suis reconnaissante à
tous ceux qui ont contribué au projet Southern Theory ; et à mes
collègues du projet « Arenas of Knowledge », Fran Collyer, João Maia,
Robert Morrell, Rebecca Pearse, Patrick Brownlee, Nour Dados et
Vanessa Watson. Ce projet a été soutenu par une bourse de recherche
de l’Australian Research Council.
Raewyn Connell, « Social science on a world scale : connecting
the pages », Sociologies in Dialogue. Journal of the Brazilian
Sociological Society, vol. 1, no 1, 2015, p. 1-16.
1
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1. Quand l’autrice se réfère à la traduction en langue étrangère d’un texte français, nous
indiquons d’abord l’édition originale, puis l’édition utilisée par elle ; lorsqu’une traduction
française existe d’un texte en langue étrangère, nous l’indiquons également à la suite des
références originales. (N.d.É.)
RAEWYN CONNELL
AUX ÉDITIONS PAYOT
Des masculinités. Hégémonie, inégalités, colonialité
Repenser le genre. De la colonialité du genre au féminisme global
Décoloniser le savoir. Sciences sociales et théorie du Sud
À propos de cette édition
Cette édition électronique du livre Décoloniser le savoir de Raewyn
Connell a été réalisée le 15 février 2024 par les Éditions Payot &
Rivages.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 978-2-
228-93568-5).
Le format ePub a été préparé par PCA, Rezé.